Le mouvement panafricaniste du vingtième siècle, textes de référence, Dakar, du 7 au 9 octobre 2004

Le mouvement panafricaniste du vingtième siècle, textes de référence, Dakar, du 7 au 9 octobre 2004
CONFERENCE DES INTELLECTUELS D’AFRIQUE
ET DE LA DIASPORA ORGANISEE PAR L ’UNION AFRICAINE
Dakar, 7 - 9 Octobre 2004
Le mouvement panafricaniste au
vingtième siècle
Textes de référence
Délégation aux Droits de l’Homme et à la Démocratie
SOMMAIRE
AVANT – PROPOS ................................................................................................................2
INTRODUCTION ....................................................................................................................3
AVERTISSEMENT ...............................................................................................................25
PREMIERE PARTIE ............................................................................................................26
PREMICES ............................................................................................................................26
DEUXIEME PARTIE ..........................................................................................................114
MATURATIONS : LE PANAFRICANISME MILITANT..................................................114
PREAMBULE ......................................................................................................................172
TROISIÈME PARTIE .........................................................................................................232
LA COOPERATION CULTURELLE, SCIENTIFIQUE, TECHNIQUE ET
ECONOMIQUE INTERAFRICAINE .................................................................................232
PERSPECTIVES ................................................................................................................343
INTEGRATION ET RENAISSANCE................................................................................343
RESSOURCES ...................................................................................................................373
Table des matières .............................................................................................................383
INTRODUCTION
3
On a réuni dans ce volume des documents devenus difficiles à trouver, qui constituent les
textes de référence du panafricanisme, depuis l’apparition de ce mot, en 1900, jusqu’aux
péripéties les plus récentes, qui ont vu l’Union Africaine se substituer à l’Organisation de
l’Unité Africaine. Le panafricanisme, en tant qu’expression de la solidarité entre les peuples
africains et d’origine africaine et en tant que volonté d’assurer la liberté du continent africain
et son développement à l’égal des autres parties du monde, est né dans le même contexte
historique que d’autres grands mouvements de rassemblement de peuples, comme le
panaméricanisme, le panarabisme, le pangermanisme, le panslavisme ou le pantouranisme.
Or, il n’a pas seulement survécu à la plupart de ces mouvements : il a aussi produit des
effets visibles, en contribuant directement à l’émancipation politique de l’Afrique, et continue
aujourd’hui à nourrir les projets de « renaissance africaine ».
Ces performances indiscutables et cette présence ininterrompue sur la scène politique,
intellectuelle et culturelle africaine sont d’autant plus appréciables que le panafricanisme
s’est développé au milieu de nombreux obstacles : d’une part, il est né au cœur de
l’oppression esclavagiste, avant de s’épanouir à l’intérieur et en dépit des contraintes des
régimes coloniaux dont il a fini malgré tout par triompher ; d’autre part, il a toujours revêtu
une extrême complexité, dans la mesure où il a pris corps dans plusieurs pôles différents –
l’Afrique, l’Amérique du nord, les Caraïbes, l’Amérique du Sud, l’Europe- qui se sont certes
influencés les uns les autres, mais qui se sont aussi singularisés en fonction de leurs
contextes particuliers ; enfin, cet éclatement lui-même a constamment confronté le
panafricanisme à l’histoire du monde et aux idéologies universalistes du XXè siècle dont il a
eu à se distinguer et dont il a su se distinguer.
L’histoire longue du panafricanisme laisse apparaître plusieurs phases bien individualisées :
d’abord celle de la « naissance » qui, plongeant ses racines dans la lutte contre l’esclavage,
s’est prolongée jusqu’à la veille de la première Guerre mondiale, avec la mort presque
simultanée de l’activiste Sylvester Williams (1911) et de l’idéologue Edward W. Blyden
(1912) ; ensuite, celle de la mise en forme de l’idéologie et des programmes, à travers une
succession de « congrès » conçus, organisés et conduits par W. E. B. Du Bois et à travers
les luttes contre le colonialisme et le fascisme portées entre autres, dans la France des
années 20, par des figures politiques telles que Louis Hunkarin, Lamine Senghor, Samuel
Stéfany, Max Bloncourt, Joseph Gothon – Lunion, Tiémoko Garan Kouyaté …; enfin, à partir
du congrès de Manchester, celle du panafricanisme militant, largement incarnée par Kwame
Nkrumah et débouchant sur la constitution d’institutions que l’Afrique d’aujourd’hui est en
train de réformer pour organiser, avec sûreté, sa marche en avant.
Il convient de souligner l’apport spécifique de la Négritude francophone qui prend son essor
dès les années 30 à travers les écrits poétique et politique, de Aimé Cesaire, Léopold Sedar
Senghor, Léon Gontran Damas, Birago Diop…
I. Prémices
La période qui va jusqu’à la deuxième Guerre Mondiale et qui englobe la phase de la
« naissance » et celle des « congrès » fut à tous points de vue cruciale dans la formation du
panafricanisme car elle a vu se mettre en place tout l’argumentaire du mouvement en même
temps que ses multiples courants et tendances qui resteront à l’œuvre jusqu’à nos jours.
4
La naissance
Il ne faut pas confondre les mots et les choses. Si le mot « panafricanisme » est né avec la
« conférence panafricaine » de 1900, la réalité du panafricanisme est attestée bien avant
cette date et peut être associée à plusieurs facteurs et initiatives. Le panafricanisme est issu
d’abord d’un refus de la traite des Noirs, de l’esclavage et de toutes leurs conséquences sur
le statut juridique des Noirs, sur l’image de l’Afrique dans le monde et sur le destin que les
grandes puissances de l’époque réservaient aux Africains et à leur continent. Ce fut en
rejetant le système négrier que les Africains d’Afrique et de la diaspora ont affirmé l’égalité
des peuples et le droit des Africains à vivre dans la liberté et la dignité comme les autres
êtres humains.
Si les résistances africaines à l’esclavage commencèrent avec l’esclavage lui-même, ce rejet
commença à prendre une forme intellectuelle et un contenu politique au XVIIIè siècle dans
des textes philosophiques et religieux, dans des pamphlets politiques, dans des procès
intentés par des Africains contre leurs maîtres réels ou prétendus. Les quelques livres
publiés en Europe par le philosophe Anthony Amo « le Guinéen » (c. 1703- ?), par Ignatius
Sancho « l’Africain » (Letters, 1782), par Ottobah Cuguano (Thoughts and Sentiments on the
Evil and Wicked Traffic of Slavery, 1787) et par Olaudah Equiano (The Interesting Narrative
of the Life of Olaudah Equiano, 1789) et le procès gagné contre son maître à Londres en
1772 par l’esclave James Somerset venu de Virginie forment ainsi le socle solide d’une sorte
de « préhistoire » du panafricanisme.
Tout au long du XIXè siècle, l’idée panafricaine s’enrichit et se consolide en mettant à profit
les circonstances plutôt difficiles qui entouraient alors les Africains de la diaspora comme
ceux du continent. Devenu indépendant, Haïti eut du mal à faire reconnaître sa souveraineté
par les grandes puissances et dut subir, comme la colonie de la Sierra Leone, formée par les
Britanniques en 1787 avec des Noirs « rapatriés », et le Liberia, né de l’immigration de Noirs
des Etats-Unis, les assauts répétés des théories racistes qui prenaient prétexte de ses
difficultés pour dénier à tous les Noirs le droit et la capacité de se gouverner eux-mêmes.
Aux Etats-Unis, l’abolition tardive de l’esclavage (1865) allait de pair avec le renforcement de
la ségrégation et des pratiques racistes et avec les stratégies, conçues par des Blancs, de
« rapatriement » des esclaves et anciens esclaves vers l’Afrique. En Amérique « latine », les
anciennes colonies espagnoles et le Brésil, qui avaient acquis leur indépendance grâce à la
contribution active des Noirs esclaves ou libres, se gardèrent bien d’abolir immédiatement
l’esclavage (aboli au Brésil seulement en 1888) et d’instaurer l’égalité des races. Quant à la
terre africaine, les richesses de son sol et de son sous-sol attiraient les convoitises des Etats
européens, que ceux-ci s’efforçaient de dissimuler derrière le paravent des doctrines
proclamant « l’inégalité des races humaines ».
En réponse à ces menaces, des voix s’élevèrent en Afrique et dans la diaspora pour mettre
en lumière et revaloriser la part de l’Afrique dans le passé de l’humanité et, sur la base de
cette histoire rectifiée, proclamer l’opposition des Africains à toute politique et à toutes
pratiques tendant à les subjuguer.
Mais, de quelle Afrique s’agissait-il : l’Afrique noire seulement, qui avait été la victime
séculaire de l’esclavage, ou l’Afrique dans sa totalité en tant que continent ? Ce débat entre
les deux contenus (nègre ou continental) du panafricanisme, qui allait se prolonger jusque
tard dans le XXè siècle, vit donc le jour à la naissance même des idées panafricaines. Le
pasteur Alexander Crummell (1819-1898) qui, après avoir sillonné les Etats-Unis et la
Grande-Bretagne, s’était établi pendant vingt ans en Sierra Leone et au Liberia, fut l’un des
premiers à parler ouvertement en 1852 de « l’Ethiopie (nom générique désignant toute
l’Afrique), de l’Océan Atlantique à l’Océan Indien, de la Méditerranée au Cap ». Mais, son
contemporain, Martin R. Delany (1812-1885), qui avait visité le Liberia et le sud du Nigeria,
plaida pour « l’Afrique à la race africaine et des Noirs pour la gouverner », idée qu’allaient
5
reprendre, après lui, au moins deux des plus grandes figures du panafricanisme : Edward
Wilmot Blyden (1832-1912), venu des Caraïbes danoises pour s’installer au Liberia et
rayonner sur toute la côte ouest-africaine, de la Sierra Leone au Nigeria, et exclusivement
attaché à « défendre les intérêts de ce type particulier de l’humanité connu du monde entier
comme nègre » ; Marcus Garvey (1885-1940), parti de la Jamaïque pour les Etats-Unis.
Garvey, comme Blyden, s’opposa à W. E. B. Du Bois (1868-1963) dans une violente lutte
verbale qui a, sans doute, affaibli le mouvement panafricain pendant les années 1920.
Il ne suffisait pas de définir l’Afrique, il fallait encore en assurer « la défense et l’illustration ».
Cela se fit sur le double plan intellectuel et politique. L’intelligentsia haïtienne s’illustra dans
la lutte contre « les détracteurs de la race noire », incarnée par Anténor Firmin (1850-1911),
homme d’Etat, patriote et adversaire résolu des visées expansionniste des Etats-Unis sur la
république noire : celui-ci publia en 1885, au moment même où les puissances européennes
se lançaient dans le partage de l’Afrique, un livre immense – De l’égalité des races humaines
(Anthropologie positive) – qui, en répondant directement aux thèses d’Arthur de Gobineau
(Essai sur l’inégalité des races humaines, 1853-1855), détruisait en même temps tous les
fondements théoriques de la domination coloniale et de la ségrégation raciale. L’histoire,
comme discipline scientifique, allait occuper dès lors une place de premier plan dans les
préoccupations de ces activistes, avec de très nombreuses publications, aussi bien aux
Etats-Unis qu’en Afrique occidentale et australe. Sous la plume de Blyden, d’Africanus
Horton, et d’auteurs moins connus aujourdhui, tels que l’abbé Boilat (Esquisses
sénégalaises, 1853), C. C. Reindorf (History of the Gold Coast and Ashanti, 1889), A. B.
Sibthorpe (History of Sierra Leone, 1868), Samuel Johnson (The History of the Yorubas,
1921) ou J. E. Casely-Hayford (Ethiopia Unbound : Studies in Race Emancipation. United
Empire, 1911), on vit apparaître tous les thèmes de l’historiographie panafricaniste :
l’Afrique, berceau de l’humanité ; l’antériorité et l’unité des civilisations nègres ; l’exemplarité
de l’Ethiopie à travers sa très longue histoire ; l’éclat de la vie politique, économique,
culturelle et scientifique des Etats africains au Moyen-Age ; les ravages de la Traite et de
l’esclavage ; la capacité de survie des sociétés africaines confrontées aux intrusions les plus
destructrices ; les résistances africaines à l’esclavage et aux dominations étrangères ; la
proximité entre l’islam et les cultures africaines… Tout au long de l’histoire du
panafricanisme, la protestation intellectuelle et la créativité culturelle allaient ainsi
accompagner les luttes proprement politiques.
Mais, dans cette période fondatrice, la politique conservait ses droits de cité. Le thème de
l’indépendance des territoires africains occupés par les puissances coloniales apparut avant
même l’achèvement du processus de domination de l’Afrique, avec le mot d’ordre diffusé par
E. W. Blyden de « l’Afrique aux Africains » : certes, dans le contexte politique et intellectuel
de la fin du XIXè siècle, la plupart des panafricanistes se préoccupaient d’abord de
dénoncer, d’empêcher et de limiter les abus du colonialisme, repoussant à une échéance
plus ou moins éloignée la réalisation effective de l’indépendance politique. Mais, dès la
première tentative d’occupation de l’Ethiopie par les Italiens, beaucoup, à l’instar de l’Haïtien
Bénito Sylvain gratifié ultérieurement du titre honorifique d’ « aide de camp de l’empereur »,
se mobilisèrent pour venir à son secours. En effet, l’Ethiopie n’était pas, à leurs yeux, un
pays comme un autre : sa très longue durée incarnait le génie politique africain et, sous
l’impulsion du negus Menelik II (1889-1913), elle connaissait à tous les niveaux –
économique, culturel, politique et diplomatique- une sorte de « renaissance » illustrée par sa
victoire contre les troupes italiennes à Adwa (1896). Cette victoire confirma que le
panafricanisme n’était pas une utopie car elle incarnait ce que les Crummell, Delany et
Blyden avaient conçu comme la « renaissance africaine », la « régénération de l’Afrique » et
la « personnalité africaine », concepts clés du panafricanisme, associés à la volonté
d’indépendance de l’Afrique et à sa capacité d’aller de l’avant, en comptant sur ses propres
forces.
6
Conférences et Congrès
Cette effervescence et cet activisme ne pouvaient se borner au seul champ intellectuel et au
seul domaine des symboles. Il fallut se préoccuper de mettre sur pied les moyens d’inscrire
ces idées dans la pratique et d’infléchir le cours de l’histoire au profit des peuples noirs.
L’entreprise se révéla aussitôt très difficile. En effet, le panafricanisme restait jusqu’alors le
fait d’une « élite » d’intellectuels certes engagés, mais peu nombreux et par ailleurs
dispersés entre trois continents au moins, l’Amérique, l’Europe et l’Afrique. Il semblait
impossible de constituer une organisation permanente. L’idée émergea alors de laisser les
différents groupes se réclamant du panafricanisme agir chacun sur son terrain, à condition
de se retrouver régulièrement pour, ensemble, poser des actes forts, proclamer des
revendications et formuler des propositions. Le choix des lieux de tels rassemblements
devait obéir à une tactique et une stratégie précises : il fallait porter le message panafricain
au centre même du système impérial dont les colonies d’Afrique étaient l’un des maillons. On
se retrouverait donc dans les grandes métropoles européennes pour y faire entendre la
« voix de l’Afrique ensanglantée » (E. W. Blyden). Ainsi naquit l’idée des « conférences » et
« congrès » panafricains, dont la paternité reste controversée et qui allaient jalonner la
première moitié du XXè siècle.
La Conférence panafricaine de 1900
On comprend donc le double choix de l’année 1900, commencement du dernier siècle du
deuxième millénaire, et de Londres, la capitale prestigieuse du plus grand empire colonial,
pour organiser la Conférence panafricaine. Après avoir pensé profiter de l’Exposition
Universelle de Paris, pour réunir dans la capitale française des savants du monde entier en
vue de faire le procès du racisme, Bénito Sylvain se rallia au projet d’une réunion
exclusivement africaine à Londres, dont l’artisan, mieux connu dans l’espace francophone
depuis les publications du professeur Oruno D. Lara, fut Henry Sylvester Williams (18681911). Originaire de Trinidad, cet avocat du barreau de Londres était connu pour l’efficacité
de ses plaidoiries en faveur des Noirs de la Gold Coast et de l’Afrique du Sud. Il avait fondé
en 1897 l’Association Africaine, dans un contexte de grande effervescence dans les colonies
africaines de la Grande-Bretagne : impatience des classes moyennes naissantes, victimes
du racisme et de la discrimination, notamment dans les emplois publics ; insurrections
populaires contre la lourdeur des charges imposées par la colonisation ; agitation de
l’Aborigines’ Rights Protection Society créée également en 1897 en Gold Coast ;
nationalisme culturel au Nigeria s’exprimant par le rejet des noms et costumes européens et
par l’apparition, comme en Afrique australe, d’églises chrétiennes indépendantes.
Des évolutions comparables se produisaient aux Etats-Unis où, par suite de sa modération,
Booker T. Washington (1856-1915), le fondateur du Tuskegee Institute et le promoteur d’une
« intégration » progressive des Noirs dans la société américaine, se laissait déborder par
des activistes plus radicaux réunis autour de Mgr Alexander Walters dans la Negro
Academy, tels que William M. Trotter et W. E. B. Du Bois. Toujours en 1897, celui-ci avait,
dans The Conservation of the Race, lancé le mot d’ordre de Pan-Negroism, en expliquant
que « si les Nègres doivent devenir un facteur dans l’histoire du monde, ce sera grâce à un
mouvement pan-nègre (…) à travers une organisation de la race, une solidarité de la race,
une unité de la race. » Le rassemblement de Londres eut un large écho en Afrique et dans la
diaspora africaine des Amériques, parce que la capitale britannique était devenue, avec
Edimbourg, un foyer de forte concentration d’étudiants noirs, venus principalement d’Afrique
occidentale et australe, de la Jamaïque et de Trinidad.
De retour aux Etats-Unis, les participants afro-américains diffusèrent largement les
conclusions de la conférence parmi leurs frères et parmi les nombreux jeunes d’Afrique du
7
Sud venus y étudier. Malgré le petit nombre de participants (32, auxquels il convient
d’ajouter tous ceux qui, sans être des délégués officiels, ont participé aux débats et signé
des motions), la Conférence Panafricaine fut la première rencontre réellement panafricaine
par l’origine géographique de ceux-ci, en dépit de la surreprésentation de la diaspora par
rapport à l’Afrique mère : 11 des Etats-Unis ; 10 des Caraïbes ; 5 de Londres ; 4 d’Afrique
(Abyssinie, Gold Coast, Liberia, Sierra Leone) ; 1 du Canada, plus un d’origine non spécifiée.
Si les résolutions de la conférence n’apparaissent pas comme une condamnation explicite
de la colonisation, les participants veillèrent à s’adresser à la reine Victoria et surent obtenir
d’elle l’engagement solennel de « ne pas négliger les intérêts et le bien-être des races
autochtones » en Afrique du Sud et en Rhodésie : ils adoptèrent aussi la fameuse « Adresse
aux Nations du Monde », rédigée par W. E. B. Du Bois sur la question de l’égalité effective et
non seulement formelle entre les races. Du Bois allait dès lors incarner, jusqu’à sa mort à
Accra en 1953, la continuité du mouvement panafricain en même temps qu’il imprima sa
marque à la fois sur le contenu de sa doctrine et sur ses méthodes d’action.
Les Congrès panafricains : 1919 – 1945
Sous son impulsion, quatre « congrès panafricains » se sont tenus de 1919 à 1927. Privées
de conférences et de congrès, les deux décennies allant de 1900 à 1919 n’en furent pas
pour autant une période creuse. En Afrique même, parallèlement aux résistances violentes
souvent localisées dans les cadres « traditionnels », on voyait se multiplier, en particulier en
Afrique occidentale (Sénégal, Gold Coast, Nigeria), en Egypte et dans l’Union Sud-Africaine,
les manifestations d’un nationalisme politique moderne, s’exprimant par la presse, par des
manifestes, par des mouvements politiques structurés (comme al-Hizb al-Watani en Egypte
(1907) ou le South African Native National Congress en Afrique du Sud (1912) devenu
ensuite l’African National Congress) , par des pétitions aux responsables européens et par
des délégations envoyées auprès des gouvernements coloniaux.
Entre l’Afrique et les Amériques noires, un mouvement de flux et de reflux se poursuivait,
caractérisé notamment par le séjour aux Etats-Unis de jeunes étudiants et intellectuels dont
certains, à l’instar du Gold-Coastien James E. Kwegyir Aggrey et du Sud-Africain Pixley
Kalsaka Seme, allaient jouer un rôle de premier plan dans le diffusion des idées
panafricaines : Aggrey fut l’un des inspirateurs de Nnamdi Azikiwe et de Kwame Nkrumah,
tant sur le plan des idées que dans leur volonté d’aller aux Etats-Unis « à la recherche de la
Toison d’Or » ; avant d’être l’un des fondateurs de l’ANC, P.K. Seme prononça à l’université
de Columbia en 1906 un fameux discours sur la « régénération de l’Afrique » qui est devenu,
jusqu’à ce jour, l’une des références intellectuelles de tous les panafricanistes. Les
nationalistes africains suivaient de près l’évolution de la question noire aux Etats-Unis : ainsi,
en 1912, J. Ephraim Casely Hayford (1866-1930) adressa à l’International Conference on the
Negro, organisée par Booker T. Washington, un message appelant « les Aborigènes de la
Gold Coast et des autres parties de l’Afrique occidentale à joindre leurs forces avec (leurs)
frères d’Amérique pour arriver à un objectif, une aspiration et un but nationaux ». De l’autre
côté de l’Atlantique, l’effervescence intellectuelle et politique n’était pas moins grande. Dans
les Caraïbes, une crise profonde, déterminée en grande partie par l’effondrement de
l’économie esclavagiste de plantation, poussa à l’émigration vers les Etats-Unis des milliers
de descendants d’esclaves africains : la longue occupation américaine d’Haïti (1915-1934)
produisit un résultat analogue. Or, tous ces émigrants transportaient avec eux, si l’on peut
dire, une longue tradition de résistance qui allait contribuer ultérieurement à la radicalisation
des mouvements noirs américains. Considéré comme « le père du radicalisme de Harlem »,
Hubert Henry Harrison fut l’un de ces immigrés : né dans l’île de St Croix en 1887, arrivé à
New York en 1900, H. H. Harrison fonda en 1917 un journal Voice (« A Newspaper for the
New Negro ») et fut à l’origine de deux courants radicaux noirs, un courant socialiste et le
courant pannégriste de Marcus Garvey, que Harrison fut le premier à accueillir à New York.
Aux Etats-Unis, ce fut également pendant cette période que se produisit la rupture prévisible
entre les dirigeants noirs modérés, favorables à une « intégration » progressive, et les
8
jeunes radicaux, revendiquant la reconnaissance immédiate de l’égalité des droits. Tandis
que Booker T. Washington s’était fait huer pour la première fois en 1903 dans une réunion
de Noirs, les radicaux, sous l’impulsion de W. E. B. Du Bois, de William M. Trotter et de
Carter G. Woodson, fondèrent le Niagara Movement (1905), avant de se retrouver en 1906 à
Harper’s Ferry (Virginie occidentale) où l’activiste abolitionniste John Brown avait été pendu
en 1859, pour lancer une fameuse Adresse à la Nation, réclamant l’instauration immédiate
de l’égalité sociale et politique. Le prestige de W. E. B. Du Bois s’accrut encore avec la
création en 1908 du NAACP (National Association for the Advancement of the Colored
People), le lancement en 1910 de la revue The Crisis destinée à diffuser les idées du
mouvement et sa participation au Congrès Universel des Races (Londres, 1911) au cours
duquel, avec deux Africains du continent, il exposa la situation et les aspirations des Noirs en
Amérique et dans l’Afrique coloniale.
W. E. B. Du Bois apparut comme le principal artisan du « premier Congrès panafricain »
(Paris, 1919) : largement financé par les Afro-Américains, ce « congrès » fut en réalité la
deuxième rencontre des Africains du monde, quoique la première à porter le nom de
« Congrès ». Le choix de Paris se justifia par la réunion, dans la capitale française, de la
conférence de la paix, chargée, entre autres, de décider de l’avenir des colonies allemandes,
après la première Guerre mondiale à laquelle les Noirs des Etats-Unis et les Africains
avaient apporté une contribution décisive aussi bien en France qu’en Afrique. L’accord des
autorités françaises à la tenue de la réunion fut obtenue grâce à Blaise Diagne, premier
député noir du Sénégal élu en 1914 et à l’époque Commissaire Général du gouvernement
français chargé des recrutements de soldats en Afrique. Le congrès réunit 57 délégués
venus de quinze pays : Etats-Unis (16), colonies françaises (13), Haïti (7), France (7), Liberia
(3), colonies espagnoles (2), Abyssinie, colonies portugaises, Congo Belge, Egypte, Saint
Domingue. Les Etats colonisateurs –France, Belgique, Portugal- veillèrent, ainsi que les
Etats-Unis, à être présents dans les débats. Ce contexte explique le contenu des résolutions
qui, dans un souci visible de compromis, condamnèrent clairement les abus de la
colonisation, mais non son principe, et se gardèrent bien d’évoquer le droit des Africains à
l’indépendance. Or, le président des Etats-Unis, Woodrow T. Wilson, avait, dans ses
Quatorze Points (1918), proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les
délégués se déclarèrent favorables à une gestion des anciennes colonies allemandes par
une institution internationale, plutôt que par un Etat particulier. Mais, les grandes puissances
se montrèrent hypocrites et se rallièrent aux idées exprimées par le général boer Jan C.
Smuts, présent à la conférence de la paix, dans un opuscule The League of Nations.
Practical Suggestions : il y proposait que « les peuples qui ne peuvent pas encore se suffire
dans les rudes conditions du monde moderne » fussent considérés comme « une charge
sacrée pour la civilisation » et que leur territoire fût confié avec le statut de « mandat » aux
Etats européens possédant des colonies. Ce laborieux échafaudage choqua de nombreux
Africains, qui allaient s’en souvenir lors du Congrès de Manchester en 1945.
Financé de nouveau par les Noirs américains, le deuxième « Congrès panafricain » eut la
singularité de se tenir successivement dans trois capitales impériales différentes, Londres,
Bruxelles et Paris, où les Noirs des diasporas américaines retrouvèrent un nombre
d’Africains plus grand qu’en 1919. Or, W. E. B. Du Bois, qui en fut la figure dominante,
déclara, dans son History of the Pan-African Congress (1963), que « le mouvement
panafricain perdait du terrain depuis 1921 ». C’est que ce congrès, marqué par de profondes
divergences, inaugura une série de ruptures qui empêchèrent le mouvement de se doter,
comme beaucoup le souhaitaient, de structures organisationnelles permanentes. A la
session de Londres (27-29 août) participèrent presque uniquement des « anglophones »,
dont des délégués de la Gold Coast, du Nigeria et de la Sierra Leone, ainsi que l’Indien
Saklatvala Shapurji, futur député du Parti Travailliste à la Chambre des Communes du
Royaume Uni. Les approches et le ton de la session se distinguèrent tant par leur
radicalisme dans l’analyse de la situation des Noirs dans le monde (la ségrégation et le
racisme, l’impérialisme et les expropriations foncières en Afrique) que dans les propositions
9
pour s’en sortir, certains allant jusqu’à suggérer l’action directe. Ce radicalisme se lit
clairement dans Le Manifeste de Londres adopté par les congressistes au terme de leurs
travaux, qui, selon certains observateurs de l’époque, exerça une influence directe sur les
organisations politiques d’Afrique, telles que le National Congress of British West Africa, le
South African Native National Congress et l’Union Congolaise (Congo Belge). La session de
Bruxelles (30 août-2 septembre) fut désastreuse. La présence de Noirs des colonies
françaises, d’Angola et du Congo Belge élargit pourtant la représentativité de cette session.
Il faut noter qu’il y eut aussi, parmi les participants, des représentants des administrations
coloniales et des missionnaires qui contribuèrent à modérer les débats et les résolutions.
Surtout, Blaise Diagne rejeta Le Manifeste de Londres, accusé d’être d’essence communiste
et s’opposa vivement à W. E. B. Du Bois, à qui il se mit à reprocher de ne pas représenter
tous les Noirs des Etats-Unis. Après cette rupture, la session de Paris (4-5 septembre) ne
réussit pas à rapprocher les points de vue. Il est vrai que les ténors, du côté « francophone »
-Blaise Diagne et le député de la Guadeloupe Gratien Candace- se lancèrent dans une
apologie sans réserve de la politique coloniale de la France, tandis que W. E. B. Du Bois,
sans parler nommément d’indépendance, plaida pour l’accès des Africains au pouvoir
politique, seul moyen de faire reconnaître le peuple africain comme l’égal des autres
peuples : « aucun Noir dans n’importe quelle partie du monde ne peut être en sécurité tant
qu’un homme pourra être exploité en Afrique, privé de ses droits civiques aux Antilles ou
lynché aux Etats-Unis parce que c’est un homme de couleur ». A ses yeux, la politique
française d’« assimilation » ne visait qu’à incorporer dans la bourgeoisie française une infime
proportion de Noirs des colonies pour renforcer l’exploitation des masses africaines et
antillaises.
Les deux derniers congrès panafricains furent ainsi presque exclusivement l’affaire de W. E.
B. Du Bois. Parrainé par la National Association of Colored Women des Etats-Unis, le
troisième Congrès (1923) fut dans une certaine mesure improvisé et tint deux sessions à
Londres (7-8 novembre) et à Lisbonne (1er-2 décembre). La session de Londres adopta, pour
la première fois, des résolutions demandant « le développement de l’Afrique au profit des
Africains et non seulement au profit des Européens » et la représentation des Noirs dans la
Commission des Mandats de la Société des Nations et dans l’Organisation Internationale du
Travail : là également fut évoquée, pour la première fois, la condition des Noirs en Amérique
latine et, plus particulièrement, au Brésil. Cette session témoigna aussi d’une connaissance
plus fine des réalités des différents terrains par des résolutions appropriées à chaque cas :
l’émancipation des Etats noirs –Abyssinie, Haïti et Liberia- de la tutelle économique et
financière des compagnies monopolistes et des grandes puissances capitalistes ; la
restauration de l’indépendance d’une Egypte élargie au Soudan ; l’instauration de
gouvernements responsables en Afrique occidentale britannique et dans les Caraïbes ;
l’extension du statut de citoyen dans les colonies françaises ; la condamnation de
l’exploitation forcenée du Congo Belge, des lynchages aux Etats-Unis, de l’esclavage
moderne sous la forme des recrutements forcés de travailleurs dans l’Afrique portugaise, des
expropriations foncières et de la domination exercée par des minorités racistes en Afrique du
Sud, en Rhodésie et au Kenya. A Lisbonne, on releva, aux côtés des délégués
traditionnellement assidus (Etats-Unis, Afrique occidentale), la présence de nombreuses
personnalités venues des différentes parties de l’empire portugais (Angola, Cap Vert,
Guinée, Mozambique, Sao Tomé e Principe et Goa) : tout en reprenant les analyses et
propositions faites à Londres, la session contribua beaucoup à faire connaître la question
noire aux Etats-Unis et ses implications sur la situation générale des Noirs dans le monde.
Le quatrième Congrès (New York, 21-24 août 1927) reprit, pour l’essentiel, les conclusions
du troisième. C’est à cette occasion que fut posée la question des relations entre le
mouvement communiste international et le panafricanisme. En effet, ce congrès avait été
précédé en février par la réunion à Bruxelles de la « Ligue Contre l’Impérialisme et Pour
l’Indépendance Nationale » (LCIPIN) organisée par l’activiste communiste allemand Willi
Münzenberg, avec le soutien du Komintern, dans l’intention de mettre en œuvre la politique
10
préconisée par Lénine d’association entre les communistes et les mouvement de libération
nationale dans les colonies. Si l’Afrique occidentale britannique y fut absente, la LCIPIN
réussit à rassembler près de 180 participants venus de l’Amérique du Nord, des Caraïbes,
de l’Amérique du Sud, de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, déjà célèbres, comme Albert
Einstein, ou appelés à la célébrité, comme l’Indien Jawaharlal P. Nehru et l’Algérien Messali
Hadj. « La question noire » fit l’objet d’une commission spéciale et d’une résolution
particulière : visant à « libérer la race nègre partout dans le monde », celle-ci allait
exactement dans le sens des demandes formulées par les congrès panafricains auxquelles
elle ajouta, de manière explicite, la revendication de « la liberté complète pour les peuples
africains et les peuples d’ascendance africaine ». Au Congrès panafricain de New York, W.
E. B. Du Bois loua la politique menée par les communistes russes à l’égard des nationalités
de l’ancien empire tsariste. Beaucoup de publicistes colonialistes se mirent aussitôt à
évoquer une collusion entre panafricanistes et communistes ou une infiltration de
panafricanistes par les communistes, alors qu’à cette époque les communistes ne voyaient
dans le panafricanisme que l’expression d’un « nationalisme petit-bourgeois ».
Revues, associations, partis et mouvements
A côté de ces congrès, certes décisifs mais auxquels ne participèrent, en définitive, qu’un
très petit nombre de gens, il y eut aussi les mouvements organisés, prenant parfois l’allure
de mouvements de masse, qui ont contribué à enraciner l’idée panafricaine dans l’esprit du
plus grand nombre et en relation étroite avec les conditions de vie des individus dans leurs
contextes sociaux et politiques particuliers. Tous ces mouvements sont loin d’être connus et
on se limitera ici à ceux dont les prises de positions, connues, sont reproduites dans les
textes de référence ci-dessous et à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué
aux avancées du panafricanisme.
L’UNIA (Universal Negro Improvement and Conservation Association and African
Communities League), fondée par Marcus Garvey (1887-1940), est assurément le plus
connu, sinon le plus fameux, de tous les mouvements panafricains. Issu d’une famille
d’esclaves marrons, venu de la Jamaïque, où il avait fondé l’UNIA dès 1914, Garvey était un
de ces nombreux Noirs caribéens immigrés aux Etats-Unis et héritiers des traditions de
résistance des esclaves de la Caraïbe. Mais il avait aussi, de 1912 à 1914, visité Londres où
il s’était quelque peu familiarisé avec les idées panafricaines en vogue dans la capitale
britannique. Il arriva en 1916 à Harlem, d’où l’afflux de Noirs du sud des Etats-Unis et des
Caraïbes avait chassé les Blancs, transformant l’ancien chic réservé aux Blancs en un
ghetto pour Noirs. Dès 1918, il lança un journal The Negro World, qui comportait aussi des
suppléments en espagnol et en français pour atteindre les immigrés noirs non-anglophones
et qui s’adressait, au-delà des Etats-Unis, aux Noirs du monde entier. Esprit fécond en idées
et en projets, orateur hors pair, doté de capacités exceptionnelles d’organisateur, Marcus
Garvey sut mettre à profit les circonstances de l’après-guerre, particulièrement dures pour
les Noirs des Etats-Unis, pour donner de l’ampleur à son mouvement : maintien de la
ségrégation et extension des pratiques racistes dans les villes du nord où affluaient des
Noirs fuyant le sud ; crise économique et chômage ; renaissance du Ku-Klux-Klan et des
pratiques de lynchage ; émeutes raciales… L’UNIA s’enorgueillit bientôt de disposer de
branches bien au-delà de Harlem et de New York, en particulier à Chicago, Cleveland,
Detroit, Philadelphie et Pittsburgh. En 1919, il ouvrit à Harlem un immense local, le Liberty
Hall, pour servir de siège à son mouvement. Ce fut là qu’il lança en 1920, devant un
auditoire enthousiaste de 25 000 personnes, sa fameuse « Déclaration des Droits des
Peuples Nègres du Monde ». Il s’agit là d’une orientation du panafricanisme foncièrement
différente de celle qu’incarnaient les congrès de W. E. B. Du Bois. La violence des querelles
et des insultes publiques entre les deux hommes et les prises de positions ultérieures des
George Padmore, Kwame Nkrumah et Cyril L. R. James n’ont pas facilité les comparaisons
entre leurs deux approches. Les deux s’accordaient en effet sur la défense de « la race
noire » et sur la nécessaire libération de l’Afrique comme préalable à l’émancipation de tous
11
les Noirs du monde. Mais le pannégrisme de Marcus Garvey se distinguait du
panafricanisme de W. E. B. Du Bois. Clui-ci en appelait à l’élite noire et donnait de plus en
plus sa préférence au socialisme alors que Marcus Garvey s’adressait aux masses noires et
voulait susciter des capitalistes noirs capables de rivaliser avec leurs homologues
occidentaux. Le racisme anti-raciste de Marcus Garvey, son messianisme et sa violence,
son activisme débordant (il mit sur pied d’innombrables institutions financières et techniques
pour organiser le retour en Afrique), le caractère utopique de ses projets politiques (tels que
la proclamation d’un « Empire africain » et son auto-proclamation comme « Président
provisoire de l’Afrique ») ne rencontraient que mépris, ricanement ou indifférence de la part
de W. E. B. Du Bois et de ses partisans. Son arrestation pour fraude financière en 1923 et sa
condamnation ruinèrent son mouvement. Son influence se prolongea bien au-delà des
années 1920, tant parmi les Noirs de la diaspora que parmi ceux d’Afrique : ainsi, Kwame
Nkrumah, qui avait étudié aux Etats-Unis de 1935 à 1945, aimait répéter que Marcus Garvey
avait été l’un des hommes qui l’avaient le plus influencé ; il reprit d’ailleurs à son compte la
fameuse Black Star (Etoile Noire) qui avait été l’un des symboles de l’UNIA.
Ce fut paradoxalement parmi les Noirs « francophones », en principe moins touchés que
leurs frères « anglophones », que l’UNIA exerça une influence directe immédiate et visible
par l’intermédiaire de la Ligue Universelle pour la Défense de la Race Noire (LUDRN),
fondée à Paris en 1924. Le radicalisme de la LUDRN se rattachait à la fois au pannégrisme
et aux circonstances particulières de l’après-guerre pour les Noirs vivant en France. Alors
que les immigrés noirs d’Afrique avaient été peu nombreux avant 1914, leurs effectifs
s’accrurent brutalement à partir de la première Guerre mondiale, à la suite des recrutements
massifs de « la force noire » dont la plupart des soldats restèrent en France après le conflit.
Devenus ouvriers, le plus souvent mêlés aux Maghrébins et aux Asiatiques (Indochinois et
Chinois), ils faisaient l’objet d’une surveillance étroite de la part de l’administration qui
craignait de les voir basculer dans le communisme : à cette fin le Ministère des colonies créa
le SCAI (Service de Contrôle et d’Assistance des Indigènes), devenu par la suite le
SLOTFOM (Service de Liaison avec les Originaires des Territoires d’Outre-Mer). Il échut à
Marc Kojo Tovalou Houénou (1887-1936) de canaliser l’énergie de ces Africains vers le
panafricanisme. Issu de l’aristocratie du royaume du Dahomey et de la bourgeoisie
marchande du royaume de Porto Novo, Tovalou Houénou avait tout pour être du côté des
colonisateurs : après des études brillantes au Dahomey et en France, une « intégration »
apparemment réussie dans la haute société parisienne et une vie de dandy bien remplie, il
opta finalement en 1924 pour la résistance anticolonialiste, après avoir mesuré l’ingratitude
des autorités françaises à l’égard des soldats noirs de la première Guerre Mondiale et avoir
été personnellement victime du racisme, de la part d’anciens combattants blancs des EtatsUnis restés en France et de certains Français. Après la rupture de Bruxelles en 1921 entre
W. E. B. Du Bois et Blaise Diagne, celui-ci avait fondé une Association Panafricaine
entièrement coupée des forces vives africaines installées en France. Dans une conférence
prononcée le 24 février 1924 à l’Ecole Interalliée des Hautes Etudes Sociales (Paris),
Tovalou Houénou ne se contenta pas de dénoncer la politique coloniale de la France en
Afrique, il dressa aussi un vaste tableau du rôle de l’Afrique dans l’histoire de l’Europe et des
conditions de vie désastreuses des Noirs en Afrique et en Amérique, par suite des modes
d’administration coloniale et de la ségrégation raciale. La LUDRN vit le jour le 30 avril 1924
et, dès le 16 août 1924, Tovalou Houénou se trouvait aux Etats-Unis. Il participa d’abord au
deuxième congrès de l’UNIA où, le 19 août, une audience enthousiaste de 5 000 Noirs
écouta « le Prince du Dahomey » exprimer ses opinions sur la politique coloniale de la
France et sur la condition générale des Noirs dans le monde. Mais, Tovalou Houénou ne
dédaigna pas de rencontrer d’autres Noirs américains, en particulier W. E. B. Du Bois.
Rapportés par Les Continents, le journal de la LUDRN, ce périple américain fit une forte
impression en Afrique occidentale, en particulier sur la jeunesse des écoles. Mais,
l’opposition de Tovalou Houénou à Blaise Diagne, accusé de servir les intérêts français, allait
traîner l’activiste dahoméen et son journal devant la justice : il ne devait pas se relever de sa
condamnation par les tribunaux. Mais ses idées allaient être reprises par des dirigeants au
12
moins aussi radicaux que lui, Lamine Senghor, fondateur en 1926 du Comité de Défense de
la Race Nègre, et, après sa mort en 1927, Tiemoko Garan Kouyaté, qui conçut et créa la
Ligue de Défense de la Race Nègre.
L’Afrique occidentale britannique fut aussi un foyer d’intenses activités panafricaines. La
singularité de cette région fut que, tout en plaidant pour l’unité globale des Africains et des
Noirs, ses militants se préoccupaient de réaliser concrètement l’unité de pensée et d’action à
l’échelle plus restreinte de l’Afrique occidentale. Créé en 1920, dans le sillage de l’ARPS
(Société de Protection pour les Droits des aborigènes), le NCBWA (National Congress of
British West Africa) vit le jour dans cette perspective. Active sur le terrain, en Afrique
occidentale, cette organisation souffrait néanmoins des multiples entraves opposées à son
action par les administrations coloniales. Au plan du rayonnement, il fut relayé par la WASU
(West African Students Association), fondée le 7 août 1925, qui réussit à regrouper les
étudiants noirs originaires d’Afrique, de la Caraïbe et des Etats-Unis, dont le nombre ne
cessait d’augmenter depuis la fin du XIXè siècle. Les tentatives de regroupement de ces
étudiants n’avaient pas manqué car plusieurs organisations estudiantines panafricaines
avaient vu le jour depuis le début du XXè siècle : d’abord la Union for Students of African
Descent, visant à « renforcer l’esprit de fraternité entre les fils de l’Afrique qui se trouvent en
train d’étudier en Grande Bretagne » ; ensuite The African Progress Union, dont les
dirigeants, le Dr Alcindor et, surtout, J. R. Archer, conseiller municipal de Londres et maire
de Battersea, avaient été très actifs dans la préparation et le déroulement des conférences
et congrès panafricains depuis 1900 ; enfin, la Gold Coast Students’ Union. L’un des
nombreux initiateurs de la WASU fut le Sud-Africain Pixley Kalsaka Seme qui, après ses
études à Columbia University (New York), vint s’installer à Oxford avant de regagner
l’Afrique du Sud en 1912. La formation de la WASU dut beaucoup à l’énergie de Ladipo
Solanke (1884-1958), un activiste yoruba né à Abeokuta en 1884, qui avait étudié à Fourah
Bay College en Sierra Leone, avant de se s’inscrire au barreau de Londres et de s’installer
en Grande Bretagne. Son projet –la création des « Etats-Unis de l’Afrique de l’Ouest »
comme préalable à l’unité africaine- reçut l’adhésion de nombreux universitaires et jeunes
intellectuels africains, ainsi que de notables d’Afrique occidentale et de cadres expérimentés
du panafricanisme, parmi lesquels J. E. Casely-Hayford, le Kumasihene Prempeh I (le
descendant du roi de l’Ashanti, rétrogradé au rang de « roi de Kumasi » et rentré d’exil en
1924), le chanteur et acteur noir américain Paul Robeson et Joseph B. Danquah de la Gold
Coast, deuxième président de l’association. Recrutant principalement parmi les étudiants de
la Gold Coast, du Nigeria et de la Sierra Leone, la WASU réussit à élargir son recrutement,
passant de 21 membres fondateurs en en 1921 à 252 membres en 1939.
L’Afrique du nord ne fut pas en reste, quoique la plupart des travaux consacrés à
l’émancipation de ces pays mettent l’accent sur les mouvements « nationalistes » se
déployant à l’intérieur des frontières fixées par la colonisation. Comme pour l’Afrique
subsaharienne, l’émigration nord africaine joua un rôle de premier plan dans la constitution
d’une conscience et de structures organisationnelles transfrontalières. La singularité de cette
émigration fut qu’elle commença dès le XIXè siècle, à la suite de l’implantation d’une colonie
de peuplement en Algérie à partir de 1830, et que, après avoir fourni des soldats, elle draina
de plus en plus des ouvriers d’abord en provenance de l’Algérie, puis, dans une bien
moindre mesure, du Maroc et de la Tunisie. Ici encore, la première Guerre mondiale fut un
tournant majeur à la fois par rapport aux effectifs, de plus en plus nombreux, qu’elle fit venir
de l’Afrique du nord et par rapport à la prise de conscience des Nord Africains. Comme pour
les émigrés noirs et indochinois en France, la révolution bolchevik en Russie, la stratégie
anti-impérialiste du Komintern et la tactique des communistes français contribuèrent à
l’émergence de mouvements radicaux. Mais, les Nord Africains furent aussi sensibles à la
force de l’agitation nationaliste dans les pays arabes, en particulier en Egypte et, surtout, au
Maroc où, de 1920 à 1926, Abd el-Krim mit en échec les troupes espagnoles et françaises
pendant la guerre du Rif. Ce fut dans ce contexte que naquit l’Etoile Nord Africaine (ENA) le
20 mars 1926 sous l’égide de l’Union Inter-Coloniale, une organisation dépendant de la SFIC
13
(Section Française de l’Internationale Communiste). Mais, l’ENA allait vite s’émanciper de la
tutelle communiste et définir sa propre ligne. Sous l’impulsion de Messali Hadj (1898-1974),
l’ENA mobilisa les travailleurs nord africains sur la base d’un programme d’émancipation et
d’unité du Maghreb. Elle s’associa aussi aux mouvements nègres : elle se fit ainsi remarquer
par les manifestations de protestation qu’elle organisa avec les mouvements nègres contre
l’invasion fasciste de l’Ethiopie, avant d’être dissoute par le gouvernement français le 26
janvier 1937.
Ce tableau n’épuise pas, il s’en faut de beaucoup, la liste des mouvements panafricains. A la
session bruxelloise du deuxième Congrès Panafricain (1921) participa ainsi l’Union
Congolaise, créée et dirigée par Paul Panda Farnana (1888-1930) : les autorités coloniales
s’empressèrent d’imputer les troubles qui agitaient alors le Congo Belge à ce mouvement,
accusé étrangement d’être tout à la fois « garveyiste » et « communiste ». De même, la
réunion du troisième Congrès Panafricain à Lisbonne (1923) fut rendue possible grâce à la
Liga Africana, mouvement d’élites basé dans la capitale portugaise et regroupant plusieurs
associations représentatives des cinq colonies africaines du Portugal.
L’épreuve de feu : la crise éthiopienne, annonciatrice de la Deuxième Guerre mondiale
Parmi les deux idéologies et systèmes socio-politiques nouveaux de l’entre-deux-guerres, le
communisme et le fascisme, le panafricanisme a entretenu d’abord des relations avec le
communisme qui, après la révolution d’octobre en Russie, avait séduit un grand nombre
d’intellectuels africains et noirs américains comme George Padmore et Cyril L. R. James. La
plupart d’entre eux allaient ultérieurement rompre, plus ou moins ouvertement, avec le
communisme. Quant au fascisme, il resta totalement étranger au panafricanisme quoique,
dans une déclaration quelque peu provocatrice, Marcus Garvey, se soit écrié : « Je fus le
premier des fascistes ». En fait, ce fut avec la crise éthiopienne (1935-1936) que les
panafricanistes furent confrontés avec le fascisme et, au-delà, avec la politique
internationale. Parmi les Etats considérés comme les symboles de l’excellence africaine,
l’Ethiopie était certainement le plus grand aux yeux des panafricanistes, en raison de sa
longue et brillante histoire et de sa résistance victorieuse contre l’impérialisme italien.
L’attaque menée par l’Italie fasciste fut un choc pour les Africains du continent et de la
diaspora. Au-delà des manifestations de protestation dans les métropoles et la Caraïbe,
certains panafricanistes résolurent de s’organiser et de se doter de structures permanentes.
En effet, profitant de la présence en Angleterre d’une délégation de la Gold Coast venue
protester contre la politique des autorités coloniales, une poignée de panafricanistes créa
dès 1935 un mouvement, International African Friends of Abyssinia (IAFA, Les Amis
Internationaux d’Origine Africaine de l’Abyssinie), dont les principaux dirigeants furent Amy
Ashwood Garvey, ex-épouse de Marcus Garvey, Jomo Kenyatta, Cyril L. R. James et
George Padmore, tous deux de Trinidad.
La guerre d’Ethiopie politisa à coup sûr le panafricanisme en ce sens qu’elle révéla une fois
de plus aux Africains l’hypocrisie des grandes puissances qui laissèrent l’Ethiopie, un
membre de la Société des Nations, être agressée puis occupée de 1936 à 1941 par un autre
membre de la SDN : ils résolurent de ne plus faire confiance aux grandes puissances,
quelles qu’elles fussent, et de ne plus se laisser prendre au dépourvu. L’empereur Haïlé
Sélassié, à qui les panafricanistes manifestèrent leur solidarité à son arrivée en Angleterre
pour un long exil, acquit dans cette épreuve un prestige et un rayonnement qu’il sut par la
suite mettre au service de la réalisation de l’unité africaine. En 1937, l’IAFA se transforma en
International African Service Bureau (Bureau International du Service Africain) dont les
conférences-débats défendaient les revendications des droits démocratiques et
d’autodétermination faites dans les colonies d’Afrique, d’Asie et de la Caraïbe. L’IASB lança
son propre journal International African Opinion, publié grâce à un activiste talentueux, T.
Ras Makonnen, originaire de la Guyane britannique. En 1939, l’IASB s’associa avec d’autres
organisations pour tenir à Londres une Conference on the African People, Democracy and
14
World Peace (7-9 juillet), qui apparaît comme une préparation directe au Congrès de
Manchester de 1945 : les résolutions allèrent au-delà des revendications habituelles des
droits démocratiques pour demander explicitement « le droit à l’autodétermination ».
En France, des jeunes étudiants et écrivains noirs s’engagèrent dans de multiples activités
innovatrices, nourris et stimulés qu’ils étaient par la Harlem Renaissance portée par Claude
McKay ou Langston Hughes, autant que par la découverte par les élites intellectuelles
haïtiennes de leurs racines africaines sous l’impulsion du Dr Jean Price-Mars : c’est le
lancement de revues telles que la Revue du Monde Noir (1931), Légitime Défense (1932),
dont l’unique numéro, homonyme d’une autre créée en 1926 par le surréaliste André Breton,
se signala par une orientation plus révolutionnaire, L’Etudiant martiniquais (1932) et
L’Etudiant noir (1935) ; « invention » de la négritude comme concept et comme pratique
littéraire pendant les années 1933-1935, marquées par la montée du fascisme et du
nazisme. Dès 1933, Tiémoko Garan Kouyaté et George Padmore, qui était sous le charisme
du Soudanais, projetaient un Congrès Mondial Nègre pour 1935. Un important Manifeste
pour le Congrès Mondial Nègre fut rédigé. L’invasion de l’Ethiopie par les troupes
mussoliniennes début octobre 1935 mit fin au projet, mais suscita en même temps une unité
d’action entre les acteurs du mouvement panafricaniste. En France, ce fut sous la bannière
de l’Union des Travailleurs Nègres (UTN) que des manifestations furent organisées en août
1935, avant que les panafricanistes n’intègrent les autres initiatives civiques et humanitaires
contre le fascisme. Celles -ci furent mises en œuvre notamment par les écrivains
intellectuels au nombre desquels l’ethnologue Marcel Griaule, accompagnateur de
l’empereur Hailé Selassié et de la délégation éthiopienne à la SDN, ou les surréalistes dont
les poètes de la négritude se sentaient proches. Le manque de fermeté des puissances
européennes dans le conflit italo – éthiopien est stigmatisé, entre autres, par Julien Benda
et Jean Giraudoux dont la célèbre pièce de théâtre La guerre de Troie n’aura pas lieu, aura
été influencée par « L’affaire d’Ethiopie »
C’est dans ce climat que le jeune poète Léopold Sedar Senghor écrit Hosties noires, dédié
aux combattants Africains de la Deuxième Guerre mondiale, et évoque explicitement le
conflit italo – italien à travers le fameux « Appel à la race de Saba » dans une section
intitulée Ethiopiques :
« Car le cri montagnard du ras Desta a traversé l’Afrique de part en part comme une épée
longue et sûre dans l’avilissement de ses reins
Il a dominé la rage trépignante crépitante des mitrailleuses,
Défié les avions des marchands
Et voici qu’un long gémissement plus désolé qu’un long pleur de mère aux funérailles d’un
jeune homme
Sourd des mines là – bas, dans l’extrême Sud»
Le titre de ce poème fait écho à tout un imaginaire dépassant les barrières linguistiques. Par
exemple, un poème de soutien, publié par le professeur Asante, et inclus dans la présente
anthologie dit ceci :
Ethiopie, terre farouche, de l’Homme noir la fierté,
Pour toi, nos ancêtres ont lutté et trépassé,
Ont combattu afin que ce pays pour toujours existe,
Sont morts pour que leurs enfants y vivent libres.
Les monts et les vallées sont tiens,
Transmis depuis la lignée Royale de Saba, reine des temps anciens,
Aussi vive d’esprit que Salomon, l’histoire nous le dit.
Si, avant le réveil d’après – guerre et la prise de conscience des problèmes civilisationnels
du monde noir, les rigueurs de la guerre et de l’occupation allemande entrainêrent un
ralentissement de l’activité panafricaniste, il reste que les années trente furent une période
15
charnière dans laquelle, selon l’aveu que C.L.R James fit à W.E.B Du Bois, le mouvement
anti – colonialiste nègre de France était le plus avancé d’Europe.
II. Maturations
De fait, on assista, à partir de 1945, à une accélération, à tous points de vue, des processus
intellectuels, politiques, sociaux et culturels liés au panafricanisme. Tout en maintenant les
réseaux transcontinentaux, qui avaient fait sa force au cours de la période précédente, le
panafricanisme vit son centre de gravité basculer vers le continent africain : en même temps,
les grandes idées fondatrices du mouvement panafricain allaient s’inscrire dans des
programmes concrets et entrer progressivement dans la réalité, par suite d’un rapport de
forces nouveau créé par les mouvements nationalistes à l’échelle de l’Afrique et du monde.
Le tournant de Manchester
Jusqu’alors, comme le reconnaît justement George Padmore, « l’idée du panafricanisme
était encore, dans une large mesure, limitée à un petit cercle d’intellectuels coloniaux et de
Noirs politiquement conscients demeurant de part et d’autre de l’Atlantique ». Désormais,
son assise sociale allait s’élargir vers de nouveaux groupes sociaux, les jeunes et les
travailleurs en particulier.
En ce sens, le Congrès de Manchester (15-19 octobre 1945), concrétisation d’un projet
conçu de dix ans auparavant, constitue une césure importante dans la mesure où ce fut le
dernier congrès panafricain réuni à l’extérieur de la terre africaine, qu’il apparut aussi comme
le lieu de passage de témoin entre deux générations de dirigeants et qu’enfin son
programme prit une allure franchement politique, posant clairement la question de
l’indépendance, explicitant la problématique de l’unité et embrassant la plupart des enjeux
auxquels l’Afrique indépendante allait être confrontée.
La deuxième Guerre Mondiale à laquelle les troupes africaines et les soldats noirs
américains participèrent activement sur tous les fronts, contribua, tout autant que la
première, à accélérer le processus panafricain. Les Noirs engagés en Asie furent les témoins
en 1942 de la chute de Singapour, qui sonna le glas de l’hégémonie européenne sur ce
continent, en même temps qu’ils constatèrent la vigueur et l’efficacité du mouvement
nationaliste indien à la suite du mot d’ordre « Quit India » lancé la même année par le
Mahatma Gandhi. Sur le front occidental, la signature en 1941 de la Charte de l’Atlantique
donna des arguments supplémentaires aux panafricanistes. Dès 1942, la WASU, réunie en
conférence, se réclama du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes inscrit dans la Charte
pour demander l’autonomie immédiate des colonies africaines et leur indépendance dans un
délai de cinq ans : dans un élan comparable, l’IASB se joignit à plusieurs associations de
travailleurs et d’étudiants et des groupes d’entraide entre les Noirs vivant en Grande
Bretagne pour donner naissance en 1944 à la Fédération Panafricaine (Pan-African
Federation). Aux Etats-Unis, les Noirs d’Afrique et de la diaspora poussaient dans la même
direction, grâce à des organisations telles que l’ASA (African Student Association of the
United States and Canada), dont Kwame Nkrumah fut l’un des dirigeants, et le Council on
African Affairs dont le chanteur et acteur Paul Robeson reçut la présidence. Sur le continent
africain, les choses bougeaient encore plus vite. Tous les territoires connurent pendant les
années de guerre et d’après-guerre une grande effervescence, voire des révoltes, attestant
d’une prise de conscience plus profonde et plus étendue. En 1943, plusieurs journalistes
menés par Nnamdi Azikiwe, célèbre patron de presse et dirigeant du NCNC (Conseil
National du Nigeria et du Cameroun), publièrent un mémorandum, La Charte de l’Atlantique
et l’Afrique Occidentale Britannique, qui réclamait aussi l’application aux colonies africaines
du droit des peuples à choisir la forme de gouvernement qu’ils veulent. L’occupation anglo-
16
américaine en Afrique du nord produisit des réactions analogues, en particulier dans les trois
territoires du Maghreb.
L’année 1945 fut donc très riche en événements. La réunion à Londres, en février, des
premières assises de la FSM (Fédération Syndicale Mondiale), qui avait convié de nombreux
représentants des travailleurs noirs, permit à George Padmore d’évoquer avec eux l’urgence
de réunir un cinquième congrès panafricain et de les presser de participer aux deuxièmes
assises de la FSM, prévues pour se tenir à Paris, dont les dates pourraient correspondre
avec celles de ce congrès. En avril, la Fédération Panafricaine envoya à la conférence
fondatrice de l’ONU, réunie à San Francisco, un « Manifeste » exigeant, outre la
reconnaissance aux Africains du droit de disposer d’eux-mêmes, un plan de développement
économique et social sous le contrôle de l’ONU et avec la participation des Africains, ainsi
qu’un échéancier précis du processus conduisant à l’indépendance. A la suite de la victoire
du Parti Travailliste britannique aux élections législatives de juillet, les panafricanistes
envoyèrent au nouveau premier ministre Clement Attlee une « lettre ouverte » déclarant,
entre autres, que « condamner l’impérialisme de l’Allemagne, du Japon et de l’Italie, tout en
tolérant celui de l’Angleterre serait plus que malhonnête ; ce serait trahir le sacrifice et les
souffrances, le labeur et les fatigues des simples gens de ce pays. Tout impérialisme est
mauvais ».
Entre temps, Nkrumah, après dix années passées aux Etats-Unis, avait rejoint l’Angleterre et
s’était mis à travailler activement avec George Padmore à la préparation du cinquième
congrès dont tous les deux allaient être les secrétaires politiques, tandis que la présidence
échut à W. E. B. Du Bois. En effet, celui-ci s’activait aussi de son côté, depuis 1944 au
moins, à la préparation d’un nouveau congrès panafricain. Le congrès ne se contenta pas de
références générales à l’Afrique : au cours de sessions spéciales, il passa en revue la
situation des différentes régions du continent, d’Alger au Cap, ainsi que l’état des lieux aux
Caraïbes et aux Etats-Unis ; sensible au mouvement général d’émancipation des « peuples
de couleur », il affirma aussi sa solidarité avec les peuples de l’Inde, de l’Indochine et de
l’Indonésie. Des deux grands textes à longue portée issus de ce congrès, l’un –The
Challenge to the Colonial Powers- fut l’œuvre de W. E. B. Du Bois, tandis que l’autre –
Declaration to the Colonial Workers, Farmers and Intellectuals- fut rédigé par Kwame
Nkrumah. Ce passage de témoin entre deux générations fut par ailleurs illustré par les
propos que ces deux personnages ont tenus au sujet de ce congrès. W. E. B. Du Bois, que
Nkrumah allait accueillir ensuite à Accra, avoua que son leadership avait été « uniquement
un leadership d’idées » : « Je ne fus jamais, ni ne serai jamais, personnellement populaire.
Ceci n’est pas dû uniquement à mes dispositions particulières, mais au fait que je méprise la
démagogie essentielle du leadership personnel ». Nkrumah qui, depuis son arrivée en
Angleterre, fréquentait assidûment les milieux populaires africains –anciens combattants,
dockers, ouvriers et chômeurs- vit dans ce congrès un nouveau départ du panafricanisme,
plus conforme à sa propre vision : « il jeta dans les limbes les aspirations gradualistes de
nos classes moyennes et intellectuels africains et exprima la volonté d’indépendance solide
et réaliste de nos travailleurs, syndicalistes, fermiers et paysans qui furent représentés de
manière décisive à Manchester ».
Le panafricanisme militant
De fait, pendant près de vingt ans après le congrès de Manchester, le panafricanisme connut
un dynamisme plus grand que jamais et contribua effectivement, non seulement à
l’émancipation du continent africain, mais plus encore aux formes multiples de regroupement
qui ont transformé sa physionomie.
Nkrumah fut le premier à s’engager dans la constitution d’une grande formation politique de
dimension panafricaine. Aussitôt après le congrès de Manchester, il reprit à son compte le
projet ancien d’une union ouest-africaine qu’avait nourri le NCBWA et qui lui-même avait
17
caressé dans sa jeunesse avant d’aller aux Etats-Unis. Par « Afrique de l’Ouest », il
entendait l’A.O.F, la British West Africa et les colonies ouest africaines du Portugal, mais
aussi l’Afrique du centre-ouest, en particulier le Cameroun et les deux Congo. Dès décembre
1945, il créa le WANS (West African National Secetariat) avec une poignée d’amis et
organisa de nombreux voyages en Grande Bretagne et en France : il rencontra à Paris les
nouveaux élus africains à l’assemblée constituante française, en particulier Sourou Migan
Apithy, Lamine Guèye, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor. Le WANS
organisa rapidement à Londres une « Conférence Ouest Africaine » (30 août – 1er septembre
1946) à laquelle participèrent des élus de l’A.O.F. et qui réaffirma la thèse de la Fédération
Panafricaine selon laquelle « l’indépendance complète et absolue des peuples d’Afrique
occidentale est l’unique solution du problème qui se pose ». Nkrumah se montrait impatient
de passer à l’acte. A cette fin, il mit sur pied une organisation clandestine, The Circle,
entourée des rumeurs les plus fantaisistes de la part des services spéciaux britanniques et
de certains africains. De fait, cet élan panafricain n’allait pas durer. D’abord, Nkrumah était
ouvertement accusé de « communisme », dans la mesure où le WANS déclarait vouloir
fonder une « Union Ouest Africaine Soviétique ». Ensuite, le retour de Nkrumah en Gold
Coast en 1947 ralentit durablement le processus panafricain : fidèle à ses convictions et au
programme du WANS, selon lequel l’indépendance politique était le préalable à tout progrès
en Afrique, il s’investit pleinement dans la vie politique de son pays jusqu’à son
indépendance en 1957. Mais, devenu chef de gouvernement en 1951, Nkrumah réunit un
Congrès Panafricain à Kumasi (4-6 décembre 1953) à laquelle ne furent pas conviés des
délégués de partis et de mouvements nationalistes, mais des personnalités, telles que
Nnamdi Azikiwe, invitées à titre personnel. Visiblement, malgré le retentissement
considérable de ce congrès dans l’opinion publique de la Gold Coast, la priorité de tous allait
à l’émancipation individuelle des territoires de l’Afrique occidentale britannique.
L’Afrique française connaissait une évolution différente. En effet, les mêmes aspirations
donnèrent naissance à un parti panafricain – le RDA (Rassemblement Démocratique
Africain)- qui, malgré les aléas, connut une vie plus longue que le WANS et mit à son crédit
des succès indiscutables. Le RDA naquit dans le contexte trouble de la politique française au
lendemain de la deuxième Guerre mondiale, marqué par la présence d’élus africains au
parlement français –fait sans équivalent dans l’empire britannique et dans tous les autres
régimes coloniaux- et par l’implication de ceux-ci dans le jeu politique des partis
« métropolitains ». L’initiative du rassemblement vint des élus africains et de leurs
homologues caribéens, plus anciens dans les assemblées françaises : dès juillet 1946, un
« intergroupe des élus d’outre-mer » réunissant les élus d’Afrique, des Caraïbes et d’Asie, vit
le jour, sous l’impulsion de Gaston Monnerville, député de la Guyane. Les parlementaires
africains voulurent aller plus loin. Un Manifeste du Rassemblement Africain, signé par la
plupart d’entre eux, exprima, selon les mots de Doudou Guèye, le « refus historique de
soumission du Nègre » et condamna fermement « la réaction » des milieux colonialistes et
leur opposition aux réformes qui, par ailleurs, ne remettaient nullement en cause le système
colonial. Liés aux partis de gauche et acquis au projet d’une transformation radicale de la
société et de l’Etat français, les Africains eux-mêmes, autre différence avec leurs
homologues des colonies britanniques, envisageaient, une fois la liberté acquise, d’entrer
dans une « union librement consentie » avec le peuple de France. Pourtant, au sein de la
majorité tripartite au pouvoir en France, seuls les communistes soutenaient l’idée d’un grand
parti panafricain. Les socialistes de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière)
et les démocrates chrétiens du MRP (Mouvement Républicain Populaire) mirent tout en
œuvre et multiplièrent les obstacles pour empêcher l’avènement d’une telle force. Aussi, sur
les conseils de leurs parrains français, les socialistes africains, Léopold Sédar Senghor et
Lamine Guèye en tête, boycottèrent-ils le congrès de Bamako (19-21 octobre 1946) qui
donna naissance au RDA, attitude que L. S. Senghor allait ultérieurement reconnaître
comme « une erreur ». De même, par toutes sortes de manoeuvres, les élus de l’AEF
(Afrique Equatoriale Française) furent empêchés de participer aux assises de Bamako. Mais,
le RDA réussit à constituer des sections dans tous les territoires de l’AOF et dans presque
18
tous ceux de l’AEF, à l’exception de l’Oubangui-Chari : seuls échappaient à son rayon
d’action les colonies de l’Océan Indien, dont Madagascar où une répression terrible allait
écraser l’insurrection de 1947. A cette limitation s’en ajoutait un autre : l’acceptation de
l’Union Française créait des liens si étroits avec la France que l’unité d’action avec les partis
de l’Afrique anglaise semblait impossible. Enfin, la rupture avec les communistes français,
décidée par Félix Houphouët-Boigny en 1950, provoqua, à l’intérieur du RDA, des clivages
lourds de conséquences, en particulier entre les sections ivoirienne et guinéenne.
Alors que les politiques se divisaient, les intellectuels allaient manifester, principalement
dans la diaspora, une rare ferveur panafricaine. Ce fut en effet à Paris que parut, en 1947, le
premier numéro de la revue Présence Africaine, appelée à jouer un rôle important, à la fois
culturel et politique, aussi bien chez les francophones que chez les anglophones et les
lusophones. Animée par un jeune intellectuel sénégalais, Alioune Diop, fondateur de la
Société Africaine de Culture et incarnation de Présence Africaine, la revue renoua avec la
tradition de créativité nègre dont Paris avait été le siège entre les deux guerres mondiales.
Campée d’abord sur le terrain culturel, la revue s’attachait en réalité aux problèmes
beaucoup plus larges de l’« identité » nègre liés à la longue durée de l’esclavage et de la
colonisation ainsi qu’aux tensions nées de la guerre froide, des relations avec le
communisme et des soubresauts de l’émancipation politique. Loin de se limiter au milieu
parisien, Présence Africaine prenait soin de publier des textes venus directement d’Afrique,
notamment du Congo Belge et des colonies portugaises, ainsi que des auteurs noirs
américains. A partir de 1950, la revue prit l’habitude de publier des numéros spéciaux et, du
« culturel », passa peu à peu au « politique », en particulier en donnant la parole aux jeunes
étudiants, tels que Louis S. Béhanzin, Cheikh Anta Diop, Majhemout Diop, Joseph Ki-Zerbo,
Abdoulaye Ly, Albert Tévoedjré, Abdoulaye Wade… Ce passage du « culturel » au
« politique » se fit entre 1955 et 1959 à la suite des prises de position d’Alioune Diop
(Colonialisme culturel et nationalisme culturel, 1955), de la loi-cadre Defferre (1956), de la
rupture d’Aimé Césaire avec le Parti Communiste Français (1956) et des polémiques sur le
contenu de l’indépendance des colonies françaises et sur la nature de leurs relations futures
avec l’ancienne puissance colonisatrice.
Succès indiscutable et très visible, le premier Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs réunis
à la Sorbonne par la Société Africaine de Culture (19-22 septembre 1956) donna la priorité
aux problèmes « culturels » et civilisationnels tout en condamnant le racisme et le
colonialisme comme obstacles à l’épanouissement des cultures. Jamais n’avaient été
rassemblés des hommes de lettre et de culture venus d’autant de pays et groupements de
territoires : AEF, Angola, Antilles françaises, AOF, Barbade, Brésil, Cameroun, Congo Belge,
Cuba, Etats-Unis d’Amérique, Haïti, Inde, Jamaïque, Madagascar, Mozambique, Nigeria,
Sierra Leone, Togo, Union Sud Africaine. La qualité et la hauteur des débats étaient
garanties par les noms mêmes des soixante invités autres que les notabilités intellectuelles
françaises, parmi lesquels : le Dr Jean-Price Mars (Haïti), proclamé président du Congrès,
auteur du fameux Ainsi parla l’oncle (1928), qui avait ramené vers l’Afrique les intellectuels
haïtiens; le romancier Richard Wright (Etats-Unis) ; les poètes Aimé Césaire (Martinique) et
Jacques Rabemananjara (Madagascar)… En revanche, le deuxième Congrès, qui s’et tenu
à Rome (26 mars – 1er avril 1959), fut nettement et clairement « politique ». Il est vrai que, de
René Maran à Amady Aly Dieng, il réunissait plusieurs générations et plusieurs sensibilités
panafricaines confrontées à la même question : les relations entre la colonisation et la
culture, en d’autres termes entre la politique et la culture. Le Congrès se prononça
clairement pour l’indépendance et l’unité africaine.
Les jeunes intellectuels, quant à eux, n’avaient pas cessé de se positionner ouvertement sur
le terrain politique, comme l’avaient fait avant eux et continuaient de le faire leurs
homologues de la WASU en Grande Bretagne et de l’ASA en Amérique du nord. Compte
tenu du très petit nombre d’Africains venant étudier en France avant la deuxième Guerre
19
mondiale, les associations estudiantines étaient restées peu nombreuses et s’occupaient
surtout d’entraide. La situation changea profondément après 1945 quand, parallèlement à
l’accroissement du nombre des étudiants, on vit se former des groupes politiques, des
cercles religieux, des sociétés récréatives et festives, et, surtout, des associations
académiques (regroupant les étudiants d’une académie sans considération de leurs origines)
et territoriales (regroupant, à l’échelle de la France, les étudiants originaires d’un même
territoire). La présence des élus africains à Paris, leur positionnement politique après la
rupture avec les communistes en 1950, les luttes de libération menées dans l’empire
français et dans les autres colonies, tout contribua à politiser et à radicaliser la jeunesse
étudiante. Au milieu des nombreux cénacles politiques, une Association des Etudiants du
RDA vit le jour en 1949, dont la plupart des membres, impressionnés par la montée en
puissance de la FEANF, allait rejoindre celle – ci. Née en décembre 1950 à Bordeaux, la
FEANF ne se contenta pas d’organiser la solidarité entre les étudiants africains. Elle prit
constamment position, dans une vision panafricaine et internationaliste, sur la situation et les
problèmes de l’Afrique, ainsi que sur l’émancipation des peuples dominés et sur les grands
problèmes du monde, comme on le vit dans un volume publié par Présence Africaine « Les
étudiants noirs parlent » (1953). A en juger par la revue de la FEANF, L’Etudiant d’Afrique
Noire, et par les nombreuses publications de ses cadres et de ses militants, elle fut aussi un
laboratoire intellectuel dans lequel, à l’approche des indépendances, les jeunes africains,
visiblement influencés par le marxisme sans pour autant se laisser guider par aucun « grand
frère », ont mené une réflexion de fond, de caractère théorique et politique, sur les enjeux du
moment et sur le devenir des sociétés et des Etats africains après l’accession à la
souveraineté. La FEANF eut d’ailleurs, exactement à la même époque, son homologue au
Portugal où les étudiants d’outre mer, réunis à Lisbonne et à Coimbra, dans la Casa dos
Estudantes do Império, publiaient un revue, Mensagem, largement inspirée par Présence
Africaine et dans laquelle s’exprimèrent, dans une approche à la fois nationaliste et
panafricaniste, les futurs dirigeants des luttes de libération des colonies portugaises.
Il existait donc des convergences entre les différentes forces sociales pour affirmer la
nécessité de l’unité et de l’indépendance. Ainsi, en Afrique française, le vote de la loi-cadre
Defferre en 1956, la mise au point des décrets en vue de son application et la multiplication
des élections en 1956-1957 (élections à l’Assemblée nationale française, aux deux
assemblées fédérales d’AEF et d’AOF, aux assemblées territoriales et élections municipales)
créèrent un climat d’effervescence politique favorable aux regroupements. Ce mouvement
toucha d’abord les syndicats, jusqu’alors fractionnés en trois confédérations rivales
reproduisant les divisions du syndicalisme français entre la Confédération Générale du
Travail (proche du Parti communiste), la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens
et Force Ouvrière. La rupture avec les syndicats métropolitains se fit sous l’impulsion
d’Ahmed Sékou Touré qui, avec une détermination qui eut un énorme retentissement dans
l’Afrique française, fonda en avril 1956 la CGTA (Confédération Générale des Travailleurs
d’Afrique) sans attache avec la CGT et sans aucune affiliation internationale. En janvier
1957, les délégués des syndicats de toute l’Afrique française se réunirent à Cotonou pour
donner naissance à l’UGTAN (Union Générale des Travailleurs d’Afrique Noire) dont le but
explicité était, en rejetant « les concepts importés », « d’organiser tous les travailleurs
africains dans l’unité et de coordonner l’action de l’ensemble des organisations syndicales
africaines dans la lutte contre le régime colonial et toutes les formes d’oppression et
d’exploitation de l’homme par l’homme, pour la défense de leurs revendications
économiques et sociales, la légitime affirmation de la dignité humaine du travailleur africain
et l’émancipation complète des populations autochtones ». Le reclassement des forces
politiques allait suivre le mouvement syndical. En effet, en opposition avec « le réformisme
timide de la loi-cadre Defferre » et avec l’attitude, jugée trop modérée des élus africains aux
assemblées françaises et des Africains membres du gouvernement français, un groupe
d’intellectuels prit l’initiative de réunir à Thiès, le 15 septembre 1957, des personnes peu
connues, venus de divers horizons et unis dans leur résolution à créer un nouveau parti :
« un parti que le développement du prolétariat exige et que les événements portent aussi
20
naturellement que la nuée porte la pluie bienfaisante… un parti de type nouveau,un parti
scientifique, un Parti Africain de l’Indépendance ». Loin de se confiner au Sénégal, le PAI
prétendait s’étendre progressivement à l’ensemble des territoires. Voulant coller au plus près
aux « masses africaines » et « mettre fin à l’exploitation séculaire (de l’Afrique) par
l’impérialisme », le PAI eut la singularité de compter effectivement, parmi ses vingt-deux
signataires de son premier Manifeste publié en octobre 1957 dans le premier numéro de son
journal La Lutte, non seulement des intellectuels, tels que Majhemout Diop, mais aussi des
gens issus de ces forces sociales jusqu’alors peu représentées dans les directions des partis
politiques : une femme, Madame Basse, pharmacienne à Thiès ; trois étudiants ; une demidouzaine d’ouvriers. Or, c’étaient précisément ces forces qui, en Gold Coast, avaient permis
à Kwame Nkrumah de l’emporter sur la colonisation britannique.
Le tournant d’Accra : l’indépendance du Ghana et ses conséquences.
Survenue bien en avance sur tous les agendas des administrations coloniales,
l’indépendance du Ghana sous la direction de Kwame Nkrumah réactiva le processus
d’unification africaine. Il est vrai que la situation politique de l’Afrique avait aussi bien changé,
à la suite du renversement en 1952 du roi Farouk d’Egypte par les officiers libres et de
l’indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956. Le sentiment de solidarité avec l’Afrique
subsaharienne était partout visible. En même temps, la Conférence afro-asiatique de
Bandoeng (1955), suivie par celle du Caire (1957), avait mis à l’ordre du jour la solidarité
transcontinentale entre les Etats émergents d’Afrique et d’Asie et élaboré un programme de
développement économique, social et culturel susceptible de fonder l’indépendance sur des
bases solides. Ainsi, exposant sa théorie des trois cercles –le cercle arabe, le cercle africain
et le cercle des « frères en islam »- dans la Philosophie de la Révolution (1953), Gamal Abd
el-Nasser s’exprima ainsi sur l’Afrique :
« Pouvons-nous ignorer la présence d’un continent africain où nous a placé le destin ?
Pouvons-nous l’ignorer alors que ce même destin a voulu que l’avenir de l’Afrique soit l’enjeu
d’une lutte gigantesque dont nous subissons, bon gré mal gré, les répercussions ? (…) En
aucun cas, nous ne pouvons, même si nous en éprouvions le besoin, nous tenir à l’écart de
la bataille terrible qui fait rage actuellement au cœur du continent africain et qui oppose cinq
millions de Blancs à deux cents millions d’Africains. Nous ne pouvons nous en tenir à l’écart
pour une raison fondamentale et bien évidente : nous sommes nous-mêmes en Afrique. Il
est certain que les Africains continueront de tourner leurs regards vers nous, qui sommes les
sentinelles placées à la porte septentrionale du continent, vers nous qui constituons un lien
entre le continent et le monde extérieur. Nous ne pouvons certainement pas, et sous aucun
prétexte, faillir à notre tâche. »
En proclamant l’indépendance du Ghana, Kwame Nkrumah rappela au nombreux public
venu l’acclamer que « l’indépendance du Ghana n’avait pas de sens si elle n’était pas liée à
la libération totale de l’Afrique ». Les choses dès lors allèrent très vite. Dès avril 1958, la
Conférence des Etats Indépendants d’Afrique réunit dans la capitale ghanéenne les
délégués des huit Etats souverains répartis équitablement entre l’Afrique méditerranéenne
(Egypte, Libye, Maroc et Tunisie) et l’Afrique subsaharienne (Ethiopie, Ghana, Liberia et
Soudan). Après avoir déclaré dans son discours inaugural que cette conférence marquait
l’entrée en scène de « la personnalité africaine », Nkrumah obtint de ses pairs une
déclaration finale dont le ton modéré ne manquait pas de fermeté et ne dérogeait pas par
rapport aux principes panafricains d’indépendance et d’unité. L’indépendance de la Guinée,
proclamée après la victoire du « non » au referendum du 28 septembre 1958, donna à
Nkrumah et à Sékou Touré l’occasion d’illustrer concrètement leur engagement panafricain :
ainsi naquit l’Union Ghana-Guinée, accompagnée d’un prêt généreux du Ghana au jeune
Etat guinéen, à laquelle le Mali allait se joindre. En décembre 1958, Accra accueillit une
nouvelle conférence panafricaine, celle des Peuples Africains (5-13 décembre), qui vit affluer
les dirigeants des principaux partis et mouvements nationalistes. Forts des résolutions de
ces assises, beaucoup, à l’instar de Patrice Lumumba, dont le Mouvement National
21
Congolais avait été créé peu avant, revinrent d’Accra complètement transformés, confortés
dans un anticolonialisme intransigeant : l’accélération de la décolonisation, entre 1958 et
1960, dut beaucoup, à coup sûr, à la Conférence Panafricaine des Peuples et à ses
retombées.
Parallèlement aux actions posées par le Ghana, les initiatives favorables à l’intégration se
multipliaient sur le continent africain au cours de l’année 1958, décidément très féconde. En
avril, la Conférence de Tanger, regroupant le Maroc, la Tunisie et le FLN algérien, proclama
« la volonté unanime des peuples du Maghreb arabe d’unir leur destin, convaincus que le
moment était venu de concrétiser cette volonté d’union dans le cadre d’institutions
communes, afin de leur permettre de jouer le rôle qui leur incombe dans le concert des
nations ». L’approche du referendum organisé par le général de Gaulle et proposant la
« communauté franco-africaine » suscita une grande effervescence au sein des
mouvements politiques africains. En effet, du 25 au 28 juillet, Cotonou accueillit cinq cents
délégués venus de tous les territoires de l’Afrique française pour conforter la position
panafricaine et fédéraliste du Parti du Regroupement Africain dont le dirigeant, Léopold
Sédar Senghor expliqua ainsi ce qu’il entendait par « Afrique noire » : « Quand nous disons
« Afrique noire », nous n’oublions ni les Antilles, ni les îles du Pacifique, encore moins
Madagascar, tous territoires auxquels nous sommes liés par notre situation de colonisés,
sinon par les liens du sang ». Les congressistes, parmi lesquels se trouvait George
Padmore pour le Ghana et des délégués de Sierra Leone, applaudirent aussi aux thèmes
d’« Indépendance immédiate », des « Etats-Unis d’Afrique » et d’« une Afrique unie du Caire
à Johannesburg ». En août, les dirigeants du MLN (Mouvement Africain de Libération
Nationale), pour la plupart enseignants, chercheurs et membres des professions libérales,
appelèrent depuis Dakar à voter « non » à la « communauté », au nom de l’unité du
continent et du « socialisme africain ». Peu après, sous l’impulsion de Julius Nyerere
(Tanganyika) et de Tom Mboya (Kenya), des délégués des mouvements nationalistes
d’Afrique orientale (Kenya, Ouganda, Tanganyika, Zanzibar) et australe (Mozambique,
Nyassaland, Rhodésie du nord et du sud, Union Sud Africaine, Congo Belge et RuandaUrundi) se retrouvèrent à Mwanza (Tanganyika) pour donner naissance au PAFMECA
(Mouvement Pan-Africain pour l’Afrique Orientale et Centrale) qui, favorable à l’unité, décida
seulement d’établir de simples relations de concertation entre ces mouvements. En même
temps, l’oubanguien Barthélemy Boganda, fondateur et dirigeant du MESAN (Mouvement
d’Emancipation Sociale d’Afrique Noire) se mit à diffuser son plan de constitution des
« Etats-Unis de l’Afrique Latine » (AEF, plus le Cameroun, le Congo Belge, le RuandaUrundi et l’Angola), que sa mort prématurée en 1959 compromit durablement.
Le climat politique de la fin des années 1950 et du début des années 1960 fut donc favorable
à la concrétisation des aspirations panafricaines. Mais, les obstacles se révélèrent non
moins redoutables. Ils découlaient des divergences entre les dirigeants africains, des
manœuvres des grandes puissances, des effets de la guerre froide et des guerres
coloniales: échec de la Fédération du Mali et constitution du concurrent Conseil de
l’Entente ; effondrement de l’ancien Congo Belge dont la crise divisa de manière profonde et
durable l’Afrique entre les partisans et adversaires de Patrice Lumumba. La guerre d’Algérie
et la question du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) scinda
l’Afrique en deux groupes rivaux et opposés, en l’occurence le groupe de Monrovia et le
groupe de Casablanca : antagonismes entre « progressistes » et « modérés », entre adeptes
de la rupture avec le monde occidental pour construire le « socialisme » et les partisans du
maintien des relations avec les Etats capitalistes, aggravés par les désaccords sur la guerre
d’Algérie ; hostilité entre les dirigeants, les partis et les personnalités sur le rythme et le
contenu de l’unification (unité immédiate ou progressive à partir des regroupements
régionaux ; unité par en haut, à partir des Etats, ou par en bas, à partir des peuples…).
Identifié au courant le plus radical du panafricanisme, le Ghana de Kwame Nkrumah
semblait posséder une longueur d’avance sur les autres Etats. La réunion à Accra du
premier Congrès des Africanistes (11-18 décembre 1962), convoqué par Nkrumah, consacra
22
le bien fondé de son approche intellectuelle et politique du panafricanisme : pour la première
fois, les savants du monde entier, spécialistes de l’Afrique, se retrouvèrent dans un pays
africain pour reconnaître la justesse des thèses africaines sur le passé de l’Afrique et sur les
conditions de sa « renaissance ».
C’est dans ce contexte de divisions, que, plus de six décennies après la Conférence de
Londres, et dans la terre antique de l’Ethiopie, fut organisée la Conférence des Chefs d’Etat
et de gouvernement de l’Afrique à Addis Abeba (23-25 mai 1963), précédée par celle des
ministres des affaires étrangères (15-21 mai). Elle fut, par-dessus tout, un moment et un lieu
de compromis. Si les discours de Kwame Nkrumah furent les plus spontanément et les plus
chaleureusement applaudis, celui de Léopold Sédar Senghor répondit aux vœux de la
plupart des dirigeants : la Charte adoptée sous la pression de la majorité des dirigeants
consacra ainsi le point de vue des « modérés ». Ayant écarté la perspective d’une unification
immédiate ou prochaine, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), née à Addis Abeba, allait
consacrer l’essentiel de son énergie à l’émancipation politique de tout le continent. En
revanche, les frontières coloniales qui avaient été si vivement critiquées pour leur caractère
artificiel, en particulier au Congrès de Manchester, se trouvèrent garanties par le deuxième
sommet de l’OUA réuni au Caire en 1964. L’année suivante, au sommet d’Accra,
l’organisation adopta aussi une « Déclaration sur la subversion » qui interdisait toute
intervention d’un Etat africain dans les affaires d’un autre. Les désaccords ne tardèrent donc
pas à se manifester, dont les plus sérieuses portèrent sur la réaction à opposer à la
« déclaration unilatérale d’indépendance » des colons blancs de Rhodésie (1965) et, à partir
de 1971, sur la question du « dialogue » avec le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.
III. La cooperation culturelle, scientifique, technique et économique interafricaine
Ces désaccords politiques persistants furent néanmoins compensés par la permanence de
l’élan panafricain sur le plan culturel et scientifique. Dans la continuité de sa problématique
de la négritude et des actions menées par la Société Africaine de Culture, Léopold Sédar
Senghor, devenu le premier président du Sénégal, organisa à Dakar le Premier Festival
Mondial des Arts Nègres (1er – 24 avril 1966), ayant pour thème « Fonction et importance de
l’art nègre et africain pour les peuples et dans la vie des peuples » : premier de son genre,
ce festival fut une vitrine pour toutes les formes, passées et actuelles, de la créativité
artistique déployées par les Noirs d’Afrique et de la diaspora en même temps qu’une tribune
pour affirmer le rôle fondamental de la culture dans le devenir de l’Afrique. Si le Festival de
Dakar se limita aux « arts nègres » et fut de ce fait critiqué par certains dirigeants africains,
le Festival Panafricain d’Alger (21 juillet – 1er août 1969) étendit le questionnement sur la
culture à l’ensemble du continent : « le Manifeste culturel panafricain » adopté aux termes de
ses assises souligna le rôle de la culture dans la libération nationale et dans le
développement économique et social et dressa les grandes lignes d’une politique culturelle
ambitieuse à l’échelle du continent. Réuni à Lagos près de huit ans plus tard (15 janvier – 12
février 1977), le FESTAC (Deuxième Festival Mondial des Arts et de la Culture Nègres et
Africains) attira un nombre impressionnant de participants (700 délégués venus de 53 Etats
africains ou non et de communautés africaines de la diaspora) autour du thème « civilisation
noire et éducation » et formula des propositions et des recommandations en continuité avec
le Festival d’Alger. Ce fut assurément le dernier des grands festivals culturels panafricains.
Après Lagos, en effet, la préférence alla de plus en plus à des rencontres plus restreintes
tant par le nombre des participants que par les thèmes abordés. Certaines de ces rencontres
se donnaient une orientation artistique, comme la Semaine du Cinéma Africain (1969),
devenue par la suite le Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (Fespaco, 1972),
ou le Festival Panafricain de Musique (Fespam), organisé d’abord à Brazzaville, puis
conjointement à Brazzaville et à Kinshasa. D’autres, qu’on vit se multiplier au cours des
années 1980 furent plutôt des réunions d’experts, chercheurs, universitaires et scientifiques,.
23
Ainsi, le Plan d’Action de Lagos (1980), dont l’opinion africaine attendait beaucoup, donna
lieu à de nombreuses évaluations et réévaluations de la part des économistes, mais aussi
des spécialistes des autres sciences sociales. De même, l’année 1985, centenaire de la
conférence de Berlin qui avait accéléré le partage de l’Afrique, vit deux conférences
panafricaines se tenir dans les villes jumelles de Brazzaville et de Kinshasa : à Brazzaville
(30 mars-5 avril), ce furent principalement les historiens qui mirent à profit cette opportunité
pour examiner le poids des cent dernières années sur le devenir de l’Afrique ; à Kinshasa
(20-30 avril), autour du thème « L’Afrique et son avenir », les spécialistes africains se
soucièrent de dégager, sur la base de l’histoire, les perspectives de l’Afrique jusqu’en 2005
et les politiques les mieux indiquées pour assurer son développement.
Mais, la flamme panafricaine n’était pas éteinte. En Afrique même, l’écho rencontré par le
congrès constitutif de l’Institut des Peuples Noirs, réuni à Ouagadougou en mars 1990,
confirma que les intellectuels d’Afrique et de la diaspora continuaient à approfondir la
thématique du panafricanisme et se montraient se montraient disponibles pour de nouvelles
avancées. Surtout, les artistes, principalement les musiciens, dans la tradition de Franklin
Boukaka, de Joseph Kabasele, de Myriam Makeba, de Pierre Akendengué ou encore de
Bob Marley, continuaient de diffuser dans le peuple les thèmes panafricains des origines et
des expériences historiques communes des Noirs et de la nécessité de maintenir et
d’organiser la solidarité entre eux.
Au sein de la diaspora nord américaine, qui resta fortement mobilisée aux côtés de l’O.U.A
dans la lutte contre l’Apartheid, jamais peut-être la diffusion du panafricanisme ne fut aussi
forte si l’on en juge, entre autres indicateurs, par la multiplication des travaux inspirés par
l’afrocentrisme et par l’adhésion des Africains-Américains aux thèses afrocentristes ; en
même temps, les élites noires continuaient de faire pression sur le gouvernement américain
en ce qui concerne la situation en Afrique du sud et les problèmes de développement du
continent. Des nouveautés apparurent cependant au sein de la diaspora : d’une part, les
Noirs d’Amérique latine se sont mis à affirmer plus collectivement et plus vigoureusement
leur « négritude » et à revendiquer des droits collectifs à l’échelle des différents Etats et à
travers les « Congrès des cultures noires dans les Amériques» organisés dans plusieurs
villes à partir de 1977 ; d’autre part, les courants d’émigration contemporains ont renforcé
dans tous les pays du « nord » une diaspora récente, venue directement d’Afrique et très
sensible aux thèmes culturels et politiques du panafricanisme.
Perspectives
Toutes ces indications expliquent l’accueil favorable, voire l’enthousiasme, suscité par les
développements idéologiques et institutionnels les plus récents qui ont conduit à la
naissance de l’Union Africaine et à l’adoption du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le
Développement de l’Afrique). Ces innovations, qui continuent à produire des effets dans
l’Afrique d’aujourd’hui, sont, dans une large mesure, une réactualisation de thématiques plus
ou moins anciennes, telles que la « renaissance africaine », dont les premières énonciations
remontent au XIXè siècle, l’« union continentale », dans laquelle se reconnaît l’approche
exigeante de Kwame Nkrumah et le « développement de l’Afrique par les Africains pour les
Africains », qui était le rêve des « pères fondateurs » du panafricanisme.
24
AVERTISSEMENT
Ce recueil a été élaboré par la Délégation aux Droits de l’Homme et à la Démocratie (DDHD)
comme une contribution de l’Organisation Internationale de la Francophonie à la Conférence
des Intellectuels d’Afrique et de la Diaspora organisée par l’Union africaine à Dakar, du 7 au
9 octobre 2004. Il est destiné à mettre à la disposition des participants et du public de textes
de référence, souvent évoqués mais aussi méconnus ou peu diffusés.
Ont collaboré à ce travail, outre Mme Christine DESOUCHES, Délégué aux Droits de
l’Homme et à la Démocratie : Monsieur Christian VALANTIN, Mme l’Ambassadeur Madina
LY – TALL, Monsieur Lazare KI – ZERBO, responsable du projet, assité des personnalités
constituées en conseil consultatif : Mesdames Christiane Yandé DIOP, Annick THEBIA –
MELSAN, Messieurs les Professeurs Elikia MBOKOLO (auteur du texte dont est issu
l’introduction au présent recueil), Oruno D. LARA, Amady Aly DIENG, Guy L. HAZOUME,
Maître Robert DOSSOU, Isidore NDAYWEL E NZIEM et Madame Penda TAILLY, secrétaire.
Plusieurs autres collaborateurs ont, en l’espace de quelques semaines, effectué une
traduction libre des textes originellement en anglais et portugais.
25
PREMIERE PARTIE
PREMICES
26
I.
PREMIERE CONFERENCE PANAFRICAINE : LONDRES, 23 - 25 JUILLET 1900
Le rapport
Les personnes suivantes ont été élues comme membres du Bureau et du Comité exécutif de
l’ASSOCIATION PANAFRICAINE, ayant son siège à Londres:
Membres du Bureau :
Le révérend Alexander Walters, Président.
Le révérend Henry B. Brown, Vice Président.
Dr R. J. Colenso, Trésorier général.
M. Benito Sylvain, Délégué pour l’Afrique.
Me Sylvester Williams, Secrétaire général.
Membres du Comité exécutif :
L’Honorable Henry F. Downing.
Me S. Coleridge Taylor.
Me F.J. Loudin.
Me J.R. Archer.
Mme Jane Cobden-Unwin.
Mme Anna J. Cooper
RAPPORT DE LA CONFÉRENCE PANAFRICAINE
Le Comité exécutif, en délivrant le rapport de la Conférence récemment tenue à la Mairie de
Westminster, à Londres, remercie sincèrement les nombreux amis et les diverses structures
qui ont contribué au succès du premier rassemblement des membres de la race noire, en
provenance du monde entier. L’idée d’un tel rassemblement a été conçue au début de
l’année 1897, sur la base qu’il ferait considérablement progresser les discussions se tenant
en Grande Bretagne à propos du traitement des indigènes, au vu des guerres du Matabele
et du Bechuana, du système de camps de travailleurs en vigueur dans le district minier de
l’Afrique du Sud, de la persistance de l’esclavage à Pemba et au Zanzibar, de la révolte des
autochtones à l’intérieur de la Sierra Leone, et de la détresse des populations antillaises
après la crise du sucre et le passage de l’ouragan dans la région. L’attention du public
Britannique sur l’existence en Afrique du Sud des conditions ci-dessus mentionnées a été
attirée pour la première fois par Mme A.V. Kinnlock, une autochtone, et par Mlle Colenso.
Leurs efforts se sont poursuivis sous la direction de l’honorable Secrétaire H.S. Williams. En
1898, M Williams a visité Birmingham, Manchester, Liverpool, Edinburgh, Stirling, Dundee,
Glasgow, Belfast, Dublin et bien d’autres localités situés à proximité de Londres. A la suite
de ces visites, plusieurs représentants de la race noire, présents à Londres, ont tenu une
réunion et créé une association dont les objectifs sont de: - promouvoir l’unité, encourager
les relations amicales entre les Africains en général ; promouvoir et protéger les intérêts de
tous les sujets britaniques d’origine africaine, qu’ils résident dans les colonies britanniques,
en Afrique ou ailleurs. Cela sera accompli par la diffusion d’informations exactes dans tous
les domaines touchant aux droits et privilèges de ces personnes en tant que sujets de
l’Empire britannique, et en déposant des requêtes et aides mémoires auprès du
Gouvernement impérial ainsi que dans les administrations locales.
C’est pour répondre à ces objectifs que des requêtes ont été déposées auprès du Secrétaire
d’État de sa Majesté pour les colonies et auprès de l’Empereur d’Allemagne.
27
Lors d’une rencontre tenue le 19 novembre 1898, au 139, Palace Chambers, il a été décidé
de publier la lettre circulaire ci-dessous :
Monsieur : - Au regard des circonstances actuelles et de l’ignorance qui prévaut en
Angleterre sur le traitement des autochtones vivant sous autorité européenne et américaine,
l’Association africaine, qui existe depuis quelques années, et qui est constituée de noirs
résidant en Angleterre, a décidé de tenir à Londres, en parallèle avec l’Exposition universelle
de Paris de 1900 (que plusieurs représentants de la race visiteront probablement), une
Conférence en mai de la même année. L’objectif serait de prendre les mesures nécessaires
pour influencer l’opinion publique sur les conditions de vie et les lois qui régissent les
autochtones dans plusieurs parties du monde, particulièrement en Afrique du Sud, en
Afrique de l’ouest, aux Antilles et aux États-Unis d’Amérique. »
Cette circulaire a été distribuée dans le monde entier. Les réponses ont été très
encourageantes. Plusieurs personnalités noires qui se trouvaient à Londres, ont participé
aux rencontres préparatoires du 12 juin 1899 et rendu des services très appréciables. Il
s’agit notamment de Monseigneur J.F. Holly (évêque de Haïti) ; Monseigneur l’évêque
James Johnson ;
de l’évêque H.M. Turner ; du révérend M. Agbebi ; du révérend
C.W. Farquhar ; de l’honorable D. Augustus Straeker, (Magistrat, ÉUA) ; du Professeur
Scarborough ; de l’Honorable H.R. Cargill ; de Me Tengu Jebavu ; Me J. Otomba Payne ; et
du Professeur T. Booker Washington.
Plusieurs personnes qui désiraient participer à la réunion ont trouvé le mois de mai
inopportun et suggéré de reporter la rencontre au mois de juillet qui leur convenait mieux. Le
Comité a donc décidé de tenir la réunion les 23, 24 et 25 juillet, juste après la Conférence
mondiale des perspectives chrétiennes « World Christian Endeavour Conference ». Avant le
début de la conférence, l’Association a eu l’honneur de recevoir Monseigneur James
Johnson, évêque de Lagos qui venait d’être élevé au rang d’évêque des colonies. La lettre
suivante lui a été remise à cette occasion :
« Monseigneur, -L’Association africaine, constituée de membres de la race noire originaires
de diverses parties du monde et vivant à Londres, vous prie d’accepter ce modeste
témoignage de l’admiration et de l’appréciation qu’elle porte à vos qualités humaines. Ce
sont celles-ci qui vous ont valu la reconnaissance de l’Eglise d’Angleterre, à travers votre
élévation au noble et respectueux rang d’évêque du Bas Niger en Afrique de l’Ouest. Nous
sommes convaincus que cet honneur qui est conféré au membre très respecté de notre
communauté que vous êtes, sera un encouragement pour la jeune génération. Recevez
donc nos sincères félicitations à cette heureuse occasion. Il est vrai, Monseigneur, que les
conditions actuelles des noirs, qu’ils vivent chez eux ou sous l’autorité des puissances que
nous connaissons tous, ne sont pas très rassurantes ; cependant, nous sommes réconfortés
par l’unité qui existe entre eux et qui nous encourage à envisager l’avenir. Par un destin
cruel qui a empêché à notre race de jouir des progrès de la civilisation, les capacités et dons
de nos hommes n’ont pas eu l’occasion de se développer. Cependant, nous croyons
fermement que nous devons utiliser nos propres talents et efforts pour (a) éduquer nos
jeunes quant aux multiples talents de notre race ; (b) avoir nos propres chroniqueurs ; et
(c) établir et gérer nos propres bibliothèques et organisations. C’est ainsi que nous pourrons
progresser au même rythme que nos frères blancs plus fortunés. Nous sommes confiants,
Monseigneur, que vos discours en tant qu’homme de loi, vos sermons en tant que
missionnaire, et votre actuel rang de prélat, ont tous influencé et continueront à influencer
positivement nos jeunes. Ainsi soit-il. Recevez donc nos félicitations les plus sincères à
l’occasion de votre nomination. Nous espérons et prions que vous et votre famille
demeureriez en bonne santé, pour que l’excellence de votre œuvre visant à rehausser
l’image des Africains, tant sur le plan intellectuel qu’industriel, soit connue de tous, ou pour
que votre exemple soit suivi, et la cause de notre Maître commun, Jésus Christ, glorifié.
Nous sommes vos humbles serviteurs,
28
Dans sa réponse, Monseigneur Johnson a vivement remercié les signataires pour leur
sollicitude et leurs vœux, et a particulièrement prié que Dieu bénisse la Conférence
panafricaine devant se tenir les lundi, mardi et mercredi de la semaine suivante, à la Mairie
de Westminster. Il a profondément regretté de ne pas pouvoir être présent à Londres pour
participer au premier et unique rassemblement de ses frères et sœurs issus du monde
entier. « L’occasion était très importante. L’Éthiopie se réveillait. On ne peut trop insister sur
l’énergie que M. Williams a déployée pour faire de cette conférence une réalité. Son labeur a
été dur et éprouvant et le succès de la conférence, dû à ses dons d’organisateur, doit rejaillir
honorablement sur lui. Il est encourageant de voir que la majorité des membres de ce
mouvement sont des hommes jeunes. Mes amis, notre race est jugée à la lumière d’une
civilisation étrangère. Le plus souvent, ses juges se sont montrés inéquitables, arrivant sans
fondement à des conclusions hâtives, conséquences, peut-être, des moments très difficiles
que traverse actuellement la race noire. Les événements futurs se dessinent déjà. Suite à
une enquête que j’ai menée dans mon propre pays, j’ai constaté une sorte d’apathie chez
mon peuple, ce qui est la conséquence d’un système éducatif inefficace. Cependant, je suis
fier de dire qu’on peut trouver aux Antilles, aux États-Unis d’Amérique, au Libéria et en
Abyssinie, des jeunes gens déterminés à défendre avec succès la cause des noirs. C’est
bien. Je voudrais vous exhorter à ceci : que la confiance règne entre vous. La conférence
Panafricaine signifie le début d’une unité que j’ai espérée pendant longtemps ; je prie qu’elle
soit universelle. Rappelez vous de ceci en tant que peuple : nous serons inévitablement
reconnus, malgré les erreurs de certains. Nous avons déjà la moralité, la religion et la
persévérance à notre acquis. Le pouvoir politique viendra si nous oeuvrons à cette fin.
Conduisez vos délibérations dans la vérité, et Dieu fera le reste. Nous avons toujours des
amis en Angleterre. Même si aujourd’hui, nous sommes empêtrés dans un terrible bourbier à
cause de la malédiction de la colonisation, ces amis joindront leurs voix aux nôtres pour que
le droit et la justice règnent dans la civilisation Britannique
La conférence a débuté sous de bons augures. Tous les délégués et membres étaient
présents. Elle a été présidée par Monseigneur Alexander Walters, évêque du New Jersey
qui l’a ouverte par une prière. Sur la table d’honneur autour du Président, se trouvaient à
droite l’Honorable F.E.R. Johnson, ex-ministre de la justice du Libéria, et à gauche M Benito
Sylvain, aide de camp de l’Empereur Ménélik.
Dans un discours aux notes joyeuses et pratiques, l’évêque de Londres a souhaité la
bienvenue à tous les participants. La réponse a été donnée par l’Honorable F.E.R. Johnson.
Le Comité exécutif publie ce rapport en réponse aux nombreuses requêtes qui lui ont été
adressées à ce sujet, et en commémoration de l’occasion. Ainsi que l’ont publié les
principaux journaux de Londres et des provinces, cette conférence est le signe d’un réveil du
peuple noir pour prendre conscience de ses intérêts.
29
TRAVAUX
A la suite de cette Conférence, l’ancienne association a été fusionnée avec la panafricaine,
qui est mieux organisée et qui possède une constitution, des statuts, un siège permanent
établit aux 416, 61 et 62, Chancery Lane, ainsi qu’un Bureau qui devrait diffuser les faits et
statistiques concernant les conditions de vie des noirs, partout où ils se trouvent.
La Conférence a décidé de se tenir tous les deux ans. Le prochain rassemblement sera
organisé aux États-Unis en 1902, et le suivant à Haïti en 1904. Les autres lieux seront
publiés ultérieurement.
La formation de sections locales de l’Association doit être encouragée partout en Afrique,
aux États-Unis et aux Antilles. Là, où des organisations similaires existent déjà, celles-ci
doivent s’affilier à la panafricaine à travers son siège. La Conférence a particulièrement
insisté pour que l’association soit indépendante et qu’elle ne soit en aucune façon entravée
dans l’accomplissement de ses objectifs. Le peuple noir pour qui elle a été créée, doit donc
lui apporter son soutien matériel et moral. A travers ce rapport, le Comité exécutif attire
l’attention de tous les noirs sur l’existence de l’association et sur celle du Bureau, qui, s’il
reçoit un appui solide, remplira la tâche qui lui est conférée et que nous attendons depuis
longtemps. Il deviendra alors le porte parole du peuple noir pour les nombreux maux dont il
souffre.
Au regard des vaillantes batailles menées pour l’émancipation de notre peuple dans les
colonies Britanniques et en Amérique, la conférence n’aurait pu être ajournée sans
mentionner les accomplissements passés, ceux d’aujourd’hui, et même le travail que les
générations futures seront appelées à faire. C’est ainsi que les résolutions suivantes ont été
soumises, et adoptées en faveur des organisations concernées :
RÉSOLUTIONS
La Conférence panafricaine, tenue les 23, 24 et 25 juillet 1900, dans les locaux de la Mairie
de Westminster a adopté les résolutions suivantes :
LA SOCIETE ANTI ESCLAVAGISTE BRITANNIQUE (The British and Foreign Anti-Slavery
Society)
Cette première Conférence panafricaine, tenue à Londres et représentant les intérêts de
l’Africain et de ses descendants vivant dans les diverses régions du monde, ne peut être
ajournée sans que soit exprimée sa dette envers la Société anti esclavagiste britannique,
pour l’immense et noble tâche que ses illustres membres ont accompli afin que l’esclavage
soit aboli aux Antilles, en Afrique, aux États-Unis et au Brésil. Pendant que nous jouissons
de notre liberté, nous n’oublions cependant pas nos frères de Zanzibar, de Pemba et
d’autres pays qui demeurent sous la servitude. Nous prions donc que le même esprit qui a
inspiré ce noble groupe de personnes (notamment, Granville Sharp, William Wilberforce,
Thomas Buxton et William Clarkson [141]), à œuvrer pour la libération de nos parents et de
nos aïeux, continue à régner au sein de la génération actuelle pour la pousser à accomplir
des actes du même héroïsme (sinon plus héroïques), pour Christ et pour l’humanité.
LE COMITE POUR LA PROTECTION DES RACES INDIGENES ET LA LUTTE CONTRE LE
TRAFIC D’ALCOOL (The Native Races and Liquor Traffic United Committee)
« Cette Conférence panafricaine, la première du genre, à se tenir à Londres et représentant
les intérêts de l’Africain et de ses descendants vivant dans les diverse régions du monde,
exprime sa sincère gratitude au Comité pour la protection des races indigènes et la lutte
contre le trafic d’alcool, pour les nobles efforts qu’il déploie, afin d’améliorer la condition des
autochtones et de mettre fin au trafic inique de liqueurs au sein de ces communautés. Nous
manifestons notre inquiétude quant à ce trafic qui déroge aux principes supérieurs qui sous-
30
tendent la civilisation britannique, en territoire britannique, et bien plus, à l’étranger. La
Conférence se félicite du succès obtenu par le Comité face à de graves difficultés ; nous
prions afin que des bénédictions se déversent en abondance sur les œuvres
philanthropiques qu’il accomplit pour Christ et pour l’humanité.
LA SOCIÉTÉ DE PROTECTION DES ABORIGÈNES
Cette Conférence panafricaine, réunissant hommes et femmes de la race noire en
provenance du monde entier, et la première du genre à se tenir à Londres, exprime avec
gratitude sa reconnaissance à la Société de protection des Aborigènes, pour l’œuvre qu’elle
a accomplie pour protéger les populations indigènes de l’Empire Britannique et de divers
autres pays ; nous prions pour que la Société soit encouragée à continuer son œuvre.
LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES NOIRS
« Cette Conférence panafricaine, constituée des membres (hommes et femmes) de la race
africaine provenant de tous les coins du monde, exprime sa sincère gratitude à la Société
des amis des noirs, pour l’inlassable labeur qu’elle a menée en faveur de l’Émancipation
dans les Antilles, aux États-Unis d’Amérique, au Brésil et ailleurs. Nous observons avec une
immense satisfaction la magnanimité avec laquelle elle continue à lutter à Pemba et à
Zanzibar, (sur la côte orientale de l’Afrique), pour obtenir la liberté de nos frères moins
fortunés, qui demeurent en esclavage sous l’autorité Britannique.
« La méthode pratique que la société a utilisée pour éduquer les esclaves libérés - ou qui se
sont enfuis- (par exemple Banani Mission) ne doit pas seulement profiter à ceux-ci, mais
pourrait être un excellent modèle pour donner à ces populations une culture calculée pour
les amener à Christ et leur enseigner les principes de l’indépendance. Au regard donc des
accomplissements passés et présents de la Société des amis des noirs en Grande Bretagne
et aux États-Unis, cette conférence, la première du genre à se tenir à Londres, espère
unanimement que pendant cette période de transition capitale, où les noirs sont l’objet de
préjudices, de convoitise et d’égoïsme, la Société des amis continuera à nous apporter son
aide précieuse et puissante dans le combat que nous menons pour affirmer notre humanité
et devenir des citoyens à part entière des divers pays que nous représentons. C’est ce genre
d’encouragement qui caractérise la société des amis depuis sa création.
« Considérant le très mauvais traitement auquel sont soumis les autochtones de l’Afrique du
Sud, la Conférence a estimé qu’il était absolument essentiel d’écrire un aide mémoire au
Gouvernement à ce sujet. Cependant, après en avoir exprimé la demande au Marquis de
Salisbury, il nous a accordé la permission de transmettre directement le document à
sa Majesté la Reine Victoria, ce qui a été fait avec les signatures des membres du Bureau et
du Comité exécutif apposés au bas.
MEMORANDUM DE LA CONFERENCE PANAFRICAINE, réunie à la Mairie de Westminster
les 23, 24 et 25 juillet de l’an mil neuf cent.
« A sa Gracieuse Majesté, Reine de la Grande Bretagne et de l’Irlande, Impératrice de l’Inde,
et Défenseur de la foi.
Qu’il plaise à Votre Très Gracieuse Majesté.
“Nous soussignés, représentant la Conférence panafricaine récemment tenue à Londres, et
constituée de femmes et d’hommes d’origine africaine provenant des diverses Colonies de
Votre Majesté en Afrique de l’Ouest et du Sud, des Antilles et d’autres pays comme les
États-Unis, le Libéria, etc., attirons votre auguste et compatissante attention sur la situation
alarmante des autochtones en Afrique du Sud. Les raisons sont les suivantes :
1.
Le système dégradant et illégal des camps de travailleurs qui prévaut à Kimberley et en
Rhodésie.
31
2.
Les soi-disant « contrats de travail » du système de l’indenture, en vérité, une forme
légalisée de servitude des indigènes - hommes, femmes et enfants -, aux colons
blancs.
3.
Le travail forcé sur les chantiers publics.
4.
Le système de « passeport » ou fiche de renseignements, utilisé pour les personnes de
couleur.
5.
Les règlements locaux qui n’ont souvent pour seuls résultats que de discriminer et
dégrader les autochtones. Il s’agit en l’occurrence du couvre-feu, de l’interdiction faite
aux autochtones de marcher sur les trottoirs, et de l’utilisation de transports publics
séparés.
6.
Les difficultés rencontrées pour acquérir des propriétés.
7.
Les difficultés dans l’obtention du droit de vote.
« Par conséquent, nous espérons que l’influence de Votre Majesté sera utilisée afin que ces
maux sur lesquels nous venons d’attirer votre attention soient éliminés et pour promouvoir la
véritable civilisation parmi vos sujets autochtones.
« Nous demeurons vos humbles serviteurs. »
Considérant que les noirs occupent aujourd’hui une position peu enviable en tout lieu, il a été
jugé nécessaire de lancer un appel général à toutes les nations du monde. La lettre suivante
a été proposée et approuvée à l’unanimité par la Conférence. [L’Adresse aux Nations, texte
ci-dessous]
Source LARA, O.D, la Naissance du Panafricanisme, les racines caraïbes, américaines et
africaines du mouvement au XIX è siècle, Ed. Maisonneuve et Larose, Paris, 2000, pp. 253
- 262
32
Adresse aux nations du monde
Au sein de la métropole du monde moderne, en cette année qui vient clore le dix-neuvième
siècle, un congrès d’hommes et de femmes de sang africain s’est réuni afin de délibérer
solennellement sur la situation actuelle et avenir des races de couleur de l’humanité. Le
problème du vingtième siècle est celui de la différenciation des races, à savoir jusqu’où les
différences de races- qui se manifestent surtout par la couleur de peau et la texture des
cheveux- serviront d’argument pour refuser à plus de la moitié du monde, le droit de jouir,
autant qu’elle le peut, des opportunités et des privilèges de la civilisation moderne.
Certes, conformément aux critères européens, les races de couleur sont aujourd’hui,
culturellement, les moins avancées. Cependant, cela n’a pas toujours été le cas par le
passé, l’histoire mondiale, à la fois ancienne et moderne, a indubitablement fourni plusieurs
exemples de l’existence de talents et de capacités non négligeables parmi les races de
couleur de l’humanité.
Quoi qu’il en soit, le monde moderne ne doit pas oublier qu’à l’époque où nous vivons, alors
que notre planète se rétrécit de plus en plus, les millions d’hommes noirs en Afrique, en
Amérique, et dans les Îles, sans parler des multitudes jaunes et brunes ailleurs encore, sont
destinés à avoir une grande influence dans le monde avenir, de par leur nombre même ainsi
qu’au travers des contacts physiques. Si le monde cultivé s’efforce de donner aux Noirs et
aux autres hommes de couleur, de plus nombreuses et de plus grandes occasions
permettant leur développement autonome et leur éducation, ce contact et cette influence
seraient alors amenés à avoir un effet bénéfique sur le monde et à accélérer le progrès de
l’homme.
Mais si, au contraire, en raison des négligences, des préjugés, de la cupidité et de l’injustice,
le monde noir est exploité, violé et dégradé, les résultats en seraient déplorables, voire
fatals- non seulement pour lui-même, mais au regard des idéaux élevés de justice, de liberté
et de culture défendus durant des milliers d’années par la Civilisation chrétienne.
C’est pourquoi, aujourd’hui, nous, les hommes et les femmes d’Afrique rassemblés dans ce
congrès mondial, en appelons solennellement à ces idéaux de civilisation, à la plus haute
humanité de ceux qui sont fidèles au prince de la paix :
Que le monde ne fasse pas marche arrière dans ce lent mais sûr chemin du progrès qui a
tour à tour empêché l’esprit de classe, de caste, des privilèges, ou de la naissance,
d’interdire à l’âme humaine en lutte, la vie, la liberté et la recherche du bonheur.
Que la couleur ou la race ne soient pas des critères de distinction entre les noirs et les
blancs, sans tenir compte du mérite ou des capacités.
Que les indigènes d’Afrique ne soient pas sacrifiés sur l’autel de la cupidité, ne laissez pas
leur liberté être bafouées, leur vie de famille débauchée, leurs justes aspirations réprimées,
ne les laissez pas être privés des voies du progrès et de la culture.
Que, dans le futur, le masque de l’entreprise missionnaire chrétienne ne cache pas, comme
il l’a si souvent fait par le passé, l’impitoyable exploitation économique et l’effondrement
politique des nations les moins développées, dont la principale faute a été de croire en la foi
sans issue de l’Eglise Chrétienne.
Que la nation britannique, la première championne moderne de la Liberté du Noir, puisse
hâter le couronnement de l’œuvre de Wilberforce, Clarkson, Buxton, Sharpe, de l’évêque
Colenso et de Livingstone, et accorder, le plus rapidement possible, les droits digne d’un
gouvernement responsable aux colonies noires d’Afrique et des Indes Occidentales.
33
Que l’esprit de Garrison, Phillips et Douglas ne s’éteigne pas entièrement en Amérique ;
puisse la conscience d’une grande nation s’élever et blâmer toute la malhonnêteté et l’injuste
oppression envers les Noirs Américains, et leur octroyer le droit de vote, la sécurité des
personnes et la propriété, ainsi que la généreuse reconnaissance du formidable travail qu’ils
ont accompli en une génération en faisant passer neuf millions d’êtres humains de la
condition d’esclave à celle d’être humain.
Que l’empire allemand et la République française, fidèles à leur insigne passé, se
souviennent que la véritable valeur des colonies réside dans leur prospérité et leur progrès,
et que la justice, impartiale, pour les noirs comme pour les blancs, est le premier élément de
cette prospérité.
Que l’Etat Libre du Congo devienne un grand état noir occupant une place centrale dans le
monde, et que sa prospérité ne se mesure pas seulement à sa richesse et à son commerce,
mais aussi au bonheur et au véritable progrès de son peuple noir.
Que les nations du Monde respectent l’intégrité et l’indépendance des nouveaux états noirs
d’Abyssinie, du Liberia, de Haïti, et des autres, et que les habitants de ces Etats, les tribus
indépendantes d’Afrique, les nations, aient du courage, se battent sans cesse, et luttent
vaillamment afin de prouver au monde leur droit incontestable à faire partie de la
communauté des hommes.
Ainsi, nous appelons, avec confiance et vigueur, les Grandes Puissances du monde civilisé,
confiant en leur esprit ouvert d’humanité, et dans le sens profond de justice de notre époque,
à reconnaître généreusement la vertu de notre cause.
ALEXANDER WALTERS (Evêque), Président de l’Association Panafricaine
HENRY B.BROWN, Vice-président
H.SYLVESTER-WILLIAMS, Secrétaire général
W.E. BURGHARDT DU BOIS, Président du Comité de l’Adresse
Source : Lara, O.D., op.cit, 2000, pp. 261 - 262
34
Portraits de trois pionniers du panafricanisme
Henry Sylvester Williams (1869 – 1911)
Henry Sylvester Williams convoqua la toute première conférence panafricaine en juillet 1900
à Londres. Ce fut la première réunion internationale de personnalités d’ascendance africaine
qui consacra le terme et la notion de panafricanisme.
Williams était le fils aîné d’immigrants originaires de la Barbade qui s’étaient établis à
Trinidad. Son père Henry était charron et appartenait donc en tant qu’homme de métier à la
classe moyenne inférieure « respectable ». Mais parce qu’il était noir, il est probable que
Williams ait été ségrégué dans la colonie britannique entièrement sous la domination des
Britanniques et des planteurs locaux. Le jeune Henry fréquenta l’école primaire publique de
Arouca et obtint son diplôme d’instituteur à l’ Ecole Normale de Tranquillity. Il ne s’agissait
guère plus que d’un certificat d’études primaires et de fin d’une formation supplémentaire
qui se résumait à l’acquisition des « rudiments du métier ».
Williams enseigna dans diverses écoles dans les zones rurales de Trinidad jusqu’en 1890
lorsqu’il partit pour les Etats-Unis suivre une formation qui n’était pas offerte à Trinidad où
même l’enseignement secondaire était l’apanage des riches. Comment il est arrivé aux
Etats-Unis reste un mystère (il aurait été incapable d’économiser le prix du passage sur son
maigre salaire). Le mystère entoure également les lieux de son séjour en Amérique du Nord
et les activités qu’il y a menées. Le seul renseignement précis que l’on détient c’est qu’il a
étudié le droit à l’Université Dalhousie à Halifax, en Nouvelle Ecosse au cours de l’année
académique 1893-1894, car aucune qualification de base n’était alors requise pour entrer à
Dalhousie. Il se pourrait qu’il ait pris part à certaines des multiples réunions politiques
organisées à l’époque aux Etats-Unis pour protester contre les lynchages, pour prôner l’unité
et diverses actions à mener compte tenu de l’abandon des promesses faites dans le cadre
de la Reconstruction de l’Union.
Arrivé à Londres en 1896, Williams s’inscrivit au King’s College en cours du soir pour
apprendre le latin. L’année suivante, il fut admis à Gray’s Inn pour étudier le droit. Le
concours d’entrée à Gray’s Inn comportant une épreuve de latin, il avait probablement fait
des études aux Etats-Unis avec le latin comme l’une des matières inscrites au programme.
Williams gagnait sa vie comme conférencier officiel pour la ligue anti-alcoolique. En 1898, il
épousa Agnès, fille du capitaine Francis Powell de Gillingham, dans le Kent, malgré
l’opposition du capitaine qui ne le voulait pas pour gendre à cause de sa couleur. Le couple
eut cinq enfants.
Williams donnait des conférences sur les problèmes des colonies dans divers forums en
Grande Bretagne et en Irlande. Il faisait ainsi partie des quelque cent orateurs de la série de
conférences sur « L’empire » parrainée par la South Place Ethical Society entre 1895 et
1898. Dans ses interventions, il critiquait l’administration britannique de Trinidad et réclamait
un gouvernement représentatif, l’enseignement gratuit et obligatoire et le relèvement des
salaires. En 1899, il réussit, grâce à ses relations dans les milieux libéraux de Londres, à
prendre la parole à la Chambre des Communes où il lança une fois de plus un appel en
faveur d’un gouvernement représentatif à Trinidad.
Après avoir pris contact avec des Noirs (apparemment des étudiants pour la plupart) de tous
les coins du pays, Williams fonda en 1898 l’Association africaine dont la qualité de membre
était réservée aux personnes d’ascendance africaine, les autres pouvant cependant adhérer
comme membres associés. L’Association entreprit immédiatement d’organiser des réunions
35
publiques qui toutes servaient de cadre pour dénoncer la politique adoptée par les
britanniques vis-à-vis des « indigènes » dans les différentes parties de l’Empire. Une
« Pétition sur la misère aux Antilles » fut adressée au Secrétaire d’Etat aux colonies. Ses
auteurs y préconisaient la réforme du régime foncier et l’amélioration du niveau de
l’enseignement, et s’élevaient contre les monopoles agricoles qui appauvrissaient les petits
paysans. Cette pétition fut peu après suivie d’un autre mémorandum sur le projet de
constitution de la nouvelle colonie de Rhodésie : l’Association demandait au gouvernement
de « préserver les intérêts vitaux, le droit coutumier et garantir le bien-être des sujets
indigènes de sa Majesté… »
L’Association envisagea en outre de convoquer une conférence panafricaine. Parmi ceux
qui soutenaient l’idée de cette conférence on peut citer : Brooker T Washington, président du
Tuskegee College, aux Etats-Unis ; le professeur W.S. Scarborough, président de
l’université Wilberforce, aux Etats-Unis et le juge David Straker de Détroit qui était originaire
de la Barbade ; le Rev. Majola Agbebi, fondateur de la première église indépendante
d’Afrique de l’Ouest, et Monseigneur James Johnson, évêque nationaliste du Nigeria ;
Monseigneur James Holly, évêque d’Haïti, un Africain-Américain qui préconisait l’émigration
des Etats-Unis vers Haïti, et Dadabhai Naoroji, un député libéral d’origine indienne qui
contribua au financement de la conférence. Williams avait probablement rencontré les deux
prélats africains lors de leur séjour au Royaume Uni et l’Association africaine avait offert une
lettre gravée à Monseigneur Johnson à son départ peu avant la conférence. S’il est possible
que tous les Noirs avaient entendu parler de Booker T. Washington, Williams avait
probablement rencontré Scarborough et Straker, tous deux très actifs sur la scène politique,
au cours des années passées aux Etats-Unis.
La conférence avait pour objectifs de :
• rapprocher les peuples d’ascendance africaine dispersés à travers le monde ;
• élaborer des plans en vue de l’établissement de relations plus cordiales entre les
races blanche et noire ;
• lancer un mouvement pour permettre à tous les Noirs vivant dans les pays civilisés
de jouir pleinement de leurs droits et pour défendre leurs intérêts économiques.
La conférence à laquelle participaient des représentants originaires d’Afrique, des Caraïbes
et des Etats-Unis, ainsi que des Noirs vivant en Grande Bretagne, avait abordé un certain
nombre de questions notamment : l’absence d’égalité des droits aux Etats-Unis et dans les
colonies britanniques où par exemple les syndicats étaient interdits et le droit de vote,
lorsqu’il existait était très limité. Si les Noirs avaient la possibilité de poursuivre des études
supérieures aux Etats-Unis, ce n’était pas le cas dans les colonies et les Noirs qualifiés ne
pouvaient prétendre qu’aux postes subalternes dans la fonction publique. L’exploitation des
indigènes par les sociétés commerciales coloniales fut condamnée. Pour les participants à
la Conférence, les capitalistes britanniques présents en Afrique du Sud semblaient avoir
pour objectif de réduire en esclavage les africains qui ailleurs n’étaient guère mieux traités
que des serfs.
La situation qui prévalait en Afrique du Sud et l’imminence de la signature de l’armistice
furent examinées. La Conférence envoya une pétition à la Reine Victoria sur la situation en
Afrique du Sud. Le Secrétaire aux colonies, Joseph Chamberlain, un archi-impérialiste,
répondit au nom de la Reine que le gouvernement ne « ferait pas abstraction des intérêts et
du bien-être des races indigènes ». Cependant, le gouvernement britannique, alors occupé
à déposséder les Boers d’Afrique du Sud des terres qu’ils avaient arrachées aux Africains
n’avait pas du tout l’intention de tenir cette promesse.
Les orateurs firent naturellement une large place aux doctrines philosophiques en vogue
qu’étaient le darwinisme social (c’est-à-dire la hiérarchie immuable des races avec les Noirs
36
au bas de la pyramide) et l’eugénisme d’après lequel les enfants nés de l’union entre deux
races étaient des « bâtards » et héritaient uniquement des caractères du parent « inférieur ».
L’Afrique était le berceau de la civilisation, déclarèrent les orateurs. Les Noirs n’étaient pas
des brutes, même selon les normes occidentales, ils avaient fait leurs preuves en tant
qu’hommes de sciences, artistes et écrivains.
Les orateurs, qui représentaient l’ensemble du monde noir, comprenaient deux AfricainesAméricaines : Anna Cooper, enseignante à Washington qui devait devenir la première
femme noire à décrocher un doctorat à la Sorbonne, et une autre enseignante ; Anna Jones,
originaire du Kansas.
Une déclaration finale adressée « Aux nations du monde » fut rédigée par un comité
composé entre autres de W.E.B. Du Bois. Elle définissait « le problème du 20e siècle
comme étant un problème de race » et réclama notamment « la fin de la discrimination
raciale », un gouvernement responsable dans les colonies britanniques et la fin de
l’oppression des « noirs américains ».
La Conférence créa une nouvelle organisation, l’Association panafricaine (PAA) qui avait
pour objectifs de :
1. garantir les droits civiques et politiques des Africains et de leurs descendants partout
dans le monde ;
2. promouvoir des relations cordiales entre les Blancs et les Noirs ;
3. promouvoir la création par les Noirs d’entreprises dans les secteurs industriel et
commercial et de l’éducation;
4. influer sur les lois qui concernaient les Noirs ;
5. améliorer la condition des « nègres opprimés » d’Afrique, d’Amérique, de l’empire
britannique et des autres parties du monde.
Monseigneur Alexander Walters, évêque noir de l’église méthodiste épiscopale de Sion fut
élu président, Williams secrétaire général et Dr R.J. Colenso (fils du célèbre Colenso évêque
pro-africain du Natal) fut désigné trésorier général. Le comité exécutif, qui comprenait des
représentants des Etats-Unis et d’Afrique, comptait également deux Londoniens noirs, John
R. Archer (qui devint le premier maire élu d’une commune de Londres en 1913) et Samuel
Coleridge-Taylor, le compositeur. Des antennes devaient être créées dans les pays d’origine
des délégués à la Conférence, et il fut décidé que des assemblées générales se tiendraient
tous les deux ans.
Après avoir pris part à la Conférence anti-esclavagiste de Paris vers la fin de cette année-là,
Williams partit pour les Antilles britanniques assurer la promotion de l’Association
panafricaine. En Jamaïque et à Trinidad, on enregistra des centaines d’adhésions et
plusieurs antennes furent créées. Au cours de son voyage retour à Londres, il rendit visite à
des collègues aux Etats-Unis et prononça un discours devant le Conseil Afro-Américain sur
le thème « l’Union de deux races nègres ». Malheureusement, il ne semble pas y avoir de
trace de ce discours au titre étrange. A son arrivée, il fut confronté à la nécessité de
dynamiser l’association déclarée dissoute durant son absence par certains responsables
basés à Londres.
En Octobre 1901, Williams publia le premier numéro d’un mensuel, Le Panafricain, et bien
qu’on ait des raisons de croire qu’il avait réussi à faire paraître six numéros, seul le premier a
survécu. Ayant pris pour devise « Liberté et lumière », Williams déclara dans ce premier
numéro que le journal serait « la voix des millions d’Africains et de leurs descendants »
réduits au silence parce qu’ils n’étaient pas suffisamment représentés au sein de leurs
gouvernements. « L’association des membres de la race ayant révélé l’existence d’un si
grand nombre de personnes sans ressources qui méritent l’attention des philanthropes », le
37
journal s’attacherait à proposer des solutions de rechange. Le mensuel contenait des
nouvelles brèves, des copies des correspondances échangées avec le gouvernement
britannique sur divers sujets, des informations sur la guerre en Afrique du Sud et une copie
du discours prononcé par le Secrétaire aux colonies par intérim, Sydney Olivier lors de la
création de l’annexe de l’Association panafricaine à Kingston, en Jamaïque en Mars cette
année-là. La brièveté de la vie du journal était le reflet de celle de la PAA qui, appuyée
essentiellement par des étudiants et autres Africains et Antillais de passage, cessa toute
activité vers 1902 – 1903.
L’année suivante, en 1902, Williams publia deux de ses cours sous le titre : Le nègre
britannique : un élément important pour l’Empire. Il y mettait en exergue « les services
inestimables rendus par les soldats noirs d’Afrique et des Antilles britanniques lors de la
guerre des Boers et des autres guerres ». Il insistait en outre sur le fait qu’aux Antilles
britanniques les Noirs étaient assujettis à l’impôt « mais n’étaient pas associés à la gestion
des affaires publiques ». Il émettait le vœu que « sur l’ensemble des colonies britanniques, la
couleur de la peau ne soit plus un obstacle au progrès d’un individu --- Actuellement la
discrimination fondée sur la couleur de la peau existe ---».
Inscrit au barreau en Juin 1902, Williams partit pour l’Afrique du Sud où il n’y avait pas
d’avocat noir. En dépit des nombreux obstacles dressés contre lui, il réussit à se faire
inscrire au barreau du Cap en Octobre 1903, mais les avocats Blancs le boycottèrent. Il se
trouva rapidement engagé dans la vie politique locale : il fut nommé au conseil
d’administration de la Cape Town Coloured community’s wooding’s school (l’Ecole
Woodings de la communauté noire du Cap), et élu président du SA Citizen’s Comittee
(Comité des citoyens sud-africains) qui prônait l’égalité des droits civiques et politiques entre
tous les Aud-Africains et collaborait avec le président de l’African Peoples’ organisation
(APO) (organisation des populations africaines), le Dr. A. Abdurahman.
Probablement à cause du boycott dont il était victime et qui réduisait ses capacités
financières, Williams retourna à Londres et à sa famille en 1905. Il adhéra au National
Liberal Club (club libéral national) et à la Société fabienne qui l’élit à l’African Industrial
Committee (Comité africain chargé des relations professionnelles) créé probablement à
l’instigation de Williams en juillet 1905. Le Comité avait pour mission d’examiner « les
problèmes posés par les relations entre travailleurs noirs et travailleurs blancs », notamment
en Afrique du Sud. Tirant pleinement profit de ses relations au sein de la Société fabienne et
dans les milieux libéraux, Williams pris la parole au cours de nombreuses réunions publiques
sur l’ensemble du territoire britannique, abordant des sujets d’ordre colonial. Désireux de
suivre l’exemple de Dadabhai Naoroji qui lui avait apporté son soutien, Williams avait
désormais pour ambition de devenir le premier député britannique d’ascendance africaine,
mais ne réussit pas à se faire investir. En 1906, grâce à l’appui du syndicat des travailleurs, il
fut cependant élu conseiller municipal de Marylebone, une commune de Londres, sous
l’étiquette progressiste. Ce fut un conseiller municipal peu assidu. Parmi ses interventions
consignées dans les procès verbaux, on peut citer son soutien à l’amélioration de l’habitat
social, et son opposition aux projets de relèvement des salaires des responsables de la
commune et à la proposition relative à l’importation de la main-d’œuvre irlandaise pour la
mise en œuvre des projets à Marylebone.
Travaillant à partir de son cabinet situé à Essex Court, Williams s’occupa de plus en plus des
Noirs, des problèmes des Noirs et des délégations du monde noir en visite à Londres. A titre
d’exemple, à la fin de 1905, il échangea des correspondances avec le gouvernement sur la
nouvelle législation en vigueur au Transvaal qui abolissait les droits à la terre des Africains.
En 1906, il apporta son appui à la délégation de la ville de Cape Coast (en Côte d’Or) qui
protestait contre l’imposition directe et contre la mise en place d’un conseil municipal
partiellement élu. L’année suivante, il servit d’intermédiaire entre les chefs coutumiers
Basuto et le gouvernement britannique. Ceux-ci s’étaient rendus à Londres pour demander
38
la permission d’acquérir du terrain sur leur terre natale, l’Etat Libre d’Orange sous
domination des Boers et des Britanniques, et obtenir des dédommagements pour le bétail et
les chevaux réquisitionnés par les Britanniques pendant la guerre des Boers. Williams fut un
moment représentant officiel de l’APO. L’aide qu’il apporta au président Barclay du Libéria
venu à Londres dans l’espoir de régler aussi bien le problème de l’emprunt non remboursé
contracté auprès de banquiers britanniques que certains différends frontaliers et
commerciaux, lui valut une invitation au jubilé du Libéria en janvier 1908. Au cours de son
séjour, Williams prononça un discours devant l’ordre national des avocats. Wallis, le consul
de Grande Bretagne, se servit de ce discours et de la désinformation sur les activités de
Williams en Afrique du Sud pour mettre en garde le Foreign Office que Williams représentait
un danger pour « les intérêts britanniques en Afrique et dans les possessions de l’Empire
des régions tropicales d’une façon générale ».
Il est fort probable que Williams, avocat noir, éprouva des difficultés à gagner sa vie à
Londres. Il est tout aussi possible qu’à cause des jugements critiques qu’il portait contre la
politique du gouvernement, des obstacles furent dressés sur son chemin. Quelles que
soient les raisons de son départ, Williams, retourna à Trinidad en 1908 avec son épouse et
leurs quatre enfants. Il fut inscrit au barreau et exerça avec un succès presque immédiat sa
profession d’avocat à Port-of- Spain et à San Fernando. Il continua d’exprimer ses opinions
sur les sujets d’ordre politique, mais à cause d’une santé chancelante, mena une vie plutôt
tranquille. Il mourut le 26 Mars 1911 d’une affection rénale.
Madame Williams qui peu après les obsèques mit au monde leur cinquième enfant vécut
dans la gêne : elle dut par exemple prendre des pensionnaires. L’un d’entre eux fut
H.A.Nurse dont le fils Malcolm, connu plus tard sous le nom de George Padmore, devait
reprendre le flambeau du panafricanisme allumé par Henry Sylvester Williams.
Source : Marika Sherwood in ADI, H. et SHERWOOD, M., Pan – African history. Political
figures from Africa and the Diaspora since 1787, pp. 190 – 194.
39
Anténor Firmin (1850 – 1911)
Anténor Firmin était un homme de la province Nord d’Haïti. Il naquit en effet au Cap Haïtien
en octobre 1850 et fut successivement et parallèlement professeur, avocat, et journaliste. Il
créa un journal, Le Messager du Nord en 1878. Il commença sa carrière diplomatique en
1884 sous la présidence de Sylvain Salnave (1867-1869), comme commissaire de Haïti aux
Fêtes de Caracas. Il séjourna à Paris jusqu’en 1888 et se fit de solides amitiés en France.
La chute du Général Lysius Félicité Salomon, le 10 août 1888 fut suivie d’une guerre civile.
Firmin devint Ministre – Conseiller des Relations Extérieures du gouvernement séparatiste
du Nord. L’assassinat du Général Side Télémaque – le successeur présumé de Salomon –
fut suivi du départ en exil de François D. Legitime (1888-1889) quelques mois seulement
après son élection à la présidence qui avait été précédée par l’arraisonnement du navire
Haytian Republic, battant pavillon des Etats-Unis, le 16 décembre 1888.
Le Général Florvil Hyppolite, surnommé Mabial (le Terrible), chef des Provinces
Protestataires (Nord, Nord-Ouest et Artibonite) prit le pouvoir en décembre 1889 et le
conserva jusqu’à sa mort le 24 mars 1896. Il chargea Anténor Firmin de s’occuper de la
diplomatie et des finances. La dette intérieure du pays s’élevait à cette époque à 20 000 000
de dollars-or, «une somme fabuleuse». Il entreprit de combattre la fraude, l’absence de
statistiques économiques et commerciales.
Il se préoccupa, sur le plan international de réglementer le problème des frontières avec la
République Dominicaine. La Convention de Thomazeau fut signée le 5 février 1890 avec la
République voisine pour arbitrer les litiges frontaliers. Firmin envoya un représentant haïtien,
Hannibal Price, sièger à la réunion de Washington où fut signé le traité d’arbitrage le 28 avril
1890. Larticle 1er stipulait que les nations suivantes, Haïti, Bolivie, Equateur, Guatemala,
Honduras, Nicaragua, Salvador, Etats-Unis, Brésil, «assemblées dans cette Convention
adoptent, par ces présentes, l’arbitrage comme principe de droit international américain, pour
le règlement des difficultés, disputes et controverses qui peuvent s’élever entre deux ou
plusieurs d’entre elles» (…).
Le redressement de la situation financière en 1890 suscita une forte animosité de certains
politiques partisans du désordre favorisant leur enrichissement. Jean Price-Mars, plus tard,
rendra un fervent hommage au travail accompli par Anténor Firmin quand il était Ministre des
Finances. Il a résumé les réformes effectuées par le grand homme d’Etat en ces termes :
«Le premier objectif qu’il s’assigna dans cette tâche fut de remettre de l’ordre dans cette
branche de l’administration, de réorganiser les Services de perceptions fiscales et des
dépenses de l’Etat. Il réforma le personnel des Douanes de la République en y faisant entrer
des agents irréprochables au triple point de vue de la compétence, de la probité et de
l’honnêteté à tous les échelons de la hiérarchie. A la Banque Nationale d’Haïti, trésorière de
l’Etat, il demanda et obtint une modification du pourcentage prélevé dans le service
d’encaissement et de paiement pour compte de l’administration. Ce mouvement de réforme
produisit promptement ses effets. Les recettes devinrent chaque mois plus abondantes et
leurs affections adéquates plus rationnelles.
Il en découla une reprise des affaires, une nouvelle impulsion au commerce. L’ordre et la
régularité ayant été rétablis dans le fonctionnement des services administratifs, Firmin
pouvait aisément satisfaire aux obligations de l’Etat. Il reprit le service de paiement normal
des coupons de la dette extérieure de l’Etat en retard, celui des Bons de Trésor arriérés. Il
régularisa le paiement mensuel des employés de l’Administration sans recourir à des
emprunts onéreux à court terme. Tant de réajustements financiers et économiques furent
40
réalisés en un si bref intervalle que le crédit de l’Etat s’en trouva rehaussé. La conséquence
s’en fit ressentir par la hausse graduelle de la cote des obligations de la dette Extérieure à la
Bourse de Paris» (…).
Un historien haïtien donna lui aussi son opinion sur le passage de Firmin au ministère des
Finances : «Ce qui semble justifier jusqu’à un certain point la confiance du Secrétaire d’Etat
des Finances et Relations Extérieures et de plusieurs de ses collègues, c’est la situation
particulièrement satisfaisante des finances de l’Etat.
Grâce aux sages économies réalisées par M. Firmin, grâce à l’esprit d’ordre et aux principes
d’honnêteté qu’il s’est efforcé d’apporter dans les diverses branches de son administration
financière, grâce à la régularité avec laquelle s’effectuent les recettes du Trésor qui
augmentent sans cesse, le Gouvernement haïtien se trouve, en ce moment, à la tête d’une
réserve pécuniaire de 600 000 piastres (soit 3 millions de francs)n comme jamais aucun des
gouvernements précédents n’en avait en sa possession.
Il faut rendre, en effet, cette justice à M. Firmin, et ses ennemis les plus acharnés ne
sauraient eux-mêmes le lui refuser, que, depuis qu’il est à la tête du Ministère, jamais les
finances de l’Etat n’ont été plus prospères et le crédit du pays plus solidement assurés» (…).
Source : LARA, op.cit, 2000, p. 173 suiv.
41
Benito Sylvain (1868 – 1916)
Marie-Joseph Benoît Dartagnan dit «Benito» Sylvain naquit à Port-au-Prince, Département
du Nord Ouest d’Haïti, le 21 mars 1868. Il fit une partie de ses études primaires et
secondaires au Séminaire Collège Saint-Martial de Port-au-Prince et les acheva au Collège
Stanislas à Paris. Il passa son baccalauréat ès-Lettres à la Faculté des Lettres de la
Sorbonne et fut nommé le 29 juin 1889 par le Président Légitime, secrétaire de la légation
d’Haïti à Londres. Il abandonna ce poste diplomatique en 1890 pour fonder à Paris, rue du
Bac, le journal La Fraternité, Organe de Défense des Intérêts d’Haïti et de la Race Noire. Il
dirigea ce journal pendant sept ans, de 1890 à 1897, bénéficiant de la collaboration de son
jeune frère, le Dr Edmond Sylvain, entouré de plusieurs Haïtiens réfugiés en France. Deux
hommes politiques de la Guadeloupe collaborèrent à ce journal : le Sénateur Isaac et le
Député Gaston Gerville-Réache.
Benito Sylvain participa en 1889-1890 aux conférences anti-esclavagistes de Bruxelles et se
lia d’amitié avec le Cardinal Charles Martial Lavigerie (1825-1892), Primat d’Afrique. Ce
prélat français, fondateur de la Société des Pères Blancs en 1868 et de celle des sœurs
missionnaires d’Afrique en 1869, Chef de l’Eglise d’Afrique, Cardinal en 1882, poursuivit une
œuvre d’évangélisation en Afrique et lutta contre l’esclavage. Le Cardinal Lavigerie obtint
pour Benito Sylvain une audience de Léopold II, Roi des Belges.
Sur l’intervention de Michel Oreste – un homme politique qui deviendra président de Haïti en
1913 – affirmant que le journal La Fraternité était «une œuvre de patriotisme pur et est
rédigé avec un talent au-dessus de tout éloge», le Corps législatif lui octroya une subvention
en 1891. Deux ans plus tard, le Président Hyppolite le nomma le 15 décembre 1893,
Enseigne de vaisseau de la Marine de Guerre haïtienne. Comment parvient-il, avec l’aide de
quels amis, à se faire nommer en 1894, Président du Comité Oriental Africain de la Société
d’Ethnologie de Paris ?
L’invasion de l’Ehtiopie par l’armée italienne commença en janvier 1895. Francesco Grispi, le
premier ministre italien, dépêcha le Général Oreste Baratieri, Gouverneur civil et militaire de
l’Erythrée avec ordre de s’emparer de tous les territoires voisins de sa province. Le Tigre, le
Coatit et Asmara tombèrent successivement aux mains des Italiens. Les armées italiennes
occupèrent le 14 mars 1895 tout le Nord de l’Abyssinie. Après Adigrat, Makallé tomba le 1er
avril et Adwa le 7. Ménélik organisa la résistance autour d’Adwa, l’ancienne capitale de
l’empire. L’Empereur investit le Ras Makonnen du Commandement suprême de ses armées.
Le prince avec l’aide du Ras Mikael, de Wallo, du Ras Mangasha et Takla-Hay réussirent à
battre les Italiens et à les repousser. Le 21 janvier 1896, Ménélik, l’impératrice Taytu et le
Ras Makonnen pénètrèrent à Adwa, couverts de gloire. La fin du conflit devint officielle au
traité de paix signé à Addis-Abeba le 26 octobre 1896.
Benito Sylvain qui avait suivi de Paris le déroulement des opérations militaires, prit la
décision de se rendre en Abyssinie en janvier 1897. Il s’en ouvrit à son père Michel Sylvain
qui l’encouragea «à écouter les impulsions de son cœur et à suivre son destin». A défaut
d’une aide financière, il lui donna sa bénédiction paternelle. De Paris, il gagna Addis-Abeba
en cinquante-deux étapes via Marseille où il s’embarqua le 25 janvier, à 4h de l’après-midi à
bord de l’Ava, un vieux navire des «Messageries Maritimes».
Benito Sylvain a laissé un journal où il notait scrupuleusement son activité, ses aventures,
ses rencontres et ses difficultés. C’est ainsi que nous pouvons suivre exactement les
principales étapes de son voyage de Marseille à Addis-Abeba qui a duré dix jours en mer et
trente-et-un jours de route (…).
42
Il rencontra à Harar le Gouverneur Ghérazmatch Banti et vingt jours plus tard, le Ras
Makonnen en personne. Ce dernier, cousin de l’Empereur, son conseiller le plus écouté, était
«un homme de taille moyenne, d’une intelligence supérieure et d’une distinction à laquelle
tous les voyageurs européens rendent hommage. Il a aujourd’hui 43 ans ; il visita l’Italie en
1889 et prit une part aussi considérable que glorieuse à la guerre qui se termina par
l’écrasement complet des envahisseurs». Grâce à la bienveillance du Ras Makonnen, Benito
Sylvain, nanti d’une nouvelle caravane, put quitter Harar deux jours après. En route vers
Addis-Abeba, il croisa le Général italien Matteo Albertone, le vaincu d’Adwa et Léonce
Lagarde, le Gouverneur de la Côte française de Somalie.
Ayant obtenu une audience du Négus Ménélik le 10 avril 1897 à 11h du matin au Palais
Impérial, il lui parla longuement d’Haïti et de la situation des Noirs aux Caraïbes et en
Amérique.
«J’ai entrepris, raconte-t-il, le voyage en Abyssinie qui représente dix jours en mer et trente
et un jours consécutifs de route terrestre à dos de mulet, voyage au cours duquel j’aurais pu
mourir misérablement plus d’une fois, soit par la balle ou la lance d’un maraudeur du désert
de dankali, soit par la dent d’une de ces bêtes fauves qui, un soir, dévorèrent ma monture à
peine dessellée ; j’ai entrepris, dis-je, un voyage aussi coûteux, aussi pénible et aussi
périlleux uniquement pour l a satisfaction intime de voir de mes yeux un congénère illustre, le
Négus Ménélik, dont les magnanimes vertus font réellement honneur, non seulement à la
race noire, mais encore à l’humanité tout entière.
Je trouve aujourd’hui, dans le chef suprême de la République d’Haïti, un homme de la même
trempe et de la même famille, à qui l’Empereur d’Ethiopie serait heureux de pouvoir serrer la
main.
-
Il est impossible que je ne parvienne pas à m’entendre aussi avec son Excellence le
Président Nord Alexis, pour le relèvement intégral de notre pays et la réhabilitation
définitive de notre Race. (…) C’est précisément pour protester contre ce ridicule traité
anglo – italien, répondit le Négus, que j’ai notifié aux Puissances la délimitation réelle des
frontières de mon Empire »
Source : LARA, O.D, op.cit., 2000, p.189 suiv.
43
II. PREMIER CONGRES PANAFRICAIN: PARIS, 19 – 22 FEVRIER 1919
Principales résolutions
[Le Congrès exige :]
(a) Que les Puissances Alliées et Associées établissent un code législatif
international pour la protection des indigènes d’Afrique, semblable au projet de code
international du travail.
(b) Que la Ligue des Nations établisse un Bureau permanent spécifiquement chargé
de surveiller l’application de ces lois pour le bien-être politique, social et économique des
indigènes.
(c) Les Noirs du monde entier demandent à ce que, dorénavant, les indigènes
d’Afrique et les peuples de descendance africaine soient gouvernés selon les principes
suivants :
(i) La Terre. La terre et ses ressources naturelles seront a la disposition des
indigènes, et à tous moments ils pourront jouir de la propriété effective d’une quantité de
terre équivalente à celle qu’ils peuvent exploiter avantageusement.
(ii) Le Capital. L’investissement en capital et la cession de concessions devra
seulement être régulée de manière à éviter l’exploitation des indigènes et l’épuisement du
bien-être naturel du pays. Les concessions devront toujours être limitées dans le temps et
soumises au contrôle de l’Etat. La croissance des besoins sociaux des indigènes doit être
prise en compte et les profits taxés dans l’intérêt social et matériel des indigènes.
(iii) Travail. L’esclavage et les châtiments corporels seront abolis ainsi que le travail
forcé, sauf en cas de condamnation pour crime, de plus, les conditions générales de travail
devront être fixées et régulées par l’Etat.
(iv) Education. Chaque enfant indigène doit avoir le droit d’apprendre à lire et à
écrire dans sa propre langue, et dans la langue de la nation mandataire, aux frais de l’Etat,
ainsi que d’être instruit dans l’une des branches de l’industrie. L’Etat devra également former
le plus grand nombre d’indigènes possible dans les écoles pour développer leurs capacités
techniques et culturelles et entretenir un corps de professeurs indigènes.
(v) L’Etat. Les indigènes d’Afrique doivent avoir le droit de participer au
Gouvernement aussi vite que leur formation le leur permet, et conformément au principe
selon lequel le Gouvernement existe pour les indigènes et non l’inverse. Ils devront
immédiatement être autorisés à participer au gouvernement local et tribal, selon l’ancien
usage, et cette participation devra graduellement s’étendre, au fur et à mesure que se
développent leur éducation et leur expérience, aux plus hautes fonctions des états ; de façon
à ce que l’Afrique finisse par être gouvernée par le consentement des africains…
44
Chaque fois qu’il sera prouvé que les indigènes africains ne sont pas traités correctement au
sein d’un Etat ou qu’un Etat, quel qu’il soit, exclut délibérément de son corps politique et de
sa culture, ses citoyens civilisés ou ses sujets d’origine Noire, il incombera à la Ligue des
Nations de porter l’affaire à la connaissance du monde civilisé.
Source : Langley, J. A., Ideologies of liberation in Black Africa, 1856 – 1970. Documents on
modern African political thought from colonial times to the present, Rex Collings, Londres,
1979, p. 740.
45
III. UNIVERSAL NEGRO IMPROVEMENT ASSOCIATION (UNIA): KINGSTON, 1ER AOÛT
1914; NEW YORK, 1ER AOÛT 1920
Déclaration des droits des peuples nègres du monde
Rédigée et adoptée à la Convention tenue à New York en 1920, pendant laquelle Marcus
Garvey a présidé et a été élu Président Provisoire de l’Afrique.
(Préambule)
Considérant que le peuple Nègre du monde entier, à travers ses représentants choisis réunis
en Assemblée à Liberty Hall, dans la ville de New York des Etats-Unis d’Amérique, du 1er au
31 août de l’an mil neuf cent vingt (1920) de l’ère chrétienne, a protesté contre les méfaits et
injustices de la part de leurs frères Blancs, et a proclamé ce qu’ils estiment juste et
équitable ; un meilleur traitement pour les années a venir.
Nous dénonçons le fait que:
I.
Nulle part dans ce monde, à quelques exceptions près, les Nègres, bien que dans les
mêmes conditions et les mêmes situations que les Blancs, ne soient pas traités de la
même manière ; ils sont au contraire victimes de discrimination et les droits
élémentaires requis pour des êtres humains leur sont refusés uniquement du fait de
leur race et de leur couleur.
Nous ne sommes pas bienvenus dans les hôtels et auberges publics du simple
fait
de notre race et de notre couleur.
II.
Nous dénonçons le fait que, dans certaines régions des Etats –Unis, en cas
d’accusation criminelle, notre race se voit refuser le droit au jugement public accordé
aux autres races ; mais que les accusés soient lynchés et brûlés par la foule, et que
ce traitement brutal et inhumain soit même réservé à nos femmes.
Que les nations européennes se soient partagés entre elles le continent africain et en
ont pris quasi totalement possession ; que les indigènes soient contraints
d’abandonner leurs terres et traités dans la plupart des cas comme esclaves
Que, au Sud des Etats –Unis, bien que citoyens protégés par la constitution fédérale
et parfois aussi nombreux que les Blancs dans certains Etats, bien que nous soyons
des propriétaires terriens et imposable, nous ne sommes ni associés à l’élaboration
et ni à l’administration des lois, ni représentés aux gouvernements, alors que nous
sommes tout autant propriétaires de terres et soumis à l’impôt, et contraints au
service militaire
Que, au Sud des Etats-Unis, dans les transports en commun, nous sommes
entassés, et contraints à accepter des compartiments séparés tout en devant payer
le même tarif que pour la première classe. Nos familles sont souvent humiliées et
insultées par les Blancs ivres qui traversent ces compartiments pour se rendre dans
les compartiments fumeurs.
Dans certaines régions des Etats-Unis, les médecins Nègres se voient refuser le droit
d’exercer dans des hôpitaux publics de villes où ils sont résidents.
Nos enfants sont contraints de fréquenter des établissements à cycles courts et de
niveau inférieur à celui des Blancs ; de plus, les fonds alloués aux écoles sont
inégalement repartis entre les établissements Nègres et Blancs.
Que l’on refuse le droit aux Nègres d’avoir les mêmes salaires que les Blancs ; ce qui
leur aurait permis de subvenir aux besoins de leurs familles. De plus, dans la majeure
partie, ils ne sont pas autorisés à s’affilier aux syndicats et restent toujours ainsi
moins rémunérés que les Blancs.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
46
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
Que, dans la fonction publique et les administrations départementales, du fait de la
discrimination, l’on ait le sentiment qu’être un homme noir en Europe, en Amérique et
aux Antilles est synonyme d’être banni de toutes les races humaines, d’être en
quelque sorte un lépreux ; peu importe le caractère et les connaissances de ce
dernier.
Que dans les colonies et aux Antilles, britanniques ou non, les Nègres n’aient pas le
droit d’élire et d’être élu ou nommé, tout comme leurs concitoyens Blancs.
Que notre peuple soit contraint dans certaines régions, à des emplois moins
rémunérés que la majorité des Blancs et demeurent dans des conditions répugnantes
du point de vue des bonnes mœurs et coutumes.
Que les nombreux dénis de justice contre notre race devant les tribunaux de nos îles
et colonies respectives sont de nature à entraîner l’irrespect et le dégoût pour le
sens de la justice de l’homme blanc.
Aussi, face à des comportements aussi inhumains, non civilisés et non chrétiens,
nous, ici présents, protestons vigoureusement et demandons leur condamnation par
toute l’humanité .
Afin de soutenir notre race à travers le monde entier et de motiver pour un destin plus noble,
nous recommandons et insistons sur la Déclaration des Droits ci-après :
1. Considérant que tous les hommes naissent égaux et ont droit à la vie, à la liberté et au
bonheur, et forts de cela, nous, Représentants du peuple Noir du monde entier, dûment
élus et mandatés invoquant l’aide du Juste et du Tout Puissant Dieu, déclarons les
hommes, les femmes et les enfants du monde entier issus du même sang que nous
citoyens libres et revendiquons leur statut de citoyens libres de l’Afrique, la mère - patrie
de tous les Nègres.
2. Nous croyons en l’autorité suprême de notre race en toutes les questions raciales, que
toutes les choses ont été créées et mises à la disposition commune des hommes, qu’il
doit y avoir un partage et une distribution équitables de toutes ces choses, et, tenant
compte du fait que notre race est actuellement privée de ces choses qui sont moralement
et légalement les nôtres, nous croyons qu’il serait juste de les acquérir par tous les
moyens possibles.
3. Nous croyons que le Nègre, comme toute autre race doit avoir les droits et les privilèges
communs aux êtres humains.
4. Nous déclarons que les Nègres, doivent avoir le droit, partout où ils forment une
communauté, d’élire des Représentants aux parlements, dans les courts de justices ou
pour toute autre institution pouvant exercer un contrôle sur la communauté
5. Nous affirmons que le Nègre a droit à l’impartialité devant les tribunaux où qu’il se trouve
et que lorsque ce droit lui est refusé du fait de sa race et de sa couleur, cela constitue
une insulte à toute la race entière et doit être ressentie par tous les Nègres.
6. Nous déclarons que dans les communautés où il y a un nombre considérable de Nègres,
il serait inéquitable et préjudiciable aux Nègres d’être jugés par un jury composé
uniquement d’autres races ; aussi, notre race a le droit d’être représentée dans ce jury.
7. Nous croyons que toute loi ou toute pratique tendant à priver l’Africain de ses terres ou
de ses privilèges de citoyen libre dans son pays est injuste et immorale et qu’aucun
indigène ne doit respecter une telle loi ou une telle pratique ;
8. Nous déclarons l’imposition sans aucune représentation injuste et tyrannique, et qu’il ne
devrait y avoir aucune obligation pour un Nègre de respecter l’avis d’impôt d’aucune
structure chargée de l’administration des lois dont il est exclu du fait de sa race et de sa
couleur.
9. Nous croyons que toute loi qui vise spécifiquement le Nègre et à son détriment, et qui le
singularise du fait de sa race et de sa couleur est injuste et immorale ; et qu’une telle loi
ne devrait pas être respectée.
47
10. Nous croyons que tous les hommes ont droit au respect humain et, que notre race ne
saurait en aucun cas tolérer toute insulte qui pourrait signifier le non respect de notre
couleur.
11. Nous n’approuvons pas l’usage du terme « nigger » (« nègro ») pour signifier Nègre et
exigeons également que le mot Nègre commence toujours par la majuscule « N » 1 .
12. Nous croyons que le Nègre doit user de tous les moyens pour se protéger des pratiques
barbares auxquelles il est soumis du fait de sa couleur.
13. Nous croyons à la liberté de l’Afrique pour les peuples Nègres du monde entier et du fait
du principe « l’Europe aux Européens », « l’Asie aux Asiatiques », nous revendiquons
donc « l’Afrique aux Africains » vivant en Afrique et ailleurs.
14. Nous croyons au droit immanent du Nègre à s’approprier l’Afrique et que cette
possession ne peut être perçue comme une violation du droit ou des acquisitions d’une
quelconque race ou nation.
15. Nous condamnons fermement la cupidité de ces nations qui par la force ou par des
voies secrètes se sont appropriés les territoires et les énormes richesses de l’Afrique et
nous affirmons notre détermination à revendiquer les trésors et biens du vaste continent
de nos ancêtres.
16. Nous croyons que tous les hommes doivent vivre ensemble dans la paix ; cependant
lorsque certaines races provoquent la colère des autres races et nations par la violation
de leurs droits, la guerre devient inévitable et les tentatives, par quelque moyen que ce
soit, de se libérer et de protéger ses droits ou son héritage devient légitime.
17. Considérant que le fait de lyncher, de brûler, de pendre ou [de tuer] par toutes autres
méthodes les êtres humains, est une pratique barbare, une honte et une insulte à la
civilisation, nous déclarons tout pays qui se rendrait coupable de telles atrocités en
dehors du champ de la civilisation.
18. Nous protestons contre les crimes atroces tels que les coups de fouets, la flagellation et
la surcharge de travail contre les tribus d’Afrique et chez les Nègres d’ailleurs. Ces
méthodes doivent être abolies et toutes les mesures doivent être prises pour éviter que
de telles pratiques brutales ne se poursuivent.
19. Nous protestons contre cette pratique atroce de raser les têtes des Africains plus
précisément les femmes ou les individus issus de sang Nègre lorsqu’ils sont
emprisonnés pour des délits par la race non Nègre.
20. Nous protestons contre la ségrégation en ce qui concerne les quartiers, les transports en
commun, le travail industriel et le lynchage et les restrictions aux privilèges politiques
contre les citoyens Nègres partout dans le monde du fait de leur race, de leur couleur ou
mettrons toutes nos énergies contre ces pratiques.
21. Nous dénonçons toute punition sévère infligée à un Nègre alors qu’elle est légère pour
une race non Nègre ; comme un préjudice et une injustice qui doivent être dénoncés par
la race entière.
22. Nous protestons contre les systèmes d’éducation des pays où les Nègres ne partagent
pas les privilèges et avantages des autres races.
23. Nous déclarons partout dans le monde qu’il est injuste de tenir les Nègres à l’écart des
industries et du travail.
24. Nous croyons en la liberté de presse et nous protestons vigoureusement contre
l’interdiction dans plusieurs régions du monde des journaux Nègres et des périodiques
et, à ce sujet, invitons les Nègres, où qu’ils soient, à user de tous les moyens possibles
pour éviter une telle répression.
25. Nous exigeons la libre expression pour tous les hommes.
26. Nous protestons contre la publication d’articles scandaleux et incendiaires de la part de
la race non Nègre dans le but de provoquer des querelles ; et, protestons aussi contre
l’exposition de photos présentant le Nègre comme un cannibale
1
Cf. « Le mot " nègre" », in La Voix des Nègres (organe du Comité de Défense de la Race Nègre fondé par
Lamine Senghor), n° 1, janvier 1927 : « Nous nous faisons honneur et gloire de nous appeler Nègres, avec un N
majuscule en tête ».
48
27. Nous croyons à l’auto –détermination de tous les peuples.
28. Nous déclarons la liberté de culte religieux
29. Avec l’aide de Dieu Le Tout Puissant, nous nous déclarons les défenseurs jurés de
l’honneur et de la vertu de nos femmes et enfants, et engageons nos vies pour leur
protection et leur défense partout et en toutes circonstances contre les malveillances et
les outrages.
30. Nous exigeons pour toujours le droit illimité à l’éducation et sans préjudice pour nous
mêmes et pour notre postérité.
31. Nous déclarons que l’enseignement dans nos écoles par des enseignants étrangers qui
prônent la supériorité de la race non Nègre par rapport à la race Nègre est une insulte au
peuple Nègre du monde entier.
32. Dans un pays où les Nègres sont résidents et réussissent à des concours d’entrée dans
la fonction publique, ils doivent bénéficier des mêmes avantages en ce qui concerne leur
nomination à des postes dans ces services publics.
33. Nous protestons vigoureusement contre les traitements inéquitables et injustes réservés
aux voyageurs Nègres, sur mer et sur terre, par les agents et employés du chemin de fer
et des sociétés portuaires et demandons une égalité de traitement avec les voyageurs
d’autres races.
34. Nous déclarons injuste qu’un pays ou une nation vote des lois tendant à dissuader ou
empêcher l’immigration des Nègres du fait de leur race et leur couleur.
35. le Nègre a le droit de voyager sans être molesté et tous les Nègres sont invités à
apporter leur soutien à un Nègre qui se verrait molesté.
36. Nous déclarons que tous les Nègres ont le droit comme tous les autres de voyager à
travers le monde.
37. Nous exigeons des gouvernements du monde de reconnaître nos dirigeants et les
représentants élus par notre race pour veiller à leur bien être.
38. Nous exigeons un contrôle de nos institutions sociales sans interférence d’aucune race
non Nègre.
39. Nous déclarons les couleurs rouge, noire et verte couleurs de la race Nègre.
40. Nous adoptons l’hymne « Ethiopie, ô terre de nos Pères … » soit celle de la race Nègre :
L’HYMNE ETHIOPIEN UNIVERSEL
(Poème de Burrel et Ford)
I.
Ethiopie, terre de nos pères,
Toi la terre où les dieux se plaisaient,
Tels les nuages de la tempête qui, soudain dans la nuit, s’amoncellent
Nos armées filent vers toi.
Nous devons sortir victorieux
Les épées aiguisées miroitent,
A nous la victoire !
Guidés par le rouge, le noir et le vert,
Refrain
Avances, avances vers la victoire
L’Afrique doit se libérer.
Vas à l’encontre de l’ennemi,
Avec la puissance
Du rouge, du noir et du vert.
Ethiopie, le tyran s’effondre,
Il tombera à tes genoux,
49
Et tes enfants t’invoqueront
Depuis les mers lointaines.
Jehovah, le Très Haut nous a entendus,
Il a vu nos larmes et nos souffrances,
Avec Son esprit d’Amour, Il nous invite
A être Un pour les années à venir
Refrain—Avances, Avances etc.
O, Jehovah, toi le Dieu des âges,
Gratifies nos fils, ces dirigeants,
De la sagesse accordée à Tes sages.
Quand Israël avait grand besoin de toi,
Ta voix a retentit du fond de l’obscurité.
L’Ethiopie te tend ses bras
Qu’à travers Toi les chaînes soient brisées,
Et que le ciel bénisse notre chère patrie.
Refrain--Avances, Avances, etc.
Nous croyons qu’une liberté restreinte qui prive quelqu’un de ses droits et prérogatives de
pleine citoyenneté n’est rien d’autre qu’une autre forme d’esclavage.
C’est une injustice pour notre peuple et un réel obstacle pour la santé de notre race que de
refuser aux médecins Nègres, le droit d’exercer leur profession dans les hôpitaux
communaux où ils sont résidents.
Nous en appelons aux divers gouvernements du monde d’accepter et de reconnaître comme
Représentants des intérêts de tout le peuple Noir du monde les représentants Nègres qui
leur seront envoyés.
Nous condamnons et protestons contre la promiscuité entre jeunes et adultes dans les
prisons et recommandons plutôt l’initiation de ces jeunes prisonniers à des métiers par des
encadreurs.
Nous, en tant que race déclarons la Ligue des Nations nulle et vise en ce sens qu’elle prive
les Nègres de leur liberté.
46. Au nom de la justice, nous exigeons de tous les hommes de se comporter avec nous
comme nous le ferions avec eux et accordons de bon coeur à tous les hommes les droits
que nous réclamons ici pour nous - mêmes.
47. Nous déclarons qu’aucun Nègre ne s’engagera dans un conflit pour une autre race, sans
obtenir d’abord l’accord du leader du peuple Nègre du monde, sauf en matière de défense
nationale.
48. Nous protestons contre le fait d’enrôler des Nègres et de les envoyer à la guerre sans
entraînement adéquate et exigeons que dans tous les cas les Nègres reçoivent le même
entraînement que les autres
49. Nous exigeons que l’enseignement donné aux enfants Nègres inclue le thème de
l’histoire des Nègres.
50. Nous exigeons la liberté commerciale totale avec tous les Nègres du monde.
51. Nous déclarons la liberté totale des mers pour tous les peuples du monde. W
52. Nous exigeons que nos représentants dûment accrédités le soient officiellement dans
toutes les assemblées, conférences, conventions ou cours internationales d’arbitrage où il
est question des Droits de l’Homme.
53. Nous proclamons que le 31 août doit être un jour férié que tous les Nègres doivent
observer
54. Nous voulons faire savoir à tous les hommes que nous affirmerons et défendrons la
liberté et l’égalité de chaque homme, femme et enfant appartenant à notre race au prix de
notre vie, notre destin et notre situation sacré.
50
Tels sont les droits que nous estimons légitimement nôtres et appropriés pour l’essor de la
race Noire et à cause de cela, nous, au nom des quatre cent millions de Nègres, sur le sang
sacré de la race, nous faisons le serment et apposons nos noms comme garantie de sa
véracité et de sa justesse, ici, devant Dieu Tout Puissant, le 13 août 1920.
Marcus Garvey, James D. Brooks, James W. H. Eason, Henrietta Vinton Davis, Lionel
Winston Greenidge, Adrion Fitzroy Johnson, Rudolph Ethelbert Brissaac Smith, Charles
Augustus Petioni, Thomas H. N. Simon, Richard Hilton Tobitt, George Alexander McGuire,
Peter Edward Baston, Reynold R. Felix, Harry Walters Kirby, Sarah Branch, Marie Barrier
Houston, George L. O'Brien, F.O. Ogilvie, Arden A. Bryan, Benjamin Dyett, Marie
Duchaterlier, John Phillip Hodge, Theophilus H. Saunders, Wilford H. Smith, Gabriel E.
Stewart, Arnold Josiah Ford, Lee Crawford, William McCartney, Adina Clem. James, William
Musgrave La Motte, John Sydney de Bourg, Arnold S. Cunning, Vernal J. Williams, Frances
Wilcome Ellegor, J. Frederick Selkridge, Innis Abel Horsford, Cyril A. Crichlow, Samuel
McIntyre, John Thomas Wilkins, Mary Thurston, John G. Befue, William Ware, J. A. Lewis,
O. C. Thurston, Venture R. Hamilton, R. H. Hodge, Edward Alfred Taylor, Ellen Wilson, G.W.
Wilson, Richard Edward Riley, Nellie Grant Whiting, G. W. Washington, Maldena Miller,
Gertrude Davis, James D. Williams, Emily Christmas Kinch, D. D. Lewis, Nettie Clayton,
Partheria Hills, Janie Jenkins, John C. Simons, Alphonso A. Jones, Allen Hobbs, Reynold
Fitzgerald Austin, James Benjamin Yearwood, Frank O. Raines, Shedrick Williams, John
Edward Ivey, Frederick August Toote, Philip Hemmings, F. F. Smith, E. J. Jones, Joseph
Josiah Cranston, Frederick Samuel Ricketts, Dugald Augustus Wade, E. E Nelom, Florida
Jenkins, Napoleon J. Francis, Joseph D. Gibson, J. P. Jasper, J. W. Montgomery, David
Benjamin, J. Gordon, Harry E. Ford, Carrie M. Ashford, Andrew N. Willis, Lucy Sands, Louise
Woodson, George D. Creese, W. A. Wallace, Thomas E. Bagley, James Young, Prince
Alfred McConney, John E. Hudson, William Ines, Harry R. Watkins, C.L. Halton, J. T. Bailey,
Ira Joseph Touissant Wright, T. H. Golden, Abraham Benjamin Thomas, Richard C. Noble,
Walter Green, C. S. Bourne, G. F. Bennett, B. D. Levy, Mary E. Johnson, Lionel Antonio
Francis, Carl Roper, E. R. Donawa, Philip Van Putten, I. Brathwaite, Jesse W. Luck, Oliver
Kaye, J. W. Hudspeth, C. B. Lovell, William C. Matthews, A. Williams, Ratford E. M. Jack, H.
Vinton Plummer, Randolph Phillips, A. I. Bailey, dûment élus représentants du peuple noir du
monde,
Ont juré devant moi ce 15 août 1920
[Sceau officiel]
JOHN G. BAYNE.
Notaire public, comté de New York
Source : Tete - Adjalogo T., Marcus Garvey Père de l’unité africaine des peuples; tome 2 :
garveyisme et panafricanisme, Ed. L’Harmattan, Paris, 1995, p. 191 - 199; site Internet:
http://www.unia-acl.org/archive/declare.htm
51
Un témoignage personnel de Amy Jacques Garvey
Quelques mois après son retour de Grande Bretagne, [Marcus] Garvey réalisa qu’il risquait,
pendant un temps, de courir après des chimères. Se contenter de rêver de grandeur ne l’a
que momentanément satisfait. Son esprit vif et sa croyance en des idéaux exigeaient de
passer à l’action. Il voulait voir la race à laquelle il appartenait avancer triomphalement dans
le concert de l’humanité déjà en marche. Il voulait donc s’entourer d’un comité directeur et de
collaborateurs acquis à sa façon de penser, afin de constituer une avant-garde fidèle. Car les
plans grandioses n’ont de consistance qu’en devenant réalité. Ainsi, Garvey était convaincu
que s’il était « Napoléon », il lui fallait sa « Joséphine ». Garvey était dans une période de sa
vie où, à l’instar de tous les grands hommes, les idées et leurs applications concrètes se
devaient d’être rudement mises à l’épreuve. C’est alors que la frustration vous guette. Et
tout dirigeant s’y trouve un jour confronté (un peu comme le feu purificateur du potier qui
sépare l’or des impuretés résiduelles). C’était, pour Garvey, la période où il se rongeait les
sangs.
C’est précisément à cette période que nos pas se sont croisés. Garvey et moi nous sommes
rencontrés pour la première fois par le hasard du destin à la faveur d’un concours de
circonstances. Notre rencontre n’était en rien banale car elle eut lieu à un moment très
significatif pour nous deux. Elle a même changé beaucoup de choses dans nos vies.
L’occasion de cette rencontre était toute simple. À l’époque, j’avais pour habitude d’assister
à un débat littéraire qui se tenait dans le hall de l’Église baptiste de Kingston en Jamaïque.
Ce fameux mardi de juillet 1914, j’avais suggéré le sujet suivant : « La civilisation, un frein au
renforcement de la morale ». Après avoir argumenté sur mon thème avec toute la vigueur
possible, je suis retournée m’asseoir afin d’écouter mes contradicteurs.
À mesure que le débat progressait, mon esprit était si absorbé par les joutes littéraires que je
n’ai porté que très peu d’attention, voire, aucune, aux personnes qui prenaient la parole ; ni
même au fait que dans mes supporters, se trouvait un jeune homme particulièrement
cinglant, au franc-parler.
À la fin de la réunion, je m’en allai comme d’habitude, prendre le tram pour rentrer chez moi.
Et à l’arrêt du bus se trouvait un individu trapu et légèrement voûté. Je lui trouvais une
apparence familière, c’est alors que je me rendis compte qu’il s’agissait du monsieur qui
avait soutenu mes opinions avec tant de pugnacité. L’étranger attira mon attention. Toute la
passion du débat ayant disparu, j’ai clairement pu voir l’intensité de la lueur émanant des
yeux de mon supporter inconnu. Dans cette lumière du soir, ces yeux semblaient d’un noir si
brillant. Tout un monde semblait émaner de ces yeux-là.
Puis ce fut la plus grande surprise de ma vie. L’audacieux inconnu s’avança spontanément
vers moi et, sans que je ne l’y ai invité, s’adressa à moi de la façon la plus étonnante.
« Enfin! », dit-il, de sa voix grave et généreuse « J’ai trouvé l’étoile de mon destin ! Je l’ai
trouvée, Joséphine! » (…).
Marcus ne perdit pas de temps en banalités. Il se mit aussitôt à raconter sa vie,
vraisemblablement pressé de le faire. J’étais fascinée par sa façon de s’exprimer. Durant le
temps où il parlait, rien ne laissait paraître qu’il s’adressait à une personne qu’il connaissait à
peine, ni même qu’il soit conscient de cet état de fait. On aurait cru que nous nous
connaissions depuis des années. L’histoire de sa vie était une effusion de son moi profond
(sic). À certains moments il semblait hésiter, cherchant l’expression juste, appropriée, mais
en tout état de cause ne cherchant aucunement à dissimuler et étant visiblement sincère. Il
racontait agréablement sa vie d’enfant turbulent, la nature et les qualités de ses parents, une
prophétie de son père, ses premières batailles pour gagner sa vie, et les raisons qui l’avaient
52
conduit à s’intéresser aux masses noires, de même que ses aspirations et son désir
d’apporter une amélioration à la vie des Noirs oppressés par la pauvreté et l’ignorance.
La suite de son histoire l’amena à parler des hommes qui s’étaient battus pour arriver au
sommet : Toussaint Louverture, Napoléon, Antonio Maceo, Booker T. Washington, des
hommes qui avaient tous, chacun à leur manière, servi la cause de leur race selon leurs
connaissances et les conditions de vie de leur époque. Il était également très fier d’évoquer
l’histoire des esclaves marrons de la Jamaïque et des nombreux autres qui ont dû se battre,
durant toute leur vie, pour préserver leur liberté d’esprit et leur volonté à résister aux
entraves auxquelles toutes les personnes de leur condition étaient confrontées. En l’écoutant
parler de tous ces faits, j’ai immédiatement senti que l’amour de la race noire était très fort
chez lui.
Le flot de ses propos se déversait tel un courant rapide, gagnant en puissance, en
profondeur et en intensité au fur et à mesure qu’il s’écoulait. J’arrivais même à saisir les
sentiments profonds et non exprimés de Garvey. Il parlait de cette force intérieure qui
l’obligeait à consacrer sa vie à la prise de conscience des gens de sa race. Il désirait
profondément les voir acquérir un meilleur niveau de vie sociale, politique, économique et
culturelle. La frustration de voir tant d’Antillais mener une existence misérable était très
palpable chez lui, et le fait que ceux-ci acceptaient sans rechigner leur condition le mettait
profondément en colère. Ne pouvaient-ils protester vigoureusement contre leurs conditions?
Toussaint Louverture, les esclaves marrons, ainsi que d’autres chefs de file afro-américains,
avaient-ils gagné la bataille de la liberté pour voir les descendants d’esclaves être détruits
par la frustration et l’apathie?
Ce « Napoléon » d’un autre genre bouillonnait d’indignation. Il soutenait avec force que les
Afro-américains, bien que « libres », n’en demeuraient pas moins enchaînés sur le plan
moral. Le complexe d’infériorité inhibiteur était, chez cette population, l’expression d’une
absence de liberté de penser. Et l’on devait, d’une certaine façon, permettre à la lumière
d’éclairer les confins de leur esprit, afin qu’ils se sentent réellement Hommes et libres, se
maintenant avec assurance au milieu des personnes de races différentes. La logique et la
simplicité des assertions de Garvey les rendaient claires et nettes.
C’était évident qu’il avait saisi le fond du mal qui frappait les hommes d’origine africaine. Il
savait avec précision les causes et les conséquences de l’état d’esprit des gens de sa race,
si brisés et désemparés, et voulait s’attacher à trouver le remède, radical et efficace, pour les
guérir de ce mal chronique. Tous ceux qui avaient dressé des barrières sur le parcours des
Noirs étaient fustigés. Il se demandait pour quelles raisons, humaines ou divines, les gens
de sa race étaient freinés pour occuper la place qui était la leur dans les progrès de
l’humanité? Il clamait haut et fort une destruction rapide des barrières injustement et
artificiellement dressées sur le chemin de leur progrès. J’ai su à cet instant qu’une flamme
intérieure brûlait en cet homme ; que son être profond contenait une puissance volcanique.
Ce dirigeant de petit gabarit, mais grand en clairvoyance et en vision, n’était pas un roseau
que le vent pouvait briser. Il n’hésitait jamais, ses convictions étaient arrêtées, et ses idées
sûres. « Laisse partir mon peuple! », était un impondérable chez lui. Il paraissait déjà évident
que Marcus se considérait comme l’empereur sans trône d’une Afrique spirituelle imprimée
dans son imagination; il se croyait prédestiné à conduire tous les peuples d’origine africaine
vers un avenir plus glorieux.
À la fin de son récit flamboyant, je demeurais silencieuse, un temps. Je voulais m’assurer
que j’avais toujours les pieds solidement posés sur terre. J’avais entendu tant de choses, en
si peu de temps, que mon esprit était devenu brumeux. Une telle succession de rêves était
tout simplement déconcertante. Un trouble m’envahissait aussi, car Marcus assurait que
53
j’étais, autant que lui-même, prête à assumer cette gigantesque responsabilité: l’ascension
des personnes de notre race avec toutes les implications que ces défis supposent.
Plongée dans ma rêverie, le visage sévère de ma mère proférant des mises en garde
m’apparut. Ma mère avait un grand sens des réalités, les responsabilités familiales ne lui
ayant guère laissé le temps de succomber à des rêves quand bien même sa nature l’aurait
incitée à le faire. Elle ne manifestait donc que très peu de sympathie pour Marcus et ses
visions. Mais ni mes doutes ni mes hésitations ne purent décourager ce Moïse noir. Il avait
deviné mes pensées, car il m’invita d’une voix posée à parler de ma vie et de mes projets.
En peu de temps, je me mis à rapporter ce qui avait éveillé en moi le sens de l’appartenance
raciale à l’âge de 12 ans. C’était lors d’un incident survenu durant ma scolarité à Westwood.
Mon école avait réuni de l’argent destiné à une mission, la « Dorcas Society ». Plus-tard, lors
d’une visite à Mme Webb, l’épouse du Révérend William Webb, fondateur de notre école, je
lui dis le montant de la somme collectée pour la mission. Sa réponse m’irrita et me surpris
quelque peu. Car elle dit qu’il était dommage que cet argent n’aille pas « aux tiens ».
J’expliquai à Garvey que par l’expression « aux tiens», j’avais compris qu’il s’agissait de mes
propres parents. Ayant alors perçu ma confusion, la brave dame ajouta que par les « tiens »
elle voulait dire les populations africaines. Lorsque je lui demandai de m’expliquer cela, elle
répondit que ces peuples de l’Afrique lointaine étaient des païens vivant dans
l’obscurantisme et avaient, de ce fait, besoin de l’aide de missionnaires chrétiens. Avant ces
propos, personne ne m’avait dit que je descendais d’Africains. Étant si jeune, je restai
perplexe face à cette bribe d’information et posai naturellement plus de questions sur
l’Afrique à la dame.
Au début, son histoire sur l’Afrique m’intrigua. Mais lorsque j’appris que mes arrières grandsparents avaient été ramenés d’Afrique comme esclaves, et ensuite vendus à des Blancs
propriétaires de plantations dans les Antilles, je fus effrayée et horrifiée. J’appris l’histoire
des bateaux négriers, des marchés aux esclaves et des pratiques cruelles. Je demandai à
Mme Webb de me dire qui avait ramené mes ancêtres de leur terre d’origine. Je me rappelle
encore la manière dont elle me dit à voix basse que c’étaient des marchands anglais qui
avaient fait cela, plusieurs années auparavant. Ensuite elle m’expliqua plus en détail
comment la traite des esclaves avait été un commerce prospère. À ce point, je fus incapable
d’en écouter davantage. A reculons, comme face à l’apparition soudaine d’un ennemi, je
sortis de la pièce en courant.
J’expliquai à Garvey que c’était cet incident qui avait fait naître en moi la conscience de ma
couleur. Naturellement il voulait connaître la suite de l’histoire. Je lui racontai alors que
j’avais immédiatement écrit une longue lettre à mon père. Je lui demandai dans cette lettre :
« Qui es-tu? Quel est ton nom? » Mon père semblait très perplexe par rapport à ce qui me
troublait au point de lui poser de telles questions. Sa réponse, selon laquelle un roi africain
avait fait une certaine proposition à la reine Victoria après la mort d’Albert, ne m’a pas
satisfait. L’agitation juvénile me poussa à lui envoyer rapidement une autre lettre le suppliant
ainsi : « Je veux savoir immédiatement quelque chose qui me concerne! On m’a dit que mes
ancêtres étaient des esclaves ici en Jamaïque même. »
Cette fois, l’anxiété gagna réellement mon père; si bien qu’il s’empressa de rentrer du
Panama pour la Jamaïque. Pour lui, le remède était de m’amener rencontrer ma vieille
grand-mère. Cette vieille matriarche me raconta une histoire bien étrange. Elle était née à
Jaubin, dans le pays ashanti en Côte-de l’Or (l’actuel Ghana) il y avait de cela bien
longtemps. Lorsqu’elle n’était encore qu’une jeune fille de seize ans, elle et deux de ses
sœurs furent kidnappées par une tribu de guerriers et vendues comme esclaves. Avec
d’autres esclaves, elles traversèrent l’océan à bord d’un grand bateau et elle fut ensuite
revendue à un Blanc. Son patronyme était Dabas au pays ashanti et signifiait fer, ou fort
caractère; Bouhimaa était son prénom. La vieille dame était très fière de sa lignée. Elle
54
parlait avec beaucoup d’emphase de la virilité de son peuple et de sa prouesse au combat,
ce qui l’avait conduit à donner les meilleurs spécimens du peuple ashanti. (Quand en 1946,
Asantehene, Sir Asi Agyeman Prempeh II, roi des Ashantis, gardien de la culture et des
coutumes Akan, me confirma mon appartenance au groupe Ashanti et m’amena à retrouver
ma famille, j’ai alors appris que Amporte, un des grands chef militaires Akan était mon arrière
grand-oncle).
Marcus m’exhortait toujours à continuer mon histoire. J’ai donc eu à lui dire qu’après la
rencontre avec mamie Dabas, je suis retournée à l’école, fière de ma famille et de ma
descendance. Je lui racontai comment ce sentiment de fierté croissait en moi, au point de
m’amener à me demander souvent : « Comment pourrais-je retourner en Afrique ? ».
J’expliquai comment je me sentais appelée à servir la cause de ma race de manière
constructive. Je lui avouai même que j’avais songé à un moment devenir missionnaire, mais
je sentais que ce n’était pas la bonne voie pour moi. Il me restait donc à trouver les moyens
par lesquels je pouvais mettre en pratique mon ambition d’aider l’Afrique ainsi que tous ses
fils et ses filles. Ainsi, en mon for intérieur j’étais totalement en accord avec Garvey sur la
question du bien-être de la race africaine.
En très peu de temps, Garvey m’avait révélée ses pensées profondes. En retour, je lui fis
l’aveu de croire en ses projets. Il avait écouté attentivement, jusqu’à la fin, mon
épanchement. Il ne se leva qu’à son issue pour de nouveau me surprendre avec une
expression majestueuse d’auto confiance totale :
« Ensemble », dit-il, « nous pouvons conquérir le monde ; ensemble nous pouvons
contribuer à l’éducation de notre peuple ; ensemble nous pouvons contribuer à éveiller la
conscience du Nègre sur ce qui menace sa race. Notre destin était lié c’est pourquoi nous
nous sommes rencontrés l’autre nuit. Et aucun de nous deux ne peut résister à l’autre en ces
temps de grande nécessité… » J’étais tout autant étonnée et effrayée par sa sincérité que
par le registre de courtoisie démodée qu’il utilisait pour me parler.
Notre rencontre qui avait eu lieu un matin de juillet, quelques jours avant le début de la
grande guerre était un événement merveilleux. C’était un événement que nous n’allions
jamais oublier. Pas seulement nous deux, mais également, comme les choses le
montreraient par la suite, ce fut un événement dont toute la race noire se souviendrait. À
cette époque, ni Garvey ni moi-même ne nous rendions compte de ce qui venait de se
passer, mais nous sentions tout de même que des actes d’une grande portée venaient
d’être posés. Nous pensions que nos rêves commençaient tout juste à prendre forme.
Jusqu’alors nous avancions à tâtons, dans l’incertitude. Voilà que la lumière pointait
maintenant à l’horizon. Chacun de nous avait aidé l’autre à mieux appréhender la façon dont
il pouvait servir la cause de l’Afrique ainsi que les personnages le liant à cette origine.
Notre amour commun pour l’Afrique ainsi que notre préoccupation envers le bien-être des
gens de notre race nous poussait à agir sans délai. Ensemble nous avons discuté des
possibilités de créer une organisation susceptible de répondre aux besoins des peuples de
cette origine. Nous avons passé des heures à débattre des objectifs qui devraient être les
nôtres et des moyens à mettre en place afin de les atteindre. Au terme de ce long tête-à-tête,
nous avons improvisé un mode de fonctionnement et établi un programme pour notre
organisation naissante. Les deux mouvements membres furent baptisés l’Association
universelle pour le progrès nègre et la Ligue impériale pour les communautés africaines. (Le
terme « Impérial » fut abandonné plus tard.)
La naissance de ce qui devait plus tard devenir un mouvement international de masse
n’aurait pas pu être plus simple et plus modeste. Cela débuta avec deux membres pour,
comme la graine de moutarde, devenir une organisation ayant des millions d’adhérents.
Quiconque aurait assisté à la création de l’U. N. I. A. se serait sans aucun doute moqué, par
dérision et mépris. Cela pouvant aller jusqu’à reléguer les deux fondateurs au rang
55
d’idéalistes illuminés. Et la grande majorité des Afro-Américains de l’époque se serait
certainement gaussé de ces notions apparemment ridicules.
Avant la fin de cette longue conférence ce jour-là, les choses se terminèrent sur cette note
solennelle. Se tenant devant moi, Marcus Garvey déclara d’un ton fervent: « Amy Ashwood,
je te nomme au poste de secrétaire de l’Association universelle pour le progrès nègre ». Je
répondis sur le même ton plein de ferveur : « et moi, Marcus Garvey, je te nomme
président.»
Source : Martin, T., The Pan – African connection, from slavery to Garvey and beyond, TM
Press, 1983, pp.219 – 226.
56
IV. DEUXIEME CONGRES PANAFRICAIN: LONDRES (28 – 29 AOUT), PARIS,
BRUXELLES (31 AOUT – 2 SEPTEMBRE) 1921
Le Manifeste de Londres
Les Etats-Unis d’Amérique, après avoir brutalement réduit en esclavage des millions de
noirs, les ont soudainement libérés, et ont entrepris leur éducation, mais ils ont agi sans
planifier ni réfléchir, jetant ces hommes désormais libres dans le monde, sans le sou, sans
terre, les éduquant sans soin et sans méthode, les exposant ainsi au lynchage, à l’illégalité,
à la discrimination, aux insultes et aux calomnies, de telle sorte que ces hommes l’ont
rarement supporté et y ont rarement survécu. Pour sauver leur propre gouvernement, ils ont
affranchi le Nègre, puis, une fois le danger passé, ont privé de façon anarchique des
centaines de milliers de noirs éduqués et civilisés du droit de vote et les ont soumis à un
système de caste, dans le même temps, en 1776, 1812, 1861, 1897, et 1917 ils ont
demandé et permis à des milliers d’hommes noirs de sacrifier leurs vies au nom d’un pays
qui les méprisait.
La France est la seule parmi les grandes puissances coloniales qui ait cherché à mettre ses
citoyens noirs cultivés sur un plan d’égalité juridique et sociale absolue avec les blancs, et où
ils sont représentés au sein des institutions législatives les plus importantes. Dans ses
colonies elle possède un système d’éducation publique bien répandu mais encore imparfait.
Ce merveilleux début doit être complété en élargissant les bases politiques des
gouvernements indigènes, en restituant aux habitants autochtones la propriété du sol, en
protégeant le travail indigène contre les agressions du capital établi, et en ne contraignant
personne, ni blanc, ni noir, à être soldat, à moins que le pays ne lui offre une voix dans son
propre gouvernement.
L’indépendance de l’Abyssinie, du Liberia, de Haïti et de Saint-Domingue est absolument
nécessaire à toute croyance prolongée du peuple noir en la sincérité et l’honnêteté du blanc.
Ces nations ont conquis le droit d’être libre, elles méritent la reconnaissance du monde
entier. En dépit de toutes leurs erreurs et leurs fautes et du fait qu’elles sont, sur bien des
plans, en retard par rapport aux civilisations aujourd’hui les plus avancées, elles soutiennent
néanmoins la comparaison avec l’histoire passée et même récente de la plupart des nations
européennes, et que le Traité de Londres ait pratiquement invité l’Italie à agresser
l’Abyssinie, et que l’Amérique libre se soit injustement et cruellement emparé de Haïti,
assassinant ses citoyens et réduisant pour un temps ses travailleurs en esclavage,
renversant ses institutions démocratiques par la force et qu’elle n’ait pas jusqu’à présent
daigné lui apporter en retour la moindre petite aide, la moindre assistance ou sympathie, tout
ceci fait honte à la civilisation.
Quelles sont, alors, ces revendications qui voient les démons de la différentiation des races
et de la discrimination raciale, et qui croient au droit divin des Peuples Primitifs et Opprimés
d’apprendre, d’espérer et d’être libres ?
Les Races Opprimées par la voix de leurs têtes pensantes revendiquent :
1. La reconnaissance des hommes civilisés comme étant civilisés indépendamment de leur
couleur et de leur race,
2. Un gouvernement local autonome pour les communautés primitives dont l’expérience et le
savoir croissant mèneront spontanément à leur autonomie dans les limites d’un
gouvernement mondial autonome.
3. L’éducation dans le respect de soi, de la vérité scientifique et de la technique industrielle,
indissociés de l’art de la beauté.
57
4. La liberté de respecter leur propre religion et coutumes, ayant le droit d’être nonconformistes et différents.
5. La coopération avec le reste du monde dans le gouvernement, l’industrie et les arts,
basée sur la Justice, la Liberté et la Paix.
6. La restitution de l’ancienne propriété commune de la Terre et de ses richesses et
défenses naturelles contre l’avidité sans limites des investissements capitalistes.
Le monde doit envisager deux possibilités ; ou bien, l’assimilation totale de l’Afrique à deux
ou trois des grands états du monde, avec des privilèges et pouvoirs politiques, civils et
sociaux absolument égaux pour ses citoyens blancs et noirs, ou bien, l’émergence d’un
grand état noir africain, fondé sur la Paix et la Bonne Volonté, basé sur l’éducation du
peuple, les arts et les industries naturels et sur la liberté de commerce, autonome et
souverain dans la conduite de sa politique intérieure, tout en étant intégré, dès sa fondation,
à une large communauté des peuples au sein de laquelle il aura sa place, au même titre que
les autres, en tant que co-dirigeant du monde.
Par ces quelques paroles et pensées, nous cherchons à exprimer notre volonté, notre idéal,
et la fin de notre effort incessant. Nous appelons à l’aide tous les hommes de la terre aimant
la Justice et la Miséricorde. Du fin fonds de notre âme, nous lançons notre cri, aux maîtres
sourds-muets du monde- du fin fonds de notre âme nous lançons un cri à nos propres âmes
endormies. La réponse est écrite dans les étoiles.
L’égalité physique, politique et sociale absolue entre les races est la première pierre de la
Paix Mondiale et du progrès humain. Personne ne nie l’existence de grandes différences de
dons, de capacités et de talents entre les individus de toutes races, mais les voix de la
Science, de la Religion et des Politiques nient unanimement la création divine de races
supérieures ou de races naturellement, inévitablement et éternellement inférieures.
Qu’au long des âges, un groupe puisse, dans sa technique industrielle, son organisation
sociale ou ses conceptions spirituelles, avoir quelques centaines d’années de retard sur un
autre, qu’il progresse irrégulièrement, ou qu’il diffère nettement quant à sa pensée, ses actes
et ses idéaux, est bien plus une preuve de la richesse et de la variété fondamentales de la
nature humaine, que celle de la coexistence de demi-dieux et de singes chez l’homme. La
doctrine de l’égalité raciale ne remet pas en cause la liberté individuelle- elle en serait plutôt
l’aboutissement.
Et parmi les différents critères qui ont servi à juger et classifier la foule des hommes dans le
passé, celui de la couleur de peau et de la texture des cheveux est sans doute le plus bête
et le plus tiré par les cheveux.
Le monde a le devoir de soutenir par tous les moyens le progrès des Groupes Primitifs et
Opprimés de l’humanité. L’éveil de tous les hommes, n’est une menace pour personne et
c’est l’idéal humain le plus élevé- il ne s’agit pas de bienveillance envers autrui, mais de la
seule voie vers le salut du monde.
Pour que ces peuples aient accès à l’intelligence, à l’instruction, à l’autonomie, leurs propres
intelligentsias doivent être reconnues, comme les leaders naturels de leurs communautés.
Cette propagande insidieuse et déshonorante qui, à des fins égoïstes, ne fait que dénaturer
et nier les faits de manière à présenter le progrès et le développement de certaines races
comme impossible et indésirable devrait être confrontée à la propagation universelle de la
vérité ; l’expérience de la libre citoyenneté des anciens esclaves noirs aux Etats-Unis n’est
pas un échec ; les tentatives de gouvernement autonome à Haïti et au Libéria ne prouvent
pas l’impossibilité de l’autonomie chez les hommes noirs ; l’expérience de l’Amérique
58
Hispanique ne prouve pas qu’on ne peut éventuellement parvenir là, à la démocratie
mulâtre ; se moquer des capacités des races de couleur n’aidera pas à la réalisation des
aspirations de l’Egypte et de l’Inde.
Nous, qui nous indignons face aux tentatives de traiter les hommes civilisés en hommes non
civilisés, qui portons dans nos cœurs la rancœur contre ceux qui lynchent injustement, qui
retirent le droit de vote à l’intelligence, nient l’autonomie aux hommes cultivés, et insultent les
faibles,- nous réclamons, - non simplement ou de façon primaire pour nous-mêmes- mais
bien davantage pour les millions de nos semblables, chair de notre chair, sang de notre
sang, qui ne possèdent même pas ce que nous avons ; le pouvoir de nous insurger contre le
mal monstrueux, le pouvoir de voir et de connaître la source de notre oppression.
On ignore dans quelle mesure le progrès futur de l’humanité dépendra du contact social et
du métissage physique entre les différentes races de sang humain. Mais la revendication de
l’interpénétration des pays et du mélange des sangs à l’époque moderne est venue de la
seule race blanche et a été avant tout imposée par la force et la supercherie aux peuples
bruns et noirs ; et ceux qui sont nés de ce mélange de races ont dû, par-dessus le marché,
enduré les diffamations, les persécutions et les insultes ; les pays envahis ayant été réduits à
un semi esclavage.
S’il est prouvé que la ségrégation absolue du monde par communauté, par couleur ou
affinité historique est ce qu’il y a de mieux pour le futur, que la race blanche laisse alors le
monde noir et les races noires laisseront volontiers le monde blanc. Mais la proposition est
absurde. Nous sommes dans un monde d’hommes,- d’hommes dont les ressemblances
l’emportent de loin sur leurs différences ; qui ont besoin mutuellement les uns des autres
dans leur travail, leur pensée, et leurs rêves, mais qui ne peuvent réussir à être les uns avec
les autres que sur une base d’égalité, de justice et de respect mutuel. Ils sont les seuls et
véritables pacificateurs qui travaillent sincèrement et pacifiquement en ce sens.
La Sagesse dans le contact interracial commence par l’établissement d’institutions politiques
parmi les Peuples opprimés. La tradition démocratique doit faire le tour du monde. Malgré
les tentatives visant à prouver que son exercice est le secret et le Don divin d’une Minorité
d’élus, il n’est pas de tradition plus naturelle et plus largement répandue chez les peuples
primitifs ou plus susceptible de se développer au sein de larges pans de la population.
L’autonomie locale avec un minimum d’aide et de surveillance peut être établie dès demain
en Asie, en Afrique, en Amérique et dans les Îles. Un contrôle global et des conseils seront
dans de nombreux cas nécessaires mais cela n’échouera que là où ces conseils
rechercheront sciemment ou non la satisfaction de leurs propres intérêts égoïstes et non la
liberté et le bien des peuples.
On peut certainement trouver dans le monde civilisé, au vingtième siècle, siècle du Prince de
la paix, dans le millénaire de Bouddha et Mahomet, et à l’âge de maturité de la Raison
Humaine, suffisamment d’altruisme, d’instruction et de bienveillance pour développer des
institutions indigènes pour le bien des indigènes plutôt que de continuer à autoriser que la
majorité du genre humain soit brutalisée et réduite en esclavage par les agents égoïstes et
ignorants des institutions commerciales dont le seul but est le profit et le pouvoir au service
d’une minorité.
Ceci nous amène au point crucial du problème; il est honteux pour le monde que les
relations actuelles entre les principaux groupes de l’espèce humaine et leur respect et
estime mutuels soient avant tout déterminés par le degré possible d’assujettissement des
uns au service des autres, - en rendant les travailleurs esclaves, en rendant l’ignorance
obligatoire, en extirpant impitoyablement religion et coutume et en détruisant les
gouvernements de telle sorte qu’une minorité de privilégiés puisse jouir du dur labeur d’une
59
majorité torturée. La Science, la Religion et la Philanthropie sont ainsi devenues les esclaves
du commerce mondial et de l’industrie, et la valeur des corps, esprits et âmes de Fiji et du
Congo sont presque uniquement évaluées à l’aune de leur cotation en bourse.
L’heure d’une telle organisation mondiale a sonné et quelque soit le prétexte qui ait pu la
justifier en d’autres temps, le vingtième siècle doit enfin considérer les hommes comme des
hommes et non comme une simple marchandise et main-d’œuvre.
Ce grand problème industriel qui, jusqu’ici, a été considéré comme un problème domestique
des pays cultivés doit être vu plus largement si l’on veut un jour voir renaître un accord juste.
Travail et Capital en Angleterre ne pourront jamais régler leurs problèmes tant qu’un
problème similaire et de bien plus grande ampleur, de pauvreté et d’injustice, marquera les
relations entre les peuples blancs et noirs.
Il est honteux, contraire à la religion, à la science et à la démocratie que près de la moitié
des peuples de la terre dépende principalement de sa capacité à extorquer de l’argent à
l’autre moitié.
Si nous admettons que le grand problème de la modernité est de corriger le déséquilibre de
la répartition des richesses, il convient de rappeler que le déséquilibre de base réside dans
la répartition scandaleusement injuste du revenu mondial entre les peuples dominants et
dominés,- dans le viol de la terre et des matières premières, le monopole de la technique et
de la culture.
Et le travailleur blanc, est, dans ce crime, particeps criminis avec le capital blanc.
Consciemment et inconsciemment, sans le vouloir ou délibérément, le grand pouvoir du vote
du travailleur blanc dans les démocraties modernes a été amadoué et séduit par des
schémas impérialistes afin de rendre esclave, de corrompre la main-d’œuvre noire, brune et
jaune, et, par un fatal retour de bâton, ils sont eux-mêmes aujourd’hui, limités, bâillonnés et
rendus impuissants par le monopole consécutif sur les matières premières du monde, aux
mains d’une minorité dominatrice, cruelle et irresponsable.
De plus, curieusement, les hommes éduqués et cultivés du monde, - les bien nés et bien
élevés, et même ceux à la profonde piété et philanthropie, reçoivent leur éducation, leur
confort et leur luxe, les soins de beauté délicate et de sensibilité, à la condition de ne
s’enquérir ni des véritables sources de leur revenu, ni des méthodes de sa distribution, ni de
questionner la législation qui repose sur un pitoyable fondement humain de corps blancs,
jaunes, bruns et noirs, exténués*.
Nous ne prétendons pas ni être nous-mêmes parfaits ni chercher à échapper au blâme qui,
de droit, s’abat sur les Primitifs, pour avoir échoué à avancer, mais noblesse oblige, nous
blâmons la civilisation et encore davantage les puissances coloniales pour la violation
délibérée de nos justes revendications et de leur propre conscience.
L’Angleterre, qui avec toute sa Pax Britannica, ses cours de justice, a établi un commerce et
une certaine reconnaissance apparente des lois et coutumes indigènes, a néanmoins
systématiquement favorisé l’ignorance parmi ceux-là, les a réduits en esclavage, ce qui est
encore vrai pour une partie d’entre eux, et a la plupart du temps refusé ne serait-ce que
d’essayer d’initier les hommes bruns et noirs à une véritable autonomie, de reconnaître le
peuple noir civilisé comme étant civilisé, ou d’accorder aux colonies noires les droits à
l’autonomie qu’elle a librement reconnus aux hommes blancs.
Ce n’est que récemment que la nation belge a assumé ses responsabilités envers ses
colonies et a entrepris de les soulager des pires abus d’un régime autocratique ; mais elle
n’a encore mis en place aucun système d’éducation publique approprié, elle n’a pas garanti
60
au peuple la possession de ses terres et de se main-d’œuvre, et ne semble aucunement
disposée à donner aux indigènes voix au chapitre dans leur propre gouvernement ou à
assurer leur stabilité politique future. Sa politique coloniale est encore largement dominée
par les banques et les grandes corporations bien décidées à exploiter le Congo plutôt qu’à le
civiliser.
Le Portugal et l’Espagne n’ont jamais tracé une ligne de séparation entre les castes au
détriment des personnes cultivées qui se trouvaient être d’origine noire. Le Portugal possède
un code législatif humain pour les indigènes et a entrepris leur éducation dans certaines
régions. Malheureusement cependant, les concessions industrielles de l’Afrique portugaise
sont presque intégralement détenues par des étrangers que le Portugal ne pourra ou ne
voudra pas contrôler et qui sont en train d’exploiter la Terre et les Travailleurs et de rétablir le
commerce d’esclaves en Afrique.
* Nous faisons ici allusion à l’exploitation des travailleurs par les classes privilégiées, quelle
que soit leur couleur.
Source : Langley, J. A., Ideologies of liberation in Black Africa, 1856 – 1970. Documents on
modern African political thought from colonial times to the present., Rex Collings, Londres,
1979, p.748 suiv.
61
Résolutions de la session de Paris
[Nous demandons]
Au monde. L’égalité absolue des races, au plan physique, politique et social est la pierre
angulaire du monde et du progrès humains. Personne ne nie les grandes différences liées
au don, a la capacité et a la réussite, entre les individus de toutes les races, mais la Science,
la Religion et la Politique pratique nie unanimement l’existence par la volonté de Dieu de
super – races, ou de races naturellement, inévitablement et éternellement inférieures.
Que de tout temps, un groupe aie pu, par sa technique industrieuse, ou sa vision spirituelle
demeurer plusieurs centaines d’années derrière un autre, ou se hisser devant un autre, ou
se hisser au devant, ou être amené a différer nettement par la pensée, l’action et l’idéal, est
la preuve de l’essentielle richesse et variété de la nature humaine, plutôt que la preuve de la
coexistence de demi – dieux et de singes a forme humaine. La doctrine de l’inégalité raciale
n’interfère pas avec la liberté individuelle : au contraire elle l’accomplit. Et de tous les critères
variés dont par lesquels des masses d ‘hommes ont par le passe subi les préjuges et été
classifies, celui de la couleur de la peau et de la texture des cheveux est certainement le
plus aventureux et le plus idiot.
Le début de la sagesse dans les rapports inter – raciaux est l’établissement d’institutions
politiques parmi les peuples nies. L’habitude de la démocratie doit être promue pour faire le
tour de la terre. Malgré les tentatives pour prouver que sa pratique est le secret et le don
divin d’une minorité, aucune habitude n’est moins naturelle ou aussi répandue parmi les
peuples primitifs, ou moins aisément susceptible de se développer parmi les masses. Le
gouvernement local autonome, avec un minimum d’aide et de surveillance peut être établi
demain en Asie, en Afrique, en Amérique, et dans les îles de la mer. Dans bien des cas cela
nécessitera un contrôle général et l’orientation, mais l’échec ne surviendra que lorsque cette
orientation visera par ignorance ou consciemment ses propres fins égoïstes et non la liberté
et le bien du peuple.
Certainement, au vingtième siècle du Prince de la Paix, dans le millénaire de Mohamed, et a
l’ère ou la raison humaine triomphe, l’on peut trouver dans le monde civilise assez
d’altruisme, d’aspiration et de bonne volonté pour développer des institutions indigènes dont
le but n’est pas le profit et le pouvoir de la minorité.
Qu’exige donc ceux qui voient ces démons de la ligne de couleur et de la discrimination
raciale, et qui croient fermement que le droit divin des peuples nies et arrières d’apprendre et
aspirent a être libres ? La race nègre, a travers son intelligentsia pensante exige :
La reconnaissance du statut de civilise par les hommes civilises, malgré leur race et leur
couleur.
Le gouvernement autonome local pour les groupes arriérés, se levant délibérément tandis
que l’expérience et la connaissance croissent, pour réaliser le gouvernement autonome dans
les limites d’un monde auto – gouverne.
L’ Education pour se connaître soi – même, pour connaître la vérité scientifique, et la
technique industrielle, non dissociés de l’art de la beauté.
La liberté de leur propre religion, et des coutumes sociales, et le droit d’être différents et non
conformistes.
La coopération avec le reste du monde en matière de gouvernement d’industrie, et de l’art
sur la base de la Justice, de la Liberté et de la Paix.
Le retour des Nègres sur leur terre et ses fruits naturels, et la défense contre la voracité sans
retenue du capital investi.
62
L’établissement sous l’égide de la Société des Nations d’une institution internationale pour
l’étude des problèmes des Nègres.
L’établissement d’une section internationale du Bureau du travail de la Société des Nations,
chargée de la protection du travail indigène.
A travers de tels mots et pensées, nous voulons exprimer notre volonté et notre idéal, et la
finalité de notre effort inlassable. Pour nous aider, nous en appelons a tous les hommes de
la terre épris de justice et de pitié. Des abîmes nous crions aux maîtres de ce monde, sourds
et muets. Des abîmes nous crions pour nos propres âmes endormies. La réponse est écrite
dans les étoiles
Source : Padmore, in Hakim A., et Sherwood M., The 1945 Manchester pan – african
congress revisited, New beacon Books, Londres, 1995, p.67
63
V. TROISIÈME CONGRÈS PANAFRICAIN : LONDRES, LISBONNE, NOVEMBRE DECEMBRE 1923
Résolutions
Le Congrès revendique :
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
Le droit de participer à leur propre gouvernement.
Le droit d’accéder à la terre et à ces ressources.
Des Procès devant un jury de pairs dans le respect des lois établies.
L’éducation primaire gratuite pour tous ; formation de masse pour les techniques
industrielles modernes ; formation supérieure pour les filières particulières.
Le développement de l’Afrique pour le bénéfice des Africains, et non pour le seul
profit des Européens.
Abolition du commerce d’esclaves et du trafic de d’alcool.
Désarmement mondial et abolition de a guerre ; mais en cas d’échec, le droit des
noirs de s’armer pour leur légitime défense, tant que les blancs lèveront les armes
contre eux.
Organisation du commerce et de l’industrie pour rendre leur but le bien-être de tous
plutôt que l’enrichissement personnel de quelques uns.
Au final, nous demandons que partout dans le monde les Noirs soient traités comme des
hommes. Nous ne voyons aucun autre chemin vers la paix et vers le progrès. Quoi de plus
paradoxal dans le monde aujourd’hui sinon l’aveuglement du chef officiel d’un Etat d’Afrique
du Sud qui s’efforce de construire la paix et la bonne fois en Europe tout en écrasant le
corps et l’âme de millions d’Africains noirs ?
Source : ADI H., SHERWOOD M., The 1945 Manchester Pan-African Congress Revisited:
with Colonial And...coloured Unity (the Report of the 5th Pan-African Congress), New
Beacon Books, Londres, 1995, p.70
64
VI. LIGUE UNIVERSELLE POUR LA DEFENSE DE LA RACE NOIRE : PARIS, 1924
Allocution de Kojo Tovalou Houénou au Congrès de l’U.N.I.A
Monsieur le Président, Messieurs les Délégués, Messieurs les Députés,
Mesdames, Messieurs,
Quand debout, vibrants, vous m’acclamiez tout à l’heure dans une ovation formidable, j’ai
senti que ce n’est pas à moi que s’adressait cet hommage flatteur. C’est à la reine des
martyrs, à la souffrance, à la douloureuse, mais à la toujours rayonnante et prestigieuse
Afrique. Elle relève la tête après avoir été soumise pendant des siècles à un pillage éhonté,
et après avoir subi des guerres désastreuses provoquées par des bandits européens dont le
seul but était de se procurer des esclaves, crimes indélébiles commis sous le fallacieux
prétexte de la civilisation et du dogme stupide de la suprématie de la race blanche.
Consciente de son génie et de sa destinée, l’Afrique veut désormais se régénérer, elle aspire
à se rédimer elle-même.
Vous fûtes les premiers et les seuls véritables artisans de la gigantesque prospérité de
l’Amérique. Avec quelle rage et quelle férocité vous en avez été exclus. La société
américaine aux prétentions démocratiques, mais dont l’impérialisme s’affirme de jour en jour,
vous a bafoués, chassés, relégués comme des pestiférés. Elle vous abreuve tous les jours
d’opprobre et d’humiliation. Las de tant d’épreuves imméritées, indignés d’un sort inique qui
vous échut d’une patrie ingrate et hostile à votre adoption, désespérés de voir s’amender
ceux qui osent maintenir encore la coutume ignominieuse et barbare du lynch et qui même
quand les lois sont votées les violent impunément et cyniquement, vous vous êtes détournés
avec horreur et dégoût d’un sol barbare pour jeter vos regards sur la terre d’Afrique qui fut
votre berceau. Eh ! bien je vous le dis au nom des millions d’Africains, nos cités sont prêtes
à vous accueillir ! Aucun gendarme anglais, français ou belge ne vous arrêtera au seuil.
Vous êtes doublement des enfants de l’Afrique par votre origine et par votre exil. Et puis,
quelle leçon vous nous donnez ! Comme tout s’éclaire et se précise dans les buts inavoués
mais réels de la colonisation. Vous êtes les exemples vivants, la preuve irréfutable et
définitive que l’Europe veut nous asservir. Dans le passé l’esclave était un article
d’exportation. Aujourd’hui, grâce à la colonisation, c’est le régime pour les Africains de
l’esclavage à domicile. L’Européen s’est implanté chez nous pour se livrer au rapt, au vol, au
viol et à l’abrutissement de nos congénères ; il nous enlève nos propriétés, nos libertés
civiles et nos libertés politiques.
La suprématie économique et politique qu’elle nous impose nous ravale et nous maintient au
rang d’esclaves. Nous avons la volonté immuable d’être des peuples libres, ayant une
civilisation propre qui régénérera le monde. Car l’orgueil, l’ambition, le matérialisme grossier,
l’hypocrisie religieuse des peuples dits civilités, ne sont plus qu’un objet d’écoeurement et de
dégoût pour le monde. D’ailleurs quelle confiance pouvons-nous avoir désormais en ceux qui
ont sacrifié 18 000 000 de jeunes gens pour le pétrole de Mossoul, la prévalence de la Royal
Dutch sur la Standard Oil, le charbon de la Rhur et le placement à des taux usuraires de l’or
volé pendant les combats, l’anéantissement de la flotte et des colonies allemandes et la
subjugation de leur bétail humain – naturellement des Nègres qui sont toujours monnaie
d’échange : Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les Nègres ! Bon appétit, messieurs !
D’ailleurs soyez convaincus, Mesdames et Messieurs, que notre croisade sauvera les
peuples d’Europe et d’Amérique de la pieuvre capitaliste. Ces pays fourniront les volontaires
les plus zélés car ils se rendent compte de jour en jour dans quel abîme leurs
gouvernements les conduisent.
Votre association, M. le Président Marcus Garvey est le sionisme de la race noire. Elle a
l’avantage dans son radicalisme de préciser nettement le problème, de tracer la route large
et lumineuse qui doit nous conduire au salut.
65
Je connais la vanité des formules oratoires et des écrits les mieux pensés et médités ; loin
de troubler nos bourreaux, ils composent d’autres chansons qui les bercent et chatouillent
plus ou moins agréablement leurs oreilles. Il faut des décisions viriles et des actes
énergiques. Vous êtes le tribun qui soulève les masses ; rien de durable ne peut se fonder
sans le peuple. Tout vient du peuple et tout va au peuple, et la voix du peuple est la voix de
Dieu : «Vox populi, vox Dei». L’Afrique, le plus vieux de tous les continents peut bien
disposer d’elle-même plus légitimement que ces fantômes de nations créés par les
hallucinations wilsoniennes. La race noire qui la peuple et qui a essaimé tous les continents
aspire à son unité. Elle veut se libérer du cancer européen qui la ronge et la gangrène
depuis des siècles.
Avant d’être des Américains, des Anglais, des Français, des Belges, nous sommes des
Nègres, nous sommes des Africains. On nous le fait bien sentir par les faveurs et les
privilèges que les Caucasiens se taillent à nos dépens. Ils sont vraiment cocasses, ces
tartuffes qui nous apprennent à mourir pour leur patrie pendant qu’ils ruinent la nôtre. Nous
n’avons que faire d’ânonner sans cesse «nos ancêtres les Gaulois». Nous n’avons aucune
prétention à être de la race aryenne, ou comme dit une patrie : l’Afrique. La communauté de
malheurs et de détresse a cimenté toutes les nations africaines. Nous sommes prêts à
sacrifier notre vie pour cette patrie et à chasser de la terre d’Afrique l’Européen qui nous
envoie à la boucherie de Verdun, nous réduit à l’Etat d’ilotes en Amérique et à l’impudence
de nous asservir sur notre propre sol. La terre appartient à tous les hommes sans distinction
de race ; les Européens peuvent venir chez nous, comme nous avons le droit d’aller chez
eux. Mais il faut qu’ils soient persuadés qu’ils sont des hôtes. Ce que nous ne voulons plus
tolérer, c’est leur gouvernement qui nous gruge et nous gangrène. Nous sommes las des
tuteurs qui ont dissipé les biens des mineurs et qui n’ont qu’un but, perpétrer leur tutelle.
L’Afrique aux Africains, tel doit être désormais notre cri de ralliement sur toute la surface du
globe. Aujourd’hui le voile se déchire : «je sais, je crois, je vois, je suis désabusé». Croyezmoi, je vous parle d’après l’expérience et comme quelqu’un qui a vécu pendant vingt cinq
ans la civilisation européenne. Tout est préférable au gouvernement de l’étranger et surtout
de l’Europe. Après ce que j’ai vu, j’aime mieux être régi par les lois des bêtes féroces ; mieux
vaut la société des tigres, des lions, des panthères et des serpents les plus venimeux. Il n’y a
pas de pires bandits, de pires assassins que les Européens en Afrique. Latrones gentium.
Raptores Orbis. Voilà ce que disent Salluste et Tacite des Romains. Les Européens sont des
brigands qui dépouillent les peuples, ce sont les pillards de l’Univers. Vous êtes, M. le
Présent l’artillerie lourde qui fera la trouée dans cette offensive que nous prenons. Mais
permettez-moi de vous le rappeler : l’union fait la force. C’est par la solidarité de tous les
congénères de notre Race, c’est par l’union que nous remporterons la victoire définitive.
Source : Zinsou, E.D et Zouménou L., Kojo Tovalou Houénou, précurseur, 1887 – 1936,
pp.219 – 221
66
Un article de Kojo Tovalou Houénou en 1928
Les quatre communes, sénégalaises, magnifique débris des conquêtes des révolutions de
1788 et 1848 que le député Diagne a laissé mutiler au point d’en faire moins que des
communes-mixtes veulent être administrées comme un département français en entendant que
tout le Sénégal et tout l’AOF le soient pareillement. Il ne peut y avoir deux poids et deux
mesures, nous savons trop à qui cela profite Ubi emolumentum.
Autonomie de l’AOF par l’application intégrale de la constitution républicaine et française, les
dirigeants européens comprenant une fois pour toutes qu’il y a pour eux un impérieux devoir de
justice de garantir le respect de l’indigène dans sa personnalité, dans ses droits et dans ses
libertés. Ceux-là font vraiment pitié qui croient pratiquer un simple acte de charité en appelant
l’autochtone à participer à la gestion des affaires de son propre pays.
L’indigène en général, n’atteint pas le niveau moyen du blanc au point de vue intellectuel et
social, dit-on quelque fois. Admettons-le. Mais est-ce la faute de l’indigène ou de l’européen qui
a la responsabilité de le guider intellectuellement et qui ne vise qu’à en faire un boy, un
cuisinier, un portefaix ?
Mais pour faire apparaître la profonde erreur de ces civilisateurs d’un genre tout à fait
particulier, il suffit de reprendre une formule que nous n’avons pas énoncée mais qui nous est
venue en droite ligne des représentants les plus autorités du Gouvernement de la République :
La France est une nation de 100 millions d’individus.
Or dans cette France de 100 millions d’individus, il y a, à côté d’un Victor Hugo ou d’un
Lamartine, d’un Henri Poincaré ou d’un Bergson, qui font sa gloire intellectuelle, le modeste
pioupiou et l’humble tirailleur sénégalais, soudanais ou malgache qui veillent à la conversation
de son intégrité territoriale, le paysan de la Normandie ou de la Beauce dont le labeur contribue
au même titre que celui du petit cultivateur nègre à créer de la richesse et, par suite, une plus
grande somme de bonheur au profit de la France une et indivisible.
Dans tous les pays du monde, les hommes de génie ne constituent qu’une toute petite
minorité. Est-ce une raison pour décréter que seuls les sujets d’élite ont le droit de vivre à l’abri
des lois protectrices de la Liberté et des droits de l’homme ? En tout cas, tel n’a pas été l’avis
des hommes de 89 et 48. Leur exemple est à méditer.
Pour notre part, nous disons comme eux et après eux : La France est notre mère à tous –
Nation maternelle, disait Henri de Bornier – Sa tâche désormais est de s’annexer les
intelligences évoluées de tous ses enfants et à faire la conquête des cœurs.
Nous sommes indigènes africains et notre rancune est indélébile de voir que lorsque nous
combattons pour délivrer Douaumont et Verdun, certains Français blancs dont nous libérions le
sol, immatriculaient nos propriétés proclamées biens vacants et sans maître grâce à des
décrets scélérats.
Qu’est-ce donc que le régime des décrets ? La féodalité dans la République. Qu’est-ce donc
qu’un ministère des Colonies ? Un futur empereur couvé par le président de la République et le
présent du Conseil. Caves Consuls ! Le premier consul est à vos portes et vous délibérez !!!
Le germe de mort de la troisième République, je le répète, c’est le ministère des Colonies. Les
réactionnaires du dehors sont moins redoutables que les actionnaires du dedans de cette
Bastille moderne.
67
Abolition de l’ordonnance royale de 1814 farouchement maintenue par les ministres du
ministère des Colonies. Suppression du régime abominable des décrets. Que le Sénat et la
Chambre des Députés reprennent intégralement le pouvoir de légiférer qu’ils n’auraient jamais
dû abdiquer pour la plus grande gloire de la France une et entre les mains d’un seul homme.
Nous sommes révoltés de constater que la statistique officielle porte six cents indigènes
promus citoyens français depuis la conquête de l’AOF et de l’AEF et deux cent mille allemands
naturalisés depuis la guerre. Vive Locarno ! Briand nous avons bon dos et la poire africaine est
juteuse, il paraît même que nous sommes une forêt noire où des bûcherons impitoyables, à la
faveur des lois qu’ils commandent en série, se taillent des coupes sombres.
Les juristes viennent à la rescousse des faits par la théorie. Fi ! du nègre député qui vient
légiférer pour les indigènes blancs dans la métropole. Ils opposent la souveraineté nationale
d’où nous excluent à la souveraineté territoriale qu’il nous faut subir.
Conclusions : l’arachide gouverne le Sénégal : l’huile et les palmistes, le Dahomey ; la Côte
d’Ivoire, le Congo, le fer, le cuivre, les peaux, le Soudan, le Niger et la Haute-Volta : l’acajou, la
Côte d’Ivoire et la banane, la Guinée. C’est le règne des minéraux et des végétaux que nous a
valu le proconsulat actuel que le redressement populaire renversera de son piédestal pour le
plus grand bien de la République et des républicains. Les hommes moins prisés que les
matières premières. C’est pire qu’au temps de l’esclavage. Les bois d’ébène alors, c’est-à-dire
les nègres, étaient côtés sur le marché.
La continuation d’un tel programme est déshonorant pour le nom français et c’est une trahison,
car il en résulte la division de la France qu’il ne faut pas confondre avec la consortium des
intérêts particuliers, la jouissance de privilèges exorbitants et de prérogatives anti-républicaines
et par là même anti-françaises.
Français de France par le cœur et le tempérament, souvenez-vous de vos ancêtres à la
bataille de Fontenoy. Laissez-nous tirer les premiers et gagner la bataille.
Nous combattons vraiment pour la grande France.
Source : In Prince Kojo Tovalou HOUENOU, Journal l’AOF 1928 cité par Hazoumé, G.L, « Kojo
Marc Tovalou Houenou, le militant et le précurseur », mai 1973.
68
VII. WEST AFRICAN STUDENTS UNION (WASU): LONDRES, AOÛT 1925
La création de l’Union des Etudiants d’Afrique de l’Ouest (WASU)
En 1925, le Dr Herbert Bankole-Bright, membre du Conseil législatif de Sierra Leone et du
NCBWA, et ancien étudiant en médecine à l’Université d’Edimbourg a fait un séjour dans la
ville de Londres. Sa présence dans ce pays, ainsi que son influence sur les étudiants, ont
directement amené à la formation de l’Union des étudiants d’Afrique de l’Ouest (WASU). En
août 1925, lors d’une réunion des étudiants ouest africains à Londres, Bankole-Bright les a
incité à s’unir dans une dynamique comparable à celle qui avait été impulsée par la NCBWA
en Afrique Occidentale. En dépit de l’existence, à Londres, de quatre associations, en
l’occurrence l’APU 2 et l’USAD 3 , au sein desquelles les Ouest-Africains jouaient
généralement un rôle de premier plan, le NPU 4 ainsi que la toute récente Association des
étudiants de la Côte d’Or (GCSA), Bankole-Bright a fait valoir qu’en formant une seule
organisation ouest-africaine, dirigée selon des règles semblables à celles qui régissaient
l’Union des étudiants indiens en Grande-Bretagne, les étudiants réussiraient mieux dans
l’atteinte de leurs objectifs
Alors membre de l’USAD, Solanke avait pour sa part envisagé, dès le début de l’année
1923, de créer une telle organisation. Il avait proposé une motion selon laquelle « l’Union
doit être intégrée au Congrès d’Afrique occidentale », et que l’USAD, tout comme les autres
unions existantes « doivent fusionner ou former un syndicat nommé United Africa Society
(Société de l’Afrique unie) ou Comité central des étudiants d’origine africaine ». Ces
propositions n’ont été suivies d’aucun effet, mais Solanke a continué à solliciter l’adhésion
d’autres étudiants à ce projet. Une source mentionne qu’il s’est également adressé à J.E.
Casely Hayford, Président du NCBWA, qui a donné son aval à cette proposition. D’après les
explications de Solanke, la WASU serait née à la suite d’une révélation divine survenue lors
d’un rêve. Ce rêve contenait un message politique :
A moins que les Africains qui vivent sur le continent ou à l’étranger, y compris toutes les
personnes d’origine africaine, ne s’organisent et ne développent un esprit d’initiative, d’unité
et de coopération mutuelle, et ne luttent afin de renverser la barrière raciale, ils continueront
à subir les conséquences du racisme, et seront à jamais coupeurs de bois et collecteurs
d’eau pour les autres races de l’humanité.
Solanke a déclaré plus tard que c’est cette vision qui l’a amené à consacrer sa vie à l’atteinte
de ces idéaux. Fait révélateur, le songe met moins l’accent sur une opposition frontale avec
le pouvoir coloniale que sur l’élimination des barrières et des préjugés raciaux. Il est
néanmoins évident que pour Solanke et les autres étudiants, les deux sujets étaient
indissociables.
Fait prévisible, la proposition de Bankole-Bright a provoqué un débat houleux dans le milieu
estudiantin. Les irréductibles de l’USAD ont vigoureusement défendu cette organisation. De
nombreux arguments ont tourné autour du fait que l’objectif de la nouvelle organisation
consistait à : « Donner exclusivement aux étudiants originaires d’Afrique Occidentale et
résidant en Grande Bretagne et en Irlande, l’occasion de débattre des questions relatives à
l’éducation, au commerce, à l’économie et à la politique, et de coopérer avec la NCBWA ».
Solanke et ses adeptes étaient catalogués comme ségrégationnistes, guidés par le désir de
promouvoir l’unité ouest africaine au détriment de l’unité panafricaine, et de se dissocier des
« Européens » issus de formations telles que le SCM, qui avaient marqué l’USAD de leur
empreinte, et de porter ainsi atteinte aux « relations interraciales ». Les ségrégationnistes
2
African Progress Union : association de solidarité afro – antillaise fondée à Londres vers 1918 [NdT]
Union for Students of African Descent [NdT]
4
[NdT]
3
69
ont répliqué qu’ils souhaitaient être autonomes et résoudre eux-mêmes leurs problèmes,
d’autant que l’USAD et l’APU avaient en définitive accompli peu de choses. Lorsque la
proposition de former une Union des étudiants d’Afrique de l’Ouest a été enfin soumise au
vote, elle a été approuvée à l’unanimité, par toutes les personnes présentes. J.B. Danquah
est devenu le premier président de la Wasu, et Solanke le Secrétaire Général, une fonction
qu’il allait assumer pendant les 25 années suivantes.
Les objectifs suivants ont guidé la création de l’Union des Etudiants d’Afrique de l’Ouest :
1. Fournir un foyer aux étudiants d’origine africaine et en assurer l’entretien ;
2. Servir de Bureau d’information sur l’histoire, les coutumes, le droit ainsi que les
institutions africaines ;
3. Servir de centre de recherche sur tous les sujets relatifs à l’Afrique et à son
développement ;
4. Promouvoir, par des contacts réguliers, un esprit de bonne volonté, une meilleure
entente et fraternité entre les personnes d’origine africaine et les autres races ;
5. Offrir au monde une image authentique de la vie et de la philosophie africaine, et, de ce
fait, apporter une contribution résolument africaine en faveur du progrès des civilisations ;
6 Promouvoir l’esprit d’initiative, d’unité et de coopération entre ses membres ;
7 Favoriser un esprit de patriotisme et de fierté raciale au sein de ses membres ;
8. Publier un magazine mensuel du nom de WASU.
La controverse autour de la création de la WASU a perduré un certain temps. Mais en dépit
des protestations de certains, la majorité des étudiants d’Afrique Occidentale aspiraient à
une nouvelle organisation, non seulement en tant qu’étudiants africains résidant en Grande
Bretagne, confrontés aux problèmes de racisme et de barrière raciale, mais également
comme un moyen de faire évoluer les intérêts politiques des colonies d’Afrique occidentale.
Les étudiants ont manifestement été animés par le désir de mettre en place une organisation
politiquement plus marquée, déterminée à mener campagne pour la prise en compte des
besoins de la future « Afrique Occidentale Unie », une vision qui devenait de plus en plus
limpide dans leur esprit.
Source : Adi, H., West African in Britain, 1900 – 1960, Nationalism, Pan - Africanism,
Communism, Lawrence and Wishart, Londres, 1998, pp. 32 - 34
70
Mobilisation de la WASU contre le projet de résidence Aggrey, Londres, Mars 1933
Ce mois aura vu à Londres, l’ouverture d’un foyer pour les étudiants africains et
d’ascendance africaine, dénommé « Résidence Aggrey »
Le gouvernement britannique, qui influence déjà entièrement la vie des Africains dans leur
pays d’origine, a jugé bon de concevoir un plan visant à étendre sa mainmise sur les
étudiants de ces pays vivant en Angleterre. Et il n’a eu aucune hésitation à associer à cette
mesure cynique, le nom du Dr. Aggrey qui jouit d’une grande estime au sein de la
communauté africaine.
La conception d’une résidence pour les étudiants africains et tout spécialement pour les
originaires de l’Afrique de l’Ouest, ne procède nullement d’une mesure philanthropique ni
charitable. C’est bien plutôt la conséquence de difficultés rencontrées, dix ans auparavant,
avec les étudiants indiens et égyptiens, sur lesquels le gouvernement britannique n’avait
aucune emprise, et qui, une fois rentrés chez eux, se sont dressés contre l’oppression de ce
gouvernement impérialiste.
L’idée de cette résidence a germé pour la première fois en 1927. Face aux difficultés
rencontrées pour obtenir des logements décents dans ce pays, l’Union des étudiants
d’Afrique de l’Ouest (WASU) a suggéré qu’il serait préférable de disposer de foyers, voire
d’une structure d’hébergement, adaptés à leur condition. Le Bureau colonial s’est saisi de
cette occasion pour proposer sa coopération à la création de ce foyer.
Un représentant du Bureau colonial a ainsi pris contact avec l’Union des étudiants d’Afrique
de l’Ouest à ce sujet, en insistant bien, en accord avec les aspirations de l’Union des
étudiants ouest africains, que les leviers de contrôle de la future institution seraient aux
mains des étudiants. A la suite de réunions auxquelles a assisté ledit représentant, un aidemémoire contenant le détail des termes respectifs du contrôle, des finances et du
fonctionnement de l’institution a été rédigé. En résumé, les principales clauses de cet aidemémoire sont les suivantes :
Le directeur et le secrétaire du foyer doivent être des Africains, et le comité de gestion doit
être composé de représentants d’universités britanniques, du Bureau colonial ainsi que
d’autres institutions britanniques ; tous ces agents, ainsi que le comité de gestion, doivent
être élus par les étudiants eux-mêmes ; sur le plan financier, l’apport initial devra provenir de
la WASU, un fonds du Gouvernement colonial venant en complément; aucune loi ni
réglementation ne doit imposer le recours à ce foyer aux étudiants africains.
Il était surprenant qu’aucune objection contre les termes de cet aide mémoire n’ait été
exprimée par le représentant du Bureau colonial. Pour sa part, la WASU avait résolu
d’assumer les obligations qui lui incombaient aux termes du mémorandum, et avait décidé
de trouver les fonds en vue de la création du foyer. Un représentant de la WASU, monsieur
Solanke fut désigné pour se rendre en Afrique de l’ouest collecter les fonds requis. Le
Bureau colonial était si enthousiasmé par le projet, que son représentant promit à M.
Solanke toute l’assistance nécessaire à la collecte de fonds.
En octobre 1929, notre représentant a pris le bateau pour l’Afrique. Dès son arrivée en
Afrique de l’Ouest, sa campagne a trouvé un écho favorable auprès des autorités. Un extrait
du discours de Sir Ransford Slate, alors gouverneur de la Côte-d’Or, devant la Chambre de
commerce de Liverpool le 25 octobre 1930, illustre l’état d’esprit qui régnait à l’époque dans
les milieux officiels :
« Je pense qu’il est admis depuis longtemps par des gens censées qu’il serait bon qu’ils (les
étudiants africains de Londres) aient leur propre club ou foyer. Non pas un club ni un foyer
géré par le Gouvernement ou les Missionnaires, mais une résidence administrée par les
étudiants eux-mêmes. J’ai donc suivi avec intérêt, une mission entreprise depuis un ou deux
71
ans par Monsieur L. Solanke en Afrique de l’Ouest, afin de solliciter une aide en vue de la
réalisation d’un projet de cette nature. J’applaudis cette démarche et suis heureux
d’apprendre, selon les rapports de la presse africaine, qu’il connaît un certain succès ».
Mais les choses n’ont guère tardé à prendre une tournure négative. Le gouverneur du
Nigeria, feu Sir Graeme Thomson qui, ainsi que d’autres officiels de l’Afrique de l’Ouest avait
apporté sa contribution au fonds, avait pris sa retraite, et Sir Donald Cameron l’avait
remplacé à ce poste. Sollicité pour sa contribution à l’initiative, Sir Donald Cameron a donné
à M. Solanke une réponse des plus surprenantes : il apporterait volontiers son aide au fonds,
à condition que le projet soit approuvé par les autres Gouvernements coloniaux. Cette
attitude de Sir Cameron comparée à celle de son prédécesseur, ne pouvait s’expliquer que
par des instructions reçues de Londres avant sa prise de fonction en Afrique.
Le caractère impératif de ces instructions paraissait évident. L’accueil réservé au
représentant de la WASU et l’éveil, qui s’en est suivi, d’une prise de conscience chez les
plus jeunes ressortissants d’Afrique de l’Ouest, ont perturbé les différents gouvernements.
Ces derniers avaient compté sans la réaction aux souffrances et à l’oppression infligées aux
populations dans le passé, et auxquelles les étudiants exprimaient la volonté de les
soustraire. Il semblait normal que le mépris avec lequel les étudiants africains étaient traités
dans ce pays, ravive la mémoire de leurs compatriotes africains, sur l’oppression à laquelle
ils devaient, eux également, faire face.
Le Bureau colonial en a donc conclu qu’il ne pouvait utiliser la WASU pour atteindre son
objectif de contrôler les étudiants africains de Londres. Il a ainsi entrepris la poursuite de son
plan initial en faisant appel à un certain M. Koens, un planteur de cacao européen qui avait
été incapable de faire fortune en utilisant le labeur de paysans ouest africains. Ce Monsieur
Koens a donc crée un comité dans le but de préparer la création du fameux foyer, et a
rapidement entrepris de faire campagne auprès des membres de l’Union afin qu’ils
soutiennent la dénonciation du mandat concédé au délégué de la WASU. Mais son plan n’a
pas obtenu l’adhésion des étudiants. Sur ce, il est allé en Côte-d’Or chercher des fonds pour
la création de son foyer. La WASU a alors immédiatement fait une déclaration par voie de
presse, dans laquelle elle rejetait tout lien avec M. Koens et son projet d’établissement d’un
foyer, contrecarrant ainsi son plan initial de collecte des fonds au Nigeria. Ces deux échecs
de M. Koens, à savoir son incapacité à s’assurer le soutien des étudiants et à réunir des
fonds en Afrique de l’Ouest, auxquels s’est ajouté le revirement qu’il a opéré plus tard en
cherchant à souscrire au projet de la WASU dans l’espoir de se voir gratifier d’un poste au
sein de cette organisation, l’ont davantage discrédité aux yeux du Bureau colonial qui n’a
pas tardé à s’en débarrasser.
Le Gouvernement britannique a peut-être envisagé par la suite qu’une personne de couleur
pourrait mieux se prêter à ses desseins.
Le premier président de la Ligue des personnes de couleur, créée en 1931, était un certain
Dr. Moody, un médecin noir d’origine antillaise. Il semblait si soucieux du bien-être des
étudiants d’Afrique de l’Ouest qu’il n’a épargné aucun effort pour les convaincre d’adhérer à
la Ligue. Ceux qui l’ont fait se sont vus très rapidement nommés à des postes au sein du
comité exécutif. C’est alors qu’est intervenu un événement ayant fait l’effet d’une bombe : le
Président proposait la création d’un foyer. Les membres de la Ligue ont, à juste titre, exprimé
leur réticence. En effet, la Ligue avait tout juste quelques mois d’existence et quelques
shillings en caisse, et elle ne tenait nullement à s’embarquer déjà dans un projet dont la
réalisation lui coûterait, au mieux, des milliers de livres par an, en plus de l’apport initial.
Lors d’une assemblée, en réponse à une question qui lui a été posée à ce sujet, le Président
a affirmé qu’il garantissait personnellement le financement du projet. Cette réponse n’a
72
toutefois pas réussi à dissiper le scepticisme des membres ; ceux-ci, déjà échaudés dans le
passé par les manigances du Bureau colonial, ont rapidement compris ce qui se passait
réellement.
Le docteur Moody a néanmoins trouvé une habitation située au n° 47 de Doughty Street,
baptisée « Maison Aggrey » et a convaincu la Ligue de s’en servir comme quartier général.
Quel élan de générosité de la part du Dr. Moody ! Voilà cet homme devenu le plus grand
bienfaiteur des personnes de couleur.
Mais les choses n’ont pas tardé à être dévoilées. Dans un obscur magazine missionnaire où
il sollicitait des fonds pour la « Maison Aggrey », Dr. Moody a révélé ses liens avec le
Gouvernement britannique dans cette affaire. Ce qui a conduit la majorité des Africains de
l’Ouest à se désolidariser de la Ligue.
Avec le retour du délégué de la WASU, et grâce aux fonds recueillis, l’Union a créé son
propre foyer, dirigé par les étudiants eux-mêmes, et se soustrayant, de ce fait, au contrôle du
Gouvernement britannique. Mais ce dernier ne s’avouant pas vaincu, s’est emparé
ouvertement de la direction de la Maison Aggrey et en a publié la liste des membres du
comité de gestion ; une liste qui devrait certainement convenir au Dr. Moody car son nom y
figure en très bonne place. Mais Dr. Moody ne pourrait que se sentir déstabilisé, car il ne
représente personne, pas même ses gens de « couleur » au sein de ce comité. En outre,
dès qu’il ne sera plus d’aucune utilité, il aurait à subir le sort de tous ceux dont l’impérialisme
britannique s’est servi avant lui.
L’année en cours verra l’ouverture de ce foyer. Des machinations ont été convenablement
élaborées pour contraindre les étudiants ouest africains à le fréquenter, et le gouvernement
n’hésitera pas à recourir à la législation en vigueur en Afrique occidentale afin de faire
pression sur les étudiants de Londres, et les soumettre, de ce fait, à la discrimination. Il
apparaît dès lors clairement, que les agissements du Gouvernement britannique, jusqu’ici
restés en coulisse, se sont désormais étalés, sans aucune gêne, au grand jour.
Ce gouvernement prendra donc ses précautions pour maintenir son influence et contrôler
tous faits et gestes de chaque étudiant ouest africain vivant en Angleterre. Il s’assurera aussi
que nulle personne, issue du milieu estudiantin, n’ait une opinion allant à l’encontre de la
politique d’oppression capitaliste mise en place depuis longtemps dans les colonies. Il se
servira également des taxes extorquées aux populations ouest africaines pour perpétuer
l’assujettissement de leur jeunesse.
Nous faisons appel à toutes les personnes éprises de liberté pour nous aider faire barrage à
ce projet impérialiste qui cherche à étouffer les pensées de ses sujets et à avoir le contrôle
absolu de leurs opinions et de leurs actes.
Nous appelons tous les Africains, étudiants ou de quelque condition que ce soit, à se laver
les mains de tout ce qui, même de façon innocente, touche à ce projet ; un projet qui pourrait
détruire leur personnalité et annihiler leur conscience.
Nous les prions de travailler sans relâche pour leur liberté de pensée et d’actions, car cela
est un préalable à l’acquisition de l’indépendance absolue.
Source : Adi, H., op. cit, 1988, pp. 193 - 197
73
VIII. QUATRIEME CONGRES PANAFRICAIN : NEW YORK, AOÛT 1927
Principales résolutions
Les Nègres ont partout besoin de ceci:
1.
2.
3.
4.
Le droit de participer à leur gouvernement.
Les droits à la terre et à ces ressources en tant qu’autochtones.
L’éducation moderne pour tous les enfants.
Le développement de l’Afrique pour le bénéfice des Africains, et non pour le seul
profit des Européens.
5. La réorganisation du commerce et de l’industrie afin que la raison d’être du
travail et du capital soit le bien-être de tous plutôt que l’enrichissement personnel
de quelques uns.
6. Que les personnes civilisées soient traitées en tant que telles en dépit des
différences de naissance, de race et de couleur.
Source : ADI et SHERWOOD, op.cit., 1995, p. 71
74
IX. L’ÉTOILE NORD-AFRICAINE, PARIS, 1928
Le Manifeste
Pour l’Indépendance de l’Afrique du Nord !
Nord-Africains dressez vous contre la guerre du Maroc !
Frères Nord-Africains !
La guerre rebondit au Maroc et, avec elle, le bombardement des villages paisibles, le
massacre des innocentes populations du Moyen Atlas et du Tafilalet et la mise à feu et à
sang de leur pays.
Qu’importe le prétexte pour l’impérialisme ! Il veut à tout prix détruire un « centre de
résistance » qu’il considère comme un exemple dangereux pour les populations soumises
apparemment, mais toujours avides de liberté. Il s’agit aussi, pour lui, « d’agrandir » le Maroc
des colons et des industriels, en accaparant des terres nouvelles et des mines, et les
sources de l’oued el Abid. Du même coup, il tient à s’assurer la domination dans une région
qu’est appelée à traverser la voie du Transaharien.
Frères Nord-Africains !
A aucun moment, nos frères du Moyen Atlas et du Tafilalet n’ont provoqué l’impérialisme. Ils
sont restés sur leur propre territoire. C’est bien l’impérialisme qui est venu les attaquer. Les
escadrilles françaises, en février déjà, ont bombardé les villages sans défenses, tuant des
femmes et des enfants.
Mais nos frères du Moyen Atlas et du Tafilalet sont décidés à se défendre sans merci contre
l’esclavage que veut leur imposer l’ennemi. Vaillants combattants, jaloux de leur liberté, à
l’exemple de nos frères du Rif, ils défendront jalousement leur liberté et leur pays contre
l’envahisseur et ne lâcheront les armes que vainqueurs ou complètement anéantis.
Cette lutte héroïque ne doit pas nous laisser indifférents. Rester neutres, c’est non
seulement permettre l’écrasement des courageux combattants du Moyen Atlas et du
Tafilalet, en encourageant l’envahisseur dans sa pénétration marocaine, mais c’est aussi
l’aider à renforcer ses positions dans toute l’Afrique du Nord et à développer les méthodes
d’exploitation et d’oppression dont nous souffrons unanimement.
Ainsi serait reculé, pour longtemps, tout espoir de libération. Au contraire, prendre position
contre l’oppresseur et pour nos frères du Maroc, c’est travailler à la victoire de ceux-ci, qui
est en même temps la nôtre, et ouvrir ainsi le chemin de la libération de l’Afrique du Nord.
Frères Tunisiens !
Beaucoup d’entre vous, enrôlés de force dans l’armée de l’impérialisme, sont envoyés au
Maroc pour assassiner leurs frères musulmans en lutte pour leur indépendance. Soutenez
les patriotes marocains, en exigeant le retour des soldats tunisiens et leur maintien en
Tunisie ! Réclamez vos droits et luttez pour un bien-être meilleur ! Organisez-vous !
Frères Algériens !
Ne soyez pas une arme docile entre les mains de l’impérialisme. Ne l’aidez pas à asservir le
Maroc comme il a asservi votre pays. Ne tachez pas votre bravoure du sang de vos frères
musulmans en lutte pour leur liberté. Exigez le retour des soldats algériens que l’ennemi
commun sacrifie particulièrement et leur maintien en Algérie ! Réclamez vos droits !
Préparez-vous à fêter à votre manière le centenaire de l’occupation de votre pays, en
organisant une vaste agitation anti-impérialiste !
Frères Marocains !
75
Vous qui souffrez de la domination française et espagnole, votre devoir et vos intérêts vous
commandent de ne pas aider à la victoire de l’impérialisme qui vous exploite et qui vous
opprime après vous avoir volé vos terres. Rejoignez immédiatement vos frères combattants !
Avec eux, vous letterez pour reprendre les terres qu’on vous a ravies au profit des colons et
des traîtres ! Menez, en faveur des combattants, une agitation à travers tout le pays !
Frères combattants !
Unifiez et extériorisez votre mouvement ! Ayez un commandement unique ! Méfiez-vous des
officiers de renseignements et de leurs agents ! L’impérialisme chercher à vous ravir vos
terres ; luttez pour les conserver !
Faites-nous connaître les péripéties de la guerre pour nous permettre de lutter, avec plus de
force, contre notre ennemi commun.
Courage et persévérance ! Nous, les peuples opprimés de l’Afrique du Nord, qui aspirons
comme vous à notre indépendance, sommes avec vous. En France même, vous avez l’appui
grandissant de la population laborieuse qui a déjà lutté contre l’attentat criminel du Rif.
Honneur et gloire à vous et à votre lutte héroïque !
Frères Nord-Africains !
Résistons tous à l’offensive de l’impérialisme, qu’il soit français ou espagnol. Organisonsnous, formons notre front unique anti-impérialiste ! Dressons-nous comme un seul homme
contre la guerre du Maroc, pour l’indépendance de nos pays !
Vive l’indépendance du Maroc !
Vive l’Afrique du Nord libre !
L’ Étoile Nord-Africaine
Source : bulletin du Comité de l’Afrique française, 1928 (Renseignements coloniaux) in
Simon, J., Messali Hadj par les textes, Ed. Bouchène, 2001, pp. 20 - 23
76
Le Programme : Paris, mai 1933
Programme
Première Partie
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
Abolition immédiate de l’odieux Code de l’Indigénat et de toutes les mesures
d’exception,
Amnistie pour tous ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale, ou exilés
pour infraction à l’indigénat ou pour délit politique,
Liberté de voyage absolue pour la France et pour l’étranger,
Liberté de presse, d’association, de réunion, droits politiques et syndicaux,
Remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un
Parlement algérien élu au suffrage universel,
Suppression des communes mixtes et des territoires militaires. Emplacement de ces
organismes par des Assemblées Municipales élues au suffrage universel,
Accession de tous les Algériens à toutes les fonctions publiques sans aucune
distinction. Fonction égale, traitement égal pour tous,
L’instruction obligatoire en langue arabe. Accession à l’enseignement à tous les
degrés. Création de nouvelles écoles crabes. Tous les actes officiels doivent être
simultanément publiés en langue arabe et française,
En ce qui concerne le service militaire, respect intégral de la sourate coranique verset
qui dit : « Celui qui tue délibérément un Musulman est voué à l’enfer durant l’éternité
et mérite la colère et la malédiction »,
Application des lois sociales et ouvrières. Droit de chômage aux milles algériennes en
Algérie et allocations familiales. Octroi immédiat des Assurances Sociales,
Elargissement du crédit agricole aux petits fellahs, organisation plus rationnelle de
l’irrigation. Développement des moyens de communication. Secours non
remboursables du gouvernement aux victimes de famines périodiques.
Deuxième Partie
1.
2.
3.
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
L’indépendance totale de l’Algérie,
Le retrait total des troupes d’occupation,
Constitution d’une armée nationale,
Gouvernement national révolutionnaire,
Une assemblée constituante élue au suffrage universel
Le suffrage universel à tous les degrés et l’éligibilité dans toutes les assemblées pour
tous les habitants de l’Algérie
La langue arabe sera considérée comme langue officielle,
La remise, en toute propriété à l’Etat algérien des banques, des mines, des chemins
de fer, des ports et des services publics, accaparés par les conquérants,
La confiscation des grandes propriétés accaparées par les féodaux alliés des
conquérants, les colons et les sociétés financières, et la remise de la terre confisquée
aux paysans. Le respect de la moyenne et petite propriété. Le retour à l’Etat algérien
des terres et forêts accaparées par l’Etat français,
L’instruction gratuite, obligatoire à tous les degrés en langue arabe,
La reconnaissance par l’Etat algérien du droit syndical, de coalition et de grève,
l’élaboration par lui des lois sociales,
Aide immédiate aux fellahs par l’affectation à l’agriculture de crédits sans intérêts
pour l’achat de machines, de semences et d’engrais, organisation de l’irrigation et
amélioration des voies de communication, etc.
Sources : El Ouma, septembre 1934, reproduit dans Le Bulletin du Comité de l’Afrique
Française (BCAF 1934 pp. 575 - 576) in SIMON J., op.cit
77
X. LE RÔLE DES HOMMES DES LETTRES
La place de l’Ethiopie, de l’Egypte et de Haïti dans l’identité panafricaine
Wilmot Blyden
Pendant longtemps, il y a eu dans le monde chrétien des opinions extrêmement divergentes
quant à la portion de terre, et la région précise auxquelles le terme Ethiopie doit, selon tout
entendement, s’appliquer. Cependant, il est aujourd’hui parfaitement établi, que le vocable
Ethiopie se rapporte au continent africain, et le terme Ethiopiens fait référence à la grande
race qui habite ce continent. L’étymologie de ce mot désigne les caractéristiques physiques
dominantes de ce peuple.
Pour tous ceux qui ont voyagé en Afrique, tout particulièrement dans la région située au
Nord de l’Equateur, qui s’étend de la côte ouest à l’Abyssinie, la Nubie et l'Egypte, et qui
englobe ce qui est connu sous l’appellation de pays nigritien et soudanique, il ne peut y avoir
le moindre doute quant au territoire et au peuple auxquels s’appliquent les termes Ethiopie
et Ethiopien , à l’instar de l’utilisation qui en est faite par la Bible et par les auteurs
classiques. L’une des sources autorisées les plus récentes et fiables fait valoir que « Le pays
que les Grecs et les Romains ont décrit comme l’Ethiopie, et que les Hébreux ont nommé
Koush, s’étend vers le sud de l’Egypte et définit, au sens le plus large, la Nubie moderne,
Senaar, Kordofan, etc. et au sens le plus strict, le royaume de Méroé, depuis la jonction des
branches du Nil bleu et du Nil blanc, jusqu’à la frontière de l’Egypte ». 5
Hérodote, le père de l’histoire, parle de deux branches d’éthiopiens, qui n’avaient comme
différences que leur langue et leur chevelure ; « car les Ethiopiens de l’Est », déclare-t-il,
« ont le cheveu raide, mais ceux de Libye (ou d’Afrique), ont le cheveu plus crépu que
n’importe quel autre peuple». « D’après ce que nous savons, » affirme M. Gladstone,
« Homère reconnut la côte africaine en y plaçant les Lotophages, et l’arrière-pays des
Ethiopiens en partant de l’est, jusqu’à l’extrême ouest. »
Une ligne de communication ininterrompue a existé entre la côte occidentale de l’Afrique, à
travers le Soudan, et ce qui était connu comme le Grand désert et l’Asie, à l’époque où
certains descendants de Ham, dans les temps anciens, amorcèrent leur migration vers
l’ouest, et furent les premiers à voir l’océan Atlantique.
L’Afrique n’est pas une grande île, séparée des autres régions du monde par un immense
océan, et isolée, à travers les années, des hommes qui ont bâti et influencé le destin de
l’humanité. A la fois source et mère nourricière, elle a été étroitement au contact de
puissantes influences qui ont, de manière définitive, influé sur l’histoire du monde. Le peuple
d’Asie et celui d’Afrique ont continuellement entretenu des rapports. Aucun bouleversement
d’ordre économique ou politique n’a jamais rompu cette communication. Aucun chaos causé
par la guerre n’a suspendu cette relation. Bien au contraire, les plus grandes réformes
religieuses que le monde ait jamais connues, juive, chrétienne, mohammadienne, en
provenance d’Asie, se sont consolidées en Afrique. Et tout comme au temps d’Abraham et
de Moïse, de Hérodote et de Homère, il existe de nos jours, une large voie rapide de l’Asie
jusqu’au cœur du Soudan, accessible en permanence. Les Africains vont et viennent
continuellement entre l’océan Atlantique et la Mer Rouge. J’ai rencontré au Libéria, et le long
de ses frontières orientales, des noirs mohammadiens, nés à la Mecque, la ville sainte
d’Arabie, qui estimaient ne rien dire d’extraordinaire lorsqu’ils racontaient par le menu les
péripéties de leurs voyages, et de ceux de leurs amis habitant les rives du Niger, des
5
Smith: Dictionnaire de la Bible
78
alentours de la Sierra Leone et du Libéria, à travers le continent jusqu’en Egypte, Arabie et à
Jérusalem. Il y a quelques années, j’ai vu au Caire et à Jérusalem, des Africains de l’ouest
venus d’un pays lointain, la Sénégambie, pour affaires, ou pour effectuer un pèlerinage
religieux.
Les Africains n’étaient donc pas des inconnus pour les auteurs de la Bible. La particularité de
leur peau et de leurs cheveux était aussi connue des Grecs et des Hébreux, autant qu’elle
l’est du peuple américain aujourd’hui. Et lorsqu’on parlait d’Ethiopiens, on faisait référence
aux ancêtres du peuple à la peau noire et aux cheveux crépus qui, pendant deux centcinquante années avaient été cultiver les plantations du Sud. C’est de ce peuple, et de son
pays dont il s’agit lorsque le psalmiste déclare « Bientôt l’Ethiopie étendra les mains vers
Dieu ». Il est aujourd’hui admis que le mot, qui dans sa version originale, a été traduit par
« bientôt», ne se rapporte pas tant au temps qu’aux modalités de l’action. L’Ethiopie étendra
soudainement ses mains vers Dieu, est la traduction la plus récente.
Mais, même en considérant le discours tel qu’il a été généralement interprété, aucun de ceux
qui connaissent les faits, ne soutiendra que cette parole a été totalement inaccomplie. Il
n’existe aucune tribu sur le continent africain, malgré l’opinion quasi universelle qui affirme le
contraire, malgré les fétiches et les gris-gris que la plupart sont censés vénérer, il n’existe
pas, je le dis, une seule tribu, qui n’étende les mains vers le Grand Créateur. Il n’en est pas
une, qui ne reconnaisse l’Etre suprême, bien que n’en saisissant qu’imparfaitement la
nature. Et d’ailleurs qui pourrait prétendre la saisir ? Ils croient que le ciel et la terre, le soleil,
la lune, et les étoiles qu’ils voient, ont été créés par un agent personnel Tout-Puissant, qui
est à la fois leur créateur et leur Souverain, et l’adoration qu’ils lui rendent est telle que leur
intellect non instruit ne peut concevoir. Le travail du missionnaire chrétien est de leur
présenter cet Etre qu’ils adorent dans l’ignorance. Il n’existe ni athée ni agnostique parmi
eux. Ils n’ont pas encore atteint, et je suis persuadé qu’il n’y parviendront jamais, ce niveau
éminent du progrès, ou cette perfection du développement ; ainsi, dans une certaine mesure,
il est vrai que l’Ethiopie étend actuellement les mains vers Dieu.
Et si la croyance en un Créateur unique, et Père de l’humanité, est illustrée par la tolérance
que nous manifestons à l’égard de notre prochain, si notre foi est manifestée par nos actes,
si nous prouvons que nous aimons Dieu, sans l’avoir vu, en aimant notre prochain que nous
voyons, en respectant ses droits même s’il ne fait pas partie de notre clan, de notre tribu ou
de notre race, alors je dois dire, sans contredit, que davantage de démonstrations sont faites
parmi les natifs de l’intérieur de l’Afrique, de leur foi en une paternité commune, celle d’un
Dieu personnel, par l’hospitalité et le traitement qu’ils réservent aux étrangers et aux
inconnus, plus que dans de nombreuses communautés chrétiennes et civilisées. Il y a cent
ans, Mungo Park a conté sous forme de poème et de récit, en souhaitant que cela soit gravé
dans les mémoires, qu’il avait été l’objet d’un accueil des plus chaleureux et sympathiques
dans la brousse africaine, au milieu d’un peuple qu’il n’avait jamais rencontré auparavant, et
auquel il serait à jamais redevable. Le long séjour que Livingstone passa dans cette région,
dans la satisfaction et la joie, sans un sou pour payer son voyage, est une preuve
supplémentaire de l’excellence des qualités de ce peuple, et de la mise en pratique de leur
foi envers un Père universel. Et, dans toute l’Histoire, y a-t-il un aspect plus émouvant que ce
transfert inoubliable, par « des mains fidèles », de la dépouille du voyageur missionnaire
d’une terre étrangère située à des milliers de kilomètres, vers le séjour des morts, déposée
avec tous les honneurs dans « le Grand temple du Silence »?
Et cette singularité des Africains n’est pas un aspect uniquement repérable dans les temps
modernes. Les anciens reconnaissaient ces qualités, et aimaient les rappeler. Ils semblaient
considérer la crainte et l’amour de Dieu comme un cadeau spécial offert aux races de
couleur. Dans la version de la Genèse chaldéenne, selon George Smith, l’on trouve le
passage suivant : « la parole du Seigneur ne manquera jamais dans la bouche des races
noires qu’il a créées ». Homère et Hérodote ont écrit des panégyriques éternels de cette
79
race. Homère en parle comme des « éthiopiens irréprochables », et nous raconte que parmi
les mortels, seuls les Ethiopiens ont été choisis par les dieux pour être élevés au rang social
des divinités olympiennes. Chaque année, déclare le poète, le cercle céleste tout entier
quittait les sommets d’Olympe, et se rendait pour les vacances en Ethiopie, où, profitant de
l’hospitalité éthiopienne, il séjournait douze jours.
Le Père des dieux et toute sa sublime suite
Sur les chaudes limites de l’océan lointain
Se mêle maintenant aux mortels, honorant de sa présence
Les festins de la race irréprochable d’Ethiopie
Pendant douze jours les puissances s’adonnent au rite génial
Et retournent avec la douzième nuit tournante
Source : Blyden, E.W., Christianity, Islam, and the Negro race, Londres (1887), Ed. Black
Classic press, Baltimore, 1994, pp. 130 - 134
80
W.E B. Du Bois
Après avoir observé dans leurs grandes lignes, la terre et les mouvements des peuples
africains, examinons de plus près l’histoire de cinq grands centres d’activités et de
culture, notamment : les vallées du Nil et du Congo, les frontières du grand Golfe de Guinée,
le Soudan et l’Afrique du Sud. Ces divisions ne couvrent pas l’ensemble de l’Afrique noire,
mais elles englobent les principales régions et les grands courants d’évolution.
Prenons premièrement la vallée du Nil, sans doute le plus ancien des berceaux connus de la
civilisation dans le monde, et certainement en Afrique, avec une culture qui date de six à huit
mille ans. A l’instar de toutes les civilisations, elle s’est enrichie de contributions extérieures
et est indubitablement née dans la vallée du Nil, d’autant que cette vallée est rapidement
devenue un pôle de rencontre pour les hommes de tous les types et de toutes les régions du
monde. Il semble également que la civilisation égyptienne ait été africaine à ses débuts ainsi
que dans ses grandes tendances, en dépit de fortes influences en provenance de toutes les
régions d’Asie. De quelle race étaient donc les Egyptiens ? Ils n’étaient certainement pas
blancs au sens moderne du terme, si l’on fait référence à la couleur de peau, aux mesures
physiques, aux cheveux, au visage, à la langue ou aux coutumes sociales. Dans les temps
anciens, les Egyptiens se rapprochaient plus de la race noire et ensuite, progressivement,
avec l’infiltration d’éléments méditerranéens et sémitiques, ils sont devenus ce qui en
Amérique serait désigné sous le vocable mulâtre clair, octavon ou quarteron. Ce peuple a
constamment intégré des mélanges : à travers une nouvelle infiltration de sang noir
provenant du Sud, avec du sang négroïde et sémitique venant de l’Est et par les types
berbères du Nord et de l’Ouest.
Les monuments égyptiens montrent clairement des visages noirs et mulâtres. Hérodote,
dans un passage irrécusable, fait allusion aux Egyptiens comme étant « des noirs aux
cheveux crépus » 6 , une déclaration singulièrement importante pour un habitué du type brun
méditerranéen ; dans un autre passage concernant le conte de l’oracle de Dodone, il qualifie
à nouveau le teint basané des Egyptiens d’extrêmement foncé voire noir. Æschyllus,
mentionnant un bateau aperçu sur la rive, déclare que les membres d’équipage sont
égyptien, parce que leur peau est noire.
Les mesures modernes, en reconnaissant leurs limites, montrent qu’en Thébaïde, entre un
septième et un tiers de la population égyptienne était noire, et que dans les Egyptiens
prédynastiques, moins de la moitié pouvaient être assimilés aux non négroïdes. A en juger
par les mesures anthropométriques dans les tombes des nobles datant de la 18ème dynastie,
les noirs représentent au moins un sixième de la classe élite 7 .
Ces mesures, loin d’être probantes, constituent néanmoins plutôt des évaluations en deçà
que des surévaluations de la prévalence du sang noir. Les dimensions de la tête des noirs
américains placeraient probablement la plupart d’entre eux dans la catégorie des blancs. La
langue est une preuve de plus des liens de l’Egypte avec l’Afrique et la race noire plutôt
qu’avec l’Asie, et les cérémonies religieuses, tout comme les coutumes sociales, ne font que
renforcer ce constat.
L’histoire ethnique de l’Afrique du Nord-Est semblerait donc avoir été la suivante : l’Egypte
de la période pré-dynastique a été créée par des noirs venus d’Ethiopie. Ils étaient de types
différents : le type nez épaté et cheveux crépus auquel le terme «noir » est parfois réservé,
et le type cheveux noirs frisés, et aux traits plus fins qui doit également être considéré
comme une variante du noir. Ces noirs se sont mélangés à la race méditerranéenne
d’envahisseurs venus d’Afrique du Nord et d’Asie. Les populations du Sud ont reçu du sang
6
7
“ “ Livre II, chap.104
Cf. Maciver et Thompson: Ancient Races of the Thebaid. (Anciennes races de la Thébaïde)
81
de la race au teint blême, et celles du Nord celui de la race à la peau plus foncée. Les
prêtres noirs sont apparus en Crête trois mille ans avant le Christ, et l’Arabie est jusqu’à
présent totalement imprégnée de sang noir. Sans doute, comme le fait valoir Chamberlain
« l’une des principales raisons pour lesquelles aucune civilisation du type de celle du Nil
n’est apparue dans les autres régions du continent, si seulement une telle chose était
possible, est que l’Egypte a été une sorte de drain par lequel le génie des territoires noirs a
été canalisé et mis au service de la culture méditerranéenne et asiatique ». 8
Pour ceux qui connaissent bien les types caractéristiques et d’une grande beauté qui, en
Amérique, résultent du mélange du type noir avec les types latin et germanique, il est facile
de résoudre le puzzle du type égyptien. Il était unique et différent de celui de ses voisins,
jusqu’à ce qu’apparaisse le mulâtre moderne ; alors les visages de Rahotep et Nefert, de
Khafra et Amenemhat I, de Ahmosis et Nefertari, voire celui du grand Ramsès II, deviennent
curieusement familiers.
L’histoire de l’Egypte est en elle-même une science. Avant le règne du premier roi connu,
cinq mille ans ou plus avant Christ, une culture et un art pré-existaient en Egypte, et qui ont
connu une longue évolution à partir de l’époque de l’homme du paléolithique, au sein d’un
peuple manifestement de type négroïde. Vers 4777 avant Christ, Aha-Mena (Ménès) devint
le premier de trois empires égyptiens successifs. Cette période a duré deux mille ans et a
été marquée par de nombreux pharaons, tels Khafra de la quatrième dynastie, qui
présentaient des traits fortement négroïdes,
A la fin de la période, l’empire se scinda en deux moitiés, l’une égyptienne et l’autre
éthiopienne ; puis ce fut le silence, pendant trois siècles. Il est tout à fait probable que des
conquérants noirs, venus du Sud, aient lancé des incursions dans le pays durant ces
années-là, et construit un peu partout en Egypte au cours des siècles suivants des
monuments sur lesquels le type négroïde est fortement et triomphalement imprimé. Le grand
sphinx de Gizeh, si célèbre dans le monde, les sphinx de Tanis, la statue du Fayoum, la
statue de l’Esquiline à Rome, et le Colosse de Bubastis représentent tous des noirs sans
métissage, décrits par Petrie comme « ayant les pommettes hautes, des joues plates, un nez
épaté, des lèvres lippues et des cheveux touffus, avec une expression de puissance austère
et presque féroce. » 9
Blyden, le grand dirigeant moderne noir de l’Afrique de l’Ouest, a dit du Sphinx de Gizeh :
« Ses traits sont indéniablement ceux du type africain ou noir, avec des ‘‘narines dilatées’’.
Alors si le Sphinx a été placé ici, regardant dans un silence majestueux et mystérieux la
plaine vide où s’étendait alors la grande ville de Memphis dans toute sa fierté et sa gloire,
symbole de la ‘‘représentation emblématique du roi’’, ne doit-on pas en tirer clairement une
conclusion quant au type, voire à la race, d’appartenance de ce roi ? » 10
Le moyen empire a été fondé en 3064 avant Christ et a duré près de vingt-quatre siècles.
Sous le règne des pharaons dont l’origine noire n’est plus à démontrer, notamment
Amenemhat I et III ainsi que Usertesen I, les gloires anciennes de l’Egypte furent restaurées
et devancées. Dans le même temps, les tribus noires sauvages et incontrôlées de la haute
vallée du Nil exerçaient une pression constante, aussi, avons-nous une idée de la peur
qu’elles inspiraient à travers l’Egypte, lorsque nous lisons que le triomphe de Usertesen III
(2660-22 avant Christ) sur ces hordes fut salué par de grandes réjouissances nationales. Il
les repoussa et tenta de les confiner aux abords du désert de Nubie au dessus de la
deuxième cataracte. Cernées, ces tribus établirent à cette époque un Etat et créèrent
Napata.
8
Journal of Race Development, I, 484 (Journal du développement de la race)
Petrie: History of Egypt, I, 51, 237 (Histoire de l’Egypte)
10
From West Africa to Palestine, p. 114 (De l’Afrique de l’Ouest à la Palestine)
9
82
En dépit de cet échec des hommes noirs, moins de cent ans plus tard, un noir venu du Sud,
Ra Nehesi, appelé « le fils aîné du roi » était assis sur le trône des pharaons. Cela pourrait
signifier qu’une incursion d’hommes venus de l’extrême Sud avait placé un conquérant noir
sur le trône. Quoi qu’il en soit, tout l’empire fut quelque peu ébranlé, et deux cents ans plus
tard, ce fut le début de l’invasion des Hyksos. La domination des rois Hyksos, qui étaient
probablement des négroïdes venus d’Asie 11 , a duré cinq cents ans.
Le mulâtre Ahmosis venu de la Haute Egypte a été l’auteur de la rédemption de l’Egypte
dominée par les barbares. En 1703 avant Christ, il fonda le nouvel empire qui a duré quinze
cents ans. Sa reine, Nefertari, « le personnage le plus vénéré de l’histoire égyptienne 12 »
était une négresse d’une grande beauté, d’une forte personnalité et d’une capacité
inhabituelle sur le plan administratif. Elle dirigea le royaume, pendant des années, aux côtés
de son fils Amenhotep I, qui avait succédé à son père 13 .
Le Nouvel Empire fut une époque de conquête étrangère ainsi que de splendeur interne, et
en définitive, de différends religieux et de bouleversement. La Syrie fut conquise sous ces
règnes, et la civilisation ainsi que les influences asiatiques envahirent l’Egypte. Le grand
Thoutmosis III, dont le règne « a été l’un des plus grands et des plus fertiles en
événements » 14 avait des traits négroïdes bien marqués tout comme la reine Hatshepsout,
qui envoya la célèbre expédition qui permit de rétablir les anciennes relations commerciales
avec les Hottentots de Punt. La lignée royale reçut un nouvel apport de sang noir, vers 1420
avant Christ, à travers le reine Mutemua dont le fils, Amenhotep II, bâtit un grand temple à
Luqsor ainsi que les Colosses de Memnon.
Dans un sens, toute cette période prit fin avec le règne du grand Ramsès II, l’oppresseur
des Hébreux, qui avec ses armées égyptiennes, libyennes et noires combattit la moitié du
monde. Son règne marqua cependant le début du déclin et les ennemis commencèrent à
attaquer l’Egypte sans relâche, du Nord blanc, au Sud noir. Les prêtres transférèrent leur
pouvoir à Thèbes, tandis que les Assyriens, sous Nimrod, envahirent la basse Egypte. Le
centre d’intérêt fut alors transféré en Ethiopie, et nous arrivons à la période la plus sombre
de l’histoire de cette terre.
Le meilleur exemple de poésie égyptienne qui nous reste est celui de la célébration des
prouesses de Usertesen III, qui parvint à confiner les tribus noires dans le territoire situé en
dessous de la deuxième cataracte du Nil. Les Egyptiens appelaient cette région Koush, et
dans les confins les plus reculés de Koush s’étendait Punt, le berceau de leur race. Pour le
monde méditerranéen ancien, l’Ethiopie (c'est-à-dire, la Terre des visages noirs) était une
région de dieux et de fées. Zeus et Poséidon y festoyaient chaque année parmi les
« Ethiopiens irréprochables » et le noir Memnon, roi d’Ethiopie, en était l’un des plus grands
héros.
« Les Ethiopiens, » affirme Diodore de Sicile (Liv. III) « se considéraient comme étant plus
anciens que toute autre nation ; et il est probable que nés sous la trajectoire du soleil, la
chaleur qui en émanait ait pu les avoir brunis avant les autres hommes. Ils se disent
également les inventeurs de l’adoration divine, des festivals, des assemblées solennelles,
des sacrifices et de toute pratique religieuse. Ils affirment que les Egyptiens sont l’une de
leurs colonies».
11
En partie selon que les prétendus sphinx Hyksos appartiennent à la période des rois Hyksos ou à
une époque antérieure (cf. Petrie, I, 52-53, 237). Les monuments attestent de la domination des
Négroïdes au début de l’histoire de l’Asie occidentale.
12
Petrie: History of Egypt, II, 337 (Histoire de l’Egypte)
13
Chamberlain: Journal of Race Development, avril 1911 (Journal du développement de la race)
14
Petrie: History of Egypt, II, 337 (Histoire de l’Egypte)
83
Les Egyptiens eux-mêmes, ont plus tard assuré qu’ils venaient, tout comme leur civilisation,
du Sud et des tribus noires de Punt, et certainement, « au tout début de la période où des
vestiges humains ont été retrouvés, l’Egypte et la Basse Nubie paraissaient culturellement et
racialement ne former qu’une seule terre». 15
Le façonnement culturel plus avancé de l’Egypte procède essentiellement de causes
économiques. L’Ethiopie, couvrant un territoire beaucoup plus pauvre avec des
infrastructures agricoles limitées, conserva l’art ancien et les coutumes archaïques. Dans le
même temps, elle perdit les meilleurs éléments de sa population au profit de l’Egypte, et
absorba les flux de tribus noires plus sauvages provenant du Sud et de l’Est. Sous l’ancien
empire, l’Ethiopie demeura dans un état de pauvreté relative, exception faite de certaines de
ses tribus qui envahirent l’Egypte avec leur artisanat.
Dès que la civilisation des peuples vivant en dessous de la deuxième cataracte atteignit un
niveau manifestement supérieur à celle de l’Ethiopie, des efforts constants furent déployés
afin de préserver cette civilisation des incursions barbares. Sur des milliers d’années, des
centaines de campagnes furent menées à maintes reprises, destinées à assujettir ou
contrôler les noirs, emmenés en captivité en Egypte afin de mêler leur sang à celui de la
nation égyptienne. Mais la frontière égyptienne ne fut pas modifiée.
Une culture éthiopienne distincte et indépendante finit par émerger durant le moyen empire
d’Egypte, avec pour centres Napata et Méroé. Un intense commerce d’or, d’ivoire, de pierres
précieuses, de peaux, de bois et de produits artisanaux se développa. 16 Le noir devint le
grand négociant d’Egypte.
Cette nouvelle richesse de l’Ethiopie suscita la cupidité des Pharaons et conduisit à des
agressions ainsi qu’à davantage de contacts, jusqu’à ce que finalement, avec l’apparition
des redoutables Hyksos, l’Ethiopie devienne à la fois un refuge physique et culturel pour
l’Egypte conquise. Les pharaons légitimes s’installèrent à Thèbes, proche de la frontière
avec l’Ethiopie, et, à partir de cette période, sous des dirigeants négroïdes, la Basse Egypte
fut restaurée.
Dans le Nouvel Empire qui s’ensuivit, l’Ethiopie fut progressivement incorporée dans
l’Egypte, en dépit de la résistance continuelle du royaume noir. Les deux pharaons mulâtres,
Ahmosis et Amenhotep I, envoyèrent des expéditions en Ethiopie, et par la suite les fils du
pharaon régnant commencèrent à prendre le titre de « fils royal de Koush » pratiquement de
la même manière que le fils aîné du roi d’Angleterre devient Prince de Galles.
Les relations commerciales furent rétablies avec Punt dans des circonstances qui nous
amènent à placer ce territoire dans la région des lacs africains. Les tribus soudanaises furent
irritées par ces diverses incursions et, au quatorzième siècle avant Christ, les révoltes prirent
des proportions redoutables.
Cependant, la culture égyptienne a conquis l’Ethiopie de manière progressive, là où les
armées d’Egypte s’étaient révélées impuissantes. La religion, et les principes civils
égyptiens se virent attribuer une place de plus en plus primordiale dans le royaume noir.
Lorsque Shashanq I, le Libyen, usurpa le trône des pharaons au dixième siècle avant Christ,
la dynastie légitime égyptienne se rendit à Napata en qualité de rois-prêtres et y créa une
monarchie théocratique. Gagnant en force sous cette dynastie, le royaume éthiopien
s’étendit vers le Nord en 750 avant Christ, et dirigea toute l’Egypte pendant un siècle.
15
16
Reisner: Archeological Survey of Nubia, I, 319 (Enquête archéologique sur la Nubie)
Hoskins declare que l’arche tire son origine de l’Ethiopie
84
Le premier roi, Piânkhi, était de souche égyptienne et visiblement pas négroïde, mais ses
successeurs présentaient de plus en plus de preuve de sang noir, en l’occurrence Kashta le
koushiste, Shabaka, Tirhakah et Tanoutamon. Au cours du siècle de règne éthiopien, un fils
royal fut désigné afin de diriger l’Egypte, tout comme formellement un Egyptien de souche
royale avait régné sur Koush. A bien des égards, ce royaume éthiopien a démontré sa
particularité noire : premièrement par son adoration de dieux manifestement soudanais ;
deuxièmement dans la coutume stricte de succession par les femmes dans le royaume, et
troisièmement par l’élection des rois parmi les divers prétendants au trône. « C’était l’âge
d’or du Noir. Pendant une bonne partie du siècle… l’Egypte elle-même était soumise aux
noirs, tout comme dans le nouvel empire le Soudan avait été assujetti à l’Egypte. » 17
Dès lors, l’Egypte succomba à l’Asie et fut conquise, d’abord par les Assyriens et ensuite par
le Perses, mais les rois éthiopiens conservèrent leur indépendance. Aspeluta, dont la mère
et la sœur sont représentées comme des noires sans métissage, régna de 630 à 600 avant
Christ. Horsiatef (560-525 avant Christ) lança neuf expéditions contre les tribus belliqueuses
du sud de Méroé, et son successeur, Nastosenen (525-500 avant Christ), fut celui qui
repoussa Cambyse. Il déplaça par ailleurs la capitale de Napata à Méroé, mais Napata
demeura la capitale religieuse, et les rois éthiopiens continuèrent à s’y faire couronner sur
son trône d’or.
Du cinquième au deuxième siècle avant Christ, les tribus soudanaises sauvages attaquèrent
le royaume à l’Ouest et la culture grecque pénétra par l’Est. Le roi Arg-Amen (Ergamenes)
exhibait une forte influence grecque et entrepris d’employer le langage éthiopien par écrit
tout en utilisant un nouvel alphabet.
Si les rois éthiopiens étaient toujours couronnés à Napata, Méroé devenait progressivement
la véritable capitale et prenait soin, à une époque, de quatre mille artisans et deux cent mille
soldats. Ce fut la période des célèbres Candaces qui dirigèrent le royaume en qualité de
reine. Pline nous dit qu’une Candace du temps de Neo eut quarante quatre prédécesseurs
sur le trône, et une autre est mentionnée dans le Nouveau Testament. 18
C’est probablement cette dernière Candace qui combattit contre Rome à l’époque d’Auguste
et qui jouissait d’une estime inhabituelle de la part de son grand ennemi. A cette époque, le
prestige de l’Ethiopie était considérable à travers le monde. Pseudo-Callisthenes raconte
l’histoire absolument fabuleuse de la visite d’Alexandre le Grand à la Candace, reine de
Méroé, qui illustre néanmoins sa célébrité : la Candace ne lui permit pas d’entrer en Ethiopie
et dit qu’il ne mépriserait pas son peuple parce qu’il était noir, car l’âme de son peuple était
plus blanche que son peuple blanc. Elle lui envoya de l’or, des vierges, des perroquets, des
sphinx ainsi qu’une couronne d’émeraudes et de perles. Elle régna sur quatre-vingts tribus
prêtes à punir tous ceux qui l’attaquaient.
Les Romains avaient tellement de problèmes du côté de leur frontière avec l’Ethiopie que
finalement, lorsque des mulâtres sémitiques apparurent dans l’Est, l’empereur Diocletian
invita la sauvage tribu soudanaise de Nubie (Nobadae) de l’Ouest à les repousser. Ces
Nubiens finirent par embrasser le christianisme, et le Nord de l’Ethiopie fut désormais connu
sous le nom de Nubie.
Les mulâtres sémitiques de l’Est sont venus des hautes terres frontalières de la mer Rouge
et de l’Asie. Des deux côtés de cette mer, la présence de sang noir est fortement manifeste,
prédominante en Afrique et perceptible en Asie. Au dix-septième siècle, Ludolphus a écrit
que les Abyssiniens « sont généralement noirs, une couleur qu’ils admirent beaucoup ». Le
17
18
Maciver et Wooley: Areika, p.2
Actes VIII, 27
85
commerce et la guerre rapprochèrent les deux rives et les marchands firent, pendant trente
siècles, la traversée dans les deux sens.
C’est ainsi que les influences arabe, juive, grecque et romaine se sont lentement répandues
sur des fondements noirs. L’histoire des légendes anciennes déclare qu’une reine, Makeda
ou Nikaula de Shaba un Etat de l’Abyssinie centrale, rendit visite à Salomon en 1050 avant
Christ et fit faire des études à son fils Ménélik à Jérusalem. C’était le début supposé du
royaume Axoumite, dont la capitale, Axoum, était un centre de commerce florissant.
Ptolémée Evergètes et ses successeurs oeuvrèrent puissamment pour l’ouverture de
l’Abyssinie sur le monde mais, à l’époque, la majorité de la population était nomade. Au
quatrième siècle, les influences byzantines commencèrent à se faire sentir et en 330, St.
Athanase d’Alexandrie consacra Fromentius comme évêque d’Ethiopie. Il se chargea de
l’instruction particulière de l’héritier au trône d’Abyssinie et commença progressivement à le
christianiser. Vers le début du sixième siècle, l’Abyssinie entretenait des liens commerciaux
avec l’Inde et Byzance. Sa renommée comme pays chrétien était telle que l’empereur
Justinien en appela au roi Kaleb afin qu’il protége les chrétiens du Sud-Ouest de l’Arabie.
Kaleb conquit le Yémen en 525 et y régna cinquante ans.
Finalement, une princesse juive, Judith, usurpa le trône axoumite ; les Abyssiniens furent
expulsés d’Arabie et ce fut alors le début d’une longue période. Comme l’indique Gibbon,
« submergés par les ennemis de leur religion, les Ethiopiens ont dormi près de mille ans,
oubliant le monde qui, à son tour, les avait oubliés ». Cependant, tout au long du moyen âge,
la légende d’un mystérieux grand royaume chrétien en Afrique persistait, et la recherche
menée par le presbytérien Prester John est devenue l’une des quêtes du monde.
C’est le pouvoir grandissant de l’Abyssinie qui conduisit Rome à faire appel aux Nubiens du
désert occidental. Ces derniers avaient formé une solide coalition de tribus, et au fur et à
mesure que l’ancien royaume d’Ethiopie s’affaiblissait, ils repoussaient les Abyssiniens qui
étaient déjà établis à Méroé.
Au sixième siècle, les Nubiens furent convertis au christianisme par un prêtre byzantin et
commencèrent immédiatement à se développer. Une nouvelle capitale, Dongola, remplaça
Napata tout comme Méroé, et avant le douzième siècle, des églises et des habitats en
brique furent construits. Ce sont les Nubiens qui ont cantonné, durant deux siècles, le flux
mohammadien au delà de la vallée du Nil.
Plus au Sud, d’autres tribus sauvages, boutées hors du Soudan, amorcèrent un
développement similaire. Il s’agit principalement des Fung, qui établirent leur capitale à
Senaar, à la jonction du Nil blanc et du Nil bleu. Lorsque la vague mohammadienne déferla
sur la Nubie, les Fung la détournèrent en se déclarant musulmans. Les Fung sont donc
demeurés, au quinzième siècle, la puissance dominante des trois cataractes à Fazogli, ainsi
que de la mer Rouge à Suakin jusqu’au Nil blanc. L’Islam se répandit alors dans le sud en un
large cercle, contourna les grands lacs et toucha le Somaliland, isolant totalement
l’Abyssinie.
Entre les treizième et seizième siècles, le Soudan égyptien devint une mosaïque de
royaumes mahommadiens avec des rois arabes, mulâtres et noirs. A l’extrême Ouest, près
du lac Tchad, fut établi en 1520 le sultanat de Baghirmi, qui atteignit son apogée au
septième siècle. Cette dynastie fut renversée par le Négroïde Mabas, qui créa Wadaï vers
l’Est aux environs de 1640. Au sud de Wadaï vivaient les païens et cannibales de la vallée
du Congo sur lesquels l’Islam n’a pas prévalu. A l’Est de Wadaï, et plus près du Nil,
s’étendait l’Etat de même nature du Darfour, une nation nubienne dont les sultans régnèrent
plus de deux cents ans, et qui connut une immense prospérité au début du dix-septième
siècle sous Soliman Solon.
86
Avant que le pouvoir mohammadien ne s’exerce sur l’Abyssinie, les pionniers portugais
arrivés dans la région par l’Est entreprirent à nouveau d’ouvrir le pays à la connaissance
européenne. Il ne fait aucun doute que, durant les siècles de silence, une civilisation
relativement avancée avait fleuri en Abyssinie, mais toutes les archives authentiques ont été
détruites par un incendie au dixième siècle. A l’arrivée des Portugais, l’ancien royaume
axoumite avait disparu pour faire place à de petits Etats.
Les royaumes soudanais du Soudan résistèrent au pouvoir des beys Mameluke d’Egypte, et
plus tard à celui des Turcs, jusqu’au dix-neuvième siècle, lors de l’annexion théorique du
Soudan à l’Egypte. A cette époque, les soulèvements perpétuels, les guerres et les
conquêtes avaient déjà produit leurs effets, et très peu d’éléments de la culture éthiopienne y
avaient survécu, à l’exception du commerce des esclaves.
L’arrivée de l’Angleterre en Egypte après la construction du Canal de Suez provoqua pour
des raisons politiques, économiques et religieuses, une révolte au Soudan. Avec à sa tête un
soudanais noir, Mohammed Ahmad, qui se prétendait le Messie (Mahdi), le Soudan se
souleva en 1881, déterminé à résister à une religion haïe, à la domination étrangère et à une
interférence avec leur principal commerce, la traite des esclaves. Le Soudan s’enflamma
rapidement, et l’habile général mulâtre, Osman Digna, aidé par la révolte des païens Dinka,
parvint à chasser l’Egypte et l’Angleterre du Soudan pendant seize ans. Ce n’est qu’en 1898
que l’Angleterre revint au Soudan, et se vengea de façon mesquine en profanant les
ossements du prophète qui, même s’il avait été considéré dans l’erreur, avait fait preuve de
bravoure.
Le soulèvement Mahdiste retarda cependant les plans de l’Angleterre en Abyssinie, et les
Italiens, qui la remplacèrent, tentèrent d’y installer un protectorat. Ménélik de Shoa, l’un des
plus petits royaumes d’Abyssinie, homme astucieux de sang noir, avait été amené à passer
un traité avec les Italiens après l’assassinat du roi Jean par les Mahdistes. Les termes
exacts du contrat furent contestés, mais il est certain que les Italiens avaient tenté de
réduire Menelik à l’état de vassal. Menelik s’y opposa farouchement, et lors de la grande
bataille d’Adua, l’un des affrontements les plus décisifs des temps modernes, le 1er mars
1896 les Abyssiniens infligèrent une défaite cuisante aux Italiens, décimant quatre mille
d’entre eux et en faisant deux mille prisonniers. L’impératrice Taitu, une noire sans
métissage, dirigea certaines des attaques. L’Abyssinie obtint son indépendance à l’issue de
cette bataille.
Voici dans les grandes lignes l’histoire singulière de la vallée du Nil, de l’Egypte, mère patrie
de la culture humaine, et de
« Cette brillante reine d’Ethiopie qui s’est évertuée à
Faire monter la louange de sa beauté au-dessus
Des nymphes de la mer».
Source : Du Bois, W.E .B, The Negro (1915), Ed. Dover publications, New York, 2001, pp. 17
- 26
87
Anténor Firmin
Rôle de la race noire dans l’histoire de la civilisation
Et le génie m’indiquant du doigt les objets : « Ces
monceaux, me dit-il, que tu aperçois dans l’aride et longue
vallée que sillonne le Nil, sont les squelettes des villes
opulentes dont s’enorgueillissait l’ancienne Éthiopie ; voilà
cette Thèbes aux cent palais, métropole première des
sciences et des arts, berceau mystérieux de tant d’opinions
qui régissent encore les peuples à leur insu ».
(Volney)
I
ÉTHIOPIE, ÉGYPTE ET HAÏTI
Pour répondre à ceux qui refusent à la race éthiopique toute part active dans le
développement historique de notre espèce, ne suffit-il pas de citer l’existence des anciens
Égyptiens ? On a pu soutenir la thèse curieuse de l’infériorité radicale des peuples noirs, tout
le temps qu’une science de faux aloi et d’une complaisance coupable a maintenu l’opinion
que les Rétous étaient de race blanche ; mais aujourd’hui que la critique historique,
parvenue à son plus haut degré d’élaboration, met tous les esprits perspicaces et sincères à
même de rétablir la vérité sur ce point d’une importance capitale, est-il possible de fermer les
yeux à la lumière et de continuer la propagation de la même doctrine ? Rien ne serait plus
malaisé pour les partisans de la théorie de l’inégalité des races humaines. En effet, les
anciens riverains du Nil ayant été reconnus de race noire, comme je me suis évertué pour
l’établir, avec surabondance de preuves, voyons ce que l’humanité doit à cette race.
Une longue énumération n’est aucunement nécessaire. Pour ce qui a trait aux conquêtes
matérielles réalisées sur notre globe, nul de ceux qui ont étudié l’archéologie et les antiquités
égyptiennes n’ignore la grande part d’initiative que ce peuple industrieux a eue dans les tous
les genres de travaux. Les différentes sortes de fabrications manuelles dont la connaissance
a été de la plus grande utilité pour le développement des sociétés humaines ont été
généralement inventées en Égypte ou en Éthiopie. L’on y découvre les traces de tous les
métiers, de toutes les professions. Jamais le génie des constructions n’a été porté plus loin ;
jamais avec des moyens aussi élémentaires on n’a tiré des effets aussi magnifiques dans le
domaine de l’art. Les monuments de l’Égypte semblent braver le temps pour immortaliser le
souvenir de ces populations noires vraiment remarquables par leurs conceptions artistiques.
Là, l’imagination, planant dans un océan de lumière, a enfanté tout ce qu’on a vu de plus
splendide, de plus grandiose dans le monde. Il est bien établi qu’aucune école sculpturale ou
architectonique
Mais en dehors de l’antique race éthiopico-égyptienne, ne peut-on point présenter une nation
noire, grande ou petite, ayant par ses actions influé directement sur l’évolution sociale des
peuples civilisés de l’Europe et de l’Amérique ?
Sans vouloir céder à aucune inspiration de patriotisme excessif, il faut que je revienne,
encore une fois, sur la race noire d’Haïti. Il est intéressant de constater combien ce petit
peuple, composé de fils d’Africains, a influé sur l’histoire générale du monde, depuis son
indépendance. A peine une dizaine d’années après 1804, Haïti eut à jouer un rôle des plus
remarquables dans l’histoire moderne. Peut-être des esprits d’une philosophie insuffisante
ne sentiront pas toute l’importance de son action. Ceux-là s’arrêtent à la surface des choses
et ne poursuivent jamais l’étude des faits, au point de saisir leur enchaînement et de voir où
ils aboutissent. Mais quel penseur ne sait comment les petites causes, ou celles qui
88
semblent telles, amènent de grands effets, dans la succession des évènements politiques et
internationaux, où se déroule la destinée des nations et des institutions qui les régissent !
Une parole éloquente, une action généreuses et noble, n’ont-elles pas souvent plus
d’importance sur l’existence des peuples qu la perte ou le gain des plus grandes batailles ?
C’est à ce point de vue moral qu’il faut se placer pour juger de la haute influence qu’a
exercée la conduite du peuple haïtien dans les évènements que nous allons considérer.
L’illustre Bolivar, libérateur et fondateur de cinq républiques de l’Amérique du Sud, avait failli
dans la grande œuvre entreprise en 1811, à la suite de Miranda, dans le dessein de secouer
la domination de l’Espagne et de rendre indépendantes d’immenses contrées dont
s’enorgueillissait la couronne du roi catholique. Il se rendit, dénué de toutes ressources, à la
Jamaïque où il implora en vain le secours de l’Angleterre, représentée par le gouverneur de
l’Île. Désespéré, à bout de moyens, il résolut de se diriger en Haïti et de faire appel à la
générosité de la République noire, afin d’en tirer les secours nécessaires pour reprendre
l’œuvre de libération qu’il avait tentée avec une vigueur remarquable, mais qui avait
finalement périclité entre ses mains. Jamais l’heure n’avait été plus solennelle pour un
homme, et cet homme représentait la destinée de toute l’Amérique Sud ! Pouvait-il s’attendre
à un succès ? Lorsque l’Anglais, qui avait tous les intérêts, à voir ruiner la puissance
coloniale de l’Espagne, s’était montré indifférent, pouvait-il compter qu’une nation naissante,
faible, au territoire microscopique, veillant encore avec inquiétude sur son indépendance
insuffisamment reconnue, se risquerait, dans une aventure aussi périlleuse que celle qu’il
allait tenter ? Il vint peut-être avec le doute dans l’esprit ; mais Pétion qui gouvernait la partie
occidentale d’Haïti, l’accueillit avec une parfaite bienveillance.
En prenant des précautions qu’un sentiment de légitime prudence devait lui dicter, à ce
moment délicat de notre existence nationale, le gouvernement de Port-au-Prince mit à la
disposition du héros de Boyaca et de Carabobo tous les éléments qui lui faisaient [dont il
avait] besoin. Et Bolivar manquait de tout ! Hommes, armes et argent lui furent
généreusement donnés. Pétion ne voulant pas agir ostensiblement, de crainte de se
compromettre avec le gouvernement espagnol, il fut convenu que les hommes
s’embarqueraient furtivement, comme des volontaires, et qu’il ne serait jamais fait mention
d’Haïti dans aucun acte officiel de Venezuela.
Bolivar partit, muni de ces ressources, confiant dans son génie et son grand courage. Les
aspirations générales de ses compatriotes conspiraient en faveur de son entreprise ; car on
n’attendait pour se manifester efficacement qu’un coup hardi, un acte d’audacieuse
résolution. Il opéra donc héroïquement son débarquement sur les côtes fermes de
Venezuela. Après avoir battu le général Morillo qui voulut lui barrer le passage,il marcha, de
triomphe en triomphe, jusqu’à la complète expulsion des troupes espagnoles et à la
proclamation définitive de l’indépendance vénézuélienne qui fut solennellement célébrée à
Caracas.
Mais là ne s’arrêta pas l’action de l’illustre Vénézuélien. Il continua la campagne avec une
vigueur et une activité infatigables. Par la célèbre victoire de Boyaca, il conquit
l’indépendance de la Nouvelle-Grenade et la réunit au Venezuela pour former la république
de Colombie, digne hommage rendu à la mémoire de l’immortel Colomb. Incapable de se
reposer dans la contemplation de ses succès, il ne perdit pas haleine avant que son
entreprise fût menée à terme. Il donna la main aux habitants du Haut-Pérou qui, à l’aide des
Colombiens commandés par le général Sucre, défirent les Espagnols dans une bataille
décisive livrée aux environs d’Ayacucho, et fit proclamer la république de Bolivie. Par la
victoire de Junin qu’il remporta sur les armées espagnoles, l’indépendance du Pérou fut
complètement raffermie et la puissance coloniale de l’Espagne à jamais ruinée !...
L’influence de tous ces faits sur le régime politique de la Péninsule est incontestable. Après
avoir déployé une énergie indomptable pour repousser l’avènement d’un prince français au
89
trône des rois d’Espagne et combattre le prétentions de souveraineté que Napoléon Ier
affichait sur l’Europe entière, en remplaçant toutes les anciennes dynasties par les membres
de sa famille, les Cortès montrèrent que le peuple espagnol, tout en résistant à la violence,
n’avait pas moins compris la grandeur des idées qui avaient surgi avec la Révolution de
1789. La constitution qu’ils élaborèrent, en 1812, en est la preuve évidente. Mais advint le
retour des Bourbons. Le colosse impérial, étant renversé par la coalition de l’Europe
monarchique et disparu de la scène, Ferdinand VII voulut monter sur le trône de ses pères,
tel qu’il devait lui échoir par droit de naissance, sans aucun amoindrissement des
prérogatives royales. Comme les Bourbons de France, ceux d’Espagne ne comptaient pour
rien le temps écoulé entre leurs prédécesseurs et la restauration monarchique ils n’avaient
rien appris ni rien oublié !
Sans le bouleversement des colonies de l’Amérique du Sud qui s’émancipèrent les unes
après les autres du joug de l’Espagne, la monarchie pourrait être assez puissante pour
étouffer toutes les protestations de la liberté ; mais affaiblie par les efforts qu’elle dut faire
pour éviter la désagrégation de l’empire qui s’en allait en lambeaux, elle ne put rien contre
l’opposition, de plus en plus hardie et exigeante. L’appui qu’elle réclama de la France, pour
le rétablissement de ses prérogatives, en 1823, n’eut qu’un résultat extérieur et temporaire.
Ce résultat forcé devait tourner plus tard contre le principe même qu’on voulait sauver, en
ruinant complètement le peu de popularité dont jouissait en France le drapeau légitimiste !
Qu’on suive avec quelque attention toutes ces péripéties de l’histoire européenne, à l’époque
où ces divers évènements se déroulaient ; on sera étonné d’y voir à quel degré tous ces faits
s’enchaînent. Les contre-coups des actions héroïques que Bolivar accomplissait, dans les
gorges ombreuses ou sur les plateaux enflammés des Cordillères, ricochaient sur les
institutions séculaires de l’Europe ; ils secondaient le courant des idées révolutionnaires qui,
comme une avalanche, ébranlaient de plus en plus les rouages usés de l’ancien régime. Par
toute l’Amérique, c’est le nom de la République qui prédominait. On dirait que le Nouveau
Monde sentait la sève de l’avenir bouillonner dans les idées de liberté et d’égalité ! Ne sontelles pas, en effet, indispensables au développement des jeunes générations ? En lisant les
Mémoires du prince de Metternich, on voit que sa perspicacité d’homme d’État ne s’était pas
complètement méprise sur l’importance de ces crises que subissait toute l’Amérique du Sud,
adoptant l’idéal du pavillon étoilé ; mais par son bon sens et sa grande pénétration, il sentait
qu’il n’y avait rien à faire de ce côté. Le câble était coupé !
Sans doute, il y a une époque précise où les grands événements politiques se réalisent
fatalement, qu’on s’y oppose ou non. L’esprit humain, ayant progressé, accomplit souvent un
travail interne qui remue les nations, les agite et les pousse à des commotions inéluctables,
d’où sort une ère nouvelle avec des institutions plus conformes au mode dévolution réclamé
par les temps. Mais ces événements ont leurs facteurs, comme toutes les forces produites
ou le produire. Pour en considérer la nature, il ne faut rien négliger. Eh bien, qu’on prenne en
considération l’influence que Bolivar a exercée directement sur l’histoire d’une partie
considérable du Nouveau Monde et indirectement sur le mouvement de la politique
européenne, est-il possible de ne pas admettre en même temps que l’action de la
République haïtienne a moralement et matériellement déterminé toute une série de faits
remarquables, en favorisant l’entreprise que devait réaliser le génie du grand Vénézuélien ?
A part cet exemple, qui est un des plus beaux titres de la république noire à l’estime et à
l’admiration du monde entier, on peut affirmer que la proclamation de l’Indépendance d’Haïti
a positivement influé sur le sort de toute la race éthiopienne, vivant hors de l’Afrique. Du
même coup, elle a changé le régime économique et moral de toutes les puissances
européennes possédant des colonies ; sa réalisation a aussi pesé sur l’économie intérieure
de toutes les nations américaines entretenant le système de l’eclavage.
90
Dès la fin du XVIIIe siècle, un mouvement favorable à l’abolition de la traite s’était manifesté.
Wilberforce en Angleterre et l’abbé Grégoire en France furent les modèles de ces
philantropes qui se laissèrent inspirer par un sentiment supérieur de justice et d’humanité, en
présence des horreurs dont le commerce des négriers donnait l’exemple. Raynal avait prédit
dans un langage prophétique la fin de ce régime barbare. Il avait prévu l’avènement d’un
Noir de génie qui détruirait l’édifice colonial et délivrerait sa race de l’opprobre et de
l’avilissement où elle était plongée. Mais ce n’était que d’éloquentes paroles qui, répandues
aux quatre coins de la terre, jetaient l’émotion dans les âmes élevées, sans parvenir à
convaincre ceux dont l’incrédulité égalait l’injustice, le dédain et l’avidité.
Quand on eut vu les Noirs de Saint-Domingue, livrés à leurs propres ressources, réaliser ces
prophéties que personne n’avait voulu prendre au sérieux, on se mit à réfléchir. Ceux dont la
foi ne demandait que des faits pour se raffermir et prendre la force d’une conviction,
persévérèrent dans leurs principes ; ceux en qui la rapacité et l’orgueil étouffaient toute
clairvoyance et toute équité furent ébranlées dans leur folle sécurité. L’inquiétude ou
l’espérance agitait les uns ou fortifiait les autres, selon leurs inclinations.
La conduite des Noirs haïtiens apportait, en effet, le plus complet démenti à la théorie qui
faisait du Nigritien un être incapable de toute action grande et noble, incapable surtout de
résister aux hommes de la race blanche. Les plus beaux faits d’armes enregistrés dans les
fastes de la guerre de l’Indépendance avaient prouvé le courage et l’énergie de nos pères :
cependant les incrédules doutaient encore. Ils se disaient que l’homme de race éthiopienne,
enhardi par le premier coup de feu, avait bien pu se battre et prendre un plaisir acoquinant
[vx.] à culbuter les Européens de l’Île, tel que des enfants qui s’exercent à un jeu nouveau et,
par cela même, infiniment attrayant. Qui pouvait mettre en doute que, la guerre une fois finie,
les anciens esclaves, abandonnés à eux-mêmes, ne fussent effrayés de leur audace et ne
fussent venus offrir leurs mains aux menottes de leurs anciens contre-maîtres ? Ces êtres
inférieurs pouvaient-ils maintenir durant deux mois un ordre de choses où le blanc n’eût
aucune action, aucune autorité ? Non, il n’y eut personne qui ne se moquât de l’idée de
Dessalines et de ses compagnons, voulant créer une partie et se gouverner
indépendamment de tout contrôle étranger. Qu’on ne pense pas qu’il s’agisse ici de simples
suppositions ! Ce sont là des pensées qui ont été imprimées dans des mémoires savants ;
elles ont été généralement partagées, en Europe, dans les premiers temps de
l’indépendance d’Haïti. Aussi les hommes d’État français, confiants dans ces absurdes
théories qui ne prennent leur source que dans la croyance à l’inégalité des races humaines,
ne désespèrent-ils pas de ressaisir l’ancienne colonie dont les revenus étaient une si claire
ressource pour la France. En 1814, sous le gouvernement provisoire de Louis XVIII, des
démarches furent positivement faites, tant auprès de Christophe, dans le Nord, qu’auprès de
Pétion, dans l’ouest, pour leur proposer de remettre l’Île sous la domination française. Il leur
fut offert la garantie d’une haute situation pécuniaire et le plus haut grade militaire qu’on
pouvait avoir dans l’armée du roi. Ces propositions furent repoussées avec une indignation
d’autant plus respectable et imposante que la contenance des deux chefs fut aussi calme
que digne et ferme. Les démarches furent dirigées sous l’inspiration et d’après les conseils
de Malouet. Ces faits ne sont-ils pas de nature à augmenter considérablement les droits de
la petite république au respect universel ?
Oui, dans ces temps difficiles, Haïti avait fait preuve d’un tel bon sens, d’une telle intelligence
dans ses actes politiques, que tous les hommes de cœur, émerveillés d’un si bel exemple,
ne purent s’empêcher de revenir sur les sottes préventions qu’on avait toujours nourries
contre les aptitudes morales et intellectuelles des noirs. « Dans une seule Antille encore, dit
Bory de Saint-Vincent, faisant allusion à Haïti, on voit de ces hommes réputés inférieurs par
l’intellect, donner plus de preuves de raison qu’il n’en existe dans toute la péninsule Ibérique
et l’Italie ensemble 19 . »
19
Bory de Saint Vincent, loco citato, t. II. P. 63
91
L’expérience la meilleure, l’observation la plus précise était donc faite d’une manière
irréfutable. Les hommes d’État les plus intelligents, réunis aux philanthropes européens,
comprirent que l’esclavage des Noirs était à jamais condamné ; car l’excuse spécieuse qu’on
lui avait longtemps trouvée, en décrétant l’incapacité native de l’homme éthiopique à se
conduire comme personne libre, recevait par l’existence de la république noire la plus
accablante protestation. Macaulay, en Angleterre, et le duc de Broglie, en France, se mirent
à la tête d’une nouvelle ligue d’anti-esclavagistes. En 1831, un homme de couleur, libre,
occupant une position sociale à la Jamaïque, Richard Hill, fut chargé de visiter Haïti et de
faire un rapport sur ses impressions. Par lui, les progrès rapides réalisés par les fils des
Africains furent constatés avec bonheur, quoique avec impartialité. Déjà quelques années
auparavant, au dire de Malo 20 , John Owen, ministre protestant, qui y passa vers 1820, avait
su remarquer le développement subit de la société et de l’administration. Les faits portèrent
leurs fruits. En 1833, l’Angleterre résolut d’abolir l’esclavage dans toutes ses colonies ; en
1848, sous l’impulsion du vaillant et généreux Schoelcher, le Gouvernement provisoire
décréta la même mesure qui fut inscrite dans la constitution même de la France.
Par les citations que nous avons déjà faites du discours de Wendell Phillips, on peut se
convaincre facilement de quelle importance a été l’exemple d’Haïti en faveur de la cause de
l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis d’Amérique. Cette vaste contrée est destinée,
malgré toutes les apparences contraires, à porter le dernier coup à la théorie de l’inégalité
des races. Dès maintenant, en effet, les Noirs de la grande République fédérale ne
commencent-ils pas à jouer le rôle le plus accentué dans la politique des divers États de
l’Union américaine ? N’est-il pas fort possible, avant cent ans, de voir un homme d’origine
éthiopique appelé à présider le gouvernement de Washington et conduire les affaires du
pays le plus progressiste de la terre, pays qui doit infailliblement en devenir le plus riche, le
plus puissant, par le développement du travail agricole et industriel ? Certes, ce ne sont point
ici de ces conceptions qui restent éternellement à l’état d’utopie. On n’a qu’à étudier
l’importance chaque jour grandissante des Noirs dans les affaires américaines pour que tous
les doutes disparaissent. Encore faut-il se rappeler que l’abolition de l’esclavage ne date que
de vingt ans aux Etats-Unis !
Sans pouvoir être accusé d’aucune exagération dans la soutenance de ma thèse, je puis
donc certifier, en dépit de toutes les assertions contradictoires, que la race noire possède
une histoire aussi positive, aussi importante que celle de toutes les autres races. Arriérée et
longtemps contestée par la légende mensongère qui faisait des anciens Égyptiens un peuple
de race blanche, cette histoire reparaît de nouveau, avec le commencement de ce siècle.
Elle est pleine de faits et d’enseignements ; elle est absolument intéressante à étudier à
travers les résultats significatifs qu’elle signale dans chacune de ses pages.
Source : Firmin A., De l’égalité des races humaines (1885), Ed. L’Harmattan, Paris, 2003
20
Malo, Histoire d’Haïti depuis sa découverte jusqu’à 1824
92
L’histoire de l’Afrique vue par un haïtien dans les années 20:
Dr. Jean Price – Mars
Mais que parlons-nous de civilisation africaine ? En quel dédale de sophismes allons-nous
égarer ?
Les deux termes ne s’opposent-ils pas l’un à l’autre comme se repoussent deux corps
incompatibles dans le creuset de l’expérimentateur ?
L’Afrique noire n’est-elle pas considérée comme la terre classique de la sauvagerie ?
Comment peut-on parler de civilisation africaine sans paradoxe ? C’est, du moins, cette idée
un peu simpliste que nous nous sommes faite du pays de nos ancêtres par l’information
singulièrement abrégée que nous en avons eue de manuels trop sommaires.
Or, depuis quelque trente ou quarante ans, des missions scientifiques venues d’Europe ont
exploré le vieux continent avec un grand souci d’éclairer le passé de ses races, des
recherches entreprises par les gouvernements coloniaux ont recueilli des faits et des
traditions du plus grand intérêt, et voici que de l’ensemble de ces études apparaît une
histoire africaine, étrange par ses révélations et tout à fait suggestive quant aux conclusions
auxquelles elle nous conduit.
Elle nous amène à une première remarque. C’est que, si, par civilisation d’un pays, d’un
peuple, d’une race, on entend l’organisation sociale et politique, la culture intellectuelle à
laquelle ce pays, ce peuple ou cette race est parvenue, si l’on y comprend l’ensemble de ses
institutions, ses croyances, ses coutumes et ses mœurs, si toutes ces choses révèlent chez
ce peuple un sens de la vie collective et privée, la règle d’où découlent le droit et la morale, il
y a eu, à un certain moment donné, sur le continent africain des centres de civilisation nègre
dont, non seulement on a retrouvé les vestiges, mais dont l’éclat a rayonné par delà les
limites du steppe et du désert.
La forme que revêtaient ces centres de culture était le plus souvent la fondation d’un Etat –
empire ou royaume – due à l’ingéniosité, à la clairvoyance et à l’audace d’un chef énergique.
Cet Etat avoir pour noyau le plus communément une cité dont la prospérité s’étendait au
village voisin, de telle sorte que l’empire était, en fin de compte, une suite de cités
fédératives obéissant au gouvernement d’un chef.
Le plus éclatant de ces empires étant celui que les Songhais établirent sur les rives du Niger,
dont M. Félix Dubois nous a retracé l’histoire émouvante dans sa monographie sur
Tombouctou la mystérieuse d’après le témoignage du Taril-es-Soudan 21 41 écrit par
l’historien arabe Abderrahaù-es-Sadi. « L’empire Sonhaï s’étendait au Nord depuis les mines
de sel de Thégazza, en plein Sahara, jusqu’au Bandouk ou pays de Bammakou au Sud ;
depuis le lac Tchad au levant, jusqu’aux abords de la mer Atlantique, au couchant. Pour
traverser ce formidable royaume, il fallait six mois de marche ».
Un des empereurs de la dynastie des Askia qui reçut de l’histoire le titre glorieux d’Askia le
Grand, porta l’empire à un extraordinaire degré de prospérité et de grandeur morale.
Musulman, il a laissé le souvenir d’un fameux pèlerinage qu’il effectua à la Mecque en 1495,
entouré de savants et de pieux commentateurs du Coran. Il était escorté de 500 cavaliers et
de 100 fantassins. Il avait emporté 300 000 pièces d’or. Pendant son séjour de près de deux
ans hors de ses états, il distribua 100 000 pièces d’or dans les villes saintes de Médine et de
la Mecque. Il dépensa pareille somme pour pourvoir à son entretien et à celui de sa
21
Félix Dubois, Tombouctou la mystérieuse, Paris, 1898 ; Tarik es Soudan : la Chronique du soudan
(traduction de M. Houdas)
93
nombreuse suite, puis il employa le reste de son argent à faire de luxueuses emplettes qu’il
rapportera à Câo, la capitale de son empire soudanais, en 1497. Il avait organisé son pays
avec une rare clairvoyance d’administrateur avisé et circonspect. C’est ainsi que la sûreté de
l’Etat reposant d’abord sur la supériorité de la force armée, il constitua une véritable armée
de métier, bien entraînée, toujours prête à fondre sur les tribus pillardes et à porter la loi du
maître là où les circonstances l’exigeaient. L’empire était divisé en vice-royautés dont
chacune avait pour chef un féal lieutenant de l’empereur, choisi parmi les membres de sa
famille ou dans son entourage immédiat. Pendant les trente six années de son
gouvernement, il maintint la paix et fit régner la justice dans toute l’étendue de son état aussi
grand que la moitié de l’Europe. Il portait une particulière diligence à promouvoir
l’agriculture ; ainsi il utilisait les eaux du Niger en un système de canaux qui permettait de
porter la culture des terres arables jusqu’aux confins du désert. L’empire étant le centre par
lequel passaient les routes des caravanes qui venaient échanger les cotonnades, les
soieries, la verroterie contre l’or, l’ivoire et d’autres matières précieuses, le souverain
organisa un système de poids et mesures qui avait pour but de réglementer le commerce
contre les abus. Mais là où la splendeur de l’empire atteignit le plus grand éclat ce fut dans le
domaine des arts et des sciences.
Les ruines de Tombouctou témoignent d’un épanouissement de l’art architectural à un degré
qui rappelle quelque peu l’art égyptien. Les lettres et les sciences, cultivées par des hommes
instruits, étaient enseignées à l’Université de Sankoré, grande mosquée dont les ruines
imposantes existaient encore il y a trente ans. Les savants étrangers accoururent au
Soudan, dit M. Dubois, d’après l’historien arabe, ayant appris que le meilleur accueil les
attendait. Il en vient du Maroc, du Touat, d’Algérie, de Ghadamès, du Caire. Les lettres et les
sciences prennent un soudain essor et bientôt nous voyons se produire une série d’écrivains
soudanais des plus intéressants.
L’auteur de « Tombouctou la mystérieuse » conclut : « Une pareille œuvre fait le plus grand
honneur au génie de la race nègre et mérite à ce point de vue toute notre attention. Au XVIe
siècle, cette terre de Songhaï qui porte les semences de l’antique Egypte, tressaille. Une
merveilleuse poussée de civilisation monte là, en plein continent noir ».
Cette civilisation ne fut pas un effet du hasard, comme on serait tenté de le croire, un de
prospérité dû à l’heureuse initiative d’une série de princes habiles. Le fait est que le Soudan
occidental, par sa position géographique, a été, de tout temps, le carrefour où se sont
rencontrés les éléments sur lesquels on fonde les civilisations : facilités économiques de
culture, marchés des produits du sol et du sous-sol, peuples industrieux et entreprenants,
enfin, fermentations de croyances et prosélytisme religieux. Il suffit alors que dans la
gestation de l’heure surgissent des chefs en qui s’incarne le génie de la race et qui
s’inspirent des besoins du pays, pour que s’ébranlent ces mouvements d’expansion
intellectuelle et de progrès de toute sorte dont les plus antiques civilisations nous donnent le
saisissant exemple.
L’histoire écrite et les traditions orales des peuples soudanais nous offrent une illustration
complète de ce point de vue.
Source : Price - Mars, J., Ainsi parla l’Oncle (1928), Ed. Léméac, Montréal, 1973, pp. 117 120
94
Négritude, civilisation et société
Un article précurseur de Léopold Sédar Senghor sur la civilisation nègre (1939) : Ce
que l’Homme noir apporte
La sagesse n’est pas dans la raison, mais dans l’amour
(André Gide, Les Nouvelles Nourritures)
Ils (les nègres) rompent le système mécanique de l’Amérique, et il faut leur en
savoir gré, on avait oublié que des hommes peuvent vivre sans compte en
banque et sans baignoire. (Paul Morand, New York)
Que le Nègre soit déjà présent dans l’élaboration du monde nouveau, ce ne sont pas les
troupes d’Afrique engagées en Europe qui le prouvent, elles prouveraient seulement qu’il
participe à la démolition de l’ancien ordre, du vieil ordre. C’est dans quelques œuvres
singulières d’écrivains et d’artistes contemporains que le Nègre révèle sa présence actuelle ;
et aussi dans quelques autres, moins parfaites, peut-être, émouvantes cependant, venant
d’hommes noirs. Ce n’est pas de cette présence seulement que je veux parler ici ; mais
encore et surtout de toutes les présences virtuelles que l’étude du Nègre nous permet
d’entrevoir.
J’adopte le mot après d’autres ; il est commode. Y a-t-il des Nègres, des Nègres purs, des
Nègres noirs ? La Science dit que non. Je sais qu’il y a, qu’il y a eu une culture nègre, dont
l’aire comprenait les pays du Soudan, de la Guinée et du Congo au sens classique des mots.
Ecoutons l’ethnologue allemand : «Le Soudan possède donc, lui aussi, une civilisation
autochtone et ardente. C’est un fait que l’exploration n’a rencontré, en Afrique équatoriale,
que d’anciennes civilisations, vigoureuses et fraîches, partout où la prépondérance des
Arabes, le sang hamite ou la civilisation européenne n’ont point enlevé aux noirs phalènes,
la poussière de leurs ailes jadis si belles. Partout 22 !» Culture 23 une et unitaire : «Je ne
connais aucun peuple du nord qui se puisse comparer à ces primitifs par l’unité de
civilisation». Civilisation, je précise : culture qui naquit de l’action réciproque de la race, de la
tradition et du milieu ; qui, émigrée en Amérique, est restée intacte dans son style, sinon
dans ses éléments ergologiques. La civilisation a disparu, oubliée ; la culture ne s’est pas
éteinte. Et l’esclavage, justement, suppléa au milieu et à l’action désagrégative du
métissage.
C’est de cette culture que je veux parler, non en ethnologue précisément. C’est à ses
floraisons humaines que je vais m’attacher, plutôt aux rameaux nouveaux, greffés sur le
vieux tronc humain. Partialement, c’est entendu. On connaît assez les défauts des Noirs
pour que je n’y revienne pas, et celui-ci, impardonnable parmi d’autres, de ne pas s’assimiler
dans leur personnalité profonde. Je ne dis pas de ne pas laisser assimiler leur style. Seuls
m’intéressent, ici, sont intéressants les éléments féconds qu’apporte leur culture, les
éléments du style nègre. Et celui-ci demeure aussi longtemps que demeure l’âme nègre,
vivace, dirais-je éternel ?
Nous étudierons, d’abord, l’âge nègre, brièvement ; puis sa conception du monde, d’où
découlent la vie religieuse et la vie sociale ; enfin les arts, qui sont fonction de celle-ci et de
22
. Leo Frobenius : Histoire de la Civilisation africaine (Gallimard).
J’entends, par culture, l’esprit de la civilisation ; par civilisation, les œuvres et réalisations de la
culture. Je prends donc ces deux mots dans des sens assez différents de Daniel-Rops (Ce qui meurt
et ce qui naît). Mais il n’y a, au fond, qu’une différence de terminologie.
23
95
celle-là. Il ne me restera plus, alors, qu’à réunir en une gerbe les richesses que nous aurons
cueillies au long de cette étude, dans un esprit humaniste.
Bien des ouvrages ont paru sur «l’âme nègre ». Elle demeure forêt mystérieuse sous le vol
des avions. Le P. Libermann disait à ses missionnaires : «Soyez Nègres avec les Nègres
afin de les gagner à Jésus-Christ». C’est dire que la conception rationaliste, les explications
mécanisto-matérialistes n’expliquent rien. Ici moins qu’ailleurs. Combien dévorés par le
Minotaure, qui ne se seraient pas égarés avec la complicité d’Ariane, de l’Emotion-Féminité.
C’est d’un confusionnisme tout rationaliste, précisément, d’expliquer le Nègre par son
utilitarisme, quand il est pratique ; par son matérialisme, quand il est sensuel. Veut-on
comprendre son âme ? Faisons-nous une sensibilité comme la sienne. Sans littérature entre
le sujet et l’objet. Que les couleurs ne perdent rien de leur intensité, les formes rien de leurs
poids ni de leur volume, les sons rien de leur singularité charnelle…Jusqu’aux rythmes
imperceptibles apparemment, à toutes les sollicitations du monde, le corps nègre, l’âme
nègre sont perméables. Pas à celles du cosmos seulement. Sensibilité morale aussi. C’est
un fait noté souvent que le Nègre est sensible aux paroles et aux idées, encore qu’il le soit
singulièrement aux qualités sensibles – dirais-je sensuelles ? – de la parole, aux qualités
spirituelles, non intellectuelles, des idées. Le bien-dire le séduit, et le théoricien communiste,
et le héros et le saint en même temps. «Sa voix remuait les hommes», disait-on du P. Dahin.
Ce qui donne l’impression que le Nègre est facilement assimilable, quand c’est lui qui
assimile. D’où l’enthousiasme des Latins en général, des missionnaires en particulier, devant
la facilité avec laquelle ils croient «convertir» ou «civiliser» les Nègres. D’où souvent leur
découragement soudain devant quelque révélation irrationnelle et typiquement nègre :
«Nous ne les connaissons pas…ne pouvons pas les connaître», avoue ce même P. Dahin
sur son lit de mort, après plus de cinquante ans d’Afrique.
Sensibilité émotive. L’émotion est nègre, comme la raison hellène. Eau que rident tous les
souffles ? «Ame de plein air», battue des vents et d’où le fruit souvent tombe avant
maturité ? Oui, en un sens. Le Nègre aujourd’hui est plus riche de dons que d’œuvres. Mais
l’arbre plonge ses racines loin dans la terre, le fleuve coule profond, charriant des paillettes
précieuses. Et chante le poète afro-américain:
J’ai connu des fleuves,
D’antiques, de sombres fleuves,
Mon âme est devenue profonde comme les fleuves profonds
Fermons la parenthèse. La nature même de l’émotion, de la sensibilité du Nègre, explique
l’attitude de celui-ci devant l’objet, perçu avec une telle violence essentielle. C’est un
abandon qui devient besoin, attitude active de communication ; voire d’identification, pour
peu que soit forte l’action, j’allais dire la personnalité de l’objet. Attitude rythmique. Que l’on
retienne le mot.
Mais, parce que le Nègre est émotif, l’objet est perçu à la fois dans ses caractères
morphologiques et dans son essence. On parle du réalisme des sentimentaux, de leur
manque d’imagination. Réalisme nègre qui, dans les situations inhumaines, sera la réaction
de l’humain pour aboutir à l’humour. Pour l’instant, je dirai que le Nègre ne peut imaginer
l’objet différent de lui dans son essence. Il lui prête une sensibilité, une volonté, une âme
d’homme, mais d’homme noir. On l’a fait remarquer, ce n’est pas exactement de
l’anthropomorphisme. Les génies, par exemple, n’ont pas toujours figure humaine. On parle
de leur animisme ; je dirai leur anthropopsychisme. Qui n’est pas, nécessairement, du négrocentrisme, nous le verrons plus loin.
Ainsi, toute la Nature est animée d’une présence humaine. Elle s’humanise au sens
étymologique et actuel du mot. Non seulement les animaux et les phénomènes de la nature
– pluie, vent, tonnerre, montagne, fleuve -, mais encore l’arbre et le caillou se font hommes.
Hommes qui gardent des caractères physiques originaux, comme instruments et signes de
96
leur âme personnelle. C’est là le trait le plus profond, le trait éternel de l’âme nègre. Celui
qui, en Amérique, a su résister à tous les essais d’esclavage économique et de «libération
morale». «C’est, sûrement, pour augmenter les impôts, grommela Madame Vache, qui,
s’étant passé, en toute hâte, une couche de blanc gras, chaussa ses souliers de satin jaune
canari et enfila sa robe de mousseline bleu ciel aux larges volants brodés ; et, suant,
soufflant, mais ravie de cette occasion d’aborder ses créoles et son collier d’or français, elle
se mit en route pour le village, montée sur une mule 24 ». Comme une négresse – et comme
une vache. Même les fleurs des Verts pâturages ont, avec un accent nègre, une soumission
toute nègre à la volonté du Seigneur : «O.K., Lord !».
Voilà l’âme nègre, si tant est qu’elle se puisse définir. Quelle soit fille du milieu, je le veux
bien, et que l’Afrique soit le «Continent noir». C’est qu’ici l’action du milieu est sensible
particulièrement. De cette lumière si primitivement pure dans la savane et aux confins de la
forêt, où naquirent les civilisations ; dépouillée et dépouillante, qui met en valeur l’essentiel,
comme l’essence des choses ; de ce climat dont la violence exalte et dompte à la fois. Je le
veux bien si cela explique mieux. En tout cas, cette âme explique à son tour la religion et la
société.
On dit, et l’on répète plus encore, que le Nègre n’apporte rien de nouveau en religion. Ni
dogme, ni morale ; seulement une certaine religiosité. Mais, à la réflexion, l’essentiel n’est-il
pas dans ce mot de mépris, plutôt dans la chose ? Je veux, cependant, examiner le dogme
et la morale des Nègres sans m’en faire accroire.
Tout d’abord, ces distinctions ne sont pas de mise. «Soyez Nègres avec les Nègres» ; et ils
ne savent diviser, ni compter, pas même distinguer.
«Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, créateur du Ciel et de la Terre». Le début du Credo
n’a jamais étonné aucun nègre. Le Nègre est monothéiste, en effet, si loin que l’on remonte
dans son histoire, et partout. Il n’y a qu’un seul Dieu, qui a tout créé, qui est toute puissance
et toute volonté. Toutes les puissances, toutes les volontés des génies et des Ancêtres ne
sont que des émanations de Lui.
Mais ce Dieu, nous dissent les gens bien informés, est vague dans ses attribues, et il se
désintéresse des homes. A preuve qu’on ne lui rend pas de culte, qu’on ne lui offre pas de
sacrifices. Et en effet, Il est amour : on n’a pas à se défendre de sa colère. Il est puissant et
heureux : il ne mange, ni n’a besoin de libations. Mais ce n’est pas un dieu de bois, une sorte
de «soliveau». Mes grands-mères sérères, je me le rappelle, avaient recours à Lui dans les
grandes détresses. Elles s’habillaient en hommes, avec tout l’attirail, tiraient des coups de
feu et lançaient des flèches au ciel. Elles allèrent même jusqu’à dire des grossièretés…en
français. Et Dieu, se déridant, exauçait.
Le culte concerne les génies et les Ancêtres. Il convient de remarquer, avec Maurice
Delafosse, le plus grand des africanisants en France – je veux dire le plus attentif -, que le
culte des Ancêtres paraît antérieur, donc plus nègre. Il est général dans toute l’Afrique noire.
Les sacrifices ne sont pas la clause d’un contrat – «donnant donnant»
Non plus qu’un acte magique à but strictement utilitaire, comme dans la société secrètes ;
celles-ci sont d’origine relativement tardive, et j’y verrais, pour ma part, une déformation
superstitieuse, trop humaine ; à preuve le développement que ces pratiques magiques
prennent dans les sociétés nègres dégénérées d’Amérique. Je vois un triple but aux
sacrifices : participer à la puissance des Esprits supérieurs, dont sont les Ancêtres ;
communier avec eux jusqu’en une sorte d’identification ; enfin, être charitable aux Ancêtres.
Car les Morts, tout puissants qu’ils soient, n’ont pas la vie, et ils ne peuvent se procurer ces
«nourritures terrestres» qui font la douceur intense de vivre.
24
Lydia Cabrera : Contes nègres de Cuba. Avec une très intéressante préface de Francis de
Miomandre.
97
Non, ni la peur, ni les soucis matériels ne dominent la religion des Nègres, encore qu’ils n’en
soient pas absents, que le Nègre ressente, lui aussi, l’angoisse humaine. Mais l’amour, et la
charité, qui est l’amour fait action. «Ce que regarde au loin le laboureur quand il se
redresse», dit une pensée toucouleure, «c’est le village. Ce n’est pas le désir de manger qui
en est cause, c’est tout le passé qui l’attire de ce côté». Sentiment semblable anime le fils
qui travaille pour son père, l’homme qui œuvre pour la communauté. Le sentiment de
communion familiale est projeté dans le temps, en arrière, dans le monde transcendant,
jusqu’aux Ancêtres, jusqu’aux génies, jusqu’à Dieu. Logique de l’amour.
Dès lors, qu’importe la morale et qu’il n’y ait pas de sanctions ? Mais il y a une morale, qui
est sanctionnée, ici-bas, par la réprobation des membres de la communauté et de sa
conscience. Le sentiment de la dignité chez les Noirs est bien connu. La morale consiste à
ne pas rompre la communication des vivants, des Morts, des génies et de Dieu, de la
maintenir par la charité. Et celui-là est puni proprement d’isolement qui rompt ce lien
mystique.
Reprenons le mot de religiosité. Ce que le Nègre apporte, c’est la faculté de percevoir le
surnaturel dans le naturel, le sens du transcendant et l’abandon actif qui l’accompagne,
l’abandon d’amour. C’est un élément aussi vivace de sa personnalité ethnique que
l’animisme. L’étude du Négro-américain en fournit la preuve. Chez les poètes «radicaux»
eux-mêmes, c’est-à-dire les poètes communisants, le sentiment religieux jaillit soudain, très
haut, des profondeurs de leur négritude. Father Divine, dont se sont tant gaussés les «ParisSoir», n’aurait pas entraîné les foules nègres s’il ne promettait, ne donnait à ses «anges»,
au-delà des banquets, les joies plus enivrantes de l’âme. Hystérie nègre ? «Postulation des
nerfs», pour parler comme Beaudelaire, qui empêche le Nouveau Monde d’adorer
tranquillement son Veau d’Or.
Nous voilà au cœur du problème humaniste. Il s’agit de savoir «quel est le but de l’homme»?
Est-ce en lui seul qu’il doit trouver sa solution, comme le veut Guéhenno après Michelet et
Gorki? Ou l’Homme n’est-il vraiment homme que lorsqu’il se dépasse pour prouver son
achèvement en dehors du moi, et même de l’Homme ? Il s’agit bien, comme le dit Maritain
après Scheler, de «concentrer le monde en l’homme» et de «dilater l’homme au monde». A
quoi répond le Nègre en négrifiant Dieu, en faisant participer l’homme – qu’il ne défie pas –
au monde surnaturel.
Seigneur, je fabrique des dieux noirs aussi,
Osant même Vous donner
Des traits sombres et désespérés…
Les poètes afro-américains s’adressent au Christ de préférence, à l’Homme-Dieu.
Nous allons, maintenant, considérer l’aspect naturel de l’ordre unitaire du monde : la société
nègre.
Non seulement la famille est, chez les Nègres, comme ailleurs, la cellule sociale ; mais
encore la société est formée de cercles concentriques de plus en plus larges, qui s’étagent
les uns sur les autres, imbriqués les uns dans les autres, et formés sur le type même de la
famille. Plusieurs familles qui parlent le même dialecte et qui se sentent une origine
commune forment une tribu ; plusieurs tribu qui parlent la même langue et habitent le même
pays peuvent constituer un royaume ; enfin plusieurs royaumes entrer, à leur tour, dans une
confédération ou un empire. D’où l’importance de l’étude de la Famille. Nous en
distinguerons seulement les éléments qui doivent continuer de féconder la famille nègre et
lui permettre de s’accorder à l’humanisme nouveau, en l’enrichissant. Aussi bien, comme
l’écrit Westermann «si les Africains réussissent à la garder intacte pendant la période de
98
transition, à la purifier de ses éléments malsains et à la sauver de la dégénérescence, il n’y a
pas à avoir d’anxiété quant à leur avenir».
Unité de la famille. Unité économique puisque le bien de la famille est commun, indivis. Unité
morale : la famille a pour but ultime de procréer des enfants, qui continuent à vivre la
tradition, à maintenir et multiplier l’étincelle de vie dans leur corps et dans leur âme,
pieusement.
Mais unité qui n’ignore pas les individus, tout subordonnés qu’elle les veuille à l’unité du
groupe. La femme comme les enfants ont, à côté du bien commun, leur bien personnel,
qu’ils peuvent accroître et dont ils disposent librement. Les enfants reçoivent une éducation
libérale, encore que sévère à l’époque de l’initiation. On ne les bat point et, dans leurs
sociétés d’âge, ils font tout seul leur apprentissage d’homme. Et la Femme est l’égale de
l’homme, contrairement à l’opinion répandue.
On ne consulte pas plus le fiancé que la fiancée : mais ils acceptent et vivent leur
acceptation, ce qui importe plus que l’impression de choisir 25 . On n’achète pas la femme, on
dédommage seulement la famille. La preuve en est que, lorsqu’elle a subi quelque offense
de son mari, elle se retire chez ses parents ; et lui doit venir s’humilier, offrir une réparation.
C’est la coutume, du moins chez les Sérères. C’est que la femme est la Mère, dépositaire de
la vie, et la gardienne de la tradition. Des esprits superficiels l’ont comparée à une bête de
somme. De fait, dans la division du travail – car division il y a, non hiérarchisation -, sa tâche
est souvent plus lourde ; mais alors, s’accroît sa responsabilité, sa dignité. Pour paradoxal
que cela puisse paraître, la femme noire, qui devient «citoyenne française», perd de sa
liberté, de sa dignité.
La famille, ainsi restreinte, n’est pas un groupe autonome : elle habit dans le «carré» de la
famille clanique au sens de la gens. Celle-ci est la véritable famille négro-africaine. Elle
comprend tous les descendants d’un même ancêtre, homme ou femme. C’est ici qu’apparaît
le mieux l’aspect unitaire de la famille, fondement, et préfiguration de la société noire.
L’Ancêtre clanique est le chaînon qui unit le côté divin au côté des hommes, génie lui-même
et sorte de demi-dieu. A ce titre, il a fait jaillir une étincelle de vie, et il continue de
l’entretenir, de l’animer en flamme éternelle. C’est lui qui a obtenu, du génie local de la Terre,
l’usufruit d’une partie du sol pour ses descendants, comme un bien commun, inaliénable. Le
chef de famille, le premier-né des vivants, est, à son tour, le chaînon qui unit ceux-ci aux
Ancêtres morts. Plus près d’eux, participant de leur science et de leur puissance, leur parlant
familièrement, plus que chef, il est le prêtre, le médiateur. Il est le prêtre, car, dans cette
communauté, personne, surtout aucun de ceux qui ont quelque pouvoir, ne peut agir pour lui
seul. Tous se font la charité ; et chaque vie est approfondie et multipliée dans cette
communion familiale des Morts et des vivants.
C’est à l’étage de la tribu, plutôt du royaume, que l’on peut saisir, le plus nettement, la
solution que le Nègre a donnée aux problèmes sociaux et politiques. Solution qui a répondu,
par avance, à cette «unité pluraliste» qui reste l’idéal des humanistes d’aujourd’hui, de ceux
du moins pour qui l’humanisme n’est pas une sorte de vain divertissement «d’honnête
homme».
Les questions connexes de la propriété et du travail sont à la base de tout le problème
social. Il s’agit bien, pour chaque homme, de vivre de son travail, considéré comme source
essentielle de propriété ; il s’agit surtout, libéré précisément par son travail et libéré de son
travail, d’y trouver une source de joie et de dignité. Loin de nous aliéner à nous-mêmes, le
travail doit nous faire découvrir et fructifier nos richesses spirituelles.
25
Cf. Denis de Rougemont : L’Amour et l’Occident
99
Le vice de la société capitaliste n’est pas dans l’existence de la propriété, condition
nécessaire du développement de la personne ; il est dans le fait que la propriété ne repose
pas essentiellement sur le travail. Or, dans la société nègre, «le travail, ou, plus exactement
peut-être, l’action productrice, est considéré comme la seule source de propriété, mais il ne
peut conférer le droit de propriété que sur l’objet qu’il a produit».
Mais – les critiques du capitalisme l’ont souvent souligné – la propriété ne peut qu’être
théorique si les richesses naturelles et les moyens de production restent entre les mains de
quelques individus. Là encore, le Nègre avait résolu le problème dans un sens humaniste.
Le sol, de même que tout ce qu’il porte - fleuves, rivières, forêts, animaux, poissons -, est un
bien commun, réparti entre les familles et même, parfois entre les membres de la famille, qui
en ont une propriété temporaire ou usufruitaire. D’autre part, les moyens de production en
général, les instruments de travail sont la propriété commune du groupe familial ou de la
corporation.
Il en résulte que la propriété des produits agricoles et artisanaux est collective, étant collectif
le travail lui-même. D’où cet avantage capital : chaque homme est assuré, matériellement,
du «minimum vital» selon ses besoins. «Quand la récolte est mûre, dit le Wolof, elle
appartient à tous». Et cet autre avantage, non moins important du point de vue de la vie
personnelle : l’acquisition du superflu, luxe nécessaire, est rendue possible par le travail, la
propriété individuelle étant réglée et restreinte, non éliminée.
Car les Nègres, s’ils négligèrent l’individu, n’asservirent pas la personne, comme on le croit
volontiers. La personne me semble être moins dans le besoin de singularité qui tourmente
nos individualistes modernes, moins dans le fait de se distinguer que dans la profondeur et
l’intensité de la vie spirituelle. Les Nègres n’ont pas discuté sur la personne – on sait qu’ils
causent et ne discutent guère -, ils ont aidé à la vie personnelle, même dans la forme
collective de la propriété.
«Pour qu’une forme collective de propriété soit une aide efficace à la personne, écrit
Maritain, il faut qu’elle n’ait pas pour terme une possession dépersonnalisée 26 ». Chez les
Nègres, l’homme est lié à l’objet de propriété collective par le lien juridique de la coutume et
de la tradition ; encore et surtout par un lien mystique. Arrêtons-nous à celui-ci. Le groupe –
famille, corporation, société d’âge – a une personnalité propre, qui est sentie comme telle
par chaque membre. La famille, c’est le même sang, c’est, nous l’avons vu, à la même
flamme partagée ; la corporation n’est qu’une famille clanique, qui a la propriété d’un «art».
L’homme se sent donc une personne – communautaire, je le veux bien – devant l’objet de
propriété. Mais l’objet lui-même, très souvent, est senti comme une personne. C’est le cas
des phénomènes naturels : plaine, fleuve, forêt. Nous l’avons dit : l’Ancêtre, en occupant le
sol, s’est lié à lui au nom de la famille. Et la Terre est un génie féminin ; et l’on célèbre,
«solennellement», le mariage mystique du groupe et de la Terre-Mère.
Ainsi, la propriété des moyens de production n’est plus quelque chose de théorique, de
transitoire, d’illusoire. Le travailleur sent qu’il est quelqu’un, pas un simple rouage de la
machine. Il sait que son intelligence et ses bras oeuvrent librement sur quelque chose de
bien à lui.
Même l’homme de la corporation, dont le métier est inférieur au travail du paysan, sait qu’il
est irremplaçable. Ainsi, les besoins primordialement humains de liberté vraie, de
responsabilité et de dignité sont satisfaits : les besoins de la personne.
Et le travail n’est pas corvée, mais source de joie. Parce qu’il permet la réalisation et
l’épanouissement de l’être. Il est à remarquer que, dans la société nègre, le travail de la terre
26
L’Humanisme intégral
100
est le plus noble. L’âme nègre demeure obstinément paysanne. Que l’on songe aux EtatsUnis ; les ouvriers nègres du Nord, les électeurs actifs, ont la nostalgie des plantations du
Sud, où leurs frères vivent en serfs. Et leurs poètes chantent :
Des arbres fruitiers chargés de fruits auprès de ruisseaux au doux (murmure,
Et des aurores trempées de rosée et de mystiques ciels bleus
Bénissant ces nonnes, les collines
C’est que le travail de la terre permet l’accord de l’Homme et de la «création», qui est au
cœur du problème humaniste ; qu’il se fait au rythme du monde : rythme point mécanique,
qui est libre et vivant ; celui du jour et de la nuit, des saisons qui sont deux en Afrique, de la
plante qui pousse et qui meurt. Le Nègre, se sentant à l’unisson de l’univers, rythme son
travail par le chant et le tam-tam. Travail nègre, rythme nègre, joie nègre qui se libère par le
travail et se libère du travail.
Le politique, cela va de soi, est en rapports étroits avec le social. Celui-ci est à celui-là ce
que la main de l’artiste est à son esprit. Il s’agit d’organiser, de maintenir et de perfectionner
la Cité : de gouverner et de légiférer. Gouverner exige de l’autorité, légiférer de la sagesse.
L’un et l’autre doivent retourner à leurs sources, tendre au bien des communautés et des
personnes : de la Cité. Or, dans les démocraties occidentales d’aujourd’hui, ces exigences
sont méconnues. Le législateur est élu, dans les meilleurs cas, par un parti, qui est un
agrégat d’intérêts matériels, et il légifère sous la dictée d’une oligarchie financière et pour
cette oligarchie. La législation est inhumaine doublement parce que viciée doublement.
Quant au gouvernement, malgré les forces policières qui ne font que s’accroître, il n’a pas
d’autorité ; car l’autorité repose sur une prééminence spirituelle, et le gouvernement est aux
mains d’habiles et de pantins, de politiciens au lieu de politiques.
Il en va autrement dans un royaume nègre type, comme c’était le cas du Royaume sérère du
Sine. L’assemblée législative est composée de hauts dignitaires et de notables, chefs de
familles claniques. D’où la sagesse qui vient de la connaissance de la tradition de
l’expérience de la vie et du sentiment de ses responsabilités. Il est question de concilier la
tradition et le progrès – cette résistance au progrès, souvent dénoncée, est moins dans le
génie nègre que dans les conditions géographiques.
Autorité du Roi, qui est un ascendant d’ordre spirituel 27 . Il symbolise l’unité du royaume.
Primitivement, il est le descendant du Conducteur du peuple ; et il le représente en même
temps que celui-ci. Autorité du Roi. Parce que le peuple «s’honore dans la personne du Roi,
lui-même et son passé 28 ». Parce que le Roi est l’élu du peuple par l’intermédiaire des
principaux chefs de famille. Parce que les électeurs peuvent le suspendre ou le déposer.
Efficacité du pouvoir, parce qu’il repose sur l’autorité et qu’il s’exerce par l’intermédiaire de
nombreux ministres, que le souverain ne peut choisir, ni renvoyer.
Il y a loin de cette communauté harmonieuse à l’image d’Epinal du «Tyranneau nègre».
«Unité pluraliste» : une cité fondée à l’image des communautés naturelles et reposant sur
elles. Même les corporations et les nombreuses associations ne restent pas sans influence.
Et l’individu? me demandera-t-on de nouveau. De nouveau, je réponds : l’individu est négligé
en tant qu’il se fonde sur une fausse liberté et sur une distinction d’intérêts. Tout autre est le
cas de la personne. J’avoue que la société nègre ne s’est pas beaucoup souciée de
développer la raison ; et c’est une lacune. La personne n’en avait pas moins l’occasion de se
développer, et de s’imposer au sein des associations, des corporations et des assemblées
délibérantes, palabrantes. On n’a pas dit assez l’importance de la palabre. L’égalité y
régnait, et le sentiment de sa dignité d’homme. Pareil sentiment animait jusqu’au serviteur,
27
28
Cf. Daniel-Rops : Ce qui meurt et ce qui naît, p. 37 et suiv.
D. Westermann : Op. cit.
101
jusqu’au captif. J’en ai connu qui se sont suicidés – geste d’homme libre – parce qu’on les
accusait de mensonge ou de vol.
Ce que le monde moderne a oublié, qui est une des causes de la crise actuelle de
civilisation, est que l’épanouissement de la personne exige une direction extra individualiste.
Il n’a lieu que sur la terre des Morts, dans le climat de la famille, du groupe. Ce besoin de
communion fraternelle est plus profondément humain que celui du repliement sur soi, autant
que celui du surnaturel. On a dit que la pitié était étrangère à l’âme nègre. La pitié peut-être,
pas la charité, pas l’hospitalité. Car il y avait partout le «carré» ou l’agglomération des
étrangers. C’est une coutume que d’inviter le passant à partager le repas familial. Les
premiers Blancs eux-mêmes qui débarquèrent furent considérés comme des hôtes célestes.
Le plus grand éloge que l’on puisse décerner chez les Wolof est : Bega mbok, bega nit : «qui
aime ses parents, qui aime les hommes». A ceux qui ont détruit sa civilisation, au négrier, au
lyncheur, les poètes afro-américains ne répondent que par des paroles de paix :
Je la rends en tendresse ;
Et je l’ai faite ainsi,
Car j’en ai effacé la haine
Il y a longtemps 29
Ce n’est pas là de la vaine littéraire. Cette «humanité» de l’âme nègre, cette incapacité de
haïr durablement a aidé à résoudre le problème racial en Amérique latine, même en
Amérique du Nord. Je crois que les apports nègres dans le domaine social et politique ne se
limiteront pas là.
Ce serait le lieu de parler du rôle humaniste de l’Ethnologie.
Dans l’élaboration d’un monde plus humain, elle doit permettre de demander, à chaque
peuple, le meilleur de lui-même. Et les peuples noirs ne viendront pas les mains vides au
rendez-vous du politique et du social, dans un monde partagé entre l’individualisme
démocratique et le grégarisme totalitaire.
En attendant, les apports nègres au monde du XXème se sont surtout traduits dans la
littérature et l’art en général. L’étude de la littérature africaine et de la jeune littérature afroaméricaine, pour intéressante qu’elle puisse être, nous entraînerait trop loin. Je ne veux
considérer que l’art plastique et la musique. Il ne les faut séparer que pour des raisons
pratiques ; on retrouve les mêmes éléments çà et là, chez l’Africain et l’Afro-américain, quoi
qu’en disent les spécialistes. Le mérite de l’épreuve américaine aura été de faire disparaître
tout ce qui n’était pas permanent, humain.
Mais ces apports n’auront été féconds que chez de rares artistes. On a en fait en général
des emprunts fragmentaires, vidés de toute sève, parce que de tout esprit. Je crains que les
surréalistes eux-mêmes n’aient pas eu, pour le Nègre, une sympathie toujours discrète,
c’est-à-dire éclairée. Comment en aurait-il été autrement dans un monde asservi à la matière
et à la raison, où l’on ne dénonce la raison que pour proclamer le primat de la matière. Car
c’est bien là la cause de décadence de l’art au XIXe siècle ; et les manifestes «pour l’Art
français» que publie la revue Les Beaux-arts sont significatifs. Le réalisme et l’adoration du
réel qui conduit à l’art photographique. A la limite, l’esprit se satisfait d’analyser et combiner
les éléments du réel, en vue d’un jeu subtil, d’une variation sur le réel. Conséquence
naturelle de reconnaître la suprématie de l’âme, et ma chair n’entend point qu’on la solidité,
couleur 30 ». Les préférences pourront varier, pas l’esprit, je veux dire l’absence d’esprit. D’où
les attaques de Baudelaire contre «l’Ecole païenne» ; d’où, plus tard, celles d’un Cézanne et
d’un Gauguin, dont les disciples s’avanceront du côté de l’art nègre, jusqu’à le rencontrer.
29
30
Lewis Alexander : Transformation.
Mademoiselle de Maupin
102
Car le mérite de l’art nègre est de n’être ni jeu, ni pure jouissance esthétique : de signifier.
Je choisis, parmi les arts plastiques, la sculpture, l’art le plus typique. Même la décoration
des ustensiles les plus simples du mobilier populaire, loin de les détourner de leur but et
d’être un vain ornement, souligne ce but. Art pratique, non pas utilitaire ; et classique en ce
premier sens. Surtout art spirituel – on a dit à tort : idéaliste ou intellectuel – parce que
religieux. Les sculpteurs ont pour fonction essentielle de représenter les Ancêtres morts et
les génies par des statues qui soient leur âme personnelle comme volonté efficace, de faire
saisir, sentir leur âme personnelle comme volonté efficace, de faire accéder au surréel.
Par une représentation humaine, singulièrement par la représentation de la figure humaine,
reflet le plus fidèle e l’âme. Le fait est frappant, que les statues anthropomorphiques et,
parmi celles-ci, les masques prédominent. Souci constant de l’Homme-intermédiaire.
Cette spiritualité s’exprime par les éléments les plus concrets du réel. L’artiste nègre est
moins peintre que sculpteur, moins dessinateur que modeleur, travaillant, de ses mains, la
solide matière à trois dimensions, comme le Créateur. Il choisit la matière la plus concrète :
de préférence au bronze, à l’ivoire, à l’or, le bois, qui est commun et se prête aux effets les
plus brutaux comme aux plus délicates nuances. Il se sert de peu de couleurs – qu’au reste il
fait toujours franches jusqu’à saturation : blanc, noir, rouge, couleurs de l’Afrique ; il se sert
surtout des lignes, des surfaces, des volumes : des propriétés les plus matérielles.
Mais, parce que cet art tend à l’expression essentielle de l’objet, il est à l’opposé du réalisme
subjectif. L’artiste soumet les détails à une hiérarchie spirituelle, partant technique. Là où
beaucoup n’ont voulu voir que maladresse des mains ou incapacité d’observer le réel, il y a
bien volonté, du moins conscience d’ordination mieux : de subordination. J’ai déjà dit
l’importance accordée au visage humain par l’artiste.
Cette force ordinatrice qui fait le style nègre est le rythme. C’est la chose la plus sensible et
la moins matérielle. C’est l’élément vital par excellence. Il est la condition première et le
signe de l’art, comme la respiration de la vie ; la respiration qui se précipite ou ralentit,
devient régulière ou spasmodique, suivant la tension de l’être, le degré et la qualité de
l’émotion. Tel est le rythme primitivement, dans sa pureté, tel il est dans les chefs-d’œuvre
de l’art nègre, particulièrement de la sculpture. Il est fait d’un thème – forme sculpture –
s’oppose à un thème frère, comme l’inspiration à l’expiration, et qui se reprend. Ce n’est pas
la symétrie qui engendre la monotonie ; le rythme est vivant, il est libre. Car reprise n’est pas
redite, ni répétition. Le thème est repris à une autre place, sur un autre plan, dans une autre
combinaison, dans une variation ; et il donne une autre intonation, un autre timbre, un autre
accent. Et l’effet d’ensemble en est intensifié, non sans nuances. C’est ainsi que le rythme
agit sur ce qu’il y a de moins intellectuel en nous despotiquement, pour nous faire pénétrer
dans la spiritualité de l’objet ; et cette attitude d’abandon qui est nôtre est elle-même
rythmique.
Art classique au sens le plus humain du mot, parce que «romantisme dominé», parce que
l’artiste, dominant sa richesse émotive, suscite et conduit notre émotion jusqu’à l’Idée. Par
les moyens les plus simples, les plus directs, les plus définitifs. Tout concourt au but. Ici,
nulle anecdote, nulle fioriture ni fleur. Rien qui distraie. En refusant de nous séduire, l’artiste
nous conquiert. Art classique comme le définit Maritain : «Une subordination telle de la
matière à la lumière de la forme… qu’aucun élément matériel provenant des choses ou du
sujet ne soit admis dans l’œuvre qui ne soit strictement requis comme support ou comme
véhicule de cette lumière et qui vienne alourdir ou «débaucher» l’œil, l’oreille ou l’esprit».
Ce qui manqua à la musique du XIXe siècle finissant, ce ne furent pas les idées, ni une
spiritualité authentique – il suffirait de citer, pour la France, César Franck et Gabriel Fauré -,
mais une sève jeune et des moyens neufs. Dieu est invisible aux savants comme l’esprit.
103
Ils sentaient le besoin de s’affranchir de règles conventionnelles et devenues stériles, les
Claude Debussy, Darius Milhaud et Igor Strawinsky. Et ils allèrent à la découverte d’alluvions
inconnues et de «germes invisibles».
C’est à ces besoins que répond la musique nègre, qui commence seulement d’être
sérieusement étudiée en Europe ; car si l’on est sensible à ses effets, on n’a pas encore
pénétré loin dans sa technique. Non plus que la sculpture, elle ne constitue, dans la société
négro-africaine, un art qui se suffise à lui-même. Elle accompagne, primitivement, les danses
et les chants rituels. Profanisée, elle ne se fait pas indépendante : elle a sa place naturelle
dans les manifestations collectives du théâtre, des travaux agricoles, des concours
gymniques. Même dans les quotidiens tam-tams du soir, elle n’est pas pure manifestation
esthétique, mais fait communier, plus intimement, ses fidèles au rythme de la communauté
dansante, du Monde dansant. Il en est resté beaucoup chez les Nègres occidentalisés,
américanisés. Instinctivement, ils dansent leur musique, ils dansent leur vie.
C’est dire que la musique nègre, comme la sculpture, comme la danse, est enracinée dans
le sol nourricier, qu’elle est chargée des rythmes, des sons et bruits de la Terre. Ce n’est pas
dire qu’elle soit descriptive ou impressionniste ; elle aussi traduit des sentiments. Point
sentimentale d’ailleurs. Elle apporte la sève nécessaire à la musique occidentale appauvrie,
car basée et perpétuée sur des règles arbitraires, surtout trop étroites.
Je ne parlerai pas des apports mélodiques. Cela va de soi. Ce coin a été le plus défriché. Il
n’en est pas de même du domaine modal. On en méconnaît encore les richesses. En partie,
parce que des «techniciens» ont nié qu’il y eût une harmonie nègre. Ce que contestent des
musiciens avertis, comme Ballanta. Les Nègres, font-ils remarquer, chantent en chœur ;
contrairement à la plupart des chants populaires des autres peuples, qui se font à l’unisson,
les chœurs en Négritie se composent de plusieurs parties. Je me rappelle, moi-même,
combien le bon Père qui dirigeait notre chorale d’enfants noirs avait du mal à nous faire
chanter à l’unisson, sans parties, ni variations. Delafosse, parlant des chœurs nègres, note
que «l’harmonie y est impeccable». «L’invention rythmique et mélancolique est prodigieuse
(et comme naïve)», écrit Gide de son côté, «mais que dire de l’harmonique ! Car c’est ici
surtout qu’est ma surprise. Je croyais tous ces chants monophoniques. Et on leur a fait cette
réputation, car jamais de «chants à la tierce ou à la sixte». Mais cette polyphonie par
élargissement et écrasement du son est si désorientante pour nos oreilles septentrionales,
que je doute qu’on la puisse noter avec nos moyens graphiques». Déconcertante en effet et
impossible à noter, les intervalles comme les dessins mélodique et rythmique étant d’une
extrême subtilité. «Nos chants populaires», avait dit Gide plus haut, «près de ceux-ci,
paraissent pauvres, simples, rudimentaires». Terres alluviales, qui n’attendent que de hardis
et patients pionniers.
C’est dans le domaine du rythme que la contribution nègre a été la plus importante, la plus
incontestée. Nous avons vu, tout au long de cette étude, que le Nègre était un être
rythmique. C’est le rythme incarné. La musique, à cet égard, est révélatrice.
On remarquera l’importance accordée aux instruments à percussion. Souvent, le seul
accompagnement au chant est le tam-tam, voire le battement des mains. Parfois, les
instruments de percussion marquent les accords de base, desquels jaillit librement la
mélodie. Il faudrait reprendre, ici, ce que j’ai dit, plus haut, du rythme en sculpture. Ajoutons
qu’il anime jusqu’à swing. Caractérisé par la syncope, il est loin d’être mécanique. Il est fait
de constance et de variété, de tyrannie et de fantaisie, d’attente et de surprise ; ce qui
explique que le Nègre puisse, pendant des heures, se plaire à la même phrase musicale, car
elle n’est pas tout à fait la même.
104
En dehors des éléments proprement musicaux, le Nègre a montré les ressources que l’on
pouvait tirer de certains instruments ignorés jusque-là ou arbitrairement méprisés et
cantonnés dans un rôle subalterne. Tel fut le cas des instruments à percussion, donc le
xylophone ; tel est le cas du saxophone et des cuivres, trompette et trombone. Grâce à la
netteté, à la vigueur, à la noblesse de leurs sonorités, ceux-ci étaient tout désignés pour
rendre le style nègre. Grâce aussi à tous les effets de délicate douceur et de mystère qu’en
ont tirés, depuis, les meilleurs «hotistes».
L’influence nègre n’a pas été sensible seulement, ne promet pas d’être féconde seulement
dans l’écriture musicale, mais encore dans l’interprétation. C’est peut-être ici que les Afroaméricains sont restés le plus près des sources. C’est affaire de style avant tout : d’âme.
Hughes Panassié a mis en pleine lumière les apports nègres dans le jazz hot, dont le
caractère fondamental est dans l’interprétation. Mais cette influence doit s’étendre encore à
la musique classique. Et plus, peut-être, par les chanteurs que par les orchestres. La valeur
de l’interprétation est dans l’intonation, que Panassié définit : «Non seulement la manière
d’attaquer la note, mais encore la manière de la tenir, de l’abandonner, bref de lui donner
toute son expression». «C’est, ajoute-t-il, l’expression, l’accent que l’exécutant imprime à
chaque note, dans lequel il fait passer toute sa personnalité». Pour «fidèle» que soit
l’interprétation chez de grands artistes comme Roland Hayes ou Marian Anderson, il reste
toujours quelque chose de l’interprétation nègre. C’est cette façon particulière d’entourer la
note, le son, d’un halo de chair et de sang, qui le fait paraître si trouble et si troublant ; cette
façon «naïve» de traduire, par la voix la plus charnelle, la spiritualité la plus secrète. «Le
soliste, écrit encore Gide, a une voix admirable, de qualité toute différente de celle que nous
exigeons au Conservatoire ; une voix qui parfois semble étranglée par les larmes – et parfois
plus près du sanglot que du chant -, avec de brusques accents rauques et comme
désaccordés. Puis, soudain, ensuite, quelques notes très douces, d’une suavité
déconcertante.»
Tout restreints qu’ils soient, ces apports nègres ont influencé assez profondément la
musique contemporaine. Elle y a gagné d’être plus riche et plus dépouillée, plus musclée et
plus souple, plus dynamique, plus généreuse, plus humaine, parce que plus naturelle. Le
vieux mythe d’Antée n’a pas perdu de sa vérité.
C’est par ce mythe grec que je veux finir. Elle n’est pas étrange, cette rencontre du Nègre et
du Grec. Je crains que beaucoup, qui se réclament, aujourd’hui, des Grecs, ne trahissent la
Grèce. Trahison du monde moderne, qui a mutilé l’homme en le faisant «animal
raisonnable», plutôt en le sacrant «Dieu de raison». Le service nègre aura été de contribuer,
avec d’autres peuples, à refaire l’unité de l’Homme et du Monde : à lier la chair à l’esprit,
l’homme à son semblable, le caillou à Dieu. En d’autres termes, le réel au surréel – par
l’Homme non pas centre, mais charnière, mais nombril du Monde.
Source : Senghor L.S., L’Homme de couleur, «Présence», Librairie Plon, 1939, in Liberté 1,
Editions Seuil, pp.22 -38
105
Le programme de la revue Quilombo de Abdias do Nascimento, Brésil, 1944
[Nous voulons]
Travailler à l’élévation (valorisation) et à la mise en valeur du Noir brésilien dans tous les
secteurs : social, culturel, éducationnel, politique, économique et artistique.
Pour atteindre ces objectifs, QUILOMBO se propose de :
1. Collaborer à la conscientisation de ce qu’il n’y a pas de races supérieures, ni de
servitude naturelle, ainsi que nous l’enseignent la théologie, la philosophie et la
science ;
2. Éclairer le Noir sur le fait que l’esclavage est un phénomène historique complètement
dépassé, ne devant pas, pour cela, constituer une raison d’aversions ou de
ressentiments, et moins encore d’inhibitions motivées par l’épiderme qui lui rappelle
constamment l’ignoble passé ;
3. Lutter pour que, tant que l’enseignement ne sera pas gratuit à tous les niveaux, les
étudiants noirs soient admis, comme boursiers d’Etat, dans tous les établissements
privés et publics de l’enseignement secondaire et supérieur du pays, y compris dans
les écoles militaires ;
4. Combattre les préjugés de couleur et de race ainsi que les discriminations qui, pour
ces motifs, se pratiquent, attentant à la civilisation chrétienne, aux lois et à notre
Constitution ;
5. Plaider pour que soit prévu et défini le crime de discrimination raciale et de couleur
dans nos codes, comme l’ont fait certains états d’Amérique du nord et dans la
Constitution cubaine de 1940.
Source : Réédition de la revue Quilombo (1944), consultée à l’EHSS, Paris
106
XI. L’IMPACT DU CONFLIT ITALO - ETHIOPIEN, 1935 – 1936
Discours de S.M Haile Selassie à la Société des Nations (Juin 1936)
« Moi, Hailé Sélassié 1er, Empereur d’Ethiopie, je suis ici ce jour pour réclamer justice, cette
justice qui est due à mon peuple, ainsi que l’assistance qui lui a été promise il y a huit mois
lorsque cinquante nations ont affirmé qu’une agression avait été commise en violation des
traités internationaux. Qu’un Chef d’Etat s’adresse lui-même à cette Assemblée est un
précédent. Mais c’est également la toute première fois qu’un peuple est victime d’une telle
injustice et qu’il est livré, comme c’est le cas aujourd’hui, à la merci de son agresseur. Par
ailleurs, jamais auparavant un Etat ne s’était appliqué avec autant d’acharnement à
exterminer un peuple par des moyens barbares, au mépris des promesses les plus
solennelles faites par les nations du monde, à savoir que des gaz toxiques ne seraient
jamais utilisés contre des innocents. C’est pour soutenir la lutte d’un peuple pour son
indépendance qui remonte à la nuit des temps, que le Chef de l’empire éthiopien est venu à
Genève afin de s’acquitter de cette ultime mission qui lui incombe, après avoir conduit ses
armées au combat.
Je prie Dieu Tout-puissant d’épargner aux autres nations les souffrances effroyables qui ont
été infligées à mon peuple, et que les chefs militaires qui m’accompagnent ont vécu dans
toute leur horreur. Je me dois d’informer les représentants des gouvernements réunis ici à
Genève afin qu’ils ne soient plus dans l’ignorance du sort funeste réservé à l’Ethiopie, et
parce que la vie de millions d’hommes, de femmes et d’enfants exposés à un danger mortel
est entre leurs mains. En effet, le gouvernement italien n’a pas seulement engagé des
hostilités contre des combattants, il a surtout attaqué des populations vivant loin de la zone
des combats, dans le but de les terroriser et de les exterminer.
Au début, vers la fin de l’année 1935, l’aviation italienne a largué des bombes lacrymogènes
sur mes armées. Elles n’ont eu guère d’effets. Les soldats avaient appris à s’éparpiller et à
attendre que le vent disperse rapidement les gaz toxiques. L’aviation italienne a alors eu
recours au gaz moutarde. Des fûts de liquide furent largués sur les unités combattantes.
Mais cette tactique s’est elle aussi avérée peu efficace : le liquide n’affectait que quelques
soldats, et les fûts au sol étaient pour les troupes et les populations une mise en garde
contre le danger qu’ils représentaient.
C’est au moment où les manœuvres visant l’encerclement de Makalle étaient en cours que
le haut commandement italien, craignant une débâcle, a adopté la stratégie qu’il me revient
de révéler au monde. Des pulvérisateurs spéciaux étaient installés à bord des avions afin
d’épandre une fine pluie mortelle sur de vastes étendues de territoire. Des escadrilles de
neuf, quinze voire dix-huit avions volant en file indienne couvraient le ciel d’un épais nuage
persistant. C’est ainsi que dès la fin du mois de janvier 1936, soldats, femmes, enfants,
bétail, cours d’eau, lacs et pâturages étaient en permanence sous cette pluie mortelle. Dans
le but d’éliminer systématiquement toute créature vivante, afin d’empoisonner plus sûrement
les eaux et les pâturages, le haut commandement italien organisa un ballet incessant
d’avions. C’était là sa principale tactique.
Le raffinement de la barbarie consistait à causer des ravages et à semer la terreur dans les
régions les plus peuplées du pays, dans les zones les plus éloignées du théâtre des
opérations. L’objectif était de semer la peur et la mort dans une grande partie du territoire
éthiopien. Cette effroyable tactique a parfaitement réussi. Hommes et bêtes périrent. Tous
ceux qui se retrouvaient sous la pluie mortelle déversée par des avions se tordaient et
hurlaient de douleur. Tous ceux qui buvaient l’eau empoisonnée, ou mangeaient les aliments
contaminés mourraient eux aussi dans d’horribles souffrances. Les gaz moutardes italiens
ont fait des dizaines de milliers de victimes. C’est pour faire part au monde civilisé des
tortures infligées au peuple éthiopien que j’ai décidé de venir à Genève. Nul autre que moi-
107
même, et mes braves compagnons d’armes, n’aurait pu en apporter la preuve indéniable à la
Société des Nations. Les appels des délégués de mon pays lancés à notre organisation sont
restés sans écho ; mes délégués n’étaient pas des témoins oculaires. C’est pour cette raison
que j’ai pris la décision de venir personnellement témoigner du crime perpétré contre mon
peuple et mettre l’Europe en garde contre le destin tragique qui sera le sien si elle accepte le
fait accompli. Est-il nécessaire de rappeler à cette Assemblée les diverses étapes du drame
éthiopien ? Depuis ces 20 dernières années, que ce soit en ma qualité de prince héritier, de
régent de l’empire ou d’empereur, j’ai déployé des efforts inlassables dans le but d’apporter
à mon pays les bienfaits de la civilisation, et surtout, afin d’établir des relations de bon
voisinage avec les puissances limitrophes. C’est ainsi qu’en 1928 j’ai réussi à conclure avec
l’Italie un traité d’amitié qui interdit formellement le recours à la force des armes sous
quelque prétexte que ce soit, et qui substitue à la force et à la pression la conciliation et
l’arbitrage dont les nations civilisées ont fait le fondement de l’ordre international.
Dans son rapport du 5 octobre 1935, le Comité des treize a reconnu mes efforts et l’œuvre
que j’ai accomplie. Les Etats avaient estimé que l’entrée de l’Ethiopie dans la Société des
Nations devait, non seulement garantir une fois de plus son intégrité territoriale et son
indépendance, mais également l’aider à devenir plus civilisée. Il ne me semble pas qu’en
Ethiopie, le désordre et l’insécurité soient plus grands aujourd’hui qu’en 1923. Bien au
contraire, le pays est plus uni et l’autorité de l’Etat a été renforcée. Les actions que j’ai
menées en faveur de mon peuple auraient été plus fructueuses sans les obstacles de toute
nature dressés par le gouvernement italien qui a encouragé la révolte et armé les rebelles.
En effet, comme nous le savons aujourd’hui, Rome n’a jamais cessé de préparer la conquête
de l’Ethiopie. Les traités d’amitié que l’Italie a signé avec moi n’étaient pas sincères, et
n’étaient rien d’autres que des leurres. Elle affirme avoir préparé l’invasion de mon pays
pendant 14 ans. Elle reconnaît aujourd’hui que lorsqu’elle a conclu en 1928 le traité d’amitié,
et qu’elle a signé le pacte de Paris interdisant le recours à la guerre, c’était dans le but
d’abuser la communauté internationale. Le gouvernement éthiopien avait, dans le cadre de
ces engagements solennels, reçu en matière de sécurité des garanties supplémentaires qui
devaient lui permettre de faire avancer le processus de réformes qu’il avait engagé, auquel il
consacrait tous ses efforts et qui lui tenait tant à cœur.
L’incident de Wal-Wal survenu en décembre 1934 a été pour moi un véritable coup de
tonnerre. Il était évident qu’il s’agissait d’une provocation de la part de l’Italie, et je n’avais
pas hésité à en appeler à la Société des Nations. J’avais alors invoqué les dispositions du
traité de 1928 et les principes du pacte, tout en insistant sur la mise en œuvre de la
procédure de conciliation et d’arbitrage. Malheureusement pour l’Ethiopie, c’était au moment
où un certain gouvernement estimait que la situation en Europe exigeait que les liens
d’amitié avec l’Italie soient préservés par tous les moyens. Il fallut donc sacrifier
l’indépendance de l’Ethiopie à l’avidité du gouvernement italien. Cet accord secret, contraire
aux obligations nées du pacte, a considérablement influé sur le cours des événements.
L’Ethiopie et le monde entier ont subi et en subissent encore les conséquences
désastreuses. La première violation du pacte a été suivie par de nombreuses autres. Le
gouvernement de Rome, convaincu d’être soutenu dans sa politique contre l’Ethiopie,
prépara activement la guerre, en se disant que la pression concertée qui commençait à
s’exercer sur l’Ethiopie ne serait peut-être pas suffisante pour venir à bout de la résistance
de mon peuple à la domination italienne. C’est ainsi que d’innombrables difficultés furent
créées afin d’empêcher l’aboutissement de la procédure de conciliation et d’arbitrage. En
effet, la procédure se heurta à toutes sortes d’obstacles élevés délibérément. Des Etats
entreprirent d’empêcher l’Ethiopie de trouver des arbitres parmi leurs citoyens. Après la mise
en place de la cour d’arbitrage, celle-ci a subi des pressions pour qu’elle rende son arrêté en
faveur de l’Italie. Toutes ces tentatives furent vaines car les arbitres, dont deux
représentaient l’Italie, durent reconnaître à l’unanimité qu’en ce qui concernait l’incident de
108
Wal-Wal ainsi que tous les autres incidents ultérieurs, la communauté internationale ne
pouvait en tenir l’Ethiopie pour responsable.
Suite à cet arrêt, le gouvernement éthiopien crut sincèrement à l’ouverture d’une ère d’amitié
avec l’Italie. J’ai tendu la main au gouvernement italien en toute honnêteté et en toute
sincérité. L’Assemblée fut informée par le rapport du Comité des treize en date du 5 octobre
1935 des détails des événements qui s’étaient produits du mois de décembre 1934 au 3
octobre 1935. Je me bornerai à citer quelques unes des conclusions de ce rapport, à savoir
les N° 24, 25 et 26. « Le mémorandum de l’Italie (qui comporte les plaintes déposées par
l’Italie) avait été déposé au bureau du Conseil le 4 septembre 1935, alors que le premier
appel lancé au Conseil par l’Ethiopie datait du 14 décembre 1934. Entre ces deux dates, le
gouvernement italien s’était opposé à l’examen de cette question par le Conseil, au motif
que, seule la procédure prévue par le traité italo-éthiopien de 1928 pouvait s’appliquer. En
outre, tout au long de cette période, l’acheminement des troupes italiennes vers l’Afrique de
l’Est se poursuivait. Le gouvernement italien expliquait au Conseil que cet envoi de troupes
était indispensable à la défense de ses colonies face aux préparatifs de guerre entamés par
l’Ethiopie. Mon pays pour sa part attira l’attention du Conseil sur les déclarations officielles
de l’Italie et qui à son avis ne laissaient aucun doute sur « les intentions belliqueuses du
gouvernement italien »
Depuis le début du conflit, le gouvernement éthiopien cherche à obtenir un règlement par
des moyens pacifiques. Il a invoqué les procédures prévues par le pacte. Le gouvernement
italien, souhaitant ne s’en tenir qu’aux dispositions du traité italo-éthiopien de 1928, l’Ethiopie
a marqué son accord. Elle a toujours affirmé sa détermination à respecter scrupuleusement
la sentence arbitrale même si elle était en sa défaveur. Elle avait accepté que les arbitres ne
soient pas saisis de la question relative à la souveraineté sur Wal-Wal parce que le
gouvernement italien s'y était opposé. Mon pays a demandé au Conseil d’envoyer des
observateurs, et s’est dit disposé à fournir tous les renseignements que le Conseil jugerait
utile de lui demander.
Cependant, une fois le différend de Wal-Wal réglé par arbitrage, le gouvernement italien
présenta au Conseil une note détaillée afin d’appuyer sa demande de liberté d’action. Il
soutenait que des cas tels que celui de l’Ethiopie ne pouvaient se régler conformément aux
dispositions du pacte. Il affirmait, qu’« étant donné que cette question touche aux intérêts
vitaux de l’Italie et qu’elle est d’une importance capitale pour la sécurité et la civilisation
italiennes », le gouvernement italien « faillirait à son devoir le plus élémentaire s’il ne
cessait, une fois pour toutes, de faire confiance à l’Ethiopie et s’il ne se réservait pas l’entière
liberté d’adopter toute mesure qui pourrait s’avérer nécessaire afin de garantir la sécurité de
ses colonies et sauvegarder ses propres intérêts »
Ils sont les termes du rapport du Comité des treize. Le Conseil et l’Assemblée adoptèrent à
l’unanimité la conclusion que le gouvernement italien avait enfreint les dispositions du pacte
et qu’il était en état d’agression. Je n’avais pas hésité à déclarer que je ne souhaitais pas la
guerre, qu’elle m’était imposée et que je ne me battrai que pour défendre l’indépendance et
l’intégrité territoriales de mon pays, et que dans ce combat, j’étais le défenseur de tous les
petits Etats exposés à l’avidité d’un puissant voisin. En octobre 1935, les 52 nations qui
m’écoutent aujourd’hui m’ont assuré que l’agresseur ne triompherait point, que les
dispositions du pacte seraient appliquées en vue de garantir la primauté du droit et l’échec
de la violence.
Je demande aujourd’hui à ces cinquante deux nations de garder en mémoire la position
qu’elles ont adoptée il y a huit mois, et sur la base de laquelle j’ai organisé la résistance de
mon peuple face à cet agresseur qu’elles ont dénoncé au monde entier. En dépit de
109
l’infériorité de mon armement, de l’absence totale d’avions, d’artillerie, de munitions, de
structures sanitaires, ma confiance en la SDN était absolue. J’étais convaincu qu’un seul
agresseur ne pouvait s’opposer avec succès à cinquante-deux Etats qui comptaient par
ailleurs en leur sein les Etats les plus puissants du monde. Fort de ma foi dans les traités, je
ne m’étais pas préparé à la guerre, et c’est le cas de certains petits pays d’Europe.
Lorsque le danger est devenu imminent, conscient de mes responsabilités vis-à-vis de mon
peuple, j’ai essayé au cours des dix premiers mois de 1935 d’acquérir des armes. De
nombreux gouvernements ont décrété l’embargo pour m’en empêcher, alors qu’on accordait
à l’Italie toutes les facilités pour acheminer par le Canal de Suez des troupes, des armes et
des munitions. Aucune voix ne s’est élevée pour protester. Aucune mesure n’a été prise pour
y mettre un terme.
Le 3 octobre 1935, les troupes italiennes ont envahi mon pays, et ce n’est que quelques
heures plus tard que j’ai décrété la mobilisation générale. Compte tenu de ma volonté de
maintenir la paix, j’avais, suivant ainsi l’exemple d’une grande nation européenne à la veille
de la Grande Guerre, demandé à mes troupes de se retirer à trente kilomètres du front pour
éviter que l’adversaire ne donne pour prétexte la provocation; les combats se sont alors
déroulés dans les conditions horribles que j’ai décrites à l’Assemblée. Dans ce conflit inégal
opposant d’une part un Etat de plus de quarante-deux millions d’habitants ayant une
capacité financière, industrielle et technologique lui permettant de produire des quantités
illimitées d’armes les plus meurtrières et d’autre part un petit pays de douze millions
d’habitants, désarmé, sans ressources et n’ayant pour seul atout que la justesse de sa
cause et la promesse de la Société des Nations. Quel appui véritable les cinquante-deux
nations qui ont déclaré Rome coupable de violation du pacte et s’étaient engagées à
empêcher le triomphe de l’agresseur ont-elles apporté à l’Ethiopie? Chaque Etat membre at-il, comme il s’y était engagé en signant l’article 15 du pacte, considéré que l’agresseur avait
commis un acte de guerre dirigé personnellement contre lui? J’avais placé tous mes espoirs
dans le respect de ces engagements. Ma confiance en ces derniers avait été renforcée par
le Conseil, qui avait déclaré à maintes reprises que les actes d’agression ne devaient pas
être encouragés, et que le droit allait en définitive triompher de la force.
En décembre 1935, le Conseil a clairement fait valoir la concordance de ses vues avec
celles des centaines de millions de personnes à travers le monde qui s’étaient élevées
contre la proposition visant à démanteler l’Ethiopie. On avait alors réaffirmé à maintes
reprises qu’il ne s’agissait pas simplement d’un conflit opposant le gouvernement italien à la
Société des Nations, et c’est la raison pour laquelle j’ai refusé tous les avantages personnels
que me proposaient les italiens, parce qu’en les acceptant, j’aurais trahi mon peuple et violé
le pacte de la Société des Nations. Je défendais la cause de tous les petits Etats qui sont
menacés d’agression.
Que sont devenues les promesses qui m’ont été faites depuis octobre 1935? J’ai constaté
avec une immense douleur, mais sans surprise, que trois puissances n’accordaient aucune
espèce de valeur aux engagements qu’elles avaient pris en signant le pacte. Leurs relations
avec l’Italie les obligeaient à refuser de prendre des mesures susceptibles de mettre un
terme à l’agression dont mon pays était victime. En revanche, j’étais profondément déçu par
l’attitude d’un certain gouvernement qui, tout en protestant de son indéfectible attachement
aux principes énoncés par le pacte, a néanmoins déployé des efforts inlassables pour
s’opposer à leur application. Dès qu’une mesure susceptible d’être efficace à brève
échéance était proposée, divers prétextes étaient saisis pour en retarder le simple examen.
Les accords secrets de janvier 1935 ont-ils prévu cette obstruction systématique? Le
gouvernement éthiopien n’a jamais attendu des autres gouvernements qu’ils versent le sang
de leurs soldats, afin de défendre le pacte, alors que leurs propres intérêts ne sont pas en
jeu. Les combattants éthiopiens ont uniquement demandé les moyens de se défendre. J’ai, à
plusieurs occasions, sollicité une aide financière pour acheter des armes. Elle m’a toujours
110
été refusée. Quelle interprétation peut-on réellement donner à l’article 16 du pacte?
Qu’entendons-nous par sécurité collective?
L’utilisation par le gouvernement éthiopien du chemin de fer Djibouti-Addis Abeba pour le
transport des armes destinées aux forces nationales était une opération risquée.
Actuellement, c’est le principal, sinon le seul, mode de transport permettant de ravitailler
l’armée italienne d’occupation. Les principes de neutralité auraient dû interdire le recours à
ce mode de transport par les forces italiennes, mais cette neutralité ne saurait exister
lorsqu’on sait que l’article 16 exige que chacun des Etats membres de la SDN ne s’estime
jamais neutre, mais qu’il se doit de voler au secours, non pas de l’agresseur, mais de la
victime de l’agression. Le pacte a-t-il été respecté? Est-il respecté aujourd’hui?
En définitive, une déclaration vient d’être faite par certaines puissances devant leurs
parlements respectifs, au nombre desquelles les membres les plus influents de la Société
des Nations, à l’effet que l’agresseur ayant réussi à occuper une grande partie du territoire
éthiopien, elles proposent la levée des sanctions économiques et financières prises contre
l’Italie. C’est dans ce contexte qu’à la demande de l’Argentine, l’Assemblée de la Société des
Nations s’est réunie afin d’examiner la situation créée par l’agression italienne. J’affirme que
le problème dont l’Assemblée est saisie aujourd’hui est beaucoup plus vaste. Il ne s’agit pas
simplement de trouver une solution au problème posé par l’agression italienne.
C’est notre sécurité collective qui est en jeu. C’est l’essence même de la Société des
Nations qui est en jeu. C’est la confiance que chaque Etat doit accorder aux traités
internationaux qui est en jeu. C’est la crédibilité des promesses faites aux petits Etats que
leur intégrité territoriale et leur indépendance seraient respectées et garanties qui est en jeu.
C’est le principe d’égalité entre les Etats qui est en jeu, à moins que les petits Etats ne soient
dans l’obligation d’accepter des liens de vassalité. En un mot, c’est la moralité de la
communauté internationale qui est en jeu. Les signatures apposées à un traité n’ont-elles de
valeur que tant que les pays signataires y ont un intérêt personnel, direct et immédiat?
Aucune subtilité ne peut changer les données du problème, ni modifier le fondement
juridique de la discussion. C’est en toute sincérité que je fais part de ces réflexions à
l’Assemblée, au moment où mon peuple est menacé d’extermination, au moment où le
soutien de la SDN est susceptible d’empêcher que le coup de grâce ne lui soit donné, m’estil permis de parler à cœur ouvert, sans réticence, en toute franchise, comme l’exige le
principe d’égalité entre tous les Etats membres de la SDN?
Exception faite du Royaume de Dieu, aucune nation de la terre n’est supérieure à l’autre. S’il
arrive qu’un Etat fort estime qu’il peut détruire un pays faible et ceci en toute impunité, c’est
le moment opportun pour ce pays faible d’en appeler à la Société des Nations afin qu’elle
rende sa décision en toute liberté. Dieu et la postérité se souviendront de votre décision.
Il m’a été donné d’entendre que les sanctions appliquées se sont avérées inefficaces et n’ont
pas permis d’atteindre les objectifs fixés. Il est tout à fait impossible, quel que soit le moment
ou les circonstances, que des sanctions conçues pour être inefficaces et appliquées
délibérément de façon inadéquate soient en mesure de faire obstacle à un agresseur. Il ne
s’agit pas ici de l’impossibilité de faire barrage à l’agresseur, mais du refus de mettre un
terme à l’agression. Lorsque aujourd’hui comme hier, l’Ethiopie sollicite une aide financière,
s’agit-il d’une mesure impossible à adopter, si l’on sait par ailleurs que la SDN a accordé, et
ceci en temps de paix, une aide financière à deux pays qui sont ceux-là mêmes qui ont
refusé d’imposer des sanctions contre l’agresseur? Face aux multiples violations par le
gouvernement italien de tous les traités internationaux qui interdisent le recours à la guerre
et aux manœuvres militaires barbares, c’est le cœur lourd que je me dois de constater ici
que des mesures ont déjà été prises pour lever les sanctions. Cette initiative ne signifie-t-elle
pas concrètement que l’Ethiopie a été livrée à l’agresseur? La veille même du jour où j’étais
sur le point d’accomplir un ultime effort pour défendre mon peuple devant cette Assemblée,
111
cette initiative ne fait-elle pas perdre à l’Ethiopie ses dernières chances d’obtenir le soutien
et la caution des Etats membres? Est-ce donc là le rôle de locomotive que les grandes
puissances se doivent de jouer au sein de la Société des Nations, tout comme auprès de
chacun des Etats membres, lorsqu’elles affirment qu’il est de leur droit et de leur devoir de
guider l’action de la SDN? Placés par l’agresseur devant le fait accompli, les Etats vont-ils
créer le dangereux précédent qui consiste à céder devant la force?
Votre Assemblée aura sans aucun doute présenté ses propositions d’amendement du pacte
afin que la sécurité collective soit mieux garantie. Est-ce le pacte qui doit être révisé? Quelle
valeur peut avoir un texte si la volonté de l’appliquer fait défaut? N’est-ce pas la moralité de
la communauté internationale qui est en jeu et non pas les articles du pacte? Au nom du
peuple éthiopien, en notre qualité de membre de la Société des Nations, je demande à
l’Assemblée de prendre toutes les mesures nécessaires afin de garantir le respect
scrupuleux des dispositions du pacte. Je m’élève une fois de plus contre les violations des
traités dont le peuple éthiopien a été victime. Je déclare solennellement à la face du monde
que l’empereur, le gouvernement et le peuple éthiopiens ne cèderont jamais devant la force,
et qu’ils réaffirment leur ferme détermination à faire triompher le droit et garantir le respect du
pacte.
Quant à vous, les cinquante-deux nations qui ont fait au peuple éthiopien la promesse de
l’aider à résister à l’agresseur, qu’êtes-vous disposées à faire en faveur de l’Ethiopie? Et
vous, les grandes puissances qui ont pris l’engagement de garantir la sécurité collective en
faveur des petits Etats sur lesquels pèse la menace de se retrouver un jour dans la situation
où l’Ethiopie est empêtrée aujourd’hui : quelles mesures envisagez-vous de prendre ?
Distingués représentants du monde, je suis venu à Genève pour remplir auprès de vous la
plus pénible de mes obligations en tant que chef d’Etat. Quelle réponse devrai-je à apporter
à mon peuple?
Source : Site Internet http://www.ethiotrade.com/leage.htm
112
Poème de soutien à l’Ethiopie, 1935
Ethiopie, terre farouche, de l’Homme noir la fierté,
Pour toi, nos ancêtres ont lutté et trépassé,
Ont combattu afin que ce pays pour toujours existe,
Sont morts pour que leurs enfants y vivent libres.
Les monts et les vallées sont tiens,
Transmis depuis la lignée Royale de Saba, reine des temps anciens,
Aussi vive d’esprit que Salomon, l’histoire nous le dit.
Aujourd’hui arrivent les hommes avides de gain,
Pour s’emparer de cette terre, par le sang et les larmes,
Aveugle au droit de l’Homme Noir,
Ils veulent piller, de force et pour le pouvoir,
Homme Noir, resteras-tu les bras croisés,
Laisseras-tu posséder ta terre, ta vie et ta liberté ?
Par ceux qui firent esclaves nos pères
Battus, enchaînés, torturés, enterrés sous des terres étrangères,
Non, Ethiopie tu mérites beaucoup plus à nos yeux,
Et nos ancêtres s’étant jadis sacrifiés,
Aussi, devons –nous prendre les épées
Ne jamais abandonner ce que nos ancêtres ont conquis,
Haile Selassié, à toi Honneur est dû,
Les Ethiopiens sont fiers et reconnaissent en toi
Le leader, debout, courageux et déterminé,
Qui a sacrifié sa vie, pour notre patrie sauver,
A ton appel nous avancerons
A l’Est, à l’Ouest, au Sud et au Nord nous irons,
En Ethiopie, nous nous rendrons, en escouades,
Pour expulser de la terre de l’Homme Noir, des imposteurs la bravade,
Si nous ne réussissons pas, nous mourrons pour avoir tenté
De préserver notre terre, et le drapeau de la liberté.
Homme cupide, que ta folie guerrière cesse,
L’Ethiopien veut sa terre, et la paix.
Source : Vox Populi, 21 septembre 1935, cité dans Asante, S.B.K, Pan – African protest :
West Africa and the Italo – Ethiopian crisis, 1934 – 1941, Londres, 1977, p.217
113
DEUXIEME PARTIE
MATURATIONS : LE PANAFRICANISME MILITANT
114
I. CINQUIEME CONGRES PANAFRICAIN : MANCHESTER, 13 – 21 OCTOBRE 1945
Principales résolutions
Afin de garantir l’égalité des chances pour toutes les personnes noires et colonisées en
Grande-Bretagne, ce Congrès exige que la discrimination à cause de la race, de
l’appartenance religieuse ou de la couleur de peau, soit considérée comme un délit criminel
par la loi.
Que tous les emplois et tous les métiers soient ouverts à tous les africains qualifiés, et que
l’exclusion de ces candidats en raison de leur race, de leur couleur, ou leur credo soit
condamnée par la loi.
I. Politique
A propos de la situation politique, le Congrès a observé :
(a) Que depuis l’arrivée des Anglais, Français, Belges et autres européens en Afrique de
l’Ouest, il y a eu déclin et non pas progrès, suite à l’exploitation systématique menée par ces
puissances impérialistes étrangères. Les régimes d’ « association », de « co-tutelle », de
« protectorat » et le « système des mandats », ne servent pas les intérêts politiques des
peuples d’Afrique de l’Ouest.
(b) Que la nature démocratique des institutions indigènes des nations d’Afrique de l’Ouest a
été détruite par des lois et règlements odieux et oppresseurs, et remplacée par des
systèmes de gouvernement autocratiques, contraires aux vœux des peuples d’Afrique de
l’Ouest.
(c) Que l’introduction de prétendues réformes constitutionnelles dans les territoires ouest
africains n’est rien d’autre qu’une tentative hypocrite de la part des Puissances impérialistes
étrangères de poursuivre l’esclavage politique des peuples.
(d) Que l’introduction d’une Autorité Indirecte n’est pas seulement un instrument
d’oppression mais qu’elle empiète également sur les droits des dirigeants naturels ouest
africains.
(e) Que les divisions et frontières territoriales artificielles créées par les Puissances
impérialistes sont des mesures délibérées visant à empêcher l’unité politique des nations
ouest africaines.
II. Économie.
En ce qui concerne la situation économique ouest africaine, la Résolution soutient :
(a) Que les ressources économiques des territoires ouest africains ont été systématiquement
exploitées par les Puissances impérialistes au détriment de leurs habitants.
(b) Que l’industrialisation de l’Afrique de l’Ouest par les indigènes a été découragée
et entravée par les dirigeants impérialistes, de telle sorte que le niveau de vie est tombé en
dessous du seuil de subsistance.
(c) Que la terre, propriété légitime des Africains de l’Ouest, est en train de passer
progressivement aux mains des gouvernements étrangers et autres agences, par divers
décrets et procédés.
115
(d) Que les syndicats indépendants et les mouvements coopératifs sans ingérence
officielle ont été interdits aux travailleurs et fermiers d’Afrique de l’Ouest.
(e) Que les industries minières sont aux mains de monopoles financiers étrangers,
d’où, partout où l’industrie minière s’est développée, une tendance à priver les gens de leurs
propriétés foncières (par ex. les droits sur les gisements miniers au Nigeria et au Sierra
Leone appartiennent désormais au gouvernement britannique).
(f) Que le gouvernement britannique en Afrique de l’Ouest est en réalité contrôlé par
un front commercial uni, dont le principal objectif est l’exploitation du peuple, affaiblissant
ainsi économiquement la population indigène.
(g) Que lorsqu’un pays est contraint de ne dépendre que d’une seule culture (par ex.
le cacao) pour un marché de monopole unique, et obligé de ne cultiver que pour exporter
alors même que ses agriculteurs et ses travailleurs se retrouvent prisonniers du capital
financier, il est alors évident que le Gouvernement de ce pays est dans l’incapacité d’en
assumer la responsabilité.
Sur les besoins sociaux de la région, la Résolution affirme :
(a) Que les institutions et organisations démocratiques des nations ouest africaines ont
été victimes d’ingérence, que le gouvernement étranger n’a pas amélioré l’éducation, la
santé ou l’alimentation des peuples ouest africains, mais tolère au contraire
l’analphabétisme des masses, la mauvaise santé, la malnutrition, la prostitution, et bien
d’autres maux de la société.
(b) Que le Christianisme organisé en Afrique de l’Ouest est associé à l’exploitation
politique et économique des peuples ouest africains par les Puissances étrangères.
III. (Revendications)
1. Les principes des Quatre Libertés et la Charte Atlantique doivent être mis en pratique
immédiatement.
2. L’abolition des lois foncières autorisant les Européens à enlever leurs terres aux Africains.
L’arrêt immédiat de toute colonisation européenne supplémentaire au Kenya ou dans tout
autre territoire d’Est Afrique. Toute la terre disponible doit être distribuée aux africains sans
terre.
3. Le droit pour les Africains de développer les ressources économiques de leur pays sans
entrave.
4. L’abolition immédiate de toutes les lois de discrimination raciale et autre (en particulier le
système Kipande) et l’introduction sur-le-champ du système d’égalité citoyenne.
5. Liberté de parole, de presse, d’association et d’assemblée.
6. Réforme du système d’imposition et des codes civil et pénal.
7. Education obligatoire, gratuite et uniforme pour tous les enfants jusqu’à l’âge de seize ans,
avec repas, livres et fourniture scolaire gratuits.
116
8. Accorder le droit de vote, c’est-à-dire, le droit à tous les hommes et les femmes de plus de
vingt-et-un ans d’élire et d’être élus à l’Assemblée Législative, au Conseil Régional et à tous
les autres Conseils Municipaux et Départementaux.
9. Un service public médical, de santé et d’aide sociale pour tous.
10. L’abolition du travail forcé, et l’introduction du principe du salaire égal à travail égal.
I.V Déclaration aux puissances coloniales
Les délégués croient à la paix. Comment pourrait-il en être autrement, alors que, pendant
des siècles, les peuples africains ont été les victimes de la violence et de l’esclavage ? Mais
si l’Occident est encore déterminé à gouverner l’humanité par la force, alors les Africains,
devront, en dernier recours, faire appel à la force dans le but de conquérir la liberté, même si
la force doit les détruire, eux comme le monde.
Nous sommes décidés à être libres. Nous voulons le droit à l’éducation. Nous voulons avoir
le droit de gagner décemment notre vie ; le droit d’exprimer nos pensées et nos émotions,
d’adopter et de créer des formes de beauté. Nous réclamons l’autonomie et l’indépendance
de l’Afrique Noire, dans les limites du possible au sein de ce monde uni, pour que les
groupes et les peuples soient gouvernés par eux-mêmes, soumis à l’inévitable unité et
fédération mondiales.
Nous n’avons pas honte d’avoir été pendant des siècles un peuple patient. Nous continuons
nos efforts et nos sacrifices de notre plein gré. Mais nous ne sommes pas disposés à souffrir
de faim plus longtemps pendant que nous effectuons les corvées du reste du monde, dans le
but de soutenir, par notre pauvreté et notre ignorance une fausse aristocratie et un
impérialisme condamné.
Nous condamnons le monopole du capital et la gestion de la richesse et de l’industrie
privées au seul profit du secteur privé. Nous accueillons la démocratie économique comme
la seule véritable démocratie.
C’est pourquoi, nous protestons, supplions et accusons. Nous faisons entendre au monde
quelle est notre condition. Nous lutterons par tous les moyens pour la liberté, la démocratie
et le progrès social.
V. Déclaration aux peuples colonisés
Nous revendiquons le droit pour tous les peuples colonisés à être maîtres de leur destin.
Toutes les colonies doivent se libérer du contrôle impérialiste étranger, qu’il soit politique ou
économique.
Les peuples des colonies doivent avoir le droit d’élire leurs propres Gouvernements, sans
restrictions imposées par les Puissances étrangères. Nous déclarons aux peuples des
colonies qu’ils doivent lutter pour y parvenir par tous les moyens dont ils disposent.
Le but des Puissances impérialistes est de nous exploiter. Accorder aux pays coloniaux le
droit de se gouverner par eux-mêmes va à l’encontre de ce but. La lutte pour le pouvoir
politique par les nations colonisées et soumises est donc la condition nécessaire et le
premier pas vers l’émancipation sociale, économique et politique totale. Le Cinquième
Congrès Panafricain appelle donc les travailleurs et les agriculteurs des Colonies à
s’organiser efficacement. Les travailleurs coloniaux doivent être à la tête de la bataille contre
l’impérialisme. Vos armes- la grève et le boycott- sont invincibles.
117
Nous invitons également les professions libérales et les intellectuels des colonies à prendre
conscience de leurs responsabilités. En luttant pour les droits syndicaux, le droit de créer
des coopératives, pour la liberté de la presse, d’assemblée, de manifestation et de grève,
pour la liberté d’imprimer et de lire la littérature nécessaire à l’éducation des masses, vous
ferez usage des seuls moyens d’obtenir et de conserver vos libertés. Aujourd’hui il n’existe
qu’une seule voie pour l’action concrète- l’organisation des masses. Et les habitants éduqués
des colonies doivent adhérer à ce mouvement. Peuples du monde soumis et colonisés,
Unissez-vous !
Source : Langley, A., op.cit, pp.758 - 761
L’impact de Manchester, selon George Padmore
Le Cinquième Congrès Panafricain ayant formulé pour chacune des principales régions
géographiques de l’Afrique Noire – l’Est, l’Ouest, le Sud et le Centre – des programmes
concrets susceptibles de recueillir le soutien unanime du peuple, il incombait désormais aux
nationalistes de donner un leadership positif aux mouvements politiques naissants
d’émancipation.
Le panafricanisme était entré dans une phase nouvelle – celle de l’action positive. L’efficacité
de cette action dépendait du degré auquel les peuples africains étaient organisés.
L’organisation est la clé qui ouvre le chemin de la liberté. Sans l’appui actif des gens du
peuple, les intellectuels restent isolés et sans efficacité. Voilà pourquoi le cinquième congrès,
dans sa « Déclaration aux Coloniaux », souligna l’importance de former un front uni entre les
intellectuels les ouvriers et les cultivateurs dans la lutte contre le colonialisme. Le congrès
proclama sa foi dans le droit de tous de se gouverner eux-mêmes. «Nous affirmons le droit
de tous les peuples coloniaux de diriger leur propre destin. Il faut que toutes les colonies
soient libres de la domination impérialiste étrangère, que celle-ci soit politique ou
économique.
« Les peuples des colonies doivent avoir le droit d’élire leurs propres gouvernements, sans
restrictions venant des puissances étrangères. Nous disons aux peuples des colonies qu’ils
doivent lutter pour atteindre ces buts par tous les moyens dont ils disposent.
« L’objectif des puissances impérialistes est d’exploiter. En accordant aux peuples coloniaux
le droit de se gouverner, cet objectif est manqué. Par conséquent, la lutte pour le pouvoir
politique, engagée par les peuples coloniaux et assujettis, est le premier pas et le préalable
nécessaire qui mènent à une pleine émancipation sociale, économique et politique. Le
cinquième congrès panafricain invite donc les travailleurs et cultivateurs des coloniaux
doivent être à l’avant-garde de la bataille contre l’impérialisme. Vos armes – à savoir, la
grève et le boycottage – sont invincibles.
« Nous invitons également les intellectuels et les classes professionnelles des colonies à
prendre conscience de leurs responsabilités. En luttant pour les droits syndicaux, pour le
droit de former des coopératives, pour la liberté de la presse, la liberté de réunion, de
manifestation et de grève, la liberté d’imprimer et de lire la littérature qui est nécessaire à
l’éducation des masses, vous ferez usage des seuls moyens par lesquels seront conquises
et conservées vos libertés. Aujourd’hui il n’y a qu’un chemin qui mène à l’action efficace –
c’est l’organisation des masses. Et il faut qu’à cette organisation se joignent les coloniaux
instruits. Peuples coloniaux et assujettis du monde, unissez-vous ! ».
Pour donner effet à cette déclaration, le congrès chargea l’exécutif de la Fédération
Panafricaine de prendre des mesures appropriées pour diffuser les résolutions et autres
118
directives adoptées par les délégués, et pour créer un organisme apte à fournir conseil et
assistance aux organisations représentées au congrès.
Le Secrétariat National Ouest-africain
En dehors du travail directement entrepris par l’exécutif de la Fédération Panafricaine, M.
Kwame Nkrumah prit l’initiative d’organiser le groupe des délégués d’Afrique Occidentale
comme comité régional, appelé Secrétariat National Ouest-africain. Le but de cet organisme
était d’élaborer des moyens de mettre en œuvre la résolution de politique de base
approuvée par le Congrès Panafricain au sujet de l’Afrique Occidentale et d’harmoniser les
rapports entre les intellectuels et les éléments de la classe ouvrière en Angleterre
conformément aux principes énoncés dans la Déclaration du Congrès aux peuples
coloniaux, citée plus haut.
Après une année de travail préliminaire au milieu de la communauté ouest-africaine du
Royaume –Uni, le Secrétariat National Ouest-africain, soutenu par l’Union des Étudiants
Ouest-africains, tint une conférence à Londres du 30 août au 1er septembre 1946. Des
représentants venus des colonies anglaises et françaises d’Afrique Occidentale y
approuvèrent le programme qui avait été forgé par le Congrès Panafricain et s’engagèrent à
travailler non seulement pour l’autonomie territoriale, mais à promouvoir l’idée d’une
Fédération Ouest-africaine considérée comme un levier indispensable pour la réalisation de
la vision panafricaine d’un groupe ultime d’Etats-Unis d’Afrique.
La conférence du front uni d’Afrique Occidentale rejeta la doctrine tory anglaise de
« trusteeship » et la thèse fabienne de « gradualisme ». Elle réclama une autonomie
immédiate. Car, dans les termes de la résolution du Congrès Panafricain, « l’indépendance
complète et absolue des peuples d’Afrique Occidentale est l’unique solution du problème qui
se pose ». La conférence approuva également l’idée de ressusciter le Congrès National
Ouest-africain. Cette organisation, comme nous l’avons dit ailleurs, fut créée par l’avocat et
homme d’État de la Côte de l’Or, l’honorable Joseph Casely Hayford, en 1920, mais devint
inactive après la mort de son fondateur en 1930. N’ayant pas de racines profondes dans le
gens du peuple, le Congrès National Ouest-africain cessa graduellement de vivre, pendant
que les éléments professionnels de la classe moyenne qui l’avaient soutenu du vivant de M.
Casely Hayford commençaient à se bousculer pour devenir membres des nouveaux conseils
législatifs créés dans les diverses colonies, ouest-africaines.
Pendant que les nationalistes ouest-africains en Angleterre rassemblaient leurs forces et
s’apprêtaient à reporter la lutte à leurs pays d’origine, la Fédération Panafricaine appuyait les
efforts des Africains de l’Est en quête de quelques modestes réformes par l’entremise de
l’Union Africaine du Kenya. Les indigènes d’Afrique Orientale et Centrale n’ont pas encore
atteint le même niveau de maturité politique que ceux d’Afrique Occidentale. Dans ces
parties du continent, les problèmes d’agitation et d’organisation étaient plus difficiles, par
suite de l’absence de voies constitutionnelles d’expression, et à cause de l’hostilité des
colons blancs et des lois répressives de discrimination raciale mises en vigueur à leur
demande. De plus, les Ouest-Africains avaient accès à la terre, grâce au moustique, qui
éloignait les colons blancs. Au Kenya, la majorité des Africains sont des serfs sans terre, à la
merci des propriétaires européens des hautes terres blanches, qui occupent actuellement
une bonne partie de la terre que possédaient antérieurement les Kikouyou et autres tribus.
Pour tenir le public britannique et l’opinion mondiale au courant des conditions et des
événements en cours chez les Africains et les peuples d’ascendance africaine, une revue
mensuelle portant sur la vie, l’histoire et la pensée africaines fut fondée en 1947 et éditée
par M. T.R. Makonnen, Secrétaire général de la Fédération. Intitulée Panafrica, la revue eut
une imposante équipe de collaborateurs originaires de toutes les parties du monde colonial ;
son succès fut immédiat. Mais l’inévitable se produisit. La revue provoqua de l’émotion dans
119
les cercles officiels et fut interdite par les gouvernements coloniaux d’Afrique Orientale,
comme publication « séditieuse ». Mis hors de circulation dans les colonies, Pa-Africa
continua pendant quelques années encore, mais fut finalement contraint de cesser de
paraître afin de ne pas mettre en danger les libertés des abonnés qui étaient passibles
d’emprisonnement si on les trouvait en train de lire la revue. Ce fut un coup dur pour la voix
du Panafricanisme. A ce moment-là, cependant, une nouvelle perspective s’ouvrait en
Afrique Occidentale, qui a toujours été plus avancée politiquement que les autres parties du
continent.
Source : Padmore, G. Panafricanisme ou Communisme ? , la prochaine lutte pour l’Afrique,
traduction française, Ed. Présence africaine, Paris, 1962, pp. 181 - 184
120
II. LE RASSEMBLEMENT DEMOCRATIQUE AFRICAIN (R.D.A) : 1946
Le manifeste
La réaction agite devant l’opinion un épouvantail : celui du mouvement des peuples d’outremer vers la liberté.
Au lendemain de la victoire sur le fascisme, à laquelle ces peuples ont payé un lourd tribut,
au nom de la liberté des peuples et de l’égalité des races, personne n’osait évidemment leur
contester l’égalité des droits.
La première Assemblée Constituante entraînée par l’élan démocratique qui l’animait inscrivit
donc ces droits dans la Constitution et tous les partis prenaient l’engagement solennel de
les respecter.
Cependant certains milieux capitalistes de la revue Marchés coloniaux et du journal
L’Epoque lançaient quelques calomnies, aussi odieuses que ridicules contre les Africains
dont on louait la veille les vertus héroïques sur les champs de bataille.
Au fur et à mesure que le souvenir de la lutte en commun contre le fascisme s’estompait, les
véritables sentiments sous l’aiguillon des intérêts de classe poussaient d’autres milieux à
adopter la même attitude d’hostilité.
Et c’est ainsi que, au lendemain des élections du 2 juin, le parti M.R.P., jetant le masque
révélait son essence réactionnaire en prenant la tête de la lutte dirigée contre les droits des
peuples d’outre-mer.
Il poussait même son hostilité jusqu’à démissionner de la Commission des T.O.M. Douala
Manga Bell, le seul représentant africain qui figure dans ses rangs, pour le remplacer par le
député européen du Soudan, M. Lattes.
Mais de toutes parts, un soulèvement spontané unissait en un front commun, tous les
peuples, toutes les races, tous les partis politiques, toutes les organisations ouvrières, tous
les mouvements culturels et religieux de l’Afrique noire.
C’est grâce à cette union de tous les Africains que les partis politiques français restés fidèles
à la parole donnée, maintiendront dans la nouvelle Constitution les droits déjà reconnus et
conquis sur les champs de bataille du monde entier :
-
Egalité des droits politiques et sociaux ;
Libertés individuelle et culturelle ;
Assemblées locales démocratiques ;
Union librement consentie des populations d’Afrique et du peuple de France.
C’est en s’appuyant sur cette unanimité des Africains que notre ami Pierre Cot, rapporteur
général de la Constitution du 5 mai défendait récemment encore ses droits devant
l’Assemblée avec la sympathie et l’amitié réelles qu’il n’a cessé de témoigner aux
populations d’outre-mer.
Le parti M.R.P. a cherché, cherchera encore, à camoufler son attitude derrière certaines
thèses fédéralistes, alors qu’il refuse de reconnaître les droits les plus élémentaires à ces
Etats fantômes.
Devant la fermeté des élus d’outre-mer, il a même appelé à son secours le parti radical en la
personne de M. Heniot.
121
Le « fédéralisme » du M.R.P. ne peut tromper aujourd’hui aucun africain. Il n’est, en effet,
que le masque d’un régime d’autorité comme l’assimilation, que nous rejetons formellement,
n’et qu’une chape de plomb jetée sur l’originalité africaine. Comme l’assimilation, il
n’aboutirait qu’à figer l’Afrique dans son état d’organisation actuel, alors que la vie des
peuples comme celle des hommes et un mouvement continu.
En revanche, nous ne nous laisserons pas davantage tromper par le sentiment
« autonomiste », qui se fonde sur une vue utopique des réalités africaines et se manifeste
aujourd’hui par l’opportunisme d’hommes qui n’ont pas su hier se défendre contre
l’assimilation.
Notre adhésdion à l’Union française, que nous proclamons solennellement se justifie par une
vue réaliste des problèmes politiques du monde, par une confiance dans le destin de
l’Afrique, et par la certitude que malgré la réaction, nous obtiendrons les conditions libérales,
démocratiques et humaines qui permettront le libre développement des possibilités
originales du génie africain.
Des dizaines et des dizaines de milliers d’Africains fraternellement unis à des Français ayant
un véritable idéal démocratique, se sont ainsi groupés en partis, mouvements ou Unions
démocratiques, progressistes ou populaires : partout en Côte d’Ivoire, au Soudan, en
Guinée, au Sénégal, au Niger, au Togo, au Dahomey, au Cameroun, au Gabon, au Congo,
en Oubangui, au Tchad.
C’est pour compléter cette œuvre d’union que, face à toutes les manœuvres de la réaction,
nous appelons à un grand Rassemblement de toutes les organisations dont le
développement rapide et le signe certain qu’elles poursuivent la réalisation de la démocratie
politique et sociale en Afrique noire, dont nous avons exposé les conditions dans le présent
Manifeste.
Nous avons décidé de convoquer ce rassemblement le 11, 12, 13 octobre prochain à
Bamako, au centre de l’Afrique Occidentale, dans ce Soudan de la fermeté et de l’originalité
africaine et où convergeront de Guinée, du Sénégal, de Mauritanie, du Niger, du Dahomey,
de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Cameroun, du Tchad, de l’Oubangui, du Gabon et du
Congo, les hommes porteurs du message d’union et de fidélité des Africains.
-
Vive l’Afrique noire !
Vive l’Union des Africains !
Vive l’Union française des peuples démocratiques ! »
Ont signé le présent Appel :
-
Félix Houphouët – Boigny, député de la Côte d’Ivoire.
Lamine Gueye, député du Sénégal-Mauritanie.
Jean-Félix Tchikaya, député du Gabon-Moyen Congo.
Sourou Migan Apithy, député du Dahomey-Togo.
Fily Dabo Sissoko, député du Soudan-Niger.
Yacine Diallo, député de la Guinée.
Gabriel d’Arboussier, ancien député du Gabon-Moyen Congo.
Source : Lisette, G., Le Combat du Rassemblement Démocratique Africain, Ed. Présence
Africaine, 1983, pp. 26 – 28.
122
La loi abolissant le travail forcé
Séance du 1er mars 1946
Proposition de loi tendant à la suppression du travail forcé dans les territoires d’outre-mer,
présentée par MM. Félix Houphouët-Boigny, Fily-Dabo Sissoko, Joseph Raseta, Saïd
Mohamed Cheick, Lamine Guèye, Sourou-Migan Apithy, Léopold Sédar Senghor, Jean-Félix
Tchicaya, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Pascal Copeau, Pierre Villon, Raymond Verges,
Aimé Césaire, Léopold Brissol, Henri Lozeray, Pierre-Dreyfus Schmidt, Pierre Cot, Robert
Chambeiron et Lucien Rose, députés.
(Renvoyée à la Commission des territoires d’outre-mer)
EXPOSE DES MOTIFS
Mesdames, messieurs, le travail obligatoire ou forcé, tel qu’il est pratiqué dans les territoires
français d’outre-mer, n’est ni plus ni moins qu’une corvée.
Mal nourri, mal logé, mal soigné, le travail forcé touche un salaire de famine, alors qu’on
exige de lui un effort nettement au-dessus de ses forces. Qu’il soit employé à des travaux
dits d’utilité publique ou dans des entreprises privées, sa misérable condition demeure la
même.
Or, le rôle éducatif du travail obligatoire, derrière lequel on s’abrite pour justifier ce triste état
de choses, doit être considéré comme suffisamment atteint. Le contraire serait, après tant
d’années d’occupation, une retentissante faillite. Ce n’est pas par contrainte que les
indigènes du Sénégal produisent 500 000 tonnes d’arachides, ceux de la Côte d’Ivoire plus
de 40 000 tonnes de cacao et 30 000 tonnes de café, etc.
Ce n’est pas par contrainte que les travailleurs des territoires français se rendent dans les
colonies anglaises pour y louer leurs bras. Ils s’expatrient parce qu’ils sont mal traités, mal
payés. De 1,50 F en 1925, le travail journalier est passé en Côte d’Ivoire à 3,50 F pour six
mois d’engagement et 4 F pour un an d’engagement en 1945 (2,25 F pour les femmes et les
enfants). On compte au travailleur 5 à 6 francs de nourriture par jour. Or, avec 5 à 6 francs
par jour (en admettant qu’ils soient dépensés), il est impossible de nourrir correctement un
homme. Et ce ne sont pas les 300 ou 450 francs de pécule en fin de contrat (lorsque le
travailleur y arrive) qui lui permettent de s’équiper et d’acquitter ses impôts lors de son retour
chez lui.
L’Afrique noire française se dépeuple ; les naissances diminuent ; les exodes s’accroissent.
Le Gabon ne compte plus, d’après les estimations les plus optimistes, que la moitié de la
population qu’il comptait en 1913. Le pays Mossi a passé de 4 millions à moins de 2 millions
d’habitants. Pendant ce temps, les colonies étrangères voisines accroissent, doublent même
leur population aux dépens des nôtres.
A Madagascar, quoique le décret du 12 août 1937 ne prévoit la réquisition de main-d’œuvre
que pour des travaux d’utilité publique et qu’il n’existe aucun texte législatif instituant le
travail forcé, on ne l’en impose pas moins aux autochtones sous forme de réquisitions
revêtant les caractères d’un véritable esclavage. Les salaires maxima fixés à cet effet par
l’administration à Tananarive sont de 11 francs par jour sans ration, dimanches et jours
fériés non payés. En brousse, ils s’élèvent à peine à 5 francs, alors que le riz coûte 4 à 5
francs le kilogramme, la viande 20 à 25 francs, le mètre de toile écrue 20 à 30 francs, et que
l’impôt de capitation s’élève à 250 francs (non compris les corvées gratuites). Cette politique,
doublée des réquisitions et du rationnement du riz à des taux très insuffisants, a entraîné
une situation démographique très désastreuse. En 1944, l’excédent des décès sur les
naissances a été de 26 000 pour une population n’atteignant pas 4 millions d’habitants.
123
En Nouvelle Calédonie, où la main-d’œuvre locale volontaire fait souvent défaut aux mines
de nickel, on a recours à des travailleurs indochinois contractuels. L’an dernier, quoique le
travail obligatoire ait été aboli dans ce territoire, on obligera les travailleurs qui avaient
terminé leur contrat à demeurer sur les chantiers où ils avaient été maltraités, mal payés, les
mettant ainsi dans la pénible alternative de mourir de faim les bras croisés ou de continuer
dans les mêmes conditions le même travail. Or, les salaires de ces ouvriers sont à peine de
5 francs de l’heure, alors qu’un minimum de 10 francs de l’heure est nécessaire pour ne pas
mourir de faim en Nouvelle-Calédonie. Et, parmi les sanctions prises contre ceux qui n’ont
pas voulu s’incliner, contentons-nous de citer que 25 d’entre eux furent enfermés au camp
de Plum, et laissés sans vivres dans une brousse ingrate à 40 kilomètres de tout centre, et
privés de tout moyen de ravitaillement. Les femmes mêmes n’échappent pas au travail forcé.
Que ce soit en Côte d’Ivoire, où elles travaillent sur les plantations et, dans certaines
régions, sur les routes, avec parfois leur enfant sur le dos, que ce soit à Madagascar où
jeunes filles, mères de familles, enfants même, sont réquisitionnés pour le compte des
colons, que ce soit en Nouvelle-Calédonie enfin, où des Indochinoises ont été séparées de
leur mari et envoyées sur d’autres chantiers, partout le chancre s’étend et ronge les
fondements mêmes de nos plantations coloniales.
En 1930, Diagne, le premier député noir du Sénégal, prétendait fixer à dix ans la durée du
travail obligatoire éducatif. La conférence de Brazzaville, quatorze ans plus tard, en
recommanda la suppression au bout de cinq ans, étape par étape. Cette suppression
progressive a complètement échoué. Il est maintenant question d’en reporter la date à deux
ans.
Or, on ne peut admettre la suppression du travail forcé qu’en le condamnant. On n’entretient
pas un mal, on le guérit radicalement.
Le travail forcé, non seulement est condamnable parce qu’il demeure la survivance de la
corvée abolie par la Révolution française et compromet l’avenir de la race, mais il est antidémocratique et anti-économique.
Les règlements en vigueur, y compris le décret du 18 juin 1945 sur la main-d’œuvre en
Afrique continentale, n’offrent pas suffisamment de garanties aux travailleurs. Les modalités
d’application laissées aux gouvernements généraux entraînent toujours des compromis dont
profitent tous ceux qui persistent, cinquante-cinq ans après la déclaration des droits de
l’homme et cent après la suppression de l’esclavage, à pratiquer celui-ci sous une forme
déguisée. L’embauchage des volontaires dans les cercles et subdivisions, sous prétexte
d’une meilleure protection de la main-d’œuvre, aboutira, nul ne s’y trompe, à du volontariat
forcé.
Le travail forcé, qui mine la race, et provoque une désaffection totale des indigènes vis-à-vis
de la France et des exodes de plus en plus massifs, a assez duré. Il faut dès maintenant
donner une signification pratique à l’union française. Il ne saurait y avoir des maîtres et des
esclavages.
En conséquence, nous proposons à l’Assemblée d’adopter le texte suivant :
PROPOSITION DE LOI
Article 1er – Le travail forcé ou obligatoire est interdit de façon absolue dans les territoires
d’outre-mer.
124
Article 2 – Tous moyens ou procédés de contrainte directe ou indirecte aux fins d’embaucher
ou de maintenir sur les lieux du travail un individu non consentant feront l’objet d’un texte
répressif prévoyant des sanctions correctionnelles.
Article 3 – La présente loi abolit tout décret et règlement antérieur sur la réquisition
de la main-d’œuvre, à quel titre que ce soit.
Source : Documents de l’Assemblée Nationale Constituante élue le 21 octobre 1945 –
Annexes aux Procès verbaux des séances, Projets et propositions de lois – Exposés des
motifs et Rapports 2e Partie – Annexe n° 565, cité par Grah - Mel, F. Félix Houphouët –
Boigny. Biographie, Ed. Maisonneuve Larose, Paris, 2003, pp. 802 – 805.
125
III. PRESENCE AFRICAINE ET LA SOCIETE AFRICAINE DE CULTURE, PARIS, 1947
Éditorial du premier numéro de Présence africaine : Niam n’goura
L’homme, disait mon Père, c’est d’abord celui
qui crée. Et seuls sont frères les hommes qui
collaborent.
Saint-Exupéry.
Cette revenue ne se place sous l’obédience d’aucune idéologie philosophique ou politique.
Elle veut s’ouvrir à la collaboration de tous les hommes de bonne volonté (blancs, jaunes ou
noirs), susceptibles de nous aider à définir l’originalité africaine et de hâter son insertion
dans le monde moderne.
«Présence Africaine» comprend trois parties essentielles. La seconde, la plus importante à
nos yeux, sera constituée de textes d’Africains (romans, nouvelles, poèmes, pièces de
théâtre, etc.). La première publiera des études d’Africanistes sur la culture et la civilisation
africaines. Nous y examinerons également les modalités de l’intégration de l’homme noir
dans la civilisation occidentale. La dernière partie enfin, passera en revenue des œuvres
d’art ou de pensée concernant le monde noir. Dès les prochains numéros, nous
donnerons 31 , des textes écrits en arabe par des Africains et traduits en français. Nous
créerons également une rubrique destinée à mettre la jeunesse africaine au courant des
diverses formes de l’humanisme en Europe. Quelques pages à la fin de chaque numéro
exposeront des faits significatifs de notre actuelle vie sociale. Enfin, nous espérons illustrer
sobrement la revue.
En fondant cet organe, nous avons songé d’abord et nous nous adressons principalement à
la jeunesse d’Afrique. Elle manque d’aliment intellectuel. Peu à son isolement desséchant et
à sa fougue adolescente, elle court le risque de s’asphyxier ou de se stériliser, faute d’avoir
une fenêtre sur le monde.
Mais, bien entendu, ce n’est pas là le véritable point de départ de notre entreprise. L’idée en
remonte à 1942-43. Nous étions à Paris un certain nombre d’étudiants d’outre-mer qui – au
sein des souffrances d’une Europe s’interrogeant sur son essence et sur l’authenticité de ses
valeurs -, nous sommes groupés pour étudier la situation et les caractères qui nous
définissaient nous-mêmes.
Ni blancs, ni jaunes, ni noirs, incapables de revenir entièrement à nos traditions d’origine ou
de nous assimiler à l’Europe, nous avions le sentiment de constituer une race nouvelle,
mentalement métissée, mais qui ne s’était pas fait connaître dans son originalité et n’avait
guère pris conscience de celle-ci.
Des déracinés ? Nous en étions dans la mesure précisément où nous n’avions pas encore
pensé notre position dans le monde et nous abandonnions entre deux sociétés sans
signification reconnue dans l’une ou dans l’autre, étrangers à l’une comme à l’autre.
Un tel état ne peut être toléré que si l’on s’est radicalement débarrassé du souci éthique.
C’est parce que nous refusons de renoncer à la pensée que nous croyons à l’utilité de cette
revue.
31
Dans la deuxième partie, nous accueillons, avec joie, toutes les suggestions susceptibles
d’améliorer notre formule.
126
Cependant, il serait égoïste et insensé de ne songer qu’à nous. Notre propos dépasse nos
modestes personnes. Nous ne sommes que les maillons d’une vaste chaîne : l’humanité
entière.
Cette humanité aujourd’hui comprend deux groupes distincts : d’une part, une minorité d’être
agissants, productifs, créateurs : l’Europe. En face d’elle, les hommes d’outre-mer beaucoup
plus nombreux. Ils sont en général moins actifs, peu productifs (du moins leur productivité ne
réponde-elle pas au rythme des temps modernes). Ils sont «le fardeau de l’homme blanc» ;
Celui-ci, créateur d’une civilisation militante, impose au reste du monde, ses modes de
penser, d’agir ou de vivre. Il nie et foule à ses pieds tout groupe humain qui méconnaît le
style de son univers militant.
Personne, du reste, n’a le privilège d’avoir maîtrisé l’Histoire et le Progrès ; ce sont là des
forces déclenchées par l’infatigable activité de l’Européen, - mais qui échappent souvent à
son contrôle -. Raison de plus, pour qu’au lieu des quelques centaines de millions de
cerveaux qui se chargent de penser, de diriger et de féconder le monde, tout en assumant le
destin de milliards d’ «outre-merriens», on souhaite la transformation de ces hommes
d’outre-mer en cerveaux et bras adaptés à la vie moderne et partageant la responsabilité de
penser et d’améliorer le sort du genre humain.
Notre entreprise donc, quoique limitée, s’inspire de préoccupations qui supposent une foi
inébranlable en l’homme.
Peut-être le caractère général le plus saillant de la civilisation occidentale est-il l’ascétisme.
Mais un ascétisme héroïque, actif, qui affecte toutes les facultés de l’être.
En premier lieu, la volonté. Nous sommes frappés au début de notre séjour en Europe, de
voir que l’éthique y est fondée non sur le sacré 32 , mais sur la fidélité du vouloir à certains
principes rationnels !
Concevoir et appliquer un art de vivre qui vous libère de l’égoïsme – qui soit au plus haut
point bienfaisant à la Société humaine – et ne se fie qu’à la rigueur d’une raison invincible : tel est le bien. – Mais cette raison est une réalité mouvante, complexe, à laquelle on
n’adhère pas une fois pour toutes. La mobilité même de l’ordre social, que signifie-t-elle, en
principe, sinon que chaque citoyen appuie sur la fonction gouvernante de tout le poids de sa
vigilance active, mise au service de cette austère raison ?
Mais c’est l’art qui manifeste le mieux notre personnalité et traduit, davantage que toute
action, les moindres singularités de notre profond vouloir. C’est pourquoi la création
artistique nous enivre de la plus pure joie. Elle nous élève au niveau des dieux. La morale la
plus haute ne se ressent-elle pas, en Europe d’une certaine tonalité esthétique ? Et les
Titans de la volonté ne jouissent-ils pas, dans l’art, de la plus solide renommée ? Beethoven,
Stendhal, Baudelaire, Valéry et tant d’autres ? Quant aux artistes qui brillent par la
sensibilité, ce sont davantage des consommateurs (de qualité exceptionnelle) que des
producteurs. C’est la volonté qui crée. Le cœur ne sait qu’apprécier. L’art est ainsi l’activité la
plus favorable au don de soi et confère au créateur le seul prestige qui lui ressemble.
Connaître le vrai, enfin, c’est se défier des fantaisies de l’imagination, de la paresse
intellectuelle, pour faire éprouver à l’esprit les contours même de ce qui ne peut être nié par
la raison critique. La vérité n’est pas définie par les règles traditionnelles ; elle n’est pas
saisie exhaustivement par l’intellect. Elle ne doit pas être cherchée dans le concret ou le
32
Comme dans beaucoup de sociétés africaines où le bien s’évalue certes à la pureté de l’intention,
mais avant tout à l’adéquation de l’acte à certain canon, plus respecté que contrôlé par la raison.
127
statistique, mais dans le sens des lois toujours plus exactes qui assurent la maîtrise de
l’univers. (Entendez : la maîtrise de la nocivité de l’univers).
On le voit, si le Progrès n’existait pas, il faudrait l’inventer pour justifier une activité sans
cesse inquiète de l’hostilité ou de la nocivité des êtres…
Mais, précisément, cette guerre perpétuelle déclarée au cosmos, à la société, à la
conscience individuelle ne suppose-t-elle pas une sorte d’ascétisme héroïque, celui qui
sacrifie les séductions du présent à la conquête du salut et de la grandeur de l’homme ?
Il est, dira-t-on cependant, deux domaines où ni passion combative ni méfiance hostile ne
s’observent : l’amitié et l’amour. Encore, l’amour même (qui suppose l’amitié) n’est-il pas le
meilleur champ de lutte où deux êtres rivalisent de générosité et d’abnégation ? Sans doute,
l’amour comporte-t-il des moments d’euphorie morale ou l’être aimé s’épanouit de confiance.
Mais il lui convient de na pas s’endormir dans une passivité béate. Car l’autre ne vit que de
la ferveur de son partenaire.
Nous autres Africains, nous sous-estimons un peu trop la volonté individuelle. Ce qui nous
attache à autrui ce sont les liens sacrés de la parenté, ce sont ceux établis par les
institutions séculaires. La volonté humaine n’est pas bien puissante ! C’est la providence qui
mène l’univers. Souvent, il suffit d’avoir confiance et d’être respectueux des cadres
traditionnels pour être heureux.
Comme nous comprendrions aisément le livre d’Isabelle Rivière : «De la vertu
d’imprévoyance» ! Oiseaux du ciel ou lis des champs, nous nous préoccupons peu du
lendemain. Les interdits même, les barrières religieuses, qui semblent s’opposer parfois à
notre appétit de vivre, ne nous incitent nullement au pessimisme ni à une méfiance
nerveuse. Ces obstacles seraient plutôt des garanties contre notre satanique volonté
individuelle. – La vie est bonne dans sa spontanéité libre.
On devine bien que l’Africain ne craint pas l’effort, pour autant. Il trouve tant de joie saine
dans le travail !
Mais si l’effort est sacré et bienfaisant, il est soumis à un cérémonial simple et traditionnel
plutôt qu’à l’initiative de l’individu.
A coup sûr, l’Europe offre, parfois, le spectacle d’un activisme pathologique et d’aberrations
du vouloir, selon nous ; mais elle nous enseigne, d’autre part, que désormais nul ne saurait,
sans péril, mésestimer le sens de l’aventure individuelle – ni oublier la positive, la fatale
solidarité qui lie et assimile tous les êtres humains devant l’inconnu de l’avenir.
Toutefois, le comble de l’héroïsme n’est-il pas d’éclairer et d’émanciper son semblable, pour
ne l’aborder que dans la virulence même de sa liberté et de sa lucidité -, afin que chacun
tienne de ces vertus partagées l’obligation de forger avec tous des valeurs et un ordre
universels ?
C’est bien là, nous semble-t-il, l’originalité de l’Europe vue de l’Afrique.
Or l’aire d’une telle civilisation déborde déjà le cadre de l’Europe. Et partout où elle
s’étendra, l’ordre ne sera observé, la prospérité assurée, que dans la mesure où les mêmes
moyens de vigilance critique et de productivité seront offerts à tous.
Quant à la France (dont le peuple, par certains traits de son histoire, de sa pensée et de son
art, est celui qui réalise le mieux cet idéal héroïque) elle a la mission de favoriser tous
128
contacts susceptibles de libérer la volonté de l’individu – de lui faire prendre conscience de
sa nocivité et de sa fécondité – et de le laisser accomplir sa vocation dans un monde lucide.
Aussi notre revue se félicite-t-elle d’être française, de vivre dans un cadre français, bien
qu’elle s’adresse – en une fois – à tous les hommes de bonne volonté.
Dépassant le strict plan de la colonisation française, elle veut poser et étudier le problème
général des rapports de l’Europe avec le reste du monde, mais en prenant pour exemple
l’Afrique.
D’autant plus que l’humanité noire se trouve être la plus déshéritée. Enclose comme dans
une manière de silence cosmique depuis des millénaires – inutile, aux yeux de beaucoup,
dans l’évolution du monde – réduite, d’après ces mêmes personnes, à une vitalité bestiale et
vaine – elle vit cependant selon sa sagesse et une vision de l’existence qui ne manque pas
d’originalité. Une sensibilité fraîche, une longue et singulière histoire l’ont dotée d’une
expérience qu’il serait profitable, à bien des égards, de faire connaître.
La langue par laquelle elle s’exprimera, dans notre revue, ne manquera pas de dévoiler de
nouveaux thèmes pittoresques et moraux, des formes inédites de sensibilité. Serait-il
téméraire d’ajouter qu’elle pourrait même enrichir la civilisation européenne ? C’est notre
avis pourtant. Car, un des traits caractéristiques de la vie moderne est de croire que les
consciences peuvent communiquer entre elles. Le Négro-africain, lui, ne le pense pas. Ainsi
l’amour et l’amitié, chez lui, ne manquent pas d’agrément, certes, mais ignorent quelque peu
l’intimité. En Europe, au contraire, d’aucuns vont jusqu’à estimer que l’homme n’est réel que
dans la mesure où son humanité est ou peut être exprimée. Les institutions sociales, du
moins, ne tiennent compte de lui que dans cette limite. Et la littérature devient elle-même
une institution aussi utile que le Parlement. En effet, le cadre social évolue, s’assouplit et
s’humanise à mesure que l’art et la pensée travaillant dans la matière humaine, en
développent, font reconnaître et respecter les dimensions nouvelles. Mais précisément dans
cette société militante où chacun assume entièrement son propre destin, où l’on n’est attentif
qu’aux lois et faits révélés par la science et la pensée, tout être humain est nié qui ne
manifeste pas sa personnalité.
Par contre, exprimer son âme singulière : c’est contribuer à infléchir l’opinion publique et le
cadre des institutions dans un sens plus largement humain.
Le noir qui brille par son absence dans l’élaboration de la cité moderne, pourra, peu à peu,
signifier sa présence en contribuant à la recréation d’un humanisme à la vraie mesure de
l’homme.
Car il est certain qu’on ne saurait atteindre à l’universalisme authentique si, dans sa
formation, n’interviennent que des subjectivités européennes. Le monde de demain sera bâti
par tous les hommes. Il importe seulement que certains déshérités reçoivent de l’Europe, de
la France en particulier, les instruments nécessaires à cet édifice à venir.
Pour l’instant, l’universalisme prend la figure d’un temple où la perfection se lit sur la façade,
mais où l’arrière-plan, jamais exposé au regard, à l’admiration ni à la critique, se trouve
inachevé et absurde. Pourtant, l’Européen non plus, ne saurait se voir sous tous les angles.
L’homme d’outre-mer pourrait précisément servir de miroir à sa beauté, qui ne sera parfaite
qu’en devenant aussi notre beauté. Sans quoi, l’Europe risque de s’étioler dans une sorte de
narcissisme stérile pour tous.
Quant à nous Africains, nous attendons de ces activités culturelles des services bien précis.
Pour nous permettre de nous insérer et de nous situer clairement dans la société moderne,
129
«PRESENCE AFRICAINE», tout en nous révélant au monde, nous apprendra à avoir foi en
l’idée.
C’est que nous sommes encore différents de l’Européen à cet égard. Pendant que nous
sommes présents au concret – et essentiellement à sa succulence naturelle et immédiate –
l’Européen, lui, est tendu vers les périls de l’existence et se préoccupe de les conjurer, par
conséquent de connaître les lois cosmiques, sociales et psychologiques. L’univers est, pour
nous, illimité en merveille, il est fécondité indéfinie offerte à notre vigoureux appétit. Nous
nous soucions peu de connaître et de dompter le monde, mais de jouir des nourritures dont
l’actualité présente est chargée. Nous vivons «hic et nunc». Dans un certain sens, nous
sommes des bourgeois là où l’Européen est un militant.
Or, le développement du monde moderne ne permet à personne ni à aucune civilisation
naturelle d’échapper à son emprise. Nous n’avons pas le choix. Nous nous engageons
désormais dans une phase héroïque de l’histoire. L’on y accepte la mort (quand on
s’accroche obstinément à son bonheur individuel), ou bien l’on y conquiert le salut et des
chances de grandeur.
Mais le salut n’est offert qu’à ceux qui croient en l’homme, en la valeur de l’action humaine et
de la science – à ceux qui, présents au rythme des lois qui mènent le monde vers son
destin aveugle, s’emparent de ces lois pour appliquer la raison et la volonté humaines à la
place de la spontanéité créatrice de la nature.
Nous autres, Africains, nous avons besoin de prendre goût à l’élaboration des idées, à
l’évolution des techniques – de comprendre ainsi la civilisation occidentale qui, sans anéantir
les civilisations naturelles, en conservera juste ce que son élan vital et notre présence
effective lui permettront d’en épargner.
Nous avons besoin surtout de savoir ce qu’est un idéal, de le choisir et d’y croire librement
mais nécessairement, et en fonction de la vie du monde. Nous devons nous saisir des
questions qui se posent sur le plan mondial et les penser avec tous, afin de nous retrouver
un jour parmi les créateurs d’un ordre nouveau.
C’est la meilleure façon de dépasser le stade mesquin du racisme, ce mal qui ronge la taille
de l’homme, aigrit le cœur, étouffe l’âme. La collaboration intellectuelle que nous demandons
peut être également utile à tous. L’Europe est créatrice du ferment de toute civilisation
ultérieure. Mais les hommes d’Outre-Mer détiennent d’immenses ressources morales (de la
vieille Chine, de l’Inde pensive à la silencieuse Afrique) qui constituent la substance à faire
féconder par l’Europe. Nous sommes indispensables les uns aux autres.
C’est au peuple français d’abord que nous faisons confiance : je veux dire à tous ces
hommes de bonne volonté qui, fidèles aux plus héroïques traditions françaises, ont voué leur
existence au culte exclusif de l’homme et de sa grandeur.
Source : Fac - similé de Présence africaine, octobre – novembre 1947, n° 1, pp. 7 -14
130
Alioune Diop vu par le professeur Honorat Aguessy
«A l’aide de trois anecdotes, on peut faire le portrait d’un homme»
Nietzche
Devant la richesse foisonnante de l’entreprise culturelle d’Alioune Diop, compte tenu des
nombreuses facettes sous lesquelles nous nous la représentons, nous pourrions craindre de
ne pouvoir nous en tenir à quelques trois anecdotes pour camper le personnage Alioune
Diop. Sa captivante personnalité – il est vrai – est toujours égale à elle-même, défiant le
temps et les péripéties de la vie par la même ténacité dans la défense de la dignité
humaine 33 et du droit radical à la différence (entraînant ipso facto le droit à l’erreur pour tout
peuple). Mais le personnage se laisse contourner plus difficilement. Tel qu’il nous apparaît,
en premier lieu, - mais davantage par les déductions de l’esprit que sa manière de vivre avec
autrui – Alioune Diop est (devrait être) l’homme inaccessible appartenant à la même
génération que certains hommes africains détenant actuellement les rênes du
commandement : il est non seulement de leur classe d’âge, mais aussi l’ami respecté des
uns et des autres. Tout comme eux, il aurait pu – en empruntant d’autres moyens – évoluer
dans la même voie de l’exercice du plus en vue (et le trompe l’œil) des pouvoirs : le pouvoir
politique. N’était-il pas déjà, en 1946, Chef de cabinet du gouverneur général de l’ex-AOF
René Barthes ? N’était-il pas déjà, avant sa belle entreprise de «Présence Africaine»,
Sénateur ? Or Alioune Diop est, en tout temps, l’homme de culture le plus proche des jeunes
désireux de s’engager sur le front de lutte culturel afin de libérer et défendre la personnalité
africaine. Il a su – par le choix historique de son style d’engagement dans la lutte multiforme
– jouer pour les jeunes, en particulier ceux qui séjournent en France en vue des études
supérieures, le rôle d’un visionnaire et d’un initiateur. A cet égard, il est toujours là pour
montrer le chemin à suivre, et à le suivre effectivement avec eux malgré les difficultés,
comme s’il mettrait en pratique cette réflexion d’un homme d’action à savoir : nous sommes
comme des voyageurs qui gravissent la montagne dans la direction d’une étoile et malgré
les difficultés de l’escalade il faut tenir bon et ne pas perdre de vue l’étoile de référence – Tel
est l’un des contrastes déroutants que présente le personnage. Ce n’est là qu’un premier
contraste – Voyens-en un autre. Tout le monde sait qu’Alioune Diop adore voyager – ou
plutôt, compte tenu de ses responsabilités, il est partout – et frotter sa cervelle contre celle
d’autrui à travers mille rencontres, colloques, conférences, consultations, etc. A ce titre, il
devait être difficile de prendre contact avec lui quand on en a le besoin urgent. Et pourtant, il
ménage son temps de telle sorte que ses habitués qui désirent le rencontrer pour aborder
des problèmes précis avec lui et recueillir son avis éclairé, savent quand le voir. Par ses
conseils, il parvient à ouvrir des horizons qui étonnent ses familiers.
Qui ne discerne dans cette première évocation sa disposition permanente au dialogue où
l’interlocuteur ne fait qu’acquiescer en écoutant religieusement l’illuminé qui parle ? Le
dialogue avec Alioune Diop n’est pas un jeu ; il est toujours profond et éclairant, dans la
mesure où il apparaît comme appuyé sur une foi profonde qui, loin de se transformer en
contemplation intérieure ou en mysticisme, s’affirme plutôt par ses manifestations agissantes
au service d’un idéal à la fois culturel, social et politique (dans le sens noble de ce terme).
Qui ne discerne que cet homme dont nous célébrons le trentième anniversaire et la réussite
de son œuvre capitale : la création de «Présence Africaine», est resté profondément fidèle à
lui-même, fidèle à sa gageure, fidèle à une certaine idée de la «civilisation noire» ? A ce
propos, seule une analyse sociologique circonspecte situant l’événement – que son vrai
33
Cf. «la faim du tiers monde n’est pas séparable d’une série de carences (sous-développement
économique et social, pénurie des cadres, dédain pour notre dignité à travers ses propres créations
politiques, institutionnelles, économiques et culturelles, et à travers sa propre collaboration à la
construction de la paix mondiale» in Revue «Equilibre», déclaration d’Alioune Diop ; tous les peuples
ont faim les uns des autres.
131
contexte socio-économique et politico-culturel peut amener à porter une appréciation
correcte évitant les effets de l’illusion rétrospective. En 1947, il s’agissait de doter le monde
intellectuel africain d’un organe d’expression et de protestation traduisant les aspirations de
la couche africaine, antillaise et malgache la plus directement confrontée aux problèmes
aigus de la discrimination culturelle ; d’abord elle était la couche la plus aliénée parce que
subissant quotidiennement, en France, les manifestations provocantes d’une culture qui ne
leur offrait aucun choix mais les soumettait à une option dépersonnalisante : l’assimilation –
domination ou retour (et non recours) à la culture dite ancestrale ; ensuite cette couche était
sensibilisée sur l’urgence de la lutte à mener ; enfin, elle était une couche déboussolée, non
seulement par la contradiction entre les idéaux enseignés dans les écoles et la réalité
quotidienne moins riante, mais aussi par le caractère divergent des voies de résistance qui
s’offraient à eux. Le ballotement était grand, chez cette couche d’intellectuels, entre «les trois
attitudes : Résistance, capitulation, adaptation». Bref, le contexte conflictuel précis de cette
période doit être bien situé pour éviter de faire à ceux qui ont promu cette œuvre en 1947
des reproches valables pour 1977.
D’Alioune Diop nous détenons un certain nombre de témoignages qui constituent, pour notre
génération du moins, un héritage précieux. Rappelons quelques-uns de ces témoignages
que le «sage» a portés sur la situation du monde noir en général, africain en particulier. Dès
octobre-novembre 1947, nous lisons dans «Présence Africaine» une réflexion bouleversante
sur la situation des intellectuels noirs en France : «incapables de revenir entièrement à nos
traditions d’origine ou de nous assimiler à l’Europe, nous avions le sentiment de constituer
une race nouvelle, mentalement métissée, mais qui ne s’était pas fait connaître dans son
originalité et n’avait guère pris conscience de celle-ci. Des déracinés ? Nous en étions dans
la mesure précisément où nous n’avions pas encore pensé notre position dans le monde et
nous nous abandonnions entre deux sociétés, sans signification reconnue dans l’une ou
dans l’autre, étrangers à l’une comme à l’autre».
Une dizaine d’années après cette socianalyse, une autre réflexion de veine sociologique était
proposée à notre méditation : «le dépérissement des arts et de la littérature ne sont que les
signes extérieurs d’un malaise plus profond : l’exploitation d’un peuple, l’aliénation de la
liberté.
Les hommes politiques (de toutes les régions d’Afrique) nous diront souvent, selon les
époques, qu’il faut privilégier l’économique, ou le social, ou l’enseignement, ou la formation
spirituelle. Beaucoup, de bonne foi, parmi les Africains, y ont cru. Mais en fait tout est
conditionné d’abord (pas exclusivement, l’histoire ne s’arrête pas) par la souveraineté des
actes et institutions politiques des peuples. Je me limiterai au culturel, mais il est aisé de
montrer que ni essor économique, ni équipement social, ni progrès scolaires, ni
maturité…culturelle ou spirituelle ne sont possibles sans la souveraineté politique d’un
peuple».
Cette priorité de la politique ne s’arrête pas, pour Alioune Diop, au niveau exclusif des
activités de l’Etat opposé à la société civile. Elle concerne toutes les activités de la société
globale. En d’autres termes, l’Etat, qu’il soit le pouvoir qui s’impose du dehors à la société ou
«plutôt un produit de la société à un stade déterminé de son développement» comme «aveu
que cette société s’empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s’étant
scindée en oppositions inconciliables qu’elle est impuissante à conjurer», l’Etat considéré
comme «pouvoir né la société, mais qui se place au dessus d’elle et lui devient de plus en
plus étranger» ne saurait satisfaire les exigences d’Alioune Diop. Il ne saurait satisfaire les
exigences d’Alioune Diop. Il ne saurait les satisfaire non seulement pour son caractère
d’extériorité et d’étrangeté mais aussi à cause de l’aspect non opérationnel de la science
politique. Non, ce n’est pas tellement sur la politique comme telle, qu’Alioune Diop met
l’accent quand il utilise l’expression «souveraineté politique». C’est plutôt, au-dessus de la
politique émanant de l’Etat, la souveraineté comme telle qui est prioritaire. Alioune Diop a
132
toujours tenu à ce que la souveraineté du peuple soit déterminante. Cette idée se dégage de
l’acceptation que prend pour lui le phénomène colonialiste. Elle se dégage, de façon plus
nette, de ses préoccupations concernant la civilisation africaine.
Rappelons son idée sur la Colonisation : «La colonisation est cette situation où l’homme a
une religion et ne peut la vivre comme il l’entendrait, une langue et ne peut la cultiver comme
il le voudrait, il a une vocation économique, mais il est contraint de n’être qu’un objet
d’appoint dans la vie économique de son pays. Il a des traditions sociales, mais ne peut les
développer selon son génie propre». C’est le signe, pour Alioune Diop, de la fragilité des
pays archéo ou néo-colonisés. Fragilité religieuse, fragilité linguistique, fragilité économique,
fragilité sociale : telle est la caractéristique de ces pays.
Il est vrai que le mot fragilité n’était pas utilisé par Alioune Diop. Du moins, il n’était pas utilisé
tel qu’il l’a été – et le sera – à propos – et à partir du Colloque sur les «Religions africaines
comme source de valeurs de civilisation», où ce mot est devenu l’expression
(«obsessionnelle», pourrait-on dire) des inquiétudes d’Alioune Diop sur l’avenir de la
«Civilisation noire». En quelques six pages, ce mot est revenu six fois au moins, sans
compter le nombre de fois que les mots faiblesse, impuissance, ont été employés. Quelques
citations donneront une idée de l’importance de cette «obsession» à propos de la civilisation
noire.
Dans ce texte, la souveraineté du peuple est soulignée avec force : «Une civilisation est
consciente de soi dans la mesure où, au niveau de ses peuples, et pas seulement de ses
élites, elle est consciente de son histoire, de sa situation dans le monde…».
D’ailleurs, c’était l’une des idées autour desquelles. Il entendait voir le Colloque de Cotonou
(1970) s’organiser : la place prépondérante nécessaire peuple dans la promotion des valeurs
de civilisation africaines. En dehors de cette exigence, l’accent y est porté, de façon plus
thématique, sur les trois terrains où se manifeste la force ou la faiblesse d’une civilisation :
«les trois civilisations que je viens de citer ont chacune :
a) Une histoire commune, à diverses communautés nationales et qui informe jusqu’à
l’imagination populaire ;
b) Une seule langue (ou un groupe de langues apparentées) qui dégage déjà les traits
communs de leur personnalité morale (car une langue est un destin) ;
c) Une seule religion (ou un groupe de religions apparentées) qui définit leur identité
spirituelle».
Ici, la fragilité africaine se situera sur ces trois terrains : fragilité historique, fragilité
linguistique, fragilité religieuse. La fragilité économique ne constitue plus un élément
déterminant pour apprécier une civilisation.
L’aspect de la pensée d’Alioune Diop qui se dégage de ces considérations et son caractère
dynamique, inquiet (servi par un dialogue intérieur aussi important que l’autre), appuyé sur
de longues expériences, enfin jeune.
C’est sur ce dernier aspect qu’il nous faut conclure. Parler de la jeunesse d’un quasiseptuagénaire c’est le plus grand hommage qu’on puisse rendre à un penseur. Alioune Diop
le mérite amplement : le fait qu’il ait tenu sa gageure pendant trois décennies déjà, est le
meilleur témoignage de cette jeunesse de pensée permanente qui a su traverser les orages,
supporter avec une égale compréhension les courants des traditionalistes du nouveau aussi
bien que ceux du passé – sans renier de l’idéal initialement caressé lors de la création de
«Présence Africaine».
133
C’est qu’il sait cultiver ce que la jeunesse comporte de générosité et de passion pour l’idéal
tout en évitant ses excès. Différents portraits des jeunes que de nombreux penseurs ont
campés peuvent servir à apprécier sa jeunesse d’esprit. Quand Hegel écrit : «Mais d’une
manière plus générale, je fais appel à la jeunesse ; car c’est le beau temps de la vie qui n’est
pas encore préoccupée par le souci des fins bornées de la nécessité et qui est susceptible
de la liberté qu’exige une occupation scientifique désintéressée ; - et c’est ainsi qu’elle n’est
pas encore en proie à l’esprit négatif, de la vanité, à l’inutilité d’un effort purement critique», il
oublie que la jeunesse ne représente pas uniquement un «temps de la vie», mais qu’il s’agit
d’un état d’esprit et d’une manière pas uniquement d’être, et qu’en ce sens il y a des
septuagénaires jeunes d’esprit et des jeunes centenaires d’esprit ! Le portrait de la jeunesse
peint par Aristote est plus nuancé : «Les jeunes préfèrent l’action belle à celle qui leur
profite ; friands d’amitié et de compagnie ils le sont plus que tout autre âge ; en tout, ils vont
plus loin et plus fort (…), qu’ils savent avoir pitié, parce qu’ils croient l’humanité honnête et
meilleure qu’elle n’est : c’est à l’aune de leur innocence qu’ils mesurent leur prochain ; ils
aiment rire, et donc plaisanter : c’est là une démesure, mais apprivoisée». Ce portrait lui
convient mieux.
Puisse-t-il poursuivre l’idéal qu’il s’est assigné, avec la même jeunesse d’esprit, et le
réactualiser selon les exigences de l’heure, mais sans se laisser enserrer dans les crocs de
ceux qui visent à des objectifs plus intéressés et terre à terre.
Honorat Aguessy
Docteur és Lettres
Maître de Conférences à l’U.N.B.
Doyen de la Factulté les Lettres, Arts et Sciences Humaines
Cotonou (Bénin)
Source : Hommage à Alioune Diop, fondateur de Présence africaine, éditions des amis
italiens de présence africaine (sic), Rome, pp. 271 - 275
134
Témoignage du professeur Amady Aly Dieng lors du cinquantenaire de Présence africaine
Présence Africaine fête ses cinquante ans d’existence cette année à Dakar. Elle a été créée
en 1947, une année cruciale de l’histoire de l’humanité jalonnée par des faits marquants : la
guerre froide entre l’Est et l’Ouest, la cruelle répression des patriotes malgaches, l’expulsion
des députés communistes du gouvernement français de coalition. La date de création de la
revue et de la maison d’édition Présence Africaine se situe à la veille d’un évènement
important dans «l’Union Française», la célébration du centenaire de l’abolition de l’esclavage
dans les colonies françaises qui donne l’occasion à une série de publications comme
L’esclavage et la colonisation de Victor Schoelcher (PUF, 1948) et l’Anthologie de la
nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor grâce
aux initiatives de l’historien de la colonisation au Maghreb : Charles André Julien. Dans
l’ouvrage de V. Schoelcher, la thèse de l’Egypte nègre est défendue à partir des travaux de
Volney et de l’abbé Grégoire (De la littérature des Nègres, 1808). A l’occasion de la
célébration de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, Madeleine Rousseau
publie un numéro spécial où Cheikh Anta Diop écrit un article : «Quand pourra-t-on parler
d’une renaissance africaine ?»… dans lequel il évoque la thèse de l’Egypte nègre.
La célèbre préface à l’Anthologie de la poésie nègre de Senghor par Jean-Paul Sartre :
«Orphée noir» a eu un énorme retentissement qu a amené Gabriel d’Arboussier à en faire la
critique dans des articles parus dans Réveil, journal du Rassemblement démocratique
africain (RDA) et La Nouvelle Critique de 1949, revue du Parti communiste français.
L’époque où naît Présence Africaine est marquée par des luttes de libération nationale en
Asie, en Afrique du Nord et à Madagascar et par l’intensification du conflit Est-Ouest. C’est
pourquoi tout nationaliste africain est assimilé à un communiste ou à un agent des pays de
l’Est. Cette atmosphère pèsera sur l’orientation de la revue et expliquera la prudence
d’Alioune Diop.
Nous commencerons par un témoignage sur le fondateur de la revue Présence Africaine
avant tout regard sur l’itinéraire de la maison d’édition.
I.
TÉMOIGNAGE
Élève au lycée Faidherbe de Saint-Louis, nous avons entendu parler d’un grand intellectuel
sénégalais : Alioune Diop qui venait de faire une conférence en 1948 dans sa ville natale. Le
propos qu’on lui prêtait fit un scandale dans la ville : «il n’y a jamais eu de grande civilisation
sans un souffle chrétien». Cette année, nous avions fêté, avec les Antillais de Saint-Louis qui
étaient nombreux, le centenaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.
Cet évènement conjugué à la manifestation de certains élèves du lycée Faidherbe comme
Ly Tidiane Baïdy à l’occasion de l’arrivée en 1947 à Saint-Louis du Président de la
République Française, Vincent Auriol, qui devait inaugurer le grand lycée Faidherbe à la
pointe nord de Saint-Louis a beaucoup pesé sur notre conscience politique et nous incitait à
vouloir connaître Alioune Diop, défenseur des civilisations nègres dans la capitale française :
Paris. Nationalistes très culturalistes, nous avions créé en 1950 à Diourbel une association
groupant des étudiants et des élèves et dénommée «Les Amis de la culture de Sine Saloum
de Kaolack» qui était animée par Ousmane Camara, Ahmet Sy Kowry. Ces deux
associations organisaient des conférences à Diourbel et à Kaolack dans les maisons des
jeunes de ces villes et publiaient un journal Lien culturel dont la rubrique littéraire était tenue
par feu Lamine Diakhaté.
«Les Amis de la culture de Diourbel» avait acheté de nombreuses publications de Présence
Africaine qui devaient servir de fonds de bibliothèque. C’est à cette occasion que nous avons
lu le premier numéro de la revue (décembre) et notamment l’article d’Alioune Diop : «Niam
n’goura ou les raisons d’être de Présence Africaine». Nous avons été impressionné par le
135
proverbe toucouleur mis en exergue : «Niam n’goura vana niam m’paya» «Mange pour que
tu vives», ce n’est pas «mange pour que tu engraisses». Le haal pulaar que nous sommes
ne pouvait guère demeurer insensible aux propos d’Alioune Diop dont ses camarades se
moquaient pour son accent toucouleur qui marquait son parler wolof.
Par ailleurs, nous avions lu avec un très grand intérêt la lettre d’Emmanuel Mounier à Alioune
Diop : «Lettre à un ami africain» qu’un de nos condisciples de l’école primaire Alassane
Bathily, récitait par cœur. E. Mounier est venu à Saint-Louis où il a fait une conférence dans
le cadre de l’Alliance Française comme le feront plus tard Georges Duhamel et Bernard
Simiot. Ce philosophe personnaliste a fait connaître les dons d’écrivain de la jeune
normalienne de Rufisque, Mariama Ba, dans son ouvrage : L’Eveil de l’Afrique où figure une
belle photo de Jacques Senghor, Médecin très tôt décédé et frère de Mme Marie-Thérèse
Basse.
Ces souvenirs que nous égrenons volontairement nous permettent de voir que notre
rencontre avec Présence n’est pas fortuite. Ce n’est qu’en 1957, élève à l’Ecole Nationale de
France d’Outre-mer, que nous avons rencontré Alioune Diop dans sa maison d’édition.
Depuis, nous n’avons cessé d’avoir des fréquentations intellectuelles soit dans les caves ou
les bureaux de sa maison d’édition, soit dans des rencontres à l’UNESCO. Militant de la
FEANF, nous avons eu l’occasion d’aller au 2ème Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs à
Rome en avril 1959. Nous avons même fait le compte rendu de ce congrès dans L’Etudiant
d’Afrique noire.
Ce congrès mémorable fut jalonné d’incidents. Le gouvernement français était hostile à la
présence du Dr. Frantz Fanon, membre du FLN, qui fut obligé de faire sa communication
sous le pseudonyme de Dr Oumar. C’était un moment intense qui nous a permis, en
compagnie de Marcien Towa et du Dr. Abdel Kader Diallo, de rencontrer les personnes les
plus diverses venant de différents continents ou de la diaspora comme Mercer Cook, premier
ambassadeur nègre des Etats-Unis à Dakar, le Haïtien René Piquion, le Dr Price-Mars,
David Diop, Ousmane Sembène, Oumar Ba de Mauritanie, Louis Béhanzin, Léonard
Sainville, et bien d’autres.
Ce témoignage fait, il nous reste à jeter un regard sur l’itinéraire de Présence Africaine qui
est une véritable odyssée du monde noir. Présence Africaine a connu trois grandes étapes
dans son évolution :
- l’ère des grandes figures de la négritude et du pharaonisme (1947-1960) ;
- le crépuscule des grandes idoles et l’aurore d’une nouvelle génération d’intellectuels
africains (1960-1980) ;
- les exigences d’une mutation nouvelle de Présence Africaine (1980 à nos jours).
II.
L’ERE DES GRANDES FIGURES DE LA NEGRITUDE ET DU PHARAONISME
Ce sont quatre grandes figures appartenant aux vieilles colonies françaises (Les Antilles
françaises et le Sénégal) et formées en France entre les deux guerres qui vont occuper le
devant de la scène pour affirmer la présence des Noirs dans le monde sous le registre de la
négritude : le Guyanais Léon Gontran Damas, le Martiniquais Aimé Césaire et les Sénégalais
Léopold Sédar Senghor et Alioune Diop.
C’était la période de valorisation des civilisations noires, qui était une manière de réponse
aux théoriciens de la colonisation qui déniaient aux peuples noirs toute possibilité d’avoir
créé une quelconque civilisation.
Dans ce travail de réhabilitation de la race noire, les poètes vont jouer un rôle important et se
livrer à une véritable explosion littéraire d’exaltation libérant leur inconscient. Ainsi, ils vont se
136
rapprocher des surréalistes français comme André Breton qui va contribuer à faire connaître
le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire.
Dans leurs œuvres de glorification des civilisations africaines Aimé Césaire et Léopold Sédar
Senghor vont puiser des arguments dans le magasin intellectuel des ethnologues de
l’époque comme les Allemands Leo Frobenius, Baumann et Westermann.
La période allant de 1945 à 1960 a été marquée par une production littéraire et des
recherches historiques qui exaltaient les civilisations des peuples noirs. Les théoriciens de la
colonisation justifiaient leur domination appelée pudiquement «mission civilisatrice» par des
arguments comme l’absence de cultures et de civilisations en Afrique noire, l’infériorité des
races noires, la diversité des ethnies ou des tribus qui passaient leur temps à se faire la
guerre et qu’il fallait «pacifier» pour le bien de l’humanité. Un tel contexte explique
l’orientation de la production des premiers intellectuels africains ou antillais et de Présence
Africaine. C’était l’âge d’or surtout des poètes et des historiens célébrant la grandeur des
civilisations des grands empires soudano-sahéliens (Ghana, Mali, Songhoy, etc.). Poètes et
historiens convoquaient les travaux des ethnologues européens comme Leo Frobenius,
Maurice Delafosse, Charles Monteil, Baumann, Westermann, Marcel Mauss, Paul Rivet et
les écrits des chroniqueurs et voyageurs arabes.
Les premiers intellectuels antillais et africains étaient surtout des poètes qui laissaient parler
leur cœur, leur imagination, leur inconscient. C’étaient des hommes formés dans les
humanités gréco-latines et férus de culture biblique. Ils étaient loin des sciences exactes
comme la physique, la chimie, la mathématique. C’était une de leurs lacunes. C’est pourquoi
ils furent heureux de rencontrer Cheick Anta Diop qui a essayé de donner à l’exaltation des
civilisations nègres un caractère scientifique en recourant non à des disciplines littéraires,
mais à différents compartiments des sciences exactes.
En réalité, le pharaonisme est une forme qui se veut scientifique, et non idéologique ou
poétique, de la négritude. Senghor et Césaire qui connaissaient l’existence de la thèse de
l’Egypte nègre grâce à leur lecture du livre de l’abbé Grégoire : De la littérature des nègres
(1808) ne s’y sont pas trompés. Ils considéraient que Cheick Anta Diop apporterait des
arguments à caractère scientifique à leurs œuvres d’exaltation des valeurs nègres. Senghor
l’a bien montré dans l’article-hommage qu’il a publié dans Le Soleil du 12 mars 1986 à
l’occasion de la disparition de Cheick Anta Diop. Il présice que ce dernier était un adversaire
politique et qu’il partageait les mêmes positions que lui sur la thèse de l’Egypte nègre.
N’oublions pas que Senghor dans sa communication lors du 1er Congrès des Ecrivains et
Artistes Noirs tenu à la Sorbonne en 1956 soutenait que du sang noir coulait dans les veines
des anciens Egyptiens et qu’il fallait enseigner l’égyptien ancien dans les lycées et collèges
d’Afrique noire.
Aimé Césaire, qui connaissait la thèse de l’Egypte nègre grâce au livre de Grégoire et à celui
de Victor Schoelcher (Esclavage et Colonisation, PUF, 1948), dont il a écrit l’introduction, a
fait toutes les démarches nécessaires auprès des maisons d’édition parisiennes pour qu’elles
publient Nations nègres et Culture. Cheick Anta Diop en parle dans la préface de la 3ème
édition de son ouvrage (p.5).
Cheick Anta Diop est très conscient des insuffisances des poètes de la négritude sur le plan
des sciences exactes. C’est pourquoi il montre son désaccord avec Aimé Césaire qui a écrit
à leur propos : «ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole» (Cahier d’un retour).
L’Egypte est à l’origine de la science occidentale.
Cheick Anta Diop a de l’admiration pour le philosophe Gaston Bachelard qui est venu à la
philosophie par les sciences physiques. Il récuse les philosophes formés à l’école des
humanités gréco-latines (cf. Civilisation ou Barbarie, 1981 p. 475-476).
137
N’oublions pas que Cheick Anta Diop est titulaire d’un certificat de chimie minérale avec
mention assez bien et d’une licence libre de philosophie où il a remplacé l’histoire de la
philosophie par un certificat d’esthétique, pour n’avoir pas fait d’études de grec et de latin.
C’était la règle à l’époque.
Présence Africaine et l’Anthologie de Senghor ont fait l’objet de critiques dès 1949. Gabriel
d’Arboussier, militant du RDA anticolonialiste affilié au Parti communiste français (PCF), se
livre à un examen critique de la préface de Jean-Paul Sartre : «Orphée noir» : «Dans tout ce
fatras, il n’est question que de conscience, de sub-conscience, d’état d’âme, de
métaphysique. La race est une notion concrète, mais celle de classe n’est qu’abstraite bien
qu’universelle, et Sartre ne fait allusion que furtivement à la réalité la plus concrète dominant
et déterminant toutes les notions qu’il évoque, la colonisation fille de l’impérialisme».
(Nouvelle Critique, «Une dangereuse mystification. La théorie de la négritude», 1949, p. 37).
Il reproche à l’Anthologie de mettre sur le même pied Antillais, Sénégalais et Malgaches.
C’est de la confusion. Cette Anthologie de Senghor pose, de ce fait, le problème culturel des
pays d’Outre-mer en le détachant de la réalité historique et sociale de chaque pays, des
caractéristiques nationales de leurs peuples et des conditions différentes imposées à chacun
d’eux par l’exploitation et l’oppression impérialistes. «L’entreprise Sartre-Senghor apparaît
aussi comme une diversion des plus dangereuses». (p. 40).
Le chemin pris par l’Anthologie et Présence Africaine n’effraie guère l’impérialisme qui
«tolère et tolérera toutes les violences verbales» de cet ouvrage de Senghor et de la revue
d’Alioune Diop.
L’impérialisme «ira même jusqu’à les subventionner, comme c’est le cas de Présence
Africaine, selon G. d’Arboussier.
J.P. Sartre cherche à instrumentaliser les idées et positions de L. Senghor et d’Alioune Diop.
D’Arboussier les met en garde. Certaines œuvres publiées dans l’Anthologie, dans
Présence Africaine et dans le Musée vivant de Madeleine Rousseau sont : «des entreprises
de mystification incontestables» (p. 47). Les peuples d’Afrique noire en lutte n’ont que faire
des théories existentialistes.
Par la suite, Présence Africaine n’a pas manqué de publier des ouvrages à connotation
anticolonialiste comme Le Discours sur le Colonialisme d’Aimé Césaire, Les Etudiants noirs
parlent (1953), Les Masses africaines et l’actuelle condition humaine d’Abdoulaye Ly (1956)
et La Compagnie du Sénégal (1958) du même auteur, Lettre à Maurice Thorez d’Aimé
Césaire (1956), Contribution à l’étude des problèmes politiques en Afrique noire de
Mahjemout Diop (1958), L’Afrique Noire précoloniale et L’Unité culturelle de l’Afrique noire de
Cheick Anta Diop (1960).
Avec l’indépendance acquise en 1960, les idoles d’hier vont commencer à connaître un
certain crépuscule.
III. LE CREPUSCULE DES IDOLES ET L’AURORE D’UNE NOUVELLE GENERATION
D’INTELLECTUELS AFRICAINS (1960-1980)
Désormais, les problèmes de construction de l’Etat-nation et de la modernisation vont se
poser avec acuité. Ainsi les problèmes économiques vont retenir l’attention des dirigeants
politiques. C’était l’ère des plans de développement, des partis uniques et des coups d’Etat
militaires.
138
Mamadou Dia qui avait publié ses deux premiers ouvrages : Réflexions sur l’économie de
l’Afrique noire (1953) et Contribution à l’étude du mouvement coopératif en Afrique noire
(1957) aux éditions Présence Africaine change d’éditeur. Il publie L’Economie africaine.
Etude et problèmes nouveaux (1957) et Nations africains et solidarité mondiale (1963) aux
Presses Universitaires de France (PUF).
La question qui est posée est de savoir si Présence Africaine a réellement répondu aux
problèmes nouveaux posés par l’indépendance des pays africains. Cela mérite
l’établissement d’un bilan critique et une étude approfondie, sans complaisance, que nous ne
pourrons guère mener ici. C’est une poste de recherche qui mérite d’être explorée par tous
les amis de Présence Africaine.
Malgré tout, la maison d’édition a su s’adapter en publiant des ouvrages de la nouvelle
génération d’intellectuels africains.
Elle a publié le livre de Pathé Diagne : Pouvoir politique traditionnel en Afrique occidentale
(1957) et l’ouvrage de Guy Landry Hazoumé Idéologies tribalistes et nation en Afrique. Le
cas Dahomey (1972).
Ces deux textes rompent avec les œuvres de grande synthèse portant sur l’Afrique noire que
chérissaient les pionniers de la négritude ou du pharaonisme. C’étaient des monographies
territoriale ou régionale. L’un s’intéressait au pouvoir traditionnel dans la partie occidentale
de l’Afrique noire, l’autre aux questions tribales qui ont marqué la vie politique du Dahomey
post-colonial.
C’était l’aurore d’une génération d’intellectuels africains, qui échappaient à la problématique
des théoriciens de la dépendance, comme Samir Amin.
Néanmoins on peut constater que dès cette époque Présence Africaine subissait la
concurrence d’autres maisons comme par exemple François Maspéro qui a contribué à
diffuser la pensée latino-américaine et notamment la théorie de la dépendance largement
développée durant la décennie 1960-1970 par Samir Amin devenu directeur de l’Institut
africain de développement économique et de planification (IDEP).
Samir Amin développe ses théories à travers les éditions Anthrops-IFAN, PUF et les éditions
de Minuit. Il tient deux grands séminaires réunissant les penseurs d’Amérique latine et
d’Afrique à Dakar, les penseurs d’Asie et d’Afrique à Tananarive, en 1975.
Présence Africaine a subi la concurrence des éditions Anthropos qui diffusent les idées de
Samir Amin, de Pierre Fougeyrollas et de Babacar Sine.
Avec la crise économique qui frappe les pays africains fortement endettés, les problèmes
d’ajustement structurel prennent le devant de la scène. Dans ce domaine, Présence Africaine
se heurte à la concurrence de deux grandes maisons d’édition qui publient des ouvrages
portant sur les problèmes africains.
Elle n’a plus le monopole dans le domaine de l’édition du livre africain. D’autres maisons
d’édition apparaissent en France comme Silex, Nubia ou en Afrique comme les Nouvelles
Editions Africaines (NEA à Dakar, Abidjan, Lomé), Sankoré à Dakar, Clé à Yaoundé, etc.
Ces questions relatives au livre africain seront amplement discutées lors du Colloque sur
l’édition des ouvrages africains, organisé à la Foire Internationale de Dakar.
139
La revue Présence Africaine qui compte pendant longtemps de très nombreux lecteurs bat
de l’aile et disparaît à un moment donné. Il convient d’en rechercher les raisons. La Direction
de la revue est mieux placée que nous pour en parler.
Avec l’effondrement des pays de l’Est, une nouvelle situation se présente qui nécessite une
adaptation.
IV. LES EXIGENCES D’UNE MUTATION NOUVELLE DE PRESENCE AFRICAINE (1980
A NOS JOURS)
Avec le crépuscule des idoles des indépendances, il y a la naissance d’une nouvelle
génération d’intellectuels qui n’ont pas connu la colonisation directe et qui n’égrènent plus les
chapelets du souvenir colonial. Cette génération est confrontée à des problèmes de
subsistance, d’emploi et d’avenir. Les anciens paradigmes ne fonctionnent plus. De
nombreux paradigmes entrent en scène. Une rupture s’impose à Présence Africaine si elle
veut survivre, sinon les jeunes générations risquent de lui tourner le dos. Ce sont des
problèmes qui exigent la participation de jeunes intellectuels qui apporteront un sang
nouveau à la revue. De nombreux jeunes auteurs publient à l’Harmattan, à Karthala et dans
d’autres maisons d’édition.
La revue politique africaine exercice une très grande influence sur l’intelligentsia africaine.
C’est pourquoi Présence Africaine doit changer ses orientations. L’ère de l’exaltation des
civilisations noires est révolue. L’orientation racialiste des publications mérite d’être
abandonnée actuellement. L’Afrique noire a besoin d’examiner de manière critique ses
faiblesses pour progresser. Il convient de réviser l’histoire de notre continent à la lueur des
nouveaux problèmes qui lui sont posés et des recherches nouvelles accomplies par des
Africains et des non-Africains.
Les problèmes politiques (Etat, nation, ethnies, régions, castes, etc.), les problèmes sociaux
(les mutations et classes sociales), les problèmes spatiaux et environnementaux et les
problèmes économiques et financiers sont à l’ordre du jour. Les questions relatives à la
jeunesse et au genre ne doivent guère être négligées.
Les questions culturelles ne doivent plus être traitées en terme d’unité culturelle de l’Afrique
noire. Le continent est culturellement divers, bien qu’il existe des éléments communs aux
différentes cultures de l’Afrique noire.
Les conséquences désastreuses de la dévaluation du France CFA, survenue en 1994, ont
eu des répercussions sur l’édition et la lecture en Afrique. Les coûts de l’édition ont
considérablement augmenté et les classes moyennes paupérisées à cause des effets des
politiques d’ajustement structurel ne peuvent plus accéder aux livres.
Par ailleurs, les phénomènes de communication de masse ont eu des conséquences
défavorables sur l’usage de la lecture en Afrique noire.
En conclusion, il est nécessaire de faire le bilan critique des orientations et des activités de
Présence Africaine pour mieux tenir compte des changements nouveaux intervenus en
Afrique et dans le monde. Ainsi Présence Africaine pourrait accueillir les travaux des jeunes
générations qui ont rompu avec l’esprit racialiste des combattants de la période coloniale. Il
faudrait reposer d’une manière nouvelle et critique les problèmes relatifs au nationalisme, au
panafricanisme, à l’Etat-nation, à l’unité culturelle de l’Afrique noire, au culturalisme, à la
philosophie «africaine», aux identités ethniques ou culturelles, etc. Un champ nouveau est à
défricher par ceux qui veulent la renaissance de la revue.
Source : numéro spécial 50ème Anniversaire de la Revue Présence AfricaineDakar, 25-27
Novembre 1997, pp.43 - 51
140
La critique de la négritude par Frantz Fanon
Les chantres de la négritude n’hésiteront pas à transcender les limites du continent.
D’Amérique des voix noires vont reprendre cet hymne avec une ampleur accrue. Le
« monde noir » verra le jour et Busia du Ghana, Birago Diop du Sénégal, Hampaté Ba du
Soudan, Saint-Clair Drake de Chicago, n’hésiteront pas à affirmer l’existence de liens
communs, de lignes de force identiques.
L’exemple du monde arabe pourrait être également proposé ici. On sait que la majorité des
territoires arabes a été soumise à la domination coloniale. Le colonialisme a déployé dans
ces régions les mêmes efforts pour ancrer dans l’esprit des indigènes que leur histoire
d’avant la colonisation était une histoire dominée par la barbarie. La lutte de libération
nationale s’est accompagnée d’un phénomène culturel connu sous le nom de réveil de
l’Islam. La passion mise par les auteurs arabes contemporains à rappeler à leur peuple les
grandes pages de l’histoire arabe est une réponse aux mensonges de l’occupant. Les
grands noms de la littérature arabe ont été répertoriés et le passé de la civilisation arabe a
été brandi avec la même fougue, la même ardeur que celui des civilisations africaines. Les
leaders arabes ont tenté de relancer cette fameuse Dar El Salam qui a rayonné si
brillamment aux XIIè et XIVè siècles.
Aujourd’hui, sur le plan politique, la Ligue Arabe concrétise cette volonté de reprendre
l’héritage du passé et de le faire culminer. Aujourd’hui, des médecins et des poètes arabes
s’interpellent à travers les frontières, s’efforçant de lancer une nouvelle culture arabe, une
nouvelle civilisation arabe. C’est au nom de l’arabisme que ces hommes se réunissent c’est
en son nom qu’ils s’efforcent de penser. Toutefois, dans le monde arabe, le sentiment
national a conservé, même sous la domination coloniale, une vivacité que l’on ne retrouve
pas en Afrique. Aussi ne décède-t-on pas dans la Ligue Arabe cette communion spontanée
de chacun avec tous. Au contraire, paradoxalement, chacun essaie de chanter les
réalisations de sa nation. Le phénomène culturel s’étant dégagé de l’indifférenciation qui le
caractérisait dans le monde africain, les Arabes ne parviennent pas toujours à s’effacer
devant l’objet.
Le vécu culturel n’est pas national mais arabe. Le problème n’est pas encore d’assurer une
culture nationale, pas encore de saisir le mouvement des nations mais d’assumer une
culture arabe ou africaine face à la condamnation globale portée par le dominateur. Sur le
plan africain, comme sur le plan arabe, on voit que la revendication de l’homme de culture du
pays colonisé est syncrétique, continentale, mondiale dans le cas des Arabes.
Cette obligation historique dans laquelle se sont trouvés les hommes de culture africains de
racialiser leurs revendications, de parler davantage de culture africaine que de culture
nationale va les conduire à un cul-de-sac. Prenons par exemple le cas de la Société
Africaine de Culture. Cette société a été créée par des intellectuels africains qui désiraient se
connaître, échanger leurs expériences et leurs recherches respectives. Le but de cette
société était donc d’affirmer l’existence d’une culture africaine, d’inventorier cette culture
dans le cadre de nations définies, de révéler le dynamisme interne de chacune des cultures
nationales. Mais, dans le même temps, cette société répondait à une autre exigence : celle
de se ranger aux côtés de la Société Européenne de Culture qui menaçait de se transformer
en Société Universelle de Culture. Il y avait donc à la racine de cette décision le souci d’être
présent au rendez-vous universel avec toutes ses armes, avec une culture jaillie des
entrailles mêmes du continent africain. Or très rapidement cette Société va révéler son
inaptitude à assumer ces différentes tâches et se limitera à des manifestations
exhibitionnistes : montrer aux Européens qu’il existe une culture africaine, s’opposer aux
Européens ostentatoires et narcissistes, tel sera le comportement habituel des membres de
cette Société. Nous avons montré que cette attitude était normale et tirait sa légitimité du
141
mensonge propagé par les hommes de culture occidentaux. Mais la dégradation des buts de
cette Société va s’approfondir avec l’élaboration du concept de négritude. La Société
Africaine va devenir la société culturelle du monde noir et sera amenée à inclure la diaspora
nègre, c’est-à-dire les dizaines de millions de noirs répartis sur les continents américains.
Les nègres qui se trouvent aux Etats-Unis, en Amérique Centrale ou Latine avaient en effet
besoin de se raccrocher à une matrice culturelle. Le problème qui se posait à eux n’était pas
fondamentalement différent de celui auquel se trouvaient confrontés les Africains. A leur
égard les Blancs s’étaient accoutumés à mettre tous les nègres dans le même sac. Au cours
du premier congrès de la Société Africaine de Culture qui s’est tenu à Paris en 1956, les
nègres américains ont spontanément pensé leurs problèmes sur le même plan que ceux de
leurs congénères africains. Les hommes de culture africains en parlant de civilisations
africaines décernaient un état civil raisonnable aux anciens esclaves. Mais, progressivement,
les nègres américains se sont aperçus que les problèmes existentiels qui se posaient à eux
ne recoupaient pas ceux auxquels étaient confrontés les nègres africains. Les nègres de
Chicago ne ressemblaient aux Nigériens et aux Tanganyikais que dans l’exacte mesure où
ils se définissaient tous par rapport aux Blancs. Mais les premières confrontations passées,
dès que la subjectivité s’est trouvée tranquillisée, les nègres américains se sont aperçus que
les problèmes objectifs étaient fondamentalement hétérogènes. Les cars de la liberté où
Noirs et Blancs américains tentent de faire reculer la discrimination raciale n’entretiennent
dans leur principe et leurs objectifs que peu de rapports avec la lutte héroïque du peuple
angolais contre l’odieux colonialisme portugais. Aussi au cours du deuxième congrès de la
Société Africaine de Culture les nègres américains décidaient-ils la création d’une Société
Américaine des hommes de culture noirs.
La négritude trouvait donc sa première limite dans les phénomènes qui rendent compte de
l’historicisation des hommes. La culture nègre, la culture négro-africaine se morcellait parce
que les hommes qui se proposaient de l’incarner se rendaient compte que toute culture est
d’abord nationale et que les problèmes qui maintenaient Richard Wright ou Langston
Hughes en éveil étaient fondamentalement différents de ceux que pouvaient affronter
Léopold Senghor ou Jomo Kenyatta. De même certains Etats arabes qui avaient pourtant
entonné le chant prestigieux de la rénovation arabe devaient-ils s’apercevoir que leur
position géographique, l’interdépendance économique de leur région étaient plus fortes que
le passé que l’on voulait revivre. Aussi trouvons-nous aujourd’hui les Etats arabes
organiquement rattachés aux sociétés méditerranéennes de culture. C’est que ces Etats
sont soumis à des pressions modernes, à des nouveaux circuits commerciaux tandis que les
réseaux qui dominaient au cours du rayonnement arabe ont disparu. Mais il y a surtout le fait
que les régimes politiques de certains Etats arabes sont à ce point hétérogènes, étrangers
les uns aux autres, qu’une rencontre même culturelle entre ces Etats se révèle un non-sens.
On voit donc que le problème culturel, tel qu’il est quelquefois posé dans les pays colonisés,
risque de donner lieu à des ambiguïtés graves. L’inculture des nègres, que proclame le
colonialisme, la barbarie congénitale des arabes devaient logiquement conduire à une
exaltation des phénomènes culturels non plus nationaux mais continentaux et singulièrement
racialisés. En Afrique, la démarche de l’homme de culture est une démarche négro-africaine
ou arabo-musulmane. Elle n’est pas spécifiquement nationale. La culture est de plus en plus
coupée de l’actualité. Elle trouve refuge dans un foyer passionnellement incandescent et se
fraie difficilement des voies concrètes qui seraient pourtant les seules susceptibles de lui
procurer les attributs de fécondité, d’homogénéité et de densité.
Si l’entreprise de l’intellectuel colonisé est historiquement limitée il reste qu’elle contribue
dans une large mesure à soutenir, à légitimer l’action des hommes politiques. Et il est vrai
que la démarche de l’intellectuel colonisé prend quelquefois les aspects d’un culte, d’une
religion. Mais si l’on veut bien analyser comme il faut cette attitude on s’aperçoit qu’elle
traduit la prise de conscience par le colonisé du danger qu’il court de rompre les dernières
142
amarres avec son peuple. Cette foi proclamée en l’existence d’une culture nationale est en
fait un retour ardent, désespéré vers n’importe quoi. Pour assurer son salut, pour échapper à
la suprématie de la culture blanche le colonisé sent la nécessité de revenir vers des racines
ignorées, de se perdre, advienne que pourra, dans ce peuple barbare. Parce qu’il se sent
devenir aliéné, c’est-à-dire le lieu vivant de contractions qui menacent d’être insurmontables,
le colonisé s’arrache du marais où il risquait de s’enliser et à corps perdu, à cerveau perdu il
accepte, il décide d’assumer, il confirme. Le colonisé se découvre tenu de répondre de tout
et de tous. Il ne se fait pas seulement le défenseur, il accepte d’être mis avec les autres et
dorénavant il peut se permettre de rire de sa lâcheté passée.
Cet arrachement pénible et douloureux est cependant nécessaire. Faute de le réaliser on
assistera à des mutilations psycho-affectives extrêmement graves. Des gens sans rivage,
sans limite, sans couleur, des apatrides, des non-enracinés, des anges. Egalement on ne
sera pas étonné d’entendre certains colonisés déclarer : « C’est en tant que Sénégalais et
Français…C’est en tant qu’Algérien et Français…que je parle ». Butant sur la nécessité, s’il
veut être véridique, d’assumer deux nationalités, deux déterminations. Le plus souvent, ne
voulant ou ne pouvant pas choisir, ces intellectuels ramassent toutes les déterminations
historiques qui les ont conditionnés et se placent radicalement dans une « perspective
universelle ».
C’est que l’intellectuel colonisé s’est jeté avec avidité dans la culture occidentale. Semblable
aux enfants adoptifs, qui ne cessent leurs investigations du nouveau cadre familial que dans
le moment où se cristallise dans leur psychisme un noyau sécurisant minimum, l’intellectuel
colonisé va tenter de faire sienne la culture européenne. Il ne se contentera pas de connaître
Rabelais ou Diderot, Shakespeare ou Edgar Poë, il bandera son cerveau jusqu’à la plus
extrême complicité avec ces hommes,
« La dame n’était pas seule
Elle avait un mari
Un mari très comme il faut
Qui citait Racine et Corneille
Et Voltaire et Rousseau
Et le Père Hugo et le jeune Musset
Et Gide et Valéry
Et tant d’autres encore» 34 .
Mais au moment où les partis nationalistes mobilisent le peuple au nom de l’indépendance
nationale, l’intellectuel colonisé peut quelque fois rejeter du pied ces acquisitions qu’il
ressent soudain comme aliénantes.
Toutefois il est plus facile de proclamer qu’on rejette que de rejeter réellement. Cet
intetellectuel qui, par le truchement de la culture, s’était infiltré dans la civilisation
occidentale, qui était arrivé à faire corps, c’est-à-dire à changer de corps, avec la civilisation
européenne va s’apercevoir que la matrice culturelle, qu’il voudrait assumer par souci
d’originalité, ne lui offre guère les figures de proue capables de supporter la comparaison
avec celles, nombreuses et prestigieuses, de la civilisation de l’occupant. L’histoire, bien sûr,
écrite d’ailleurs par des occidentaux et à l’intention des occidentaux, pourra épisodiquement
valoriser certaines périodes du passé africain. Mais, debout devant le présent de son pays,
observant lucidement “objectivement l’actualité du continent qu’il voudrait faire sien,
l’intellectuel est effrayé par le vide, l’abrutissement, la sauvagerie. Or il sent qu’il lui faut sortir
de cette culture blanche, qu’il lui faut chercher ailleurs, n’importe où, et faute de trouver un
aliement culturel à la mesure du panorama glorieux étalé par le dominateur, l’intellectuel
colonisé très souvent va refluer sur des positions passioonelles et développera une
34
René Depestre – « Face à la nuit »
143
psychologie dominée par une sensibilité, une sensitivité, une susceptibilité exceptionnelles.
Ce mouvement de repli qui procède d’abord d’une pétition de principe dans son mécanisme
interne et sa physionomie évoque surtout un réflexe, une contraction musculaire.
Ainsi s’explique suffisamment le style des intellectuels colonisés qui décident d’exprimier
cette phase de la conscience en train de se libérer. Style heuré, fortement imagé car l’image
est le pont-levis qui permet aux énergies inconscientes de s’éparpiller dans les prairies
invironnantes. Style nerveux, animé de rythmes, de part en part habité par une vie éruptive.
Coloré aussi, bronzé, ensoleillé et violent. Ce style, qui a en son temps étonné les
occidentaux, n’est point comme on a bien voulu le dire un caractère racial mais traduit avant
tout un corps à corps, révèle la nécessité dans laquelle s’est trouvé cet homme de se faire
mal, de saigner réellement de sang rouge, de se libérer d’une partie de son être qui déjà
renfermait des germes de pourriture. Combat douloureux, rapide où immanquablement le
muscle devait se substituer au concept.
Si sur le plan poétique cette démarche atteint des hauteurs inaccoutumées, il demeure que
sur le plan de l’existence l’intellectuel débouche fréquemment sur une impasse. Lorsque,
parvenu à l’apogée du rut avec son peuple quel qu’il fût et quel qu’il soit, l’intellectuel décide
de retrouver le chemin de la quotidienneté, il ne ramène de son aventure que des formules
terriblement infécondes. Il prévilégie les coutumes, les traditions, les modes d’apparaître et
sa quête forcée, douloureuse ne fait qu’évoquer une banale recherche d’exotisme. C’est la
période où les intellectuels chantent les moindres déterminations du panorama indigène. Le
boubou se trouve sacralisé, les chaussures parisiennes ou italiennes délaissées au profit
des babouches. Le langage du dominateur écorche soudain les lèvres. Retrouver son peuple
c’est quelquefois dans cette période vouloir être nègre, non un nègre pas comme les autres
mais un véritable nègre, un chien de nègre, tel que le veut le Blanc. Retrouver son peuple
c’est se faire bicot, se faire le plus indigène possible, le plus méconnaissable, c’est se
couper les ailes qu’on avait laissé pousser.
L’intellectuel colonisé décide de procéder à l’inventaire des mauvaises manières puisées
dans le monde colonial et se dépêche de se rappeler les bonnes manières du peuple, de ce
peuple dont on a décidé qu’il détenait toute vérité. Le scandale que déclenche cette
démarche dans les rangs des colonialistes installés sur le territoire renforce la dicision du
colonisé. Lorsque les colonialistes, qui avaient savouré leur victoire sur ces assimilés, se
rendent compte que ces hommes que l’on croyait sauvés commencent à se dissoudre dans
la négraille, toute le système vacille. Chaque colonisé gagné, chaque colonisé qui était
passé aux aveux, lorsqu’il décide de se perdre est non seulement un échec pour l’entreprise
coloniale, mais symbolise encore l’inutilité et le manque de profondeur du travail accompli.
Chaque colonisé qui repasse la ligne, est une condamnation radicale de la méthode et du
régime et l’intellectuel colonisé trouve dans le scandale qu’il provoque une justification à sa
démission et un encouragement à persévérer.
Si nous voulions retrouver à travers les oeuvres d’écrivains colonisés, les différentes phases
qui caractérisent cette évolution nous verrions se profiler devant nos yeux un panorama en
trois temps. Dans une première phase, l’intellectuel colonisé prouve qu’il a assimilé la culture
de l’occupant. Ses oeuvres correspondent point par point à celles de ses homologues
métropolitains. L’inspiration est européenne et on peut aisément rattacher ces oeuvres à un
courant bien défini de la littérature métropolitaine. C’est la période assimilationniste intérale.
On trouvera dans cette littérature de colonisé des parnassiens, des symbolistes, des
surréalistes.
Dans un deuxième temps le colonisé est ébranlé et décide de se souvenir. Cette période de
création correspond approximativement à la replongée que nous venons de décrire. Mais
comme le colonisé n’est pas inséré dans son peuple, il se contente de se souvenir. De vieux
épisodes d’enfance seront ramenés du fond de sa mémoire, de vieilles légendes seront
144
réinterprétées en focntion d’une esthétique d’emprunt et d’une conception du monde
découverte sous d’autre cieux. Quelquefois cette littérature de pré-combat sera dominée par
l’humour et par l’allégorie. Période d’angoisse, de malaise, expérience de la mort,
expérience aussi de la mausée. On se vomit, mais déjà par en-dessous, s’amorce le rire.
Enfin dans une troisième période, dite de combat, le colonisé après avoir tenté de se perdre
dans le peuple, de se perdre avec le peuple, va au contraire, secouer le peuple. Au lieu de
privilégier la léthargie du peuple il se transforme en réveilleur de peuple. Littérature de
combat, littérature révolutionnaire, littérature nationale. Au cours de cette phase un grand
nombre d’hommes et de femmes qui auparavant n’auraient jamais songé à faire oeuvre
littérature, maintenant qu’ils se trouvent placés dans des situations exceptionnelles, en
prison, au maquis ou à la veille de leur éxécution ressentent la nécessité de dire leur nation,
de composer la phrase qui exprime le peuple, de se faire le porte-parole d’une nouvelle
réalité en actes.
L’intellectuel colonisé cependant tôt ou tard se rendra compte qu’on ne prouver pas sa
nation à partir de la culture mais qu’on la manifeste dans le combat que mène le peuple
contre les forces d’occupation. Aucun colonialisme ne tire sa légitimité de l’inexistence
culturelle des territoires qu’il domine. On ne fera jamais honte au colonialisme en déployant
devant son regard des trésors culturels méconnus. L’intellectuel colonisé dans le moment
même où il s’inquiète de faire oeuvre culturelle ne se rend pas compte q’uil utilise des
techniques et une langue empruntées à l’occupant. Il se contente de revêtir ces instruments
d’un cachet qui se veut national mais qui rappelle étrangement l’exotisme. L’intellectuel
colonisé qui revient à son peuple à travers les oeuvres se comporte en fait comme un
étranger. Quelquefois il n’hésitera pas à utiliser les dialectes pour manifester sa volonté
d’être le plus près possible du peuple mais les idées qu’il exprime, les préoccupations qui
l’habitent sont sans commune mesure avec la situation concrète que connaissent les
hommes et les femmes de son pays. La culture vers laquelle se penche l’intellectuel n’est
très souvent qu’un stock de particularismes. Voulant coller au peuple, il colle au revêtement
visible. Or ce revêtement n’est qu’un reflet d’une vie souterraine, dense, en perpétuel
renouvellement. Cette objectivité qui crève les yeux et qui semble caractériser le peuple
n’est en fait que le résultat inerte et déjà nié d’adaptations multiples et pas toujours
cohérentes d’une substance plus fondamentale qui, elle, est en plein renouvellement.
L’homme de culture au lieu de partir à la recherche de cette substance va se laisser
hypnotiser par ces lambeaux momifiés qui, stabilisés, signifient au contraire la négation, le
dépassement, l’invention. La culture n’a jamais la translucidité de la coutume. La culture,
comme une femme, fuit la simplification. Dans son essence elle est à l’opposé de la coutume
qui, elle, est toujours une détérioration de la culture. Vouloir coller à la tradition ou
réactualiser les traditions délaissées c’est non seulement aller contre l’histoire mais contre
son peuple. Quand un peuple soutient une lutte armée ou même politique contre un
colonialisme implacable, la tradition change de signification. Ce qui était technique de
résistance passive peut, dans cette période, être radicalement condamné. Dans un pays
sous-développé en phase de lutte les traditions sont fondamentalement instables et
sillonnées de courants centrifuges. C’est pourquoi l’intellectuel risque souvent d’être à
contre-temps.
Source : FANON, F., Les damnés de la terre, Ed. Maspero, 1963, p.162 suiv.
145
IV. LE MOUVEMENT D’EVOLUTION SOCIALE DE L’AFRIQUE NOIRE :
BANGUI, 1950
Statuts
Art. 1 – Il est créé entre les personnes adhérant aux présents statuts une association qui
prend le nom de : Mouvement d’Évolution Sociale de l’Afrique Noire (MESAN).
Art. 2 – Le siège social du mouvement est fixé à Bangui.
Art. 3 – Le but du mouvement est de promouvoir progressivement le plein épanouissement
de la société africaine suivant l’esprit et la physionomie propre à l’Afrique Noire,
a) dans le domaine politique en défendant la liberté du peuple africain, l’égalité entre tous
les hommes, le respect de la personne humaine dans chaque africain et de notre
originalité dans chaque collectivité ou tribu,
b) dans le domaine économique, par la mise en valeur du sol et du sous-sol africain en
vue de l’amélioration de la condition d’existence du peuple africain et résoudre ainsi le
problème si angoissant de la démographie et du travail,
c) dans le domaine social, par la création de nombreux centres d’action sociale, en
particulier des coopératives de production et consommation.
Art. 4 – Le mouvement est dirigé par un comité comprenant : un président, deux viceprésidents, un secrétaire général, un secrétaire adjoint, un trésorier général, un trésorier
adjoint. Tous élus par l’assemblée générale.
Art. 5 – Le président représente valablement le mouvement dans toutes les actions
politiques, économiques et sociales. Il convoque le comité chaque fois qu’il juge nécessaire ;
il préside les réunions du comité et les assemblées générales.
Art. 6 – Outre le comité directeur siégeant à Bangui, chaque tribu aura sa section et
nommera ses délégués au prorata des adhérents.
Art. 7 – Les demandes d’adhésion seront présentées par les membres et examinées par les
sections.
Art. 8 – Les moyens d’action sont :
a) les cotisations,
b) les souscriptions volontaires.
Art. 9 – Assemblée générale. L’assemblée générale du mouvement se réunira au moins
deux fois l’an en session ordinaire. Elle peut être convoquée en session extraordinaire par
les deux tiers de ses membres. Le nombre des délégués est déterminé dans chaque section
au prorata de son effectif. Les délégués délibèrent validement et les décisions prises à la
majorité des voix sont obligatoires pour tous les membres.
Art. 10 – Dissolution : elle peut être prononcée par les deux tiers des membres du
mouvement.
Art. 11 – Position politique : le mouvement peut être apparenté à tout autre mouvement
politique dont l’opinion à la fois modérée, pacifique et démocrate correspond à la politique
africaine.
146
Art. 12 – L’apparentement peut être décidé par les deux tiers des membres du mouvement
convoqués en assemblée générale extraordinaire.
147
V. LA FEDERATION DES ETUDIANTS D’AFRIQUE NOIRE EN FRANCE :
CONGRES CONSTITUTIF, BORDEAUX, DECEMBRE 1950
Le Congrès
Le congrès tenu les 28, 29 et 30 décembre 1950 à Bordeaux a abouti à la naissance de la
FEANF. Dans les statuts déposés le 8 février 1951 à la préfecture de police de Paris sous le
numéro ass. 21.687, les buts de la fédération ont été nettement définis.
Les congrès constitutifs de Lyon et de Bordeaux
La création de la FEANF a nécessité plusieurs réunions dont la tenue n’a pas toujours été
facile. Des groupes d’étudiants africains se constituèrent dans certaines villes de province, à
Montpellier avec Valdiodio N’diaye et Albert Franklin, à Lyon avec Alfred Agbessi, à
Toulouse avec Yaré Fall et Mathurin Diaw, à Bordeaux avec Léandre Amlon, Grégoire
Gbenou et Etienne Sarrazin (6). Ces groupes prirent la décision de se réunir pour assurer
leur représentation auprès des pouvoirs publics.
En 1949, il existait déjà plusieurs associations d’étudiants africains organisées sur la base
académique ou territoriale. Toutes les associations territoriales avaient leur bureau à Paris.
La naissance et l’accroissement de l’influence de certaines associations territoriales étaient
essentiellement dus à la déception éprouvée par les étudiants africains devant le manque de
sérieux et la malhonnêteté de quelques responsables de l’association académique de Paris.
Les associations académiques de provinces étaient plus sérieuses. Du fait de leur
éloignement des services centraux de Paris, leurs membres ne pouvaient pas bénéficier des
« faveurs » individuelles destinées à les corrompre. Par ailleurs, les associations
académiques n’arrivaient pas à régler par correspondance les litiges qui opposaient leurs
membres au SAC (Service Administratif Central) à un moment où le ministère de la France
d’Outre-Mer procédait fréquemment à des suppressions arbitraires de bourses et à des
rapatriements. Cette situation a favorisé la création d’une organisation commune des
étudiants africains à l’échelle de la France comme le souligne A. Franklin : «Dans ces
conditions, on comprend que les associations académiques fussent les premières à
éprouver le besoin d’une organisation à l’échelle de toute la France avec un bureau central à
Paris. On comprend aussi que cette idée, née en province, ait pris, comme élément
fondamental de sa réalisation, les associations académiques elles-mêmes. Deux
associations académiques (Montpellier et Toulouse) revendiquent, chacune pour son
compte, le mérite d’avoir conçu l’organisme fédéral à l’échelle de la France. En fait, le
premier objet de statuts ayant servi de base de discussion (Lyon – avril 1950) fut présenté
par l’association de Montpellier. D’ailleurs, il importe très peu de savoir à laquelle de ces
associations revient le mérite : par contre, il est important de noter que cette idée de
fédération est née en province ».
II y a eu deux congrès constitutifs. Le premier s’est réuni à Lyon les 5, 6 et 7 avril 1950 avec
la participation des délégués de Bordeaux, Lyon, Montpellier, Paris et Toulouse pour étudier
le premier projet de statuts. Quelques mois après, il y eut une scission au sein de
l’Association des étudiants africains de Paris (AEAP). Les divergences politiques qui
existaient à l’origine de cette scission. Sur cet évènement, A. Franklin apporte des
précisions : « En effet, des deux associations scissionnistes, l’une groupait en pratique les
militants et sympathisants de la section étudiante du RDA (Rassemblement Démocratique
Africain), tandis que l’autre était sous l’empire du GAREP (Groupe Africain d’Etudes
Politiques) (7) récemment créé. Les associations de province refusèrent énergiquement de
reconnaître l’une ou l’autre des deux associations scissionnistes de Paris, mais
148
s’employèrent avec obstination à travailler à leur réconciliation, menaçant de se fédérer sans
Paris ».
La scission, qui a duré plusieurs mois, empêcha la mise sur pied de la fédération. A la
rentrée universitaire de novembre 1950, Paris reconstitua une association académique
unique. Ainsi, le deuxième congrès constitutif put se tenir à Bordeaux les 28, 29 et 30
décembre 1950. La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France naquit dans la nuit du
31 décembre 1950 au 1er janvier 1951 à Bordeaux. Elle a été créée dans la capitale de la
Gironde par quatre associations académiques : Montpellier, Toulouse, Paris et Bordeaux.
Les délégations présentes à Bordeaux étaient constitues par Léandre Amlon, Etienne
Sarazin, Grégoire Gbenou (Bordeaux), Mamadou Bâ, Amsata François Sarr, Albert Franklin
(Montpellier), Cheick Amadou Diop, Yaré Fall, Georges Glokpor (Toulouse). Léandre Amlon
a présidé les séances de ce congrès constitutif. L’Association lyonnaise des étudiants
africains ayant participé aux travaux du premier congrès constitutif tenu à Lyon les 5, 6 et 7
avril 1950, mais n’ayant pas pu se faire représenter à Bordeaux, a donné par lettre son
adhésion à la fédération. Le congrès de Bordeaux, qui proclama l’existence de la FEANF, élit
un secrétariat provisoire composé de deux membres : Louis Atayi et Amadou Mahtar Mbow
(8). Les statuts ont été déposés à la préfecture de police de Paris le 8 février 1951, le
secrétaire général du comité exécutif provisoire étant Louis Atayi.
Dans le préambule des statuts, on évoque trois raisons qui sont à l’origine de la création de
la FEANF : le nombre sans cesse croissant des étudiants africains en France et la
constitution légalement reconnue de nombreuses associations d’étudiants africains, l’identité
de leurs intérêts et l’importance des problèmes qui leur sont particuliers, la nécessité de
s’unir pour s’entraider plus efficacement et d’étudier aux mieux les problèmes de leur pays
d’origine : l’Afrique noire.
Buts de la fédération
Les six buts de la fédération figurent à l’article 3 des statuts :
• grouper toutes les associations d’étudiants d’Afrique noire en France,
• défendre les intérêts matériels et moraux de ces étudiants,
• établir et entretenir des relations avec :
- les associations d’Afrique noire dont les activités sont comparables avec celles de la
fédération,
- les instituts scientifiques et les établissements d’enseignement d’Afrique noire,
- les associations et fédérations françaises et internationales dont les activités sont
compatibles avec celles de la fédération,
• de représenter officiellement les associations d’étudiants d’Afrique noire auprès de toutes
autorités administratives locales, métropolitaines et africaines,
• d’étudier les problèmes relatifs à l’Afrique noire, de diffuser par tous les moyens la
connaissance des milieux africains et de faire connaître à ses membres les milieux
français et étrangers,
• de servir d’intermédiaire entre ses membres et les comités et associations d’aide aux
étudiants.
L’article 4 précise l’autonomie de la fédération par rapport aux partis et groupements
politiques : « La fédération n’adhère à aucun parti politique et ne prend part à aucune
manifestation organisée par un parti ou un groupement politique ».
Au départ, les objectifs de la fédération étaient syndicaux. C’était la meilleure manière de
réunir les étudiants africains. C’était une étape nécessaire à la prise de conscience politique.
Les étudiants qui militaient déjà dans les organisations politiques l’avaient bien compris.
C’est cela qui explique le contenu de l’article 4 des statuts qui fait de la fédération une
149
organisation apolitique. Mais le contenu de cet apolitisme ne tardera pas à faire l’objet
d’âpres débats au sein de l’organisation.
Organisation
La fédération est administrée par un conseil d’administration composé d’un délégué et du
président de chaque association fédérée, à l’exception de l’Association des étudiants
africains de Paris qui a six délégués (dont un président).
Le conseil d’administration exerce ses prérogatives par l’intermédiaire d’un conseil exécutif
composé de quatre membres (un président, un secrétaire général, un secrétaire adjoint, un
trésorier général) élu en congrès parmi les six délégués de Paris au conseil d’administration.
Les attributions des membres du comité exécutif sont définies par l’article 8 des statuts. Cet
organe est renouvelé tous les ans au congrès fédéral. Il est tenu d’envoyer un compte rendu
trimestriel au président de chaque association fédérée et de convoquer le conseil
d’administration au moins deux fois par an. Toutefois, le conseil d’administration peut se
réunir sur la demande d’au moins deux des associations fédérées. Le conseil
d’administration peut charger une ou plusieurs associations fédérées d’élaborer le bulletin de
la fédération dont la matière est élaborée par les associations fédérées et d’organiser les
colonies de vacances, excursions, manifestations artistiques…Les délégués au conseil
d’administration doivent, dans un but de coordination, fournir à chaque réunion un rapport
sur les activités culturelles et sociales de leurs associations.
Le congrès se réunit annuellement aux vacances de Pâques sur convocation du comité
exécutif, après fixation de l’ordre du jour et de la date par le conseil d’administration. Il peut
être réuni exceptionnellement à la demande du conseil d’administration ou à la demande de
la moitié au moins des associations fédérées.
Le congrès définit la ligne d’action de la fédération pour l’année en cours. Le congrès fédéral
comprend les délégués de chaque association fédérée élus de la manière suivante : un
délégué par vingt membres avec arrondissement possible au chiffre supérieur. Cependant,
le minimum est fixé à deux et le maximum à vingt par association. Les délégués ainsi définis
comprennent obligatoirement les membres du conseil d’administration, à l’exception de ceux
qui sont membres du comité exécutif.
Toutefois, une association n’ayant pas pu envoyer ses délégués au congrès conserve les
voix auxquelles elle a droit dans le vote.
Après le dépôt des statuts à la préfecture de police, se tint le premier congrès à Paris.
Le premier congrès de Paris
Le congrès constitutif se tint à Paris du 20 au 22 mars 1951. Le bureau définitif fut ainsi
constitué : Président : Solange Faladé, étudiante en médecine (Dahomey), Secrétaire
général : Amadou Mahtar Mbow, étudiant en lettres (Sénégal) ; Secrétaire adjoint : Traoré
Nki, étudiant à l’école Scienta (Guinée) ; Trésorier : Abdou Moumouni, étudiant en sciences.
150
Statuts de la FEANF (extrait)
Préambule
Compte tenu :
• du nombre importtant et sans cesse croissant des étudiants d’Afrique noire en France
et de la cosntitution légalement reconnue de nombreuses associations d’étudiants
africains
• de l’identité de leurs intérêts et de l’importance des problèmes qui leur sont
particuliers ;
• de la nécessité de s’unir pour s’entraider plus efficacement et étudier au mieux les
problèmes de leur pays d’origine : l’Afrique noire.
TITRE I : CONSTITUTION ET BUT
Article 1 : Il est créé une Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) après
les assises des congrès constitutifs tenus respectivement à Lyon les 5,6 et 7 avril 1950 et à
Bordeaux les 28, 29 et 30 décembre 1950.
Article 2 : Le siège de la fédération est établi à Paris, provisoirement au 184 Boulevard saint
– germain, paris 6è.
Article 3 : Le but de la fédération est :
• de grouper toutes les associations d’étudiants d’Afrique noire en France ;
• de défendre les intérêts matériels et moraux des étudiants d’Afrque noire ;
• d’établir et d’entretenir des relations avec :
a) les associations d’Afrique noire dont les activités sont compatibles avec celles de la
fédération,
b) les instituts scientifiques et ls établissements d’enseignement d’Afrique noire,
c) les associations ou fédérations françaises et internationales dont les activités sont
compatibles avec celles de la fédération ;
•
a) de représenter officiellement les associations d’étudiants d’Afrique nore auprès de
toutes les autorités administratives et universitaires ;
b) d’envoyer, si besoin est, des délégations chargées de défendre les intérêts auprès
des autorités administratives locales, métropolitaines et africaines ;
• d’étudier les problèmes relatifs à l’Afrique noire, de diffuser par tous les
moyens la connaissance des milieux africains et de faire connaître à ses
membres les milieux français et étrangers ;
• de servir d’intermédiaire entre ses membres et les comités et associations
d’aide aux étudiants.
Article 4 : la fédération n’adhère à aucun parti politique et ne prend part à aucune
manifestation organisée par un parti ou un groupement politique.
Article 5 : La qualité de membre actif est réservée exclusivement aux membres africains,
membres de l’une des associations fédérées.
La qualité de membre honoraire ne peut être accordée aux anciens étudiants, ex-membres
d’une des associations fédérées ;
TITRE II : ORGANISATION ET ADMINISTRATION
151
Article 6 : La fédération est administrée par un conseil d’administration composé d’un
délégué et du président de chaque association fédérée, à l’exception de l’association des
étudiants africains de Paris qui a six délégués dont un président.
Article 7 : Le conseil d’administration exerce ses préro gatives par l’intermédiaire d’un comité
exécutif composé de quatre membres : un président, un secrétaire général, un secrétaire
adjoint, un trésorier général, élus en congrès parmi les six délégués de Paris au conseil
d’administration. (…)
TITRE III : CONGRES FEDERAL
Article 15 : Le congrès fédéral se réunit annuellement aux vacances de pâques sur
convocation du comité exécutif après fixation de l’ordre du jour et de la date par le conseil
d’administration. Il peut être réuni exceptionnellement à la demande du conseil
d’administration ou à la demande de la moitié au moins des associations fédérées.
Article 16: Le congrès définit la ligne d’action de la fédération pour l’année en cours.
Article 17 : Le congrès fédéral comprend les délégués de chaque association fédérée élus
comme suit :
•
•
Un délégué par vingt membres avec arrondissement possible au chiffre
supérieur ; cependant, le minimum de voix est fixé à deux et le maximum à
vingt par association.
Les délégués ainsi définis comprennent obligatoirement les membres du
conseil d’administration, à l’exception de ceux du comité exécutif.
Toutefois, une association n’ayant pu envoyer tous ses délégués au congrès conserve ses
droits auxquels elle a droit dans le vote.
Article 18 : La révision des statuts peut être demandée au congrès par une association
fédérée.
Cette révision ne peut être décidée qu’à la majorité des deux tiers des votants.
Les modifications seront faites par le conseil d’administration et ratifiées par le congrès. (…)
DELEGATIONS REPRESENTEES :
Bordeaux : Léandre Amlon, Etienne Sarrazin, Grégoire Gbenou
Montpellier : Mamadou Bâ, Amsata François Sarr, Albert Franklin
Paris : Amadou Moctar Mbow, Louis Atayi
Toulouse : Cheikh Amadou Diop, Yaré Fall, Georges Glokpor
Source : Dieng, A.A, Les premiers pas de la fédération des Etudiants d’Afrique Noire en
France (FEANF) (1950 – 1955) (de l’Union Française à Bandoung), préface de Samir Amin,
Ed. L’Harmattan, 2003, pp.166 – 171 et 364 – 370
152
VI. PREMIER CONGRES DES ECRIVAINS ET ARTISTES NOIRS A LA SORBONNE :
PARIS, 19 – 22 SEPTEMBRE 1956
Résolution finale
Le Congrès des écrivains et artistes noirs réunis à Paris les 19, 20, 21 et 22 septembre 1956,
Considérant,
1. Que les travaux du Congrès ont dégagé l’immense intérêt de l’inventaire entrepris devant
lui eu égard aux diverses cultures noires qui ont été systématiquement méconnues, sousestimées, parfois détruites ;
2. Qu’il lui est apparu la nécessité impérieuse de procéder à une redécouverte de la vérité
historique et à une revalorisation des cultures noires, l’ignorance et la présentation erronée
ou tendancieuse de cette vérité ayant contribué à provoquer la crise qui atteint la culture
noire en elle-même et dans ses rapports avec la culture humaine en général.
Invite artistes, écrivains, théologiens, penseurs, savants et techniciens à participer à cette
tâche historique de faire revivre, de réhabiliter et développer ces cultures afin de favoriser
leur intégration à l’ensemble de la culture humaine.
Nous, écrivains, artistes et intellectuels nègres, divers par nos idéologies politiques et nos
confessions religieuses, avons éprouvé le besoin de nous réunir à cette étape cruciale de
l’évolution de l’humanité pour confronter d’une manière objective nos points de vue sur la
culture et les étudier en hommes conscients de nos responsabilités devant nos peuples
respectifs, devant les peuples coloniaux et semi coloniaux et devant tous les hommes libres
de bonne volonté.
Il nous apparaît indigne d’un intellectuel véritable qu’il hésite à prendre position sur des
questions essentielles sans servir l’injustice et l’erreur.
Nous avons examiné nos cultures en elles-mêmes et en fonction des conditions sociales et
générales qui les affectent : le racisme et le colonialisme.
Nous estimons que l’épanouissement de la culture est conditionné par la fin de ces hontes
du vingtième siècle : le colonialisme, l’exploitation des peuples faibles, le racisme.
Nous considérons que tout peuple doit pouvoir effectivement prendre connaissance des
valeurs de sa culture nationale (histoire, langue, littérature, art, etc) et bénéficier de
l’instruction et de l’éducation dans le cadre de sa culture propre.
Notre Congrès regrette l’absence involontaire d’une délégation de l’Afrique du Sud.
Notre Congrès enregistre avec satisfaction les progrès accomplis ces dernières années dans
le monde, progrès qui laissent prévoir une abolition générale du système colonialiste, ainsi
que la liquidation définitive et universelle du racisme.
Notre Congrès invite sous les intellectuels noirs à unir leur efforts pour que devienne effectif
le respect des droits de l’homme quelle que soit sa couleur, des peuples et des nations quels
qu’ils soient.
Notre Congrès engage les intellectuels noirs et tous les hommes épris de justice à lutter pour
la création des conditions concrètes de la renaissance et de l’épanouissement des cultures
nègres.
153
Notre Congrès, qui rend hommage aux cultures de tous les pays et apprécie leur contribution
au progrès de la civilisation, engage tous les intellectuels noirs à défendre, à illustrer et à
faire connaître dans le monde les valeurs nationales de leurs peuples.
Nous, écrivains et artistes noirs, proclamons notre fraternité envers tous les autres hommes
et attendons d’eux qu’il s manifestent envers nos peuples la même fraternité.
Source : Le Premier Congrès International des Ecrivains et Artistes Noirs, numéro spécial,
Présence africaine, pp.361 - 363
154
Appel de Jacques Alexis pour un Comité international des intellectuels d’origine nègre
Maintenant voilà le moment venu de nous tourner vers nos frères d’origine nègres
pour leur dire que nous avons besoin d’eux pour accomplir nos tâches. Que de
tâches en effet ne nous attendent pas dans nos pays respectifs ! La collaboration et
l’aide mutuelle nous sont indispensables ; nous envisageaons tous que ce premier
Congrès soit suivi de nombreux autres, afin de confronter sans cesse dans un esprit
d’amitié et de fraternité, ce que nous accomplissons. Mais qu’il nous soit permis
d’émettre un vœu. Il faudra qu’une organisation permanente nous aide à mener à
bien notre collaboration, il faudrait que dans chaque pays interessé tout au moins, il
y ait un Comité National des Intellectuels d’origine nègre et qu’un efficace Comité
International de Liaison des Intellectuels d’origine nègre coordonne les
manifestations de solidarité et de collaboration des divers Comités Nationaux dans
l’intervalle de nos Congrès. Peut – être faudrait – il même que dans chacune de nos
villes importantes il y ait des Comités locaux chargés de populariser et d’appliquer
les décisions. Cependant seules les Commissions de travail de ce Congrès pourront
considérer le détail de cette proposition, aussi, au nom des Intellectuels, Ecrivains et
Artistes haïtiens, je salue fraternellement tous nos frères et nos sœurs de divers
pays, accourus pour œuvrer ensemble dans un esprit résolu de fraternité et de
solidarité.
Source : Alexis, Jacques S., « Du réalisme merveilleux des Haïtiens », Le Premier
Congrès International des Ecrivains et Artistes Noirs, op.cit, p. 271
155
VI. LE PARTI AFRICAIN DE L’INDÉPENDANCE, CONGRES CONSTITUTIF:
THIES, SEPTEMBRE 1957
Le Manifeste (extrait)
A L’HEURE HISTORIQUE DE BANDOUNG ET DE LA DESINTEGRATION DU SYSTEME
COLONIAL DE L’IMPERIALISME, A L’HEURE OU LA CONFUSION POLITIQUE SUBERGE
L’AFRIQUE NOIRE SOUS DOMINATION FRANCAISE, NOTRE DEVOIRE D’AFRICAINS
NOUS OBLIGE A PORTER DEVANT LES MASSES DE NOTRE PAYS LE PROBLEME DE
L’INDEPENDANCE NATIONALE ET DE LA TRANSFORMATION SOCIALISTE DE NOTRE
ECONOMIE.
(…)
II.
UNE SITUATION QUI PLAIDE POUR LE SEUL MOT D’ORDRE JUSTE :
L’INDEPENDANCE NATIONALE
A/
Dans le monde et en France des changements importants sont survenus
Après la deuxième guerre mondiale avec l’apparition du camp du Socialisme sur un tiers du
globe, une immense vague démocratique a déferlé sur le monde
entraînant tous
les peuples dans la lutte pour le socialisme, L’Indépendance nationale et la paix.
C’est ainsi que la Chine populaire instaurait le socialisme pour 600 millions d’hommes, que
le Vietnam, l’Inde, l’Indochine, la Syrie, et le Liban secouaient pour toujours le joug des
impérialistes étrangers.
En France, pour endiguer la montée des forces de gauche et barrer la route au communisme
naissaient des partis nouveaux dont le M.R.P. (1944) ; parti de Bidault et de Schman et
l’U.D.S.R. (1945) parti des PLEVEN et MITTERAND (issu en 1945 du MIN, mouvement de
résistance non communiste) qui devait constituer avec le parti radical, le R.G.R.
Ces deux partis devaient s’accoupler avec des partis africains. Le premier avec la
Convention, le second avec le R.D.A. quand ce dernier parti changea de ligne politique en
1950.
Pendant que tous nos principaux partis Africains devenaient de simples appendices et des
réserves électorales des partis métroplotains ; [râtant] ainsi leur rôle historique de partis
nationaux africains, l’anti-colonialisme se précisait à l’échelle mondiale ? En effet en 1955 se
tint à Bandoung la très importante Conférence Asiato - Africaine qui, en scellant
définitivement la solidarité anti-colonialistes pays à l’Indépendance Nationale.
B/
L’Afrique Bouge
(…). Entre 1950 et l’heure actuelle, la chaîne des indépendances Africaines a prouvé que
notre pays à l’écart des grands courants de pensée mondiaux. En 1951 la Lybie est
indépendante. En 1954 l’Egypte. En 1955 la Tunisie et le Soudan (ex-Angle-Egyptien). En
1956 le Maroc, le 6 mars 1957 Ghana. Avec le Soudan et Ghana c’est l’Afrique Noire ellemême qui bouge.
La guerre d’Algérie est là pour prouver d’autre part à ceux qui veulent rester sourds aux
enseignements de l’histoire, qu’une issue de secours existe toujours pour les peuples
asservis. Avec l’Indépendance de l’Algérie, celle de la Nigéria projetée pour 1960 l’Afrique
Noire sous domination française sera coincée entre deux blocs Nord et Sud très importans
156
stratégiquement, plus peuplés et acquis fatalement aux principes de Bandoung. Ce sera la
rupture de l’encerclement impérailiste et ni l’organisation commune des Régions
Sahariennes, ni aucun verrouillage le frontière ne sauront empêcher le « voyage sans
passeport » des idées et, quand elles pénètreront les masses la transformation de ces idées
en force matérielle.
Il faut d’ailleurs avouer que l’Afrique Noire sous Domination Française, a connu après guerre
des sursauts de colère et des levées de bouclier.
C’est ainsi que le Bloc Africain avait porté un certain temps l’éveil de la conscience nationale
jusqu’à sa transformation en simple succursale de la S.F.I.O. Cette S.F.I.O. « Africaine »
devait connaître la scission en Afrique sous les auspices en M.S.A. au Congrès de Conakry.
Si une évolution ultérieure ne s’opérait pas et si le M.S.A. devait jouer le rôle traditionnel de
la Socia-Démocratie d’Occident, les travailleurs africains auraient fort à faire avec ce
mouvement.
Mais le phénomène de loin le plus important après guerre est la naissance du R.D.A. au
Congrès de Bamako de 1946. C’était la première fois qu’un mouvement d’envergure antiampérialiste et conséquent naissait en Afrique Noire Sous Domination Française. Bien que
ne formulant pas le mot d’ordre d’Indépendance. Le R.D.A. organisait les masses en vue
d’une lutte positive contre le système colonial. Grèves politiques, boycott du commerce
impérialiste, devaient attirer sur lui la répression. Il dut, par l’abandon de la lutte objective,
bourlverser sa tactique et, en 1950, rompre sur le plan parlementaire son apparenteront avec
le Parti Communiste Français pour s’afficher à l’U.D.S.R.
Le Comité de coordination réuni à Conakry en 1955 éjecta du mouvement les sections
territoriales fidèles à la ligne politique anti-impérialiste au IIème Cogrès d’Abidjan 1949.
Mais l’UNION DEMOCRATIQUE SENEGALAISE, l’UNION DEMOCRATIQUE DU NIGER et
l’UNION DES POPULATIONS CAMEROUNAISES, après avoir signé un manisfeste de
protestation ne surent pas trouver une forme d’organisation commune et chaque section
devait évoluer séparément ; plus pour des raisons d’opportunité politique que pour des
questions doctrinales.
L’UPC seule engageait le combat malgré la clandestinité et l’exil.
Les événements du TOGO et au KAMEROUN prouvent aussi, si besoin en était, que les
conquêtes et les progrès de la lutte sont nettement plus marqués, là où le mot d’ordre
d’UNITE et d’INDEPENDANCE a été clairement posé. (…)
Africains ! pour mener à bien ces tâches héroïques nous vous appelons à constituer PARTI
AFRICAIN DE L’INDEPENDANCE, le Parti des masses, le Parti sans féodaux et sans [ ] , le
Parti où la discipline est une pour tous, les dirigeants aux simples militants.
Travailleurs africains ! Ouvriers des villes victimes d’une exploitation éhontée ! travailleurs
des champs aux lendemains depuis longtemps incertains ! Paysans jouets de tous les
usuriers, debout ! Voici votre parti ! le Parti qui luttera sans discontinuer pour améliorer vos
conditions de vie, le Parti qui vous conduira victorieux à la fin de toute exploitation de
l’homme par l’homme.
Jeunes africains ! Etudiants africains ! Enfin poind la révolution et se lève le drapeau de
l’Indépendance et du Socialisme. Enfin se déploient les ailes de la Démocratie et fleurit
l’hymne de la liberté sur la terre d’Afrique ! Jeunes voici votre Parti tant attendu.
157
Femmes africaines ! l’inégalité millénaire deviendra un mauvais songe quand par vos
traditionnelles vertus de courage et de ténacité vous aurez adopté et porté au pouvoir ce
Parti qui est vôtre.
Peuples d’Afrique ! la bannière de l’Unité déployée par la gauche retrouvée claque vent de
liberté et se lève sur nos pays le pur soleil des temps nouveaux.
Militants de fer qui ne savez pas trembler devant l’impérialisme, militants sans
méprisez les corrupteurs et les corrompus, en avant pour le Congrès Constitutif !
qui
QUE TOUTE L’AFRIQUE SE LEVE ET MARCHE VERS L’INDEPENDANCE ET LE
SOCIALISME.
SIGNATAIRES
Mme BASSE, Pharmacienne à Thiès
BASSE Issa, Chirurgien – Dentiste, Thiès
CAMARA Coupet, Technicien, Rufisque
CISSOKO Seydou, Instituteur, Thiès
DIAGNE Adama, Attaché, D.N, Thiès
DIALLO Oumar, Centralisateur, Thiès
DIAWARA Birahim, Agent, T.DN , Thiès
DIOP Majmouth, Publiciste, Dakar
FALL Bouna, TOPOGRAPHE tp? Kaolack
(?) Abdou, Artiste, Dakar
CAMARA Alioune, Thiès
CAMARA Malick, Enregistrement, Dakar
KHALY basil Etudiant, Dakar
LY Tidiane Baïdy, Etudiant, Dakar
MOUMOUNI Abdou, Professeur – Agrégé, Dakar
N’DIAYE Abdoulaye, typographe, rufisque
N’DIAYE Samba, Etudiant, Kaolack
NIANG Samba, Service des mines, Thiès
SALL Khalilou, ingénieur D.N, Thiès
SANTARA Ousmane, Chef station DN Guingui
SARR Bachirou, typographe, Rufisque
SECK Mousse Gueye, Maître [Ouvrier], dépôt, Dakar
TOURE Sékou, maître ouvrier, DN, Thiès
158
VII. LA CONFERENCE DES ETATS INDEPENDANTS D’AFRIQUE :
ACCRA, 15 AVRIL 1958
Déclaration finale
Nous, Etats africains réunis ici à Accra, en cette première Conférence, conscients de nos
responsabilités envers l’humanité et notamment envers les peuples d’Afrique, et désireux
d’affirmer notre Personnalité africaine dans la paix, proclamons et réaffirmons
solennellement notre totale adhésion à la Charte des Nations Unies, la Déclaration des
Droits de l’Homme et la Déclaration de la Conférence Asiatiques- Africains tenue à Bandung.
Nous affirmons également et proclamons l’unité en notre sein, notre solidarité avec les
peuples dépendants d’Afrique ainsi que notre amitié à toutes les nations. Nous nous
engageons à préserver l’unité des objectifs et des actions, une unité que nous avons réussie
à cultiver en nous, à cette conférence historique, en ce qui concerne les questions
internationales ; à sauvegarder notre indépendance âprement disputée, la souveraineté et
l’intégrité territoriale ; et à préserver en notre sein, une vision commune sur la politique
étrangère, afin qu’une Personnalité africaine distincte joue son rôle, en coopération avec
des nations éprises de paix en vue de promouvoir la cause de la paix.
Nous nous engageons à faire tous les efforts nécessaires pour éviter d’être impliqués dans
toute action qui puisse conduire nos pays à dans des situations troubles au détriment de nos
intérêts et de notre liberté ; à reconnaître le droit des peuples africains à l’indépendance et à
l’auto- détermination ; et à prendre les mesures appropriées pour accélérer l’acquisition de
ces droits ; à affirmer que le droit du peuple algérien à l’indépendance et à l’autodétermination et à faire tous les efforts possibles pour accélérer son accession à
l’indépendance ; à extirper à jamais et où qu’il puisse se trouver, le mal que constitue la
discrimination raciale sous toutes ses formes; à dissuader les grandes puissances à
poursuivre la production et les tests des armes nucléaires et thermonucléaires ; à réduire les
armes conventionnelles.
De plus, conscients du besoin urgent d’élever le niveau de vie de nos peuples en
développant autant que possible les nombreuses ressources de nos terres ; nous nous
engageons ici à coordonner notre planification économique à travers des efforts
économiques communs et à étudier les potentialités économiques, les possibilités
techniques et les problèmes connexes existant dans nos Etats respectifs ; à promouvoir une
planification industrielle coordonnée ou bien à travers nos propres efforts individuels et /ou à
travers la coopération avec des Agences Spécialisées des Nations Unies ; à prendre des
mesures pour accroître le commerce entre les pays en améliorant les moyens de
communications entre nos pays respectifs ; à encourager l’investissement de capitaux
étrangers et une assistance, pourvu que cette assistance ne compromette pas
l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité de nos Etats.
Désireux de mobiliser les ressources humaines de nos pays respectifs pour la promotion de
nos aspirations sociales et culturelles, nous nous efforcerons de développer et de faciliter les
échanges d’enseignants, de professeurs, d’étudiants, d’expositions, de matériel éducatif,
culturel et scientifique qui amélioreront les relations culturelles entre les Etats africains. Ces
échanges créeront une plus grande connaissance mutuelles à travers des manifestations
telles que les festivals de jeunes, les championnats etc. ; Nous nous engageons à
encourager et à renforcer les études sur la culture africaine, l’histoire et la géographie dans
les institutions d’enseignement de nos Etats ; et à prendre des mesures dans nos pays
respectifs pour s’assurer que ces études sont correctement dirigées.
Nous avons mandaté nos Représentants Permanents aux Nations Unies pour être le
dispositif permanent chargé de coordonner toutes les questions d’intérêt commun à nos
159
Etats ; d’analyser et de faire des recommandations sur les étapes pratiques pour mettre en
œuvre nos décisions ; et pour préparer le terrain en vue des prochaines conférences.
Fidèles aux obligations et aux responsabilités dont l’histoire nous en fait pionniers, pour
l’émancipation complète de l’Afrique, nous affirmons ici notre attachement aux causes que
nous avons proclamées.
RESOLUTIONS
1. Concertation sur la politique étrangère
La Conférence des Etats africains indépendants,
Ayant passé en revue tous les aspects de la politique étrangère,
Ayant réalisé l’unanimité sur les objectifs fondamentaux et les principes.
Désireux de mettre en œuvre une politique étrangère commune avec à l’idée de
sauvegarder cette indépendance âprement disputée, la souveraineté et l’intégrité territoriale
des Etats participants,
Déplorant la division de la majeure partie du monde en deux blocs antagonistes,
1. Affirme les principes fondamentaux suivants :
A. Une loyauté sans faille et un soutien à la Charte des Nations Unies et le respect des
décisions des Nations Unies ;
B. l’adhésion aux principes énoncés à la conférence de Bandung, notamment :
i. respect des droits humains fondamentaux et des objectifs et principes de la Charte des
Nations Unies
ii. respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations
iii. reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de toutes les nations, petites ou
grandes
iv. non ingérence ou immixion dans les affaires intérieures d’un autre pays
v. respect du droit de chaque nation de se défendre individuellement ou collectivement, en
conformité avec la Charte des Nations Unies.
vi. interdiction d’utiliser des accords de défense collective pour servir les intérêts de l’une
des grandes Puissances. Iinterdiction pour un pays d’exercer une pression sur un autre
vii. s’abstenir de tout acte ou menace d’agression ou l’utilisation de la force contre
l’intégrité territoriale ou l’indépendance d’un autre pays.
viii. règlement de tous les conflits internationaux par des moyens pacifiques tels que la
négociation, la conciliation, l’arbitrage ou le règlement par la justice ainsi que d’autres
moyens pacifiques choisis par les deux parties en conformité avec la Charte des
Nations Unies.
ix. promotion de l’intérêt mutuel et de la coopération
x. respect de la justice et des obligations internationales
2. Affirme sa conviction que tous les gouvernements participants doivent éviter de
s’engager dans des actions qui pourraient les impliquer dans des situations troubles au
détriment de leur intérêt et de leur liberté ;
3. Considère que tant qu’une unité fondamentale de vue sur la politique étrangère sera
préservée, les Etats africains indépendants pourront affirmer une personnalité africaine
distincte, qui s’exprimera d’une seule voix pour la cause de la paix en coopération avec
les autres nations éprises de paix aux Nations Unies et dans les autres forums
internationaux.
2. L’avenir des territoires dépendants d’Afrique
160
La Conférence des Etats africains indépendants,
Reconnaissant que l’existence du colonialisme dans tous ses aspects, et sous toutes ses
formes, constitue une menace pour la sécurité, pour l’indépendance des Etats africains et
pour la paix dans le monde,
Considérant que les problèmes et l’avenir des colonies d’Afrique n’incombent pas
exclusivement aux Puissances Coloniales mais relève de la responsabilité de tous les
membres des Nations Unies et en particulier, des Etats indépendants d’Afrique,
Condamnant catégoriquement tous les systèmes coloniaux encore en vigueur sur le
continent et qui imposent au peuple d’Afrique un pouvoir et une répression arbitraires,
Convaincue que chaque colonie doit se fixer une date pour l’accession à l’indépendance
conformément à la volonté du peuple de ces territoires et aux dispositions de la Charte des
Nations Unies,
1. Recommande aux Puissances tutélaires de respecter la Charte des Nations Unies et de
prendre des mesures diligentes pour se conformer aux provisions de la Charte, et aux
aspirations politiques du peuple, à savoir, l’autodétermination et l’indépendance,
conformément à la volonté du peuple ;
2. recommande aux Puissances tutélaires d’éviter la répression et les règles arbitraires sur
ces territoires et de respecter tous les droits de l’Homme conformément à la charte des
Nations Unies et la Déclaration des Droits de l’Homme ;
3. recommande aux Puissances tutélaires de mettre immédiatement fin à toute forme de
discrimination sur ces territoires ;
4. recommande que tous les Etats participants apportent leur assistance aux peuples
colonisés dans leur lutte pour l’autodétermination et l’indépendance ;
5. recommande que les Etats africains Indépendants réunis ici, favorisent l’instruction et la
formation des peuples des territoires dépendants ;
6. Décide que le 15 avril de chaque année sera célébré la journée de la Liberté de l’Afrique
3. La question de l’Algérie
La Conférence des Etats africains indépendants,
Très préoccupée par la guerre qui se poursuit en Algérie et le refus de la France d’accorder
au peuple algérien le droit à l’indépendance et à l’autodétermination ; et ce, en dépit des
résolutions et des appels des Nations Unies à une restauration rapide de la paix, et
particulièrement les propositions de médiation des présidents marocain et tunisien,
Considérant que la situation actuelle en Algérie constitue une menace pour la paix
internationale et à la sécurité de l’Afrique en particulier,
1. Reconnaît le droit du peuple algérien à l’Indépendance et à l’autodétermination
2. déplore l’ampleur des hostilités et le sang versé, conséquences du prolongement de la
guerre en Algérie
3. exhorte la France :
(a) à reconnaître le droit du peuple algérien à l’indépendance et à l’autodétermination ;
(b) à Mettre fin aux hostilités et de retirer ses troupes de l’Algérie ;
(c) à entamer des négociations de paix avec le Front de Libération en vue d’aboutir à une
solution définitive et juste ;
4. lance un appel à toutes les nations éprises de paix afin qu’elles fassent pression sur la
France pour qu’elle adopte une politique qui soit en conformité avec les principes de la
Charte des Nations Unies ;
5. lance un appel à tous les amis et alliés de la France afin qu’ils s’abstiennent d’aider la
France que ce soit de manière directe ou indirecte dans ses opérations militaires en
Algérie ;
161
6. affirme sa détermination à prendre toutes les dispositions possibles pour accompagner le
peuple algérien pour son accession à l’indépendance
7. recommande que les Représentants des nations africaines Indépendantes face un bilan
réel de la situation en Algérie et qu’ils sollicitent un soutien pour une solution pacifique et
équitable.
A cet effet, elle recommande aux Etats indépendants de trouver les mesures qui peuvent
être prises périodiquement et notamment les voies et moyens par lesquels les Etats
Indépendants pourraient éclairer l’opinion mondiale sur la situation en Algérie ; y compris à
travers une mission cela implique de désigner une mission qui sera chargée de faire le tour
des capitales du monde pour s’assurer du soutien des gouvernements.
4. Le Racisme
La Conférence des Etats africains indépendants,
Considérant que les pratiques de discrimination raciale et de ségrégation sont diaboliques et
inhumaines,
Profondément convaincue que le racisme est la négation des principes fondamentaux des
droits de l’Homme et de la dignité à tel point qu’il est devient un élément si explosif, et qui
répand de plus en plus son influence négative dans quelques régions, qu’il pourrait entraîner
notre continent dans la violence et un bain sang,
Prenant note avec dégoût de la récente déclaration faite par le Chef du Gouvernement Sud
Africain, lors de sa réélection, disant qu’il poursuivrait des politiques de discrimination et de
persécution encore plus intransigeantes contre les personnes de couleur en Afrique du Sud,
1. Condamne partout dans le monde, les pratiques de la discrimination raciale et de
ségrégation sous toutes ses formes, notamment dans l’Union Sud Africaine, dans la
Fédération de l’Afrique Centrale, au Kenya et dans les autres régions d’Afrique ;
2. Lance un appel aux structures religieuses et aux leaders spirituels du monde à soutenir
tous les efforts visant l’éradication du racisme et de la ségrégation ;
3. Demande à tous les peuples des Nations Unies et à tous les peuples du monde à s’unir
aux résolutions des Nations Unies et de la Conférence de Bandung qui condamnent ces
pratiques inhumaines;
4. Demande à tous les membres des Nations Unies d’intensifier leurs efforts pour combattre
et éradiquer cette forme dégradante d’injustice ;
5. Recommande aux Gouvernements Participants de prendre, dans leurs pays respectifs,
des mesures efficaces d’éradication partout où s’élèvent des vestiges de discrimination
raciale.
5. Mesures à prendre pour sauvegarder l’Indépendance, la Souveraineté et l’intégrité
territoriale des Etats africains indépendants
La Conférence des Etats africains indépendants,
Déterminée à sauvegarder l’indépendance âprement conquise, la souveraineté et l’intégrité
territoriale de chacun de ses membres,
convaincue que l’union et la concertation entre Etats Africains indépendants, comme c’est le
cas avec cette Conférence d’Accra, sont essentielles pour l’efficacité de leur contribution à la
paix mondiale,
1. Déclare la détermination de tous les Gouvernements participants
(a) A respecter l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de chaque Etat ;
(b) A coopérer afin de sauvegarder leur indépendance, leur souveraineté et leur intégrité
territoriale ;
162
(c) A coopérer sur le plan du développement économique, technique et scientifique et à
élever le niveau de vie de leurs peuples respectifs ;
(d) A recourir aux négociations dans le règlement des différends qui peuvent surgir en leur
sein et si nécessaire, à recourir à la conciliation ou la médiation par d’autres Etats
africains indépendants ;
2. Condamne toute forme d’ingérence contre l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité
territoriale des Etats africains indépendants ;
6. Le Togoland sous tutelle française
La Conférence des Etats africains indépendants,
Ayant pris connaissance du Memorandum sur la situation au Togoland sous tutelle française,
soumis par le Parti Juvento et la déclaration faite par les Représentants de ce Parti pendant
leur allocution à cette conférence,
Ayant à l’esprit les objectifs du système international de tutelle et les objectifs proclamés à la
conférence de Bandung,
Prenant en considération les responsabilités extrêmement importantes de l’Assemblée
législative qui sera élue le 27 avril 1958, pour l’avenir des territoires cités au paragraphe 7 &
8 des Résolutions en vigueur des nations Unies du 29 novembre 1957,
1. Exprimons notre grande préoccupation quant aux lois électorales actuelles et aux
systèmes électoraux de ce territoire ;
2. Recommandons fortement que l’Autorité de tutelle coopère totalement avec le
Commissariat des Nations Unies pour garantir des élections équitables et démocratiques
sur le territoire.
7. Le Cameroun sous tutelle française
La Conférence des Etats africains indépendants,
Ayant pris connaissance du Mémorandum sur la situation dans le Cameroun sous tutelle
française, soumis par l’Union des Populations du Cameroun, et de la déclaration des
Représentants de ce parti pendant leur allocution à cette conférence,
tenant compte des objectifs du système international de tutelle et des objectifs proclamés par
la conférence de Bandung,
1. condamne l’utilisation des forces militaires contre un peuple sans défense dans le
territoire camerounais sous tutelle française, ce qui est contraire à l’esprit des Nations
Unies :
2. lance un appel aux Puissances admnistratrices pour qu’elles respectent la charte des
Nations Unies et satisfassent les aspirations légitimes du peuple concerné, en ouvrant
des négociations directes avec ses représentants ;
3. demande aux Nations Unies d’intensifier leurs efforts pour aider le peuple des territoires
du Cameroun sous tutelle à réaliser leurs aspirations politiques légitimes.
8. Analyse des voies et moyens pour promouvoir la coopération économique entre
les Etats africains, basée sur l’échange d’informations techniques, scientifiques,
éducatives, ayant trait en particulier à la planification industrielle et le
développement agricole
La Conférence des Etats africains indépendants,
Ayant discuté des conditions socio-économiques dans leurs pays respectifs,
Considérant que ces Etats ont des ressources économiques nombreuses et variées,
minérales, agricoles et animales,
163
Considérant qu’il existe désormais des opportunités d’échanges commerciaux entre les Etats
africains indépendants et que ces opportunités doivent être largement encouragées,
Considérant que des mesures doivent être prises pour l’émancipation économique de ces
pays,
Considérant que jusqu'à présent, des forces non- africaines ont arbitrairement divisé le
Continent africain en blocs économiques, et que la Conférence ne reconnaît pas cette
division,
Considérant par ailleurs que l’Afrique peut se développer comme une entité économique,
Considérant que l’intégration des colonies dans les systèmes économiques des Puissances
Coloniales n’est pas dans les intérêts de ces peuples,
Recommande aux Etats africains participants:
1. La mise en place au sein de chaque Etat africain indépendant d’un Comité de Recherche
économique pour diagnostiquer le contexte économique et étudier les problèmes
économiques et techniques dans l’Etat ;
2. la mise en place d’une Commission Conjointe de Recherche économique
(a) pour coordonner les informations et la concertation sur les questions économiques et
techniques des divers Etats africains indépendants ;
(b) de trouver les mesures par lesquelles mesures le commerce entre les pays africains
pourrait être développé et soutenu ;
(c) pour mener des enquêtes adéquates et détaillées sur les possibilités de coordonner la
planification économique dans chaque Etat en vue de réaliser une coopération
économique panafricaine ;
(d) pour trouver les voies et moyens en vue d’une planification industrielle commune au sein
des Etats africains et les possibilités de rendre disponibles les ressources minérales et
autres produits africains au sein des Etats ;
(e) pour élaborer des propositions pouvant permettre aux Etats africains indépendants
d’obtenir des capitaux étrangers, d’employer des experts et d’encourager la coopération
avec d’autres pays, de manière à ne pas affecter leur indépendance, leur souveraineté et
leur unité ;
3. [La Conférence recommande aux Etats africains participants] d’initier des mesures pour
rassembler et échanger entre eux les connaissances et les informations technologiques ;
4. de créer des entreprises africaines communes ;
5. d’organiser des conférences économiques et des expositions africaines ;
6. de renforcer la coopération avec les Agences Spécialisées des Nations Unies, en
particulier avec la nouvelle Commission Economique pour l’Afrique récemment mise en
place ;
7. de s’associer pour, autant que possible, construire des réseaux de communications
entre les Etats africains ;
8. d’étudier la possibilité de créer un éventuel marché commun africain;
9. de favoriser les échanges de main d’œuvre et les informations liées au travail ; et
d’encourager la coopération entre les syndicats natioanaux;
10. de renforcer la coopération avec l’Organisation Internationale du Travail ;
11. d’entreprendre une action commune pour la prévention des maladies affectant les
humains, des actions communes dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage et dans
la lutte contre l’invasion des criquets ;
12. de s’assurer que des politiques socio- économiques équitables soient mises en place
pour une prospérité nationale et une sécurité sociale pour tous les citoyens.
9. Sur le plan culturel, la formulation de propositions concrètes pour l’organisation
de visites d’échanges entre les différents pays, aussi bien gouvernementales que
non gouvernementales, qui permettra une connaissance directe, d’un pays à
l’autre et une appréciation mutuelle de leurs cultures respectives
164
La Conférence des Etats africains Indépendants,
Ayant passé en revue tous les aspects de la culture des pays participants,
désireux de promouvoir la diffusion la plus large de la culture de tous les pays participants,
A. soutient les principes de la Charte des Nations Unies et réaffirme les principes approuvés
par la Conférence de Bandung en avril 1955, en ce qui concerne la coopération
culturelle ; et, à cet effet :
1. déclare que le colonialisme porte préjudice à la culture nationale et en tant que tel,
entrave la coopération culturelle ;
2. en appelle au développement de la coopération culturelle entre les Etats africains dans
un contexte plus large de coopération internationale et ce, dans l’esprit de l’Organisation
des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture ;
recommande à tous les Membres participants :
1. de promouvoir et de favoriser les échanges de professeurs ;
2. d’encourager l’institution réciproque de centre culturels dans les pays, sous réserve de
l’accord du pays d’acceuil, et en conformité avec ses lois, règlements et pratiques;
3. d’encourager et de favoriser les échanges d’étudiants, chaque Etat allouant un certain
nombre de bourses à des étudiants d’autres pays africains ;
4. de favoriser les échanges d’expositions, de matériels éducatifs, scientifiques et culturels
y compris les livres, les périodiques, les bulletins, les supports audiovisuels et d’autres
matériels éducatifs et culturels ;
5. de s’assurer que les programmes d’Histoire et de Géographie en vigueur dans les
écoles et structures éducatives contiennent des contenus pédagogiques susceptibles
d’aider chaque étudiant à recevoir une information appropriée sur la vie et la culture dans
les autres pays africains ;
6. de ne ménager aucun effort pour réexaminer les programmes d’histoire et de
Géographie, les manuels utilisés dans les écoles afin de corriger les informations
incorrectes à cause des influences coloniales ou étrangères ;
7. de coordonner les systèmes d’enseignement à tous les niveaux et de reconnaître les
attestations, certificats et diplômes délivrés par les établissements et universités d’un
statut équivalent ;
8. d’encourager les visites réciproques entre associations de jeunes, d’enseignants, de
presse, de femmes, de travailleurs, d’artistes, de sportifs et de leur accorder toutes les
facilités :
9. de s’efforcer d’introduire les principales langues africaines au secondaire et dans les
universités avec pour objectif de faciliter la coopération culturelle envisagée ;
10. d’organiser des conférences inter- africaines périodiques et ad hoc pour leurs
éducateurs, scientifiques, hommes de lettres, journalistes etc., afin de discuter les
problèmes communs et de développer toutes les capacités possible pour de tels
objectifs ;
11. de conclure entre eux des accords culturels mutuels pour la promotion de la coopération
culturelle ;
12. d’encourager dans leurss universités et leurs instituts d’enseignement supérieur la
recherche sur la culture et la civilisation africaines à travers des chaires d’enseignement ;
13. d’encourager la mise en place de centres africains d’édition, et d’unir les efforts pour
publier un journal africain, édité et rédigé par des Africains, présentant au monde, et aux
divers pays africains : la culture, la civilisation et le développement de l’Afrique ;
14. d’instituer un prix annuel pour les travaux qui promeuvent la solidarité entre les Etats
Africains, les idées de liberté, d’amitié et de paix et qui diffusent les connaissances sur la
civilisation et la culture africaines ;
15. d’encourager la traduction des livres traitant de la culture et de la civilisation africaines
dans leurs principales langues, par exemple à travers des allocations;
165
16. d’instituer une rencontre sportive inter- africaine annuelle ;
17. d’ériger dans chaque Etat, une organisation locale qui aura pour fonctions la promotion et
le développement de la coopération culturelle entre les pays Africains
10. Examen du problème de la paix internationale et de la conformité avec la Charte
des Nations Unies et la réaffirmation des principes de la Conférence de Bandung
La Conférence des Etats africains indépendants,
Inquiète d’une utilisation possible par les grandes puissances de l’énergie nucléaire et
thermonucléaire à des fins militaires,
Désireuse de renforcer sa contribution à la paix internationale et à la sécurité,
Réalisant que la paix internationale est une condition préalable au progrès et à la prospérité
de tous les peuples,
Tenant compte du fait qu’aucune nation africaine n’est à ce jour représentée dans les
organes internationaux en charge des questions du désarmement,
1. recommande aux grandes puissances d’arrêter la production d’armes nucléaires et
thermonucléaires et de suspendre tous les tests non pas seulement dans l’intérêt de la
paix internationale mais aussi comme signe de leur entière adhésion aux droits humains ;
2. observe avec beaucoup d’inquiétude et condamne fermement tous les tests atomiques
dans toutes les régions du monde et en particulier le projet de réaliser de tels tests dans
le Sahara ;
3. recommande aux grandes puissances l’utilisation de l’énergie atomique, nucléaire et
thermonucléaire exclusivement à des fins pacifiques ;
4. reste convaincue que la réduction des armes conventionnelles est indispensable, dans
l’intérêt de la paix et de la sécurité internationales, et recommande aux Grandes
Puissances de faire des efforts pour la résolution de cette question ;
5. condamne la politique de vente d’armes comme moyen d’exercer une pression sur les
Gouvernements et de s’ingérer dans les affaires internes des autres pays ;
6. recommande aux Nations Unies de s’assurer de la représentation équitable des nations
africaines dans les organes internationaux chargés du problème du désarmement ;
7. considère que les rencontres et concertations sur les questions internationales ne
doivent pas se limiter aux grandes puissances ;
8. exprime sa grande préoccupation face au refus des Etats membres d’obéir aux
résolutions des Nations Unies et recommande le respect de ces résolutions ;
recommande également des solutions appropriées aux problèmes internationaux en
suspens ;
9. exprime sa grande préoccupation quant au problème de la Palestine qui est un élément
perturbateur de la paix internationale et de la sécurité, et recommande qu’une solution
juste au problème de la Palestine soit trouvée ;
10. exprime sa grande préoccupation sur le Sud – Ouest namibien et les questions
similaires, qui sont des facteurs de perturbation de la paix mondiale et de la sécurité, et
recommande leur juste solution.
11. Mise en place d’un mécanisme permanent après la Conférence
La Conférence des Etats africains indépendants,
Fermement convaincue qu’un mécanisme permanent de concertation et de coopération est
indispensable,
1. décide d’investir les Représentants Permanents des Gouvernements participants aux
Nations Unies comme le mécanisme informel Permanent,
166
(a) pour coordonner tous les problèmes d’intérêt commun aux Etats africains,
(b) pour analyser et faire des recommandations sur les mesures pratiques à prendre pour
mettre en œuvre les décisions de cette conférence et des conférences prochaines
(c) pour prendre les dispositions préparatoires en vue des prochaines conférences des Etats
africains indépendants ;
2. donne son accord pour la tenue quand cela s’avère nécessaire, de rencontres des
Ministres des Affaires Etrangères et autres Ministres pour étudier et traiter des problèmes
particuliers d’intérêt commun aux Etats africains ;
3. convient que la Conférence des Etats africains indépendants devrait se tenir au moins
une fois tous les deux ans
4. convient que la prochaine Conférence se tiendra dans les deux années qui viennent et
accepte l’aimable invitation du gouvernement de l’Ethiopie à organiser cette conférence à
Addis Abeba.
Source : Langley, op. cit., pp. 765 -775
167
VIII. VISITE OFFICIELLE DU PRESIDENT GUINEEN AU GHANA DU 20 AU 24
NOVEMBRE 1958
Déclaration conjointe
Inspirés par les treize (13) Colonies américaines, qui, pour leur accession à l’indépendance,
ont formé une confédération qui a abouti aux Etats – Unis d’Amérique ; inspirés aussi par la
tendance des peuples d’Europe, d’Asie et du Moyen Orient à s’organiser de manière
rationnelle ; inspirés également par la déclaration de la Conférence d’Accra relative à la
Personnalité africaine.
Nous, soussignés, Présidents du Ghana et de la Guinée, au nom de nos gouvernements
respectifs et sous réserve de la ratification par nos Assemblés nationales respectives,
convenons d’unir nos deux Etats en un seul noyau, l’Union des Etats de l’Afrique de l’Ouest.
Conscients du fait que l’esprit d’union est partagé par tous les peuples du continent, nous
lançons un appel aussi bien aux gouvernements des Etats indépendants d’Afrique, qu’aux
leaders des peuples de territoires encore sous domination étrangère, de nous soutenir dans
notre action. Toujours dans cet esprit, nous restons disposés à accueillir d’autres Etats au
sein de l’Union des Etats d’Afrique de l’Ouest.
Nous avons convenu d’adopter dans un premier temps un drapeau de l’Union et de
développer des échanges plus poussés entre nos gouvernements dans le but d’harmoniser
les politiques des deux Etats en ce qui concerne la défense et les affaires économiques et
extérieures.
Notre prochaine étape consistera à élaborer une Constitution qui permettra la réalisation de
l’Union.
Et pour finir, nous affirmons que cette action que nous entamons dans le but de former
l’Union des Etats Ouest Africains, ne portera d’aucune façon préjudice aux relations
actuelles et futures d’une part entre le Ghana et le Commonwealth et d’autre part entre la
Guinée et la Communauté Française.
Fait à Accra, le 23 novembre 1958
KWAME NKRUMAH
Président du Ghana
SEKOU TOURE
Président de la Guinée
Source : Thompson, V.B., , Africa and unity : the evolution of Pan-Africanism, with a foreword
by Basil Davidson, New York : Humanities Press, 1969, pp. 358 - 359
168
IX. LA CONFERENCE DES PEUPLES AFRICAINS :
ACCRA, 05-13 DECEMBRE 1958
Résolutions
Sur l’impérialisme et le colonialisme.
1- Considérant que la majeure partie du continent africain a été découpée de façon
arbitraire par les impérialistes Européens, en particulier la Grande Bretagne, la
France, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, et le Portugal, au détriment des populations
africaines indigènes.
2- Considérant l’émergence de deux groupes de territoires colonisés au cours du
processus de colonisation, à savoir :
3- Les territoires où les Africains indigènes sont dominés par les étrangers qui occupent
leurs postes d’autorités dans les territoires éloignés, par exemple l’Afrique de l’ouest
française, l’Afrique Equatoriale française, le Nigeria, la Sierra Leone, la Gambie, le
Congo belge, la Guinée portugaise, le Basutoland, le Swaziland, et le Bechuanaland.
4- Les territoires où les indigènes Africains sont dominés et opprimés par des étrangers
qui se sont installés de façon permanente en Afrique, et qui ont une vision de
l’Afrique comme leur appartenant plutôt qu’appartenant aux africains eux-mêmes, par
exemple le Kenya, l’Union de d’Afrique du Sud, l’Algérie, la Rhodésie, l’Angola, et le
Mozambique.
5- Considérant que l’opinion mondiale condamne sans équivoque l’oppression et la
subjugation d’une race par une autre de quelque façon que se soit.
6- Considérant que tous les africains du monde déplorent fortement l’exploitation
économique des peuples africains par les pays impérialistes qui réduit les africains à
la pauvreté au sein de l’abondance.
7- Considérant que tous les peuples africains sont indignés par la militarisation des
africains et l’utilisation de soldats africains contre leurs frères dans un jeu mondial
abominable tel qu’en Algérie, au Kenya, en Afrique du Sud, au Cameroun, en Côte
d’Ivoire, en Rhodésie, et dans l’invasion du Canal de Suez.
8- Considérant les droits fondamentaux, de l’Homme : la liberté d’expression, la liberté
d’association, la liberté de mouvement, la liberté religieuse/de culte, la liberté de vivre
une vie abondante et pleine, tels que les a approuvés la Conférence des peuples
africains du 13 décembre 1958, sont refusés aux africains à cause des activités des
impérialistes.
9- Considérant que l’une des principale mesure coloniale prise par les impérialistes et
leurs agent a été de refuser le droit de vote aux africains pour des raisons de raciales
et sexistes, ce qui a permis à quelques blancs de dominer des millions d’indigènes
africains, comme cela a été proposé dans la Fédération d’Afrique Centrale, au
Kenya, dans l’Union de l’Afrique du Sud, en Algérie, en Angola, au Mozambique, et
aux Cameroun.
10- Considérant que les impérialistes sont actuellement en train de coordonner leurs
activités en formant des pactes militaires et économiques tels que l’OTAN, le Marché
Commun Européen, la Zone de Libres Echanges, l’Organisation pour la Coopération
169
Economique Européenne, et l’Organisation Commune du Sahara, dans le but de
renforcer leurs activités impérialistes en Afrique et dans le monde.
Nous, participants à la Conférence générale des peuples africains, réunis à Accra du 5 au 13
Décembre 1958, et au nombre de plus de 300 délégués et représentant plus de 200 millions
d’Africains de toutes les régions d’Afrique, proclamons ce qui suit :
1. Que la Conférence générale des peuples africains condamne avec vigueur le
colonialisme et l’impérialisme, sous toutes les formes ou manifestations que ces
maux peuvent prendre.
2. Que l’exploitation politique et économique des Africains par les impérialistes
européens doit cesser immédiatement.
3. Que l’utilisation de la main d’œuvre africaine dans le jeu politique néfaste de pouvoir
par les impérialistes doit être quelque chose du passé.
4. Que les Etats africains indépendants doivent poursuivre dans leur politique
internationale, des principes qui vont débloquer et accélérer l’indépendance et la
souveraineté de tous territoires africains dépendants et coloniaux.
5. Que les droits fondamentaux de l’Homme doivent être appliqués à tous les hommes
et femmes d’Afrique, et que les droits des indigènes d’Afrique à l’utilisation de leurs
sans restriction doivent être respectés et préservés.
6. Que la liberté universelle de tout adulte doit être appliquée à toute personne en
Afrique, sans considération de race ou de sexe.
7. Que les Etats africains indépendants s’assurent que les droits fondamentaux de
l’Homme et la liberté universelle de tout adulte sont totalement respectés pour toute
personne à l’intérieur de leurs pays, en guise d’exemples aux nations impériales qui
maltraitent et ignorent l’application de ces droits aux Africains.
8. Qu’un secrétariat permanent de la Conférence générale des peuples africains soit
mis sur pied pour organiser la Conférence générale sur une base solide.
9. Qu’un comité des droits de l’Homme de la Conférence soit constitué pour examiner
les plaintes de violation des droits de l’Homme partout en Afrique et suive la
démarche appropriée pour que tous jouissent de ces droits.
10.
Que la Conférence générale des peuples africains d’Accra déclare son soutien total à
tous les combattants de la liberté en Afrique, à tous ceux qui recourent à des moyens
pacifiques et non violents, et à la désobéissance civile, autant qu’à tous ceux qui sont
contraints de répondre à la violence pour acquérir l’indépendance nationale et la
liberté du peuple. Là où une telle réponse devient nécessaire, la Conférence
condamne toutes les législations qui considèrent ceux qui se battent pour leur
indépendance et leur liberté comme des criminels ordinaires.
Sur les Frontières, Limites territoriales et Fédérations
CONSIDERANT que la majorité des peuples africains est animée d’un désir d’unité ;
CONSIDERANT que l’unité de l’Afrique sera vitale pour l’indépendance de ses composantes
et essentielle pour la sécurité et le bien-être général des peuples africains ;
CONSIDERANT que l’existence en Afrique d’Etats désunis est dangereuse et les expose
aux intrigues impérialistes et à la résurgence du colonialisme même après les accessions à
l’indépendance, à moins qu’il n’y ait l’unité entre eux ;
ET CONSIDERANT que l’objectif ultime des nations africaines est de former une
Communauté (“Commonwealth“) d’Etats africains libres ;
La conférence des peuples africains AFFIRME et décide que la présente rencontre :
170
a) Soutient le panafricanisme et le désir d’unité entre les peuples africains
b) Affirme que son objectif ultime est l’édification d’une Communauté « Commonwealth »
d’Etats africains libres ;
c) Lance un appel aux Etats indépendants d’Afrique pour qu’ils guident les peuples africains
dans l’accomplissement de cet objectif ;
d) Exprime l’espoir qu’un jour la loyauté des Etats africains envers la Communauté
« Commonwealth » africaine sera la plus déterminante.
CONSIDERANT que pour commencer la réalisation cet objectif qui est de former une
Communauté « Commonwealth » africaine, les Etats indépendants d’Afrique devraient se
regrouper sur la base de la proximité géographique, l’interdépendance économique,
linguistique et selon les affinités culturelles,
CONSIDERANT que les différences linguistiques, religieuses et culturelles devraient être
subordonnées aux exigences de l’Unité Panafricaine selon laquelle les questions
économiques et géographiques communes et les intérêts nationaux nécessitent le
regroupement de certains Etats.
CONSIDERANT que l’association, la fédération ou les regroupements des Etats ne peuvent
avoir lieu qu’au sein d’Etats indépendants gouvernés par des Africains ;
CONSIDERANT que chaque Etat, par référendum exprimé par un suffrage universel décide
du groupe auquel il souhaite adhérer
CONSIDERANT que les fédérations régionales devraient être considérés comme des
moyens qui ne doivent pas porter préjudice à l’objectif ultime d’une Communauté
« Commonwealth » panafricaine, en formant des entités séparées qui entraveraient la
progression vers une communauté « Commonwealth » continentale ;
CONSIDERANT que les peuples d’Afrique du Nord ont pris l’initiative de se regrouper en
Fédération Nord africaine, et que ce désir est tout aussi fort en Afrique de l’Ouest pour une
union Ouest africaine ;
CONSIDERANT qu’il est souhaitable que d’autres groupes naissent en Afrique, à condition
qu’il ne s’agisse pas de groupes conçues ou constitués par les puissances coloniales contre
la volonté des peuples africains ; car ces fédérations pourraient constituer aux mains de ces
gouvernements coloniaux et des colons blancs, des armes pour l’oppression du peuple
Africain
CONSIDERANT le fait que certains pays ne se retrouvent dans aucun espace géographique,
ils doivent après leur accession à l’indépendance, décider par voie démocratique s’ils
désirent adhérer aux groupes déjà existants ou en créer d’autres ;
DECIDONS par la présente à cette Conférence des Peuples africains que cette rencontre :
(a) Soutient le désir, dans différentes régions de l’Afrique d’unions régionales d’Afrique
(b) Préconise que ces groupes aient trois(3) principes fondamentaux à savoir :
i. Seuls les Etats et pays indépendants gouvernés par des Africains peuvent s’unir ;
ii. La formation de ces unions ne doit pas porter préjudice à l’objectif ultime qui est la
Communauté « Commonwealth » panafricaine
iii. L’adhésion à une union se fait suivant la volonté populaire exprimée par référendum,
sur la base du suffrage universel adulte; et ,
(c) Recommande que les pays qui ne se retrouvent dans aucune union décident par les
mêmes voies s’ils veulent adhérer à un groupe donné ou en créer d’autres.
CONSIDERANT que les barrières artificielles et les frontières tracées par les Impérialistes
l’ont été au détriment du peuple africain et dans le but de le diviser, celles-ci doivent être
supprimées ou révisées;
CONSIDERANT que les frontières qui divisent des groupes ethniques ou des peuples d’une
même origine ne sont pas naturelles et donc pas favorables à la paix ou à la stabilité ;
171
CONSIDERANT que les Dirigeants de pays voisins devraient coopérer pour trouver des
solutions durables à de tels problèmes, solutions qui doivent s’accorder avec l’intérêt
émiment du peuple concerné et accroître les perspectives de réalisation de l’idéal d’une
Communauté « Commonwealth » panafricaine des Etats libres ;
CONSIDERANT que le 20 février 1959 constituera une date importante dans l’histoire des
Etats du Cameroun, du fait de la tenue d’une session extraordinaire de l’Assemblée
Générale des Nations Unies sur la question de l’unification et de l’indépendance du
territoire ;
AFFIRMONS par la présente à cette Conférence des Peuples africains , que cette
rencontre :
(a) Dénonce les frontières artificielles tracées par les puissances impérialistes pour diviser le
peuple africain, notamment celles qui séparent des groupes ethniques et divisent des
peuples ayant les mêmes origines
(b) Lance un appel pour la suppression ou l’ajustement rapide de ces frontières
(c) Lance un appel aux Etats indépendants pour qu’ils promeuvent une solution permanente
à ces problèmes, fondée sur la volonté réelle du peuple ;
(d) Note avec satisfaction que l’Assemblée Générale des Nations Unies va se réunir en
session tous les Africains extraordinaire pour discuter la question de l’unification et de
l’indépendance des Etats du Cameroun le 20 février 1959 ; et
(e) Invite tous les Africains à considérer cette date comme Fête Nationale du Cameroun.
CONSIDERANT que des mesures devraient êtres prises par les Etats africains indépendants
et les pays africains dépendants qui en auraient la possibilité, pour la réalisation de l’Unité
panafricaine ;
CONSIDERANT que les passeports et les titres de voyage doivent être supprimés en
respect des touristes, visiteurs et étudiants africains de bonne foi; cela dans l’objectif de
promouvoir la libre circulation des Africains d’un territoire à un autre ; et, les échanges entre
eux, à condition que les colons blancs n’en abusent pas pour se doter d’une main d’œuvre
moins coûteuse.
Sur le racisme et les lois et pratiques discriminatoires
PREAMBULE
CONSIDERANT les rapports choquants sur les actes brutaux de racisme, les lois
discriminatoires et la violation des droits de l’Homme sur le continent Africain ; rapports
délivrés par des Représentants des organisations participantes,
CONSIDERANT que le racisme est un des résultats du colonialisme et que l’indépendance
des Etats est une nécessité pour mettre fin à ces discriminations ;
CONSIDERANT que les Africains de l’Union Sud Africaine, de la Rhodésie, du Nyasaland,
du Mozambique, de l’Angola, du Kenya, des Etats du Cameroun, du Congo Belgique, du
Basutoland, du Sud Ouest de l’Afrique, du Kameroun sont victimes d’un racisme qui a pris
des proportions dangereuses ;
CONSIDERANT que le racisme en Algérie a causé et cause encore l’extermination raciale ;
CONSIDERANT que en pays colonial, les terres appartiennent à un pouvoir étranger ;
CONSIDERANT que le problème foncier est l’une des expressions les plus horribles du
pouvoir colonial qui doit être éradiquée que les autorités Africaines possèdent la terre ;
CONSIDERANT que la déclaration universelle des Droits de l’Homme n’est pas respectée
en Afrique et que les Africains sont privés de leurs droits humains ;
CONSIDERANT que la reconnaissance et le respect de la dignité humaine constituent les
fondements d’une société policée ;
CONSIDERANT que ceux qui pratiquent le racisme et la discrimination sont en contradiction
avec la loi ;
172
CONSIDERANT que les autorités coloniales ne respectent pas les conventions
internationales ;
CONSIDERANT que la démocratie a besoin d’être établie immédiatement en Afrique ;
CONSIDERANT que les autorités coloniales se sont montrées indifférentes aux résolutions
adoptées pour l’instauration de la démocratie;
CONSIDERANT que les Africains doivent trouver les moyens d’apporter des changements à
cette situation,
CONSIDERANT que le destin de l’Afrique et la constitution politique dépendent des Africains
eux-mêmes ;
AFFIRMONS que cette conférence proteste violemment contre le mauvais système actuel ;
Condamne le système raciste pernicieux et les lois discriminatoires, particulièrement exprimé
dans ces formes les plus extrêmes et les plus brutales dans l’Union Sud Africaine, la
Rhodésie, les territoires portugais de l’Angola, du Mozambique, de Principe, de Sao Tomé,
où les populations indigènes vivent sous le régime de l’apartheid ;
Condamne le manque de structures éducatives et le refus de prestations sociales ;
Condamne la violation des droits de l’Homme et des droits démocratiques tel qu’énoncés
dans la Charte des Nations Unies ;
Condamne la ségrégation raciale, le système des réserves et toute autre forme de
discrimination raciale et d’exclusion du fait de la couleur ;
Condamne les travaux forcés dans les territoires de l’Angola, du Mozambique, du Congo
Belgique, du Sud et du Sud Ouest de l’Afrique ;
Condamne les systèmes politiques de territoires tel que l’Afrique du Sud où la minorité
gouverne la majorité sur la base des doctrines sociales de l’apartheid ;
Condamne l’appropriation par les colons Européens des meilleures terres africaines.
Déclare que tant que persistera le système discriminatoire et raciste sur le continent africain,
le développement des peuples africains sera bloqué et leur libre expression étouffée ;
Et souligne que tant qu’il y aura de la discrimination, les problèmes de l’Afrique ne pourront
être résolus.
Lance un appel aux Nations Unies pour la reconstitution du Comité sur la situation raciale en
Union Sud -Africaine ;
Déclare que si les Nations Unies ne réussissent pas à reconstituer ce Comité, cette
rencontre recommande au Secrétariat des Etats Indépendants d’Afrique de mettre en place
un tel comité.
Déclare que le combat pour la liberté de l’Afrique est une tâche qui incombe aux Africains
eux-mêmes, et lance un appel aux travailleurs, aux paysans et toutes les autres
composantes des masses laborieuses, qu’ensemble avec les intellectuels, ils unissent leurs
forces dans une action commune pour un assaut final contre la discrimination et le racisme ;
Déclare que les partis politiques et les dirigeants doivent reconnaître la nécessité d’un front
uni dans cette lutte pour la liberté et l’indépendance.
Convaincue que la grande majorité des populations, dans les territoires dépendants, a pris
conscience de ses droits découlant de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
La Conférence des Peuples africains recommande :
1) Que le Secrétariat Permanent à mettre en place incite tout Etat africain indépendant qui a
des relations commerciales avec l’Afrique du Sud, à prendre des sanctions contre ce
pays. Ces sanctions constitueront une protestation contre la discrimination raciale
pratiquée par la minorité européenne qui humilie la majorité non- européenne. Ces
sanctions économiques impliquent le boycott des marchandises sud - africaines.
2) Que tous les pays africains qui fournissent une main d’œuvre à l’industrie sud- africaine
retiennent et organisent dorénavant ces travailleurs pour leur propre compte ; l’industrie
sud - africaine étant devenue un instrument d’oppression. Le Secrétariat Permanent
s’efforcera d’apporter une aide financière à l’initiative à tout plan de développement initié
par un pays à la suite de la rétention de sa force de travail.
173
3) Qu’aucun Etat africain n’entretienne de relations diplomatiques avec des pays du
continent africain qui pratique la discrimination raciale
4) Que le 15 avril soit retenu et nommé Fête de la Liberté de l’Afrique ; que tous les pays
africains et pays amis de l’Afrique à travers le monde devraient consacrer comme date
de ralliement des forces de la liberté
5) Que le Secrétariat Permanent mette en place un bureau d’information. Ce bureau sera
chargé de nommer des Représentants dans les différents territoires. Ces derniers auront
pour tâche d’envoyer des articles factuels sur les Mouvements de Libération à un service
central chargé de les publier. Ce bureau devrait aussi servir de dépôt d’où tous les
journaux de propagande pour la libération de l’Afrique seront distribués. Nous croyons
que ce moyen médiatique permettra non seulement de mieux nous connaître mais aussi
de coordonner notre lutte.
6) Que les Etats africains indépendants créent une « Légion Africaine » qui sera composée
de volontaires prêts à défendre la liberté des peuples Africains
7) Que cette conférence insiste pour l’indépendance immédiate de tous les territoires
africains afin de mettre fin à la discrimination raciale, et ce, dans l’esprit de la Charte des
Nations Unies.
8) Que cette conférence rejette la déclaration du Portugal qui affirme que ses colonies font
partie de la métropole et exige l’indépendance immédiate des pays sous domination
portugaise.
9) Vu que l’avenir des territoires sous Mandat du Sud -Ouest africain a été discuté pendant
plusieurs années successives aux Nations Unies, et vu que les Herero, les Nama et
d’autres habitants Africains avaient fait en son temps une requête et contestent toujours
la perte de leurs terres et leur assujettissement au système de l’apartheid, au nom d’une
soi- disante mission de civilisation; la Conférence interpelle les Grandes Puissances
ayant donné ce Mandat à l’Afrique du Sud, à savoir : le Royaume-Uni, les Etats Unis
d’Amérique et la France, à le révoquer, avec les anciens membres de la Société des
Nations, et que des mesures immédiates soient prises pour accorder l’indépendance au
Sud -Ouest africain.
10) Cette Conférence juge inacceptable et déshonorant, tout projet visant à inclure dans le
système d’apartheid de l’Union Sud Africaine des terres ou des populations africaines,
qu’elles appartiennent aux territoires sous mandat du Sud - Ouest africain ou aux
protectorats Britanniques du Bechuanaland, du Basutoland et du Swaziland.
11) Cette conférence condamne la Fédération de l’Afrique Centrale ainsi que toutes les lois
et pratiques discriminatoires qui tendent vers un racisme social, culturel, économique et
politique. Cependant , elle invite le gouvernement britannique à respecter la Déclaration
des droits de l’Homme telle que consacrée dans la Charte des Nations Unies et à
dissoudre la Fédération de l’Afrique Centrale pour l’intérêt de tout le peuple.
12) La Conférence exhorte le gouvernement britannique à mettre fin à l’Etat d’urgence au
Kenya et à libérer les prisonniers politiques. Cette conférence exige également
l’abrogation de toutes les lois discriminatoires, l’établissement de listes électorales
basées sur le droit de vote avec pour dispositions, un homme, une voix et l’inscription de
ces lois dans le Recueil de Lois, ceci dans le but de transférer les terres et droits au
peuple africain.
174
Sur le tribalisme, le séparatisme religieux et les Institutions traditionnelles
CONSIDERANT notre opposition ferme aux tactiques impérialistes qui utilisent le tribalisme
et le séparatisme religieux pour perpétuer leurs politiques coloniales en Afrique ;
CONSIDERANT notre conviction que le tribalisme, le séparatisme religieux sont des
pratiques malsaines qui constituent un sérieux obstacle :
i. à la réalisation de l’Unité africaine
ii. au développement politique de l’Afrique
iii. à la libération rapide de l’Afrique
DECIDONS que des mesures doivent être prises par les organisations politiques, culturelles,
les syndicats et autres organisations pour la sensibilisation des populations sur les dangers
de ces pratiques malsaines et invitons le peuple a se mobiliser pour les combattre.
Qu’en plus des actions entreprises par les Etats dépendants, les Etats indépendants
doivent :
(a) permettre à leurs gouvernements de voter des lois et décourager le tribalisme et le
séparatisme religieux à travers la sensibilisation et l’éducation ;
(b) encourager leurs gouvernements à apporter leur soutien aux Etats dépendants dans leur
lutte pour atteindre rapidement l’objectif commun.
RESOLUTIONS SUR LES INSTITUTIONS TRADITIONNELLES
La Conférence des Peuples africains, tenue à Accra du 05 au 13 décembre 1958, constate
que certaines institutions traditionnelles notamment la chefferie, ne sont pas conformes aux
exigences de la démocratie,
CONSIDERANT par ailleurs que certaines de ces institutions apportent toujours leur soutien
au colonialisme et sont de ce fait des instruments de corruption, d’exploitation et de
répression qui étouffent la dignité, la personnalité et la volonté des Africains à s’émanciper ;
AFFIRMONS que ces institutions traditionnelles - politiques, sociales ou économiques- qui
ont démontré leur esprit réactionnaire et leur soutien sordide au colonialisme soient
condamnées,
QUE tout le peuple consciencieux de l’Afrique et tous les leaders politiques sont invités à
intensifier et à renforcer l’éducation et les activités de sensibilisation afin d’anéantir ces
institutions qui sont incompatibles avec les objectifs de libération nationale,
ET QUE ces gouvernements doivent supprimer ou modifier ces institutions.
175
Résolution de la Conférence sur la mise en place d’une Organisation Permanente
CONSIDERANT que les pouvoirs Impérialistes de la Grande-Bretagne, de la France, de
l’Espagne, du Portugal, de la Belgique et de l’Union Sud Africaine ont privé le peuple Africain
de leur liberté et de leur conscience,
CONSIDERANT également que les leaders des partis politiques en Afrique réunis à Accra
du 05 au 13 décembre 1958, sont décidés, de manière irrévocable, à lancer l’assaut final
contre le déni au peuple africain de la liberté et des droits fondamentaux de l’Homme,
DECIDONS que la Conférence des Peuples africains soit dotée d’un Secrétariat Permanent
basé à Accra avec les objectifs suivants :
(a) cultiver la compréhension et l’Unité au sein des peuples d’Afrique,
(b) accélérer la libération de l’Afrique de l’Impérialisme et du colonialisme,
(c) mobiliser l’opinion internationale contre le déni fait aux Africains des droits politiques et
des droits fondamentaux de l’Homme,
(d) Développer le sentiment d’une communauté unique pour tous les peuples d’Afrique avec
pour objectif, la naissance des Etats Unis d’Afrique. La Conférence décide également
que le Secrétariat de la Conférence soit régis par les règles homologuées à cet effet lors
de cette Conférence.
Source : Thompson, op.cit., pp. 350 - 358
176
X. L’UNITE AFRICAINE DES PEUPLES
Textes de Amilcar Cabral et Osendé Afana
Amilcar Cabral
Au moment où il devient nécessaire de renforcer le combat décisif et concerté pour
l’accession des peuples sous domination portugaise à l’indépendance nationale, il faut tirer
des conclusions communes d’une analyse de la conjoncture africaine.
La connaissance des tendances et des courants politiques actuels dans le continent permet
de saisir l’importance de notre participation directe ou indirecte à l’élaboration des lignes de
force qui, ces dernières années, ont introduit une dimension nouvelle et ouvert de nouvelles
perspectives d’action unitaire contre la domination coloniale et impérialiste.
Rappelons toutefois que, jusqu’à l’année 1961, l’attention consacrée à la question coloniale
portugaise et au rôle de nos organisations nationalistes dans l’ensemble panafricain, n’était
pas obscurcie en vertu du manque de vigueur de notre lutte. La négligence de notre cas par
rapport aux autres situations coloniales résultait autant de la situation secondaire du Portugal
parmi les puissances coloniales alors en conflit ouvert avec les peuples qu’elles dominaient,
que de l’efficacité de la machine de propagande portugaise, qui réussissait à imposer même
parmi bien des Africains le mythe de la fraternité multiraciale.
La lutte silencieuse et héroïque de nos peuples menée sur le plan politique, lutte qui a rempli
de patriotes les prisons coloniales portugaises et a engendré les premiers martyrs de notre
délibération, n’est pas arrivée à obtenir l’écho auquel elle avait droit sur le plan des réalités
africaines. Par ailleurs, si notre dénonciation active et multiforme des crimes du colonialisme
portugais éveilla l’attention et des gestes de solidarité, nous devons reconnaître que ces
résultats n’amenèrent pas une modification radicale de l’Afrique devant notre contestation de
la domination portugaise.
Mais le déclenchement de la lutte armée, successivement en Angola, en Guinée, et au
Mozambique, vint introduire un élément nouveau dans la réalité africaine. En élevant. Le
mouvement de libération nationale de nos pays au rang d’éléments essentiels de la
conjoncture africaine, notre lutte armée de libération nationale a fait ressortir les conditions
d’existence et les aspirations de nos peuples, elle a imposé la personnalité de chacun d’eux
dans le cadre de la communauté africaine et elle a ouvert des perspectives renouvelées,
sinon nouvelles, à l’évolution des trois régions du continent auxquelles nos pays
appartiennent.
L’attention se fixa sur notre combat libérateur, soit en rapport avec les pays voisins des
nôtres, soit dans les cadres régionaux ou au niveau continental.
D’éléments passifs, conditionnés par une domination particulièrement rétrograde et par les
contingences politiques des peuples voisins, nous sommes devenus un facteur actif du
processus historique en cours dans le continent. Notre destin – celui de nos peuples – s’est
ainsi lié d’une manière explicite et irréversible au destin de l’Afrique qui se forge chaque jour
dans la lutte commune contre la domination étrangère.
Si ce fait indique le niveau de nos responsabilités devant nous-mêmes et devant l’Afrique, il
signifie également que les légitimes aspirations de nos peuples, la paix, la liberté et le
progrès, la nécessité d’une défense intransigeante des succès réalisés dans ce domaine
devront orienter la proposition de toute solution concernant les problèmes qui intéressent
l’Afrique.
177
En abattant par un effort personnel et avec beaucoup de sacrifices, le « mur du silence » que
la conspiration impérialiste avait élevé autour de nos pays et de leur réalité dramatique, nos
peuples ont conquis le droit de faire entendre leurs voix dans le chœur souvent
contradictoire des revendications de l’Afrique et dans l’affirmation progressive de leur
personnalité devant le monde.
C’est à la lumière de cette réalité vivante que nous devons envisager la conjoncture africaine
dans cette phase décisive de l’histoire de nos peuples.
LA CONJONCTURE AFRICAINE
En mai 1961, il était commode de « classer » les gouvernements des Etats indépendants de
l’Afrique dans l’un ou l’autre « bloc » qui consacrait sa division.
Il est vrai que, dans certains cas, les orientations politiques et sociales ou les options
doctrinales semblaient rendre impossible la « coexistence » des régimes et toute solidarité
impraticable entre eux. A cette époque, deux problèmes polarisaient principalement les
divergences africaines : la violence des ingérences étrangères au Congo et l’appui à la lutte
du peuple algérien.
Les compromis qui avaient été à la base de l’accès à la souveraineté nationale de nombreux
pays, vers 1960, expliquaient finalement les réticences d’une partie de l’Afrique restée sous
la dépendance de l’impérialisme. Cela empêchait certains responsables de réaliser le
caractère indivisible de la liberté et de l’indépendance nationale.
La troisième session de la Conférence des peuples d’Afrique, qui eut lieu un mois après le
déclenchement du premier front de la lutte armée contre le colonialisme portugais, mettait
justement en évidence les insuffisances et les limites de l’indépendance politique des « Etats
émergents ». La résolution sur le néo-colonialisme déclare : « Le néo-colonialisme qui
constitue la survivance du système colonial malgré la reconnaissance formelle de
l’indépendance politique des Etats qui deviennent les victimes d’une domination directe et
subtile sur les plans politique, économique, social, militaire ou technique, représente le plus
grand danger qui menace les pays africains ayant récemment obtenu leur indépendance ou
qui vont l’obtenir prochainement ».
« […] Les exemples du Congo, de la Communauté française et de la Fédération du
Rhodésie-Nyassaland…indiquent que le système colonial et l’impérialisme international
utilisent les moyens les plus variés afin de sauvegarder l’essentiel de leur pouvoir
économique et militaire ».
Mais cette Conférence des peuples d’Afrique, réalisée au Caire, en mars 1961, fut le dernier
acte de la lutte menée dans le cadre fixé par 62 organisations nationalistes à Accra, en
décembre 1958.
On comprendra la raison pour laquelle l’assemblée constitutive de la C.O.N.C.P. eut lieu à
Casablanca (avril 1961). Il n’y avait rien de surprenant dans le fait qu’au début du mois de
mai de la même année, les chefs d’Etat participant à la conférence de Monrovia se soient
prononcés en faveur du droit légitime du peuple angolais à … l’autonomie.
Un décalage était évident entre les positions publiques d’un bon nombre d’Etats africains et
les revendications fondamentales des mouvements en lutte pour leur indépendance
nationale.
De nombreux facteurs, dont la pression des masses populaires pour une libération complète,
l’entrée en scène de l’Algérie indépendante, l’effacement temporaire de la crise congolaise,
178
ont modifié le visage de l’Afrique. La disparition des anciennes hypothèques qui pesaient sur
la solidarité dans la lutte des peuples dépendants d’une part, et la compréhension des
contradictions principales de l’Afrique d’autre part, ont entraîné la disparition des blocs
politiques.
Certains Etats africains, généralement considérés comme l’avant-garde du continent,
s’aperçurent que le fait d’accentuer les contradictions internes existantes en Afrique,
contradictions sur les options politiques, les voies de développement et les diversités des
régimes, constituait en réalité une arme au service des impérialistes qui, en l’exploitant,
prétendaient perpétuer la balkanisation du continent. D’un autre côté, l’évolution verticale de
tel ou tel Etat, pris individuellement, ne faisait que consacrer son isolement. La division ne
pouvait ainsi qu’inciter les pays africains à chercher à l’extérieur des forces d’appui à leur
développement.
Sous la forme d’une injonction – l’Afrique doit s’unir – allant jusqu’à la formation d’un noyau
pour un gouvernement continental, ou sous la forme d’appels bien intentionnés en vue d’une
coopération concernant la survivance des équipes au pouvoir, l’unité africaine devient un
élément important de la politique des Etats africains.
La conjoncture actuelle est donc le résultat d’un développement progressif de trois phases :
la première, caractérisée par le triomphe du préalable de l’indépendance, la seconde, par la
recherche d’un contenu véritable pour cette indépendance, à travers une revendication de
liberté économique ; et la troisième, prolongement de la seconde, conduisant à cet équilibre
de la coexistence des raisons d’Etat, dans le cadre de l’unité africaine, et parallèlement,
l’affirmation d’une personnalité propre à l’Afrique, libérée du dilemme d’un choix entre les
blocs formés par les grandes puissances.
Un autre élément de la conjoncture africaine est représenté par les accords régionaux basés
sur la coopération économique, ou par les regroupements commandés par un héritage
commun de l’époque coloniale. Ces accords et ces regroupements ne recouvrent pas
nécessairement une identité des options politiques, impliquant dans certains cas une
coexistence des régimes, fragile par nature. A l’heure actuelle, cette fragilité est mise à
l’épreuve par les manipulations des interventions étrangères, en particulier dans « l’affaire
congolaise ».
Chaque fois que l’impérialisme entreprend une phase décisive pour sa survivance
économique dans une région vitale du continent, les fondements de l’unité africaine sont
secoués. Au lieu d’une convergence des options, à la lumière des aspirations des peuples
mis en cause, on assiste à un balancement des attitudes, à une condamnation formelle de
l’assistance fournie par quelques-uns envers les formes visées par l’intervention impérialiste,
sous le prétexte du principe sacré de non-ingérence dans les affaires intérieures.
Les réactions enregistrées devant l’intervention de Stanleyville et de ses prolongements qui
constituent aujourd’hui « la question congolaise » montrent la fragilité de la solidarité
interafricaine. Le problème fondamental demeure, à savoir les contradictions inhérentes à la
nature du pouvoir politique des Etats.
LE MOUVEMENT DE LIBERATION NATIONALE DANS LES PAYS DEPENDANTS
A l’exemple de nos pays, les modalités d’action utilisées dans les territoires non autonomes
de l’Afrique tirent leur justification du type d’oppression subie par leurs peuples.
Le mouvement libérateur dans les zones sous la domination espagnole, britannique et de la
minorité raciste sud-africaine a atteint des stades de développement différents et ne procède
pas d’une doctrine politique commune. Mais dans l’ensemble, les victoires acquises sur la
179
domination étrangère par chacun de ces pays ont une incidence sur notre combat de
libération nationale. Inversement, l’existence de la lutte armée, parfois à leurs frontières,
ouvre de nouvelles perspectives à la réalisation de leurs objectifs.
Tenant compte de nos situations régionales, la consolidation des liens de base politique
avec les organisations nationales doit être le prélude à un élargissement du front contre
l’ennemi commun : l’impérialisme.
L’Afrique australe est le terrain d’un vaste conflit entre le mouvement de libération africaine
et les diverses sociétés financières qui se répartissent le contrôle du sous-sol le plus riche du
continent. Il n’est donc pas étonnant que l’indépendance des pays africains suscite dans
cette région des problèmes liés au maintien des privilèges économiques. Une identité des
options, dans un faisceau d’alliances, anime l’ensemble des forces qui se battent sur le front
de la lutte pour la prééminence de la « domination blanche » sur le dernier tiers du continent.
Des conventions bilatérales, établissant l’envoi des travailleurs mozambicains dans les
mines de l’Afrique du Sud, la présence de soldats portugais parmi les mercenaires en
opération au Congo, le partnership du gouvernement de Salazar dans ce bloc ne cesse de
se manifester activement.
Une solidarité impérialiste de cette ampleur impose aux organisations nationalistes d’Afrique
australe la nécessité d’une solide coordination de leurs efforts.
Autour de l’Afrique du Sud, l’Angola et le Mozambique sont les territoires particulièrement
visés par la contre-révolution.
Dans cette perspective, l’objectif à atteindre n’est pas seulement celui de provoquer le
processus de la décolonisation, mais plutôt celui de créer les conditions pour l’émergence
des forces révolutionnaires, susceptibles de vaincre la coalition impérialiste.
L’O.U.A.
L’O.U.A. peut être considérée comme le cadre de la lutte pour l’unification continentale. Il est
évident que la mobilisation des ressources naturelles et humaines de l’Afrique au service du
progrès général des peuples dans tous les domaines de leur activité signifierait clairement la
réduction de l’influence impérialiste et néo-colonialiste dans le continent.
L’O.U.A. revêt théoriquement un caractère instrumental de liquidation des obstacles qui sont
encore sur le chemin des peuples pour leur libération totale. C’est ainsi que l’entendent les
plus fervents défenseurs de l’unité africaine, qui sont en même temps les dirigeants des
expériences sociales généralement considérées comme les plus progressistes de l’Afrique.
Au sein de l’O.U.A., les tentatives de constitution de groupes de pressions proviennent de
pays dont les affinités politiques ont comme point de référence l’ancienne puissance
coloniale. Tel est le cas de l’O.C.A.M.
Mais l’unité africaine possède une dialectique propre. Ainsi la Charte d’Addis-Abeba accélère
le changement révolutionnaire en direction de l’unification du continent contre les tendances
centrifuges.
Cette Charte nous concerne directement dans la mesure où l’élimination du colonialisme
sous toutes ses formes a été inscrite comme l’un des objectifs majeurs (art. II1 d) et que le
« dévouement sans réserve à la cause de l’émancipation totale des territoires africains non
encore indépendants » a été érigé en principe d’Etat (art. III-6).
180
En d’autres termes, la lutte de libération nationale est un point de convergence de l’unité
africaine. Les mesures inscrites sous le titre de la décolonisation résultent de nos
revendications auprès des gouvernements africains. Dans le cadre de la concrétisation de
ces mesures, un organisme dépendant du secrétariat de l’O.U.A. a été chargé d’harmoniser
l’aide fournie par les Etats africains à notre lutte. Une vigilance rigoureuse s’avère cependant
nécessaire, afin de maintenir de façon intransigeante dans les mains de nos peuples, à
travers nos organisations nationales, les initiatives déterminantes de la marche de notre
lutte.
CONCLUSIONS
Cette brève analyse de la conjoncture africaine à la lumière des impératifs de notre lutte de
libération, nous permet les conclusions suivantes :
a) La présence active de nos peuples comme bâtisseurs de l’histoire contemporaine et de
l’avenir de l’Afrique est un fait incontestable. Dépassant les frontières de chacun de nos
pays ou de son ensemble, notre lutte armée de libération accède chaque jour davantage
au stade d’évènement populaire et africain, car elle contient, face à un système colonial
particulièrement rétrograde la totalité des revendications des peuples de l’Afrique contre
toutes les formes de domination étrangère. D’un autre côté, nous ne pouvons pas perdre
de vue – l’Afrique non plus ne pourrait pas le faire – que cette même lutte exige de nos
peuples une somme d’énergie et de sacrifices qui ne pourra être compensée de façon
positive que par la libération totale de nos peuples de toutes les formes d’oppression.
Cela signifie que sur le plan de la pratique, nous devons d’une part, renforcer chaque fois
davantage notre lutte armée de libération nationale, nous fondant sur la coordination de
nos actions et l’étendre à toutes les parcelles de l’Afrique dominée par le Portugal ; et,
d’autre part, revendiquer sans réserves la solidarité concrète des Etats et des peuples
africains à notre lutte libératrice.
b) Le néo-colonialisme est en réalité, le plus grand danger qui menace les pays africains
indépendants ou ceux qui, comme les nôtres, luttent encore pour leur indépendance.
En effet, s’il est certain que le Portugal n’a pas réalisé et ne réalisera pas à temps les
conditions économiques indispensables pour une solution néo-colonialiste dans les
territoires qu’il domine, nos peuples ne sont pas pour autant délivrés de ce danger. La
possibilité de l’installation du néo-colonialisme dans nos pays provient non seulement de
l’offensive impérialiste contre l’indépendance réelle et le progrès des peuples africains,
mais également des contradictions de la conjoncture africaine.
Cela signifie que dans la pratique de notre lutte pour la libération et le progrès de nos
peuples, nous devons être capables d’élaborer une éthique commune pour apprécier les
Etats africains, de même qu’une politique devra être, dans les grandes lignes, d’une
intransigeance sévère en ce qui concerne toutes les tendances ou les manœuvres
néocolonialistes au sein de nos organisations et de nos pays, et tant que durera notre lutte,
adopter une attitude de souplesse mais de vigilance constante dans nos relations avec les
personnalités, africaines ou non, porteuses d’hypothèses ou d’influences néocolonialistes.
D’un autre côté, il importe de renforcer la solidarité et même les alliances nécessaires avec
toutes les forces africaines réellement opposées au néo-colonialisme.
C’est dans la recherche de ces alliances que se place surtout la nécessité de renforcer notre
solidarité (et même la collaboration ou la coordination des efforts) avec les mouvements de
libération nationale des autres territoires africains encore soumis au joug colonial. Si le
critère d’une telle collaboration ou coordination des actions doit avoir pour but principalement
l’affaiblissement des forces colonialistes, on ne doit pas cependant oublier la nécessité
fondamentale de démasquer les manœuvres néo-colonialistes et de vaincre la coalition
impérialiste, surtout dans le voisinage de nos pays.
181
c) L’Afrique doit s’unir. L’acceptation universelle de ce principe (voir l’appui unanime à la
charte de l’O.U.A.) pose le problème de la forme et des objectifs de l’unité africaine. Si
tous sont d’accord pour l’utilisation de ce moyen pour orienter, accéder et consolider les
mutations actuelles de l’Afrique, les divergences sont manifestes et multiples en ce qui
concerne les formes et les modalités de ces mutations. On peut affirmer qu’en dernière
analyse, l’issue de la lutte pour l’unité africaine dépend fondamentalement de la nature
des Etats que les peuples africains auront été capables de forger à travers cette même
lutte.
Cela signifie que, sur le plan de la pratique de notre lutte de libération, nous devons
renforcer chaque jour la conscience de la valeur de l’unité progressive de notre continent en
tant qu’élément pouvant accélérer la construction du progrès des peuples africains. Dans
cette certitude, nous devons élever constamment la conscience des masses populaires,
construire et consolider l’unité nationale dans chacun de nos pays, renforcer notre action
commune tant dans le présent que par la création de bases solides pour sa continuité dans
l’avenir, reconnaître comme des alliés tous ceux qui voient dans le processus de l’unité
africaine un moyen pour la libération totale de notre continent de toutes les formes
d’oppression.
Dans cette perspective, nous devons considérer l’O.U.A. et tous ses organes spécialisés
avec la plus grande compréhension et l’esprit de fraternelle collaboration. Nous devons
cependant maintenir entre les mains de nos peuples – de ses organisations nationales – la
marge d’indépendance qui nous garantit l’initiative, tant dans le cadre de la lutte que dans
celui de la recherche de solutions aux problèmes de nos pays.
Source : Cabral, A., Unité et Lutte, I, Ed. Maspéro Paris, 1975
NB : Ce document fut écrit en collaboration avec Mario de Andrade et présenté à la IIe
Conférence des organisations nationalistes des colonies portugaises (ouvrage cité). 6
Octobre 1968, Dar-es-Salam.
182
Osendé Afana
A l’échelle de l’Afrique, une des caractéristiques dominantes du mouvement anti-impérialiste
est le courant unitaire qui soulève de plus en plus les masses populaires. A côté des
conférences panafricaines des peuples, des paysans, des femmes, des jeunes et des
étudiants, des journalistes, etc., à côté des organisations permanentes issues de ces
rencontres populaires ou gouvernementales s’ébauchent de plus en plus des regroupements
régionaux : Union maghrébine, Conseil de l’Entente, Union douanière équatorialeCameroun, Union Tanganyika-Ouganda-Kenya, sans parler d’ensembles plus vastes tels
que les groupes de l’UAM, de Monrovia ou de Casablanca.
Tous ces groupements régionaux aurait pu jeter les bases réalistes de l’unité du contient.
Malheureusement, les impérialistes, fidèles à eux-mêmes, déploient tous les efforts pour
entraver la réalisation de cette unité révolutionnaire de notre continent. C’est ainsi que même
après la conférence panafricaine des chefs d’Etat et de gouvernement tenue à Addis-Abeba
en mai 1963, ils continuent leur travail de division sous le couvert de la décentralisation
régionale dans de nombreux pays, et sous le masque de l’UAM comme organisation
régionale.
A ce niveau comme au niveau de chaque pays, il est tout à fait évident que la lutte pour
l’unité et la lutte contre le néo-colonialisme ne sont qu’une seule et même lutte. Seule la
liquidation du néo-colonialisme permettra d’unir tout le continent sous un gouvernement
unique au service des peuples africains. La voie qui mène à cet objectif ultime passe
nécessairement par des étapes comprenant notamment l’unité d’action, le renforcement de
la coopération dans les domaines de la politique et de l’organisation et même par des
regroupements régionaux, mais à contenu progressiste.
Notre époque est celle de l’aggravation de la crise du capitalisme et celle du triomphe du
socialisme. Certes l’impérialisme apparaît encore comme un colosse, mais plus que jamais,
il est un colosse aux pieds d’argile, car chaque jour qui passe développe les contradictions
qui doivent le conduire à sa tombe.
Source : Afana, O., L’Economie de l’Ouest africain, Perspectives de développement, Ed.
Maspéro, Paris, 1966, p. 197
183
XI. UNIFICATION DES ORGANISATIONS SYNDICALES
La Centrale Unique Africaine. Cotonou, 16 – 19 janvier 1957
BUTS DE LA CENTRALE
La Centrale a pour but d’organiser les Travailleurs Africains dans l’unité et de coordonner
l’action de l’ensemble des organisations syndicales africaines dans leur lutte contre le régime
colonial et toutes les formes d’oppression et d’exploitation de l’homme par l’homme, pour la
défense de leurs revendications économiques et sociales, la légitime affirmation de la dignité
humaine du travailleur africain et l’émancipation complète des populations autochtones.
C’est dire que son action s’insère dans la lutte des travailleurs des pays sous-développés
pour la libération de ces derniers, leur promotion économique et sociale et l’avènement d’une
véritable démocratie.
Les concepts importes éclairent suffisamment l’évolution et les taches de progrès
économique et social en Afrique d’autant plus que malgré les contradictions existant entre
les diverses couches sociales locales, la domination coloniale rend inopportune toute
référence a la lutte des classes et permet d’éviter la dispersion des forces dans les
compétitions doctrinales.
Ces conditions particulières permettent et commandent la création de la centrale unifiée dont
les objectifs sont:
1) – SUR LE PLAN SOCIAL
La suppression de toutes les formes d’oppression et d’exploitation.
La création de conditions nouvelles tendant d’une part, a l’élévation du niveau de vie des
masses laborieuses, d’autre part a la suppression des contradictions pouvant exister entre
les couches sociales africaines.
2) SUR LE PLAN ECONOMIQUE
La mise en valeur de l’Afrique dans l’intérêt supérieur de ses populations.
a) Suppression de l’économie de traite en vigueur et modification du système actuel des
échanges dans un sens conforme aux intérêts des populations.
b) Modernisation de l’économie rurale et pastorale.
c) Création d’une industrie particulièrement de transformation dans les meilleurs délais par
tous les moyens adéquats sauvegardant les inserts participants et a venir des
populations locales par l’introduction de capitaux prives et publics de toutes
provenances, la réglementation ad hoc de la fiscalité, l’africanisation des cadres
économico-sociaux et administratifs, etc….
3) SUR LE PLAN POLITIQUE
La lutte pour la liquidation du régime colonial, l’émancipation des travailleurs et la
sauvegarde des libertés publiques et individuelles.
La Centrale Unique Africaine est indépendante vis –a- vis de toutes les formations politiques.
Dans le cadre de son autonomie organique, elle se réserve le droit de soutenir toutes actions
politiques allant dans le sens des inserts des travailleurs et des populations africaines.
RELATIONS AVEC LES TRAVAILLEURS DE FRANCE ET DU MONDE
184
La Centrale Unique Africaine décide d’entretenir avec les travailleurs de France et du monde
entier des relations d’amitié, de fraternité et de solidarité selon les principes de
l’internationalisme prolétarien.
Ces relations avec les organisations métropolitaines et internationales devant se situer sur
une base d’indépendance organique et idéologique et d’égalité absolues.
Elle décide également de coopérer étroitement avec les organisations des travailleurs
d’autres pays africains.”
(…)
David Soumah
•
•
•
•
•
CGT: Diallo Abdoulaye, Cisse Alioune
CGTA: Sekou Toure, Diallo Seydou
Cheminots: Eddo Coffi, Bâ Abdoulaye
Enseignants: Keita Koumamian, Gueye Abdoulaye
Medecins, Sages-Femmes et Veterinaires Africains: Denn Ignace, Ba Ousmane
Source : Ly, Abdoulaye, Les regroupements politiques au Sénégal, 1956 – 1970, Ed.
CODESRIA, Dakar, 1992, pp. 381 - 382
185
L’UGTAN
L’Union Générale des Travailleurs d’Afrique Noire (U.G.T.A.N) représente cette génération
de syndicalistes qui ont fini par comprendre que seule la libération nationale pourrait se
prolonger par une libération de la classe ouvrière. L’U.G.T.A.N, notre mouvement syndical,
refuse désormais toute aliénation de sa liberté d’action, tout encadrement organique qui
porterait atteinte à sa personnalité et à son indépendance.
En élaborant une doctrine adaptée aux conditions sociologiques, économiques et à l’état
politique actuel de nos territoires, l’U.G.T.A.N., se présente comme l’expression authentique
de toutes les valeurs qu’incarne l’Afrique en général, et plus particulièrement sa classe
laborieuse. Elle veut, sans rien trahir du génie de notre race, apporter sa force concrète,
morale, intellectuelle et économique dans la contsruction de l’Afrique de demain, une Afrique
sans complexe, une Afrique libre, souveraine, démocratique et prospère.
La Conférence de Cotonou s’est tenue, il faut le rappeler, en une période où la situation
générale était marquée par une caractéristique, la plus frappante et la plus importante de
notre temps : la montée de la lutte contre le colonialisme, pour l’indépendance nationale et le
développement économique.
Depuis cette époque, et au cours des deux années qui nous séparent des assises
historiques de Cotonou, de nouveaux bonds en avant ont été réalisés.
Le développement du mouvement de libération des anciens peuples coloniaux ne s’est pas
arrêté.
Dans ce cadre, la vague puissante du mouvement de l’indépendance et de l’unité africaine a
pris de nouvelles forces et enregistré de nouvelles victoires.
Des événements importants ont, au cours de ces deux dernières années, révélé de manière
éclanatante, la profondeur et la puissance de ce mouvement qui soulève les masses
africaines.
Le Congrès de Bamako du rassemblement Démocratique Africain, les conférences de Paris
et de dakar des partis africains pour le regroupement, la victoire des forces nationalistes
togolaises aux élections d’avril dernier, le Congrès de Cotonou du Parti du regroupement
Africain et le Premier Festival de la jeunesse Africaine d’une part, l’indépendance du Ghana
et la conférence d’Accra des états indépendants d’Afrique, l’indépendance Guinéenne et la
récente Conférence panafricaine d’Accra d’autre part, tous ces événements ont contribué de
façon plus ou moins décisive, à placer aujourd’hui au premier plan de l’activité africaine, le
problème de l’indépendance, de l’unité des peuples et des territoires africains.
(…)
186
Résolutions sur l’unification des organisations syndicales d’Afrique
CONSIDERANT l’impérieuse nécessité d’unifier toutes les organisations syndicales du
Continent Africain et les possibilités, vers cet objectif, de réaliser l’unification des Centrales
Syndicales nationales d’Afrique Noire d’une part, et d’Afrique du Nord d’autre part,
CONSIDERANT que cette unité syndicale africaine constituerait, à l’heure actuelle, une
grande force qui serait déterminante dans la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme
étranger, et représenterait dans l’avenir, un facteur puissant et dyanmique qui, sur les plans
politique, économique et social, contribuera à faire de l’Afrique une entité indivisible,
CONSIDERANT les conditions de tous ordres favorables à la réalisation d’une telle
entreprise,
CONSIDERANT que l’U.G.T.A.N. manquerait à ses responsabilités, si, à l’occasion de ce
Congrès, elle ne contribuait concrètement à faire avancer la cause de l’unité du Continent
Africain divisé durant des siècles de domination colonialiste et impérialiste,
CONSIDERANT enfin, les interventions des délégations fraternelles du Ghana, de la Tunisie,
du maroc et de l’Algérie,
LE CONGRES MANDATE LE BUREAU DE LA CENTRALE POUR PRENDRE TOUTES INITIATIVES ET
ENTREPRENDRE TOUTES DEMARCHES NECESSAIRES EN VUE DE LA TENUE D’UNE CONFERENCE
PAN-AFRICAINE DE TOUTES LES ORGANISATIONS SYNDICALES D’AFRIQUE.
LE CONGRES
Source : Congrès général de l’U.G.T.A.N. (Union Générale des Travailleurs de l’Afrique
Noire), Conakry 15 – 18 janvier 1959, Ed. Présence Africaine, Paris, 1959, pp. 17 – 18, 47.
187
XII. L’OPTION FEDERALISTE
Boganda : Un Etat unique pour toute l’A.E.F
« L’A.E.F. a dit « oui » à la Communauté avec la France et nous allons dans quelques mois
mettre sur pied les institutions de cet ensemble. Mais cette Communauté suppose que notre
union, à nous Africains, est déjà réalisée. Or nous apprenons avec surprise qu’il y a des
problèmes. Nous souhaitons qu’ils ne seront pas insolubles et qu’une fois de plus l’A.E.F.
suivra la voix de la logique et de la raison. Nous nous trouvons en effet devant quatre
options :
1) L’État actuel avec la loi-cadre, c’est l’immobilisme, le colonialisme.
2) Faire de l’A.E.F. quatre États isolés ayant chacun son parlement et son
gouvernement : c’est le plus faible et pas d’indépendance possible.
3) Faire de l’A.E.F. quatre États fédérés ayant chacun son parlement, son gouvernement,
plus un parlement et un gouvernement fédéraux, constituant un cinquième État : c’est
le plus cher et sans chance d’évolution.
4) Enfin, un État unique pour toute l’A.E.F., avec un parlement unique et un
gouvernement unique : c’est le moins cher et le plus susceptible d’évolution vers
l’indépendance totale, c’est le plus fort.
« Je suis persuadé que les Assemblées territoriales feront une opinion heureuse. Nous
sommes, le MESAN et moi-même, pour un État unique, c’est la solution d’avenir ».
« L’indépendance dans l’isolement est une dangereuse illusion. Notre unité sera la condition
sine qua non de notre indépendance.
« En partant de ce qui a été déjà fait par l’administration coloniale, nous ferons de l’A.E.F.
une nation moderne. Voilà ce que la jeunesse et le peuple aéfien tout entier attendent de
leurs élus responsables désormais de leur pays. Et puisque cela est réalisable, nous devons
le réaliser, sinon nous serons jugés et condamnés par la postérité comme traîtres à notre
mission. Car à l’époque où les grandes nations sont dépassées et cherchent à s’unir, le
tribalisme et la balkanisation de l’Afrique seraient un crime contre la race noire…La division,
le tribalisme et l’égoïsme ont fait notre malheur dans le passé. La division, le tribalisme et
l’égoïsme feront notre malheur dans l’avenir ».
Source : Kalck, P., Barthélémy Boganda, Ed. Sepia, 1995, pp. 165 - 167
188
Le Mouvement de Libération Nationale : fédération et socialisme africain.
Dakar, décembre 1958
L’objectif final, c’est l’épanouissement de l’homme africain.
Le M.L.N. fonde l’ensemble de sa doctrine et suit l’épanouissement de la personnalité
africaine.
Respect de la personne humaine
Le respect que nous portons à l’homme trouve sa justification la plus profonde dans le
caractère transcendant de la personne humaine. Celle-ci doit être considérée et traitée
comme une fin et jamais comme un ustensile dont on dispose, par exemple, comme « bois
d’ébène », chair à canon ou faune concentrationnaire pour des raisons d’efficacité
seulement. L’efficacité historique ne justifie pas tout.
Mais, dans le même temps, nous affirmons avec la même force que « tout problème de
destinée pose et suppose un problème de conditionnement ». Contre le moralisme et
l’idéalisme, nous soutenons que l’aménagement des conditions matérielles de vie selon la
justice sociale, loin d’être superflu pour l’accomplissement de la destinée humaine, est au
contraire la première condition de l’épanouissement de la personne dans toutes ses
dimensions. Nous soulignons à ce niveau la « primauté d’urgence » des facteurs d’ordre
économique en vue d’amorcer la libération totale de l’homme. Nous dénonçons toute
philosophie qui détournerait définitivement ses adeptes de l’aménagement et de la
domination nécessaire de la Nature par l’homme.
La personnalité africaine
« Il n’y a de personne que située », a-t-on dit avec raison. Aussi, le M.L.N. insiste sur l’idée
d’engagement qui est essentielle à la notion de personne. Toute personne qui se replie dans
le narcissisme et la défense de ses intérêts égoïstes s’étiole. Nous condamnons donc
l’individualisme et d’autant plus vigoureusement qu’il est absolument étranger à la
philosophie générale de notre patrie. En effet, l’ASPECT FONCTIONNEL DE LA
PERSONNE HUMAINE EST CELUI QUI A ETE LE PLUS EXALTE DANS LE
« PERSONNALISME AFRICAIN ». Dans l’Afrique traditionelle, la communauté était au
service de la personne (hospitalité, prise en charge des orphelins et des intimes, coopération
de la société dans les grands moments de la vie de ses membres…). Mais l’individu était
encore plus au service de la communauté par exemple, en se soumettant aux épreuves
d’imitation qui, parfois au risque de sa vie, devaient le préparer à son rôle de membre à part
entière dans la cité. Par exemple aussi, en participant aux multiples coopératives de
production. Le M.I.N. met l’accent sur la notion de sacrifice qui animait le « personnalisme »
africain et qui nous est indispensable encore aujourd’hui pour édifier une société nouvelle.
Nous soulignons que ces sacrifices qui devront être parfois imposés à tous en vue du bien
commun seront toujours limités par le respect dû à la personne.
Ainsi donc, certaines structures sociales de base, comme la famille et le village seront
dotées d’une force suffisante pour servir à la personne vivante de milieu d’épanouissement
et de défense contre l’arbitraire. Mais il est indispensable d’établir aussi des structures plus
amples de dépassement qui garantiront et cautionneront les structures de base ainsi que
l’épanouissement individuel.
La première de ces structures de dépassement sera la nation africaine libérée et puissante
grâce au socialisme africain. Nous répudions donc la thèse selon laquelle « la véritable
indépendance est l’indépendance individuelle à l’égard de la faim, du besoin etc… » La route
de l’indépendance individuelle des personnes africaines passe par l’indépendance de tout
189
notre peuple. C’est pourquoi nous proposons les Etats-Unis d’Afrique Noire comme idéal
collectif moteur pour l’ensemble des Africains. C’est le seul moyen pour eux de réhabiliter
leur personnalité collective longtemps opprimée et d’entrer à nouveau comme acteurs dans
l’Histoire universelle.
Le personnalisme africain que nous préconisons est un dynamique de l’homme total mettant
l’accent sur le caractère fonctionnel de la personne qui doit participer à créer la cité africaine
où s’épanouira sa destinée.
Avant de conclure, nous tenons à souligner que le M.L.N. se prononce absolument contre
toute tentative de division des forces vives qui militent déjà en vue de la libération de notre
patrie.
Il espère devenir au contraire le ciment des forces d’émancipation qui s’expriment déjà dans
certains partis et l’un des foyers de vigilance et de réflexion pour la sauvegarde des objectifs
que nous avons définis et pour l’éducation d’une Afrique libre et prospère.
Au moment où ce manifeste paraît, le gouvernement français sollicite l’adhésion de notre
peuple à un nouveau statut octroyé.
Nous mettons volontairement en garde les partenaires et tous les hommes politiques
africains contre l’erreur monstrueuse et impardonnable qui consisterait à ne pas faire le choix
du courage.
Africains conscients qui avez compris que votre statut est dans l’indépendance du pays,
répondez NON au référendum du général de Gaulle, en hommes libres et fiers.
NON AU FEDERALISME HYPOCRITE !
NON A LA COMMUNAUTE DU CAVALIER ET DU CHEVALIER !
Vivent les nations africaines libérées et puissantes, grâce au socialisme africain !
Vive le Mouvement Africain de Libération Nationale !
Dakar, le 25 août 1958
BA IBRAHIMA, Ouvrier (Niger)
CABOU DANIEL, Administrateur, Conseiller technique pour les questions économiques au
gouvernement du Sénégal.
CODJA ALEXIS, Médecin (Dahomey)
BARRY SORY (Guinée), Ingénieur (Ecole Nationale des Industries Agricoles et
Alimentaires), Chef de travaux stagiaire (O.R.S.TO.M.)
DIARRA M. ex-sergent-chef d’active, ancien du Corps expéditionnaire en Indochine.
DICKO ABDOULAYE AHMADOU, Professeur d’Espagnol (Haute-Volta)
GOUDOTE EDOUARD, Médecin (Dahomey)
KI-ZERBO JOSEPH (Haute Volta), Agrégé de l’Université – Diplômé de l’Institut d’Etudes
Politiques de Paris – Professeur du Lycée Van Vollenhoven à Dakar
M’BAYE, Directeur d’école à Dakar (Sénégal)
Source : Manifeste du M.L.N, Dakar, 1958
190
Cheikh Anta Diop : Pour un Etat fédéral de l’Afrique sub - saharienne
La signification historique des mouvements de libération nationale dans les colonies, et en
particulier en Afrique Noire, n’est plus contestée. On admet maintenant que ce puissant
mouvement de décolonisation est aussi significatif, aussi historique que celui des
mouvements nationaux européens du XIXe siècle.
Aussi, sauf dans les colonies de peuplement où on est contraint de le faire, à quelques
exceptions près, on s’oppose de moins en moins par la violence à son développement. La
nouvelle tactique consiste plutôt à l’orienter, à le canaliser vers des structures non
socialistes, de type dit occidental. Si ce but devait être atteint, les anciennes métropoles et
les Etats-Unis pourraient se rassurer. L’Afrique Noire serait non balkanisée, car les régimes
politiques des Balkans sont relativement stables, mais Sud américanisée. Elle serait
transformée en une prolifération de petites dictatures sans liens organiques, éphémères,
douées d’une faiblesse chronique, gouvernées par la terreur à l’aide d’une police
hypertrophiée, mais sous la domination économique de l’étranger, qui tirerait ainsi les ficelles
à partir d’une simple ambassade, comme ce fut le cas du Guatémala, où l’on assista à cette
situation extraordinaire : une simple compagnie étrangère, l’United Fruit (U.S.A.) renversa le
gouvernement local pour lui substituer un autre à sa convenance, en liaison avec
l’ambassade américaine, prouvant ainsi la vanité de la prétendue indépendance d’un tel Etat.
Pour éviter un tel sort à l’Afrique Noire, l’idée de fédération doit refléter chez nous tous et
chez les responsables politiques en particulier, un souci de survie (par le moyen d’une
organisation politique et économique efficace à réaliser dans les meilleurs délais), au lieu de
n’être qu’une expression démagogique dilatoire répétée sans conviction du bout des lèvres.
Il faut cesser de tromper les masses par des rafistolages mineurs et accomplir l’acte qui
consomme la rupture avec les faux ensembles (Communauté, Commonwealth) sans
lendemain historique. Il faut basculer définitivement l’Afrique Noire sur la pente de son destin
fédéral.
On ne peut pas continuer à ménager la « chèvre et le chou », les Etats africains, dans les
années à venir, seront amenés à renforcer progressivement leurs liens organiques fédéraux
au détriment de ce qui reste de leurs liens avec les anciennes métropoles.
Ceci ne conduira nullement au chaos économique. Rien que l’Afrique Occidentale fédérée,
possède un potentiel économique supérieur à celui de la France et de l’Angleterre réunies,
c’est-à-dire à celui des nations qui nous menacent de sanctions économiques. Bien sûr, il y a
la mise en valeur de ce potentiel économique. Cela pose des problèmes de cadres et
d’investissements. Mais, dans la partie technique de cette étude, est indiqué le chemin
infaillible qui peut mener au succès d’une telle entreprise. Ce sont seulement les
responsables politiques qui ne sont pas à la hauteur de ces problèmes, qui, au fond, n’y ont
jamais réfléchi sérieusement, qui ont peur d’accomplir l’acte qu’ils considèrent comme un
sevrage économique. Ils tentent ainsi, en servant d’écran, de perpétuer la même tutelle
économique et politique d’une façon plus insidieuse, moins saisissable par la masse, mais
non moins réelle.
La prolifération des leaders politiques est un fait spécifiquement africain, issu de la
colonisation par des métropoles différentes et du morcellement en territoires administratifs
des vastes régions conquises. Elle constitue une difficulté sérieuse avec laquelle on ne
cessera de compter désormais dans les tentatives d’unification continentale de l’Afrique.
Malgré les belles déclarations publiques, des intérêts multiples, individuels et généraux, font
qu’on commence à s’attacher de plus en plus aux frontières des différents territoires. Aussi
n’a-t-on pas encore proposé une voie concrète qui puisse mener infailliblement et
191
rapidement à une fédération des Etats africains, avec abandon partiel ou total de
souveraineté locale.
On ne propose même pas une sorte de cartel des Présidents ou Chefs d’Etats comme
embryon de gouvernement fédéral, qui serait élargi au fur et à mesure que les Etats
s’émancipent. On constituerait ainsi pourtant, une direction collégiale au sein de laquelle on
refuserait de donner la primauté à un chef d’Etat quelconque, jusqu’à l’indépendance totale.
Les intérêts particuliers seraient sauvegardés et l’unité de l’Afrique aussi.
Par contre, l’institution d’une sorte de diète consultative, l’organisation de tout genre de
congrès de type Amérique latine, ne peuvent conduire à la longue qu’à une ossification de
plus en plus tolérée et acceptée finalement des différentes frontières des Etats africains. Et
l’on aboutirait fatalement à la mosaïque des Etats d’Amérique du Sud.
ETATS CONTINENTAUX
L’unification planétaire ne semble pas être pour aujourd’hui, quoi qu’un esprit superficiel
puisse en penser. La conscience sociale du monde, à l’heure actuelle, est loin d’avoir été
suffisamment éduquée pour que certains sentiments obscurs en soient suffisamment
extirpés. La vigilance reste toujours de règle.
Ce que l’on est convenu d’appeler aujourd’hui les grands ensembles s’articulent mal sur
l’histoire et les intérêts des peuples. Lorsque les failles réelles apparaîtront, elles épouseront
très probablement la forme des continents pour une durée difficile à estimer. Celle-ci ne
sera, en tout cas, abrégée que par le sentiment réciproque de la force d’autrui. La
fraternisation sincère des peuples et l’unification planétaire seront réalisables à partir du
moment où les différents peuples seront également forts, éduqués, au point qu’aucun ne
puisse plus espérer tromper l’autre.
Ainsi, l’existence d’Etats continentaux risque d’être le prélude à l’unification planétaire.
C’est d’autant plus vraisemblable que l’Europe qui, à elle seule, a colonisé presque toute la
terre, pourrait fort bien prendre la « mouche » lorsqu’elle sera au bout de ses illusions,
lorsqu’elle aura vu clairement qu’elle a définitivement perdu toutes ses anciennes colonies :
son unification risquerait alors de se faire sur une base d’amertume, comme semble le
préluder ces dernières flambées de néo-nazisme (Noël 1959), qui ne doivent pas être aussi
superficielles que certains voudraient le faire croire. L’Europe risque de se replier sur ellemême et de faire du néo-nationalisme à l’échelle européenne occidentale.
LA FAIM DE L’AN 2000
Un responsable politique à courtes vues pourrait aujourd’hui précipiter son pays vers la
catastrophe. Malgré toutes les améliorations réelles des conditions de vie que l’on doit
attendre des fantastiques progrès de la science, certains problèmes, tel la nourriture de la
population terrestre, en constant accroissement désordonné, n’est pas encore résolu pour un
futur proche. Les savants actuels, conscients du problème, se posent déjà la question de
savoir comment alimenter la population de la terre, qui atteindra le chiffre de 6 milliards en
l’an 2000, c’est-à-dire dans moins de cinquante ans. Cette question a paru tellement
préoccupante que l’O.N.U. a chargé de son étude un de ses organismes, la F.A.O 35 . Pour
toute solution à l’heure actuelle, cet organisme propose que l’on nourrisse les pays sousdéveloppés (dont nous sommes présentement) avec de la farine de poisson. D’autres
savants proposent la culture d’algues. Des groupes américains très influents ont proposé
35
Organisme chargé par les Nations Unies d’organiser une meilleure répartition des denrées
alimentaires dans le monde.
192
tout récemment au gouvernement américain de n’accorder son aide économique qu’aux
nations sous-développées qui voudraient bien limiter leurs naissances. Le point de vue
malthusien est évident.
REPEUPLEMENT DE L’AFRIQUE
Il est clair qu’un continent comme l’Afrique Noire, qui a été la seule victime de l’esclavage
des temps modernes (100 à 200 millions de morts et déportés), ne peut opposer qu’une fin
de non recevoir à de telles suggestions.
Notre continent, qui apparaît aujourd’hui presque comme un vide géographique, a le devoir
impérieux d’appliquer une politique systématique de repeuplement intense dans les meilleurs
délais. L’Afrique noire possède en elle assez de sources d’énergie naturelles, de matières
premières et de vivres pour nourrir et entretenir une telle population. Elle doit éviter d’être le
déversoir humain futur du trop-plein du monde. Elle ne pourra envisager l’immigration
étrangère sur une base large, même pour les régions les plus dépeuplées comme l’Afrique
centrale, que lorsqu’elle aura reconquis une forte personnalité nationale, de nouveau
capable d’assimiler l’étranger au lieu que le contraire se fasse.
Toutes les décisions hypocrites qui pourraient être conçues dans ce sens sur le plan
international par un organisme, si apparemment prestigieux soit-il, devront demeurer sans
effet chez nous.
A ce point de vue, la conférence tenue à Tanger, fin janvier 1960, par la Commission de
l’O.N.U. et présidée par M. Hammarskoeld, est déjà significative. Le Secrétaire général de
l’O.N.U. y a exprimé de vive voix l’idée que l’introduction de l’Afrique sur la scène politique
posera, dès l’année prochaine, le problème de la représentativité des deux catégories de
pays maintenant en présence, et en nombre, chose dramatique, de plus en plus inégal :
pays techniquement développés et pays sous-développés.
On s’oriente donc vers la réorganisation des statuts de façon que les vieux pays européens
« civilisés » ne soient pas submergés par la masse des nouveaux venus. Il ne s’agit de rien
moins que du directoire déjà préconisé par différents chefs d’Etats. Mais comment cela ne
pourrait-il pas conduire immédiatement à la faillite d’un tel organisme ?
PERIL JAUNE
La frénésie avec laquelle l’Occident veut hâter le problème du désarmement reflète un
malaise latent, un sentiment de peur, que l’on avait cru à jamais disparu : la peur du péril
jaune.
Les délibérations, menées plus ou moins adroitement, montrent que l’on voudrait pouvoir
faire du ralliement de la France (à propos de l’éclatement de la bombe A) un précédent
moral que l’on opposerait, le moment venu, à la Chine, pour la condamner à la faiblesse
militaire perpétuelle, en l’empêchant ainsi d’entrer dans le club atomique.
L’intérêt du monde capitaliste bien compris dans son ensemble, militerait évidemment pour
un renoncement de la France à devenir une puissance atomique. Elle aurait fait preuve de
docilité, mais les intérêts supérieurs du camp occidental seraient sauvegardés dans la
mesure où, disposant déjà de l’arme absolue, il posséderait un argument moral qu’il croit
susceptible d’influencer la décision de la Chine, considérée au fond de chacun de ses
ressortissants, comme puissance jaune, de couleur.
On entend très fréquemment aujourd’hui, dans certains milieux, exprimer l’inquiétude de voir
surgir une telle puissance, et ce qu’elle deviendra surtout aux environs de l’an 2000 –
193
disposant à plus forte raison de tout l’arsenal des armes nucléaires. On parle de
déferlement, de submersion de l’Europe, une véritable réédition moderne de l’invasion des
Huns. On essaie même, par des moyens différents qui, peut-être, prendront plus d’ampleur
dans l’avenir, d’entretenir artificiellement cette peur absurde dans les esprits et les
consciences non socialistes. On voudrait arriver à créer chez eux une véritable panique
engendrant des réflexes d’auto-défense. On a particulièrement peur, à ce point de vue, du
rapprochement de l’Asie et de l’Afrique, à plus d’un égard.
Le fait que la France ne se rallie pas, que l’opération politico-morale, virtuellement tentée
ainsi contre la Chine, ait échoué, prouve, s’il en était besoin, que l’univers capitaliste est
rempli de contradictions insurmontables.
TENTATIVE DE CLIVAGE
Depuis un certain temps, des hommes politiques et militaires occidentaux de plus en plus
nombreux, expriment, en ayant l’air d’y croire, l’espoir qu’un jour l’U.R.S.S. partagera leur
réflexe d’auto-défense, en tant que nation blanche, ayant conquis une partie de l’Asie. C’est
la preuve qu’ils sont à l’extérieur de la conscience socialiste.
FRONTIERES
Quelles seront les limites de cet Etat noir fédéral ?
Il ira, grosso modo, du tropique du Cancer au Cap, de l’Océan Indien à l’Océan Atlantique.
Des négociations pacifiques avec la Lybie nous permettront d’avoir une ouverture sur la
Méditerranée, à travers le Kordofan, voire de louer un emplacement portuaire sur la côte.
Nous expliquerons amicalement à nos frères marocains qu’il n’est pas possible que la
frontière du « grand Maroc » se trouve sur la rive droite du Sénégal. Par contre, aussi
longtemps que l’Afrique noire et l’Afrique blanche n’arriveraient pas à réaliser une
Confédération pour éviter toute discorde, il faudra que les deux mondes exercent un
condominium sur la Mauritanie, qui serait ainsi un Etat tampon.
Nous avons montré, dans l’Afrique Précoloniale, les frontières historiques des anciens
empires africains noirs de l’Ouest. Elles coïncidaient pratiquement avec le tropique du
Cancer.
La marche frontière de Téghezza se trouve sur ce parallèle. Nous connaissons le nom d’un
des derniers gouverneurs noirs qui y ont représenté l’Askia de Kaoga (Gao) : c’est le
Téghezza-Mondzo, Mohammed Ikoma. Nous avons montré également, en nous fondant sur
les témoignages des auteurs arabes contemporains mêmes (Al umarîy), que toute la
Mauritanie berbéro-arabe de l’époque, relevait strictement de l’autorité noire, que le
mouvement Almoravide ne s’était pas dirigé d’ouest en est, mais du sud au nord, jusqu’en
Espagne, en passant par l’Afrique du Nord6.
La zone saharienne qui sépare le tropique du Cancer de la latitude de Sidjilmessa, n’a
jamais relevé, d’après aucun document, ni de l’autorité de l’Afrique noire, ni de celle du
Maroc. Personne ne saurait le prouver en se fondant sur des documents authentiques. Elle
était parcourue par les Berbères Messouffa, qui servaient de guides, moyennant
redevances, aux caravanes d’Afrique du Nord, à travers les couloirs du désert qu’ils avaient
bien explorés.
194
L’autorité du Maroc n’a jamais dépassé historiquement le Draa. Cela ressort parfaitement de
tous les documents alignés dans l’Afrique Noire Précoloniale 36 .
Donc, aujourd’hui, pas plus que notre frontière ne saurait se trouver sur le Draa, pas plus
celle du Maroc ne saurait se trouver sur la rive droite du Sénégal. Et je crois qu’il a bien
raison, le progressiste marocain qui exprimait tout récemment l’idée que ces questions de
frontières sont aujourd’hui dépassées dans le contexte de l’évolution générale de l’Afrique.
En conclusion, on peut dégager les 15 points essentiels suivants comme principes de base
d’une action concrète :
1. Restaurer la conscience de notre unité historique.
2. Travailler à l’unification linguistique à l’échelle territoriale et continentale, une seule
langue africaine de culture et de gouvernement devant coiffer toutes les autres ; les langues
européennes, quelles qu’elles soient, restant ou retombant au niveau de langues vivantes de
l’enseignement secondaire.
3. Elever officiellement nos langues nationales au rang de langues de gouvernement
servant d’expression au Parlement et à la rédaction des lois. La langue ne serait plus un
obstacle à l’élection d’un député ou d’un mandataire analphabète de souche populaire.
4. Etudier une forme de représentation efficace de l’élément féminin de la nation.
5. Vivre l’unité fédérale africaine. L’unification immédiate de l’Afrique « française » et
« anglaise », seule, pouvant servir de test. C’est le seul moyen de faire basculer l’Afrique
Noire sur la pente de son destin historique, une fois pour toutes. Attendre en alléguant des
motifs secondaires, c’est laisser aux Etats le temps de s’ossifier pour devenir inaptes à la
fédération, comme en Amérique Latine.
6. Opposer une fin de non-recevoir à toute idée de création d’Etats blancs, d’où qu’elle
vienne et où que ce soit en Afrique Noire.
7. Prendre dans la Constitution les dispositions nécessaires pour qu’il ne puisse pas
exister une bourgeoisie industrielle. Prouver ainsi qu’on est réellement socialiste en
prévenant un des maux fondamentaux du capitalisme. Qui pourrait, aujourd’hui, s’opposer
décemment à une mesure préventive contre une classe encore inexistante en Afrique ?
8. Créer une puissante industrie d’Etat. Donner le primat à l’industrialisation, au
développement et à la mécanisation de l’agriculture.
9. Créer une puissante armée moderne, dotée d’une aviation et d’une forte éducation
civique, inapte aux putschs de type Amérique Latine.
10. Créer les instituts techniques indispensables à un Etat moderne : physique et chimie
nucléaires, électronique, aéronautique, chimie appliquée, etc… ».
11. Réduire les trains de vie et niveler judicieusement les salaires afin de transformer les
postes politiques en postes de travail.
12. Organiser en coopératives de production les volontaires possédant des champs
contigus, en vue de la mécanisation et de la modernisation de l’agriculture, de la production
sur une grande échelle.
36
Cf. L’Afrique Noire Précoloniale, Ed. Présence Africaine [Paris, (1960), 1987]
195
13. Créer des fermes modèles d’Etat, en vue d’élargir l’expérience technique et sociale
des paysans non encore groupés. La collectivisation à la campagne rencontrera mille fois
moins de difficultés chez nous que dans les pays européens, pour toutes les raisons
indiquées dans ma thèse principale.
14. Repeupler l’Afrique à temps.
15. Poursuivre avec conviction une politique de plein emploi afin
progressivement la dépendance matérielle de certaines catégories sociales.
d’éliminer
16. Par simple dignité personnelle, celui qui arrive à gagner honnêtement sa vie cesse de
quémander.
Source : Diop, C.A, Fondements culturels, techniques et industriels d’un futur Etat fédéral d’Afrique
noire, Ed. Présence africaine, 1960, pp. 28 -37 et 108 – 110
196
XIII. DEUXIEME CONGRES DES ECRIVAINS ET ARTISTES NOIRS : ROME, 26 MARS –
1ER AVRIL 1959
Communication de Jacques Rabemanajara : Les fondements de notre unité tirés de l’époque
coloniale
Déjà nous parvient l’écho de certaines critiques. Le thème de la séance d’aujourd’hui : « Les
fondements de notre unité tirés de l’époque coloniale », apparaîtrait quelque peu artificiel.
L’on aimerait à y discerner beaucoup plus un acte de foi et d’espoir, un slogan de combat
que l’expression d’une réalité vivante.
Nombre de congressistes n’appartiennent-ils pas à des nations indépendantes : Etats-Unis,
Haïti, Ghana, Guinée, Ethiopie ? En quoi leurs situations s’apparenteraient-elles à celles des
peuples encore aux prises avec la rigueur d’une domination étrangère et crispés et toutes
forces sur leur volonté de pleine libération ?
Mieux. Les membres de cette assemblée – et ceci est un fait positif – ne diffèrent pas
seulement par leur provenance géographique. Ils le sont davantage encore par la diversité,
voire par l’opposition tant de leur formation intellectuelle, de leurs options politiques que de
leurs convictions religieuses.
Les uns sont d’expression anglaise et fortement marqués par la discipline anglo-saxonne.
Les autres sont d’expression française, espagnole, portugaise et ont l’esprit façonné dans le
moule latin, plus épris de rectitude romaine, de logique cartésienne que portés vers l’aspect
pragmatique des choses.
Les uns encore sont des croyants : musulmans, animistes, chrétiens. Les autres, des
athées, marxistes, libres penseurs, etc.
Découvrir chez des éléments si variés l’existence d’une caractéristique commune, basée,
non précisément sur concept de race, mais exclusivement sur l’impératif d’une exigence
spirituelle, la tentative ne relèverait-elle pas de la gageure ou d’une spécieuse dialectique ?
L’on se demande si l’on n’assistait pas, en fin de compte, à la caricature d’une O.N.U. en
miniature et en couleur et l’on a vite fait de nous accuser, une fois de plus, d’un racisme à
rebours.
Nous avons, nous autres, la peau noire. Ces griefs, eux, ont la peau dure. Lors de notre
premier Congrès, bien des nôtres se sont amplement expliqués sur ce point. Depuis des
siècles, les Blancs se réunissent entre eux. Il suffit que les Noirs accomplissent le même
geste pour que le rite soit entaché de vice.
A force de nous répéter ces arguments, peut-être espère-t-on secrètement semer le doute
parmi nous et nous ébranler sur la légitimité de notre mouvement comme sur les raisons
profondes de notre conviction ?
Que nos adversaires en prennent leur parti ! Nous ne sommes pas des adeptes de la
méthode Coué. Cependant nous ne sous-estimons nullement les objections de nos
censeurs. Elles offrent au moins un avantage, celui de nous inciter à la vigilance, de nous
inspirer la clairvoyance des dangers auxquels nous sommes exposés. Ces questions, n’estt-il pas vrai, assaillent facilement l’esprit, pour peu que l’on cherche à élucider et à
approfondir les sources de communion et les facteurs de cohésion entre des gens
apparemment étrangers les uns aux autres.
197
Mon intention est de vous apporter quelques éléments de solution, propres à éclairer, du
même coup, le problème soumis à notre méditation.
Il s’agira essentiellement d’analyser la valeur de certaines données culturelles qui forment la
somme de nos affinités et nous servent de points de référence au cours de notre marche.
Ces données seules déterminent les fondements de notre unité et en précisent la
signification : ceux-ci ne sauraient se concevoir que centrés sur un axe d’harmonie, un foyer
de convergence où se nouent, dans une connexion intime, et nos qualités héréditaires
puisées dans les profondeurs du puits ancestral et l’acquis de tous ordres, les influences de
toutes nuances dont nous sommes redevables à l’Occident.
Au seuil de notre examen, une remarque s’impose. Après avoir été l’artisan impitoyable de la
dispersion des nègres par la traite, le bénéficiaire de leurs divisions par l’émiettement de
l’Afrique, l’Occident s’est fait, sans s’en rendre compte, l’agent responsable du
remembrement des consciences, qui s’opère, à l’heure actuelle, au sein de la grande famille
noire. L’Occident s’est révélé comme un complexe de valeurs négrophores.
Il peut bien déplorer la découverte. Nous savons, à des signes indubitables, qu’il en ressent
et du dépit et du regret, peut-être même de la crainte.
Mais il sait aussi que le phénomène est irréversible : c’est l’une des conséquences
imprévisibles de son propre comportement. Longtemps, il a affiché sa prétention au
monopole de l’universel. Il s’est arrogé de lui-même la vocation d’imposer sa marque partout,
et sur tout. Son ambition la plus claire était de réduire le monde à sa mesure, d’y étendre sa
loi et de contraindre l’humanité entière à souscrire au primat de ses normes. Le rêve ne
manque point de grandeur ; il s’enfle d’un mâle orgueil : chez l’homme occidental brille
toujours, quelque part, dans la pénombre de l’âme, une arrière-étincelle du feu prométhéen.
Mais quel résultat espérait-il donc tirer de ses entreprises d’hégémonie ? Que ses vassaux,
courbés à son approche, ne se ressaisiraient jamais ? Que jamais ils n’apprendraient rien de
ses secrets. Il aurait fallu à l’Occident coloniser à huis clos, administrer sans consigne et
gouverner sans parole !
L’histoire est ainsi faite que tout acte humain recèle l’immanence d’un boomerang. Laquelle
des puissances, réunies en Congrès à Berlin pour le partage de l’Afrique, aurait jamais prévu
ce prodige ? Leurs langues allaient servir d’un pont de ralliement,
d’un instrument de communication et d’une arme de combat à ceux-là mêmes dont les
diplomates européens ratifiaient froidement la charte officielle de dépeçage et de
morcellement ! L’acte de baptême de mouvement pan-nègre, la genèse de notre
communauté d’aspirations se trouvait inscrite en surimpression dans le fameux traité de
1878.
Le parler du conquérant va permettre aux vaincus, aux dispersés de la planète, de se faire
signe d’un continent à l’autre. Curieuse aventure ! L’Occident devenu le sémaphore de la
négritude ! De Tananarive à Port-au-Prince, de Conakry à Harlem, de Bamako à Fort-deFrance, de Trinidad à Bahia, de Dakar à la Havane, de Nyassaland à la Jamaïque, de Little
Rock à Durban, les Négro-africains s’interpellent avec la nonchalance de l’accent anglais, la
vivacité des propos français et la richesse vocale des Lusitano-Espagnols !
Leur joie, leur tristesse, leur amour, leur colère, leurs soucis et leurs espoirs, ils se les
transmettront d’un horizon à l’autre sur l’aile de ce morse pratique qu’est désormais pour eux
la langue de leurs maîtres. Pas un lynchage, pas un attentat, pas une injustice, pas une
offenses, même légère, ne sera plus perpétré contre un membre de la tribu, sur les bords du
Mississipi, dans les faubourgs de Johannesburg ou dans les rues de Zomba sans
198
qu’aussitôt, alertées dans la langue même du criminel ou du coupable, les sensibilités noires
du monde entier ne frémissent de concert et n’accusent le coup à l’unisson.
C’est à travers cette même langue que des quatre coins de la terre les Noirs remontent le
temps à la recherche de leur source, approfondissent leur fraternité et conjuguent leur foi
dans l’avenir de leurs peuples.
Rien n’illustre le phénomène avec autant d’actualité que ce Congrès lui-même. N’est-ce pas
une chose étonnante qu’aucun de nous n’ait songé, pour rédiger son rapport ou participer
aux débats, à s’exprimer dans la langue de ses pères ? Un Malgache ou un Yorouba aurait
pu le faire. Encore aurait-il fallu traduire le texte dans le vocabulaire « étranger » pour être
entendu de tous.
L’idée d’une rencontre semblable aurait-elle jamais germé dans le cerveau de nos peuples
s’il n’y avait eu auparavant le fait capital de l’installation de l’homme blanc dans chacun de
nos pays ? Il a fragmenté nos terres ; mais nos âmes se sont rejointes dans l’espace. Il a
cru nous enfermer dans des systèmes clos, dans les ghettos des frontières érigées à son
avantage ; mais la vertu de sa langue et la force de ses idées sont en train d’en miner les
fondements, d’en faire crouler les murailles.
En vain essaye-t-il d’opposer ses efforts contre le grand élan de l’unification africaine. Il sait
qu’il livre tout juste des engagements de retardement : il en connaît l’issue et il ne doute pas
non plus du sort de ceux d’entre nous qui acceptent de servir, en suppôts, l’intérêt de sa
dernière bataille !
L’Occident n’a qu’à s’en prendre à lui-même : il fournit, encore une fois, l’une des
composantes essentielles de notre union, de la nouvelle confrérie des Noirs de l’univers.
Nous saisissons là, observé de l’extérieur, l’un des traits frappant de notre unité : elle pousse
dru, elle s’épanouit avec l’insolence du paradoxe sur le terreau même de la colonisation ; elle
se pare comme d’un trophée de victoire ou d’ironie du signe authentique de notre
«aliénation».
(…)
Nous accourons des quatre coins du globe pour manifester notre unanimité, pour marquer
notre résolution de lutter contre un certain esprit de l’Occident, responsable des servitudes
d’autrefois et coupable de vouloir maintenir et prolonger notre oppression d’aujourd’hui.
Contre toute forme d’impérialisme, culturel ou autre, qui n’est que la négation flagrante de la
culture et l’expression suprême du mépris de l’homme.
Nous sommes là pour affirmer solennellement notre droit et notre volonté de partager avec
d’autres les responsabilités de la culture universelle.
Source : Deuxième Congrès des Ecrivains et artistes noirs, Rome : 26 mars – 1 er avril
1959 ; tome 1 : l’unité des cultures négro – africaines, numéro spécial Présence africaine
XXIV – XXV, réédition, Paris, pp. 66 – 81.
199
XIV. CONFÉRENCE PANAFRICAINE DE LÉOPOLDVILLE, 25 AOUT 1960
Discours d’ouverture par Patrice Lumumba
Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs,
Chers Camarades,
Le Peuple congolais au combat est fier et heureux de recevoir aujourd’hui sur sa terre ses
frères de lutte.
Votre présence ici, en un tel moment, est pour mon gouvernement, pour nous, Congolais, la
preuve la plus vivante de cette réalité africaine que nos ennemis ont toujours niée, et
qu’actuellement encore, ils s’entêtent à nier. Mais, vous le savez, la réalité est encore plus
têtue et l’Afrique est bien vivante. Elle se refuse à mourir pour donner raison aux attardés de
l’Histoire, de cette histoire que nous avons faite avec nos mains, avec notre peau, avec notre
sang.
Votre présence ici, en un tel moment, est pour mon gouvernement, pour nous, Congolais, la
preuve la plus vivante de cette réalité africaine que nos ennemis ont toujours niée, et
qu’actuellement encore, ils s’entêtent à nier. Mais, vous le savez, la réalité est encore plus
têtue et l’Afrique est bien vivante. Elle se refuse à mourir pour donner raison aux attardés de
l’Histoire, de cette histoire que nous avons faite avec nos mains, avec notre peau, avec notre
sang.
C’est dans des réunions comme celle-ci que nous avons pris conscience de notre
personnalité et de notre solidarité agissante. Lors de nos premières conférences qui se sont
tenues dans les différentes villes d’Afrique et au cours desquelles nous avons posé le
problème de la décolonisation, les impérialistes ne croyaient pas à notre réussite.
Et pourtant, depuis la première Conférence des Peuples Africains tenue à Acra en décembre
1958, que de chemin vers la libération de notre continent n’avons-nous pas parcouru
ensemble ?
N’est-ce pas depuis cette conférence historique qui a posé les jalons de la libération de
l’Afrique, que pour le mouvement populaire de libération, rien, ni les vents, ni les armes, ni
les répressions, rien n’a pu et ne pourra l’arrêter.
Les travaux de cette conférence ne feront qu’accélérer ce mouvement d’indépendance du
Continent africain.
Messieurs les Ministres, Chefs combattants de la liberté africaine, vous avec le devoir de
montrer une fois de plus au monde et à nos détracteurs que rien ne saurait nous faire dévier
de notre objectif commun : la libération de l’Afrique. Ce but, nous ne saurons l’atteindre avec
efficacité que si nous restons solidaires et unis. Notre solidarité n’a de sens que parce qu’elle
n’a pas de limite, et qu’enfin nous sommes conscients que le destin de l’Afrique est
indivisible.
Ce sont là les raisons profondes des travaux que vous allez entreprendre. Cette réunion
prépare la grande Conférence au Sommet au cours de laquelle nos États auront à se
prononcer sur :
1) l’appui total de tous les pays africains dans la lutte générale en faveur du bloc
panafricain ;
2) la politique de neutralisme pour une indépendance réelle ;
200
3)
4)
5)
6)
7)
la suppression des barrières linguistiques colonialistes par les échanges culturels ;
les accords commerciaux entre pays africains ;
la position de l’Afrique vis-à-vis du Marché Commun Européen ;
la coopération sur le plan militaire ;
l’étude de la création à Léopoldville d’un poste émetteur à haute tension avec la
contribution de tous les États africains ;
8) l’étude et la création à Léopoldville d’un centre de recherches scientifiques dans le
cadre de la Commission de Coopération Technique.
Messieurs le Ministres, vous prenez contact avec la réalité du Congo Africain, ici même, au
cœur d’une crise qu’il nous appartient de résoudre. Nul doute que votre conscience de
l’avenir de notre continent vous permettra de conclure heureusement vos travaux. Il vous
appartient principalement de préparer la rencontre de nos Chefs d’État qui, eux, entérineront,
dans les faits, cette unité africaine au nom de laquelle vous avez répondu à notre appel.
Vous connaissez la genèse de ce que l’on appelle aujourd’hui la crise congolaise et de ce
qui n’est en réalité, que le prolongement d’un combat entre forces d’oppression et forces de
libération.
Mon gouvernement garant et représentant de la souveraineté du peuple congolais a décidé,
dès le début de l’agression belge, de faire appel aux Nations Unies.
L’O.N.U. y a répondu. Le monde libre s’est prononcé. La Belgique fut condamnée.
Dans le but d’éclairer l’opinion publique internationale sur les véritables mobiles du drame
congolais, je me suis décidé à entreprendre le voyage de New York.
A notre retour des États-Unis, nous avons répondu à l’invitation des Chefs d’États de
l’Afrique libre qui, unanimement, nous ont exprimé, par des prises de position publiques, leur
soutien fraternel.
Les séquelles classiques du colonialisme, que nous tous avons connues, ou connaissons
encore en partie, sont particulièrement vivantes ici : survivance de l’occupation militaire,
divisions tribales longuement entretenues et encouragées, oppositions politiques
destructives préparées, orchestrées, monnayées.
Vous savez combien il a été difficile jusqu’ici, pour un État nouvellement indépendant, de se
débarrasser des bases militaires installées par les anciennes puissances occupantes. Nous
devons proclamer aujourd’hui, ici même, que l’Afrique refuse désormais le maintien sur son
sol des forces armées impérialistes. Plus de Bizerte, de Ktona, de Kamina, de Sidi Slimane.
Nous avons nos propres armées pour défendre nos pays.
Notre Force Publique, victime de machinations, se débarrasse elle aussi de structures
colonialistes pour retrouver, sous l’autorité de chefs congolais, les qualités d’une véritable
armée nationale.
Nos difficultés internes, les luttes tribales, les noyaux d’opposition politique sont, comme par
hasard, centrés sur les régions où nos ressources minières et énergétiques sont les plus
riches. Nous savons comment ils furent organisés, et comment ils sont soutenus, encore
aujourd’hui, dans nos murs.
Notre Katanga, à cause de son uranium, de son cuivre, de son or, notre Bakwanga, au
Kasaï, à cause de son diamant, sont devenus les foyers des intrigues impérialistes. Ces
intrigues visent à assurer la reconquête économique de notre pays.
201
Une chose reste certaine et je le proclame solennellement : le Peuple Congolais ne se
laissera jamais plus exploiter ; tout dirigeant qui voudrait l’entraîner dans cette voie serait
rejeté de la communauté.
Le retentissement que connaît le problème congolais signifie à quel point le poids de
l’Afrique pèse aujourd’hui sur le monde. Nos pays, que l’on voulait ignorer hier encore, en
faisant éclater le cadre colonial, inquiètent le vieux monde. Ces structures différentes des
nôtres sont-elles remises en question ? Oui, chez nous, en Afrique. Qu’elles soient
sauvegardées par ceux qui en ont la charge là où elles conviennent à ceux qui les ont
adoptées ! Ce n’est pas notre affaire. Notre affaire n’est notre avenir, notre destin : l’Afrique
libre.
Cette année est la nôtre, vous en êtes les témoins et les acteurs. Cette année est celle de
notre victoire inconditionnelle. C’est celle de l’Algérie ensanglantée, héroïque, l’Algérie
martyre au combat exemplaire qui nous rappelle que l’on ne compose pas avec l’ennemi.
C’est celle de l’Angola bâillonné, celle de l’Afrique du Sud esclave, du Ruanda-urundi
prisonnier, du Kenya bafoué.
Nous savons tous, le monde sait, que l’Algérie n’est pas française que l’Angola n’est pas
portugais, que le Kenya n’est pas anglais, que le Ruanda-urundi n’est pas belge. Nous
savons que l’Afrique n’est ni française ni britannique, ni américaine, ni russe, mais africaine.
Nous connaissons l’objectif de l’Occident. Hier, il nous divisait au niveau des tribus, des
clans, des chefferies. Aujourd’hui –parce que l’Afrique se libère- il veut nous diviser au
niveau des États. Il veut créer des blocs antagonistes, des satellites, et à partir de cet état de
guerre froide, accentuer les divisions afin de maintenir sa tutelle éternelle.
Je ne crois pas me tromper en affirmant que l’Afrique aujourd’hui unie se refuse à ces
machinations. C’est pourquoi nous avons opté pour la politique de neutralisme positif, la
seule politique valable qui nous permettra d’affirmer notre personnalité.
Il n’y a pas pour nous de bloc occidental ou communiste, mais des nations dont l’attitude visà-vis de l’Afrique nous dictera la nôtre.
Nous refusons d’être le terrain des intrigues internationales, le foyer et l’enjeu des guerres
froides.
Je rends hommage solennellement au Président Bourguiba, à Sa Majesté Mohammed V, au
Président Sékou Touré, au Président Tubman, au Président Nkrumah, au Président Olympio
que j’ai eu l’honneur de rencontrer en cette période décisive.
Et je regrette les impératifs matériels qui ne m’ont pas permis de répondre à l’invitation du
Président Nasser et de Sa Matesté Haïlé Sélassié.
Tous, en militants de l’Unité Africaine, ont répondu « Non » à l’étranglement de l’Afrique.
Tous, ont immédiatement compris que les colonialistes, par leur entreprise de reconquête,
remettent en question non seulement l’indépendance réelle du Congo, mais aussi l’existence
de tous les pays indépendants d’Afrique. Tous ont compris que si le Congo Meurt, toute
l’Afrique bascule dans la nuit de la défaite et de la servitude.
Voilà, encore une fois, la preuve vivante de l’Unité Africaine. Voilà la preuve concrète de
cette Unité sans laquelle nous ne pourrions vivre face aux appétits monstrueux de
l’impérialisme.
Tous ces hommes d’État ont alors témoigné que l’on ne débat pas de ce principe de base
mais que l’on se bat pour le défendre.
202
Nous sommes ici pour défendre l’Afrique, notre patrimoine, ensemble ! A l’action concertée
des puissances impérialistes, dont les colonialistes belges ne sont que l’instrument, nous
devons opposer le front uni des peuples libres et des peuples en lutte d’Afrique. Nous
devons opposer aux ennemis de la liberté la coalition des hommes libres.
Et notre sort commun se joue pour le moment ici au Congo.
C’est ici, en effet, que se joue un nouvel acte de l’émancipation et de la réhabilitation de
l’Afrique.
Poursuivant la lutte dont l’objectif primordial est de sauver la dignité de l’homme africain, le
peuple congolais a choisi l’indépendance immédiate et totale.
Ce faisant, il savait qu’il ne se débarrassait pas d’un seul coup de l’empreinte coloniale, que
l’indépendance juridique n’était qu’un premier pas, que l’effort à fournir encore serait long et
plus dur peut-être.
Nous n’avons pas chois les voies de la facilité, mais celles de la fierté et de la liberté de
l’homme.
Nous avons compris que tant qu’un pays n’est pas indépendant, tant qu’il n’a pas assumé
son destin, il lui manque l’essentiel. Et ceci reste vrai quel que soit le niveau de vie des
colonisés, quels que soient les aspects positifs d’un système colonial.
Notre volonté d’indépendance rapide, sans période intermédiaire, sans compromis, nous
l’avons imposée avec d’autant plus de force, que nous avions davantage été niés,
dépersonnalisés, avilis.
A quoi nous aurait servi d’ailleurs, de tarder, de pactiser davantage, alors que nous avons
pris conscience de ce que tôt, ou tard, il nous faudrait tout revoir, tout repenser par nousmêmes ? Créer des structures nouvelles adaptées aux exigences d’une évolution
proprement africaine, reconvertir les méthodes qui nous avaient été imposées, et surtout
nous retrouver nous-mêmes, nous débarrasser d’attitudes mentales, de complexes,
d’habitudes, dans lesquels la colonisation nous avait maintenus durant des siècles.
Le choix qui nous a été offert n’était pas autre chose que l’alternative : liberté ou
prolongement de l’asservissement. Entre la liberté et l’esclavage il n’y a pas de compromis.
Nous avons préféré payer le prix de la liberté.
Nous affirmons notre personnalité d’hommes libres qui prennent, jour après jour, en mains
les destinées de leurs nations et de leur continent.
Nous avons un besoin urgent de paix et de concorde, notre politique internationale est axée
sur la coopération loyale et l’amitié des peuples. Nous voulons être une force de progrès
pacifique, une puissance de conciliation. Une Afrique indépendante et solidaire apportera
une contribution positive importante à la paix universelle.
Déchirée en zones d’influence rivales, elle ne ferait que renforcer les antagonismes
mondiaux et aggraver les tensions.
Nous n’opérons aucun choix discriminatoire dans nos relations internationales. Le Congo est
ouvert à tous et nous sommes prêts à nous rendre partout.
Notre seule exigence est la reconnaissance et le respect de notre souveraineté.
203
Nous recevrons des techniciens de toutes nationalités animés d’un esprit d’amitié, de
loyalisme, de coopération et décidés non pas à dominer les Africains mais à servir l’Afrique.
Ils trouveront chez nous un accueil amical.
Je suis certain de traduire les sentiments de tous mes frères africains en affirmant que
l’Afrique ne s’oppose à aucune nation en particulier, mais qu’elle est vigilante devant toute
nouvelle tentative de domination et d’exploitation tant dans le domaine des intérêts que dans
celui de la pensée. Notre objectif est de réhabiliter les valeurs culturelles, philosophiques,
morales, sociales de l’Afrique et de sauvegarder nos ressources. Mais notre vigilance ne
signifie pas isolement. Le Congo a marqué dès son indépendance, son désir de participer à
la vie des nations libres, et ce désir s’est concrétisé par sa demande d’admission à
l’Organisation des Nations Unies.
Messieurs les Ministres, Chers Camarades,
Je ne saurais vous exprimer la joie et la fierté qu’éprouvent aujourd’hui le Gouvernement et
le peuple congolais par votre présence, celle de l’Afrique.
Aujourd’hui le temps de projets est révolu. Aujourd’hui l’Afrique doit accomplir des actes. Ces
actes, les peuples d’Afrique les attendent avec impatience. L’Unité et la Solidarité africaines
ne sont plus des rêves, elles doivent se traduire par des décisions.
Unis dans un même esprit, dans un même élan, avec le même cœur, nous ferons bientôt de
l’Afrique, de notre Afrique, un continent réellement libre et indépendant.
Vivent l’indépendance et l’unité africaines.
En avant Africains vers la libération totale !
Source : Lierde, Van. J,., La pensée politique de Lumumba, Présence Africaine, 1963, pp.
317 - 324
204
XV. PREMIER CONGRÈS INTERNATIONAL DES AFRICANISTES :
ACCRA, 11- 18 DECEMBRE 1962
Rapport final
Le Premier Congrès International des Africanistes s’est tenu à l’Université du Ghana, du 11
au 18 décembre 1962. Il y eut environ 450 participants, dont 130 étaient des délégués
(étaient initialement prévus 100 délégués d’Afrique et 60 d’autres pays, ces derniers étant
strictement sélectionnés sur la base d’un quota par pays.)
Le Congrès a été organisé autour des neufs sections suivantes, dotée chacune d’un
Président et d’un orateur principal :
1. Histoire et Archéologie
2. Religion et Philosophie
3. Langues
4. Problèmes économiques et sociaux
5. Littérature et Folklore
6. Arts et Musique
7. Institutions sociales et politiques
8. Science et Technologie dans le développement africain
9. Education et Psychologie
On y retrouve des éléments du XXVè Congrès des Orientalistes de Moscou, même sans tenir
compte de l’attaque gratuite parue dans West Africa : que le Congrès avait été organisé par
« ces deux célèbres communistes », I. Potekhin et Melville Herskovits. Mais l’attitude envers
nous, pendant et en dehors des conférences, a été largement amicale, les anti-colonialistes
rarement anti-Occident, et leurs intervenants les plus sérieux donnant en tout cas
l’impression qu’ils pensaient prêcher des convertis. Encore une fois, on se mettait en quatre
afin de ne pas indisposer les descendants d’exploitants non européens de l’Afrique, comme,
par exemple, lorsqu’un des papiers a signalé que Tipu Tib n’était pas tant un trafiquant
d’esclave arabe que le dirigeant d’une sorte d’agence domestique fournisseur de
domestiques côtiers.
Le Congrès a démarré doucement, marqué par deux handicaps sévères- (a) les
organisateurs et leur pool de dactylos auraient dû entrer en service au moins un mois plus
tôt et (b) plus tragique, le professeur de Graft Johnson a perdu sa main droite dans un
accident de voiture le week-end précédent le début du Congrès.
Les deux premiers jours ont donc été gaspillés- mais non du point de vue de la vie sociale.
Le gouvernement ghanéen avait mis à la disposition des délégués un parc automobile de
quelques 40 voitures de luxe, pour que nous puissions aisément faire des achats au marché
d’Accra (à six miles de distance), visiter les bibliothèques, les institutions, les lieux de loisir,
ou faire des appels privés.
Nous étions logés dans les divers pavillons étudiants sur le campus de l’Université du
Ghana. Après le relatif désordre de Makerere, l’étendue et la propreté de cette Université
m’a fait une forte impression. Comme personne ne semblait se préoccuper d’éteindre les
lumières inutilisées la nuit, même à deux heures du matin, les innombrables escaliers reliant
les cours les unes aux autres restaient pleinement éclairés, les cours elles-mêmes faisant
l’effet de scènes illuminées qui attendaient l’entrée en scène des acteurs- quel contraste
avec l’obscurité de la S.O.A.S à dix heures du soir !
205
J’ai remarqué la relative détérioration des installations dans les chambres et les salles de
bain, mais un ex-Ibadite m’a assuré que l’entretien général était meilleur ici qu’à Ibadan,
même sous le régime colonial.
Dans l’après-midi du mercredi 12, grâce aux efforts herculéens de Melle L. Bown et de M.
Michael Crowder (sans les efforts de qui le Congrès n’aurait jamais décollé et encore moins
atteint sa vitesse de croisière), les choses étaient suffisamment organisées pour permettre la
réunion des Présidents de Section ; on nous a remis un manuscrit dactylographié
approximatif des papiers retenus, puis, après quelques mots de bienvenue d’Herskovits, on
nous a envoyé chercher nos intervenants et organiser le programme de notre section.
Ce soir-là, le Président Nkrumah en personne est sorti de son long silence pour ouvrir le
Congrès. J’ai été plus impressionné par son discours que par celui du professeur Dike,
Président du Congrès. Il est des choses qu’un politicien peut dire, et qu’il est sensé dire, qui
semblent déplacées dans la bouche d’un professeur d’histoire, et j’ai été frappé par le fait
que Nkrumah a autant soigné l’aspect académique de son discours que Dike le côté
polémique du sien.
Le Congrès à proprement parler a débuté le 13 sous pression maximale. Le programme
officiel prévoyait de débuter les séances du matin par des sessions plénières, qui
laisseraient ensuite la place aux réunions de chacune des sections. Le matin, les présidents
et principaux orateurs devaient parler les premiers, et leurs discours étaient principalement
du genre de ce à quoi l’on peut s’attendre dans les conférences, les intervenants africains de
langue française étant particulièrement rhétoriques- à tel point que l’un de mes collègues
français déclara que d’après lui, les études africaines devaient être nourries aux seins
jumeaux de la démagogie et de la cosmologie !
Les réunions par section étaient d’un grand intérêt, mais souffraient d’un inconvénient :
personne ne savait avec exactitude qui allait parler, ni à quel moment- la section Langage
était la seule à essayer d’afficher au jour le jour une liste des intervenants, alors que les
simples membres du Congrès n’avait même pas la liste des intervenants fournie aux
présidents.
Le but que s’était fixé l’administration était d’avoir des polycopiés de chaque papier, dans les
deux langues, en français et en anglais, assez rapidement pour les distribuer dans les
réunions correspondantes. En ce qui concerne ma section (Langage), cette situation idéale
ne s’est présentée qu’une seule fois, pour un papier dont l’auteur n’est jamais reparu- et la
moitié des interventions devaient encore être polycopiées une fois le Congrès terminé. J’ai
su que d’autres sections avaient eu plus de chance, et à force d’assaillir les bureaux sans
relâche tous les jours, j’ai réussi à obtenir une collection de copies des principaux papiers
des séances plénières et de section pour l’école et les bibliothèques départementales.
L’absence de polycopiés à nos tables rondes n’a pas été cependant trop gênante, car nous
disposions de plusieurs équipes de traducteurs et d’un impressionnant matériel
d’équipements audio. J’ai été surpris par l’intérêt qu’a suscité mon propre papier sur les tons
lexicaux; le sujet est considéré comme secondaire en Afrique de l’Est et du Sud, mais mon
audience ghanéenne et nigérienne a considéré qu’il avait des applications pratiques en
littérature, l’un d’entre eux me demandant plutôt naïvement si je ne pouvais pas amener le
gouvernement à « nous donner des notes de ton » !
Après l’heureux démarrage du premier jour, les choses sont devenues de plus en plus
chaotiques. Une réunion d’affaires vitale, au cours de laquelle on devait débattre de la
Constitution, a été perturbée car les polycopiés de la proposition de constitution n’étaient pas
prêtes à temps pour permettre aux délégués leur examen préalable, de telle sorte que la
réunion a dû être remise à plus tard, ce qui eut des effets dévastateurs sur l’emploi du temps
206
très serré des réunions plénières et de section à suivre. A chaque repas, nos organisateurs
harcelés, devaient annoncer de nouveaux changements, sur quoi les présidents de section
devaient courir après leurs intervenants pour les adapter, eux et leurs papiers, aux nouveaux
horaires.
Par une sorte de miracle, cependant, toutes les réunions, les sorties et les réceptions avaient
eu lieu avant la date de clôture annoncée pour le lundi 17 décembre- une constitution a
même été approuvée- et le Congrès s’est achevé sur une note d’épuisement autosatisfaisant.
« Voilà une chose que vous avez hérité des anglais », dis-je au professeur Nketie au cours
de l’une des réceptions, « leur habileté à se tirer d’affaire en toute circonstance ». Le haut
commissaire de Grande Bretagne m’a entendu et s’est empressé de corriger. « J’appellerais
plutôt cela de l’Improvisation Inspirée », a-t-il souligné.
Post-scriptum- Encyclopédie Africaine
Certains participants au Congrès ont été invités par l’Université du Ghana à rester encore
une journée pour discuter d’un projet d’Encyclopédie africaine, dont le vieux savant Dr.W.E.B
Du Bois était le directeur et le communiste américain Dr.W.A. Hunton le très dynamique
secrétaire. Le Dr. Oliver et moi-même nous sommes sentis très mal à l’aise face au parti pris
politique déjà visible dans l’ébauche polycopiée des « propositions » qu’on avait fait circuler
précédemment (par exemple, l’esclavage ne serait débattu que si le sujet était lancé par des
européens), et les trois rapports d’information imprimés ne nous ont pas beaucoup rassurés
sur ce point.
L’Encyclopédie africaine était déjà sponsorisée par l’Académie ghanéenne des Sciences, et
l’objectif de l’opération était, de toute évidence, de « miser sur » la présence au Ghana de
tant de spécialistes pour donner au projet une portée internationale. D’après mes calculs,
quelques cinquante membres ont assisté à la réunion.
La réunion a été divisée en trois sections le matin du 18, pour débattre d’aspects spécifiques
et faire des propositions pouvant être discutées en séance plénière l’après-midi.
Nous avons commencé la séance du matin par une remise en question de la composition du
« Comité de suivi » comme indiqué par les organisateurs dans l’un de leurs imprimés, ce qui
semblait consister en une bien étrange sélection, et on nous demanda, entre autres choses
de nommer d’autres personnes ; on nous donna en même temps des bulletins de vote en
nous demandant de sélectionner sept des membres de l’actuel « Comité de Suivi ».
Au cours de la séance de l’après-midi, quarante et une nominations ont été remises, et il y
eut une tentative de la base pour établir un sous-comité afin de négocier avec eux
immédiatement. Greenberg, pour souligner notre gêne, a cité un passage que les
organisateurs avaient été assez imprudents pour l’imprimer (à savoir que « Parmi l’ensemble
des langues africaines, le Ful est celle qui est la plus proche des langues indo-européennes,
avec quelques affinités particulières avec le latin, bien que ceux qui connaissent les langues
bantoues notent une ressemblance avec le Ful… »), et a déclaré son sentiment de méfiance
envers ceux qui avaient permis qu’une telle chose soit publiée. Ce mouvement, cependant,
n’a pas eu l’effet escompté, le délégué éthiopien ayant immédiatement proposé un vote de
confiance envers les organisateurs, qui l’a remporté avec l’abstention de la moitié des
membres.
207
Le résultat de ce vote a été de faire porter aux organisateurs la responsabilité exclusive de la
liste des nominations dont ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient, ainsi que d’un vote de
confiance exprimé par une minorité illégitime de ce Premier Congrès des Africanistes.
A.N. TUCKER.
208
Discours de Kwame Nkrumah le 12 décembre 1962
Estimés savants, c’est pour moi un honneur et un privilège que de vous recevoir au Ghana,
et dans cette Première Conférence des Africanistes. Votre présence ici, dans l’enceinte
d’une université africaine, est le reflet du redressement et du nouveau réveil de l’Afrique.
C’est aussi une reconnaissance du nouvel esprit qui anime désormais le peuple de ce grand
continent. Il est même édifiant que ce congrès ait lieu sur le sol africain. Je sais que vous
tous, qui êtes réunis ici, représentez plusieurs champs et disciplines d’étude ; j’entrevois
d’ailleurs des visages familiers de professeurs d’universités et d’académies. Qu’est-ce qui
vous a poussés, estimés savants, à vous rassembler ici en un moment tel que celui-ci ?
Vous êtes ici, unis par la volonté de découvrir la vérité sur l’Afrique et, une fois trouvée, la
proclamer au monde entier.
L’intérêt des universitaires et des érudits pour l’Afrique n’est pas nouveau. Le désir d’en
savoir davantage sur l’Afrique existe depuis les temps les plus anciens, car l’Afrique a été le
point d’interrogation de l’histoire. Selon un proconsul romain : « Semper aliquid novi ex
Africa ».
Une image fausse et inexacte de l’Afrique est souvent née de l’imagination des anciens
géographes. On croyait que les chaînes montagneuses du Sud de l’Atlas et le désert de
sable s’étendaient à l’infini, avec, ça et là, une oasis providentielle, un ruisseau, qui grignotait
et frayait son chemin à travers les étendues désertes et sableuses, se laissant couler vers la
mer. Ceci dit, les anciens avaient quand même une véritable connaissance du continent
africain, qui éveillait leur curiosité scientifique. Ainsi, Ératosthène et Aristote savaient que les
grues migraient vers les lacs, là où le Nil prenait sa source. Et tous deux pensaient que c’est
là qu’habitaient les pygmées. Parmi les voyageurs de l’antiquité qui ont essayé d’explorer
l’Afrique, citons également des hommes tels que Strabon et Hannibal de Carthage.
Après ces premiers voyages, le savoir étranger sur l’Afrique n’a pas progressé jusqu’à ce
que les Arabes et les Chinois lui donne un nouvel essor.
Les Arabes et les Chinois ont découvert et décrit une série de puissants royaumes africains.
L’un de ces royaumes était celui du Ghana, dont la cour, avec son faste, soulevait
l’admiration à cette époque- comme à la nôtre. Il engendra et développa en son sein les
instruments de l’art et de la civilisation ; ses palais étaient de construction architecturale
solide, avec des fenêtres de verre, des peintures murales et des sculptures, et les trônes des
palais étaient ornés d’or. Il existait d’autres royaumes, comme ceux de Songhay, Sala,
Berissa, les célèbres empires Bornu, Wangara, Melli. Les historiens nous disent que ces
royaumes et empires étaient entretenus avec une efficacité remarquable et administrés avec
compétence. Leur splendeur était légendaire au Moyen-Âge.
Les Chinois également, pendant la dynastie T’ang (618-907), publièrent leurs premiers
principaux témoignages sur l’Afrique. Au dix-huitième siècle, les érudits de Chine se sont
passionnés pour l’Egypte; mais la connaissance que les Chinois avaient de l’Afrique ne se
limitait pas à l’Egypte. Ils avaient des connaissances précises sur la Somalie, Madagascar,
et Zanzibar et ont séjourné longtemps dans d’autres régions d’Afrique.
L’exploration de l’Afrique par les européens a atteint son apogée au dix-neuvième siècle. Il
est dommage, cependant, que la plupart des découvertes aient été interprétées de façon
subjective et non objective. Les études qui se renouvellent en permanence, nous traitent en
sujets et non en objets. Ils oublient que nous sommes un peuple d’histoire, qui a donné
naissance à des formes uniques de langages, de cultures et de sociétés. Il est donc juste et
approprié qu’un Congrès d’Africanistes se tienne en Afrique et que le concept d’Africanisme
soit par lui inspiré et encouragé.
209
Entre l’Antiquité et le seizième siècle, certains savants européens ont oublié les
enseignements de leurs prédécesseurs concernant les études africaines. Cette amnésie,
cette regrettable perte d’intérêt pour le pouvoir de l’esprit africain, s’est aggravée avec
l’intérêt croissant pour l’exploitation économique de l’Afrique. Il n’est pas étonnant que l’on ait
attribué par erreur aux Portugais la construction des forteresses de pierre du Mashonaland
qui, déjà, lorsque Barbosa, le cousin de Magellan, les visita pour la première fois, étaient des
ruines de longue date.
J’ai déjà dit que la poursuite d’études africaines n’était pas une nouveauté. Mais les raisons
qui ont amené plusieurs spécialistes à entreprendre ces études ont été diverses et variées.
Nous pouvons dans un premier temps discerner une véritable curiosité scientifique. C’était le
motif de la plupart des voyageurs persans, grecs et romains. Même lorsque, comme dans le
cas des Romains, leur but était avant tout militaire, ils essayaient toujours et parvenaient
souvent à préserver un minimum d’objectivité.
Les explorateurs arabes étaient également souvent impartiaux dans leurs récits sur l’Afrique,
et nous leur sommes vraiment reconnaissants pour tout ce qu’ils ont écrit concernant notre
passé.
Au moment où apparaissent les premiers écrits européens sur l’Afrique, les études africaines
ont commencé à être motivées par un intérêt nouveau. Ces premiers travaux européens
remplacèrent l’intérêt scientifique par un autre, purement économique. Ces écrits étaient
sensés justifier d’une manière ou d’une autre l’existence du commerce déséquilibré de
l’ivoire et de l’or et celle du trafic illégitime d’êtres humains.
Ce que j’aimerais souligner ici, c’est que la plupart des écrits européens et américains de
l’époque se cherchaient des excuses. Ils s’attachaient à essayer de justifier l’esclavage et
l’exploitation corrélative de la main d’œuvre et des ressources africaines. Les études
africaines en Europe et en Amérique étaient ainsi, du point de vue scientifique, à leur plus
bas niveau.
Avec l’abolition du commerce des esclaves, les études africaines ne pouvaient plus être
déterminées par des motifs économiques. Les experts ont donc changé le contenu et
l’orientation de leurs écrits ; ils ont commencé à fournir des rapports sur la société africaine
qui avaient pour habitude de justifier le colonialisme en tant que devoir de civilisation. Même
les plus avantageux de ces écrits ne répondaient pas aux critères d’objectivité et de vérité.
Ceci explique, je crois, la popularité et le succès de l’anthropologie comme principale
discipline des études africaines.
Le décor était donc planté pour soumettre économiquement et politiquement l’Afrique.
L’Afrique ne pouvait donc regarder ni devant, ni derrière elle.
Le mythe central dans la mythologie qui circule autour de l’Afrique est celui qui affirme que
nous sommes un peuple sans histoire. Il est dit que, tandis que d’autres continents ont
façonné leur histoire et déterminé leur course, l’Afrique s’est immobilisée, diminuée par sa
force d’inertie. L’Afrique, dit-on, n’est entrée dans l’histoire qu’à la suite de son contact avec
l’Europe. Son histoire est donc largement perçue comme un prolongement de l’histoire
européenne. L’autorité de la parole de Hegel a été mise au service de cette hypothèse ahistorique sur l’Afrique. Les apologistes du colonialisme et de l’impérialisme ont eu vite fait
de s’en emparer et d’écrire abondamment sur le sujet, pour leur plus grande joie.
A l’attention de ceux qui affirment qu’il n’existe aucune source documentaire pour cette
période de l’histoire africaine qui précède le contact avec l’Europe, signalons que la
recherche moderne offre une réponse rédhibitoire.
210
Nous savons que nous n’étions pas dépourvus d’une tradition historiographique, et c’est
désormais l’avis des vrais africanistes. Les historiens africains, vers la fin du XVè siècle,
possédaient une tradition d’histoire écrite, certainement à la même époque où Mohamed alKati écrivait Ta’rikh al-Fattash. Cette tradition était accessoirement beaucoup, beaucoup plus
développée que celle de l’école d’historiens de Tombouctou, et notre propre Institut d’Études
Africaines ici, à l’université, est en train de mettre en lumière plusieurs chroniques en rapport
avec l’histoire du Nord du Ghana.
Parmi ces chroniques, la plus passionnante dont on a retrouvé la trace jusqu’à aujourd’hui,
semble être le Isnad al-Shuyukh Wa il-ulama, écrit aux environs de 1751 par al-Hajj Muhama
ben Mustapha qui vivait dans l’Ouest du Gonja. Elle fournit des détails sur la conversion de
la dynastie en 1585.
Beaucoup de travaux intéressants ont été faits et continuent de l’être dans les centres
d’étude en Afrique. Au Nigeria, par exemple, le Dr.Dike a travaillé sur les Politiques et le
Commerce dans le Delta du Niger. Il suit ici, comme d’autres spécialistes africanistes, une
nouvelle approche, développée par les centres africains, dans l’étude des relations entre les
états du Delta et l’Europe au XIXè siècle. À ce propos, la collaboration d’archéologues,
d’historiens et d’anthropologues, étudiant différents aspects de l’histoire, des institutions et
de la culture de l’Afrique précoloniale a donné de bons résultats.
Une importante collection de manuscrits et autres témoignages servant cette aventure a
désormais été réunie dans de nombreux centres d’étude africains. À l’université de Dakar,
par exemple, je crois savoir que l’on a collecté beaucoup de matériel documentaire sur
l’histoire du Ouest Soudan. Au Mali, également, un travail considérable est en cours sur
l’histoire pré-coloniale et le Musée de Bamako a rassemblé une quantité importante de
matériel à la fois utile et fascinant.
En Guinée également, l’histoire des contacts entre l’Europe et l’Afrique est en train d’être
écrite en tant qu’expérience africaine et non comme une aventure européenne. Un travail
similaire est entrepris avec succès en Côte d’Ivoire. En Haute Volta, nous avons le travail
considérable du Professeur Ki-Zerbo sur le royaume Moshi (sic), qui a récemment travaillé
dans les meilleures conditions et avec succès, pendant quelques mois, dans notre Institut
d’Études Africaines, montrant ainsi l’unité culturelle de l’Afrique.
En Afrique de l’Est, un important travail progressif continue d’être fait. Des documents et
inscriptions en eg’ez et amharique, en swahili et en arabe, en nubien ancien et en méroïtique
sont en train d’être réunis dans le but de rendre possible la réinterprétation authentique de
notre propre passé.
Au Soudan, en Ethiopie, au Tanganyika, en Somalie, au Kenya, en Ouganda, partout en
Afrique, l’on s’efforce résolument de mettre en lumière ces moyens par lesquels nous serons
en mesure de raconter notre histoire comme étant l’histoire du peuple africain, l’histoire de
nos agissements, et de l’idéologie et des principes qui les sous-tendent, l’histoire de nos
souffrances et de nos triomphes. Ce Congrès correspond entre autres, à une tentative de
partage d’expériences dans cet effort commun ;
Beaucoup de ces sources sont des documents, et des documents écrits en langues
africaines sont en train d’être découverts. Ainsi, en dehors de l’hausa, il y a de vastes
collections écrites en fufulde, kanuri, nupe, dagbani. Ce sont principalement des documents
centenaires mais ils reflètent une tradition d’érudition qui remonte à l’époque médiévale.
Mais les témoignages de notre histoire ne se résument pas aux seuls faits consignés dans
les manuscrits arabes. Chaque société a ses méthodes pour conserver la mémoire des faits
passés. Et lorsqu’une société n’a pas de tradition d’écriture, elle invente des méthodes
211
d’enregistrement oral. Les spécialistes qui ont étudié ce phénomène le savent bien. La
mémoire historique en Afrique comprend donc bien les documents en arabe et en langues
africaines d’une part, et d’autre part, les témoignages authentiques et bien conservés de la
tradition orale. Notre héritage de littérature orale, de poésie épique et lyrique, d’histoires et
de légendes, de chants de louange et de chroniques sur les états et les dynasties
conservées par les fonctionnaires des palais, a un mérite et un intérêt intrinsèque, tout
comme une importance historique.
L’histoire d’une nation est, malheureusement, trop souvent écrite comme s’il s’agissait de
celle de ses classes dominantes. Si l’histoire d’une nation, d’un peuple, ne peut se résumer à
celle d’une classe, comment, à plus forte raison, l’histoire d’un continent pourrait-elle se
résumer à ce qui n’en fait même pas partie- l’Europe. Et pourtant, c’est précisément ce que
plus d’un historien européen a fait par le passé. Avec eux, l’histoire de l’Afrique a été
européo-centrée. Le passé africain a été ignoré ou nié dans ces travaux tendancieux, car il
ne contribuait ni ne touchait à l’expansion et à la présence européenne en Afrique.
À partir du moment où l’histoire de l’Afrique est expliquée en fonction des intérêts du
commerce et du capital européens, de ceux de leurs missionnaires et administrateurs, il
n’est pas étonnant que le nationalisme africain soit considéré comme pervers et le
colonialisme comme vertueux.
Vous, qui êtes réunis ici aujourd’hui, pour ce Premier Congrès des Africanistes, représentez
tous autant que vous êtes, plusieurs disciplines, et êtes décidés à mettre en commun votre
immense savoir sur l’Afrique pour le progrès des Africains. Vos efforts marquent un
renouveau de l’intérêt scientifique pour les études africaines et devraient se diriger vers
l’évaluation et l’examen minutieux, objectifs et impartiaux, des réalités africaines. Au moment
où certains d’entre nous s’attèlent à l’unification politique de l’Afrique, les Africanistes, où
qu’ils soient, doivent également aider à l’édification des bases spirituelles et culturelles de
l’unité de notre continent.
En Afrique de l’Est, au Soudan, en Egypte, au Nigeria, ici au Ghana et partout ailleurs, on
creuse la terre - non plus seulement, cette fois, pour son or, ses diamants, sa bauxite et ses
autres richesses minérales, mais aussi pour la riche information qu’elle contient sur notre
passé, les témoignages de nos exploits réfutant les sombres prophètes de l’histoire africaine.
Des objets de grande valeur ont déjà été découverts, dont la preuve que les origines de
l’homme sont en Afrique.
Nous avons apporté notre contribution au fonds des connaissances humaines en élargissant
les frontières de l’art, de la culture et des valeurs spirituelles.
La démocratie, par exemple, n’a jamais été pour nous une simple affaire de techniques, mais
bien au-delà, une question de buts et d’objectifs socialistes. Nos ambitions socialistes,
inspirées par un idéal démocratique n’étaient cependant pas les seules à l’être, car l’étaient
également les méthodes employées pour y parvenir.
Si nous nous sommes éloignés des enseignements et découvertes de nos aïeuls, c’est à
cause du système éducatif dans lequel nous étions. Ce système nous préparait à être
asservi à l’Europe et aux réalités européennes. Il visait à nous rendre étranger à notre propre
culture, de façon à servir le plus efficacement possible ces intérêts neufs et étrangers.
Les études africaines, en redécouvrant et en faisant revivre notre héritage et nos valeurs
culturels et spirituels, doivent contribuer à l a poursuite de ce nouvel effort. Le système
éducatif que nous envisageons aujourd’hui, doit nous fournir les moyens de construire une
personnalité et une force suffisamment solides pour faire face aux défis de la présence et de
la situation africaines.
212
Cette éducation doit nous permettre de comprendre correctement les tensions et les
pressions auxquelles l’Afrique est soumise, d’apprécier objectivement les changements en
cours, et nous donner les moyens de contribuer pleinement à un véritable esprit africain,
pour le bien de tous.
Les études africaines ne sont pas un genre d’ergotage académique. Elles entretiennent des
relations étroites et chaleureuses avec des domaines d’étude similaires dans d’autres pays
du monde. Et devraient changer d’orientation, en passant de l’anthropologie à la sociologie,
car c’est cette dernière qui, plus que toute autre discipline, apporte les fondements les plus
solides pour une politique sociale.
La réunion d’aujourd’hui, entre africanistes venus de plusieurs pays du monde, est
véritablement historique. Elle souligne l’idée d’un savoir qui transcende les frontières
politiques et nationales. Il appartient à tous les savants africanistes, du monde entier,
d’œuvrer pour que l’esprit soit complètement libéré de toutes les formes de domination, de
contrôle et d’esclavage.
Je ne peux vous quitter aujourd’hui sans mentionner cet étudiant zoulou- Isaka Seme- qui a
obtenu le premier prix de la Médaille Curtis des Discours à l’Université de Columbia, le 5
avril 1906. Chers amis, je vous confie sans prétention que je n’ai pas l’habitude de citer
quiconque. Je me sens pourtant le devoir, en cette occasion, d’évoquer dans ce premier
congrès africaniste organisé en Afrique, le discours d’Isaka Seme qui, bien que datant d’une
cinquantaine d’années, reste pertinent au regard des indices de notre situation actuelle en
Afrique.
Avec votre permission, je vous demanderais d’être patient avec moi pendant que je cite son
discours intégralement.
Voici ce qu’il a dit :
« J’ai choisi, pour l’occasion, de vous parler de « La Renaissance de l’Afrique ». Je suis
africain, et je brandis la fierté de ma race, contre l’hostilité de l’opinion publique. Les hommes
ont essayé de comparer les races à partir du principe d’une quelconque égalité. Or, dans
tout ce que la nature a créé, l’égalité, si l’on entend par là, l’identité, est une chimère!
Cherchez dans l’univers ! Vous n’y trouverez pas deux unités identiques. Les scientifiques
nous ont appris qu’il n’existe pas deux cellules, ou deux atomes identiques. La nature a doté
chacun d’une individualité particulière, chacun est une invention exclusive- depuis les
énormes géants des forêts jusqu’au plus fragile brin d’herbe. Attrapez dans vos mains, si
vous le voulez bien, de légers flocons de neige. Chacun d’eux est une perle parfaite, une
nouvelle création ; qui brille dans sa propre splendeur- une œuvre d’art différente de tous
ses compagnons aériens. L’homme, le couronnement de la nature, défie l’analyse. Il est un
mystère à travers les âges et pour l’éternité. Les races de l’humanité sont composées
d’individus libres et uniques. Toute tentative de les comparer sur la base du principe d’égalité
sera toujours, au bout du compte, vouée à l’échec. Chacun est soi. Ma thèse repose sur
cette vérité ; le temps l’a prouvé. Dans toutes les races, le génie est comme une étincelle,
qui, dissimulée dans une pierre, jaillit lorsqu’on l’en fait sortir. Il peut se présenter n’importe
où et dans n’importe quelle race.
Je vous demanderais de ne pas comparer l’Afrique à l’Europe, ou à n’importe quel autre
continent. Non pas par peur que, ne soutenant pas la comparaison, l’Afrique s’en trouve
humiliée, mais pour la raison que j’ai déjà mentionnée- une unité de critère est impossible !
Suivez-moi dans l’ancienne capitale de l’Egypte, à Thèbes, la cité aux cent portes. Les
monuments tant vantés d’autres nations ne sont rien comparés à la magnificence de ses
vénérables ruines et aux proportions gigantesques de son architecture. Le monde ne
213
possède rien de comparable aux pyramides d’Egypte. Ces monuments imposants semblent
regarder avec dédain toutes les autres productions artistiques de l’homme et rivaliser avec la
nature en personne. La gloire de l’Egypte appartient toute entière à l’Afrique et à son peuple.
Ces monuments sont le témoignage indestructible de leur immense et singulier génie. Mais
ce n’est pas uniquement à travers l’Egypte que l’Afrique revendique de telles réalisations
historiques incomparables. J’aurais tout aussi bien pu parler des pyramides d’Ethiopie, qui,
bien qu’inférieures par la taille aux pyramides égyptiennes, les surpassent de loin par la
beauté de leur architecture ; leurs tombeaux manifestant un goût d’une grande pureté ; ou
encore de bien des ruines préhistoriques dans d’autres régions d’Afrique. Dans ces ruines,
l’Afrique est pareille au soleil doré, qui, couché à l’ouest à l’horizon, s’attarde encore sur le
monde qu’il a illuminé et nourri dans sa course.
Le monde demande maintenant avec raison :
« Où s’est-elle enfuie la lueur visionnaire, Où sont-ils désormais, avec la gloire et le rêve ? »
Oh, qu’il vienne cet historien qui, de sa plume de vérité, apportera à la plainte de l’Afrique, la
force de la preuve écrite. Il parlera de la vie d’une race dont le cours, se gonflait souvent de
larmes, mais dans le cœur de laquelle l’esclavage n’a pas éteint le feu des années passées.
Il écrirait que, il y a peu, au moment où étaient désignés les nobles de la Terre, elle avait elle
aussi ses morts pour la patrie, dont elle n’a pas honte. Le géant se réveille ! Depuis les
quatre coins de la terre, des fils de l’Afrique, qui sont passés par l’épreuve du feu et de
l’épée, marchent vers la future porte dorée, portant les marques de leurs hauts faits.
M. Calhoun, était, je crois, le plus spirituel des maîtres d’esclaves. Il a dit un jour que si
jamais il trouvait un homme noir capable de comprendre la syntaxe grecque, il pourrait alors
tenir leur race pour humaine, et se verrait obligé de reconsidérer sa pratique de l’esclavage.
Quelle sensation a bien pu provoquer la syntaxe grecque dans l’esprit du célèbre sudiste, je
n’en sais rien ; mais, oh oui, j’aurais aimé voir ça ! Et malheur à ceux qui ont refusé de dire
la vérité ! Si un tel homme vivait encore, je pourrais lui montrer, parmi le peuple noir de pur
sang africain, ceux qui savent réciter le Coran par cœur, doués en latin, en grec et en
hébreu- en arabe et chaldéen- des hommes de grande sagesse au savoir étendu- l’un
professeur de philosophie dans une célèbre université allemande ; un autre correspondant
de l’Académie française de Sciences, communiquant régulièrement à cette société ses
observations météorologiques, ses journaux hydrographiques et ses articles de botanique et
de géologie ; un autre encore appelé «Le Sage» pour son grand âge, Mahomet lui-même,
dans le Coran, ayant souvent fait appel à son autorité pour corroborer son opinion- des
hommes à la bienveillance riche et active, ceux que leurs remarquables talents et réputation
ont rendu célèbres, dans les cabinets comme sur les champs de bataille, officiers d’artillerie
des grandes armées européennes, généraux et lieutenants des armées de Pierre Le Grand
en Russie et de Napoléon en France, présidents de républiques libres, rois de nations
indépendantes, ayant conquis leur liberté par leur propre force. Bien d’autres Africains ont
donné des preuves de leur génie et de leur grandeur qui suffisent à délivrer leur race des
accusations que j’examine ici.
Mesdames, Messieurs, l’heure des grandes expéditions exploratoires en Afrique a sonné !
L’homme connaît désormais sa patrie comme jamais auparavant. De nombreux grands et
saints hommes ont passionnément attendu le jour dont vous êtes aujourd’hui les témoinsleur vision prophétique a sauté plusieurs siècles jusqu’à cet instant précis.
« Les hommes iront çà et là », disait Daniel, « et le savoir se répandra sur la terre ». Oh,
grande vérité ! Voyez aujourd’hui le triomphe du génie humain ! La science s’est penchée
sur les choses profondes de la nature, a dévoilé les secrets des plus lointaines étoiles, a
fouillé les mémoriaux des collines éternelles, a fait parler la foudre, déchiffré les brumes,
subjugué les vents- franchir les larges fleuves, percé des tunnels dans les plus longues
214
chaînes de montagnes- elle a fait du monde une vaste galerie d’échos, et a rassemblé les
différentes nations en une seule famille civilisée. Cette communication toute puissante
semble dire même à la race la moins développée : tu ne peux en rester là, tu ne peux pas
reculer, tu dois avancer ! Nous traversons un siècle décisif. Aucune race en possession de
son inhérente capacité à survivre ne peut rester indifférente ni résister à l’influence du
contact et des relations entre le monde développée et le monde sous-développé. Cette
influence constitue l’essence même du progrès efficace et de la civilisation.
Depuis les hauteurs de ce vingtième siècle, je vous demande encore une fois de jeter votre
regard vers le sud du désert du Sahara. Si vous pouviez me suivre dans le Congo opprimé
et demander, ce que signifie, que de nos jours, pour leur liberté, ces gens se battent en
hommes et meurent en martyres ; si vous pouviez me suivre dans le Bechuana, assister à la
réunion de leurs chefs et leur demander quelles raisons les ont récemment poussé à
décréter, de manière si catégorique, que les boissons alcooliques ne pourraient pénétrer
dans leurs pays- visiter leur roi, Khama, et lui demander pourquoi il a quitté le palais d’or et
d’ivoire de ses ancêtres, son bastion en montagne et l’ensemble de son auguste cérémonie,
pour errer tous les jours de village en village à travers son royaume, sans escorte ni aucun
apparat digne de son rang- un prédicateur de l’industrie et de l’éducation, un apôtre du
nouvel ordre des choses ; si vous demandiez à Ménélik pourquoi l’Abyssinie regarde
désormais vers l’océan- oh, si vous pouviez lire les lettres qui nous arrivent des terres
zoulou- vous seriez alors vous aussi convaincus que l’essor de la race africaine fait partie du
nouvel ordre des choses, correspondant à cette époque nouvelle et puissante.
Les Africains reconnaissent déjà l’anormalité de leur position et souhaitent un changement.
Le jour le plus lumineux est en train de se lever sur l’Afrique. Je peux déjà voir ses chaînes
se briser, ses plaines désertes rouges de récoltes, l’Abyssinie et le Zoulou en capitales de la
science et de la religion, les flèches de leurs églises et leurs universités reflétant la gloire du
soleil levant. Le Congo et la Gambie blanchis par le commerce, leurs villes pleines de monde
qui émettent les murmures du négoce, et tous ses fils occupés à faire avancer les conquêtes
de la paix- plus admirables et louables que les butins de la guerre.
Oui, c’est à cette époque, nouvelle et puissante, qu’appartient la renaissance de l’Afrique !
J’aimerais que par ce terme de renaissance, l’on comprenne qu’il s’agit de l’entrée dans une
nouvelle vie, embrassant les différentes étapes d’une existence complexe et plus importante.
C’est en s’éveillant à la conscience de leur race qu’ils garantiront les bases de leur
renaissance. Ceci leur donne une claire perception de leurs besoins élémentaires et de leurs
pouvoirs sous-développés; et doit donc les amener à rechercher ce niveau de vie plus élevé
et avancé.
Le peuple africain, bien que n’étant pas strictement une race homogène, partage un
sentiment commun fondamental qui se manifeste partout, et se cristallise en une seule idée
phare commune. Les luttes et les conflits disparaissent rapidement face à cette force unie,
celle d’une perception éclairée des vraies relations intertribales, relation qui devrait subsister
au sein d’un peuple au destin commun.
Les actions d’avancée sociale, économique et religieuse témoignent d’un nouvel esprit, qui,
telle une levure, provoquera l’élévation des masses impatientes et ambitieuses, au niveau de
leur gloire passée. La grandeur ancestrale, le génie intact, et la force de la race renouvelée,
son caractère irrépressible, qui assure sa perpétuation, constituent la grande source
d’inspiration de l’homme africain. Il a refusé de camper pour toujours sur les rives du monde
industriel ; ayant appris que savoir signifie pouvoir, il éduque aujourd’hui ses enfants. Vous
les trouverez à Edinburgh, à Cambridge, et dans les meilleures écoles allemandes. Ceux-là
rentrent dans leurs pays tels des flèches, pour en chasser les ténèbres. Je soutiens que son
initiative dans l’industrie et l’éducation, et son entière dévotion à ces activités, doivent être
considérées comme des preuves indiscutables de ce processus de renaissance.
215
La renaissance de l’Afrique signifie qu’une civilisation nouvelle et unique rejoindra bientôt le
monde. L’africain n’est pas un prolétaire dans le domaine des arts et des sciences. Il compte
d’inestimables créations à son actif, en ivoire, en or et en cuivre, en bois de saule plaqué
ainsi que des armes de précieuse facture. La civilisation s’apparente à un être organique en
développement- elle naît, meurt, et peut se propager. Elle ressemble plus particulièrement à
une plante, prenant racine dans la terre grouillante, et dont les graines tombant sur d’autres
sols font germer de nouvelles variétés. La voie la plus essentielle de cette nouvelle
civilisation, sera entièrement spirituelle et humaine- une véritable renaissance morale et
éternelle !
Oh Afrique !
Telle une magnifique plante centenaire qui fleurira
Dans les âges avenir, nous te regardons ; dans nos rêves
Nous entrevoyons dans tes marécages la Prospéro de nos fleuves ;
Elles sont ouvertes tes portes des tombeaux de savoir,
Qui gît depuis d’innombrables années dans l’obscurité.
Alors tu te réveilleras avec cette lueur matinale,
Tu brilleras d’une lueur pareille à celle de tes terres fraternelles.
Estimés savants : en mon nom et au nom du Gouvernement, et du peuple du Ghana, je suis
heureux de vous accueillir au Ghana pour cette première conférence des africanistes en
Afrique. Je vous transmets tous mes vœux de réussite.
Source: First Congress of Africanists, volume 1, documents
216
XVI. CONFÉRENCE INTERNATIONALE DES ÉTATS INDÉPENDANTS D’AFRIQUE :
ADDIS ABEBA, MAI 1963
La naissance de l’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A)
Discours de Kwame Nkrumah le 24 mai 1963
Nous avons vu, dans le cas des Etats-Unis, comment les éléments dynamiques de la société
avaient compris le besoin d’unité et même une guerre civile cruelle pour maintenir l’unité
politique, menacée par les forces réactionnaires. Nous avons vu également, dans le cas de
l’Union soviétique, comment la création d’une unité continentale n’impliquant pas l’abandon
de la souveraineté nationale des Etats fédérés a donné un dynamisme qui a fait passer cette
société, en un temps remarquablement court, d’un retard extrême à une puissance extrême.
Ainsi, les exemples que nous avons sous les yeux prouvent qu’en Afrique, nous avons les
ressources, réelles et potentielles, permettant de fonder le genre de société que nous
désirons fonder. On a calculé qu’à la fin de ce siècle, la population de l’Afrique dépassera
probablement cinq cents millions.
Notre continent nous donne le second territoire du monde (en étude). Les richesses
naturelles de l’Afrique passent pour être supérieures à celle de presque n’importe quel autre
continent. Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de
l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos
compétences et nos intentions.
Nous devrons tirer une leçon de l’Europe, par contraste. Cultivant par trop ses nationalismes
exclusifs, elle a sombré, après des siècles de guerres entrelardées d’intervalles de paix
instable, dans un état de confusion, simplement parce qu’elle n’est pas parvenue à se
donner une saine base d’association politique et de compréhension. Ce n’est que
maintenant que, poussée par la nécessité économique et la menace de la réhabilitation
industrielle et militaire de l’Allemagne, l’Europe tente (sans succès) de trouver un moyen de
parer au danger. On espère, ce qui est une illusion, que la Communauté européenne
accomplira le miracle. Il a fallu deux guerres mondiales et l’effondrement de plusieurs
empires pour que les Européens admettent l’idée, encore incomplètement digérée d’ailleurs,
que l’union faite la force.
Tandis que nous, les Africains, pour qui l’unité est le but suprême, nous efforçons de
concerter nos efforts dans ce sens, les néo-colonialistes font tout pour les rendre vains en
encourageant la formation de communautés fondées sur la langue des anciens
colonisateurs.
Nous ne pouvons nous laisser ainsi diviser et désorganiser. Le fait que je parle anglais ne
fait pas de moi un Anglais. De même, le fait que certains d’entre nous parlent français ou
portugais ne fait pas d’eux des Français ou des Portugais. Nous sommes des Africains et
rien que des Africains, et nous ne pouvons poursuivre notre intérêt qu’en nous unissant dans
le cadre d’une Communauté africaine. Ni le Commonwealth ni une Communauté francoafricaine ne peuvent la remplacer.
Pour nous, l’Afrique est Une, îles comprises. Nous rejetons l’idée de toute espèce de
séparation. Du Cap à Tanger ou au Caire, de Cape Guardafui aux îles du Cap Vert, l’Afrique
est une et indivisible.
Je sais que, quand nous parlons d’union politique, ceux qui nous critiquent se hâtent de faire
remarquer que nous tentons de nous imposer comme chef aux autres pays et d’annuler leur
souveraineté. Mais les nombreux exemples d’union que nous avons cités ont montré que
217
l’égalité des Etats est jalousement gardée dans chaque constitution et que la souveraineté
est maintenue. Il y a des différences dans les pouvoirs attribués au gouvernement central ou
laissés aux Etats, ainsi que dans les fonctions de l’exécutif, du législatif ou du judiciaire.
Toutes ces constitutions confient à la fédération le commerce et l’économie politique. Toutes
sont laïques, pour que la religion n’intervienne pas dans les nombreux problèmes
qu’impliquent le maintien de l’unité et la poursuite du plus grand progrès possible.
Nous autres Africains, qui poursuivons actuellement notre unité, sommes parfaitement
conscients de la validité de notre intention. Nous avons besoin de la force de nos
populations et de nos ressources mises en commun pour nous garder du danger très réel du
colonialisme, qui revient sous des formes déguisées. Nous en avons besoin pour combattre
les forces installées dans la place, qui divisent notre continent et retiennent encore nos
frères par millions. Nous en avons besoin pour assurer la libération totale de l’Afrique. Nous
en avons besoin pour faire avance notre construction d’un système économique et social qui
maintiendra la grande masse de notre population en augmentation croissante, à un niveau
de vie comparable à celui des pays les plus avancés.
Mais nous ne pouvons pas mobiliser nos ressources actuelles et potentielles sans un effort
concerté. Si nous développions nos possibilités humaines et matérielles en groupes isolés,
notre énergie ne tarderait pas à se dissiper en concurrence interne. Les frictions
économiques qui nous opposeraient aboutiraient certainement à de graves rivalités
politiques, comme celles qui, pendant tant d’années, ont freiné l’avance de l’Europe sur la
voie du progrès.
Actuellement, la plupart des Etats indépendants d’Afrique vont dans un sens qui nous fait
courir les dangers de l’impérialisme et du néo-colonialisme. Nous avons donc besoin d’un
fondement politique commun pour l’unification de nos politiques de planification économique,
de défense, et de relations diplomatiques avec l’étranger. Il n’y a pas de raisons pour que
cette base d’action politique empiète sur la souveraineté fondamentale des divers pays
d’Afrique. Ils continueraient d’exercer leur autorité indépendante, sauf dans les domaines
réservés à l’action commune, dans l’intérêt de la sécurité et du développement ordonné du
continent entier.
J’estime donc qu’une Afrique unie (entendons : unie politiquement et économiquement, sur
l’ensemble du continent) poursuivrait les trois objectifs que voici :
Tout d’abord, nous aurions une planification économique générale, à l’échelle continentale.
Cela accroîtrait la puissance économique industrielle de l’Afrique. Tant que nous restons
balkanisés, régionalement ou territorialement, nous sommes à la merci du colonialisme et de
l’impérialisme. Tout le monde peut, sur ce point, prendre modèle sur les U.S.A., en les
comparant aux républiques sud-américaines.
Les ressources de l’Afrique peuvent être utilisées aux mieux des intérêts de tous, à condition
d’entrer dans le cadre général d’un développement planifié à l’échelle continentale. Un tel
plan, couvrant toute une Afrique unie, accroîtrait notre puissance économique et industrielle.
Nous devrions donc penser sérieusement, dès maintenant, aux voies et moyens de
construire un Marché commun de l’Afrique unie, et ne pas nous laisser séduire par les
douteux avantages d’une association avec le « Marché commun » des Européens. Nous
autres Africains avons trop longtemps attendu le développement de notre économie et de
nos moyens de transport. Commençons à chercher en nous-mêmes la solution de tous les
aspects de notre développement. Nos moyens de communications ont été conçus, au temps
du colonialisme, pour exporter en direction de l’Europe et d’ailleurs, et non pour relier de plus
en plus nos villes. L’unité politique nous donnerait le pouvoir et la volonté de changer tout
cela. Nous avons des ressources agricoles, minérales et hydrauliques inouïes. Ces réserves
presque fabuleuses ne peuvent être pleinement exploitées et utilisées dans l’intérêt de
218
l’Afrique et du peuple africain que si nous les développons dans le cadre d’un gouvernement
unifié des Etats africains. Un tel gouvernement aura besoin d’avoir une monnaie unique, une
zone monétaire et une banque centrale d’émission. Les avantages de cette organisation
financière et monétaire seraient inestimables, car les transactions entre nos divers Etats
seraient facilitées, et l’activité financière en général, rendue plus rapide. On ne peut se
passer de battre monnaie si l’on veut réorienter l’économie de l’Afrique et la mettre hors
d’atteinte de la domination étrangère.
En second lieu, nous poursuivrions l’unification de notre stratégie militaire et de défense. Je
ne vois l’intérêt de faire des efforts chacun de son côté pour entretenir d’importantes forces
armées qui, de toutes façons, seraient inefficaces en cas d’attaque sérieuse d’un Etat
particulier. Si l’on examine ce problème avec réalisme, on pourra se poser cette question
pertinente : quel Etat d’Afrique peut aujourd’hui défendre sa souveraineté contre un
agresseur impérialiste ? A cet égard, il faut noter que les leaders anti-apartheid ont déclaré
que l’Afrique du Sud est en train de se construire un vaste appareil militaire, doté des
dernières armes de destruction, en vue d’anéantir le nationalisme en Afrique. Et ce n’est pas
tout : il y a de fortes raisons de soupçonner que certains gouvernements d’Afrique sont déjà
entrés dans la dangereuse course aux armements et sont en train de s’armer jusqu’aux
dents. Leurs activités militaires constituent une menace sérieuse non seulement pour la
sécurité de l’Afrique, mais aussi pour la paix du monde. Si ces rapports sont exacts, seule
l’unification de l’Afrique peut empêcher l’Afrique du Sud et les gouvernements en question de
parvenir à leurs fins diaboliques.
Si nous ne nous unissons pas et ne combinons pas nos ressources militaires pour la
défense commune, les Etats particuliers, se sentant en danger, risquent d’être entraînés à
conclure des pactes avec les Puissances étrangères, pactes qui nous mettront tous en
danger.
Ce problème a aussi un aspect financier. L’entretien d’une grande force militaire impose une
lourde charge, même aux Etats les plus riches. Pour de jeunes Etats africains, qui ont grand
besoin de capitaux pour leur développement intérieur, il est ridicule (c’est même une manière
de suicide) que chaque Etat porte individuellement cette charge, alors qu’elle peut si
aisément être allégée quant on la partage. Une tentative a déjà été faite par les pays de
Casablanca et l’Union afro-malgache, en vue d’une défense commune, mais combien une
telle union ne serait-elle pas meilleure et plus forte si, au lieu de deux timides essais, il y
avait un Etat-major africain groupant toutes les armes (terre, air et mer).
Le troisième objectif dont nous parlions dépend des deux premiers. Si nous instituions une
organisation commune de planification économique et mettions nos armées en commun, il
faudrait que nous adoptions une politique étrangère et une diplomatie communes, afin de
donner une direction politique à nos efforts conjoints en vue de la protection et du
développement économique de notre continent. En outre, il y a soixante et quelques Etats en
Afrique, dont trente-deux sont actuellement indépendants. La charge d’une représentation
diplomatique distincte pour chaque Etat sur le continent lui-même serait écrasante, sans
parler de la représentation hors d’Afrique. Le besoin d’une politique étrangère commune, qui
nous permettrait de parler avec une seule voix dans les assemblées internationales, est si
évident, vital et impérieux, que ce point se passe de commentaires.
Je suis sûr qu’il est possible d’établir une constitution applicable à notre situation particulière,
et ne reprenant pas nécessairement le cadre des constitutions qui existent en Europe, en
Amérique ou ailleurs ; cela nous permettrait de poursuivre les objectifs que j’ai définis, tout
en préservant dans une certaine mesure la souveraineté de chacun des Etats de l’Union
africaine.
219
Pour commencer, nous pourrions avoir une constitution à l’intention des Etats qui
accepteraient de constituer un noyau, en laissant la porte ouverte à tous ceux qui
désireraient se fédérer ou obtiendraient la liberté qui lui permettrait de le faire. Ce texte
pourrait être amendable à n’importe quel moment où l’ensemble de l’opinion le jugerait bon.
Peut-être pourrait-on donner une expression concrète à nos idées actuelles en instituant un
parlement continental à deux chambres, dont l’une représenterait la population et discuterait
des nombreux problèmes auxquels l’Afrique doit faire face ; et l’autre, qui assurerait l’égalité
des Etats, sans considération de taille ni de population, chacun d’eux y envoyant le même
nombre de délégués, formulerait une politique commune dans tous les domaines qui
concernent la sécurité, la défense et le développement de l’Afrique. Par l’intermédiaire d’un
comité choisi à cet effet, ce parlement pourrait examiner les solutions possibles aux
problèmes de l’union et donner à la constitution une forme plus définitive, acceptable pour
tous les Etats indépendants.
La survie de l’Afrique libre, les progrès de son indépendance et l’avance vers l’avenir radieux
auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l’unité politique.
Si la majeure partie de l’Afrique était politiquement une, il pourrait se créer une Afrique unie,
grande et puissante, où les frontières territoriales qui nous restent de l’époque coloniale
seraient désuètes et inutiles, et qui travaillerait à une mobilisation complète et totale de
l’organisme de planification économique, sous une direction politique unifiée. Les forces qui
nous unissent sont plus grandes que les difficultés qui nous divisent à présent, et notre but
doit être de rendre l’Afrique digne, moderne et prospère.
Il est donc prouvé que l’unité continentale de l’Afrique est indispensable si nous voulons aller
vers la réalisation de nos espoirs et de notre plan : créer une société moderne qui donnera à
notre peuple la possibilité de vivre une vie pleine et satisfaisante. Les forces qui nous
unissent sont internes et plus grandes que les influences extérieures qui nous séparent. Ce
sont elles que nous devons mobiliser et cimenter pour le bien des millions d’êtres qui nous
font confiance et attendent de nous, leurs chefs, que nous les tirions de la pauvreté, de
l’ignorance et du désordre laissés par la colonisation, pour leur donner l’abondance et l’unité
ordonnée dans lesquelles la liberté et l’amitié peuvent s’épanouir.
Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l’Afrique. C’set à nous de saisir cette
occasion magnifique de prouver que le géni du peuple africain peut triompher des tendances
séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande
gloire et la prospérité de son pays, les Etat-Unis d’Afrique.
Source: Nkrumah, K., L’Afrique doit s’unir, Ed. Payot, 1964, pp. 248 - 254.
220
Discours de Léopold Sédar Senghor
Voici enfin vécu ce rêve longtemps rêvé : celui d’une Conférence qui réunirait,
fraternellement, tous les Chefs des Etats indépendants d’Afrique. C’est un grand pas en
avant. Vous êtes d’accord, nous n’avons pas le droit d’échouer. Ce rêve vécu, nous devons,
maintenant, le réaliser sous peine de trahir et nos peuples respectifs et l’Afrique-Mère.
Comment, c’est ce que je vais essayer de dire.
Je commencerai par insister sur le choix de la méthode. Pour le succès de notre grand
dessein, son efficacité importera plus que la vigueur de nos sentiments. Cette vigueur des
sentiments, cette passion est l’un des traits de l’Africanité. Elle le cédait qu’à l’irréalisme. Il
est temps de bâtir sur notre terre : sur nos réalités. C’est la condition sine qua non de notre
succès.
Je voudrais, aussi brièvement que possible, vous dire ma pensée sur les trois points qui
doivent retenir notre attention : I) les fondements de l’Unité africaine, II) sont but, III) ses
voies et moyens.
I. LES FONDEMENTS DE L’UNITÉ AFRICAINE
Nous avons, pour la plupart, le sentiment que ce qui nous rapproche – et doit nous unir -,
c’est notre situation de pays sous-développés, anciennement colonisés. Et ce n’est pas faux.
Mais nous ne sommes pas les seuls pays dans cette situation. Si c’est là, objectivement,
toute la vérité, l’Unité africaine devrait se relâcher, un jour, avec la fin du sousdéveloppement.
Je suis convaincu que ce qui nous lie est plus profond ; et ma conviction s’appuie sur des
faits scientifiquement démontrables. Ce qui nous lie est au-delà de l’Histoire – il est enraciné
dans la Préhistoire. Il tient à la Géographie, à l’Ethnie et, partant, à la Culture. Il est antérieur
au Christianisme et à l’Islam ; il est antérieur à toute colonisation. C’est cette communauté
culturelle que j’appelle Africanité. Je la définirais comme « l’ensemble des valeurs africaines
de civilisation ». Qu’elle apparaisse sous son aspect arabo-berbère ou son aspect négroafricain, l’Africanité présente, toujours, les mêmes caractères de passion dans les
sentiments, de vigueur dans l’expression. Je reconnais un tapis africain de celui de tout autre
continent. Ce n’est pas hasard si telle mosaïque du Musée du Bardo ressemble à tel pagne
malien.
Je sais que nos langues sont diverses. Du nord au Sud, de l’arabe au hottentot, elles
présentent, cependant, une série de chaînons, que les relient l’une à l’autre. Nos races sont
diverses. Dès la Préhistoire, elles se sont métissées.
La conscience de notre communauté culturelle, de notre Africanité, est un préalable à tous
progrès dans la voie de l’Unité. Sans elle, il ne peut y avoir volonté, encore moins effort
efficace d’unité. Je ne le nie pas, nous avons aussi de commun notre situation de pays sousdéveloppés, qui se caractérise par un certain nombre de traits, que je résumerai ainsi : sousalimentation et sous-productivité parce qu’insuffisance de capitaux et de cadres techniques,
il nous faut faire appel à une énergie spirituelle. Il faut nous forger, ensemble, une âme
commune. Nous l’avons, cette âme, qui s’incarne dans l’Africanité. Il nous suffit de la
reconnaître, et de l’assumer. Ce qui suppose que nous commencions par rejeter tout
fanatisme racial, linguistique, religieux. Alors, mais alors seulement, nous pourrons définir
notre but – lucidement.
II. LE BUT DE L’UNITÉ AFRICAINE
221
Le but que nous devons assigner, que nous assignons à notre action, ne peut être,
évidemment, que le but même que se sont fixés les autres nations et continents : le
développement par la croissance économique. Je dis le développement. J’entends, par là, la
valorisation de chaque africain et de tous les africains ensemble. Il s’agit de l’Homme.
Dans le passé, le Colonisateur a pensé que nous étions des sous-hommes, et il nous a
traités comme tels. Osons le dire, la situation où nous étions et que j’ai définie plus haut, si
elle ne justifiait pas un tel mépris, l’expliquait. On ne respecte que les forts. Si la guerre
froide a amené les Grands à nous courtiser, c’est, bien sûr, que la Morale internationale a
grandi dans les esprits et les cœurs : c’est, surtout, que le Tiers Monde a uni ses faiblesses
pour en faire une force. Mais ne nous faisons pas d’illusions, la peur n’est pas le respect, et
on n’a même pas peur de l’Afrique.
C’est dire qu’il nous faut faire plus. Il ne suffit pas que l’union de nos faiblesses apparaisse
comme une force. Il n’importe pas de faire peur. L’important, c’est que nous transformions
chacune de nos faiblesses en force, que nous fassions de chaque Africain, un homme qui
mange et s’instruise à sa faim : un homme développé parce qu’il aura consciemment cultivé,
en lui, corps et âme, toutes les vertus de l’Africanité. Il s’agit, par et par-delà la croissance
économique, par et par-delà le mieux-être, de porter chaque Africain à la limite de ses
possibilités : à son plus-être. Alors, au dire des économistes, l’Afrique pourra nourrir trois
milliards d’hommes. Je dis qu’alors, ressuscitant les vertus de saint Augustin et d’Ibn
Khaldoun, ressuscitant les vertus de nos bâtisseurs, de nos sculpteurs, de nos peintres, de
nos poètes, au Nord et au Sud du Sahara, l’Afrique contribuera puissamment à l’édification
de la Civilisation de l’Universel. Par son unité, elle aura été, auparavant, un facteur de Paix :
de cette paix sans laquelle il n’est pas de civilisation.
III. LES VOIES ET MOYENS DE L’UNITÉ AFRICAINE
Il est facile de définir notre but. Il était déjà plus difficile de trouver les fondements solides de
notre Unité. Il est encore plus difficile de trouver nos voies et moyens. Si c’était facile, nous
ne nous serions pas, déjà divisés en plusieurs groupes. L’objet précis de cette Conférence
est, à mon avis, de fondre ces groupes en un seul en nous accordant sur les voies et
moyens de notre Unité.
Il y a, au premier abord, des obstacles à franchir. Encore qu’ils soient bien visibles, nous
devons leur prêter attention. Je rappelle les fanatismes – racial, linguistique, religieux -, dont
nous nous débarrasserons pour commencer. Il y a, ensuite, les micro-nationalismes.
Songeons-y, des nations européennes de 30, 50, 60 millions d’habitants en sont venues à
découvrir que leur territoire était trop étroit, leur population trop peu nombreuse pour
organiser une économie, voire créer une civilisation qui ne soit pas mutilée. Que dirons-nous
des nôtres dont la plus nombreuse n’est que de 40 millions d’âmes ?
Et pourtant, si nous ne voulons pas aller à l’échec, il sera bon que nous méditions les
exemples européen et américain. Nous serons prudents, en avançant pas à pas et par
étapes. Vouloir, du premier coup, bâtir une fédération – ou, seulement, une confédération,
avec parlement et commandement militaire unique c’est, j’en ai peur, nous préparer un
échec cuisant à bref délai.
Si nous pouvons, assez facilement, surmonter nos diversités religieuses, en nous souvenant
que nous sommes tous des croyants, les fidèles de religions révélées, osons encore le dire,
les diversités ethniques, linguistiques, culturelles ne sont pas je ne dis pas effacées – ce qui
serait un appauvrissement -, mais harmonisées demain.
222
Dans un premier temps, nous reconnaîtrions ces diversités complémentaires. Nous aiderions
même à les organiser en unions régionales. J’en vois trois : l’Afrique du Nord, l’Afrique du
Sud. Chacune de ces unions pourrait, à son tour, se diviser en unions plus petites.
Cependant, il nous faut, à cette Conférence, définir, au-dessus des unions régionales,
l’Organisation des États africain et malgache indépendants – le nom importe peu – qui sera
l’instrument majeur de notre unité.
Source : Conférence au sommet des pays indépendants africains, in Addis-Abéba, mai
1963, E.d. Présence africaine, 1964, Paris, pp. 195-198
223
Observations finales de Kwame Nkrumah le 25 mai 1963
VOTRE MAJESTE IMPERIALE, MONSIEUR LE PRESIDENT, EXCELLENCES, FRERES
ET AMIS,
Nous achevons une conférence historique et mémorable.
Les décisions que nous avons prises font de l’Unité Africaine une réalité et nous pouvons
clairement voir à l’horizon un Gouvernement d’Union en Afrique.
C’est l’objectif que nous nous sommes fixés quand nous avons lutté chacun dans nos Etats
pour l’Indépendance. C’est aussi cette énergie puissante qui nous rassemblent aujourd’hui à
Addis Abeba.
Comme je l’ai dit et répété, l’indépendance des nos Etats respectifs n’a aucun sens, tant que
toute l’Afrique ne sera pas unie et libérée.
Les résolutions prises ici sont un symbole de notre détermination à s’unir et de rester unis
dans une Communauté Africaine avec des aspirations et des objectifs communs.
Les combattants de la liberté dans toutes les régions de notre continent peuvent être
rassurés qu’ils ne sont pas seuls. Tout le poids et le pouvoir d’une Afrique unie les
accompagne.
Après des siècles d’exploitation coloniale et de domination, l’Afrique renaît. Nous avons
découvert notre identité commune, une force qui nous permettra de réaffirmer notre
Personnalité Africaine.
Nous devons à présent, planifier et travailler ensemble pour le progrès et le développement
de notre grand continent. A cet effet, nous devons entièrement effacer les handicaps, les
retards et l’humiliation vécus pendant le colonialisme et l’impérialisme.
Nous devons être satisfaits de l’adoption de cette Charte ; nous mettons ainsi fin aux
différents regroupements et blocs régionaux.
Il m’appartient à présent, Votre Majesté, au nom de mes collègues et à mon propre nom,
d’exprimer au gouvernement et au peuple de l’Ethiopie, particulièrement, à Sa Majesté
Impériale, ma sincère gratitude pour cet heureux et mémorable séjour à Addis Abeba.
Les Grecs anciens identifiaient l’Ethiopie et la race Noire. Je voudrais donc vous transmettre
un petit poème sur ce sujet:
L’Ethiopie se lèvera
Ethiopie, perle éclatante de l’Afrique,
Perchée au dessus des collines verdoyantes
Qui a donné naissance aux eaux intarissables du Nil
L’Ethiopie se lèvera
Ethiopie, fière berceau des anciens empires africains
Féconde école
De notre culture africaine ;
La sage Ethiopie
Se lèvera
Et remodèlera avec nous l’image entière
224
des espérances de l’Afrique
et de son destin.
Source :
Nkrumah, K., Selected speeches, volume 5, Samuel Obeng (ed.), AFRAM
Publications, Accra, (1960), 1997, pp. 47 – 48
225
Charte de l'Organisation de l'Unité Africaine
Nous, Chefs d'Etat et de Gouvernement africains réunis à Addis-Abeba, Ethiopie;
Convaincus que les peuples ont le droit inaliénable de déterminer leur propre destin;
Conscients du fait que la liberté, l'égalité, la justice et la dignité sont des objectifs essentiels
à la réalisation des aspirations légitimes des peuples africains;
Sachant que notre devoir est de mettre les ressources naturelles et humaines de notre
continent au service du progrès général de nos peuples dans tous les domaines de l'activité
humaine;
Guidés par une commune volonté de renforcer la compréhension entre nos peuples et la
coopération entre nos Etats, afin de répondre aux aspirations de nos populations vers la
consolidation d'une fraternité et d'une solidarité intégrées au sein d'une unité plus vaste qui
transcende les divergences ethniques et nationales;
Convaincus qu'afin de mettre cette ferme détermination au service du progrès humain, il
importe de créer et de maintenir des conditions de paix et de sécurité;
Fermement résolus à sauvegarder et à consolider l'indépendance et la souveraineté
durement conquises, ainsi que l'intégrité territoriale de nos Etats, et à combattre le néocolonialisme sous toutes ses formes;
Voués au progrès général de l'Afrique;
Persuadés que la Chartre des Nations Unies et la Déclaration universelle des Droits de
l’Homme, aux principes desquels nous réaffirmons notre adhésion, offrent une base solide
pour une coopération pacifique et fructueuse entre nos Etats ;
Désireux, de voir tous les Etats africains s'unir, désormais, pour assurer le bien-être de leurs
peuples;
Résolus à raffermir les liens entre nos Etats en créant des institutions communes et en les
renforçant;
Sommes convenus de créer :
L’ORGANISATION DE L’UNITÉ AFRICAINE
Article I
Les Hautes Parties Contractantes constituent, par la présente Charte, une Organisation
dénommée Organisation de l'Unité Africaine.
Cette Organisation comprend les Etats africains continentaux, Madagascar et les autres îles
voisines de l'Afrique.
Objectifs
226
Article II
Les objectifs de l'Organisation sont les suivants :
Renforcer l'unité et la solidarité des Etats africains ;
Coordonner et intensifier leur coopération et leurs efforts pour offrir de meilleures
conditions d'existence aux peuples d'Afrique;
Défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance;
Eliminer sous toutes ses formes le colonialisme de l'Afrique;
Favoriser la coopération internationale, en tenant dûment compte de la Charte des
Nations Unies et de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme.
A ces fins, les Etats membres coordonneront et harmoniseront leurs politiques générales, en
particulier dans les domaines suivants :
Politique et diplomatie; Économie, transports et communications; Éducation et culture;
Santé, hygiène et nutrition; Science et technique; Défense et sécurité.
Principes
Article III
Les Etats Membres, pour atteindre les objectifs énoncés à l'Article II, affirment
solennellement les principes suivants :
Égalité souveraine de tous les Etats membres; Non-ingérence dans les affaires intérieures
des Etats; Respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de chaque Etat et de son
droit inaliénable à une existence indépendante; Règlement pacifique des différents, par voie
de négociations, de médiation, de conciliation ou d'arbitrage; Condamnation sans réserve de
l'assassinat politique ainsi que des activités subversives exercées par des Etats voisins ou
tous autres Etats; Dévouement sans réserve à la cause de l'émancipation totale des
territoires africains non encore indépendants; Affirmation d'une politique de non-alignement à
l'égard de tous les blocs.
Membres
Article IV
Tout Etat africain indépendant et souverain peut devenir membre de l'Organisation.
Droits et devoirs des Etats membres
Article V
Tous les Etats membres jouissent des mêmes droits et ont les mêmes devoirs.
Article VI
Les Etats membres s'engagent à respecter scrupuleusement les principes énoncés à l'Article
III de la présente Charte.
INSTITUTIONS
Article VII
L’Organisation poursuit les objectifs qu’elle s’est assignée, principalement par l’intermédiaire
des institutions ci-après :
-
La Conférence des Chefs d'Etat et de Gouvernement;
Le Conseil des Ministres;
Le Secrétariat général;
La Commission de médiation, de conciliation et d'arbitrage.
227
LA CONFÉRENCE DES CHEFS D'ÉTAT ET DE GOUVERNEMENT
Article VII
La Conférence des Chefs d'Etat et de Gouvernement est l'organe suprême de l'Organisation.
Elle doit, conformément aux dispositions de la présente Charte, étudier les questions
d'intérêt commun pour l'Afrique, afin de coordonner et d'harmoniser la politique générale de
l'Organisation. Elle peut, en outre, procéder à la révision de la structure, des fonctions et des
activités de tous les organes et de toutes les institutions spécialisées qui pourraient être
créés conformément à la présente Charte.
Article IX
La conférence est composée des Chefs d'Etat et de Gouvernement, ou des leurs
représentants dûment accrédités, et se réunit au moins une fois l'an. Si un Etat le demande,
et sous réserve de l'accord des deux tiers des membres, la Conférence se réunit en session
extraordinaire.
Article X
1. Chaque Etat membre dispose d'une voix.
2. Toutes les décisions sont prises à la majorité des deux tiers des Etats membres de
l'Organisation.
Toutefois, les décisions de procédure sont prises à la majorité simple des Etats membres de
l'Organisation. Il en est de même pour décider si une question est de procédure ou non.
Le quorum est constitué par les deux tiers des Etats membres.
Article XI
La Conférence établit son règlement intérieur.
LE CONSEIL DES MINISTRES
Article XII
Le Conseil des Ministres est composé des Ministres des Affaires Etrangères, ou de tous
autres Ministres désignés par les Gouvernements des Etats membres. Il se réunit au moins
deux fois l'an. Lorsqu'un Etat en fait la demande, et sous réserve de l'accord des deux tiers
des membres, le Conseil se réunit en session extraordinaire.
Article XIII
Le Conseil des Ministres est responsable envers la Conférence des Chefs d'Etat et de
Gouvernement. Il est chargé de la préparation de cette Conférence. Il connaît de toute
question que la Conférence lui renvoie ; il exécute ses décisions. Il met en œuvre la
coopération interafricaine selon les directives des Chefs d'Etat et de Gouvernement,
conformément à l'Article II, paragraphe 2, de présente Charte.
Article XIV
Chaque Etat membre dispose d'une voix.
Toutes les résolutions sont prises à la majorité simple des membres du Conseil des
Ministres.
Le quorum est constitué par les deux tiers des membres du Conseil des Ministres.
Article XV
Le Conseil des Ministres établit son règlement intérieur.
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
Article XVI
228
Un Secrétaire général de l'Organisation est désigné par la Conférence des Chefs d'Etat et de
Gouvernement il dirige les services du Secrétariat.
Article XVII
La Conférence des Chefs d'Etat et de Gouvernement désigne un ou plusieurs Secrétaires
généraux adjoints.
Article XVIII
Les fonctions et conditions d'emploi du Secrétaire Général, des Secrétaires Généraux
adjoints et des autres membres du Secrétariat, sont régies par les dispositions de la
présente Charte et par le règlement intérieur approuvé par la Conférence des Chefs d'Etat et
de Gouvernement.
Dans l'accomplissement de leurs devoirs, le Secrétaire Général et le personnel ne
solliciteront ni n'accepteront d'instructions d'aucun gouvernement ni d'aucune autorité
extérieure à l'Organisation. Ils s'abstiendront de tout acte incompatible avec leur situation de
fonctionnaires internationaux et ne sont responsables qu'envers l'Organisation.
Chaque Membre de l'Organisation s'engage à respecter le caractère exclusivement
international des fonctions du Secrétaire Général et du personnel, et à ne pas chercher à les
influencer dans l'exécution de tâche.
COMMISSION DE MÉDIATION, DE CONCILIATION ET D'ARBITRAGE
Article XIX
Les Etats membres s'engagent à régler leurs différents par des voies pacifiques. A cette fin,
ils créent une Commission de médiation, de conciliation et d'arbitrage, dont la composition et
les conditions de fonctionnement sont définies par un protocole distinct, approuvé par la
Conférence des Chefs d'Etat et de Gouvernement. Ce protocole est considéré comme
faisant partie intégrante de la présente Charte.
COMMISSIONS SPÉCIALISÉES
Article XX
Sont créées, outre les commissions spécialisées que la Conférence peut juger nécessaires,
les commissions suivantes :
-
La Commission économique et sociale;
La Commission de l'éducation, de la science, de la culture et de la santé;
La Commission de la défense.
Article XXI
Chacune de ces commissions spécialisées est composée des Ministres compétents, ou de
tous autres Ministres ou plénipotentiaires, désignés à cet effet par leur gouvernement :
Article XXII
Chaque commission spécialisée exerce ses fonctions conformément aux dispositions de la
présente Charte et d'un règlement intérieur approuvé par le Conseil des Ministres.
BUDGET
Article XXIII
Le budget de l'Organisation, préparé par le Secrétaire général est approuvé par le Conseil
des Ministres. Il est alimenté par les contributions des Etats membres, conformément aux
références qui ont permis l'établissement du barème des contributions aux Nations Unies.
229
Toutefois, la contribution d'un Etat membre ne pourra pas excéder vingt pour cent du budget
ordinaire annuel de l'Organisation. Les Etats membres s'engagent à payer régulièrement
leurs contributions respectives.
SIGNATURE ET RATIFICATION DE LA CHARTE
Article XXIV
La présente Charte est ouverte à la signature de tous les Etats africains, indépendants et
souverains. Elle est ratifiée par les Etats signataires conformément à leur procédure
constitutionnelle.
L'instrument original, rédigé, si possible, dans des langues africaines, ainsi qu'en français et
en anglais, tous les textes faisant également foi, est déposé auprès du Gouvernement de
l'Ethiopie à tous les Etats africains indépendants et souverains.
Les instruments de ratification sont déposés auprès du Gouvernement de l'Ethiopie, qui
notifie le dépôt à tous les Etats signataires.
ENTRÉE EN VIGUEUR
Article XXV
La présente Charte entre en vigueur dès réception par le Gouvernement de l'Ethiopie, des
instruments de ratification des deux tiers des Etats signataires.
ENREGISTREMENT DE LA CHARTE
Article XXVI
La présente Charte, dûment ratifiée, sera enregistrée au Secrétariat des Nations Unies, par
les soins du Gouvernement de l'Ethiopie, conformément à l'Article 102 de la Charte des
Nations Unies.
INTERPRÉTATION DE LA CHARTE
Article XXVII
Toute décision relative à l'interprétation de la présente Charte devra être acquise à la
majorité des deux tiers des Chefs d'Etat et de Gouvernement des membres de
l'Organisation.
ADHÉSION ET ADMISSION
Article XXVIII
Tout Etat africain indépendant et souverain peut, en tout temps, notifier au Secrétaire
Général, son intention d'adhérer à la présente Charte.
Le Secrétaire général, saisi de cette notification, en communique copie à tous les membres.
L'admission est décidée à la majorité simple des Etats membres. La décision de chaque Etat
membre est transmise au Secrétaire Général qui communique la décision à l'Etat intéressé,
après avoir reçu le nombre de voix requis.
DISPOSITIONS DIVERSES
Article XXIX
230
Les langues de travail de l'Organisation, et de toutes ses institutions sont, si possible, des
langues africaines, ainsi que le français et l'anglais.
Article XXX
Le Secrétaire Général peut accepter, au nom de l'Organisation, tous dons, donations ou legs
faits à l'Organisation, sous réserve de l'approbation du Conseil des Ministres.
Article XXXI
Le Conseil des Ministres décide des privilèges et immunités à accorder au personnel du
Secrétariat dans les territoires respectifs des Etats membres.
RENONCIATION À LA QUALITÉ DE MEMBRE
Article XXXIII
Tout Etat qui désire se retirer de l'Organisation en fait notification au Secrétaire Général. Une
année après ladite notification, si elle n'est pas retirée, la Charte cesse de s'appliquer à cet
Etat, qui, de ce fait, n'appartient plus à l'Organisation.
AMENDEMENT ET RÉVISION
Article XXXIII
La présente Charte peut être amendée ou révisée quand un Etat membre envoie à cet effet
une demande écrite au Secrétaire Général. La Conférence n'est saisi du projet
d'amendement que lorsque tous les Etats membres ont été dûment avisés, et près un délai
d'un an.
L'amendement ne prend effet que lorsqu'il est approuvé par les deux tiers au moins des
Etats membres.
EN FOI DE QUOI, Nous, Chefs d'Etat et de Gouvernement africains, avons signé la présente
Charte.
Fait à Addis-Abeba, Ethiopie, le 25 mai 1963.
Source : OUA
231
TROISIÈME PARTIE
LA COOPERATION CULTURELLE, SCIENTIFIQUE, TECHNIQUE ET ECONOMIQUE INTERAFRICAINE
232
I. PREMIER FESTIVAL MONDIAL DES ARTS NEGRES :
DAKAR 1 – 24 AVRIL 1966
Discours d’ouverture du président Léopold Sédar Senghor
Nous ressentons, très profondément, l’honneur qui nous échoit d’accueillir, avec le Premier
Festival Mondial des Arts Nègres, tant de talents, venus des quatre continents : des quatre
horizons de l’esprit. Mais ce qui nous honore au-delà de tout et qui fait votre plus grand
mérite, c’est ce que vous aurez participé à une entreprise bien plus révolutionnaire que
l’exploration du cosmos :à l’élaboration d’un nouvel humaniste qui comprendra cette fois, la
totalité des hommes sur la totalité de notre planète Terre.
Le Sénégal vous accueille, donc, comme des hôtes insignes et, d’abord, Dakar, qui répond
ainsi à sa vocation. Car, soc noir, lancé dans l’océan fertile, Dakar a toujours répondu à
l’appel des Alizés, au salut des visiteurs de la mer et de l’air, pour nouer les dialogues d’où
naissent les civilisations, en tout cas la Culture.
Nous voici, vous voici rassemblés, ethnologues, et sociologues, historiens et- linguistes,
écrivains et artistes. Vous aurez à chercher, à dire la fonction de l’Art Nègre dans la vie des
peuples noirs. La fonction, c’est-à-dire les signes mais, essentiellement, l’au-delà des signes
qu’est leur signification. Aujourd’hui, je veux , plus modestement, en vieux militant de la
Négritude, vous dire moins la fonction et la signification de l’Art Nègre – je l’ai essayé
d’ailleurs- que la fonction et la signification que nous donnons, nous sénégalais, à ce
Premier Festival Mondial des Arts Nègres. D’un mot, si nous avons assumé la terrible
responsabilité d’organiser ce Festival, c’est pour la défense et l’illustration de la Négritude.
Car on continue, ça et là, de par le monde, à nier l’Art nègre avec la Négritude, je veux dire
les valeurs nègres de la civilisation. Et, quand on ne peut plus le nier, cet Art nègre », tant il
est manifeste, on veut lui enlever son originalité : sa vérité humaine.
On a nié l’Art nègre sous le prétexte qu’il présentait des formes diverses. Et de fait, s’il en
UN comme il l’est, c’est dans la diversité de ses domaines, de ses genres, voire de ses
styles. Comme l’art européen, qui, sous ses faciès italien, français, allemand, russe, ou
suédois, participe de la civilisation gréco-latine : de la raison discursive, animée par le souffle
chrétien. Comme l’art européen qui, soumis à des fréquentes révolutions, n’en demeure pas
moins, dans ses traits fondamentaux, identique à lui-même. Pour revenir à l’Art nègre, il est
d’autant plus un que, si fonction est de, toujours actualiser son objet, je veux dire sa matière,
sa nature, par contre est de , toujours exprimer cet objet avec les mêmes signes, dans le
même style profond qui est précisément, de le styliser.
Il en résulte qu’on ne peut nier longtemps l’Art nègre. D’autant que ce sont les Européens
eux-mêmes qui, les premiers, l’ont découvert et défini. Les Négro-africains préféraient le
vivre.
Ce sont les plus éminents des artistes et des écrivains européens qui l’ont défendu, de Pablo
Picasso à André Malraux, dont je salue, ici, la présence comme un témoignage probant.
Et je ne parle pas des écrivains et artistes d’Afrique et d’Amérique qui, entre les deux
guerres et depuis 1945, se sont imposés à l’attention d’un monde » déchiré, mais parce que
tel, à la recherche de son unité : de son authenticité.
N’ayant donc pu nier l’Art nègre, on a voulu en minimiser l’originalité sous le prétexte qu’il
n’avait le monopole ni de l’émotion ni de l’image analogique, pas même du rythme. Et il est
vrai que tout artiste véritable est pourvu de ces dons, quels que soient son continent, sa
233
race, sa nation. Il n’empêche : il a fallu que Rimbaud se réclamât de la Négritude, que
Picasso fut ébranlé par un masque baoulé, qu’Apollinaire chantât les fétiches de bois, pour
que l’art de l’Occident européen consentit, après deux mille ans, à l’abandon de la physéôs
mimésis :de l’imitation de la nature. C’est, en grande partie, la faute de l’Art nègre – une
faute combien heureuse, en tout cas féconde – si les artiste de ce même Occident
s’inspirent, aujourd’hui, comme Bazaine, du « plus obscur travail de l’instinct et de la
sensibilité » si, comme Masson, ils définissent l’œuvre d’art : « un simple jeu de formes et de
valeurs lisiblement ordonnées ». En somme, un simple rythme : « un jeu de forces » , aurait
dit mon ami Soulages, car le rythme, c’est mouvement harmonieux, parce que signifiant es
formes. Mais il ne s’agit pas seulement de défendre l’Art nègre du passé, tel qu’il est exposé,
aujourd’hui, au Musée dynamique ; il s’agit, plus encore, de l’illustrer en montrant qu’il est, au
milieu du 20ème siècle, une source jaillissante qui ne tarit pas : un élément essentiel, parce
que signifiant, de la Civilisation de l’Universel, qui s’élabore, sous nos yeux, par nous et pour
nous, par tous et pour tous.
Et d’abord, pour les écrivains et artistes noirs, comme en témoigne l’Exposition d’Art
Contemporain, intitulée d’un titre significatif : »Tendances et Confrontation ». Après donc la
première, puis la deuxième guerre mondiale, voilà que, de partout - d’Afrique, d’Amérique,
du cœur même de l’Europe -, des jeunes hommes noirs et des jeunes filles se sont levés,
comme de jeunes arbres taillés par l’évènement. Du fond de leurs expériences ancestrales,
du fond de leurs expériences plus récentes d’esclaves et de colonisés ou, simplement
d’hommes de ce siècle, ouverts à tous les apports, ils ont puisés, avec une vision neuve du
monde , les mots nouveaux qu’ils offraient du Nègre nouveau. Il n’était pas besoin que
leurs œuvres fussent dans les anthologies ni dans les musées pour qu’ils pussent remplir
leur fonction qui est, en exprimant la vie, en la signifiant, d’aider les hommes, tous les
hommes, à mieux vivre. D’aider, avant tous autres, leurs frères noirs.
Songez aux anciens esclaves noirs d’Amérique, déportés de l’Afrique – Mère. S’ils ne se
sont pas abandonnés au taedium vitae, s’ils ne se sont pas laissés agir, comme d’autres
races vouées à mourir dans une molle et morne langueur, c’est qu’ils avaient emporté en
eux de la terre natale, avec la « rage de vivre », cette puissance de création qui est marque
originaire de l’art. Car l’Art n’est rien autre que ce geste primordial de l’Homo sapiens qui, en
signifiant la vie par l’image – symbole, l’intensifie par le rythme pour, la magnifiant ainsi, lui
donner valeur d’éternité.
Tel est, du moins, l’Art nègre et, pour revenir aux Négros – Américains, l’art des négro –
spirituals et des blues.
Le travail le plus banal du paysan, le plus pénible de l’esclavage est vivifié parce que
magnifié par la parole, par le chant, par la danse : par le rythme – énergie, qui est l’étoffe
même de la vie.
Mais l’esclave est du passé. Aujourd’hui, au Sénégal, pour prendre un exemple actuel et
présent, c’est le nouvel art national qui, enraciné dans le basalte noir du Cap-Vert, s’élabore,
encore une fois, en ce carrefour dakarois où soufflent avec les images et les idées, tous les
pollens du monde. C’est encore l’Art nègre qui, nous sauvant du désespoir, nous soutient
dans notre effort de développement économique et social, dans notre entêtement à vivre. Ce
sont nos poètes, nos conteurs et romanciers, nos chanteurs et danseurs, nos peintres et
sculpteurs, nos musiciens. Qu’ils peignent de violentes abstractions mystiques ou la noble
élégance des cours d’amour, qu’ils sculptent le Lion national ou des monstres inouïs, qu’ils
dansent le Plan de Développement ou chantent la diversification des cultures, les artistes
négro-africains, les artistes sénégalais d’aujourd’hui nous aident à vivre aujourd’hui, plus et
mieux. Vivre plus, c’est-à-dire plus intensément, en renforçant la haute tension qui
caractérisait le faciès négro – soudanais de la civilisation négro-africaine, vivre mieux pour
résoudre les problèmes concrets qui conditionnent notre avenir.
234
A m’écouter ; on pourrait croire que l’Art nègre n’est qu’une technique : un ensemble de
moyens au service d’une civilisation du confort, en tout cas de la production matérielle.
Qu’on m’entende bien : j’ai parlé du développement, non de la seule croissance
économique, c’est-à-dire la totalité corrélative et complémentaire de la matière et de l’esprit,
de l’économique et du social, du corps et de l’âme ; j’ai parlé de la production, en même
temps des biens matériels et des biens spirituels. En parlant de la Négritude, je parle d’une
civilisation où l’art exprime, comme l’affirmait Ogotemméli, « l’identité des gestes matériels
et des forces spirituelles ». C’est le même vieux nègre qui précisait, un autre jour : « le
tisserand chante en jetant sa navette, et sa voix entre dans la chaîne, aidant et entraînant
celle des Ancêtres ». Qu’est-ce à dire sinon que tout art –tissage, sculpture, peinture,
musique, danse – est, en Afrique noire, parole, mieux, Verbe, je veux dire Poésie ? En effet,
les formes et couleurs, les timbres et tons, les mouvements, voire les matières dont usent les
artistes, ont l’efficacité du Verbe, pourvu qu’ils soient rythmés. Car la parole, devenue Verbe,
parce qu’elle rythme, selon le mouvement primordial, les formes des choses nommées, les
recréée plus présentes, plus vraies. Elle accomplit ainsi l’action du Créateur parce que, le
renouvelant, elle la prolonge par l’art qui, encore une fois, fait éternelle la vie des choses,
des êtres, en la vivifiant, en la magnifiant. Par-delà sa fonction vitale, telle est la signification
de l’Art nègre : il nous fait participer de l’être de Dieu en nous faisant participer à sa création.
Je vais conclure. En aidant à la défense et illustration de l’Art nègre, le Sénégal a conscience
d’aider à la construction de la Civilisation de l’Universel.
En effet, avant même notre indépendance nationale, depuis quelques vingt ans, nous
n’avons jamais cessé de bâtir notre politique sur le
Dialogue, dans tous les domaines,
mais, fondamentalement, dans celui de la culture, car la culture est la condition première et
le but ultime de tout développement. Mais, pour dialoguer avec les autres, pour participer à
l’œuvre commune des hommes de conscience et de volonté qui se lèvent de partout dans le
monde, pour apporter des valeurs nouvelles à la symbiose des valeurs complémentaires par
quoi se définit la Civilisation de l’Universel, il nous faut, nous, Nègres, être enfin nousmêmes dans notre dignité : notre identité retrouvée.
Être nous-mêmes, en cultivant nos valeurs propres, telles que nous les avons retrouvées
aux sources de l’Art nègre : celles-là qui, par-delà l’unité profonde du genre humain, parce
que nées de données biologiques, géographiques et historiques, sont la marque de notre
originalité dans la pensée, dan,s le sentiment, dans l’action. Être nous-mêmes, non pas sans
emprunts, mais pas par procuration, je dis : par effort personnel – collectif en même temps –
et pour nous-mêmes. Sans quoi, nous ne serions que de mauvaises copies des autres au
Musée vivant, comme l’on été les Nègres d’Amérique sous l’esclavage, jusqu’à la fin du
19ème siècle, comme nous l’avons été, Nègres d’Afrique, sous la colonisation, jusqu’à la veille
de la deuxième guerre mondiale.
Ce que voulaient, entre les deux guerres, les jeunes hommes noirs et les jeunes filles de ma
génération, c’était, abandonnant l’esprit d’imitation de l’ancien régime, de recouvrer, avec le
sentiment de notre dignité, l’esprit de création qui avait été, pendant des millénaires, le
sceau de la Négritude, comme le témoigne l’art pariétal du continent africain. Nous
entendions redevenir, comme nos ancêtres, des producteurs de civilisation. Car, nous en
avions conscience, l’Humanisme du 20ème siècle, qui ne peut être que civilisation de
l’universel, s’appauvrirait s’il y manquait une seule valeur d’un seul peuple, d’une seule race,
d’un seul continent.
Encore une fois, le problème se pose en termes de complémentarité, de dialogue et
d’échange, non d’opposition ni de haine raciale. Comment, au demeurant, pourrions-nous,
nous Nègres, rejeter les découvertes scientifiques et techniques des peuples européens et
235
nord- américains, grâce auxquelles l’Homme se voit transformant l’homme lui-même, avec la
nature ?
Mesdames, Messieurs,
Vous êtes, chercheurs et professeurs, artistes et écrivains, les vrais humanistes des temps
contemporains. Parce que le Sénégal a choisi d’être votre seconde patrie. Je vous souhaite,
en tout cas, que, que le grand dialogue qui s’instaure, ici, aujourd’hui, serve à la construction
de la Terre : à l’accomplissement de l’Homme.
Source : document communiqué par le professeur Sow Huchard.
236
Discours prononcé par Aimé Césaire à Dakar, le 6 avril 1966, dans le cadre du « Colloque sur l’art
dans la vie du peuple » qui marqua l’ouverture du Premier Festival Mondial des Arts Nègres (30 mars21 avril 1966)
Discours de Aimé Césaire
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais d’abord vous faire part des hésitations que j’ai eues à prendre la parole dans ce
colloque. Je ne suis à aucun degré un homme de science, à aucun degré un expert, et j’ai
conscience que dans une telle assemblée, j’ai beaucoup plus à apprendre qu’à enseigner.
Aussi bien vous demanderai-je de ne voir dans cette intervention que la manifestation du
désir que j’ai à vous dire à quel point j’ai été intéressé par vos travaux et de vous soumettre
à titre de contribution quelques réflexions qui sont nées de mon expérience d’homme de
culture de mon expérience de poète de mon expérience d’homme d’Antillais à propos de
l’Afrique mère.
Le thème de ce colloque est ainsi formulé : « Fonction et signification de l’art négro-africain
dans la vie du peuple et par le peuple ».
Je crois que pour répondre à cette question particulière le plus simple est de poser d’abord
une question plus générale et de tâcher d’y répondre et cette question plus générale et de
tâcher d’y répondre et cette question serait celle-ci : « Fonction et signification de l’art dans
le monde moderne ».
Autrement dit avant de parler de l’art africain et de sa signification pour l’Afrique moderne le
mieux m’apparaît de parler de l’art tout court et de sa fonction dans le monde tout court.
Pourquoi dans le monde comme il va, il est apparu essentiel aux organisateurs de ce
colloque, pourquoi il nous apparaît essentiel à nous autres hommes de culture, de valoriser
la fonction de l’art ? Car enfin l’art n’est pas toute la culture, il n’en est qu’un aspect. Alors
pourquoi privilégier cet aspect au détriment des autres aspects de la culture ? Je répondrai
que c’est un signe des temps et que si nous avons, d’un propos délibéré choisi de privilégier
l’art, c’est que nous estimons que jamais comme aujourd’hui le monde n’a eu autant besoin
de l’art.
Qu’on le veuille ou non il y a à l’heure actuelle, une civilisation éminente et tentaculaire. C’est
la civilisation européo-américaine, la civilisation industrielle qui couvre le monde de son
réseau, et atteint désormais – car il est clair que maintenant, nous sommes entrés dans l’ère
du monde fini – les points les plus reculés du globe.
Il est inutile de rappeler les mérites de cette civilisation européenne. Ils sont nombreux et
éclatants. Mais pour comprendre le rôle de l’art notre besoin d’art et de poésie, c’est plutôt
son côté négatif qu’il faut rappeler.
L’homme de la civilisation européenne est un homme qui a mis au point un système de
pensée qui lui a permis de vaincre et de dominer la nature. Mais il est arrivé à notre
conquérant une singulière mésaventure : il a fini par être vaincu par sa propre puissance : il
est devenu le prisonnier et la victime des concepts et des catégories qu’il avait inventés pour
appréhender le monde. Mieux avec la pensée européenne moderne (je dis bien moderne car
l’Europe n’a pas toujours été ce qu’elle est né un processus nouveau celui que certain
penseur ont appelé un processus de réification c’est-à-dire de chosification du monde.
237
De quoi s’agit-il ? Il s’agit de la substitution à la totalité dialectique qu’est le monde de la
substitution au monde concret et hétérogène donc riche et varié d’une véritable algèbre
d’abstractions homogénéisées et dissociées représentant un abrégé du monde commode
sans doute mais correspondant à un appauvrissement et à un succédané du monde. Les
conséquences, vous les connaissez, c’est l’apparition du monde mécanisé, du monde de
l’efficience, mais aussi du monde où l’homme devient chose lui – même, du monde où le
temps n’est plus le temps, mais une manière d’espace, rempli de choses quantitativement
mesurables.
Bref, nous sommes en face d’une dévalorisation progressive du monde qui débouche très
naturellement sur l’apparition d’un univers inhumain sur la trajectoire duquel se trouve le
mépris, la guerre, l’exploitation de l’homme par l’homme.
C’est cela, cette invasion du monde et de l’homme par les choses, c’est ce processus de
réification du monde installé par la culture européenne dans la société, qui explique que le
besoin d’art et de poésie soit aujourd’hui un besoin véritablement vital, dans le sens où on dit
que l’art est vital pour l’homme.
Comme l’homme a besoin d’oxygène pour survivre, il a besoin d’art et de poésie. Il sait, en
effet, au contraire de la pensée conceptuelle, au contraire de l’idéologie que l’art et la poésie
rétablissent la dialectique de l’homme et du monde. Par l’art le monde réifié redevient le
monde humain le monde des réalités vivantes le monde de la communication et de la
participation. D’une collection de choses la poésie est jeunesse. Elle est cette force qui
redonne au monde sa vitalité première qui redonne à chaque chose son aura de merveilleux
en la replaçant dans la totalité originelle.
Si bien que sauver la poésie, sauver l’art, c’est en définitive sauver l’homme moderne en
personnalisant et en revitalisant la nature.
Si on avait besoin d’une preuve, je dirais qu’il n’est que de constater que jamais le besoin
poétique ne se fait autant sentir que jamais l’homme ne s’accorde ne s’accroche à a poésie
de manière si désespérée comme à une dernière planche de salut qu’au sortir de ces
époques pleines de bruit et de fureur qui s’appellent la guerre que cette guerre soit chaude
ou froide précisément au sortir de ces époques où la non-communication et la chosification
se sont exacerbées à un degré proprement intolérable. Et ici, je pense au surréalisme
européen qui a suivi la Première guerre mondiale et puisque je parle au nom des poètes
d’Afrique et des poètes d’Afrique francophone, permettez-moi d’évoquer ici l’ensemble du
mouvement poétique dit de la Négritude.
Mes chers amis, je dois vous dire tout de suite qu’aucun mot ne m’irrite davantage que le
mot « négritude » - je n’aime pas du tout ce mot-là, mais puisqu’on l’a employé et puisqu’on
l’a tellement attaqué, je crois vraiment que ce serait manquer de courage que d’avoir l’air
d’abandonner cette notion. Je n’aime pas du tout le mot Négritude et je dois vous dire que
cela m’irrite toujours, lorsque, dans les conférences internationales où il y a des anglophones
et francophones, on introduit cette notion qui m’apparaît comme une notion de division. La
Négritude est ce qu’elle est, elle a ses qualités, elle a ses défauts, mais au moment où on la
vilipende, où on la dénature, je voudrais quand même que l’on fasse réflexion sur ce qu’était
la situation des Nègres, la situation du monde nègre, au moment où cette notion est née,
comme spontanément, tellement elle répondait à un besoin. Bien sûr, à l’heure actuelle, les
jeunes peuvent faire autre chose, mais croyez-moi, ils ne pourraient pas faire autre chose à
l’heure actuelle si, à un certain moment, entre 1930 et 1940, il n’y avait pas eu des hommes
qui avaient pris le risque de mettre sur pied ce mouvement dit de la Négritude. Ce
mouvement de la Négritude tellement attaqué, et tellement défiguré, il ne faut pas oublier le
rôle qu’il a joué dans l’éveil du monde nègre, dans l’éveil de l’Afrique. Quand je lis une
phrase comme celle que Saint-John Perse a prononcée lorsqu’il a reçu le Prix Nobel, quand
238
il a écrit ceci : »Quand la mythologie s’effondre, c’est dans la poésie que trouve refuge le
divin. Peut-être même son relais et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand la
porteuse de pain de l’antique cortège cède son pain aux porteuses de flambeaux, c’est à
l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de
clarté ». Si la Négritude a bien mérité de l’Afrique, c’est que précisément dans l’étendue de
l’abomination et de la nuit, ses poètes ont été, malgré leurs défauts, des porteurs de clarté.
Cette notion de la Négritude, on s’est demandé si ce n’était pas un racisme. Je crois que les
textes sont là. Il suffit de les lire et n’importe quel lecteur de bonne foi s’apercevra que si la
Négritude est un enracinement particulier, la Négritude est également dépassement et
épanouissement dans l’universel.
Pour en revenir à mon propos, je dirai, à propos de la Négritude, que dans la perspective de
la réification, le racisme et le colonialisme avaient tenu à transformer le Nègre en chose.
L’homme noir n’était plus appréhendé par l’homme blanc qu’à travers le prix d’une
déformation, de stéréotypes, car c’est toujours de stéréotypes dont vivent les préjugés. Et
c’est cela le racisme. Le racisme c’est la non-communication. C’est la chosification de l’autre,
du Nègre ou du Juif ; la substitution à l’autre de la caricature de l’autre, une caricature à
laquelle on donne valeur d’absolu. L’apparition de la littérature de la Négritude et de la
poésie de la Négritude n’ont produit un tel choc que parce qu’elles ont dérangé l’image que
l’homme blanc se faisait de l’homme noir, qu’elles ont marqué avec ses qualités, avec ses
défauts, donc avec sa charge d’homme, dans le monde des abstractions et des stéréotypes
que l’homme blanc s’était jusque-là fabriqué à son sujet de manière unilatérale.
Et c’est bien cela, je crois, le service que la Négritude a rendu au monde. C’était par là,
contribuer à l’édification d’un véritable humanisme, de l’humanisme universel, car enfin, il n’y
a pas d’humanisme s’il n’est pas universel, et il n’y a pas d’humanisme sans dialogue, et il
ne peut y avoir de dialogue entre un homme et une caricature.
En restituant l’homme noir dans sa stature humaine, dans sa dimension humaine, pour
première fois, la littérature de la Négritude a rétabli les possibilités de dialogue entre
l’homme blanc et l’homme noir et ce n’est pas un de ses moindres mérites.
Il est très vrai que la littérature de la Négritude a été une littérature de combat, une littérature
de choc et c’est là son honneur ; une machine de guerre contre le colonialisme et le racisme,
et c’est là sa justification. Mais ce n’est là qu’un aspect de la Négritude, son aspect négatif.
Si nous avons tellement haï le colonialisme, si nous l’avons tellement combattu, c’est sans
doute parce que nous avions conscience qu’il nous mutilait, qu’il nous humiliait, qu’il nous
séparait de nous-mêmes et que cette séparation était intolérable : mais c’est aussi parce que
nous savions qu’elle nous séparait du monde, qu’elle nous séparait de l’homme, de tous les
hommes, y compris de l’homme blanc, bref qu’elle nous séparait de notre frère. Autrement
dit, le poète de la Négritude ne hait tellement le racisme et le colonialisme que parce qu’il a
le sentiment que ce sont là des barrières qui empêchent la communication de s’établir.
Bref, si j’avais à définir l’attitude du poète de la Négritude, la poésie de la Négritude, je ne
me laisserais pas désorienter par ses cris, ses revendications, ses malédictions. Ses cris,
ses revendications, je ne les définirais que comme une postulation, irritée sans doute, une
postulation impatiente, mais en tout cas, une postulation de fraternité.
Et j’en arrive à l’objet même de ce colloque, le sens et la signification de l’art dans l’Afrique
d’aujourd’hui.
On peut l’affirmer sans crainte, jamais l’Afrique n’a eu autant besoin de l’art. Jamais elle n’a
eu autant besoin de son art, de son propre art. Cela est vrai bien sûr pour les raisons
239
générales que j’évoquais tout à l’heure et qui sont valables pour le monde entier. Mais il
s’ajoute à cela des raisons qui sont particulières à l’Afrique.
Quel est le grand phénomène des temps modernes ? C’est que l’Afrique est entrée
définitivement et tout entière dans l’aura et la mouvance de la civilisation européenne. Il suffit
de dire cela pour que l’on comprenne à quel point l’Afrique est menacée. Menacée à cause
de l’impact de la civilisation industrielle. Menacée par le dynamisme interne de l’Europe et de
l’Amérique. On me dira : pourquoi parler de menace, puisqu’il n’y a pas de présence
européenne en Afrique, puisque le colonialisme a disparu et que l’Afrique est indépendante ?
Malheureusement, l’Afrique ne s’en tirera pas à si bon compte. Bien sûr, la colonisation, le
colonialisme offraient le cadre rêvé pour que cet impact puisse agir dans les conditions
d’efficacité optima. Mais ce n’est pas parce que le colonialisme a disparu que le danger de
désintégration de la culture africaine a disparu. Le danger est là et tout y concourt, avec ou
sans les Européens : le développement politique, la scolarisation plus poussée,
l’enseignement, l’urbanisation, l’insertion du monde africain dans le réseau des relations
mondiales, et j’en passe. Bref, au moment où l’Afrique naît véritablement au monde, elle
risque comme jamais de mourir à elle-même. Cela ne signifie qu’il faut s’ouvrir au monde
avec les grands yeux ouverts sur le péril et qu’en tout cas le bouclier d’une indépendance qui
ne serait que politique, d’une indépendance politique qui ne serait pas assortie et complétée
par une indépendance culturelle, serait en définitive le plus illusoire des boucliers et la plus
fallacieuse des garanties.
L’histoire est toujours dangereuse. Le monde de l’histoire c’est le monde du risque, mais
c’est à nous qu’il appartient à chaque moment d’établir et de réajuster la hiérarchie des
périls. Je dis qu’à l’heure actuelle le péril pour l’Afrique, ce n’est pas le refus du monde
extérieur, c’est pas le refus d’ouverture, ce n’est le chauvinisme, ce n’est pas le racisme
noire, c’est bien au contraire l’oubli d’elle-même, c’est l’acculturation et la
dépersonnalisation.
Pour en revenir à mon propos du début, je dirai que le danger pour l’Afrique c’est d’entrer à
son tour dans la réification.
Et cette fois, la réification ne jouera pas dans les relations avec l’autre. Dans le cas de
l’Afrique, et c’est le comble du drame, la réification jouera dans les relations de l’Afrique avec
elle-même. Si l’on n’y prend garde, l’Afrique risque de ne plus se voir que par les yeux des
autres et de jeter sur elle-même un regard pétrifiant.
Je ne voudrais pas que l’on croie à une vue arbitraire. Je n’en veux pour preuve que la
discussion qui s’est instaurée hier à la Commission des arts entre les éminents spécialistes
venus d’Europe et d’Amérique : M. Goldwater, M. Laude, Michel Leiris. Au cours de ces
discussions, M. Goldwater, parlant de l’influence de l’art africain sur l’art occidental nous a dit
qu’en réalité, le mot influence était impropre qu’il n’y a pas eu d’influence à proprement
parler de l’art nègre sur les artistes européens et qu’il serait plus juste de dire qu’à un
moment donné de l’histoire de l’art occidental, l’art africain, rencontré par hasard a servi de
catalyseur à l’art occidental. Et cela est vrai. M. Laude a précisé et il a montré en particulier
que Picasso ne s’est servi de l’art nègre que pour résoudre ses problèmes à lui, Picasso et
que si Picasso a contesté l’art occidental c’est à l’intérieur et non en dehors de l’art
occidental. La question que je pose est celle-ci : est-ce que cela est vrai pour la majorité des
artistes africains contemporains ? Quand éduqués par l’Europe et formés dans les écoles
européennes ils contestent et c’est le droit quand ils contestent l’art africain traditionnel le
contestent-ils à l’intérieur de l’africanité ou en dehors de l’africanité ? La réponse est
malheureusement négative et M. Fagg a raison de dire que si l’art africain traditionnel a fini
a cessé d’être à l’heure actuelle le catalyseur de l’art occidental il n’a pas encore commencé
à être le catalyseur de l’art africain contemporain.
240
Voilà n’est-il pas vrai, une remarque qui va loin et qui est significative des dangers que court
à l’heure actuelle l’homme d’Afrique la culture de l’Afrique, l’art africain, M. Bastide l’a dit : ne
viendra-t-il pas un moment où il n’y aura plus d’art africain et où il n’y aura plus qu’un art
semblable à tous les autres arts du monde, avec cette seule différence – mais absolument
secondaire, insignifiante, négligeable – qu’il aura été fait par des Africains et non par des
Européens ou des Américains. Nul d’entre nous bien sûr ici n’est dans les secrets de
l’histoire et nul ne peut donner de réponse à l’interrogation angoissée de M. Bastide.
Tout ce que nous pouvons dire, nous, hommes d’Afrique nous hommes de ce colloque, nous
hommes de culture est que nous ne considérons pas comme souhaitable et comme un idéal
à rechercher, la substitution à l’art africain d’un art, les uns diront laudativement universel les
autres diront péjorativement cosmopolite en tout cas non spécifique, fait par les Africains.
Ici, j’entends l’objection d’André Malraux qui nous dira et nous a dit : mille regrets les
souhaits et les vœux ne comptent pas en histoire. Il y a une évolution, une évolution qui est
nécessaire.
On nous a dit : essayons de retrouver l’âme africaine qui conçut les masques : à travers elle
nous atteindrons le peuple africain. Je n’en crois rien. C’est André Malraux qui parle. « Ce
qui a fait jadis les masques comme ce qui a fait jadis les cathédrales est à jamais perdu ».
Mais on peut répondre à André Malraux ceci : que le problème est mal posé et qu’il ne s’agit
pas de refaire les masques pas plus que pour l’Europe il ne peut s’agir de refaire les
cathédrales.
Mais alors me dira-t-on que faut-il faire pour assurer à l’art africain – et non pas à l’art des
Africains – une survie et une vitalité nouvelles dans un monde moderne pour lequel il n’a pas
été fait et dont tous les éléments conspirent à sa disparition.
C’est là pour nous une question essentielle. Cette survie et cette vitalité nouvelles sont-elles
possibles ou sont-elles seulement envisageables ? A cet égard, je suis, tout comme M.
Bastide, beaucoup moins pessimiste qu’André Malraux. Plus exactement, je ne dira pas que
je suis optimiste, je dirai que la partie n’est pas jouée et qu’il dépend de nous, de nous tous,
qu’elle soit gagnée.
Je crois que, lorsqu’on parle des chances de survie de l’art africain, l’erreur est de poser le
problème en terme d’art. Ce n’est pas en terme d’art, c’est en termes humains qu’il faut
poser le problème de l’art africain et c’est la considération même du caractère spécifique de
l’art africain qui nous mène à adopter cette optique. En effet, dans l’art africain ce qui
compte, ce n’est pas l’art, c’est d’abord l’artiste, donc l’homme. En Afrique, l’art n’a jamais
été savoir-faire technique car il n’a jamais été copie du réel, copie de l’objet ou copie de ce
qu’il est convenu d’appeler le réel. Cela est vrai pour le meilleur de l’art européen moderne
mais cela a toujours été vrai pour l’art africain. Dans le cas africain, il s’agit pour l’homme de
recomposer la nature selon un rythme profondément senti et vécu, pour lui imposer une
valeur et une signification pour animer l’objet, le vivifier et en faire symbole et métalangage.
Autrement dit, l’art africain est d’abord dans le cœur et dans la tête et dans le ventre et dans
le pouls de l’artiste africain. L’art africain n’est pas une manière de faire, c’est d’abord une
manière d’être, une manière de plus être, comme dit le teilhardien Léopold Sedar Senghor.
Si cela est vrai, on comprend le double échec auquel nous assistons souvent : l’échec des
artistes africains qui s’évertuent à copier des œuvres européennes ou à appliquer des
canons européens. Mais aussi l’échec esthétique des artistes africains qui se mettent à
copier du nègre en répétant mécaniquement des motifs ancestraux comme ces nègres
bosches dont nous a parlé M. Bastide et qui, pendant un certain temps, pendant une
certaine période de l’histoire, ont recopié, reproduit mécaniquement les modèles légués par
241
leurs ancêtres Ashantis. Il est clair que ces tentatives ne peuvent qu’échouer, car elles sont
précisément à contre-sens de l’art africain. L’art africain n’est pas copie. Il n’est jamais copie,
fût-ce de soi-même, il n’est jamais reproduction, répétition, réduplication, mais au contraire
inspiration, c’est-à-dire agression de l’objet, investissement de l’objet par l’homme, qui a
assez de force intérieure pour le transformer en une forme de totale communication (et non
pas cette forme de communication appauvrie que constitue le langage).
L’art africain comme tout grand art, me dira-t-on, en tout cas plus que toute autre, et depuis
si longtemps si ce n’est depuis toujours, est d’abord dans l’homme, dans l’émotion de
l’homme transmise aux choses par l’homme et sa société.
C’est la raison pour laquelle on ne peut séparer le problème du sort de l’art africain du
problème du sort de l’homme africain, c’est-à-dire en définitive du sort de l’Afrique ellemême.
L’art africain de demain vaudra ce que vaudra l’Afrique de demain et l’Africain de demain. Si
l’homme africain s’appauvrit, s’il s’étiole, s’il se coupe de ses racines, s’il se prive de ses
sucs nourriciers, s’il se coupe de ses réserves millénaires, s’il devient le voyageur sans
bagage, s’il se déleste de son passé pour entrer plus allègrement dans l’ère de la civilisation
de masse, s’il se débarrasse de ses légendes, de sa sagesse, de sa culture propre, ou bien
tout simplement s’il considère qu’il n’a plus aucun message à délivrer au monde, s’il a perdu
son assurance historique ou s’il ne la retrouve pas, rien n’y fera malgré les festivals, malgré
les encouragements officiels, malgré l’Unesco, malgré tous les prix, c’est très simple, l’art
africain s’étiolera, s’appauvrira et disparaîtra.
Si, au contraire, l’homme africain conserve et préserve sa vitalité, son assurance, sa
générosité, son humour, son rire, sa danse, s’il se campe fièrement sur sa terre non pas
pour s’isoler ou pour bouder, mais au contraire pour accueillir le monde, alors l’art africain
continuera.
Bien sûr, il aura évolué et mieux. Il se sera transformé, mais c’est tant mieux, comme se
transforme d’époque en époque le contenu des rêves et de l’imagination de l’humanité.
Mais cette évolution même et cette mutation seront le signe que l’art africain sera vivant et
bien vivant. Aussi bien est-ce en nos mains, en nos mains à tous et non pas seulement entre
les mains des hommes de culture, car la séparation est absolument artificielle, c’est entre
nos mains à tous que se trouve l’avenir de l’art africain. C’est pourquoi aux hommes d’Etats
africains qui nous disent : Messieurs les artistes africains, travaillez à sauver l’art africain,
nous répondons : Hommes d’Afrique et vous d’abord, politiques africains, parce que c’est
vous qui êtes les plus responsables, faites-nous de la bonne politique africaine, faites-nous
une bonne Afrique, faites-nous une Afrique où il y a encore des raisons d’espérer, des
moyens de s’accomplir, des raisons d’être fiers, refaites à l’Afrique une dignité et une santé,
et l’art africain sera sauvé.
Source : Aimé Césaire, pour regarder le siècle en face, sous la direction de Thebia – Melsan,
A., Ed. Maisonneuve et Larose, Paris, 2000, pp. 20-26
242
II.
PREMIER FESTIVAL CULTUREL PANAFRICAIN:
ALGER, 21 JUILLET – 1ER AOUT 1969
Manifeste culturel panafricain de l’OUA
Adoptant comme base d’études, de réflexions et de discussions le discours inaugural de Son
Excellence Monsieur Houari BOUMEDIENNE, Président du Conseil de la Révolution,
Président du Conseil des Ministres de la République Algérienne Démocratique et Populaire,
Président en exercice de la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’OUA, le
Symposium du 1er Festival Culturel Panafricain, réuni à Alger du 21 juillet au 1er août, a
engagé un débat de fond sur :
- les réalités de la culture africaine,
- le rôle de la culture africaine dans les luttes de libération nationale et dans la consolidation
de l’unité africaine,
- le rôle de la culture africaine dans le développement économique et social de l’Afrique.
I.
REALITES DE LA CULTURE AFRICAINE
La culture a pour point de départ le peuple en tant que créateur de lui-même et
transformateur de son milieu. La culture dans son sens le plus large et le plus total permet
aux hommes d’ordonner leur vie.
Elle est non pas reçue, mais édifiée par le peuple. Elle est vision de l’homme et du monde, et
par là, elle est systèmes de pensées, philosophies, sciences, croyances, arts et langues.
Elle est également action de l’homme sur lui-même et sur le monde pour le transformer, et
par là elle englobe le social, le politique, l’économique, le technique.
La culture est essentiellement dynamique, c’est-à-dire à la fois enracinée dans le peuple et
tournée vers l’avenir.
Il y a nécessité d’un retour aux sources de nos valeurs, non pour nous y enfermer mais
plutôt pour opérer un inventaire critique afin d’éliminer les éléments devenus caducs et
inhibiteurs, les éléments étrangers aberrants et aliénateurs introduits par le colonialisme, et
retenir de cet inventaire les éléments encore valables, les actualiser et les enrichir de tous
les acquis des révolutions scientifique, technique et sociale et les faire déboucher sur le
moderne et l’universel.
Le colonialisme est un mal que tous nos peuples ont subi et vécu, d’abord sous sa forme la
plus destructive, la «traite négrière», qui a dévasté la quasi-totalité du continent africain, et
sous sa forme la plus tangible et la plus insolente, la domination politique dont nous nous
efforçons de triompher.
Mais son mécanisme est complexe et ne se résout pas en une simple opération ;
phénomène économique, politique et social connu, le colonialisme est dans son essence
comme dans son esprit, un acte total.
Pour continuer à s’exercer, il lui faut, tout en usant de la force et de la coercition, se justifier
moralement et intellectuellement et étendre son emprise à tous les domaines des activités
humaines.
243
Pour exister en tant que tel, il doit ajouter à son hégémonie concrète et matérielle une
emprise sociale et intellectuelle et spécialement sur les classes dirigeantes sur lesquelles il
s’appuie.
Il croit alors pouvoir impunément défier les hommes et nier leur essence même.
Les peuples africains ont cru, ont spontanément senti que la liberté s’identifiait au sentiment
national, et que le bonheur et le progrès de nos peuples se construisaient autour de notre
distinctive personnalité. Ils ont naturellement admis que liberté, nation, personnalité sont
essentiellement l’origine, le produit de la culture.
La culture est le ciment essentiel de tout groupe social : son moyen premier
d’intercommunication et la prise sur le monde extérieur, son âme, sa réalisation et ses
capacités aux changements.
Ainsi, la culture c’est la totalité de l’outillage matériel, œuvres et ouvrages d’art, savoir et
savoir-faire, langues, modes de pensée, comportements et expériences accumulées par le
peuple dans son effort de libération, pour dominer la nature et édifier une société toujours
meilleure.
Une culture imposée a enfanté généralement un type d’intellectuel africain dépaysé au sein
de ses réalités nationales du fait de sa dépersonnalisation et de son aliénation.
L’homme de culture africain, l’artiste, l’intellectuel en général doit se situer dans son peuple
et assumer les responsabilités particulièrement décisives qui sont les siennes. Son action
doit insuffler la transformation radicale des esprits sans laquelle il est impossible au peuple
d’avoir raison de son sous-développement économique et social. Le peuple doit être le
premier bénéficiaire de ses richesses culturelles et économiques.
Mais la culture est la somme des expériences et des expressions concrètes liées à l’histoire
des peuples. Il y a donc au regard de la culture, pour ce qui nous concerne, des expressions
particulières caractéristiques de chacune des grandes aires de civilisation. Mais des
similitudes profondes et des aspirations communes déterminent notre africanité.
L’africanité obéit à la loi d’une dialectique du particulier et du général, de la spécificité et de
l’universalité, c’est-à-dire de la variété à la base et de l’unité au sommet.
La culture africaine, l’art, la science, quelle qu’en soit la diversité des expressions, ne
reposent sur aucune différence d’essence. Ce ne sont que des expressions singulières d’une
même universalité.
Au-delà des similitudes et des convergences de formes de pensée, au-delà du fonds
commun, l’africanité c’est aussi le destin partagé, la fraternité du combat libérateur et le
même avenir à assumer de concert pour le maîtrise. L’africanité est faite de la double source
de nos héritages communs et de notre communauté de destins, et c’est pourquoi, à l’étape
actuelle de notre développement historique, un certain nombre de problèmes liés à l’origine,
à l’existence et au développement de notre culture méritent d’être examinés.
La culture est un moyen dynamique d’édification de la nation au-dessus des divisions
tribales ou ethniques de l’unité africaine, au-dessus de tout chauvinisme.
La culture, création du peuple, peut-être confisquée par une classe dominante. Or la culture
doit être la recherche permanente de la conscience créatrice du peuple. Pour cela, toute
politique culturelle africaine doit être fondée sur la nécessité de permettre au peuple de
244
s’informer, de s’éduquer, de se mobiliser, de s’organiser pour se rendre responsable de son
héritage culturel et de son développement.
La conservation de la culture a sauvé les peuples africains des tentatives de faire d’eux des
peuples sans âme et sans histoire. La culture les préserva. Il est bien évident qu’ils veulent
désormais qu’elle leur serve à prendre le chemin du progrès et du développement, car la
culture, cette création permanent et continue, si elle définit les personnalités, si elle relie les
hommes entre eux, impulse aussi le progrès.
Il n’ay a pas de langue qui, au départ, soit plus apte qu’une autre à être le support de la
science et du savoir. Une langue traduit et exprime ce que les hommes vivent et pensent. A
partir du moment où notre développement fut interrompu, où nos cultures furent niées ou
bafouées et l’enseignement de nos langues souvent interdit, il est évident qu’il nous faut
redoubler d’efforts pour faire des langues africaines des instruments efficaces de notre
développement.
L’analyse de nos réalités culturelles nous fait découvrir les éléments dynamiques de la vie
des peuples dans leurs aspects tant spirituels que matériels. Parmi ces éléments qui
constituent notre irréductible personnalité africaine, il convient de souligner ces valeurs qui
sont parvenues jusqu’à nous malgré des vicissitudes de notre histoire et les tentatives de
dépersonnalisation du colonialisme. Il s’en dégage une éthique qui révèle chez nous un sens
inné et profond de la solidarité, de l’hospitalité, de l’entraide, de la fraternité, le sentiment
d’appartenir à une humanité.
Dans nos langues africaines, ces valeurs, cette éthique, nous les retrouvons dans nos
littératures orales ou écrites, dans nos contes, dans nos légendes, dans nos dictons et nos
proverbes qui sont les véhicules de la sagesse et de l’expérience vécues de nos peuples.
Nos cultures africaines porteuses de savoir et de spiritualité sont une source intarissable
d’inspiration pour nos arts et pour nos lettres. Nos artistes pourront y puiser des thèmes
dynamiques dans lesquels nos peuples se reconnaîtront.
La connaissance de notre histoire établira scientifiquement les fondements de notre
personnalité et par là même, elle sera un facteur de progrès en nous permettant de prendre
nos mesures et de sonder nos possibilités.
Les modes d’organisation de la société africaine sont pour nous des enseignements qui
nous permettront d’être nous-mêmes tout en accédant au monde moderne.
L’ingéniosité de nos techniques démontre, s’il en était besoin, nos possibilités créatrices.
Notre existence et notre présence culturelle s’attestent enfin par nos arts, nos peintures, nos
sculptures, nos architectures, nos musiques, nos chants, nos danses, nos théâtres.
Cette culture, longtemps condamnés par le colonialisme à l’exotisme et vouée à la solitude
des musées, se veut aujourd’hui l’expression vivante du monde. Ce monde dans lequel nous
voulons prendre place, cet avenir que nous avons mission d’édifier sont dominés par les
problèmes du développement et du progrès.
Nous réaffirmons que notre culture serait inopérante si elle laissait en marge la science et la
technologie contemporaines. Elle se veut donc un apport personnel et original au sein d’une
seule et même permanence, d’une même dynamique de progrès et de résolution sociale.
II. ROLE
DE
LA
CULTURE
AFRICAINE
LIBERATION ET L’UNITE AFRICAINE
DANS
LA
LUTTE
DE
245
Il est du devoir des Etats africains de répondre à une colonisation totale par une lutte totale
pour la libération.
L’unité de l’Afrique trouve son fondement d’abord et surtout dans l’Histoire. Sous la
domination coloniale, les pays africains se sont trouvés dans la même situation politique,
économique, sociale et culturelle. L’entreprise de domination sur le plan culturel a entraîné la
dépersonnalisation d’une partie des peuples africains, falsifié leur Histoire,
systématiquement dénigré et combattu les valeurs religieuses et morales, tenté de remplacer
progressivement et officiellement leur langue par celle du colonisateur, afin de les dévitaliser
et de leur enlever leur raison d’être.
De ce fait, au niveau de la masse, la culture africaine freinée dans son développement a
trouvé refuge dans sa langue, dans ses mœurs, chants, danses, croyances, etc…. Et,
malgré son amoindrissement, elle s’est révélée un rempart vital de résistance à l’intrusion
coloniale et a témoigné ainsi de la pérennité de l’âme africaine.
La colonisation a favorisé la formation d’une élite culturelle acquise à l’assimilation, ayant
accédé à la culture coloniale, la soutenant même et lui servant souvent de caution. Ainsi,
une grave et profonde rupture s’est produite entre l’élite africaine et les masses populaires
africaines.
Seule l’adhésion aux concepts de liberté, d’indépendance de nation, a permis de situer le
conflit dans son contexte réel.
Le dépassement de la dualité culturelle a été possible avec les mouvements de libération,
les guerres d’indépendance et l’opposition ferme et irréductible à l’asservissement colonial.
Le combat de l’Afrique a fourni les cadres à la fois matériels et spirituels à l’intérieur
desquels la culture africaine allait pouvoir s’épanouir prouvant ainsi l’interaction dialectique
naturelle entre les luttes de libération nationale et la culture.
Pour les pays africains qui se sont libérés ou pour ceux qui sont en conflit armé avec les
puissances coloniales, la culture a été et demeure une arme de combat. Dans tous les cas,
les luttes armées de libération ont été et sont par excellence, des actes culturels.
L’expérience des mouvements de libération démontre que l’intégration des intellectuels aux
masses populaires, confère une plus grande authenticité à leurs œuvres et dynamise par làmême, la culture africaine.
L’accession à l’indépendance véritable, comme les luttes armées en cours, ont permis une
renaissance culturelle ; le combat libérateur, sous toutes ses formes, est apparu logiquement
comme une constante de l’africanité culturelle. Celle-ci est une réalité essentiellement
fondée sur les hommes issus d’une même terre, vivant sur le même continent, voués
inéluctablement de par le processus nécessaire de décolonisation à tous les niveaux et de
libération globale, au même destin malgré les particularités régionales ou nationales.
Parce qu’elle est liée au même combat, parce qu’elle est facteur de libération nationale,
continentale, parce qu’en définitive elle est le ressort premier et final de l’homme et que
seule elle est susceptible de constituer le premier fonds de résistance aux menaces qui
pèsent sur l’Afrique, cette africanité est dépassement du cadre nationale et régional.
Les nécessités présentes de l’Afrique exigent de la part de l’artiste et de l’intellectuel un
engagement ferme à l’égard des principes fondamentaux et des aspirations libératrices de
l’homme africain. Le nouvel acte culturel doit se situer au centre du nouveau combat pour
l’authenticité et le développement des valeurs africaines.
246
La politique culturelle du néo-colonialisme impose une critique objective et concrète de notre
situation culturelle présente. L’analyse des aspects encore négatifs de cette situation a
amené le néo-colonialisme à concevoir une forme d’action concertée nouvelle qui, si elle
n’est plus violente, n’en est pas moins néfaste et dangereuse, parce que nuancée et
insidieuse, pour le développement et l’avenir de la culture africaine.
Les dangers qui menacent notre culture sont réels, qu’il s’agisse de la perpétuation des
normes et des modèles étrangers sur les plans moral, spirituel, esthétique, philosophique, ou
qu’il s’agisse des schémas de pensée dans le domaine des institutions et de la politique.
Le front de la culture doit donc succéder au front de la résistance, car la culture reste la force
vive essentielle de la nation, la sauvegarde de notre existence et l’ultime réserve de notre
lutte.
Ainsi, seule l’africanité pourra être le germe d’une résurrection et d’un nouveau départ pour
un humanisme africain d’avant-garde, confronté avec les autres cultures ; il trouvera sa place
dans l’humanisme universel et en procédera. Nos artistes, écrivains et intellectuels doivent,
s’ils veulent être au service de l’Afrique, s’en inspirer.
L’indépendance totale est donc la condition première de l’épanouissement de la culture au
service des masses populaires.
III.
ROLE DE LA CULTURE DANS LE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL
DE L’AFRIQUE
Héritiers d’une civilisation millénaire, riches de potentialités économiques insoupçonnables,
nous sommes prêts aujourd’hui à poursuivre dans le recouvrement total de nos
personnalités, le combat qui nous mena à nos indépendances.
L’affirmation de notre identité profonde et la gestion au profit de nos peuples, de nos
richesses matérielles, nous permettront de participer activement, en partenaires libres et
libérés à l’édification de la civilisation universelle.
A la fois représentation d’un style de vie, d’une économie et de rapports sociaux déterminés
à un moment donné de l’évolution humaine, la culture forme un tout avec la vie politique.
Création permanente et continue, expression de la pérennité des peuples, la culture africaine
entend bien ainsi se mettre au service de la libération de l’Afrique du colonialisme sous
toutes ses formes, de toutes formes d’aliénation, tout comme au service de la promotion
économique et sociale de ses peuples. Assurée et vécue par les masses, elle devient un
élément moteur de développement économique et social et force de transformation du
milieu.
Une société, une culture peut rester elle-même, tout en accédant au développement
économique, à condition de faire sa part au nécessaire.
Or, faire sa place à la technique et à la science est nécessaire, comme à la rationalité
économique, comme à la prévision et au temps. Et ceci parce qu’aucune culture n’est
passivement opératoire. Pour mettre ses ressources au service du développement, elle a
besoin de se vivifier, de s’actualiser au contact de la technique qui tend à créer une
civilisation universelle. Une société doit tout à la fois garder son essence, sous peine de se
dissoudre, et son efficacité, sous peine de perdre tout moyen d’existence et d’autonomie.
Elle persévère et s’adapte par un travail dialectique constant d’apport et de don entre la
culture nationale et les valeurs universelles.
247
Il est absolument nécessaire par ailleurs de veiller à la défense et à la préservation de la
personnalité et de la dignité africaines. Mais ce retour et cette référence constante aux
sources vives de l’africanité doit se garder d’une expression complaisante et stérilisante du
passé, mais bien au contraire impliquer un effort novateur, une adaptation de la culture
africaine aux exigences modernes d’un développement économique et social harmonisé.
Libérer la société africaine des conditions socio-culturelles qui entravent son développement,
débarrasser la culture africaine des facteurs aliénateurs en l’intégrant en particulier dans une
action de masse, tels sont les objectifs retenus.
Pour développer des capacités opératoires, la culture africaine, fidèle à son autorité, doit se
vivifier et s’actualiser au contact de la science et de la technique, car si la civilisation
technicienne progresse par accumulation, la culture le fait par création et fidélité. Tous les
moyens pour y tendre doivent être mis en œuvre.
Il s’agit pour l’Afrique de rattraper un retard qui est d’abord culturel, ce qui suppose :
a) une conversion des mentalités vers le monde de l’objet, de la quantité, du rationalisme
scientifique ; le rôle de l’école peut être déterminant, bénéfique ou néfaste selon
l’importance qu’on aura accordée aux disciplines techniques ;
b) l’action du pouvoir politique dans le sens d’une authentique révolution des esprits ;
c) l’effort collectif des membres de la communauté, ce qui n’est possible que si les citoyens
assument réellement leur destin, dans un climat de liberté et de bonheur.
Outre l’arabe qui, depuis quelques années déjà, est une langue de travail à l’OUA, il est
souhaité que des études soient entreprises pour la promotion d’autres langues africaines de
grande diffusion.
Faire des langues africaines des langues écrites, et le véhicule de la pensée scientifique,
assurer le libre accès de tous les enfants d’Afrique à l’enseignement, l’alphabétisation des
adultes et la promotion des femmes, voilà des tâches immédiates qui s’imposent à tous.
Tout retard dans la refonte du système éducatif actuel a pour conséquence un retard dans la
formation des cadres nationaux et justifie la poursuite de l’assistance technique et culturelle
étrangère.
Il faut sortir de ce cercle vicieux aussi rapidement que possible, car le maintien prolongé de
cette assistance risque de prendre la forme d’une domination à peine déguisée.
L’enseignement supérieur a pour mission principale de former les cadres nécessaires à la
production économique et culturelle, et ces cadres ont besoin de se faire comprendre des
travailleurs et des masses populaires. Il faut, là ou cela est possible, que cet enseignement
soit donné dans la langue nationale. Ces tâches seront d’autant mieux remplies qu’elles
s’appuieront sur les moyens d’information de masses appartenant à l’Afrique (radios, TV,
cinémas, théâtres et centres culturels au niveau des entreprises) et sur la multiplication des
échanges et des manifestations culturels.
Ces valeurs nous permettront d’affronter, sans frustration ni aliénation, les transformations
inévitables que devront subir nos sociétés dans le processus de développement. On utilisera
celles qui sont capables de favoriser le progrès économique et de mobiliser les masses en
suscitant en elles l’enthousiasme nécessaire aux grandes entreprises collectives.
248
Dans cet effort gigantesque de récupération du patrimoine culturel de l’Afrique et
d’adaptation aux exigences de la civilisation technicienne, l’artiste, le penseur, le savant,
l’intellectuel ont un rôle qui est de contribuer dans le cadre d’une action de masse à faire
ressortir et connaître la communauté d’inspiration et le fonds commun qui constituent
l’Africanité…
D’une manière plus générale, l’Afrique devra reprendre ses modes de connaissance, ses
techniques, ses modes de communication et les actualiser aux fins d’en faire de puissants
moyens de domination de la nature et du développement harmonisé de la société africaine.
De même il nous appartient de nous éviter l’écueil de la recherche futile et formelle et de la
culture d’agrément, qui mène à l’isolement stérile et à un esthétisme décadent.
Il convient notamment de s’efforcer par les mesures systématiques et appropriées
d’enraciner davantage notre jeunesse dans les réalités culturelles africaines, afin qu’elle en
comprenne les valeurs profondes, et pour mieux l’armer à résister à certaines manifestations
culturelles démoralisatrices, tout en la préparant à s’intégrer à la masse de nos peuples.
Ainsi donc, la culture africaine, fidèle à elle-même et puisant aux sources profondes de sa
richesse et de son génie créateur, entend non seulement défendre sa personnalité et son
authenticité, mais aussi se faire l’instrument au service des masses dans la libération de
l’Afrique de toutes les formes d’aliénation, un instrument d’un développement économique et
social harmonisé. Elle réalisera ainsi la promotion technico-industrielle de l’homme d’Afrique,
mais aussi un humanisme vivant et fraternel, éloigné du racisme et de l’exploitation de
l’homme par l’homme.
La culture, force décisive dans le développement économique et social, constitue pour nos
peuples le plus sûr moyen de rattraper notre retard technique, donc économique, et la force
la plus efficace de notre résistance victorieuse au chantage impérialiste.
Dès lors il devient nécessaire et urgent de libérer l’Afrique de l’analphabétisme, de
promouvoir une formation permanente des masses dans tous les domaines, de développer
en elles un esprit et une attitude scientifique, technique et critique, de rendre la culture
populaire effectivement opératoire.
Tous nos efforts doivent tendre vers une véritable révolution dans l’activité culturelle en
Afrique.
Le caractère populaire de notre culture doit induire une conception spécifique tant dans
l’organisation scientifique et la rationalisation de nos activités productives que dans le mode
d’appropriation des moyens de production (terre, ressources naturelles, industrie, etc…) et le
mode de répartition des produits.
L’africanité doit se manifester d’une façon concrète et tangible dans la conjugaison de nos
forces et de nos ressources naturelles nationales pour la promotion d’un développement
économique et social culturel continental accéléré et harmonisé.
SUGGESTIONS ET PROPOSITIONS
Pour l’utilisation dynamique dans la vie actuelle des peuples africains des éléments de la
culture africaine, le symposium propose de :
1)
Renforcer et intensifier les activités culturelles de l’Afrique en rendant plus actif et plus
régulier le fonctionnement de la Commission de l’OUA pour l’Education, la Culture, la
Science et la Santé ;
249
2)
Créer des revues culturelles éditées dans les langues de travail de l’OUA et si possible
dans d’autres langues africaines ;
3)
Elaborer un corpus des arts et une encyclopédie du continent africain et promouvoir
dans les pays membres de l’OUA des associations de beaux arts et l’édition d’une
encyclopédie de l’art et de la littérature ; créer dans les universités des chaires
d’enseignement des valeurs et réalités de la culture africaine ;
4)
Promouvoir et harmoniser les recherches dans tous les domaines de la médecine
traditionnelle et de la pharmacopée africaine afin de les moderniser en leur donnant
des bases scientifiques et en les dépouillant de leur caractère ésotérique et empirique
pour en faire une source d’enrichissement pour la médecine moderne ; promouvoir,
encourager et coordonner la recherche scientifique en Afrique ;
5)
Créer un Institut Panafricain du Cinéma. L’Afrique doit en effet créer dans ce domaine
son langage propre et choisir les moyens appropriés pour rendre ce langage
accessible au peuple. Les Etats africains doivent donc s’organiser pour la production,
la circulation, la distribution d’œuvres cinématographiques et lutter contre les
monopoles qui bloquent le développement d’un cinéma authentiquement africain ;
6)
Créer des maisons d’édition et de distribution de livres, de manuels scolaires, de
disques et presse en Afrique, de manière à lutter contre les spéculateurs des marchés
et à en faire des instruments populaires d’éducation. Le Symposium appuie la décision
de l’OUA de créer une agence panafricaine de presse pour intensifier l’échange
d’informations entre pays africains ;
7)
Mettre en place des organismes appropriés pour permettre l’insertion des arts africains
dans l’industrie et l’entreprise ;
8)
Protéger la propriété intellectuelle des Africains par une législation appropriée ;
9)
Engager toutes les démarches nécessaires, y inclus par l’intermédiaire des institutions
internationales, pour récupérer les objets d’art et les archives pillés par les puissances
coloniales ; prendre les mesures nécessaires pour arrêter l’hémorragie des biens
culturels qui quittent le continent africain ;
10)
Multiplier les échanges culturels par des expositions, des colloques, des séminaires,
des rencontres de jeunes, de femmes, de travailleurs, d’intellectuels, de militants et de
responsables pour une plus grande compréhension mutuelle ;
11)
Organiser une assistance technique et économique inter-africaine ;
12)
Promouvoir l’utilisation et l’enseignement des langues nationales nécessaires à
l’expression authentique de la culture africaine comme outil populaire de la diffusion de
la science et de’ la technique ; organiser des concours d’inventions techniques
pratiques faites par les Africains, afin de stimuler l’esprit de création dans le domaine
technologique ;
13)
Réformer l’enseignement à tous les niveaux de façon à lui donner les moyens
efficaces pour remplir sa mission de promotion et de développement des peuples
africains. Le contenu de cet enseignement, les méthodes et les manuels scolaires
doivent tenir compte de nos réalités nationales, de la nécessité de renforcer notre unité
et notre solidarité par une meilleure compréhension réciproque ;
250
14)
Traduire dans nos langues les œuvres littéraires, historiques, philosophiques et
scientifiques qui constituent le patrimoine commun de l’humanité ; encourager la
traduction des œuvres africaines dans les langues étrangères ;
15)
Encourager et développer dans le continent africain un artisanat échappant aux
spéculations mercantiles ;
16)
Associer plus activement et plus massivement les femmes et la jeunesse africaine à la
conservation, à la transmission et à l’épanouissement de notre patrimoine culturel ;
17)
Création de prix destinés à récompenser les productions les plus authentiques et les
plus utiles des artistes et des écrivains africains ;
18)
Susciter une action plus soutenue en faveur des mouvements africains de libération
nationale en vue du renouveau artistique, politique, et idéologique ;
19)
Prendre conscience et faire prendre conscience aux masses populaires et à l’opinion
internationale de la valeur et de la portée du combat de libération nationale ;
20)
Mettre en relief et propager largement, par tous les moyens de diffusion dont disposent
les Etats africains, les données réelles des luttes de libération ;
21)
Les mouvements de libération africains doivent avoir la possibilité de participer
concrètement au sein des institutions de culture africaine à l’action culturelle unifiée ;
22)
Permettre entre les différents pays la circulation et l’étude des expériences africaines
dans les domaines de la décolonisation culturelle sous toutes ses formes : histoire,
langue, enseignement, etc…
23)
:
a) donner à l’Afrique et à son Histoire la primauté sur les plans de la recherche, dans
les programmes des établissements scolaires et universitaires ;
b) organiser des rencontres entre experts et hommes de science africains.
24)
Apprécier les œuvres africaines selon les normes propres au continent et selon les
impératifs de la lutte de libération et de l’unité. Créer à cette fin en Afrique, des
institutions culturelles appropriées ;
25)
Encourager les créateurs africains, dans leur mission de refléter les préoccupations du
peuple afin de combler le fossé creusé et maintenu par l’aliénation coloniale entre les
élites intellectuelles et les masses populaires ;
26)
En participant au combat de leur peuple, les artistes et intellectuels africains pourront
rétablir la vérité historique mais aussi aider aux combats libérateurs en les faisant
connaître en Afrique et en dehors de l’Afrique ;
27)
Participation du peuple dans les décisions, l’organisation et la gestion en matière
économique, sociale et culturelle ;
28)
Détermination du mode d’appropriation par le peuple de toutes les ressources
naturelles et des principaux moyens de production ;
29)
Traduction de l’Africanité dans :
251
a) l’unification du mouvement syndical africain,
b) le développement des organisations de masse (jeunesse, femme, etc…) ;
30)
Promotion d’un programme de coopération technique inter-africain, pour pallier
notamment les ravages de la «fuite des compétences» ;
31)
Accès effectif de tous les enfants à la scolarisation primaire sans distinction de sexe,
de race ou de religion ;
32)
Alphabétisation massive et fonctionnelle des adultes ;
33)
Développement des moyens culturels permettant d’accéder le plus directement aux
masses (cinémas, théâtre, radio, télévision) ;
34)
Création au niveau des campagnes et des entreprises d’unités culturelles susceptibles
de :
a) diffuser les connaissances scientifiques élémentaires,
b) diffuser les œuvres artistiques du patrimoine africain et mondial,
c) stimuler les activités culturelles dans les zones rurales par l’utilisation des moyens
d’information de masse, construire des musées pour enrichir intellectuellement les
populations des zones les moins développées.
35)
Recensement des folklores africains et leur diffusion au sein des masses ;
36)
Panafricanisation et régionalisation des universités et des instituts techniques, lieux de
rencontre de la jeunesse, ces centres de culture devront permettre à tous les étudiants
africains de poursuivre leurs études dans les conditions les meilleures ;
37)
Instauration entre les Etats membres de l’OUA d’un système d’échanges de
documents et d’expériences en matière d’éducation de masses ;
38)
Echange de programmes à caractère économique, social et culturel entre radios, TV et
cinémathèques africaines, en utilisant en particulier l’URTNA ;
39)
Organisation de séminaire culturels inter-régionaux d’expositions de peinture et
d’objets d’artisanat, en vue d’encourager le développement économique et social de
notre continent ;
40)
Contribution au projet de l’Histoire générale de l’Afrique entrepris par l’UNESCO.
Source : OUA
252
III.
FESTIVAL MONDIAL DES ARTS ET DE LA CULTURE :
LAGOS, 15 JANVIER - 12 FEVRIER 1977
Rapport final (extraits)
Origine
Le Festival Mondial des Arts Nègres et Africains, depuis son inauguration à Dakar en 1966,
a été conçu à travers trois (3) principales rubriques :
Les performances artistiques
Les expositions
Le colloque
Le colloque qui est au cœur du FESTIVAL, est un forum où étudiants, écrivains et artistes du
Monde Noir se réunissent pour mettre en commun leurs réflexions, leurs recherches et leurs
expériences autour d’un thème qui donne toujours au colloque sa particularité. Une
particularité qui se démontre à travers toutes les activités du FESTIVAL. L’objectif de ce
colloque est de permettre aux peuples Noirs de mieux connaître leur héritage culturel, de
mieux le cerner et de renforcer leur solidarité dans le but d’assurer leur entière libération
culturelle, et d’associer leurs efforts pour promouvoir et diffuser leur valeurs culturelles au
sein de leurs communautés et à travers le monde entier.
Le thème du Colloque
Le thème du premier FESTIVAL des Arts Nègres à Dakar était : fonction et importance de
l’Art Nègre et Africain pour les peuples et dans la vie des peuples. Le thème du second
Festival Mondial des Arts et de la Culture Noirs et Africains est : Civilisation noire et
Education.
Le thème principal est subdivisé en dix sous-thèmes, qui ont été répartis en cinq Ateliers ou
Comités, deux sous- thèmes constituant un atelier. Ainsi nous avons :
ATELIER 1
1. Civilisation Noire et Arts
2. Civilisation Noire et Pédagogie
ATELIER 2
1. Civilisation Noire et Littérature
2. Civilisation Noire et Langues Africaines
ATELIER 3
1. Civilisation Noire et Philosophie
2. Civilisation Noire et Religion
ATELIER 4
1. Civilisation Noire et Conscience Historique
2. Civilisation Noire et Gouvernements Africains
ATELIER 5
1. Civilisation Noire, Science et Technologie
2. Civilisation Noire et Médias
Préparatifs scientifiques
Les préparations scientifiques du colloque ont duré presque trois ans. Le thème général, et
ses subdivisions, a été transmis dans toutes les zones et aux pays participants, à travers
leurs universités et les Ministres de l’Education et de la Culture. Les candidats devaient
préparer leurs contributions au Colloque de deux manières spécifiques :
253
Les recherches portant aussi bien sur les situations concrètes de la Civilisation noire telles
qu’inscrites dans le programme que sur les expériences menées dans certains pays pour les
intégrer dans le système éducatif
Une synthèse donnant des orientations et des propositions concrètes
Au Secrétariat International du Festival à Lagos, la Division Colloque a été mise en place
pour centraliser et coordonner la préparation du colloque à travers le monde. Notre cher
collègue, le Docteur Pio Zirimu qui était le Directeur cette Division, est décédé juste quelques
jours avant l’ouverture du Colloque. Plusieurs pré-colloques et séminaires ont eu lieu dans le
but d’élaborer les Programmes du colloque (UNESCO en 1973, Dakar en 1974).
Pays participants
Trente cinq pays se sont inscrits pour participer au Colloque. Ce sont :
Le Brésil
Cuba
Le Canada
Les Etats-Unis
Le Royaume - Uni et l’Irlande
La France
L’Australie
L’Ethiopie
Le Soudan
L’Ile Maurice
La Zambie
Le Swaziland
Le Kenya
L’Ouganda
La Tanzanie
Le Zaïre
Le Burundi
Le Tchad
Le Cameroun
L’Empire Centre - africain
La République du Congo (Brazzaville)
Le Gabon
Le Liberia
La Gambie
La Sierra Leone
Le Ghana
Le Nigeria
La Côte d’Ivoire
La République de Guinée
La République populaire du Bénin
Le Zimbabwe
Le Surinam
Le Mali
Le Sénégal
La Mauritanie
Des Représentants de dix - huit autres pays ont pris part au Colloque pendant le Festival :
La Somalie
Le Lesotho
254
La Libye
L’Egypte
La communauté noire de Hollande
Trinité et Tobago
Madagascar
La Tunisie
L’Algérie
La Guinée Bissau
Le Rwanda
La République du Cape Vert
La Haute Volta
Le Togo
Le Niger
Le Malawi
La Communauté noire en Allemagne
La Guyane
Enfin, étaient également présentes au Colloque, les organisations internationales telles que
l’O.U.A., l’ONU, l’UNESCO et le Saint Siège.
Etant donné que la France et l’Ile Maurice n’ont finalement pas pris part au Colloque, il y
avait au total 53 pays représentés avec environ 700 participants y compris 321 délégations
officielles, le reste étant des observateurs.
Les textes reçus
A l’ouverture du Colloque nous avions reçu 241 textes : 159 en anglais et 82 en français.
Nous avons reçu d’autres contributions pendant le Colloque.
Colloque du Comité Exécutif
Le Comité exécutif du Colloque était composé comme suit :
Son Excellence le Colonel, A. ALI, Commissaire à l’Education, République Fédérale du
Nigéria : Président
M. Ambrose MBIA, Secrétaire Général du Comité International du Festival
Le Professeur MVENG, Professeur d’Histoire à l’Université de Yaoundé : Rapporteur
Général
Les anciens Membres de la Division Colloque.
Chaque Atelier avait deux Rapporteurs pour deux sous- thèmes du Colloque.
La présidence de chaque atelier était assurée tour à tour par les chefs de délégations des
pays prenant part au Colloque.
L’équipe en charge de l’organisation technique du Colloque a travaillé main dans la main
avec le Comité Exécutif du Colloque. Cette équipe était composée de :
M. J.C. De Graft, Ghanéen, maître Assistant à l’Université de Nairobi (Kenya), Chargé de la
production et de la distribution des textes en anglais
M. C. Granderson, de Trinidad et Tobago, Enseignant de littérature Française au Lycée
Classique de Bouaké (Côte d’Ivoire), Chargé de la production et de la distribution des textes
en français.
Dr. A.U. Iwara, Maître Assistant à l’université d’Ibadan (Nigeria) , Responsable de la
classification des textes et résumés reçus par sous- thème, de même que la production des
rapports du Colloque en anglais et en français.
Mademoiselle M. BASSEY, du Nigeria, Responsable de la codification des textes et des
résumés reçus
255
M. WINSALA, Maître de Conférence et Chef de Service au Centre de Conférence de
l’université d’Ibadan, chargé de l’organisation administrative du Colloque.
Le Comité de Direction du Colloque était assisté des Consultants de l’UNESCO qui étaient
soutenus par le bureau du Président du Colloque, son Excellence, M. Mahtar M’BOW,
Directeur Général de l’UNESCO.
Ils étaient assistés d’une équipe de traducteurs, de correcteurs, de téléscripteurs, de
Secrétaires et de reprographes.
Déroulement du Colloque
Le Colloque s’est déroulé en 4 phases :
la cérémonie d’ouverture, présidée par le Chef de l’Etat, le Lieutenant Général OLUSEGUN
OBASANJO, Président d’honneur du Festival (17-01-1977)
La première semaine fut consacrée aux ateliers (18 au 23-01-1977)
La seconde semaine fut consacrée à l’analyse des rapports des ateliers en session plénière
et de l’adoption du Rapport Général (24 au 31-01-1977).
Enfin, la session de clôture présidée par le Commandant O.P. FINGESI, Président du
Comité International du Festival (31-01-1977).
En plus des débats au cours des ateliers, des table- rondes et des Symposium étaient
organisés. Il y en avait au total deux par atelier.
Enfin, une série de 10 conférences publiques sur différents thèmes du programme du
Colloque ont été organisées. Ces textes seront annexés à ce rapport.
DEUXIEME PARTIE, RAPPORT DE L’ATELIER I
SECTION 1
SOUS-THEME : CIVILISATION NOIRE ET ARTS
Organisation, Composition de l’Atelier et Débats
Les Officiels
Rapporteur : H. Memel-Fote (Côte d’Ivoire)
18 janvier 1977
Président : K.A. SRAPONG (Ghana)
Président Adjoint : Ile Maurice (absent)
19 janvier 1977
Président : F. GADAMU (Ethiopie)
Président Adjoint : P.N. Kakooza (Ouganda)
19 janvier 1977
Président : Izia Mpey (Zaïre)
Président Adjoint : G. ANGLADE (Canada)
20 Janvier 1977
Président : Nda Paul (Côte d’Ivoire)
Président Adjoint : LUIZ GARCIA EDUARDO (Cuba)
256
1.2 Composition : 61 Délégués et observateurs (51 de l’Afrique et de Madagascar et 10 de
l’Europe et de l’Amérique) ont participé aux débats.
1.3 Travaux : les travaux ont eu lieu du mardi 18 au jeudi 20 janvier 1977 de la manière
suivante :
Conférence- Débat (3 démi- journées),
Le Symposium (une demi- journée)
Un sous- comité spécial chargé de faire le projet de recommandations, avec le Zaïre comme
superviseur
Thèmes discutés
Sur les 17 textes initialement prévus pour ce sous – thème, 14 seulement ont été présentés.
Les problèmes traités relèvent de 4 catégories :
Les relations entre l’Art et la Culture
L’Histoire de l’Art Noir et Africain
L’art Traditionnel Noir et Africain
L’Art Moderne Noir et Africain
2.1 Relations entre Art et civilisation
2.1.1 Le premier point soulevé en ce qui concerne la civilisation est celui de l’Art comme
facteur d’identité culturelle. La civilisation est évidemment prise dans le sens
anthropologique du mot alors que pour le terme Art, l’Atelier y inclut toutes les activités qui
sont utiles à la vie sociale et ont pour trait caractéristique d’embellir le monde: sculpture,
peinture, architecture, musique et danse, théâtre, cinéma etc. L’Art Noir et Africain n’est pas
seulement un élément important et essentiel de la civilisation Noir et Africaine et une grande
contribution à la culture humaine, mais est également un élément et un facteur de spécificité
pour la structure et l’histoire de cette civilisation. Il présente en effet des caractéristiques
particulières communes aux peuples noirs à travers le temps et l’espace, de l’Afrique à
l’Amérique et de l’Océanie à l’Australie : liens avec la vie pratique, initiation aux disciplines,
les relations avec le rythme sacré etc. Aujourd’hui, la conscience de cette spécificité crée un
lien entre ces peuples et leur d’arme à ceux qui luttent pour l’égalité.
2.1..2 Le second point soulevé en ce qui concerne la civilisation est celui du progrès
technologique. L’éducation artistique développe en effet des aptitudes intimement liées à la
technologie appliquée ou alors à la technologie fondamentale. Ces aptitudes sont la
créativité, l’esthétique, la sensibilité et la capacité à analyser les aspects physiques du
monde. Néanmoins, le progrès dans le domaine d