French translation published in the journal Revue de la régulation (2014)

French translation published in the journal Revue de la régulation (2014)
Revue de la régulation
14 (2e semestre / Autumn 2013)
Autour d’Ostrom : communs, droits de propriété et institutionnalisme méthodologique
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Elinor Ostrom et Xavier Basurto
Façonner des outils d’analyse pour
étudier le changement institutionnel
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Référence électronique
Elinor Ostrom et Xavier Basurto, « Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel », Revue
de la régulation [En ligne], 14 | 2e semestre / Autumn 2013, mis en ligne le 14 février 2014, consulté le 14 février
2014. URL : http://regulation.revues.org/10437
Éditeur : Association Recherche & Régulation
http://regulation.revues.org
http://www.revues.org
Document accessible en ligne sur :
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Document généré automatiquement le 14 février 2014.
© Tous droits réservés
Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
Elinor Ostrom et Xavier Basurto
Façonner des outils d’analyse pour étudier
le changement institutionnel
Traduction de Jean-Pierre Chanteau et Agnès Labrousse
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Le bicentenaire de la naissance de Darwin nous rappelle ses réalisations majeures en même
temps que les redoutables défis qu’il dut affronter en s’efforçant de comprendre la complexité
du monde naturel. Lors de son périple à bord du Beagle, il exhuma des fossiles et collecta
quantité d’oiseaux et de plantes représentatives de la grande variété d’écosystèmes rencontrée.
À son retour, il dut encore batailler ferme pour faire sens de la grande diversité du vivant
ainsi documentée. Il lui fallut plus de vingt ans pour expliquer les différences entre espèces
apparentées et les mécanismes par lesquels ces formes de vie avaient évolué dans le temps
et dans l’espace. Puis la théorie darwinienne a elle-même considérablement évolué depuis
ses origines : aux multiples échelles des entités vivantes, de plus en plus de pièces de cet
immense puzzle ont été identifiées par des chercheurs de disciplines variées. Il fut ainsi
possible de commencer à décrire le comportement de systèmes adaptatifs complexes et
imbriqués [nested*] (Holling, 1973 ; Levin, 1998). Pour permettre aux chercheurs en sciences
sociales d’intégrer à leurs cadres heuristiques et théoriques cette notion de systèmes imbriqués
complexes, il leur faut reconnaître l’ampleur de la diversité des nombreuses formes qui nous
entourent et relever le défi de la décortiquer pour comprendre le monde dans lequel nous
vivons.
En travaillant dans cette direction depuis plus d’un siècle (Veblen, 1898), les sciences
sociales ont développé de puissants outils pour analyser les produits de diverses structures
institutionnelles (King et al., 1994 ; Wasserman et Faust, 1994 ; Ragin, 2000 ; Bernard, 2006).
La plupart de ces outils sont utiles pour analyser des mondes immuables. Mais le monde est
indéniablement en perpétuelle évolution (Nelson et Winter, 1982).
Développer un ensemble d’outils pour analyser les situations dynamiques, en particulier le
changement institutionnel (Hodgson, 2009 ; Nelson, 2009 ; Schmid, 2004 ; North, 2005 ;
Ostrom, 2005 ; Dopfer et al., 2004), constitue donc l’étape suivante pour permettre aux
sciences sociales de mieux saisir cette complexité du monde. Cet article donne un aperçu d’un
nouvel outil de diagnostic et d’analyse des dynamiques institutionnelles, principalement des
changements au sein de systèmes de règles. Au vu de la centralité du concept de « règle »
dans l’analyse institutionnelle (Hodgson, 2004), nous espérons un développement ultérieur
de cet outil de diagnostic et qu’il serve à fonder la construction d’une théorie plus riche du
changement et de l’évolution institutionnelle1.
Sans doute notre tâche est-elle plus formidable encore que celle de Darwin. D’une part, il
a pu être lui-même témoin de changements dans le monde biologique ; d’autre part, il a
bataillé pour expliquer les processus cachés derrière ces changements. Or, en sciences sociales,
non seulement nous bataillons pour expliquer les processus sous-jacents aux changements
institutionnels, mais aussi pour identifier ce qui est en train de changer (Ostrom, 2007b, p. 23).
Lorsque nous étudions l’évolution institutionnelle, nous nous concentrons sur les différentes
configurations de règles façonnant les interactions humaines (North, 2005 ; Ostrom, 2005).
Or certains auteurs assimilent ces règles aux règles inscrites dans les documents légaux, mais
celles-ci ne sont en fait qu’une forme d’enregistrement parmi d’autres, correspondant à ce
que les autorités publiques souhaiteraient voir défini comme règles. Or de nombreuses règles
ne sont pas écrites et de nombreuses « lois » écrites ne sont pas suivies. De surcroît, bien
souvent, nous ne savons pas même quelles règles sont acceptées par les individus dans leurs
interactions quotidiennes. C’est pourquoi les règles affectant beaucoup de nos comportements
sont relativement invisibles. En cela, c’est un défi à notre capacité à les identifier et les mesurer.
Par « règles », nous entendons des compréhensions partagées par les acteurs, ayant trait à des
prescriptions effectives, définissant quelles actions ou quels résultats [outcomes*] sont requis,
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interdits ou permis, suivant ainsi la définition de John R. Commons (1924) et Vincent Ostrom
(1980). Nous reviendrons ultérieurement sur ces points.
Nous commençons par examiner en quoi il est nécessaire de comprendre l’impact de différents
systèmes de règles dans des situations empiriques. Pour ce faire, nous prenons appui sur
des enquêtes longitudinales sur des institutions régulant l’irrigation au Népal – un pays en
développement marqué par des configurations biophysiques très hétérogènes. Nous présentons
ensuite notre définition opératoire des règles et le système de classification des règles conçu
par nos collègues pour mettre de l’ordre dans l’immense diversité des systèmes de règles
observés en situation empirique. Dans un troisième temps, nous décrivons quelques-uns
des multiples mécanismes de changement des systèmes de règles. Ces parties forment le
socle nous permettant de présenter les grandes lignes de l’outil d’analyse de l’évolution
institutionnelle, objet de la quatrième partie. Nous illustrons alors l’intérêt de cet outil en
mobilisant les informations recueillies par l’observation de systèmes d’irrigation au Népal,
pour ensuite discuter brièvement sa pertinence par rapport aux travaux d’autres chercheurs
sur les dynamiques de changement, de règles notamment. Pour conclure, nous élargissons
notre champ de recherche afin de discuter des obstacles à la réussite de changements de règles
dans les pays en développement. Cette discussion relie ainsi l’économie institutionnelle et
évolutionnaire à l’économie du développement.
1. De l’importance des règles : quelques résultats de
recherches sur les systèmes d’irrigation
7
L’une des leçons de nos analyses institutionnelles, au Népal et ailleurs, est que les usagers
de ressources disposant d’une relative autonomie dans la conception de leurs propres règles
pour gouverner et gérer des ressources communes parviennent fréquemment à des résultats
économiques supérieurs, mais aussi plus équitables, que lorsque des experts les conçoivent à
leur place2. En complément à l’analyse de terrain approfondie et à l’analyse statistique, nous
avons eu recours à la théorie des jeux pour mettre en lumière la façon dont les règles générées
par les utilisateurs de ressources peuvent produire des résultats positifs (Weissing et Ostrom,
1991, 1993 ; Gardner et Ostrom, 1991 ; Ostrom, 1995 ; Acheson et Gardner, 2004). Nous avons
également mené des études expérimentales approfondies afin de tester dans des conditions
contrôlées les régularités [patterns*] ainsi repérées (Ostrom et al., 1992, 1994 ; Janssen et al.,
2008, 2010) et fait appel à des modèles multi-agents pour étudier les processus complexes
de changement de règles (Janssen et Ostrom, 2006a, 2006b). Combiner des méthodes variées
pour s’attaquer à des énigmes théoriques fondamentales permet en effet d’accroître le degré
de confiance dans les régularités observées (Poteete et al., 2010).
1. 1. Les performances des systèmes d’irrigation gérés par les
paysans au Népal
8
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Pendant des siècles, les paysans [farmers*] ont pu subsister dans de nombreuses régions
d’Asie grâce à leurs connaissances approfondies sur la conduite de systèmes d’irrigation
complexes, comprenant barrages, tunnels, structures de dérivation des eaux de taille et de
complexité variables (Shivakoti et al., 2005). Cependant, aucun de ces systèmes ne fonctionne
correctement sans un accord sur des règles d’allocation de l’eau et des règles d’allocation des
responsabilités quant à la fourniture du travail, des matériaux et de l’argent nécessaires à la
construction et à l’entretien de ces systèmes dans la durée. Aujourd’hui encore, la façon dont
ces usagers de ressources développent, sur le terrain, des règles pour accroître la performance,
demeure une énigme de taille. Car, comme nous l’avons déjà évoqué, il s’avère que ces paysans
népalais, sans formation académique ou formelle, parviennent en moyenne à surpasser des
ingénieurs hautement qualifiés dans la conception et l’exploitation des systèmes d’irrigation.
Quel est donc le processus sous-jacent à de tels résultats ?
Des collègues associés à notre Workshop de théorie politique et d’analyse des politiques3 à
l’université d’Indiana ont coopéré pour développer la base de données NIIS (Nepal Irrigation
Institutions and Systems) qui rassemble des informations sur plus de 200 systèmes d’irrigation
localisés dans 29 des 75 districts népalais (Benjamin et al., 1994 ; Lam et al., 1994 ; Regmi,
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2007). Un résultat robuste s’en dégage, concordant avec les travaux d’autres chercheurs sur le
sujet (Gautam et al., 1992) : en moyenne, les systèmes d’irrigation gérés par les agriculteurs
(FMIS : « farmer-managed irrigation systems ») surpassent les systèmes d’irrigation gérés par
une administration (AMIS) dans de multiples domaines. En particulier, une proportion plus
importante de FMIS est maintenue dans un état matériel « excellent » ou « modérément bon »,
et atteint des niveaux d’efficacité plus élevés sur les plans techniques et économiques4.
Les règles spécifiques de gouvernement observées par les agriculteurs dans la conduite
quotidienne de leurs systèmes d’irrigation varient substantiellement d’un système à un autre.
Dans de nombreux cas, la charge de « garde assermenté » est assurée par un des paysans.
Ces derniers exercent cette fonction tour à tour, dans le cadre d’une rotation régulière. Mais
les règles précisant l’allocation des ressources, les responsabilités concernant la surveillance,
le suivi et les sanctions varient considérablement d’un système à un autre. La surveillance et
le suivi [monitoring*] de l’allocation de l’eau, de même que la participation aux activités de
maintenance, sont largement assurés par les paysans qui ont contribué à façonner ces règles
spécifiques de gestion. Ils ont tout intérêt à voir leur système fonctionner correctement et à
s’assurer que d’autres acteurs n’agissent en passagers clandestins ou prélèvent plus d’eau que
le volume imparti.
1. 2. L’origine des règles dans les systèmes d’irrigation gérés par des
agriculteurs
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Les agriculteurs œuvrant dans des systèmes déjà anciens et bien établis rapportent aux
chercheurs qu’ils ne savent pas grand-chose de l’origine des règles qu’ils mettent en œuvre.
À Bali, par exemple, les règles sont encodées dans un système religieux, sacré, et leur suivi
et leur contrôle sont assurés par des prêtres (Lansing, 1991, 2006). De ce fait, les agronomes,
les ingénieurs et autres fonctionnaires gouvernementaux ont d’abord considéré ces systèmes
d’irrigation comme un simple produit de superstitions. Et lorsque le gouvernement indonésien
voulut accroître la production de riz des paysans de Bali, il fit appel à des experts extérieurs
pour inculquer aux paysans une méthode de gestion « moderne et efficiente » de leurs
systèmes d’irrigation. Ils préconisèrent les variétés de riz issues de la révolution verte afin
d’atteindre trois récoltes de riz par an (Spiertz, 1991). Avec ces variétés, les agriculteurs
durent renoncer à leur rythme originel de production de riz. Mais les experts finirent par
constater que le système indigène ancestral était en fait assez sophistiqué dans sa capacité
à prévenir la propagation d’organismes nuisibles et à coordonner l’allocation de l’eau. Suite
à la prolifération de ravageurs quand ces pratiques ancestrales étaient abandonnées par les
paysans, les experts furent contraints de revenir sur leur politique de conversion aux techniques
modernes de gestion des systèmes d’irrigation (Lansing et Kremer, 1993 ; Janssen, 2007).
En discutant avec les paysans qui ont construit et géré des systèmes plus récents, on apprend
aussi combien il est difficile de trouver la juste combinaison de règles adaptée à un contexte
particulier. Il leur faut expérimenter de multiples combinaisons, procéder régulièrement à
de petits ajustements pour rendre le système opérationnel et s’assurer qu’en majorité les
agriculteurs observent bien les règles décidées en commun. Même ceux qui sont les plus
impliqués dans le gouvernement et la gestion d’une ressource – avec une autonomie relative
pour établir leurs propres règles – ne sont pas en mesure de prévoir les effets d’un changement
de règles (Hilton, 1990 ; Shivakoti et al., 1997 ; Shivakoti, 1992). Pour faire face à des systèmes
biophysiques dont les caractéristiques (pluviométrie, sol, géologie) sont variées, tout comme
les systèmes culturels et économiques dans lesquels ils vivent, ils doivent apprendre avec le
temps en bricolant avec les règles.
L’étude des systèmes d’irrigation au Népal n’est qu’un volet parmi d’autres des études
empiriques que nous avons conduites depuis vingt-cinq ans, avec pour objet premier les
arrangements institutionnels et leur impact sur les incitations, les comportements et leurs
effets. Les collègues associés au Workshop ont également entrepris l’étude de plus de
200 forêts situées dans 12 pays. Là aussi, nous avons pu identifier un très grand nombre de
règles en usage (Ostrom et Nagendra, 2006 ; Hayes et Ostrom, 2005 ; Gibson et al., 2005b ;
Coleman, 2009).5
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2. Caractériser les structures de règles
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Développer une procédure fiable pour décrire une structure donnée de règles constitue un
premier pas pour pouvoir comparer cette structure, depuis un hypothétique instant initial en
passant par les états de la structure aux périodes suivantes, et amorcer par là l’explication du
changement institutionnel. Il est également nécessaire d’opérer une distinction fondamentale
entre stratégies, normes et règles (Crawford et Ostrom, 2005).
2. 1. Définir « stratégie », « norme » et « règle »
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Les stratégies sont des plans élaborés par les individus dans une situation donnée en vue de
parvenir à certains résultats grâce à certaines actions ; la stratégie tient compte des informations
de chacun sur la structure élémentaire de la situation. Par contraste, les normes et les règles
contiennent toutes deux des prescriptions – les « tu dois » [musts], « tu ne dois point » [musts
not] et « tu peux » [mays] de la logique déontique [deontic logic*].
Les normes sont des prescriptions concernant des actions ou des résultats qui ne visent pas
principalement un gain matériel et personnel à court-terme. Ainsi, un participant qui s’en tient
à la norme de dire la vérité obtient une récompense intérieure pour avoir dit la vérité (ce qui
peut être modélisé comme une valeur ajoutée additionnelle à sa fonction d’utilité), même si
son gain matériel pourrait être plus important en proférant un mensonge (Crawford et Ostrom,
2005). Si les normes peuvent émerger dans le for intérieur d’un individu, l’essentiel des normes
est acquis dans le cadre de la communauté dans laquelle l’individu interagit fréquemment. Si
d’autres membres de cette même communauté peuvent avoir connaissance d’une transgression
de la norme, la valeur interne attribuée à une action conforme à cette norme se renforce (cf.
Richerson et Boyd, 2005, pour une analyse importante du rôle des normes partagées dans
l’évolution culturelle).
Les règles sont des énoncés linguistiques contenant des prescriptions similaires aux normes,
mais les règles sont en outre porteuses de l’attribution d’une sanction lorsque des actions
prohibées sont commises et constatées par un surveillant (Commons, 1924).6 Pour que les
règles soient suivies d’effet, chaque situation particulière doit être associée à une situation
prévue par la réglementation. En outre, un système de surveillance et de sanction doit
également être présent (Crawford et Ostrom, 2005 ; Basurto et al., 2009). En effet, les
règles sont le résultat d’efforts – implicites ou explicites – pour générer de l’ordre et de la
prédictibilité dans la société. Elles procèdent en créant des catégories de personnes (des rôles
[positions*]) qui, selon le cas, doivent, ont l’autorisation de, ou ont l’interdiction de procéder
à certaines catégories d’actions selon que tel résultat est requis, autorisé ou prohibé, et qui
sont confrontées à la probabilité d’être surveillées et sanctionnées de manière prédictible
(V. Ostrom, 1991).
Les règles sont élaborées au sein d’arènes de choix collectif ou constitutionnel, aux
niveaux local, national ou international, arènes qui peuvent être d’une grande diversité.
Les recherches contemporaines tendent à se focaliser sur les règles formellement prescrites
par un gouvernement national. Cependant, nous devons également saisir les processus de
changement des règles au niveau de la communauté considérée, même si ces règles ne sont
pas formellement codifiées par ceux qui en font usage pour structurer leurs interactions
quotidiennes.
2. 2. Les sept composantes structurelles d’un système de règles
19
Munis de cette définition basique des normes et des règles, nous pouvons à présent décrire
le système de classification des règles développé par les collègues du Workshop, fondé
sur le cadre heuristique de l’analyse institutionnelle et de développement (IAD).7 Nous
nous appuyons sur ce système de classification pour expliquer l’immense variété de petites
différences auxquelles se confrontent les humains dans des situations d’action au quotidien :
derrière ces différences – telle est notre hypothèse de base – se trouvent des formations
imbriquées, chacune composée de différentes configurations d’un même ensemble d’éléments
(à savoir, différentes configurations de types de règles). C’est donc la nature configurationnelle
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de cet ensemble d’éléments présents dans chaque formation qui permet d’expliquer la
formidable complexité observée dans le monde.
Notre système général de classification s’adosse à des outils de théorie des jeux. Ces derniers
nous fournissent un langage formel permettant d’exprimer la structure de situations d’action
relativement simples et dénuées d’ambiguïtés fortes, comme des jeux. En nous appuyant
ainsi sur le langage de la théorie des jeux pour créer un système de classification des règles
génériques, nous rejoignons les théories formelles dans l’hypothèse que toute interaction
humaine est composée de 7 éléments opératoires : des acteurs occupant certains rôles
choisissent parmi des actions à différents stades du processus décisionnel, à la lumière
de leur capacité de contrôle sur un nœud décisionnel, des informations dont ils disposent,
des résultats probables, et des coûts et bénéfices perçus pour ces résultats. Ceux qui sont
familiers des analyses de théorie des jeux reconnaîtront sans peine dans ces sept éléments les
composants (moving parts*) mobilisés dans tout jeu formel. Pour mettre de l’ordre dans la
myriade de règles spécifiques présentes dans toute situation d’action particulière, nous avons
ensuite regroupé les règles au sein de 7 catégories compréhensives, basées précisément sur les
7 éléments d’un jeu ou d’une situation d’action.8
Commençons par identifier l’ensemble des rôles au sein du système, c’est-à-dire des fonctions
anonymes que peut occuper un acteur et auxquels des ensembles d’actions spécifiques sont
assignés aux différents stades d’un processus décisionnel. Les règles de définition des rôles
[position rules*] définissent ces rôles. Elles peuvent aussi établir si un nombre défini d’acteurs
doit occuper un rôle donné, indiquer une limite basse ou haute à ce nombre, ou encore une
absence de limite (Ostrom, 2005).
Les règles d’accès aux rôles [boundary rules*] – également appelées règles d’entrée/sortie
par Ostrom – définissent 1) qui est éligible à un rôle, 2) le processus déterminant qui sont les
acteurs éligibles (ou affectés obligatoirement) à tel rôle, et 3) comment un individu peut (ou
doit) quitter un rôle.
Les règles d’allocation [allocation/choice rules] précisent ce qu’un acteur occupant un rôle
doit ou peut faire, ou non, à un moment particulier du processus décisionnel, à la lumière des
conditions rencontrées ou non à ce stade.
Les règles sur les procédures de décision collective [aggregation rules*] déterminent « qui
doit décider » de procéder à telle action ou tel ensemble d’activités. Crawford et Ostrom ont
décrit les diverses formes génériques que peuvent prendre ces règles de décision, en fonction
des poids relatifs conférés à un acteur unique ou à de multiples acteurs. En l’absence d’accord,
elles peuvent également préciser les résultats à atteindre.
Les règles d’information [information rules] affectent le niveau d’information disponible
pour les acteurs, aussi bien au sujet des actions elles-mêmes que du lien entre ces actions et
leurs effets. Les règles d’information autorisent l’acheminement des flux d’informations vers
les acteurs via tel ou tel canal, stipulent l’obligation, la permission, ou encore l’interdiction
de communiquer aux acteurs occupant tel ou tel rôle, à tel moment de la décision. Elles
déterminent aussi le langage et la forme de la communication (Crawford et Ostrom, 2005).
Les règles informationnelles sont particulièrement importantes pour générer des informations
sur les actions passées et permettre aux acteurs de savoir qui est fiable ou qui ne l’est pas (cf.
Janssen et Ostrom, 2006b).
Les règles de contribution et de rétribution [payoff rules] jouent sur les coûts et bénéfices
octroyés aux acteurs, à la lumière des résultats atteints et des actions menées par les acteurs
(par exemple, la grille salariale utilisée par une administration ou une entreprise privée pour
allouer les salaires aux employés à tel ou tel poste).
Enfin, les règles de ciblage des usages des ressources [scope rules*] déterminent quel résultat
doit, peut ou ne peut pas être atteint dans une situation donnée. Dans les situations où il peut
être plus difficile ou plus sensible d’établir des règles pilotant le comportement des joueurs
que de piloter les résultats, les règles de ciblage s’avèrent particulièrement utiles. Par exemple,
une règle limitant l’émission de certains types de polluants dans les cheminées industrielles
plafonne les rejets sans avoir à spécifier l’éventail d’actions permettant d’arriver à ce résultat.9
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On rencontre évidemment des situations où il n’existe pas de règles portant sur chaque élément
d’une situation d’action. La situation (hypothétique) d’une structure de jeu ou d’une situation
d’action caractérisée par l’absence de toute règle est décrite comme les « conditions par
défaut » pour chaque type de règle (cf. tableau 1) :
Tableau 1. Les états par défaut pour les sept types de règles
Type de règle
état de la règle par défaut
Règle 1 : définition des rôles
Aucun rôle n’est formellement défini.
Règle 2 : accès aux rôles
N’importe qui peut occuper le rôle.
Règle 3 : allocation des ressources
Tout joueur peut entreprendre toute action
matériellement possible.
Règle 4 : procédure de décision collective
Les joueurs agissent en toute indépendance. Les rapports
physiques en présence déterminent la façon dont
s’agrègent les actions individuelles.
Règle 5 : information
Tout joueur peut communiquer n’importe
quelle information, par n’importe quel canal de
communication.
Règle 6 : contribution-rétribution
Tout joueur peut s’approprier tout résultat qu’il est à
même d’obtenir et de défendre matériellement.
Règle 7 : ciblage des usages
Tout joueur peut agir sur tout état du monde
matériellement possible.
Source : adapté de Ostrom (2005, p. 211)
3. Quelques processus de changement des règles
29
À la lumière de la logique combinatoire10, ni les administrateurs publics ni les bénéficiaires
directs ne peuvent analyser complètement l’espérance de gains personnels ou d’amélioration
des performances pour chaque changement possible de règles entre individus au sein d’une
hiérarchie, d’un marché ou d’un système de ressources communes (common-pool resource
system). Cette impossibilité existe aussi pour les systèmes biologiques : ils évoluent. Explorons
leurs ressemblances et leurs différences.
3. 1. Évolution des règles et évolution des systèmes biologiques : une
analogie
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Les structures présentes dans les règles et systèmes politiques suggèrent un parallèle avec les
concepts de génotype et de phénotype dans les systèmes biologiques. La structure génotypique
caractérise l’ensemble des instructions encodées dans l’ADN pour produire un organisme se
matérialisant par une structure phénotypique particulière. Celle-ci caractérise l’expression de
l’organisme : la façon dont ses os, ses organes et ses muscles se développent, se relient et
fonctionnent dans un environnement particulier. Une configuration de règles est l’équivalent
fonctionnel d’un génotype en ce sens que les règles comme les génotypes sont des mécanismes
qui transmettent de l’information sur la façon de produire quelque chose (la protéine d’un
organe particulier ou une situation d’action dans un environnement particulier). En d’autres
termes, les règles sont des ensembles d’instructions sur la façon de produire une situation
d’action ou une structure de relations entre individus ; mais la réalisation de celles-ci sera
également affectée par le monde biophysique et le type de communauté ou de culture dans
lesquels se situe la situation d’action. Les composants opératoires d’une situation d’action
(ou d’un jeu) caractérisent l’expression d’une situation : comment le nombre d’acteurs, les
informations disponibles, les coûts et opportunités créent des incitations, et comment ces
incitations conduisent à certains types de résultats selon leur environnement.
Si les systèmes de règles (et de normes) peuvent évoluer, leur évolution – comme pour tout
phénomène culturel – mobilise des mécanismes différents de ceux impliqués dans l’évolution
des espèces (Boyd et Richerson, 1985 ; Richerson et Boyd, 2005 ; Campbell, 1975 ; Nelson
et Winter, 1982 ; Greif et Laitin, 2004 ; Nelson, 2009). De surcroît, comme le précise Lustick
(2009), l’évolution d’un système de règles n’est en rien synonyme de progrès. En aucun cas, les
processus évolutionnaires ne permettent de jugement a priori sur le résultat de l’évolution. Ils
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
se traduisent cependant par la génération de nouvelles alternatives, par la sélection d’attributs
structurels au sein des combinaisons anciennes et nouvelles, et enfin par la rétention de
combinaisons de caractères adaptés à un environnement particulier.
3. 2. Processus conscients et inconscients de changement des règles
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Dans les systèmes biologiques évolutifs, les structures génotypiques sont modifiées par des
variations aveugles ou dirigées (c’est le cas de la domestication de nombreuses espèces
de plantes et d’animaux). Dans les systèmes évolutifs de règles des sociétés humaines,
les configurations de règles relatives à une situation d’action peuvent être modifiées par
de nombreux mécanismes conscients ou non, incluant des tentatives par essais-erreurs, en
particulier dans les processus d’action collective. Dans un certain nombre de cas, la capacité du
système de ressources biophysiques à amortir les dommages occasionnés lors de tâtonnements
entre différents systèmes de règles semble jouer un rôle – nécessaire mais non suffisant – dans
l’émergence de systèmes de règles autonomes et adaptés (Basurto, 2008 ; Basurto et Coleman,
2010).
Les mécanismes transformant les systèmes de règles peuvent être grossièrement divisés en
deux catégories : les processus relativement conscients et inconscients. Parmi les exemples de
processus conscients fréquemment mentionnés dans la littérature, figurent en bonne place les
processus d’imitation (Richerson et Boyd, 2005). L’imitation de règles utilisées par d’autres
peut conduire à une évolution au cours du temps, en particulier si les agriculteurs des différents
systèmes d’irrigation d’une région se rencontrent régulièrement, sur un marché local ou tout
autre lieu habituel. L’imitation intégrale d’un système de règles peut aussi advenir par un
choix de nature constitutionnelle, comme dans le cas du Costa Rica qui, pour créer ses parcs
nationaux, a choisi d’adopter le système juridique des États-Unis – considéré comme une
réussite. D’autres processus conscients de changement des règles résultent d’interventions
extérieures, par exemple quand l’aide étrangère au développement est conditionnée à des
réformes des institutions locales, réformes fondées sur des conceptions allochtones de l’équité,
de la productivité, de la démocratie ou du développement lui-même.
Des changements rapides dans les caractéristiques biophysiques d’une ressource peuvent
conduire les usagers de cette ressource à se mobiliser suffisamment pour s’organiser et
réformer intentionnellement leurs systèmes de règles de gouvernance afin de les adapter
aux nouvelles conditions. Toutefois lorsque les changements biophysiques se produisent
lentement dans l’espace ou le temps et ne se distinguent pas des variations saisonnières ni
des autres variables biophysiques, c’est plutôt par un processus non intentionnel que les
usagers de la ressource peuvent s’adapter inconsciemment à ces conditions changeantes, en
s’efforçant de maintenir certains niveaux de productivité, de distribution équitable ou de
soutenabilité (Berkes et Folke, 1998 ; Berkes, 2007 ; Meinzen-Dick, 2007 ; Wilson et al.,
2007). Des processus concurrentiels peuvent aussi conduire certains usagers à promouvoir
intentionnellement certains changements institutionnels plutôt que d’autres. De même, les
conflits relatifs à l’interprétation des règles débouchent fréquemment sur des changements
conscients. Lorsqu’existent des procédures d’audience et de résolution des conflits, acceptées
par les acteurs et légitimes, des règles peuvent alors être ajoutées, supprimées ou modifiées via
ces procédures. Dans les contextes de common law, on peut s’attendre à ce que les personnes
désavantagées par les règles en vigueur les contestent et poursuivent cette contestation jusqu’à
obtenir une interprétation qui leur soit favorable (Stake, 2005). Les capacités humaines
d’apprentissage (Henry, 2009) sont aussi au fondement de la plupart des processus de
changements conscients, par exemple quand les membres d’une communauté rurale de
pêcheurs s’organisent et modifient les règles pour contrôler les niveaux de prélèvement de la
ressource sur la base des expériences passées (Basurto, 2005).
Les processus de changements inconscients incluent l’oubli, comme c’est le cas lorsqu’existe
un grand nombre de règles et que personne ne peut les « connaître » toutes sans procéder à de
vastes recherches ou lorsque des lois ne sont jamais mises en pratique. Le même phénomène
peut être observé lorsque certains tabous s’effacent suite à la disparition d’une langue, à des
dissonances cognitives, à un changement technique ou à un défaut de mise en œuvre. Ces
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mécanismes peuvent se traduire par la lente érosion des règles, qui s’étiolent alors pour être
finalement remplacées par de nouvelles pratiques et normes de conduite (Kofinas, 2005).11
Pour l’anthropologie sociale et culturelle, d’autres processus inconscients incluent l’épistasie
socio-culturelle. Cette forme de changement intervient lorsque le champ sémiotique d’une
notion recoupe aussi, au moins en partie, celui d’une autre notion : l’une peut alors
évoquer l’autre, même si les deux notions ne sont pas nécessairement corrélées. Malgré cette
indépendance logique, les deux notions sont ensuite constamment associées dans les esprits
(par épistasie culturelle) et sont enrôlées de conserve dans les processus de changement
(Brown et Feldman, 2009)12.
Autre cas de figure, nous dépendons du langage pour communiquer et l’ambigüité inhérente au
langage peut aussi conduire à des processus inconscients de changement de règles. Les règles
sont composées de simples mots et, comme Vincent Ostrom (1997) l’a souvent souligné, un
mot n’a pas toujours la même signification pour chacun de nous (cf. également 2008a, 2008b).
Ainsi, un garde peut ne pas entendre les règles de la même façon que les usagers. Il peut, par
exemple, interpréter les règles occasionnant pour lui un coût élevé différemment des règles
impliquant de faibles coûts. Les problèmes d’équilibre balbutiant sont répandus – y compris
parmi les chercheurs étudiant les systèmes de règles et de normes ! –, et c’est là un problème
majeur pour les sciences sociales (Ostrom, 2005, p. 179).13
Pour toutes ces raisons – et d’autres encore –, rendre compte du système de règles en usage
au sein d’une population pour gouverner ses interactions constitue un véritable défi. En outre,
nombreuses sont les règles qui ont connu des évolutions pluriséculaires, à l’instar de celles
organisant les systèmes d’irrigation à Bali décrites par Lansing (2006), les prairies alpines
décrites par Netting (1981), le droit coutumier en Angleterre, en Norvège et en Afrique
(Orebech et al., 2005). Dans de nombreux cas, les règles originelles n’étaient pas consignées
par écrit, et nombre de changements dans beaucoup de ces systèmes n’étaient pas enregistrés.
Même dans des systèmes de règles plus récents, les usagers ne se sont pas toujours astreints
à les consigner par écrit (c’est le cas de multiples systèmes d’irrigation construits et gérés par
les agriculteurs dans des pays en développement, (cf. Tang, 1992 ; Lam, 1998 ; Shivakoti et
Ostrom, 2001).
4. Mesurer le changement dans une configuration de règles
39
40
Laissons de côté les défis précédents pour nous concentrer maintenant sur ce qui change quand
les utilisateurs d’une ressource changent de règles. À quoi ressemblent les briques élémentaires
constitutives d’une situation d’action ? Pour simplifier, partons d’une situation dénuée de
règle, correspondant à l’état « par défaut » présenté dans le tableau 1 supra. Cela revient à
imaginer un « état de nature » où les irrigateurs népalais chercheraient à s’approprier l’eau.
La configuration présentée dans le tableau 1 est en outre utile pour éclairer les conditions
initiales d’un système juridique de common law14. Cette situation initiale (absence de toute
règle) constitue une situation de référence pour analyser les changements de règles : l’analyse
hobbesienne de l’état de nature, comme celle de Hardin dans la Tragédie des communs
[1968], postulent implicitement que l’absence de règles structure effectivement les situations
analysées.
Les états « par défaut » évoluent ensuite selon l’un ou l’autre des mécanismes décrits dans la
section précédente. Pour un système d’irrigation gouverné par les agriculteurs qui l’utilisent,
par exemple, le processus de changement de règles peut se réaliser par une assemblée annuelle
des agriculteurs ou d’un Comité d’usagers de l’eau élu par les agriculteurs ; pour les systèmes
étatiques, les règles peuvent être prescrites par une agence publique ou par l’administration
du gouvernement national impliqué15.
Tableau 2. Exemples de normes ou de règles fréquemment identifiées dans les études sur
a
les systèmes d’irrigation
41
Règles d’accès aux rôles dans le système [boundary rules]
B1 Zonage foncier : être propriétaire ou locataire de terres dans un périmètre spécifié.
B2 Parts sociales : propriété ou bail répartis en parts cessibles, indépendantes du foncier mais
proportionnées au volume d’eau prélevé.
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B3 Adhésion : adhésion à un groupe dans le but de bénéficier de l’eau.
Règles de définition des rôles [position rules]
P1 Rotation : les utilisateurs d’eau se succèdent pour assurer la surveillance du système.
P2 Surveillance externe : recrutement de gardes extérieurs à la communauté des utilisateurs
de l’eau.
P3 Surveillance locale : recrutement de gardes appartenant à la communauté des utilisateurs
d’eau.
Règles d’allocation de la ressourceb [choice/allocation rules]
C1 Volumes fixes : le volume d’eau disponible est divisé en parts fixes au prorata de la surface
foncière possédée ou tout autre critère.
C2 Plages horaires : chaque individu (ou sous-groupe du canal d’irrigation) bénéficie d’un
créneau horaire fixe pendant lequel il peut prélever de l’eau.
C3 Tour de rôle : les agriculteurs prennent leur tour pour prélever de l’eau, dans l’ordre où
chacun se situe le long du canal (ou tout autre ordre clairement défini).
Règles d’information [information rules]
I1 Publicité sur les infractions aux règles : annonce faite en public par différents moyens.
I2 Contingentement : publicité sur les mesures des dimensions de chaque barrage de dérivation.
I3 Comptes rendus : journal écrit des opérations et rapports financiers accessibles à tous.
Règles sur les procédures de décision collective [aggregation rules]
A1 Accord entre voisins : les deux agriculteurs sont présents et valident la fin et le début de
leurs créneaux horaires de prélèvement.
A2 Vote de la communauté : définit le moment d’un changement de règles d’allocation de la
ressource.
A3 Arbitrage : si des agriculteurs sont en désaccord, le contrôleur a le dernier mot.
Règles de contribution-rétribution [payoff rules]
Y1 Pénalités : les agriculteurs contribuent en monnaie, en travail ou toute autre ressource en
cas d’infraction à la règle.
Y2 Impôt sur l’eau : les agriculteurs payent un impôt financier annuel.
Y3 Obligation de travail : les agriculteurs doivent contribuer sous forme de travail à la
maintenance régulière et aux réparations d’urgence, selon une formule convenue à l’avance.
Règles de ciblage des usages possibles de la ressource [scope rules]
S1 Domaine géographique : définit le périmètre foncier éligible à l’irrigation.
S2 Usage de l’eau : définit les limites des usages possibles de l’eau prélevée sur le système.
S3 Cultures : définit les limites des récoltes possibles avec l’eau prélevée sur le système.
(a) Nous utilisons les lettres [S]/[R]/[P]/[F] pour représenter les différents opérateurs logiques de normes (S = should)
ou de règles (R = required ; P = permitted ; F = forbidden) selon la situation d’action.
(b) Nous renvoyons à ces règles comme à des règles de choix, dans la mesure où elles permettent à un individu de
choisir un niveau de prélèvement qui varie de 0 jusqu’à la limite supérieure autorisée. Toutefois, au niveau individuel,
la règle d’allocation établit ce qui est permis ; au niveau du système, la règle requiert que le mode d’allocation choisi
soit mis en œuvre.
48
49
Pour plus de clarté, le tableau 2 présente une liste de trois énoncés de normes ou de règles
fréquemment mobilisées au niveau opérationnel dans les systèmes d’irrigation pour chacun
des sept types de règles discutées supra16. Certes, trois énoncés pour chaque type de règle
est un nombre très faible par rapport à la multitude de règles de chaque type que nous avons
relevées dans nos études de cas à travers le monde sur les institutions de gestion des ressources.
Mais notre but ici n’est pas de dresser un inventaire complet des règles déjà identifiées
mais de présenter les fondements d’une méthode pour enregistrer et analyser le changement
institutionnel.
Il faut noter que, selon l’opérateur logique utilisé dans un énoncé, celui-ci sera codé comme
une norme (si l’opérateur est « devrait ») ou comme une règle (si une opération est « requise »,
« permise » ou « interdite »). Nous reprenons ici, en la modifiant légèrement, la méthode
de codage utilisée par Blomquist, Schlager, Tang et Ostrom pour leur méta-analyse (cf.
troisième section de Ostrom et al, 1994 ; Ostrom, 1999). Les règles fréquemment utilisées pour
gouverner les systèmes d’irrigation sont listées dans le tableau 2 puis présentées en colonnes
pour l’inventaire des règles dans le tableau 3 (voir Tang, 1992, pour une description de ces
règles).
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Tableau 3. Inventaire des configurations de règles et de normes (cliquez sur « Original » sous
le tableau pour le visualiser)
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L’inventaire est divisé en sept grands champs de règles (décrites auparavant dans le
tableau 2) dont les énoncés spécifiques peuvent être une norme, une règle ou une absence de
prescription17. Dans ce dernier cas, l’énoncé est codé ‘0’ ; si une norme induit que des acteurs
« devraient » (should : S) suivre une prescription particulière, le codage de cette prescription
est un ‘D’ ; si une règle est établie, le codage de l’énoncé est selon le cas : ‘R’ = requis ; ‘P’ =
permis ; ‘F’ = interdit.
Cette méthode sera utilisée pour examiner les processus de changement des règles et
l’adéquation de ces règles aux caractéristiques de l’environnement biophysique et de la
communauté [community*] dans une configuration particulière. Dans le tableau 3, nous avons
utilisé le système de numérotation du tableau 2 pour les colonnes (ainsi, les trois colonnes du
tableau 3 concernant les règles d’accès aux rôles du système désignent les trois exemples de
règles listées dans cette catégorie dans le tableau 2 ; idem pour les autres intitulés de colonnes).
La première ligne du tableau 3 représente une configuration de règles à l’instant T1, quand
il n’y a pas de normes ni de règles en usage (toutes les entrées valent alors ‘0’). Ainsi la
colonne 1 représente un « état de nature », sans loi, dont Hardin [1968] prédit qu’il conduirait
à une « tragédie » des communs. Si l’on devait modéliser en théorie des jeux la situation
d’appropriation qui en résulte (en supposant que les agriculteurs vivent près d’une source
et ont une demande forte pour l’eau de cette source), l’équilibre de Nash constituerait un
niveau de prélèvement inefficient (Ostrom et al. : 1994, chap. 3). C’est-à-dire que la prédiction
de comportement et de performance dans un tel jeu d’irrigation où il y a absence totale de
prescription normative est que chaque agriculteur prélève autant qu’il peut tant que l’eau est
disponible. Et de ce fait les agriculteurs situés en tête de réseau retireraient la plus grande partie
de l’eau. Le rendement global de la production agricole du système pris comme un tout serait
alors inférieur à ce qu’il aurait été si l’eau avait été répartie sur toutes les parcelles connectées
au réseau.
4. 1. S’en remettre uniquement à des normes
53
Dans des systèmes isolés et très simples, les agriculteurs situés dans le périmètre du système
peuvent développer au fil du temps un ensemble simple de normes organisant un tour de rôle
pour l’accès au canal d’irrigation. Imaginons 14 agriculteurs s’accordant sur un ensemble de
normes telles que :
• seuls ces 14 agriculteurs peuvent prélever de l’eau au système ;
• ils s’abstiennent de prélever la nuit ;
• chaque agriculteur dispose d’une demi-journée de prélèvement avant de transmettre
l’accès à l’agriculteur suivant ;
54
On peut alors penser qu’un tel ensemble de normes (codées ‘S’ dans la ligne T2 du tableau 3)
suffirait pour un certain temps. Ils auraient donc besoin de trois normes :
• B1 : ne devraient utiliser l’eau du système d’irrigation que les 14 agriculteurs du
périmètre ;
• C3 : le prélèvement d’eau en journée devrait s’effectuer à tour de rôle, selon un calendrier
précis ;
• Y3 : chaque agriculteur devrait entretenir le canal sur la portion jouxtant sa propre
exploitation et contribuer aux réparations d’urgence chaque fois que nécessaire.
55
Un tel système simple fondé sur des normes pourrait perdurer longtemps : si le terrain est
suffisamment plat pour que les agriculteurs en tête de réseau n’aient pas un avantage naturel
excessif ; si la terre est systématiquement transmise en héritage à un seul enfant (plutôt que
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
divisée à chaque génération – ce qui est la règle générale au sein de communautés plus
importantes)18 ; si personne ne vend la terre à des étrangers au système ; et si le système est
relativement insensible aux variations de prix du foncier, du travail ou des matières premières.
Ce sont quatre conditions fortes. Dans son enquête de terrain en Suisse, Robert Netting
(1974) a observé un tel système. À notre connaissance, c’est là le seul système d’irrigation
où les agriculteurs s’en remettent uniquement à des normes. En effet, la survie de nombreuses
familles dépend d’un accès suffisant à l’eau d’irrigation et des conflits peuvent donc facilement
survenir à propos de qui prélève de l’eau et dans quelles conditions. Et s’ils ne sont pas résolus,
les conflits minent les normes partagées.
4. 2. Changer de règles au sein d’arènes de choix collectifs
56
Un conflit peut surgir et faire évoluer l’usage des règles de bien des façons dans un système
simple comme l’était le précédent. Par exemple, si l’un des 14 ménages d’agriculteurs vend
sa terre, le nouveau propriétaire peut plaider qu’il l’a achetée pour une culture exigeant plus
d’eau que les cultures des autres agriculteurs du réseau. Ou si certains commencent à prélever
de l’eau la nuit ou essaient de dépasser la durée normale de prélèvement, un conflit va très
certainement apparaître. Ceci conduira probablement à une assemblée des agriculteurs. Ils
peuvent alors décider de fonder une Association des usagers de l’eau. Puis, cette nouvelle
association constituant alors une arène de choix collectif, ils peuvent décider quatre nouvelles
règles tout en conservant deux normes (codées ‘S’) sur la limitation du nombre d’irrigateurs
ayant accès à l’eau (B1) et sur la contribution en temps de travail à l’entretien du canal (Y3).
Les quatre nouvelles règles (codées ‘R’) sont représentées par la configuration T3 dans le
tableau 3. Par exemple :
1. créer un nouveau rôle de contrôleur officiel, que chaque ménage assume à tour de rôle
les jours où il ne prélève pas d’eau, selon un calendrier prédéfini (la règle P1 sur les rôles
change de valeur, passant de ‘0’ à ‘R’) ;
2. formaliser le système de rotation dont l’évolution ne reposait que sur des normes
(changement de valeur de la règle C3 sur l’allocation de la ressource, de ‘S’ à ‘R’) ;
3. créer une nouvelle règle selon laquelle chaque agriculteur doit être présent au moment où
un agriculteur transmet l’accès au canal d’irrigation à l’agriculteur suivant (changement
de valeur de la règle A1 sur la procédure de décision collective, de ‘0’ à ‘R’) ;
4. et imposer une pénalité à tout agriculteur qui ne respecte pas les trois règles précédentes
(un changement de valeur de la règle Y1 sur la contribution-rétribution, de ‘0’ à ‘R’).
57
58
La configuration T3, dans le tableau 3, représente cette nouvelle combinaison de règles et
des deux normes antérieures, que l’Association des usagers de l’eau pourrait élaborer en
essayant d’établir quelques règles initiales pour conserver au système d’allocation de l’eau
l’opérationnalité qu’il avait auparavant en n’étant gouverné que par des normes. Toutefois,
dans l’exemple précédent, si le nouvel arrivant est très riche et détient un pouvoir politique
important, les autres agriculteurs peuvent alors craindre de contester ses demandes et lui
allouer une journée par semaine pour prélever autant d’eau qu’il souhaite. S’ils sont dans la
configuration T4, ils peuvent décider d’allouer l’eau sur la base d’un taux de prélèvement tel
que l’agriculteur puissant obtienne le pourcentage d’eau qu’il réclame tandis que les 13 autres
se partageraient le reste à parts égales. La règle d’allocation passerait ainsi du type C3 (codée
‘R’ : « requis ») au type C1 (codée ‘P’ : « permis »), formule conçue pour permettre de
satisfaire l’agriculteur puissant, tout en allouant le reste de l’eau aux 13 autres agriculteurs.
Toutes les autres normes et règles en usage demeureraient identiques – cf. dans le tableau 3
la configuration T4 qui en résulte.
Puis, au fil du temps, les agriculteurs rassemblés dans l’Association des usagers de l’eau
pourraient se retrouver confrontés à des changements économiques amenant de plus en plus
de nouveaux agriculteurs dans leur région. Il est peu probable que ces nouveaux venus
connaissent les normes indiquant qui peut prélever l’eau, en quelle quantité et à quelle source :
les membres de l’association pourraient alors voir un jour des étrangers prélever de l’eau dans
leur système. Ils pourraient alors décider d’évoluer vers la configuration T5 pour spécifier
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
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qui peut utiliser l’eau, en transformant la norme en une règle exigeant qu’un agriculteur
possède un terrain dans une zone spécifiée pour pouvoir utiliser l’eau d’une source donnée
(B1 passerait de l’état ‘S’ à l’état ‘R’ si cette règle était adoptée, comme dans la configuration
T5 de la colonne 5). Et, l’eau se faisant plus rare à cause de cette nouvelle population, les
membres de l’association se verraient contraints d’adopter une règle interdisant les cultures
trop gourmandes en eau (S3 passant de l’état ‘0’ à l’état ‘F’ quand cette règle d’interdiction est
adoptée). La mission du contrôleur officiel, créée à l’étape T3, pourrait alors inclure d’évincer
toute personne non autorisée surprise à prélever de l’eau et de faire respecter la règle de ne
pas pratiquer les cultures gourmandes en eau.
Ce qui précède ne doit pas être entendu comme une description fonctionnaliste des processus
de changement des règles. Il s’agit bien plus d’un exemple illustrant la logique opératoire de
l’outil analytique présenté dans cet article, qui pourrait aussi être utilisé pour enregistrer et
caractériser d’autres cas de figure : systèmes ayant tenté sans succès de s’engager dans une
action collective ou encore systèmes auto-organisés [self-organized*] qui se sont lentement
désintégrés au fil des changements de règles provoqués par ceux qui avaient le pouvoir d’en
tirer avantage au détriment du reste du groupe.
5. Étudier les modifications du contexte dans lequel se
déroule l’évolution des règles
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61
62
Selon le célèbre modèle variation-aveugle-et-rétention-sélective de Campbell (1965), pour
que des configurations de règles évoluent, il faut qu’existent des processus qui (1) génèrent
une diversité de règles possibles ; (2) évaluent ces règles grâce à l’information comparant
leurs performances dans des environnements particuliers ; et (3) retiennent les règles les
plus performantes au regard de critères tels que la productivité, l’équité, la responsabilité
[accountability*] et la soutenabilité. Ces trois processus sont constitutifs d’un schéma général
d’adaptation dont la notion darwinienne d’évolution organique est un cas de figure parmi
d’autres. Campbell (1965), Hodgson (2002 ; 2008), Dennett (1995), Hodgson et Knudsen
(2006), entre autres, ont illustré la multitude de façons dont chacun de ces processus peut jouer
dans des contextes sociaux de changement institutionnel. Nous avons montré ici comment ils
interviennent dans le contexte de systèmes d’irrigation agricole au Népal. Dans ce pays où
les conditions biophysiques et institutionnelles sont très diverses, les agriculteurs s’engagent
dans des processus de sélection de règles bien qu’il soit presque impossible pour eux d’en
prévoir tous les effets sur leur système d’irrigation. Au fil du temps – probablement en
tâtonnant par essais/erreurs –, ils bricolent règles et normes pour finalement identifier quelques
configurations répondant mieux que d’autres à leurs besoins locaux. Ils tendent à retenir ces
configurations qui satisfont mieux à leurs critères d’évaluation.
L’outil d’évaluation [des combinaisons de règles et de normes] esquissé dans la section
précédente permet de saisir les trois processus décrits par Campbell (1965) qui sous-tendent
toute forme d’évolution institutionnelle. En s’appuyant sur la typologie des règles, un analyste
politique peut caractériser la configuration institutionnelle d’une situation d’action donnée à
l’instant T0, identifier les règles et normes qui sont sélectionnées (ou non) selon un ensemble
de critères d’évaluation à l’instant T1, et repérer quelles règles et normes sont sélectionnées à
l’instant T2 et aux périodes suivantes. Il est également important que l’approche proposée ici
permette d’analyser de façon exhaustive et rigoureuse les règles comme des mécanismes de
transformation de l’information (Ostrom, 2005, chap. 6).
Un certain nombre de chercheurs (Brown, Feldman, 2009 ; Dopfer et al., 2004 ; Runciman,
2009) développent des approches très intéressantes pour étudier l’évolution des sociétés
humaines. Mais dans cet article nous nous focalisons plus sur la méthode d’enregistrement
et de codage des changements de règles utilisées pour ordonner les sociétés humaines : nous
pouvons ainsi réaliser une recherche empirique qui enregistre les changements et qui puisse
être utilisée pour tester différentes théories sur les modalités du changement. Notre outil
analytique aide à ancrer différentes approches théoriques du changement et de l’évolution
humaine dans un rapport avec la nature des règles et des configurations de règles. Ainsi de
l’approche micro-meso-macro proposée par Dopfer et ses collègues (2004) : ils soutiennent
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que, pour comprendre la nature très complexe et émergente de l’existence et du changement
dans l’évolution économique, il faut recourir au cadre d’analyse de l’économie évolutionnaire
avec une architecture micro-meso-macro.
Dopfer et al. (2004) conçoivent un système économique comme une population de règles, une
structure de règles et un processus de règles, où : le domaine micro renvoie aux individus
porteurs de règles et aux systèmes qu’ils organisent ; et le macro est la population structurée
des systèmes meso où les processus de changement de règles se déroulent. Selon Dopfer
et al., dans une perspective évolutionnaire, il n’est pas possible « d’additionner » le micro
pour obtenir directement le macro. Un domaine meso, reliant micro et macro, est donc
une condition nécessaire. Le domaine meso affecte l’ordre macro et l’ordre micro, et il est
composé de trois phases d’évolution, similaires au processus de Campbell (1965) évoqué
plus haut. Dans la première phase (genèse), les acteurs développent une règle qui conduit
à une forme d’organisation des populations, des sources d’énergie et des matériaux. Dans
cette phase, la plupart des règles ne parviendront pas à être viables, mais celles qui perdurent
sont mobilisées dans la deuxième phase (diffusion), où elles sont adoptées et adaptées à des
contextes organisationnels variés ; et, selon les cas, la coopération ou la compétition susciteront
aussi l’émergence de nouvelles variantes de règles. Le résultat est une « nouvelle microorganisation et un nouvel ordre méso de l’économie, se traduisant par une transformation
des structures organisationnelles des secteurs et des marchés » (Dopfer et al., 2004, p. 272).
Dans la troisième phase (rétention), la réplication se produit par le renforcement et le constant
bricolage des règles meso, par exemple en incorporant la règle dans le droit effectivement mis
en œuvre.
Cependant, l’approche de Dopfer et al. ne nous donne pas assez de détails sur la nature
des règles et configurations de règles opérant au niveau meso, qui permettraient pourtant
d’expliquer comment les changements peuvent advenir et comment ils pourraient être mesurés.
Nous estimons donc que nos développements précédents (« sous quelle forme apparaissent
les structures de règles ? » ; « quels exemples de processus de changements de règle ? » ; et
« comment mesurer les changements de configuration de règles ? ») peuvent aider à fonder la
thèse de Dopfer et al. Il faut noter que le niveau meso, dans cette thèse, peut aussi être pensé
comme une sorte d’équivalent au concept d’arène de choix collectif (issu du cadre de notre
analyse institutionnelle du développement) : pensons par exemple à ces agriculteurs népalais
qui se rassemblent pour discuter et modifier les règles de leur système d’irrigation en réponse
à de nouveaux besoins en eau ou à de nouvelles informations sur leur système en constante
évolution et soumis à des adaptations complexes.
Assurément, notre outil de mesure est encore embryonnaire et correspond à une façon – parmi
beaucoup d’autres – d’étudier les évolutions institutionnelles. Nous avons choisi de présenter
cet outil de diagnostic à l’aide des cas empiriques de petits systèmes d’irrigation au Népal
car les règles en usage ont été bien documentées dans la littérature scientifique ; et parce
qu’il est possible d’en décortiquer la complexité et de commencer à en comprendre le sens,
bien que ces petits systèmes soient déjà très complexes. Pour améliorer notre connaissance
des systèmes adaptatifs complexes, nous ne pensons donc pas qu’il soit de bonne stratégie de
s’attaquer d’abord à des systèmes très étendus. Et sous réserve de développements ultérieurs,
nous ne voyons rien qui empêche notre outil analytique de s’avérer finalement utile à l’étude
de systèmes plus vastes et plus complexes. Plus important, ce programme de recherche peut
nous conduire sur le chemin de l’analyse et de la théorisation en analyse dynamique, loin des
théories statiques, nous donnant les moyens de mieux comprendre le monde complexe et en
perpétuel changement dans lequel nous vivons.
Il faut aussi réaffirmer qu’il serait naïf de croire que tout processus d’évolution conduit
nécessairement à une amélioration. Dans les systèmes biologiques, la concurrence entre
populations d’espèces diverses conduit peu à peu à l’élimination de nombreux individus,
dominés pour l’accès à l’alimentation et à la reproduction dans un environnement donné.
Les processus d’évolution peuvent aussi conduire à des équilibres qui imposent des coûts
plus élevés à certaines espèces et qui en éliminent d’autres. Les processus de changement
institutionnel peuvent déboucher sur des équilibres multiples ou l’absence d’équilibre (Foster,
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
2001). Aussi ne devrait-on pas s’attendre à ce que tout système sous gouvernance locale trouve
finalement des configurations efficientes de règles. Certains expérimentent des configurations
qui sont loin d’être optimales. Et, si les dirigeants de tels systèmes tirent, d’une façon
ou d’une autre, avantage de ces règles, ils peuvent résister à tout effort de changement.
De même, comme l’ont montré Nelson et Winter (2002) dans le cas du développement
industriel et technologique, certaines dynamiques de règles peuvent engendrer des mécanismes
auto-renforçants et des phénomènes de dépendance du sentier suivi [path dependency*],
rendant extrêmement difficile l’engagement des acteurs concernés dans des processus d’action
collective qui pourraient pourtant les faire évoluer de ces configurations non optimales vers
des configurations plus désirables.
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6. À quelles conditions le changement peut-il améliorer les
performances ?
En science politique, la plupart des chercheurs se sont concentrés sur l’étude des systèmes de
règles dans un contexte d’action législative. Cela a limité leur attention à un seul des nombreux
processus de changements de règle méritant d’être étudiés. Si nous voulons mieux comprendre
comment changent les systèmes de règles et développer une théorie générale du changement
institutionnel, nous devons élargir notre point de vue et étudier beaucoup d’autres types de
systèmes de règles. Nous devons aussi examiner les conditions favorables aux apprentissages
et aux changements de règles se révélant féconds.
À partir d’une somme considérable de recherches, nous pouvons commencer à identifier ces
conditions et processus d’apprentissage pour les agriculteurs et les autres acteurs participant
à la prise de décisions institutionnelles sur un système d’irrigation (ou d’autres ressources
locales), et à apprécier la probabilité qu’un processus d’évolution institutionnelle conduise
à une situation meilleure – plutôt qu’une situation dégradée. En général, on peut s’attendre
à ce qu’un changement des règles structurant les interactions opérationnelles dans des types
de situations similaires (comme c’est le cas dans des systèmes d’irrigation de taille réduite)
débouche sur de meilleurs résultats lorsque :
• une majorité des acteurs affectés ont voix au chapitre pour proposer un changement de
règles et prendre les décisions afférentes ;
• les enjeux sont suffisamment importants pour qu’une majorité d’acteurs du système
soient enclins à investir dans les coûts de transaction que représentent la recherche de
meilleures options, leur discussion et leur apprentissage ;
• les acteurs ayant le plus d’intérêts en jeu gagnent aussi à l’amélioration de la productivité
du système global (cela se produit dans un système d’irrigation quand les agriculteurs les
plus riches sont situés en queue de réseau, sont dépendants des autres agriculteurs pour
la maintenance du système, ou bien quand il n’y a pas de fortes différences de richesse
et de pouvoir entre agriculteurs) ;
• les processus internes au système ont généré une diversité significative de règles pour
structurer les interactions entre systèmes, conduisant à une gamme de performances
variées en matière de productivité agricole, de maintenance du capital physique et de
répartition du revenu entre acteurs ;
• les acteurs vivent dans un environnement social et économique leur permettant
d’apprendre des succès et des erreurs des autres (comme par exemple des lieux de
rencontres régulières où les agriculteurs discutent de leurs problèmes, où les techniciens
[agents de développement ou d’ONG, par exemple] chargés de les aider apprennent
comment obtenir une meilleure productivité de leurs systèmes, ou si des fédérations
d’associations de gestion locale de l’eau se rencontrent annuellement) ;
• les acteurs ont développé des procédures régulières pour réexaminer leurs pratiques au
fil du temps, réviser leurs règles et procédures quand ils concluent qu’elles peuvent
être améliorées, et enregistrer leurs modifications pour avoir une mémoire précise de ce
qu’ils ont tenté et des résultats produits ;
• l’environnement politique du système encourage l’autonomie mais assure aussi la
surveillance de la corruption, la responsabilisation ainsi que de la résolution des conflits ;
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
• et les perturbations biophysiques se produisent suffisamment fréquemment pour que les
acteurs apprennent comment les traiter – tandis que des épisodes plus rares prendraient
les agriculteurs au dépourvu.
69
70
Or dans la plupart des pays en développement, les investissements d’irrigation réalisés ces
dernières décennies n’ont pas réuni ces conditions pourtant identifiées comme favorables à
l’amélioration de la qualité de l’évolution institutionnelle (Meinzen-Dick, 2007). Les montants
financiers investis dans l’irrigation ont été importants, mais on s’est peu soucié des règles de
gestion des systèmes d’irrigation. À elle seule, la Banque mondiale a contribué pour environ
10,6 milliards de dollars US en prêts pour l’irrigation entre 1983 et 1999 (Pitman, 2002, p. 12).
Les donneurs internationaux ont versé environ 2 milliards de dollars US par an au début des
années 1990 (Winpenny, 1994). Les retours sur investissement n’ont pas été élevés alors même
qu’ils bénéficiaient d’incitations particulièrement fortes pour les techniciens nationaux comme
pour les agriculteurs (Araral, 2005, 2009). Hugh Turral (1995, p. 1) résume le jugement de
nombreux analystes en déclarant que « les schémas d’irrigation ont souvent sous-performé
au plan économique, et la recherche empirique a souligné des défauts importants en matière
de management (des opérations ou de la maintenance), d’équité, de couverture des coûts
et de productivité agricole ». Certains critiques, comme Easterly (2001), soutiennent que
l’essentiel des fonds versés par les agences d’aide internationale depuis les années 1960 n’a
malheureusement pas tenu ses promesses (voir aussi Gibson et al., 2005a).
Peter Evans (2004, p. 31-32) résume ainsi la méthode dominante de construction des
institutions : elle consiste à promouvoir le développement par une forme de « monoculture
institutionnelle ». Et il y a pire encore que les problèmes inhérents aux mauvaises institutions
ayant été imposées un peu partout, c’est le « verrouillage » qui peut se produire quand des
individus puissants tirent avantage de telles institutions, conduisant à des problèmes graves
de dépendance du sentier suivi (Arthur, 1989 ; Nelson, Winter, 2002). Les sans-pouvoir et
sans-défense sont ceux qui en paient le prix le plus élevé. La « monoculture institutionnelle »
engendre des systèmes dont les règles formelles ont peu de variété, contrairement à leurs
environnements, compte tenu de la diversité des régions écologiques où ils se situent. Si la
connaissance des experts peut être d’un grand apport pour la conception et la mise en œuvre
de systèmes de ressources locales, en revanche imposer simplement un ensemble uniforme de
règles formelles et ignorer la réalité écologique locale et les savoirs sociaux ne produit pas la
diversité nécessaire pour apprendre de l’expérience.
Réflexions finales
71
72
Pour nos recherches futures, nous envisageons d’employer l’approche esquissée ici à grands
traits pour étudier dans un grand nombre de cas comment les règles évoluent, puis d’utiliser une
modélisation multi-agents pour explorer diverses conditions initiales et divers changements
dans la durée. Nous savons que coexistent des processus de changement institutionnel plus
ou moins bénéfiques ou néfastes, et nous espérons tirer parti de cette approche – tout en la
mettant à l’épreuve afin de la développer – pour construire une base plus solide permettant de
promouvoir des processus plus favorables à une amélioration des performances, à la différence
de la conception dominante du développement et du changement institutionnel suivie jusqu’ici.
Développer de meilleurs instruments pour étudier les dynamiques institutionnelles est une
étape importante pour sortir de l’obsession de la « monoculture institutionnelle » qui domine
actuellement la pensée académique et celle des agences de développement. Nous avons
besoin de moyens variés pour sortir de ce piège. En tant que chercheurs académiques, nous
pouvons y contribuer en essayant de développer des théories plus complexes pour expliquer les
comportements humains dans des situations largement divergentes (Wilson, 2002 ; Schmid,
2004). Nous ne cherchons pas à être complexes pour le plaisir d’être complexes, mais nous
devons dépasser notre manie de la simplification. À l’évidence, nos théories seront toujours
plus simplistes que les mondes que nous étudions, à moins d’essayer de reproduire ces mondes
plutôt que de les théoriser. Compte tenu du caractère complexe et imbriqué des systèmes
du monde biophysique, nous avons donc besoin de développer une science sociale de la
complexité et de l’imbrication des systèmes.
Revue de la régulation, 14 | 2e semestre / Autumn 2013
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Annexe
Note et glossaire sur la traduction
Une traduction relève d’un travail artisanal, avec ce que cela implique de contingences, d’imperfections
et d’ajustements ad hoc – aussi nécessaires qu’insatisfaisants dans leurs petites trahisons du sens des mots
dans leur langue originale ou pour trouver l’équivalent fonctionnel dans la langue d’arrivée. Nous avons
donc privilégié une traduction parfois littérale, voire laborieuse, au détriment de l’élégance de la langue
car il s’agissait pour nous de rendre compréhensible et de préserver autant que possible les significations
originelles des termes et concepts. Outre l’ambiguïté inhérente au langage, soulignée d’ailleurs par
Basurto et Ostrom, les champs sémantiques d’un énoncé conceptuel dans la langue d’origine et dans
la langue de destination ne sont pas isomorphes. Pour les termes où la traduction s’est avérée plus
particulièrement délicate, nous indiquons ici d’autres options possibles, ce qui est perdu ou ajouté dans
la traduction.
Accountability : exprime l’idée d’un devoir de rendre des comptes et de la capacité à le faire, d’être
redevable de ses actions devant un collectif, de « redevabilité ». Nous l’avons selon les cas traduit par
responsabilité ou responsabilisation.
Aggregation rules : règles sur les procédures de décision collective, modalités par lesquelles une
préférence/décision collective émerge au sein du groupe (Poteete, Ostrom [2010, p. 190 et figure 7.6),
par exemple : vote (procédure électorale) ; mise en contact, échange d’expérience, etc., jusqu’à ce que
les opinions convergent (ou qu’un arbitrage prenne place) et in fine les pratiques. Aggregation est proche
du sens que lui prête l’anthropologue Philippe Descola quand il évoque les formes d’agrégation des
humains et les formes locales d’assemblage. Nous avons toutefois écarté les termes de : « agrégation »
car il évoque par trop le concours éponyme en France pour l’accès à un grade de la fonction publique ;
et « assemblage » car il est principalement employé aujourd’hui dans un sens technique. Cependant, la
notion renvoie bien à l’intégration d’éléments divers, hétérogènes, qui parviennent à former un tout grâce
à des règles collectives – ce qui comporte d’ailleurs aussi une dimension technique.
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
Boundary rules : règles d’accès à des rôles, également mentionnées comme règles d’entrée/sortie.
La présence de ces règles montre que la propriété commune n’est en rien synonyme de libre accès,
contrairement à ce que postulait implicitement Hardin – d’autant plus que ce type de règles peut viser
aussi des conditions d’entrée ou de sortie du groupe.
Community : Concept essentiel pour l’organisation de l’action collective dans l’approche d’Ostrom, à ne
pas confondre avec la notion française de « communauté » (cf. l’article de J.-P. Chanteau et A. Labrousse,
2013, ce numéro).
Crafting : le terme renvoie à l’artisanat. Nous l’avons rendu – imparfaitement – par façonner. La notion
d’artisanat [Artisanship] s’avère très importante pour Ostrom et ses collègues, aussi bien pour qualifier le
processus de création et de changement institutionnel par les acteurs socioéconomiques que le travail des
chercheurs. “Artisanship: Since institutions are constructed, maintained, and transformed by humans,
institutional analysis is necessarily a creative process through which the image or artistic vision of an
artisan can be imperfectly realized in the real world (Ostrom, 1980, cité in McGinnis, 2011)”; “Crafting
an institution is a process that must directly involve the users throughout. The term ‘crafting’ emphasizes
the artisanship required to devise institutions that both match the unique combinations of variables
present in any on system and can adapt to changes in these variables over time.” (E. Ostrom, in Aligica,
2003)
Déontique : La logique déontique, dont l’étymologie porte l’idée de « ce qu’il faut, ce qui convient »,
formalise les rapports entre les modalités impératives d’une règle (obligation, interdiction, permission
et option).
Framework : cadre heuristique, trame exploratoire, outil organisant le diagnostic et l’analyse (cf.
l’article de J.-P. Chanteau et A. Labrousse dans ce numéro pour plus de détails et des références
complémentaires).
Farmers : au sens strict, « fermier » désigne en français celui qui exploite des terres dont il dispose grâce
à une forme de location (fermage) ; mais le mot est aussi souvent employé de façon plus lâche, incluant
des exploitants agricoles propriétaires. Ce sens générique étant le sens courant en anglais américain, nous
l’avons rendu par « agriculteur », sauf si le contexte social ne se limite pas à une fonction productive
(auquel cas nous traduisons par « paysan »).
IAD framework : Voir la présentation in McGinnis (2011) (cf. aussi la présentation dans l’article de
Chanteau et Labrousse, 2013, de ce dossier).
Monitor, monitoring : terme difficile à rendre en français car il peut signifier selon le cas : surveillance,
suivi, contrôle, écoute, supervision, avertissement. Nous l’avons traduit alternativement par surveillant/
surveillance et contrôleur/contrôle, car cette fonction n’implique pas systématiquement, pour Basurto et
Ostrom, une intervention voire une sanction, mais ne l’exclut pas (selon les règles en vigueur en cas de
manquement à telle ou telle règle).
Moving parts : Nous l’avons traduit, faute de mieux, par composants, alors que la notion de « moving
parts » est dynamique. Une autre traduction envisageable, tout aussi statique, est « pièces détachées ».
Nested : nous avons choisi de traduire le terme par « imbriqué ». D’autres traductions pertinentes auraient
pu être :
— « emboîté », à la manière des poupées russes (nested dolls), ou des boîtes gigognes (nested boxes) ou de
l’informatique où « nested » renvoie au niveau d’intégration. Mais « emboîté » ne rend pas suffisamment
l’idée d’interaction entre entités emboîtante/emboîtée ;
— « enchevêtré », que l’on trouve dans les travaux de Morin et Le Moigne sur la théorie des systèmes
complexes, à l’instar de Basurto et Ostrom, mais nous n’avons pas trouvé dans l’œuvre d’Ostrom
référence à ces auteurs ;
— « encastré » : cet adjectif est lié à la théorie de l’encastrement social (Einbettung/embeddedness)
associée à l’œuvre de Polanyi et, avant lui, de Thurnwald. Mais ce terme a un sens différent de celui de
la théorie des systèmes complexes à laquelle Ostrom et Basurto font référence ici (bien que la notion
d’encastrement soit par ailleurs tout à fait compatible avec leur approche).
Path dependency : Nous avons adopté la traduction la plus courante du terme, telle qu’elle apparaît à
propos des travaux de David et Arthur : dépendance du sentier suivi. Idée de dépendance par rapport
au chemin parcouru.
Patterns : schèmes, configurations, figures, patrons, motifs, modèles, scénarii, formules, régularités.
Nous l’avons fréquemment rendu ici par régularités. Ce n’est pas la traduction la plus usuelle du terme
mais celle qui nous semblait relativement mieux (ou moins mal) adaptée aux usages spécifiques qu’en
font Ostrom et Basurto ici.
Position rules : la notion de position renvoie à des connotations plus ou moins formelles : rôle, poste,
fonction, place. Nous l’avons traduit par « règles de définition des rôles ».
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
Self-organized, self-organization : cette notion d’auto-organisation suppose une relative autonomie mais
ne doit pas être assimilée à une autarcie ou à une indépendance totale de l’État ou de toute autre autorité
exogène (cf. l’article de Chanteau et Labrousse dans ce numéro pour plus de détails et des références
complémentaires).
Scope rules : Le terme est très difficile à rendre. Au sens littéral, cela désigne des règles sur l’étendue des
usages. Mais l’idée est de délimiter les usages possibles de la ressource notamment pour limiter certains
usages qui pourraient nuire à la collectivité. Nous avons opté pour règles de ciblage des usages possibles
de la ressource.
Outcomes : terme très fréquent chez Ostrom et Basurto (on ne compte pas moins de 28 occurrences
dans cet article). Signifiant littéralement « ce qui sort de », le terme est très neutre en anglais (« ce
qui résulte de ») : il n’incorpore en rien la connotation de performance, à la différence du mot français
« résultat » (cf. « culture du résultat », par exemple), et un outcome n’est pas nécessairement d’ordre
économique. N’ayant pas d’équivalent direct en français, nous l’avons traduit, selon les contextes, par
outputs, résultats, réalisations, produits, effets voire rejets (d’une cheminée dans l’atmosphère).
Notes
1 Nous suivons ici la définition de l’évolution donnée par Lustick (2009) : « des formes caractéristiques
de changement observées au niveau d’unités sont à l’origine de formes caractéristiques de changement
au niveau des populations d’unités, en relation avec leurs contextes ». Toutefois, dans cet article, les
populations dont nous parlons sont constituées des institutions en usage parmi les individus plutôt que
des individus eux-mêmes.
2 Ostrom (1990), Agrawal et Gupta (2005), Gibson et al. (2000), Blomquist (1992), Tang (1992),
Shivakoti et Ostrom (2001), Acheson (2003), Schlager et Ostrom (1992), Basurto et Ostrom (2009).
3 Note des traducteurs : Workshop in Political Theory and Policy Analysis. Il s’agit d’un séminaire de
recherche pluridisciplinaire créé par Elinor et Vincent Ostrom en 1973-1974 (Ostrom, 2005, p. 289],
dont les participants ont peu à peu constitué ce qu’il est convenu d’appeler l’École de Bloomington (du
nom de la ville universitaire de l’Indiana où ont enseigné les époux Ostrom et où se tient le Workshop).
4 Cf. Lam (1998) pour les définitions de ces concepts, et Lam et Ostrom (2010) pour une analyse sur la
longue durée des règles et des autres facteurs affectant la performance des FMIS.
5 Cette formidable diversité de règles potentielles devrait conduire à abandonner l’hypothèse que le choix
de règles institutionnelles dans une situation donnée corresponde à un processus de conception de règles
optimales (Ostrom, 2007a).
6 Pour une discussion plus approfondie de la différence entre règles et normes, cf. Ostrom (2005, chap. 5
et 6).
7 Même si cette classification a été initialement construite pour l’étude des règles, rien n’interdit de
l’appliquer aussi à l’étude des normes.
8 Quel est le degré de différenciation de ces 7 catégories de règles ? Du point de vue des sciences de
la nature, on peut les comparer aux phylums dans le système de classification linnéen. Mais il ne faut
pas penser cette typologie de règles comme un outil exhaustif de catégorisation de la myriade de règles
qui peuvent être présentes dans une situation d’action. Il s’agit plutôt ici de fournir au chercheur les
ingrédients basiques d’une recette générale pour créer des situations d’action.
9 Pour une description plus approfondie de cette typologie des règles, on se reportera à Ostrom (2005,
chap. 7).
10 La combinatoire, en particulier la combinatoire énumérative, constitue une branche des
mathématiques traitant du nombre de configurations particulières pouvant exister au sein d’un ensemble.
Puisqu’une règle peut être soit présente, soit absente, 2n configurations sont possibles au sein d’un
système à n règles. Chaque fois qu’une règle est ajoutée, le nombre de configurations s’accroît
exponentiellement.
11 L’« oubli » d’une règle peut aussi constituer une action stratégique avantageuse pour certains acteurs
qui espèrent que les autres ont effectivement oublié cette règle et ne contesteront pas cette action pour
violation de la règle.
12 Note des traducteurs : Les auteurs mobilisent ici, via l’anthropologie sociale et culturelle, une
autre analogie avec la biologie, où l’épistasie désigne l’interaction entre gènes. Pour illustrer la notion
d’épistasie culturelle, imaginons, propose Xavier Basurto, une règle du code de la route instaurée sous le
régime nazi ; elle est a priori indépendante de l’idéologie nationale-socialiste mais lui est associée. De ce
fait, elle pourrait être supprimée par la suite en même temps que la législation antisémite, par exemple,
en dépit de l’indépendance logique entre les deux.
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
13 Un problème d’équilibre balbutiant [babbling equilibrium problem] apparaît dans un jeu de signaux
quand les joueurs impliqués ne comprennent pas de la même manière les signaux envoyés de l’un à
l’autre. C’est en partie pour répondre à ce problème que fut développée une grammaire et une syntaxe
des institutions (Crawford et Ostrom, 2005). Cf. également Basurto et al. (2009).
14 Dans un pays de droit romain, les conditions par défaut seraient totalement différentes puisque ce
système juridique pose que la plupart des actions sont a priori interdites, sauf spécification contraire.
[NDT : à l’inverse, dans un système de common law, toute action qui n’est pas formellement prohibée
est autorisée.]
15 Dans certaines situations, plusieurs organisations de choix collectif sont en compétition pour édicter
les règles applicables en situation opérationnelle, mais ce problème va au-delà du champ de cet article.
16 Les énoncés choisis ici comme exemples de règles d’accès aux rôles du système, d’allocation des
ressources ou de contribution-rétribution correspondent aux règles identifiées par Tang (1992) comme
les plus fréquemment observées dans sa méta-analyse des systèmes d’irrigation d’un grand nombre de
pays. Pour les quatre autres types de règles, les énoncés sont dérivés de la vaste littérature de recherche
sur les systèmes d’irrigation dans de nombreux pays – notamment le Népal (Shivakoti, Ostrom, 2001 ;
Joshi et al., 2000).
17 Pour la notation des opérateurs de mode, nous nous servons depuis longtemps des symboles utilisés
en logique déontique. Pour approfondir, voir Hilpinen (1981) et von Wright (1951 ; 1963).
18 Les règles établies au niveau d’une situation d’interactions sont toujours affectées par les règles
déterminées par les régimes plus larges – comme les règles d’héritage en vigueur.
Pour citer cet article
Référence électronique
Elinor Ostrom et Xavier Basurto, « Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement
institutionnel », Revue de la régulation [En ligne], 14 | 2e semestre / Autumn 2013, mis en ligne le 14
février 2014, consulté le 14 février 2014. URL : http://regulation.revues.org/10437
À propos des auteurs
Elinor Ostrom
Indiana University, Workshop in Political Theory and Policy Analysis, and Arizona State University,
Center for the Study of Institutional Diversity.
Xavier Basurto
Nicholas School of the Environment, Duke University, xavier.basurto@duke.edu
Droits d’auteur
© Tous droits réservés
Résumés
La plupart des outils d’analyse déployés en sciences sociales sont bien adaptés à l’étude de
situations statiques. Néanmoins, les analyses statiques et mécanistes ne sont guère appropriées
pour comprendre le monde en perpétuel changement dans lequel nous vivons. Afin de répondre
de manière adéquate aux défis sociaux et environnementaux les plus pressants se profilant à
l’horizon, il nous faut développer des outils d’analyse dynamiques pour étudier le changement
institutionnel, et plus spécifiquement, l’évolution des règles et des normes. Pour qu’un tel outil
analytique contribue au développement d’une théorie générale du changement institutionnel,
il doit mettre le chercheur en capacité de rendre compte avec concision des processus de
changement dans de multiples contextes spécifiques, de sorte que les leçons tirées de ces
contextes puissent finalement être intégrées à une théorie du changement plus générale et plus
prédictive.
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
Crafting* Analytical Tools to Study Institutional Change
Most powerful analytical tools used in the social sciences are well suited for studying
static situations. Static and mechanistic analysis, however, is not adequate to understand the
changing world in which we live. In order to adequately address the most pressing social and
environmental challenges looming ahead, we need to develop analytical tools for analyzing
dynamic situations – particularly institutional change. In this paper, we develop an analytical
tool to study institutional change, more specifically, the evolution of rules and norms. We
believe that in order for such an analytical tool to be useful to develop a general theory of
institutional change, it needs to enable the analyst to concisely record the processes of change
in multiple specific settings so that lessons from such settings can eventually be integrated into
a more general predictive theory of change.
Dar forma a las herramientas de análisis para estudiar el cambio
institucional
La mayor parte de los a las herramientas desplegadas en las ciencias sociales estan bien
adaptados al estudio de situaciones estáticas. Sin embargo, los análisis estáticos y mecanicistas
no son apropiados para comprender el mundo en perpetuo cambio en el cual nosotros vivimos.
A fin de responder de manera adecuada a los desafíos sociales y del medio ambiente mas
urgentes que se perfilan en el horizonte, es necesario desarrollar herramientas de análisis
dinámicas para estudiar el cambio institucional y mas específicamente la evolución de las
reglas y las normas. Para que un tal herramental analítico contribuya al desarrollo, debe
permitir al investigador estar en capacidad de dar cuenta de manera concisa de los procesos
de cambio en múltiples contextos específicos, de manera que las enseñanzas sacadas de
esos contextos puedan finalmente ser integradas a una teoría del cambio mas general y mas
predictiva.
Entrées d’index
Mots-clés : action collective, changement institutionnel, règles, évolution, analyse
dynamique, ressources communes
Keywords : collective action, institutional change, rules, evolution, dynamics, commonpool resources
Palabras claves : acción colectiva, cambio institucional, reglas, evolución, análisis
dinámico, recursos comunes
Codes JEL : D7 - Analysis of Collective Decision-Making, D72 - Economic Models of
Political Processes: Rent-Seeking; Elections; Legislatures; and Voting Behavior, Q2
- Renewable Resources and Conservation, Q25 - Water
Notes de la rédaction
Article initialement paru en anglais : Basurto X., Ostrom E. (2011), “Crafting Analytical
Tools to Study Institutional Change”, Journal of Institutional Economics, vol. 7, n° 3,
p. 317-343, traduit par Agnès Labrousse et Jean-Pierre Chanteau, traduction révisée par
Bernard Chavance.
Les traducteurs remercient chaleureusement les auteurs, Elinor Ostrom et Xavier Basurto, ainsi
que Geoffrey Hodgson, rédacteur en chef du Journal of Institutional Economics, pour avoir
donné leur accord à cette traduction. Nous remercions également Roland Perez et François
Silva pour avoir initié le processus qui a permis cette traduction et notre rencontre avec Elinor
Ostrom en juin 2011, elle qui souhaitait tant ce dialogue entre approches d’économie politique.
Un grand merci enfin à Bernard Chavance qui a assuré la révision de la traduction et à Xavier
Basurto qui eut la gentillesse de répondre à nos questions sur quelques notions ou passages
ambigus. Nous restons cependant seuls responsables d’éventuelles erreurs.
Un glossaire des termes importants et délicats à traduire figure en annexe de l’article. Un terme
présent dans ce glossaire est signalé à sa première occurrence par un astérisque. Quelques
intertitres (2. 1., 2. 2., 3. 1. et 3. 2.) ont été ajoutés à l’article original.
Notes de l’auteur
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Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel
Une première version de cet article a été présentée et discutée à l’atelier « Do Institutions
Evolve? » du centre Robert Schumann à l’Institut universitaire européen (Firenze, Italie,
8-9 mai 2009) et à l’atelier « Environmental Norms, Institutions, and Policies » qui s’est
tenu à l’université de Californie à Stanford le 8 avril 2010. Merci à Todor Arpad, Melissa
Brown, James Fearon, Geoffrey Hodgson, ainsi qu’aux autres participants à ces ateliers,
pour leurs précieux commentaires. Notre reconnaissance va également à la National Science
Foundation et à l’université de l’Indiana pour leur soutien. Nous remercions également Patty
Lezotte et David Price pour leur travail de relecture et de mise en forme. Certaines parties
de cet article s’appuient sur une contribution antérieure d’Elinor Ostrom, tout en la révisant
substantiellement : “Developing a Method for Analyzing Institutional Change”, in Alternative
Institutional Structures : Evolution and Impact, Sandra Batie et Nicholas Mercuro (eds.), New
York : Routledge, 2008, p. 48-76.
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