Tric Trac Note 1

Tric Trac Note 1
Tric Trac
Note
1
2
Sommaire
Notre invitée : Catherine Mavrikakis
Sans faute (inédit). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Le Ciel de Bay City (extraits) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
Omaha Beach (extraits). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Deuils cannibales et mélancoliques (extraits). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
Note
Justine Boulanger
Collision . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
Charles Dansereau
À la radio, une chanson . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Mylène Gahery St-Gelais
Mélodie intérieure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24
2 février 2009. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
Robin Kowalczyk
Zachary, entre mer et ciel. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26
Geneviève Ladouceur
Voix de tête. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
Jessica Legault
Elizabeth. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
Alexandre Turcotte
Pacotilles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
Textes divers
Virginie d’Amours-Licatèse
Tel un témoignage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
Mylène Gahery St-Gelais
Le saule. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
Alexandre Turcotte
Thé chinois . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
3
4
À LA RADIO UNE CHANSON POPULAIRE TEL UN
TÉMOIGNAGE DE LA RÉALITÉ ÉCLATE EN UNE AVERSE
D’HIRONDELLES QUI VIREVOLTENT À UNE DISTANCE
STUPÉFIANTE DI-DI-DI-DI-DING DE TOUTE SA DOUCE
PUISSANCE UNE CHIENNE POURPRE HURLE PAR-DELÀ
NOS IDÉES UN TORRENT DE DÉCIBELS QUI JOUISSENT
DANS L’ENCRE SE MOULANT DANS UN DÉSERT DE
PIEUVRE QUE DU ROUGE DU NOIR DU BLANC DANS LE
CIEL MAGENTA DE CATHERINE MAVRIKAKIS UN AUTRE
UNIVERS OÙ LES DÉMONS CHINOIS VALSENT DANS LE
FUMET D’UNE VOIX QUI SE FÊLE.
La rédaction
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6
Notre invitée
Catherine Mavrikakis
7
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Sans faute
(Inédit)
Petit, dès son second trimestre du primaire, suite à une remarque
encourageante de Madame Tismey, la maîtresse d’école, il avait pris l’habitude
d’obtenir de très bonnes notes pour arriver à se classer premier de sa classe.
Cela lui valait toujours quelques banknotes de son père britannique qui ne
croyait qu’en la Reine, Oxford et le classement scolaire.
Au secondaire, il avait connu un professeur de mathématiques qui ne mettait
aux élèves que les notes vingt ou zéro, sans faire de nuances. Comme une
simple faute faisait se mériter à son malheureux responsable l’humiliation
la plus totale, il valait mieux être très attentif et bien faire. Cela il l’avait
compris. Il ne se permettait donc jamais la moindre erreur dans les dictées
hebdomadaires qu’on lui infligeait à l’école et avait même remporté un
concours national d’orthographe. Ce qui lui avait valu sa photo dans le
journal local.
Au baccalauréat, il avait obtenu, à force de concentration et de travail, la
mention d’excellence avec félicitations du jury que lui avaient conférée un
18 sur 20 en philosophie et un 20 sur 20 en maths. Son père, très fier de
lui, lui avait, pour l’occasion, offert une montre d’aviateur, en or massif, une
Santos-Dumont qui devait lui donner non seulement l’heure juste quant à
son avenir, mais aussi des ailes. Sa montre l’autorisa en effet à planer un
temps et surtout à prendre son envol.
Il avait « fait une grande école » en France, bien qu’il eût été préférable,
selon sa famille, d’aller à Cambridge ou à Oxford. Mais comme il était
sorti premier de sa promotion, grâce à ses notes mirifiques, pour lesquelles
il remerciait son professeur de maths du secondaire qui lui avait appris à ne
pas faire dans la demi-mesure, son père lui avait vite pardonné sa trahison
envers l’université britannique et n’avait pas hésité à le recommander à
ses amis haut placés afin qu’ils lui trouvent un travail qui convenait à son
envergure intellectuelle.
Très vite, grâce à ses rendements facilement chiffrables au sein des
institutions diverses qui employaient ses précieux services, il avait gravi les
échelons de nombreuses hiérarchies et s’était hissé parmi les plus grands de
la décennie dans son domaine.
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Alors que son salaire s’enflait de zéros et se faisait énorme, alors aussi qu’il
approchait la trentaine, il avait senti en lui l’impérieuse nécessité de trouver
une épouse. Issue d’une très bonne famille, sa fiancée avait été à vingt ans
miss Autriche, puisqu’elle avait obtenu une note parfaite à l’épreuve de maillot
de bains. Avec elle, il avait eu trois enfants tout à fait adorables qui auraient
emporté haut la main la première place dans le concours des plus beaux
enfants de la nation. Mais il ne voulait pas mêler sa progéniture à celle de
la plèbe et préférait garder sa vie de famille et les succès y afférant secrets.
Il avait néanmoins obtenu durant plus de quinze ans le Prix pour
« l’entrepreneur le plus entreprenant », décerné chaque année au mois de mai.
Et puis plus tard dans sa carrière, il avait remporté l’Ordre national de son
pays pour son engagement exemplaire comme mécène et philanthrope.
Toute sa vie, il avait excellé au golf en accumulant les birdies, les eagles et en
flirtant avec les albatros et les condors. Il avait manifesté aussi de très grandes
aptitudes pour le tennis, le bridge et le marathon pour lequel il obtenait
généralement un très, très bon temps qui le rendait gaillard.
Au cours de son existence, il avait connu tant de réussites, remporté tant
de récompenses qu’il avait eu l’impression dans sa vieillesse d’être encore
et toujours le premier de sa classe à qui le sort ne réservait que des bonnes
notes et des banknotes. Cela ne manquait pas de le faire sourire alors qu’il
se revoyait gosse, en train de recevoir son bulletin trimestriel des mains de
Madame Tismey qui le complimentait devant toute la classe en lui faisant
l’accolade.
Pourtant au moment où il était en train de mourir d’un cancer du rein dû à
l’obstruction répétée de calculs dont il n’avait jamais voulu vraiment s’occuper,
il avait compris qu’il ne serait peut-être pas le premier à y passer, que son sort
était en fait commun à de nombreux autres humains et que la mort allait le
chercher sans tenir compte de son rang et surtout sans aucun égard.
Il sut alors confusément que la vie l’avait un peu floué et que finalement, la
note, il finissait par la payer.
Comme tout le monde.
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Le ciel de Bay City
(Extraits)
Les années soixante et soixante-dix
De Bay City, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils
tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons
de tôle clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui,
plantés la veille. Je me souviens d’un mauve sale qui s’étire des heures. Un
mauve qui agonise bienveillamment sur le destin ronronnant des petites
familles. Dès cinq heures du soir, quand les voitures commencent à retrouver
leur place dans les entrées de garage, on s’affaire dans les cuisines. Les télés
semettent à hurler et les fours à micro-ondes à jouir. Les barbecues exultent,
les skate-boards bandent, dilatent démesurément leurs roues en se cognant
vicieusement sur les bicyclettes et les ballons de basket lancés contre un mur
répercutent à travers les allées l’ennui de tout un continent.
À Bay City, à peine la journée est-elle finie qu’on accueille le soir
frénétiquement en se préparant pour le sommeil sans rêve de la nuit. À Bay
City, mes cauchemars sont bleus et ma douleur n’a pas encore de nom.
Je ne sais même pas s’il y a une baie dans cette petite ville du Michigan où
j’ai passé dix-huit années de ma vie, et puis surtout tous les étés bien longs
de mon adolescence. Je ne sais même pas s’il y a une promenade au bord
de l’eau, un chemin sur lequel les foyers américains vont faire des balades
le dimanche après-midi ou encore tiennent à faire courir Sparky, le gros
labrador blond, après avoir laissé l’Oldsmobile à quatre portes sur le parking
attenant aux berges. Je ne sais pas si l’hiver sur le lac Huron rappelle quelque
période glaciaire, primitive et oubliée et s’il est effrayant de s’aventurer sur
l’eau violette, gelée, quand les tempêtes balayant les Prairies d’ouest en est
apportent des flocons gros comme des désespoirs. Je ne sais si l’esprit des
Indiens d’Amérique hante encore quelque rive sauvage et si le mot Pontiac
veut dire autre chose qu’une marque d’automobiles.
De Bay City, je ne connais rien. Je ne sais que le K-Mart à un bout de
Veronica Lane, la maison de ma tante à l’autre bout et l’autoroute au loin,
immense mer, sur laquelle nous voguons si rapidement le samedi matin
jusqu’au mall de Saginaw pour aller faire des courses. Et puis le ciel, ce ciel
mauve, amer dans lequel je ne me vois aucun destin [...]
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On n’en finit jamais de la honte d’exister... On voudrait demander vengeance
pour la vie. Mais à qui ? Dans le ciel de l’Amérique, il est bien difficile de
discerner quelqu’un ou quelque chose comme Dieu... Parfois, j’ai cru le voir
dans le visage terrifié, menaçant d’un animal que ma voiture frappait de
plein fouet dans la nuit sur la highway 75. Parfois, jel’ai senti dans la peur
qui habitait le camion rempli de porcs qui se dirigeait vers l’abattoir de Lake
County Farm en enfilant des milles et des milles d’autoroutes grises. Dieu
réside dans cette terreur bestiale devant ce qui va advenir, dans une horreur
inarticulable devant l’infiniment banal : la destruction muette, quotidienne,
à la chaîne. Dieu réside dans mon épouvante froide devant cette vie morne,
longue commel’interstate 75, anesthésiée et sourdement violente. Mais Dieu
n’est pas dans le ciel de l’Amérique, cela je le sais.
Quelques mois après la mort de ma famille, partie en fumée pervenche dans
le ciel mauve de Bay City, alors que l’on m’avait enfermée dans une chambre
aseptisée du Detroit Psychiatric Hospital pour veiller à la continuation de
la vie enmoi, une nuit, je rêvai que j’étais en Inde, à Varanasi, près du Mani
Karnika Ghât. Devant moi, sur de grands bûchers flambaient des milliers
de corps enveloppés de tissus rouges ou orange qui attendaient la libération
de leur âme par le feu. Alors que tous les gens autour de moi regardaient
tranquillement ce spectacle et voyaient les âmes atteindre directementle
nirvana, le bruit des chairs qui crépitaient et qui répandaient une odeur
terrible, une odeur de camps de concentration,me terrifia. Les gens priaient et
chantaient et ne semblaient pas incommodés par la fumée âcre et graisseuse
qui sortait des cadavres. J’avais la
nausée. Il y avait quelque chose de
magnifique dans ce retour du corps
dans l’air, danscette élévation de l’âme
dans le ciel, qui perdait soudainement
tout son poids terrestre, mais la
nourriture remontait violemment
dans mon oesophage. J’ai ressenti
quelque chosee semblable dans mon
sapin-cabane, le 5 juillet 1979, alors
que je contemplais la maison dévorée
par les flammes. J’ai eu une immense
envie de vomir que l’odeur des corps
qui flambent avait provoquée.
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Omaha Beach
(Extraits)
Le décor :
Tout aura lieu dans le cimetière américain de Coleville-sur-Mer, en Normandie.
À perte de vue, des croix blanches très belles qui sont plantées dans l’herbe. Au
loin, l’Océan Atlantique, parfois perdu dans la brume, parfois très proche. Le
bruit de l’océan est présent, tout au long de la pièce, sans jamais s’interrompre. Il
est omniprésent. C’est ce bruit et celui du vent qui viennent du large avec lesquels
les voix des personnages entrent sans cesse en dialogue. Des oiseaux noirs, des
corneilles, des charognards hideux sont là dans le ciel et flottent lourdement audessus de la scène. Leur aspect contraste avec la sérénité qui peut se dégager du
lieu. Les corneilles seront là tout au long de la pièce et mêleront leurs cris stridents,
animaux à toutes les voix humaines et terrestres.
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Tableau 1.
Phyllis : Ils sont ici. Ses frères, Paul and Victor, Victor and Paul. Ils sont
ici. Paul and Victor Weaver, nés le même jour, le 10 février 1924 et morts le
6 juin 1944. C’est écrit sur la tombe. On les a trouvés ! Mom les a trouvés.
Regarde Angélica, quelle chance ! Elle dit cela agressivement. Comme si elle
savait où c’était… Comme si elle était appelée par eux, n’est-ce pas, Paul ?
Comme si elle savait. Tu sais, pourtant, Mom les a peu connus ses frères.
Ils avaient vingt ans quand ils sont partis ; elle en avait douze. C’est bien
cela Mom, non ? Eunice ne répond pas. Phyllis continue sans prêter attention au
silence de sa mère. Mom nous a élevés avec eux, avec ces deux morts-là, Paul
and Victor, Victor and Paul, you know. Elle rit. Moi-même, je suis un peu
émue d’être là devant la tombe de mes oncles, morts le 6 juin 1944. C’est
fou quand même, ils sont là, je veux dire leur tombe… Ils sont là ! C’est donc
vrai que tu avais des frères Mom, c’est donc vrai, et même qu’ils sont morts.
C’est incroyable ! J’arrive à peine à le concevoir, même si c’est écrit là sur
les croix. Je suis très, très… émue… Oui, émue, c’est le mot. Elle caresse une
des deux croix, s’arrête de parler un temps, reprend. On aurait dû apporter des
fleurs… Cela ne se fait pas de venir voir les gens les mains vides. Ces deux
tombes-là n’ont jamais dû être fleuries. C’est triste de mourir à l’étranger.
Personne de la famille n’est venu ici depuis 1944. Et avant, ils n’étaient pas
là… Je veux dire qu’ils étaient vivants. Je veux dire que nous sommes les
premiers. Cela fait peu de visites en plus de soixante ans… Vous imaginez,
les filles, le choc que cela peut nous faire, à ma mère et à moi… Et dire qu’on
n’a même pas une fleur… J’ai vu des gens qui en avaient dans les bras. J’ai
presque envie de voler le petit pot de la tombe d’à côté. Paul… Elle dit le
nom de son mari en français. My love, you should go and buy some flowers.
Maybe they sell some à l’entrée principale. Je ne sais pas. Pourquoi n’y ai-je
pas pensé plus tôt ? Paul s’en va, sans dire un mot, pour aller chercher des fleurs.
Je vais m’arrêter au village. Il faut faire fleurir cette tombe plus souvent. Je
vais passer un contrat avec le fleuriste. En lui donnant mon numéro de carte
de crédit, cela ne posera pas de problème. Même de Montréal, je pourrais
commander cela. Je le fais pour Papa… Sa tombe reste ainsi toujours bien
entretenue à Boston… Mom alors, cela te fait quoi de voir la tombe de tes
frères ? Mom, you could answer. We came here for you. 14
From Montreal to Paris, then from Paris to Bayeux, and then here. A long
trip. J’ai toujours eu cette idée, Mom, de venir avec toi en France, et puis nous
n’étions jamais parvenues à nous décider avant. Il a fallu que Dad died. Are
you listening Mom ? Que votre grand-père meure, mes chéries, que Mom
quitte Boston et vienne vivre à Montréal avec nous et puis… Et puis… Elle
cache visiblement quelque chose qui lui est venu à l’esprit… Que nous décidions
tous de ce voyage. Cela fait des années que je voulais venir. Enfant, déjà,
je rêvais de la Normandie et de Paul and Victor. Morts à vingt ans. Deux
jeunes hommes fauchés dans la fleur de l’âge. C’est une expression si juste en
français. How do you say that in English, Mom ? Eunice ne répond toujours
pas. Mom ! Anyway…
Pendant que Phyllis parle, la grand-mère ne bouge pas. Pénélope est à ses côtés.
Angélica, elle, s’est assise par terre dans l’herbe. Elle a simplement l’air de
contempler le paysage et demeure absente à toute l’agitation autour d’elle. Elle
finit par regarder la mer. Elle est ailleurs, toujours ailleurs.
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Deuils cannibales et mélancoliques
(Extrait)
J’apprends la mort de mes amis comme d’autres découvrent que leur billet
de loterie n’est toujours pas gagnant. Cette semaine, j’ai encore perdu un
Hervé, et statistiquement, c’était prévisible puisque tous mes amis s’appellent
Hervé et sont, pour la plupart, séropositifs.
La mort à coups de statistiques ne me délivre de rien. Surtout pas de
l’imprévu de la mort.
Je ne m’habitue pas à la mort. Je ne la vois jamais venir. La mort d’Hervé,
cela fait un bruit mat, un plouf ! plouf ! et puis le silence... Un plouf qui
n’arrête pas de me faire sursauter. Un plouf à répétition.
Culpabilité des survivants … Pourtant je mourrai. C’est statistiquement
prévisible. Mais qu’est-ce que cela nous donne comme certitude ?
Lorsque j’ai prononcé le nom d’Hervé devant Flora, je savais que j’allais
apprendre le pire. Sa main s’est immédiatement mise à chercher le coin de
la table et son corps s’est dangereusement courbé sous le poids des mots
qu’elle arrivait à peine à dire : « C’est terrible, terrible pour ses parents... »
Elle pensait, je crois, à ses enfants à elle, du même âge qu’Hervé, ses enfants
devenus parents maintenant, ses
enfants bien inscrits dans sa lignée
et qu’elle ne veut jamais, jamais
voir mourir. Et moi, tout ce qui
me venait à l’esprit, c’étaient les
craintes de Flora, sa famille, les
mariages, les naissances. Et tout au
loin, dans le fond de la scène qui
se dessinait dans ma tête, dans un
coin de mon cerveau, j’apercevais
avec peine Hervé, en tout petit.
Hervé mort. Quelque chose de
vague. Hervé couché sur un lit de
repos. Son corps d’il y a dix ans,
déjà maigre dans une pose digne...
Celle, je suppose, que confèrent la
16
La fuite
mort et les embaumeurs. « Ça a été si rapide, bredouillait Flora, en pleurant.
Il n’avait rien dit à ses parents, pas un mot. Rien. Et puis une semaine avant
sa mort, il les a fait appeler. C’est drôle, non, cette exclusion ? Et puis à la
dernière minute... Comme quoi... » L’image d’Hervé se confond avec celle
d’un autre d’Hervé, mort il y a deux ans, que j’ai dû voir exposé à tous vents
dans son cercueil noir et sa chemise grise. Hervé est mort. Et c’est le corps
d’un semblable, d’un frère qui revient me hanter, au moment où Flora me
raconte à travers ses sanglots comment son fils Benjamin lui a annoncé la
mort d’Hervé. « La mort d’Hervé ». Va-t-il falloir que j’entende cela encore
longtemps ? C’est un scénario connu pourtant. Une parole familière. Trop
familière. J’en oublie le sens à chaque Hervé qui meurt.
« Hervé était au mariage de notre fille l’été dernier, il avait l’air bien pourtant...
Comme quoi... » Qu’est-ce qu’Hervé était allé faire dans un mariage ? Lui
qui détestait les familles, les unions heureuses et ne supportait de moi que
mon silence et ma douleur de vivre. Qu’est-ce qu’il faisait au mariage de
Marie, alors qu’il se savait atteint et bientôt mort, alors qu’il ne pouvait
parler de sa maladie à personne et en aucune circonstance ? Qu’est-ce qui lui
avait pris de mettre les pieds aux noces de cette bécasse de Marie, lui qui ne
pouvait que saboter la joie conjugale des autres ? Qu’est-ce qui lui était passé
par la tête ? C’est ce que je ne peux savoir, parce que de la mort je ne sais
que ce que mes amis morts ou malades m’ont appris et ils ne m’ont jamais
dit comment comprendre l’incohérence de nos vies et de nos morts. Avec
eux, j’apprends à ne rien comprendre et surtout j’apprends à ne pas saisir ce
qu’est leur mort. Je me refuse à comprendre. Je refuse de me mettre sous la
loi d’un quelconque savoir, d’une possible raison. La mort est un scandale.
Je n’y peux rien. Ainsi soit-il.
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18
Note
19
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Collision
Justine Boulanger
Martin Desroches était sorti de son immeuble, ne portant que son pyjama,
après avoir entendu un immense fracas. Rendu dehors, Martin Desroches
n’y voyait rien, que du rouge, du noir, du blanc, partout. Le chaos total.
Martin Desroches entendait, par-dessus le bruit des véhicules d’urgence
qui s’approchaient, un klaxon qui sonnait sans fin. Martin Desroches en
cherchait l’origine, ou des victimes, mais rien. De la fumée noire. Des cris.
Martin Desroches entendit hurler. Quelqu’un venait de mourir.
J’ai tellement de sang sur les mains. Elle n’en sortirait jamais. À l’arrière de
l’ambulance, Jeanne pensa qu’il n’y avait aucune issue. Tous les chemins
menaient à cette scène, à cet accident. Elle ferait, comme toujours, le travail
attendu d’elle. Elle perdrait, comme toujours, la vie de son patient. Y’en a pas
un qui est pas mort. Pourquoi vous m’écoutez pas ? Retirez-moi de ce service !
J’suis maudite, j’vais tous les tuer !
Ils arrivèrent à l’accident. Ses oreilles bourdonnaient. Un camionneur était
prisonnier de sa ceinture. C’est rien, il va s’en sortir. Ne l’approche pas. Elle le
laissa à son collègue. Elle s’approcha, avec réticence, du blessé allongé sur
le ciment. Les vêtements tachés de rouge, il ne bougeait pas. Elle mit une
main sur son épaule, l’autre à la recherche d’un pouls.
Elle appliquait toutes les méthodes de secours qu’elle connaissait. Elle était
essoufflée, elle perdait ses forces ; il ne répondait toujours pas. Elle sentit à
peine la main de quelqu’un qui l’écartait. Elle ferma les yeux, consciente du
collègue qui venait prendre la relève. Non, laisse-moi tranquille, je veux aider.
T’entends pas le cri ? Allez, va sauver des vies !
21
J’attends, coincé. J’ai peur. Il est tard et j’ai froid. Je crois être devenu aveugle,
il n’y a que du blanc, rien que ça. J’ai perdu le contrôle de mon corps. Il se
contracte, il saigne, il reste immobile contre tous mes désirs. Mon cœur bat
dans ma tête. Pump. Pump. Pang. Il cloche.
Je n’ai même plus la force de lever la tête. Je sais où je suis, je veux m’en
sortir. Je veux sortir de moi et me retrouver au chaud, en sécurité, en paix.
À la place, je me meurs dans un stupide accident de voiture. J’entends des
sirènes, elles sont toujours trop loin. Je ne sens rien, je ne vois rien, je n’arrive
pas à respirer et c’est tellement injuste que les autres puissent crier à l’aide,
moi, je meurs seul.
Martin Desroches ouvre son journal du matin, lit les faits divers en
premier :
Hier soir, lundi 20 avril, un accident sur Sherbrooke a ralenti la circulation
en direction ouest. On rapporte trois morts, deux blessés.
Je me suis réveillée ce matin les yeux rouges, gonflés. Il n’y avait pas de maquillage
assez efficace pour le cacher. De toute façon, les ambulanciers sont habitués. J’ai
encore perdu une vie.
22
Charles Dansereau
À la radio, une chanson populaire joue doucement alors que je m’éveille
sans me presser. Les yeux toujours fermés, je souris, bercé par les notes qui
s’élèvent gentiment dans l’air. J’ouvre les yeux en étendant la main pour
tourner la roulette et changer de station. Le son crisse un peu ; une voix
calme et neutre se fait entendre.
« C’était une journée importante qui commençait pour Jo… »
Je m’habille méthodiquement tandis que la radio continue à tranquillement
narrer son étrange histoire.
« …Il ne le sait pas encore, mais un évènement majeur se produira à son
bureau… »
J’agrippe les tranches de bagel toutes chaudes et les tartine lentement.
« …Cet évènement en entraînera plusieurs autres qui mèneront directement
à sa mort… »
Je me brosse rapidement les dents en revoyant mentalement les points
principaux de la réunion d’aujourd’hui.
« …Il devrait pourtant se douter de quelque chose et tenter d’empêcher cet
évènement, mais Jo ira tout de même travailler aujourd’hui, comme hier et
comme lundi… »
J’ouvre la porte d’entrée et inspire profondément en voyant le soleil briller
dehors.
« …Bonne journée, Jo. »
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Mélodie intérieure
Mylène Gahery St-Gelais
Mon pied tape sur le sol. Le son du caoutchouc sur le carrelage reste régulier.
Il crée un rythme sur une musique indienne qui joue dans ma tête. La mélodie
est douce et chaleureuse. Je vois presque les vedettes de Bollywood danser sur
mon tempo. Mon stylo écrit, s’arrête, rature, s’arrête, écrit, puis rature…Ce
rythme ne change pas, les sons dans ma tête deviennent multiples. Plusieurs
sources de bruits et, pourtant, tout s’accorde parfaitement. La création se fait
de l’intérieur, entourée d’un voile coloré et de notes compactes.
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2 février 2009
Acheter la nourriture bas de gamme pour le chien.
Dire à Maxime de réparer l’évier qui fuit.
Demander à David d’arrêter de jouer de la batterie quand je dors.
Chercher ma magnifique robe chez Hervy le nettoyeur.
3 février 2009
Acheter des bouchons pour ne plus entendre le raffut de David.
Dire ma façon de penser au criss de nettoyeur qui a gâché ma robe.
Demander à Julien de ne plus donner ses brocolis au chien.
Chercher le bidule que Max veut pour l’évier.
4 février 2009
Acheter des tuiles pour la cuisine que Max a inondée.
Dire à Julien de ne plus mettre dans la gamelle du chien mon beaujolais
nouveau.
Demander au charmant et si compréhensif nettoyeur de me rembourser
ma robe.
Chercher une masse pour fracasser les casseroles de David.
5 février 2009
Acheter une robe présentable avec ma prochaine paye.
Dire à David que sa batterie a eu un petit accident.
Demander à Maxime d’engager un plombier.
Chercher le chien chez le vétérinaire…et payer 250 $.
25
Zachary, entre mer et ciel
Robin Kowalczyk
Détrempé, l’acarien répondant au nom de Zachary se trouva une fois encore
miraculé. S’il est connu que les coquerelles sont tenaces, Zachary, étant sorti
indemne d’un brasier, d’une narine féline et d’un déluge, n’avait rien à envier
à ses lointaines cousines. Sur une pellicule humaine, il avait parcouru une
distance stupéfiante à travers les égouts.
Zachary se situait dans la zone où il y avait le moins de hauteur entre le
flux d’eau souillée et la surface, tandis qu’il pleuvait sur la ville une quantité
de pluie inégalée. Un débordement avait porté sa pellicule flottante jusqu’à
une bouche d’égout, en surface.
L’acarien navigua alors le long d’un cours d’eau, au bord d’un trottoir. Il
descendait à vive allure une rue en pente. Une mouche, les pattes en l’air
dans l’eau, s’agitait pour en sortir. Elle flotta aux côtés de Zachary avant que
le courant ne lui donne une longueur d’avance sur la pellicule de l’acarien. À
quelques mètres, une autre bête qu’il n’avait jamais vue, un crapaud, attendait
dans la rue. Lorsque la mouche passa, le crapaud la goba et entraîna par le
fait même Zachary. L’acarien se trouva englué sur le bord de sa gueule.
Le crapaud tomba entre les mains d’une fillette. Élevée comme bien d’autres
à croire aux princes riches et puissants, elle finit par l’embrasser. Zachary
passa d’une lèvre à l’autre. La fillette devait partir peu après pour donner un
concert. Le soir même, lorsqu’elle fut assise parmi ses camarades, fin prête,
elle appliqua ses lèvres sur l’embouchure du trombone et souffla la première
note. Zachary parcourut l’instrument tubulaire et tout juste avant d’en être
expulsé, rencontra un grain de poussière. Pilote aguerri, il se laissa guider
par la rafale à bord du grain. Il vogua sur un invisible torrent de décibels,
en direction de parents silencieux et extasiés.
26
Voix de tête
Geneviève Ladouceur
Je ne l’atteins pas, cette note. J’ai beau ouvrir ma cage thoracique en me tenant
le buste haut, prendre mon souffle au plus profond de mon bas-ventre : ma
voix casse. Je n’ai qu’une voix de poitrine. Je suis nulle !
– C’est seulement ta timidité qui te freine, ma grande, me dit mon professeur.
Je t’ai entendu chanter plusieurs fois et laisse-moi te dire que tu l’as dans
le sang. Ta voix est juste et mélodieuse. Tu ne dois pas laisser un petit sol
aigu t’arrêter.
Je recommence la chanson, puis arrive à la note tant redoutée. Ma voix se
fêle de nouveau. Mon professeur me fait faire des vocalises. Je réussis toutes
les notes. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do, ré, mi, fa, sol, la, si !
Accompagnée de Nadine au piano, je retente ma chance. Lorsque j’arrive au
moment crucial de la pièce musicale, ma voix sort son sol de toute sa douce
puissance. Une note parfaite. Un véritable miracle ! Je sais réellement chanter.
Quel bonheur ! Mon professeur de chant reste sans voix. Sans voix…. Elle
parle, mais je n’entends plus rien. Je lui réponds. Rien. Je crie. Nadine se
bouche les oreilles. Elle m’entend. Je suis sourde.
Elle sort en courant de la pièce. Je m’assieds au piano. J’enfonce les touches
une après l’autre. Que c’est étrange de produire des sons sans pouvoir les
écouter ! Ding ! Je fronce les sourcils. Ding, di-di-di-di-ding ! Le sol aigu. Je
perçois le son métallique de ce seul sol. Ding ! Je réessaie toutes les autres
notes. Je parle, je crie, je chante. Rien. Ding !
Je reste assise là. Lorsque Nadine revient avec l’infirmière, je lui pointe le
piano. « Je le veux. » Elle me force à quitter le local sans le seul son qu’il me
restait.
27
Elizabeth
Jessica Legault
Ma mie, si chère amie
Ton chant, une étrange mélodie
Un doux fredonnement
Un scintillement musical dans la nuit
Envoûtée, ma plume danse sur le parchemin
Mon encre jouit dans les courbes de ton nom
Cette valse sonore qui m’évoque le violon
Vibrant sous tes doigts délicats
M’éveille à ton visage
À ta tendre bouche
Se moulant doucement aux formes de tes mots
Ta poésie résonne en notes mielleuses
Tu m’es musique
28
Pacotilles
Alexandre Turcotte
Un bout de papier.
Ma poitrine explose
Mes yeux piquent
Des cendres de nous parsèment le ciel magenta
Un autre traîne, juste là.
Les hirondelles tombent du ciel dans une averse de cendres bleues,
mauves, noires et grises.
Mon cœur en lambeaux, les veines trouées de nostalgie.
Des papiers raturés, noircis, déchirés, abimés, salis, tachés de café et d’alcool.
Des gouttes de sang.
…les pacotilles de ma vie. Une feuille quadrillée déchirée en deux.
La résonnance des corps bleuis, morts et décomposés d’un cimetière
à ciel ouvert. Mon cœur offert à l’ange écarlate…
L’autre morceau.
… a souillé l’innocence. Désert de pieuvre. Amoncellement d’écailles
argentées.
Chienne pourpre.
Ces mots n’ont ni queue ni tête. Je ne comprends vraiment rien. Je trébuche
sur une pile de papiers. Je prends une page datée, elle indique la journée
d’hier. Je lis.
Piqûre au bras
Écume aux lèvres
Dans cette ruelle
Je m’en vais
La pelle
C’est pour creuser notre tombe
Si on retombe
Dans l’irréel
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30
Textes divers
31
32
Tel un témoignage
Virginie d’Amours-Licatèse
Nous irons ensemble. Nos corps seront bouleversés. Des lumières, du vide.
L’air se soulèvera et, doucement, nous traînerons par-delà nos idées.
J’aurai peur. Tu prendras ma main.
J’aurai froid. Tu laisseras ton écharpe flotter sur mes épaules.
Je me sentirai seule : tu ne diras plus rien.
J’ai l’immense insatisfaction des jours de fatigue.
Tu ne seras plus là, je le sais.
Mes rêves ne vaudront plus rien.
Mon imaginaire sera épuisé.
Tu resteras, tel un témoignage de la réalité.
Un frisson me parcourt.
Tu ne respires plus.
Nous irons ? Tu me suivras ?
Ton corps inerte.
33
Le saule
Mylène Gahery St-Gelais
Le saule pousse et pousse vers l’infini. Il grandit vers le ciel et tombe sur les
enfers. Il atteint les cieux tout en épiant les abîmes de l’autre monde. Ses
racines s’enfoncent dans le sol fertile. L’arbre retient les montagnes, protège
les eaux, il est roi. Les racines sont immenses, elles capturent les démons
chinois d’un autre univers. Le saule est le plus grand, il ne se plaint jamais.
Et le saule, lui, pleure en silence son attachement au monde des hommes.
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Thé chinois
Alexandre Turcotte
Un café à la gare Centrale de Montréal. J’observe. Un gars arrive
près d’elle, tasse fumante à la main. Il s’assoit devant la jeune femme. Je
l’appellerais Leitia. Il la regarde, lui tend sa tasse et, avec un accent français,
demande :
- Tu veux goûter ?
- Thé chaï.
- C’est quoi ?
- C’est bon ?
- Quelqu’un a déjà dit que ça goûtait les pépites d’or.
Elle prend la tasse, en respire le fumet et boit.
- Ça goûte la Chine.
- T’es allée en Chine ?
- Non.
- T’as déjà embrassé un chinois ?
- Oui.
Elle a un petit sourire. Il répond :
- Souvent ?
Elle part d’un rire chaud, sensuel. Elle ne réplique pas. Son sourire laisse
entrevoir des souvenirs qui défilent sur son visage. L’instant d’un échange.
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