mahomet

mahomet
Mahomet
de M. Rodinson
Synthèse
Essai de synthèse de l’œuvre majeure de Maxime Rodinson : « Mahomet », biographie dont l’un
des grands mérites est de (re-)situer la vie du Prophète de l’Islam dans son contexte social et
politique.
TABLE DES MATIERES
Avant-Propos : L’Arabie en ce temps..........................................................................................1
Les grandes puissances – le monde « civilisé ».......................................................................1
L’Arabie et ses habitants..........................................................................................................2
Affrontements géopolitiques et conséquences.........................................................................3
Vie & carrière prophétique de Muhammad................................................................................4
Enfance & Education.................................................................................................................4
Première partie de sa vie adulte ...............................................................................................4
Débuts de la révélation ..............................................................................................................5
Rupture doctrinale.....................................................................................................................7
Détérioration de la Situation à Mekka...................................................................................10
622 – L’émigration (Hijra) ......................................................................................................11
Organisation à Médine ............................................................................................................12
Opposition..............................................................................................................................12
Point de vue judaïque.............................................................................................................13
Raids (Ghazwa).........................................................................................................................14
Badr & conséquences...............................................................................................................14
Premiers règlements de comptes – Les Banou Qaynoqa et les poètes ................................15
Poursuite des hostilités ............................................................................................................16
Uhud ..........................................................................................................................................17
→ Développement d’une identité et d’une idéologie ...............................................................18
Banou Nadîr .............................................................................................................................19
Razzias et Problèmes domestiques .........................................................................................20
La Bataille du Fossé .................................................................................................................21
Fin du « Nettoyage » de Médine .............................................................................................21
→ Faisons le point… ................................................................................................................22
Evolution de la prédication....................................................................................................22
Organisation ..........................................................................................................................23
Doctrine .................................................................................................................................24
Dogmes ..................................................................................................................................25
Retour à nos chameaux… - Khaybar & Hodaybiyya...........................................................26
Le premier pèlerinage musulman...........................................................................................27
Mo’ta .........................................................................................................................................28
Conquête de Mekka .................................................................................................................28
Au sommet de la gloire – Tabouk & co..................................................................................29
Dissensions internes .................................................................................................................31
Xèmes démêlés domestiques – Marie la Copte.........................................................................31
Dernières Instructions .............................................................................................................32
Succession .................................................................................................................................33
La Suite… .................................................................................................................................33
→ Quelques considérations additionnelles… ..........................................................................34
SOURCES.....................................................................................................................................38
ANNEXE I ....................................................................................................................................39
ANNEXE II...................................................................................................................................40
Quelques remarques préliminaires :
1) pour l’orthographe des patronymes et des toponymes arabes, j’ai utilisé le plus souvent celle employée par M. Rodinson, sauf pour certains
plus fréquemment rencontrés avec des « u » au lieu de « o » (ex. Uthman, Uhud,…), et sauf pour le nom du Prophète lui-même : « Mahomet » est
l’usage francophone, mais peu apprécié en Islam – voir note 7).
2) J’ai employé « Allah » au lieu de « Dieu » : même si agnostique, je tiens à distinguer, pour des raisons que j’exposerai peut-être ailleurs, le
dieu de la Bible de celui du Coran (mais je sais que les Chrétiens arabophones utilisent également le mot « Allah »).
3) les passages en italique précédés du symbole « → » indiquent des digressions par rapport aux faits en cours, dans lesquelles Maxime
Rodinson développe ses opinions et théories ou expose des informations complémentaires.
Avant-Propos : L’Arabie en ce temps
Les grandes puissances – le monde « civilisé »
La civilisation Byzantine connaissait son apogée. L’empire Romain avait bien
perdu ses possessions occidentales, mais les Barbares qui s’y querellaient ne
représentaient pas un danger. De la Corne d’Or et du Bosphore, des
missionnaires partaient évangéliser des territoires de plus en plus lointains,
des steppes nordiques aux mers chaudes.
Mosaïque Byzantine,
Hagia Sopha
La seconde puissance était l’empire Perse des Sassanides, s’étendant de
l’Euphrate à l’Indus. Leur capitale principale était Ctésiphon. Leur armée
était puissante, leurs trésors immenses. La religion principale en était le
Mazdéisme, mais des communautés juives et chrétiennes y prospéraient
également.
Oeuvre Sassanide
(V°-VI° Siècle)
Deux empires trop proches pour ne pas être rivaux… On y reviendra.
Plus loin à l’Est, on croyait savoir qu’il existait d’autres civilisations riches et brillantes. Mais les
royaumes et les empires indiens, khmers, chinois, japonais étaient bien trop lointains pour qu’on
s’en préoccupât ; si n’avaient été les précieuses marchandises qui en provenaient, ils auraient
totalement relevé du fabuleux.
Ces fameuses marchandises, soieries et épices, étaient acheminées aux portes des deux empires
essentiellement par des peuplades barbares, habitants des zones intermédiaires entre les deux
mondes : au Nord les Turcs, au Sud les Arabes.
Quant on arrivait au territoire de ces derniers, au-delà de la Syrie et de la Palestine, au-delà de la
sainte montagne du Sinaï, on abordait bien en un sens la fin d’un monde. Ces confins abritaient le
« Pays des Saracènes1 »…
1
Du grec « Sarakênoï ». Pour certains auteurs, les Bédouins étaient « ceux qui vivaient sous la tente », et le mot
serait dérivé de skênê (« tente »). Pour d'autres, le vocable viendrait de l'arabe al-sarqiy qui signifie « habitant de
l'est ».
1
L’Arabie et ses habitants
Les Arabes, qui se nommaient eux-mêmes ainsi, habitaient cette terre
immense2 depuis des temps immémoriaux. Vu les conditions arides, la
population était peu nombreuse et disséminée dans les rares lieux
disposant d’eau : oasis, lits inférieurs des oueds, plaine côtière.
A cette époque, deux styles de vie s’y côtoyaient: celui des bédouins
pratiquant le nomadisme3 pastoral, et celui des cultivateurs sédentaires
- là où les ressources hydriques le permettaient (culture principale : le
Paysage d’Arabie
palmier dattier). Ces deux groupes commerçaient entre eux. Grâce au
chameau, un commerce « international » existait également et constituait une importante source
de revenus pour les peuples du désert : les caravanes reliaient entre elles les régions du monde
méditerranéen et celles du sud de la péninsule, par lesquelles transitaient les cargaisons en
provenance d’Orient. Une série de marchés, foires, sanctuaires et villes vivant de ce trafic
jalonnaient les routes caravanières.
La société était structurée en petits clans, rassemblés par une
parenté commune au sein de tribus. Les relations entre les
différents clans et tribus n’étaient pas particulièrement
pacifiques, mais on évitait au maximum de tuer : Si le sang était
versé, la tribu de la victime exigeait de celle du meurtrier une
lourde somme, ou exerçait son droit de vengeance.
Bédouin et ses chameaux
Pas de place pour les arts dans cette société brutale et mobile, excepté pour un : celui de la
parole ; l’éloquence était prisée et la poésie tenue en haute estime.
La religion semble avoir constitué une préoccupation secondaire. Les Bédouins croyaient aux
esprits, les djinns, invisibles ou incarnés ; les morts étaient sensés poursuivre une existence
fantomatique et on leur faisait des offrandes ; les divinités pouvaient résider dans certains astres,
certains arbres, certaines pierres (surtout celles d’origine météorique ou celles offrant une
apparence proche de la forme humaine).
Les divinités honorées variait selon les tribus, mais les principales se retrouvaient dans toute la
péninsule ; il en est ainsi d’Allah, « le dieu », créateur de l’univers. Au Hedjaz, on vénérait
particulièrement ses trois filles : Allât « la déesse » (que les Arabes hellénisés identifiaient à
Athéna), al-’Uzza « la très puissante » (assimilée parfois à Vénus), et Manât, déesse du sort. A
Mekka4, on adorait surtout le dieu Hobal, figuré par une idole
de cornaline rouge.
Les rites semblent avoir principalement consisté en
pèlerinage vers certains sanctuaires et en circumambulations
Idoles préislamiques
(tournées cérémonieuses autour d’objets sacrés). Les arabes
pratiquaient la circoncision. La magie et la divination (par
observation du comportement des animaux, et aussi au moyen de flèches) étaient répandues. On
craignait le mauvais œil et on s’en protégeait au moyen d’amulettes.
2
La superficie de la péninsule représente presque le tiers de celle de l’Europe
Le mot arabe bawd, dont nous avons tiré bédouin, signifie d’ailleurs « nomade »
4
Mekka = La Mecque
3
2
Affrontements géopolitiques et conséquences
Au VI° siècle, les empires byzantins et sassanides se disputaient notamment le contrôle des
routes amenant les précieux produits d’Orient. Séparés par le désert syrien où nomadisaient les
Saracènes, ils s’efforcèrent de s’allier leurs tribus. Ces dernières monnayèrent leur concours.
Ils agirent aussi dans le Sud de la péninsule (l’actuel Yémen). Cette
région, antiquement appelée l’«Arabie heureuse », différait notablement
du reste de l’Arabie : dotée d’un climat plus clément (du notamment aux
moussons de l’Océan Indien), l’agriculture y était riche ; de plus, ses ports
du Golfe Persique et de la Mer Rouge réceptionnant les marchandises
d’Afrique orientale et d’Extrême-Orient, le commerce était florissant. La
civilisation y était sensiblement plus raffinée que dans l’intérieur des
terres.
Stèle Yéménite,
~I° Siècle
S’associant à différents princes rivaux de l’endroit ou agissant par
intermédiaires, les empereurs byzantins et sassanides cherchèrent à étendre leur emprise sur
l’Arabie du Sud, qui passa ainsi successivement sous contrôle éthiopien5 et sous contrôle persan.
Les conquêtes étrangères furent fatales à la puissance de l’ «Arabie Heureuse ».
Les Bédouins furent les grands gagnant de ces conflits, faisant payer cher leur rôle
d’intermédiaires et leur aide aux puissances en lutte. C’est vers cette époque que l’organisation
des caravanes devint l’affaire de spécialistes, de Bédouins sédentarisés et reconvertis en hommes
d’affaires. Les villes qui étaient leurs centres d’opération crurent et prospérèrent.
Ce fut particulièrement vrai de Mekka, idéalement située à mi-chemin entre l’Arabie du Sud et la
Palestine byzantine, et dont les sanctuaires – le plus connu étant la Ka’ba6 – attiraient les dévots.
La Ka’ba
5
Le Royaume Ethiopien était allié de Byzance
Le nom signifie simplement « cube », ce qui s’explique par sa forme ; une pierre météorique, la « Pierre Noire »,
est scellée dans un de ses angles ; le puits sacré de ZemZem, qui fournissait une eau précieuse aux caravanes , est
situé non loin… Initialement, le sanctuaire polythéiste (dont on sait qu’il existait déjà au II° siècle de notre ère)
contenait 360 idoles auxquelles on faisait des offrandes.
6
3
Vie & carrière prophétique de Muhammad
Enfance & Education
Muhammad7, fils unique, naît vers 570 à Mekka. Ses parents sont
Abdallah8 ibn Abd al-Mottalib et Amina bint Wahb9. Ils sont
relativement pauvres, mais sa famille paternelle appartient au clan de
Hashim, faisant parti de la tribu de Qoraysh10 qui domine Mekka et est
gardienne de ses lieux saints.
Naissance du Prophète
Abdallah décède avant ou peu après la naissance de Muhammad, et Amina meurt lorsqu’il a 6
ans. Il est alors élevé successivement par son grand père Abd al-Mottalib, puis par son oncle Abd
Manâf, plus connu sous le nom d’Abou Tâlib, un commerçant aisé.
Des légendes affirment que, lors d’un voyage qu’il fit avec son oncle, le garçon aurait été
« reconnu » comme prophète par un moine ; il s’agit vraisemblablement de récits purement
apologétiques.
Il est probable qu’il sut lire et écrire – cela semble fort utile à un futur marchand ; l’affirmation
contraire vient sans doute de l’interprétation erronée d’un mot obscur du Coran11.
Première partie de sa vie adulte
Muhammad fut l’employé d’une riche veuve, Khadîja bint Khowaylid, accompagnant ses
caravanes en Syrie et y négociant l’achat de marchandises byzantines.
Le jeune homme ne possédait pas de quoi se marier, mais ce détail matériel n’entra plus en ligne
de compte lorsque Khadîja se proposa ; on dit qu’elle avait alors 40 ans, en 595 – mais, comme
elle lui donna au moins six enfants, il est permis de douter de ce chiffre.
7
« Mahomet » est une transcription francophone ancienne (déformation du turc Mehmet), en général peu appréciée
des Musulmans (selon eux, trop proche de Ma houmid qui signifie explicitement « le Non-Béni » voir « l’Exécré »);
Muhammad vient du verbe hamada et signifie « Celui qui est digne de louanges »
8
Abdallah = « serviteur d’Allah »
9
Quelques précisions au sujet des noms propres : les Arabes ont un ism, càd un prénom (Muhammad, Abdallah,…)
et, pour distinguer l’individu dont il est question, on utilise le nasab marquant la relation aux ascendants (ibn/bint,
« fils/fille de ») et la nisba, adjectif en -i formé à l'origine sur le nom de la tribu ou du clan de l'individu. Pour
désigner quelqu’un, on peut aussi employer la kunya qui indique une relation aux descendants (Abou/Omm,
« père/mère de »). Exemple : Ali ibn Abdallah al-Tamîmi = Ali fils d’Abdallah de la tribu de Tamîm, peut aussi être
Abou Tâlib si son fils (aîné, généralement) se prénomme Tâlib…
10
Pour un tableau présentant la généalogie de quelques personnages, voir Annexe I.
11
Le Coran dit de Muhammad qu'il est "Ummi", mot auquel plusieurs significations ont été attribuées ; la plus
répandue chez les fidèles est « qui ne sait ni lire ni écrire » - ce qui renforce la doctrine de la nature « miraculeuse »
du Coran, mais qui ne colle ni avec sa profession ni avec certains évènements rapportés (lorsque Muhammad« effaçe
certains mots » d’un document, ou lorsqu’il se défend d’avoir pris des notes par autre motif que celui de ne savoir
écrire). Parmi les autres significations avancées, on trouve aussi « qui n'a pas connaissance des Ecritures anciennes »
(ce qui constitue ici une défense contre l’accusation de plagiat que les incrédules lui faisaient), « Mekkois » (La
Mecque étant Umm al-Qura, « la Mère des Villages »), ou encore plus simplement « homme du peuple, plébéien »
4
De cette progéniture, les deux garçons moururent en bas âge. Muhammad adopta cependant deux
héritiers masculins : son cousin Ali (fils d’Abou Tâlib, dont les affaires ne marchaient plus très
bien), et Zayd ibn Hâritha, un esclave syrien que Khadîja lui avait offert et qu’il affranchit.
A environ 35 ans, il est prospère, apprécié, reconnu comme digne de confiance12. Son seul motif
probable de souffrance est d’être privé de descendance mâle, ce qui était objet de honte chez les
peuples sémitiques. S’il ne prit pas d’autre épouse pour remédier à cela comme la coutume le
permettait13, c’est probablement pour respecter une exigence de Khadîja (qui avait été en position
de négocier leur contrat de mariage).
Débuts de la révélation
Vers 610, alors qu’il méditait dans une grotte à l’écart de la
ville, sur le mont Hira, il fut « visité » par une présence
écrasante et entendit la Voix14 prononcer des mots qui
devaient bouleverser le monde : « Tu es l’Envoyé
d’Allah ! ». Cette Voix lui enjoignit par la suite de réciter15
des paroles « d’une telle force et d’une telle beauté » que,
graduellement, Muhammad et son entourage comprirent
qu’elles émanaient d’Allah… Mais il fallut plusieurs
années avant qu’il osât prêcher en public (début de la
prédication vers 613).
La Première Révélation
Les séances de « révélations » constituaient paraît-il une épreuve douloureuse pour Muhammad :
son visage se couvrait de sueur, il était secoué de frissons et transpirait abondamment, même par
temps froid ; il restait une heure inconscient, comme en état d’ivresse ; il n’entendait pas ce
qu’on lui disait, mais percevait des sons bizarres, comme des bruits de chaînes ou de cloches, ou
un bruissement d’ailes. Quand la « crise » cessait, il récitait des paroles correspondant à ce qui lui
avait été inspiré.
→ Les ennemis de Muhammad verront dans les « crises » pendant lesquelles il affirmait
recevoir les instructions de Gabriel de simples crises d’épilepsie bénigne.
L’Arabie avait déjà connu des hommes saisis de transes similaires, qui affirmaient avoir des
djinns pour compagnons et que parfois ces derniers parlaient par leur bouche. On nommait de
tels hommes kâhin16 et ils pouvaient être très bien considérés, assumant le rôle de voyant, de
conseiller de la tribu…
Maxime Rodinson rapproche les « crises » de Muhammad des phénomènes semblables qui ont pu
être observés chez les grands mystiques catholiques. Il est probable que Muhammad croyait
sincèrement être inspiré par Allah.
La forme de ces paroles était singulière, celle des premières révélations surtout ; comme chez les
kâhin, les mots s’organisaient en phrases brèves, haletantes, éjectées sans doute par saccades ; de
Son surnom est al-Amîn, « celui en qui l’on peut avoir confiance »
La coutume prévoyait même la possibilité de mariage « temporaire » pour ce genre de situation
14
La Tradition musulmane a identifié la présence surnaturelle comme étant celle de l’archange Gabriel (Jibrîl)
15
Ces paroles seront plus tard regroupées dans le Qu’ran (Coran), mot qui signifie d’ailleurs « Récitation »
16
Ce qui signifie « devin » (à rapprocher du mot hébreux kôhen, « prêtre » chez les Juifs)
12
13
5
plus, la langue arabe est favorable à la poésie spontanée17, et le retour de l’idée et du verbe, les
assonances, les refrains obsédants des sourates primitives s’avèrent d’un effet puissant, pouvant
causer chez l’auditeur un état semi hypnotique.
Les musulmans affirment d’ailleurs que le style coranique est « parfait et inimitable » ; c’est
devenu un dogme de l’Islam.
→ Sans vouloir paraître cynique, il faut admettre qu’un texte psalmodié depuis des siècles dans
toutes les occasions de la vie a toutes les chances de paraître merveilleux à ceux qu’il a bercé
depuis l’enfance.
Quant au contenu, les révélations des premières années ne recèlent rien de révolutionnaire ni de
choquant, pas d’innovation capitale.
Initialement, Muhammad ne nie pas l’existence ni la puissance d’autres divinités qu’Allah ; il se
contente de n’en point parler.
→ Il est possible qu’il les ait à l’époque considérées comme des divinités secondaires sans
grande importance, un peu supérieures aux djinns18 peut-être, ce qui se rapproche de
l’hénothéisme19 que beaucoup d’autres arabes pratiquaient.
Il parle, comme les Chrétiens et les Juifs, d’un Jugement à la fin des temps et de la résurrection
des morts, ce qui suscite bien le scepticisme de ses concitoyens, mais rien de plus. Il critique la
« suffisance » des riches, ce qui est acceptable tant que la critique est modérée. Il insiste sur la
nécessité de l’aumône, ce qui n’a rien d’étrange et peut s’appuyer sur le vieil idéal tribal.
→ En fait, il ne faisait que présenter sous une couleur arabe les idées judéo-chrétiennes réduites
à leur quintessence, ce qui ne pouvait que plaire aux Mekkois. Les concepts impliquant des
changements radicaux n’étaient encore que peu ou pas développés. Et de deux points peu clairs
au début dépendraient l’attitude ultérieure des Mekkois envers Muhammad ; le premier est
doctrinal – Muhammad s’élevait-il contre leur culte ? – et le second pratique – quel place, quelle
importance revendiquerait le « messager d’Allah » dans les affaires publiques ?
→ A propos de la connaissance (incomplète) des récits bibliques et autres : si l’on ne suit pas
l’explication de la « révélation divine », il faut déduire que Muhammad tenait les nombreux
récits bibliques parsemant le Coran de tierces parties. On trouvait à Mekka des Juifs et des
Chrétiens : des gens humbles, petits commerçants, brocanteurs, aventuriers, esclaves, et aussi
des communautés (compactes et fermées) de colons juifs vivant de l’agriculture. On perçoit aussi
dans le Coran des influences Sudarabiques20.
Les histoires racontées par Muhammad sont le plus fréquemment de celles que retiennent les
gens simples : Moïse et Pharaon, David et Goliath, Salomon le Sage, Loth et les Sodomites, le
17
Notamment parce que contenant moult mots de schèmes identiques, présentant la même alternance de temps forts
et de temps faibles, ponctués par le retour des mêmes voyelles à des places homologues…
18
Et peut-être comme ces derniers créatures d’Allah…
19
Ce qui signifie l’exaltation d’un dieu au-dessus des autres, qui ne sont pas niés mais négligés ; phénomène courant
dans les religions polythéistes
20
Ainsi le qualificatif d’Allah Rahmân (« Miséricordieux ») était le nom que l’on donnait au Yémen au dieu des
Juifs et des Chrétiens.
6
pauvre Job, Jonas et son fils… il est d’ailleurs probable qu’une partie des erreurs que l’on
trouve dans leur version coranique vient de ceux qui les ont relatées à Muhammad…
Les premiers à accepter son Message furent naturellement les gens de sa maisonnée : son épouse
Khadîja, leurs filles Fatima, Roqayya, Zaynab et Omm Kolthoum, ses fils adoptifs Ali et Zayd.
Hors du cercle familial, un des convertis de la première heure fut Abou Bakr, un marchand aisé
un peu plus âgé que Muhammad ; il allait devenir son principal compagnon de route. Il influença
parfois ses décisions dans le sens de la modération, mais lui fut inconditionnellement fidèle.
Il gagna la majorité de ses premiers fidèles parmi les jeunes gens de familles influentes (dont le
plus connu est certainement Othmân), mais aussi parmi les membres de clans moins puissants
(dont faisait partie Abou Bakr), et chez les « faibles », les sans clans, petits artisans, affranchis,
esclaves (par exemple Bilâl à la voix de stentor, qui sera le premier muezzin).
→ Ce qui rassemblait ces premiers convertis ? Sans doute une certaine liberté d’esprit les
rendant apte à regarder avec faveur cette prédication novatrice, liberté d’esprit elle-même due a
des causes différentes selon les individus : rébellions juvéniles, liens plus ou moins lâches avec la
société mekkoise, indignation morale ou encore ambition…
Rupture doctrinale
Il semble que le premier heurt entre le Prophète et les Mekkois fut l’épisode dit des « versets
sataniques » :
Lorsque Allah révéla à Muhammad la Sourate de L’Etoile21, « le Démon » mit sur la langue du
prophète un verset considérant Allât, Al-’Uzza et Manât22 comme « les sublimes oiseaux dont
l’intercession est souhaitée ». Entendant cela, les Qorayshites furent apaisés et remplis de joie.
→ Il est plausible qu’en fait Muhammad espérait cette révélation qui, sans heurter son
hénothéisme, faciliterait les choses avec les Mekkois. Mais les implications de cette concession
durent vite lui apparaître : la jeune secte renonçait à toute originalité en renouant avec le
paganisme… Et puis, si les filles d’Allah pouvaient intercéder, quelle force aurait dorénavant la
menace du Jugement dernier pour recruter de nouveaux adhérents ? Revenir sur ce qui avait été
dit serait proclamer le schisme… D’un autre côté, il serait dorénavant dégagé de reconnaître
quelque autorité païenne que ce soit…
« Heureusement », Gabriel révéla au Messager d’Allah la tromperie du Démon.
Les Qorayshites répondirent à cette rupture par la contre-offensive : les fidèles du Prophète furent
ostracisés, et dans quelques occasions victimes de persécutions (relativement bénignes).
Muhammad était de toute façon sous la protection de son oncle Abou Tâlib, dont la fortune
déclinait mais qui gardait une influence considérable à Mekka ; il n’approuvait pas les idées de
son neveu, mais l’honneur du clan de Hâshim exigeait que ses membres fussent protégés.
Paradoxalement, l’un des plus véhéments ennemis de Muhammad fut un autre de ses oncles,
Abou Lahab, qui mena le boycott avec le clan de sa femme (les ‘Abd Shams).
21
22
Sourate 53
C'est-à-dire les trois déesses particulièrement vénérées dans la région – voir introduction.
7
La pression se fit surtout sur le terrain de la propagande : la résurrection des corps était une idée
ridicule - et quid des ancêtres qui n’avaient pas eu la chance d’ouïr les révélations de
Muhammad, allaient-ils brûler en enfer ? - ce « prophète » ne faisait rien d’autre que de répéter
ce que les Juifs et les Chrétiens lui avaient appris - si ça se trouve, il n’était qu’un ambitieux
visant le pouvoir…
On mit les adeptes de Muhammad en quarantaine, coupant (avec plus ou moins de rigueur selon
les cas) les relations sociales et commerciales avec eux.
C’est à cette époque que se produisit la première Emigration, celle d’une quinzaine de fidèles
envoyés par Muhammad en Abyssinie (ils rejoindront plus tard Muhammad à Médine).
→ L’explication officielle est que cela aurait été simplement pour mettre des ouailles à l’abri des
persécutions. Maxime Rodinson montre qu’il y a matière à estimer que ce prétexte recouvre
d’autres raisons probables : éloigner ceux dont la foi était jugée plus fragile, de peur qu’ils ne
cèdent à la pression – ou éloigner un groupe dont il craignait la divergence d’opinion23.
Restèrent à Mekka une cinquantaine de convertis – dont l’un des plus récents d’entre eux,
l’emporté mais puissant Omar ibn al-Khattab, serait une conversion de poids.
L’hostilité ambiante renforça la cohésion du groupe et transforma le contenu du message divin
dont la révélation se poursuivait. L’attitude des croyants envers leur entourage durcit. Il s’agissait
désormais de se différencier du reste : l’idéologie devint nettement plus tranchée.
On affirma haut et fort l’unicité d’Allah ; et il était ridicule de penser qu’Il eut des enfants, des
filles qui plus est ! A la fin des temps, Il récompenserait et punirait suivant ses critères propres,
qui sont peu accessibles à l’entendement humain.
Il s’agissait aussi pour le prophète de répondre aux arguments et aux railleries des Mekkois, de se
justifier, de s’inscrire dans une tradition. Et la Voix de se mettre à raconter l’histoire des
Prophètes du passé...
Un seul et même schéma : un prophète est envoyé à un peuple pour l’appeler à la repentance et
au culte du seul vrai dieu, mais ce peuple ne l’écoute pas et est voué à la destruction. Suggéré par
la tradition judéo-chrétienne, ce schéma est appliqué à des peuples d’Arabie, brodant sans doute
sur des légendes locales : les peuples d’Ad, de Thamoud, des Midyan, de Tobba, les Sabéens, les
gens du Puits, ceux du Fourré ont tous essuyés la colère divine. A ces récits arabes se mêlent les
récits de l’Ancien Testament : Noé et le Déluge, Loth et la destruction de Sodome, Moïse et
Pharaon, Abraham essayant de convaincre le peuple de son père de renoncer au idoles…
A chaque instant de la narration, on soupçonne des traits s’appliquant à Muhammad et à sa
situation parmi les Mekkois ; et la menace du Jugement à la fin des Temps, seule présente aux
débuts de la prédication, est maintenant remplacée par l’annonce d’un châtiment temporel,
terrestre, local.
La Voix, répondant aux critiques Qorayshites, précisera certains points: par ex., Muhammad
n’est qu’un être humain, devant boire et manger, avoir femme et enfants comme tout un chacun –
23
Ali Dashti entrevoit une autre explication à cet évènement: les fidèles envoyés an Abyssinie auraient constitué une
délégation diplomatique auprès du Négus (roi chrétien) pour requérir son aide contre les idolâtres mekkois.
8
on ne peut donc exiger de lui des miracles ! – mais il n’est pas quelconque. Les paroles qui lui
sont transmises, comparables à celles des prophètes antérieurs, sont en « langue Arabe pure » –
point mis en évidence pour réfuter les critiques selon lesquelles Muhammad puiserait ses sources
chez des étrangers.
On commença peut-être24 à compiler ces divines paroles en « Sourates » à cette époque. Cela ne
se fit pas sans inconséquences ni sans maladresse, mais la tâche n’était pas aisée : Allah répétait
ses révélations, les complétant souvent, les modifiant parfois… ce que les adversaires mekkois
ne manquaient d’ailleurs pas de faire remarquer. Mais Allah rétorquait qu’il était libre de faire ce
qu’il voulait, y compris de modifier son message25.
Des fables d’un autre type furent révélées, ayant pour but de montrer et d’exalter la puissance
d’Allah, et provenant du trésor légendaire de l’Orient chrétien : ainsi de l’histoire des Sept
Dormants d’Ephèse, de celle de Moïse cherchant la Source de Vie Eternelle en compagnie de son
serviteur (en y mêlant allègrement des éléments de l’épopée suméro-akkadienne de Gilgamesh et
d’autres du Roman d’Alexandre, œuvre hellénistique), de celle d’Alexandre construisant une
muraille à l’extrémité du monde…
Les marques de la puissance d’Allah se révèlent bien sûr aussi dans un thème développé dès le
début de la prédication, celui de la Création du monde, de la faune et de la flore, de l’intelligence
et de la sensibilité humaine : tous constituent des « preuves », des « signes » de la puissance et de
la bonté divine, dont l’homme doit être reconnaissant ; les ingrats seront bien entendu punis.
→ des contradictions notables apparaissent déjà, par ex.
1) pour inciter au « bon » comportement, la révélation joue sur l’aspiration au salut, présenté
comme une récompense ; mais en même temps, nie tout mérite à ce qui est fait dans un but
intéressé ?! (Des contradictions du même genre existent dans d’autres religions, mais la
lecture du Coran rend ce point très apparent)
2) Allah est tout-puissant et détermine d’ailleurs l’attitude de chaque homme dans tous ses
détails ; mais alors à quoi bon prêcher ? Et de quel droit punir et récompenser ?!
Du point de vue du style, la Voix de cette époque est moins nerveuse, plus posée, tout en restant
elliptique ; les versets s’allongent, la rime devient plus monotone. La sombre et suffocante
annonciation de la Fin des Temps semble faire place à une prédication plus « détendue » ; Allah a
maintenant du temps devant lui…
24
Histoire « classique » de la compilation du Coran : Au cours du califat d’Abou Bakr, Omar s’inquiéta de voir le
Coran risquer de disparaître – tant de Musulmans qui le connaissaient par cœur venaient d’être tué lors de la bataille
de Yamamah, et des animaux avaient mangé certaines feuilles où étaient conservées des sourates,… Abou Bakr
chargea Zayd ibn Thabit, l’ancien secrétaire du Prophète, de rassembler et de compiler le Texte. Selon d’autres
versions, ce fut Omar qui prit l’initiative, ou encore Ali. Sous Uthman, troisième calife, il fut décidé d’une version
officielle et les autres furent détruites.
Cependant, plusieurs orientalistes ont montré que cette histoire était probablement plus compliquée, et que le texte
définitif n’était pas encore arrêté au IX° siècle. Et certains chercheurs contemporains ont des théories plus radicales
encore, selon lesquelles le Coran et une bonne partie de l’histoire du Prophète ont été rédigés a posteriori, après le
début des conquêtes, par des Arabes influencés par les doctrines samaritaines et pour se donner un prophète ayant
autant de prestige que Moïse – inutile de dire que, pour un croyant, ces thèses relèvent de la plus pure hérésie !
25
Cfr. doctrine de l’abrogation (naskh), soutenue par le Coran ; par ex. II 106 : « Si Nous abrogeons un verset
quelconque ou que Nous le faisons oublier, Nous en apportons un meilleur, ou un semblable. Ne sais-tu pas qu'Allah
est Omnipotent ? »
9
L’expression de la gratitude des croyants à Allah commencera à être ritualisée durant cette
phase ; elle est visiblement calquée sur les Chrétiens orientaux. Le nom même qui désigne la
prière (çalât) leur est emprunté. Elle consistera en prosternations et en récitations d’extraits de la
Parole divine, en se tournant – comme les Juifs et les Chrétiens – dans la
direction de Jérusalem, et cela au coucher du soleil et à son lever, et peut-être
aussi une partie de la nuit – similitudes avec les rites de l’Eglise Nestorienne.
Sinon, il semble n’y eut pas encore d’autre rite à respecter, seulement quelques
vertus morales globales à mettre en pratique : charité, piété, honnêteté, réserve
(relative) dans la vie sexuelle… Mais certains points de la doctrine firent
La Prière
rupture avec l’éthique « chevaleresque » de la société arabe : Tout acte
« social » est un culte à Allah, et le croyant doit prendre la vie avec sérieux ; la moquerie, la
médisance sont stigmatisés, le courage et la générosité doivent être raisonnables. On avait
jusque-là exalté ceux qui n’avaient peur de rien, mais il fallait avoir peur d’Allah. La noblesse
de ce monde n’était que vanité. Foin de ces passions tumultueuses qui risquaient de faire oublier
les devoirs dus à Allah!
La communauté affichait une attitude commune vis-à-vis des Infidèles : Les Mekkois païens,
associant d’autres dieux à Allah, étaient par là même condamnables ; les autres, Juifs et
Chrétiens, furent à cette époque peu différenciés des Croyants : aux yeux de Muhammad, ils
transmettaient un message substantiellement identique au sien.
On n’a pas de trace d’une organisation véritable de la communauté des croyants à cette époque,
mais il est clair que déjà se constituait un « cercle intérieur » constitué d’Abou Bakr, d’Omar, de
Zayd, d’Uthman peut-être avant son départ en Abyssinie. D’autres, tels Bilâl, plus humbles de
condition ou d’esprit, tenaient l’emploi modeste mais indispensable de « simples fidèles » dont le
dévouement inlassable, la totale abnégation, la quiétude d’esprit faisaient des modèles à proposer
aux non-croyants. Quant aux décisions, au dernier mot sur toute affaire, il revenait bien entendu à
Muhammad, dont la personnalité constituait le seul vrai pilier de l’unité du groupe.
Détérioration de la Situation à Mekka
En 619, bouleversements : à quelques jours de distance, Khadîja et Abou Tâlib décèdent.
La mort du protecteur de Muhammad laissait Abou Lahab, le grand ennemi, à la tête du clan
familial des Banou Hâshim. Les adversaires du prophète purent dès lors s’en donner à cœur joie,
et les vexations se multiplièrent ; on envisagea même, paraît-il, de l’assassiner. Les perspectives
de développement de la communauté à Mekka devaient paraître bien sombres. La Voix avait
beau le consoler en promettant le Châtiment aux Qorayshites, Muhammad enrageait. Il
commença à chercher un autre lieu de refuge et d’action ; il envisagea un moment l'oasis de Taïf,
au Sud de Mekka.
Sur le plan domestique, la mort de son épouse amena d’autres changements ; un Arabe de cette
époque ne restant jamais longtemps sans femme (surtout s’il a des enfants), Muhammad convola
très rapidement avec une fidèle, Sawda, une bonne ménagère qui s’occuperait de son foyer. Il se
lia aussi plus étroitement avec Abou Bakr, se fiançant avec la fille de ce dernier ; Aïsha n’avait
alors que 6 ans. Elle en aurait 9 lorsqu’elle rejoindrait la maisonnée du Prophète.
10
A 350 km au Nord-Ouest de Mekka, Yathrib – que nous connaissons sous le
nom de Médine26 - était une ville antique27. Les principaux groupes
d’habitants étaient 3 tribus juives28, installées de longue date dans l’oasis pour
cultiver le palmier dattier et ayant adopté dans une large mesure la langue et
les coutumes locales, et 2 tribus arabes qu’on disait d’origine Yéménite, les
Aws et les Khazraj ; d’autres tribus arabes, plus anciennes mais moins
importantes y vivaient également, généralement liées aux Juifs.
Récolte des dattes
→ Selon Maxime Rodinson, la symbiose entre Juifs et Arabes de Yathrib avait sans doute
influencé ceux-ci : La grande divinité de la ville était Manât, déesse du destin, mais certains
Médinois plaçaient déjà Allah plus haut que tout. Certains hanîfs29 allaient plus loin et étaient,
de fait, déjà monothéistes.
La prospère communauté agricole souffrait à cette époque de querelles entre les deux tribus
arabes dominantes. L’idée fut que le Prophète que les Mekkois persécutaient – c’était déjà un bon
point en sa faveur, qu’il ne fut guère apprécié de ces arrogants ! - pourrait peut-être ramener une
paix relative à Médine ?30 D’une certaine façon, il avait déjà des liens avec la ville : son père y
était mort au retour d’un voyage d’affaire et y était enterré, et sa grand-mère paternelle était d’un
clan Khazrajite. On lui envoya en tout cas des émissaires. La tradition rapporte qu’ils furent
convaincus par ses arguments, et rentrèrent à Médine convertis à ses dogmes.
Des négociations furent ouvertes avec des délégations composées de membres des deux tribus
rivales, Aws et Khazraj. Elles durèrent, semble-t-il, deux années. Les Médinois durent s’engager
à observer certaines règles morales, à rompre avec le polythéisme, à reconnaître l’autorité de
Muhammad dans une certaine mesure et – point important pour le Prophète – à le défendre ainsi
que ses compagnons comme s’ils étaient des leurs.
622 – L’émigration (Hijra)31
Le havre de refuge constitué, les croyants mekkois partirent. Les départs
s’échelonnèrent de Juillet à Septembre 622, Muhammad et Abou Bakr étant
les derniers à arriver à Médine ; les quelques 70 Mohâjiroun32 furent accueillis
par les premiers fidèles de la ville, qu’on allait nommer par opposition
Ançar33.
Hijra d’une des
filles du Prophète
Une nouvelle ère s’ouvrait, au sens propre : sous le calife Omar, c’est du
16/07/622 que l’on fit débuter le calendrier musulman.
Une explication musulmane de ce changement de nom est dans l’usage de l’expression Madîna an-nabî, « la ville
du Prophète », mais il semble que les Juifs et les Arabes contemporains l’appelaient déjà simplement « la ville »,
Medîntâ en Araméen et al-Madîna en Arabe
27
Déjà mentionnée dans un texte Babylonien du VIe siècle avant notre ère
28
Les Banou Qorayza, Nadîr et Qaynoqa
29
Nom donné aux gens rejetant le culte des idoles et pratiquant un monothéisme de fait.
30
Ali Dashti croit en outre déceler dans l’offre des tribus arabes médinoises leur désir / leur espoir de se heusser au
même niveau que les tribus juives qui dominaient Yathrib culturellement et économiquement.
31
Hijra fut retranscrit en Français par « Hégire », et trop souvent mal traduit par « fuite ».
32
Mohâjiroun : « les Emigrés »
33
Ançar : « les Auxiliaires »
26
11
Organisation à Médine
Il fallut d’abord s’installer matériellement. On commença à bâtir
le premier masjid34. Cette simple enceinte rectangulaire allait
devenir le centre des activités de la communauté, aussi bien
profanes que religieuses. Sur un côté de la cour furent construites
les cabanes de chacune des femmes du Prophète, où il logeait à
tour de rôle ; au début, il n’y eut que celles de Sawda et d’Aïsha,
dont les noces furent célébrées pendant la construction.
Il fallut aussi définir clairement la position de Muhammad dans la
société médinoise, ainsi que les relations entre les différents
groupes composant la population. Un pacte fut conclu, dont le Construction de la première mosquée
texte35 nous est parvenu. Il stipule que les Croyants de Mekka et de
Yathrib et ceux qui se joindront ultérieurement à eux forment une communauté (Oumma) unique,
distincte des autres hommes ; que les Juifs forment une communauté avec les croyants, c'est-àdire que les gens de Médine sont unis contre l’extérieur, du moins tant que les Juifs n’auront pas
agis incorrectement envers l’Oumma ; que tous se défendront ensemble et contribueront
ensemble aux dépenses engendrées par la défense de la ville ; avec ceux qui voudraient rester
païens, on opterait pour une coexistence pacifique - l’important étant de les empêcher de faire
bloc avec les Mekkois.
→ On le voit, les structures sociales restaient basées sur le groupe plutôt que sur l’individu Oumma composée des Mohâjiroun et des Ançar, clans médinois Juifs et non-Juifs - chaque
groupe représentant un ensemble solidaire dans certaines occasions, par exemple pour le
paiement du prix du sang…
Au sein de l’Oumma, les croyants sont liés par d’autres obligations : ils doivent soulager ceux
d’entre eux qui auraient trop de dettes ; ils se doivent aide et protection mutuelle à l’exclusion
des autres (pas question d’aider un infidèle au détriment d’un croyant, ni tuer un croyant à causes
de leurs liens de parenté avec un infidèle, ni aider ou héberger un individu pervers36); en cas de
conflit, ils ne peuvent pas faire la paix individuellement avec l’ennemi ; ils assureront leur propre
police interne.
Concernant le rôle du prophète à Médine, il est celui d’intermédiaire d’Allah pour arbitrer et
apaiser les litiges, ce que les Médinois acceptèrent ; ils voulaient la paix dans l’oasis, et le prix
payé semblait minime : reconnaître qu’Allah était le seul dieu n’était pas très différent de
l’hénothéisme déjà courant.
Opposition
L’opposition fut peu importante ; quelques clans awsites attachés au culte de Manât refusèrent de
reconnaître l’exclusivisme d’Allah et la mission de Muhammad, mais ils se cantonnèrent dans
une réserve boudeuse.
34
Mot d’origine syriaque ou nabatéenne, masjid signifie « sanctuaire » ; notre « mosquée » vient, via l’Espagnol, de
la prononciation ancienne masguid.
35
Connu sous le nom de « Constitution de Médine » ; voir http://www.constitution.org/cons/medina/macharter.htm
36
Mohdith, littéralement « innovateur », qui sort de la morale commune
12
Certains individus étaient plus gênants ; par exemple la poétesse Açma bint Marwân et le vieux
poète Abou Afak sur lesquels on reviendra, ou Abou Amir, qui était devenu monothéiste par luimême bien et se livrait à l’ascèse37 bien avant l’Hégire. Lorsque Muhammad arriva à Médine,
Abou Amir l’interrogea et ne fut pas convaincu de l’authenticité de son message. Il émigra
bientôt à Mekka avec ses partisans plutôt que de se soumettre ; il combattrait par la suite les
Musulmans par les armes, et terminerait sa vie en Syrie avant la conquête islamique de cette
contrée.
Point de vue judaïque
Potentiellement, les tribus juives constituaient une opposition dangereuse. Mais Muhammad
n’avait pas de prévention à leur égard. On l’a déjà dit, il pensait que le contenu du message qu’il
annonçait était substantiellement identique à celui reçu par le peuple de Moïse dans le Sinaï. Il se
peut même qu’il ait compté sur l’appui de ces monothéistes du cru.
Il prescrivait d’ailleurs certaines choses se rapprochant des us et coutumes juives :
-
-
déjà cité, le fait de se tourner vers Jérusalem pour la prière ;
bien que la Voix rejeta l’idée qu’Allah ait eu besoin de se reposer après la Création et
donc l’idée même du Shabbat, on peut penser que Muhammad fixa la prière collective le
vendredi après-midi afin de se joindre aux préparatifs que les Juifs faisaient pour la fête
du lendemain
de même, frappé par le jeûne juif du Yom Kippour38, il décida que ces fidèles s’y
associeraient
il fixa aussi un temps de prière supplémentaire au milieu de la journée, suivant l’usage
judaïque
une révélation d’Allah autorisa les Croyants à épouser les femmes des Gens de l’Ecriture,
et à manger leur nourriture39 (ce qui est plus facile en cas de couple mixte !)
Dans l’ensemble, les Juifs ne répondirent pas à ces avances. Peut-être les grandes catastrophe
dont il avait souffert avait-il conduit le Peuple Elu à une méfiance accrue. Peut-être aussi
n’avaient-ils pas renoncé à exercer une influence politique dans l’oasis et avaient-ils perçu que
Muhammad risquait de contrarier leurs affaires. Mais il faut aussi considérer qu’à Médine
vivaient des intellectuels juifs, détenteurs de l’Ecriture ; même avec beaucoup de bonne volonté,
il eut été difficile à ceux-ci de valider et de consacrer comme « Message Divin» ce qui dut leur
paraître être les élucubrations incohérentes d’un ignorant. Ils n’auront pu manquer de souligner
les déformations, les anachronismes, les erreurs dans récits bibliques tels que rapportés par
l’Envoyé d’Allah…
Toujours est-il qu’ils considérèrent Muhammad à la fois comme un faux prophète et comme un
danger politique.
Il était pour cela surnommé ar-râhib, « le moine »
En Araméen arabisé, Ashoûra - par la suite, ce jeûne fut rendu sans obligation pour les musulmans (voir plus loin);
l’Achoura reste une fête mineure pour les Musulmans sunnites, mais constitue une fête majeure chez les chiites, pour
des raisons n’ayant plus rien à voir avec le judaïsme : c’est le jour où l’on commémore le martyr de l’Imam Hussein,
petit fils du Prophète.
39
Même si, au point de vue des interdits alimentaires, Muhammad considérait que les nombreuses minuties juives
résultaient d’une punition divine ; pour ses ouailles, il se rallia à une version « light » de ces interdits (ni porc, ni
sang, ni bêtes mortes de mort naturelle, ni animaux sacrifiés aux idoles)
37
38
13
Raids (Ghazwa40)
Un problème allait rapidement se poser : celui de la subsistance de l’Oumma. Les Emigrés étaient
pour la plupart sans grandes ressources. En général ignorant tout de l’agriculture, ils avaient
parfois dû s’embaucher comme simples manœuvres chez les Médinois; l’Annonciateur lui-même
vivait de la charité publique, et la communauté ne disposait d’aucun fond.
Moins d’un an après son arrivée à Médine, Muhammad se tourna vers le moyen « normal » de
subsistance quand on n’en avait pas d’autre dans la société arabe d’alors : le brigandage. Il mit
son oncle Hamza à la tête d’une trentaine de croyants et les envoya « intercepter » les caravanes
de Qoraysh.
Les premières attaques furent sans grande importance et en général infructueuses. En janvier 624
(an 2 de l’Hégire), un homme fut tué dans une embuscade tendue à Nakhla, près de Mekka. Le
butin fut riche, mais une grande émotion fut soulevée par le fait qu’un homicide avait été commis
pendant le mois de rajab : c’était l’un des quatre mois sacrés pendant lesquels, selon les règles
admises de tous dans le paganisme arabe, il était interdit de verser le sang.
Peut-être est-ce pour tenir compte de l’opinion publique que Muhammad attendit la révélation
opportune d’Allah avant de toucher au butin ; elle ne se fit de toute manière pas attendre, et tient
dans le verset II-214 : en gros, il est certes répréhensible de combattre pendant les périodes
sacrées, mais il l'est encore plus de se tenir en-dehors du chemin d'Allah, comme les polythéistes
de Mekka. Muhammad empocha alors le cinquième du butin (ce qui allait bientôt devenir la
règle), et le reste fut distribué entre les compagnons qui avaient arraisonné le convoi.
L’opération fut profitable pour les Croyants, mais exaspéra les Qorayshites. Les Mekkois
commençaient à entrevoir que Muhammad, même exilé, représentait encore un danger pour le
commerce de leur cité…
Badr & conséquences
En Mars 624, Muhammad s’intéressa à une caravane très importante en
route vers Mekka sous la conduite d’Abou Sofyân. Cette fois, les
volontaires médinois furent nombreux à l’appel, attirés par l’espoir du
butin ; ils ne pensaient pas qu’il y aurait à mener un combat sérieux. Ils
s’embusquèrent près des puits de Badr. Mais Abou Sofyân, prévenu ou
soupçonneux, envoya une demande de renfort à Mekka, et emprunta
une autre route que celle menant à l’aiguade de Badr.
La caravane arriva à bon port, tandis que Muhammad et les siens
l’attendaient toujours à Badr. Et ce fut l’armée de renfort qu’ils virent
arriver.
Ce qu’on sait de la bataille est assez confus ; il semble cependant que ce soit l’unité de
commandement des Médinois qui leur conféra l’avantage – à moins que ce ne soient les prières et
les imprécations lancées par Muhammad de l’arrière. Toujours est-il que les Mekkois furent
vaincus.
40
Qui a donné en français le terme razzia
14
Le butin récolté ne valait certes pas celui de la caravane
manquée, mais il n’était pas négligeable : chameaux, chevaux,
armes et cuirasses, et bien sûr rançons qu’on tirerait des
prisonniers. Deux d’entre eux furent cependant exécuté
rapidement : il s’agissait d’hommes qui, après s’être informés à
des sources juives et iraniennes, avaient mis le prophète dans
l’embarras en le questionnant à l’époque de la prédication
mekkoise. S’il y a bien deux choses que le prophète ne
supportait pas, c’étaient la critique et la moquerie - on le verra
fréquemment par la suite.
Bataille de Badr
Plus encore que le profit matériel le gain moral fut important : la victoire sur la grande ville du
Hedjaz affermit la position de Muhammad à Médine, et l’on vit nombre d’attentistes se rallier au
vainqueur.
Sur Muhammad aussi l’effet de la victoire fut considérable. Sans doute avait-il quelquefois douté
par le passé, mais voici qu’Allah lui donnait un signe évident de son appui ; une armée plus
nombreuse que la sienne avait été vaincue, il était clair que la main d’Allah devait être làdessous ! Et n’avait-il pas vu sur le champ de bataille des légions d’ange accourir au secours des
siens ? D’ailleurs, Allah lui-même avait voulu cette rencontre, il le révélait41 maintenant ! C’était
bien la preuve que ses adversaires, Juifs, Chrétiens, Païens, de Médine ou d’ailleurs, étaient dans
l’erreur !
Muhammad rentra donc à Médine plus puissant, plus riche, sûr de lui et de sa cause. Peu après
Badr, Allah justifia l’octroi du cinquième du butin à son Envoyé par l’obligation qu’avait celui-ci
de subvenir aux besoins des croyants nécessiteux. Ne s’en tenant pas là, le Prophète commença à
faire appel aux contributions volontaires (la pratique de l’aumône, zakat, fut rendue obligatoire);
l’embryon d’un trésor public était en voie de se constituer.
Premiers règlements de comptes – Les Banou Qaynoqa et les poètes
Le retour de Badr sonna l’heure des règlements de comptes.
Avec les païens d’abord : les poètes qui l’avaient raillés, Açma bint Marwân et le centenaire
Abou Afak, furent assassinés. Dans les deux cas, Muhammad avait simplement formulé un
souhait à haute voix42 ; dans les deux cas, il rassura les meurtriers : Allah ne les tiendrait pas
coupables de l’acte.
Au tour des juifs ensuite. Dès avant Badr, irrité par l’attitude réticente et par
les critiques des intellectuels juifs, Muhammad avait engagé un processus de
rupture : en février, une révélation divine avait changé la qibla ; la prière
rituelle se ferait désormais en se tournant non plus vers Jérusalem mais vers
la pierre noire de la Ka’ba, le sanctuaire mekkois déjà objet de la ferveur
arabe – et qui serait bientôt lié à Abraham.
Le Prophète et la
Ka’ba
41
Coran VIII 43-46
Selon la Sirah (« biographie du Prophète») d’Ibn Ishaq, « Est-ce que personne ne me débarrassera de la fille de
Marwân ? » et « Qui me fera justice de cette crapule ? » ; la première fut tuée alors qu’elle dormait, enfant au sein,
par un zélé qui n’avait pas participé à l’aventure de Badr et voulait sans doute se rattraper, le second an pleine nuit
également, par le même genre d’assassin
42
15
Badr dut faire cesser ses dernières hésitations, et selon une hypothèse répandue, c’est à partir de
ce moment que le jeûne de l’Ashoûra fut délaissé et que celui du mois de Ramadan (durant lequel
la bataille de Badr avait eu lieu) fut instauré. Les croyants devaient maintenant se distinguer des
Juifs sur bien d’autres points encore43.
La tribu des Banou Qaynoqa était la plus faible des tribus juives, composée essentiellement
d’artisans s’occupant d’orfèvrerie. Un incident44 constitua le prétexte à la confrontation. Les
Qaynoqa pensèrent clore les hostilités moyennant quelques compensations réciproques (prix du
sang versé), comme c’était l’usage. Mais Muhammad entendit profiter au maximum de
l’occasion.
Avec son armée, il fit le blocus de la place forte des Banou Qaynoqa. Les assiégés se rendirent
après 15 jours. Muhammad aurait voulu les massacrer, mais Ibn Ubayy – chef médinois du clan
khazrajite de Awf – intervint énergiquement en faveur de ses anciens alliés45. Ibn Ubayy était
encore puissant et Muhammad céda.
Les Banou Qonayqa eurent la vie sauve à condition de quitter l’oasis endéans 3 jours, laissant
ainsi le plus gros de leurs biens au vainqueur. Le butin fut conséquent, et un cinquième en revint
au Messager d’Allah.
Poursuite des hostilités
A Mekka, la catastrophe de Badr eut aussi des conséquences. Les vieux chefs de clans qui
avaient perdu la vie dans la bataille avaient laissé la place à des hommes énergiques et
intelligents. La première place dans les conseils de la cité revint à Abou Sofyân du clan de Abd
Shams et de la famille des Banou Omayya46. Il mena la lutte contre Muhammad dans les années
qui suivirent. Il eut l’aide d’un propagandiste de choix, le médinois Ka’b ibn al-Ashraf, dont la
mère était de la tribu juive des Banou Nadîr et qui, inquiété par l’importance nouvelle donnée au
Prophète, avait rallié Mekka.
Abou Sofyân lança bien un raid ou l’autre sur Médine mais, dans l’immédiat, il fallait parer au
problème de la sécurité des caravanes. On essaya de leurs faire emprunter la route de
Mésopotamie, mais Muhammad en fut informé et s’empara d’une caravane de plus.
En 625, son trésor bien rempli, Muhammad contracta un troisième mariage, épousant cette fois
Hafça, une fille d’Omar. S’il n’avait toujours pas de descendance masculine, sa fille Fatima –
mariée au cousin Ali ibn Tâlib – avait accouché d’un premier garçon, Hassan.
A cette époque, Ka’b ibn al-Ashraf commit l’erreur de revenir à Médine. Il logeait dans le
quartier des Banou Nadîr, sa famille maternelle, et restait sur ses gardes. Mais cela n’empêcha
pas Muhammad, qui ne pouvait supporter la satire, de le désigner à ses assassins. Il autorisa pour
l’occasion le recours à la tromperie47, et Ka’b connut la même fin qu’Açma bint Marwân et Abou
Afak.
43
Y compris la façon de se coiffer (!)
Selon les Sirah, un jeune Juif s’étant moqué d’une femme de l’Ançar, un membre de l’Oumma présent vengea
l’affront en tuant le coupable de la plaisanterie et fut lui-même tué par les Juifs
45
Il alla, rapporte-t-on, jusqu’à menacer le Prophète
46
Mieux connus, par la suite, sous le nom d’Omeyyades…
47
Voir notamment Sahih Bukhari, Volume 4, Book 52, Numbers 270 & 271
44
16
Il y eut quelques autres affaires du même genre48, mais Muhammad était maintenant trop
puissant pour qu’on put tenter d’en tirer vengeance. Ainsi, assurée par des fanatiques d’entre ses
adeptes, une sorte de police personnelle s’était formée.
Uhud
Fin Mars 625. Qoraysh prépare sa riposte et réunit quelques 3000 hommes, dont 200 cavaliers.
Les chefs des clans médinois, conscients de l’offensive imminente, se mirent d’accord sur la
tactique : ne pas attaquer un tel ennemi, mais endurer le siège dans les fortins, ce qui indigna
quelques jeunes et bouillant Médinois. Lors de la réunion du vendredi, Muhammad leur céda.
Après la prière, accompagné de quelques 700 volontaires, il marcha à la rencontre de l’armée
mekkoise ; Ibn Ubayy et 300 de ses hommes les suivirent jusqu’aux limites du périmètre
médinois, puis, décidant de s’en tenir à la stratégie établie, rentrèrent à Médine.
La rencontre eut lieu le lendemain à quelques kilomètres de là, et elle tourna rapidement à la
débandade dans les rangs des fidèles. Pour la première fois, le Prophète eut à se battre en
personne – il fut d’ailleurs blessé. On crut un moment à sa mort, ce
qui ajouta à la panique. Certains de ses compagnons prirent la fuite,
tels son gendre Uthman, et en tout une septantaine de ses hommes
fut tuée, dont son oncle Hamza.
Après avoir célébré leur victoire de façon sanglante49 à la manière de
l’époque, les Mekkois renoncèrent à marcher sur Médine - peut-être
Le mont Uhud
parce qu’eux aussi pensaient que l’Envoyé d’Allah avait été tué.
Muhammad et les survivants qui étaient avec lui passèrent une nuit cachés parmi les rochers des
pentes du mont Uhud. Le lendemain, après un brin de poursuite des troupes d’Abou Sofyân
« pour le show », il rentra à l’oasis.
Badr avait été considérée comme la preuve de l’authenticité de sa mission ; la bataille d’Uhud
permit à Ibn Ubayy et à ses partisans de triompher. Ils demandaient qu’à l’avenir on tienne plus
compte de l’avis des hommes d’expérience. Et, sans remettre en cause le monothéisme ou les
révélations d’Allah, ils signalaient les contradictions de Ses paroles qui les rendaient perplexes,
et réclamaient des textes plus explicites.
Mais du côté des fidèles, on s’indignait de la « désertion » d’Ibn Ubayy, et on lui fit tant
d’affronts qu’il renonça finalement à se rendre aux prières du vendredi. Son attitude se fit de plus
en plus antagoniste avec le temps.
Naturellement, Allah apporta des réponses50 : l’épreuve qu’il avait amenée sur l’Oumma avait eu
pour but de différencier les fidèles des lâches, des « douteurs ».
(http://www.usc.edu/dept/MSA/fundamentals/hadithsunnah/bukhari/052.sbt.html#004.052.270), & Volume 3, Book
45, Number 687 (http://www.usc.edu/dept/MSA/fundamentals/hadithsunnah/bukhari/045.sbt.html#003.045.687)
48
Autres victimes d’assassinats politiques : Sallam ibn abi’l-Hoqayq (alias Abou Râfi) et Yosayr ibn Rezâm (tous
deux influents Juifs médinois réfugiés à Khaybar), Khaled ibn Sofyan, Rifa’a ibn Qays (chefs de tribus), … Abou
Sofyân fit lui aussi l’objet d’un “contrat”, mais échappa à a son assassin.
49
En mutilant les cadavres…
50
Notamment Coran III 160-162
17
→ Développement d’une identité et d’une idéologie
Les critiques de ces « douteurs » et des Juifs étaient à leur comble. Il fallait y répondre, et
notamment répondre aux attaques acerbes et savantes des érudits juifs ; par exemple, si
Muhammad reconnaissait les prophètes du Judaïsme comme étant inspiré d’Allah, et l’Ancien
Testament comme un livre sacré, pourquoi n’adhérait-il pas à la foi d’Israël ? Et comment, dans
ces conditions, pouvait-ils recevoir des révélations contredisant la Torah ?
Sans être devenue très profonde, la connaissance que Muhammad avait des Ecritures s’était
enrichie à Médine. Parmi les prophètes envoyés par le Créateur se trouvait Ibrahim51. Et il était
aussi question d’Ismaïl, son fils, père des Arabes et frère d’Isaac, père des Juifs. Donc…
Ibrahim, ancêtre des Juifs et des Arabes, lointain ancêtre de Moïse qui révéla la Loi aux
Israëlites, n’était pas à proprement parler un Juif. Il était « juste » monothéiste, un hanif en
somme… n’était-il pas le premier « soumis » (moslim) à la volonté d’Allah ? Dès lors, lorsqu’on
sommerait le prophète d’adhérer au Judaïsme ou au Christianisme, il n’aurait qu’à répondre qu’il
appartenait plutôt à la communauté d’Ibrahim (Coran II 129) !
→ Ce n’était pas une vue très originale. St Paul, par exemple, qualifiait déjà Abraham d’un
« notre père à tous, circoncis et non-circoncis » ; et un dicton rabbinique affirmait que « le père
de tous les prosélytes est Abraham ». Mais Muhammad découvrait un rapport particulier
d’Abraham avec son peuple. Il n’avait jamais tout à fait abandonné la vénération qu’il vouait au
sanctuaire de sa ville natale, la Ka’aba. Et peut-être existait-il d’antiques légendes judéo-arabes
narrant les aventures d’Ismaïl au désert ?
Toujours est-il que la Voix vint un jour expliquer à
Muhammad qu’Ibrahim avait établi une partie de sa
descendance dans une vallée sans culture, près d’un temple
qu’il avait bâti pour Allah avec son fils Ismaïl (Coran XIV
40). Ibrahim avait d’ailleurs demandé à son Seigneur
d’envoyer un des futurs habitants de la ville qui entourerait
ce temple pour communiquer Ses révélations à son peuple
(Coran II 118-123). Et lorsque la Voix avait ordonné de
changer la qibla, c’est vers la Ka’aba qu’elle avait ordonné
de prier (Coran II 139)…
Le Sacrifice d’Abraham
Dès lors, d’un point de vue idéologique, la situation était renversée : C’était aux Juifs de
reconnaître la validité du Message d’Allah, envoyé à un descendant de leur ancêtre commun
Abraham selon la volonté même de ce dernier ! Mais ce n’était pas la première fois qu’ils
rejetteraient un Prophète, eux qui avaient déjà regimbé contre Moïse et désobéi aux
Commandements… Ils avaient aussi été incrédules envers Jésus, essayant même de le tuer52…
S’ils continuaient de prétendre que la venue de Muhammad n’était pas prédite dans leurs
Ecritures, c’est qu’ils altéraient délibérément le sens de celles-ci, ou qu’ils en cachaient une
partie !!
Ainsi, le groupe des sectateurs de Muhammad se définissait-il peu à peu, se donnait-il une
origine. Et c’est vers cette époque que le nom le plus employé pour les désigner devint
51
Abraham
Selon les Musulmans, les Chrétiens ont tort de croire que Jésus est mort sur la croix (Allah ne permettrait pas une
telle fin à un prophète) ; une substitution a eu lieu et c’est un autre homme qui a été crucifié.
52
18
définitivement « Musulmans53». L’infinitif arabe correspondant à l’acte de se soumettre, Islâm,
était destiné à connaître une immense fortune.
Banou Nadîr
Après Uhud, le danger planait sur les Croyants : Abou Sofyân était intelligent et s’employait à
nouveau à détruire la menace médinoise, nouant des alliances avec différentes tribus. Muhammad
fit de même de son coté. Les bédouins profitèrent de cette lutte diplomatique pour faire monter
les enchères ; certains firent parfois les frais de quelques épisodes tragiques (meurtres et
vengeances de part et d’autre).
C’est dans ce contexte que, vers le milieu de l’année 625, Muhammad entreprit de collecter des
fonds pour payer le prix du sang à une tribu alliée dont un des ses séides avait tué deux hommes.
Entre autres contributeurs, il comptait solliciter la tribu juive médinoise des Banou Nâdir, selon
les principes du pacte passé après l’Hégire. Le jour du Shabbat, entouré d’Abou Bakr, d’Omar et
de quelques autres, il se rendit auprès du Conseil de la tribu. Les Banou Nadîr se déclarèrent
prêts à partager les frais, mais prièrent la délégation musulmane d’attendre à l’extérieur les
résultats de leur délibération.
Tandis qu’ils patientaient assis contre un mur, les proches du Prophète eurent la surprise de le
voir soudain se lever et partir. Une fois rentrés dans leurs quartiers, il expliqua à ses compagnons
qu’Allah l’avait averti que les Banou Nadîr voulaient profiter de sa présence et complotaient pour
se débarrasser de lui.
→ A vrai dire, la chose est possible et quelqu’un de moins intelligent aurait pu le soupçonner ;
Muhammad était quand même, entre autres méfaits, l’instigateur du meurtre de Ka’b ibn alAshraf…
Muhammad donna à la tribu juive un ultimatum de 10 jours pour quitter Médine ; ils pourraient
emporter leurs biens mobiliers, et recevraient une partie du produit de leurs palmiers. Les Banou
Nadîr s’étonnèrent que cette sommation leur soit transmise par un membre d’une tribu
traditionnellement alliée à la leur ; le messager leur répondit ceci : « Les cœurs ont changé et
l’Islam a effacé les alliances ».
Les Banou Nadîr hésitèrent, et finalement restèrent, suivant les conseils de certains des
« douteurs » qui promirent d’ailleurs leur soutien. De tel soutien il n’y eut point. Et les Nadîr,
assiégés dans leurs fortins, assistèrent impuissant à l’abattage d’une partie de leurs palmiers – un
acte répugnant aux yeux de la morale arabe en vigueur et qui choqua même certains des
assiégeants, mais une révélation54 d’Allah justifia la manœuvre du Prophète. Au bout d’une
quinzaine de jours, la tribu juive capitula. Les conditions s’étaient naturellement durcies, et ils
quittèrent l’oasis avec seulement leur vie et ce que leurs chameaux purent porter, hors armement.
C’était encore un contrepoids au pouvoir de Muhammad qui disparaissait.
Ce dernier comptait son butin : armes et équipements militaires qui serviraient, palmeraies,
habitations… Il rappela aux Médinois de l’Ançar que, jusque là, ils avaient eu la charge des
Mohâjiroun incapables de subvenir seuls à leurs besoins ; il était donc de l’intérêt de l’Ançar que
53
Le mot arabe Moslimoun signifiant « les Soumis » (à Allah)
La sourate LIX, intitulée « L’émigration » (ou « L’exode »), est dans sa quasi entièreté consacrée à cet épisode ;
de nombreux hadiths le sont aussi.
54
19
les émigrés de Mekka eussent des terres dont ils pourraient vivre. En vertu de quoi les propriétés
des Juifs furent distribuées aux seuls Musulmans d’origine qorayshite – dont l’Envoyé d’Allah et
sa famille, qui s’était agrandie depuis peu (de deux nouvelles épouses, et d’un second fils chez
Fatima et Ali).
La tribu juive restante devait placer ses espoirs en Abou Sofyân : sur le front intérieur, il n’y
avait plus rien à attendre d’une opposition médinoise veule et incapable dont même Allah se
raillait (Coran LIX 11)
Razzias et Problèmes domestiques
Entre 625 et 627, Muhammad mène des expéditions de ci de là, pour impressionner les tribus
ennemies, sans grands combats mais non sans profits : bétail, captifs dont on tirerait rançon ;
concernant les captives, en attendant la rançon on pouvait les utiliser sans vergogne55, voir les
épouser – un éventuel précédent mariage de ces femmes ne comptant pas56. Muhammad se
trouva ainsi une épouse supplémentaire.
Les principaux problèmes que le Prophète eut à gérer à cette période semblent d’ailleurs avoir été
d’ordre domestique…
Un scandale impliqua Aïsha, son épouse favorite, qui avait 13 ans à l’époque. S’étant éloignée
sans prévenir de son palanquin alors qu’on levait le camp, elle fut oubliée par la caravane ; un
jeune musulman la trouva et ils rejoignirent tous deux le convoi… Les jaloux d’Abou Bakr, les
« douteurs » d’Ibn Ubayy, les membres de l’Ançar qui avaient mal digéré la répartition des biens
des Banou Nadïr, les coépouses et leur familles, enfin tous ceux57 que les caprices et la langue
acérée d’Aïsha avaient exaspérés firent enfler l’affaire.
Muhammad était ennuyé ; il aimait sa femme-enfant, mais n’était pas très sûr de son innocence.
La Voix vint à la rescousse, blanchissant Aïsha, et réclamant quatre témoins dans une affaire
comme celle-là (Coran XXIV 11-15)58. Comme ceux-ci n’existaient pas, le réquisitoire fut
retourné contre les principaux accusateurs, et l’on flagellât ces derniers. L’incident acheva de
discréditer Ibn Ubayy, et les femmes du Prophète furent dorénavant mieux « protégées » du
commun des mortels.
Une autre histoire de femme se déroula quelques mois après. Muhammad cherchait son fils
adoptif Zayd ibn Haritha, et se rendit chez lui. Il ne l’y trouva pas mais il y vit sa bru, la belle
Zaynab bint Jahsh, qui l’accueillit en négligé. Il n’entra pas et s’enfuit, troublé, marmonnant
quelque chose à propos d’Allah « qui change le cœur des hommes ». Zayd, informé de l’incident
et soupçonnant l’origine de son émotion, lui proposa de divorcer afin de rendre son épouse
« disponible ».
55
Plusieurs hadiths confirment l’autorisation du Prophète – voir notamment http://www.witnesspioneer.org/vil/hadeeth/muslim/008_smt.html#022_b8
56
Voir Coran IV 24.
57
A cette occasion, le conseil qu’Ali donna à Muhammad fut « les femmes ne manquent pas, tu n’as qu’à en
changer… » : Une phrase qu’Aïsha ne lui pardonnerait jamais ; plus de 20 ans après, cette inimitié aboutirait à son
assassinat
58
Ces dispositions seront reprises dans la Charia et rendront bien des litiges difficiles : il est malaisé, à moins de
grossesse, de prouver l’adultère ou le viol – mais une femme qui porte plainte pour viol admet implicitement la
fornication, et peut par là même être jugée coupable !
20
Cette fois, Muhammad recula devant le scandale : pour les Arabes, l’adoption était supposée
engendrer les mêmes effets que la filiation naturelle ; épouser Zeynab aurait été de l’inceste.
Allah se fit alors entendre : c’était Sa volonté que d’unir Muhammad et Zaynab, afin de montrer
qu’un fils adoptif n’est pas la même chose qu’un fils naturel (Coran XXXIII 34-38)59.
Muhammad vit donc son désir pour la belle Zaynab assouvi pour la bonne cause. Certains hadiths
prêtent d’ailleurs à Aïsha des paroles sarcastiques60 sur la rapidité de l’aide divine en de pareilles
situations…
La Bataille du Fossé
Abou Sofyân avait à nouveau rassemblé une coalition et, en mars 627, une dizaine de milliers
d’hommes se mirent en route pour Médine.
Avertis, Muhammad et les 3.000 combattants dont il disposait se préparèrent à soutenir le siège.
Le seul côté de la ville vraiment exposé étant au Nord, on y creusa un fossé assez profond ; tous
les habitants prirent part à la tâche, y compris les enfants, y compris les Banou Qorayza - la
dernière tribu juive de Médine - et y compris le Prophète lui-même.
La suite est assez étonnante selon notre conception de la chose militaire. La Tradition rapporte en
effet que ces 13.000 hommes passèrent les deux ou trois semaines suivantes à échanger quelques
flèches et à s’invectiver par-dessus la tranchée. Il y eut 3 morts chez les assaillants et 5 chez les
défenseurs.
→ Peut-être est-ce parce que les agresseurs comptaient sur leur cavalerie, rendue inefficace par
le retranchement ? Du fait de celui-ci, attaquer l’ennemi impliquait la perte de beaucoup de vies,
ce à quoi la guerre arabe à la mode ancienne répugnait.
La vraie lutte fut diplomatique. Les coalisés essayèrent de persuader les Banou Qorayza qui
demeuraient au Sud-Est de la ville de prendre ses défenseurs à revers. Toujours d’après la
Tradition, un détachement de 11 hommes (sic) passa d’ailleurs à l’action.
→ De ce que l’on sait, rien de sérieux ne fut fait ; mais la Tradition a eu intérêt à grossir les
éventuels méfaits des Banou Qorayza pour excuser ce qui allait suivre…
Le siège traînait et les Bédouins commençaient à trouver le temps long ; pendant qu’ils
campaient devant Médine, leurs familles devaient assumer seules la surveillance de leurs
troupeaux et la bonne marche de leurs affaires. Les coalisés finirent par s’en retourner chez eux.
Ce fut une grande victoire de plus pour Muhammad.
Fin du « Nettoyage » de Médine
Le Messager d’Allah profita du moment pour en terminer avec ce qui avait du constituer sa
grande source d’inquiétude durant le siège : la présence des Banou Qorayza. Le jour même où la
coalition se retirait, il dirigea ses troupes vers les places fortes juives. Les Banou Qorayza eurent
59
Ce qui établit un autre élément de la jurisprudence islamique
Notamment Sahih Muslim, Book 008, Number 3453: « Il me semble que ton Seigneur se hâte de satisfaire tes
désirs! » (http://www.usc.edu/dept/MSA/fundamentals/hadithsunnah/muslim/008.smt.html#008.3453)
60
21
beau nier les accusations de traîtrise et faire appel à leurs anciens
alliés médinois, rien n’y fit : « l’Islam avait changé les cœurs ».
Au bout de 25 jours, ils demandèrent à Muhammad de les laisser
partir aux mêmes conditions que les Banou Nâdir. Il refusa ; cette
fois, il voulait une reddition sans concession. Ce qui finit par
arriver.
Tous les mâles pubères furent décapités (les chiffres du massacre
varient de 600 à 900 tués selon les sources) ; les femmes et les
enfants, réduits en esclavage et vendus61. Les produits de cette
vente et les biens de la tribu furent partagés entre les Croyants.
Muhammad s’offrit au passage une concubine, la belle Rayhâna.
Le Prophète prêchant (en présence
de son beau-fils Ali et de ses petitsfils Hussein & Hassan)
D’un point de vue politique, la tuerie régla définitivement le « problème juif » de Médine ; de
plus, elle contribua à épouvanter et décourager les ennemis du Prophète.
→ Faisons le point…
A l’époque à laquelle nous sommes arrivés – vers l’an 627 – Muhammad a acquis une force
armée indépendante et une trésorerie particulière en même temps qu’il éliminait les éléments
non assimilables et qu’il réduisait au silence l’opposition intérieure. Son parti politico-religieux,
de vocation totalitaire de par son origine et de par sa nature, s’était en 5 ans transformé en un
état craint et respecté, dont le chef absolu n’était autre qu’Allah, parlant par la bouche de son
Envoyé.
Evolution de la prédication
Depuis l’arrivée à Médine, la prédication avait changé de caractère ; il avait fallu mobiliser les
énergies, dénoncer l’ennemi, justifier les décisions, stigmatiser les tièdes et les traîtres, donner
des règles à l’Oumma. Le Coran avait commencé à se remplir d’exhortations, de protestations,
de proclamations, d’articles de code d’un prosaïsme souvent pénible, au point qu’il faille la foi
des Musulmans pour encore y voir un « chef d’œuvre inégalable ». Et si la sincérité du Prophète
61
En cette occasion, le Prophète ne donna pas l’ordre directement: les anciens alliés des Qorayza essayèrent
d’intercéder en leur faveur, et pour les apaiser Muhammad leur proposa de désigner un homme de leur tribu comme
juge du sort des Juifs. Ce qui fut fait ; Muhammad désigna un mourrant, blessé pendant le siège et dont il semble
avoir connu les dispositions haineuses. Il entérina d’ailleurs promptement le jugement, tout comme Allah. Cidessous, quelques hadiths et versets relatifs à cet épisode sanglant :
• Sahih Bukhari, Volume 4, Book 52, Number 280: « When the tribe of Bani Quraiza was ready to accept
Sad's judgment, Allah's Apostle sent for Sad who was near to him. (…) Sad said, "I give the judgment that
their warriors should be killed and their children and women should be taken as prisoners." The Prophet
then remarked, "O Sad! You have judged amongst them with (or similar to) the judgment of the King Allah»
• Sunan Abu Dawud Book 38, Number 4390: « I was among the captives of Banu Qurayzah. They (the
Companions) examined us, and those who had begun to grow hair (pubes) were killed, and those who had
not were not killed. I was among those who had not grown hair. »
• Coran XXXIII. 25-27 : « Et Allah a renvoyé, avec leur rage, les infidèles sans qu'ils n'aient obtenu aucun
bien, et Allah a épargné aux croyants le combat. Allah est Fort et Puissant. Et Il a fait descendre de leurs
forteresses ceux des gens du Livre qui les avaient soutenus [les coalisés], et Il a jeté l'effroi dans leurs
coeurs; un groupe d'entre eux vous tuiez, et un groupe vous faisiez prisonniers. Et Il vous a fait hériter leur
terre, leurs demeures, leurs biens, et aussi une terre que vous n'aviez point foulée. Et Allah est Omnipotent»
22
à Mekka paraît indubitable, il est difficile de croire que les révélations médinoises sont apparues
de façon aussi innocentes…
D’ailleurs, certains proches du Messager d’Allah semblent s’être fait les mêmes réflexions : ainsi
Aïsha ironisant sur la bonne volonté du Seigneur à combler les désirs charnels de son époux,
Omar se vantant à plusieurs reprises d’avoir donné des avis qui se trouvèrent confirmés par la
Voix céleste62, ou enfin Abdallah Ibn Sa'd Ibn Abi Sarh, secrétaire du Prophète, qui fut pris de
doutes après avoir reçu l’assentiment de celui-ci quant aux modifications qu’il avait apportées à
certains versets. Abdallah Ibn Sa'd abandonna l’Islam et s’enfuit à Mekka63.
Rodinson raisonne que cela ne fait pas nécessairement de Muhammad un imposteur : peut-être
s’est-il dupé lui-même ; le succès enfin venu, il se défiait sans doute moins de la Voix, qui de
notre point de vue n’était que celle de son inconscient.
Organisation
Médine constituait maintenant un état ; de par la Charte, Muhammad n’était théoriquement que
l’arbitre des litiges. Mais en réalité, son influence était trop considérable pour qu’une décision
fut prise contre ou sans son accord. Muhammad décidait donc de la Paix et de la Guerre.
En pratique, il n’y avait pas d’armée permanente, on faisait appel aux volontaires lorsqu’une
expédition se montait ; Muhammad nommait son commandant, ou en prenait lui-même la tête. Il
disposait aussi, on l’a vu, d’un certain nombre de jeunes fanatiques prêts à éliminer ses
opposants (« la Guerre, c’est la ruse », comme il aimait à le rappeler64)
Le trésor public n’était pas distinct de la fortune personnelle du Prophète, comprenant butin de
guerre65 et contributions plus ou moins volontaires de ses fidèles. Et il allait bientôt pourvoir à
sa croissance en imposant aux populations nouvellement conquises le payement d’un
tribut66.Une taxe spéciale fut instaurée pour les non-musulmans67.
Muhammad et ses successeurs devinrent ainsi très riches ; il faut reconnaître cependant que ce
trésor fut en partie consacré aux charges incombant au chef de l’Oumma : entretien des
62
Notamment Sahih Bukhari, Volume 6, Book 60, Number 10 : Umar said (…), "My Lord agreed with me in three
things. (…) Would that you ordered the Mothers of the believers to cover themselves with veils.' So the Divine Verses
of Al-Hijab (i.e. veiling of the women) were revealed...”
(http://www.usc.edu/dept/MSA/fundamentals/hadithsunnah/bukhari/060.sbt.html#006.060.313),
and Sahih Muslim, Book 031, Number 5904
(http://www.usc.edu/dept/MSA/fundamentals/hadithsunnah/muslim/031.smt.html#031.5904)
63
Incident rapporté par la première biographie du Prophète, la « Sirat Rasul Allah » d’Ibn Ishaq, et par d’autres
documents musulmans (biographies, commentaires coraniques,…).
Lors de la prise de la ville, ce n’est que grâce à l’entremise de son frère de lait Uthman qu’il échappa à l’exécution ;
Ali Dashti rappelle d’ailleurs que lorsque Ibn Sa'd vint implorer le pardon du Prophète, ce dernier ne dit rien avant
un moment ; quand il fut interrogé sur les raisons de ce long silence, il répondit qu’il était réticent à accepter cette
profession de foi motivée par la crainte, et qu’il avait attendu qu’un de ses proches s’avance et décapite Ibn Sa’d…
64
Voir notamment Sahih Bukhari, Volume 4, Book 52, Numbers 267-269
(http://www.usc.edu/dept/MSA/fundamentals/hadithsunnah/bukhari/052.sbt.html#004.052.267)
65
Rappel : 1/5 des prises plus le bien qui lui plaisait le plus. Mais il faut noter que si le butin était gagné par la
négociation plutôt que par les armes, l’entièreté en revenait au Prophète…
66
Kharaj, taxe foncière ; payable annuellement, taux variables; ex. pour l’oasis de Khaybar: >50% récolte ; les
nouveaux convertis doivent continuer de la payer.
67
Jizya, taxe sur l’individu ; souvent présentée comme une « compensation » pour la « protection » dont les nonmusulmans jouissaient ; cfr les règles liées au statut de dhimmi, plus loin.
23
Musulmans nécessiteux, hospitalité, dépenses somptuaires, mais aussi achat du bon vouloir de
personnalités influentes, acquisition d’armes et de montures, …
Du point de vue légal, certains points de ce qui constituerait la future Charia (Loi islamique)
étaient déjà présents dans les révélations divines. Le comportement de Muhammad, ce qu’il avait
dit et autorisé (ou non) serait la source du reste68. La structure tribale fut conservée, si ce n’est
que l’Oumma remplaçait maintenant la tribu pour la protection ses membres.
Le droit de vengeance fut retenu (à condition de venger sans infliger plus grand mal que celui
subi et sans ouvrir la voie à une longue chaîne de vendettas), mais en cas de meurtre
involontaire il était conseillé d’exiger le prix du sang plutôt que l’application du Talion ;
quelques nouveaux principes furent adoptés : mutilation des voleurs, interdiction de l’infanticide
des filles69 (Allah pourvoirait à la subsistance des familles nombreuses), règles entourant le
mariage (Mut’ah ou Nikah70), la polygamie, le divorce, le concubinage, bref la famille (et
notamment la filiation, voir l’affaire Zeynab), la répartition des héritages,…
L’esclavage fut maintenu – en recommandant que les esclaves
soient bien traités. Le prêt à intérêt se vit interdit, tout comme la
consommation de boissons alcoolisées ou certains jeux de
hasard – peut-être en raison de leur connexion avec des cultes
païens. Probablement pour la même raison, on retourna à
l’année lunaire stricte, de 354 jours, c’est-à-dire sans le « mois
intercalaire » qui permettait de tenir en accord le calendrier
lunaire avec le cycle solaire et les saisons.
Doctrine
Marché aux Esclaves yéménite
(Manuscrit du XIII° siècle)
Pour ce qui est d’Allah, son amour « paternel » est abstrait, global, manifesté par des bienfaits
généraux envers l’humanité ou certains de ses groupes. Envers lui, il n’y a qu’une attitude
possible : l’humilité infinie et la soumission totale, en attendant un terrible jugement dont rien ne
peut laisser prévoir les résultats.
On lui doit confiance, foi, piété, gratitude, adoration. Mais on n’en réclame à peu près jamais
l’amour : ce pathétique appel à l’amour d’une faible créature qui court dans les pages de
l’Ancien et du Nouveau Testament est inconcevable de la part du Maître des mondes coranique.
De même, le repentir du pêcheur est plutôt la constatation et le regret d’un mauvais calcul que la
désolation angoissée d’un être avide d’amour…
Le message de Muhammad n’est pas une doctrine pure, une conception du monde que chacun
peut adopter individuellement ; il s’adresse initialement à la communauté qu’il guide, qui
s’organise et agit en fonction de ce message. C’est une idéologie, dont le slogan aurait pu être à
68
Documentés dans la Sunnah (la Tradition relative au Prophète et à la communauté de Médine) & les livres de
hadiths (compilation des paroles ou actes du Prophète)
69
Courant paraît-il dans l’Arabie préislamique ; c’est l’un des points mis en exergue par les Musulmans pour
montrer que l’Islam protège la femme. Pourtant certains chercheurs ont montré que cette coutume, aux origines sans
doute religieuse, était vraisemblablement très rare ; il est probable que, comme dans d’autres domaines, les premiers
écrivains musulmans aient exagéré la fréquence de ces meurtres pour mettre en valeur la nécessaire supériorité de
l’Islam.
70
Mut’ah, « mariage de jouissance », temporaire et à durée préalablement déterminée (de quelques heures à
quelques années) ; révoqué par la suite, mais toujours en usage dans l’Islam chiite. Nikah, « mariage à durée
indéterminée » ; paradoxalement, c’est ce dernier qui a donné un certain mot en argot français…
24
ses débuts « Une religion arabe pour les Arabes » : On a déjà mentionné de la façon dont
l’Oumma s’était rattachée à Ibrahim-Abraham ; le Coran insiste sur le fait que ses révélations
sont « en Arabe pur » ; et on a précédemment indiqué comment la Ka’ba remplaça Jérusalem
dans la prière.
Allah allait ordonner aux Croyants de prendre part aux cérémonies qui se déroulaient autour de
l’édifice et étaient jusque là liées au culte des dieux païens. Il faudrait désormais les accomplir
toutes au seul nom d’Allah.
Cette prescription allait jouer un rôle politique important, puisqu’elle permit de réclamer aux
Qorayshites l’accès à leur ville et à ses sanctuaires. D’autre part les mekkois pourraient voir que
même si l’Islam l’emportait leur cité conserverait un rôle important : considération non
négligeable pour des commerçants !
La rupture avec les Juifs et les Chrétiens était maintenant complète. Au début Muhammad
n’avait voulu qu’être admis au rang de prophète, similaire aux leurs ; il avait été rebuté ;
maintenant c’était fini. Muhammad avait identifié sa foi à celle d’Abraham, et avait conclu que
ces « gens du Livre » qui ne voulaient le reconnaître ne vivaient pas selon les enseignements
envoyés par Allah via Moïse et Jésus, qu’ils étaient coupables d’avoir modifié les préceptes
divins, d’avoir falsifié leurs écritures71, tout comme ils étaient coupables d’associer à Allah des
épouses ou des fils, tels des polythéistes !
L’Islam, dernière révélation prophétique, est donc censément la religion suprême et définitive.
Le message de Muhammad reprend ceux des prophètes antérieurs, les parachève, les accomplit,
les scelle. Il n’y a d’autre choix « raisonnable » que de se rallier à lui.
Dogmes
Allah est le seul et unique dieu ; Il a à son service des anges, dont
Gabriel (Jibril).
Les divinités vénérées par les polythéistes n’existent pas – ou alors, à
la limite, ce sont des djinns sans grand pouvoir, qui se sont moqué des
hommes.
Face à Allah, il y a Satan, aussi appelé Iblis72, un ancien ange qui fut
maudit pour avoir refusé de se prosterner devant Adam, création
d’Allah.
L’archange Gabriel
Allah est tout-puissant, il dirige les pensées et les actes des hommes – ce qui ne l’empêche
nullement de proclamer la responsabilité de ceux-ci, de récompenser l’un et de punir l’autre (!)
Le Bien est ce qu’Allah ordonne, le Mal ce qu’il interdit.
71
Profitons-en pour rappeler que le Coran retranscrit les récits et les concepts bibliques de façon parfois assez
fantaisiste : Marie, mère du Christ = Maryam, sœur de Moïse et d’Aaron, Trinité = Dieu+Jésus+Marie, Jésus n’est
pas mort sur la croix - les Juifs ont été victimes d’un mirage et en ont crucifié un autre à sa place, etc...
72
Dérivé du grec Diabolos
25
On lui doit reconnaissance de ses bienfaits, on ne peut lui adresser aucun reproche, il est
infiniment juste ; implacable aussi ; mais – en même temps – infiniment compatissant, clément,
miséricordieux…
Un jour viendra l’Heure – au début Muhammad l’avait crue proche,
mais il s’était visiblement trompé – où chacun aura le décompte de
ses mérites et de ses fautes, actés dans un livre ; la base du Jugement
sera essentiellement la foi, et les impies seront punis quels qu’aient
étés leurs actes.
Muhammad visite les enfers
Les damnés connaîtront la Géhenne, le Feu, et des anges seront leurs
tortionnaires73. Les bienheureux connaîtront le Jardin d’Eden, le Paradis : paix, calme, joie, et
aussi jouissances plus charnelles (nourritures et boissons excellentes, jeunes éphèbes à leur
service, et pour épouses des femmes bonnes, belles, amoureuses,
éternellement vierges, au regard modeste, aux grands yeux de
gazelle d’un beau noir74…)
Les rites obligatoires sont la prière, çalât, plusieurs fois par
jour75 ; le jeûne du mois de Ramadan ; le Hajj76, si possible ; le
paiement de la zakat77 ; et pour ceux qui le peuvent, l’impôt du
sang : le jihad78.
Une vision du Paradis musulman:
Jardins de l’Alhambra
Retour à nos chameaux… - Khaybar & Hodaybiyya
Après la levée du siège de Médine et le massacre des Banou Qorayza, Muhammad semble
détourner quelques peu ses pensées de Mekka ; il ne cherche pas d’affrontement direct, mais, en
établissant des contacts commerciaux avec les contrées de Syrie, il affaiblit de fait les marchands
qorayshites. Il conclut aussi des alliances avec les tribus voisines de Médine, et veille à ce que le
territoire de l’oasis soient respectés – allant jusqu’à faire torturer des prisonniers en guise
d’exemple. Il fallut intimider ceux qui envisageaient de faire alliance avec les Juifs de l’oasis de
Khaybar contre le Prophète, et un commando de 30 tueurs s’occupa de liquider le chef de ceux-ci
et ses proches79.
En mars 628, le Prophète décida d’effectuer le pèlerinage à Mekka, à la Ka’ba, en compagnie de
ses fidèles ; l’expédition devait être pacifique. Les Mekkois se préparèrent cependant à la lutte, et
73
Pour descriptions des tortures, se reporter au Coran qui en foisonne
Hour al-’in, dérivé de hawira («avoir les yeux noirs (comme une gazelle) ») dont nous avons fait « houri »
(NB : si certains passages du Coran s’avéraient être, comme le propose Christoph Luxenberg, écrits en AraboSyriaque, les houris sont en fait des raisins blancs… de quoi décevoir plus d’un moudjahidin)
75
Il semble qu’il n’y ait eu que 3 prières par jour du temps du Prophète et que ce chiffre ait été porté à 5 plus tard.
76
Pèlerinage et exécution des rites prescrits dans les différents sanctuaires de Mekka
77
«Aumône» - en fait plus proche d’un impôt, avec des taux établis (en France aujourd’hui : 2.5% sur les économies
(sauf si inférieures à 850€), 10% si revenus tirés de la terre).
78
«Lutte dans le chemin d’Allah » - les apologistes actuels voudraient n’y voir qu’une « lutte morale », mais aussi
bien les textes coraniques que l’histoire islamique démontre clairement l’existence, voir la prépondérance, du sens de
« lutte armée ».
79
Ce n’était d’ailleurs pas le premier dirigeant juif de Khaybar à être assassiné par les sectateurs du Prophète : le
vieux chef Abou Râfi avait été expédié ad patres par un commando médinois vers le début de l’an 626.
74
26
envoyèrent 200 cavaliers en éclaireurs. Ils rencontrèrent les Musulmans au campement que ceuxci avaient établi à Hodaybiyya80, à la limite du territoire sacré. Des négociations furent engagées.
Muhammad se montra obstiné : il ne voulait rien de plus qu’accomplir les rites, expliqua-t-il.
Pouvait-on lui refuser cela ?
On finit par rédiger un pacte stipulant ceci : Les hostilités cesseraient pendant 10 ans. Pendant
cette période, les Qorayshites qui rejoindraient Muhammad sans la permission de leur tuteur légal
seraient extradés, mais la mesure ne serait pas réciproque si des Musulmans ralliaient Mekka.
Muhammad et les siens devaient renoncer à entrer dans la ville cette fois-ci, mais dès l’année
suivante les Mekkois évacueraient leur cité pendant 3 jours et les Musulmans pourraient y
effectuer leurs dévotions, l’épée au fourreau.
Les compagnons de l’Envoyé d’Allah furent très déçus, mais celui-ci et son fidèle Abou Bakr
voyaient plus loin ; dans l’immédiat le pacte d’Hodaybiyya dégageait une opportunité : l’alliance
de fait entre Khaybar et Qoraysh était disloquée… Et s’occuper de la riche oasis juive donnerait
un exutoire à la mauvaise humeur des fidèles…
Un mois plus tard à peine, Muhammad partit donc vers le
nord de Médine, à la tête de 1600 hommes. Le siège dura
quelques semaines. Une importante partie des biens des
Juifs fut confisquée ; les hommes et femmes faits
prisonniers lors des premières attaques restèrent captifs,
mais un accord fut négocié avec les défenseurs des derniers
fortins : ils pourraient continuer à cultiver l’oasis,
moyennant le paiement annuel de la moitié de leur récolte –
pour s’acquitter de la « protection » offerte par les
Musulmans.
Oasis de Khaybar & ruines d’un fortin juif
Parmi les captives, Muhammad prit pour lui une belle fille de 17 ans, Çafiyya, dont il venait de
faire tuer l’époux. Violemment épris, il lui fit partager sa couche le soir même…
Les autres communautés juives de la région comprirent la leçon, et se soumirent les unes après
les autres sans tergiverser, à des conditions similaires (ou parfois meilleures).
Le reste de l’année s’écoula dans la routine des petites razzias et
des manœuvres diplomatiques. Il fut bientôt temps de se remettre
en route pour Mekka.
Le premier pèlerinage musulman
Le Prophète et ses Compagnons en
route vers Mekka
80
Après 7 ans d’exil, le Messager d’Allah revenait enfin dans sa ville
natale et il y retournait la tête haute, accompagné de 2000 partisans.
Depuis les collines voisines, les Qorayshites purent voir Bilâl
lancer l’appel à la prière du haut du toit de la Ka’ba.
A environ 15 km au Nord-Ouest de Mekka
27
Muhammad en profita pour épouser Maymouna, la belle-sœur d’un de
ses oncles ; il tenta de prolonger un peu son séjour sous prétexte de
banquet de mariage, mais les chefs qorayshites le sommèrent de
déguerpir. Il reprit le chemin de Médine.
Mo’ta
Les petites expéditions militaires reprirent et se succédèrent. L’une
d’entre elles, en septembre 629, sort du lot : composée de 3000 hommes
et commandée par le fils adoptif du Prophète, Zayd ibn Hâritha, elle se
dirigea vers le Nord, vers la frontière de l’Empire Byzantin. Les
motivations et le déroulement de cette première expédition en territoire
romain ne nous sont pas bien connus, mais nous savons qu’elle s’acheva
par une cuisante défaite musulmane à Mo’ta. Zayd y fut tué, et c’est
l’ancien commandant qorayshite Khalid ibn al-Walid, converti depuis
peu, qui regroupa et ramena les survivants en déroute.
Armée du Prophète en
marche contre les Infidèles
Conquête de Mekka
Muhammad en revint au problème de Mekka. Le traité passé à Hodaybiyya ne lui plaisait guère,
notamment en raison de l’humiliation de la clause non réciproque. De plus, les victoires sur les
colonies juives, les expéditions vers le Nord et les alliances passées avec les tribus bédouines
avaient augmenté sa puissance.
Et cela faisait d’ailleurs réfléchir à Mekka aussi ; certains, dont Abou Sofyân, étaient maintenant
convaincus qu’il serait peut-être mieux de s’entendre avec le Prophète : Il avait montré qu’il
respectait les lieux saints mekkois, qu’il ne détruirait pas le sanctuaire mais en développerait le
culte – orienté il est vrai à la gloire exclusive d’Allah… Pour de pragmatiques commerçants, les
obstacles idéologiques étaient surmontables.
Aussi, lorsque Muhammad prit prétexte d’une escarmouche entre une tribu bédouine alliée aux
Qorayshites et une autre alliée à Médine pour révoquer le traité d’Hodaybiyya et préparer une
expédition contre Mekka, il est probable qu’un accord (au moins tacite) existât entre Abou
Sofyân81 et lui…
Le premier janvier 630 (10 Ramadan An 8), le Prophète quitta Médine à
la tête de, dit-on, 10.000 hommes - en tout cas d’une troupe immense par
rapport aux normes de l’Arabie d’alors. Le long de la route de nouveaux
contingents arrivaient, soucieux sans doute de se mettre bien avec leur
conquérant présumé ; et parmi eux d’anciens ennemis tels l’oncle Abou
Abbas…
Les troupes du Prophète
devant Mekka (Bilâl à
l’avant plan)
Ici encore, la Tradition est embrouillée et l’on ne connaît pas précisément
le détail des opérations. On sait qu’Abou Sofyân, envoyé comme
médiateur par Qoraysh, se convertit formellement à l’Islam et qu’il revint
81
Notons de plus qu’un lien familial les unissait depuis peu, Muhammad ayant épousé Omm Habiba, fille d’Abou
Sofyân
28
à Mekka annoncer les conditions de Muhammad. Elles étaient claires : la cité
ne risquerait rien si elle accueillait le vainqueur sans difficulté. Devant les
forces en présence, toute résistance était vaine ; seuls quelques jusqu’auboutistes tentèrent de combattre ici et là82.
On rapporte que la première action du Prophète fut d’aller toucher la Pierre
Noire à l’angle de la Ka’ba en criant Allahou Akbar83, puis de faire les septs
tournées rituelles de l’édifice. Il fit ensuite abattre les idoles et effacer les
fresques païennes à l’intérieur de la Ka’ba. Enfin il invita les Qorayshites à
venir lui rendre hommage, à le reconnaître comme Messager d’Allah et à lui
jurer obéissance à ce titre.
La Pierre Noire de
l’angle de la Ka’ba
Suivant l’usage des politiques habiles, Muhammad avait proclamé le pardon des offenses
passées. Il fit pourtant une exception pour une dizaine d’hommes et de femmes, propagandistes
ou amuseurs qui l’avaient raillé en vers et en chansons, affronts qu’il ne parvenait décidemment
pas à digérer. Les Qorayshites s’inquiétèrent quelque peu de ces vengeances, mais le Prophète
leur certifia que c’étaient les dernières. Il en profita pour leur emprunter de fortes sommes : il
fallait distribuer une compensation à la soldatesque musulmane frustrée de butin !
Muhammad resta en tout une quinzaine de jours à Mekka, s’assurant de la destruction des idoles
dans les sanctuaires des environs et chez les nouveaux croyants. Il semble que personne ne fut à
proprement parler forcé d’embrasser l’Islam et il dut subsister nombre de païens pendant les
premières années. Cependant les avantages de la conversion étaient grands, et le paganisme ne
pouvait plus être que domestique ; pression sociale jouant, le paganisme mekkois ne tarda pas à
disparaître.
En Arabe, la prise de Mekka est appelée al Fath, ce qui a le sens d’ « ouverture » mais aussi de
« jugement », « révélation » ; Cette opération sanctionnait de fait toute la politique antérieure du
Prophète, et tout se passa comme si Qoraysh reconnaissait enfin son chef naturel dans son enfant
terrible, et dans ses vaticinations les mots d’ordre qui lui assureraient la domination de l’Arabie
et du Monde.
De sa nouvelle base mekkoise, l’Envoyé d’Allah envoya quelques expéditions dans les alentours.
Le siège de la ville fortifiée de Taïf se révéla plus difficile que prévu, et on l’abandonna pour
cette fois – elle serait conquise peu de temps après. On récolta toutefois du butin, en particulier
les biens de la tribu des Hawâzin qui fut vaincue. Mais, aux yeux de ses partisans de longue date,
Muhammad favorisa scandaleusement les qorayshites nouvellement convertis lors de la
distribution des gains.
Au sommet de la gloire – Tabouk & co
Les années qui suivirent furent surtout dédiées aux démarches diplomatiques et militaires
imposées par la situation. Muhammad sut jouer sur l’ambition, l’avidité, la vanité, mais aussi sur
l’appétit d’idéal et de dévouement des hommes. Tous les cas individuels se présentèrent parmi
les personnages influents à gagner à la cause, de l’adhésion ferme à l’incrédulité affichée ; ce qui
était important, c’était de réussir à se les attacher. Ce qui fut fait.
82
83
On parle d’une vingtaine de morts du côté mekkois et de 2 ou 3 du côté musulman
« Allah est le plus grand »
29
Parvenu à la tête d’une puissance considérable, Muhammad commença à étendre son emprise.
En Arabie du Sud régnait une certaine anarchie, et certains des dirigeants des tribus en luttes ne
se firent pas prier pour passer des accords, se convertir et bénéficier ainsi de la protection d’un
état fort. Ceux des nombreux Chrétiens nestoriens et des Juifs qui y
vivaient et ne voulurent pas se convertir furent admis à bénéficier
des avantages de la paix musulmane, moyennant le payement d’une
taxe (la Jizya) et l’application de certaines conditions84.
Le Centre de l’Arabie présentait une complication : il y avait dans
cette région du Yamâma un concurrent nommé Mossaylima, un
autre prophète auto-déclaré – peut-être antérieur à Muhammad –
qui récitait lui aussi des révélations rimées et avait organisé un
système de prière, ayant toutefois des tendances plutôt ascétique. Il
essaya d’arriver à un arrangement avec Muhammad, mais celui-ci
Don d’une ville au Prophète
entendait bien se réserver l’exclusivité de la révélation et le traita
d’imposteur. Il rencontra le même type de problème, dans la même région, en la personne d’une
prophétesse, Sajâh. La Tradition a bien sûr cherché à discréditer ces deux prophètes de l’Arabie
Centrale.
Muhammad se préoccupait surtout du Nord de l’Arabie, des contrées aux frontières de l’Empire
Byzantin.
Il faut dire qu’au fur et à mesure que l’Arabie adhérait à l’Islam sous une forme ou une autre, la
ressource traditionnelle que représentait la razzia aux dépends des tribus adverses se tarissait. De
plus, l’Arabie avait trop d’hommes et pas assez de surfaces cultivables pour nourrir ses habitants
– et l’agriculture était une profession méprisée des peuplades arabes. La solution était de tourner
l’énergie belliqueuse de ces hommes vers le Croissant Fertile, vers les possessions sassanides et
byzantines. La Perse était loin mais certaines provinces de l’Empire Romain d’Orient, Syrie et
Palestine, étaient pour ainsi dire à portée de la main.
84
En terre d’Islam, le statut des non-musulmans membres des « Gens du Livre » est la Dhimma, aux conditions
souvent calquées sur celles du Pacte d’Omar.
Le statut de dhimmi implique notamment des restrictions au niveau de l’emploi (un Dhimmi n’est pas censé
pouvoir exercer une quelconque autorité sur un Musulman), une inégalité légale (un Dhimmi ne peut témoigner
contre un Musulman, et les punitions infligées à un Musulman sont réduites de moitié si la victime est un Dhimmi),
une disparité matrimoniale (un Dhimmi ne peut épouser une Musulmane, le contraire est faux), des contraintes
religieuses (notamment liées à la réparation ou la construction de lieux de culte, quasiment impossible, ainsi qu’à
l’interdiction de toute cérémonie publique et de tout prosélytisme même indirect), des obligations vis-à-vis des
Musulmans (accueil de tout voyageur musulman pendant 3 jours, obligation de montrer de la déférence, obligation
de céder la place / le passage, interdiction de construire des bâtiments plus hauts que les maisons musulmanes), des
interdictions et obligations diverses (interdiction de chevaucher sur des selles, de porter ou transporter des armes,
de vendre du porc, obligation de porter des vêtements ou des signes identifiant l’individu comme dhimmi,…).
Enfreindre une de ces conditions signifie risquer de perdre la « protection » du pacte et de se voir traiter en
« simple » infidèle, qui ne mérite que la mort…
Si ces conditions ne furent pas toujours toutes appliquées, ou le furent de façon plus ou moins sévère selon les lieux
et les époques, le statut du Dhimmi fut partout et constamment celui d’un citoyen de seconde classe, et cette fameuse
« tolérance islamique » ne devrait aucunement être citée en référence à notre époque !
30
La tactique maintenant habituelle fut employée, mélange de tractations politiques et de mission
religieuse. Il obtint vite ce qu’il désirait : la sécurité pour ses troupes sur la route de Syrie.
Certaines tribus de la région formèrent un parti pro-musulman, se prononçant pour le
relâchement des liens avec Byzance ; pourtant, dans l’ensemble, les tribus du limes byzantin
restèrent chrétiennes et fidèles à l’Empire.
La première grande expédition vers le Nord fut lancée environ six mois après la prise de Mekka
et rassembla un nombre inhabituel de soldats85. Par petites étapes, elle parcourut 400km et
parvint à Tabouk, à la limite de l’Empire. La simple présence des troupes musulmanes en cet
endroit était déjà une réussite ; certains petits princes chrétiens du voisinage vinrent traiter avec
le Prophète et acceptèrent de payer tribut. Son armée étant accablée par la chaleur, Muhammad
revint à Médine après ce mince succès.
Dissensions internes
Malgré le demi-échec de Tabouk, l’Envoyé d’Allah était triomphant. Dire que l’Arabie était
unifiée sous sa domination serait exagéré, mais il avait suffisamment de partisans, d’agents,
d’alliés partout pour que rien ne puisse se faire sans que l’on ne tienne compte de son attitude.
Pourtant il y eut un dernier sursaut d’opposition : les dons faits aux ennemis d’hier pour se les
concilier ne plaisaient guères aux vieux partisans, et la bonne fortune des Qorayshites86
nouvellement entrés dans les couches dirigeantes de l’Oumma éclaboussait les compagnons des
mauvais jours.
Au moment de l’expédition de Tabouk, les opposants suscitèrent une vraie crise ; certains
membres éminents de la communauté refusèrent de partir en campagne, tels Ali. Au retour des
troupes, il y aurait même eu un attentat contre le Prophète – qu’Allah permit de déjouer.
Enquête fut menée sur ceux qui n’avaient pas pris part à l’expédition ; quelques-uns présentèrent
leurs excuses, d’autres furent mis en quarantaine.
Lorsque mourut Ibn Ubayy, qui avait été l’opposant en chef, Muhammad suivit l’enterrement et
pria sur sa tombe ; mais une Révélation ultérieur vint ordonner aux Prophète de n’en plus faire
tant pour des « Douteurs » insoumis (Coran, IX 83-85) : il n’était plus nécessaire de ménager qui
que ce soit.
Avec plus ou moins de sincérité, tous rallièrent l’Islam. Les tensions se firent latentes ; elles
auraient l’occasion de se développer plus tard, après la mort du Prophète. Désormais, les
oppositions se déploieraient à l’intérieur même de l’Oumma, sous la bannière de l’Islam.
Xèmes démêlés domestiques – Marie la Copte
Muhammad avait dans les 60 ans. Il conservait son goût des femmes : en 629-630, deux mariages
supplémentaires avaient été conclus - unions suivies de divorces, les femmes concernées ayant
85
On parle de 20.000 à 30.000 hommes
(Et ce n’était qu’un début : Abou Sofyân, l’archi-ennemi d’hier qui maintenant poussait son clan des Banou
Omayya aux premières loges, est l’ancêtre de la dynastie des califes Omeyyades…)
86
31
semble-t-il refusé de se laisser toucher ; il lui restait de toute manière une dizaine d’épouses, sans
compter ses esclaves-concubines. Et le harem posait quelquefois des problèmes…
Ainsi lorsque Hafça surprit Muhammad en train de folâtrer avec sa concubine copte Mârya
« dans son propre logis, son propre jour87 et sur son propre lit »… Ennuyé, le Prophète s’excusa,
promit de ne plus coucher avec Mârya, et demanda à Hafça de n’en point parler aux autres
épouses. Mais la fille d’Omar ne put se contenir et dévoila l’histoire à Aïsha.
Muhammad fut indigné de cette indiscrétion. En rétorsion, il décida de passer un mois au moins
avec Mârya et elle seule. Et comme dans les précédentes occasions, Allah intervint dans cette
crise conjugale : Il reprocha à son Messager d’avoir cru ne pas devoir céder à sa libido, d’avoir
fait la concession de sacrifier Mârya, et il menaça les épouses du Prophète de répudiation
générale (Coran, LXVI 1-5)… Ce fut efficace. Elles le laissèrent dorénavant agir comme il
l’entendait.
Dernières Instructions
Entre les entreprises politiques et les péripéties domestiques, Muhammad restait l’Envoyé
d’Allah et se tenait toujours pour chargé d’enseigner aux hommes la bonne manière de vénérer le
Tout-Puissant. L’unité idéologique devait être renforcée, et certaines règles fixées ; il s’y attela.
Lors du Hajj à Mekka
Le Hajj, le grand pèlerinage des sanctuaires mekkois, fut l’un des
points importants de ces derniers édits. Les Païens devaient en être
banni ; l’année 631 fut la dernière où ils furent tolérés. Et, à
l’expiration de 4 mois de trêve, on traiterait en ennemis ceux qui ne
se seraient pas convertis ou n’auraient pas conclu un pacte avec le
Prophète.
En mars 632, Muhammad vint lui-même conduire les cérémonies du Hajj, en des lieux désormais
purgés de toute présence idolâtre. C’est lors de ce pèlerinage, qu’on appela par la suite le
« Pèlerinage de l’Adieu », qu’il en fixa les rites88.
À peine deux mois après, le Prophète tomba malade : fièvres et forts maux de têtes. Son
entourage croyait à une pleurésie, mais lui niait qu’Allah ait pu le soumettre à une maladie
humaine : ce devait être Satan qui l’attaquait.
Il s’éteignit le 8 juin 632, sur les genoux d’Aïsha.
Mort du Prophète
87
La rotation des faveurs maritales était organisée
Le Hajj dure 3 jours, au cours desquels le pèlerin se purifie (par des ablutions, la prière, le port d’habits blancs),
prie dans différents sanctuaires, récite le Coran, assiste à des cérémonies, tourne autour de la Ka’ba, embrasse la
Pierre Noire, boit l’eau de ZemZem, fait des allers-retours en courant entre les collines de Safa et Marwah, lapide
des piliers à Mina, et sacrifie un animal – ces rites sont dans leur majorité préislamiques.
88
32
Succession
La stupeur fut grande : aucune disposition n’avait été prise pour faire face à cette situation89 ; ce
qui troubla d’ailleurs les fidèles : comment Allah avait-il pu ne pas avertir son Messager et
transmettre des instructions pour l’avenir ??
Un conseil se réunit le soir même. La situation était grave, la mort du maître risquant fort de
libérer les puissantes tendances anarchiques de la société arabe. Il fallait un noyau solide pour
reprendre l’Oumma en main et continuer l’œuvre.
Abou Bakr fut l’homme de la situation. Il serait le calife90, à la fois
remplaçant et successeur du Messager d’Allah. L’Islam continuerait.
Pendant que les chefs médinois débattaient, la famille de Muhammad –
Ali son gendre, Abbas son oncle, Ossâma le fils de Zayd,… – méditaient
sur la façon de recueillir l’héritage du défunt. Mais, n’ayant guère de
partisans, ils restaient impuissants et furieux ; Dans les mois qui suivirent,
ils refusèrent d’ailleurs de reconnaître l’autorité d’Abou Bakr.
Dans l’immédiat ils ne posèrent qu’un acte, anormal et surprenant : alors
qu’on pouvait s’attendre à ce que l’auguste cadavre fut enterré
solennellement aux côtés de tant de compagnons dans le cimetière de Baqi, ils l’ensevelirent
cette nuit-là, dans la cabane où il était mort. Il semble bien qu’Ali, Abas et leurs amis aient voulu
priver Abou Bakr d’une cérémonie où il serait apparu comme le successeur désigné. On n’avertit
même pas Aïsha – elle était, après tout, la fille d’Abou Bakr.91
Abou Bakr, premier calife
La Suite…
Abou Bakr, Omar, Uthman, Ali (les quatre Califes « Orthodoxes » ou « Bien guidés »)
poursuivirent la politique expansionniste. Toute l’Arabie fut bientôt musulmane, et un siècle
après les premiers prêches du Prophète, ses successeurs commandaient des régions s’étendant des
Pyrénées jusqu’au-delà de l’Indus92. A la tête de cet empire se trouvait paradoxalement la famille
qorayshite qui s’était le plus opposée à l’Envoyé d’Allah : celle d’Abou Sofyân93.
89
Certains hadiths montrent cependant Muhammad à l’article de la mort réclamer de quoi écrire, et son entourage ne
pas satisfaire son vœu: façon pour la faction d’Abou Bakr et d’Aïsha d’éviter qu’il ne laisse un testament
politique ??
90
Khalīfa en Arabe
91
Dans sa biographie, Ali Dashti ne parle pas de cet épisode de l’enterrement secret et mentionne des funérailles 3
jours après le décès du Prophète
92
Pour des cartes montrant cette expansion, voir Annexe II
93
Dynastie Omeyyades ; elle sera remplacée vers 750 ap. JC par la dynastie Abbasside (descendants de l’oncle de
Muhammad, Abou Abbas), mais une de ses branches règnera encore sur l’Espagne jusqu’au XI° siècle.
33
→ Quelques considérations additionnelles…
→ La conversion fut rarement imposée par la force dans les contrées conquises94, et fut surtout
le résultat du statut des non-musulmans sous la loi islamique (cfr. dhimma, voir page 30). Les
conversions furent parfois mal vues, et même interdites à certaines époques et certains endroits :
en effet, tandis qu’un dhimmi ramenait un revenu à l’Oumma (jizya), un converti s’agrégeait à la
foule des parties prenantes, diminuant ainsi doublement la part du gâteau de chaque Musulman.
Le processus ne s’enraya pas, et au fil des siècles le flot des « croyants », sincères ou de
convenance, ne cessa de s’accroître.
→ Utilisant le patrimoine culturel de toutes les nations dont ils étaient issus, les habitants de ce
nouvel empire fondèrent l’art, la science, la philosophie, bref la civilisation musulmane. Les
Arabes participèrent bien sûr à cette création collective, mais leur en attribuer le mérite exclusif
est pour le moins exagéré – et y voir un effet de la religion islamique elle-même est encore plus
saugrenu95 !
→ En un sens, c’est de Muhammad que vient l’arabisation d’une vingtaine de pays entre les
rives de l’Euphrate jusqu’à l’Atlantique ; de lui aussi la coupure des liens entre l’Occident latin,
amputé de l’Afrique du Nord, et l’Orient devenu arabe ; de lui les royaumes et les empires
musulmans, du petit état médinois jusqu’aux empires moghols et ottomans.
De lui enfin l’essentiel du leg spirituel ou idéologique (comme l’on voudra), et au
cœur de celui-ci le Coran, vraisemblable produit de son inconscient. Le Coran
qui, lu, relu, récité, psalmodié, appris par cœur dès l’enfance par les fidèles,
constitua et constitue encore souvent l’unique référence idéologique, spirituelle et
morale pour des millions d’esprits simples.
L’effet en est partout palpable : appréhension directe, écrasée, terrifiée de ce qui apparaît
comme la réalité divine, sentiment d’impuissance de l’être humain aux mains d’un maître
implacable, soumission à son incompréhensible volonté ; conscience morale intense mais assez
courte, un peu trop facilement résignée à l’imperfection humaine peut-être…
94
La remarque de M. Rodinson sur l’incidence économique des conversions est juste, et il y eut effectivement des
occasions où il fut interdit aux Infidèles d’embrasser l’Islam… Mais Ali Dashti parle lui d’une foi qui s’est imposée
« graduellement et souvent à la pointe de l’épée », « instrument essentiel de la diffusion de l’Islam » ; et Ibn Warraq
propose dans le chapitre IX de son livre une petite synthèse sur les conquêtes arabes où l’on constate le procédé fut
fréquent dans l’espace et dans le temps.
A la fin du XIX° encore, le Kafiristan (« Pays des Infidèles » au NE de l’Afghanistan actuel) devint le Nouristan
(« Pays de Lumière ») suite à sa conquête par l’émir Abdul Rahman et à son islamisation forcée. Et cela sans parler
de la dimension religieuse du génocide arménien, ou de faits plus récents en Afrique et en Indonésie notamment.
95
L’orthodoxie religieuse jugeait tout savoir non fondé sur la révélation comme sans intérêt et même comme
représentant le premier pas vers l’hérésie.
Les sciences « neutre » (mathématiques,…) échappèrent parfois à ce genre de procès, car ne pouvant contredire le
Coran. Lorsque celui-ci incite à la « connaissance», il est entendu qu’il s’agit du savoir religieux. Certains vont
jusqu’à argumenter que les Sciences se sont développées dans le monde musulman malgré l’Islam plutôt que grâce à
lui.
Il est à noter qu’Avicenne et Averroès, médecins et philosophes souvent cités en Occident comme produits de la
civilisation islamique, connurent la persécution et l’exil ; l’influence posthume de la pensée d’Averroès fut d’ailleurs
quasiment nulle en Islam, et c’est à des Juifs et des Chrétiens qu’on doit la conservation et la traduction de ses
œuvres…
34
→ Pour les Musulmans, la venue de Muhammad est vue comme un renversement, une révolution.
Avant lui, c’est le Temps de l’Ignorance (Jahiliyya). Et les cultures ancestrales antérieures à
l’arrivée de l’Islam furent bien souvent progressivement dénigrées, effacées, oubliées96.
→ Dans le monde islamique, la dévotion grandissait de siècle en siècle ; moins la communauté
musulmane trouvait de chefs charismatiques en son sein, plus elle tendait à les remplacer par la
figure idéalisée de l’initiateur disparu. Il était à l’origine de tout, des règles du divorce et du
gouvernement comme de la manière de se tenir à table, de celle de faire l’amour, de celle de se
moucher… Il avait été un homme parfait et irréprochable, un modèle. Et malgré ses affirmations
explicites, on lui attribua des miracles en nombre croissant – en puisant souvent dans les
folklores locaux, les légendes arabes, juives, chrétiennes, mazdéennes, bouddhiques… – peutêtre pour lui constituer une histoire merveilleuse, digne de lui et de l’Islam ?
→ On vénère les lieux liés à l’existence de l’Envoyé d’Allah, jusqu’à ceux où il s’est appuyé ; on
conserve des reliques97 de lui : cheveux, poils, dents, sandale, manteau, épées, … A Médine,
l’humble fosse où fut déposé son cadavre devint le centre d’une mosquée décorée d’or, d’argent,
de marbre, de mosaïques, de diamants, que chaque calife tint à enrichir. A une date qu’on ne
connaît pas précisément, quelques siècles après l’Hégire, on se mit à commémorer l’anniversaire
du Prophète (placé arbitrairement le lundi 12 du mois de Rabi’ premier).
→ La vénération populaire alla si loin qu’elle menaça parfois le monothéisme, de la même façon
que le Coran accuse les Juifs et les Chrétiens de le faire en vénérant leurs prophètes. Face à
cela, certains extrémistes réagirent de façon radicale : par exemple, lorsqu’ils s’emparèrent de
Médine en 1804, les puritains wahhabites dépouillèrent autant qu’ils le purent le Saint Tombeau
de ses ornements.
Mosquée du Prophète à Médine
(Son tombeau se trouve à l’arrière-plan, sous la coupole verte légèrement décentrée vers la gauche)
96
Par exemple, ce n’est qu’en 1868 que la première Histoire de l’Egypte accordant une place importante à l’époque
pharaonique fut publiée : jusque là, l’histoire de l’Egypte ne commençait qu’avec la conquête arabe. De nos jours
encore, de nombreux pays laissent péricliter un patrimoine qu’ils ne reconnaissent pas (ex. Mohenjo Daro au
Pakistan, certains temples hindous et bouddhistes en Indonésie, …), quand ils ne tentent pas de l’éradiquer
(Bouddhas de Bamiyan & musée de Kaboul en Afghanistan)
97
Par exemple au palais de Topkapi, à Istanbul : voir http://www.ee.bilkent.edu.tr/~history/topkapi.html
35
→ On a souvent cru que le fait de porter le même prénom que le prophète donnait droit à une
indulgence spéciale de la part d’Allah98... L’injure directe à Muhammad est passible de mort
selon le droit religieux99.L’influence du Prophète est si forte qu’elle en est implicite : ainsi, on a
longtemps estimé qu’il était peu approprié de fumer et de boire du café… parce que ces usages
étaient inconnus en Son temps !
→ Les descendants du Prophète et les gens de sa famille jouissent de privilèges particuliers ; ils
forment la classe des Sharifs100, des Sayyid101 ; aucun ne subira la peine de l’Enfer…
→ La confession chiite attribue l’infaillibilité et des grâces surnaturelles aux Imâms102, nommant
ainsi les premiers-nés de la descendance du Prophète à chaque génération. Pour la plupart des
chiites, douze103 Imâms tenant leur pouvoir d’Allah se sont succédés. Le dernier, Mohamed, a
disparu en 874. Après avoir communiqué avec le monde extérieur à travers des messagers, il
s'est " retiré " mais reste vivant : c'est la « grande occultation ».
→ Pour ceux qui s’attaquèrent à ses sectateurs, Muhammad devint l’archi-ennemi, un homme
exécrable, un imposteur épileptique ayant emprunté sans vergogne ses quelques idées à des
Chrétiens égarés. Certains verront même en lui un dieu païen, une idole à laquelle on rendait un
culte répugnant dans les « mahomeries104 ».
→ Une sorte de mythe du « bon sauvage », ou plutôt de « l’autre culture nécessairement
supérieure sur certains points au moins » a
lanternes.105
parfois fait prendre des vessies pour des
Au XVII° siècle, Jurieu et Bayle rédigent des textes comparant favorablement l’Islam au
Christianisme ; mais il ne faut pas oublier le contexte de cette rédaction: les auteurs sont
huguenots et exilés en Hollande. Exposer la relative douceur des Sarrasins (dont au demeurant
ils ne connaissaient pas grand chose) fut surtout un moyen de mettre en relief la barbarie
catholique dont ils s’estimaient victimes.
Au siècle suivant, la mode des pseudo-lettres étrangères fournit un alibi pour commenter et
critiquer indirectement les manies de ses contemporains ; et l’on vit un Muhammad législateur
sage, raisonnable et tolérant ; un des précurseurs de ce stéréotype fut le comte Henri de
Bougainvilliers. Voltaire, qui fit d’abord du Prophète un cynique imposteur dans sa pièce
"Mahomet" (1742), employa ensuite ce cliché pour attaquer le Christianisme. On vit en lui le
prédicateur d’une religion rationnelle, libérée des prêtres, éloignée de la « Folie de la Croix ». A
la fin du XVIII° siècle, Gibbon réutilisa ce personnage de « romance anticléricale », et Goethe
lui consacra un poème…
98
… bien qu’Omar voulut interdire que l’on puisse appeler son enfant ainsi, car cela peut amener à railler, maudire
ou injurier le saint prénom…
99
Et de nos jours encore, ce type de blasphème est passible de cette peine dans des pays comme le Pakistan
100
Nobles
101
Seigneurs
102
Attention à ne pas confondre : dans le Sunnisme, l’Imâm est « seulement » la personne qui dirige la prière en
commun à la mosquée (de préférence la personne qui est la plus instruite dans la connaissance de l'Islam) ; dans le
Chiisme, l'Imâm est un descendant du Prophète, guide spirituel et temporel de la communauté.
103
Raison pour laquelle on nomme ces chiites « duodécimains ». Certains courants chiites minoritaires ne
reconnaissent que cinq Imâms (Zaydites), d’autres sept (Ismaéliens),…
104
Mot ancien désignant les lieux de prières islamiques (donc les mosquées)
105
Pour cette note, je complète quelque peu les écrits de Rodinson par ceux d’Ibn Warraq (« Pourquoi je ne suis pas
musulman », pages 41et suivantes)
36
Et le mythe se perpétua. Au milieu du XIX°, Carlyle le plaça parmi les « Héros de l’Humanité »,
en en faisant une description à vrai dire peu flatteuse106: « Primitif », « Barbare inculte », pas
toujours sincère ni très moral, mais « homme vrai, spontané, passionné et cependant juste ! »…
bref, encore un bon sauvage.
Ce n’est que vers la fin du XIX° que des lettrés se penchèrent plus sérieusement et plus
honnêtement sur l’Islam et son Prophète et qu’ils tentèrent de reconstruire sa biographie.
106
Et sa description du Coran est pire encore : « Fatras ennuyeux et confus, grossier, indigeste, des répétitions sans
fin, du verbiage (…). En résumé : des âneries insoutenables ! » …
37
SOURCES
Le contenu de cette synthèse, ainsi que la plupart des notes qui la complètent, est tiré de
l’ouvrage de Maxime Rodinson, « Mahomet », tel que publié aux éditions du Seuil en 1968
(ISBN 2-02-000321-X). Les fautes de grammaire ou d’orthographes qui pourraient se cacher
dans le texte sont entièrement l’effet de mon imparfaite composition.
Certaines des notes explicatives ont été enrichies d’informations tirées d’autres sources : entre
autres, de « Pourquoi je ne suis pas musulman » d’Ibn Warraq, de l’ « Introduction au Coran » de
Régis Blachère, des Hadiths, de « 23 Years – a study of the prophetic career of Mohammad »
d’Ali Dashti, et du Web (sites encyclopédiques & sites islamiques principalement).
L’iconographie constituée de miniatures persanes et de photos est principalement issue des
collections en ligne de la Bibliothèque Nationale de France, du Musée de Topkapi, du British
Museum et du Metropolitan Museum. D’autres images sont tirées du livre « Islam » de Younis
Tawfik, ou ont été dénichées sur divers sites Internet (peintres orientalistes, etc…), avec l’aide
incommensurable de Google.
Les cartes de l’Annexe II ont été trouvées dans la cartothèque en ligne du site de Sciences Po. La
carte montrant le Levant au début du VII° siècle est de mon cru.
38
ANNEXE I
39
ANNEXE II
40
41
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