BRUITS DE FOND SUR FENÊTRE OUVERTE Décembre 2003, numéro 36

BRUITS DE FOND SUR FENÊTRE OUVERTE Décembre 2003, numéro 36
Décembre 2003, numéro 36
BRUITS DE FOND
SUR FENÊTRE OUVERTE
Cégep du Vieux Montréal
CŒUR DOUBLE, numéro 36, décembre 2003
Cégep du Vieux Montréal
255, rue Ontario Est
Montréal (Québec)
H2X 1X6
CŒUR DOUBLE est une publication du CANIF,
le Centre d’animation de français du cégep du
Vieux Montréal.
© Tous droits réservés.
Dépôt légal: mars 1991
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Éditique: Communications CVM (14712)
Impression: Reprographie CVM
Ce numéro de CŒUR DOUBLE est accessible
sur Internet: www.cvm.qc.ca
Renseignements:
le CANIF, (514) 982-3437, poste 2164
Couverture: Alexandre Masino, Sans titre, acrylique sur toile, 48 po x 83 po, 1992.
Conception graphique de la couverture: Dominic Prévost.
Nous rencontrons le poète Paul Bélanger, venu parler de son recueil
poétique Fenêtres et ailleurs (Le Noroît, 2002). La nuit, l’oubli du monde –
la con-science – le regard et l’ouïe – le rythme: le ton suffit. Autour du
poème, la vie se raréfie. L’écriture l’intensifie.
Dans un poème, qu’est-ce qui est concret?
Qu’est-ce qui est abstrait?
«On peut saisir dans un instant ce qu’on peut penser de la poésie,
mais la définition se refait sans cesse.»
«Le concret est le moment où le mot et la chose se rejoignent. L’abstrait est le mot désincarné. La poésie déplace des mots concrets, faits de
sens et de sons, dans la précision que la poésie exige.»
«La poésie utilise des analogies, mais le poète fait chair ces analogies.
Il peut y avoir des mouvements entre concret et abstrait, comme dans
l’expression du silence ou de l’invisible. Le poème surgit du silence. Toute
personne qui écrit est aux prises avec le silence, sa propre solitude.
L’espace du poème sur la page est celui d’un silence nécessaire.»
«Le poème crée de l’universel avec du particulier, et inversement du
particulier avec l’universel. Il n’y a pas deux livres constitués de la même
forme. Les livres sont lus par des êtres, donc les livres retournent à la vie.
Ce passage de la vie à la vie passe par une expérience, un treillis qu’on
appelle la forme. Ce n’est pas abstrait, c’est pragmatique: qui a raison,
du poème ou du poète? C’est le poème qui a le dernier mot.»
«Nathalie Sarraute dit de l’expérience littéraire que parfois, quand
on écrit, on va trop du côté de la vie, et on se perd; parfois, on va trop du
côté de la forme, et on se perd aussi. Cela signifie que l’écriture se passe
sur un fil d’équilibriste. Le poète trouve une tension entre le contenu et la
forme, avec son intuition; et le travail disparaît. On appelle cet équilibre
une prosodie.»
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«Qui n’a pas écrit comme? C’est un très bon exercice. Mais en le
faisant, on s’aperçoit qu’on n’est pas Boris Vian, ou tout autre auteur que
l’on imite. On mesure l’écart. Ce travail de recherche d’une voix est très
obscur. Certains écrivains savent ce qu’ils vont faire d’emblée. Par exemple, Camus. J’écris à l’aveuglette. Au fur et à mesure que j’écris, j’approfondis mes pensées, mes notes, mes recherches.»
«L’effet poétique n’est pas créé par le vague. Il y a ce qu’on écrit
devant soi et ce qui descend en nous en écrivant, qui nous habite et nous
travaille profondément. Il faut noter des phrases qui nous retiennent en
lisant. Ces mots deviendront nôtres, même s’ils proviennent de quelqu’un
d’autre. Le poème descend en nous, en faisant une onde qui vient nous
chercher. Cela peut prendre beaucoup de temps; cela peut déboucher
en écriture.»
D’où viennent les images?
«Je ne sais pas. Je consens à tout ce qui me fait écrire. J’ai eu le
rêve et le désir de plonger en poésie. À partir de ce moment, j’ai fait des
rencontres déterminantes. Michel Beaulieu m’a donné, à vingt ans, un
coup de pouce en poésie. Grâce à lui, j’ai l’habitude de commencer une
journée en poésie. J’ai lu beaucoup, étudié, entre vingt et trente-cinq ans;
je suis resté dans la chambre noire. Acharné, j’ai fait mes exercices pour
me désengorger du poids de la littérature, pour apprendre à écrire. J’ai
fait du théâtre, donné des ateliers. Après, est venu le temps de l’édition.»
«Le cadre de la fenêtre m’a ouvert une métaphore large. J’ai découvert qu’il y avait un récit derrière chaque fenêtre.»
D’où vient le goût d’écrire?
«D’une conscience de la différence? D’une insatisfaction? Un projet
d’écriture me tient en vie. Il n’est pas certain qu’un projet devienne un
livre. Le projet doit trouver sa forme. J’ai des affinités avec Giacometti, qui
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disait: je fais de la sculpture pour comprendre la sculpture, plutôt que
Picasso, qui disait: je ne cherche pas, je trouve.»
«Le moi de l’écrivain – et non le je – n’est d’aucun intérêt pour la
littérature. Cela fait du sentimentalisme, du psychologisme. En écrivant
de la poésie, je dois me retirer, délaisser ce que j’aime et juger de ce qui
appartient au texte. Ce qui n’y entre pas doit être sacrifié, jeté ou déplacé.
Le poème n’est pas une mise en scène du moi. Il est en avant de moi. Il se
dit quelque chose devant moi. C’est une mise en espace d’un objet qui
doit vivre pour lui-même.»
«Le poème est un passeur. Il nous déplace de notre espace et nous
fait faire un voyage. La fenêtre, l’écriture, la vie sont des passages. La
poésie est une aventure de la connaissance. Je suis le chemin que l’écriture me montre. Les désirs s’ouvrent sans fin. Ce passage est un dialogue
avec la vie.»
Animé et transcrit par
Guylaine Massoutre, professeure
Paul Bélanger rencontrait les élèves du cours «Aspects critiques de la création littéraire II».
Avertissement
Dans les pages qui suivent, on lira en alternance des textes de réflexion – toujours reprise et
réappropriée – et des écritures jeunes, en liberté.
5
Marie-Lyne Lamarre
Danse fragmentée
J’ai vingt ans et je danse. Je danse par amour pour cet art. Mon
corps parle en silence. Expression. J’aime le duo. Des bras tournaillent
autour de moi. J’enlace un corps. Une énergie double circule. Tous les
deux, on se déplace dans l’espace. On exploite cet espace. Un rythme
absorbe nos corps. Ils s’agitent. Ils exagèrent des mouvements. Mouvements primitifs. Mouvements compliqués. Virtuosité. L’expression corporelle des corps entrelacés, soudés l’un à l’autre nous envoûte. Beauté.
Homogénéité. La danse est un oxygène. Vitalité. Pour nous deux, c’est la
même chose. Nous dansons en duo.
Mon partenaire, c’est Jules, moi c’est Philomène. Déjà, depuis
plusieurs années, Jules et moi dansons ensemble. Nous sommes un duo.
Nous créons nos chorégraphies. Nous sommes liés par l’amour de la
danse. Seulement Jules me procure un effet si intense. Je veux dire, si
Jules ne danse pas, je ne danse pas. Le contraire est tout aussi vrai. Nous
sommes en totale harmonie et partageons la même passion.
Dans le studio de danse où nous allons chaque jour, il y a des fenêtres.
Par la vitrine de ce studio, nous voyons les passants traverser, les
automobiles rouler, les oiseaux voler. Les rayons du soleil d’été y entrent.
Les gouttes de pluie d’automne y coulent comme des larmes sur une
joue. Le froid hivernal les embue. Nous voyons les bourgeons printaniers
du peuplier pousser. Par ces fenêtres, nous voyons les saisons passer.
De l’autre côté de celles-ci, se trouvent les détails secondaires de
l’existence. Du moins, ils le sont pour Jules et moi. Pour nous, le studio est
le noyau où la vie, où notre vie est concentrée.
À la fin de chaque répétition, Jules et moi quittons le studio à vélo.
Aujourd’hui, la chaussée est glissante. Les pneus de ma bicyclette glissent sur le trottoir et je ne parviens pas à contrôler mon vélo dans cette
rue où la pente est très abrupte. Je fais une chute.
Noir.
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J’ouvre les paupières après une claque en plein visage. Du sang.
Jules me regarde. Je suis étendue sur le trottoir. Les rayons de soleil laissent place à l’ombre causée par l’attroupement d’une foule autour de moi.
Jules est tassé de mon champ de vision. Des mains étrangères me déposent sur un brancard, et je file dans un véhicule à sirène. Nous sommes le
31 octobre 2002.
Un mois à l’hôpital. Plaies et blessures.
Rétrospective. Le 31 octobre 2002, un accident de vélo. Moi,
Philomène je suis blessée à la suite de cet accident. Je ne peux plus
danser. Victime. Causes physiques. Le 31 octobre 2002, un accident de
vélo. Moi, Philomène, j’étais au volant de ce vélo: bourreau. Je ne danse
plus. Je ne danse plus. Je ne danse plus. Duo éclaté. Inutile pour Jules
de chercher : je ne danse plus, il ne danse plus. Pas de remplaçante. Sa
plus grande histoire d’amour s’est terminée par ma faute. Ma plus grande
histoire d’amour s’est terminée par ma faute. Pauvre de nous, malheur à
nous...
Chaque jour, maintenant, Jules et moi faisons une longue marche.
Chaque jour, maintenant, nous passons devant le studio de danse où la
vie existe toujours à l’intérieur. Nous sommes devenus des détails secondaires de la vie. Nous regardons à l’intérieur du studio par les fenêtres, en
y laissant nos traces comme les saisons le font.
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Danica Sama
La langue écrite, ça se cultive!
J’ai toujours admiré les auteurs, ceux qui savent raconter, illustrer,
faire voyager et songer. J’ai toujours voulu savoir leurs secrets, connaître
leur source d’inspiration. Où ces gens prennent-ils les mots, la ponctuation et les expressions pour reproduire une image grandiose devant nos
yeux fascinés de lecteurs assidus? C’est ce qui me fascine vraiment dans
la littérature: les mots, tous pensés et pesés, qui, additionnés à d’autres,
forment tellement de merveilles! Il n’est pas rare que je relise des passages de livres, des descriptions, pour vraiment m’imaginer le lieu où
évoluent les personnages ou essayer de ressentir ce que ressent un
personnage face à une situation. Les poèmes, je crois, sont une source
inépuisable d’images, de sensations, d’effluves, d’émotions... Une comparaison peut faire toute la différence dans un vers, un simple oxymore peut
déclencher une longue réflexion... Les possibilités sont infinies! Donc,
puisque d’un point de vue personnel, les images des mots semblent être
le pilier de la littérature, je me suis prêtée à ce jeu. J’ai essayé de créer
une sensation en lisant, une odeur de foyer.
Le baume du foyer
Odeur typiquement hivernale, l’arôme d’un feu de foyer éveille des
souvenirs et rappelle bien des moments. Le crépitement du feu, rougeâtre,
orangé et jaune, sous de croulantes bûches bien sèches est source de méditation. Une fois brûlant et crépitant, ce feu dégage des parfums que nul à
proximité ne peut ignorer. L’odeur des flammes anime notre subconscient. Le
parfum du feu nous offre le courage, tout est possible. Les bûches, qui bientôt
seront réduites en cendres, nous rendent mélancoliques et pensifs. Évocateur,
le subtil parfum provenant du foyer est synonyme de forêt, de la nature, des
arbres, de la vie! L’odeur, poignante, est douce, sucrée, à certains moments
poussiéreuse; s’immisçant dans notre corps, elle nous ramène à la source,
au temps où nous vivions en harmonie avec la nature. Puis, lors d’un soir de
tempête, où la température est à son apogée sous zéro, ce parfum mélancolique du brasier est facilement associé à celui, délicieux, du chocolat chaud
et des noix.
9
Steve Primeau
Instinct
Il est tard, la nuit est tombée depuis un long moment déjà. Il se lève
de derrière une poubelle où il s’était arrêté pour dormir. Il nettoie son manteau plein de poussière avant de se mettre en marche en plein milieu de
la rue en direction de nul ne sait où. La rue est faiblement éclairée par la
lumière jaunâtre de quelques lampadaires. Il marche paisiblement en regardant autour de lui, curieux de connaître les petits recoins de cette rue.
Au bout d’un certain temps, il accélère le pas et regarde fréquemment en
arrière, comme pour vérifier que personne ne le suit.
Il s’arrête soudainement et se faufile dans l’ombre que fait l’embrasure
d’une porte. Peu après, un couple apparaît dans le tournant et remonte la
rue sans jeter un coup d’œil vers celui qui est caché. Il attend que les
tourtereaux se soient éloignés et se remet à marcher au milieu de la rue.
Après le tournant, les maisons se font moins nombreuses et plus éloignées
les unes des autres. Il se met à courir vers l’une d’elles, il passe par-dessus
la clôture et se dirige vers le fond de la cour. Là, il regarde au ras du sol à
la recherche d’un passage sous les buissons, ceux-ci étant trop denses
pour être traversés. Enfin, il trouve une ouverture assez grande pour lui. Il
réussit tant bien que mal à s’y faufiler.
De l’autre côté, il y a un champ à perte de vue. Il court vers un large
tronc d’arbre, situé à moins de cent mètres du trou par lequel il a passé. Il
monte dessus et s’assoit. Il semble attendre quelqu’un. Il tend l’oreille
pour savoir si quelqu’un approche. Au moindre bruit, il sursaute. Il finit par
rester immobile de longues minutes.
Oh! Il entend quelque chose. Il regarde dans la direction d’où provient
le bruit et ses yeux deviennent ronds, ronds, ronds, et la lune les fait briller
de mille feux. Enfin, elle est là! Elle monte sur le tronc, elle marche vers lui
et s’assoit à ses côtés. Elle se blottit contre lui, la tête dans son cou. Celuici lui donne des petits baisers amoureux. Les minutes qui suivent sont
très chaudes.
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Ils se quittent difficilement, mais la nuit s’achève, et ils doivent partir.
Il la regarde s’éloigner tranquillement et, lorsqu’il ne la voit plus, il part à
son tour dans la direction par laquelle il est arrivé.
Au virage, il rencontre son plus féroce rival, celui-ci veut sa petite
amie. Il est plus gros et plus musclé que lui, mais grâce à sa petite taille et
à son agilité, il a l’avantage de son côté, car son adversaire a du mal à
bouger. Ils luttent ensemble avec rage, car tous les deux veulent gagner
à tout prix. Ils se battent dans la rue et dans les poubelles sans se soucier
d’un passant qui les dévisage. Trop absorbés par leur combat, ils ne s’aperçoivent pas qu’une silhouette, familière à l’un d’eux, est apparue au bout
de la rue. Elle se rapproche.
— «Félix! Encore en train de te battre! Allez va-t’en! Que je ne te
revois plus faire du mal à Félix!» Le rival fuit le plus rapidement qu’il peut.
«Qu’est-ce que tu as à dire pour ta défense, toi ?» Il est assis à ses pieds
et la regarde du haut de ses quatre pattes. Elle ne peut résister à son
regard si attendrissant qu’elle le prend dans ses bras. «Bon, allons à la
maison soigner tes plaies. Arrête de ronronner, je suis fâchée!»
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Valérie Goulet
Le tout
Le tout entier qui m’habite, qui n’a pas de fin en lui-même. Étant tout,
il est le début et la fin.
Jusqu’où s’étend l’outil de ma création? Inclut-il seulement ma main
et mon crayon? Je suis tout ce que j’utilise, de mes membres, mes muscles à mon cerveau; tout mon être écrit. Toute ma vie écrit. Tout ce qui
m’entoure se révèle dans ce que j’écris, me mène à l’écriture, comme
celle-ci me mène à tout ce qui m’entoure. Je n’écris pas seulement jusqu’à ma feuille, j’écris aussi jusqu’à ma vie.
Où est le travail? Où est l’outil? Qui est le créateur, quelle est la
création? Où s’arrête l’art et commence l’artiste?
Nulle part, personne et partout, tout.
Boucle sans fin, l’écriture est un courant filant vers la mer, montant
au ciel pour cheminer on ne sait plus où. Personne ne saurait dire où
commence l’eau de la terre. Ainsi, on ne peut savoir d’où naissent les
œuvres. Inscrites dans toute la littérature, elles suivent d’autres œuvres,
tout en étant uniques et indispensables. Mais quel est le propre d’un livre
et où cesse-t-il de référer au tout ? Difficile à dire, les mots renvoient sans
cesse à tout ce qu’ils sont.
De même, l’écrivain et ce qu’il écrit ne font qu’un. Il est ce texte, et
ces mots sont lui. On ne peut dissocier un livre de son auteur ; le livre est
l’auteur, et l’auteur est le livre. Un être, lorsqu’il écrit, ne peut écrire qu’avec
lui-même, ne peut mettre que ses mots. Même lorsqu’il cite, ces mots sont
les siens, puisqu’il ne peut les dire sans y voir et ajouter une partie de son
bagage personnel. Si, lorsque je dis «arbre», le mot s’accompagnait d’une
image, nous y verrions tous un arbre différent. Ce mot, quand je l’écris,
m’appartient, parce qu’il réfère à une vérité qui m’est propre, unique.
Autant, alors, la lecture se confond avec l’écriture. On ne peut lire sans se
lire.
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Ainsi, toutes souffrances exprimées, toute la douleur, la haine, la colère
et les blessures présentes, omniprésentes dans la littérature, sont issues
de chacun, du tout. Si l’écrivain a mal à cause du monde, le tout a mal avec
lui à travers la lecture. Étant persécuté, il devient persécuteur par ses
mots qui savent atteindre le vrai lecteur. Son brisement vient briser l’autre.
Il met à nu ce que le cœur a caché et réveille, par les mots justes, les
monstres qui dorment. Rien ne dit les choses mieux que les mots, puisqu’ils
sont personnels. Rien ne peut détruire autant que ce que l’on peut dire.
Or, celui qui a pour but de déchirer l’autre ne peut y arriver sans déchirer
son âme lui-même. C’est son propre mal dans lequel il se vautre pour
pouvoir l’écrire. C’est son supplice que de revenir toujours jouer dans ses
plaies qui sont ouvertes.
Douleur, tu me ronges, mais je te laisse subsister, je me sers de toi
pour vivre, toi qui te sers de moi pour me tuer. C’est l’état de coopération
morbide dans lequel survivent l’écrivain et l’écriture.
Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau
Baudelaire, L’Héautontimorouménos.
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Sophie G. Roberge
Au crépuscule, alors que l’Or du soleil rebondissait sur l’Écarlate de
l’Automne, j’ai posé mon souffle sous les Ailes d’un oiseau. Surpris, il a
d’abord tourné légèrement la tête pour m’épier de ses yeux d’Encre avant
de s’envoler vers le ciel Rougeoyant.
Cent mille plumes se sont détachées
Lentement se sont déposées sur mon Cœur.
Il y eut Cent mille images de Liberté se bousculant aux limites de
mon esprit et autant d’Odeurs nouvelles m’apprenant les mers, les Océans,
les forêts et les montagnes d’un
monde inconnu.
L’oiseau battit des ailes
M’appela à sa suite dans le Ciel.
J’inspirai, puis sentit l’Air délier mes membres et rendre légers ma
chair et mes os. À mon tour, je bougeai la tête, la levai vers l’Horizon
avant d’étendre mes bras en croix pour
laisser la Nature me prendre.
Mes pieds quittèrent le Sol
Mon âme s’envola comme Oiseau libre de sa Cage
Et je sombrai dans l’Abîme
De l’Éternité.
En écrivant, tu déploies une ligne de mots. Cette ligne de mots est
un pic de mineur, un ciseau de sculpteur, une sonde de chirurgien.
Tu manies ton outil et il fraie un chemin que tu suis.1
En choisissant consciemment de faire de sa vie une vie d’écrivain et
de vivre du fruit de son travail acharné, l’homme s’engage dans un chemin unique. Parce qu’écrire, ce n’est ni une activité passive ni une activité
que l’on peut mettre de côté au bout de quelques heures pour aller se
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reposer la tête ailleurs. Choisir d’écrire, c’est plutôt se mettre dans un état
d’abandon et laisser pénétrer le projet dans toutes les sphères de sa vie.
C’est d’ailleurs souvent en état d’isolement que les auteurs sont
prolifiques. Retirés du monde ils peuvent enfin se permettre le dédoublement multiple de personnalité que demande l’écriture.
Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau! 2
Il faut en effet devenir chacun des personnages pour les vivre, les
ressentir et ainsi permettre une transmission d’émotions réelles aux lecteurs, en plus d’être Dieu et de diriger les événements. L’esprit doit ainsi
se compartimenter pour arriver à suivre toutes ces histoires en parallèle,
afin de garder le récit cohérent.
Car, pour écrire un premier jet, l’écrivain doit se mettre dans un
état intérieur particulier que l’existence ordinaire n’induit pas. 3
Lors d’une période d’écriture intensive, lorsqu’un projet est mis en
marche et plus précisément dans sa première phase, l’auteur a aussi de
la difficulté à vivre dans la société comme en temps normal, puisqu’il lui
est impossible d’empêcher les idées de cogiter et de mettre de côté tout
l’univers en cours de travail pour retourner dans ce qu’on qualifie de réel.
À force de se dédoubler et de se créer d’autres personnalités, l’écrivain a
du mal à rester les deux pieds sur la terre et à affronter le quotidien, seul
ou en couple, avec des enfants ou pas, comme en témoigne Annie Dillard:
«Par un jour pluvieux, cet habitant du monde réel me raccompagna chez
moi en voiture.» 4
Lors d’une deuxième écriture, même si le processus est ardu,
l’implication dans le travail est moindre et il devient moins difficile de le
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faire concorder avec le réel. Par contre, jamais l’écrivain ne peut entrer
complètement dans la vie de tous les jours, tant et aussi longtemps qu’il
n’a pas fini son projet, que celui-ci n’a pas été envoyé à l’éditeur, qu’il n’a
pas été corrigé, revu, encore réécrit et finalement imprimé ou jeté, selon
le cas.
S’agit-il d’une impasse, ou bien as-tu localisé le vrai sujet ? Tu le
sauras demain, ou dans un an. 5
Tous ces facteurs contribuent à l’énonciation d’une thèse; écrire est
une vocation. Plus qu’une passion qui nous habite quelques heures chaque jour, l’écriture prend toute la place et ceux qui désirent en faire leur
vie, en vivre, se doivent dans le monde d’aujourd’hui de travailler à tous
les niveaux de production, édition comprise, pour pouvoir vivre de façon
raisonnable dans un monde de consommation. Je salue donc tous ces
Annie Dillard, Baudelaire, Aquin et Saint-Denys Garneau et je m’attelle à
la tâche, petite devant ces univers inconnus, mais déjà lunatique, à demidétachée.
1
2
3
4
5
DILLARD, Annie. En vivant, en écrivant, Paris, Éditions 10/18, 1989, p. 11.
BAUDELAIRE, Charles. L’Héautontimorouménos.
DILLARD, Annie. Op. cit., p. 64.
Ibid., p. 72.
Ibid., p. 11.
16
Amélie Tremblay
VIOL
Si je sanglote éperdument,
C’est que j’entends des voix funèbres
Clamer transcendantalement 1
Identité qui se brouille. L’un devient l’autre, les esprits s’effacent,
se confondent. Contre un mur, quelques chaises traînent. Toute l’histoire
se joue là, entre les miettes de croustilles. Mes jambes sont écartées,
je suis saoule. Je sens les poches qui poussent sous mes yeux. Déjà,
je peux voir l’image en noir et blanc de la loque que je serai à mon réveil
demain... aujourd’hui. Quand sommes-nous? À rebours, je ferme les yeux.
Morte à demi.
Des mains tendues griffent mes pensées. Des doigts longs,
anguleux qui s’accrochent à mon désespoir comme à
mon soutien-gorge. Une pointe de dentelle et des années,
des siècles, des millénaires de culpabilité. Une hanche trop ondulante
qui s’écrase au fond du puits, qui va s’y fracasser le crâne.
Je n’ai plus froid.
Je sens mon cœur qui s’approche de mes lèvres en même temps
que je goûte, derrière mes paupières closes, ses lèvres baveuses
qui veulent m’avaler. L’effort est trop grand. Ma tête va exploser.
Mes doigts effleurent mes tempes. Je veux ouvrir les yeux.
Son corps qui se presse, son souffle humide à mon oreille et cette peau
granuleuse, grasse, qui s’étend sur moi.
Un mouvement me ramène par terre, la jupe relevée, l’âme souillée.
Et cette odeur molle de sueur d’obèse. Le parfum m’arrache le nez.
Haut-le-cœur.
Une chaise tombe. Mes yeux flous s’ouvrent sur ma vision.
Son corps est là, ivre, mou, humide.
Ma gorge s’enfle pour crier un mot. L’effort est trop grand. Je tombe.
Je me sens fléchir.
Je serai un peu plus flétrie devant le miroir.
1
NELLIGAN, Émile. Marches funèbres, Poésies complètes, Montréal, BQ, 1999.
17
Feriel Bougherara
Accusation
(personnellement dirigée)
Je suis de mon cœur le vampire [...]
En effet, de ton cœur tu aspires le sang, comme une sangsue. Toi
seule te tortures sans cesse, à travers des propos incendiaires. Tout ne
passe que par ton regard, ton jugement. Jugement sévère, jugement envenimé. L’inspiration dont tu t’abreuves, tu la puises dans tes propres sources: dans ton imagination, ton expérience, ton quotidien. Ce n’est que
dans ta folie que tu te nourris d’idées nouvelles. La richesse de ton écriture ne provient que de toi. Écrivaine. Damnée sois-tu. Par ton propre
esprit tu te condamnes au tourment. L’écriture, l’écriture... l’art de s’effacer sans le faire.
Je suis la plaie et le couteau! [...]
L’écriture est une confrontation: celle de ton être et de ton œuvre.
Combien de fois t’es-tu traitée de génie? Combien de fois t’es-tu sousestimée, te réfugiant derrière le masque de la négation et du pessimisme?
Tu te blesses avec tes propres armes. Une bataille vicieuse et continuelle,
perdue d’avance. Toi en tant qu’écrivaine, te mettant de la pression en
exigeant l’atteinte de la perfection. À travers tes écrits, tu sombres dans
l’obsession du perfectionnement. Tout est à retravailler, à restructurer, à
réécrire. Mille fois tu effaces les mots, mille fois tu les réécris. Une exigence insoutenable imposée uniquement par toi-même. Y a-t-il quelqu’un
qui soit venu te voir et t’obliger à écrire? Certes non. Tu t’es instaurée
cette résolution, seule.
[...] Je suis le soufflet et la joue! [...]
«Ton texte est à retravailler.» Paf! Cette phrase, telle une gifle glacée
sur la joue. Le rejet de la banalité et de la médiocrité. Chaque commentaire négatif (pour la plupart provenant de ta personne) entraîne ta consternation et ton découragement. Chaque critique est un pincement au
cœur. La pire d’entre elles ne provient pas de l’extérieur, loin de là. Ce
n’est que cette petite voix interne qui t’accuse et te persécute après l’achèvement d’une œuvre dite insatisfaisante.
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[...] Je suis les membres et la roue [...]
Connais-tu cette ancienne torture qui remonte à l’époque médiévale
et qui consistait à fracturer les points où les articulations se rejoignent
d’un individu et de le laisser agoniser sur une roue jusqu’à ce que mort
s’ensuive? Horrifiant, n’est-ce pas? Ce traitement, tu te l’infliges, écrivaine.
L’ autocritique destructrice qui t’anime dans l’écriture fait partie de toi. Au
fur et à mesure que tu t’y adonnes, tu te mutiles.
[...] Et la victime et le bourreau!
À travers tes écrits, tu veux t’effacer. Tu veux aussi te dévoiler. Ton
anonymat ne l’est pas toujours. Les lecteurs, parfois, te ressentent. Ils
t’associent à des choses que tu n’es pas. Discerner l’écrivain de son œuvre
est une chose que l’on fait peu. Où est ta place dans la fiction? Si dans
ton œuvre tu apportes ton pointilleux jugement et qu’à travers ton œuvre
les lecteurs ne te cernent pas?
[...] toute écriture serait comme la somme des lectures [...]
Tu ne peux séparer l’écriture de l’acte qui la rend vivante: la lecture.
Ce n’est qu’à travers tes lectures que tu t’es forgée une âme d’écrivaine.
L’inspiration engendrée par les œuvres de nombreux autres auteurs a
permis l’accomplissement de ta destinée en tant qu’écrivaine. Tes propos
ne sont que la transformation de ceux qui t’ont précédée dans le domaine
de l’écriture. Ta parole d’auteur, pour prendre vie, doit être sollicitée par
les yeux du lecteur. Ce cycle du discours littéraire ne peut subsister si
l’une de ses parties est manquante. Apprends à être une bonne lectrice,
tu deviendras sûrement agile de la plume, par la suite. Signer un pacte
avec le lecteur. Pour qu’il te découvre selon tes intentions. L’œuvre littéraire ne l’est que si le lecteur ne cesse d’y trouver des interprétations
nouvelles. Tu ne dois nullement te surestimer, car cela mène à l’orgueil et
la [s]urestimation par orgueil, [la] surexigence naturelle par orgueil [égale
à ta] destruction. Ta vénération n’est qu’un seul mot, écrivaine, perfection.
N. B. Les citations sont de Baudelaire (1 à 5), de Paul Bélanger (6) et de Saint-Denys Garneau (7).
19
Christian G.-Poliquin
Mots de ventre
que la Majuscule Bombe le Torse de Chacun des Mots de ce Texte
afin qu’Ils Arborent la Façade Imposante du Monde Nouveau qu’Ils Amènent avec Eux,
Si la geôle du poète est un puits sans fond
Qu’il est piégé dans les affres de son néant
Et assiégé par une horde de mots épineux
Il n’a nulle rose ailleurs où aller voir éclore
La grâce des fleurs et la gloire des étoiles
Nul ailleurs où baigner ses yeux de beauté
Alors le silence des mots peut se changer
En dernier ressort et le propulser vers l’infini
Raoûl Duguay
la Langue Rend les Individus d’un Même Peuple Frères d’Armes. Ils
Partagent Leurs Mots, Comme Ils Partagent Leurs Énergies pour l’Essor
de Leur Culture. car les Mots, aussi Restreignants Soient-Ils, Permettent
de Créer des Liens avec L’AUTRE.
le Mot Tisse le Lien entre Celui qui l’Invoque et Son Récepteur. Il
Incarne à la Fois le Sens que Son Créateur Lui Donne et le Sens que Son
Lecteur Lui Accorde. la Polysémie Fait de ce Dernier une Arme à Double
Tranchant. et en ce Sens, le Mot Est de Nature Paradoxale.
Écrire c’est baiser avec une mante religieuse
Car chacun de mes mots finit par me dévorer
Raoûl Duguay
le Mot Est l’Animal Sauvage, la Femme ou n’Importe quel Autre
Danger aussi Beau qu’Envoûtant. Il Est la Lumière et l’Abysse, le Vertige
de la Puissance et L’Étourdissement de l’Impuissance. le Mot Est le Souverain Hypocrite du Poète, Il l’Anime, l’Ensorcelle et le Torture.
de par les Myriades d’Interprétations Possibles Relatives aux Mots,
ce qui se Voulait Nous Faire Prendre Contact avec Autrui, nous Replonge
aussi dans Notre Irrémédiable Solitude, Dans la Peur de l’Incompréhension.
20
la Richesse du Mot, Hors de Sa Portée et de Sa Puissance Phonétique, Réside Dans le Fait que le Mot n’a de Sens que Dans un Contexte de
Partage. l’Homme, Dans un Absolu Désert de Solitude Est Prisonnier du
Cercle Vicieux des Mots qui Le Dévorent à Force d’Être Ravalés, avec le
Temps Il Sombrera Dans la Folie. mais le Mot n’Est Pas Seulement la Voix
de Son Auteur, Elle Est aussi Celle de Tous Ses Lecteurs. cette Polysémie
Subjective du Mot et du Langage, cette Relativité d’Interprétation Donnent aux Mots ce qui Est la Plus Belle Qualité Littéraire, la Clé de Voûte de
Tout cet Édifice: l’Ambiguïté. l’Ambiguïté Est cette Magie des Mots qui
Ouvre à l’Écriture les Portes du Sens Latent. c’Est aussi ce qui Permet À
l’Homme de Lettres, Lecteur ou Écrivain, de se Forger une Clé de Compréhension du Réel en Devenant, par Sa Relation Intime avec les Mots,
un Jongleur de Sens.
Je vois qu’en latin le mot livre s’écrit liber
Est-ce bien là la racine ronde du mot liberté
Raoûl Duguay
et n’Est-ce pas ce que Sont les Mots: une Source Intarissable de
Liberté pour la Liberté, un Pont entre l’Absolu et la Réalité, une Ouverture
sur les Temps Présents, Futurs et Passés.
malgré qu’Ils Soient Suaves et Roucoulants, Durs et Rugueux Dans
la Bouche comme Sur les Lèvres, les Mots n’Ont de Sens que Dans l’Émotion et la Vitalité qui Les Accompagnent. Il Est Facile pour un Mot d’Être
Atone et Dénué de Sens, Il Est Facile Pour la Voix qui s’Élève de n’Être
qu’un Vent d’Atomes, le Mot Est Frère du Néant, Il Est au Bord du Gouffre
du Silence. qu’Ils Soient Doux ou Douloureux, les Mots qui Portent, les
Mots Qui Importent, Sont des Mots de Ventre. ce Sont des Sherpas qui
Traînent, Vers d’Indicibles Sommets, des Lots Entiers de Couleurs Immatérielles. les Mots Guident Nos Perceptions de ce Réel qui Nous Berce,
Nous Borde et Nous Bouscule. les Mots, Au-Delà de Leurs Formes Sont le
Sens en Lui-Même. le Sens Oui, Mais l’Essence Jamais. l’Essence ne Peut
21
Être qu’Évoquée, Elle Est et Appartient au Mouvement et à l’Action. l’Essence de l’Existence, c’Est cette Partie d’Univers qui Nous Habite Tous,
c’Est ce Vers Quoi on Tend Sans Jamais Atteindre. Nous Sommes en Orbite Autour du Soleil et par Conséquent Autour de Nous-Mêmes.
et c’Est par la Flamme de l’Attention, Lorsque l’Être Est Infusé de
Lumière, que les Dires se Dissolvent pour Laisser Place à Quelque Chose
de Plus Grand Encore, Quelque Chose d’Indicible, la Réalité de l’Écrivain: la Vacuité des Mots. car les Mots Tiennent Leur Puissance des Silences qu’Ils Traînent Derrière Eux.
22
Marise Duquette
Galopin
A, i, o, u, y... qu’omit-il ?
Voici un court mot où vit l’abstraction d’un humain (ils sont humains
car ils ont du pouvoir : vomir un manuscrit qui croupit, agrandir ou abolir la
finition du travail d’autrui...) pour qui tout fut amoindri à son amour pour lui
– l’imbu! – pour qui la monopolisation du quasi total gradus mondial paraît normal.
Vilain! Coquin! Grigou! Harpagon! Pain dur! Pignouf! Radin! Rapiat!
Rat! Shylock! Tronc! Vautour ! Impoli!
Quoi ? Habitation du Malin, tu mugis. Mais tais-toi. Tu nuis à la
continuation du combat critiquant ton «trop toi».
À bas monopolisation, tout pour soi, principalisation, avarisation! Qui
satisfais-tu ? Pour qui crois-tu avoir un prix ? Un poids?
Tu crois voir mon moi-moi-moi hors-gonds ? Tu applaudis la
discontinuation du point discursif. Tu crains l’opinion du public.
Vois-toi. Vois ton front arrondi attribut à ton infatuation. Arrogant! Bouffi!
Faraud! Fat! Flambard! Hautain! Important! M’as-tu-vu! Puant! Suffisant!
Fuis! Cours là où tous voudront d’un paon! Finis au zoo!
23
Nicolas Rivard
Parler, parler, parler, parler, parler...
Ensorcelé sorcier. Pouvoir énigmatique contemporain? Maux. Mot,
on dit. Je vous parle! M’entendez-vous? Sont-ce ces mots qui nous éloignent. Imaginons que je suis vos yeux et que vous êtes la feuille de papier. Vous me direz: «C’est un dialogue; il faut des tirets pour marquer les
dialogues!»
Tiret Je suis votre amant! Oh! Quelle grâce me feriez-vous afin de vous
épouser pour rendre anxieux tous les gens qui ne le sont pas et clamer
l’arbre, là-bas, au loin, qui lit les lignes qu’on lui a apprises et bla bla bla...
Tiret Mais c’est absurde!
Tiret ...
Tiret
...
Tiret et oubliette.
Bon, maintenant que je me suis débarrassé de vous, lecteurs, je
peux commencer mon histoire. Malheureusement, mon encre n’est pas
comme ma pensée: elle est visible. Donc, fiables lecteurs comme je vous
connais, je suis sûr que vous êtes là, en train de m’espionner. En fait, j’en
suis certain, puisque je suis vos yeux!
Et puisque ce texte ne peut être dialogué...
Vous comprenez, chère page, tout doit être visible. Je dois me cacher.
Quoi?
Signes de cause désespérée.
Qui?
Moi qui suis vous.
C’est impossible! Ces mots nous poursuivront donc jusqu’à notre
mort ? Pas moyen d’explorer le songe de ma solitude! Épuisant. Pas moyen
de se tirer des mots: l’écrit vain vainc. Mes pensées sont traduites en mots:
je peux les voir et elles me tourmentent. Je suis vaincu. Les mots étaient
trop forts pour moi. J’ai concentré toute mon énergie pour que mes pensées soient invisibles. Les mots gâchent le spectacle et le spectacle doit
continuer et le spectacle doit être vu et entendu par tout le monde!
24
Et le rêve, encore. Les odeurs, les sentiments, les couleurs, les idées:
tous traduits en mots. L’ABSOLU EST CONTRÔLÉ PAR LES MOTS!
Voilà, ce récit vient de changer d’attitude. C’est un manifeste, une
révolte contre les mots... Mon espoir est terni. Je suis obligé de me révolter par les mots et si ma révolte était constituée de silence, il y aurait un
mot à cela. Et si je décidais, non seulement, de fuir à travers le silence,
mes autres pensées et la fuite auraient leur propre mot avec leur définition
constituée de mots! AAAH! Absolument infernal. Tout ce qui me contrôle,
c’est le goût de déblatérer à travers les mots ! Réflexion...
Texte 1
Vous vous demandez sûrement pourquoi je parle à quelqu’un,
puisque je prétends être le seul être vivant de cette planète, pourquoi je
parle d’un être vivant, autre que l’humain, alors qu’il n’existe tout simplement
pas, pourquoi je parle de concepts de la conscience humaine, alors que
toute trace de philosophie a été rayée. Je ne le sais pas. Peut-être est-ce
la schizophrénie, née de la solitude, qui m’absorbe sans cesse? Peut-être
devrai-je commencer à résider à travers la folie pure. Un changement
incompréhensible résultant de mon «avant-voyeurisme». Peut-être suisje le seul individu résidant du futur ? Je vous parle, gens du passé! Je ne
peux même plus marcher. Mon corps est perdu dans l’astronef des désirs,
lorsqu’on jouait avec le plaisir humain et le plaisir du corps humain. Moi,
je ne vis que de l’âme: c’est mon corps. Continuer à tourner en rond dans
le typhon des rêves; c’est un absolu indéniable. Je suis étourdi de tourner.
Lâchez-moi! Laissez-moi libre! Que les branches des arbres du passé
redeviennent, pour que je puisse pendre mon âme. Je pense, tout le temps.
Chaque millième de seconde, le vent dort là où je veux qu’il souffle. Je
suis pris dans chaque millième de ces secondes, c’est mon âme qu’ils
veulent. Merde, qui voudrait de mon âme! Je suis seul !...
25
Nicolas Rochette
Texte ministériel
(Dans ses bureaux officiels, Monsieur le Ministre ferme son sommier. Regard
satisfait. Monsieur s’empare du registre. Son crayon électronique appuie sur
l’icône d’ouverture. Monsieur tousse, observe son minutier, revient au registre, hésite, cherche.)
Nous cherchons aujourd’hui, enfin, nous sommes à la recherche, bien
que nous soyons seuls, que, disons, je sois seul...
(Monsieur est blême. Il s’empresse de raturer la dernière proposition, se tourne
vers le sommier, retour. Lecture du document narrateur pour registre, retour.)
Je, donc, me dois, d’après la procédure du document narrateur, élaborer
sur la pleine totalité évolutive de ma recherche future. Voici donc, mon...
je, pardonnez-moi... le premier article.
Ouverture du psychique farde
i.
L’état comateux
(Le farde ouvert, monsieur attend. Un doigt se pose sur l’écran. Le registre
nanobotique clignote. Mode oral, retour.)
Identification: ...Je... suis... Monsieur le Ministre des Antiquités.
Voici donc. «Narration du registre: Conscient des troubles sémantiques
qu’amène la narration d’un récit par un sujet distant dans la grande majorité des rédactions registraires, conscient de l’incapacité des auteurs à
parlementer sur leur état pathologique à l’aide de pronom distanciatif, le
conseil demande l’élaboration d’un registre à la première personne du
singulier». Voilà. Je dois tenir un discours sur ma personne. Ce troisième
alinéa secteur B+ est cause et facteur prédominant de l’état comateux
dans lequel je suis plongé. Je... je n’ai pourtant aucune, bien contre mon
gré bien sûr, aucune notion de l’utilité profonde du « je».
Il ne m’a jamais été permis d’utiliser une première personne. L’Indicateur
était formel sur ce point. Durant la totalité des dix années d’ensemencement de connaissance, l’élève ne doit, sous aucun égarement, utiliser un
26
pronom qui le désigne. Est-ce une quête de l’objectivité? Peut-être. Mais
voici qu’après quarante ans d’éveil intellectuel, ma main... c’est à dire, JE
dois me nommer. N’étant apte qu’à la description, jamais l’élève ne peut
prendre position. L’adulte, aussi standard soit-il, s’avère incapable de
s’adapter à sa personne qui s’impose au monde. Distancé d’avec luimême, ne plaçant aucune importance à son développement, il cherchera
souvent en vain à exprimer son mal et ses malaises. Avec ces cas, l’aide
sociale se retrouve immanquablement captive de l’Éthique, ne peut venir
en aide à la plèbe des études politiques et de ses finissants et elle doit
rejeter instantanément toutes demandes de consultation privée.
Ainsi, l’adulte ministre, monsieur... Moi, dis-je, dois conjuguer verbes et
sens à un je qui n’avait aucune conscience de son existence avant la
déconnexion.
(Sur ce, le registre nanobotique clignote.)
Lien hyper farde
i.
Connexion réseaux psy
ii.
Identification de la source émotive
iii.
Transmission du résultat
(À la vue du résultat, Monsieur sursaute)
Le réseau psy m’indique que la déconnexion fut l’investigatrice de mon
état de trouble impropre à ma qualité de ministre. Il va de soi que le secteur psychanalytique ne peut se tromper. Je... crois donc que mon esprit
ne peut supporter la conscience d’être. Cette réalité est trop brusque. On
ne devient pas en quelques inspirations une entité tirée du néant. En fait,
je ne suis point en mesure d’accepter cette réalité. Je ne me retrouve tout
à coup régi par aucun précepte ni sutra. Je dois prendre position face à la
totalité des décisions qui se présentent. Je n’ai recours qu’à la seule juridiction de ma subjectivité. Pour les mois qui suivront, aucun itinéraire n’est
27
tracé et aucun protocole de raisonnement ne pourra m’appuyer. Sur les
traces de l’ancienneté à travers notre belle patrie…
(Monsieur surligne le dernier adjectif que le transcrit a noté, sélectionne
suppression et se ravise. Retour.)
...je représente la seule ressource citoyenne. La seule voix qui attendrira
le peuple et le dirigeant. Je suis un homme nouveau, malade et unique.
Je suis le sauveur d’un peuple psychotique, je suis le symbole de leurs
plaies. Je suis à peine.
28
Jean-Luc St-Pierre
Essai X-12.307B
(Confor
me au pr
otocole établi par l’Union des essayistes de la Haute-Brass)
(Conforme
protocole
Le feu virait au jaune lorsque Tertio entama la traversée de la rue
Quoi? On lui avait dit et répété, pourtant. La semaine dernière, encore, la
voyante avait murmuré en triturant une mèche rebelle qui avait échappé à
la tyrannie de sa coupe de cheveux: «Ton destin semble irrémédiablement lié à un carrefour routier...»
Mais il n’avait pas écouté, bien sûr. Tertio se foutait du destin et des
superstitions. C’était un homme d’instinct, qui ne croyait qu’à ses propres
conseils.
Il posa le pied dans une flaque d’eau. Le vent d’automne hurlait le
long des rues étroites, éclaboussant les passants de feuilles mortes et
d’eau glacée. La jambe gauche de Tertio se déplia pour accomplir un
autre pas en direction du trottoir, puis vint le tour de la droite, puis la
gauche, et la droite encore. Et durant chacune de ces éternités qui s’écoulaient entre les pas de l’homme, son esprit s’abandonnait aux plus obscures divagations.
Insérons-nous par exemple entre le troisième et le quatrième pas
pour jeter un coup d’œil aux élucubrations cervicales de notre ami:
…
…
Rien. N’est-ce pas étonnant? Qu’un homme qu’on qualifie d’instinctuel
ne manifeste pas la pulsion primaire de réfléchir, est-ce envisageable,
vraiment? Ce cher Tertio, celui-là même qui réclame chaque seconde le
droit d’exister librement, peut-il ainsi abandonner ses fertiles pâturages
de neurones à l’appétit du silence?
Vous l’aurez deviné: bien sûr que non. Ce silence qui occupe l’entière
tête de Tertio au moment où nous avons la malchance de nous y introduire
ne présage nul crétinisme, mais bien une intelligence s’étendant au-delà
des limites permises par le langage. Ses pensées sont trop obscures et
fondamentales pour que les mots sachent les exprimer. Le râteau inqui-
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siteur de sa conscience s’écorche les dents à trop vouloir gratter l’absolu.
C’est d’ailleurs la raison de son silence intérieur, depuis qu’il a mis le pied
dans cette rue et même bien avant: il a essayé d’emboîter ses sensations
dans l’un des milliers de mots qu’il connaît, mais rien à faire, vraiment,
aucun ne saurait même approcher le sens des émotions qui flottent entre
sa tête et son cœur.
C’est à ce moment que Tertio s’arrête, un pied à demi posé sur la
chaussée: où sont les mots? Oui, voilà ce qu’il se demande: où sont-ils,
ces mots qui devraient lui permettre de toucher sa vérité intérieure? Si lui
est homme d’instinct – comme on se plaît à lui répéter – et qu’il cherche à
exister à chaque instant, les mots n’ont-ils pas également l’instinct fondamental de devenir, de se poser sur les lignes et de dire ce pour quoi on les
a inventés? Comme l’animal se reproduit avant de mourir, les mots ne
cherchent-ils pas à exister avant d’être effacés? Et comment exister lorsqu’on est un mot, je vous le demande?
(Ici, Tertio ne s’adresse à personne en particulier, et surtout pas à vous.
N’allez pas vous imaginer qu’un homme aussi incrédule irait céder à un concept aussi nébuleux que celui de lecteur fictionnel.)
Non, en fait, se dit notre ami, les mots devraient chercher à tout prix
à s’inscrire dans nos pensées, ou dans un journal ou n’importe où, ça n’a
pas d’importance, mais le fait est que les amas de lettres, dès qu’elles
trouvent signification, devraient se lancer à corps perdu sur toutes les
pages et dans toutes les têtes pour exister, s’imprimer le plus indélébilement
possible avant de disparaître sous la poussée des siècles. Pourquoi penser, écrire ou agir, si ce n’est pour imprimer quelque part ces mots et ces
idées qui naissent de toutes choses? S’inscrire dans une tête, sur une
page, dans le cœur de notre entourage... ne pas sombrer dans l’oubli,
quoi! Pourquoi les mots ne se cherchent-ils pas eux-mêmes? Pourquoi
suis-je si à court de vocabulaire, alors que mes émotions plongent dans
ce qui existe de plus fondamental?
Ainsi se déroulent les pensées de Tertio, loin, très loin au fond de son
crâne. Si loin qu’il en a oublié la réalité, là, devant lui. La voyante lui avait
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bien dit, pourtant. Mais Tertio n’est pas du genre à écouter les conseils
d’un charlatan futurologue. Il se fout bien du destin et des superstitions.
Dommage. Il ouvre les yeux. Il constate que le feu a viré au rouge. Il tourne
la tête.
****
Déposition du dénommé Statel Raboutsi, tenancier du bar
Le Fœtus Froid, à l’angle des rues Quoi? et Nu-Savon,
sur le territoire de la municipalité de Nulle Part,
le 27 e jour du mois d’octobre 2001.
Tout cela débute sur un air de violon. Sans ces quelques notes éparses
hurlées par un archet maladif, Tertio en aurait eu pour son compte et serait
retourné cuver son amer et sa tume au fond de son logement sordide.
Mais non, c’est ce moment, cette heure pathétique qui voit s’écrouler
les ivrognes, cet instant à saveur de bile et de houblon ranci qu’a choisi la
vieille Lysande pour pousser la porte du pub. Après sept ans d’absence
injustifiée, elle ramenait ses jupes poussiéreuses et son violon usé dans
les alentours de la rue Quoi?, ce qui ne manquerait pas d’ameuter le
voisinage. J’ai soupiré: en ma qualité de tenancier du Fœtus Froid, l’heure
de la fermeture m’est sacrée. Je serrai un peu plus fort le chiffon sale qui
survolait les verres depuis une bonne demi-heure, dans l’attente impatiente de voir Tertio disparaître. J’ai figé, les dents serrées, anxieux de
connaître la suite. Quelqu’un vomissait dans les toilettes.
— «Hé papy! C’est ta bouze qui les fait renvoyer aussi sec? Sers
m’en deux!»
C’était bien la vieille croulante, y avait pas de doute. «Elle en manque
jamais une, salope d’Aztèque!», pensai-je en marmonnant un «bien sûr»
glacial.
— «Faut pas insulter les peuples antiques, papy, j’te le dirai jamais
assez!»
Et elle lisait dans les pensées, en plus. «Oui, tu me l’as assez dit,
vieille vache!», que j’ai songé.
31
— «Meuuuuh!»
La vieille ricana. Quand j’y pense, s’il fallait qu’elle s’indigne de chaque
insulte formulée à son égard, elle n’en finirait plus! Il n’y a pas que des
avantages à savoir lire dans les pensées, vous savez. On doit s’apercevoir
que les gens ont beaucoup moins de retenue sous leur crâne.
J’ai donc posé les deux choppes sur la table avec un geste sec.
Assis deux tables à gauche de la porte, Tertio s’apprêtait à se lever pour
rentrer. Lysande savait que sa présence n’était nullement appréciée, et
elle savait ce qu’elle avait à faire pour aggraver la situation:
— «T’as l’air tendu, papy... Allez, je t’offre un petit plaisir: je te joue
un air de violon!»
Voilà. Un air de violon. C’est ainsi qu’elle a annoncé le meurtre de cet
ivrogne de Tertio, c’est moi qui vous le dis! Le pauvre poussait la porte du
bar au moment où l’archet de Lysande touchait son instrument. Il s’est
arrêté net. Ses yeux venaient de s’ouvrir tout grand, comme s’il venait
d’apercevoir un ange sur le trottoir d’en face.
Bon, je dois admettre que la vieille peau sait manier sa viole. Elle a
ce don de vous noyer sous l’émotion d’une mélodie improvisée, de déchirer le réel pour vous plonger sans ménagement entre deux cosmos en
ébullition. J’ai toujours pensé que Tertio, sous ses dehors indifférents,
cachait une âme sensible: il a reçu la musique de l’ancêtre comme une
brique dans le front. Un arrêt, là, sans explications; d’un coup, il n’existait
plus. Je ne pourrais pas vous décrire les mondes qui dansaient dans son
regard à ce moment-là...
Il m’a regardé. Il a agité les lèvres, comme s’il cherchait un mot, comme
s’il se battait pour qu’un mot jaillisse de son œsophage. Un éclair de tristesse infinie a traversé ses pupilles, une seconde avant qu’il ne se lance
dans l’air humide du soir. L’autobus est passé dessus... Et tout cela pour
un air de violon. C’est à gerber, vraiment.
32
Mathieu Lajeunesse
L’Antité ou La trinité de l’Être et du Néant
Je raconte l’histoire comme je m’en souviens. Il y avait, dans le jardin
d’Éden, un serpent futé qui, pour passer le temps, faisait le malin. Il avait
la langue fourchue (et bien pendue) et se plaisait à contrarier Dieu, le
Verbe, en se réclamant du titre de paradoxe rampant: «En effet, déclaraitil, je mens!» Partout autour du globe, on évite ce genre de paradoxe. On
dit plutôt: «Voici la vérité»; «C’est plus compliqué que ça»; ou encore,
un classique, «Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat.» Mais, «je
mens», jamais. Seul un menteur serait en mesure d’avancer une telle
chose, auquel cas il dirait vrai, donc ce serait faux. Ce serpent fit exception;
il n’aimait pas la langue de boa. Celle-ci, d’après lui, s’entortillait autour
des mots pour mieux les faire taire.
Le reptile fut au cœur d’un incident cocasse qui passa à la postérité.
Par un beau matin ensoleillé, il croisa Ève et la persuada que ce serait
une merveilleuse idée que d’aller manger à l’arbre de la connaissance
frappé d’un interdit divin et mortel. En fait, c’était juste pour se foutre de la
pomme d’Adam. L’homme, influencé par la femme, mordit à l’hameçon et,
du même coup, goba le vers, ce dernier s’étant niché dans la pomme
(celle qui poussait dans l’arbre, pas la tête d’Adam). Il reçut alors l’illumination: «Je parle, donc je pense!» Le verbe était existence. Et le cerveau
humain fonctionnait en mode dualiste (des études sérieuses l’ont démontré depuis): l’Être et le Néant, Dieu et le serpent. L’esprit était un langage,
et celui-ci suivait une logique pitoyablement binaire. La conception d’un
objet portait son contraire, et un troisième objet était formé de la somme
du premier et de son contraire. Un seul élément en devenait trois: c’était
la Trinité. Celle-ci devait s’inscrire en faux pour voir le jour. Grâce à ce
paradoxe, le langage binaire fonctionnait, à coup de «1» et de «0». Cependant, juste là, à deux pas d’Adam et Ève qui comprenaient tout cela
pour la première fois, transcendant le tabou et embrassant les tourments
de la conscience, le serpent incarnait le paradoxe, l’insoutenable contradiction du langage, donc de l’être dans sa nature même: «Je mens! Je
mens! Je mens!» Il prouvait l’impuissance de la parole à incarner le monde
33
et, par conséquent, l’impossibilité pour l’être de faire partie de ce monde.
La morsure était cruelle. C’en fut trop pour les tourtereaux, qui n’eurent pas
la force d’en supporter davantage. Ainsi, la quête de sens finit en queue
de poisson, ou de serpent, c’est au choix. On évacua le tout derrière un
buisson, puis retour à la case départ, le bon Dieu en moins.
Le serpent vécut longtemps et eut beaucoup de petits serpentins.
C’est à peu près ainsi que se termine l’histoire, si je me souviens bien. Elle
vous a plu? Je l’ai racontée sans intention, sous l’impulsion du moment.
Elle est tirée de la Bible (vaguement), qui dit n’importe quoi et son contraire. Je n’ai d’ailleurs pas la foi, même si j’évoque souvent Dieu lorsque
j’use de la parole. Tout ce que j’affirme est-il gratuit pour autant ? En vérité,
je crois bien que je mens.
34
Mer
cédès Baillargeon
Mercédès
La littérature comme ultime exutoire
Dans l’édition de la revue Liberté parue en novembre 2002, Pierre
Ouellet a bien raison de demander «Pourquoi penser, écrire, agir ? Pourquoi ne pas simplement être, devenir, paraître?»
Dans le cadre d’un travail scolaire, j’ai interviewé l’écrivain Stéphane
Despaties pour faire un documentaire sur l’acte de création. J’ai voulu
savoir ce qui le poussait à écrire. Il m’a expliqué que, selon lui, l’écrivain a
un manque dans sa vie, comme une peine d’amour, des problèmes familiaux ou le rejet social, et qu’il tente de combler ce vide par l’écriture. Il
crée donc des univers fictifs basés sur des événements semblables à
ceux qu’il vit et des personnages qui sont confrontés à une problématique semblable à la sienne. Au fil de l’histoire, les causes et les conséquences des situations se clarifient et l’auteur solutionne son problème
indirectement, par l’entremise du ou des personnages.
Une autre raison pour écrire, selon Despaties, est le besoin de
communiquer son malaise au monde, de quelque manière que ce soit, de
ne pas le garder pour soi-même et qu’il lui ronge l’intérieur. L’écriture lui
permet de partager ses hantises sans trop avoir l’impression de se rendre
vulnérable, puisqu’il reste toujours la distance du papier entre l’écrivain et
son auditoire, c’est-à-dire le lecteur. Pessoa, lui, dit que «la littérature,
comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas.» Cette idée
est aussi un thème récurrent dans la littérature, comme dans la pièce de
théâtre La Ménagerie de verre de Tennessee Williams où le personnage
principal, Tom, fuit la réalité, son emploi à l’usine de chaussures, sa sœur
folle et sa mère névrosée, en passant toutes les nuits au cinéma.
Dans la vie, j’ai pu observer que certains peuvent très bien se satisfaire
de ce qu’ils vivent, d’autres peuvent avoir une réaction un peu catatonique
et vivre dans le refoulement, d’autres peuvent se réfugier dans l’absorption
d’œuvres d’art comme le visionnement de films ou la lecture. D’autres
encore choisissent l’action, la création par exemple, et, dans un certain
sens, je crois que ce sont eux, les plus optimistes. Par le biais de l’écriture,
35
l’artiste tente de mettre des idées, des sentiments ou des situations sur
papier. Il doit assez bien les maîtriser. Il les aura préalablement analysés,
pour en comprendre le sens, et c’est à travers le processus de l’écriture
que ce sens se précise et trouve sa forme ultime. L’artiste, à travers son
processus de création, devient donc de plus en plus conscient.
Celui qui décide d’écrire accepte un rôle actif et tente de donner un
sens aux événements, toujours à la recherche de l’ultime vérité. Ainsi,
comme Sartre le dit de l’existentialisme dans son essai L’Existentialisme
est un humanisme, je dis que l’écriture aussi «(...) est un optimisme, une
doctrine d’action.» L’écrivain «(...) se retrouve lui-même et se persuade
que rien ne peut le sauver de lui-même (...) 1 » à travers l’acte de création.
Vivre ne suffit pas. L’écrivain se crée aussi un monde imaginaire, avec
des personnages fictifs qui peuvent presque devenir vrais à ses yeux,
tellement il est proche d’eux, même si certains lui échappent, comme
certains acteurs. Derrière toute œuvre se cache un message, une réflexion:
rien n’est dépourvu de sens dans la littérature. On écrit parce qu’on a
quelque chose à dire, parce qu’on veut se confier à quelqu’un ou dénoncer quelque chose, parce qu’on veut partager quelque chose avec le
monde. Par l’écriture, on passe de l’inconscient au conscient, d’une forme
abstraite de réflexion à une autre forme, plus définie: on passe à l’écrit.
Pourquoi écrire? Les personnages d’un romancier confrontent ses
démons pour lui, les conflits se règlent dans l’univers de l’œuvre, univers
qu’il a lui-même créé. Puis tout retrouve son sens, plus rien n’est gratuit ni
injustifié. La littérature devient l’ultime exutoire.
1
SARTRE, Jean-Paul. L’Existentialisme est un humanisme, Gallimard, collection Folio/Essais,
1996, Paris, p. 77.
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