17 FR Colonialisme et luttes en Afrique, de l´independance à la crise actuelle

17 FR Colonialisme et luttes en Afrique, de l´independance à la crise actuelle
17 FR
Colonialisme et luttes en Afrique,
de l´independance à la crise
actuelle
Paul Martial
1. Plan de l´exposé
2. “Le blocage du développement du «Tiers Monde»:
éléments d’explication” Eric Toussaint
3. “Afriques, 50 ans de dépendance néocoloniale”
Pierre Sidy
4. “Mali & Niger : la mondialisation néolibérale
contre les plus pauvres” Jean Nanga
5. “Société civile et champ politique” Paul Martial
International Institute for Research and Education - Amsterdam
23th Novembre – 14th Decembre 2013
Plan de l´exposé
3.1.Les luttes paysannes
3.1.1.Contre l’accaparement des terres
3.1.2. Pour la souveraineté alimentaire
1. Vue économique
3.2.Luttes urbaines
3.2.1. point sur les organisations syndicales
3.2.2. lutte contre les politiques d’austérité
3.2.3. crise alimentaire
1.1.Bref aperçu de l’histoire économique
1.1.1.L’esclavagisme détruit le développement économique en
Afrique :
- saignée démographique
- empêche l’activité agricole
- participe par contre l’épanouissement économique de
l’Europe
(commerce triangulaire, expansion des villes côtières,
expansion de l’activité navale, expansion du commerce)
1.1.2. La politique colonialisme contribue au formatage
économique du Continent.
L’activité économique Africaine répond uniquement aux
besoins des pays impérialistes.
Agriculture tournée vers l’exportation.
1.2.Place de l’Afrique dans la globalisation : un paradoxe
1.2.1.
Une part faible dans l’économie mondiale
1.2.. Des exportations décisives (pétrole minerais)
1.2.3.
Attaques de l’impérialisme La dette Les
Accords de partenariat Economiques Les accaparements des
terres
3.3.Etat des lieux des forces de la gauche
3.3.1. les politiques des fronts de libération au pouvoir
3.3.2. La faiblesse de la gauche africaine
3.3.3. La perspective de construction de forces alternatives
Le blocage du
développement du « Tiers
Monde » : éléments
d’explication
Eric Toussaint
15 avril
1. L’accumulation primitive du capital à l’échelle
internationale
1.3.Quelles solutions économiques alternatives
Karl Marx (Marx, 1867), dans le Livre 1 du Capital, identifie
1.3.1.
L’importance de cette question (montrer
différentes
sources de l’accumulation primitive ayant permis au
d’autres voies sont possibles)
capital
européen
de prendre son envol à l’échelle mondiale,
1.3.2.
Développement auto centré qui répond aux
notamment
le
pillage
colonial, la dette publique et le système de
besoins des populations
crédit
international.
Ces différentes sources d’accumulation
1.3.3.
Développement de l’agriculture familiale
primitive s’ajoutent en Europe à la dépossession progressive des
producteurs de leurs moyens de production permettant que soit
mise à disposition du capital industriel une masse de main
2.Genèse politique du Continent
d’œuvre transformée en salariat produisant la plus-value.
Concernant le rôle du pillage colonial, Karl Marx écrit : “ La
2.1.Période pré-indépendance
découverte
des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique,
2.1.1. Différenciation des communautés face à l’esclavagisme
la
réduction
des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans
2.1.2. Racisme généré par l’esclavagisme
les
mines
ou
leur extermination, les commencements de conquête
2.1.3. Les résistances au colonialisme
et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique
en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux
2.2.L’indépendance des pays africains
noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui
2.2.1. Rôle de la première guerre mondiale
signalent l’ère capitaliste à son aurore” |1|.
2.2.2. Emergences des luttes nationalistes
Selon Marx, “ les différentes méthodes d’accumulation
2.2.3. Seconde guerre mondiale
primitive
que l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par
2.2.4. Processus de décolonisation
ordre plus ou moins chronologique, entre le Portugal, l’Espagne,
 France
la Hollande, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les
 Grande Bretagne
combine toutes, au dernier tiers du XVIIe siècle, dans un
 Portugal
ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le
 Belgique
crédit public, la finance moderne et le système protectionniste ”.
Il consacre plusieurs pages à la description du pillage colonial
2.3.Le jeu des différentes puissances en Afrique
puis il aborde la question du crédit international : “ Le système de
2.3.1. La France et le concept de la Françafrique
crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et
2.3.2. Les USA
Gênes avaient, au Moyen Age, posé les premiers jalons, envahit
2.3.3. L’arrivée des pays émergents
l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. (...) La
dette publique, en d’autres termes, l’aliénation de l’Etat, qu’il soit
despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son
empreinte l’ère capitaliste. (...) La dette publique opère comme
un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive.
3.Aperçu de la situation sociale et politique
(...) Avec les dettes publiques naquit un système de crédit
1
international qui cache souvent une des sources de
l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple” |2|.
C’est aussi dans ce chapitre que Karl Marx place une formule
qui indique le lien dialectique entre les opprimés des métropoles
et ceux des colonies : “ Il fallait pour piédestal à l’esclavage
dissimulé des salariés en Europe l’esclavage sans phrase dans le
Nouveau Monde” et dans un mouvement de va-et-vient, il écrit
ailleurs dans le texte : « Maint capital, qui fait son apparition aux
Etats-Unis sans extrait de naissance, n’est que du sang d’enfants
de fabrique capitalisé hier en Angleterre ».
Des travaux d’auteurs marxistes du XXe siècle ont développé
et approfondi cette question de l’accumulation primitive sur le
plan mondial |3|. L’article d’Ernest Mandel intitulé
L’accumulation primitive et l’industrialisation du Tiers-monde,
publié en 1968, présente une synthèse particulièrement
intéressante. A la suite de ses travaux de 1962, il estime, sur la
base de calculs de différents auteurs, qu’entre 1500 et 1750, le
transfert de valeurs des colonies vers l’Europe occidentale s’est
élevé approximativement à plus d’un milliard de livres-or
anglaises, “ c’est-à-dire plus que la valeur totale du capital investi
dans toutes les entreprises industrielles européennes vers 1800 ” |
4|.
Entre le XVIe et la fin du XIXe siècle se constitue
progressivement une économie mondiale hiérarchisée où les
différentes parties de la planète sont mises en relation de manière
brutale par la vague d’expansion de l’Europe occidentale.
Ce processus a non seulement impliqué le pillage de peuples
entiers par les puissances coloniales d’Europe mais il a aussi
entraîné la destruction progressive de civilisations avancées qui
sans cela auraient pu suivre leur propre évolution dans un cadre
pluriel sans nécessairement passer par le capitalisme. Les
civilisations inca, aztèque |5|, indienne (Inde), africaines... ont été
totalement ou partiellement détruites. Les résistances n’ont pas
manqué. Karl Marx notait en ces termes l’ampleur de la
résistance en ce qui concerne l’Inde et la Chine : “Les relations
de l’Angleterre avec les Indes et la Chine nous fournissent un
exemple frappant de la résistance que des modes de production
précapitalistes fortement organisés peuvent opposer à l’action
dissolvante du commerce. La large base du mode de production
était constituée par l’union de la petite agriculture et de
l’industrie domestique à laquelle il faut ajouter aux Indes, par
exemple, l’institution de la propriété commune du sol sur laquelle
reposaient les communes rurales hindoues, et qui, au demeurant,
était également la forme primitive en Chine. Aux Indes, les
Anglais employèrent à la fois leur puissance politique et leur
pouvoir économique, comme gouvernants et propriétaires
fonciers, pour désagréger ces petites communautés économiques.
Dans la mesure où leur commerce a exercé une influence
révolutionnaire sur le mode de production de ce pays, celle-ci
s’est limitée à briser l’unité ancienne de l’agriculture et de
l’industrie sur laquelle reposaient les communautés de village, en
ruinant la filature et le tissage indigène par le bas prix des
marchandises anglaises. Pourtant les Anglais ne réussirent que
graduellement leur œuvre de destruction, et cela encore moins en
Chine, où ils ne disposaient pas directement du pouvoir politique
” |6|.
Selon Karl Marx, l’accumulation du capital à l’échelle
mondiale se réalise non seulement par le pillage mais aussi par
l’échange inégal. C’est ce dernier processus que Karl Marx décrit
au livre III du Capital dans la partie qu’il consacre au commerce
extérieur : “ Les capitaux placés dans le commerce extérieur
peuvent procurer un taux de profit plus élevé, parce qu’ils
2
concurrencent des marchandises que les autres pays ne
produisent pas avec les mêmes facilités, en sorte que le pays le
plus avancé vend ses marchandises au-dessus de leur valeur, bien
que meilleur marché que les pays concurrents. Dans la mesure où
le travail du pays plus avancé est ici réalisé comme travail d’un
poids spécifique supérieur, le taux de profit augmente, parce
qu’on vend comme étant de qualité supérieure du travail qu’on
n’a pas acheté à ce titre. La même situation peut se présenter à
l’égard d’un pays dont on importe et vers lequel on exporte des
marchandises. Ce pays peut fournir en nature plus de travail
matérialisé qu’il n’en reçoit et recevoir cependant les
marchandises à meilleur compte qu’il ne pourrait les produire luimême ” |7|. A signaler que Marx parle des avantages que tirent les
capitalistes du commerce extérieur non seulement à cause de
l’échange inégal mais aussi comme moyen de diminuer leurs
coûts de production, ce qui permet au système capitaliste de
contrebalancer la tendance à la chute du taux de profit.
2. La phase impérialiste
Fin du XIX - début du XXe siècle, trois pôles se hissent à la
tête des nations de ce monde : le vieux continent européen avec à
sa tête la Grande-Bretagne, les Etats-Unis (ex-colonies
britanniques jusqu’à la fin du XVIIIe siècle) et le Japon. Ils
forment le “ Centre ” par opposition à la “ Périphérie ” qu’ils
dominent.
A l’époque impérialiste, le développement de la Périphérie est
déterminé non plus par un processus d’accumulation primitive
des classes nationales dominantes mais par l’exportation de
capitaux des pays impérialistes vers les pays de la périphérie
(colonies ou pays indépendants). Cette exportation de capitaux
vise à créer des entreprises répondant aux intérêts de la
bourgeoisie impérialiste. Ce processus étouffe le développement
économique des pays de ce qui deviendra le Tiers-monde car 1° il
exproprie une fraction du surproduit national au profit du capital
étranger et diminue considérablement les ressources disponibles
pour l’accumulation nationale du capital ; 2° il oriente les parties
restantes du surproduit social national vers des secteurs tels que
le commerce extérieur, les services pour firmes impérialistes, la
spéculation immobilière, le tourisme, l’usure, la corruption, etc.
provoquant le « développement du sous-développement » (André
Gunder Frank) ou « le développement de la dépendance »
(Theotonio Dos Santos) ; 3° les anciennes classes dominantes
sont cantonnées dans les campagnes et une partie importante de
la population rurale est exclue de la production marchande
proprement dite et donc, de l’économie monétaire.
Ce qui produit le « sous-développement », c’est un ensemble
complexe de conditions économiques et sociales qui, bien
qu’elles favorisent l’accumulation du capital-argent (épargne),
rendent néanmoins, aux yeux des acteurs locaux, l’accumulation
du capital industriel moins rentable et plus incertaine que les
champs d’investissement cités plus haut, ou que la collaboration
avec l’impérialisme dans la reproduction élargie de son propre
capital.
Il existe en effet des sphères d’investissement de capitaux qui
rapportent plus et à moindres risques que l’investissement
industriel : la spéculation foncière, l’import-export, la spéculation
immobilière, le prêt-sur-gages, le placement des capitaux à
l’étranger, le placement des capitaux en titres de la dette publique
interne, le tourisme, la production et le commerce de drogues, le
marché noir… Il ne s’agit pas donc pas de la disposition plus ou
moins grande à l’esprit d’entreprise mais du contexte socioéconomique d’ensemble.
La domination de ce capital étranger conduit à ce que le
développement économique du pays de la Périphérie soit un
complément du développement économique du pays du Centre.
La spécialisation en production de matières premières bon
marché forme un tout cohérent avec la croissance d’un excédent
relatif des capitaux en métropole et l’aspiration à un taux de
profit plus élevé.
3. Le blocage du développement : éléments d’explication
Dans une grande partie des pays de la Périphérie existent les
présupposés qui peuvent conduire à l’accumulation primitive du
capital industriel : dissolution des communautés par la
pénétration de l’économie monétaire et marchande, séparation
progressive des paysans de la terre. En Europe, c’est ainsi que
cela s’est passé : la misère paysanne a conduit à la prolétarisation
massive de la paysannerie et à la formation du capital industriel,
à l’extension croissante des manufactures, puis des entreprises
industrielles. Pour de nombreux pays de la Périphérie, il n’y a
que la première partie du processus qui s’est reproduite. La
deuxième ne s’y est faite que de manière partielle et insuffisante.
Pourquoi ?
Dans de nombreux pays du Tiers Monde, nous avons
apparemment les conditions favorables à l’industrialisation
énoncées par Marx : désintégration de l’économie naturelle à la
campagne, généralisation de l’économie marchande, pouvoir
politique de la classe bourgeoise, rôle de l’État. La main d’œuvre
est là, le surproduit social est là, le capital argent est là. Mais, ce
qui manque surtout, c’est une classe sociale qui a la volonté de
mettre en valeur le capital afin d’entrer dans un cycle complet
d’industrialisation.
Dans la théorie économique néoclassique, l’accumulation
primitive du capital est traitée dans le chapitre « croissance ». On
y explique que le bas niveau de revenu ne permet qu’un taux
d’épargne bas ce qui conduit à la faiblesse de l’investissement ce
qui conduit à un bas revenu : c’est le cercle vicieux de la
pauvreté. Paul Baran a argumenté contre cette théorie que le «
surproduit social » est supérieur dans le tiers-monde que dans les
pays industrialisés. Ernest Mandel (1968) a montré que le
problème ne réside pas principalement dans l’insuffisance de
capital-argent (= épargne), le blocage se situe au niveau des
conditions socio-économiques d’ensemble de l’économie-monde
et dans la structure de classes des pays concernés. Un ensemble
complexe de causes entrave la mobilisation et l’investissement
productif de ce surproduit dans l’industrie.
Mais, puisque l’accumulation primitive du capital-argent se
poursuit dans le Tiers-monde, même si une partie de ce capital est
perdu pour le pays, il y a quand même dans le Tiers-monde des
capitalistes locaux qui pourraient financer un processus
d’industrialisation. Or, dans la plupart des pays, ils ne le font pas
ou que très partiellement |8|.
Peut-être y a-t-il d’autres voies inconnues. Mais une chose est
certaine : dans une société dominée par des classes sociales dont
la puissance est fonction de la propriété privée des moyens de
production et de l’accumulation de fortunes privées,
l’industrialisation n’est possible que lorsque la situation socioéconomique dans son ensemble crée pour ces classes un intérêt
majeur à entreprendre le développement industriel.
1)Les pays sous-développés ont été inclus dans le marché
mondial dans l’intérêt du capital occidental –Europe et Amérique
du Nord- (auquel s’est ajouté le Japon à partir de la fin du 19e
siècle) : production de matières premières complémentaire à
l’industrialisation occidentale. Donc, division du travail dans le
3
cadre du marché mondial capitaliste et secteur économique «
moderne » limité.
2)Une partie de la plus-value produite dans le Tiers-monde est
réalisée sur le marché mondial et pas par la bourgeoisie locale
3)La structure du commerce est basée sur l’échange inégal
(voir plus loin) auquel s’ajoute la dégradation des termes de
l’échange
4)S’ajoute périodiquement le transfert négatif net sur la dette
qui tend à devenir un mécanisme permanent de transfert
5)S’ajoutent également d’autres formes de transfert de la
Périphérie vers le Centre : la fuite des capitaux, le pillage des
ressources naturelles (y compris du matériel génétique), la fuite
des cerveaux (brain drain)… Remarque : cette perte
d’accumulation primitive du capital industriel est largement
supérieure à l’APD (qui en réalité constitue une aide aux
entreprises du nord industrialisé).
4. Des obstacles au développement liés à l’échange inégal : le
rôle de la loi de la valeur
Dans la phase présente de la mondialisation du capital qui
vise notamment à améliorer la mobilité internationale du capital,
subsistent des différences de productivité et d’intensité de travail
entre les pays, entre les grands ensembles économiques,
subsistent des différences de taux de profit, subsistent des valeurs
différentes pour une même marchandise dans différentes nations.
Le travail de la nation qui possède la productivité du travail la
plus élevée sera valorisé plus fortement, c’est-à-dire que le
produit d’une journée de travail de cette nation sera échangé
contre le produit de plus d’une journée de travail d’une nation
moins industrialisée. L’échange inégal mis en exergue par Karl
Marx subsiste dans la phase actuelle de la mondialisation. Lors
de l’exportation de marchandises d’un pays à plus forte
productivité vers un pays à plus faible productivité, les
exportateurs réalisent en principe un surprofit (bien qu’ils
vendent leur produit en dessous du prix des produits équivalents
réalisés dans le pays à plus faible productivité. Le maïs des EtatsUnis est vendu au Mexique à un prix inférieur au maïs produit
par le Mexique tout en rapportant un surprofit aux exportateurs
des Etats-Unis). Si un pays dont la productivité est inférieure à la
moyenne mondiale, produit des marchandises exclusivement
pour l’exportation, la valeur de ces marchandises ne sera pas
déterminée réellement par le travail fourni mais par une moyenne
hypothétique. En ce cas, le pays subit une perte de valeur par
l’exportation, c’est-à-dire qu’il récupère en échange des quantités
de travail fournies pour cette exportation, l’équivalent d’une
quantité de travail plus faible. Par rapport aux pays plus
développés avec lesquels il effectue cet échange, il s’appauvrit
relativement (c’est le cas du Mali exportateur de coton ou du
Bangladesh exportateur de textiles). La loi de valeur, à cause de
la diversité des valeurs des marchandises et de la productivité des
pays intégrés au marché mondial capitaliste, contraint les pays
moins développés à une spécialisation défavorable pour eux sur
le marché mondial. S’ils tentent malgré tout de s’engager dans la
production de marchandises industrielles avancées, ils sont
condamnés à les vendre à perte sur le marché intérieur, car la
différence entre leurs coûts de fabrication et ceux des nations
industrialisées dépasse la différence entre la valeur sur le marché
national (qui est en partie déterminée par les importations) et
celle sur le marché des pays exportateurs. Ce n’est qu’en
protégeant (par des barrières douanières tarifaires et non
tarifaires) et en aidant les producteurs nationaux qu’un pays peut
affronter le problème soulevé plus haut. C’est ce qu’ont fait ou
font encore la Corée du Sud, Taïwan ou la Chine.
5. Des blocages du développement dus aux facteurs sociaux
en présence
Pour comprendre les freins au développement, il faut
également prendre en compte la structure sociale des sociétés de
la Périphérie et en faire une analyse précise tenant compte de la
spécificité de chaque pays ou de blocs de pays.
Par exemple, il y a un monde de différence entre deux grandes
composantes de la Périphérie : l’Amérique latine et l’Afrique. La
première est formellement indépendante depuis le XIXe siècle
alors que la seconde n’a véritablement commencé à être
colonisée qu’à la fin de celui-ci. La première a connu un début
précoce d’industrialisation suivant de près les débuts de la
révolution industrielle en Europe. L’industrialisation, quand elle
existe dans certains pays d’Afrique subsaharienne, remonte à la
deuxième moitié du XXe siècle. Les bourgeoisies latinoaméricaines ont une longue histoire derrière elle. Les
bourgeoisies africaines sont toujours en voie de consolidation
dans un certain nombre de pays. Elles sont quelquefois le produit
récent des appareils d’Etat issus de l’indépendance des années
1950-1960.
Les différences, pour ne prendre que ces deux continents, sont
donc manifestes. Et pourtant ils ont en commun (avec la majeure
partie de l’Asie) de faire partie de la Périphérie.
Le blocage du développement ne provient pas simplement des
relations de subordination de la Périphérie par rapport au Centre,
il relève de la structure de classe des pays de la Périphérie et de
l’incapacité des bourgeoisies locales à lancer un processus
cumulatif de croissance impliquant le développement du marché
intérieur.
Notes
|1| Karl Marx, 1867, Livre 1 du Capital, chapitre 31, édition
de La Pléiade, Paris
|2| Karl Marx, idem
|3| Rosa Luxembourg, 1913 ; Amin, 1993 ; Gunder Frank,
1971 ; Mandel, 1962, 1968
|4| Mandel, 1968, p. 150-151
|5| Galeano, 1970
|6| Marx, Capital, Livre III, p. 1102
|7| Marx, Livre III, p. 1021
|8| Les exceptions notoires, au 20e siècle, sont la Corée du
Sud, Taiwan, l’Argentine (des années 1930 aux années 1970), le
Brésil des années 1930 à aujourd’hui, l’Inde à partir de 1947, la
Chine des dernières années, mais dans chacun de ces cas il a fallu
une très forte intervention de l’Etat auxquelles s’ajoutent dans le
cas des pays asiatiques cités des circonstances géopolitiques
particulières.
P.-S. Sur ce texte : Il s’agit d’une version provisoire et donc
inachevée.
AFRIQUES, 50 ANS DE
DÉPENDANCE
NÉOCOLONIALE.
Pierre Sidy
Indépendances des anciennes colonies d’Afrique. Elle est la seule
ancienne puissance coloniale européenne à vouloir ses festivités à
domicile. Pourquoi et pour qui, bien que ce passé colonial reste
un moment honteux de l’histoire nationale ?... Un passé dont la
digestion est loin d’être terminée malgré des assaisonnements
mythologiques. Les festivités répètent l’indigestion d’une histoire
continuée par un néocolonialisme prédateur en Afrique. Cet
anniversaire est éminemment politique.
Rappel : Résolution 1514 de l’Assemblée générale des
Nations Unie sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples
coloniaux, du 14 décembre 1960 (extraits) « Reconnaissant le
désir passionné de liberté de tous les peuples dépendants et le
rôle décisif de tous ces peuples dans leur accession à
l’indépendance, Consciente des conflits croissants qu’entraîne le
fait de refuser la liberté à ces peuples ou a y faire obstacle, qui
constituent une grave menace à la paix mondiale, Reconnaissant
que les peuples du monde souhaitent ardemment la fin du
colonialisme dans toutes ses formes, Convaincue que le
colonialisme empêche le développement de la coopération
économique internationale, entrave le développement social,
culturel et économique des peuples dépendants et va à l’encontre
de l’idéal de paix universel des Nations Unies, (…) Déclare ce
qui suit : 1 La sujétion des peuples à une subjugation, à une
domination et à une exploitation étrangère constituent un déni des
droits fondamentaux de l’homme, est contraire à la Charte des
Nations Unies et compromet la cause de la paix et de la
coopération mondiales. 2 Tous les peuples ont le droit à la libre
détermination ; en vertu de ce droit ils déterminent librement leur
statut politique, et poursuivent librement leur développement
économique, social et culturel. (…)
1. Vie sociale et politique précoloniale
Après des sociétés organisées sur la base de la parenté, de
nouvelles structures apparaissent, marquées par de fortes
hiérarchies de genre et de génération. Elles se développent autour
de royaumes et d’empires. Des arts religieux et profanes
diversifiés et souvent raffinés témoignent de ces civilisations. La
Méditerranée et le Nil ont fait qu’une partie de l’histoire de
l’Afrique a été intégrée à celle de l’Europe. La pénétration de
l’Islam par le biais de commerçants arabes a marqué le
dynamisme propre de certaines sociétés africaines. L’histoire de
l’Afrique occidentale révèle l’existence de différentes cultures
dès l’âge de fer. Au VIIe siècle deux grands empires : le Ghana et
le Songhaï aux économies prospères et à l’activité intellectuelle
très développée. Puis au IXe siècle se créent deus autres
empires : la Mali et Nord Kanem marqué par la présence des
Berbères. Le royaume Bamum au Cameroun fut fondé au XVIe
siècle. Au début du XXe siècle, le Sultan Njoya crée un alphabet
de quatre-vingts signes pour écrire en langue Bamum l’histoire
de son royaume et crée des écoles pour enseigner cette écriture. Il
institue un état civil, introduit dans l’agriculture des plantes
européennes inconnues en Afrique, installe un haut-fourneau et
une imprimerie. Il refusera de se soumettre quand la France prend
le relai de la colonisation allemande. L’administration qui imposa
le parler français, détruisit l’imprimerie et s’acharnera sur le
souverain le plus moderne de l’Afrique équatoriale française qui
mourut en exil en 1933.
2. Indépendances gagnées
Les résistances n’ont jamais cessé de s’exprimer durant les
27 juillet 2010
décennies de colonisation, marquées par les massacres des
La France célèbre en grande pompe le 50e anniversaire des conquêtes, le travail forcé, la répression. Les indépendances ont
4
été imposées par les luttes des peuples africains, après des
épisodes sanglants. Maroc Pendant 6 ans, à partir de 1919, se
déroule la sanglante « guerre du Rif ». Elle opposera les armée
espagnole et française à la guérilla conduite par Mohamed Ben
AbdelKrim El Khattabi, faisant des dizaines de milliers de
victimes. La défaite du nazisme en 1945 a condamné les Empires
coloniaux européens. En 15 ans, les Empires britannique,
néerlandais, allemand, sont brisés en états indépendants (Inde,
Indonésie, Nigéria…) du fait de l’affaiblissement des puissances
européennes concurrencées par les USA. En 1954 la lutte
victorieuse du peuple vietnamien résonne en Afrique où le monde
progressiste apportera son aide aux mouvements de libération.
Algérie L’insurrection de novembre 1954 se situe dans la
continuité du refus de la soumission au joug colonial exprimé par
de nombreuses révoltes : 1871 en Kabylie contre le vol des terres,
1917 dans les Aurès contre la conscription. Le 8 mai 1945 une
manifestation populaire pour l’indépendance à Sétif et Guelma
cause la mort d’une centaine d’Européens. La répression qui suit
organisée par l’armée française et les milices européennes
entraîne le massacre de plus de 10 000 Algériens, ce qui exclura
toute décolonisation pacifique et conduira à l’insurrection
nationale du 1er novembre 1954. Madagascar Dès l’annexion,
guérilla menalamba dans le centre du pays puis guérilla
sadiavahe dans le Sud. Résistance intellectuelle dans les années
1910. Développement des luttes syndicales dans les années 19201930. Luttes politiques légalistes et électoralistes dans les années
1940, notamment avec le MDRM (Mouvement démocratique de
rénovation malgache). Insurrection nationaliste en mars 1947 : la
répression fera 100 000 morts. Le choix des Guinéens Ils
répondent « NON », lors du référendum de septembre 1958, à la
proposition du Général De Gaulle d’intégrer la Communauté
française. Ce coup de tonnerre influencera les autres peuples
colonisés par la France qui accèderont à l’indépendance.
L’Afrique australe a connu a connu un des systèmes coloniaux les
plus longs et les plus sévères. Elle fut le théâtre d’une des formes
de racisme, de domination et d’exclusion raciales les plus
systématiques et les mieux institutionnalisées de l’histoire
humaine. La lutte armée a joué un rôle majeur dans la libération
des anciennes colonies portugaises d’Angola, du Mozambique,
de la Zambie et du Zimbabwe. La Namibie, sous la tutelle de
l’Afrique du Sud depuis 1949, parviendra à se libérer avec l’aide
de l’Angola et de Cuba.
désespoir ? Ce qui nous définit réellement c’est notre position
anti-impérialiste. » * Ruben M’Nyobé Secrétaire général de
l’Union des Populations du Cameroun tué le 13 septembre 1958
par des soldats français : « Le tribalisme est l’un des champs les
plus fertiles des oppositions africaines. Nous ne sommes pas des
« détribaliseurs », comme d’aucuns le prétendent. Nous
reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple.
C’est la source même d’où jaillira la modernisation de la culture
nationale. Mais nous n’avons pas le droit de nous servir de
l’existence des ethnies comme moyens de luttes politiques ou de
conflits de personnes. » * Patrice Lumumba Premier ministre de
la République Démocratique du Congo, assassiné le 17 janvier
1961 par des responsables katangais avec la complicité de la
sureté belge : « Cette indépendance du Congo si elle est
proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami
avec qui nous traitons d’égal à égal, aucun congolais digne de ce
nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte
qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte
ardente une lutte dans la quelle nous n’avons ménagé ni nos
forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. »
Thomas Sankara : Président de la république du Burkina Faso,
assassiné le 15 octobre 1987 : « Les promesses de la révolution
sont déjà réalités chez les hommes. Chez les femmes par contre,
elles ne sont encore que rumeurs. Et pourtant c’est d’elles que
dépendent la vérité et l’avenir de notre révolution : questions
vitales, questions essentielles puisque rien de complet, rien de
décisif, rien de durable ne pourra se faire dans notre pays tant que
cette importante partie de nous-mêmes sera maintenue dans cet
assujettissement imposé durant des siècles par les différents
systèmes d’exploitation. Les hommes et les femmes du Burkina
Faso doivent dorénavant modifier en profondeur l’image qu’ils se
font d’eux-mêmes à l’intérieur d’une société qui, non seulement,
détermine de nouveaux rapports sociaux mais provoque une
mutation culturelle en bouleversant les relations de pouvoir entre
hommes et femmes, et en condamnant l’un et l’autre à repenser la
nature de chacun. » Kwame N’Kruma, Militant du
panafricanisme, Président du Ghana : « La vérité, c’est que nous
ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la
liberté d’être libres. » Modibo Keita, Président de la République
du Mali, empoisonné en détention après un coup d’Etat : « Vingt
années de lutte faite de sacrifices de tous ordres, vingt ans de
lutte farouche pour sauvegarder notre dignité et notre
indépendance que nous ne devons jamais dissocier de la dignité
3. La Solidarité internationale des progressistes avec les et de l’indépendance réelle de toute l’Afrique. »
peuples colonisés
La Conférence de Bandoeng en avril 1955, à l’invitation
4. Les effets de l’indépendance
d’Ahmed Soekarno, président de l’Indonésie, fut l’acte fondateur
« Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans
du « tiers-monde ». Au programme des 1 500 délégués de 29 l’esclavage. » (Ahmed Sékou Touré, 1958) L’essor suscité par les
pays d’Afrique et d’Asie figurait l’achèvement de la indépendances sera bridé par l’encadrement étroit des partis au
décolonisation politique. Ils entendaient tous que l’indépendance pouvoir, qui freinent son expansion. À l’enthousiasme de la
politique reconquise n’était que le moyen, la fin étant la conquête première décennie, succède la cristallisation de contradictions qui
de la libération économique, sociale et culturelle. Les figures des étaient latentes. C’est le début de coups d’Etats militaires ; plus
indépendances * Mehdi Ben Barka opposant du roi Hassan II du tard il y aura les Plans d’Ajustement Structurels et, dans le même
Maroc, leader tiers-mondiste. Enlevé par les services secrets temps, le déclenchement de nouveaux mouvements sociaux. Le
marocains à Paris le 29 octobre 1965 : « L’indépendance est la premier effet de l’indépendance c’est la liberté, le droit de se
condition, la promesse d’une libération, elle n’est pas la gouverner et la reconnaissance internationale. Le deuxième c’est
libération elle-même. Le colonialisme n’a pas été uniquement un le panafricanisme, ce mouvement culturel et politique qui a
fléau pour les peuples colonisés (...), il a été néfaste pour les précédé les indépendances et vise à unir les Africains et
peuples des pays colonisateurs eux-mêmes. Si la majorité de la l’Afrique. Il a imprégné les constructions politiques des
population est maintenue dans la misère et l’inculture, et si en premières années et continue de nourrir la pensée africaine
plus elle voit se fermer devant elle les portes de l’espérance, progressiste. L’éducation et la santé, des priorités nationales En
comment s’étonner que l’impatience prenne le masque du 1960 on dénombrait moins de dix bacheliers, dans un grand
5
nombre de colonies (Gabon, Mauritanie, Niger, Oubangui-Chari,
Tchad… « Au sortir de la colonisation, au Congo belge, neuf
Congolais avaient fait des études supérieures. En 30 ans de
régime Mobutu, l’un des régimes les plus ignobles qu’on ait eu
dans l’histoire, ce chiffre se compte par centaines de mille. »
(Samir Amin) Avec les indépendances, de véritables politiques de
santé publique sont mises en place. Des professionnels nationaux
(médecins, paramédicaux…) ont été formés en nombre et des
établissements de santé mis en œuvre jusque dans des régions
reculées : ces avancées n’ont pas résisté à la mal-gouvernance et
aux offensives destructrices des ajustements structurels. La
culture Longtemps niée quand elle n’a pas été réduite à la
fonction rituelle et au folklore par le monde occidental, la culture
africaine a fini par conquérir ses lettres de noblesse, portant haut
la voix du continent et contribuant à son rayonnement. Les
infrastructures de transport, d’électrification, d’eau et
d’assainissement réalisées durant la colonisation répondaient aux
besoins de l’exploitation des richesses et des familles de colons.
Avec les indépendances, des universités vont naître et des voies
de communication commenceront à désenclaver des régions.
Même si cela reste en de ça des attentes des populations la
situation est incomparable avec le bilan d’un siècle de
domination absolue.
5. La souveraineté confisquée : le néocolonialisme
À l’enthousiasme de la première décennie, succède la
cristallisation de contradictions qui étaient latentes. Diviser pour
régner La loi Deferre (1956) octroie une autonomie de gestion
des affaires intérieures par des assemblées locales sous
dépendance française, leur vice-président est africain. En
détournant l’idée du panafricanisme, elle favorise de nouveaux
nationalismes. Les ressources naturelles restent monopole de la
France. Le carcan du pacte colonial Concocté par le
gouvernement français avec les « élites » africaines, il définit le
cadre des rapports dans les différents domaines entre les États et
la France. Il se concrétisera par les accords de coopération.
Le Franc CFA, indexé sur le Franc puis l’Euro, est utilisé
dans 16 pays africain. En 1993 le gouvernement Balladur décide
sa dévaluation de 50%. Les Etats sont contraints de placer 65%
de leurs réserves de change sur un compte du Trésor français qui
a la main sur les opérations financières dont il est seul à connaître
les résultats.
La « dette odieuse » : Les Etats du Nord prêtent aux pays
du Sud à condition qu’ils achètent des marchandises produites au
Nord. Les prêts servent essentiellement à extraire les richesses
naturelles du Sud et à les transporter vers le marché mondial.
L’OMC organise la concurrence agricole mondiale aux
conséquences dévastatrices pour les paysanneries du Sud.
La politique de la francophonie fut utilisée en premier
lieu pour une « élite utile » : en détournant la mise en valeur des
diversités culturelles francophones, elle devient un outil
d’impérialisme linguistique, un moyen de domination et
d’assimilation culturelle.
6. Présence militaire : maintien de l’ordre colonial
L’indépendance des pays africains n’a pas mis un terme à
l’ingérence militaire française en Afrique. Les prétextes aux
interventions sont le « respect des accords de défense », la «
protection des ressortissants français » ou encore le « maintien de
la stabilité face au risque de chaos », quand bien même s’agissant
de la « stabilité » d’une dictature prédatrice. Depuis 1960 on a
dénombré 52 interventions militaires françaises dans 22 pays
6
d’Afrique. Le soutien à l’annexion du Sahara occidental : « Les
Jaguar français engagés de novembre 1977 à mai 1978 depuis
Dakar contre les colonnes du Front Polisario, alors en conflit
avec la Mauritanie » (Opération Lamentin) Blog de Fusiliers
Commandos de l’air. http://commando-air-forum.forum2dis... Le
cas emblématique des Comores. L’Assemblée générale de l’ONU
a condamné plus de 20 fois la France pour non respect de l’unité
et de l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores et
l’occupation illégale de Mayotte après le résultat du vote des
comoriens de décembre 1974 à 94,88% pour l’indépendance. La
« patrie des droits de l’Homme » persistera en déstabilisant le
jeune État comorien par mercenaires, sous la férule de Bob
Denard, Jacques Focard et consorts, multipliant les coups d’États
et les assassinats de présidents. La France est le 3ème fournisseur
d’armes en Afrique après les USA et la Russie. Au vu du rapport
2008, les exportations françaises vers le continent africain ont
plus que doublé en un an, passant de 16 à 38 milliards d’euros
(dont 5,4 millions pour le Tchad). Les pays africains sont peu
nombreux à pouvoir investir dans l’armement lourd ou
sophistiqué. Ils servent surtout à écouler le surplus de production
de l’industrie de l’armée. Les exercices militaires et les
interventions réelles permettent d’expérimenter ou d’assurer la
publicité des nouveaux matériels (Opération Licorne en Côte
d’Ivoire). Leur utilisation par l’armée française est un gage de
crédibilité pour les acheteurs potentiels. De 2003 à 2006, la
France a vendu à la Guinée pour 6 millions $ d’armes. Lansana
Conté les a utilisées pour réprimer dans le sang la grève générale
de 2007 et son successeur les pour tirer sur les manifestants de
2009. Au Cameroun, c’est du matériel français qui a servi à mater
l’insurrection populaire de février 2008.
7. Indomptable Afrique : Résistances populaires et nouveaux
mouvements sociaux
Politisation des populations Guinée, février 2007 et Niger,
décembre 2009 : mouvements pour la démocratie Cameroun :
Emeutes contre la paupérisation et le système Biya. 2008,
répressions dramatiques de nombreuses manifestations. La police
a tiré à balles réelles, et commis des viols et des vols. La colère
des Camerounais fut attisée par l’annonce de Paul Biya de
modifier la Constitution pour se faire réélire en 2011 et briguer
une présidence à vie. De la marche organisée par le Front du non
à la Constitution à Douala, les murs en gardent souvenir : « 25
ans de vol, ça suffit », « Biya va au diable ». Pour l’autodétermination du peuple sahraoui Forums sociaux : « Une autre
Afrique est possible ! » L’année 2007 a marqué une étape dans
l’internationalisation des forums sociaux, huit ans après les
mobilisations de Seattle contre l’OMC et sept ans après la
première rencontre de Porto Alegre de 2001 : le 7e Forum social
mondial officiel s’est tenu du 20 au 25 janvier 2007 à Nairobi
(Kenya). Plus de 1 000 activités auto-organisées et autogérées ont
au lieu au forum de Nairobi. Au plan africain, ce forum a
notamment eu pour objet, suite au forum « polycentrique » de
Bamako de 2006, d’organiser la coopération des organisations du
continent. Pour les délégations venues d’Europe, il a été
l’occasion de poursuivre le travail engagé à Bamako avec les
organisations syndicales et sociales africaines pour s’attaquer au
rôle de l’Union européenne en Afrique et pour renforcer les
campagnes en défense des émigrés. « L’Afrique des peuples en
marche contre la mondialisation avilissante », tel était le thème
général de la 5e édition du Forum social africain (FSA) 2008 au
Niger… Le choix d’un tel thème se justifiait par la nécessité de
replacer les peuples africains au cœur des politiques économiques
et sociales, c’est-à-dire au cœur de leur destin. Ces peuples qui
vivent dans le silence, le plus souvent ignorés par les dirigeants
africains et les institutions sous régionales, régionales et
internationales ont décidé de briser le silence. Le FSA 2008 à
Niamey a été une tribune de laquelle ces peuples ont dit : « Nous
sommes là, prêts à être maîtres de notre destin commun ». Pour le
Travail décent Soutenue par la Confédération Générale du Travail
du Burkina (CGT-B) et la solidarité internationale, la lutte
courageuse et déterminée des Gaciliennes a gagné ! Quatre mois
de lutte des Gaciliennes, quatre mois de campagne de solidarité
internationale : Yves Rocher a plié et payé ! Signature effective le
jeudi 19 janvier 2006 du procès-verbal de règlement à l’amiable
du dossier des ex-travailleuses de la Gacilienne, filiale d’Yves
Rocher. L’accord ainsi signé règle définitivement le différend qui
opposait les ouvrières de la Gacilienne au Groupe Yves Rocher. 4
novembre 2009, les détenus du Bassin minier de Gafsa enfin
libérés Emprisonnés depuis près d’un an et demi suite au
soulèvement de la population de Redeyef protestant contre abus,
favoritismes, chômage et pauvreté... Leur libération constituait
une des demandes les plus importantes du mouvement
démocratique – politique, syndical et associatif tunisien. Les
luttes syndicales se multiplient sur tout le continent noir depuis
une dizaine d’années. Ils traduisent les aspirations des
populations au travail décent, au progrès social et à la
démocratie, les immenses richesses de l’Afrique faisant toujours
l’objet d’un vaste pillage international avec la complicité des
élites locales. Le Forum social mondial de 2006 à Bamako (Mali)
et celui de 2007 à Nairobi (Kenya) ont notamment eu pour objet
de replacer ces luttes dans le cadre de la remise en cause d’un
ordre économique international injuste et de tracer des
perspectives. Luttes paysannes Mali, Madagascar… Pour la
souveraineté alimentaire contre les accaparements néocoloniaux
de terres arables. APE (Accords de partenariat économique) :
Échec libéral au Sommet UE-Afrique de Lisbonne 8 et 9
décembre 2007, désaccord entre Europe et pays ACP (AfriqueCaraïbes-Pacifique) sur l’essentiel de leur « coopération »,
particulièrement sur les APE (Accords de partenariat
économiques) que les anciens colonisateurs et leurs associés
veulent imposer aux partenaires du Sud... La majorité des 53
Etats africains, à l’exception de quelques pays à revenus
intermédiaires, ont en fait refusé de signer les APE car la
conscience des pièges de pillage et de mise sous tutelle (« de
recolonisation », disent certains analystes plus clairement !)
qu’ils déploient est de plus en plus largement partagée dans les
populations.
8. LES DEFIS DE L’AFRIQUE
L’Afrique a des atouts :
• 1 milliard d’habitants estimé en 2030
• Les ressources naturelles du sol et du sous-sol, utiles aux
technologiques du futur
•
Les richesses immatérielles : savoir-faire, culture,
patrimoine
• Les organisations de la société civile
• L’expérience des luttes émancipatrices Rompre avec :
•
Les modes de développement sous l’optique des
dominations impérialistes
•
Le bradage des ressources naturelles
• La
soumission
aux
institutions
financières
internationales imposant les Plans d’Ajustement Structurels et le
surendettement
• Les pesanteurs sociales (relégation des femmes à des
7
rôles subalternes, emprise des « élites » sur l’organisation
sociale) Faire des choix émancipateurs
• Démocratisation réelle
• Développement d’industries
• La formation des populations aux métiers de l’industrie
et des nouvelles technologies
•
Le développement des services publics
•
Les infrastructures d’énergie
• La maîtrise d’un développement durable et soutenable
sous le contrôle des populations
Mali & Niger : la
mondialisation néolibérale
contre les plus pauvres
Jean Nanga
Jean Nanga est le correspondant d’Inprecor pour l’Afrique
subsaharienne.
L’une des caractéristiques de l’année qui s’achève est qu’elle
a été riche de promesses concernant l’avenir de l’Afrique. Les
grandes institutions des métropoles capitalistes ont presque
rivalisé d’intentions généreuses à son égard, de la Commission
pour l’Afrique de Tony Blair à la Société du Compte du
Millénaire de G.W. Bush, de la Banque Mondiale sous la
direction de Paul Wolfovitz au G8 réuni à Gleneagles, des
Objectifs du Millénaire pour le Développement onusiens à
l’engagement japonais lors du Sommet sur les Affaires AsieAfrique (avril 2005, Djakarta). La manifestation la plus
médiatisée de cette générosité a été l’annonce de l’effacement de
40 milliards de dollars de dette multilatérale, de 18 pays parmi
les plus pauvres, presque tous africains.
Cependant toute cette générosité semble être sans effet sur la
réalité. L’Afrique subsaharienne demeure soumise aux
mécanismes ravageurs de la mondialisation néolibérale, que nous
présentons à partir des cas du Niger et du Mali, deux pays des
plus pauvres de la planète, selon le Programme des Nations Unies
pour le Développement, dont les peuples ne font pas preuve de
résignation.
Niger, pays le plus pauvre
Pendant le premier semestre 2005, trois millions de personnes
de tous âges ont été exposées à la famine et abandonnées à leur
sort au Niger. Des centaines de victimes surtout parmi les enfants
qui mourraient au rythme d’une dizaine par jour de la sécheresse
et de l’invasion des criquets ayant détruit les champs. Situation
que le gouvernement de ce pays sahélien n’a pu contrecarrer par
quelque dispositif préventif, hésitant même d’en accepter la
réalité. Quant à la « communauté internationale », elle a attendu
des mois et des morts, avant de se mobiliser, malgré l’alarme
lancée par des associations locales et par maints observateurs (1).
L’invasion des criquets et la sécheresse de l’année n’ont fait
qu’aggraver une situation déjà déplorable due aux politiques
économico-sociales exécutées par les différents régimes
néocoloniaux qui se sont succédés depuis l’indépendance. Le
passage du néocolonialisme classique des trois premières
décennies à la néolibéralisation présentée comme solution n’a
nullement produit l’effet promis (2). Bien au contraire, malgré sa
mise sous tutelle des institutions de Bretton Woods, sous forme
de Programme d’ajustement structurel, depuis 1981, le Niger est
ainsi, de nos jours, le pays le plus pauvre de la planète, selon les
Indicateurs du développement humain (IDH) du PNUD : 63 % de
la population vit en dessous du seuil de pauvreté , environ 83 %
sont analphabètes, la mortalité infantile atteint 121,69.
Le fardeau de la dette publique extérieure, dont l’encours en
2005 s’élève à 832,1 milliards de Francs CFA (1,27 milliard
d’euros), soit 66,3 % du PIB nominal est l’une des raisons de
l’incapacité de l’État nigérien d’éviter ou de parer à cette
catastrophe sociale. S’il était objectivement impossible d’agir sur
la pluviométrie, au moins la lutte contre l’invasion des acridiens
aurait été menée avec quelque efficacité, si l’État nigérien n’avait
pour priorité le respect de l’échéancier du service de la dette
publique extérieure, qui représentait 22,4 % des recettes
budgétaires en 2004. Embarqué dans l’Initiative pays pauvre très
endetté (PPTE), censée réduire le fardeau de la dette, l’État
nigérien ne connaît, ces dernières années (à l’exception de l’an
2001), aucun arriéré de paiement du service de la dette. Ceci au
détriment des secteurs sociaux, comme la santé et l’éducation
dans lesquels l’économie des coûts a, par exemple, conduit au
recrutement massif des volontaires sans formation et faiblement
rémunérés, en remplacement d’une grande partie du personnel
formé, qualifié (3). Même pour répondre à l’urgence sociale
d’éviter ou réduire l’impact de la crise alimentaire, il ne pouvait y
avoir dérogation à l’exigence du « renforcement de la gestion
publique pour aider à bien cibler et hiérarchiser les dépenses » (4)
du programme de facilité pour la réduction de la pauvreté et pour
la croissance, dont l’État nigérien est « bénéficiaire ».
Humanisme néolibéral
Les victimes de cette famine ne correspondaient pas, sans
doute, au profil du pauvre dessiné par le FMI et la Banque
Mondiale. Ainsi, a-t-il fallu attendre la mise en spectacle
médiatique du drame pour que soit, en partie, entendue la
revendication de la distribution gratuite des vivres aux affamés.
Une revendication de bon sens qui semblait une énormité pour le
gouvernement et ses partenaires de la « communauté
internationale » (États-Unis Union européenne), car leurs options
c’était la vente des vivres à prix « modérés » aux affamés ou
l’échange des vivres contre du travail.
Les familles qui avaient encore quelques têtes de bétail,
décharnées, les vendaient à des prix on ne peut plus dérisoires.
D’autres arrivaient à s’endetter, à défaut d’avoir la force de
travailler. « Trade, not aid » (5), tel est le principe de la politique
de « coopération » du gouvernement des États-Unis sur lequel
veillait USAID, soutenu par l’Union Européenne et le
Programme alimentaire mondial. Ce drame a été l’occasion de
consolider les rapports marchands dans la société et
l’individualisme qui les accompagne, amplifiés à l’époque
néolibérale.
Il va de soi que cet humanisme néolibéral et spectaculaire ne
pouvait que réduire l’ampleur du désastre, non lui apporter une
solution radicale. Le projet de la « communauté internationale »
tant répété est la « réduction de la pauvreté » à long terme, non
pas son éradication, pourtant objectivement possible. Ainsi la
crise alimentaire perdure : « Les prix sont toujours très élevés sur
les marchés, ce qui empêche de nombreuses familles d’acheter la
nourriture, à cause de la décapitalisation subie pendant la crise :
pour rembourser les dettes contractées, les familles empiètent sur
la récolte d’octobre, alors que seulement 2/3 de la terre ont pu
être cultivés par manque de semences et de main-d’oeuvre, ce qui
accroît leur vulnérabilité et le risque de malnutrition. Les effets
8
de la crise vont se prolonger pendant l’année 2006 » (6). Dans
certaines régions, la situation des enfants s’est même aggravée.
La « communauté internationale » manque de volonté pour réunir
les 80 millions de dollars qu’exige la situation : seulement 16
millions de dollars ont été réunis au premier semestre 2005, alors
que « les guerres d’Irak et d’Afghanistan coûtent aujourd’hui 5,6
millions de dollars par mois, soit, à quelques décimales près,
l’équivalent du produit intérieur brut du Niger en un an. Et une
rallonge de 202 milliards (pour les six prochaines années) vient
d’être accordée au Département de la sécurité intérieure, chargé
de protéger le territoire et les intérêts américains » (7).
On est tenté de parler de « famine néolibérale » comme Mike
Davis parle de « famines coloniales » (8). Car, une famine
déclarée c’est pour les généreux « donateurs » un futur marché
possible. De façon classique, il s’agissait de faire changer les
habitudes alimentaires des sinistrés. Par exemple, à une
population traditionnellement consommatrice de mil, les «
donateurs » offraient plutôt du maïs ou du riz qui deviendrait
ainsi, subséquemment, un produit de consommation courante à
importer.
Mais, de nos jours, il s’agit plus d’une opportunité à saisir
pour faire accepter les produits génétiquement modifiés. Ainsi, la
position du gouvernement nigérien en la matière a connu une
évolution assez rapide depuis la reconnaissance officielle de la
crise alimentaire. Alors que le Cadre national de biosécurité,
élaboré en 2005, exprime une certaine prudence, en novembre
2005, Niamey, la capitale du Niger, est le lieu choisi pour
organiser un séminaire régional sur « La couverture médiatique
de la biotechnologie agricole - Contraintes et opportunités pour la
presse en Afrique de l’Ouest ». Un séminaire organisé par
l’Institut international de recherche sur les cultures en zones
tropicales et semi-arides (ICRISAT), l’International Service for
Acquisition of Agribiotech Applications (ISAAA) et l’UNESCO.
L’ISAAA est un organisme qui a pour vocation la lutte contre la
faim et la pauvreté dans les pays dits en développement, surtout
par la promotion des cultures transgéniques. Ses principaux
financiers sont Cargill, Dow AgroSciences, Monsanto, Pionneer
Hi-Bred, Syngenta qui sont aussi les principales multinationales
des OGM. A l’occasion de cette opération de consolidation de
l’endoctrinement des journalistes (9), a été ôté le cache-sexe sur
l’expérimentation des céréales génétiquement modifiées dans la
station de recherche de l’ICRISAT, à quelques kilomètres de
Niamey, visitée par les séminaristes. A quelque chose malheur est
bon pour les marchands d’OGM. Ainsi, cette crise alimentaire va
légitimer un processus de mise en dépendance agricole
accentuée, en matière de semences, de la paysannerie nigérienne,
voire de disparition des plus pauvres, en tant que petits
agriculteurs et petites agricultrices indépendants qui iront grossir
les rangs du lumpen-prolétariat.
Vu qu’il s’agissait d’une ancienne colonie française, restée
dans le giron de la Françafrique (10), il y avait une générosité très
intéressée. Celle de la Compagnie générale des matières
nucléaires (Cogema, du groupe Areva) (11). Celle-ci est en
grande partie redevable à l’uranium nigérien, pillé de façon
jalousement monopolistique pendant longtemps. Mais les forfaits
de la Cogema-Areva sont désormais exposés publiquement, grâce
à la relative « ouverture démocratique » locale et au
développement de la conscience antinucléaire, par l’ONG locale
Agherin’man (bouclier de l’âme), la Commission de recherche et
d’information indépendante sur la radioactivité (CRIIRAD,
France) et l’Association Sherpa (des juristes contre l’impunité
dont jouissent les multinationales en matière de violation des
droits des travailleurs en particulier, des droits humains et de
l’écologie en général) (12). Cette mise à nu des conditions de
travail dans les mines (faible rémunération, exposition des
travailleurs à la radioactivité sans véritable système de protection
et de contrôle médical), de la pollution de l’environnement aux
conséquences fâcheuses sur les populations voisines et
l’environnement risque d’aboutir à une réduction des profits en
cas de conformité aux normes internationales.
La néolibéralisation s’est en grande partie déroulée dans le
respect des rapports françafricains. C’est par exemple Vivendi
qui a pris le contrôle de la distribution d’eau (13). Cependant, la
privatisation des télécommunications du Niger a plutôt bénéficié
à la firme chinoise ZTE en progression sur le marché africain. Ce
malgré l’appartenance du Niger à la zone monétaire du Franc
CFA. Cette concurrence parfois défavorable risque de se
reproduire concernant l’exploitation à venir de l’or, des
phosphates et du pétrole. C’est sans doute pour maintenir les
relations privilégiées, quelque peu érodées, que l’État français
semble accorder une grande importance à la bonne organisation
des 5ème Jeux de la Francophonie (7-17 décembre, Niamey ).
Alors que 2 millions de Nigériens risquent de manquer de « pain
» pendant le déroulement des jeux (14). La Francophonie, sauf
pour les gogos, est en fait la vitrine culturelle d’une affaire plutôt
politico-économique, pour l’État du capital français. Mais, avant
ces jeux et pendant le calvaire des enfants et adultes malnutris,
les projecteurs de l’actualité françafricaine vont être tournés sur
le pays voisin, aussi bien géographiquement que dans le
classement en matière sociale ou d’indifférence de la part d’une
grande partie de l’humanité, comme le dit cet animateur d’Action
contre la faim : « Le Mali et le Niger sont des pays oubliés par la
Communauté internationale, qui réagit aux crises de manière
ponctuelle et non sur le long terme. » (15)
Privatisations au Mali
Le Mali a été moins affecté par l’invasion acridienne et la
faible pluviométrie dans la région. Toutefois, il partage avec le
Niger presque les mêmes Indicateurs du développement humain,
qui font de lui le 174ème pays sur 177 (16). Ce qui s’explique
aussi par le statut commun de pays pauvre très endetté (17)
respectant aussi scrupuleusement l’échéancier, autrement dit sans
arriérés de paiement. Ainsi, la mauvaise fiche sociale est aussi la
conséquence de la politique de l’État malien pendant la phase
néocoloniale précédente, l’ayant placé sous la coupe du FMI et
de la Banque Mondiale. Une décennie de « démocratie » n’a
nullement amélioré la situation sociale héritée de la période dite
non-démocratique. Bien au contraire. La succession des
gouvernements élus c’est aussi la continuité de l’État en matière
d’Ajustement structurel néolibéral, malgré la différence des
rythmes en ce qui concerne aussi bien la privatisation que la
libéralisation des marchés et autres préceptes néolibéraux de la
Banque Mondiale et du FMI. L’actuelle équipe gouvernante,
dirigée par le général Amadou Toumani Touré, semble plus
déterminée que la précédente à satisfaire les institutions
gestionnaires de la néolibéralisation, malgré des conséquences
sociales dramatiques. Ce au profit des investisseurs dits
stratégiques qui prennent le contrôle des secteurs les plus
rentables de l’économie dite malienne.
C’est en effet dans le cadre de cette néolibéralisation qu’a eu
lieu la privatisation de la Régie des Chemins de Fer du Mali
(RCFM). L’actionnaire majoritaire de la nouvelle entreprise
Transrail SA est au départ un consortium canado-français Canac9
Getma (18). Une privatisation qui est assez caractéristique des
rapports de domination impérialistes : la RCFM évaluée à 105
milliards de FCFA (160 millions d’euros) a été octroyée à 5
milliards (7,622 millions d’euros). La nouvelle entreprise ayant
fait le choix du plus grand taux de profit, priorité a été accordée
au transport des marchandises, sur celui des voyageurs (19). Ce
qui a entraîné la suppression de deux-tiers des gares (26 sur 36)
alors que pendant un siècle la vie s’était organisée autour de ces
36 gares (qui sont aussi des villages). Les habitants sont ainsi
désemparés : les voyageurs et les familles des cheminots
constituaient la clientèle pour leurs produits. Transrail a ainsi
contribué au développement de la pauvreté en milieu rural. De
plus, 612 cheminots ont été licenciés et certains acquis sociaux
des cheminots, par exemple les pensions de retraite versées aux
veuves, ont été soit revus à la baisse soit supprimés. Ce qui a
suscité l’indignation et une résistance citoyenne pour le retour à
la régie du rail malien. Un Collectif citoyen pour la restitution et
le développement intégré du rail malien (Cocidirail) a vu le jour.
Mais la répression n’a pas tardé à s’abattre sur lui. Son principal
animateur, un ingénieur, ancien directeur adjoint de l’École
Supérieure Africaine des Chemins de Fer, Tiécoura Traoré, a été
purement et simplement licencié, en violation flagrante de la
législation du travail. Le Cocidirail ne s’est pas pour autant
démobilisé.
Contre-réforme agraire
D’autres secteurs importants de l’économie malienne sont
victimes de cette restructuration néolibérale, avec des graves
conséquences sur la vie des populations paysannes. C’est le cas
de l’Office du Niger (20), productrice de riz depuis la période
coloniale, nationalisée après « l’indépendance », soumise à une
privatisation rampante depuis 1984, sous l’égide de la Banque
Mondiale, avec à la clef la libéralisation de la commercialisation
du paddy dès 1985, et une compression des effectifs de 70 %.
Depuis quelque temps, il y est question d’une réforme
foncière qui menace les paysans jouissant de l’usufruit sur les
terres de l’ON, mais aussi par leur mise en concurrence avec de
gros investisseurs. Ce contre quoi ils résistent : « On affirme que
nous sommes dans un État de droit, mais nous, les cultivateurs,
ne le savons pas. Nous sommes considérés comme des esclaves.
A l’ON, il n’y a que la corruption, la magouille et l’injustice qui
prévalent. Nous avons payé les redevances légalement dans le
délai fixé par le Président de la République. Et voilà qu’on nous
retire nos champs de riz pour les donner aux nouveaux
bénéficiaires qui vont récolter nos produits. Nous préférons
mourir que de perdre nos champs. Si les autorités ne prennent pas
leurs responsabilités, advienne que pourra » (21), Ces paysans
qui ont travaillé et habité légalement sur ces terres pendant des
décennies refusent cette perte du droit d’exploitation des terres et
leur remplacement par de gros investisseurs, sous le prétexte
fallacieux de ne s’être pas acquittés à temps de la redevance eau.
Ils sont par ailleurs confrontés à la hausse de plus de 200 % du
coût des intrants agricoles. Seuls les plus pourvus financièrement
survivront dans la jungle néolibérale.
Cette réforme foncière se réalise au moment où se développe
la mobilisation des femmes paysannes pour l’accès à la terre. Ce
qui rend plus difficile cette lutte; c'est que les hommes tendent à
la considérer secondaire, au lieu de s’y appuyer pour mieux faire
avancer la cause commune. Mais, il ne suffit pas d’être victime
d’une injustice pour être en mesure de perdre ses propres
privilèges, même symboliques.
Avec l’ON, l’autre cible de la néolibéralisation dans le secteur
agricole est la Compagnie malienne de développement et des
textiles (CMDT ), l’ex-Compagnie française de développement et
des textiles (CFDT). C’est la compagnie du coton, dont le Mali
était le principal producteur de la sous-région. Sa privatisation est
une pomme de discorde entre les institutions de Bretton Woods et
le gouvernement malien qui en redoute les conséquences sociales
et électorales, vu la place du coton dans la vie rurale et au-delà.
Car, c’est plus du quart de la population malienne, soit environ
3,5 millions de personnes, qui vivent directement et
indirectement du coton. Comme le disaient ces deux sexagénaires
lors du Forum des Peuples de Fana (choisi comme site à cause de
son statut de 2ème région productrice de coton), dans le cadre de
la Conférence populaire paysanne (qui a aussi parlé de l’accès à
la terre des femmes rurales) au cours de laquelle des échanges ont
eu lieu avec des participant/es venu/es du Bénin, du Burkina : «
S’il faut maintenant vendre notre espoir en privatisant la CMDT,
vraiment nous ne sommes pas d’accord. » (22) La vie
quotidienne des petits paysans et paysannes producteurs de coton
connaîtra ainsi le sort de leurs compatriotes des gares ferroviaires
et de ceux confrontés à l’ON. C’est autour de la CMDT qu’est
organisée la vie sociale et les infrastructures. Mais le partenaire
français, Dagris, ex-CFDT (actuellement actionnaire à 60 %) est
à l’affût, refusant de contribuer au financement du déficit de la
CMDT, pour mieux en accélérer la privatisation complète. Car, si
le prix du coton aux producteurs est en baisse ces dernières
années, le coton de la région du FCFA, dont le Mali a été le
principal producteur jusqu’en 2004, est absorbé à 60 % par le
marché chinois. Ce qui est en soi une aubaine pour tout
investisseur qui se débarrassera de maintes charges sociales, avec
la privatisation complète, qui est un engagement pris par l’État
malien dans le cadre de l’Initiative PPTE, d’allégement de la
dette. L’actuel gouvernement malien a pu obtenir de la Banque
Mondiale et du FMI son report en 2008 car l’année 2007 est une
année électorale au Mali. La dernière mission de la Banque
Mondiale au Mali a mis au point les modalités de privatisation.
Pour satisfaire tous ceux, capitaux multinationaux et privés, qui
salivent, pour les profits à réaliser, c’est la filialisation,
inégalement rentable certes, qui a été retenue.
Un autre aspect de cette restructuration, libéralisation du
secteur cotonnier qui est préjudiciable à la petite paysannerie,
c’est l’introduction des semences génétiquement modifiées que
les petits producteurs participant au Forum des Peuples à Fana
ont vigoureusement dénoncée. En effet, en collaboration avec la
Banque Mondiale, USAID, les multinationales productrices des
semences génétiquement modifiées Dow AgroSciences,
Monsanto, Syngenta (Novartis), ont initié un Projet COTI-2 de «
Développement de la culture du coton génétiquement modifié au
Mali ». Ainsi est programmée la dépendance de la petite
paysannerie à l’égard des semenciers. Sous prétexte de mettre le
progrès technologique au service des pauvres sont préparées en
fait leur dépendance et la marginalisation des plus dépourvus ou
leur transformation en simple prolétariat agricole, surexploité
(23).
Législation du travail en danger
En effet, en échange de l’allégement de la dette, comprenant
l’effacement surmédiatisé de la dette multilatérale, le Mali est
tenu, comme le Niger, d’améliorer les conditions de réalisation
du profit. Comme l’a dit le porte-parole du gouvernement malien,
Ousmane Thiam, lors de sa visite à Paris, en septembre 2005, le
Mali prépare « une simplification des procédures et des
formalités liées à la création d’entreprises le retoilettage du Code
10
des investissements, qui est non seulement plus attractif, mais qui
met l’entrepreneur étranger sur le même pied d’égalité que le
malien » (24). Il s’agit non seulement de confronter le petit
entrepreneur malien aux multinationales, mais aussi de réduire a
minima la protection sociale des travailleurs. C’est ce qui est
quasi-explicitement suggéré par le gouvernement des États-Unis,
en disant que « les lois du travail sont restrictives au Mali et la
difficulté de l’embauche et du licenciement sont des obstacles
supplémentaires » (25). Le but est une généralisation de ce qui
s’est produit à la RCFM contre les travailleurs organisés pour la
défense de leurs droits.
La criminalisation de la défense des droits des travailleurs est
un principe du néolibéralisme éprouvé aussi par les syndicalistes
de la Société malienne d’exploitation (Somadex). Dans cette
entreprise d’exploitation de l’or à Morila, appartenant à
Bouygues, les travailleurs revendiquent principalement le
payement de la prime de rendement indexée sur le taux de
dépassement de la production (26). Car, par frénésie
accumulatrice, la Somadex a produit, en trois ans, 83 tonnes d’or
au lieu des 33 tonnes prévues par la convention d’exploitation
(27). Ce qui signifie aussi une exploitation intensive de la force
de travail. Les travailleurs revendiquent l’établissement de vrais
contrat de travail, à la place des contrats de travail falsifiés, avec
la complicité des nationaux, et qui ont causé le licenciement de
trois cents travailleurs, sans paiement de leurs droits et
indemnités. Des abus que les travailleurs n’ont pas admis, jusqu’à
déclencher en juillet 2005 une grève face au refus de la direction
de l’entreprise d’entendre leur demande de respect des droits
(28). La réponse de la direction, avec la complicité de certaines
autorités locales, a été la répression. Pour légitimer celle-ci aux
yeux de l’opinion, divers actes de violence commis dans le
village ont été attribués aux travailleurs en grève. Ainsi, une
trentaine de travailleurs ont été emprisonnés par la gendarmerie.
Une vingtaine ont été par la suite relâchés, au moment où était
arrêté (en octobre 2005), le secrétaire administratif du comité
syndical, Karim Guindo. Pour échapper à cette répression, les
autres dirigeants syndicaux, dont le secrétaire général, Amadou
Nioutama, sont contraints à la clandestinité (29). Leur principal
délit est d’avoir voulu perturber l’accumulation du surprofit
néocolonial par cette entreprise se comportant comme en
territoire conquis. Ce qui pouvait par ailleurs servir de mauvais
exemple aux travailleurs des autres entreprises exploitant l’or au
Mali qui ne sont pas plus soucieuses des droits des travailleurs et
de l’environnement (30).
Pourtant, cette arrogance a fini par lasser le gouvernement
malien dont le projet de maintien au pouvoir à l’issue des
prochaines élections pouvait être contrecarré par le non-respect,
par Bouygues, à travers sa filiale Saur International, du contrat de
partenariat d’Énergie du Mali (EDM) établi en 2000. En effet,
Saur s’est avéré davantage intéressé par les profits à court terme
(hausse des tarifs d’eau et d’électricité) que par les
investissements qu’il s’était engagé à réaliser qui devaient
favoriser l’extension des réseaux de distribution d’eau et
d’électricité. Ainsi, l’État malien s’est vu obligé de lui retirer, en
octobre 2005, son statut d’actionnaire majoritaire dans EDM,
violant ainsi le sacro-saint principe néolibéral d’amaigrissement
du patrimoine économique des États, alors que la réunion des
ministres de l’Économie et des Finances de la Zone Franc (des 19
et 20 septembre 2005, à Paris) venait de lui recommander, entre
autres, de « poursuivre la mise en oeuvre du programme
économique et financier soutenu par le FRPC, notamment les
réformes structurelles dans les secteurs cotonniers et de
l’électricité ». Cet acte à motivation plutôt électoraliste lui a valu
une mission spéciale de la Banque Mondiale et du FMI, dont le
programme de lutte contre la pauvreté n’inclut pas la baisse des
tarifs d’eau et d’électricité en faveur des pauvres, de surcroît par
une entreprise majoritairement étatique.
Concurrence inter-impérialiste
C’est aussi une opération maladroite du gouvernement
malien, organisateur du XXIIIème Sommet Afrique-France.
Surtout en une période caractérisée par la poussée états-unienne
sur le continent dans le secteur pétrolier en particulier et bien
d’autres, dans le cadre de l’AGOA (31). Le 4ème Forum AfriqueÉtats-Unis (juillet 2005 à Dakar ) a été, entre autres, une phase de
l’avancée des États-Unis sur le continent. Le Secrétaire américain
à l’Agriculture, Mike Johanns, y a même prêché la communauté
d’intérêts qui existerait entre les États-Unis d’Amérique et
l’Afrique subsaharienne à l’OMC, contre l’Europe : « nous
devrions serrer nos rangs pour dire aux Européens et aux autres
qu’il est temps d’ouvrir leurs marchés à nos produits ». La
promotion des OGM aussi s’inscrit dans le cadre de cette cause
commune contre l’Europe, aussi peu soucieuse que les États-Unis
du sort des pauvres et affamés d’Afrique subsaharienne (32). Des
délégations africaines du pré carré français y ont été sensibles.
Déjà dans son discours d’ouverture, le chef de l’État sénégalais,
l’économiste libéral Abdoulaye Wade, avait affirmé avec
assurance : « L’AGOA symbolise une nouvelle vision des
relations internationales () le chemin qui conduit l’Afrique vers la
mondialisation » (33).
Sans qu’il soit déjà question de remise en cause du «
partenariat » privilégié avec la métropole néocoloniale, le Mali et
le Niger, font partie de ces pays sensibles à la poussée étatsunienne (34). Futurs producteurs de pétrole, ils entrent de ce fait
dans ce qui est considéré à Washington comme le champ de la
sécurité nationale des États-Unis. Ainsi, le gouvernement
américain les a-t-il intégrés, à travers par exemple « l’Opération
Flintock 2005 » (35) dans son programme de « lutte contre le
terrorisme ». Toutefois ces différents aspects de la « coopération
» états-unienne demeurent basés sur le respect des préceptes du
néolibéralisme par les États « partenaires » africains. La
soumission au Consensus de Washington demeure la condition
cardinale.
Résistances
La reproduction de la pauvreté n’est pas une fatalité. L’année
qui s’achève a été aussi une année de résistance à l’ordre
qu’imposent aux peuples les maîtres de la mondialisation
néolibérale et leurs relais locaux. Dans l’indifférence générale de
l’opinion publique internationale, certaines organisations de la
société civile nigérienne se sont alliées pour mobiliser, malgré les
intimidations et la répression, contre la vie chère symbolisée par
l’instauration d’une TVA de 19 % sur les denrées de première
nécessité. Une mesure antisociale inscrite dans le cadre de
l’intégration régionale de l’Afrique de l’Ouest. Si l’actuel
président en exercice de l’Union Africaine, le chef de l’État
nigérien, le Général Olosegun Obasanjo, n’a pas la cynique
franchise de son collègue sénégalais Abdoulaye Wade exprimant
son adhésion aux valeurs du capital états-unien (36), il n’en est
pas moins un partisan. Ce qu’il ne cesse de prouver non
seulement en confiant le département de l’Économie et des
Finances à une technocrate de la Banque Mondiale, mais aussi en
persévérant dans le projet de hausse du prix de l’essence et du
pétrole lampant. Ce, malgré le succès à répétition des appels à la
11
mobilisation, lancés par certaines centrales syndicales alliées au
mouvement démocratique (37), contre cette mesure résultant
d’une aliénation des ressources pétrolières au profit des
multinationales et de quelques capitaux privés nigérians et qui ne
ferait qu’aggraver la pauvreté de la majorité de la population
nigériane. Quant à Thabo Mbeki, sa réélection en 2004 n’a pas
empêché la contestation populaire de sa politique sociale, y
compris par la centrale syndicale Cosatu, allié de l’ANC. Contre
les revendications sociales dans les townships il a même envisagé
d’envoyer la police. Ce qui n’aurait pas manqué de rappeler un
passé récent. Ainsi, derrière son discours nationaliste sur la «
Renaissance Africaine » se révèle plutôt un projet d’intégration
d’une partie de l’élite noire dans les circuits du capital néolibéral
(38).
Les élites gouvernantes africaines appliquent les préceptes du
néolibéralisme aussi pour leurs intérêts privés. Elles préparent
l’asphyxie de la petite paysannerie en articulant réformes
foncières néolibérales et introduction des semences
génétiquement modifiées. Ce que les associations paysannes
présentes au Forum des Peuples à Fana, sommet alternatif au G7
(juin, Mali) ont vigoureusement dénoncé (39). Malheureusement,
la présence des associations paysannes d’autres régions
d’Afrique, au-delà de l’Afrique de l’Ouest, a été faible. Il en a été
autant des syndicats africains et d’autres composantes du Forum
Social Africain, dont est pourtant membre le Forum des Peuples.
Alors qu’il s’agit d’une occasion particulière : un forum à
vocation continentale qui se tient toujours en zone rurale, qui
permet aux paysans et paysannes de la localité choisie d’être
présents plutôt que représentés, d’échanger avec ceux et celles
d’ailleurs. Le voisinage du Mali et du Niger devrait être mis à
profit pour consolider les solidarités permanentes, encore
embryonnaires, à étendre dans la sous-région, pour commencer,
où sévissent parfois les mêmes multinationales de distribution
d’eau, d’électricité, d’exploitation minière, de vente des OGM.
Ainsi, par exemple, entre cheminots du Mali et du Sénégal contre
leurs États et les acquéreurs privés des chemins de fer nationaux.
A l’instar des syndicats africains des dockers, de l’Afrique du
Sud au Nigeria, se coordonnant pour la lutte contre les pavillons
de complaisance.
L’organisation au Mali d’un sommet alternatif au 23ème
Sommet France-Afrique est une initiative qui devrait se
poursuivre. Non seulement contre la Françafrique, mais aussi
contre les autres messes d’organisation de la paupérisation des
peuples. Contre l’opinion favorable que semble avoir l’AGOA
dans certains milieux, que semble illustrer le dialogue de la
confédération des ONG du Sénégal (Congad) avec l’AGOA, il
faut aussi rappeler la nature du capital états-unien, qui n’est ni
moins impérialiste ni moins criminel socialement que le capital
français. Pour mémoire, la récente intervention des États-Unis au
Libéria, contre le régime oligarchique du seigneur de guerre
Charles Taylor qui bénéficiait du soutien du capital français a
favorisé l’exploitation par Firestone, en toute impunité, « de
manière quasi-esclavagiste la main-d’oeuvre employée dans sa
plantation d’hévéas au Liberia », dont dix mille enfants (40).
C’est donc contre les différentes facettes de cet ordre qu’il
faut s’organiser. Pour un autre monde possible débarrassé de
l’exploitation des êtres humains par d’autres, de toutes les
oppressions, il faut construire des solidarités permanentes, surtout
avec les plus pauvres, pour une alternative radicale. Une
radicalité altermondialiste africaine en solidarité avec les
radicalités extra-africaines, sans les hiérarchies héritées des
passés esclavagiste et colonial. Mais aussi sans négrisme, car
l’alternative au racisme ne peut être un racialisme. Ainsi, un
projet tel celui de l’African People’s Socialist Party, appelant à
une Internationale Socialiste Africaine nous semble encore très
marqué par le panégrisme de Marcus Garvey et risque de nourrir
le racialisme, plutôt que le socialisme comme alternative
démocratique à l’ordre multidimensionnel du Capital (41).
L’organisation du Forum social mondial polycentrique à
Bamako, par la proximité géographique, est une opportunité à
saisir, pour organiser la discussion collective et démocratique sur
la solidarité permanente, pour une alternative africaine
radicalement altermondialiste. ■
Notes
1. Cf. Jean Nanga, Famine et marchandisation de la charité au
Niger, juin 2005, www.solidarites.ch/ ; Claude Quémar, Niger :
vraie crise, fausses réponses, octobre 2005, www.cadtm.org/
2. Cf. Niger, La mondialisation capitaliste impose un nouvel
internationalisme, entretien avec Mamane Sani Adamou,
Inprecor, n° 497, septembre 2004.
3. ibid.
4. http://www.imf.org/external/np/exr/facts/fre/prgff.htm
Société civile et champ
politique
Paul Martial
Elle est l’objet de débats et charrie des interrogations. Ici on
cherche encore à l’identifier, ailleurs on essaye de la définir. Mais
depuis une dizaine d’années, ainsi que le note Paul Martial, son
apparition sur le champs politique, à travers son caractère
multiforme et contradictoire, a changé les données. Il s’agit ici,
pour Martial, de voir le potentiel qu’elle représente, «dans une
perspective de lutte pour un changement radical de la société au
profit d’un système qui satisfasse les besoins sociaux des
populations»
Quand on parle de l’Afrique, immédiatement on fait mention
de la société civile. Son importance est telle qu’elle devient
désormais le principal partenaire des bailleurs de fonds au
dépend, parfois, des structures des Etats africains. Cette situation
ne va pas sans poser problème au niveau politique. Dans le même
temps, une partie de cette société civile, celle qui est réellement
indépendante de l’Etat et du parti au pouvoir, représente aussi un
moyen d’auto-organisation des masses pour mener les luttes et
défendre leurs droits. Une telle situation se heurte vite à ses
propres limites en l’absence de parti progressiste, populaire,
réellement indépendant de l’impérialisme et de la bourgeoise
nationale, capable de relayer les revendications des travailleurs
de l’économie formelle et informelle, des chômeurs, des paysans
12
pauvres sur le terrain politique.
Alors pourquoi ne pas s’appuyer sur l’aile militante de la
société civile des pays africains pour lancer un tel parti ?
Une société civile multiforme et socialement ambivalente
Depuis une bonne décennie la notion de société civile est
apparue sur la scène politique en Afrique. Si elle est difficilement
définissable elle fait l’unanimité, du FMI aux militants pour
l’abrogation de la dette du tiers monde, des dirigeants des pays
riches aux altermondialistes, des chefs d’états africains aux
syndicalistes ou aux militants des droits de l’homme.
Certainement que cette unanimité tient de son caractère
multiforme et contradictoire.
Tenter une énième définition n’est pas l’objet de ce texte, par
contre la mise en relief de quelques composants permettra
d’analyser les conséquences politiques, mais aussi le potentiel
que représente cette société civile dans une perspective de lutte
pour un changement radical de la société au profit d’un système
qui satisfasse les besoins sociaux des populations.
Un des composants de la société civile est l’ONG
(Organisation Non Gouvernementale) dont la multiplicité sur le
continent est avérée.
Dans le monde des ONG existe une multitude de types.
Inutile de toutes les passer en revue, retenons une première
différence : les ONG issues des pays riches où coexistent de
petites ONG regroupant quelques dizaines de membres avec des
moyens limités, aidant tel ou tel village, à coté de grosses ONG,
des fondations d’entreprises ou de personnalités, ayant de gros
budgets. Il existe aussi les ONG des pays africains, fondées par
les Africains eux-mêmes, qui pour la plupart tirent leurs revenus
de bailleurs de fonds occidentaux ; souvent par la connaissance
qu’elles ont du terrain et l’implication de ses membres elles
représentent des points d’appuis pour les actions des ONG
occidentales.
L’importance du nombre des ONG peut représenter un
débouché professionnel non négligeable pour de jeunes diplômés
africains, mais aussi une implication militante pour apporter une
amélioration aux pays, à la région ou à la communauté. Cela
témoigne d’une réelle disponibilité, d’une volonté de s’impliquer
pour changer le cours des choses. Ces ONG, pour la plupart,
remplissent le rôle dévolu à l’Etat dans les domaines de
l’éducation, de la santé, de l’aide aux activités économiques et
agricoles, etc., du fait des carences plus ou moins importantes de
la plupart des Etats africains. Les origines de ces carences
proviennent de la mauvaise gouvernance et des conséquences
néfastes des politiques d’ajustement structurel imposées par les
institutions financières internationales qui ont véritablement
déstructuré les services publiques. Cette présence massive des
ONG ne va sans poser de problèmes politiques.
En effet, les formes que revêtent les exigences d’une
satisfaction d’un besoin social sont différentes selon que l’on
s’adresse à son gouvernement, gérant l’Etat ou à une ONG. Pour
parler de manière abrupte, dans le premier cas on revendique,
dans le second on mendie. En effet l’Etat a des devoirs vis-à-vis
des citoyen(ne)s. Ces devoirs non remplis ou insuffisamment
effectués peuvent faire l’objet de luttes sociales et ou politiques.
Les citoyens peuvent exiger et faire respecter leur droits. Dans le
cas d’une ONG, celle-ci n’a pratiquement aucun devoir vis-à-vis
de la population ; ses seuls mandants sont, éventuellement, les
donateurs qui se situent dans les pays riches.
Ces ONG donnent de l’argent, fournissent du matériel ou des
services, selon leurs propres critères. Les populations n’ont rien à
exiger, n’ont rien à dire et ne peuvent prétendre à influencer leurs
choix ; tout au plus, elles peuvent demander cette aide, elles
peuvent éventuellement adopter des stratégies qui favorisent les
dons en tenant, par exemple, les discours attendus par l’ONG ou
en faisant leur des projets qui sont d’abord et avant tout ceux des
ONG. Que l’on veuille ou non, il s’agit bien d’une privatisation,
au sens premier du terme, de la diffusion des droits sociaux. La
manière de satisfaire ces droits échappent donc au débat politique
et in fine à la population.
Que l’objectif soit clairement affiché ou non, que le débat
existe ou pas, la question de la finalité des actions d’aide, de
charité ou de solidarité se pose pour les ONG. Sur des questions
comme les luttes pour l’abrogation de la dette, contre les
politiques des institutions financières internationales vis-à-vis des
pays africains, il existe une partie de ces ONG qui ne veulent pas
en entendre parler, soit parce qu’elles ont une vue volontairement
restreinte des problèmes africains, soit parce que cela irait à
l’encontre de leur intérêt ; la finalité de ces luttes permettant,
notamment, la restauration de l’Etat et de ses prérogatives avec,
en corollaire, une limitation des actions des ONG. D’autres sont
liés directement ou indirectement au régime en place,
particulièrement par le biais des associations de charité des
premières dames du pays ou par des associations qui sont des
éléments du dispositif d’achat de consciences des populations par
les dirigeants des pays lors des consultations électorales.
Mais dans la galaxie des ONG se trouvent aussi une multitude
d’associations aux frontières floues entre l’entraide et la
résistance comme les comités de quartier, dans les grandes villes
et les villages, qui essaient péniblement de pallier aux carences
des pouvoirs publics et qui, dans le même temps, engagent des
luttes vis-à-vis des représentants de l’autorité. Il y a également les
associations de jeunes qui tentent de mettre en place des projets
économiques et/ou culturels, qui essaient de promouvoir les
actions d’alphabétisation, d’éducation ou d’aide à la scolarisation
pour d’autres jeunes. D’autres structures veulent lutter contre la
pauvreté et pour le développement économique dans telle ou telle
région, etc. La liste n’est pas exhaustive ; l’idée est de
mentionner ces types d’ONG, d’associations qui agissent comme
des sortes de syndicats des populations pauvres dans les centres
urbains ou dans les campagnes. Ces structures d’autoorganisation des populations fondent un rapport de force dans les
pays et, potentiellement, représentent des contrepouvoirs aux
dirigeants africains, serviteurs zélés des institutions de Breton
Woods.
Dans la société civile existent par ailleurs les structures plus
institutionnelles, comme les organisations syndicales de salariés
qui ont connu une notable évolution. Depuis 1994, la vague de
libéralisation politique qui a soufflé sur les pays africains a eu un
double effet sur les confédérations syndicales. Elle a permis aux
syndicats de s’affranchir de la tutelle étatique et de recouvrer,
pour certains d’entre eux, une totale indépendance ; et permis
aussi l’éclosion d’autres organisations syndicales favorisant une
véritable pluralité syndicale, même si l’effet sous-jacent négatif
en est un émiettement de la structuration syndicale.
Les conséquences des politiques néolibérales entraînent des
remises en cause brutales des acquis des salariés qu’ils soient du
public ou du privé. Les ripostes et grèves sont elles aussi
nombreuses et massives contre les privatisations des entreprises
nationales et portent aussi sur les questions salariales et les
conditions de travail dans le secteur public, notamment
l’éducation et la santé. L’apparition des organisations syndicales
sur la scène politique s’affirme plus fortement, à en juger par
13
exemple de la lutte des syndicats contre le coup d’état
constitutionnel de Tanja au Niger, les grèves générales
successives en Guinée contre la corruption et l’autocratie.
La volonté de s’ouvrir vers les travailleurs du secteur informel
est une nouveauté dans la pratique des organisations syndicales.
Depuis les attaques néolibérales contre les pays africains on
assiste à une véritable métamorphose du marché du travail où, en
une décennie, les proportions entre travailleurs du secteur formel
et informel se sont inversées, comme le Kenya en témoigne.
Un autre fait notable dans la société civile est la forte
structuration syndicale du monde paysan, avec des capacités
remarquables de coordination continentale et internationale. Les
luttes contre les organismes génétiquement modifiés (OGM),
contre le pillage de leurs marchés nationaux (par les gros trusts
de l’agro-alimentaire des pays riches) et pour la souveraineté
alimentaire, représentent une opposition frontale à la
globalisation capitaliste. Les récentes crises alimentaires que les
populations africaines ont connues en 2007 donnent encore plus
de crédibilité à la question de la souveraineté alimentaire et à la
lutte contre la dérégulation totale des échanges économiques
entre le Nord et le Sud que représentent les Accords de
Partenariat Economique (APE).
La capacité de ces organisations syndicales est telle que dans
certains cas, comme au Mali par exemple, elles ont la possibilité
d’influencer concrètement la politique de l’Etat malien.
Des partis politiques gestionnaires de l’ordre néocolonial.
A coté de ce foisonnement multiforme de la société civile
coexiste les partis politiques africains.
Pour les plus grands d’entre eux, qu’ils soient au pouvoir ou
d’opposition, à part les moyens, pas grand chose ne les
différencie. Ils ne sont que des écuries présidentielles qui ont plus
tendance à développer le culte du chef que d’approfondir le débat
démocratique en leur sein. Ces partis, qui sont pour la plupart
formés autour d’un chef, encouragent un double comportement
qui a prouvé leur capacité de nuisance pour les sociétés
africaines.
Le premier comportement est celui de faire référence à la
communauté du chef ou du président quand celui-ci accède au
pouvoir ; que cette référence soit ouvertement affichée ou
distillée plus discrètement, peu de partis échappe à cette règle. La
construction de la base sociale de ces partis est avant tout
communautaire et participe ainsi à la division des populations. Le
second comportement, qui complète le premier, est la promotion
d’une politique clientéliste. Tout se monnaie (à l’identique de
certaines ONG indiquées plus haut) de la participation à un
meeting, à une manifestation ou encore les votes. Ces méthodes
développent un rapport de mendicité entre la chose politique et la
population qui excluent les sentiments de droits, de
revendications et de luttes.
Ainsi l’arrivée au pouvoir (en chassant le parti opposé) c’est
l’espoir de profiter à son tour des richesses du pays, des richesses
qui se résument aux miettes que veulent bien concéder les pays
riches et qui font ainsi l’objet de batailles voir de guerre entre
communautés qui font obstacles à l’émergence de luttes menées
par une population unie.
Le Kenya, comme bien d’autres, peut illustrer ce propos.
Kenyatta, dirigeant historique prend les rênes du pouvoir dès le
début de l’indépendance en 1963. Nationaliste farouche, il évolue
vers un exercice du pouvoir autoritaire et communautaire. Son
vice-président, Daniel Arap Moi, lui succède et fait la même
chose, mais au profit d’autres ethnies, notamment les Kalenjin.
Lors des élections de 2002, un front électoral va se créer, dirigé
conjointement par Mwai Kibaki et Raila Amalo Odinga, le
National Rainbow Coalition. Ce nom évoque le large spectre des
partis, mais aussi celui de la situation ethnique du pays. L’espoir
et les mobilisations sont tels que les questions communautaires
sont reléguées au second plan au profit d’une société réellement
démocratique et d’un Kenya pour tous.
Kibaki va gagner les élections haut la main, mais il
s’empresse de tourner le dos à ses engagements de démocratie et
de justice pour tous et s’engage sur le chemin, désormais bien
balisé, de l’autoritarisme et du favoritisme au profit des Kikuyu.
En décembre 2007, à la suite des élections, des heurts sanglants
vont se produire entre les partisans de Kibaki, qui se déclare
vainqueur, et ceux de Ondinga qui l’accuse de fraudes
électorales. Dès le début, ces affrontements prennent un tour
ethnique, notamment dans la vallée du Rift où un problème
foncier se pose. Les responsables de ces violences ethniques, qui
se sont déroulées sur fond de misère généralisée, sont à chercher
dans des décennies de politiques irresponsables et criminelles
menées par les dirigeants successifs de ce pays, considéré comme
le bon élève du FMI. Ces violences feront 1500 morts et 300 000
déplacés et seront l’objet d’une enquête du procureur de la Cour
Pénale Internationale.
Pas d’illusion ! Si les modes de fonctionnement des partis
d’opposition sont basés sur la communauté du dirigeant et sur le
clientélisme, il y a de fortes probabilités qu’une fois au pouvoir
les choses ne puissent que se dégrader. La construction de partis,
sur la base de l’appartenance communautaire du leader, déporte
inévitablement l’affrontement du terrain politique vers le terrain
ethnique et hypothèque la possibilité de luttes unitaires des
populations.
Le critère est simple. Est-ce que ces partis sont indépendants
de l’impérialisme et de leur bourgeoisie nationale ? Pour les
grands partis d’opposition, dans la quasi-totalité, la réponse est
non. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les programmes de ces
partis ont peu d’intérêt… quand ils existent. Ils ne sont que
l’énumération de phrases creuses sur la liberté, le bonheur du
peuple et une longue liste de vœux pieux. Madagascar à cet égard
est révélateur ; Le TIM (Tiako i Madagasikara) de
Ravalomanana, se déchire avec le TGV (Tanora malaGasy
Vonona) de Rajoelena. Le TIM et le TGV se sont construits
autour de la personnalité de ses deux dirigeants, sur la même
stratégie : la conquête de la capitale Antananarivo en surfant sur
le populisme, Tous deux sont autocrates, tous deux sont des
hommes d’affaire, tous deux sont riches, tous deux sont
corrompus, tout deux pratiquent le clientélisme, tous deux sont
libéraux, tous deux sont…
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