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Afrique et développement, Vol. XXXIV, No. 2, 2009, pp. 159–175
© Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique,
2009 (ISSN 0850-3907)
Les dessous de l’opération Licorne en
Côte d’Ivoire : pour une lecture géopolitique
nouvelle des interventions françaises en Afrique
Mathieu Adjagbe*
Résumé
Le présent travail porte sur l’intervention militaire française en Côte
d’Ivoire. Il s’est donné un double défi théorique et pratique : d’abord
analyser les motivations de l’engagement militaire d’une puissance
étrangère dans un conflit domestique, élaborer un modèle analytique à
partir de la géopolitique nouvelle, puis l’apprécier à la lumière de
l’intervention militaire de la France en Côte d’Ivoire. L’intervention
française a fait l’objet de moult spéculations pour la plupart narratives
voire pamphlétaires. L’originalité de cet article réside dans la capacité
de son auteur à systématiser les motivations de la France en s’appuyant
sur la dynamique du dehors par une analyse multidimensionnelle et
pluri-scalaire. En se focalisant sur des déterminants géopolitiques précis,
l’auteur a mis en lumière les considérations idéologiques souvent
occultées dans les écrits sur la question. Prenant le contrepied des
chercheurs qui tendent à marginaliser le rôle de l’Afrique dans la
mondialisation économique, l’auteur a montré l’importance stratégique
de l’espace africain, et ivoirien en particulier, pour les grandes puissances
qui justifient davantage l’opération Licorne. Il en conclut que cette
opération est capitale tant pour la France que pour la Côte d’Ivoire et
les pays de la zone Franc CFA.
Abstract
This work is on the French military intervention in Cote d’Ivoire. It sets
itself a double challenge which is both theoretical and practical: first, it
analyzes the motives of the military commitment of a foreign power in a
domestic conflict, develops an analytical model from the new geopolitics,
then assesses it in the light of the military intervention of France in Cote
d’Ivoire. The French intervention was the subject of much speculation
* Doctorant, Université d’Ottawa, École d’études politiques.
Email : madja057@uottawa.ca.
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most of which were narratives and sometimes pamphleteering. The
originality of this paper lies in the capacity of its author to systematize
the motives of France, building on the dynamics from the outside through
a multivariate and multi-scalar analysis. Focusing on specific geopolitical
determinants, the author highlights the ideological considerations often
concealed in writings on the issue. Taking the opposite view of researchers
who tend to marginalize the role of Africa in economic globalization, the
author demonstrates the strategic importance of the African and Ivorian
space, in particular for major powers, which justifies more the Operation
Licorne. The author concludes that the operation is crucial for France, as
well as Cote d’Ivoire and countries within the CFA Franc area.
Les Paradoxes de la politique militaire africaine de la France
La politique militaire africaine de la France a toujours obéi à des règles dont
seul l’Hexagone détient le secret. Il convient de remonter aux années 1990
pour situer les paradoxes de la diplomatie française. En effet, plusieurs facteurs
ont poussé Paris à redéfinir son rôle face aux crises en Afrique. Il s’agit
notamment de la fin de la Guerre froide ayant mis fin au conflit idéologique
Est-Ouest. En France, des initiateurs de la politique de la « Françafrique »
ont disparu,1 les « affaires africaines » retrouvent la noblesse dans l’opinion
publique et les entreprises de la métropole ont atteint le statut de multinationales.
Le remodelage des Sommets France-Afrique dû à l’impératif démocratique
au menu du discours de La Baule2 n’est pas du reste.
Le génocide rwandais dont est accusé le régime Habyarimana militairement
soutenu3 par la France avait précipité la mutation de sa politique africaine.
L’opération Turquoise a révélé aux hommes d’État français que dans le contexte
de la mise en cause de la responsabilité pénale des individus devant des tribunaux
onusiens, la prudence s’impose dans les interventions étrangères. En ce qui
concerne la Côte d’Ivoire longtemps considérée comme un havre de paix, « le
piège sans fin » a commencé avec un premier coup de force en 1999. Mu en
rébellion armée, le putsch d’automne 2002 conduisit à la partition ipso facto
du pays. Divisé en deux, le nord sous contrôle des rebelles et le sud aux
mains de l’armée loyaliste, le pays vit une instabilité politique déconcertante
qui conforte la thèse de mise sous-tutelle du continent (Ferguson 2004).
La nouvelle orientation de la politique africaine semble avoir guidé la France
à se garder d’intervenir en Côte d’Ivoire lors du coup d’État de 1999.
L’opposition du Premier ministre Jospin à toute intervention a créé un
précédent. Le ministre français de la Coopération d’alors, Charles Josselin,
justifiait la stratégie à la Ponce Pilate de Paris :
D’une manière générale, ce qui vient de se passer illustre la nouvelle politique
française en Afrique. Il n’est plus question de nous ingérer dans le débat de
politique intérieure, il n’est pas question de maintenir contre la volonté
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populaire tel ou tel dirigeant. Cette non-ingérence ne signifie pas indifférence
et encore moins abandon (RFI 1999).
Fondée sur la doctrine « ni ingérence ni indifférence », la nouvelle politique
adopte la sous-traitance des opérations de maintien de la paix aux organisations régionales. Élément fédérateur de l’identité française, le multilatéralisme
devient la règle (Macleod et Voyer-Léger 2004). Aux premières heures de la
crise ivoirienne de septembre 2002, Paris envoie un contingent militaire assigné
d’une mission ponctuelle de protection et d’évacuation des ressortissants
étrangers. De son côté, la CEDEAO a promptement réagi et déploie un contingent de l’Ecomog, son bras militaire.
Le 23 septembre 2002, le colonel de Kersabiec, commandant du 43e
bataillon d’infanterie de marine a affirmé qu’il n’était pas question pour les
militaires français de se mêler d’une crise « ivoiro-ivoirienne à 100 pour
cent ». Pourtant, le contingent est maintenu. Malgré la présence de l’Ecomog,
l’opération Licorne s’est mue en une force d’interposition entre les belligérants.
Les autorités françaises étaient obligées de préciser les principes qui guident
ce revirement politique. Le Quai d’Orsay a annoncé que l’opération Licorne
tient essentiellement à préserver l’intégrité territoriale de la Côte d’Ivoire, la
sécurité de l’État et du peuple ivoiriens (Smith 2003). S’agit-il là d’un retour
à la « normalité » des pratiques « françafricaines » ? Dotée d’environ quatre
mille soldats, la Licorne coûte plus d’un demi-milliard d’euros l’an au trésor
français (Le Gris-gris international 2007).
Le réalisme de la diplomatie française rappelle que Paris n’a pas d’amis.
Au regard du coût de la mission Licorne, il est pertinent de s’interroger sur
les motivations qui la sous-tendent. D’où notre question de recherche :
comment expliquer une intervention si coûteuse de la France en Côte d’Ivoire
en dépit des déclarations officielles ?
L’objectif de la présente analyse est de sortir des approches européocentristes souvent utilisées pour dépeindre la survenue du conflit ivoirien et
justifier ainsi une intervention française généreuse. Nous entendons montrer
que l’opération Licorne dissimule bien des motivations géopolitiques. Et la
question est de savoir si ces motivations sont essentiellement d’ordre affectif
comme le répète Paris ou instrumental. Avant de préciser ces motivations, il
convient de situer l’intervention dont il est question dans le présent article.
Précisions conceptuelles
Intervention
Généralement, l’intervention se rapporte aux actions externes d’un État
souverain pour influencer les affaires domestiques d’un autre. Nye (2005)
établit une échelle d’analyse à huit niveaux, allant du discours aux sanctions
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économiques (soft) ou de l’envoi de conseillers militaires à une invasion
massive (hard). Il ajoute que les interventions soft constituent un moyen
politique puissant pour régler un conflit; ce qui laisse croire que Paris dispose d’une alternative à l’intervention militaire.
La définition que propose Pearson complète la hard intervention de Nye
et traduit la réalité de l’opération Licorne. Elle désigne le « movement of
troops or military forces by one independent country […] across the border
of another independent country..., or actions by troops already stationed in
the target country » (Pearson 1974:260).
Types de motivations
La littérature dégage deux types de motivations dans les interventions
extérieures : affectives et instrumentales. Les motivations affectives désignent
les liens idéologiques, ethniques et religieux entre les groupes de l’État
intervenant et ceux de l’État visé (Mitchell 1970). Héraclides (1990) a reconnu
la pertinence de ces finalités tout en ajoutant l’irrédentisme et les considérations
humanitaires. Il s’empresse de préciser qu’il en est ainsi lorsque l’engagement
est de basse intensité. Dans le cas ivoirien, des liens affectifs enracinés depuis
la colonisation et entretenus dans les rapports entre la Côte d’Ivoire
indépendante et sa métropole ne sont pas à négliger. Nous y reviendrons.
D’autres chercheurs privilégient les motivations instrumentales au sens
de gains économiques, d’enjeux politiques et de considérations stratégiques.
Au début de son étude sur les opérations de paix de l’ONU, Neack s’est
demandé si la participation des États dépend de l’idéal onusien ou plutôt de
leur intérêt national. L’étude de dix-huit opérations de maintien de la paix a
poussé la chercheure à admettre que la « realist interpretation which is that
states do whatever they can, given their power resources, to protect and
preserve their national interests, better explains states’ participation » (Neak
1994:181). Elle doute des finalités affectives.
De son côté, Laquandria (2003) s’est interrogée sur le bien-fondé de
l’intervention américaine par le truchement de l’Ecomog au Libéria. Tout en
actant les rapports historiques entre les peuples américain et libérien, elle
soutient que l’opération exprime un besoin de repositionnement géostratégique
dans une Afrique de l’Ouest considérée comme la chasse gardée de la France.
Le constat de Morrison Taw et Grant-Thomas (1999) confirme cette
perception. Les chercheurs voient en le leadership nigérian, la main de
Washington qui justifie son soutien par l’appui dont bénéficie Taylor de la
part du Burkina Faso et de Côte d’Ivoire, têtes de pont du front français.
Ces différentes positions s’inscrivent dans le débat qui ponctue les
approches en théorie des relations internationales. Pour les réalistes, les États
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interviennent dans des conflits externes lorsque leurs intérêts vitaux sont en
jeu. Ils partent du principe que toute intervention exige des coûts matériels et
humains. L’incitatif devrait être suffisamment fort pour cautionner
l’engagement. Suivant ces paramètres de théorisation, nous présumons que
des motivations instrumentales seraient à la base de l’intervention de Paris en
Côte d’Ivoire. Examiner ces motivations revient à identifier les intérêts
adjacents à une intervention impériale. Nous jugeons que leur nature pourrait
être étudiée en termes géopolitiques.
La géopolitique : historique, définition et déterminants
Historique
De façon récursive, le terme « géopolitique » est omniprésent dans les discours
scientifique, politique et médiatique. Apparaissant souvent à l’évocation des
interventions extérieures, le concept est employé de façon réductionniste,
une limite que la présente analyse veut dépasser.
La paternité du concept revient à l’école allemande autour de Ratzel et de
Haushofer qui considèrent l’État comme un être vivant nécessitant de l’espace
vital pour sa croissance. Leur conception s’inscrit dans une vision du
« darwinisme social » ayant servi de base idéologique à l’impérialisme allemand
et au nazisme (Lasserre 2001).
Pour sa part, Mackinder a introduit le concept de heartland opposant les
pays continentaux et maritimes. Le terme renvoie à une terre centrale –
identifiable à la Russie – autour de laquelle gravitent des ceintures
périphériques, les rimland ou les îles marchandes. La clé de la puissance
réside dans le credo qu’il a ainsi formulé : « Qui tient l’Europe orientale tient
la terre centrale, qui tient la terre centrale domine l’île mondiale, qui domine
l’île mondiale domine le monde » (Mackinder [1904] 1992:29).
Pendant la guerre froide, l’école matérialiste marque le saut de la discipline
en s’inspirant des idées de Mackinder. La géopolitique autorise l’élaboration
d’une politique étrangère active ainsi que le témoigne la strategy of containment
de Spykman et de ses successeurs Kissinger et Brzezinsky. Elle a permis
d’assurer la prééminence américaine en Eurasie, point d’ancrage à la
domination globale (Brzezinsky 1997).
Il vient que la géopolitique de la période bipolaire se situe plutôt dans le
cadre du réalisme classique et confirme l’importance accordée aux facteurs
géographiques, déterminants de la politique et du destin des États. Statocentrée, l’approche est marquée par un fort déterminisme et oblitère la
dynamique du système politique international.
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Après la guerre froide, la pensée géopolitique apparaît sous un jour nouveau
et certains chercheurs parlent de la géopolitique critique (Lasserre et Gonon
2001), d’autres de la nouvelle géopolitique. Sans renoncer à l’héritage des
précurseurs de la discipline, la nouvelle lecture accroît le rôle de l’espace
dans la politique sans toutefois le considérer comme totalisant. Elle devient :
the analysis of how political systems and structures […] influence and are
influenced by the spatial distribution of resources, events, and groups, and
by interactions among subnational, national, and international political units
across the globe. It focuses […] on how groups interact […] in the pursuit of
controlling resources (Wood et Demko 1999:4).
L’espace est capital et son influence se traduit par une série de déterminants
géographiques concrets.
Définition et déterminants
Définition
La géopolitique est une méthode particulière qui met en relief les relations de
pouvoir entre le territoire et ses déterminants géographiques d’une part, et la
politique des acteurs, de l’autre. Elle repère, identifie et analyse les phénomènes
conflictuels, les stratégies offensives ou défensives centrées sur la possession d’un territoire (Lorot 1995).
L’analyse géopolitique repose sur la binarité ambitions-menaces qui permet
de lire les actions diplomatico-stratégiques comme c’est le cas en Côte
d’Ivoire. Selon cette technique, toute intervention extérieure se ramène à la
volonté de réaliser des ambitions ou de contrer des menaces. Le jeu de réflexion
pousse à s’interroger sur « qui veut quoi, pourquoi et comment ? Que veut
ce pays qui vient de déclencher une guerre ? De qui a-t-il peur ? De quel
avantage veut-il disposer ? » (Thual 1996:22). La mise en perspective des
éléments de réponses en lien avec les représentations idéologiques permettent
de découvrir les priorités géopolitiques à l’œuvre. Composée de deux
morphèmes « géo » signifiant terre et politique, la géopolitique invite à saisir
les visées d’une action politique dans l’espace. Cette conception est pertinente
à l’analyse de l’intervention française en Côte d’Ivoire d’autant qu’elle permet
de mettre « en relation les facteurs de la puissance étatique, la politique
internationale, et l’environnement géographique » (Gounelle 2001:121).
Déterminants
Deux ensembles de déterminants s’imposent dans l’analyse des faits
géopolitiques. Les facteurs constants touchent la position générale de l’État
par rapport aux autres, l’existence ou non de façade maritime. Les facteurs
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changeants renvoient aux ressources énergétiques et minières ainsi qu’aux
considérations idéologiques.
Au plan militaire et stratégique, les facteurs constants permettent de saisir
l’agenda de l’opération Licorne d’autant que la position générale de la Côte
d’Ivoire dans l’espace françafricain traduit la nécessité de défendre une zone
d’influence historique. Au regard de notre problématique, il est pertinent de
retenir trois domaines qui constituent l’ossature de notre grille d’analyse : le
militaire/stratégique, l’économique et les représentations idéologiques.
Motivations géopolitiques de l’opération Licorne
L’importance militaire/stratégique de la Côte d’Ivoire
Le domaine militaire/stratégique relève de la dimension traditionnelle de la
géopolitique. Selon cette lecture, la quête de sécurité est l’enjeu principal de
l’attitude d’un État (Waltz 1979). Cette sécurité se définit par la puissance de
feu qui garantit l’intégrité territoriale et la survie. Le volet géostratégie se
décline en termes de position géographique de l’État et traduit le besoin de
protéger une zone d’influence. Dès lors, une intervention militaire est plus
probable lorsque la position géographique de l’État cible est importante pour
la puissance impériale tutélaire. Dans le cas ivoirien, nombre d’indicateurs
sont pertinents comme la sortie maritime, sa position par rapport aux routes
stratégiques, la configuration des alliances éventuelles. La Côte d’Ivoire se
situe au cœur du pré-carré ouest-africain et la probabilité d’intervenir est
renforcée d’autant qu’il existe un risque du spill-over pour la sous-région.
En lien avec Thual précédemment évoqué, l’intervention militaire de la
France répond à la binarité ambitions-menaces. La Côte d’Ivoire apparaît le
heartland à partir duquel Paris assure le contrôle de cette partie de la chassegardée. Sa situation géographique est intéressante à cet égard. Bordée par le
golfe de Guinée et ceinturée par deux pays anglophones (le Ghana et le Libéria),
la Côte d’Ivoire dessert les rimland au sens de Mackinder, le Burkina Faso et
le Mali. Au carrefour des routes maritimes qui longent le golfe de Guinée, elle
se révèle le château fort de la France dans la région. Le territoire ivoirien
occupe une position géostratégique et l’ancienne puissance tutélaire gagnerait
à préserver tant son unité que sa stabilité. Devant les velléités impériales de
Washington, l’opération Licorne marque la volonté de Paris de rester maître
dans son espace vital.
En effet, à la fin de la guerre froide, la « grande stratégie » a disparu « en
même temps que le mur de Berlin et les statues de Lénine dans les rues de
Moscou » (Kagan 2003:126). Washington a modifié sa politique africaine qui
consistait à sous-traiter le continent aux puissances européennes notamment
la France. Des officiels américains saisissent toute occasion pour déclarer la
guerre aux intérêts français ainsi que le rappelle le Secrétaire d’État Warren
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Christopher. Celui-ci affirmait révolu « le temps où l’Afrique pouvait être
divisée en sphères d’influences, où les puissances extérieures pouvaient
considérer les groupes entiers de pays comme leur domaine réservé »
(N’Gbanda 2004:110).
Le Département d’État affiche la détermination des États-Unis à assumer
le leadership dans le déroulement du prochain chapitre de l’histoire de l’Afrique.
L’éviction de Paris des Grands Lacs Africains a matérialisé cette volonté de
déloger Paris. Washington a mis en place une batterie d’institutions militaroéconomiques qui entrent en concurrence avec le dispositif traditionnel de
Paris. L’ACRI devenue l’ACOTA et l’AGOA4 figurent au rang de ces
dispositifs. De plus, Washington a passé des accords de coopération militaire
tous azimuts avec des pays francophones symboles dont la Côte d’Ivoire, le
Sénégal, le Mali ou encore l’Algérie. À l’hiver 2007, le Congrès a approuvé
l’Africa Command que le Pentagone a investi d’une mission de coopération
des différents partenariats de sécurité autour et sur le continent africain. Il
s’agit d’une première alors que cela était seulement fait de l’Europe jusqu’à
présent.5
Dans cette perspective, l’opération Licorne s’impose pour parer à la menace
américaine et affirmer l’ambition française de puissance. La menace est à la
fois interne et externe à l’Afrique. À l’interne, l’implosion de l’ancienne
« vitrine » française aurait des répercussions sur la stabilité régionale. De
même, il est difficile d’imaginer le coût politique de la réaction du peuple
français devant l’effondrement du seul pays dont le succès économique limite
les diatribes contre sa mission dite civilisatrice. L’opprobre ternirait davantage
l’image de la France dans l’opinion publique africaine voire internationale.
L’opération Licorne se révèle un signal rassurant à l’ensemble des États du
pré-carré.
Plus qu’une opération de sauvetage allié, l’intervention semble être guidée
par le syndrome de la Fachoda. La présence des forces spéciales américaines
dans la région ravive la peur de voir Washington intervenir directement dans
l’épicentre du pré-carré (Leymarie 2002). Dans sa croisade contre le terrorisme
international, l’administration Bush n’apprécie guère l’instabilité d’un pays
qui pourrait servir de nids aux organisations criminelles. La présence de
mercenaires libériens augmente le risque de déstabilisation nuisible aux milieux
d’affaires.
En outre, la configuration des alliances préfigure une intervention directe
de la France. L’existence d’un concurrent dans la lutte pour l’influence
conforte une action militaire directe. Allié naturel des Américains, le Nigéria
est de loin la seule puissance militaire dans la région. Les pays francophones
susceptibles d’épauler Paris n’ont pas le statut de puissance locale alors qu’il
existe une possibilité réelle d’entrée en scène de l’armée nigériane. Les tapages
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autour de la médiation sud-africaine sont révélateurs d’une alliance pouvant
desservir la France. Ces considérations justifient la mise en veilleuse de la
doctrine de la sous-traitance impériale des opérations de maintien de la paix.
Comme le précise l’adage, « on est mieux servi que par soi-même ».
L’irrésistible attrait géoéconomique
Les appétences impériales de Washington en Afrique oblitèrent des raisons
stratégiques. Après l’effondrement de l’Union soviétique, la menace
communiste a cédé à la conquête néolibérale, les « Cold War ideological
rivalries have been replaced by world-wide economic compétition » (Luttwark
1990:24). Rougier (1947) prédisait déjà la volatilité des axes économiques et
la constante déformation des constellations politiques.
Dans Géopolitiques & Économies qu’ils ont publié en 1997, Imbeault et
Montifroy ont levé le voile sur les rapports entre la géographie et l’économie
des États. À l’aide des exemples du passé, comme ceux de Mégare et de
Rome, et du présent, comme ceux de la Russie et de Hong Kong, les
chercheurs canadiens ont analysé les processus de recomposition géopolitique
en cours. En épousant la philosophie de Gottmann, ils approuvent l’idée que
la puissance et la richesse des États s’évaluent à la lumière de leurs ressources
en matières premières. Leur étude a le mérite de ressortir la philosophie
économique qui préside aux destinées des grands ensembles géopolitiques et
débouche sur une remise en question philosophique des doctrines économiques
et politiques classiques.
Dans son ouvrage consacré à l’Histoire de la géopolitique, Lorot (1995)
s’est interrogé sur le rapport entre la géopolitique et l’économie. Par le concept
de « géo-économie », le chercheur canadien a montré l’existence de liens
directs entre la géopolitique et l’économie. Dans le processus de la
globalisation, la puissance d’un État se mesure non seulement à sa capacité
à capter les flux des capitaux mais davantage à contrôler de loin les ressources
énergétiques et les minéraux stratégiques. Dans cette course, l’emprise
économique déborde sur le champ de la géopolitique sous la pression de la
mondialisation. Il s’agit là d’un phénomène qui tend à « transcender la logique
d’un système interétatique à laquelle se substitue une logique de réseaux
transnationaux » (Adda 1996:3). Dès lors, les actions diplomatiques plus ou
moins ouatées visent plus ouvertement à localiser, répartir le marché des
matières premières et à entretenir de bonnes relations politiques avec les
États détenteurs.
Il vient que l’accès et le contrôle des ressources stratégiques représentent
des enjeux majeurs ainsi que l’a révélé Maire (1997) dans son article, « Le
minerai, clé du pouvoir ». À en croire cet analyste, Paris avait tardivement
compris la tactique de Washington à effilocher ses liens avec l’Afrique. Le
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« Prométhée déchaîné » des carcans idéologiques d’un monde bipolaire n’a
de cesse lancé des pics à la France : « les Américains vont tenir la dragée
haute aux partenaires traditionnels de l’Afrique, à commencer par la France »
(Brown dans N’Gbanda 2004:196).6
La dépendance mutuelle entre l’économie et la puissance forcent l’intérêt
croissant que les grandes puissances accordent aux ressources stratégiques
et les voies de leur acheminement. Klare (2002) souligne l’importance de ces
facteurs à partir d’une analyse des manœuvres de l’armée américaine au
Kazakhstan. De même qu’elles avaient motivé la colonisation de l’Afrique,
ces ressources se révèlent la boussole qui oriente les politiques impériales
actuelles. Devenues essentielles au maintien des économies capitalistes, les
matières premières stratégiques pourraient attirer des « proxy wars » aux
États pourvoyeurs. Ils risquent d’imploser vu la tendance américaine à user
de son potentiel militaire pour en assurer le contrôle (Le Billon 2006).
Il est difficile d’expliquer la dynamique des politiques sécuritaires sans
reconnaître l’enjeu des ressources non renouvelables. En ce sens, l’espace
africain est révélateur de l’intérêt que les puissances lui portent. Par rapport
aux réserves mondiales, le continent renferme 75 pour cent de diamants, 70
pour cent d’or et de cobalt, 50 pour cent de vanadium, 46 pour cent de
platine, 20 pour cent du cuivre, 20 pour cent d’uranium en forte concentration
(Chaliand 1984). Il est approprié de retenir les ressources naturelles comme
des intérêts géopolitiques. Des investigations font état de la découverte
d’importants champs pétrolifères et gaziers en Côte d’Ivoire.
En effet, selon les données du rapport de la Commission d’enquête
internationale des Nations unies sur la Côte d’Ivoire, le pays possède une
réserve pétrolière proche de celle de Koweït. Elle devient le premier État du
pré-carré producteur du pétrole vert et le second en Afrique après le Nigéria.
Si certains analystes comme Favennec et Copinschi (2003) tendent à assouplir
l’importance du pétrole ivoirien, il faut reconnaître l’actualité des données du
rapport onusien que confirme le récent audit de la Banque mondiale sur la
gouvernance du pétrole dans ce pays. En outre, le rapport souligne la
découverte du gaz dont l’exploitation s’étalerait sur un siècle. Le rapport
précise également l’existence de métaux précieux (l’or, le diamant) et de
métaux rares utilisés dans les technologies de pointe (ONUCI 2004). L’attrait
des ressources est renforcé par l’annexe II de l’Accord colonial de défense
(toujours en vigueur) entre la France, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Niger.
Au regard des articles 2, 3 et 5 dudit accord, la France détient le monopole
d’exploitation des matières premières stratégiques de ces pays.
Par ailleurs, l’approche analytique autorise la prise en compte d’autres
données telles le réseau routier ivoirien et les investissements directs étrangers
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de la France. La Côte d’Ivoire est l’un des rares États francophones de la
région les plus équipés en infrastructures portuaires. Le développement de
réseaux ferroviaires et routiers favorisent le commerce international des
rimland du pré-carré. Au plan foncier, la France détient suivant le code rural
de 1998, 45 pour cent des terres ivoiriennes.7 Il convient de préciser la forte
présence de multinationales françaises qui contrôlent les secteurs névralgiques
de l’économie ivoirienne.8
Au plan financier, l’intervention militaire soutient le principe de la
conservation du contrôle de la zone Franc CFA dont la Côte d’Ivoire constitue
l’épine dorsale. Selon les données de la Banque Centrale des États d’Afrique
de l’Ouest (BCEAO), la Côte d’Ivoire a produit 38 pour cent du PIB et 45
pour cent de la masse monétaire des pays de l’UEMOA9 au titre de l’année
2003. La France a sciemment conservé la tutelle du franc CFA qui lui consacre
le contrôle des économies de la zone. Le mécanisme de tutelle est assuré par
la centralisation des réserves de change. Ainsi que le précise une note
d’information de Banque de France, la BCEAO est tenue de déposer 65 pour
cent minimum de ses réserves de change auprès du Trésor français en
contrepartie de la convertibilité illimitée garantie par la France (Agbohou 1999 ;
Banque de France 2003). La préservation de l’unité de la Côte d’Ivoire ainsi
que l’annonce l’objectif de l’opération Licorne est vitale aussi bien pour la
France que pour les pays de l’espace monétaire CFA. L’enjeu financier est
palpable d’autant que la Côte d’Ivoire représente pour le « CFAland », ce
que l’Allemagne représente pour l’Euroland.
À la lumière de ce qui précède, la Côte d’Ivoire a un potentiel économique,
un intérêt géoéconomique pour la France qui le contrôle par un géo-pouvoir
immanent.
Les motivations idéologiques et la grande stratégie
Le domaine idéologique fait appel aux représentations politiques qui indiquent
la dimension subjective d’un territoire donné dans l’imaginaire collectif d’un
peuple. Elles s’enracinent dans les mythes et les légendes nationaux, les
symboles, la religion et l’histoire de ce peuple. La géopolitique embrasse
« différents types d’enjeux […] d’identité sur des territoires, et sur les
représentations qui leur sont associées » (Géré 2002:112). Elle analyse des
représentations habituelles qui décrivent les situations sociopolitiques localisées
géographiquement. Lasserre et Gonon (2001) insistent sur l’idée que tout
déploiement spatial du politique est incontournable du fait que nous sommes
incarnés et que la communauté où nous vivons et autour de laquelle s’organise
notre existence est inscrite dans l’espace. La qualité de leur analyse réside
dans l’importance singulière qu’ils accordent aux discours historiques, supports des représentations et instruments de légitimation des actions politiques.
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Ces approches balaient la dichotomie entre géopolitique et géographie politique.
Ils rejoignent Lacoste (1984) et Foucher (1988) qui mettent en relief le rôle
des représentations dans l’approche géopolitique.
Puisant de la phénoménologie de Husserl, le chef de file de l’école française
conçoit les représentations comme l’ensemble des idées et des perceptions
collectives qui émeuvent des groupes sociaux et qui structurent leur vision
du monde. Lacoste pousse le concept au-delà des idéologies nationales pour
inclure les imaginaires collectifs qui font des représentations, un miroir qui
reflète les motivations des hommes politiques. Elles peuvent être marquées
par la tendance à l’agressivité ou à la défensive. La géopolitique au sens de
Lacoste recherche des intentions collectives et étudie les rivalités de pouvoir
sur des territoires symboles (Thual 1996:14). L’analyse idéologique discerne
les sujets profonds qui inspirent des actions d’une société et commandent à
son destin. Contrairement à la Weltanschauung allemand, l’idéologie ici a
plutôt une fonction positive. Ces conceptions corroborent les objectifs de
l’armée française, « avoir une capacité de projection étrangère de ses troupes
pour défendre ses intérêts nationaux sur des théâtres d’opération étrangers »
(Béland et Bouvier 2006:75).
Les perceptions nationales de grand destin de la France comportent des
traits expansionnistes ainsi que le témoigne le général de Gaulle qui identifie
la France à l’Europe. Les traits messianiques et les prétentions au rôle de
grande puissance se manifestent à travers l’idée même d’intervenir en Côte
d’Ivoire. À cet égard, le rôle de l’histoire est pertinent. La Côte d’Ivoire a été
le pivot de l’AOF10 et les relations franco-ivoiriennes ont longtemps été
fidélisées par les deux parties. Même si cette appréhension n’exclut pas un
empilement de doctrines, les liens historiques entre les deux peuples restent
prégnants. À cet égard, l’opération Licorne est l’expression tangible d’une
des ambitions de la diplomatie française étroitement liée aux perceptions
populaires des Français : assumer le rang d’une des puissances mondiales
(Béland et Bouvier 2006:80).
Il se pose toutefois la question de moyens pour traduire les représentations
en actions. Le domaine idéologique a une forte composante d’engagement
politique qui le rattache aux précurseurs de la discipline. L’articulation politique
des perceptions nécessite la « grande stratégie » qui englobe le militaire,
l’économique et/ou le démographique. L’interaction entre ces domaines incite
à appréhender le concept au sens d’« art of controlling and utilizing the
resources of a nation […] including its armed forces, to the end that its vital
interests shall be effectively promoted and secured against enemies » (Earle
199:4). Le politique devient le catalyseur des perceptions du rôle et de la
place d’un peuple dans le monde. Ainsi, [...] policy makers take these visions
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or images, mix them with the ‘scientific’ principle of causality, and end up
with geopolitical theories or doctrines. [...] In international politics often
perceptions matter more than ‘real’ things (Tchantouridze et Lieverse 2000:2).
La grande stratégie est permanente; elle ne finit pas avec la fin de la guerre
comme elle ne commence pas avec elle. De ce point de vue, sa prise en
compte offre un autre degré d’analyse qui dépasse le niveau purement
idéologique en même temps qu’il lui est proche.
Il est intéressant de situer la dimension idéologique à différents niveaux.
Waltz (1979) situe les perceptions à trois niveaux : individuel et bureaucratique,
interne et global. Au niveau individuel et bureaucratique, les leaders politiques
ainsi que les différents groupes d’intérêts (l’armée, milieux d’affaire) jouent
un rôle clé dans l’élaboration de la politique étrangère. Dans le cas français,
la personne du chef de l’État est centrale. La décision d’intervenir repose
essentiellement dans les mains du chef de l’État, en l’occurrence le président
Chirac. Son appartenance politique rappelle le piège des indépendances en
Afrique de même que les velléités d’indépendance du général de Gaulle vis-àvis de l’administration américaine. Au niveau interne, nous pouvons relever
la cohabitation et ses conséquences ainsi que les scandales mettant en cause
le financement des partis politiques. Mais plus encore, l’électrochoc du
printemps 200211 tend à renforcer le sentiment national d’une France
humaniste et ouverte sur le monde. Au niveau global, la crise diplomatique
ayant opposé la France et les États-Unis sur la guerre en Irak renforce les
perceptions populaires qui se traduisent en actions géopolitiques.
Conclusion
Le but de ce travail était de comprendre au-delà des objectifs officiels, les
causes profondes de l’intervention de l’armée française dans la crise ivoirienne.
Nous avons présumé que les motivations de cet engagement sont
instrumentales. Dès lors, l’approche géopolitique est toute indiquée pour
déchiffrer la dynamique extérieure à l’aune de cette opération. La géopolitique
offre l’avantage de favoriser une analyse multidimensionnelle qui prend en
compte nombre d’indicateurs. La relation qui rattache l’étude géopolitique à
l’analyse inspirée par le réalisme permet d’adopter différents niveaux d’analyse
à même de mettre en relief plusieurs dimensions de la problématique. Il
s’impose toutefois d’admettre le défaut d’absence de rigueur inhérent à toute
analyse inclusive. Ce défaut n’entache pas la crédibilité d’une grille d’analyse
multidimensionnelle, multidisciplinaire et multiscalaire. La géopolitique dite
nouvelle autorise de prendre en compte des déterminants géostratégiques,
économiques et idéologiques. Nous aurions pu approfondir l’analyse pour
interroger la dynamique interne à la Côte d’Ivoire même si nous avons effleuré
la dimension régionale. L’approche multidisciplinaire permet de croire que
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l’opération Licorne répond à des objectifs géopolitiques tant dans l’intérêt de
la France que de la Côte d’Ivoire et de la sous-région ouest-africaine.
De part la géopolitique dite classique, la Côte d’Ivoire constitue le pivot
géographique à partir duquel la France est susceptible de contrôler la partie
ouest-africaine de son heartland au sens de pré-carré. Cette analyse révèle
les lacunes de la conception occidentalo-centrée de la mondialisation qui
tend à marginaliser l’Afrique et minimiser son importance économique et
militaire. Ainsi que l’a fait remarquer Cohen, l’Afrique de l’Ouest en particulier
est d’une importance capitale, potentiellement déstabilisatrice du marché global.
Les grandes puissances font face à des blocs géopolitiques secondaires depuis
la fin de la guerre froide. En Afrique au sud du Sahara, la Côte d’Ivoire
occupe une position clé. La découverte des ressources stratégiques et le
développement des sociétés offshores au large du golfe de Guinée placent le
pays à la croisée d’intérêts géopolitiques. Dans ces conditions, « this politically
and economically unstable region [West Africa] can thus become a catalyst
for global instability. It warrants sustained strategic and economic attention »
(Cohen dans Wood et Dembo 1999:44). Vu sa position géographique et
économique, nous pouvons reformuler le credo mackinderien : qui tient la
Côte d’Ivoire tient le pré-carré, qui tient le pré-carré domine l’île centrale,
qui domine l’île centrale domine l’Afrique. Le syndrome de la Fachoda, les
facteurs géoéconomiques et les représentations idéologiques sont en filigrane
des motivations d’intervenir en Côte d’Ivoire. Cette analyse amène à conclure
que pour parer à la menace hégémonique américaine et à son avancée sur le
continent africain, la France organise une vaste parade destinée à marquer
un territoire qu’elle a toujours considéré comme son arrière-cour. L’hypothèse
de départ reste fondée car les objectifs officiels bien qu’intéressants, n’ont
de sens qu’à travers le prisme géopolitique.
Notes
1. Il s’agit entre autres du général de Gaulle, de Michel Poniatowski, de Jacques
Foccart ou encore du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny.
2. Il s’agit du discours de Mitterrand du 20 juin 1990 lors du sommet de la
Francophonie où le président français invite les chefs d’État de la
« Françafrique » à démocratiser leur régime. Mitterrand a été obligé de
souscrire malgré lui à cet impératif sous la poussée de l’administration Clinton.
3. Il s’agissait de l’Opération Noroît qui s’inscrit dans le cadre de l’accord de
défense et de coopération militaire qui oblige Paris à secourir le Rwanda en
cas d’attaque étrangère.
4. ACRI, c’est l’African Crisis Response Initiative mise sur pied par
l’administration Clinton dont l’objectif est de moderniser les armées africaines
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et former les soldats aux opérations de maintien de la paix. L’administration
Bush l’a transformée en ACOTA, African Contingency Operation Training
Assistance. Depuis 1997, le programme a entraîné des bataillons au Bénin, en
Côte d’Ivoire, au Ghana, au Mali, ou au Sénégal. Lire à cet effet, Abramovici,
P. (2004) « Activisme militaire de Washington en Afrique », dans Le monde
diplomatique, juillet, pp.14-15. L’AGOA est l’offensive économique, African
Growth Opportunity Act qui ouvre le marché américain aux exportations
africaines. Elle est présentée comme le pendant de l’Accord de Cotonou entre
l’Union européenne et les pays ACP.
Nous faisons allusion à l’US-Eucom, le commandement européen de l’armée
américaine basée à Stuttgart en Allemagne depuis le second conflit mondial.
Brown Ron fut Secrétaire d’État au commerce dans l’administration Clinton.
La Côte d’Ivoire occupe une superficie de 322 462 km² avec plus de 15 millions
d’habitants. Les sièges de la présidence de la République et de l’Assemblée
nationale ivoiriennes font l’objet d’un bail conclu avec Paris selon le rapport
de l’ONUCI (2004).
Au rang de ces multinationales figurent Bouygues, les groupes Bolloré ou
Total, France Telecom, la Société Générale, le Crédit Lyonnais, BNP-Paribas et
AXA.
Le Franc CFA est la monnaie de la Compagnie Financière Africaine, l’ancienne
communauté française d’Afrique. La zone Franc CFA est un regroupement
monétaire rassemblant huit pays francophones. UEMOA, c’est l’Union
Économique et Monétaire Ouest Africaine dont la zone CFA est un sousensemble.
AOF, c’est l’Afrique occidentale française qui faisait partie intégrante de
l’empire français.Waltz, K., 1979, Theory of International Politics, New York :
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Il s’agit de l’arrivée « surprise » au second tour des élections présidentielles
en France du parti d’extrême droite.
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