13:42, 18 December 2013

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Gauches, nationalismes populaires et
anticapitalismes en Amérique Latine
Franck Gaudichaud
1. G. Almeyra, Notes sur les gouvernements progressiste
d'Amérique latine, 2011
2. Franck Gaudichaud, Venezuela. Les tensions du processus
bolivarien , 2012
3. Michale Löwy, Brésil. La mouche bleue du pouvoir et le
Parti des travailleurs, 2009
4. Héctor Márquez, Mexique : lutte contre la fraude
électorale et réorganisations à gauche, 2011
5. Pedro Campos, Cuba. Une bataille stratégique en cours
pour l’avenir du socialisme, 2011
Pour aller plus loin
6. Claudio Katz, Amérique latine : vers le socialisme du XXIe
siècle ?, 2008
7. Éléments bibliographiques
International Institute for Research and Education - Amsterdam
24th Novembre – 15th Decembre 2012
Notes sur les gouvernements
progressistes d’Amérique
latine
Guillermo Almeyra
mai 2011 – La Jornada
1. Il n’y a pas d’Amérique latine homogène, mais bien
diverses régions très différentes entre elles tout en étant unies
par une histoire, une culture commune et par leur problème
commun de dépendance à l’égard de l’impérialisme étatsunien
qui a fait de cette zone son « arrière cour ». Il n’existe donc
pas non plus une catégorie spéciale, homogène, de
« gouvernements progressistes » car ces derniers sont les fruits
d’une série de rapports de forces particuliers entre les
principales classes de ces différents pays d’une part et le
capital financier et l’impérialisme d’autre part. Il s’agit de
relations spécifiques qui dépendent étroitement de l’histoire,
de la densité sociale et de la culture de chaque pays. Ces
éléments provoquent, sporadiquement, l’émergence de blocs
sociaux populaires, anti-impérialistes et anti-oligarchiques qui
peuvent inclure y compris des secteurs des classes dominantes
et des classes moyennes aisées. Ces derniers tentent de mener
à bien une politique nationaliste bourgeoise en profitant des
difficultés que rencontre l’impérialisme sur le plan mondial
afin d’élargir l’espace pour une croissance de l’économie
nationale à contre-courant de la volonté du capital financier
international.
2. Le caractère mondial du système capitaliste et l’insertion
en son sein de tous les pays latino-américains dans une
relation de dépendance, rattrapent ces pays par les pieds quand
ils veulent quitter, même partiellement, le marais asphyxiant
des politiques néolibérales. Tous les « gouvernements
progressistes » - puisqu’ils émergent d’une crise sociale et
d’une montée des mouvements de masse dont la dynamique
heurte de front la domination capitaliste - n’ont pas d’autre
choix pour s’affirmer que d’avancer des mesures sans cesse
plus audacieuses contre le capital.
3. Les « gouvernements progressistes » naissent, à l’échelle
internationale, dans et de la crise de l’impérialisme. Afin de
maintenir le système en le modifiant, ils utilisent la force
sociale incarnée par la convergence des secteurs ouvriers,
paysans et populaires qui s’affrontent objectivement au
capitalisme, mais qui n’ont pas encore d’indépendance
politique, de conscience anticapitaliste claire et un programme
propre. Ces forces se mobilisent, surtout, dans le cadre de
revendications économiques et sociales en faveur d’un EtatProvidence qui reste dans les marges du système ; pour des
revendications nationalistes, anti-colonialistes ; et pour
l’égalité et la justice ethniques là où les descendants des
peuples indigènes ou afro-américains constituent la majorité
ou une partie importante de la population.
1
4. Le gouvernement de Lazaro Cardenas, au début de la
crise de 1929, est l’exemple le plus radical de ce type de
gouvernements que Trotsky avait qualifié de « bonapartiste sui
generis ». Tout en maintenant le régime capitaliste et
renforçant l’Etat capitaliste, Cardenas s’appuyait sur les
paysans qui occupaient les terres, les armaient contre les
grands propriétaires terriens, tout comme il soutenait les
ouvriers et les organisait afin de mieux les subordonner à son
gouvernement. Le soutien et la mobilisation des exploités lui
permettaient de faire contrepoids à l’impérialisme et aux
faibles classes dominantes nationales, ainsi qu’aux serviteurs
de ces dernières au sein de l’appareil d’Etat. A l’échelle
internationale, il utilisait les contradictions entre les différents
impérialismes afin de louvoyer entre eux pour développer une
politique indépendante et nationaliste.
A cette même époque naquit l’éphémère gouvernement de
Grau San Martín et de Guiteras à Cuba. Dans la période de
crise et de recomposition du capitalisme de l’immédiat après
guerre, surgirent d’autres gouvernements du même type, mais
avec de profondes différences entre eux ; le MNR bolivien
avec son partage du pouvoir avec la Centrale Ouvrière
Bolivienne (COB), le gouvernement de Juan Domingo Perón
en Argentine, de Getúlio Vargas au Brésil, de Carlos Ibáñez
del Campo au Chili, de Juan José Arévalo et de Jacobo Arbenz
au Guatemala ou encore les seconds et troisièmes
gouvernements de Velasco Ibarra en Equateur. Après la crise
de la fin des années 1960, avec les grandes mobilisations qui
ont culminées en 1968, surgirent également les gouvernements
de Juan Velazco Alvarado au Perou et de Juan José Torres en
Bolivie. Plus récemment, l’apparition du gouvernement de
Hugo Chávez, né dix ans après le « Caracazo » (insurrection
populaire sauvagement réprimée en 1989) ; ainsi que le
gouvernement de Kirchner en Argentine, né de l’effondrement
de l’économie en 2001 et du soulèvement populaire qui avait
chassé le gouvernement antérieur.
5. Le capitalisme est un système mondial mais la
réalisation du profit (et la politique nécessaire pour cela) se
fait dans le cadre des différents Etats nations. Dans ces
derniers, vu l’impuissance de la bourgeoisie nationale face à
l’énorme puissance du capital financier international, des
grandes multinationales et des grandes puissances
impérialistes (dans le cas de notre continent : les Etats-Unis),
les classes dominantes se divisent en plusieurs secteurs. La
majorité s’intègre comme partenaire servile et subordonné au
capital financier international ; elle se fait importatrice et
exportatrice, prête-nom, et met de manière illégale ses
capitaux à l’étranger. Un petit secteur, par contre, s’appuie sur
l’appareil d’Etat national et cherche à en tirer profit en
acceptant comme un moindre mal que cet appareil tente de se
renforcer en s’appuyant sur les classes populaires, y compris
en favorisant leur organisation et en appliquant une politique
nationaliste redistributive qui privilégie le marché interne (et
ainsi les petites et moyennes entreprises).
Tant que le gouvernement est capable de canaliser ce
soutien populaire et de contenir la radicalisation des secteurs
ouvriers organisés dans des limites acceptables (contre ceux
qui veulent aller plus loin et obtenir de nouvelles conquêtes
qui menaceraient donc toute la bourgeoisie, et tout
particulièrement le secteur de la bourgeoisie « nationale » qui
ne dispose que d’une faible capacité de manœuvre pour faire
des concessions d’ampleur), ce secteur rachitique de la
bourgeoisie « nationale » acceptera - bien qu’avec mauvaise
volonté - de maintenir une politique économique propre
capable de préserver ce bloc antinaturel qui l’unit aux
travailleurs. Mais quand les deux tiges du ciseau se séparent à
cause d’une radicalisation des secteurs populaires, la
bourgeoisie « nationale », du fait de ses intérêts et de ses liens
culturels et sociaux avec le secteur bourgeois majoritaire lié au
capital financier et à l’impérialisme, se subordonne alors
entièrement à ce dernier.
Tout cela explique pourquoi les gouvernement
« progressistes » sont éphémères car, ou bien ils avancent vers
l’anticapitalisme, ou bien ils se transforment et s’effondrent
entre l’impérialisme et l’oligarchie dès qu’ils n’ont plus
d’appui populaire. Ces gouvernements, et il faut insister sur ce
point, sont le fruit d’un rapport de forces qui apparaît de
manière exceptionnelle du fait de conditions nationales et
internationales qui, par définition, se modifient et évoluent. Ils
constituent ainsi une anomalie car il s’agit de gouvernements
capitalistes qui se voient forcés de réaliser une politique qui
n’est pas celle du grand capital, en mobilisant pour ce faire
des forces qui ne sont pas capitalistes et sans lesquelles ils ne
peuvent pas vaincre la résistance de la majorité des
capitalistes.
concentration des décisions entre une poignée de leaders, le
fonctionnement non démocratique, volontariste et substitutiste
de l’appareil d’Etat, le développement de la bureaucratie… Et
en conséquence l’affaiblissement progressif de leur soutien
populaire, bien qu’ils puissent encore compter sur un appui
très élevé à des moments déterminés.
7. Les révolutions démocratiques qui sont dirigées depuis
leur début ou qui sont canalisées dans leur développement par
des secteurs de la petite-bourgeoisie qui ne se donnent pas
initialement l’objectif de renverser le capitalisme (comme ce
fut le cas avec Fidel Castro ou avec le soutien au coup d’Etat
de Chavez en 1992), portent au pouvoir des dirigeants qui
partagent les méthodes et les positions fondamentales de la
classe dominante, à l’exception de la soumission à
l’impérialisme. Certains d’entre eux ne commencent à se
débarrasser de ces positions que sous la pression des masses
sur lesquelles ils s’appuient ou du fait d’attaques de
l’impérialisme qui les forcent à se défendre, comme ce fut le
cas à Cuba. C’est encore plus évident dans le cas de
gouvernements comme celui de Kirchner en Argentine, né
d’une profonde crise de la domination bourgeoise et d’un vide
politique, combinée à un soulèvement populaire. Ce sont des
gouvernements capitalistes qui ne sont plus aux mains de
capitalistes mais bien de petits-bourgeois radicalisés
influencés par l’anti-impérialisme et la haine de l’oppression
exprimée par de larges masses nationales qui n’ont pas encore
atteint une conscience anticapitaliste claire et qui cherchent la
voie pour un changement profond, mais à l’intérieur du
système. Ces gouvernements contrôlent alors les Etats
capitalistes, tout en étant influencés de l’extérieur par la
pression découlant de l’insertion du pays dans le marché
mondial et par le poids des grandes multinationales sur leur
économie. A l’intérieur, ils maintiennent des liens étroits avec
la classe dominante et ils constituent un terrain de dispute
aigue entre divers clans qui occulte la lutte des classes réelle
.
8. La force du capitalisme réside fondamentalement dans
l’hégémonie culturelle qu’il exerce et dans le fétichisme qui
fait croire aux salariés qui vendent leur force de travail sur le
marché que ce dernier est un principe juste et que le
capitalisme est quelque chose de naturel et d’éternel. La
politique des « gouvernements progressistes », avec leurs
réformes sociales et leurs politiques redistributives d’une part
( « 50% du PIB pour le capital et 50% pour le travail ») et le
maintien des profits pour les grandes entreprises impérialistes
d’autres part, semble « logique » aux yeux de certains secteurs
qui luttent quotidiennement et de manière déterminée contre
les patrons pour améliorer les conditions de travail et les
salaires. Surgissent ainsi des phénomènes tels que la
syndicalisation de masse et un syndicalisme combatif, mais
avec des objectifs essentiellement corporatistes et
démocratiques, ainsi qu’un rôle accru de la bureaucratie
syndicale intégrée à l’appareil d’Etat afin de jouer les
amortisseurs face à la pression de la base.
6. Ceci nous amène au rôle joué par l’Etat dans les pays où
surgissent les « gouvernements progressistes ». En effet, les
« outsiders » qui, dans la classe dominante ou dans la petitebourgeoisie, intègrent ou créent ces gouvernements
proviennent soit de l’appareil d’Etat lui-même (ce sont des
militaires, comme Cárdenas, Perón, Ibáñez del Campo,
Velazco Alvarado, Bermúdez, Torres, Arbenz, Hugo Chávez),
soit sont des politiciens professionnels comme Kirchner et son
épouse, ou soit appartiennent aux secteurs les plus aisés des
classes moyennes urbaines, autrement dit les secteurs les plus
intégrés à l’appareil d’Etat. Bien peu proviennent directement
d’un mouvement de masse révolutionnaire - comme en 1952
en Bolivie ou avec la quasi-révolution contre González de
Lozada qui a mené Evo Morales au pouvoir. Hormis le cas de
la Révolution cubaine de 1959, il n’y a eu que trois
révolutions authentiques dans le continent latino-américain
jusqu’à aujourd’hui : la révolution haïtienne (1791-1804), qui
fut tout à la fois une révolution sociale, ethnique et
d’indépendance ; la révolution mexicaine de 1910, qui fut une
révolution démocratique et agraire, et enfin la révolution
bolivienne de 1952, qui a compté avec des traits marqués de
dualité de pouvoirs.
Alors que le pouvoir réel continue d’être aux mains de
classe dominante liée au capital financier international, les
petits-bourgeois civils ou militaires qui arrivent au sommet de
l’appareil d’Etat croient que ce dernier s’identifie avec eux et
qu’il constitue l’instrument adéquat pour mener à bien la
transformation de la société. Ils sont convaincus qu’ils sont les
véritables démiurges car ils n’ont pas confiance dans la
capacité autonome des travailleurs sur lesquels ils s’appuient
9. Un syndicalisme de classe et combatif et des
et dont ils craignent l’indépendance de classe. De là découle le mouvements sociaux de masse sont la condition sine qua non
verticalisme qui caractérise leur mode de gouvernement ; la d’une lutte pour le changement social. Mais ils ne suffisent
2
pas pour atteindre cet objectif car, ce qu’il faut obtenir, c’est
un changement dans la conscience de classe, à l’échelle
massive, des travailleurs qui luttent aujourd’hui contre
certains capitalistes particuliers, mais non contre le capital en
tant que tel. Autrement dit, il faut un changement dans la
subjectivité qui soit le résultat des expériences des luttes.
Expériences qui doivent être analysées et raisonnées d’un
point de vue socialiste, afin de diffuser et amplifier ce qui
n’apparaît qu’à des moments déterminés de la lutte, c’est-àdire le collectivisme, la démocratie prolétarienne, la pleine
solidarité et l’internationalisme.
Cette question est vitale car le développement capitaliste,
qui détruit les communautés et tend à imposer l’égoïsme,
l’individualisme, le consumérisme et l’hédonisme comme
modèles de vie, constitue un obstacle à l’éducation
quotidienne, à la solidarité de groupe, de quartier, syndicale ou
nationale qui existaient encore à une période antérieure. Cela
explique pourquoi les secteurs les moins intégrés sont
aujourd’hui les plus radicaux, comme les peuples indigènes
qui vivent en communautés. Cela donne d’autant plus de poids
à la nécessité d’unifier, en Bolivie, les restes du
communautarisme indigène avec la lutte pour le socialisme.
10. Historiquement, pour contribuer à l’éclosion de
l’anticapitalisme de masse présent de manière semi consciente dans certains pays ayant de fortes traditions de lutte
comme la Bolivie, l’Argentine ou le Mexique, nous avons
besoin d’instruments de lutte non seulement théoriques, mais
également pratique comme l’action syndicale et la politique
quotidienne. En tout premier lieu, il faut conquérir
l’indépendance de classe d’un secteur important des
travailleurs. C’est au sein d’un tel secteur que les socialistes
pourront agir et influencer les choses plus facilement avec la
méthode irremplaçable de l’action théorique et pratique en
interaction continue avec l’élaboration théorique et
l’innovation organisationnelle réalisées par les travailleurs
eux-mêmes. Il s’agit de les écouter et d’apprendre d’eux en
même temps qu’on apporte à leur développement théorique la
compréhension de l’unité mondiale du système et, par
conséquent, de la nécessité de l’internationalisme.
Les petits partis sectaires ne comprennent pas la
contradiction qui existe entre, d’une part, ceux qui souhaitent
lutter et suivent les directions bourgeoises ou petitesbourgeoises et, d’autre part, ces mêmes directions. Ils pensent
qu’une lutte syndicale de classe avec des méthodes radicales
suffira pour remplacer ces directions et ils ne donnent à leur
socialisme qu’un caractère de propagande générale dans un
avenir éloigné. Mais cette lutte, même menée par des groupes
sectaires, est malgré tout importante car elle se confronte à la
dépendance des travailleurs envers les « gouvernements
progressistes », avec leurs appareils répressifs et leur
bureaucratie syndicale. Cependant, il ne suffit pas seulement
de combattre les politiques pro-capitalistes et d’imposer la
démocratie syndicale pour renforcer l’organisation collective,
il faut également tenter d’appliquer et de développer des
politiques alternatives sur le terrain de la production, de la
distribution, de la consommation, de la protection de
l’environnement, pour une vie riche et plurielle. Toutes choses
que, tout comme les mouvements qui s’y opposent à leur
3
gauche, les « gouvernements progressistes » ne font
actuellement pas car ils mènent des politiques néodéveloppementistes et extractivistes qui renforcent le capital.
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera
Michael Löwy, La « mouche
bleue » du pouvoir : le Parti
des travailleurs de Lula à
Dilma
Le Brésil est un pays immense par sa population (180
millions d’habitants), par sa surface (la moitié de l’Amérique
Latine) et par ses richesses naturelles. Et pourtant, c’est un
pays où la majorité de la population vit dans la plus grande
pauvreté. En fait, dans un récent classement international des
Nations Unies, le Brésil apparaît comme un des pays les plus
inégalitaires de la planète, un pays où l’écart entre la minorité
privilégiée et la majorité appauvrie est un des plus grand.
Selon certains observateurs, le Brésil est une sorte de
« Suissinde » : les riches vivent comme en Suisse, les pauvres
comme en Inde...
[...]
La longue marche du PT
Comment est né le PT ? Dès 1978, année des grandes
grèves ouvrières de la banlieue de Sao Paulo, plusieurs
dirigeants syndicaux « authentiques » commencent à agiter
l'idée d'un parti autonome des travailleurs, probablement à
partir d'une réflexion sur l'expérience de la grève elle-même,
de son affrontement avec l'appareil policier-militaire de l'État,
et pour quelques- uns, d'un premier bilan des luttes sociales
dans l'histoire récente du pays (depuis 1964). En octobre 1979
a lieu la première Rencontre Nationale du PT, à São Bernardo
do Campo, bastion prolétarien du syndicat des métallos, dirigé
par Luis Inacio da Silva, « Lula »; c'est concrètement le
moment de la fondation du nouveau parti, et l'élection de sa
première direction provisoire a lieu. Une brève déclaration
politique est approuvée à cette conférence, qui affirme
clairement le but du Parti des Travailleurs : « Le PT lutte pour
que tout pouvoir économique et politique soit directement
exercé par les travailleurs. C'est la seule manière de mettre
fin à l'exploitation et à l'oppression ». En même temps, le
document appelle « toutes les forces démocratiques pour que
se constitue un large front de masses contre le régime
dictatorial ». Le PT se propose aussi de lutter pour la
formation d'une Centrale Unique des Travailleurs, en
soulignant que « sa construction passe, nécessairement, par le
renversement de l'actuelle structure syndicale soumise à
l'État ».
En avril-mai 1980 éclate la grande grève des 250 000
travailleurs métallurgistes de São Bernardo ; suite à
l'intervention policière et militaire — arrestation des
principaux dirigeants, intervention militaire dans le syndicat
— le mouvement a été stoppé ; mais il a révélé, par sa durée
exceptionnelle (42 jours) et par sa capacité d'organisation de
masse (meetings quotidiens de dizaines de milliers de
travailleurs), la force surprenante du nouveau syndicalisme
dont l'avant-garde était partie prenante de la formation du PT.
En mai-juin de cette année se réunit une nouvelle Conférence
Nationale du PT, avec des délégués de 22 États du Brésil,
représentant approximativement 30 000 membres du parti. Un
Manifeste et un Programme sont approuvés, qui définissent le
PT comme « l'expression politique réelle de tous les exploités
par le système capitaliste » et comme un parti de masses,
large, ouvert et démocratique. Toutefois, le PT est encore loin
d'avoir une « doctrine » élaborée : beaucoup de questions et de
définitions programmatiques sont délibérément laissées
ouvertes pour permettre un plus large débat et un
« mûrissement » progressif de l'ensemble des militants.
Lors de sa septième Rencontre nationale, en 1990, le PT
approuve un document qui rassemble et systématise, après un
long débat interne, sa conception du socialisme :
« Le socialisme que nous voulons construire ne se
réalisera que s'il instaure une véritable démocratie
économique. Il devra donc s'organiser autour de la propriété
sociale des moyens de production — qui ne doit pas être
confondue avec la propriété d'État — qui prendra les formes
choisies démocratiquement par la société...
« Cette démocratie économique doit dépasser la logique
perverse du marché capitaliste comme celle du
commandement autocratique de l'État qui sévit dans de
nombreuses économies dites "socialistes" ; ses priorités et ses
objectifs devront être soumis à la volonté sociale et non à des
supposés "intérêts stratégiques" de l'État.
« Notre engagement pour la démocratie fait de nous des
militants anticapitalistes — ce choix a marqué profondément
notre lutte pour la démocratie. La découverte (empirique,
avant de devenir théorique, pour beaucoup d'entre nous) de la
perversité structurelle du capitalisme a constitué, pour la
plupart des militants du PT, un stimulant très fort pour
l'organisation dans un parti politique. Nous avons représenté
— et nous représentons toujours — une réponse indignée à la
souffrance inutile de millions d'individus qui découle de la
logique de la barbarie capitaliste. Notre expérience historique
concrète — le revers de la médaille du « miracle brésilien » et
de nombreuses autres situations nationales ou internationales
tragiques — nous a enseigné que le capitalisme, quelle que
soit sa force matérielle, est injuste par nature, qu'il
marginalise des millions d'individus et s'oppose à la
répartition fraternelle de la richesse sociale — ressort de
toute démocratie réelle » (1).
Le candidat du PT, Luis Inacio Lula da Silva, a perdu les
élections présidentielles des années 1988, 1994 et 1998, battu
par des candidats de la bourgeoisie néolibérale (Collor de
Mello et ensuite F.H. Cardoso). Malgré ces défaites, le PT
gagne plusieurs mairies importantes du pays, et même certains
gouvernement d’États de la fédération. Et il met en pratique,
dans les localités qu’il gère, des formes de démocratie de base,
comme le célèbre « budget participatif ». On assiste cependant
à une institutionnalisation du parti et, à partir du milieu des
années 1990, à une tendance de plus en plus forte, dans le
courant majoritaire de la direction du PT, au pragmatisme et à
la « déradicalisation » politique et programmatique. Le
4
programme socialiste de 1990 sera rangé au placard, et
progressivement la direction du parti se rallie à la socialdémocratie, malgré l’opposition des courants de gauche du
Parti — notamment « Démocratie Socialiste », tendance du PT
e
affiliée à la IV Internationale, dirigée par Raul Pont, le maire
de Porto Alegre. Les défaites électorales ont convaincu Lula
de changer sa stratégie. En 2002 il va imposer à un PT réticent
une large politique d’alliances avec des forces bourgeoises, en
prenant comme partenaire et candidat à être vice-président un
industriel, José Alencar, dirigeant du Parti Liberal (droite). Il
sera élu au deuxième tour, avec plus de 61 % des votes, contre
José Serra, le candidat du PSDB soutenu par Fernando
Henrique Cardoso.
Au gouvernement… social-libéral
La victoire de Lula aux élections de 2002 a provoqué,
parmi les pauvres et les opprimés au Brésil, un immense
espoir de changement. Or, cinq années plus tard le moins
qu’on puisse dire c’est que l’on est loin du compte : le bilan
est globalement négatif... Une anecdote court les rues à São
Paulo : le premier mandat de Fernando Henrique Cardoso a
été réussi, le deuxième a été un échec, et le troisième est assez
moyen... En d’autres termes : plutôt qu’un grand changement,
on a eu droit à la continuité avec les politiques économiques
antérieures. Certes, tout n’est pas négatif dans le mandat de
Lula : par le programme « Faim Zéro » et d’autres
programmes sociaux, des milliards de dollars ont été
distribués aux plus pauvres, sous forme d’aides diverses (aide
alimentaire, bourses scolaires, etc.). Mais pour l’essentiel,
c’est-à-dire les politiques macro-économiques néolibérales, on
n’est pas sorti du cadre établi par ses prédécesseurs. Le
symbole de cette continuité est le président de toute puissante
Banque Centrale, qui détermine les taux d’intérêt et la
politique monétaire du pays. Il s’agit de Henrique Meirelles,
sénateur du parti de F. H. Cardoso (le PSDB) et ancien
directeur de la Boston Bank... C’est l’homme de confiance du
capital financier international, et il jouit du soutien sans faille
du président, qui a imposé, par une « mesure provisoire »,
qu’il reçoive le statut de ministre et échappe ainsi à certaines
enquêtes de la justice pour malversations financières. Cette
orthodoxie néolibérale se traduit en pratique par la
subordination aux exigences du FMI, l’établissement d’un
surplus fiscal énorme permettant de payer la dette externe et
interne, le taux d’intérêt élevé pour attirer les investissements
flottants, la réforme libérale du système des retraites, la
subvention massive de l’agro-business tourné vers
l’exportation aux dépens de l’agriculture familiale, l’ouverture
du pays aux OGM de Monsanto. Sans parler des divers
scandales de corruption, impliquant des membres du
gouvernement et des dirigeants ou députés du PT, dont le
dernier — l’affaire dite des « sangsues » (surfacturation
d’ambulances !) — a suscité l’indignation de l’opinion (2006).
On peut définir la politique de Lula et son gouvernement
comme sociale-libérale. Le social-libéralisme n’est pas
identique au néolibéralisme tout court : il garde certaines
préoccupations sociales, il tente d’améliorer quelque peu le
sort des plus pauvres et il préfère dialoguer avec les
mouvements sociaux — ou les coopter — plutôt que les
réprimer. Mais sur les fondements essentiels de la politique
économique, il n’y a pas de différence substantielle. Et sur
certaines questions — les retraites par exemple — il est
capable d’imposer des politiques néolibérales que la droite
n’avait pas réussi à faire passer à cause de l’opposition… du
PT. Un exemple illustre la logique du social-libéralisme :
10 % du budget de l’aide à l’agriculture a été distribué à des
millions de familles de la petite production paysanne —
responsable de la plupart des cultures alimentaires du pays —
tandis que 90 % est allé dans l’escarcelle d’une poignée de
grands propriétaires de l’agro-business capitaliste, produisant
pour l’exportation (soja, maïs, bovins). En 2003, trois députés
et la sénatrice Heloísa Helena ont été expulsés du PT pour
avoir voté contre la réforme néo-libérale des retraites. Ils ont
ainsi été conduits à former un nouveau Parti, le P-SOL, Parti
du Socialisme et de la Liberté (le mot SOL signifie « soleil »
en portugais), qui se réclame du programme originaire,
socialiste et démocratique, du PT. Il a reçu l’adhésion de
groupes d’origine trotskyste, de militants socialistes chrétiens
— comme Plinio de Arruda Sampaio, un des intellectuels
chrétiens les plus connus du pays, auteur d’un projet de
réforme agraire soutenu par le mouvement des sans-terre, d’un
certain nombre de syndicalistes et d’intellectuels de gauche
connus, comme Carlos Nelson Coutinho, Leandro Konder,
Chico de Oliveira ou Ricardo Antunes.
Les militants du PSOL sont, pour l’essentiel, issus des
courants de gauche du PT, mais la plupart des partisans de ces
tendances — notamment la grande majorité du courant
« Démocratie Socialiste » — sont restés au PT et au
gouvernement. Ils critiquent, jusqu’à un certain point, la
politique néo-libérale de Lula, mais restent prisonniers de la
solidarité gouvernementale. Dire que le gouvernement de Lula
est social-libéral signifie aussi qu’il n’a pas touché à la
« fracture sociale », au gigantesque écart qui sépare dans ce
pays l’oligarchie possédante de la masse des déshérités. Le
président et la plupart de ses ministres, du PT ou des autres
partis de la coalition majoritaire, partagent la conviction qu’il
n’y a pas de politique économique alternative au statu quo
néolibéral, c’est-à-dire le « Consensus de Washington ».
Certes, au début, certains ministres ou haut fonctionnaires ont
suivi une orientation plus autonome, tournée vers le
développement national, le marché interne, la défense de
l’industrie brésilienne ; cependant, le principal représentant de
cette tendance « développementiste », Carlos Lessa, directeur
de l’importante Banque Nationale de Développement
Économique et Social (BNDES), a été forcé de démissionner.
Critiques de Frei Betto
Parmi ceux qui ont quitté le gouvernement se trouve aussi
Frei Betto, le théologien de la libération, qui était un des
animateurs du programme Faim Zéro. Il s’explique à ce sujet
dans un intéressant ouvrage qui dresse un bilan lucide de son
expérience et du gouvernement lui-même (2). Religieux
dominicain, emprisonné pendant cinq années (1969-1974)
sous la dictature militaire pour avoir aidé des militants
révolutionnaires à se cacher, Frei Betto est devenu par la suite
un des principaux animateurs des pastorales ouvrières et des
communautés ecclésiales de base. Ami personnel de Lula
depuis la fin des années 1970, quand le syndicaliste de São
Bernardo organisait les grandes grèves qui ont ébranlé le
5
régime militaire, il sera un fidèle « compagnon de route » du
Parti des Travailleurs. Si je n’ai pas adhéré, explique-t-il avec
ironie, c’est parce que je craignais que les partis ne
reproduisent les vices des Églises… Pendant ses premières
années, le PT avait, rappelle-t-il avec une poignante nostalgie,
une cohérence idéologique et des principes éthiques, ainsi
qu’un objectif stratégique : les travailleurs au pouvoir, la
construction du socialisme. J’ai encore connu, se souvient-il,
le PT du travail de base, du rêve socialiste, de l’orgueil d’être
de gauche, de lutte pour la réforme agraire et contre le
payement de la dette externe. Insensiblement, au cours des
années 1990, ces couleurs originaires ont perdu de leur éclat et
le Parti s’est distancé à la fois des mouvements sociaux et de
ses objectifs initiaux, pour privilégier les positions de pouvoir
institutionnel. Betto attribue ce changement en grande partie à
la chute du mur de Berlin, qui aurait obscurci l’horizon
utopique du PT et sa perspective socialiste. C’est le seul
argument qui me semble discutable dans le livre : en fait, la
plupart des cadres du PT — dans ses différentes sensibilités —
n’avaient pas pour référence idéologique centrale les pays du
prétendu « socialisme réel ». D’ailleurs, en 1990, un an après
la chute du mur, lors de son Congrès, le PT approuvait un
document, « Le socialisme pétiste » qui réaffirme, de la forme
la plus catégorique, l’engagement anticapitaliste et socialiste
du Parti. En tous cas, Frei Betto, comme la grande majorité de
la population brésilienne, et les militants ou sympathisants du
PT en particulier, a été très enthousiaste de la victoire de Lula
aux élections de 2002. C’est ainsi qu’il a accepté d’animer,
avec un autre ami de Lula, Oded Grajew, la mobilisation
sociale dans le cadre de l’initiative-phare du nouveau
gouvernement, le programme « Faim Zéro ». Deux années
plus tard, désenchanté, il a démissionné : quand je me suis
rendu compte, écrit-il, que le bateau n’allait pas dans la
direction prévue, mais en sens contraire, je n’ai pas eu d’autre
choix que de laisser là mes bagages et plonger dans l’eau…
Certes, ce gouvernement a esquissé quelques politiques
sociales novatrices ; mais pour l’essentiel il a été l’otage des
élites dominantes et des marchés financiers. Betto ne veut pas
accabler Lula, il se limite à un sobre constat : si dans le
syndicat il avait montré qu’on peut s’insérer dans une
structure viciée sans se laisser coopter, il n’a pas réussi à le
faire au gouvernement. Peu après le départ de Betto du
gouvernement éclatait le scandale des financements occultes
du PT : « un petit noyau dirigeant du PT a réussi en peu
d’années ce que la droite n’avait pas pu faire en plusieurs
décennies, même dans les années sombres de la dictature :
démoraliser la gauche ». Mais pour Betto, pire encore que la
corruption, ce fut de voir la peur face aux diktats du marché
financier vaincre l’espoir.
Que s’est-il passé ? La soif de pouvoir — la « mouche
bleue » du titre de son livre, dont la piqure est dangereuse —
et l’adaptation à la religion du marché ont conduit à la perte de
perspective stratégique et à l’effondrement de l’horizon
historique. La mystique est devenue machine. Le pouvoir a
cessé d’être un instrument de changement social pour devenir
— comme l’avait prévu Robert Michels (3) dans sa classique
étude sur les partis de masse — une fin en soi. Et les
dirigeants politiques, à cheval sur le pouvoir, sont devenus
amnésiques, fuyant leurs propres paroles antérieures comme le
diable la croix. Dans un des plus puissants commentaires du
On assiste, pendant ce nouveau gouvernement — où les
livre, Betto observe : « La politique devient mesquine quand ministres issus de partis du centre ou de la droite occupent une
elle perd l’horizon utopique ».
place encore plus déterminante qu’avant — à une prise de
distance des mouvements sociaux par rapport à Lula. Non
Lula bis et Dilma Roussef
seulement la gauche radicale (le PSOL, le PSTU) et le MST,
Que s’est-il passé lors des élections présidentielles de mais aussi la gauche syndicale et d’autres mouvements
2006 ? La déception populaire a empêché que Luis Inacio sociaux ont été amenés à protester contre la politique
Lula da Silva Lula soit élu au premier tour. Lors de la gouvernementale.
campagne pour le deuxième tour, Lula a quelque peu
Une des grandes limites des dix années du gouvernement
« gauchi » son discours, en dénonçant les projets de Lula a été l’absence d’une véritable réforme agraire, question
privatisation de son adversaire. II a été confortablement réélu centrale pour l’avenir de la société brésilienne. Selon le MST,
au deuxième tour, avec environ 61 % des voix, contre 39 % le gouvernement Lula, qui s’était engagé à distribuer des terres
pour le candidat de la coalition de droite (PSDB-PFL), à 450 000 familles paysannes, ne l’a fait que pour 150 000. Or,
Geraldo Alckmin. Plus que d’une adhésion enthousiaste, son ce sont des millions de familles de travailleurs ruraux sans
succès résultait de la crainte que suscitait son adversaire, terre qui attendent, dans des conditions sociales de plus en
Geraldo Alckmin, un représentant de la droite néolibérale dure plus précaires, une véritable réforme qui s’attaque aux
(il est proche de l’Opus Dei) connu pour ses positions privilèges insolents de l’oligarchie capitaliste rurale.
favorables aux États-Unis, sa politique répressive de
Interdit par la Constitution de briguer un troisième mandat,
criminalisation des mouvements sociaux et son adhésion à une Lula a choisi comme dauphin son Chef de la Maison Civile —
politique de privatisation des entreprises publiques.
sorte de Premier ministre – Dilma Roussef, qui est devenue,
La candidate du PSOL, Heloísa Helena (liée à la IVe en 2011, la candidate du PT aux élections présidentielles.
Internationale) soutenue par une coalition de gauche incluant Militante de la résistance armée à l’époque de la dictature
le Parti Communiste Brésilien et le Parti Socialiste des militaire — elle a organisé l’expropriation de quelques
Travailleurs Unifié (PSTU, trotskyste), a reçu un peu moins de banques – elle fut arrêtée, soumise à la torture et emprisonnée
7 % des voix (plus de six millions d’électeurs) aux élections pendant trois années. Après sa libération, Dilma est devenue
d’octobre 2006, et son parti a élu trois députés au Parlement une « technocrate de gauche » efficace et pragmatique ;
fédéral. Un résultat limité, mais qui est loin d’être insignifiant. d’abord adhérente au Parti Démocratique du Travail (socialLe PSOL a refusé de prendre position lors du deuxième tour, démocrate) de Leonel Brizola, elle ne va adhérer au PT qu’en
mais certains de ses dirigeants ont appelé à voter Lula pour 2000. En tant que bras droit de Lula elle a contribué à
faire barrage à la droite réactionnaire représentée par Alckmin. renflouer les banques qu’elle avait dévalisées dans sa jeunesse
Le vote critique pour Lula a été aussi la position du rebelle…
Mouvement des Paysans Sans Terre (MST), le plus important
Élue au deuxième tour face au candidat réactionnaire lié à
mouvement social du Brésil, malgré sa profonde déception de l’Opus Dei — Gerald Alckmin, du mal nommé « Parti Socialce gouvernement, qui n’a pas tenu sa promesse d’accomplir Démocrate Brésilien » — elle a donc succédé à Lula. Le
une véritable réforme agraire. Le deuxième mandat de Lula PSOL a présenté comme candidat Plinio de Arruda Sampaio,
n’a pas été différent du premier. Lula et ses conseillers figure historique de la gauche brésilienne, un chrétien
économiques n’ont proposé qu’une seule solution aux socialiste inspirateur des premiers projets de réforme agraire,
problèmes sociaux du Brésil : la croissance du PIB… Il a ainsi qui a fait une bonne campagne mais n’a eu que 1 % des
fait approuver un Pacte de croissance, avec l’objectif de voix…
relancer la production avec l’aide de l’État. Il s’agit d ‘une
La politique du gouvernement Dilma — éclaboussé par
approche bien étriquée des questions économiques et sociales, plusieurs scandales de corruption concernant divers ministres,
fondée sur le dogme libéral bien connu : il faut d’abord élargir notamment du parti de centre-droit PMDB, qui ont dû
le gâteau, avant de songer au partage…
démissionner — ne se distingue guère de celle de son
Parmi les gouvernements de gauche ou de centre-gauche prédécesseur. Les programmes sociaux se maintiennent et sont
d’Amérique Latine, Lula était plus proche du pôle modéré, même renforcés, mais l’orientation générale reste celle du
représenté par Tabaré Vazquez en Uruguay et Michèle « Consensus de Washington ». Un certain contrôle sur les flux
Bachelet au Chili, que du pôle anti-impérialiste, incarné par de capitaux a été établi et la situation de l’économie s’est
Hugo Chavez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie) ou Rafael stabilisée. Les demandes des Sans-Terre d’une remise des
Correa (Équateur) — même s’il refusa, contrairement à la dettes qui écrasent les paysans pauvres se sont heurtées à une
présidente chilienne, de signer un Traité de libre échange avec fin de non-recevoir. Le plus décevant est probablement le
les États-Unis. Il faut cependant noter un certain bilan écologique : une loi sur les forêts qui favorise l’impunité
rapprochement avec le gouvernement Bush, autour du projet pour les destructeurs de l’Amazonie ; et la décision de mener à
de remplacer le pétrole par des « biocombustibles » : bien le méga projet pharaonique de construction du barrage
l’éthanol, produit à partir de l’alcool de canne. Il s’agit d’un hydro-électrique de Belo Monte, impliquant l’expulsion des
projet dangereux, qui tend à remplacer la culture de produits habitants et la destruction d’une vaste aire boisée. Les
alimentaires par celle de la canne à sucre, avec des mouvements en défense des droits de l’homme ont obtenu une
conséquences désastreuses pour la nourriture des couches concession, sous la forme de Commission de la Vérité, qui a
populaires.
présenté un rapport sur les crimes de la dictature, mais sans
6
punition des responsables, couverts par l’auto amnistie des
militaires en 1979.
Comme au cours des années précédentes, seule la
mobilisation « par en bas » des travailleurs, des sans-terre et
des sans-logis, des jeunes et des femmes, des écologistes et
des indigènes, pourra changer le rapport des forces social et
politique. ■
Venezuela, après le nouveau
triomphe électoral du
président Hugo Chávez
Les tensions du processus
bolivarien : nationalisme
populaire, conquêtes sociales
et capitalisme rentier
Franck Gaudichaud
Dimanche 7 octobre, Hugo Chávez fêtait sa troisième
victoire aux élections présidentielles, avec 55,1 % des
suffrages, contre 44,3 % en faveur de son principal adversaire,
le candidat néolibéral Henrique Capriles Radonski. La
polarisation politique était telle que les 4 autres candidats en
lice ont été littéralement balayés 1. La popularité, la capacité de
mobilisation et le leadership charismatique de Chávez restent
donc solidement démontrées, ancrés et majoritaires au sein de
celles et ceux « d'en bas » ; ceci alors que la participation
électoral a atteinte des sommets en dépassant les 80% du
corps électoral. La manifestation de centaines de milliers de
personnes (peut-être plus d’un million !) qui ont occupé les
rues de Caracas, le jeudi 4 octobre, a constitué une
incontestable démonstration de vitalité de la « révolution
bolivarienne » et aussi l'omniprésence du président au moment
de soulever l’enthousiasme des foules. Ceci sous les auspices
d'un slogan de campagne d'ailleurs passablement éloigné du
socialisme : « Chávez, cœur de la patrie ! ». On retrouve ici
certainement la force du nationalisme populaire tel qu’il s’est
incarné au Venezuela : celui d’un « césarisme » progressiste et
anti-impérialiste (au sein de Gramsci) ou encore cette « raison
populiste » post-néolibérale, décrite avec par Ernesto Laclau 2,
qui a réussi à créer, à reconstituer par en haut et par en bas,
une nouvelle communauté politique populaire au Venezuela,
tout au long de cette dernière décennie. Pourtant, si ferveur il
y a, elle n'est pas le fruit unique d'une quelconque
« irrationalité » politique, comme on peut le lire régulièrement
dans la presse dominante ou d’une simple émergence
plébéienne discursive. Cette mystique populaire existe aussi
grâce au bilan social, bien réel et bien compris, du processus
bolivarien : « A la différence de ce qui se passait sous les
gouvernements précédents, une grande part de la rente
pétrolière a été utilisée pour financer la politique sociale. Les
humbles (nombreux) qui crient « Viva Chávez ! » se réfèrent
sans doute aux millions de personnes qui, chaque jour,
accourent dans les différents programmes — Mercal, Pdval,
Bicentenario, Farmapatría — où ils peuvent acheter les
produits de première nécessité à prix subventionnés. Les
jeunes qui s’enthousiasment — « Chávez va gagner ! » —
songent d’évidence à la politique d’inclusion et d’éducation
menée à tous les niveaux, aux livres et aux ordinateurs (les
canaimitas) gratuits qui leur sont distribués. Les vieux qui se
vêtent de t-shirts rouges, le font probablement parce que les
200 000 retraités touchant une pension à la fin de la IVe
république ont fait des petits et sont devenus 2 300 000
aujourd’hui. Quand les mères de familles parlent avec
émotion du « comandante », c’est parce que les différentes
« missions » mises en place leur ont donné accès à la santé,
c’est parce que deux millions d’entre elles et de leurs proches
bénéficient désormais du régime de la sécurité sociale. Que
les mal-logés prennent parti n’a rien de surprenant non plus :
la Grande mission logement Venezuela, certes trop
tardivement créée, a bâti des dizaines de milliers
d’habitations depuis sa naissance voici dix-huit mois »3.
D’après la Commission économique pour l’Amérique latine
de l'ONU (CEPAL), le Venezuela est le pays qui a connu la
baisse de la pauvreté la plus spectaculaire en Amérique latine :
entre 2002 et 2010, celle-ci passe de 48,6 % à 27,8 % et de
22,2 % à 10,7% en ce qui concerne l’extrême pauvreté. De
plus, le pays possède désormais l'un des niveaux d’inégalités
le plus faible de la région, ce qui n’est pas rien dans le
continent le plus inégalitaire de la planète. Les changements
sont donc bien palpables, bien loin des années néolibérales de
la IV° République (1958-1998). Il faudrait ajouter à cela la
création d'espaces de participation populaire, notamment au
travers des milliers de Conseils communaux ou des
coopératives paysannes issues de la réforme agraire ; la
récente réforme du code du travail, la plus progressiste du
continent4 ; la mise en place d'un des salaires minimums le
plus élevé de la région ou encore le retour de la discussion sur
la souveraineté du peuple, le socialisme et l'anti-capitalisme,
bien au-delà des seules sphères militantes. Le programme de
campagne de Chávez était d’ailleurs clairement orienté autour
de ces questions stratégiques. L’élection de dimanche avait
3
M. Lemoine, « Venezuela : les électeurs ont « confisqué » la
démocratie », www.monde-diplomatique.fr, octobre 2012.
1
Orlando Chirino, syndicaliste révolutionnaire, militant trotskyste
et candidat de PSL (Parti Socialisme et Liberté), est resté enfermé dans une
candidature de témoignage, obtenant 4140 votes (soit 0,02% des voix), sans
4
Puisqu'elle reconnaît le droit à la sécurité sociale pour les
réussir à mordre sur les franges de électorat populaire. Détails des résultats femmes au foyer et à leur compte, l’inamovibilité des femmes enceintes
sur :
www.eleccionesvenezuela.com/resultados-elecciones- jusqu’à deux ans après la naissance, la réduction du temps de travail sans
venezuela.php.
perte de salaire de 44 à 40 heures (et de 42 à 35h de nuit), la fin de la soustraitance dans les 3 ans à venir, ou l’augmentation des peines pour les
infractions à la législation du travail, notamment en cas de violation du droit
2
E. Laclau, La raison populiste, Seuil, Paris, 2008
de grève.
7
aussi un caractère géopolitique évident. Une défaite du
candidat du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et de
ses alliés du Grand Pôle patriotique (dont le Parti communiste
vénézuélien) aurait fortement détérioré les rapports de classes
continentaux, menaçant les conquêtes sociales et
démocratiques de la dernière décennie, mais aussi menacé la
nouvelle autonomie relative du Sud face à l'impérialisme, la
toute jeune Union des nations sud-américaines (UNASUR) et,
surtout, mis à mal des projets novateurs, bien que encore
balbutiants ou limités, tels que l'ALBA5 ou la Banque du sud.
Pourtant, cette nouvelle victoire électorale -très claire et
indiscutable- ne saurait cacher les multiples problèmes non
réglés depuis 13 années de pouvoir, les « dilemmes » et les
intenses contradictions du processus bolivarien, au-delà des
discours sur le « socialisme du XXI° siècle » (dont on peine
encore à voir ne serait-ce que les contours flous) 6. Citons en
quelques-uns parmi les plus criants :

La corruption qui reste endémique, et à tous les
niveaux institutionnels (et en particulier au niveau des
gouverneurs des États fédérés), au point que l'on peut parler
d'un phénomène structurel et enkysté, héritage d’un État
rentier et petro-dépendant qui n’a pas été transformé

La bureaucratie, l'inefficacité et la faible
institutionnalisation des politiques publiques, le manque de
productivité des entreprises étatiques, la valse permanente des
responsables dans les ministères et, comme l'a reconnu et
répété le président lui-même pendant la campagne « le
manque de suivi des projets », notamment ceux destinés à
améliorer l’accès à l’électricité, à diversifier le modèle
productif ou encore à assurer la souveraineté alimentaire d'un
pays qui importe encore plus de 75% de son alimentation

L'insécurité (surtout dans les villes) et l'ampleur de la
criminalité, qui fait du Venezuela l'un des pays avec le plus
fort taux d'homicides, par arme à feux légère, du continent
(hors conflit armé) : une préoccupation et un calvaire
quotidien pour les secteurs populaires, largement
instrumentalisée par la droite et l'oligarchie, malgré certaines
avancées réelles avec la récente réforme de la police et un
début de prise en compte du phénomène

La faiblesse de la structuration du mouvement
syndical, l'échec -et y compris la répression- d'expériences de
contrôle ouvrier et de cogestion (tel à SIDOR ou Sanitarios
Maracay)7, la remise en cause de l’indépendance de la classe
ouvrière, alimentée par la tentation permanente d'un contrôle
par en haut du syndicalisme par l’exécutif, verticalisme
renforcé dernièrement par les divisions interne et la crise de
l'UNETE (Unión Nacional de Trabajadores de Venezuela) et
la création (en 2011) de la CSBT (Central Socialista
Bolivariana de los Trabajadores), inféodée au ministère du
travail.

La question de l'omniprésence de Hugo Chávez,
parfois qualifiée « d'hyperprésidentialisme » et donc le niveau
de personnalisation du pouvoir, dans un contexte -de plus- où
le président est gravement malade d'un cancer et donc
considérablement affaibli

Le maintien d'un modèle de développement (et d'un
État) rentier issu de la paradoxale « malédiction » de
l’abondance pétrolière8 : un modelé non durable,
essentiellement basé sur l’exploitation de cette ressource et
une économie capitaliste mixte où plus de 70% du PIB reste
dans les mains du secteur privé9, alors qu'une caste
-dénommée « boli-bourgoisie »- s'enrichit à l'ombre de cette
manne et d'une « droite endogène » au gouvernement,
incarnée par quelques hommes forts (et richissimes), tel
Diosdado Cabello (aujourd’hui président de l’Assemblée
nationale).

La politique extérieure, particulièrement celle au
Moyen-orient, où au nom d'une stratégie anti-impérialiste
« campiste », Hugo Chávez a choisi de soutenir, contre vents
et marées, plusieurs gouvernements autocrates, voir
sanguinaires, de la région : une stratégie renouvelée dès le
lendemain de l'élection, quand le président dans une
conférence de presse a tenu a renouveler son amitié à Bachard
El Assad face « aux terroristes » et à l'OTAN.
Cependant, et c'est ce que nous avons pu constater lors de
notre séjour à Caracas durant les dernières élections, de plus
en plus de voix et de collectifs issus du « chavisme critique »
se font entendre pour renouveler leur appui conscient au
processus (et à ses conquêtes) 10, tout en dénonçant sa
stagnation et l'absence d'avancées dans bien des domaines,
expliquant aussi que si une partie de l’électorat populaire a
décidé de voter Capriles, c'est histoire d'exprimer son
mécontentement ou son désarroi. Comme le note Patrick
Guillaudat : « En regardant de près les résultats, la victoire
est fragile, malgré le fait que Chávez ait gagné contre
7
Modesto Emilio Guerrero décrit cependant la existence de 37
entreprises « sous contrôle ouvrier consolidé » (entretien avec Andrés
Figueroa Cornejo, www.radiosur.org.ar, novembre 2012).
8
Sur cette notion de malédiction de l’abondance des ressources
naturelles et ses conséquances, voir : A. Acosta, La maldición de la
5
Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, abundancia, Quito, Abya Yala, 2010.
alternative novatrice et intéressante, mais largement mise en sourdine depuis
l'entrée du Venezuela au sein du MERCOSUR.
9
Sur ces questions, voir les nombreux écrits de Víctor Álvarez,
économiste et ex-ministre des Industries de base et des Mines : Venezuela:
6
F. Esteban, S. Brulez, « Le laboratoire du socialisme du XXIe ¿Hacia dónde va el modelo productivo?, Caracas, Centro Internacional
siècle cherche toujours la formule qui marche », Inprecor, n° 564-565, août- Miranda, 2009.
septembre 2010. Lire également : P. Stefanoni, « El triunfo de Chávez y el
socialismo
petrolero »,
Viento
Sur,
octobre
2012,
http://vientosur.info/spip/spip.php?article7271 et Modesto Emilio
10 Des collectifs et militants y compris libertaires, tel Roland Denis,
Guerrero, 12 dilemas de la Revolución Bolivariana, Caracas, El Perro y la ont aussi appelé à voter Chávez, malgré leurs critiques, conscients du danger
Rana, 2012.
que représente Capriles et la MUD.
8
Capriles dans 22 des 24 états du pays. Entre les dernières
présidentielles de 2006 et celles de 2012, Chávez a gagné
752976 voix pendant que l’opposition en gagnait 2175984,
soit près de trois fois plus. Dans les quartiers populaires de
Caracas (Petare, 23 de Enero, La Vega,…) le vote chaviste a
baissé de 6 à 9 %. C’est le même mouvement dans les autres
villes du pays. D’autre part, le décompte précis des voix de
chaque candidat, réparties parti par parti, permet de voir que
plus d’un cinquième des voix obtenues par Chávez se sont
portées sur d’autres partis que le PSUV. [...] La défiance ou
les critiques se sont aussi exprimées par un vote porté sur
d’autres organisations que la PSUV, notamment le PCV. Dans
les jours qui ont suivi l’élection, des signaux contradictoires
ont été lancés. D’un côté, Chávez prône le dialogue et
l’ouverture en direction de l’opposition. De l’autre côté, des
militants du PSUV demandent une « rectification » dans le
sens d’un approfondissement du processus »11.
Il est également important de souligner que le panorama de
l’opposition a largement évolué : on peut même affirmer,
comme le marxiste Manuel Sutherland, que Capriles
Radonski, candidat de l'oligarchie et de l'impérialisme, est
d'une certaine manière un « perdant vainqueur »12. Le candidat
de la MUD, (Mesa de la Unidad Democrática), vaste coalition
d’une trentaine d’organisations (allant de groupuscules exmaoïstes à l’extrême-droite), a réussi à s'imposer lors de
primaires, y compris face aux grands partis historiques de
« l'ancien régime » : COPEI (démocrate-chrétien) et Acción
Democrática (social-démocrate). Trentenaire, issu de la
grande bourgeoisie, dirigeant de Primero Justicia (nouveau
parti crée en 2000 avec l'appui d’ultra-conservateurs étatsuniens) et très actif durant le coup d'Etat de 2002, Capriles a
largement réussi son pari : en imposant sa stratégie, il a aussi
rajeuni et dynamisé l'image de l’opposition, réussi avec brio
des meetings nombreux dans tout le pays. Ceci, loin de
l'hystérie semi-fasciste des années antérieures, allant jusqu'à
faire une campagne de propagande aux tonalités de centregauche, « humaniste », se disant proche de Lula et attaché au
progrès social... tout en proposant en sous-main un
programme violemment néo-libéral13. Conclusion de
Sutherland : « Capriles Radonski a clairement donné
l’impression d’être un rival qui se prépare à prendre le
pouvoir à moyen terme (2018), à l’occasion d’un contexte
électoral plus favorable, c’est-à-dire au moment où la
détérioration de la popularité du charisme du fait de
l’augmentation des problèmes que rencontre la société
vénézuélienne (insécurité, coût de la vie élevé, chômage, etc.)
sera déterminante. Si les tendances électorales actuelles
continuent d’évoluer dans ces directions pour les deux camps,
Capriles pourrait bien être le prochain et le plus néolibéral
président du Venezuela ».
Les élections régionales (élections des gouverneurs et des
parlements fédérés) de la mi-décembre seront sans aucun
doute un nouveau test pour le camp bolivarien. Et déjà un
certain malaise se fait sentir au sein du chavisme militant, face
aux candidats choisis, tous nommés par « en haut », et
représentants la direction bureaucratique d’un PSUV toujours
plus éloigné de sa base ou car directement issus du pouvoir
militaire qui entoure le Président. Par exemple, dans l’État de
Bolivar, on retrouve Francisco Rangel Gómez qui aspire à une
seconde réélection, alors qu'il s'était fait connaitre en 2008 par
son opposition féroce contre les ouvriers de SIDOR ou encore
dans l’État de Lara, l'ex-gouverneur et militaire Luis Reyes
Reyes, portera encore les couleurs bolivariennes, alors qu'il
accusé par de nombreux mouvements sociaux d'être
responsable de violation des droits de l'homme par le passé.
Malgré tout, et malgré ce panorama ouvertement critique
(qui nous semble indispensable au moment de savoir comment
exprimer notre internationalisme aussi bien face à l’intense
campagne médiatique antichaviste14 que face aux oligarchies
du sud comme du nord), le peuple bolivarien (et ses luttes)
reste vivant, dynamique, rebelle, prés à ruer dans les
brancards. Le processus n'est donc pas mort, loin de là. Il
suffit de parcourir les ranchos des grandes villes, les rues de
Caracas, les usines de Ciudad Guyana ou l'intérieur du pays
pour s'en rendre compte. Ce que le politologue et
altermondialiste Edgardo Lander, a pu nommer un « projet
alternatif en tension » reste ainsi une donnée centrale des
coordonnées politiques du Venezuela actuel. Ce projet,
traversé par une « tension entre le contrôle par en haut et
l’autonomie à la base », s'est cristallisé autour de la notion
médullaire de l’ensemble du discours politique bolivarien : le
peuple souverain15. Et c'est précisément de ce dernier que
dépendront les prochains mois. Selon l'éditorialiste de La
Jornada Guillermo Almeyra : « Ceux qui votent pour Chávez
ne sont pas aveugles face aux problèmes de la corruption, du
verticalisme, du bureaucratisme, de la direction militaire d’un
processus qui exige, par contre, la plus large participation
décisive de la population, la discussion ouverte des diverses
11 Tout est à nous ! La Revue, décembre 2012. Voir également : P. options possibles pour résoudre les grands problèmes, le
Guillaudat et P. Mouterde, Hugo Chávez et la révolution bolivarienne, M contrôle populaire des réalisations et des institutions
Editeur, Québec, 2012.
gouvernementales » et il ajoute « Au lieu de présenter une
candidature indépendante et antichaviste, comme celle du
12 M. Sutherland, « Retour sur la victoire de Chávez : radicalité vs.
14
Voir l’édifiant dossier « Venezuela » d’ACRIMED à ce propos :
conciliation droitière », Apporea.org, octobre 2012 (traduction en français
www.acrimed.org/rubrique179.html.
disponible sur www.avanti4.be).
15 F. Gaudichaud, « Le processus bolivarien : un projet
13 Le français Romain Mingus (vivant à Caracas) a largement
participé à dévoiler ce double jeu, lors de la campagne présidentielle : El alternatif en tension ? », Entretien avec E. Lander, ContreTemps,
Nuevo
Paquetazo,
www.comandocarabobo.org.ve/el-nuevo- janvier
2009
(en
ligne
sur
www.cetri.be/spip.php?
paquetazo/.
article1050&lang=fr).
9
syndicaliste combatif Orlando Chirino, séparant les
socialistes des chavistes, la gauche révolutionnaire aurait dû
travailler ensemble avec les chavistes partisans du socialisme
pour renforcer l’auto-organisation des travailleurs et, après
la défaite de la droite, livrer bataille dans de meilleures
conditions contre le verticalisme et les bureaucratestechnocrates qui espèrent la disparition d’Hugo Chávez pour
contrôler l’appareil d’Etat. Car les grandes batailles se
livreront après le mois d’octobre ».
Cette option est partagée, notamment, par Marea
Socialista, courant anti-capitaliste du PSUV. Durant la
présidentielle, ces militants -fortement impliqués dans le
mouvement syndical et une partie de la jeunesse- ont lancé
une campagne autour des mots d’ordre « Le 7 octobre :
Chávez président ; le 8 octobre : débarrasser la révolution de
ses bureaucrates » « Pour un gouvernement du peuple
travailleur sans capitalistes ! ». Ils s’étaient regroupés, en mai
2012, au sein de l’APR (Alianza Popular Revolucionaria) qui
essaye de construire une mobilisation bolivarienne autonome,
non inféodée aux structures de l’État ou du PSUV, aux côtés
de l’organisation paysanne « Courant Révolutionnaire Bolivar
et Zamora », le Mouvement des pobladores, l’Association
Nationale des Medias Communautaires Libres et Alternatifs
(ANMCLA), Surco (collectif d’éducation universitaire), des
organisations féministes, etc. Face aux velléités d’une partie
du gouvernement de conciliation avec l'opposition ou
l’oligarchie, qui semble poindre ces dernières semaines, ces
secteurs critiques soulignent que seules les luttes sociales et
l'approfondissement des conquêtes démocratiques, des formes
de participation autonome et un contrôle sur l’économie
comme sur le fonctionnement de l’État, la création de formes
pouvoir populaire réel, pourront donner un contenu concret
aux appels au « socialisme du XXI° siècle ». Et commencer
ainsi à dépasser ainsi les obstacles et contradictions du
processus bolivarien, sans pour autant permettre le retour des
néolibéraux et des agents de Washington dans le pays. Il s'agit
certainement de la dernière opportunité au sein de cette
nouvelle séquence politique qui s'ouvre, après 13 ans de
pouvoir. Et rien ne dit pour l'instant qu'elle soit la plus
probable, loin de là, même si elle reste la plus souhaitable du
point de vue des anti-néolibéraux conséquents et des
anticapitalistes.
– INPRECOR – décembre 2012
10
Héctor Márquez, Mexique :
lutte contre la fraude
électorale et réorganisations
à gauche
Début septembre, le Tribunal électoral du pouvoir
judiciaire de la fédération (TEPJF) validait l’élection
présidentielle du premier juillet. Face au retour du Parti
Révolutionnaire Institutionnel (PRI) aux commandes du pays,
l’organisation d’une force politique des travailleurs est plus
urgente que jamais.
Début septembre, les derniers doutes concernant
l’impartialité du TEPJF ont été dissipés. Le Mouvement
Régénération Nationale (MORENA) d’Andrés Manuel López
Obrador (AMLO) et la coalition électorale « Mouvement
Progressiste », qui ont porté la candidature d’AMLO, ont été
définitivement déboutés de leur demande d’annulation des
élections. Malgré les évidences et les quantités de preuves
apportées par le centre-gauche (sans prétendre à l’exhaustivité,
mentionons l’achat massif de votes, l’utilisation d’incroyables
quantités d’argent de provenance illicite et le dépassement
millionnaire des frais de campagnes autorisés), le TEPJF a
déclaré valides et « exemplaires » les dernières élections.
Après les fraudes de 1988 et 2006 qui empêchèrent l’arrivée
au pouvoir du centre-gauche, la résolution du TEPJF met
probablement fin aux espoirs de ceux qui pensaient qu’une
transformation du pays par la voie institutionnelle était encore
possible.
Que signifie le retour du PRI au pouvoir ?
Félipe Calderón, dont la politique militariste de « guerre
contre la drogue », lancée à la remorque du gouvernement
états-unien, provoqua la mort de 60.000 à 80.000 personnes et
le déplacement de plusieurs dizaines de milliers d’autres,
quitte le pouvoir après un sexennat désastreux. Face à l’usure
du Parti Action Nationale (PAN) après deux gouvernements
successifs, l’oligarchie néolibérale et pro yankee a misé sur le
retour du PRI, incarné par Enrique Peña Nieto (EPN), pour
assurer la continuité du régime et la poursuite des politiques
de saccages au service du capital transnational. Parmi les
politiques de choc annoncées durant sa campagne, signalons la
révision de la loi sur le Travail qui fera table rase des
conquêtes historiques des travailleurs mexicains, en
flexibilisant de manière radicale les conditions d’embauche.
D’autres mesures anti populaires, comme la réforme fiscale ou
la privatisation du pétrole, font également partie des
« réformes structurelles » qu’EPN entend bien imposer. Toutes
ces mesures auront pour conséquences immédiates de rendre
encore plus difficile le quotidien d’une population qui a vu ses
conditions d’existence et de survie se détériorer à l’extrême.
Face à cette situation, une augmentation des luttes et des
conflits sociaux est prévisible à court terme. Pour contenir une
situation sociale toujours plus explosive, la poursuite de la
politique de « sécurité » décidée à Washington apparaît
comme une nécessité absolue pour le régime. Pour ce faire
EPN s’est arrogé les services du colombien Óscar Naranjo
Trujillo, ex-Directeur Général de la Police Nationale
colombienne. Ce dernier, en plus de son appartenance à la
Drug Enforcement Administration (DEA) états-unienne, est
considéré comme l’un des artisans du « terrorisme d’État » en
Colombie. Il est également soupçonné par de nombreuses
ONG d’entretenir des liens avec des organisations criminelles.
Quelles réorganisations à gauche ?
Les partis de la gauche institutionnelle regroupés dans la
coalition électorale « Mouvement Progressiste », ont accueilli
avec soulagement la résolution du TEPJF déclarant
officiellement vainqueur EPN. La priorité étant pour eux de
mettre fin au conflit post-électoral afin de pouvoir négocier
postes et positions avec le nouvel homme fort du pays. Ils
n’ont en aucun cas vocation à entreprendre une lutte frontale
contre le régime. Lors d’un meeting tenu le 9 septembre qui a
à nouveau fait le plein sur le Zócalo de Mexico, AMLO a
annoncé sa séparation « sans rupture » avec les partis
composant le « Mouvement Progressiste ». Au cours de cette
assemblée, il a annoncé la poursuite du travail de construction
de MORENA qui tiendra un congrès national en novembre au
cours duquel sera probablement décidée sa transformation en
parti politique doté de reconnaissance juridique. AMLO a
également annoncé que MORENA ne reconnaîtra pas EPN
comme Président et a présenté un plan de « désobéissance
civile » qui frappe par son caractère extrêmement « légaliste »
et qui se contente de dénoncer de manière symbolique le
caractère illégitime du président tout en renonçant de fait à
entreprendre une lutte de masse pour empêcher pratiquement
son intronisation le premier décembre.
L’annonce d’AMLO qui renonce de fait à poursuivre la
bataille contre l’intronisation d’EPN en fait reposer le poids
exclusif sur le mouvement étudiant « Je suis le 132 » et sur la
« Convention Nationale contre l’Imposition ».
Il est évident que pour être à la hauteur de la situation un
front unique faisant appel aux 16 millions de personnes ayant
voté pour AMLO aurait été nécessaire. En lieu et place, sa
proposition d’un nouveau parti pluriclassiste dont le
programme ressemblera fortement à celui du Parti de la
Révolution Démocratique (PRD) des origines semble
notoirement insuffisante.
Pour les secteurs de la gauche anticapitaliste qui ont
appuyé la candidature d’AMLO, l’heure de faire des choix
semble donc arrivée. Face à la poursuite des politiques
néolibérales les plus brutales et aux luttes qui s’annoncent de
manière inexorable, la construction d’un parti des travailleurs
indépendant doté d’une base de masse et défendant un
programme de classe doit être la priorité. La jeune
Organisation Politique du Peuple et des Travailleurs
(OPT), fondée il y a un an à peine à l’initiative du combatif
Syndicat Mexicain des Électriciens (SME) et rejoint depuis
par d’autres organisations syndicales et populaires, en
représente aujourd’hui la forme embryonnaire. C’est
probablement à la construction d’une organisation de ce type,
seule à même de représenter une alternative aux partis de la
gauche institutionnelle, que doit s’atteler la gauche socialiste
et révolutionnaire. ■* Héctor Márquez est le correspondant à
Mexico du bimensuel suisse « solidarités ».
Pedro Campos : Cuba. Une
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bataille stratégique en cours
pour l’avenir du socialism
Une chose est très claire : le gouvernement actuel du
général Raúl Castro est en train de prendre des mesures dans
le cadre du schéma traditionnel du « socialisme d’État », pour
tenter de le rendre plus efficient et plus productif, pour
« rectifier » les erreurs antérieures qui « sont les mêmes mais
ne sont pas égales ». Tout cela en lien avec la faillite des
stimulants de la production, en particulier agricole,les
entreprises enflées pour maintenir le haut niveau de
« l’emploi », l’énormité des subventions étatiques, les
employés à leur propre compte, le traitement des dissidents,
les rapports avec le capital international et, en particulier, la
nécessité de démonter ou d’alléger le blocus impérialiste
empêchant l’État cubain de bénéficier des avantages
économiques de l’échange commercial bilatéral avec son
voisin et ennemi historique : les États-Unis. Le président a été
très clair : il propose de perfectionner et de mettre à jour ce
qu’il y a quelques années encore son frère dirigeait. Non pas
de le changer. Pour cela il faut remplacer la majorité des
cadres du premier niveau, habitués aux schémas antérieurs et à
certaines vieilles méthodes. C’est une tentative de modifier
l’action de l’État, passant d’un idéalisme distributif à un
pragmatisme économique, en rompant objectivement avec
l’immobilisme antérieur.
C’est la source des critiques officielles de l’État
paternaliste, des négociations avec l’Église catholique, d’une
certaine tolérance envers les critiques formulées à partir des
positions révolutionnaires ou adverses sans une répression
notable, de la reconnaissance de la diversité sexuelle, d’une
politique culturelle relativement plus ouverte, etc. (tant que
tout cela ne met pas en cause le contrôle du pouvoir politique
de la direction historique …). Une telle démarche ne permet
pas d’accepter publiquement d’autres explications des graves
problèmes qu’affrontent l’économie et la société cubaine que
celles mettant en avant le blocus économique, le détournement
des ressources étatiques par les travailleurs et leur
indifférence. Quant aux responsabilités de la direction, au
manque d’évolution de sa pensée politique, il n’est pas
possible d’assumer autre chose que le « perfectionnement » ou
« la mise à jour » des politiques étatistes traditionnelles. On
sait que ce type de « socialisme », qui cache un capitalisme
monopoliste d’État et génère la corruption par sa nature
même, n’a jamais été capable de développer une économie
solide qui satisfasse les besoins matériels et spirituels des
majorités et qu’il n'a pu le faire que partiellement et de
manière instable grâce aux grandes subventions extérieures.
D’abord ce fut l’aide soviétique, massive et prolongée, qui a
disparu. Puis celle du Venezuela, en échange de services
médicaux et techniques, qui a permis de reprendre le souffle,
mais de manière toujours limitée. Cependant les circonstances
économiques et politiques dans ce pays frère ne permettent
pas de l’amplifier.
Dans ces conditions il est compréhensible que le
« socialisme d’État » cubain cherche, pour survivre, à
améliorer ses relations détériorées avec le capital international
et les pays capitalistes plus développés, en particulier avec les
États-Unis. C’est le résultat de la décapitalisation dont Cuba a
souffert durant la « période spéciale » et de son incapacité à
faire fonctionner l’économie. Le besoin de démontrer que le
système peut « servir », celui de consolider le soutien au
gouvernement de secteurs importants, de réduire les pressions
internes et externes, de bénéficier de la pénétration du capital
international — telles sont les principales motivations de
l’ensemble des mesures économiques et politiques mises en
avant. Évidemment, cela présente des aspects qui pourraient
être positifs pour le peuple cubain dans les circonstances
actuelles. Si l’on assiste à une large ouverture pour le travail
indépendant (1) et que les restrictions actuelles sont réduites,
il y aura beaucoup de bénéficiaires. Si — malgré les erreurs
dans leur conception, malgré la destruction de nombreuses
unités de base de production coopératives et malgré la
corruption qui accompagne sa mise en œuvre — on obtenait
que le décret 259 (2) permette de cultiver au moins une partie
des terres en friche, nombreux seront ceux qui pourront
trouver un nouveau mode de vie et il y aura davantage
d’aliments pour la population. Si l’on parvient à consolider la
tolérance et le respect de l’opposition pacifique ainsi que des
divergences entre les révolutionnaires ou les communistes
eux-mêmes, les tensions au sein de la société vont se réduire,
ce qui conviendra à tout le monde. Si l’on permet une
libération du marché interne, beaucoup de Cubains pourront
vendre leur production, ce qui est aujourd’hui interdit ; déjà la
réouverture des points de vente des produits agricoles a été
autorisée, ce qui casse le prétendu monopole de quelques
ministères. Si l’on stabilise une détente des relations avec les
États-Unis et que l’on réduit les restrictions de toute sorte
d’échanges, nombre de Cubains pourront en profiter et il y
aura moins de prétextes pour les politiques intérieures
répressives.
Mais, évidemment, aux yeux de beaucoup d’entre nous,
tout ceci est conditionné, biaisé, conçu et appliqué par des
méthodes et avec des moyens bureaucratiques. C’est donc
insuffisant et nous considérons que certaines des mesures
promues sont contre-productives car même si elles peuvent
servir pour consolider le « socialisme d’État » à court terme, à
moyen terme elles créent les conditions pour qu’il se passe ici
quelque chose de semblable à ce qui s’est passé en Russie ou
en Chine et qu’en fin de compte nous aboutissions à la
domination du capitalisme privé, fécondé par les
investissements étrangers et les capitalistes nationaux. Le feu
vert au privé pour exploiter le travail salarié, son autorisation à
une large échelle, pourra générer la reproduction élargie des
petites entreprises et ouvrir la voie à un capital moyen. Il faut
étudier quel sera le rôle des exilés cubains intéressés par les
investissements dans de telles affaires et voulant aider leurs
parents. L’État trouvera immanquablement des alliés et des
dividendes dans le capital international et dans l’exploitation
commune du « capital humain cubain », mais le coût politique
et social à moyen terme sera élevé et il sera payé par le peuple
et par l’avenir du socialisme. Nous ne doutons pas que
l’impérialisme, en particulier nord-américain, et ses
compagnies essayeront de tirer profit de cette conjoncture
pour assurer les fondements de sa pénétration stratégique dans
l’île. Certaines des mesures gouvernementales pourraient
même favoriser cela, telle l’intention d’encourager
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l’investissement étranger direct, la création de seize terrains de
golf avec des résidences exclusives pour les millionnaires et
l’extension de 50 à 99 ans de la durée de propriété accordée
aux étrangers. Cela ne soulève pas de beaucoup de sympathie
parmi les révolutionnaires cubains. Que les gouvernements de
Washington et de La Havane fassent des pas en vue
d’améliorer leurs relations, ne peut qu’être positif. Cela
apparaît dans les démarches de l’Église catholique cubaine à
Washington, dans la récente visite du gouverneur Bill
Richardson, qui a permis d’aborder de nombreux problèmes :
le cas d’un « entrepreneur » retenu à Cuba, les quelques
mesures qui allégeraient la situation carcérale de nos cinq
camarades antiterroristes emprisonnés aux États-Unis, les
changements de fonctionnaires du Département d’État étatsunien en charge de Cuba, les mesures annoncées par Obama
pour rendre plus faciles les visites des Américains du nord à
Cuba, les débats du Congrès en vue d’éliminer l’interdiction
des voyages de touristes à Cuba, et bien d’autres…
Le criminel blocus impérialiste doit être totalement levé de
manière inconditionnelle et on devrait profiter des
indispensables échanges avec le monde capitaliste, mais plutôt
au travers d’investissements indirects et des crédits étrangers,
compatibles avec les besoins précis, rationnels et définis de
manière
consensuelle
d’une
économie
administrée
démocratiquement par les travailleurs. Car aux yeux de
beaucoup de Cubains, les mesures qui rendent possible une
large pénétration des capitaux, des investissements directs et
des touristes nord-américains, prises seulement en fonction
des intérêts définis par la bureaucratie, par des décisions d’en
haut, sans consensus national et sans approbation des
travailleurs ni du peuple, comportent des dangers pour notre
biodiversité, nos écosystèmes, notre souveraineté, notre
culture, pour le développement d’une économie saine et
véritablement socialiste et, surtout, pour notre sécurité
nationale. Personne ne doit oublier qu’un des prétextes
employés par l’impérialisme pour ses interventions a été « la
protection de la vie et des biens des citoyens nordaméricains ».
Tant que Fidel vivra, le secteur mercantiliste et pro
capitaliste — corrompu — de la bureaucratie évitera un
tournant trop apparent vers le capitalisme, que de telles
mesures pourraient stimuler. Si ce secteur parvenait à
s’imposer définitivement dans la lutte actuelle, il préserverait
l’image des dirigeants historiques jusqu’à ce que, disparus, il
se partage le gâteau restant et fasse d'eux des statues, vénérées
mais oubliées dans ce qu’ils avaient tenté de pratiques
socialistes, tel Mao, si ce n’est stigmatisées et diabolisées.
Une frange importante des révolutionnaires et du peuple ne
veut pas d’une telle issue. Nous sommes nombreux à aspirer à
autre chose, à un autre socialisme. Nous acceptons certaines
mais pas toutes ces mesures. Et surtout, nous en souhaitons
d’autres, dont on ne parle pas, comme une large ouverture au
coopératisme, l’administration des entreprises étatiques par les
collectifs des travailleurs, une large réforme qui
démocratiserait le système électoral, une véritable
démocratisation du Parti communiste et de la société, le
respect de tous les droits humains y compris les droits
civiques, les droits politiques et les droits économiques et non
seulement une partie de ces droits, un accès général à Internet,
des changements dans la loi migratrice pour préserver les
droits des citoyens et réduire le coût des démarches, des
politiques et des lois concrètes pour garantir le respect de la
diversité culturelle, politique, raciale, sexuelle, etc. Voilà ce
que nous demandons. Aujourd’hui, le pouvoir réel n’est pas
socialisé et le système politique actuel ne permet pas que ces
propositions puissent devenir déterminantes.
Avec le système actuel de l’absolu contrôle du pouvoir, de
l’État et des médias nationaux par un groupe sectaire, nos
possibilités se limitent à mener une bataille au sein du parti, au
cours des discussions autorisées et dans les petits espaces de
débat qui existent, telle la revue Temas, et de manière limitée
par internet. Nous essayons de promouvoir de cette manière le
dialogue entre les révolutionnaires et avec toute la société, de
dénoncer ce qui nous semble pernicieux pour le futur du
socialisme et de présenter nos idées dans le cadre de nos
possibilités limitées. Dans ce cadre nous profitons de toutes
les brèches du système étatiste, nous luttons pour que nos
idées coïncident avec les aspirations du plus grand nombre,
nous mobilisons ceux qui sont à notre portée pour tenter
d’influencer toutes les sphères de la société, y compris la
bureaucratie elle-même, nous effectuons des actions publiques
de propagande, tout cela dans le respect des autres et de
manière non violente. Telle est notre lutte pour la
démocratisation du système. Il n’y a pas de doutes qu’à Cuba
un large secteur du parti, des travailleurs, des intellectuels, des
paysans et en général du peuple, en particulier de sa jeunesse,
a pris conscience de la réalité. Peu à peu apparaît une nouvelle
manière de concevoir le socialisme, incluant un large éventail
de positions, mais qui sont toutes anti-impérialistes et
anticapitalistes, qui sont toutes plus ouvertes et pluralistes. Il
s’agit d’une grande diversité de visions révolutionnaires, qui
vont des positions social-démocrates et religieuses de divers
types, en passant par des positions écologistes, socialistes,
communistes,
trotskistes,
guévaristes,
gramsciennes,
anarchistes, autogestionnaires, communautaires, libertaires,
homosexuelles, etc., jusqu’aux positions les plus radicales de
la gauche, qui plaident toutes pour un socialisme plus
démocratique et participatif, où le pouvoir réel des travailleurs
et du peuple soit direct et effectif sur toutes sortes de
décisions.
Ce secteur, qui croît de manière systématique, n’accepte
pas le retour au passé capitaliste dépendant des États-Unis.
Mais il ne veut pas plus que se prolonge l’actuel système
étatiste. Les partisans de l’immobilisme ne peuvent le
comprendre et, privés d’arguments, ils multiplient de fausses
accusations contre ces positions. Cette vaste gauche aspire à
ce qu’on l’écoute, à un échange serein des arguments, à un
dialogue sans exclusions et sans sectarisme. Elle n’est pas
fatiguée de solliciter tout cela. Beaucoup voudraient que la
révolution avance vers une phase supérieure et non qu’elle se
termine dans un déni de la mémoire et dans la diabolisation.
Devant tant d’intolérance de l’État, il est vrai, certains ne
veulent plus tenter de dialoguer mais essayent d’ignorer
l’existence du gouvernement et rejettent toute collaboration
avec lui. L’accumulation de désenchantements peut aussi
conduire à tourner le dos à toute forme d’intérêt pour la
politique. Pour beaucoup d’entre nous, la principale force
productive ce sont nos ressources humaines — ce « capital
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humain » comme le disent ceux qui ne voient dans les
travailleurs qu’un moyen pour extorquer des profits —
produites par la grande révolution culturelle qui a eu lieu
durant ces années. Ce dont nous avons besoin, c’est que ces
ressources humaines soient libérées des ligotages étatiques
actuels et qu’elles puissent dévoiler toutes leurs initiatives
dans une ambiance saine, solidaire, constructive, écologique,
loin des vices traditionnels du capitalisme et des ses formes
d’exploitation, mais avant tout sous le contrôle des travailleurs
eux-mêmes. Bien sûr, au sein de la société cubaine existe aussi
une minorité adverse qui aspire à une plus grande « part du
gateau » et à « un nouveau compte ». D’une manière plus
ouverte que d’autres, certains de ses membres souhaitent la
pleine restauration du capitalisme privé. Les plus extrémistes
de ces annexionnistes préféreraient même voir détruits tous les
acquis de ces cinquante ans. Ceux là soutiennent la poursuite
du blocus, rejettent la médiation de l’Église et toute tentative
d’entente avec le gouvernement. Une partie de ce secteur
encouragé par l’impérialisme peut considérer comme positives
certaines des mesures du gouvernement de Raúl Castro, par
exemple la libération de ceux qui formèrent le groupe des 75
(3), la tolérance relative de leurs activités pacifiques, la
possibilité de développer des entreprises privées qui exploitent
le travail salarié ainsi que l’ouverture plus grande au capital
étranger qui pourra « démontrer la supériorité du capitalisme
sur le socialisme » et, éventuellement, leur fournir les
ressources pour leurs activités politiques. C’est logique de leur
point de vue. Ils voudraient provoquer un revirement dans la
société cubaine en faveur de leurs positions. Mais
objectivement ils n’en sont pas capables aujourd’hui.
Néanmoins les dommages que la « période spéciale » a causés
à l’idée socialiste ainsi que l’éventuelle amélioration des
conditions de vie de nombreux Cubains grâce à l’allégement
éventuel du blocus, pourraient renforcer l’idée que le salut
vient du Nord ainsi que l’option représentée par ce secteur
encore minoritaire.
A Cuba une bataille stratégique pour l’avenir du socialisme
est en cours. [...]
Publié dans Inprecor, N° 569-570 janvier-février 2011
(traduction J Malewski)
POUR ALLER PLUS LOIN
Claudio Katz, Amérique
latine : vers le socialisme du
XXIe siècle ?
L’Amérique latine est devenue un lieu privilégié pour
débattre du socialisme. La région est le principal foyer de
résistance international à l’impérialisme et au néolibéralisme.
Au cours des dernières années, plusieurs soulèvements ont
conduit à la chute de présidents néo-libéraux (Bolivie,
Équateur, Argentine). Ces actions ont consolidé la présence
massive des mouvements sociaux. Dans le cadre de ces luttes
– qui ont connu la défaite ou la répression (Pérou, Colombie),
des reflux ou des déceptions (Brésil, Uruguay) – de nouveaux
secteurs de la population se sont ralliés à la protestation. Cela
s'est traduit par une base sociale renouvelée et jeune (Chili) et
par des modalités d’auto-organisation très combatives
(Mexique). Dans la mesure où le socialisme offre une
perspective stratégique pour ces mobilisations, le débat à son
sujet a repris de l’importance au sein de nombreuses
organisations populaires.
Motivations
Au Venezuela, l'actualité du socialisme se fait clairement
sentir dans la rue. Elle manifeste la proximité idéologique
existant entre le processus bolivarien et la gauche, que l’on ne
trouvait pas au sein d’autres expériences nationalistes. A
l’époque de l’Union soviétique, certains chefs d’État du tiers
monde se déclaraient socialistes pour des raisons
géopolitiques – contrecarrer les pressions nord-américaines –
ou économiques – obtenir des subventions du géant russe –.
La situation a changé et la remise à l’ordre du jour d’un
horizon anticapitaliste apparaît plus authentique. Le
socialisme du XXIe siècle se discute également en Bolivie. Il
est encore présent à Cuba, après 45 ans d’embargo et
d’agressions impérialistes. Si l’effondrement qui a emporté les
régimes de l’URSS et de l’Europe orientale s’était étendu à
Cuba, personne aujourd’hui ne proposerait une perspective
non capitaliste pour l’Amérique latine. L’impact politique de
cette régression aurait été dévastateur. Le drapeau du
socialisme n’a pas été repris à leur compte par les présidents
de centre-gauche, qui ont abandonné toute référence à ce
thème à l'heure de leur réconciliation avec les classes
dominantes. Bachelet aujourd'hui présidente de la
Concertation, qui s’est fait une spécialité de recycler le
modèle néo-libéral, ne se souvient pas même du nom de son
propre parti. Lula a oublié son flirt de jeunesse avec le
socialisme et a raffermi ses liens avec les banquiers. Tabaré
Vázquez a fait de même en envisageant d’établir des accords
de libre-échange avec les États-Unis. En Amérique latine
émerge un nouveau contexte économique qui favorise la
formulation d’alternatives socialistes. Après une période
traumatique de dénationalisation de l’appareil productif et de
perte de compétitivité internationale, un tournant néodéveloppementaliste s’amorce dans divers secteurs des classes
dominantes, en contradiction avec l’orthodoxie néo-libérale.
Ce virage a une ampleur très limitée mais il introduit de
sérieuses fissures dans les dogmes économiques de la
décennie passée. Un nouvel espace s'est ouvert qui permet
d’envisager des alternatives populaires et notamment des
perspectives non capitalistes. De surcroît, on constate dans la
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région une tendance croissante à concevoir les programmes
nationaux en termes régionaux plus vastes. Bien des
mouvements populaires perçoivent la nécessité de formuler
leurs revendications à une échelle plus large, ce qui contribue
à faire apparaître des formes de socialisme elles aussi
régionales. C'est manifeste dans les trois projets d’intégration
en présence, qui préconisent de relancer le néolibéralisme
(ALCA), de réguler le capitalisme régional (MERCOSUR) ou
d’élaborer des formes de coopération solidaires qui pourraient
être compatibles avec le socialisme (ALBA). Le contexte
latino-américain actuel incite, par conséquent, à réaffirmer
l'actualité de programmes anticapitalistes sur divers terrains,
ce qui s'est déjà traduit par de nombreuses polémiques.
Ressources
L’un des débats en cours reprend la controverse classique
concernant la viabilité d’une transformation anticapitaliste
dans une région périphérique comme l’Amérique latine. Les
ressources, les technologies et le niveau de qualification sontils suffisants pour entreprendre un tel tournant ? Les pays de la
région sont moins bien préparés que les nations développées
pour opérer ce changement mais ils sont aussi plus pressés. Ils
connaissent des situations désastreuses dans les domaines de
l'alimentation, de l'éducation et de la santé, plus graves que
dans les économies avancées et ils disposent de ressources
plus faibles pour résoudre ces problèmes. C’est le résultat du
retard de l'agriculture, d’une industrialisation fragmentaire et
de la dépendance financière de cette région. Au sein de la
gauche existent deux réponses traditionnelles face à ce
problème : préconiser une étape capitaliste dans le cadre du
néo-développementalisme ou initier une transition socialiste
qui prenne en compte ces carences et ces retards. La première
thèse considère que dans la région, « les conditions pour une
société socialiste n’existent pas ». Mais elle ne précise pas si
cela concerne le plan économique, technologique, culturel ou
éducatif. L’Amérique latine est une région dépendante mais
elle dispose de solides ressources pour opérer un tournant
socialiste. Ces ressources existent dans divers domaines :
terres fertiles, gisements minéraux, bassins hydriques,
richesses énergétiques, infrastructures industrielles. Le grand
problème de la région est qu’elle ne tire pas profit de ce
potentiel. Le principal drame latino-américain n’est pas la
pauvreté, mais la scandaleuse inégalité sociale que le
capitalisme génère dans l’ensemble de ces pays.
La thèse du retard dans le développement économique est
en contradiction avec la conjoncture actuelle où la question
majeure qui se pose est de savoir quels seront les bénéficiaires
de la croissance en cours. Les néo-développementalistes
cherchent à utiliser l’amélioration de la croissance au profit de
la grande industrie, alors que les néo-libéraux tentent de
préserver les positions acquises par le secteur bancaire. Face à
ces deux positions, les socialistes doivent défendre une
redistribution radicale des richesses pour améliorer
immédiatement le niveau de vie des opprimés et cesser de
faire du profit l'objectif premier. Les ressources sont
disponibles. Il existe une marge conséquente pour mettre en
œuvre des programmes favorables à la population et pas
uniquement des conditions pour permettre le développement
du capitalisme. Le contexte objectif dans lequel se trouvent les
différents pays est, il est vrai, très inégal. Les avantages acquis
par les économies moyennes ne sont pas partagés par les
nations plus petites et pauvres. La situation du Venezuela
diffère de celle de la Bolivie et le Brésil n’est pas confronté
aux mêmes restrictions que le Nicaragua. Mais l’élaboration
d’une voie socialiste en termes strictement nationaux n’a
désormais plus de sens. Si les classes dominantes conçoivent
leurs stratégies au niveau régional, il faut également élaborer
un projet populaire à l'échelle du continent. Les classes
dominantes établissent leur stratégie en fonction du taux de
profit. Les socialistes pourraient formuler leur projet en termes
de coopération et de complémentarité économiques. Il n’existe
aucune limite objective qui empêcherait de mettre en œuvre
un projet égalitaire. C’est une erreur de supposer que
l'Amérique latine devra passer par les mêmes étapes de
développement que les pays du centre. L’histoire a toujours
emprunté des chemins inattendus où s'entremêlent différentes
temporalités, et ce constat reste d'actualité.
Opportunités
Un autre débat concerne l’opportunité de promouvoir un
projet anticapitaliste dans la conjoncture actuelle. L’Amérique
latine traverse aujourd’hui une phase de croissance et d’essor
des exportations. Certains auteurs estiment qu’aucune crise ne
se profile qui justifierait une transformation de type socialiste.
Un projet socialiste diffère radicalement du keynésianisme et
il ne se limite pas à proposer un programme circonstanciel
pour surmonter les récessions cycliques. Il vise à dépasser
l’exploitation et l’inégalité, à abolir la pauvreté et le chômage,
à prévenir les désastres environnementaux, à mettre fin aux
aventures militaires cauchemardesques et à en finir avec les
cataclysmes financiers. Ces objectifs justifient la lutte en
faveur d’un autre régime social quelle que soit la conjoncture.
Les situations de catastrophe économique ne constituent pas le
seul moment opportun pour en finir avec le système. La voie
anticapitaliste est une option valable quelle que soit la période
et elle peut être ouverte quelle que soit la phase du cycle.
L’expérience du XXe siècle confirme cette possibilité. Aucune
révolution n’a coïncidé, par le passé, avec l'apogée d’une crise
économique. Dans la plupart des cas, elle a été le produit de la
guerre, de l’occupation coloniale ou de l’oppression
dictatoriale. Les privations que génère le capitalisme sont
suffisantes pour justifier l'abolition de ce mode de production
indépendamment de l'évolution de ses crises périodiques. Une
autre objection concerne les obstacles suscités par la
mondialisation. Elle affirme que l’internationalisation du
capital condamne tout projet anticapitaliste en Amérique
latine. Mais où se situe exactement le problème ?
La mondialisation ne constitue pas un obstacle pour un
projet d’ampleur mondiale comme le socialisme. Le
dépassement des frontières accentue les déséquilibres du
capitalisme et crée les conditions objectives pour l'abolition de
ce système. Présenter la mondialisation comme une étape qui
rend impossible les modèles alternatifs est une vision inspirée
du néolibéralisme. Si l’on refuse le socialisme sur la base de
ce raisonnement, il faut également rejeter tous les schémas
capitalistes de type keynésien. Il est incohérent d’affirmer que
la mondialisation totalitaire a enterré le projet anticapitaliste et
de soutenir en même temps qu’elle est compatible avec des
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modalités interventionnistes d’accumulation. Si toutes les
options sont condamnées, il en va de même des programmes
néo-développementalistes. En réalité, ce qu’on appelle la
mondialisation ne constitue en rien la fin de l’histoire. Ce
phénomène a seulement inauguré une nouvelle période
d’accumulation, basée sur la reconstitution des profits au
dépend des exploités et le transfert des grands déséquilibres
internationaux vers les économies les plus fragiles. Mais ce
cours régressif, loin d’éloigner l’horizon du socialisme,
actualise la nécessité d'y œuvrer.
Commencements
Le débat en cours ne porte pas sur la réalisation intégrale
du socialisme. C’est seulement le commencement de ce projet
qui est en discussion. Construire une société d’égalité, de
justice et de bien-être sera une tâche historique longue, qui
impliquera l’élimination progressive des normes de
concurrence, d’exploitation et de profit. Ce n’est pas un
objectif qui se réalisera en peu de temps. Particulièrement
dans les régions périphériques, ce processus supposera le
mûrissement de certaines conditions historiques qui
permettront l’amélioration qualitative du niveau de vie de la
population. Ces progrès se développeront conjointement à
l'extension de la propriété collective et à la consolidation de
l’autogestion populaire. Dans la mesure où cette consolidation
exigera plusieurs générations, le débat immédiat se réfère à la
possibilité d’initier ce processus. Commencer à construire le
socialisme impliquera de remplacer un régime régi par la loi
du profit par un autre qui soit régulé par la satisfaction des
besoins sociaux. Dès lors qu’un modèle économique et
politique – fondé sur la volonté majoritaire de la population –
présente ces caractéristiques, il s'agit d'une forme
embryonnaire de socialisme.
Ce commencement est la condition pour toute avancée
ultérieure. Une société post-capitaliste n’émergera pas si le
tournant socialiste ne se concrétise pas à un certain moment.
Les mécanismes oppressifs du profit et de la concurrence
doivent être radicalement éliminés pour qu’une nouvelle
forme de civilisation humaine commence à apparaître.
Engager cette transition entre ouvertement en conflit avec la
voie néo-développementaliste. Les deux perspectives
s'affrontent et ne peuvent ni être conciliées, ni se développer
de manière simultanée. La loi du profit empêche le
développement progressif d’îlots collectivistes à l’intérieur du
capitalisme. Les deux projets de société ne peuvent pas non
plus coexister pacifiquement jusqu’à ce que l’un d’eux
démontre une plus grande efficacité et recueille l'approbation
générale. C’est seulement en éradiquant le capitalisme que
pourront s’ouvrir les portes de l’émancipation sociale. Mais
les conditions politiques de mise en œuvre de ce projet
existent-elles en Amérique latine ?
Caractérisations
L’existence de rapports de forces favorables aux opprimés
est une condition du changement socialiste. La majorité
populaire ne peut pas l'emporter sur ses adversaires si elle est
en situation de grave infériorité. Cette question est déterminée
en Amérique latine par la situation de trois secteurs : les
classes capitalistes locales, les masses opprimées et
l’impérialisme nord-américain. La situation des classes
dominantes s’est substantiellement modifiée par rapport à la
décennie passée. Suite aux grandes crises financières, ce
secteur a reculé sur ses positions politiques et a perdu de son
autorité. Pour cette raison, la droite est demeurée minoritaire
et les gouvernements de centre-gauche ont souvent remplacé
les conservateurs dans la conduite de l’État (spécialement
dans le cône sud). Les élites capitalistes ne fixent plus
impunément l’agenda politique de tout le continent.
Les rapports de forces régionaux ont également été
modifiés par de grands soulèvements populaires qui ont
précipité la chute de plusieurs gouvernements. Les
insurrections qui ont eu lieu en Bolivie, en Équateur, en
Argentine ou au Venezuela ont eu un impact direct sur
l’ensemble des classes dominantes. Les mouvements de lutte
sont très inégalement répartis. Dans certains pays, la
participation populaire est visible. Dans d’autres on assiste à
un reflux et, dans certaines régions, les injustices sociales et
les migrations massives pèsent négativement. Le rapport des
forces est très différencié mais dans l’ensemble la tendance est
aux initiatives populaires. Au début des années 1990,
l’impérialisme nord-américain avait entrepris la recolonisation
de son arrière-cour par le libre-échange et l’installation de
bases militaires. Cette situation a elle aussi changé. La version
première de l’ALCA a échoué en raison des conflits entre les
entreprises globalisées et celles qui sont dépendantes des
marchés internes, des affrontements entre les exportateurs et
les industriels et de l’ampleur de l’opposition populaire. La
contre-offensive à base de traités bilatéraux lancée par le
département d’État ne compense pas cet échec. L’isolement
international de Bush – recul électoral, échec en Irak, perte
d’alliés en Europe – a affaibli l’unilatéralisme et suscité la
réémergence de blocs géopolitiques opposés aux États-Unis
(tels que le Mouvement des pays non-alignés). Cet
affaiblissement des États-Unis se reflète clairement dans
l’absence de réponse militaire au défi vénézuélien. Le rapport
de forces a enregistré différents changements significatifs en
Amérique latine. Les classes dominantes ne peuvent plus
compter sur la boussole de la stratégie néo-libérale, le
mouvement populaire a gagné en présence dans la rue et
l’impérialisme nord-américain a perdu de sa capacité
d’intervention.
génèrent directement la plus-value mais également à tous ceux
qui subissent les inégalités sociales. L’essentiel est la
convergence de ces secteurs dans une lutte commune qui
prend la forme d'une multitude de foyers de rébellion. La
victoire dépend de cette convergence face à un adversaire qui
exerce sa domination en divisant le camp populaire.
L’éradication du capitalisme est un projet qui dépend non
seulement de l’action des opprimés mais aussi de leur niveau
de conscience. C'est une condition nécessaire au
développement d'un processus anticapitaliste car la seule
évolution historique ne connaîtra pas automatiquement à un
dénouement socialiste. Ce système ne pourra émerger que par
la volonté consciente de la grande majorité. Ce qui s’est passé
sous le « socialisme réel » montre à quel point peut être
néfaste la substitution du pouvoir de décision du peuple par le
paternalisme des fonctionnaires. Mais la conscience des
opprimés est une sphère sujette à de nombreuses évolutions
sous l'effet des luttes et sous l’impact des grands événements
internationaux. Cela conduit à des vagues d’enthousiasme ou
de déception suscitées par le projet anticapitaliste. La nouvelle
génération en Amérique latine n’a pas grandi, comme les
précédentes, dans un contexte caractérisé par de grandes
victoires. Cette absence de référents anticapitalistes positifs –
liés à leur propre expérience – explique une certaine prise de
distance vis-à-vis du projet anticapitaliste.
Les grandes différences entre la période actuelle et celle
des années 1960-1980 se situent davantage sur le plan de la
conscience politique que sur le terrain des rapports de force.
Ce n’est pas l’intensité des conflits sociaux, la volonté de lutte
des opprimés ou la capacité de contrôle des oppresseurs qui
ont substantiellement changé, mais la visibilité et la confiance
dans un modèle socialiste. L’effondrement de l’URSS a
provoqué une crise de crédibilité internationale du projet
socialiste qui a eu un impact significatif sur l’action de la
gauche. L’Amérique latine n’a pas fait exception mais
l’ampleur effective de cette perte de crédibilité a été plus
limitée dans cette région. La gauche latino-américaine avait
déjà largement pris ses distances avec le modèle soviétique
avant la chute du « camp socialiste » et elle est davantage
marquée par l’héritage des dictatures, par l’échec du
sandinisme ou par le reflux de la révolution en Amérique
centrale, même si la survie de la révolution cubaine a agi
comme contrepoids. Quoi qu’il en soit, le climat de déception
a progressivement fait place à la volonté de reconstruire un
programme émancipateur. La progression de la conscience
anti-libérale se vérifie dans le rejet des privatisations et des
dérégulations – un rejet bien supérieur à celui que l’on observe
dans d’autres régions, comme par exemple en Europe
orientale. On constate également la renaissance d’une
conscience anti-impérialiste, sans les éléments régressifs sur le
plan éthique et religieux qui prévalent dans le monde arabe.
Mais le projet anticapitaliste est le grand absent et il faudra
l'élaborer dans le cadre du débat sur le socialisme du XXI e
siècle.
Acteurs
Les sujets d’une transformation socialiste sont les
opprimés, mais les protagonistes spécifiques de ce processus
sont très variés. Dans certaines régions les communautés
indigènes ont occupé un rôle de direction dans la résistance
(Équateur, Bolivie, Mexique). Dans d’autres, ce sont les
paysans qui en ont pris la tête (Brésil, Pérou, Paraguay). Dans
certains pays, les principaux protagonistes ont été les salariés
urbains (Argentine, Uruguay) ou précarisés (Venezuela,
Caraïbe, Amérique centrale). Le nouveau rôle joué par les
communautés indigènes est également à relever, ainsi que la
perte d'influence des syndicats ouvriers. Cette multiplicité de
secteurs reflète la structure sociale différenciée et les
Contextes
particularités politiques de chaque pays. Les acteurs potentiels
La gauche latino-américaine est confrontée aujourd’hui à
d’un processus socialiste sont l’ensemble des opprimés et des un problème stratégique relativement nouveau avec l'existence
exploités. Ce rôle revient non seulement aux salariés qui de régimes constitutionnels durables. Pour la première fois
16
dans l’histoire de la région, les classes dominantes exercent le
pouvoir par l’entremise d’institutions non dictatoriales dans
presque tous les pays et sur une période durable. Les crises
économiques, les effondrements politiques ou même les
insurrections populaires n’ont pas réussi à modifier ce schéma.
Le retour des militaires est une option majoritairement rejetée
par les élites du continent. Dans les situations les plus
critiques, les gouvernants sont remplacés par d’autres
gouvernants après un interrègne civico-militaire. Ce qui est
exclu actuellement, c'est le recours à des régimes dictatoriaux
pour mettre fin à une désagrégation du système par le haut ou
à une rébellion par le bas. Les régimes actuels ne sont pas de
réelles démocraties, mais des ploutocraties au service des
capitalistes. Les institutions de ce système ont servi à lancer
des attaques contre les droits sociaux que bien des dictatures
n'avaient pas même osé entreprendre. Ces agressions ont
provoqué une perte de légitimité du système mais elles n’ont
pas conduit à un rejet populaire du régime constitutionnel
comparable à celui subi par les vieilles tyrannies. Ce
changement dans la norme de la domination bourgeoise a des
effets contradictoires sur l’action de la gauche. D’un côté, il
augmente les possibilités d’action politique dans un contexte
de libertés publiques. De l’autre, il crée toutes les difficultés
liées à l'existence de parlements, de partis et d’institutions
stables qui perpétuent le statu quo. Un système qui réduit mais
en même temps consolide le pouvoir des oppresseurs pose des
problèmes d'ampleur pour les socialistes, tout particulièrement
lorsque ce régime est majoritairement perçu comme le mode
de fonctionnement naturel des sociétés modernes. C'est le
credo de la droite – qui a compris l'intérêt de déployer son
action politique dans un contexte constitutionnel – et du
centre-gauche qui perpétue un régime d’oppression en
l'affublant d'oripeaux progressistes. Ces deux options
politiques donnent naissance à des polarisations électorales
artificielles qui présentent la simple alternance au pouvoir
comme un changement significatif.
L’exemple actuel de cette complémentarité est la « gauche
moderne et civilisée » avec Lula, Tabaré Vázquez ou Bachelet,
parvenue au pouvoir pour perpétuer la domination capitaliste.
Mais d’autres situations sont plus problématiques parce que la
continuité des institutions a été mise à mal par la fraude
(Calderón) ou par la démission de présidents (Bolivie,
Équateur, Argentine). Dans certains cas ces convulsions ont
abouti à la reconstruction de l’ordre bourgeois (Kirchner),
mais dans d’autres la crise a abouti à la victoire de présidents
nationalistes ou réformistes qui sont rejetés par
l’establishment. C’est le cas de Chávez, Morales et Correa.
Pour eux, les élections sont devenues un terrain de lutte et
un point d’appui pour mener à bien des transformations
radicales. C'est un constat vital pour la gauche. En particulier
au Venezuela, on a pu voir la manière dont les élections
constituaient un moyen de légitimer le processus bolivarien et
de confirmer la défaite infligée à la droite dans la rue. Les
succès des mobilisations se sont conjuguées avec les succès
électoraux. Le cadre constitutionnel qui prévaut aujourd'hui en
Amérique latine affecte significativement la marge de
manœuvre de la gauche. La bataille dans ce nouveau contexte
n’est pas aisée. C’est ce qui rend indispensable la combinaison
entre l’action directe et la participation électorale. C'est ce qui
17
permet de rendre compatibles les situations d’insurrection
populaire – intrinsèques à tout processus révolutionnaire – et
le mûrissement de la conscience socialiste qui s’opère en
partie dans l’arène constitutionnelle. Cette voie passe par des
victoires partielles qui permettent de renforcer les positions
des travailleurs, d’affermir leur poids politique et leurs
moyens organisationnels. Mais ces réformes ne sont ni
cumulatives ni irréversibles. Tôt ou tard, leur extension ou
leur consolidation entre en conflit avec la loi du profit et seule
une riposte populaire énergique permet de défendre ces
acquis. Ceux qui préconisent de « régler d’abord les
problèmes immédiats » pour « discuter ensuite du socialisme »
ignorent cette réalité. Ils oublient de surcroît que le socialisme
ne serait pas nécessaire si le capitalisme était structurellement
en mesure de satisfaire les besoins vitaux. Les réformes
permettent des conquêtes indispensables pour préparer un
tournant anticapitaliste mais la révolution est tout aussi
indispensable pour assurer définitivement ces conquêtes. Il
faut prendre acte de cette complémentarité pour dépasser la
séparation schématique entre les périodes stables qui ne
permettent que des améliorations mineures, et les convulsions
sociales qui exigent des réponses révolutionnaires. La stratégie
socialiste implique de combiner des initiatives réformistes et
un horizon révolutionnaire explicite.
Complémentarités
La conscience populaire se matérialise dans des
organisations car sans organisations propres les exploités ne
peuvent pas élaborer un autre projet de société. Les deux
modalités d’organisation populaire actuelles sont les
mouvements et les partis. Ces deux options jouent un rôle
essentiel pour le développement des convictions socialistes.
Elles augmentent la confiance en l’auto-organisation et
préfigurent les normes de fonctionnement collectif du futur
pouvoir populaire. Les mouvements se consacrent à la lutte
sociale immédiate alors que les partis mènent une activité
politique plus élaborée. Ces deux instances sont nécessaires
pour développer tant l’action directe que la participation aux
élections. Mais cette complémentarité est fréquemment niée
par les partisans exclusifs des mouvements qui proclament
l’obsolescence des partis. Ils oublient que ces organisations
sont irremplaçables pour agir sur le terrain politique. Aucun
projet émancipateur ne peut se développer sur le seul terrain
social, ni se passer des programmes spécifiques élaborés par
les partis politiques qui permettent d'inscrire les
revendications dans une stratégie de pouvoir. Ces
regroupements contribuent à dépasser les limites des
rébellions spontanées. La disqualification des partis est aussi
erronée que le travers contraire dont font encore preuve
certaines organisations de gauche. Elles persistent dans leur
vieille conception avant-gardiste du parti, fonctionnent selon
des normes verticales rigides et pratiquent l'auto-proclamation.
Ce culte de l’organisation les conduit à des pratiques sectaires
notamment au sein des mouvements sociaux. Elles empruntent
à la tradition caudilliste et à une culture organisationnelle
construite pendant des décennies d’action clandestine. Ces
pratiques sont totalement inadaptées à la situation actuelle,
dans un régime de libertés démocratiques où les partis
politiques sont reconnus.
Attitudes
Affirmer que l'on peut commencer à construire le
socialisme aujourd'hui conduit à défendre ouvertement
l’identité socialiste. En revanche, préconiser une étape néodéveloppementaliste conduit à beaucoup d'inconséquence dans
la lutte anticapitaliste. Pour faire chemin commun avec les
industriels et les financiers, il faut adopter une attitude
modérée, faire montre de responsabilité envers les
investisseurs et faire passer tout projet socialiste au second
plan.
Le projet de socialisme du XXI e siècle soulève également
de sérieux problèmes pour les théoriciens qui se consacrent à
l'étude des déséquilibres du capitalisme sans se préoccuper de
proposer une autre voie pour la société. Le socialisme est un
thème gênant pour ceux qui interprètent le monde sans essayer
de le transformer. Il dérange leur regard contemplatif sur
l’univers qui les entoure. L’absence de projet socialiste dans la
gauche est bien plus dommageable que les erreurs de
diagnostic concernant le capitalisme contemporain. C’est
pourquoi il est nécessaire de revendiquer le terme de
socialisme. Ce concept n’est pas un vague synonyme de « ce
qui est social ». Il désigne précisément un système affranchi
de l’exploitation. Les références diffuses au « postcapitalisme » ne permettent pas de faire la clarté sur la
manière de construire la société future. Il faut présenter des
programmes alternatifs. Certains analystes estiment que, après
l'effondrement de l’URSS, le socialisme ne peut plus se
développer. Ils considèrent que cette notion est tombée en
désuétude et a perdu tout prestige. Mais la soudaine
réapparition de cet objectif en Amérique latine devrait les
conduire à reconsidérer la pertinence de leur requiem. Bien
des concepts ont subi des épreuves comparables à celles du
socialisme. La démocratie, par exemple, a souffert de
distorsions équivalentes. Ce terme a couvert les pires
injustices impérialistes au siècle dernier. Cela n'a pourtant pas
conduit à le remplacer par un autre. Personne n’a proposé de
remplacer le mot socialisme pour définir la souveraineté du
peuple car pour désigner certains phénomènes, il y a des
termes irremplaçables. L’actualité du socialisme doit être
appréciée avec un certain recul historique. Il a connu des hauts
et des bas comparables à ceux de la démocratie. Cet idéal de
notre époque a été inventé en 1789, mais le principe d’égalité
politique ne s'est imposé qu'au cours d’une longue période
postérieure. Il a alors été reconnu comme un principe
supérieur aux systèmes féodaux, qui ont longtemps été
considérés comme la forme naturelle de l’existence humaine.
Avec l’invention du socialisme, quelque chose d’analogue
s'est produit. 1917 demeurera comme un grand moment
initiateur de la geste de l'humanité en faveur de l’égalité
sociale et de la libération de l’individu des chaînes du marché.
Le début du XXIe siècle permet de commencer à envisager la
réalisation de ces deux objectifs. La situation actuelle en
Amérique latine invite à renouveler les débats stratégiques au
sein de la gauche dans le cadre de controverses franches,
ouvertes et respectueuses. L'heure est venue de juger des
succès comme des échecs avec une attitude enthousiaste et
critique. C'est ainsi que s'affirmera l’optimisme raisonné
qu’exige la bataille pour le socialisme.
18
Synthèse parue dans F Gaudichaud (coord), Le Volcan
latino-américain. Gauches, néolibéralismes et mouvements
sociaux, Textuel, 2008, Traduit de l’espagnol (argentin) par
Razmig Keucheyan
Éléments bibliographiques
sur les gauches et le
« socialisme du XXIe siècle »
en Amérique latine
B. Duterme (coord.), Mouvements et pouvoirs de gauche en
Amérique latine. Points de vue latino-américains, Editions
Syllepse - Centre Tricontinental, vol. XII, n° 2, Paris, 2005.
P. Mouterde, Quand l'utopie ne désarme pas : les pratiques
alternatives de la gauche latino-américaine, Ecosociété,
Montréal, 2002.
« Les gauches au pouvoir en Amérique latine », Recherches
internationales, N°93, Paris, 2012.
« L'Amérique latine en lutte. Hier et aujourd'hui », Actuel
Marx, PUF, N°42, Paris, 2007.
Franck
Gaudichaud
(coord),
Amériques
latines:
emancipations en construcion, Syllepse, Paris, 2012
Franck Gaudichaud (coord), Le Volcan latino-américain.
Gauches, néolibéralismes et mouvements sociaux, Textuel,
2008.
R. Herrera, Les avancées révolutionnaires en Amérique latine.
Des transitions socialistes au XXI° siècle ?, Parangon, Lyon,
2011.
Marta Harnecker, La izquierda en el umbral del siglo XXI,
Editorial Siglo Veintiuno, Madrid, 2000.
Claudio Katz, El porvenir del socialismo, Editorial
Herramienta e Imago Mundi, Buenos Aires, 2004.
Michael A. Lebowitz, El socialismo no cae del cielo,
Colección Ideas Claves, Caracas, 2006.
Barry Carr, Jeff Webber (Ed.), The Resurgence of Latin
American Radicalism: Between Cracks in the Empire and an
Izquierda Permitida, Boulder, Rowman and Littlefield, 2012.
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