Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir Sommaire du rapport final

Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir Sommaire du rapport final
Honorer la vérité,
réconcilier pour l’avenir
Sommaire du rapport final
de la Commission de vérité
et réconciliation du Canada
Honorer la vérité,
réconcilier pour l’avenir
Sommaire du rapport final de la Commission
de vérité et réconciliation du Canada
Honorer la vérité,
réconcilier pour l’avenir
Sommaire du rapport final
de la Commission de vérité
et réconciliation du Canada
Commission de vérité
et réconciliation du Canada
Le présent rapport relève du domaine public.
Toute personne peut, sans frais ni demande de permission, reproduire le rapport intégralement
ou partiellement.
2015
Commission de vérité et réconciliation du Canada
Site Web : www.trc.ca
Un index de ce volume du rapport final est disponible en ligne. Visitez le http://nctr.ca/trc_reports.ph
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Commission de vérité et réconciliation du Canada, auteur, organisme de publication
Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir : sommaire du rapport final de la Commission de vérité
et réconciliation du Canada.
Publié aussi en anglais sous le titre : Honouring the truth, reconciling for the future, summary of the final
report of the Truth and Reconciliation Commission of Canada.
Comprend des références bibliographiques.
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-0-7735-4670-7 (couverture souple)
SBN 978-0-7735-9845-4 (ePDF)
ISBN 978-0-7735-9846-1 (ePUB)
1. Internats pour autochtones—Canada. 2. Autochtones—Canada—Histoire.
3. Autochtones—Canada—Conditions sociales. 4. Autochtones—Canada—Relations
avec l’État. 5. Commission de vérité et réconciliation du Canada. 6. Commissions
vérité et réconciliation—Canada. I. Titre. II. Titre: Sommaire du rapport final de
la Commission de vérité et réconciliation du Canada.
E96.5.T7814 2015 971.004’97
C2015-905932-1
C2015-905933-X
Contenu
Préface...................................................................................................vii
Introduction..........................................................................................1
Activités de la Commission..................................................................27
L’histoire................................................................................................41
Les séquelles.........................................................................................137
Le défi de la réconciliation..................................................................193
Appels à l’action....................................................................................347
Bibliographie........................................................................................447
Notes......................................................................................................482
Préface
P
endant la majeure partie de son existence, le système des pensionnats du
Canada destiné aux enfants autochtones était un système d’éducation en
apparence seulement. Les pensionnats avaient pour but de séparer les enfants
autochtones de leur famille afin de limiter et d’affaiblir les liens familiaux et culturels
et d’endoctriner les enfants pour qu’ils adhèrent à une nouvelle culture, à savoir la
culture dominante sur le plan juridique de la société canadienne euro-chrétienne
dirigée par le tout premier premier ministre du Canada, sir John A. Macdonald. Ces
écoles ont exercé leurs activités pendant plus de 100 ans, de sorte que plusieurs
générations successives d’enfants des mêmes collectivités et familles ont eu à les
fréquenter. L’histoire du Canada est demeurée silencieuse à ce sujet jusqu’à ce que les
survivants du système trouvent la force, le courage et l’appui nécessaires pour raconter
leurs histoires dans des milliers de procès qui ont ultimement mené à la création du
plus grand recours collectif de l’histoire du pays.
La Commission de vérité et réconciliation du Canada a été une commission
unique en son genre au pays. Créée et mise sur pied dans la foulée de la Convention
de règlement relative aux pensionnats indiens, qui a permis de régler les recours
collectifs, la Commission a sillonné le Canada pendant six ans pour entendre le récit
des Autochtones qui ont été enlevés à leur famille alors qu’ils étaient des enfants, par
la force si cela était nécessaire, et placés dans des pensionnats pendant une bonne
partie de leur enfance.
Le présent volume est un résumé de la discussion et des conclusions contenues
dans le Rapport final de la Commission qui s’échelonne sur plusieurs volumes. Le
Rapport final fait état des travaux de la Commission, de la manière dont elle a exercé
ses activités, ainsi que de ce qu’elle a entendu, lu et conclu au sujet des écoles et de
ses séquelles, à partir des preuves qui lui ont été présentées. Le sommaire doit être lu
de concert avec le Rapport final.
La Commission a entendu plus de 6 000 témoins dont la plupart étaient des
survivants des pensionnats qu’ils avaient fréquentés enfants. Il peut parfois être
difficile d’accepter que ce qu’ils ont raconté ait pu se produire dans un pays tel que le
viii • Commission de vérité et réconciliation
Canada qui se targue d’être un bastion de la démocratie, de la paix et de la gentillesse
partout dans le monde. Des enfants ont subi des sévices, physiques et sexuels, et sont
décédés dans ces écoles dans des proportions qui n’auraient jamais été tolérées dans
aucun autre système scolaire du pays ou de la planète.
La Commission n’avait toutefois pas pour mandat de distribuer des blâmes ou
de cerner des gestes fautifs. L’accent a plutôt été placé sur la recherche de la vérité
afin de jeter les bases de l’importante question de la réconciliation. Maintenant que
nous savons ce qui s’est passé dans les pensionnats et connaissons leurs séquelles,
qu’allons-nous faire?
Connaître la vérité a été difficile, mais se réconcilier le sera encore davantage.
Pour ce faire, il faut rejeter les fondements paternalistes et racistes du système des
pensionnats qui sont à la base de la relation. La réconciliation nécessite l’élaboration
d’une nouvelle vision fondée sur le respect mutuel. Il faut également comprendre que
les conséquences les plus dommageables des pensionnats ont été la perte de fierté et
de dignité des peuples autochtones et le manque de respect que les non-Autochtones
ont appris dès l’enfance à avoir à l’égard de leurs voisins autochtones. La réconciliation
n’est pas un problème autochtone, c’est un problème canadien. Tous les aspects de la
société canadienne pourraient devoir être réexaminés. Le présent sommaire se veut
un point de référence initial en vue de cette importante discussion. La réconciliation
nécessitera du temps.
Introduction
P
endant plus d’un siècle, les objectifs centraux de la politique indienne du
Canada étaient les suivants : éliminer les gouvernements autochtones, ignorer
les droits des Autochtones, mettre fin aux traités conclus et, au moyen d’un
processus d’assimilation, faire en sorte que les peuples autochtones cessent d’exister
en tant qu’entités légales, sociales, culturelles, religieuses et raciales au Canada.
L’établissement et le fonctionnement des pensionnats ont été un élément central de
cette politique, que l’on pourrait qualifier de « génocide culturel ».
Un génocide physique est l’extermination massive des membres d’un groupe ciblé
et un génocide biologique est la destruction de la capacité de reproduction du groupe.
Un génocide culturel est la destruction des structures et des pratiques qui permettent
au groupe de continuer à vivre en tant que groupe. Les États qui s’engagent dans un
génocide culturel visent à détruire les institutions politiques et sociales du groupe
ciblé. Des terres sont expropriées et des populations sont transférées de force et leurs
déplacements sont limités. Des langues sont interdites. Des chefs spirituels sont
persécutés, des pratiques spirituelles sont interdites et des objets ayant une valeur
spirituelle sont confisqués et détruits. Et pour la question qui nous occupe, des
familles à qui on a empêché de transmettre leurs valeurs culturelles et leur identité
d’une génération à la suivante.
Dans ses rapports avec les peuples autochtones, le Canada a fait tout cela.
Le Canada a imposé son autorité sur les terres autochtones. À certains endroits,
le Canada a négocié des traités avec les Premières Nations; ailleurs, on a simplement
saisi ou occupé les terres. La négociation des traités, bien qu’en apparence honorable
et légale, a souvent été caractérisée par la fraude et la coercition; le Canada a toujours
tardé, et tarde encore, à mettre en œuvre les dispositions et les objectifs de ces traités1.
À l’occasion, le Canada a forcé les Premières Nations à déménager leurs réserves
situées sur des terres ayant un bon potentiel agricole ou riches en ressources naturelles
vers des réserves éloignées et marginales du point de vue économique2.
2 • Commission de vérité et réconciliation
Alert Bay, Colombie-Britannique, école, 1885. Le gouvernement fédéral a estimé que plus de 150 000 élèves ont
fréquenté les pensionnats du Canada. Bibliothèque et Archives Canada, George Dawson, PA-037934.
Sans aucune autorisation légale et sans aucun fondement juridique, le Canada
a appliqué dans les années 1880 un « système de permis » qui visait à confiner les
peuples des Premières Nations dans leurs réserves3.
Le Canada a remplacé les gouvernements autochtones par des conseils de bande
sans réels pouvoirs dont les décisions pouvaient être cassées et les dirigeants, destitués4.
Ce faisant, il a privé de leurs pouvoirs les femmes autochtones, qui exerçaient une
influence notable dans de nombreuses Premières Nations, notamment les Mohawks,
les Carriers et les Tlingit5.
Le Canada a privé du droit de participer pleinement à la vie politique, économique et
sociale les peuples autochtones qui refusaient d’abandonner leur identité autochtone6.
Le Canada a déclaré illégales les pratiques spirituelles autochtones, a emprisonné
les chefs spirituels autochtones et a confisqué des objets sacrés7.
Enfin, le Canada a séparé les enfants de leurs parents en les envoyant dans des
pensionnats. Cela n’a pas été fait dans le but de leur offrir une éducation, mais
essentiellement pour briser le lien avec leur culture et leur identité. Pour justifier
la politique des pensionnats du gouvernement, le premier ministre du Canada, sir
John A. Macdonald, déclarait à la Chambre des communes en 1883 :
Lorsque l’école est sur la réserve, l’enfant vit avec ses parents, qui sont sauvages;
il est entouré de sauvages, et bien qu’il puisse apprendre à lire et écrire, ses
Introduction • 3
habitudes, son éducation domestique, et ses façons de penser, restent celles
des sauvages. En un mot, c’est un sauvage capable de lire et d’écrire. On a
fortement insisté auprès de moi, comme chef du département de l’Intérieur,
pour soustraire autant que possible les enfants sauvages à l’influence de leurs
parents. Or, le seul moyen d’y réussir serait de placer ces enfants dans des écoles
industrielles centrales, où ils adopteraient les habitudes et les façons de penser
des blancs8.
Ces mesures faisaient partie d’une politique cohérente visant à éliminer les
peuples autochtones comme peuples distincts et à les assimiler contre leur gré à la
société canadienne. Le sous-ministre des Affaires indiennes, Duncan Campbell Scott,
expose les grandes lignes des objectifs de cette politique en 1920, alors qu’il déclare
à un comité parlementaire que « notre objectif est de continuer jusqu’à ce qu’il n’y
ait plus un seul Indien au Canada qui n’ait pas été intégré à la société »9. Ces objectifs
ont été réitérés en 1969 dans la politique indienne du gouvernement du Canada (plus
souvent appelée le « Livre blanc »), qui voulait mettre fin au statut d’Indien et résilier
les traités que le gouvernement fédéral avait négociés avec les Premières Nations10.
Le gouvernement canadien a poursuivi cette politique de génocide culturel parce
qu’il souhaitait se départir des obligations légales et financières qui lui incombaient
envers les peuples autochtones et reprendre le contrôle de leurs terres et de leurs
ressources. Si chaque Autochtone avait été « intégré à la société », il n’y aurait plus de
réserves, plus de traités et plus de droits autochtones.
Les pensionnats sont rapidement devenus un élément central de la politique
indienne du gouvernement fédéral. Lorsque le Canada est devenu un pays en 1867, les
Églises canadiennes étaient déjà prêtes à assurer le fonctionnement d’un petit nombre
de pensionnats pour les Autochtones. Alors que la colonisation se déplaçait vers
l’ouest dans les années 1870, les missionnaires catholiques et protestants établissaient
des missions et des petits pensionnats dans les Prairies, dans le Nord et en ColombieBritannique. La plupart de ces pensionnats recevaient de petites subventions par
élève du gouvernement fédéral. En 1883, le gouvernement fédéral a établi trois grands
pensionnats pour les enfants des Premières Nations dans l’ouest du Canada. Au cours
des années qui ont suivi, le système a connu une croissance considérable. Selon le
rapport annuel du ministère des Affaires indiennes de 1930, il y avait 80 pensionnats
en activité partout au pays11. La Convention de règlement relative aux pensionnats
indiens a versé une indemnisation aux élèves qui ont fréquenté les 139 pensionnats
et résidences12. Le gouvernement fédéral a estimé qu’au moins 150 000 élèves des
Premières Nations, Métis et Inuits sont passés dans le système13.
Les Églises catholique, anglicane, unie, méthodiste et presbytérienne ont été les
principaux groupes confessionnels ayant participé à l’administration du système
des pensionnats. Le partenariat entre le gouvernement et les Églises est demeuré en
place jusqu’en 1969 et bien que la plupart des écoles avaient fermé leurs portes dans
4 • Commission de vérité et réconciliation
L’école de Mission, en Colombie-Britannique, a ouvert ses portes au début des années 1860 et a poursuivi ses
activités jusqu’en 1984. Archives de la collectivité de Mission.
les années 1980, les derniers pensionnats financés par le gouvernement fédéral sont
demeurés en activité jusqu’à la fin des années 1990.
Pour les enfants, la vie dans ces écoles était solitaire et étrangère. Les bâtiments
étaient mal situés, mal construits et mal entretenus. Les employés étaient peu
nombreux, mal formés et mal encadrés. De nombreuses écoles étaient mal chauffées
et mal aérées, et l’alimentation était maigre et de piètre qualité. La discipline était
sévère et la vie quotidienne était extrêmement réglementée. Les langues et les cultures
autochtones étaient dénigrées et réprimées. Les objectifs pédagogiques des écoles
étaient limités et confus, et reflétaient habituellement un manque de respect pour
les capacités intellectuelles des peuples autochtones. Pour les élèves, l’éducation et
la formation technique ont trop souvent laissé place aux corvées nécessaires à rendre
les écoles auto-suffisantes. La négligence à l’égard des enfants était institutionnalisée,
et le manque de supervision a créé des situations où les élèves étaient en proie à de la
violence sexuelle et physique.
En mettant sur pied le système des pensionnats, le gouvernement canadien a
essentiellement déclaré que les Autochtones étaient des parents inaptes. Les parents
autochtones avaient été qualifiés d’indifférents à l’égard de l’avenir de leurs enfants —
un jugement contredit par le fait que les parents empêchaient souvent leurs enfants
de fréquenter ces écoles parce qu’ils les considéraient, à juste titre, comme étant des
institutions dangereuses et sévères qui cherchaient à élever leurs enfants de façons
Introduction • 5
Les pensionnats avaient pour but de séparer les enfants de leur famille, de leur culture et de leur identité. Conseil des
archives de la Saskatchewan, R-A2690.
différentes des leurs. Une fois dans les pensionnats, les frères et sœurs étaient séparés,
et le gouvernement et les Églises ont même imposé des mariages arrangés pour les
élèves après leur scolarité.
Le système des pensionnats était fondé sur l’hypothèse voulant que la civilisation
européenne et les religions chrétiennes étaient supérieures à la culture autochtone,
qui était considérée comme sauvage et brutale. Les représentants du gouvernement
insistaient également pour que les enfants soient dissuadés — et souvent empêchés
— de parler leur propre langue. Les missionnaires qui dirigeaient les écoles ont joué
un rôle de premier plan dans les campagnes menées par les Églises pour bannir les
pratiques spirituelles autochtones comme le potlatch et la danse du Soleil (appelée plus
correctement « danse de la Soif »), et mettre fin aux mariages traditionnels autochtones.
Bien que dans la plupart de leurs prises de position officielles, les représentants du
gouvernement et de l’Église considéraient que les peuples autochtones pouvaient être
civilisés, il est clair que de nombreuses personnes croyaient que la culture autochtone
était par nature inférieure.
6 • Commission de vérité et réconciliation
Cette hostilité envers les pratiques culturelles et spirituelles autochtones s’est
poursuivie largement au XXe siècle. En 1942, John House, le directeur de l’école
anglicane à Gleichen, en Alberta, a participé à la campagne visant à destituer
deux chefs Pieds-Noirs, notamment en raison de leur soutien aux cérémonies
traditionnelles de danse14. En 1947, le représentant de l’Église catholique, J. O. Plourde,
déclarait à un comité parlementaire que puisque le Canada est une nation chrétienne
qui s’engage à ce que « tous ses citoyens [soient] sous la bannière de l’une ou l’autre
des Églises chrétiennes », il ne voyait aucune raison pour laquelle les pensionnats
devraient « encourager des croyances aborigènes »15. Le représentant de l’Église
Unie, George Dorey, déclarait au même comité qu’il s’interrogeait sur le fait que les
« croyances religieuses indigènes » puissent vraiment exister16.
Dans les années 1950 et 1960, la mission première des pensionnats était la
transformation culturelle des enfants autochtones. En 1953, J. E. Andrews, le directeur
de l’école presbytérienne de Kenora, en Ontario, écrivait que « nous devons être
réalistes et reconnaître le fait que le seul espoir pour les Indiens canadiens est une
éventuelle assimilation à la race blanche »17. En 1957, le directeur de l’école de la
réserve Gordon, en Saskatchewan, Albert Southard, écrivait qu’il croyait que l’objectif
des pensionnats était de « changer la philosophie de l’enfant indien. Autrement dit,
puisqu’ils doivent travailler et vivre avec les “Blancs”, ils doivent donc commencer
à penser comme des “Blancs” ». Southard affirmait que l’école de Gordon n’aurait
jamais pu avoir un conseil étudiant puisque « dans la mesure où l’Indien comprend
la politique du Ministère, il est contre cette politique »18. Dans un article sur les
pensionnats publié en 1958, André Renaud, un membre de la communauté des
oblats, pensait, tout comme John A. Macdonald, que lorsque les élèves des externats
« retournent chez eux à la fin de la journée et pour le week-end, ils sont exposés de
nouveau à leur culture autochtone, quoique diluée, culture à laquelle l’école tente de
les éloigner ». D’autre part, un pensionnat a la capacité « d’encadrer les élèves presque
vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec une culture canadienne non indienne
grâce à la radio, à la télévision, au système de diffusion publique, aux films, aux livres,
aux journaux, aux activités de groupe, etc. »19.
Malgré les mesures coercitives adoptées par le gouvernement, celles-ci n’ont
pas réussi à atteindre les objectifs de la politique. Même si les cultures des peuples
autochtones ont subi de graves préjudices, elles continuent d’exister. Les Autochtones
ont refusé de renoncer à leur identité. Ce sont les anciens élèves, les survivants des
pensionnats du Canada, qui ont placé la question des pensionnats à l’ordre du jour.
Leurs efforts ont mené à la négociation de la Convention de règlement relative aux
pensionnats indiens qui a rendu obligatoire la mise sur pied de la Commission de
vérité et réconciliation du Canada (cvr).
Les survivants ont agi avec courage et détermination. Nous ne saurions faire
moins. Il est temps de s’engager envers un processus de réconciliation. En établissant
Introduction • 7
Cercle de partage des survivants à l’événement national du Manitoba de la Commission de vérité et réconciliation,
en juin 2010.
une relation nouvelle et respectueuse, nous rétablissons ce qui doit être rétabli, nous
réparons ce qui doit être réparé et nous remettons ce qui doit être remis.
La réconciliation à la croisée des chemins
Pour certaines personnes, la réconciliation est le rétablissement d’un état
conciliatoire. Néanmoins, il s’agit d’un état qui, pour de nombreux Autochtones, n’a
jamais existé entre Autochtones et non-Autochtones. Pour d’autres, la réconciliation,
dans le contexte des pensionnats indiens, s’apparente à une situation de violence
familiale. Il s’agit de réparer les erreurs du passé d’une manière qui vient à bout des
conflits et établit une relation saine et respectueuse entre les peuples, et pour l’avenir.
C’est dans ce contexte que la Commission de vérité et réconciliation du Canada a
abordé la question de la réconciliation.
Pour la Commission, la réconciliation consiste à établir et à maintenir une relation
de respect réciproque entre les peuples autochtones et non autochtones dans ce pays.
Pour y arriver, il faut prendre conscience du passé, reconnaître les torts qui ont été
causés, expier les causes et agir pour changer les comportements.
Nous n’y sommes pas encore. La relation entre les peuples autochtones et les
peuples non autochtones n’est pas une relation de respect réciproque. Mais nous
8 • Commission de vérité et réconciliation
croyons qu’il est possible d’y arriver, et nous croyons qu’il est possible de maintenir
une telle relation. Notre ambition est de démontrer que nous pouvons le faire.
En 1996, le Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones
recommandait vivement aux Canadiens d’amorcer un processus national de
réconciliation qui aurait placé le pays sur une voie nouvelle et audacieuse, modifiant
radicalement les fondements mêmes des relations du Canada avec les peuples
autochtones. Bien des choses qui ont été dites par la Commission royale ont été
ignorées par le gouvernement; la majorité de ses recommandations n’a jamais été
mise en œuvre. Mais le rapport et ses conclusions ont ouvert les yeux des Canadiens et
modifié les conversations au sujet de la réalité des peuples autochtones dans ce pays.
En 2015, alors que la Commission de vérité et réconciliation du Canada met fin à
ses travaux, le pays a une rare deuxième chance de saisir une occasion manquée de
réconciliation. Nous vivons dans un environnement mondialisé du XXIe siècle. C’est
la place du Canada en tant que démocratie prospère, juste et inclusive au sein de cet
environnement mondialisé qui est en jeu. À la première audience nationale de la cvr
à Winnipeg, au Manitoba, en 2010, Alma Mann Scott, une survivante des pensionnats,
déclarait :
La guérison suit son cours — la réconciliation… J’estime qu’il y a de l’espoir
pour nous, non seulement en tant que Canadiens, mais pour le monde entier,
parce que je sais que je ne suis pas la seule. Je sais que les Anishinaabe partout
au Canada, les Premières Nations, ne sont pas les seuls. Mes frères et sœurs en
Nouvelle-Zélande, en Australie, en Irlande — il y a plusieurs endroits dans le
monde où ce genre de choses est arrivé... je ne crois pas que cela va se produire
d’ici un an, mais nous pouvons commencer à changer les lois et les systèmes
d’éducation... afin que nous puissions aller de l’avant20.
Le processus de réconciliation doit soutenir les Autochtones pendant la longue
guérison qui leur permettra de panser les blessures directement associées à l’héritage
de colonisation destructeur qui a complètement ravagé leurs vies. Ce processus de
réconciliation doit cependant permettre d’en faire beaucoup plus puisqu’il doit inspirer
tant les Autochtones que les non-Autochtones de partout au pays à transformer la
société canadienne afin que nos enfants et nos petits-enfants puissent vivre ensemble
dans la paix, la dignité et la prospérité sur ces terres que nous partageons.
Ce besoin urgent et profond de réconciliation touche l’ensemble du pays. Cependant,
pour pouvoir y répondre au cours des prochaines années, il faudra absolument
favoriser le dialogue public et prendre des mesures qui vont au-delà du processus de
réconciliation actuellement mis en œuvre pour les élèves des pensionnats. Bien que
certains progrès aient été faits à cet égard, il reste encore d’importants obstacles à la
réconciliation. Ainsi, les relations entre le gouvernement fédéral et les Autochtones
se sont détériorées. Plutôt que d’aller vers l’avant et de favoriser la réconciliation, les
deux parties sont désormais divisées par différents conflits portant notamment sur
Introduction • 9
l’éducation des Autochtones, la protection de l’enfance et la justice21. Qu’il s’agisse de
réclamer une enquête nationale sur la violence faite aux femmes et filles autochtones
ou d’aborder les répercussions économiques de la mise en valeur des terres et des
ressources dans le cadre des traités, des droits et du titre ancestral des Autochtones,
les questions autochtones font de plus en plus souvent les manchettes22. Bien que
les tribunaux continuent d’entendre les causes portant sur les droits ancestraux
des Autochtones, de nouveaux litiges ont été soumis par les survivants inscrits aux
pensionnats autochtones à propos de questions non visées par la Convention de
règlement relative aux pensionnats indiens, tout comme par les victimes de la
« Rafle des années soixante », une politique de protection de l’enfance qui retirait les
enfants autochtones de leurs familles afin qu’ils soient adoptés par des familles non
autochtones23. La promesse de réconciliation qui semblait sur le point de se réaliser
en 2008 lorsque le premier ministre a présenté ses excuses aux survivants au nom de
tous les Canadiens s’est cependant évanouie.
Un trop grand nombre de Canadiens ne savent pas grand-chose, voire rien du tout,
sur les racines historiques profondes de ces conflits. Le manque de connaissances
historiques a d’importantes répercussions pour les Premières Nations, les Métis et les
Inuits, ainsi que pour l’ensemble du Canada. Ainsi, dans les cercles gouvernementaux,
cela donne lieu à de mauvaises décisions en matière de politiques publiques. Dans le
domaine public, ce manque de connaissances a également pour effet de renforcer
les attitudes racistes et d’alimenter la méfiance du public à l’égard des membres des
Premières Nations24. Un trop grand nombre de Canadiens ne connaissent toujours
pas le contexte historique entourant les importantes contributions des Autochtones
au Canada ou ne comprennent pas qu’en vertu des traités historiques et modernes
négociés par notre gouvernement, nous sommes tous visés par les traités. L’histoire
joue également un rôle important dans la réconciliation et pour pouvoir préparer
l’avenir, les Canadiens doivent examiner le passé et en tirer des leçons.
En tant que commissaires, nous savions dès le début que bien que la réconciliation
ne pourrait pas s’effectuer pendant les travaux de la cvr, le pays pourrait cependant
prendre des mesures positives et concrètes pour la suite et devrait le faire. Bien que la
Commission ait été un catalyseur qui a permis d’approfondir notre conscientisation
en tant que nation à la signification de la réconciliation et à la possibilité qu’elle se
produise, de nombreux cœurs, têtes et mains seront requis à tous les niveaux de
la société pour que l’on puisse continuer sur notre lancée au cours des prochaines
années. Il faudra également un engagement politique soutenu à tous les niveaux
du gouvernement, ainsi que des ressources matérielles concertées pour pouvoir
atteindre cet objectif.
Les milliers de survivants qui ont accepté de partager publiquement les expériences
qu’ils ont vécues dans les pensionnats lors des différents événements que la cvr a
tenus aux quatre coins du pays ont jeté les bases d’un dialogue plus que nécessaire
10 • Commission de vérité et réconciliation
Des représentants autochtones et non autochtones du Mouvement jeunesse des 4R présentent le tambour des 4R
réalisé par l’artiste Nisga’a Mike Dangeli à titre de symbole de la réconciliation à l’événement national de l’Alberta
de la Commission de vérité et réconciliation, en mars 2014.
à propos de ce dont ces survivants ont besoin pour guérir leurs blessures, ainsi que
celles de leurs familles, de leurs communautés et du pays tout entier. Les Canadiens
ont beaucoup à apprendre des voix, des expériences et de la sagesse des survivants,
des aînés et des gardiens du savoir traditionnel, et beaucoup plus encore à propos de
la réconciliation. Les peuples autochtones doivent pouvoir contribuer grandement à
la réconciliation. Leurs systèmes de transmission des connaissances, leurs traditions
orales, leurs lois et leurs liens profonds avec la terre ont tous revêtu une très grande
importance dans le processus de réconciliation et sont essentiels à sa continuité.
Lors d’un forum portant sur les gardiens du savoir traditionnel commandité
par la cvr, Mary Deleary, une aînée anishinaabe, a parlé de la responsabilité de
réconciliation que doivent assumer tant les Autochtones que les non-Autochtones.
Elle a notamment insisté sur le fait que le travail de réconciliation devait se poursuivre
de manière à honorer les ancêtres, à respecter la terre et à rééquilibrer les relations.
Voici ce qu’elle a dit à cet égard :
J’ai l’espoir et la conviction que lorsque vous entendez nos voix à cette table,
j’entends et je sais que les responsabilités qui ont été celles de nos ancêtres...
et qui sont encore les nôtres... malgré toutes les luttes, même malgré toutes les
perturbations... nous pouvons encore entendre la voix de la terre. Nous pouvons
Introduction • 11
Forum des gardiens du savoir traditionnel de la Commission de vérité et réconciliation, juin 2014. Université du
Manitoba, Adam Dolman.
entendre cette voix qui nous demande de nous occuper de nos enfants et de
les aimer. Nous pouvons entendre cette voix qui nous parle de nos lois. Nous
pouvons entendre cette voix à propos de nos récits, de notre gouvernance, de
nos festins [et] de cette médecine que nous mettons en pratique... Nous avons
du travail à faire. Ce travail que nous faisons [déjà] en tant que personnes
[autochtones]. Nos cousins qui ont traversé les océans pour venir jusqu’à nous
[les non-Autochtones], vous aussi avez encore du travail à faire de votre côté...
Cette terre se forme grâce à la poussière qui provient des ossements de nos
ancêtres. Et pour se réconcilier avec cette terre et avec tout ce qui s’y est produit,
il reste encore beaucoup de travail à faire... pour espérer atteindre l’équilibre25.
Lors de l’événement régional de Victoria en 2012, Archie Little, l’un des survivants,
a déclaré ce qui suit :
[Pour] moi, la réconciliation vise à corriger une injustice. Comment s’y prendre,
telle est la question. Toutes les personnes qui se trouvent dans cette salle, un
grand nombre de non-Autochtones, un grand nombre d’Autochtones qui ne
sont pas allés dans les pensionnats; nous devons travailler ensemble... Ma mère
accordait énormément d’importance à nos traditions culturelles. Ce n’est plus le
cas maintenant. Ça nous a été enlevé... Et je pense que c’est le temps que vous,
les non-Autochtones… alliez voir vos politiciens et leur disiez qu’ils doivent
12 • Commission de vérité et réconciliation
prendre la responsabilité à propos de ce qui est arrivé. Nous devons travailler
ensemble26.
Le révérend Stan McKay de l’Église Unie, qui est également un survivant, croit que
la réconciliation ne pourra débuter que quand tout le monde acceptera sa part de
responsabilité, ce qui permettra un processus de guérison favorisant le respect. Il a
déclaré ce qui suit :
[Il doit y avoir] un changement de perspective dans la façon dont les
Autochtones s’engageraient de concert avec la société canadienne dans le
traitement de la question de la réconciliation.... [Nous ne pouvons] perpétue[r]
le concept inspiré par l’idée paternaliste que seuls les Autochtones ont besoin de
guérison. [....] Les auteurs d’actes de violence sont affligés par des traumatismes
et ils sont à bien des égards marqués par l’histoire, mais de façon différente des
victimes. [...] Comment un dialogue en vue de la réconciliation peut-il être tenu
si tous les intervenants n’adoptent pas une attitude d’humilité et de respect? [...]
Nous avons tous des histoires à raconter et, pour évoluer vers une plus grande
tolérance et une meilleure compréhension, nous devons écouter les histoires
des autres27.
Ces cinq dernières années, la Commission de vérité et réconciliation du Canada
a exhorté les Canadiens à ne pas attendre la publication de son rapport final pour
contribuer au processus de réconciliation. Cela nous encourage lorsque nous voyons
que partout au pays, bon nombre de personnes ont répondu à notre appel.
Les jeunes Canadiens relèvent le défi de la réconciliation. Tant les jeunes
Autochtones et non-Autochtones qui ont assisté aux événements nationaux de la
cvr ont transmis un message percutant dans lequel ils démontraient à quel point la
réconciliation était importante pour eux. Lors de l’événement national de l’Alberta
qui s’est tenu à Edmonton en mars 2014, un jeune Autochtone a parlé au nom du
« 4Rs Youth Movement », une initiative de jeunes composée de jeunes Autochtones et
non‑Autochtones. Jessica Bolduc y a alors dit :
Nous avons revu nos pensées et nos croyances à propos du colonialisme et
avons pris l’engagement de défaire nos propres bagages et d’établir de nouvelles
relations les uns avec les autres en saisissant l’élan actuel pour faire évoluer
notre pays à la veille du 150e anniversaire de la Confédération du Canada qui
aura lieu en 2017.
À ce moment-ci, nous nous demandons, « que signifie cet anniversaire pour
nous, en tant que jeunes Autochtones et non-Autochtones et comment
pouvons-nous arriver à cette date avec quelque chose que tous, nous pourrons
célébrer? »… Nous espérons qu’un jour, nous vivrons ensemble comme des
nations reconnues dans un pays dont nous pourrons tous être fiers28.
Introduction • 13
En 2013, lors de l’événement national de la Colombie-Britannique qui s’est tenu
à Vancouver et où plus de 5 000 élèves des écoles primaires et secondaires ont
assisté à la journée de sensibilisation, plusieurs jeunes non autochtones ont parlé
de ce qu’ils avaient appris. Matthew Meneses a dit : « Je n’oublierai jamais ce jour.
C’était la première fois que j’entendais parler des pensionnats. Si je devais voir un
Autochtone, je lui demanderais s’il peut parler sa langue, parce que je pense que le fait
de pouvoir parler sa langue est vraiment rafraîchissant. » Antonio Jordao a dit, quant
à lui, « Ça me rend triste pour ces enfants. Ils les ont enlevés de chez eux. C’était de la
torture, ce n’est pas juste. Ils les ont enlevés de leurs maisons. Je ne suis pas d’accord.
Ce n’est vraiment pas correct. C’est l’une des pires choses que le Canada ait faites. »
Cassidy Morris a ajouté : « C’est une bonne chose qu’on puisse finalement apprendre
ce qui s’est passé. » Jacqulyn Byers a dit, quant à elle, « J’espère que des événements
comme ceci permettront aux personnes de tourner la page sur ce qui s’est passé et que
vraiment beaucoup de gens reconnaîtront maintenant qu’un crime a été commis et
qu’il faut maintenant réparer les pots cassés29. »
Lors du même événement national, Patsy George, témoin honoraire de la cvr, a
rendu hommage à la force des femmes autochtones et à leur contribution au processus
de réconciliation en dépit de l’oppression et de la violence qu’elles ont vécues. Voici ce
qu’elle a dit à cet égard :
Pour moi, les femmes ont toujours représenté un rayon d’espoir. Il faut
soutenir et reconnaître le rôle des mères et des grands-mères, tant dans la
vie de nos enfants que dans la survie de nos communautés. La rage justifiée
que nous ressentons et partageons tous aujourd’hui doit permettre de créer
des instruments qui, à leur tour, transformeront nos cœurs et nos âmes pour
faire table rase et préparer le terrain pour que le respect, l’amour, l’honnêteté,
l’humilité, la sagesse et la vérité puissent prendre la place. Nous le devons à tous
ceux qui ont souffert, ainsi qu’aux enfants d’aujourd’hui et de demain. Que cette
journée et les journées qui suivront nous apportent paix et justice30.
Des Canadiens autochtones et non autochtones de toutes les couches de la société
nous ont parlé de l’importance de tendre la main aux autres et de trouver de nouveaux
moyens pour préparer un avenir meilleur. Que nous soyons un membre des Premières
Nations, un Inuit, un Métis, un descendant des colons européens, un membre d’un
groupe minoritaire qui a subi de la discrimination historique au Canada ou un
néo‑Canadien, nous héritons tous des avantages et des obligations inhérents à la vie
au Canada. Nous sommes tous visés par les traités et avons donc tous la responsabilité
d’agir pour favoriser la réconciliation.
Sans vérité, justice et guérison, il ne peut y avoir de véritable réconciliation. La
réconciliation ne vise pas uniquement à « fermer un triste chapitre du passé du
Canada », mais également à ouvrir de nouvelles voies de guérison basées sur la vérité
et la justice. Nous sommes conscients que le fait de connaître la vérité sur ce qui s’est
14 • Commission de vérité et réconciliation
passé dans les pensionnats ne mènera pas, en soi, à la réconciliation. L’importance de
dire la vérité en elle-même ne doit cependant pas être sous-estimée, puisqu’elle permet
de restaurer la dignité humaine des victimes de violence et de demander des comptes
aux gouvernements et aux citoyens. Sans vérité, aucune justice ne peut être rendue,
la guérison ne peut commencer et il ne peut y avoir de véritable réconciliation entre
les Canadiens autochtones et non autochtones. Dans son commentaire lors du forum
portant sur les gardiens du savoir traditionnel en juin 2014, l’aîné Dave Courchene a
posé une question de première importance, soit : « Lorsque vous parlez de vérité, de
quelle vérité parlez-vous31? »
La Commission a répondu à la question de l’aîné Courchene en disant que vérité
s’entendait non seulement de ce qui a été révélé par les documents des pensionnats,
mais également de la vérité qui découle des expériences vécues par les élèves,
comme les survivants et d’autres personnes l’ont racontée dans leurs déclarations à
la présente Commission. Ensemble, ces témoignages publics constituent un nouveau
dossier de récits oraux, un dossier fondé sur les traditions juridiques autochtones et
le témoignage32. Lorsque les gens se rassemblaient lors des événements nationaux et
des audiences communautaires de la cvr, ils pouvaient vivre différentes expériences
associées au processus de divulgation des faits et d’esprit de réconciliation.
Dans le cadre de ses audiences, la Commission a intronisé un cercle de plus en plus
grand de témoins honoraires de la cvr. Ils avaient le rôle de témoin officiel lors des
témoignages des survivants et de leurs familles, des anciens membres du personnel
des écoles et de leurs descendants, des représentants de l’État et des Églises et de
toute autre personne dont la vie a été chamboulée par les pensionnats. Au-delà du
travail associé à la cvr, le témoin honoraire s’engageait également à participer aux
efforts continus de réconciliation entre les Autochtones et les non-Autochtones. Nous
encourageons également toute personne qui a assisté aux événements nationaux ou
aux audiences communautaires de la cvr à se voir également comme des témoins,
avec l’obligation de trouver des façons de faire de la réconciliation une réalité dans
leurs vies, leurs communautés, leurs écoles et leurs lieux de travail.
Comme l’aîné Jim Dumont l’a expliqué lors du forum sur les gardiens du savoir
traditionnel, qui a eu lieu en juin 2014, « dans la culture ojibway, dire la vérité, c’est
parler avec son cœur »33. Lors de l’audience communautaire tenue en 2012 dans la
Première Nation de Key, en Saskatchewan, Wilfred Whitehawk, un survivant des
pensionnats indiens, nous a dit qu’il était heureux d’avoir divulgué les agressions dont
il avait été victime.
Je ne le regrette pas, parce que ça m’a appris quelque chose. Ça m’a appris à dire
la vérité, à propos de moi, d’être honnête au sujet de qui je suis... Je suis très fier
de qui je suis aujourd’hui. Ça m’a pris beaucoup de temps, mais j’y suis arrivé.
Et ce que j’ai, mes valeurs et mon système de croyances, ça m’appartient, et
personne ne pourra m’imposer les siens. Et, aujourd’hui, personne ne pourra
Introduction • 15
profiter de moi, que ce soit un homme ou une femme, le gouvernement ou la
grc, parce qu’aujourd’hui, j’ai mon mot à dire. Je peux parler en mon nom, et
personne ne peut m’enlever ça34.
Survivante et fille de survivants, Vitaline Elsie Jenner, a dit : « Je suis très heureuse
de pouvoir partager mon histoire... Je veux que les Canadiens entendent et écoutent
la vérité... Je veux aussi que mes petits-enfants tirent des leçons de mon expérience, et
qu’ils sachent que cela est vraiment arrivé35. »
Un autre descendant de survivants, Daniel Elliot, a dit à la Commission :
Je pense que tous les Canadiens ont besoin d’arrêter de se fermer les yeux. Ils
doivent s’ouvrir les yeux. Ouais, c’est gênant, eh oui, c’est une partie affreuse de
notre histoire. On ne veut pas l’entendre. Ce que je veux de la Commission, c’est
qu’elle réécrive les livres d’histoire pour que les autres générations comprennent
et ne vivent pas ce que nous vivons aujourd’hui, c’est-à-dire de faire comme si ce
n’était jamais arrivé36.
Le président du Ralliement national des Métis, Clément Chartier, a parlé à la
Commission de l’importance de la vérité, de la justice et de la réconciliation. À
l’événement national en Saskatchewan, il a dit :
La vérité est importante. Je vais donc essayer d’aborder les questions qui
touchent à la vérité et quelques-unes qui touchent à la réconciliation. La vérité,
c’est que la nation métisse, qui est représentée par le Ralliement national des
Métis, n’est pas une partie à la Convention de règlement relative aux pensionnats
indiens. Et la vérité c’est que la nation métisse ou les Métis, en tant que peuple,
sont exclus tout au long de cette période de réconciliation, non seulement dans
la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, mais aussi dans les
excuses présentées par le Canada.
Nous sommes, cependant, le fruit de la même politique d’assimilation, celle que
le gouvernement fédéral a imposée aux enfants indiens visés par un traité. Il
devrait donc y avoir une solution... Les pensionnats métis sont exclus. On veut
s’assurer que tout le monde est au courant de ça. Et j’espère que vous allez nous
aider à défendre certains points et à obtenir, vous savez, que les gouvernements
ou quiconque responsables, acceptent la responsabilité pour qu’on puisse
aller de l’avant dans la voie de la réconciliation, parce que la réconciliation
devrait toucher tous les peuples autochtones et non seulement certains peuples
autochtones37.
À l’événement national de la Colombie-Britannique, l’ancien lieutenant‑gouverneur
de la Colombie-Britannique, l’honorable Steven Point, a déclaré :
Et plusieurs d’entre vous ont dit aujourd’hui, plusieurs témoins qui ont comparu
ont dit : « Je ne peux pas pardonner. Je ne suis pas prêt à pardonner. » Et je me
suis demandé pourquoi. La réconciliation a pour but de savoir la vérité, ça, c’est
16 • Commission de vérité et réconciliation
sûr. C’est aussi le fait de reconnaître cette vérité. Reconnaître que ce que vous
avez dit est vrai. Accepter la responsabilité de la douleur qui été causée, et aider
ces enfants à retrouver la place qu’ils occuperaient si on ne les avait pas retirés
de leurs foyers.
Quels sont les obstacles à la réconciliation? La pauvreté qui persiste dans nos
collectivités et le défaut du gouvernement de reconnaître que : « Oui, ces terres
nous appartiennent. » Arrêter la destruction de nos territoires et, pour l’amour
de Dieu, mettre fin aux décès de tant de femmes autochtones sur les autoroutes
du pays. Je vais continuer à parler de la réconciliation, mais, ce qui est tout aussi
important, je vais favoriser la guérison de notre peuple, pour que nos enfants ne
soient pas obligés de vivre cette douleur, cette destruction et, enfin, pour que l’on
prenne la place qui nous revient au sein de « notre Canada »38.
Lorsque d’anciens membres du personnel des pensionnats ont assisté aux
événements publics de la Commission de vérité et de réconciliation (cvr), certains
ont trouvé qu’il était plus important d’entendre les témoignages des survivants, même
si leurs propres perspectives et leurs propres souvenirs des pensionnats pouvaient
être différents des leurs. Lors de l’audience communautaire tenue à Thunder Bay, en
Ontario, Merle Nisley, qui a travaillé au pensionnat de Poplar Hill dans les années 1970,
a dit :
Je pense que ce serait utile, pour les personnes concernées par les pensionnats,
d’entendre les histoires personnelles. Et, aussi, je pense qu’il serait utile, quand
cela est approprié [pour] les anciens élèves qui sont sur le chemin de la guérison,
d’entendre certaines de nos histoires ou certains de nos points de vue. Mais,
je sais que c’est une chose très difficile à faire... Évidemment, ce n’est pas le
temps d’essayer de demander à tous les anciens élèves de s’asseoir et d’écouter
les justifications des anciens membres du personnel. Cela ferait ressurgir trop
d’émotions... et il n’y pas assez de confiance... on ne peut pas faire des choses
comme ça, quand il y a peu de confiance. Donc, je pense que c’est très important
que les anciens membres du personnel entendent les histoires, qu’ils soient
assez courageux juste pour les entendre. Là où des torts ont été causés, où des
agressions ont eu lieu, où des punitions ont été excessives, et où des agressions
sexuelles se sont produites, nous devons en quelque sorte écouter cela avec
courage et en parler, et nous excuser. Je ne sais pas comment cela va se passer39.
Les réflexions de Nisley soulignent l’une des difficultés qu’éprouve la cvr à créer un
espace favorisant un dialogue respectueux entre les anciens élèves et le personnel des
pensionnats. Alors que, dans la plupart des cas, cela a été possible, dans d’autres cas,
les survivants et les membres de leur famille ont trouvé très difficile le fait d’écouter
parler les anciens membres du personnel, en particulier s’ils avaient l’impression que
l’orateur défendait les pensionnats.
Introduction • 17
À l’événement régional de la cvr tenu à Victoria, le frère Tom Cavanaugh, supérieur
des Oblats de Marie Immaculée dans le district de la Colombie-Britannique et du
Yukon, a parlé de l’époque où il était superviseur au pensionnat Christie.
Pendant mes six années de travail au pensionnat Christie, le personnel, des
Autochtones et des non-Autochtones, travaillait ensemble et essayait autant
que possible d’offrir un environnement aimant et sûr pour les enfants qui
fréquentaient l’école Christie. Est-ce que tout était parfait? Non, ce n’était pas
parfait, mais, encore une fois, il ne semblait pas y avoir, à cette époque, une autre
solution viable pour fournir une bonne éducation à autant d’enfants qui vivaient
dans des collectivités relativement petites et isolées.
Les survivants et les membres de leur famille qui étaient présents dans la salle ont
dit : « La vérité, dites la vérité. » Le frère Cavanaugh a répondu : « Si vous me donnez
une chance, je vous dirai la vérité. » Après l’intervention du président de la cvr, le
juge Murray Sinclair, pour demander au public de permettre au frère Cavanaugh de
terminer sa déclaration, ce dernier a pu poursuivre sans être interrompu. Visiblement
ébranlé, le frère Cavanaugh a ensuite admis que les enfants avaient également été
victimes d’agression dans les écoles, mais que lui condamnait ces actions. Il a aussi
exprimé sa peine et ses regrets pour ces abus de confiance.
Je peux dire honnêtement que nos hommes souffrent également à cause du
scandale lié aux agressions et à cause de la cassure que cela a créée entre les
Premières Nations et les représentants de l’Église. Plusieurs de nos hommes
qui travaillent encore avec les Premières Nations ont assisté à diverses séances
sur la vérité et la réconciliation ainsi qu’à des séances « Returning to Spirit »,
en espérant assurer la guérison de toutes les personnes touchées. Les oblats
souhaitent la guérison à toutes les personnes qui ont été victimes d’agression et à
toutes celles touchées par l’abus de confiance. Nous espérons qu’ensemble nous
pourrons continuer à bâtir une société meilleure40.
Plus tard, ce même jour, Ina Seitcher, qui a fréquenté le pensionnat Christie, a fait
état d’une situation très différente de celle dépeinte par le frère Cavanaugh.
Je suis allée au pensionnat indien Christie. Ce matin, j’ai entendu un prêtre
parler du pensionnat Christie. Je veux lui parler de mon expérience à ce
pensionnat. J’ai fréquenté le pensionnat Christie pendant dix mois. Dix mois
qui ont eu des conséquences sur ma vie depuis cinquante ans. Je commence
seulement maintenant mon cheminement vers la guérison... J’ai besoin de le
faire, j’ai besoin d’en parler. J’ai besoin de parler pour ma mère et pour mon
père qui ont fréquenté le pensionnat, pour mes tantes, mes oncles, tout ça est
loin maintenant... Toute la douleur de notre peuple, la peine, la colère... Ce que
le prêtre a dit à propos du milieu aimant au pensionnat Christie, ce n’était pas
vrai. Ce prêtre était probablement dans son bureau et ne savait pas ce qui se
passait dans les dortoirs ou dans la salle à manger. Il y a des choses qui se sont
18 • Commission de vérité et réconciliation
passées au pensionnat Christie, et comme je l’ai dit, je viens juste de commencer
mon cheminement vers la guérison. Il y a des choses que je ne veux même pas
aborder. Je ne veux même pas parler de ces choses, parce que je ne sais pas ce
que cela pourrait me faire41.
Ces deux vérités, apparemment inconciliables, sont un rappel brutal qu’il n’y a
pas de raccourcis faciles sur le chemin de la réconciliation. Le fait qu’il y a eu peu
d’échanges directs entre les survivants et les anciens membres du personnel du
pensionnat lors des événements de la cvr indique bien que, pour plusieurs d’entre
eux, l’heure de la réconciliation n’était pas encore venue. En effet, pour certains,
cela risque de ne jamais se produire. À l’événement national du Manitoba en 2010,
la survivante Evelyn Brockwood a expliqué la raison pour laquelle il est important
de laisser suffisamment de temps pour la guérison dans le cadre de ce processus de
vérité et de réconciliation. Elle a dit :
Au début, lorsque les gens ont commencé à parler, je crois que c’était en 1990, au
sujet des pensionnats, ils racontaient leurs histoires, et je pensais que les mots
qu’ils utilisaient étaient vérité, guérison et réconciliation. Pourtant, il semble
que nous passons directement de la vérité à la réconciliation. La réconciliation
avec nos frères et nos sœurs blancs. Mes frères et sœurs, nous avons beaucoup
de travail à faire entre les deux. Nous devrions vraiment mettre en évidence le
mot guérison. Nous devons ralentir, nous allons trop vite, trop vite... Nous avons
beaucoup de larmes à verser avant même de pouvoir parler de réconciliation42.
Pour connaître la vérité et raconter toute l’histoire des pensionnats dans ce pays, la
cvr avait besoin d’écouter ce que les survivants et leurs familles, les anciens membres
du personnel, les représentants du gouvernement et des Églises, ainsi que toutes les
personnes touchées par les pensionnats avaient à dire. À l’avenir, l’histoire nationale
du Canada doit reposer sur la vérité à propos de ce qui s’est passé dans les pensionnats.
Dans cent ans, les enfants de nos enfants ainsi que leurs enfants doivent connaître et
se souvenir de cette histoire, car ils hériteront de la responsabilité de veiller à ce que
cela ne se reproduise pas.
Qu’est-ce que la réconciliation?
Au cours des travaux de la Commission, il est apparu clairement que le concept de
la réconciliation signifiait différentes choses pour différentes personnes, collectivités,
institutions et organisations. Le mandat de la cvr décrit la réconciliation comme étant
un « processus individuel et collectif de longue haleine [qui] nécessite l’engagement
de tous les intéressés — Anciens pensionnaires des Premières nations, Inuits et Métis
et leurs familles, collectivités, organismes religieux, anciens employés des écoles,
Introduction • 19
Événement national du Nord de la Commission de vérité et réconciliation, Inuvik, Territoires du Nord-Ouest, juin 2011.
gouvernement et la population canadienne. La réconciliation peut se produire entre
n’importe lesquels des groupes ci-dessus43. »
La Commission définit la réconciliation comme un processus continu visant à
établir et à maintenir des relations respectueuses. Un élément essentiel de ce processus
consiste à réparer le lien de confiance en présentant des excuses, en accordant des
réparations individuelles et collectives, et en concrétisant des actions qui témoignent
de véritables changements sociétaux. Pour établir des relations respectueuses, il faut
également revitaliser le droit et les traditions juridiques autochtones. Il est important
que tous les Canadiens comprennent comment les méthodes traditionnelles des
Premières Nations, des Inuits et des Métis en matière de résolution des conflits, de
réparation des torts et de rétablissement des liens peuvent éclairer le processus de
réconciliation.
Les gardiens du savoir traditionnel et les aînés gèrent depuis longtemps les
conflits et les méfaits en tenant des cérémonies spirituelles, en utilisant des pratiques
d’établissement de la paix et en racontant des récits oraux qui révèlent la façon dont
leurs ancêtres rétablissaient l’harmonie dans les familles et les collectivités. Ces
traditions et ces pratiques constituent le fondement du droit autochtone. Elles sont
source de sagesse et contiennent des conseils pratiques pour passer à l’étape de la
réconciliation dans ce pays44.
20 • Commission de vérité et réconciliation
À mesure que les collectivités des Premières Nations, des Inuits et des Métis
revitaliseront leur spiritualité, leurs cultures, leurs langues, leurs lois, ainsi que leurs
systèmes de gouvernance, et qu’elles y accéderont, et à mesure que les Canadiens
non autochtones comprendront de plus en plus l’histoire des peuples autochtones au
Canada, tout en reconnaissant et en respectant les approches autochtones adoptées
pour établir et maintenir des relations respectueuses, les Canadiens pourront travailler
ensemble à l’édification d’un nouveau pacte de réconciliation.
Malgré les ravages du colonialisme, chaque nation autochtone d’un bout à l’autre
du pays, chacune ayant sa propre culture et sa propre langue, a conservé bien
vivantes ses traditions juridiques et ses pratiques de rétablissement de la paix dans
ses collectivités. Alors que les aînés et les gardiens du savoir traditionnel partout au
pays nous ont dit qu’il n’y avait pas de mot précis dans leurs langues pour désigner
la « réconciliation », il existe plusieurs mots, histoires, chansons et objets sacrés, tels
que des ceintures wampum, des calumets de paix, des plumes d’aigle, des rameaux
de cèdre, des tambours et des costumes traditionnels, que l’on utilise pour établir
des relations, réparer des conflits et rétablir l’harmonie et la paix. Les cérémonies et
les protocoles liés au droit autochtone sont encore en pratique aujourd’hui dans de
nombreuses collectivités autochtones.
Lors du forum de la cvr sur les gardiens du savoir traditionnel tenu en juin 2014,
Barney Williams, un aîné et un membre du Comité des survivants de la cvr nous a dit
que :
D’un océan à l’autre, nous entendons des paroles qui font allusion à la
réconciliation... mais qu’est-ce que la réconciliation? Que signifient les mots
guérison ou pardon? Et comment faire un parallèle avec tous ces mots que le
Créateur a donnés à toutes les nations? Quand j’entends les voix des ancêtres,
de vos ancêtres, et que je réfléchis, j’entends mon ancêtre faire allusion à la
même chose, mais dans un dialecte différent... Selon moi, la réconciliation
vient d’une époque où personne ne parlait anglais, l’époque de ma grand‑mère
qui est née dans les années 1800... Je me sens vraiment privilégié d’avoir été
choisi par ma grand-mère pour être un gardien du savoir... Mais que devonsnous faire maintenant? ... Nous devons revenir aux cérémonies et procéder à
des cérémonies pour aller de l’avant. Nous devons comprendre les lois de nos
peuples45.
À ce forum, l’aîné Stephen Augustine a expliqué le rôle que jouent le silence et la
négociation dans le droit micmac. Il a dit que le silence était un concept et qu’on pouvait
l’utiliser comme punition pour une mauvaise action ou pour enseigner une leçon. Le
silence doit être utilisé selon les bonnes procédures. Et on y met fin à un moment
précis. L’aîné Stephen Augustine a déclaré qu’il y avait, à la fois, un endroit propice
pour parler de réconciliation et un besoin de réfléchir en silence. La réconciliation ne
peut se faire sans l’écoute, la contemplation, la méditation et une profonde réflexion
Introduction • 21
interne. Devant les méfaits qui se sont produits dans les pensionnats, le silence est
une solution appropriée pour de nombreux peuples autochtones. Nous devons
accorder une plus grande place à un silence respectueux dans le cheminement
vers la réconciliation, en particulier pour les survivants qui considèrent le silence
comme une clé vers la guérison. Il y a aussi place à la discussion et à la négociation
pour ceux qui sont prêts à briser le silence. Le dialogue et les compromis constituent
des éléments importants du droit micmac. L’aîné Stephen Augustine a indiqué
que d’autres dimensions de l’expérience humaine — notre relation avec la terre et
avec tous les êtres vivants — sont aussi des éléments pertinents pour ce qui est du
cheminement vers la réconciliation. Cette observation profonde fait partie intégrante
du droit autochtone et pourrait être appliquée de manière plus générale46.
L’aîné Reg Crowshoe a dit à la Commission que les visions du monde, les récits
oraux, les traditions et les pratiques des peuples autochtones ont beaucoup à nous
apprendre sur la façon d’établir des relations respectueuses entre les personnes
et avec la terre et toute chose vivante. En partageant nos histoires et en cultivant la
réconciliation dans notre vie quotidienne, nous apprendrons à bien vivre ensemble.
Quand on parle du concept de réconciliation, je pense à quelques-unes des
histoires que j’ai entendues dans notre culture, et les histoires sont importantes...
Ces histoires sont très importantes en tant que théories, mais elles le sont aussi
pour les cultures orales. Alors, quand on parle d’histoires, on parle de définir
notre environnement et de la manière dont on perçoit les pouvoirs qui viennent
de la terre et comment cette terre, quand on parle de notre rapport à la terre,
comment on perçoit le pardon, et la réconciliation est très importante du point
de vue historique.
Dans notre culture, on a des histoires au sujet de nos super-héros, de nos
rapports les uns avec les autres, des histoires qui expliquent comment les
animaux et les plantes nous accordent le pouvoir et le privilège d’utiliser les
plantes pour guérir, mais on a aussi des histoires sur nos pratiques. Comment
mettre en pratique la réconciliation? Comment nous exercer à nous rassembler
pour parler de réconciliation du point de vue de notre culture orale? Et ces
pratiques sont très importantes47.
Comme l’aîné Crowshoe l’a explicité, la réconciliation nécessite la prise de parole,
mais nos conversations doivent transcender les approches conventionnelles du
Canada. La réconciliation entre les Canadiens autochtones et non autochtones, du
point de vue des Autochtones, exige aussi une réconciliation avec le monde naturel.
Si les humains règlent les problèmes entre eux, mais continuent de détruire le monde
naturel, la réconciliation sera inachevée. C’est un point de vue que nous, en tant que
commissaires, entendons à maintes reprises : la réconciliation n’aura pas lieu à moins
que nous ne soyons également réconciliés avec la planète. Les lois micmaques et
les autres lois autochtones insistent sur le fait que les humains doivent parcourir les
22 • Commission de vérité et réconciliation
étapes de la vie en conversant et en négociant avec toutes les créatures. La réciprocité
et le respect mutuel aident à assurer notre survie. Ce sont ces formes de guérison et de
survie qui sont nécessaires pour aller au-delà de l’expérience des pensionnats.
Au cours de ses travaux, la Commission a créé un espace pour explorer les
significations et les concepts de la réconciliation. Dans des cercles de partage publics
qui ont eu lieu à l’occasion d’événements nationaux et d’audiences communautaires,
nous avons été témoins de moments forts de partage de vérité et d’actes de
réconciliation empreints d’humilité. De nombreux survivants n’avaient jamais pu dire
à leurs propres familles toute la vérité sur ce qui leur était arrivé dans les pensionnats.
Aux audiences de Regina, en Saskatchewan, l’aîné Kirby Littletent a déclaré : « Je n’ai
jamais rien dit, j’ai seulement dit à mes enfants et à mes petits-enfants que j’étais allé
au pensionnat, c’est tout. Je n’ai jamais parlé de ce que j’avais vécu48. »
De nombreuses personnes ont pris la parole pour rendre hommage à des proches
qui sont décédés. Simone, une survivante inuite de Chesterfield Inlet, au Nunavut, a
déclaré :
Je suis ici pour mes parents. — « Est-ce que je vous ai manqué quand je suis
partie? Avez-vous pleuré pour moi? » — Je suis ici aussi pour mon frère, qui a
été une victime, et pour ma nièce qui, à cinq ans, a subi une blessure à la tête et
n’est jamais revenue à la maison, et ses parents n’ont jamais pu faire leur deuil.
Jusqu’à maintenant, ils n’ont pas trouvé la pierre tombale à Winnipeg. Je suis ici
pour eux d’abord, et c’est pour ça que je fais une déclaration publique49.
D’autres ont parlé de l’importance de se réconcilier avec des membres de leur famille
et ont tenu à souligner que ce processus ne faisait que commencer. Patrick Etherington,
un survivant du pensionnat de St. Anne à Fort Albany, en Ontario, a parcouru à pied,
avec son fils et d’autres marcheurs, la distance entre Cochrane, en Ontario, et le lieu de
l’événement national à Winnipeg. Il a dit que cette marche l’avait aidé à renouer avec
son fils et qu’il voulait « juste être ici parce que j’ai l’impression qu’on a beaucoup de
chemin à faire avant l’aboutissement du processus qu’on a entrepris »50.
Nous avons vu les enfants et les petits-enfants de survivants, en quête de leur
propre identité et de leur place dans le monde, qui ont éprouvé de la compassion et un
respect renouvelé envers leurs proches qui avaient fréquenté des pensionnats, après
avoir entendu leurs récits et commencé à entrevoir ce qu’ils avaient vécu. À l’occasion
de l’événement national dans le Nord à Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest,
Maxine Lacorne a déclaré :
En tant que jeune, en tant que jeune femme, je parle avec des gens de mon âge
parce que j’ai une bonne compréhension de la situation. Je parle à des gens qui
sont des survivants des pensionnats parce que j’aime écouter leurs histoires,
vous savez, et cela m’aide à mieux comprendre mes parents... C’est un honneur
d’être ici, d’être assise ici parmi vous, les survivants. C’est super! Vous autres,
vous êtes forts, vous avez survécu à tout. Et on va continuer d’être ici. Ils ont
Introduction • 23
essayé de nous emmener de force. Ils ont essayé de nous priver de notre langue.
Vous autres, vous êtes encore ici, on est encore ici. Je suis encore ici51.
Nous avons entendu parler d’enfants dont les menus actes quotidiens de résistance
à la maltraitance, à la négligence et à l’intimidation agressives dans les pensionnats
ont été tout simplement héroïques. À l’occasion de l’événement national de la cvr
en Colombie-Britannique, l’aîné Barney Williams a déclaré que « beaucoup d’entre
nous, malgré la douleur et la souffrance, ont réussi à garder la tête haute... nous avons
été des enfants courageux »52. Nous avons assisté à la renaissance de liens d’amitié
remontant à l’enfance entre des personnes qui s’étaient réunies et retrouvées aux
événements parrainés par la cvr. Ensemble, ces gens se sont remémoré les horreurs
qu’ils avaient vécues tout en évoquant avec fierté leurs réalisations, oubliées depuis
longtemps, dans diverses activités sportives, musicales et artistiques des pensionnats.
Nous avons entendu parler de survivants résilients et courageux qui, en dépit des
traumatismes vécus dans leur enfance, sont devenus des personnalités influentes
dans leurs collectivités et dans toutes les facettes de la vie au Canada, notamment la
politique, l’administration publique, le droit, l’éducation, la médecine, le monde des
affaires et les arts.
Nous avons entendu parler de représentants du gouvernement fédéral qui avaient
administré les pensionnats. Dans un cercle de partage à l’événement national du
Manitoba, l’honorable Chuck Strahl (alors ministre des Affaires indiennes et du Nord
canadien) a déclaré :
Les gouvernements aiment rédiger... des politiques, ils aiment rédiger des
lois, et ils aiment codifier les choses, et ainsi de suite. Les Autochtones, eux,
veulent parler de restauration, de réconciliation, de pardon, de guérison... de
vérité. Toutes ces choses relèvent du domaine du cœur et des relations, et non
des politiques gouvernementales. Dans ce domaine, les gouvernements sont
incompétents53.
Des représentants de l’Église ont parlé de leurs luttes pour rétablir le lien avec les
peuples autochtones. À Inuvik, l’archevêque anglican Fred Hiltz a déclaré ceci :
En tant qu’Église, nous renouvelons notre engagement à travailler avec
l’Assemblée des Premières Nations pour aborder les enjeux de longue date de
la justice autochtone. En tant qu’Église, nous demandons à toute personne
qui remplit des fonctions de portée nationale au sein de l’Église de suivre une
formation sur la lutte contre le racisme... Il y a beaucoup à accomplir dans notre
Église pour assurer l’élimination du racisme54.
Des enseignants nous ont parlé de la sensibilisation croissante au rôle inadéquat
que les établissements d’enseignement postsecondaire ont joué dans la formation
du personnel enseignant des écoles. Ils ont plaidé en faveur de la transformation des
méthodes et des programmes d’enseignement pour qu’ils intègrent davantage le savoir
24 • Commission de vérité et réconciliation
et l’histoire autochtones. Des artistes ont exprimé leurs idées et leurs sentiments au
sujet de la vérité et de la réconciliation par des chansons, des peintures, des numéros
de danse, des films et d’autres moyens d’expression. De grandes entreprises ont versé
des fonds pour que des survivants et, dans certains cas, certains de leurs employés et
de leurs cadres puissent assister à des événements.
Cette expérience a été profondément marquante pour les Canadiens non
autochtones qui sont venus écouter les témoignages des survivants. Une femme a dit
simplement : « En écoutant votre histoire, j’ai compris que ma propre histoire peut
changer. En écoutant votre histoire, je sais que je peux changer55. »
La réconciliation du point de vue relationnel
Dans son Rapport intérimaire de 2012, la cvr a recommandé que les gouvernements
fédéral, provinciaux et territoriaux et toutes les parties à la Convention de règlement
entreprennent de se rencontrer et d’étudier la Déclaration des Nations Unies sur les
droits des peuples autochtones, à titre de cadre de travail pour la réconciliation au
Canada. Nous continuons d’avoir la conviction que la Déclaration des Nations Unies
contient les principes et les normes nécessaires au rayonnement de la réconciliation
dans le Canada du XXIe siècle.
Un cadre de réconciliation s’entend d’un cadre dans lequel les appareils politiques
et judiciaires du Canada, les établissements d’enseignement et les institutions
religieuses, les milieux d’affaires et la société civile fonctionnent selon des mécanismes
qui sont conformes aux principes énoncés dans la Déclaration des Nations Unies
sur les droits des peuples autochtones, que le Canada appuie. Les Canadiens ne
doivent pas se borner à parler de la réconciliation. Ensemble, nous devons apprendre
comment mettre en pratique la réconciliation dans notre vie de tous les jours — avec
nous-mêmes et nos familles, dans nos collectivités, nos administrations publiques, nos
lieux de culte, nos écoles et nos lieux de travail. Pour agir d’une manière constructive,
les Canadiens doivent maintenir leur engagement à poursuivre le processus visant à
établir et entretenir des relations fondées sur le respect.
Pour de nombreux survivants et leurs familles, cet engagement consiste avant
tout à se guérir eux-mêmes et à guérir leurs collectivités et leurs nations de manière
à régénérer les individus et les cultures, les langues, la spiritualité, les lois et les
régimes de gouvernance autochtones. Pour les gouvernements, l’établissement de
relations fondées sur le respect suppose le démantèlement d’une culture politique et
bureaucratique séculaire dans laquelle, trop souvent, les orientations stratégiques et
les programmes reposent encore sur des notions d’assimilation qui se sont révélées
vaines. Pour les Églises, la démonstration d’un engagement à long terme passe
par l’expiation des actes commis dans les pensionnats, le respect de la spiritualité
Introduction • 25
autochtone et l’appui des luttes des peuples autochtones en faveur de la justice et de
l’équité. Les écoles doivent enseigner l’histoire de manière à encourager le respect
mutuel, l’empathie et la participation. Tous les enfants et les jeunes du Canada
méritent de connaître une version honnête de l’histoire de leur pays, y compris ce qui
s’est passé dans les pensionnats, et d’être en mesure d’apprécier la richesse de l’histoire
et du savoir des nations autochtones qui continuent d’apporter une contribution
notable au Canada, comme l’illustrent son nom et son identité collective en tant que
pays. Aux Canadiens de tous les horizons, la réconciliation offre un nouveau moyen
de vivre ensemble.
Activités de la Commission
L
a Commission de vérité et réconciliation du Canada a été établie en 2008 aux
termes de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens. La
Commission avait le mandat :
• de révéler aux Canadiens la vérité complexe sur l’histoire et les séquelles durables
des pensionnats dirigés par des Églises d’une manière qui décrit en détail les
torts individuels et collectifs faits aux Autochtones, et qui rend hommage à la
résilience et au courage des anciens pensionnaires, de leurs familles et de
leurs communautés;
• d’orienter et d’inspirer un processus de témoignage et de guérison, qui
devrait aboutir à la réconciliation au sein des familles autochtones et entre les
Autochtones et les communautés non autochtones, les Églises, les gouvernements
et les Canadiens en général. Le processus contribuera à renouveler les relations
qui reposeront sur l’inclusion, la compréhension mutuelle et le respect.
Plus précisément, la Commission devait organiser sept événements nationaux;
recueillir des documents et des énoncés sur les pensionnats et leurs séquelles; financer
les événements communautaires de vérité et de réconciliation; recommander au
gouvernement fédéral des initiatives de commémoration aux fins de financement;
mettre en place un centre de recherche qui recevra en permanence les dossiers et
documents de la Commission, que les parties devaient fournir à celle‑ci, de manière
à établir un héritage vivant des travaux de la Commission; et publier un rapport
contenant des recommandations.
Trois commissaires ont été nommés en 2008 : l’honorable juge Harry Laforme à titre
de président, ainsi que Jane Brewin‑Morley et Claudette Dumont‑Smith. Tous trois
ont quitté leurs fonctions peu de temps après leur nomination, et de nouveaux
commissaires ont été nommés. Les parties à la Convention de règlement ont nommé
en 2009 les commissaires actuels, soit l’honorable juge Murray Sinclair en tant que
président, le chef Wilton Littlechild et Marie Wilson.
Le Comité des survivants des pensionnats indiens (cspi) a fourni des conseils
et du soutien à la Commission. Ses membres comprenaient : John Banksland,
28 • Commission de vérité et réconciliation
Le Comité des survivants des pensionnats indiens. De gauche à droite (à partir de la rangée arrière) : John
Morrisseau, Terri Brown, Eugene Arcand, Doris Young, Lottie May Johnson, John Banksland. Assis : Rebekah Uqi
Williams, Barney Williams, Gordon Williams, commissaire chef Wilton Littlechild, Madeleine Basile.
Inuvialuit des Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O.); John Morriseau, Métis de
Grand Rapids, au Manitoba; Eugene Arcand, Cri de la Première Nation de Muskeg
Lake, en Saskatchewan; Madeleine Basile, membre de la Nation des Atikamewk de
Wemotaci, au Québec; Lottie May Johnson, Mi’kmaq d’Eskasoni, en Nouvelle-Écosse;
Rebekah Uqi Williams, Inuk du Nunavut; Doris Young, Crie de Le Pas, au Manitoba;
Barney Williams Jr. (Taa-eee-sim-chilth), Nuu-chah-nulth et membre des Premières
nations Tla-o-qui-aht de Meares Island, en Colombie‑Britannique; Gordon Williams,
de la Première Nation de Peguis, au Manitoba, vivant maintenant en Ontario; et
Kukdookaa Terri Brown, de la Première Nation Tahltan en Colombie‑Britannique.
Raymond Arcand, ancien chef de la Première Nation d’Alexander, près d’Edmonton
(Alberta), a aussi fait partie du CSPI jusqu’à son décès, en novembre 2009.
La Commission a reçu tout au long de son mandat un soutien continu des parties
à la Convention de règlement. Des réunions régulières auxquelles étaient convoquées
toutes les parties ont été organisées pour discuter des possibilités et des difficultés liées
à la réalisation des buts de la Commission. Cette dernière a collaboré avec les parties
sur des sujets comme la collecte de documents, les communications, l’éducation
du public et le soutien aux déplacements des survivants dans le but d’accomplir le
travail de la Commission. Des représentants des parties ont en outre participé à des
Activités de la Commission • 29
groupes de travail à l’échelle locale et nationale pour appuyer la Commission dans la
planification et la mise en œuvre de ses événements nationaux et régionaux.
La Commission a établi son siège à Winnipeg, au Manitoba, conservé un petit
bureau à Ottawa et ouvert des succursales à Vancouver, en Colombie-Britannique, à
Hobbema, en Alberta et à Yellowknife, aux Territoires du Nord‑Ouest.
Afin de reconnaître l’unicité des cultures des Inuits et des expériences et des
répercussions des pensionnats sur ces dernières, la Commission a également créé
une Sous-commission des Inuit. Sept officiers de liaison régionaux ont été embauchés
selon les conseils du cspi et affectés aux régions suivantes : Québec et Atlantique;
Ontario; Manitoba; Saskatchewan; Alberta; Colombie-Britannique; et Yukon et
T. N.-O.
Des réunions d’un océan à l’autre
Au cours de ses six années d’existence, la Commission a organisé des événements
dans l’ensemble du pays. Les plus importants et visibles de ceux-ci ont été les
événements nationaux de Winnipeg, Inuvik, Halifax, Saskatoon, Montréal, Vancouver
et Edmonton entre juin 2010 et mars 2014. La Commission estime qu’il y a eu
jusqu’à 155 000 visites aux sept événements nationaux; plus de 9 000 survivants des
pensionnats indiens s’y étaient inscrits (et bien d’autres y ont participé sans s’y être
inscrits)1. Afin de suppléer ses activités de collecte de témoignages et de susciter
l’intérêt et la participation du public à ces événements, la cvr a également mis sur
pied des événements régionaux à Victoria et à Whitehorse. Elle a aussi organisé
238 jours d’audiences locales dans 77 collectivités du pays.
La Commission a aussi organisé des séances de discussion ouverte sur la
réconciliation à l’événement régional de Victoria, en avril 2012, ainsi qu’aux
événements nationaux suivants. Elles visaient à inviter un plus grand nombre de
visiteurs à participer à la conversation avec la cvr sur la guérison et la réconciliation.
Des membres du grand public ont été invités à venir à ces séances pour expliquer ce
qu’ils font déjà à l’appui de la réconciliation et donner des idées sur ce qui doit encore
être fait.
Collecte de témoignages
Avant l’établissement de la Commission, les propos de ceux et celles qui ont été
directement touchés par l’expérience des pensionnats indiens, en particulier les
anciens élèves, ont été absents des dossiers historiques. La Commission s’est engagée
à offrir à chaque ancien pensionnaire l’occasion de parler de son expérience. Elle
30 • Commission de vérité et réconciliation
L’audience communautaire de Kuujjuaq au Nunavik, en mars 2011. Source : Piita Irniq.
a reçu plus de 6 750 témoignages de survivants des pensionnats, de membres de
leur famille et d’autres personnes qui souhaitaient partager leurs connaissances du
système de pensionnats indiens et de son héritage.
Des témoignages ont été recueillis aux séances de partage et aux cercles de
partage lors des événements nationaux et régionaux et d’activités communautaires,
ainsi qu’aux audiences de la Commission. D’autres ont été recueillis dans le cadre
de conversations privées avec des responsables de la collecte de témoignages. La
Commission a aussi recueilli des témoignages dans des établissements correctionnels
de Kenora, en Ontario, Yellowknife dans les Territoires du Nord‑Ouest, compte tenu
du taux élevé d’incarcération chez les Autochtones et du fait que l’expérience des
pensionnats indiens a contribué aux problèmes personnels ayant pu conduire à
une incarcération. Chaque fois que la Commission recueillait des témoignages, des
fournisseurs de services auxiliaires de santé et de soutien culturel ou des thérapeutes
professionnels étaient présents pour apporter soutien et conseils, au besoin.
Dans le but de saisir tous les aspects de l’expérience des pensionnats indiens, la
Commission a déployé des efforts pour obtenir le témoignage d’anciens employés
des pensionnats. Avec l’aide des Églises parties à la Convention de règlement, la
Commission a effectué 96 entrevues avec d’anciens membres du personnel ou leurs
Activités de la Commission • 31
enfants. De plus, la Commission a reçu les témoignages d’anciens membres du
personnel et des membres de leur famille lors des événements nationaux et régionaux
et des audiences communautaires. Les témoignages recueillis constitueront en partie
une collection permanente de documents concernant les pensionnats indiens.
Aux termes de la Convention de règlement, le gouvernement fédéral et les
Églises ont été tenus de remettre à la Commission les documents pertinents en leur
possession. Pour cette tâche, la Commission a dû surmonter d’importants obstacles
et demander une instruction du tribunal pour régler des différends avec les parties
à propos de la remise des documents en question. Après le début du processus de
collecte de documents, il est devenu de plus en plus évident que le gouvernement
du Canada ne produirait pas de nombreux documents qui semblaient être pertinents
pour les travaux de la Commission2.
Le gouvernement fédéral a d’abord refusé de produire tous les documents
pertinents entreposés dans ses archives nationales, Bibliothèque et Archives Canada.
Cette institution a adopté la position selon laquelle elle n’avait pas à organiser
et produire jusqu’à cinq millions de documents en sa possession concernant
directement les pensionnats indiens. Bibliothèque et Archives Canada soutenait que
la Convention de règlement ne faisait que permettre à la Commission d’avoir accès à
ses archives. Après un long processus, incluant la rédaction d’arguments écrits, des
preuves par affidavit et une médiation sur ordonnance judiciaire entre le Canada et la
Commission, une audience a eu lieu devant l’honorable juge Stephen Goudge de la
Cour d’appel de l’Ontario (en qualité de juge de la Cour supérieure de l’Ontario) les 20
et 21 décembre 2012. Par jugement rendu le 30 janvier 2013, le juge Goudge a donné
raison à la position de la Commission, selon laquelle la Convention de règlement
prévoyait que tous les documents pertinents en possession du gouvernement du
Canada, peu importe où ils étaient entreposés, devaient être remis à la Commission3.
À la suite du jugement, le gouvernement du Canada a commencé à remettre les
documents de Bibliothèque et Archives du Canada à la Commission.
Moins d’un an plus tard, la Commission a une fois de plus été obligée d’avoir
recours aux tribunaux pour obtenir des directives juridiques concernant les
obligations du Canada en matière de production de documents. Le problème touchait
des dossiers en possession du gouvernement du Canada relatifs à l’enquête menée
par la Police provinciale de l’Ontario (ppo) sur des mauvais traitements au pensionnat
de Fort Albany, en Ontario (aussi appelé pensionnat St. Anne). La Commission a tenté
d’obtenir les documents en question auprès de la ppo et du gouvernement fédéral.
Bien que la ppo n’ait pas répondu aux demandes de la Commission, elle a ensuite
adopté la position selon laquelle elle avait besoin d’une autorisation judiciaire pour
remettre les documents à la Commission, sans s’opposer à la divulgation. Cependant,
le gouvernement du Canada s’est opposé à la production des documents à la
Commission et aux avocats des survivants des pensionnats indiens. Le gouvernement
32 • Commission de vérité et réconciliation
a déclaré qu’il ne pouvait pas produire ces documents, puisqu’il les avait obtenus de
la ppo aux termes d’un engagement selon lequel il ne les divulguerait pas à une tierce
partie4. Le gouvernement du Canada a ajouté qu’il n’était pas obligé de chercher
des documents auprès de tierces parties aux fins de divulgation à la Commission et
que le fait de remettre les dossiers du pensionnat St. Anne reviendrait à lui imposer
cette obligation5.
Le 18 octobre 2013, la Commission a déposé une demande de directives pour
déterminer si le gouvernement du Canada était tenu de divulguer les dossiers sur
l’enquête de la ppo sur le pensionnat St. Anne. Après la présentation d’arguments
à l’honorable juge Paul Perell de la Cour supérieure de justice de l’Ontario les 17
et 18 décembre 2013, le tribunal a ordonné au Canada de fournir les documents à
la Commission6. Le tribunal, reconnaissant que le gouvernement du Canada ne
disposait que d’une partie des documents sur l’enquête de la ppo, est allé plus loin
et ordonné à la ppo de remettre à la Commission l’ensemble des documents sur
l’enquête en sa possession7.
Moins d’un an après la décision du juge Perell, la Commission a dû surmonter
un autre problème lié à la collecte de documents qui a nécessité les directives du
tribunal. Les documents en questions étaient des dossiers du Processus d’évaluation
indépendant (pei). Le pei est l’une des composantes de la Convention de règlement.
Il s’agit d’un processus juridictionnel pour la compensation financière des
survivants ayant subi de graves mauvais traitements dans les pensionnats indiens.
Par conséquent, l’organisme qui administre le pei, le Secrétariat d’adjudication des
pensionnats indiens (sapi), possède un grand nombre de documents pertinents pour
les séquelles des pensionnats indiens.
La Convention de règlement relative aux pensionnats indiens prévoit que les
survivants qui s’engagent dans le pei peuvent consentir à ce que leur témoignage soit
consigné dans l’archive créée par le Centre national pour la vérité et réconciliation aux
fins de recherche. Le but semble avoir été d’éviter aux survivants d’avoir à témoigner
devant un adjudicateur du pei, puis de se répéter devant la cvr. De la mi-2010 au début
de 2012, la Commission a participé à des négociations avec le sapi afin d’archiver
et de conserver ces documents. Les discussions mettaient l’accent sur l’élaboration
d’un formulaire de consentement à l’intention des demandeurs du pei, à signer au
cours du processus. Le formulaire de consentement devrait leur expliquer la façon
dont leurs renseignements seraient transmis à la Commission et leur permettrait
de consentir par écrit à la divulgation de leur témoignage. La Commission a appris
que le personnel et les adjudicateurs du pei avaient à de nombreuses reprises omis
d’informer les survivants de leur droit de faire transmettre leur témoignage à l’archive
de la cvr et avaient plutôt exigé que toutes les parties à une audience du pei, y
compris les survivants, soient soumises à un engagement de confidentialité stricte.
En juin 2014, l’adjudicateur en chef du pei a annoncé publiquement qu’il était pour
Activités de la Commission • 33
la destruction immédiate de tous les documents liés au règlement des demandes des
survivants des pensionnats indiens.
La Commission a déclaré que l’exigence de confidentialité stricte imposée par le
sapi allait à l’encontre des modalités de la Convention de règlement. De surcroît, la
Commission a affirmé que la destruction de certains documents du pei constituerait
une perte importante pour les générations futures de Canadiens. Le sapi et la
Commission ne sont pas parvenus à s’entendre sur un mécanisme qui permettrait
à cette dernière d’avoir accès aux documents. La question a donc été présentée au
juge Perell pour obtenir des directives.
À l’audience qui se déroulait du 14 au 16 juillet 2014, la Commission a affirmé qu’un
programme de notification pourrait être ordonné par le tribunal, ce qui permettrait
d’informer les demandeurs du pei qu’ils peuvent communiquer, s’ils le souhaitent,
leur témoignage du pei à la Commission. Celle-ci, reconnaissant le droit légitime au
respect de la vie privée des survivants, a limité les catégories de documents qu’elle
voulait préserver. Elle a avancé qu’elle ne souhaitait archiver que les demandes du
pei, les transcriptions et les enregistrements audio des audiences du pei, de même
que les décisions des adjudicateurs.
Le 6 août 2014, le juge Perell a rendu sa décision selon laquelle les documents du pei
seraient conservés pendant quinze ans. Au cours de cette période, un programme de
notification des survivants serait administré par la Commission ou le Centre national
pour la vérité et réconciliation8. Les paramètres exacts du programme seraient établis
par le tribunal à une audience subséquente. Surtout, le juge Perell a décidé que toutes
les copies des documents du pei, peu importe qui les possède, doivent être détruites à
la fin de la période de conservation si les demandeurs n’ont pas consenti à ce que les
documents soient archivés.
Le juge Perell a indiqué à la Commission qu’elle devait déposer une nouvelle
demande de directives et se représenter devant le tribunal afin que soient établis
les paramètres du programme de notification visant à informer les survivants qu’ils
peuvent autoriser la Commission à archiver leur demande du pei, les transcriptions et
les enregistrements audio de leurs audiences et les décisions rendues. La Commission
(ainsi que le Centre national pour la vérité et réconciliation) a été chargée d’entamer de
nouvelles procédures afin de déterminer la façon de faire en sorte que les demandeurs
peuvent prendre une décision éclairée sur le sort de leurs dossiers.
La décision du juge Perell fait l’objet d’un appel9. La Commission croit fermement
que toute mesure prise pour s’assurer que les survivants donnent leur consentement
éclairé doit être solide et adaptée sur le plan culturel et tenir compte des difficultés
de contacter les survivants, puisque certains ne peuvent pas lire, ne maîtrisent pas
l’anglais ou le français ou vivent en région éloignée. La Commission est d’avis qu’il ne
suffit pas d’envoyer un avis par courrier à la dernière adresse connue des survivants.
34 • Commission de vérité et réconciliation
Concert mettant en vedette des artistes autochtones locaux, événement national de l’Atlantique, Halifax, 2011.
Une approche multidimensionnelle et personnelle interpellant directement les
survivants est nécessaire.
La Commission est convaincue que les histoires des survivants doivent être
conservées. Une telle perte appauvrirait la mémoire nationale du Canada en ce qui a
trait à cette grave injustice historique, pourrait accroître le risque que les générations
futures ne sachent pas quels abus ont eu lieu dans les pensionnats et pourrait renforcer
l’argument de ceux qui affirmeraient que ces événements ne se sont jamais produits.
La Commission a la ferme intention de prévenir la destruction des documents du pei
sans le consentement éclairé des survivants.
Les événements nationaux
Les événements nationaux de quatre jours ont été un jalon important des six ans
du mandat de la Commission. En plus de constituer une tribune pour les survivants
et leur famille, ils ont sensibilisé le public à l’histoire et aux séquelles des pensionnats.
Ils ont également accéléré le parcours collectif vers la guérison et la réconciliation à
l’échelle nationale. Ce parcours devra se poursuivre longtemps après la cérémonie de
clôture de la Commission.
Activités de la Commission • 35
Son Excellence, la très honorable Michaëlle Jean, lors de l’événement national de la CVR à Winnipeg en juin 2010.
Les pratiques et les connaissances traditionnelles ont guidé les travaux de la
Commission. Les événements nationaux ont eu pour thème les sept enseignements
sacrés des Anishinaabe, soit le respect, le courage, l’amour, la vérité, l’humilité,
l’honnêteté et la sagesse. Le respect des cérémonies et des traditions a joué un rôle
important dans les événements nationaux. Des feux sacrés ont été allumés au début de
chaque événement national, tandis que les procédures de la journée commençaient
par une cérémonie. On a respecté autant que possible les traditions, les coutumes
et les protocoles culturels des peuples autochtones du territoire où était invitée la
Commission. Des cérémonies semblables ont eu lieu aux événements régionaux et
durant les activités communautaires.
L’éducation était un élément important du mandat de la Commission. Bien
que des élèves aient participé à chacun des événements nationaux, à compter du
troisième, à Halifax, les écoles locales ont été invitées à envoyer des élèves prendre
part à une journée éducative. De telles journées ont aussi fait partie des événements
régionaux de l’île de Vancouver et du Yukon; en outre, un événement indépendant a
été organisé à Toronto à l’intention des élèves de la région avoisinante. Au total, plus
de 15 000 élèves ont participé en assistant à des présentations et à des manifestations
culturelles, en observant des discussions de groupe et en y prenant part, ainsi qu’en
visitant les expositions des aires d’apprentissage.
36 • Commission de vérité et réconciliation
La Commission a organisé des activités pour aider les enseignants à préparer leurs
élèves en vue des journées éducatives des événements nationaux et à envisager des
activités de suivi en classe. La Commission a aussi collaboré avec des universités, des
enseignants et des gardiens du savoir traditionnel pour organiser des conférences
universitaires et des discussions de groupe durant les événements nationaux
sur des sujets liés à l’héritage du colonialisme et des pensionnats, la guérison et
la réconciliation.
Les manifestations culturelles ont joué un rôle important à chacun des événements.
Grâce à des concerts et à des spectacles d’artistes, des milliers de personnes ont
pu découvrir la richesse de la culture, de la langue et de l’expression artistique des
Autochtones, des formes d’expression culturelle que les pensionnats ont tenté
d’enrayer.
La Commission a été en mesure de partager son travail avec l’ensemble des
Canadiens, ainsi qu’avec le reste du monde, grâce à des diffusions en continu en
direct des événements nationaux et à la publication de messages sur son site Web et
différents médias sociaux. La webdiffusion des événements nationaux a été vue plus
de 93 350 fois à partir d’au moins 62 pays.
Témoignages et gestes de réconciliation
Les activités de sensibilisation du public de la Commission visaient notamment
à encourager les Canadiens de différents milieux à en apprendre davantage sur les
séquelles des pensionnats indiens et à participer au travail de réconciliation en
assistant aux événements de la Commission.
Le fait d’accueillir des invités respectés représentant l’ensemble des témoins
lors d’un événement ou d’une activité confère de l’importance et de la légitimité à
l’événement et concorde avec les traditions de nombreuses cultures autochtones.
À cette fin, la Commission a nommé des témoins honoraires pour ses principaux
événements. Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean, qui était la gouverneure
générale du Canada au début du mandat de la Commission, a accepté d’être le
premier témoin honoraire de la Commission. À ce titre, elle a tout d’abord animé un
événement spécial, Témoignage de l’avenir, à Rideau Hall, à Ottawa, le 15 octobre 2009.
Les autres témoins honoraires comprennent notamment l’actuel gouverneur général,
Son Excellence le très honorable David Johnston; deux anciens premiers ministres,
le très honorable Joe Clark et le très honorable Paul Martin; deux anciens dirigeants
autochtones à l’échelle nationale, le chef Phil Fontaine de l’Assemblée des Premières
Nations et l’ancienne ambassadrice Mary Simon, ancienne présidente d’Inuit Tapiriit
Kanatami; et bien d’autres personnes distinguées.
Activités de la Commission • 37
De plus, la Commission a invité les Canadiens à faire des gestes de réconciliation
aux événements nationaux et régionaux. Elle a reçu plus de 180 manifestations de
réconciliation de la part de personnes, d’organismes et des parties à la Convention
de règlement qui souhaitaient déclarer publiquement leur engagement envers
le processus de guérison et de réconciliation et la façon dont ils y contribuent.
Des documents et des objets liés à chaque expression de réconciliation ont été
cérémonieusement placés dans la superbe boîte en bois cintré créée par Luke Marston,
artiste salish du littoral. Cette boîte fera partie de l’héritage permanent de la cvr et se
retrouvera au Centre national pour la vérité et réconciliation.
Éducation et sensibilisation
Tout au long de son mandat, la Commission s’est efforcée de renseigner le public sur
les séquelles des pensionnats indiens et de l’encourager à participer à ses événements
et activités. Elle a pris part à près de 900 événements différents, y compris plusieurs
événements spéciaux qu’elle a organisés avec différents partenaires dans le but de
collaborer avec les organismes de survivants, des groupes autochtones, les jeunes, les
femmes, les collectivités religieuses, les organismes philanthropiques et les nouveaux
Canadiens. La Commission a aussi accepté des invitations à communiquer à l’échelle
internationale de l’information sur ses travaux par l’intermédiaire des Nations Unies,
du Centre international pour la justice transitionnelle et de plusieurs facultés de droit10.
Dans la dernière année de son mandat, la Commission a organisé deux événements
afin de recueillir des renseignements additionnels pour son rapport. Elle a organisé un
Forum des gardiens du savoir traditionnel pour déterminer de quelle façon le savoir
traditionnel autochtone peut contribuer à la réconciliation. Avec l’aide du Fonds
Égale Canada pour les droits de la personne, la Commission a organisé un forum avec
des membres de la collectivité bispirituelle afin de discuter des conséquences des
pensionnats sur cette collectivité, et de ce qui doit être fait pour favoriser la guérison
et la réconciliation.
Financement des événements
communautaires et commémoratifs
La Convention de règlement relative aux pensionnats indiens a alloué 20 millions
de dollars aux initiatives de commémoration. Ces initiatives doivent honorer les
anciens élèves des pensionnats indiens, leurs familles et leurs collectivités, perpétuer
le souvenir de leur expérience, leur rendre hommage et sensibiliser les gens. La
Commission a publié deux appels de propositions pour les projets de commémoration.
38 • Commission de vérité et réconciliation
Des dizaines de milliers de personnes participent à la marche de réconciliation qui s’est déroulée au centre-ville de
Vancouver en septembre 2013.
Le maximum d’octroi de fonds pour un projet proposé par un seul groupe était de
50 000 $. Jusqu’à dix collectivités pouvaient collaborer, ce qui représentait un octroi
maximal de 500 000 $; un projet de commémoration à l’échelle nationale était
admissible à un maximum de 2 millions de dollars. La Commission a recommandé
152 projets à Affaires autochtones et Développement du Nord Canada aux fins de
financement; 143 projets ont été approuvés11.
Il est important de noter que le travail de la Commission a inspiré d’autres groupes
à utiliser leurs propres ressources pour entreprendre des projets commémoratifs. À
titre d’exemple, le gouvernement du Canada a décidé de perpétuer le souvenir des
pensionnats indiens grâce à l’installation permanente d’un vitrail dans l’édifice du
Centre de la Colline du Parlement. Le vitrail retenu a été conçu par Christi Belcourt,
une artiste autochtone, et s’intitule Giniigaaniimenaaning, ou Regard vers l’avenir.
La Commission a publié un autre appel de propositions pour les événements
communautaires et a alloué un financement maximal de 15 000 $ à chaque événement
approuvé. La cvr a soutenu 75 événements communautaires favorisant la guérison et
la réconciliation grâce à l’élaboration de narrations communautaires sur les séquelles
des pensionnats sur les anciens élèves, leur famille et leur collectivité.
Activités de la Commission • 39
Rapport intérimaire
En février 2012, la Commission a publié, conformément à son mandat, un rapport
intérimaire décrivant ses conclusions et ses recommandations, ainsi qu’un document
intitulé Ils sont venus pour les enfants résumant l’histoire des pensionnats. Étant
donné que les recommandations du rapport intérimaire portaient sur les lacunes
dans les programmes scolaires, la Commission a décidé en priorité de rencontrer les
ministres de l’Éducation des provinces et des territoires pour préconiser l’élaboration
d’un programme sur les séquelles des pensionnats ainsi que l’adoption obligatoire de
ce programme d’études dans l’ensemble des administrations.
Centre national pour la vérité et réconciliation
La Commission avait pour mandat de créer un centre national de recherche
qui entreposerait l’ensemble des documents produits et reçus dans le cadre de ses
travaux. Le centre doit être accessible aux survivants, à leur famille et aux collectivités,
mais aussi au grand public. En mars 2011, la Commission a organisé un forum pour
consulter des experts nationaux et internationaux à propos de l’établissement d’un
tel centre, ce qui a éclairé l’appel de propositions subséquent de la Commission
relativement à l’hébergement de ce centre.
La Commission a examiné plusieurs propositions concernant l’hébergement
du centre de recherche. Puis, en juin 2013, elle a annoncé qu’elle avait décidé que
l’Université du Manitoba hébergerait en permanence le Centre national pour la
vérité et réconciliation (cnvr). Celui-ci est régi par un acte fiduciaire et une entente
administrative signés par la Commission et l’Université. Le Cercle de gouvernance et
le Cercle des survivants jouent d’importants rôles et garantissent que les promesses
envers les survivants sont respectées.
Le cnvr collabore directement avec un nombre croissant d’universités, de collèges
et d’autres organismes dans l’ensemble du pays, y compris : l’Université de la ColombieBritannique, l’Université de Winnipeg, l’Université de Saint-Boniface, l’Université
Carleton, l’Université de Regina, l’Université Lakehead, le Collège universitaire du
Nord, l’Université Algoma, le Red River College, les Archives du Manitoba, le Musée
canadien pour les droits de la personne, l’Association nationale des centres d’amitié,
la Fondation autochtone de l’espoir et le Centre du patrimoine. L’objectif est de créer
le réseau le plus vaste possible au Canada.
Le cnvr, qui ouvre officiellement ses portes à l’été 2015, entreposera de façon
permanente l’ensemble des témoignages, des documents et des autres renseignements
recueillis par la Commission. Il recevra également d’autres collections autochtones.
40 • Commission de vérité et réconciliation
Il préconisera le dialogue respectueux, et y prendra part, sur de nombreux enjeux
favorisant la réconciliation ou y nuisant. Il doit s’assurer :
• que les survivants et leur famille ont accès à leur propre histoire;
• que les enseignants peuvent transmettre l’histoire des pensionnats indiens aux
nouvelles générations d’élèves;
• que les chercheurs peuvent explorer de façon plus approfondie l’expérience et
les séquelles des pensionnats;
• que le public peut accéder aux registres historiques et à d’autres documents à
l’appui de la réconciliation et de la guérison;
• que l’histoire et les séquelles des pensionnats indiens ne sont jamais oubliées.
La recherche pour comprendre la vérité sur les pensionnats indiens a mené la
Commission de vérité et réconciliation dans tous les coins du Canada. La Commission
a écouté des milliers de survivants raconter leur expérience et décrire comment elle a
façonné leur vie. La Commission s’est penchée sur la signification de ces pensionnats,
pour les peuples autochtones en particulier, mais aussi pour le Canada dans son
ensemble. Ces efforts ont permis à la Commission de définir les voies présentées dans
le présent rapport susceptibles de mener à une réconciliation.
L’histoire
Un groupe d’élèves et de parents de la réserve de Saddle Lake, en route vers le pensionnat méthodiste de Red Deer,
Alberta. Woodruff, Bibliothèque et Archives Canada, PA-040715.
U
n matin, quelqu’un frappe à la porte. Il peut s’agir de l’agent des Indiens local,
du prêtre de la paroisse ou encore d’un agent de la Gendarmerie. L’autobus qui
amène les enfants au pensionnat part ce matin. C’est le jour que les parents
craignent depuis longtemps. Même si les enfants ont été prévenus, les événements de ce
matin constituent un choc. Les agents sont arrivés, et les enfants doivent partir.
Pendant plus d’un siècle, c’est ainsi que commence la vie de pensionnaire de dizaine
de milliers d’enfants autochtones, qui ont été arrachés à leurs parents qui, la plupart du
temps, ne laissaient partir leurs enfants que sous la menace de poursuites. Les enfants
seront ensuite envoyés dans un endroit étrange et effrayant dans lequel leurs parents et
leur culture seront soumis à une véritable entreprise de dénigrement.
Pour Frederick Ernest Koe, tout a commencé lorsque le pasteur anglican et des membres
de la Gendarmerie lui ont annoncé qu’il devait quitter le matin même la maison de ses
parents à Aklavik, dans les Territoires du Nord‑Ouest. « Je n’ai pas eu le temps de dire au
revoir à mon père ou à mon frère Allan, ni de flatter mes chiens1. »
Le jour du départ de Marlene Kayseas pour le pensionnat de Lestock, en Saskatchewan,
ses parents l’ont conduite dans la ville de Wadena. « Il y avait un gros camion. Il y avait une
porte à l’arrière, et le camion était plein d’enfants. Le camion n’avait pas de fenêtres2. »
Larry Beardy a effectué en train le trajet de Churchill, au Manitoba, jusqu’au pensionnat
anglican de Dauphin, au Manitoba — un trajet de 1 200 kilomètres. Dès qu’ils ont compris
42 • Commission de vérité et réconciliation
qu’ils avaient quitté leurs parents, les plus jeunes enfants commençaient à pleurer.
Chaque fois que le train arrêtait, d’autres enfants montaient et commençaient à pleurer.
« J’appellerais ce train le train des larmes3. » Florence Horassi a été amenée au pensionnat
de Fort Providence, dans les Territoires du Nord‑Ouest, dans un petit avion. En route
vers le pensionnat, l’avion a fait des escales dans quelques petites communautés pour
ramasser des élèves. « Lorsque l’avion a décollé, il y avait cinq ou six enfants plus âgés;
ils ne pleuraient pas, mais ils avaient la larme à l’œil. Tous les autres pleuraient. Imaginez
un avion rempli d’enfants qui pleurent. Je voulais pleurer moi aussi, parce que mon frère
pleurait, mais j’ai retenu mes larmes en le serrant contre moi4. »
L’arrivée au pensionnat était souvent encore plus traumatisante que le départ de la
maison ou le voyage. Les parents de Lily Bruce pleuraient lorsqu’ils l’ont laissée avec son
frère au pensionnat d’Alert Bay, en Colombie‑Britannique5. À Fort Chipewyan, dans le nord
de l’Alberta, Vitaline Elsie Jenner s’est débattue pour rester avec sa mère. « Je criais, et dans
ma langue maternelle, je disais “Mama, Mama, kâya nakasin”, ce qui voulait dire “Maman,
maman, ne me laisse pas”. Je parlais seulement le cri. La sœur nous a alors emmenés6. »
Nellie Ningewance a grandi à Hudson, en Ontario, et est allée au pensionnat de
Sioux Lookout, en Ontario, pendant les années 1950 et 1960. « À notre arrivée, on devait
signaler notre arrivée, et ensuite ils nous coupaient les cheveux7. » Bernice Jacks a été
terrifiée lorsque ses cheveux ont été coupés à son arrivée au pensionnat dans les Territoires
du Nord‑Ouest. « Je voyais mes cheveux tomber, et je ne pouvais rien faire. Et j’avais peur
que ma mère… Je ne pensais pas à moi, mais à ma mère. Je me disais “Maman va être
vraiment fâchée. Et June va être fâchée. Et ce sera ma faute”8. »
Marthe Basile-Coocoo se rappelle avoir eu des frissons lorsqu’elle a vu pour la première
fois le pensionnat de Pointe Bleue, au Québec.
[C]’était quelque chose comme une journée grise, c’est une journée où y’a pas de
soleil. C’était, c’était l’impression que j’avais, que j’avais juste 6 ans, puis par la suite,
ben la, les religieuses nous ont séparés, mes frères, mon frère, puis mes oncles, puis
là je comprenais plus. Puis ça, ça a été une période là, de souffrance, des soirées en
pleurs, on s’entassait ensemble dans un coin, c’est à dire qu’on se rassemblait, puis là
on pleurait. Nos soirées étaient comme ça9.
Pauline St-Onge a été traumatisée par la simple vue du pensionnat de Sept‑Îles, au
Québec. Elle s’est débattue lorsque son père a tenté de l’amener au pensionnat. « [C]’est
là dans ma tête d’enfant j’ai dit : “Tu me ferais… tu me fais rentrer là, mais j’apprends rien,
rien, rien10.” »
Campbell Papequash a été amené contre son gré au pensionnat en 1946. « Après mon
arrivée, ils ont pris mes vêtements, et ils m’ont épouillé. Je ne savais pas ce qu’ils faisaient,
mais j’ai appris plus tard qu’ils m’épouillaient, le “sale sauvage, bon à rien et pouilleux”11. »
Roy Denny était perplexe et effrayé par les vêtements que les prêtres et les religieuses
portaient au pensionnat de Shubenacadie, en Nouvelle‑Écosse. « Nous avons été accueillis
par un homme vêtu en noir et portant une longue soutane. J’ai appris plus tard que c’était
le prêtre. Et les sœurs, qui portaient des habits très noirs avec un collet très blanc et ce qui
ressemblait à une cuirasse blanche12. » Calvin Myerion se souvient d’avoir été intimidé par
la taille du pensionnat de Brandon, au Manitoba. « Le seul bâtiment que je connaissais à
L’histoire • 43
« Le seul bâtiment que je connaissais à cette époque de ma vie était la maison de plain-pied que nous possédions.
Et lorsque je suis arrivé au pensionnat, j’ai vu cet immense bâtiment, je n’avais jamais rien vu d’aussi grand de
toute ma vie. » – Calvin Myerion, école de Brandon, au Manitoba. Comité des missions intérieures de l’Église Unie du
Canada, 86.158 P/22N.
ce moment était la maison à un étage de ma famille. Quand je suis arrivé au pensionnat,
j’ai vu ce bâtiment monstrueux, et je n’avais jamais vu d’immeuble comme ça, aussi haut et
aussi grand13. » Archie Hyacinthe a comparé cette expérience à celle d’être capturé. « C’est
à ce moment que le traumatisme a commencé pour moi, lorsque j’ai été séparé de ma
sœur, de mes parents et de notre maison. Nous n’étions plus libres. C’était comme si, vous
savez, on m’avait amené dans un pays étranger, même si c’était notre, notre pays, comme
je l’ai compris plus tard14. » Lorsqu’elle est arrivée au pensionnat d’Amos, au Québec, pour
la première fois, Margo Wylde ne parlait pas français. « Je me suis dit : “Comment est-ce
que je vais m’exprimer? Comment est‑ce que je vais faire comprendre aux autres ce que je
veux dire?” Et je voulais trouver mes sœurs pour leur demander de venir me chercher. Vous
savez, c’est triste à dire, mais j’avais l’impression d’être captive15. »
À leur arrivée au pensionnat, les élèves devaient souvent enlever leurs vêtements
pour revêtir des vêtements fournis par l’établissement. Ils perdaient donc parfois des
vêtements faits à la main qui avaient une valeur et une signification particulières pour eux.
Murray Crowe a déclaré que les vêtements qu’il avait apportés de la maison avaient été
brûlés au pensionnat qu’il fréquentait dans le nord-ouest de l’Ontario16. Lorsque la mère
de Wilbur Abrahams l’a envoyé au pensionnat d’Alert Bay en Colombie‑Britannique, elle
lui a fait porter des vêtements neufs. Lorsqu’il est arrivé au pensionnat, on lui a demandé
de remettre ses vêtements en échange de l’uniforme de l’école. « Je n’ai jamais revu
mes vêtements neufs. Il valait mieux ne pas poser de questions17. » Martin Nicholas, de
Nelson House, au Manitoba, a fréquenté le pensionnat de Pine Creek, au Manitoba, dans
44 • Commission de vérité et réconciliation
Garçons dans leurs uniformes scolaires à l’école de Sioux Lookout, en Ontario, dans les années 1930. Archives du
Synode général, Église anglicane du Canada, P75-103-S7-127.
les années 1950. « Ma mère m’avait fait porter des vêtements autochtones. Elle m’avait fait
une veste en daim, avec des franges… Et ma mère était très habile, et j’étais très fier de mes
vêtements. Et lorsque je suis arrivé au pensionnat, je me souviens de cette première journée,
ils nous ont enlevé nos vêtements18. » Le jour de son arrivée au pensionnat presbytérien de
Kenora, en Ontario, Lorna Morgan portait « de jolis mocassins ornés de motifs perlés que
ma grand‑mère m’avait fabriqués pour que je les porte à l’école, et j’en étais très fière. » Elle
affirme que les mocassins lui ont été enlevés et jetés à la poubelle19.
Gilles Petiquay, qui a fréquenté le pensionnat de Pointe Bleue, a été choqué de voir
qu’un numéro était attribué à chaque élève. « [J]e me souviens, là, le premier numéro que
j’ai eu au pensionnat, ça a été 95. Je l’ai eu un an de temps ce numéro-là, 95. Le deuxième
numéro ça a été le numéro 4. Je l’ai eu encore plus longtemps. Le troisième numéro ça a
été 56. Celui-là aussi je l’ai gardé longtemps. On marchait avec des numéros20. »
Les frères aînés étaient séparés de leurs petits frères, les sœurs aînées étaient séparées de
leurs petites sœurs, et les frères étaient séparés de leurs sœurs. Wilbur Abrahams gravissait
les marches du pensionnat d’Alert Bay derrière ses sœurs; il les suivait pour entrer dans
l’aile des filles du pensionnat lorsqu’il a senti qu’un membre du personnel lui saisissait
l’oreille pour lui dire d’aller dans l’autre sens. « J’ai toujours cru que mon courage m’a quitté
à ce moment‑là21. »
Lorsque Peter Ross a commencé à aller au pensionnat de l’Immaculée Conception à
Aklavik, dans les Territoires du Nord‑Ouest, il n’avait jamais été séparé de ses sœurs. Il a
déclaré que pendant tout le temps qu’il a passé au pensionnat, il n’a pu leur parler qu’à
Noël et les jours de fête catholiques22. Daniel Nanooch se rappelle qu’il ne parlait à sa sœur
que quatre fois par année au pensionnat de Wabasca, en Alberta. « Il y avait une clôture
dans la cour. Personne n’avait le droit de s’approcher de la clôture. Les garçons jouaient
L’histoire • 45
d’un côté, les filles de l’autre. Personne
ne pouvait se rendre à la clôture et parler
aux filles à travers la clôture. Ce n’était pas
possible23. »
C’est seulement pour être avec sa sœur
aînée que Bernice Jacks a voulu aller au
pensionnat. Mais lorsqu’elle est arrivée, elle
a découvert qu’elles n’allaient pas dormir
dans le même dortoir. Lorsqu’elle se rendait
au dortoir des filles plus âgées et qu’elle
se glissait dans le lit de sa sœur, celle‑ci la
repoussait et lui disait de repartir : « Ma sœur
ne m’avait jamais parlé comme ça avant24. »
La sœur aînée de Helen Kakekayash a tenté
de la réconforter lorsqu’elle est arrivée au
pensionnat de McIntosh, en Ontario. Elle se
souvient qu’elle « tentait de me parler, et elle
recevait une fessée25. » Bernard Catcheway
a déclaré que même si lui et sa sœur allaient
tous les deux au pensionnat de Pine Creek,
ils ne pouvaient pas communiquer. « Je
ne pouvais pas lui parler, je ne pouvais La ségrégation absolue des sexes dans les écoles
pas lui envoyer la main. Si on le faisait, signifiait que les frères et les sœurs étaient rapidement
une religieuse nous frappait la tête26. » séparés les uns des autres. Archives du Synode général,
À son deuxième jour au pensionnat de Église anglicane du Canada, P7538-635.
Kamloops, en Colombie‑Britannique,
Julianna Alexander est allée parler à son
frère. « Je me suis fait battre, on me disait “reviens ici, tu ne peux pas aller là, tu ne peux pas
lui parler, tu sais”. J’ai répondu : “Oui, mais c’est mon frère”27. »
Sortis de leur foyer, privés de leurs effets personnels et séparés de leurs frères et sœurs,
les pensionnaires vivaient dans un monde dominé par la peur, la solitude et le manque
d’affection.
William Herney, qui a fréquenté le pensionnat de Shubenacadie, en Nouvelle‑Écosse,
se souvient que ses premiers jours au pensionnat ont été terrifiants et déconcertants.
« Pendant ces quelques jours, il fallait apprendre, sinon on recevait un coup à la tête.
Enfin, on apprenait tout. On apprenait à obéir. Une des règles qu’il ne fallait jamais
enfreindre, c’était qu’il fallait obéir, et nous avions peur, très peur28. » Raymond Cutknife
se souvient que lorsqu’il allait au pensionnat d’Hobbema, en Alberta, il « vivait dans la
peur29. » Au sujet des années qu’il a passées dans deux pensionnats différents du Manitoba,
Timothy Henderson a dit : « Chaque jour, on avait toujours peur, on espérait que ce ne
serait pas à notre tour d’être la cible, la victime. Vous savez, on ne voulait subir aucune
forme d’humiliation30. » Shirley Waskewitch a déclaré qu’à l’école maternelle au pensionnat
catholique d’Onion Lake, en Saskatchewan, « j’ai appris la peur, comment avoir si peur à
six ans. La peur m’a été inculquée31. »
46 • Commission de vérité et réconciliation
Au pensionnat de Fort Alexander, au Manitoba, Patrick Bruyere pleurait pour s’endormir.
« Il y a quelques nuits, vous savez, je me souviens, vous savez, pendant lesquelles je me
suis endormi en pleurant, j’imagine parce que je voulais voir ma mère et mon père32. »
Ernest Barkman, qui est allé au pensionnat de Pine Creek, se souvient : « J’étais souvent
seul et je pleurais beaucoup; mon frère était avec moi et a dit que je pleurais beaucoup33. »
Paul Dixon, qui a fréquenté des pensionnats au Québec et en Ontario, a déclaré que le
soir, les enfants essayaient de pleurer en silence. « Si un enfant était pris à pleurer, eh bien
tout le monde était dans le trouble34. » Betsy Annahatak a grandi à Kangirsuk, dans le nord
du Québec, dans la localité qui s’appelait alors Payne Bay. Lorsque ses parents n’étaient
pas en mer, elle vivait dans une petite résidence dans la communauté. « Quand quelqu’un
commençait à pleurer, toutes les petites filles commençaient à pleurer; chacune d’entre
nous. On n’avait pas toutes le même âge. Et on pleurait comme de petits chiots ou chiens,
pendant toute la nuit, jusqu’à ce qu’on finisse par s’endormir; en s’ennuyant énormément
de nos familles35. »
Les élèves s’endurcissaient. Rick Gilbert se souvient du pensionnat de Williams Lake, en
Colombie‑Britannique, comme d’un endroit sans amour. « Quand on se blessait, qu’on se
faisait battre ou quelque chose comme ça, et qu’on se mettait à pleurer, personne ne vous
consolait. On s’assoyait simplement dans le coin pour pleurer et pleurer encore, avant de
finir par se lever et de continuer à faire ce qu’on devait faire36. » Nick Sibbeston, qui a été
placé dans le pensionnat de Fort Providence dans les Territoires du Nord‑Ouest quand il
avait cinq ans, se souvient que les pensionnaires cachaient leurs émotions. « Au pensionnat,
on apprenait rapidement qu’il ne fallait pas pleurer. Si on pleurait, on se moquait de nous,
on nous ridiculisait et on pouvait même être puni37. » Une ancienne élève a déclaré que
pendant qu’elle allait au pensionnat de Sturgeon Landing, en Saskatchewan, elle n’a jamais
vu, selon ses souvenirs, un membre du personnel sourire à un enfant38. Jack Anawak
a été pensionnaire à Chesterfield Inlet, dans ce qui est aujourd’hui le Nunavut, dans les
années 1950, et il se souvient « qu’il n’y avait aucune démonstration d’amour, aucun
sentiment, seulement de la supervision »39. Lydia Ross, qui a fréquenté le pensionnat de
Cross Lake, au Manitoba, a déclaré : « Si on pleurait, si on se faisait mal et qu’on pleurait,
il n’y avait personne, personne pour nous réconforter, personne pour nous prendre dans
ses bras40. » Stephen Kakfwi, qui a fréquenté Grollier Hall à Inuvik et le Collège Grandin, à
Fort Smith, dans les Territoires du Nord‑Ouest, a déclaré que ce manque de compassion
se répercutait sur la façon dont les élèves se traitaient entre eux. « Pas de câlin, rien, aucun
réconfort. D’après moi, tout ce qui s’est passé dans les pensionnats a contribué à forger
notre personnalité; on ne recevait jamais de câlins, alors il ne fallait pas compter sur nous
pour en donner41. » Victoria McIntosh a déclaré que la vie au pensionnat de Fort Alexander,
au Manitoba, lui a appris à ne faire confiance à personne. « On apprenait à ne plus pleurer.
On s’endurcissait. Eh oui, on apprenait à ne plus rien montrer42. »
Ces témoignages proviennent de déclarations faites par d’anciens élèves devant la
Commission de vérité et réconciliation du Canada. Ces événements se sont produits
au Canada et sont de mémoire d’homme. Comme les générations précédentes de
pensionnaires, ces enfants ont été envoyés dans des pensionnats qui, la plupart du
temps, étaient mal construits, mal entretenus, surpeuplés et insalubres en plus de
présenter d’importants risques d’incendie. De nombreux enfants étaient mal nourris et
L’histoire • 47
recevaient une éducation de piètre qualité et travaillaient trop fort. Pendant beaucoup trop
longtemps, le nombre de décès chez les enfants a été tragiquement élevé. La discipline
était très rigoureuse et n’était soumise à aucun règlement; les mauvais traitements étaient
répandus et n’étaient pas signalés. Il s’agissait, dans le meilleur des cas, de négligence
d’enfants institutionnalisée.
Les gens qui ont construit, financé et exploité les écoles ont justifié de différentes
façons cette intrusion destructrice dans la vie des familles autochtones. Avec ces écoles,
ils souhaitaient que les enfants deviennent des agriculteurs et des épouses d’agriculteurs.
Ils voulaient que les enfants abandonnent leur identité autochtone et deviennent
chrétiens. Ils craignaient que, si ces enfants n’étaient pas éduqués, ils représentent une
menace pour l’ordre social du pays. Les politiciens canadiens souhaitaient trouver une
façon peu coûteuse de se désister de leurs engagements à long terme envers les peuples
Autochtones. Les Églises chrétiennes souhaitaient que le gouvernement soutienne leurs
efforts missionnaires. Les pensionnats s’inscrivaient dans les efforts de colonisation
et de conversion des Autochtones et devaient civiliser et sauver ces enfants. Ce sont
les raisonnements qui ont servi à justifier des gestes qui ont rendu autant d’enfants si
malheureux.
Le contexte impérial
Tout le système des pensionnats s’inscrivait dans une vaste entreprise de
colonisation. Il y avait un objectif derrière les pensionnats; les pensionnats ont
été créés dans le but de changer les gens, de les rendre comme les autres et de les
exclure.
Et aujourd’hui, vous savez, nous devons apprendre à décoloniser.
—Shirley Flowers, déclaration devant la Commission de vérité et réconciliation du
Canada43
La Commission de vérité et réconciliation du Canada a le mandat de produire un
rapport sur « [l’]historique, [l’]objet, [le] fonctionnement et [la] supervision du système des
pensionnats » du Canada. Ces pensionnats faisaient partie d’un processus mondial qui
amènera les États européens et les Églises chrétiennes à former des alliances complexes
et puissantes. Pour bien comprendre l’histoire des pensionnats, il faut étudier le contexte
qui entoure cette relation entre l’essor des empires mondiaux d’origine européenne et les
Églises chrétiennes. À compter du XVIe siècle, des États européens s’approprient les terres
de peuples autochtones partout dans le monde. On assiste alors à des migrations massives.
Des millions de colons européens s’installent dans presque toutes les régions du monde.
Des millions d’Africains sont déplacés en raison du commerce des esclaves mené par les
Européens et soutenu par les Africains des régions côtières. Des commerçants indiens et
chinois s’établissent sur les rives de la mer Rouge et de l’océan Indien, accompagnés de
serviteurs à forfait qui vivent dans des conditions proches de l’esclavage44. Les activités
des explorateurs, des agriculteurs, des prospecteurs, des compagnies commerciales
48 • Commission de vérité et réconciliation
À la fin du XIXe siècle, l’Empire britannique s’étendait à toutes les régions du globe. Cette carte servait à convaincre
les Britanniques des avantages de l’empire. Sur cette carte, le Canada était essentiellement valorisé pour ses terres
agricoles et considéré comme un marché captif pour les biens britanniques. Bibliothèque et Archives Canada, NMC8207,
e011076405-v8.
ou des missionnaires sont souvent le point de départ de guerres expansionnistes, de la
négociation de traités qui ne sont pas respectés, de tentatives d’assimilation culturelle et de
l’exploitation et de la marginalisation des populations autochtones des terres colonisées45.
Au fil des ans, les enfants autochtones d’endroits aussi éloignés les uns des autres que
l’Afrique de l’Est, l’Australie et la Sibérie seront séparés de leurs parents et envoyés dans
des pensionnats46.
L’essor des empires européens commence lorsque les voyages des explorateurs
maritimes du XVe siècle révèlent des sources potentielles de nouvelles richesses pour les
monarchies européennes. La conquête espagnole des Aztèques et des Incas permettent
à l’Espagne, puis à toute l’Europe, d’accéder aux ressources de l’Amérique du Nord et de
l’Amérique du Sud. En plus d’enrichir les vieux pays, ces découvertes lancent une vague
soutenue de migrations, d’échanges commerciaux, de conquête et de colonisation47 qui
marque le début de la création d’une économie mondiale dominée par l’Europe. Cette ère
d’expansion impériale est menée au départ par l’Espagne et le Portugal, puis par la Hollande
et la France; à la fin, la plus grande puissance impérialiste sera la Grande‑Bretagne48.
L’histoire • 49
Les empires s’établissent par la force militaire et se livrent de longues guerres violentes,
maintiennent une présence militaire à leurs frontières et mènent d’innombrables
campagnes militaires pour briser les soulèvements nationalistes49. Les colonies sont
établies pour être exploitées économiquement. L’empire se traduit pour la mère patrie par
des avantages directs comme les impôts, les métaux précieux ou les matières premières
pour les industries. Souvent, les colonies doivent s’approvisionner exclusivement auprès
de la mère patrie, ce qui fait d’elles un marché captif50.
La seule présence des Autochtones dans les nouvelles colonies empêche les colons
d’avoir accès aux terres51. Pour s’approprier les terres des peuples autochtones, les
colons négocient des traités, livrent des guerres d’extermination, éliminent des pratiques
ancestrales de propriété foncière, déplacent des familles et imposent un ordre politique et
spirituel qui s’accompagne de nouvelles valeurs et de nouvelles pratiques culturelles52. Les
promesses contenues dans les traités ne sont dans bien des cas jamais tenues. Le général
américain William Tecumseh Sherman déclare : « Nous avons signé plus de mille traités
avec les différentes tribus indiennes et n’en avons respecté aucun. » En commentant la
déclaration de Sherman en 1886, C. C. Painter, qui se montre critique à l’endroit de la
politique indienne des États‑Unis, observe que les États‑Unis
[…] n’ont jamais eu l’intention de les respecter. Ces traités n’ont pas été conclus pour
être respectés, mais pour atteindre un objectif immédiat, surmonter une difficulté
actuelle le plus facilement possible, pour obtenir un bien en payant le moins cher
possible; ces traités étaient faits pour être reniés dès que notre objectif était atteint
et que nous avions acquis suffisamment de force pour mettre en vigueur un nouvel
accord plus profitable pour nous53.
Les résultats sont habituellement désastreux pour les peuples autochtones, tandis
que l’empire profite principalement aux colons et à leurs descendants. Bon nombre des
colonies qu’ils fondent feront partie des sociétés les plus prospères de la fin du XIXe siècle
et du début du XXe siècle54. Beaucoup de colonies acquièrent leur indépendance politique.
Dans le cas du Canada et des États‑Unis d’Amérique, ces nouvelles nations finiront par
occuper presque toute l’Amérique du Nord. En s’agrandissant, elles englobent des peuples
autochtones et leurs terres dans l’empire. Le colonialisme est un processus incessant qui
façonne à la fois la structure et la qualité des relations entre les colons et les Autochtones.
À leur zénith, les empires européens occupent la plus grande partie de la surface de
la Terre et contrôlent les mers55. De nombreux arguments sont utilisés pour justifier des
interventions aussi extravagantes dans les terres et les vies des autres peuples. Il s’agit
principalement d’arguments élaborés sur deux concepts de base : 1) le dieu des chrétiens
a donné aux nations chrétiennes le droit de coloniser les terres qu’elles « découvrent »
à condition qu’elles convertissent les populations autochtones; et 2) les Européens
permettent aux « païens » de bénéficier des bienfaits de la civilisation (un concept
étroitement lié à celui du christianisme). En résumé, on soutient que les peuples sont
colonisés pour leur propre bien, ici‑bas et dans l’au‑delà.
Au XVe siècle, l’Église catholique romaine suit la tradition de l’Empire romain, qui
prétendait agir au nom d’un ordre universel du monde56. L’adoption du christianisme dans
l’Empire romain (qui se définissait comme « civilisé ») confirme l’opinion selon laquelle
50 • Commission de vérité et réconciliation
pour être civilisé, il faut être chrétien. La papauté catholique joue déjà un rôle en dirigeant et
en rendant légitime le colonialisme avant les voyages en Amérique de Christophe Colomb
dans les années 1490, principalement en accordant aux royaumes catholiques le droit de
coloniser les terres qu’ils « découvrent »57. En 1493, le pape Alexandre VI émet la première
de quatre ordonnances, appelées « bulles papales » (terme qui provient du mot latin
qui désigne le sceau qui était apposé au document) qui accordent la plus grande partie
de l’Amérique du Nord et du Sud à l’Espagne, le royaume qui avait financé le voyage de
Colomb l’année précédente. Ces ordonnances contribuent à façonner les arguments
politiques et juridiques qui formeront ce que l’on appelle la « doctrine de la découverte »,
qui sert à justifier la colonisation des Amériques au XVIe siècle. En échange, l’Espagne
devait christianiser les peuples autochtones des Amériques58.
D’autres souverains européens ne reconnaissent pas le droit du pape de céder ainsi la
souveraineté de plus de la moitié de la planète59. Ils ne rejettent pas pour autant la doctrine de
la découverte — ils la modifient simplement. Les Anglais soutiennent que la revendication
de « terres découvertes » est valide si le « découvreur » est en mesure de prendre possession
de ces terres60. Harman Verelst, qui soutient au XVIIIe siècle la colonisation de ce qui
est aujourd’hui la côte sud des États‑Unis, écrit que « ce droit découlant de la première
découverte est le premier des droits fondamentaux de toutes les nations européennes
sur la revendication de terres en Amérique »61. Cette doctrine de la découverte est liée à
une deuxième idée selon laquelle les terres revendiquées sont terra nullius, c’est‑à‑dire
qu’elles n’appartiennent à personne et qu’il est donc possible de les revendiquer. C’est sur
le fondement de ce concept que le gouvernement britannique réclame la propriété de tout
le continent australien. (En Australie, la doctrine de la terra nullius demeurera en vigueur
jusqu’à ce qu’un tribunal l’invalide en 199262.) Selon cette doctrine, les impérialistes
peuvent soutenir que la présence de peuples autochtones n’a aucun effet sur l’argument de
la terra nullius puisque les Autochtones occupent simplement le territoire sans le posséder.
Selon eux, il n’y a pas de véritable propriété sans une agriculture de type européen63.
Ces arguments reposent sur la croyance que les colons apportent la civilisation aux
peuples sauvages qui ne peuvent pas se civiliser eux‑mêmes. Cette « mission civilisatrice »
est fondée sur un sentiment de supériorité ethnique et culturelle. Les auteurs et politiciens
européens classent souvent les groupes ethniques dans une hiérarchie en fonction de leurs
capacités mentales et physiques. Selon eux, en raison de leurs « dons particuliers », il est
inévitable que les Européens conquièrent les peuples inférieurs. Dans cette hiérarchie,
sous les Européens se trouvent, de haut en bas, les Asiatiques, les Africains, puis les
peuples autochtones des Amériques et de l’Australie. Certaines personnes soutiennent
que les Européens ont atteint l’apogée de la civilisation au terme d’un processus long et
difficile. Selon cette philosophie, l’évolution des autres peuples du monde a été freinée par
des facteurs comme le climat, la géographie et la migration. Par le processus de civilisation,
les Européens peuvent toutefois aider les peuples du monde à s’élever à leur niveau. Au
XIXe siècle, cette philosophie sera remplacée par un racisme qui se drapera d’un discours
scientifique et qui reposera sur le principe selon lequel les peuples du monde n’ont pas tous
les mêmes capacités. Certains soutiendront que, pour des raisons génétiques, les peuples
moins développés ont une capacité d’amélioration limitée. Dans certains cas, on croira
L’histoire • 51
Une école de la Société missionnaire de l’Église, à Freetown, en Sierra Leone. Au XIXe siècle, des sociétés
missionnaires basées en Europe ont mis sur pied des pensionnats partout dans le monde dans un effort visant à
répandre l’Évangile chrétien et civiliser les « sauvages ». Mary Evans Picture Library, 10 825 826.
que le contact avec des races supérieures n’a qu’une seule issue possible : l’extinction des
peuples inférieurs64.
Ces idées façonnent les politiques mondiales qui portent sur les peuples autochtones.
En 1883, le Britannique lord Rosebery, futur premier ministre de l’Angleterre, déclare en
Australie : « C’est sur la race britannique, qu’elle soit en Grande-Bretagne, aux États‑Unis
ou dans les colonies, ou partout ailleurs, que repose les plus grands espoirs de ceux qui
tentent de pénétrer un avenir sombre ou qui tentent d’élever et d’améliorer les masses
patientes de l’humanité65. » Les pensionnats s’inscrivent dans la suite de ces idées. L’année
de ce discours de Rosebery, le gouvernement canadien ouvre sa première école industrielle
pour Autochtones à Battleford, dans les Prairies canadiennes66.
Les Églises chrétiennes, en plus de fournir la justification morale de la colonisation des
terres des autres peuples, envoient des missionnaires dans les nations colonisées et leur
confient la tâche de convertir les « païens ». À compter du XVe siècle, les peuples autochtones
de partout dans le monde sont visés par une stratégie de conquête spirituelle et culturelle
qui tire ses origines en Europe. Bien qu’ils travaillent souvent dans l’isolement et dans
des conditions difficiles, les missionnaires représentent des organisations mondiales qui
bénéficient du soutien de personnes influentes dans certaines des puissances mondiales
et qui acquièrent une expérience considérable dans la transformation de différentes
cultures67. Les pensionnats occupent une place de choix dans le travail des missionnaires,
non seulement au Canada, mais partout dans le monde.
Les missionnaires chrétiens jouent un rôle complexe, mais central dans le projet
colonialiste européen. Leur présence permet de justifier l’expansion des empires puisqu’ils
apportent de façon visible la parole de Dieu aux païens. Lorsque leurs efforts restent
52 • Commission de vérité et réconciliation
vains, les missionnaires peuvent conclure que ceux qui ont refusé d’accepter le message
chrétien ne peuvent pas s’attendre à recevoir la protection de l’Église ou de la loi, ce qui
ouvre la voie à leur destruction68. Bien que les missionnaires tentent souvent d’atténuer
l’impact de l’impérialisme, ils sont également engagés à changer en profondeur la culture
et la psychologie des peuples colonisés. Par exemple, ils peuvent, d’un côté, convaincre
les commerçants d’accorder des prix justes et amener les agents du gouvernement à offrir
de l’aide en période difficile, mais ils s’emploient d’un autre côté à miner les relations des
colonisés avec leur terre, leur langue, leur religion, ainsi que leurs relations familiales, leurs
pratiques d’éducation, leur morale et leurs coutumes sociales69.
Le zèle des missionnaires est aussi alimenté par la division souvent violente de la
chrétienté en deux Églises, l’Église catholique et l’Église protestante. Catholiques et
protestants investissent massivement dans la création d’organisations missionnaires qui
ont une vocation missionnaire à l’étranger. Les ordres catholiques les plus connus sont
les franciscains, les jésuites et les oblats. À l’origine, les oblats œuvrent surtout auprès des
pauvres et des classes ouvrières de France, mais à compter des années 1830, ils se lancent
dans une entreprise missionnaire à l’étranger. Ils s’établissent alors dans l’est du Canada,
dans les États américains du nord‑ouest, sur l’île de Ceylan, dans le Texas et en Afrique70.
Les oblats administrent la majorité des pensionnats catholiques romains du Canada. Ils
n’auraient pas pu faire ce travail sans le soutien d’un certain nombre de religieuses, en
particulier les Sœurs de la Charité (les Sœurs Grises), les Sœurs de la Providence, les Sœurs
de Sainte‑Anne et les Missionnaires Oblates du Sacré‑Cœur et de Marie Immaculée.
La Société missionnaire de l’Église d’Angleterre devient également une entreprise
mondiale. Au milieu du XIXe siècle, cette société anglicane mène des missions partout
dans le monde dans des endroits comme l’Inde, la Nouvelle‑Zélande, l’Afrique de
l’Ouest et de l’Est, la Chine et le Moyen‑Orient. La société possède le Highbury College
à Londres, d’où proviennent des missionnaires qui ont plusieurs années d’expérience en
mathématiques, en grammaire, en histoire, en géographie, en religion, en éducation et
dans l’administration d’écoles71. En 1901, le revenu annuel de la Société missionnaire de
l’Église est de 300 000 livres. La société utilise cet argent pour soutenir 510 missionnaires
hommes, 326 femmes non mariées et 365 pasteurs ordonnés partout dans le monde72.
Les catholiques et les anglicans ne sont pas les seules sociétés missionnaires établies en
Europe actives au Canada. Les presbytériens et les méthodistes, qui sont au départ soutenus
par le Royaume‑Uni, entreprennent une œuvre missionnaire auprès des Autochtones au
début du XIXe siècle. Sur la côte du Labrador, des membres des Frères moraves, un ordre
originaire de ce qui correspond actuellement à la République tchèque, entreprennent une
œuvre missionnaire dès le début du XVIIIe siècle73. Les œuvres missionnaires protestantes
dépendent du travail sous‑payé ou bénévole des épouses des missionnaires et de femmes
célibataires recrutées par les sociétés missionnaires.
Les missionnaires considèrent la culture autochtone comme un obstacle au salut
spirituel et à la pérennité des peuples autochtones. Ils sont déterminés à remplacer les
activités économiques traditionnelles par une agriculture fondée sur le modèle paysan
européen. Ils croient que la transformation culturelle nécessite que l’on mette en place un
contrôle social et que l’on laisse derrière à la fois les communautés traditionnelles et les
établissements européens. Compte tenu de ces croyances, il n’est donc pas surprenant que
L’histoire • 53
les missionnaires privilégient un mode d’éducation qui sépare les enfants des influences
de leur famille et de leur culture, imposent un nouveau système de valeurs et de croyances,
fournissent une éducation élémentaire de base et créent des institutions dont le quotidien
reproduit la nouvelle discipline du travail européenne. En résumé, ils cherchent à imposer
le monde étranger et en évolution des pensionnats.
La colonisation a été entreprise pour répondre aux besoins perçus des puissances
impériales. La justification du colonialisme — la nécessité de christianiser et de civiliser les
peuples autochtones du monde — reposait peut‑être sur des croyances fermes et sincères,
mais cette justification ne permettait pas que l’on intervienne dans la vie des autres peuples,
que ce soit sur le plan juridique, moral et même logique. La papauté n’avait pas le droit
de distribuer des terres qui appartenaient à des peuples autochtones. La doctrine de la
découverte ne peut servir de fondement à une revendication légitime visant des terres qui
ont été colonisées, ne serait‑ce que parce que les terres dites « découvertes » étaient déjà
bien connues par les peuples autochtones qui les habitaient depuis des milliers d’années. Les
guerres de conquête qui ont été menées pour priver les peuples autochtones de leurs terres
partout dans le monde n’étaient pas des guerres moralement justes; les peuples autochtones
n’étaient pas, comme les colonialistes l’ont souvent soutenu, des sous‑humains qui vivaient
en violation d’un système universel de valeurs. Aucun impératif moral ne justifiait que
l’on tente d’imposer le christianisme aux peuples autochtones du monde. Ils n’avaient
pas besoin d’être civilisés; en fait, aucune société n’est supérieure aux autres. Les peuples
autochtones avaient des systèmes complets qui répondaient à leurs besoins. Ces systèmes
étaient dynamiques; ils évoluaient dans le temps et pouvaient évoluer continuellement74.
Dans son ensemble, le processus colonial se fondait sur la simple présomption selon laquelle
on pouvait prendre un ensemble de croyances et de valeurs européennes et proclamer
qu’il s’agissait de valeurs universelles qui pouvaient être imposées à tous les peuples. Cette
universalisation des valeurs européennes — qui est au cœur du projet colonial — qui a été
mise en œuvre en Amérique du Nord a été la principale justification de l’imposition d’un
système de pensionnats aux peuples autochtones du Canada.
Les pensionnats au Canada avant la Confédération
Au Canada, les pensionnats sont étroitement liés à la colonisation et aux croisades
missionnaires. Le premier pensionnat pour Autochtones sur le territoire que l’on appelle
aujourd’hui le Canada ouvre ses portes au début du XVIIe siècle près du poste de traite
français, à l’emplacement actuel de la ville de Québec. Dans cette école catholique romaine,
les missionnaires veulent éduquer et christianiser les jeunes hommes autochtones75.
L’école est un échec : les parents sont réticents à l’idée d’y envoyer leurs enfants, et les
élèves fuient rapidement et retournent à la maison76. Les efforts déployés en ce sens
plus tard en Nouvelle-France n’ont pas plus de succès77. Après la conquête britannique
de la Nouvelle-France en 1763, l’idée des pensionnats est délaissée jusqu’au début
du XIXe siècle. Durant la première décennie de ce siècle, la Compagnie de la NouvelleAngleterre, une société missionnaire anglaise, crée un projet de pensionnat à Sussex, au
Nouveau­-Brunswick. L’objectif est d’enseigner aux jeunes enfants micmacs et malécites le
54 • Commission de vérité et réconciliation
fonctionnement du troc et de les convertir
au protestantisme78. Dans les années 1820,
John West, un missionnaire anglican venu
d’Angleterre, ouvre un pensionnat pour
les élèves autochtones à Red River79. Bien
que ses efforts demeurent vains, en 1834,
l’Institut Mohawk, une école missionnaire
de la rivière Grand sur le territoire actuel
de l’Ontario, commence à accueillir des
pensionnaires80. Cette école reste en
fonction jusqu’en 197081.
En 1847, Egerton Ryerson, le surintendant
des écoles du Haut-Canada, recommande
l’ouverture de pensionnats où l’on enseigne
aux élèves autochtones « la langue anglaise,
l’arithmétique, les connaissances de base
de la géométrie, les formes d’usage, la
géographie, les rudiments de l’histoire
générale, l’histoire de la nature et la chimie
agricole, l’écriture, le dessin et le chant, la
Kahkewaquonaby (Plumes sacrées), également connu
tenue des comptes (particulièrement en
sous le nom de Peter Jones, en 1832. Il était un chef
ojibwé qui a travaillé avec les représentants de l’Église
lien avec la comptabilité des fermiers), la
méthodiste pour mettre sur pied le pensionnat Mount
religion et la morale »82. Cette éducation,
Elgin à Muncey, en Ontario. Toronto Public Library, X2-25.
il la considère comme : « une éducation
anglaise simple, adaptée au fermier et au
mécanicien. L’objectif est ici le même que
celui de toute bonne école publique. » Les élèves devraient « apprendre l’agriculture, la
culture potagère et les techniques industrielles liées à la fabrication et à la réparation des
machines agricoles les plus utiles83 ».
À la suite de la publication du rapport de Ryerson, les missionnaires méthodistes ouvrent
plusieurs pensionnats dans le sud de l’Ontario au cours des années 185084. L’un d’entre eux,
l’école Mount Elgin de Munceytown (aujourd’hui Muncey), reste ouvert jusqu’en 194685. Au
début des années 1860 est inauguré le premier établissement d’une série de pensionnats
catholiques romains sur le territoire actuel de la Colombie-Britannique86. En 1867, une
école de Fort Providence, dans les Territoires du Nord-Ouest d’aujourd’hui, commence à
accueillir des élèves87.
La colonisation du Nord-Ouest
Après la fondation de l’État canadien, en 1867, le gouvernement fédéral commence à
accorder à de nombreux pensionnats gérés par l’Église de petites subventions pour chaque
élève inscrit. L’implication du gouvernement fédéral dans les pensionnats ne commence
pas officiellement avant les années 1880, alors que la Compagnie de la Baie d’Hudson
L’histoire • 55
La signature du Traité 1, août 1871. Pour s’approprier les terres des peuples autochtones, les colons ont négocié
des traités, mené des guerres d’extinction, éliminé des pratiques traditionnelles de propriété foncière, perturbé
des familles et imposé un nouvel ordre politique et spirituel assorti de nouvelles valeurs et de nouvelles pratiques
culturelles. Archives du Manitoba, N11975.
cède le contrôle de la plupart des provinces actuelles comme l’Alberta, la Saskatchewan,
le Manitoba, le Nord-du-Québec, le nord de l’Ontario, les Territoires du Nord-Ouest et le
Nunavut au gouvernement du Canada. L’année suivante, la Colombie-Britannique entre
dans la Confédération sur la promesse qu’un chemin de fer transcontinental soit construit.
Les politiciens canadiens souhaitent confier le peuplement des territoires nouvellement
acquis à des colons provenant d’Europe et de l’Ontario. On s’attend à ce que ces colons
achètent des produits qui proviennent du centre du Canada et qu’ils expédient leurs
récoltes par train aux ports de l’Est et de l’Ouest avant qu’elles soient acheminées vers les
marchés internationaux. Cette méthode de colonisation de ce que l’on est venu à appeler
le « Nord-Ouest » signifiait la colonisation de plus de 40 000 Autochtones qui y habitaient88.
56 • Commission de vérité et réconciliation
Le décret de 1870 sur la Terre de Rupert, en vertu duquel le contrôle de la majeure partie
du Nord-Ouest devait être cédé au gouvernement canadien, stipule [qu’]« il sera procédé,
selon les principes d’équité qui ont toujours guidé la couronne britannique dans ses
rapports avec les autochtones, à l’examen et au règlement des demandes d’indemnisation
présentées par les tribus indiennes au sujet des terres nécessaires à la colonisation »89. Ces
principes ont été établis dans la Proclamation royale de 1763, qui établissait des restrictions
concernant les conditions de cession des terres appartenant aux Autochtones. « Mais s’il
arrivait qu’aucun des dits sauvages voulut disposer des dites terres, » la Proclamation
exigeait que les terres en question soient vendues exclusivement à la Couronne « dans
une assemblée des dits sauvages qui sera convoquée à ce dessein »90. Essentiellement, la
Proclamation royale prévoyait que toute cession éventuelle de terres « autochtones » devait
prendre la forme d’un traité entre les souverains91. Cette clause représente l’une des plus
claires et des toutes premières représentations de ce qui est reconnu comme un élément
de longue date de la politique indienne du Canada92.
Afin de permettre la colonisation du Nord-Ouest, le gouvernement fédéral entame,
en 1871, la négociation du premier d’une série de « traités numérotés », ainsi désignés plus
tard, avec les Premières Nations de l’Ouest et du Nord du Canada. La seule solution de
rechange à la négociation de traités aurait été d’ignorer les obligations légales du décret
et d’essayer de soumettre les Autochtones par la force, une solution qui se serait avérée
très coûteuse. En 1870, alors que le budget total du gouvernement du Canada était de
19 millions de dollars, les États-Unis dépensaient plus chaque année, soit 20 millions de
dollars, dans le seul but de financer les guerres contre les Autochtones sur leur territoire.
Malgré toute cette pression, le gouvernement privilégie une approche précautionneuse et
progressive pour la signature de ses traités93.
Par l’intermédiaire de traités, les Autochtones demandent à obtenir des fournitures
agricoles ainsi que de l’aide pendant les périodes d’épidémie ou de famine qui pourraient
être provoquées pendant les transitions sociales et économiques et à apprendre des
techniques d’agriculture94. Pour eux, le processus de signature de traités permet d’établir
une relation réciproque à long terme95. L’objectif est d’acquérir les compétences qui
leur permettraient de prendre leur avenir en main et de conserver leur culture et leur
identité en tant qu’Autochtones. Comme Ahtahkakoop (Star Blanket) l’a dit : « Nous,
Indiens, pouvons certainement faire nôtres les coutumes qui ont fait la force de l’homme
blanc96. » Les dispositions varient de traité en traité, mais elles prévoient habituellement du
financement pour de l’équipement de chasse et de pêche, de l’aide agricole, des paiements
annuels pour les membres d’une bande (les rentes) et le contrôle d’une partie des terres
de la réserve, selon la taille de la bande97. Les Premières Nations n’ont jamais demandé de
pensionnats dans leurs traités, et le gouvernement n’a pas non plus suggéré l’établissement
de telles écoles. Les dispositions concernant l’éducation varient également selon le traité,
mais elles prévoient le paiement des coûts associés à la construction des écoles, situées
dans les réserves ou aux salaires des professeurs. Le gouvernement fédéral tarde à
respecter ses obligations prévues aux traités. Par exemple, bon nombre de collectivités des
Premières Nations vivent dans des réserves beaucoup plus petites que celles auxquelles
elles ont droit, alors que d’autres n’en obtiennent aucune98. À ce jour, certaines obligations
ne sont pas respectées. Dans plusieurs cas, la promesse d’ouvrir des écoles dans les réserves
L’histoire • 57
n’est pas honorée. Par conséquent, les parents qui souhaitent envoyer leurs enfants à
l’école sont contraints de confier leur éducation aux pensionnats99.
La politique d’assimilation
Du point de vue du gouvernement canadien, les éléments les plus importants des traités
demeurent les dispositions écrites en vertu desquelles les Premières Nations acceptent « de
céder, d’abandonner, de remettre et de rendre » leurs terres à la Couronne100. Cependant,
lors des négociations des traités, les représentants du gouvernement fédéral donnent
l’impression que le gouvernement considère les traités comme des consentements de
relation permanente avec les Premières Nations. En 1876, le commissaire aux traités
Alexander Morris déclare aux Cris : « Je suis convaincu et j’espère que ce que nous allons
décider ne sera pas établi seulement pour aujourd’hui ou demain; ce à quoi je vais
m’engager, à votre satisfaction, je le crois et l’espère, durera tant que le soleil brillera et
que cette rivière là-bas coulera101. » Dans les faits, la politique du gouvernement fédéral
est très différente de ce qu’avait décrit Morris. Le but de cette politique, qui est clairement
établi dans la législation au moment de la négociation des traités, est d’assimiler le peuple
autochtone à la société canadienne. À la fin de ce processus, il est prévu que le peuple
autochtone aura cessé d’exister comme peuple distinct ayant son propre gouvernement, sa
propre culture et sa propre identité.
La Loi sur les Indiens (Acte des sauvages), d’abord adoptée en 1876 comme loi
préconfédérale, définit la personne qui est un « Indien/sauvage » et celle qui ne l’est pas
en vertu de la loi canadienne102. La loi définit également un processus par lequel une
personne peut perdre son statut d’Indien. Les femmes, par exemple, peuvent perdre leur
statut en mariant un homme qui n’a pas le statut d’Indien. Les hommes peuvent perdre
leur statut de différentes façons, y compris par l’obtention d’un diplôme universitaire. Ceux
et celles qui renoncent à leur statut se voient octroyer une portion des terres de la réserve
de la bande103.
Les peuples des Premières Nations étaient réticents à l’idée de renoncer à leur
identité de cette façon. Jusqu’en 1920, mises à part les femmes ayant perdu leur statut
involontairement en mariant une personne non autochtone, seulement 250 « Indiens » ont
renoncé volontairement à leur statut104. En 1920, le gouvernement fédéral modifie la Loi
sur les Indiens pour exercer le pouvoir de dépouiller les personnes de leur statut contre
leur volonté. En expliquant le but derrière cette modification à un comité parlementaire,
le sous-ministre des Affaires indiennes, Duncan Campbell Scott, déclare : « Notre objectif
est de poursuivre le travail jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul Indien au Canada qui n’ait
pas été absorbé par la société et jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de question indienne ni de
département des Affaires indiennes105. » L’autre élément fondamental de la loi à laquelle
Scott fait référence confère au gouvernement le pouvoir d’obliger les parents à envoyer
leurs enfants dans des pensionnats indiens. Ces pensionnats offrent plus qu’un simple
programme éducatif : ils font partie intégrante d’une politique délibérée de génocide
culturel.
58 • Commission de vérité et réconciliation
Cette cérémonie de la danse du Soleil était une des pratiques spirituelles autochtones interdites par le
gouvernement fédéral au XIXe siècle. Trueman, Bibliothèque et Archives Canada, C-0104106.
D’autres preuves de cette agression de l’identité autochtone se trouvent dans les
modifications apportées à la Loi sur les Indiens qui interdisent une variété de pratiques
autochtones culturelles et spirituelles. Parmi celles-ci, deux des plus importantes sont
le potlatch, une coutume pratiquée par les peuples autochtones de la côte ouest, et la
danse de la Pluie des Prairies (souvent appelée la « danse du Soleil »106). Les directeurs
des pensionnats sont au premier rang de la campagne visant à interdire ces cérémonies,
et ils poussent également le gouvernement à appliquer les interdictions une fois qu’elles
sont adoptées107.
Le droit autochtone à l’autonomie gouvernementale est également miné. La Loi sur
les Indiens confère au gouvernement fédéral le pouvoir d’exercer un droit de veto sur les
décisions prises par les conseils de bande et de destituer les chefs et les conseillers. La
Loi impose des restrictions sur le droit des fermiers des Premières Nations de vendre
leurs produits agricoles et de contracter des emprunts. Au fil des ans, le gouvernement
exerce également un plus grand pouvoir sur la façon de disposer des terres de réserve :
dans certains cas, des réserves entières sont relocalisées contre la volonté des résidents.
La Loi sur les Indiens est une loi coloniale qui confère à un groupe de personnes le droit de
gouverner et contrôler un autre groupe, le tout au nom de la protection.
L’histoire • 59
L’initiative de l’école industrielle
Conformément à son objectif d’assimiler les peuples autochtones et, par la même
occasion, d’éliminer les relations avec le gouvernement des Premières Nations, le
gouvernement fédéral accroît considérablement, dans les années 1880, l’influence des
pensionnats sur l’éducation. En décembre 1878, J. S. Dennis, le sous-ministre du ministère
de l’Intérieur, prépare un mémorandum pour le premier ministre sir John A. Macdonald
concernant la politique indienne du pays. Dennis conseille à Macdonald de fixer comme
objectif à long terme de « se ménager des relations avec les Métis et avec les sauvages » de
manière à leur enseigner les principes de l’agriculture et de l’élevage du bétail ainsi que des
techniques industrielles afin qu’ils deviennent autosuffisants. Cela ouvrirait la voie « en les
préparant au gouvernement par tribu, et à leur absorption dans le reste de la population ».
Dennis soutient que les pensionnats sont la clé pour atteindre ces objectifs. Il croit qu’en
peu de temps, les écoles pourraient devenir des « institutions subvenant à leurs besoins »108.
L’année suivante, Nicholas Davin, un candidat conservateur défait, mène une brève
étude sur les pensionnats pour Amérindiens fondés par le gouvernement des États-Unis.
Il recommande au Canada de mettre sur pied un certain nombre de ces écoles dans les
Prairies. Davin reconnait que l’éducation offerte dans ces écoles aurait comme but premier
la destruction de la spiritualité autochtone. Puisque la religion est la pierre angulaire de
toute civilisation, il considère comme inexcusable d’éliminer la foi autochtone « sans leur
en présenter une meilleure ». Pour cette raison, il recommande que le gouvernement
finance les écoles, mais que le clergé en assume la direction109.
La décision de continuer de confier la gestion quotidienne des écoles au clergé a de
graves conséquences. Le gouvernement s’efforce continuellement, mais en vain, d’affirmer
son autorité sur le clergé et sa volonté d’accroître le nombre d’écoles sous sa tutelle. À plus
d’une reprise, chaque confession religieuse impliquée dans la direction d’écoles fonde
des pensionnats sans soutien ni approbation du gouvernement, puis fait ensuite pression
pour obtenir du financement par élève. Lorsque les clergés concluent, en toute légitimité,
que le financement par élève qu’ils reçoivent n’est pas suffisant, ils recherchent d’autres
types de financement scolaire. S’appuyant sur leur réseau de missions dans le NordOuest, les catholiques imposent rapidement leur influence et dirigent environ deux fois
plus d’écoles que les confessions religieuses protestantes. Parmi les clergés protestants, les
anglicans prédominent. Ils fondent et dirigent plus de pensionnats que les méthodistes
ou les presbytériens. L’église Unie, créée par l’union de congrégations méthodistes et
presbytériennes, prend le pouvoir de la majorité des écoles méthodistes et presbytériennes
vers le milieu des années 1920. Les congrégations presbytériennes qui ne participent pas
à l’union fondent l’Église presbytérienne au Canada et assument la responsabilité de deux
pensionnats. Outre ces confessions religieuses nationales, une mission baptiste locale
dirige une résidence pour les élèves autochtones à Whitehorse, dans les années 1940 et
1950, et un saint ministère mennonite dirige trois écoles dans le nord-ouest de l’Ontario,
dans les années 1970 et 1980. Chaque clergé clame à son tour que le gouvernement fait
preuve de discrimination à son endroit. La compétition pour les convertis signifie que
les clergés cherchent à s’établir aux mêmes endroits que leurs rivaux, ce qui entraîne des
divisions au sein des collectivités et une duplication onéreuse des services.
60 • Commission de vérité et réconciliation
L’école de Qu’Appelle à Lebret, dans ce qui est aujourd’hui la Saskatchewan, a ouvert ses portes en 1884. O.B. Buell,
Bibliothèque et Archives Canada, PA-182246.
Le modèle de ces pensionnats pour enfants autochtones au Canada et aux États-Unis
ne s’inspire pas des pensionnats privés dans lesquels les élites économiques de GrandeBretagne et du Canada envoient leurs enfants. Le modèle provient plutôt des maisons de
correction et des écoles industrielles construites pour les enfants de familles pauvres dans
les villes d’Europe et d’Amérique du Nord. Le parlement britannique adopte la Reformatory
Schools Act en 1854 et l’Industrial Schools Act en 1857110. En 1882, plus de 17 000 enfants
sont inscrits dans des écoles industrielles en Grande-Bretagne111. En vertu de la Loi sur la
protection et la réadaptation des enfants négligés de 1880, un juge a le pouvoir d’envoyer
un enfant de moins de 14 ans dans une école industrielle, où il peut être contraint de
rester jusqu’à ses 18 ans112. Ces écoles sont parfois des endroits dangereux et violents. À
l’école industrielle pour garçons de Halifax, les délinquants primaires sont ligotés et les
récidivistes mis en cellule et nourris à l’eau et au pain. Ensuite, ils peuvent être envoyés en
prison113. Le gouvernement canadien s’est également inspiré des États­-Unis, où le premier
d’une longue série de pensionnats pour Amérindiens gérés par le gouvernement a ouvert
ses portes, en 1879, dans une ancienne caserne de l’armée à Carlisle, en Pennsylvanie114.
En s’appuyant sur le rapport de Davin et ce qui se fait aux États-Unis, le gouvernement
fédéral décide d’ouvrir trois écoles industrielles. La première est fondée à Battleford, en 1883,
sur le territoire actuel de la Saskatchewan. Cet établissement est géré par un saint ministère
anglican. L’année suivante, deux écoles industrielles supplémentaires sont fondées : une
à Qu’Appelle et l’autre à High River, aujourd’hui dans les provinces de la Saskatchewan et
de l’Alberta, respectivement. Ces deux écoles sont gérées par des directeurs nommés par
l’Ordre catholique romain des oblats. Le gouvernement fédéral, en plus de construire ces
écoles, assume les coûts nécessaires à leur fonctionnement. Recruter des élèves dans ces
L’histoire • 61
écoles est difficile. Selon le Rapport annuel du ministère des Affaires indiennes de 1884,
seulement 27 élèves fréquentent les trois écoles115.
Contrairement aux écoles dirigées par le clergé, qui offrent une éducation limitée axée
sur l’enseignement de la religion, les écoles industrielles ont pour objectif de préparer les
peuples des Premières Nations à intégrer la société canadienne en leur enseignant les
métiers de base, principalement l’agriculture. En général, les écoles industrielles sont plus
grandes que les pensionnats et situées dans les villes et, bien que dirigées par les Églises,
leur construction nécessite l’approbation du gouvernement fédéral. Les pensionnats sont
des établissements plus petits, situés dans des réserves ou à proximité, où l’on dispense une
éducation plus limitée. Les différences entre les écoles industrielles et les pensionnats ont
disparu avec le temps. Au début des années 1920, le gouvernement fédéral cesse de faire
une quelconque distinction entre ces écoles et les appelle simplement des « pensionnats ».
Pour justifier les investissements dans les écoles industrielles devant le parlement
en 1883, Hector Langevin, le ministre des Travaux publics, soutient ce qui suit :
[...] si nous voulons instruire ces enfants, nous devons les séparer de leurs parents,
car en les laissant dans la famille, ils pourront sans doute apprendre à lire et à écrire,
mais ils resteront sauvages; tandis qu’en les séparant ils acquerront les habitudes et
les goûts — les meilleurs j’espère — des gens civilisées116.
Le gouvernement fédéral s’implique dans le développement des pensionnats au
moment où il colonise les terres autochtones dans l’Ouest du Canada. Reconnaissant que
les traités obligent le gouvernement à aider les peuples autochtones dans les périodes
de détresse économique, l’on craint qu’il soit appelé à les aider davantage si la présence
des colons entraîne une marginalisation ou la disparition de leurs activités économiques
traditionnelles. Dans ce contexte, le gouvernement fédéral choisit d’investir dans
l’éducation au sein des pensionnats pour de nombreuses raisons. D’abord, cela permettra
aux Autochtones d’acquérir des habiletés qui leur permettront de participer à l’économie
de marché. Ensuite, cela contribuera à leur assimilation politique. Le gouvernement
espère que les élèves qui reçoivent leur éducation dans un pensionnat abandonneront
leur statut et ne retourneront pas dans la communauté de leur réserve ni dans leur
famille. Enfin, les écoles sont considérées comme des moteurs de changements culturels
et spirituels : les « sauvages » deviendront des « hommes blancs » chrétiens. Ces écoles
soulèvent également une question de sécurité nationale. Le fonctionnaire aux Affaires
indiennes Andsell Macrae souligne qu’« il y a peu de chance qu’une ou des tribus causent
des problèmes importants au gouvernement si leurs enfants sont complètement sous le
contrôle du gouvernement117. » Duncan Campbell Scott résume en ces mots les objectifs
que le ministère des Affaires indiennes se donne pour les écoles en 1909 : « Ceci comprend,
non seulement une éducation scolastique, mais la connaissance de moyens de tirer sa
subsistance de la terre, ou comme membre d’une communauté industrielle ou mercantile,
et la substitution d’idéols chrétiens de conduite et de morale aux conceptions primitives
des deux118. » L’accomplissement d’objectifs aussi invasifs et ambitieux nécessite un
financement important, qui n’était jamais disponible.
62 • Commission de vérité et réconciliation
Financement : Le concept de l’autonomie des écoles
Lorsqu’il annonce la construction de trois premières écoles industrielles, le
commissaire des Indiens, Edgar Dewdney, déclare que malgré leurs coûts de démarrage
élevés, rien ne laisse présager que ces écoles ne seraient pas autonomes financièrement
après quelques années, puisque les élèves y acquerraient des compétences dans les
domaines de l’agriculture, de l’élevage ainsi que dans divers métiers spécialisés119. En
appui à la proposition de l’Église anglicane pour la création de deux écoles industrielles
au Manitoba, le sous‑ministre des Affaires indiennes, Lawrence Vankoughnet, écrit au
premier ministre Macdonald qu’il serait « judicieux d’octroyer un montant d’argent annuel
à toute école créée par une congrégation religieuse pour la formation industrielle des
enfants indiens ». Il ajoute qu’un tel système a déjà fait ses preuves en Ontario, si bien que
les « coûts pour le gouvernement se révèlent moindres que ceux nécessaires à l’entretien
d’une école, en plus de faire appel à la bonté et à l’appui des congrégations religieuses pour
l’éducation et la formation industrielle des enfants indiens »120.
En fait, le gouvernement s’attend à ce que le travail forcé des élèves et la faible
rémunération des missionnaires lui permettent d’administrer le réseau de pensionnats sans
frais, ou presque. Cependant, même si les missionnaires et les élèves sont effectivement
une source de main‑d’œuvre bon marché, la qualité de l’enseignement n’arrive jamais à la
hauteur des attentes du gouvernement. Qui plus est, en dépit du labeur des élèves, les écoles
ne parviennent pas à atteindre l’autonomie financière. En conséquence, le gouvernement
procède à une baisse des salaires peu après la fondation des écoles industrielles121. Au
tout début, c’est le gouvernement fédéral qui absorbe tous les coûts de fonctionnement
des écoles industrielles, mais en 1891, il remplace cette politique par une subvention par
personne, en vertu de laquelle les écoles touchent un montant fixe par élève122. En plus de
pousser les Églises à se faire concurrence pour attirer les élèves, cette mesure amène les
directions des établissements à accepter des élèves trop jeunes ou trop malades pour aller
à l’école123.
Les autorités gouvernementales s’abstiennent d’intervenir lorsqu’elles constatent,
trop tard, que le réseau des pensionnats élaboré par les fonctionnaires entraîne des coûts
beaucoup plus élevés que ce que les politiciens acceptent de financer. C’est ainsi qu’au
début du XXe siècle, le sous‑financement chronique des établissements cause une crise
sanitaire dans les écoles, ainsi qu’une crise financière au sein des sociétés missionnaires.
De concert avec le haut clergé protestant, le ministère des Affaires indiennes cherche
alors à réduire considérablement le nombre de pensionnats, afin de les remplacer par
des externats. Le gouvernement doit toutefois renoncer à ce projet, faute du soutien de
l’ensemble des organismes religieux intervenant dans l’administration des pensionnats124.
En 1911, le gouvernement fédéral consent à une hausse substantielle de la subvention
par élève des pensionnats, et il impose des normes d’hygiène élémentaire aux écoles
à l’avenant. Si cette mesure donne lieu à des améliorations rapides, l’inflation érode
cependant la valeur de la hausse, au point que la subvention est réduite à plusieurs reprises
durant la Grande Dépression, puis à l’aube de la Seconde Guerre mondiale125.
Le financement des pensionnats demeure toujours plus bas que celui des établissements
du même ordre qui accueillent des élèves de la population en général au Canada et
L’histoire • 63
aux États‑Unis. À preuve, en 1937, le ministère des Affaires indiennes verse une somme
annuelle moyenne de 180 $ par élève. Cette somme représente moins du tiers de la
subvention par élève octroyée à l’époque à la Manitoba School for the Deaf (642,40 $) et à
la Manitoba School for Boys (550,00 $). La même année, le pensionnat indien de Chilocco,
en Oklahoma, aux États‑Unis reçoit une subvention annuelle par élève de 350 $. Selon
la Child Welfare League of America, les coûts par élève varient entre 313 $ et 541 $ dans
les établissements bien gérés aux États‑Unis126. Au Canada, il faut pourtant attendre les
années 1950 pour que les autorités canadiennes augmentent le financement du réseau
des pensionnats et des écoles, afin que ces établissements puissent embaucher des
enseignants compétents et améliorer le régime alimentaire des élèves127. Toutefois, même
ces améliorations ne suffisent pas à mettre fin à l’iniquité du financement des pensionnats.
À titre d’exemple, en 1966, les pensionnats de la Saskatchewan investissent annuellement
entre 694 $ et 1 193 $ par élève128. Par comparaison, à la même époque, les établissements
de protection de l’enfance du Canada versent une somme annuelle variant entre 3 300 $
et 9 855 $ par enfant. Aux États‑Unis, le coût annuel versé aux pensionnats se chiffre entre
4 500 $ et 14 059 $129.
Fréquentation scolaire obligatoire
Ce n’est qu’en 1894 que le gouvernement fédéral adopte des règlements sur la
fréquentation des pensionnats. En vertu des règlements adoptés cette année‑là, la
fréquentation des pensionnats demeure volontaire. Cependant, si un agent des Indiens
ou un juge de paix estime qu’un « enfant indien âgé de 6 à 16 ans n’est pas pris en charge
et éduqué de façon convenable, et que les parents, les gardiens, ou toute autre personne
ayant le soin ou la garde de cet enfant, ne peuvent ou ne veulent veiller à son éducation »,
il a le pouvoir d’ordonner le placement de cet enfant « dans un pensionnat ou une école
industrielle pouvant accueillir l’enfant ».
Lorsqu’un enfant placé dans une école en vertu de ce règlement s’en évade ou n’y
retourne pas à l’heure dite, les autorités scolaires peuvent obtenir un mandat auprès d’un
agent des Indiens ou d’un juge de paix autorisant la direction de l’école, un policier, un
agent de surveillance, un employé de l’école ou un fonctionnaire des Affaires indiennes
à « chercher et ramener l’enfant dans l’établissement où il a été placé ». Par ailleurs, toute
personne munie d’un tel mandat détient le pouvoir d’entrer — par la force au besoin — dans
la maison, le bâtiment ou l’endroit inscrit dans le mandat et d’emmener l’enfant. Même
sans mandat, les policiers et les employés des Affaires indiennes ont le droit d’arrêter un
élève tentant de s’évader d’un pensionnat et de l’y ramener130.
Dans les faits, en vertu d’une politique ministérielle, aucun enfant ne peut quitter un
établissement sans l’autorisation du Ministère — peu importe que ses parents l’y aient
inscrit volontairement ou non. Cette politique, qui ne repose sur aucun fondement législatif,
prend appui sur le formulaire que les parents sont contraints de signer au moment de
l’inscription de leur enfant (dans certains cas, on y trouve plutôt la signature d’un employé
de l’école)131. De fait, en 1892, le Ministère oblige tous les parents à signer un formulaire lors
de l’inscription de leur enfant à un pensionnat. En y apposant leur signature, les parents
64 • Commission de vérité et réconciliation
Famille autochtone à l’école d’Elkhorn, au Manitoba. Le ministère des Affaires indiennes était d’avis que dès que les
parents inscrivaient leurs enfants dans un pensionnat, seul le gouvernement pouvait déterminer à quel moment ces
derniers pouvaient en sortir. Archives du Synode général, Église anglicane du Canada, P75-103-S8-56.
consentent à ce que « le directeur ou l’enseignant en chef de l’établissement soit pour lors
le tuteur » de l’enfant. Cette même année, le ministère de la Justice fournit pourtant un avis
juridique au ministère des Affaires indiennes, stipulant que « le fait qu’un parent signe le
formulaire ne suffit pas à justifier l’arrestation, contre la volonté des parents, d’un enfant
absent de l’école industrielle dans laquelle il a été inscrit en vertu des règlements ». Sur une
même note, le ministère de la Justice soutient qu’en l’absence d’un cadre législatif, aucun
formulaire ne peut doter les autorités scolaires du pouvoir d’arrestation132. Sans égard à
cet avertissement, le ministère des Affaires indiennes continue néanmoins d’appliquer
des politiques sur la fréquentation scolaire, sans aucune autorisation légale, pendant une
bonne partie du XXe siècle133. Et il ne s’agit pas du seul cas où le gouvernement a recours
à des mesures illégitimes. À titre d’exemple, dans les années 1920, il est prévu que les
élèves quittent le pensionnat à l’âge de 16 ans. Malgré ce règlement, le commissaire des
Indiens, William Graham, refuse de donner congé aux élèves avant l’âge de 18 ans. Selon
ses estimations, il aurait rejeté en moyenne 100 demandes de renvoi par année pour
ce motif134.
En 1920, le gouvernement modifie la Loi sur les Indiens dans le but de permettre
aux autorités de contraindre tous les enfants des Premières Nations à fréquenter un
pensionnat. Le pensionnat ne devient toutefois pas un passage obligé pour tous les
enfants des Premières Nations. En fait, pendant la plupart des années, on compte un plus
L’histoire • 65
L’école catholique à Fort George, au Québec, a ouvert ses portes en 1931. Archives Deschâtelets.
grand nombre d’enfants des Premières Nations inscrits à l’externat qu’au pensionnat.
Cette tendance s’inverse toutefois dans les années 1940. Plus précisément, pour l’année
scolaire 1944‑1945, 8 865 élèves sont inscrits dans un pensionnat, et 7 573 élèves dans un
externat administré par le Ministère. Pour cette même année, on recense 28 429 enfants
autochtones d’âge scolaire, ce qui signifie que 31,1 % de ces enfants se trouvent dans un
pensionnat135.
Réglementation
Le peu de règlements qui encadrent le réseau des pensionnats n’est pas appliqué
avec rigueur. En fait, le gouvernement canadien n’a jamais élaboré quoi que ce soit qui
s’approche, de près ou de loin, à une loi sur l’éducation ou à une réglementation semblable
à celle qui régit les écoles publiques de ressort provincial. Dans les faits, la réglementation
du réseau des pensionnats repose essentiellement sur la Loi sur les Indiens, un instrument
législatif polyvalent servant à définir et à encadrer la vie des Premières Nations au Canada.
Jusqu’en 1884, cette loi ne contient aucune disposition sur l’éducation. Ce n’est qu’en 1894
que des règlements touchant les pensionnats s’ajoutent à la Loi, et ceux‑ci portent
essentiellement sur la fréquentation scolaire et sur l’école buissonnière.
Les intervenants du réseau savent que la réglementation est inadéquate. En 1897, par
exemple, un responsable de l’éducation aux Affaires indiennes, Martin Benson, écrit que
« contrairement aux gouvernements des provinces, le Ministère n’a adopté ni édicté de
réglementation pour encadrer son réseau d’écoles136 ». La situation ne s’améliore pas
au fil du temps. À preuve, l’article sur l’éducation de la Loi sur les Indiens de 1951 et la
réglementation sur les pensionnats adoptée en 1953 ne comptent que quatre pages137.
À titre de comparaison, la Public Schools Act du Manitoba de 1954 en compte 91138. En
66 • Commission de vérité et réconciliation
Graphique 1.
Inscriptions aux pensionnats de 1869-1970 à 1965-1966
12000
Nombre d'élèves
10000
8000
6000
4000
2000
0
1869–70
1884–85
1899–00
1914–15
1929–30
1944–45
1959–60
Source : Rapports annuels du ministère des Affaires indiennes. À noter que le Ministère cesse de faire état
du taux d’inscription dans les pensionnats à compter de l’année scolaire 1965-1966.
Graphique 2.
Nombre de pensionnats et de résidences, de 1867 à 1998
100
Nombre de pensionnats et de résidences
90
80
70
60
50
40
30
20
10
0
1867
1887
1907
1927
1947
1967
1987
Source : Affaires indiennes et du Nord Canada – Convention de règlement relative aux pensionnats indiens,
2011. [Graphique scolaire des pensionnats indiens – AINC, 2011]
L’histoire • 67
complément de cette loi, le gouvernement du Manitoba adopte également 19 règlements
en matière d’éducation139.
Force est de constater qu’un grand nombre d’intervenants, qui occupent une fonction
importante au sein du réseau, connaissent assez peu la réglementation en vigueur. En 1922,
par exemple, un agent des Indiens de Hagersville, en Ontario, demande à l’administration
centrale du Ministère si des changements ont été apportés aux règlements sur l’éducation
depuis leur adoption en 1908. Sa question révèle qu’il ignore totalement l’existence des
modifications majeures apportées en 1920 aux dispositions sur l’éducation de la Loi sur
les Indiens pour remplacer les anciens règlements140. Lorsqu’il accède à son poste en 1926,
J. K. Irwin, le nouveau directeur de l’école de Gordon, en Saskatchewan, ne trouve aucun
« règlement officiel sur les responsabilités et les pouvoirs des directeurs des pensionnats
indiens ». Il écrit donc au ministère des Affaires indiennes pour obtenir un exemplaire de
ces règlements, car il veut connaître « exactement les tâches à accomplir et les pouvoirs
qui lui sont conférés »141. Le secrétaire du Ministère, J. D. McLean lui répond qu’il n’existe
« aucun règlement sous forme écrite concernant les responsabilités et les pouvoirs des
directeurs des pensionnats indiens »142.
La réglementation du réseau est à ce point déficiente qu’en 1968, soit 101 ans après
la création des pensionnats, J. A. MacDonald, sous‑ministre aux Affaires indiennes, fait
l’annonce suivante : « Pour la toute première fois, nous avons établi des critères précis et
détaillés qui serviront désormais à évaluer l’admissibilité des enfants indiens à fréquenter
ces établissements »143.
Croissance et déclin
À partir de 1880, le nombre d’inscriptions aux pensionnats augmente d’année en année.
Selon les rapports annuels du gouvernement fédéral, un sommet est atteint pour l’année
scolaire 1956‑1957144 avec 11 539 inscriptions (voir les tendances dans le graphique 1). La
majorité des pensionnats se situent dans les régions du Nord et de l’Ouest du pays. En
Ontario, toutes les écoles se trouvent au nord et au nord‑ouest de la province, à l’exception
du pensionnat de Mount Elgin et de l’Institut Mohawk. Dans les Provinces maritimes,
la seule école ouvre ses portes en 1930145. Les missionnaires catholiques et anglicans
ouvrent les deux premières écoles au Québec dans les années 1930146. Il n’en reste pas
moins que le gouvernement fédéral ne commence à financer ces écoles que vers la fin de
cette décennie147.
Le nombre d’écoles commence à diminuer dans les années 1940. Entre 1940 et 1950, par
exemple, dix établissements scolaires sont détruits par des incendies148. Comme l’illustre
le graphique 2, cette baisse s’inverse au milieu des années 1950, soit à l’époque où le
ministère des Affaires du Nord et des Ressources nationales procède à un élargissement
considérable du réseau des pensionnats dans les Territoires du Nord‑Ouest et dans le
Nord‑du‑Québec. Avant cela, les pensionnats du Nord se concentraient dans le Yukon et
dans la vallée du Mackenzie, dans les Territoires du Nord‑Ouest. Le gouvernement fait
construire de vastes résidences dans des localités comme Inuvik, Yellowknife, Whitehorse,
Churchill, et plus tard, Iqaluit (anciennement Frobisher Bay). Il entreprend toutefois ce
68 • Commission de vérité et réconciliation
Fleming Hall, la résidence dirigée par l’Église anglicane ouverte par le gouvernement fédéral à Fort McPherson, dans
les Territoires du Nord-Ouest, dans le cadre de l’expansion des pensionnats dans le nord du Canada à la fin des
années 1950 et au début des années 1960. Archives du Synode général, Église anglicane du Canada, P8454-66.
chantier sans tenir compte des rapports qui déconseillent l’établissement de pensionnats
dans le Nord, sur le motif que les enfants n’y acquerraient pas les compétences requises
pour vivre dans les régions septentrionales, alors qu’ils pourraient en faire l’apprentissage
dans leur communauté d’origine149. Parallèlement à ces grandes résidences, les autorités
en construisent aussi de plus petites, généralement appelées « foyers », dans les villages
plus éloignés de l’est de l’Arctique et de l’ouest des Territoires du Nord‑Ouest.
Politique sur les élèves métis et inuits
Parmi les premiers partisans des pensionnats au Canada, nombreux sont ceux qui
préconisent l’admission tant des enfants autochtones ayant le statut d’Indien en vertu de
la Loi sur les Indiens (c’est‑à‑dire ceux qui répondent à la définition d’Indien aux termes de
la Loi) que des enfants autochtones qui, pour une raison ou une autre, ne possèdent pas
ce statut. À l’époque, le gouvernement fédéral définit ces personnes comme des « Indiens
non inscrits » ou des « Métis »150.
L’histoire • 69
Enfants métis à la résidence de Dawson City, au Yukon. Archives du Synode général, Église anglicane du Canada,
P75-103-S8-264.
Les premiers pensionnats administrés par des ordres religieux ne font aucune
distinction entre les enfants ayant le statut d’Indien, d’Indien non inscrit ou de Métis151.
Qui plus est, le gouvernement fédéral change constamment de position sur cette question.
Il considère néanmoins que les Métis sont des « éléments dangereux » à civiliser et à
assimiler par l’entremise des pensionnats152. Dans cette optique, le gouvernement adopte
donc des politiques permettant l’admission des enfants métis dans les pensionnats à divers
moments153. Cependant, le gouvernement fédéral estime que l’éducation et l’assimilation
des Métis sont des compétences de ressort provincial et territorial. Le gouvernement fédéral
craint que s’il commence à financer l’éducation de certains enfants sous responsabilité
provinciale et territoriale, il soit contraint de prendre tous les autres en charge154. Le
gouvernement adopte finalement cette position et demande aux agents des Indiens de
retirer les Métis des pensionnats155.
En dépit de la responsabilité constitutionnelle qui leur est dévolue, les gouvernements
provinciaux et territoriaux sont peu disposés à offrir des services aux Métis : ils omettent
de créer des écoles dans les milieux métis et d’aider les enfants métis à fréquenter les
écoles du réseau public156. En conséquence, de nombreux parents métis, qui souhaitent
que leurs enfants aillent à l’école, n’ont d’autre choix que de se tourner vers les
pensionnats. Dans certains cas, il s’agit d’écoles financées par le fédéral, et dans d’autres,
d’écoles ou de résidences administrées par des ordres religieux qui ne reçoivent aucune
subvention fédérale157.
Après la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements provinciaux commencent peu
à peu à élargir les services d’éducation à l’intention des élèves métis. C’est ainsi que ces
derniers se mettent à fréquenter des résidences et des pensionnats administrés ou financés
70 • Commission de vérité et réconciliation
Les enfants inuits étaient recrutés pour une école à Shingle Point, au Yukon, dans les années 1920. Archives du Synode
général, Église anglicane du Canada, P9901-589.
par les gouvernements provinciaux. Ce volet de l’histoire des Métis nous rappelle que
les séquelles des pensionnats se sont répercutées au‑delà du réseau officiel géré par le
ministère des Affaires indiennes158.
Avant les années 1950, la majorité des élèves qui fréquentent les pensionnats dans
les Territoires du Nord‑Ouest sont des enfants métis ou issus des Premières Nations.
En 1949, seulement 111 élèves inuits fréquentent l’école à temps plein dans le Nord159.
Lorsque l’administration des Affaires du Nord met sur pied le réseau de résidences dans
les Territoires du Nord‑Ouest au milieu des années 1950, elle ne limite pas l’admission
uniquement aux élèves issus des Premières Nations. C’est donc à partir de cette époque
qu’un plus grand nombre d’enfants inuits commencent à fréquenter les pensionnats. La
scolarisation entraîne des conséquences complexes sur la population inuite. Certains
enfants, qui fréquentent une école située à des milliers de kilomètres de chez eux, ne
voient pas leurs parents pendant des années. Dans d’autres cas, les parents, qui vivaient
auparavant au rythme des saisons de chasse, de pêche et de cueillette, s’établissent
petit à petit dans les localités où se trouvent les résidences pour éviter d’être séparés de
leurs enfants.
Étant donné que les Autochtones forment la majorité de la population dans deux
des trois territoires, les pensionnats sont plus lourds de conséquences dans les régions
nordiques que dans le reste du pays. Du reste, puisque l’histoire des pensionnats et des
écoles est encore récente, un grand nombre de survivants sont toujours en vie aujourd’hui,
de même que de nombreux parents de survivants. C’est ce qui explique pourquoi les
séquelles et les conséquences intergénérationnelles, positives et négatives, des pensionnats
sont plus prononcées dans le Nord.
L’histoire • 71
La politique d’intégration
En 1945, le réseau des pensionnats des Affaires indiennes, qui souffre d’un
sous‑financement depuis 15 ans, est au bord de l’effondrement160. Non seulement le
système d’éducation du Ministère manque d’argent et de ressources, mais il n’existe
aucune infrastructure d’enseignement pour 42 % des enfants issus des Premières Nations
en âge d’aller à l’école161. Lorsqu’il conclut qu’il serait trop coûteux de fournir une place
en pensionnat à ces enfants, le ministère des Affaires indiennes s’attelle à la recherche de
solutions de rechange. L’une des options envisagées est d’augmenter le nombre d’externats
sous la gouverne du Ministère. C’est ainsi qu’entre 1945‑1946 et 1954‑1955, le nombre
d’élèves issus des Premières Nations inscrits dans ces externats passe de 9 532 à 17 947162.
En 1949, le Comité spécial mixte du Sénat et de la Chambre des communes chargé
d’examiner la Loi sur les Indiens recommande que « lorsque la chose est possible, les
élèves indiens reçoivent leur instruction en contact avec d’autres enfants »163. En 1951,
la Loi sur les Indiens est modifiée pour permettre au gouvernement fédéral de conclure
des ententes avec les gouvernements provinciaux et les conseils scolaires, de sorte que les
élèves issus des Premières Nations puissent fréquenter les écoles publiques164. En 1960,
un plus grand nombre d’élèves fréquentent des écoles dites « non indiennes » (9 479)
que des pensionnats (9 471)165. Le passage des élèves issus des Premières Nations dans
les écoles du réseau public s’inscrit dans ce que les autorités appellent « l’intégration ».
À cette époque, cette politique vise à ce que les pensionnats indiens soient réservés aux
premières années du primaire. Les autorités s’attendent ainsi à ce qu’au moins la moitié
des élèves inscrits dans un pensionnat indien intègrent une école « non indienne » au
cours de leur scolarité166.
Néanmoins, certaines organisations religieuses s’opposent à cette politique
d’intégration. Plus précisément, les représentants de l’Église catholique font valoir
trois raisons de privilégier les pensionnats : 1) le corps enseignant du réseau public n’est
pas outillé pour gérer des élèves autochtones; 2) les élèves qui fréquentent les écoles
publiques font parfois preuve d’une attitude raciste envers les élèves autochtones; 3) les
élèves autochtones éprouvent beaucoup de honte en raison de leur pauvreté, surtout à
cause des vêtements qu’ils portent et de la nourriture qu’ils mangent167. À noter qu’un
certain nombre d’élèves et de parents évoquent exactement les mêmes raisons168.
La protection de l’enfance
À compter des années 1940, les pensionnats font de plus en plus office d’orphelinats
et d’établissements de protection de l’enfance. En 1960, le gouvernement fédéral estime
que 50 % des enfants vivant dans un pensionnat s’y trouvent afin que leur protection
soit assurée. Cette période, caractérisée par une augmentation spectaculaire du nombre
d’enfants autochtones qui sont pris en charge par les services de protection de l’enfance,
est maintenant connue sous le nom de « rafle des années 1960 » — les autorités transfèrent
alors les enfants d’un établissement, le pensionnat, à un autre, l’agence de protection de
l’enfance169. Les pensionnats ne disposent ni du financement ni du personnel nécessaires
72 • Commission de vérité et réconciliation
pour remplir des fonctions de protection de l’enfance. Les autorités ne réussissent pas à
répondre aux besoins personnels et affectifs des élèves au cours de leur enfance et de leur
adolescence. Si ce problème touche l’ensemble des élèves, la situation s’envenime d’autant
plus lorsque le nombre de placements s’accroît dans les pensionnats pour des motifs de
protection de l’enfance170. Certains enfants sont donc contraints de vivre au pensionnat à
l’année, car les autorités jugent leur foyer inadéquat. Quoi qu’il en soit, force est de constater
que les pensionnats ne leur offrent pas pour autant la sécurité et l’affection dont ils ont
besoin. Pourtant, ces élèves passent toute leur enfance dans ce genre d’établissement.
La fermeture des pensionnats, qui s’amorce véritablement en 1970, se double d’une
hausse importante du nombre d’enfants pris en charge par les agences de protection de
l’enfance171. À la fin des années 1970, le transfert des enfants provenant des pensionnats est
pratiquement total dans le sud du pays, et les conséquences de la rafle des années 1960 se
répercutent dans l’ensemble du pays. En 1977, par exemple, les Autochtones représentent
44 % des enfants placés sous protection en Alberta, 51 % en Saskatchewan, et 60 % au
Manitoba172. Dans les établissements qui demeurent en activité, le taux d’élèves placés
sous la protection de l’enfance demeure élevé173.
Le début de la fin, 1969
En 1968, le gouvernement fédéral engage une réforme radicale du réseau des
pensionnats : il répartit les établissements en résidences et en externats, puis il nomme
un directeur ou un administrateur à la tête de chacun174. Au mois de juin de l’année
suivante, le gouvernement fédéral s’empare de la direction de tous les établissements du
sud du pays175. Il n’empêche que les ordres religieux conservent le pouvoir de nommer
les administrateurs des résidences, ce qui explique leur présence dans un grand nombre
d’établissements scolaires pendant quelques années encore. Toujours est‑il qu’ils ne sont
plus directement responsables des établissements176. En 1969, le gouvernement fédéral
commence à transférer les compétences touchant les résidences et les externats du Yukon
et des Territoires du Nord‑Ouest aux gouvernements territoriaux. Par ailleurs, à la fin de
l’année 1971, pratiquement tous les foyers de la région est de l’Arctique et du Nunavik
(Nouveau Québec) ont fermé leur porte. (Il existe également quatre foyers dans les régions
ouest et centrale de l’Arctique. Le dernier foyer, situé à Cambridge Bay, demeure en activité
jusqu’à la fin des années 1990177.)
Lorsqu’il prend les rênes des pensionnats du sud du pays en 1969, le gouvernement
fédéral entame la fermeture du réseau, ce qui allait s’avérer un processus de longue haleine.
D’après le rapport annuel de 1968‑1969 du ministère des Affaires indiennes, le Ministère
assume la responsabilité de quelque 60 établissements cette même année. Deux ans
plus tard, ce nombre chute à 45178. La prise en charge des pensionnats par les autorités
gouvernementales coïncide avec la publication du Livre blanc sur la politique indienne du
gouvernement fédéral. Ce document recommande de transférer en bloc la responsabilité
des Premières Nations aux gouvernements des provinces179. On y recommande en outre
l’abrogation de la Loi sur les Indiens, la dissolution du ministère des Affaires indiennes, de
même que la révocation éventuelle des traités180. Alors formée depuis peu, la Fraternité
L’histoire • 73
des Indiens du Canada (fic) accuse les auteurs du Livre blanc de planifier « la destruction
d’une nation par la force des lois et d’un génocide culturel181 ». En réponse, la fic présente
un exposé de position intitulé « Indian Control of Indian Education182 ». Devant la
résistance des Premières Nations, Jean Chrétien, alors ministre des Affaires indiennes,
annonce en 1971 que son gouvernement renonce aux orientations politiques exposées
dans le Livre blanc183.
À cette époque, les Premières Nations ont déjà pris le relais dans un pensionnat. En
effet, à l’été 1970, les parents des élèves occupent le pensionnat de Blue Quills, en Alberta,
pour exiger que l’administration de l’établissement soit cédée aux autorités scolaires
des Premières Nations. Les parents passent à l’action pour riposter contre les rapports
annonçant que l’établissement allait être transformé en une résidence, et leurs enfants,
envoyés dans une école publique de la région. Il faut préciser que le conflit à Blue Quills
découle à la fois du mécontentement de longue date des membres de la communauté
envers les administrateurs du pensionnat et de l’opposition des Premières Nations à la
politique d’intégration184. Selon les estimations, plus de 1 000 personnes auraient pris
part à l’occupation des locaux, et rarement moins de 200 personnes auraient manifesté
chaque jour au pensionnat pendant toute la durée de la grève185. Quelque 17 jours après
le commencement de l’occupation, le ministre Jean Chrétien annonce le transfert de
l’administration du pensionnat au conseil d’éducation autochtone de Blue Quills186. Au
cours des années suivantes, les autorités des Premières Nations prennent les rênes des
pensionnats de Qu’Appelle, de Prince Albert, de Duck Lake, de Lestock et de Grayson, en
Saskatchewan. Le pensionnat Christie à Tofino, en Colombie‑Britannique, passe lui aussi
brièvement sous la direction d’administrateurs autochtones187.
Qu’à cela ne tienne, le gouvernement fédéral demeure résolu à fermer les établissements.
À cause du sous‑financement endémique des pensionnats au fil du temps, un grand nombre
d’établissements se trouvent d’ailleurs en piètre état. En fin de compte, les sept derniers
pensionnats au sud du pays ferment leurs portes entre 1995 et 1998188.
À partir des années 1970, les gouvernements territoriaux, dont les cabinets ministériels qui
se trouvaient dans les anciens pensionnats, commencent eux aussi à augmenter le nombre
d’externats, dans le cadre d’une campagne visant à fermer les pensionnats dans le Nord.
Dans la foulée, les dernières grandes résidences du Yukon ferment en 1985189. En 1986, il ne
reste plus que trois grandes résidences dans les Territoires du Nord‑Ouest190. Grollier Hall,
le dernier grand établissement dans le Nord, ferme en 1997191. Depuis ses débuts dans les
années 1830, lorsque l’Institut Mohawk accueille ses premiers pensionnaires, le système
aura été en activité pendant 160 ans. La fermeture des établissements ne sonne toutefois
pas le glas de l’histoire des pensionnats au Canada. En effet, c’est à la fin des années 1990
que d’anciens pensionnaires commencent à révéler à la population canadienne tout le mal
que les pensionnats ont causé aux peuples et aux communautés autochtones.
74 • Commission de vérité et réconciliation
La salle de classe à l’école de Moose Factory, en Ontario. Archives du Synode général, Église anglicane du Canada, P7538-970.
L’expérience des pensionnats
Éducation : « Le travail des enfants consistait
essentiellement à mémoriser la matière. »
En tant qu’établissements d’enseignement, les pensionnats ont été un échec et ont
été régulièrement jugés comme tels. En 1923, R. B. Heron, ancien directeur de l’école
industrielle de Regina, présente un document devant une assemblée du presbytère
de l’Église presbytérienne de Regina dans lequel il critique vertement le système des
pensionnats. Il affirme que les parents, généralement désireux de voir leurs enfants
éduqués, se plaignaient que ceux‑ci « ne passent pas l’essentiel de leur temps à étudier,
mais plutôt à effectuer des travaux qui génèrent des revenus pour l’établissement, et ne
sont pas assez éduqués à leur retour dans les réserves pour exercer un travail somme toute
courant — étant à peine capables d’écrire une lettre lisible »192. De fait, le taux de réussite
des pensionnats ne s’améliorait pas. Chaque année entre 1940‑1941 et 1959‑1960, 41,3 %
des élèves inscrits en première année ne passaient pas en deuxième année193, et à peine la
moitié de ceux qui passaient en deuxième année atteignaient la sixième année194.
L’histoire • 75
Membres des Croisés, une société religieuse pour les jeunes à l’école de Fort Frances, en Ontario. Archives de la Société
historique de Saint-Boniface, Fonds des Sœurs Grises au Manitoba, 03/31/1.
Nombreux étaient les directeurs et les enseignants qui n’attendaient pas grand‑chose
de leurs élèves. R. Baudin, directeur du pensionnat de Wikwemikong, en Ontario, écrit
en 1883 : « Ce que nous pouvons raisonnablement attendre de la généralité des enfants
n’est certainement pas d’en faire des gens très instruits. Quelque bons et moraux qu’ils
soient, ils manquent de hautes capacités intellectuelles. » Selon lui, il ne fallait pas attendre
d’eux qu’ils « soient égaux sous tous les rapports à leurs frères blancs »195. Un inspecteur
scolaire du gouvernement de la Saskatchewan, dans un rapport rédigé en 1928 au sujet
de l’école anglicane d’Onion Lake, fait part de sa conviction selon laquelle « les concepts
arithmétiques abstraits prennent du temps à être compris par un enfant indien »196.
D’aucuns croyaient qu’il était risqué de donner trop d’éducation aux élèves. Le directeur
du pensionnat Mount Elgin, S. R. McVitty, écrit en 1928 que « le travail en classe représente
certes un volet important de notre formation, mais il est loin d’être le plus important »,
ajoutant que « dans le cas des Indiens, “il est risqué de trop les éduquer” »197.
Ainsi, le travail en classe se résumait à répéter sans cesse la même matière. Un rapport
de 1915 sur l’école catholique romaine dans la réserve des Gens-du-Sang en Alberta révèle
que « le travail des enfants consistait essentiellement à mémoriser la matière et ne semblait
développer aucune capacité de déduction, un peu à la façon d’un perroquet, et sans
aucune expression »198. Un rapport d’inspecteur de 1932 sur le pensionnat de Grayson, en
Saskatchewan, laisse entendre que la situation n’avait guère évolué. « L’enseignement dont
j’ai été témoin aujourd’hui se résumait à demander aux enfants de mémoriser et de répéter
une panoplie de faits “sans aucune signification” pour eux199. »
76 • Commission de vérité et réconciliation
Les salles de classe étaient souvent extrêmement surpeuplées. Au pensionnat de
Qu’Appelle en 1911, la sœur McGurk enseignait à 75 filles dans sa salle de classe de
premier cycle, une situation « quasi invivable », de l’avis de l’inspecteur des écoles
catholiques romaines dans un rapport à l’intention du gouvernement à Ottawa200. En 1915,
deux enseignants étaient responsables de 120 élèves à l’Institut Coqualeetza à Chilliwack,
en Colombie‑Britannique201. En 1928, on comptait 60 élèves dans la classe de premier cycle
du pensionnat d’Alberni, en Colombie‑Britannique202.
La Direction générale des écoles du ministère des Affaires indiennes soutenait que les
directeurs et le personnel des écoles étaient « nommés par les autorités de l’Église, sous
réserve de l’approbation de leurs qualifications par le Ministère »203. En réalité, les Églises
embauchaient le personnel, qui était automatiquement approuvé par le gouvernement204.
Les Églises accordaient une plus grande priorité à la piété des candidats qu’à leur
compétence en enseignement205. Ces postes étant très peu rémunérés, un grand nombre
d’enseignants n’avait aucune compétence pour enseigner206. En 1908, F. H. Paget, inspecteur
pour les Affaires indiennes, rapporte que les « changements fréquents de personnel au
pensionnat de Battleford ont des répercussions négatives sur l’établissement ». Le problème
ne résidait pas tant dans la direction des établissements que dans le fait que « des emplois
mieux rémunérés étaient offerts dans le district et que les salaires n’étaient pas aussi élevés
que celui versé dans d’autres écoles publiques »207. Lorsqu’un agent des Indiens de la
Colombie‑Britannique a recommandé que les écoles soient tenues de n’embaucher que du
personnel qualifié, son supérieur, le surintendant des Indiens de la Colombie‑Britannique,
A. W. Vowell, lui a répondu qu’une telle exigence obligerait les Églises à demander des
« subventions plus élevées ». Or, de la manière dont Vowell comprenait la situation, les
Affaires indiennes « ne souhaitent pas pour l’heure recevoir des demandes de subventions
plus élevées pour les pensionnats indiens et les écoles industrielles »208. En 1955, 55
(23 %) des 241 enseignants travaillant dans les pensionnats et directement employés par
les Affaires indiennes n’étaient pas titulaires d’un certificat en enseignement209. En 1969,
les Affaires indiennes indiquaient qu’elles rémunéraient toujours leurs enseignants à un
salaire inférieur à celui offert dans les écoles provinciales. « Par voie de conséquence, il y a
approximativement le même nombre d’enseignants non qualifiés — quelque 140 — dans
les écoles fédérales [pensionnats et autres] aujourd’hui qu’il y a 10 ans210. »
Pour certains directeurs, l’enseignement religieux était l’enseignement le plus précieux
offert par les écoles. En 1903, le directeur T. Ferrier, de Brandon, au Manitoba, écrit que
« que, s’il est important d’instruire l’enfant sauvage, il importe encore plus de former
son caractère ». De l’avis de Ferrier, il fallait accorder une importance aussi grande
à l’enseignement religieux pour « combattre les tendances mauvaises du caractère
indien »211. Louise Moine se rappelle que l’instruction et l’observance religieuses faisaient
constamment partie de la vie au pensionnat de Qu’Appelle au début du XXe siècle : « Dès
le moment où on sortait du lit au son de la cloche, on s’agenouillait pour prier. Après s’être
lavés et habillés, on se dirigeait vers la chapelle pour assister à la messe basse, qui débutait
tous les matins à 7 h212. » Selon le manuel de l’employé de l’école presbytérienne à Kenora
dans les années 1940, l’on s’attendait à ce que la majorité des élèves « retournent dans
leur réserve indienne natale à leur départ de l’école ». Comme il s’agissait là des seules
perspectives d’avenir envisagées, les membres du personnel se faisaient dire que « la
L’histoire • 77
meilleure préparation que nous pouvons leur donner est de leur enseigner un mode de
vie chrétien »213.
Il n’est donc pas surprenant que la majorité de ceux qui réussissaient leurs études
poursuive une carrière au sein de l’Église. Peter Kelly, diplômé de l’Institut Coqualeetza,
a été ordonné prêtre au sein de l’Église méthodiste. Edward Ahenakew, diplômé
du Collège Emmanuel, est devenu un prêtre anglican. D’autres ont travaillé pour le
gouvernement ou sont devenus enseignants. Daniel Kennedy, diplômé du pensionnat de
Qu’Appelle, a poursuivi sa carrière à titre d’interprète et d’adjoint général pour l’agence
indienne d’Assiniboine. Joseph Dion, diplômé du pensionnat d’Onion Lake, a exercé la
profession d’enseignant pendant de nombreuses années en Saskatchewan. Contre vents
et marées, d’autres ont poursuivi une carrière dans le domaine des affaires ou à titre de
professionnels. À la fin de ses études à l’Institut Mohawk, Beverly Johnson s’est inscrit au
Collège Hellmuth à London, en Ontario, où il s’est distingué dans les sports et le théâtre. Il a
ensuite travaillé pour la New York Life Insurance Company en Pennsylvanie. N. E. Lickers,
diplômé de l’Institut Mohawk, a été admis au barreau en 1938 et a été décrit par le Branford
Expositor comme le « premier avocat indien de l’Ontario »214.
Ces exemples de réussite sont d’autant plus dignes de mention que peu d’encouragements
étaient offerts aux élèves qui souhaitaient pousser plus loin leur éducation. Oliver Martin,
qui a été élevé dans la réserve des Six‑Nations en Ontario et allait devenir juge en
Ontario, se rappelle s’être fait dire ce qui suit par le sous‑ministre des Affaires indiennes,
Duncan Campbell Scott : « C’est inutile d’envoyer les Indiens à l’école puisque vous
retournez quand même à la réserve » 215.
Pour nombre d’étudiants, la vie en classe ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient
connu et leur causait un véritable choc. David Charleson, au sujet de l’embrigadement
au pensionnat Christie, en Colombie‑Britannique, se rappelle qu’il avait trouvé cela si
déconcertant qu’il « ne voulait jamais apprendre. Je me suis renfermé dans ma coquille.
J’ai dû faire ma maternelle deux fois à la suite de ce qui m’était arrivé. Je ne voulais pas
apprendre216. » Au pensionnat de Birtle au Manitoba, Isabelle Whitford se rappelle qu’elle
avait eu de la difficulté à s’adapter à la nouvelle langue et à la discipline en classe. « Chaque
fois que je ne donnais pas la bonne réponse, vous savez, elle me tirait les oreilles et me
secouait la tête217. » Betsy Olson décrit le travail en classe au pensionnat de Prince Albert, en
Saskatchewan, comme un supplice : « J’avais toujours une note de 30 ou 40 en orthographe;
j’étais dans les plus faibles. Il m’arrivait, lorsqu’on faisait de l’orthographe, de paralyser
complètement, de ne pas être capable de bouger. Je ne faisais que gribouiller parce que je
n’arrivais pas à bouger la main218. » Leona Agawa ne s’est jamais sentie à l’aise dans la salle
de classe du pensionnat de Spanish, en Ontario, se sentant la plupart du temps effrayée
ou intimidée. « J’entendais mon nom, mais je ne pouvais jamais répondre. Je me levais,
mais je n’arrivais pas à donner la réponse à ce qui était demandé, et ils me disaient de me
rasseoir. Je recevais une bonne gifle après, après mon départ, parce que je n’avais pas été
une bonne élève219. »
À partir des années 1920, les Affaires indiennes ont exigé des pensionnats qu’ils
appliquent un programme pédagogique provincial220. Le Ministère avait également
demandé aux gouvernements provinciaux d’envoyer leurs inspecteurs scolaires inspecter
ses pensionnats221. Le bien‑fondé de cette pratique a été remis en question pendant les
78 • Commission de vérité et réconciliation
Le Collège Grandin à Fort Smith, dans les Territoires du Nord-Ouest, s’était forgé une réputation positive « d’école du
leadership » pour le Nord. Archives Deschâtelets.
audiences tenues par le Comité spécial mixte du Sénat et de la Chambre des communes
dans le cadre de son enquête sur la Loi des Indiens dans les années 1940. Andrew Moore,
un inspecteur d’école secondaire pour la province du Manitoba, a affirmé aux membres
du Comité que les Affaires indiennes assumaient l’entière responsabilité de tous les
aspects de l’éducation des membres des Premières Nations, ce qui englobait le programme
pédagogique222, précisant que les ministères de l’Éducation provinciaux, y compris celui
pour lequel il travaillait, n’est « pas organisé pour ce travail et il n’est pas non plus intéressé
aux écoles indiennes »223.
En 1963, D. W. Hepburn, ancien directeur de l’école fédérale à Inuvik, publie un article
au titre incendiaire, « Northern Education: Facade for Failure » (L’éducation dans le
Nord, ou l’art de dissimuler un échec), dans lequel il soutient que l’éducation offerte dans
les nouvelles écoles fédérales est « totalement inadéquate. Les raisons de cet échec sont
claires : les objectifs du Ministère sont profondément confus, le programme pédagogique
est inadapté, et plusieurs pratiques actuelles du système sont non seulement mal conçues,
mais carrément dangereuses224. » Bien que 60 % des élèves de l’école d’Inuvik étaient inscrits
aux trois premières années du primaire, peu d’enseignants possédaient une quelconque
expérience en enseignement primaire et « virtuellement aucun d’entre eux n’a reçu et ne
recevra une formation spéciale en éducation des Indiens de la part du Ministère »225. À leur
sortie de l’école, les élèves « non seulement ne possèdent pas les compétences requises
pour exercer la plupart des emplois salariés permanents, mais également les compétences
nécessaires pour l’économie traditionnelle »226.
La décision de laisser aux ministères de l’Éducation provinciaux la responsabilité des
programmes pédagogiques signifiait que les élèves autochtones étaient soumis à une
éducation qui dénigrait leur histoire, faisait fi de la situation qui était la leur à l’époque
et ne les reconnaissait pas — eux et leurs familles — comme des citoyens à part entière.
C’est l’une des raisons qui expliquent la montée de l’hostilité des Autochtones envers
L’histoire • 79
la politique d’intégration des Affaires indiennes. Un examen du traitement réservé aux
Autochtones dans les manuels approuvés par les gouvernements provinciaux met au jour
un problème grave et profondément enraciné. En réponse à une recommandation de 1956
en faveur de manuels qui seraient pertinents pour les élèves autochtones, un représentant
des Affaires indiennes, R. F. Davey, rétorque : « La préparation des manuels scolaires est
une question des plus pointues. » Il est d’avis qu’« il y a d’autres besoins qui peuvent être
satisfaits plus facilement auxquels il faut accorder la priorité »227. Dans les années qui ont
suivi, les évaluations des manuels scolaires dans les écoles publiques ont révélé qu’ils
perpétuaient des stéréotypes racistes à l’égard des Autochtones228. Une étude réalisée en
1968 dévoilait que dans certains manuels, le mot « squaw » était utilisé pour désigner les
femmes autochtones et l’expression « peaux rouges » était utilisée pour désigner le peuple
autochtone en général229.
De l’avis des élèves, le programme pédagogique dénigrait leur patrimoine. Selon
Mary Courchene : « Leur unique mandat était de christianiser et de civiliser, et c’était écrit
noir sur blanc. Ils nous le rappelaient jour après jour après jour230. » Lorna Cochrane n’a
jamais pu oublier une illustration qu’elle avait vue dans un manuel d’études sociales. « On
voyait deux jésuites étendus dans la neige, assassinés par ces deux “sauvages”. Ils avaient
sur leur visage ce que l’on appelle une expression “à glacer le sang”. C’est le souvenir que
j’ai de cette illustration231. » Lorsque le programme pédagogique n’était pas raciste, il
était déconcertant et aliénant. Nombreux étaient les élèves qui ne pouvaient s’identifier
au contenu des manuels scolaires. Par exemple, Lillian Elias se souvient que « lorsque je
regardais Dick et Jane, je croyais qu’ils étaient au paradis à cause des grandes étendues
d’herbe verte. C’est tout ce que je savais de Dick et Jane232. »
Certains élèves ont mentionné que l’éducation limitée qu’ils avaient reçue dans les
pensionnats s’était révélée dans toute son ampleur à leur entrée dans le système scolaire
public233. Plusieurs ont affirmé que personne ne s’attendait à ce qu’ils réussissent.
Walter Jones n’a jamais oublié la réponse qu’un autre élève au pensionnat d’Alberni,
en Colombie‑Britannique, a reçue lorsqu’il a demandé s’il pourrait être admis en
douzième année. « Le superviseur lui a dit : “Tu n’as pas besoin de te rendre aussi loin. Les
gens de votre peuple n’étudieront jamais pour devenir des travailleurs professionnels, peu
importe que ce soit avocat, médecin ou électricien, rien qui nécessite d’aller à l’école”234. »
Certaines écoles dans le Nord s’étaient malgré tout taillé de bonnes réputations au
chapitre de la réussite scolaire, au nombre desquelles le Collège Grandin, à Fort Smith,
initialement mis sur pied pour recruter des jeunes destinés au ministère catholique.
La nomination subséquente d’un nouveau directeur, Jean Pochat, a toutefois entraîné
une nouvelle orientation au sein de l’établissement vers une formation en leadership
à l’intention des jeunes hommes et jeunes femmes235. Cette institution allait par la suite
être reconnue comme une « usine de leaders », d’où sortiraient plusieurs des chefs
gouvernementaux à venir pour le Nord236. Des élèves inscrits au Churchill Vocational
Centre parlent de l’enseignement qu’ils ont reçu de la part d’enseignants ouverts d’esprit
qui trouvaient important de les exposer aux changements sociaux et politiques ayant
cours dans le monde entier dans les années 1960237. John Amagoalik écrit qu’au Churchill
Vocational Centre, « on avait d’excellents enseignants. Nous parlons encore d’eux
aujourd’hui […] Ils nous traitaient comme des gens ordinaires, ce qui ne nous était jamais
80 • Commission de vérité et réconciliation
arrivé. C’était, dans un sens, libérateur d’être avec de nouveaux enseignants qui nous
traitaient sur un pied d’égalité238. » David Simailak explique en quoi le temps qu’il a passé
dans un pensionnat lui a ouvert la porte à une gamme de nouvelles perspectives d’avenir
et garde de bons souvenirs de cette époque, notamment qu’il excellait lors des concours de
mathématique et d’orthographe et qu’il a voyagé jusqu’à Montréal pour visiter l’Exposition
universelle de 1967239.
Certains se souviennent avec gratitude d’enseignants qui les ont marqués. Lorsque
Roddy Soosay vivait au pensionnat, il était inscrit à une école publique locale. Il attribue
son désir de réussir au directeur de l’école publique secondaire de Ponoka, en Alberta240.
Pour Martha Loon, inscrite à l’école de Poplar Hill, en Ontario, dans les années 1980, ce
sont les membres du personnel avec qui elle s’était liée d’amitié et qui l’ont aidée, elle,
ainsi que ses frères et sœurs, dont elle se souvient, et en particulier une, à qui elle pouvait
raconter tous ses problèmes. « Je pouvais tout lui dire. Parfois, on partait se promener
toutes les deux, et je pouvais lui dire n’importe quoi, sans qu’elle n’en dise rien aux autres
membres du personnel. D’une certaine façon, vous savez, cela m’a permis d’exprimer mes
frustrations et d’extérioriser les choses que je n’aimais pas241. »
D’autres élèves étaient capables de se concentrer sur leurs études. Frederick Ernest Koe,
inscrit au pensionnat de Stringer Hall, à Inuvik, affirme qu’il consacrait toutes ses énergies
à son travail scolaire. « On développait une forme de mécanisme de protection, une
carapace. On évitait de dénoncer les autres, on se comportait convenablement, on suivait
les règles, et tout se passait bien242. » Madeleine Dion Stout, malgré sa réussite scolaire
au pensionnat de Blue Quills, n’attribue pas ses bons résultats à l’école. « Ce n’est pas le
pensionnat qui a fait de moi une bonne élève. Ce sont mes valeurs fondamentales et les
bons modèles que j’avais eus avant d’aller au pensionnat — je pense à mon grand‑père, à
mes parents et à tous les aînés qui vivaient dans la réserve où j’ai grandi — qui ont fait de
moi une bonne élève243. »
Le travail : « Pas de paresse ici »
L’éducation des élèves était également mise à mal par la charge de travail qu’ils devaient
accomplir pour l’établissement. Les responsables des Affaires indiennes ayant prévu que
les pensionnats seraient autosuffisants, on attendait des élèves qu’ils cultivent et préparent
la quasi-totalité de la nourriture qu’ils consommaient, fabriquent et réparent la plupart de
leurs vêtements, et entretiennent les bâtiments. Cela étant, la majorité des pensionnats
fonctionnaient selon ce qu’on appelait le « système de demi-journée », un système qui
institutionnalisait en réalité le travail des enfants et dans le cadre duquel ceux‑ci étaient en
classe pendant la moitié de la journée et passaient l’autre moitié à ce qui était supposé être
de la formation professionnelle. Il arrivait souvent, comme nombre d’élèves, d’enseignants
et d’inspecteurs l’ont fait remarquer, que le temps consacré à la formation professionnelle
était plutôt passé à exécuter des corvées hautement répétitives qui offraient peu au chapitre
de la formation, mais qui permettaient d’assurer le bon fonctionnement de l’établissement.
Le système de demi-journée n’était pas un système officiellement mis en place par
le gouvernement. Certains établissements n’y avaient pas recours, tandis que ceux qui
L’histoire • 81
Atelier de menuiserie à l’école de Battleford, 1894. Saskatchewan Archives Board, R-B7.
l’utilisaient le faisaient à leur façon. En 1922, lorsqu’un responsable de l’éducation des
Affaires indiennes, Russell Ferrier, recommande que le pensionnat de Chapleau, en Ontario,
mette en œuvre le système de demi‑journée, il doit s’en remettre aux souvenirs qu’il avait
de ses visites dans d’autres pensionnats pour décrire comment le système fonctionnait. En
effet, les Affaires indiennes n’avaient aucune description écrite officielle de ce système244.
Cela démontre l’arbitraire avec lequel les pensionnats étaient administrés.
Si le système de demi‑journée devait théoriquement n’être appliqué qu’aux élèves plus
âgés, dans la réalité, tous les élèves travaillaient. Outre la demi‑journée que les élèves
passaient en formation professionnelle, il arrivait fréquemment qu’ils doivent exécuter
des corvées quotidiennes avant et après les heures de classe. Conséquemment, les élèves
passaient souvent plus de la moitié de la journée à travailler pour l’école. À High River,
en Alberta, dans les années 1880, les élèves qui n’apprenaient pas un métier devaient
accomplir deux heures de corvées par jour pendant l’hiver et quatre heures de corvées
par jour pendant l’été. Selon le directeur E. Claude : « Aux plus jeunes d’entr’eux écheoit le
sarclage du jardin et l’ouvrage de la maison du côté de leur école ; et je dois dire que durant
cet été pas un d’eux n’a pas fait honneur à notre mot de passe : “pas de paresse ici”, attendu
que toute la besogne a exclusivement été faite par nos élèves245 ».
Dès l’ouverture des pensionnats, tant les parents que les inspecteurs ont soulevé des
inquiétudes concernant la quantité de travail qui était exigée de la part des élèves. En 1884,
l’inspecteur T. P. Wadsworth soutient que les garçons au pensionnat de Battleford aiment
dans l’ensemble accomplir leurs corvées, ajoutant cependant qu’il est « contre l’habitude
de forcer ces petites garçons à charroyer de l’eau de la rivière, chaque jour et tout le jour,
en hiver, ainsi qu’on l’a fait l’année dernière »246. En 1886, le directeur du pensionnat de
82 • Commission de vérité et réconciliation
Mount Elgin, Ontario, buanderie. Les essoreuses à vêtements, comme celle figurant sur cette photo, ont causé de
nombreuses blessures dans les pensionnats. Archives de l’Église Unie du Canada, 90.162P1173.
Qu’Appelle, Joseph Hugonnard, écrit : « Pendant l’été nous avons plus de travail manuel et
de récréation. Les parents ne peuvent comprendre que les élèves sont ici pour apprendre à
travailler aussi bien qu’à lire et à écrire ; nous ne pouvons donc actuellement consacrer trop
de temps au travail247. » L’inspecteur Wadsworth revient sur la question de la trop lourde
charge de travail des enfants en 1893, soulignant que la plupart des travaux agricoles au
pensionnat de Middlechurch, au Manitoba, sont trop difficiles pour des garçons. Quant
aux filles, on leur confiait les corvées de buanderie à un « très jeune âge » elles aussi248.
Gilbert Wuttunee, inscrit au pensionnat de Battleford pendant la première décennie du
XXe siècle, se souvient : « On n’effectuait pas de travaux agricoles ou d’autres types de
corvée avant d’être, à l’époque, en troisième année, que vous ayez alors 9 ans ou 15 ans ».
Lorsqu’il a atteint l’âge de 9 ans, il « n’a plus jamais eu une journée complète de classe
jusqu’à son départ ». À ce moment-là, le pensionnat avait considérablement réduit le
nombre de métiers enseignés : « On pouvait uniquement apprendre le métier de forgeron,
de menuisier et d’agriculteur249. » Selon Lillian Elias, chaque automne, une barge arrivait à
Aklavik chargée de bois pour la chaudière de l’école. Les élèves formaient alors une longue
chaîne de la barge jusqu’à la salle de la chaudière et, avec l’aide du personnel de l’école,
déchargeaient la barge250.
Le travail, en plus de ne pas être supervisé convenablement, était souvent dangereux.
Il a été rapporté que des élèves s’étaient coincé une main dans l’équipement motorisé
utilisé dans les buanderies, les cuisines, les ateliers et les champs des pensionnats251. Les
directeurs avaient tendance à rejeter la faute de ces blessures sur les élèves — qui étaient
négligents selon eux — et à ne pas les déclarer au gouvernement. Dans de nombreux cas,
les blessures ont été déclarées seulement après que les parents des élèves déposent une
plainte ou que le gouvernement reçoit une facture pour le traitement de l’élève à l’hôpital252.
L’histoire • 83
En décembre 1935, Florence McLeod s’est écrasé plusieurs doigts de la main droite dans
une essoreuse (pour vêtements) au pensionnat de Qu’Appelle, qui ont dû être amputés. Le
directeur, G. Leonard, a rappelé que « cette essoreuse est utilisée à cette école depuis de
nombreuses années et les filles savent comment elle fonctionne ». Le secrétaire des Affaires
indiennes, A. F. MacKenzie, a conclu que « toutes les précautions nécessaires avaient été
prises et que, bien que l’accident de Florence McLeod soit regrettable, la direction de l’école
n’est pas à blâmer »253. Pourtant, l’incapacité de l’école à protéger ses élèves est manifeste au
vu du fait que le père de Florence McLeod, Henry, s’était blessé dans un accident similaire
lorsqu’il était élève au même pensionnat254. En 1941, un garçon de 12 ans a perdu tous
les doigts d’une main dans un accident survenu dans l’étable du pensionnat de Brandon,
au Manitoba255. Huit ans plus tard, Rodney Beardy, 15 ans, décédait dans un accident de
tracteur au même pensionnat256. Un élève du pensionnat d’Edmonton a perdu un pied en
1944 après un accident survenu alors qu’il travaillait avec une machine servant à préparer
le fourrage257. Deux garçons du pensionnat de Birtle, au Manitoba, ont été blessés dans un
accident de camion en 1942. D’après la correspondance des Affaires indiennes, il semble
que l’accident impliquait un camion transportant 70 garçons de l’école jusqu’aux champs
afin qu’ils y effectuent des travaux agricoles. Le représentant des Affaires indiennes,
R. A. Hoey, a critiqué le directeur pour avoir autorisé une telle pratique, faisant remarquer
« qu’il est presque inconcevable que le directeur autorise le transport de 70 élèves dans un
seul camion »258.
Malgré la soi‑disant élimination du système de demi‑journée au début des années 1950,
les élèves ont continué d’être surchargés de travail259. Sam Ross, après s’être enfui du
pensionnat de Birtle en 1959, a affirmé au représentant des Affaires indiennes, J. R. Bell,
qu’il voulait continuer l’école, mais qu’il était forcé de travailler « trop fort » là-bas. Selon
ses dires, entre septembre et Noël de l’année précédente, il avait travaillé à l’étable tous les
jours « entre 6 h et 7 h et entre 8 h et 9 h, puis à la récréation, et ensuite de 16 h à 18 h, en
plus de devoir remplir la chaudière de charbon à 22 h avant d’aller me coucher ». Toujours
selon Ross, « il aimait l’école, mais il n’aimait pas travailler comme un forcené ». Bell a
ensuite recommandé que la quantité de travail accompli par les élèves au pensionnat de
Birtle fasse l’objet d’une enquête260.
Langue et culture : « La langue indienne est
rarement entendue dans l’établissement. »
L’approche hostile adoptée par le gouvernement à l’égard des langues autochtones
a été maintes fois réaffirmée au fil de ses nombreuses directives politiques. En 1883, le
commissaire des Indiens, Edgar Dewdney, demande expressément au directeur du
pensionnat de Battleford, Thomas Clarke, d’accorder une grande attention « à transmettre
des connaissances sur l’art de lire, d’écrire et de parler la langue anglaise au lieu du cri »261.
En 1889, le sous‑ministre des Affaires indiennes, Lawrence Vankoughnet, informe l’évêque
Paul Durieu que dans le nouveau pensionnat de Cranbrook, en Colombie‑Britannique,
les conversations pendant les repas doivent « se dérouler exclusivement en anglais ». Le
84 • Commission de vérité et réconciliation
Élèves inuits au pensionnat Sir Joseph Bernier, Chesterfield Inlet,1956. Diocèse de Churchill Hudson Bay.
directeur devait également déterminer une période précise pendant laquelle les langues
autochtones pouvaient être parlées262. En 1890, le commissaire des Indiens, Hayter Reed,
présente la recommandation suivante : « Au mieux, la langue maternelle ne doit servir
que comme instrument d’enseignement et doit être abandonnée dès que possible. »
L’anglais devait être la langue d’enseignement principale, « même lorsque le français est
enseigné »263. Le Programme d’études des écoles indiennes de 1893 recommandait ce
qui suit : « Il faut faire tous les efforts possibles pour engager les élèves à parler anglais, et
pour leur apprendre à le comprendre ; sans cela, tout le travail de l’instituteur n’aboutira
probablement à rien264. »
Les directeurs faisaient régulièrement rapport de leur succès relatif à la répression des
langues autochtones. En 1887, le directeur E. Claude est fier de dire que ses 30 élèves du
pensionnat de High River « comprennent l’anglais assez bien et bien peu d’entr’eux ne
peuvent pas s’exprimer dans cette langue, qu’ils parlent en récréation. Je n’ai besoin de
presque pas de moyens coërciufs pour les obliger à en venir là265. »En 1898, le directeur
du pensionnat de Kamloops rapporte que « l’anglais est la seule langue dont se servent
les élèves en tout temps »266. Toujours en 1898, le directeur du pensionnat de Mission, en
Colombie‑Britannique, écrit : « l’anglais est le langage commun aux élèves de l’école. On
entend rarement les sauvages parler leur idiome dans l’institution, à l’exception cependant
des nouveaux arrivés267. » Le rapport de 1898 du directeur de l’école anglicane d’Onion Lake
indique que l’école est l’une des quelques exceptions où l’on apprend aux enfants à « lire
et à écrire le cri et l’anglais »268. Les inspecteurs considéraient comme un signe d’échec le
fait que les élèves continuent de communiquer dans leur langue maternelle. Le directeur
du pensionnat de Red Deer a été montré du doigt en 1903 par un inspecteur qui estimait
qu’« un sérieux obstacle au travail de classe et en même temps une preuve d’indiscipline,
est l’usage de la langue crise, qui était parlée presque exclusivement »269.
L’histoire • 85
Cette politique de suppression des langues autochtones s’est poursuivie bien après
le début du XXe siècle. À l’issue de sa tournée du Canada en 1935, le supérieur général
des oblats Théodore Labouré se dit inquiet de la sévérité avec laquelle on interdit aux
Autochtones de parler leurs propres langues. Selon lui : « L’interdiction faite aux enfants
de parler indien, même en récréation, était tellement stricte dans certaines de nos écoles,
que tout manquement était sévèrement puni; au point que les enfants étaient portés à
considérer cela comme une faute sérieuse270. »
Des élèves gardent de vifs souvenirs d’avoir été punis pour « avoir parlé indien ».
Mary Angus, inscrite au pensionnat de Battleford à la fin du XIXe siècle, se rappelle que
les élèves surpris à parler leur langue maternelle étaient punis en se faisant couper les
cheveux très courts : « Tous les cheveux étaient coupés, comme un homme. C’est ce qu’ils
faisaient pour nous empêcher de parler. On avait peur de cela, de nous faire couper les
cheveux271. » Au pensionnat de Fraser Lake en Colombie‑Britannique, Mary John affirme
qu’elle ne pouvait parler sa langue maternelle qu’en chuchotant272. Melvina McNabb
avait sept ans lorsqu’elle est arrivée au pensionnat de File Hills et « ne parlait pas un mot
d’anglais. Je parlais le cri et je subissais de mauvais traitements pour cela; j’étais battue et
forcée d’essayer de parler anglais273. » Raymond Hill, qui était élève à l’Institut Mohawk à
Brantford dans les premières années du XXe siècle, affirme : « J’ai perdu ma langue. Ils nous
menaçaient de coups de courroie si on parlait notre langue. En moins d’un an, je l’avais
complètement perdue. Ils ont dit qu’ils croyaient qu’on parlait dans leur dos274. »
Malgré cela, les élèves continuaient de parler leur langue en secret. Mary Englund se
rappelle que même si les langues autochtones étaient interdites au pensionnat de Mission
au début du XXe siècle, les enfants les parlaient tout de même entre eux275. Clyde Peters,
quant à lui, affirme avoir arrêté de parler sa langue maternelle à l’école Mount Elgin après
avoir appris que les élèves étaient punis s’ils étaient surpris à le faire. « Je n’ai jamais été
frappé pour cela, mais j’avais reçu suffisamment d’avertissements pour que j’évite de le
faire. » Mais malgré cela, lui et ses amis se parlaient dans leur langue maternelle lorsqu’ils
croyaient que personne d’autre ne pouvait les entendre. « Le soir, lorsqu’on montait dans
les dortoirs, j’avais un ami de Sarnia avec qui je pouvais parler276. »
Bon nombre d’élèves, à leur arrivée au pensionnat, parlaient couramment leur langue
maternelle, mais comprenaient peu ou pas le français ou l’anglais, une tendance qui
s’est poursuivie bien après le début de la période de l’après‑guerre. Pour ces enfants,
les premiers mois au pensionnat étaient déstabilisants et effrayants. Arthur McKay est
arrivé au pensionnat de Sandy Bay, au Manitoba, au début des années 1940 sans aucune
connaissance de l’anglais. « Ils m’ont dit de ne pas parler ma langue et tout, donc je
faisais semblant de dormir à mon pupitre pour éviter qu’ils me posent des questions277. »
Peter Nakogee se rappelle avoir été puni pour avoir écrit en syllabes cries dans son cahier
de notes au pensionnat de Fort Albany, en Ontario278.
Meeka Alivaktuk est arrivée au pensionnat de Pangnirtung, dans ce qui est aujourd’hui
le Nunavut, sans aucune connaissance de l’anglais. N’ayant pas obéi à une directive
parce qu’elle ne l’avait pas comprise, elle a été frappée sur les mains. « C’est ainsi que
mon éducation a commencé279. » Lors de son premier jour de classe au pensionnat de
Pangnirtung, l’enseignant a entendu Sam Kautainuk parler à un ami en inuktitut. « Il a pris
86 • Commission de vérité et réconciliation
une règle, m’a attrapé la tête comme cela, puis il m’a frappé sur la bouche avec la règle
quatre fois280. »
Au pensionnat de Qu’Appelle au milieu des années 1960, Greg Ranville affirme avoir été
puni parce qu’il avait enfreint des directives données dans une langue qu’il ne comprenait
pas. « Les sœurs se fâchaient après nous lorsqu’elles nous parlaient en français ou en
anglais, mais on ne comprenait pas ce qu’elles disaient. Elles nous tiraient par l’oreille281. »
Au pensionnat de Shubenacadie, une employée, surprenant William Herney en train
de parler le micmac avec son frère, l’a attaché et lui a lavé la bouche avec du savon282.
Alphonsine McNeely a subi la même punition à l’école catholique romaine d’Aklavik dans
les années 1940283. Pierrette Benjamin affirme qu’elle a été forcée de manger du savon au
pensionnat de La Tuque. « La directrice, elle me l’a mis dans la bouche et a dit “Mange‑le,
mange‑le”284. »
La politique linguistique a désuni les familles. Lorsque John Kistabish a quitté le
pensionnat d’Amos, au Québec, il ne savait plus parler algonquin, et ses parents ne
parlaient pas français, la langue qui lui avait été enseignée à l’école. Cela a fait en sorte
qu’il lui a été pratiquement impossible de leur parler des abus qu’il avait subis à l’école.
« J’ai essayé de parler avec mes parents, puis non ça marchait pas. [....]On était ben pareil
parce que je savais ben que c’était mes parents, quand je suis sorti du pensionnat. Mais
communication était pas là285. »
La culture a été aussi pourfendue que la langue. Dans ses mémoires, le chef de la bande
Stoney, John Snow, relate qu’au pensionnat de Morley, en Alberta, « on ne retrouvait
absolument rien de nous ou de notre culture dans l’éducation que l’on recevait. Au
contraire, la culture de la bande Stoney était condamnée explicitement et implicitement. »
Il se rappelle que l’éducation qu’il recevait leur enseignait que les seules bonnes personnes
sur la terre étaient les non-Indiens et, surtout, les chrétiens blancs286. Andrew Bull Calf se
souvient que les élèves du pensionnat de Cardston, en Alberta, étaient non seulement
punis lorsqu’ils parlaient leurs propres langues, mais qu’on les dissuadait notamment
de participer à des activités culturelles traditionnelles287. Evelyn Kelman se rappelle
que le directeur du pensionnat de Brocket, en Alberta, avertissait les élèves que s’ils
assistaient à une danse du Soleil pendant l’été, ils seraient fouettés à leur retour à l’école288.
Marilyn Buffalo se rappelle que le personnel du pensionnat d’Hobbema, en Alberta,
lui disait que la danse du Soleil était un « culte du diable »289. Une année en particulier,
Sarah McLeod est retournée au pensionnat de Kamloops avec un mât totémique miniature
qu’un membre de sa famille lui avait donné pour son anniversaire. Lorsqu’elle l’a fièrement
montré à l’une des religieuses, il lui a été enlevé et a été jeté, et on lui a dit que ce n’était rien
de plus qu’un objet du diable290.
Certains responsables des pensionnats ne limitaient pas leur hostilité envers la culture
autochtone à la salle de classe. En 1942, John House, directeur du pensionnat de Gleichen,
en Alberta, participe à une campagne visant la destitution de deux chefs de la bande des
Pieds‑Noirs, en partie parce qu’ils appuyaient les cérémonies de danse traditionnelles291.
En 1943, F. E. Anfield, directeur du pensionnat d’Alert Bay, en Colombie‑Britannique, écrit
une lettre pour encourager d’anciens élèves à ne pas prendre part aux potlatchs locaux,
laissant entendre que ce genre de cérémonies reposait sur des superstitions dépassées et
entraînait l’appauvrissement et la négligence familiale292.
L’histoire • 87
Même lorsque le programme pédagogique ne dénigrait pas ouvertement la culture
autochtone, il méprisait l’identité autochtone. Thaddee Andre, qui fréquentait le
pensionnat de Sept‑Îles, au Québec, dans les années 1950, se rappelle à quel point il
souhaitait, pendant ces années, « devenir comme un blanc, pis entre temps, on essaye par
tous les moyens de t’enlever ce que tu es, en tant qu’Innu. Quand t’es jeune, tu t’en aperçois
pas de ce que tu perds en tant que personne293. »
Ce n’est que dans les années 1960 que les attitudes ont commencé à changer au sujet
de la place que devaient avoir la langue et la culture autochtones dans les pensionnats294.
Alex Alikashuak se rappelle qu’au pensionnat de Churchill, pendant les années 1960, il
n’y avait aucune restriction quant à l’utilisation des langues autochtones et affirme : « On
parlait anglais seulement dans la salle de classe, ou lorsqu’on parlait à un membre du
personnel ou à une personne de la ville qui n’était pas inuite. Le reste du temps, on, tout le
monde parlait notre langue295. » Le Conseil canadien du bien‑être, dans son rapport de 1967
sur neuf pensionnats de la Saskatchewan, fait état « d’une attention particulière accordée
aux liens entre le contenu des cours et la culture indienne » qualifiée « d’imaginative » et
d’indicatrice des progrès réalisés « pour faire de l’expérience éducative une expérience
significative pour l’enfant indien »296. En 1968, par exemple, l’école catholique romaine de
Cardston incorporait les Pieds‑Noirs dans le programme pédagogique297. Dans certains
pensionnats, on faisait appel à des enseignants autochtones pour enseigner la danse et le
chant298. Cela dit, il y avait encore en 1969‑1970 seulement sept pensionnats des Affaires
indiennes qui offraient des cours dans les langues autochtones ou utilisaient les langues
autochtones comme langue d’enseignement299.
En dépit des encouragements offerts dans certains pensionnats et des efforts des élèves
pour préserver leur langue, l’impact global a été une perte de la langue. Au sujet de ses
expériences au pensionnat baptiste à Whitehorse et au pensionnat anglican à Carcross,
Rose Dorothy Charlie affirme : « Ils m’ont pris ma langue. Ils me l’ont enlevée de la bouche.
Je ne l’ai plus jamais reparlée par la suite300. » Dans certains cas, l’expérience du pensionnat
a incité les parents à décider de ne pas enseigner une langue autochtone à leurs enfants.
Les deux parents de Joline Huskey avaient fréquenté un pensionnat dans les Territoires du
Nord‑Ouest, une expérience qui les a incités à élever leur fille dans la langue anglaise301.
Lorsque Bruce Dumont a été envoyé au pensionnat d’Onion Lake, en Saskatchewan, sa
mère l’a averti d’éviter de parler le cri302.
Mariages arrangés et empêchés
Par l’entremise des pensionnats, les autorités des Affaires indiennes et de l’Église
cherchaient à étendre leur mainmise sur les aspects les plus intimes de la vie des
enfants autochtones. De l’avis des autorités des Affaires indiennes, elles avaient le droit,
puisqu’elles payaient pour éduquer les élèves, de décider qui ils épouseraient. Les autorités
gouvernementales craignaient que les élèves qui épousent une personne n’ayant pas reçu
une éducation dans un pensionnat retournent à leurs modes de vie traditionnels « non
civilisés »303. Le contrôle gouvernemental sur les mariages faisait partie intégrante de la
politique soutenue d’assimilation forcée. En 1890, le commissaire des Indiens, Hayter Reed,
88 • Commission de vérité et réconciliation
reproche au directeur du pensionnat de Qu’Appelle, Joseph Hugonnard, d’autoriser des
filles de son pensionnat à épouser des garçons qui n’étaient pas allés à l’école sans au
préalable demander l’autorisation des Affaires indiennes. Le commissaire Reed soutient
que « l’assertion selon laquelle seuls les parents ont le droit de se prononcer sur de telles
décisions ne peut en aucun cas être tenue pour vraie »304.
Non seulement le gouvernement encourageait‑il les mariages entre élèves, il a en outre
commencé à intégrer le mariage au processus de départ des élèves. Dans son rapport
annuel de 1896, le sous‑ministre Hayter Reed écrit : « Quand les élèves sont assez âgés et
lorsqu’on les considère en situation de se pourvoir à eux-mêmes, on cherche à leur faire
contracter mariage, à leur sortie de l’école ou aussitôt que possible305. » En d’autres mots, on
attendait des directeurs qu’ils arrangent des mariages pour les élèves en fin de programme.
Il arrivait régulièrement que les directeurs rapportent et célèbrent des mariages entre
élèves, voire les arrangent306. Le révérend P. Claessen, directeur du pensionnat de l’île Kuper,
rapporte en 1909 avoir réussi à « unir une de nos filles qui devaient quitter le pensionnat
avec l’un de nos meilleurs garçons, lui aussi sur le point de quitter le pensionnat »307. Le
directeur du pensionnat de Kamloops, A. M. Carion, déclare : « Il me fait plaisir de signaler
ici de nouveau, que depuis mon dernier rapport, deux autres couples d’anciens élèves se
sont unis par les liens du mariage. Les anciens élèves qui se marient entre eux sont bien
plus aptes à conserver les habitudes de la vie civilisée qu’ils ont acquises à l’école308. »
Des efforts étaient également déployés pour empêcher les mariages entre conjoints
jugés incompatibles. En 1895, l’agent des Indiens Magnus Begg déclare à des membres
de la réserve des Pieds‑Noirs qu’« aucun jeune homme ne peut épouser une fille ayant
fréquenté une école industrielle ou une école communale sans avoir préparé une maison
avec deux chambres et sans posséder des vaches et l’écurie nécessaire, et ainsi de suite »309.
Cette année‑là, les directeurs et les agents des Indiens reçoivent la directive de demander
l’autorisation du Ministère avant de permettre aux élèves de se marier310.
Les directeurs ont continué d’arranger des mariages jusque dans les années 1930. En
1936, le directeur de l’école catholique romaine d’Onion Lake dresse une liste d’élèves venant
d’avoir seize ans qui ne devaient pas selon lui quitter le pensionnat, faisant remarquer qu’il
insistait pour que les élèves restent au pensionnat parce qu’il « tente toujours de les marier
à leur départ de l’école ». Il voulait qu’une élève de 18 ans reste au pensionnat jusqu’à la
fin du battage automnal pour qu’elle puisse ensuite épouser un ancien élève et qu’une
autre élève, elle aussi âgée de 18 ans, demeure au pensionnat jusqu’à ce qu’« elle se marie
dans l’année »311. En 1922, le président du Comité de Winnipeg sur le travail des Indiens de
l’Église presbytérienne exhorte le gouvernement de rendre « illégal le mariage d’un élève
ou d’un ancien élève du pensionnat sans obtenir l’autorisation de l’agent des Indiens ». Les
presbytériens proposaient que les enfants issus de ces mariages non autorisés se voient
refuser les allocations prévues dans le Traité jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de 21 ans et
interdire toute éducation312. Bien que cette mesure n’ait pas été adoptée, elle témoigne du
peu d’égard qu’avait l’Église pour l’autonomie du peuple autochtone.
L’histoire • 89
Ahousaht, Colombie-Britannique, élèves à la cafétéria de l’école. Archives de la Colombie-Britannique, PN-15589.
Nourriture : « Toujours affamés »
Dans ses mémoires sur ses années de pensionnat à l’école Mount Elgin, dans le sud de
l’Ontario, au début du XXe siècle, Enos Montour écrit que les garçons « étaient toujours
affamés. Chaque conversation commençait et se terminait par la nourriture313. » D’après
Eleanor Brass, les repas au pensionnat de File Hills, en Saskatchewan, consistaient
essentiellement « en de la soupe très liquide sans aucune saveur; jamais nous ne mangions
de viande ». Un hiver en particulier, elle a eu l’impression de manger du poisson tous les
jours314. Par beau temps, les garçons attrapaient des spermophiles et des écureuils et les
faisaient griller sur des feux de camp pour compléter leur maigre alimentation. Parfois,
ils partageaient ces petits plaisirs avec les filles de l’école315. Mary John, qui a fréquenté
le pensionnat de Fraser Lake, en Colombie‑Britannique, se rappelle que les repas étaient
monotones et sans saveur : une alimentation continuellement composée de gruau en
alternance avec de l’orge et des haricots bouillis, et du pain recouvert de lard. Il pouvait
s’écouler des semaines sans qu’on leur serve du poisson ou de la viande; le sucre et la
confiture étaient réservés pour les occasions spéciales316. Un ancien élève du pensionnat
de Hay River, dans les Territoires du Nord‑Ouest, se rappelle que pendant les années ayant
suivi la Première Guerre mondiale : « Je n’ai pas vu de confiture entre le moment où je
suis débarqué du bateau et le moment où j’ai rembarqué sur le bateau pour revenir chez
moi317. » Un autre élève du même pensionnat se souvient d’une alimentation constamment
composée de poisson : « Ils le faisaient bouillir très longtemps, jusqu’à ce que la viande se
90 • Commission de vérité et réconciliation
Élèves travaillant dans la cuisine à l’école de Cross Lake, au Manitoba, au début des années 1920. Archives de la
Société historique de Saint-Boniface, Fonds de l’Archidiocèse de Keewatin-Le Pas, N1826.
détache d’elle‑même, les os et les écailles flottant dans le bouillon, puis ils mettaient de la
farine. C’est ce qu’ils nous servaient. Je n’utilise même pas de farine pour mes chiens parce
qu’elle n’a pratiquement rien de bon318. »
Les rapports des inspecteurs du gouvernement confirment ces souvenirs relatés par
des élèves. Un rapport de 1895 sur l’inspection du pensionnat de Middlechurch énonce la
conclusion suivante : « Le menu est simple mais suffisant. » On y dit que le menu est à peine
suffisant pour les élèves plus âgés, qui ont aujourd’hui, entre 15 et 18 ans, qui ont un appétit
plus grand que celui qu’ils auront plus tard319. En 1918, l’agent des Indiens, John Smith,
après avoir inspecté le pensionnat de Kamloops, « soupçonne que les aliments nutritifs
servis aux enfants, pour peu qu’il y en ait, sont insuffisants pour assurer convenablement
la vitalité d’enfants vigoureux en pleine croissance »320. Un médecin local confirme
cette conclusion, écrivant que « depuis quelques mois, la nourriture est insuffisante
pour satisfaire les besoins des enfants »321. Au sujet de certaines évaluations positives,
Martin Benson, haut représentant des Affaires indiennes, met en doute leur exactitude.
« Dans presque tous les cas, lorsque les repas sont mentionnés par les inspecteurs, ceux‑ci
affirment qu’ils sont bien préparés. Je doute beaucoup que les inspecteurs aient jamais
mangé un repas réglementaire complet offert par un pensionnat, composé de pain et de
L’histoire • 91
soupe liquide, ou de bœuf et de patates bouillis. » De l’avis de Benson, « le menu est des
plus monotones et ne laisse aucune place à des saveurs particulières ou à une variété dans
les aliments »322.
Lorsque le gouvernement a sabré le financement des pensionnats pendant la Grande
Dépression des années 1930, ce sont les élèves qui en ont payé le prix — à bien des égards.
À la fin des années 1930, on a découvert que la cuisinière de l’école presbytérienne de
Kenora vendait du pain aux élèves à un coût de 10 cents la miche. Lorsqu’on lui a demandé
si les enfants avaient suffisamment à manger aux repas, elle a répondu : « Oui, mais ils
étaient constamment affamés. » L’agent des Indiens a ordonné que cette pratique cesse323.
Le fait que les élèves affamés en soient réduits à devoir acheter du pain pour compléter
leurs repas en 1939 est révélateur de l’échec du gouvernement à fournir aux pensionnats
les ressources nécessaires pour nourrir les élèves convenablement.
Dans de nombreux pensionnats, il y avait une pénurie constante de lait, en partie
en raison de la petite taille des troupeaux de vaches laitières et de leur mauvais état de
santé324. Encore en 1937, la maladie qui sévissait dans le troupeau de vaches au pensionnat
de Kamloops faisait diminuer la production de lait de moitié. À la grande frustration du
directeur, Ottawa refusait de financer la construction d’une étable supplémentaire, qui
aurait permis d’accroître la production de lait et d’isoler les vaches malades325. Même
lorsque les vaches laitières produisaient une quantité satisfaisante de lait, les élèves
n’étaient pas toujours ceux qui en bénéficiaient le plus. Souvent, le lait était divisé, et c’était
le lait écrémé qui était servi aux enfants326. Le gras du lait était transformé en beurre et en
crème, qui étaient fréquemment vendus et représentaient une source de revenus pour les
pensionnats. En 1925, l’inspecteur W. Murison fait remarquer que les vaches au pensionnat
d’Elkhorn, au Manitoba, produisaient suffisamment de lait pour subvenir aux besoins
du pensionnat, mais que les élèves n’étaient pas ceux qui « en bénéficiaient pleinement,
puisque j’ai découvert que le pensionnat produisait approximativement 30 livres de beurre
par semaine et que le lait servi aux enfants était en grande partie du lait écrémé, qui n’a pas
beaucoup de valeur nutritive »327.
En 1942, le gouvernement fédéral publie les Règles alimentaires officielles du Canada,
précurseures du Guide alimentaire canadien328. Les inspecteurs ont rapidement constaté
que l’alimentation des élèves dans les pensionnats était loin de respecter les Règles
alimentaires. Le Dr L. B. Pett, à la tête de la Division de l’hygiène alimentaire du gouvernement
fédéral, conclut en 1947, sur la foi des inspections réalisées par son personnel, qu’« aucun
pensionnat n’a de félicitations à recevoir concernant l’alimentation des élèves »329. Ce
n’est que vers la fin des années 1950 que le gouvernement fédéral a adopté une politique
prévoyant le versement d’une allocation alimentaire aux pensionnats qui était calculée
afin d’offrir un régime alimentaire considéré « pleinement adéquat sur le plan nutritif »330.
Même avec ce financement accru toutefois, les pensionnats peinaient toujours à offrir
des repas convenables aux élèves. Un rapport d’un diététicien de 1966 sur le pensionnat
de Yukon Hall, à Whitehorse, fait état que, bien que les exigences du Guide alimentaire
canadien soient respectées, « l’appétit des élèves de ce groupe d’âge fait en sorte que le
personnel a de la difficulté à tous les nourrir avec une allocation quotidienne de 0,66 $ par
élève »331. En 1969, un responsable du pensionnat de Coudert Hall, à Whitehorse, écrit :
« L’allocation de 0,80 $ versée par élève pour la nourriture est insuffisante. Dans le Nord, les
92 • Commission de vérité et réconciliation
prix sont très élevés. » En guise de solution à ce problème, les pensionnats devaient parfois
acheter « moins de viande et servir des produits de maccaroni [sic] »332. Une inspection
du pensionnat de Dauphin, au Manitoba, réalisée en novembre 1970 permet de constater
que le « menu ne semble pas respecter la recommandation de deux portions de fruits par
jour »333.
Dans leurs communautés d’origine, nombreux étaient les élèves qui avaient été élevés
avec la nourriture que leurs parents chassaient, pêchaient ou cultivaient. Ces repas étaient
très différents des mets européens servis dans les pensionnats. Ce changement dans leur
alimentation ajoutait au sentiment de désorientation des élèves. Pour Daisy Diamond,
la nourriture au pensionnat était inconnue et indigeste. « Lorsque j’étais au pensionnat
de Shingwauk, la nourriture n’avait pas très bon goût, parce que nous n’avions pas notre
nourriture traditionnelle là‑bas, notre viande d’orignal, notre bannique et nos petits
fruits334. » Dora Fraser, qui fréquentait un pensionnat à l’est de l’Arctique, trouvait difficile
de s’adapter à la nourriture servie aux gîtes. « On mangeait de la nourriture en conserve,
des haricots, des pois, des haricots rouges. La nourriture était terrible335. » Même lorsque
des mets traditionnels étaient préparés, les cuisiniers du pensionnat les cuisinaient d’une
façon qui n’était ni familière ni appétissante pour les élèves. Ellen Okimaw, du pensionnat
de Fort Albany, en Ontario, garde de vifs souvenirs des mets de poisson mal cuisinés servis
dans les pensionnats. Le cuisinier du pensionnat se contentait de « mettre le poisson dans
l’eau et de le faire bouillir comme ça, tout simplement, sans le vider avant »336.
Bernard Catcheway se rappelle que dans les années 1960, au pensionnat de Pine Creek,
au Manitoba, « on devait manger tout ce qui était dans notre assiette, même si on n’aimait pas
cela. J’ai souvent vu d’autres élèves vomir, puis être forcés de manger leur vomi, leur propre
vomi337. » Bernard Sutherland se souvient que les élèves au pensionnat de Fort Albany
étaient forcés de manger la nourriture qu’ils avaient vomie. « J’ai vu de mes yeux les enfants
manger leur vomi. Lorsqu’ils étaient malades. Ils vomissaient pendant qu’ils mangeaient
leur vomi338. » C’est ce genre de mauvais traitements qui a mené, en 1999, au verdict
de culpabilité d’Anna Wesley, une ancienne employée du pensionnat de Fort Albany,
relativement à trois chefs d’accusation pour avoir administré une substance nocive339.
Certains pensionnats acceptaient les mets traditionnels. Simon Awashish se souvient
qu’il avait le droit de trapper pour manger lorsqu’il était au pensionnat d’Amos, au Québec.
Lorsqu’on rapportait des lièvres, on nous demandait si… il y avait des membres de
notre nation qui venaient travailler dans la cuisine, et on leur demandait de faire
cuire les lièvres pour nous à la manière traditionnelle des Atikamegs, afin que nous
gardions une sorte de lien avec les mets traditionnels que nous avions avant, avant
d’être séparés de notre communauté340.
Les élèves qui ont relaté avoir souffert de la faim ont également parlé de leurs efforts
secrets pour manger davantage. Woodie Elias se rappelle qu’il était toujours affamé lorsqu’il
était au pensionnat anglican d’Aklavik. « Parfois, on faisait une tournée dans la cave, et ne
venez pas me dire que c’était du vol; c’était notre nourriture341. » Lorsque Dorothy Nolie
aidait à la cuisine du pensionnat d’Alert Bay, elle et ses camarades mangeaient du pain
pendant qu’ils le coupaient. « Les enfants venaient me voir pour avoir du pain, et je leur en
donnais en cachette342. » Au pensionnat de Moose Factory, en Ontario, Nellie Trapper se
rappelle que les élèves « avaient l’habitude de voler de la nourriture, du beurre d’arachides,
L’histoire • 93
tout ce qui était en train de cuire dans une marmite. Il y avait de gros pots dans la cuisine.
Je me rappelle avoir pris des figues dans l’un de ces pots343. »
Les plaintes concernant la nourriture peu variée, mal préparée et monotone prennent
tout leur sens lorsque l’on sait que dans plusieurs pensionnats, les élèves savaient que
les membres du personnel mangeaient beaucoup mieux qu’eux. Au pensionnat où
elle se trouvait en Saskatchewan, Inez Dieter affirme que « les membres du personnel
mangeaient comme des rois, comme des rois et des reines ». À l’instar de nombreux élèves,
elle mentionne qu’elle saisissait toute occasion de travailler dans la salle à manger du
personnel pour manger les restes. « Je volais des restes et les mangeais, et je me sentais
vraiment bien344. » Gladys Prince se rappelle qu’au pensionnat de Sandy Bay au Manitoba,
les « prêtres mangeaient les pommes, et nous, les pelures. C’est ce qu’ils nous donnaient
à manger. On ne mangeait jamais de pain. Ils étaient avares de leur nourriture, de leur
pain345. » Lorsque Frances Tait a dû aller travailler dans la salle à manger du personnel, elle
a cru qu’elle était « morte et montée au ciel parce que même leurs restes étaient meilleurs
que ce que l’on nous servait »346. Hazel Bitternose, qui a fréquenté les pensionnats de
Lestock et de Qu’Appelle, affirme qu’elle aimait travailler dans la salle à manger des prêtres.
« Ils avaient de la bonne nourriture, et j’avais l’habitude de piger ici et là furtivement et
c’est comme ça que j’arrivais à bien manger. C’est la raison pour laquelle j’aimais travailler
là347. »
Le gouvernement fédéral avait décidé en toute connaissance de cause de ne pas verser
suffisamment de fonds aux pensionnats pour faire en sorte que les cuisines et les salles à
manger soient convenablement équipées, que les cuisiniers reçoivent la formation requise
et, plus important encore, que la nourriture achetée soit en quantité et de qualité suffisantes
pour des enfants en pleine croissance. C’est une décision qui a rendu des milliers d’enfants
autochtones vulnérables à la maladie.
Santé : « Pour les malades, les conditions dans
cette école sont carrément criminelles. »
Nous ne connaîtrons sans doute jamais le nombre d’élèves qui ont trouvé la mort dans
les pensionnats, notamment parce que les dossiers sont souvent incomplets et qu’un grand
nombre de dossiers ont été détruits. En 1935, le gouvernement fédéral adopte une politique
fédérale selon laquelle les relevés scolaires peuvent être détruits après une période de
5 ans, et les rapports d’accident après une période de 10 ans. Cette politique entraîne la
destruction de près de 15 tonnes de vieux papiers. Entre 1936 et 1944, le ministère des
Affaires indiennes détruit quelque 200 000 dossiers348. Les dossiers médicaux, quant à
eux, sont détruits sur une base régulière. En 1957, par exemple, les Services de santé des
Indiens et du Nord reçoivent la directive de détruire toute la « correspondance concernant
l’organisation des traitements dentaires et médicaux de routine à l’intention des Indiens
et des Esquimaux, comme le transport, les services d’escorte, l’admission à l’hôpital, les
traitements recommandés et les demandes de traitement, entre autres » après une période
94 • Commission de vérité et réconciliation
Graphique 3.
Taux de mortalité dans les pensionnats pour 1 000 élèves – registres
combinés des élèves connus et inconnus – de 1869 à 1965
30
Taux de mortalité pour 1 000 élèves
25
20
15
10
5
0
1869
1884
1899
1914
1929
1944
1959
Source : Rosenthal, « Statistical Analysis of Deaths », p. 11.
de conservation de deux ans. Les rapports rédigés par les médecins, les dentistes et les
infirmières sont eux aussi conservés pendant deux ans349.
Pour ce qui est des documents conservés, il arrive souvent qu’ils ne contiennent pas
les données requises. Par exemple, il n’est pas rare que les directeurs indiquent le nombre
d’élèves décédés au cours de l’année écoulée dans leurs rapports annuels, sans toutefois
préciser le nom de ces élèves350. En fait, ce n’est qu’en 1935 que le ministère des Affaires
indiennes adopte une politique officielle sur la procédure à suivre par les autorités scolaires
pour le signalement des décès et les enquêtes connexes351.
Or, rien ne garantit que les autorités signalent effectivement tous les décès au ministère
des Affaires indiennes. À preuve, la Commission de vérité et réconciliation du Canada a
trouvé des actes de décès d’élèves dans des registres paroissiaux qui ne figurent pas dans
les dossiers du Ministère352. Selon toute vraisemblance, certains administrateurs scolaires
ne respectent pas leur devoir de signaler le décès des élèves aux fonctionnaires provinciaux
responsables des statistiques de l’état civil. C’est ce qui explique pourquoi les dossiers
sont incomplets353.
Dans le cadre de ses travaux, la Commission de vérité et réconciliation du Canada a créé
un registre national des élèves décédés dans les pensionnats. La création de ce registre, une
première dans l’histoire canadienne, vise à documenter avec exactitude le nombre d’élèves
décédés dans les pensionnats. Le registre se compose de trois sous‑registres :
1) le registre des décès confirmés d’élèves dont le nom est connu (le « registre des
élèves connus »);
2) le registre des décès confirmés d’élèves dont le nom est inconnu (le « registre des
élèves inconnus »);
L’histoire • 95
3) le registre des décès nécessitant des compléments d’enquête (afin de déterminer
si les décès doivent être classés dans le registre des élèves connus ou le registre des
élèves inconnus).
En janvier 2015, une analyse statistique du registre des élèves connus a révélé 2 040 décès
pour la période comprise entre 1867 et 2000. La même analyse, cette fois du registre des
élèves connus combiné au registre des élèves inconnus, fait état de 3 201 décès signalés.
Le plus grand nombre de ces décès (1 328 décès provenant du registre des élèves connus
et 2 434 des registres combinés des élèves connus et inconnus) sont survenus avant 1940.
Le graphique 3 illustre le taux de mortalité global pour 1 000 élèves inscrits dans les
pensionnats au cours de cette période (les données proviennent de la combinaison des
registres des élèves connus et inconnus).
D’après le graphique, la crise sanitaire dans les pensionnats aurait atteint son paroxysme
à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il montre en outre que le taux de mortalité est
demeuré élevé jusque dans les années 1950.
Le taux de mortalité des enfants autochtones vivant dans un pensionnat est
disproportionnellement élevé par rapport aux taux enregistrés dans l’ensemble de la
population canadienne. Le graphique 4 présente une comparaison entre le taux de
mortalité pour 1 000 enfants canadiens issus de la population en général âgés de 5 à 14 ans
et le taux de mortalité pour 1 000 enfants inscrits dans les registres combinés des élèves
connus et inconnus. (En raison du manque de données historiques de Statistique Canada,
nous présentons les taux de mortalité selon des moyennes quinquennales.) Comme
l’illustre le graphique, jusqu’aux années 1950, les enfants autochtones vivant dans les
pensionnats périssent à un rythme beaucoup plus rapide que les enfants d’âge scolaire
dans la population en général. En fait, ce n’est que dans les années 1950 que le taux de
mortalité dans les pensionnats diminue à un niveau comparable à celui des enfants d’âge
scolaire issus de la population en général. Entre 1941 et 1945, le taux de mortalité dans
les pensionnats (calculé d’après les registres combinés des élèves connus et inconnus)
est toujours 4,90 fois plus élevé que dans la population en général. Dans les années 1960,
même s’il n’atteint plus ses sommets historiques, le taux de mortalité des élèves de
pensionnats demeure néanmoins deux fois plus élevé que celui des enfants d’âge scolaire
dans l’ensemble de la population.
Dans près de 50 % des cas (registres des élèves connus et inconnus), la cause du décès
n’est pas précisée. Dans les cas où la cause du décès est indiquée, force est de constater
que, jusqu’aux années 1950, les pensionnats étaient aux prises avec des vagues successives
de tuberculose. La tuberculose est la cause d’un peu moins de la moitié des décès signalés
(46,2 % dans le registre des élèves connus, et 47 % dans les registres combinés des élèves
connus et inconnus). Le nombre de décès imputables à la tuberculose demeure élevé
jusque dans les années 1950 : sa baisse coïncide avec l’arrivée de médicaments efficaces. Les
autres principales causes de décès sont la grippe (9,2 % dans le registre des élèves connus,
et 9,1 % dans les registres combinés des élèves connus et inconnus), la pneumonie (6,9 %
dans le registre des élèves connus, et 9,1 % dans les registres combinés des élèves connus
et inconnus), et les autres maladies pulmonaires (3,4 % dans le registre des élèves connus,
et 5,5 % dans les registres combinés des élèves connus et inconnus). Le graphique 5 illustre
96 • Commission de vérité et réconciliation
Graphique 4.
Comparaison des taux de mortalité pour 1 000 enfants vivant dans
les pensionnats (registres combinés des élèves connus et inconnus)
par rapport aux enfants d’âge scolaire dans l’ensemble de la population –
moyennes quinquennales pour la période compriseentre 1921 et 1965
9
Taux de mortalité pour 1 000 élèves
8
7
6
5
4
3
2
1
0
1921–25
1926–30
1931–35
1936–40
1941–45
1946–50
1951–55
1956–60
1961–65
Taux de mortalité, ensemble de la population, groupe d’âge : de 5 à 14 ans
Taux de mortalité, pensionnats, élèves connus
Taux de mortalité, pensionnats, élèves connus et inconnus
Sources : Fraser, Statistique de l’état civil et santé, tableau B35 50, http://www.statcan.gc.ca/pub/11-516-x/sectionb/4147437-fra.htm; Rosenthal, « Statistical Analysis of Deaths », p. 13.
le taux de mortalité liée à la tuberculose (les données proviennent des registres combinés
des élèves connus et inconnus).
L’épidémie de tuberculose dans les pensionnats s’inscrit dans la grande crise sanitaire
qui frappe les peuples autochtones à cette époque. Cette crise trouve son origine dans les
politiques de colonisation, lesquelles visent à exproprier les Autochtones de leurs terres,
ce qui perturbe à la fois leur économie et leur approvisionnement alimentaire. La crise fait
surtout des ravages dans la région des Prairies. Un grand nombre de politiques fédérales
mettent en péril la santé des Autochtones. En période de disette, par exemple, les autorités
retirent les rations aux Autochtones pour les forcer à abandonner les terres sur lesquelles
ils souhaitaient établir leur réserve. Lors de la négociation des traités, le gouvernement
s’engage pourtant à fournir une assistance aux Premières Nations pour les aider à faire
la transition de la chasse à l’agriculture. Néanmoins, cette aide promise, qui tarde à
venir, s’avère inadéquate. La Loi sur les Indiens est si contraignante, que les agriculteurs
autochtones ont peine à vendre leurs produits et à emprunter de l’argent pour investir dans
les technologies. Qui plus est, les terres sur lesquelles se trouvent les réserves sont souvent
impropres à l’agriculture. Dans les réserves, les logements sont misérables et surpeuplés,
les installations sanitaires sont inadéquates, et les habitants n’ont qu’un accès restreint
à l’eau potable. Il va sans dire que toutes ces conditions sont propices à l’éclosion de la
L’histoire • 97
Graphique 5.
Taux de mortalité liée à la tuberculose pour 1 000 élèves dans
les pensionnats – registres combinés des élèves connus et inconnus –
de 1869 à 1965
20
Taux de mortalité pour 1 000 élèves
15
10
5
0
1869
1889
1909
1929
1949
Source : Rosenthal, « Statistical Analysis of Deaths », p. 97–99.
tuberculose. Les Autochtones qui ne succombent pas à la maladie se trouvent si affaiblis,
qu’ils sont souvent emportés par la rougeole, la variole ou d’autres maladies infectieuses354.
Pour les enfants autochtones, la majorité des pensionnats n’offrent pas un environnement
plus sain que les réserves. En 1897, par exemple, Martin Benson, fonctionnaire au
ministère des Affaires indiennes, rapporte que les écoles industrielles du Manitoba et des
Territoires du Nord‑Ouest sont « construites à la hâte à l’aide de matériaux de mauvaise
qualité, mal aménagées, et privées des infrastructures de base pour l’éclairage, le chauffage
et la ventilation ». Du reste, le drainage est mauvais, et l’approvisionnement en eau et en
carburant n’est pas suffisant355. Les pensionnats construits par les religieux sont tout aussi mal
lotis. En 1904, David Laird, commissaire des Indiens, reprend à son compte les observations
de Martin Benson lorsqu’il écrit que les sites désignés pour les pensionnats dans les Prairies
semblent « avoir été choisi[s] sans égard pour l’approvisionnement d’eau et le drainage. Je ne veux
mentionner aucune école en particulier, mais j’ai insisté à plusieurs endroits sur le besoin d’une
meilleure protection contre l’incendie356. »
De l’eau potable, des installations sanitaires de qualité et une ventilation adéquate sont
essentielles pour maintenir les enfants en bonne santé. Pourtant, les autorités ne s’efforcent
pas réellement d’améliorer les mauvaises conditions signalées au début du XXe siècle. Ainsi,
en 1940, R. A. Hoey, qui occupe le poste de surintendant du bien-être et de la formation
au ministère des Affaires indiennes depuis 1936, rédige une évaluation détaillée sur l’état
des pensionnats. Il constate qu’un grand nombre d’établissements se trouvent « dans un
état délabré » et « dangereusement exposés aux incendies ». Il impute la responsabilité des
« conditions de nos établissements en général » aux « mauvais travaux de construction ». Il
ajoute que les établissements ne répondent pas aux « normes minimales pour la construction
98 • Commission de vérité et réconciliation
Dortoir d’Old Sun, Alberta. Des maladies comme la tuberculose pouvaient se propager rapidement dans les dortoirs
surpeuplés. Archives du Synode général, Église anglicane du Canada, P75-103-S7-167.
de bâtiments publics, et plus particulièrement d’établissements d’enseignement pour les
enfants »357. En 1940, le gouvernement axe ses nouvelles politiques sur l’augmentation du
nombre d’externats pour les enfants issus des Premières Nations. Cela a pour conséquence
qu’un grand nombre des pensionnats existants continuent de se dégrader. En 1967,
l’association nationale des directeurs et des administrateurs de pensionnats indiens — qui
regroupe les directeurs des pensionnats catholiques et protestants — présente un mémoire
dans lequel elle dresse la conclusion suivante : « Au cours des années pendant lesquelles
les paroisses ont participé à l’administration des pensionnats, nous avons constaté
une détérioration continue des services essentiels. D’année en année, les plaintes et les
demandes d’amélioration sont restées lettre morte358. »
Lorsque le sous‑ministre responsable des Affaires indiennes, E. A. Côté, rencontre les
représentants des paroisses et des pensionnats pour discuter du mémoire, il leur explique
que le Ministère s’occupera uniquement des réparations urgentes dans les pensionnats
dont il a prévu la fermeture359.
En raison de leur mauvaise construction et de leur entretien déficient, les pensionnats
sont dangereusement exposés aux incendies. L’équipement d’extinction est défectueux, ce
qui accentue le risque d’incendie, et les sorties de secours sont dangereuses. C’est d’ailleurs
l’absence de sorties de secours sécuritaires qui fait grimper le nombre de victimes lors des
incendies aux pensionnats de Beauval et de Cross Lake360. D’après les recherches menées
dans le cadre de la Commission de vérité et réconciliation, au moins 53 pensionnats ont
été détruits par des incendies. On recense également 170 autres incendies. Au moins
une quarantaine d’élèves périssent dans les incendies des pensionnats361. En raison de la
discipline sévère et de l’ambiance carcérale qui règnent dans les pensionnats, un grand
nombre d’élèves cherchent à s’évader. Pour les en empêcher, de nombreuses directions
L’histoire • 99
L’école catholique de Sturgeon Landing, en Saskatchewan, a été détruite par un incendie en septembre 1952. Il n’y a
eu aucune perte de vie. Archives de la Société historique de Saint-Boniface, Fonds de l’Archidiocèse de Keewatin-Le Pas, N3637.
scolaires font sciemment fi des directives du gouvernement concernant les exercices
d’évacuation et les sorties de secours. Et ces problèmes ne surviennent pas uniquement à
la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ces pratiques dangereuses et illégales, qui se sont
prolongées pendant une bonne partie du XXe siècle, sont aussi répandues qu’enracinées,
et les directions scolaires font la sourde oreille aux recommandations sur les améliorations
à apporter. C’est ainsi que, pour des raisons d’économie, les autorités canadiennes mettent
en danger la vie des élèves et des employés pendant près de 130 ans.
Ces établissements sont non seulement des pièges à incendie, mais également des
incubateurs de maladies. En effet, plutôt que d’endiguer la vague de tuberculose qui frappe
l’ensemble de la population autochtone, les pensionnats propagent l’épidémie à cause de
leurs piètres conditions. Dans son rapport annuel de 1906, le Dr Peter Bryce, médecin en
chef au ministère des Affaires indiennes, note que « chez les sauvages du Canada, le taux
de mortalité est deux fois plus considérable et même trois fois, en certaines provinces, que
chez le reste de la population ». La tuberculose est la principale cause de décès. Le Dr Bryce
explique que la propagation de la maladie commence dans les réserves, où les nourrissons
et les enfants contractent la maladie, puis ils infectent les autres enfants lorsqu’ils sont
envoyés dans les pensionnats. Les pensionnaires atteints de la maladie « sont renvoyés
dans leurs familles, au sein desquelles ils vont à leur tour répandre l’infection »362. L’année
suivante, le Dr Bryce publie un rapport accablant sur les conditions ayant cours dans les
pensionnats de la région des Prairies. En effet, à une époque où les professionnels de la
santé estiment que l’air frais est essentiel au traitement de la tuberculose, le médecin en
chef constate qu’à deux ou trois exceptions près, la ventilation dans les pensionnats est
« extrêmement inadéquate »363.
Il constate en outre que le personnel des pensionnats et même certains médecins
100 • Commission de vérité et réconciliation
[…] tendent à remettre en question ou à minimiser les risques d’infection que
représentent les enfants atteints de la scrofule ou de la consomption [scrofule et
consomption sont d’anciennes appellations des formes de la tuberculose], à tel point
que les autorités doivent donner aux pensionnats des directives formelles sur la
façon de traiter les malades pour mettre fin aux risques persistants d’infection364.
Le Dr Bryce demande aux directeurs des pensionnats de remplir un questionnaire sur
l’état de santé de leurs anciens élèves. D’après les réponses envoyées par quinze pensionnats,
« sur un total de 1 537 élèves déclarés, près de 25 % sont décédés. Un pensionnat ayant
remis un bilan rigoureux rapporte que 69 % des anciens élèves sont décédés. Dans la quasitotalité des cas, la cause du décès est invariablement la tuberculose. » Dans son rapport, le
Dr Bryce accorde une importance particulière au cas de 31 élèves ayant reçu leur congé du
pensionnat de File Hills : 9 se trouvent en bonne santé, et 22 sont décédés365.
L’épidémie est si grave que certains intervenants du gouvernement fédéral et des Églises
protestantes sont convaincus que la seule solution est de fermer les pensionnats pour les
remplacer par des externats. Cependant, le ministre des Affaires indiennes, Frank Oliver,
refuse de mettre ce plan en œuvre sans l’appui de l’ensemble des ordres religieux.
Finalement, le plan se bute au refus de l’Église catholique. Au cours de la même période,
le Dr Bryce recommande au gouvernement fédéral de prendre en charge l’ensemble des
pensionnats pour les transformer en préventoriums sous sa direction. Son plan essuie un
refus, car le gouvernement estime que l’entreprise serait trop coûteuse et prêterait le flanc
aux critiques du clergé366.
Au lieu de fermer les pensionnats ou de les transformer en préventoriums pour lutter
contre l’épidémie, le ministère des Affaires indiennes conclut un régime contractuel en 1910
avec les organisations religieuses. En plus de prévoir une augmentation de la subvention
octroyée aux établissements, cette entente fixe des normes en matière d’alimentation
et de ventilation. Par surcroît, l’entente interdit l’admission des élèves jusqu’à ce qu’un
« médecin, dans la mesure du possible, confirme que l’enfant est en bonne santé »367.
Comme nous l’avons mentionné précédemment, ce régime contractuel génère certes
des améliorations rapides, mais l’inflation a tôt fait de gruger la hausse des subventions. La
situation va de mal en pis lors de la Grande Dépression des années 1930, car le gouvernement
impose des coupes successives dans les subventions. En raison du sous‑financement qui
s’ensuit, les élèves sont mal nourris, pauvrement vêtus et piètrement logés. Dans de telles
circonstances, ces enfants deviennent particulièrement vulnérables à la tuberculose.
Par ailleurs, puisque le gouvernement tarde à mettre en place des politiques interdisant
l’admission des enfants tuberculeux, et qu’il n’arrive pas à les appliquer efficacement une
fois qu’elles sont en vigueur, les enfants en bonne santé contractent la maladie. Jusque
dans les années 1950, les examens médicaux préalables à l’admission sont superficiels,
inefficaces, voire inexistants, dans certains pensionnats368. À long terme, l’entente de 1910
s’avère donc inefficace pour lutter contre la tuberculose.
Nombre de pensionnats ne disposent pas de l’équipement nécessaire pour prendre
soin des enfants malades. En 1893, T. P. Wadsworth, inspecteur au ministère des Affaires
indiennes, signale qu’au pensionnat de Qu’Appelle « le manque d’une infirmerie se
fait encore vivement sentir »369. Les infirmeries sont généralement rudimentaires. À
titre d’exemple, lorsqu’il visite le pensionnat de Battleford en 1891, le commissaire des
L’histoire • 101
Indiens, Hayter Reed, constate que la
salle des malades est tellement mal en
point, que la direction a dû transférer les
enfants malades dans la salle réservée au
personnel. D’après les observations du
commissaire Reed, « le bruit et les odeurs
nauséabondes proviennent des cabinets de
toilette qui se trouvent en dessous »370. Les
projets de construction d’un petit hôpital
au pensionnat de Red Deer, en 1901,
n’aboutissent jamais371. Les intervenants
signalent également la défaillance des
installations d’isolement des malades
au pensionnat de Regina (1901), au
pensionnat anglican d’Onion Lake, en
Saskatchewan (1921), au pensionnat de
Mission, en Colombie‑Britannique (1924), Le Dr Peter Bryce, le médecin-chef du ministère
et au pensionnat de Muncey, en des Affaires indiennes, a recommandé en
Ontario (1935)372. Lors d’une éclosion 1909 que les pensionnats du Canada soient
de diphtérie en 1909 au pensionnat de transformés en sanatoriums et placés sous son
Duck Lake, en Saskatchewan, la direction administration. Bibliothèque et Archives Canada, Topley
de l’établissement transfère les neuf élèves Studio, a042966.
malades dans un « grand bâtiment isolé »373.
Même si le régime contractuel de 1910 oblige tous les établissements à aménager
une infirmerie afin de prévenir la propagation des maladies infectieuses, un grand
nombre de pensionnats poursuivent leurs activités sans disposer d’installations de
soins adéquates. En 1918, l’épidémie mondiale de grippe fauche la vie de quatre enfants
au pensionnat de Red Deer, en Alberta. L’épidémie persiste, à tel point que le directeur
J. F. Woodsworth se plaint au ministère des Affaires indiennes : « Pour les malades, les
conditions dans cette école sont carrément criminelles. Nous ne disposons d’aucune salle
d’isolement ni d’aucun équipement médical374. » Dans le même esprit, les directeurs des
pensionnats catholiques lancent une pétition en 1924 pour exhorter le gouvernement
fédéral à aménager des salles à l’intention des malades sous la supervision d’infirmières
qualifiées dans tous les établissements d’enseignement. Paradoxalement, ils s’opposent au
même moment à ce que le personnel infirmier du gouvernement inspecte les conditions
sanitaires dans les pensionnats, puisque ce dernier recommande des changements qui,
aux yeux du clergé, visent à « transformer les établissements d’enseignement en hôpitaux
ou en préventoriums »375. Du reste, les intervenants du milieu signalent à de nombreuses
reprises que les administrations scolaires n’ont pas les moyens d’embaucher du personnel
infirmier376. Jusqu’à la fin des années 1950, les représentants du ministère des Affaires
indiennes continuent de dénoncer la mauvaise qualité des soins offerts dans les infirmeries
des pensionnats377. Les plaintes déposées par les directions scolaires indiquent clairement
que l’éventail des services de santé offerts aux pensionnaires demeure insuffisant jusqu’à
la fin des années 1960378.
102 • Commission de vérité et réconciliation
L’accès aux services de soins de santé pour les Autochtones n’est pas une priorité
gouvernementale. Les autorités canadiennes font d’ailleurs peu de cas de l’épidémie
de tuberculose qui sévit au sein de la population autochtone, jusqu’à ce que la maladie
menace de se propager dans l’ensemble de la population canadienne379. En 1937, le
Dr H. W. McGill, directeur du ministère des Affaires indiennes, transmet une consigne
stipulant que les services de soins de santé offerts aux Autochtones « doivent se limiter
aux soins nécessaires pour conserver un membre, la vie ou une fonction essentielle ». Il
demande également de limiter les soins hospitaliers, de réduire de moitié les dépenses au
titre des médicaments et d’éliminer le recours aux préventoriums et aux soins hospitaliers
pour les personnes souffrant de tuberculose chronique380.
En raison du taux de mortalité élevé, de nombreux parents refusent d’envoyer leurs
enfants au pensionnat. En 1897, Kah-pah-pah-mah-am-wa-ko-we-ko-chin (aussi
prénommé Tom) est destitué de son poste de chef de la réserve de White Bear, où se trouve
aujourd’hui la Saskatchewan, car il s’oppose vertement aux pensionnats. Montrant du
doigt le fort taux de mortalité à l’école industrielle de Qu’Appelle, il milite pour la création
d’une école dans la réserve et déclare : « Nos enfants sont affaiblis. Beaucoup sont toujours
malades, et un grand nombre de ceux qui ont quitté notre réserve pour le pensionnat sont
morts381. »
La mort hante les souvenirs de nombreux pensionnaires. Louise Moine, qui a fréquenté
le pensionnat de Qu’Appelle au début du XXe siècle, se rappelle de l’année où la tuberculose
a « dévasté le pensionnat. Du côté des filles, il y avait un décès par mois, et certains garçons
sont morts eux aussi382. » Joseph Dion se souvient lui aussi de cette année au pensionnat
catholique d’Onion Lake : « Mes amis et moi, nous avons rapidement compris que cette
maladie des poumons était fatale. Ainsi, chaque fois que l’on voyait ou que l’on entendait
quelqu’un cracher du sang, on le voyait dans son cercueil. S’il avait la consomption, il allait
mourir383. » Le frère de Simon Baker, Jim, est mort de la méningite spinale au pensionnat de
Lytton, en Colombie‑Britannique. « Je l’entendais pleurer la nuit. J’ai demandé au directeur
de l’amener à l’hôpital, mais il ne l’a pas fait. Au bout de deux semaines, mon frère souffrait
tellement qu’il était en train de perdre la raison. J’ai supplié le directeur pendant des jours
pour qu’il le conduise chez un médecin384. »
Ray Silver raconte qu’il a toujours reproché la mort de son frère Dalton au personnel
du pensionnat d’Alberni : « Ce n’était qu’un petit garçon, allongé sur un lit de l’infirmerie,
mourant. Et je n’ai rien su avant sa mort. Et vous savez quoi, après ça, après, ça a été la fin
de mon éducation385. » Le décès d’un enfant poussait généralement les parents à retirer
leurs autres enfants du pensionnat. Un ancien élève raconte que son père s’est présenté
au pensionnat lorsque sa sœur est tombée malade à Aklavik, dans les Territoires du
Nord‑Ouest. « Il a monté l’escalier et il nous a trouvés. Il a pleuré en nous voyant. Il m’a
ramené à la maison. Il a amené ma sœur à l’hôpital, mais elle est morte386. »
Le fort taux de mortalité dans les pensionnats reflète, en quelque sorte, le taux de
mortalité élevé dans l’ensemble de la population autochtone. Les fonctionnaires du
ministère des Affaires indiennes interprètent le nombre élevé de décès comme le prix à
payer par les Autochtones pour devenir civilisés. Or, en réalité, ces morts sont le prix de
la colonisation387. Le mode de vie des Autochtones reposait sur l’accès à leur territoire; la
colonisation a bouleversé ce mode de vie, en plus d’introduire de nouvelles maladies en
L’histoire • 103
Amérique du Nord. Les politiques colonialistes visaient à détruire les sources de nourriture
et à confiner les Autochtones dans des réserves mal situées, sans installations sanitaires
et sans logements adéquats. Les pensionnats auraient pu servir à lutter contre ces
problèmes. Pour ce faire, il aurait toutefois fallu que les établissements soient construits et
entretenus convenablement, que suffisamment d’employés qualifiés y travaillent et qu’on
y dispose de ressources adéquates. Les autorités gouvernementales étaient au courant de
la situation. Elles savaient que le taux de mortalité chez les pensionnaires autochtones
était disproportionnellement élevé. Il serait faux de prétendre que le gouvernement n’a
rien fait face à la crise : le régime contractuel de 1910 a effectivement donné lieu à une
hausse substantielle des subventions octroyées aux pensionnats. Il n’en reste pas moins
que le gouvernement n’a jamais investi durablement dans la santé des Autochtones, que
ce soit dans les communautés ou dans les pensionnats, afin de mettre un terme à cette
crise, qui persiste encore de nos jours. Chez les non‑Autochtones, le taux de mortalité
liée à la tuberculose a diminué avant même l’arrivée des médicaments vitaux. Nombre
de décès ont pu être évités grâce à l’amélioration du régime alimentaire, des logements,
des installations sanitaires et des soins médicaux. Si elles avaient pris de telles mesures
plus rapidement, les autorités fédérales auraient pu réduire le taux de mortalité dans les
communautés autochtones ainsi que dans les pensionnats. En omettant de prendre les
mesures recommandées, le gouvernement fédéral a sérieusement hypothéqué la santé de
plusieurs générations d’Autochtones.
Politique d’inhumation
Un grand nombre des premières écoles sont situées dans des paroisses, qui peuvent
comprendre une église, une habitation pour les missionnaires, une ferme, un moulin à scie
et un cimetière. Le cimetière sert à l’inhumation des élèves qui sont décédés à l’école, des
membres de la communauté locale, et des missionnaires. Par exemple, celui de la paroisse
de l’église catholique St. Mary, près de Mission, en Colombie‑Britannique, a été prévu
à l’origine pour les prêtres et les religieuses de la paroisse, et les élèves qui fréquentent
le pensionnat388.
Pendant l’épidémie de grippe de 1918‑1919, un grand nombre d’écoles et de paroisses
sont dépassées. À l’école et dans la paroisse de Fort St. James, en Colombie‑Britannique,
les morts sont inhumés dans une fosse commune389. Les quatre élèves qui sont décédés
à l’école de Red Dear sont inhumés deux par deux dans une même tombe pour réduire
les coûts390. Dans certains cas, les tombes des élèves et celles des membres du personnel
reçoivent un traitement différent. À l’école de Spanish, en Ontario, les tombes des membres
du personnel sont recouvertes d’une pierre tombale sur laquelle sont inscrits le nom ainsi
que la date de naissance et de décès lorsqu’il s’agit de prêtres ou de religieuses. Les lieux
d’inhumation des élèves sont marqués uniquement d’une croix blanche391.
La politique générale du ministère des Affaires indiennes consiste à tenir les écoles
responsables des coûts liés à l’inhumation lorsqu’un élève meurt à l’école. Généralement,
c’est l’école qui détermine le lieu et la nature de l’inhumation392. Les demandes des parents
qui veulent rapatrier le corps de leur enfant pour l’inhumer chez eux sont généralement
104 • Commission de vérité et réconciliation
Élèves du pensionnat au cimetière catholique à Fort George, au Québec. Archives Deschâtelets.
rejetées, car on estime que les coûts liés à cette procédure sont trop élevés393. Dans ses
mémoires, Eleanor Brass raconte que le corps d’un garçon, qui s’est pendu à l’école de
File Hills au début du XXe siècle, a été inhumé dans le cimetière de la réserve Peepeekisis, et
ce, même si ses parents vivaient dans la réserve Carlyle394. Jusqu’en 1958, le Ministère refuse
de rendre le corps d’un garçon décédé dans un hôpital d’Edmonton à sa communauté
nordique d’origine au Yukon395.
Dans les années 1960, on est toujours réticent à payer les coûts liés au transport des
corps des enfants décédés du pensionnat à leur communauté pour procéder à leur
inhumation. Par exemple, en 1966, le Ministère initiallement refuse de payer pour le
rapatriement du corps de Charlie Wenjack, un enfant de 12 ans, à Ogoki, en Ontario, là où
vit sa famille396. Lorsque Charles Hunter, un garçon qui fréquente l’école de Fort Albany,
se noie, on décide, sans même consulter ses parents, de l’inhumer à Moosonee plutôt que
de rapatrier son corps à Peawanuck, près de la baie d’Hudson. En 2011, ce n’est qu’à force
d’efforts considérables de sensibilisation de la population que Joyce, qui n’a pas connu
son frère aîné, Charles Hunter, réussit finalement à faire exhumer et rapatrier son corps à
Peawanuck pour qu’il soit inhumé au sein de sa communauté. Les coûts de l’opération ont
été payés grâce à l’argent que le Toronto Star a amassé auprès de ses lecteurs397.
Une fermeture d’école peut signifier que le cimetière a été abandonné. En 1914, lorsque
l’école de Battleford ferme ses portes, le directeur E. Matheson rappelle aux Affaires
indiennes qu’il existe un cimetière près de l’école, et que dans celui‑ci sont enterrés les
corps de quelque 70 ou 80 personnes, dont la majorité sont d’anciens élèves. Il redoute
que le cimetière soit envahi par les animaux errants si le gouvernement ne prend pas
de mesures pour s’en occuper398. En résumé, tout au long de l’histoire de ce système, les
enfants qui mouraient à l’école étaient inhumés dans le cimetière attenant ou dans celui
de la paroisse, et leurs tombes étaient souvent à peine indiquées. Dans de nombreux cas, la
fermeture des écoles a mené à l’abandon de ces cimetières.
L’histoire • 105
L’Institut Mohawk à Brantford, en Ontario, était une de ces écoles qui avait des « salles de châtiments ». Archives du
Synode général, Église anglicane du Canada, P75-103-S4-507.
Discipline : « Des mesures qui évoquent trop
l’ancien système de flagellation des criminels. »
En 1895, lorsque l’agent des Indiens D. L. Clink ramène un élève fugueur à l’école
industrielle de Red Deer, il constate la présence d’une ecchymose sur sa tête, à l’endroit
où un professeur l’a frappé avec un bâton. John Nelson, le directeur de l’école, affirme
à Clink qu’il « a été sévère avec l’élève auparavant, et qu’il le sera davantage à partir de
maintenant ». Redoutant que « le garçon ne soit maltraité s’il le laisse dans cette situation »,
Clink le retire de l’école. Il recommande aussi au Ministère de renvoyer le professeur en
cause et de porter des accusations contre lui, prétendant qu’« un comportement comme le
sien ne devait être toléré en aucun cas, ne serait‑ce qu’une seule journée, dans une école
de blancs du Canada »399. Le rapport de Clink amène le commissaire des Affaires indiennes
Hayter Reed à donner des instructions aux membres de son personnel :
Ces instructions, si elles n’ont pas déjà été envoyées, doivent être transmises aux
directeurs de toutes les écoles : seul un directeur a le droit de fouetter un enfant,
et même lorsque la situation l’exige, il doit user d’une grande discrétion et ne pas
le frapper à la tête ni lui causer de préjudice corporel, et ce, même s’il doit le punir
sévèrement. On estime que la pratique du châtiment corporel ne constitue pas une
mesure de discipline générale, et qu’on devrait l’utiliser seulement comme moyen
dissuasif lorsqu’une faute grave est commise400.
Les instructions de Reed soulignent un nombre de problèmes récurrents relativement
à l’approche du Ministère en matière de discipline dans les pensionnats. Premièrement,
étant donné qu’il a d’abord été commissaire des Indiens dans l’ouest du Canada, il ne
savait pas s’il existait des règlements concernant la discipline scolaire. Deuxièmement, sa
106 • Commission de vérité et réconciliation
directive est vague : elle prévoit où on ne doit pas frapper les élèves, mais ne spécifie pas
les endroits où les coups sont permis ni les objets qui peuvent être utilisés pour les porter;
de plus, elle ne fait pas mention du nombre de coups permis. Troisièmement, on ne sait
pas vraiment si ces instructions ont été transmises aux directeurs. Si c’est effectivement le
cas, on les a rapidement perdues et oubliées. Au cours des années suivantes, lorsque les
disputes concernant la discipline scolaire éclatent, les représentants du Ministère ne font
aucune référence à la politique. En 1920, Canon S. Gould, le secrétaire général de la Société
missionnaire de l’Église d’Angleterre du Canada, demande au commissaire Campbell Scott
si « le châtiment corporel à des fins disciplinaires est admis et permis dans les pensionnats
indiens ». Il constate que de toute façon, on l’utilise dans tous les pensionnats du pays,
que ce soit permis ou non401. La première et unique preuve de l’existence d’une politique
disciplinaire pour les pensionnats que la cvr a été en mesure de recenser dans les
documents examinés jusqu’à maintenant date de 1953402.
La difficulté à mettre en place et à appliquer une politique nationale en matière
de discipline signifie que les élèves sont assujettis à des mesures disciplinaires qui,
comme le remarque Clink en 1895, ne sont pas tolérées dans les écoles pour les enfants
non autochtones. Quatre ans après que Reed ait demandé aux membres de son personnel
d’émettre des directives concernant le châtiment corporel, David Laird, le commissaire des
Affaires indiennes, signale que plusieurs enfants ont été « punis trop sévèrement » à l’école
de Middlechurch. « Les bandages dans le dos, écrit‑il, sont des mesures qui évoquent trop
l’ancien système de flagellation des criminels403. »
Parfois, le châtiment corporel va de pair avec l’humiliation publique. En décembre 1896,
en Colombie‑Britannique, le directeur par intérim de l’école de l’île Kuper assène à
deux garçons « plusieurs coups de fouet devant les autres élèves » parce qu’ils se seraient
faufilés dans le dortoir des filles pendant la nuit404. En 1934, lorsque le directeur de l’école
de Shubenacadie ne peut déterminer la personne qui a volé l’argent et les chocolats d’un
membre du personnel, il exige que les suspects soient frappés avec un fouet à sept lanières
et qu’ils soient mis au pain et à l’eau par la suite405.
Dans certaines écoles, il existe une pièce servant de « chambre de punition406 ».
En 1907, à la suite d’une inspection de l’Institut Mohawk de Brandford, J. G. Ramsden,
l’inspecteur des agences indiennes de l’Ontario, admet qu’« il n’a pas eu une très bonne
impression quand il a constaté la présence de deux cellules d’isolement dans la salle de
jeux des garçons [sic]. Cependant, on m’a informé qu’elles étaient destinées aux élèves qui
s’enfuient de l’institution, et qu’on les y confinait chacun une semaine à leur retour407. »
En 1914, le père d’un élève intente une poursuite contre le directeur de l’Institut Mohawk,
car celui‑ci aurait enfermé sa fille dans une cellule pendant trois jours en lui imposant un
« régime à base d’eau »408.
En 1920, à l’école anglicane de Brocket, en Alberta, on enchaîne les garçons ensemble
pour les punir de s’être enfuis409. À l’école de Gleichen, en Alberta, un directeur est accusé
d’avoir menotté à son lit un garçon et de l’avoir fouetté au sang avec une cravache. Le
directeur admet avoir fouetté le garçon, mais il nie lui avoir lacéré la peau410.
Souvent, les punitions abusives poussent les enfants à vouloir s’enfuir. En 1902, le père
de Duncan Sticks, un garçon mort de froid après s’être enfui de l’école de Williams Lake,
en Colombie‑Britannique, affirme au coroner que par le passé, son fils s’était enfui parce
L’histoire • 107
qu’on l’avait « frappé avec une cravache »411. Après avoir été frappé brutalement par le
directeur, un garçon qui s’était enfui de l’école anglicane de Le Pas a failli mourir de froid412.
La discipline qui règne dans les écoles et qui confine à la violence cause un choc aux
élèves. Isabelle Whitford affirme qu’on ne lui avait jamais infligé de châtiments corporels
avant qu’elle fréquente l’école de Sandy Bay. « Mon père n’avait qu’à élever la voix; on savait
ce que ça voulait dire. La première fois qu’une religieuse m’a frappée, ça m’a vraiment
marquée parce que je me demandais comment elle pouvait se permettre ça alors que mes
propres parents ne levaient jamais la main sur moi, vous comprenez413? » Rachel Chakasim
soutient que c’est à l’école de Fort Albany qu’« elle a été témoin d’actes de violence pour la
première fois. On frappait les jeunes enfants. Parfois, dans les salles de classe, on utilisait
une verge pour frapper les élèves414. »
Fred Brass décrit en ces mots les années qu’il a passées à l’école catholique de Kamsack,
en Saskatchewan : « Ça été les pires années de ma vie. Vous savez, se faire rabaisser
par un soi‑disant éducateur, se faire battre par des personnes qui sont supposées être
là pour veiller sur nous et nous apprendre à discerner le bien du mal… Aujourd’hui, je
me demande souvent qui agissait bien et qui agissait mal415? » Selon Geraldine Bob, qui
fréquentait l’école de Kamloops, les membres du personnel de l’école étaient incapables
de contrôler leur colère une fois qu’ils commençaient à punir un élève. « Ils commençaient
à vous frapper et perdaient tout contrôle; ensuite, ils vous lançaient contre le mur et vous
jetaient par terre, et vous rouaient de coups de pieds et de coups de poing416. »
Il est courant de raser les cheveux des élèves qui fuguent. William Antoine se rappelle
qu’à l’école de Spanish, en Ontario, on les rasait devant les autres élèves. « Ils obligeaient
tous les gars à regarder ce qui allait arriver au garçon, ce qu’ils allaient lui faire parce
qu’il s’était sauvé. Ils lui rasaient les cheveux et tiraient sur ses culottes pour les baisser,
et le garçon se retrouvait à genou par terre, et se tenait après la chaise417. » Eva Simpson
prétend qu’à l’école catholique de Le Pas, on a rasé les cheveux de son cousin parce qu’il
s’était enfui418.
De nombreux élèves ont mentionné que des professeurs les ont tirés par les oreilles.
Dorothy Ross, qui fréquentait l’école de Sioux Lookout, raconte : « Moi et une autre fille,
on euh, on flânait, et on se taquinait chacune dans notre langue, pis là on, euh, c’est-à-dire
“je” me suis fait prendre. Elle m’a tiré l’oreille si fort419. » Archie Hyacinthe se rappelle que
dans les classes de l’école catholique de Kenora, « chaque fois qu’on n’écoutait pas, on nous
tirait en arrière par une oreille, le cou, ou les coudes »420. Jonas Grandjambe se remémore
que les religieuses responsables du dortoir des garçons à l’école catholique d’Aklavik, les
« attrapaient par une oreille et la tordait »421. Delores Adolph affirme que son ouïe s’est
détériorée à cause des punitions qu’elle a subies à l’école de Mission422. Joseph Wabano
prétend qu’à l’école de Fort Albany, en Ontario, les membres du personnel frappaient les
élèves avec une planche de trois centimètres d’épaisseur423. Noel Starblanket se rappelle
qu’on le « giflait à la tête » constamment à l’école de Qu’Appelle. Un enseignant l’a frappé
au visage et lui a cassé le nez424.
Mervin Mirasty soutient qu’à l’école de Beauval, en Saskatchewan, quand un garçon
se faisait prendre à lancer des boules de neige, on lui frappait les mains avec la lame de la
palette d’un bâton de hockey425. Nellie Trapper, qui fréquentait l’école de Moose Factory,
en Ontario, dans les années 1950, raconte : « Moi et une autre fille, on a dû laver l’escalier
108 • Commission de vérité et réconciliation
et la cage d’escalier avec une brosse à dents. Je ne me souviens pas pourquoi on nous
avait punies, mais je n’oublierai jamais ça. Je me vois encore assise dans les marches, et la
superviseure qui se tenait tout près et nous surveillait426. » D’anciens élèves affirment aussi
que l’hiver, on les envoyait à l’extérieur sans vêtements appropriés, puis on les forçait à se
tenir debout ou à s’asseoir dans la neige en guise de punition.
Il n’était pas rare que des pensionnaires, traumatisés par un environnement si hostile et
qu’ils ne connaissaient pas, mouillent leur lit. Ces élèves pouvaient recevoir des punitions
humiliantes par la suite. Wendy Lafond, qui a fréquenté l’école de Prince Albert, en
Saskatchewan, affirme : « Si on mouillait notre lit, on devait rester dans un coin avec nos
vêtements pleins de pisse, et on n’avait pas le droit de se changer427. » Don Willie se rappelle
qu’à l’école d’Alert Bay, les élèves qui mouillaient leur lit étaient humiliés publiquement.
« Ils avaient l’habitude de, euh, d’aligner les lits mouillés et de mettre en rang ceux qui
avaient mouillé leur lit; ils les mettaient en rang le matin et les faisaient défiler, euh, ils les
faisaient défiler pendant le déjeuner, à l’endroit où on déjeunait, juste pour les humilier428. »
Des mesures jugées inacceptables au début du XXe siècle sont pourtant toujours en place
dans les années 1960. De nombreux élèves ont décrit le pensionnat comme une prison :
certains racontent avoir été enfermés dans un dortoir, un placard, un sous‑sol, et même
sous une galerie. En 1965, on enferme les élèves qui se sont enfuis de l’école presbytérienne
de Kenora; de plus, on leur fournit seulement un matelas, et leur alimentation est
uniquement constituée de lait et de pain429. Dans les années 1980, à l’école de Poplar Hill,
en Ontario, on enferme encore les élèves dans une pièce appelée « counselling room »
(salle de réflexion)430. Même si le ministère des Affaires indiennes ordonne l’abandon de
cette pratique, on rase toujours les cheveux des élèves dans les années 1970431. Dans les
années 1990, un membre du personnel de l’école de Gordon, en Saskatchewan, frappait
encore les élèves, les poussait dans les casiers ou les lançait contre les murs432.
Cette incapacité à instaurer une discipline adéquate et à contrôler la façon dont elle est
appliquée, envoie un message tacite, à savoir qu’il n’y a pas vraiment de limites à ce qu’on
peut faire subir aux enfants autochtones dans les pensionnats. Très vite on en est venus aux
abus physiques et sexuels à l’endroit des élèves, et au fil du temps le système ne s’est jamais
vraiment amélioré.
Les mauvais traitements : « Et il m’a
fait des choses horribles. »
À compter du XIXe siècle, le gouvernement et les Églises sont bien au courant du
risque que des membres du personnel infligent des sévices sexuels aux pensionnaires.
Dès 1886, Jean L’Heureux, qui est traducteur aux Affaires indiennes et recruteur pour les
écoles catholiques romaines de l’Alberta, est accusé d’avoir infligé des sévices sexuels
aux garçons dont il avait la garde. Les responsables des pensionnats reconnaissent qu’il
a posé des gestes inappropriés. Malgré cela, aucune enquête criminelle n’est entreprise
à ce moment433. Lorsque de nouvelles allégations visent L’Heureux en 1891, on lui donne
la possibilité de démissionner. En traitant cette affaire, le sous‑ministre des Affaires
L’histoire • 109
En 1939, le ministère des Affaires indiennes recommande que le personnel de l’école de l’île Kuper soupçonné
d’agresser sexuellement des élèves quitte la province pour éviter des accusations. Archives de la Colombie-Britannique,
pdp05505.
indiennes, Lawrence Vankoughnet, souhaite qu’« il ne soit pas nécessaire de préciser les
raisons [du congédiement] »434.
Lorsque vient le moment de prendre des mesures contre les mauvais traitements infligés
aux enfants autochtones, dès le début, les Affaires indiennes et les Églises placent leurs
propres intérêts devant ceux des enfants dont ils ont la garde et camouflent lâchement les
actes dont les enfants sont victimes.
Ces premières réactions donnent le ton à la façon dont les Églises et le gouvernement
géreront les sévices sexuels infligés aux enfants pendant toute l’existence du système des
pensionnats. Souvent, les responsables ne donnent pas suite aux plaintes. Dans certains cas,
lorsque des allégations visent un directeur d’école, les Affaires indiennes se contentent de
communiquer avec le directeur435. Dans au moins un cas, des agents des Affaires indiennes
collaborent avec des représentants d’un pensionnat pour faire obstacle à une enquête
policière menée sur les mauvais traitements infligés dans ce pensionnat. En tentant de
ramener des fugitifs au pensionnat de l’île Kuper en 1939, les policiers provinciaux de la
Colombie‑Britannique concluent qu’ils ont de bonnes raisons de croire que les garçons
avaient fui le pensionnat parce qu’ils étaient victimes de violences sexuelles. Après avoir
mené son enquête, la police refuse de confier les garçons au pensionnat436. Lorsque les
agents des Affaires indiennes entreprennent finalement une enquête, ils concluent que
les allégations étaient fondées. Toutefois, pour protéger la réputation du pensionnat, les
agents locaux des Affaires indiennes demandent aux agresseurs présumés de quitter la
province, ce qui leur permet d’échapper aux poursuites437. Rien ne sera fait pour les élèves
victimes, ni pour leurs parents.
Ces schémas se sont maintenus dans la fin du XXe siècle. Les agents persistent à
ignorer les plaintes pour mauvais traitements formulées par des Autochtones438. Dans
certains cas, des membres du personnel ne sont pas congédiés, même après avoir été
déclarés coupables d’avoir agressé un élève439. Les plaintes ne font pas l’objet d’enquêtes
en bonne et due forme. Par exemple, c’est un membre du personnel du pensionnat qui
110 • Commission de vérité et réconciliation
enquête en 1956 sur les accusations de comportements sexuels inappropriés portées
contre le directeur du pensionnat de Gordon440. Les représentants de l’Église omettent de
signaler des cas de mauvais traitements aux Affaires indiennes, et les Affaires indiennes
n’avisent pas les familles des cas de mauvais traitements441. Affaires indiennes n’a amorcé
la compilation et la diffusion d’une liste d’anciens membres du personnel qui ne devaient
pas être embauchés dans d’autres écoles sans l’approbation des fonctionnaires d’Ottawa
qu’en 1968442. Les Églises et le gouvernement demeurent réticents à s’adresser à la police.
Par conséquent, les poursuites sont rares.
Dans les documents dont elle a pris connaissance, la Commission de vérité et
réconciliation du Canada a relevé plus de 40 anciens membres du personnel de pensionnats
qui ont été condamnés pour avoir infligé des sévices physiques ou sexuels à des élèves443.
La plupart de ces poursuites ont été entreprises grâce à la détermination d’anciens élèves
qui voulaient que justice soit faite.
Ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à mesurer l’ampleur des mauvais
traitements qui ont été infligés dans les pensionnats. Le 31 janvier 2015, le Processus
d’évaluation indépendant (PEI), établi dans le cadre de la Convention de règlement relative
aux pensionnats indiens (CRRPI), avait reçu 37 951 réclamations pour des blessures
découlant de violences physiques et sexuelles infligées dans les pensionnats. Le PEI est un
mécanisme qui sert à indemniser les anciens élèves qui ont subi des violences sexuelles
et physiques dans les pensionnats et les préjudices qui découlent de ces violences. À la
fin de 2014, le PEI avait résolu 30 939 de ces réclamations et accordé des indemnités de
2 690 000 000 $444. Le Paiement d’expérience commune (PEC) établi en vertu de la CRRPI
servait à indemniser les personnes qui ont fréquenté une école qui fait partie de la liste des
écoles approuvées de la CRRPI. Le PEC a admis les réclamations de 78 748 anciens élèves
des pensionnats. Les réclamations d’indemnités en vertu du PEI pouvaient être présentées
par les élèves non pensionnaires qui ont subi des sévices à l’école, mais la très grande
majorité des réclamations en vertu du PEI ont été présentées par d’anciens pensionnaires.
Le nombre de réclamations d’indemnisation pour sévices équivaut à environ 48 % du
nombre d’anciens élèves qui étaient admissibles pour faire ce type de réclamations. Ce
nombre ne comprend pas les anciens élèves qui sont décédés avant mai 2005.
Comme le montrent les chiffres, les mauvais traitements contre les enfants étaient
généralisés. De son ouverture en 1958 jusqu’en 1979, le pensionnat Grollier Hall, à Inuvik,
a employé chaque année au moins un surveillant de dortoir qui sera par la suite accusé
d’agressions sexuelles contre les élèves du pensionnat. Joseph Jean Louis Comeau,
Martin Houston, George Maczynski et Paul Leroux ont tous travaillé à Grollier Hall pendant
cette période et ont tous été déclarés coupables d’avoir agressé des élèves de Grollier Hall445.
William Peniston Starr a été directeur de la résidence de Gordon, en Saskatchewan, de 1968
à 1984446. Auparavant, il avait travaillé dans une série d’écoles en Alberta et au Québec447. En
1993, il a été déclaré coupable de 10 chefs d’accusation d’agressions sexuelles contre des
élèves de l’école de Gordon448. Arthur Plint a travaillé comme superviseur des garçons au
pensionnat d’Alberni pendant deux périodes de cinq ans entre 1948 et 1968. En 1995, il a
plaidé coupable à 18 chefs d’accusation d’atteinte à la pudeur. En le condamnant à 11 ans
de prison, le juge D. A. Hogarth qualifie Plint de « terroriste sexuel »449.
L’histoire • 111
Les violences physiques allaient souvent de pair avec les violences sexuelles.
Jean Pierre Bellemare, qui a fréquenté le pensionnat d’Amos, au Québec, a parlé au nom de
nombreux élèves quand il a déclaré à la Commission qu’il avait été victime de « violence
physique, de violence verbale, d’attouchements et de tout ce qui vient avec »450. Pendant huit
ans, Andrew Yellowback a été « agressé sexuellement, physiquement, émotionnellement
et mentalement » au pensionnat de Cross Lake, au Manitoba451. Les agressions prenaient
plusieurs formes : des élèves des deux sexes ont déclaré avoir été agressés par des membres
du sexe opposé et du même sexe qu’eux452.
Les élèves de première année, traumatisés d’avoir été séparés de leurs parents et de
devoir subir la rigueur et l’étrangeté du mode de fonctionnement du pensionnat, étaient
particulièrement vulnérables aux agresseurs qui travaillaient au pensionnat et qui tentaient
de gagner leur confiance par ce qui semblait au début n’être que de la simple gentillesse,
qui pouvait s’exprimer dans certains cas par des gâteries supplémentaires provenant de la
cantine du pensionnat. Toutefois, ces faveurs étaient souvent le prélude à une agression
sexuelle qui laissait l’élève effrayé et confus453.
De nombreux élèves ont affirmé avoir été violés à l’école454. Ces moments étaient
terrifiants. Josephine Sutherland a été piégée par un frère laïc dans le garage du pensionnat
de Fort Albany : « Je ne pouvais pas appeler à l’aide, je ne le pouvais pas. Et il m’a fait des choses
horribles455. » D’autres élèves se souviennent d’avoir été agressés dans les confessionnaux456.
Un élève qui se trouvait dans le vestiaire pouvait se retrouver soudainement avec un sac
sur la tête457. Les sévices pouvaient commencer lorsqu’un élève recevait l’ordre de se
présenter aux douches au milieu de la nuit ou d’aller dîner dans la chambre d’un membre
du personnel458. Un membre du personnel violent pouvait traquer un élève, lui bloquer
le chemin ou tripoter un élève qui passait459. Les filles ont raconté que des membres du
personnel profitaient de leur naïveté et se frottaient contre elles sexuellement pendant
qu’elles étaient assises sur eux460. Les mauvais traitements prenaient aussi la forme d’actes
humiliants de voyeurisme : certains membres du personnel insistaient pour regarder les
élèves prendre leur douche461.
Certains surveillants de dortoir utilisaient leur autorité pour instaurer des systèmes de
sévices dans tout le dortoir. De nombreux élèves ont décrit le climat de peur et d’angoisse
qui envahissait les dortoirs le soir venu462. Ils se couchaient tôt de peur d’être convoqués
dans la chambre du surveillant463. Afin de se protéger, certains élèves tentaient de ne jamais
être seuls464. Les enfants plus âgés tentaient parfois de protéger les plus jeunes465.
À leur arrivée à l’école, de nombreux élèves avaient peu de connaissance ou de
compréhension de l’activité sexuelle, et encore moins des types de violence sexuelle
auxquels ils allaient parfois être exposés. Après avoir subi des sévices, ils étaient blessés,
déconcertés, se retrouvaient souvent sans amis ou étaient ridiculisés par les autres élèves466.
De nombreux élèves croyaient qu’ils étaient les seuls à être victimes de violence. Cette
confusion faisait en sorte qu’ils avaient de la difficulté à décrire ou à signaler les agressions
dont ils étaient victimes467. Certains ont été menacés de damnation éternelle s’ils disaient
ce qui leur avait été fait468.
De nombreux élèves ripostaient à leurs agresseurs beaucoup plus grands et forts qu’eux,
surtout lorsqu’ils vieillissaient et devenaient plus forts469. Certains ont réussi à convaincre
leurs bourreaux de les laisser tranquilles470. Beaucoup d’autres, comme Lawrence Waquan,
112 • Commission de vérité et réconciliation
ont conclu qu’il n’y avait « rien à faire »471. D’autres élèves fuyaient l’école pour échapper
aux sévices472. D’autres suppliaient leurs parents de ne pas les renvoyer au pensionnat à la
fin d’un congé473.
Certains élèves n’ont jamais révélé qu’ils avaient été victimes de sévices parce qu’ils
craignaient qu’on ne les croie pas474. D’autres élèves qui ont parlé ont été blâmés475. Dans
certains cas, les autorités scolaires ont pris des mesures immédiates lorsque des cas de
sévices leur étaient rapportés, mais ces cas étaient exceptionnels476. D’anciens élèves ont
expliqué à quel point ils se sont sentis trahis lorsqu’aucune mesure n’a été prise à la suite
de leur plainte477. D’autres avaient simplement trop honte pour parler des sévices478. Des
membres des familles refusaient souvent de croire les témoignages de sévices des élèves,
ce qui intensifiait leur isolement et leur souffrance479, en particulier dans les familles qui
avaient adopté le christianisme et qui n’arrivaient pas à croire que les représentants de
Dieu qui s’occupaient de leurs enfants puissent faire des choses pareilles480.
Les répercussions des agressions étaient immédiates et durables. Les agressions
rendaient les élèves incapables de fonctionner dans l’école et amenaient de nombreux
élèves à adopter des comportements autodestructeurs481.
Les sévices infligés aux enfants par des membres du personnel créaient un
environnement favorable à la violence entre les élèves. Chaque système scolaire doit
composer avec des brutes, des cliques d’élèves et des conflits entre élèves. Cela fait partie du
processus de socialisation. Idéalement, l’école prend des mesures correctives et enseigne
aux élèves comment il faut traiter les autres, en plus de donner l’exemple. Le personnel des
pensionnats avait la responsabilité d’adopter ces comportements et de protéger les élèves
et les empêcher de devenir des victimes. Dans de nombreux cas, les pensionnats n’ont pas
offert cette protection. Les conflits entre élèves ne sont pas exclusifs aux pensionnats, mais
ils prennent une plus grande dimension dans un pensionnat lorsque les enfants ne peuvent
pas se tourner vers les adultes de leur famille pour obtenir du réconfort ou de l’aide et pour
obtenir réparation. Les élèves étaient en outre coupés des influences morales de leur lieu
d’origine. Ils étaient au contraire vulnérables et laissés sans protection. Les pensionnats ne
se sont pas acquittés de leur responsabilité de protéger les élèves contre les autres élèves.
Les élèves plus grands ou plus âgés utilisaient la force — ou la menace de la force —
pour dominer les plus jeunes. Dans certains cas, ils utilisaient cette domination pour
contraindre des élèves plus jeunes ou plus petits à prendre part à des activités sexuelles.
Dans d’autres cas, les agresseurs forçaient les élèves vulnérables à leur donner leurs
gâteries, leur nourriture ou leur argent ou les forçaient à commettre des vols pour eux. Les
brutes pouvaient également assouvir leurs instincts sadiques en battant les plus faibles.
Les brutes intimidaient seules ou en groupes. Ces groupes naissaient souvent lorsque des
élèves faisaient front commun pour se défendre contre la violence qui régnait à l’école,
mais au fil du temps, le groupe lui‑même prenait des caractéristiques d’agresseur. Parfois,
ces groupes, en plus de faire passer leur colère et leur frustration sur les autres élèves,
cherchaient à nuire au fonctionnement général de l’école. Puisque pendant toute cette
période, les chefs des Églises catholiques et protestantes se sont employés à dénigrer l’autre
religion, les conflits entre élèves pouvaient également prendre une couleur religieuse, en
particulier dans les communautés qui comptaient plus d’un pensionnat, notamment à
Inuvik, dans les Territoires du Nord‑Ouest.
L’histoire • 113
La victimisation d’élèves par d’autres élèves découlait du climat de violence et de
coercition du système des pensionnats. Mal nourris, mal logés et privés d’affection,
les élèves formaient souvent des groupes en fonction de leur âge, de leur communauté
d’origine ou de leur Première Nation. Ces groupes procuraient aux élèves une identité et
un statut, mais leur offraient également de la protection et leur permettaient de dominer
les élèves plus vulnérables.
William Garson se souvient qu’au pensionnat d’Elkhorn, au Manitoba, « on se cachait
toujours dans les coins; vous savez, on se cachait pour ne pas subir de sévices des plus
vieux, des garçons plus vieux, des élèves plus vieux »482. Percy Thompson a déclaré qu’au
pensionnat d’Hobbema, « un des tyrans est venu me voir en prétendant vouloir me parler,
puis sans avertissement, il m’a frappé au ventre. Et bien sûr, le cœur me levait, et il riait de
me voir comme ça »483. Alice Ruperthouse se souvient de la « cruauté des autres enfants »
à l’école d’Amos, au Québec. « Vous savez, c’était comme une jungle. Comme dans une
jungle, on ne sait pas qui nous attend, mais on sait qu’il faut être prudent484. » Albert Elias
trouvait que la salle de cours à l’église anglicane d’Aklavik « était l’endroit le plus sûr parce
que personne ne pouvait me tabasser pendant que j’étais là. Je craignais les récréations, les
repas et la fin des cours485. »
La persécution pouvait commencer rapidement après l’arrivée d’un élève. Dans
certaines écoles, tous les nouveaux garçons devaient subir une initiation. Denis Morrison
a déclaré que chaque nouvel élève qui arrivait à l’école de Fort Frances se faisait tabasser.
« Ils vous initiaient, c’est‑à‑dire que les autres enfants vous tabassaient. Ce n’était personne
d’autre que les autres enfants, les plus âgés486. » Bob Baxter se souvient que des bandes
d’élèves se formaient au pensionnat de Sioux Lookout. Il a déjà été battu et poignardé. Il se
souvient clairement que des gens aient tenté de l’attacher à son lit et lui aient lancé de l’eau
chaude487. Clara Quisess a déclaré qu’au pensionnat de Fort Albany en Ontario, les filles
plus âgées menaçaient les plus jeunes avec des couteaux488. Louisa Birote se souvient que
les filles au pensionnat de La Tuque, au Québec, formaient des groupes hostiles. « Nous
nous détestions. Chaque petite bande n’aimait pas les autres bandes. C’est comme ça
que les choses se passaient à l’école, c’est ce qu’on nous enseignait, la peur, et nous étions
effrayés, et je me cachais dans ce qu’on appelait le débarras489. »
En raison de l’absence de supervision adéquate dans les écoles et les pensionnats,
cette loi du plus fort pouvait donner lieu à des sévices physiques et sexuels. Les agressions
pouvaient prendre différentes formes : les victimes pouvaient être forcées d’embrasser
quelqu’un, être forcées de simuler un acte sexuel ou étaient violées. Dans certains cas, les
victimes recevaient des petites gâteries qu’on leur donnait pour qu’elles gardent le silence;
dans d’autres cas, on les menaçait de les tuer si elles signalaient l’agression490. Agnes Moses
se souvient d’avoir été agressée par d’autres filles dans un pensionnat dans le nord du
Canada. « Je n’ai jamais vraiment compris ce qui s’est passé, et ça a ruiné ma vie, ça a
détruit ma vie de mère, d’épouse, de femme, et la sexualité était une notion très taboue
pour nous491. » Après avoir été agressé par d’autres garçons dans une école de la ColombieBritannique, Don Willie a commencé à se méfier de presque tout le monde. « Les seuls, les
seuls amis que j’ai gardés après l’école sont ceux qui font partie de ma famille492. »
Les plaintes étaient rares puisque les élèves avaient de bonnes raisons de ne pas se
plaindre des violences qu’ils subissaient. Certains craignaient que les brutes se vengent
114 • Commission de vérité et réconciliation
si elles étaient dénoncées. D’autres avaient honte de ce qui leur avait été fait ou encore ne
comprenaient pas tout à fait ce qui leur avait été fait. De nombreux élèves craignaient qu’on
ne les croie pas — ou qu’on leur reproche d’avoir mérité d’avoir été agressés. D’autres encore
recevaient d’autres punitions quand ils parlaient de ce qui leur était arrivé. Donc, au lieu de
signaler les abus, de nombreux élèves choisissaient de riposter; de se faire admettre dans un
groupe qui les accepterait et dans lequel la violence pouvait être combattue par la violence;
ou encore de souffrir en silence. Ces actes donnaient à beaucoup d’élèves le sentiment
d’avoir été trahis et les laissaient dans la peur, l’isolement, privés des enseignements et de
la protection dont ils bénéficiaient à la maison. Ce sentiment d’avoir été trahi par les autres
élèves contribuera grandement à une séquelle durable des pensionnats : celui d’alimenter
la division et la méfiance dans les communautés autochtones. L’impuissance scandaleuse
du réseau des pensionnats à protéger les élèves contre une telle victimisation, même contre
celle qui était commise par les élèves entre eux, est l’un de ses échecs les plus importants
et les moins bien compris.
Sport et culture : « C’était un véritable soulagement. »
De nombreux élèves affirment que le sport les a aidés à traverser la période où ils vivaient
au pensionnat. Christina Kimball a fréquenté l’école catholique située près de Le Pas et a
été victime de violence physique, sexuelle et émotionnelle. Elle estime que c’est le sport qui
l’a sauvée. « Je pratiquais plusieurs sports. Je jouais au baseball. Bien, on jouait au baseball,
et même au hockey. On avait une équipe de hockey. Dans un sens, ça m’a beaucoup,
beaucoup aidée parce que j’adorais faire du sport. Je dirais même que c’était une passion.
Je ne sais pas comment je faisais, mais j’étais bonne dans les sports493. » Noel Starblanket,
qui a fréquenté l’école de Qu’Appelle, raconte : « J’ai eu beaucoup de plaisir, surtout quand
je faisais du sport, car j’adorais ça. J’étais très sportif, et c’est ce qui m’a sauvé. C’est grâce
au sport que j’ai survécu494. » À l’école de Lestock, Geraldine Shingoose se réfugie dans les
activités parascolaires.
Une des choses positives que j’ai faites pour ne pas tout le temps penser aux mauvais
traitements a été d’essayer des trucs. J’ai joint l’équipe d’athlétisme et essayé de bien
performer. J’étais très sportive pendant mes années de pensionnat. Je jouais aussi du
trombone dans un orchestre. Ces activités‑là me permettaient de sortir de l’école, et
juste ça, c’était un véritable soulagement495.
Paul Andrew a passé sept ans au pensionnat Grollier Hall d’Inuvik. Selon lui, les sports
qu’il pratiquait à l’école représentent les souvenirs les plus vifs et les plus positifs qu’il
garde de l’endroit. « À certains moments, je me trouvais idiot et stupide. Mais dans un gym,
il n’y a pas grand monde qui était capable de me suivre496. »
Les activités récréatives dans les écoles sont toujours sous‑financées. Une enquête
nationale des écoles du ministère des Affaires indiennes (externats et pensionnats) réalisée
en 1956 présente les conclusions suivantes :
Il semble que très peu d’écoles disposent d’un programme d’éducation physique.
Bon nombre n’ont même pas les installations nécessaires à la tenue de telles activités.
L’histoire • 115
Garçons jouant au hockey à l’école de McIntosh, en Ontario. De nombreux élèves ont affirmé que c’est uniquement
grâce aux sports qu’ils ont survécu au cours de leurs années de pensionnat. Société historique de Saint-Boniface,
Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, Fonds de la province du Manitoba, SHSB 29362.
Évidemment, les sous‑sols sont destinés au jeu; toutefois, ils sont inappropriés et
on les utilise pour entreposer des objets ou tenir des assemblées. Un grand nombre
de terrains d’école n’ont pas été nettoyés, nivelés et préparés pour le jeu. Certains
sont toujours à l’état sauvage; d’autres sont surpeuplés d’arbustes, de chardons, de
graminées et de mauvaises herbes, et ont une apparence négligée497.
En 1957, l’oblat provincial L. Poupore écrit au Ministère concernant la situation dans
laquelle se trouve l’école de Williams Lake, en Colombie‑Britannique. Il souligne qu’il a
informé le Ministère de la nécessité d’aménager un gymnase à l’école il y a un an et demi.
Il raconte à ce moment que « pendant la récréation, les garçons faisaient un chahut de
fou dans leur salle de jeu, une pièce qui fait environ 11 m sur 18 m. Environ 150 garçons
essayaient de jouer; la boue qu’ils avaient sur leurs chaussures avait séché, et il y avait
tellement de poussière dans la pièce qu’on ne reconnaissait pas ceux qui se trouvaient à
l’autre bout. » Le Ministère lui a assuré que la construction d’un gymnase était une priorité;
toutefois, rien n’a été fait, et « le problème d’espace pour le jeu reste entier »498.
Malgré le manque de soutien financier, les équipes de hockey d’un bon nombre d’écoles
connaissent un succès considérable dans les années 1940 et 1950. Les équipes de Duck Lake
et de Qu’Appelle, en Saskatchewan, établissent notamment des records enviables. L’équipe
de l’école de Duck Lake, les Indians de St. Michael, remporte le championnat d’une ligue
constituée de huit équipes dans la région de Rothstern en 1946499. En 1948, la même équipe,
alors dirigée par le père G.‑M. Latour, remporte le championnat de hockey midget du nord
de la Saskatchewan. L’année suivante, elle remporte le championnat provincial500. Selon
le Daily Herald de Prince Albert, « Pendant les séries, les joueurs de l’équipe midget de
Duck Lake ont compensé leur petite taille par leur savoir‑faire, leurs habiletés de patinage,
116 • Commission de vérité et réconciliation
L’équipe de basketball des filles au Collège Grandin, Territoires du Nord-Ouest. Une élève de Grandin écrivait dans
le journal de l’école : « À Grandin, l’éducation passe en premier. » Les élèves pouvaient participer à des sports
d’équipe à l’école, mais « si vous avez du retard dans vos travaux scolaires, vous devez mettre le sport de côté.
» Archives Deschâtelets.
et la précision de leurs tirs. Provenant de tous les angles possibles, leurs attaques ont à
la fois effrayé et consterné les joueurs de l’équipe de Régina501. » L’édition de l’équipe de
Duck Lake de 1949 compte parmi ses joueurs un dénommé Fred Sasakamoose, qui sera
par ailleurs le premier Indien à jouer dans la Ligue nationale de hockey502.
Le hockey est le sport le plus populaire auprès des garçons dans la plupart des pensionnats;
c’est toutefois la boxe qui prévaut à ce chapitre dans ceux de la Colombie‑Britannique.
En 1947, l’école catholique de Sechelt, située dans le nord de Vancouver, fait de la publicité
afin de recruter un bénévole pour diriger un programme d’athlétisme. C’est Alex Strain, un
vétéran de la Marine royale canadienne, qui est choisi. À cette époque, l’école ne compte
pas de programme récréatif ni d’installations. Dirigés par Strain, les élèves nettoient un
entrepôt et s’en servent comme gymnase. Strain travaille en tant que bénévole quatre jours
par semaine, et crée, selon Gerry Pratt, un reporter du Vancouver Sun, « l’équipe d’acrobates
la plus souple de la province ». Il établit ensuite un programme de boxe à l’école. Le premier
ring est délimité par quatre rangées de chaises. Le premier sac d’entraînement est un sac
marin de la Marine royale canadienne rempli de morceaux de tapis de chute. Deux ans
plus tard, Strain achète un camion usagé et court les galas de boxe de l’île de Vancouver
avec les élèves. Après quatre ans d’existence, l’équipe a remporté plus de 100 trophées. Le
frère John Lawrence fabrique des robes et des culottes pour tous les membres de l’équipe et
sert aussi d’entraîneur503. Frederick Baker, le premier récipiendaire du prix Tom Longboat,
était un membre de l’équipe de boxeurs de Sechelt. Baker remporte trois championnats
en 1948; deux en 1949; un en 1950, et un autre en 1951504.
D’autres élèves trouvent le réconfort dans les arts. Nombre d’entre eux connaissent par
ailleurs de brillantes carrières dans le domaine des arts visuels, y compris Alex Janvier,
L’histoire • 117
Jackson Beardy, Judith Morgan et
Norval Morrisseau. Des membres du
personnel sympathiques encouragent la
démarche artistique de certains élèves
comme Beardy505. Comme c’est le cas
pour les sports, les activités culturelles
sont sous‑financées. De plus, elles sont
souvent destinées à favoriser l’assimilation.
En 1967, les élèves de l’école de Shingwauk,
en Ontario, montent une pièce de théâtre
comprenant quatre actes intitulée Arrow to
the Moon. Dans un des actes, on présente
un dialogue entre un aîné et un jeune
homme pour illustrer le contraste qui
existe entre les anciennes façons de faire
et les nouveaux horizons qui s’ouvrent aux
Autochtones. Billy Diamond incarne le
jeune homme, qui dit à la fin de la scène :
« Les nouvelles méthodes nous montrent La peintre Judith Morgan a fréquenté l’école d’Alberni,
comment travailler et vivre; mais les en Colombie-Britannique, dans les années 1940. Royal
anciennes nous ont appris à mourir. » La British Columbia Museum, Image G-02437.
performance est filmée et présentée aux
Cris de la baie James, qui s’abstiennent de tout commentaire; toutefois, ils sont choqués de
se rendre compte à quel point leurs enfants sont manipulés506.
Albert Canadien se souvient du pensionnat d’Akaitcho Hall :
Certains garçons avaient une guitare, et il y avait d’autres instruments dans la salle
commune. Parfois, on se regroupait et on jouait ensemble pour passer le temps.
John, le superviseur des garçons, s’en est rendu compte; il s’y est intéressé et nous a
encouragés à jouer et à chanter.
On a commencé à jouer ensemble juste pour le plaisir. Éventuellement, nous avons
cependant formé un groupe. On était cinq ou six, et on s’appelait les Arctic Ramblers.
Notre groupe comptait deux guitaristes, un violoniste, un bassiste, un batteur, et on a
même eu un pianiste pendant un bout de temps.
Ils jouaient lors des soirées dansantes du pensionnat et à Hay River507. Canadien a
ensuite fait partie des Chieftones, un groupe de musique rock qui a effectué de nombreuses
tournées en Amérique du Nord508.
Que ce soit sur les patinoires, les pistes d’athlétisme, les terrains d’exercice ou sur la
scène ou encore dans les salles d’arts et d’artisanat, de nombreux élèves ont trouvé une
façon de s’exprimer, et ont ainsi eu la chance d’explorer leurs propres talents, et parfois
même d’autres régions du pays et du monde. Cependant, le plus important, est qu’ils ont
pu accroître leur confiance en leur capacité de réaliser des projets.
118 • Commission de vérité et réconciliation
Résistance : « Je suis le père de cette enfant. »
Les parents et les enfants ont développé diverses stratégies pour s’opposer à la scolarisation
dans les pensionnats indiens. Dans certains cas, les parents refusent d’y inscrire leurs enfants,
d’y renvoyer ceux qui ont pris la fuite ou d’y retourner les élèves à la fin des vacances d’été.
Ils font également appel au gouvernement pour lui demander d’augmenter le financement
alloué pour les écoles, d’établir des externats dans leur communauté d’origine et d’améliorer
la qualité de l’éducation, de la nourriture et des vêtements. En outre, en prenant de telles
mesures, ils s’exposent souvent à un risque de représailles judiciaires. Dans presque tous
les cas, les têtes dirigeantes du système refusent de reconnaître la validité des critiques
formulées par les parents et les élèves. Les responsables des pensionnats et les représentants
du gouvernement jugent néfaste et régressive l’influence des parents. Les responsables des
pensionnats soupçonnent également les parents d’encourager leurs enfants à désobéir509.
Une fois que les parents sont considérés comme l’« ennemi », leurs critiques, qu’elles soient
valables ou non, peuvent être ignorées.
Avant 1920, année où la Loi sur les Indiens a été modifiée pour permettre au ministère
des Affaires indiennes d’obliger les enfants à fréquenter les pensionnats, la forme de
résistance la plus efficace qu’opposent les parents consiste simplement à refuser d’inscrire
leurs enfants. Cette mesure s’avère si efficace qu’elle contribue à la fermeture d’un certain
nombre de pensionnats. Le pensionnat de Battleford, en Saskatchewan, qui peut accueillir
150 élèves, se retrouve avec 35 inscriptions en 1915510. Le pensionnat ferme ses portes
deux ans plus tard511. Le pensionnat de High River, en Alberta, peut lui aussi accueillir plus de
100 élèves, mais en 1922, année où l’établissement ferme ses portes, le pensionnat n’a reçu
que 40 inscriptions512. Le pensionnat de Middlechurch, au Manitoba, n’est pas reconstruit
après avoir été rasé par les flammes en 1906, en grande partie en raison de la difficulté de
l’établissement à recruter suffisamment d’élèves513. Pour des raisons analogues, plusieurs
autres pensionnats sont appelés à fermer leurs portes, soit ceux de Saint‑Boniface, au
Manitoba, en 1905; de Calgary, en Alberta, en 1907; de Regina, en Saskatchewan, en 1910;
d’Elkhorn, au Manitoba, en 1919; de Red Deer, en Alberta, en 1919514.
En refusant d’inscrire leurs enfants dans les écoles industrielles des Prairies, les parents
nuisent aux politiques d’assimilation du gouvernement fédéral, en plus de priver les
pensionnats du travail des élèves, ainsi que des recettes tirées des subventions versées par
pensionnaire. Par conséquent, les écoles industrielles accumulent des déficits importants,
sous‑alimentent les enfants qu’elles parviennent à recruter et les surchargent de travail, ce
qui amène alors d’autres parents à retirer leurs enfants de ces établissements. Ce choix n’est
jamais sans risque pour les parents. Dans bien des cas, les pensionnats indiens sont les seules
écoles accessibles. Les parents qui souhaitent que leurs enfants soient scolarisés ont peu
d’options à leur disposition, si tant est qu’ils en aient515.
Parfois, les représentants du gouvernement exercent également des représailles contre
les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école, en refusant, dans certains cas, de leur
accorder leurs rations alimentaires et les paiements qui leur sont dus en vertu des traités516.
Les parents continuent de garder leurs enfants hors des écoles pendant une bonne partie du
XXe siècle : en 1941, seulement 45 élèves sont inscrits au pensionnat de Fort Providence, qui
est autorisé à en accueillir 100517.
L’histoire • 119
Élèves à l’école de Kitamaat, en Colombie-Britannique. En 1922, des parents ont refusé de retourner leurs enfants à
l’école après la mort d’un des élèves. Archives de l’Église Unie du Canada, 93.049P1835.
Dans au moins un cas, les parents enseignent à leurs enfants à domicile. En 1941,
les parents de Muriel, de Doreen et de Kathleen Steinhauer ne renvoient pas leurs filles
au pensionnat indien d’Edmonton, étant donné qu’ils ne sont pas satisfaits des progrès
qu’elles font à l’école. Leur mère, Isabel, a été enseignante avant de se marier et choisit
d’enseigner à ses enfants à domicile518.
Parfois, les parents sortent leurs enfants des pensionnats, malgré les protestations du
directeur de l’établissement. En 1904, un couple tente de retirer leur fille du pensionnat de
l’île Kuper. Lorsque le directeur G. Donckele informe le couple qu’en signant le formulaire
d’admission, ils ont donné au gouvernement le droit de décider à quel moment leur fille
pourrait quitter les lieux, le père déclare : « Je suis le père de cette enfant et je me fous de ce
que le gouvernement et vous avez à dire à ce sujet. » Après avoir été avisé qu’il pourrait être
poursuivi en justice, le père quitte malgré tout les lieux avec sa fille519.
En 1913, lorsqu’une mère retire sa fille du pensionnat de Fort Resolution, la Gendarmerie
est appelée sur les lieux et la mère est forcée d’abandonner sa fille au pensionnat520. À la suite
du décès d’un élève en 1922, des parents de la localité retirent leurs enfants du pensionnat
indien de Kitamaat, en Colombie‑Britannique. Ils acceptent d’y renvoyer leurs enfants à
la seule condition que la directrice de l’établissement « signe devant nous un document
selon lequel elle verra à ce que les enfants aient toute la nourriture qu’ils veulent, à ce qu’ils
reçoivent suffisamment de vêtements et à ce qu’on prenne bien soin d’eux »521.
En mars 1948, le directeur du pensionnat catholique romain de Cardston, en Alberta,
frappe le père d’un élève qui tente de retirer son fils du pensionnat. Au moment de débattre
de la question avec le ministère des Affaires indiennes, le Conseil des Indiens des Gens-duSang insiste pour qu’il soit indiqué dans le dossier que « ce n’est pas la première fois que le
père Charron frappe un Indien »522.
120 • Commission de vérité et réconciliation
Garçons coupant du bois à l’école de Williams Lake, en Colombie-Britannique, soit à la fin du XIXe siècle ou au début
du XXe siècle. En février 1902, Duncan Sticks est mort de froid après s’être enfui de l’école. Musée Cariboo Chilcotin.
Il n’est pas rare que les parents d’une collectivité ou d’une région tout entière refusent
de renvoyer leurs enfants au pensionnat. À l’automne 1926, par exemple, les parents
des différentes collectivités de la région d’Interlake, au Manitoba, annoncent qu’ils ne
renvoient pas leurs enfants au pensionnat d’Elkhorn. D’après les parents, les enfants
ne sont pas bien nourris, les garçons plus âgés forcent les plus jeunes à voler et tous les
enfants sont pauvrement vêtus523. En octobre 1927, 75 enfants d’âge scolaire de la réserve
des Gens‑du‑Sang, en Alberta, ne retournent pas au pensionnat ou n’y ont pas été inscrits.
Pour arriver à remplir les écoles catholiques et anglicanes de la réserve, les services de
police doivent envoyer une lettre et un agent des Indiens doit effectuer une visite de suivi524.
Deux semaines après le début de l’année scolaire 1940, 54 élèves ne sont toujours pas
revenus au pensionnat de Fraser Lake, en Colombie‑Britannique. Les services de police
sont appelés en renfort et en date du 2 octobre, 25 de ces élèves ont réintégré les rangs525.
Cette forme d’intervention parentale est courante tout au long des années 1940526.
Les parents sont enthousiastes à l’idée que leurs enfants reçoivent une éducation
appropriée et proposent souvent des solutions réalistes et efficaces. En 1905, les
parents des enfants qui fréquentent le pensionnat catholique romain de Squamish, en
Colombie‑Britannique, présentent une pétition pour que le pensionnat soit converti en
une école industrielle. Leur demande est refusée, même si les responsables des Affaires
indiennes reconnaissent que la subvention accordée au pensionnat permet « à peine
d’acheter ce qu’il faut comme nourriture et comme vêtements »527.
Certains dirigeants des Premières Nations, qui ont appuyé au départ les pensionnats,
affirment publiquement par la suite qu’ils regrettent leur décision. En 1917, le
chef Napahkesit de la bande de Pine Creek, au Manitoba, se dit désolé d’avoir un jour
appuyé la construction du pensionnat de Pine Creek. Selon l’agent des Indiens de l’endroit,
le chef croit que « les enfants en savent moins lorsqu’ils reviennent du pensionnat que
L’histoire • 121
lorsqu’ils y entrent ». D’après le chef, ils ont besoin d’un externat528. Les demandes pour
des externats font, en fait, partie des demandes courantes des parents529. En 1949, des
parents demandent la mise sur pied d’un externat dans la réserve de Cowessess et voient
finalement leur demande approuvée530.
Il arrive également que des parents demandent le renvoi d’un directeur531. En 1917,
des parents font pression pour qu’on accède à leur demande de démission du directeur
du pensionnat de Shoal Lake, en refusant d’y retourner leurs enfants532. Dans ce cas
particulier, le directeur a donné sa démission533. En juillet 1949, des parents de la bande
de Kahkewistahaw présentent sans succès une pétition au gouvernement fédéral pour
demander le renvoi d’une enseignante du pensionnat de Round Lake, en Saskatchewan.
Ils soutiennent que « le bulletin des enfants est très peu satisfaisant, le pire qu’on ait reçu »
et qu’« elle maltraite un peu trop les enfants »534. Les parents se plaignent également
que leurs enfants n’acquièrent pas les compétences dont ils ont besoin pour survivre.
En 1928, le chef Kejick de la bande de Shoal Lake déclare aux responsables des Affaires
indiennes que les élèves dans sa réserve « ne savent pas comment gagner leur vie lorsqu’ils
quittent le pensionnat et aimeraient qu’on leur enseigne un métier »535. Huit ans plus tard,
Charlie Shingoose de la bande de Waywayseecappo cherche à faire sortir son fils de 15 ans
du pensionnat de Birtle pour qu’il puisse lui montrer « à travailler, à trapper, etc. »536.
Des parents embauchent également des avocats pour faire valoir leur cause afin qu’on
enquête sur le décès des enfants qui ont pris la fuite, pour se plaindre de la sévérité de la
discipline, pour défendre les intérêts des enfants qui ont été blessés en travaillant dans les
pensionnats et pour tenter de faire sortir leurs enfants de ces établissements537.
Les membres des Premières Nations (Dénés) des Territoires du Nord‑Ouest sont ceux
qui ont pris une des mesures de protestation les plus inhabituelles; en 1937, ils refusent
d’accepter les paiements qui leur sont dus en vertu des traités pour protester contre les
conditions qui prévalent au pensionnat de Fort Resolution. Ils affirment que leurs enfants
« vivent en enfer »538.
Les pensionnats font aussi l’objet des critiques des premières organisations des Premières
Nations. Lors d’une réunion tenue à Saddle Lake, en Alberta, en 1931, la Ligue des Indiens
du Canada demande que plus d’externats soient construits pour offrir un complément
aux pensionnats539. L’année suivante, la Ligue, alors connue comme la Ligue des Indiens
de l’Ouest du Canada, demande la fermeture des pensionnats540. La Ligue recommande
également que seuls des enseignants qualifiés soient embauchés pour travailler dans les
pensionnats, que les élèves subissent un examen médical avant d’y entrer et que le système
de demi‑journées soit modifié pour augmenter les heures de classe541.
Pour tenter de mettre fin à leurs années d’études dans les pensionnats, certains
élèves essaient de réduire en cendres leur école. Au moins 37 tentatives du genre sont
recensées, dont deux ont causé la mort d’un certain nombre d’élèves et de membres du
personnel542. Pour les élèves, fuguer constitue la forme de résistance la plus efficace. Dans
les années 1870, E. F. Wilson, le directeur du pensionnat de Shingwauk à Sault Ste. Marie,
en Ontario, consacre un chapitre de ses mémoires aux « fugueurs ». Il raconte l’histoire de
trois garçons qui ont tenté de rentrer chez eux par bateau. Ces derniers ont été retrouvés
sains et saufs plus de dix jours plus tard, après qu’ils aient échoué sur une île dans le chenal
du Nord du lac Huron543.
122 • Commission de vérité et réconciliation
Après 1894, les enfants inscrits dans un pensionnat (ou qui y sont placés par ordre du
gouvernement, parce que l’on croit que les parents ne prennent pas bien soin d’eux), qui
refusent de se présenter à l’école, sont considérés comme des « fugueurs ». En vertu de la
Loi sur les Indiens et de son règlement, ces élèves peuvent être renvoyés au pensionnat
contre leur gré. Les enfants qui s’enfuient des pensionnats sont aussi considérés comme
des fugueurs. Les parents qui appuient leurs enfants dans leur désertion sont souvent
menacés de poursuites544.
La plupart des élèves qui prennent la fuite cherchent à regagner leur communauté
d’origine. Les élèves savent qu’ils peuvent se faire prendre, être renvoyés au pensionnat
et se voir infliger une punition. Ils sont malgré tout convaincus que cela vaut la peine
d’essayer de se rendre jusque chez eux et de goûter à un peu de liberté. Effectivement, dans
certains cas, les pensionnats ne parviennent pas à forcer les fuyards à revenir545. Certains
élèves réussissent à ne pas se faire prendre. Au lieu de prendre la direction de leur domicile,
certains d’entre eux se trouvent du travail auprès des agriculteurs de l’endroit et réussissent
ainsi à échapper à leurs poursuivants pendant de longues périodes546.
Prendre la fuite peut s’avérer risqué. Au moins 33 élèves sont morts, généralement de
froid, après s’être enfuis de leur pensionnat547. Dans un nombre élevé de cas, les parents
et les responsables des Affaires indiennes en viennent à la conclusion que les décès
auraient pu être évités si les responsables du pensionnat avaient lancé plus rapidement
les recherches, avaient pris des mesures plus efficaces en ce sens et avaient informé les
autorités policières et les membres de la famille de la disparition des élèves548. Dans le cas de
Charles et de Tom Ombash, deux frères qui se sont enfuis du pensionnat de Sioux Lookout
le 5 octobre 1956, les responsables du pensionnat ont attendu jusqu’en novembre avant
d’informer la police ou le ministère des Affaires indiennes de leur disparition549. Les
garçons n’ont jamais été retrouvés — les membres de leur communauté ont continué de
chercher leurs corps des décennies après leur disparition550.
Ces décès remontent au début du XXe siècle. Cependant, la première politique que la
cvr du Canada a relevée dans les documents examinés, qui s’applique à l’ensemble du
système et qui décrit les procédures à suivre lorsqu’un enfant s’enfuit du pensionnat,
remonte à 1953, soit 75 ans après que le gouvernement ait instauré son système de
pensionnats indiens. Cette politique précise simplement que « le directeur doit intervenir
rapidement afin de ramener au pensionnat tout fugueur et doit signaler dans les plus brefs
délais au surintendant de l’agence indienne tout cas d’absentéisme »551. La nature de cette
intervention rapide qui doit être pratiquée n’est pas définie. Plus précisément, rien n’exige
que la police ou les parents de l’enfant soient contactés. Ce n’est qu’en 1971 qu’on annonce
l’introduction d’une politique plus englobante à l’échelle du pays552.
Les membres du personnel des écoles posent parfois des gestes intrusifs et irrespectueux
lorsqu’ils poursuivent les enfants jusqu’au domicile de leurs parents553. Dans la localité de
Lebret, en Saskatchewan, « toutes les maisons sont fouillées » par la police dans le cadre
des recherches effectuées pour retrouver deux fuyards, qui se sont enfuis du pensionnat de
File Hills, en 1935554.
S’enfuir n’est pas un crime en soi. Toutefois, la plupart des élèves portent des vêtements
qui leur ont été donnés par l’école lorsqu’ils s’enfuient, et dans certains cas, les directeurs
cherchent et même réussissent à intenter contre eux des poursuites pour avoir volé les
L’histoire • 123
vêtements qu’ils portaient555. Les élèves qui se sont enfuis à plusieurs reprises peuvent
même être accusés en vertu de la Loi sur les jeunes délinquants. Dans de tels cas, ils peuvent
se voir condamner à vivre dans une maison de correction jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge
de 21 ans556.
Suivant les modifications apportées à l’Acte relatif aux Sauvages en 1894, les parents
qui ne renvoient pas à l’école les élèves qui fuguent s’exposent à des poursuites. On fait
souvent appel à la Gendarmerie pour forcer les parents à envoyer leurs enfants à l’école557.
Une inscription au journal du pensionnat de Blue Quills, en Alberta, datée du 1er mai 1932,
se lit comme suit : « Les sauvages ayant reçu l’injonction d’amener leurs enfants à l’école,
sinon la police s’en occupera, quelques parents obéissent à l’ordre aujourd’hui. Mais il y
en a encore qui font la sourde oreille558. » En 1937, un père qui refuse de renvoyer son fils
au pensionnat de Sandy Bay, au Manitoba, se voit condamner à 10 jours de prison. Pour
empêcher le garçon de prendre de nouveau la fuite, on l’envoie dans un pensionnat de
la Saskatchewan559.
Les parents sont souvent outrés de devoir retourner les fuyards à l’école. On précise
que le père de Wallace Hahawahi était « très indigné » à la perspective de retourner son
fils au pensionnat de Brandon, en 1936. Le garçon est âgé de plus de 16 ans et doit aider
à la maison. Dans ce cas‑ci, les arguments avancés par le père sont jugés suffisamment
convaincants et le garçon est autorisé à quitter l’école560. Kenneth Thompson, un autre
fuyard de la même école, déclare ce qui suit à la police : « Je suis un Indien des traités de
la réserve indienne Assiniboine; j’ai 17 ans. Je tiens à dire que je me suis enfui de l’école,
parce que je dois travailler trop dur et qu’en fait, je n’étudie pas du tout. Je travaille toujours
autour de l’école. Je crois que si je dois travailler, je peux aussi bien travailler à la maison
pour mon père561. » Malgré ses arguments, on le renvoie au pensionnat562.
Les agents des Indiens emploient souvent le terme « épidémie » en référence aux
problèmes d’absentéisme constants observés dans certaines écoles. Les agents sont d’avis
que cette épidémie révèle l’existence de problèmes sous‑jacents dans ces établissements.
En 1928, l’agent des Indiens J. Waddy écrit qu’au pensionnat anglican de Le Pas, « il ne
passe pratiquement pas un jour sans qu’un ou plusieurs élèves quittent les lieux de leur
propre chef »563. En 1935, dix élèves s’enfuient du pensionnat de Birtle, au Manitoba564.
Vers la fin des années 1930, le pensionnat de Shubenacadie, en Nouvelle‑Écosse, connaît
continuellement des problèmes d’absentéisme. Il n’est pas rare que certains élèves tentent
à plusieurs reprises de quitter l’école. Le matin du 7 juillet 1937, Andrew Julian décide de
ne pas se joindre aux autres garçons chargés de traire le cheptel laitier de l’école. Il décide
plutôt de prendre la direction de Truro, où l’on dit l’avoir vu dans le dépôt de rails. Il n’a
pas été retrouvé avant la fin du mois. À ce moment‑là, il avait atteint Nyanza sur l’île du
Cap‑Breton, ce qui représente une distance de 418,4 kilomètres (260 miles) par rapport au
pensionnat565. L’année suivante, Steven Labobe (graphie « LaBobe » également donnée)
réussit à rentrer chez lui, à l’Île‑du‑Prince‑Édouard. Le directeur décide de ne pas exiger le
retour du garçon566. D’autres fuyards n’ont pas cette chance. Un garçon qui a pris la fuite à
cinq reprises est finalement placé dans une maison de correction privée567.
De nombreux élèves affirment s’être enfuis pour échapper à la discipline de l’école.
Ken Lacquette a fréquenté les pensionnats de Brandon et de Portage la Prairie, au
Manitoba. « Ils avaient l’habitude de baisser nos pantalons et de nous battre tout le temps
124 • Commission de vérité et réconciliation
à coups de courroie; ils nous battaient devant tout le monde. Ensuite… ça a commencé
et après un certain temps, quand j’ai été assez grand, j’ai commencé à ficher le camp de
là, en m’enfuyant568. » D’autres cherchent à échapper à une réalité beaucoup plus sombre
que les châtiments corporels. Après avoir été victime de sévices sexuels à répétition,
Anthony Wilson s’enfuit du pensionnat d’Alberni569.
Dans les années 1940, Arthur McKay fugue régulièrement du pensionnat de Sandy Bay.
« La première fois, je ne savais même pas sur le coup où était ma maison. Mais ces gars‑là
étaient là; mes amis vivaient dans une réserve tout près qu’ils appelaient Ebb and Flow;
c’est là qu’ils allaient, alors je les ai suivis570. » À l’âge de 11 ans, Ivan George s’enfuit du
pensionnat de Mission, en Colombie‑Britannique, avec un groupe de ses amis. À leur
retour, les garçons sont battus à coups de courroie. Malgré cela, Ivan George prend
deux autres fois la fuite au cours de la même année scolaire571.
Muriel Morrisseau s’enfuit du pensionnat de Fort Alexander presque chaque année de
son internat. L’expérience est souvent terrifiante. « Je me rappelle m’être de nouveau enfui
et avoir tenté de traverser la rivière, qui a commencé à geler; nous avons tous eu peur et
nous avons dû revenir la queue entre les jambes572. » Isaac Daniels s’enfuit du pensionnat
de Prince Albert, en Saskatchewan, avec deux garçons plus âgés. Sur le chemin qu’ils
choisissent pour s’enfuir, ils se retrouvent devant un pont de chemin de fer. À mi‑chemin
de la traversée du pont, Daniels a soudain trop peur pour continuer et fait demi‑tour573.
Dora Necan s’enfuit du pensionnat de Fort Frances avec une amie. Elles se rendent aux
États‑Unis et y restent pendant trois jours, avant de revenir au pensionnat574. À la suite
d’une confrontation avec un membre du personnel enseignant, Nellie Cournoyea s’enfuit
d’un foyer anglican des Territoires du Nord‑Ouest et trouve refuge, sur son passage,
auprès de familles autochtones575. Lorsque Lawrence Waquan s’enfuit du pensionnat de
Fort Chipewyan en 1965, il n’y a pas de routes ni personne sur son chemin pour l’aider. « J’ai
marché de Fort Chipewyan, dans le nord de l’Alberta, jusqu’à Fort Smith, soit 130 miles. Ça
m’a pris environ cinq jours. Je n’avais que 16 ans environ. J’ai réussi à survivre en mangeant
des baies et en buvant de l’eau576. »
Lorsque Beverley Anne Machelle et ses amies s’enfuient du pensionnat de Lytton, en
Colombie‑Britannique, elles doivent composer avec le fait que le pensionnat est situé dans
une région montagneuse et isolée.
Il était situé au milieu de cette grosse colline et de là, on pouvait voir la ville. On a
descendu la moitié de la colline et on se sentait tous un peu comme excitées, vous
savez, puisqu’on était sorties de là et qu’on se préparait à aller faire quelque chose
d’amusant, et ensuite, on a descendu la moitié de la colline et alors on a réalisé,
eh bien, qu’on n’avait pas d’argent et qu’on n’avait nulle part où aller. Il n’y avait
aucun endroit où aller. On n’avait aucun endroit sûr où nous réfugier577.
En 1955, les filles du pensionnat de Sioux Lookout se rebellent lorsqu’on les envoie
toutes au lit plus tôt, après qu’on ait surpris un certain nombre d’entre elles à voler. Elles
se barricadent dans leur dortoir et refusent de laisser entrer tout membre du personnel578.
Une rébellion semblable est observée à Edmonton dans les années 1960, où les élèves
empêchent les membres du personnel d’entrer dans le dortoir la nuit pour protester contre
les mauvais traitements infligés aux élèves579.
L’histoire • 125
Collectivement et séparément, les parents et les élèves résistent aux attaques menées
par les pensionnats contre les familles et les collectivités autochtones. À l’occasion, ceux‑ci
remportent de petites victoires : un enfant est autorisé à quitter l’école; un externat est
construit. Cependant, tant et aussi longtemps que les Autochtones sont exclus des postes
influents qui leur permettraient d’exercer un contrôle sur l’éducation de leurs enfants, les
causes profondes du conflit demeurent bien réelles.
Le personnel : « Je voulais faire œuvre utile. »
Pendant la plus grande partie de l’existence des pensionnats, le personnel a été recruté
par les organisations missionnaires chrétiennes. En général, les Églises nommaient un
prêtre ou un ministre du culte à la direction des pensionnats, et non un pédagogue. Les
écoles catholiques romaines pouvaient trouver de la main‑d’œuvre auprès de différents
ordres religieux catholiques dont les membres avaient fait vœu d’obéissance, de pauvreté et
de chasteté. Conformément à ces vœux, les religieux devaient aller là où ils étaient envoyés,
ne devaient pas s’attendre à être rémunérés et n’avaient pas besoin de subvenir aux besoins
d’une famille. David Laird, le commissaire des Indiens, croyait que puisque les membres
des ordres religieux catholiques romains recevaient très peu en échange de leurs services,
les écoles catholiques romaines « peuvent employer un personnel plus nombreux que là
où l’on paye des salaires ordinaires, conséquemment il y a pour chacun moins d’ouvrage à
faire, ce qui ne nuit pas à la qualité du travail fait »580.
Les écoles protestantes recrutaient une grande partie des membres de leur personnel
auprès des organisations missionnaires.
Bon nombre des premiers employés des écoles croyaient qu’ils participaient à une
croisade morale. Dans son histoire de l’orphelinat McDougall, le prédécesseur du
pensionnat de Morley, en Alberta, Mme J. McDougall explique que les travaux de la mission
et de l’orphelinat consistent à « aller chercher les sauvages et les ignares et à les encadrer
dans un foyer chrétien, à bénir leur corps, à cultiver leur esprit et à tenter d’élever leur
vision spirituelle »581.
Les membres du personnel sont souvent motivés par l’appel de l’aventure et par leur
engagement religieux. Nicolas Coccola, alors qu’il était un jeune étudiant séminariste
en Corse, l’île française située dans la mer Méditerranée, ne voulait pas se contenter
de la vie de prêtre. Dans ses mémoires, il a écrit : « Il me semblait plus noble de partir
à l’étranger et d’aspirer au martyre. » Il a consacré sa vie à diriger un pensionnat en
Colombie‑Britannique582. Alors qu’il était un jeune garçon en Angleterre au milieu du
XIXe siècle, Gibbon Stocken dévorait les ouvrages missionnaires qu’une de ses tantes lui
envoyait. À l’âge de 17 ans, il s’est engagé dans la Société missionnaire de l’Église anglicane,
dans l’espoir d’être envoyé en Inde. On lui a plutôt offert un poste dans la réserve indienne
des Pieds‑Noirs, dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Alberta583. L’infirmière et sage‑femme
britannique Margaret Butcher s’est rendue en Inde, où elle a travaillé pour une famille
britannique. Elle s’est rendue ensuite en Colombie‑Britannique, où elle a travaillé dans une
mission méthodiste auprès d’immigrants japonais584. En 1916, elle s’apprêtait à commencer
à travailler au pensionnat méthodiste de Kitamaat, en Colombie‑Britannique585.
126 • Commission de vérité et réconciliation
Employés devant l’entrée de l’école de Brandon, au Manitoba, en 1946. Office national du film du Canada. Photothèque,
Bibliothèque et Archives Canada, PA-048575.
Ces différentes motivations s’exerceront pendant toute l’histoire du réseau des pensionnats.
Lorraine Arbez, qui a travaillé au pensionnat de Qu’Appelle pendant les années 1950, a
déclaré : « J’ai choisi cette carrière pour travailler auprès des enfants. Je voulais faire œuvre
utile auprès d’eux, et j’espère que mon travail a été utile586. » Pour Noreen Fischbuch, qui a
travaillé dans des pensionnats de l’Ontario et de l’Alberta pendant les années 1950 et 1960,
les pensionnats ont offert une expérience grandement nécessaire : « En ce qui me concernait,
j’avais un travail d’enseignante, je travaillais auprès des enfants, et j’aimais les enfants… Les
enfants recevaient une éducation, et j’avais un travail.587 » George Takashima, qui a enseigné
à Sioux Lookout, a expliqué : « On pourrait dire que j’avais le goût de l’aventure588. »
Presque tous les membres du personnel étaient mal payés. Les représentants du
gouvernement estimaient que parce que de nombreux membres du personnel appartenaient
à des organisations missionnaires, le salaire leur « importait peu »589. Par conséquent, les
écoles avaient du mal à recruter et à conserver du personnel. Alexander Sutherland, de
l’Église méthodiste, n’hésite pas à se faire entendre au sujet du lien entre les salaires peu
élevés et la difficulté pour les écoles de recruter du personnel. En 1887, il écrit au ministre des
Affaires indiennes au sujet de la « difficulté d’obtenir des enseignants compétents et qualifiés
en raison du salaire peu élevé »590. La question des salaires peu élevés ne disparaîtra jamais.
Plus d’un demi‑siècle plus tard, en 1948, C. H. Birdsall, président du comité de l’Église Unie
responsable du pensionnat d’Edmonton, déplore qu’il est « impossible pour le pensionnat
d’offrir des salaires qui rivalisent » avec les salaires que les Affaires indiennes versent aux
L’histoire • 127
enseignants des externats. Compte tenu de la piètre qualité du logement, du matériel et
des compétences insuffisantes des membres du personnel du pensionnat, il juge « exagéré
de qualifier d’éducation le travail effectué actuellement auprès des enfants indiens »591.
De nombreuses écoles catholiques survivent grâce à ce qui constitue essentiellement du
bénévolat. En 1948, le directeur du pensionnat indien de Sechelt, H. F. Dunlop, informe
Ottawa que « si le pensionnat ne s’est pas enfoncé dans le rouge au cours de la dernière
année, c’est en grande partie parce que quatre oblats qui travaillent ici à temps plein ont reçu
un salaire total de 1 800 $ de janvier 1947 à janvier 1948 »592. Même pendant les années 1960,
les sœurs du pensionnat indien Christie reçoivent un salaire mensuel de 50 $ — ce qui amène
le directeur A. Noonan à se dire « honteux »593.
De nombreux employés qualifiés et expérimentés travaillent dans les pensionnats.
Miss Asson, directrice du pensionnat de Kitamaat en1930, avait obtenu son diplôme à
l’Ensworth Deaconess Hospital de St. Joseph, dans le Missouri. Elle avait également suivi une
formation à titre de diaconesse à Toronto et avait travaillé en Chine de 1909 à 1927594. La
directrice du pensionnat anglican de Wabasca, en Alberta, en 1933, était une infirmière595. Au
début du XXe siècle, les sœurs Charlotte Amelia et Lilian Yeomans travaillent au pensionnat de
Norway House. Charlotte avait une formation d’infirmière, et Lilian a été l’une des premières
femmes médecins au Canada596. Theresa Reid avait quatre ans d’expérience en enseignement
et avait un certificat en enseignement avant qu’elle pose sa candidature au pensionnat de
Norway House597, George Takashima avait un certificat en enseignement598 et Olive Saunders
avait un grade universitaire et plusieurs années d’expérience en enseignement599. En 1966,
E. O. Drouin, directeur du pensionnat catholique romain de Cardston, se targuait du fait que
10 des 21 membres de son personnel possédaient un grade universitaire. Drouin lui‑même
avait quitté son poste de professeur d’université pour aller travailler au pensionnat600.
Beaucoup de gens ont consacré leur vie adulte à travailler dans les pensionnats. Au
moins 12 directeurs sont morts en fonction601. Le directeur du pensionnat de l’île Kuper,
George Donckele, a démissionné en janvier 1907; en juin de la même année, il était
décédé602. Sherman Shepherd a travaillé dans les pensionnats anglicans de Shingle Point,
au Yukon, sur la rive de l’Océan arctique, d’Aklavik (Territoires du Nord‑Ouest), de
Fort George (Québec) et de Moose Factory (Ontario), jusqu’à sa démission en 1954, après
25 ans de service dans le Nord du Canada603. D’autres ont travaillé jusqu’à un âge avancé
étant donné que leur salaire peu élevé faisait en sorte qu’ils avaient peu d’économies et que
leur régime de pension était minimal. Lorsque la directrice du pensionnat d’Ahousaht, en
Colombie‑Britannique, a pris sa retraite en 1929 à l’âge de 73 ans, le directeur W. M. Wood a
recommandé qu’on lui verse un mois de salaire pour la remercier de ses années de service.
Woods a précisé qu’elle « prenait sa retraite en ayant des moyens très limités »604.
Ces longs états de service n’étaient toutefois pas la norme. Étant donné que le salaire
était souvent bas et que les conditions de travail et de vie étaient difficiles, le roulement de
personnel a été élevé pendant toute l’existence du réseau. De 1882 à 1894, le taux de roulement
annuel des enseignants du pensionnat de Fort Simpson (aujourd’hui Port Simpson),
en Colombie‑Britannique, a été essentiellement de 100 %. À un certain moment, tout
l’enseignement était donné par le missionnaire méthodiste local Thomas Crosby, son
épouse, Emma et la directrice de l’école605. De janvier 1958 à mars 1960, soit une période
d’à peine deux ans, le pensionnat d’Alert Bay a perdu 85 % de son personnel, en raison
128 • Commission de vérité et réconciliation
notamment de 19 congédiements pour
incompétence. Huit autres sont partis parce
qu’un différend les opposait au directeur606.
En 1958, les sœurs bénédictines
ont annoncé que le monastère de
Mount Angel, en Oregon, ne fournirait plus
de personnel pour le pensionnat Christie,
en Colombie‑Britannique. Selon la prieure
du monastère des sœurs bénédictines,
Mère Mary Gemma, des membres de
l’ordre se sont épuisées physiquement et
mentalement en tentant de répondre aux
besoins des pensionnats. « Une de mes
plus jeunes enseignantes a dû subir des
électrochocs cette année, et deux autres
pourraient être dans la même situation. »
Depuis deux ans et demi, l’ordre a perdu
14 enseignantes607. Ces exemples sont
confirmés par les statistiques globales.
La chef de cuisine à Lapointe Hall à Fort Simpson, dans
De 1956‑1957 à 1963‑1964, le taux annuel
les Territoires du Nord-Ouest Les écoles étaient très
de roulement du personnel dans tous les
dépendantes de la main-d’œuvre féminine. Archives des
pensionnats indiens atteint 25 %608.
Territoires du Nord-Ouest, N-1992-255-0144.
Les
pensionnats
dépendaient
grandement du travail des femmes. Les
catholiques romains comptaient sur les ordres de religieuses pour doter en personnel
et faire fonctionner les pensionnats609. Les protestants comptaient tout autant sur le
travail sous‑payé des femmes. Austin McKitrick, directeur du pensionnat presbytérien de
Shoal Lake, dans le nord-ouest de l’Ontario, le reconnaît lorsqu’il écrit en 1901 :« Je crois
que si nous, les hommes, nous nous mettions à la place de certaines femmes qui travaillent
trop et qui sont épuisées, nous n’endurerions pas la situation avec autant de patience
qu’elles le font souvent610. » Un missionnaire a écrit que, en sachant ce qu’il savait sur ce
qui était attendu des femmes missionnaires, il tenterait de dissuader ses filles de travailler
pour la Société missionnaire méthodiste pour les femmes611.
Les femmes occupaient habituellement des postes subalternes, mais le rapport annuel
de 1906 des Affaires indiennes fait état de onze directrices de pensionnat. Elles travaillaient
toutes dans des pensionnats, et non dans des écoles industrielles. Sept d’entre elles
étaient catholiques romaines, deux étaient anglicanes, une était méthodiste et une était
presbytérienne612. Kate Gillespie était l’une de ces directrices. Après avoir enseigné dans
des externats dans des réserves près de Kamsack et de Prince Albert, elle a été nommée
directrice du pensionnat de File Hills en 1901, un poste qu’elle a occupé jusqu’à son
mariage en 1908613.
Il n’y avait pas seulement des directeurs et des enseignants qui travaillaient dans les
pensionnats. La plupart des pensionnats étaient de véritables microsociétés. On y trouvait
des cuisiniers, des couturières, des gouvernantes, des infirmières, des responsables de la
L’histoire • 129
discipline, des agriculteurs, des charpentiers, des forgerons, des ingénieurs (pour faire
fonctionner les systèmes de chauffage et d’électricité), des cordonniers et même des
chefs d’orchestre614. Des petits pensionnats emploient moins de personnel, comme le
pensionnat pour filles Crosby, de l’Église Unie, à Port Simpson, en Colombie‑Britannique,
qui a dû fonctionner avec seulement trois employés en 1935615. La même année, le
pensionnat catholique romain de Kamloops, en Colombie‑Britannique, employait au
moins 19 personnes616. Le pensionnat de Prince Albert, en Saskatchewan, comptait plus de
50 employés pendant l’année scolaire 1966–1967617.
Il y avait beaucoup de travail et peu de congés. De nombreux employés travaillaient
sept jours par semaine. Un rapport de 1896 sur le pensionnat Mount Elgin indique : « Le
personnel n’a aucun congé, tout temps perdu est déduit des salaires618. » La politique
dans les écoles anglicanes pendant les années 1920 consistait à permettre « une journée
complète de repos par mois »619. L’agent des Indiens F. J. C. Ball prédisait en 1922 qu’un
employé de 63 ans au pensionnat de Lytton se dirigeait vers la dépression nerveuse. Selon
Ball, cet homme était « enseignant, ministre du culte, concierge et homme à tout faire au
pensionnat. Il est également responsable du dortoir des garçons la nuit620. »
Le personnel était généralement mieux nourri que les élèves. Les membres du
personnel, en particulier au cours des premières années d’existence du réseau, étaient
mieux immunisés que les élèves contre les nombreuses maladies qui se propageaient
dans les pensionnats. Malgré cela, les conditions de vie dans de nombreux pensionnats
avaient des effets négatifs sur le personnel. En 1896, E. B. Glass, directeur du pensionnat de
Whitefish Lake, situé dans ce qui est aujourd’hui l’Alberta, déclare que la détérioration de
l’état de santé d’un de ses employés est attribuable au fait qu’il doit travailler dans une école
mal chauffée et mal isolée dans laquelle le « vent froid siffle en s’infiltrant par le plancher ».
Glass affirme que « le Ministère qui se charge de la construction, de la réparation et de
l’ameublement des écoles devrait assumer sa responsabilité à l’égard de la négligence et de
la souffrance que cet enseignant a dû endurer »621.
La maladie faisait également des ravages chez les enfants des membres du personnel
mariés. Emma Crosby, qui a participé à la fondation du pensionnat pour filles Crosby à
Port Simpson à la fin des années 1870, a enterré quatre de ses enfants à Port Simpson,
dont deux ont succombé à la diphtérie622. Elizabeth Matheson, l’épouse du directeur du
pensionnat d’Onion Lake, a perdu deux enfants : sa fille est morte de la coqueluche, et
son fils est décédé de la diphtérie méningée au tout début du XXe siècle623. Pendant sa
quatrième grossesse, Elizabeth Matheson est devenue tellement déprimée qu’elle a
envisagé de se suicider624.
Les employés missionnaires, en particulier au cours des premières années d’existence
du système, étaient très hostiles à l’endroit de la culture autochtone625. Ils qualifiaient
souvent les Autochtones de « paresseux »626. J. P. Mackey, qui a été longtemps directeur du
pensionnat de Shubenacadie, en Nouvelle‑Écosse, exprimait ce point de vue pendant les
années 1930. Dans une lettre, il a décrit les Autochtones comme des menteurs invétérés. « En
ce qui me concerne, je n’ai aucun espoir d’arriver à rattraper l’Indien et tous ses mensonges,
et en fait je n’ai pas l’intention d’essayer de le faire627. » D’autres, au contraire, prennent la
défense des Autochtones. Hugh McKay, surintendant des œuvres missionnaires de l’Église
presbytérienne auprès des Autochtones, reproche au gouvernement fédéral d’avoir failli
130 • Commission de vérité et réconciliation
aux promesses qui figurent dans les traités
et de ne pas avoir su atténuer la famine
qui sévit dans les Prairies628. De même,
William Duncan, missionnaire anglican
à Metlakatla, en Colombie‑Britannique,
a conseillé les Tsimshians sur la façon de
présenter leurs arguments en faveur des
titres ancestraux629.
Parfois, les membres du personnel
protestaient contre la façon dont les élèves
étaient traités. Lorsque deux membres du
personnel du pensionnat de Prince Albert,
en Saskatchewan, ont démissionné en
1952, ils se sont plaints de la discipline très
dure qui régnait au pensionnat630. En 1957,
Helen Clafton, ancienne surveillante de
dortoir, a écrit comment, au pensionnat
de Lytton, en Colombie‑Britannique, « la
Mademoiselle Cornelius, une Oneida, enseignait à
lanière de cuir est trop en évidence »631.
l’école de Regina, en Saskatchewan, au début du XXe
Des Autochtones travaillaient aussi
siècle. Saskatchewan Archives Board, R-B992.
dans les pensionnats. L’Institut Mohawk
a embauché l’ancien élève Isaac Barefoot au poste d’enseignant en 1869. Barefoot sera
également directeur intérimaire et sera plus tard ordonné ministre anglican632. Une
autre ancienne élève, Susan Hardie, a obtenu son certificat en enseignement en 1886633.
Elle a été gouvernante de l’école dès 1894 et touchait un salaire annuel de 200 $634. Elle
a pris sa retraite au début de l’année scolaire 1936–1937635. Une jeune Oneida, nommée
Mlle Cornelius, enseignait au pensionnat de Regina au début du XXe siècle636. Elle est partie
l’année suivante pour aller enseigner dans une école américaine qui lui offrait un meilleur
salaire637. Au début des années 1930, le pensionnat de Brandon a embauché l’ancienne
élève Lulu Ironstar au poste d’enseignante638. Il s’agissait toutefois d’exceptions à la
règle. Même en 1960, il n’y avait dans les pensionnats de tout le pays que 23 enseignants
membres des Premières Nations, dont 19 enseignaient des matières théoriques et quatre
enseignaient l’économie domestique et les arts industriels639. Stan McKay, qui a fréquenté
les pensionnats de Birtle et de Brandon, enseignait au pensionnat de Norway House, au
Manitoba, pendant les années 1960. Même s’il aimait beaucoup son travail, il est parti
après deux ans. Selon lui, l’enseignement qu’il était obligé de donner n’était pas pertinent
dans la vie des enfants. Par exemple, l’enseignement était fortement axé sur l’anglais et
ne tenait pas compte du rôle de la langue crie dans les communautés dont venaient les
enfants. « Dans le système en place, les enfants étaient condamnés à l’échec, et c’est ce qui
se confirmera pour la majorité d’entre eux640. »
Verna Kirkness, qui a grandi dans la réserve de la Première Nation de Fisher River au
Manitoba, enseignait aux pensionnats de Birtle et de Norway House641. Elle n’aimait pas
l’ambiance du pensionnat de Birtle, où elle estimait que les administrateurs limitaient au
minimum le temps que les élèves pouvaient passer avec elle. Dans ses mémoires, elle se
L’histoire • 131
demande « s’ils craignaient que les enfants [lui] parlent de leur vie en dehors des salles de
cours »642.
C’est pendant les années 1960 qu’un certain nombre d’Autochtones ont été promus
au poste de directeur d’école. Ahab Spence, ancien pensionnaire, a été nommé
directeur du pensionnat de Sioux Lookout en 1963643. Pendant que Spence a dirigé
l’école, la moitié des 23 employés de l’école étaient autochtones644. Colin Wasacase est
devenu directeur du pensionnat presbytérien de Kenora en 1966645. Conformément
à la tradition, son épouse a été nommée directrice du pensionnat646. Cette tendance
s’est poursuivie jusqu’aux années 1970, lorsque des Autochtones ont été nommés à des
postes d’administration de nombreux pensionnats, notamment ceux de Mission et de
Kamloops, en Colombie‑Britannique; de Blue Quills, en Alberta; de Prince Albert, de
Duck Lake et de Qu’Appelle, en Saskatchewan, ainsi que de Fort George, au Québec647.
Bien que le nombre total de pensionnats ait diminué rapidement à compter de 1969,
les pensionnats sont devenus une source importante d’emploi pour les Autochtones,
en particulier en Saskatchewan, où six pensionnats étaient administrés par les autorités
scolaires des Premières Nations. Sur les 360 personnes qui travaillaient dans les écoles de
la Saskatchewan en 1994, 220 étaient d’ascendance autochtone — près des deux tiers de
l’ensemble du personnel648.
La plupart des Autochtones qui étaient embauchés par les pensionnats travaillaient
comme cuisiniers, concierges et hommes à tout faire. En 1954, Mme Clair, femme d’origine
crie qui avait fréquenté le pensionnat de Lac La Ronge, en Saskatchewan, travaillait au
pensionnat de Carcross, au Yukon. Le surintendant l’a décrite dans ces mots : « une très
bonne personne, vaillante et aimée de tous. Elle peut tirer le meilleur des enfants649. » Au
pensionnat de Wabasca, en Alberta, Alphonse Alook était considéré comme un « pilier pour
le directeur, surtout dernièrement. C’est un habile charpentier loyal à l’école. Le directeur
recommande l’augmentation de son salaire650. » Quatre jeunes femmes autochtones, dont
trois sœurs, ont été embauchées pour travailler au pensionnat de Fort George, au Québec,
en 1953651. Un rapport produit au sujet des trois sœurs en 1956 indique : « Les sœurs
Herodier font du bon travail. » Toutefois, elles n’étaient pas logées de la même façon que les
membres du personnel non autochtones. Le même rapport poursuit en faisant remarquer
qu’heureusement, les « filles autochtones ne voient pas d’objection à partager une chambre
restreinte, sans quoi les logements réservés au personnel seraient insuffisants »652.
D’anciens employés autochtones jugeaient qu’ils avaient apporté beaucoup aux
élèves. Jeanne Rioux a fréquenté l’école d’Edmonton et a par la suite été superviseure à
l’école d’Hobbema en Alberta, où elle s’est opposée à la façon dont le personnel imposait
sa discipline aux enfants653. Mary Chapman a été pensionnaire et a par la suite travaillé
dans les cuisines du pensionnat de l’île Kuper. Elle a convaincu la direction de servir aux
élèves les mêmes repas qu’au personnel. Elle suivait cette règle : « Si l’école manque de
rôti, les enfants ne manquent pas de rôti. Je ne leur sers pas de mortadelle. Je prends le
rôti du personnel et je le donne aux enfants654. » Vitaline Elsie Jenner, qui avait fréquenté le
pensionnat de Fort Chipewyan, en Alberta, et qui y avait été malheureuse, a travaillé comme
surveillante des filles au pensionnat catholique romain Breynat Hall, à Fort Smith, dans les
Territoires du Nord‑Ouest. À sa surprise, elle a en grande partie aimé son expérience. Elle
se souvient qu’un membre du personnel lui avait demandé quels sont les jeux qui, selon
132 • Commission de vérité et réconciliation
elle, intéresseraient les enfants et les aideraient à se sentir comme chez eux. « J’ai répondu :
“Je suis certaine qu’au fond, ils veulent qu’on les prenne dans nos bras, comme j’aurais
aimé qu’on le fasse quand j’étais au pensionnat. Parce que vous savez, ces enfants sont
séparés de leurs parents655.” »
D’anciens employés et des enfants d’anciens employés ont rappelé qu’une grande
partie du débat sur l’histoire des pensionnats passait sous silence les bonnes intentions
de nombreux employés ainsi que les réussites du système des pensionnats. Même s’ils
demeurent convaincus que le réseau était sous‑financé, ils ont aussi le sentiment qu’eux
et leurs parents ont consacré une grande partie de leur vie à l’éducation et aux soins des
enfants autochtones.
La plupart des membres du personnel des pensionnats n’ont pas fait carrière dans les
pensionnats et n’y ont travaillé qu’un an ou deux avant de passer à autre chose. D’autres
ont travaillé pendant des années dans des conditions qui étaient souvent très différentes
de celles auxquelles ils étaient habitués, travaillaient pour un salaire très bas et vivaient
dans des logements restreints et surpeuplés qu’ils partageaient parfois avec des collègues
peu agréables. Ils ont passé leur vie à enseigner, à cuisiner, à faire du ménage, à cultiver
la terre et à surveiller les enfants. Ces activités elles‑mêmes étaient positives, et non
négatives. La plupart des membres du personnel n’étaient pas responsables des politiques
qui provoquaient la séparation des enfants de leurs parents et qui faisaient en sorte
qu’ils vivaient dans des installations inadéquates et sous‑financées. En fait, beaucoup
d’employés ont consacré une grande partie de leur temps et de leur énergie à tenter de
rendre plus humain ce système dur et souvent destructeur. Si les pensionnats ont donné
des résultats positifs, nous les devons à la résilience des enfants eux‑mêmes et aux efforts
de ces employés.
Accord et excuses
Au cours des années où le gouvernement fédéral met lentement fin au système des
pensionnats indiens, les peuples autochtones des quatre coins du pays établissent des
organisations régionales et nationales efficaces. Devant les tribunaux et les organes
législatifs, ils militent pour que soient reconnus les droits des Autochtones, plus
particulièrement le droit à l’autonomie gouvernementale. Ils forcent le gouvernement à
renoncer à son livre blanc de 1969, qui vise à mettre un terme aux droits des Autochtones;
ils font ajouter le règlement des revendications territoriales au programme national;
ils veillent à ce que les droits des Autochtones soient enchâssés dans la Constitution; ils
permettent la création d’un nouveau territoire au Canada — le territoire du Nunavut —
où la majorité de la population est inuite. Ces avancées s’inscrivent dans un mouvement
mondial pour défendre les droits des peuples indigènes. Les dirigeants autochtones du
Canada jouent un rôle clé dans ce mouvement. Par exemple, ils jouent un rôle essentiel
dans la création du Conseil mondial des peuples indigènes en 1975656. Le travail accompli
par ce conseil jette les bases de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones de 2007657.
L’histoire • 133
À partir des années 1960, de nombreuses personnes au sein des différentes congrégations
religieuses commencent à réévaluer le contexte historique plus général entourant les
relations entretenues entre leur congrégation et les peuples autochtones, de même que
le contexte historique particulier des pensionnats indiens. De nombreux organismes
religieux appuient les campagnes menées par les Autochtones sur des questions telles que
les terres et les droits issus des traités. Dans les années 1980, les congrégations religieuses
commencent à présenter des excuses aux peuples autochtones. Les membres de l’Église
Unie du Canada, qui sont parmi les premiers, en 1986, à adresser leurs excuses, dénoncent
plus particulièrement les conséquences destructrices qu’a eues le travail missionnaire des
Églises sur la culture autochtone658. L’ordre des oblats présente ses excuses en 1991 en ce
qui concerne les pensionnats indiens659. Les anglicans, les presbytériens et les membres de
l’Église Unie offrent leurs excuses en 1993, en 1994 et en 1998, respectivement, concernant
plus particulièrement le rôle qu’ils ont joué dans l’administration des pensionnats indiens660.
Les peuples autochtones commencent également à faire pression, à la fois
individuellement et collectivement, pour que les personnes qui ont maltraité les élèves
dans les pensionnats soient poursuivies en justice et que les anciens élèves soient
dédommagés. En 1987, Nora Bernard, une ancienne élève du pensionnat de Shubenacadie,
commence à interroger d’autres élèves survivants dans la cuisine de sa demeure à Truro,
en Nouvelle‑Écosse661. En 1995, elle crée la Shubenacadie Indian Residential School
Survivors Association et commence l’inscription des survivants. Les efforts d’anciens
élèves des pensionnats établis dans des endroits aussi éloignés que Fort Albany, en Ontario,
Chesterfield Inlet, dans les Territoires du Nord‑Ouest à l’époque, et de Williams Lake,
en Colombie‑Britannique, donnent lieu à plusieurs enquêtes policières et à un nombre
limité de poursuites et de condamnations. Leurs efforts mènent également à la création
d’organismes locaux et nationaux formés d’anciens élèves des pensionnats. Phil Fontaine,
alors le Grand Chef de l’Assemblée des chefs du Manitoba, fait ajouter la question au
programme national en octobre 1990, lorsqu’il dénonce publiquement les mauvais
traitements que ses camarades de classe et lui ont subis au pensionnat de Fort Alexander662.
D’anciens élèves intentent également des poursuites contre le gouvernement fédéral
et les congrégations religieuses en raison des traitements qu’ils ont subis dans les
pensionnats. Bien qu’ils aient gain de cause dans un certain nombre de cas, les tribunaux
ne sont pas prêts à leur accorder un dédommagement pour certains enjeux d’importance
pour les peuples autochtones, tels que la perte de leur langue et de leur culture. En
octobre 2001, les survivants des pensionnats indiens sont plus de 8 500 à avoir intenté des
poursuites contre le gouvernement fédéral, les congrégations religieuses, les organismes
connexes et, dans la mesure du possible, les personnes qui leur ont infligé ces mauvais
traitements663. En 2005, on estime à plus de 18 000 le nombre de poursuites intentées664. Les
anciens élèves commencent également à déposer des recours collectifs en vue d’obtenir
un dédommagement. Bien que les tribunaux inférieurs leur refusent le droit de déposer de
tels recours, la Cour d’appel de l’Ontario conclut, en 2004, qu’il faut autoriser l’un d’entre
eux (connu comme l’« affaire Cloud »)665. Quelques mois plus tard, le gouvernement fédéral
accepte d’engager des procédures en vue de négocier un règlement en réponse au nombre
croissant de recours collectifs. La Convention de règlement relative aux pensionnats
indiens (CRRPI) est établie en 2006 et est approuvée par les tribunaux l’année suivante.
134 • Commission de vérité et réconciliation
Les chefs autochtones du Canada ainsi que certains anciens élèves des pensionnats étaient présents sur le parquet
de la Chambre des communes lorsque le premier ministre a présenté ses excuses en 2008. De gauche à droite :
Don Favel, ancien élève; Mary Moonias, ancienne élève; Mike Cachagee, ancien élève et président de la National
Residential School Survivors Society; Crystal Merasty, ancienne élève; Peter Irniq, ancien élève; Patrick Brazeau,
chef national du Congrès des peuples autochtones; Mary Simon, présidente d’Inuit Tapiriit Kanatami; Phil Fontaine,
chef national de l’Assemblée des Premières Nations; Beverley Jacobs, présidente de l’Association des femmes
autochtones du Canada; Clem Chartier, président du Ralliement national des Métis. Marguerite Wabano, une
ancienne élève, est cachée par la parure de tête de Phil Fontaine. Presse canadienne : Fred Chartrand.
La CRRPI comprend cinq principaux éléments : 1) le Paiement d’expérience commune;
2) le Processus d’évaluation indépendant; 3) des mesures de soutien pour la Fondation
autochtone de guérison; 4) un soutien pour la commémoration des pensionnats indiens;
5) la mise sur pied de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Grâce au
Paiement d’expérience commune, les anciens élèves ont droit à un montant de 10 000 $
pour la première année où ils ont fréquenté un pensionnat et à un montant additionnel de
3 000 $ pour chacune des années (ou parties d’année) de fréquentation supplémentaires.
Le Processus d’évaluation indépendant a pour but de statuer sur les réclamations des
élèves qui ont subi des sévices physiques ou sexuels dans les pensionnats et de déterminer
si un dédommagement doit leur être accordé. Des fonds sont également octroyés à la
Fondation autochtone de guérison en vue de soutenir les initiatives qui portent sur les
séquelles laissées par les pensionnats indiens. En vertu de la Convention de règlement,
le gouvernement fédéral est tenu de financer des projets pour commémorer l’expérience
des élèves dans les pensionnats indiens. La Commission de vérité et réconciliation du
L’histoire • 135
Canada a pour mandat de raconter aux Canadiens l’histoire des pensionnats indiens, de
faire connaître les répercussions que ces écoles ont eues sur les peuples autochtones et de
diriger un processus de réconciliation.
Suivant l’aval donné à la CRRPI par les tribunaux en 2007, le premier ministre
Stephen Harper adresse à son tour, en juin 2008, des excuses aux élèves, au nom du Canada.
Dans sa déclaration, le premier ministre reconnaît que le but premier de ces écoles était
de soustraire les enfants à leur famille et à leur foyer afin de mieux les assimiler à la culture
dominante. Harper fait la déclaration suivante : « Ces objectifs reposaient sur l’hypothèse
que les cultures et les croyances spirituelles des Autochtones étaient inférieures. D’ailleurs,
certains cherchaient, selon une expression devenue tristement célèbre, “à tuer l’Indien au
sein de l’enfant”. Aujourd’hui, nous reconnaissons que cette politique d’assimilation était
erronée, qu’elle a fait beaucoup de mal et qu’elle n’a aucune place dans notre pays666. »
Les chefs des autres partis représentés à la Chambre des communes du Canada se
joignent au premier ministre. Le chef de l’opposition libérale, l’honorable Stéphane Dion,
reconnaît que la politique du gouvernement « a déchiré le tissu familial parmi les Premières
Nations, les Métis et les Inuits. Elle a tué l’estime de soi chez les parents comme chez les
enfants. Les parents et les grands‑parents n’ont pas eu le choix. Leurs enfants leur ont été
volés667. » Le chef du Bloc Québécois, l’honorable Gilles Duceppe, invite les Canadiens à
penser à « un petit village, une petite communauté, duquel on retire les enfants, tous les
enfants. Dès lors, il n’y a plus d’enfants de 7 à 16 ans qui jouent dans les rues ou dans
les forêts, inondant de leurs rires et de leurs joies le cœur des plus vieux668. » Le chef du
Nouveau Parti démocratique, l’honorable Jack Layton, demande l’aide des Canadiens :
Renversons la vapeur et faisons changer les statistiques horribles et honteuses
liées à l’affligeante réalité des populations autochtones, notamment les taux élevés
de pauvreté et de suicide, l’absence d’éducation ainsi que le surpeuplement et la
détérioration des logements et l’insalubrité de l’eau potable. Assurons-nous que les
survivants des pensionnats indiens reçoivent la reconnaissance et l’indemnisation
qui leur sont dues669.
Dans sa réponse, Phil Fontaine, qui est alors le chef national de l’Assemblée des
Premières Nations, déclare que les excuses présentées marquent une nouvelle aube
dans les relations entre les peuples autochtones et le reste du Canada. Il attire également
l’attention sur les « courageux survivants », qui « en racontant leurs histoires douloureuses
[…]ont dépouillé la suprématie de la race blanche de son autorité et de sa légitimité. Il faut
tôt ou tard dire la vérité aux puissants670. » Patrick Brazeau, le chef national du Congrès
des Peuples Autochtones, explique que la résilience, le courage et la force des survivants
des pensionnats sont une source d’inspiration pour tous les Autochtones671. Lorsqu’elle
aborde la question du travail ardu qu’il reste à faire, Mary Simon, présidente d’Inuit
Tapiriit Kanatami, souhaite que nous unissions « maintenant nos forces autour d’un
objectif commun, celui de collaborer pour faire en sorte que ces excuses soient l’occasion
de tourner la page sur un nouveau chapitre de nos vies comme peuples autochtones et
de notre appartenance au Canada »672. Clem Chartier, président du Ralliement national
des Métis, souligne qu’il a fréquenté un pensionnat et que de nombreuses questions
concernant la relation entre les Métis et les pensionnats n’ont toujours pas été résolues.
136 • Commission de vérité et réconciliation
Il affirme : « Je me sens aussi déchiré parce que la situation de la nation métisse, notre
passé et notre présent sont encore bien mal compris673. » Beverley Jacobs, présidente de
l’Association des femmes autochtones du Canada, parle de la façon dont les collectivités
autochtones retrouvent leurs traditions. « Nous avons encore notre langue, nos cérémonies
et nos aînés. Nous devons revitaliser ces cérémonies et regagner le respect de la population
canadienne, ainsi que celui de notre propre peuple674. »
La Convention de règlement et les excuses officielles présentées par le premier ministre
Stephen Harper sont le point culminant des années de lutte politique, des changements
dans les attitudes sociétales, des décisions de justice rendues et des négociations menées.
Grâce à tous les efforts déployés en ce sens par les survivants, la question est demeurée
d’actualité.
Ces événements ne marquent pas la fin de l’histoire des pensionnats indiens. Les séquelles
laissées par ces derniers sont toujours présentes. Le nombre élevé d’enfants autochtones
qui se voient retirer de leur famille par les services d’aide à l’enfance témoigne des séquelles
qu’a laissées un système qui déchirait les familles. Il est clair que ce système d’éducation, qui
rabaissait la culture autochtone et qui imposait aux élèves une discipline humiliante, est en
partie responsable de l’écart observé actuellement entre la réussite scolaire des Canadiens
autochtones et celle des Canadiens non autochtones. Les régimes alimentaires déficients,
le manque d’hygiène, le surpeuplement et le défaut de combattre l’épidémie de tuberculose
qui faisait rage dans les collectivités autochtones du pays ont miné la santé de générations
d’enfants autochtones. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’état de santé des Autochtones
soit beaucoup plus précaire que celui de la population en général. La survictimisation
des Autochtones et leur surreprésentation dans les pénitenciers résultent également d’un
système où les enfants autochtones étaient astreints à une discipline punitive et se voyaient
infliger des sévices physiques et sexuels.
L’histoire des pensionnats indiens présentée dans ce rapport commence en situant ces
écoles dans le contexte historique plus général de la colonisation mondiale des peuples
indigènes et de leurs terres par les Européens. La scolarisation dans les pensionnats
n’est qu’une des mesures prises pour coloniser les peuples autochtones. La politique de
colonisation réprime la culture et les langues des Autochtones, ébranle leur gouvernement,
ruine leur économie et les confine sur des terres marginales souvent improductives. Lorsque
les Autochtones commencent à souffrir de la faim, de la pauvreté et de diverses maladies
des suites de cette politique, le gouvernement faillit à ses obligations à leur endroit. Cette
politique, dont le but était d’éliminer les peuples autochtones en tant qu’entités politiques et
culturelles distinctes, doit être décrite pour ce qu’elle est : une politique de génocide culturel.
Bien qu’ils aient été soumis à des politiques d’assimilation agressives pendant près
de 200 ans, les peuples autochtones ont conservé leur identité et ont préservé leurs
collectivités. Ils continuent de défendre leurs droits à l’autonomie gouvernementale. Ils
ne sont pas seuls dans cette bataille. Comme la Convention de règlement au Canada, la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones marque un jalon
important dans la campagne menée mondialement pour que soient reconnus et respectés
les droits des peuples indigènes. Il est temps de laisser tomber les politiques coloniales qui
appartiennent au passé, de libérer les peuples des séquelles laissées par les pensionnats et
d’entreprendre un processus de réconciliation avec les Autochtones du Canada.
Les séquelles
Je veux que les Canadiens comprennent que ça [les séquelles laissées par les
pensionnats indiens] n’affecte pas seulement la vie des personnes qui ont
bel et bien fréquenté les pensionnats, puisque les membres de leur famille,
notamment leur conjoint et leurs enfants, sont également profondément
touchés par ce triste héritage qui marque notre histoire.
—Johanne Coutu-Autut, épouse d’un ancien pensionnaire du Turquetil Hall1
L
es pensionnats indiens représentent un moment tragique de l’histoire du
Canada. Toutefois, ils ne peuvent pas être simplement considérés comme de
l’histoire ancienne. Les séquelles laissées par les pensionnats et les politiques
et mécanismes de nature juridique et politique qui marquent leur histoire sont
toujours d’actualité. Cette réalité se reflète dans les disparités importantes observées
entre les peuples autochtones et les autres Canadiens sur le plan de l’éducation,
du revenu, de la santé et de la vie sociale. Cela se reflète également dans le racisme
virulent dont certaines personnes font preuve à l’endroit des Autochtones, de même
que dans la discrimination systémique et les autres formes de discrimination dont
sont régulièrement victimes les Autochtones dans ce pays. Le fait que la plupart
des langues autochtones risquent sérieusement de disparaître traduit également
cette réalité.
Les conditions actuelles, telles que le nombre disproportionné d’Autochtones
incarcérés et victimes de crimes, et le nombre disproportionné d’enfants autochtones
pris en charge par les agences de protection de l’enfance, peuvent être attribuables,
en partie, à la façon dont les enfants autochtones ont été traités dans les pensionnats
et aux séquelles que leur a laissées le fait d’être privés d’un environnement caractérisé
par des rapports parents‑enfants favorables, la présence de dignes dirigeants
communautaires et un sentiment d’identité et d’estime de soi positif. Les pensionnats
étaient parfois des endroits marqués par la violence, comme Joseph Martin Larocque,
un ancien élève du pensionnat de Beauval, en Saskatchewan, l’a déclaré devant la
Commission de vérité et réconciliation du Canada.
138 • Commission de vérité et réconciliation
[Le pensionnat] était un milieu très inhospitalier. Ils, ils nous traitaient comme
des criminels… Vous, vous deviez, c’était comme une prison. Mais on n’était
que de jeunes enfants et on ne comprenait pas. On ne comprenait pas cette
discipline sévère. On, on comprenait l’amour que nous portaient nos, nos
parents. Mais cette discipline sévère était difficile à prendre et tout le monde l’a
subie, pas seulement moi2.
Les répercussions des séquelles laissées par les pensionnats indiens ne se limitent
pas aux élèves qui ont fréquenté ces établissements. Les conjoints des survivants, leurs
enfants, leurs petits‑enfants, les membres de leur famille élargie et leur collectivité
sont également touchés. Les enfants qui ont été victimes de mauvais traitements dans
les pensionnats ont parfois tendance à maltraiter les autres. De nombreux élèves qui
ont pris la parole devant la Commission ont affirmé avoir développé une dépendance
pour les aider à endurer la réalité. Dans bien des cas, les élèves qui ont été malmenés
et traités comme des prisonniers dans les pensionnats aboutissent dans les vraies
prisons. Pour bon nombre d’entre eux, la route entre le pensionnat et la prison est très
courte. Mervin Mirasty est un ancien élève du pensionnat de Beauval.
Je me suis enfui du pensionnat. Je sortais, je me promenais en ville et je volais
tout ce que je pouvais trouver… J’ai commencé à voler des voitures. Je me
suis fait prendre à l’âge de 15 ans. Je me suis retrouvé en prison. À partir de ce
moment‑là, où j’avais 15 ans, jusqu’à… l’année 2000, j’ai été condamné à 25 ans
d’emprisonnement au total, 25 ans au total. Et je ne sais pas contre quoi je luttais
ni ce que j’essayais de faire. Peu m’importait à qui appartenaient les choses que
je volais. Je buvais. J’ai commencé à boire alors que j’avais environ 17 ou 18 ans.
Je buvais, je volais et je travaillais à peine. J’ai exploité le système, le système
d’aide sociale, et en plus, je volais et je buvais3.
Les enfants qui ont été exposés à la discipline rigoureuse et beaucoup trop stricte
des pensionnats trouvent parfois difficile de devenir des parents aimants. La mère
de Genine Paul-Dimitracopoulos a été placée au pensionnat de Shubenacadie,
en Nouvelle‑Écosse, à un très jeune âge. Paul‑Dimitracopoulos a déclaré devant
la Commission qu’en sachant cela et en sachant comment était le pensionnat, elle
a mieux compris « comment on a grandi, parce que ma mère ne nous montrait pas
vraiment d’amour quand on était petits. Elle, quand je me faisais mal ou que je
pleurais, elle n’était jamais là pour nous consoler ou nous serrer dans ses bras. Quand
je me faisais mal, jamais elle ne me serrait dans ses bras pour me dire que tout allait
bien aller. Je ne comprenais pas pourquoi4. » Alma Scott de Winnipeg a déclaré devant
la Commission que comme « résultat direct de ces pensionnats, je suis une mère
dysfonctionnelle... J’ai passé plus de 20 ans de ma vie accrochée à la bouteille, dans
une dépendance où je ne voulais ressentir aucune émotion, je me gardais engourdie
avec la drogue et l’alcool… C’est comme ça que j’ai élevé mes enfants, c’est ce que mes
enfants ont vu et c’est ce que moi j’ai vu5. »
Les séquelles • 139
La Commission est convaincue qu’une véritable réconciliation ne sera possible
que lorsque les séquelles complexes laissées par les pensionnats auront été comprises
et reconnues et que des mesures de redressement auront été prises. Le Parlement et
la Cour suprême ont admis que les séquelles laissées par les pensionnats devraient
être prises en compte lors de la condamnation de délinquants autochtones. Bien
que les mesures prises en ce sens soient importantes, ces dernières se sont révélées
insuffisantes pour s’attaquer au nombre nettement disproportionné d’Autochtones
incarcérés, lequel continue de croître, en raison en partie de l’absence de financement
et soutien appropriés afin d’offrir des solutions de rechange culturellement adaptées
pour remplacer l’emprisonnement.
Plus d’agences de protection de l’enfance sont établies au sein des Premières
Nations, mais le nombre disproportionné d’enfants autochtones pris en charge par
ces dernières continue lui aussi de croître. La situation est attribuable en partie à
l’absence d’un financement adéquat pour offrir des mesures de soutien culturellement
adaptées, lesquelles permettraient aux enfants de rester sans danger auprès de leur
famille ou d’être placés dans des familles adoptives ou des foyers d’accueil qui sont
adaptés à leur réalité culturelle et qui peuvent les aider à développer un sentiment
d’identité, de dignité, et d’estime de soi.
Dans bon nombre de cas, les victimes des préjudices individuels et collectifs
causés n’ont pas encore obtenu réparation, même après le règlement à l’amiable
du litige lié aux pensionnats indiens négocié en 2006 et les excuses présentées
par le Canada en 2008. En fait, certains des préjudices causés par les pensionnats
aux familles autochtones, à leurs langues, à leur éducation et à leur santé risquent
de persister et même de s’aggraver en raison des politiques gouvernementales
actuelles. Les nouvelles politiques peuvent facilement être fondées sur un manque
de compréhension des peuples autochtones semblable à celui qui a donné lieu aux
pensionnats. À titre d’exemple, les politiques actuelles en matière de santé et de
protection de l’enfance, qui ne tiennent pas compte de l’importance de la collectivité
dans l’éducation des enfants, peuvent entraîner la prise de décisions inappropriées.
Nous devons apprendre de l’échec des pensionnats afin de veiller à ce que les erreurs
commises par le passé ne soient pas répétées à l’avenir.
Malgré les problèmes et les échecs rencontrés en tentant d’accorder réparation
aux victimes pour les séquelles laissées par les pensionnats et la crainte que le
gouvernement fédéral ait perdu le sentiment d’urgence lié à ces questions depuis
la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens conclue en 2006 et
les excuses présentées par le Canada en 2008, la Commission continue d’afficher
un optimisme prudent et est convaincue qu’il existe des avenues prometteuses
pouvant mener à des réformes constructives. Ces avenues pourraient inclure de
nouvelles stratégies fondées sur le respect du droit des peuples autochtones à
l’autodétermination, ainsi que des obligations du Canada en vertu des traités, et la
140 • Commission de vérité et réconciliation
ratification par le Canada de la nouvelle Déclaration des Nations Unies sur les droits
des peuples autochtones.
Dans son rapport provisoire de février 2012, la Commission fait observer que la
Déclaration des Nations Unies représente un cadre de travail utile pour la mise
en œuvre du processus de réconciliation entre les Canadiens autochtones et non
autochtones. Nous continuons d’encourager tous les gouvernements et toutes les
parties ayant ratifié la Convention de règlement à se servir de cette déclaration en
ce sens6.
Le gouvernement du Canada a refusé, au départ, d’adopter la Déclaration.
Lorsqu’il l’a finalement approuvée, il n’a pas pleinement adopté les principes qui y
sont affirmés, affirmant que la Déclaration « n’est pas juridiquement contraignante,
ne constitue pas une expression du droit international coutumier et ne modifie pas
les lois canadiennes »7. La Commission est convaincue que le refus de respecter les
droits et les recours énoncés dans la Déclaration viendra aggraver encore davantage
les séquelles laissées par les pensionnats et sera un obstacle aux progrès vers
la réconciliation.
Protection de l’enfance
Comme le reconnaît lui‑même le premier ministre dans les excuses officielles
présentées en 2008 au nom du Canada, les pensionnats sont une attaque contre les
enfants et les familles autochtones. Ils s’inspirent d’une attitude raciste voulant que les
familles autochtones soient souvent inaptes à s’occuper de leurs enfants. En retirant
les enfants de leurs collectivités et en les soumettant à une discipline stricte, à un
endoctrinement religieux et à une vie enrégimentée ressemblant davantage à la vie en
prison qu’à une vie de famille, les pensionnats nuisent, dans bien des cas, à la capacité
des élèves à devenir plus tard des parents aimants. De bien des façons, les pensionnats
ressemblent davantage à un système de protection de l’enfance qu’à un système
d’éducation. Selon un sondage réalisé en 1953, sur les 10 112 élèves qui fréquentent
alors les pensionnats, 4 313 sont orphelins ou sont issus de familles décrites comme
étant des « foyers brisés »8. À compter des années 1940, les pensionnats font de plus
en plus office d’orphelinats et d’établissements de protection de l’enfance. En 1960,
le gouvernement fédéral estime que 50 % des enfants dans les pensionnats indiens y
étaient pour des raisons de protection de l’enfance9.
L’expérience des pensionnats est suivie de la « rafle des années 1960 », la prise en
charge généralisée des enfants autochtones, à l’échelle nationale, par les agences de
protection de l’enfance. Les services de protection de l’enfance retirent des milliers
d’enfants autochtones de leur famille et de leur collectivité et les placent dans des
foyers non autochtones, sans prendre les mesures qui s’imposent pour préserver leur
Les séquelles • 141
culture et leur identité. Les enfants sont placés dans des foyers d’un bout à l’autre du
Canada, aux États-Unis et même à l’étranger. En fait, cette pratique se perpétue bien
au-delà des années 1960, au moins jusqu’au milieu ou à la fin des années 198010.
Actuellement, l’expérience des pensionnats et la rafle des années 1960 ont des
répercussions négatives sur les compétences parentales des anciens élèves et sur
la réussite de nombreuses familles autochtones. Les conséquences néfastes des
pensionnats indiens, combinées aux attitudes préjudiciables à l’égard des aptitudes
parentales des Autochtones et une tendance à voir la pauvreté des Autochtones
comme un symptôme de négligence plutôt que comme une conséquence de
l’échec des politiques du gouvernement, contribuent à la prise en charge d’un taux
nettement disproportionné d’enfants des familles autochtones. Une étude réalisée par
Statistique Canada en 2011 révèle que 3,6 % de tous les enfants des Premières Nations
âgés de 14 ans et moins (14 225) sont placés en famille d’accueil comparativement
à 0,3 % des enfants non autochtones (15 345)11. Comme l’a déclaré Norma Kassi, la
chef d’Old Crow, lors de l’événement national du Nord à Inuvik, « les pensionnats
ont fermé leurs portes, mais les foyers d’accueil existent encore et nos enfants nous
sont encore arrachés »12. La Commission est d’accord : les services de protection de
l’enfance du Canada ne font que poursuivre le processus d’assimilation entamé sous
le régime des pensionnats indiens.
La crise relative à la protection de l’enfance au Canada ne passe pas inaperçue au
sein de la communauté internationale. En 2012, le Comité des droits de l’enfant des
Nations Unies a fait part de ses inquiétudes au Canada concernant le retrait fréquent
des enfants de leur famille comme « premier recours » dans les cas de négligence,
de difficultés financières ou d’incapacité. Dans son rapport, le Comité prend à partie
la fréquence à laquelle les enfants autochtones sont retirés de leur collectivité13.
Constatant que le Canada n’a pas donné suite aux conclusions tirées par son propre
vérificateur général concernant le financement inéquitable alloué aux services de
protection de l’enfance, le Comité conclut que des « mesures urgentes » s’imposent
pour s’attaquer au problème de la surreprésentation discriminatoire des enfants
autochtones au sein des familles d’accueil14.
Données troublantes
Le volet des Premières Nations de l’Étude canadienne sur l’incidence des
signalements de cas de violence et de négligence envers les enfants, conçu par l’Agence
de la santé publique du Canada et ses partenaires provinciaux, du milieu universitaire
et d’autres agences, a confirmé que les enfants autochtones vivant dans les régions
géographiques visées par l’étude sont eux aussi considérablement surreprésentés
en tant que sujets d’enquêtes sur les mauvais traitements envers les enfants. Pour
142 • Commission de vérité et réconciliation
chaque tranche de 1 000 enfants des Premières Nations, 140,6 enquêtes liées aux
mauvais traitements envers les enfants ont eu lieu, comparativement à 33,5 enquêtes
dans le cas des enfants non autochtones15. Le nombre d’enquêtes touchant des
enfants des Premières Nations représentait 4,2 fois le nombre d’enquêtes concernant
des enfants non autochtones16. L’étude a également permis de constater que dans la
population visée, les allégations étaient plus susceptibles d’être fondées dans le cas
d’enfants des Premières Nations. Cela se révélait exact pour toutes les catégories de
mauvais traitements, mais la différence était la plus marquée dans le cas des enquêtes
concernant la négligence17. Le nombre d’enquêtes sur des familles des Premières
Nations pour des motifs de négligence était 8 fois plus élevé que dans la population
non autochtone18.
Une analyse de l’Étude canadienne sur l’incidence a confirmé que la pauvreté et
les facteurs de stress de nature sociale sont des facteurs importants dans les enquêtes
sur le bien-être des enfants de familles autochtones. Les parents autochtones sont
plus susceptibles d’être exposés à de nombreux facteurs de risque graves, y compris
la violence familiale, l’alcoolisme, le manque de services sociaux, la toxicomanie ou
l’inhalation de solvants ainsi que le fait d’avoir vécu en famille d’accueil ou dans un
foyer de groupe19. Chez les Autochtones, le lien direct entre la pauvreté et le nombre
important de prises en charge par les organismes de protection de l’enfance est connu
depuis environ une cinquantaine d’années. Pourtant, on sépare encore les enfants
autochtones de leurs parents puisque ces derniers sont pauvres.
Les chercheurs croient que des normes claires sont nécessaires pour encadrer les
prises en charge d’enfants, et que la prestation de services de soutien familial et de
prévention pourrait être une meilleure façon de régler certains problèmes que le fait
de séparer l’enfant de ses parents20. Un engagement envers la réduction du nombre
d’enfants autochtones pris en charge par les services de protection de l’enfance et
envers l’élaboration de mesures de soutien pour garder les familles unies doit être
pris. Les travailleurs des services de protection de l’enfance doivent comprendre la
culture autochtone ainsi que les torts durables causés par les pensionnats.
Appel à l’action :
1) Nous demandons au gouvernement fédéral, aux gouvernements provinciaux et
territoriaux de même qu’aux gouvernements autochtones de s’engager à réduire
le nombre d’enfants autochtones pris en charge en ayant recours aux moyens
suivants :
i. le contrôle et l’évaluation des enquêtes sur la négligence;
ii. l’affectation de ressources suffisantes pour permettre aux collectivités
autochtones et aux organismes de protection de l’enfance de garder les
Les séquelles • 143
familles autochtones ensemble, dans les cas où il est sécuritaire de le faire,
et de garder les enfants dans des environnements adaptés à leur culture,
quel que soit l’endroit où ils habitent;
iii. la prise de mesures pour voir à ce que les travailleurs sociaux et les
autres intervenants qui mènent des enquêtes liées à la protection de
l’enfance soient bien renseignés et formés en ce qui touche l’histoire et les
répercussions des pensionnats;
iv. la prise de mesures pour voir à ce que les travailleurs sociaux et les autres
intervenants qui mènent des enquêtes liées à la protection de l’enfance
soient bien renseignés et formés au sujet de la possibilité que les familles et
les collectivités autochtones représentent de meilleures solutions en vue de
la guérison des familles;
v. l’établissement d’une exigence selon laquelle tous les décideurs du milieu
de la protection de l’enfance doivent tenir compte des répercussions de
l’expérience des pensionnats sur les enfants et sur ceux qui leur fournissent
des soins.
Une meilleure recherche et de meilleures données sont également requises pour
surveiller et élaborer des stratégies de réduction de la surreprésentation des enfants
autochtones recevant des services de protection de l’enfance.
Appel à l’action :
2) Nous demandons au gouvernement fédéral, en collaboration avec les provinces
et les territoires, de préparer et de publier des rapports annuels sur le nombre
d’enfants autochtones (Premières Nations, Inuits et Métis) qui sont pris en
charge, par comparaison avec les enfants non autochtones, ainsi que sur les
motifs de la prise en charge d’enfants par l’État, sur les dépenses totales
engagées pour les besoins des services de prévention et de nature autre offerts
par les organismes de protection de l’enfance, et sur l’efficacité des diverses
interventions.
Décès et mauvais traitement des enfants pris en charge
Le système de protection de l’enfance prend en charge trop d’enfants autochtones
et paradoxalement n’est pas en mesure de les protéger. La Commission a entendu de
nombreux récits de mauvais traitements dans les foyers d’accueil. Une femme nous a
dit que ses parents de famille d’accueil ont abusé d’elle physiquement et sexuellement.
Son identité autochtone était constamment dépréciée. Elle a dit ceci : « [Mes parents
144 • Commission de vérité et réconciliation
de famille d’accueil] affirmaient de façon catégorique que la culture autochtone était
inférieure aux humains, que les Autochtones étaient de sales sauvages qui mangeaient
des rats. Je ne voulais pas faire partie de ces gens. Et pendant des années, je ne savais
pas comment être fière de qui j’étais, parce que je ne savais pas qui j’étais21. »
Linda Clarke a été placée en famille d’accueil avec trois autres enfants.
Dans ce foyer d’accueil, il y avait un pédophile, et je ne sais pas ce qui arrivait
aux autres, mais je suis devenue sa cible. La mère m’envoyait toujours faire des
commissions avec lui. Et chaque fois, il me forçait à lui faire des choses, et puis
il me donnait des friandises. De plus, dans cette maison, nous, les enfants de
famille d’accueil, ne recevions pas de câlins. Et je me suis sentie très coupable
pendant de nombreuses années parce que parfois, je ne voulais pas résister,
mais… je savais que ce n’était pas bien du tout22.
Parfois, les prises en charge d’enfants tournent à la tragédie. Lorsque l’on peut
trouver des statistiques propres à une province, les conclusions indiquent que dans
certaines régions du pays, les enfants autochtones pris en charge par les services de
protection de l’enfance ont un risque de décès très accru.
Une recherche réalisée en Alberta a indiqué que 78 % des enfants décédés dans des
foyers d’accueil entre 1999 et le milieu de 2013 étaient des Autochtones23. Puisque les
enfants autochtones, une minorité dans la population en général, représentent 59 %
des enfants pris en charge par les services de protection de l’enfance en Alberta, le taux
de décès d’enfants autochtones en famille d’accueil est encore plus disproportionné
que le taux de prise en charge. Des 74 décès enregistrés d’enfants autochtones en
famille d’accueil, 13 ont été causés par des accidents, 12 par des suicides et 10 par des
homicides24. De ces enfants, 45 sont décédés alors qu’ils étaient pris en charge par un
organisme provincial de protection de l’enfance et 29 sont décédés alors qu’ils étaient
pris en charge par un organisme de services à l’enfance et à la famille se trouvant dans
une réserve des Premières Nations.
Prestation de services de protection de l’enfance
Au Canada, il existe plus de 300 organismes de protection de l’enfance sous
réglementation provinciale et territoriale. De plus, le Canada offre un financement à
plus de 100 organismes qui offrent des services à l’enfance et à la famille à des familles
des Premières Nations en vertu des lois provinciales25. En 2010-2011, 9 241 enfants des
Premières Nations se trouvaient à l’extérieur de la maison parentale et étaient pris en
charge par ces organismes de services à l’enfance et à la famille des Premières Nations,
ce qui représente 5,5 % des enfants vivant dans les réserves26. Quelques grandes villes
canadiennes (comme Toronto et Vancouver) comptent également des organismes de
services à l’enfance et à la famille pour les Autochtones27. Au Manitoba, on retrouve
Les séquelles • 145
également un organisme offrant des services aux familles métisses. Toutefois, il
n’existe pas d’organisme régi par les Autochtones dans les trois territoires du Nord;
les services de protection de l’enfance accessibles aux Autochtones sont offerts par
les mêmes organismes gouvernementaux qui s’occupent de tous les enfants. Les
Autochtones forment la majorité des membres des corps législatifs et cabinets dans
deux des trois territoires.
Même si le gouvernement fédéral reconnaît sa responsabilité en matière d’offre
de services de protection de l’enfance aux familles des Premières Nations, les
communautés métisses ne sont pas bien desservies. La Commission est d’avis que des
services à l’enfance et à la famille bien financés et spécialement conçus pour les Métis
doivent être offerts aux enfants et familles métis. Le gouvernement du Canada ne doit
pas laisser de conflits de compétence non résolus faire obstacle à l’acceptation de ces
responsabilités. De plus, la Commission croit que le gouvernement du Canada doit
veiller à la mise en place de services de protection de l’enfance pour les Inuits du Nord
et dans les centres urbains où se trouve une population inuite importante, comme
Ottawa et Montréal, et veiller à ce que ces services disposent de ressources adéquates.
Manque de financement adéquat
Les preuves de l’efficacité des organismes de services à l’enfance et à la famille des
Premières Nations sont toujours préliminaires, mais des données empiriques et des
études de cas indiquent que les organismes des Premières Nations sont plus efficaces
que les organismes non autochtones pour offrir des services aux clients des Premières
Nations28. Toutefois, il est troublant de constater que le manque de financement nuit à
la capacité des organismes de services à l’enfance et à la famille des Premières Nations
de mettre au point des services appropriés sur le plan culturel. Des 12 organismes
des Premières Nations interrogés en 2005, 83,4 % ont signalé ne pas avoir reçu un
financement adéquat pour assurer la prestation de services adaptés à la culture
autochtone29. Il est évident que la façon dont le Canada a financé les services de
protection de l’enfance pour les Autochtones a nui à la capacité des organismes des
Premières Nations à offrir des services efficaces. Cette lacune continue de causer des
torts aux familles et communautés autochtones et contribue à la surreprésentation
continue des enfants autochtones dans les foyers d’accueil.
Conflits de compétence
La responsabilité en matière de compétence pour les services de protection de
l’enfance est le sujet d’intenses discussions. Par le passé, le gouvernement fédéral et
146 • Commission de vérité et réconciliation
les gouvernements provinciaux et territoriaux ont tenté de transférer la responsabilité
des services de protection de l’enfance pour les Autochtones d’un ordre de
gouvernement à un autre. Le gouvernement fédéral est d’avis que la responsabilité
relative aux services à l’enfance et à la famille revient entièrement aux provinces et aux
territoires. Le Canada prétend que le gouvernement fédéral est seulement responsable
du financement des services offerts dans les réserves. En revanche, les provinces
soutiennent que le gouvernement fédéral a une responsabilité constitutionnelle en
ce qui a trait aux « Indiens », et affirment qu’Ottawa a transmis cette responsabilité
aux provinces pour offrir des services à une population de plus en plus urbaine et ne
vivant pas dans les réserves30.
Ainsi, la détermination de l’ordre de gouvernement ou du ministère responsable
d’assumer les coûts est souvent source de conflits. Les répercussions de ces conflits
peuvent être importantes, et ce sont les enfants autochtones qui sont le plus touchés
— en particulier les enfants ayant des problèmes complexes de développement, de
santé mentale et de santé physique31.
En 2007, la Chambre des communes a appuyé à l’unanimité l’adoption du
« principe de Jordan », nommé en l’honneur d’un enfant du Manitoba ayant eu des
besoins médicaux complexes dès sa naissance et ayant passé la totalité de sa courte
vie à l’hôpital, au cœur d’un conflit de compétence fédéral-provincial au sujet de la
responsabilité du financement de ses soins32. Selon le principe de Jordan, le ministère
avec lequel on communique en premier pour obtenir un service offert seulement
hors réserve doit payer pour ce service et demander plus tard le remboursement des
dépenses33. Toutefois, le principe de Jordan n’a pas été adopté en tant que loi; il s’agit
plutôt d’une déclaration de principes du Parlement du Canada34. De nombreux cas de
conflits de responsabilité se poursuivent entre les gouvernements.
Appel à l’action :
3) Nous demandons à tous les ordres de gouvernement de voir à la pleine mise en
œuvre du principe de Jordan.
Améliorer les résultats pour les enfants
Même si les Autochtones contrôlent maintenant une part considérable des
services d’aide à l’enfance, les organismes autochtones ont toujours de la difficulté
à trouver un financement adéquat. Il est nécessaire de consacrer davantage de
financement et de recherches aux services préventifs qui peuvent aider les familles
autochtones. Néanmoins, bon nombre des conditions qui causent la représentation
disproportionnée des Autochtones dans le système de protection de l’enfance sont
Les séquelles • 147
liées à des répercussions des pensionnats beaucoup plus difficiles à régler, y compris
la pauvreté, la toxicomanie, la violence familiale et la violence sexuelle. Nous croyons
qu’afin de remédier aux torts causés par les pensionnats et de nouer des relations plus
respectueuses et saines, le gouvernement du Canada, en consultation significative
avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis, doit reconnaître et aborder le
contexte plus vaste de la crise des services de protection de l’enfance. Ce contexte
touche les questions relatives à la pauvreté chez les enfants, au logement, à l’eau, à la
salubrité, à la sécurité alimentaire, à la violence familiale et aux inégalités en matière
d’éducation. Une réforme efficace des services à l’enfance exigera l’établissement
d’échéances et de cibles mesurables en ce qui concerne la réduction du nombre et du
pourcentage d’enfants autochtones pris en charge, une plus grande uniformité dans
le cadre réglementaire ainsi que la reconnaissance du rôle central des organismes
autochtones.
Le Canada a rejeté les demandes des Premières Nations concernant l’exploitation
des services conformément aux lois et systèmes de justice traditionnels. En contraste,
aux États-Unis, les cours tribales jouent un rôle important dans le système de protection
de l’enfance depuis 1978. Ces cours ont une compétence exclusive par rapport aux
procédures concernant le droit de garde qui touchent des enfants autochtones vivant
dans une réserve. Elles peuvent également intervenir dans les cas de droits de garde
où l’enfant ne vit pas dans une réserve35. Même s’il n’est pas parfait, le système des
États-Unis accorde aux conseils tribaux un plus grand pouvoir en ce qui concerne
le placement des enfants autochtones ainsi que l’expansion des programmes qui
ont pour but de maintenir les familles unies. Les enfants autochtones sont tout
de même séparés de leur famille en nombres disproportionnés, mais le taux de
surreprésentation a diminué. Le taux de placement dans des foyers non autochtones
a également diminué36.
Appel à l’action :
4) Nous demandons au gouvernement fédéral de mettre en place des dispositions
législatives en matière de protection des enfants autochtones qui établissent des
normes nationales en ce qui a trait aux cas de garde et de prise en charge par
l’État concernant des enfants autochtones, et qui prévoient des principes qui :
i. confirment le droit des gouvernements autochtones d’établir et de maintenir
en place leurs propres organismes de protection de l’enfance;
ii. exigent des organismes de protection de l’enfance et des tribunaux
qu’ils tiennent compte dans leurs décisions des séquelles laissées par
les pensionnats;
148 • Commission de vérité et réconciliation
iii. établissent, en tant que priorité de premier plan, une exigence selon laquelle
le placement temporaire ou permanent des enfants autochtones le soit dans
un milieu adapté à leur culture.
L’amélioration des résultats pour les enfants autochtones comporte également
une dimension humaine. Les répercussions intergénérationnelles de l’expérience
des pensionnats ont fait en sorte que certaines familles n’ont pas de modèle parental
solide. Un investissement dans des programmes appropriés sur le plan culturel dans
les communautés autochtones pourrait améliorer les compétences parentales et
permettre à plus d’enfants de grandir en sécurité dans leur famille et leur communauté.
Appel à l’action :
5) Nous demandons au gouvernement fédéral, aux gouvernements provinciaux
et territoriaux de même qu’aux gouvernements autochtones d’élaborer des
programmes d’éducation qui sont destinés aux parents et qui sont adaptés à la
culture des familles autochtones.
Éducation
Le système des pensionnats a été un échec en tant que système d’éducation. Il était
fondé sur des opinions racistes à propos de l’infériorité intellectuelle et culturelle
des Autochtones, soit la croyance que les enfants autochtones étaient incapables
d’atteindre un niveau de scolarité plus élevé qu’une éducation de niveau primaire ou
professionnelle rudimentaire. Par conséquent, pendant la majeure partie de l’histoire
de ce système, la plupart des élèves n’ont pas progressé au-delà du niveau primaire.
Le gouvernement et les autorités religieuses qui ont exploité les pensionnats n’ont pas
tenu compte de l’accent positif que les traités et de nombreuses familles autochtones
ont placé sur l’éducation. Ils ont plutôt créé des établissements dangereux et effrayants
qui ont offert peu d’enseignement.
Dans sa mission visant à « civiliser » et à christianiser, le personnel de l’école
se servait des châtiments corporels pour discipliner les élèves. Ces châtiments
dépassaient souvent les limites pour devenir de la violence physique. Même s’ils
sont employés beaucoup moins souvent aujourd’hui, les châtiments corporels sont
toujours permis légalement, dans les écoles et ailleurs, en vertu de la loi canadienne.
L’article 43 du Code criminel stipule ce qui suit : « Tout instituteur, père ou mère, ou
toute personne qui remplace le père ou la mère, est fondé à employer la force pour
corriger un élève ou un enfant, selon le cas, confié à ses soins, pourvu que la force ne
dépasse pas la mesure raisonnable dans les circonstances. » La Commission croit que
Les séquelles • 149
les châtiments corporels sont des reliques d’un passé révolu qui n’ont plus leur place
dans les écoles et les foyers canadiens.
Appel à l’action :
6) Nous demandons au gouvernement du Canada d’abroger l’article 43 du Code
criminel du Canada.
Les objectifs des écoles étaient de retirer aux enfants leur identité autochtone et
de les assimiler dans la société chrétienne occidentale. Doris Young, qui a fréquenté
le pensionnat Elkhorn au Manitoba, a décrit l’expérience comme une attaque
systématique contre son identité en tant que membre de la nation crie.
Ces écoles étaient une guerre contre les enfants autochtones, et elles nous ont
volé notre identité. D’abord, les responsables nous ont attribué un numéro;
nous n’avions pas de nom, nous étions des numéros; et ils nous ont coupé les
cheveux. Ils ont pris nos vêtements et nous ont donné d’autres vêtements…
nous avions tous la même apparence. Nos cheveux étaient tous coupés de la
même façon, avec une frange, courts et droits, à la hauteur de nos oreilles... Ils
ont pris nos mocassins et nous ont donné des souliers. Je n’étais qu’un bébé, et
je ne portais pas de souliers, nous portions des mocassins. Notre identité nous a
immédiatement été enlevée lorsque nous sommes entrés dans ces écoles37.
En plus des dommages émotionnels et psychologiques qu’ils ont causés, l’une
des séquelles les plus considérables et dévastatrices des pensionnats est l’effet sur la
réussite au plan éducatif et économique des Autochtones. Le manque de modèles et
de mentors, le financement insuffisant des écoles, les enseignants inadéquats et le
programme scolaire inadapté généralement enseigné dans une langue étrangère —
et parfois par des enseignants qui ne connaissaient pas bien la langue en question
— sont des éléments qui ont contribué aux taux de réussite extrêmement faibles de
l’éducation des Autochtones. Pour nombre d’élèves, ces conditions étaient aggravées
par la difficulté d’essayer d’apprendre dans des environnements rendus traumatiques
par le mal du pays, la faim, la peur, la violence et le sentiment d’impuissance créé
par l’établissement. La Commission a entendu de nombreux exemples d’élèves ayant
fréquenté un pensionnat pendant huit ans ou plus, pour obtenir seulement un niveau
de scolarité équivalant à la troisième année, et qui parfois ne savaient même pas lire.
Selon les rapports annuels du ministère des Affaires indiennes, dans les années 1950,
seulement la moitié des élèves inscrits chaque année atteignaient la sixième année38.
Les résultats scolaires faibles ont mené au chômage chronique ou au sous‑emploi,
à la pauvreté, au logement inadéquat, à la toxicomanie, à la violence familiale
et à des problèmes de santé, dont de nombreux anciens élèves ont souffert à l’âge
adulte. Même si les taux de réussite scolaire s’améliorent peu à peu, les Canadiens
150 • Commission de vérité et réconciliation
autochtones ont toujours des résultats scolaires et économiques de loin inférieurs à
ceux des autres Canadiens.
L’éducation est un droit fondamental, garanti dans les traités, dans les lois
internationales et dans la Charte canadienne des droits et libertés. En particulier, la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones contient une
importante déclaration sur le droit à l’éducation dirigée par la communauté. La
Déclaration stipule : « Les peuples autochtones ont le droit d’établir et de contrôler leurs
propres systèmes et établissements scolaires où l’enseignement est dispensé dans leur
propre langue, d’une manière adaptée à leurs méthodes culturelles d’enseignement
et d’apprentissage39. » La Commission croit que le respect de la promesse de la
Déclaration sera essentiel pour surmonter les séquelles des pensionnats.
Éducation et écart de revenu
Il n’est pas surprenant, considérant les terribles conditions dans lesquelles ils
avaient été contraints de vivre et l’éducation essentiellement inefficace qu’ils avaient
reçue, qu’une proportion importante des élèves aient quitté l’école dès qu’il leur a
été possible de le faire. Une étude réalisée en 2010 auprès de parents et d’enfants
autochtones vivant hors réserve a révélé que le taux d’achèvement des études
secondaires est plus faible chez les anciens élèves des pensionnats indiens (28 %) que
chez les autres élèves (36 %)40. Seulement 7 % des parents qui avaient fréquenté un
pensionnat indien ont obtenu un diplôme universitaire, comparativement à 10 % des
parents autochtones qui n’ont jamais fréquenté ces établissements41.
Bien que les taux d’achèvement des études secondaires pour l’ensemble des
Autochtones se soient améliorés depuis la fermeture des pensionnats indiens, on
constate toujours des écarts considérables entre eux et la population non autochtone.
Par exemple, le recensement de 2006 révèle que 34 % des adultes autochtones n’ont
pas de diplôme d’études secondaires, par rapport à seulement 15 % des adultes
non autochtones42. Lors du recensement de 2011, ces données s’étaient légèrement
améliorées, 29 % des Autochtones n’ayant pas de diplôme d’études secondaires,
comparativement à 12 % pour la population non autochtone43.
Il convient de souligner que les niveaux les plus bas de réussite scolaire sont relevés
dans les communautés affichant les pourcentages les plus élevés de descendants
des survivants des pensionnats indiens : les membres des Premières Nations vivant
sur les réserves, et les Inuits, deux groupes qui ont un taux d’achèvement des études
secondaires de 41 % ou moins44.
Les statistiques des membres des Premières Nations qui vivent hors réserve et des
Métis sont légèrement meilleures. Plus de 60 % des membres des Premières Nations
Les séquelles • 151
vivant hors réserve et entre 65 % et 75 % des Métis ont un diplôme d’études secondaires
(bien que ces résultats soient toujours en deçà de la moyenne nationale)45.
Les niveaux moins élevés de scolarité des enfants des survivants limitent
considérablement leurs perspectives d’emploi et les revenus qu’ils sont en mesure de
gagner, comme c’était le cas pour leurs parents. Les Autochtones ont un revenu médian
après impôt plus bas et sont plus susceptibles de connaître des périodes de chômage
et de toucher des prestations d’assurance‑emploi et d’aide sociale46. Cette situation
s’applique à tous les groupes autochtones, à quelques variations près. En 2009, le taux
de chômage des Métis pour les personnes âgées de 25 à 34 ans était de 9,4 %, tandis
que le taux de chômage pour le même segment de la population non autochtone se
chiffrait à 7,0 %47. En 2006, le taux de chômage des Inuits atteignait 19 %48. Les taux de
chômage véritables des Autochtones vivant sur les réserves sont difficiles à confirmer
en raison du peu de données recueillies49.
Les Autochtones gagnent également beaucoup moins que les non-Autochtones.
Le revenu médian pour les Autochtones en 2006 était 30 % plus bas que le revenu
médian des travailleurs non autochtones (18 962 $ et 27 097 $, respectivement)50.
L’écart s’amenuise chez les Autochtones qui possèdent un diplôme universitaire,
qui sont beaucoup moins nombreux que chez les non-Autochtones51. Compte tenu
de ces chiffres, il n’est pas surprenant de constater que le taux de pauvreté chez les
enfants autochtones est très élevé — 40 % par rapport à 17 % pour tous les enfants au
Canada52. L’écart de revenu est également généralisé : les Canadiens non autochtones
gagnent plus que les travailleurs autochtones, qu’ils travaillent sur les réserves, hors
des réserves ou en milieu urbain, rural, ou éloigné53.
La proportion d’adultes autochtones qui vivent sous le seuil de la pauvreté,
peu importe l’âge et le sexe, est beaucoup plus élevée que chez les adultes non
autochtones, avec des écarts allant de 7,8 % pour les hommes adultes âgés de 65 ans
et plus, à 22,5 % pour les femmes adultes âgées de 65 ans et plus54. La pauvreté des
Autochtones est également beaucoup plus profonde, les Autochtones ont en effet un
revenu moyen qui se trouve encore plus bas sous le seuil de pauvreté que celui des
adultes non autochtones, et leur pauvreté est plus susceptible de s’échelonner sur une
longue période de temps55.
Appel à l’action :
7) Nous demandons au gouvernement fédéral d’élaborer, de concert avec les
groupes autochtones, une stratégie conjointe pour combler les écarts en matière
d’éducation et d’emploi entre les Canadiens autochtones et les Canadiens
non autochtones.
152 • Commission de vérité et réconciliation
Iniquité du financement
Aujourd’hui, l’éducation offerte aux Autochtones au Canada repose sur une
combinaison de modèles. Le gouvernement fédéral finance les écoles sur les réserves,
laissant souvent la responsabilité de leur administration à la Première Nation locale. Les
enfants autochtones vivant hors réserve fréquentent les écoles des systèmes scolaires
provinciaux ou territoriaux. Enfin, il existe un petit nombre de systèmes d’éducation
entièrement administrés et gérés par les Premières Nations en vertu d’ententes sur
l’autonomie gouvernementale et d’autres types d’ententes intergouvernementales.
Il y a approximativement 72 000 élèves qui fréquentent 518 écoles des Premières
Nations56. Malgré ces chiffres, plusieurs enfants doivent encore aujourd’hui quitter
leur foyer et leur famille s’ils veulent poursuivre des études à un plus haut niveau, et
ce, dès les études secondaires.
Depuis 1973, le gouvernement du Canada se dit résolu à confier la responsabilité
de l’éducation aux Premières Nations57. Seulement, l’interprétation que fait le
gouvernement du Canada de la « responsabilité des Indiens » est bien différente de
la vision qu’en ont les Premières Nations. Pour le gouvernement, cela signifie confier
la responsabilité des programmes éducatifs fédéraux aux Premières Nations, sans
leur verser un financement adéquat ou leur déléguer l’autorité juridique nécessaire58.
De fait, lorsque le transfert des responsabilités a débuté, il ne devait engager aucune
dépense additionnelle. Cela signifie que les écoles auparavant administrées par
les Affaires indiennes et qui offraient déjà un enseignement de qualité inférieure
à celui offert par les écoles provinciales étaient confiées aux bandes des Premières
Nations pour qu’elles les administrent, sans toutefois leur donner les moyens de les
gérer efficacement. Conséquemment, le programme éducatif dans la majorité des
écoles des Premières Nations est en fait identique à celui des écoles provinciales et
territoriales59. Cette approche ne diffère guère de l’approche qui avait été adoptée à
l’époque des pensionnats indiens, lorsque les communautés indigènes n’avaient pas
voix au chapitre concernant le contenu de l’enseignement offert à leurs enfants et la
langue dans laquelle cet enseignement leur était transmis.
La formule du financement des écoles des Premières Nations a été révisée la dernière
fois en 1996 et ne tient pas compte de l’éventail des composantes éducatives de base
et contemporaines qui sont nécessaires pour offrir une éducation de bonne qualité
au XXIe siècle, comme les technologies de l’information et des communications, les
sports et les loisirs, les compétences linguistiques et les services de bibliothèque60.
Pire encore, depuis 1996, l’augmentation du financement alloué aux Premières
Nations pour l’éducation a été plafonnée à 2 %, ce qui est insuffisant pour compenser
l’inflation ou la croissance démographique rapide des élèves autochtones61. Pendant
ce temps, entre 1996 et 2006, le financement versé aux systèmes scolaires provinciaux et
territoriaux a augmenté chaque année de 3,8 %, soit près du double de l’augmentation
Les séquelles • 153
du financement alloué aux écoles sur les réserves62. Il est fort probable que le sousfinancement des écoles sur les réserves enfreigne les promesses faites en vertu des
traités au sujet de l’éducation, cela sans compter qu’il rend très difficile l’élimination
des écarts qu’il cause au chapitre de l’éducation et du revenu.
Dans bien des cas, les frais que les Premières Nations doivent débourser lorsqu’ils
envoient leurs enfants dans des écoles provinciales sont plus élevés que le montant
qu’elles reçoivent du gouvernement du Canada par élève63.
Appels à l’action :
8) Nous demandons au gouvernement fédéral d’éliminer l’écart entre le
financement en matière d’éducation qu’il verse pour les besoins des enfants
des Premières Nations qui fréquentent des écoles dans les réserves et celui qu’il
accorde pour les besoins des enfants des Premières Nations qui fréquentent des
écoles à l’extérieur des réserves.
9) Nous demandons au gouvernement fédéral de préparer et de publier des
rapports annuels sur le financement en matière d’éducation destiné aux enfants
des Premières Nations dans les réserves par comparaison avec celui dont
bénéficient les enfants des Premières Nations à l’extérieur des réserves, ainsi
que sur les niveaux de scolarisation et le revenu des membres des peuples
autochtones par rapport aux non-Autochtones au Canada.
Réforme de l’éducation
Depuis 2011, trois rapports d’importance sur l’éducation des Premières Nations
arrivent à la conclusion que le statu quo est inacceptable et qu’une restructuration
en profondeur s’impose sur la base des principes de l’autonomie gouvernementale,
d’un programme éducatif adapté à la culture autochtone et d’un financement stable.
Les trois rapports conviennent que les Autochtones doivent être ceux qui dirigent et
supervisent le processus de changement64.
En octobre 2013, le gouvernement publiait le texte de son projet de loi intitulé
Loi sur l’éducation des Premières Nations. Le projet de loi n’offrait aucune garantie
d’un financement accru, voire stable, des écoles des Premières Nations, laissant
ces questions être résolues au moyen de dispositions réglementaires, sans aucune
assurance d’équité dans la distribution des ressources allouées pour éduquer les
enfants des Premières Nations qui fréquentent des écoles des Premières Nations ou
des écoles provinciales. En février 2014, le gouvernement du Canada et l’Assemblée
des Premières Nations annonçaient qu’ils s’étaient entendus sur les nouveaux
154 • Commission de vérité et réconciliation
fondements d’une réforme et d’une législation relatives à l’éducation des Premières
Nations. Cette entente prévoyait une augmentation de plus de 2 milliards de dollars
du financement versé aux écoles sur les réserves, le remplacement du plafond de 2 %
imposé sur les augmentations annuelles par une augmentation annuelle de l’ordre
de 4,5 %, et le versement d’une somme de 1,25 milliard de dollars entre 2016‑2017
et 2018‑2019. Ce projet de loi, suscitant l’opposition des dirigeants autochtones, a
été mis en suspens le temps que les principes à la base de la nouvelle loi reçoivent
l’approbation de toutes les parties.
Après tout ce qu’elle a entendu de la part des milliers d’anciens élèves et membres
de leurs familles partout au pays, la Commission est convaincue que toute nouvelle
loi doit reconnaître l’importance de l’éducation dans le renforcement de l’identité
culturelle des Autochtones et la mise en place des éléments nécessaires à la
réussite. Albert Marshall, un ancien élève au pensionnat indien de Shubenacadie en
Nouvelle‑Écosse, a fait valoir ce point avec fermeté auprès de la Commission.
Le système d’éducation actuel a été conçu pour éradiquer complètement qui je
suis et anéantir l’esprit indien qui me vient de mes ancêtres micmacs et qui est
en moi. Mais je sais que j’ai besoin de connaissances et d’éducation. Toutefois,
l’éducation dont j’ai besoin doit refléter qui je suis en tant que Micmac. Il est de
ma responsabilité de transmettre les connaissances que j’acquiers et que je vais
acquérir à d’autres afin qu’ils en bénéficient [...]. L’héritage que je veux laisser à
mes enfants et aux générations futures leur permettra d’exceller, leur permettra
de se mesurer à d’autres sans avoir à s’inquiéter du système d’éducation qui
pourrait éradiquer leur identité65.
Appel à l’action :
10) Nous demandons au gouvernement fédéral d’élaborer de nouvelles dispositions
législatives sur l’éducation des Autochtones, avec la pleine participation et
le consentement éclairé des peuples autochtones. Plus précisément, nous
demandons à ce que ces dispositions comprennent un engagement à l’égard
d’un financement suffisant et intègrent des principes qui se traduisent par la
réalisation de ce qui suit :
i. fournir un financement suffisant pour combler les écarts mentionnés sur le
plan des niveaux de scolarisation en une génération;
ii. améliorer les niveaux de scolarisation et les taux de réussite;
iii. élaborer des programmes d’études adaptés à la culture;
iv. protéger le droit d’utiliser les langues autochtones, y compris en ce qui
touche l’enseignement de telles langues dans le cadre de cours crédités;
Les séquelles • 155
v. voir à ce que les parents et la collectivité puissent assumer la responsabilité
et le contrôle du système scolaire qui les concerne, et à ce qu’ils soient
tenus de rendre des comptes à cet égard, de manière semblable à la
situation des parents dans le système scolaire public;
vi. permettre aux parents de participer pleinement à l’éducation de
leurs enfants;
vii. respecter et honorer les relations découlant des traités. Éducation des Métis
et des Inuits
Les écoles provinciales et territoriales sont les seules options offertes aux élèves
métis, aux autres enfants autochtones sans statut reconnu, et aux enfants des
Premières Nations et enfants inuits qui vivent hors réserve ou sur une réserve,
mais qui fréquentent une école provinciale. Leurs résultats scolaires ne sont guère
meilleurs que ceux des enfants qui fréquentent une école des Premières Nations sur
une réserve ou dans leurs communautés natales66. Les conflits de compétence entre
les gouvernements fédéral et provinciaux sur la responsabilité de l’éducation des Métis
continuent de représenter un obstacle de taille empêchant les Métis d’avoir le contrôle
de l’éducation de leurs jeunes. La reconnaissance des compétences et des pouvoirs
des Métis est toujours inexistante, même s’ils bénéficient de la même protection
conférée par l’article 35 de la Constitution67. Il en résulte que les enfants métis sont
généralement éduqués dans le système scolaire public ou catholique, où les conseils
scolaires ne sont pas précisément tenus responsables des besoins éducatifs des
enfants métis68. La Commission est d’avis que les ordres de gouvernement devraient
consulter les parents, les communautés et les organismes nationaux métis afin d’offrir
des programmes éducatifs adaptés à la culture métisse.
Les élèves inuits sont ceux qui sont aux prises avec les écarts les plus importants sur le
plan de la scolarité. Un nombre disproportionnellement élevé de parents dans le Nord
sont des survivants des pensionnats indiens ou des survivants intergénérationnels.
Les Inuits figurent parmi les citoyens les plus jeunes du Canada, l’âge médian étant
de 22 ans. En réponse aux besoins considérables de leur jeune population, les Inuits
mènent la charge afin de provoquer des changements en profondeur. L’éducation des
Inuits est en train d’amorcer un virage important, les communautés du Nord générant
certains des modèles d’autonomie gouvernementale les plus prometteurs en matière
d’éducation. Mais ces changements ne se font pas sans embûches. Certaines régions
sont mieux équipées que d’autres pour développer les ressources nécessaires. La
pénurie d’enseignants bilingues est l’un des obstacles les plus difficiles à surmonter
pour pousser plus loin l’éducation bilingue dans les écoles inuites, sans compter le
matériel d’enseignement et de lecture insuffisant dans les langues inuites69.
Un autre problème d’envergure est l’absence de services de soutien nécessaires
tant au sein du système d’éducation qu’à l’extérieur de celui‑ci pour favoriser la
156 • Commission de vérité et réconciliation
réussite scolaire. Les enseignants inuits savent depuis longtemps qu’il est important
de commencer à travailler avec les enfants le plus tôt possible, mais le Nord manque
d’établissements de garderie et d’enseignement préscolaire de bonne qualité70.
Études postsecondaires
Dans le but d’aider à éliminer l’écart au chapitre du revenu et de l’emploi, les
Autochtones ont besoin d’un accès accru aux études postsecondaires. Selon le
recensement de 2011, seulement 8,7 % des membres des Premières Nations, 5,1 %
des Inuits et 11,7 % des Métis possèdent un diplôme universitaire71. Le vérificateur
général du Canada a formulé le commentaire suivant : « En 2004, nous avions
constaté qu’au rythme de scolarisation alors en vigueur, il faudrait 28 ans pour que
les Premières Nations atteignent le taux moyen d’obtention de diplôme du Canada.
Selon des données plus récentes, il leur faudra peut‑être encore plus de temps72. »
Les obstacles à l’éducation postsecondaire ont eu de profondes répercussions.
Geraldine Bob était élève au pensionnat de Kamloops, en Colombie‑Britannique. Elle
a dit à la Commission lors d’une audience communautaire tenue à Fort Simpson, dans
les Territoires du Nord‑Ouest, qu’une éducation de piètre qualité et des expériences
négatives au pensionnat avaient retardé ses études universitaires et son entrée sur le
marché du travail en tant qu’enseignante. Elle a évoqué ce qui suit :
[…] le système des pensionnats me doit ces années perdues. Vous savez, j’ai
perdu ma retraite; je dois continuer de travailler. Je n’ai pas un fonds de retraite
bien rempli parce qu’il était trop tard pour cela lorsque je suis retournée aux
études. Et j’ai prouvé que j’avais les capacités pour aller à l’université et réussir
ma carrière en tant qu’enseignante. Donc… le petit montant reçu au titre du
Paiement d’expérience commune ne compense pas toutes les pertes que j’ai
subies73.
Personne, ou presque, possédant un diplôme universitaire ou collégial qui
s’est présenté devant la Commission n’avait été en mesure d’obtenir ce diplôme
immédiatement après les études secondaires. La plupart d’entre eux, comme
Geraldine Bob, ont eu besoin de plusieurs années pour se remettre suffisamment
du temps passé au pensionnat pour envisager même la possibilité de parfaire
leur éducation.
Pour accroître l’accès aux études postsecondaires, une étape importante consiste
à augmenter les taux d’achèvement des études secondaires. Or, même pour ceux
qui sont admissibles à un programme universitaire, il y a des obstacles importants
à surmonter. Le financement versé par le gouvernement fédéral pour les études
postsecondaires est soumis au même plafond de 2 % imposé aux écoles primaires
et secondaires depuis 1996. Le Conseil en éducation des Premières Nations estime
Les séquelles • 157
que plus de 10 000 élèves des Premières Nations sont actuellement en attente
d’un financement pour leurs études postsecondaires et qu’il faudrait un montant
additionnel de 234 millions de dollars pour éliminer ce retard et répondre aux
demandes actuelles74. Les obstacles financiers et autres difficultés avec lesquelles les
Autochtones sont aux prises lorsqu’il est question d’étudier dans un établissement
d’enseignement postsecondaire privent la main‑d’œuvre canadienne de travailleurs
sociaux, d’enseignants, de travailleurs en soins de santé, de commerçants, de
professionnels juridiques et autres qui pourraient aider à redresser les torts causés
par les pensionnats indiens.
Appel à l’action :
11) Nous demandons au gouvernement fédéral de fournir un financement adéquat
pour remédier à l’insuffisance des places disponibles pour les élèves des
Premières Nations qui souhaitent poursuivre des études postsecondaires.
Programmes éducatifs destinés à la petite enfance
Les familles autochtones continuent de souffrir d’un manque généralisé de
programmes éducatifs destinés à la petite enfance. L’Assemblée des Premières Nations
souligne que, selon les données de 2011, 78 % des enfants de moins de cinq ans
n’ont pas accès à des garderies agréées, encore moins à des programmes intensifs
destinés à la petite enfance75. Or, ce genre de programmes est essentiel pour favoriser
le développement des jeunes enfants et, par le fait même, remédier à certaines des
lacunes dans les compétences parentales laissées par les pensionnats.
Appel à l’action :
12) Nous demandons au gouvernement fédéral, aux gouvernements provinciaux
et territoriaux de même qu’aux gouvernements autochtones d’élaborer des
programmes d’éducation de la petite enfance adaptés à la culture des familles
autochtones.
Pour éliminer les écarts au chapitre de l’éducation et du revenu, il doit y avoir
un financement stable et suffisant de l’éducation autochtone qui tient compte des
séquelles laissées par les pensionnats indiens ainsi que des autres obstacles avec
lesquels doivent composer les Autochtones. Outre le financement équitable et
adéquat, il faut également donner le plus de pouvoirs possible aux Autochtones sur
leur éducation et appuyer l’enseignement des cultures et des langues autochtones.
158 • Commission de vérité et réconciliation
Ces mesures dans le domaine de l’éducation offriront une perspective réaliste de
réconciliation fondée sur l’égalité et le respect.
Langue et culture
Dans une étude sur les répercussions des pensionnats indiens, l’Assemblée des
Premières Nations notait, en 1994, ce qui suit :
[…] la langue est nécessaire pour définir et préserver notre regard sur le monde.
Pour cette raison, certains aînés des Premières Nations affirment encore
aujourd’hui que connaître ou apprendre la langue maternelle est à la base de
toute compréhension digne de ce nom du mode de vie d’une Première Nation,
de ce que c’est que d’être membre d’une Première Nation. Pour eux, le monde
d’une Première Nation ne saurait être possible sans sa langue. Pour eux, le
bâillon mis par les pensionnats indiens sur leur langue revient au même que de
mettre un bâillon sur leur monde76.
La Commission royale sur les peuples autochtones, dans un même ordre d’idées,
a noté le lien entre les langues autochtones et ce qu’elle appelle « un regard sur le
monde qui leur est propre, enraciné dans les récits transmis par leurs ancêtres
et l’environnement ». La Commission royale a également affirmé que les langues
autochtones sont un « emblème tangible de l’identité collective » qui peut permettre
à « l’individu d’éprouver un sentiment de sécurité et de continuité par rapport au
passé… le maintien de l’intégrité de la langue et du groupe a donc un objectif à la fois
socio-émotionnel et spirituel »77.
Les pensionnats indiens ont été une tentative systématique émanant du
gouvernement de détruire les cultures et les langues autochtones et assimiler les
peuples autochtones afin qu’ils n’existent plus en tant que peuples distincts. L’anglais
et, dans une mesure beaucoup moins grande, le français étaient les seules langues
autorisées dans la majorité des pensionnats. Les élèves étaient punis — souvent
sévèrement — s’ils parlaient dans leur propre langue. Michael Sillett, un ancien
élève du pensionnat North West River à Terre‑Neuve‑et‑Labrador, a déclaré à la
Commission : « Les enfants dans le dortoir n’avaient pas le droit de parler leur langue
maternelle. Je me souviens de plusieurs fois où d’autres enfants ont été giflés et se sont
fait laver la bouche parce qu’ils avaient parlé dans leur langue maternelle; que ce soit
l’inuktitut ou l’innu-aimun. Les résidants se faisaient réprimander simplement parce
qu’ils étaient Autochtones78. » Jusque dans les années 1970, les élèves des écoles dans le
Nord‑Ouest de l’Ontario ne pouvaient pas parler leur langue en présence de membres
du personnel qui ne pouvaient pas comprendre cette langue79. Conrad Burns, dont
le père a été à l’école de Prince Albert, a nommé cette politique pour ce qu’elle était :
Les séquelles • 159
« C’était un génocide culturel. Des personnes étaient battues en raison de leur langue,
des personnes étaient battues parce qu’elles… vivaient selon leur façon80. »
Les droits culturels et linguistiques, et la nécessité de verser des dédommagements
pour compenser leurs pertes, sont depuis longtemps reconnus par le droit
international81. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones, plus particulièrement, reconnaît la situation critique des langues
autochtones. L’article 8:1 de la Déclaration reconnaît que « [l]es autochtones, peuples
et individus, ont le droit de ne pas subir d’assimilation forcée ou de destruction de
leur culture », tandis que l’article 8:2 énonce que « [l]es États mettent en place des
mécanismes de prévention et de réparation visant toute forme d’assimilation ou
d’intégration forcée ».
Par ailleurs, la Déclaration reconnaît précisément le droit des peuples autochtones
de revivifier et de transmettre leurs langues à l’article 13:1, qui énonce ceci :
« Les peuples autochtones ont le droit de revivifier, d’utiliser, de développer et de
transmettre aux générations futures leur histoire, leur langue, leurs traditions orales,
leur philosophie, leur système d’écriture et leur littérature, ainsi que de choisir et de
conserver leurs propres noms pour les communautés, les lieux et les personnes. »
L’article 14 accorde des droits linguistiques liés à l’enseignement que connaissent
déjà les Canadiens, plus précisément les minorités anglophones et francophones.
L’article 14:1 prévoit de même que « [l]es peuples autochtones ont le droit d’établir et
de contrôler leurs propres systèmes et établissements scolaires où l’enseignement est
dispensé dans leur propre langue, d’une manière adaptée à leurs méthodes culturelles
d’enseignement et d’apprentissage », alors que l’article 14:3 est libellé comme suit :
« Les États, en concertation avec les peuples autochtones, prennent des mesures
efficaces pour que les autochtones, en particulier les enfants, vivant à l’extérieur de
leur communauté, puissent accéder, lorsque cela est possible, à un enseignement
dispensé selon leur propre culture et dans leur propre langue. » L’article 16 prévoit que
les peuples autochtones « ont le droit d’établir leurs propres médias dans leur propre
langue et d’accéder à toutes les formes de médias non autochtones sans discrimination
aucune », et que les États doivent prendre « des mesures efficaces pour faire en sorte
que les médias publics reflètent dûment la diversité culturelle autochtone »82.
La tentative d’assimilation des élèves autochtones en leur refusant l’accès à leur
langue et à leur culture et le respect de celles-ci a, dans bien des cas, entraîné la rupture
de leurs liens avec leurs familles et leurs communautés. Agnes Mills, une ancienne
élève du pensionnat All Saints en Saskatchewan, a relaté son histoire à la Commission.
L’une des choses que le pensionnat a fait, dans mon cas, et c’est à mon plus
grand regret, est qu’il m’a fait sentir honteuse de qui j’étais […]. Je voulais
tellement être blanche, et la pire chose que j’ai jamais faite a été d’avoir honte
de ma mère, de cette femme honorable, parce qu’elle ne parlait pas anglais. Elle
n’était jamais allée à l’école, et ils nous avaient dit, parce que nous retournions
160 • Commission de vérité et réconciliation
à la maison tous les samedis, ils nous avaient dit que nous ne pouvions parler le
gwich’in avec elle, et elle ne pouvait, elle n’arrivait pas à communiquer. Ma sœur
avait eu l’audace de lui dire : « Nous ne pouvons pas parler le loucheux avec toi,
ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas le faire83. »
Mary Courchene, ancienne élève aux pensionnats de Fort Alexander au Manitoba
et de Lebret en Saskatchewan a mentionné des interactions tout aussi tristes avec
sa famille.
J’ai regardé mon père, puis j’ai regardé ma mère, pour ensuite revenir à mon
père. Savez-vous quoi? Je les haïssais. Je détestais tout à fait mes propres parents.
Non pas parce que je croyais qu’ils m’avaient abandonnée; je haïssais leurs
visages basanés. Je les détestais parce qu’ils étaient Indiens […]. Alors j’ai regardé
mon père et je l’ai défié. J’ai dit : « À partir de maintenant, nous ne parlerons
qu’anglais dans cette maison. » Vous savez, lorsque nous, lorsque, dans toute
maison traditionnelle, comme celle où j’ai été élevée, la première chose qui nous
est enseignée est de toujours respecter nos aînés et de ne jamais, vous savez, les
défier. Et voilà que j’étais, à onze ans, en train de défier […] mon père m’a regardé
et j’ai, et j’ai cru qu’il allait se mettre à pleurer. En fait, ses yeux se sont remplis
de larmes. Il s’est alors tourné vers ma mère et lui a dit […] « Eh bien, je crois que
nous ne parlerons plus jamais à cette petite fille. Je ne la connais pas84. »
Certains survivants des pensionnats ont refusé d’enseigner à leurs propres enfants
leurs langues et leurs cultures autochtones en raison des préjugés qui leur avaient été
associés pendant leurs années scolaires, ce qui a grandement contribué à la situation
délicate des langues autochtones au Canada aujourd’hui.
Une proportion importante des près de 90 langues autochtones encore parlées au
Canada de nos jours est sérieusement menacée de disparition. Dans le recensement
de 2011, 14,5 % de la population autochtone indiquait que la première langue apprise
était une langue autochtone85. Ce pourcentage était de 18 % lors du recensement
de 2006, et de 26 % une décennie plus tôt, lors du recensement de 1996. Ces
statistiques dénotent une chute de près de 50 % dans les quinze années ayant suivi la
fermeture des pensionnats. Il convient toutefois de souligner que ces chiffres diffèrent
parmi les peuples autochtones : 63,7 % des Inuits parlent leur langue maternelle,
comparativement à 22,4 % pour les peuples des Premières Nations et à seulement
2,5 % pour les peuples métis86.
Certaines langues sont à risque de disparaître parce qu’il ne demeure que
quelques membres de la génération d’arrières‑grands‑parents qui les parlent encore.
L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (unesco)
évalue que 36 % des langues autochtones canadiennes sont en situation critique,
c’est‑à‑dire qu’elles ne sont parlées que par les générations d’arrières‑grands‑parents;
18 % sont sévèrement en danger, c’est‑à‑dire qu’elles sont parlées par les générations
d’arrières‑grands‑parents et de grands‑parents; et 16 % sont en danger, c’est‑à‑dire
Les séquelles • 161
qu’elles sont parlées par les générations de parents et les deux générations qui les
précèdent. Les autres langues sont toutes vulnérables87. Si la préservation des langues
autochtones ne devient pas une priorité à la fois pour les gouvernements et pour les
communautés autochtones, ce que les pensionnats indiens n’ont pas réussi à accomplir
se produira malgré tout sous l’effet d’un processus de négligence systématique.
Droits linguistiques
En interprétant les droits ancestraux ou issus de traités du paragraphe 35(1) de la
Loi constitutionnelle de 1982, la Cour suprême du Canada a souligné l’importance de
ces droits pour la préservation des différentes cultures autochtones88. La Commission
est d’accord. La préservation des langues autochtones est essentielle et doit être
reconnue comme un droit.
Appel à l’action :
13) Nous demandons au gouvernement fédéral de reconnaître que les droits des
Autochtones comprennent les droits linguistiques autochtones.
Programmes gouvernementaux
À une époque où le financement du gouvernement est plus que nécessaire
pour protéger les langues et la culture autochtones, le Canada n’a pas respecté
les engagements qu’il avait pris relativement au financement de ces différents
programmes. En 2002, le gouvernement fédéral a promis 160 millions de dollars
pour la création d’un centre pour les langues et la culture autochtones ainsi qu’une
stratégie nationale sur les langues89. Cependant, en 2006, le gouvernement a rompu
son engagement et a plutôt promis de dépenser 5 millions de dollars par année en
« financement permanent » pour l’Initiative des langues autochtones (ila) lancée
en 199890. L’ila est un programme de subventions du patrimoine administré par le
gouvernement. Il n’est pas fondé sur la notion de relations respectueuses entre les
nations que sont le Canada et les peuples autochtones. Par ailleurs, le programme ne
fournit pas non plus la possibilité aux peuples autochtones de prendre des décisions
pour eux‑mêmes sur la façon de distribuer des ressources limitées et d’administrer les
programmes. Bon nombre de ceux qui ont fait des déclarations devant la Commission
de vérité et réconciliation du Canada étaient sceptiques quant à l’engagement
du gouvernement à préserver les langues autochtones. Comme Michael Sillett l’a
affirmé : « Je ne peux m’imaginer comment le gouvernement pourrait mettre assez
162 • Commission de vérité et réconciliation
d’argent pour pleinement nous indemniser, vous savez… Je ne peux pas retrouver ma
langue; je l’ai perdue. J’ai perdu ma culture, vous savez91. »
Outre l’ila, les seuls programmes importants mis en œuvre pour la préservation
des langues autochtones sont les accords territoriaux sur les langues (budget annuel
de 4,1 millions de dollars) qui soutiennent les services linguistiques autochtones
administrés par les gouvernements territoriaux, les services de soutien et les projets
communautaires au Nunavut et dans les Territoires du Nord‑Ouest. Au Yukon, les
projets de revitalisation et de préservation des langues sont appuyés par des accords de
transfert conclus avec dix des onze Premières Nations autogouvernantes du Yukon92.
Le budget total du gouvernement fédéral pour les programmes de langues
autochtones s’élève à 9,1 millions de dollars. À titre de comparaison, le Programme
des langues officielles pour l’anglais et le français recevront le financement suivant :
• 2012‑2013 : 353,3 millions de dollars;
• 2013‑2014 : 348,2 millions de dollars;
• 2014‑2015 : 348,2 millions de dollars93.
Les ressources engagées pour les programmes de langues autochtones sont
beaucoup plus limitées que ce qui est octroyé pour préserver le français dans les régions
où les francophones sont en minorité. À titre d’exemple, le gouvernement fédéral
soutient la minorité francophone du Nunavut en offrant un financement de l’ordre
de 4 000 dollars par personne francophone par année. En revanche, le financement
à l’appui des initiatives soutenant la langue inuite s’élève approximativement à
44 dollars par Inuit par année94.
La Commission croit qu’une approche à multiples volets pour la préservation des
langues autochtones — si elle est mise en œuvre, qu’elle reçoit les ressources dont
elle a besoin et qu’elle est soutenue — pourrait prévenir l’augmentation des litiges
concernant les droits linguistiques autochtones et atténuer les critiques formulées par
les organismes internationaux concernant la politique du Canada à l’égard des droits
linguistiques autochtones. Cette approche nécessitera une consultation complète et
de bonne foi afin de reconnaître que bien que les collectivités autochtones ont les
connaissances requises, particulièrement les aînés, pour préserver leurs langues, un
soutien supplémentaire est nécessaire. Il devrait ressortir de cette consultation des
lois et des politiques qui attestent l’importance des langues autochtones du Canada et
qui octroient le financement adéquat permettant d’assurer leur préservation.
Appels à l’action :
14) Nous demandons au gouvernement fédéral d’adopter une loi sur les langues
autochtones qui incorpore les principes suivants :
Les séquelles • 163
i. les langues autochtones représentent une composante fondamentale et
valorisée de la culture et de la société canadiennes, et il y a urgence de les
préserver;
ii. les droits linguistiques autochtones sont renforcés par les traités;
iii. le gouvernement fédéral a la responsabilité de fournir des fonds suffisants
pour la revitalisation et la préservation des langues autochtones;
iv. ce sont les peuples et les collectivités autochtones qui sont les mieux à
même de gérer la préservation, la revitalisation et le renforcement des
langues et des cultures autochtones;
v. le financement accordé pour les besoins des initiatives liées aux langues
autochtones doit refléter la diversité de ces langues.
15) Nous demandons au gouvernement fédéral de nommer, à la suite de
consultations avec les groupes autochtones, un commissaire aux langues
autochtones. Plus précisément, nous demandons que ce commissaire soit chargé
de contribuer à la promotion des langues autochtones et de présenter des
comptes rendus sur l’efficacité du financement fédéral destiné aux initiatives
liées aux langues autochtones.
En plus de promouvoir l’utilisation des langues autochtones, un commissaire aux
langues autochtones aurait également pour mandat de sensibiliser les Canadiens non
autochtones à la richesse et à la valeur des langues autochtones tout en montrant que
le fait de renforcer ces langues permettrait de contribuer à la réputation du Canada à
l’échelle internationale.
Les Autochtones reconnaissent à quel point il est important pour leurs enfants
de parler et de comprendre une langue autochtone. Sabrina Williams, survivante
intergénérationnelle de la Colombie‑Britannique, exprime ce besoin.
Avant de participer à ce cours de langue, je n’avais pas réalisé l’ampleur de
ce que nous avions perdu — tout ce qui est rattaché à la langue : nos liens
familiaux, notre histoire orale, nos traditions, nos façons d’être, nos manières
de connaître, notre médecine, nos chansons, nos danses, notre mémoire. Ça
représente tout, y compris la terre… Et à moins que nous transmettions à nos
enfants l’amour de notre culture et de notre langue… nos langues continueront
de s’éroder au fil du temps. Donc, c’est un défi de taille. Oui. Alors, pour moi, ça
fait partie de ce à quoi ressemble la réconciliation95.
L’enseignement de la langue peut nécessiter des approches novatrices, y compris
de faire appel aux aînés et à d’autres personnes qui agiront à titre de professeur, et
à l’utilisation de programmes d’immersion. Les établissements d’enseignement
doivent être souples et sensibles dans leurs tentatives de promouvoir l’enseignement
des langues autochtones. Ceux‑ci devraient être prêts à tirer parti des ressources
164 • Commission de vérité et réconciliation
disponibles dans les collectivités autochtones afin de faciliter l’enseignement et la
transmission des langues autochtones. Pour y parvenir, de la formation en bonne et
due forme est également requise.
Appel à l’action :
16) Nous demandons aux établissements d’enseignement postsecondaire de
créer des programmes et des diplômes collégiaux et universitaires en langues
autochtones.
Réappropriation des noms
En raison des pensionnats indiens, de nombreux Autochtones ont perdu leur
langue et le contact avec leur culture. Bon nombre d’entre eux ont également subi
un autre type de perte. Il était en effet courant, pour les autorités scolaires des
pensionnats indiens, de donner aux élèves de nouveaux noms. Au pensionnat
anglican d’Aklavik dans les Territoires du Nord‑Ouest, Masak est devenue « Alice » —
elle n’a plus réentendu son ancien nom avant son retour à la maison96. Au pensionnat
de Qu’Appelle en Saskatchewan, Ochankugahe (Path Maker) est devenu « Daniel
Kennedy », en l’honneur du Daniel de la Bible, tandis qu’Adélard Standing Buffalo a
été nommé Adélard Langevin, en l’honneur de l’archevêque de Saint‑Boniface97. Les
survivants et leurs familles qui ont cherché à récupérer leurs noms qui leur avaient
été enlevés par les pensionnats ont trouvé que le processus pour les récupérer était
long et coûteux. Nous croyons que des mesures devraient être mises en place afin
d’alléger le fardeau qui est imposé aux personnes qui cherchent à récupérer cette
partie importante de leur patrimoine.
Appel à l’action :
17) Nous demandons à tous les ordres de gouvernement de permettre aux
survivants des pensionnats indiens et à leurs familles de reprendre les noms
qui ont été changés par le système des pensionnats en les exonérant des frais
d’administration applicables dans le cadre du processus de changement de
nom et de révision officielle des documents d’identité, comme les extraits de
naissance, les passeports, les permis de conduire, les cartes santé, les certificats
de statut d’Indien et la carte d’assurance sociale, et ce, pour une période de
cinq ans.
Les séquelles • 165
Santé
Les pensionnats ont compromis la santé et le bien‑être des enfants qui les
ont fréquentés. De nombreux élèves ont succombé à des maladies infectieuses,
notamment la tuberculose. Les sévices sexuels et physiques, ainsi que le fait d’être
séparés de leurs familles et de leurs collectivités, ont causé des traumatismes durables
chez beaucoup d’autres élèves. Les effets de ces traumatismes ont souvent été transmis
aux enfants des survivants des pensionnats et parfois même à leurs petits‑enfants.
Le discours tenu dans les pensionnats a également représenté un danger pour la
santé mentale des élèves puisqu’il véhiculait des idées et des affirmations relatives
à l’infériorité des peuples autochtones, de leur culture et de leurs langues. Ce mépris
pour la santé et le bien‑être des Autochtones était conforme aux événements qui ont
caractérisé le colonialisme : l’introduction de nouvelles maladies, la perturbation des
sources alimentaires traditionnelles, la concentration des personnes sur des terres
improductives et leur confinement dans des habitations insalubres où ils sont à l’étroit.
Les pensionnats ont miné la santé des Autochtones en négligeant de les nourrir et de
les vêtir adéquatement ainsi qu’en les hébergeant dans des logements mal construits
et dangereux. Les pensionnats n’ont pas pris soin d’isoler adéquatement les enfants
malades et contagieux, et souvent, les pensionnats n’avaient pas les installations
nécessaires pour soigner les enfants. À titre d’exemple, Ruby Firth, ancienne élève à
Stringer Hall dans les Territoires du Nord‑Ouest, a déclaré à la Commission que ces
conditions ont eu un effet durable sur elle.
Aujourd’hui, je fais des bronchites chroniques. Chaque hiver, j’attrape une
pneumonie à deux ou trois reprises et je dois utiliser deux inhalateurs parce
que quand j’étais au pensionnat de Stringer Hall, ils avaient l’habitude de nous
faire porter ces petits manteaux minces rouges qui n’étaient pas assez chauds
en hiver. En plus, nous devions traverser la rue pour aller à l’école… Mes deux
poumons sont marqués à 50 % puisque j’ai attrapé des pneumonies à sept
reprises au [pensionnat]. C’est là pour rester, ça ne partira jamais98.
Certaines personnes doivent également composer avec des séquelles
psychologiques et émotionnelles durables. Sonia Wuttunee‑Byrd a décrit les
dommages que les pensionnats lui ont causés.
J’ai perdu mes tresses, mes beaux cheveux ont été coupés, et j’ai senti que mon
identité était tellement confuse, je ne savais plus qui j’étais. Et pire encore, ils ont
commencé à profiter et à abuser de moi sexuellement, pas une, pas deux, mais
bien plusieurs personnes pendant très longtemps, jusqu’à mes seize ans. J’ai
commencé à dépérir. Je suis devenue très malade et anorexique, j’étais vraiment
en chute libre. À un certain moment, je pesais seulement soixante‑six livres, et
c’était tout, je ne voulais plus vivre. Le docteur m’a dit : « Il vous reste un mois
à vivre, rentrez chez vous. » Il a dit à ma famille : « Ramenez‑la à la maison, elle
166 • Commission de vérité et réconciliation
va mourir »… J’ai été incapable d’en parler à ma mère et à mon père, ils n’ont
jamais compris pourquoi je pleurais. Les gens du pensionnat disaient toujours :
« Sonia est une élève fantastique, elle est très bonne », mais à l’intérieur, j’étais
tourmentée. J’ai tout gardé à l’intérieur et je n’ai rien dit à personne pendant
vingt ans99.
Katherine Copenace, une ancienne élève du pensionnat St. Mary en Ontario, a
parlé à la Commission des épreuves auxquelles elle avait fait face.
Les élèves des pensionnats ont subi des sévices physiques, sexuels et spirituels
et, surtout, ils ont été victimes d’abus émotionnels et mon père avait l’habitude
de me dire : « L’abus émotionnel est encore plus dommageable que les violences
corporelles. Les blessures physiques guérissent. » C’est ce qu’il me disait. En
vieillissant, j’ai eu des pensées suicidaires, je me suis fait du mal. Je me mutilais
les bras, je me transperçais les bras, mon corps et je me suis détruite avec l’alcool
avec laquelle j’avais fait connaissance grâce au gouvernement bien sûr100.
Les enfants des pensionnats n’étaient pas en mesure de prendre soin de leur santé.
On leur refusait l’accès à la nourriture traditionnelle et à leurs familles, aux guérisseurs
traditionnels et aux collectivités qui auraient pu les aider en utilisant les méthodes
autochtones pour prendre soin des éléments physiques, mentaux, émotionnels et
spirituels qui causaient leur mauvais état de santé. Puisque les pensionnats étaient
situés dans des endroits isolés, les élèves se voyaient également souvent refuser l’accès
aux médecins et aux infirmières « occidentaux ». Ce double refus à des soins de santé,
qui trouve sa source dans la politique du gouvernement, a encore cours aujourd’hui,
en raison de l’isolement relatif de bon nombre de collectivités autochtones, nombre
d’entre elles n’ayant pas d’accès routier, et d’un accès limité aux ressources de
santé locale.
L’accès aux soins de santé est un droit inscrit dans les lois internationales et
constitutionnelles de même que dans les traités. La Déclaration des Nations Unies
sur les droits des peuples autochtones reconnaît que les peuples autochtones ont
le droit à l’intégrité physique et morale, de même que le droit de jouir du meilleur
état de santé physique et mental possible. En prenant des mesures pour atteindre ces
objectifs, les États sont tenus de porter une attention particulière aux droits et aux
besoins spéciaux des aînés, des femmes, des jeunes, des enfants et des personnes
handicapées101. Les peuples autochtones ont le droit de participer activement à
l’élaboration, à la détermination et à l’administration des programmes de santé qui
les concernent102. Les peuples autochtones ont également le droit d’avoir accès à
leurs remèdes traditionnels et de préserver leurs pratiques traditionnelles en matière
de santé103.
Les traités numérotés ont également établi des obligations juridiques
supplémentaires touchant la santé et le bien‑être des Autochtones104. Le droit d’avoir
accès à des soins médicaux a été reconnu dans les traités 6, 7, 8, 10 et 11105. Le Traité 6
Les séquelles • 167
comprend spécifiquement une disposition concernant l’achat d’une « armoire à
pharmacie » et les soins en cas de « pestilence »106. Toutefois, le droit relatif aux
soins de santé ne se limite pas à ces traités. La négociation des traités comprenait
de nombreuses références à la protection et à la non‑interférence avec les modes de
vie traditionnels107.
Appel à l’action :
18) Nous demandons au gouvernement fédéral, aux gouvernements provinciaux
et territoriaux ainsi qu’aux gouvernements autochtones de reconnaître que
la situation actuelle sur le plan de la santé des Autochtones au Canada est
le résultat direct des politiques des précédents gouvernements canadiens, y
compris en ce qui touche les pensionnats, et de reconnaître et de mettre en
application les droits des Autochtones en matière de soins de santé tels qu’ils
sont prévus par le droit international et le droit constitutionnel, de même que
par les traités.
Écarts en matière de santé
Au Canada, les résultats en matière de santé des Autochtones comportent des
écarts inquiétants par rapport à ceux des non Autochtones. À titre d’exemple :
• Le taux de mortalité infantile chez les Premières Nations et les Inuits est 1,7 à
4 fois plus élevé que celui rencontré chez la population non autochtone108.
• De 2004 à 2008, le « taux de mortalité selon l’âge » chez les Inuits de 1 à 19 ans
s’élevait à 188 décès par 100 000 années‑personnes à risque, et de seulement
35,3 décès par 100 000 dans le reste du Canada109.
• Le taux de diabète est presque 2 fois plus élevé chez les membres des Premières
Nations de 45 ans et plus que dans la population non autochtone110.
• Les membres des Premières Nations courent 6 fois plus de risques de mourir en
raison de problèmes d’alcool, et plus de 3 fois plus de risques de succomber des
suites d’une surdose de drogue111.
Le taux de suicide global chez les collectivités des Premières Nations est environ
2 fois plus élevé que celui de l’ensemble de la population canadienne. Ce taux est
encore plus élevé chez les Inuits, soit de 6 à 11 fois le taux de la population en général.
Les jeunes Autochtones âgés de 10 à 29 ans qui vivent dans une réserve sont de 5 à
6 fois plus susceptibles de se suicider que les jeunes non Autochtones112.
168 • Commission de vérité et réconciliation
Mesure des progrès
Au Canada, il est difficile d’obtenir des renseignements précis sur l’état de santé
des Autochtones. Les renseignements comparatifs les plus complets en matière de
santé ne sont pas à jour, la plus grande partie datant des années 1990. Contrairement
à d’autres pays, le gouvernement canadien ne fournit pas de liste complète des
indicateurs de bien-être permettant de comparer les populations autochtones et non
autochtones. Le manque de données sur les indicateurs comparables de santé signifie
que ces problèmes reçoivent moins d’attention de la part du public, des médias et
des politiciens. En Australie, le gouvernement s’est fixé un échéancier pour combler
les lacunes en matière de santé entre la population autochtone et non autochtone.
Le premier ministre australien présente annuellement un rapport concernant les
progrès accomplis afin de combler les écarts reliés à l’espérance de vie et le taux de
mortalité chez les enfants autochtones113. Le Canada doit faire de même.
Appel à l’action :
19) Nous demandons au gouvernement fédéral, en consultation avec les peuples
autochtones, d’établir des objectifs quantifiables pour cerner et combler les
écarts dans les résultats en matière de santé entre les collectivités autochtones
et les collectivités non autochtones, en plus de publier des rapports d’étape
annuels et d’évaluer les tendances à long terme à cet égard. Les efforts ainsi
requis doivent s’orienter autour de divers indicateurs, dont la mortalité infantile,
la santé maternelle, le suicide, la santé mentale, la toxicomanie, l’espérance
de vie, les taux de natalité, les problèmes de santé infantile, les maladies
chroniques, la fréquence des cas de maladie et de blessure ainsi que la
disponibilité de services de santé appropriés.
En 2003, l’Accord des premiers ministres sur le renouvellement des soins de santé a
reconnu l’évidence : les peuples autochtones font face à de graves problèmes de santé.
Par cet accord, les premiers ministres se sont engagés à faire une priorité nationale de
la réduction de l’écart entre l’état de santé des peuples autochtones et non autochtones.
Pourtant, plus d’une décennie après, cet écart demeure. D’ailleurs, le gouvernement
fédéral a reculé au sujet des questions concernant la santé des Autochtones depuis
la signature de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, et les
excuses qu’il a présentées aux survivants. Il a mis fin au financement de plusieurs
organismes de santé autochtones, y compris la Fondation autochtone de guérison et
l’Organisation nationale de la santé autochtone. Ces organismes étaient engagés dans
des modèles de recherche et de traitement dont la propriété, le contrôle, l’accès et la
possession sont de compétence autochtone. Leur perte limite considérablement le
développement de renseignements exacts sur les questions de santé et de solutions
Les séquelles • 169
les concernant. Santé Canada a aussi réduit le financement d’un certain nombre de
programmes de santé autochtones de base, y compris les programmes de lutte contre
le diabète, l’ensemble des troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale, le suicide chez
les jeunes, les maladies infectieuses, ainsi que la santé maternelle et infantile114. Ces
compressions ont eu de graves répercussions sur les collectivités autochtones.
Trudy King, une ancienne pensionnaire du collège Grandin, est originaire de Fort
Resolution, dans les Territoires du Nord‑Ouest.
Quand j’ai perdu mon fils, ici en 2003, j’ai eu besoin de soutien pour moi et
mes enfants. Je n’ai pas pu en avoir nulle part. Il y avait une coordonnatrice de
la santé et des services sociaux ici, et je l’ai suppliée et suppliée de nous aider,
et elle m’a dit : « Il n’y a pas d’argent. On n’a pas d’argent pour vous offrir du
counselling pour vous ni pour vos enfants. » Je ne voulais pas partir. Personne ne
voulait nous aider, et je ne, on était en 2003. Ça nous prend de l’aide ici pour les
gens qui en ont besoin et qui lancent un appel à l’aide. Je n’ai pas eu d’aide. Mes
enfants non plus115.
M. R. E. Linklater, une ancienne élève du pensionnat Guy Hill, au Manitoba, a aussi
mis l’accent sur le besoin d’accroître les services communautaires lorsqu’elle s’est
adressée à la Commission.
Un plus grand nombre de programmes devraient être mis sur pied pour nos
enfants, nos petits‑enfants et nos arrière‑petits‑enfants, parce qu’ils ont besoin
de comprendre pourquoi leurs parents sont comme ça et pourquoi un si grand
nombre des leurs sont aux prises avec des problèmes de dépendance à l’alcool et
aux drogues. Personnellement, je sais pourquoi ils en ont besoin : pour survivre
et ne pas se souvenir. Nos enfants ont besoin d’une meilleure éducation, et qu’on
leur offre davantage de soutien et de programmes, et non qu’on abolisse les
programmes qui existent116.
Les réformes de la santé sont souvent marquées par des conflits de compétence
complexes et des négociations tripartites entre les Autochtones, le gouvernement
fédéral, et les gouvernements provinciaux ou territoriaux. Des conflits de compétence
semblables ont particulièrement affecté les Métis, les Indiens non inscrits, et les
Autochtones en milieu urbain, car le gouvernement fédéral estime que la prestation
de services à ces groupes est la responsabilité des provinces et territoires.
Appel à l’action :
20) Afin de régler les conflits liés à la compétence en ce qui a trait aux Autochtones
vivant à l’extérieur des réserves, nous demandons au gouvernement fédéral de
reconnaître les besoins distincts en matière de santé des Métis, des Inuits et des
Autochtones hors réserve, de respecter ces besoins et d’y répondre.
170 • Commission de vérité et réconciliation
Pratiques de guérison autochtones
Les pratiques d’hygiène de vie et les croyances des Autochtones, comme les
peuples autochtones eux-mêmes, sont variées. Cependant, de nombreuses cultures
autochtones ont une approche holistique de la santé, laquelle est de plus en plus
reconnue par la médecine occidentale. De nombreux Inuits, Métis et membres des
Premières Nations partagent une croyance voulant qu’un lien sacré existe entre
l’individu et la terre, le ciel et tous les éléments de la nature. Aux fins de guérison, cela
signifie la tenue d’activités comme les camps de guérison sur les terres ou en forêt au
cours desquelles les participants peuvent expérimenter le pouvoir curatif du monde
naturel. Les pratiques traditionnelles comprennent aussi la cérémonie de la suerie,
des bains de cèdre, la purification, l’utilisation du qulliq (une lampe en pierre utilisée
par les Inuits à des fins cérémonielles), et d’autres cérémonies d’ordre spirituel117. Les
pratiques exemplaires pour le mieux‑être des Autochtones comportent une vaste
gamme de services, y compris les soins de santé offerts à l’ensemble de la population,
ainsi que les pratiques et les médecines traditionnelles; par ailleurs, ces services sont
tous dirigés et gérés par la communauté. Une telle approche intégrée a le pouvoir
d’améliorer la vie de tous les membres de la collectivité.
Appels à l’action :
21) Nous demandons au gouvernement fédéral de fournir un financement à
long terme pour les besoins des centres autochtones, nouveaux et de plus
longue date, voués au traitement de problèmes de santé physique, mentale,
émotionnelle et spirituelle avec lesquels doivent composer les Autochtones et
qui découlent de leur expérience dans les pensionnats, et de veiller à accorder
la priorité au financement de tels centres de traitement au Nunavut et dans les
Territoires du Nord-Ouest.
22) Nous demandons aux intervenants qui sont à même d’apporter des changements
au sein du système de soins de santé canadien de reconnaître la valeur des
pratiques de guérison autochtones et d’utiliser ces pratiques dans le traitement
de patients autochtones, en collaboration avec les aînés et les guérisseurs
autochtones, lorsque ces patients en font la demande.
Un investissement à long terme dans les collectivités autochtones sera nécessaire
afin qu’elles puissent rompre avec les séquelles des pensionnats concernant la santé et
retrouver leur capacité de se guérir elles‑mêmes. L’un des principaux investissements
consistera à former un plus grand nombre d’Autochtones afin qu’ils deviennent des
professionnels de la santé et des services sociaux. Le travail effectué par les membres
de l’équipe de Santé Canada possédant les connaissances culturelles et traditionnelles
en matière de soins afin de soutenir cette Commission et les autres processus d’accord
Les séquelles • 171
de règlement est un exemple de la qualité exceptionnelle des services que ces
professionnels sont en mesure d’offrir.
Appel à l’action
23) Nous demandons à tous les ordres de gouvernement :
i. de voir à l’accroissement du nombre de professionnels autochtones
travaillant dans le domaine des soins de santé;
ii. de veiller au maintien en poste des Autochtones qui fournissent des soins de
santé dans les collectivités autochtones;
iii. d’offrir une formation en matière de compétences culturelles à tous les
professionnels de la santé.
L’écart à combler dans les résultats en matière de santé est l’un des objectifs de
l’élaboration d’une stratégie de changement globale. Pour être plus efficaces dans
l’amélioration des résultats en matière de santé, les professionnels de la santé non
autochtones doivent acquérir une meilleure compréhension des problèmes de santé
auxquels font face les peuples autochtones du Canada et des séquelles laissées par les
pensionnats indiens.
Appel à l’action
24) Nous demandons aux écoles de médecine et aux écoles de sciences infirmières
du Canada d’exiger que tous leurs étudiants suivent un cours portant sur les
questions liées à la santé qui touchent les Autochtones, y compris en ce qui a
trait à l’histoire et aux séquelles des pensionnats, à la Déclaration des Nations
Unies sur les droits des peuples autochtones, aux traités et aux droits des
Autochtones de même qu’aux enseignements et aux pratiques autochtones.
À cet égard, il faudra, plus particulièrement, offrir une formation axée sur les
compétences pour ce qui est de l’aptitude interculturelle, du règlement de
différends, des droits de la personne et de la lutte contre le racisme.
Justice
Les pensionnats indiens ont infligé des injustices profondes aux Autochtones. Les
parents autochtones étaient forcés, par une grande pression exercée par la police, de
confier leurs enfants aux écoles. Les enfants étaient enlevés de leur communauté pour
aller vivre dans des établissements de garde qui faisaient peur et qui ressemblaient à
172 • Commission de vérité et réconciliation
des prisons. Les enfants qui vivaient dans les pensionnats étaient traités comme des
criminels, et pourtant c’était eux qui courraient le risque d’être victimes.
Cette tendance à la détention disproportionnée et à la victimisation des
Autochtones se poursuit encore aujourd’hui. L’échec continu du système de justice
empêche les Autochtones de vivre en sécurité et d’avoir accès aux possibilités que la
majorité des Canadiens tiennent pour acquises. Il faudra changer la vision raciste et
coloniale qui a inspiré les pensionnats indiens, et trouver des solutions efficaces et à
long terme aux problèmes de criminalité qui affligent beaucoup trop de collectivités
autochtones. Il faudra aussi demander à ce qu’on utilise de plus en plus le système de
justice autochtone, qui est fondé sur les lois et les pratiques de guérison autochtones.
Afin de comprendre pleinement les séquelles laissées par les pensionnats
indiens, il est important d’examiner la façon dont le système de justice canadien a
réagi aux sévices commis dans les pensionnats. Les enquêtes policières ont entraîné
relativement peu de poursuites. En effet, dans certains cas, le gouvernement a
compromis ces enquêtes, ainsi que l’indépendance de la Gendarmerie royale du
Canada (grc), en défendant sa position dans les affaires civiles intentées contre lui
par les survivants des pensionnats.
Compromission de l’indépendance de la GRC
Vers la fin de l’année 1994, la grc a établi la Division « E » des enquêtes
criminelles pour enquêter sur les allégations de sévices dans les pensionnats de la
Colombie‑Britannique. Il existe toutefois des preuves que le gouvernement fédéral
a influencé négativement ces enquêtes pour défendre ses propres intérêts dans
les poursuites civiles intentées contre lui par d’anciens élèves. À titre d’exemple, le
gouvernement a exigé que la grc lui remette ses dossiers d’enquête relative à la violence
à l’école de l’île Kuper. Malgré certaines objections initiales, la grc a finalement remis
les dossiers118. Cela s’est fait sans égard à la protection de la vie privée des plaignants,
et a de fait donné au gouvernement un avantage pour se défendre. Lorsque la police a
demandé à ce que les dossiers lui soient retournés, le gouvernement a refusé; de plus,
il a refusé de communiquer les renseignements qu’il avait reçus aux survivants qui
avaient entamé les poursuites119.
Les affidavits déposés par des agents de la grc laissent entendre que la volonté
du gouvernement fédéral de se défendre dans des poursuites civiles faisait obstacle
aux enquêtes de la police concernant les crimes commis dans les pensionnats. Même
si, en tant que représentant du gouvernement, un juge a ordonné que les survivants
aient le même accès aux documents d’enquête criminelle de la grc concernant
les infractions commises à l’école de l’île Kuper, cela signifiait que les survivants
Les séquelles • 173
pouvaient en déduire que la grc avait agi en tant que mandataire du gouvernement
fédéral plutôt que d’appliquer la loi de façon impartiale120.
Appel à l’action :
25) Nous demandons au gouvernement fédéral de rédiger une politique qui réaffirme
l’indépendance de la Gendarmerie royale du Canada pour ce qui est d’enquêter
sur les crimes à l’égard desquels le gouvernement a ses propres intérêts en tant
que partie potentielle ou réelle dans un recours civil.
Insistance excessive sur la corroboration
Dans le rapport final du groupe de travail de la Division E de la grc, on précise
qu’une « situation très courante qui ne cesse de se répéter » est que l’avocat de
la Couronne refuse d’engager des poursuites sans corroboration sous forme de
preuve matérielle121. Ce point de vue vient de la réticence de l’avocat à considérer le
témoignage même du plaignant comme suffisant pour justifier une poursuite. Il trahit
une réticence à considérer comme étant digne de foi le témoignage des Autochtones.
Au mieux, le refus d’engager des poursuites sans corroboration s’appuie sur la
croyance que la dénégation des faits par toute personne accusée, qui était en situation
d’autorité dans un pensionnat, sera suffisante pour installer un doute raisonnable
quant à sa culpabilité.
Depuis 1982, l’obligation d’obtenir une preuve corroborante a été expressément
abrogée dans les cas d’infractions sexuelles et l’obtention d’une telle preuve n’a jamais
été exigée dans les cas d’infractions à caractère non sexuel122. La Commission craint
qu’en ayant continuellement insisté sur la nécessité de corroborer les faits, les victimes
autochtones aient été traitées de façon discriminatoire.
Peu de poursuites au criminel
La Commission a relevé moins de 50 déclarations de culpabilité prononcées à
l’appui des allégations de mauvais traitements dans les pensionnats. Ce nombre
est négligeable comparativement aux 38 000 accusations d’agressions sexuelles
et physiques graves qui ont été déposées dans le cadre du Processus d’évaluation
indépendant (pei), qui a été établi en vertu de la Convention de règlement123.
Bien qu’on dénombre peu de poursuites intentées pour abus sexuels, on recense
encore moins d’accusations pour mauvais traitements portées contre les anciens
membres du personnel des pensionnats. Dans son propre rapport, la grc laisse
174 • Commission de vérité et réconciliation
entendre que le groupe de travail de la Division E considère les agressions physiques
contre les enfants autochtones comme moins graves que les abus sexuels. La grc
est d’avis que les plaintes déposées par les anciens élèves concernant les agressions
subies sont une preuve d’un « choc des cultures entre l’attitude rigide des chrétiens,
“qui aime bien châtie bien”, et la tradition plus permissive des Autochtones à l’égard
de l’éducation des enfants »124. Cette idée préconçue a eu, de toute évidence, une
incidence sur le nombre de poursuites qui ont été intentées pour mauvais traitements
dans les pensionnats.
Procès civils
Étant donné que les survivants des pensionnats ne réussissent pas, en général,
à obtenir justice à la suite des enquêtes policières et des poursuites au criminel, ils
sont de plus en plus nombreux, dans les années 1990, à se tourner vers le système
de justice civil, intentant des poursuites contre leurs agresseurs et contre le
gouvernement fédéral et les Églises qui exploitaient les pensionnats. Toutefois, les
autorités judiciaires canadiennes ne sont prêtes à prendre en considération que
certains préjudices subis par les survivants — en général, ceux liés aux abus sexuels
perpétrés et dans certains cas, ceux liés aux mauvais traitements infligés. Elles
refusent d’examiner le bien-fondé des réclamations des survivants liées à la perte de
leur langue, de leur culture et de l’attachement familial et à la violation de leurs droits
à l’éducation issus de traités. Elles refusent de considérer les accusations déposées par
les survivants au nom de leurs parents et de leurs enfants. Elles refusent également
d’offrir des recours pour les préjudices collectifs que les pensionnats ont causés aux
nations et aux collectivités autochtones.
Le litige lié aux pensionnats indiens a été très long, s’est révélé très complexe et
a entraîné des coûts importants. Il a été tout particulièrement difficile pour les
survivants, dont bon nombre ont été de nouveau prises comme victimes en raison
de l’interrogatoire explicite et de l’attitude accusatoire que leur ont réservés le
gouvernement du Canada, les Églises et même leurs propres avocats.
Délais de prescription
Dans le système judiciaire canadien, les plaignants dans toute procédure civile ont
un délai à respecter pour intenter des poursuites. S’ils attendent trop longtemps après
avoir subi les préjudices en question, ils peuvent se voir refuser le droit de poursuivre
leur cause d’action en raison d’une loi de prescription provinciale. Bien que les lois
de prescription puissent protéger les défendeurs dans les poursuites au civil, elles
Les séquelles • 175
peuvent également avoir pour effet de priver les demandeurs de la possibilité de
voir les tribunaux se prononcer sur la véracité de leurs allégations. Cette situation est
d’autant plus dramatique dans le cas des jeunes victimes, qui n’ont que des années
plus tard les moyens et les connaissances nécessaires pour déposer des réclamations
relatives aux préjudices subis, alors que le délai prescrit pour intenter de telles actions
risque d’être expiré depuis longtemps déjà.
Le défendeur doit invoquer les lois de prescription comme moyen de défense.
Dans son rapport paru en 2000 en réponse aux mauvais traitements infligés aux
enfants dans les établissements, la Commission du droit du Canada recommande au
gouvernement fédéral de ne pas se fier uniquement aux lois de prescription comme
moyen de défense125. Cependant, le gouvernement du Canada et les Églises soulèvent
souvent, avec succès, ce moyen de défense dans le cadre du litige lié aux pensionnats
indiens. La Commission croit que le fait que le gouvernement fédéral fasse valoir
avec succès les lois de prescription comme moyen de défense démontre que les
tribunaux canadiens et les Canadiens en général n’ont pris en considération qu’une
petite partie des préjudices causés par les pensionnats, principalement ceux liés aux
abus sexuels. Certaines provinces ont modifié leurs lois de prescription pour que des
poursuites puissent être intentées au civil pour un plus large éventail d’infractions.
Nous recommandons vivement aux autres provinces d’en faire autant.
Appel à l’action :
26) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux
d’examiner et de modifier leurs délais de prescription de telle sorte qu’ils soient
conformes au principe selon lequel les gouvernements et les autres entités
concernées ne peuvent invoquer la prescription comme moyen de défense à
l’encontre d’une action en justice portée par les Autochtones en raison de la
violence qu’ils ont subie par le passé.
Sensibiliser les avocats
Les poursuites au criminel intentées contre les agresseurs dans les pensionnats
et les poursuites civiles subséquentes se révèlent une expérience difficile pour les
survivants. Ces derniers vivent des moments d’autant plus pénibles dans la salle
d’audience, étant donné que bon nombre d’avocats ne connaissent pas suffisamment
bien la culture, l’histoire ou la mentalité des Autochtones pour composer avec les
souvenirs douloureux que les survivants sont forcés d’évoquer. Dans certains cas,
les survivants des pensionnats ne reçoivent pas un service juridique approprié en
raison du manque de sensibilité que démontrent souvent les avocats chargés de leur
176 • Commission de vérité et réconciliation
dossier. Ces expériences démontrent que les avocats doivent acquérir une meilleure
compréhension de l’histoire et de la culture des Autochtones, de même que des
multiples séquelles laissées par les pensionnats.
Appels à l’action :
27) Nous demandons à la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada
de veiller à ce que les avocats reçoivent une formation appropriée en matière de
compétences culturelles, y compris en ce qui a trait à l’histoire et aux séquelles
des pensionnats, à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones, aux traités et aux droits des Autochtones, au droit autochtone de
même qu’aux relations entre l’État et les Autochtones. À cet égard, il faudra,
plus particulièrement, offrir une formation axée sur les compétences pour ce
qui est de l’aptitude interculturelle, du règlement de différends, des droits de la
personne et de la lutte contre le racisme.
28) Nous demandons aux écoles de droit du Canada d’exiger que tous leurs
étudiants suivent un cours sur les peuples autochtones et le droit, y compris
en ce qui a trait à l’histoire et aux séquelles des pensionnats, à la Déclaration
des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, aux traités et aux
droits des Autochtones, au droit autochtone de même qu’aux relations entre
l’État et les Autochtones. À cet égard, il faudra, plus particulièrement, offrir une
formation axée sur les compétences pour ce qui est de l’aptitude interculturelle,
du règlement de différends, des droits de la personne et de la lutte contre le
racisme.
Contrecoups de la Convention de règlement
Pendant les années 1990, le nombre de poursuites civiles intentées contre le
Canada et les Églises qui ont exploité les pensionnats augmente de façon constante.
Bon nombre des réclamations déposées sont combinées pour former des recours
collectifs, qui reçoivent la certification des tribunaux provinciaux. En mai 2005, le
gouvernement du Canada désigne l’ancien juge de la Cour suprême, Frank Iacobucci,
comme négociateur en chef pour faciliter la conclusion d’une convention de règlement
entre les nombreuses parties au litige : les représentants des collectivités autochtones,
les groupes confessionnels, le gouvernement fédéral et les survivants représentés
par divers cabinets d’avocats. Les parties concluent une entente de principe en
novembre 2005. Les détails de la Convention de règlement relative aux pensionnats
indiens sont mis au point et approuvés par le Cabinet fédéral le 10 mai 2006. Les
Les séquelles • 177
milliers de réclamations fondées en droit déposées contre le gouvernement fédéral
et les Églises sont entendues et réglées, en vertu des dispositions de la Convention
de règlement126.
Étant donné que la Convention de règlement met fin à un certain nombre de recours
collectifs déjà autorisés par les tribunaux, il s’avère nécessaire pour les tribunaux de
la plupart des provinces et des territoires d’examiner si la Convention de règlement
permet de régler équitablement les réclamations, en particulier si elle protège
adéquatement les intérêts de toutes les personnes inscrites au recours collectif.
La Convention de règlement prévoit le versement d’un Paiement d’expérience
commune (pec) à toutes les personnes qui ont fréquenté un des pensionnats
mentionnés dans la Convention. En plus du pec, un Processus d’évaluation
indépendant (pei) est établi afin d’indemniser les personnes qui ont subi des sévices
sexuels ou physiques graves, notamment à celles qui ont été sévèrement battues, qui
ont été fouettées ou qui ont été brûlées au deuxième degré, alors qu’elles fréquentaient
un pensionnat. Le processus prévoit également un dédommagement pour les
agressions perpétrées par d’autres élèves, dans les cas où celles‑ci sont attribuables à
l’absence de supervision raisonnable.
Le pei vise à offrir aux plaignants une procédure plus simple qu’un procès. Les
audiences se déroulent en privé et les demandeurs bénéficient d’un soutien sur le
plan culturel, de même que de services de soutien en matière de santé offerts par
Santé Canada. Contrairement à la plupart des poursuites civiles qui se prolongent
indéfiniment, les audiences sont censées se dérouler à l’intérieur d’une période de
neuf mois, et les décisions doivent être rendues peu de temps après les audiences.
Dans leurs déclarations devant la Commission, certains survivants expriment leurs
craintes au sujet de la procédure d’audience prévue dans le cadre du pei relativement
aux sévices subis, étant donné que celle‑ci ne leur permet pas d’affronter directement
leurs agresseurs. Bernard Catcheway, un ancien élève du pensionnat de Pine Creek,
au Manitoba, a déclaré ce qui suit devant la Commission :
Vous savez et [mon agresseur] est toujours en vie. Je crois qu’elle est âgée de
89 ans, si je me fie à l’âge qu’elle avait lors de mon audience il y a 3 ans. Je voulais
tellement qu’elle soit là lors de cette audience, vous savez, mais en raison de
son âge et, je présume, à cause de son incompétence, vous savez, elle a choisi
de ne pas venir. J’aurais aimé qu’elle soit là pour que je puisse la rencontrer à
ce moment‑là pour lui dire, au fond, que je, vous savez, pour lui dire que peu
importe ce qui l’a poussée à nous faire ça, je lui dirais « Je vous pardonne ». Mais
je n’ai jamais eu la chance de lui dire ça127.
D’autres demandeurs, comme Amelia Galligos‑Thomas, une ancienne élève du
pensionnat de Sechelt, en Colombie‑Britannique, critiquent les retards qu’accusent
le pei, avant que leur réclamation soit entendue et réglée.
178 • Commission de vérité et réconciliation
J’attends depuis cinq ans maintenant que mon appel soit entendu et il ne l’a
pas encore été. Et il est presque temps pour eux d’arrêter de nous verser de
l’argent. Et ils ont rouvert toutes nos blessures, pourquoi? Pour tous nous rejeter?
Et certaines personnes se meurent… Ma sœur prend de la drogue, comme
qui dirait, parce qu’elle est tannée d’attendre. Elle vit dans la rue. Alors, alors
pourquoi nous ont‑ils fait ça encore? Ils nous font encore du mal. Ils ne devraient
pas revenir sur leur parole. Ils nous ont déjà blessés. Arrêtez de nous faire du
mal128.
Exclusions du règlement
Ce ne sont pas tous les survivants des pensionnats qui ont pu bénéficier de la
Convention de règlement. À titre d’exemple, les élèves ayant fréquenté des externats,
de nombreux élèves métis et des élèves des écoles de Terre‑Neuve‑et‑Labrador en
ont été exclus, comme l’ont été les élèves qui ont fréquenté des écoles financées
par le gouvernement qui n’étaient pas identifiées comme étant des pensionnats.
Ces exclusions ont mené à de nouvelles poursuites civiles contre le gouvernement.
La Commission presse toutes les parties de chercher des solutions rapides afin de
résoudre ce litige.
Appel à l’action :
29) Nous demandons aux parties concernées et, plus particulièrement, au
gouvernement fédéral, de travailler en collaboration avec les demandeurs qui ne
sont pas visés par la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens
afin de cerner les questions en litige et d’établir rapidement une entente sur un
ensemble de faits.
Surreprésentation des Autochtones dans le système carcéral
La très forte surreprésentation des Autochtones dans le système carcéral canadien
continue de s’aggraver. En 1995‑1996, les Autochtones représentaient 16 % des
personnes condamnées à une sentence d’emprisonnement. En 2011‑2012, ce chiffre
s’élevait à 28 %, même si les Autochtones ne représentent que 4 % de la population
adulte canadienne129. Chez les femmes autochtones, la situation est encore plus
disproportionnée : en 2011‑2012, 43 % des femmes condamnées à une sentence
d’emprisonnement étaient des Autochtones130.
Les séquelles • 179
Les causes à l’origine de la surreprésentation des Autochtones dans le système carcéral
sont complexes. Les condamnations des délinquants autochtones sont souvent le fruit
de l’interaction de plusieurs facteurs, y compris les séquelles intergénérationnelles
laissées par les pensionnats. La surreprésentation autochtone dans les pénitenciers
témoigne d’une partialité systémique dans le système de justice canadien. Lorsque
les personnes autochtones sont arrêtées, poursuivies et condamnées, elles sont plus
susceptibles d’être condamnées à une peine d’emprisonnement que les personnes
non autochtones. En 2011‑2012, les personnes autochtones représentaient 21 % des
personnes qui avaient reçu une peine de probation ou une condamnation avec sursis
(en vertu desquelles un défendeur est déclaré coupable, mais est autorisé à demeurer
dans la collectivité131).
Le Parlement a récemment adopté une loi afin que des peines d’emprisonnement
minimales soient imposées pour certaines infractions. Les juges sont tenus de
rendre ces sentences minimales. Des restrictions supplémentaires ont également été
assorties aux sanctions communautaires. Ces décisions du gouvernement contribuent
à la surreprésentation des Autochtones dans le système carcéral. Ces décisions ont été
prises puisque l’on présume que le fait d’enfermer les délinquants permettra de rendre
les collectivités plus sûres, pourtant, il n’y a aucune preuve à l’appui qui démontre que
c’est effectivement le cas. Il existe certaines préoccupations à l’égard du fait que les
Autochtones ne peuvent bénéficier de programmes de réhabilitation culturellement
adaptés à leurs besoins dans les pénitenciers fédéraux, et les Autochtones sont
encore moins susceptibles de bénéficier de tels programmes dans les établissements
correctionnels provinciaux s’ils purgent des peines d’emprisonnement de moins de
deux ans.
La violence et les infractions criminelles ne sont pas inhérentes à la population
autochtone. Elles proviennent d’expériences très spécifiques que les Autochtones ont
vécues, y compris les séquelles intergénérationnelles des pensionnats. On ne devrait
pas se surprendre du fait que ceux qui ont été témoins ou qui ont subi de la violence
grave dans les pensionnats indiens soient devenus habitués à la violence plus tard au
cours de leur vie. Une survivante intergénérationnelle se souvient que sa mère
[...] n’en a jamais parlé vraiment ou ne l’a jamais exprimé. Et elle était très
discrète, et elle avait des problèmes avec l’alcool, et je le voyais, les seuls
moments où elle était vraiment agressive, je crois, c’est quand elle buvait… Et
mon père était aussi très agressif. C’était très violent à la maison en fait. Mes
frères avaient l’habitude de se battre, et mes frères se battaient avec mon père,
ma mère se battait avec mon père, et beaucoup de violence dans la maison, en
fait, jusqu’au point où, mon frère le plus vieux, a tué l’un de mes autres frères
dans la maison… j’avais neuf ans, j’ai tout vu132.
La Commission a entendu de nombreux témoignages relatant les difficultés vécues
par les anciens élèves des pensionnats qui ont plus tard eu des démêlés avec le système
180 • Commission de vérité et réconciliation
de justice. Pour nombre d’entre eux, il y avait de douloureux parallèles à dresser entre
leur cheminement scolaire et leur séjour en prison. Pour Daniel Andre, le chemin
de Grollier Hall à Inuvik aux Territoires du Nord‑Ouest l’a mené, inévitablement,
en prison.
Je savais que j’avais besoin d’aide pour me débarrasser de ce qui était arrivé
au pensionnat. C’est comme, partout où j’allais, tout ce que je faisais, tous les
emplois que j’avais, toutes les villes où j’habitais et toutes les personnes que je
rencontrais me ramenaient toujours à ma vie au pensionnat, à être humilié, et
battu, et ridiculisé, et me faire dire que je ne suis qu’un déchet, que je n’étais
pas assez bon, que j’étais, comme un chien… Alors l’une des choses les plus
effrayantes d’être en prison est d’être humilié devant tout le monde, de faire rire
de moi, ce qu’ils font souvent parce qu’ils sont seulement, en fait, ils sont comme
ils sont. Et un bon nombre d’entre eux, ils savent que c’est la loi du plus fort. Et
c’est comme, si vous montrez des signes de faiblesse, ils vous prendront encore
plus comme cible… je devais, je devais survivre. Je devais être assez fort pour
survivre. J’ai dû me bâtir un système dans lequel je suis devenu un salaud. Je suis
devenu une mauvaise personne. Je suis devenu un trou du cul. Mais j’ai survécu,
et j’ai appris toutes ces choses pour survivre133.
Il ne devrait pas être surprenant de constater que ceux qui ont fait l’objet de
violences sexuelles dans les pensionnats étant jeunes perpétuent parfois le cycle de la
violence sexuelle plus tard dans leur vie. Il ne devrait pas être surprenant de constater
que ceux qui ont été séparés de leurs parents et exposés à une discipline sévère et
rigide dans les écoles ainsi qu’à un dénigrement de leur culture et de leurs familles
sont souvent devenus des parents inadéquats, et parfois même des parents violents
plus tard dans leur vie. Il ne devrait pas être surprenant de constater que ceux qui ont
reçu une mauvaise éducation et ont été exposés à des abus spirituels et culturels dans
les écoles se soient ensuite tournés vers l’alcool et la drogue afin de surmonter ces
épreuves et de tenter de les oublier. Les conséquences pour de nombreux élèves et
leurs familles se sont avérées tragiques.
Grace Campbell est une survivante intergénérationnelle.
Lorsque je buvais, un tas de choses me sont arrivées… Je devais faire des choses
et souvent je me suis presque fait tuer et ensuite, je pensais que c’était facile.
Facile de boire, facile d’avoir le genre de vie que j’avais et je n’aimais pas ça. Je
vendais mon corps et je n’aimais pas ça. À l’époque, je ne le savais pas, mais
quand j’y repense, certains de ces sales types avec qui je me tenais, des hommes
et des fusils et tout, vous savez. Je perdais mes compagnons de beuverie par
contre; ils se faisaient tuer et mourraient134.
Il faut agir maintenant pour surmonter les défis que posent les séquelles causées
par les pensionnats qui ont joué un rôle majeur dans la surreprésentation des
Autochtones dans le système carcéral.
Les séquelles • 181
Appel à l’action :
30) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
s’engager à éliminer, au cours de la prochaine décennie, la surreprésentation
des Autochtones en détention et de publier des rapports annuels détaillés sur
l’évaluation des progrès en ce sens.
Programmes communautaires
En 1996, le Parlement a adopté des principes législatifs permettant aux délinquants
qui autrement pourraient être incarcérés, de purger leur peine dans la collectivité. Un
élément central de ces réformes était l’alinéa 718.2e) du Code criminel, qui demande
aux juges d’effectuer « l’examen de toutes les sanctions substitutives applicables qui
sont justifiées dans les circonstances, plus particulièrement en ce qui concerne les
délinquants autochtones »135.
En 1999, dans la cause R. c. Gladue, la Cour suprême du Canada a déclaré que
l’alinéa 718.2e) du Code criminel a été adopté en réponse aux éléments de preuve
alarmants qui démontraient que les personnes autochtones étaient incarcérées
de façon disproportionnée comparativement aux personnes non autochtones au
Canada136. La Cour a souligné que cet alinéa est une disposition ayant un caractère
réparateur, adopté spécialement pour obliger le pouvoir judiciaire à faire des efforts
particuliers pour trouver des solutions de rechange raisonnables à l’incarcération
pour les délinquants autochtones et pour prendre en compte le contexte et les facteurs
systémiques qui mènent les personnes autochtones devant le système de justice137.
Dans certaines juridictions, l’arrêt Gladue a donné lieu à la production d’un plus
grand nombre de rapports présentenciels, parfois appelés « rapports Gladue », qui
rapportent en détail le contexte et les circonstances entourant le crime des délinquants
autochtones. Ces rapports aident les juges à rendre des décisions éclairées concernant
les peines à imposer et ils ont pour but d’encourager le recours à des solutions de
rechange à l’incarcération. Toutefois, ces rapports n’ont pu être présentés devant la
cour sans embûches et sans controverse. Certaines juridictions fournissent peu de
ressources pour les travaux intensifs, spécialisés et culturellement délicats nécessaires
à la production d’un rapport Gladue adéquat, en dépit du fait que la Cour suprême a
donné un mandat clair en ce sens138.
En 2012, la Cour suprême a réexaminé et réaffirmé la décision rendue dans la
cause Gladue. En effet, dans l’arrêt R. c. Ipeelee, la Cour suprême a fait remarquer que
certains juges avaient erré dans l’application de l’arrêt Gladue en concluant qu’il ne
s’appliquait pas aux infractions graves ou qu’il nécessitait que le délinquant démontre
un lien causal entre l’exécution de l’acte criminel et les séquelles laissées par les
182 • Commission de vérité et réconciliation
pensionnats ou par tout autre contexte ou facteur circonstanciel qui pourraient aider
à expliquer pourquoi un délinquant autochtone est devant les tribunaux139.
Même si d’excellents rapports Gladue étaient préparés d’un océan à l’autre,
ils ne réussiraient pas à atténuer la surreprésentation des Autochtones dans le
système carcéral, si des solutions de rechange réalistes à l’incarcération ne sont pas
mises en place, et si les ressources suffisantes pour mener à bien des programmes
communautaires intensifs qui peuvent agir sur ce qui a poussé les personnes
autochtones à commettre des infractions ne sont pas investies.
Appel à l’action :
31) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
procéder à une évaluation et d’établir des sanctions communautaires réalistes
qui offriront des solutions de rechange à l’incarcération des délinquants
autochtones, de fournir un financement suffisant et stable à cet égard et de
cibler les causes sous-jacentes du comportement délinquant.
Le défaut de fournir suffisamment de ressources durables pour la collectivité et les
programmes de traitement nécessaires à la mise en œuvre des arrêts Gladue et Ipeelee
permet de comprendre pourquoi ces décisions n’ont pas atténué la surreprésentation
des Autochtones dans les pénitenciers. En plus de ces défis importants, nous faisons
maintenant face à de nouveaux obstacles dans la mise en œuvre de sentences
alternatives efficaces et justes pour les délinquants autochtones.
Peines minimales obligatoires
Un des exemples les plus frappants de la tendance à infliger des peines minimales
obligatoires est la Loi sur la sécurité des rues et des communautés (projet de loi C-10),
qui est entrée en vigueur en 2012. La loi précise les peines minimales que les juges
doivent imposer pour certains crimes. Depuis l’adoption de la nouvelle loi, certaines
infractions ne sont plus admissibles à la peine avec sursis140.
Le projet de loi C-10 et les autres modifications apportées au Code criminel ont miné
les réformes de 1996 voulant que les juges tiennent compte de toutes les solutions de
rechange raisonnables à l’emprisonnement, et portent une attention particulière à la
situation des délinquants autochtones. La Commission est d’avis que l’introduction
récente de l’imposition de peines minimales obligatoires et les restrictions concernant
l’emprisonnement avec sursis favoriseront la surreprésentation des Autochtones
dans les prisons. Ainsi, les juges ne seront pas en mesure d’appliquer les sanctions
communautaires, même lorsque ces dernières permettent d’assurer la sécurité de
la collectivité et qu’elles présentent un plus grand potentiel que l’emprisonnement
Les séquelles • 183
pour faire face aux séquelles intergénérationnelles laissées par les pensionnats, qui se
traduisent souvent par des infractions chez les Autochtones141.
Appel à l’action :
32) Nous demandons au gouvernement fédéral de modifier le Code criminel afin
de permettre aux juges de première instance, avec motifs à l’appui, de déroger
à l’imposition des peines minimales obligatoires de même qu’aux restrictions
concernant le recours aux peines d’emprisonnement avec sursis.
Délinquants atteints du trouble du spectre
de l’alcoolisation fœtale (tsaf)
Il existe un autre lien entre la toxicomanie qui a affligé de nombreux survivants
des pensionnats et la surreprésentation des Autochtones dans les prisons. Le tsaf
est une lésion cérébrale permanente qui survient lorsque la consommation d’alcool
d’une femme enceinte affecte son fœtus. Les problèmes liés au tsaf comprennent les
troubles de la mémoire, les problèmes de jugement et de raisonnement abstrait, et
les difficultés liées à l’apprentissage fonctionnel142. C’est un trouble cognitif débilitant
avec lequel les enfants doivent vivre pour le restant de leurs jours, sans que ce soit
de leur faute. Une étude effectuée par la Fondation autochtone de guérison a permis
d’établir des liens entre le traumatisme intergénérationnel laissé par les pensionnats,
l’alcoolisme et le tsaf143 . L’étude a conclu que le « régime des pensionnats a
été à l’origine du facteur de risque déterminant en cause, l’abus des substances
psychoactives. Cependant, il est aussi à la source d’autres facteurs qu’on associe à
l’abus d’alcool, notamment l’abus physique, émotionnel et sexuel dans l’enfance et
à l’âge adulte, des problèmes de santé mentale et le dysfonctionnement familial144. »
Environ 1 % des enfants canadiens naissent avec une forme de déficience liée à
l’alcoolisation fœtale; cependant, les estimations pour le Canada et les États-Unis
laissent entendre que 15 à 20 % des personnes détenues sont atteints du tsaf145. Une
étude canadienne récente a révélé que les délinquants atteints du tsaf présentaient
un taux de criminalité beaucoup plus élevé que ceux qui ne le sont pas; de plus, on a
dénombré plus de condamnations de mineurs et d’adultes pour les personnes de ce
groupe146. La Commission estime qu’il existe un besoin urgent de prendre des mesures
pour prévenir les tsaf et mieux gérer ses conséquences néfastes. Les collectivités
autochtones ont clairement besoin de programmes additionnels qui offrent des outils
pour traiter les problèmes de toxicomanie et les tsaf.
184 • Commission de vérité et réconciliation
Appel à l’action :
33) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
reconnaître comme priorité de premier plan la nécessité d’aborder la question
du trouble du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF) et de prévenir ce trouble,
en plus d’élaborer, en collaboration avec les Autochtones, des programmes de
prévention du TSAF qui sont adaptés à la culture autochtone.
Il est difficile pour les tribunaux de traiter les cas impliquant des délinquants
atteints du tsaf, car l’obtention d’un diagnostic officiel nécessite un long et coûteux
processus de consultations multidisciplinaires. Même si les juges de première instance
ont été informés à propos des symptômes du tsaf, ils sont généralement incapables
de les prendre en considération officiellement sans confirmation diagnostique147. De
toute évidence, de meilleurs outils de diagnostic sont nécessaires, accompagnés de
ressources suffisantes pour la mise en place de programmes communautaires intensifs
réalistes comme solutions de rechange à l’emprisonnement, et pour permettre le
soutien des personnes atteintes du tsaf et leur éviter de multiples démêlés avec la
justice.
La récente promulgation de peines minimales obligatoires pour certaines
infractions complique davantage la situation des délinquants atteints du tsaf, car il
n’accorde pas aux juges la latitude nécessaire pour tenir compte des circonstances
particulières pour déterminer la peine. Il existe un danger que le recours à la prison soit
utilisé inutilement et ne soit qu’une autre façon coûteuse de résoudre une situation
de crise impliquant des délinquants atteints du tsaf, et ce, même si les mesures de
soutien communautaire adaptées à la culture pourraient souvent constituer une
approche plus convenable148. En plus de modifier les lois relatives à l’imposition
de peines minimales obligatoires, le gouvernement fédéral est en mesure de faire
beaucoup plus pour adapter les services correctionnels et les mesures de libération
conditionnelle afin de faciliter la réinsertion dans leur collectivité des délinquants aux
prises avec le tsaf.
Appel à l’action :
34) Nous demandons aux gouvernements du Canada, des provinces et des territoires
d’entreprendre des réformes du système de justice pénale afin de mieux
répondre aux besoins des délinquants atteints du TSAF; plus particulièrement,
nous demandons la prise des mesures suivantes :
i. fournir des ressources communautaires et accroître les pouvoirs des
tribunaux afin de s’assurer que le TSAF est diagnostiqué correctement et que
des mesures de soutien communautaires sont en place pour les personnes
atteintes de ce trouble;
Les séquelles • 185
ii. permettre des dérogations aux peines minimales obligatoires
d’emprisonnement pour les délinquants atteints du TSAF;
iii. mettre à la disposition de la collectivité de même que des responsables des
services correctionnels et des libérations conditionnelles les ressources qui
leur permettront de maximiser les possibilités de vivre dans la collectivité
pour les personnes atteintes du TSAF;
iv. adopter des mécanismes d’évaluation appropriés pour mesurer l’efficacité
des programmes en cause et garantir la sécurité de la collectivité.
Services culturels dans les prisons et les pénitenciers
Des études fondées sur des entrevues avec des détenus autochtones ont confirmé
que la culture et la spiritualité autochtones favorisent leur guérison, développent
l’estime de soi, et permettent des changements positifs dans le mode de vie qui
rendent la libération et la réinsertion réellement possibles149. Des recherches
soutiennent que le taux de récidive des délinquants autochtones qui ont participé à
des activités spirituelles (par exemple la cérémonie de la suerie) est plus bas que celui
des individus qui n’ont pas pris part à de telles activités150.
Toutefois, les Autochtones reçoivent peu de services dans les établissements
correctionnels provinciaux conçus pour les personnes qui purgent des peines de deux
ans moins un jour ou qui sont en attente de leur procès. Seules quelques provinces,
comme la Colombie‑Britannique, ont des stratégies en lien avec la justice autochtone,
y compris une formation de sensibilisation culturelle pour les fonctionnaires, et la
conclusion d’une entente avec les collectivités autochtones afin qu’elles assurent la
direction spirituelle, offrent des services de soutien, et élaborent des programmes
culturels pour les détenus151.
C’est un ancien élève d’un pensionnat indien détenu dans un établissement
correctionnel à Yellowknife qui a exprimé le besoin de programmes culturels dans
les prisons. Le survivant s’est exprimé ainsi devant la Commission : « Ça serait bien
si des Autochtones venaient ici pour nous apprendre les choses de la vie… je veux
dire, comment vivre. Ce n’est pas comme ça que nous vivons. Ce n’est pas notre
façon à nous. Si on offrait des programmes comme ça, c’est certain que ça toucherait
beaucoup de monde152. »
Certains programmes fédéraux semblent fonctionner, mais les détenus
autochtones n’y ont pas accès dans toutes les régions du pays. À titre d’exemple,
bien que les pavillons de ressourcement pour les Autochtones des établissements
correctionnels aident beaucoup les détenus autochtones, seulement quatre d’entre
eux sont gérés par le Service correctionnel du Canada, et quatre autres sont gérés par
186 • Commission de vérité et réconciliation
les collectivités autochtones en vertu de l’article 81 de la Loi sur le système correctionnel
et la mise en liberté sous condition153. Le manque de financement et les difficultés liées
au recrutement et à la formation de personnel sont des obstacles à la réussite du
développement des ressources dans les pavillons. De plus, un détenu doit avoir une
cote de sécurité « minimale » pour être admissible; et 90 % des détenus autochtones
ont une cote de sécurité « moyenne » ou « maximale ».
Appels à l’action :
35) Nous demandons au gouvernement fédéral d’éliminer les obstacles à la création
de pavillons de ressourcement additionnels pour détenus autochtones au sein du
système correctionnel fédéral.
36) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
travailler avec les collectivités autochtones pour offrir des services culturellement
adaptés aux détenus en ce qui concerne, notamment, la toxicomanie, la famille
et la violence familiale de même que les difficultés auxquelles fait face une
personne lorsqu’elle tente de surmonter les séquelles de la violence sexuelle.
Liberté conditionnelle et services de soutien communautaires
Les délinquants autochtones font face à de nombreuses difficultés lorsqu’ils
souhaitent obtenir une liberté conditionnelle et préparer leur réinsertion dans la
collectivité. Pour un grand nombre d’entre eux, les antécédents criminels constituent
des facteurs importants qui les défavorisent. Même si certaines recherches ont conclu
que les antécédents criminels sont des indicateurs de risque fiables tant pour les
détenus autochtones que non autochtones, la discrimination systémique liée à la
pauvreté et aux séquelles laissées par les pensionnats désavantagent indéniablement
les délinquants autochtones154. Tout comme certains tribunaux ont l’avantage d’avoir
accès aux renseignements généraux et contextuels compris dans les rapports avant
la détermination de la peine, les audiences de libération conditionnelle doivent
permettre d’acquérir une compréhension approfondie de la situation d’un délinquant
avant qu’une décision soit rendue.
Lorsque la Commission des libérations conditionnelles du Canada accorde une
libération conditionnelle, le programme correctionnel se poursuit. Les premières
étapes de la libération conditionnelle se déroulent souvent dans une résidence
correctionnelle : une maison de transition. Même si elle n’est pas une prison, le
délinquant doit y résider et ne pas s’absenter, excepté pour des raisons particulières
(par exemple les absences supervisées ou le travail). N’étant pas un emprisonnement ni
Les séquelles • 187
une libération complète dans la collectivité, elle se veut plutôt une phase de transition
dans le processus de libération conditionnelle d’un délinquant, et son objectif est la
réinsertion progressive de l’individu dans la collectivité. Malheureusement, il y a trop
peu de maisons qui offrent des programmes adaptés aux délinquants autochtones.
Appel à l’action :
37) Nous demandons au gouvernement fédéral de fournir un plus grand soutien pour
les besoins des programmes autochtones offerts dans des maisons de transition
de même que des services de libération conditionnelle.
Surreprésentation des jeunes
Le système de justice pour les jeunes, peut‑être même davantage que le système
de justice pénale pour adultes, manque à ses engagements envers les familles
autochtones. Les jeunes filles et les jeunes garçons autochtones représentent
49 % et 36 %, respectivement, des jeunes placés en détention155. La loi qui prévaut
actuellement en ce qui concerne les jeunes inculpés est la Loi sur le système de justice
pénale pour les adolescents, qui a été adoptée en 2002. Un des principaux objectifs
de cette loi est de réserver la prison pour les contrevenants les plus violents ou les
récidivistes. Même dans de tels cas, un des buts exprès du système de justice pénale
pour adolescents consiste à corriger les situations qui sous‑tendent le comportement
délictueux des jeunes afin de favoriser leur réadaptation et leur réinsertion sociale156.
La Loi est suffisamment souple pour permettre aux collectivités autochtones d’exercer
un certain contrôle sur la procédure réservée aux adolescents et de veiller à ce que le
point de vue des Autochtones soit pris en compte dans les cas particuliers.
Grâce à de nombreuses mesures objectives, la Loi sur le système de justice pénale
pour les adolescents est une réussite. Depuis son entrée en vigueur, on observe une
diminution constante de la criminalité chez les jeunes, du nombre de cas traités par
les tribunaux pour adolescents et du nombre de jeunes sous surveillance purgeant
une peine dans la collectivité et en établissement157. Toutefois, la Loi n’a pas réussi
à réduire la surreprésentation des jeunes autochtones dans le système de justice
pénale158. Le fait que tant de jeunes autochtones ressentent une grande vulnérabilité et
se sentent défavorisés contribue sans aucun doute à leur surreprésentation; ce facteur
étant étroitement lié aux séquelles laissées par les pensionnats. Bon nombre des
enfants et des jeunes autochtones d’aujourd’hui vivent chaque jour avec ces séquelles,
puisqu’ils sont appelés à composer avec des taux élevés de toxicomanie, le trouble
du spectre de l’alcoolisation fœtale, des problèmes de santé mentale et de violence
familiale, l’incarcération de leurs parents et l’intrusion des services de protection de
188 • Commission de vérité et réconciliation
l’enfance. Compte tenu de tous ces facteurs, ces jeunes sont plus susceptibles que les
autres de se retrouver impliqués dans des activités criminelles.
La surreprésentation croissante des jeunes autochtones incarcérés reflète celle
encore plus dramatique des enfants autochtones pris en charge par les agences de
protection de l’enfance et y est vraisemblablement liée. Des recherches effectuées en
Colombie‑Britannique révèlent que 35,5 % des jeunes pris en charge ont également
des démêlés avec le système de justice pour les jeunes comparativement à seulement
4,4 % de ceux qui ne sont pas pris en charge159. La Commission croit qu’il est possible
de réduire la surreprésentation croissante des jeunes autochtones en détention, mais
que pour y arriver, il faut avant tout chercher des solutions en dehors du système
judiciaire. Il est urgent d’offrir un soutien aux familles autochtones et de réduire la
pauvreté qui sévit dans bon nombre de leurs collectivités. Le gouvernement fédéral
devrait ouvrir la voie en mobilisant les ressources nécessaires pour enrayer la
surreprésentation des enfants et des jeunes autochtones pris en charge et placés en
détention. Cet engagement devrait également prévoir la collecte et la publication de
meilleures données pour mesurer les progrès réalisés.
Appel à l’action :
38) Nous demandons au gouvernement fédéral de fournir un plus grand soutien pour
les besoins des programmes autochtones offerts dans des maisons de transition
de même que des services de libération conditionnelle.
Victimisation des peuples autochtones
Un nombre étonnant d’enfants autochtones ont été victimes d’actes criminels
dans les pensionnats. À la fin de 2014, 30 939 des réclamations déposées pour sévices
sexuels ou physiques graves avaient été réglées dans le cadre du PEI et une somme
de 2,69 milliards de dollars avait été versée en dédommagement160. Dans la grande
majorité des cas, les demandeurs ont été victimes d’actes criminels, bien que ce ne
soit pas le cas pour tous, mais cela permet facilement de conclure que la Convention
de règlement relative aux pensionnats indiens constitue le plus important mécanisme
indépendant de reconnaissance de la victimisation criminelle dans l’histoire du
Canada. Cette victimisation des enfants a eu des répercussions profondes et durables.
Ruby Firth, une ancienne élève de l’établissement de Stringer Hall, a déclaré ce qui
suit devant la Commission :
Tout au long de mes années de pensionnat… j’ai été une victime. Ils m’ont
amenée à me voir comme une victime. J’avais quatre ans et j’étais une victime. À
cinq ans, je l’étais encore. À six ans, je l’étais encore. À sept ans, je l’étais encore.
Les séquelles • 189
Alors à un moment donné, ma tête en est venue à penser « ça ne s’arrêtera
jamais! » Voilà ce que j’ai fait également rendue à l’âge adulte, parce que ça ne
s’était jamais arrêté lorsque j’étais enfant, j’étais dans le même état d’esprit une
fois adulte, « ça ne s’arrêtera jamais »161.
Le système de justice continue de manquer à ses engagements envers les
Autochtones victimes d’actes criminels. Peu de services sont offerts à ces derniers.
Dans bien des cas, les régimes d’indemnisation des victimes comportent des lacunes,
et en général ne tiennent pas compte des besoins distincts des Autochtones victimes
d’actes criminels.
Les statistiques sont effarantes. Les Autochtones affichent un risque d’être
victimes d’actes criminels de 58 % supérieur à celui observé chez la population non
autochtone162. Les femmes autochtones sont presque trois fois plus susceptibles que
les femmes non autochtones de rapporter avoir été victimes de crimes violents —
13 % des femmes autochtones ont affirmé avoir été victimes de tels crimes en 2009163.
Au cours de la même année, 1 Autochtone sur 10 a déclaré avoir été victime d’un
crime violent non conjugal, soit plus du double du taux enregistré chez la population
non autochtone.
Il est difficile d’obtenir des données exactes sur les taux de victimisation au sein
des collectivités autochtones. Selon certaines études, moins du tiers des victimes
d’actes criminels les signalent à la police, et les forces policières, d’un bout à l’autre du
pays, n’ont pas recours à une méthode uniforme pour prendre en note le fait que les
victimes sont d’origine autochtone164. Statistique Canada n’offre pas les mesures de
soutien requises pour permettre à certaines victimes d’origine autochtone de partager
aisément leur expérience avec les chercheurs. Les plus récentes données de Statistique
Canada concernant les homicides et la violence familiale n’indiquent pas combien de
victimes sont d’origine autochtone, bien que les données plus anciennes suggèrent
qu’entre 1997 et 2000, le taux de victimisation des Autochtones par homicide était
sept fois plus élevé que chez la population non autochtone165.
Appel à l’action :
39) Nous demandons au gouvernement fédéral d’élaborer un plan national pour
recueillir et publier des données sur la victimisation criminelle des Autochtones,
y compris des données sur les homicides et la victimisation liée à la violence
familiale.
Ces données devraient être utilisées en tant que guide pour mettre sur pied
et financer des services culturellement adaptés à l’intention des Autochtones
victimes d’actes criminels, de même que pour aider à réduire de façon mesurable la
surreprésentation des Autochtones parmi les victimes de crimes.
190 • Commission de vérité et réconciliation
Appel à l’action :
40) Nous demandons à tous les ordres de gouvernement de créer, en collaboration
avec les peuples autochtones, des programmes et des services suffisamment
financés et faciles d’accès destinés expressément aux victimes autochtones, ainsi
que des mécanismes d’évaluation appropriés.
Violence envers les femmes et les jeunes filles autochtones
La surreprésentation des femmes et des jeunes filles autochtones parmi les victimes
de crimes est particulièrement inquiétante. Ces dernières sont plus susceptibles
que les autres d’être exposées à des facteurs de risque de violence. Un nombre
disproportionné d’entre elles sont jeunes, défavorisées et sans emploi, et il est probable
qu’elles aient déjà été prises en charge par les services de protection de l’enfance et
qu’elles vivent dans une collectivité caractérisée par des troubles sociaux166.
Velma Jackson, qui a fréquenté le pensionnat Blue Quills, en Alberta, raconte son
histoire devant la Commission.
Un grand nombre d’autres jeunes filles de mon âge étaient [au pensionnat
Blue Quills], mais je n’en connais qu’une seule qui a survécu, toutes les autres
sont décédées aujourd’hui. Certaines sont mortes dans la rue. Certaines sont
mortes en se prostituant. D’autres, aux prises avec des problèmes d’alcoolisme,
se sont fait renverser par une voiture. Mais leurs enfants sont toujours en vie
aujourd’hui... Encore aujourd’hui, je ne peux pas porter de robes à cause de
tout ce qui s’est passé au pensionnat. C’était en quelque sorte un refuge de
pédophiles, je l’appellerais comme ça, ce qui explique probablement pourquoi
j’ai refoulé une aussi grande partie de ma vie à cause de ça167.
L’aspect le plus troublant de cette victimisation réside dans le nombre incroyable
de femmes autochtones qui ont été assassinées ou portées disparues. Un rapport
publié par la grc en 2014 révèle qu’entre 1980 et 2012, 1 017 femmes et jeunes filles
autochtones ont été assassinées et 164 ont été portées disparues; 225 de ces cas n’ont
toujours pas été résolus168.
Des recherches plus poussées s’imposent, mais d’après les renseignements
disponibles, il existe un lien inextricable entre le grand nombre de femmes autochtones
assassinées et portées disparues et les nombreux facteurs liés à leur passé douloureux
qui influent sur leur vie. Ces facteurs comprennent : la surreprésentation des enfants
autochtones pris en charge par les services de protection de l’enfance; la violence
familiale et sexuelle; le racisme et la pauvreté au sein des collectivités autochtones
et les possibilités très limitées qui y sont offertes en matière de santé et d’éducation;
les pratiques discriminatoires envers les femmes en ce qui concerne l’appartenance
Les séquelles • 191
à la bande et le statut d’Indien; les mesures de soutien inappropriées offertes aux
Autochtones dans les milieux urbains. L’interaction complexe entre ces facteurs —
dont bon nombre font partie des séquelles laissées par les pensionnats — doit être
examinée, tout comme l’incapacité des forces policières à résoudre ces crimes contre
les femmes autochtones.
Appel à l’action :
41) Nous demandons au gouvernement fédéral de nommer, à la suite de
consultations avec des organisations autochtones, une commission d’enquête
publique chargée de se pencher sur les causes de la disproportion de la
victimisation des femmes et des jeunes filles autochtones, et sur les moyens
possibles pour y remédier. Le mandat de la commission d’enquête devra
comprendre, notamment :
i. la réalisation d’enquêtes sur la disparition et l’assassinat de femmes et de
jeunes filles autochtones;
ii. l’établissement de liens avec les effets intergénérationnels des pensionnats
autochtones.
Stratégies de changement
Des stratégies à plusieurs volets sont nécessaires pour s’attaquer aux séquelles
douloureuses laissées par les pensionnats, comme le démontre, en partie, la
surreprésentation des Autochtones parmi les prisonniers et les victimes d’actes
criminels. Recueillir de meilleures données sur la surreprésentation des Autochtones
dans le système judiciaire est un bon point de départ. La collecte de ces données
doit être combinée à l’établissement d’objectifs mesurables afin de réduire cette
surreprésentation et de fournir les ressources nécessaires pour atteindre ces objectifs.
L’approche adoptée doit reposer sur une vision holistique, être culturellement adaptée
et répondre à la nécessité d’apporter des améliorations au sein des collectivités
autochtones sur le plan de la santé, de l’éducation et du développement économique.
Toute stratégie visant à réduire la victimisation des Autochtones et la criminalité
chez ces derniers doit également reconnaître les droits de ces peuples d’élaborer leurs
propres systèmes de justice dans le cadre d’un engagement plus important à l’égard de
l’autodétermination et de l’autonomie gouvernementale des Autochtones. Ces droits
sont enchâssés dans le droit international, la loi constitutionnelle et les traités. Les
formes de justice autochtone peuvent être aussi diversifiées que le sont les peuples
autochtones du Canada. Une des principales conclusions tirées par la Commission
192 • Commission de vérité et réconciliation
de vérité et réconciliation du Canada est que la reconnaissance du droit des peuples
autochtones à l’autodétermination, une répartition plus appropriée des fonds alloués
aux services offerts par les gouvernements et un suivi méthodique des progrès réalisés
sont les conditions préalables à remplir pour s’attaquer aux séquelles désastreuses
laissées par les pensionnats indiens et faciliter le long processus de réconciliation
au Canada.
Appel à l’action :
42) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
s’engager à reconnaître et à mettre en œuvre un système de justice autochtone
qui soit compatible avec les droits ancestraux et issus de traités des peuples
autochtones, en plus d’être conforme à la Loi constitutionnelle de 1982 et à la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones à laquelle
le Canada a adhéré en novembre 2012.
La Commission est convaincue qu’une véritable réconciliation ne pourra être
possible tant que la vaste étendue des séquelles laissées par les pensionnats n’aura
pas été comprise et que la situation n’aura pas été corrigée. Les gouvernements au
Canada consacrent des milliards de dollars chaque année pour traiter les symptômes
résultant du traumatisme intergénérationnel causé par les pensionnats. Une bonne
part de cet argent sert à financer des interventions en situation de crise liées à des cas
de violence familiale, à la protection de l’enfance, à des problèmes de santé et à des
actes criminels. En dépit des réels efforts de réforme déployés, la surreprésentation
dramatique des enfants autochtones placés en famille d’accueil, et d’Autochtones
malades, blessés ou incarcérés, continue de croître. Seul un véritable engagement à
favoriser la réconciliation pourra renverser la tendance et jeter les bases d’une nation
vraiment juste et équitable.
Le défi de la réconciliation
Établissement du contexte
L
e colonialisme du Canada dans ses relations avec les peuples autochtones
remonte à bien loin. Cette histoire, et les politiques de génocide culturel et
d’assimilation qui y sont rattachées, ont laissé de profondes cicatrices dans
les vies de nombreux Autochtones, sur les communautés autochtones ainsi que
sur la société canadienne dans son ensemble, et ont eu des effets dévastateurs sur
les relations entre les Autochtones et les non-Autochtones. Les préjudices se sont
accumulés sur une très longue période et les relations se sont détériorées au même
rythme, et il faudra du temps pour cicatriser les plaies du passé. Mais le processus est
déjà amorcé.
Un important processus de guérison et de réconciliation s’est amorcé dans les
années 1980 alors que les Églises ont présenté leurs excuses pour les traitements
infligés aux peuples autochtones et le manque de respect envers leurs cultures.
Le processus s’est poursuivi avec les conclusions de la Commission royale sur les
peuples autochtones ainsi qu’avec la reconnaissance par les tribunaux de la validité
des témoignages des survivants. Il a atteint son paroxysme lors de la Convention de
règlement relative aux pensionnats indiens et les excuses présentées par le premier
ministre du Canada devant le Parlement en juin 2008, ainsi qu’avec les excuses de
tous les autres chefs parlementaires. Ce processus de guérison et de réconciliation
doit se poursuivre. L’objectif ultime doit être de transformer notre pays et de rétablir le
respect mutuel entre les peuples et les nations.
La réconciliation servira l’intérêt supérieur de l’ensemble du Canada. Il est
nécessaire non seulement de résoudre les conflits permanents entre les peuples
autochtones et les institutions du pays, mais également, pour le Canada, de corriger
une erreur de son passé et d’être en mesure de maintenir sa prétention d’être un chef
de file de la protection des droits de la personne parmi les nations du monde. Le
développement historique du Canada, ainsi que la forte perception de certains selon
laquelle l’histoire de ce développement est exacte et bienfaisante, crée des obstacles
majeurs à la réconciliation au XXIe siècle.
194 • Commission de vérité et réconciliation
Aucun Canadien ne peut s’enorgueillir du traitement réservé aux peuples
autochtones par ce pays, et pour cette raison, tous les Canadiens ont un rôle crucial
à jouer pour faire avancer la réconciliation d’une manière qui honore et revitalise les
rapports de nation à nation fondés sur les traités.
Au Forum des gardiens du savoir traditionnel de la Commission de vérité et
réconciliation du Canada (cvr) qui a eu lieu en juin 2014, le chef Ian Campbell a
déclaré : « Notre histoire est votre histoire, celle du Canada... jusqu’à ce que le Canada
accepte que... cette société ne s’épanouira jamais à son plein potentiel1. »
L’histoire et les séquelles destructrices du système des pensionnats rappellent avec
force que le Canada a négligé ses propres racines historiques. La détermination du
Canada à assimiler les peuples autochtones, en dépit de la relation originelle établie
au premier contact et officialisée et maintenue dans les traités, témoigne de ce fait.
Comme l’a déclaré Gerry St. Germain (Métis), alors sénateur canadien :
Il ne fait pas de doute que les fondateurs du Canada ont en quelque sorte
perdu leurs repères moraux dans leurs relations avec ceux qui occupaient et
possédaient ces terres … Même si nous ne pouvons pas changer l’histoire,
nous pouvons en tirer des leçons et nous en servir pour modeler notre avenir
commun … Cet effort est essentiel pour édifier une société humanitaire et
compatissante, une société que nos ancêtres, les Autochtones, les Français et les
Anglais, ont envisagée il y a bien longtemps2.
Les peuples autochtones n’ont jamais oublié les relations originelles qu’ils ont
eues avec les premiers Canadiens. Cette relation empreinte de soutien réciproque,
de respect et d’assistance a été confirmée par la Proclamation royale de 1763 et par
les traités avec la Couronne qui ont été négociés de bonne foi par leurs chefs. Cette
mémoire, confirmée par les analyses historiques et transmises suivant la tradition
orale, a soutenu les peuples autochtones dans leur long combat politique pour vivre
dans la dignité comme peuples ayant droit à l’autodétermination avec leurs propres
cultures et leur propre rapport à la terre.
Les effets destructeurs des pensionnats, la Loi sur les Indiens et l’incapacité de la
Couronne à respecter les promesses issues des traités ont miné les relations entre les
Autochtones et les non-Autochtones. Le préjudice le plus important est la rupture du
lien de confiance entre la Couronne et les peuples autochtones. Cette rupture doit être
réparée. La vision qui a mené à cette rupture du lien de confiance doit être remplacée
par une nouvelle vision pour le Canada; une vision qui reconnaît pleinement le droit
à l’autodétermination des peuples autochtones dans le cadre d’un partenariat avec
une souveraineté canadienne viable. Si les Canadiens n’arrivent pas à se donner
cette vision, le Canada ne pourra alors pas résoudre les conflits de longue date entre
la Couronne et les peuples autochtones au sujet des traités et des droits, des terres
et des ressources des Autochtones, ou de l’éducation, de la santé et du bien-être des
peuples autochtones. La réconciliation sera impossible à réaliser, tout comme l’espoir
Le défi de la réconciliation • 195
de réconciliation ne pourra être viable à long terme. Il ne serait pas totalement
inconcevable que l’agitation que l’on voit aujourd’hui chez les jeunes Autochtones
puisse prendre de l’ampleur et remettre en question la perception de bien-être du
pays et sa propre sécurité.
La réconciliation doit devenir un mode de vie. Il faudra de nombreuses années
pour réparer les relations et les liens de confiance rompus dans les communautés
autochtones et entre les Autochtones et non-Autochtones. La réconciliation nécessite
non seulement des excuses, des réparations, un réapprentissage de l’histoire nationale
du Canada et une cérémonie commémorative publique, mais également de véritables
changements sociaux, politiques et économiques. La sensibilisation du public et le
dialogue permanents sont essentiels à la réconciliation. Les gouvernements, les
Églises, les institutions d’enseignement et les Canadiens de tous les milieux ont la
responsabilité d’agir de façon concrète pour la réconciliation, en collaboration avec
les peuples autochtones. La réconciliation est la responsabilité de chacun d’entre
nous.
Les jeunes Autochtones et non-Autochtones de notre pays ont affirmé devant la
Commission qu’ils souhaitent connaître la vérité au sujet de l’histoire et des séquelles
des pensionnats. Ils veulent comprendre leurs responsabilités en tant que parties
des mêmes traités — autrement dit, en tant que personnes régies par les traités. Ils
souhaitent découvrir les importantes contributions des peuples autochtones à ce
pays. Ils comprennent que la réconciliation exige une conversation non seulement au
sujet des pensionnats, mais également au sujet de tous les autres aspects de la relation
entre les peuples autochtones et non-autochtones.
Nous, membres de la Commission, estimons que cette réconciliation est une
question de respect. Cela comprend à la fois le respect de soi pour les peuples
autochtones et le respect mutuel entre tous les Canadiens. Tous les jeunes doivent
savoir qui ils sont et d’où ils viennent. Les enfants et les jeunes autochtones, qui sont à
la recherche de leur propre identité et de leur lieu d’appartenance, doivent connaître
leurs racines autochtones et en être fiers. Ils doivent connaître les réponses à certaines
questions fondamentales. Qui est mon peuple? Quelle est notre histoire? Qu’est-ce qui
nous distingue? Quelle est mon appartenance? Où est ma patrie? Quelle est ma langue
et quel est son lien avec les croyances spirituelles et les pratiques culturelles de ma
nation et notre façon d’être dans le monde? Ils veulent également savoir pourquoi les
choses sont ce qu’elles sont aujourd’hui. Cela exige une compréhension de l’histoire
de la colonisation, notamment le système des pensionnats et ses répercussions sur
leurs familles, leurs communautés, leurs peuples et eux-mêmes.
En outre, et cela tout aussi important, les enfants et les jeunes non autochtones
doivent comprendre la façon dont leur propre identité et leur histoire familiale ont
été façonnées par une version de l’histoire du Canada qui a marginalisé l’histoire et
l’expérience des peuples autochtones. Ils doivent savoir de quelle façon les notions
196 • Commission de vérité et réconciliation
de supériorité européenne et d’infériorité autochtone ont contaminé les idées
dominantes de la société à propos des peuples autochtones, et leurs attitudes envers
ces derniers, d’une manière très irrespectueuse et préjudiciable. Eux aussi doivent
comprendre l’histoire du Canada en tant que société colonisatrice et les conséquences
des politiques d’assimilation sur les peuples autochtones. Cette connaissance et
cette compréhension constitueront le fondement pour l’établissement de relations
mutuellement respectueuses.
La Commission royale sur les peuples autochtones
À l’été de 1990, à Oka, au Québec, les Mohawks de Kanesatake, le gouvernement du
Québec, la Sûreté du Québec et les forces militaires canadiennes ont été mêlés à une
violente confrontation dont l’enjeu était le projet d’aménagement d’un terrain de golf
sur un cimetière mohawk situé dans un boisé connu sous le nom de « La pinède ». La
revendication de ce terrain par les Mohawks et les demandes de reconnaissance de
leur territoire traditionnel sont restées lettre morte pendant plusieurs années dans
les mains du gouvernement fédéral. La confrontation qui a suivi, selon l’historien
J. R. Miller, était « la preuve de l’échec de la politique du Canada en matière de
revendication territoriale des Autochtones »3. Ce qui était au départ un geste de
résistance pacifique par le peuple mohawk défendant son territoire s’est transformé
en incident violent4. La « crise d’Oka », comme il était convenu de l’appeler dans les
médias, a mené à une confrontation de 78 jours impliquant une résistance armée
menée par des guerriers mohawks ayant une formation militaire5. C’est l’événement
qui a ébranlé la complaisance du Canada envers les exigences fondamentales des
Autochtones. Peu de temps après la fin des négociations ayant mené à la levée du
siège, le premier ministre Brian Mulroney écrivait :
Les événements survenus cet été ne doivent pas assombrir l’engagement
pris par mon gouvernement pour répondre aux préoccupations des peuples
autochtones... Ces griefs soulèvent des questions qui touchent profondément
tous les Canadiens et c’est à tous les Canadiens de travailler ensemble pour les
résoudre... Le programme du gouvernement répond aux demandes des peuples
autochtones et comporte quatre parties : la résolution des revendications
territoriales; l’amélioration des conditions économiques et sociales dans les
réserves; la définition d’une nouvelle relation entre les peuples autochtones et
les gouvernements; et la réponse aux préoccupations des peuples autochtones
dans le contexte de la vie contemporaine au Canada. La consultation avec les
peuples autochtones et le respect des responsabilités fiduciales de la Couronne
font partie intégrante du processus. Le gouvernement fédéral est déterminé à
créer une nouvelle relation entre les Canadiens autochtones et non autochtones
fondée sur la dignité, la confiance et le respect6.
Le défi de la réconciliation • 197
Le gouvernement du Canada a par la suite créé la Commission royale pour se
pencher sur la réalité des peuples autochtones au Canada. La Commission royale a
offert un aperçu de la gravité de la situation.
En 1996, la Commission royale sur les peuples autochtones (crpa) a présenté une
vision audacieuse et globale de la réconciliation. Le rapport de la crpa constatait que
si le Canada voulait prospérer à l’avenir, la relation entre les peuples autochtones et la
Couronne devait être transformée. Le rapport concluait que la politique d’assimilation
a été un échec total et que le Canada devait examiner la relation historique issue
des traités pour établir une nouvelle relation entre les peuples autochtones et la
population non autochtone, fondée sur les principes de reconnaissance mutuelle, de
respect mutuel, de partage et de responsabilité mutuelle7.
La Commission royale a souligné que le droit des peuples autochtones
à l’autodétermination est essentiel à un respect rigoureux des obligations
constitutionnelles du Canada envers les peuples autochtones et du droit international
en matière de droits de la personne. En d’autres termes, le rapport de la crpa considérait
la réconciliation une lourde responsabilité pour le gouvernement du Canada, visant à
modifier son comportement et à considérer la validité du point de vue autochtone sur
ce que devrait être la relation à l’avenir.
Dans les années qui ont suivi la publication du rapport de la crpa, l’élaboration
d’une vision nationale de la réconciliation s’est révélée être une tâche complexe. En
principe, les peuples autochtones, les gouvernements et les tribunaux s’entendent sur
le fait que la réconciliation est nécessaire. Dans la pratique, il s’est révélé difficile de
créer des conditions propices à l’essor de la réconciliation.
La Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, qui comprend
la mise sur pied de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, était une
tentative de résoudre les milliers de poursuites en justice contre le gouvernement
pour des cas mauvais traitements dans le passé. Sa mise en place s’est également
révélée être une tâche complexe. Le Canada et les Églises ont présenté leurs
excuses aux survivants, à leurs familles et aux communautés. Pourtant, les mesures
prises par le gouvernement canadien continuent d’être unilatérales et facteurs de
division, et les peuples autochtones continuent de résister à de telles mesures. Les
négociations sur les traités et les accords de revendication territoriale se poursuivent
dans une perspective de conciliation des titres et des droits des Autochtones avec
la souveraineté de l’État. Cependant, de nombreux cas demeurent non résolus. Les
tribunaux ont produit un ensemble de règles de droit sur la réconciliation en lien avec
les droits des Autochtones, qui a établi certains paramètres pour la discussion et les
négociations, mais il n’y a pas encore de processus permanent à l’échelle nationale
pour orienter cette discussion. Ce qui est clair pour la présente Commission, c’est que
les peuples autochtones et l’État ont des opinions très différentes et divergentes sur
la définition de la réconciliation et la meilleure façon d’y arriver. Le gouvernement
198 • Commission de vérité et réconciliation
du Canada semble croire que la réconciliation signifie que les peuples autochtones
acceptent la réalité et la validité de la souveraineté de l’État et de la suprématie du
Parlement afin que le gouvernement puisse faire son travail. Quant aux peuples
autochtones, ils considèrent la réconciliation comme une occasion d’affirmer leur
propre souveraineté et de revenir aux aspirations d’un « partenariat », tel qu’ils le
percevaient après la Confédération.
La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones comme cadre pour la réconciliation
Les peuples autochtones du Canada ne sont pas les seuls au monde à avoir subi des
mauvais traitements par les autorités coloniales et les gouvernements colonisateurs.
Les mauvais traitements du passé infligés aux peuples autochtones et l’accaparement
des terres et des ressources des Autochtones partout dans le monde ont attiré
l’attention des Nations Unies depuis des années. Le 13 septembre 2007, après environ
vingt-cinq ans de débats et d’études, l’Organisation des Nations Unies (onu) a adopté
la Déclaration sur les droits des peuples autochtones. En tant que déclaration, elle
demande aux États membres d’adopter et de maintenir ses dispositions comme série
de « normes minimales nécessaires à la survie, à la dignité et au bien-être des peuples
autochtones du monde »8.
La Commission rejoint l’opinion de S. James Anaya, rapporteur spécial de l’onu sur
les droits des peuples autochtones, qui constatait que,
Il vaut peut-être mieux prendre la Déclaration et le droit qu’elle proclame
comme des instruments de réconciliation. Au sens propre, l’autodétermination
est une force animant des efforts de réconciliation — mieux dit, peut-être, de
conciliation — avec des peuples qui ont souffert de l’oppression des autres.
Elle demande de faire face à l’héritage des empires, de la discrimination, de
l’étouffement culturel et de les renverser. Elle ne le fait pas pour reporter la
vengeance ou la rancune des dommages passés, pour fomenter la division
mais pour construire un ordre social et politique basé sur des relations de
compréhension mutuelle et de respect9.
Le Canada, en tant que membre de l’Organisation des Nations Unies, avait d’abord
refusé d’adopter la Déclaration. Il adoptait ainsi la même position que les États-Unis,
l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas une coïncidence que toutes ces nations
ont une histoire commune en tant que partie de l’Empire britannique. Le traitement
historique des peuples autochtones dans ces autres pays évoque un véritable parallèle
avec ce qui est arrivé aux peuples autochtones au Canada. Plus particulièrement, le
Canada s’est expressément opposé aux dispositions suivantes de la Déclaration :
Le défi de la réconciliation • 199
[...] dispositions relatives aux terres, aux territoires et aux ressources; au
consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause
lorsqu’interprété comme un droit de véto; à l’autonomie gouvernementale sans
reconnaissance de l’importance des négociations; à la propriété intellectuelle;
aux questions militaires; à la nécessité de trouver un juste équilibre entre les
droits et les obligations des peuples autochtones, des États membres et des
tiers10.
Bien que ces quatre pays aient finalement appuyé la Déclaration, ils l’ont tous
fait à certaines conditions. En 2010, le Canada a appuyé la Déclaration en tant que
« document d’aspirations qui est juridiquement non contraignant »11. Malgré cet
appui, nous sommes persuadés que les dispositions et la vision de la Déclaration
n’obtiennent pas à l’heure actuelle la reconnaissance du gouvernement. Par contre,
puisque le Canada a accepté la Déclaration, nous demandons au gouvernement fédéral
de tenir sa promesse, en vue d’aspirer à réaliser les dispositions de la Déclaration.
En 2011, les Églises canadiennes et les groupes de revendication en matière de
justice sociale qui avaient fait campagne pour l’adoption de la Déclaration par le
Canada ont exhorté le gouvernement fédéral à la mettre en œuvre. L’interprétation
de la Déclaration par le Canada demeure toutefois inchangée. Le 22 septembre 2014,
à la Conférence mondiale sur les peuples autochtones (cmpa) tenue à New York,
l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté un « document final » orienté sur
l’action pour guider la mise en œuvre de la Déclaration. Les États membres de partout
dans le monde se sont engagés, entre autres choses, à :
Prendre, en consultation et en coopération avec les peuples autochtones, des
mesures appropriées au niveau national, y compris des mesures législatives
et administratives et des mesures de politique générale, pour atteindre les
objectifs définis dans la Déclaration et pour y sensibiliser tous les secteurs de
la société, notamment les parlementaires, les magistrats et les membres de la
fonction publique … [article 7] Nous nous engageons à coopérer avec les peuples
autochtones, par l’intermédiaire de leurs propres institutions représentatives,
en vue d’élaborer et de mettre en œuvre des plans d’action, des stratégies ou
d’autres mesures de portée nationale, le cas échéant, pour atteindre les objectifs
de la Déclaration [article 8] … [et aussi] encourageons le secteur privé, la société
civile et les établissements universitaires à participer activement à la promotion
et à la protection des droits des peuples autochtones [article 30]12.
Le « Document final » représentait un progrès important sur le plan de la
mise en œuvre de la Déclaration en termes pratiques. L’élaboration de plans
d’action, de stratégies et d’autres mesures concrètes à l’échelle nationale fournira
les cadres structurels et institutionnels nécessaires pour s’assurer que le droit à
l’autodétermination des peuples autochtones est réalisé partout dans le monde.
200 • Commission de vérité et réconciliation
Le Canada a émis une déclaration officielle à la cmpa, s’opposant à certains articles
du document liés au principe de l’obtention du « consentement préalable, donné
librement et en connaissance de cause » des peuples autochtones lorsque les États
prennent des décisions qui auront une incidence sur leurs droits ou leurs intérêts,
notamment le développement économique de leurs terres. Le Canada a déclaré :
Le consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause,
comme décrit aux articles 3 et 20 du document de dénouement de la Conférence
mondiale sur les peuples autochtones, pourrait être interprété de manière à
donner un droit de veto aux groupes autochtones et, à cet égard, il ne peut être
concilié avec le droit canadien actuel […]. Il ne peut pas non plus appuyer les
termes de l’article 4, étant donné que le droit canadien reconnait que l’État
peut justifier une atteinte aux droits ancestraux ou aux droits issus de traités s’il
se soumet à un examen rigoureux visant à concilier les droits ancestraux avec
l’intérêt public plus général. Cette composante du droit canadien a récemment
été confirmée dans le cadre d’une décision de la Cour suprême du Canada13.
Dans une déclaration publique, les leaders autochtones et leurs sympathisants ont
affirmé que les préoccupations du Canada n’étaient pas fondées, soulignant ce qui
suit :
La notion voulant que la Déclaration puisse être interprétée comme conférant
un droit de veto absolu et unilatéral a été soulevée à plusieurs reprises par
le Canada pour justifier son opposition permanente à la Déclaration. Cette
affirmation n’a toutefois aucun fondement, que ce soit dans la Déclaration
de l’onu ou dans le corpus plus large du droit international. Comme les
normes de compromis et d’accord établis par la Cour suprême du Canada, le
consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause dans le
droit international, est appliqué en proportion du potentiel d’atteinte aux droits
des peuples autochtones et de la force de ces droits. Le mot « veto » n’apparaît
pas dans la Déclaration de l’onu… Le Canada ne cesse d’affirmer que les peuples
autochtones n’ont pas voix au chapitre dans le développement de leurs terres.
Cette position n’est pas cohérente avec la Déclaration de l’onu sur les droits des
peuples autochtones, les décisions de ses propres tribunaux ou avec l’objectif de
réconciliation14.
Au sujet de l’importance de la Déclaration pour les Premières Nations, les Inuits et
les Métis au Canada, le grand chef Edward John, chef héréditaire de la nation Tl’azt’en
dans le Nord de la Colombie-Britannique, a expliqué ce qui suit :
Nous luttons depuis des générations pour la reconnaissance de nos droits.
Nous avons lutté pour notre survie, notre dignité et notre bien-être, et la lutte
continue. Le refus du Canada de reconnaître les droits territoriaux des Premières
Nations est bien en deçà des normes minimales soutenues par la Déclaration
et démontre un manquement manifeste par le Canada de mettre en œuvre
Le défi de la réconciliation • 201
ses obligations en matière de droits de la personne. Les excuses du premier
ministre Harper pour le rôle joué par le Canada dans le système des pensionnats
reconnaissaient que la politique d’assimilation était mauvaise et qu’elle n’avait
pas sa place dans notre pays. Pourtant, la politique du Canada qui consiste à nier
les droits des Autochtones et les titres ancestraux repose sur la même attitude
d’assimilation. Il est temps de mettre de côté cette attitude et ces politiques qui
en découlent. La Déclaration prévoit la création de nouvelles relations fondées
sur la reconnaissance et le respect des droits de la personne inhérents aux
peuples autochtones15.
La cvr voit la « réconciliation » comme un processus continu visant à établir et à
maintenir des relations respectueuses à tous les niveaux de la société canadienne.
Voilà pourquoi la Commission croit que la Déclaration des Nations Unies sur les
droits des peuples autochtones est le cadre approprié sur lequel devrait reposer la
réconciliation dans un pays bien ancré dans le XXIe siècle comme l’est le Canada.
Le fait d’examiner la Déclaration afin d’identifier les répercussions qu’elle pourrait
avoir sur les lois, politiques et comportements de l’État pourrait également permettre
au Canada de proposer une vision plus globale de la réconciliation, une vision qui
engloberait tous les aspects des relations entre les Canadiens autochtones et non
autochtones. Cette même vision pourrait également être utilisée pour définir la
norme de réussite au niveau international que pourraient ensuite utiliser les autres
nations hésitantes.
Le droit des Autochtones à l’autodétermination doit également être intégré
dans le cadre constitutionnel et juridique canadien, ainsi que dans les institutions
canadiennes représentant les citoyens, mais cette intégration doit cependant être
effectuée conformément aux principes et aux normes énoncés dans la Déclaration.
Au Canada, par exemple, les Autochtones ont des droits ancestraux, ainsi que des
droits issus de traités. Ainsi, ils ont le droit d’accéder à leurs propres lois et systèmes
de gouvernance et de les revitaliser lorsque cela touche tant leurs collectivités que
les négociations avec les gouvernements. Ils ont également le droit de protéger et de
revitaliser leurs cultures, leurs langues et leurs modes de vie. Et finalement, ils ont le
droit d’obtenir réparation pour les préjudices subis.
En 2014, la Cour suprême du Canada a jugé que les Tsilhqot’in avaient des droits
ancestraux sur leurs terres, dans le nord de la Colombie-Britannique, ainsi que « des
droits de propriété semblables à ceux associés à la propriété en fief simple, y compris
le droit de déterminer l’utilisation des terres, le droit de jouissance et d’occupation
des terres, le droit de posséder les terres, le droit aux avantages économiques que
procurent les terres et le droit d’utiliser et de gérer les terres de manière proactive »16.
La Cour a précisé que « [l]es gouvernements et particuliers qui proposent d’utiliser
ou d’exploiter la terre, que ce soit avant ou après une déclaration de titre ancestral,
peuvent éviter d’être accusés de porter atteinte aux droits ou de manquer à l’obligation
202 • Commission de vérité et réconciliation
de consulter adéquatement le groupe en obtenant le consentement du groupe
autochtone en question »17.
En raison de l’augmentation des conflits portant sur les terres, les ressources
et le développement économique, la réconciliation doit cependant aller au-delà
des pensionnats et inclure tous les aspects des relations entre Autochtones et nonAutochtones, ainsi que les liens avec la terre. C’est pour cette raison que nous
jugeons essentiel que tous les ordres de gouvernement acceptent la Déclaration.
La Commission exhorte donc le gouvernement fédéral à revenir sur sa position et à
accepter entièrement le « Document final ». Nous croyons aussi que le gouvernement
fédéral devrait également élaborer un plan d’action national de mise en œuvre de la
Déclaration, un plan conforme aux directives émises par la Cour suprême du Canada
qui permettrait également de réaliser la réconciliation.
Appels à l’action :
43) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
même qu’aux administrations municipales d’adopter et de mettre en œuvre la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans le
cadre de la réconciliation.
44) Nous demandons au gouvernement du Canada d’élaborer un plan d’action et
des stratégies de portée nationale de même que d’autres mesures concrètes
pour atteindre les objectifs de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des
peuples autochtones.
La doctrine de la découverte
Nous avons montré précédemment dans ce rapport à quel point les pays européens
s’appuyaient sur la doctrine de la découverte et le concept de terra nullius (terres
n’appartenant à personne) pour justifier la création des empires, la colonisation
des Autochtones et la revendication de leurs terres, et ce, tant en Amérique du Nord
qu’ailleurs dans le monde. Loin d’être de l’histoire ancienne sans intérêt pour la
réconciliation, la doctrine de la découverte sous-tend le fondement juridique qui a
permis aux représentants de la Couronne britannique de revendiquer la souveraineté
sur les peuples autochtones et justifié l’extinction des droits inhérents de ces derniers
sur leurs territoires, terres et ressources.
Dans l’allocution qu’il a présentée lors de l’événement national du Manitoba
en 2010, Sol Sanderson, ancien élève dans un externat, chef politique et professeur,
a expliqué à quel point il était important d’établir un lien entre la colonisation,
Le défi de la réconciliation • 203
les politiques et pratiques utilisées par l’impérialisme et la nécessité d’opérer un
changement transformateur dans la société canadienne.
Quels objectifs visaient les politiques impérialistes? Assimilation, intégration,
civilisation, christianisation et anéantissement. Qui était visé par ces politiques?
Nos familles autochtones. On a eu l’idée de les détruire partout dans le monde.
Pourquoi? Parce que cela était la base de nos systèmes de gouvernement. Parce
que c’était le fondement de nos institutions et des sociétés que créent nos
nations. Il ne faut cependant pas oublier que ces politiques constituent toujours
la base des lois canadiennes actuelles et pas seulement celle de la Loi sur les
Indiens [qui] a rendu illégales nos traditions, nos coutumes, nos pratiques,
nos valeurs, notre langue, notre culture, nos formes de gouvernement, notre
compétence[...] Ils disent que nous avons des droits protégés par la Constitution,
soit des droits inhérents, des droits ancestraux et des droits issus de traités, mais
nous devons cependant nous présenter chaque jour au tribunal pour défendre
ces mêmes droits contre les lois coloniales des gouvernements provinciaux et
fédéral. Cela ne peut plus continuer18.
Entre 2010 et 2014, l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions
autochtones a entrepris un certain nombre d’études et rédigé un certain nombre
de rapports sur la doctrine de la découverte. Pendant cette période, les Églises
mentionnées dans la Convention de règlement ont également commencé à examiner
le mode de pensée catholique qui avait été utilisé pour justifier la confiscation des terres
autochtones et le retrait des enfants à leurs familles et à leurs communautés. Dans
son texte sur les fondements catholiques romains utilisés comme justification pour
les revendications des territoires autochtones au Canada, l’historienne Jennifer Reid
explique la raison pour laquelle la doctrine est encore pertinente à l’heure actuelle.
Bon nombre de non-Autochtones du Canada savent que les peuples
autochtones accordent généralement une importance culturelle et religieuse
aux droits fonciers. Je pense qu’un plus petit nombre de non-Autochtones
voient leur propre lien avec la terre sous le même jour et qu’ils sont encore
moins nombreux à voir les fondements juridiques des droits fonciers au Canada
comme des éléments très importants au niveau théologique. Et pourtant, ils le
sont, notamment du fait que le lien entre le droit et la terre au Canada repose sur
un ensemble d’hypothèses théologiques énoncées au XVe siècle qui ont réussi
à s’intégrer dans le droit canadien[...] La doctrine de la découverte représente
le moyen juridique que les Européens ont utilisé pour revendiquer des droits
de souveraineté, de propriété et d’échange dans des régions qu’ils ont dit avoir
découvertes pendant l’ère de l’expansion. Ces revendications ont cependant
été effectuées sans aucune consultation ni participation des populations
qui vivaient sur ces territoires, les gens à qui, logiquement, appartenait
véritablement la terre. En fait, la doctrine de la découverte constituait une
composante essentielle des relations historiques entre les Européens, leurs
204 • Commission de vérité et réconciliation
descendants et les peuples autochtones et elle continue de l’être puisqu’elle
représente encore le fondement de leurs relations juridiques actuelles après
avoir migré, doucement et presque de façon incontestée, du droit catholique
romain au droit international19.
En avril 2010, lors de la neuvième session de l’Instance permanente sur les
questions autochtones de l’onu, la Mission d’observation permanente du Saint-Siège
(le représentant de l’onu du Vatican catholique romain) a diffusé un communiqué
à propos de la doctrine de la découverte20. Il précisait notamment que d’anciennes
bulles pontificales traitant d’expansion territoriale, tout comme la conversion forcée
des peuples autochtones, avaient par la suite été abrogées ou annulées par l’Église
catholique romaine.
En ce qui concerne la question de la doctrine de la découverte et du rôle de
la bulle papale Inter Coetera, le Saint-Siège mentionne que l’Inter Coetera,
comme une source de droit international[…] a d’abord été abrogée par le Traité
de Tordesilles en 1494 et que les circonstances ont tellement changé depuis ce
temps que le fait d’attribuer une quelconque valeur juridique à un tel document
semble complètement déplacé[…]. En outre, cette bulle pontificale a aussi été
abrogée par d’autres bulles, dont Sublimis Deus en 1537, qui précise « que les
Indiens et les autres peuples doivent être invités à ladite foi du Christ par la
prédication de la parole de Dieu et par l’exemple d’une vie vertueuse. Toutes
choses passées ou futures contraires à ces dispositions sont à considérer comme
nulles et non avenues. » Cette façon de voir les choses a ensuite été décrite
de façon plus détaillée et remise en vigueur dans la bulle Immensa Pastorum
du pape Benoit XIV diffusée le 20 décembre 1741, ainsi que dans un certain
nombre d’autres encycliques, déclarations et décrets papaux. S’il subsistait
encore des doutes à cet égard, cet énoncé a ensuite été abrogé par le canon 6
du Code de droit canonique de l’Église catholique de 1983 qui abroge de façon
générique toutes les lois pénales et disciplinaires antérieures[…] Ainsi, qu’il
s’agisse du droit international ou du droit de l’Église catholique, la bulle Inter
Coetera est un vestige sans valeur juridique, morale ou doctrinale[…] Le fait que
les systèmes juridiques puissent encore utiliser la « doctrine de la découverte »
comme précédent judiciaire est donc une caractéristique des lois de ces États
et n’est aucunement lié à l’Église pour qui ce document n’a aucune valeur, et
ce, depuis des siècles. La réfutation de cette doctrine relève donc désormais
de la compétence des autorités nationales, des législateurs, des avocats et des
historiens du droit21.
Pour bon nombre de personnes cependant, cette déclaration de l’Église catholique
était inadéquate. L’influence de la doctrine dans la loi occidentale et ses conséquences
destructives pour les peuples autochtones ont cependant été bien documentées par
des chercheurs ainsi que par d’autres experts22.
Le défi de la réconciliation • 205
En 2014, le grand chef Edward John, le représentant de l’Amérique du Nord auprès
de l’Instance permanente sur les questions autochtones de l’onu, a déposé l’« Étude
des effets de la doctrine de la découverte sur les peuples autochtones, y compris les
mécanismes, procédures et instruments de réparation » qui concluait :
En ce qui concerne les dépossessions de terres, les conversions forcées au
christianisme, la privation de liberté et la réduction en esclavage des peuples
autochtones, le Saint-Siège a déclaré qu’« un processus d’abrogation s’était
mis en place au fil des siècles » pour invalider des pratiques aussi infâmes. Ces
renonciations pontificales ne suffisent pas. Il est plus que temps de s’affranchir
des effets nocifs et des séquelles durables de la spoliation par les États de la
souveraineté, des lois et des titres des terres, des territoires et des ressources
inhérents aux peuples autochtones. Parallèlement, de plus en plus d’instances
religieuses répudient la doctrine de la découverte 23.
En 2010, l’Église anglicane du Canada a été la première, en vertu de la Convention
de règlement relative aux pensionnats indiens, à rejeter la doctrine de la découverte
et à « examiner les politiques et programmes de l’Église afin d’exposer la réalité et
les répercussions historiques de la doctrine de la découverte et de l’éliminer de ses
politiques, programmes et structures contemporains »24. En 2013, l’Église anglicane
a mis sur pied une commission sur la découverte, la réconciliation et la justice ayant
trois objectifs :
1) Examiner les politiques et pratiques de l’Église anglicane du Canada et les
modifier, au besoin, afin qu’elles soient conformes à la répudiation de la
doctrine de la découverte;
2) Étudier la définition de la réconciliation;
3) Examiner l’engagement de l’Église à résoudre les injustices persistantes subies
par les Autochtones du Canada.
La Commission sur la découverte déposera son rapport final lors du Synode général
de l’Église anglicane du Canada, en 201625.
En février 2012, le comité exécutif du Conseil œcuménique des Églises (coe)
a également répudié la doctrine de la découverte. Le coe représente plus de
500 millions de chrétiens repartis dans plus de 110 pays et 345 Églises, dont trois sont
visées par la Convention de règlement26. La déclaration du coe dénonçait la doctrine
de la découverte et pressait les gouvernements de « démanteler les structures légales
et politiques fondées sur la doctrine de la découverte[…] et de s’assurer qu’elles se
conforment à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. »
Cette déclaration exprimait également la solidarité avec les Autochtones et affirmait
les droits de ces derniers à l’autodétermination et à l’autonomie gouvernementale. Le
coe a également demandé à ses Églises membres de soutenir l’autodétermination des
206 • Commission de vérité et réconciliation
Autochtones en ce qui concerne les questions spirituelles et l’éducation de tous les
membres de leurs Églises27.
L’Église Unie du Canada a répondu à cet appel. Ainsi, lors de sa réunion de
mars 2012, l’exécutif du conseil général de l’Église Unie a « convenu unanimement
de répudier la doctrine de la découverte, un concept historique qui a été utilisé pour
rationaliser l’esclavage et la colonisation des peuples autochtones partout dans le
monde »28.
Lors de la onzième session de l’Instance permanente des Nations Unies sur les
questions autochtones en mai 2012, kairos (initiatives œcuméniques canadiennes
pour la justice) a émis une déclaration commune avec l’Assemblée des Premières
Nations, les chefs de l’Ontario, le Grand conseil des Cris (Eeyou Istchee), Amnistie
internationale et l’organisme Secours Quaker canadien sur la doctrine de la découverte.
Elle précisait notamment que « [m]ême si des églises ont commencé à désavouer
cette doctrine raciste, ce n’est pas encore le cas pour tous les États ». L’on recommande
donc que les États, en concertation avec les peuples autochtones, entreprennent une
réforme légale et politique afin d’éliminer « la moindre référence aux doctrines de
supériorité, notamment celle de “découverte”, comme fondements de la souveraineté
supposée sur les peuples autochtones, leurs terres et leurs ressources »29.
Dans son rapport à l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions
autochtones, le grand chef Edward John s’est plutôt concentré sur la façon dont les
tribunaux canadiens ont abordé les questions de souveraineté.
La plus haute juridiction du Canada a reconnu la nécessité de concilier « la
souveraineté autochtone préexistante et la souveraineté proclamée de la
Couronne ». La Cour suprême a reconnu d’office « des questions telles que la
colonisation, les déplacements de populations et les pensionnats » qui montrent
comment la souveraineté a été abusivement « proclamée » tout au long de
l’histoire. La cause profonde d’un tel abus renvoie à la doctrine de la découverte
et autres fictions, qu’il faut par conséquent démanteler30.
Lors de la treizième session de l’Instance permanente sur les questions autochtones
des Nations Unies qui s’est déroulée en mai 2014, le gardien de la foi haudenosaunee
Oren Lyons a parlé des principes de bonne gouvernance en lien avec la Déclaration
des Nations Unies. Il a déclaré ce qui suit :
Nous reconnaissons que la doctrine de la découverte et ses effets à long terme
sur nos peuples ont mené aux atrocités auxquelles nous avons dû faire face dans
les externats et pensionnats, tant au Canada qu’aux États-Unis[…] La doctrine de
la découverte a été invoquée comme justification pour l’exploitation continue de
nos terres, de nos territoires et de nos ressources et elle contrevient directement
au paragraphe 2 de l’article 7 de la Déclaration31.
Le défi de la réconciliation • 207
La doctrine de la découverte et le concept associé de terra nullius étayent
l’obligation qu’ont les peuples autochtones de prouver devant les tribunaux qu’ils
occupaient ces terres avant l’arrivée des colonisateurs sinon leurs droits à la terre
et aux ressources seront éteints par les processus contemporains d’établissement
des traités et des revendications territoriales. Une telle obligation n’est cependant
pas conforme au droit international et ne contribue pas à la réconciliation. De tels
concepts constituent une pure expression des torts historiques et devraient donc être
officiellement répudiés par tous les ordres du gouvernement canadien.
L’intention de cette conclusion vise à souligner qu’il faut faire une importante
distinction entre la doctrine de la découverte et ses concepts associés et plusieurs
politiques, lois et principes intrinsèquement injustes auxquels ils ont donné
naissance au cours des ans. Il ne suffirait pas de simplement répudier la doctrine
de la découverte et de conserver, par exemple, l’obligation pour les Autochtones de
prouver la validité de leur existence et de leur territorialité. Loin de nous l’idée de
proposer que la répudiation de la doctrine de la découverte entraîne l’invalidation de
la souveraineté de la Couronne. Plutôt, la Commission accepte qu’il existe d’autres
façons d’établir la validité de la souveraineté de la Couronne sans porter préjudice
à l’important principe établi dans la Proclamation royale de 1763 selon lequel la
souveraineté de la Couronne exige qu’elle reconnaisse le titre ancestral et qu’elle en
tienne compte pour pouvoir l’améliorer. Il ne faut pas oublier que les termes de la
Proclamation royale ont été expliqués et acceptés par les chefs autochtones lors de la
négociation du Traité de Niagara de 1764.
Traités : honorer le passé et négocier l’avenir
Il est important pour tous les Canadiens de comprendre que sans traités, le Canada
n’a aucune légitimité comme nation. Les traités conclus entre les nations autochtones
et la Couronne établissaient les fondements constitutionnels et juridiques de ce pays.
L’ancien Fred Kelly a souligné que le processus de conclusion de traités et la façon
dont les Autochtones résolvent les conflits doivent cependant être au cœur de la
réconciliation. Il a déclaré ce qui suit :
Il y a des personnes croyant qu’un processus général de réconciliation est un
concept d’inspiration occidentale imposé aux Autochtones sans égard aux
pratiques traditionnelles qui leur sont propres et qui visent le rétablissement
de la paix et de l’harmonie au niveau personnel et collectif. Nous devons
donc réclamer que les Autochtones aient une participation significative à la
conception, à la gestion et à l’évaluation du processus de réconciliation pour
que celui-ci soit fondé sur la culture et la langue de la communauté. Si la
réconciliation est un objectif bien concret et important au Canada, ce processus
208 • Commission de vérité et réconciliation
doit comprendre le droit inhérent de l’autodétermination en conformité avec ce
que les traités avaient prévu comme autonomie gouvernementale[...]
Dans les cas où le gouvernement refuse de mettre en œuvre les droits des
Autochtones et l’esprit et l’intention initiaux des traités, les citoyens du Canada
doivent intervenir directement pour forcer leurs dirigeants à le faire. Les traités
et les conventions/ententes de principe sont tout simplement des mécanismes
de mise en route de la réconciliation. Il faut agir [...] tous les Canadiens, avez
également des droits[...] C’est sur ces droits et obligations que notre relation
repose32.
Si le passé du Canada comprend une mise en garde précisant ce qu’il ne faut pas
faire, il renferme également une leçon d’histoire plus constructive pour l’avenir. Les
traités constituent un modèle qui montre aux Canadiens, en tant que peuples divers,
qu’ils peuvent cohabiter de façon respectueuse et paisible sur ces terres que nous
partageons désormais.
La Proclamation royale de 1763 et le Traité de Niagara de 1764
L’histoire de l’établissement des traités au Canada est litigieuse, notamment parce
que les Autochtones et la Couronne ont interprété plutôt différemment l’esprit et
l’intention des traités. Les représentants du gouvernement voyaient généralement les
traités comme des mécanismes juridiques par lesquels les Autochtones cédaient leurs
terres à la Couronne et y renonçaient. À l’opposé, les Premières Nations, les Inuits et
les Métis les voyaient plutôt comme une obligation sacrée qui obligeaient les deux
parties à conserver des relations respectueuses et à partager équitablement les terres
et les ressources.
Grâce à l’histoire orale et aux traditions juridiques, les Autochtones ont su garder
vivantes tant l’histoire que la pertinence ininterrompue de ces traités. Sans leur
perspective de l’établissement des traités, les Canadiens n’ont accès qu’à une seule
version de l’histoire de ce pays. Raconter l’histoire en présentant seulement la façon
dont les représentants officiels de la Couronne ont imposé unilatéralement les traités
aux Autochtones est inapproprié puisque ces derniers ont participé activement aux
négociations entourant les traités33. L’histoire et l’interprétation des traités et de
la relation qui existait entre les Autochtones et la Couronne, comme la racontent
les Autochtones, enrichissent et alimentent notre compréhension du fait que nous
sommes tous visés par les traités34. Cela est évident, par exemple, dans l’histoire de
la Proclamation royale de 1763 et de son lien avec le Traité de Niagara de 1764. La
Proclamation royale, qui a été émise par l’administration coloniale, ne raconte que la
moitié de l’histoire.
Le défi de la réconciliation • 209
Le 7 octobre 1763, le roi George III a émis une Proclamation royale en vertu de
laquelle la Couronne britannique reconnaissait, pour la première fois, les droits légaux
et constitutionnels des peuples autochtones au Canada. Dans la Proclamation royale
de 1763, les Britanniques déclaraient notamment que toutes les terres à l’ouest des
colonies établies appartenaient aux peuples autochtones et que seule la Couronne
pouvait légalement acquérir ces terres par l’entremise de traités.
À une période où les peuples autochtones détenaient encore beaucoup de pouvoir
et que les conflits avec les colonisateurs prenaient de l’ampleur, le gouvernement
britannique avait tenté d’établir une zone géographique distincte qui resterait sous la
juridiction des nations autochtones, jusqu’à ce que des traités puissent être négociés.
Le spécialiste du droit John Borrows, d’origine anishinaabe, observe que la
Proclamation royale peut être comprise dans sa totalité uniquement en relation avec
le Traité de Niagara, dans lequel les modalités de la proclamation ont été ratifiées par
les peuples autochtones en 1764. Comme l’explique Borrows, les chefs autochtones
qui ont négocié le Traité de Niagara avec la Couronne l’on fait en pensant qu’ils
demeureraient des peuples libres et conserveraient leur autodétermination. Borrows
fait remarquer :
La Proclamation est maladroitement à cheval sur les aspirations contradictoires
de la Couronne et des Premières Nations alors que sa formulation reconnaissant
les droits territoriaux des Autochtones en décrivant une politique qui était
conçue pour aliéner ces droits[...] Les objectifs différents que les Premières
Nations et la Couronne avaient dans la formulation des principes entourant la
Proclamation sont la raison pour laquelle on retrouve des visions différentes
intégrées à son libellé. La Grande-Bretagne tentait de s’assurer un territoire
et une autorité par la Proclamation, alors que les Premières Nations étaient
préoccupées par la préservation de leurs territoires et de leur souveraineté35.
La Proclamation royale a été ratifiée par plus de 2 000 chefs autochtones à Niagara
à l’été de 1764 pour signer un traité avec la Couronne36. Les négociations du traité,
comme celles des traités précédents de commerce, de paix et d’amitié, ont été menées
avec les lois et le protocole diplomatique autochtones. John Borrows présente la preuve
que les peuples autochtones, quelque cinquante-cinq ans après la négociation et la
ratification du traité de Niagara, ont encore en mémoire les promesses faites par la
Couronne. En 1818, un représentant de la Couronne, le capitaine Thomas G. Anderson,
faisait le compte-rendu d’une rencontre entre les peuples anishinaabe et la Couronne
à Drummond Island au lac Huron.
Les chefs ouvrirent l’assemblée en déposant à terre un large Baudrier
(Wampum), fait en 1764 [...]. Orcata [un Anishinaabe] ayant la parole [...]
prenant le Baudrier de 1764 dans sa main [...] il ajouta : Père, ce Baudrier,
mes ancêtres l’ont reçu de votre Père, Sir. W. Johnson. Alors vous fites dire
à tous vos enfans à la peau rouge, de se réunir au grand détour (Niagara).
210 • Commission de vérité et réconciliation
Ils entendirent votre voix, obéirent à vos ordres et l’été suivant ils vous
rencontrèrent dans ce lieu, vous déposâtes alors ce Baudrier sur un mat et
dites : « Enfans, vous devez tous toucher à ce Baudrier de la paix. J’y touche
moi-même afin que nous soyions tous des frères unis, et j’espère que notre
amitié ne finira jamais. Je vous nommerai mes enfans, j’enverrai la chaleur
(des présens) dans votre pays et vos familles ne manqueront jamais de rien.
Portez vos regards vers le soleil levant, ma nation est aussi brillante et sa
parole ne saurait être violée. » Père, vos paroles sont la vérité, tout ce que
vous avez promis a été fait. En nous donnant le Baudrier de la paix, vous
avez dit : « Si vous avez jamais besoin de moi, envoyez ce Baudrier et ma
main s’ouvrira immédiatement pour vous secourir. » Ici l’orateur déposa le
Baudrier à terre37.
Au fil des années, les chefs autochtones ayant participé aux négociations du traité
ont non seulement utilisé les ceintures wampum pour relater les circonstances
du Traité de Niagara, mais ont également présenté des copies originales de la
Proclamation royale aux représentants du gouvernement. En 1847, un agent des
colonies écrivait ce qui suit :
Une proclamation subséquente de Sa Majesté Geo. III émanée en 1763, leur
donne une nouvelle garantie pour la possession de leurs terres à chasse, et
leur assure la protection de la Couronne. Les Sauvages considèrent cette
pièce comme leur charte. Ils en ont conservé copie jusqu’à ce jour, et l’ont
citée à diverses reprises dans leurs représentations au gouvernement38.
Le 7 octobre 2013, le Canada a célébré le 250e anniversaire de la Proclamation
royale de 1763. Le gouverneur général du Canada, Son Excellence le très honorable
David Johnston, a parlé de l’importance de la proclamation.
Ce document extraordinaire fait partie des assises juridiques du Canada. Il est
inscrit dans la Loi constitutionnelle de 1982 et il établit un cadre de valeurs et
de principes qui ont guidé notre évolution au fil des deux derniers siècles et
demi. Ses principes directeurs — la paix, l’équité et le respect — ont instauré la
tradition de conclusion des traités, jeté les bases de la reconnaissance des droits
des Premières Nations et défini les relations entre les peuples des Premières
Nations et la Couronne [...] Tous les événements historiques rejaillissent sur
les générations futures, mais la Proclamation royale est toujours distinctement
présente dans notre actualité. Il s’agit non seulement d’un document
constitutionnel évolutif, mais aussi d’un document dont les principes sont
toujours d’une grande pertinence dans notre conjoncture en 2013 et pour notre
avenir commun [...] Bien sûr, certains défis se sont déjà présentés à nous par
le passé et d’autres continuent de se poser, et il nous reste encore beaucoup
de chemin à faire sur la voie de la réconciliation, mais c’est un parcours que
nous devons suivre ensemble. Aujourd’hui, la conclusion d’ententes sur les
Le défi de la réconciliation • 211
revendications territoriales globales est un exemple concret des principes de la
Proclamation royale39.
Partout au pays, les peuples autochtones ont également célébré l’anniversaire,
demandant aux Canadiens de respecter l’esprit et la lettre de la Proclamation royale.
En Colombie-Britannique, où peu de traités ont été signés, les chefs du Sommet
des Premières Nations ont publié une déclaration rappelant aux Canadiens que les
principes énoncés dans la Proclamation étaient toujours pertinents dans le Canada
moderne. Ils ont affirmé :
Avec la Confédération, la relation entre les Premières Nations et la Couronne ont
malheureusement été guidées par un contrôle fédéral à cause des contraintes
imposées par la Loi sur les Indiens, et non par les principes formulés dans la
Proclamation [...] Le temps est venu pour tous les Canadiens d’amorcer une
nouvelle ère de reconnaissance et de réconciliation entre les Premières Nations
et la Couronne. Bien qu’il existe une reconnaissance générale des titres et des
droits des Autochtones, trop souvent, ces droits existent sans recours efficaces. Il
existe de nombreuses solutions susceptibles de nous faire avancer dans la bonne
direction. De telles solutions comprennent la négociation de traités, d’accords
et autres arrangements constructifs modernes qui respectent les principes de la
Proclamation40.
Ce même mois d’octobre, de l’autre côté de la rivière, derrière les édifices du
Parlement à Ottawa, les partisans du mouvement « Idle No More » se sont réunis à
Gatineau, au Québec, au Musée canadien des civilisations, pour commémorer la
Proclamation royale dans le cadre d’une journée nationale et internationale d’action.
Un des organisateurs, Clayton Thomas-Muller, a déclaré : « Nous nous servons de ce
document fondateur de ce pays et profitons de son anniversaire pour favoriser une
nouvelle ère de réconciliation en lien avec une histoire coloniale du Canada, que l’on
peut qualifier de honteuse, pour renverser des siècles de négligence et d’abus de nos
nations sacrées et diversifiées41. »
À Toronto, on a mis l’accent sur le Gus-Wen-Tah, ou la ceinture wampum à deux
rangs, utilisée par les Mohawks dans leurs négociations de traité avec les agents
coloniaux européens42. Alors que les peuples autochtones et non autochtones
se sont rassemblés pour commémorer cette journée historique, le conférencier
Davyn Calfchild a déclaré : « Tout le monde devrait se familiariser avec la ceinture
wampum à deux rangs et la relation de nation à nation qu’il représente. Ça ne
concerne pas uniquement les Autochtones, mais les non-Autochtones aussi. » Le
rassemblement s’est terminé par une manifestation au cours de laquelle les gens ont
défilé en transportant une réplique de la ceinture wampum à deux rangs43. Ceux qui
ont commémoré la Proclamation royale et la ceinture wampum à deux rangs ont mis
l’accent sur le fait que les principes et les pratiques qui ont consolidé les relations
issues du traité s’appliquent encore aujourd’hui.
212 • Commission de vérité et réconciliation
La Proclamation royale de 1763, en conjonction avec le Traité de Niagara de 1764, a
établi les assises juridiques et politiques du Canada et les principes de la conclusion du
Traité qui étaient fondés sur la reconnaissance et le respect mutuels. Une proclamation
royale est également un symbole important. Émise au plus haut niveau, elle envoie un
message à tous les citoyens au sujet des valeurs et des principes qui définissent le pays.
Une nouvelle proclamation doit réaffirmer les engagements de longue date, souvent
négligés, entre le Canada et les peuples autochtones. La proclamation inclurait un
désaveu officiel de la doctrine de la découverte et un engagement envers la mise en
œuvre complète de la Déclaration des Nations Unies.
Appel à l’action :
45) Nous demandons au gouvernement du Canada d’élaborer, en son nom et au
nom de tous les Canadiens, et de concert avec les peuples autochtones, une
proclamation royale de réconciliation qui sera publiée par l’État. La proclamation
s’appuierait sur la Proclamation royale de 1763 et le Traité du Niagara de 1764,
et réaffirmerait la relation de nation à nation entre les peuples autochtones et
l’État. La proclamation comprendrait, mais sans s’y limiter, les engagements
suivants :
i. répudier les concepts utilisés pour justifier la souveraineté des peuples
européens sur les territoires et les peuples autochtones, notamment
la doctrine de la découverte et le principe de terra nullius (territoire
n’appartenant à personne);
ii. adopter et mettre en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits
des peuples autochtones dans le cadre de la réconciliation;
iii. établir des relations qui se rattachent aux traités et qui sont fondées sur
les principes de la reconnaissance mutuelle, du respect mutuel et de la
responsabilité partagée, et ce, de manière à ce qu’elles soient durables, ou
renouveler les relations de ce type déjà nouées;
iv. concilier les affaires constitutionnelles et juridiques des peuples autochtones
et de l’État pour s’assurer que les peuples autochtones sont des partenaires
à part entière au sein de la Confédération, ce qui englobe la reconnaissance
des lois et des traditions juridiques autochtones et leur intégration dans la
négociation et la mise en œuvre des traités, des revendications territoriales
et de toute autre entente constructive.
Les principes énoncés dans la Proclamation royale serviront de base pour un pacte
de réconciliation axé sur l’action, qui ouvre la voie vers une ère de respect mutuel et
d’égalité des chances.
Le défi de la réconciliation • 213
Appel à l’action :
46) Nous demandons aux parties à la Convention de règlement relative aux
pensionnats indiens d’élaborer et de signer un pacte de réconciliation qui fait
part des principes de la collaboration voulue afin de promouvoir la réconciliation
au sein de la société canadienne et qui comprend, notamment, mais sans s’y
limiter :
i. la réaffirmation de l’engagement des parties à l’égard de la réconciliation;
ii. la répudiation des concepts utilisés pour justifier la souveraineté des peuples
européens sur les territoires et les peuples autochtones, notamment la
doctrine de la découverte et le principe de terra nullius, de même que la
réforme des lois, des structures de gouvernance et des politiques au sein des
institutions qui s’appuient toujours sur ces concepts;
iii. la pleine adoption et la mise en œuvre complète de la Déclaration des
Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans le cadre de la
réconciliation;
iv. le soutien de l’établissement de relations qui se rattachent aux traités et qui
sont fondées sur les principes de la reconnaissance mutuelle, du respect
mutuel et de la responsabilité partagée, et ce, de manière à ce qu’elles
soient durables, ou encore du renouvellement des relations de ce type déjà
nouées;
v. l’octroi de la permission aux personnes exclues de la Convention de
règlement de signer le pacte de réconciliation;
vi. l’octroi de la permission à d’autres parties concernées de signer le pacte de
réconciliation.
Les gouvernements à tous les niveaux de la société canadienne doivent également
s’engager envers un nouveau cadre pour la réconciliation pour guider leurs relations
avec les peuples autochtones.
Appel à l’action :
47) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux, territoriaux et
municipaux de rejeter les concepts ayant servi à justifier la souveraineté
européenne sur les peuples et les territoires autochtones, comme la doctrine de
la découverte et celle de la terra nullius, et de réformer les lois, les politiques
gouvernementales et les stratégies d’instance qui continuent de s’appuyer sur de
tels concepts.
214 • Commission de vérité et réconciliation
Les Églises et les organismes confessionnels ont également un rôle important
à jouer pour promouvoir la réconciliation en appuyant la Déclaration des Nations
Unies et en rejetant la doctrine de la découverte.
Appels à l’action :
48) Nous demandons à l’Église, aux parties à la Convention de règlement et à tous
les autres groupes confessionnels et interconfessionnels au Canada qui ne l’ont
pas déjà fait d’adopter officiellement et de respecter les normes et les principes
de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones en
tant que cadre de réconciliation. Cela comprend, sans toutefois s’y limiter, les
engagements suivants de la part des intervenants en cause :
i. veiller à ce que leurs institutions, politiques, programmes et pratiques
soient conformes à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des
peuples autochtones;
ii. respecter le droit à l’autodétermination des peuples autochtones dans les
cas d’ordre spirituel, y compris le droit d’élaborer, de mettre en pratique et
d’enseigner leurs propres traditions, coutumes et cérémonies religieuses et
spirituelles, conformément à l’article 12:1 de la Déclaration des Nations Unies
sur les droits des peuples autochtones;
iii. lancer un dialogue public, voir à ce qu’il se poursuive à long terme et
prendre des mesures pour appuyer la Déclaration des Nations Unies sur les
droits des peuples autochtones;
iv. publier, au plus tard le 31 mars 2016, une déclaration de la part des
intervenants de toutes les confessions religieuses et de tous les groupes
confessionnels quant à la manière dont ils ont l’intention de mettre
en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones.
49) Nous demandons aux intervenants de toutes les confessions religieuses et
de tous les groupes confessionnels qui ne l’ont pas déjà fait de répudier les
concepts utilisés pour justifier la souveraineté européenne sur les terres et les
peuples autochtones, notamment la doctrine de la découverte et le principe de
terra nullius.
Le défi de la réconciliation • 215
Revitaliser le droit autochtone : vérité,
réconciliation et accès à la justice
Récemment encore, le Canada se servait du droit canadien pour étouffer la vérité
et empêcher la réconciliation. La création par le Parlement de lois et de règlements
d’assimilation a facilité l’oppression des cultures autochtones et permis la mise en
place du système des pensionnats indiens. De plus, les lois et les principes de droit
connexes du Canada ont favorisé une culture du secret et de l’occultation. Lorsque des
enfants subissaient de mauvais traitements dans les pensionnats, les lois et les façons
dont elles étaient appliquées (ou non) sont devenues un bouclier derrière lequel
les gouvernements, les Églises et des individus pouvaient se cacher pour éviter les
conséquences d’horribles vérités. Les décisions de ne pas porter d’accusations contre
les agresseurs ont permis à des gens d’échapper aux conséquences néfastes de leurs
gestes. De plus, le droit des communautés et des chefs autochtones de fonctionner en
conformité avec leurs propres coutumes, traditions, lois et cultures a été infirmé par
la loi. Ceux qui persistaient à fonctionner conformément à ces cultures s’exposaient
à des poursuites. Les peuples autochtones en sont venus à considérer le droit comme
un outil d’oppression du gouvernement.
À ce jour, le droit civil du pays continue d’ignorer le fait que l’extinction des langues
et des cultures des peuples constitue une blessure personnelle et sociale des plus
profondes. Il est difficile de comprendre pourquoi l’assimilation forcée des enfants
par leur retrait de leur famille et de leur communauté — afin d’être placés avec des
gens d’une autre race à des fins de destruction de leur race et de leur culture d’origine
— peut être considéré comme un acte de génocide en vertu de l’article 2 e) de la
Convention de l’onu sur le génocide, mais ne constitue pas un délit civil.
La non-reconnaissance de telles vérités est un obstacle à la réconciliation. De
nombreux peuples autochtones ont développé une méfiance constante et profonde
des systèmes politiques et judiciaires du Canada en raison des préjudices que ceux-ci
leur ont causés. Ils considèrent souvent le système judiciaire du Canada comme un
élément de la structure de gouvernance du Canada qui est diamétralement opposé à
leurs intérêts. Non seulement le droit canadien n’a en général pas protégé les droits
territoriaux, les ressources et l’autorité gouvernementale des Autochtones, malgré
les décisions des tribunaux, mais il a également permis, et continue de permettre,
le retrait d’enfants autochtones au moyen d’un système de protection de l’enfance
qui les isole de leur culture. Par conséquent, le droit a été et demeure un obstacle
important à la réconciliation. C’est le cas malgré la reconnaissance que les tribunaux
ont commencé à démontrer qu’historiquement, la justice n’a pas été rendue et
qu’une telle dénégation devrait cesser. Compte tenu des circonstances, il ne faut pas
s’étonner que le droit canadien et les institutions judiciaires du Canada soient toujours
considérés avec méfiance au sein de nombreuses communautés autochtones.
216 • Commission de vérité et réconciliation
Pourtant, on assiste à un changement. Les décisions des tribunaux depuis
le rapatriement de la Constitution du Canada en 1982 ont permis aux peuples
autochtones d’entretenir l’espoir que la reconnaissance et l’affirmation de leurs droits
actuels issus des traités et de leurs droits ancestraux prévues à l’article 35 de la Loi
constitutionnelle de 1982 pourraient être un important véhicule de changement.
Cependant, de nombreux Autochtones considèrent que le recours aux tribunaux
du gouvernement du Canada comporte de nombreux risques. Les chefs et les
communautés autochtones s’adressent aux tribunaux du Canada parce qu’il n’y a
littéralement aucun autre mécanisme juridique. Lorsqu’ils le font, c’est en sachant
que les tribunaux sont toujours réticents à reconnaître leurs propres lois et moyens
traditionnels de résolution de conflits.
La réconciliation sera difficile à atteindre tant que les propres traditions des
peuples autochtones pour mettre à jour la vérité et favoriser la réconciliation ne seront
pas intégrées comme un élément essentiel du processus continu de détermination
de la vérité, de résolution des conflits et de réconciliation. Aucun dialogue sur la
réconciliation ne peut être amorcé sans respect mutuel comme il est démontré par
les protocoles et les cérémonies. Comme la masse, par exemple, qui est un élément
essentiel d’une session parlementaire, le calumet, pour certaines tribus, serait
nécessaire à un processus officiel de réconciliation.
La voie de la réconciliation comprend également une application vaste et généreuse
des concepts sous-jacents du paragraphe 35(1) de la Constitution canadienne, qui
feraient en sorte que les droits des Autochtones seraient appliqués d’une façon qui
favorise les aspirations collectives et individuelles des Autochtones. La vision de la
réconciliation qui sous-tend l’article 35 ne devrait pas être vu comme un moyen pour
assujettir les peuples autochtones à une Couronne absolument souveraine, mais
comme un moyen d’établir la sorte de relation qui aurait dû s’épanouir depuis la
Confédération, et qui avait été imaginée dans la Proclamation royale de 1763 et les
traités postérieurs à la Confédération. Cette relation ne s’est pas épanouie parce que le
Canada n’a pas été à la hauteur de cette vision et de ses promesses. Tant que la vision de
réconciliation du paragraphe 35(1) ne se concrétisera pas avec suffisamment de force
et de vigueur, le droit canadien continuera d’être considéré comme profondément
défavorable à la réalisation de la vérité et de la réconciliation pour un grand nombre
de peuples des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Pour améliorer l’accès à la
justice pour les peuples autochtones, il doit y avoir des changements sur au moins
deux fronts : à l’échelle nationale et au sein de chaque communauté autochtone.
La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et
le « Document final » de l’onu offrent un cadre et un mécanisme pour appuyer et
améliorer l’accès à la justice pour les peuples autochtones du Canada. L’article 40 de
la Déclaration se lit comme suit :
Le défi de la réconciliation • 217
Les peuples autochtones ont le droit d’avoir accès à des procédures justes et
équitables pour le règlement des conflits et des différends avec les États ou
d’autres parties et à une décision rapide en la matière, ainsi qu’à des voies de
recours efficaces pour toute violation de leurs droits individuels et collectifs.
Toute décision en la matière prendra dûment en considération les coutumes,
traditions, règles et systèmes juridiques des peuples autochtones concernés et
les normes internationales relatives aux droits de l’homme44.
En 2013, le Mécanisme d’experts de l’onu sur les droits des peuples autochtones
a publié une étude, « Accès à la justice dans la promotion et la protection des droits
des peuples autochtones ». L’étude présentait plusieurs conclusions importantes qui
s’appliquent à la situation du Canada. L’étude de portée internationale soulignait que
les États et les peuples autochtones eux-mêmes ont un rôle essentiel à jouer dans la
réalisation de l’accès à la justice pour les peuples autochtones. Il faut apporter des
changements majeurs au système de justice pénale et en relation avec les droits des
peuples autochtones à l’égard de leurs territoires, de leurs ressources naturelles, de
leur autodétermination politique et de leur bien-être communautaire45. L’étude a
produit plusieurs conclusions et recommandations importantes, notamment :
Le droit à l’autodétermination est un droit central pour les peuples autochtones,
dont découlent tous les autres droits. En ce qui concerne l’accès à la justice,
l’autodétermination confère à ces peuples le droit de conserver et de renforcer
les institutions juridiques autochtones, et d’appliquer leurs propres lois et
coutumes.
Les droits culturels des peuples autochtones comprennent la reconnaissance
et la pratique de leurs systèmes de justice ainsi que la reconnaissance de leurs
coutumes, valeurs et langues traditionnelles par les tribunaux et dans les
procédures judiciaires
Conformément au droit des peuples autochtones à l’autodétermination et à
s’administrer eux-mêmes, les États doivent reconnaître et appuyer les systèmes
de justice des autochtones et consulter ceux-ci sur les meilleurs moyens
d’entretenir le dialogue et la coopération entre les systèmes autochtones et ceux
de l’État.
Les États doivent reconnaître en droit les droits des peuples autochtones sur
leurs terres, leurs territoires et leurs ressources et doivent harmoniser leurs
lois avec les coutumes des peuples autochtones en matière d’occupation et
d’utilisation des terres. Les États doivent appliquer les décisions de justice
accordant des droits fonciers aux autochtones et les autres décisions de justice
prises en leur faveur. Le secteur public et les pouvoirs publics ne doivent pas
s’entendre pour priver les autochtones d’accès à la justice
218 • Commission de vérité et réconciliation
Les peuples autochtones devraient renforcer leur action visant à faire
reconnaître leurs systèmes de justice.
Les systèmes de justice des peuples autochtones doivent garantir que les
femmes et les enfants autochtones ne sont victimes d’aucune forme de
discrimination et assurer l’accès des autochtones handicapés à la justice.
Les peuples autochtones devraient examiner la possibilité de mettre sur pied et
d’administrer leurs propres processus de recherche de la vérité46.
Ces conclusions cadrent avec les avis de la Commission. Nous appuyons également
le rapport de 2014 publié par S. James Anaya, le rapporteur spécial des Nations Unies
sur les droits des peuples autochtones, à propos de l’état de la relation du Canada avec
les peuples autochtones. Il a conclu :
Le gouvernement du Canada a affirmé qu’il a établi un objectif de réconciliation.
Le rapporteur spécial l’a entendu maintes fois, de la bouche des nombreux
représentants du gouvernement qu’il a rencontrés. Pourtant, malgré ce contexte,
au cours des dernières années, les chefs autochtones se sont dits préoccupés
par le fait que ces progrès ont été minés par des actions du gouvernement
qui limitent ou ignorent les apports des gouvernements et représentants
autochtones dans diverses décisions qui les concernent[.…] Malgré de bons
progrès, il reste encore des défis de taille à relever. Le Canada continue de faire
face à une crise concernant la situation des peuples autochtones du pays. L’écart
en matière de bien-être entre les peuples autochtones et non autochtones au
Canada ne s’est pas réduit au fil des dernières années : les enjeux liés aux traités
et aux revendications autochtones demeurent non résolus, les femmes et filles
autochtones demeurent vulnérables face aux abus et, globalement, il semble
régner une méfiance bien enracinée parmi les peuples autochtones à l’égard du
gouvernement, tant au niveau fédéral que provincial47.
Au Canada, la loi doit cesser d’être un outil de dépossession et de démantèlement
des sociétés autochtones. La législation doit changer de façon dramatique pour jouir
d’une quelconque légitimité au sein des communautés des Premières Nations, des
Inuits et des Métis. Jusqu’à ce que le droit canadien devienne un instrument de soutien
pour l’émancipation des peuples autochtones, la plupart des peuples autochtones
continueront de percevoir le gouvernement comme une force malveillante sur le
plan moral et politique. Un engagement envers la vérité et la réconciliation exige
que le système de justice du Canada subisse une transformation majeure. Celui-ci
doit garantir que les peuples autochtones auront le plein pouvoir sur leurs éléments
moteurs ainsi qu’un accès et une participation à ceux-ci. La Constitution canadienne
doit devenir une réelle constitution qui englobe l’ensemble des habitants du pays48. Les
peuples autochtones doivent devenir les architectes et interprètes de la loi lorsqu’elle
s’applique à leurs droits et intérêts collectifs. Les peuples autochtones doivent avoir
Le défi de la réconciliation • 219
une influence plus officielle sur les questions juridiques d’ordre national afin de faire
avancer et réaliser leurs objectifs divers.
De la même façon, les peuples des Premières Nations, les Inuits et les Métis doivent
avoir une plus grande mainmise sur leurs propres lois et réglementations ainsi que
sur leurs mécanismes de résolution de conflits. Les peuples autochtones doivent
être reconnus comme ayant la responsabilité, l’autorité et la capacité de régler leurs
désaccords en élaborant des lois au sein de leurs communautés. Cette mesure est
nécessaire pour faciliter la vérité et la réconciliation au sein des sociétés autochtones.
La loi est nécessaire pour protéger les communautés et les individus des préjudices
de tiers. Lorsque de tels préjudices surviennent dans les communautés autochtones,
le droit autochtone est nécessaire pour censurer et corriger les citoyens lorsque leurs
actions sont considérées par la communauté comme étant inacceptables. Ne pas
reconnaître le droit des Premières Nations, des Inuits et des Métis équivaut au défaut
d’affirmer que les Autochtones, comme toutes les autres populations, ont besoin du
pouvoir législatif pour gérer efficacement les défis auxquels ils font face.
La Commission croit que la revitalisation et l’application du droit autochtone
profiteront aux communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis, aux
relations des Autochtones avec la Couronne et au pays dans l’ensemble. Pour ce faire,
les populations autochtones doivent être en mesure de se réapproprier, de connaître
et de pratiquer leurs propres traditions juridiques distinctes. Cela ne signifie pas que
la mise en place d’institutions et de lois autonomes doit se faire au niveau de la bande
ou du village. Dans son rapport, la Commission royale sur les peuples autochtones a
parlé du développement de l’autonomie gouvernementale des nations autochtones :
Nous avons conclu que le droit à l’autonomie gouvernementale ne pouvait pas
être véritablement exercé par de petites collectivités distinctes, qu’il s’agisse de
collectivités des Premières Nations, des Inuits ou des Métis. Ce droit revient à
des groupes d’une certaine taille, des groupes qui peuvent revendiquer la qualité
de « nation ».
Malheureusement, les anciennes nations autochtones ont été décimées par la
maladie, les réinstallations et tout l’arsenal des politiques gouvernementales
assimilatrices. Elles ont été dispersées entre les bandes, les réserves et les petits
établissements. Rares sont celles qui fonctionnent encore de façon collective
aujourd’hui. Il faudra donc les réédifier en tant que nations49.
Nous adoptons l’approche recommandée par la Commission royale.
Le droit autochtone, comme de nombreux aspects des vies des Autochtones, a
été affecté par le colonialisme. Au Forum des gardiens du savoir de la cvr en 2014,
Stephen Augustine, chef héréditaire micmac, a parlé du concept de « réparation des
torts ». Il a présenté une métaphore sur un canot renversé dans la rivière. Il a affirmé :
« Nous devons redresser le canot… il faut le garder dans l’eau afin qu’il ne se cogne pas
220 • Commission de vérité et réconciliation
sur les roches ou frappe le rivage.… [En renversant le canot] nous pourrions perdre
certaines de nos possessions.… Avec le temps, nous allons les récupérer mais elles ne
seront plus les mêmes que celles du passé »50.
Lorsque nous appliquons ce concept aux pensionnats indiens, nous avons
entendu de façon répétée qu’ils ont causé des pertes importantes et évidentes. L’idée
micmaque de « réparer les torts » implique que, dans certains contextes, les choses
peuvent être arrangées, mais le remède ne nous permet parfois pas de récupérer
ce qui a été perdu. Réparer les torts peut demander la création de quelque chose
de nouveau à mesure que nous avançons. Comme le système judiciaire canadien a
évolué avec le temps, le droit autochtone n’est pas figé dans le temps. Le système de
droit autochtone s’adapte aux circonstances changeantes. La création et l’application
du droit autochtone doivent être considérées comme un élément dans une stratégie
globale servant à contrer les séquelles des pensionnats.
Il existe diverses sources de droit autochtone qui offrent un éclairage intéressant
pour poursuivre la réconciliation. En 2012, la cvr s’est associée à la clinique de
recherche sur le droit autochtone de la faculté de droit de l’Université Victoria et à
l’Association du Barreau autochtone du Canada pour mettre sur pied une initiative de
recherche à l’échelle nationale, le projet « Accessing Justice and Reconciliation (ajr) ».
De concert avec sept partenaires communautaires, le projet ajr étudiait six différentes
traditions juridiques d’un bout à l’autre du pays, soit chez les groupes suivants : Salish
du littoral (la Première Nation Snuneymuxw, la nation Tsleil-Waututh); Tsilhqot’in
(gouvernement de la Première Nation Tsilhqot’in); Secwepemc du Nord (T’exelc –
bande de Williams Lake); Cri (Première Nation Aseniwuche Winewak); (Première
Nation non cédée no 27 des Chippewas de Nawash) et Micmac (Réseau des services
juridiques micmacs, bande d’Eskasoni).
Le rapport du projet ajr a permis de conclure que de nombreuses autres
communautés autochtones au pays auraient avantage à récupérer et à revitaliser
leurs lois. Cela permettrait aux collectivités des Premières Nations, des Inuits et des
Métis de corriger les torts qui leur ont été faits et de résoudre les conflits internes
ainsi que les conflits externes avec les gouvernements de manière plus efficace. Le
professeur Val Napoleon, le directeur universitaire du projet et Hadley Friedland, le
coordonnateur du projet, ont affirmé :
Nous sommes sûrs que même le fait de continuer de façon intentionnelle et
sérieuse… [dans cette voie] contribuera à une réelle réconciliation solide au
Canada… Ces travaux sont essentiels pour la santé et la force futures des sociétés
autochtones et peuvent offrir beaucoup au Canada dans l’ensemble… Les
traditions juridiques ne sont pas seulement normatives, elles sont descriptives.
Elles donnent un sens aux événements humains, aux défis et aux aspirations.
Elles sont des ressources intellectuelles que nous pouvons utiliser pour encadrer
et interpréter l’information, pour raisonner et agir en lien avec des problèmes et
Le défi de la réconciliation • 221
projets actuels et pour réaliser nos plus grandes aspirations sociétales. Trouver
des moyens de soutenir les communautés autochtones afin qu’elles puissent
avoir accès à leurs propres principes juridiques, les comprendre et les appliquer
aujourd’hui, ce n’est pas seulement une question de réparer les dommages
immenses infligés par le colonialisme. Comme le chef Doug S. White III
(Kwulasultun) le dit si bien… « Le droit autochtone constitue le projet le plus
important du Canada et le travail indispensable que nous devons faire dans
notre vie. Cette entreprise exige beaucoup de courage, c’est un travail difficile.
Nous devons créer des occasions véritables pour les peuples autochtones et non
autochtones de s’engager dans ce combat avec un œil critique, car c’est notre
avenir à tous qui en dépend51. »
Appel à l’action :
50) Conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones, nous demandons au gouvernement fédéral de financer, en
collaboration avec les organisations autochtones, la création d’instituts du droit
autochtone pour l’élaboration, la mise en application et la compréhension des
lois autochtones ainsi que l’accès à la justice en conformité avec les cultures
uniques des peuples autochtones du Canada.
Réconciliation et responsabilisation
Victimes de violence; détenteurs de droits
Les survivants sont plus que des victimes de violence. Ils détiennent aussi des droits
issus de traités, des droits constitutionnels et des droits de la personne52. Ce sont des
femmes et des hommes dotés d’une capacité inouïe de résilience, de courage et de
vision de l’avenir. Plusieurs sont devenus des aînés, des dirigeants communautaires,
des éducateurs, des avocats et des militants politiques engagés à revitaliser leurs
cultures, leurs langues, leurs traités, leurs lois et leurs systèmes de gouvernance. À
travers leurs expériences vécues, ils ont acquis une parfaite connaissance de ce que
les victimes de violence ont besoin pour guérir. De façon tout aussi importante, ils ont
fourni de sages conseils aux dirigeants politiques, aux organismes de réglementation,
aux décideurs politiques, et à tous les citoyens sur comment prévenir la répétition de
tels actes de violence.
La Commission est d’accord avec Leanne Simpson, chercheuse universitaire et
militante anishinaabe, qui a encouragé les Canadiens à rejeter une vision simpliste
de la réconciliation ou de voir les survivants uniquement comme des victimes. Elle
affirme :
222 • Commission de vérité et réconciliation
Si la réconciliation ne cible que les pensionnats plutôt qu’un ensemble plus
vaste de relations qui ont généré des politiques, des lois et des pratiques visant
l’assimilation et le génocide politique, il y aura un risque que la réconciliation
ne serve uniquement qu’à « équilibrer la donne » aux yeux des Canadiens[...]
Je m’inquiète également que l’institutionnalisation d’une définition étroite
de la réconciliation n’asservisse la participation des nations et des traités en
enfermant nos aînés, ceux qui ont le plus souffert directement aux mains du
système de pensionnats, dans un rôle de victime. Ils sont loin, très loin d’être des
victimes. Ils sont nos plus grands visionnaires et ils nous inspirent à voir l’avenir
différemment53.
À l’événement national de la Colombie-Britannique, l’ancien lieutenant-gouverneur
de la Colombie-Britannique et témoin honoraire, l’honorable Steven Point, a déclaré :
Nous sommes rendus ici aujourd’hui, parce que des survivants autochtones ont
porté la cause des pensionnats devant la Cour suprême du Canada. Les Églises
et les gouvernements ne sont pas sortis un jour en disant : « Je crois que nous
avons fait quelque chose de mal et nous en sommes désolés. Pouvez-vous nous
pardonner? » Les aînés ont dû porter cette cause devant la Cour suprême du
Canada. Cette situation ressemble beaucoup à celle que nous avons avec les
droits autochtones, où chaque nation, l’une après l’autre, continue de chercher à
obtenir la reconnaissance de leur titre autochtone sur leurs propres territoires54.
La Commission est d’avis que les survivants qui se sont mobilisés pour mettre en
lumière le caractère tragique de l’histoire et des séquelles des pensionnats indiens,
qui sont allés devant les tribunaux pour confronter leurs agresseurs et qui ont ratifié
la Convention de règlement, ont fait une contribution importante à la réconciliation.
La Commission de vérité et réconciliation du Canada n’a pas été créée en raison de
protestations du public qui réclamaient justice pour les survivants des pensionnats55.
De même, la Convention de règlement, y compris la cvr, n’a vu le jour que parce
que les défendeurs des gouvernements et des Églises, confrontés à d’énormes recours
collectifs, ont décidé qu’il était préférable de créer la Convention plutôt que de
recourir aux tribunaux. Se concentrer uniquement sur les motivations des défendeurs
ne rend pas entièrement compte des faits. Il est important de ne pas perdre de vue
toutes les façons dont les peuples autochtones ont réussi à repousser les frontières de
la réconciliation au Canada.
À partir du début des années 1990, les peuples autochtones et leurs alliés demandent
une enquête publique sur le système des pensionnats indiens. La Commission royale
sur les peuples autochtones a fait cette même recommandation en 1996. Une majorité
de survivants ont ratifié la Convention de règlement, en partie parce qu’ils étaient
insatisfaits du processus de recours judiciaire. Les survivants voulaient une tribune
publique comme la Commission de la vérité et de réconciliation pour que le Canada
puisse entendre la dure vérité sur les pensionnats. Les survivants voulaient aussi des
Le défi de la réconciliation • 223
excuses officielles de la part du Canada qui reconnaîtraient les actes répréhensibles
du pays56. C’est en grande partie grâce à leurs efforts que le premier ministre a
présenté des excuses officielles aux survivants au nom du gouvernement et au nom
des Canadiens non autochtones.
Bien que l’empathie de la société pour les victimes autochtones d’abus soit
considérable, ce n’est pas suffisant pour empêcher la répétition d’actes de violence
sous de nouvelles formes institutionnelles. Une reconnaissance claire et publique
doit être octroyée aux peuples autochtones afin que ceux-ci puissent être reconnus
et traités comme beaucoup plus que de simples bénéficiaires du bien public. À
titre de détenteurs de droits issus de traités, de droits constitutionnels et de droits
de la personne, ils ont droit à une justice et à une responsabilisation de la part du
gouvernement canadien pour veiller à ce que leurs droits ne soient pas bafoués.
Dans son rapport initial, présenté en août 2012, Pablo de Greiff, le premier rapporteur
spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de
non-répétition de l’onu a souligné que, dans les pays où il est difficile de traduire en
justice les auteurs des actes criminels concernant des violations des droits de l’homme,
d’autres mesures comme les forums sur la recherche de la vérité, les réparations et les
réformes institutionnelles sont d’une importance critique. Ces mesures permettent
aux victimes de violence perpétrée par l’État de reprendre confiance en la légitimité
et la crédibilité du système de justice du pays. Mais de Greiff prévient que la seule
mise en œuvre de ces mesures ne garantit pas qu’une réconciliation aura lieu. Des
excuses, une reconnaissance publique, des témoignages officiels et une réforme du
système d’éducation sont également requis pour transformer les attitudes sociales et
encourager la réconciliation à long terme57.
La violation des droits issus d’un traité, des droits constitutionnels et des droits
de la personne qui a eu lieu dans le régime des pensionnats indiens, et en marge de
celui-ci, confirme les dangers qui existent pour les peuples autochtones lorsque leurs
droits de disposer d’eux-mêmes sont ignorés ou limités par l’État, sous prétexte d’agir
« dans leur intérêt ». Historiquement, lorsque les peuples autochtones ont été ciblés
comme un groupe spécifique qui, selon le gouvernement, est réputé avoir besoin de
lois et de politiques de protection, les résultats ont été destructeurs tant sur le plan
culturel qu’ethnique.
Pour les peuples autochtones au Canada, le fait de protéger et d’exercer leur droit
de disposer d’eux-mêmes est le meilleur remède contre une violation supplémentaire
de leurs droits. Dans les années à venir, les gouvernements doivent rester responsables
pour veiller à ce que les droits des peuples autochtones soient protégés et que les
actions du gouvernement rétablissent réellement la confiance et encouragent la
réconciliation. Rétablir la confiance commence par des excuses. Par contre, il faut
beaucoup plus que cela.
224 • Commission de vérité et réconciliation
Passer des excuses à l’action
Depuis sa création, la Commission insiste sur le fait qu’une réconciliation n’est
pas un événement isolé; c’est un parcours qui s’étend sur plusieurs générations et qui
inclut tous les Canadiens. Les excuses publiques et l’indemnisation des survivants des
pensionnats, de leurs familles et de leurs communautés par le Canada et les Églises
qui administraient les pensionnats ont marqué le début, non la fin, de ce parcours. Les
survivants avaient besoin d’entendre les dirigeants du gouvernement et des Églises
admettre que les abus culturels, spirituels, émotionnels, physiques et sexuels qu’ils
ont vécus dans les pensionnats étaient mal et qu’ils n’auraient jamais dû se produire,
mais ils ont besoin de beaucoup plus.
Les enfants et les petits-enfants des survivants doivent entendre la vérité sur ce qui
est arrivé à leurs parents et grands-parents dans les pensionnats. Dans le cadre des
événements publics de la Commission, de nombreux survivants ont parlé en présence
de leurs enfants et petits-enfants pour la première fois des abus dont ils ont soufferts
lorsqu’ils étaient enfants et des comportements destructeurs qu’ils avaient appris au
pensionnat. De nombreux survivants ont offert leurs propres excuses sincères à leurs
familles pour leur demander pardon d’avoir été abusifs, d’avoir manqué à leur devoir
de parent ou tout simplement de ne pas avoir su dire « je t’aime ».
Les excuses sont essentielles pour les victimes de violence et d’abus. Celles-ci ont
le potentiel de restaurer la dignité humaine et de redonner le pouvoir aux victimes
de décider d’accepter les excuses de leur agresseur et de pardonner. Lorsqu’aucune
excuse n’est formulée, ou si des excuses sont prononcées pour essayer de justifier le
comportement des agresseurs et d’échapper à la responsabilité, une réconciliation est
difficile, voire impossible, à atteindre. Les excuses officielles du Canada et des Églises
ont lancé un message important à tous les Canadiens que les peuples autochtones ont
souffert de graves préjudices aux mains de l’État et des institutions religieuses dans
les pensionnats, et que, en tant que responsables de ces torts, l’État et les Églises ont
assumé leur part de responsabilité. Les excuses étaient une première étape nécessaire
dans le processus de réconciliation.
L’histoire et les séquelles destructrices des pensionnats nous ouvrent les yeux et
nous rappellent que le seul fait d’intervenir ne donne pas nécessairement des résultats
positifs. Les tentatives d’assimilation des peuples des Premières Nations, des Inuits
et des Métis dans la société canadienne en général ont été des échecs lamentables.
Malgré les effets dévastateurs de la colonisation, les peuples autochtones ont toujours
résisté (bien qu’à certains endroits pas toujours avec succès) aux attaques à leurs
cultures, leurs langues et leurs modes de vie.
Si les Canadiens doivent respecter les promesses faites en leur nom, celles du
« jamais plus! », nous devons nous garder de simplement répéter les politiques
d’assimilation du passé sous de nouvelles formes. Comme l’a affirmé Wab Kinew,
Le défi de la réconciliation • 225
témoin honoraire de la cvr : « En vérité, la réconciliation ne doit pas être une deuxième
tentative d’assimilation. Elle ne doit pas être une évangélisation plus douce et plus
tolérante, exempte des horreurs de l’ère des pensionnats. Une réelle réconciliation
est plutôt une deuxième chance de bâtir une relation basée sur le respect mutuel58. »
Les paroles prononcées en guise d’excuses ne seront que des vœux pieux si les gestes
posés par le Canada ne réussissent pas à apporter les changements sociaux, culturels,
politiques et économiques nécessaires qui profitent aux peuples autochtones et à
tous les Canadiens.
Une réconciliation juste nécessite plus que simplement parler de la nécessité de
guérir les profondes blessures de l’histoire. Des paroles d’excuses ne suffisent pas;
des actions concrètes sur les plans tant symbolique que matériel sont nécessaires. Les
réparations pour les injustices historiques doivent inclure non seulement des excuses,
des indemnisations, une réforme du système de justice et un changement dans les
politiques, mais également la réécriture de l’histoire nationale et une reconnaissance
publique.
Dans toutes les régions du pays, les survivants et les autres ont envoyé un message
clair qui a été reçu par la Commission : pour que le processus de réconciliation puisse
avancer dans les années à venir, le Canada doit passer des excuses à l’action.
Excuses du Canada
Le 11 juin 2008 a été une journée importante pour les peuples autochtones du
Canada et pour le pays entier. Cette journée a été baptisée le « Jour de la présentation
des excuses », le jour où le premier ministre Stephen Harper et les dirigeants de tous les
autres partis politiques fédéraux ont présenté des excuses à la Chambre des communes
pour les torts causés par les pensionnats indiens. Dans leurs présentations à la cvr,
de nombreux survivants se sont remémoré clairement le jour de la présentation des
excuses. Ils se rappellent où ils étaient, avec qui, et surtout, comment ils se sentaient.
De nombreuses personnes ont parlé des émotions intenses qu’ils ont ressenties
lorsqu’ils ont entendu le premier ministre reconnaître que le gouvernement avait eu
tort de les arracher à leur famille pour « tuer l’indien » en eux. Ils ont parlé des larmes
qui ont coulé lorsqu’ils ont entendu les mots « Nous sommes désolés ».
Les survivants et leurs familles avaient besoin d’entendre ces mots. Ils avaient vécu
avec la douleur, la peur et la colère pour la plus grande partie de leur vie parce qu’ils
avaient été brutalement arrachés à leur famille et à cause de leurs expériences dans
les pensionnats, et ils voulaient désespérément entamer leur guérison. Ils avaient
besoin que soit validé le sentiment qu’on leur avait fait du tort. Ils voulaient croire
que les choses commenceraient à changer; non pas les pensionnats, fermés depuis
longtemps, mais les attitudes et comportements qui sous-tendaient l’existence de
226 • Commission de vérité et réconciliation
ces établissements. Ils voulaient croire que le gouvernement qui avait si longtemps
contrôlé leurs vies et abusé de sa relation avec eux avait désormais « entendu raison ».
Ils voulaient croire que l’avenir de leurs enfants et de leurs petits-enfants serait différent
de leurs propres expériences, que leurs vies seraient meilleures. Les excuses qui leur
avaient été présentées les amenaient à croire que leur patience et leur persévérance
à surmonter le traumatisme et la négativité de leurs expériences à l’intérieur et à
l’extérieur des pensionnats en avaient valu la peine. Elles leur donnaient de l’espoir.
À l’événement national de la Saskatchewan de la cvr, Shawn A-in-chut Atleo, chef
national de l’Assemblée des Premières Nations, a présenté la déclaration suivante :
Je pense, comme on l’a entendu ici, que ce qui me rend si reconnaissant est
qu’il y a une expérience croissante [...] du travail de réconciliation [...] Comment
les collectivités se réconcilient-elles? Eh bien, cela commence par chacune et
chacun d’entre nous. J’ai eu tant de chance, dans ma jeunesse, d’avoir passé
du temps avec ma grand-mère maintenant décédée. Je lui tenais la main. Elle
était âgée de 87 ans, elle avait toute sa tête. Pendant que les excuses étaient
présentées, elle a dit : « Petit-fils, ils commencent à nous voir, ils commencent
tout juste à nous voir. » C’est ce qu’elle a dit. Et elle a trouvé cela encourageant,
car c’était la première étape, le fait de se voir mutuellement, de rompre le
silence et de commencer à raconter nos histoires [...] Je pense que c’est là où ça
commence, non? Entre nous, en tant que personnes individuelles qui échangent
leurs histoires de tant de points de vue différents afin qu’on puisse comprendre59.
Le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones a noté que
pendant un certain temps après le contact des colons, la relation entre les peuples
autochtones et non autochtones en avait été une de soutien mutuel, de coopération
et de respect. Malgré quelques conflits, l’acceptation par les peuples autochtones de
l’arrivée des Européens et leur volonté de participer aux activités économiques des
nouveaux arrivants, de former des alliances avec eux dans leurs guerres et de conclure
des traités avec eux à une variété de fins, montraient une volonté de coexister dans une
relation de confiance et de respect mutuels60. Cet aspect de la relation a été confirmé
du côté non autochtone par des signes tels que la Proclamation royale de 1763 et le
Traité de Niagara de 1764, qui ont déjà été abordés.
En fin de compte, la confiance et le respect qui régnaient à l’origine ont été trahis.
Depuis la Confédération en 1867, l’approche des gouvernements fédéraux canadiens
successifs par rapport à l’obligation fiduciaire de la Couronne de fournir une éducation
pour les peuples autochtones a été profondément viciée. Il est tout aussi important
de noter que les conséquences de cet abus de confiance ont eu de graves séquelles
bien au-delà des pensionnats. La relation de confiance et l’obligation particulière du
Canada à défendre l’honneur de la Couronne à l’égard des peuples autochtones vont
au cœur même de la relation.
Le défi de la réconciliation • 227
En tant que peuples d’origine qui avaient occupé les terres et territoires pendant
des milliers d’années dans toute la région qui est devenue le Canada, les peuples
autochtones ont des droits légaux et constitutionnels particuliers. Ces droits découlent
de leur occupation initiale et de leur première propriété de la terre, et ont été confirmés
dans la Proclamation royale de 1763, qui a également décrété que la Couronne avait
une obligation spéciale de traiter équitablement les peuples autochtones et leurs
terres et de les protéger. Par la suite, le Dominion du Canada a assumé cette obligation
de fiduciaire en vertu du paragraphe 91(24) de la Loi constitutionnelle de 1867, qui a
donné l’autorité législative au parlement sur « les Indiens et les terres réservées pour
les Indiens ». L’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 a également reconnu et
confirmé les droits ancestraux et issus de traités existants.
Dans plusieurs décisions clés, les tribunaux canadiens ont dit que le gouvernement
fédéral doit toujours défendre l’honneur de la Couronne dans ses rapports avec les
peuples autochtones. Dans l’affaire R. c. Sparrow (1990), la Cour suprême a statué
que « le gouvernement a la responsabilité d’agir en qualité de fiduciaire à l’égard des
peuples autochtones. Les rapports entre le gouvernement et les autochtones sont
de nature fiduciaire plutôt que contradictoire [...] l’honneur de Sa Majesté est en
jeu lorsqu’Elle transige avec les peuples autochtones. » Dans l’affaire Nation haïda
c. Colombie-Britannique (ministre des Forêts) (2004), la Cour suprême a statué que
« dans tous ses rapports avec les peuples autochtones, qu’il s’agisse de l’affirmation de
sa souveraineté, du règlement de revendications ou de la mise en œuvre de traités, la
Couronne doit agir honorablement », et que par rapport à l’honneur de la Couronne
« [...] [i]l ne s’agit pas simplement d’une belle formule, mais d’un précepte fondamental
qui peut s’appliquer dans des situations concrètes ». Autrement dit, l’honneur de la
Couronne n’est pas un principe abstrait, mais un principe qui doit être appliqué avec
diligence61.
Dans Manitoba Métis Nation inc. c. Canada (Procureur général) (2013), la Nation des
Métis a fait valoir que lorsque les Métis ont négocié une entente avec le gouvernement
fédéral qui permettrait au Manitoba d’entrer dans la Confédération, « ils avaient
confiance que le Canada agirait en leur intérêt [...] [et] les traiterait équitablement »62.
La Cour suprême a déclaré qu’en 1870 :
L’objectif général de l’art. 31 de la Loi sur le Manitoba était de réconcilier la
communauté des Métis et la souveraineté de la Couronne et de permettre la
création de la province du Manitoba. Cette réconciliation devait être réalisée
par la prise d’une mesure plus concrète, soit le transfert rapide et équitable des
terres aux enfants des Métis. [paragr. 98]
Dans sa décision en faveur de Manitoba Métis Nation, la Cour observe que leurs
« observations allaient au-delà de l’argument selon lequel le principe de l’honneur
de la Couronne avait engendré une obligation fiduciaire, soulevant la question plus
228 • Commission de vérité et réconciliation
large de savoir si la conduite du gouvernement en général respectait le principe de
l’honneur de la Couronne » (paragr. 87). D’après la Cour, même si d’après l’article 31,
les Métis s’étaient vu promettre la mise en œuvre des concessions « de la façon la plus
efficace et équitable possible », cela n’a pas été fait. En fait, « cette mise en œuvre a été
inefficace et inéquitable. Cela n’est pas dû à une négligence passagère, mais plutôt à
une série d’erreurs et d’inactions qui ont persisté pendant plus d’une décennie. Un
gouvernement ayant l’intention sincère de respecter l’obligation que lui commandait
son honneur pouvait et aurait dû faire mieux. » (paragr. 128)
Pour les peuples ou Premières Nations signataires de traités, l’imposition unilatérale
de la Loi sur les Indiens, y compris le régime des pensionnats, représente une violation
fondamentale des obligations de la Couronne en vertu des traités et de son obligation
fiduciaire de traiter avec eux de façon honorable en principe et en pratique.
La position de la Couronne en tant que fiduciaire à l’égard des peuples autochtones
est clairement un aspect complexe et potentiellement contradictoire de l’obligation
légale. En tant que fiduciaire, la Couronne, par l’entremise du gouvernement
du Canada, a une obligation légale d’agir dans le meilleur intérêt des peuples
autochtones envers lesquels elle a une obligation de fiduciaire. Il en est de même pour
le Bureau of Indian Affairs aux États-Unis, que l’on désigne communément comme
un « fiduciaire » (« Trustee »). En tant que fiduciaire, le Bureau of Indian Affairs a une
obligation semblable à agir dans le meilleur intérêt des Amérindiens, et de veiller à
ce que d’autres ministères n’agissent pas d’une manière qui contrevienne aux droits
et intérêts tribaux ou aux obligations légales du gouvernement. Aux États-Unis, les
opinions du solliciteur émises de temps à autre par le département de l’Intérieur, qui
a autorité sur le Bureau of Indian Affairs, sont utilisées pour donner des directives au
gouvernement en général ainsi que pour expliquer et justifier les actions de ce dernier.
Au Canada, il faut reconnaître que le ministère fédéral de la Justice a deux rôles
importants et potentiellement contradictoires à l’égard des peuples autochtones :
1) Le ministère de la Justice du Canada fournit des avis juridiques à Affaires
autochtones et Développement du Nord Canada (aadnc) pour guider ce
ministère dans l’élaboration de politiques, dans ses initiatives législatives et
dans ses actions. Ces opinions et les actes qu’elles inspirent ont inévitablement
une grande incidence sur les gouvernements autochtones et les conditions de
vie des Autochtones. Ces opinions concernent souvent la portée et l’étendue
des droits ancestraux et issus de traités et ils constituent fréquemment l’assise
des politiques autochtones fédérales qui sont élaborées et adoptées.
2) Justice Canada agit également en tant que défenseur juridique d’aadnc et
du gouvernement en cas de litige entre celui-ci et les peuples autochtones.
À ce titre, il reçoit des instructions de hauts fonctionnaires du ministère des
Affaires autochtones lorsque ce dernier est partie à des poursuites judiciaires
Le défi de la réconciliation • 229
relatives à ses responsabilités. Il donne des conseils sur la conduite des litiges,
la position juridique à avancer, la mise en œuvre d’une stratégie juridique et la
décision de faire appel de telle ou telle décision d’un tribunal.
La défense de l’honneur de la Couronne et la défense contre une contestation
juridique de l’action ou de la décision d’un fonctionnaire ou d’un ministère peuvent
parfois donner lieu à des obligations juridiques contradictoires.
La Commission croit que ces avis juridiques devraient être offerts de plein droit et
sur demande aux peuples autochtones pour lesquels la Couronne agit en fiduciaire.
Les gouvernements canadiens et leurs organes judiciaires doivent cesser d’agir
comme s’ils avaient une relation conflictuelle avec les peuples autochtones, et ils
doivent commencer à agir comme de véritables fiduciaires. Le ministère de la Justice
du Canada doit être plus transparent et responsable envers les peuples autochtones,
ce qui inclut la divulgation de ses opinions juridiques sur les droits autochtones.
Comme il a été indiqué plus haut, il existe un précédent à un tel changement. En plus
de publier ses opinions juridiques sur un vaste éventail de questions touchant les
Amérindiens, le Bureau du solliciteur du département de l’Intérieur des États-Unis
les diffuse en ligne63.
Appel à l’action :
51) Nous demandons au gouvernement du Canada d’élaborer, en tant qu’obligation
dans le cadre de sa responsabilité fiduciaire, une politique de transparence en
publiant des avis juridiques qu’il élabore, invoque ou entend invoquer en ce
qui concerne la portée et l’étendue des droits ancestraux et issus de traités des
Autochtones.
Un des aspects de la doctrine de la découverte qui demeure en vigueur à ce jour
est le fait que les affaires judiciaires concernant des revendications territoriales
autochtones ont placé un lourd fardeau sur les demandeurs autochtones de prouver
qu’ils occupaient les terres depuis le premier contact et que les droits revendiqués sur
le territoire en question continuaient depuis lors et jusqu’à présent. La Commission
estime qu’il existe de bonnes raisons de mettre cette exigence en doute, compte tenu
en particulier du fait que la plupart des dossiers sur lesquels se fondent les tribunaux
consistent en des preuves documentaires ou des témoignages d’aînés qui sont des
experts reconnus. Pendant de nombreuses années après la Confédération, les
demandeurs autochtones n’ont pas pu avoir accès à des conseils juridiques ni avoir
recours aux tribunaux pour faire valoir leurs revendications, et qu’un grand nombre
de leurs meilleurs experts parmi les aînés sont décédés sans avoir eu la possibilité de
faire consigner leurs preuves en dossier.
230 • Commission de vérité et réconciliation
La Commission estime qu’il est manifestement injuste pour les demandeurs
autochtones d’avoir à se conformer à la norme de la preuve requise tout au long des
procédures judiciaires. En revanche, il est raisonnable d’exiger qu’un demandeur
autochtone établisse l’occupation du territoire en cause au moment pertinent. Ce
pourrait être au moment du contact ou à celui de l’affirmation de la souveraineté
de la Couronne. Nous sommes d’avis qu’une fois l’occupation prouvée, le fardeau
de la preuve doit passer à l’autre partie, qui est responsable de démontrer que la
revendication n’existe plus pour cause d’extinction, d’abandon ou d’autres critères
juridiques valables64. Par conséquent, nous concluons que les revendications
autochtones de titre et de droits doivent être acceptées lorsqu’elles sont affirmées, et
le fardeau de la preuve doit incomber à ceux qui s’y opposent.
Appel à l’action :
52) Nous demandons au gouvernement du Canada, aux gouvernements provinciaux
et territoriaux de même qu’aux tribunaux d’adopter les principes juridiques
suivants :
i. les revendications de titres ancestraux seront acceptées lorsque le
revendicateur autochtone aura établi qu’il a occupé le territoire en cause à
un moment en particulier;
ii. lorsque le titre autochtone aura été établi, le fardeau de prouver toute
limitation à l’exercice d’un droit résultant de l’existence de ce titre reviendra
à la partie qui soutient l’existence d’une telle limitation.
Le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones a souligné que
la restauration de la confiance des citoyens est essentielle à la réconciliation. Il
conclut que « cette démarche n’a pas pour but d’enfermer les autochtones et les nonautochtones dans un schème où ils seront continuellement en train de s’accuser ou
de s’excuser, mais plutôt d’amener les uns et les autres à accepter le passé de pouvoir
embrasser l’avenir en toute confiance ». Il a également ajouté que « [...] la pacification
passe selon nous par une restauration de la confiance »65. La Commission de vérité et
réconciliation du Canada est d’accord avec ces conclusions.
Pour que la réconciliation prenne racine, le Canada, en tant que partie à la relation
qui a violé cette confiance, a l’obligation première de faire le travail nécessaire pour
regagner la confiance des peuples autochtones. Nous sommes d’avis qu’au moment
de la Confédération et dans les négociations subséquentes des traités, les peuples
autochtones ont mis beaucoup de foi dans les paroles de ceux qui parlaient au nom de
la Couronne pour dire que la nouvelle relation serait positive pour les uns et les autres.
Cette foi a toutefois été trahie par l’imposition de la Loi sur les Indiens, la création du
système des pensionnats et une série d’autres mesures répressives.
Le défi de la réconciliation • 231
Les survivants ont indiqué que malgré la Convention de règlement et les excuses
présentées par le Canada, la confiance n’a pas encore été rétablie. Eugene Arcand,
membre du Comité des survivants des pensionnats de la Commission de vérité et
réconciliation, a fait la déclaration suivante :
J’y étais, à la présentation des excuses. Je pensais que j’étais sur la voie de la
réconciliation quand j’ai entendu les paroles du premier ministre, dans un
certain sens, quand sa voix a tremblé [...] Il serait hypocrite de ma part vis-à-vis
des survivants de la Saskatchewan et d’ailleurs à travers le pays de ne pas parler
de ce qui est arrivé depuis les excuses. Il a été difficile pour moi de parler de
réconciliation et de vérité d’un côté de ma bouche, alors que de l’autre côté de
mon cœur, j’ai de très forts sentiments au sujet des actions du gouvernement
fédéral, du premier ministre Harper qui a présenté ces excuses et du ministère
des Affaires indiennes dans l’administration de cette convention et d’autres actes
du gouvernement qui constituent une attaque contre nos peuples [...]
Nous, gens des Premières Nations, Métis et Inuits, surtout les survivants des
pensionnats, voulons la réconciliation. Nous la voulons vraiment, vraiment.
Mais c’est difficile, compte tenu de ce que nous voyons, ressentons et lisons de
ce qui sort des parlements provinciaux et fédéral par rapport à notre bien-être.
Tout d’abord, les coupures à la Fondation autochtone de guérison et d’autres
coupures qui ont eu lieu dans l’éducation, dans nos moyens de subsistance66.
La présentation d’excuses par un gouvernement envoie un message symbolique
fort aux citoyens que les actions de l’État constituaient une faute67. Aussi importantes
fussent-elles, les excuses du Canada n’ont pas tiré un trait sur le passé. Elles ont
créé une ouverture pour que les Canadiens entament un dialogue national sur le
rétablissement d’une place juste et légitime pour les peuples autochtones au sein du
Canada. En faisant le point sur la situation dans les années subséquentes aux excuses,
les dirigeants autochtones ont parlé d’un fossé entre le langage inspirant des excuses
et les réalités auxquelles continuent d’être confrontés les peuples autochtones du
Canada. La réconciliation ne se fera que si l’on comble ce fossé.
Prenant la parole devant le Sénat le 11 juin 2009, premier anniversaire des excuses
présentées par le Canada, Phil Fontaine, chef national de l’Assemblée des Premières
Nations, qui est aussi un survivant, a fait la déclaration suivante :
Dans le contexte faisant suite aux excuses, l’honneur de l’État doit constituer un
élément crucial d’une nouvelle relation dans laquelle les obligations juridiques
sont respectées avec vigilance, les Premières nations sont consultées avec
diligence, leurs besoins pris en compte pour les questions liées à leur vie et
leur droit à un consentement préalable libre et éclairé est respecté [...] Il doit
être bien clair que les membres des Premières nations tiennent profondément
au respect des droits de la personne — notamment ceux des femmes dans les
réserves, des enfants, des familles et, enfin, des collectivités.
232 • Commission de vérité et réconciliation
Les principes de la réconciliation, tels le respect mutuel, la coexistence, l’équité,
le dialogue positif et la reconnaissance mutuelle, ne sont pas des mots creux.
Ces principes parlent de mesures positives, des mesures qui donnent une
forme et une expression aux éléments matériels, politiques et juridiques de la
réconciliation. Depuis juin dernier, les événements ont été nombreux, tant dans
le monde politique canadien et international que dans la société et dans la vie
économique. Les Premières nations ont été touchées par les décisions prises par
le gouvernement du Canada pendant cette période[…] Compte tenu du niveau
de pauvreté que l’on retrouve dans les Premières nations, nos collectivités et
nos économies courent un grand risque de sombrer encore davantage dans la
morosité et le désespoir causés par la pauvreté. La société canadienne ne doit
pas permettre que cela se produise[…]
Pour que ce partenariat entre tous les partenaires fondateurs de la fédération
fonctionne, la relation doit aussi s’appuyer sur le partage des responsabilités
et la reddition de comptes[…] Qui dit réconciliation dit devoir solennel d’agir,
responsabilité de s’engager et obligation de tenir les promesses liées à une
citoyenneté morale, démocratique et évoluée. Autrement dit, le gouvernement
du Canada — en fait, tous les parlementaires des deux Chambres — a une
responsabilité […] de jeter un pont entre le passé et un avenir où l’écart entre
les non-Autochtones et les Autochtones sous les rapports de la qualité de vie et
du mieux-être disparaîtra, où la pauvreté des Premières nations sera éradiquée,
où nos enfants jouiront des mêmes possibilités et avantages dans la vie que les
autres enfants et où les promesses que contiennent nos traités se concrétiseront.
La réconciliation doit s’accompagner de changements réels pour tous les
nôtres, où qu’ils choisissent de vivre, des changements qui redressent les torts
d’une façon qui favorise les rapprochements. Les droits de la personne, l’espoir,
les possibilités à exploiter et l’épanouissement de l’être humain ne sont pas
l’apanage d’un seul groupe ou d’un seul segment de la société canadienne; cela
nous appartient tous. Les excuses ne marquent pas un point final68.
La réconciliation nationale nécessite le respect des différences et la recherche d’un
terrain d’entente pour construire ensemble un avenir meilleur. La concrétisation de
l’espoir vécu par les survivants le jour des excuses présentées par le Canada repose en
fin de compte sur notre capacité à trouver un terrain d’entente.
Nous croyons donc que tous les organes du gouvernement doivent prendre
un nouvel engagement envers la réconciliation et la reddition de comptes. Le
gouvernement fédéral, les peuples des Premières Nations, les Métis et les Inuits, ainsi
que tous les Canadiens, bénéficieront de la création d’un organisme de surveillance
doté d’un certain nombre d’objectifs, parmi lesquels le soutien aux discussions sur la
réconciliation et la présentation régulière de rapports faisant le point sur les progrès
effectués par rapport aux engagements envers la réconciliation. L’avancement de la
réconciliation à tous les autres niveaux de gouvernement et au sein des organisations
Le défi de la réconciliation • 233
de la société civile doit également faire l’objet d’une attention vigilante et de mesures
d’évaluation afin de savoir si des progrès ont été faits. En matière d’éducation publique,
il sera important de veiller à ce que tous les Canadiens disposent des ressources
pédagogiques et des outils pratiques nécessaires pour faire avancer la réconciliation.
Appels à l’action :
53) Nous demandons au Parlement du Canada d’adopter, en consultation et en
collaboration avec les peuples autochtones, des dispositions législatives visant à
mettre sur pied un conseil national de réconciliation. Plus particulièrement, nous
demandons que ces dispositions établissent le conseil en tant qu’organisme de
surveillance indépendant de portée nationale dont les membres, autochtones et
non autochtones, sont nommés conjointement par le gouvernement du Canada et
des organisations autochtones nationales. Le mandat de ce conseil comprendrait,
sans toutefois s’y limiter, ce qui suit :
i. surveiller et évaluer les progrès réalisés en matière de réconciliation une
fois les excuses faites, présenter un rapport annuel à ce sujet au Parlement
et à la population du Canada et s’assurer que le gouvernement continue de
s’acquitter, au cours des prochaines années, de sa responsabilité d’établir
une bonne relation entre les peuples autochtones et l’État;
ii. surveiller et évaluer les progrès réalisés en matière de réconciliation à tous
les niveaux et secteurs de la société canadienne et présenter un rapport à
cet égard au Parlement et à la population du Canada, notamment en ce qui
touche la mise en œuvre des appels à l’action de la Commission de vérité
et réconciliation;
iii. élaborer et mettre en œuvre un plan d’action pluriannuel national pour la
réconciliation, ce qui englobe des activités de recherche et d’élaboration de
politiques, des programmes d’éducation du public et des ressources;
iv. promouvoir le dialogue public, les partenariats publics-privés de même que
les initiatives publiques de réconciliation.
54) Nous demandons au gouvernement du Canada de fournir un financement
pluriannuel pour les besoins du conseil national de réconciliation qui sera
créé afin de s’assurer qu’il dispose des ressources humaines, financières
et techniques nécessaires pour mener ses travaux, y compris la dotation
d’une fiducie de la réconciliation nationale pour faire avancer le dossier de la
réconciliation.
55) Nous demandons à tous les ordres de gouvernement de fournir des comptes
rendus annuels ou toutes données récentes que demande le conseil national
234 • Commission de vérité et réconciliation
de réconciliation afin de permettre à celui-ci de présenter des rapports sur les
progrès réalisés en vue de la réconciliation. L’information ainsi communiquée
comprendrait, sans toutefois s’y limiter :
i. le nombre d’enfants autochtones pris en charge — y compris les enfants
métis et inuits — par comparaison avec les enfants non autochtones, les
motifs de la prise en charge d’enfants par l’État ainsi que les dépenses
totales engagées pour les besoins des services de prévention et de nature
autre offerts par les organismes de protection de l’enfance;
ii. une comparaison en ce qui touche le financement destiné à l’éducation des
enfants des Premières Nations dans les réserves et à l’extérieur de celles-ci;
iii. une comparaison sur les plans des niveaux de scolarisation et du revenu
entre les collectivités autochtones et les collectivités non autochtones
du Canada;
iv. les progrès réalisés pour combler les écarts entre les collectivités
autochtones et les collectivités non autochtones en ce qui a trait à divers
indicateurs de la santé dont la mortalité infantile, la santé maternelle,
le suicide, la santé mentale, la toxicomanie, l’espérance de vie, les taux
de natalité, les problèmes de santé infantile, les maladies chroniques, la
fréquence des cas de maladie et de blessure ainsi que la disponibilité de
services de santé appropriés;
v. les progrès réalisés pour ce qui est d’éliminer la surreprésentation des
jeunes Autochtones dans le régime de garde applicable aux adolescents, au
cours de la prochaine décennie;
vi. les progrès réalisés dans la réduction du taux de la victimisation criminelle
des Autochtones, y compris des données sur les homicides, la victimisation
liée à la violence familiale et d’autres crimes;
vii. les progrès réalisés en ce qui touche la réduction de la surreprésentation des
Autochtones dans le système judiciaire et correctionnel.
56) Nous demandons au premier ministre du Canada de répondre officiellement
au rapport du conseil national de réconciliation en publiant un rapport annuel
sur la « situation des peuples autochtones », dans lequel on pourrait présenter
les intentions du gouvernement pour ce qui est de faire avancer le dossier de
la réconciliation.
Ces nouveaux cadres de travail et engagements ne seront pas couronnés de succès
sans un peu plus de compréhension et de sensibilité de la part des personnes censées
les appliquer.
Le défi de la réconciliation • 235
Appel à l’action :
57) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de
même qu’aux administrations municipales de s’assurer que les fonctionnaires
sont formés sur l’histoire des peuples autochtones, y compris en ce qui a trait
à l’histoire et aux séquelles des pensionnats, à la Déclaration des Nations Unies
sur les droits des peuples autochtones, aux traités et aux droits des Autochtones,
au droit autochtone ainsi qu’aux enseignements et aux pratiques autochtones.
À cet égard, il faudra, plus particulièrement, offrir une formation axée sur les
compétences pour ce qui est de l’aptitude interculturelle, du règlement de
différends, des droits de la personne et de la lutte contre le racisme.
Présentation d’excuses par les entités religieuses
Selon un vieil adage, « il faut un village pour élever un enfant ». L’éloignement des
enfants autochtones de leur village était perçu comme une mesure nécessaire pour
parvenir à l’assimilation. Toutefois, non seulement le gouvernement du Canada
a-t-il arraché les enfants à leurs foyers, mais il a aussi entrepris de détruire l’intégrité
culturelle et fonctionnelle de leurs collectivités d’origine, où ils sont retournés vivre
par la suite.
L’enseignement de la foi chrétienne comptait parmi les missions fondamentales
des pensionnats. On a appris aux enfants autochtones à rejeter les traditions
spirituelles de leurs parents et de leurs ancêtres en faveur de la religion prédominante
dans la société colonisatrice. Le dénigrement et le rejet de leurs pratiques religieuses
traditionnelles a entraîné la dévalorisation des enfants eux-mêmes. En tant que
membres des Premières Nations, Inuits ou Métis, ils étaient exclus de l’affection que
le Tout-Puissant accordait à tous les autres êtres humains. En effet, leurs enseignants
chrétiens les considéraient comme des êtres inférieurs qu’il fallait « élever » dans
l’échelle humaine par le christianisme, en les façonnant au moule des idéaux chrétiens
racistes ayant cours à l’époque. Les conséquences de ce traitement ont été exacerbées
par les lois et les politiques fédérales, qui interdisaient les pratiques spirituelles
autochtones traditionnelles dans les collectivités d’origine des enfants pendant la
plus grande partie de l’époque des pensionnats.
Il y a violence spirituelle :
• lorsqu’on interdit à une personne de suivre sa tradition spirituelle ou
religieuse préférée;
• lorsqu’on impose à une personne une voie ou une pratique spirituelle ou
religieuse qui lui est étrangère;
236 • Commission de vérité et réconciliation
• lorsqu’on dénigre les traditions, les croyances ou les pratiques spirituelles ou
religieuses d’une personne;
• lorsqu’on mène une personne à ressentir de la honte pour la pratique de ses
croyances traditionnelles ou familiales.
Ce ne sont pas les preuves qui manquent pour étayer notre conclusion que la
violence spirituelle était monnaie courante dans les pensionnats.
Les effets de cette violence sont profonds et n’ont pas cessé avec la fin du
système de pensionnats. Lors de l’événement national de l’Alberta, un survivant,
Théodore (Ted) Fontaine parlait sans doute au nom de bien des survivants lorsqu’il
a déclaré : « J’ai subi de la violence sexuelle, de la violence physique, psychologique,
spirituelle. Et je vais vous dire… La chose dont on a le plus souffert est la violence
mentale et spirituelle, qu’on a gardée avec nous pour le reste de nos vies69. »
À l’événement national en Saskatchewan, l’aîné et survivant Noel Starblanket,
chef national de la Fraternité des Indiens du Canada (qui deviendra l’Assemblée
des Premières Nations), a abordé l’incidence spirituelle intergénérationnelle des
pensionnats. Il a rapporté : « Mon arrière-grand-père… a été le premier à subir les
violences de ces Églises et de ces gouvernements, et ils l’ont forcé à mettre ses enfants
dans des pensionnats indiens et c’est ce qui a commencé ce terrible héritage. Ils l’ont
traité d’impie, de païen... et ça, c’était à la fin du XIXe siècle. J’ai vécu avec ça dans ma
famille depuis cette époque70. »
Le fait que des chrétiens au Canada, au nom de leur religion, aient pu infliger des
torts considérables aux enfants autochtones, à leurs familles et à leurs collectivités
constitue une contradiction fondamentale par rapport aux croyances qu’ils professent.
Pour que les entités religieuses évitent de répéter leurs erreurs passées, elles doivent
tirer une leçon essentielle de l’expérience des pensionnats, c’est-à-dire comprendre
comment et pourquoi elles ont perverti les dogmes du christianisme pour justifier
leurs actions.
De 1986 à 1998, les quatre Églises incluses dans la Convention de règlement ont
présenté des excuses ou une déclaration de regrets sous une forme ou l’autre, pour
avoir tenté de détruire les cultures, les langues, la spiritualité et le mode de vie des
Autochtones, et plus précisément pour leur implication dans l’affaire des pensionnats.
Les Églises Unie, anglicane et presbytérienne ont suivi un parcours semblable : des
particuliers ou des comités à l’échelon national de chacune d’elles ont pris conscience
de la nécessité de présenter des excuses; un processus décisionnel a été établi au niveau
supérieur de l’organisation; enfin, les excuses ont été présentées par l’intermédiaire
du modérateur ou du primat qui s’exprimait au nom de l’Église dans son ensemble.
Contrairement aux trois confessions protestantes, l’Église catholique romaine du
Canada ne dispose pas d’un interlocuteur ayant le pouvoir de représenter l’ensemble
des nombreux diocèses et ordres religieux qui la composent. La présentation d’excuses
ou la déclaration de regrets est laissée à l’initiative de chacun. Il en a résulté un
Le défi de la réconciliation • 237
fouillis de déclarations dont bon nombre de survivants et de religieux n’auront jamais
connaissance. Les catholiques du Canada et du monde entier obéissent à l’autorité
spirituelle et morale du pape. Par conséquent, les survivants et autres intervenants ne
cachent pas leur déception devant le fait que le pape n’ait pas encore prononcé des
excuses publiques claires et fermes au Canada sur les violences perpétrées dans les
pensionnats administrés par les catholiques partout au pays.
Le 29 avril 2009, le chef national de l’Assemblée des Premières Nations,
Phil Fontaine, quatre autres chefs autochtones et cinq dirigeants de la communauté
catholique canadienne se sont rendus à Rome pour une audience privée auprès
du pape Benoît XVI. Aucun enregistrement de la rencontre n’a été autorisé, mais le
Vatican a ensuite publié un communiqué résumant les paroles prononcées par le chef
de l’Église.
Considérant les souffrances que certains enfants indigènes ont connues dans
des pensionnats canadiens, le pape a exprimé son chagrin pour l’angoisse
provoquée par la conduite déplorable de certains membres de l’Église et offert
sa sympathie et sa solidarité dans la prière. Sa Sainteté insiste sur le fait que
ce genre d’agissements ne saurait être toléré dans la société. Il prie pour que
les plaies morales de toutes les personnes touchées se referment et invite les
peuples des Premières Nations à retrouver l’espoir71.
Les médias ont rapporté que le chef Fontaine et d’autres chefs autochtones
présents à l’audience considéraient cette déclaration comme importante pour tous les
survivants. Le chef Fontaine a déclaré au service des nouvelles de la CBC que même
si la déclaration n’équivalait pas à des excuses officielles, il espérait que les regrets du
pape permettraient de clore l’histoire pour les survivants des pensionnats. « Le fait
que le mot “excuse” n’ait pas été utilisé ne devrait pas diminuer [l’importance] de ce
moment d’aucune façon, a-t-il dit. Cette expérience m’est d’un grand réconfort »72.
Même si les regrets du pape ont été jugés importants par toutes les personnes
présentes, même s’ils ont été largement diffusés dans les médias, on peut douter de
leur pertinence, s’ils en ont, pour les survivants, leurs familles et leurs collectivités,
qui n’ont pu entendre ces paroles de leurs propres oreilles. Bon nombre de survivants
ont souligné que l’absence d’excuses claires de la part du Vatican témoigne du fait que
l’Église catholique n’a pas encore admis la gravité de ses actes dans les pensionnats, ce
qui permet encore à beaucoup de sœurs et de prêtres catholiques de mettre en doute
la véracité des allégations contre leurs collègues. Une simple déclaration de regrets
quant au mal fait aux enfants dans les écoles demeure bien loin d’une présentation
d’excuses en bonne et due forme, laquelle suppose l’acceptation de la responsabilité
pour les torts causés.
La Commission remarque qu’en 2010, le pape Benoît XVI a réagi différemment à
la question du mauvais traitement des enfants en Irlande; il s’est montré plus clair en
faisant distribuer une lettre pastorale — une déclaration publique — dans toutes les
238 • Commission de vérité et réconciliation
églises catholiques d’Irlande. Il y reconnaissait l’échec de l’Église à traiter comme il
se doit les violences faites aux enfants dans les établissements catholiques. Il a ainsi
déclaré :
Ce n’est qu’en examinant avec attention les nombreux éléments qui ont donné
naissance à la crise actuelle qu’il est possible d’entreprendre un diagnostic clair
de ses causes et de trouver des remèdes efficaces. Il est certain que parmi les
facteurs qui y ont contribué, nous pouvons citer : des procédures inadéquates
pour déterminer l’aptitude des candidats au sacerdoce et à la vie religieuse;
une formation humaine, morale, intellectuelle et spirituelle insuffisante dans
les séminaires et les noviciats; une tendance dans la société à favoriser le clergé
et d’autres figures d’autorité, ainsi qu’une préoccupation déplacée pour la
réputation de l’Église et pour éviter les scandales, qui a eu pour résultat de ne
pas appliquer les peines canoniques en vigueur et de ne pas protéger la dignité
de chaque personne. Il faut agir avec urgence pour affronter ces facteurs, qui ont
eu des conséquences si tragiques pour les vies des victimes et de leurs familles73.
Il s’est adressé directement aux personnes qui, durant leur enfance, ont subi des
maltraitances de la part de membres du clergé :
Vous avez terriblement souffert et j’en suis profondément désolé. Je sais que rien
ne peut effacer le mal que vous avez subi. Votre confiance a été trahie, et votre
dignité a été violée. Beaucoup d’entre vous, alors que vous étiez suffisamment
courageux pour parler de ce qui vous était arrivé, ont fait l’expérience de
l’indifférence. Ceux d’entre vous qui ont subi des abus dans les collèges doivent
avoir eu l’impression qu’il n’y avait aucun moyen d’échapper à leur souffrance.
Il est compréhensible que vous trouviez difficile de pardonner ou de vous
réconcilier avec l’Église. En son nom, je vous exprime ouvertement la honte et
le remord que nous éprouvons tous. Dans le même temps, je vous demande de
ne pas perdre l’espérance. En m’adressant à vous comme pasteur, préoccupé par
le bien de tous les fils de Dieu, je vous demande avec humilité de réfléchir sur
ce que je vous ai dit. [...] Je suis confiant dans le fait que, de cette manière, vous
serez capables de trouver la réconciliation, une guérison intérieure profonde et
la paix74.
Au Canada, pendant plus d’un siècle, des milliers d’enfants des Premières Nations,
des Inuits et des Métis ont été soumis à des violences spirituelles, émotionnelles,
physiques et sexuelles dans les pensionnats catholiques. Hormis une brève audience
privée avec le pape Benoît XVI en 2009, le Vatican a gardé le silence sur la participation
de l’Église catholique romaine dans le système canadien des pensionnats. Lors des
audiences de la Commission, de nombreux survivants nous ont dit savoir que le pape
s’était excusé auprès des survivants des pensionnats catholiques en Irlande. Ils se
demandent pourquoi il n’en a pas fait de même envers eux. Parmi les propos recueillis :
Le défi de la réconciliation • 239
« Je n’ai pas entendu le pape me dire “Je suis désolé”. Ces mots sont très importants
pour moi… mais il ne les a pas dits pour les peuples des Premières Nations75. »
Appel à l’action :
58) Nous demandons au pape de présenter, au nom de l’Église catholique romaine,
des excuses aux survivants, à leurs familles ainsi qu’aux collectivités concernées
pour les mauvais traitements sur les plans spirituel, culturel, émotionnel,
physique et sexuel que les enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis
ont subis dans les pensionnats dirigés par l’Église catholique. Nous demandons
que ces excuses soient semblables à celles faites en 2010 aux Irlandais qui
avaient été victimes de mauvais traitements et à ce qu’elles soient présentées
par le pape au Canada, dans un délai d’un an suivant la publication du présent
rapport.
Réaction des survivants aux excuses de l’Église
Les survivants ont fait de nombreuses déclarations à la Commission sur les excuses
du Canada, mais on ne peut en dire autant sur les excuses de l’Église. Il est frappant
de constater que, même s’ils nous ont beaucoup parlé de l’incidence des Églises sur
leur vie et sur leur propension à pratiquer ou non le christianisme à l’âge adulte,
les survivants ont rarement mentionné les excuses des Églises ou leurs éventuelles
activités de guérison et de réconciliation. Ils ont pourtant entendu les représentants
religieux leur présenter des excuses lors des événements nationaux de la cvr. Leurs
contacts avec les entités religieuses ont souvent pris une forme plus libre et plus
personnelle. Des survivants ayant visité les archives des établissements religieux
exposées aux aires d’apprentissage de la cvr ont pris des exemplaires des excuses
et se sont adressés directement aux représentants des autorités religieuses. Ils ont
également discuté avec ses représentants aux aires d’écoute des Églises et dans les
cercles de partage publics76.
Lorsque le regretté Alvin Dixon, président du Comité des survivants des pensionnats
indiens de l’Église Unie du Canada, s’est adressé à la Commission lors de l’événement
national du Nord à Inuvik en 2011, il a exprimé ce que beaucoup d’autres survivants
ont pu penser des excuses venues des Églises. Il a déclaré ce qui suit :
Les excuses ne viennent pas naturellement. Elles ne viennent pas facilement.
Quand nous avons entendu les excuses en 1986, nous, les membres de
l’Église Unie des Premières Nations, ne les avons pas acceptées, mais nous
avons accepté de les recevoir et d’observer et d’attendre et de travailler avec
l’Église Unie pour donner un peu de poids à ces excuses. Nous avons tous pensé
240 • Commission de vérité et réconciliation
que ces excuses devraient être des paroles d’action, des paroles de sincérité qui
devraient vouloir dire quelque chose […] Notre travail, c’est de voir à ce que
l’Église Unie fasse suivre ses excuses de gestes significatifs […]
Vous savez, notre travail commence à peine et nous n’allons pas lâcher la
pression sur l’Église, sur les autres Églises et sur le Canada pour être sûrs
que ce fameux exercice de guérison dure aussi longtemps qu’il faut pour que
nous puissions récupérer des chocs qu’ont causés nos expériences dans ses
pensionnats.
L’autre question à régler est le fait que nos pratiques spirituelles traditionnelles
ont été condamnées à l’origine, pas uniquement par l’Église Unie, mais par
toutes les Églises... eh bien, notre Église soutient à présent nos assemblées
spirituelles autochtones et nous allons en organiser une à Prince-Rupert cet été
[…] Donc, nous continuons de mettre la pression sur l’Église pour qu’elle tienne
ses engagements et qu’elle donne vie à ses excuses77.
La déclaration d’Alvin Dixon a rejoint celles que la Commission a recueillies auprès
des survivants au sujet des excuses du Canada. Les excuses officielles faites au nom
d’institutions ou de gouvernements ont certes été accueillies favorablement, mais,
comme il faut s’y attendre, avec scepticisme. Une fois la confiance à ce point mise à mal,
seul le temps peut la restaurer, sous le regard des survivants observant l’interaction
quotidienne des Églises avec leur communauté. Il a expliqué, en langage concret,
comment les survivants continueraient de tenir les Églises responsables de leurs
actions. Les excuses marquaient le point de départ du parcours de la réconciliation;
la preuve de leur sincérité reposera sur les gestes qui suivront les paroles. Il a insisté
sur l’importance, pour les survivants, de voir les Églises, non seulement admettre
qu’elles ont eu tort de condamner la spiritualité autochtone, mais aussi aller plus
loin en soutenant activement les assemblées spirituelles traditionnelles. Cette ligne
de conduite, toutefois, nécessite de prendre l’engagement à terme de sensibiliser les
congrégations religieuses à l’importance de ces actions dans les années à venir.
Appel à l’action :
59) Nous demandons aux représentants de l’Église qui sont parties à la Convention
de règlement d’élaborer des stratégies d’éducation pour que leurs congrégations
apprennent le rôle joué par l’Église en ce qui a trait à la colonisation de même
qu’à l’histoire et aux séquelles des pensionnats, de même que les raisons pour
lesquelles des excuses aux anciens élèves des pensionnats et à leurs familles de
même qu’aux collectivités concernées sont nécessaires.
Le défi de la réconciliation • 241
Honorer la spiritualité autochtone
De nombreux survivants ont déclaré à la Commission que la reprise de contact
avec les enseignements et les pratiques autochtones traditionnels en matière de
spiritualité s’est révélée essentielle à leur guérison, certains allant jusqu’à affirmer
qu’elle leur avait « sauvé la vie ». L’un d’eux a déclaré : « Les danses du Soleil et tous les
autres enseignements, les pavillons de ressourcement, les huttes de sudation […] Je
sais que c’est tout ça qui m’a aidé à rester sain d’esprit; à ne pas m’effondrer et devenir
complètement fou. C’est ce qui m’a aidé : les enseignements de notre culture et notre
langue78. » La perte de contact avec leur langue et leur culture dans les pensionnats
a eu des effets dévastateurs sur les survivants, leurs familles et leurs collectivités. La
terre, la langue, la culture et l’identité sont inséparables de la spiritualité; ce sont
tous des éléments fondamentaux du mode de vie, de l’existence même d’un peuple
autochtone. En tant que survivant et en qualité d’aîné anishinaabe, Fred Kelly
explique :
Le fait qu’on se soit emparé des terres territoriales de ces populations
autochtones dont l’esprit collectif est lié intrinsèquement à la Mère Terre les
a dépouillées de leur âme et de l’essence même de leur existence, le résultat
étant la déstructuration de l’intégralité des nations autochtones. Affaiblies par
la maladie et privées de leurs sources alimentaires traditionnelles et de leur
« médecins », les Premières nations n’ont eu aucune défense contre d’autres
empiètements gouvernementaux sur leur vie. Pourtant, elles ont continué
à se conformer aux termes des traités faisant confiance en vain à la probité
de la Couronne. Les membres des Premières nations ont été mortellement
blessés dans leur intelligence, leur corps, leur cœur et leur esprit, ce qui les
a transformés en « morts vivants ». Le rétablissement prendra du temps;
heureusement ils ont continué clandestinement à pratiquer leurs traditions
spirituelles jusqu’au jour de leur résurgence qui ne devrait plus tarder à venir [...]
Je suis heureux que mes ancêtres ont été capables de conserver clandestinement
leurs croyances spirituelles à l’époque où celles-ci ont été interdites et ont fait
l’objet de persécution. Grâce à ces croyances et au Créateur, les coutumes et les
traditions de mon peuple sont préservées et elles m’ont fourni les réponses que
je cherchais79.
Jennie Blackbird, qui a fréquenté l’Institut Mohawk à Brantford (Ontario), a
expliqué la situation ainsi :
Nos aînés nous ont appris que la langue est l’âme de la nation, et que le son de
notre langue est son ciment. L’anishinaabemowin donne la capacité de voir dans
notre avenir… L’anishinaabemowin nous donne la capacité d’écouter [...] ce qui
se passe autour de nous et la capacité d’écouter ce qui se passe à l’intérieur de
nous. Par le regard et l’écoute, nous pouvons récolter ce qui nous est nécessaire
pour nous maintenir et obtenir les propriétés qui nous guériront. Aussi loin que
242 • Commission de vérité et réconciliation
je me souvienne, quand je parlais ma langue pendant mon enfance, cela m’aidait
à rétablir mon harmonie intérieure en préservant mon bien-être mental,
émotionnel, physique et spirituel80.
La crainte spirituelle, la confusion et les conflits sont les conséquences directes de
la violence avec laquelle les peuples autochtones ont été séparés de leurs croyances
traditionnelles. À cause de ces tourments, il est particulièrement important de
comprendre le rôle des Églises du Canada dans la réconciliation avec les peuples
autochtones. Un certain nombre de survivants nous ont parlé des nombreuses
contradictions qu’ils perçoivent à présent entre leur connaissance adulte de l’éthique
chrétienne et des enseignements bibliques et leur traitement dans les écoles. Ces
contradictions sont le signe de la crainte spirituelle et de la confusion que tant de
survivants ont connues. Les enfants qui retournaient chez eux après un séjour au
pensionnat n’avaient plus de liens avec des familles qui parlaient encore leur langue
traditionnelle et pratiquaient la spiritualité traditionnelle. Les survivants qui voulaient
apprendre les enseignements spirituels de leurs ancêtres ont été critiqués et parfois
ostracisés par les membres chrétiens de leur famille et par l’Église. Les survivants et
leurs proches ont rapporté que ces tensions ont conduit à l’éclatement de familles :
telle était la profondeur de ce conflit spirituel. De façon cumulative, les pensionnats
ont eu pour séquelle de priver les Premières Nations, les Inuits et les Métis de leur legs
et de leur patrimoine spirituels. À notre avis, il faut absolument soutenir le droit des
peuples autochtones à l’autodétermination dans le domaine spirituel dans le cadre du
processus de réconciliation. Au nom du respect de la Déclaration des Nations Unies,
les peuples autochtones auxquels on a refusé le droit de pratiquer et d’enseigner leurs
propres croyances et traditions spirituelles et religieuses doivent maintenant être en
mesure de le faire librement et selon leur volonté81. Pour beaucoup d’entre eux, cela
ne sera pas facile.
De nombreux survivants et leurs familles continuent de vivre dans la crainte
spirituelle de leurs propres traditions. Une telle crainte est le résultat direct des
croyances religieuses qui leur ont été imposées par ceux qui géraient les pensionnats.
Cette crainte longuement intériorisée a duré plusieurs générations, et il est difficile
de s’en défaire. Elle est exacerbée par le fait que la doctrine chrétienne aujourd’hui
ne parvient toujours pas à consentir le respect plein et entier à l’égard des régimes de
croyances spirituelles autochtones.
Si les survivants étaient seuls à faire face à ce dilemme, on pourrait dire qu’ils
devraient être en mesure de le résoudre par eux-mêmes de la manière qu’ils
choisissent, notamment avec l’aide d’alliés au sein de l’Église. Cependant, le dilemme
du conflit spirituel a une portée plus large pour les survivants. En effet, il concerne
aussi leurs enfants et leurs petits-enfants, qui se rendent maintenant compte que
leur histoire personnelle renferme bien plus de choses que ce que les pensionnats
et la société canadienne leur ont transmis. Ils se rendent compte que chaque nation
Le défi de la réconciliation • 243
autochtone a aussi sa propre histoire et que ces histoires font partie de qui ils sont. De
nos jours, les jeunes des Premières Nations, Inuits et Métis sont à la recherche de leur
identité, ce qui comprend leurs langues et leurs cultures.
Les parents autochtones veulent que leurs enfants soient élevés dans un
environnement communautaire qui offre tout cela. Cependant, des conflits éclatent
souvent au sein des collectivités, lorsque ceux qui ont été influencés par les doctrines
des Églises croient que le fait d’enseigner les croyances culturelles autochtones aux
enfants revient à propager le mal. Certains continuent à parler contre les croyances
spirituelles autochtones et veulent empêcher ou interdire leur pratique82.
Avoir un droit qu’on a peur d’exercer équivaut à ne pas avoir ce droit du tout. D’après
la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, les États
(et d’autres parties) ont désormais l’obligation d’aider les collectivités autochtones
à rétablir leurs propres régimes de croyance spirituelle et pratiques religieuses, si
ceux-ci sont compromis ou ont fait l’objet de violence spirituelle à cause de lois, de
politiques ou de pratiques antérieures. Nul ne doit se voir dicter qui est son Créateur,
ou comment l’adorer. C’est un choix individuel et, pour les peuples autochtones,
c’est également un droit collectif. Aussi, les Premières Nations, les Inuits et les Métis
doivent avoir l’assurance qu’ils ont effectivement la liberté de choisir et que leur choix
sera respecté.
Toutes les confessions religieuses au Canada doivent respecter ce droit, et les
Églises Unie, anglicane, presbytérienne et catholique, qui sont parties à la Convention
de règlement, ont une responsabilité particulière quant à la reconnaissance officielle
de la spiritualité autochtone comme forme valide de culte qui est égale à la leur. Il
ne revient pas à des personnes individuelles au sein des Églises de lever la voix
quand la liberté de culte est niée. En fait, ce sont aux Églises, en tant qu’institutions
religieuses, d’affirmer la valeur de la spiritualité autochtone en tant que telle. Sans
cette reconnaissance officielle, un rapprochement complet et durable demeurera
impossible. La guérison et la réconciliation ont une dimension spirituelle dont
les Églises doivent prendre conscience, en partenariat avec les chefs spirituels
autochtones, les survivants, leurs familles et les communautés.
De nombreux peuples autochtones qui ne croient plus aux enseignements
chrétiens ont trouvé que la reconquête de leur spiritualité était une étape importante
de leur guérison et de leur sentiment d’identité. Certains n’ont aucun désir d’intégrer
la spiritualité autochtone dans les institutions religieuses chrétiennes. Au contraire, ils
estiment que la spiritualité autochtone et la religion occidentale devraient coexister
sur des chemins séparés, mais parallèles.
L’aîné Jim Dumont a parlé à la Commission de l’importance de la non-ingérence et
du respect mutuel. Il a affirmé :
Les sévices et les préjudices commis dans les pensionnats, c’est l’Église qui en
est l’une des principales sources. L’Église doit en accepter la responsabilité. Mais
244 • Commission de vérité et réconciliation
ce qui me dérange à ce propos, c’est que l’Église continue à avoir une emprise
sur notre peuple […] Vous devez juste vous enlever de notre chemin pendant
quelque temps afin que nous puissions faire ce que nous devons faire, car
aussi longtemps que vous êtes là, à penser que vous nous appuyez, vous nous
empêchez en fait de parvenir à notre propre vérité à ce sujet et à notre propre
guérison à ce sujet, et je pense qu’une autre chose que l’Église évite, c’est son
besoin de se réconcilier avec l’Esprit […] Je pense que l’Église doit se réconcilier
avec le Créateur […]Je ne suis pas chrétien, mais j’ai une haute estime pour cet
Esprit […] qu’on appelle Jésus […] À mon avis, quand l’Église sera capable de se
réconcilier avec son Dieu et son Sauveur pour ce qu’elle nous a fait, alors peutêtre pourrons-nous lui parler d’une réconciliation entre nous83.
En revanche, les chrétiens autochtones qui pratiquent également la spiritualité
autochtone cherchent la coexistence religieuse et spirituelle autochtone et chrétienne
au sein des Églises elles-mêmes. Le révérend Alf Dumont de l’Église Unie, premier
conférencier de la All Native Circle Conference, a déclaré ceci :
Le respect est l’un des plus grands enseignements qui viennent des peuples
d’origine de cette terre. Nos ancêtres ont suivi cet enseignement lors de leur
rencontre avec leurs frères et sœurs chrétiens, il y a tant d’années. Ils ont vu
une part de vérité et de sacré qu’ils ne pouvaient nier dans les enseignements
chrétiens. Beaucoup étaient prêts à adopter ces enseignements et à abandonner
leurs enseignements traditionnels. Certains étaient prêts à adopter ces
enseignements, mais sans abandonner les leurs. Certains n’ont pas quitté leurs
propres traditions et, face à la persécution, se sont cachés soit profondément
dans les montagnes, soit au plus profond d’eux-mêmes. Beaucoup se méfiaient
à cause de la façon dont les enseignements [chrétiens] étaient présentés et
comment ils étaient vécus. Ils se méfiaient du fait qu’on leur demandait de
rejeter leurs propres coutumes et enseignements sacrés et d’adopter uniquement
les nouveaux enseignements qui étaient donnés. Pourquoi ne pouvaient-ils pas
prendre ce dont ils avaient besoin dans ces nouveaux enseignements et vivre
quand même les leurs? C’était la façon de comprendre et d’enseigner le respect à
avoir pour les croyances d’autrui. C’était la façon de faire des premiers peuples84.
La révérende Margaret Mullin (Thundering Eagle Woman) de l’Église presbytérienne
en a parlé ainsi :
Est-ce que la révérende Margaret Mullin/Thundering Eagle [W]oman du clan de
l’ours peut être à la fois une femme anishinaabe forte et une chrétienne? Oui,
je le peux, parce que je ne plante pas mes pieds dans deux mondes différents,
deux religions différentes ou deux compréhensions différentes de Dieu. Les
deux moitiés de moi sont unies dans le même Esprit. Je peux apprendre de mes
grands-parents européens et autochtones qui ont tous marché sur le même
chemin devant moi. Je peux apprendre de Jésus et je peux apprendre de mes
aînés85.
Le défi de la réconciliation • 245
Chacune des Églises parties à la Convention de règlement a été confrontée aux
problèmes théologiques et aux réformes institutionnelles nécessaires qui se posent
à l’égard des croyances et pratiques spirituelles autochtones. En même temps, les
membres des Églises autochtones ont joué un rôle prépondérant dans la défense des
perspectives autochtones en veillant à être pleinement représentés dans les structures,
programmes et services institutionnels de leurs églises respectives.
En 2013, l’assemblée générale de l’Église presbytérienne au Canada a approuvé
un rapport sur l’élaboration d’un cadre théologique de la spiritualité autochtone au
sein de l’Église. Le rapport a pris acte de « la nécessité pour les chrétiens autochtones
d’être fidèle à leur identité autochtone et à leur foi [chrétienne] », et a conclu, entre
autres, que « cette conversation a le potentiel non seulement de nous aider à parler
de la relation entre les presbytériens et les peuples autochtones, mais également de
contribuer à la revitalisation de notre Église »86.
L’Église anglicane a élaboré la vision d’une Église autochtone indépendante qui
coexisterait au sein de la structure institutionnelle plus large de l’Église. En 2001, un
plan stratégique intitulé « A New Agape » a été formellement adopté par l’assemblée
générale du synode de l’Église. Le plan décrivait la vision de l’Église relativement à ce
qui suit :
[u]ne nouvelle relation [...] basée sur un partenariat qui met l’accent sur
l’autonomie culturelle, spirituelle, sociale et économique des collectivités
autochtones. Pour officialiser cette nouvelle relation, l’Église anglicane du
Canada travaillera principalement avec [...] les peuples autochtones pour
créer une Église vraiment autochtone et anglicane au Canada. C’est une étape
importante dans la quête globale de l’autogouvernance87.
En 2007, l’Église a nommé son premier évêque national autochtone, le
révérend Mark MacDonald.
L’Église Unie a également examiné ses fondements théologiques. Dans un rapport
daté de 2006, « Living Faithfully in the Midst of Empire: Report to the Thirty-ninth
General Council 2006 », l’Église Unie a répondu à un appel précédent du Conseil
œcuménique des Églises « à réfléchir sur la question du pouvoir et de l’impérialisme
à partir d’un point de vue biblique et théologique et à prendre une position ferme
et inspirée par la foi contre les puissances hégémoniques, car tout pouvoir est
responsable devant Dieu »88. Le rapport a recommandé de poursuivre les travaux, et
un rapport de suivi, « Reviewing Partnership in the Context of Empire », a été publié
en 2009. Selon la réflexion théologique exposée dans le rapport :
En développant notre modèle de partenariat, nous voulions dépasser le
paternalisme et le colonialisme des missions du XIXe siècle. Les travaux en cours
pour développer des relations justes avec les peuples autochtones représentent
une tentative de surmonter un passé marqué par la colonisation et le racisme.
246 • Commission de vérité et réconciliation
Cette volonté de dépasser le cadre de l’empire nécessite de reconnaître que notre
théologie et l’interprétation biblique ont souvent favorisé le sexisme, le racisme,
le colonialisme et l’exploitation de la création [...] Les théologies impérialistes
voyaient Dieu et les hommes comme distincts et supérieurs aux femmes, aux
peuples autochtones et à la nature89.
En 2012, l’assemblée exécutive du Conseil général a publié un rapport de suivi des
rapports de 2006 et 2009 sur une nouvelle façon d’envisager l’objectif théologique de
l’Église et de restructurer ses institutions, en passant d’une théologie de l’impérialisme
à une théologie du partenariat90.
La Commission a demandé à toutes les Églises parties à la Convention de
règlement de lui donner leurs points de vue sur la spiritualité autochtone et quelles
mesures ont été prises au sein de leurs institutions respectives pour respecter les
pratiques spirituelles autochtones. En 2015, deux des Églises parties à la Convention
de règlement ont répondu à cet appel.
Le 29 janvier 2015, l’Église presbytérienne au Canada a publié une déclaration sur
les pratiques spirituelles autochtones. L’Église a notamment déclaré :
Dans le cadre de l’engagement des Églises à l’égard d’un cheminement vers la
vérité et la réconciliation, l’Église presbytérienne au Canada a appris que de
nombreuses facettes des spiritualités traditionnelles autochtones sont porteuses
de la vie et d’union avec la création. Il a parfois été difficile pour l’Église
presbytérienne au Canada d’accepter cela. Nous savons maintenant qu’il existe
une grande variété de pratiques spirituelles autochtones, et nous reconnaissons
que notre Église doit, en toute humilité, continuer d’apprendre la signification
profonde de ces pratiques et les respecter, ainsi que les aînés autochtones qui
sont les gardiens des vérités sacrées traditionnelles [...]
Nous reconnaissons et respectons les membres autochtones de l’Église
presbytérienne au Canada qui souhaitent intégrer des pratiques traditionnelles
dans leurs congrégations et les membres autochtones qui ne sont pas à l’aise ou
disposés à le faire. L’Église doit être une communauté où tous sont valorisés et
respectés. Il n’appartient pas à l’Église presbytérienne au Canada de valider ou
d’invalider les spiritualités et pratiques autochtones. Notre Église, cependant, est
profondément respectueuse de ces traditions91.
Le 18 février 2015, l’Église Unie du Canada a publié une déclaration sur la
reconnaissance des autres voies spirituelles. Le document fait état de différentes
déclarations et demandes de pardon présentées par l’Église à l’égard de la spiritualité
autochtone, y compris une expression de réconciliation à l’événement national de la
cvr en Alberta le 27 mars 2014. L’Église a notamment déclaré :
En toute humilité, l’Église reconnaît sa complicité dans la dégradation de
la sagesse et de la spiritualité autochtones, et elle propose les déclarations
suivantes au regard de son histoire récente. Ce faisant, l’Église reconnaît avec
Le défi de la réconciliation • 247
douleur que cela constitue une question complexe et sensible pour certains
au sein des communautés de foi autochtones, qui, à la suite de notre œuvre de
christianisation et de l’héritage du colonialisme, ont entamé un cheminement
visant à rétablir l’harmonie et l’équilibre spirituel [...]
Nous avons appris que les « bonnes intentions » ne suffisent jamais, surtout
quand elles sont enveloppées de zèle mal placé, inspiré d’une notion de
supériorité culturelle et spirituelle. Ainsi, nous avons appris que nous avions
tort de rejeter, de discréditer et même de proscrire la pratique et les cérémonies
spirituelles autochtones traditionnelles. Lors d’incroyables cercles de grâce,
alors que nous avons commencé à écouter la sagesse des anciens, nous
avons trouvé notre propre foi enrichie et approfondie. Et nous en sommes
reconnaissants. Nous savons qu’il nous reste beaucoup de chemin à parcourir.
Nous sommes déterminés à faire ce voyage dans un esprit d’humilité et de
partenariat, en entamant un travail de guérison afin de rétablir notre propre
spiritualité, et en reconnaissant qu’il est possible de conserver à la fois votre
spiritualité et la nôtre, grâce à l’écoute et à l’apprentissage avec un cœur ouvert92.
Contrairement aux Églises protestantes, où la réflexion théologique et la réforme
institutionnelle sont menées à l’échelon national, l’Église catholique romaine du
Canada aborde la spiritualité autochtone en privilégiant la prise de décision à
l’échelon des diocèses locaux. Toutefois, dans son mémoire à la Commission royale
sur les peuples autochtones en 1993, la Conférence des évêques catholiques du
Canada a exprimé ses vues sur la spiritualité autochtone :
La voix de cette spiritualité est maintenant entendue dans les milieux chrétiens
et sociaux du monde entier. Il se développe donc une théologie qui intègre la
prière, la culture et l’expérience des autochtones [...] Comme évêques, nous
avons encouragé les dirigeants catholiques autochtones à assumer une plus
grande responsabilité à l’égard de la vie de foi de leurs communautés [...]
Nous reconnaissons également que, pour certains peuples autochtones, la
spiritualité chrétienne et la spiritualité autochtone s’excluent mutuellement.
C’est donc animés d’un grand respect et d’un souci de dialogue que nous
encourageons les Premières nations à se pencher sur cette question des rapports
entre le christianisme et la spiritualité autochtone [...] Nous continuerons
d’explorer la possibilité d’établir de meilleures voies de communication entre
notre propre patrimoine spirituel et celui des autochtones93.
En termes de réforme institutionnelle, le Conseil autochtone catholique du
Canada, créé en 1998, conseille la Conférence des évêques catholiques du Canada
sur les questions relatives aux peuples autochtones au sein de l’Église catholique. Le
mandat du Conseil est d’étudier et d’analyser les « questions reliées à la spiritualité
et à l’éducation autochtones »; d’encourager « le leadership autochtone au sein de la
communauté chrétienne »; de soutenir et de promouvoir « la réconciliation en contexte
248 • Commission de vérité et réconciliation
catholique »; et de constituer « un lien important entre catholiques autochtones et
catholiques non autochtones »94.
La Commission note que toutes les Églises parties à la Convention de règlement
ont reconnu la nécessité de fournir une éducation et une formation théologiques à
leurs membres autochtones afin qu’ils assument des postes de direction au sein des
Églises et qu’ils travaillent dans des missions autochtones. Depuis 2007, le Conseil
canadien des Églises a tenu une série de conférences sur l’éducation théologique
au Canada qui visaient à encourager et à approfondir l’exploration de questions
par rapport aux croyances autochtones et chrétiennes et l’intégration de pratiques
culturelles et spirituelles autochtones dans les pratiques chrétiennes. Tout au long
de ces événements, le Conseil a également cherché à inciter les établissements
d’enseignement postsecondaire à examiner la meilleure façon de préparer les
étudiants en théologie pour la mission au Canada, en tenant compte non seulement
des peuples autochtones, de leur culture et de leur spiritualité, mais aussi de la
nécessité pour les Églises à se consacrer à la guérison et à la réconciliation entre les
peuples autochtones et non autochtones.
L’École de théologie de Toronto a pris l’engagement public d’accorder le même
respect académique au savoir autochtone, y compris aux enseignements spirituels
traditionnels autochtones, qu’aux « traditions de la philosophie grecque et de la
science moderne »95. Cette promesse a été faite au « Meeting Place », un événement
coparrainé par le Council Fire Native Cultural Centre et par la Conférence de Toronto
de l’Église Unie du Canada en juin 2012.
Pourtant, il reste beaucoup de chemin à faire en matière d’éducation et de
formation afin de concilier la spiritualité autochtone et le christianisme de manière à
soutenir l’autodétermination des peuples autochtones. En 2009, l’ancien archidiacre
de l’Église anglicane et membre fondateur de l’Indian Ecumenical Conference, le
révérend John A. (Ian) MacKenzie, a déclaré :
Les Églises doivent instamment envisager d’entreprendre un dialogue ouvert
avec les théologiens, les docteurs et les guérisseurs autochtones qui représentent
[...] la tradition intellectuelle de l’Amérique du Nord [...] [Les peuples
autochtones] demandent une reconnaissance des injustices passées et le respect
de leur civilisation. Ils demandent avant tout que l’on respecte leurs convictions
et leurs pratiques religieuses traditionnelles. La seule tradition intellectuelle
légitime d’Amérique du Nord est celle des diverses sociétés tribales qui vivent
parmi nous! [...]
Il n’y aura de réconciliation durable que lorsque chaque séminaire canadien
comprendra un cours sur les traditions religieuses autochtones, lorsque chaque
congrégation tiendra compte de la tradition intellectuelle nord-américaine en
organisant des discussions et en invitant des chefs religieux autochtones à les
diriger[...], lorsque les Autochtones parviendront à une véritable autonomie
Le défi de la réconciliation • 249
gouvernementale au sein de leurs églises, et lorsque la théologie chrétienne non
seulement respectera la pensée autochtone, mais en tirera des enseignements96.
Appel à l’action :
60) Nous demandons aux représentants de l’Église qui sont parties à la Convention
de règlement ainsi qu’à toutes les autres confessions religieuses concernées,
en collaboration avec les chefs spirituels autochtones, les survivants des
pensionnats, les écoles de théologie, les séminaires et d’autres centres de
formation, d’élaborer un programme d’études sur la nécessité de respecter en
soi la spiritualité autochtone, sur l’histoire et les séquelles des pensionnats
et le rôle de l’Église dans ce système, sur l’histoire des conflits religieux et
leurs répercussions sur les familles et les collectivités autochtones, et sur la
responsabilité de l’Église pour ce qui est d’atténuer ces conflits et de prévenir la
violence spirituelle, et d’offrir ce programme à tous les séminaristes, membres du
clergé et employés de ce milieu qui travaillent dans les collectivités autochtones.
Projets de guérison et de réconciliation de l’Église
À partir des années 1990, les quatre Églises parties à la Convention de règlement
ont commencé à attribuer des fonds spécifiques aux projets de guérison et de
réconciliation communautaires. Ces travaux se sont poursuivis dans le cadre de la
Convention de règlement. Chaque Église accusée a accepté d’apporter et de gérer
des fonds consacrés à la guérison et à la réconciliation. Toutes les Églises ont établi
des comités composés notamment de représentants autochtones afin d’examiner et
d’approuver les projets. En termes génériques, les projets de réconciliation financés
par les Églises signataires de la Convention de règlement ont trois objectifs principaux :
1) Guérison. Le Toronto Urban Native Ministry, financé par l’Église anglicane,
l’Église Unie et l’Église catholique « tend la main aux Autochtones dans la
rue, les hôpitaux, les prisons, les maisons de refuge et les foyers »97. Il travaille
avec tous les Autochtones pauvres et exclus sur le plan social, y compris les
survivants et les membres de famille intergénérationnels dont la vie a été
affectée par les pensionnats. L’Anamiewigumming Kenora Fellowship Centre,
avec des fonds de l’Église presbytérienne au Canada, a créé le programme « A
Step Up - Tools for the soul », en partenariat avec des organismes autochtones
locaux. En vertu du programme, une série de dix ateliers dirigés par des aînés
autochtones, des enseignants et des professionnels ont eu lieu afin d’aider les
survivants et les membres de leur famille dans leur guérison. Ces événements
250 • Commission de vérité et réconciliation
comprenaient des cours sur la culture et la tradition et visaient à faciliter
la réconciliation98.
2) Revitalisation de la langue et de la culture. Le cours de fabrication de canot
par immersion linguistique à Tofino, en Colombie-Britannique, financé par
l’Église Unie, visait à recréer un lien entre les jeunes Autochtones, leur terroir
et leur culture. Pendant un mois, de jeunes Autochtones de l’île de Vancouver,
y compris de la communauté des Ahousaht où l’Église Unie tient une école,
ont été emmenés dans un vieux village hesquiaht éloigné pour apprendre la
langue de la bande de Hesquiaht à travers la fabrication de canots99.
Les camps culturels Four Season de la Première Nation de Serpent River en
Ontario, financés par l’Église anglicane, faisaient la promotion de la langue et
de la culture de la bande en montrant les pratiques traditionnelles de récolte,
de stockage des aliments et de narration, ainsi que les cérémonies connexes100.
Les anglicans ont aussi financé des séjours en pleine nature destinés aux
jeunes dans la Première Nation Nibinamik, à Summer Beaver, en Ontario. Ces
séjours visaient à enseigner aux jeunes les modes de vie traditionnels et à leur
donner confiance en soi en accomplissant avec succès les activités du camp101.
3) Éducation et création de liens. L’Église anglicane et l’Église catholique
comprennent toujours beaucoup de membres autochtones. Par conséquent,
un grand nombre de leurs initiatives visaient à réunir les membres
autochtones et non autochtones. L’Église anglicane s’est efforcée d’améliorer
la compréhension et de lutter contre les stéréotypes parmi ses membres en
leur apportant une formation contre le racisme. Les organismes catholiques
figurent parmi les principaux fondateurs de l’initiative « Returning to Spirit
– Residential School Healing and Reconciliation Program » (programme de
ressourcement et de réconciliation des pensionnats). Ce programme réunit
des participants autochtones et non autochtones afin d’obtenir de nouvelles
connaissances sur l’expérience des pensionnats et d’établir de nouvelles
compétences en communication et en création de liens102.
Les Églises qui ont signé la Convention de règlement sont particulièrement tenues
de continuer à combler les besoins en guérison, à long terme, des survivants, de
leur famille et des communautés, qui doivent toujours subir diverses répercussions
sur la santé ainsi que des répercussions sociales et économiques. La fermeture
de la Fondation autochtone de guérison en 2014, lorsque le gouvernement a mis
fin à son financement, a entraîné un important manque de fonds pour les projets
communautaires de guérison, alors même que le processus de guérison venait de
commencer pour beaucoup de personnes et de communautés103. Les Églises doivent
aussi continuer d’éduquer leurs propres congrégations et faciliter le dialogue entre la
population autochtone et non autochtone. Les projets de guérison et de réconciliation
Le défi de la réconciliation • 251
des Églises signataires de la Convention de règlement ont permis d’accomplir
beaucoup de progrès, mais il reste encore beaucoup à faire.
Appel à l’action :
61) Nous demandons aux représentants de l’Église qui sont parties à la
Convention de règlement de collaborer avec les survivants et les représentants
d’organisations autochtones en vue d’établir un fonds permanent destiné aux
Autochtones pour les besoins de ce qui suit :
i. projets de guérison et de réconciliation menés par la collectivité;
ii. projets liés à la revitalisation de la langue et de la culture menés par la
collectivité;
iii. projets d’éducation et de création de liens menés par la collectivité;
iv. rencontres régionales de chefs spirituels et de jeunes autochtones afin
de discuter de la spiritualité autochtone, de l’autodétermination et de
la réconciliation.
Éducation en vue de la réconciliation
La crise actuelle entre les Canadiens autochtones et les Canadiens non autochtones
est en grande partie due aux établissements scolaires et à ce qu’ils ont enseigné, ou
omis d’enseigner, sur de nombreuses générations. Malgré cette histoire ou peut-être
plus exactement à cause de son potentiel, la Commission estime que l’éducation est
aussi la clé de la réconciliation. L’éducation des Canadiens en vue de la réconciliation
relève non seulement des écoles et des établissements postsecondaires, mais aussi
des forums de discussion et des établissements publics consacrés à l’histoire, comme
les musées et les archives. L’éducation doit combler les lacunes en matière de
connaissances historiques qui perpétuent l’ignorance et le racisme.
Toutefois, il faut faire beaucoup plus pour éduquer la population en vue d’une
réconciliation. Les survivants nous ont dit que les Canadiens devaient apprendre
l’histoire et l’héritage des pensionnats de manière à changer leur esprit et leur cœur.
Lors de l’événement national du Manitoba qui a eu lieu à Winnipeg, Allan Sutherland
a déclaré :
Il reste encore beaucoup d’émotions non résolues. Les gens ont besoin de
raconter leur histoire [...] Nous devons être capables d’aller de l’avant ensemble,
mais il faut comprendre comment tout cela a débuté [en commençant par]
Christophe Colomb, la christianisation, la colonisation, puis l’assimilation [...]
252 • Commission de vérité et réconciliation
Si nous y mettons tout notre cœur et tout notre esprit, nous pouvons changer le
statu quo104.
Lors de l’audience communautaire de la Commission à Thunder Bay, en Ontario,
en 2010, Esther Lachinette-Diabo a déclaré :
Je participe à cette entrevue en espérant que nous pourrons l’utiliser comme
outil éducatif pour apprendre à nos jeunes ce qui s’est passé [...] Peut-être qu’un
jour, le ministère de l’Éducation travaillera avec la cvr et créera une sorte de
programme pour les études autochtones et l’apprentissage autochtone, non
seulement pour que les Autochtones sachent ce que nous avons dû endurer —
c’est-à-dire pour qu’ils connaissent les expériences de tous les Anishinaabe dans
les pensionnats —, mais aussi pour que les autres Canadiens comprennent que
les pensionnats ont bien existé. Grâce à ce partage d’expériences, ils pourront
connaître et entendre les histoires de survivants comme moi105.
À Lethbridge, en Alberta, en 2013, Charlotte Marten a déclaré :
Je voudrais que des mesures soient prises à la suite des constatations tirées par
la Commission. Je voudrais que l’histoire du système des pensionnats fasse
partie des programmes scolaires au Canada. Je veux que mes petits-enfants
et les générations futures de notre société connaissent toute la vérité derrière
la politique des pensionnats au Canada et la façon dont elle a détruit des
générations de notre peuple. J’espère qu’en connaissant la vérité, la population
pourra mieux comprendre les difficultés auxquelles nous faisons face en tant
que membres des Premières Nations106.
Les Canadiens non autochtones connaissent les problèmes auxquels les
communautés autochtones font face, mais ignorent quasiment comment ils sont
apparus. Ils comprennent mal le rôle que le gouvernement fédéral a joué à ce sujet
par l’entremise des pensionnats ainsi que des politiques et des lois en place pendant
leur existence. Notre système d’éducation, volontairement ou par omission, a échoué
à cet égard. Il est grandement responsable de l’état actuel des choses. Au cours des
travaux de la Commission, nous avons constaté que la plupart des adultes canadiens
savaient très peu de choses, voire rien du tout, sur les pensionnats. Plus généralement,
on leur a enseigné que l’histoire des Canadiens commençait à l’arrivée des premiers
explorateurs européens dans le Nouveau Monde. La construction de la nation
constitue depuis longtemps le thème principal du curriculum d’histoire du Canada,
et les Autochtones, à quelques exceptions près, sont dépeints comme de simples
spectateurs, voire des obstacles à cette entreprise.
Avant 1970, les manuels scolaires du pays dépeignaient les Autochtones comme des
guerriers sauvages ou de simples spectateurs sans aucune importance au regard de la
grande histoire du Canada : celle de l’établissement des Européens. À compter des
années 1980, on a dépeint parfois l’histoire des Autochtones de manière plus positive,
Le défi de la réconciliation • 253
mais on y soulignait la pauvreté et les troubles sociaux des communautés autochtones
sans donner aux élèves le contexte historique nécessaire pour comprendre le
processus ou les causes de ces troubles. En conséquence, la plupart des Canadiens en
sont venus à croire que les Autochtones sont responsables de la situation dans laquelle
ils se trouvent puisqu’il n’existe aucune cause externe. Les Autochtones constituent
donc pour eux un problème social et économique qui doit être résolu.
Dans les années 1990, les manuels ont souligné le rôle des Autochtones en tant
que protestataires défendant leurs droits. La plupart des Canadiens n’ont pas compris
ni reconnu l’importance de ces droits compte tenu du point de vue prépondérant de
l’assimilation autochtone dans le système éducatif canadien.
Bien que les manuels prennent davantage en compte les points de vue autochtones
depuis les trois dernières décennies, ils passent sous silence le rôle des Autochtones
dans l’histoire du Canada pendant une grande partie du XXe siècle. On apprend aux
élèves quelques rudiments sur les Autochtones avant les premiers contacts et pendant
l’exploration, la traite des fourrures et les périodes d’établissement. On leur enseigne
la résistance des Métis dans les années 1880 et la signature des traités. Ensuite, les
Autochtones disparaissent quasiment des manuels jusque dans les années 1960 et
1970, période à laquelle ils font leur réapparition en tant qu’activistes politiques et
défendeurs de la justice sociale. La période intermédiaire, qui est déterminante,
n’est généralement pas mentionnée107. Ainsi, une grande partie de l’histoire des
Autochtones, telle qu’ils l’ont eux-mêmes vécue, est toujours absente de l’histoire
du Canada.
La Commission estime que tous les élèves, qu’ils soient Autochtones ou non,
doivent savoir que l’histoire de ce pays ne commence pas à l’arrivée de Jacques Cartier
sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Ils doivent découvrir les nations autochtones
que les Européens ont rencontrées, leur riche patrimoine linguistique et culturel,
leurs sentiments et leurs réflexions lorsqu’elles faisaient affaire avec des personnages
historiques comme Champlain, La Vérendrye et les représentants de la Compagnie
de la Baie d’Hudson. Ils doivent apprendre pourquoi elles ont négocié les traités et
savoir qu’elles ont négocié avec intégrité et de bonne foi. Ils doivent savoir pourquoi
les chefs autochtones et les aînés luttent si fort pour défendre ces traités, ce qu’ils
représentent pour eux, et la raison pour laquelle ils ont été ignorés par les colons ou
les gouvernements européens. Ils doivent apprendre ce que signifie avoir des droits
inhérents, ce que représentent ces droits pour les Autochtones, en quoi constituent
les obligations du gouvernement des pionniers, dans les régions où les traités ont été
négociés en premier lieu. Ils doivent savoir que nombre de ces enjeux sont toujours
d’actualité et pour quelle raison. Ils doivent apprendre que la doctrine de la découverte
— le fondement politiquement et socialement accepté des droits des Européens
à l’égard des terres et des richesses de ce pays — n’a jamais été acceptée devant les
254 • Commission de vérité et réconciliation
tribunaux canadiens et qu’elle a été répudiée dans le monde entier, et récemment par
les Nations Unies et le Conseil œcuménique des Églises.
Les survivants ont aussi déclaré qu’il ne suffisait pas de savoir ces choses. Notre
système d’enseignement public doit aussi influer sur les comportements en enseignant
aux enfants, qu’ils soient Autochtones ou non, comment parler avec respect à chacun
et de chacun à l’avenir. La réconciliation est une question de respect.
Le Rapport intérimaire de 2012 de la Commission contient trois recommandations
à l’intention des gouvernements provinciaux et territoriaux :
Recommandation 4 : La Commission recommande que chaque gouvernement
provincial et territorial procède à un examen des programmes d’études
actuellement offerts dans les écoles publiques afin de déterminer, le cas échéant,
ce qu’ils enseignent au sujet des pensionnats indiens.
Recommandation 5 : La Commission recommande que les ministères
provinciaux et territoriaux de l’Éducation travaillent de concert avec la
Commission afin d’élaborer à l’intention des écoles publiques du matériel
didactique relatif aux pensionnats indiens adapté à l’âge de l’élève.
Recommandation 6 : La Commission recommande que chaque gouvernement
provincial et territorial élabore de concert avec la Commission des campagnes
de sensibilisation visant à instruire le grand public de l’histoire des pensionnats
indiens et de leurs séquelles sur leur territoire.
La Commission a rencontré à diverses reprises des ministres de l’Éducation des
provinces et des territoires de l’ensemble du Canada. En juillet 2014, le Conseil des
ministres de l’Éducation (Canada) (cmec) a fait le point sur l’état des engagements
en matière de création du curriculum dans le pays108. La Commission était satisfaite
de constater que des progrès avaient été réalisés. Nous remarquons toutefois que
toutes les provinces et tous les territoires n’ont pas encore imposé le curriculum sur
les pensionnats, et que tous les cours ne traitent pas le sujet en profondeur.
Les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut ont joué un rôle prépondérant en
élaborant et en mettant en œuvre un curriculum obligatoire sur les pensionnats pour
tous les élèves du secondaire, en faisant directement participer les survivants à la
création des nouveaux documents et en veillant à ce que les enseignants reçoivent
une formation et un soutien appropriés en discutant notamment directement avec
les survivants. Au moment d’écrire ces lignes, le Yukon avait commencé à adapter
les documents des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut pour imposer leur
utilisation dans son territoire. Parmi les provinces, l’Alberta a publiquement déclaré
qu’elle lançait une initiative afin de créer un curriculum obligatoire sur les traités et
les pensionnats pour tous les élèves.
Ces initiatives d’enseignement sont importantes, mais il faudra impérativement
veiller à maintenir cet élan après la fin du mandat de la Commission. Pour réussir
Le défi de la réconciliation • 255
ce projet à long terme, les gouvernements provinciaux et territoriaux, le personnel
scolaire et les arrondissements scolaires locaux devront apporter un soutien majeur
et continu à cette initiative et aux initiatives similaires. Il est essentiel d’obtenir
l’engagement permanent des ministres de l’Éducation de l’ensemble du pays. La
Commission fait remarquer que le 9 juillet 2014, le cmec a annoncé que les ministres
de l’Éducation
[...] ont de plus convenu d’entreprendre d’autres initiatives pancanadiennes
au service de l’éducation des Autochtones au cours des deux prochaines
années, axées [sur] quatre orientations clés : le soutien aux Autochtones
qui souhaitent poursuivre une carrière en enseignement; l’élaboration de
ressources d’apprentissage axées sur l’histoire et l’héritage des pensionnats
indiens au Canada qui pourraient être utilisées dans le cadre de programmes
de formation du personnel enseignant; la mise en commun des pratiques
exemplaires relatives à l’éducation des Autochtones; et la promotion continue de
l’apprentissage traitant des pensionnats indiens dans les systèmes d’éducation
primaire-secondaire109.
Dans les régions où un programme d’études et une formation des enseignants
sur les pensionnats ont été mis en place, il faudra miser sur ces premières réussites
et évaluer régulièrement les progrès réalisés. Les gouvernements provinciaux et
territoriaux où l’enseignement sur les pensionnats est minime peuvent tirer profit des
leçons apprises dans les provinces et territoires où cette matière est obligatoire.
La Commission fait remarquer que, tout au long de la période des pensionnats,
les écoles confessionnelles catholiques et protestantes enseignaient aux élèves
uniquement leur religion. Ces derniers étaient mal préparés à comprendre et
à respecter d’autres points de vue religieux ou spirituels, y compris ceux des
Autochtones. Selon nous, aucune école confessionnelle recevant des fonds publics
ne devrait être autorisée à n’enseigner qu’une religion au détriment de toutes les
autres. Cela est conforme à la décision de la Cour suprême du Canada dans l’affaire
S. L. c. Commission scolaire des Chênes en 2012. Il était alors question d’établir si le
programme Éthique et culture religieuse obligatoire du Québec, lancé en 2008 pour
remplacer les programmes d’éducation morale et religieuse catholiques et protestants
par un cours de religion comparative dispensé de manière neutre et objective,
enfreignait les droits, garantis par la Charte, des parents et des enfants catholiques de
recevoir uniquement un enseignement sur les croyances catholiques110. Toutefois, la
Cour a statué ce qui suit :
Le fait même d’exposer les enfants à une présentation globale de diverses
religions sans les obliger à y adhérer ne constitue pas un endoctrinement des
élèves qui porterait atteinte à la liberté de religion […] De plus, l’exposition
précoce des enfants à des réalités autres que celles qu’ils vivent dans leur
environnement familial immédiat constitue un fait de la vie en société. Suggérer
256 • Commission de vérité et réconciliation
que le fait même d’exposer des enfants à différents faits religieux porte atteinte
à la liberté de religion de ceux-ci ou de leurs parents revient à rejeter la réalité
multiculturelle de la société canadienne et méconnaître les obligations de l’État
québécois en matière d’éducation publique111.
La Commission croit que les cours sur la diversité religieuse doivent être obligatoires
dans toutes les provinces et dans tous les territoires. Toute école confessionnelle
recevant des fonds publics devrait dispenser au moins un cours de religion comparative
comprenant une section sur les croyances et pratiques spirituelles des Autochtones.
Appels à l’action :
62) Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux, en
consultation et en collaboration avec les survivants, les peuples autochtones, et
les éducateurs, de :
i. rendre obligatoire, pour les élèves de la maternelle à la douzième année,
l’établissement d’un programme adapté à l’âge des élèves portant sur
les pensionnats, les traités de même que les contributions passées et
contemporaines des peuples autochtones à l’histoire du Canada;
ii. prévoir les fonds nécessaires pour permettre aux établissements
d’enseignement postsecondaire de former les enseignants sur la façon
d’intégrer les méthodes d’enseignement et les connaissances autochtones
dans les salles de classe;
iii. prévoir le financement nécessaire pour que les écoles autochtones utilisent
les connaissances et les méthodes d’enseignement autochtones dans les
salles de classe;
iv. créer des postes de niveau supérieur au sein du gouvernement, à l’échelon
du sous-ministre adjoint ou à un échelon plus élevé, dont les titulaires
seront chargés du contenu autochtone dans le domaine de l’éducation.
63) Nous demandons au Conseil des ministres de l’éducation (Canada) de maintenir
un engagement annuel à l’égard des questions relatives à l’éducation des
Autochtones, notamment en ce qui touche :
i. l’élaboration et la mise en œuvre, de la maternelle à la douzième année,
de programmes d’études et de ressources d’apprentissage sur les peuples
autochtones dans l’histoire du Canada, et sur l’histoire et les séquelles des
pensionnats;
ii. la mise en commun de renseignements et de pratiques exemplaires en
ce qui a trait aux programmes d’enseignement liés aux pensionnats et à
l’histoire des Autochtones;
Le défi de la réconciliation • 257
iii. le renforcement de la compréhension interculturelle, de l’empathie et du
respect mutuel;
iv. l’évaluation des besoins de formation des enseignants relativement à ce
qui précède.
64) Nous demandons à tous les ordres de gouvernement qui fournissent des fonds
publics à des écoles confessionnelles d’exiger de ces écoles qu’elles offrent une
éducation religieuse comparative comprenant un segment sur les croyances
et les pratiques spirituelles autochtones élaboré conjointement avec des aînés
autochtones.
Transformer le système d’éducation : créer un
environnement d’apprentissage axé sur le respect
La Commission estime que, pour contribuer efficacement à la réconciliation, le
sujet des pensionnats doit s’inscrire dans l’enseignement général des programmes
d’histoire en intégrant la voix, les perspectives et les expériences des Premières Nations,
des Inuits et des Métis, et qu’il doit créer un terrain d’entente entre les Autochtones
et les non-Autochtones. Il faut transformer le système d’éducation lui-même pour en
extirper le racisme profondément enraciné dans les systèmes coloniaux et pour traiter
sur un pied d’égalité les systèmes de connaissances autochtones et euro-canadien112.
Ce principe s’inscrit dans la ligne de la Déclaration des Nations Unies sur les droits
des peuples autochtones, qui formule comme suit la responsabilité de l’État en ce qui
a trait à la sensibilisation du public et à la promotion de relations respectueuses entre
les citoyens :
Les peuples autochtones ont droit à ce que l’enseignement et les moyens
d’information reflètent fidèlement la dignité et la diversité de leurs cultures, de
leurs traditions, de leur histoire et de leurs aspirations. [Article 15:1]
Les États prennent des mesures efficaces, en consultation et en coopération avec
les peuples autochtones concernés, pour combattre les préjugés et éliminer la
discrimination et pour promouvoir la tolérance, la compréhension et de bonnes
relations entre les peuples autochtones et toutes les autres composantes de la
société. [Article 15:2]
Même si sa mise en œuvre prendra de nombreuses années, ce cadre national
d’éducation fera en sorte que les enfants et les adolescents autochtones verront leurs
cultures, leurs langues et leurs histoires traitées avec respect en salle de classe. Cette
démarche sera également profitable aux élèves non autochtones. Avec ce mode
d’enseignement, tous les élèves, aussi bien les Autochtones que les autres, pourront
258 • Commission de vérité et réconciliation
acquérir un respect et une empathie mutuels en même temps que des connaissances
historiques. Ces deux éléments sont d’une importance cruciale pour appuyer la
réconciliation dans les années à venir.
Le fait de comprendre la situation de l’autre tout en apprenant à la respecter
forme un élément important, mais souvent ignoré, du processus de réconciliation.
Les témoignages des survivants mènent ceux et celles qui les entendent vers une
réflexion profonde sur le sens réel de la justice devant une violation massive des droits
de la personne. L’enseignement et l’apprentissage de la question des pensionnats sont
aussi difficiles pour les enseignants que pour les élèves. Ils peuvent donner lieu à des
sentiments de colère, de tristesse, de honte, de culpabilité et de déni. En revanche, ils
sont également susceptibles de changer la vision du monde113. L’éducation comme
instrument de réconciliation exige non seulement un programme d’enseignement
adapté à l’âge, mais aussi la présence d’un corps enseignant disposant des
compétences, du soutien et des ressources nécessaires pour enseigner l’histoire des
pensionnats aux élèves canadiens dans le but de favoriser l’éclosion d’un dialogue
constructif et d’un respect mutuel.
L’éducation du cœur en même temps que de l’esprit aide les jeunes à acquérir un
esprit critique contribuant à faire d’eux des citoyens engagés et compatissants114. À
l’événement national de l’Alberta, une délégation de jeunes du projet Plumes de
l’espoir, parrainé par le Bureau de l’intervenant provincial en faveur des enfants et
des jeunes de l’Ontario, offre une expression de la réconciliation. Samantha Crowe y
a déclaré :
Le projet Plumes de l’espoir a commencé sous la forme d’un forum de la jeunesse
des Premières Nations pour devenir rapidement un mouvement d’espoir, de
guérison et de changement positif chez les collectivités des Premières Nations
du Nord de l’Ontario. Vous parlez avec passion de votre désir de découvrir
le passé, et vous dites que les gens des Premières Nations et ceux qui n’en
sont pas membres doivent comprendre notre histoire et l’incidence qu’elle a
encore aujourd’hui sur tout ce qui nous entoure […] les peuples des Premières
Nations et ceux qui n’en sont pas membres doivent comprendre comment la
colonisation, le racisme et les pensionnats continuent d’avoir un effet négatif sur
la qualité de vie dans nos communautés.
Tout le monde, surtout les jeunes […] doit apprendre l’histoire du Canada, notre
passé, pour faire l’effort de comprendre vraiment le présent. Il faut l’enseigner
à l’école, mais il faut l’entendre de la bouche des membres de nos familles, de
nos amis et des autres membres de la communauté. C’est comme ça qu’on
commencera tous ensemble le parcours de la guérison, en famille ou en
communauté, parce qu’on ne peut plus vivre [avec] un silence qui cache notre
douleur. Même si les jeunes veulent connaître leur passé, ils sont prêts à aller
de l’avant. Ils comprennent qu’ils ont besoin d’un changement positif, mais
Le défi de la réconciliation • 259
ils ne veulent pas être seuls à le faire. On doit tous s’unir pour partager, pour
grandir, après on pourra se supporter les uns les autres, parce que c’est ça, la
réconciliation115.
L’apprentissage de la vérité sur les pensionnats est essentiel à la réconciliation, mais
ne peut s’avérer efficace que si les Canadiens tirent des leçons de cette histoire dans
l’optique de la réparation du lien de confiance, du renforcement de la responsabilité
citoyenne et de la prise de mesures réparatrices et constructives116. À l’ère numérique,
où les élèves peuvent se procurer facilement une foule de renseignements sur les
traités, les droits des Autochtones et les torts historiques tels que les pensionnats, il
importe de leur apprendre à évaluer eux-mêmes la crédibilité de ces sources. Pour
être citoyens actifs, ils doivent être en mesure d’engager le débat sur ces questions,
armés d’informations factuelles et d’une meilleure compréhension du passé.
Il est tout aussi important de comprendre la dimension éthique de l’histoire.
Les élèves doivent être en mesure de porter un jugement éthique sur les actions
de leurs ancêtres tout en reconnaissant que le sens moral de l’époque a pu différer
considérablement de celui d’aujourd’hui. Ils doivent être capables de prendre
des décisions éclairées sur la responsabilité de la société actuelle de remédier aux
injustices du passé117. On veillera ainsi à ce que le citoyen de demain soit conscient de
ces injustices et ne les perde pas de vue, compte tenu de l’incidence qu’elles ont sur
son propre avenir.
Acquérir des connaissances nouvelles : la
recherche sur la réconciliation
Pour faire avancer la cause de la réconciliation dans les prochaines années, les
gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux devront également appuyer la
recherche sur la réconciliation et investir dans ce domaine. Au cours de ses travaux,
la Commission a examiné un vaste éventail de projets de recherche dans tout le
pays et portant sur le sens, les concepts et les pratiques de la réconciliation. Il reste
néanmoins beaucoup à apprendre sur les circonstances et les conditions qui font sa
réussite ou son échec. Fait non moins important, on peut tirer du processus même de
la recherche de riches enseignements sur la guérison et la réconciliation. Deux projets
de recherche parrainés par la Commission illustrent ce point.
Dans le cadre d’un projet parrainé par la cvr au Centre for Youth & Society de
l’Université de Victoria, sept jeunes chercheurs autochtones se sont lancés dans un
projet de narration numérique intitulé « Residential Schools Resistance Narratives:
Strategies and Significance for Indigenous Youth » (récits de la résistance au
pensionnat : stratégies et importance pour la jeunesse autochtone). Cette initiative
a permis aux jeunes chercheurs d’en savoir plus sur le rôle fondamental que la
260 • Commission de vérité et réconciliation
résistance active et passive a joué à l’époque des pensionnats et par la suite, mais aussi
de réfléchir à leur propre identité et à leur propre rôle au sein de leurs familles et de
leurs collectivités. L’un d’eux déclare que « ce qui a commencé comme un travail de
recherche s’est transformé en une quête personnelle de vérité sur les antécédents de
ma propre famille dans les pensionnats ». D’autres notent l’importance de respecter
et d’intégrer la cérémonie et les protocoles à leur projet de narration numérique.
Asma Antoine, coordonnatrice du projet, rapporte que le groupe a appris l’importance
de ce qui suit :
[...] comprendre, lorsqu’on parle avec un survivant, qu’il faut […] écouter son
passé avant d’écouter sa façon de percevoir la résistance. Ce projet a permis au
groupe [d’avoir] un processus d’apprentissage qui assemble la connaissance
traditionnelle [autochtone] et la connaissance occidentale pour bâtir nos
récits sur la résistance […] Ce projet de recherche a allumé une flamme qui
transparaît dans chaque récit numérique. La passion de la résistance qui valide
la survie et la résilience des peuples et des collectivités des Premières Nations
apportent l’espoir pour la guérison et la réconciliation sur les sept prochaines
générations118.
En 2012, les femmes autochtones du centre d’excellence en matière de santé
des femmes des Prairies entreprennent un projet de narration numérique intitulé
« Nitâpwewininân : Ongoing Effects of Residential Schools on Aboriginal Women
— Towards Inter-Generational Reconciliation » (effets persistants des pensionnats
sur les femmes autochtones — vers une réconciliation intergénérationnelle). Le
premier atelier de ce projet ponctué de cérémonies et de protocoles commence par
une cérémonie du calumet, suivie d’un cercle de partage où les participantes parlent
de leurs vies et l’assemblée discute des besoins en matière de soutien individuels et
collectifs. Elles entreprennent ensuite d’enregistrer leurs récits individuels dans des
vidéos qui seront visionnées en mars 2012 à l’Université de Winnipeg119. Selon l’une
des participantes, Lorena Fontaine :
La réconciliation repose sur les récits et nos talents de narrateur. Je pense que la
part intellectuelle de nous-mêmes veut commencer à chercher des mots pour
définir la réconciliation. Ensuite, il y a la connaissance du cœur, qui vient de nos
expériences de vie. Le défi est de les réunir et de lier le tout à la réconciliation […]
Sans même penser au mot réconciliation, l’expérience me rappelle la puissance
du récit […] [Les personnes ayant regardé les vidéos] affirment qu’en voyant les
visages des femmes autochtones et en entendant leurs voix, elles ont compris
l’assimilation d’une façon différente. Elles ont senti l’incidence de l’assimilation
[…] Il est beaucoup plus puissant de faire parler des Autochtones de l’incidence
de l’assimilation et de l’espoir de réconciliation que de lire des mots écrits dans
un rapport120.
Le défi de la réconciliation • 261
La recherche est cruciale pour la réconciliation. Elle apporte un éclairage et des
exemples pratiques sur la raison et la façon dont l’enseignement au public canadien
des divers concepts, principes et pratiques de réconciliation contribue à la guérison et
à la transformation de la société par le changement.
Les avantages de la recherche se font sentir bien au-delà des séquelles des
pensionnats. La recherche sur le processus de réconciliation éclaire les moyens par
lesquels la société canadienne peut atténuer les conflits interculturels, renforcer
la confiance citoyenne et bâtir les capacités sociales et les compétences pratiques
nécessaires à la réconciliation à long terme. L’apport à ce travail qui revient aux peuples
des Premières Nations, aux Inuits et aux Métis est tout particulièrement important.
Les partenariats de recherche entre les universités et les collectivités ou
organismes constituent des exemples de collaboration fructueuse apte à créer les
structures nécessaires pour documenter, analyser et rapporter les observations sur la
réconciliation à un plus vaste auditoire.
Appel à l’action :
65) Nous demandons au gouvernement fédéral, par l’intermédiaire du Conseil de
recherches en sciences humaines du Canada, et en collaboration avec les peuples
autochtones, les établissements d’enseignement postsecondaire, les éducateurs
de même que le Centre national pour la vérité et réconciliation et ses institutions
partenaires, d’établir un programme national de recherche bénéficiant d’un
financement pluriannuel pour mieux faire comprendre les facteurs associés à la
réconciliation.
Forums de la CVR sur l’éducation publique : les
journées éducatives et les Dialogues jeunesse
L’éducation comme moyen de réconciliation ne doit pas être confinée au système
d’éducation proprement dit, c’est-à-dire aux écoles élémentaires et secondaires aux
établissements postsecondaires : elle doit également avoir lieu dans un cadre plus
spontané. L’un des moyens que met en œuvre la Commission pour remplir son mandat
d’éducation du public est l’organisation de forums tels que les journées éducatives
des événements nationaux et les Dialogues jeunesse. La Commission estime que
l’établissement d’une fondation solide pour la réconciliation repose sur l’estime de
soi et le respect mutuel entre les Autochtones et les non‑Autochtones du Canada. Si
ce principe est valable pour les adultes, il revêt un caractère d’urgence pour les jeunes,
qui sont au cœur de la réconciliation dans les années à venir.
262 • Commission de vérité et réconciliation
Lors de l’événement national de la Saskatchewan, Brooklyn Rae, une élève de
huitième année participant à la journée éducative, a déclaré : « Je crois qu’il est très
important que les jeunes fassent connaître leur opinion, non seulement pour se
prouver à eux-mêmes qu’ils en sont capables, que leur voix compte, mais aussi pour
prouver aux adultes qu’ils ont une voix et qu’ils ont une forte opinion importante pour
le monde121. »L’aîné Barney Williams, membre du Comité des survivants de la cvr et
l’un des experts des journées éducatives et des Dialogues jeunesse, a affirmé :
Je crois que de plus en plus de gens prennent conscience du fait que
l’engagement des jeunes est crucial. Pour ma part, en tant que survivant, j’ai
été très impressionné par tout ce qu’ils savaient. J’ai été très impressionné par
le type de questions que le public posait. Cela me laisse croire, en tant que
personne qui porte cette douleur depuis plus de soixante-huit ans, qu’il y a
de l’espoir. Enfin, il y a de l’espoir à l’horizon et cet espoir nous vient du bon
endroit : il vient des jeunes122.
La Commission est d’accord. Nous croyons qu’il faut accorder une place importante
à la voix des enfants et des jeunes dans l’élaboration des politiques, des programmes
et des pratiques de réconciliation à venir. Nous estimons donc essentiel de mettre sur
pied des stratégies d’éducation publique adéquates pour favoriser la participation
soutenue des enfants et des jeunes à des initiatives et des projets de réconciliation en
adéquation avec l’âge à l’échelle de la collectivité, de la région et du pays.
Par une participation directe aux événements nationaux de la cvr, des milliers de
jeunes et leurs professeurs partout au pays ont eu l’occasion d’apprendre la vérité sur
les pensionnats et de réfléchir au rôle et aux responsabilités qui leur reviennent dans
le processus de réconciliation. Les journées éducatives de la cvr étaient taillées sur
mesure pour les élèves des écoles primaires et secondaires et leurs enseignants. Les
jeunes ont eu l’occasion d’écouter les aînés et les survivants et d’interagir avec eux.
Ils ont assisté à des ateliers interactifs, où ils ont appris l’histoire des pensionnats,
constaté la résilience des survivants ainsi que la guérison par les arts tels que la
peinture, la sculpture, la narration, la musique et le cinéma. Ils ont visité les aires
d’apprentissage pour découvrir l’exposition « 100 ans de pertes » de la Fondation
autochtone de l’espoir et pour regarder des affiches et les photographies d’archives
des pensionnats de leur propre région.
Les journées éducatives ont remporté un vif succès. Par exemple, environ 5000 élèves
du primaire et du secondaire de toute la province ont passé une journée complète
à l’événement national de la Colombie-Britannique, à Vancouver. En prévision de
la journée éducative, les professeurs de chaque région avaient reçu des documents
d’orientation pour préparer leurs élèves et se préparer eux-mêmes. Au total, près de
15 000 jeunes de tout le pays ont participé à de telles journées éducatives, la plupart
animés par l’intention de partager ce qu’ils apprendraient et entendraient avec encore
des milliers de compagnons d’études une fois de retour dans leurs propres écoles.
Le défi de la réconciliation • 263
Pendant tout son mandat, la cvr a fait équipe avec le programme des enfants et
des jeunes du Centre international pour la justice transitionnelle (ictj) pour organiser
une série de petites retraites et d’ateliers. Les Dialogues jeunesse se sont également
vus intégrés aux activités des journées éducatives lors des événements nationaux.
L’objectif était d’engager les jeunes dans le dialogue et d’appuyer leurs efforts pour
faire leurs propres déclarations à la cvr. Par exemple, en octobre 2010, la Commission
a participé à la tenue d’une retraite pour jeunes Autochtones et non-Autochtones près
de Vancouver, en Colombie-Britannique. Les jeunes se sont réunis pour apprendre
l’histoire des pensionnats, discuter avec les aînés et participer à des activités de
promotion du travail d’équipe. Lors de la retraite, un jeune participant a souligné :
« Nous en avons appris plus les uns sur les autres et sur le passé. C’est très important
parce que nous apprenons vraiment, les histoires que nous entendons nous touchent
et elles nous inspirent à devenir de meilleures personnes123. »
En juin 2011, Molly Tilden et Marlisa Brown, deux jeunes femmes ayant participé
à cette retraite, ont produit leur propre documentaire vidéo, Our Truth : The Youth
Perspective on Residential Schools. Elles ont interviewé leurs compagnons de classe de
Yellowknife pour sonder leurs connaissances sur les pensionnats. Elles ont présenté
leur vidéo à l’événement national du Nord à Inuvik, dans les Territoires du NordOuest124. Virginie Ladisch, directrice du programme des enfants et des jeunes de l’ictj,
a ainsi résumé les observations des deux jeunes femmes et l’incidence qu’elles ont
eue sur le projet :
Les réponses sont choquantes : certains élèves ne savent strictement rien
des pensionnats ou sont totalement indifférents à la question; ce sont
essentiellement les jeunes non-Autochtones interrogés. D’autres parlent des
conséquences durables qu’ils perçoivent, à savoir l’alcoolisme, le suicide et les
grossesses à l’adolescence.
On constate donc un profond fossé entre la perception qu’ont les jeunes de
l’importance des conséquences et ce qu’ils en savent. Lorsque les personnes
participant à la conception des programmes d’études secondaires des Territoires
du Nord-Ouest et du Nunavut ont visionné la vidéo, elles n’arrivaient pas à croire
les réactions de leurs propres jeunes.
En conséquence, le sujet des pensionnats, à peine effleuré en salle de classe
jusque-là, se voit désormais accorder 25 heures d’enseignement obligatoire,
changement que l’on doit donc essentiellement au documentaire tourné par
Mmes Brown et Tilden125.
En octobre 2011, l’initiative cvr–ictj a préparé et appuyé un groupe de jeunes
journalistes de la nation micmaque lors de l’événement national à Halifax. Ces
derniers ont interrogé des survivants et documenté l’événement de la cvr. Pour
donner suite à la retraite qui avait eu lieu dans la collectivité, les jeunes journalistes
264 • Commission de vérité et réconciliation
ont discuté de leurs expériences et réalisé un documentaire intitulé Our Legacy, Our
Hope126. En 2012, le documentaire a été présenté à l’occasion du Dialogue jeunesse
de l’événement national de la Saskatchewan de la cvr127. Une partie d’entre eux ont
également présenté le film aux décideurs internationaux lors de l’Instance permanente
sur les questions autochtones des Nations Unies, en 2012128.
Les interactions de la Commission avec les jeunes révèlent que ceux-ci accordent
une grande importance au passé. Ils comprennent que le fait de savoir toute la vérité
sur l’histoire canadienne est à la fois important pour eux aujourd’hui et essentiel à leur
avenir. C’est ce qui a transparu, notamment, dans une expression de réconciliation
présentée lors de l’événement national de l’Alberta de la cvr, le 27 mars 2014, par un
groupe de jeunes Autochtones et non-Autochtones du Centre for Global Education
d’Edmonton. L’un des jeunes non-Autochtones, Hanshi Liu, nous a parlé du projet.
D’abord, le groupe — composé de jeunes des réserves des Premières Nations, des
collectivités rurales High Prairie et Fort MacLeod et de la ville d’Edmonton — a
passé un mois à étudier les pensionnats, à en discuter et à échanger sur ses histoires
communes. Il a ensuite organisé une assemblée virtuelle où plus de 300 élèves ont
parlé de leur vision de la réconciliation.
Emerald Blesse, de la nation crie de Little River a déclaré que « les jeunes croient
que la réconciliation est le moyen de rétablir la confiance perdue et d’ouvrir la porte
à des communications positives et productives. Une fois qu’on affirme la fierté de
chaque culture pour son héritage, la guérison peut commencer… » Hayley GrierStewart, qui représentait les Premières Nations Kainai, Siksika, Tsuu T’ina et Stoney,
a affirmé pour sa part que « les jeunes croient que dans nos collectivités, nous devons
enseigner et créer la connaissance et l’appréciation culturelle, mais aussi favoriser la
guérison et restauration. Si nous initions les jeunes à la culture dès le plus jeune âge
dans nos écoles, dans notre programme et dans la pratique de la justice restauratrice,
on apprendra à la nouvelle génération à se montrer proactive au lieu d’être seulement
réactive ». La jeune Métis Shelby Lachlan a affirmé :
[...] les jeunes de l’Alberta croient, que pour progresser vers la guérison et la
réconciliation, il est important de prendre des mesures à l’échelle nationale et
provinciale. On doit d’abord rétablir la confiance entre ces deux collectivités
[Autochtones et non-Autochtones], et on croit qu’il est possible d’y parvenir
en honorant, en reconnaissant et en respectant tous les traités et toutes les
conventions de règlements129.
Les forums de jeunes et les Dialogues jeunesse forment globalement une
composante essentielle de l’éducation comme moyen de réconciliation. Les
organismes sans but lucratif peuvent jouer un rôle clé en fournissant aux jeunes
Autochtones et non-Autochtones des occasions régulières de participer au dialogue
interculturel et de travailler activement à la réconciliation.
Le défi de la réconciliation • 265
Appel à l’action :
66) Nous demandons au gouvernement fédéral d’établir un financement pluriannuel
destiné aux organisations communautaires œuvrant auprès des jeunes pour
leur permettre d’offrir des programmes sur la réconciliation, et de mettre
en place un réseau national de mise en commun de renseignements et de
pratiques exemplaires.
Le rôle des musées et des archives du Canada
dans l’éducation en vue de la réconciliation
Les musées et les archives, en tant que lieux de la mémoire publique et de
l’histoire nationale, ont un rôle clé à jouer dans la réconciliation nationale. En tant
qu’institutions financées par l’État, les musées et les archives des anciennes colonies
de peuplement comme le Canada, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et les États-Unis
ont offert une interprétation du passé qui excluait ou marginalisait les perspectives
culturelles et l’expérience historique des peuples autochtones. Les musées ont
traditionnellement été conçus comme des lieux où l’histoire de la nation était
présentée en termes objectifs, neutres. Toutefois, à mesure que s’est révélée cette
histoire qui avait été réduite au silence, il est devenu évident que les musées canadiens
n’avaient révélé qu’une partie de l’histoire130. Dans le même ordre d’idées, les archives
ont fait partie de l’« architecture de l’impérialisme », en tant qu’institutions détentrices
des documents historiques de l’État131. Tandis que le Canada faisait face à son passé
colonial, les musées et les archives sont graduellement passés d’institutions au service
de la colonie et de l’empire à des institutions plus inclusives et reflétant mieux toute la
richesse de l’histoire canadienne.
Des événements politiques et juridiques sur les scènes nationale et internationale
ont contribué à ce changement. Un peu partout dans le monde, l’adoption de la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones a entraîné
une reconnaissance croissante du droit des Autochtones à l’autodétermination
et du devoir de l’État de protéger les savoirs traditionnels et les droits culturels des
Autochtones. La Déclaration affirme en outre que toute mesure étatique touchant les
peuples autochtones requiert leur consentement préalable, libre et éclairé. Les États
ont l’obligation de prendre des mesures efficaces pour protéger les droits des peuples
autochtones et réparer les violations de leurs savoirs traditionnels ou de leurs droits
culturels. Tout cela a des répercussions importantes pour les musées et les archives
nationales et les fonctionnaires qui y travaillent132.
266 • Commission de vérité et réconciliation
La Commission souligne le fait que plusieurs articles de la Déclaration des Nations
Unies sont particulièrement pertinents pour les musées et archives nationaux du
Canada, notamment ceux-ci :
• Les peuples autochtones ont le droit d’observer et de revivifier leurs traditions
culturelles et leurs coutumes. Ils ont notamment le droit de conserver, de
protéger et de développer les manifestations passées, présentes et futures de
leur culture, telles que les sites archéologiques et historiques, l’artisanat, les
dessins et modèles, les rites, les techniques, les arts visuels et du spectacle et la
littérature. [Article 11.1]
• Les États doivent accorder réparation par le biais de mécanismes efficaces —
qui peuvent comprendre la restitution — mis au point en concertation avec
les peuples autochtones, en ce qui concerne les biens culturels, intellectuels,
religieux et spirituels qui leur ont été pris sans leur consentement préalable,
donné librement et en connaissance de cause, ou en violation de leurs lois,
traditions et coutumes. [Article 11.2]
• Les peuples autochtones ont le droit de manifester, de pratiquer, de promouvoir
et d’enseigner leurs traditions, coutumes et rites religieux et spirituels; le droit
d’entretenir et de protéger leurs sites religieux et culturels et d’y avoir accès
en privé; le droit d’utiliser leurs objets rituels et d’en disposer; et le droit au
rapatriement de leurs restes humains. [Article 12.1]
• Les États veillent à permettre l’accès aux objets de culte et aux restes humains
en leur possession et/ou leur rapatriement, par le biais de mécanismes
justes, transparents et efficaces mis au point en concertation avec les peuples
autochtones concernés. [Article 12.2]
La Déclaration, conjointement avec l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982
du Canada (qui reconnaît et confirme les droits ancestraux et issus de traités existants)
et diverses décisions judiciaires portant sur les droits autochtones, a profondément
modifié le paysage des institutions publiques consacrées à l’histoire du Canada. À
la suite des jugements qui ont déclaré que l’État devait faire respecter le principe de
l’honneur de la Couronne dans tous ses rapports avec les peuples autochtones et que
l’histoire orale des peuples autochtones devait être « placée sur un pied d’égalité »
avec les documents historiques écrits, les musées et les archives nationaux ont été
contraints de s’adapter133. Les structures de gouvernance, les politiques, les codes
d’éthique et les activités quotidiennes des musées et des archives nationaux ont
dû être modifiés pour tenir compte des aspects constitutionnels et juridiques de
l’évolution de la relation du Canada avec les peuples autochtones134.
Le défi de la réconciliation • 267
Les musées nationaux du Canada
Le Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones de 1996 contenait
une recommandation visant spécifiquement les musées canadiens :
Que les musées et autres établissements culturels adoptent des codes d’éthique
régissant tous les aspects du collectionnement, du retrait d’inventaire, de l’exposition
et de l’interprétation d’objets se rapportant à la culture et au patrimoine autochtone
et, à cette fin :
a) fassent participer les Autochtones à la rédaction, à l’adoption et à la mise en
œuvre des codes d’éthique;
b) créent des répertoires de fonds pertinents et mettent ces répertoires à la
disposition des Autochtones;
c) cataloguent les fonds, et indiquent comment les utiliser et les exposer de façon
appropriée;
d) restituent sur demande les objets sacrés ou faisant partie intégrante de
l’histoire et de la continuité de certaines nations et collectivités;
e) retournent les restes humains aux familles, aux collectivités et aux nations,
à leur demande, ou consultent les conseillers autochtones quant à la bonne
façon de se départir de ces restes, lorsque ceux-ci ne peuvent être rattachés à
une nation particulière;
f ) veillent à ce que les Autochtones et leurs collectivités aient effectivement accès
aux programmes d’éducation et de formation culturelles offerts par les musées
et d’autres établissements culturels135. [Recommandation 3.6.4]
Dans les années qui ont suivi la publication de ce rapport, les musées du pays ont
mis en œuvre un grand nombre de ses recommandations136. Beaucoup ont travaillé
avec les communautés pour rapatrier des restes humains ou des artéfacts. Dans
certaines institutions, les consultations et les partenariats avec les communautés
autochtones sont devenus pratique courante, et des stages pour Autochtones ou
d’autres possibilités de formation ont été mis en place. Ce n’est pourtant pas encore
suffisant, alors même que les musées sont confrontés à des défis importants dans
l’obtention d’un financement adéquat et stable sur plusieurs années pour soutenir
adéquatement ces initiatives cruciales137.
Depuis une trentaine d’années, les musées canadiens qui racontaient l’histoire
du pays avec peu d’égard pour l’histoire des Premières Nations, des Inuits et des
Métis se transforment lentement. Si le dialogue entre les musées et les peuples
autochtones s’est considérablement amélioré depuis les années 1980, un débat
plus large se poursuit sur l’identité de ceux dont il faut raconter l’histoire et la façon
d’interpréter cette histoire. Nous nous concentrons ici sur deux musées nationaux, le
268 • Commission de vérité et réconciliation
Musée canadien de l’histoire (anciennement le Musée canadien des civilisations) et
le Musée canadien pour les droits de la personne138. En tant qu’institutions publiques
consacrées à l’histoire nationale, ces musées portent la responsabilité particulière
de raconter le passé du Canada d’une manière qui reflète non seulement la diversité
des cultures, des histoires et des expériences des Premières Nations, des Inuits et
des Métis, mais aussi la violence collective et les injustices historiques dont ils ont
été l’objet aux mains de l’État. Il est instructif d’examiner la façon dont ces deux
institutions publiques prévoient d’interpréter l’histoire des peuples autochtones et de
traiter de ces injustices historiques dans les années à venir.
Le Musée canadien de l’histoire
Comparaissant devant le Comité permanent du patrimoine canadien de la
Chambre des communes en juin 2013, Mark O’Neill, président-directeur général de la
Société du Musée canadien des civilisations, a reconnu que de nombreux aspects et
jalons importants de l’histoire canadienne — dont les pensionnats — étaient absents
du Musée.
Dès que l’on entre dans cette salle, on peut constater ce qui constitue peut-être
sa lacune la plus importante. Notre histoire nationale y débute non pas avec
l’arrivée des Premiers Peuples, mais avec la venue des Européens au XIe siècle. La
colonisation est une notion ou un terme qui est entièrement passé sous silence
dans la salle du Canada. C’est un problème auquel nous comptons remédier.
Les Canadiens nous ont signifié très clairement, lors de notre processus de
participation publique, que les voix et les expériences des Premiers Peuples
doivent s’inscrire dans toute trame narrative de l’histoire du Canada. [...] Les
Canadiens souhaitent que nous présentions leur histoire sous tous ses aspects
avec franchise et équité. Ils veulent que nous leur fassions découvrir les bons
et les mauvais épisodes de notre passé. Ils nous ont exhortés à alimenter leur
sentiment de fierté nationale, mais sans passer sous silence nos lacunes, nos
erreurs et nos controverses139.
En juillet 2013, le Musée canadien des civilisations et son partenaire, le Musée
canadien de la guerre, ont publié une stratégie commune de recherche destinée à
orienter les activités de recherche des deux institutions jusqu’en 2023. « Mémoire
et commémoration » comptent parmi les thèmes de recherche clés. Les objectifs
associés à ce thème comprennent la présentation de récits historiques concurrents
et controversés de la Confédération et des deux guerres mondiales, et des
« commémorations choisies pour explorer les concepts de mythes, de mémoire
et de Nation ». Les musées avaient l’intention de « présenter honnêtement et
respectueusement au public les enjeux historiques d’importance, controversés ou
Le défi de la réconciliation • 269
sujets à débat », notamment par « l’exploration d’un passé traumatisant (Africville, les
pensionnats autochtones, etc.) »140.
S’appuyant sur des recherches montrant que les Canadiens accordent beaucoup
d’importance à leurs « liens personnels et familiaux avec l’histoire », le Musée canadien
de l’histoire a déclaré qu’il comptait « explorer la réalité de la vie des Premiers Peuples
du Canada aujourd’hui », dont leur « engagement culturel envers la modernité, les
changements environnementaux et la mondialisation, et sur l’évolution des concepts
de tradition, de mobilisation politique et de nouvelles avenues d’expression sociale »
et « l’impact des changements rapides dans le Nord du Canada, surtout pour les
Inuits »141. Les « Premiers Peuples » forment un autre thème de recherche clé, avec
une attention particulière sur l’histoire des différents peuples autochtones :
Les histoires et les cultures des peuples autochtones sont au cœur de la
connaissance de notre passé commun. L’exploration respectueuse de l’histoire
interreliée, souvent difficile, des contacts entre Autochtones et non-Autochtones
représente une contribution responsable et opportune au Canada d’aujourd’hui
et à la compréhension des questions autochtones globales [...] Quatre principaux
objectifs guident l’exploration et la dissémination de l’histoire des Autochtones
[...]1) Présenter les histoires et cultures autochtones au sein de l’histoire
canadienne dans son ensemble [...] 2) Explorer l’engagement interculturel et ses
impacts continus [...] 3) Mieux comprendre les histoires autochtones avant les
contacts avec le monde européen [...] [et] 4) Approfondir les efforts pour appuyer
l’intendance des Premiers Peuples142.
Nous sommes heureux de constater qu’une grande part des éléments sur lesquels
insiste la stratégie de recherche de ces musées correspond à nos propres conclusions :
les Canadiens, notamment les jeunes et les enseignants, considèrent qu’ils devraient
en apprendre davantage sur l’histoire et l’héritage des pensionnats, ainsi que sur
l’histoire des Autochtones en général. Nous retenons en particulier l’importance
accordée à la présentation des aspects tant positifs que négatifs de l’histoire du Canada,
à la démonstration de la pertinence du passé pour le présent (y compris les voix et les
perspectives marginalisées), la promotion de la collaboration, et l’établissement de
liens entre l’histoire personnelle et l’histoire publique.
Le Musée canadien pour les droits de la personne
En tant qu’institution publique consacrée à l’histoire nationale, le nouveau
Musée canadien pour les droits de la personne (mcdp), à Winnipeg, a pour mandat
d’« explorer le thème des droits de la personne en vue d’accroître la compréhension
du public à cet égard, de promouvoir le respect des autres et d’encourager la réflexion
et le dialogue »143. Lors du Forum de la cvr sur le Centre national de recherche à
270 • Commission de vérité et réconciliation
Vancouver, le 3 mars 2011, le président-directeur général du mcdp, Stuart Murray, a
parlé de la vision du Musée pour la réconciliation nationale et du rôle que le Musée
pourrait y jouer. Il a souligné le rôle de premier plan joué par les conseillers des
Premières Nations, Métis et Inuits du mcdp, de même que par le Conseil consultatif
des aînés, le Conseil des jeunes autochtones et la collectivité autochtone au sens large,
dans la planification des activités du musée et l’élaboration de ses programmes144.
Compte tenu des vives controverses entourant l’histoire du système des
pensionnats, il n’est peut-être pas surprenant que le mcdp ait été critiqué par la
Southern Chiefs Organization du Manitoba, en juin 2013, après qu’un journal ait
rapporté que le Musée ne qualifierait pas de « génocide » les violations des droits
fondamentaux des Premières Nations. Selon la Southern Chiefs Organization, le
Musée « aseptisait la véritable histoire du traitement honteux réservé aux Premières
Nations par le Canada »145. Stuart Murray a publié une déclaration le 26 juillet 2013
pour clarifier la position du Musée :
Dans le Musée, nous examinerons la violation flagrante et systémique des droits
de la personne liés aux peuples autochtones. Ceci comprendra de l’information
sur les efforts menés par la communauté autochtone, et d’autres groupes, pour
faire reconnaître ces violations comme un génocide – et nous utiliserons ce
mot. Nous verrons de quelles façons il est possible de revendiquer une telle
reconnaissance quand les gens cessent de démentir la réalité et travaillent à
briser le silence qui entoure de tels abus horribles [...] Bien que nous ayons
choisi de ne pas utiliser le terme « génocide » pour le moment dans le titre de
l’une de nos expositions au sujet de cette expérience, nous nous servirons de ce
mot dans l’exposition même pour décrire les efforts menés par la communauté
afin de faire reconnaître le génocide. Les visiteurs pourront tirer leurs propres
conclusions en s’appuyant sur les faits historiques et les renseignements
actualisés que nous leur présenterons. Un musée n’a pas le pouvoir de faire des
déclarations de génocide, mais notre Musée peut certainement, en poursuivant
son partenariat avec la communauté autochtone elle-même, favoriser un
examen honnête de l’histoire du Canada en matière des droits de la personne,
dans l’espoir que le respect et la réconciliation triompheront146.
Le Musée a annoncé son intention de créer des occasions pour les Canadiens
d’engager un dialogue public beaucoup plus large, depuis longtemps attendu,
sur la question du génocide et du système des pensionnats. Le mcdp a imaginé la
création d’un lieu d’éducation publique pour inviter tous les Canadiens à réfléchir de
manière plus critique à l’histoire des violations des droits fondamentaux des peuples
autochtones.
Évoquant la commémoration prochaine de la Confédération canadienne, en 2017,
Murray a fait observer que le dossier canadien en matière de droits de la personne
n’était pas sans tache :
Le défi de la réconciliation • 271
Pour bien des communautés autochtones, ce n’est pas forcément un événement
méritant d’être célébré. Par contre, en regardant notre passé avec honnêteté et
ouverture, en mobilisant une diversité de voix et de perspectives et en célébrant
ce qui a été accompli pour corriger les erreurs, nous œuvrerons à rendre notre
nation plus unie, plus fière et plus juste. Cet anniversaire, nous pouvons en faire
une étape-clé sur le chemin de la réconciliation147.
La Commission estime qu’à l’approche le 150e anniversaire du Canada en 2017, la
réconciliation nationale est le cadre le plus approprié pour orienter la commémoration
de ce repère important de l’histoire du Canada. Cette célébration pourrait être
une occasion pour les Canadiens de faire le point sur leur passé, et de célébrer les
réalisations du pays sans se dérober à la responsabilité de ses échecs. Favoriser
un discours public plus inclusif sur le passé à travers la lentille de la réconciliation
ouvrirait des possibilités nouvelles et passionnantes pour un avenir dans lequel les
peuples autochtones prendraient leur juste place dans l’histoire du Canada comme
peuples fondateurs ayant des contributions déterminantes et uniques à apporter à ce
pays.
De l’avis de la Commission, le Canada a un besoin urgent de former des citoyens
instruits sur le plan de leur histoire qui comprennent pourquoi et en quoi le passé
a de l’importance pour leur propre vie et pour l’avenir de leur pays. Les musées
ont la responsabilité éthique de favoriser la réconciliation nationale, plutôt que de
simplement rapporter le point de vue d’une seule partie sur le passé. Cette mission peut
être accomplie en représentant l’histoire des pensionnats et des peuples autochtones
d’une façon qui invite des perspectives multiples, parfois contradictoires, et favorise
en fin de compte l’empathie, le respect mutuel et un désir de réconciliation enracinée
dans la justice.
Le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien pour les droits de la personne,
travaillant en collaboration avec les peuples autochtones, les musées régionaux et
locaux et l’Association des musées canadiens, devraient prendre l’initiative dans faire
de la réconciliation un thème central de la commémoration du 150e anniversaire de la
Confédération canadienne en 2017.
Il est important de noter que, bien que nous nous soyons concentrés ici sur les
musées nationaux, les musées régionaux et locaux ont également un rôle crucial à
jouer dans la création de possibilités pour les Canadiens d’examiner les injustices
historiques subies par les Premières Nations, les Inuits et les Métis, de s’engager dans
un dialogue public sur ce qui a été fait et ce qui reste à faire pour y remédier, et de
réfléchir à l’esprit et au but de la réconciliation. Grâce à leurs expositions, leurs activités
de sensibilisation et leurs programmes de recherche, tous les musées occupent une
place privilégiée pour contribuer à une éducation en vue de la réconciliation.
272 • Commission de vérité et réconciliation
Appels à l’action :
67) Nous demandons au gouvernement fédéral de fournir des fonds à l’Association
des musées canadiens pour entreprendre, en collaboration avec les peuples
autochtones, un examen national des politiques et des pratiques exemplaires
des musées, et ce, dans le but de déterminer le degré de conformité avec la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et de
formuler des recommandations connexes.
68) Nous demandons au gouvernement fédéral, en collaboration avec les
peuples autochtones et l’Association des musées canadiens, de souligner le
150e anniversaire de la Confédération canadienne en 2017 en établissant un
programme de financement national pour les projets de commémoration sur le
thème de la réconciliation.
Les archives nationales du Canada : entre relais de l’histoire
autochtone et gardiennes des documents de l’État
En tant que dépositaire des archives nationales du Canada, Bibliothèque et
Archives Canada (bac) a une double fonction à l’égard de ses fonds sur les peuples
autochtones. En effet, elle est à la fois une institution publique chargée de rendre
accessibles au public des documents pertinents pour l’histoire autochtone et la
gardienne des archives ministérielles du gouvernement fédéral.
En 2005, bac a publié le « Cadre de travail du développement de la collection »
énonçant les principes et les pratiques qui guideraient ses acquisitions et la
préservation de ses fonds. Ce cadre de travail formulait des engagements précis sur
les documents touchant les peuples autochtones :
bac reconnaît l’apport des peuples autochtones au patrimoine documentaire
du Canada, et convient que, pour constituer une collection de ces documents,
elle doit tenir compte de la diversité des cultures autochtones, des relations
entre le gouvernement du Canada et les peuples autochtones, et des besoins
et réalités propres aux collectivités autochtones. L’élaboration d’une stratégie
nationale sera effectuée en consultation et en collaboration avec les collectivités
et les organisations autochtones, et se conformera aux modes de préservation
des connaissances et du patrimoine autochtones ou à la façon dont ces
connaissances et ce patrimoine devraient être conservés et protégés au sein ou
hors des collectivités autochtones148.
Bibliothèque et Archives Canada a élaboré divers guides et diverses ressources
en lien avec les recherches sur le patrimoine autochtone149. Mais une tension
Le défi de la réconciliation • 273
fondamentale existe entre le mandat d’éducation du public de bac, qui comprend
la collaboration avec les peuples autochtones afin de documenter leur histoire
culturelle et sociale, et son obligation, prévue par la loi, de servir l’État. Cette tension
est particulièrement manifeste dans le cas des documents archivés concernant les
injustices historiques dont les peuples autochtones ont fait l’objet. Certains documents
historiques détenus par bac ont été beaucoup utilisés comme preuves, tant par les
demandeurs autochtones que par le défendeur fédéral, dans les litiges portant sur
les pensionnats, les traités, les titres et les droits ancestraux, et les revendications
territoriales.
Dans le cas des documents relatifs aux pensionnats, les problèmes associés à
la double fonction de bac sont devenus évidents au cours du litige qui a précédé
la Convention de règlement. Pendant cette période, en vertu de son mandat
d’éducation du public, bac a produit en 2002 « Pensionnats autochtones au Canada :
une bibliographie sélective » et prêté assistance aux Autochtones et aux chercheurs,
universitaires ou autres, qui désiraient accéder à ces fonds150. Or, parce que le litige sur
les pensionnats plaçait le gouvernement fédéral dans le rôle du principal accusé d’une
affaire judiciaire, la priorité de bac, en tant que gardien des archives ministérielles
du gouvernement fédéral, était de répondre à ses obligations juridiques envers la
Couronne.
M. Ian Wilson, bibliothécaire et archiviste émérite et ancien archiviste national du
Canada, a décrit cette tension. Il a expliqué que, tandis que s’intensifiait le litige sur
les pensionnats, il s’est passé ceci :
Les avocats ont assiégé les archives. Les archivistes, pris entre les vicissitudes
des vieilles pratiques informelles de tenue d’archives des écoles confessionnelles
de tout le pays, les demandes juridiques d’accès immédiat et complet et leurs
obligations envers leur employeur et leur profession, ont lutté pour défendre
leur idéal d’intendance honnête des archives [...] Ce processus a mis à l’épreuve
la capacité des archives et notre aptitude professionnelle à réagir151.
Ces défis ne sont pas disparus avec la mise en œuvre de la Convention de
règlement de 2007. Les difficultés connues par la cvr pour avoir accès aux dossiers du
gouvernement à bac montrent pourquoi les archives contrôlées par l’État ne sont pas
nécessairement les mieux placées pour répondre aux besoins des survivants, de leurs
familles et des communautés.
En 2009, dans le cadre d’une activité d’information publique, bac avait conclu un
partenariat avec la Fondation autochtone de l’espoir et la Fondation autochtone de
guérison pour organiser deux expositions : Que sont les enfants devenus? L’expérience
des pensionnats autochtones, et « Nous étions si loin… » : l’expérience des Inuits dans les
pensionnats152. Bibliothèque et Archives Canada a également produit une version en
ligne à jour de la bibliographie, « Les séquelles du régime de pensionnats au Canada :
une bibliographie sélective »153. En 2010, bac a publié un guide de recherche en ligne,
274 • Commission de vérité et réconciliation
« Faire une recherche sur les pensionnats : Guide pour les documents du Programme
des Affaires indiennes et inuites et les ressources connexes à Bibliothèque et Archives
Canada »154.
Dans l’esprit de la réconciliation, les archivistes de bac (ainsi que les archivistes des
Églises) ont apporté des classeurs contenant des photographies des pensionnats aux
lieux d’apprentissage des événements nationaux de la cvr, où les survivants et d’autres
pouvaient les regarder et obtenir des copies de leurs photos de classe et d’autres
activités de l’école. Pour de nombreux survivants, en particulier ceux qui n’avaient
aucune trace visuelle de leur enfance ou de photos de frères et sœurs décédés, c’était
l’un des aspects les plus précieux des événements nationaux. Cependant, au cours de
cette même période, les collections de bac et son rôle dans le respect des obligations
légales du gouvernement fédéral concernant la production de documents selon les
termes de la Convention de règlement sont devenus l’objet d’une procédure judiciaire
entre la cvr et le gouvernement fédéral.
Le CVR cherche à avoir un accès complet aux collections de BAC
L’annexe N de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens décrit
le mandat de la cvr ainsi que les obligations des parties à la Convention relativement
au soutien à donner à la Commission dans ses travaux. Une disposition traite de
l’obligation des parties de fournir les documents pertinents à la Commission.
Afin d’assurer l’efficacité du processus de vérité et de réconciliation, le Canada
et les organismes religieux fourniront tous les documents pertinents en leur
possession ou sous leur contrôle à la commission de vérité et de réconciliation
(la « Commission ») et pour son usage, sous réserve du droit à la protection des
renseignements personnels d’une personne prévu par la loi applicable relative
à la protection des renseignements personnels, et sous réserve de la législation
sur l’accès à l’information et sur la protection des renseignements personnels
applicable, à l’exception des documents auxquels le secret professionnel de
l’avocat s’applique lorsqu’il est invoqué;
Dans les cas où le droit à la protection des renseignements personnels d’une
personne est en cause et sous réserve de la législation applicable en matière
de protection de renseignements personnels et d’accès à l’information, les
chercheurs de la Commission auront accès aux documents, à la condition
que les renseignements personnels soient protégés. Dans les cas où le secret
professionnel de l’avocat est invoqué, la partie l’invoquant fournira une liste de
tous les documents pour lesquels ce secret professionnel est invoqué.
Le Canada et les organismes religieux ne sont pas tenus de renoncer à la
possession de documents originaux en faveur de la Commission. Elles sont
Le défi de la réconciliation • 275
tenues de compiler tous les documents pertinents de façon organisée à des
fins d’examen de la part de la Commission et de permettre l’accès à leurs
archives afin que la Commission puisse remplir son mandat. La production de
documents ne requiert pas la production de documents originaux. Les originaux
ou copies certifiées conformes, peuvent être fournis ou les originaux peuvent
être fournis temporairement à des fins de photocopie si les renseignements
originaux ne doivent pas être conservés par la Commission.
Dans la mesure où en conviennent les intéressés, et sous réserve des
exigences du processus, les informations provenant du Processus d’évaluation
indépendant (PEI), des litiges en cours et des processus de règlement des
différends peuvent être transférées à la Commission à des fins de recherche et
d’archivage155.
L’accès aux dossiers historiques du gouvernement à propos de l’administration
du régime de pensionnats a constitué une partie importante du mandat de la
Commission de vérité et réconciliation du Canada. Cet accès a été essentiel pour
nous aider à comprendre l’évolution des politiques et pratiques de l’État en ce qui
concerne les peuples autochtones en général et les pensionnats en particulier. Il était
également nécessaire pour nous permettre de répondre à notre obligation d’assurer
un accès public permanent aux documents par l’intermédiaire du Centre national
pour la vérité et réconciliation. Dans ses tentatives en vue d’obtenir les dossiers, la
Commission s’est heurtée à une série d’obstacles bureaucratiques et juridiques.
En avril 2012, la Commission a dû déposer une « demande d’instructions »
devant la Cour supérieure de justice de l’Ontario en ce qui concerne l’accès aux
dossiers fédéraux pertinents conservés dans les archives nationales. Il s’agissait de
déterminer quelles étaient les obligations du Canada, en vertu de la Convention de
règlement, à l’égard de la communication à la cvr des documents gouvernementaux
archivés à Bibliothèque et Archives Canada. La Commission, Affaires autochtones et
Développement du Nord Canada, le ministère de la Justice et Bibliothèque et Archives
Canada avaient des opinions totalement différentes sur la façon dont la cvr devait
obtenir ces dossiers.
De l’avis de bac, son rôle était celui du détenteur neutre des documents
gouvernementaux, dont la tâche était d’aider et d’habiliter les ministères fédéraux à
faire des recherches dans leurs propres fonds d’archives.
Face à la lourde tâche de mener sa propre recherche dans les vastes collections de
bac, le Canada estimait que son rôle se limitait à la recherche et à la production de
documents pertinents à partir des fichiers actifs et semi-actifs de divers ministères.
Le gouvernement a adopté le point de vue que les ministères devaient fournir à la
cvr le statut de chercheur ministériel uniquement, afin d’accéder à leurs documents
archivés à bac afin que la Commission puisse mener sa propre recherche.
276 • Commission de vérité et réconciliation
La cvr estimait que le Canada avait l’obligation de produire tous les documents
pertinents, y compris ceux entreposés à bac, en plus de l’obligation additionnelle de
donner à la Commission l’accès à bac afin de mener sa propre recherche. Même si
la cvr, dans un esprit de coopération, avait accepté d’obtenir le statut de chercheur
ministériel, elle soutenait que c’était inutile parce que la Convention de règlement lui
avait déjà donné un accès inconditionnel aux archives. Le résultat final a été que le
Canada avait effectivement placé sur la cvr le fardeau de la preuve de sa responsabilité
de produire des documents de bac.
En rendant sa décision en faveur de la Commission, le juge Stephen Goudge a
statué comme suit :
À mon avis, le premier alinéa de l’article 11 énonce l’obligation de base
concernant les documents en la possession ou sous le contrôle du Canada.
Le sens ordinaire de l’énoncé est facile à comprendre. Tous les documents
pertinents doivent être fournis à la cvr. L’obligation est énoncée sans réserve
quant à l’endroit où les documents se trouvent au sein du gouvernement du
Canada. L’obligation n’est pas limitée aux documents réunis par le Canada en
vue de leur production dans le cadre du litige sous-jacent. [paragr. 69]
Je conclus donc que, compte tenu de leur sens, les termes de l’article 11 de
l’annexe N ne soustraient pas les documents archivés à bac de l’obligation du
Canada envers la cvr. Le contexte dans lequel la Convention de règlement a été
rédigée justifie d’autant plus cette conclusion pour plusieurs raisons. [paragr. 71]
Premièrement, au moment où la Convention de règlement a été signée, il
était clair qu’un aspect central du mandat de la cvr concernait l’exposition
de l’histoire des pensionnats indiens (pi). Puisque le Canada a joué un rôle
crucial dans le système des pi, les documents du Canada, peu importe où ils
sont conservés, auraient été compris comme une ressource historique très
importante à cet égard. [paragr. 72]
Deuxièmement, la Convention de règlement prévoit que la cvr doit constituer
un dossier historique du système des pi qui doit être accessible au public à
l’avenir. Ici aussi, les documents du Canada, peu importe où ils sont conservés,
seraient considérés comme essentiels à ce travail. [paragr. 73]
Troisièmement, la période couverte par l’histoire et par les dossiers historiques à
compiler représente plus de 100 ans et remonte au XIXe siècle. À la lumière de ce
laps de temps, il aurait été entendu au moment de l’entente de règlement qu’une
grande partie de la preuve documentaire pertinente en la possession du Canada
doit être archivée à bac et ne serait plus dans les dossiers actifs ou semi-actifs
des ministères du gouvernement du Canada. [paragr. 74]
Quatrièmement, il aurait été évident que le personnel expérimenté de bac
serait bien mieux à même de repérer et d’organiser les documents pertinents
Le défi de la réconciliation • 277
hébergés par bac que le personnel nouvellement embauché de la cvr, ellemême nouvellement constituée. Il aurait été peu sensé de confier cette tâche
au personnel de la cvr au lieu de celui de bac, surtout compte tenu de son
importance pour le mandat de la cvr156. [paragr. 75]
Les difficultés auxquelles s’est heurtée la cvr en vue d’obtenir des documents de bac
étaient certes spécifiques au mandat de la Commission, mais elles mettent en lumière
des questions plus larges concernant le rôle des archives de l’État et des archivistes dans
la fourniture de documents qui révèlent, de manière factuelle, pourquoi et comment
un groupe ciblé de personnes a subi des préjudices sur une échelle étendue. Dans le
contexte d’exigences croissantes pour une meilleure reddition de comptes et une plus
grande transparence du gouvernement, et compte tenu de l’apparition de nouvelles
lois sur le respect de la vie privée et l’accès à l’information, les archives sont devenues
plus directement liées aux luttes pour les droits de la personne et la justice157.
Archives et accès à la justice
Les archives des ministères fédéraux qui sont déposées à Bibliothèque et Archives
Canada relativement aux peuples autochtones sont essentielles pour comprendre
comment les violations des droits de la personne se sont produites et quelles sont
leurs séquelles. En 2005, l’Organisation des Nations Unies a adopté les Principes JoinetOrentlicher, qui énoncent des mesures correctives que les États doivent entreprendre
pour satisfaire à leur devoir de se prémunir contre l’impunité de violations passées
des droits de l’homme et d’éviter qu’elles se reproduisent. Cela comprend le droit
des victimes à la vérité sur ce qui leur est arrivé, à elles et aux membres disparus
de leur famille. La société en général a également le droit à la vérité sur ce qui est
arrivé dans le passé, et quelles circonstances ont produit des violations massives des
droits de la personne. L’État a le devoir de protéger ce savoir et de faire en sorte que
la documentation adéquate soit conservée dans les archives et dans les manuels
d’histoire.
D’après les Principes Joinet-Orentlicher, « l’exercice plein et effectif du droit à
la vérité est assuré par la conservation des archives ». Il est tout aussi important de
faciliter l’accès facile aux archives en faveur des victimes et de leurs proches, et aussi à
des fins de recherche (principes 5, 14, 15, 16)158.
La Commission souligne que dans son rapport d’août 2013 au Conseil des droits de
l’homme des Nations Unies, Pablo de Greiff, rapporteur spécial sur la promotion de la
vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition, fait expressément
référence à l’importance des archives. Il a constaté que les dossiers d’une commission
de vérité et ceux qui sont hébergés dans des archives nationales, régionales et locales
ont pour effet de prolonger la durée et le patrimoine du travail d’une telle commission.
278 • Commission de vérité et réconciliation
Les archives peuvent servir de sites permanents où la reddition de comptes suivant
la commission et le droit à la vérité voient leur accomplissement159. Il explique
également que les archives « [...] constituent la garantie d’une prise en considération
de la voix des victimes et contribuent à instaurer une culture de commémoration et
de mémoire. Elles représentent également un garde-fou contre le révisionnisme et le
déni, étant précisé qu’il s’agit là d’un facteur essentiel, compte tenu de la longue durée
et de l’absence de linéarité des processus de réconciliation sociale et d’intégration »160.
Il conclut que « la mise en place de commissions vérité et l’utilisation des archives
nationales contribuent sensiblement à concrétiser le droit à la vérité en permettant de
lancer des poursuites pénales, d’entamer des procédures de réparation et des réformes
touchant aussi bien les aspects institutionnels que le personnel », et il recommande
que des normes archivistiques internationales soient établies161.
Même si de Greiff ne fait pas spécifiquement référence aux peuples autochtones,
nous constatons que dans de nombreux pays, dont le Canada, l’accessibilité et la
protection de documents historiques ont contribué à faire progresser les droits des
peuples autochtones et à documenter les gestes abusifs de l’État. Dans le sillage de la
commission de vérité en Afrique du Sud et ailleurs, certains archivistes en sont venus
à se voir non pas simplement comme des gardiens neutres de l’histoire nationale,
mais aussi comme des professionnels qui sont chargés de veiller à ce que les dossiers
qui documentent les injustices du passé soient conservés et utilisés pour renforcer la
responsabilisation du gouvernement et soutenir la justice162.
Appels à l’action :
69) Nous demandons à Bibliothèque et Archives Canada :
i. d’adopter et de mettre en œuvre de façon intégrale la Déclaration des
Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et les « Principes
Joinet/Orentlicher » des Nations Unies, plus particulièrement en ce qui
touche le droit inaliénable des peuples autochtones de connaître la vérité
sur les violations des droits de la personne commises à leur endroit dans
les pensionnats et sur les raisons pour lesquelles une telle situation s’est
produite;
ii. de veiller à ce que les fonds documentaires liés aux pensionnats soient
accessibles au public;
iii. d’affecter plus de ressources à l’élaboration de matériel pédagogique et de
programmes de sensibilisation du public sur les pensionnats.
70) Nous demandons au gouvernement fédéral de fournir des fonds à l’Association
des archivistes canadiens pour entreprendre, en collaboration avec les peuples
Le défi de la réconciliation • 279
autochtones, un examen national des politiques et des pratiques exemplaires en
matière d’archives, et ce, afin de :
i. déterminer le degré de conformité avec la Déclaration des Nations Unies sur
les droits des peuples autochtones et les « Principes Joinet/Orentlicher » des
Nations Unies en ce qui touche le droit inaliénable des peuples autochtones
de connaître la vérité sur les violations des droits de la personne commises à
leur endroit dans les pensionnats et sur les raisons pour lesquelles une telle
situation s’est produite;
ii. produire un rapport assorti de recommandations en vue de la mise en
œuvre complète de ces instruments internationaux en tant que cadre de
réconciliation en ce qui a trait aux archives canadiennes.
Enfants disparus, tombes anonymes et cimetières des pensionnats
Au cours des travaux de la Commission, de nombreux témoins autochtones nous
ont parlé des enfants qui ne sont jamais revenus du pensionnat. Les familles et les
communautés ont été hantées par le sort de leurs proches et l’ignorance de leur lieu
de sépulture. Tout au long de l’histoire des pensionnats au Canada, aucun effort n’a été
fait pour enregistrer, dans l’ensemble du système, le nombre d’enfants qui sont morts
chaque année alors qu’ils fréquentaient des pensionnats. Établi par la Commission
de vérité et réconciliation du Canada, le registre national des élèves décédés dans les
pensionnats représente le premier effort national pour enregistrer les noms des élèves
qui sont morts dans les pensionnats. Le registre est loin d’être complet : il reste, par
exemple, de nombreux documents pertinents à recevoir, à recueillir et à examiner.
Certains de ces documents ont été retrouvés dans les dossiers provinciaux. En
juin 2012, lors de leur assemblée générale annuelle, les coroners en chef et les
médecins légistes du Canada ont approuvé une résolution unanime pour soutenir le
projet Enfants disparus de la cvr en mettant à la disposition de la Commission leurs
dossiers sur les décès d’enfants autochtones confiés aux soins des autorités scolaires
dans les pensionnats. Le Bureau du coroner en chef de l’Ontario avait déjà fait œuvre
de pionnier dans la sélection et l’examen de ses dossiers, relevant 120 cas possibles
de décès d’élèves autochtones dans les pensionnats. Le cvr a ensuite contacté les
coroners en chef de tout le pays afin de leur demander de l’aide pour trouver des
documents liés à des décès dans les pensionnats. Dès 2014, les bureaux de coroners
en chef de la Saskatchewan, des Territoires du Nord-Ouest, du Manitoba et de la
Nouvelle-Écosse avaient également répondu à la demande de la Commission.
D’autres organismes régionaux détiennent également des informations cruciales
dans leurs dossiers. Le cvr contacté les bureaux provinciaux de l’état civil à travers
280 • Commission de vérité et réconciliation
le pays. À l’événement national de l’Alberta, le sous-ministre adjoint des Relations
autochtones et de la Réconciliation de Colombie-Britannique, Peter Cunningham,
a offert une clé USB dans une petite boîte sculptée de bois cintré — un geste de
réconciliation. Il a dit ceci :
Je pense qu’il est extrêmement important que toute l’information soit mise au
jour sur ce qui est un aspect très sombre et troublant de l’histoire canadienne
[...] les pensionnats [...] Je suis ici aujourd’hui pour ajouter à ce corpus de
connaissances au nom du gouvernement de la Colombie-Britannique et de
l’Agence de l’état civil de la Colombie-Britannique [...] Cette clé USB contient
des informations sur les enfants autochtones de 4 à 19 ans qui sont morts en
Colombie-Britannique de 1870 à 1984163.
Dès 2014, en plus du bureau de la Colombie-Britannique, les bureaux de l’état civil
de l’Alberta, de la Nouvelle-Écosse, de l’Ontario, de la Saskatchewan, du Yukon et du
Nunavut avaient répondu à la demande de la Commission. Pour achever le travail
entamé par la Commission nationale sur le registre national des élèves décédés dans
les pensionnats, il sera essentiel pour le Centre national pour la vérité et réconciliation
d’obtenir tous les documents relatifs aux morts d’élèves dans les pensionnats.
Appel à l’action :
71) Nous demandons à tous les coroners en chef et les bureaux de l’état civil de
chaque province et territoire qui n’ont pas fourni à la Commission de vérité et
réconciliation leurs dossiers sur le décès d’enfants autochtones dont les autorités
des pensionnats avaient la garde de mettre ces documents à la disposition du
Centre national pour la vérité et réconciliation.
La réalisation et la tenue à jour du registre national des élèves décédés dans les
pensionnats nécessiteront un soutien financier continu.
Appel à l’action :
72) Nous demandons au gouvernement fédéral de mettre suffisamment de
ressources à la disposition du Centre national pour la vérité et réconciliation
pour lui permettre de tenir à jour le registre national de décès des élèves de
pensionnats établi par la Commission de vérité et réconciliation du Canada.
Il faudra également transmettre des informations aux familles de ceux qui sont
morts dans les pensionnats. Comme l’indiquent les dossiers historiques, les familles
n’étaient pas suffisamment informées de l’état de santé de leurs enfants. Il faut que le
gouvernement fédéral trouve des moyens appropriés d’informer les familles du sort
Le défi de la réconciliation • 281
de leurs enfants et de faire en sorte que la mémoire de ces enfants soit honorée d’une
façon acceptable pour les familles.
Appels à l’action :
73) Nous demandons au gouvernement fédéral de travailler de concert avec l’Église,
les collectivités autochtones et les anciens élèves des pensionnats afin d’établir
et de tenir à jour un registre en ligne des cimetières de ces pensionnats, et, dans
la mesure du possible, de tracer des cartes montrant l’emplacement où reposent
les élèves décédés.
74) Nous demandons au gouvernement fédéral de travailler avec l’Église et les
dirigeants communautaires autochtones pour informer les familles des enfants
qui sont décédés dans les pensionnats du lieu de sépulture de ces enfants, pour
répondre au souhait de ces familles de tenir des cérémonies et des événements
commémoratifs appropriés et pour procéder, sur demande, à la réinhumation des
enfants dans leurs collectivités d’origine.
En tant que commissaires, nous avons été honorés d’être présents lors de cérémonies
de commémoration organisées par les communautés pour rendre hommage
aux enfants qui sont morts dans les pensionnats. Ces cérémonies ont joué un rôle
important dans le processus de réconciliation. À l’événement national de l’Alberta,
les membres du conseil d’administration de la Remembering the Children Society ont
offert un gage de réconciliation. Ils ont parlé du processus qu’ils ont entrepris afin
d’identifier les enfants qui étaient morts alors qu’ils fréquentaient l’école industrielle
à Red Deer. Richard Lightning a fait la déclaration suivante :
Mon père, Albert Lightning, et son frère cadet, David, de la Première Nation
Samson, sont allés à l’école industrielle à Red Deer, qui était exploitée par
l’Église méthodiste de 1893 à 1919. Albert Lightning a survécu à cette expérience
de l’école, mais David est mort de la grippe espagnole en 1918. En 1986, Albert
a visité le Red Deer and District Museum and Archives, où il a dit au préposé,
Lyle Keewatin-Richards, « Ah, vous voilà. C’est vous qui allez trouver mon petit
frère. » Lyle a appris qu’à l’instar de trois autres élèves morts à la même époque,
David avait été enterré dans le cimetière de la ville de Red Deer. Lyle a également
pris connaissance de l’existence du cimetière à côté de l’école Sylvan Creek.
La révérende Cecile Fausak164 a expliqué :
Vers 2004 [...] les membres de l’Église Unie de Sunnybrook ont commencé à
se demander s’ils pouvaient faire quelque chose pour améliorer leurs relations
avec les Autochtones dans cette région. Lyle, se souvenant de cette anecdote,
leur a suggéré : « Il y a un petit projet. Celui des enfants qui ont été enterrés
dans le cimetière de pensionnat laissé à l’abandon de cette ville et dont il faut
282 • Commission de vérité et réconciliation
honorer la mémoire. » L’église a alors formé un comité, et les années suivantes,
nous avons fouillé le site et les archives de l’école, nous avons personnellement
rendu visite aux sept communautés cries et stoney ainsi qu’à la nation des Métis
d’où étaient issus tous les élèves. En septembre 2009, plus de 30 personnes des
communautés des Premières Nations et des Métis touchées se sont rendues à
Red Deer, ont mangé du ragoût et de la bannique à l’Église Unie de Sunnybrook
et ont visité le cimetière de l’école pour la première fois où ils ont été accueillis
par le propriétaire [actuel].
Muriel Stanley Venne, de l’Église Unie de Sunnybrook a poursuivi :
Nous avons formé un groupe de travail pour organiser la première cérémonie
[commémorative] qui a eu lieu à Fort Normandeau le 30 juin 2010. Tandis
qu’on lisait à haute voix le nom des 325 élèves, un silence de plomb a envahi la
foule... Depuis, les travaux menés en collaboration avec les Premières Nations
signataires des traités no 6 et 7, la Nation Métis de l’Alberta, les membres de
l’Église Unie, le musée et la galerie d’art de Red Deer, la municipalité et le
comté [de Red Deer], le Centre d’accueil [indien] et les conseils scolaires se sont
poursuivis et ont entraîné la création de la Remembering the Children Society
en 2011 [...] Les objectifs de notre société sont les suivants : offrir un soutien
permanent pour rétablir les cimetières des pensionnats autochtones en Alberta
et leur histoire, informer la population de l’existence de ces cimetières et de leur
histoire, rendre hommage aux survivants et à ceux qui sont morts dans les écoles
et identifier les tombes anonymes. Une cérémonie commémorative a eu lieu les
trois années suivantes. Lors de la troisième rencontre, beaucoup de descendants
ont raconté les incidences de l’école industrielle de Red Deer sur leur vie et sur
celle de leurs parents et grands-parents.
Charles Wood a alors déclaré :
La Société a travaillé avec le musée pour créer une nouvelle exposition
permanente et avec l’administration du parc Waskasoo pour préparer un
nouveau panneau d’interprétation à Fort Normandeau sur l’histoire de l’école.
Nous sommes reconnaissants du dévoilement d’une histoire commune
douloureuse, des amitiés que nous avons formées et du processus de guérison
qui a eu lieu et qui est le fruit d’une collaboration de plus de cinq ans. Nous
perpétuerons le souvenir des enfants du passé et du présent. Dans la boîte
en bois cintré, comme symbole de notre travail commun, nous plaçons un
programme de la première cérémonie, un dvd sur l’exposi