Programme de rétablissement du béluga Delphinapterus leucas l’estuaire du Saint-Laurent au Canada

Programme de rétablissement du béluga Delphinapterus leucas l’estuaire du Saint-Laurent au Canada
Loi sur les espèces en péril
Série de Programmes de rétablissement
Programme de rétablissement du béluga
(Delphinapterus leucas), population de
l’estuaire du Saint-Laurent au Canada
Béluga
2012
Référence recommandée :
MPO. 2012. Programme de rétablissement du béluga (Delphinapterus leucas), population de
l’estuaire du Saint-Laurent au Canada, Série de Programmes de rétablissement de la Loi sur les
espèces en péril, Pêches et Océans Canada, Ottawa, 93 + XI p.
Exemplaires supplémentaires :
Des exemplaires supplémentaires peuvent être téléchargés à partir du Registre public de la Loi sur les espèces en péril
Illustration de la couverture : Paule de Margerie
Also available in English under the title:
“Recovery Strategy for the beluga whale (Delphinapterus leucas), St. Lawrence Estuary population, in Canada”
© Sa Majesté la Reine du chef du Canada, représentée par le ministre de Pêches et Océans, 2012. Tous droits réservés.
ISBN 978-1-100-98592-3
No de cat. En3-4/128-2012F-PDF
Le contenu (à l’exception des illustrations) peut être utilisé sans permission, mais en prenant soin d’indiquer la source.
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
PRÉFACE
En vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP), le ministre de Pêches et Océans Canada (MPO)
est le ministre compétent pour les espèces aquatiques. Conformément à l’article 37 de la LEP, le
ministre compétent doit préparer un programme de rétablissement pour les espèces disparues du
pays, en voie de disparition ou menacées. Le béluga du Saint-Laurent a été inscrit en tant qu’espèce
menacée en vertu de la LEP en mai 2005. Pêches et Océans Canada – Région du Québec a dirigé
l’élaboration du présent programme de rétablissement avec la collaboration de Parcs Canada,
d’Environnement Canada, des ministères provinciaux et de plusieurs partenaires du milieu. Le
contenu et le processus de ce programme satisfont aux exigences de la LEP (articles 39 à 41).
La réussite du rétablissement du béluga du Saint-Laurent dépendra de l’engagement et de la
collaboration d’un grand nombre de parties concernées qui participeront à la mise en œuvre des
recommandations formulées dans le présent programme. Cette réussite ne pourra reposer seulement
sur Pêches et Océans Canada ni sur toute autre compétence. Dans l’esprit de l’Accord pour la
protection des espèces en péril, le ministre de Pêches et Océans invite toutes les Canadiennes et
tous les Canadiens à se joindre à Pêches et Océans Canada pour appuyer le programme et le mettre
en œuvre, pour le bien de l’espèce et de l’ensemble de la société canadienne. Pêches et Océans
Canada s’appliquera à encourager la mise en œuvre du programme, compte tenu des ressources
disponibles et des diverses priorités à l’égard de la conservation des espèces en péril. Le degré de
participation à la mise en œuvre du présent programme par les autres compétences et organismes
impliqués est sujet à leurs propres politiques, affectations, priorités et contraintes budgétaires.
Le but, les objectifs et les approches présentées dans ce document pour réaliser le rétablissement
ont été développés en fonction de la meilleure information disponible et sont sujets à des
modifications advenant de nouvelles informations. Le ministre de Pêches et Océans rendra compte
des progrès réalisés d’ici cinq ans. Un ou plusieurs plans d’action détaillant les mesures de
rétablissement particulières à prendre pour appuyer la conservation de l’espèce viendront s’ajouter
au présent programme. Le ministre mettra en œuvre des moyens pour s’assurer, dans la mesure du
possible, que les Canadiennes et les Canadiens directement intéressés ou touchés par ces mesures
seront consultés.
En 1983, le Comité sur le statut des espèces menacées de disparition au Canada, aujourd’hui
Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC), avait accordé au béluga du
Saint-Laurent le statut d’espèce « en danger de disparition », étant donné le déclin important causé
par une chasse excessive, abolie en 1979. En 1986, Pêches et Océans Canada a mis sur pied le
comité ad hoc pour la conservation des bélugas du Saint-Laurent dont les fonctions principales
étaient d'identifier les facteurs pouvant nuire à la survie de la population et d'effectuer des
recommandations pour favoriser son rétablissement. C'est sur les bases du rapport déposé par ce
comité que fut élaboré le Plan d'action interministériel pour favoriser la survie du béluga. Ce projet,
mis en œuvre par Pêches et Océans Canada et Environnement Canada, dans le cadre du Plan
d'action Saint-Laurent (PASL), a été réalisé entre 1988 et 1993 dans le but de contrôler le
dérangement et les produits chimiques toxiques ainsi que d’accroître les connaissances sur la
population de bélugas. Un quatrième volet, ajouté en 1989, visait à augmenter l'accessibilité de
l'information au public afin de renseigner et sensibiliser la population québécoise et canadienne à la
cause des bélugas du Saint-Laurent. Ces objectifs de conservation et de protection de l’écosystème
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
du Saint-Laurent ont été poursuivis dans le cadre de Saint-Laurent Vision 2000 et du Plan SaintLaurent pour un développement durable 2005-2010.
En 1994, le MPO et le Fonds mondial pour la nature (WWF) ont participé à la mise en place d’une
équipe pour le rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent, composée de
membres provenant des ministères provinciaux et fédéraux ainsi que d’organisations nongouvernementales; son mandat était d’élaborer un plan de rétablissement pour cette population qui
fut publié en décembre 1995 (MPO et WWF, 1995).
Par la suite, en 1996, le Comité sur le rétablissement du béluga du Saint-Laurent a été formé pour
favoriser et surveiller la mise en œuvre de ce plan de rétablissement. Le COSEPAC a réexaminé et
confirmé le statut d’espèce « en voie de disparition » de la population de bélugas de l’estuaire du
Saint-Laurent en 1997. En 1998, le Comité sur le rétablissement du béluga a publié le premier
compte rendu de la mise en œuvre du Plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent (MPO et
WWF, 1998).
En 2002 et 2003, le comité de rétablissement s’est de nouveau réuni pour mettre à jour
l’information disponible sur le béluga du Saint-Laurent et pour réviser les recommandations du plan
de rétablissement de 1995. Puis, en mai 2004, le COSEPAC a changé le statut de la population de
bélugas du Saint-Laurent pour « espèce menacée », suite à l’adoption de nouveaux critères
quantitatifs de classification afin de les harmoniser avec ceux de l’Union internationale pour la
conservation de la nature (UICN). En 2005, Pêches et Océans Canada a réuni des spécialistes du
béluga dans le but de fixer des critères d’évaluation permettant de définir une population rétablie et
d’obtenir des avis scientifiques sur le potentiel de rétablissement des différentes populations
canadiennes de béluga (MPO, 2005b, a; Lawson et coll., 2006).
Avec l’adoption de la Loi sur les espèces en péril, une équipe pour le rétablissement du béluga du
Saint-Laurent a été formée dans le but d’élaborer un programme de rétablissement, conforme à la
Loi. Ce présent programme de rétablissement est donc la somme de tous ces efforts réalisés depuis
1983 pour le rétablissement de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent. Ce
programme a été élaboré en coopération ou en consultation avec les parties suivantes : autorités
gouvernementales, groupes autochtones, groupes environnementaux, intervenants de l’industrie.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
REMERCIEMENTS
Pêches et Océans Canada remercie les rédacteurs du document, Andréanne Demers, Hugues
Bouchard, Jacinthe Beauchamp et Paule de Margerie. Il remercie également les membres de
l’équipe de rétablissement (annexe 1) du travail consciencieux qu’ils ont dû accomplir pour fournir
des renseignements, des conseils et des avis tout au long de l’élaboration du programme de
rétablissement. Le ministère remercie également Gilles Fortin du MPO pour son soutien en
cartographie.
De plus, Pêches et Océans Canada remercie le gouvernement du Québec et le personnel du parc
marin du Saguenay–Saint-Laurent pour leur engagement envers le rétablissement du béluga de
l’estuaire du Saint-Laurent. Enfin, le MPO souligne l’apport précieux de toutes les personnes qui
ont commenté le document.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
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SOMMAIRE
La population de bélugas (Delphinapterus leucas) de l’estuaire du Saint-Laurent a été grandement
réduite par la chasse, qui fut interdite en 1979 dans le fleuve Saint-Laurent. En mai 2005, cette
population a été officiellement inscrite à l’annexe 1 de la Loi sur les espèces en péril à titre
d’espèce menacée.
Outre la chasse menée dans le passé, dix menaces limitant le rétablissement du béluga du SaintLaurent ont été déterminées dans ce programme. Quatre d’entre elles affectent l’ensemble de la
population, soit les contaminants, le dérangement anthropique, la réduction de la qualité et de la
quantité des proies et les autres dégradations de l’habitat. Trois menaces peuvent annuellement
perturber ou causer la mort de quelques individus : les collisions avec les bateaux, l’empêtrement
dans les engins de pêche et les activités scientifiques. Finalement, trois autres menaces ponctuelles
peuvent limiter le rétablissement du béluga du Saint-Laurent lorsqu’elles se produisent. Ce sont le
déversement de produits toxiques, les efflorescences d’algues toxiques et les épizooties.
Le rétablissement de la population de bélugas du Saint-Laurent est réalisable et a pour but
d’augmenter à long terme l’effectif de la population à 7070 individus, ce qui correspond à 70 % de
l’effectif d’origine. L’objectif visé à long terme devrait être atteint dans les années 2050 selon un
taux optimal de croissance de la population de 4 % ou en 2100 suivant le taux actuel de croissance
d’environ 1 %. Un objectif intermédiaire de 1000 individus matures a également été établi. La taille
de la population actuelle est estimée à environ 1100 individus au total. Afin d’atteindre ces objectifs
de population, six objectifs de rétablissement ont été fixés :
1)
2)
3)
4)
5)
6)
réduire les contaminants, chez le béluga, ses proies et leurs habitats ;
réduire le dérangement anthropique ;
assurer au béluga des ressources alimentaires accessibles et adéquates;
atténuer les effets des autres menaces sur le rétablissement de cette population;
protéger l’habitat du béluga sur toute son aire de répartition et
assurer un suivi régulier de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent.
La fidélité des bélugas femelles et de leur veau à l’habitat d’estivage représente un enjeu
fondamental pour la survie et le rétablissement de cette population. Les fonctions vitales de mise
bas et d’élevage ont lieu au sein de l’habitat essentiel, délimité par l’estuaire moyen, la rivière
Saguenay jusqu’à la baie Sainte-Marguerite et le chenal du sud de l’estuaire maritime. Un
calendrier des études requises afin de compléter la désignation de l’habitat essentiel est inclus.
Le présent programme de rétablissement fait suite au plan de rétablissement du béluga du SaintLaurent paru en 1995 et pourra être modifié à la suite de l’acquisition de nouvelles connaissances
ou à la modification du contexte. Un nouvel exemplaire du document sera disponible sur le Registre
public des espèces en péril.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
FAISABILITÉ DU RÉTABLISSEMENT
Le rétablissement du béluga du Saint-Laurent est considéré comme étant réalisable puisqu’il répond
aux quatre critères de la faisabilité technique et biologique du rétablissement.
1. Des individus de l’espèce sauvage capables de se reproduire sont disponibles maintenant ou
le seront dans un avenir prévisible pour maintenir la population ou augmenter son
abondance.
Si l’intervention vise directement les menaces, le nombre de bélugas présents actuellement dans
l’estuaire du Saint-Laurent devrait être suffisant pour permettre la croissance de la population.
2. Un habitat convenable suffisant est disponible pour soutenir l’espèce, ou pourrait être rendu
disponible par des activités de gestion ou de remise en état de l’habitat.
Même si les habitats disponibles montrent un certain niveau de détérioration, leur nombre
semble suffisant puisque la population actuelle n’occupe pas la totalité de l’aire de répartition
d’origine. Des habitats sont donc théoriquement disponibles pour permettre la croissance de la
population.
3. Les principales menaces pesant sur l’espèce ou son habitat peuvent être évitées ou atténuées.
Même si pour le moment, il n’est pas possible de déterminer exactement l’impact des menaces
prises individuellement ni comment elles peuvent agir sur le rétablissement du béluga du SaintLaurent, plusieurs menaces potentielles ont été déterminées. Depuis la rédaction du précédent
plan de rétablissement en 1995, plusieurs actions de conservation ont été réalisées. De plus,
dans le cadre du présent programme de rétablissement, d’autres mesures sont proposées afin de
diminuer l’impact des activités anthropiques sur cette population. Même si, dans certains cas,
l’efficacité de ces mesures n’a pas totalement été démontrée, ces dernières font l’objet d’études
qui permettront d’augmenter leur rendement.
4. Des techniques de rétablissement existent pour atteindre les objectifs en matière de
population et de répartition ou leur élaboration peut être prévue dans un délai raisonnable.
Des méthodes de décontamination existent et des sites aquatiques ont été nettoyés. Il existe
également des méthodes pour restaurer ou atténuer les impacts sur l’habitat des proies du béluga
lors de projets de développement. Plusieurs techniques ou protocoles sont disponibles pour
diminuer l’impact de certaines menaces telles que le dérangement par les engins navigants ou
l’empêtrement dans les engins de pêche.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE .......................................................................................................................................... I
REMERCIEMENTS .......................................................................................................................... III
SOMMAIRE ..................................................................................................................................... IV
FAISABILITÉ DU RÉTABLISSEMENT ............................................................................................. V
LISTES DES TABLEAUX ET DES FIGURES ................................................................................. VIII
LISTE DES ACRONYMES ................................................................................................................ X
1.
CONTEXTE............................................................................................................................... 1
1.1
Évaluation de l’espèce par le COSEPAC .......................................................................... 1
1.2
Description ........................................................................................................................ 1
1.3
Populations et répartition................................................................................................... 2
1.3.1.
Répartition et abondance mondiale de l’espèce .............................................................. 2
1.3.2.
Répartition de la population du Saint-Laurent .................................................................. 4
1.3.3.
Taille et tendance de la population du Saint-Laurent ...................................................... 6
1.4
Besoins du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent .......................................... 9
1.4.1.
Biologie et besoins en matière d’habitat ............................................................................ 9
1.4.2.
Rôle écologique et valeur anthropique ............................................................................ 12
1.4.3.
Facteurs limitatifs ................................................................................................................ 13
1.5
Menaces .......................................................................................................................... 14
1.5.1.
Causes de mortalité des bélugas du Saint-Laurent ....................................................... 14
1.5.2.
Classification des menaces ............................................................................................... 15
1.5.3.
Description des menaces................................................................................................... 17
1.6
Mesures déjà achevées ou en cours............................................................................... 32
1.6.1.
Protection légale .................................................................................................................. 32
1.6.2.
Programmes visant l’amélioration de la qualité des eaux de l’estuaire
du Saint-Laurent .......................................................................................................................... 36
1.6.3.
Interdiction des activités d’exploration et d’exploitation pétrolière et gazière ............ 37
1.6.4.
Intendance............................................................................................................................ 37
1.6.5.
Atténuation du dérangement par les activités scientifiques ......................................... 38
1.6.6.
Recherches .......................................................................................................................... 38
vi
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2.
2012
RÉTABLISSEMENT ................................................................................................................ 39
2.1
Objectifs en matière de population et de répartition ........................................................ 39
2.2
Objectifs de rétablissement ............................................................................................. 41
2.3
Stratégies et mesures afin d’atteindre les objectifs du rétablissement............................ 42
2.3.1.
Planification du rétablissement ......................................................................................... 42
2.3.2.
Commentaires à l’appui du tableau de planification du rétablissement...................... 47
2.4
Habitat essentiel .............................................................................................................. 47
2.4.1.
Information et méthode utilisées pour désigner l’habitat essentiel .............................. 48
2.4.2.
Description de l’habitat essentiel ...................................................................................... 51
2.4.3.
Calendrier des études visant à désigner l’habitat essentiel ......................................... 52
2.4.4.
Exemples d’activités susceptibles de détruire l’habitat essentiel ................................ 53
2.5
Lacunes dans les connaissances.................................................................................... 54
2.6
Progrès vers le rétablissement ........................................................................................ 55
2.7
Énoncé sur les plans d’action.......................................................................................... 55
ANNEXE 1. ÉQUIPE DE RÉTABLISSEMENT ................................................................................ 56
ANNEXE 2. CONTAMINANTS ........................................................................................................ 57
ANNEXE 3. EFFETS SUR D’AUTRES ESPÈCES ET SUR L’ÉCOSYSTÈME ............................... 66
ANNEXE 4. RÉFÉRENCES ............................................................................................................ 68
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
LISTES DES TABLEAUX ET DES FIGURES
Liste des tableaux
Tableau 1. Causes de mortalité des bélugas du Saint-Laurent échoués et nécropsiés de 1983 à 2006
(n=175) (Banque de données du Centre canadien coopératif de la santé de la faune). ............. 14
Tableau 2. Synthèse des menaces au rétalissement du béluga du Saint-Laurent............................... 16
Tableau 3. Tableau de planification du rétablissement du béluga du Saint-Laurent. ........................ 42
Tableau 4. Sommaire des fonctions vitales, composantes et caractéristiques de l’habitat essentiel du
béluga du Saint-Laurent ............................................................................................................. 52
Tableau 5. Calendrier d’études visant à désigner l’habitat essentiel ................................................. 53
Tableau 6. Exemple d’activités susceptibles de détruire l’habitat essentiel ...................................... 54
Liste des figures
Figure 1. Répartition mondiale du béluga (adapté de Reeves, 1990). Les bélugas sont présents dans
les eaux de l’Alaska, du Canada, du Groenland, de la Norvège et de la Russie. ......................... 3
Figure 2. Localisation des sept populations canadiennes de bélugas. 1) population de l’estuaire du
Saint-Laurent ; 2) population de la baie d’Ungava ; 3) population de l’est de la baie d’Hudson ;
4) population de l’ouest de la baie d’Hudson ; 5) population de l’est du haut Arctique et de la
baie de Baffin ; 6) population de la baie Cumberland ; 7) population de l’est de la mer de
Beaufort. Adapté de COSEPAC, 2004. En gris est la zone d’occurrence de la population tandis
qu’en noir est l’aire principale d’estivage. ................................................................................... 4
Figure 3. Répartition d’origine du béluga du Saint-Laurent (adapté de Vladykov, 1944). L’été, l’aire
de répartition s’étendait vers l’est le long de la Côte-Nord jusqu’à Natashquan et le long de la
rive sud jusqu’à Grande-Vallée. L’aire de répartition totale s’étendait jusqu’à Québec et la baie
des Chaleurs. ................................................................................................................................ 5
Figure 4. Répartition actuelle du béluga du Saint-Laurent (adapté de Michaud, 1993a). L’aire de
répartition estivale s’étend de Saint-Jean-Port-Joli jusqu’à Forestville et inclut la rivière
Saguenay jusqu’à Saint-Fulgence. L’aire total de répartition s’étend jusqu’à Sept-Îles. ............ 6
Figure 5. Estimation de la taille de la population du béluga du Saint-Laurent depuis 1988 jusqu’à
2005, indice corrigé et erreur standard (adapté de Gosselin et coll., 2007). La population
n’aurait connu qu’une légère hausse, tendance qui est statistiquement non significative, passant
d’environ 900 individus en 1988 à un peu plus de 1 200, en 2005.............................................. 8
Figure 6. Répartition estivale des trois types de troupeaux de béluga du Saint-Laurent (adapté de
Michaud, 1993a). Les troupeaux d’adultes et de jeunes se retrouvent autour de l’île aux
viii
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Coudres, des îles de Kamouraska, de Rivière-du-Loup et de Saint-Siméon. Les troupeaux
d’adultes seulement se retrouvent dans le chenal laurentien, au large des Escoumins. Les
troupeaux mixtes se retrouvent dans la rivière Saguenay, la tête du chenal laurentien et la
portion sud de l’estuaire. En médaillon, la localisation du secteur au Québec. ......................... 11
Figure 7. Carte du Parc marin Saguenay–Saint-Laurent et des deux projets d’aires marines
protégées dans le secteur, soit le projet d’aire marine protégée de Manicouagan et le projet de
zone de protection marine Estuaire du Saint-Laurent. En médaillon, la localisation du secteur
au Québec................................................................................................................................... 35
Figure 8. Temps requis pour atteindre l’objectif de population fixé de 7 070 individus, au taux de
croissance actuel d’environ 1 % et au taux de croissance théorique maximal de 4 % (M.
Hammill, MPO, données non publiées). .................................................................................... 40
Figure 9. Habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent. Il s’étend des battures aux Loups Marins
jusqu’à la portion sud de l’estuaire au large de Saint-Simon. Il inclut la portion aval de la
rivière Saguenay. En médaillon, la localisation du secteur au Québec. .................................... 50
ix
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
LISTE DES ACRONYMES
AOM
Activités d’observation en mer
BAPE
Bureau d’audiences publiques sur l’environnement
BPC
Biphényles polychlorés
CITES
CMI
Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages
menacées d’extinction
Commission mixte internationale
COSEPAC
Comité sur la situation des espèces en péril au Canada
CPF
Composés perfluorés
DDE
Dichlorodiphényléthane
DDD
Dichlorodiphényldichloroéthane
DDT
Dichlorodiphényltrichloroéthane
EC
Environnement Canada
GREMM
Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins
HAP
Hydrocarbures aromatiques polycycliques
HCB
Hexachlorobenzène
HCH
Hexachlorocyclohexane
IARC
Agence internationale de la recherche sur le cancer (International Agency for Research
on Cancer)
Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent
INESL
LEP
Programme international sur la sécurité chimique (International Program on Chemical
Safety)
Loi sur les espèces en péril
LQE
Loi sur la qualité de l’environnement
MPO
Pêches et Océans Canada
NRC
National Research Council (États-Unis)
OC
Organochlorés
PAEQ
Programme d’assainissement des eaux du Québec
PASL
Plan d’action Saint-Laurent
PBDE
Polybromés diphényléthers
PC
Parafines chlorées
PIH
Programme d’intendance de l’habitat
PMSSL
Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent
POP
Polluant organique persistant
ROMM
Réseau d’observation des mammifères marins
RQUMM
Réseau québécois d’urgence pour les mammifères marins
SPFO
Sulfonate de perfluorooctane
TBT
Tributylétain
IPCS
x
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
UICN
Union internationale pour la conservation de la nature
WWF
Fonds mondial pour la nature (World Wildlife Fund)
ZIP
Zone d’intervention prioritaire
ZPM
Zone de protection marine
2012
xi
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
1.
CONTEXTE
1.1
Évaluation de l’espèce par le COSEPAC
2012
Sommaire de l’évaluation du COSEPAC tel qu’il apparaît dans le rapport de situation
(COSEPAC, 2004)1 :
Date de l’évaluation : Mai 2004
Nom commun (population) : Béluga (population de l’estuaire du Saint-Laurent)
Nom scientifique : Delphinapterus leucas
Statut selon le COSEPAC : Espèce menacée
Justification de la désignation : La population a été grandement réduite par la chasse qui a eu
lieu jusqu’en 1979. Des charges élevées de contaminants ont peut-être aussi contribué au déclin de
la population. Les relevés aériens effectués depuis 1973 laissent croire que le déclin a cessé, mais
ne fournissent pas de preuves claires d’une augmentation importante des effectifs. Les niveaux de
nombreux contaminants demeurent élevés dans la chair du béluga. Les baleines et leur habitat sont
menacés par les contaminants, le trafic maritime et l’industrialisation du bassin hydrographique du
fleuve Saint-Laurent.
Présence au Canada : Québec, océan Atlantique
Historique du statut selon le COSEPAC : Espèce désignée « en voie de disparition » en avril
1983 et en avril 1997. Réexamen du statut : l'espèce a été désignée « menacée* » en mai 2004.
Dernière évaluation fondée sur une mise à jour d'un rapport de situation.
*
À noter que le changement de statut du béluga d’espèce « en voie de disparition » à
« menacée » n’est pas dû à une amélioration de la situation et de la condition du béluga du
Saint-Laurent. Ce changement de statut vient principalement du fait qu’en 2003, le COSEPAC a
adopté de nouveaux critères quantitatifs de classification, afin de les harmoniser avec ceux
d’autres organismes, dont l’UICN. À la même période, des travaux de recherche ont mené à une
évaluation plus juste et moins conservatrice de la taille de la population. Le statut du béluga du
Saint-Laurent a donc été ajusté en fonction des nouveaux critères quantitatifs d'évaluation du
COSEPAC et ce principalement à cause de la taille de la population qui est maintenant estimée
plus justement à environ un millier d’individus.
1.2
Description
Le béluga (Delphinapterus leucas) est une baleine à dents (famille des odontocètes) de
l’hémisphère Nord, adapté aux conditions arctiques et subarctiques. Cette espèce est caractérisée
1
Disponible sur le Registre public
1
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
par l’absence de nageoire dorsale, une peau épaisse et la présence d’une crête dorsale utilisée
pour briser la glace, ainsi que d’une proéminence sur la tête appelée melon, qui est une boule de
graisse utilisée pour l’écholocation2. Les adultes se distinguent par leur peau blanche. Un béluga
mâle adulte peut peser 1 900 kg et mesurer entre 2,6 et 4,5 m; la femelle adulte fait environ 80 %
de la longueur du mâle jusqu’à un maximum de 3,5 m (Vladykov, 1944; Lesage et Kingsley,
1998; COSEPAC, 2004).
Les baleineaux sont gris et présentent parfois des taches de couleur plus foncées. À la naissance,
ils mesurent 1,5 m de longueur, soit près de 50 % de la taille de leur mère et pèsent environ
78 kg. À l’âge de deux ans, ils atteignent 60 à 65 % de la longueur de leur mère (Brodie, 1971;
Lesage et Kingsley, 1998). Les juvéniles plus âgés pâlissent graduellement jusqu’à devenir
entièrement blancs à l’âge de la maturité sexuelle ou peu après (Sergeant, 1973; Heide-Jørgensen
et Teilmann, 1994; Lesage et Kingsley, 1998).
1.3
Populations et répartition
1.3.1 Répartition et abondance mondiale de l’espèce
La population mondiale de bélugas est divisée en 29 populations dispersées dans la région
circumpolaire entre les latitudes 47° N et 80° N (Martin et Reeves, 2000). Les bélugas sont
présents dans les eaux de l’Alaska, du Canada, du Groenland, de la Norvège et de la Russie
(figure 1). Ces populations se déplacent d’un habitat à un autre en fonction de la saison et de
leurs exigences biologiques (par exemple, l’alimentation, la mise bas ou l’hivernage). Elles
montrent une fidélité aux sites d’estivage qui sont souvent des estuaires et des fronts de glacier.
Il n’existe pas d’estimation fiable de la population mondiale de bélugas. Martin et Reeves (2000)
ont présenté des estimations d’abondance des 29 populations identifiées dans le monde, qui
totalisent entre 98 000 et 120 000 individus. Selon le rapport du COSEPAC (2004), l’effectif
total en Amérique du Nord pourrait être supérieur à 100 000 individus, dont plus de 85 000 dans
les eaux canadiennes. Sur la base de leur répartition estivale, les bélugas du territoire canadien
ont été divisés en sept populations, représentées à la figure 2 (COSEPAC, 2004; MPO, 2005b).
Le COSEPAC a évalué toutes les populations canadiennes et leur a octroyé un statut (en voie de
disparition, menacé, préoccupant, non en péril). Actuellement, seule la population de l’estuaire
du Saint-Laurent est inscrite à l’annexe 1 de la LEP.
2
Processus physiologique pour localiser des objets, tels que des proies, qui consiste à émettre des ondes sonores qui
sont réfléchies à l’émetteur par les objets (comme un sonar).
2
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Russie
Océan
Arctique
Groenland
Océan
Atlantique
Océan
Pacifique
Canada
0
1 000 km
Figure 1. Répartition mondiale du béluga (adapté de Reeves, 1990). Les bélugas sont présents dans les eaux de
l’Alaska, du Canada, du Groenland, de la Norvège et de la Russie.
Cette division de la population nord-américaine de bélugas pourrait changer à la lumière des
nouvelles études génétiques. Des études ont démontré à partir d’analyses des ADN
mitochondrial et nucléaire que la population nord-américaine de bélugas n’est pas homogène
(Brown Gladden et coll., 1997; Brown Gladden et coll., 1999b; de March et coll., 2002; de
March et Postma, 2003). Cette population est divisée en deux unités évolutionnaires différentes
(est et ouest) et subdivisée en au moins huit unités d’aménagement représentatives du lieu
d’estivage.
3
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Zone d’occurrence
Aire d’estivage
principale
Figure 2. Localisation des sept populations canadiennes de bélugas. 1) population de l’estuaire du Saint-Laurent ; 2)
population de la baie d’Ungava ; 3) population de l’est de la baie d’Hudson ; 4) population de l’ouest de la baie
d’Hudson ; 5) population de l’est du haut Arctique et de la baie de Baffin ; 6) population de la baie Cumberland ; 7)
population de l’est de la mer de Beaufort. Adapté de COSEPAC, 2004. En gris est la zone d’occurrence de la
population tandis qu’en noir est l’aire principale d’estivage.
1.3.2 Répartition de la population du Saint-Laurent
Le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent vit en aval de la région des Grands Lacs, densément
peuplée et très industrialisée, et au milieu d’une voie de navigation importante où l’on trouve des
polluants de toutes sortes. Les analyses des ADN mitochondrial et nucléaire ainsi que celles des
régions fonctionnelles du génome montrent que les bélugas du Saint-Laurent sont génétiquement
isolés des autres populations de bélugas (Brennin et coll., 1997; Brown Gladden et coll., 1997;
Brown Gladden et coll., 1999a; Murray et coll., 1999; de March et Postma, 2003). Ils constituent
une lignée dont les parents les plus proches sont les bélugas de la côte est de la baie d’Hudson
(Brown Gladden et Clayton, 1993; Brown Gladden et coll., 1997; Brown Gladden et coll.,
1999a; COSEPAC, 2004). Toutefois, les analyses génétiques démontrent que ces deux groupes
sont séparés depuis environ 8 000 ans (de March et coll., 2002).
De plus, les bélugas du Saint-Laurent semblent géographiquement isolés des autres populations
de l’est de l’Arctique, bien que la distance qui les sépare ne soit théoriquement pas
4
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
infranchissable. À l’occasion, la présence de bélugas est signalée dans le nord-est et le sud du
golfe du Saint-Laurent, le long de la côte du Labrador, près de Terre-Neuve, de la NouvelleÉcosse et de la côte est des États-Unis (Reeves et Katona, 1980; Michaud et coll., 1990; Curren
et Lien, 1998). Vladykov (1944) avait avancé l’idée que la population du Saint-Laurent n’était
pas complètement isolée des populations vivant plus au nord et que des bélugas du nord avaient
pu migrer vers le Saint-Laurent. Il est cependant impossible d’évaluer l’importance de ces
mouvements, ou de savoir si des bélugas de l’Arctique auraient pénétré dans l’estuaire du SaintLaurent à une époque récente.
La plus ancienne description de l’aire de répartition du béluga du Saint-Laurent est celle réalisée
par Vladykov (1944). L’été, l’aire de répartition s’étendait vers l’est le long de la Côte-Nord
jusqu’à Natashquan et le long de la rive sud jusqu’à Grande-Vallée (figure 3). L’aire de
répartition printanière s’étendait plus à l’ouest, autour de l’île aux Coudres et plus à l’est et au
sud, dans les eaux côtières de la péninsule gaspésienne et de la rive nord de la baie des Chaleurs.
L’aire de répartition automnale comprenait le fjord du Saguenay et s’étendait aussi vers l’ouest,
au-delà de la ville de Québec.
Sept Îles
Natashquan
Île
d'Anticosti
Grande Vallée
Aire de répartition
estivale
Matane
Tadoussac
Aire de répartition
totale
Île aux
Coudres
Québec
Baie des Chaleurs
0
50 km
Figure 3. Répartition d’origine du béluga du Saint-Laurent (adapté de Vladykov, 1944). L’été, l’aire de répartition
s’étendait vers l’est le long de la Côte-Nord jusqu’à Natashquan et le long de la rive sud jusqu’à Grande-Vallée.
L’aire de répartition totale s’étendait jusqu’à Québec et la baie des Chaleurs.
Bien que réduite par rapport à son état original, l’aire de répartition totale actuelle du béluga du
Saint-Laurent couvre encore un territoire de plus de 8 000 km² dans l’estuaire et le golfe du
Saint-Laurent ainsi que dans la rivière Saguenay (Michaud, 1993a; MPO et WWF, 1995). La
zone d’estivage actuelle, qui a peu changé ces 20 dernières années ne représente qu’une portion
de l’aire d’origine (Michaud et coll., 1990; Lesage et Kingsley, 1998; Gosselin et coll., 2007). La
population est concentrée à l’embouchure de la rivière Saguenay et occupe une aire de 2 000 km²
depuis les battures aux Loups Marins en face de Saint-Jean-Port-Joli, jusqu’à Rimouski, sur la
rive sud du Saint-Laurent et Forestville, sur la Côte-Nord (figure 4). Au cours des dernières
années, l'observation de près d'une trentaine de bélugas dans la portion de l'estuaire à l'est de
5
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Rimouski et Forestville ainsi que dans la région de Sept-Îles, laisse présager une répartition plus
étendue que celle présumée jusqu'à maintenant (Kingsley et Reeves, 1998; Gosselin et coll.,
2007). L’aire d’été comprend aussi la rivière Saguenay, de l’embouchure jusqu’à Saint-Fulgence.
La répartition des bélugas hors de la période estivale, est mal connue. Les observations sont peu
nombreuses au printemps et à l’automne et on suppose que la répartition en ces saisons est
semblable à celle d’été (Boivin et Michaud, 1990; Michaud et Chadenet, 1990; Michaud et coll.,
1990). Cette population est partiellement migratrice, car en hiver elle se déplace jusque dans le
nord-ouest du golfe du Saint-Laurent (Michaud et coll., 1990; Lesage et Kingsley, 1998;
Kingsley, 1999). Des signalements occasionnels ainsi que des survols aériens partiels effectués
en 1989 et 1990 suggèrent que l’hiver, l’aire de répartition s’étend en aval dans le golfe, jusqu’à
Sept-Îles sur la Côte-Nord (Sears et Williamson, 1982; Boivin et Michaud, 1990). De petits
groupes ont aussi été aperçus dans l’estuaire jusqu’à Rivière-du-Loup. Il est probable que la
répartition hivernale varie d’année en année en fonction des conditions de glace (Vladykov,
1944; Boivin et Michaud, 1990). Au début du printemps, il est possible d’apercevoir des bélugas
au large de la péninsule gaspésienne jusqu’aux battures aux Loups Marins, en amont (Michaud et
Chadenet, 1990).
Sept Îles
Forestville
Saint-Fulgence
Aire de répartition
estivale
Rimouski
Québec
Saint-Jean-Port-Joli
Aire de répartition
totale
0
50 km
Figure 4. Répartition actuelle du béluga du Saint-Laurent (adapté de Michaud, 1993a). L’aire de répartition estivale
s’étend de Saint-Jean-Port-Joli jusqu’à Forestville et inclut la rivière Saguenay jusqu’à Saint-Fulgence. L’aire total
de répartition s’étend jusqu’à Sept-Îles.
1.3.3. Taille et tendance de la population du Saint-Laurent
D’une population d’origine dont la taille a été évaluée à entre 7 800 et 10 100 individus (MPO,
2005b; Hammill et coll., 2007), le béluga du Saint-Laurent aurait atteint un creux à environ
1 000 individus dans les années suivant 1979, année à partir de laquelle la chasse fut interdite
(Hammill et coll., 2007). Les estimations des effectifs antérieures à 1988 sont difficiles à
6
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
comparer avec les estimations subséquentes parce que les premiers relevés aériens réalisés ne
tenaient pas compte des animaux en plongée et non visibles. L’utilisation d’un facteur de
correction de 209 % s’est avérée nécessaire pour tenir compte des animaux en plongée (Kingsley
et Gauthier, 2002). Ce facteur de correction est similaire à ceux obtenus dans le cadre d’études
télémétriques satellitaires pour les bélugas de l’Arctique, soit entre 180 et 290 % (Kingsley et
Gauthier, 2002).
Depuis 1988, les dénombrements à partir de photos aériennes ont donc été standardisés afin de
rendre possible la comparaison des effectifs estimés et suivre la tendance de la population. Par
contre, la petite taille de la population, sa nature grégaire, sa répartition spatiale hétérogène et le
temps passé sous l’eau impliquent une variabilité dans les estimations de la taille de la
population entre les relevés (Gosselin et coll., 2007). L’utilisation des données des relevés
aériens standardisés entre 1988 et 2005 indique que la population n’aurait connu qu’une légère
hausse, tendance qui est statistiquement non significative, passant d’environ 900 individus en
1988 à un peu plus de 1 200, en 2005, ce qui correspond à 12 % de l’effectif d’origine (Hammill
et coll., 2007) (figure 5). Le taux de croissance de la population est baigné d'une grande
incertitude et est estimé à environ 1 %, ce qui est très lent pour une population qui n’est plus
chassée (MPO, 2005b). Normalement, une population de bélugas non exploitée, dont l’effectif
n’excède pas la capacité de support du milieu, devrait s’accroître à un rythme de 2,5 à 3,5 % par
année (COSEPAC, 2004) avec un maximum de 4 % (MPO, 2005a). Il est à noter que si on
considère l'incertitude liée aux estimations d'abondance des bélugas, on présume qu’avec des
suivis aériens tous les 2 à 3 ans, il faudrait 20 ans pour déceler une tendance si le taux de
croissance annuel était de 3 % (Michaud et Béland, 2001); s’il est de 1 %, il faudrait 40 et non 24
ans comme il a été proposé antérieurement par l’équipe de rétablissement du béluga du SaintLaurent (MPO et WWF, 1995).
7
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
1800
1600
indice corrigé
1400
1200
1000
800
600
400
200
0
1988
1990
1992
1995
1997
2000
2003
2005
Année
Figure 5. Estimation de la taille de la population du béluga du Saint-Laurent depuis 1988 jusqu’à 2005, indice
corrigé et erreur standard (adapté de Gosselin et coll., 2007). La population n’aurait connu qu’une légère hausse,
tendance qui est statistiquement non significative, passant d’environ 900 individus en 1988 à un peu plus de 1 200,
en 2005.
Depuis 1982, un programme de récupération des carcasses permet le suivi des causes de
mortalité des bélugas du Saint-Laurent. Ce programme constitue une collaboration entre le MPO,
Parcs Canada, l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent (INESL), la faculté de
médecine vétérinaire de l’Université de Montréal et d’autres partenaires (voir Measures, 2007a
pour la liste des publications). Il permet l’organisation lorsque c’est possible du transport des
carcasses signalées, de la collecte de données sur l’individu ainsi que d’échantillons de différents
tissus.
Entre 1983 et 2008, selon la banque de données du Centre canadien coopératif de la santé de la
faune, 389 bélugas ont été retrouvés le long du Saint-Laurent, soit entre 9 et 24 carcasses par
année pour une moyenne de 15. L’âge des bélugas retrouvés a été estimé sur 296 carcasses : 9 %
des individus étaient des veaux (individus de moins d’un an), 12 % des individus étaient des
juvéniles (entre un an et l’âge d’atteinte de la maturité sexuelle, 10 ou 14 ans) et 79 % des
individus des adultes (plus de 10 ou 14 ans). L’âge moyen des bélugas échoués est estimé à 34
ans. Le nombre d’individus morts est plus important chez les bélugas âgés entre 41 et 50 ans. De
plus, la carcasse d’un béluga âgé de plus de 80 ans a été retrouvée (Yves Morin, MPO, données
non-publiées). Toutefois, il est probable que la mortalité des animaux en bas âge soit plus élevée
que celle suggérée par les échouages étant donné que les carcasses de juvéniles de couleur brungris sont plus difficile à détecter sur les berges et ont une moins bonne flottabilité (Measures,
2007a). Néanmoins, il n’y a pas eu de changement dans la distribution des classes d’âge des
8
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
animaux échoués au fil des ans et une grande proportion des individus sont des adultes
(Kingsley, 2002). De plus, l'âge moyen à la mort et l'espérance de vie à la maturité semblent tous
deux raisonnablement élevés et rien n'indique l'occurrence de mortalité de masse ou de mortalité
inhabituelle d'animaux en pleine phase de reproduction (Lesage et Kingsley, 1998; Kingsley,
1999).
En ce qui concerne la production de jeunes, Béland et coll. (1988) ont calculé que la proportion
d’individus immatures gris (excluant les jeunes de l’année) devait être de 28 à 30 % pour que la
population de bélugas du Saint-Laurent soit en croissance et puisse donc se rétablir. Les
dénombrements de bélugas gris à partir des photographies aériennes, tout comme la proportion
de juvéniles dénombrés pendant un relevé par bateau semblent indiquer que la proportion de
juvéniles serait normale, soit approximativement 30 % de la population (Michaud, 1993b;
Desrosiers, 1994; Kingsley, 1996, 2002) et assez élevée pour permettre le rétablissement de la
population. Le nombre de veaux dénombrés lors des survols aériens est de l'ordre de 8 % du
nombre total des animaux dénombrés mais varie considérablement entre les inventaires (de 2 à
16 %), ce qui peut refléter une variabilité dans la production de nouveau-nés chez les bélugas du
Saint-Laurent ou simplement la difficulté de détecter les veaux au flanc des femelles à partir de
plates-formes aériennes (Kingsley, 1993, 1996; Hammill et coll., 2007). L’analyse du taux de
reproduction à partir des carcasses suggère un taux légèrement en-dessous de celui auquel on
pourrait s’attendre pour une espèce ayant un cycle de reproduction de trois ans, mais ces
estimations peuvent être biaisés par la nature des échantillons (Béland et coll., 1993).
Rien dans l’ensemble des observations recueillies n’indique donc un taux de mortalité excessif
chez les adultes ou encore un déficit important dans le nombre de veaux produits (Lesage et
Kingsley, 1998; Hammill et coll., 2007). Hammill et coll. (2007) ont émis l’hypothèse que
l’absence de rétablissement de la population de bélugas du Saint-Laurent depuis l’arrêt de la
chasse serait due à un problème de recrutement venant d’une mortalité élevée des juvéniles. De
meilleures estimations des taux de mortalité et de reproduction devront cependant être obtenues
avant de pouvoir confirmer cette hypothèse.
1.4
Besoins du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
1.4.1 Biologie et besoins en matière d’habitat
Paramètres reproducteurs et biologiques
Dans l’estuaire du Saint-Laurent, l’accouplement a vraisemblablement lieu entre avril et juin
(Vladykov, 1944) et la femelle donne naissance entre juin et août (Béland et coll., 1990; Béland
et coll., 1992) à un seul veau après une gestation d’environ 14,5 mois. La durée de lactation est
estimée à entre 20 et 32 mois (Brodie, 1971; Sergeant, 1973; Seaman et Burns, 1981). Ainsi, une
femelle donnerait, en moyenne, naissance à un veau tous les trois ans ce qui inclut une période
de chevauchement plus ou moins longue entre la lactation et la gestation.
L’âge des bélugas est déterminé en comptant les groupes de couches de croissance qui se
forment sur les dents. Récemment, il a été démontré, grâce à la datation au radiocarbone
provenant d’essais nucléaires, que les groupes de couches de croissance se forment au rythme
9
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
d’un par année et non de deux par année comme on le croyait par le passé (Stewart et coll., 2006;
Lockyer et coll., 2007; Luque et coll., 2007). Ainsi, les femelles atteindraient la maturité sexuelle
entre 8 et 14 ans et les mâles un peu plus tard entre 12 ou 14 ans (Brodie, 1971; Sergeant, 1973;
Heide-Jørgensen et Teilmann, 1994). La longévité est estimée à entre 30 et 60 ans, voire
supérieure à 80 ans, mais l’usure des dents, l’arrêt de la croissance ou la perte des dents rendent
difficile ou impossible la détermination de la longévité maximale (Lesage et Kingsley, 1995;
MPO, 2005b). Les femelles pourraient probablement se reproduire jusqu’à la limite de la
longévité, même si le taux de gestation semble diminuer chez les vieilles femelles (Burns et
Seaman, 1985). À noter que McAlpine et coll. (1999) ont découvert la carcasse d’une femelle
béluga de la population de l’estuaire du Saint-Laurent âgée d’au moins 68 ans, qui montrait des
signes d’une activité de reproduction récente et qui était au dernier stade de lactation.
Habitat
Le béluga est une espèce typique des eaux froides. L’hiver, sa répartition est associée aux zones
de glaces où persistent des zones d’eau libre (Barber et coll., 2001). L’été, les bélugas se
concentrent avec fidélité dans certains estuaires (Fraker et coll., 1979; Finley, 1982). Dans
l’estuaire du Saint-Laurent, le béluga fréquente certains secteurs plus régulièrement (Pippard et
Malcolm, 1978; Michaud, 1993a; Lemieux-Lefebvre, 2009).
Les bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent se regroupent l’été en troupeaux qui se distinguent en
fonction de l’âge et du sexe (Sergeant, 1986; Michaud, 1993a, 1996). Des groupes d’adultes
accompagnés de juvéniles, utilisent surtout la partie amont de l’aire de répartition estivale, c’està-dire les eaux saumâtres et relativement chaudes de l’estuaire moyen et du fjord du Saguenay
(Michaud, 1993a). En plus des régimes de salinité et de température différents qui caractérisent
ces deux segments de l’estuaire, des différences importantes dans plusieurs paramètres
structuraux tels que la largeur totale, la présence de nombreuses îles, les configurations
bathymétriques et un régime de courants complexes contribuent à créer une mosaïque de milieux
très variés (Michaud, 1993a). Malgré la faible proportion des effectifs observée à chaque
recensement (en moyenne moins de 5 %) dans la rivière Saguenay, sa fréquentation régulière par
les bélugas durant l’été lui confère une importance particulière (Michaud, 1993a; Chadenet,
1997; Gosselin et coll., 2007). Des groupes d’adultes seulement, quant à eux, fréquentent
davantage les secteurs centre et aval de l’aire de répartition estivale, c’est-à-dire les eaux froides,
profondes et plus salées de l’estuaire maritime (Michaud, 1993a). Michaud (1993a) décrit plus
précisément la répartition estivale des bélugas selon le type de troupeau, défini en fonction du
pourcentage de juvéniles présents (figure 6).
10
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Forestville
Les Escoumins
Tadoussac
Île Rouge
Île Blanche
Île aux Lièvres
Saint-Siméon
Île Verte
Trois-Pistoles
La Malbaie
Baie SaintPaul
Rivière-du-Loup
Île aux Coudres
Îles de Kamouraska
Rivière-Ouelle
Secteur fréquenté par les
troupeaux d'adultes
Secteur fréquenté par les
troupeaux d'adultes et de jeunes
Secteur mixte
Figure 6. Répartition estivale des trois types de troupeaux de béluga du Saint-Laurent (adapté de Michaud, 1993a).
Les troupeaux d’adultes et de jeunes se retrouvent autour de l’île aux Coudres, des îles de Kamouraska, de Rivièredu-Loup et de Saint-Siméon. Les troupeaux d’adultes seulement se retoruvent dans le chenal laurentien, au large des
Escoumins. Les troupeaux mixtes se retrouvent dans la rivière Saguenay, la tête du chenal laurentien et la portion
sud de l’estuaire. En médaillon, la localisation du secteur au Québec.
Alimentation
Dans la chaîne trophique, le béluga est un prédateur qui se situe au même niveau que certains
phoques, certains oiseaux marins, d’autres cétacés et les pêcheurs commerciaux (Lesage et coll.,
2001). Son régime alimentaire se compose d’une cinquantaine d’espèces de poissons et
d’invertébrés (Vladykov, 1946; Kleinenberg et coll., 1964; COSEPAC, 2004). Vladykov (1946)
fut le premier à documenter le régime alimentaire du béluga par l’analyse de 165 contenus
stomacaux. Il a identifié principalement : le capelan (Mallotus villosus), le lançon d’Amérique
(Ammodytes americanus), la morue franche (Gadus morhua), l’ogac (G. ogac), les polychètes
(Nereis sp.) et les céphalopodes dont le calmar (Illex illecebrosus). L’auteur n’a trouvé aucune
trace d’anguille d’Amérique (Anguilla rostrata) ou d’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax) dans
les échantillons, mais des cas de prédation sur ces deux espèces lui ont été rapportés. Plus
récemment, des observations de béluga en train de s’alimenter ou des analyses de contenus
stomacaux ont permis de démontrer que le béluga s’alimente aussi d’anguilles d’Amérique, de
harengs (Clupea harengus) ainsi que de poulamons Atlantique (Microgadus tomcod) et
d’éperlans arc-en-ciel (Bédard et Michaud, 1995; Bédard et coll., 1997).
Deux méthodes scientifiques récentes utilisant des biomarqueurs, tels les isotopes stables du
11
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
muscle et les acides gras de la couche de lard sous-cutanée, ont permis de préciser le niveau
trophique du béluga par rapport à ses compétiteurs (Lesage et coll., 2001; Nozères, 2006). Les
chercheurs ont observé que le béluga se situe à un niveau intermédiaire et que les mâles et les
femelles béluga n’occupent pas le même niveau trophique, les femelles se trouvant à un niveau
trophique inférieur à celui des mâles. Cette distinction pourrait s’expliquer par une différence
pour ce qui est de la consommation d’organismes benthiques et une ségrégation des sexes dans
différents types d’habitat, les femelles s'alimentant dans des eaux plus estuariennes, moins
salines, que les mâles.
Kastelein et coll. (1994) ont étudié l’alimentation chez des bélugas en captivité. Ils ont déterminé
qu’un jeune béluga de 200 kg mangerait l’équivalent d’environ 4,5 % de sa masse corporelle par
jour, alors qu’un béluga adulte de 1 400 kg consommerait l’équivalent de 1,2 % de son poids par
jour à des températures variant entre 10 et 12 C. Ainsi, une femelle adulte d’environ 600 à
700 kg en liberté devrait consommer environ 4 900 kg de poisson annuellement. Kingsley (2002)
estime qu’une population de bélugas d’environ 1 240 individus consommant 2 % de leur masse
corporelle devrait consommer annuellement 4 500 tonnes de nourriture. Pour le moment, il n’est
pas possible de déterminer la quantité de nourriture disponible pour les bélugas dans l’estuaire du
Saint-Laurent, puisqu’on connaît mal leur diète et qu'il n’existe pas d’estimation de la quantité
totale de proies.
1.4.2 Rôle écologique et valeur anthropique
Le béluga fait partie du réseau trophique de l’estuaire du Saint-Laurent. C’est un prédateur de
niveau trophique supérieur et une proie potentielle des épaulards (Orcinus orca) et de certaines
espèces de requins, dont le requin du Groenland. Si on prend en considération le changement de
la taille de la population depuis les années 1930, leur rôle écologique a vraisemblablement
diminué au fil du temps (MPO, 2005a; Lawson et coll., 2006).
Dans les années 1970, la situation précaire du béluga a grandement contribué à conscientiser la
population à la contamination du Saint-Laurent et du Saguenay et à la sensibiliser à la présence
de richesses marines à protéger (Ménard et coll., 2007). Le béluga est devenu un symbole
canadien de la faune menacée par la surexploitation des ressources naturelles et
l’industrialisation. Sa présence dans une région située relativement au sud et facilement
accessible pour les observateurs de baleines, les écologistes et les scientifiques a permis d’en
faire l’objet d’une attention considérable. De plus, les hauts niveaux de contaminants observés
chez les bélugas ont permis de mettre en évidence la problématique de la bioaccumulation des
produits toxiques présents dans le fleuve Saint-Laurent (MPO et WWF, 1995). Par conséquent,
le béluga est devenu un indicateur de la qualité de l’environnement (et donc de la santé humaine,
Measures, 2007a) et a sensibilisé les gens à l’importance de restaurer l’écosystème du SaintLaurent (MPO et WWF, 1995; Ménard et coll., 2007). Récemment, une étude a été menée auprès
de Canadiennes et Canadiens afin de vérifier les bénéfices économiques que représente le
rétablissement des mammifères marins dans l’estuaire du Saint-Laurent. Cette recherche a
montré que les citoyens canadiens se soucient de la protection des mammifères marins et qu’ils
souhaitent que le Canada dépense davantage pour la protection des bélugas du Saint-Laurent,
notamment par l’établissement de la zone de protection marine Estuaire du Saint-Laurent (Olar
et coll., 2007).
12
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
1.4.3 Facteurs limitatifs
Le béluga se caractérise par une espérance de vie relativement longue, une maturation tardive et
un faible taux annuel de reproduction. Du fait de ces spécificités, s’il advenait une mortalité
importante, le retour de la population au niveau actuel serait très long, en comparaison d’autres
espèces ayant un temps de génération plus court.
La chasse menée dans le passé a réduit considérablement la taille de la population à tel point
qu’elle a atteint un goulot d’étranglement génétique (Reeves et Mitchell, 1984; Patenaude et
coll., 1994; Murray et coll., 1999). Le nombre d’individus matures est estimé à 660, soit 60 % de
la population totale estimée, elle, à 1 100 individus (MPO, 2005a), ce qui est inférieur au nombre
minimal de 1 000 individus matures déterminé par le COSEPAC pour maintenir la diversité
génétique intacte. Les populations ayant été fortement réduites peuvent perdre leur diversité
génétique de deux manières, soit par la perte aléatoire d’allèles, qu’on nomme la dérive
génétique, soit par la reproduction entre individus apparentés, la consanguinité. Si on la compare
à celle des autres populations canadiennes, la diversité génétique du béluga du Saint-Laurent est
réduite, ce qui semble indiquer que l’un ou que ces deux facteurs influencent les caractéristiques
génétiques de cette population (Patenaude et coll., 1994; Mancuso, 1995; Murray et coll., 1999;
de March et Postma, 2003). De plus, puisque les bélugas du Saint-Laurent semblent isolés des
populations plus nordiques, le « sauvetage génétique » par les autres populations est improbable
(Pippard, 1985b; Sergeant et Hoek, 1988; Lesage et Kingsley, 1998).
Une diversité génétique faible peut limiter le rétablissement d’une espèce en réduisant le taux de
reproduction, en augmentant le taux de mortalité, ou les deux. Le taux de reproduction peut
diminuer lorsque l’accouplement s’effectue entre des individus génétiquement similaires,
augmentant ainsi le risque d’un échec de la fertilisation ou de la perte du fœtus (p. ex. Knapp et
coll., 1996). Les bélugas ayant une diversité génétique réduite pourraient avoir un système
immunitaire moins efficace et être plus susceptibles aux agents pathogènes et aux produits
chimiques tel qu’il a été démontré chez d’autres espèces (p. ex., Paterson et coll., 1998; Siddle et
coll., 2007). La diversité génétique de la population de béluga du Saint-Laurent, réduite par
rapport aux populations de l’Arctique, pourrait être impliquée dans l’absence de son
rétablissement.
En 1995, lors de la rédaction du premier plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent, les
membres de l’équipe de rétablissement se sont questionnés sur la possibilité d’importer des
bélugas de l’Arctique dans le Saint-Laurent pour augmenter la diversité génétique. Ils ont conclu
que les facteurs démographiques et écologiques étaient plus préoccupants pour la population de
bélugas du Saint-Laurent que les facteurs génétiques. De plus, l’importation de bélugas de
l’Arctique comporterait des risques, par exemple l’introduction de nouvelles maladies, dépassant
les avantages que l’on pourrait en retirer. L’équipe de rétablissement actuelle est en accord avec
ces conclusions.
Des facteurs d’origine naturelle peuvent causer la perte de quelques individus et donc contribuer
à limiter le rétalissement de la population de bélugas. L’épaulard est un prédateur naturel du
béluga (Heide-Jørgensen, 1988). Aucun cas de prédation sur les bélugas n’a été observé dans
l’estuaire du Saint-Laurent dans les dernières décennies. La prédation ne semble pas être un
facteur important limitant le rétablissement du béluga du Saint-Laurent. Les bélugas peuvent se
13
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
retrouver prisonniers des glaces, incapables de nager pour retrouver l’eau libre. Bien qu’aucun
cas n’ait été rapporté pour la population de bélugas du Saint-Laurent, cette menace peut causer la
mort de plusieurs dizaines d’individus chez les populations plus nordiques. Les bélugas peuvent
aussi se retrouver piégés dans une rivière ou un autre endroit exigu et être incapables de
retourner à la mer par leurs propres moyens. Chaque année quelques bélugas migrent hors de
leur aire de répartition, parfois jusque dans la région du New Jersey (Reeves et Katona, 1980;
Michaud et coll., 1990). La perte annuelle d’effectif par l’émigration pourrait être de l’ordre d’un
à trois individus, ce qui a des effets cumulatifs négatifs à long terme pour la population (Sergeant
et Hoek, 1988; Hammill et coll., 2007). À l’heure actuelle, il n’est pas possible de déterminer si
ces bélugas errants finissent par regagner le Saint-Laurent.
1.5
Menaces
1.5.1 Causes de mortalité des bélugas du Saint-Laurent
Une menace est un facteur, naturel ou anthropique, qui affecte ou peut affecter le rétablissement
de la population de bélugas du Saint-Laurent. L’étude des causes de mortalité est utile pour
cerner et mieux comprendre les menaces qui pèsent sur cette population. Selon les données tirées
du programme de suivi des carcasses, les maladies infectieuses d’origine parasitaire ou
bactérienne sont les causes de mortalité les plus fréquentes chez les bélugas nécropsiés, soit
respectivement 20,0 % et 17,7 % (tableau 1). Certaines maladies seront analysées plus en détails
dans la section Épizooties.
Tableau 1. Causes de mortalité des bélugas du Saint-Laurent échoués et nécropsiés de 1983 à 2006 (n=175)
(Banque de données du Centre canadien coopératif de la santé de la faune).
Causes de mortalité
Dystocie (accouchement
difficile)
Infection bactérienne
Infection parasitique
Traumatisme
Tumeur
Inconnue
Autre
Nombre total de carcasses
Veaux
Groupe d’âge
Juvéniles
Adultes
Nombre
(pourcentage)
Nombre
(pourcentage)
Nombre
(pourcentage)
Nombre
(pourcentage)
10 (67 %)
0 (0 %)
4 (3 %)
14 (8 %)
2 (13 %)
2 (13 %)
0 (0 %)
0 (0 %)
0 (0 %)
1 (7 %)
15
2 (9,5 %)
14 (66,7 %)
0 (0 %)
0 (0 %)
4 (19 %)
1 (4,8 %)
21
27 (19,4 %)
19 (13,6 %)
10 (7 %)
28 (20 %)
42 (30 %)
9 (7 %)
139
31 (17,7 %)
35 (20 %)
10 (5,7 %)
28 (16 %)
46 (26,3 %)
11 (6,3 %)
175
TOTAL
14
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Les nécropsies pratiquées ont également démontré la présence d’une ou de plusieurs tumeurs
malignes terminales (cancer) chez 20 % des 139 adultes examinés entre 1983 et 2006.
L’exposition à un ou plusieurs cancérogènes et une résistance plus faible à la croissance tumorale
(à cause d’agents infectieux tels que des virus et des bactéries ou d’une prédisposition génétique)
ont été suggérées comme facteurs pouvant avoir favorisé la formation de ces tumeurs (De Guise,
1998; Martineau et coll., 1999; Martineau et coll., 2002a; Martineau et coll., 2002c; Measures,
2007a). La section Contaminants et l’annexe 2 examinent les cancérogènes plus en détail. Les
cas de cancer se retrouvent plus souvent chez les animaux plus âgés (Martineau et coll., 2002a;
Lair, 2007; Measures, 2008).
Des lésions traumatiques (par exemple, fracture des vertèbres, lacération profonde de la peau et
des organes), probablement causées par des navires, ont été observées dans 5,7 % des cas
(tableau 1). La section Collision avec les navires donne plus de détails.
1.5.2 Classification des menaces
Selon le dernier rapport de situation du COSEPAC (2004), la population de bélugas de l’estuaire
du Saint-Laurent, grandement réduite par la chasse, interdite en 1979, serait menacée par :
1) l’industrialisation et la pollution qui pourraient être responsables des maladies chroniques
comme le cancer observé chez les animaux échoués;
2) le petit effectif et la faible diversité génétique de cette population (consanguinité) qui
pourraient avoir un effet sur le taux de reproduction;
3) la perte et la perturbation de l’habitat, notamment par le bruit anthropique, causé entre
autres par la navigation commerciale et les activités d’observation des mammifères
marins;
4) la concurrence pour les ressources alimentaires par les pêcheurs commerciaux et d’autres
populations croissantes de mammifères marins telles que certaines espèces de phoques.
Le béluga du Saint-Laurent vit en aval des Grands Lacs et du Saint-Laurent fluvial, soit au cœur
d’une région densément peuplée et très industrialisée du Canada et des États-Unis. Bien que
l’absence de rétablissement du béluga du Saint-Laurent n’ait pu être directement liée à aucun
facteur, il est indéniable que cette population se trouve dans un écosystème fortement pollué
situé au sein d’une voie de navigation commerciale très fréquentée. Elle est ainsi exposée à
plusieurs activités humaines qui peuvent causer la mort directement, telles que les collisions avec
des navires et l’empêtrement dans les engins de pêche, ou indirectement : c’est le cas avec la
présence de contaminants qui peuvent augmenter les cas de maladies chroniques comme le
cancer, diminuer l’efficacité du système immunitaire et augmenter la susceptibilité aux agents
pathogènes. La petite taille de la population et son isolement géographique accroissent les
risques d’extinction.
Ainsi, dix menaces pouvant limiter l'accroissement de cette population ont été déterminées pour
l’élaboration de ce programme (tableau 2). Quatre sont applicables à l'échelle de la population :
ce sont les contaminants, le dérangement anthropique, la réduction de l’abondance, de la
disponibilité et de la qualité des proies et les autres dégradations de l’habitat. Trois menaces
peuvent perturber ou causer la mort de quelques individus annuellement : les collisions avec les
15
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
bateaux, l’empêtrement dans les engins de pêche et les activités scientifiques. Trois autres
menaces peuvent limiter le rétablissement du béluga du Saint-Laurent lorsqu’elles se produisent:
le déversement de produits toxiques, les efflorescences d’algues toxiques et les épizooties. À
cette liste s’ajoute une menace historique : la chasse. Cette liste est établie sur la base des
connaissances actuelles, qui sont encore limitées et pourraient changer selon l’évolution des
connaissances et du contexte.
Tableau 2. Synthèse des menaces au rétalissement du béluga du Saint-Laurent
Nom de la menace
Étendue
Occurrence
Fréquence
Certitude
causale
Gravité
Niveau de
préoccupation
Chasse et harcèlement
Généralisée
Historique
Nulle
Élevée
Élevée
historiquement
Nul
Contaminants
Généralisée
Courante
Continue
Moyenne
Élevée
Élevé
Dérangement
anthropique
Localisée
Courante
Saisonnière
Moyenne
Élevée
Élevé
Généralisée
Imminente
Continue
Faible
Modérée
Élevé
Localisée
Courante
Continue
Élevée
Élevée
Élevé
Collisions avec les
bateaux
Localisée
Courante
Récurrente
Moyenne
Modérée
Modéré
Empêtrements dans les
engins de pêche
Localisée
Courante
Saisonnière
Moyenne
Modérée
Modéré
Activités scientifiques
Localisée
Courante
Saisonnière
Élevée
Faible
Faible
Déversement de
produits toxiques
Généralisée
Anticipée
Récurrente
Moyenne
Faible à élevée
Modéré
Efflorescence d’algues
toxiques
Localisée
Anticipée
Récurrente
Moyenne
Modérée à
élevée
Modéré
Épizootie
Généralisée
Anticipée
Récurrente
Moyenne
Faible à élevée
Modéré
Réduction de
l’abondance, de la
qualité et de la
disponibilité des proies
Autres dégradations
de l’habitat
Du fait de la petite taille de la population, même les activités qui affectent un faible nombre
d’individus pourraient avoir une incidence grave sur l’état général de la population. Il est
également important de tenir compte de l’effet cumulatif ou même synergique de ces menaces
sur la population de bélugas du Saint-Laurent. De plus, les changements climatiques auront très
certainement une influence sur l’impact des menaces identifiées en plus d’affecter l’habitat du
béluga. Le béluga est fondamentalement une espèce arctique enclavée dans un milieu boréal. Ce
sont les conditions semi-arctiques de l’estuaire qui ont permis le maintien de cette population
depuis son isolement il y a environ 8 000 ans.
16
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Le réchauffement climatique, qui se déroule d’ailleurs à un rythme plus rapide que ce qui avait
été prévu, devrait entraîner une augmentation de la température moyenne de 1,5° C à 5,5° C d’ici
2050 dans le centre et le sud du Québec (Bourque et Simonet, 2008). Entre 1960 et 2003, un
réchauffement du climat, entre 0,4° C et 2,2° C, a été constaté dans plusieurs régions du Québec
méridional (Yagouti et coll., 2006). Bien que l’est du Québec ait connu un réchauffement moins
marqué que l’ouest, l’impact du réchauffement sur l’amont du bassin du fleuve Saint-Laurent et
dans le nord du Québec et l’Arctique devrait se ressentir jusque dans l’estuaire et le golfe du
Saint-Laurent.
Les changements climatiques ne sont pas considérés comme une menace en tant que telle, mais
plutôt comme un facteur pouvant influencer l’impact des autres menaces. L’interaction entre les
changements climatiques et chaque menace sera étudiée ci-dessous, le cas échéant.
1.5.3 Description des menaces
Menace historique
1) Chasse et harcèlement
La chasse est considérée comme le facteur principal responsable du déclin de la population de
bélugas du Saint-Laurent, estimée à plusieurs milliers d’individus à la fin du 19e siècle
(Vladykov, 1944; Reeves et Mitchell, 1984; Hammill et coll., 2007). La chasse commerciale a
débuté dans les années 1600 et s’est poursuivie de façon presque ininterrompue jusqu’aux années
1950. De 1880 à 1950, période la plus intense de la chasse, cette activité a fait disparaître près de
15 000 bélugas (Reeves et Mitchell, 1984). Dans les années 1920, les bélugas étaient considérés
comme des compétiteurs par les pêcheurs commerciaux; le gouvernement du Québec offrait
alors une prime de 15 $ pour chaque animal tué et subventionnait l’utilisation de bombes pour
déplacer les individus qui se trouvaient dans les zones de pêche (Anon., 1928; Grenfell, 1934;
Scharrer, 1983). La chasse sportive et la chasse de subsistance se sont poursuivies jusque dans
les années 1970. Devant le déclin marqué de la population de bélugas et le rétrécissement de son
aire de répartition, la chasse a été officiellement interdite en 1979 en vertu de la Loi fédérale sur
les pêcheries. Quelques cas de braconnage ont été rapportés après l’interdiction de la chasse (N.
Ménard, Parcs Canada, comm. pers.). L’interdiction de chasse est toujours en vigueur et le
braconnage n’est plus considéré comme un problème.
Menaces actuelles affectant la population
Les contaminants, le dérangement anthropique, la réduction de l’abondance, de la disponibilité et
de la qualité des proies ainsi que les autres dégradations de l’habitat constituent actuellement les
entraves les plus importantes au rétablissement du béluga du Saint-Laurent. Ces menaces
touchent l’ensemble de la population et leurs effets sont soit difficilement perceptibles soit
détectables.
17
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
2) Contaminants
Les sources de contamination du milieu aquatique sont multiples (par exemple, rejets agricoles,
industriels et municipaux, navigation, dragage, exploitation gazière et pétrolière, aquaculture)
tout comme leurs effets potentiels sur les mammifères marins et leurs proies (Colborn et Smolen,
1996; Aguilar et coll., 2002). Les eaux, les sédiments et les organismes du Saint-Laurent
contiennent une grande variété de contaminants. Par conséquent, depuis de nombreuses années,
les bélugas du Saint-Laurent sont exposés à de nombreuses substances toxiques (un résumé des
principaux types de contaminants est présenté dans l’annexe 2). Les différentes substances
toxiques qui gagnent l’estuaire du Saint-Laurent sont présentes dans la colonne d’eau et peuvent
être accumulées dans les organismes vivants ou dans les sédiments.
Le béluga occupant un niveau élevé dans la chaîne alimentaire, certains contaminants provenant
de sa diète, peuvent se bioamplifier dans son organisme. Ce phénomène implique que les
concentrations de certains contaminants persistants augmentent entre chaque niveau de la chaîne
alimentaire et que les concentrations dans les tissus des bélugas sont plus élevées que dans ses
proies ou dans son milieu (MPO, 2002). La couche épaisse de gras sous-cutané agit comme un
réservoir de contaminants persistants. De plus, la grande longévité des bélugas leur permet
d’accumuler les contaminants sur une longue période. Enfin, les données historiques montrent
que les bélugas se nourrissent vraisemblablement en partie de proies benthiques3, plus
susceptibles d’être contaminées par les polluants accumulés dans les sédiments. Ils sont donc
particulièrement susceptibles de subir les effets d’une contamination à long terme. Ils sont
également exposés à des contaminants qui ne s’accumulent pas dans leurs tissus mais qui
peuvent avoir un effet sur leur santé.
Même après une interdiction d’utilisation ou une réduction des émissions, plusieurs contaminants
peuvent persister dans l’environnement pendant des décennies. Une tendance à la baisse des
niveaux de concentration de certains contaminants a toutefois été observée, notamment pour le
dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT) et les biphényles polychlorés (BPC) (Lebeuf et coll.,
2007; Lebeuf, 2009). D’autres composés considérés comme des contaminants ne sont pas
règlementés ou leur règlementation est récente. Par exemple, l’usage des polybromés
diphényléthers (PBDE) et leur concentration dans les tissus des bélugas et dans l’environnement
ont augmenté de façon exponentielle au cours des années 1990 (De Wit, 2002; Lebeuf et coll.,
2004).
Globalement, les contaminants sont susceptibles d’altérer de façon importante les fonctions
endocriniennes, reproductrices, immunitaires et neurologiques des espèces animales (Martineau
et coll., 1987; Béland et coll., 1993; Colborn et coll., 1993). Certains auteurs soupçonnent les
contaminants de jouer un rôle dans la prévalence élevée des cas de cancer et de certaines
pathologies chez les bélugas du Saint-Laurent (Martineau et coll., 1999; Martineau et coll.,
2002a; Lair, 2007) ainsi que dans l’altération du système reproducteur (Martineau et coll., 1988;
Béland et coll., 1992; Béland et coll., 1993; De Guise et coll., 1995; De Guise et coll., 1996;
Martineau et coll., 2002a; Martineau et coll., 2003). Entre 1983 et 2006, 16 % des 175 bélugas
3
Les animaux benthiques vivent sur les sédiments du fond marin.
18
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
du Saint-Laurent échoués et examinés présentaient une ou plusieurs tumeurs cancéreuses
terminales (tableau 1).
Malheureusement, les études toxicologiques sur les bélugas et les possibilités d’établir des
relations de cause à effet sont très limitées par la difficulté posée par l’échantillonnage de tissus
frais et la conduite de travaux expérimentaux. Bien que les seuils critiques auxquels ces
contaminants se révèlent toxiques chez les bélugas soient inconnus, certains seuils ont été établis
pour d’autres espèces de mammifères marins tel que le phoque commun (Ross et coll., 1996).
D’autre part, l’Accord relatif à la qualité de l'eau dans les Grands Lacs, ratifié par le Canada et
les Etats-Unis, a établi des seuils maximaux de concentrations de composés organochlorés et de
mercure dans les proies pour protéger la santé des oiseaux et mammifères piscivores (CMI,
1978). Les concentrations de BPC et de mercure chez certaines proies potentielles du béluga ont
diminué au cours des dernières décennies, mais sont encore au dessus du seuil de protection des
prédateurs (Couillard, 2009). Pour plus de détails sur chaque groupe de contaminants voir
l’annexe 2.
Il est important de considérer l’effet synergique entre les différents contaminants qui risque
d’augmenter la toxicité de ces produits. Par exemple, De Guise et coll. (1998) ont démontré qu’il
y avait une baisse de la prolifération des splénocytes de béluga (cellules qui ont un rôle dans le
système immunitaire) exposées in vitro à certains mélanges de congénères de BPC, alors que ces
mêmes congénères pris individuellement et aux mêmes concentrations n’avaient pas d’effet
notable. Eriksson et coll. (2006) ont démontré que les BPC et les PBDE ont des effets cumulatifs
sur le comportement des souris. Il peut exister également une interaction entre les contaminants
et les autres facteurs environnementaux (revue dans Couillard et coll., 2008a; Couillard et coll.,
2008b). Par exemple, une diminution de la quantité de proies à un moment critique de l’année,
pourrait entraîner une mobilisation des contaminants accumulés dans le gras des bélugas et
augmenter le risque d’effets toxiques. L’effet des contaminants pourrait également être amplifié
par les changements climatiques ou les agents pathogènes. Les modifications de température, de
pH et de salinité résultant des changements climatiques peuvent affecter la toxicité et la
biodisponibilité des contaminants (revue dans Schiedek et coll., 2007).
En somme, la contamination des bélugas du Saint-Laurent constitue encore une menace sérieuse
au rétablissement de l’espèce. Malgré la réduction des rejets de certains produits toxiques, les
concentrations de contaminants dans les tissus des bélugas ne baissent que très lentement. De
plus, de nouveaux contaminants persistants ont été introduits dans le milieu aquatique et
s’accumulent dans les tissus des bélugas (voir annexe 2). Les bélugas pourraient donc être
affectés par les contaminants pendant encore plusieurs décennies. Les juvéniles et les adultes
continuent d’être exposés par le biais de leur alimentation, tandis que les veaux reçoivent des
doses élevées par transfert de leur mère ce qui entrave le processus de décontamination du
béluga. Étant donné que certaines pathologies associées aux contaminants prennent plusieurs
années à se développer (15 à 25 ans), il est justifié de s’inquiéter des effets de la contamination
passée du milieu sur l’état de santé des animaux vivant actuellement. De plus, si les
contaminants venaient à affecter le système reproducteur des bélugas, ils pourraient alors réduire
le taux de croissance déjà faible de cette population.
19
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
3) Dérangement anthropique
Trafic maritime et activités d’observation en mer
Pour survivre et se reproduire, une baleine doit se reposer, chercher de la nourriture, s’alimenter,
éviter les prédateurs, communiquer et socialiser avec ses congénères, s’accoupler et prendre soin
de son baleineau. La perturbation d’un animal se livrant à ces activités l’empêche d’accomplir
ses fonctions vitales, ce qui peut compromettre sa survie (Kraus et coll., 2005; Bejder et coll.,
2006b; Williams et coll., 2006). Si la perturbation est récurrente et touche plusieurs individus,
c’est la survie de la population qui peut être remise en cause. La navigation est source de
dérangement en raison de la présence des embarcations dans l’habitat des bélugas et du bruit
qu’elle génère. Les activités d’observations en mer (AOM) et la circulation maritime sont des
sources potentielles de dérangement pour les bélugas du Saint-Laurent (Lesage et Kingsley,
1995; MPO et WWF, 1995; Lien, 2001). L’estuaire du Saint-Laurent est une voie de circulation
maritime très importante où se déroulent également des AOM intenses en période estivale. Cette
industrie a connu une expansion fulgurante depuis le début des années 1980, et ce, dans des
habitats importants pour le béluga (Ménard et coll., 2007). À noter que les collisions avec les
navires sont traitées à la sixième menace, Collision avec les navires.
Tous les navires en provenance ou à destination du tronçon fluvial et des Grands Lacs circulent
sur la voie maritime du Saint-Laurent ce qui en fait un corridor très fréquenté. Différents types
de bateaux sillonnent le territoire occupé par les bélugas : vraquiers, navires marchands,
traversiers (environ 90 traversées par jour entre Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine), briseglaces, navires d’excursion et de croisière, vedettes de la Garde côtière et de Parcs Canada,
bateaux de la Défense nationale et navires de recherche. Les bateaux de plaisance, les canots
pneumatiques et les motos marines ajoutent encore à cette circulation. Près de 52 000 voyages de
bateaux de tous types ont été dénombrés dans le secteur du PMSSL de mai à octobre 2007
(Chion et coll., 2009). Tous les types de navigation ont le potentiel de déranger le béluga,
quoique les plus petits navires, avec une plus grande manœuvrabilité et une vitesse de
déplacement plus élevée posent un problème supplémentaire (Lesage et coll., 1999).
Les activités d’observation en mer pratiquées à l’aide de divers types de bateaux, commerciaux
ou de plaisance, ou d’aéronefs (avions et hélicoptères) sont susceptibles de déranger les bélugas
du Saint-Laurent. Les AOM dans l’estuaire du Saint-Laurent représentent un volet important de
l’industrie du tourisme régional (Tecsult Environnement, 2000; Lien, 2001). Une étude sur les
activités d’observation en mer publiée en 2001 a démontré que plus de 85 % des excursions
ciblant les mammifères marins proposées au Québec chaque année étaient effectuées dans ce
secteur (Hoyt, 2001). En 2005, plus d’un million de personnes ont visité le PMSSL et les sites
d’observation et d’interprétation autour de cette aire marine protégée (SOM, 2006). Même si les
bélugas ne sont généralement pas ciblés par les AOM, le suivi des activités en mer, effectué à
partir des bateaux d’excursion, indique que près de 5 % de ces activités les visent entre la mi-juin
et septembre (Michaud et coll., 2003). De plus, les AOM sont concentrées dans une zone
regroupant environ 50 % de la population de bélugas et fréquentée intensivement par des
femelles adultes et leur veau (Michaud, 1993a; Kingsley, 1999; Gosselin et coll., 2007).
20
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Les réactions à une exposition aux bruits ou à d'autres sources de dérangement se manifestent par
une modification subtile des comportements de plongée, une interruption brève ou prolongée
d'activités normales (repos, alimentation, interaction sociale, soin aux jeunes, vocalise,
respiration, plongée) et même l’évitement à court ou long terme des zones perturbées
(Richardson et coll., 1995; NRC, 2003; Bejder et coll., 2006a; Weilgart, 2007). La prévisibilité
de l'arrivée d'une embarcation, le genre d'approche effectuée, la durée et la fréquence des
perturbations, de même que le degré d'activité et le comportement des bélugas au moment des
perturbations peuvent influencer leur degré de réaction (pour une revue voir Lesage, 1993).
Blane et Jackson (1994) ont observé que les bélugas montraient des comportements d’évitement
des bateaux en prolongeant l’intervalle de temps entre les respirations en surface, en augmentant
leur vitesse de nage et en se rassemblant en groupe plus serré. Il a été proposé que le
délaissement de la baie de Tadoussac et un changement dans les habitudes de déplacement du
béluga à l’embouchure du Saguenay aient été reliés à la circulation maritime accrue dans ce
secteur (Pippard, 1985a; Caron et Sergeant, 1988). Même si un certain niveau d’habituation peut
exister chez les bélugas, comme le laisse croire leur fidélité à certains sites fréquentés (Lesage,
1993), cette fidélité ne fait peut-être qu’illustrer l’importance de ces sites pour l’espèce et la
présence de peu de sites alternatifs (Brodie, 1989). Dans l’Atlantique nord-est, on a montré que
les cétacés s’éloignent des navires effectuant les levés lorsque les canons à air sont utilisés
pendant l’exploration pour le pétrole et le gaz (Stone, 2003). De plus, il a été montré que les
activités sismiques ont des effets sur le comportement des odontocètes : modification des routes
de migration, de la vitesse de nage, des plongées et de l’alimentation (Stone, 2003). Certains
exemples de dérangement causé par des aéronefs volant à basse altitude ont également été
signalés dans le Saint-Laurent (Sergeant et Hoek, 1988). Les effets à long terme sur la population
d’un changement de comportement en réponse au dérangement sont inconnus, mais ces
perturbateurs sont susceptibles de réduire la capacité des bélugas à emmagasiner des réserves
énergétiques essentielles pour assurer le succès de la reproduction et la survie pendant les
périodes où la nourriture est réduite. Les perturbations menant à la séparation d’une mère et de
son veau peuvent avoir des répercussions sur la survie de ce dernier et limiter ainsi le potentiel
de croissance de la population. Cette menace est d’autant plus significative dans le cas du béluga
du Saint-Laurent que la période de pointe des AOM, donc du bruit et du dérangement dus à la
présence des bateaux, est l’été et coïncide avec la période de mise bas et d’élevage des jeunes.
Bruits d’origine anthropique
L’estuaire du Saint-Laurent constitue un milieu aquatique bruyant, ce qui est problématique dans
certains secteurs, notamment la tête du chenal Laurentien, située à la confluence du Saguenay et
du Saint-Laurent (Scheifele et coll., 1997; Simard et coll., 2006). Les embarcations motorisées
produisent du bruit sur une large bande, de quelques Hz à plus de 100 kHz. La fréquence où
l’énergie est maximale dépend de la taille du bateau et du type de propulsion. Pour les gros
navires marchands qui circulent sur la voie maritime du Saint-Laurent, cette fréquence oscille
entre 0,02 et 0,2 kHz, tandis que pour les plus petits bateaux tels que les canots pneumatiques,
cette fréquence est plus élevée, de l'ordre de 0,5 à 6 kHz environ (Richardson et coll., 1995;
Lesage et coll., 1999; Simard et coll., 2006). Cependant, toutes les embarcations produisent du
bruit à des fréquences plus élevées, jusqu’à 100 kHz (Simard et coll., 2006). Les odontocètes
produisent trois types de sons : des sifflements, des sons de courte durée utilisés dans les
activités d’écholocation et des sons divers comme des cris, des grognements et des aboiements.
21
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Les baleines à dents utilisent ces sons pour s’identifier, pour coordonner les activités de
prédation, pour la cohésion sociale, la détection, la localisation et la caractérisation des proies et
des obstacles par écholocation (Richardson et coll., 1995). Chez le béluga, les sifflements et les
tons pulsés utilisés pour la communication ont principalement une fréquence comprise entre 0,5
et 3,5 kHz, tandis que les clics et tons pulsés utilisés pour l’écholocation sont émis à des
fréquences beaucoup plus hautes, soit entre 30 et 60 kHz (Bédard et Simard, 2006).
Le bruit d’origine anthropique a considérablement augmenté dans les océans lors des 50
dernières années, et ce, à l’échelle mondiale. En plus du trafic maritime de toutes sortes,
plusieurs activités industrielles et militaires ont contribué à l’augmentation du bruit ambiant
(Richardson et coll., 1995; NRC, 2003; Tyack, 2008). Par exemple, l’industrie pétrolière et
gazière génère de forts niveaux de bruit dans l’océan, en particulier à l’étape de l’exploration
sismique où on enregistre habituellement les plus hauts niveaux de bruit, en comparaison des
autres méthodes d’exploration et des étapes d’exploitation de ces ressources (Richardson et coll.,
1995).
Cette augmentation du bruit ambiant pourrait être exacerbée par une réduction du pH de l’eau.
Les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat montrent que
le pH des eaux de surface des océans diminuera de 0,3 à l’échelle mondiale d’ici 2050 (Brewer,
1997). Les changements climatiques combinés à l’eutrophisation4 ont déjà entraîné une
diminution de 0,2 à 0,3 du pH de l’eau profonde de l’estuaire du Saint-Laurent (M. Starr, MPO,
données non publiées). Hester et coll. (2008) ont montré qu’une diminution de pH de 0,3
résulterait en une diminution de l’ordre de 40 % de l’absorption du bruit par les masses d’eau
pour des fréquences inférieures à 10 kHz. Donc, le bruit d’origine anthropique pourrait se
propager sur de plus grandes distances et affecter davantage la communication chez les cétacés
dans l’estuaire.
Un des effets importants de l’augmentation des bruits ambiants dans les océans est le phénomène
du masquage. Il affecte la probabilité qu’un béluga détecte correctement un son d’écholocation
qu’il a produit ou même les signaux envoyés par ses congénères (NRC, 2003). Le potentiel d'un
bruit à être entendu dépend de l'intensité et des fréquences auxquelles le bruit est produit, ainsi
que des capacités auditives de l'animal (niveaux du seuil d'audition). Les espèces comme le
béluga, dont l'ouïe est hautement directionnelle, détiennent des outils additionnels pour réduire le
masquage (Erbe et Farmer, 1998; Mooney et coll., 2008). En présence de bateaux, les bélugas
réduisent le nombre et la diversité de leurs vocalises, augmentent la durée et l’intensité de
certains signaux et répètent les sons plus fréquemment et à des fréquences où l’interférence
causée par le bruit de l’embarcation est réduite (Lesage, 1993; Lesage et coll., 1999). De même,
une hausse du volume des sons émis ou une cessation de toute activité vocale, en réaction à de
hauts niveaux de bruit ambiant, ont été observées chez les bélugas du Saint-Laurent (Lesage et
coll., 1999; Scheifele et coll., 2005; Erbe, 2008).
Finalement, les bruits d’origine anthropique peuvent aussi provoquer des modifications
temporaires ou permanentes des seuils d’audition, la production d’hormones de stress et des
dommages physiques tels que la formation de bulle d’air chez les cétacés suite à une remontée
4
Enrichissement excessif des cours d’eau par les nutriments et prolifération de la végétation aquatique et du
plancton.
22
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
trop rapide pour fuir la source de bruit (phénomène de décompression) et même causer la mort
(Ketten et coll., 1993; Crum et Mao, 1996; Evans et England, 2001; Finneran, 2003; Jepson et
coll., 2003; NRC, 2003). Le bruit généré par le trafic maritime dans l'estuaire du Saint-Laurent
engendre une pollution sonore préoccupante, qui risque d’endommager l’appareil auditif des
bélugas, outil essentiel pour communiquer, s’orienter et chasser. De plus, si ces bruits venaient à
augmenter le stress au point de devenir chronique, ceci pourrait avoir des répercussions sur
plusieurs plans, entre autres la reproduction, le métabolisme, la croissance, les fonctions
immunitaires et la susceptibilité à certaines maladies (Lesage, 1993; NRC, 2003; Tyack, 2008).
Les oreilles des mammifères marins partagent certaines similarités structurales avec celles
d’autres vertébrés (Fay et Popper, 2000) et plusieurs études sur différentes espèces de vertébrés
indiquent qu’il est possible que l’exposition à des bruits intenses produits lors des levés
sismiques par l’utilisation des canons à air endommage les oreilles des cétacés s’ils ne peuvent
éviter la source sonore (revue par Ketten et Potter, 1999; McCauley et coll., 2003; Lawson et
McQuinn, 2004; Southall et coll., 2007).
Les effets du trafic maritime sur la population de bélugas du Saint-Laurent restent peu connus.
Ailleurs dans le monde, ces effets ont été montrés sur plusieurs populations de cétacés dont des
dauphins, des épaulards et des baleines noires de l’Atlantique nord (Kraus et coll., 2005; Bejder
et coll., 2006a; Williams et coll., 2006). Ainsi, du fait de l’intensité de la circulation maritime et
de l’observation des mammifères marins, ces activités représentent une menace au rétablissement
du béluga du Saint-Laurent. Il demeure important de continuer à surveiller l’effet de ces activités
anthropiques sur la population et de poursuivre la mise en œuvre des mesures visant à réduire
leur impact sur les bélugas.
4) Réduction de l’abondance, de la disponibilité et de la qualité des proies
Diminution de l’abondance des poissons
Le déclin marqué de plusieurs espèces de poissons dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent a
eu lieu lors des dernières décennies. Plusieurs facteurs sont mis en cause dans ce déclin
notamment la surpêche, la dégradation de l’habitat, la pollution et les obstacles à la migration. À
titre d’exemple, dans le Haut Saint-Laurent, l'indice d'abondance des anguilles en montaison au
barrage Moses-Saunders indique une diminution de plus de 99 % entre 1980 et 2000 tandis que
dans l’estuaire du Saint-Laurent, les prises totales sont passées de 452 tonnes en 1980 à moins de
82 tonnes en 2004 (COSEPAC, 2006). La morue du nord du golfe est passée d’une estimation de
559 millions d’individus en 1980 à 43 millions en 2008 (MPO, 2009b). Le flétan atlantique
quant à lui, malgré une augmentation marquée au cours de la dernière décennie, se maintient
toujours à un bas niveau si on le compare à celui de la première moitié du 20e siècle (MPO,
2007). De plus, l’éperlan arc-en-ciel anadrome a vu sa population décroître considérablement au
cours des 30 dernières années (Équipe de rétablissement de l'éperlan arc-en-ciel du Québec,
2008). Malgré le régime alimentaire varié des bélugas du Saint-Laurent et leur adaptabilité, les
changements dans la composition spécifique des stocks de poisson dans l’estuaire peuvent
influer sur la qualité nutritionnelle et l’apport énergétique des proies disponibles.
Les changements climatiques risquent d’avoir une influence sur l’abondance des poissons dans
l’estuaire. On assiste actuellement au refroidissement de masses d’eau du Saint-Laurent, la
23
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
couche intermédiaire froide devenant plus épaisse et plus froide (Galbraith et coll., 2008). Des
modifications en ce qui concerne l’abondance et la répartition des espèces ont été observées :
l’aire de répartition du capelan s’est déplacée vers le sud et l’ouest tandis que le
macrozooplancton est moins abondant qu’au début des années 1990 (Harvey et coll., 2005;
MPO, 2008). Plusieurs espèces de poissons sont sensibles à la température pour leur survie, la
fraie et la croissance (Gilbert et Couillard, 1995; Minns et coll., 1995; Gilbert, 1996; Gilbert et
Pettigrew, 1996). La période de migration ainsi que les routes migratoires de plusieurs espèces
de poissons dépendent de la température de l’eau (Narayana et coll., 1995). La couverture de
glace dans le golfe du Saint-Laurent étant étroitement liée à la température de l’air, les modèles
climatiques prévoient que le golfe sera exempt de glace d’ici 50 ans (Dufour et Ouellet, 2007).
La modification de la couverture de glace peut avoir des impacts sur la chaîne alimentaire.
Une baisse des volumes d’eau oxygénée provenant du courant du Labrador entrant dans le golfe
et l’estuaire du Saint-Laurent, en combinaison avec l’enrichissement de l’estuaire grâce à un
apport en nutriment provenant de l’agriculture, des industries et des effluents municipaux, a
entraîné une diminution des concentrations d’oxygène dans les eaux profondes de l’estuaire
(Gilbert et coll., 2005). L’hypoxie affecte plusieurs estuaires du monde et résulte en général en
un changement important de la biodiversité et de la productivité de ces milieux (Diaz, 2001).
Enfin, les tributaires de l’estuaire du Saint-Laurent et les marais côtiers où se trouvent les sites de
fraie et de croissance de plusieurs espèces de poissons estuariens ont aussi été pollués et
dégradés. Tous ces changements sont susceptibles de modifier l’abondance et la répartition des
espèces à tous les niveaux de la chaîne alimentaire, y compris les proies du béluga.
Compétition avec d’autres prédateurs
Le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent sont fréquentés par quatre espèces de phoques et
13 espèces de cétacés (8 espèces d’odontocètes et 5 espèces de mysticètes) dont le béluga. Alors
que les cétacés autres que le béluga sont des visiteurs entre le printemps et l’automne, les
phoques sont soit des résidents comme le phoque gris (Halichoerus grypus) et le phoque
commun (Phoca vitulina), soit des visiteurs hivernaux comme le phoque à capuchon
(Cystophora cristata) et le phoque du Groenland (Pagophilus groenlandica). Au cours des mois
d’hiver, l’estuaire et le golfe sont fréquentés par un troupeau de phoques du Groenland pouvant
atteindre un million d’individus (Roff et Bowen, 1983; Sergeant, 1991; Hammill et Stenson,
2005) et le golfe a une population résidente d’environ 50 000 phoques gris (Hammill, 2005). Par
ailleurs, il est aussi possible que des espèces marines aviaires telles que le petit pingouin (Alca
torda), le cormoran à aigrettes (Phalacrocorax auritus) et les goélands argenté (Larus
argentatus), à bec cerclé (L. delawarensis) et marin (L. marinus), qui se retrouvent en grand
nombre dans certains secteurs de l'estuaire, entrent en compétition avec les différentes espèces de
cétacés (Lesage et Kingsley, 1995).
La répartition des ressources entre les espèces présentes dans le fleuve Saint-Laurent a fait
l’objet de quelques études, mais il est difficile d’évaluer l’étendue de la compétition entre ces
espèces. Lesage et coll. (2001) ont démontré que les phoques communs et les phoques à
capuchon occupent le plus haut niveau de la chaîne alimentaire, que les phoques gris, les
phoques du Groenland du golfe et les bélugas mâles se trouvent à un niveau intermédiaire, alors
24
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
que les phoques du Groenland de l’estuaire et les bélugas femelles se trouvent à un niveau
inférieur. Il est possible que le régime alimentaire diversifié (opportuniste) du béluga du SaintLaurent, attesté par l’observation d’autres populations de bélugas, le rende moins sensible à la
compétition pour les ressources (Vladykov, 1946; Lowry et coll., 1985).
Il se pourrait également qu’à cause des changements climatiques, la saison favorable aux oiseaux
marins et aux animaux non adaptés aux conditions de glace du Saint-Laurent s’allonge, ce qui
augmenterait la compétition en période hivernale (Kingsley, 2002; Measures et coll., 2004). Le
couvert de glace qui détermine en grande partie la répartition des espèces de mammifères marins
en période hivernale dans l’estuaire pourrait devenir de moins en moins important (Bourque et
Simonet, 2008).
Compétition avec la pêche commerciale
En plus des espèces potentiellement compétitrices, les bélugas partagent partiellement leurs
ressources alimentaires avec la pêche commerciale. Suite à la récente chute de certains stocks de
poissons de fond, l’intérêt croissant pour l’exploitation de petits poissons pélagiques, notamment
le capelan, pourrait venir ajouter à la compétition entre les bélugas et les autres espèces du SaintLaurent. Les répercussions de la pêche commerciale sur la population de bélugas sont peu
connues. Il reste que le capelan représente probablement une espèce clé dans tout le système
laurentien, car c’est une proie importante pour plusieurs mammifères marins et espèces
d’oiseaux qui passent l’été dans l’estuaire (Ménard, 1998; Grégoire, 2005).
Il convient de noter que dans les carcasses récupérées, aucun cas d’inanition n’a été détecté, à
l’exception de deux bélugas morts dans la rivière Saint-Paul en 2001 (Lair, 2007). Il n’y a pas de
preuve directe que le rétablissement de la population de bélugas du Saint-Laurent soit limité par
la disponibilité de nourriture, mais le déclin des stocks de poissons pourrait avoir un impact
négatif sur cette population et pourrait être une menace sérieuse à son rétablissement dans le
Saint-Laurent.
5) Autres dégradations de l’habitat
Durant les mois d’été, les bélugas font preuve d’une grande fidélité à l’endroit de leur habitat
d’estivage dans l’estuaire ainsi que dans le Saguenay. Cette habitude expose les bélugas aux
activités humaines côtières et extracôtières telles que la construction de marinas et de quais, la
construction de barrages hydroélectriques et des projets associés à l’industrie touristique en
expansion sans compter le dragage. De plus, l’introduction d’espèces exotiques est un autre
facteur susceptible de contribuer à la modification et à la dégradation de l’habitat. Certaines
modifications de l’habitat peuvent devenir problématiques autant pour ces mammifères que pour
leurs ressources alimentaires.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Développement côtier et extracôtier
Construction et dragage
Les projets de développement menés en milieu côtier, tels que la construction d’infrastructures
portuaires, de ponts et de routes, sont susceptibles de modifier l’environnement des bélugas,
notamment à cause de la pollution sonore ou de la destruction de l’habitat de leurs proies. Des
travaux de dragage pour l’entretien de la voie navigable dans le fleuve Saint-Laurent ainsi que
pour celui des ports et des marinas, sont réalisés chaque année. Ces travaux, qui servent à
maintenir ou augmenter la profondeur et la largeur des voies de navigation, et ceux qui
accompagnent certains projets d’infrastructures portuaires, y compris ceux relativement
modestes comme les marinas, peuvent remettre en circulation dans la colonne d’eau des
contaminants contenus dans les sédiments. La tête du chenal Laurentien est une zone de
sédimentation et d’accumulation de polluants persistants provenant du bassin versant des Grands
Lacs et du Saint-Laurent (Lebeuf et Nunes, 2005). De plus, un site de dépôt de sédiment de
dragage en mer est situé dans un habitat du béluga au large de Cacouna et un autre entre Les
Éboulements et l’île aux Coudres. Cependant, la concentration de plusieurs contaminants dans
les sédiments de surface que l’on retrouve dans le bassin du Saint-Laurent, particulièrement dans
le tronçon fluvial, a diminué dans les dernières décennies grâce à la déposition d’une nouvelle
couche de sédiment, moins contaminée (Carignan et coll., 1994; Lebeuf et Nunes, 2005). Chaque
projet de dragage impliquant des sédiments contaminés fait l’objet d’une évaluation de l’impact
sur l’habitat du poisson selon la Loi sur les pêches.
Aménagements hydroélectriques
Des barrages ont été construits sur plusieurs tributaires du Saint-Laurent, dont certains peuvent
constituer des obstacles à la migration des poissons tout en altérant certains habitats utilisés par
des proies potentielles du béluga. Par exemple, bien qu’une augmentation des montaisons
d’anguille ait été observé récemment aux barrages de Beauharnois et de Moses-Saunders
(Bernard et Desrochers, 2007), les turbines hydroélectriques de ces barrages sont la cause d’une
importante mortalité des anguilles d’Amérique matures en dévalaison (Caron et coll., 2007). Il
est possible également que des changements physiques et biologiques (débit, température,
salinité, niveaux d’eau, courants) soient apportés par les aménagements hydroélectriques sur
l’écosystème estuarien situé en aval. Les effets potentiels de ces changements sur la
fréquentation par les bélugas n’ont pas encore été documentés. Ainsi, selon certains auteurs, la
construction des barrages hydroélectriques sur les rivières Manicouagan et des Outardes dans les
années 1960 aurait causé la désertion des bancs de la Manicouagan par les bélugas (Sergeant et
Brodie, 1975; Pippard, 1985a; Caron et Sergeant, 1988). Cependant, d’autres auteurs croient
plutôt que cette désertion a été causée par la réduction et la concentration des effectifs suite à la
chasse commerciale intensive dans les années 1965-1970 (Reeves et Mitchell, 1984; Michaud et
coll., 1990). Par ailleurs, bien qu’aucune étude n’ait encore évalué l’impact sur les mammifères
marins de la pollution sonore émanant du développement et la production d’énergie par des
turbines marémotrices (ou hydroliennes), cette nouvelle technologie soulève une inquiétude.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Industrie pétrolière et gazière
L’exploration sismique et l’exploitation pétrolière et gazière se réalisent dans de nombreuses
régions côtières du globe, entre autres sur la côte est du Canada, à l’est de Terre-Neuve et sur le
plateau néo-écossais (Nieukirk et coll., 2004). Cette activité entraîne de forts niveaux de bruit
dans l’océan, potentiellement dommageable pour le béluga via le changement de comportement,
le masquage des communications entre individus, voire l’impact physique sur l’appareil auditif.
C’est lors des recherches sismiques que l’on enregistre habituellement les plus hauts niveaux de
bruit, comparativement aux autres étapes d’exploitation de cette ressource (Richardson et coll.,
1995). L’opération de plate-formes pétrolières peut de plus entraîner le rejet dans
l’environnement de plusieurs substances toxiques dont des métaux, divers phénols alkylés et des
boues toxiques (Holdway, 2002; Meier et coll., 2007). L’exploration sismique et l’exploitation
pétrolière et gazière est interdite dans l’estuaire du Saint-Laurent. Elle est cependant possible
dans le golfe du Saint-Laurent que le béluga est susceptible de fréquenter en hiver.
Introduction d’espèces exotiques
L’introduction d’espèces exotiques envahissantes constitue un enjeu d’envergure mondiale.
L’implantation d’espèces exotiques peut modifier la composition des espèces des écosystèmes et
de la chaîne trophique. Bien que cette menace n’ait pas été jugée sérieuse jusqu’à maintenant, il
est nécessaire d’éviter l’introduction de nouvelles espèces par mesure préventive.
L’eau de lest ou eau de ballast5 est l’un des facteurs probables de l’introduction de nombreuses
espèces dans les voies maritimes. Les ballasts, la coque et les caissons d’entrée d’eau des navires
en provenance de l’étranger qui naviguent dans le Saint-Laurent contiennent divers assemblages
d’organismes vivants (y compris des taxons non indigènes, des taxons toxiques ou nuisibles et
des taxons qui représentent un risque potentiel) provenant de diverses régions du monde
(Gauthier et Steel, 1996; Bourgeois et coll., 2001; Simard et Hardy, 2004). Les espèces exotiques
envahissantes qu’on trouve dans le bassin du Saint-Laurent sont principalement des espèces
d’eau douce. Cependant, il est envisageable que certaines espèces envahissantes puissent
coloniser des milieux aux dépens des proies du béluga.
La réglementation de la Garde côtière américaine, le Règlement sur le contrôle et la gestion de
l'eau de ballast (2006) de Transports Canada et les lignes directrices canadiennes sur la gestion
de l’eau de ballast exigent que tous les navires se rendant dans les ports des Grands Lacs et
venant de l’extérieur de la zone économique exclusive échangent leur eau de ballast en mer.
Cette réglementation permet de réduire les risques d’introduction d’espèces exotiques dans
l’écosystème des Grands Lacs et du Saint-Laurent par les eaux de ballast.
Menaces actuelles affectant un petit nombre d’individus
Cette section regroupe les menaces qui perturbent ou causent la perte de quelques individus par
année. Prises individuellement, ces menaces affectent peu d’individus chaque année, mais si
5
Afin d’assurer la stabilité des navires, des réservoirs nommés ballasts sont remplis d’eau à un port d’escale pour
ensuite être vidangés dans un autre.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
elles sont cumulées, elles augmentent le taux de mortalité de cette petite population au
recrutement peu élevé.
6) Collision avec les embarcations
L’estuaire du Saint-Laurent est fréquenté par plusieurs types de bateaux, dont le nombre est en
constante augmentation et qui sont susceptibles d’entrer en collision avec les bélugas. Les
collisions avec les navires peuvent évidemment être fatales pour les bélugas, mais peuvent aussi
blesser et ainsi compromettre la survie des individus. D’autant plus que les bélugas font
quelquefois preuve de comportements à risque tels que l’approche des embarcations par simple
curiosité jusqu’à parfois développer des jeux à proximité de celles-ci (Blane et Jackson, 1994;
MPO, 2002).
Les bélugas sont probablement plus à risque de collision avec les embarcations touristiques et de
plaisance, qui se déplacent à des vitesses et dans des directions variables. Parcs Canada compile
tous les cas de blessures fraîches qui sont signalées depuis 1992 à l’intérieur du PMSSL (Laist et
coll., 2001). Depuis l’entrée en vigueur du Règlement sur les activités en mer dans le parc marin
du Saguenay–Saint-Laurent, il y a obligation de rapporter les collisions. De plus, le programme
des carcasses des bélugas a permis de révéler divers types de traumatismes (par exemple, des
lacérations cutanées, des hémorragies internes, des fractures) probablement causés par des
collisions avec des bateaux chez 11 bélugas entre 1983 et 2006 (Lair, 2007; Banque de données
du Centre canadien coopératif de la santé de la faune). Cependant, il n’a pas été établi que la
collision ait été la cause principale de mortalité ou même qu’une maladie aurait pu rendre les
individus plus susceptibles aux collisions. Plusieurs bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent
portent des blessures et des cicatrices attribuables vraisemblablement à une collision avec un
navire (R. Michaud, GREMM, données non publiées). Ces marques sont notamment utilisées
pour différencier les bélugas lors des études de photo-identification.
Laist et coll. (2001) ont étudié les données historiques de collision entre des bateaux et certaines
espèces de baleines (baleines à fanons et cachalot). Ils ont démontré que les jeunes étaient
particulièrement vulnérables aux collisions parce qu’ils passent plus de temps en surface et ont
moins d’expérience pour éviter les navires. De plus, Blane et Jackson (1994) ont démontré que
les jeunes bélugas interagissaient plus que les adultes avec les bateaux. Les bélugas ont une
capacité auditive très développée et un excellent système d’écholocation qui peuvent les aider à
détecter les embarcations. Par contre, les bruits d’origine anthropique (navires, sonars, activités
sismiques) peuvent causer des blessures à l’appareil auditif diminuant ainsi la capacité de
détection et augmentant de ce fait les risques de collision. Malheureusement, les blessures à
l’appareil auditif sont très difficiles à détecter lors des nécropsies à cause de l’état de
décomposition des carcasses et de facteurs confondants (Faulkner et coll., 1998; Measures,
2007a).
7) Empêtrement dans les engins de pêche
La pêche, notamment à l’aide d’engins fixes ou de filets maillants, constitue une cause
potentielle de mortalité pour les bélugas de la population de l’estuaire du Saint-Laurent.
Quelques cas de béluga piégé dans un engin de pêche fixe ou empêtré dans des engins de pêche
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
ou autres cordages ont été rapportés. Dans de tels cas, les bélugas peuvent se blesser, développer
une infection, ou même trouver la mort par anoxie (absence d’oxygénation). Dans l’estuaire du
Saint-Laurent, l’effort de pêche est limité et peu de filets maillants sont utilisés. Au Québec, au
moins cinq cas d’empêtrement ont été rapportés depuis 1979 (MPO et WWF, 1995; Système de
suivi des incidents, Parcs Canada; L.Measures, MPO, données non publiées). Les risques
associés aux engins de pêche peuvent cependant être beaucoup plus importants pour les animaux
qui s’aventurent hors de leur aire de répartition habituelle, où les activités de pêche sont plus
répandues. Entre 1979 et 1991, plusieurs cas d’emmêlement de bélugas dans les filets maillants
et les trappes à morue ont été rapportés sur les côtes de Terre-Neuve et du Labrador (Curren et
Lien, 1998). La pêche fantôme6 s’ajoute aux menaces potentielles. Sur les 30 000 filets maillants
installés tous les ans au Québec, entre 600 et 2 000 seraient abandonnés ou perdus. En 1991,
dans un effort de récupération, 28 172 mètres de filets ont pu être retirés des eaux entre Matane
et Forillon (Drolet, 1998). Une opération similaire a eu lieu sur la Côte-Nord en 2005 et un
nombre important de filets ont été retirés de l’eau (Laberge, 2005).
Les prises accidentelles dans les engins de pêche ne semblent pas limiter le rétablissement des
bélugas du Saint-Laurent, très peu d’individus portent d’ailleurs des cicatrices causées par des
engins de pêche (MPO et WWF, 1995; Lair, 2007). Les capacités d’écholocalisation de ces
odontocètes semblent leur permettre de détecter la présence des engins de pêche et ainsi éviter
l’entremêlement. Par contre, étant donné le faible taux de recrutement de cette population, toute
source de mortalité est importante à considérer.
8) Activités scientifiques
À cause de leur statut d’espèce menacée, les bélugas du Saint-Laurent ont fait l’objet de
plusieurs études scientifiques. Pêches et Océans Canada, Parcs Canada, diverses universités ainsi
que le GREMM étudient plusieurs aspects de la population de bélugas de l’estuaire du SaintLaurent depuis plusieurs années. Certaines études se réalisent grâce à la pose d’enregistreurs de
données, la photo-identification, la prise de biopsies et le suivi des troupeaux à partir de bateaux
et de la côte. Bien que l’acquisition de connaissance profite au rétablissement du béluga du
Saint-Laurent, ces projets de recherche sont susceptibles de déranger les individus. Par exemple,
les bateaux doivent s’approcher à moins de 25 m pour la prise de photographies nécessaires à
l’identification des individus et à moins de 10 m pour la récolte de biopsie (dard projeté par une
arbalète, pour une description des méthodes d’échantillonnage voir Michaud, 1996).
Des travaux de recherche pouvant entraîner le dérangement de mammifères marins requièrent un
permis du MPO en tout temps et de Parcs Canada lorsque l’étude s’effectue dans le PMSSL.
L’obtention du permis du MPO est soumise à l’étude du protocole et des effets potentiels qui
sont revus par un comité de protection des animaux établi dans le cadre du Conseil canadien de
protection des animaux.
6
La pêche fantôme se rapporte aux filets et casiers perdus en mer qui continuent à piéger les poissons et autres
animaux marins. Puisque ces filets ne sont pas remontés, les poissons y meurent et y pourrissent.
29
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Menaces ponctuelles ou épisodiques
Ces menaces sont ponctuelles, c’est-à-dire qu’elles se manifestent seulement à un moment et à
un endroit précis, mais pourraient, si elles viennent à se produire, causer la mort de plusieurs
individus et donc limiter le rétablissement.
9) Déversement de produits toxiques
Il existe un important transport maritime de produits pétroliers et autres produits toxiques dans
l’estuaire du Saint-Laurent. Les conditions océanographiques particulières de l’estuaire et du
golfe, tels que les courants et marées intenses, la présence des glaces ou la fréquence élevée de
brouillard, en combinaison avec le trafic soutenu qui emprunte la voie maritime, augmentent les
risques d’accident. À ce jour, peu de déversements importants sont survenus dans le SaintLaurent. La majorité des déversements ont lieu dans les ports (Villeneuve et Quilliam, 1999).
Cependant, l’exploration et de l’exploitation pétrolière peut augmenter considérablement les
risques d’accidents et de déversements (Kingston, 2005). Par exemple, en novembre 2004, un
important déversement de pétrole a eu lieu au large de St. John’s à Terre-Neuve lors d’un bris
d’équipement sur une plate-forme de forage. La faune aviaire et marine a été affectée dans un
rayon de plus de 5 km. De plus, le 20 avril 2010, l’explosion d’une plate-forme pétrolière a
entraîné un déversement massif de pétrole dans le golfe du Mexique. Le puits, situé à une
profondeur de 1,5 km, a déversé environ 780 millions de litres de pétrole pendant 11 semaines.
Le pétrole a atteint les côtes de la Louisiane, de l’Alabama et de la Floride. Étant donné l’habitat
relativement restreint que représente l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent, un déversement
important pourrait comporter des risques sérieux pour les bélugas.
Si les bélugas entraient en contact avec une nappe de pétrole, ils seraient protégés par leur
épiderme, qui est une barrière très efficace contre les substances nocives (Geraci, 1990). Les
déversements de pétrole peuvent tout de même constituer un risque pour les mammifères marins
puisque les vapeurs toxiques émanant du brut ou des distillats volatiles sont susceptibles
d’endommager les tissus sensibles tels que les membranes des yeux, de la bouche et des
poumons (Geraci et St. Aubin, 1990). De plus, les mammifères marins peuvent ingérer le produit
déversé ou ses métabolites directement ou par l’intermédiaire de proies contaminées. Matkin et
coll. (2008) ont montré le lien existant entre l’augmentation de la mortalité des épaulards
observée au large de l’Alaska et le déversement du pétrolier Exxon Valdez en 1989. Les risques
de contact avec le pétrole augmentent l’hiver puisque le produit tend à s’accumuler en bordure
des glaces, où les bélugas passent une grande partie de leur temps. La fidélité au site, bien
documentée chez les bélugas du Saint-Laurent, pourrait aussi être un facteur qui pousserait les
animaux à s’approcher à proximité des nappes de pétrole. De plus, un déversement de produits
toxiques peut avoir des conséquences à long terme sur l’écosystème du l’estuaire par exemple en
causant une diminution de l’abondance des proies par une mortalité accrue des individus et par
une dégradation des sites de fraie et de croissance (Peterson et coll., 2003). On peut s’attendre à
ce que les changements climatiques entraînent une augmentation de la fréquence et de l’ampleur
des évènements climatiques extrêmes ce qui pourrait augmenter le risque de déversement
accidentel de produits toxiques. Cette menace est donc considérée comme potentiellement très
dangereuse pour la population de bélugas du Saint-Laurent.
30
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
10) Efflorescence d’algues toxiques
Lors de l’été 2008, une marée rouge s’étendant sur 600 km2 a frappé l’estuaire du Saint-Laurent
et aurait causé la mort de dix bélugas. La prolifération de l’algue toxique Alexandrium tamarense
a causé la mort de plusieurs cétacés, de dizaines de phoques et de milliers d’oiseaux,
d’invertébrés et de poissons (Banque de données du Centre canadien coopératif de la santé de la
faune). La neurotoxine produite par les algues, une saxitoxine, paralyse les animaux, y compris
leur système respiratoire, et entraîne ainsi l’asphyxie. Les bélugas ingèrent cette neurotoxine à
travers leurs proies. L’effet d’une exposition chronique à la saxitoxine sur la santé des bélugas
est inconnu. L’ampleur qu’a pris ce phénomène naturel est probablement due aux précipitations
particulièrement abondantes de l’été 2008 (M. Starr, MPO, données non publiées).
L’eutrophisation, les changements climatiques et l’altération du régime des pluies qu’ils
entraînent, pourraient causer un accroissement des efflorescences d’algues et rendre cette menace
significative pour les bélugas du Saint-Laurent. La fréquence et la répartition géographique des
efflorescences d’algues toxiques semblent augmenter à travers le monde (Van Dolah, 2000).
Bien que les facteurs expliquant cette croissance et ses effets sur les mammifères marins soient
encore peu connus, on note une augmentation importante de la mortalité qui est de plus en plus
associée à des efflorescences d’algues (Scholin et coll., 2000).
11) Épizootie
Plusieurs facteurs (petite population, comportement grégaire, aire de répartition réduite,
isolement des populations voisines et affaiblissement du système immunitaire dû à l’exposition
chronique aux contaminants) rendent les bélugas du Saint-Laurent plus vulnérables à des
maladies infectieuses qui risquent de dégénérer en épizooties7. Plusieurs espèces de mammifères
marins, résidantes ou migratrices, partagent, dans l’estuaire, un habitat relativement restreint et
sont probablement exposées à un grand nombre d’agents pathogènes (Measures, 2007b).
Certains de ces agents peuvent être transmis par diverses sources telles que les rejets d’égouts, le
ruissellement des terres agricoles et la navigation (Measures et Olson, 1999). Il faut aussi prévoir
que les changements climatiques risquent d’amplifier l’impact qu’ont les agents pathogènes sur
la population de bélugas du Saint-Laurent. Le réchauffement climatique peut augmenter le taux
de survie des agents pathogènes durant l’hiver et entraîner une plus grande fréquentation de
l’estuaire par de nouvelles espèces de mammifères marins ce qui augmente l’exposition des
bélugas aux agents pathogènes exotiques (MPO, 2002; Measures, 2004; Burek et coll., 2008;
Measures, 2008). De plus, les contaminants ainsi que le stress entraîné par les activités humaines
affaiblissent vraisemblablement le système immunitaire (De Guise et coll., 1996; De Guise,
1998). Les animaux deviennent alors moins aptes à se défendre contre les agents pathogènes et
les parasites. À noter que les jeunes sont les individus les plus à risque puisque leur système
immunitaire est moins bien développé, ce qui peut avoir des répercussions importantes en ce qui
concerne le recrutement.
7
Épidémie qui touche les animaux.
31
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Les virus constituent la principale source potentielle d’épizootie. En particulier, le Morbillivirus8,
qui aurait causé la mort ces dernières années de centaines, voire de milliers de phoques et de
cétacés dans le monde, est une source d’inquiétude pour le béluga du Saint-Laurent. Le
Morbillivirus est particulièrement dangereux puisqu’il peut causer des épizooties très rapides qui
se caractérisent par des broncho-pneumonies et des encéphalites et provoque généralement la
mort de l'animal (Kennedy, 1998; Di Guardo et coll., 2005). Les bélugas pourraient être infectés
par le Morbillivirus par l’intermédiaire d’un mammifère porteur, que celui-ci soit terrestre ou
marin (Mamaev et coll., 1996; Barrett, 1999). L'arrivée du Morbillivirus, auquel la population de
bélugas du Saint-Laurent n’a jamais été exposée, pourrait avoir des conséquences désastreuses :
le caractère grégaire de la population favoriserait la propagation du virus et la faible étendue de
l’aire de répartition lui permettrait d’atteindre un très grand nombre d’individus (Nielsen et coll.,
2000).
En plus des infections au Morbillivirus, d’autres pathogènes, comme la bactérie Brucella et le
protozoaire Toxoplasma gondii, peuvent causer des maladies infectieuses chez les bélugas
(Measures, 2007b). La brucellose est préoccupante puisqu’elle est associée à des problèmes de
reproduction : mastites, avortements, mortalité néonatale ou infertilité (Tryland, 2000; Nielsen et
coll., 2001). Malgré la présence de plusieurs agents pathogènes dans la population de bélugas du
Saint-Laurent, aucun cas d’épizootie sévère n’a été répertorié.
Cette menace est pour le moment hypothétique mais très préoccupante, puisqu’en cas d’épizootie
sévère, une petite population comme celle du béluga du Saint-Laurent pourrait devenir à risque
d’extinction. À cause du risque de transmission d’un pathogène exotique au béluga de l’estuaire
du Saint-Laurent (Measures, 2004, 2007a), la réhabilitation de mammifères marins,
particulièrement les phoques, fait l’objet d’un moratoire au Québec.
1.6
Mesures déjà achevées ou en cours
1.6.1 Protection légale
Protection internationale
Le béluga est classé comme étant vulnérable par l’UICN et cette espèce est protégée par la
Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées
d’extinction (CITES). Les pays signataires de cet accord, dont le Canada fait partie, contrôlent
les échanges internationaux de produits dérivés d’espèces animales et végétales sauvages afin de
ne pas mettre leur survie en danger. Au Canada, la CITES est appliquée en vertu de la Loi sur la
protection d'espèces animales ou végétales sauvages et la réglementation de leur commerce
international et interprovincial. La population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent est
inscrite à l’annexe II de la Convention ce qui signifie que l’importation ou l’exportation de
spécimen de béluga doivent être accompagnées d’un permis.
8
Genre qui comprend le virus de la rougeole chez l’humain ou encore celui de la maladie de Carré chez le chien.
32
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Protection légale fédérale et provinciale
Le béluga du Saint-Laurent a bénéficié d’une protection complète contre la chasse depuis 1979
grâce au Règlement sur la protection du bélouga (1979) de la Loi sur les pêches (1985). En
1993, lors du remplacement de ce règlement par le Règlement sur les mammifères marins (1993),
les directives concernant l’observation des mammifères marins dans les eaux canadiennes sont
devenues plus spécifiques. Ce règlement stipule qu’il est interdit d’importuner un mammifère
marin. Il est présentement en révision à l’échelle canadienne dans le but de mieux intégrer les
besoins régionaux. De plus, la Loi sur les pêches protège l’habitat des mammifères marins
puisqu’il est interdit d’exploiter des ouvrages ou des entreprises entraînant la détérioration, la
destruction ou la perturbation de l’habitat du poisson, terme qui inclut les mammifères marins au
sens de cette loi. L’article 36 de cette loi, vise à contrôler l’introduction de substances toxiques
dans l’habitat. Par ailleurs, le MPO dans le cadre d’une politique interne, ne permet pas
l’utilisation d’engins mobiles de pêche dans l’estuaire moyen et le fjord du Saguenay. Bien que
cette mesure n’ait pas été spécifiquement mise en place pour protéger le béluga, elle procure une
certaine protection à ses proies.
De plus, la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent est inscrite comme espèce
menacée depuis 2005 sur l’annexe 1 de la Loi sur les espèces en péril du Canada. Par
conséquent, il est interdit de tuer un individu de l’espèce, de lui nuire, de le harceler, de le
capturer ou de le prendre, d’endommager ou de détruire la résidence d’un ou plusieurs individus
de l’espèce. La Loi prévoit aussi que l’habitat essentiel de l’espèce soit protégé de la destruction.
Les préoccupations du milieu régional pour la protection du béluga et son habitat ont constitué
un facteur déterminant dans la création du parc marin Saguenay–Saint-Laurent (figure 7). Le
parc marin fut officiellement créé le 10 juin 1998, par l’entrée en vigueur de lois dites « miroir »,
soit une loi canadienne et une loi québécoise, toutes deux intitulées Loi sur le parc marin du
Saguenay–Saint-Laurent (1997). D’une superficie de 1 245 km², le parc marin est administré
conjointement par les deux gouvernements, soit par l’Agence Parcs Canada et par le ministère du
Développement durable, de l’Environnement et des Parcs du Québec (MDDEP). Le Règlement
sur les activités en mer du parc marin Saguenay–Saint-Laurent (2002) découle de la loi fédérale.
Ce règlement prévoit des mesures de protection spécifiques aux espèces déclarées en voie de
disparition ou menacées, comme le béluga, notamment en limitant la distance d’approche à plus
de 400 m. De plus, le nombre de bateaux d’excursion pouvant exercer leurs activités dans le parc
marin a été limité par un système de permis, ainsi que la vitesse et la durée de présence sur les
sites d’observation. L’exploration sismique ainsi que l’exploitation gazière et pétrolière sont
interdites dans le parc en vertu de la loi québécoise.
La réglementation du PMSSL prévoit l’établissement d’un zonage. Celui-ci constituera un outil
de gestion essentiel à l’atteinte des objectifs de conservation et d’utilisation du parc marin dans
une optique d’écologie durable. En 2006, le comité Béluga-baie Sainte-Marguerite du parc marin
a été créé dans le but de mettre en place des mesures de protection de cet habitat et de définir des
actions pour préserver cette baie, qui est l’une des aires d’utilisation intensive estivale du béluga.
En 2008, un plan de gestion sur les activités en mer a été mis sur pied dans le PMSSL. Le but de
ces deux exercices est notamment de définir des mesures de gestion spécifiquement adaptées aux
33
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
activités en mer dans le parc marin, fortement utilisé par le béluga ainsi que par un grand nombre
de bateaux de tous genres.
Le béluga pourra être protégé à la fois par les lois du Canada et du Québec qui portent sur la
création d’éventuelles aires marines protégées (AMP). Entre autres, la Loi sur les océans (1996)
confère au MPO le pouvoir de créer des zones de protection marines (ZPM) afin de protéger une
ou plusieurs composantes d’un écosystème, dont les espèces en péril, tandis que la Loi sur la
conservation du patrimoine naturel (L.R.Q., chapitre C-61.01) confère au MDDEP le pouvoir de
désigner sur son territoire des aires protégées afin de veiller à la protection de la biodiversité et
des composantes importantes de l’écosystème marin. L’établissement d’un réseau d’aires
marines protégées au Québec est coordonné depuis 2007 par un groupe de travail, le Groupe
bilatéral sur les aires marines protégées au Québec (GBAMP), sur lequel siègent les
représentants des deux paliers gouvernementaux concernés. Ce groupe travaille actuellement au
développement d’une AMP d’une superficie d’environ 500 km² dans le secteur de Manicouagan.
Ce projet d’AMP couvre un territoire occupé de l’automne au printemps par le béluga.
Historiquement, ce territoire était occupé par les bélugas en période estivale. La protection de
l’espace marin de la péninsule de Manicouagan permettra d’assurer, dans le cas d’un
agrandissement de l’aire de répartition estivale, un habitat de qualité pour le béluga du SaintLaurent. Le GBAMP examinera par la suite le projet de ZPM Estuaire du Saint-Laurent qui
couvre un territoire de 6 000 km2 adjacent au PMSSL et occupé en période estivale par les
bélugas (figure 7). Ce projet vise spécifiquement la protection et la conservation à long terme des
mammifères marins, de leurs habitats et de leurs ressources alimentaires, tout en maintenant les
activités économiques durables. La zone retenue couvre le secteur où les pressions humaines sur
les mammifères marins (AOM, trafic maritime) hors parc marin, sont les plus intenses.
34
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Projet de zone de protection
marine Estuaire du Saint-Laurent
Aire marine protégée projetée de
Manicouagan
Parc marin Saguenay–SaintLaurent
Figure 7. Carte du Parc marin Saguenay–Saint-Laurent et des deux projets d’aires marines protégées dans le
secteur, soit le projet d’aire marine protégée de Manicouagan et le projet de zone de protection marine Estuaire du
Saint-Laurent. En médaillon, la localisation du secteur au Québec.
D’autres mesures réglementaires ou législatives fédérales s’ajoutent à cette liste pour encadrer
les activités susceptibles d’avoir un impact sur la population de bélugas de l’estuaire du SaintLaurent, telles que la Loi de 2001 sur la marine marchande du Canada (2001), la Loi
canadienne sur les évaluations environnementales (1992) et la Loi canadienne sur la protection
de l’environnement (1999). Des dispositions de la Loi de 2001 sur la marine marchande du
Canada encadrent l’action d’une équipe d’intervention régionale dont le rôle est d’enclencher les
mesures de nettoyage nécessaires en cas de déversement. Environnement Canada, Pêches et
Océans Canada et le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec ainsi que des
organismes non gouvernementaux, sont appelés à aider au sauvetage des espèces fauniques en
cas de déversement. Le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent a défini son propre plan
d’urgence qui s’arrime avec celui des organismes responsables de la coordination des urgences
(Auger et Quenneville, 2001). Des essais techniques d’interventions pour contrer un déversement
d’hydrocarbures dans le fjord du Saguenay ont été réalisés dans le but d’émettre plusieurs
recommandations (Dinel et Duhaime, 1997; Auger et Quenneville, 2001). Cependant, la mise en
oeuvre d’un programme de contingence efficace pour empêcher l’exposition des bélugas aux
produits déversés représente un défi compte tenu des nombreuses contraintes rencontrées en
situation réelle.
L'énoncé des pratiques canadiennes d’atténuation des ondes sismiques en milieu marin précise
« les exigences relatives aux mesures d’atténuation qui doivent être satisfaites durant la
planification et la réalisation de levés sismiques en mer afin de minimiser les impacts sur la vie
35
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
océanique. Ces exigences prennent la forme de normes minimales, qui s’appliquent dans toutes
les eaux marines du Canada libres de glace ».
Par ailleurs, le béluga du Saint-Laurent est également protégé en vertu de la Loi sur les espèces
menacées et vulnérables du Québec (L.R.Q., c.E-12). De plus, d’autres lois québécoises peuvent
contribuer à la protection du béluga en contrôlant notamment les émissions de polluant soit la
Loi sur la qualité de l’environnement (L.R.Q., c. Q-2), la Loi sur la conservation et la mise en
valeur de la faune (L.R.Q., c. C-61.1) et la Loi sur le régime des eaux (L.R.Q., c. R-13).
1.6.2 Programmes visant l’amélioration de la qualité des eaux de l’estuaire du
Saint-Laurent
En 1972, la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE) est votée au Parlement québécois. Le
Programme d’assainissement des eaux du Québec (PAEQ), issu de la LQE, est mis sur pied en
1978. L’investissement de près de 7 milliards, consenti dans le cadre de ce programme, a permis
aux municipalités du Québec de construire des stations d’épuration des eaux usées. Le PAEQ a
également incité les industries non reliées à un égout municipal à construire leur propre système
d’assainissement des rejets. Le PAEQ a permis de diminuer considérablement la pollution rejetée
dans les cours d’eau de la province. Le Programme de réduction des rejets industriels, également
issu de la LQE, vise quant à lui à encadrer les émissions polluantes des grands secteurs
industriels du Québec. En 1988, les gouvernements québécois et canadien joignaient leurs efforts
et investissaient dans l’assainissement du Saint-Laurent par l’entremise du Plan d’action SaintLaurent (PASL). Le premier objectif de ce plan était la lutte contre la pollution chimique du
fleuve Saint-Laurent. Pour ce faire, 50 entreprises majeures ont été ciblées et ont eu pour objectif
de diminuer de 90 % leurs effluents liquides toxiques sur une période de cinq ans. En 1993 et en
1998, deux autres phases nommées Saint-Laurent Vision 2000 ont été signées et ont permis
d’ajouter 56 usines à la liste des usines prioritaires pour le plan de diminution des produits
toxiques. Au terme de ces actions, des améliorations mesurables et des interventions concrètes
ont été apportées : la plupart des usines ciblées ont réduit leurs effluents toxiques (Dartois et
Daboval, 1999). Le PASL a favorisé, par exemple, la réduction des émissions d’hydrocarbures
aromatiques polycycliques (HAP) par les alumineries, ce qui a occasionné une diminution des
concentrations de ces contaminants dans les sédiments de surface du Saguenay (Gearing et coll.,
1994; White et Johns, 1997). En outre, les comités Zones d’Intervention Prioritaires (ZIP) ont été
mis sur pied au cours de la deuxième phase du Plan d’action. Le maintien de la biodiversité,
l’assainissement agricole, la protection humaine, la gestion des niveaux d’eau et la navigation
sont d’autres domaines ciblés par le Plan d’action. Les rejets de plusieurs substances toxiques ont
grandement diminué grâce à la mise en œuvre du PAEQ, du PASL ainsi que de l’application de
règlements visant la réduction des émissions polluantes des fabriques de pâtes et papiers et des
raffineries (Rondeau, 2002; Painchaud et Villeneuve, 2003; Pelletier, 2005).
De plus, en 1996 un comité a été formé afin de préciser la problématique des sites aquatiques
contaminés et d’énumérer ceux qui devaient faire l’objet d’intervention en raison de leur impact
sur le béluga du Saint-Laurent. Les données disponibles à l’époque ont permis d’identifier
38 sites où les sédiments contiennent des concentrations élevées de substances toxiques
potentiellement préoccupantes pour le béluga (Gagnon et Bergeron, 1997).
36
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Plusieurs programmes canadiens ou étatsuniens visant certaines substances toxiques, existent
afin d’améliorer la qualité des eaux des Grands Lacs qui se jettent dans le fleuve Saint-Laurent :
l’accord Canada-Ontario, l’accord relatif à la qualité de l’eau des Grands Lacs, la stratégie
binationale relative aux substances toxiques, le programme fédéral des Grands Lacs et les plans
d’aménagement panlacustre. Le Canada aussi pris des engagements internationaux9 afin de gérer
efficacement le commerce des produits chimiques dangereux.
1.6.3 Interdiction des activités d’exploration et d’exploitation pétrolière et gazière
À la suite d’une enquête et d’une audience publique sur la question des levés sismiques du BAPE
(BAPE, 2004), et de l’évaluation environnementale stratégique pour cerner les enjeux
environnementaux, sociaux et économiques de l’exploration et de l’exploitation gazière et
pétrolière dans le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent, enclenchée en 2009, le gouvernement du
Québec a décidé qu’aucune de ces activités n’aurait lieu dans l’estuaire maritime et le nord-ouest
du golfe du Saint-Laurent. Cette interdiction couvre la majeure partie de l’aire de répartition du
béluga du Saint-Laurent.
1.6.4 Intendance
Réseau québécois d’urgence pour les mammifères marins (RQUMM)
Entre 1982 et 2002, le MPO et l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent (INESL) ont
fait un suivi des échouages de mammifères marins dans l’estuaire du St-Laurent. Le GREMM a
entrepris ce suivi depuis 2003 et a créé en 2004, un réseau québécois d’urgence pour les
mammifères marins en difficulté, en collaboration avec treize partenaires dont Pêches et Océans
Canada et Parcs Canada. Le mandat du réseau est d’organiser, de coordonner, de mettre en
œuvre des mesures visant à réduire les cas de mortalité accidentelle de mammifères marins, à
secourir des animaux en difficulté et à favoriser l’acquisition de connaissances auprès des
animaux morts, échoués ou à la dérive dans les eaux du Saint-Laurent québécois. La
coordination et le centre d’appel du réseau sont assurés par le GREMM.
Sensibilisation au PMSSL
Le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent organise chaque année une formation à l’intention des
capitaines des bateaux d’excursions afin de les familiariser avec les bonnes pratiques
d’observation des mammifères marins (règlement sur les activités en mer, biologie, moyens de
diversifier les excursions). Depuis 2008, cette formation est obligatoire pour exercer une activité
dans le parc marin. L’équipe de Parcs Canada prévoit étendre cette formation aux guides de
kayak et aux naturalistes. Parcs Canada et Parcs Québec effectuent aussi plusieurs actions sur le
territoire, telles qu’une tournée d’éducation et des patrouilles afin de sensibiliser les plaisanciers
à la réglementation en vigueur dans le parc. Un dépliant destiné au public qui résume la
réglementation en vigueur dans le parc marin est également largement diffusé. Depuis 2007, un
9
Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants, Convention de Rotterdam sur la procédure de
consentement préalable en connaissance de cause applicable à certains produits chimiques et pesticides dangereux
qui font l’objet d’un commerce international, Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de
déchets dangereux et de leur élimination.
37
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
guide sur les bonnes pratiques pour l’observation des mammifères marins au Québec, élaboré en
collaboration avec l’industrie des activités d’observation des mammifères marins, le MPO et
Parcs Canada est disponible pour sensibiliser le grand public à l’observation sécuritaire des
mammifères marins.
Programme d’intendance de l’habitat
Différents projets ont été réalisés dans le cadre du programme d’intendance de l’habitat (PIH)
pour les espèces en péril du Canada :
-
-
-
-
Le comité ZIP de la rive nord de l’estuaire a mis en valeur en 2003 un réseau de sites
terrestres d’interprétation et d’observation des cétacés à partir des berges. Un projet
de sensibilisation des kayakistes aux comportements de navigation à adopter envers
les mammifères marins en péril a aussi été élaboré.
Le Réseau d’observation des mammifères marins (ROMM) a instauré un projet de
sensibilisation visant à inciter les employés et les dirigeants de cette industrie à
repenser les activités de croisières d’observation des baleines. Depuis 2006, le Réseau
poursuit une étude des AOM en Gaspésie et rencontre les jeunes dans les écoles
depuis 2005 afin de les sensibiliser aux espèces en péril.
La corporation PARC Bas-Saint-Laurent a développé et réalisé un programme de
sensibilisation sur les mammifères marins qui s’adresse à la clientèle scolaire.
Le GREMM publie un bulletin hebdomadaire, intitulé Écho des baleines, durant
chaque saison d’observation pour faire le point sur les projets en cours et sur les
actions entreprises pour protéger les baleines afin de les faire connaître aux capitaines
et aux naturalistes.
Le centre de coordination du RQUMM reçoit également le soutien du PIH.
1.6.5 Atténuation du dérangement par les activités scientifiques
Plusieurs mesures sont utilisées pour minimiser le dérangement des bélugas lors d’études sur le
terrain. Par exemple, réduction de la vitesse de navigation à l’approche d’un troupeau, pause de
15 minutes avant d’approcher les troupeaux à moins de 300 m, période maximale de trois heures
à proximité d’un troupeau et exclusion des groupes avec des veaux dans les cas de récolte de
biopsie. Lors d’études sur l’effet des activités de récolte de biopsie sur le comportement des
bélugas, on observe en général un plongeon précipité de l’individu visé et du groupe nageant à
proximité de celui-ci suite au tir de l’arbalète. Par contre, 15 à 20 minutes plus tard, l’individu
convoité ainsi que l’ensemble du troupeau, ne semblent pas conserver de séquelles du tir de
l’arbalète : ils se laissent approcher aussi facilement qu’avant le tir (Michaud, 1996; De la
Chenelière, 1998).
1.6.6 Recherches
En plus du programme de suivi des carcasses de bélugas échoués, plusieurs groupes de
recherche, dans le cadre de plusieurs programmes, travaillent sur le béluga de l’estuaire du SaintLaurent. Voici une liste non exhaustive de certains programmes de recherche :
38
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
- Des relevés aériens sont effectués depuis 1988 à des intervalles de deux à trois ans par les
chercheurs du MPO pour assurer un suivi de la taille et de la tendance de la population.
- Parcs Canada mène depuis plusieurs années un projet d’observation des bélugas dans le
PMSSL sur deux sites différents (Pointe-Noire à l’embouchure du Saguenay et baie SainteMarguerite) afin de mieux comprendre l’utilisation de ces secteurs par les bélugas ainsi que
d’évaluer l’intensité du trafic maritime. Les informations récoltées visent à préciser un plan de
gestion des activités en mer spécifiques à ces secteurs. Un portrait de la navigation dans le parc a
été réalisé en 2007. De plus, en 2009, une étude sur les proies du béluga a été amorcée dans les
secteurs fortement fréquentés par le béluga.
- Le GREMM étudie la répartition et l’organisation sociale des bélugas via la photoidentification, la prise de biopsies et le suivi des troupeaux depuis une vingtaine d’années. Un
projet d’étude des activités d’observation en mer mené par le GREMM et Parcs Canada depuis
1994 fut élargi avec la participation du MPO en 2005. Les objectifs de cette étude sont de
caractériser les AOM, d’évaluer la répartition des mammifères marins, d’élaborer des mesures
réglementaires ainsi que d’estimer l’impact des mesures de gestion en vigueur dans la région,
dans le PMSSL et dans la ZPM projetée Estuaire du Saint-Laurent.
- Un projet de recherche mené conjointement par le GREMM et le MPO en collaboration avec
Parcs Canada sur le comportement de plongée et les déplacements des bélugas se déroule depuis
2001 dans l’estuaire. Ce projet vise à mieux comprendre l’utilisation de l’habitat par les bélugas.
- Un projet réalisé conjointement par le MPO et le ministère de la Défense nationale a débuté en
2004 dans le but de déterminer l’intensité de la pollution sonore à laquelle les bélugas sont
exposés dans différents habitats.
- Le MPO étudie depuis 2004 la répartition des baleines dans l’estuaire du Saint-Laurent et tente
d’évaluer leur exposition aux bruits présents dans leur environnement à l’aide d’un système
automatisé d’hydrophones à enregistrement continu. L’objectif est de caractériser le degré
d’utilisation des habitats par le béluga par l’exploration d’une méthode acoustique et de
comprendre les processus responsables de la génération et du maintien d’un habitat privilégié et
sensible du béluga du Saint-Laurent : l’embouchure du Saguenay.
- L’université du Connecticut, en collaboration avec le GREMM, le MPO, Parcs Canada, le
ministère de la Défense nationale et Park Foundation, effectue un programme de recherche pour
évaluer les effets de la pollution sonore sur cette population en péril.
2.
RÉTABLISSEMENT
2.1
Objectifs en matière de population et de répartition
Dans le plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent publié en 1995, l’objectif ciblé était :
« de faire en sorte que la population soit suffisamment grande et dans un état tel que les
évènements naturels et les activités humaines ne constitueront plus une menace pour sa survie…
39
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
À l’heure actuelle, il semble qu’en réduisant la pollution et les dérangements, il soit possible de
permettre aux humains et aux bélugas de continuer à partager l’estuaire du Saint-Laurent. »
(MPO et WWF, 1995). L’objectif du présent programme de rétablissement est toujours de
ramener la population de bélugas à un seuil où sa survie ne sera plus menacée par des
perturbations naturelles et anthropiques.
L’effectif d’origine est estimé à 10 100 individus (MPO, 2005b). L’objectif en ce qui concerne la
population du béluga de l’estuaire du Saint-Laurent est d’atteindre à long terme un effectif de
7 070 individus soit 70 % de l’effectif originel, ce qui correspond à l’utilisation du principe de
précaution mis de l’avant par le MPO pour la gestion de diverses ressources marines (MPO,
2006; Hammill et Stenson, 2007). Toutefois, la population pourrait être considérée comme
n’étant plus en péril avant que cet objectif ne soit atteint (MPO, 2005b). Au taux d’accroissement
actuel d’environ 1 % par année, l’objectif à long terme pourrait être atteint en 2100.
L’identification et la correction des facteurs limitant l’accroissement de la population
permettraient au taux de croissance d’atteindre potentiellement un taux théorique maximal
d’environ 4 %. Dans de telles circonstances, la population pourrait atteindre l’objectif de
population à long terme d’ici 2050 (figure 8). Un taux d’accroissement de la population d’au
moins 2 % par année constitue également un objectif de ce programme. De plus, un objectif de
population intermédiaire de 1 000 individus matures a été fixé. S’il est atteint, cet objectif
pourrait permettre d’attribuer au béluga du Saint-Laurent un statut correspondant à une plus
faible catégorie de risque selon les critères d’évaluation du COSEPAC et de préserver la
diversité génétique. Parallèlement à cette augmentation d’effectif, il est souhaitable que l’aire de
répartition du béluga du Saint-Laurent s’étende sur une aire minimale correspondant à 70 % de
l’aire de répartition d’origine (MPO, 2005b).
12000
Taille de la population
10000
8000
6000
4000
T aux de croissance 1 %
2000
T aux de croissance 4 %
Objectif de population
0
1980
2030
2080
Année
2130
2180
Figure 8. Temps requis pour atteindre l’objectif de population fixé de 7 070 individus, au taux de croissance actuel
d’environ 1 % et au taux de croissance théorique maximal de 4 % (M. Hammill, MPO, données non publiées).
40
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2.2
2012
Objectifs de rétablissement
Afin d’atteindre les objectifs de population et de répartition du programme actuel, six objectifs
de rétablissement ont été formulés :
1. Réduire, chez le béluga, ses proies et leurs habitats, les contaminants susceptibles de
nuire au rétablissement;
2. Réduire le dérangement anthropique;
3. Assurer des ressources alimentaires accessibles et adéquates au béluga;
4. Atténuer les effets des autres menaces sur le rétablissement de cette population;
5. Protéger l’habitat du béluga sur toute son aire de répartition;
6. Assurer un suivi régulier de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent.
Pour atteindre ces objectifs de rétablissement, plusieurs stratégies sont suggérées dans le tableau
suivant.
41
2012
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2.3
Stratégies et mesures afin d’atteindre les objectifs du rétablissement
2.3.1. Planification du rétablissement
Tableau 3. Tableau de planification du rétablissement du béluga du Saint-Laurent.
Niveaux de priorité : Utile : qui serait profitable au rétablissement; Nécessaire : qui présente un grand intérêt pour le rétablissement; Essentiel : qui est
indispensable au rétablissement.
Niveau
de
Priorité
Menaces
Stratégies de rétablissement
Mesures
Objectif 1. Réduire, chez le béluga, ses proies et son habitat, les contaminants susceptibles de nuire au rétablissement
Essentiel
Essentiel
Contaminants
Contaminants
Étudier les effets des contaminants sur le
béluga, ses proies clés et les espèces
sentinelles.
Réglementer ou poursuivre l’application de
la réglementation existante afin de contrôler
l’introduction dans l’environnement de
polluants toxiques, en particulier les
nouveaux contaminants.
- Étudier les effets sur la survie, la santé, la reproduction et la croissance.
- Faire une évaluation des risques d’impacts des différents groupes de
contaminants sur le béluga et des facteurs affectant ces risques.
- Améliorer les réglementations canadienne et québécoise afin de réduire les
apports de produits toxiques dans le bassin du Saint-Laurent et des Grand Lacs,
notamment en révisant ou en établissant les seuils de toxicité des polluants.
- Développer des outils de surveillance pour faire un suivi de l’impact de la
réglementation.
- Réduire le nombre et la sévérité des déversements, accidentels ou illégaux.
Essentiel
Contaminants
Réduire les émissions et les rejets de tous les
types de polluants à la source.
- Réduire les émissions de polluants provenant de sources telles que les sites
d’entreposage, lieux d’enfouissement, stations d’épuration des eaux usées,
industries, etc.
Nécessaire
Contaminants
Suivre les sources de contamination et
l’évolution des contaminants dans les tissus
des bélugas et de leurs proies.
- Étudier les sources principales de contamination, le cheminement des
contaminants dans le béluga et son milieu et les voies d’exposition du béluga ou
de ses proies pour différents groupes de contaminants.
- Étudier l’évolution des contaminants dans les tissus des bélugas, des proies clés
et des espèces sentinelles, notamment les nouveaux contaminants et publier les
résultats.
42
2012
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
Niveau
de
Priorité
Menaces
Stratégies de rétablissement
Nécessaire
Contaminants
Poursuivre le nettoyage des sites terrestres et
aquatiques contaminés dans le bassin du
Saint-Laurent et des Grands Lacs.
- Déterminer les sites prioritaires et utiliser des techniques de décontamination
respectueuses de l’environnement pour nettoyer les sites identifiés.
Nécessaire
Contaminants
Poursuivre la coordination des activités de
réduction de la pollution, en collaboration
avec la Commission mixte internationale.
- Entreprendre des actions avec le Québec, l’Ontario et les États-Unis pour
coordonner les efforts de réduction de la pollution dans les Grands Lacs et tout le
fleuve Saint-Laurent.
Mesures
Objectif 2. Réduire le dérangement anthropique
Essentiel
Essentiel
Dérangement
Dérangement
Déterminer les impacts du dérangement
ponctuel ou chronique sur le béluga à court
et à long terme.
Étudier les impacts de la pollution sonore sur
les bélugas.
- Réaliser des études d’impact de la navigation, des AOM, des aéronefs et des
projets côtiers et extracôtiers sur les aires fréquentées par le béluga.
- Déterminer des mesures de gestion, découlant des études d’impact, visant à
réduire le dérangement anthropique.
- Déterminer les principales sources de bruits de différentes fréquences, faire le
suivi de l’exposition des bélugas aux bruits et étudier l’impact de la pollution
sonore sur la santé et le comportement.
- Déterminer des mesures de gestion découlant des études sur le bruit et visant à
réduire la pollution sonore.
Essentiel
Dérangement
Réduire le dérangement anthropique dans les
zones de fréquentation intensive.
- Réduire les bruits d’origine anthropique (construction, navigation, exploration
gazière, etc.) dans l’estuaire du Saint-Laurent.
- Mettre en place des mesures de protection pour les voies de circulation
maritimes problématiques pour le béluga.
- Réduire le nombre d’incidents (p. ex. : approches dirigées ou cas de
harcèlement).
- Élaborer un protocole visant l’amélioration du comportement en cas de
rencontre fortuite des bateaux avec les bélugas.
Nécessaire
Dérangement
Protéger les bélugas contre le dérangement
anthropique sur l’ensemble du territoire
fréquenté.
- Réviser, adopter et appliquer le Règlement sur les mammifères marins ainsi que
le Règlement sur les activités en mer du PMSSL afin de mieux protéger les
bélugas du dérangement, notamment en maintenant une distance adéquate avec
les bateaux.
43
2012
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
Niveau
de
Priorité
Menaces
Stratégies de rétablissement
Mesures
- Améliorer les patrouilles de surveillance des AOM en période touristique dans le
PMSSL et ailleurs dans l’estuaire du Saint-Laurent.
Nécessaire
Dérangement
Mettre en œuvre la stratégie éducative sur
les espèces en péril développée au parc
marin et étendre sa portée à l’ensemble de
l’aire de répartition du béluga.
- Identifier les clientèles cibles des campagnes de sensibilisation, élaborer une
stratégie de communication et amorcer sa mise en œuvre.
- Bonifier la formation pour les capitaines, guides kayakistes et guides-naturalistes
pour réduire le dérangement et la rendre obligatoire.
- Diffuser les actions de conservation et réaliser des activités d’éducation
s’adressant aux résidants locaux.
- Créer un programme de reconnaissance des compagnies proposant les
observations en mer pour leur respect des bonnes pratiques.
- Définir un code de pratiques exemplaires spécifiques à chaque type d’usager
navigant sur l’estuaire du Saint-Laurent.
Nécessaire
Dérangement
Améliorer le processus décisionnel pour
l’émission de permis de recherche ou autres
activités nécessitant des approches à moins
de 400 m.
- Mettre en place des règles et un comité décisionnel harmonisé, à guichet unique
pour toutes les instances responsables, afin d’évaluer la pertinence, les modalités
de réalisation et la délivrance d’un permis pour les activités ciblant les bélugas ou
leurs habitats essentiels.
Objectif 3. Assurer des ressources alimentaires accessibles et adéquates au béluga
Essentiel
Ressource
alimentaire
Protéger les sites de fraie, d’alevinage et les
voies migratoires des proies clés du béluga.
- Renforcer la protection des sites importants pour les proies clés.
- Interdire la pêche aux engins mobiles dans l’estuaire moyen du Saint-Laurent et
la rivière Saguenay.
- Maintenir le moratoire sur les espèces fourragères.
Nécessaire
Ressource
alimentaire
Poursuivre les recherches sur le régime
alimentaire du béluga.
- Étudier le régime alimentaire et les stratégies d’alimentation.
- Étudier la disponibilité des proies et les facteurs pouvant en modifier la quantité
et la qualité.
- Déterminer des mesures de gestion, résultant des études sur la disponibilité des
proies et visant à protéger les ressources alimentaires du béluga.
44
2012
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
Niveau
de
Priorité
Utile
Menaces
Ressource
alimentaire
Stratégies de rétablissement
Prévenir les nouvelles activités de pêche
susceptibles d’avoir un impact important sur
les bélugas et leurs proies.
Mesures
- Évaluer les nouvelles pêches en tenant compte des besoins du béluga.
Objectif 4. Atténuer les effets des autres menaces sur le rétablissement de cette population
Essentiel
Essentiel
Autres
dégradations
de l’habitat
Développer et mettre en place des mesures
de protection adéquates pour les projets
côtiers et extracôtiers susceptibles d’avoir un
impact dans l’aire de répartition du béluga.
Toutes
Maintenir et améliorer le programme de
suivi des carcasses en portant un effort
particulier sur la détermination des causes de
mortalité.
- Inclure des mesures de protection dans les projets côtiers et extracôtiers.
- Effectuer une évaluation des impacts environnementaux pour tous les projets
d’exploration et d’exploitation pétrolière et gazière dans le golfe du Saint-Laurent.
- Améliorer la fiabilité, l’accessibilité de la base de données (depuis 1983) ainsi
que le traitement et l’intégration des données.
- Publier les résultats du programme sur une base régulière.
- Déterminer des mesures de gestion, résultant des études sur les causes de
mortalité et visant à réduire les sources de mortalité.
Nécessaire
Empêtrements
et collisions
Réduire l’impact des empêtrements dans les
engins de pêche et des collisions.
- Développer des outils pour détecter et prévenir ces évènements.
- Assurer le maintien du Réseau québécois d’urgence pour les mammifères
marins.
- Effectuer un suivi des incidents impliquant les bélugas (collisions, blessures,
captures accidentelles, cas de harcèlement).
Nécessaire
Efflorescence,
déversement et
épizootie
Préparer des plans d’urgence pour le béluga
en cas de déversements de produits toxiques,
d’efflorescence d’algues toxiques et
d’épizootie.
- Préparer ou mettre à jour les plans d’urgence applicables dans l’estuaire du
Saint-Laurent.
Utile
Déversement
Informer et sensibiliser les navigateurs (tous
types de bateaux) sur la réglementation et les
impacts du déversement de matières
polluantes.
- Mettre en œuvre une campagne de sensibilisation sur la réglementation
concernant le déversement de matières polluantes.
- Effectuer un suivi du nombre d’incidents.
45
2012
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
Niveau
de
Priorité
Menaces
Stratégies de rétablissement
Mesures
Utile
Efflorescence,
déversement et
épizootie
Détecter et prévenir les déversements, les
efflorescences d’algues toxiques et les
épizooties.
- Développer des outils pour détecter et prévenir ces évènements.
Utile
Collisions
Réduire le nombre de collisions avec les
embarcations, en particulier les embarcations
touristiques et de plaisance.
- Réaliser des activités de sensibilisation s’adressant aux capitaines
d’embarcations touristiques et de plaisance.
Utile
Nouvelles
menaces
Examiner les autres obstacles possibles au
rétablissement.
- Si de nouvelles menaces sont identifiées, entreprendre des actions en recherche
et en gestion pour en limiter l’impact.
Objectif 5. Protéger l’habitat du béluga sur toute son aire de répartition
Essentiel
Toutes
Accroître les connaissances sur la répartition
saisonnière et les habitats potentiels du
béluga.
- Déterminer les zones de fréquentation intensive selon les saisons, les
caractéristiques favorables à leur utilisation, les fonctions vitales qu’elles
supportent, les habitats potentiels si un élargissement de l’aire de répartition se
produisait ainsi que les menaces pesant sur ces zones.
Essentiel
Toutes
Protéger l’habitat du béluga par la mise en
œuvre de divers outils légaux.
- Créer des aires marines protégées sur le territoire occupé par les bélugas, telles
que la ZPM Estuaire du Saint-Laurent et la réserve aquatique Manicouagan.
- Protéger les zones de fréquentation intensive dans le PMSSL par la mise en
place d’un plan de zonage.
- Étudier la faisabilité d’étendre les limites du PMSSL, en conformité avec le plan
directeur du parc marin (APC et MDDEP, 2010), pour couvrir une portion plus
significative de l’aire de répartition estivale du béluga.
Objectif 6. Assurer un suivi régulier de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent
Essentiel
Toutes
Suivre la population de bélugas du SaintLaurent.
- Poursuivre les inventaires de population, tous les trois ans au minimum.
- Entreprendre un suivi du taux de recrutement des juvéniles et des causes de
mortalité de ce segment de la population.
- Maintenir le programme de suivi de la population (répartition, taille, structure,
dynamique, organisation sociale, génétique).
46
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
2.3.2. Commentaires à l’appui du tableau de planification du rétablissement
Trois menaces au rétablissement du béluga du Saint-Laurent font l’objet d’un objectif de
rétablissement spécifique : les contaminants, le dérangement anthropique et la disponibilité des
proies. De nombreux produits toxiques issus des produits de consommation moderne et de
l’industrialisation, qu’ils soient d’usage passé, actuel ou futur, sont susceptibles de nuire au
rétablissement du béluga du Saint-Laurent soit en interférant avec ses fonctions vitales, soit en
provoquant des pathologies éventuellement mortelles pour les bélugas. La réduction des
contaminants est donc un objectif prioritaire pour assurer le rétablissement de la population de
bélugas du Saint-Laurent. Quant au dérangement anthropique, l’estuaire du Saint-Laurent est une
voie de navigation importante pour la marine marchande et de plaisance, y compris pour les
activités d’observation en mer. Les risques de dérangement par les différentes embarcations ou
par le bruit généré par les activités humaines sont importants d’où la nécessité de proposer des
approches pour tenter de réduire le dérangement anthropique. Plusieurs stocks de poissons
présents dans l’estuaire du Saint-Laurent ont grandement diminué dans les dernières décennies.
Malgré un régime alimentaire varié, il est possible que les proies du béluga ne se trouvent plus en
quantité et en qualité suffisantes pour permettre une augmentation de la population de bélugas
dans l’estuaire. Assurer au béluga des ressources alimentaires accessibles et adéquates est donc
un objectif du programme de rétablissement.
Les autres menaces au rétablissement du béluga du Saint-Laurent ont été condensées dans le
quatrième objectif intitulé « Atténuer les conséquences des autres menaces sur le rétablissement
de cette population ». Il est très important de proposer des approches pour contrer toutes les
menaces et de rester vigilant afin de soulever toute nouvelle menace. Il est également primordial
de mieux comprendre l’utilisation de l’habitat par cette espèce afin de protéger les zones du
Saint-Laurent qui sont importantes. Le béluga du Saint-Laurent occupe des habitats différents en
fonction des saisons et les caractéristiques qui entraînent l’utilisation de ces habitats ainsi que les
fonctions vitales qu’elles supportent sont peu connues.
Finalement, malgré l’interdiction de la chasse, la croissance de la population de bélugas de
l’estuaire du Saint-Laurent reste faible. Le suivi de l’état de la population, et en particulier le
taux de mortalité des juvéniles, permettra de s’assurer que les approches proposées pour le
rétablissement sont efficaces. Ce suivi est aussi nécessaire pour identifier ou mieux comprendre
les menaces les plus importantes envers cette population afin de proposer des actions pour les
atténuer ou les éliminer.
2.4
Habitat essentiel
La Loi sur les espèces en péril prévoit lors de la rédaction d’un programme de rétablissement
« la désignation de l’habitat essentiel de l’espèce dans la mesure du possible, en se fondant sur
la meilleure information accessible, […], et des exemples d’activités susceptibles d’entraîner sa
destruction » (alinéa 41(1)c)). Le but de cette désignation est de faciliter la protection de l’habitat
essentiel du béluga du Saint-Laurent des activités humaines qui pourraient le détruire et ainsi
compromettre la survie et le rétablissement de cette espèce.
47
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
En vertu de la Loi sur les espèces en péril, l’habitat essentiel d’une espèce est défini comme
« l’habitat nécessaire à la survie ou au rétablissement d’une espèce sauvage inscrite, qui est
désigné comme tel dans un programme de rétablissement ou un plan d’action élaboré à l’égard
de l’espèce » (paragraphe 2(1)). De plus, la LEP définit l’habitat pour les espèces aquatiques en
péril comme « les frayères, aires d’alevinage, de croissance et d’alimentation et routes
migratoires dont sa survie dépend, directement ou indirectement, ou aires où elle s’est déjà
trouvée et où il est possible de la réintroduire » (paragraphe 2(1)).
Pour le béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent, l’habitat essentiel est désigné dans la
mesure du possible et en se basant sur la meilleure information disponible. L’habitat essentiel
désigné dans ce programme de rétablissement est nécessaire pour la survie et le rétablissement de
cette espèce. Cependant, le manque d’information ne permet pas d’établir si cet habitat est
suffisant pour atteindre les objectifs en matière de population et de répartition. En particulier, les
connaissances reliées aux composantes de l’habitat essentiel et leurs caractéristiques qui
supportent les fonctions vitales, sont insuffisantes. Le calendrier des études donne un aperçu des
recherches qui sont requises pour raffiner les connaissances sur l’habitat essentiel, et pour
compléter la désignation de l’habitat essentiel de façon générale afin de supporter les objectifs en
matière de population et de répartition.
2.4.1 Information et méthode utilisées pour désigner l’habitat essentiel
Dans le but de désigner l’habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent, toute l’information
disponible sur les exigences du béluga en matière d’habitat, ses proies, sa répartition saisonnière
ainsi que l’utilisation et les caractéristiques de son habitat, a été revue (Mosnier et coll., 2009).
Les sources d’information revues proviennent des domaines universitaire, gouvernemental et
non-gouvernemental. Cette compilation de la littérature a été intégrée dans un avis scientifique
sur la désignation de l’habitat essentiel qui a été revu par des experts en mammifères marins et
publié (MPO, 2009a). La désignation de l’habitat essentiel a par la suite fait l’objet de
discussions en mai 2010 au sein de l’équipe de rétablissement du béluga du Saint-Laurent qui
comprend notamment des experts sur les mammifères marins. À la lumière des informations
disponibles ainsi que l’avis scientifique (MPO, 2009a), l’équipe de rétablissement a recommandé
de désigner l’habitat essentiel tel que présenté dans ce programme.
Les connaissances sur l’utilisation de son habitat par le béluga portent surtout sur l’utilisation
actuelle de l’habitat en période estivale. L’utilisation originelle et celle actuelle, en hiver, sont
moins bien connues. Les connaissances actuelles suggèrent une ségrégation spatiale des bélugas
basée sur le sexe et la classe d'âge des individus qui semble typique chez cette espèce durant
l'été. L'estuaire moyen, où les femelles accompagnées de veaux et de juvéniles se concentrent,
est probablement un habitat important pour le soin des jeunes et la mise bas. Toutefois, les
raisons de cette ségrégation sexuelle et les caractéristiques de l'habitat qui sont essentielles à la
survie des femelles, des veaux et des juvéniles dans ce secteur ne sont pas clairement définies.
L’habitat essentiel pour le béluga du Saint-Laurent est désigné en se basant sur l’aire de
répartition estivale des femelles et leur veau, puisque cet habitat supporte la fonction de mise bas
et d’élevage des veaux et donc la survie des juvéniles. Une hypothèse sur la difficulté de survie
des juvéniles ayant été soulevée pour expliquer l’absence de rétablissement depuis l’arrêt de la
chasse, le Ministre de Pêches et Océans Canada considère que cet habitat est nécessaire à la
48
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
survie et au rétablissement du béluga. La portion nord de l’estuaire maritime est connue comme
étant utilisée pour l’alimentation par des groupes d’adultes seulement, qui ne possèdent pas un
attachement aussi fort envers cet habitat que les groupes de femelles accompagnés de veaux et
juvéniles envers leur habitat d’estivage. Les groupes d’adultes seulement démontrent une plus
grande mobilité pour s’alimenter et occupent vraisemblablement un plus grand territoire même
en été. L’utilisation de ce territoire par le béluga devra faire l’objet d’études plus approfondies tel
que précisé dans le calendrier des études visant à compléter la désignation de l’habitat essentiel
(tableau 5).
49
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Figure 9. Habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent. Il s’étend des battures aux Loups Marins jusqu’à la portion sud de l’estuaire au large de Saint-Simon. Il
inclut la portion aval de la rivière Saguenay. En médaillon, la localisation du secteur au Québec.
50
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
2.4.2 Description de l’habitat essentiel
L’habitat essentiel a été désigné selon l’approche de la zone d’occupation et correspond à l’aire
de répartition estivale des groupes composés d’adultes accompagnés de nouveau-nés et de
juvéniles, soit l’estuaire moyen, des battures aux Loups-Marins jusque dans le Saguenay, et la
portion sud de l’estuaire maritime (figure 9). L’habitat essentiel inclut toute l’aire illustrée à la
figure 9.
L’environnement qui règne dans l’habitat essentiel du béluga est favorable à sa présence
continue grâce aux processus océanographiques qui mènent aux remontées d’eaux froides riches
en minéraux et à la productivité élevée. Le schéma de répartition du béluga au sein de son aire
d’estivage reflète probablement les besoins écologiques et comportementaux des différents
groupes sociaux. L’été, soit de juin à octobre, on observe un phénomène de regroupement par
sexe et par classe d’âge. Dans le Saint-Laurent, on peut observer ce phénomène dans les secteurs
suivants : l’estuaire moyen pour les groupes composés des femelles adultes accompagnées de
nouveau-nés et de juvéniles et la partie nord de l’estuaire maritime pour les groupes d’adultes
seulement (figure 6). Les femelles montrent un attachement très fort à leur habitat d’estivage,
caractérisé par l’abondance de proies et une bathymétrie peu profonde (tableau 4), vers lequel
elles reviennent chaque été. La fonction de mise bas et d’élevage des jeunes, enjeu fondamental
dans la survie et le rétablissement de cette population menacée, a lieu au sein de l’habitat
essentiel désigné et délimité à la figure 9 (Mosnier et coll., 2009; MPO, 2009a). L’élevage des
jeunes requiert un accès à des ressources alimentaires de qualité et un environnement permettant
la communication. L’utilisation d’eaux moins profondes par les femelles, les nouveau-nés et les
juvéniles pourrait réduire les risques de prédation et assurer l’accès à des ressources alimentaires
adéquates pour les plus petits individus dont les capacités de plongée sont réduites.
Bien que les caractéristiques physiques, chimiques et biologiques qui rendent ces habitats
nécessaires à la survie et au rétablissement du béluga soient peu connues, l’utilisation en été par
les femelles et leur veau et la fidélité de ceux-ci à l’estuaire moyen, la rivière Saguenay et la
portion sud de l’estuaire maritime renforcent le caractère essentiel de ces zones (MPO, 2009a).
51
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Tableau 4. Sommaire des fonctions vitales, composantes et caractéristiques de l’habitat essentiel du béluga du
Saint-Laurent
Localisation
Fonctions
Composantes
Caractéristiques
Estuaire moyen
(battures aux
Loups Marins
jusqu’à la rivière
Saguenay)
Mise bas,
allaitement,
alimentation,
élevage des
jeunes,
socialisation,
migration
saisonnière
Disponibilité des proies
Abondance et qualité de
proies (p. ex. capelan,
hareng Atlantique, lançon
d’Amérique, éperlan arcen-ciel)
Rivière Saguenay
(de l’embouchure
jusqu’à la baie
SainteMarguerite)
Estuaire maritime
(portion sud)
Processus
océanographiques qui
mènent aux conditions
telles que les remontées
d’eaux froides riches en
minéraux et à la
productivité élevée
Bathymétrie peu profonde
Profondeur de <100m
Environnement acoustique À titre indicatif
adéquat
seulement :
<120 dB sources
continues
<160 dB sources à
impulsions
2.4.3. Calendrier des études visant à désigner l’habitat essentiel
L’alinéa 41(1) c.1 de la LEP prévoit « un calendrier des études visant à désigner l’habitat
essentiel lorsque l’information accessible est insuffisante ». Le présent programme inclut la
désignation de l’habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent dans la mesure du possible et en se
basant sur la meilleure information disponible. D’autres travaux seront nécessaires afin de
désigner l’habitat essentiel qui permettra d’atteindre les objectifs de population et de répartition.
L’habitat fréquenté par le béluga en dehors de la zone comprise entre Kamouraska et Rimouski a
été peu étudié et il est impossible actuellement de déterminer s’il est essentiel à la survie et au
rétablissement de la population. De plus, l’habitat préférentiel du béluga en dehors de la période
estivale est peu connu. Plus d’informations sont également nécessaires sur les caractéristiques de
l’habitat essentiel afin de s’assurer qu’ils sont en qualité et quantité suffisantes pour supporter les
processus vitaux de l’espèce. En particulier, une compréhension plus précise des caractéristiques
est requise pour mieux comprendre les besoins du béluga envers l’environnement acoustique et
les différentes caractéristiques biophysiques (topographie sous-marine, courants, température de
l’eau, salinité, oxygène, pH, sels nutritifs, régime ou débit d’eau douce et turbidité) susceptibles
d’influencer la présence des bélugas et de leurs proies.
Le calendrier d’étude présenté dans le tableau 5 prévoit les activités de recherche qui seront
nécessaires afin de définir tout l’habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent qui permettra
52
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
d’assurer les objectifs de population et de répartition.
Tableau 5. Calendrier d’études visant à désigner l’habitat essentiel
Description de l’activité
Résultat/justification
Mieux définir les zones de fréquentation estivale
du béluga et leurs caractéristiques en amont de
Kamouraska et La Malbaie, et en aval de
Rimouski et Forestville.
Désigner l’habitat essentiel du béluga en
dehors de la zone principalement étudiée.
S’assurer que l’habitat essentiel désigné
supporte tous les processus vitaux et
rencontre les objectifs de population et de
répartition.
Définir les zones de fréquentation du béluga en
dehors de la saison estivale.
Désigner l’habitat essentiel du béluga en
dehors de la saison estivale. S’assurer que
l’habitat essentiel désigné supporte tous les
processus vitaux et rencontre les objectifs de
population et de répartition.
Définir les caractéristiques de l’habitat essentiel
désigné.
Lier les caractéristiques biophysiques de
l’habitat essentiel aux fonctions vitales qu’il
supporte.
Échéance
2016
2016
2016
2.4.4. Exemples d’activités susceptibles de détruire l’habitat essentiel
La destruction est ainsi définie :
« La destruction de l’habitat essentiel aura lieu si une partie de cet
habitat est dégradé de façon permanente ou temporaire, à un point
tel que l’habitat essentiel n’est plus en mesure d’assurer ses fonctions
lorsque celles-ci sont requises par l’espèce. La destruction peut
découler d’une ou plusieurs activités à un moment donné ou de leurs
effets cumulés au fil du temps. »
Aux termes de la LEP, l’habitat essentiel doit légalement être protégé contre la destruction une
fois qu’il a été désigné comme tel. Cette protection sera assurée par un arrêté pris au titre de
l’article 58, qui interdira la destruction de l’habitat essentiel désigné, sauf si elle est autorisée par
le ministre de Pêches et Océans Canada, en application des conditions de la LEP.
Étant donné que l’utilisation de l’habitat varie dans le temps, chaque activité doit être évaluée
individuellement et des mesures d’atténuation spécifiques doivent être appliquées lorsque
efficaces et disponibles. La liste des activités présentées dans le tableau ci-dessous (tableau 6)
n’est pas exhaustive. Elle découle directement de la section 1.5 « Menaces » de ce programme de
rétablissement. L’absence de cette liste d’une quelconque activité humaine ne peut empêcher ou
entraver l’habilité du ministère à la réglementer en vertu de la LEP. De plus, l’inclusion d’une
activité dans cette liste ne résulte pas automatiquement en son interdiction, puisque c’est la
destruction de l’habitat essentiel qui est interdite et non l’activité. Les activités susceptibles de
détruire l’habitat essentiel sont celles qui produisent de forts bruits et celles qui pourraient
détruire les caractéristiques de l’habitat susceptibles d’influencer significativement l’abondance
des proies.
53
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Une pollution sonore excessive pourrait empêcher les bélugas d’accomplir des fonctions vitales
et constituerait donc une destruction de l’habitat essentiel. Bien que la limite de la dégradation
acoustique constituant une destruction de l’habitat essentiel du béluga dans l’estuaire du SaintLaurent n’ait pas été déterminée, la littérature scientifique (Richardson et coll., 1990; Richardson
et coll., 1995) et le National Marine Fisheries Services des États-Unis (NMFS, 2003) établissent
le seuil de dérangement des mammifères marins à 120 dB pour les sources continues et 160 dB
pour les sources à impulsions, tandis qu’ils établissent un seuil de dommages physiques à
180 dB. Ces seuils, cités ici à titre indicatif seulement, peuvent varier selon divers facteurs
comme la fréquence des sons ou les conditions océanographiques.
Une baisse notable de la disponibilité des proies du béluga en quantité et en qualité suffisantes
dans son habitat essentiel porterait atteinte à la capacité de cet habitat à assurer l’alimentation de
la population. La topographie sous-marine, les courants, la température de l’eau, la salinité,
l’oxygène, le pH, les sels nutritifs, le régime ou le débit d’eau douce et la turbidité sont
susceptibles d’influencer la présence des proies du béluga. Les entraves à la migration des proies
peuvent affecter leur quantité et disponibilité.
Tableau 6. Exemple d’activités susceptibles de détruire l’habitat essentiel
Activités
 Sonars commerciaux
ou militaires
 Construction
 Dragage
Séquence des effets
Activités qui peuvent
produire une pollution
sonore
excessive
(fréquence et intensité)
Fonction perturbée
Soin aux jeunes
Socialisation
Alimentation
Caractéristiques perturbées
Environnement acoustique adéquat
(par exemple, <120 dB sources
continues, <160 dB sources à
impulsions)
 Construction
 Dragage
Perturbation
ou
destruction
des
caractéristiques
susceptibles
d’influencer la présence
des proies
Alimentation
Abondance, disponibilité et qualité
de proies (p. ex. capelan, hareng
Atlantique, lançon d’Amérique,
éperlan arc-en-ciel)
2.5
Lacunes dans les connaissances
Bien que plusieurs menaces aient été décrites, seules quelques unes ont fait l’objet de recherches
intensives, comme les contaminants, tandis que plusieurs autres demeurent hypothétiques. Par
conséquent, il est prioritaire d’entreprendre ou de continuer les recherches sur l’état de la
population et les facteurs limitant sa croissance. Voici une liste non exhaustive des principaux
besoins en recherche afin de pleinement mettre en œuvre ce programme de rétablissement :
Biologie et écologie
 Dynamique de population (en particulier le taux de survie des juvéniles)
 Répartition et comportement saisonniers (en particulier hors de la saison estivale)
 Structure sociale et stratégies de reproduction
 Régime alimentaire et besoins énergétiques
54
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Habitat
 Répartition, abondance, qualité, habitat, biologie et menaces des proies clés du béluga
Menaces
 Gamme complète des contaminants environnementaux anthropiques auxquels les bélugas
et leurs proies sont exposés, dans le temps et dans l’espace; attention particulière portée à
la détermination des sources, notamment les nouveaux composés, et de leurs effets sur les
bélugas, leurs proies et leur habitat
 Effets à court et à long terme du dérangement tant en matière de bruit que de proximité
physique des activités humaines
 Source d'origine anthropique des agents pathogènes
 Fréquence et intensité des collisions avec les bateaux et des empêtrements
 Mesures d'atténuation des menaces
 Autres obstacles au rétablissement
 Effets des changements climatiques sur l'impact des menaces au rétablissement
Comme mentionné dans une section précédente, plusieurs programmes de recherche et de suivi
sont actuellement en cours pour approfondir les connaissances sur les menaces au rétablissement
du béluga du Saint-Laurent, pour mieux connaître l’état de la population et pour évaluer les
mesures de gestion en place ou à développer. Il est important de poursuivre ces activités de
recherche en donnant priorité aux menaces actuelles, potentielles ou anticipées qui affectent ou
risquent d’affecter l’ensemble de la population de bélugas du Saint-Laurent. De plus, une bonne
évaluation de l’impact des menaces au rétablissement nécessite une meilleure compréhension de
la dynamique de population, notamment le recrutement de juvéniles et l’utilisation saisonnière de
l’habitat. Les activités de recherche visant à compléter la désignation de l’habitat essentiel sont
identifiées à la section 2.4.3 Calendrier des études visant à désigner l’habitat essentiel.
2.6
Progrès vers le rétablissement
Les indicateurs de rendement présentés ci-dessous proposent un moyen de définir et de mesurer
les progrès vers l’atteinte des objectifs en matière de population et de répartition. Les progrès
précis réalisés en vue de la mise en œuvre du programme de rétablissement seront mesurés par
rapport aux indicateurs définis dans les plans d’action ultérieurs.






2.7
Augmentation de la taille de la population
Augmentation du nombre d’individus matures à 1 000 bélugas adultes
Augmentation de l’étendue de l’aire de répartition
Augmentation du taux d’accroissement de la population
Maintien du pourcentage de nouveaux-nés
Diminution du taux de mortalité des juvéniles
Énoncé sur les plans d’action
Un plan d’action pour la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent sera élaboré d’ici
cinq ans, soit au plus tard en 2016.
55
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
ANNEXE 1. ÉQUIPE DE RÉTABLISSEMENT
Membres actuels de l’équipe de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du
Saint-Laurent
Alain Armellin
Pierre Béland
David Berryman
Québec
Hugues Bouchard
Guy Cantin
Catherine Couillard
Michel Fournier
Édouard Hamel
Isabelle Gauthier
Michel Lebeuf
Véronique Lesage
Lena Measures
Nadia Ménard
Robert Michaud
Hélène Pinard
Tom Smith
Chantale Thiboutot
Tonya Wimmer
Environnement Canada
Institut National d’Écotoxicologie du Saint-Laurent
Ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs du
Pêches et Océans Canada
Pêches et Océans Canada
Pêches et Océans Canada
INRS, Institut Armand-Frappier
Croisière AML
Ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec
Pêches et Océans Canada
Pêches et Océans Canada
Pêches et Océans Canada
Agence Parcs Canada, Parc Marin du Saguenay-Saint-Laurent
Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins
Rio Tinto Alcan
EMC Corporation
Pêches et Océans Canada
Fonds mondial pour la Nature (Canada)
56
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
ANNEXE 2. CONTAMINANTS
Cette annexe propose un survol des principaux groupes de composés chimiques, principalement
d’origine anthropique que l’on retrouve dans l’habitat du béluga. Certains contaminants sont
persistants dans l’environnement : un composé est considéré comme persistant lorsque sa demivie (temps pour que la concentration diminue de moitié) est plus de deux mois dans l’eau ou six
mois dans les sédiments (selon l’annexe D de la convention de Stockholm). De plus, les
composés chimiques qui sont solubles dans les graisses ont tendance à se bioaccumuler dans les
tissus adipeux et à se bioamplifier dans la chaîne alimentaire. D’autres contaminants ne sont pas
ou peu persistants et ne se bioaccumulent pas, ou peu, dans le biote. Entre ces deux catégories on
trouve certains contaminants qui peuvent se bioaccumuler sans se bioamplifier (par exemple le
plomb), soit se bioaccumuler sous la forme d’une molécule organique (par exemple le mercure).
Les bélugas sont exposés aux produits chimiques par le biais de leur diète ou de leur milieu.
Les proies du béluga constituent la source première de contamination, mais l’eau, l’air et les
sédiments représentent aussi des sources potentielles. Il est difficile d’établir des tendances
claires en ce qui a trait aux concentrations des contaminants chez les individus, puisqu’il y a une
grande variabilité individuelle, et ce, même chez des individus de même âge et de même sexe
(Muir et coll., 1996a; Lebeuf et coll., 2001). Cette différence pourrait être attribuable à des
variabilités de la taille, du taux de croissance, de la proportion de graisse, de l’efficacité
énergétique, de la capacité d’assimilation des contaminants provenant de la diète et évidemment
de l’historique d’exposition aux contaminants (Hickie et coll., 1999). Les mâles et les femelles
présentent des concentrations différentes de plusieurs contaminants. Cette disparité peut
s’expliquer par le transfert de contaminants de la mère à son veau (Addison et Brodie, 1977) et
possiblement par les dissimilitudes du régime alimentaire entre les mâles et les femelles (Lesage
et coll., 2001; Nozères, 2006). Plusieurs contaminants sont liposolubles et s’accumulent dans les
tissus graisseux. Lors de la gestation et de l’allaitement, ces tissus sont sollicités et les femelles
de plusieurs espèces de mammifères marins transmettent une partie de leurs contaminants à leurs
veaux (Addison et Stobo, 1993; Gauthier et coll., 1998; Hickie et coll., 1999). Ainsi les nouveaunés présentent des concentrations élevées en contaminants, et ce, pendant des périodes critiques
de leur croissance que sont le développement des systèmes endocriniens, immunitaires et
nerveux (Colborn et Smolen, 1996; Gauthier et coll., 1998).
Les concentrations de la plupart des contaminants dans les tissus des bélugas du Saint-Laurent
sont largement supérieurs à ceux mesurés chez les bélugas de l’Arctique (Massé et coll., 1986;
Martineau et coll., 1987; Muir et coll., 1990; Ray et coll., 1991; McKinney et coll., 2006). Ceci
s’explique en grande partie par la proximité des sources (Lebeuf et Nunes, 2005).
Les composés organochlorés (OC)
Les organochlorés sont pour la plupart des polluants organiques persistants (POP). Ils ont été
synthétisés principalement pour un usage dans l’industrie et en agriculture. Leur effet sur
l’environnement ainsi que la formation de sous-produits toxiques a amené plusieurs pays à
réglementer ou simplement bannir l’usage de ces composés. Ratifiée en 2004 par plus de cent
pays, dont le Canada, la convention de Stockholm sur les POP est un accord qui vise à interdire
ou restreindre l’usage de douze composés organochlorés : biphényles polychlorés (BPC),
57
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
dichloro-diphényle-trichloroéthane (DDT), aldrine, chlordane, dieldrine, endrine, heptachlore,
hexachlorobenzène, mirex, toxaphène, dioxines et furannes. Malgré la réglementation et la
restriction de l’usage, les composés organochlorés et leurs sous-produits se retrouvent encore
dans le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent (revue dans Lebeuf, 2009). Les concentrations de
certains composés organochlorés retrouvées chez les bélugas du Saint-Laurent tendent à être plus
élevées, jusqu’à cent fois plus élevées selon les contaminants, que chez les bélugas de l’Arctique
(Martineau et coll., 1987; Muir et coll., 1990; Béland et coll., 1993; McKinney et coll., 2006).
Pris collectivement, les OC sont connus pour leur capacité d’altération des fonctions
endocriniennes, reproductives, immunitaires, métaboliques et neurologiques chez plusieurs
espèces (De Guise et coll., 1995; Kingsley, 2002). De plus, l’effet de synergie des OC,
l’exposition à long terme, le stress, les autres problèmes de santé, un mauvais état de nutrition et
une exposition fœtale sont des facteurs qui peuvent rendre le béluga vulnérable, même à de
faibles concentrations. Les effets sur le système endocrinien pourraient avoir des conséquences
graves sur la santé des bélugas, car ce système joue un rôle crucial dans la croissance, le
développement et la régulation des fonctions métaboliques de l’individu (Colborn et coll., 1993).
Une altération de la réponse immunitaire peut donner l’opportunité à un agent pathogène
d’envahir certains organes et de provoquer des maladies. La gravité de ces effets sur le nouveauné dépend grandement du moment de l’exposition; il est à noter que ces effets peuvent être
différents entre la mère et le fœtus. Certains auteurs ont suggéré que les concentrations élevées
d'organochlorés pourraient être responsables de la stagnation apparente de la croissance de la
population de bélugas du Saint-Laurent (Massé et coll., 1986; Martineau et coll., 1987; Béland et
coll., 1992; Hammill et coll., 2007). Cependant, les effets directs et indirects des organochlorés
sur les bélugas sont peu connus.
Les pesticides organochlorés
Le dichloro-diphényle-trichloroéthane (DDT) est un pesticide désormais prohibé en Amérique
du Nord, mais largement utilisé par le passé. Bien que l’usage du DDT soit interdit au Canada
depuis 1978, le Saint-Laurent continue d’être pollué par des sources récentes. Ces sources
proviennent notamment des eaux de lixiviation de certains dépotoirs, de l’évaporation du DDT
provenant de sols contaminés qui peut ainsi voyager sur de longues distances par voie
atmosphérique, de l’incinération des déchets municipaux ainsi que de l’érosion des sols et des
sédiments imprégnés de DDT (Pham et coll., 1993). Plusieurs auteurs ont mesuré les niveaux de
DDT (ou les sous-produits dichlorodiphényldichloréthane ou dichlorodiphényléthane, DDD et
DDE) dans les bélugas du Saint-Laurent (Massé et coll., 1986; Muir et coll., 1996a; Metcalfe et
coll., 1999; Lebeuf et coll., 2007). Les mâles présentent en général des taux de DDT plus élevés
que les femelles (Martineau et coll., 1987; Muir et coll., 1996a; Letcher et coll., 2000). Lebeuf et
coll. (2007) ont rapporté une diminution des niveaux de DDT dans les tissus du béluga du SaintLaurent entre 1987 et 2002, quoique la diminution du DDE (un métabolite du DDT) n’ait été
observée que chez les femelles. Le DDT et ses métabolites sont considérés comme des
perturbateurs endocriniens chez plusieurs espèces (Subramanian et coll., 1987; Bernard et coll.,
2007; Leaños-Castañeda et coll., 2007).
Le toxaphène est un mélange complexe d’au moins 1 000 composés, utilisé comme pesticide
principalement dans le sud des États-Unis et le nord du Mexique dans les années 1970, en
remplacement du DDT. Il a été le pesticide le plus largement utilisé aux États-Unis au milieu des
58
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
années 1970. Prohibé au Canada et aux États-Unis depuis le début des années 1980, il demeure
un contaminant préoccupant à cause de sa persistance, de sa volatilité et de sa capacité à se
bioaccumuler dans les organismes. On le retrouve dans les tissus des bélugas du Saint-Laurent,
mais les concentrations ont tendance à décroître depuis 1987 (Gouteux et coll., 2003; Lebeuf et
coll., 2007). Les bélugas de l’Arctique et ceux de l’estuaire présentent des taux de toxaphène
similaires, ce qui suggère un transport atmosphérique plutôt qu’une source locale dans les
Grands Lacs ou le fleuve (Muir et coll., 1996a; MacLeod et coll., 2002). Les concentrations
mesurées ont tendance à être plus élevées chez les bélugas mâles (Muir et coll., 1996a; Gouteux
et coll., 2003; Hobbs et coll., 2003). Le toxaphène est reconnu comme perturbateur de la glande
thyroïde et comme étant hépatotoxique et immunotoxique chez plusieurs espèces animales
(IPCS, 2001). Les concentrations de toxaphène sont relativement faibles, mais puisqu’il se révèle
être 2 à 6 fois plus toxique que le DDT, il est important de le considérer comme un contaminant
majeur dans l’estuaire du Saint-Laurent (Gouteux et Lebeuf, 2000).
Le chlordane a été utilisé comme insecticide des années 1950 jusqu’au début des années 1990,
en particulier pour le contrôle des termites. Le chlordane a été détecté dans les tissus du béluga
du Saint-Laurent (Muir et coll., 1990; Muir et coll., 1996a; Metcalfe et coll., 1999; Hobbs et
coll., 2003). Lebeuf et coll. (2007) n’ont rapporté aucune tendance significative des
concentrations de chlordane chez les bélugas adultes entre 1987 et 2002. Le chlordane est connu
pour sa toxicité pour les poissons (IPCS, 1984a).
Le mirex est un autre pesticide organochloré interdit depuis la fin des années 1970 et retrouvé
dans les tissus des bélugas du Saint-Laurent (Muir et coll., 1996a; Metcalfe et coll., 1999). Le
mirex est une molécule fortement chlorée et extrêmement stable, utilisée comme pesticide et
comme ignifugeant aux États-Unis. La source principale de mirex dans l’estuaire du SaintLaurent est le lac Ontario dont les sédiments ont été contaminés par deux producteurs de ce
pesticide situés aux États-Unis (Kaiser, 1978). Les concentrations de ce pesticide dans le lard des
bélugas semblent ne pas avoir varié au cours des dernières décennies (Lebeuf et coll., 2007). Les
anguilles en provenance du lac Ontario ont pu constituer la source principale de mirex pour les
bélugas du Saint-Laurent (Hodson et coll., 1994; Gagnon et Bergeron, 1997). Ce contaminant est
un des rares organochlorés pour lesquels les concentrations chez les mâles sont semblables à
celles des femelles (Muir et coll., 1996b; Lebeuf, 2009). Le mirex est reconnu comme étant
toxique pour les organismes aquatiques (Canada, 1977; IPCS, 1984b).
Le lindane, ingrédient actif du hexachlorocyclohexane (HCH), insecticide interdit aux ÉtatsUnis et au Canada, est encore utilisé aujourd’hui comme médicament, notamment pour traiter les
poux. L’hexachlorobenzène (HCB) est un fongicide dont l’utilisation a cessé au milieu des
années 1970. Les taux de HCH et de HCB auraient diminué entre 1987 et 2002 chez le béluga du
Saint-Laurent selon Lebeuf et coll. (2007) et Muir et coll. (1996b). Le lindane affecterait le
système nerveux et provoquerait des altérations histologiques chez les poissons (IPCS, 1991;
Pesce et coll., 2008). Le HCB quant à lui, est reconnu comme cancérogène chez les animaux de
laboratoire et peut affecter plusieurs organes, notamment le foie (IPCS, 1997; Plante et coll.,
2007; Reed et coll., 2007).
La dieldrine, l’endrine et l’aldrine sont des insecticides organochlorés persistants qu’on
retrouve dans les tissus des bélugas (Muir et coll., 1996a; Hobbs et coll., 2003). L’utilisation de
59
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
ces pesticides a été réduite au milieu des années 1970 et leurs usages ont cessé d’être
homologués au Canada à partir de 1991. Muir et coll. (1996a) ont montré que les concentrations
restent stables chez les bélugas mâles tandis qu’elles ont diminué chez les femelles entre 1986 et
1994. Ces composés sont considérés comme très toxiques pour les organismes aquatiques et des
études sur des animaux en laboratoire ont mis en évidence leur hépatotoxicité (IPCS, 1989,
1992a).
Les dioxines et les furannes
Les dioxines et les furannes constituent les contaminants les plus toxiques même à de faibles
concentrations. Les polychlorodibenzo-p-dioxines sont des produits secondaires de réactions
chimiques émises principalement par les incinérateurs de déchets, l’industrie du papier et des
plastiques, la sidérurgie, la fabrication de pesticides et la combustion des carburants. Elles
peuvent également être d’origine naturelle dans le cas d’éruptions volcaniques et de feux de
forêt. Lorsqu’elles sont introduites dans l’environnement, les dioxines résistent à la
biodégradation de nombreuses années. Les polychlorodibenzo-p-furannes sont émises lors de
l'incinération de BPC. Les concentrations de dioxines et de furannes mesurées dans les tissus des
bélugas du Saint-Laurent sont très faibles ou inexistantes (Muir et coll., 1996a). Les faibles
concentrations retrouvées également chez le narval (Monodon monoceros) et l’épaulard (Orcinus
orca) laissent croire que certains odontocètes possèderaient une enzyme permettant de
métaboliser ces contaminants (Ono et coll., 1987; Muir et coll., 1996a; Norstrom et coll., 1990).
Il ne faudrait toutefois pas écarter les préjudices possibles attribuables à l’exposition aux
dioxines et aux furannes. La nocivité des dioxines s’exprime à des doses infiniment petites
(Boening, 1998).
Les biphényles polychlorés (BPC)
Les BPC constituent un groupe de 209 composés similaires (congénères) qui sont ignifuges,
lubrifiants et non conducteurs d’électricité. Ces caractéristiques ont favorisé leur utilisation dans
l’industrie de l’électricité. La production des BPC a culminé vers 1970 et cessé en 1979. Même
si on a mis fin à la production des BPC, des terrains contaminés et des sites d’enfouissement
agissent encore aujourd’hui comme sources. L’utilisation des BPC est encore permise dans les
systèmes clos tels que les transformateurs. Une bonne partie des BPC retrouvés chez les bélugas
du Saint-Laurent proviendraient du lac Ontario (Gagnon et Bergeron, 1997).
Les bélugas ne métabolisent pas les différents types de BPC avec la même efficacité et dans
certains cas, la dégradation des contaminants par l’organisme peut produire des métabolites qui
sont parfois plus toxiques que les composés originaux. Cependant, on a observé une diminution
des concentrations dans le lard des bélugas du Saint-Laurent depuis 1987 (Muir et coll., 1996b;
Lebeuf et coll., 2007). Parmi les congénères des BPC, certains sont d’une toxicité inquiétante,
responsables de la plupart des effets toxiques provenant des mélanges commerciaux de BPC. Ici
encore, mêmes à de faibles concentrations, certains de ces contaminants se révèlent hautement
toxiques. Les BPC sont reconnus comme étant des perturbateurs endocriniens, des agents
neurotoxiques, des immunosuppresseurs et sont cancérogènes pour la faune en général (IARC,
1978; Hall et coll., 1992; IPCS, 1992b; De Guise et coll., 1995; McKinney et coll., 2004).
Jauniaux et Coignoul (2001) mentionnent que le rôle de la pollution marine et plus
60
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
particulièrement des BPC dans l’apparition des épizooties à Morbillivirus chez les mammifères
marins est sujet à de nombreuses controverses, certains auteurs considérant que les BPC
interviennent dans la sévérité des épizooties de ce type de virus, alors que d’autres n’attribuent
pas de rôle aux contaminants dans la propagation des Morbillivirus puisqu’ils sont
particulièrement virulents (O'Shea, 2000; Ross et coll., 2000).
Les Tris(4-chlorophényles)
Les Tris(4-chlorophényles) sont parmi les contaminants environnementaux les plus récemment
identifiés dans plusieurs maillons de la chaîne alimentaire. Leur source est inconnue et ils ne sont
pas réglementés. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, ces composés organochlorés se retrouvent
dans les bélugas et dans les phoques en concentrations importantes (Lebeuf et coll., 2001; Lebeuf
et coll., 2007). L’impact sur la santé des mammifères marins des tris(4-chlorophényles) reste
encore peu documenté. Certaines études poussent à croire qu’ils soient des perturbateurs
endocriniens comme les autres organochlorés (Poon et coll., 1997; Foster et coll., 1999). Une
étude sur plusieurs espèces de phoques a montré le potentiel élevé de bioamplification de ces
composés chez les mammifères marins (Watanabe et coll., 1999).
Les paraffines chlorées (PC)
Les polychloro-n-alkanes, aussi nommés paraffines chlorées, sont populaires dans l’industrie à
cause de leurs propriétés lubrifiantes, ignifuges, plastifiantes et anticorrosives. Elles sont
classifiées selon la longueur de la chaîne de carbone, les plus courtes (C10-C13) s’accumulant plus
facilement dans les tissus des poissons, offrant donc un plus grand potentiel de toxicité (IPCS,
1996). Cependant, les PC à chaîne moyenne sont plus couramment utilisées au Canada
(Santé Canada, 2004). Les PC s’accrochent facilement à des particules (adsorption) et voyagent
donc avec les sédiments dans l’eau et avec les particules en suspension dans l’atmosphère, les PC
à chaîne courte étant les plus volatiles (Drouillard et coll., 1998). Bien que le gros de la
production des PC a cessé au début des années 1980, leur utilisation étendue et sans restrictions a
contaminé l’environnement à plusieurs niveaux (Muir et coll., 1999). Les paraffines chlorées
sont persistantes et ont un potentiel de bioaccumulation. Des analyses faites sur des carcasses de
bélugas du Saint-Laurent révèlent une contamination générale par des PC à chaînes courte et
moyenne provenant vraisemblablement de sources locales, probablement les Grands Lacs ou le
Haut-Saint-Laurent (Bennie et coll., 2000; Tomy et coll., 2000). Il reste à déterminer leur origine
et quelle en est la toxicité. Les paraffines chlorées à chaînes courtes sont considérées comme
toxiques selon la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (Canada, 1993).
Les composés organoétains
Les organoétains10 (des organométalliques) sont des composés organiques industriels
particulièrement nocifs pour l’environnement, toxiques et lents à se biodégrader s’ils
s’accumulent dans les sédiments. Utilisés sous forme de tributylétain (TBT) dans les peintures
antisalissure pour éliminer les algues et les invertébrés qui se fixent à la coque de navires, le
risque engendré par leur utilisation est jugé « inacceptable pour le milieu marin » par l’Agence
10
Tributylétain (TBT), dibutylétain (DBT) et monobutylétain (MBT).
61
Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
de réglementation de la lutte antiparasitaire. Bien qu’interdits au Canada et retirés du marché
depuis le 1er janvier 2003, le bannissement, partiel jusqu’en 2003, de ce type de peinture n’a pas
suffi à protéger les organismes aquatiques marins (St-Louis et coll., 2000). Le TBT est toxique
pour de nombreux invertébrés (bigorneau, vers marins, amphipodes), pour les poissons et se
retrouve dans les tissus des mammifères marins dont le béluga (Pelletier et Normandeau, 1997;
St.-Louis et coll., 1997; St-Louis et coll., 2000). Des organoétains ont été détectés dans tous les
sédiments et dans les carottes échantillonnées dans le fjord du Saguenay, l’estuaire et le golfe
(St.-Louis et coll., 1997; Viglino et coll., 2004). Leur présence indique une contamination
étendue à tout le système de l’estuaire du Saint-Laurent et particulièrement, en fortes
concentrations, à proximité des installations portuaires (St.-Louis et coll., 1997). Les
concentrations en organoétains retrouvées chez les bélugas échoués semblent augmenter avec
l’âge des individus (Yang et coll., 1998; St-Louis et coll., 2000). De plus, ce contaminant peut
être transféré, tout comme les organochlorés, de la mère au fœtus (St-Louis et coll., 2000). Une
forte accumulation d’organoétains aurait des effets immunosuppresseurs en provoquant un
dérèglement du système hormonal chez les buccins (Tester et Ellis, 1995). Ils sont soupçonnés
d’avoir contribué à la mortalité massive observée chez le dauphin du Gange (Kannan et coll.,
1997). Plusieurs études ont montré l’effet délétère du TBT sur les cellules du système
immunitaire des mammifères (Tanabe, 1999; Nakata et coll., 2002; Nakanishi, 2007).
Les composés organobromés
Les organobromés11 sont des ignifugeants introduits dans bon nombre de produits
manufacturés. Plusieurs congénères de polybromodiphényléthers (PBDE) se retrouvent dans les
produits de consommation, groupés en trois formules commerciales, le penta, octa ou déca-BDE.
Les inquiétudes soulevées par l’usage des PBDE sur la santé humaine et environnementale ont
poussé à leur retrait des marchés européen et nord-américain (Ward et coll., 2008). Le Canada
interdit désormais deux formules et restreint l’usage du déca-BDE. Les PBDE sont omniprésents
dans l’environnement et bioaccumulables. De plus, ces composés sont extrêmement persistants,
parfois plus que les organochlorés (de Boer et coll., 1998). Les principales sources de ces
contaminants dans l’environnement sont sans doute l’élimination par incinération et par
enfouissement des produits manufacturés qui les contiennent ainsi que les effluents des stations
d’épuration municipales (Rahman et coll., 2001; Ross et coll., 2008). Dans l’environnement, les
concentrations augmentent de façon exponentielle (De Wit, 2002; Ikonomou et coll., 2002). Les
concentrations trouvées chez les bélugas entre 1997 et 1999 sont vingt fois supérieures à celles
observées en 1988 et 1990 (Lebeuf et coll., 2004). Chez les femelles, ces concentrations ont
atteint un plateau en 1999 suivi d’une diminution significative à compter de 2003 tandis que chez
les mâles ces concentrations ont continué d’augmenter entre 2000 et 2007 mais à un taux
beaucoup plus bas que lors de la période précédente (Lebeuf et coll., 2010). Les composés
organobromés retrouvés dans la faune et les humains seraient des perturbateurs endocriniens, en
particulier de la glande thyroïde, et auraient un potentiel cancérogène, mais les mécanismes
derrière leur toxicité restent incertains (IPCS, 1994; Eriksson et coll., 2001; Hardy, 2002;
McDonald, 2002; Lebeuf et coll., 2006; Ross et coll., 2008). Des études sur les souris ont montré
leur influence néfaste sur le comportement et les capacités d’apprentissage (Branchi et coll.,
2002; Branchi et coll., 2003).
11
Polybromodiphényléthers (PBDE), Tetrabromo-bisphénol-A (TBBP-A), Hexabromocyclododécane (HBCD).
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
Les composés perfluorés (CPF)
Les composés perfluorés sont des anti-adhésifs et des antitaches qui se retrouvent, entre autres,
dans un grand nombre de produits domestiques. Le sulfonate de perfluorooctane (SPFO) est le
composé perfluoré le plus important que l’on retrouve chez les mammifères et est celui ayant le
plus fait l’objet d’étude (Giesy et Kannan, 2001; Hansen et coll., 2001; Kannan et coll., 2001a;
Martin et coll., 2004). Les CPF possèdent les mêmes caractéristiques de persistance, de
bioamplification et de bioaccumulation que les contaminants organochlorés et organobromés
(Martin et coll., 2004). Volatils, ils sont omniprésents dans l’environnement malgré une
réduction de la production (USEPA, 2002) du fait de leur résistance à de la dégradation biotique
et abiotique. Le SPFO est désormais sur la liste de quasi-élimination de la Loi canadienne pour
la protection de l’environnement. Les CPF proviennent de sources variées, des produits utilisés
couramment et des dépotoirs. Le SPFO a été retrouvé à tous les niveaux de la chaîne alimentaire
(pour une revue voir Houde et coll., 2006), y compris chez les mammifères marins (Kannan et
coll., 2001b; Martin et coll., 2004) et le béluga du Saint-Laurent (Lebeuf, 2009). La toxicité des
CPF est mal connue, mais des études sur des rats en laboratoire suggèrent qu’ils peuvent
perturber le fonctionnement du foie et qu’ils ont un potentiel cancérogène (Upham et coll., 1998;
Berthiaume et Wallace, 2002).
Les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP)
Les hydrocarbures aromatiques polycycliques forment un vaste groupe de composés
organiques dont l’élément le plus préoccupant pour l’environnement est le benzo--pyrène.
Leur présence dans l’environnement résulte principalement de la combustion incomplète,
naturelle ou anthropique, de la matière organique. Les bélugas du Saint-Laurent ont été
particulièrement exposés aux HAP à cause des rejets des alumineries du Saguenay dans les eaux
du fjord (Martel et coll., 1986; Smith et Levy, 1990; Laliberté, 1991). Cependant, ces dernières
ont réduit de manière significative leurs rejets de HAP depuis 1988 et les concentrations ont
diminué dans les sédiments du fjord du Saguenay (Smith et Levy, 1990). Les bélugas se
nourrissent en partie en fouillant les sédiments pour trouver des invertébrés dans lesquels les
HAP s’ accumulent (Dalcourt et coll., 1992; Ferguson et Chandler, 1998). De plus, le contact
avec les sédiments peut être une source d’exposition supplémentaire. La présence faible ou nulle
d’HAP dans les tissus prélevés de bélugas du Saint-Laurent, s’expliquerait par la dégradation
rapide de ces composés non persistants (Béland et coll., 1992). Les métabolites du benzo-pyrène peuvent se lier à l’ADN pour former des adduits à l’ADN, pouvant mener à des mutations
et au développement de lésions cancéreuses. Des adduits à l’ADN ont été détectés dans les tissus
de bélugas du Saint-Laurent, confirmant leur exposition à des HAP génotoxiques (Ray et coll.,
1991; Martineau et coll., 1994). La présence d’alumineries et le rejet important d’HAP dans
l’environnement dans la région du Saguenay pourraient être liés au taux élevé d’incidence de
cancer des bélugas, bien qu’un lien de cause à effet n’ait pas encore été prouvé (Martineau et
coll., 2002a; Thériault et coll., 2002; Hammill et coll., 2003; Martineau et coll., 2003). Martineau
et coll. (2002b) suggèrent qu’il existe un lien entre la présence d’HAP, la contamination des
bélugas par ces contaminants et le taux de prévalence de cancers du système digestif
anormalement élevé dans cette population. Des études sur la toxicité de mélanges complexes
d’HAP, l’effet de synergie avec les autres contaminants et les agents pathogènes ainsi que le
véritable taux d’exposition des bélugas aux HAP à travers leur alimentation et les sédiments
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
seront nécessaires pour être en mesure de comprendre l’impact de ces contaminants sur la
population du Saint-Laurent. Le programme des carcasses actuellement en place ne permet pas
de doser les contaminants non persistants comme les HAP. Les tissus des spécimens échoués
sont donc peu utiles et la caractérisation des contaminants toxiques non persistants doit être faite
dans l’habitat et dans les proies du béluga. L’utilisation d’espèces sentinelles peut être utile pour
faire un suivi de la contamination du milieu (Couillard, 2009).
Les pesticides d’usage courant
La plupart des pesticides utilisés de nos jours ont un faible potentiel de bioaccumulation et ne se
retrouvent pas dans les graisses du béluga mais certains possèdent tout de même des effets
toxiques et perturbateurs. L’atrazine est un herbicide couramment utilisé dans la culture du
maïs, qui s’étend sur une bonne partie du bassin hydrographique du fleuve Saint-Laurent. Le fait
que certaines de ces substances ne s'accumulent pas dans le béluga ne devrait pas mener à la
conclusion qu'elles sont sans effets puisque l’atrazine possède une demie-vie assez longue dans
les eaux de surface (Ulrich et coll., 1994; Schottler et Eisenreich, 1997). Le transport dans le
bassin, l’impact sur l’écosystème fluvial et l’effet des sous-produits de la dégradation des
pesticides utilisés aujourd’hui sont encore inconnus. Des concentrations de pesticides dépassant
le critère pour la protection de la vie aquatique ont été décelées à l’embouchure de plusieurs
tributaires du fleuve (Giroux et coll., 2006; Giroux, 2007). Cependant, les eaux du lac Ontario
semblent être la source principale de pesticides dans le fleuve Saint-Laurent (Pham et coll.,
2000). De très faibles concentrations d’atrazine ont des effets sur les systèmes reproducteur et
endocrinien des humains et de plusieurs espèces animales (Colborn et coll., 1993).
Les métaux lourds
Nombreux sont les métaux présents de façon naturelle dans l’environnement mais dont la
concentration et la distribution peuvent être modifiées par les processus industriels et ainsi
devenir toxiques pour la faune et la flore. L’effluent de la station d’épuration de Montréal, qui
traite 45% des eaux usées municipales du Québec, contribue à entre 1% et 5% de la charge totale
en métaux lourds du fleuve Saint-Laurent, à l’exception de l’argent (Ag), pour lequel ce chiffre
s’élève à 25% (Gobeil et coll., 2005). Une étude sur le plomb trouvé dans les sédiments de
diverses stations situées le long du chenal laurentien, a révélé que celui-ci provenait de trois
sources différentes : deux naturelles et une reliée à la pollution industrielle récente (Gobeil et
coll., 1995). La source principale de mercure dans l’estuaire est l’érosion des berges et des
sédiments du lit du fleuve, bien que les tributaires et la déposition atmosphérique contribuent
également à la charge totale (Quémerais et coll., 1999). Par contre, dans le Saguenay, une source
historique importante de mercure a été une usine de chloralcali qui a cessé ses opérations en
1978 (Couillard et Lebeuf, 2007). Depuis ce temps, le mercure persiste dans les sédiments
profonds du Saguenay, ce qui a mené à une interdiction de la pêche au chalut. Même si certains
apports anthropiques ont été ralentis, les métaux toxiques demeurent une source de
contamination puisqu’ils ne sont pas biodégradables et peuvent se concentrer dans les sédiments.
Dragage, circulation maritime et affaissements sous-marins favoriseraient alors leur remise en
circulation. Le mercure, le plomb et le cadmium, particulièrement nocifs, pourraient nuire à
l’efficacité des défenses immunitaires en ayant un effet perturbateur sur la multiplication des
lymphocytes chez les mammifères (Wong et coll., 1992; Bernier et coll., 1995; De Guise et coll.,
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
1996). Les effets d’une exposition chronique sur les mammifères marins sont peu connus mais
les scientifiques les soupçonnent de contribuer à l’absence de rétablissement de la population de
bélugas (De Guise et coll., 1996). La population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent
présente des taux de mercure et de plomb 2 à 15 fois plus élevés que chez les populations
arctiques (MPO, 2002).
Autres contaminants
Plusieurs autres composés que l’on retrouve dans l’eau et les sédiments du fleuve Saint-Laurent
possèdent un potentiel pour influencer le rétablissement du béluga. Dans les effluents des
stations d’épuration municipales, on retrouve des résidus de détergents, de produits
pharmaceutiques et d’autres contaminants variés, reconnus comme des perturbateurs
endocriniens (Aravindakshan et coll., 2004b; de Montgolfier et coll., 2008). L’impact de ces
composés sur les bélugas est inconnu, mais il semble qu’ils aient un potentiel pour s’accumuler
dans la chaîne alimentaire (Aravindakshan et coll., 2004a). De plus, de nombreux nouveaux
contaminants, tels que les nanoparticules et les composés phénoliques, sont introduits chaque
année dans l’environnement. Leur effet sur les bélugas ou sur leurs proies sont pour l’instant
inconnus.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
2012
ANNEXE 3. EFFETS SUR D’AUTRES ESPÈCES ET SUR
L’ÉCOSYSTÈME
Treize espèces de cétacés fréquentent le Saint-Laurent, huit espèces de baleines à dents
(odontocètes) et cinq espèces de baleines à fanons (mysticètes) (tableau 1). Les études réalisées
dans le cadre de ce programme de rétablissement (par exemple, les études d’impact des activités
anthropiques) et les mesures d’atténuation des menaces proposées (par exemple, les mesures
restrictives pour les observateurs de baleines) seront donc également bénéfiques pour certaines
de ces espèces de cétacés ainsi que pour les poissons et invertébrés fréquentant l’estuaire du
Saint-Laurent. Comme le mentionnait l’équipe de rétablissement du béluga du Saint-Laurent
dans le plan de rétablissement de 1995 (MPO et WWF, 1995) : « Les actions proposées […]
favoriseront non seulement le béluga, mais l’écosystème en général et la santé humaine en
particulier. »
Tableau 1. Statut des espèces de mammifères marins fréquentant le Saint-Laurent évaluées par le COSEPAC.
Nom commun
(population)
Baleine à bec commune
(Plateau néo-écossais)
Baleine noire de
l’Atlantique Nord
Béluga
(estuaire du SaintLaurent)
Cachalot macrocéphale
Dauphin à flancs blancs
de l’Atlantique
Dauphin à nez blanc
Épaulard
(Atlantique Nord-Ouest
et est de l’Arctique)
Globicéphale noir
Marsouin commun
(Atlantique Nord-Ouest)
Petit rorqual de la sousespèce de l’Atlantique
Nord
Rorqual à bosse
(Atlantique Nord)
Rorqual bleu
(Atlantique)
Rorqual commun
(Atlantique)
Nom latin
Dernière
évaluation
Novembre 2002
Dernière désignation
du COSEPAC
En voie de disparition
En voie de disparition
Mai 2003
En voie de disparition
En voie de disparition
Delphinapterus
leucas
Mai 2004
Menacée
Menacée
Physeter
macrocephalus
Lagenorhynchus
acutus
Lagenorhynchus
albirostris
Orcinus
orca
Avril 1996
Non en péril
Aucun statut
Avril 1991
Non en péril
Aucun statut
Avril 1998
Non en péril
Aucun statut
Novembre 2008
Préoccupante
Aucun statut
Globicephala melas
Phocoena
phocoena
Balaenoptera
acutorostrata
Avril 1994
Avril 2006
Non en péril
Préoccupante
Aucun statut
Aucun statut
Avril 2006
Non en péril
Aucun statut
Megaptera
novaeangliae
Balaenoptera
musculus
Balaenoptera
physalus
Mai 2003
Non en péril
Aucun statut
Mai 2002
En voie de disparition
En voie de disparition
Mai 2005
Préoccupante
Préoccupante
Hyperoodon
ampullatus
Eubalaena glacialis
Statut sous la LEP
Par contre, si la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent augmentait, des effets
potentiellement négatifs pourraient se ressentir sur certains maillons de la chaîne alimentaire,
principalement sur les proies des bélugas et sur leurs compétiteurs potentiels tels que les
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
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phoques. L’effectif visé est cependant inférieur de 30 % à l’effectif d’origine. À l’heure actuelle,
il n’est pas possible de vérifier si les conditions environnementales seraient assez propices pour
subvenir aux besoins d’une population de bélugas environ sept fois plus grande que celle
observée actuellement.
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Programme de rétablissement du béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent
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ANNEXE 4. RÉFÉRENCES
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