Policy Briefing Mali : pour une action internationale résolue et concertée

Policy Briefing  Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Policy Briefing
Briefing Afrique N°90
Dakar/Bruxelles, 24 septembre 2012
Mali : pour une action internationale
résolue et concertée
I. SYNTHESE
En l’absence de décisions rapides, fortes et cohérentes
aux niveaux régional (Communauté économique des Etats
d’Afrique de l’Ouest, Cedeao), continental (Union Africaine, UA) et international (Nations unies) avant la fin de
ce mois de septembre, la situation politique, sécuritaire,
économique et sociale au Mali se détériorera. Tous les scénarios sont encore ouverts, y compris celui d’un nouveau
coup d’Etat militaire et de troubles sociaux dans la capitale, aboutissant à une remise en cause des institutions de
transition et à un chaos propice à la propagation de l’extrémisme religieux et de la violence terroriste au Mali et audelà. Aucun des trois acteurs qui se partagent le pouvoir,
le président intérimaire Dioncounda Traoré, le Premier
ministre Cheick Modibo Diarra et le chef de l’ex-junte,
le capitaine Amadou Sanogo, ne dispose d’une légitimité
populaire et d’une compétence suffisantes pour éviter une
crise plus aiguë. Le pays a urgemment besoin de la mobilisation des meilleures compétences maliennes au-delà des
clivages politiques et non d’une bataille de positionnement
à la tête d’un Etat qui risque de s’écrouler.
Près de six mois après le coup d’Etat qui a renversé le
président Amadou Toumani Touré (ATT) et l’abandon par
l’armée malienne des trois régions administratives du
Nord à des groupes armés – les indépendantistes touareg
du Mouvement national pour la libération de l’Azawad
(MNLA) et les islamistes d’Ançar Eddine, du Mouvement
pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO)
et d’al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) –, aucun
pôle de l’Etat malien n’a pu donner une direction claire à
la transition politique et formuler une demande précise et
cohérente d’assistance à la communauté internationale
pour reprendre le contrôle du Nord, qui représente plus de
deux-tiers du territoire. Les six prochains mois seront déterminants pour la stabilité du Mali, du Sahel et de toute
l’Afrique de l’Ouest, tant les facteurs de risque sont nombreux et les déficits de leadership à tous les niveaux de
prise de décision ont jusque-là été patents.
Les messages du rapport de Crisis Group de juillet 2012
sur le Mali sont toujours d’actualité. Il ne s’agit pas de
s’opposer au principe d’une action militaire dans le Nord.
Le recours à la force sera vraisemblablement nécessaire
pour neutraliser les groupes armés à vocation transnationale qui combinent terrorisme, jihadisme et trafics de drogue
et d’armes et pour restaurer l’intégrité territoriale de l’Etat
malien. Mais l’usage de la force doit être impérativement
précédé d’un travail politique et diplomatique visant à isoler les questions qui concernent les antagonismes communautaires entre Maliens, le mode de gouvernance politique
et économique du Nord, la gestion de la diversité religieuse,
de celles qui relèvent de la sécurité collective de l’espace
sahélo-saharien. Ce n’est pas l’armée malienne et les forces
de la Cedeao qui pourront s’attaquer aux flux de combattants et d’armes entre la Libye fragmentée et le Nord-Mali
à travers le Sud algérien et/ou le Nord du Niger. Le rétablissement d’une sécurité minimale et durable au Nord-Mali
ne peut être envisagé, en particulier, sans une implication
claire des responsables politiques et militaires algériens.
A l’issue de la réunion consacrée à la sécurité dans le Sahel
prévue le 26 septembre, en marge de l’Assemblée générale
de l’ONU à New York, les acteurs maliens, leurs partenaires
africains et non africains et les Nations unies doivent préciser les actions qu’ils s’apprêtent à entreprendre et clarifier
les objectifs minimaux à atteindre d’ici mars 2013.
Le président et le Premier ministre doivent :

constituer immédiatement un groupe informel de taille
restreint composé de personnalités maliennes, de préférence retirées de la scène politique, disposant d’une
compétence spécifique et d’une expérience avérée dans
les domaines de la sécurité intérieure, de l’administration du territoire, de l’organisation des élections, de la
décentralisation, de la médiation intercommunautaire
et des relations internationales, en particulier de la diplomatie de voisinage, afin d’aider le gouvernement à
la définition d’une stratégie globale de sortie de crise.
Les dirigeants de la Cedeao doivent :

reconnaitre les limites de l’organisation aussi bien dans
le domaine de la médiation que dans celui de la planification d’une mission militaire au Mali et travailler
désormais étroitement avec l’Union africaine et surtout
les Nations unies qui sont mieux habilitées à répondre
aux défis posés par une crise qui menace la paix et la
sécurité internationales.
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
Le Conseil de sécurité des Nations unies et des Etats
membres représentés lors de la réunion sur le Sahel doivent
accorder leur soutien au secrétaire général afin de :

nommer un envoyé spécial du secrétaire général pour
le Sahel et mettre à sa disposition les moyens nécessaires à l’accomplissement de sa mission, qui doit se
focaliser sur le rapprochement des positions des pays
membres de la Cedeao, des pays du champ (Algérie,
Mauritanie, Niger et Mali) et des pays occidentaux ;

renforcer la présence de l’ONU au Mali pour aider le
gouvernement de transition à résister à la crise économique et sociale, à affiner une feuille de route crédible
visant la restauration de l’intégrité territoriale du pays
et l’organisation d’élections transparentes dans les
meilleurs délais et à préserver l’Etat de droit en collectant des informations précises sur les violations des
droits de l’homme commises au Sud (Bamako et Kati
notamment) comme au Nord ;

entreprendre, de concert avec l’UA et la Cedeao, une
mission en vue de la réconciliation au sein de l’armée
malienne, afin de prévenir un nouveau coup de force
aux conséquences imprévisibles.
Les partenaires extérieurs du Mali, en particulier l’Union
européenne (UE) et les Etats-Unis doivent :

soutenir l’effort de reconstitution des forces de défense
et de sécurité maliennes, dans le sens d’un renforcement de leur cohésion, de leur discipline et de leur efficacité dans le but d’assurer la sécurité au Sud, de constituer une menace crédible de recours à la force au Nord
et d’être capables de participer à des actions ciblées
contre les groupes terroristes ;

contribuer à la préservation de l’économie malienne et
de l’emploi par une reprise rapide de l’aide extérieure
afin de ne pas contribuer à une explosion sociale qui ne
pourra qu’aggraver la crise politique et humanitaire ;

répondre favorablement aux demandes d’aide humanitaire d’urgence aux populations civiles durement
affectées par la crise au Mali et dans tout le Sahel, formulées depuis plusieurs mois par les Nations unies et
qui n’ont jusque-là pas suscité une mobilisation à la
hauteur de la gravité de la situation.
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II. L’ATTELAGE POLITICO-MILITAIRE
FRAGILE DE BAMAKO ET KATI
Le président intérimaire Dioncounda Traoré, particulièrement impopulaire, ne tient son fragile pouvoir que de la
Cedeao et de son statut de remplaçant constitutionnel du
président déchu.1 Les espoirs nés de son retour au pays
après son séjour médical prolongé en France et un discours
rassembleur prononcé le 29 juillet 2012 sont totalement retombés. Il a perdu la main rapidement au profit du Premier
ministre Cheick Modibo Diarra, qui semblait pourtant très
affaibli fin juillet.2 Nommé en vertu de l’accord-cadre signé le 6 avril, ce dernier s’est solidement accroché à son
poste et a en partie échappé au contrôle de ceux qui ont
contribué à sa nomination, en particulier le Burkina Faso,
médiateur choisi par la Cedeao. Malgré la volonté de l’organisation régionale de le voir partir fin juillet, Modibo
Diarra s’est maintenu et a eu la haute main dans la formation du second gouvernement de transition, un gouvernement d’union nationale de 31 personnes qui n’est pas très
différent de l’équipe précédente. Annoncé le 20 août, il inclut dix-huit des ministres en poste auxquels se sont ajoutés des représentants issus des principaux blocs politiques.3
Le Premier ministre avait fermement indiqué qu’il n’entendait pas démissionner, qu’il ne devait pas son poste au
président intérimaire mais à l’accord-cadre négocié par la
Cedeao, et il a montré clairement qu’il était prêt à se battre
pour s’imposer comme un nouvel acteur clé de la scène
politique.4 Il s’appuie d’une part sur le rejet réel de l’ensemble des acteurs politiques des vingt dernières années
par les populations désabusées par la façade démocratique
et l’ampleur de la corruption au cœur de l’Etat, et donc sur
son image d’homme « neuf » qui commence sa carrière
politique après un parcours international brillant comme
scientifique. Il s’appuie aussi sur ses réseaux familiaux, en
particulier celui de l’ancien président, le général Moussa
Traoré, dont il est le gendre.5 Il s’appuie enfin, et cela génère davantage d’inquiétude à Bamako, sur une alliance
de circonstance avec les associations islamiques réunies
1
Le présent briefing s’inscrit dans la suite du dernier rapport de
l’International Crisis Group sur le Mali. Pour une description
des développements politiques, militaires et sécuritaires au Mali depuis le début de la rébellion au Nord en janvier 2012 et une
analyse détaillée de la crise multidimensionnelle que traverse le
pays, voir le rapport Afrique N°189 de Crisis Group, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012.
2
Entretiens de Crisis Group, acteurs politiques, diplomates,
chercheurs, Bamako, 9-15 septembre 2012.
3
Ibid.
4
Entretiens de Crisis Group, acteurs politiques, diplomates, Bamako, 10, 12, 13, 14 septembre 2012.
5
Entretiens de Crisis Group, diplomates et officier supérieur
malien, Bamako, 10, 11, 12 septembre 2012.
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Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
sous l’étendard du Haut Conseil islamique (HCI) et des figures religieuses.6 Ce que beaucoup considèrent à Bamako comme une immixtion croissante du religieux dans le
politique s’est traduite par la création d’un nouveau ministère des Affaires religieuses et du culte.7
Le capitaine Amadou Haya Sanogo ne dispose plus de
titre officiel mais représente toujours les clans de l’armée
qui contrôlent l’appareil militaire et sécuritaire, donc la capacité de répression, depuis le coup d’Etat. La ville-garnison
de Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, qui
abrite ce qui reste d’armes, de munitions et d’équipements
des forces maliennes après la débâcle militaire dans le
Nord, est un pôle incontournable du pouvoir qui échappe
aux autorités civiles de transition. Le capitaine Sanogo a
compris les messages de la communauté internationale
sur la nécessité pour lui de se retirer de la scène politique
visible et de faire profil bas.8 Compte tenu des graves violations des droits de l’homme dont les putschistes se sont
rendus coupables, Sanogo et les autres responsables de
l’ex-junte se savent exposés à des lendemains judiciaires
compliqués. Mais les officiers subalternes et les sous-officiers de l’ex-junte font aussi face à la colère des hommes de
rang qui n’ont que faire des considérations politiques, des
injonctions internationales et des mises en garde sur le
respect des droits de l’homme.9
La survie physique de Sanogo dépend de sa capacité à
honorer les promesses faites aux soldats, notamment quant
aux primes et autres avantages, tandis que sa survie comme
acteur durable de la transition dépend de son aptitude à
afficher un respect formel des autorités civiles et à se
rendre indispensable dans le processus de restructuration
6
Outre le Haut Conseil islamique (HCI) présidé par Mahmoud
Dicko qui a organisé un rassemblement de masse dans un grand
stade de Bamako le 12 août, où des messages de soutien au Premier ministre ont été entendus, ce dernier entretient de bonnes
relations avec le Cheick Sharif Mohamed Ould Cheicknè Hamala Hamaoula, plus connu sous l’appellation de « Cherif de
Nioro », un érudit à l’autorité spirituelle. Entretiens de Crisis
Group, diplomates, 10 et 12 septembre, Bamako. Voir aussi « Mali
: grand meeting du Haut conseil islamique pour discuter de la
crise politique », RFI, 12 août 2012.
7
Entretiens de Crisis Group, acteurs politiques maliens, diplomates, chercheurs, Bamako, 10-13 septembre 2012.
8
Il n’est réapparu à la télévision publique malienne le 10 septembre pour affirmer qu’il était en parfait accord avec le président Traoré après la polémique et la cacophonie nées de la diffusion de la lettre de requête d’assistance militaire adressée par
le président intérimaire à la Cedeao. Un « porte-parole » du capitaine, qui n’aurait pas été mandaté par ce dernier, avait déclaré que l’armée était opposée à la demande d’assistance militaire
à la Cedeao telle que formulée dans la lettre du président Traoré.
Entretiens de Crisis Group, diplomates et membre du gouvernement malien, Bamako, 10 et 11 septembre 2012.
9
Entretiens de Crisis Group, diplomates, Bamako, 10 et 13 septembre 2012.
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et de rééquipement de l’armée. Sanogo n’est qu’un représentant de la partie de l’armée qui a renversé l’ancien président ATT et écarté les généraux et autres officiers qui
étaient aux commandes. Les officiers supérieurs qui représentent les intérêts de l’armée au sein du gouvernement
actuel rendent des comptes à leurs camarades de Kati mais
les rapports de force au sein même des meneurs du putsch
et de ceux qui les ont rejoints lorsque la mutinerie s’est
muée en prise du pouvoir, sont très précaires.10 Hors de la
junte, les mécontents au sein de l’armée, écartés et humiliés par les hommes de Kati, sont aussi nombreux. La répression sanglante de la tentative de contre-coup présumée
des « bérets rouges » fidèles à l’ancien président, le 30
avril dernier, a aussi laissé des séquelles.11
Si le président intérimaire et même le Premier ministre ne
semblent pas particulièrement populaires, après des mois
d’immobilisme et de promesses sans lendemain, le capitaine Sanogo et son groupe de Kati ne semblent plus inspirer confiance à la partie de la population qui a cru pendant
un moment que le coup d’Etat était la solution au problème
du laxisme et de la corruption des dernières années du régime d’ATT.12 La perception des militaires par les citoyens
à Bamako est déterminée par leur appréciation de l’attitude de l’armée par rapport à la reconquête du Nord, projet
fédérateur d’une opinion publique choquée par la facilité
avec laquelle les rebelles touareg et les islamistes armés se
sont emparés des régions de Gao, Tombouctou et Kidal.
Le sentiment d’humiliation né de l’amputation du territoire
national est très fort et ceux qui croyaient à la possibilité
et à la volonté des hommes de Sanogo de partir au combat
pour laver l’affront ont de plus en plus de doutes sur le courage de leur armée, même purgée des anciens généraux.13
Les arguments de l’absence d’armes et de moyens logistiques pour partir à l’offensive dans le Nord convainquent
peu, même si le blocage des cargaisons d’armes commandées par le Mali dans le port de Conakry en Guinée, manifestement par une décision politique non officielle de la
Cedeao,14 permet à l’armée malienne de détourner partiel-
10
Entretiens de Crisis Group, diplomates, officiers supérieurs,
Bamako, 11 et 15 septembre 2012.
11
Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire et chercheurs,
Bamako, 13 et 15 septembre 2012. Voir aussi « Mali : Les forces
de sécurité ont fait “disparaître” 20 personnes et en ont torturé
d’autres », Human Rights Watch, 25 juillet 2012.
12
Entretiens de Crisis Group, résidents de Bamako, 9-15 septembre 2012.
13
Entretiens de Crisis Group, résidents de Bamako, 9-15 septembre 2012.
14
Le blocage d’armes et d’équipements commandés par le Mali,
pays sans accès à la mer, dans le port de Conakry en République
de Guinée, sur une injonction de la Cedeao, est à l’origine de
vives protestations à Bamako aussi bien de la part des autorités
civiles et militaires que de celle des populations ordinaires. Un
chauffeur de taxi interrogé par Crisis Group a spontanément
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
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lement la colère populaire vers les pays voisins et l’ organisation régionale. De l’avis même de hauts responsables
civils et militaires maliens, une des conséquences de la
mauvaise gestion des recrutements dans l’armée depuis
des années, caractérisée par le laxisme et le clientélisme,
est qu’un grand nombre de soldats n’ont jamais imaginé
qu’ils pourraient se retrouver un jour sur un champ de
bataille.15 Une partie des militaires seraient prêts à aller
combattre au Nord, une fois rééquipés, mais rien n’indique
qu’ils soient majoritaires.
III. DES RISQUES DE TOUS ORDRES
La fragilité de l’attelage politique et institutionnel, les divisions profondes de la classe politique organisée en différentes coalitions instables16 et les équilibres précaires
au sein de l’armée ne sont pas les seuls facteurs qui font
douter de la possibilité pour l’Etat de se remettre sur pied
et de se doter d’une stratégie politique et militaire, soutenue par la communauté internationale, pour reconquérir le
territoire. Les blocages politiques, l’incertitude sécuritaire
et la suspension de l’essentiel des aides extérieures sont à
l’origine d’une crise économique qui risque de provoquer
une révolte populaire. Si les salaires de la fonction publique
devraient continuer à être payés pendant les trois prochains
mois, les dépenses d’investissement public et privé sont
drastiquement réduites et la fermeture de nombreuses petites et moyennes entreprises ou leur baisse spectaculaire
d’activité ont sans aucun doute déjà mis au chômage des
milliers de personnes à Bamako et dans les villes secondaires.17 Le reflux important de civils résidents au Nord,
notamment à Gao et Tombouctou, vers Bamako où ils ont
de la famille, accroit les difficultés financières au quotidien.18
Selon les premières estimations révisées du gouvernement
et du Fonds monétaire international (FMI), le Mali con-
qualifié la Cedeao d’organisation « rebelle » qui empêche le
Mali d’aller faire la guerre aux groupes rebelles contrôlant le
Nord. Cette affaire des armes bloquées a empoisonné davantage les relations entre les autorités maliennes et l’organisation
ouest-africaine et accru l’impopularité de cette dernière auprès
d’une partie de la population. Entretiens de Crisis Group, Bamako, 10-15 septembre 2012. Voir aussi « Guinea blocks arms
shipment to Mali as distrust grows », Reuters, 6 septembre 2012.
15
Entretiens de Crisis Group, hauts responsables civils et militaires, Bamako, 13 et 15 septembre 2012.
16
Pour un rappel sur les blocs politiques qui se sont constitués
au lendemain du coup d’Etat de mars 2012, voir le rapport de
Crisis Group, Mali : éviter l’escalade, op. cit.
17
Entretiens de Crisis Group, diplomates, humanitaires, opérateurs économiques et témoignages recueillis à Bamako, 9-15
septembre 2012.
18
Observations de Crisis Group et témoignages de déplacés de
Gao installés à Bamako, 14 septembre 2012.
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naitra une croissance économique de l’ordre de -3,1 pour
cent à -4,1 pour cent en 2012, soit une forte récession, avec
une chute d’activité dans tous les secteurs, même si les
productions d’or et de coton ne semblent pas touchées.19
Les finances publiques seront de leur côté gravement
affectées par une baisse des recettes totales estimée à 278
milliards de francs CFA (environ 539 millions de dollars),
dont 190 milliards de francs (environ 368 millions de dollars) de dons des partenaires extérieurs gelés qui n’ alimenteront pas les caisses de l’Etat.20 Les dépenses publiques
devraient être réduites de 461 milliards de francs CFA (environ 894 millions de dollars) cette année, les investissements publics passant d’une prévision de 539 milliards à
un montant de 156 milliards (de 1,045 à 302 millions de
dollars). Selon les révisions prévues par le gouvernement,
les secteurs qui seront les plus affectés par les coupes budgétaires exigées par la situation de crise sont ceux de l’eau
et de l’assainissement (-94 pour cent), le service de la dette
(-92 pour cent), les transports (-84 pour cent) et l’agriculture (-70 pour cent).21
La suspension attendue de certaines subventions qui ont
permis jusque-là de maintenir les prix des produits de base
risque de provoquer des manifestations populaires dans
un contexte politique et militaire extrêmement volatile.22
Les conséquences possibles d’une éventuelle explosion
sociale sur les perspectives de stabilité du pays demeurent
incertaines. Mais elle pourrait cependant provoquer le
scénario du pire : celui d’un chaos à Bamako qui remettrait
l’armée au-devant de la scène, peut-être avec d’autres
meneurs plus extrémistes, et qui se traduirait aussi par des
affrontements entre milices communautaires et groupes
armés islamistes dans la zone tampon entre le Nord et le
Sud et des exactions contre les civils. Un nouvel effondrement des institutions de l’Etat à Bamako conduirait à un
désordre sur l’ensemble du territoire avec des forces armées
régulières aussi incontrôlées que les milices et les groupes
rebelles du Nord. Dans une telle situation, la crainte de voir
des éléments islamistes liés à AQMI déclencher des opérations terroristes à Bamako pourrait devenir une réalité.
Le scénario du pire n’est heureusement pas le plus probable, mais celui de l’enlisement du pays dans une transition à durée indéterminée conduite par des autorités civiles
sans légitimité, surveillées par un clan de l’armée davan-
19
« Mali’s economic pillars resist turmoil, for now », Reuters,
17 septembre 2012.
20
« Situation des comptes économiques (estimations gouvernement et FMI) », document obtenu par Crisis Group, septembre
2012.
21
« La crise au Mali : analyse de l’impact budgétaire », document préparé par Oxfam, 27 août 2012.
22
Selon les prévisions, les prix à la consommation connaitront
une hausse de l’ordre de 6 pour cent en 2012. « Situation des
comptes économiques », op. cit.
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
tage intéressé par la protection de ses intérêts que par la
reconquête du Nord, n’est pas plus rassurant. Une telle impasse politique conjuguée à une paupérisation de la société
malienne présenterait un risque sans précédent de radicalisation religieuse et de violences intercommunautaires,
encouragées par un esprit de vengeance de la part d’une
partie des forces armées humiliées par les pertes humaines
subies au Nord, notamment lors de la prise d’Aguelhoc par
les rebelles.23 L’exécution présumée de seize prêcheurs
musulmans de la Dawa,24 des Maliens et des Mauritaniens
qui se rendaient à un rassemblement annuel à Bamako et
qui ne représentaient aucun danger, lors d’un contrôle à
Diabaly (environ 400 kilomètres au nord-est de Bamako)
par des soldats de l’armée régulière montre que des bavures
criminelles qui étaient jusque-là inimaginables sont désormais possibles.25
Les soldats en poste dans les environs de Sévaré, à l’entrée
de la zone sous contrôle gouvernemental, sont par ailleurs
accusés de brimades et d’exactions lors des contrôles des
civils résidents du Nord en déplacement vers Bamako.26
Les personnes à peau claire (Touareg et Arabes notamment) ont quant à elles disparu des bus faisant la navette
entre le Nord et le Sud, préférant pour certaines passer par
le Burkina Faso pour éviter les contrôles militaires à Sévaré, près de Mopti, avant de redescendre vers Bamako.27
Même si l’ambiance dans la capitale parait toujours détendue et qu’aucun malaise entre différents segments de la
population n’est perceptible, il est incontestable que la confiance entre les sudistes et nordistes « noirs » et les nordistes à peau claire a été gravement affectée par la crise au
Nord. Beaucoup, en particulier les militaires, n’oublient
pas que la rébellion a commencé non pas avec les islamistes d’Ançar Eddine et du MUJAO, mais avec les indépendantistes touareg du MNLA.
23
Voir « Mali : pourquoi les soldats ont disjoncté à Diabali »,
Jeune Afrique, 20 septembre 2012. Sur le massacre d’Aguelhoc
en janvier 2012, voir le rapport de Crisis Group, Mali : éviter
l’escalade, op. cit.
24
Le Jamaat ut-Tabligh, communément appelé Dawa ou tabligh, est un mouvement missionnaire d’origine indienne introduit au Mali à partir du milieu des années 1990. Le tabligh prône
un Islam rigoriste de rédemption personnelle et n’a pas de vocation politique, voire condamne le jihad. Sur le tabligh au Mali,
voir Bouhlel-Hardy, Grémont, et Guichaoua, Contestation armée
et recompositions religieuses au Nord-Mali et au nord-Niger :
perspectives locales, ministère français des Affaires étrangères,
Direction de la prospective, 2009, non publié et le rapport Afrique
de Crisis Group N°92, Islamist Terrorism in the Sahel: Fact or
Fiction?, 31 mars 2005.
25
Sur la tuerie de Diabali, voir « Mali : les civils paient un lourd
tribut au conflit », Amnesty International, septembre 2012 et
« Mali : pourquoi les soldats ont disjoncté à Diabali », op. cit.
26
Entretien de Crisis Group, déplacées de Gao rencontrées à
Bamako, 13 septembre 2012.
27
Ibid.
Page 5
La peur d’une radicalisation religieuse partout dans le pays
est désormais présente dans les esprits. Dans les régions
de Gao, Tombouctou et Kidal, les islamistes, y compris ceux
qui composent allègrement avec les divers trafiquants, ont
toute latitude depuis des mois pour recruter des jeunes et
des enfants condamnés au désarroi et à l’ennui. Les coups
de fouet infligés par les islamistes armés dans les marchés
pour avoir fumé une cigarette ou pour un autre comportement jugé déviant, les multiples interdictions en vertu de
la charia, les amputations de bras ou de pieds de voleurs sont
de graves restrictions de liberté qui pèsent sur les résidents
du Nord. Mais ces derniers, abandonnés par l’Etat malien
lointain, pourraient bien s’adapter à leur nouvelle vie.28
Au Sud, y compris à Bamako, la montée en puissance des
mosquées contrôlées par les courants islamiques rigoristes
d’inspiration wahhabite n’est pas un développement nouveau, mais beaucoup s’inquiètent aujourd’hui de la conjonction des évènements au Nord avec l’influence grandissante d’un Islam militant et politique dans la sphère
publique au Sud. Dans une situation de crise politique, économique et sociale, et de perte des repères, les amalgames
ne sont jamais loin et les peurs conjuguées de la montée
de l’extrémisme religieux, de la domination de l’espace
politique par les coalitions islamiques et d’infiltrations de
la capitale par des éléments terroristes d’AQMI peuvent
conduire à la fin brutale de la tranquillité légendaire de
Bamako. La flambée de violences politico-religieuses de
septembre 2012 en Libye, en Egypte, en Tunisie et jusqu’au
Niger, où une église a été saccagée à Zinder,29 une première très inquiétante, crée un contexte particulièrement
favorable à une contamination du Mali. Plus que jamais,
une prudence maximale s’impose dans la recherche d’une
solution à la crise.
IV. LES LIMITES DE LA CEDEAO ET
LE FACTEUR ALGERIEN
L’absence de chef politique crédible à l’échelle nationale
n’est pas compensée par l’existence d’une autorité forte
au niveau régional. Les bonnes intentions affichées depuis six mois par la Cedeao, qui a multiplié les sommets
de chefs d’Etat, les réunions organisées par la médiation
du Burkina Faso et les réunions des chefs d’état-major en
vue de la préparation d’une mission au Mali (Micema), ne
se sont traduites par aucun résultat probant, excepté le retrait formel de la junte du pouvoir politique. Précipitation
dans les prises de décisions importantes, à l’instar de la né-
28
Entretiens de Crisis Group, diplomates, acteurs politiques et
déplacés en provenance de Gao, Bamako, 12 et 13 septembre
2012.
29
« Film anti-islam : église saccagée au Niger », Le Figaro, 16
septembre 2012.
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
gociation de l’accord-cadre du 6 avril, choix extrêmement
discutable du président Compaoré comme médiateur,30
négligence de la sensibilité nationaliste des élites et de
l’opinion publique maliennes,31 série de maladresses et
d’erreurs commises par la médiation, irréalisme des projets d’intervention militaire en décalage avec les capacités
des pays membres, négligence de l’impératif d’un travail
diplomatique spécifiquement orienté vers l’Algérie, incontournable pour répondre à la crise au Nord-Mali, ont
porté gravement atteinte à la crédibilité de la Cedeao.32
Sur le plan politique, l’organisation ouest-africaine, incarnée par une médiation burkinabè aussi entreprenante
qu’opaque, a cru dans un premier temps pouvoir exercer
une influence prépondérante sur les institutions de transition qu’elle a contribué à mettre en place.33 Mais les acteurs
maliens, à commencer par le Premier ministre Diarra, ont
activement cherché à consolider leur position plutôt que
d’apparaitre comme manipulés par le Burkina Faso et
soumis aux diktats de la Cedeao.
Cette dernière semble également avoir pensé que la déstructuration de l’armée malienne à la suite du coup d’Etat
signifiait qu’elle allait accepter sans grande difficulté une
présence militaire extérieure. L’éclatement en plusieurs
clans représentés au sein de la junte signifiait, au contraire,
que la Cedeao devait s’attendre, au moins à court terme, à
ne disposer d’aucun interlocuteur qui pourrait parler au
nom de l’armée et définir avec elle les modalités du déploiement d’une mission militaire. Les réunions des chefs
d’état-major de la Cedeao à Abidjan puis à Bamako au
cours du mois d’août ont montré le degré d’incompréhension entre l’organisation régionale et les militaires
maliens.34 La réunion du Conseil de médiation et de sécurité de la Cedeao rassemblant les ministres des Affaires
étrangères et de la Défense des pays membres à Abidjan
30
Pour une critique de la médiation entreprise par le Burkina
Faso au nom de la Cedeao, voir le rapport de Crisis Group,
Mali : éviter l’escalade, op. cit.
31
Le Burkina Faso était peut-être le moins bien placé dans
toute l’Afrique de l’Ouest pour se voir confier la médiation au
Mali. Les deux pays ont tout de même connu une guerre ouverte, certes éclair (cinq jours de combats), en 1985 qui a laissé
des traces dans les esprits. Ils se disputaient la bande frontalière
de Agacher réputée riche en minerais. Des combats aériens et
terrestres ont lieu du 25 au 30 décembre 1985. Voir http://
perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=583.
32
Entretiens de Crisis Group, diplomates, acteurs politiques,
militaires, chercheurs, Bamako, 10-15 septembre 2012.
33
Entretiens de Crisis Group, diplomates, acteurs politiques,
chercheurs, Bamako, 10, 12, 13 septembre 2012.
34
Entretiens de Crisis Group, diplomates et haut fonctionnaire,
Bamako, 10 et 13 septembre 2012.
Page 6
le 17 septembre a confirmé que les discussions étaient
dans l’impasse.35
Sur le plan militaire, la Cedeao a agité très tôt la menace
de l’intervention pour aider le Mali à récupérer les régions
contrôlées par les mouvements armés islamistes, alors même
que l’organisation ne pouvait se lancer dans une telle opération sans un soutien massif, immédiat et multiforme de
partenaires extérieurs comme la France, l’Union européenne
(UE) et les Etats-Unis. Il n’était pas nécessaire de disposer
d’une expertise pointue en stratégie militaire pour savoir
que les armées nationales des pays forestiers de l’espace
Cedeao n’étaient pas les mieux préparées à intervenir dans
un Nord-Mali immense et désertique, face à des groupes
armés qui maitrisent parfaitement ce terrain et qui continuent à s’approvisionner aisément en armes, carburant et
autres équipements grâce à leurs réseaux tentaculaires dans
le Sahara, de l’Algérie à l’Egypte et au-delà en passant
par la Libye, devenue un eldorado pour les trafiquants et
les jihadistes.36
Il était également prévisible que l’Algérie ne souhaiterait
pas un déploiement de troupes de la Cedeao au Nord-Mali,
c’est-à-dire de l’autre côté de sa frontière sud, d’autant plus
que ces troupes seraient soutenues par des puissances
occidentales, la France en particulier, qui entretient des relations compliquées avec Alger. L’Algérie a exprimé à
plusieurs reprises sa préférence pour une « solution politique » au Nord-Mali. Chacun sait qu’elle est, de loin, le
pays capable d’exercer une pression forte sur les groupes
armés qui y sont installés. Les relations anciennes entre
l’actuel chef d’Ançar Eddine, Iyad Ag Ghali, et les services
algériens sont par exemple bien connues.37 Le Mali est
certes un pays membre de la Cedeao et doit pouvoir compter sur celle-ci en cas de menace grave à son intégrité territoriale, mais il est aussi clair que la sécurité de son vaste
Nord, dont le sous-sol est par ailleurs riche en pétrole, uranium et autre ressources naturelles,38 dépend aussi du maintien de relations de confiance entre Bamako et Alger.
La rupture de l’alliance stratégique informelle entre le Mali
et son puissant voisin nord-africain au cours des dernières
années de présidence ATT est un élément important d’explication de la facilité avec laquelle les islamistes d’Ançar
35
Entretien de Crisis Group, diplomate, Dakar, 20 septembre
2012.
36
Sur les informations établissant un lien entre les groupes armés présents au Nord-Mali et les groupes terroristes actifs en
Libye ainsi que les mouvements des chefs d’AQMI entre le
Mali et la Libye, voir « AQIM buys weapons from Libyan rebels – Algerian paper reveals », www.ennaharonline.com, 11
septembre 2012. Et aussi entretien de Crisis Group, diplomate,
13 septembre 2012.
37
Voir le rapport de Crisis Group, Mali : éviter l’escalade, op. cit.
38
Entretiens de Crisis Group, chercheur et opérateur économique maliens, Bamako, 10, 11, 13 septembre 2012.
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
Eddine et d’AQMI ont pris le contrôle du Nord-Mali.39
L’Algérie n’est pas intervenue lorsque les rebelles se sont
emparés de la ville stratégique de Tessalit, qui est très
proche de la frontière,40 et n’ont pas non plus aidé les forces
maliennes à tenir Kidal, malgré l’existence d’un comité
d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) des pays du
champ (Mali, Mauritanie, Niger et Algérie) basé à Tamanrasset, dans le Sud algérien. Pour les dirigeants de la transition à Bamako comme pour la Cedeao qui affiche une
détermination rhétorique en décalage avec ses limites, un
effort diplomatique spécifique en direction de l’Algérie,
impliquant des personnalités ouest-africaines qui connaissent réellement les équilibres internes complexes de ce
pays, est indispensable et urgent.
Au sein de la Cedeao, la seule puissance militaire et économique, le Nigéria, devrait prendre la responsabilité de
dialoguer directement avec l’Algérie sur la sécurité de l’espace sahélo-saharien, d’autant plus qu’elle est confrontée
au terrorisme islamiste de la secte Boko Haram, dont les
liens avec AQMI, même ténus, sont établis.41 L’absence
d’une autorité forte au sein de la Cedeao, compte tenu des
difficultés politiques du pouvoir d’Abuja et de la situation
sécuritaire au Nord du Nigéria, fragilise dangereusement
l’organisation régionale. Son président en exercice, Alassane Ouattara, dirige quant à lui une Côte d’Ivoire qui se
relève certes économiquement mais reste très fragile sur
le plan sécuritaire, avec ses milliers d’ex-combattants en
déshérence.42 Le Burkina Faso de Blaise Compaoré, qui
s’est imposé ces dernières années comme médiateur aussi
incontournable que controversé dans les crises ouest-africaines, s’est très largement décrédibilisé au Mali et n’est
plus en mesure de restaurer la confiance entre la Cedeao
et Bamako.43
39
Entretien de Crisis Group, chercheur et ancien diplomate malien, Bamako, 10 et 13 septembre 2012.
40
Entretien de Crisis Group, chercheurs, ancien diplomate, Bamako, 10, 11, 13 septembre 2012.
41
Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire malien, Bamako, 13 septembre. Voir aussi le rapport de Crisis Group, Mali :
éviter l’escalade, op. cit.
42
Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°83, Côte d’Ivoire :
poursuivre la convalescence, 16 décembre 2011.
43
Même la presse burkinabè d’ordinaire rangée derrière le président sur les dossiers internationaux se fait l’écho des critiques
qui émaillent l’engagement de Ouagadougou au Mali et même
des récentes accusations graves, et non confirmées, de trafic
d’armes au profit du MUJAO. Voir « Trafic d’armes : toujours
la même histoire sur le Burkina », Bendré, 13 septembre 2012.
Page 7
V. LES POSITIONS DES ACTEURS
INTERNATIONAUX
Les principaux acteurs internationaux sont réduits à une
attitude attentiste depuis le début de la crise malienne,
compte tenu de la confusion persistante au plan politique
et militaire à Bamako. La France est la puissance occidentale la plus active. Elle a été à l’origine du vote de la résolution 2056 du Conseil de sécurité de l’ONU sur la situation
au Mali (5 juillet 2012). Sa diplomatie a aussi été la plus
loquace, le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius ayant plusieurs fois déclaré qu’une intervention
militaire était inévitable au Nord-Mali et que la France
soutiendrait la Cedeao sans toutefois déployer des soldats
français sur le terrain.44 Consciente du rôle incontournable d’Alger dans la recherche d’une solution à la crise
au Nord-Mali, la diplomatie française a pris l’initiative de
plusieurs visites qui ne semblent cependant pas avoir fait
changer significativement la position algérienne.45 La présence d’otages français toujours détenus par un groupe
d’AQMI au Nord-Mali reste par ailleurs une contrainte
importante.
L’Union européenne (UE), dans le cadre de sa stratégie
Sahel, affiche sa disponibilité à appuyer une éventuelle
initiative de réforme du secteur de la sécurité au Mali et
d’étendre notamment le programme EUCAP, lancé au
Niger, au Mali et à la Mauritanie.46 Mais l’instabilité institutionnelle à Bamako et l’absence d’une feuille de route
pour la transition continuent à geler toute reprise de la
coopération. Les Etats-Unis adoptent également une attitude prudente, guidée par l’application stricte de leurs principes de non-collaboration avec des gouvernements issus
de coups d’Etat jusqu’à l’organisation d’élections.47 Comme
d’autres partenaires extérieurs et certains acteurs maliens,
ils estiment que seule une élection présidentielle organisée le plus rapidement possible permettra de résoudre le
problème de légitimité des autorités politiques et de doter
le pays d’un gouvernement capable d’apporter une solution
durable à la crise du Nord.
Si le gouvernement malien est conscient de la nécessité
de relancer les préparatifs électoraux interrompus par le
coup d’Etat et d’envisager toutes les options, y compris
celle d’organiser un scrutin présidentiel avant la réunifi-
44
Voir le rapport de Crisis Group, Mali : éviter l’escalade, op. cit.
Entretiens de Crisis Group, diplomate et chercheur, Bamako,
10 et 13 septembre 2012.
46
Entretiens de Crisis Group, diplomates, Bamako, 12 septembre
2012 et Bruxelles, 19 septembre 2012.
47
Entretien de Crisis Group, diplomate, Bamako, 12 septembre
2012. Voir aussi « Crisis in Mali », Congressional Research
Service, 16 août 2012.
45
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
cation effective du pays,48 les chances de voir une élection
nationale se tenir dans les six prochains mois sont infimes.
Il est cependant indispensable pour le gouvernement et
les partenaires extérieurs, notamment les Nations unies,
ainsi que les partis politiques et les organisations de la société civile, de travailler à trouver un consensus sur les questions clés comme celle du fichier électoral et la répartition
des rôles entre les institutions impliquées dans l’organisation et la surveillance des élections.
Sur le plan militaire, les Etats-Unis sont bien plus effacés
que la France, mais leurs experts ont déjà participé aux
réunions de planification de la Cedeao. Washington a exprimé sa profonde inquiétude face à la menace que représente AQMI non seulement pour le Mali, mais pour toute
la région, y compris le Nigéria, et les agences américaines
suivent les évènements au Mali avec attention. Cependant,
pour plusieurs raisons – y compris l’attention focalisée
sur d’autres situations explosives, notamment en Syrie –
il est peu probable que les Etats-Unis jouent un rôle militaire direct au Mali. Ils sont en revanche disposés à fournir
une aide en matière de renseignement et de communication et à apporter leur concours à la planification d’opérations militaires en cas de sollicitation de la Cedeao, si cette
dernière propose une stratégie militaire viable. Même dans
ce cas, et dans l’hypothèse où les conditions politiques à
Bamako sont également réunies, les Etats-Unis pensent,
comme la plupart des analystes, que la mise en œuvre d’une
stratégie militaire viable exigera un partenariat plus étroit
entre l’ONU et la Cedeao.49
Dans un contexte de confusion et de manque d’autorité aux
niveaux de l’Etat malien et de la Cedeao, et compte tenu
de la gravité de la crise multidimensionnelle que traverse
le pays et qui fragilise l’ensemble du Sahel, les Nations
unies ont un rôle crucial à jouer. Pendant les derniers mois,
le bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest
(UNOWA) a travaillé sur un document de stratégie intégrée pour le Sahel, qui fera l’objet de discussions lors de
la réunion prévue le 26 septembre à New York. Il s’agit
pour l’ONU de se doter d’un cadre stratégique pour aider
les pays du Sahel à affronter les défis sécuritaires, alimentaires, économiques et sociaux spécifiques à cette région.50
Si l’initiative, appuyée par la résolution 2056 du Conseil
de sécurité, est positive, il convient d’alerter dès maintenant sur les écueils de ces stratégies globales qui mobilisent des experts internationaux pendant des années sans
se traduire par une contribution mesurable à la consolida-
48
Entretiens de Crisis Group, membre du gouvernement et diplomates, Bamako, 10 et 11 septembre 2012.
49
Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires américains,
Washington DC, 11 septembre 2012.
50
Sont généralement considérés comme faisant partie du Sahel
d’est en ouest : la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger
et le Tchad.
Page 8
tion des appareils politiques et administratifs des Etats
concernés.
Si un seul objectif devait être retenu pour une telle stratégie pour le Sahel, il ne devrait être autre que celui de la
restauration ou de la constitution de la capacité des Etats
concernés à définir des politiques publiques dans tous les
domaines, notamment en matière de sécurité, d’administration du territoire et de développement économique et
social. L’une des nombreuses leçons à tirer de la crise malienne est que la conjonction d’appareils étatiques sans
direction politique ni vision stratégique et de l’intégration
de ces territoires dans une économie criminelle transnationale puissante est une recette certaine pour la corruption
des Etats, la pénétration des courants extrémistes religieux dans des sociétés traditionnellement ouvertes et
l’importation du terrorisme. La réflexion sur une stratégie
intégrée de sécurité et de développement pour le Sahel est
bienvenue mais l’urgence pour l’ONU est de prendre ses
responsabilités dans la résolution de la crise au Mali, en
prenant acte de l’incapacité de la Cedeao à assumer le rôle
de chef de file qu’elle entendait jouer.
VI. SAUVER LE MALI :
RESPONSABILITES NATIONALE
ET INTERNATIONALE
Les messages principaux du rapport de Crisis Group de
juillet 2012 sur le Mali sont toujours valides. Il faut remettre sur pied les fondements politiques, institutionnels,
sécuritaires et militaires de l’Etat malien pour permettre
une reprise de contrôle progressive des trois régions du
Nord. Crisis Group maintient que l’option belliqueuse consistant à chercher à reconstituer hâtivement une force militaire pour reconquérir rapidement le territoire perdu doit
être écartée à court terme. Rien de significatif n’a été
accompli en matière de reconstitution d’une chaîne de
commandement cohérente de l’armée au cours des deux
derniers mois. Dans le contexte actuel, une offensive de
l’armée malienne appuyée par des forces de la Cedeao et/
ou d’autres forces a toutes les chances de provoquer davantage de victimes civiles au Nord, d’aggraver l’insécurité
et les conditions économiques et sociales dans l’ensemble
du pays, de radicaliser les communautés ethniques, de
favoriser l’expression violente de tous les groupes extrémistes et d’entrainer l’ensemble de la région dans un conflit
multiforme sans ligne de front dans le Sahara.
Le débat sur l’intervention militaire ne se réduit pas à la
question de la désirabilité et de la faisabilité de la reconquête des villes de Gao, Tombouctou et Kidal. Le plus dur
n’est pas de reprendre des villes tenues actuellement par
des combattants qui vivent essentiellement dans leurs pickup surmontés de mitrailleuses, toujours prêts à se lancer
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
sur les routes du désert, mais de savoir comment l’Etat
malien pourra contrôler durablement non seulement les
capitales régionales mais aussi les immenses espaces du
Nord. Sont-ce les soldats de la Cedeao qui s’y installeront
aux côtés de leurs homologues maliens ? Des forces spéciales françaises ? Avant de se lancer dans une aventure
militaire, il faut décanter les enjeux intercommunautaires
maliens, engager un dialogue direct avec l’Algérie sur la
sécurité à sa frontière sud, mettre au clair les relations des
différents pays avec les groupes armés, rétablir une hiérarchie normale et républicaine dans l’armée malienne et
la rééquiper convenablement. Le Mali a et aura besoin de
forces de défense et de sécurité soumises au pouvoir politique civil pour espérer sortir entier de cette crise.
Les autorités maliennes de transition doivent enfin prendre la mesure de leur responsabilité historique dans un
moment de crise sans précédent. Le président intérimaire
Dioncounda Traoré a encore une chance d’améliorer son
image en se posant en garant des principes fondamentaux
de l’Etat et des valeurs de la société : la démocratie, le respect des libertés, la laïcité, la tolérance religieuse, le caractère sacré des relations pacifiques entre communautés
ethniques. Cheick Modibo Diarra ne doit pas confondre
son rôle de chef d’un gouvernement de transition avec celui d’un dirigeant chargé de « liquider » l’ancienne classe
politique associée au régime d’ATT et de refonder le Mali.
Même si sa volonté d’assainir la gestion de l’Etat est sincère, l’heure n’est pas aux règlements de comptes politiques
mais à la recherche de l’unité nationale pour éviter au
pays de sombrer davantage dans les six prochains mois.
Les recommandations du dernier rapport de Crisis Group
sur l’impératif d’un dialogue politique impliquant toutes
les communautés du Nord et du Sud et les groupes armés
qui voudraient y participer restent d’actualité.
Un déclic est nécessaire pour redonner de l’espoir aux
Maliens qui ne croient plus à l’existence d’une vision au
plus haut niveau politique pour relever les deux défis de
la crise du Nord et de l’organisation d’élections d’ici avril
2013, au terme de douze mois de transition. Le président
et le Premier ministre doivent urgemment demander à leurs
services de répertorier les personnalités maliennes, de préférence retirées de la scène politique, disposant d’une compétence spécifique et d’une expérience avérée dans les
domaines de la sécurité intérieure, de l’administration du
territoire, de l’organisation des élections, de la décentralisation, de la médiation intercommunautaire et des relations internationales, en particulier de la diplomatie de
voisinage. Un groupe informel restreint pourrait alors être
constitué et assister le gouvernement à la définition d’une
stratégie globale de sortie de crise et à l’élaboration d’une
feuille de route réaliste pour les prochains mois. La crise
nécessite la mobilisation des meilleures compétences maliennes au-delà des clivages politiques et non une bataille
Page 9
de positionnement à la tête d’un Etat qui est en train de
s’écrouler.
La situation malienne est une menace grave à la paix et à
la sécurité internationales et il revient au Conseil de sécurité de l’ONU, de concert avec le Conseil de paix et de
sécurité de l’Union africaine (UA), de définir le cadre de
la réponse internationale et de garantir l’allocation des ressources humaines et matérielles nécessaires. Le secrétaire
général de l’ONU doit immédiatement nommer un envoyé
spécial pour le Sahel. Compte tenu de la diversité des intérêts sécuritaires, et sans doute économiques et financiers,
des pays voisins du Mali, des grandes puissances, et des
prolongements des groupes armés du Nord-Mali dans
l’espace saharien, l’action de cet envoyé spécial doit se concentrer sur la recherche d’une harmonisation des positions
de ces acteurs régionaux et internationaux.
La présence de l’ONU sur le terrain doit être considérablement renforcée pour aider le gouvernement de transition
à résister à la crise économique et sociale, à affiner une
feuille de route crédible visant le redéploiement progressif de l’Etat dans le Nord, avec un recours ponctuel et ciblé
à la force militaire en dernier ressort, et l’organisation d’élections transparentes dans un délai raisonnable. Le dispositif
de l’ONU au Mali doit également aider à la préservation
de l’Etat de droit en collectant des informations précises
sur les violations des droits de l’homme dans tout le pays.
En l’absence d’une mission de maintien de la paix de l’ONU,
le Conseil de sécurité doit demander au secrétaire général
de renforcer le système des Nations unies à Bamako, de
l’adapter aux besoins spécifiques générés par la crise et
de s’assurer que les rôles sont clairement définis entre le
représentant spécial du secrétaire général pour l’Afrique
de l’Ouest basé à Dakar, qui pourrait appuyer le processus politique interne au Mali, et l’envoyé spécial pour le
Sahel, dont la nomination est attendue et qui serait chargé
de la diplomatie régionale et internationale.
Les discussions au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement lors des réunions consacrées au Sahel et à la crise
au Mali à New York doivent permettre au Conseil de paix
et de sécurité de l’Union africaine et au Conseil de sécurité de l’ONU de définir une feuille de route pour l’accompagnement international du Mali, assortie d’une répartition
claire des rôles et des moyens financiers appropriés. Il est
en particulier urgent de :

nommer un envoyé spécial du secrétaire général de
l’ONU pour le Sahel et lui fournir les moyens nécessaires pour œuvrer à un rapprochement des positions
des Etats membres de la Cedeao, des pays du champ
(Algérie et Mauritanie) et des pays occidentaux, et à
l’harmonisation des initiatives de la Cedeao, de l’UA
et de l’ONU ;
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012

entreprendre, dans le cadre d’une initiative ONU/UA/
Cedeao, une mission en vue de l’apaisement des tensions au sein de l’armée malienne pouvant être conduite par un officier général à la retraite d’un pays
d’Afrique de l’Ouest jouissant d’une grande autorité
morale ;

soutenir l’effort de reconstitution des forces de défense
et de sécurité maliennes, dans le sens d’un renforcement
de leur cohésion, de leur discipline et de leur efficacité ;

contribuer à la préservation de l’économie malienne,
déjà en crise grave, par une reprise rapide de l’aide extérieure, et répondre favorablement aux demandes
d’aide humanitaire d’urgence aux populations civiles ;

menacer de sanctions ciblées tous ceux qui entraveraient le fonctionnement normal des institutions de transition à Bamako et le processus de sortie de crise au
Nord, et contre toutes les personnes responsables de
violations graves des droits de l’homme et du droit
international humanitaire ;

annoncer la création d’une commission d’enquête indépendante des Nations unies sur les violations des
droits de l’homme et du droit international humanitaire
commises sur l’ensemble du territoire malien depuis le
début de la rébellion armée, qui devra présenter le plus
rapidement possible un rapport au Conseil de sécurité.
VII. CONCLUSION
Six mois après le coup d’Etat qui a achevé de déstructurer
l’Etat déjà aux prises avec la résurgence d’une rébellion
touareg puis des islamistes armés qui ont fini par contrôler tout le Nord, le Mali est toujours plongé dans une grande
confusion. Celle-ci résulte en partie des fractures profondes
au sein de ses élites politiques, militaires et spirituelles et
qui paralyse toute recherche d’un consensus minimal sur
la gestion du pouvoir, la définition des priorités et le plan
d’action pendant la période de transition. Mais la confusion
provient également de l’organisation régionale ouest-africaine, qui a commencé par menacer d’intervention militaire, puis par la préparer sans en avoir les moyens et avant
d’avoir pris toute la mesure de la déstructuration de l’Etat
malien et de ses forces armées.
La réunion de haut niveau sur le Sahel le 26 septembre à
l’ONU ne doit pas servir seulement à discuter d’une stratégie intégrée pour le Sahel ambitieuse à mettre en œuvre
lentement au cours prochaines années. Pour le Mali, l’heure
n’est plus à la prévention ni au débat. Les six prochains
mois seront déterminants. Les dirigeants maliens doivent
certes prendre leurs responsabilités et se mettre au travail
plutôt que de s’entredéchirer. Mais ils ne sont pas les seuls
à avoir contribué à la grave insécurité au Nord-Mali et à
Page 10
l’instabilité dans le Sahel et en Afrique du Nord. L’ONU
et en particulier les pays membres du Conseil de sécurité
doivent consacrer à cette crise l’attention politique et les
moyens matériels qu’elle mérite.
Dakar/Bruxelles, 24 septembre 2012
Mali : pour une action internationale résolue et concertée
Briefing Afrique de Crisis Group N°90, 24 septembre 2012
ANNEXE A
CARTE DU MALI
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