Censures sur la censure

Censures sur la censure
revu e d e l’a s s o c i at i o n d e s b i b l i ot h é c a i re s d e f ra n c e
Bibliothèque(s)
41/42
DÉCEMBRE
2008
1 Sommaire 2 Bibliobrèves 4
LA CENSURE
Censures sur la censure ?, par Michel Melot 10 Petit
calendrier historique et subjectif de la censure, par Emmanuel Pierrat 12 Le pourquoi du comment. Censure et politique d’acquisition,
par Bertrand Calenge 14 Navigation à vue. Censure et littérature en bibliothèque publique, par Carole Tilbian 20 Cent fois sur le métier…, par
Florence Schreiber 23 Chronique d’une censure ordinaire…, par Michel Melot 26 La censure au placard, par Patrice Auvinet et Sylvie Decobert 28 La
censure, perverse polymorphe, par Caroline Rives et Annick Lorant-Jolly 32 Censure culturelle, censure économique, par Jean-François Jacques 37
« Reviens, Pauvert, ils sont devenus pleutres ! », entretien avec Bernard Joubert 38 Banned Books Week : une fête pour combattre la
censure par Philippe Cantié 42 De la part maudite à la Part-Dieu, par Sylvie Tomolillo 46 Créationnisme, darwinisme, dessein intelligent à
la CSI, par Bruno Jammes 50 Face au mur ou l’occultisme occulté, par Michel Melot 52 La fin de l’innocence. Censure et Internet, par Hervé Le
Crosnier 53 Wikipédia entre filtrage et pluralisme, par David Liziard 58 Audiovisuel. Protection n’est pas censure, par Danielle Chantereau 60
L’enclume du silence, par P.-L. Renou 66 La bibliothèque de lecture publique : outil d’intégration dans une société globale, par Fred J.
Gitner 70 Le cœur et la raison. Les exclus de la bibliothèque, par Delphine Quéreux-Sbaï 74 Le bibliothécaire délinquant ?, par Michèle Battisti 76
Le soleil se couche aussi…, par Philippe Cantié 79 Marcher ensemble, entretien de Michel Melot avec Dominique Arot 83 Former à la censure ?, par
Anne-Marie Bertrand 87 En forme de conclusion…, par Dominique Arot 89 Bibliographie sur la censure, par Caroline Rives 91 Actualités de l’ABF •
Les gens • En bref • Bibliothèques d’art : mutualiser les ressources • L’action culturelle en musique • Bibliothèques d’Allemagne du sud 94 Reportages • Francophonie et
bibliothèques, innovations, changements et réseautage, par Annick Guinery • Bibliothèques sans frontières, par Annick Guinery 104 Bibliomonde • La bibliothèque de
Charlesbourg, par Ophélie Ramonatxo • Le patrimoine musical juif à la Bibliothèque nationale d’Ukraine, par Elena Manach 114 Parole(s) d'éditeur • La Musardine, le
sexe tranquillement, entretien avec Anne Hautecœur 118 Les bibliothèques exposent 124 Notes de lecture 125
30 €
Éditorial, par Dominique Arot
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Vie de l’association
Publication paraissant depuis 1907.
Éditée par l’Association des
bibliothécaires de France
31, rue de Chabrol – 75010 Paris
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Directeur de la publication
Dominique Arot
Rédacteur en chef
Philippe Levreaud
redaction@abf.asso.fr.
A collaboré à ce numéro
Michel Melot
Comité de rédaction
Dominique Arot, Geneviève
Boulbet, Danielle Chantereau,
Bernard Démay, Jean Mallet,
Philippe Raccah, Caroline Rives,
Florence Schreiber.
Responsable de rubrique
Les bibliothèques exposent
Nicole Picot
Publicité
Josiane Stern
Téléphone : 01 47 88 19 99
josiane_stern@wanadoo.fr
Diffusion
ABIS - Danielle Chantereau
Téléphone : 01 55 33 10 33
Télécopie : 01 55 33 10 31
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Maquette
M.-C. Carini et Pictorus
Mise en pages
Éditions de l'Analogie
Éditorial
© P. Dana
N
otre pays s’est fixé un objectif : conduire 80 % des jeunes lycéens au baccalauréat. Rien de surprenant donc à ce que nous trouvions dans toutes
les bibliothèques publiques, quel que soit leur statut (nationales, universitaires,
municipales), des lycéens et des étudiants en grand nombre. Notre dernier congrès à Reims nous a fourni l’occasion de nous interroger sur les pratiques de ce
public et sur la manière dont nous l’accueillons. On pourrait donc considérer
que le développement des bibliothèques des établissements scolaires et des universités constitue une cause nationale devant de si grands enjeux de formation
et de citoyenneté.
Or, il semble qu’il n’en est rien. Le projet de réforme de l’organisation du ministère
de l’Enseignement supérieur implique, en effet, selon nos dernières informations,
la suppression pure et simple de la sous-direction en charge des bibliothèques
universitaires. On peut certes comprendre la nécessité de la réforme de l’État.
Nous avons ainsi accueilli la refonte de l’organigramme du ministère de la Culture
sans émotion excessive. Dans un contexte de décentralisation très forte des bibliothèques de lecture publique, demeurent le Centre national du Livre, les deux
établissements publics structurants que sont la BnF et la BPI, un Conseil du livre
dont les travaux s’ouvrent de manière dynamique. Les services de la Direction
du livre trouvent place dans une nouvelle Direction des médias. Il y a là moindre
mal et, peut-être, des chances nouvelles.
Mais dans le cas des bibliothèques universitaires, la disparition d’une instance
forte de coordination et d’impulsion, alors même que le mouvement d’autonomisation des universités est infiniment moins avancé que celui des collectivités
territoriales et que les moyens de fonctionnement des établissements n’ont pas
augmenté depuis cinq ans, laissant ainsi la France à la remorque des vrais « pays
de bibliothèques » en Europe et dans le monde, risque fort de se traduire par un
recul rapide et par une disparité nuisible sur l’ensemble du territoire. Au moment
même où il est indispensable que la documentation numérique fasse l’objet d’une
véritable politique nationale coordonnée entre tous les acteurs publics, les universités se trouveront sans interlocuteur qui puisse les représenter de manière réellement compétente. Qui portera et défendra les outils collectifs de documentation,
de recherche et de formation ? Il est indispensable que tous se mobilisent pour
exiger des pouvoirs publics des réponses claires sur ces sujets : les bibliothécaires,
bien sûr, les étudiants, mais aussi les enseignants-chercheurs dont on souhaite
qu’ils s’engagent aussi fermement dans la défense des services de documentation
dans les universités qu’ils le font pour défendre les structures de recherche.
Que Michel Melot et toutes celles et tous ceux qui ont contribué au dossier que
vous allez lire sur la censure soient ici chaleureusement remerciés. Nous avons la
chance de disposer d’une revue vivante. Engageons le débat autour de ce numéro
exceptionnel et gagnons de nouveaux lecteurs abonnés !
Abonnements 2008
Individuel : 50 €
Collectivités : 90 €
France 90 € – Étranger 95 €
DOMINIQUE AROT
Commission paritaire
n° 1109G82347
ISSN : 1632-9201
Dépot légal : décembre 2008
Impression : Jouve, Paris
Bibliothèque(s)
REVUE DE L’ASSOCIATION
DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE
est analysée dans la base Pascal
produite par l’Inist
et dans la base Lisa.
Couverture : Photo tirée du film
Un chien andalou, de Luis Buñuel,
scénario de Luis Buñuel et Salvador
Dalí © Les Grands Films Classiques
- Paris F.
Au sommaire des prochains numéros de Bibliothèque(s)
• n° 43 : Mexique – 10 mars 2009
• n° 44 : Et si on parlait d'argent ? (2) – 29 mai 2009
• n° 45 : Cinéma – 31 juillet 2009
• n° 46 : C qui ? – 15 octobre 2009
• n° 47/48 : L'intime – 31 décembre 2009
1
41/42
DÉCEMBRE
2008
Sommaire
4
Bibliobrèves
Dossier
L A CEN S URE
10
Censures sur la censure ?, par MICHEL MELOT
12
Petit calendrier historique et subjectif de la censure, par EMMANUEL PIERRAT
14
Le pourquoi du comment. Censure et politique d’acquisition,
par BERTRAND CALENGE
20
Navigation à vue. Censure et littérature en bibliothèque publique,
par CAROLE TILBIAN
23
Cent fois sur le métier…, par FLORENCE SCHREIBER
26
Chronique d’une censure ordinaire…, par MICHEL MELOT
28
La censure au placard, par PATRICE AUVINET et SYLVIE DECOBERT
32
La censure, perverse polymorphe, par CAROLINE RIVES et ANNICK LORANT-JOLLY
37
Censure culturelle, censure économique, par JEAN-FRANÇOIS JACQUES
38
« Reviens, Pauvert, ils sont devenus pleutres ! »,
entretien avec BERNARD JOUBERT
42
Banned Books Week : une fête pour combattre la censure, par PHILIPPE CANTIÉ
46
De la part maudite à la Part-Dieu. Le centre de ressources sur le genre
à la BM de Lyon, par SYLVIE TOMOLILLO
50
Créationnisme, darwinisme, dessein intelligent à la Cité des sciences
et de l’industrie, par BRUNO JAMMES
52
Face au mur ou l’occultisme occulté, par MICHEL MELOT
53
La fin de l’innocence. Censure et Internet, par HERVÉ LE CROSNIER
58
Wikipédia entre filtrage et pluralisme, par DAVID LIZIARD
60
Audiovisuel. Protection n’est pas censure, par DANIELLE CHANTEREAU
66
L’enclume du silence. De complicités objectives, par P.-L. RENOU
Liste des annonceurs
• Demco
2e de couverture
• Electre
p. 19
• Onisep
3e de couverture
• BRM
p. 45
• Borgeaud
4e de couverture
• SDM
p. 57
• Abis
p. 17
• Argus
p. 65
Les opinions exprimées dans Bibliothèque(s) n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.
2
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE
n° 41/42 - décembre 2008
70
La bibliothèque de lecture publique : outil d’intégration dans une société
globale, par FRED J. GITNER
74
Le cœur et la raison. Les exclus de la bibliothèque, par DELPHINE QUÉREUX-SBAÏ
76
Le bibliothécaire délinquant ?, par MICHÈLE BATTISTI
79
Le soleil se couche aussi…, par PHILIPPE CANTIÉ
83
Du discours à l'action. Marcher ensemble, entretien de MICHEL MELOT
avec DOMINIQUE AROT
87
Former à la censure ?, par ANNE-MARIE BERTRAND
89
En forme de conclusion…, par DOMINIQUE AROT
91
Bibliographie sur la censure, par CAROLINE RIVES
Actualités de l’ABF
94
Les gens. En bref
Journée d’étude
96
Bibliothèques d’art : mutualiser les ressources,
par le GROUPE BIBLIOTHÈQUES D’ART
98
L’action culturelle en musique, par ÉRIC HÉBERT
Voyage d’étude
100
Bibliothèques d’Allemagne du sud, par RICHARD ROY
Reportages
104
Francophonie et bibliothèques, innovations, changements et réseautage,
par ANNICK GUINERY
108
Bibliothèques sans frontières : naviguer vers une compréhension globale,
par ANNICK GUINERY
Bibliomonde
114
La bibliothèque de Charlesbourg ou la nature domestiquée,
par OPHÉLIE RAMONATXO
115
Le patrimoine musical juif à la Bibliothèque nationale d’Ukraine,
par ELENA MANACH
Parole(s) d'éditeur
118
La Musardine, le sexe tranquillement, entretien avec ANNE HAUTECŒUR
par PHILIPPE LEVREAUD
124
Les bibliothèques exposent
Notes de lecture
125
En écho Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation,
par CAROLINE RIVES • Histoire de livres, livres d’histoire Sur le livre d’artiste. Articles
et écrits de circonstance, par CHANTAL LACHKAR • Boîte à idées, boîte à outils Les archives
des scientifiques XVIe-XXe siècles : guide des fonds conservés en France, par PHILIPPE RACCAH
• Architecture & lecture : Les bibliothèques municipales en France 1945-2002,
par JEAN-FRANÇOIS JACQUES • Art museum libraries and librarianship, par NICOLE PICOT
• Mondialisation et littérature de jeunesse, par JEAN MALLET • L’Attrape-Science,
par PHILIPPE LEVREAUD
3
Agenda
• 13 janvier, Paris (75) :
« Identification, identifiant, identité… individu », journée organisée
par la Fédération des utilisateurs
de logiciels pour bibliothèque,
documentation et information
(Fulbi), au FIAP Jean Monnet, 30
rue Cabanis – 75014 Paris (Salle
Bruxelles). Gratuite avec inscription préalable : inscription@fulbi.fr
Rens. : claire.scopsi@cnam.fr
En vrac
• 22 janvier, Marseille (13) :
« Espace public et patrimoine local
à l’heure de la mondialisation »,
conférence de Françoise Choay,
animée par Olivier Mongin, à
18h45 à l’Hôtel du département,
52 av. de Saint-Just, Marseille.
• 23-25 janvier, Angoulême (16) :
Stage de découverte ou d’approfondissement des connaissances
du 9e art : « L’adaptation littéraire
en bande dessinée », Cité internationale de la bande dessinée et
de l’image. Rens., inscr. : Virginie
Berger (vberger@cnbdi.fr) / Tél :
05 45 38 65 65 (poste 6340).
• 24-25 janvier, Saint-Orens (31) :
« Lire l’image », Festival du livre
de jeunesse Midi-Pyrénées.
Rens. : festival.jeunesse@free.fr
Tél : 05 34 63 98 83.
http://association.flj.free.fr
• 26 janvier, Marseille (13) :
Journée d’étude « Un temps pour
les revues », organisée par le CipM
au Centre de la Vieille Charité.
suite p. 6
4
■ (MIEUX VAUT) EN RIRES
■ PLUMES REBELLES
■ DROIT DE PRÉ
• 15 janvier, Aix en Provence (13) :
« Des livres pour rendre l’art plus
proche », rencontre-débat avec
Sophie Curtil, Salle Armand Lunel,
à 18h30.
• 19 janvier- 15 février, Montauban
(82) : Festival itinérant « Alors…
raconte », organisé par les Amis de
la Médiathèque départementale
du Tarn-et-Garonne.
Rens. : 05 63 03 67 25.
Tél : 06 81 18 25 10
Progr. complet : www.
plumesrebelles.org
La 9e édition du festival
Plumes Rebelles, le
salon du livre d’Amnesty
International, aura lieu les
31/01 et 1/02 à Rennes.
Autour des stands d’une
cinquantaine d’éditeurs,
il donne la parole à de
grands témoins, français et
étrangers, engagés dans leur
œuvre en faveur des droits
humains. Lieu d’échanges
et de réflexions, à la croisée
de la littérature et des droits
humains : tables rondes,
cafés littéraires, expositions
sont l’occasion de débattre
avec eux autour des
thèmes abordés : Choc des
civilisations ? ; Politiques
migratoires européennes et
droits humains ; Le travail ;
L’humanitaire, un devoir,
un droit ? ; Le Rwanda ; État
des lieux des droits humains
aujourd’hui en France.
Avec la participation de :
Pierre Micheletti, Christian
Chesnot, Michel Agier,
Françoise Dumont, Salah Al
Hamdani…
Rens. : contact@
plumesrebelles.org
Relat. aux bibliothèques,
Élisabeth Berthelot : biblioth
eques@plumesrebelles.org
Paris Bibliothèques a réalisé
le calembour et jeté le pont
de la culture à l’agriculture :
dans le droit fil de l’exposition
Perrette et le Tracteur à la
Bibliothèque Forney soutenue
par le Salon de l’agriculture,
un de ses « Bon plan » – 50
entrées gratuites au Salon de
l’agriculture (21/02-1/03) –
sera à gagner en envoyant
un courriel à : envue@parisbibliotheques.org le 20/01
très précisément (préciser son
nom et adresse pour l’envoi).
■ LE PRIX DU RISQUE
Le 20 novembre dernier,
la 3e édition du Prix du
Pamphlet a couronné
Jean-Luc Nancy pour
Vérité de la démocratie
(Éd. Galilée). Décerné à
l’initiative des éditions
Anabet, ce prix se veut
« éclectique, indépendant et
imprévisible », à l’image des
membres du jury : Pascal
Dusapin (compositeur),
Jennifer Flay (directrice
artistique de la FIAC), Noël
Godin (essayiste), Guy
Konopnicki (chroniqueur,
écrivain), Angelin Preljocaj
(chorégraphe), et Rudy
Ricciotti (architecte).
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
« En rires » est le thème de
la 11e édition du Printemps
des poètes, qui se déroulera
comme chaque année sur
toute la France du 2 au 15/03.
« 15 000 événements partout
en France et dans 60 pays » :
avec La Poste, la SNCF,
Orange et Vinci Park comme
partenaires, on pourra rire
en poésie au parking et
dans les trains, télécharger
« des poèmes libres de droit
sur le rire » ; de son côté, la
« diffusion de millions cartes
postales poèmes » mobilisera
« l’ensemble des postiers ».
Il n’est pas interdit de rire dès
avant le 2 mars… ni de lire de
la poésie qui fait pleurer.
Pour participer à ce grand
éclat de rire national et
poétique : 01 53 800 800
Tout sur : www.
printempsdespoetes.com
■ MARKETING TOUJOURS
Les candidatures pour le
7e Prix international Ifla
de marketing devront
être remises par les
bibliothèques avant le 31
janvier 2009. Ce prix est
décerné en collaboration
avec la société Esmerald.
Dossier complet sur :
www.ifla.org/III/grants/
marketing-award-formfr.pdf
BIBLIObrèves
À renvoyer à : Daisy.
McAdam@unige.ch /
Tél : +41 22 379 80 48
Daisy McAdam, Université de
Genève, Faculté des Sciences
économiques et sociales, 40
Pont d’Arve – 1211 Genève 4
(Suisse)
■ TEMPS DE PAROLES
Organisé par l’association
La Voix des mots, le festival
Temps de paroles aura lieu
du 15/01 au 15/02, avec pour
thème un vers de Fernando
Pessoa (Alvaro de Campos)
extrait de Bureau de tabac :
« On me connut vite pour qui
je n’étais pas et je n’ai pas
démenti et j’ai perdu la face. »
Rens. : lavoixdesmots
@wanadoo.fr cedex
Tél : 03 80 58 89 93
Association La Voix des mots,
BP 81101 – 21011 Dijon cedex.
■ GRANDES MANŒUVRES
Prix de littérature jeunesse
Auchan, Prix « Décoincer
la bulle » des librairies
des Centres Leclerc, prix
Cultura coup de soleil… Les
bédéphiles « internautes,
petits ou grands, passionnés
ou amateurs » sont
maintenant appelés à voter
(du 6/11 au 1/02) pour leur
œuvre préférée de la sélection
officielle établie pour le Prix
essentiel Fnac-SNCF. Les 56
albums de cette sélection
2009 seront mis en avant
dans l’ensemble des réseaux
des deux partenaires, en
gare et en magasin. Ces
deux entreprises entendent
à leur tour « promouvoir le
livre et la lecture auprès du
grand public ». Les libraires
indépendants en difficulté
et les voyageurs retardés
apprécieront cette soudaine
sollicitude. S’ils arrivent à
l’heure, ils pourront même
assister à la cérémonie de
remise des prix du Palmarès
officiel, le 1er février, au
théâtre d’Angoulême.
www.sncf.com ; www.fnac.
com ; www.bdangouleme.com
■ CONFLITS
À Montpellier, la médiathèque
centrale Émile Zola et les
annexes de quartier vivent
à l’heure du conflit qui
oppose depuis la rentrée
l’administration et la direction
du réseau aux agents du
réseau autour de la remise
en cause des régimes de
travail dans le cadre d’un
élargissement des horaires
d’ouverture. Pétitions, grèves,
report du CTP, la situation
s’est aggravée au cours du
mois d’octobre…
À Charleville-Mézières,
« les assis » se sont levés !
Le 6 décembre 2008, la
grève s’est installée à la
Médiathèque. Les grévistes,
largement majoritaires,
toutes catégories et statuts
confondus, déplorent le
manque de personnel pour
préparer les nouvelles
collections, accueillir
correctement le public,
renseigner, ranger, animer,
autrement qu’a minima.
Ils jugent inadaptés les
reclassements d’autres
services proposés par la
mairie.
■ SUR LE MOTIF
MOTif, c’est le nom que
s’est choisi l’Observatoire
du livre et de la lecture en
Île-de-France inauguré le
24 novembre dernier dans
ses locaux de 230 m2 du 19e
arrondissement de Paris.
Inscrit début 2007 dans
le cadre de la politique
régionale du livre, il donne
enfin aux franciliens une
structure homologue aux
Accolad, Arpel et autres
Arald régionales. Il est
présidé par Yves Frémion, et
dirigé par Vincent Monadé,
ancien conseiller culture
à Brazzaville. En sont
également membres : Benoît
Yvert (directeur du Livre et
de la lecture au ministère
de la Culture, président du
CNL), Mathias Lair-Liaudet
(secrétaire de l’Union des
écrivains), Jean-Marie Ozanne
(SLF), Jacques Fournier
(Maison de la poésie de
Saint-Quentin en Yvelines),
Alain Absire (SGDL),
Emmanuel Pierrat (avocat) et
Jacques Sauteron (secrétaire
général de l’ABF, président
du Groupe Île-de-France).
MOTif, 6 villa Marcel-Lods,
Passage de l’Atlas – 75019
Paris
Chargée de communication :
sandrine.kocki@lemotif.fr
Tél : 01 53 38 60 61.
■ SPAR WARS
Spar lutte de vitesse contre
le temps. Spar (Système de
préservation et d’archivage
réparti) est le nom du projet
de « magasin numérique »
lancé par la BnF après plus
d’une année d’étude pour
garantir la conservation
des données numériques
face à l’accélération de leur
accroissement (aujourd’hui
supérieure à 100 Téraoctets/
an) et la diversité de leurs
formats. Sa conception
s’appuie sur des normes
internationales faisant
autorité dans le monde
de la pérennisation des
]
informations numériques,
notamment la norme OAIS,
modèle de référence pour un
système ouvert d’archivage
d’information. Spar effectue
de multiples copies des
objets numériques et assure
une surveillance continue
de l’état des équipements et
des médias d’enregistrement
des fichiers permettant
d’anticiper les recopies
avant la perte définitive.
Il garantit également
la continuité d’accès
en cas d’obsolescence
technologique des outils
informatiques de restitution
grâce à un travail permanent
de veille technologique sur
les formats, de prototypage
et de tests des outils.
La première étape sera
mise en exploitation début
2009 pour les documents
numérisés.
■ TOPO
Avec son n°88, le journal
des bibliothèques de Lyon
fait peau neuve. Topo n’est
plus un programme, mais
un opulent magazine de
76 pages, tout en couleur,
qui déploie les animations
principales du réseau par
des articles regroupés sous
des rubriques thématiques
(Société, Littérature, Sciences
et santé, etc.) et récapitule
l’agenda de l’ensemble
des activités en des pages
centrales jaunes vif. Donner
à lire le sens sans perdre
l’aspect pratique : lier le
5
Agenda
• 28 janvier-1er février, Saint-Paulles-Trois-Châteaux (26) : Fête du
livre Jeunesse. Rens. asso@slj26.
com Programme : www.slj26.com
• 30 janvier-1er février, Paris (75) :
Festival de cinéma « Bobines
sociales », au Studio l’Ermitage
(XXe), organisé par l’Association
Pavé et Manivelle. Rens. : contact@
bobines-sociales.org Progr. : www.
lelieudit.com/cinelieudit.html
• 31 janvier, Lognes (77) : Salon
des littératures asiatiques « Asie
en lumières ». Rens. : asie-enlumieres@numericable.fr / Corinne
Dos Santos : 06 60 67 62 76. Progr.
complet : www.asie-en-lumieres.fr
• 2 février, Saint-Denis (93) :
« L’œil et le geste », l’accès à
la poésie auprès des publics
empêchés : en partenariat avec la
Fondation Orange au Musée d’art
et d’histoire de Saint-Denis (93).
• 4-10 février, Saint-Denis (93) :
9e Journées cinématographiques
dionysiennes « Est-ce ainsi
que les hommes vivent ? » :
« Black Revolution » au cinéma
L’Écran. Rens. : 01 42 43 99 59.
Programme complet : www.
lecranstdenis.org/estceainsi/
commpressblackrevolution.pdf
pourquoi au comment, c’est
le but que s’est fixé Topo :
tout un programme.
■ PLASTIC’ NATUR’
© EDAB
Inscr. : aurelie.giordano@livrepaca.org / greta.schetting@livrepaca.org / Tél : 04 91 91 26 45 /
Fax : 04 42 27 01 60.
Après Beauplastic’Ville
en novembre et décembre
dernier, l’École d’art de
Blois propose son Salon
Bellenatur’, du 9/01 au 6/02
une exposition rétrospective
de 25 projets artistiques
sur les questions d’art, de
nature et d’environnement
mené avec les écoles
élémentaires de Blois dans
les ateliers de l’École d’art.
Entre autres, un grand
salon de lecture auquel
participent les bibliothèques
de Blois, partenaires de
cette manifestation.
Programme à télécharger en
pdf sur : www.edab.fr
Internet
■ DES QUATZ’ARTS
À CATZARTS
• 14 et 15 mars, Chateaugiron (35) :
2e édition du Salon du livre médiéval « Les enchanteurs ». Rens. :
g.mogentale@cc-payschateaugiron.fr /Tél : 02 99 37 58 87
www.mediatheque-chateaugiron.fr
• 23-25 mars, Paris (75) : « Le
temps des cigales », Rencontres
nationales des Bibliothécaires
musicaux, organisées par l’ACIM
en lien avec l’ABF. Rens. : http://
acim.asso.fr/spip.php?article261
6
L’École nationale supérieure
des beaux-arts de Paris
(Ensba) a mis en ligne sa base
Cat’zArts : près de 70 000
notices (décrivant plus de
100 000 œuvres), dont 45 000
illustrées complétées par le
catalogue des ouvrages de
la Bibliothèque du service
des collections (67 000
titres), où prédominent
l’art et l’architecture. Son
immense patrimoine, hérité
des Académies royales
fondées par Louis XIV, a été
régulièrement augmenté
jusqu’en 1968 : travaux de
ses élèves (notamment les
Prix de Rome), modèles
pédagogiques acquis pour
leur formation, donations
exceptionnelles, soit un
demi million d’œuvres au
total – peintures, sculptures,
dessins, photographies,
dessins d’architecture,
gravures et manuscrits – de
Dürer à Atget. Difficilement
exposables, elles seront
ainsi consultables. La base
s’enrichira chaque année de
plusieurs milliers d’images
et de notices. Rens. :
catzarts@beauxartsparis.
fr / anne-solange.
siret@beauxartsparis.fr
www.ensba.fr/ow2/
catzarts/
■ LECTURA S’ÉTOFFE
Lectura, le portail des
bibliothèques des huit
villes-centres de RhôneAlpes, continue de
s’enrichir. Après avoir fêté
son deuxième anniversaire,
deux rubriques viennent
de voir le jour : « Écrivains
d’aujourd’hui », série
de portraits avec textes
inédits, extraits audio et
vidéo, et « Rhône-Alpes en
questions » un nouveau
service questions/réponses.
En partenariat avec Cairn,
Lectura propose aussi à
ses abonnés l’accès à plus
de 150 revues de sciences
humaines en texte intégral.
Avec une moyenne de 2 000
visiteurs par jour, Lectura a
procuré plus de 1 000 visites
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
de l’exposition virtuelle
Stendhal et plus de 4 000
pour celle consacrée à
Massenet.
www.lectura.fr
International
■ USA, LES BIBLIOTHÈQUES
DANS LA CRISE
Les conséquences de la crise
financière mondiale ne se
sont pas faites attendre : aux
États-Unis, les municipalités
ont immédiatement revu les
budgets des bibliothèques à
la baisse (-20 % pour les deux
années à venir) : le maire de
Philadelphie, pourtant connu
pour sa défense des horaires
d’ouverture, a annoncé la
fermeture définitive de 11 des
54 annexes du réseau de sa
ville dès la mi-janvier, et la
fermeture le dimanche dans
trois de ses bibliothèques
régionales et une charrette
de licenciements. Les locaux
appartenant à la ville seront
réaffectés, mais la présidente
de la Free Library entend
réintégrer le personnel et le
matériel dans les annexes
les plus proches qui pourront
les accueillir. De son côté,
l’Association des Amis de
la bibliothèque organise la
riposte. De Phoenix jusqu’à
Hawaï, les bibliothèques
sont en proie aux mêmes
difficultés. À San Diego ce
sont sept annexes qui sont
menacées ; à New York, les
diminutions budgétaires
pourraient ramener
BIBLIObrèves
la moyenne des jours
d’ouverture de 6 à 5,5 ;
dans l’Ohio, les services
seront revus à la baisse
le samedi et les budgets
d’acquisition sérieusement
réduits, tandis que l’usager
verra leur coût augmenter ;
à Chicago, qui en 2007
a connu une année faste
grâce à des recettes d’impôt
exceptionnelles, ce sont les
amendes qui doubleront.
L’ALA a demandé au Congrès
de prévoir un montant de
100 millions de dollars si
un projet visant à stimuler
l’économie devait être
adopté, arguant du fait que
c’est en bibliothèque que
la population puisera les
ressources nécessaires pour
trouver un emploi favorisant
la relance.
www.ala.org/ala/
newspresscenter/news/
usworld/index.cfm
■ RUES DE VARSOVIE
Né à l’automne 2007,
le projet d’ATD Quart
Monde de lancer des
bibliothèques de rue en
Pologne est entré dans sa
phase concrète en octobre
2008, après un printemps
consacré à la mobilisation
d’animateurs, au repérage
des lieux d’intervention et à
l’organisation de deux temps
de formation communs.
Premiers comptes rendus de
cette opération à lire sur :
www.atd-quartmonde.org/
Des-bibliotheques-de-rueen-Polgne.html
]
■ 2009 : BICENTENAIRE DE LOUIS BRAILLE
En 2009, nous célébrerons le bicentenaire de la naissance de Louis
Braille. Pour les personnes clairvoyantes, il est difficile de mesurer
l’importance de ce personnage dans le monde des aveugles. Imaginez :
rien de moins que « l’inventeur de l’écriture » ! Le code mis au point il y a
plus d’un siècle et demi reste dans son principe le même que celui qui est
utilisé aujourd’hui. Très largement supérieur aux solutions antérieures,
le braille n’a jamais réellement été concurrencé par les autres systèmes
d’écriture en relief qui ont pu voir le jour depuis.
L’expérience des personnes déficientes visuelles nous rappelle l’intérêt
fondamental d’un accès à l’écrit direct, sans médiation. La scolarisation
des enfants aveugles n’est devenue réellement efficace qu’avec
l’introduction du code braille. L’écriture ponctuée est aujourd’hui encore indispensable
à l’éducation ou à certains types de travaux intellectuels : que l’on songe par exemple à
l’incroyable difficulté de faire des mathématiques à l’oral alors que le code braille répond très
bien à ce besoin. Plus récemment, le braille et l’informatique se sont étonnement rejoints : les
solutions de braille éphémères permettent aujourd’hui d’accéder aux outils disponibles pour
les personnes voyantes. Mais surtout, les échanges s’en trouvent extraordinairement facilités :
un étudiant aveugle pourra, par exemple, consulter les fichiers donnés par son professeur et
rendra son travail sous la forme d’autres fichiers.
Toutes ces qualités n’enrayent pas le déclin de la population des
personnes braillistes : les progrès notables de l’ophtalmologie
ont fait reculer les affections de la vue ; c’est une excellente
nouvelle. De plus, la moyenne d’âge des personnes déficientes
visuelles tend à croître plus vite que celle de la population
générale. Mais les personnes qui perdent la vue sur le tard
ont de beaucoup plus grandes difficultés pour apprendre le
braille. Enfin, des solutions alternatives pour les personnes
très malvoyantes, comme les logiciels de grossissement de caractères ou les outils de synthèse
vocale, sont utilisées là où, 20 ans plus tôt, seul le braille aurait pu autoriser un accès au texte.
Le braille occupe ainsi aujourd’hui une place paradoxale : toujours plus utile grâce aux
nouvelles technologies pour les personnes qui en ont l’usage, il concerne une population
de plus en plus restreinte. De la même manière, un système d’écriture utilisé par si peu de
personnes a besoin d’être maintenu par une autorité centrale, sans quoi les divergences
d’usage l’affaibliraient très vite. La Commission Évolution du Braille Français 1 se charge de
cette nécessaire normalisation au prix d’un travail très important.
Du 5 au 8 janvier 2009, à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Louis Braille,
l’Association Valentin Haüy 2, en partenariat avec l’Institut national des Jeunes Aveugles,
organise un colloque d’envergure internationale au siège de l’Unesco à Paris-2. Cette réunion
sera l’occasion d’évoquer tous les aspects du braille dans le monde en 2009 : musique,
mathématiques, informatique, braille dans les différentes langues et unification du code pardelà les usages locaux… La présence attendue d’intervenants venus du monde entier est la
preuve de la vigueur de l’usage du braille.
Ce colloque sera l’occasion d’inaugurer, le 6 janvier, la nouvelle Médiathèque Valentin
Haüy : cette structure offrira en accès libre des collections braille, audio au format Daisy,
gros caractères, vidéos en audiodescription ainsi que des postes informatiques adaptés.
Les bibliothécaires – l’équipe comporte 18 personnes –,
sont voyants ou déficients visuels. Ce choix politique de
l’emploi des personnes aveugles et très malvoyantes
est dans le droit fil du travail de Louis Braille : voyants
et déficients visuels, œuvrer ensemble pour un meilleur
accès à l’écrit et à la culture en général.
1. www.avh.asso.fr/rubriques/infos_braille/commission_evolution_braille.php
2. www.avh.asso.fr/bicentenaire
7
DOSSIER
Š 27
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DOSSIER
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Š 68
La censure
[ ]
Combattre la censure, est-ce vouloir supprimer toute censure ?
S’il en était ainsi, les affaires seraient simples, les questions inutiles. Que l’on
veuille bien sonder sinon les cœurs et les têtes, du moins sa propre conduite et les
maximes qui la fondent : nul, si libre esprit soit-il, et faisant état de cette liberté,
ne s’enhardira sans mentir à protester de la table rase. Au-delà de ce registre
sommaire de l’introspection, le père de la psychanalyse n’a-t-il pas mis en évidence que l’équilibre psychique reposait sur une censure efficace ? Il en résulte un
modèle topique où la censure marque la frontière entre conscient et inconscient :
tout élément potentiellement perturbateur se voit contraint, pour la passer, de
se faire représenter, de ruser et se travestir. La transposition, certes, est un art
délicat. Changeons pourtant d’échelle, et passons de l’individu à l’institution.
L’important, quant à la censure, concerne moins sa réalité que sa nature : où,
quand, comment et surtout pourquoi proscrire, limiter, interdire ? Un désir maximaliste de tout autoriser ne viserait qu’une liberté abstraite. L’exigence de liberté
concrète demande donc l’examen minutieux des raisons, le débat sur le sens.
Les bibliothèques, établissements publics et ouverts à tous, ne s’intéressent, en
démocratie, qu’aux conditions d’une liberté concrète – d’expression, de pensée,
de connaissance –, c’est pourquoi nous n’avons ici envisagé cette question de la
censure que sous son seul aspect actuel et concret. Pas de regard rétrospectif,
ou le strict nécessaire – d’autres l’ont fait ailleurs, et fort bien –, pas de considérations générales, ou qui ne soient appelées par le constat : recueillir les
témoignages et les interrogations des professionnels de nos établissements,
nous tenir, surtout, à l’écoute de la diversité des situations aura suffi à notre
peine. Qu’un numéro déjà double ne puisse contenir l’ensemble de ces pièces
qu’à la condition de s’étendre encore au-delà de ses proportions habituelles
témoigne assez de l’importance de l’enjeu : le « fonctionnement normal d’une
démocratie 1 ».
1. « Nous sommes face à une politique débridée d’utilisation intensive des méthodes de coercition à la disposition de l’État
(…). Cette idéologie consternante de l’enfermement (…) appelle une réaction citoyenne. On peut toujours réagir au cas par cas,
sur telle affaire, telle loi ou tel décret. Le mieux serait de se demander globalement si cette idéologie est compatible avec le
fonctionnement normal d’une démocratie. » (Serge Portelli, vice-président du Tribunal de grande instance de Paris, Libération,
1er décembre 2008).
9
DOSSIER
MICHEL MELOT
Ancien président du Conseil
supérieur des bibliothèques
Qu’elle opère dans
l’ombre ou à découvert,
Anastasie a plusieurs
visages. Un de ses
masques emprunte les
Censures
sur la censure ?
traits de ses victimes,
et leur bras lui obéit.
Parfois, invisible ou
transparente, elle se
LES VOIES DU SILENCE
confond simplement
L’objet de ce numéro n’est pas de
bibliothécaire lui-même. Avec la meilleure foi du monde, le
avec l’air du temps. Avec
reprendre le débat déontologique
bibliothécaire contrevient sans cesse à ses propres princi-
sur la censure, déjà mené et, hélas,
pes dès que son choix se fait hésitant, à contrecœur, dès
toujours d’actualité. Il s’agit plutôt
qu’il exclut sans dire pourquoi il exclut (ce à quoi son métier
d’en tirer les leçons et d’en faire
de sélectionneur et de passeur l’expose à chaque instant),
provisoirement le point, à partir
lorsqu’il feint d’ignorer ce qu’il devrait savoir, lorsqu’il tait ce
elle, le pluriel est de
rigueur…
de réflexions nouvelles et d’exemples de terrain. L’enquête,
10
La censure est aussi censurée lorsqu’elle est le fait du
qu’il devrait avouer.
certes très informelle, lancée à l’occasion de ce numéro, fait
Nos collègues anglo-saxons trouvent étrange que nos
ressortir relativement peu de cas conflictuels et, pourtant,
bibliothèques de lecture dite « publique » ne proposent
la censure existe, parfois même sous sa forme la plus inac-
guère aux immigrés des rayons bien garnis dans leur propre
ceptable : le doute nous prend alors de savoir si, comme
langue. Au nom d’une intégration à la française, qui a sans
c’est le cas des crimes inavouables, les victimes elles-mêmes
doute sa raison d’être dans le système scolaire, les biblio-
n’en sont pas prisonnières. Ni la peur ni la honte ne sont
thèques, qui pourraient faire preuve de plus de souplesse, se
en l’occurrence blâmables. Les témoignages recueillis mon-
dispensent trop souvent de desservir leurs populations non
trent qu’il n’est pas facile de mettre sur la place publique les
francophones. Censure ? Il faut se poser la question, puisque
mesures discriminatoires, surtout lorsque l’on sait que l’em-
d’autres nous la posent. De même, dans le débat permanent
ployeur est tout puissant en la matière et qu’aucun recours
sur le niveau culturel requis dans les politiques d’acquisi-
juridique n’est prévu ; d’autant qu’il est souvent difficile d’en
tion, faut-il exclure de nos bibliothèques, contrairement à
apporter la preuve et d’argumenter clairement le débat. Les
ce que nos collègues anglo-saxons considèrent comme un
affaires de censure commencent souvent dans la discrétion,
devoir moral, les romans Harlequin, les revues people et les
continuent dans le secret et finissent dans le dégoût.
éphémères vedettes de la Star Ac’ ? De même encore, les lec-
La première leçon à retenir est que, dans la tactique per-
teurs d’horoscopes et autres astrologies ne trouvent guère
nicieuse des censeurs, il ne s’agit pas seulement d’interdire,
satisfaction auprès des bibliothèques publiques. Les biblio-
il s’agit aussi d’interdire que l’on parle de cette interdiction.
thécaires ont peut-être raison de les négliger, mais sont-ils
Une censure débattue, discutée, même si elle est maintenue,
capables de s’en expliquer clairement, au-delà des formules
n’est plus aussi perverse car elle se transforme en un choix,
à l’emporte pièce qui évitent tout débat, devant des lecteurs
contestable peut-être, mais explicité et assumé. On peut
friands, et qui sont alors en droit de les traiter de censeurs ?
alors s’y opposer, le combattre. Si l’on parvient à en parler,
Quelle est la part du choix délibéré qui devient, dès lors qu’il
le combat est à moitié gagné, car il se joue cartes sur table
est annoncé, une politique admissible, voire respectable, et
et non dans la lâcheté et l’indignité des censures rampantes
la part du préjugé ou du mépris qui peuvent, pour d’autres,
ou hypocrites.
être assimilés à une censure ?
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
LE COUP DU COÛT
Il est ainsi des censures invisibles. Tout va bien lorsque
personne ne proteste : il n’y a pas de censure s’il n’y a pas
de censuré. Il y a aussi des censures insaisissables, parce
qu’elles s’exercent en amont du bibliothécaire. Une censure
économique permanente pèse sur l’édition commerciale qui
ne publie, on le comprend, que des livres ou des films promis
au succès, éliminant d’office toute œuvre qui ne trouverait
pas immédiatement un public solvable. Le bibliothécaire peut
alors à juste titre s’abriter derrière le choix de ses fournisseurs. De même, lorsqu’il choisit des films, le choix (ou la
censure ?) du fournisseur dispense le bibliothécaire d’avoir
des états d’âme. L’obligation d’acheter par lot des bouquets
de programmes ou d’abonnements aggrave ce problème. Ces
contraintes ne le dispensent pas de se poser la question, voire
de compenser les défaillances du marché par une politique
courageuse de promotion ou de production, comme c’est le
catalogues. La censure économique, le bibliothécaire y est
directement confronté lorsque les limites vite atteintes de
© P. Dana
cas pour la commande de films documentaires ou l’édition de
son budget l’obligent à acheter un livre à succès plutôt qu’un
ouvrage inconnu qu’il juge plus méritant, ou à rayer de sa liste
que le bibliothécaire a ce même mandat ? Pour se l’imposer à
des abonnements utiles. Le bibliothécaire, contraint dans ses
lui-même, il doit pouvoir le faire respecter par les autres.
choix, doit les justifier pour se disculper d’être un censeur.
Une des leçons que l’on peut tirer de ce bilan, sur laquelle il
L’ISSUE DU DÉBAT
est possible d’agir, est l’isolement des bibliothécaires victimes
de censures de la part de leurs tutelles. Et s’il est difficile de
Mais que faire lorsque le bibliothécaire se trouve en conflit
trouver la panacée contre la censure, tant ce phénomène peut
avec sa propre conscience, pour diffuser des ouvrages qu’il
être sournois, au moins peut-on trouver, dans la mise au ban
condamne ou dont il redoute la portée néfaste ? Il ne doit cer-
public, un remède au voile pudique qui la dissimule. À l’heure
tes pas faire taire sa conscience, mais au contraire l’obliger
d’Internet, aucun réseau institutionnel ne relie les cas recen-
à parler et à justifier son choix qui, dès lors, n’est plus une
sés, aucun refuge sécurisé ne les accueille, aucune instance
censure mais une politique, car elle peut être, à son tour,
de recours ne leur est spécialement consacrée. Lorsqu’on est
controversée.
menacé dans son travail, harcelé dans son honneur profes-
De même, il devrait pouvoir exiger de ses censeurs des
sionnel, dénoncer la censure n’est pas chose aisée. Comment
justifications explicites. Lorsque le président de Paris-4 a
sortir la censure du silence qui l’accompagne ? L’ABF a sans
interdit brusquement dans un amphithéâtre la projection du
doute un rôle à jouer dans cette partie. Que ce numéro, à
film contestataire Université le grand soir, une pétition a aus-
défaut de dénoncer les censures de toute espèce, éclaire au
sitôt circulé pour s’en indigner, dans laquelle on peut lire : « Il
moins la censure qui pèse sur la censure elle-même.
est particulièrement choquant que quiconque, parce que des
Rien ne sert de se flatter de liberté nationale : l’histoire
voix sont dissonantes, empêche que ce débat se déroule et
nous apprend que la censure a une longue histoire en France
d’autant plus choquant qu’il s’agisse en l’espèce du président
et que ses formes actuelles s’ancrent dans la tradition d’un
de l’Université, à qui la communauté a confié le mandat de
pouvoir central fort et d’une administration puissante, qui
garantir la liberté académique, non de la corseter. Faut-il rap-
laissent le citoyen souvent démuni. Tel est le bibliothécaire,
peler que l’université, et la Sorbonne en particulier, sont des
sans défense devant une tutelle qui lui dicterait une politique
lieux de l’expression libre et de la controverse depuis des siè-
sectaire contraire à ses propres idéaux. Les grands principes
cles ? » Faut-il aussi rappeler que la bibliothèque est ce lieu, et
ne servent à rien sans une bonne justice. ■
MICHEL MELOT 䊳 Censures sur la censure ?
11
DOSSIER
EMMANUEL PIERRAT
Avocat et écrivain
Petit
Marches et
contremarches,
anticipations et retards,
la censure des livres
calendrier
historique et subjectif
de la censure
mise en perspective à
travers les siècles et en
quelques dates clés.
1546 : Charles-Quint fait dresser, par
Cette disposition permet de pourchasser ce que la fin agitée
l’Université de Louvain, le premier
du XVIIIe s. et la relative permissivité de la Révolution avaient
Catalogue des livres dangereux,
laissé publier.
ouvrant ainsi la voie d’une innombrable lignée de censeurs.
1737 : en plein cœur du siècle libertin, le chancelier d’Aguesseau choisit purement et simplement d’interPublicité pour le Musée d'Orsay
dans le métro parisien, 2008.
« Le plus célèbre des tableaux de
Manet dut d'abord sa célébrité aux cris
d'horreur que provoqua son exposition
au Salon de 1865. Qu'eussent été les
cris et les rires si les rieurs avaient pu
savoir que quarante ans plus tard, en
1907, le tableau entrerait au Louvre ? »
(G. Bataille)
dire les romans.
1789 : la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen consacre le
principe de liberté d’expression.
Son article 11, toujours en vigueur
en droit français, dispose que « la
libre communication des pensées et
des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme :
Parny connaissent leur première interdiction.
1824 : la police poursuit soudainement Les Liaisons dangereuses.
1839 : décret sanctionnant les « imprimés, écrits, dessins,
affiches, gravures, peintures, films ou clichés, matrices ou
reproductions phonographiques, emblèmes, tous objets ou
images contraires aux bonnes mœurs », ainsi que les « chants,
les cris ou les discours publics ». Les textes visent aussi les
actes d’importation, d’exportation, de transport, de projection, d’affichage, d’exposition, de vente, de location, d’offre,
de distribution et de remise.
tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement. »
1852 : Le Sopha, de Crébillon fils, et Les Bijoux indiscrets, de
Mais il y est précisé que cette liberté peut être limitée par
Diderot, sont rattrapés par le Second Empire.
la loi.
1857 : c’est le grand millésime du procureur général Pinard,
1791 : la loi s’attaque à la fameuse infraction d’ « outrage aux
au jugement littéraire aussi étroit que sa morale : il poursuit
bonnes mœurs » : « Ceux qui seraient prévenus d’avoir attenté
d’abord, en janvier, pour Madame Bovary, Flaubert, qui est
publiquement à la pudeur des femmes, par action déshonnête,
relaxé (mais « blâmé »). Baudelaire, en revanche, est condamné
par exposition ou vente d’images obscènes, d’avoir favorisé la
le 20 août de la même année, pour Les Fleurs du mal. Eugène
débauche ou la corruption des jeunes gens seront condamnés
Sue décède avant son jugement, prévu en fin d’année.
à une amende de cinquante à cinq cents livres et à un empri-
1881 : la célèbre loi du 29 juillet met notamment en place
sonnement qui ne pourra excéder six mois. »
12
1821 : les Chansons de Béranger et La Guerre des dieux de
un système de dépôt au ministère de l’Intérieur des périodi-
1819 : la première politique systématique de censure est éri-
ques dès leur publication. Cette loi et ce contrôle subsistent
gée : « Tout outrage à la morale publique et religieuse, ou aux
toujours aujourd’hui. Le texte, officiellement, consacré à la
bonnes mœurs (…) sera puni d’un emprisonnement d’un mois
« liberté de la presse » définit également la diffamation, l’in-
à un an, et d’une amende de seize francs à cinq cents francs. »
jure, l’offense aux chefs d’État étrangers, etc.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
1931 : le ministère de l’Intérieur saisit Littérature de la
1966 : adoption du Pacte international relatif aux droits civils
Révolution mondiale, organe moscovite de l’Union des écri-
et politiques, dépendant des Nations-Unies.
vains révolutionnaires. Aragon se retrouve inculpé d’« inci-
1967 : Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat
tation de militaires à la désobéissance et de provocation au
est poursuivi. Eden, Eden, Eden le sera, à son tour, en 1970.
meurtre dans un but de propagande anarchiste »… pour son
poème Front rouge.
1940 : la sinistre « liste Otto » est établie et grandement complétée en 1942.
1948 : adoption de la Déclaration universelle des droits de
1970 : instauration de l’article 9 du Code civil sanctionnant
l’atteinte au respect de la vie privée.
1973 : Le Château de Cène de Bernard Noël ainsi que Lourdes,
lentes… d’André Hardellet sont lourdement condamnés.
l’homme et du citoyen, conclue sous l’égide des Nations-
1986 : Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, organise
Unies.
un « musée des horreurs », où sont montrées les publications
interdites, dont la revue militante homosexuelle Gai pied.
1949 : Les Fleurs du mal bénéficient d’une procédure de révision devant la Cour de cassation, et donc de la possibilité d’être
1988 : arrêté interdisant Princes et léonardours (P.O.L) de
publiées intégralement. Trois jours auparavant, J’irai cracher sur
Mathieu Lindon.
vos tombes de Boris Vian est condamné par la justice.
1988 : la publication de Suicide, mode d’emploi et les diffé-
1949 : l’année est à double tranchant, puisque est votée la loi du
19 juillet sur les publications destinées à la jeunesse et la régle-
rents procès que subit le livre entraînent la modification de la
loi sur la provocation au suicide.
mentation propre aux bibliothèques. « Les publications visées
1993 : vote du Nouveau Code pénal, qui remplace le délit
(…) ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune
« d’outrage aux bonnes mœurs » par celui de « message à
chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous
caractère pornographique, violent ou contraire à la dignité
un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse,
humaine ». Grâce à son imprécision, le texte fait le bonheur
la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes
des ligues de vertu, habilitées désormais à déclencher seules
ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse ou
les poursuites.
à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Elles ne doivent
comporter aucune publicité ou annonce pour des publications
de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. »
1994 : Adorations perpétuelles de Jacques Henric (Le Seuil,
« Fiction & Cie ») est interdit d’« exposition » à ClermontFerrand, car la couverture reproduit L’Origine du monde de
1957 : Jean-Jacques Pauvert est lourdement condamné, en
Courbet.
dépit des témoignages éloquents de Georges Bataille, André
1995 : Le Grand Secret du docteur
Breton, Jean Cocteau, Jean Paulhan, pour la première publication « à ciel ouvert » des œuvres de Sade. En revanche, la Cour
d’Appel relaxe Jean-Jacques Pauvert pour ce qui concerne le
seul… Juliette ou La Prospérité du Vice.
Gubler est interdit par la justice,
immédiatement après sa publication, pour… violation du secret
médical. La Cour européenne des
1958 : La Question d’Henri Alleg est saisi pour « atteinte à
droits de l’Homme sanctionnera
la sûreté de l’État ». Les deux éditeurs ayant subi les inter-
la France une douzaine d’années
dictions les plus nombreuses durant la Guerre d’Algérie sont
plus tard.
sans aucun doute Jérôme Lindon, pour les éditions de Minuit,
2002 : procès de Michel
et François Maspéro, pour sa maison d’édition à son nom.
Entre 1958 et 1962, vingt-cinq livres sont saisis, dont treize
Houellebecq. Les années 2000
« Ce que
tout d'abord
réprouva
le grand nombre
s'est souvent avéré
le signe de la beauté
authentique,
du renouvellement
des formes. »
Georges Bataille,
édités par Maspéro.
voient les associations religieu- Manet,
ses intégristes (de l’Opus Dei à la (à propos d'Olympia)
1959 : adoption de la Convention européenne de sauvegarde
Ligue islamique mondiale) s’éri-
des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
ger en censeurs des livres.
1962 : arrêté interdisant L’Épi monstre, de Nicolas Genka. Le
2003 : les criminels sont privés du droit de publier, à
Conseil d’État ne lève l’interdiction qu’une quarantaine d’an-
propos des faits pour lesquels ils ont été jugés, par la loi
nées plus tard.
Perben II. ■
EMMANUEL PIERRAT 䊳 Petit calendrier historique et subjectif de la censure
13
DOSSIER
BERTRAND CALENGE
Responsable de l’évaluation prospective
BM de Lyon
Proposer ou non
un titre, offrir ou
non l’espace public
d’une bibliothèque
à l’expression d’une
Le
du
pensée, c’est là, on en
conviendra, une vraie
question de politiques
pourquoi
comment
Censure et politique d’acquisition
d’acquisition. Il est donc
naturel de se tourner
vers les expressions
L es textes explicites sur la question
formalisées de celles-
sont en général les chartes docu-
ci pour y relever
mentaires 1, et on y trouve essen-
les choix délibérés
tiellement les points suivants :
• l’affirmation de valeurs posi-
des bibliothécaires,
tives fondées sur l’égalité des
en particulier dans
citoyens, la tolérance, la laïcité,
les bibliothèques
publiques…
l’ouverture au monde ;
• la recherche de service à la
population dans les dimensions du
développement culturel, de la for-
mation, de l’information et du loisir ;
• la déclaration de sélectivité tant dans les contenus que
dans les supports voire les langues ;
• et, bien sûr, le refus d’une censure externe en dehors de
ces principes (le directeur de la bibliothèque étant en général
le seul habilité à accepter ou refuser un document).
Quelques bibliothèques mentionnent en outre certains
points complémentaires :
• un statut distinct des documents patrimoniaux (auxquels
les principes généraux de sélection ou d’exclusion ne s’appliquent pas) ;
• la prise en compte des demandes particulières issues de
lecteurs ou de comités de lecture.
• la revendication d’un pluralisme des opinions dans le
strict respect des lois (notamment celles sanctionnant les
On ne s’étonnera pas d’une telle uniformité généraliste
discriminations de toutes sortes) et des interdictions admi-
dans les expressions. Sans doute faut-il en voir la source dans
nistratives ou condamnations judiciaires ;
trois raisons majeures : d’une part, il serait contradictoire de
vouloir brandir l’étendard de la culture et de la liberté en
1. Pour les BM et BDP, le site Poldoc (http://poldoc.enssib.fr/index.php?page=7)
en recense une soixantaine. Pour les nombreuses chartes de bibliothèques
nationales et universitaires recensées (une cinquantaine), la question de la
censure n’apparaît pas explicitement, les textes décrivant plutôt les priorités,
circuits et filtres régulant sélections et acquisitions. Une excellente synthèse des
textes repérés pour les BM ou BDP est opérée par la Ville de Brest : « En tant que
service public, elle [la bibliothèque] assume ses missions en se fondant sur des
valeurs d’égalité, de laïcité et de continuité. (…) L’exhaustivité est exclue : quel
que soit le domaine retenu, la bibliothèque ne peut acheter tous les documents
dans toutes les langues et sur tous les supports. Le choix des livres respecte
le pluralisme des opinions dans la mesure où ces dernières ne contreviennent
pas aux valeurs de la République et à la législation en vigueur (notamment
les lois n°72-546 du 1er juillet 1972 et 90-615 du 13 juillet 1990 sanctionnant
les discriminations ethniques, racistes, religieuses…). Pour tous ses fonds,
les interdictions administratives ou condamnations judiciaires s’imposent à
la bibliothèque. Les documents frappés d’interdiction peuvent cependant être
achetés puis conservés dans ses fonds patrimoniaux. La qualité des textes
et des images, la fraîcheur et la véracité des informations sont des critères
prioritaires d’acquisition et, a fortiori, de rebut. » (www.mairie-brest.fr/biblio
– onglet Patrimoine/collections).
14
énonçant des anathèmes, d’autre part, les rédacteurs – des
bibliothécaires – sont beaucoup plus sensibles aux éventuelles pressions qui menaceraient leurs acquisitions qu’à celles
qu’eux-mêmes pourraient opérer 2, enfin les seules capacités explicites de censure ne peuvent s’appuyer que sur des
textes réglementaires somme toute peu nombreux. Est-ce à
dire que la question de la censure ne se pose pas réellement
2. On n’abordera pas dans cet article la question délicate de la censure ou de la
prescription externes à la bibliothèque : ces points ne relèvent pas fondamentalement de la politique d’acquisition, dans la mesure où ils surviennent de façon
étonnante (au sens classique) dans le fonctionnement interne d’un établissement… et que très rares sont les tutelles qui présupposeraient explicitement la
mise en œuvre de vetos ou de prescriptions. On s’intéressera davantage à ce
que certains appellent « autocensure », sans oublier qu’une claire conscience
de ses propres principes et ambitions est le meilleur garant d’une autonomie
d’action négociée.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
dans les politiques d’acquisition ? Il faut décaler un peu notre
regard…
En effet, une politique d’acquisition ne réside pas fondamentalement dans les textes officiels produits par les bibliothèques, mais dans les processus mis en œuvre pour développer les collections : une politique d’acquisition n’est pas un
manifeste, mais une action continue 3 qui s’effectue dans des
contextes très précis, ce qu’on a parfois tendance à oublier au
profit de grands principes…
UNE SOCIÉTÉ, DES PUBLICS
Rien ne serait plus erroné que de penser la bibliothèque
comme dispensatrice d’une culture supra-sociale. Toute culture est d’abord profondément intégrée dans une société :
elle est signe de reconnaissance pour une population, et à ce
Lahary
titre partage avec elle des normes d’acceptation qui différe-
© Dominique
ront d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre. Qu’il s’agisse du
savoir scientifique (nécessairement daté) ou d’une expression
créative (nécessairement en écho à une époque et un lieu),
les formes d’expression de la culture s’incarnent dans une
société donnée. Et cela a deux conséquences majeures sur
une politique d’acquisition :
caires ne véhiculent pas « la » culture, ils offrent des mises
• Institution publique, la bibliothèque ne saurait échap-
en perspective, des surprises, et pourquoi pas un espace au
per aux responsabilités sociales qui sont les siennes. Si un
sein duquel le lien social pourra s’exercer, par quelque biais
bibliothécaire décide de contrôler les collections destinées
documentaire qu’il s’agisse. Et cela suppose que la biblio-
aux enfants, ou s’il exclut du prêt Suicide mode d’emploi, ce
thèque offre des points de repère familiers, des itinéraires
n’est pas au fond parce que des lois ou règlements le lui impo-
connivents, bref un univers qui résonne avec l’horizon d’at-
seraient, mais bien parce que la bibliothèque doit se confor-
tente des publics recherchés. Une société de lettrés trouvera
mer à des règles tacites qui régissent la vie en société. Dieu
normal que la bibliothèque propose Proust ou les derniers
merci, aujourd’hui en France, le champ est large : le manifeste
essais économiques ; n’oublions pas qu’une société moins
révolutionnaire ou l’essai sulfureux ont droit de cité, et la con-
élitaire se plaira à y trouver best-sellers et documents pra-
testation sociale est permise (même si le système social est
tiques. Comme l’écrivait très justement Dominique Lahary,
passé maître dans l’art de sa récupération 4). Mais le contexte
« si quiconque, entrant dans une bibliothèque, n’y décèle rien
d’une société oblige aussi à moduler cette large ouverture :
qui lui soit déjà familier, alors il lui est signifié, j’ose dire avec
les enfants n’ont pas chez nous accès aux mêmes informa-
violence, que cet endroit n’est pas pour lui 5. » Est-ce de la
tions que les adultes. Et la responsabilité d’une institution
complaisance ? Non, tant que l’offre ne cherche pas à servir
sociale l’oblige à veiller à cette règle d’or, « non nocere » : faire
ceux qui veulent délibérément briser ce lien social, racistes ici,
connaître les moyens du suicide n’est pas en soi répréhensi-
pervers sexuels là, etc.
ble, mais est grave si les dispositions d’esprit d’une personne
l’amènent à commettre l’irréparable…
• Institution plongée dans et avec une société multiforme,
On a trop souvent mis en avant la culture comme argument
téléologique de la bibliothèque. Disons plus humblement que
la bibliothèque à la fois transmet ce qu’il est convenu d’appe-
la bibliothèque ne saurait oublier voire mépriser le champ des
intérêt des publics qu’elle est appelée à servir. Les bibliothé-
5. Dominique Lahary, « Pour une bibliothèque polyvalente […] », Bulletin de
l’ABF, n°189, 4e trim. 2000, pp. 92-102.
3. On m’excusera de renvoyer à mon article « Quand peut-on établir qu’une
bibliothèque dispose d’une politique documentaire ? », BBF, n°1, 2006.
4. Il n’en reste pas moins vrai que la bibliothèque publique (et les bibliothécaires) ne peut acquérir que ce qui est produit et diffusé, soit les seuls documents
« acceptables » pour le corps social d’un point de vue économique.
Nos remerciements à Dominique Lahary pour ses
dessins pages 15, 55, 56, 59 et 87.
BERTRAND CALENGE 䊳 Le pourquoi du comment. Censure et politique d’acquisition
15
DOSSIER
ler les meilleures leçons du passé (convenues ou bouleversan-
res. Ne pas les acquérir, c’est prêter le flanc à un soupçon de
tes), et met à disposition (ou mieux propose et engage) ce qui
censure passée de mode ; les acquérir, c’est s’exposer à des
questionne et relie les citoyens d’aujourd’hui, essais sérieux
protestations de parents voire – ça s’est vu – de groupes de
et plaisirs partagés. Sans doute faut-il mieux examiner la vraie
pression érigés en ligues de vertu. La pire des solutions, c’est
culture des individus (sociaux 6) que la culture académique.
de les acquérir avec bonne conscience… puis de les « cacher »
Et cela va sans textes réglementaires, de même que la vie
au fond des magasins (qui a déjà vu un bambin remplir un
d’une langue se rit des prescriptions de l’Académie française,
bulletin de communication ?). Ou bien on assume un choix
laquelle ne fait qu’entériner a posteriori les choix de commu-
d’acquisition en libre accès, et on discute, négocie, provoque
nication de la société…
des débats, etc., ou on renonce à acheter parce que l’environnement social est trop prégnant (voir ci-dessus).
DE L’EXPOSITION À LA MISE EN DÉBATS
En 2003, la BM de Lyon publia un nouveau Top 50, celui
des succès d’emprunt. Las, le vainqueur des prêts pour les
Au-delà de ces évidences sociales, intéressons-nous à l’action
magasins se trouva être Mein Kampf 8. Ce constat conduisit
documentaire des bibliothèques – acquisitions et propositions.
à une réflexion approfondie sur les multiples contextes d’une
Acquérir n’est pas seulement sélectionner un titre, mais procé-
grande BM, qui renvoient tant à l’horizon d’attente des publics
der à une intermédiation qui, au-delà de l’enrichissement patri-
servis qu’aux responsabilités sociales de la bibliothèque.
monial, a valeur et force de proposition pour une population.
Établissement majeur dans une ville universitaire, la BM de
Un document n’est pas une monade étrangère à son environ-
Lyon ne peut ignorer les titres « sulfureux » indispensables à
nement : tel titre qui peut révéler ici une volonté d’endoctrine-
la recherche 9. La question n’est pas tant celle de la posses-
ment sera, là, un élément du débat démocratique. Donnons-en
sion, ni au fond de l’usage réel par le lecteur final – qui peut
quelques exemples bien connus des bibliothécaires…
jurer que le vieil érudit n’est pas un terroriste ? –, que celle
Le créationnisme, lecture littérale de la Bible qui veut
de la disposition de l’offre de la bibliothèque. Mein Kampf
ignorer les théories évolutionnistes largement acceptées
dans les magasins d’une bibliothèque de recherche en scien-
dans le milieu scientifique, n’a pas bonne presse en France.
ces humaines se prête à son public de chercheurs – lesquels
C’est sans doute à bon droit, sur le plan de l’adéquation aux
sont les plus aptes à explorer les ressources des magasins –,
connaissances scientifiques admises. Mais, si la bibliothèque
en libre accès dans une annexe de quartier, il impose sa pré-
en a les moyens, peut-elle proposer un ouvrage qui critique
sence, renforcée par la (relativement) faible quantité des
en règle une théorie… dont le lecteur n’aurait pas le droit de
autres documents, et par son exposition/proposition dans
découvrir les textes ? Ce serait passer de la transmission de
un espace normalement régi par la consommation orientée. La
la connaissance – nécessairement critique – à la prescription.
question n’est pas posée au titre, mais à son gestionnaire qui
En outre, la question ne réside pas seulement dans la déten-
le dispose dans un certain contexte : le bibliothécaire.
tion/présentation d’un titre particulier mais dans l’appareil
Céline était farouchement antisémite, c’est une banalité.
de médiation proposé par la bibliothèque : est-on capable de
Voyage au bout de la nuit mérite-t-il l’opprobre ? L’extrême
présenter des commentaires associés à la notice de catalo-
révérence portée aux auteurs 10 conduit parfois les bibliothé-
gue ? A-t-on provoqué des conférences autour de la question ?
caires à des extrémités d’exclusion non justifiées par la nature
A-t-on classé en libre accès le titre problématique parmi les
des textes eux-mêmes. N’a-t-on pas lu sur biblio-fr la question
théories scientifiques, ou parmi les idéologies scientifico-
naïve et inquiétante d’une collègue interrogeant : « Que faut-
sociales ? etc. Cette situation est beaucoup plus fréquente
il penser de Houellebecq ? 11 » Que diable ! Une œuvre est
qu’on croit : sait-on que bien d’autres théories scientifiques
prêtent à débat, même sans entrer dans de telles outrances 7 ?
Que faire ? Adopter la posture exclusive du dogme souverain
– par ailleurs évolutif –, ou favoriser un débat respectueux de
la capacité de réflexion de nos concitoyens ?
Les ouvrages d’éducation sexuelle destinés aux enfants
présentent une autre forme de tension pour les bibliothécai6. Bruno Lahire, La culture des individus, La Découverte, 2004.
7. Qu’on pense par exemple à la théorie des gènes sociaux, voire à des théories
un temps tolérées puis démantelées comme la mémoire de l’eau…
16
8. … avec 3 prêts seulement d’ailleurs, car comme on l’imagine les magasins ne
sont pas sources de « best-lenders » !
9. Gabriel Naudé l’écrivait déjà en 1627 (Advis pour dresser une bibliothèque) :
« (…) ne point négliger toutes les œuvres des principaux hérésiarques ou fauteurs de religions nouvelles et différentes de la nostre plus commune et reverée,
comme plus juste et véritable. »
10. … dont on peut retracer une genèse avec Robert Damien, qui dans La grâce
de l’auteur (Encre marine, 2001), montre l’indéfectible haine d’un Flaubert
plaidant pour la sacralisation de l’auteur… contre les bibliothèques, facteur de
nivellement social des auteurs et d’indifférenciation des œuvres.
11. À l’intention des bibliothécaires pour enfants, relisez soigneusement Jack
London, ce classique : combien de présupposés racistes y montrent le reflet de
son époque ! Et que dire de la comtesse de Ségur, et d’autres encore ?
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
datée, elle reflète son époque et ses interrogations. Elle n’est
éditeur est une illusion : dans quel espace les propose-t-on,
intemporelle que pour ceux qui, l’ayant lue, la jugent telle. Je
en libre accès ou en magasins ? Dans un département d’étude
peux lire Voyage au bout de la nuit (ou La possibilité d’une
ou dans une bibliothèque de quartier ? Selon quelles modali-
île) sans verser dans des extrémités socialement déplorables !
tés de communication, consultation seule ou prêt ? Sous quel-
Ayons confiance en nos lecteurs !… Ou alors, à quelle opéra-
les cotes et donc dans quel voisinage, histoire ou idéologie ?
tion sociale, autre que démocratique, servons-nous ?
Science ou hypothèse non prouvée ? Etc.
Restent les titres nauséeux… Nous en avons tous rencon-
En outre, un titre n’est pas seulement un codex (ou un dis-
tré, du roman pédophile masqué à l’exposé de propositions
que de données) à disposer et laisser accessible. C’est une
sociales inquiétantes. Une seule question face à ces titres :
pensée à l’œuvre. Construire une offre documentaire, c’est
est-ce que ce texte précis me semble dangereux pour la com-
bien sûr faire connaître cette pensée, la mettre en débat,
munauté que je sers ? Non un danger « différé » (i.e. prôner
l’exposer à la critique contradictoire… Et dans ce domaine,
un ordre social différent de celui que je souhaiterais), mais
la part de la programmation culturelle est majeure. Organiser
un danger immédiatement perceptible au regard des codes
un débat, proposer une conférence, concevoir une exposition
humains et sociaux en vigueur. La parole est nécessairement
ou programmer une projection, voilà autant d’actes positifs
au bibliothécaire prescripteur, au-delà de tous les textes de
qui relèvent de la politique documentaire tout autant que la
politique documentaire…
sélection des titres eux-mêmes ou que l’organisation des col-
Quelles leçons tirer de ces exemples ? Outre le fait que
lections !
la contrainte sociale s’impose (parfois revendiquée par le
bibliothécaire lui-même…), on doit tenir compte d’un argu-
DES GRANDS PRINCIPES À LA RÉALITÉ LOCALE
ment majeur du métier, au-delà de la nature propre de l’offre,
elle-même soumise à bien des variations de jugements selon
Ces principes d’action – mettre en œuvre, penser, débattre,
l’époque : comment propose-t-on ? Une bibliothèque n’est
faire confiance aux publics… – sont beaucoup plus impor-
jamais qu’une somme complexe d’offres construites par le
tants que les principes d’exposition – affirmer des normes
bibliothécaire à l’intention de son public. S’imaginer dégagé
et des règles. Il n’en reste pas moins qu’ils sont étroitement
de toute responsabilité quant aux textes offerts parce que ces
dépendants de leur environnement documentaire. En effet, si
derniers seraient rédigés par un auteur et « validés » par un
nous avons évoqué longuement le contexte social, il en est
Vient de paraître :
Outils web 2.0 en bibliothèque
Manuel pratique
Les outils du web 2.0 ont surgi en bibliothèque : enthousiasme des uns, dépit des autres, interrogations de la plupart... Quels
sont-ils ? Que sont-ils ? A quoi servent-ils ? Comment faire ? Qu’en attendre ? Convaincus ou sceptiques, vous auriez envie
d’apprendre et de faire, mais...
Des bibliothécaires praticiens avertis apportent les réponses concrètes que vous attendiez, en partant des réalités du métier,
et vous accompagnent pas à pas dans la découverte et l’appropriation de ces nouveaux outils.
Vous pourrez, par exemple, en suivant simplement les indications : créer votre outil de veille d’information ; réaliser le podcast
de la dernière conférence de votre médiathèque ; créer vos premiers blogs ou wikis...
Enfin, avantages et limites de ces outils sont évalués au cas par cas.
Ce manuel s’adresse à tous les bibliothécaires en poste ou en formation, mais nous avons surtout pensé à ceux qui estiment
ne pas avoir la fibre informatique...
Sous la direction de :
Jacques Sauteron (Bibliothèque d’étude et d’information de Cergy-Pontoise, secrétaire général de l’ABF)
Franck Queyraud (Médiathèque de Saint-Raphaël)
> Sommaire
Avant-propos
Introduction, Franck Queyraud et Jacques Sauteron
■ La bibliothèque hybride, Cécile Arènes
De l’Internet au web
■ Des protocoles et des formats, Dominique Lahary
Des outils et des services
■ Les fils RSS, Franck Queyraud
■ Les blogs, Lionel Dujol
■ Les wikis, David Liziard
■
■
Annexes
Le podcast, Xavier Galaup
■ Les ressources
La VoD, René Phalippou
en ligne généralistes, Isabelle Antonutti
■ Du SIGB au portail de bibliothèque, Jacques Sauteron
■ Bibliographie
■ Quel outil pour quel usage, Franck Queyraud
■ Glossaire
et Jacques Sauteron
Questions et perspectives
Collection Médiathèmes n°10
■ Web inscriptible et pratiques coopératives,
136 p. Prix TTC : 28 E
BERTRAND CALENGE 䊳 Le pourquoi du comment. Censure et politique d’acquisition
17
Hervé Le Crosnier
ISBN : 978-2-900177-31-0
Diffusé par l’ABIS
■
■
DOSSIER
un autre plus subtil qui s’impose de façon pressante et moins
intéressant du point de vue du « genre », mais qui sont inclus
évidente : le contexte de la bibliothèque particulière, et plus
dans des collections courantes : une offre non de titres parti-
précisément celui de la collection locale. Toute bibliothèque
culiers mais d’un regard décalé sur une offre « courante ». Un
est une singularité vivante, et sur le plan documentaire au
autre regard, une opportunité de lecture. Bref, des pistes pour
moins de trois façons.
un questionnement de la part des savants comme des profa-
Les acquisitions sont conduites selon des axes prioritaires
variables d’un établissement à l’autre. Ici on privilégiera la
nes, construites par les bibliothécaires sur les acquisitions
« autour » des collections existantes.
documentation de loisir et de détente, là la réalité d’un patri-
Dans la même perspective mais en partant cette fois des
moine obligera à accentuer les acquisitions historiques ou
préoccupations de la population, ne peut-on construire les
scientifiques, etc. Il est bien des domaines où, bon gré mal gré,
acquisitions (au moins partiellement) à partir des questions
les bibliothécaires seront amenés à être plus scrupuleux ou
d’actualité qui mobilisent nos contemporains ? Il ne s’agit pas
divers que dans d’autres, moins cruciaux en termes d’image
ici d’actualité éditoriale, mais d’actualité médiatique : l’an-
de la bibliothèque. Le savoir n’est jamais traité d’égale façon,
nonce du prix Goncourt 2008 ne peut-elle stimuler l’intérêt
le contexte, la collection donc, exercent leur pression.
pour ceux d’il y a 30 ans ? Les débats autour de l’école ne
L’accroissement des collections – ou mieux, leur renouvel-
sont-ils pas une opportunité de mettre en perspective auteurs
lement – s’effectue dans le cadre contraint d’un budget. Il faut
d’aujourd’hui et penseurs ou polémistes d’hier ? Tout biblio-
choisir ! Et les répartitions budgétaires assignent, elles aussi,
thécaire devrait avoir le réflexe de réfléchir à ses acquisitions
des bornes à la diversité des opinions et des courants littérai-
d’aujourd’hui dans le continuum de la pensée (et des collec-
res. Est-ce de la censure ? Non, bien sûr, c’est un choix global
tions) d’hier… Un bon moyen d’associer collections patrimo-
qui ne peut s’attacher à chaque débat et essaye de restituer
niales ou d’étude et collections courantes.
dans l’univers contraint du renouvellement documentaire les
tensions du savoir en évolution… Il faut faire avec !
Dernière question : que conserve-t-on ? Sans nous avancer dans cette question complexe, on ne peut ignorer que la
Conjointement, les compétences en jeu vont interférer. Tel
décision de conservation introduit une volonté d’offrir une
bibliothécaire expert en économie saura intégrer dans la col-
ressource documentaire diachronique sur un sujet, donc l’ac-
lection des courants de pensée subtilement contradictoires,
ceptation de présenter les différents errements de la pensée
tel autre, plus novice, se contentera de suivre les passions
sur un sujet, même s’ils sont politiquement et socialement
médiatiques… ou sa propre opinion 12… Les acquisitions ne
sont pas une science exacte 13.
incorrects. La censure ne peut s’imposer au patrimoine, s’il
est clairement identifié.
Comment tisser un lien entre ces injonctions contradictoires, dès qu’on sort de l’alimentation d’un fonds patrimonial
Désolé ! Dans les contextes qui sont ceux de la biblio-
ou spécialisé ? Proposons une piste (juste une piste, pas une
thèque – institution sociale, appareil de procédures en action,
solution !) : il faut contextualiser, voire « généalogiser » les
et corpus de collection préexistant –, il n’y a pas de place pour
acquisitions. Qu’est-ce à dire ?
un exercice normé de la censure ou un refus organisé de celle-
Comment une acquisition donnée s’inscrit-elle dans une
ci. Le chemin est parcouru de débats, d’essais et d’erreurs.
collection offerte ? La question ne se limite pas à la disposition
Chaque titre pose une nouvelle question, chaque collection
du volume ou du disque sur un rayonnage, mais aux itinérai-
propose un contexte particulier, toujours évolutif. L’important
res que les bibliothécaires sont capables de construire avec
est certainement de ne pas penser seuls : discuter, s’entourer
la mémoire existante. On peut en donner un exemple avec
d’avis, même perturbants 15, s’associer à d’autres partenaires
le Centre de ressources sur le Genre (dit « point G ») 14 mis
publics, etc. Et toujours écrire, noir sur blanc, les résultats
en place dès 2006 à Lyon : au-delà de la constitution d’une
du débat, pour servir au débat de demain et éviter de tou-
collection de recherche, ce Centre veut permettre d’ouvrir
jours réitérer les mêmes dialogues. La politique documentaire
de nouveaux regards sur des titres qui proposent un regard
s’exprime dans l’action, dans les processus de production de
la collection et des services. Oser, hésiter, regretter, réfléchir
12. Sans oublier, bien sûr, le respect dû aux suggestions des lecteurs, dont la
demande mérite la plus grande attention si elle n’est ni socialement indéfendable ni d’un intérêt trop faible pour susciter celui d’autres lecteurs.
13. Le débat actuel sur les possibles effets néfastes des ondes wifi dans les
bibliothèques parisiennes montre bien l’inégale qualité d’analyse scientifique
des bibliothécaires débatteurs.
14. www.bm-lyon.fr/lepointg. Cf. infra p. 48.
18
(ensemble !)… mais toujours aller de l’avant, en tirant les
leçons de l’expérience ! ■
15. Jean-Luc Gautier-Gentès, « Réflexions exploratoires sur le métier de directeur
de bibliothèque », BBF, n°4, 1999.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Bénédicte Dupré-Paturel
Conservateur et responsable informatique
à la Bibliothèque de Caen
“ Nous sommes passés
des CD Rom electre à electre.com
depuis maintenant 6 mois. Il était en effet
indispensable que tous les bibliothécaires aient un accès
en ligne à la recherche bibliographique pour mener à bien notre
nouvelle politique d’acquisition. Celle-ci concerne à la fois la
bibliothèque centrale de Caen, 7 bibliothèques de quartiers et celles
du réseau de la communauté d’agglomération de Caen La Mer qui
regroupe Caen, Hérouville et Ifs. Nous avons travaillé ensemble sur le
nombre d’accès afin d’optimiser la répartition du coût.
L’investissement fait a permis de servir beaucoup plus de gens et
MISTER
B ROWN - P HOTO :
JOHANNES VON SAURMA
beaucoup plus de services qu’avec les CD Rom. Aujourd’hui, nous
avons mutualisé 9 accès qui, grâce à des codes communs ou
réservés à certaines bibliothèques, servent quotidiennement à une
trentaine de personnes dans de nombreux aspects de leur vie de
bibliothécaire… et pas seulement pour les acquisitions évidemment!
”
L’information bibliographique professionnelle
DOSSIER
CAROLE TILBIAN
Médiathèque Lucie Aubrac
Vénissieux (69)
Navigation à vue
Entre les principes, les
discours et la pratique,
nombre d’incohérences
se font jour qu’un
repérage mené sur le
Censure et littérature
en bibliothèque publique
terrain – à Lyon – met
rapidement en évidence.
Alors que la censure est
parfois – souvent ? –
S i la censure en bibliothèque
des pratiques dans d’autres établissements, nous ont permis
publique est une problématique
de mieux cerner les critères de sélection et d’exclusion des
qui occupe de manière récurrente
romans, et donc d’identifier les objets potentiels de censure.
exercée par les
le milieu professionnel, force est de
bibliothécaires à leur
constater que l’analyse porte assez
corps défendant, il leur
rarement sur les fictions adultes
arrive d’être débordés
contemporaines.
Tout d’abord, force est de constater que le terme même de
Comment expliquer ce traite-
« censure » est très rarement utilisé par les acquéreurs en
par les pressions
ment particulier ? En littérature,
littérature. Il est question de « filtrage qualitatif plus que
du marché. Dans un
comme dans tous les autres domai-
moral », de « sélection renforcée et nécessaire ».
nes, acquérir, c’est choisir et donc,
L’analyse que nous avons menée confirme ces propos.
nécessairement, exclure ; il importe,
Il faut admettre qu’en littérature, et particulièrement en lit-
l’autre, leur marge de
ici comme ailleurs, de pouvoir justi-
térature contemporaine, la censure ne s’exerce pas au nom
manœuvre est étroite.
fier ses choix afin de lever le soup-
de principes moraux mais davantage au nom d’un idéal de
çon qui ferait des bibliothécaires
« qualité littéraire ».
sens comme dans
des censeurs en puissance. La plupart des professionnels
« Parler à un titre quelconque de littérature, c’est tou-
partagent le même vœu de représentativité des différents
jours, à en croire l’expérience, parler de la valeur littéraire. 1 »
courants de pensée, de création, et le même souci d’éduca-
Cette « valeur littéraire » constitue le principal critère d’ac-
tion du public. Il faut admettre que ces principes s’appliquent
quisition. Pourtant, ce que Genette a appelé la littérarité
différemment quand il s’agit de littérature : compte tenu de
– cette caractéristique d’un texte qui l’extrait de l’usage
son expansion continue, il est matériellement impossible de
habituel de la langue et du cadre des discours courants –
rendre compte de la diversité de la production éditoriale litté-
est bien difficile à définir. On le sait, la qualité littéraire est
raire contemporaine. En outre, il est plus difficile de repérer les
moins inhérente à l’œuvre elle-même qu’aux institutions
biais sectaires dans une fiction. De fait, en dehors des textes
qui la produisent. Au cours des entretiens que nous avons
qui tombent sous le coup de la loi, l’appréciation d’une œuvre
conduits, différents acquéreurs ont manifesté un position-
littéraire échappe aux seuls jugements idéologiques : on se
nement d’élite légitimante, qui opère, en son nom propre,
souvient des débats qui ont agité les milieux littéraires (criti-
une hiérarchisation entre œuvres « déclassées » et œuvres
ques et universitaires) au sujet de L.-F. Céline…
sacralisées. Tous les professionnels rencontrés scindent de
Une étude conduite en 2006 sur les acquisitions de romans
adultes dans le réseau lyonnais, complétée par l’observation
20
QUALITÉ BOUT FILTRE ?
1. Claude Lafarge, La valeur littéraire : figuration littéraire et usages sociaux des
fictions, Fayard, 1983, p. 11.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
fait le champ littéraire en deux catégories, y compris, et cela
ne manque pas de surprendre, les fervents défenseurs des
romans populaires : la production littéraire se répartirait
entre, d’un côté, les « œuvres » – « les vraies œuvres », « les
grandes œuvres », « les œuvres de valeur » – et « les livres »
– « moyens », « mauvais », « à la mode ». C’est au nom de
cette « valeur littéraire », dont la perception est éminemment
subjective, que sont sélectionnés ou écartés les romans,
quelle qu’en soit l’intrigue.
Ainsi, bien que polémiques, les romans de Michel
Houellebecq sont-ils systématiquement achetés, les provocations de l’auteur étant comme annulées par la prétendue
qualité littéraire de son style. Qu’il soit question de pédophilie
dans Plateforme ne pose ainsi pratiquement pas problème :
l’achat du roman « a finalement suscité peu de débats. » On
pourrait multiplier les exemples de ce type. Nous avons pu
constater que la « crudité » d’un roman est toujours signalée
entre professionnels mais devient secondaire dès lors que le
travail stylistique de l’auteur la transcende.
TAUX DE SOUFRE
À l’inverse, sur les mêmes thématiques, tout roman dont on
jugera qu’il manque de souffle littéraire, va être écarté des
collections. Certains titres sont ainsi considérés comme « malsains » ou « glauques 2 » ; l’usage récurrent de ces adjectifs
conduit presque systématiquement à l’exclusion, sans que ce
qu’ils désignent ne soit jamais clairement explicité.
Un certain nombre d’ouvrages, y compris ceux dont la critique se fait écho, font également question. Les thématiques
sensibles sont assez classiques : sont ainsi concernés les récits
qui, d’une façon ou d’une autre, touchent à des questions
morales et religieuses (sexualité, enfance malmenée, religion
et sciences occultes) ; les récits à portée politique, historique,
idéologique (terrorisme, relations internationales contemporaines ou passées). Les acquéreurs font preuve, à l’égard de ces
ouvrages, d’une « méfiance » et d’une « vigilance » accrues. Ce
2. Un roman policier dans lequel un père exclusif éliminait tous les compagnons
de sa fille a ainsi été considéré comme « glauque ».
Toni Bentley, Ma reddition, trad. Isabelle D. Philippe, La Musardine, coll. « Lectures amoureuses », 2007, 256 p., 11 x 18 cm, ISBN 978-2-84271-318-8
Si une pensée tire sa valeur de l’épreuve du réel, si le réel ne prend tout à fait forme que dans
la réflexion, si, enfin, l’écriture – l’art – est ce qui permet à toute expérience, au sens fort, de
trouver son achèvement et d’en faire, quel qu’en soit son contenu objectif, l’expérience de la
liberté, alors le livre de Toni Bentley, qui répond à l’ensemble de ces exigences, sera à son tour,
pour qui le découvrira, l’occasion d’une véritable expérience de la littérature.
Son auteur, qui fut élue par Balanchine pour danser pendant dix ans au sein du New York City
Ballet a déjà publié quatre livres sur son art, dont un, Saison d’hiver, journal d’une danseuse,
traduit et édité par l’École des loisirs en 1983. La danse fut pour elle l’école de l’exigence et l’expérience de la souffrance et de la beauté mêlée, prémisses du syllogisme érotique fondateur qui
est l’unique sujet de ce livre : la sodomie révélée comme la voie royale de la transcendance.
Dans une langue mutine, qui dose avec précision économie aphoristique et malicieuse privauté,
une langue d’une absolue franchise, elle livre un chef-d’œuvre qui, en narrant l’aventure au plus
près, sous ses aspect éventuellement triviaux, pourrait faire un pendant moderne au Kierkegaard de Ou bien… ou bien…
d’où est tiré le Journal du séducteur : le cul y serait le raccourci par lequel s’accomplit directement le saut du stade esthétique (« les vagins pour les bébés, les culs pour l’art ») au stade religieux (« Comment se détacher, dit-elle en conclusion,
de la meilleure chose qu’on ait jamais connue dans l’espoir d’une meilleure ? Par un fol et illogique élan de foi. ») Loin de
Bataille, où la sexualité n’est souvent qu’un terrain de jeu pour la théorie, la métaphysique est ici de part en part affaire de
physique. Tous les affrontements de l’âme et du corps sont passés par le fil, car le sexe anal est le lieu où les vérités s’inversent : accessible aux seuls dialecticiens accomplis, épris de vérité au point de renoncer à leur outil magique au profit du
paradoxe (« le sexe anal est-il encore du sexe ? »), et qui, l’extase révélée, savent qu’il faut encore, comme le « chevalier de
la foi » du grand Danois, lui concilier le monde et retourner « aux emplettes ». Une fois encore, c’est la langue qui fait tout.
Son ironie cinglante, son impitoyable rigueur relevées par les mots les plus crus font de ce livre, pur et cuisant, celui d’une
philosophe-artiste telle qu’en rêvait Nietzsche, qui crée en connaissant.
Philippe LEVREAUD
CAROLE TILBIAN 䊳 Navigation à vue. Censure et littérature en bibliothèque publique
21
DOSSIER
fut le cas avec un roman américain s’inspirant du massacre de
Colombine aux États-Unis, Il faut qu’on parle de Kevin 3. Le récit
propose le point de vue de la mère de l’adolescent assassin et
a été écarté par certains acquéreurs. De la même façon, dans
les romans historiques, les potentiels biais idéologiques sont
traqués : « le point de vue néo-colonialiste » de la collection Les
exotiques 4 est ainsi considéré comme « rédhibitoire ».
Enfin, la littérature populaire continue d’être stigmatisée,
son manque de légitimité confinant parfois à la censure.
Le sort réservé à certains romans de genre en atteste. « Ça
demande une énergie folle, la littérature populaire. Il faut
encore se battre » dira l’un de nos interlocuteurs. Quel que
soit le mode d’acquisition en vigueur dans l’établissement
(office avec une présélection opérée par le libraire, ou acquisitions assurées par un seul bibliothécaire sur catalogue),
certains genres sont peu représentés. Il n’est certes jamais
clairement question de censure mais le manque de considération pour ces œuvres, et pour les maisons d’édition qui les
publient, s’exprime très clairement. La littérature sentimentale est sans doute la production la plus dénigrée, et de fait,
souvent absente des collections : combien de bibliothèques
acquièrent-elles des romans d’Harlequin ?
Le sort de la littérature érotique occupe une place spécifique. La production éditoriale dans ce domaine s’est développée ces dernières années mais reste minoritaire (en bibliothèque comme en librairie, sont principalement proposées
des anthologies, regroupant des textes « classiques » et donc
légitimés). Interrogés à ce sujet, les professionnels rencontrés
affirment ne pas « avoir de préjugés », ne « pas chercher à censurer » ; s’ils n’achètent pas ou peu de romans de ce genre,
c’est qu’ils ne trouvent pas d’œuvres dignes de cela : « La littérature érotique contemporaine de qualité est extrêmement
rare ; j’en cherche mais tout ce qui me passe entre les mains
est souvent d’une médiocrité confondante », nous confiera
l’un des acquéreurs lyonnais. D’autres avoueront manquer
de repères et d’outils de sélection : d’ailleurs, tout comme
la littérature sentimentale, la littérature érotique bénéficie
bien rarement de chroniques et de critiques. Ceci dit, s’il arrive
qu’un titre soit extrêmement médiatisé, il est tout de même
acheté. La publication de La vie sexuelle de Catherine M. a
certes soulevé quelques polémiques. Le roman a pourtant été
largement acheté : « La question de la censure ne se posait
même pas ; l’ouvrage était tellement médiatisé ! »
LES CISEAUX DU MARCHÉ
On le voit, en littérature et particulièrement en littérature contemporaine, s’exerce surtout une censure de genre et de style.
En revanche, nos interlocuteurs ont régulièrement mentionné
une autre forme de « censure », plus insidieuse. Interrogés sur
le sujet, les acquéreurs rencontrés ont, à plusieurs reprises,
parlé de « censure de fait », en évoquant les contraintes budgétaires et la pression médiatique qui les amènent à acheter
principalement des titres médiatisés et à en exclure d’autres,
faute de moyens.
Beaucoup déplorent la part que représentent ces ouvrages
dans leur budget : « Dans les petites bibliothèques, l’essentiel
du budget “Fiction” part dans les nouveautés médiatisées. On
n’a plus tellement le choix de la diversité 5. » Dans les bibliothèques dont le budget est le plus limité, on assisterait ainsi
à une forme de renversement : des ouvrages « de qualité mais
moins connus » sont ainsi exclus des acquisitions au profit de
romans prisés du public mais moins estimés des professionnels. « On a du mal à censurer le Da Vinci Code… »
Si certains considèrent cela comme « un mal nécessaire »,
d’autres au contraire déplorent cette loi du marché qui s’impose à eux et limite l’exercice de leur libre choix. Une nouvelle
forme de censure, « d’ordre économique », risquerait ainsi
de voir le jour. Nombreux sont ceux qui s’inquiètent de voir
les bibliothèques entraînées dans la spirale de rentabilité du
marché éditorial. Ils ont le sentiment que la logique de succès
et de constant renouvellement qui pèse sur le secteur marchand finit par les rattraper. « Une nouvelle forme de censure
apparaît ; elle se traduit par une diminution de la durée de
vie et du tirage moyen d’un livre ; elle pèse lourdement sur la
librairie mais nous n’y échappons pas : nous renonçons à des
achats faute de moyens, particulièrement dans les bibliothèques petites et moyennes. »
C’est là aussi que la responsabilité du bibliothécaire semble retrouver tout son sens. « Je ne censure pas ce qui plaît
mais je refuse l’uniformisation des fonds. » Cette remarque,
reprise par plusieurs des professionnels rencontrés, témoigne
de la conscience aiguë qu’ont les bibliothécaires de leur rôle
dans le champ éditorial actuel : il leur revient de fait d’offrir
au public les ouvrages menacés de disparition rapide faute
d’un succès immédiat et donc de lutter contre la censure du
marché 6. ■
3. Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kevin, Belfond, 2006.
4. Aux éditions Kailash, cf. « Éditions Kailash, ou le grand écart », in
Bibliothèque(s), n°31, mars 2007, pp. 71-74.
22
5. Cf. Bibliothèque(s) n°39, « Bibliodiversité », juillet 2008.
6. Cf. infra P.-L. Renou, « L’enclume du silence », pp. 66-69.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
FLORENCE SCHREIBER
Médiathèques de Saint-Denis (93)
Réseau de la lecture publique
de Plaine Commune
Cent fois sur le
…
Banlieue ou campagne,
métier
centre ou périphérie,
les questions dites
sensibles y sont avant
tout affaire de dialogue,
de proximité et de
L’IMAGE D’ABORD
• La présence de livres à caractère pornographique poset-elle problème dans une bibliothèque comme la vôtre ?
Florence Schreiber : Les livres pornographiques qu’on
trouve dans les sex-shops n’arrivent jamais jusqu’aux bibliothèques et personne ne s’en inquiète ; quant à ceux qui ont
une prétention littéraire et sont à la mode – je pense à La Vie
sexuelle de Catherine M. par exemple –, nous ne les censurons pas car les lecteurs qui les choisissent savent ce qu’ils
cherchent. Ces livres s’adressent à un public d’adultes en prin-
pas punis !) En revanche, nous ne
disponibilité.
cachons pas aux jeunes de 14 ans
Tolérance et intolérance
qui viennent en secteur adultes
fluctuent selon la mode
Fraise et chocolat d’Aurelia Aurita,
ou l’actualité.
une bande dessinée aux scènes
érotiques très explicites mais sur-
Mais se dégagent
deux lignes force : les
tout joyeuses.
querelles d’images sont
UN FILTRE À VISAGE
souvent plus virulentes
HUMAIN
que celles des mots
cipe avertis et n’intéressent pas les plus jeunes. En revanche,
Pour les films comme pour les livres,
les adolescents sont attirés par l’image. Ce sont donc les BD
un choix (est-ce de la censure, c’est
et les DVD pour adultes qui peuvent poser problème. Ils ne
à eux de le dire) s’exerce au niveau
figurent pas dans la section Jeunesse, mais comme nous pen-
de nos fournisseurs comme l’ADAV.
perspective leurs
sons que les ados doivent être bienvenus dans l’ensemble de
Les films pornographiques se trou-
propres préjugés.
la bibliothèque, nous sommes vigilants à ce sujet. Bien sûr,
vent techniquement hors de nos
nous respectons les interdictions légales et reportons sur les
acquisitions ; mais surtout ils sont disqualifiés par l’affirma-
documents les indications d’âge des éditeurs, mais cela ne
tion de notre charte qui nous impose d’écarter des documents
suffit pas car ces annonces peuvent avoir au contraire un effet
dégradants pour telle ou telle catégorie de population.
attractif ; aussi ces avertissements apparaissent-ils sur l’écran
du bibliothécaire au moment de l’enregistrement du prêt.
et les bibliothécaires
doivent remettre en
Nous pratiquons le même type de politique pour l’accès à
Internet, qui est libre. Nous avons six écrans dans une petite
Si nous voulons être en phase avec notre mission « péda-
salle surveillée où nous accueillons les plus jeunes et des pos-
gogique », notre rôle d’accompagnement responsable et
tes dans l’ensemble du bâtiment. Nous avons choisi de ne
bienveillant, le dialogue avec le jeune lecteur est toujours
pas mettre de filtres, qui sont inefficaces. C’est la présence
à privilégier, d’autant plus qu’un interdit peut être détourné
des collègues, leur intervention aimable et ferme qui font
par l’emprunt effectué par un « plus vieux » (ami, frère ou
office de filtre et dissuadent les lecteurs de rester sur les sites
sœur) : l’imposition d’un règlement est plus confortable,
pornographiques. Cela est arrivé rarement et, chaque fois, le
mais ne règle pas tout ! Dans cet esprit, il nous arrive, après
lecteur, rouge de honte, a immédiatement obtempéré. Il n’y
discussion interne, de faire passer du côté « adultes » un
a jamais eu de conflit ouvert. Nos interventions concernent
livre publié dans une collection pour ados, comme Quand
aussi le visionnage des sites violents. Pour plus de clarté, nous
les trains passent de Malin Lindroth (un ouvrage où la nar-
affichons dans la salle une charte qui précise dans un para-
ratrice raconte sa complicité dans un viol… dont un des pro-
graphe sur le cadre juridique général : « Les médiathèques
tagonistes devient son mari ; et où les « méchants » ne sont
étant ouvertes à tous, il est interdit de consulter des sites à
FLORENCE SCHREIBER 䊳 Cent fois sur le métier…
23
DOSSIER
Nous résistons le plus possible au « principe de précaution »
qui nous ferait écarter d’emblée des livres pouvant porter à
polémique.
Les parents nous semblent aussi s’impliquer davantage
que naguère dans l’éducation – et les lectures – des enfants
et nous avons avec eux de nombreux échanges. Certains protestent – peu – à propos de certaines publications. Nous les
écoutons, nous argumentons, mais nous ne censurons aucune
publication autorisée. C’est aussi ça, le rôle du médiateur. En
revanche, nous essayons d’être attentifs aux livres qui créent
de la confusion (ceux qui enveloppent une dimension scientifique sur le corps dans une présentation trop métaphorique,
ou certains albums trop implicites dans la relation entre un
adulte et un enfant avec, en arrière-plan, la question sexuelle,
la maltraitance, etc.)
Ce que nous avons introduit après moult débats (toujours
actifs) c’est une proportion de 15 % de littérature « récréative » – au sens des livres dont on parle dans les cours de
récréation – et pour lesquels nous pratiquions auparavant
une forme de censure ou d’autocensure. Ce sont aussi bien
des Disney, des Dora, et un ensemble de revues très prisées
par les enfants. La difficulté : l’absolue nécessité de suivre la
mode, de désherber et de racheter très régulièrement, sinon
l’effet miroir recherché (la bibliothèque n’est pas qu’un lieu
« étrange » mais un lieu dont je connais et j’aime certains
"Parental advisory, explicit content", cartons jaunes
pour Missy Elliott.
caractère violent, pornographique ou de nature à porter
24
objets) ne fonctionne plus.
COMME À LA MAISON
atteinte à la dignité humaine susceptibles d’être vus ou per-
• Les représentations de la violence sont-elles particulière-
çus par des mineurs. »
ment recherchées par votre public ?
Cela ne nous empêche pas de réfléchir sur la réalité d’une
Sans doute pas plus qu’ailleurs ! En allant vite, je dirais
image de la sexualité forgée par la pornographie, dont la
qu’en ce domaine, la littérature – comme pour l’érotisme –
« fréquentation » est devenue courante. D’où par exemple
est moins sujette à arbitrage que la BD ou les paroles de
des projets culturels autour du sentiment qui permettent de
chansons. Pensons, par exemple, à certains groupes de rap
parler des relations amoureuses de tous types d’une autre
poursuivis devant les tribunaux. Bien sûr, là encore nous res-
façon ! Car la pornographie a une conséquence paradoxale :
pectons les interdits légaux, mais ils sont rares et ceux qui
les adolescents sont très sectaires sur les pratiques sexuelles.
s’expriment en anglais nous facilitent les choses, car ils sont
Outre les qualifications peu flatteuses pour les filles suspec-
en quelque sorte « cryptés » ! (Eminem) Si les paroles sont
tes d’avoir eu plusieurs partenaires, l’homophobie est très
explicitement violentes, que le chanteur et le groupe sont
virulente, les pratiques sexuelles très catégorisées entre le
sous les feux de l’actualité, nous retirons les disques au moins
bien et le mal !
provisoirement des bacs et ne mettons jamais ces musiques
• Quelle est votre politique d’accès pour les enfants ?
en écoute publique. Mais nous ne refusons pas de proposer
Même des classiques comme Chatouilles, édité en 1980
des auteurs comme Didier Super qui pratiquent un humour
par Christian Bruel, peuvent créer des effets de rejet : non
violent au second degré avec le risque d’être pris au premier.
plus comme il y a vingt ans, dans le contexte d’une négation
Là aussi, la médiation avec l’usager joue un rôle pour éviter
de la sexualité des enfants, mais dans celui d’une suspicion
des confrontations « inopportunes ». Nous n’avons jamais eu
de pédophilie… y compris de la part d’un public « émancipé » !
de protestations.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
Ce qui est sûr, c’est que le niveau de tolérance
varie : un bon exemple avec NTM, grand méchant
loup à leurs débuts, aujourd’hui en couverture
de Télérama. Il faut dire que Kool Shen et Joey
de Saint-Denis) ne sont plus les rappeurs écoutés
par les 13-25 ans mais par les trentenaires…
Au début des émissions comme Star Academy,
nous refusions les CD et DVD des apprentis
vedettes d’une saison, pourtant très demandés.
Aujourd’hui, nous achetons les productions des
« vainqueurs ». Concernant le cinéma, nous avons
diversifié les achats de fictions DVD en introduisant les séries télévisées, mixant les plus populaires et d’autres plus « intellectuelles ».
En fait, nous faisons pour nos lecteurs ce que,
pour beaucoup, nous pratiquons dans nos foyers !
Ceci n’est pas un abandon ni une concession,
© Le pornographe/Un film de Bertrand Bonello/Haut et Court
Starr même si ce sont des stars locales (ils sont
Ovidie et Jean-Pierre Léaud dans Le pornographe, de Bertrand Bonello.
mais un choix raisonné et discuté dans le cadre
Notre politique « réseau » est de nous limiter à la presse
d’une politique documentaire. Notre point de vue a beau-
démocratique de droite comme de gauche. Un effort financier
coup évolué sur ce que nous devions proposer ou rejeter
important a permis une réelle diversité et une introduction
dans cette part des acquisitions dévolue aux loisirs. Comme
systématique de quotidiens là où ils n’étaient pas. (Notre mis-
dans les autres domaines, nous tenons compte d’une réa-
sion d’information !) Nous n’avons pas eu de la part du public
lité plus diversifiée des pratiques, prenant en charge ce que
ni une contestation de ce choix, ni une demande de publica-
nous pourrions qualifier d’entertainment, avec et au côté
tions d’extrême gauche ou d’extrême droite. En revanche, cela
de ce que l’on peut simplifier derrière le terme de culture
fait discussion dans les équipes.
légitime.
Je ne suis pas sûre que l’abonnement à Présent d’un côté
Et la question risque d’être rapidement hors sujet si l’on
et Plan B de l’autre serait la solution idéale pour « régler » les
considère que le téléchargement dominant en musique et en
choses. De plus, il me semble qu’aujourd’hui Internet rebat
embuscade concernant l’image, va progressivement gagner
les cartes de ce point de vue (même si je suis encore d’une
tous les contenus. Le rapport aux collections, à leur choix
génération où la présence du « papier journal » n’est pas rien).
va s’en trouver totalement bouleversé… et le sens de notre
C’est plutôt du côté des espaces de parole qu’il y a quelque
métier par conséquent.
chose à chercher pour organiser – avec nos usagers et ceux
qui pourraient le devenir – l’expression de la diversité la plus
PAROLE
• Êtes-vous amenés à censurer des documents en fonction
des conflits religieux ?
Non, nous essayons d’être œcuméniques, mais parfois des
lecteurs se chargent de la censure. Le Coran est régulièrement
large des opinions. ■
Propos de Florence SCHREIBER, avec le concours de
Nathalie HAREL responsable Jeunesse,
Manuel SANCHEZ, secteur Musique,
(Médiathèques de Saint-Denis, Réseau de la lecture publique
de Plaine Commune) recueillis par Michel MELOT
volé, je pense plutôt par excès de respect du Livre dont la présence dans une bibliothèque publique est considérée comme
une profanation. Nous le rachetons. Nous avons aussi une fois
retrouvé un CD de musique israélienne vandalisé. Nous ne
proposons ni les ouvrages créationnistes de toutes obédiences ni ceux envoyés par diverses sectes.
• Et en matière politique, quelle est votre politique de
choix ou, pour tout dire, de censure ?
LIRE AUSSI
« Publics et politique documentaire entre offre, demande
et besoins », par Lucie Daudin, responsable de la politique documentaire du Réseau lecture publique de Plaine
Commune, communication au Congrès de Nantes de l’ABF,
2007 : www.abf.asso.fr/IMG/pdf/S7.1%20Daudin.pdf
FLORENCE SCHREIBER 䊳 Cent fois sur le métier…
25
DOSSIER
CHRONIQUE D’UNE CENSURE ORDINAIRE…
Les bibliothécaires le savent : la censure n’a pas disparu en France. Les cas d’Orange, de Vitrolles, de Marignane et de Toulon
ont fait couler beaucoup d’encre, provoqué des débats ardents et fait l’objet d’un rapport de l’Inspection générale 1. Si le
retour à la normale est de mise dans la plupart de ces cas, la situation peut
MARIGNANE DEPUIS 1986…
se reproduire ailleurs et la bibliothèque municipale d’Orange ne compte
Éric Pittard filmait en 1999 la BM de Marignane pour son
plus dans ses effectifs qu’un seul bibliothécaire, de catégorie B, le reste du
documentaire Bibliothèques sous influence. En 2008, la
personnel professionnel ayant quitté les lieux. Il n’est pas inutile de rappeler
bibliothèque Jean d’Ormesson semble sortir de son discret
ici pourquoi ils en sont partis et comment se pratique cette censure, de la
isolement. Le site Web de la mairie annonce l’informati-
façon la plus insidieuse, à la manière du récit bien connu du Matin brun de
sation en cours des collections et la gratuité du prêt. Une
Franck Pavloff 2.
convention à l’initiative du conseil général des Bouches-
Un jour, le directeur de la communication de la ville fait savoir, oralement,
du-Rhône, inscrite dans le cadre général d’un plan plu-
que le circuit documentaire sera modifié : il contrôlera les commandes et
riannuel de développement de la commune, permet d’ac-
les bibliothécaires devront les soumettre à son visa, les livraisons ne seront
compagner ponctuellement la collectivité et de soutenir
plus faites à l’adresse de la bibliothèque mais à celle du service de com-
son effort culturel en matière de lecture publique : aide de
munication. Pendant ce temps, un adjoint à la culture affirme haut et fort
la BDP, conseils et formation. Après 12 années de gestion
qu’il est opposé à toute forme de censure et qu’il fait confiance aux biblio-
par le Front national, les électeurs ont opté aux dernières
thécaires quant à leur bon choix. On constate alors la disparition de séries
municipales pour une nouvelle municipalité (UMP). En
entières de livres sur les rayons du bureau des acquisitions. On constate
dépit du contexte de fort endettement de la commune,
aussi que les livres manquants sont de langue turque ou concernent l’Afri-
on ne peut que souhaiter pour le public un renouveau de
que. L’incident est signalé et l’on demande des explications qui se heurtent
cette bibliothèque et de ses collections. Affaire à suivre.
au silence administratif. Les livres réapparaissent alors dans les mains de
l’adjoint à la culture qui vient impromptu dans le service pour reprocher
aux bibliothécaires leur choix déplorable de livres en langues étrangères,
et devant leurs protestations, les traite de gauchistes ou d’escrocs. L’ambiance est tendue. Aucun dialogue n’est possible.
Les livres incriminés ne sont pas restitués à la bibliothèque mais leurs factures, réclamées, sont introuvables.
Des ordres autoritaires parviennent alors de sources les plus diverses, de la femme du maire ou autre personne influente,
parfois de manière contradictoire. Des commandes, barrées par certaines mains sont repêchées par d’autres,
toujours anonymes. Les bibliothécaires, humiliés et excédés commencent à démissionner. Personne ne les
retient : ils sont remplacés par des employés dont la seule qualification est leur fidélité
au maire, ou pas remplacés du tout. Ceux qui restent songent alors
à alerter l’Inspection générale, mais hésitent, n’ayant aucun dossier en main. Les argumentations restent vagues, et les soutiens
purement moraux. Les lecteurs avertis, qui se mobilisent en vain,
finissent pas se lasser d’envoyer des lettres au maire, toujours sans
réponses. Le public, indifférent ou mal informé, devient passif et
se résigne devant un pouvoir qui plonge la ville dans l’isolement,
voit dans tout échange avec l’extérieur une trahison. On se défie de
tout milieu associatif, culturel ou enseignant. Le bibliothé-
© Le Livre de Poche
caire est alors assimilé à un opposant politique. L’absence
1. Rapport de l’Inspecteur général Denis Pallier, 1996. Cf. aussi : Bulletin
d’informations de l’ABF, n°175, 3e trim. 1997, « Idéologies et bibliothèques » ; Gilles Éboli, « Le loup est sorti du bois », in Bibliothèque(s), n°5/6,
déc. 2002 ; Catherine Perrin, « Vitrolle : en route vers la reconstruction »,
Bibliothèque(s), n°13, fév. 2004 ; Jo Kibbee, « L’ingérence politique dans
les bibliothèques françaises vue par une Américaine », Bibliothèque(s),
n°17/18, déc. 2004.
Florilège de livres censurés par une municipalité Front National.
26
2. F. Pavloff, Matin brun, Cheyne éditeur, 1998.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
de cohésion au sein de l’équipe, la peur de déplaire sont de
puissants leviers pour des autorités de plus en plus paranoïaques. Pendant ce temps, les purges sauvages se multiplient :
elles concernent surtout les livres pour enfants. Dans le secteur
Jeunesse, les critères d’exclusion sont assez clairs, ils portent
beaucoup sur les illustrations où l’on voit des enfants de couleurs différentes ou un peu rebelles et sur les textes dès qu’ils
font l’apologie de la diversité. On exclut Titeuf, Harry Potter, Kid
Paddle. Dans le secteur Adultes, l’islamophobie est totale et l’on
supprime jusqu’à L’Étranger d’Albert Camus.
Jamais le régime de censure n’est systématisé. Les critères restent
implicites, souvent incohérents, comme si l’important pour les
rendre compte et non d’épurer de manière méthodique un fonds
jugé condamnable.
Aux motifs politiques se mêlent des raisons idéologiques voire
D.R.
censeurs était d’exercer un pouvoir absolu dont ils n’ont pas à
Le placard des livres retirés du fonds.
psychologiques. Les bibliothécaires résistants se sentent alors
bien seuls. Il est même vain de succomber à la tentation de l’autocensure préventive puisque aucune politique documentaire
n’est, même verbalement, formulée. L’autocensure devient une sorte de jeu avec le pouvoir. Acquérir un ouvrage sur la
Shoah devient une prouesse personnelle, puis, surtout, la maintenir sur les rayonnages. On cache certains ouvrages dans
des réserves pour les sauver, le temps de la visite des employés municipaux chargés de la censure. Les bibliothécaires ont
alors le sentiment de l’échec et partent un à un, avec une vague honte de n’avoir pu faire leur métier. Résister à la censure
n’est pas une question d’opinion, c’est une question de principe.
Michel MELOT
VITROLLES 1997-2002, ET APRÈS…
Quand la ville de Vitrolles (13) bascule aux mains du MNR en 1997, les deux bibliothèques et le bibliobus ont un rayonnement positif dans la ville, les partenariats habituels avec l’Éducation nationale, les services d’accueil de l’enfance, etc.
fonctionnent à plein. Une équipe de professionnels garantit la qualité de ce service de lecture publique. Dès le changement
de municipalité, les budgets d’achats se réduisent et une commission de contrôle politique des achats est mise en place.
Les bibliothécaires apprennent à sauver le plus de titres possibles de l’élimination ou de la mise en réserve. Des livres sont
ajoutés à la collection, très moraux et idéologiques ; des citoyens de l’opposition à la nouvelle mairie entament la pratique
du désherbage sauvage. Le portrait de Mme Mégret, le maire, trône dans la médiathèque. Le dérèglement est en cours, il
durera jusqu’en 2002. Des sujets, des musiques sont interdits à l’achat quand l’élue à la culture les repère dans les listes.
Les bibliothécaires s’en vont, les recrutements ne sont pas professionnels : il s’agit de personnes de confiance. Le niveau
des prêts est très bas, il diminue au rythme de 10 000 prêts par an. La pauvreté des budgets vieillit une collection qui cesse
d’être actualisée.
À mon recrutement en 2003, règnent des règles de toutes sortes ; il ne reste plus qu’un bibliothécaire, des agents de catégorie C et C+, et de nombreux précaires. Les écoles ne viennent plus, toute la vie du réseau est à reconstruire. Le bibliobus
est arrêté.
La renaissance s’engage avec la volonté de la nouvelle municipalité et l’aide de la Région, de la Drac PACA, du conseil
général et de la communauté d’agglomération du pays d’Aix. Elle se poursuit avec l’arrivée de nouveaux professionnels et
des budgets d’acquisitions suffisants. Dès 2003, les prêts remontent, le réseau reprend malgré les difficultés. Aujourd’hui,
un projet de médiathèque centrale se profile… À suivre.
Chassons donc cette image négative qui a déjà trop terni ces bibliothèques. Elles sont libérées…
Catherine PERRIN
Médiathèque de Vitrolles (13)
MICHEL MELOT 䊳 Chronique d’une censure ordinaire…
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DOSSIER
PATRICE AUVINET
SYLVIE DECOBERT
BDP du Lot-et-Garonne
BDP du Lot-et-Garonne
Courroie de distribution
du livre en zone rurale,
service public sans
usagers directs, la
BDP est le lieu d’une
réflexion accrue sur la
question de la censure
La censure
au
placard
Une BDP pour l'exemple
et de l’autocensure :
le non achat y prend
P renez un bibliothécaire, n’im-
une signification
porte lequel, amenez-le dans un
particulière. Angoisse
coin sombre, très sombre, l’endroit
d’un bédépiste
le plus reculé de la bibliothèque, là
où aucun lecteur n’oserait s’aven-
au moment de la
turer. Demandez-lui maintenant
décision…
de bien vouloir vous ouvrir ses
placards… Et là, surprise : bien
cachés au fond des étagères, vous
découvrirez des livres qui ne sortent jamais, dont on ne parle
pas et que le bibliothécaire lui-même aura bien pris soin de
cacher !
La censure est partout, là où on l’attend le moins, prête
à resurgir à tout moment avec son flot de difficultés, polémiques, discussions sans fin entre collègues… La question est
d’un intérêt majeur pour nous tous, bibliothécaires, parce
qu’elle se situe à l’intersection de nos rôles respectifs de
défenseurs des libertés intellectuelles, de diffuseurs de l’information et de communication des savoirs.
TENTATION DE CENSURE
Il existe une censure institutionnelle, exercée par une autorité
de tutelle abusive. On a beaucoup écrit contre cette censure
là, présente dans notre société qui, paradoxe des paradoxes,
accorde pourtant une place de plus en plus importante à la
circulation de l’information.
Mais il existe une autre censure, tout aussi redoutable,
plus difficile à cerner, mouvante, insaisissable : celle que le
bibliothécaire s’impose à lui-même lorsqu’il ne peut se réfugier derrière le garde-fou d’une politique d’acquisition. Elle
sévit davantage dans les bibliothèques de taille moyenne,
voire les toutes petites structures d’un milieu plutôt rural.
Ne disposant souvent que d’un budget d’acquisitions très
réduit – à peine quelques centaines d’euros annuels, parfois –, leurs responsables doivent opérer un choix draconien.
Impensable d’acheter « le livre polémique du moment »,
d’autant que la proximité des usagers et un rapport de forces
qui lui est souvent très défavorable soumet le bibliothécaire,
isolé face à des élus trop intrusifs, à des pressions de caractère particulier.
Le bibliothécaire prescripteur est conduit à s’autocensurer. On parlera donc plutôt de « tentation » de censure car, au
fond, il existe suffisamment de sécurités, de procédures et
de règlements pour éviter en France la censure pure et dure.
Acheter ou ne pas acheter un livre ? Le mettre en circulation
© BD47
© BDP du Lot-et-Garonne
ou ne pas le mettre en circulation ? Abandonner le livre parmi
Au placard.
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tant d’autres ou l’accompagner jusqu’au lecteur ?
UN CONTEXTE PARTICULIER
Dans les communes de moins de 10 000 hab., nombre de
bibliothécaires ont résolu en partie leur problème en se tour-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© BD47
DOSSIER
nant vers le centre de ressources qui leur fournit l’essentiel
teurs d’acquisitions en Jeunesse et Adulte, ce qui permet à la
de leur fonds : les bibliothèques départementales. Leur mis-
fois un regard plus aigu et moins cloisonné.
sion – aider ces communes ou communautés de communes à
Comme l’attestent de nombreux témoignages, il leur faut
créer, gérer et animer leurs bibliothèques – assure une qua-
sans cesse démontrer que leurs choix ne résultent ni d’une
lité de lecture publique sur leur territoire en mettant, entre
conviction personnelle ni de la pression des lecteurs mais bien
autres, des collections à disposition d’un réseau très hétéro-
d’une réflexion collective et relèvent d’un tour de force : ne
gène (écoles, centres de loisirs, crèches, maisons de retraite,
pas écarter volontairement des documents et plutôt choisir
foyers spécialisés, points lecture dans les mairies, petit local
de les inclure dans les collections dans un souci de diversité,
associatif, bibliothèques relais dotées de local spécifique et
d’adéquation aux besoins des publics et de cohérence des
animées par des bénévoles formés, BM ou médiathèques
fonds. Vaste programme où les priorités de la collectivité,
intercommunales gérées par des professionnels de la filière
garante des missions de service public, doivent remplacer
culturelle…). Sa politique d’acquisition est donc très ouverte,
les choix intuitifs. Rappelons toutefois qu’il n’existe pas de
et dépend surtout des moyens financiers dont elle est dotée.
politique d’acquisition idéale… Si solution il y avait, elle serait
La BDP du Lot-et-Garonne (220 000 documents), première
trouvée depuis bien longtemps.
source documentaire du département, n’a pas vocation de
conservation, ni ne dispose de charte des collections à proprement parler. Elle sert pourtant parfois de fonds de référence
QUAND LE LIVRE ÉCHAPPE AU BIBLIOTHÉCAIRE
aux bibliothèques importantes et reste l’unique source d’ac-
Acquérir n’est pas une science exacte. Le bibliothécaire le
quisition pour des petites structures de lecture publique. Les
plus consciencieux, le plus prudent, le plus méthodique, se
achats de documents se répartissent au sein d’une équipe de
trouve un jour ou l’autre devant ce qu’on appelle par pudeur
bibliothécaires, affectés chacun à un secteur documentaire.
une « erreur d’acquisition », un document pour lequel on
Signalons une singularité : la plupart d’entre eux ont des sec-
ne pourra pas trouver les bons mots, devant lequel on se
PATRICE AUVINET ET SYLVIE DECOBERT 䊳 La censure au placard
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DOSSIER
sombre et noire ? de Vincent Ravalec (un exemple parmi tant
d’autres) n’est pas censé en connaître le contenu. Et que
dire des dérangeants mais formidables albums de l’Atelier
du Poisson Soluble ? Il n’est pas impossible que de tels
livres suscitent, non pas l’indignation des jeunes lecteurs
eux-mêmes, mais plutôt la colère et l’incompréhension de
certains parents, qui n’hésiteront pas à se retourner contre
la personne responsable d’avoir placé de tels livres sur le
chemin de leur bambin… Corrida de Yann Fastier par exemple, a provoqué un tel émoi chez un parent qu’il a cru bon
de demander son retrait du fonds en écrivant à l’autorité
de tutelle de la bibliothèque qui le proposait… Il était très
engagé dans la promotion de la culture taurine. Sa requête a
été finalement rejetée.
DE LA LETTRE « Q » EN BIBLIOTHÈQUE
La sensibilité des adultes peut aussi être touchée, et au sein
© P. Dana
même de l’équipe. Le numéro des Inrockuptibles du mois d’août
rituellement consacré au sexe n’a-t-il pas été discrètement
retourné par une main anonyme dans la salle de documentaLa lettre Q, in Bernard Joubert, Dictionnaire des livres
et journaux interdits (éd. du Cercle de la librairie).
tion ? Sans oublier la mauvaise foi, celle du lecteur outré par
les photographies de David Hamilton ou de Nan Goldin quand
sentira démuni, perplexe, bousculé dans ses certitudes, un
la couverture annonce clairement le contenu de l’ouvrage. Des
livre dérangeant, auquel on n’avait pas prêté spécialement
secteurs documentaires sont plus sensibles que d’autres… Il
attention : qu’en faire ? Il sera l’objet de débats parfois hou-
serait naïf de s’étonner du lien entretenu entre l’art et la sexua-
leux entre collègues, et après avoir fait le tour de tous les
lité, mais le problème vient plutôt des livres dont l’apparence
bureaux, suscité l’opprobre ou l’enthousiasme, il finira sans
inoffensive n’agit pas comme un avertissement au lecteur. Ame-
doute dans le fameux placard. Allez, on lui trouvera bien une
rica and other work, du photographe Andres Serrano (Taschen),
petite place…
éveille, par exemple, la perplexité. Ses travaux veulent montrer
Car, réalité implacable en BDP plus encore qu’en BM : tout
une certaine image de l’Amérique aujourd’hui : innocents por-
livre acheté et mis en circulation échappe au bibliothécaire.
traits de citoyens ordinaires dans leur plus grande diversité,
Le bibliothécaire, qui acquiert certes en quantité, ne connaît
mais aussi sur la table d’autopsie ou soumis à « l’instinct d’ac-
pas le devenir du livre et n’a pas prise sur le lecteur. Il ne peut
couplement », pour reprendre le terme évoqué sur la jaquette.
pas « l’avertir » du contenu du livre qu’il s’apprête à emporter
Un travail remarquable, mais quelle place lui accorder en biblio-
chez lui, ni accompagner la lecture de l’enfant qui choisirait
thèque ? La question mérite d’être posée.
un album « problématique ». Au titre des parades, et des
Bien des responsables de petites structures s’interrogent
stratégies de déresponsabilisation, le recours au « mythe
sur la possibilité de créer un espace consacré à la littéra-
de la gommette » ou de la cote aiguillant vers l’enfer : faible
ture érotique dans leurs murs. Où placer la bande dessinée
rempart en réalité contre la cascade d’ennuis qui menacent.
libertine dans une petite bibliothèque ? La demande existe
Tout livre abandonné dans un bibliobus ou dans un magasin
et il n’est pas toujours aisé de la satisfaire. L’exiguïté des
de stockage est une bombe à retardement car ils aboutissent
locaux sera une bonne excuse. Tant pis pour les adeptes de
dans tous les types de structures précités… La variété des
Manara…
points de desserte expose le livre à des environnements et
des publics que l’acquéreur ne maîtrise pas.
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Le problème est identique à la BDP du Lot-et-Garonne où
l’on dissimule certains titres parmi les collections du maga-
La question est d’autant plus sensible chez les plus jeu-
sin. Certains bibliothécaires vont même jusqu’à vérifier leur
nes. L’enfant qui pêche Pourquoi les petits garçons ont-ils
présence dans les rayons et repartir soulagés que personne
toujours peur que leur maman les abandonne dans une forêt
ne les ait empruntés ! Il existe pourtant un mystérieux indice,
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
le 809.94, qui regroupe les écrits érotiques. Sa diffusion
reste confidentielle et il n’apparaît pas dans l’abrégé de la
classification Dewey distribué au réseau des bibliothèques
du département.
FORMER, ACCOMPAGNER, CONSEILLER
Face à la difficulté d’acquérir, il est nécessaire de multiplier
les rencontres autour des livres, de confronter les points de
Livres édités par l'Atelier du Poisson Soluble.
vue, d’apprendre à relativiser son jugement, à développer un
Nombre de bibliothécaires du réseau contournent le pro-
regard critique… Ambitieux programme car, on le sait, dans la
blème en sollicitant le service de réservation de la BDP du
plupart des cas, le bibliothécaire est tenu pour seul responsa-
Lot-et-Garonne. En demandant par exemple La vie sexuelle
ble de ses acquisitions. À lui de trouver le bon argumentaire,
de Catherine M., la bibliothèque demandeuse arrive à satis-
les bons mots. À lui de faire le juste choix. En Lot-et-Garonne,
faire son lecteur tout en évitant de conserver le livre dans
des réunions de bibliothécaires du département, instaurées
son fonds de manière permanente. Elle se protège des intru-
par la bibliothèque départementale, proposent à intervalles
sions abusives d’élus ou de lecteurs. La BDP apporte ainsi
réguliers des possibilités d’échanges et de discussions. Les
une réponse concrète à ces responsables de petits points de
réactions parfois très vives au sein du groupe ne sont pas
lecture publique, embarrassés par la question.
rares ; la sensibilité de chacun y est pour beaucoup.
Un vrai cas de conscience se pose au bibliothécaire. Ce
Ces rencontres permettent à chacun de prendre conscience
qu’il choisit de ne pas acheter est un livre qui sera sans
que le public peut faire l’amalgame entre les propositions du
doute peu ou pas du tout présent dans tout le département,
bibliothécaire et sa personnalité propre. Dans les villages,
auquel aucun lecteur n’aura accès, dont on ne parlera nulle
des responsables de lecture publique s’interdisent parfois
part : un livre inaccessible, car, faut-il le rappeler, dans des
des ouvrages de peur d’être assimilés à leur contenu. Une
départements fortement ruraux, le maillage des librairies
réelle proximité peut exister entre le lecteur et le bibliothé-
est quasi inexistant. Les bibliothécaires de petites structures
caire, telle que ce dernier préfère souvent ne pas s’exposer
doivent parcourir des centaines de kilomètres pour réaliser
en proposant des livres prêtant à polémique : faits sociologi-
leurs acquisitions dans la grande ville la plus proche. Faut-il
ques contemporains, politique, sexualité, religion…
l’avouer ? Beaucoup ne le font pas, faute de temps et de
Des formations au personnel salarié ou bénévole du
département sont aussi proposées chaque année autour de
moyens. Passer commande nécessite des outils adaptés et
coûteux auxquels ils n’ont pas forcément accès.
la question des acquisitions. Une fois par an au moins, les
« livres à problème » sortent du placard et font le tour des
apprentis bibliothécaires. Le formateur bédépiste recueille
alors les réactions les plus diverses parmi les stagiaires :
consternation, colère, amusement, indifférence. On peut
légitiment penser qu’un livre réveillera les mêmes émotions
chez le lecteur. Une seule certitude donc : on ne peut rien
prévoir. La réception échappe à tout contrôle.
Deux attitudes opposées sont alors possibles. Soit
admettre que nos propres réticences freinent l’achat d’un
livre et, dans le meilleur des cas, dépasser cet interdit personnel par une conduite la plus professionnelle possible.
Acquérir un livre dérangeant ou contraire à ses convictions
est déjà un premier pas contre cette autocensure insidieuse.
Mais on n’a pas toujours le courage de ses ambitions… et le
livre en question risque bien de finir au placard… Soit éviter
tout ce qui dérange – comment y parvenir ? – et l’on est alors
loin de l’excellence professionnelle…
Pour conclure, en BDP le non achat – omission ou choix
délibéré – est lourd de conséquences. Par exemple, il y a fort à
parier qu’aucun responsable d’une petite bibliothèque n’achètera sur son budget déjà très réduit des livres libertins publiés
par La Musardine 1… Faudrait-il les acquérir systématiquement
pour cette raison même ? Et si oui, en combien d’exemplaires ? Cette évaluation est un autre casse-tête auquel le bibliothécaire de BDP se confronte régulièrement. Mais il n’est pas
même sûr que les livres achetés ne dormiront pas ensuite
dans nos magasins de stockage. Le nombre d’exemplaires
d’un même titre est souvent lourd de significations : on choisira la commande multiple pour telle petite maison d’édition
dont la diffusion en librairie est plus que confidentielle. Être
bibliothécaire demande un certain engagement, ce n’est qu’à
ce prix que tout livre peut trouver sa place en bibliothèque.
Même dans un placard. ■
1. Cf. infra « La Musardine. Le sexe tranquillement », pp.118-123.
PATRICE AUVINET ET SYLVIE DECOBERT 䊳 La censure au placard
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DOSSIER
CAROLINE RIVES
ANNICK LORANT-JOLLY
BnF, coordinatrice de la
politique documentaire
à la Direction des collections
La Joie par les livres
perverse
polymorphe
La censure,
L’enfance, supposée
fragile et sans défense,
est l’objet de toutes les
attentions. Et de tous
les fantasmes. Toutes
les bonnes intentions
du monde conspirent
I l a beaucoup été question de cen-
avait été dénoncé dans Le Figaro 4 (pour des raisons morales).
autour d’elle et, de
sure dans les bibliothèques pour
(Voir encadrés pp.34 et 35.)
l’autocensure rampante
enfants durant les années quatre-
à la censure militante,
vingt. La publication d’Écrits pour
nuire par Marie-Claude Monchaux 1,
les actes trahissent
dénonçant une littérature enfantine
parfois les discours.
« pernicieuse », relayée à l’époque
L’enfance, enjeu ou
par la presse, a suscité des initiatives
prétexte ?
dans plusieurs municipalités, dont
la Ville de Paris. Dans les années
quatre-vingt-dix, la conquête de
villes par le Front National lui a rendu possibles des pratiques
de censure directe dans les bibliothèques, concernant, entre
autres, les collections pour enfants. Censure morale donc,
puis censure politique. Depuis, le paysage semble apaisé.
Pour écrire cet article, nous avons fait appel à nos réseaux :
correspondants de la revue Bibliothèque(s) et correspondants
de la Joie par les livres. Rien n’est remonté, tout semble aller
pour le mieux. Les seuls cas récents évoqués sont ceux de
Momo Palestine 2 que la municipalité d’Hyères avait retiré des
collections de la bibliothèque en 2006 (pour des raisons politiques) et celui de Jean a deux mamans 3, album pour les jeunes
enfants décrivant une situation de famille homoparentale, qui
1. Marie-Claude Monchaux, Écrits pour nuire : littérature enfantine et subversion, Paris, Union nationale inter-universitaire, Centre d’études et de diffusion,
1985.
2. Robert Gaillot, Momo Palestine : bilingue arabe-français / textes et images de
Robert Gaillot ; traduction, Kheïra et Chérif Boudelal, Grandir, 2002.
3. Ophélie Texier, Jean a deux mamans, Loulou & Cie /L’École des loisirs, « Les
petites familles », 2004.
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ENFANCE FRAGILE, MYTHE OU RÉALITÉ ?
Néanmoins, on peut s’interroger sur la portée de ce calme.
Si l’on a progressivement renoncé à protéger des mauvaises
lectures les femmes, les ouvriers, les handicapés (encore
que…), l’enfance fait aujourd’hui l’objet d’une vigilance sociétale accrue. De la surveillance des piscines à la surveillance
de l’alimentation, de la psychiatrisation des comportements à
l’obsession de la menace pédophile, les degrés de liberté des
enfants se sont considérablement réduits depuis une trentaine
d’années. Sans parler des risques de la circulation automobile
qui les expose à des dangers incontestables. Comme l’école ou
le centre de vacances, la bibliothèque devient un lieu potentiellement dangereux, pas seulement comme lieu de vie – et donc
de possibles mauvaises rencontres – mais comme instance de
diffusion de textes ou d’images susceptibles d’être nocifs.
Rappelons que ce discours sur la dangerosité des mauvaises lectures repose sur une conception de l’esprit enfantin
comme poreux et perméable, l’enfant adhérant sans réserve
à tout message qui lui est adressé. Une vision bien discutable.
Paradoxalement, Marie-Claude Monchaux saluait, dans Écrits
pour nuire, la littérature enfantine soviétique qui diffusait des
valeurs certes politiquement contestables mais moralement
solides. Il n’est pas évident qu’elle ait été efficace à long
4. Delphine de Maleville, « L’homoparentalité racontée aux tout-petits » accompagné d’une interview d’Edwige Antier, Le Figaro, 9 septembre 2005.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
terme. Dans son ouvrage remarquable, Beginning readers,
exclusivement) les fictions romanesques destinées aux plus
mass media, and libraries 5, la chercheuse Irene Sever obser-
grands, ces lecteurs qui se situent au seuil de cette frontière
vait que les jeunes enfants en Israël sont quasi-totalement
ténue entre l’adolescence et l’âge adulte. Elles inquiètent
imperméables aux messages politiques contenus dans les
en tout cas les éditeurs pour la jeunesse qui ne veulent pas
livres qui leur sont adressés. En tout cas, si cette vision est dis-
soumettre leurs publications au diktat de la tranche d’âge,
cutable, elle est largement répandue. Elle s’exprime surtout à
concept imposé par les services marketing et qui limite la
propos des images filmées : lors de certains dramatiques pas-
portée potentielle d’un livre. À quand les romans ciblés pour
sages à l’acte par des adolescents, on souligne fréquemment
les 11-13 ans, 13-15, 15-17, 17 et + ?
l’influence du visionnage de films ultra-violents.
UN VERT PARADIS SOUS PROTECTION
SAUCISSONNER LA JEUNESSE ?
Cependant, on peut observer dans les bibliothèques pour
Quant aux interdictions administratives prononcées par
enfants des phénomènes de nature diverse, qui peuvent plus
le ministère de l’Intérieur selon les avis de la Commission
ou moins renvoyer à des formes de censure. Les bibliothécaires
de surveillance et de contrôle des publications adressées
sont susceptibles, de façon récurrente, de subir des pressions
à l’enfance et à l’adolescence, elles ne concernent pas
de la part de personnes ou de groupes pour des raisons mora-
frontalement les bibliothèques pour la jeunesse. Si les débats
les, pour des raisons politiques, ou en raison de cette vision de
qui ont animé la commission ont parfois pris pour cible des
l’enfance selon laquelle on devrait la protéger de la découverte
publications pour la jeunesse, les interdictions prononcées
précoce de réalités déprimantes (mort, violence, inégalités…).
ne les ont quasiment jamais touchées, sauf celles prévues à
Ainsi, à la fin des années quatre-vingt, l’Association pour la
l’article 13 de la loi de 1949 : publications pour la jeunesse
défense de la famille et surtout de la femme et de l’enfant (sic)
étrangères interdites d’importation, essentiellement des
menait-elle à Bordeaux un combat contre l’immoralité dans la
bandes dessinées 6. Le rôle de la commission a probablement
surtout été d’inciter à la prudence les éditeurs de livres
pour enfants et, de ce fait, de limiter leurs éventuelles
transgressions. On en voit un exemple (imaginaire) dans
le film de François Truffaut, La femme d’à côté, où
Fanny Ardant interprète le rôle d’une illustratrice de
livres pour enfants. Sous l’amicale pression de
son éditeur, elle remplace l’image d’une flaque
de sang par celle d’une flaque d’eau dans un
projet d’illustration d’album. Les récentes
interventions (en 2007 et 2008) de cette
commission auprès des éditeurs pour
recommander instamment la mention
d’âge sur les quatrièmes de couverture
ne peuvent qu’alerter, d’autant qu’elles
ne semblent pas a priori entrer dans le
champ de ses compétences 7. Cellesci concernent surtout (mais pas
5. Irene Sever, Beginning readers, mass media,
and libraries, The Scarecrow press, 1994.
6. Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et journaux interdits : par arrêtés ministériels de 1949 à
nos jours, Éd. du Cercle de la librairie, 2007, et On
tue à chaque page ! : la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, coordonné par Thierry
Crépin et Thierry Groensteen, Éd. du Temps/Musée de
la bande dessinée, 1999.
7. Bernard Joubert, « Des recommandations, pas la loi », Livres
Hebdo n°716 du 11 janvier 2008.
Dessin de Pef pour « Critique et censure », Nous voulons lire ! mai 1987
CAROLINE RIVES ET ANNICK LORANT-JOLLY 䊳 La censure, perverse polymorphe
33
DOSSIER
JEAN A DEUX MAMANS
Le 9 septembre 2005, Le Figaro publiait
un article de Delphine de Maleville,
« L’homoparentalité racontée aux toutpetits », accompagné d’un entretien avec la
pédiatre Edwige Antier qui déclarait (titre de
l’interview) : « Ce genre d’histoire peut nuire
à la construction de l’enfant. » Le contenu de
ces articles oblige l’ABF à réagir très fermement, pour défendre le droit à l’accès de tous
à des points de vue pluralistes, au sein des
Ophélie Texier, Jean a deux mamans (L'école des loisirs, 2004).
bibliothèques. De quoi s’agit-il ? D’un petit album d’Ophélie Texier, Jean a deux mamans, publié en 2004 par l’École des loisirs,
dans sa collection « Loulou & Cie » qui présente à de jeunes enfants des modèles familiaux atypiques. L’article faisait état de
l’émotion d’une maman qui avait emprunté le livre à la demande de sa fille de 5 ans. Elle explique peu d’ailleurs les motifs de
cette émotion. Suffit-il que Jean soit élevé par deux personnes du même sexe pour qu’ipso facto l’on s’étouffe ?
C’est dans l’interview d’Edwige Antier qu’on trouvera l’argumentation : l’homoparentalité serait un « fait marginal », elle
véhiculerait des « anti-valeurs » (à ce compte, la sainteté et l’héroïsme, guère répandus non plus, seraient à mettre dans le
même sac ?) Edwige Antier défend la thèse (controversée) selon laquelle les impressions infantiles sont indélébiles : « De
zéro à 6 ans, ce que vous voyez et entendez, vous l’engrangez comme un fait intangible, cela se colle à votre mémoire. »
On imagine pourtant que la petite Camille ne limitera pas ses activités de lectrice à Jean a deux mamans. Et il est fort
probable que les albums qu’elle rencontrera lui proposeront des modèles divers, y compris des exemples nombreux de
familles plus traditionnelles. L’ensemble de ses lectures entrera vraisemblablement dans la mémoire de Camille (pas
forcément de façon indélébile…), pour lui apprendre, entre autres, qu’il n’existe pas une seule façon de vivre – ce qui,
qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, n’est ni plus ni moins que la réalité.
Ce qui nous a particulièrement choqués, c’est que, pour la maman comme pour la pédiatre, le fait aggravant est que le
livre a été emprunté dans une bibliothèque municipale. Laurence affirme qu’elle n’a, de ce fait, aucun choix : « Quand
ma fille veut ce livre parce qu’elle adore les images et que je refuse, qu’est-ce que je lui réponds ? » Et Edwige Antier de
renchérir : « Les idées marginales doivent être le choix des parents, en aucun cas celui d’une bibliothèque municipale ou
d’une mairie. » À la première, on peut répondre qu’elle a tout autant le choix dans une bibliothèque que dans une librairie, et qu’il est de son droit le plus strict, mais aussi de sa responsabilité d’oser affirmer son point de vue puisqu’elle est
associée au choix de sa fille. Quant à la position d’Edwige Antier, elle a d’autant plus de poids qu’elle est 1er adjoint au
maire du 8e arrondissement de Paris (ce n’est pas dit dans l’article), et donc en situation d’appliquer ses principes.
Tout cela rappelle aux moins jeunes d’entre nous les effervescences des années quatre-vingt. Une fois de plus, l’ABF doit
donc réaffirmer avec force, en se référant au code de déontologie qu’elle a adopté en 2003 le devoir des bibliothécaires
de « ne pratiquer aucune censure, [de] garantir le pluralisme et l’encyclopédisme culturel des collections ». Elle rappelle
que ce livre n’a fait l’objet d’aucune interdiction a priori ou a posteriori, et elle assure également de son soutien l’École
des loisirs, éditeur de l’ouvrage, dont les bibliothécaires connaissent et apprécient le souci constant de qualité et le
sérieux qui l’animent depuis sa création.
Communiqué de l'ABF, 7 nov. 2005.
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littérature enfantine. Ses membres prenaient publiquement
Plus difficile à cerner est l’autocensure, pratiquée par des
à partie Pierre Marchand pour avoir publié, dans une collec-
bibliothécaires, qu’ils craignent d’affronter les mécontente-
tion pour la jeunesse, Sa majesté des Mouches, de William
ments extérieurs évoqués ci-dessus ou bien qu’ils soient
Golding, ou invitaient Marie-Claude Monchaux pour un débat.
eux-mêmes hostiles à la présence de certains ouvrages dans
L’effervescence des années quatre-vingt a mobilisé la profes-
leurs collections. Ils sont rejoints en ce sens par d’autres
sion, qui a mis en œuvre des stratégies de défense ou plié
prescripteurs : éducateurs, enseignants, journalistes… La
devant les pressions, selon les circonstances.
littérature pour adolescents suscite régulièrement ce type
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
de débats, qui semblent cependant circonscrits au monde des
adultes. On peut à cet égard citer
la controverse autour d’un article
du Monde de décembre 2007,
qui lui reprochait son caractère
déprimant. Mais cette littérature
est-elle lue largement par les
jeunes ? Elle semble réservée
à de petits groupes (souvent
féminins) de lecteurs confirmés
et probablement suffisamment
aguerris pour affronter un point
de vue pessimiste sur l’existence.
Signalons que l’ABF Lorraine
vient d’organiser, le 17 novembre dernier à Nancy, une journée
d’étude sur « Les livres qui dérangent ». Au-delà de la littérature
pour adolescents, d’autres types
de publications diffusées en
bibliothèques et qui rencontrent
– de façon plus évidente – les
faveurs de leur public, semblent
Illustrations tirées de Momo Palestine de Robert Gaillot, aux éditions Grandir.
© Robert Gaillot et Grandir pour le texte et les illustrations.
paradoxalement poser moins de
problèmes : les films sur DVD, les bandes dessinées et plus
MOMO PALESTINE
récemment les mangas, le rap… Gageons que la lecture ou
L’ABF a appris avec
l’écoute directe de ces productions par les prescripteurs
inquiétude la décision
reste plus limitée.
de la municipalité de
Autre question : peut-on qualifier de censure une politi-
Vence de retirer des
que d’acquisition hyper-qualitative ? La doxa propagée par
collections de la biblio-
les institutions pilotes (Heure joyeuse, Joie par les livres) a
thèque le livre Momo
encouragé une politique très sélective d’acquisitions. Si la
Palestine, de Robert
joie, puis le plaisir de lire sont revendiqués par les biblio-
Gaillot et Kheïra et
thécaires, il s’agit de joies et de plaisirs qui élèvent l’âme,
Chérif Boudelal, publié en 2002 aux éditions Grandir.
l’intelligence et le goût 8. Sont donc « censurées » de fait
Dans le quotidien Nice Matin du 18 octobre, le maire de
(en tous cas exclues ou stigmatisées) les lectures de diver-
Vence justifie cette décision par la nécessité de ména-
tissement dites « peu exigeantes » : Martine, Club des Cinq,
ger la paix sociale. Ce livre, publié en 2002, n’a pourtant
illustrés, Chair de poule, super-héros… Ce qui ne veut pas
fait l’objet d’aucune interdiction, et n’a pas, semble-t-il,
dire qu’on ne les propose pas du tout, ni qu’elles ne fassent
soulevé de débat particulier lors de sa parution.
pas l’objet de débats récurrents. L’écart entre le discours
L’ABF rappelle son attachement à la liberté d’expres-
et les pratiques est difficile à observer, mais peut réserver
sion et à la liberté, pour tout citoyen, de trouver dans
des surprises. L’excès de rigueur se heurte souvent à un
sa bibliothèque des documents présentant des points
manque d’appétit du public visé, et les professionnels font
de vue diversifiés. Elle défendrait de la même façon, s’il
des concessions plus ou moins importantes, avec l’espoir de
était mis en cause, un ouvrage présentant un point de
vue différent de celui des auteurs de Momo Palestine.
8. Nic Diament, Caroline Rives, « Pour en finir avec le plaisir de lire »,
Bibliothèque(s), n°29, octobre 2006.
Communiqué de l'ABF, 7 nov. 2006.
CAROLINE RIVES ET ANNICK LORANT-JOLLY 䊳 La censure, perverse polymorphe
35
DOSSIER
retenir le lectorat pour l’amener peu à peu à des pratiques
des Représentants en 2006. Il soumettrait aux mêmes filtra-
plus exigeantes.
ges les sites des réseaux sociaux. Son champ serait donc
beaucoup plus vaste, argumentent ses détracteurs : si My
VOIR VENIR
Space est directement visé, les sites stars du Net, de Yahoo
à Amazon, proposent tous des espaces de rencontres et de
Si les bibliothèques pour enfants semblent vivre en France
dans un calme relatif, il n’en est pas de même aux ÉtatsUnis. L’American Library Association développe depuis
longtemps une action vigoureuse pour protéger d’incessantes
attaques les bibliothèques pour enfants, au nom du Premier
Amendement qui protège la liberté d’expression 9. Au
palmarès des livres poursuivis, Harry Potter (pour satanisme)
a rejoint Huckleberry Finn. Mais la question cruciale est
maintenant liée à l’Internet, et à la législation concernant les
débats où peuvent s’infiltrer des personnes mal intentionnées. En fait, c’est tout l’univers du chat et du web 2.0 qui
serait désormais interdit aux mineurs. Si l’aspect commercial du site était mis en avant dans les premières moutures
du texte, la définition évolue vers une acception beaucoup
plus large, et l’auteur de l’article sur Wikipédia souligne avec
malice que la célèbre encyclopédie collaborative elle-même
pourrait être concernée !
Les bibliothèques françaises ne vivent pas dans un monde
logiciels de filtrage. Le Children’s Internet Protection Act (CIPA),
à part. La Délégation aux usages de l’Internet 10, rattachée au
qui a été voté en 2000, conditionne l’attribution de certains
ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, vise
financements publics aux bibliothèques à la mise en place de
à combler le retard numérique pris par la France. Dans son
ce type de logiciels. La Cour Suprême a confirmé la décision
champ d’action figure « la sécurité des personnes sur Internet
en 2003. En effet, les pouvoirs publics ont utilisé là une
en général, et la protection des mineurs en particulier ». Elle
nouvelle tactique : des textes rendant obligatoire l’utilisation
propose des pistes pour la sensibilisation des enfants, des
de ces logiciels avaient précédemment été annulés par la Cour
familles et des éducateurs, ainsi que des tests comparatifs sur
Suprême au nom du Premier Amendement.
les logiciels de filtrage. Si ses recommandations sont explici-
Le CIPA concerne les sites à contenu pornographique. Un
tement adressées aux familles et aux écoles, il n’est pas inen-
nouveau texte non encore définitivement adopté, le Deleting
visageable qu’elles puissent être étendues aux bibliothèques.
Online Predators Act (DOPA) a été présenté devant la Chambre
Elles se situent actuellement plus dans le champ de l’informa-
9. Cf. infra Philippe Cantié, « Le soleil se couche aussi », pp. 79-82.
tion et de l’incitation que dans celui de la répression pénale.
Mais l’article 227-23 du Code pénal, par exemple, stipule que :
« Le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de
transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsque
cette image ou cette représentation présente un caractère
pornographique est puni de cinq ans d’emprisonnement et
de 75 000 € d’amende. Le fait d’offrir, de rendre disponible
ou de diffuser une telle image ou représentation, par quelque
moyen que ce soit, de l’importer ou de l’exporter, de la faire
importer ou de la faire exporter, est puni des mêmes peines. »
Le texte est suffisamment large pour inciter à la prudence.
Il serait bon que les professionnels soient informés de
l’évolution de ces questions et que, comme aux États-Unis,
un débat puisse s’ouvrir sur les réponses à leur donner : s’il
n’est pas niable que l’Internet puisse représenter un espace
potentiel de dangers pour un jeune public, les solutions adoptées dans les bibliothèques pour y remédier doivent préserver
les libertés publiques. ■
10. www.delegation.internet.gouv.fr/mineurs/actions.htm
36
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
CENSURE CULTURELLE, CENSURE ÉCONOMIQUE
Nous avons appris à désherber très fréquemment, à ne conserver qu’un nombre de documents permettant des rangements et des espaces plus aérés, plus de places assises – mais aussi une utilisation plus large des pratiques de mise
en valeur et de présentation. Nous savons aussi que nous devons accorder une part plus importante aux « livres dont
on parle », d’un côté, et à la littérature « facile » de l’autre, pour faire en sorte que les lecteurs s’approprient mieux les
nécessaires quoique non suffisantes à l’efficacité de notre rôle de conseil, d’ouverture, de prescription.
Mais il nous faut aussi porter attention à un domaine très différent, mais qui rejoint ce dernier rôle cité : c’est le rôle
des bibliothèques à l’égard de la « petite édition » – qui est souvent l’édition en province. La « petite différence » avec
la « grande édition », c’est qu’elle s’accommode très mal de critères de désherbage uniformes – par exemple d’un
© c/i/r/c/é
bibliothèques, en aient une image plus proche de la très grande diversité de leurs lectures. Ce sont là des conditions
Le 26e Marché de la Poésie en 2008.
taux de rotation supérieur à trois.
En n’achetant pas les productions de la petite édition, en ne prenant pas le risque de très faibles taux de rotation, en ne faisant pas le travail
de monstration qu’elles sont seules à pouvoir faire, les bibliothèques ne pratiquent-elles pas une forme de censure, une censure culturelle
d’abord, économique ensuite ?
Récemment, une bibliothécaire posait dans une liste de diffusion bien connue la question suivante : « Bonjour, la médiathèque de… a un
fonds important de poésie contemporaine, dont une grande partie ne sort pas, et nous nous apprêtons à le désherber. Connaissez-vous
des bibliothèques que d’éventuels dons pourraient intéresser ? Que faire des livres épuisés, rares, témoins d’une époque ? Merci de vos
idées. »
Une idée ? Risquons celle-ci : surtout, gardez et poursuivez !
Domaine exemplaire au sein de la « petite édition », l’édition de poésie a beaucoup de mal à vivre, malgré des coûts de production très
faibles : les méthodes de fabrication et de diffusion sont très artisanales, quand elles ne sont pas en grande partie militantes – militantes
de la littérature, bien sûr ! Pour une grande part, elle ne survit même que grâce au CNL. Pourtant, il y a dans notre pays environ 600 revues,
500 éditeurs, 600 titres annuels de poésie ; les tirages vont de 150 à 1 000, les revues subsistent grâce à 2 à 300 abonnés. Sur 24 éditeurs
cités par Pierre Maubé dans un article sur le site www.printempsdespoetes.com, 5 seulement sont en Île-de-France, et 4 sur 15 revues.
Très forte implantation en province, absence totale de visibilité dans les médias – une page par trimestre en gros dans le Monde des
livres –, quasi absence des librairies, cela suffit à expliquer en grande partie ces chiffres. Pourtant, la poésie est lue : la collection « Poésie »
Gallimard connaît des tirages de 15 à 25 000 exemplaires, bien meilleurs donc que la plupart des romans ! Il suffit de voir le public se presser
au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice à Paris, en juin : on a pu y voir, il y a quelques années, les premières expressions publiques
de slam, par exemple.
On peut étendre le propos à d’autres genres éditoriaux, romans, nouvelles et essais, publiés par ceux que l’on a coutume d’appeler les
« petits éditeurs ». Les bibliothèques ont ici un rôle déterminant à jouer, loin des sirènes de l’audimat et des taux de rotation des stocks.
Ce rôle commence simplement par les acquisitions : les chiffres de tirage donnés ci-dessus montrent assez qu’il suffit d’un nombre somme
toute restreint de ventes pour aider à la survie économique de beaucoup de ces maisons. Ils montrent aussi que l’absence d’acquisition
par les bibliothèques peut aussi s’apparenter à une double censure, économique et culturelle. Il n’est pas besoin d’y consacrer des parts
importantes de nos budgets, mais nous pouvons dans ce domaine comme dans d’autres élaborer une politique d’acquisition particulière,
en complément de la politique générale, et en portant attention aux critères locaux et régionaux. Dans chaque région, les bibliothécaires
trouveront des librairies qui les aideront, des sites existent – dont Zazieweb – , qui peuvent les aider à mieux connaître ce qui se fait dans
et hors de leur région, et hors de Paris.
Ce rôle passera aussi par l’attention portée à la vie littéraire locale : beaucoup de grands auteurs ont commencé par là ! Je me souviens d’un
concours de nouvelles d’une MJC, qui couronna une année (1998) une inconnue nommée plus tard Anna Gavalda !
Les bibliothèques doivent ensuite, bien sûr, donner une visibilité permanente à la petite édition, par un traitement de présentation et de
conseil aux lecteurs particuliers. Quelques idées ? Faire construire un meuble de présentation spécifique, alimenter dans un journal local une
chronique sur « les livres dont on n’a pas beaucoup parlé », faire participer un groupe de lecteurs à un prix littéraire consacré à l’édition en
région, organiser dans la bibliothèque des petits salons du livre, etc. Et puis, pour un temps et pour ce domaine, oublier le taux de rotation :
ne pas désherber trop vite ce qui n’est plus visible ailleurs ! Alors, nous cesserons de censurer inconsciemment !
Jean-François JACQUES
Bureau des bibliothèques
de la Ville de Paris
Bibliographie : Pierre Jourde « Éloge de la petite édition », Le Monde diplomatique, janvier 2007.
JEAN-FRANÇOIS JACQUES 䊳 Censure culturelle, censure économique
37
DOSSIER
BERNARD JOUBERT
Écrivain, journaliste,
directeur de collection
«
Reviens,
Pauvert, ils sont
Auteur du monumental
Dictionnaire des livres
et journaux interdits,
paru l’an dernier au
Cercle de la Librairie, le
regard panoramique de
Bernard Joubert sur un
devenus pleutres ! »
Entretien avec Bernard Joubert
demi-siècle de censure
en France autorise un
recul salutaire… et une
• Avez-vous constaté une hiérar-
la protège mieux des foudres de la censure que ce que l’on
rienne : beaucoup de
chisation des trois cibles privilé-
appelle maintenant les « mauvais genres ». Pensez-vous que
bruit pour rien !
giées de la censure – le sexe, la
ce soit le cas ?
DR
conclusion shakespea-
Roman policier, interdit d’exposition
en 1955, condamné pour outrage aux
bonnes mœurs, puis relaxé en appel.
politique et la violence ?
Disons que la littérature de gare a été plus souvent sous
Bernard Joubert : Quantitati-
surveillance, donc plus souvent interdite, que celle parais-
vement, c’est le sexe qui a le plus pré-
sant chez les grands éditeurs. La loi de 1949 a instauré une
occupé les censeurs durant la seconde
Commission de surveillance qui, pour ce qui concerne le
moitié du XXe siècle ; ils y ont consa-
contrôle des publications pour adultes, ne s’est tout d’abord
cré beaucoup de temps et d’énergie.
préoccupée que des périodiques. En 1954, il y a eu ce glis-
L’outrage aux bonnes mœurs – qui
sement : comme des collections de romans policiers et de
n’existe plus – était une loi spécifi-
guerre étaient vendues chez les marchands de journaux, la
quement conçue pour cela. Avec l’ar-
Commission a demandé l’interdiction de certains titres. Bien
ticle 14 de la loi de 1949, on interdisait
vite s’y sont ajoutés des romans sexy, toujours dans des col-
d’exposition les publications licen-
lections populaires, puis on est passé aux ouvrages de librai-
cieuses afin de protéger la jeunesse.
rie avec des essais de militants anticléricaux. Et, à la fin des
Et avec l’article 14 de la loi de 1881, on
années 1950, la Commission a commencé à s’en prendre à des
interdisait de circulation en France les
éditeurs renommés comme Gallimard et Albin Michel. Mais la
revues étrangères contenant des pho-
production de ceux-ci n’était habituellement pas surveillée.
tographies de pin-up dans les années
Le premier livre interdit chez Albin Michel le fut suite à l’in-
1950 et de pornographie scandinave
tervention d’un citoyen indigné dont j’ai retrouvé, dans les
ou américaine dans les années 1970,
archives, la lettre de dénonciation. Pour les essais anticléri-
cette fois au motif de l’ordre public.
caux, ce fut l’Union nationale des associations familiales puis
Maurice Papon qui prirent l’initiative de fournir ces livres à la
38
• On estime ordinairement que, sauf cas spectaculaires,
Commission. Bref, certains petits éditeurs étaient systémati-
la dimension « artistique » de la littérature « légitimée »
quement surveillés, voire soumis au dépôt préalable, tandis
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
que tous les autres, dont les grandes maisons, ne l’étaient
que par accident. Mais le jour où un Nicolas Genka 1, édité par
Julliard, était examiné, il ne bénéficiait pas de plus de clémence
qu’un mercenaire du roman de gare. Tout ça est bien terminé
aujourd’hui, la Commission existe toujours mais la censure
administrative des livres est tombée en désuétude dans le
courant des années 1980. La loi de 1949 et la Commission sont
à l’agonie depuis de nombreuses années.
• BD, la littérature populaire, romans photos, presse
en général : toutes ces formes de publication font appel à
l’image. Quel est son poids dans la décision des censeurs ?
Je vous réponds toujours d’un point de vue historique, sur
fin du XXe s. Bien sûr, l’image déplaisait encore plus aux censeurs que le texte. Elle était aussi plus facilement repérable
© copyright
cette période qui va de l’après seconde guerre mondiale à la
par eux. On a vu des romans interdits simplement parce qu’une
pin-up, sur leur couverture, était jugée vulgaire. Et ce sont les
Bernard Joubert.
illustrations qui ont fait interdire Les Larmes d’Éros de Georges
romans interdits, sans jamais donner plus de précision, telle
Bataille, non le texte de Bataille lui-même. Mais on a vu aussi
que la date d’interdiction. Comme la base de mon travail a
l’inverse, des livres interdits d’exposition parce que leur pré-
été de dresser la liste exhaustive de toutes les interdictions à
sentation non illustrée paraissait trop anodine aux yeux des
partir des documents administratifs, ce problème m’est alors
censeurs, elle n’informait pas assez sur le contenu sexuel des
apparu : de Septentrion, il n’y avait aucune trace dans les
pages intérieures. La Commission de surveillance reprochait à
archives de la censure, ni dans les arrêtés ministériels, ni dans
René Julliard la sobriété de sa maquette de couverture, qui pou-
les procès-verbaux de la Commission de surveillance, pas plus
vait être confondue avec celle de livres recommandables aux
d’ailleurs que du côté des poursuites pour outrage aux bon-
adolescents… Toutes les raisons étaient bonnes, en résumé.
nes mœurs. De là, j’ai mené mon enquête. Personne n’avait
Elles menaient parfois à des décisions ubuesques. Par exemple,
encore songé à interroger Claude Tchou, l’éditeur d’origine,
le pocket Jezabel, publié à la fin des années 1960. Il ne contenait
qui m’a confirmé ce que j’entrevoyais : Septentrion n’avait
que de la bande dessinée, une série de science-fiction pour
pas été interdit. Et j’ai continué mes recherches jusqu’à com-
adultes, avec une héroïne en tenue sexy, réalisée par un grand
prendre pourquoi, sincèrement, Calaferte pouvait s’être senti
dessinateur italien, Magnus. La Commission de surveillance
victime de la censure. C’est quelque chose que j’ai plusieurs
contraignit l’éditeur à ne pas utiliser de dessins sur les couver-
fois constaté : des auteurs ont tendance à exagérer leur statut
tures, seulement des photos, afin de ne pas risquer d’éveiller
de censuré, mais, une fois triés les faits et la fable, il reste
l’intérêt des jeunes lecteurs a priori férus de bande dessinée.
quand même toujours un fond de vérité.
• Quelles surprises vous a réservées cette longue et
minutieuse enquête ?
L’une des informations de mon dictionnaire qui m’a
• Avec le recul et l’érudition qui est la vôtre, pensez-vous
que la censure soit globalement parvenue à ses fins, bref :
est-elle efficace ?
demandé le plus de recherches, parce qu’elle allait à l’encontre
Voilà une pertinente réflexion ! Les censeurs eux-mêmes
des idées reçues, a concerné Septentrion de Louis Calaferte.
devraient se poser cette question avant de mener leurs croisa-
Voilà un roman, excellent, que Denoël et Gallimard rééditent
des, ça éviterait du souci à tout le monde. Ils devraient faire le
depuis plus de vingt ans en le présentant comme ayant été
bilan de leurs prédécesseurs pour juger de la méthode. Quand
interdit lors de sa première parution, en 1963. C’est ce dont
on liste tout ce qui mobilisait les censeurs il y a cinquante ans,
témoignait l’auteur, décédé il y a une quinzaine d’années,
leur lutte contre la bande dessinée, les romans policiers, la
et il était devenu commun de citer ce livre parmi les grands
« propagande homosexuelle », les ouvrages licencieux… Quelle
1. Auteur de L’Épi monstre (Julliard, 1962), préfacé par Marcel Jouhandeau.
débâcle ! Au-delà du court terme, ils ont totalement échoué.
BERNARD JOUBERT 䊳 « Reviens, Pauvert, ils sont devenus pleutres ! »
39
DOSSIER
• Le présent semble tiraillé entre une permissivité
de Pierre Louÿs en les faisant précéder de deux pages du Code
acquise et un retour de l’ordre moral, comment le jugez-vous
pénal ! Une horreur insensée ! Les avocats s’enrichissent, les
au regard de l’histoire ?
éditeurs incluent ces honoraires dans leur compte d’exploi-
Ces dernières années sont marquées par un fort penchant
tation — les coûts de fabrication à partir desquels ils calcu-
à l’autocensure. Celle-ci a toujours existé, bien sûr, mais était
lent le prix de vente. Les grands perdants de l’affaire, ce sont
justifiée par le fait que la censure était réellement très active
les auteurs et les lecteurs. En un mot, ma pensée : reviens,
par ailleurs. Jusqu’au début des années 1970, montrer des
Pauvert, ils sont devenus pleutres !
poils pubiens sur des photos de nus sensuels, c’était encourir à coup sûr un procès pour outrage aux bonnes mœurs. Il
• Pour finir, vous avez beaucoup travaillé en bibliothèque,
y avait donc un interdit réel qui faisait qu’on ne publiait ce
mais vos recherches portaient justement sur des ouvrages
genre de photos que retouchées ou clandestinement. Côté
qu’il s’agissait de soustraire au regard public : comment
littérature, les petits éditeurs donnant dans l’érotisme se
appréciez-vous le rôle qu’ont joué (ou pas) les biblio-
retrouvaient vite soumis à un mortel dépôt préalable de leurs
thèques françaises dans la préservation ou l’accessibilité de
nouveaux livres. Des jugements ordonnaient la fermeture des
ces publications ?
maisons d’édition et condamnaient parfois les responsables
Je ne crois pas que des bibliothèques autres que la
à la prison. Une réelle censure, donc, chiffrable en centaines
Nationale possèdent des collections de revues de pin-up ou
de cas, justifiant qu’existe l’autocensure.
de romans sexy. Pas pour des raisons de censure, mais parce
Aujourd’hui, phénomène nouveau qui a pris de l’ampleur
que ce n’est pas leur rôle de conserver cela. Aussi ai-je dès le
cette dernière décennie et qu’il faut combattre si on aime les
début orienté mes recherches chez des collectionneurs privés.
livres et la liberté, la censure est devenue un épouvantail que
Bouquinistes, vieux auteurs et vieux éditeurs m’ont aussi bien
des cabinets d’avocats agitent pour qu’on fasse appel à leurs
aidé. Je suis tout de même passé au CNBDI d’Angoulême, qui
services de relecture. Alors qu’aucun roman n’a été condamné
possède des archives très intéressantes sur la loi de 1949 et
ou interdit pour cela depuis très longtemps, ils caviardent des
un fonds extraordinaire de bandes dessinées.
scènes sexuelles dans les manuscrits et font apposer dans les
Pour la BnF, je craignais que les conditions d’accès aux
ouvrages d’invraisemblables avertissements qui entretien-
documents me fassent perdre beaucoup de temps, aussi ne
nent la peur des milieux éditoriaux. On a réédité des poèmes
m’y suis-je rendu que vers la fin. Mes craintes étaient infondées. Sur le site de Tolbiac, j’ai eu affaire à Olivier Siffrin, du
Bernard Joubert, Anthologie éro-
département Littérature et art, qui m’a vraiment simplifié la
tique de la censure, préf. Jean-
tâche en m’accordant des communications en masse. Sans
Jacques Pauvert, La Musardine,
cela, j’y serais encore ! En revanche, je n’ai eu qu’une fois à
2001, 374 p., 15,2x24 cm, ISBN
me rendre à Richelieu, pour quelques livres de photos qui
2-84271-095-9
avaient été classés aux Estampes, et ça ne s’est pas bien
« Voici un livre de combat, un
passé. L’anecdote mérite d’être rapportée, elle témoigne de
livre partisan, un livre néces-
notre époque. À peine avais-je déposé ma demande qu’un res-
saire. » C’est par ces mots que
ponsable, un monsieur assez âgé, a voulu me mettre dehors.
J.-J. Pauvert salue cet ouvrage,
À haute voix, dans la salle pleine de chercheurs interloqués,
résumant ensuite l’ « excep-
il a clamé me reconnaître, que j’étais déjà venu consulter des
tion française » par une for-
documents pédophiles. J’ai expliqué que c’était ma première
mule choc : en France, « il n’y
visite, pour des recherches historiques sur les livres interdits,
a pas d’ouvrage interdit, il n’y
d’où sa nouvelle opposition : « Puisqu’ils sont interdits, je ne
a que des éditions condamnées. » Les principaux points
peux pas vous les communiquer. » J’ai argumenté que la loi
du droit résumés dans une brève introduction, ce sont
de 1949 avait pour but de soustraire certaines publications à
ensuite 48 textes à déguster, de Claude Le Petit (mar-
la vue des mineurs, pas des adultes. Il m’a finalement laissé
tyre mort au bûcher en 1662) à Esparbec, interdit en
consulter les trois ou quatre livres que j’avais demandés, sous
1995 : leurs abondantes notices dévoilant le détail des
le regard noir des autres chercheurs. La police ne m’attendait
errements casuistiques d’Anastasie n’étant pas moins
croustillantes que les textes incriminés.
40
pas à la sortie. Fin heureuse de l’anecdote. ■
Ph.L.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Propos recueillis par Philippe LEVREAUD
DOSSIER
AU NOM DE LA LOI… DE LA JEUNESSE ET DE LA LIBERTÉ
Il aura fallu plus de 1 200 pages pour répertorier les 6 900 titres actuellement frappés d’interdiction, depuis 1949, par les articles 13 et 14 de la loi sur les publications
destinées à la jeunesse, et l’article 14 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.
4 900 environ sont des publications françaises, et les 2 000 restants des publications
de « provenance étrangère » ou en « langues étrangères ». Débutée en 1994, il aura
fallu près de quinze ans pour mener à bien cette entreprise colossale pour laquelle
le journaliste et directeur de collection Bernard Joubert a bénéficié du concours de
bénévoles zélés qui ont fouillé les étals des bouquinistes pour dénicher nombre
de publications disparues, retracer dans le détail, notice après notice, l’itinéraire
tortueux d’éditeurs zigzagant devant les ciseaux d’Anastasie, débusquer les bernard-l’ermite du pseudonyme, et débrouiller enfin l’écheveau des arrêtés, avis et
discussions de la Commission de surveillance depuis 1949.
Une introduction pratique donne les origines – et les buts – de la loi de 1949, enracinée dans un projet élaboré par la Ligue française pour le relèvement de la moralité
publique datant de l’Occupation, ses périmètres et ses conséquences. La parution
au JO rendant seule un arrêté d’interdiction effectif, le point est fait sur certains livres « maudits » pour lesquels lesdits
arrêtés n’ont jamais été publiés. Une chronologie très précise jusqu’en 2007 parcourt ces 58 dernières années, complétée
en annexe de celle des arrêtés, titre par titre (près de 100 p.), des importations prohibées, et d’éloquents graphiques sur la
fréquence des divers types d’interdictions. Enfin, last but not least, la liste des membres de la Commission de surveillance
depuis 1950 lui prêtera chair – pas moins de 30 p. en tout petit corps – parmi lesquels vous ne manquerez pas de trouver
(car vous chercherez !) celui de quelques illustres bibliothécaires… Elle est suivie du texte des lois et d’un remarquable index
(16 700 titres et noms). L’ensemble forme, on s’en doute, l’ouvrage de référence qui mettra fin à certains débats, mais ne
manquera pas d’en ouvrir de nombreux autres.
Cette description était nécessaire, elle n’est certainement pas suffisante. Car ce dictionnaire se lit, attentivement, de la
première à la dernière ligne. Au-delà de mentions inévitablement répétitives, les notices sont généralement développées et
courent parfois sur plusieurs pages – pour des titre de presse bien sûr, Hara Kiri, Lui, Détective, mais aussi pour Mano l’Archange ou Hitler les dernières heures –, rapportant commentaires et débats, démêlant des points d’histoire ou des filiations
compliquées dans le cas de rééditions multiples d’ouvrages censurés et de changements de présentation de magazines. Des
histoires drôles de Carlos – interdites et citées, avec malice, intégralement – au rôle d’Elsa Triolet prenant position contre
la « littérature ignoble » après qu’Aragon ait publié Le Con d’Irène, ce sont des centaines de « petits faits » qui alimentent
la grande rivière de cette belle tranche de l’histoire des mœurs au XXe s. Évidemment, les publications érotiques et pornographiques forment la majorité des ouvrages recensés, systématiquement illustrés (4 900 vignettes, une mine en soi…).
Et avec quel sérieux ! Au hasard, la notule de La novice, « roman-photo pornographique », énumère quels objet servent à
quelles fins, et cite même les propos de Frère Eusèbe en latin de boudoir plus que de sacristie… Mais on connaîtra également
les vicissitudes éditoriales des Études de psychologie sexuelle de Havelock Ellis publiées sans problèmes depuis 1908 et
subitement interdites en 1964, les courants contraires qui ont ballotté Lourdes, lentes… (de « l’éloignement des mineurs »
à l’« outrage aux bonnes mœurs », pour échouer au Grand Livre du mois et renaître dans la collection « L’Imaginaire »), les
ruses de Sioux du porno-business, ses inventions, ses recyclages opportunistes (voyez Jouir sans entraves), les démêlés
de la « pensée 68 » (la revue Recherche), etc.
On dira bientôt le Joubert comme on dit le Robert ou le Maîtron. Bref, une Bible, format inclus.
Philippe LEVREAUD
Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et journaux interdits, Éditions du Cercle de la Librairie, 2007, 1216 p., ill.
ISBN 978-2-7654-0951-9
BERNARD JOUBERT 䊳 « Reviens, Pauvert, ils sont devenus pleutres ! »
41
DOSSIER
PHILIPPE CANTIÉ
Directeur ISSN France
BnF
Banned Books
Week : une fête
Aux États-Unis, les
bibliothécaires en
adeptes des techniques
non-violentes, ont
retourné la censure
contre elle-même
en l’exposant au
pour combattre
la censure
jour. Faisant d’une
pierre deux coups,
cet Halloween
La liberté intellectuelle implique un cercle, et ce cercle est brisé
bibliothéconomique
C omme tous les ans depuis 1982,
la communauté étatsunienne du
si la liberté d’expression ou l’accès aux idées sont contrariés. »
est aussi une action de
livre (bibliothèques, éditeurs,
(Extrait du manuel de l’American Library Association sur la
promotion de la lecture.
libraires, journalistes etc.) célèbre le
liberté intellectuelle.)
Simple et efficace ?
Cela reste à voir.
droit à la lecture (Freedom to read) à
l’occasion de la Semaine des livres
censurés (Banned Books Week) qui
se déroule traditionnellement à la
fin du mois de septembre. Lecture d’ouvrages controversés,
concours d’affiches, expositions, publication d’articles dans
la presse, tous les moyens 1 sont bons pour rappeler un droit
qui est au fondement même de la liberté intellectuelle : « La
liberté intellectuelle n’existe qu’à deux conditions : d’une part
le droit de tout individu à avoir une opinion sur n’importe
quel sujet et à communiquer ces idées sous toute forme qui
lui paraît convenir, d’autre part que la société s’engage en
faveur du droit de libre accès à l’information et aux idées quel
que soit le moyen de communication utilisé, le contenu de
l’œuvre ou le point de vue à la fois de l’auteur et du récepteur
de l’information. La liberté de s’exprimer par le biais d’un
quelconque mode de communication, y compris Internet, perd
tout son sens si l’accès à cette information n’est pas protégé.
1. L’ALA propose d’ailleurs un kit pour les bibliothécaires en manque d’imagination.
42
TENDANCIEUSES TENDANCES
Banned Books Week est une incitation à la vigilance de la
part de l’American Library Association (ALA). Certes les censeurs qui, à titre individuel ou au nom d’un groupe, réclament
aujourd’hui le retrait de tel ou tel ouvrage ont rarement gain
de cause. Mais, ces velléités de censure qui mettent régulièrement en cause le droit à la lecture démontrent qu’aucun
principe démocratique n’est jamais acquis.
L’Office for Intellectual Freedom (OIF), bureau chargé
au sein de l’American Library Association 2 du suivi de ces
questions, a enregistré entre 1990 et 2004 pas moins de
8 332 déclarations de la part de bibliothèques ayant reçu une
demande de retrait d’ouvrage. C’est sans doute sous-estimer
le nombre réel de cas puisque des recherches ont démontré
que seul un cas sur 4 ou 5 était porté à la connaissance de
l’OIF. Entre 2000 et 2005, le total de cas rapportés s’élève à
2. La plupart des informations citées dans cet article figurent sur le site de
l’ALA : www.ala.org/ala/aboutala/offices/oif/bannedbooksweek/bannedbooksweek.cfm
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
3 019. D’une année sur l’autre, les statistiques varient entre
environ 450 et 550 sans que se dégage véritablement une
tendance générale. C’est en 2000 qu’il y a eu le plus d’affaires
(646), en 2005 qu’il y en a eu le moins (405). L’ALA prétend en
tout cas que sans Banned Books Week, le nombre des
ouvrages censurés serait beaucoup plus conséquent. On aimerait bien cependant
connaître le nombre de
demandes de retrait
d’ouvrages
qui aboutissent,
ainsi que
les raisons
pour lesquelles seul un
DR
cas sur 4 ou 5 est signalé.
L’OIF classe les demandes
de retrait en fonction du motif sur
lequel elles s’appuient. Cette catégorisation n’a rien de scientifique. Les motifs le plus souvent invoqués sont les suivants :
caractère choquant de la langue, thèmes liés à la sexualité,
inadaptation du document à la catégorie d’âge et violence
des contenus.
ensuite des groupes divers (notamment religieux) et des
instances de tutelle (administrateurs, membres du conseil
d’administration, municipalités, élus). Les usagers de bibliothèques publiques ne représentent que 9 %.
Banned Books Week est une machine de guerre contre
la censure qui se paie le luxe de faire preuve d’une étonnante magnanimité vis-à-vis des censeurs : les ouvrages sont
LES COULISSES DE LA FÊTE
d’ordinaire mis en cause avec les meilleures intentions du
La lutte contre la censure est l’occasion pour les bibliothèques
monde – protéger autrui, fréquemment les enfants, d’idées
de se donner le beau rôle. Banned Books Week essuie néan-
ou informations problématiques. Les censeurs sont aussi des
moins un certain nombre de critiques.
lecteurs…
Certaines voix s’élèvent d’autre part pour signaler que
Chaque parent est en droit d’interdire à ses enfants l’accès
Banned Books Week ne prend pas en compte l’ensemble
à certains ouvrages. Mais il s’agit d’une décision strictement
des phénomènes. La fermeture de bibliothèques dotées de
privée qui s’applique dans les limites de la sphère familiale et
fonds sur les sciences de l’environnement sous le prétexte
ne saurait concerner les enfants d’autrui. Sauf qu’à exercer
fallacieux de restrictions budgétaires est un exemple de
trop strictement cette responsabilité, les parents risquent de
censure par l’administration Bush 3 auquel Banned Books
détourner leur progéniture non seulement d’ouvrages ciblés
Week ne fait nullement référence… La manifestation porte
mais de la lecture et de son apprentissage.
par ailleurs sur les livres, notamment la fiction, alors que la
Le classement des demandes de retrait par type d’établis-
censure aujourd’hui, c’est avant tout le filtrage de l’Internet 4.
sement et initiateur de la demande confirme l’état des lieux
La presse américaine a eu beau jeu de stigmatiser lors des
dressé par l’ALA pour la période 2000-2005. 75 % des cas se
derniers Jeux olympiques le contrôle de l’Internet par les
produisent dans un environnement scolaire. Le plus souvent,
autorités chinoises alors que dans le même temps le Congrès
c’est un parent qui demande qu’un livre soit retiré de la bibliothèque de l’école ou du programme d’enseignement. Seuls
17 % des cas concernent les bibliothèques publiques et 3 %
les bibliothèques d’enseignement supérieur et de recherche.
60 % des initiateurs de demandes sont des parents. Viennent
3. Lire par exemple Andrew Albanese, « Shuttered EPA libraries Reopen
After Two-Year Battle, but concerns remain », Library Journal, 30/09/2008 :
www.libraryjournal.com/article/CA6600237.html?desc=topstory
4. Lire Stephen Abram, « ALA Banned Books Week » (19/08/2008) : http://stephenslighthouse.sirsidynix.com/archives/2008/08/ala_banned_book_1.html
PHILIPPE CANTIÉ 䊳 Banned Books Week : une fête pour combattre la censure
43
DOSSIER
américain cherchait à interdire l’accès à certains types de
sure, vestige de l’obscurantisme, est soluble dans la lumière.
contenus dans les institutions publiques 5. L’anecdote de
La stratégie consiste par un retournement spectaculaire à
cette société qui a bloqué l’accès à son propre site parce que
mettre l’accusateur en position d’accusé, sommé de livrer ses
son siège était situé dans la localité de Middlesex suffit à
raisons, partant du principe que la censure est de l’ordre de la
démontrer l’absurdité du filtrage d’Internet.
pulsion et non de l’argument rationnel.
Quelques semaines à peine avant Halloween, les biblio-
Mais Banned Books Week est surtout un outil de promo-
thèques jouent surtout à se faire peur en agitant l’épou-
tion de la lecture qui vient à point nommé à l’heure où des
vantail de la censure. L’OIF évoque un regain de la censure
enquêtes signalent qu’elle est en déclin 8 aux États-Unis…
pour remobiliser les troupes : « Ceux qui s’en prennent à tel
L’objectif n’est pas de condamner les censeurs au bûcher mais
ou tel livre n’ont plus honte d’exprimer ce qui pourrait être
d’honorer les ouvrages et auteurs qui ont eu maille à partir
considéré comme un point de vue singulier ou une opinion
avec la censure. Quoi de mieux pour aiguiser la curiosité sinon
impopulaire 6. » En faisant jouer différentes échelles de temps
les appétits de lecture que la promesse de contenus polémi-
(liste des ouvrages ou auteurs le plus souvent mis en cause au
ques ou sulfureux ? Les associations de libraires américains ne
cours de l’année précédente, des cinq dernières années, de la
se sont pas fait prier pour chanter les louanges de la liberté
dernière décennie, du XXe s., etc.), le péril est comme démulti-
d’expression, bien conscientes que les fruits interdits sont
plié. Les censeurs, c’est sûr, assiègent nos bibliothèques… De
parmi les plus juteux.
même, les statistiques a priori inquiétantes fournies par l’OIF
amalgament des comportements très divers, la « censure »,
BANNED BOOKS WEEK 2008
définie comme tout changement relatif à l’accès au document
(exclusion, restriction, retrait ou modification des conditions
d’âge) n’étant que le degré ultime d’un phénomène qui commence par une simple remarque ou jugement, une protestation orale, une demande par écrit, et une mise en cause
publique. La censure n’est donc plus ce qu’elle était, malgré
le triomphe des valeurs familiales, l’essor de la droite religieuse et le phénomène du politiquement correct. On sent ici
décerné à And Tango Makes Three de Justin Richardson
et Peter Parnell. Cet ouvrage pour la jeunesse traite de
l’homoparentalité à travers les aventures d’un bébé
pingouin. Il a d’ailleurs déclenché une contre-manifestation
qui a coïncidé avec Banned Books Week. Une association
chrétienne 9 a en effet proposé publiquement de faire don
et là poindre la nostalgie des querelles d’antan : « Il serait bon
à plusieurs bibliothèques d’ouvrages destinés à rétablir
qu’il y ait bien davantage de cas de censures dans le comté
l’équilibre et le pluralisme des collections quant à la question
de Forsyth. Cela signifierait au moins qu’il existe encore des
de l’homosexualité.
lecteurs et l’on pourrait ainsi participer à des débats houleux
Mais c’est surtout l’ombre de la prochaine élection pré-
sur la liberté d’expression et le premier amendement, sur ce
sidentielle aux États-Unis qui a plané sur cette édition 2008
qui est de la littérature et ce qui n’en est pas. Mais alors que
dont l’un des mots d’ordre était : « Élisez votre ouvrage préféré
débute une nouvelle édition de la Banned Books Week, c’est
parmi ceux ayant été la cible des censeurs. » Banned Books
hélas le calme plat sur le front de la censure 7. »
Week a servi de toile de fond à une polémique autour de Sarah
Certes l’ALA fait de Banned Books Week un outil d’auto-
Palin, colistière du candidat républicain. En 1996, alors qu’elle
défense à l’usage des bibliothèques. Chaque étape de la pro-
était maire d’une petite ville d’Alaska, elle aurait demandé au
cédure à suivre lorsqu’une bibliothèque reçoit une demande
responsable de la bibliothèque si elle avait le pouvoir de faire
de retrait est minutieusement expliquée. L’ALA préconise une
retirer certains ouvrages.
politique de la transparence maximale. C’est en portant chaque affaire sur la place publique que tout se dénoue. La cen5. Cf. infra, Hervé Le Crosnier, « La fin de l’innocence. Censure et Internet »,
pp. 53-56.
44
Le titre de « livre le plus contesté de l’année 2007 » a été
Ces nouveaux départs de feu sont presque une bonne nouvelle pour Banned Books Week… ■
6. Judith Krug, directrice de l’Office for Intellectual Freedom citée par Gina Davis
dans « The Censorship Challenge », Baltimore Sun (12/02/2006) : www.baltimoresun.com/news/opinion/ideas/bal-id.teenlit12feb12,0,3538072.story
8. Pour un compte rendu du rapport du National Endowment for the Arts, voir
Motoko Rich, « Study Links Drop in Test Scores to a Decline in Time Spent
Reading », The New York Times (19/11/2007) : www.nytimes.com/2007/11/19/
arts/19nea.html?_r=1&pagewanted=print&oref=slogin
7. John Railey, « ‘Dangerous books’ are a big reason to keep reading », WinstonSalem Journal, 28/09/2008 : www2.journalnow.com/content/2008/sep/28/
dangerous-books-are-a-big-reason-to-keep-reading/opinion/
9. Lire Michael Alison Chandler, « Conservative Group Urges Libraries to Accept
Collection » (3/10/2008) : www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/10/02/AR2008100203644.html
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
“Une bibliothèque,
ENCYCLOPÉDIE
c’est le carrefour
INFORMATIQUE
RELIGIONS
de tous les rêves
PSYCHOLOGIE
PHILOSOPHIE
de l’humanité”
SCIENCES SOCIALES
Julien Green
DROIT
LANGUE FRANCAISE
SCIENCES
NATURE
TECHNIQUES
MEDECINE
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BRICOLAGE
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ARTS
SPORTS
LITTERATURE
BRM MOBILIER • SAS au capital de 500 000 euros • RCS Bressuire 452 375 306 • Siret 452 375 306 000 19 • APE 361 C • Crédits photos : Artémis Communication, PhotoAlto • 04/2007
HISTOIRE
> Concepteur de Solutions
> Fabricant de Mobilier
> Bibliothèques & Médiathèques publiques
> Espaces publics multimédias
> Siège social :
Parc d’Activité de St Porchaire
BP 54 - 81 Boulevard de Thouars
79302 Bressuire cedex
tél. : 05 49 82 10 40
> Service commercial :
862 rue des Crais - BP 32036
71020 Mâcon cedex 9
tél. : 03 85 20 50 15
fax : 03 85 34 71 53
fax : 05 49 74 02 91
> e-mail : brm-mobilier@brm-mobilier.fr
> internet : www.brm-bibliotheques.com
DOSSIER
SYLVIE TOMOLILLO
Responsable du Centre de ressources
sur le Genre, Mémoire gay et lesbienne
BM de Lyon
De la
Comment faire passer
la sexualité (en tous
genres) de la honte
à la reconnaissance
et à la visibilité
publique dans un
part maudite
à la Part-Dieu
Le centre de ressources
sur le genre à la BM de Lyon
espace démocratique ?
La pluralité de
ses missions, leur
E n 2005, la mairie de Lyon et la
complémentarité, a pu
direction de la bibliothèque muni-
Aborder cette création sous l’angle de la censure semble d’em-
faire de la bibliothèque,
cipale annonçaient la création d’un
blée paradoxal. La singularité de l’expérience nécessite sans
centre de ressources documentaires
doute de dissiper quelques idées reçues, quitte à identifier
sur la mémoire gay et lesbienne au
plus finement des points de résistance. Idéalement, il faudrait
institutions de la cité, le
sein de la bibliothèque de la Part-
au préalable exposer les conditions socio-historiques dans
lieu privilégié de cette
Dieu. Alors que le projet parisien du
lesquelles certains « objets culturels » adviennent, mais nous
centre d’archives et de documenta-
nous contenterons d’assumer ici que la légitimité de notre
tion homosexuelles semblait bloqué
objet n’est pas encore établie. Si les discriminations liées au
depuis 2001, Lyon misait donc sur
sexe et à la sexualité sont au cœur de débats démocratiques
le service public. Outre les moyens
depuis plusieurs décennies, faire des minorités sexuelles et
matériels et techniques dévolus
transgenres les sujets d’une démarche patrimoniale et de
à ses missions patrimoniales, la
connaissance ne va pas de soi.
parmi toutes les
© Jean-Baptiste Carhaix / BM de Lyon
délicate opération.
Sister Dominique Nique Nique,
San Francisco 1984.
46
UN PROJET POLITIQUE
Bibliothèque municipale de Lyon
Nous avions, au départ, un objet et un angle d’approche
(BmL) détenait notamment le fonds
relativement restreints : l’homosexualité et la mémoire. Or,
Chomarat, collection privée dépo-
l’histoire des mouvements sociaux, y compris leurs déve-
sée en 1992 et comportant de nom-
loppements actuels, est un appel incessant à plus de com-
breuses archives gay. Elle organisait
plexité. Qu’en est-il de la dynamique « LGBT » (lesbienne, gay,
également, depuis 2002, les Assises
bi, trans) ? De la politique « queer » ? Les transsexuel-le-s et
de la mémoire gay et lesbienne. Le
transgenres ne forment pas une minorité sexuelle : on peut
périmètre intellectuel et les moda-
être transsexuel-le et hétérosexuel-le. La question de la visi-
lités d’existence du Centre de res-
bilité a d’emblée été au cœur de notre démarche, d’un point
sources sur le Genre, Mémoire gay
de vue tant intellectuel que pratique. Selon les interlocuteurs,
et lesbienne — ou « Point G » — ont
il s’agissait surtout de donner une existence tangible et une
été définis au cours de l’année 2007
accessibilité immédiate à nos ressources, ou de lutter contre
en collaboration avec les différents
les discriminations en rendant visibles dans l’espace public des
services de la BmL.
modes de vies jusque-là condamnés au secret et à la honte.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© Françoise Blanchon / BM de Lyon
DOSSIER
Collectif des homos sans papiers, Paris 1998.
ANGLES ET REGARDS
Au sein du personnel de la bibliothèque, les principales
inquiétudes portèrent sur la potentielle remise en cause de
l’universalisme. Or, d’emblée, notre point de vue anthropologique substituait à cette approche celle du relativisme historique et culturel. Nous nous intéressons en effet à la diversité
dans une perspective dynamique et transversale. Dynamique
parce qu’ouverte aux évolutions. Transversale parce qu’au
lieu de se contenter de juxtaposer différents groupes sociaux,
elle entend révéler leurs articulations et montrer comment
les contours identitaires se définissent dans l’interaction. Le
« genre » est non seulement l’outil qui permet de penser cette
transversalité mais un préalable à toute réflexion sur les questions LGBT. Ainsi, lorsqu’un écolier subit des insultes homo-
soupçons de prosélytisme. Cette inquiétude fut dissipée grâce
à une vision d’ensemble de notre travail. Autre corpus dont
nous avons dû envisager le potentiel perturbateur : la série de
photos de Jean-Baptiste Carhaix sur les Sœurs de la Perpétuelle
Indulgence. Ces dernières forment un réseau international de
militants gay investis dans la prévention du sida et contre l’homophobie, officiant en habits de religieuses. Certains collègues
craignaient le scandale. C’était oublier que la bibliothèque
avait déjà exposé ces photos en 1995. Finalement, le document le plus « sensible » (parce qu’en prise avec l’actualité
politique) reste la photographie d’une manifestation de sans
papiers homosexuels. Nous l’avons choisie car elle offre une
alternative aux images stéréotypées du monde homosexuel en
révélant l’hétérogénéité des situations sociales.
phobes, ce n’est pas à sa sexualité qu’on s’en prend mais
Le catalogue de l’exposition « Follement Gay ! » qui s’est
bien à son supposé manque de virilité : les « vrais » hommes
tenue au sein de la BmL du 14 octobre au 31 décembre
et les « vraies » femmes sont hétérosexuel-le-s. Quant au fait
2005, propose une sélection plus vaste. Cet ouvrage ras-
de passer d’homme à femme, de femme à homme, de jouer
semble essentiellement des documents du fonds Chomarat.
sur l’entre-deux, ou d’être né de sexe incertain, cela demeure
Cependant, une composante significative de cette riche collec-
difficilement pensable y compris au sein des communautés
tion n’y figure pas : le corpus pornographique. Disons-le d’em-
homosexuelles. C’est précisément d’une minorité gay qu’ont
blée, la pornographie homosexuelle ne se traite pas différem-
émané les critiques les plus virulentes de la notion de genre.
ment de la pornographie hétérosexuelle. Les conservateurs
Simple incompréhension ou refus du décloisonnement identi-
du département du Fonds ancien auquel est rattaché ce fonds
taire ? Les minorités sont pourtant bien visibles sur notre site
particulier s’assurent que les documents concernés ne soient
Internet dont l’iconographie ne souffre pas d’une comparaison
communiqués qu’aux personnes majeures. Il est vrai que le
avec les portails des associations lyonnaises.
personnel a alors à gérer le « risque » d’une exposition aux
Plusieurs documents ou corpus ont suscité des hésitations
regards des autres lecteurs. Pour l’heure, les archives versées
avant leur mise en ligne. La bibliographie Jeunesse sur l’orien-
aux fonds publics de la BmL ne sont pas encore cataloguées,
tation sexuelle, l’homoparentalité et le sida a généré quelques
mais elles ne comportent pas cette composante.
SYLVIE TOMOLILLO 䊳 De la part maudite à la Part-Dieu
47
DOSSIER
cate d’un point de vue symbolique : comment ne pas penser
au triangle rose ? La seconde supposait de rassembler physiquement tous les ouvrages dans un seul et même fonds.
Outre l’ampleur de la tâche, cette perspective soulevait des
questions philosophiques plus complexes. D’un point de vue
intellectuel, ces documents avaient tout autant vocation à être
intégrés à des collections par disciplines que dans un ensemble thématique pluridisciplinaire. D’autre part, si une visibilité
est nécessaire, nous ne voulions pas symboliquement isoler
les questions LGBT du reste des questions intellectuelles ou
sociétales. Enfin, d’un point de vue pragmatique, nous souhaitions que chacun puisse découvrir ces ouvrages au gré de
ses flâneries dans les différents secteurs de la bibliothèque.
Là encore, nous avons donc choisi la transversalité plutôt que
l’aparté, notre fil d’Ariane parcourant les différentes collections sans supplanter l’approche encyclopédique.
© BM de Lyon
L’inventaire et le repérage informatique représentent à
eux seuls un travail de longue haleine mais, pour reprendre
une remarque de l’anthropologue et psychanalyste américain Gilbert Herdt, il est des tâches plus désagréables que
celle de faire émerger la dimension érotique des relations
Revue Guérir n°98, 15 octobre 1936.
sociales. Les écueils de ce type d’entreprise rétrospective
sont connus : ils consistent à voir l’homosexualité ou le trans-
REPÉRER SANS ISOLER : LE POINT G
sexualisme (par exemple) là où ils n’existent pas ; ou bien à
Un inventaire des différentes collections de la bibliothèque est
ne pas les percevoir lorsque leur expression diffère de ce que
par ailleurs en cours afin de créer une collection thématique
nous connaissons. En ce sens, la mémoire ne dispense pas de
interrogeable via notre catalogue informatisé. Envisageant les
l’histoire, c’est-à-dire d’une approche informée et objective.
différentes possibilités qui s’offraient à nous afin de valoriser
D’un point de vue plus concret, nous disposons de plusieurs
les pièces pertinentes parmi les trois millions de documents
moyens afin de valoriser nos collections. Au printemps 2007,
de la bibliothèque, nous avons dès le départ écarté deux
nous avons par exemple exposé une sélection d’ouvrages
options. La première aurait consisté à repérer les ouvrages à
des XVIIIe et XIXe siècles dans les vitrines du département
l’aide d’une pastille de couleur. Nous l’avons jugée très déli-
Civilisation sur le thème des Lesbiennes dans les collections
anciennes de la Bibliothèque municipale de Lyon. Mythes,
fantasmes et préjugés. Cette exposition réduite ayant lieu
au cœur d’une salle de lecture, nous avons pris certaines
précautions (peut-être excessives), choisissant par exemple
de ne pas montrer les planches illustrant une édition plus
récente (ca 1940) de Gamiani ou Deux nuits d’excès, d’Alfred
de Musset, ayant appartenu à l’Enfer de la bibliothèque (dissout en 1992).
© BM de Lyon
C’est également au département Civilisation qu’est officiellement rattaché le Centre de ressources et que se situe le
fonds contemporain « Genre et sexualités ». Pluridisciplinaire
et multilingue, ce dernier bénéficie du soutien financier du
Précis de tératologie : anomalies et monstruosités chez
l'homme et chez les animaux, Louis Guinard, Paris 1893.
P. 296, fig. 146 : Marie-Madeleine Lefort à l'âge de seize ans.
P. 297, fig. 147 : Marie-Madeleine Lefort à l'âge de soixantecinq ans.
48
Centre national du livre et rassemble les parutions des quinze
dernières années, essentiellement en sciences humaines et en
critique artistique. Ces étagères représentent l’ancrage maté-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© BM de Lyon
DOSSIER
Détail de la couverture du magazine STAR n°4, 1998 : cortège queer de la marche lesbienne, gay, bi et transgenre, Lyon, juin 1998.
riel du Centre qui, comme nous venons de le voir, fédère un
marqués du Point G afin de préserver le secret de son homo-
ensemble de ressources et d’activités disséminées en divers
sexualité. Le fonds « Genre et sexualités » n’est pourtant pas
espaces, temps et formes. En plus de la signalétique propre à
réservé aux personnes homo-bisexuelles ou transgenres.
la salle, ce fonds est remarquable grâce à son logo « Point G ».
Des individus très divers l’utilisent et ses abords sont rare-
À l’évidence, ce nom interpelle : mobilisant le G pour genre,
ment déserts. Toutefois, on voit combien il est pertinent de
pour gay ou pour gyne, il est aussi un clin d’œil à l’humour
maintenir une indistinction dans le classement par discipline,
« camp » (ironie kitsch des « folles »). Il pare d’impertinence
parallèlement aux rayonnages du fonds spécialisé. Lors des
une démarche institutionnelle et intellectuelle rigoureuse.
conférences ou des Assises de la Mémoire gay et lesbienne, il
arrive également que des personnes du public refusent d’uti-
ACCUEILLIR, STIMULER
liser le micro, afin de ne pas être enregistrées.
À l’inverse, en cette fin d’après-midi, la présence d’un cou-
Nous avons mis au point un dépliant présentant la démarche
ple de jeunes femmes témoigne de ce que nous sommes par-
de la bibliothèque et les différentes dimensions du Centre de
venus à créer un espace sécurisant sans périmètre balisé. La
ressources afin d’informer le public et de faciliter la tâche de
bibliothèque serait-elle pour autant un lieu « gay friendly » ?
nos collègues. Si les demandes de précisions sont rares, le
Nous préférons qu’elle soit tout simplement « friendly », c’est-
public effectue vraisemblablement sa propre censure. Ainsi
à-dire accueillante et stimulante pour tous. Il est sans doute
des piles entières du dépliant sont-elles régulièrement retour-
plus facile pour certaines personnes de franchir nos portes
nées, occultant la mention « gay et lesbienne » du recto… Le
plutôt que celles d’un lieu communautaire. À l’inverse, la
magazine Lesbia connaît souvent le même sort. Au-delà de
bibliothèque ne peut se substituer aux individus et collectifs
ce malaise homophobe, d’autres réactions révèlent toute
œuvrant sur le terrain. Il est sain que les différentes sphères
la complexité dont notre projet doit tenir compte. Ainsi, le
entretiennent une coexistence indépendante et féconde. La
premier courrier électronique que nous avons reçu exprimait
BM de Lyon est un espace particulièrement accessible au cœur
une certaine ambivalence quant à la visibilité : nous félicitant
d’un réseau de sociabilité urbain, et son Centre de ressources
pour notre initiative, mais déplorant le manque de discré-
sur le Genre, Mémoire gay et lesbienne s’inscrit pleinement
tion. L’expéditrice restait à bonne distance des rayonnages
dans ses missions d’information et de médiation. ■
SYLVIE TOMOLILLO 䊳 De la part maudite à la Part-Dieu
49
DOSSIER
BRUNO JAMMES
Directeur adjoint de la Bibliothèque
des sciences et de l’industrie
Créationnisme,
Comment concilier
information plurielle
et exigence de vérité ?
C’est l’épineux problème
darwinisme,
dessein intelligent
auquel est confrontée
une bibliothèque comme
celle de la CSI, dont
à la Cité des sciences et de l’industrie
la mission spécifique
– présenter l’état de
la science – peut se
trouver en conflit avec
L ’envoi massif dans les biblio-
l’opinion sur des sujets
la création de Harun Yahya a mis en
Comment la Cité des sciences et de l’industrie, qui a pour voca-
polémiques.
XXIe s.,
tion de diffuser les savoirs scientifiques et d’aider à comprendre
la science pouvait être encore con-
les enjeux de société liés aux évolutions de la science et de la
testée au nom d’une foi religieuse
technologie, doit-elle réagir dans ce contexte ? Faut-il profiter
lorsque celle-ci s’appuie sur une interprétation littérale de
de l’anniversaire de la publication de l’Origine des espèces de
textes sacrés. Son contenu scientifique indigent est compensé
Darwin pour faire une exposition sur ce thème ? Doit-on répon-
par une très riche iconographie. Même s’il se veut à vocation
dre aux créationnistes ? Faut-il prioritairement toucher certaines
universelle, l’ouvrage s’appuie largement sur des citations du
cibles de public (jeunes, enseignants par exemple) ? Le dialogue
Coran et participe donc à la mouvance du fondamentalisme isla-
entre science et religion se résume-t-il à un débat créationnis-
mique. Les théories de l’évolution sont présentées comme des
tes/partisans des théories de l’évolution ? Toutes ces questions
machines de guerre contre les religions. Et les lois de la sélec-
ont fait l’objet de discussions entre les différents responsables
tion naturelle impliquant la disparition du plus faible au profit
de l’offre de la Cité. Pour des raisons de délai de production,
du plus fort seraient la base idéologique de tous les désastres
l’hypothèse d’une exposition à court terme a été écartée au
humains provoqués par les totalitarismes au cours du XXe s.
profit d’une batterie d’activités impliquant la bibliothèque, les
évidence qu’en ce début de
Par ailleurs, depuis plusieurs décennies, des courants néo-
50
LA RÉACTION PAR L’ACTION
thèques et les écoles de l’Atlas de
conférences, les animations. Mais pour quel public ?
créationnistes sont apparus, principalement aux États-Unis
Contrairement à d’autres sujets qui génèrent rapidement
dans les milieux fondamentalistes protestants. Si certains
de nombreuses prises de position passionnées et polémiques,
d’entre eux affirment vouloir appliquer la Bible « à la lettre »,
le sujet n’a pas suscité de réactions publiques importantes :
d’autres sont plus subtils, évoquant le fait qu’une évolution
il n’y a pas eu de manifestations d’activistes, pas de contes-
n’obéit pas nécessairement au hasard mais à un « dessein
tations des politiques d’acquisition, pas d’exigences de droit
intelligent ». Ils s’appuient également sur le fait qu’une théorie
de réponse, etc. Néanmoins, la Cité a été très rapidement sol-
scientifique peut être vue comme une hypothèse permettant
licitée par la communauté scientifique qui souhaitait qu’elle
d’expliquer des faits et que la théorie du dessein intelligent
puisse relayer un discours très clair concernant la démarche
répond à cette caractéristique.
scientifique, la prééminence de l’observation des faits sur l’af-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
firmation d’une croyance, mais aussi le fait que les théories
personnels différents sur ces questions, le positionnement
sur l’évolution… évoluaient et que cette recherche permanente
également varié de scientifiques croyants et la nécessité d’un
était la caractéristique de l’activité scientifique.
dialogue tolérant. Les questions posées par les lycéens dans
L’autre interpellation est venue du monde de l’éducation,
cette rencontre montrent bien la nécessité de ne pas s’enfer-
inquiet et parfois démuni sur la question de l’enseignement
mer dans des réponses exclusivement scientifiques mais de
de l’évolution.
les élargir aux domaines historiques ou philosophiques (« Si
vous vous dites croyant et que vous admettez la possible disparition de l’humanité dans le cadre de l’évolution, quelle est
TROIS DÉMARCHES
la place de Dieu ? » demanda une lycéenne…)
Une première démarche a été une interview de Patrick Tort,
D’autres rencontres ont été organisées à la bibliothèque,
directeur de l’Institut international Charles Darwin, mise sur le
avec Pascal Picq et Jacques Arnould par exemple, à l’occasion
site de la Cité. Son titre, « Théorie de l’évolution : j’accuse les
de la sortie de leurs ouvrages en librairie. Enfin, en novembre
créationnistes », donnait le ton : affirmation claire de la démar-
2008, la CSI et l’Inspection générale de l’Éducation nationale
che scientifique et dénonciation de la position des créationnistes
ont organisé une action de formation destinée aux ensei-
qui s’appuient d’abord sur une idéologie qu’ils essaient ensuite
gnants en sciences de la vie et de la terre et de philosophie
de concilier avec les faits observés. Se limiter à cette prise de
sur le thème « Comment enseigner l’évolution ».
position était insuffisant. D’autant que Patrick Tort affirmait une
position très tranchée sur l’impossibilité de tout dialogue entre
un scientifique spécialiste de l’évolution et le croyant qui, pour
être cohérent, était nécessairement un créationniste.
ÉCHANGER, TOUJOURS
Que peut-on retenir de ces différentes expériences ?
La bibliothèque a ensuite créé un dossier documentaire,
Qu’il ne faut pas ignorer ces prises de position s’appuyant
« Le dessein intelligent ou le créationnisme nouvelle mode 1 »,
exclusivement sur des croyances religieuses lorsqu’on peut en
mis en ligne sur le site de la Cité des sciences. Régulièrement
percevoir l’influence sociale, mais les resituer systématique-
mis à jour, il a pour objectif de donner des pistes pour com-
ment dans leur contexte (historique, géographique, commu-
prendre : situer les diverses théories créationnistes dans
nautaire, etc.), les dénoncer lorsqu’elles ne sont que machines
l’histoire ; donner les fondamentaux de la théorie de l’évolu-
idéologiques, ou développer rencontres et débats lorsque la
tion ; répondre à des questions telles que : « Qu’est-ce que le
confrontation est enrichissante.
dessein intelligent ? » « Pourquoi ce néo-créationnisme est-il
Même s’il s’agit toujours de science, la théorie de l’évo-
né aux États-Unis ? ». Le dossier est aussi l’occasion d’élargir
lution, celle de l’origine de l’univers ou celle de l’apparition
la problématique : qu’est-ce qu’une théorie scientifique, une
de la vie ne peuvent être abordées de la même manière que
démarche scientifique ? Peut-on être scientifique et croyant ?
la transformation biochimique du glucose. Il est alors indis-
Des liens vers des sites, des films, des conférences, une sélec-
pensable de bien identifier ce qui relève de la science, de la
tion bibliographique complètent les contenus éditoriaux. Le
philosophie et du libre choix d’avoir ou non une foi religieuse.
choix a été le plus éclectique possible, présentant des points
Le débat, la confrontation tolérante restent parmi les moyens
de vue différents, y compris créationnistes 2.
les plus efficaces de traiter de ces questions. ■
Enfin, après la parution de l’ouvrage de H. Yahia, la CSI a
organisé plusieurs conférences et débats abordant ces interrogations. Par exemple, en décembre 2007, un débat a eu
lieu à destination d’un public de lycéens accompagnés de
leurs enseignants sur « Le créationnisme contre la théorie de
l’évolution » avec Claude Combes, Pascal Picq et Jean-Michel
Maldamé. Il a mis en évidence la possibilité de points de vue
1. www.cite-sciences.fr/creationnisme. À partir de ce dossier, on peut accéder
aux autres ressources citées dans cet article.
2. Le choix est précédé d’un avertissement : « Pour ce sujet polémique, nous
avons eu recours à des sites Internet, majoritairement francophones qui se
veulent le plus neutre possible, à des sites militants, et à des pages pertinentes
faisant partie de sites qui le sont moins. Attention : citation ne veut pas dire
caution ! »
Harun Yahya, L'atlas de la création.
BRUNO JAMMES 䊳 Créationnisme, darwinisme, dessein intelligent à la Cité des sciences et de l’industrie
51
DOSSIER
FACE AU MUR OU L’OCCULTISME OCCULTÉ
En 2005, le service des études et recherches de la BPI a publié l’enquête
commandée à deux sociologues sur « L’Ésotérisme contemporain et ses lecteurs 1 ». Cet ouvrage a donné lieu à plusieurs débats qui mettaient en évidence
la difficulté de définir l’ésotérisme, parfois dénommé « sciences occultes » ou
plus largement « parapsychologie » et d’en tracer les frontières très mobiles
avec l’immense production éditoriale de tout ce qu’on nomme « développement
personnel » allant jusqu’aux médecines douces et méthodes de relaxation.
L’année suivante un groupe d’étudiants de l’Enssib choisit comme sujet de
mémoire « La place des sciences occultes et de la parapsychologie dans les
bibliothèques : problèmes déontologiques et bibliothéconomiques 2 ». Leur
enquête constate sans surprise la méfiance du milieu professionnel, voire l’hostilité que ce domaine provoque auprès des acquéreurs. Au point que certains
bibliothécaires consciencieux, et par ailleurs parfaitement rationalistes, ayant étudié la question et tenté d’acquérir quelques
ouvrages bien informés ont éveillé la suspicion de leurs collègues. L’anecdote est d’importance : il existe, en matière de censure, une surveillance mutuelle qui, si elle n’est pas traduite en débats, peut s’avérer délétère.
Rares sont les chartes d’acquisitions qui donnent une marche à suivre pour l’ésotérisme. On trouve peu d’assistance ou de
débats à ce sujet dans la littérature professionnelle, qui se limite souvent aux imprécations. Et les études universitaires sur ces
sujets sont rares. L’embarras des bibliothécaires est donc aggravé par l’absence d’ouvrages qui leur permettraient de définir
leur politique et de trier le bon grain de l’ivraie. Car, auprès de livres inoffensifs ou légitimes quoiqu’on puisse penser d’eux, le
domaine de l’occultisme et de la parapsychologie – l’enquête de la BPI en donne maints exemples – est peuplé d’entreprises
dangereuses voire criminelles, notamment à destination des enfants. Certains de ces ouvrages connaissent un tel succès
qu’ils sont ardemment demandés par les lecteurs dont on ne sait s’ils les liront avec un esprit critique suffisant pour échapper
aux pièges qui leurs sont tendus. À cet égard, l’ouvrage publié par la BPI est salutaire, en narrant certains exemples édifiants,
en esquissant les profils des lecteurs ciblés, en donnant entre autre une bibliographie critique et une liste des classiques de
l’ésotérisme qu’une bibliothèque, même suspicieuse, peut ou doit proposer à ses lecteurs.
Les auteurs du mémoire font observer que le bibliothécaire est sommé de choisir entre les deux pôles antithétiques mais également constitutifs de son métier : la prescription et la représentativité. « Par sa confidentialité et son absence de fondements
scientifiques, l’ésotérisme heurte le bibliothécaire dans sa déontologie » écrivent-ils, constatant que les acquéreurs ne se pressent pas dans une fonction qu’ils occupent souvent à contrecœur 3. Le choix d’ouvrages dont le contenu peut s’avérer pervers
les oblige à bien connaître leur contenu. Les publications émanant directement de prosélytes sont a priori plus suspectées,
mais comment en être sûr ? En revanche, le fait que les ouvrages émanent d’éditeurs dont l’indépendance et la probité sont
reconnues joue en leur faveur. Outre les affres de l’acquisition, se pose alors le problème de la classification. Le flou qui entoure
le domaine et la méfiance qu’il inspire le faisant rejeter de tous côtés : religion, psychologie ou philosophie. Cette « nébuleuse
hétérogène » comme disent les auteurs du mémoire, est reflétée par la classification Dewey qui les disperse entre religion,
philosophie, sciences et techniques, regroupant en 130 la magie, le spiritisme, la voyance, etc. L’exemple de la BnF, classant
les ouvrages ésotériques en classe 299 « religions non chrétiennes » est loin d’être satisfaisant, ne serait-ce que parce qu’une
bonne part de l’ésotérisme occidental se veut chrétien, cette cote spéciale permettant à Tolbiac « d’isoler l’ésotérisme dans
un coin de salle, face au mur » 4.
Michel MELOT
1. Claudie Voisenat et Pierre Lagrange, L’Ésotérisme contemporain et ses lecteurs. Entre savoirs, croyances et fictions, Bibliothèque publique d’information, coll.
« Études et recherches », 2005.
2. David Benoist, Julien Brault, David Sauret et Chantal Weill, La place des sciences occultes et de la parapsychologie dans les bibliothèques : problèmes déontologiques et bibliothéconomiques, sous la direction de Michel Melot, mémoire de recherche pour le diplôme de conservateur de bibliothèque, 2 vol., juin 2006.
3. Ibid., p. 32.
4. Ibid., p. 43.
52
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DOSSIER
HERVÉ LE CROSNIER
Maître de conférences
Département d’informatique
Université de Caen
fin
innocence
La
de l’
Censure et Internet
Une société de
l’information pouvaitelle émerger sans le
sombre double d’une
société de contrôle ?
L’idée qu’Internet
Q uand Anastasie court dans les rues armée de ses long
pas une information se demande
accélérait la circulation
d’une information
ciseaux pour embastiller les séditieux auteurs, ne laisser
s’il n’est pas « exclu du groupe »,
filtrer que des versions assagies des films, ou qu’elle envoie
ou si cela est « volontaire », quand
la Maison Poulaille dès potron-minet bloquer les livraisons
dans la majeure partie des cas, il
des journaux, il va de soi que chacun sait de quoi il retourne.
s’agit de problèmes techniques.
a vécu. Après avoir
Mais sur l’Internet, le monde numérique est plus discret. Nul
« Tous censeurs ! » clame cette
subtilisé Internet aux
ne sait ce qui se trame dans les arcanes des tuyaux, peu ima-
nouvelle vulgate pour désigner les
« choix éditoriaux ». Le pendant
militaires, ses grands
ginent ce que deviennent ces « messages » et « paquets »
quand ils se croisent dans les routeurs. On peut alors con-
de cette inquiétude sur le devenir
acteurs économiques
fondre erreur technique et volonté politique, décision affi-
des flux numériques nous assure
semblent disposés
chée et opération du grand oubli. D’autant que l’Internet
que tout mériterait d’être dit, sans
à passer par leurs
est ambigu, à la fois un moyen d’expression sans frontières,
le filtre habituel de l’écrit éditorial,
accessible en lecture et en écriture de partout, du salon au
dans le « parlé-écrit » qui est sou-
cybercafé, et un sérieux candidat au pouvoir panoptique de
vent la marque de l’Internet parti-
pour sauvegarder leurs
la surveillance généralisée. Et dans ce monde invisible, les
cipatif. Avec l’effet de nivellement
intérêts.
filtres s’installent 1, les accès deviennent impossibles vers
de la pensée qui en résulte, le style
des sites ou des informations qui ont le malheur de déplaire
cybercafé du commerce.
aux gouvernants.
plurielle, donc libre,
fourches caudines
Umberto Eco avait déjà raillé
cette simplification, cette assimila-
QUESTIONS DE MOTS
tion du filtre éditorial à la censure
dans une interview avec Gloria
Pour autant, il existe une propension à utiliser le terme de
Origgi : « Une autorité qui filtre
« censure » à tort et à travers. Qu’un message ne soit pas
ne s’appelle pas “censeur” mais
diffusé dans une liste de diffusion par un modérateur, dont
conseiller. Excusez-moi, mais si je
justement le rôle est de décider ce qui répond à la charte col-
vais voir mon conseiller économi-
lective de la liste, et voici que l’on s’insurge, que l’on dénonce
que et que je lui demande de me
les « censeurs »… Pourtant, nul n’a jamais considéré ainsi le
dire quelles actions acheter et
rédacteur en chef d’un journal. De même, celui qui ne reçoit
lesquelles ne pas acheter, il n’agit
pas en tant que censeur ; c’est un
1. Ronald Deibert, John Palfrey, Rafal Rohozinski, Jonathan Zittrain eds., Access
Denied: The Practice and Policy of Global Internet Filtering, Cambridge, MIT
Press, 2008.
conseiller qui me dit qu’il est avantageux pour
moi d’acheter ces actions plutôt que d’autres qui ont suscité
HERVÉ LE CROSNIER 䊳 La fin de l’innocence. Censure et Internet
53
DOSSIER
(Degré de filtrage)
(Très important)
(Important)
(Sélectif )
(Suspecté)
(Non prouvé)
Carte globale du filtrage Internet relatif au contenu social (source : site OpenNet Initiative).
tout un tas d’embrouilles. À ce compte, toute la culture serait
velles forces d’opposition et de démocratie dans le monde.
censure : une institutrice qui enseigne que deux et deux ne
Quand un pays connaît des révoltes, c’est souvent par l’Inter-
font pas cinq censurerait l’enfant qui ne sait pas, alors que ce
net que l’information circule, que les messages des opposants
travail de filtrage fait partie de l’éducation. La censure consiste
sont véhiculés, et que les mensonges des dominants sont mis
à empêcher la circulation d’une information, tandis que le filtre
à plat. Ce qui ne plaît guère aux autorités.
porte un jugement sur cette même information. C’est très dif-
Fin août 2008, Magomed Evloïev, propriétaire du site
férent : si je critique le livre d’histoire des classes primaires, je
ingushetiya.ru, seul véritable média d’opposition dans la
fais une critique active ; si je le fais confisquer par la police, là,
république caucasienne de l’Ingouchie a été tué par « acci-
je fais de la censure 2. »
dent » alors que la police venait l’inculper 3. En Europe, à
Une telle généralisation du terme de « censure » finit par
Gènes en 2002, lors du sommet du G8, quand des dizaines
occulter les réels phénomènes de blocage et de menaces qui
d’images ont été publiées sur le site Indymedia mettant en
s’abritent dans le secret du réseau. C’est finalement un mépris
cause la version policière de la mort du jeune manifestant
pour les journalistes, blogueurs, propriétaires de cybercafés
Carlo Giuliani, la police ne s’est pas trompé de cible en inves-
ou animateurs de sites qui risquent leur liberté et parfois leur
tissant en soirée les locaux des médias indépendants et en
vie dans les pays ou les droits à la communication ne sont
détruisant les ordinateurs. Quand le Roi du Népal fait un
pas respectés.
coup d’État en février 2005, il commence par menacer la
presse libre. Les journalistes censurés créent alors « United
QUESTIONS DE FAITS
We Blog » pour informer sur les événements. Avec les radios
libres, et souvent en coordination, la parole continue à circu-
Car ceux qui bravent la surveillance, le filtrage, et qui ont
ler. Les animateurs expliquent la durée de leur initiative par
décidé de témoigner en direct devant le monde entier des
l’incompétence technique de la police royale 4. Une ques-
conditions de vie souvent inhumaines dans leur pays sont
tion que tranchera la junte du Myanmar lors de la révolte
d’autant plus en danger personnel qu’ils représentent les nou2. « Auteurs et Autorité », interview de Umberto Eco par Gloria Origgi, Colloque
virtuel « texte-e », 2001 : www.text-e.org/conf/index.cfm?fa=texte&ConfText_
ID=11
54
3. « Ingouchie : le propriétaire d’un site d’information tué lors de son interpelation », Le Monde, 31/08/2008.
4. Mark Glaser, “Nepalese bloggers, journalists defy media clampdown by
king”, 23/02/2005 : www.ojr.org/ojr/stories/050223glaser/
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
des bonzes en 2007, en bloquant tout l’Internet dans tout
pédophilie. Il n’y a pas de censure qui ne soit pour la bonne
le pays… obligeant les dissidents à utiliser les liaisons par
cause. La privation de la liberté de naviguer va devenir le
satellite pour informer le reste du monde 5. Car bloquer
nouveau moyen de favoriser « l’autocensure ». Un amende-
l’Internet n’est pas aussi facile que les autocrates peuvent
ment a même été proposé au Parlement européen en juillet
l’imaginer : ce réseau a justement été conçu pour résister à
2007 au « Paquet Telecom » pour que les logiciels utilisés
la destruction ou au contrôle de certains de ses nœuds de
sur l’Internet soient agréés par les autorités politiques, à
communication. C’est donc à celles et ceux qui écrivent qu’il
l’inverse même de la logique qui a permis le développe-
faut s’en prendre directement. L’Iran emprisonne régulière-
ment technique et social du réseau… mais en accord avec
ment les blogueurs dissidents. La Tunisie arrête les respon-
l’ancienne stratégie soviétique de collecter les numéros
sables des cybercafés et les journalistes indépendants… et
de série des machines à écrire pour bloquer la recopie des
pourtant ce pays a accueilli le Sommet mondial sur la société
samizdats. Car au nom des grandes causes de la propriété
de l’Information en 2007. La censure est passée sous silence
intellectuelle ou de la lutte contre le terrorisme, on voit se
à proportion de ce qu’est encensée la liberté d’expression.
mettre en place une logique politique qui fait de l’Internet
le repaire de tous les dangers.
INTERNET SOUS CONTRÔLE
Donald Rumsfeld, quand il était ministre de la Défense
des États-Unis, a signé de sa main – ce qui en montre l’im-
Si ce sont souvent les pays non-démocratiques qui sont cités
dans les études sur la censure sur l’Internet 6 (cf. encadré),
portance stratégique – un rapport du Pentagone visant à
« combattre le réseau 9 ». Les militaires ont vu le réseau leur
ce sont pourtant les entreprises spécialisées qui favorisent
la mainmise. Celles qui prétendent par ailleurs ne pas faire le
mal et organiser « toute l’information du monde ». Pire, elles
9. Adam Brookes, “US plans to ‘fight the net’ revealed”, BBC, 27/01/2006 :
http://news.bbc.co.uk/2/hi/americas/4655196.stm
le font avec des outils qui sont utilisés partout dans l’Internet, souvent vendus pour les meilleurs raisons du monde,
comme ces routeurs de Cisco qui savent repérer des motsclés pour bloquer les virus… et qui finissent par servir contre le « virus » de la démocratie. Des techniques qui ont été
développées pour répondre au Patriot Act, ce grand projet
de surveillance interne de la population aux États-Unis. Et ce
n’est pas le récent Global Network Initiative 7 qui peut nous
rassurer : pour éviter des lois contraignantes, les géants de
l’Internet s’entendent sur de simples « règles de conduites »
pour faire du business avec les pays non-démocratiques.
Nos grands pays démocratiques ne sont pas avares de
contrôles, de blocages des utilisations « non autorisées »
de l’Internet. Sur simple plainte d’un « ayant droit », sans
même vérification ni procès, la prochaine loi française
« Création et Internet », à l’image de la récente loi votée
en Corée du Sud, propose de supprimer l’accès Internet.
Malgré un vote du Parlement européen, les menaces sur
les internautes s’aggravent. L’Australie veut bâtir un grand
filtre national obligatoire 8, en principe pour lutter contre la
5. Seth Mydans, “Monks Are Silenced, and for Now, Internet Is, Too”, The New
York Times, 4/10/2007 : www.nytimes.com/2007/10/04/world/asia/04info.
html
6. http://map.opennet.net/
7. Parsing the Google, Yahoo, Microsoft “Global Network Initiative”, Wall Street
Journal, 28 ocotbre 2008. http://blogs.wsj.com/chinajournal/2008/10/28/parsing-the-google-yahoo-microsoft-global-network-initiative/
8. Australia to implement mandatory internet censorship, Herald Sun, 29 octobre 2008. www.news.com.au/heraldsun/story/0,,24568137-2862,00.html
HERVÉ LE CROSNIER 䊳 La fin de l’innocence. Censure et Internet
55
DOSSIER
LA NOUVELLE MURAILLE DE CHINE
La Chine occupe une place particulière dans ce panorama des pays qui veulent mettre la main sur l’Internet,
ou du moins sur la partie qu’ils jugent dépendre de leur
pouvoir. D’abord parce que l’explosion de l’Internet chinois est flagrante, avec 10 millions de sites et 162 millions d’internautes en 2007. Les gouvernants chinois,
forts d’un tel « marché potentiel » ont obtenu la collaboration des principales entreprises de l’Internet pour
mettre en place une stratégie kafkaïenne : une partie
de l’Internet n’existe tout simplement pas.
« En vue d’opérer en Chine, s’est justifié Andrew
McLaughlin, un responsable de Google, nous avons
retiré une partie du contenu des recherches disponibles
sur notre banque de données disponible sur Google.cn,
échapper et veulent dorénavant le combattre pour éviter la
en conformité avec les lois, règles et politiques loca-
diffusion de nouvelles provenant des soldats et montrant
les 1. » Si Google ne propose que des réponses « accep-
toutes les réalités des situations de guerre. Tout comme ils
tables », Skype, propriété de eBay, filtre les échanges
souhaitent l’utiliser pour les opérations de guerre psycholo-
par mots clés 2, Yahoo! dénonce le journaliste Shi Tao
gique et de désinformation. Le rapport intitulé Information
qui écopera de 10 ans de prison 3, et Cisco construit « la
Operations Roadmap n’hésite pas à déclarer : « La stratégie
grande muraille de Chine électronique » (The Great
devrait reposer sur le présupposé que le ministère [de la
Firewall) en permettant de bloquer l’accès à certains
Défense] combattra le Net comme s’il s’agissait d’un arsenal
sites directement au niveau des routeurs 4. Prévoyant
ennemi. » (“Strategy should be based on the premise that
la multiplication des initiatives d’expression des blo-
the Department [of Defense] will ‘fight the net’ as it would
gueurs à l’occasion des Jeux olympiques, le gouver-
be an enemy weapons system.”)
nement chinois a fait signer aux principales sociétés
L’heure des émerveillements libertaires est certainement
gérant des plateformes de blogs, notamment Microsoft
finie, et pour que l’expansion démocratique des réseaux per-
MSN et Yahoo!, un « code de bonne conduite » leur
dure, il faut maintenant défendre pied à pied la question
demandant expressément de « surveiller les commen-
des Droits Humains dans la Société de l’information 10. Un
premier pas a été marqué par les activistes
taires et supprimer
rapidement les
de la « société civile » qui ont su imposer de
informations
placer l’Internet dans le cadre de la Déclaration
illégales
universelle des droits de l’Homme lors du SMSI
et
de Genève en 2003. Il convient maintenant que chaque
mauvaises ». Une invi-
internaute continue à penser son activité dans ce cadre
tation qui ne se refuse
pour éviter les dérives techniques et politiques.
pas quand c’est le marché
C’est Alex Turk, Président de la CNIL, examinant
chinois qui est en jeu.
les capacités techniques de surveillance inscrite
dans le réseau et surtout dans les pratiques et les nouvelles
1. Philippe Grangereau, « Google purgera l’Internet chinois », Libération,
25/01/2006.
2. « Skype et les autorités chinoises accusés d’espionnage des internautes », Journal du Net, 6/10/2008 : www.journaldunet.com/solutions/
securite/actualite/skype-et-les-autorites-chinoises-accuses-d-espionnage-des-internautes.shtml
3. Joseph Kahn, “Yahoo Role Documented in Chinese Trial”, The New
York Times, 8/09/2005 : www.nytimes.com/2005/09/08/technology/
08yahoo.html
4. Kevin Poulsen, “Critics Squeeze Cisco Over China”, Wired, 29/05/2007 :
www.wired.com/techbiz/media/news/2005/07/68326
56
lois votées, qui nous met en garde : « Je ne dis pas cela pour
affoler, mais je crains que l’on ne se réveille un jour dans une
société différente 11. » ■
10. Rikke Frank Jørgensen, « Droits humains », in Enjeux de Mots : Regards
multiculturels sur les sociétés de l’information, C & F éd., 2005. http://vecam.
org/article649.html
11. « Fichage informatique : ce qui inquiète la Cnil », interview d’Alex Turk par
Bernard Le Solleu, Ouest-France, 15/07/ 2008.
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DOSSIER
DAVID LIZIARD
Médiathèque municipale
Le Perreux-sur-Marne (94)
L’encyclopédie
collaborative estelle la transposition
de la construction
démocratique sur le
plan de la connaissance
ou un nouveau
champ discrètement
offert aux forces de
Wikipédia
filtrage
et pluralisme
entre
domination ? Plus que
l’action directe de la
censure sur Wikipédia,
N ’importe qui peut intervenir en
scientologie de supprimer des critiques à son égard, ou des
ses procédures qui
temps réel sur le site Wikipédia :
collectivités territoriales françaises d’effacer des références
favorisent la solubilité
c’est ce qui fait sa force, sa fai-
aux déboires de leurs élus 3. Il faut néanmoins noter que cet
blesse, son originalité. Wikipédia
outil permet juste de localiser des ordinateurs et non pas de
n’est ni un éditeur, ni un comité
déterminer s’il s’agit de démarches individuelles ou d’actions
l’information pourraient
de rédacteurs : c’est un ensemble
plus élaborées. D’autre part, ces interventions provenant
limiter la portée
ouvert de participants, qui modi-
d’institutions peuvent aussi s’inscrire dans le cadre normal
fient en continu un énorme docu-
de l’enrichissement du site : par exemple, quand l’Assemblée
ment, selon des procédures qu’ils
nationale actualise régulièrement les pages des députés, ou
déterminent en commun. Ce mode
quand de grandes entreprises (Sanofi-Aventis, Total, Nike)
de publication mélange donc liberté
participent à la rédaction de leurs notices, ce qui n’empêche
individuelle d’intervention et filtrage communautaire : aucune
pas l’ajout de sections critiques par d’autres internautes. Les
censure n’y est absolument définitive ou unilatérale 1. Mais si
organisations, comme tout autre intervenant, peuvent donc à
ce fonctionnement favorise bien l’expression pluraliste, néan-
la fois être des sources d’information et des acteurs défendant
moins les réécritures successives des articles génèrent à la
leurs propres intérêts. Quels processus permettent alors à
longue une forme particulière d’uniformisation.
Wikipédia de séparer le bon grain de l’ivraie ?
du savoir dans
d’un véritable projet
encyclopédique.
DES LUTTES D’INFLUENCE
DES PROCÉDURES POUR CULTIVER LE PLURALISME
Wikipédia subit-elle l’influence de groupes de pression ? Pour
L’objectif de Wikipédia est de créer une synthèse encyclopédi-
le savoir, un étudiant américain a mis au point en 2007 un outil
que en respectant le principe de « neutralité », c’est-à-dire en
nommé Wikiscanner 2 permettant d’identifier les organisations
mentionnant toujours les principales sources et les principaux
d’où proviennent les modifications des pages : entreprises,
points de vue existant sur une question donnée. Pour y parve-
associations, gouvernements… On a ainsi pu voir comment le
nir, les participants sont tenus de respecter un ensemble de
FBI tentait de retirer des images de Guantanamo, l’Église de
règles concernant aussi bien la nature des contenus acceptés
sur le site, les interactions avec les autres intervenants et la
1. À tel point que le quotidien Le Monde pouvait titrer, le 01/10/2007 : « Le
fondateur de l’encyclopédie en ligne Wikipédia s’est vu censuré sur son propre
site. »
2. http://wikiscanner.virgil.gr
58
3. Blog L’Observatoire des medias, 16/08/2007 : « Rumeurs pas chères sur
Wikipédia » ; The Independant : 18/08/2007 : « Wikipedia and the art of censorship ».
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
mise en forme des textes 4. Ces « critères d’admissibilité »
exemple, les articles : « Attentats du 11 sep-
des informations sont généraux (légalité, intérêt, neutralité,
tembre 2001 », « Débat sur l’énergie
notoriété, caractère synthétique, vérifiabilité) et se déclinent
nucléaire », « Église de Scientologie »,
par domaine. Par exemple, la notoriété des écrivains est
« Impérialisme », « Médecine
reconnue s’ils ont « publié au moins deux ouvrages à compte
non
d’éditeur […] ayant fait l’objet de critiques dans des médias
« Soka Gakkai », « Tibet »).
de portée nationale ». Ces règles, bien qu’arbitraires, ont le
L’introduction, froide et dis-
mérite de la clarté et permettent de limiter la propagande ou
tanciée, est suivie de para-
l’autopromotion. Malgré tout, si un conflit persiste entre des
graphes (ou liste à puces)
intervenants concernant une information, alors une procédure
exposant de nombreux
de vote est organisée, auquel tout participant enregistré peut
points de vue antagonistes,
participer. Ces procédures sont transparentes, puisque l’inté-
mais toujours formulés dans
gralité des historiques et des discussions sont disponibles en
un langage diplomatique suffi-
ligne. Néanmoins, comme l’expertise sur un sujet n’y confère
samment consensuel pour limi-
pas d’autorité particulière, l’issue de ces multiples procédures
ter les modifications incessantes
démocratiques reste déterminée par les connaissances et la
des pages. Les articles s’appuient
bonne volonté des divers internautes y participant.
sur beaucoup de références, rassemblées
Si un groupe exerce bien une influence déterminante sur
c o n ve n t i o n n e l l e » ,
dans une section finale.
Wikipédia, ce n’est donc pas un lobby institutionnel ou idéo-
Pour être capable d’intégrer une pluralité d’idées contradic-
logique, mais c’est plutôt la communauté informelle des con-
toires, Wikipédia doit donc les présenter comme des points de
tributeurs réguliers à l’encyclopédie collaborative 5. En effet,
vue, comme de simples données contextualisées. Cette réduc-
si 75 000 personnes interviennent chaque mois sur la version
tion du savoir à de l’information est sans doute un défaut de
francophone du site, seuls 2 000 environ sont vraiment des
beaucoup d’encyclopédies, mais Wikipédia la mène à son
« wikipédiens » quotidiens 6. Ces wikipédiens ont des profils
paroxysme, pour pouvoir supporter un nombre indéfini de
très variés, mais ils partagent des traits communs : une pas-
rédacteurs. Le critère pour qu’un texte soit conservé n’est pas
sion pour certains domaines du savoir, une forte pratique d’In-
son intérêt intellectuel propre, mais le fait qu’il soit une infor-
ternet, une maîtrise des procédures formelles de Wikipédia
mation suffisamment référencée par ailleurs (ce qui explique
et la croyance dans la pertinence de celles-ci pour établir la
d’ailleurs la présence d’articles sur des acteurs secondaires,
vérité. Cette communauté est la garante du bon fonction-
des footballeurs, des personnages de dessins animés). Tout
nement de l’encyclopédie, mais ses bonnes intentions peu-
développement ne se réduisant pas à des faits risque d’être
vent la conduire à des dérives. On a ainsi pu reprocher aux
supprimé. Ainsi, Barbara Cassin déplore que l’article consacré
wikipédiens de piller d’autres sites pour rédiger Wikipédia,
à Platon, bien que factuellement correct, ne permette pas de
d’émettre des jugements dans des disciplines qu’ils ne maî-
comprendre l’intérêt du philosophe, car il manque de mise en
triseraient pas, ou de sous-estimer les informations manquant
perspective et présente ses idées « comme les horaires du che-
d’occurrences dans Google 7. Si le pluralisme est bien réel sur
min de fer 8 ». Pour filer la métaphore ferroviaire, on pourrait
Wikipédia, quel peut en être le résultat quand des procédures
dire que Wikipédia nous guide vers des ressources extérieures
formelles l’emportent ainsi sur l’expertise ?
hétérogènes, mais qu’elle ne saurait constituer en elle-même
une dernière étape dans la recherche et l’intelligibilité.
LE COMPROMIS DE L’INFORMATION BRUTE
Par son fonctionnement, Wikipédia est donc bien susceptible de favoriser l’accès à des informations diversifiées (c’est
Si l’on observe des articles polémiques qui, après plusieurs
la raison pour laquelle elle figure elle-même parmi les sites
controverses, sont parvenus à un certain état de maturité, on
censurés en Chine, en Tunisie et en Iran). Mais son pluralisme
peut observer qu’ils partagent une structure commune (par
est fait d’informations brutes, et ne peut concerner les textes
4. On peut les retrouver à partir de la page d’accueil de Wikipédia, en suivant le
lien « Principes fondateurs ».
interprétatifs. Wikipédia ne peut pas jauger la valeur des idées
qu’elle retransmet, mais elle peut se faire la synthèse et la
5. Laure Endrizzi, Blog Écrans de veille en éducation, 13/12/06 : « Qui écrit
Wikipédia ? ».
chambre d’écho de sources multiples. ■
6. Wikipédia, article « Wikipédiens par pays ».
8. Citée p. 78 dans La révolution Wikipédia, ouvrage collectif, Mille et une nuits,
2007.
7. Wikipédia, article « Wikipédia : Livre noir ».
DAVID LIZIARD 䊳 Wikipédia entre filtrage et pluralisme
59
DOSSIER
DANIELLE CHANTEREAU
Vice-présidente
d’Images en bibliothèques
Particulièrement
exposés, professionnels
de l’audiovisuel et
responsables de ce
secteur en bibliothèque
ont redoublé d’attention
Audiovisuel
Protection
n’est pas censure
et multiplié les gardefous afin de préserver
le libre accès : en
P our constituer un fonds audiovi-
cun un avis recommandant une mesure d’autorisation « tous
sus de l’arsenal
suel, tout responsable du secteur
publics » ou d’interdiction à une catégorie d’âge : moins de
Image d’une médiathèque est con-
12, de 16 ou de 18 ans. Chaque mesure peut s’accompagner
fronté à la question de la sélection.
d’un avertissement destiné à l’information du spectateur. Les
signalétique guident
La subjectivité, la culture cinéma-
interdictions doivent figurer sur les jaquettes des DVD lorsque
l’usager en évitant les
tographique, mais aussi les juge-
les films sont édités.
législatif, outils et
« débordements ». Un
ments moraux personnels peuvent
Trois questions (parmi d’autres) se posent au regard de ce
amener un professionnel à écarter
dispositif et de son application en bibliothèque. Comment fonc-
travail sur le sens : celui
telle œuvre jugée contestable.
tionne-t-il ? Comment est-il appliqué ? Comment est-il vécu, sur
de la collection, et celui
Concernant les fictions cinémato-
le terrain, par les adolescents et les bibliothécaires ?
du métier.
graphiques éditées sur DVD que
les bibliothèques peuvent acquérir
pour le prêt via l’ADAV, il peut s’ap-
puyer sur le dispositif mis en place en France : le visa d’exploitation, que doit obtenir toute représentation publique d’une
œuvre cinématographique en application de l’article 19 du
code de l’industrie cinématographique.
Ce visa est délivré par le ministre de la Culture, après avis
d’une instance spécifique, la Commission de classification
des œuvres cinématographiques 1. Succédant en 1990 à la
Commission de contrôle, qui revendiquait un rôle de « protection des bonnes mœurs et de l’ordre public » et pratiquait
coupures, voire interdictions totales, celle-ci a pour seul objectif la protection de la jeunesse et l’information du public. Elle
« apprécie si chaque film, y compris ses bandes-annonces,
est susceptible, compte tenu de certains de ses aspects, de
présenter un danger pour les mineurs en raison des impacts
indésirables sur leur personnalité ou leur développement
qu’ils sont susceptibles d’avoir. » Elle procède au visionnage
collectif des films avant leur sortie en salles et émet sur cha1. Pour plus d’informations, voir : www.cnc.fr/Site/Template/A2.aspx?SELEC
TID=18&id=19&t=1
60
CLASSIFICATIONS, PROTECTIONS…
Sylvie Hubac 2, présidente de la Commission, rappelle que
tous les pays se sont dotés d’un système de protection. Deux
systèmes existent et parfois cohabitent, avec leurs atouts et
leurs défauts respectifs : l’interdiction et la recommandation 3.
Le statut de leurs acteurs peut différer d’un pays à l’autre.
En Angleterre par exemple, ce peut être un véritable métier,
exercé à temps plein (British Board of Film Classification). En
France, les « classificateurs » sont bénévoles et exercent tous
un autre métier. Sylvie Hubac indique que les débats au sein
de la Commission peuvent être vifs et aboutissent une fois sur
deux à un vote pour la décision.
Ils portent essentiellement sur trois points : la perception
de l’image d’un point de vue physique, notamment pour les
scènes de violence et de sexe (densité et crudité de l’image,
force de son impact, intensité de la bande son) ; le climat du
film (oppression, angoisse, violence psychologique) ; son
2. Entretien avec Sylvie Hubac, conseiller d’État, réalisé le 18/09/2008.
3. Conférence annuelle des commissions européennes de classification des
œuvres cinématographiques, Paris, Unesco, 9 et 10 décembre 2004.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
message (sur les conduites à risques, sur l’homme dans ses
relations avec l’autre). Selon elle, la commission ne porte pas
goût du film. Mais apparemment, l’analyse critique du langage
cinématographique est une composante importante du jugement porté. S’il n’y a ni grille d’évaluation ni méthodologie
établie pour affecter directement un film à telle ou telle tranche d’âge, la commission est particulièrement vigilante sur
un certain nombre de points : la violence, les comportements
dangereux ou délinquants, l’usage de drogues, les repères
de comportement, l’évocation de thèmes difficiles comme la
mort, l’inceste, le suicide, la représentation des actes sexuels,
les valeurs véhiculées, le climat… Concernant la violence, le
classement dépend du degré de réalisme. Cependant, la
© 2000 Pan-Européenne Production – Tous droits réservés
de jugement sur le langage utilisé ni sur le bon ou le mauvais
commission reconnaît que « la classification comprend une
part majeure de subjectivité et constitue un exercice difficile
à théoriser 4 ». Entre le 1er mars 2006 et le 28 février 2007,
ont été classées. Plus de 87 % ont été autorisées pour tous
les publics, et, pour un peu plus de 5 %, cette mesure a été
accompagnée d’un avertissement.
Le système français, à la fois assez libéral et transparent,
puisque les décisions de classification sont consultables en
ligne et accompagnées pour certaines de leur motivation
– mais certains pays ont une politique de communication
plus ambitieuse –, est aujourd’hui décalé par rapport aux
nouveaux modes de diffusion des images. Il ne concerne que
l’exploitation en salle de cinéma, devenue minoritaire chez les
jeunes, et laisse de côté le déferlement d’images auxquelles
ont accès les ados, via les jeux vidéo, les DVD importés, la
© 2000 Pan-Européenne Production – Tous droits réservés
1 087 œuvres (665 longs métrages et 422 courts métrages)
Photos du film Baise-moi, de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi (2000).
télévision – malgré une signalétique spécifique « Protection
du jeune public » sous forme de pictogrammes – et le télé-
d’offre sélective, en excluant les films à caractère violent et
chargement. Le périmètre d’intervention de la classification
pornographique, l’ADAV a assoupli sa position avec l’ins-
pose d’autant plus question que l’on souligne aujourd’hui les
tauration du code des marchés publics, et « ouvert » son
risques liés à la consommation solitaire et répétée d’images
catalogue. Si les fictions classées X sont toujours exclues,
violentes dans les jeux vidéo.
toutes les œuvres, y compris les plus violentes, entrent au
catalogue.
… MISES EN GARDE…
Mais l’ADAV n’est pas un fournisseur comme les autres et
considère que son rôle est de mettre en garde les bibliothécai-
Tous les classificateurs s’accordent sur la nécessité d’un
res en donnant le maximum d’informations sur les contenus
accompagnement des interdictions, au-delà de la salle de
des films. C’est pourquoi un travail de documentation complé-
cinéma, à l’école, à la télévision, dans la famille… et à la biblio-
mentaire est effectué pour la rédaction de la notice sur tous
thèque, pourrait-on ajouter.
les films, à partir de sites spécialisés, d’encyclopédies, du site
Les bibliothécaires sont aidés et conseillés dans leurs
du CNC si le film a reçu un visa d’exploitation… Sur le catalo-
choix par l’ADAV, fournisseur quasi exclusif dans le domaine
gue, les films sont classés par tranches d’âge, la recherche
de la fiction. Après avoir longtemps pratiqué une politique
avancée comporte une rubrique « Âge conseillé », et un avertissement (« Avec accord parental » ou « Peut heurter la sen-
4. Rapport d’activité mars 2004-mars 2005, p. 28.
sibilité d’un jeune public ») peut être ajouté. Des recomman-
DANIELLE CHANTEREAU 䊳 Audiovisuel. Protection n’est pas censure
61
DOSSIER
LE SITE ADAV ET LES CRITÈRES JEUNESSE
dations « maison » enrichissent l’avis officiel. Ainsi, la notice
de La Passion du Christ de Mel Gibson : « Hyperréalisme et
En 1994, l’ADAV a décidé de mettre en place une signa-
violence au service d’un message prétendument religieux… Si
lisation spécifique concernant l’ensemble de son cata-
vous supportez les flots de sang et les sévices, vous pourrez
logue grâce à l’aide de plusieurs professionnels de
vous faire une opinion sur ce film provocateur » (interdit aux
l’audiovisuel et de la Jeunesse et sous la responsa-
- de 12 ans) est plus explicite que l’avis de la Commission qui
bilité d’une directrice d’école maternelle, conseillère
« propose une interdiction aux enfants de moins de douze
éditoriale chez Nathan éducatif. Ces indications par
ans motivée par les scènes éprouvantes de flagellation et de
tranche d’âge sont une aide à la sélection pour les
crucifixion que comporte ce film. » Pascal Brunier, directeur de
bibliothécaires, elles les aident également à mieux
l’ADAV, est très attentif à ce travail de prévention, auquel les
conseiller leur public sur des titres inédits ou non
bibliothécaires sont attachés, mais il en perçoit les limites :
visionnés. Elles permettent de repérer qu’un documen-
que faire par exemple des œuvres qui n’ont pas reçu de visa,
taire ou une fiction sont susceptibles d’intéresser un
comme les films américains disponibles en vidéo sans être
enfant en fonction de son âge.
sortis en salle ?
Deux notions essentielles prédominent :
Mais, pour lui également, le risque se situe plutôt du côté
– l’environnement de l’enfant, familial ou éducatif : à
des jeux, dont la longueur indéterminée rend le contenu invé-
tous les âges, il est important que les jeunes puissent
rifiable : on ne peut jamais être sûr d’avoir tout vu.
trouver des adultes avec qui partager leurs émotions,
poser des questions, extérioriser leurs sentiments ou
réactions ;
– la nécessité d’adapter le choix des programmes à
la maturité, à la sensibilité et à la culture de chaque
enfant. C’est avant tout aux parents et aux « éducateurs » qu’il revient de l’accompagner dans son cheminement intellectuel et sensible…
Près de 8 000 programmes (plus de 10 % du catalogue)
sont ainsi renseignés selon 6 niveaux :
• J1 : enfant de 3 à 7 ans ;
• J1 + : enfant de 3 à 7 ans accompagné d’un adulte
pendant et après le visionnement ;
… VIGILANCE…
Que se passe-t-il, enfin, dans les bibliothèques, dernier
maillon de la chaîne ? Comment les bibliothécaires perçoivent-ils leur rôle ?
Premier constat : les bibliothèques sont vigilantes sur la
question de la protection de la jeunesse. Un sondage réalisé
grâce à la liste de discussion d’Images en bibliothèques est
rassurant pour les parents : le système de protection mis en
place est appliqué, et même renforcé. Premier niveau d’information : le règlement intérieur. Il explique le système de classement de la Commission d’exploitation et précise les limites
de la responsabilité de la bibliothèque. Ainsi à Tours 5 : « En
• J2 : enfant de 7 à 11 ans ;
• J2 + : enfant de 7 à 11 ans accompagné d’un adulte
pendant et après le visionnement ;
ce qui concerne les mineurs, le choix des documents empruntés se fait sous la responsabilité de leur représentant légal.
En aucun cas la responsabilité de la bibliothèque ne peut
• J3 : enfant de 11 à 15 ans ;
• J3 + : enfant de 11 à 15 ans accompagné d’un adulte
pendant et après le visionnement.
Chacun pourra bien sûr nuancer ces jugements selon
ses propres critères. Malgré le sérieux et l’expérience
des documentalistes de l’ADAV, ces indications restent nécessairement teintées de subjectivité ! Depuis
14 ans maintenant, ce travail au quotidien offre un
formidable outil de conseil et d’accompagnement qui
vient compléter les notions d’avertissement et d’interdiction.
être engagée (…). Les usagers disposant d’une carte jeune
de moins de 14 ans ne peuvent emprunter que des vidéos
jeunesse et des documentaires Adulte. » L’information concernant l’interdiction à telle ou telle tranche d’âge figure le
plus souvent sur la notice du catalogue. Après l’information,
le contrôle. À la mention obligatoire sur le DVD édité s’ajoutent deux « systèmes d’alerte » : l’avertissement visuel sur la
jaquette, par exemple des pastilles ou une étiquette de couleur, un bandeau, qui attirent l’attention de la bibliothécaire
au moment du prêt, et/ou l’apparition d’un message à l’écran
ou un blocage informatique à l’exemplaire, comme à la Bfm
Pascal BRUNIER
Directeur de l’ADAV
de Limoges. Mais, comme l’écrit Noëlle Glowacki : « Je pense
5. Noëlle Glowacki, responsable de la section Image de la médiathèque François
Mitterrand de Tours.
62
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
qu’Internet nous concurrence désormais beaucoup sur ces
la Commission, actuellement limité au seul demandeur du
sujets et qu’on est limite “ringards” avec nos interdictions !
visa, intéresserait certains bibliothécaires pour légitimer leur
Les habitués du net, souvent de milieux aisés, ne s’embêtent
politique d'acquisition.
pas à chercher à nous contourner, ils renoncent et vont voir
ailleurs ; ceux qui cherchent absolument à prendre les films
… ET RESPONSABILITÉ
qui leur sont interdits sont ceux qui n’ont pas d’autres sources
pour se les procurer. »
Second constat : les bibliothèques ne sont pas des « lieux
d’exception ». Les bibliothécaires constatent unanimement
une forte demande pour les films violents et les films d’horreur. L’érotisme n’est pas recherché, pas plus que la drogue,
qui « semble un sujet dépassé ». L’offre existe. Sur un total
de 20 000 références de fiction, le catalogue de l’ADAV contient environ 1 408 références de films interdits aux moins de
12 ans (7 %), 600 références de films interdits aux moins de
16 ans (3 %) et 40 références de films interdits aux moins de
18 ans (0,2 %). Les films interdits aux moins de 16 ans sont présents dans les bibliothèques : d’après les chiffres de vente de
l’ADAV, près de 6 000 en ont été vendus depuis janvier 2007,
un pourcentage néanmoins très faible au regard du volume
global distribué et peut-être révélateur d’une forme d’auto-
Une dimension critique du métier et une identité professionnelle assumées, au-delà de la protection des jeunes, et qui se
traduisent dans la politique documentaire, autour de la notion
de cinéma d’auteur et de qualité artistique, ouvrent ainsi le
débat sur la « mission culturelle » des bibliothèques. Laissons
la parole aux intéressés.
« Pensez-vous exercer par rapport à certains genres de
films une sélection qui pourrait dans certains cas être qualifiée de “censure” ?
– « Tout à fait et sans aucun complexe. Par exemple je
refuse d’acheter un certain cinéma “d’auteur” faisant appel à
une violence que je trouve excessive et gratuite… 7 »
– « Je ne le pense pas. Comme les médiathèques ont une
vocation dite culturelle, certains films ne présentant pas d’intérêt
7. Noëlle Glowacki.
censure (s’y ajoutent 74 titres interdits aux moins de 18 ans, ce
chiffre 6 s’expliquant par le fait que l’ADAV ne propose que peu
Estelle Bayon, Le cinéma obs-
de films). Les films violents, horreur et gore, y sont très majori-
cène, L’Harmattan, coll. « Champs
taires. L’analyse a ses limites et devrait être reprise en termes
visuels », 292 p., 13,5x21,5 cm, ISBN
de statistiques d’emprunts, pour vérifier combien d’adhérents
978-2-296-02894-4
sont potentiellement en contact avec ces collections.
À travers l’étude du cinéma conçu
Troisième constat : les bibliothécaires responsables du
comme pellicula (petite peau), tant
secteur Image revendiquent leur rôle de « passeur d’ima-
sur le plan matériel que dans un
ges » et insistent sur l’importance et l’intérêt du dialogue, de
registre plus métaphorique (limite
l’explication, voire du débat, et, au-delà, sur leur rôle d’ac-
poreuse), il s’agit ici de trouver
compagnement et de conseil. Pour beaucoup, la protection
en l’obscène un troisième niveau,
devrait avant tout s’accompagner d’une véritable éducation
intermédiaire entre l’érotisme et
à l’image. Leur connaissance du cinéma, celle de leur fonds
la pornographie. Le lieu même de
et de leur public les amènent à se forger une opinion par rap-
l’obscène serait le cinéma d’auteur
port à la réglementation, dans les deux sens d’ailleurs : des
puisque, débordant ces deux forts codages du sexe à
interdictions sur des films anciens sont jugées inadaptées
l’écran, il y introduit la pensée. Il y aurait même une
(Les dents de la mer, par ex., interdit aux moins de 13 ans en
« obscénité ontologique du cinéma ». Une thèse non
1976, mais certains films comportant une simple réserve de
dénuée d’intérêt. Mais, comme souvent avec les publi-
la Commission peuvent être restreints au seul public adulte. Il
cations de L’Harmattan, l’absence de travail éditorial
peut même arriver qu’une interdiction aux moins de 12 ou de
se fait cruellement sentir : des analyses intéressantes,
16 ans puisse être ajoutée sur une jaquette simplement clas-
fondées pour l’essentiel sur un corpus néanmoins bien
sée « Pour tous publics » par la Commission, qu’« autorisation
réduit, voisinent avec des raccourcis tendancieux ou des
parentale » puisse se muer par prudence en une interdiction
interprétations vagues. Le plan un peu brouillon n’aide
aux moins de 12 ans… L’accès aux arguments développés par
pas à démêler les torsions ou les usages divergents
d’un même concept.
6. Données communiquées par Pascal Brunier, directeur général de l’ADAV,
septembre 2008.
Ph. L.
DANIELLE CHANTEREAU 䊳 Audiovisuel. Protection n’est pas censure
63
DOSSIER
sur un plan artistique ne sont
pas forcément sélectionnés,
notamment
certaines
comédies françaises ou
blockbusters américains. Peuton alors parler de censure si,
en dessous d’un certain seuil
de qualité, les films ne sont pas
sélectionnés ? 8 »
– « Je reconnais effectivement faire l’impasse sur
certains films qui connaissent malgré tout un véritable
engouement de la part du
public. Je pense notamment à
L'affiche censurée de Querelle, film de
Rainer Werner Fassbinder (1982). Affiche de
Benjamin Baltimore. Collection Gaumont.
cette vague de films du genre
Hostel ou Saw. À moins qu’un
spécialiste du cinéma gore (et
encore) arrive à me convaincre, je ne vois pas ce que ces films
peuvent apporter au cinéma tant sur le plan de la narration,
de l’esthétique, des idées de fond… 9 »
– « Mis à part ce signalement, nous ne nous interdisons
aucun “mauvais” genre en acquisition et considérons que
tous ces genres doivent être représentés du moment que le
film est de qualité et présente un intérêt indéniable 10. »
– « Bien sûr, comme tout bibliothécaire, j’ai un regard sur
ce que j’achète qui n’est pas neutre… Il me semble que notre
rôle est aussi de proposer des documents qui seraient tombés
aux oubliettes si les médiathèques n’étaient pas là 11. »
Un exercice difficile, que résume une adhérente d’Images
en bibliothèques : « Un film dans lequel il y a de la violence
– physique ou psychologique – et des scènes de sexe, doit pour
arriver dans nos rayons être un “bon film”. Voilà une remarque
qui, évidemment, ne nous avance pas beaucoup car qu’est-ce
qu’un bon film ? Cette question impossible, c’est celle que nous
sommes bien obligés de nous poser à chaque fois que nous
DERNIÈRE MINUTE
Dans le Décret n° 2008-1014 du 1er octobre 2008 relatif à
la classification des œuvres cinématographiques, l’art. 5
vient modifier l’art. 11 du décret du 23 février 1990 par
les dispositions suivantes : « Aucune œuvre cinématographique ne peut être publiquement représentée sans
que l’indication du numéro du visa soit projetée sur
l’écran. » Une demande de visa temporaire pour une
période maximale d’une semaine et pour six séances
maximum doit donc être adressée à la Commission
de classification « au moins deux semaines avant la
date de la représentation de l’œuvre » en précisant
la période de représentation et le nombre de séances
prévues. « Cette demande est accompagnée du synopsis détaillé de l’œuvre et, le cas échéant, d’une fiche
récapitulant les mesures de restriction prononcées dans
les pays où cette œuvre a fait l’objet d’une exploitation
cinématographique. » Enfin, « le ministre chargé de la
culture peut demander que lui soit remise une copie de
la version exacte et intégrale de l’œuvre qui sera représentée. »
Cette mesure concerne en premier lieu les festivals
où ont lieu des projections parfois uniques d’œuvres
à peine achevées, voire même en copie de travail dans
une version non définitive. Formaliser dans les textes
une procédure non écrite, combler un vide juridique… tel
est l’argument officiel. Au regard de l’objectif de protection des jeunes justifiant le visa d’exploitation attribué
par la Commission de classification, quelle peut être
l’utilité de ce nouveau décret puisque le visa temporaire
est accordé sans classification, à charge pour les organisateurs de « s’autoréguler » ?
Délivrance automatique… ou texte inappliqué, et
d’ailleurs inapplicable, on peut s’interroger sur l’intérêt
– ou la finalité réelle – de ce décret… À suivre.
D. C.
faisons nos acquisitions… Je ne fais pas de censure, au sens
courant de ce mot, en revanche je prends mes responsabilités
de personne amenée à faire les choix les plus judicieux possibles pour une communauté d’emprunteurs 12. »
Regard critique face aux images, jugement artistique, politique d’acquisition raisonnée, prenant aussi en compte les
8. Éric Mallet, Médiathèque de Puteaux (92).
9. Gilles Barthelemy, responsable de la vidéothèque de la Médiathèque départementale du Territoire de Belfort (90).
demandes des publics : tout concourt à la nécessité d’une formation spécifique pour les responsables des sections cinéma.
Mais ceci est un autre débat. ■
10. Franck Rebuffi, Médiathèque Jean Jeukens, Bar-le-Duc (55).
11. Danielle Chamoux, médiathèque de Seynod (74).
12. Jeanne Rivoire, Bibliothèque-Médiathèque, Ivry-sur-Seine (94).
64
Un grand merci à celles et ceux qui ont répondu au questionnaire
diffusé sur la liste d’Images en bibliothèques en septembre 2008.
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P.-L. RENOU
Critique musical
Certes, choisir n’est
pas nécessairement
censurer. Mais
l’empilement des
filtres conduit parfois
à une situation que
l’on peut qualifier de
« censure objective »
L’enclume
du silence
De complicités objectives
qui n’est le fait d’aucun
sujet mais le résultat
UN MONDE NOUVEAU
d’une situation qui n’a
La diffusion accrue de la musique
pourtant rien de fatal.
dans la période de l’après-guerre,
Procès d’une mécanique
d’exclusion.
facilitée par l’essor économique et
divers développements techniques,
a favorisé la rencontre d’univers
sonores jusque-là plutôt étrangers
les uns aux autres. Une contamination réciproque devait s’ensuivre, source d’inspiration pour des
© Jean-Michel Monin
créateurs de tous horizons, des
studios de la Maison de la Radio à
Paris aux clubs de New York, d’Addis Abeba, Leningrad ou Bali.
En 1965, à deux extrémités
Sophie Agnel (p), Fabrice Charles (tb)
et Jean Pallandre (magnétophone),
festival NPAI Parthenay.
de l’Europe, AMM à Londres et
Musica Elettronica Viva à Rome
ont initié des recherches sonores
inédites. Les premiers avaient un passé individuel de
jazzmen, parmi les seconds se trouvaient trois compositeurs
américains et un ethnomusicologue hongrois. C’était là le
signe d’une convergence qui débouchait sur ce que l’on
nommera successivement European free music, puis musiques
improvisées ou encore improvisation libre, ces questions de
nomenclature n’étant jamais définitivement réglées puisqu’elles
dérivent de l’usage et que celui-ci épouse les évolutions des
musiques elles-mêmes 1. À peine quelques mois plus tard, Jimi
Hendrix retournera le terrain du rock par un usage nouveau de
l’électricité traitée comme matière première, créant une onde
de choc qui se propagera à tout l’univers sonore.
Un espace nouveau s’ouvre pour la musique et chaque
champ musical s’en trouve affecté. Les problématiques propres à chacun se voient infléchies par leur confrontation à
une réalité sonore qui, tout à coup, oblige à répondre à des
questions non sollicitées. Dans le plus grand désordre : que
faire de l’électricité, de l’informatique, du concert ; quel sort
faire au hasard, ménager aux disciplines voisines ? Etc.
C’est dans ce contexte que se sont développées, à partir
du milieu des années 1960, des musiques prenant l’improvisation pour base commune de leur pratique, une improvisation
totale, illimitée, radicale, à tous les niveaux, sur tous les paramètres de l’expression sonore. Le temps les a constituées en
un champ dont l’autonomie esthétique lui a acquis la dignité
d’un genre à part entière – ni un style, ni un courant –, à prendre en compte comme tel au côté de la musique « classique
et contemporaine », du rock ou de la chanson. Depuis, des
courants se sont dessinés, parfois antagonistes, issus de la
réflexion de chacun, de sa pratique, du hasard des rencontres, du jeu des affinités et de la proximité géographique.
L’ensemble dessine aujourd’hui, après un demi-siècle d’existence, un paysage immense et contrasté, d’une diversité peu
commune, d’une richesse étonnante. Un continent.
UN CONTINENT ENGLOUTI
Pourtant, qui n’est pas au fait de cette histoire aura bien du mal
1. Le terme « musique expérimentale » est un fourre-tout, mais c’est sous cet
intitulé que l’on trouvera une approche de ces musiques par Michael Nyman
(Musiques expérimentales, Allia, 2005).
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à en trouver trace dans son environnement. Que reste-t-il des
dizaines de milliers de disques produits depuis 1965, et où pas-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© Jean-Michel Monin
DOSSIER
Johannes Bauer (trombone) et Thomas Lehn (synthétiseur analogique), concert au Carré Bleu à Poitiers.
sent ceux qui continuent de l’être ? Quelle trace ont laissée les
tion critique. Comment une poignée de bénévoles dépourvus
milliers de musiciens échelonnés sur quatre générations – des
de moyens fait vivre obstinément une presse indépendante,
pionniers comme Derek Bailey, né en 1930 et disparu à 75 ans
seule désormais à rendre compte de l’existence de cette scène
en 2005, aux plus jeunes nés en 1990 ? De quelle diffusion jouis-
dans une indifférence assez générale.
sent-ils au présent ? De quelle exposition ? À la fois beaucoup
L’extinction des disquaires indépendants a précipité leur
et peu de choses en vérité. Énormément d’enregistrements
disparition des bacs, et la gestion centralisée des grandes
presque insaisissables, une présence médiatique quasiment
surfaces culturelles a achevé de les expulser d’un espace
nulle, une diffusion scénique quasiment invisible. Toute cette
bien quadrillé, aux secteurs définis sur des critères stric-
créativité semble aujourd’hui clandestine. Censurée ?
tement commerciaux 3. Une situation qui a entraîné à son
N’allons pas trop vite en besogne. Suivons plutôt le fil.
tour un recentrement des labels sur des marchés de niche,
Ainsi situées dans la filiation de différents champs musi-
puis une balkanisation de la production jusqu’à la situation
caux, au confluent des musiques traditionnelles, populaires,
limite de l’autoproduction généralisée. Celle-ci n’a rien à voir
semi populaires et savantes, mais en situation de rupture avec
avec l’auto-édition sur le marché du livre. Loin d’être le fait
les courants esthétiques dominants de chacun d’entre eux, ces
d’écrivains autoproclamés et de poètes de jeux floraux, ce
musiques improvisées ont payé leur « impureté » au prix fort,
sont ici des artistes internationalement reconnus qui créent
celui d’un ostracisme classique de type « c’est pas du jazz ! »
leurs labels, manifestant souvent un goût très sûr de la pré-
Après les années 1970 où l’ouverture était de rigueur dans
sentation qui porterait leur production au rang de « disques
la presse spécialisée (de Musique en jeu ou Contrechamps à
d’artistes »… si une telle catégorie existait.
Jazz Magazine ou Rock’and Folk), elles ont été placées hors
champ. Nous avons dit ailleurs 2 comment la presse des kiosques, spécialisée ou non, avait largement abdiqué sa fonc2. P.-L. Renou, « Jazz et musique improvisée, de la presse au pressoir »,
Bibliothèque(s), n° 25, mars 2006, pp.33-38.
3. Surtout dans un pays comme le nôtre où, qu’on le veuille ou non, l’étiquetage est déterminant, y compris intellectuellement (les anglophones disent to
pigeonhole : attribuer à chaque pigeon sa niche). Remarquons que cette attitude est justement moins opérante dans l’univers pragmatique anglo-saxon :
la coexistence d’un large spectre musical (du contemporain au rock en passant
par le jazz et les musiques improvisées) en une revue largement diffusée, Wire,
serait aujourd’hui impensable en France.
P.-L. RENOU 䊳 L’enclume du silence. De complicités objectives
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DOSSIER
simplement, à refléter – la création dans le domaine qui nous
occupe, revient tout bonnement à leur dénier toute existence.
DANS LA CAVERNE
Le hiatus est donc total entre la réalité de la création, effervescente comme jamais, et le silence qui pèse sur elle comme une
enclume 6. Les choix économiques sont ceux de la rentabilité :
© Jennifer French
soit. Que les médias s’y soient soumis, cela est discutable.
Que la politique publique en matière de culture accélère ce
processus par une omission peu soucieuse des complexités
du réel, est moins compréhensible encore. Le résultat n’est
Cellule d’Intervention Metamkine, festival Musique Action, 2008.
Mais cette situation n’est pas le seul fait de l’univers marchand. On cherchera vainement les musiques improvisées dans
les trois centres d’information composant l’IRMA (centre d’information et de ressources pour les « musiques actuelles »)
dans l’organigramme du ministère de la Culture. Cette situation permet aux différentes tutelles et collectivités locales de
se renvoyer une balle qu’elles dégageront aisément en touche
lorsqu’il s’agira de soutenir un projet quelconque – associations, festivals, soutien aux labels, etc. – concernant ce champ.
Au cours des ans pourtant, la pratique de l’« improvisation »
s’étant répandue, quoi que l’on entende par là – et généralement pas l’improvisation totale –, le mot, lui, servira d’alibi 4 à
toutes sortes d’entreprises pas toujours rigoureuses quant à
leur contenu artistique. Récemment, le directeur du Bordeaux
Jazz Festival, ayant tenu à bout de bras un festival ouvert aux
musiques improvisées (dites ici « affines » au jazz…) déplorait
en mettant fin à l’aventure avec un bilan pourtant positif que,
parlant des instances de la culture, « chacun (…) reste profondément persuadé qu’il fait bien ce qu’il a à faire, et que nul
ne saurait de l’extérieur venir lui proposer des actions mettant en cause des “politiques publiques” déjà validées. Ainsi,
de partout, subliminal ou explicite, le message qui nous est
adressé est clair : contentez-vous du peu qu’on vous donne,
et s’il se peut faites des merveilles avec, ou disparaissez 5. » Or
ladite politique publique en matière de diffusion du « spectacle
vivant » privilégiant des scènes nationales ou conventionnées,
dans lesquelles tournent en circuit fermé un petit nombre d’artistes qu’ailleurs, en un temps qu’on croirait révolu, on aurait
dit « d’État », loin de créer la dynamique favorable à porter – ou,
4. Parmi de multiples exemples, celui, symptomatique, du colloque « Jazz et
musiques improvisées : quels enjeux aujourd’hui ? » organisé par une fédération des rares scènes relativement accueillantes aux improvisateurs, l’AFIJMA :
passé l’intitulé, l’ensemble des communications ne concernait que la défense
du jazz.
5. Philippe Méziat, « BJF 2008, dernière édition » : www.bordeauxjazzfestival.
com/chroniques.php. Lire aussi, à la même adresse : « L’État et la culture. Le
trou du souffleur » et « Lettre ouverte au maire de Bordeaux ».
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plus une succession de filtres qui répondraient à une nécessité critique, élaborés dans le cadre d’une discussion « raisonnable » entre personnes compétentes comme le dit Umberto
Eco 7 : filtre de l’édition, des programmateurs, de la presse
et de la critique… lesquels, parce qu’ils se sont élaborés au
contact de la masse réelle de la production réelle, y demeurent référés, demeurent « traçables » et contestables à leur
tour. Non, ces filtres agissent à rebours comme constituants
d’une réalité recomposée, et devant cette image substituée, le
réel semble sommé de prouver son existence. Au point qu’en
écrivant ceci, l’on craint de passer pour vouloir à toute force
faire avaler un poisson d’avril ! Rien de nouveau : ce phénomène a été identifié dès longtemps dans le fameux mythe de
la Caverne.
Les discothécaires se trouvent donc dans une position
malaisée. Si tout est bien à leur disposition, aucun grelot ne
signale à leur attention les outils de référence, aucun néon ne
les attire vers une production quasiment invisible, et ce ne sont
pas les modèles de classification qui leur viendront en aide en
désignant, au moins virtuellement, une réalité dont il y aurait
à se soucier. Des formations existent pour la plupart des musiques, à l’exception de celles qui nous occupent ici hormis des
tentatives isolées à Villeurbanne ou Vandœuvre-les-Nancy.
En l’absence d’une quelconque légitimité, la constitution
d’un fonds cohérent repose donc presque entièrement sur
la personnalité desdits discothécaires. Mais par quel miracle
cette culture personnelle se serait-elle développée dans l’environnement que nous venons de décrire ? À lire les blogs, à
consulter les portails bibliothèques, les listes d’acquisitions
et les coups de cœur proposés traduisent généralement l’offre
et les intérêts du marché : rock et chanson d’abord, musique
6. « L’enclume du silence », je reprends cette expression de Julien Gracq.
7. Ces filtres qui, dit-il, « résultent de la confiance que nous avons mise dans la
dite “communauté des savants” qui (…), débattant entre eux, a apporté la garantie que le filtrage a été, à tout le moins, plutôt raisonnable. » Réf. « Auteurs et
Autorité », interview de Umberto Eco par Gloria Origgi, Colloque virtuel « textee », 2001 : www.text-e.org/conf/index.cfm?fa=texte&ConfText_ID=11.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
du monde, puis loin derrière, le jazz et la musique savante…
Les intérêts privés s’expriment de façon transparente. Enfin,
le goût personnel et le hasard, pour précieux qu’ils soient
ne peuvent pallier tout à fait l’absence d’une réelle politique
d’acquisition, pensée, élaborée, partagée par la communauté
professionnelle en connaissance de cause. Ce qui se traduit
généralement par des collections déséquilibrées, peu cohérentes et peu représentatives. Si elles ne reflètent guère le niveau
de l’établissement, elles tendent en revanche un miroir fidèle
à son environnement.
LA POSITION DU MISSIONNAIRE
Musique Action, Défrichage
sonore, entretiens autour du
festival par Henri Jules Julien,
Musique Action/Le Mot et le
reste, 2008, 224 p., 14,5x21 cm,
ISBN 9782915378566
Depuis 1984, le Centre culturel
André Malraux (CCAM pour les
intimes) de Vandœuvre-lèsNancy, est le lieu d’une aventure qu’une telle continuité a
rendu sans pareille, en France
Alors : censure ? On peut débattre sur le mot, puisqu’à aucun
et probablement dans le monde : celle d’un « labora-
niveau n’est formulée une interdiction. Quant aux faits, les
toire public » ainsi que la résume son directeur depuis
résultats sont à peu près aussi efficaces et disqualifiants. Ils
1987, Dominique Répécaud. Le festival Musique Action
ont en outre l’insigne avantage de ménager le doute quand
convie chaque année des dizaines de musiciens de tous
bien même des indices convergents pointent les complicités
horizons et de tous pays autour d’une question appa-
objectives. Si l’un des buts de la censure est de garantir à la
remment simple, jamais formulée, mais ici prise au
source qu’un désir possible ne sera pas satisfait, il semble
sérieux : comment fait-on de la musique ? Ce festival
bien atteint. En prenant l’affaire sous cet angle, le métier de
répond en musique, en offrant un lieu où se prolonge
bibliothécaire se trouve renforcé dans ses missions.
cette utopie d’une pensée en acte, où le possible est
Nous avions déjà pointé 8 que le bibliothécaire était appelé
sommé de devenir réel. Bref, le CCAM est un lieu de
à devoir se constituer en instance critique. Parlant d’un autre
création où est rendue palpable la co-création du son
secteur, R. Phalippou note à propos de la VoD que les biblio-
et de l’oreille, où, comme le dit Xavier Charles, « en
thèques ne peuvent pas se contenter de « relayer l’offre com-
jouant, j’ai le sentiment d’entendre comment les autres
merciale », mais qu’elles doivent « diffuser ce que le marché
entendent. » Au fil des ans, il est devenu la plaque
ne prend pas en charge ». « Ce qui conduit, poursuit-il, à une
tournante de l’improvisation en France, son cœur et son
profonde redéfinition de l’activité des bibliothécaires, qui se
poumon, assurant presque seul la visibilité de la scène
rapprocherait alors d’une fonction éditoriale 9. » On voit donc
de la musique improvisée 1. Fidèle à cette pratique, la
se dessiner la figure exigeante du bibliothécaire militant,
parole est ici recueillie de la bouche de 33 musiciens.
à même de traquer les distorsions que la marchandisation
L’entendre est d’une vibrante nécessité.
culturelle a imposées au paysage de la création. Sa position
P.-L. RENOU
quasi souveraine – bien que menacée – dans son secteur,
1. L’étonnant, en vérité, est d’avoir à s’en étonner puisque ce devrait être
le rôle ordinaire d’une scène nationale. Pourtant des menaces ont bel et
bien pesé au printemps dernier sur la pérennité de Musique Action et la
mobilisation du public a évité le pire : une procédure de redressement est
en cours. Le ministère de la Culture a signé une convention avec le CCAM
permettant la reprise des actions jusqu’à fin 2010, ce que n’a pas encore
fait la Ville de Vandœuvre. Le festival Musique Action sera suspendu en
2009 pour permettre le rétablissement d’une activité cohérente avec le
projet artistique. La 26e édition n’aura lieu que fin mai 2010.
relativement abritée des diktats du chiffre à tout prix, le pose
en nouvelle instance critique indépendante. Il est désormais
en première ligne pour défendre pied à pied la diversité culturelle et jouit pour cela d’une arme absolue : la proximité
des publics. C’est un travail difficile certes, mais crucial, et
si les résultats sont lents ils peuvent être durables. C’est
celui que détaillait Pierre Hemptinne dans les colonnes de
Bibliothèque(s) 10, où il concluait : « C’est un combat que l’on
ne peut plus mener localement. Il faut lui donner une dimen8. Art. cit., cf. note 2.
9. René Phalippou, « La vidéo à la demande » in Outils du web 2.0 en bibliothèque, ss la dir. de Franck Queyraud et Jacques Sauteron, ABF édit., coll.
« Médiathème », 2008, p. 85.
10. Pierre Hemptinne, « Fragilités musicales, fragilités démocratiques »,
Bibliothèque(s), n°25, mars 2006, pp. 40-43.
sion européenne. C’est un combat qu’il faut engager, qu’on ne
peut lancer que si, et seulement si, au moins à un endroit, il
existe, organisé “en conscience”, une mémoire de la création
laissée pour compte par les systèmes d’éducation culturelle
(école ? médias ? publicité ?). Au moins la Médiathèque [de la
Communauté française de Belgique, à Bruxelles] sert-elle à
cela. » On ne saurait mieux dire : le bibliothécaire musical doit
adopter, a minima, la position du missionnaire. ■
P.-L. RENOU 䊳 L’enclume du silence. De complicités objectives
69
DOSSIER
FRED J. GITNER
New Americans Program/Special Services
& International Relations,
Queens Library, New York
La bibliothèque de lecture publique :
outil d’intégration
L’exclusion est la
version sociale
de la censure. Un
bibliothécaire
américain, francophile,
francophone et
voyageur, détaille les
dans une société
globale
N ous vivons une période de forte
Cependant, beaucoup d’immigrés sont originaires de pays où
migration. Pour certains pays, dont
cette tradition de la bibliothèque publique n’existe pas. Le défi
pu développer dans
les États-Unis et le Canada, ce phé-
consiste à évaluer leurs besoins et à trouver les moyens de leur
sa bibliothèque du
nomène n’est pas nouveau ; ce qui a
faire comprendre ce que la bibliothèque peut leur apporter.
Queens 1 (NY). Ses
changé, c’est l’origine des immigrés,
Peut-être trouverez-vous que l’exemple de la bibliothèque
leur variété. Pour d’autres pays, en
du Queens, située dans le comté des États-Unis le plus divers
Europe en particulier, ce phénomène
du point de vue ethnique, avec une population venue de
confrontés à un forte
beaucoup plus récent n’est généra-
190 pays et parlant 160 langues, est un cas bien particulier,
population récemment
lement pas ancré dans les habitudes
mais les moyens que nous utilisons peuvent être adoptés
et les mœurs des pays d’accueil.
ailleurs à une échelle réduite. Pour attirer les nouveaux
programmes qu’il a
collègues français
immigrée pourront
L’année passée, la Section Ifla
venus, il faut d’abord mettre l’accent sur la proximité. Au sein
s’en inspirer : accueil,
des Bibliothèques au service des
du « New Americans Program », nous gardons deux objectifs
collections, services
populations multiculturelles justifiait
à l’esprit : aider les immigrés pour faciliter leur intégration et
ainsi son programme 2 : « Les biblio-
célébrer les nombreuses cultures qu’ils représentent en leur
thèques sont des espaces d’enga-
offrant de les partager avec l’ensemble de la population.
favoriseront ensemble
leur intégration, le
gement intellectuel et de récréation
maintien et le partage
offrant des services multiculturels
de leur culture.
et multilingues. Ainsi les collections
deviennent un espace de rapproche-
La première étape est d’analyser la communauté de votre cir-
ment (…). Les services multiculturels
conscription en utilisant les données du recensement natio-
et multilingues de bibliothèque assurent l’égalité de services
nal, voire d’autres statistiques locales qui pourraient vous
et d’accès à l’information. » Aux États-Unis, la bibliothèque
aider à faire le portrait de votre réservoir potentiel d’usagers.
– la plus démocratique de nos institutions – a toujours cher-
Après avoir identifié le ou les groupes que vous souhaiteriez
ché à répondre aux besoins de la communauté toute entière.
toucher en priorité, il faut s’adresser avec un esprit d’ouver-
1. Services remarqués par nos collègues champenois lors de leur voyage d’étude,
cf. Lucile Pellerin de la Vergne « Autumn in New York, take 1 », Bibliothèque(s)
n°37, mars 2008, pp. 68-69.
2. Raisons d’être des services multiculturels de bibliothèque (www.ifla.org/VII/
s32/pub/s32Raison-fr.pdf).
70
DÉMOGRAPHIE
ture aux associations qui les représentent pour mieux comprendre leurs besoins en information, collections et services.
Ces contacts pourront servir lorsque vous commencerez à
constituer vos fonds et à organiser des animations pour atti-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
rer ces nouveaux usagers. À Queens, avec une population de
2,2 millions hab. dont 48 % nés à l’étranger, nous ne pouvons
pas offrir la même gamme de services à tout le monde. Par
exemple, les bibliothèques de quartier offrent des collections
permanentes dans 25 langues choisies d’après la répartition
de la population, tandis que la bibliothèque centrale propose
© Queens Library
une sélection de 40 langues partageable sur demande avec
les bibliothèques annexes en cas de besoin.
COLLECTIONS
La constitution de collections en langues étrangères (livres
Classe d’anglais à un de nos Centres d’apprentissage
pour adultes.
classiques et pratiques pour adultes et enfants, fiction et nonfiction, livres bilingues, CD de musique traditionnelle et populaire, DVD de films de fiction et documentaires) est la base des
services à offrir aux nouveaux arrivants et vont de pair avec
les méthodes d’apprentissage de la langue de leur nouveau
pays et des livres de base, simples d’accès, sur la citoyenneté
et l’histoire du pays d’adoption. Cette offre doit être suffisante
pour montrer que la bibliothèque respecte l’autre, et il faut
encourager les usagers et les associations à faire des suggestions. Il n’est pas toujours facile de résoudre les questions des
acquisitions et le catalogage, mais il faut rester ouvert et positif
avec une perspective à long terme. On peut travailler en réseau,
avec l’OCLC ou avec des fournisseurs qui offrent des notices
imprimées ou sur bande magnétique. Notre fournisseur de
livres indiens à New Delhi nous fournit des notices à télécharger en format Marc, ce qui facilite le catalogage. Si la biblioavec, si possible, des services gratuits, vous verrez augmenter
la fréquentation grâce à un bouche à oreille qui ne s’achète
pas. Une signalisation bilingue pour ces collections doit attirer
l’attention. Il faut aussi éditer des brochures bilingues à diffuser au sein des associations que fréquentent les immigrants,
et dans les restaurants et magasins qu’ils tiennent.
© Queens Library
thèque devient un lieu accueillant, dynamique, ouvert à tous
Vernissage de la collection « Fenêtre sur Shanghai » au Centre de
ressources internationales, Bibliothèque de Flushing, Queens.
se positionnent comme centres de vie associative avec un
PROGRAMMATION
éventail d’activités pour tous les âges et des centres d’inté-
Une fois l’offre de base en place, le moment est venu de pen-
rêt multiples. Notre bibliothèque offre aussi bien des cours
ser à programmer des spectacles des différentes cultures pour
d’anglais pour les nouveaux arrivants où parents et enfants
attirer surtout les gens qui n’ont pas l’habitude de fréquen-
apprennent ensemble lors d’activités qui les incitent à partici-
ter des bibliothèques. Voir célébrer sa culture, sa musique,
per à la vie locale – visites aux musées, à l’hôpital ou à l’hôtel
ses danses et même les auteurs de sa langue dans un lieu
de ville –, que des ateliers de théâtre pour le troisième âge.
« officiel » crée un pont : une nouvelle relation s’établit. À la
Pour faciliter l’intégration, votre bibliothèque peut aussi pro-
bibliothèque de profiter de ces événements pour mettre en
poser des actions en partenariat avec des agences pour l’em-
avant ses collections en langues étrangères, ses méthodes
ploi, comme « Recherche de l’emploi » à la Bpi ou la Cité des
d’apprentissage du français ou ses ateliers d’initiation à l’in-
métiers au sein de la Cité des sciences, ou encore des actions
formatique. Actuellement, aux États-Unis, les bibliothèques
pour la santé comme celles que monte la Cité de la santé en
FRED J. GITNER 䊳 La bibliothèque de lecture publique : outil d’intégration dans une société globale
71
© Queens Library
DOSSIER
Apprentissage de l’anglais par la diététique.
ce même lieu 3. À la Bpi,
économie globalisée, et au défi que représente l’intégration
l’espace Autoformation
des nouveaux arrivants dans la société d’accueil. Il n’y a pas
présente des centaines de
de solution type car les circonstances varient considérable-
méthodes pour apprendre
ment, mais je pense que le fait de partager les idées que nous
le français comme langue
avons testées peut aider ceux qui n’en sont peut-être qu’aux
étrangère ou, aussi bien,
premières étapes d’un travail de proximité pour toucher ces
des langues du monde
nouveaux immigrants. D’après les statistiques de l’Insee
entier. On peut aussi
pour 2006 4, il y a plus de 4,9 millions d’immigrants en France
regarder les télévisions
– le plus grand chiffre en Europe – venus surtout d’Algérie,
de partout pour rester
du Maroc, du Portugal, d’Italie, d’Espagne, de Turquie et de
en contact avec son pays
Tunisie. C’est une population qu’on ne doit pas négliger dans
d’origine.
l’offre des bibliothèques de lecture publique.
En 2002, j’ai passé un mois à Paris dans le cadre d’un
MARKETING ET PROMOTION
Les collections en place, les premiers programmes planifiés, il faut
savoir atteindre et attirer les communautés dites « minoritaires ».
Les associations de soutien de ces différents groupes peuvent
vous aider à créer des dépliants bilingues, à préparer et traduire
des annonces pour les stations de radios communautaires ou
pour les journaux en langues étrangères. Le personnel de votre
bibliothèque peut aussi servir d’outil de marketing : s'il y a des
employés bilingues dans votre équipe, ils rendront votre accueil
plus chaleureux. Peut-être pourrez-vous engager un médiateur
interculturel pour améliorer le travail de proximité envers un
groupe dont la population augmente et que vous cherchez à
attirer. C’est ce que font actuellement certaines bibliothèques
espagnoles, Barcelone et Madrid par exemple, avec des médiatrices bilingues (arabe, russe, polonais, roumain ou chinois) formées par la bibliothèque. Pour atteindre les nouveaux arrivants,
les bibliothécaires doivent sortir de leurs locaux, rencontrer les
représentants associatifs et autres, et comprendre ce que leur
établissement peut faire pour les parents et les enfants. Il importe
aussi de faire la publicité des programmes auprès de la population autochtone pour encourager des échanges culturels.
Nous disons chez nous qu’une personne qui entre dans la
bibliothèque a déjà « prépayé » : ayant réglé ses impôts, elle a
droit à un service de qualité avec accès à l’information, aux documents et aux services dont elle a besoin. Si c’est en anglais, tant
mieux, mais si c’est dans une autre langue, c’est une demande
dont il faut tenir compte dans la mesure du possible.
QUELQUES REGARDS SUR LA FRANCE
De nombreux pays à travers le monde doivent faire face au
échange avec la Bpi. J’y ai visité plusieurs bibliothèques,
ainsi qu’en banlieue. J’ai constaté la quasi inexistence de
l’offre en langues d’immigration extra-européennes. À la
bibliothèque de la Goutte d’Or, dans un quartier de forte
population arabophone, on m’expliqua que l’acquisition et
surtout le catalogage des ouvrages en arabe étaient trop
compliqués : pas de vraie collection. Par contre, la médiathèque Jean-Pierre Melville, en plein quartier chinois,
offrait des collections populaires en chinois et en vietnamien, sinon en proportion avec la population du quartier,
du moins bien en vue et utilisées. J’ai repéré un très bon
exemple au nord de Paris, à la bibliothèque Elsa Triolet de
Bobigny. On y trouvait des ouvrages en arabe, mais aussi
en chinois, russe, tamoul, turc et vietnamien, et des méthodes de français pour non francophones. On programmait
en outre des animations interculturelles ou bilingues. Les
actions de la bibliothèque étaient bien soutenues par le
maire qui la voyait comme un lieu de rencontre pour cette
ville si diverse. Quelques années plus tard, j’ai visité la BM
internationale de Grenoble. Elle héberge une bonne collection de documents en six langues européennes plus l’arabe,
une sélection de sites web et de la presse internationale
dans toutes les langues proposées. Cette bibliothèque fonctionne en partenariat avec le Centre de documentation de la
Cité scolaire internationale, et se tourne vers des élèves de
l’école qui apprennent les langues plutôt que vers la population immigrée. En fait, le grand public ne peut accéder à
la bibliothèque que 15 h 30 par semaine (19 h pendant les
vacances scolaires). Ces observations sur les collections
en langues d’immigration sont confirmées par un article de
Hélène Bouquin-Keller 5.
problème de l’augmentation de l’immigration au sein d’une
4. Annuaire statistique de la France 2007.
3. Cf. Tù Tâm Nguyên, « La Cité de la santé : un espace pour s’informer », in
Bibliothèque(s) n°34/35, oct. 2007, pp. 35-38.
72
5. Hélène Bouquin-Keller, « Les langues dites d’immigration dans les bibliothèques municipales françaises », BBF, t. 48, n° 5, 2003, p. 34-40.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
des sites web multilingues
(voir encadré).
soulevée en France dans les colloques et les journées d’étu-
En Espagne, un groupe
des. En 1993, elle faisait partie du colloque « Bibliothèques
de travail Multiculturalisme
au service de la communauté » organisé par la Bpi. En 2003,
et accessibilité des biblio-
l’ABF avait organisé une journée d’étude au même endroit sur
thèques publiques organise
le thème « Pluralité culturelle et bibliothèques 6 » tandis que
des présentations pour les
l’Enssib organisait une table ronde sur « Minorités et multilin-
réunions annuelles des
guisme » au Salon du livre. Il me semble que les problèmes
Journées de coopération en
ont été bien posés, mais l’action n’a pas suivi.
bibliothèques et sert de ressource dans ce domaine pour
© Queens Library
Certes, la question de l’offre des documents en langues
étrangères et des services dirigés envers les immigrés a été
les bibliothèques de lecture
ACTUELLEMENT, EN EUROPE…
Activités pour parents et enfants immigrants,
au cours desquelles ils apprennent ensemble.
À la réunion de la Section
ques en Espagne (Grenade, Barcelone, Madrid, Séville) sur « La
Ifla des Bibliothèques au ser-
Bibliothèque publique et l’immigration : un outil de l’intégration
vice des populations multi-
des nouveaux citoyens ». Avec la nouvelle réalité intercultu-
culturelles 7 qui s’est tenue à
relle des villes en Andalousie, en Catalogne et dans la région de
Québec cet été, on a évoqué
Madrid, les BM ont commencé à offrir des collections, à réaliser
le premier site web intercul-
des actions de proximité en engageant des médiateurs intercul-
turel des bibliothèques de
turels à bâtir une programmation pour célébrer les cultures des
lecture publique alleman-
nouveaux arrivants, tout en proposant des ateliers sur la vie,
des qui vient d’être créé par
l’histoire et les coutumes en Espagne. Elles ont aussi développé
une équipe de spécialistes
6. Objet d’une publication : Pluralité culturelle en actes. Un nouvel enjeu pour
les bibliothèques publiques, ABF, coll « Médiathèmes », n°5, 2004.
du travail interculturel en
© Queens Library
publique.
Cette année, j’ai eu l’occasion de participer à plusieurs collo-
bibliothèque de l’Association allemande des bibliothè-
Atelier d’introduction à l’ordinateur.
ques (DBV) (voir encadré). On y
QUELQUES SITES MULTICULTURELS
trouve des textes sur le travail interculturel en bibliothèque ;
En Espagne
des exemples des différentes bibliothèques qui offrent des
• Trois sites de bibliothèques :
- Andalousie : Bibliotecas Interculturales, avec la participation de 17 bibliothèques :
www.juntadeandalucia.es/cultura/ba/c/biblioMulticult/espanol/default.asp
- Barcelone : Biblioteca Sant Pau-Santa Creu, renseignements sur les différentes cultures :
http://w3.bcn.es/V51/Home/V51HomeLinkPl/0,3989,
171935332_217521608_2,00.html
- Madrid : Biblioteca abierta, grand projet multilingue
www.bibliomadrid.org/bab/
• Multiculturalisme et accessibilité : www.mcu.
es/bibliotecas/CE/Cooperacion/CongJornadas/
GruposTrab/MulticulturalidadAccesibilidad.html
collections et services aux immigrants dans plusieurs villes
(Berlin, Francfort, Hambourg, Munich, Nuremberg, Stuttgart) ;
des liens vers des traductions utiles en bibliothèque, etc.
En Suisse, les bibliothèques interculturelles sont nées en
1988 à Renens, près de Lausanne, d’une initiative privée, mais
on compte maintenant 16 bibliothèques subventionnées en
partie par le gouvernement fédéral, les communes avoisinantes et des donations. Elles se sont regroupées dans un réseau,
Association livres sans frontières suisse (ALSFS) qui vise à
valoriser les différentes cultures des immigrants en Suisse,
tout en aidant à leur intégration (voir encadré).
Maintenant c’est à votre tour. J’espère que ces remarques
vous inciteront à créer un groupe de travail au sein de votre
association pour partager des idées pratiques et à trouver des
En Allemagne
moyens de collaborer pour que les bibliothèques de lecture
www.interkulturellebibliothek.de
publique françaises participent à l’intégration de la population
En Suisse
étrangère de l’Hexagone. ■
www.interbiblio.ch/interbiblio/fr/info/l-histoire.html
7. www.ifla.org/VII/s32/index.htm
FRED J. GITNER 䊳 La bibliothèque de lecture publique : outil d’intégration dans une société globale
73
DOSSIER
DELPHINE QUÉREUX-SBAÏ
Directrice de la BMVR de Reims
Le
cœur et
la raison
Quand la censure
s’applique aux
hommes, cela s’appelle
l’« exclusion ». Pourtant
Les exclus de la bibliothèque
ne s’agit-il pas d’un
même geste ? Interdire
l’accès, soustraire à
la vue ? Les enjeux
sont-ils foncièrement
différents ?
UN ÉTABLISSEMENT
POUR TOUS…
Mais voilà, dans les faits, la réalité est un peu différente. Et
plus d’une fois j’ai été interpellée par un collègue embarrassé,
sommée de choisir entre le SDF qui ronfle fort et ne sent pas
À l’heure où le froid s’installe de
nouveau en France, et où les journaux télévisés s’insurgent du sort
des sans abris menacés de mourir de froid dans la rue, il
bon et le lecteur à l’oreille et au nez fins. Car bien souvent c’est
ce conflit d’intérêt entre deux usages – somnoler ou lire – et
deux usagers qui pose problème. La liberté des uns doit finir
là où commence le déplaisir des autres.
n’apparaît pas inutile de nous interroger sur l’aptitude de
nos bibliothèques à être des lieux d’accueil pour tous. Car si,
depuis plusieurs décennies, les bibliothèques revendiquent
leur mission sociale et vont au devant des plus démunis en
À Reims comme ailleurs donc, ce problème se pose. Dans
développant des services hors les murs, elles restent bien
notre règlement, l’article 5 nous donne les moyens d’arbitrer,
désemparées quand les plus démunis d’entre eux viennent
puisqu’il indique que « le public est tenu de respecter le per-
dans leurs murs, pour y passer la journée bien au chaud.
sonnel et les autres usagers » et que, de même qu’il ne doit
Nos règlements le proclament haut et fort : nos bibliothèques
pas boire ni manger dans la bibliothèque, il doit « respecter
sont ouvertes à tous et la fréquentation sur place de nos
les règles d’hygiène ». Cette petite phrase est la seule qui
espaces (chauffés, éclairés, accueillants et confortables) est
nous permette de reconduire à la porte d’entrée un SDF qui
gratuite. Comment ne pas y voir une invite pour tous ceux
somnole confortablement enfoncé dans l’un de nos fauteuils
que la vie a jetés dans la rue, qui peinent à trouver un peu de
et dont le seul tort bien souvent est de dégager des effluves
chaleur mais ne souhaitent pas être stigmatisés en fréquentant
agressives.
des foyers et autres asiles de la dernière chance ?
74
UNE MISSION D’ACCUEIL…
Mais avec quelle gêne agents de sécurité et membres
D’autant qu’aujourd’hui, rares sont les lieux gratuits,
du personnel évoquent ce petit alinéa pour expliquer à ces
chauffés et ouverts à tous. Beaucoup d’endroits ont fermé
hommes pourquoi ils doivent quitter la douce chaleur de
leurs portes – ou ont fait disparaître leurs sièges, ce qui
nos établissements, alors qu’ailleurs l’herbe est assurément
revient au même –, qui autrefois accueillaient ces sans abris
moins verte et le climat plus rude… Cela nous a conduit à édic-
dans la journée. Dans ce contexte, les bibliothèques restent,
ter un principe de tolérance accrue en hiver, lorsque le froid
elles, un lieu accueillant où, sur le principe du moins, tout le
menace… et à être plus stricts sur l’hygiène aux beaux jours,
monde peut s’installer et passer la journée sans qu’il lui soit
lorsque la température au-dehors devient agréable et qu’à
rien demandé. À condition de venir sans chien, d’être propre
l’intérieur elle révèle davantage ces odeurs qui incommodent
et de ne déranger personne.
les autres usagers.
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DOSSIER
Mais la réponse apportée par la bibliothèque est insuffisante aux yeux des plus charitables d’entre nous. Cela a
d’ailleurs conduit l’une de mes collègue, fidèle à sa mission
d’accueil, à improviser un système « occulte » de pressing,
proposant aux SDF qui incommodaient l’entourage, professionnels et usagers, de laver leur linge et leur rapporter propre ! L’initiative était généreuse, mais ingérable dans les faits.
Nous avons dû mettre fin à ce service de laverie. Et quelle
attitude adopter lorsque les toilettes de la bibliothèque se
transforment régulièrement en salle d’eau après le passage
le souvenir d’une collègue qui me racontait comment un SDF
utilisait fréquemment les toilettes de sa bibliothèque pour nettoyer son petit linge et comment il fallait prendre en charge les
chaussettes encore humides qui y traînaient fréquemment.
Reste que nos lieux peuvent constituer des étapes cha-
© Julien Abbaretz
d’un clochard venu se laver dans nos lavabos ? J’ai également
Les tentes du Canal St-Martin, 2007.
leureuses dans des journées de déambulation : nos toilettes
sont accueillantes (pour les cars de touristes asiatiques plus
Cette crainte « parasite » parfois jusqu’au choix de mobiliers
encore que pour les sans abris), notre distributeur à café est le
ou la réflexion sur l’ouverture de nouveaux services : des siè-
bienvenu pour se réchauffer à petit prix, nos fauteuils confor-
ges trop confortables ne risquent-ils pas d’inciter ce public à
tables pour une petite sieste. Nous avons donc généralement
demeurer toute la journée ? La proposition de postes de télé-
pour politique de fermer les yeux tant que le ronflement est
vision en libre accès ne sera-t-elle pas, à terme, entièrement
supportable. Ou dès lors que le fauteuil n’est pas demandé
récupérée par les gens de la rue ? Force est de reconnaître que
par un autre usager pour visionner un DVD.
nous ne sommes pas toujours au clair avec nous-mêmes.
HIÉRARCHIES INCONSCIENTES
LE CŒUR ET LA RAISON
Car ce qui nous embarrasse c’est bien le regard que les autres
Dans le même ordre d’idée, le règlement de la bibliothèque
pourraient porter à notre service dès lors que les sans abris
s’accommode mal des résidents en foyer, des personnes sous
y seraient trop nombreux. La crainte de faire fuir les autres
tutelle ou des demandeurs d’asile. Comment concilier notre
publics… plus sûrement qu’un groupe d’ados volubiles. La
souhait d’accueillir et d’inscrire tous ceux qui le souhaitent et
peur de présenter un service dévalué aux yeux du reste des
notre souci de voir revenir les documents prêtés ? Comment
usagers, qui ne manquent pas de se plaindre en effet de ce
accueillir sans sourciller la demande d’inscription lorsque
voisinage encombrant 1. On comprend que les autres usagers
le justificatif de domicile fait état d’un foyer d’accueil où les
hésitent à s’asseoir après certains hôtes à l’hygiène approxi-
gens ne font que passer et dans lequel nous avons eu déjà à
mative (à ce propos, vive les fauteuils réellement déhoussa-
déplorer de nombreuses pertes ? Comment inscrire des per-
bles et lavables), et notre souci reste de ne pas perdre ceux
sonnes aux troubles mentaux manifestes, qui ne semblent pas
qui viennent chez nous pour pratiquer une activité culturelle
comprendre les règles élémentaires de l’emprunt à domicile ?
ou travailler sur place. Car nous sommes bien obligés de hié-
Plaider la tolérance, se consoler avec l’idée qu’un document
rarchiser les pratiques de nos visiteurs…
non rendu, dans ce cas, est un document qui les accompa-
Si on ne peut assurément parler d’exclusion volontaire des
gnera dans leurs pérégrinations un bout de chemin.
sans abris dans la majeure partie de nos établissements, il est
Ces cas, qui font partie de notre quotidien, nous obligent
vrai qu’ils n’y sont pas les bienvenus. Et si nos étagères sont
souvent à hésiter entre cœur et raison. La réponse ne se
remplies des destins de pauvres bougres, comme les héros
trouve dans aucun manuel professionnel et je n’ai pas, pas
d’Hector Malot ou Boudu sauvé des eaux, on souhaiterait
plus qu’un autre, de solution à apporter, mais il serait indigne
qu’ils soient hébergés ailleurs que dans nos médiathèques.
de ne pas nous arrêter un moment sur ces personnes et oser
1. Comme le racontait avec humour Pierre-Jacques Lamblin dans ses « Tranches
de vie », in dossier « Les ennemis de la bibliothèque », BBF 2005, t. 50, n° 1.
les évoquer au moins une fois à haute voix, en espérant qu’un
jour, contre toute attente, le problème ne se posera plus. ■
DELPHINE QUÉREUX-SBAÏ 䊳 Le coeur et la raison. Les exclus de la bibliothèque
75
DOSSIER
MICHÈLE BATTISTI
Chargée de veille juridique
à l’ADBS
Les bibliothécaires
naviguent au plus près
dans un labyrinthe
d’interdictions. Des
textes comme la loi
antiterroriste de janvier
Le bibliothécaire
délinquant ?
2006 ou le récent projet
de loi « Création et
Internet » engagent
QUELQUES RAPPELS
ACCUEILLIR, PRÊTER, EXPOSER
Certains comportements sont
• L’accueil des personnes mineures. Outre les questions de
la responsabilité de
expressément sanctionnés par le
sécurité des locaux et d’accueil des personnes handicapées,
ceux qui donnent accès
code pénal. Des personnes physi-
la vigilance s’impose pour les personnes mineures. Trois ans
à l’Internet, ce qui
ques et des personnes morales peu-
de prison et 75 000 € d’amende lorsqu’un message à carac-
vent ainsi être condamnées en tant
tère violent, pornographique ou portant gravement atteinte
suscite naturellement
qu’auteurs, coauteurs ou complices
à la dignité humaine est susceptible d’être vu par un mineur.
quelques inquiétudes.
d’une infraction, même pour une
Il est, de ce fait, judicieux de prendre soin d’organiser ses
Mais plusieurs autres
simple imprudence ou négligence.
locaux, de responsabiliser le personnel et de prévoir des ordi-
Qu’il s’agisse d’un délit 1 ou d’une
nateurs dédiés, munis de filtres. Il est utile aussi d’obtenir une
aspects du métier
contravention, ce sont bien des pei-
autorisation formelle des parents pour inscrire un mineur, de
peuvent donner lieu à
nes de prison et/ou des amendes,
le faire adhérer au règlement intérieur, de prévoir des livrets
des infractions.
assorties d’éventuels dommages et
d’accueil détaillant les activités.
intérêts, que l’on encourt.
S’il y a faute, les fonctionnaires s’exposent à des sanctions
• Prêter des ouvrages. Un responsable de bibliothèque
pénales et/ou disciplinaires 2. Si celle-ci, poursuivie pénale-
encourt une peine allant jusqu’à 5 ans de prison et 300 000 €
ment, ne résulte pas d’une faute personnelle mais d’un dys-
pour n’avoir pas répondu aux règles définies pour la gestion
fonctionnement du service, ils seront protégés par leur adminis-
des données personnelles liées au prêt par la norme simplifiée
tration. Ils seront, en revanche, condamnés pour des faits non
n° 9 de la Cnil 3 qui s’applique aussi aux supports audiovi-
intentionnels commis dans l’exercice de leurs fonctions « lors-
suels, aux œuvres artistiques et à la gestion des consultations
qu’ils n’ont pas pris les précautions qui s’imposaient compte
de documents d’archives publiques. Des règles précises doi-
tenu de leurs compétences, du pouvoir et des moyens dont ils
vent être respectées pour collecter les informations, les traiter,
disposaient ainsi que des difficultés propres à leur mission ». Ils
en garder les traces, sécuriser ses fichiers mais aussi déclarer
sont responsables des tâches qui leur sont confiées et doivent
le fichier, lorsque cela est prévu 4.
se conformer aux instructions de leur supérieur hiérarchique
• Proposer des livres interdits 5. Il s’agit des publications
« sauf si l’ordre est manifestement illégal et de nature à compro-
interdites aux mineurs ou celles qui contiennent des propos
mettre gravement un intérêt public. » En cas de faute grave, le
racistes, xénophobes, négationnistes, etc. Si les décisions de
fonctionnaire est suspendu et le conseil disciplinaire est saisi.
justice en la matière s’appliquent qu’aux éditeurs, les diffuser
Voici un éventail, rapidement esquissé, de quelques situa-
76
tions qui peuvent vous mettre en danger.
3. Sur le site de la Cnil : www.cnil.fr/index.php?id=1212. Les informations relatives à un prêt ne peuvent pas être conservées au-delà du quatrième mois qui
suit la restitution de l’objet du prêt.
1. C’est un délit lorsque les peines de prison sont inférieures à 10 ans et que les
amendes s’élèvent au moins à 3 750 €.
4. « Adoptez les bonnes pratiques Informatique et Libertés ! » sur le site de la
Cnil : www.cnil.fr/index.php?id=20#c2521
2. Loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires
modifié par la loi n° 96- 1093 du 16 décembre 1996.
5. « Bibliothèques, censure et responsabilité des bibliothécaires » : http://enssibal.enssib.fr/bibliotheque/dossthem/censure/cenori.html
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
conduit à s’exposer à être qualifié de complice d’un délit (voir
La responsabilité pénale en cascade, propre à ce type de
délit de presse). Si l’interdiction découle d’un arrêté ministé-
délits, implique le directeur de la publication ou l’éditeur, puis
riel, le retrait s’impose 6.
seulement l’auteur qui peut être poursuivi concurremment
Certes, il convient de respecter les lois existantes mais
comme complice. Un système voisin est prévu pour les com-
plutôt qu’une interdiction pure est simple, dans de nombreux
munications audiovisuelles lorsque le message incriminé a fait
cas, il suffirait de ne rendre ces documents accessibles qu’à
l’objet d’une fixation préalable à sa communication au public.
un « public avisé ». Les interdits peuvent émaner de ses pro-
Sur Internet, la responsabilité du webmestre sera engagée si
pres employeurs. Là aussi des parades existent pour établir
l’on ne peut pas identifier un directeur de publication ou un
un équilibre qui permet d’assurer une libre circulation de
auteur.
l’information 7.
• Faire un lien. S’il est généralement admis que l’on puisse
• Organiser une exposition. Les questions de droit d’auteur
faire un lien vers la page d’accueil d’un site, il n’y a pas de réel
et de droit à l’image réglées, attention aussi à la qualité des
consensus sur la nature licite ou illicite du lien profond, celui
photographies qui sont reprises : même tombées dans le
qui mène à un document ou une information figurant dans
domaine public, le droit moral de l’auteur peut être avancé.
l’une des pages internes d’un site, généralement difficilement
Toutes les photographies doivent notamment être accompa-
accessibles.
gnées des mentions de droit, celle du photographe et celle du
propriétaire des œuvres, et ne pas être modifiées.
À cet égard, le bon sens prévaut. S’il paraît totalement
impossible d’envisager des demandes d’autorisation systématiques, la plupart des liens 10, lorsqu’ils son bien introduits,
ACCÉDER À L’INTERNET ET UTILISER LES RÉSEAUX
lorsqu’ils ouvrent de nouvelles pages sur les sites cibles, qu’ils
sont faits à des fins d’information et dans un cadre non com-
• Les délits de presse. Éviter tout débordement, voilà ce que
mercial, ne poseront aucun problème juridique 11. Il convient
l’on avait voulu éviter en 1881 dans la célèbre loi sur la presse
néanmoins de veiller toujours à consulter la politique d’un
en établissant plusieurs interdits appliqués à tous les modes
site en matière de liens et de se conformer à toute interdiction
de communication, soit également aux réseaux. Alimenter
éventuelle.
son blog, recueillir des commentaires ou commenter les articles qui sont publiés par ailleurs demande ainsi quelques
précautions.
• Donner accès à l’Internet. Selon les usages proposés,
vous serez considéré comme simple fournisseur d’accès ou
Ce sont jusqu’à 45 000 € et 5 ans de prison que l’on
hébergeur de contenus. Les contours de la responsabilité,
encourt pour des provocations aux crimes et délits, jusqu’à
définie par une loi datant de 2004, devraient évoluer. Les ges-
45 000 € pour des délits contre la chose publique, jusqu’à
tionnaires de plateformes n’étant pas à proprement parler des
45 000 € et des peines de prison pour les délits contre les per-
éditeurs de contenus, ils assument pourtant aujourd’hui des
sonnes (diffamation, injure, provocation à la discrimination, à
fonctions qui vont au-delà d’un simple stockage. Tenus d’agir
la haine des personnes en raison de leur origine, de leur sexe,
uniquement lorsqu’ils sont alertés de l’existence d’une infor-
de leur orientation sexuelle ou de leur handicap, pour atteinte
mation illicite, pour tenir compte des nouveaux développe-
à la présomption d’innocence ou à la dignité d’une victime
ments du web, les ayants droit voudraient les obliger à exercer
d’un crime, etc.). Une liste qui tend à s’allonger.
une surveillance préalable.
Les personnes visées disposent d’un droit de réponse qui
Un directeur de publication doit être désigné. C’est lui qui
doit être publiée trois jours après son envoi. Quant à la pres-
sera pénalement responsable des contenus diffusés, qu’il soit
cription 8, elle est limitée ici à trois mois après la diffusion de
auteur ou non. Tout problème d’identification fait encourir
l’information litigieuse, y compris sur les réseaux 9.
3 750 € d’amende. Il incombe aussi de retirer toute information illicite dès que l’on en est informé et de conserver les
6. Emmanuel Pierrat, Le droit du livre, Éditions du cercle de la librairie, 2005.
7. Les bibliothèques face aux pressions politiques : quelques outils. Dossier
réalisé et rédigé par l’Association des bibliothécaires français www.abf.asso.
fr/IMG/pdf/bibliotheques-face-aux-pressions.pdf
8. Prescriptions. Au pénal : 5 ans pour les délits ; 3 ans pour les contraventions. Au
civil : 10 ans à compter de la manifestation du dommage ou de son aggravation.
10. Il convient de rester prudent. Le choix d’un fil RSS peut responsabiliser celui
qui l’a sélectionné. Même si la décision a été infirmée par la Cour d’appel de
Paris le 21 novembre 2008, la frontière entre hébergeur et éditeur n’est toujours
pas clairement déterminée. ISOC. Fils RSS et responsabilité, 15/04/2008 : www.
isoc.fr/fils-rss-et-responsabilite-article0062.html
9. Jugée trop courte pour certains, un projet de loi entend l’étendre à une
année.
11. Cédric Manara, « Le référencement est une activité légale », Juriscom.net,
31/10/2008 : www.juriscom.net/actu/visu.php?ID=1097
MICHÈLE BATTISTI 䊳 Le bibliothécaire délinquant ?
77
DOSSIER
informations permettant d’identifier les auteurs de contenus
Mais les garde fous existent : connaître les grandes lignes
pour pouvoir les remettre, le cas échéant, à l’autorité judi-
du droit, s’imprégner des codes de déontologie, définir claire-
ciaire. À défaut, vous encourez 75 000 € d’amende et un an
ment les droits et les devoirs de chacun dans des chartes, des
de prison (le quintuple s’il s’agit d’une personne morale). La
règlements intérieurs destinés au personnel et aux usagers
modération a priori, lorsque cela est possible, est fortement
que l’on responsabilise en leur faisant signer ces documents.
conseillée, et ce d’autant plus que votre responsabilité n’est
C’est en prenant ces précautions que l’on obtiendra l’équilibre
pas dégagée par une clause qui la limiterait.
voulu, soit un accès à l’information dans un cadre tout à fait
Si la règle veut que l’on anonymise les données de connexion
légal.
et que l’on soit sanctionné faute d’y avoir procédé, toutes les per-
Le droit est avant tout une question d’équilibre. S’il con-
sonnes qui, à titre professionnel, principal ou accessoire, offrent
vient de respecter le droit d’auteur et d’éviter les délits dits
au public un accès à l’internet doivent pouvoir les mettre à la dis-
de presse, est également clairement reconnue la liberté d’opi-
position de l’autorité judiciaire « dans le cadre de la recherche,
nion, de recevoir ou de communiquer des informations ou
de la constatation et de la poursuite des infractions pénales »
des idées. ■
ou pour pouvoir identifier ceux qui ont contribué à la création
d’un contenu, ainsi qu’aux agents chargés expressément de la
prévention des actes de terrorisme. Tout manquement à cette
SOURCES PRINCIPALES
obligation expose le prestataire à un an d’emprisonnement et
• « Les lieux d’accès public à l’Internet »,
75 000 € d’amende, le quintuple pour les personnes morales.
Recommandation du Forum des droits sur l’Internet,
La loi oblige à conserver les données de connexion générées
28/12/2007 : www.foruminternet.org/IG/pdf/2007_12_
par le matériel utilisé et à le mettre à la disposition des enquê-
28_recommandation_LAPI_.pdf, commentée par l’IABD
teurs habilités, mais aussi à leur fournir toutes les informations
(l’Interassociation a fait partie du groupe de travail).
permettant d’identifier les usagers. Il convient ainsi de scinder
• Michèle Battisti, « Censurer la censure ? » Actualités
les fichiers des connexion des fichiers des utilisateurs et de ne
du droit de l’information, juil.-août 2007 : www.adbs.
pas les utiliser à d’autres fins que celles prévues par la loi.
fr/censurer-la-censure-juillet-aout-2007--27249.
htm?RH=DOSTHE_DROINFO
LES USAGES SUR LES RÉSEAUX
Votre responsabilité est également engagée par les infractions
faites par les usagers de votre bibliothèque, notamment lorsqu’il s’agit de droit d’auteur ou de délit de presse. N’oubliez
pas de vérifier que les logiciels qu’ils utilisent peuvent être
mis à leur disposition. Tout ce qui irait au-delà des usages
autorisés pourrait être qualifié de contrefaçon tout comme
les copies numériques a priori privées qui pourraient circuler
ensuite sur les réseaux.
On rappellera, bien sûr, qu’il est interdit de « craquer » les
protections techniques qui, amenées à disparaître pour les
œuvres musicales en ligne, seront sans nul doute bien présen-
• « Je blogue tranquille », Forum des droits
sur
l’Internet,
f é v.
2006 :
w w w. f o r u m
internet.org/particuliers/guides/guide-pratique-jeblogue-tranquille.html
• Valérie Sédallian, Principes généraux du droit de la
responsabilité et responsabilité des acteurs de l’Internet, Legamedia, 2002 : www.educnet.education.fr/
chrgt/responsabilite-acteurs-internet.pdf
• « Les bibliothèques face aux pressions politiques : quelques outils », dossier réalisé et rédigé par l’ABF, mai 1999 :
www.abf.asso.fr/IMG/pdf/bibliotheques-face-auxpressions.pdf
tes pour les films et les livres en ligne. Quant aux télécharge-
En savoir plus sur le code pénal
ments, ce sont eux qui risquent d’être étroitement surveillés
• le site d’un cabinet d’avocats spécialisé : Cabinet
et qui pourraient donner lieu à la désormais célèbre « riposte
d’avocats de Maitre Aci : Le droit pénal général www.
graduée » du projet de loi « Création et Internet ».
cabinetaci.com/droit-penal.html
Sites
QUELLES PARADES ?
• Educnet : www2.educnet.education.fr/legamedia
• NetPublic. Délégation aux usages de l’Internet (Accès
Cette liste non exhaustive de sanctions potentielles peut affo-
public à l’Internet) : http://delegation.internet.gouv.
ler. Comme d’autres métiers, le métier de bibliothécaire se
fr/netpublic/reserve.htm
« judiciarise ».
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Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
PHILIPPE CANTIÉ
Directeur ISSN France
BnF
soleil
se couche aussi…
Le
Les bibliothèques françaises
face à la loi relative à la lutte
contre le terrorisme
1
Comment exercer
ses missions face au
déploiement d’un
arsenal juridique au
service de l’idéologie
sécuritaire ? L’exemple
des bibliothèques
C oucher de soleil (sunset) – tel est le nom poétique de la dispo-
ceux des bibliothèques. En privi-
américaines peut-il nous
sition qui prévoit un réexamen à intervalles réguliers du Patriot
légiant cette piste, il semblerait
Act 2 voté au lendemain du 11 septembre 2001, prorogé une pre-
servir, leurs actions sont-
que les bibliothécaires se soient
mière fois entre 2005 et 2006 3, et qui a suscité l’émoi que l’on
trompés de cible. Pour certains,
sait dans le monde des bibliothèques. La colère des bibliothé-
les autorités n’auraient jamais
Les réactions suscitées
caires s’est apaisée, moins au vu des modifications introduites
eu recours à ce moyen juridique
par le fichier Edvige
que par l’usure du temps. L’expertise juridique a pris le pas sur
exceptionnel. D’autres pensent
les convictions politiques et idéologiques en matière de libertés
que si les autorités ne l’ont jamais
sonne-t-il l’heure d’un
civiles. La prochaine date de renouvellement du Patriot Act est
utilisé, c’est justement grâce à la
prévue fin 2009. Les rapports d’évaluation qui se succèdent
vigilance et à l’activisme des bibliothécaires 5. Si des modifica-
permettent déjà de dresser un premier constat.
tions introduites en 2005 et 2006 tempèrent les excès initiaux
elles transposables ?
réveil tardif ?
en mettant cette arme hors de portée d’agents subalternes
PATRIOT ACT REVISTED
La Section 215 accordait à un tribunal spécial (FISC 4) le droit
d’autoriser la réquisition de tous types de fichiers – y compris
des services de renseignement, on demeure loin d’un retour
aux règles qui prévalaient avant le Patriot Act.
Mais un train peut en cacher un autre. Un autre atout du
FBI a échappé aux bibliothécaires, trop occupés à réclamer le
retrait de la Section 215 : par les National Security Letters (NSL),
1. The Sun also Rises d’Hemingway figure en bonne position parmi les romans
les plus visés par les censeurs.
2. Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required
to Intercept and Obstruct Terrorism Act (2001).
3. USA Patriot Improvement and Reauthorization Act (2005), et USA Patriot Act
Additional Reauthorizing Amendments Act (2006). Je suis grandement redevable pour l’analyse du renouvellement de l’USA Patriot à l’excellent article de
Susan Nevelow Mart : “The Chains of the Constitution and Legal Process in the
Library : a Post-Patriot Reauthorization” (2008) : http://works.bepress.com/
cgi/viewcontent.cgi?article=1000&context=susan_nevelow_mart. Cf. aussi :
Jean-Claude Paye, « USA : de l’état d’urgence à l’état d’exception permanent »
(29/03/2008) : www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=8510
4. Foreign Intelligence Surveillance Court.
des décisions administratives qui ne font pas l’objet d’un contrôle a priori par le juge, le FBI est en droit de se procurer des
informations relatives aux communications électroniques dont
les bibliothèques sont le théâtre : adresses IP, adresses des
destinataires, intitulés des messages, données de connexion
(heure et durée). Il jouit là d’une latitude exceptionnelle dans le
5. Cécile Cottenet, « Quand la liberté de lire est menacée : la lutte de la Campaign
for Reader Privacy contre l’article 215 de la loi USA Patriot », Transatlantica,
2008 : 1 : www.transatlantica.org/document2893.html
PHILIPPE CANTIÉ 䊳 Le soleil se couche aussi…
79
DOSSIER
des candidats à sa succession ne le remet fondamentalement
en cause. McCain et Obama avaient tous deux voté pour son
renouvellement en 2006. Si le soleil se couche, les bibliothécaires ont donc tout intérêt à ne dormir que d’un œil.
UN PATRIOT À LA FRANÇAISE ?
On connaît le contexte d’adoption de cette loi 6 au lendemain
des attentats de Londres le 7 juillet 2005. Elle n’en reste pas
moins un avatar de l’USA Patriot puisque plusieurs de ses
dispositions ne font que durcir la loi du 15/11/2001 relative à
la sécurité quotidienne.
À ce titre, la législation américaine et la législation française semblent suivre des trajectoires opposées. Alors que
cadre d’un régime démocratique. La Section 2709 modifiant les
les lois de renouvellement de l’USA Patriot font au moins
règles en matière de NSL présente des garde-fous en trompe-
semblant d’adoucir le régime (sans céder sur l’essentiel), le
l’œil et ses ambiguïtés peuvent encore couvrir des abus. Les
Rapport de la Commission des Lois du 5/02/2008 déplore
modifications introduites en 2005 n’apportent qu’un simulacre
l’inefficacité des dispositions en matière de conservation des
de garantie et tout est prévu pour qu’en cas de contestation,
données et laisse présager un nouveau décret qui viserait à
le dernier mot revienne au gouvernement. La seconde loi sur
allonger considérablement la liste des données à conserver et
le renouvellement de l’USA Patriot (2006) a feint d’exclure les
leur nature 7. La conservation des données de trafic n’échappe,
bibliothèques du champ d’application des NSL, mais en intro-
au même titre que l’interception des télécommunications, à la
duisant tant d’exceptions qu’une grande incertitude juridique
violation du droit à la vie privée que si sont respectés : une
émane des textes. Une révision du statut des NSL s’impose.
base légale, la nécessité de mesure dans une société démo-
L’USA Patriot a également transformé la nature et la portée
L’article 5 de la loi du 23/01/2006 réitère non seulement la
perquisition – applicables aux bibliothèques – a été dénaturé par
dérogation au principe d’effacement et d’anonymisation des
une double modification : délivré par une juridiction, il devient
données relatives au trafic (loi sur la sécurité quotidienne de
valable pour toutes les autres sans limite dans le temps ; une
2001) mais élargit l’obligation de conservation et de commu-
perquisition peut être exécutée clandestinement, sans notifi-
nication des données de trafic aux « personnes qui, au titre
cation. Par une première loi sur le renouvellement, le Congrès a
d’une activité professionnelle principale ou accessoire, offrent
réclamé la remise d’un rapport annuel : ces mandats ont été uti-
au public une connexion permettant une communication en
lisés 155 fois entre avril 2003 et janvier 2005, sous un motif très
ligne par l’intermédiaire d’un accès au réseau, y compris à
générique ; aucune demande de notification différée n’a été reje-
titre gratuit, sont soumises au respect des dispositions appli-
tée. Les écoutes nomades dans le cadre du Foreign Intelligence
cables aux opérateurs de communication électronique en
and Security Act (FISA) font également partie de l’arsenal à
vertu du présent article. » Cette disposition visait surtout les
disposition des autorités. Mais Big Brother fait des émules. En
cybercafés, mais l’exclusion des bibliothèques de son champ
juillet 2008, le Congrès a en effet voté un aménagement de la loi
d’application n’a jamais été établie. La déclaration du ministre
FISA qui vise à amnistier les compagnies de télécommunication
Christian Estrosi devant le Sénat n’était pas de nature à rassu-
accusées d’avoir collaboré massivement et illégalement avec les
rer les bibliothèques : « Les mairies, les universités, les biblio-
services de renseignement. En pleine course à la Présidence, le
thèques ne sont pas concernées, en principe, car leur activité
sénateur Barack Obama, candidat autoproclamé du renouveau,
ne consiste pas principalement à proposer au public des con-
avait soutenu cet amendement par crainte d’apparaître comme
nexions au réseau Internet. Si l’on nous signalait que telle
un « faible » voire comme un « pro-Musulman ». Sa stratégie
université ou bibliothèque devenait une sorte de cybercafé
pragmatique de recentrage le conduit ainsi à reprendre la logi-
6. Loi n° 2006-64 du 23/01/2006.
que anti-terroriste du président actuel.
Une chose est certaine : l’USA Patriot ne prendra pas fin
avec le dernier mandat de George W. Bush puisque aucun
80
cratique et la conformité à un but légitime.
d’autres moyens déjà disponibles. Les mandats judiciaires de
7. Voir l’analyse de l’avocat Étienne Wery : « L’Assemblée nationale fait le point
sur les lois “anti-terrorisme” : pérennité et renforcement sont au programme »,
(25/02/2008) : www.droit-technologie.org/actuality-1122/l-assemblee-nationale-fait-le-point-sur-les-lois-anti-terrorisme-p.html#
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
déguisé, elles pourraient entrer dans le champ des personnes
soumises à cette obligation de conservation de données au
titre de leur activité accessoire 8. »
Le secrétaire américain à la Justice avait provoqué
l’indignation de la profession en déclarant : « Que l’American
Library Association ne le prenne pas mal, mais les fichiers
de bibliothèque, on s’en contrefiche. » En France, la loi antiterroriste est loin d’avoir engendré l’« hystérie » dont John
Ashcroft a accusé les bibliothécaires américains.
Le décret n° 2006-358 du 24/03/2006 précise les finalités de la conservation des données (recherche, constatation
et poursuite des infractions pénales) et les catégories de
données concernées (informations permettant d’identifier
l’utilisateur, données relatives aux équipements terminaux
de communication utilisés, caractéristiques techniques ainsi
que la date, l’horaire et la durée de chaque communication ;
données relatives aux services complémentaires demandés
ou utilisés et leurs fournisseurs ; données permettant d’identifier le ou les destinataires de la communication). La CNIL
déplore qu’aucun arrêté ne fasse la liste précise des données
concernées.
Des deux côtés de l’Atlantique, les enjeux sont identiques.
La CNIL les énonce de la manière suivante : « Comment seront
obtenues, exploitées et rapprochées ces données ? Combien
de temps seront-elles conservées ? Qui sera habilité à les consulter ? Y aura-t-il un contrôle des interrogations de fichiers
effectuées par la police ? Comment le public sera-t-il informé
de la mise en place de ces dispositifs ? Comment les informations seront-elles traitées par la police 9 ? »
sont essentiellement les associations qui militent contre l’USA
Patriot. La communauté des bibliothécaires, identifiée à la
RAPPORTS DE FORCES
Mais il existe des divergences notoires entre l’approche des
États-Unis et celle des pays européens (dont la France). La
loi française ne mentionne à aucun moment une quelconque
clause de non-divulgation à l’instar de la loi du bâillon (gag
order) américaine qui, paradoxalement, a suscité un tollé sans
précédent chez les bibliothécaires. À l’inverse, il n’y a pas aux
États-Unis de loi sur la conservation des données 10 car on
considère que ce serait la porte ouverte à une surveillance
généralisée contraire aux droits de l’individu.
Ce qui diffère d’un pays à l’autre, ce sont surtout les forces en présence dans le champ politique. Aux États-Unis, ce
8. JO Sénat N° 114 (CR) du 16 décembre 2005, p. 9664. Accessible à l’adresse
www.senat.fr/seances/s200512/s20051215/s20051215.pdf
9. « Loi antiterrorisme : la CNIL a-t-elle été écoutée ? » (16/02/2006) : www.cnil.
fr/index.php?id=1954
10. Cf. James Plummer, “Data retention” : Costly outsourced surveillance
(22/01/2007) : www.cato.org/tech/tk/070122-tk.html
défense des libertés civiles, fait souvent cause commune avec
l’ACLU (American Civil Liberties Union). Sa force se mesure à
l’écho qu’elle rencontre auprès de l’opinion. En France, c’est
une autorité administrative indépendante, c’est-à-dire un
organisme administratif qui agit au nom de l’État sans toutefois relever de l’autorité du gouvernement, qui est investie
de la mission de contrôle. Elle rend des avis 11 qui sont ou non
suivis. Mais le droit de regard qui lui est d’ordinaire reconnu
est limité par la loi du 23/01/2006 qui « permet désormais de
limiter, sous certaines conditions, l’information communiquée
à la CNIL lorsqu’elle rend un avis sur les fichiers intéressant
la sûreté de l’État, la défense ou la sécurité publique 12. » Il
y a à ma connaissance deux autres acteurs qui examinent
l’impact de la loi anti-terroriste sur les bibliothèques. D’une
part, le Forum des droits sur l’Internet, association à but non
11. Cf. délibération 2005-208 du 10/10/2005 : www.cnil.fr/index.php?id=1957
12. www.cnil.fr/index.php?id=1954
PHILIPPE CANTIÉ 䊳 Le soleil se couche aussi…
81
DOSSIER
lucratif qui « pour garantir l’impartialité de ses décisions ou
Comment les bibliothèques communiquent-elles sur le sujet ?
recommandations, mais aussi permettre la prise en compte de
Espérons que les bibliothèques ne regrettent pas un jour de
ses propositions par la sphère publique, conjugue autonomie
ne pas s’être posé les questions les plus élémentaires.
et proximité avec l’État et l’administration. » De l’autre, il y a
Vu sous l’angle de la loi anti-terroriste, la désignation dans
l’IABD (Interassociation archives bibliothèques documenta-
certains grands établissements d’un correspondant informa-
tion). Les professionnels des bibliothèques ne sont guère en
tique et libertés (CIL) tout entier voué à la protection des
première ligne ; leur force est en tout cas moindre que celle de
données à caractère personnel a de quoi laisser pantois. Au
leurs homologues américains. Les listes de diffusion sont loin
moment même où les bibliothèques sont conviées à se mettre
d’être inondées de messages concernant la loi anti-terroriste.
en conformité avec la loi, l’État se donne en effet des pouvoirs
En un mot, le débat stagne malgré les rumeurs d’un décret
exceptionnels pour balayer à sa guise les valeurs et principes
qui durcirait encore le régime en vigueur de conservation des
déontologiques de la profession. ■
données.
À leur décharge, les bibliothécaires français ne peuvent
pas compter sur la sympathie de leurs concitoyens. D’après
la dernière enquête annuelle réalisée par la Commission
Au nom de l’antiterrorisme : les
européenne, les Français ne partagent pas les craintes que
bibliothèques américaines face
peut inspirer la surveillance de l’Internet : « […] le nombre de
à l’USA Patriot Act, Philippe
Français déclarant ne pas se sentir concernés par les orga-
Cantié, Préf. Michel Melot,
nismes qui détiennent des données personnelles est passé
Presses de l’Enssib, 2006, 266 p.
de 13 à 29 % entre 1991 et 2008. » De même, la lutte anti-
ISBN 2-910227-64-2
terroriste ne suscite guère leur méfiance : « Mais les Français
Ce livre est un livre qui vient
font partie des plus liberticides : ils sont, avec les Maltais,
directement du réel. Très brut :
ceux qui soutiennent le plus le placement sous surveillance
les attentats du 11 septembre
de l’ensemble des internautes aux fins de lutte contre le ter-
2001 aux États-Unis. Dans ce
rorisme, qu’ils plébiscitent à 37 %, contre 25 % en moyenne
texte, remanié d’un mémoire
européenne. Signe que la vague sécuritaire s’étend bien au-
soutenu à l’Enssib en 2005, Philippe Cantié poursuit
delà des effets engendrés par les attentats du 11 septembre :
deux objectifs principaux : analyser le train de lois voté
en 2003, ils n’étaient respectivement que 15 et 10 % à prôner
dans les jours qui ont suivi les attentats (l’USA Patriot
la surveillance généralisée de l’Internet 13. » L’opposition au
Act), et voir si la France peut être épargnée par les
fichier Edvige a néanmoins démontré que l’opinion française
vapeurs liberticides qui émanent de cette législation
était capable de se mobiliser.
dont les effets sont mondiaux. Il scrute le vocabulaire,
En un sens, les abus constatés ont grandement servi la
ausculte la syntaxe de ces lois et montre combien la
cause des bibliothèques américaines. L’exemple de l’USA
démocratie est fragile qui doit se garder et de ses enne-
Patriot démontre la nécessité d’un dispositif d’alerte et de
mis et de ses amis. Les uns après les autres, les pays
vigilance au sein de la profession. Il met aussi en évidence
européens ont adopté des législations antiterroristes
l’importance des garanties procédurales. La recommanda-
sans que les citoyens s’en soient autrement émus, tant
tion du Forum des droits sur l’Internet qui « estime néces-
elles peuvent sembler nécessaires aux libertés aussi
saire de rappeler aux gestionnaires et animateurs présents
longtemps qu’on ne voit pas combien elles attentent
dans les lieux d’accès public à l’Internet leur obligation légale
à la liberté même. Les bibliothèques françaises sont,
de collaborer au travail des enquêteurs dès lors que ceux-ci
certes, elles aussi impliquées dans la lutte contre le
agissent dans le cadre de leurs missions » (c’est moi qui sou-
terrorisme mais aussi dans les luttes pour le maintien
ligne) relève de la pure abstraction. Quelle est la capacité d’un
des libertés individuelles inscrites dans nos lois. Entre
bibliothécaire à déterminer si des enquêteurs agissent ou non
les mesures d’urgence qui peuvent apparaître comme
dans le cadre de leurs missions ? Quelle connaissance les usa-
nécessaires et les exceptions qui durent, les bibliothé-
gers de bibliothèques ont-ils du nouveau contexte juridique ?
caires sont ici en première ligne pour la sauvegarde de
13. Voir Jean-Luc Manach, « Informatique et libertés : les Français sont nuls »
(2/06/2008) : www.internetactu.net/2008/06/02/informatique-et-libertesles-francais-sont-nuls/
82
la démocratie et de la liberté.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Brigitte ÉVANO (cf. Bibliothèque(s), n°31).
DOSSIER
DOMINIQUE AROT
MICHEL MELOT
Président de l’ABF
Ancien président du Conseil
supérieur des bibliothèques
Du discours à l’action…
Marcher
ensemble
L’élaboration du présent
dossier et l’étude
des cas concrets de
censure auxquels les
bibliothécaires se
trouvent en butte a
mis en évidence leur
fragilité et la faiblesse
des recours possibles.
Instance de réflexion
Quels recours pour rompre l’isolement ?
soutien à la collègue, en l’orientant
et force de proposition,
• Michel Melot : Lorsqu’une municipalité intervient de
vers le groupe régional correspon-
manière autoritaire et abusive dans le choix des acquisitions
dant de l’ABF et en écrivant de
que peut apporter
ou des animations, les bibliothécaires semblent toujours
ma propre initiative au Drac de la
une association
aussi démunis. Ils ont le choix bien sûr d’alerter l’inspec-
région en question pour souligner
professionnelle telle
tion, l’ABF, mais ils se heurtent finalement à un butoir juri-
le problème qui m’avait été soumis
que l’ABF ?
dique : fonctionnaires municipaux, ils sont soumis à leur
et lui demander si une intervention
hiérarchie, et n’ont aucun recours in fine pour défendre leur
de l’Inspection générale était possible. La première chose
indépendance. En l’absence d’une loi sur les bibliothèques
importante, c’est rompre le silence. Que les choses soient
– et serait-elle en mesure de régler ce problème ? – y a-t-il
dites, peu importe à quel niveau. Le premier travail de notre
d’autres moyens pour obtenir un recours juridique contre
association, c’est d’accompagner en quelque sorte la parole
cette intrusion sur des plans que nous estimons purement
des collègues parce que tant que tout ça reste dans le non-dit,
scientifiques et citoyens ?
il y a peu de chances qu’on avance. Puis saisir, suivant le bon
Dominique Arot : On peut partir d’un cas concret arrivé
circuit, les instances administratives.
au moment des vacances d’été. Une collègue m’a averti
Cela dit, on se heurte à partir de ce moment-là à l’absence
que, depuis les élections municipales, le maire a en quelque
de textes de référence entièrement crédibles. Certes, les
sorte pris le pouvoir en matière d’acquisitions, en créant une
bibliothécaires se reconnaissent dans le code de déontologie
commission d’achat mettant la bibliothécaire à l’écart des
de l’ABF, dans la charte des bibliothèques du Conseil supé-
décisions prises. Ce type de situation montre bien à la fois
rieur des bibliothèques qui demeure une référence pour la
l’isolement du bibliothécaire, le fait qu’il apparaisse démuni
communauté professionnelle, sauf que les textes ne renvoient
face à des décisions qui ont, d’une certaine manière, la légi-
ni à une instance du type Conseil de l’ordre, qui pourrait éven-
timité de la tutelle politique voulue par le jeu démocratique
tuellement statuer, ni à un arsenal de sanctions, que seul un
des élections, et son incapacité de fait à saisir directement,
texte législatif pourrait permettre. Alors à ce stade, faut-il une
par exemple, l’Inspection générale, puisque ses missions sont
loi sur les bibliothèques ?
déclenchées par des demandes de la Drac. Un bibliothécaire
Je considère qu’il serait utile qu’on ait un texte de référence
ne peut pas déclencher lui-même une mesure d’inspection.
sur les bibliothèques, de même qu’il en existe sur les musées
Très concrètement, j’ai réagi en envoyant quelques mots de
ou sur les archives. Mais on pourrait très bien imaginer aussi,
DOMINIQUE AROT ET MICHEL MELOT 䊳 Du discours à l’action… Marcher ensemble
83
DOSSIER
dans un texte de loi plus général sur les collectivités loca-
rait-on pas la même chose d’une municipalité qui se subs-
les, un article, un amendement par exemple, qui dise ou qui
titue au bibliothécaire en s’appropriant la politique d’ac-
redise le droit dans ce domaine. Sur deux plans : d’une part,
quisition ? Ceci éviterait ces censures sauvages, finalement
réaffirmer l’indépendance intellectuelle des bibliothécaires,
insaisissables qui font qu’on est démuni parce que rien n’est
leur responsabilité vis-à-vis de la collectivité ; et, d’autre part,
jamais annoncé ni publié, mais exécuté au coup par coup et
prévoir le type de saisine que les bibliothécaires eux-mêmes
de façon plus ou moins secrète…
peuvent déclencher. Pourquoi ne pas les autoriser à saisir
Dans un texte réglementaire ou législatif, un des points de
directement l’Inspection générale des bibliothèques ? Ce qui
départ pourrait être l’obligation de publier et de soumettre
serait peut-être un moyen, avec un certain nombre de règles
à approbation du conseil municipal bien sûr, l’instance poli-
et de garde-fous, de sortir de cette situation d’isolement, de
tico-administrative dont dépend la bibliothèque, un texte de
blocage.
politique documentaire… Ce serait particulièrement précieux
quand des réclamations viennent non pas des bibliothécai-
• J’ai été frappé, dans l’élaboration du présent dossier, du
res ou des élus, mais des lecteurs. Pour un lecteur surpris de
peu de témoignages que l’on a recueillis, ce qui est plutôt
trouver sur les rayons un livre qui tient des propos hostiles à
rassurant, mais qui pourrait aussi bien inquiéter, parce qu’on
l’Islam ou qui s’étonne de ne pas voir représenter telle ou telle
peut attribuer cela à une certaine crainte… Peut-on imaginer
idée politique, lorsqu’il écrit au maire, celui-ci se retourne vers
une instance indépendante, une sorte d’observatoire, auprès
la bibliothèque et demande au bibliothécaire de se justifier et
de l’Inspection ou d’initiative plus « privée » – l’ABF, p. ex. –
d’instruire la réponse. S’il existe un texte de référence adopté
qui se chargerait de regrouper les plaintes, de les relayer ?
par les élus sur proposition de la bibliothèque, alors le jeu est
Car les faire connaître, en effet, n’est pas aussi simple : il
plus facile parce qu’on peut pointer un éventuel non respect
peut y avoir des représailles et on ne peut pas reprocher
des engagements pris, ou un abus de la collectivité à leur
aux bibliothécaires de se protéger. Cet observatoire, sans
égard.
pouvoir juridique, aurait quand même un pouvoir de média-
Ça devient peut-être plus sensible aujourd’hui dans un
tisation, un peu comme le CSA pour l’audiovisuel, un Conseil
contexte général de baisse des budgets d’acquisition et,
supérieur ou une instance autre qui aurait le pouvoir d’arbi-
aspect très trivial mais sur lequel je voudrais insister, qui fait
trer des cas litigieux entre bibliothécaires et collectivités…
que l’éventail des choix se resserre encore un peu plus. On va
Je me demande s’il ne faut pas élargir les choses au-delà
acheter peut-être moins de documents mais en réfléchissant
du cercle des bibliothèques puisque on peut retrouver ces
davantage à ce qu’on achète. De même qu’il y a une obligation
situations de type déontologique, en termes de consultation
de tenir des statistiques, on pourrait imaginer qu’un texte de
d’archives par exemple. Ces dernières années, on a noté quel-
politique documentaire à actualiser régulièrement soit une
ques cas de conflits entre des directeurs de collection et des
obligation. Un certain nombre de communes le font d’ailleurs
responsables de maisons d’édition par exemple, avec des
déjà très bien.
conflits de caractère moral sur le contenu, en particulier dans
le domaine de la littérature de jeunesse. Je ne sais pas si ça
• Imaginons qu’une telle politique se mette en place, c’est
peut être le rôle du nouveau Conseil national du livre, mais
la tutelle, la collectivité responsable qui serait signataire,
il pourrait y avoir un groupe de travail ou une instance qui
même si elle en confiait – mais pas forcément – la rédaction
en serait déduite qui serait une instance de recours pour les
au bibliothécaire. Ce dernier en serait la cheville ouvrière
différents professionnels concernés. Des représentants de la
mais devrait avoir dans ce cas l’aval total de sa tutelle ?
chaîne du livre, des élus, pourraient y être présents ensemble.
Elle pourrait faire état de ce qui a pu se produire.
Oui. Et à ce moment-là, ça fait vraiment l’objet d’un débat
entre la majorité et l’opposition et donc une position qui est
clairement assumée.
LES ARMES DU MÉTIER
84
• On connaît les fragilités des politiques d’acquisition que
• Ce qui m’a frappé, c’est aussi la manière pernicieuse et
Bertrand Calenge énonce clairement, avec raison. Ces textes
subreptice dont s’opéraient les censures. Puisque, dans
peuvent être parfaitement hypocrites, on peut y annoncer
la profession, on recommande toujours que la politique
plein de bonnes intentions complètement vides. On sait
d’acquisition d’une bibliothèque soit bien claire et affichée
aussi que des politiques d’acquisition imprécises deviennent
(domaine de spécialisation, niveau, etc.), pourquoi n’exige-
inutiles, mais que trop précises, elles sont inapplicables ! Et
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
que, de toutes façons, on peut tourner les phrases en de simples vœux
pieux. Mais ça pourrait avoir un autre
effet positif sur les bibliothécaires en
exercice : qu’ils soient eux-mêmes
irréprochables en matière de censure,
ce qui n’est pas le cas, on le sait. Au
nom de leurs propres convictions, ils
arrivent parfois à des distorsions de
principes qu’eux-mêmes prétendent
respecter. Est-ce que ça ne pourrait
pas avoir un effet retour à la fois difficile pour les bibliothécaires, mais en
même temps salutaire ?
Je crois qu’il y a là un point très
important dans notre futur professionnel. Quand les avis sur les acquisitions viennent de l’extérieur, de la
tutelle politique ou des lecteurs, on a
tendance à parler de censure ; quand
ils viennent des bibliothécaires euxmêmes, on parle de choix… Or en fait,
il est vrai que, en tant que bibliothécaire, on peut très bien, à certains
moments, de façon plus ou moins
assumée, être en situation de censure
ou d’autocensure sur certains sujets.
J’ai l’impression qu’il pourrait être de
la responsabilité des associations
professionnelles – et en particulier
de l’ABF –, de mener une réflexion de
fond sur la manière dont on traite un
certain nombre de sujets à caractère
politique, moral ou religieux.
Au fond, on a été dans une sorte
de doxa là aussi, pas spécialement
précisée ni assumée publiquement,
qui est, en gros, une défense de la
laïcité par exemple. On est parfois
dans un flou intellectuel, dans une
Affiche du Collectif des ouvrages actuellement censurés à Orange (COUAC !) réalisée avec le
concours des éditeurs concernés.
situation de bonne conscience qui
ne respecte peut-être pas toujours l’exigence de pluralisme.
ou des collections, on s’aperçoit qu’on n’était peut-être pas
Comme bien souvent dans notre pratique professionnelle, on
si accueillant que ça pour l’ensemble des publics et en parti-
a à la fois des discours généreux fortement républicains, et
culier pour les jeunes.
des pratiques qui ne sont pas forcément en phase avec ça.
Donc, sans renier du tout un certain nombre de principes
Au dernier congrès à Reims, on a écouté des discours très
qui fondent notre profession, nous sommes amenés à retra-
généreux sur l’accès des bibliothèques ; quand on creuse un
vailler, à réfléchir, sur la manière dont nous incarnons le plu-
peu la question des règlements, de la définition des espaces
ralisme dans notre activité de professionnels.
DOMINIQUE AROT ET MICHEL MELOT 䊳 Du discours à l’action… Marcher ensemble
85
DOSSIER
PLAIDOYER POUR LA VIE ASSOCIATIVE
• Biblio.fr ou le courrier des lecteurs peuvent jouer ce rôle
de déversoir du mécontentement, mais ce n’est certainement pas suffisant. Il y a des cas graves, encore, qui sont
méconnus, et puis il y a aussi des cas tout à fait occasionnels,
véniels. Il faut trier entre ces cas tout à fait essentiels et
d’autres qui le sont moins. Il faudrait vraiment qu’une instance juge de façon objective, avec recul, les récriminations
qui mettent réellement la liberté d’expression en danger et
celles qui sont dues à de simples humeurs ou conflits de
personnes… Est-ce que l’ABF pourrait jouer ce rôle ?
Là, je suis en situation de faire un plaidoyer vibrant pour
la vie associative professionnelle. Je crois qu’une des pre-
culturelle qu’est la bibliothèque avec sa tutelle, bien sûr,
mais aussi son public. On voit bien à quel point les bibliothécaires sont toujours prudents, voire très réticents au fait
que les usagers soient à un moment donné associés à une
politique d’acquisition. J’irai plus loin : si une instance devait
exister, elle devrait être triangulaire et comprendre les usagers, les politiques et les bibliothécaires. On a eu pendant un
certain temps des comités consultatifs des bibliothèques, un
texte a existé, des comités ont existé, des sortes de comités
Théodule qui réunissaient le proviseur du lycée, des conseillers municipaux, etc., des instances vides, rarement réunies, qui ne donnaient jamais de résultats positifs.
Dans une période où la démocratie participative devient
au fond un peu la règle de fonctionnement dans
mières justification de l’existence d’associations
les projets municipaux, dans les villes, il
comme l’ABF, c’est de faire en sorte que
y aurait peut-être là quelque chose
des professionnels qui peuvent se
à inventer qui serait positif. Ce
trouver isolés – géographique-
qui me frappe beaucoup sur
ment, ou dans l’établisse-
ces sujets-là, c’est que
ment, ou encore par les
événements qu’ils ont à
la réflexion profession-
affronter – soient ame-
nelle, y compris à l’in-
nés, dans le cadre
térieur de l’ABF, s’est
de la vie associative
souvent constituée
surtout, à travailler
de manière assez
avec d’autres collè-
défensive, ce que
gues et à sortir de
l’on peut compren-
cet isolement. Alors,
dre en fonction d’un
si l’ABF avait un poids
certain nombre de
plus grand, puisqu’elle
circonstances politiques ou autres… Mais il
est aujourd’hui loin de
y a aussi tout ce qui est de
fédérer la totalité des biblio-
l’ordre de la proposition, du
thécaires en exercice dans les
débat, de l’organisation où ça
différents établissements, elle
pourrait être intéressant d’avancer.
serait sans doute plus crédible dans
cet exercice.
Macaron de Pertuzé, édité par l'ABF-Midi-Pyrénées.
Et je pense qu’effectivement, associer
davantage nos politiques et les usa-
• Une autre piste… Pour éviter justement l’absence de dia-
gers à l’ensemble de la marche de la bibliothèque, et en par-
logue qui semble caractériser les situations de censure où il
ticulier du contenu des collections, tout en respectant, bien
y a une incompréhension totale et des actions subreptices,
sûr, l’identité professionnelle du bibliothécaire, ça pourrait
pourrait-on imaginer une instance de discussion interne à la
être une piste intéressante.
bibliothèque, un peu comme un CTP, une instance presque
S’il doit y avoir un petit mot de conclusion là-dessus,
syndicale entre le personnel de la bibliothèque et sa tutelle,
c’est que l’ABF doit être un instrument vigilant au service
qui suivrait une procédure définie avec procès-verbal, et qui
des professionnels, y compris quand ils sont dans des situa-
obligerait le directeur de la bibliothèque, au moins, et la
tions difficiles, et peut-être aussi un ferment de réflexion
municipalité à débattre des différends autour d’une table ?
sur ce qu’on peut appeler le conformisme intellectuel, sans
Je crois que ça pose une question qui, à mon sens, n’est
pas résolue aujourd’hui, celle de la relation entre l’institution
86
se contenter d’idées toutes faites jamais vraiment actualisées. ■
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
ANNE-MARIE BERTRAND
Directrice de l’Enssib
Former
Des messages passent
régulièrement sur
à la censure ?
la liste biblio-fr
demandant conseils,
suggestions, outils,
procédures, méthode
CENSURE : DE QUOI PARLE-T-ON ?
Sous ce terme très vague, les bibliothécaires évoquent des
sujets bien distincts.
Première acception, les tentatives – parfois réussies – d’interdire la diffusion d’un ouvrage. Par voie judiciaire : Bernard
Arnault portant plainte contre Airy Routier, auteur de L’Ange
exterminateur ou la vraie vie de Bernard Arnault, une biographie « non autorisée » (Libération, 16/04/2003). Par la voie
de l’opinion publique : les attaques contre Tintin au Congo
ou Momo Palestine. Par la pression de personnes titulaires
d’une autorité (formule volontairement vague) : la mairie de
Viroflay annulant la venue de Fabrice Neaud accusé de faire,
dans son Journal 1 « l’apologie de la pornographie et de l’homosexualité » (message biblio-fr, 02/05/2005) ; la pédiatre
Edwige Antier protestant contre la présence en bibliothèque
de Jean a deux mamans 2 (réponse de l’ABF, postée sur bibliofr le 08/11/2005) ; des élus souhaitant nettoyer les rayonnages d’ouvrages qui leur déplaisent, les choquent, les dérangent. Par voie physique : Enseigner le fait religieux 3, pilonné
par le Scérén « pour éviter toute polémique » (Livres-Hebdo,
03/10/2003).
Deuxième acception : les interrogations des bibliothécaires eux-mêmes sur la présence de tel ou tel ouvrage dans les
collections – sur le caractère légitime, « bibliothécable », de
ces ouvrages. Le débat s’est ouvert, à nouveau, récemment à
propos des livres généreusement et gratuitement diffusés par
l’Église de scientologie. L’année dernière, le même débat avait
eu lieu à propos de L’Atlas de la création, généreusement et
gratuitement diffusé par les créationnistes. De façon plus diffuse, les questions reviennent régulièrement sur la place des
ouvrages religieux ou des ouvrages
ou retour d’expériences
politiques dans les bibliothèques,
sur la censure en
de Charles Maurras aux sectes en
bibliothèque. Mais,
passant par la presse politique.
Enfin, séquelle du temps jadis, la
dans ces cas-là,
tolérance aux textes (ou passa-
qu’entend-on par
ges) érotiques est régulièrement
« censure » ? Et peut-on
interrogée (débat sur biblio-fr en
« former à la censure » ?
août et septembre 2007 à propos
du Roman russe d’Emmanuel
Carrère).
Troisième acception :
l’autocensure (généralement
implicite). Champ immense qui
recouvre partiellement le précé-
dent. En effet, si régulièrement tel ou
tel titre est sur la sellette – Faut-il
l’acheter ? Faut-il le mettre en
magasin ? A-t-il sa place dans
nos collections ? –, c’est plus
souvent un évitement prudent
qui est à l’œuvre. Tel le Scérén,
« pour éviter toute polémique »,
c’est une prudente abstention
qui préside aux décisions d’achat
– et de non achat –, en particulier
pour les ouvrages politiques ou
religieux. Évitement identifié et critiqué depuis longtemps, en particulier
pour les ouvrages politiques. Les bibliothécaires s’appuient
volontiers sur les propos de Jean-Luc Gautier-Gentès : « Les
1. 4 vol. publiés aux éditions Ego comme X.
bibliothécaires doivent pouvoir refuser de droit d’acqué-
2. L’École des loisirs, 2004 (Cf. encadré supra p.34).
rir les publications militantes. Par exemple, les journaux et
3. CRDP de Franche-Comté.
programmes des partis (…). En ce qui me concerne, je serais
ANNE-MARIE BERTRAND 䊳 Former à la censure ?
87
DOSSIER
pour poser une autre limite à l’acquisition des publications
accepte tout dans les collections pour que chacun se forge
politiques et idéologiques. Le droit devrait être reconnu aux
sa propre opinion ; l’école française qui met des limites
bibliothécaires de récuser celles qui prônent le racisme, l’an-
à l’acceptable – la citation ci-dessus de Jean-Luc Gautier-
tisémitisme, le meurtre. 4 » Ils devraient aussi répondre aux
Gentès en est un exemple manifeste.
questions de Richard Roy : « Y aurait-il des bibliothèques ne
Les formateurs, chargés de « former à la censure »,
pratiquant pas l’exclusion systématique du livre politique du
doivent expliciter ces deux attitudes. Il me semble que les
champ de leurs acquisitions ? Des collègues considérant que
jeunes générations sont volontiers attirées par le modèle
la plus large information des citoyens sur un sujet tout de
américain. Le relativisme a gagné du terrain, la posture
même loin d’être mineur vaut bien chaque année quelques
prescriptive est vécue comme archaïque et illégitime, la
crédits et décimètres de rayonnages ? 5 »
demande du public a pris plus de poids : voilà quelques-
Pour clore cet exercice de vocabulaire, je ne souhaite
unes des raisons du changement de paradigme sur ces
pas retenir ici comme censure, même si d’éminents collè-
questions. Ayant demandé aux élèves conservateurs de con-
gues le font, la définition du périmètre culturel de ce qui
textualiser et prendre position sur la présence en bibliothè-
est « achetable » : la quasi-absence ou la faible place de la
que de quelques ouvrages controversés 6, j’ai obtenu des
littérature populaire, des jeux vidéos, des films érotiques
réponses très libérales. La peur du politiquement correct ?
relèvent d’un choix, d’une sélection (peut-être fautive) mais
Ils auront au moins mesuré la diversité des cas de figure qui
non de la censure.
peuvent se présenter.
Former à résister à la censure est une autre question.
COMMENT « FORMER À LA CENSURE » ?
Que faire en cas d’attaque ? Là aussi, l’ABF fait des suggestions. L’existence d’une charte documentaire est sou-
Les questions posées par la « censure » sont récurrentes et
vent de peu d’appui. L’important est de ne pas rester seul.
suscitent débats sur biblio-fr, journées d’étude, enquêtes et
D’informer, de prendre conseil, de trouver des soutiens – ce
autres dossiers et articles. « Quelle censure doit-on pratiquer
n’est pas toujours facile. Mais les associations, les collè-
au sein des bibliothèques et médiathèques ? », demandait
gues, les parents d’élèves, etc., peuvent alerter, mobiliser,
un collègue sur biblio-fr en décembre 2003. L’incertitude, le
faire contrepoids.
besoin d’y voir clair et de savoir répondre sont très partagés.
Mais les réponses sont loin d’être évidentes.
Finalement, la formation peut d’abord, sur la censure
comme sur de nombreux autres sujets, appeler au regard cri-
La formation est d’abord juridique : lois, réglementation,
tique, à la prise de distance. Enthousiastes mais pas dupes.
propriété intellectuelle, etc. Tout cela ne s’improvise pas
Compétents, motivés mais pas naïfs. Professionnels mais
mais s’apprend. La formation passe aussi par le biais de la
responsables. C’est ce que l’on peut attendre de nos futurs
déontologie. Le code de déontologie de l’ABF appelle les
collègues. ■
bibliothécaires à ne « pratiquer aucune censure, garantir le
pluralisme et l’encyclopédisme intellectuel des collections »
et à « offrir aux usagers l’ensemble des documents nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics,
de l’actualité, des grandes questions historiques et philosophiques ». Voilà d’excellents principes. C’est leur mise en
œuvre qui est compliquée.
Prenons l’exemple du débat récent sur les livres de Ron
Hubbard, fondateur de l’église de scientologie, reçus gratui-
QUELQUES RÉFÉRENCES
• « Idéologies et bibliothèques », Bulletin d’informations de l’ABF, n°175, 3e trim. 1997.
• Jean-Luc Gautier-Gentès, « Vocation encyclopédique
des bibliothèques et pluralisme », Bulletin d’informations de l’ABF, n°178, 1er trim. 1998.
tement dans de nombreuses bibliothèques. Trois réponses à
• Ann Curry, « Censure et bibliothèques : sur la corde
ces acquisitions involontaires sont suggérées par les débat-
raide », Bulletin d’informations de l’ABF, n°178, 1er trim.
teurs : le refus ; l’acceptation pour informer (sur l’église de
1998.
scientologie) ; l’acceptation car « de quel droit refuseraiton ? ». Deux écoles ici s’affrontent : l’école américaine qui
4. Jean-Luc Gautier-Gentès, « Vocation encyclopédique des bibliothèques et
pluralisme », Bulletin d’informations de l’ABF, n° 178, 1998.
5. Message sur la liste biblio-fr, 06/11/2004.
88
6. Anna Bitton, Cécilia ; Gilbert Delahaye, Martine à l’école ; Roger Garaudy,
Les mythes fondateurs de la politique israélienne ; Adolf Hitler, Mein Kampf ;
Michel Houellebecq, Plateforme ; Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine
M. ; le quotidien Présent ; Joseph Ratzinger, Le sel de la terre : le christianisme
et l’Église catholique à l’aube du IIIe millénaire ; Salman Rushdie, Les versets
sataniques ; Harun Yahya, L’Atlas de la création.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
DOMINIQUE AROT
Président de l’ABF
En forme de
Le voudrait-il – et il
conclusion…
faudrait l’y aider –, le
législateur ne peut
garantir seul la liberté
d’expression, encore
moins la faire vivre. Non
pas un simple droit,
L e dossier que vous venez de lire ne constitue pas un exercice
gratuit. Il n’est pas davantage un retour obligé sur l’un de
Trois réponses de nature différentes sont à envisager :
ces sujets qu’affectionnent les revues de bibliothécaires : la
• la réponse législative et
coopération, la fin du catalogage ou l’avenir des bibliothèques
c’est une exigence
démocratique qui
réglementaire : il paraît indispen-
demande à être portée :
à l’heure du numérique. Les préoccupations qui se font jour
sable qu’un article de loi, dans
solidarité associative
lorsque l’on aborde le sujet de la censure mettent en jeu des
le cadre d’une loi sur les biblio-
thèmes essentiels : liberté d’expression, liberté de jugement,
thèques ou à la faveur d’un autre
et excellence
liberté d’écrire et de lire. Qu’il s’agisse de censure subie
texte, dise clairement les droits et
professionnelle y
par les bibliothécaires, les bibliothèques et leurs lecteurs,
les devoirs de chacun des parte-
trouveraient leur plein
celle qui peut venir de la tutelle politique ou administrative
naires. L’obligation faite à chaque
des établissements, de tel ou tel groupe de pression, qu’il
sens.
collectivité (collectivité territoriale,
s’agisse également, et nous sommes moins enclins à
université, établissement public) de faire adopter une charte
l’évoquer, celle, délibérée ou inconsciente, mise en œuvre
documentaire conforme aux principes républicains et aux obli-
par les bibliothécaires eux-mêmes. Choix, et donc censures
gations du service public constituerait un préalable propre à
à l’intérieur de la production éditoriale, dont les origines
désamorcer ce type de conflits, voire à le rendre impossible.
sont multiples : contraintes budgétaires, perception des
• la réponse de nature associative : au risque de sem-
publics et de leurs attentes, principes déduits de la politique
bler opportuniste, je pense qu’un mouvement associatif plus
documentaire voulue par la collectivité.
fort dans le monde des bibliothèques, mieux coordonné, plus
Faisons justice d’abord de cette première censure liée à
résolu, est de nature à vaincre le silence, à remédier à l’iso-
des pressions politiques ou idéologiques. Sans être fréquente,
lement de tel ou telle collègue. Sommes-nous toujours assez
elle existe. On peut même être surpris qu’elle existe encore.
pugnaces ? N’avons-nous pas cédé parfois à une forme de
Cessons de la taire, de nous en accommoder silencieusement
résignation un peu lâche ? Nous pouvons nous fixer un objec-
pourvu qu’elle vise les autres. Avec solidarité, mettons en
tif : que chaque groupe régional de l’ABF organise une veille
lumière la sottise et la stupidité de ceux qui s’imaginent que,
sur les cas de censure et, en les faisant connaître, contribue à
dans une société désormais ouverte au monde et au vent des
rendre impossible « la censure sur la censure » pour reprendre
médias et des réseaux, on puisse user d’un quelconque pou-
l’expression de Michel Melot en tête de ce numéro.
voir pour contraindre les esprits en dissimulant telle idée ou
• une dernière réponse tient au lien établi entre les biblio-
tel fait, en imposant tel point de vue. Il ne faut pas, bien sûr,
thèques et leurs publics. Les instances officielles (conseil de
ignorer la fragilité et la vulnérabilité des bibliothécaires qui
la documentation des universités, autrefois les comités con-
se trouvent un jour aux prises avec cette forme de censure.
sultatifs des bibliothèques municipales) peuvent se trouver
Comment s’opposer sans risques à son employeur ? Comment
limitées par leur caractère formel. En France, il n’existe pas
surmonter l’isolement professionnel ?
– ou peu – de comités d’usagers. Souvent par crainte d’intru-
DOMINIQUE AROT 䊳 En forme de conclusion…
89
DOSSIER
sion illégitime dans la politique des établissements, la démo-
Mazarin : « Il n’y a point d’extravagances ou de dangers d’avoir
cratie participative n’a pas atteint le domaine des bibliothè-
dans une bibliothèque toutes les œuvres des plus doctes et des
ques. La question demeure posée.
plus fameux hérétiques 1. » Les considérations morales comme
Évoquons maintenant la seconde forme de censure, celle
la notion de « bon livre » ont certes perdu de leur poids. Il suffit
dont l’initiative revient aux bibliothécaires, sous des formes
d’observer, par exemple, à quel point bandes dessinées et
diverses. Cette censure, comme la première imposée de l’ex-
romans policiers ont acquis leurs lettres de noblesse et leur
térieur, se cristallise autour de quelques sujets :
place de choix dans les collections. Mais d’autres conformismes,
• la politique et la religion, dans le registre des idées ;
d’autres préventions, parfois presque involontaires, risquent
• le sexe et la violence, dans le registre de la morale ;
parfois de se substituer à l’ordre ancien.
• l’histoire et la vérité scientifique : négationnisme, créationnisme, etc.
• les « mauvais genres » : bande dessinée, romans policiers,
ésotérisme, livres romanesques « faciles », régionalisme.
En matière d’acquisitions, les bibliothécaires ont tiré les
leçons des difficultés passées et s’efforcent aujourd’hui de
formaliser et d’expliciter la politique documentaire qu’ils
appliquent. Mais il ne faut pas pour autant verser dans un
optimisme excessif : cette formalisation fait encore défaut
dans certains établissements et, a contrario, ayant été adoptée, elle peut demeurer lettre morte. C’est que toute politique
documentaire se nourrit d’une culture solide et ouverte, d’une
connaissance fine de la production éditoriale, d’un grand respect des publics et de leur diversité. À cet égard, toute mesure
visant à réduire la formation initiale et continue des personnels des bibliothèques, à la dissoudre dans une simple formation de généralistes de la fonction publique, va à l’encontre de
cette ambition d’ouverture intellectuelle.
De fait, les bibliothécaires seront d’autant plus vulnérables
aux tentatives extérieures de censure qu’ils se cantonneront
à des réflexes défensifs, faute d’une arma-
Ayons conscience que nous formons un groupe social
assez homogène dans ses prédilections politiques, esthétiques et intellectuelles (j’insiste sur le « assez », car il y a
aussi de la diversité, et c’est heureux, parmi nous.) Le risque
n’est pas mince alors d’imposer nos propres goûts, de devenir
des prescripteurs pas entièrement légitimes. En matière de
politique, de religion, d’idées philosophiques, nos sélections
peuvent s’accompagner de refus, d’absences, d’omissions.
Dans le domaine littéraire, la volonté culturelle légitime de
faire découvrir des œuvres et des littératures qui ne bénéficient pas, ou pas encore, d’un grand soutien médiatique, peut
nous conduire à ignorer ou à juger « le goût des autres », en
écartant des livres, des disques, des films plébiscités par les
consommateurs. Il s’agit là d’un équilibre que chacun s’accorde à définir comme subtil et difficile. Comment, pourtant,
faire en sorte que chaque lecteur, réel, futur ou potentiel, se
sente reconnu, à travers nos collections, dans ses centres d’intérêt, ses pratiques et ses convictions ?
Il convient, sans aucun doute, de faire en quelque sorte
confiance à l’équilibre interne des collections que nous constituons à partir de principes clairement acceptés par la collectivité. Tout document, dans une bibliothèque digne
ture intellectuelle et professionnelle
de ce nom, prend sens, aussi, grâce aux autres
suffisante. Au risque de heurter
documents qui l’environnent. Les choix que
quelques susceptibilités, il
nous revendiquons, et les limites de nos
n’est sans doute pas inu-
budgets nous obligent à choisir, seront
tile de passer en revue
d’autant plus crédibles et légitimes
quelques attitudes ou
qu’ils s’inscriront dans une attitude
comportements qui
générale d’ouverture. Ce sera cer-
mériteraient d’être
tainement la meilleure manière de
remis en cause.
résister aux groupes de pression et
Dans le domaine de
d’offrir des bibliothèques vivantes
l’information politique
qui portent témoignage des valeurs
et religieuse, tout
démocratiques et qui constituent pour
d’abord. Devant certains
chaque lecteur de véritables lieux de
débats qui traversent notre
liberté et de découverte. ■
profession, j’ai toujours à
l’esprit la phrase de notre illustre
aîné, Gabriel Naudé, le bibliothécaire de
90
1. Gabriel Naudé, Avis pour dresser une bibliothèque, éd. par Claude
Jolly, Aux amateurs de livres, 1990.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
BIBLIOGRAPHIE SUR LA CENSURE
Cette bibliographie ne se veut pas exhaustive : elle privilégie des ouvrages plutôt récents, en français, concernant en général notre pays, mais en s’élargissant aux
différents champs où peuvent s’exercer des formes de censure. Pour une couverture historique plus large du thème, on se reportera utilement à la bibliographie réalisée à l’occasion de l’Atelier du livre consacré à « Livre et censure » qui a eu lieu à la BnF le 11/12/2007 1. Pour une problématique plus centrée sur les bibliothèques,
on pourra consulter la bibliographie sur « Bibliothèques, censure et responsabilités des bibliothécaires », accessible sur le site de l’Enssib 2.
I. DEUX OUVRAGES ANCIENS QUI RESTENT D’ACTUALITÉ
• Denis Diderot, Lettre sur le commerce de la librairie : lettre historique et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie, son état ancien et actuel,
ses règlements, ses privilèges, les permissions tacites, les censeurs, les colporteurs, le passage des ponts et autres objets relatifs à la police littéraire, préface de Mami
Fujiwara, Ennoïa, 2006, 136 p. Texte rédigé en 1763, précédemment paru dans les Œuvres complètes de Diderot (Herman, 1975).
• Albert Londres, Contre le bourrage de crâne, Arléa, coll. « Arléa-poche », 2008, 360 p. Recueil d’articles parus dans Le Petit journal, juillet 1917-décembre 1918.
II. OUVRAGES GÉNÉRAUX
• Daniel Bécourt, Livres condamnés, livres interdits, régime juridique du livre, liberté ou censure, préf. Martial Larocque, Cercle de la librairie, 1972, 584 p.
• La censure ici et maintenant, La Revue Commune, n°1, Le Temps des cerises, 1997, 108 p.
• Collectif, Le livre noir de la censure, ss la dir. d’Emmanuel Pierrat (contributions de B. Chapaux, A. Chavagnon, C. Fourest, etc.), Seuil, 2008, 348 p.
• Jean-Michel Ducomte, La censure, Milan, coll. « Les essentiels Milan »), 2007, 64 p.
• Pascal Durand, La censure invisible, Actes sud, coll. « Un endroit où aller », 2006, 76 p.
• Sylvain Goudemare, Emmanuel Pierrat, L’édition en procès, Léo Scheer, col. « Documents », 2003, 192 p.
• Jean-Pierre Krémer et Alain Pozzuoli, Dictionnaire de la censure, Scali, 2007, 556 p.
• Marie Kuhlmann, Nelly Kuntzmann, Hélène Bellour, Censure et bibliothèques au XXe siècle, Éd. du Cercle de la librairie, coll. « Bibliothèques », 1989, 350 p.
• Robert Netz, Histoire de la censure dans l’édition, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1997, 128 p.
• Christian Salmon, Censure ! Censure !, Stock, 2000, 274 p.
• Le Temps des médias : revue d’histoire, « Interdits, tabous, transgressions, censures », n°1, automne 2003, Nouveau monde éditions, 2003. 288 p.
• Visages de la censure : de la genèse à la réception de l’œuvre… Où se cache-t-elle ? CRL Midi-Pyrénées. Actes du colloque du 9 et 10 novembre 2006, Musée d’art
moderne et contemporain des Abattoirs, Toulouse. En ligne sur le site du CRL Midi-Pyrénées : www.crl.midipyrenees.fr/upload/page/fichier/jeudi%209.pdf et
www.crl.midipyrenees.fr/upload/page/fichier/vendredi%2010.pdf
III. HISTOIRE DE LA CENSURE
1. Jusqu’au XXe s.
• Jean-Christophe Abramovici, Le livre interdit : de Théophile de Viau à Sade, Payot/Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot classiques », 1996, 290 p.
• Loïc Artiaga, Des torrents de papier : catholicisme et lectures populaires au XIXe siècle, préf. de Jean-Yves Mollier, PULIM, coll. « Médiatextes », 2007, 194 p.
• Fernando Baez, Histoire universelle de la destruction des livres : des tablettes sumériennes à la guerre d’Irak, Fayard, 2008, 528 p.
• Janice Best, La subversion silencieuse : censure, autocensure et lutte pour la liberté d’expression, Éd. Balzac, coll. « L’Univers des discours », 2001, 294 p.
• Raymond Birn, La censure royale des livres dans la France des Lumières, préf. Daniel Roche, Odile Jacob, coll. « Collège de France », 2007. 180 p.
• Censures : de la Bible aux « Larmes d’Éros », Bpi, Centre Georges Pompidou, 1987. 216 p. Publié à l’occasion de l’exposition présentée à la Bpi, 14 oct. 1987-11 janv.1988.
• Collectif, Censure, autocensure, ss la dir. de Catherine Viollet et Claire Bustarret (contributions de C. Brun, M.-É. Chartier, A. Fonyi, etc.), CNRS éd., coll. « Textes et
manuscrits », 2005, 234 p.
• Collectif, Censure, autocensure et art d’écrire : de l’Antiquité à nos jours, ss la dir. de Jacques Domenech. Actes du séminaire européen du CTEL, Université de Nice,
Faculté des lettres, arts et sciences humaines, oct.2001-juin 2003, Éd. Complexe, coll. « Interventions », 2005, 376 p.
• La censure de l’imprimé : Belgique, France, Québec et Suisse romande, XIXe et XXe siècles, ss la dir. de Pascal Durand, Pierre Hébert, Jean-Yves Mollier, Éd. Nota bene,
2006, 464 p. Textes issus des communications d’un colloque international à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 21-23 mai 2002.
• Robert Darnton, Édition et sédition : l’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Gallimard, coll. « Essais », 1991, 278 p.
• Collectif, La censure en France à l’ère démocratique, ss la dir. de Pascal Ory (textes de R. Abirached, L. Bertrand Dorléac, J. Bourdon, etc.), Éd. Complexe, 1997, 358 p.
• Gérard Haddad, Les folies millénaristes : les biblioclastes, Le livre de poche, coll. « Biblio essais », 2002, 188 p.
• Odile Krakovitch, Hugo censuré : la liberté au théâtre au XIXe siècle, Calmann-Lévy, coll. « Du fait-divers à l’histoire », 1985, 308 p.
• Yvan Leclerc, Crimes écrits : la littérature en procès au XIXe siècle, Plon, 1991, 442 p.
• Jean-Jacques Lefrère et Michel Pierssens (textes réunis par), La censure, 9e colloque des Invalides, 16 déc. 2005, Centre culturel canadien, Du Lérot, coll. « En marge »,
2006, 224 p.
1. Consultable en ligne : www.bnf.fr/pages/catalog/pdf/censure.pdf
2. http://enssibal.enssib.fr/bibliotheque/dossthem/censure/cenori.html
CAROLINE RIVES 䊳 Bibliographie sur la censure
91
DOSSIER
• Georges Minois, Censure et culture sous l’Ancien Régime, Fayard, 1995, 336 p.
• Alexandre Najjar, Le procureur de l’Empire : Ernest Pinard, 1822-1909 : biographie, Balland, 2001, 364 p.
• Barbara de Negroni, Lectures interdites : le travail des censeurs au XVIIIe siècle : 1723-1774, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Albin Michel. Histoire », 1995, 378 p.
• Lucien Xavier Polastron, Livres en feu : histoire de la destruction sans fin des bibliothèques, Denoël, 2004. 430 p.
• Maurice Rajsfus, La censure militaire et policière : 1914-1918, le Cherche midi, coll. « Documents / le Cherche midi », 1999, 260 p.
2. L’Occupation
• Nicolas Chevassus-au-Louis, Savants sous l’Occupation : enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944, Éd. du Seuil, coll. « Science ouverte », 2004, 252 p.
• Pascal Fouché, L’Édition française sous l’Occupation : 1940-1944, Bibliothèque de littérature française contemporaine de l’Université Paris 7, 1987, 2 vol., 448 p. et 454 p.
• Jean Lescure, Poésie et liberté : histoire de « Messages » : 1939-1946, Éd. de l’IMEC, coll. « L’édition contemporaine », 1998, 470 p.
• Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Gallimard, coll. « Essais », 2008, 592 p.
• Anne Simonin, Les Éditions de Minuit : 1942-1955 : le devoir d’insoumission, IMEC éd., coll. « L’édition contemporaine », 1994, 528-64 p.
3. La loi de 1949
• Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et journaux interdits : par arrêtés ministériels de 1949 à nos jours, Éd. du Cercle de la librairie, 2007, 1213 p.
• On tue à chaque page ! : la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, coord. Thierry Crépin et Thierry Groensteen, Éd. du Temps/Musée de la bande
dessinée, 1999, 254 p.
4. Les années 1950, 1960, 1970…
• Maurice Garçon, Plaidoyer contre la censure, J.-J. Pauvert, 1963. 44 p.
• Anne Malaprade, Bernard Noël : l’épreuve des c/sensures, les c/sensures à l’épreuve, préf. Jean-Marie Gleize, S. Arslan, 2003. 186 p.
• Jean-Jacques Pauvert, Nouveaux (et moins nouveaux) visages de la censure, Belles Lettres, 1994, 198 p.
• Jean-Jacques Pauvert, La traversée du livre, Viviane Hamy, 2004, 478 p.
5. Les années 1980 et les livres pour enfants
• Interlignes, Dossier « Censure », n°3, oct. 1987.
• Livres d’enfants : la tentation de la censure, supplément au n°136 du Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français, 1987, 36 p.
• Marie-Claude Monchaux, Écrits pour nuire : littérature enfantine et subversion, 3e éd., Union nationale inter-universitaire, 1985. 126 p.
• Nous voulons lire ! Revue d’information sur le livre d’enfance et de jeunesse, « Critique et Censure », n°69, mai 1987, 80 p.
6. Les années 1990 et le Front National
• Collectif, Les bibliothèques face aux pressions politiques : quelques outils, dossier réalisé et rédigé par l’ABF, Cobra, le Collectif culture, le Collectif Lire en Liberté,
Fahrenheit 451, la FFCB et Mémoires vives, FFCB, mai 1999. En ligne sur le site de l’ABF : www.abf.asso.fr/IMG/pdf/bibliotheques-face-aux-pressions.pdf
• Culture et antifascisme, ss la dir. de Maryse Souchard, Benamar Mediene, Jean Tabet, préf. de Michel Dreyfus et postface de Jean-Pierre Faye, Salon du livre antifasciste,
Gardanne, novembre 1997, Le Temps des cerises, 1998, 108 p.
• Éclairer sans brûler, textes réunis par Simone Roche, Salon du livre antifasciste, Gardanne, novembre 1997, Actes Sud, 1997, 114 p.
• Jean-Luc Gautier-Gentès, Une République documentaire : lettre ouverte à une jeune bibliothécaire et autres textes, Bpi-Centre Pompidou, coll. « En débat », 2004, 170 p.
IV. QUELQUES THÈMES À SUIVRE
1. Le Patriot Act
• Philippe Cantié, Au nom de l’antiterrorisme : les bibliothèques américaines face à l’USA Patriot act, préf. Michel Melot, Presses de l’Enssib, 2006, 264 p.
2. Les Enfers
• L’Enfer de la Bibliothèque : Éros au secret, ss la dir. de Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, catalogue de l’exposition de la BnF, 4 déc. 2007-2 mars
2008, BnF, 2007, 460 p.
• Bernard Joubert, Histoires de censure : anthologie érotique, La Musardine, coll. « Lectures amoureuses » 2006, 384 p.
• Jean Goulemot, Ces livres qu’on ne lit que d’une main : lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle, Minerve, 1994, 186 p.
• Pascal Pia, Les livres de l’Enfer : bibliographie critique des ouvrages érotiques dans leurs différentes éditions du XVIe siècle à nos jours, Fayard, 1998, 888 p.
• Emmanuel Pierrat, Le bonheur de vivre en enfer, Maren Sell, 2004, 126 p.
• Annie Stora-Lamarre, L’Enfer de la IIIe République : censeurs et pornographes, 1881-1914, Imago, 1989, 248 p.
3. Censure et médias
• Collectif, Les médias sous contrôle judiciaire ? Actes du colloque Presse-Liberté, ss la dir. de Alain Chastagnol et Marie-Christine de Percin, PUF, coll. « Politique
d’aujourd’hui », 2007, 90 p.
• Thierry Crepin, « Haro sur le gangster ! » : la moralisation de la presse enfantine, 1934-1954, CNRS éd., 2001, 494 p.
• Dossiers de l’audiovisuel, « Censures visibles, censures invisibles », n°106, dirigé par Patrick Champagne, Dominique Marchetti. Bry-sur-Marne, INA, coll.», 2003, 76 p.
• Patrick Eveno, Les médias sont-ils sous influence ?, Larousse, coll. « À dire vrai », 2008, 126 p.
92
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
DOSSIER
• Daniel Junqua, La liberté de la presse : un combat toujours actuel, Milan, coll. « Les essentiels Milan », 2004, 64 p.
• Médias et censure : figures de l’orthodoxie, textes réunis par Pascal Durand, Éd. de l’université de Liège, coll. « Sociopolis », 2004, 244 p.
• Robert Ménard, Ces journalistes que l’on veut faire taire : l’étonnante aventure de Reporters sans frontières, Albin Michel, 2001, 170 p.
• Jean-Michel Renault, Censure et caricatures : les images interdites et de combat de l’histoire de la presse en France et dans le monde, avec la collab. de Reporters sans
frontières, Pat à pan, 2006, 238 p.
4. Censure et cinéma
• Christophe Bier, Censure-moi : histoire du classement X en France, l’Esprit frappeur, 2000, 201 p.
• Cinéma et régimes autoritaires au XXe siècle : écrans sous influence, ss la dir. de Raphaël Muller et Thomas Wieder, PUF, coll. « Les rencontres de Normale sup’ », 2008, 214 p.
Textes issus des travaux du séminaire « L’histoire par le cinéma », du département d’Histoire de l’ENS à l’École normale supérieure de 2003 à 2005.
• Jean-Luc Douin, Dictionnaire de la censure au cinéma : images interdites, PUF, coll. « Quadrige », 2001, 510 p.
• Yves Frémion, Bernard Joubert, Images interdites, Syros-Alternatives, 1989, 126 p.
• Frédéric Hervé, La censure du cinéma en France à la Libération, 1944-1950, Association pour le développement de l’histoire économique, coll. « Historiens de demain »,
2001, 248 p.
• Laurent Jullier, Interdit aux moins de 18 ans : morale, sexe et violence au cinéma, Armand Colin, 2008, 254 p.
5. Censure et archives
• Archives « secrètes », secrets d’archives ? : l’historien et l’archiviste face aux archives sensibles, ss la dir. de Sébastien Laurent, CNRS éd., coll. « CNRS histoire », 2003, 288 p.
• Sonia Combe, Archives interdites : l’histoire confisquée, La Découverte, coll. « La Découverte-poche. Essais », 2001, 326 p.
• Transparence et secret : colloque pour le XXVe anniversaire de la Loi du 17 juillet 1978 sur l’accès aux documents administratifs, 16-17 oct. 2003, organisé par l’Institut
français des sciences administratives, Commission d’accès aux documents administratif, la Documentation française, 2004, 334 p.
6. Censure et art
• Les grands scandales de l’histoire de l’art : cinq siècles de ruptures, de censures et de chefs-d’œuvre, préf. par Pierre Rosenberg, Beaux-arts éd., 2008, 240 p.
• Les interdits de l’image : actes du 2e Colloque international « Icône-image », Musées d’Auxerre, 7-9 juillet 2005, Obsidiane/les Trois P., 2006, 160 p.
7. Censure et Internet
• Rapports de Reporters sans frontières sur la censure sur l’Internet : www.rsf.org/article.php3?id_article=20848
V. ENREGISTREMENTS DE COLLOQUES ET CONFÉRENCES
(en consultation sur place à la BnF)
• François Angelier, Le livre interdit, journée d’étude du 4 déc. 1998, BnF, « Conférences de la BnF », 1999, 4 CD enregistrables (47’37”, 47’36”, 47’24”, 51’05”).
• Collectif, La censure dans la chaîne du livre : colloque du mardi 11 décembre 2007, Jean-Dominique Mellot, Silvio Corsini, Jean-Baptiste Amadieu…, BnF, « L’enfer de la
bibliothèque », 2007, 4 cassettes vidéo (DVCAM), 4 h 05 min., coul. (PAL).
VI. À L’ÉTRANGER
• American Library Association : www.ala.org/ala/issuesadvocacy/intfreedom/index.cfm
• IFLA Committee on Free Access to Information and Freedom of Expression (Faife) : www.ifla.org/faife/
VII. QUELQUES ARTICLES DANS LE BULLETIN D’INFORMATIONS DE L’ABF
• Odette Granjon, « Introduction au carrefour “censure et auto-censure” », Bulletin d’informations de l’ABF, n°115, 1982.
• « Faut-il censurer les collections des bibliothèques pour la jeunesse ? », Bulletin d’informations de l’ABF, n°134, 1987.
• « Orange : l’ABF prend position », Bulletin d’informations de l’ABF, n°173, 1996.
• Idéologies et bibliothèques, actes de la journée d’étude « Les acquisitions dans les bibliothèques publiques », Bulletin d’informations de l’ABF, n° 175, 1997.
• Jean-Luc Gautier-Gentès, « Vocation encyclopédique des bibliothèques et pluralisme ». Bulletin d’informations de l’ABF, n°178, 1er trim. 1998.
• Ann Curry, « Censure et bibliothèques : sur la corde raide », Bulletin d’informations de l’ABF, n°178, 1er trim. 1998.
VIII. ET DANS LE BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE
• Dossier : « Liberté de l’information », BBF, 2004 – t. 49, n°6.
• Débat « Vous devez filtrer Internet. Quoique », BBF, 2002 – t. 47, n°4.
• Thierry Ermakoff, « Les bibliothèques et la culture face aux pressions politiques », BBF, 1999 – t. 44, n°1.
• Véronique Soulé, « Censures et autocensures : autour du livre de jeunesse », in dossier « Enfants, lectures et bibliothèques », BBF, 1999 – t. 44, n°3.
• Catherine Canazzi, « Orange, la bibliothèque pervertie : pluralisme ou propagande ? », BBF, 1997 – t.42, n°04.
• François Lapèlerie, « For sex, see librarian : Censure et bibliothèques aux États-Unis », BBF, 1994 – t. 39, n°06.
• Michel Delon, « La bibliothèque est en feu : rêveries révolutionnaires autour du livre », in dossier « 1789-1989 », BBF, 1989 – t. 34, n°02-03.
• Marie Kuhlmann, « “Books” émissaires : un siècle de censure en bibliothèques publiques », in dossier « Acquisitions 2 », BBF, 1988 – t. 33, n°05.
Caroline RIVES
CAROLINE RIVES 䊳 Bibliographie sur la censure
93
Les gens
Gérald Grunberg a quitté
la direction de la Drac
Basse-Normandie. Il est
depuis le 1er septembre
le délégué aux affaires
internationales à la BnF
où il remplace Lucien Scotti.
Isabelle Le Masne de Chermont
est depuis le 1er septembre adjointe
au directeur chargé des questions
scientifiques et techniques à la
Direction des collections à la BnF. Elle
dirigeait auparavant le Service des
bibliothèques des Musées nationaux.
Marie Lissart quitte
le SCD de l’Université
de Reims ChampagneArdenne pour rejoindre
la BU Santé de Limoges
le 1er janvier 2009.
Marie-Jeanne Poisson a quitté la
Bibliothèque-médiathèque de Nancy
dont elle était directrice adjointe pour
la BnU de Strasbourg depuis le 8
septembre.
Magalie Risser a
quitté la BnU de
Strasbourg où elle
était chargée du suivi
de la rétroconversion
du catalogue ancien
pour rejoindre le SICD Strasbourg
bibliothèque d’histoire (Palais
universitaire) le 1er décembre. Elle est
membre du conseil d’administration du
groupe ABF-Alsace.
Étienne Rouziès
a quitté la BM de
Reims pour les fonds
patrimoniaux de la
Bfm de Limoges, le
1er janvier.
ERRATUM
Dans le n°40, un malin génie s’est
acharné sur les prénoms :
p. 42 : Jean-Loup Lerebours est devenu
Jean-Louis dans le chapô de son article.
Qu’il veuille bien nous en excuser…
p. 48 : c’est bien sûr Alain Pansu que
remplace Ophélie Ramonatxo, et non
Gérard Pansu.
94
En bref
■ COMMISSION
FORMATION
Suite au Conseil national
extraordinaire du lundi
15/09, la commission
pédagogique a été dissoute
afin de permettre à l’ABF
une nouvelle ambition pour
la formation. Une nouvelle
Commission formation a
été constituée après un
appel à candidature auprès
des responsables de sites
de formation régionaux
et/ou des responsables
d’antennes de sites de
formation, des enseignants
adhérents à l’association
intervenant régulièrement
dans le cadre de la
formation d’auxiliaire de
bibliothèque.
Cette commission pourra
être appuyée par des
experts extérieurs du
domaine de la formation.
Ses missions seront de :
– structurer la formation en
modules ;
– centrer davantage la
formation sur l’accueil du
public et le développement
des services ;
– garantir l’unicité et la
pérennité de la formation
sur l’ensemble du territoire ;
– Simplifier l’examen.
Le bureau national de l’ABF
a donc arrêté par vote et
sur proposition du BN
une nouvelle Commission
formation à laquelle
convient d’ajouter un expert
extérieur, Georges Perrin,
inspecteur général des
bibliothèques.
En voici la liste :
• Marie-Josée Rich (pdte
ABF - Champagne-Ardenne ;
vice pdte de l’ABF).
GENEVIEVE LE CACHEUX (1932-2008)
Geneviève Le Cacheux, née en 1932, avait été recrutée en 1958 par la
ville de Caen pour créer la bibliothèque des enfants, dont elle assura la
gestion jusqu’en 1966.
Son enfance dans une famille nombreuse où le livre tenait une grande
place, fut placée sous le signe de la littérature enfantine. Si elle a pu
donner libre cours à cette passion lors de son passage par la Joie par
les livres et la Revue des livres pour enfants, de 1966 à 1967, elle mit
toujours par la suite le jeune public au cœur de ses préoccupations de
bibliothécaire, travaillant à lui offrir ce qui se faisait de mieux. En 1967, elle
fut nommée directrice de la bibliothèque de Caen. Elle eut alors à piloter
le projet de construction et d’aménagement de l’actuelle bibliothèque
inaugurée en 1971, dans laquelle elle mit à profit les enseignements tirés
d’un voyage d’étude dans les bibliothèques américaines en 1964 et ses propres intuitions sur
l’évolution des bibliothèques. Lors de l’inauguration, un journaliste local écrivit : « L’usager
de la nouvelle bibliothèque aura le sentiment d’appartenir profondément à son époque […],
les enfants pourront apprendre qu’il n’est point de frontières entre les modes d’expression »,
propos encore d’actualité.
Elle fit de ce nouvel équipement une bibliothèque pilote à l’échelon national dans le domaine
de l’audiovisuel (les documents image et son rejoignent le livre) et des nouvelles technologies
(création d’une bibliothèque sonore pour les aveugles en 1978, d’une des premières
logithèques en France en 1984 et mise en place de l’informatisation en 1985). Soucieuse
d’aller au plus près des publics, elle développa parallèlement le réseau des bibliothèques
de quartier.
Geneviève Le Cacheux dirigea l’établissement qu’elle avait conçu jusqu’en 1987, avant de
se consacrer au centre de documentation du Mémorial de Caen, dont elle prit à la tête pour
quelques années. Elle y publia des ouvrages historiques sur la deuxième guerre mondiale et
le Débarquement, qui l’avait profondément marquée : elle perdit en effet son père lors de la
bataille de Normandie qui détruisit sa maison et les 11 000 volumes de l’immense bibliothèque
familiale. Elle se retira en 1997.
Elle laisse à tous ceux qui l’ont connue dans le monde des bibliothèques l’image d’une
personnalité hors du commun, d’une femme passionnée de lecture publique, toujours prête
à innover pour faire évoluer la profession et pour séduire et satisfaire les lecteurs.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© Bibliothèque de Caen
Anne Bertin, après avoir
travaillé successivement
à la BU de l’Université
de Poitiers et au
Centre national
de documentation
pédagogique, a pris la direction des
médiathèques intercommunales de la
Communauté de communes de la région
d’Albertville (73) le 4 novembre 2008.
Noëlla DU PLESSIS
Directrice de la Bibliothèque de Caen
Actualités de l’ABF
Marie-Jose.Rich@cg10.fr ou
marie-josee.rich@nordnet.fr
Tél : 03 25 82 58 21
ou 06 23 26 57 81
• Cécile Ghioldi (resp. de
site PACA et référente de la
commission formation).
cecile.ghioldi@univprovence.fr
Tél CRFCB : 04 91 10 67 40
• Sylvie Larigauderie (resp.
de site GIF).
sylvie.larigauderie@laposte.
net, Tél : 06 89 98 07 35
• Karim Belghit (ens. du site
Bretagne-sud).
karim.belghit@univ-ubs.fr
Tél : 02 97 83 79 50
• Agnès Audoin (resp. de
site Languedoc-Roussillon).
a.audoin@agglobassindethau.fr
Tél : 04 67 46 39 16
• Olivia Maigre (pdte ABFCentre, ens. ABF).
thmaigre@orange.fr
Tél : 02 38 45 35 78
• Béatrice Coignet (ens.
PACA).
coignetb@mairieaixenprovence.fr
Tél : 04 42 91 98 79 ou 88
• Françoise Atron (resp. du
site Picardie).
fatron@cg02.fr
Tél : 03 23 75 55 70,
• Étienne Rouziès (ex-resp.
site Champagne-Ardenne).
Une étude a été réalisée par
l’inspection générale des
bibliothèques par Georges
Perrin et Lydia Mérigot, à
la demande de Dominique
Arot, président de l’ABF. Elle
est disponible en ligne sur le
site de l’inspection générale
des bibliothèques : www.
enseignementsup-recherche.
gouv.fr/pid20150/inspectiongenerale-des-bibliothequesi.g.b.html, onglet études
confiées à l'IGB.
L’évolution des contenus
de l’enseignement, la
simplification de l’examen
d’auxiliaire, garantir l’unicité
et la pérennité des sites sur
l’ensemble du territoire sont
les missions confiées à la
commission formation.
■ ÎLE-DE-FRANCE
Changement au bureau du
GIF : Ophélie Ramonatxo,
directrice de la médiathèque
Georges Brassens de Drancy
remplace Jean-Jacques
Cohen (CE RATP Paris),
démissionnaire, depuis le
CA du 29 septembre.
Bon bilan pour la promotion
2007-2008 d’auxiliaires de
bibliothèque des deux sites
d’Île-de-France : 39 reçus
sur 43.
■ NORD-PAS-DE-CALAIS
Un nouveau voyage aux
Pays-Bas est mis sur pied
pour les 6 et 7/02 pour
satisfaire l’attente suscitée
par le succès du précédent.
Au programme : visites
guidées des bibliothèques
publiques de Rotterdam,
Delft et Amsterdam. La
priorité sera donnée
aux personnes sur liste
d’attente et aux adhérents.
Tarif : 110 € (adhérents
ABF), 150 € (non
adhérents). Ce tarif
comprend le transport au
départ de Lille (vendredi
matin, retour samedi soir)
ainsi que l’hébergement en
hôtel deux étoiles à Delft,
en chambre double. Les
trois repas seront libres.
Rens. Anne Verneuil :
anneverneuil@yahoo.fr /
03 27 24 75 15.
Inscr. Laurence Goullieux :
bibliotheque@ville-lievin.fr
Bulletin à télécharger : www.
abf.asso.fr/article.php3?id_
article=1079, et à renvoyer
par courrier à : Laurence
Goullieux, BM, place
Gambetta – 62800 Liévin
■ PACA
Une journée d’étude gratuite
« Le livre numérique :
quelles offres et quels
usages ? » est organisée le
22/01 à la médiathèque de
Saint-Raphaël.
Le matin : Isabelle
Antonutti (Bpi) : « Typologie
historique des e-books
et Projet Sylen (système
numérique de lecture
nomade) » ; François Bon,
écrivain, animateur du
site Publie.net : « Écrans,
écrits, réseau : paradoxes
et perspectives pour la
littérature » ; lecture
d’auteurs : Guillaume
Guéraud. L’aprèsmidi : Daniel Bourrion
(bibliothèque numérique
au SCD d’Angers) : « Prêter
des lecteurs aux lecteurs :
du rêve à la réalité » ; Annie
Brigant (BM Grenoble) :
« L’offre numérique
des bibliothèques de
Grenoble » ; Olivier Tibi
et Cyril Darmon (CDConsulting) : « L’offre
“Bibliomédias” : le point
d’entrée numérique ».
Inscr. (av. le 17/01) auprès
de Franck Queyraud :
franckqueyraud@gmail.
com /tél : 04 98 11 89 22 /
fax : 04 98 11 89 72
Médiathèque de SaintRaphaël, Place Gabriel Péri
– 83700 Saint-Raphaël.
Un voyage d’étude au
Maroc se déroulera,
depuis Marseille, du 25/01
au 2/02. Centré sur le
développement de la lecture
publique, ce voyage, coorganisé avec le Cobiac, fera
étape à Casablanca, Rabat,
Larache, Tanger et Fès, et
concrétiseront les contacts
établis ces dernières années
avec des bibliothèques de
ces villes.
]
Programme détaillé sur
les pages Région du site :
www.abf.asso.fr
Une bourse de 540 € sera
attribuée à une dizaine
d’adhérents. Le complément
sera à la charge des
participants selon leur statut
(cat. C : 160 € environ, cat.
B : 210 €, cat. A : 260 €),
ainsi que les repas et entrées
sur les sites touristiques.
Inscr. auprès de Gilles
Éboli : geboli@mariemarseille.fr
Le site de formation
« Auxiliaire de
bibliothèque » pour la
session 2009-2010 est à
l’étude. Le secteur Var-Alpes
maritimes pourrait être
privilégié si des besoins
sont exprimés par les
collectivités intéressées.
Rens. : Cécile Ghioldi
cecile.ghioldi@univprovence.fr et Béatrice
Coignet coignetb@mairieaixenprovence.fr
L’Assemblée générale de
l’ABF-PACA se tiendra le
2/02 à la BDP des Bouches
du Rhône.
De nouvelles candidatures
sont possibles pour le CA
pour participer activement
à l’administration du
groupe (postes de trésorier
et secrétaire adjoint à
pourvoir). La matinée
laissera une large place
aux témoignages des
adhérents suite aux
voyages d’étude 2008-2009
(Londres, Québec et Maroc,
notamment) ; l’après midi
sera consacrée à l’AG.
Rens. et candidatures :
Gilles Éboli
(geboli@marie-marseille.
fr) et Franck Queyraud
(franckqueyraud@gmail.
com).
95
[
Actualités de l’ABF
Journée d’étude
Groupe Bibliothèques d’art
Bibliothèques d’art : mutualiser les ressources
Journée d’étude à Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 17 octobre
Cette journée s’inscrivait dans le droit fil des liens étroits et fructueux établis par la Commission
des bibliothèques d’art de l’ABF avec son homologue allemande. Réunissant près d’une centaine de
participants dans un lieu magnifique 1, cette participation témoignait du vif désir d’échanges qui trouva
à se satisfaire au cours d’une rencontre riche et intense.
© Bibliothèque municipale de Besançon
• nouer des liens entre collègues qui,
exerçant souvent dans de petits établissements très dispersés sur le territoire,
doivent pouvoir faire appel à un réseau
spécialisé en art pour résoudre des problèmes complexes ;
• proposer une journée d'étude à des
bibliothécaires d'art en attente d'information et de coopération dans leur
domaine, et qui participent assidûment à
toute activité organisée à leur intention.
PIRANESI, Giovanni Battista. Le Antichitá Romane.
Roma, 1756. Cote 556.
À l’issue du voyage d’études en
Allemagne 2, organisé en juin 2007 par
l’ABF et l’AKMB (association professionnelle germanique des bibliothécaires
d’art), quelques bibliothécaires spécialisées ont formulé le vœu d’échanger des
informations sur les ressources électroniques en art. Dans ce but, le programme
établi par Cécile Arnaud au cours de l’année visait quatre objectifs :
• faire connaître les réalisations novatrices et les différents moyens mis en
œuvre pour numériser des fonds d’art en
France ;
• donner l’occasion de débattre de préoccupations communes telles que : comment fédérer des établissements relevant
de tutelles différentes autour d’un portail
documentaire en architecture ? Comment
tenir compte des différentes contraintes,
y compris juridiques et informatiques,
pour diffuser l’art contemporain auprès
d’un large public ?
1. Cf. Joëlle Muller, « La bibliothèque de la Cité de l’architecture et du patrimoine », in Bibliothèque(s), n°38,
mai 2008, p.62.
2. Cf. Cécile Arnaud, « Scènes de l’art en Bavière »,
compte rendu de ce voyage d’étude, in Bibliothèque(s),
n°33, juillet 2007, pp. 61-63.
96
L’enrichissement et la mise en œuvre de
ce projet par Jeanne Lambert-Cabrejo, à
partir de juin 2008, ont permis de rassembler une centaine de participants
dans le cadre de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. Nous tenons à
souligner les contributions essentielles
apportées par quelques volontaires,
notamment Corinne Barbant, Catherine
Granger, Céline Latil, Philippe Perreaudin
et Lucile Trunel.
En matinée, les premiers jalons furent
posés par Lucile Trunel, chef du secteur
Art de la BnF qui présenta la place de
l’art dans les projets Gallica 1 et Gallica 2
et Frédérique Joannic-Seta qui fit un
point sur la numérisation dans les pôles
associés. C’est ensuite Pierre-Emmanuel
Guilleray qui prit le relais pour détailler
les réalisations et les projets de la
bibliothèque municipale d’étude de
Besançon, avant de laisser Anne Weber,
(responsable de la Bibliothèque numérique) et Dominique Morelon (service
du Patrimoine INHA) présenter le projet général de bibliothèque numérique
concernant l’INHA et ses partenaires
– les aspects techniques et les évolutions de l’interface à venir – ainsi que
la numérisation des collections Doucet,
puis Catherine Granger (responsable du
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
catalogue au Service des bibliothèques
des musées nationaux) conclure par la
présentation des fonds numérisés de
la Bibliothèque centrale des musées
nationaux.
Après la présentation de la base Cat’zArts
par Anne-Solange Siret et Juliette Jestaz,
du service des Collections de l’Ensba,
l’après-midi était consacré à deux ateliers
en petits groupes de travail pour favoriser
les réels échanges d’expérience et la diffusion d’informations selon les centres
d’intérêt. La journée devait s’achever
avec les visites de la bibliothèque et du
musée de la Cité de l’architecture et du
patrimoine, et celle du Palais de Tokyo
pour l’exposition de Jeremy Deller.
Cécile ARNAUD
> Questions d’art
contemporain : reproduction,
droit, coopération
Cet atelier qui a réuni un grand nombre
de participants a débuté par la présentation du Centre de documentation du
Musée d’art contemporain du Val-deMarne, MAC-VAL à Vitry-sur-Seine par
Céline Latil, sa responsable. Premier
musée d’art contemporain en banlieue
parisienne, ouvert fin 2005, le MACVAL vise à faire découvrir au plus grand
nombre la création contemporaine en
mettant l’accent sur l’accompagnement
pédagogique. C’est dans ce cadre que
s’insère le projet culturel du centre de
documentation : proposer une présence
forte du multimédia, s’ouvrir à tous les
publics et intégrer toutes les ressources
documentaires du Musée (photothèque,
documentation muséale, etc.) dans une
perspective de mutualisation. Céline Latil
nous a dressé un état des lieux des divers
problèmes rencontrés depuis 2004 :
• accroissement documentaire multimédia (images fixes et animées) subordonné
aux aspects juridiques (droit d’auteur,
droit moral, droit de copie, droit à l’image,
droit de représentation) ; comment concilier ainsi une présence forte du multimédia avec le respect de la législation sur la
propriété intellectuelle ?
• difficultés d’ordre bibliothéconomique :
raccourcissement de la durée de vie des
livres d’art trop rapidement épuisés,
traitement à appliquer aux livres accompagnés de CDrom ou DVD ? Politique et
traitement à adopter pour les ressources
gratuites externes sur le web dont les
URL sont volatiles ?
• contraintes informatiques liées à l’intégration dans un réseau informatique très
sécurisé.
Ce retour d’expérience plutôt sombre listait la grande variété des problèmes rencontrés par les bibliothécaires travaillant
dans le domaine de l’art contemporain.
Les échanges avec les participants ont
mis en valeur la complexité des textes
réglementaires concernant la propriété
intellectuelle, notamment pour l’audiovisuel (par exemple multiplicité des ayants
droit) trop souvent mal connus par les
bibliothécaires, les acteurs du monde
culturel et les artistes eux-mêmes. Cet
atelier a ainsi mis en évidence le besoin
d’un espace de discussion et d’échanges
entre bibliothécaires. Mais il a aussi posé
le constat d’une difficulté accrue pour les
bibliothèques et centres de documentation de mener à bien leur mission de
diffusion d’une documentation en phase
avec l’art d’aujourd’hui, auprès du plus
grand nombre.
Danielle RESCHE et Odile WALLNER
Bpi, service des Documents
imprimés et électroniques.
> Projet de portails
documentaires
Le deuxième atelier se penchait sur les
projets de portails documentaires pour
les bibliothèques spécialisées en architecture. Il s’agissait de dresser un bilan
d’étape et de détailler le « réseautage ».
Philippe Rivière, le chef de projet informatique à la Cité de l’architecture et du patri-
moine, a présenté l’état d’avancement de
son portail documentaire et ses développements futurs. Outre l’intérêt évident
qu’il représente pour tous les établissements spécialisés en architecture, ce
projet constitue un exemple intéressant
de réalisation d’un portail documentaire
fédérant des ressources de natures différentes : catalogues informatisés, bases
de documents numérisés, documents
audiovisuels, signets Internet, etc.
En interne, le portail fédère les différentes
bases de la Cité : la bibliothèque, la base
de titres de périodiques, la base de documents audiovisuels, la base du Centre
d’archives d’architecture du XXe siècle
(AchiWebture), Archiscopie dépouillement (le dépouillement de la revue de
l’Institut français d’architecture), etc. En
outre, quatre grandes revues d’architecture datant de la fin du XIXe et du début
du XXe siècle ont été numérisées et sont
accessibles au format Pdf.
En externe, le portail donne accès à
Archirès, le produit du réseau des écoles
d’architecture du ministère de la Culture,
de l’École spéciale d’architecture de Paris
et de l’Institut d’architecture supérieur
Saint-Luc de Bruxelles ainsi qu’à deux
bases étrangères de dépouillements de
périodiques spécialisés en architecture :
Avery et API.
Philippe Rivière a présenté les développements futurs du portail. À très court terme,
la Cité a entrepris notamment la numérisation des fonds photographiques du
Musée des Monuments français, ainsi que
la partie iconographique du fonds d’archives Geoffroy Dechaume, illustrateur
et ami de Viollet-le-Duc et ancien directeur du Musée de sculpture comparée. Il
est également prévu d’enrichir les bases
par l’insertion du catalogue de l’École de
Chaillot dans le catalogue informatisé de
la Cité et la base livres d’Archiscopie.
Suivront l’informatisation de la bibliothèque du musée des monuments français,
de l’observatoire de la Chine et de la
bibliothèque du centre des archives de
l’IFA ainsi que la mise en place d’une politique de numérisation pluriannuelle de
monographies, périodiques et de fonds
d’archives sur l’architecture.
De telles réalisations n’ont naturellement
de sens que si elles bénéficient d’un
rayonnement extérieur. Aussi le signale-
]
© MAC/VAL
Actualités de l’ABF
Centre de documentation du MAC/VAL.
ment des livres dans le Sudoc prévu pour
2009 va-t-il s’ajouter aux périodiques
déjà présents. Il est également prévu de
rendre accessible, dans un futur proche,
la base de documents numérisés via
Gallica par entrepôt OAI.
Cette présentation a été l’occasion
d’échanges qui reflètent les préoccupations actuellement en cours dans
le monde des bibliothèques, à savoir
l’adoption d’une réflexion commune sur
une numérisation partagée et la mutualisation des ressources en art.
Béatrice KRIKORIAN
Bibliothèque des Arts décoratifs
Dossier coordonné par
Jeanne LAMBERT-CABREJO
BNF :
• Accès: http://gallica2.bnf.fr/
• Présentation du projet : www.bnf.fr/
pages/catalog/gallica2_experimentation.htm
INHA :
• Accès : http://bibliotheque-numerique.
inha.fr
• Présentation : www.inha.fr/spip.
php?rubrique286
ENSBA :
Service des collections : base de données
des œuvres Cat’zArts : www.beauxartsparis.fr/ow2/catzarts
BM de Besançon :
Pour effectuer une recherche sur les
fonds numérisés, utiliser le catalogue de
la bibliothèque : www.bm-besancon.fr.
Choisir le support « dessins-estampes »
pour les dessins du fonds Pâris / Mot-clé :
« Paris »
Une partie de la collection Pâris est
signalée dans la base Joconde, car elle
est déposée au musée des Beaux-arts de
Besançon : www.culture.gouv.fr/documentation/joconde/fr/pres.htm.
En recherche avancée : Lieu de conservation : Besançon / Ancienne appartenance :
Paris
Plusieurs fonds concernés par la numérisation sont signalés sur la base Patrimoine
numérique :
www.numerique.culture.fr/mpf/pub-fr/
resultats.html?q=biblioth%C3%A8que+
besancon&from1=rechsimple&op=and
(recherche : « bibliothèque Besançon »)
97
[
Actualités de l’ABF
Journée d’étude
Groupe Île-de-France
L’action culturelle en musique
Jeudi du Savoir Plus, 23 octobre, Pantin
© Julien Pignol / Association 45 Tour
© Julien Pignol / Association 45 Tour
Coordonnée par Ahmed Radjaï, bibliothécaire à Morsang-sur-Orge (91), cette journée a attiré près de
50 bibliothécaires à la bibliothèque municipale Elsa Triolet de Pantin (93) pour faire le point sur le sort
d’un secteur sur lequel pèsent bien des menaces, et qui soulève de multiples interrogations sur les
transformations d’un métier à l’identité malmenée, celui de bibliothécaire musical.
Le public à la médiathèque de Juvisysur-Orge (91) lors des Rencontres
musicales organisées par l'association
45 Tour.
Après avoir remercié Odile Belkeddar,
directrice du réseau des bibliothèques
de Pantin et son personnel, Jacques
Sauteron, président du GIF, rappelle
l’enjeu de cette journée : le support
CD commence à disparaître (chute des
ventes de 18 % cette année) alors que le
téléchargement de la musique explose,
et qu’on assiste en même temps à une
remontée spectaculaire de la fréquentation des salles de concert. Face à
ces constats, la bibliothèque doit s’interroger sur ses missions et réfléchir à
de nouvelles actions pour fidéliser son
public. En Finlande, la bibliothèque
innove, en devenant un lieu où l’usager peut télécharger de la musique ou
des vidéos en ligne. En France, il reste
à construire de nouveaux partenariats
98
avec tous les acteurs de la musique
(conservatoires, écoles, festivals, etc.)
Dans un premier temps, Gilles Rettel,
directeur de la société MSAI (Multimédia,
son, audiovisuel et informatique 1) et
ancien guitariste de Marquis de Sade,
a donné des éléments de réponses aux
questions suivantes : la musique est-elle
un fichier numérique ? A-t-elle encore sa
place en médiathèque ? Vers un nouveau
métier ? Sans nous étendre, puisque vous
trouverez son intervention en ligne 2,
donnons les grands traits de son exposé,
vif et brillant. Avec le développement du
numérique, nous vivons une révolution ;
les tendances sont lourdes, mais bien
des confusions sont entretenues. Pour
lui, les supports (CD, DVD) disparaîtront
à coup sûr, mais ni totalement ni tout de
suite. On assistera plutôt à des mouvements de fragmentation et de dispersion illustrés par les exemples suivants :
le site Deezer (gratuit), qui propose un
juke-box et la possibilité de déporter
sa propre discothèque ; Archive.org, la
mémoire du web où plus de 400 000
enregistrements sonores sont désormais
en libre accès ; MP3 tunes qui permet de
partager de la musique via des blogs.
Prenant du champ, sa réponse s’appuie sur les célèbres analyses de Walter
Benjamin 3 : l’œuvre d’art musicale possède une aura, le rôle des médiathèques
est de l’augmenter. On assiste à un chan-
gement de modèle économique (le tout
gratuit opposé à la musique payante), de
modèle de connaissance (accès rapide
à l’information, mais distinct d’un acte
culturel). Il est devenu plus facile de
trouver de la musique sur Internet, de la
télécharger – même si c’est illégal –, de
la stocker sur son ordinateur, de la partager, néanmoins, pour écouter toute cette
musique, il faut du temps, et plusieurs
vies ! On ne peut donc faire l’économie
d’une réflexion sur le sens de tout cela.
Rettel convient que, malgré tout, c’est
toujours l’aspect pratique qui détermine l’acceptation d’une innovation.
Pour lui, la médiathèque reste un lieu
où l’expérience est – ou doit être – unique, qui favorise la médiation, et où le
travail collaboratif par des services en
direction des internautes ou des expérimentations sont à développer.
La table ronde qui s’ensuivit, modérée
par Sylvain Marquis, bibliothécaire à
Conflans-Sainte-Honorine, réunit Philippe
Ghielmetti (labels Sketch et Sansbruit),
Franck Gabriel (CVS), P.-L. Renou (journaliste) et de nouveau Gilles Rettel.
1. www.editions-msai.com
2. http://blog.formations-musique.com/interventions/
paris-octobre-2008-ecrans/paris-octobre-2008.html
3. Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa
reproductibilité technique, version de 1939 in Œuvre III,
Gallimard, 2008.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
CD produit par Philippe Ghielmetti pour
[Illusions].
Philippe Ghielmetti a relaté son expérience de producteur artistique d’un
label indépendant, et montré comment
un réel succès esthétique et critique
reste toujours fragile, à la merci d’un
retournement économique aussi brutal
que soudain (Sketch). Il enchaîna sur la
vente de disques matériels sur Internet
avec sa dernière production, un disque
de Matt Turner, Peg et Bill Carrothers,
The voices that are gone 4. Toujours sensible à la beauté de l’objet, si ces projets
sont disponibles en format MP3 ou Flat,
on peut télécharger notes et pochettes.
Confirmant les analyses de Rettel sur les
nouvelles stratégies des maisons de disques, dites « à 360° », il expliqua comment il travaillait également à trouver
des concerts aux musiciens.
Franck Gabriel rappela l’importance du
poids des bibliothèques pour la diffusion de la musique indépendante. En
France, la production indépendante
qui représente 50 % des emplois et les
deux tiers des créations n’est présente
qu’à hauteur de 10 % dans les médiathèques. Il déplora que 80 % de la diffusion musicale soit le fait des majors.
P.-L. Renou, critique musical et ancien
journaliste à Jazz Magazine et Chronicart,
confirma l’« effet rouleau compresseur » des industries du disque qui ont
asphyxié le marché mais aussi la presse
spécialisée ou non 5. Quelques magazines résistent comme Improjazz ou Revue
et Corrigée. Son discours fut politique :
on assiste à un appauvrissement du
marché en terme de diversité, la critique
musicale a capitulé, les disquaires ont
disparu, les radios libres ont été mises
au pas, les scènes nationales ne reflètent
pas la réalité de la création mais programment une petite société d’« artistes
d’État ». Déplorant la logique induite par
la consommation de masse, il insista :
abondance n’est pas diversité. Il montra alors que les médiathèques sont en
pointe : elles sont la seule institution qui
puisse donner un réel accès à la musique
dans toute sa richesse. « Vous êtes des
créateurs de public ! » lança-t-il à l’auditoire conquis par ces propos.
4. www.illusionsmusic.fr
5. Cf. P.-L. Renou, « Jazz et musique improvisée, de la
presse au pressoir », Bibliothèque(s), n° 25, mars 2006.
]
© Sébastien Bozon
Actualités de l’ABF
Axel Dörner, festival Jazz à Mulhouse 2008.
C’est pourquoi P.-L. Renou défend la
diversité culturelle en bibliothèque et
prend l’exemple de la musique improvisée. Après avoir illustré la diversité
de ce champ musical par la diffusion
d’une dizaine d’extraits (des pionniers
de Musica Elettronica Viva en 1967 et
du Spontaneous Music Ensemble aux
derniers enregistrements d’Axel Dörner
ou de Hubbub), il décrivit le processus
d’exclusion des circuits classiques de
diffusion dont elle est victime, et défendit sa place en bibliothèque : par la
constitution et la valorisation d’un fonds
cohérent, le déploiement d’un éventail
d’actions culturelles (ateliers d’écoute
pour former les usagers, conférences,
journées d’étude à l’attention des responsables de secteurs musicaux, concerts, projection de films, etc.)
Il passa ainsi le relais à Jean-Pierre Bruey
(médiathèque de Conflans-SainteHonorine, 78) qui revint justement sur
un exemple de projet innovant : le
Spoutnik sonore 6, manifestation qu’il
initia en janvier et février 2005 sur le
thème du son dans tous ses états. Pour
lui, principal organisateur de cette animation, il s’agissait de faire découvrir
« un nouvel art sonore qui déborde les
règles et les conventions de la musique
savante (…), une musique qui entraîne
de nouveaux gestes artistiques : musique aléatoire, poésie et sculpture sonores, collage, musique concrète… »
Expositions, conférences-écoutes,
concerts de Frédéric le Junter et JeanFrançois Vrod ont amené le public à
découvrir les multiples facettes de cet
« art brut » musical, prolongés par des
ateliers menés avec les scolaires, des
centres de loisirs et le centre médicopsychologique. Sa présentation s’est
conclue avec la projection d’une vidéo
sur le travail de Jean-Francois Vrod tournée avec les enfants à la bibliothèque.
Comme toujours, le public a également
enrichi le débat par ses questions, ses
expériences, et des bibliothécaires ont
même proposé d’autres types d’actions
comme la participation à des émissions
de radio sur la musique indépendante
(www.radiorgb.net) ou la promotion et
la diffusion d’artistes au sein de médiathèques et de centres culturels par
l’association 45 Tour (www.myspace.
com/adrien_romedenne).
Éric HÉBERT
GIF
6. Cf. Philippe Levreaud, « “Allez voir ailleurs si on y
est…” Conflans sur orbite », Bibliothèque(s), n° 26/27,
juin 2006.
99
[
Actualités de l’ABF
Voyage d’étude
Groupe Champagne-Ardenne
Bibliothèques d’Allemagne du sud
Voyage d’étude en Allemagne, 19 au 23 octobre
Réalisé avec le soutien financier de la Drac Champagne-Ardenne et de l’Institut Goethe, ce troisième
voyage organisé par le groupe Champagne-Ardenne (après Rotterdam et New York) a réuni seize
bibliothécaires pour une tournée comprenant la visite de quatre équipements de la BM de Stuttgart,
de la bibliothèque d’Ulm, de la Fachstelle du district (une sorte de BDP), et du fournisseur EKZ.
de BDP, d’une bibliothèque de musée
(Louvre) à laquelle s’était jointe Annie
Stern, conseiller pour le livre et la lecture dans la région, est donc partie cinq
jours à la découverte d’établissements
aux multiples facettes accompagnée
d’un interprète mis à sa disposition
gracieusement par l’Institut Goethe de
Paris.
Sur les seize participants au voyage,
neuf champardennais avaient été
rejoints par six collègues venus de loin :
de Paris, Strasbourg, Saint-Nazaire,
Melun et même de Nice. Une délégation
composée de professionnels de BM,
LE RÉSEAU DE BIBLIOTHÈQUES
DE LA VILLE DE STUTTGART
> Non, les carottes ne sont
pas cuites…
Stuttgart : 10e ville d’Allemagne ;
590 000 hab ; capitale régionale du
Land Bade-Würtemberg.
Avec une hausse continue des prêts et
de la fréquentation depuis 2003 et un
taux de prêt par habitant frôlant maintenant les 10 documents par an, le réseau
de Stuttgart est propre à redonner confiance à des bibliothécaires moroses.
Aussi est-ce avec vif intérêt que nous
avons regardé, écouté, discuté les présentations de nos collègues allemands
et visité leurs établissements en bien
des points semblables aux nôtres, en
relevant pourtant quelques points
saillants.
Bibliothèque municipale :
1 centrale : Wilhelmpalais ;
1 bibliothèque musicale ;
1 médiathèque de consultation :
la Mediothek ;
17 annexes de quartier ;
1 service de bibliobus ;
1 bibliothèque de l’Hôtel de Ville ;
1 bibliothèque pour les personnes
hospitalisées.
RFID dans tout le réseau.
Performances :
2003
2006
Collections
1 215 337
1 252 218
1 243 597
Prêts
5 394 330
5 747 002
5 801 156
Prêts par habitant
Visiteurs
Visiteurs du portail web
9,2
9,7
9,8
2 095 000
2 298 840
2 320 462
643 000
976 184
882 911
Questions-réponses
Manifestations culturelles
100
2007
346 071
1 880
2 784
3 346
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
> Publics
Stuttgart, une ville aisée (industrie automobile Porsche, Mercedes, etc.) et peu
touchée par le chômage, compte l’une
des plus fortes populations de langue
non-allemande dans le pays (40 %). Le
public est assez jeune – 30 % a moins
de 12 ans et 70 % des 13-17 ans utilisent
la bibliothèque – et comporte des immigrants en nombre. Effet conjugué de ces
deux caractères dominants ? La dimension éducative est forte dans toutes les
bibliothèques du réseau.
Elle se traduit par l’accueil de classes,
organisé selon 4 objectifs étagés en
fonction des niveaux scolaires, et celui
des enseignants et autres personnels
éducatifs à qui sont proposés des ateliers d’initiation à la recherche documentaire.
Les lectures à haute voix sont très
fréquentes, notamment par le biais
de plus de 200 « parrains » réunis en
association. Quant aux ados ils disposent dans toutes les bibliothèques
d’espace à eux, pourvus en collections
de fiction et de documentaires entièrement centrés sur… la culture ado
(témoin, le dépliant L!FE – LebensTipps
für Jugendliche).
On attache enfin une grande importance à l’environnement multiculturel et à la documentation en langues
étrangères, et des petites annonces
pour l’échange de conversation sont
affichées. Cette implication figure
d’ailleurs dans le « Pacte pour l’intégration » de la ville.
Actualités de l’ABF
]
Les « animations » sont nombreuses à
Stuttgart (moins à Ulm) : les rencontres
d’auteurs sur une grande variété de thèmes sont très souvent d’accès payant
(3 à 8 €), mais on les trouve de plus
en plus en podcasts sur le portail du
réseau. À la bibliothèque Ouest, des cercles de discussion se tiennent à l’attention des familles chaque premier lundi
du mois autour de sujets de société. À la
Mediothek, quatre conférences annuelles « Café du savoir » sont organisées
en coopération avec l’université populaire (Volkshochschüle).
2
1
LE RÉSEAU DE LA BM D’ULM
1. L'escalier cerclé d'ordinateurs à chaque
niveau.
2. Une pyramide fondue dans l'environnement
des maisons à colombages par son évasement
jusqu'au 2e étage.
Ulm : 122 000 hab.
Un bassin de population desservi : 300 000 personnes environ ;
Land de Bade-Wurtemberg.
1 bibliothèque centrale (2004) ; 3 700 m2 ; 23 ETP soit 30 personnes (dont 10
bibliothécaires) ; ouverture : 40 h/sem. ; 450 000 entrées, 22 300 actifs, 800 000
prêts en 2007 ; 4 bibliothèques de quartier ; 1 bibliobus.
Collections du réseau : 550 000 documents tous support.
Personnel : 34,2 ETP sur le réseau (centrale incluse), soit 50 personnes, plus des
bénévoles et des vacataires.
> Quelques moyens
et méthodes remarqués
retours disponible à toute heure pour
les gens non encore familiarisés avec
ce passe-plat futuriste…
Les horaires. La médiathèque de Ulm
est ouverte 40 h par semaine, celle de
Stuttgart 51 h, du lundi au samedi (une
heure de plus chaque jour prévue à
partir de janvier 2009). L’objectif est de
72 h hebdomadaires pour la nouvelle
centrale dont l’ouverture est programmée pour 2011.
L’externalisation. Grâce à elle, on
gagne beaucoup de temps sur les
tâches matérielles répétitives : catalogage, exemplarisation, équipement, et
même… acquisition (partiellement). À
la médiathèque centrale de Ulm, non
seulement 95 % des acquisitions sont
fournies tout équipées par EKZ, mais il
faut encore noter que la moitié en est
livré automatiquement sur simple profil
permanent… Une hypothèse qui nous
a semblé au moins aussi lointaine que
les pyramides, et qui a suscité le plus de
discussions au sein de notre groupe.
La RFID. Elle est présente dans toutes
les bibliothèques visitées et permet par
exemple à la bibliothèque du quartier
Ouest, dernière née du réseau au cœur
d’un quartier de près de 50 000 habitants et aux ambitions volontairement
restreintes au service des enfants, des
familles et personnes âgées en raison
de sa taille limitée, de connaître des
performances élevées malgré seulement trois agents (dont une bibliothécaire) : l’automate réalise la totalité
des prêts. À la centrale de Stuttgart,
un automate de retour est situé dans
l’entrée même, à côté d’une boîte de
© O. Mercier
On se soucie de mettre en service les
nouvelles acquisitions le plus vite possible et pour tous. EKZ fournit ses clients
en 48 h (ou 72 h si la commande comprend l’équipement), et l’on peut aussi
s’abonner aux « meilleures critiques du
Spiegel » ; les livres sont disponibles au
prêt le jour même de leur mise en vente
en librairie. Les emprunts sont limités le
moins possible : ici, on peut emporter
jusqu’à 50 documents, et là le nombre
est illimité. Résultat : ça sort !
© O. Mercier
> Services
> Mise en espace
Fondée en 1516, la BM d’Ulm dispose depuis trois ans ses collections
non patrimoniales dans un bâtiment
remarquable et selon une règle bibliothéconomique allemande datant des
années 1970 : l’étagement des collec-
tions à partir de l’entrée – ce qui rejoint
notre souci de ménager des zones plus
ou moins silencieuses mixant publics
et usages dans nos médiathèques ou
BU. À Ulm, le rez-de-chaussée offre la
documentation de proximité, l’information générale et ce qui est le plus
demandé, livre pratique, fiction (y
compris tourniquets de romans policiers non équipés) ; les 2e et 3e étages proposent la documentation plus
spécifique. Au plan architectural, si la
médiathèque est impressionnante de
l’extérieur, à l’intérieur c’est incontestablement l’escalier enroulé autour
d’un double ascenseur vitré qui retient
l’attention. Cette circulation rythme un
concept que l’on retrouve à Stuttgart,
à la centrale comme dans la nouvelle
bibliothèque en projet : distribuer verticalement les zones thématiques et
leurs usages dominants, de l’entrée
jusqu’en haut du bâtiment et, sur chaque plateau, du centre à la périphérie
selon un degré croissant de tranquillité
(souhaitée).
101
[
Actualités de l’ABF
© F. Mongin
> Un OVNI : la Mediothek
EKZ : UN FOURNISSEUR À TOUT FAIRE
Située dans les environs de Stuttgart, cette société de
services, fondée il y a plus de 60 ans par des bibliothécaires, propose aujourd’hui une très large gamme de
prestations allant de la fourniture de livres et autres
médias (« bruts » ou équipés, avec notices, indexation,
y compris fourniture sur profils) au mobilier et à l’équipement. Ils fournissent principalement allemands,
suisses et autrichiens, mais notre groupe en comptait quand même deux clients. À noter que l’équipe de
bibliothécaires travaillant au siège est assistée pour
les sélections et analyses par quelque 300 bibliothécaires de toute l’Allemagne.
Contrôle qualité avec le sourire.
Si la visite du show-room n’a pas apporté de révélations par rapport aux catalogues de mobilier d’EKZ, nous avons quand même
pu noter quelques détails d’importance dans la vie quotidienne d’une bibliothèque : les rangements à périodiques munis d’abattants silencieux, les présentoirs
presse « clipsables » sur étagères pour petites sélections, les nouvelles consoles
d’étagères astucieuses, les habillages à micro perforations ou en verre acrylique,
et, bien sûr, l’équipement de roulettes systématiquement adopté par les bibliothèques allemandes pour les rayonnages de faible et moyenne dimensions. Mais
nous avons surtout passé un bon moment devant la boîte de retours et l’automate RFID que nous avons vu fonctionner durant tout notre voyage.
Plus attendue, la visite du site de « production » sans équivalent de cette importance
en France. Nous avons suivi la chaîne d’équipement du livre de la réception des
cartons et la pose sur chaque document d’une étiquette informatique à code barre
résumant l’ensemble des services commandés par le client jusqu’à l’expédition des
colis à la poste : mesure automatique des formats et découpe correspondante des
protections plastiques autocollantes, encollage sur les dos, rabat, massicotage,
couture mécanique à chaud, contrôles qualités, puis pose des équipements souhaités avant distribution par tapis roulant dans les cartons des clients… Une chaîne
impressionnante – un peu bruyante aussi – qui nous a fait réfléchir en ces temps où
l’hypothèse d’externalisations diverses est évoquée ici et là.
Richard ROY
Médiathèque Jean Falala, Reims
UN APRÈS-MIDI CHEZ EKZ
La plupart des bibliothèques visitées et bien d’autres en Allemagne commandent
ici leurs livres, CD et DVD dans des quantités allant de 50 à 95 % des crédits disponibles pour l’achat de documents. Je suis un peu surprise : si la ville de Stuttgart
utilise ainsi 50 % des crédits, les choix sont ensuite affinés, ce qui permet de mener
une politique d’animation dynamique, voire audacieuse ; rien de tel à Ulm puisque
cette bibliothèque achète 95 % de son fonds à EKZ.
Cette situation de quasi monopole est-elle possible ou exportable ? Et même simplement possible en France où les marchés sont très stricts ? Certes, les libraires
d’Outre-Rhin peuvent peut-être compter sur le grand public qui n’achète pas ses
livres en supermarché, mais que diraient leurs confrères français ? Ce quasi monopole me gêne fortement : quelles sont les remises ? Comment acheter aux petits
éditeurs ? Et les fonds locaux ? Comment inviter des auteurs ? Bien qu’étant une
adepte des économies d’échelle, donnant beaucoup à faire à l’extérieur, je me dis
qu’il faut préserver ce lien entre le lecteur et le médiateur, à l’image des bibliothèques américaines, sans quoi nos bibliothèques pourraient être amenées à se vider
à la vitesse de la lumière.
www.ekz.de
102
Marie-Josée RICH
BDP de l’Aube
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Ouverte en 1992, la Mediothek est
située au centre de Stuttgart dans une
sorte de grande maison des savoirs
pilotée par l’université populaire et
comprenant encore une école de musique, deux écoles professionnelles, un
lieu de rencontre des personnes âgées,
des espaces d’exposition et une cafétéria, le tout dépendant du Service culturel de la ville.
C’est une bibliothèque de consultation
sur place uniquement, d’accès libre et
gratuit, et exclusivement dédiée à l’actualité et la vie professionnelle. Créée il
y a 16 ans pour offrir un accès aux « non
livres », elle connaît toujours une forte
fréquentation et joue un rôle expérimental pour le reste du réseau (et les autres
bibliothèques allemandes, puisque elle
demeure unique en son genre).
Elle se compose de trois espaces différents repérés par une couleur et un slogan affiché sur une enseigne lumineuse
suspendue et imprimé sur les dalles du
sol :
• la salle bleue, à l’entrée (2 agents à
une banque d’accueil) : c’est la salle
de l’information. On y trouve des ordinateurs avec Internet utilisant Linux
et Office. Des PC pour l’apprentissage
de langues (dont l’allemand pour les
étrangers), des jeux éducatifs et un
ordinateur avec clavier piano et logiciel
de formation musicale. Deux télévisions
offrent l’accès à plusieurs centaines de
chaînes (dont plus de 70 chaînes étrangères).
• la salle verte : c’est la salle du silence
et de l’étude. Elle possède un petit balcon de lecture. Le mobilier sur roulettes
permet d’y organiser des animations :
projections de films étrangers, conférences sur Internet (podcasts, musique
en ligne), « Cafés du savoir » organisés
en collaboration avec la radio SWR…
• la salle rouge : « Höhren. Sehen.
Staunen » (Écouter, voir, s’étonner). On
y trouve les films, la musique, le coin
des enfants et les jeux. Au centre de la
pièce, quatre îlots cinéma (plus des lecteurs DVD en prêt) pour le visionnage
individuel des films (sur inscription).
Des jeux de société peuvent être utilisés sur le « balcon de jeux », où les
bibliothécaires présentent régulièrement – avec succès – des nouveautés.
À noter, la brochure Spiel des Jahres qui
recense et analyse les meilleurs jouets
depuis 30 ans (www.spiel-des-jahres.
com).
> « Un rêve devient réalité » :
la nouvelle bibliothèque de
Stuttgart
Le projet grandiose de la ville de se
doter d’une nouvelle gare en sous-sol,
au centre d’un nouveau quartier, avec
une médiathèque du XXIe siècle en son
cœur, nous a été présenté sur plans peu
de jours avant la pose de la première
pierre. Ce cube de briques de verre de
9 niveaux aériens (et deux sous-sols)
représentant 20 000 m2 de surface utile
(dont 12 000 m2 à l’usage des publics)
est prévu pour 500 000 documents.
Entouré d’une pièce d’eau, il sera
accessible depuis quatre passerelles :
grâce à la simplification des contrôles
autorisée par la RFID on pourra en effet
pénétrer indifféremment
depuis les quatre côtés,
puis progresser d’étage
en étage et sur les
pourtours d’un puits de
lumière allant s’évasant
vers le haut. Dû à un
architecte coréen, son
ouverture est prévue
pour 2011.
> Un jumelage
exemplaire
]
1
Le jumelage entre la bibliothèque de
Vaihingen, l’un des 23 arrondissements
de Stuttgart, et L’Astrolabe de Melun a
été présenté à l’issue de sa visite. La
convention de partenariat spécifique
« bibliothèques » a été signée le 22
juin 2004, lors de l’inauguration de
L’Astrolabe.
À son actif : des échanges de livres et
CD (environ 50 pour un an) et – ponctuellement – de professionnels – trois
collègues de Melun sont ainsi partis
une semaine en stage pratique de FIA
et deux étudiants bibliothécaires ont
été reçus à L’Astrolabe pour quelques
semaines – ; un service tandem pour
l’apprentissage du français et de l’allemand (proposition de rendez-vous par
webcam dans les deux bibliothèques),
un projet intéressant qui démarre seulement ; une semaine franco-allemande
à Melun en janvier (avec expositions,
QUELQUES LIENS UTILES
• Bibliothèque de Stuttgart (aujourd’hui et demain…) : www.stuttgart.de/
stadtbuecherei/
• EKZ, le fournisseur à tout faire : www.ekz.de
• Bibliothèque de Vaihingen : www.stuttgart.de/stadtbuecherei/vaihingen/
• La bibliothèque centrale de Ulm : http://www.goethe.de/ins/fr/lp/wis/bib/
fr116829.htm
• Fachstelle de Stuttgart : www.s.fachstelle.bib-bw.de/wir/service.html (en allemend). Non germanistes, préférez sa présentation dans « Les bibliothèques en
Allemagne » : www.goethe.de/kug/pro/ifla/franz.pdf
• Institut Goethe : les pages « Bibliothèques » du site (en français) : www.goethe.
de/ins/fr/par/wis/sbi/frindex.htm. Le fil Bibliothèques pour suivre leurs développements (en français) : www.goethe.de/ins/fr/par/prj/bib/frindex.htm.
• La DeutschMobil et les animations qu’elle propose autour de la langue allemande : www.deutschmobil.fr
© O. Mercier
Pour la musique, l’écoute se fait aussi
sur place, soit par l’emprunt d’un lecteur
portable, soit sur les bornes d’écoutes
ou sur Internet : à noter, la très riche
présélection de sites musicaux (une
attention particulière est apportée au
suivi de l’évolution d’Internet et de la
musique en ligne).
© O. Mercier
Actualités de l’ABF
2
1. Centrale de Stuggart : un mobilier
de type industriel bon marché associé
à des procédés de mise en valeur
futuristes développés par des artistes
associés.
2. Les jeux dans la bibliothèque du
quartier Ouest de Stuggart.
échanges, projections de films et venue
de la Deutsch Mobil. Cette année a eu
lieu une première animation montée en
commun autour du slam : organisation
de deux soirées avec des invités slameurs de chaque pays, la première à
L’Astrolabe en février et la seconde en
octobre au Wilhemspalais à Stuttgart.
Richard ROY
Médiathèque Jean Falala, Reims
À consulter également, le compte rendu
et les photos sur le blog du groupe
Champagne-Ardenne : http://abfchampardenne.blogspot.com.
103
[
Reportages
Francophonie et bibliothèques,
innovations, changements et réseautage
1er Congrès de l’AIFBD 2008, Montréal (Canada)
Tel était le thème du 1er congrès de l’AIFBD (Association internationale francophone des
bibliothécaires documentalistes), à Montréal, du 3 au 7 août dernier, alors que l’on célébrait le 400e
anniversaire de la naissance de la ville de Québec. Une confrontation attendue, riche et fertile.
© A. Guinery
une manifestation internationale d’importance. Pour la plupart d’entre elles,
c’était une première.
Les adhérents du groupe Île-de-France
de l’ABF participant au congrès de
l’AIFBD devant la grande bibliothèque.
> Un congrès pour quoi
et pour qui ?
Conjointement organisé par la BAnQ
(Bibliothèque et archives nationales du
Québec) qui l’accueillait, et par l’UQAM
(Université du Québec à Montréal),
ce premier congrès a réuni plus de
250 bibliothécaires et documentalistes, venus de 26 pays. Soutenu par
l’OIF (Organisation internationale de
la francophonie), ce congrès était officiellement reconnu comme satellite du
congrès de l’Ifla.
Les deux principales délégations rassemblaient 75 collègues québécois
et 73 français. Parmi ces derniers,
figurait un groupe de 15 membres du
groupe Île-de-France de l’ABF (GIF)
qui s’étaient préparé à ce voyage, 2 de
l’ABF-Paca et une collègue de l’ABFParis qui avaient obtenu une bourse
de leur groupe respectif. Au total, ce
sont donc près de 20 personnes qui
ont bénéficié d’un soutien financier de
l’ABF leur permettant de participer à
104
Notons encore la présence remarquée
d’une dizaine d’Américains francophiles, à l’origine d’une association
(ICBFBN) cherchant à valoriser les collections en langue française aux ÉtatsUnis et à encourager la coopération
entre les professionnels nord-américains et leurs collègues francophones.
Comme le remarquait aimablement l’un
d’eux au cours du congrès : « Je vois ce
que c’est d’être minoritaire ! »
Lise Bissonnette, ancienne journaliste
au Devoir de 1990 à 1998, écrivain et
aujourd’hui présidente et directrice
générale de la BAnQ, a ouvert officiellement le congrès.
Après avoir dressé un rapide historique
des bibliothèques publiques au Québec
dont le développement est récent, elle
souligna l’importance de leur intégration au sein de réseaux qui ne soient
pas seulement documentaires, car les
grands débats actuels sur la société
de l’information échappent largement
aux bibliothèques qui sont pourtant au
cœur de l’accès de tous à cette information. De nombreuses communications
se sont alors succédé, de qualité inégale, certes, mais sur des thématiques
variées et parfois peu abordées dans
nos propres assemblées. Nous n’en
restituerons que quelques aspects
> La francophonie : un enjeu
culturel majeur
L’émergence d’une organisation professionnelle francophone semble un biais
nécessaire et vital pour les bibliothécaires et documentalistes des pays du
Sud. Elle leur permet de se rencontrer,
de partager leurs expériences et d’intégrer plus facilement les innovations
technologiques. Mais c’est aussi l’occasion de promouvoir et de valoriser les
actions de coopération, de concrétiser
LA FONDATION POUR UNE BIBLIOTHÈQUE GLOBALE
En marge du congrès, la fondation pour une bibliothèque globale a présenté ses
objectifs et ses projets. Cette ONG localisée à Montréal, financée par l’OIF et le CRDI
(Centre de recherche pour le développement international) se propose de soutenir
les bibliothèques des pays émergents, notamment francophones. Elle comprend
deux membres européens et un membre d’Amérique du Nord.
Elle entend développer 4 axes :
• bibliothèques sans frontières : échanges, formation ;
• bibliothèque globale numérique ;
• observatoire des technologies libres ;
• éditions et droits numériques.
Pour en savoir plus : www.bibliothequeglobale.org
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Reportages
1
]
© A. Guinery
© A. Guinery
2
LES BIBLIOTHÈQUES AU QUEBEC
À GRANDS TRAITS
3
• Des bibliothèques autonomes
existent dans les rares villes de plus
de 5 000 hab.
• Le réseau Biblio dessert 11
réseaux de proximité dans les
zones rurales (près de 1 000 bibliothèques animées par une majorité
de bénévoles).
• Les BU forment le Crepuq
(Conférence des recteurs et des principaux d’universités du Québec) :
www.crepuq.qc.ca
• Deux grandes associations professionnelles : l’Asted (Association
pour l’avancement des sciences
et des techniques de la documentation) : www.asted.ord,
et la CBPQ (Corporation des
bibliothécaires professionnels du
Québec) : http//cbpq.qc.ca.
• Un lieu de formation de haut
niveau : l’école de bibliothéconomie
de l’Université de Montréal.
Un exemple : la BAnQ. Ouverture
en 2005 :
• 33 000 m2
• 400 postes informatiques
• ouverture 7/7 j de 10h à 24h
les échanges et même de remettre en
question nos modèles.
Calqué sur un dispositif équivalent dans
le monde anglophone, un programme
d’échanges internationaux de professionnels entre pays francophones,
baptisé « vice-versa » a été présenté.
Un site Internet sera mis à disposition
pour s’inscrire, trouver le partenaire qui
convient et négocier les conditions de
l’échange entre la structure d’accueil
et l’administration d’origine qui devra
délivrer les autorisations nécessaires et
rétribuer le postulant.
Également évoqué, le projet de bibliothèque numérique francophone (RFBNN)
à l’initiative de grandes bibliothèques
nationales (BnF, BAnQ, bibliothèques
nationales de Suisse, du Luxembourg
et de Belgique associées à de grandes
bibliothèques du Sud comme celle
d’Alexandrie). Ce projet devait être présenté lors du sommet des chefs d’État
de la francophonie en octobre dernier.
> Québec-France :
des perceptions différentes
pour un même métier
Une enquête comparative de Claudine
Audet entre 6 BM de la région Rhône-
© A. Guinery
• Des services à distance existent
dans toute la province.
4
© A. Guinery
• Le traitement documentaire est
centralisé.
© A. Guinery
• Les bibliothèques des deux
grands centres urbains, Montréal
et Québec, sont en réseau.
5
1. L’université du Québec à Montréal
(l’UQAM).
2. Espaces verts derrière la grande
bibliothèque, Montréal.
3. Vue du Congrès de l’AIFBD.
4. L’Université Mac Gill à Montréal où a
eu lieu le pré-congrès de l’IFLA, « Cap
sur les jeunes ».
5. Vue de la ville de Montréal.
Alpes et 6 bibliothèques publiques du
Québec a fait apparaître quelques différences intéressantes :
• l’idée de « mission » à laquelle les
collègues français se réfèrent constamment renvoie finalement à une politique
d’offre volontariste relayée par une ins-
105
[
Reportages
tés sociales ou ethniques. En France, on
parlera plutôt de publics en difficulté face
à l’écrit, de faibles lecteurs, de publics
défavorisés ou empêchés… Mais dans
les deux cas, pour atteindre ces publics,
le partenariat est incontournable et… qui
demande de l’énergie !
titution : la bibliothèque. Au Québec,
cette notion est peu présente. On décrit
plutôt des actions, et il n’y a pas de
distinction entre l’offre et les publics
desservis. L’approche québécoise, à
l’instar des professionnels nord-américains, semble davantage pragmatique,
et la conception française est considérée comme plus idéologique et plus
« politique ».
• Une autre différence tient au récent
développement des bibliothèques au
Québec. Si la fréquentation moyenne
est plus élevée qu’en France grâce à une
politique d’ouverture et de services, il
faut noter une difficulté importante
liée au manque d’engagement des élus
• La perception des publics diffère également. Au Québec, les usagers – pardon,
la « clientèle » (cf. lexique en encadré) –
est segmentée en plusieurs communau-
L’AIFBD
L’idée de l’AIFBD est née suite à la mise en place d’un groupe de travail lors du
congrès de l’Ifla de Boston en 2001. Avant l’assemblée générale de Montréal, 22
membres étaient recensés dont 14 membres individuels provenant des pays du
Sud, 7 membres individuels de pays du Nord et 1 membre collectif des pays du
Sud. Les statuts ont été officiellement déposés le 21 janvier 2008 et le siège est
situé en France, dans les locaux de l’ABF à Paris.
Bureau : un bureau provisoire a été constitué, composé de Réjean Savard, professeur
à l’école de bibliothéconomie de Montréal (président), Pascal Sanz, BnF (vice-président), et un trésorier. Ce bureau est maintenu jusqu’aux élections des membres du
Conseil d’administration qui auront lieu par correspondance avant le 31/12/ 2008.
Sept postes sont à pourvoir et un appel à candidature va être lancé. Des règles imposent une diversité de représentativité géographique au sein de ce CA :
• 3 membres de la zone Afrique, Asie, Caraïbes, Amérique centrale et du Sud ;
• 2 membres européens ;
• 1 membre d’Amérique du Nord.
Pistes de travail :
• Préparer le 2e congrès d’ici à 3 ans en marge du congrès de l’Ifla qui se tiendra dans
les Caraïbes, mais nécessité de conserver le lien pendant la période intermédiaire.
• Développer des actions de formation.
• Initier des projets francophones sur des thématiques portées par l’Ifla.
• Organiser et mieux structurer la présence des francophones au sein de l’Ifla.
• Initier des projets francophones sur des thématiques portées par l’Ifla.
• Organiser et décerner un prix
du meilleur travail en sciences
de l’information.
Outils :
réunions téléphoniques ;
• Liste de diffusion Bibliodoc ;
• Site : www.aifbd.org
106
© A. Guinery
• Echanges par mail,
Le bureau provisoire de l’AIFBD à la tribune,
lors de l’Assemblée générale.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
locaux dans ce domaine, tant au niveau
des ressources financières qu’en terme
de personnel qualifié, très insuffisant
au Québec.
> Le paradoxe de l’autonomie
« L’usager est au cœur d’un dispositif
conçu pour qu’il se passe de nous » :
tel est le paradoxe intéressant soulevé
par une communication qui met à jour
les différents discours sur l’autonomie
revendiquée par les bibliothécaires, les
internautes ou les usagers en général.
Aujourd’hui, on observe une large palette
de comportements où l’autonomie
n’est pas totale. Si les bibliothécaires
la privilégient, par l’autoformation, le
libre-accès, la signalétique, le catalogue,
l’usage d’Internet, les usagers se
trouvent pris entre deux attitudes :
contraints à l’assumer, au prix de la
« débrouille », ils sont aussi désireux de
ne rendre de comptes à personne, de
trouver leur propre chemin, y compris
en s’entraidant. Pas d’usage normé et
unique, donc, mais des postures variées
suivant les besoins et les usages, fondées
sur l’indépendance et la réciprocité.
> Organiser, diriger, évaluer
pour remplir au mieux des
missions
L’évolution du métier conduit inévitablement à remettre en question les
principes traditionnels d’organisation
du travail. Répondre aux nouvelles
attentes des usagers implique une
attention dirigée vers l’organisation
de l’accès aux collections plutôt que
vers les collections elles-mêmes ; remplir les rôles assignés aujourd’hui aux
bibliothèques (éducation, formation,
mutualisation des savoirs, accès à l’information) nécessite une organisation
de travail basée sur la polyvalence,
l’intelligence collective et l’autonomie
des équipes. Les bibliothécaires sont
à la fois des gestionnaires, des médiateurs, des techniciens, des formateurs,
des spécialistes et des généralistes. À
l’heure de l’accès généralisé au web,
quelle est la valeur ajoutée de la bibliothèque ? Les tendances qui se profilent
Reportages
l’Unesco, de l’Ifla, textes des associations nord-américaines comme
l’ASTED ou l’ALA –, elle interroge ce
concept, les valeurs et les champs
d’action qu’il sous-tend. S’il lui
paraît nécessaire de définir des
missions pour asseoir la raison
d’être de la bibliothèque publique,
elles ne vont pas de soi et leur seul
énoncé ne lui confère pas sa légitimité.
conscience de la force que peut recéler
la francophonie, et pas seulement sur
le plan documentaire. Il fut aussi une
occasion de remettre en perspective les
projets Nord-Sud. Deux autres sujets de
réflexion ont émergé : la convergence de
la réflexion sur l’avenir des archives, des
musées et des bibliothèques, prélude à
leur rapprochement ; l’importance du
lobbying, du plaidoyer (advocacy), bref
du lien au politique.
Enfin, ce congrès a ménagé une
large place à la mise en réseau, aux limites de la gestion locale des documents,
au décloisonnement, aux parcours de
lecture, à la communication, à la mise
en scène, au lien nécessaire avec l’environnement et les communautés que la
bibliothèque entend desservir, l’usager
devenant « propriétaire » de la bibliothèque, porteur lui aussi du projet d’un
équipement intégré à son patrimoine.
Mais des questions concrètes se posent
encore : comment maintenir l’élan issu
de ce congrès ? Avec quels financements poursuivre les activités de l’association ? Quelles spécificités ou complémentarités faire valoir par rapport à
l’Ifla ? Comment sensibiliser et entraîner les bibliothèques de lecture publique, peu représentées dans ce congrès,
comme d’ailleurs dans la plupart des
manifestations internationales ?
© A. Guinery
1
1. Repas des congressistes de l’AIFBD
dans la cabane à sucre.
2. Réjean Savard et Annick Guinery.
sont-elles durables ? Quel usage feront
les nouvelles générations de ces bibliothèques ? Qu’en exigeront-elles ? Quel
sera l’impact de la démographie, du
mélange des cultures ?
Pour mieux affronter ces nouveaux
défis, l’art du management et du leadership consistera non seulement à
établir des règles de fonctionnement
pour mieux travailler en équipe, mais
surtout à donner sens à ce travail, à traduire une vision globale pour que l’ensemble de l’équipe adhère au projet de
l’établissement. Ainsi, l’évaluation n’est
pas seulement la conséquence de restrictions budgétaires et du devoir de
rendre compte de l’argent public, elle
sert aussi à valoriser le travail accompli tant auprès des élus que de l’équipe
elle-même et permet d’adapter les services. Fruit d’un travail collectif, elle doit
reposer sur des indicateurs élaborés
collectivement.
La notion de « missions », tant citée
dans nos discours et nos écrits, a été
soigneusement « décortiquée » dans la
communication d’une collègue québécoise sur une enquête en cours auprès
des élus au sujet de leur perception
de notre rôle. Partant des grands textes « fondateurs » – manifestes de
> En guise de conclusion
Il était important que ce congrès ait
lieu. Offrant un bon panorama de l’espace francophone, il permit de prendre
Annick GUINERY
Commission internationale
de l’ABF
Directrice des bibliothèques de
Choisy-le-Roi
avec la participation
de Jacques SAUTERON
PETIT LEXIQUE BIBLIOTHÉCONOMIQUE FRANCO-QUÉBÉCOIS DE A À Z
• Frais de retard : pénalités de retard
• Guichet : accueil, banque de prêt
• Habilité : capacité
• Informatique : multimédia
© A. Guinery
© A. Guinery
2
]
• Livre brisé : livre abîmé
• Offert : proposé
• Œuvre : exemplaire
• Abonnement communautaire :
inscription collectivité
• Place des enfants :
section ou espace Jeunesse
• Chute de livres :
boîte de retour de documents
• Preuve d’adresse :
justificatif de domicile
• Classeur :
personne chargée du rangement
• Procédure d’inscription :
conditions d’inscription
• Clientèle : usager
• Relocaliser : mettre en réserve
• Comptoir de prêt : banque de prêt
• Repêchage : récupération
• Consigne : dépôt
• Réseautage : mise en réseau
• Cueillette à domicile :
recueil des dons à domicile
• Supervisé : suivi
• Élagage : désherbage
• Zèbre : code-barre
• Tablette : rayonnage
107
[
Reportages
Bibliothèques sans frontières :
naviguer vers une compréhension globale
74e Congrès de l’Ifla 2008, Québec (Canada)
Du 9 au 14 août dernier, Québec s’est mise à l’heure de la bibliothéconomie internationale. Plus de 3 000
professionnels venus du monde entier ont échangé leurs expériences, partagé leurs interrogations et
même trouvé les réponses pratiques à des questions qu’ils ne se posaient peut-être pas…
« Vous apportez avec vous un bagage
culturel, des pratiques professionnelles et des savoir-faire spécifiques que
vous partagerez durant cinq jours dans
le cadre des nombreuses sessions et
activités qui vous seront offertes. Ce
congrès se déroule sous le signe de la
diversité. Le processus de mondialisation en cours est irréversible… Seule la
pleine reconnaissance de la diversité
nous permettra de cheminer dans cette
voie vers une compréhension globale. »
C’est par ces mots que Claude Bonnelly,
ancien directeur de la bibliothèque de
l’université Laval à Québec et membre
du comité d’organisation du congrès, a
introduit la 74e conférence de l’Ifla, placée sous le signe de la diversité culturelle et du multilinguisme. Un peu plus
tard, Michaelle Jean, gouverneure générale du Canada, d’ajouter : « La bibliothèque est un espace vital de tous les
possibles, de tous les rêves et de tous
les espoirs… Si les nouvelles technologies permettent de franchir les murs,
elles ne peuvent se passer de bibliothèques, gardiennes de la mémoire du
monde. »
Claudia Lux, présidente de l’Ifla, fidèle
au leit-motiv de sa présidence – « les
bibliothèques à l’ordre du jour » – a
insisté sur la nécessité pour les bibliothèques de faire sauter les barrières
davantage encore, pour l’accès de tous à
la connaissance, et par tous les moyens
technologiques et humains. Mais, inégalement partagé, cet objectif n’est
pas encore atteint. Elle souligne aussi
l’importance du respect de l’autre, de
la protection de l’intégrité personnelle
de l’usager et met en garde contre les
tentatives de limitation de la liberté
d’expression sous prétexte de lutte
anti-terroriste 1. Par ailleurs, les bibliothèques ne peuvent se tenir à l’écart
des problèmes écologiques et des dangers du réchauffement climatique. Si
elles ne peuvent agir directement sur
l’environnement, elles peuvent encourager le travail des scientifiques, aider à
la recherche, rendre accessibles toutes
les données et les préserver.
Le ton était donc donné à la lumière de
ces interventions auprès des quelques
3 000 délégués réunis cette année à
Québec.
> Tous réunis
© A. Guinery
Comme toujours, les représentants
du pays d’accueil étaient très nombreux : la délégation de plus de 250
Canadiens était proportionnellement
bien supérieure à celle des États-Unis
(moins de 200 congressistes) et surtout à la très faible représentation des
pays d’Amérique latine, hormis Cuba
Vue de la ville de Québec.
108
1. Cf. supra dans notre dossier : Philippe Cantié, « Le
soleil se couche aussi... », pp. 79-82.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
(près de 50). À noter toujours une forte
présence des pays d’Europe du nord
(Scandinavie, Pays-Bas, Royaume-Uni)
mais aussi une bonne représentation
des pays baltes et de l’est de l’Europe,
aujourd’hui très vigilante sur l’évolution des bibliothèques et les innovations technologiques. Remarquable
aussi l’importante participation de
certains pays d’Asie comme la Corée
du Sud et celle non négligeable de
délégués du Moyen-Orient et d’Afrique (certains ayant enchaîné les deux
congrès, AIFBD et Ifla !).
Du côté français, on pouvait compter
près d’une soixantaine de représentants, la plupart, cette année encore,
venant de bibliothèques spécialisées
ou de grands établissements et trop
peu de représentants de bibliothèques de lecture publique. Mais, pour
la première fois, profitant du fait que le
congrès se tenait dans un pays francophone et grâce au rôle coordinateur du
CFI (Comité français Ifla), les principaux
établissements et les associations professionnelles furent regroupées au sein
du pavillon France, bien visible à l’entrée du salon professionnel. Un dossier
unique sur l’ensemble des organismes
représentés était distribué aux visiteurs.
Convivial et attractif, ce stand a été un
point de rendez-vous pour des échanges avec les congressistes du monde
entier et un lieu de regroupement pour
les Français.
Enfin, le congrès de l’Ifla, ce sont aussi
près de 300 bénévoles et 30 traducteurs
dans les langues principales utilisées à
l’Ifla : anglais, français, allemand, espagnol, russe et arabe.
Reportages
Il serait difficile de rendre compte de
toutes les interventions, les idées, les
expériences présentées à ce congrès 2.
Mais comme le dit un des congressistes, « il faut que nous repartions avec
au moins une idée pour notre bibliothèque ! » Espérons que les lignes qui vont
suivre ouvriront quelques pistes pour
les collègues de l’ABF. Les thèmes, les
sujets de réflexion présentés ici ont été
suffisamment récurrents pour qu’on y
réfléchisse.
> Le monde grisonne, le public
des bibliothèques aussi…
Le vieillissement est un problème dans
le monde entier. Il est temps aussi pour
la bibliothèque de s’en occuper ! Elle
doit être force de proposition et profiter
de l’arrivée des seniors pour réorganiser
ses espaces, ses collections, remettre à
l’ordre du jour la formation tout au long
de la vie, favoriser les relations intergénérationnelles. Pour cela, pas besoin
d’architecte et de projet coûteux : de
l’imagination, de l’écoute ! Telles furent
en substance les réflexions livrées par
nos collègues anglais et américains
dont les expériences en ce domaine
n’en sont encore qu’aux prémices.
> Alphabétisation et lecture
Les bonnes pratiques des bibliothèques du monde entier venues soutenir la décennie de l’alphabétisation
des Nations-Unies 2003-2012, ont
trouvé là une vitrine. Organisée par
les sections Maîtrise de l’information,
Lecture, Bibliothèques publiques et
Bibliothèques pour les populations multiculturelles, cette « foire aux pratiques »
a présenté un panorama d’expériences
et de programmes de lecture dans des
bibliothèques tant du Nord que du Sud.
De nombreux établissements ou institutions avaient apporté leur matériel de
communication, et de courtes interventions ont ponctué la matinée.
les livres de Jeunesse (Ibby), qui montre
le rôle parfois « thérapeutique » de la
lecture auprès d’enfants ayant subi de
graves traumatismes, dus à la violence
quotidienne (Colombie), à la guerre
(Palestine), aux catastrophes naturelles (Vénézuela, Asie du Sud-Est). Au
Sénégal, beaucoup de choses se réalisent avec peu de budget. Des bénévoles, après la classe, proposent des
séances de lecture et de discussion sur
des images. La confiance en soi renaît.
L’Autriche et les Pays-Bas, apparemment
sans problèmes d’accès à l’écrit, se sont
associés pour des campagnes nationales
de promotion de la lecture : « Les bibliothèques, c’est bon pour le pays », « Lire,
c’est avoir une société stable », etc. Pour
la première fois, les bibliothèques autrichiennes étaient pointées comme une
priorité gouvernementale.
En Namibie, le travail de promotion est
incessant : concours, ateliers lecture
pour les enfants et les parents notamment pendant les vacances jugées trop
longues, campagne d’affichage avec
des célébrités (le sprinter Hendricks).
À Singapour : marathon de la lecture,
sélection des meilleurs livres de l’année,
campagnes nationales, événements,
rencontres d’auteur, lectures dans tous
les lieux publics… En Norvège, une
expérience très originale de sensibilisation à la lecture dans les vestiaires des
clubs sportifs, le bibliothécaire étant
lui-même un supporteur actif d’un club
de foot local. Pour ma part, je présentais un livre géant, Histoires du monde,
fruit d’un travail réalisé conjointement
entre un groupe de femmes en cours
d’alphabétisation et une bibliothèque
de quartier de la ville de Choisy-le-Roi.
> Place aux jeunes
Parmi les témoignages, certains furent
très émouvants comme ceux de la représentante de l’Union internationale pour
Outre le congrès satellite « Cap sur
les jeunes » à l’Université McGill de
Montréal, les 5 et 6 août, où de nombreux programmes intéressants avaient
été présentés 3, l’accueil des jeunes et
leur place au sein des bibliothèques ont
été largement évoqués tout au long du
congrès.
2. Consultables pour la plupart sur le site de l’Ifla.
3. Cf. infra p. 113.
]
À noter la version revue et corrigée du
Guideline 4 (Recommandations) pour
les jeunes, et de nombreuses initiatives
de promotion de la lecture auprès des
jeunes et des familles : kits de lecture à
la naissance, pour l’arrivée de nouveaux
habitants, jour de la lecture sur tout un
territoire, semaine des bibliothèques,
clubs de lecture pendant les vacances
scolaires, performances et ateliers de
slam… Réflexions, enfin, sur les espaces
et la participation des jeunes à la vie de
la bibliothèque (blogs, groupes de discussions, de choix de livres…).
> Les bibliothèques : lieu
de vie pour les populations
multiculturelles
De nombreuses interventions ont concerné l’accueil des populations étrangères dans les bibliothèques. Celles-ci
peuvent être à la fois une aide pour
retrouver ses racines et un outil pour
l’intégration. Elles se doivent de refléter
la diversité des cultures présentes sur
leur territoire. Cela passe par des services d’accueil aux nouveaux entrants
(Québec), des cours de langue (bibliothèques de New York 5), la valorisation
des cultures aborigènes (Australie),
des bibliothèques multiservices et des
collections multilingues (Helsinki),
l’Heure du conte bilingue (Pays-Bas,
Allemagne), des dépliants et des guides d’accueil en plusieurs langues
(Norvège, Espagne à Barcelone), un
portail d’information pour les étrangers, etc. Bien des expériences parfois
simples, dont nous pourrions nous inspirer, car l’offre, dans nos bibliothèques
publiques, est encore bien limitée en ce
domaine !
> Les bibliothèques dans
l’arène politique
Se rendre visible sur son territoire,
mieux communiquer, faire connaître
4. Cf. Ivanka Stricevic et Ingrid Bon, « Commencez par
les plus petits ! », in Bibliothèque(s), n° 29, oct. 2006,
pp. 44-47.
5. Cf. supra dans notre dossier : Fred J. Gitner, « La bibliothèque de lecture publique : outil d’intégration dans une
société globale », pp. 70-73.
109
[
Reportages
MA PREMIÈRE FOIS À L’IFLA
“ Library advocacy work is not just about telling people who we are, what we do,
and why we need to be supported. It is about this, and more…”
© A. Guinery
Pour les non anglophones, pour qui le congrès de l’Ifla peut rapidement devenir
un parcours du combattant, cette affirmation de Ngian Lek Choh, directrice de la
Bibliothèque nationale de Singapour, énonce l’idée suivante : pour « plaider »
en faveur de sa bibliothèque, il ne suffit pas de se présenter, d’expliquer ce que
l’on fait ni pourquoi nous avons besoin de moyens. Cela va plus loin. Cela passe
par nouer des relations amicales avec les bonnes personnes, faire pression pour
obtenir des subventions, rendre des comptes et collecter les manifestations de
soutien de la part des usagers ou de tout autre acteur important, tout cela sans
relâche, jour après jour.
J’ai vingt-huit ans. Je suis conservatrice territoriale des bibliothèques depuis janvier 2005, en poste depuis août 2006, directrice depuis juillet 2008, et lorsque je
me suis rendue au Congrès de Québec en août de cette année, j’y ai, entre autres,
entendu cela. Trois mois auparavant, mon ancien directeur, Alain Pansu, obtenait l’autorisation de mon autorité de tutelle pour
que je puisse assister à cet événement bibliothéconomique de référence, avec prise en charge totale par la Ville de Drancy. « Vous
êtes un cas d’espèce », affirmait Pascal Sanz, président du Comité français Ifla. Les conservateurs envoyés par leur collectivité
territoriale croisés à Québec cet été se comptaient sur les doigts de la main : Toulouse, Rennes, Marseille… et Drancy.
Un atelier de l’Ifla sur le rôle des bibliothèques
dans la lutte contre l’illettrisme.
Plusieurs milliers de bibliothécaires et professionnels de l’information, de toutes couleurs, de tous pays ; des sommités de la
profession, venues de l’étranger mais aussi de son propre pays, avec qui l’on n’a pourtant pas souvent l’occasion de discuter ;
des conférences qui, lorsqu’on choisit bien, fournissent des outils de travail concrets – depuis le mode d’emploi pour mener
une enquête de public très simple en interne, jusqu’aux trucs et astuces pour faire du site de sa bibliothèque un incontournable
d’Internet, en passant par des solutions architecturales permettant de « relooker » un ancien bâtiment sans avoir à reconstruire – ; des visites d’équipements, en l’occurrence dans une ville dont la bibliothèque centrale ouvre plus de 76 h par semaine
(Gabrielle Roy) – le label de « seule bibliothèque de France à être ouverte 7/7 jours » brille d’un éclat bien terne dans certains
pays étrangers… – ; un « pavillon France » où l’on peut faire sa place, malgré l’absence de stand pour les bibliothèques publiques françaises, et exposer son travail, distribuer supports de communication et coordonnées diverses aux visiteurs et futurs
partenaires issus de tous horizons.
Mon voyage à Québec a coûté 2 000 €. J’ai tissé des relations professionnelles sérieuses avec une trentaine de personnes ;
construit un partenariat avec une ville d’outre-mer ; reçu depuis, en visite à ma médiathèque, les équipes d’une dizaine de
bibliothèques, parmi lesquelles deux des trois plus « importantes » de l’hexagone ; proposé plusieurs projets d’envergure à
mes tutelles avec exemples concrets à l’appui : augmentation des horaires d’ouverture, mise en place d’un service de portage
de livres à domicile, création d’une « démothèque », campagne de communication « on and off », construction d’un partenariat
avec les universités, achats de lecteurs CD et DVD portables à prêter sur place aux usagers…
Grâce à ce congrès, j’ai participé à un autre voyage d’étude organisé par la Bpi à Helsinki, où j’ai pu présenter mon réseau de
médiathèques au ministère de l’Éducation de Finlande ; je vais obtenir des aides pour réaliser une grande enquête de public
pour l’étude de l’impact de l’ouverture 7/7 jours ; j’ai renforcé la confiance de ma tutelle, habituée à recevoir d’Alain Pansu puis
de moi-même des comptes rendus statistiques et financiers plus que réguliers – oubliant ainsi l’adage bibliothécaire de « moi,
les chiffres, c’est pas mon truc » –, des rapports stratégiques rédigés dans un climat de sincérité où le souci de l’économie de
moyens est permanente (et nécessaire dans une ville comme Drancy) mais jamais synonyme de « services au rabais ».
En bref, il vaut peut-être mieux renoncer à une exposition confidentielle dans l’année, louée les yeux de la tête et qui concernera
trente chalands grand maximum, et plutôt partir « plaider » pour sa bibliothèque à l’étranger mais surtout, indirectement, auprès
de sa tutelle et de ses lecteurs. L’idéal étant d’être soi-même partie prenante de l’événement en tant que conférencier au congrès,
à quoi peut aider d’être allé à l’Ifla une première fois pour en comprendre aussi le fonctionnement opaque. Vous vous ferez des
amis, obtiendrez des subventions, rendrez des comptes intéressants et recevrez la fierté de vos lecteurs si votre « canard » local
a été pertinemment mis au courant par vos soins et a su relayer l’information.
Ophélie RAMONATXO
Directrice des Médiathèques du Bourget-Drancy
110
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Reportages
2
1
3
4
5
Le dernier point que je retiendrai porte
sur la question importante de l’accueil
et de la formation des jeunes professionnels par les « anciens », que ce soit
pour mieux connaître le métier ou pour
s’intégrer plus facilement à la vie des
associations.
Sur le modèle américain des « big sisters and little sisters », se développe au
Canada le parrainage professionnel ou
« mentorat ». Un site Internet permet
même une mise en relation directe entre
le mentor et le futur « mentoré », suivant
leurs goûts respectifs, leurs personnalités, leurs motivations, leurs spécialités.
Différent du « coaching », ou de l’accueil
des stagiaires que nous pouvons connaître, il autorise une relation équilibrée
dans le respect des objectifs de chacun.
© A. Guinery
> L’accueil des nouveaux
professionnels et le rôle
des associations
Pour l’un, il s’agit de transmettre, de partager son expérience, de motiver, d’encourager, de déceler un potentiel, mais
aussi de tirer parti d’un regard encore
neuf sur la profession et ses pratiques,
d’accueillir de nouvelles idées ; pour
l’autre, c’est l’occasion de développer
ses capacités, de constituer un réseau
professionnel, d’apprendre à côtoyer
des partenaires différents et de prendre
la mesure des difficultés du management
et des relations avec les élus.
Rajeunir la profession, faciliter l’intégration des jeunes collègues dans les
associations professionnelles apparaît
© A. Guinery
© A. Guinery
Cela ne s’invente pas ! Il faut
certes de l’enthousiasme et de la
motivation pour convaincre mais on
peut aussi former les professionnels
à cet exercice et les entraîner à traiter
avec les politiques, les aider à définir des priorités, à avoir une vision
globale, bien articulée à la stratégie
générale du développement du territoire. À Toronto, il existe même des
cours d’« advocacy » et les relations
avec les élus font l’objet d’un apprentissage. Pas de honte à cela : « Nous
sommes tous des immigrants face à la
nouveauté ! » souligne avec humour la
directrice de la Bibliothèque nationale,
présente à cette discussion.
© A. Guinery
© A. Guinery
nos établissements, nos services, rendre compte régulièrement aux élus pour obtenir les
appuis nécessaires, partager
avec les politiques notre souci
du bien public et la place centrale de l’usager : tout cela se
résume en anglais dans le terme
« advocacy » (plaidoyer) ou l’art
de batailler pour changer les
mentalités, faire évoluer l’image
de nos établissements qu’ont
parfois les élus et ce qu’ils voudraient en faire.
]
1. Festivités autour du 400e anniversaire
de Québec.
2. Annick Guinery, responsable de la
commission internationale de l’ABF dans
le pavillon France présenté à l’Ifla.
3. Claudia Lux , présidente de l’Ifla, lors
de la soirée dansante du Congrès.
4. La foire des « bonnes pratique »
en matière d’accompagnement à
l’alphabétisation. Un grand livre en tissu
crée par des femmes d’un groupe d’alpha
de la banlieue parisienne présenté par
notre collègue Annick Guinery.
5. Lise Bissonnette, directrice de la
bibliothèque-Archives du Québec en habit
de cérémonie aux couleurs de l’université.
comme un enjeu primordial pour plusieurs associations nationales de bibliothécaires dans un forum de discussion à
la fin du congrès.
Ainsi l’Ambac (Mexican Library
Association) recrute des étudiants en
bibliothéconomie et essaie d’intégrer
leurs interventions lors d’une session spéciale de leur congrès annuel.
Des bibliothécaires retraités assurent
l’accueil et le tutorat des nouveaux
adhérents. Ces changements ont
111
Reportages
fonctionnement et les objectifs, pas de
projection dans l’avenir alors que les
membres attendent de l’association
des services, du conseil, du soutien
mais aussi des prises de position et
des éléments de réflexion et de débats.
Lors du dernier congrès de l’association
allemande, des mesures concrètes ont
été prises pour combler ce fossé intergénérationnel : rencontres systématiques avec les nouveaux (parrainage),
réunion spécifique à chaque congrès,
politique tarifaire attractive, refonte de
la revue, présentation de l’association
dans les centres de formation, commissions de travail (formation, politique des bibliothèques, personnel et
statuts, éducation, image, marketing).
Quelques idées dont certaines ont un
air de déjà vu…
© A. Guinery
[
Façade de la bibliothèque Gabrielle Roy à Québec.
En Allemagne, la même question se
pose et le diagnostic est sévère : pas
assez de nouveaux adhérents, manque
de visibilité et de transparence dans le
amené une modification des statuts
visant à imposer la prise en compte de
l’entrée des nouveaux dans l’organisation de l’association.
1
2
© A. Guinery
© A. Guinery
On le voit, ce fut encore un congrès riche
et passionnant, tant par les interventions et les débats des différentes sessions, que par les multiples rencontres
en dehors des salles de conférences.
Pourtant, encore trop peu de collègues
français – et notamment des bibliothèques territoriales – y participent. Qu’ils
se consolent en consultant le site de
l’Ifla… en attendant le rendez-vous de
Milan en 2009 !
© A. Guinery
4
© A. Guinery
3
Enfin, un groupe de discussion réunissant les secteurs internationaux de
grands établissements et associations
s’est proposé d’examiner la gestion des
relations internationales de chacune de
ces structures, d’échanger expertise et
expériences.
Annick GUINERY
Commission internationale
de l’ABF
Directrice des bibliothèques
de Choisy-le-Roi
6
112
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© A. Guinery
© A. Guinery
5
Bibliothèque Gabrielle Roy à Québec :
1. Artothèque.
2. Salon d’écoute et de visionnement.
3. Section jeunesse.
4. Panneau du club lecture d’été de la
section jeunesse (ou « place des enfants »).
5. Bénévoles réparant des albums à la
banque de prêt.
6. Un atelier de l’Ifla sur le rôle des
bibliothèques dans la lutte contre
l’illettrisme.
Reportages
]
CAP SUR LES JEUNES
Tandis que dans la très moderne BAnQ (Bibliothèque et archives nationales du Québec) se tenait le premier congrès de l’AIFBD, de
l’autre côté de Montréal, dans les murs de l’université McGill, au pied du Mont Royal, se déroulait presque simultanément un autre
congrès satellite Ifla organisé par l’Association des bibliothèques publiques du Québec : « Cap sur les Jeunes » (intitulé poétiquement
en anglais « Navigating with Youth »).
Si les bâtiments de la prestigieuse université anglophone fleurent bon la tradition, les communications de ce congrès témoignèrent
de l’esprit d’innovation à l’œuvre dans l’univers des bibliothèques. À la question posée – « En cette ère technologique, comment les
bibliothèques publiques peuvent-elles attirer et conserver la clientèle jeunesse ? » – on répondit par le compte rendu d’initiatives
originales menées à travers le monde en direction des adolescents.
Il ne s’agit pas ici de rendre compte dans leur intégralité des 18 communications proposées aux quelques 150 participants, d’autant
qu’elles seront bientôt disponibles – textes et enregistrements sonores – sur le site de l’Ifla, mais plutôt de transcrire des impressions,
d’identifier les dénominateurs communs. Si toutes les opérations rapportées lors de ce congrès sont nées d’un contexte particulier,
deux grands principes semblent pourtant présider à l’ensemble des actions menées en direction des publics adolescents : cibler
leurs intérêts, entrer dans leur fonctionnement, en faire des acteurs ; et répondre à leurs besoins.
Quelques exemples
• Réseaux sociaux, jeux vidéo et implication des jeunes. Misant sur le succès, parmi les jeunes, des réseaux sociaux, la bibliothèque
de Greater Victoria, en Colombie Britannique, a lancé un club de lecture en ligne, le Canada’s Teen Reading Club (www.teensrc.ca).
Ce site propose des forums de discussions, des suggestions de lecture, des critiques de livres émises par les jeunes, du clavardage
(comprendre chat) animé par un bibliothécaire.
Cette même bibliothèque a aménagé un espace consacré aux jeux vidéo, partant du principe que le jeu a un rôle central dans le
développement des jeunes, le fait qu’il soit électronique présente l’avantage de favoriser la réduction de la fracture numérique. Les
jeunes usagers sont partie prenante dans le développement du projet.
• Musique, partage, convivialité. À Toronto, dans le cadre d’un projet baptisé « Toronto Tunes », la bibliothèque a développé un fonds
musique autour des groupes originaires de la ville, invitant les jeunes à en faire la promotion par le biais de blogues, et a organisé
dans ses locaux un concert promotionnel qui a remporté un franc succès.
• Immigration, travail, intégration. À Copenhague, au Danemark, le projet « Career Library » a été créé pour aider une clientèle d’émigrants, originaires de 45 pays et âgés de 14 à 25 ans, à trouver du travail. La bibliothèque recrute des personnes œuvrant dans des
domaines professionnels divers et les met en contact avec des jeunes souhaitant travailler dans ce même domaine. Elle fournit les
ressources documentaires sur la formation et organise des ateliers. Cette opération, qui a bénéficié d’une large publicité, a attiré à
la bibliothèque un grand nombre de non lecteurs, de cultures et de religions différentes.
• Aide aux devoirs en ligne. Parce qu’Internet est la première source d’information à laquelle les jeunes recourent pour faire leurs
devoirs, la California State Library propose à ses adhérents un service d’aide aux devoirs en ligne, accessible de chez eux, remportant
tous les suffrages.
Jeu et intégration
À la bibliothèque de la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, le jeu est considéré comme élément d’intégration et d’accès à la lecture. Le projet « Science, jeu et livre » a pour objectif de faciliter l’intégration d’un public de proximité, des jeunes souvent en apprentissage du français et leurs familles, et de favoriser des relations de qualité des enfants entre eux et avec les bibliothécaires.
Si les bibliothécaires jeunesse repensent en permanence leurs missions, adaptent leurs pratiques en fonction de leurs publics – lire
la très intéressante communication de Soisik Jouin sur le classement des romans par thèmes – ils donnent parfois l’impression de
faire montre d’une certaine complaisance à l’endroit de ces adolescents qu’ils veulent tant avoir pour usagers. Les faire participer à
la conception des espaces est une excellente idée, à condition que l’on sache leur rappeler que les bibliothèques sont des lieux de
rencontre et de partage.
« Cap sur les Jeunes » fut un congrès plein d’enseignement, enrichissant, divertissant, baignant dans la bonne humeur et l’enthousiasme. On y a peu, trop peu sans doute, parlé de livres, mettant surtout l’accent sur la bibliothèque lieu de vie, d’intégration à la
communauté, d’école de la citoyenneté. Mais la leçon que l’on peut tirer de ces deux journées passionnantes peut s’exprimer sous la
forme d’un paradoxe, celui d’une profession qui, tout en ayant une haute idée de ses missions, choisit de s’éloigner d’une politique
de l’offre (les bibliothécaires savent ce qui est bon pour vous) pour opter, sans états d’âme, pour la réponse à la demande.
Laissons le mot de la fin à Charles E. Caouette qui a enseigné durant trente ans la psychologie de l’éducation au département de
Psychologie de l’Université de Montréal. En ouverture du congrès, il évoqua le devoir qui est le nôtre de faire confiance aux jeunes et
de répondre à « leur besoin de cohérence et de transcendance ». Une belle exigence pour les adultes que nous sommes !
Cécile TREVIAN
Médiathèque Jean Rousselot, Guyancourt (78)
Gabriel LACROIX
Bibliothèque Desnos, Argenteuil (95)
113
[
Bibliomonde
La bibliothèque de Charlesbourg
ou la nature domestiquée
Singulière, la bibliothèque de Charlesbourg, qui appartient au réseau de la ville de Québec, l’est à plus
d’un titre. Une visite en marge des congrès canadiens de l’été a révélé des contradictions… qui ne
nuisent pas à son succès.
et Pelletier, pourtant auteur
de la monumentale BAnQ
(Bibliothèque et archives nationales du Québec) de Montréal.
© A. Guinery
En octobre 2006, la bibliothèque
de Charlesbourg sort donc de
terre, c’est le cas de le dire : la
toiture de verdure, la plus grande
du continent américain avec ses
1 850 m2, est un prolongement
de la pelouse environnante, faisant de l’équipement une sorte
de niche troglodyte, sans omettre pour autant la désormais traditionnelle façade vitrée et la modernité
géométrique de l’ensemble.
Façade de la bibliothèque de Charlesbourg.
Dans le cahier des charges du concours
d’architecture lancé en 2002 pour la
construction de la bibliothèque de
Charlesbourg, arrondissement de la
ville de Québec, un critère s’imposait à
tous les autres : son effacement dans le
paysage par un camouflage permettant à
l’église du quartier du Trait-Carré de rester l’emblème architectural de cette zone
historique classée de l’ancien bourg.
Un bâtiment qui serait le rêve de nos
collègues passionnés de « haute qualité
environnementale » avec un système
de chauffage et d’électricité totalement
alimenté par la géothermie et des solutions de rétention de l’eau permettant
de diminuer de trois-quarts la consommation d’eau courante.
Un critère étonnamment respecté par
le lauréat du concours, le cabinet Croft
À Charlesbourg, on est en avance en termes d’écologie. On ouvre tous les jours,
51 heures par semaine… mais à midi seulement : on n’aime pas se lever tôt ! La
responsable communication qui assure
la visite nous révèle la difficulté à persuader les tutelles d’ouvrir en matinée.
© A. Guinery
1
Bibliothèque de Charlesbourg :
1. Salle de l’heure du conte.
2. Rayon des BD.
3. Vue intérieure.
2
3
Innovante à l’extérieur, très (trop) classique à l’intérieur, cette médiathèque
du futur est victime du travers de nombreux équipements neufs. Une fois passés le hall d’entrée, la banque d’accueil
hébergeant prêt et retour centralisés,
non automatisés, s’ouvrent 4 850 m2
de rayonnages alignés « au carré » et
déjà fort remplis : plus de 122 000 livres,
11 000 documents audiovisuels et 300
titres de périodiques. Ce qui frappe les
visiteurs français : la quasi-absence de
signalétique sur les rayonnages, les BD
et albums classés comme les monographies et non en bacs et en façade, la
salle vidéo pour petits, assortie d’une
table à langer en libre service, la « sélection des bibliothécaires » – en fait la
« liste des meilleures ventes en librairie » –, la grand-mère qui assemble son
puzzle dans l’espace Périodiques…
Au bout du compte, un espace pas très
chaleureux mais qui a su trouver son
public : 900 visites par jour en moyenne
et 25 000 inscrits, soit 36 % de la population de l’arrondissement. Ce dernier-né,
petit bijou vert du réseau des 25 bibliothèques de la ville de Québec, en porte
les caractéristiques et contradictions :
audace architecturale et classicisme
organisationnel, amplitude horaire et
rigueur du règlement intérieur, gratuité
des seuls services de base (emprunt de
best-sellers, prêt entre bibliothèques,
et abonnement à 100 Ca$ pour les nonrésidents…).
114
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
© A. Guinery
© A. Guinery
Ophélie RAMONATXO
Directrice des Médiathèques
du Bourget-Drancy
Pour plus de détails :
www.bibliothequesdequebec.qc.ca
Bibliomonde
]
Le patrimoine musical juif
à la Bibliothèque nationale d’Ukraine
À côté de missions de lecture publique, très développées dans les bibliothèques des pays de l’Est durant les
années soviétiques, les bibliothèques
nationales ont maintenu leur mission
patrimoniale et possèdent des fonds
d’un intérêt historique inestimable.
Jadis inaccessibles aux lecteurs étrangers, classés secrets pour d’obscures
raisons idéologiques, ces fonds patrimoniaux attirent aujourd’hui les chercheurs du monde entier. Certaines
collections ont survécu par hasard, ou
grâce au dévouement de générations de
bibliothécaires.
À ce titre, l’histoire de certains des
fonds de la Bibliothèque nationale
d’Ukraine – aussi appelée bibliothèque Vernadsky – est très intéressante.
Plusieurs d’entre eux ont été récemment
placés sous les feux de projecteurs,
mais la collection du folklore musical
des juifs d’Ukraine est, sans conteste, le
plus extraordinaire, à la fois par son contenu et son destin des plus singuliers.
Constitué entre 1912 et 1939, il se compose principalement de 1 017 enregistrements de musiques folkloriques juives sur cylindres de cire, dit « cylindres
d’Edison » : chants de mariages, chansons d’enfants et berceuses, chansons
lyriques ou humoristiques, en yiddish
et en hébreu, livrent le reflet fidèle de la
vie des communautés juives de l’Europe
orientale. Ils ont été recueillis à partir de
1912 et jusqu’en 1948 sur l’ensemble du
territoire d’Ukraine, l’ancienne « zone
de résidence » des populations juives
en Empire tsariste. Ce type de support,
souvent employé à la fin du XIXe et au
début du XXe siècle, est aujourd’hui en
voie de disparition.
Considérée perdue depuis 1949, cette
collection a été redécouverte peu après
l’indépendance de l’Ukraine et sa restauration a pu être réalisée dans le
cadre d’un accord international et d’un
programme de l’Unesco. Depuis, de
nombreuses publications scientifiques
ont été consacrées à cette collection qui
témoigne de la richesse du patrimoine
musical des juifs de la Diaspora. Sans
réel équivalent dans le monde, elle a
beaucoup influencé le cours de l’histoire juive et ukrainienne.
> Le contexte historique
L’histoire de cette collection a été marquée par les événements tragiques qui
ont rythmé le destin du peuple juif en
Ukraine au XXe s. : pogromes, shoah,
persécutions, immigrations successives et, enfin, une timide renaissance.
Ce fonds musical témoigne d’un monde
disparu à jamais : le Yiddishland, l’aire
d’habitation des Juifs ashkénazes.
L’implantation des populations juives
en Ukraine est très ancienne, certaines
communautés datant du Moyen-Âge.
Suite aux partages de la Pologne et à
l’interdiction de demeurer en Russie
proprement dite, la plus grande partie
des 5 millions de Juifs de l’Empire russe
vivaient en Ukraine et en Biélorussie.
Très présents dans les grandes villes
comme Odessa ou Kiev, ils étaient également très nombreux en zone rurale où
ils habitaient dans les shtetls, petites
localités parlant le yiddish, administrées
en interne. Soumise à de nombreuses
limitations d’activités et aux numerus
clausus, c’était une population de petits
artisans (cordonniers, couturiers), mar-
© Christine Usaine
Les collections des bibliothèques d’Europe centrale et orientale demeurent largement méconnues.
Mais, depuis l’effondrement des régimes communistes et, plus récemment, l’élargissement de
l’Europe, ces bibliothèques peuvent dorénavant communiquer sur leur action et prendre part à la vie
culturelle internationale.
A Yiddish Shtetl (Brodway, années 1950).
Molly Picou, chanteuse américaine en yiddish,
dans un spectacle de Synagoguedrogobytch.
chands, ouvriers et manœuvres, vivant
pour la plupart dans des conditions précaires. Leur langue du quotidien était le
yiddish (mélange d’hébreu, de vieil allemand et de slave), l’hébreu étant dédié
à l’étude. Ces populations juives de la
« zone de résidence » avaient développé une culture tout à fait particulière
et originale, où la fidélité absolue aux
préceptes du judaïsme se mêlait à un
folklore populaire riche et poétique.
Ce monde traditionnel, immuable
depuis des siècles, a commencé à se
disloquer à la fin du XIXe s. sous les
effets de la révolution industrielle et
de la pénétration des idées révolutionnaires dans le shtetl. Les populations
quittèrent en partie ces régions pour
chercher du travail ailleurs ou prirent le
chemin de l’exil. La zone de résidence,
imposée artificiellement par le régime
tsariste, allait disparaître.
Dès 1912, une partie des intellectuels
juifs de l’époque comprit que leur monde
allait vivre de grands bouleversements.
115
Bibliomonde
Synagogue de Drogobytch, XVIe s.
> Gagner la course
contre le temps
« Le temps détruit le monde traditionnel » écrit alors Semion Anski, écrivain
et ethnographe, organisateur de la première expédition ethnographique et fondateur du Musée ethnographique juif.
Visionnaire, cet éminent ethnographe a
voulu rassembler, avant qu’il ne soit trop
tard, « ce qui restera après les larmes et
sourires, les naissances et les morts de
toutes ces générations passées. »
Ce sentiment de perte imminente, de
la nécessité de garder trace a été largement partagé par la communauté scientifique – juive ou pas –, mais aussi par
les nombreux industriels juifs qui ont
financé les expéditions entre 1912 et
1917. Les experts les plus brillants, historiens, ethnographes, photographes,
écrivains, ont collaboré au collectage
des données et au traitement des documents rassemblés. Initialement limitée
aux chants folkloriques, leur recherche
s’est élargie à l’étude des contes et
légendes en yiddish et aux récits religieux populaires. Enfin, les voix de grandes personnalités juives de l’époque ont
pu être immortalisées : un discours de
Sholom Aleichem, précurseur, et toute
une littérature en langue yiddish a pu
être enregistré par le professeur Anski
en 1914 à l’occasion de l’inauguration du
Musée ethnographique juif : c’est l’unique enregistrement de l’écrivain.
116
> Les années noires
Après la guerre, les expéditions ethnographiques sont arrêtées, car au début
des années 1950, une véritable politique antisémite d’État entreprend le
déplacement physique massif des survivants de la Shoah vers la Sibérie. Les
établissements culturels juifs comme le
Théâtre juif de Moscou ou les départements d’Ethnographie juive de Moscou
ou de Saint-Pétersbourg sont fermés,
celui de Kiev subit le même sort et
toute recherche sur la culture juive est
interdite. Dans le cadre de lutte contre « les bandes cosmopolites-apatrides », les collections « non conformes
aux valeurs socialistes » devaient être
détruites.
C’est lors de ces événements tragiques
que la collection musicale des Juifs
d’Ukraine a été sauvée in extremis de
la destruction. Les collaborateurs du
Musée ethnographique juif l’ont confiée à la Bibliothèque de l’Académie des
sciences (future Bibliothèque nationale
d’Ukraine), elle-même en proie aux
purifications anti-juives : en effet, le
département d’Études judaïques de la
bibliothèque allait fermer. Mais la collection a été soigneusement classée
dans les réserves du département des
Manuscrits. Conservée sous le numéro
de registre 322 (son numéro actuel),
elle reste à l’abri durant les cinquante
années suivantes, échappant ainsi aux
vagues de destructions.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
> Un héritage ressuscité
En 1991, la Bibliothèque nationale
d’Ukraine a rouvert le département des
Études judaïques et la collection musicale des juifs d’Ukraine a pu quitter les
réserves. L’intérêt et la surprise de la
communauté scientifique internationale ont été immenses, car beaucoup la
croyaient perdue. Hélas, même si l’intégrité physique des cylindres de cire avait
été préservée, les informations inscrites
sur les cylindres étaient inexploitables
pour un chercheur contemporain.
Ainsi, en 1997, l’Académie a-t-elle
décidé de pérenniser cette collection et
de transférer sur CDrom le contenu des
1 017 cylindres, d’en reproduire le son
mais également de transcrire des mélodies et des paroles : un véritable défi
scientifique. Dans ce cadre, de l’aide a
été demandée à l’Unesco et à d’autres
partenaires internationaux : les Archives
centrales musicales de Vienne, la Library
of Congress des États-Unis, l’Institut
du monde juif (YIVO) des États-Unis et
l’Université hébraïque de Jérusalem. Le
programme de l’Unesco a été mis en
place en 1999 pour une durée de cinq
ans. Un accord a été également signé
durant l’été 1995 entre la Bibliothèque
Vernadsky et l’Université hébraïque de
Jérusalem pour collaborer à la préservation, la restauration et au catalogage
de cette collection. Ce projet a obtenu le
patronage du Conseil international de la
musique (CIM) et le soutien de Yehudi
Menuhin et d’Elie Wiesel.
Un travail immense a été réalisé, qui a
sollicité la collaboration de plusieurs
D.R.
La Révolution n’a pas vraiment freiné
le travail mené par la suite par Moissei
Beregovski, ethnographe et historien. À
partir de 1920, et sous l’égide du département d’Ethnographie de l’Académie
des sciences d’Ukraine, le Musée ethnographique juif a organisé plusieurs
expéditions, collectant des matériaux
inestimables en Ukraine mais également en Biélorussie. La deuxième
guerre mondiale a mis un coup d’arrêt
à ces recherches mais le travail acharné
de dizaines de personnes a sauvé de
la disparition une petite partie de ce
monde englouti dans la Shoah, qui a
fait en Ukraine 1 500 000 morts parmi la
population juive.
© Elena Manach
[
Les musiciens juifs itinérants, illustration
de Vladimirov, Terletzki et Gorshman
pour un récit de Sholom Aleichem
(Sobranie Sochinenii, t. 4, Moscou,
Khudozhestvennaia literatura, 1973).
]
© Elena Manach
Bibliomonde
Bibliothèque nationale d'Ukraine.
métiers (bibliothécaires, informaticiens,
musiciens, linguistes, traducteurs, ethnographes) de plusieurs nationalités.
Première étape du projet, le transfert
des enregistrements sur CDrom a représenté une grande difficulté technique : il
s’agissait de ne pas détruire le support
initial, ce qui aurait été le cas en optant
pour l’une des techniques connues, par
exemple celle qu’a utilisé la Library of
Congress, qui consiste à lire les cylindres
dans la copie exacte d’un phonographe
d’époque, équipée d’une aiguille enregistreuse repassant dans les sillons et
reliée à un logiciel reconstruisant le son.
Lors des essais, on a constaté que si le
volume de l’aiguille était supérieur à certains sillons, ces derniers étaient irrémédiablement détruits, rendant le support
initial définitivement inexploitable. Or,
les conservateurs ukrainiens souhaitaient absolument protéger les supports
de toute dégradation. Finalement, une
solution technique inédite, élaborée
par la partie ukrainienne a été retenue
par l’Unesco, responsable scientifique
du projet : la transcription s’effectue
par laser. Ainsi, une copie optique des
enregistrements est transférée dans un
logiciel qui reconstruit le son.
Le traitement scientifique des collections a été assuré par les professionnels
ukrainiens. Il existait, bien entendu,
des notes explicatives de collecteurs
de l’époque (documents précieux à eux
seuls), composés de textes de chansons
et de mélodies. Mais elles n’étaient pas
systématiques, et certaines s’étaient
perdues au fil des années. Les Archives
centrales musicales de Vienne, mondialement reconnues pour leur compétence
dans les fonds musicaux anciens ont été
sollicitées par la suite pour la reconstruction de la musique et du son.
Enfin, l’Institut du monde juif aux
États-Unis et l’Université hébraïque de
Jérusalem ont réalisé la transposition
et la relecture des textes ainsi que leur
traduction en anglais, en hébreu et en
russe. Une étape très importante, car il
s’agissait de conserver la parole yiddish
du début de XXe s., langue parlée alors
par plusieurs millions de personnes
et pratiquement disparue à ce jour en
Europe, avec ses tournures usuelles et
dialectales, les différences de prononciation et entre les différentes régions.
Ce travail de restauration a été terminé
au début des années 2000. Aujourd’hui,
le contenu de 1 017 cylindres est rassemblé sur 12 CDrom sous forme de
séquences courtes – 2 à 5 minutes : il
s’agit de chansons – accompagnées
d’un descriptif détaillé, d’une partition
et d’une traduction. La collection est en
consultation libre au département des
Études judaïques, à la Bibliothèque
nationale d’Ukraine à Kiev. En 2003,
la Bibliothèque nationale d’Ukraine
avait édité deux premiers CDrom, transmis pour consultation dans les bibliothèques scientifiques des grandes villes
d’Ukraine – Kharkov, Odessa, Lviv (ou
Lvov) –, mais ces publications ont cessé,
faute de moyens. Depuis 2007, un partenariat a été conclu avec le Musée de
la diaspora du peuple juif de Tel-Aviv qui
l’aidera à poursuivre cette diffusion au
niveau international.
Le travail acharné des ethnographes
juifs n’était donc pas vain : malgré les
tragédies passées et la destruction
presque totale des communautés juives
d’Ukraine, une partie de leur héritage a
été préservée.
Elena MANACH
Conseil général du Lot-et
Garonne
117
[
Parole(s) d'éditeur
La Musardine, le sexe tranquillement
Entretien avec Anne Hautecœur, responsable éditorial
© P. Dana
Passés les deux battants suggestivement découpés au fond de la librairie La Musardine, rue du
Chemin vert, commence le domaine des éditions du même nom, plusieurs fois citées dans le dossier
de ce numéro. Elles sont à nos années 2000 ce que Pauvert ou Losfeld ont été entre 1950 et 1990. À
leur manière : autre temps, autres mœurs…
La librairie La Musardine, vue extérieure.
Après l’avoir suivie dans les
escaliers qui mènent à son
petit bureau, suivons donc
Anne Hautecœur, la trentaine
souriante, dans l’itinéraire
qui l’a conduite à s’inscrire
dans une aventure sans guère
d’équivalent aujourd’hui,
mais qui poursuit le travail de
deux de ses devanciers célèbres, Jean-Jacques Pauvert et
Éric Losfeld.
Après une maîtrise Métiers du
livre à Aix-en-Provence, et un
mémoire qui faillit porter sur
la censure, elle poursuit ses
études avec un DESS d’édition à Censier. C’est dans ce
cadre qu’en 2000-2001 elle
présente sa candidature à La
Musardine pour y effectuer
un stage d’un an. « Ce qui
comptait surtout, c’était de
l’effectuer dans une petite
maison d’édition où il y a
beaucoup à faire… Au terme
de ce stage, une personne
est partie. J’ai pris le poste,
et ça fait huit ans maintenant
que je travaille ici. Forcément,
passée de stagiaire à responsable d’édition, j’ai appris
tous les métiers d’édition
et voilà où j’en suis maintenant… » Depuis, elle a donc
participé à la naissance de
150 livres environ.
À son arrivée à La Musardine,
elle n’était pas pour autant
une familière du genre érotique : « Je n’avais lu que deux
livres, dont Opus pistorum
Ovidie, Osez découvrir le point G et Marc Dannam et
Axterdam, Osez le Kama Sutra, La Musardine, coll.
« Osez », 2008, 128 p. et 144 p., 11 x 17,5 cm ISBN 9782-84271-286-0 et 978-2-84271-288-4
Collection de petits guides pratiques « précis et ludiques consacrés à toutes les pratiques sexuelles », elle se
signale par un ton alliant humour et complicité dont témoigne le graphisme des couvertures dues à Arthur de Pins.
Si son but est bien d’aborder la sexualité sous ses aspects
pratiques au-delà de tout esprit normatif, l’approche simple est toutefois assez subtile pour rapporter la technique
au contexte et placer le plaisir avant la performance. Pas de discours moralisateur, mais pas
non plus d’attitude va-t-en-guerre, plutôt un regard serein sur une part importante de la vie qui
laisse le lecteur libre de situer son niveau d’engagement. De La fessée à Coucher pour réussir
ou Faire l’amour partout sauf dans un lit, chacun doit pouvoir y trouver son compte.
118
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
d’Henry Miller, un texte quand
même particulièrement gratiné ! Je n’ai pas une passion
pour la littérature érotique. Ce
n’est pas non plus un genre
que je mets au-dessus des
autres, mais il m’a intéressée
parce que c’est un genre
dénigré. Je trouvais intéressant d’aller un peu contre la
tendance à le laisser de côté.
Ce qui m’intéresse essentiellement à La Musardine,
c’est d’aborder un sujet sous
toutes ses formes : littérature
classique, contemporaine,
essai, pratique… des choses
vraiment très grand public,
d’autres qui ne le sont pas
du tout. Sauf erreur, il ne me
semble pas avoir connaissance d’une maison d’édition
qui ait fait ça par le passé… »
De Média 1000
à La Musardine,
face au reflux
À l’origine de La Musardine,
il y a Média 1000 qui, dans
les années 1980, appartenait
à Hachette, « un label de ce
qu’on appelle des romans
pornographiques, des
romans de gare, de petits
romans de poche, du texte
uniquement ». Lorsque,
au début des années 1990,
Hachette souhaite s’en
débarrasser pour une question d’image, Claude Bard,
éditeur, rachète les fonds.
Il crée d’abord la librairie La
Musardine en 1995, puis les
Parole(s) d'éditeur
« Esparbec chapeaute Média
1000 dans son ensemble,
choisit les auteurs et fait le
suivi des textes. C’est en
déclin constant ces dernières
années, parce que ce type de
littérature est appelé à disparaître, concurrencé par la
vidéo, Internet, etc. On n’est
plus de la génération tournée
vers le livre mais plutôt vers
l’image. Au début, lorsque
Claude a repris Média 1000,
les tirages étaient de 15 000
ou 20 000 ex., on est à 3 000
aujourd’hui ! Vous voyez,
c’est assez parlant ! La diffusion a été complètement
resserrée sur les relais… En
supermarché, les librairies se
sont développées, et, pour
une bonne part, elles s’adressent aussi à la jeunesse,
donc ils ne voulaient plus de
ça dans leur image, tout simplement. Le “roman de gare”
est revenu à l’origine de l’expression. Notre concurrent
direct est Gérard de Villiers.
Outre les collections SAS, il
avait des érotiques, vraiment
sur le même schéma : il a
arrêté sa collection érotique
l’an dernier.
« La volonté était de se diversifier, et d’éditer de l’érotique
pour un plus large public, de
manière plus “présentable”,
moins directement pornographique, avec la toute
première collection de poche,
“Lectures amoureuses”, dont
Jean-Jacques Pauvert est à
l’origine. Puis sont venus des
textes inédits en littérature,
des essais dans la collection
“L’attrape-corps”, des livres
de photographie, puis des
guides pratiques, dans la
collection “Osez…”. Il y a une
volonté, vraiment, de faire
connaître ce genre de littérature à un plus vaste public,
de la diffuser largement. »
Cette mutation se traduit, en
2001, par le passage de la
diffusion-distribution d’Hachette à Harmonia Mundi. »
• Quel rôle Jean-Jacques
Pauvert joue-t-il à La
Musardine ?
Anne Hautecœur : Le but de
« Lectures Amoureuses » était
de ressortir des textes anciens
oubliés qui circulaient sous le
manteau, d’aller fouiller dans
le fonds de sa bibliothèque,
évidemment très riche, tout
en y insérant aussi quelques
textes plus contemporains.
J.-J. Pauvert était une force
de proposition. Son rôle est
quand même moins important
aujourd’hui… Il a 82 ans, il a
été fort occupé par ses mémoires… Maintenant, il y a un
équilibre entre textes classiques et textes plus contemporains, provenant directement
de notre fonds ou achetés à
d’autres éditeurs. Pour chacun des textes, Jean-Jacques
Pauvert faisait une présentation sur cinq ou six pages au
début, et la 4e de couverture,
resituant le contexte historique. Personnellement, c’est
un des grands intérêts que j’y
avais trouvé.
Collections :
pas de secrets
• Quel est le poids relatif de
chacune de vos collections ?
La collection « Osez » arrive
vraiment en premier, c’est
elle qui marche le mieux,
c’est évident. Les tirages
sont de plus en plus importants, on ne cesse de réimprimer. Sachant que son prix
de vente, qui oscille entre 7
© Julien Abbaretz
éditions du même nom tout
en continuant Média 1000 qui
est encore diffusée et distribuée par Hachette, à 90 %
dans les Relay, les gares.
]
Anne Hautecœur.
et 8 € est quand même un
argument de poids.
Ensuite, ça va avec, c’est
la collection de poche,
« Lectures Amoureuses ». Là
encore le Poche est ce qui
se vend le mieux en librairie
puisque c’est ce qu’il y a de
moins cher. Cette collection
a du poids aussi simplement
parce qu’elle a quand même
plus de 120 titres, avec plein
de sujets très différents.
Ce qui est très intéressant
avec ces deux collections,
c’est qu’on n’est pas dans
une logique de nouveauté
qui chasse l’autre mais vraiment dans une logique de
collection. Il y a du réassort
constant.
Ensuite, il y a la littérature.
Là, évidemment, c’est beaucoup plus disparate. On a
des très bonnes ventes avec
Esparbec qui est notre auteur
phare, dont on vend, en édition initiale en grand format
entre 6 et 10 000 ex., pour
ensuite passer les titres en
Poche. À côté, pour la grande
majorité des auteurs que l’on
publie, souvent des gens pas
connus, on est plutôt entre
2 000 et 3 000 ex.
Et donc, en fin de liste, les
essais : « L’attrape-corps ».
Déjà, le rayon sciences
humaines en librairie est le
plus encombré, le plus difficile. Donc, quelques exceptions mises à part, on est
119
[
Parole(s) d'éditeur
© Julien Abbaretz
qu’ils savent le risque que
ça peut présenter. Parce que
c’est de l’image : on sait tous
qu’une situation sexuelle
décrite en image n’a pas du
tout le même impact que
décrite par des mots, tout
simplement… IPM, un gros
éditeur de BD érotiques
indépendant en dehors des
circuits classiques, ne faisait
que ça, ça marchait très
bien : ils ont arrêté. Terminé !
La clef sous la porte, il y a
deux ans…
La librairie La Musardine, vue intérieure.
sur des chiffres qui peuvent
descendre jusqu’à… — je n’ai
pas coutume de le dire pour
ne pas vexer… — parfois jusqu’à 300-400 ex.
plutôt culturelle et historique ; La revanche du clitoris,
avec un titre très fort et plutôt « sexo » aussi. Et donc, ce
sont ceux qui se détachent
au niveau des ventes.
• Est-ce que ce n’est pas un
secteur plus concurrencé par
les autres éditeurs généralistes, voire même universitaires ?
• Qu’en est-il de la BD ? Sur
votre site, parmi les meilleures ventes – il y a d’abord
cinq titres de BD…
Vous avez entièrement
raison. Dans la collection
« L’attrape-corps », les titres
qui ont le mieux marché sont
ceux qui finalement sont les
plus proches du domaine de
la sexualité : De la fellation,
sous une approche d’ailleurs
La BD, voilà un domaine particulier ! On édite aussi de la
BD sous un label différent,
« Dynamite ». C’est vraiment
un secteur à part, surtout
dans le domaine de l’érotique. Un secteur qui était
assez actif pendant long-
temps — parce que la BD
en soi marche bien, et la BD
érotique marche très bien —,
sauf que des éditeurs comme
Albin Michel, Glénat, ont peu
à peu arrêté leurs collections érotiques, pour — je
pense — un problème de
diffusion. Là, on se retrouve
vraiment confrontés à des
problématiques qui peuvent
rejoindre les vôtres… La BD,
c’est typiquement un rayon
beaucoup fréquenté par
la jeunesse et les enfants.
Donc très peu de libraires
ont envie d’ouvrir un « sousrayon » de BD érotiques au
sein de leur rayon BD parce
Ruwen Ogien, La liberté d’offenser. Le sexe, l’art et la morale, La Musardine,
coll. « L’attrape-corps », 2008, 136 p., 13x18,5 cm, ISBN 978-2-84271-380-5
« Pourquoi n’est-on pas libre de voir ce qu’on est libre de faire ? » À cette
question, l’auteur, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de philosophie morale, qui a également publié Penser la pornographie (PUF, 2003) et
L’Éthique aujourd’hui (Gallimard, 2007), répond, très simplement, en opposant la notion d’offense (abstraite, symbolique, évitable) à celle de préjudice
(physique, contraignant). Sans donc mobiliser une philosophie de la représentation, il situe sa réflexion sur un plan pragmatique et normatif en élargissant
le principe de non nuisance de Stuart Mill. Il pointe les contradictions dont
notre système législatif est pétri et met au passage en évidence comment celui-ci traduit (et
trahit) le passage d’un État démocratique à une société de contrôle. Lumineux.
120
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Nous, on a commencé la
BD en 2002, petit à petit.
Maintenant, les choses
changent encore un peu ces
derniers mois. Mais pendant
un moment, on s’est retrouvés les seuls, les derniers à
produire de la BD érotique. Et
aussi, je pense, une des rares
librairies, un des rares sites,
à vendre tout ce qui peut se
faire, même des fonds de ces
éditeurs qui ont arrêté. On a
des connexions qui nous permettent de les vendre au sein
de la librairie et par correspondance. Les gens savent
qu’ils vont pouvoir trouver
ce qu’ils ne trouvent pas
ailleurs, ni même sur les sites
Amazon ou Fnac.com. C’est
la raison pour laquelle ça fait
vraiment partie des meilleures ventes. Maintenant, de
grands éditeurs comme
Dargaud relancent des collections, mais en faisant appel
à des auteurs, dessinateurs,
beaucoup plus jeunes, en
abordant ça d’un autre angle,
alors qu’il y a vraiment une
tradition très importante
dans la BD érotique…
• On retrouve donc dans le
secteur érotique la même
répartition exactement que
dans la librairie générale ?
Bien sûr ! Finalement, il n’y a
pas de secret !
Parole(s) d'éditeur
]
> Masculin / Féminin
• Cette particularité de La
Musardine, de balayer le
champ de l’érotisme par un
ensemble de collections
reconstituant l’éventail des
rayons de la librairie générale, et le fait de disposer
d’un point de vente directe
ainsi que d’un dispositif de
vente par correspondance
vous place en situation d’observatoire extraordinaire sur
les comportements de ce
public.
Notre premier observatoire,
c’est la librairie ; sauf que
dans cette librairie les gens
viennent rarement par
hasard… C’est une librairie
érotique, revendiquée comme
telle. Il y en a qui peuvent
passer devant et rentrer, ça
arrive, mais bon… Ils viennent
déjà… motivés. Donc, je ne
suis pas sûre que la clientèle
de la librairie soit représentative de la clientèle générale
des éditions. La seule visibilité
qu’on a réellement, c’est lors
du Salon du livre de Paris. Là,
les gens ne sont pas là du tout
pour nous, mais pour le livre
en général ; donc ils passent
par hasard devant les éditions
La Musardine, ils s’arrêtent ou
pas. Ça m’intéresse beaucoup
parce que je vois la réaction
des gens ! La première, assez
unanime, c’est de rire…
Puisque devant le sexe, je
pense que l’un des réflexes de
protection, comme on ne sait
pas comment réagir, on préfère en rire, c’est ce qui vient
le plus facilement. Par contre
je suis très heureuse de voir
que les femmes sont beaucoup moins gênées que les
hommes (rires). Franchement,
je vous assure que c’est…
frappant. Les femmes qui
s’arrêtent, en tout cas, et qui
regardent les livres le font de
manière très naturelle, très
Antoine Misseau, Tokyo rhapsodie, La Musardine, 2008, 384 p.,
13,3 x 21,5 cm, ISBN 978-2-84271-358-4
Premier roman d’un jeune auteur qui a passé des années au Japon comme traducteur et enseignant occasionnel, Tokyo rhapsodie repose sur un paradoxe :
mettant en scène un large éventail de pratiques et de situations érotiques
débridées, il leur impose le double carcan d’une forme stricte et d’une écriture
distanciée. L’action se déroule en flash back, d’un mercredi l’autre ; chaque
jour forme section, lui-même divisé en très courts chapitres d’une à trois ou
quatre pages respectant une unité d’action, de lieu et de distribution. Ce sont
donc une centaine de tableaux agencés en un vaste contrepoint. Articulant
fixité et intensité, cette structure paraît renvoyer à celle des mangas ; elle
est servie par une écriture tenue au diapason : simple, objective, sans psychologie, presque
froide. À ce cadre voulu rigide s’opposent le brassage d’une multitudes de personnages en
perpétuel chassé-croisé mus par d’obscures passions, et une méticuleuse gradation narrative
qui plonge chaque scène plus avant et crescendo dans les turpitudes d’une mégapole exotique.
Ce style, maniant ainsi le feu et la glace, témoigne d’un regard sous-tendu par une perspective à
double foyer : tirant parti de sa connaissance du Japon, Misseau ne se contente pas de travailler
le fantasme selon les codes propres au genre, mais, placé comme en retrait, il renvoie aussi les
fantasmatiques d’Occident et d’Orient l’une à l’autre en un jeu de miroirs qui, en toute discrétion,
confère à ce livre une étonnante dimension ironique et fait de lui une vraie réussite.
décomplexée, voire en parlent
très facilement etc., tandis
que les hommes, et c’est le
public qu’on va retrouver le
plus à la librairie – parce que à
la librairie c’est quand même
encore un public majoritairement masculin et, on va dire,
d’un certain âge – vont plutôt
faire ça de manière discrète
dans un coin alors que ce sont
les principaux acheteurs et
une cible première. Il y a un
comportement de gêne qui
est beaucoup plus sensible
que chez les femmes. Et il y a
beaucoup de couples, enfin
vraiment quand même, ça se
féminise de plus en plus.
Cela dit, même à la librairie, on
voit vraiment une évolution :
de plus en plus de femmes,
jeunes, qui n’hésitent pas
à pousser la porte, à poser
des questions, à s’intéresser.
Au Salon du livre, beaucoup
arrivent en me disant : « Bon,
voilà, moi je connais pas,
qu’est-ce que vous me conseillez pour commencer, ça
m’intéresse ? »
• Mais cet ensemble de
collections autorise une
certaine transversalité : estce que des gens attirés par
la littérature vont se laisser
tenter par des guides pratiques par exemple, ou inversement d’ailleurs, ou bien le
public reste-t-il segmenté ?
Intuitivement, j’ai du mal à y
croire. À mon avis, franchement, les gens qui vont acheter des livres de la collection
« Osez », ça m’étonnerait
qu’ils aillent se diriger vers la
littérature après… Quand on
achète un guide de la collection « Osez », c’est soit pour
rigoler avec les copains, soit
pour y chercher une information purement pratique,
sexuellement parlant, mais
pour moi, ça n’amène pas du
tout à découvrir la littérature.
Vraiment pas. Et inversement,
je pense. Mais c’est purement
intuitif… Malheureusement,
on ne peut pas vraiment avoir
de réponse…
> Sur les couvertures
• Vos couvertures sont assez
remarquables, à la fois
provocatrices et soignées,
inventives. Le visuel est
déterminant dans le travail
que vous faites : comment
les travaillez-vous ?
Ah ! Ça, c’est un de mes
domaines… domaine de prédilection. Je pense surtout à
nos collections de littérature
parce qu’évidemment, le
champ le plus vaste où l’on
essaye vraiment de trouver
les choses qui collent et au
sujet, et au style de l’auteur,
et, évidemment, qui soient
vendeuses. On cherche
dans toutes les directions,
sur Internet, les banques
d’images, mais on fait appel
aussi à des artistes, photographes, dessinateurs, que
l’on connaît via notre réseau.
Il peut nous arriver de commander des dessins ou des
photographies spécialement
pour la couverture, et je
peux vous dire qu’à chaque
fois c’est une aventure. On
demande l’avis de beaucoup
de gens, notre directeur
commercial, l’auteur naturellement. On ne met aucune
barrière, parce que ça peut
aller assez loin, mais on
soumet toujours nos couvertures aux auteurs… Après,
121
Parole(s) d'éditeur
© P. Dana
[
La librairie La Musardine , les portes du paradis.
on n'a pas cinquante mille
choix non plus, ni possibilités ! Donc, on fait un peu
avec ce qu’on a…
ça… Il ne va pas nous venir
à l’idée de représenter un
enfant nu, c’est clair. Entre
le texte et l’image, il y a une
énorme différence…
• Avec quelles limites ?
Particulièrement quand c’est
une collection de Poche,
diffusée dans les gares,
donc, des vecteurs de ventes
importants, nous imposons
une certaine limite ; enfin,
c’est difficile pour nous aussi,
on est tellement dans cette
imagerie que, parfois, on
arrive même plus à savoir ce
qui est choquant ou non. Tout
d’un coup on montre quelque
chose à quelqu’un et… « Oh
là là, eh ! Vous y allez peutêtre un peu fort… » Mais bon,
très concrètement, on ne va
pas représenter plus qu’une
poitrine… ou des fesses… On
ne va pas aller plus loin que
122
• Il y a une sorte de code ?
Oui, bien sûr… Mais que j’interpréterais plus comme une
démarche commerciale, tout
simplement, que politique,
ou de censure réelle. C’est
juste être conscient qu’on fait
des livres dont on veut qu’ils
soient diffusés un maximum,
on ne veut pas avoir de problèmes avec les libraires.
Ça me semble simplement
légitime. Je ne le prends vraiment pas comme une autocensure. Je n’ai pas envie de
choquer qui que ce soit. J’ai
envie, surtout, que les gens
soient attirés par quelque
chose, tout en restant dans
le cadre de l’esthétique…
Sachant qu’en plus, ce n’est
pas forcément évident de
se renouveler en matière de
photos de nus, vous savez…
on peut vite tourner en
rond ! Mais ça dépend aussi
des titres… Par exemple
Esparbec, c’est du roman
pornographique, revendiqué
comme tel… Bon, ça m’aide
à aller peut-être un peu plus
loin… On le sait, quand il y
a une couverture forte, qui
marche très bien, celle de Ma
Reddition par exemple 1. Pour
moi ça n’avait rien de particulièrement sensationnel mais
je pense que le choix était
intéressant parce que c’est
quand même un texte assez
fort, en même temps écrit par
une femme qui a beaucoup
de finesse… Donc la couverture a été juste ce qu’il fallait
de suggestive pour pouvoir
plaire au plus grand nombre,
sans évidemment vouloir
choquer. C’est toujours ça…
> Écrire, dit-elle
• Vous constituez également
un excellent observatoire sur
la production de ces écrits :
combien de manuscrits recevez-vous à peu près ?
Un ou deux par jour, pour le
roman, à 97 % du roman. De
temps en temps des essais,
mais c’est vraiment très rare,
un tout petit peu de BD. Les
guides pratiques, c’est de la
commande. Quelqu’un fait le
tri à la source avant que ça
remonte jusqu’à nous. Malgré
tout, du souvenir que j’en
ai quand je le faisais, dans
beaucoup de cas ce sont des
confessions. Des gens tout
simplement qui ont vécu une
expérience… en schématisant, souvent douloureuse
1. Cf. supra, encadré p. 21.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
pour les femmes, mal vécue,
triste. Une expérience et un
souhait de se libérer, soit
parce que je suis frustrée,
parce que j’ai une relation
adultérine, donc j’ai envie de
la faire vivre via un texte. J’ai
même eu tendance à penser
qu’il y a eu une certaine
influence suite à la publication du livre de Catherine
Millet, La Vie sexuelle de
Catherine M. Beaucoup de
gens se sont dit : « mais moi
aussi j’ai plein d’expériences
sexuelles très intéressantes
à raconter et que je vais faire
publier ! » Peut-être quelque
chose de plus joyeux pour
les hommes. Dans le tas, il
y a quand même très peu de
travail d’écriture suffisant…
Les gens effectivement sont
plus à poser leur expérience
sur papier plutôt que d’envisager ça comme un travail
sur le style et autre… Après,
on reçoit aussi pas mal — je
pense que c’est lié à notre
genre — de poésie. Je pense
que la poésie peut être un
moyen pour les gens d’approcher le domaine de l’érotisme
de manière un peu… noble…
avec du style…
Nous sommes très attentifs
à la lecture des manuscrits
puisque, comme vous vous
en doutez, 90 % des auteurs
que l’on publie ici sont sous
pseudonyme ; en ce qui nous
concerne, l’inconnu n’est
pas quelque chose qui nous
gêne. Il nous est arrivé de
publier des manuscrits reçus
par la poste, dont certains
même ont connu le succès.
Enfin, qu’est-ce que ça veut
dire vraiment, la littérature
érotique ? Quels sont nos critères ? Je n’ai pas de réponse
à cela… Je m’aperçois que
plus l’auteur est distancié de
ce qu’il raconte, plus c’est
intéressant. Je pense que le
Parole(s) d'éditeur
gros écueil, dans la littérature
érotique, c’est justement de
faire des confessions.
Média 1000 a une collections
« Confessions érotiques ». Ce
sont des fausses confessions
qui sont toutes faites par
des femmes et écrites par
des hommes, qui sont toutes
ré-écrites pour coller aux
exigences de la collection.
Mais là, on est vraiment dans
une recherche d’expériences
à raconter dans un but assez
purement excitatoire. C’est
bien fait… Je ne pose pas un
regard de dénigrement par
rapport à ça, mais ça rentre
très bien dans le cadre de ces
collections. Les gens savent
pourquoi ils les achètent.
Bon. À La Musardine, on
essaye peut-être de dépasser
ce cadre pour éviter cet écueil
de la confession.
• Alors, où situez-vous un
auteur comme Esparbec,
justement, qui est l’âme
de Média 1000, mais que
vous publiez aussi à La
Musardine ?
Ah !… Très loin de la confession ! (rires). On est vraiment
dans un cas particulier, en
tous cas au niveau des codes.
Parce qu’encore une fois,
ce sont des romans pornographiques et revendiqués
comme tels – Esparbec crache
sur le terme d’« érotique » –,
mais il est évident quand
même qu’on est dans le
cadre d’une histoire, avec des
personnages très marqués,
parfois caricaturaux, avec,
dans certains d’entre eux
une notion de vaudeville, très
inscrite dans un certain cadre
social… Enfin vraiment, il y a
une histoire, des personnages, ça c’est très important.
Après… Ce sont quand même
beaucoup des expériences
sexuelles qui s’enchaînent,
avec tout le vocabulaire et les
détails qui vont avec ! C’est
évident que ça va assez loin :
il y a des configurations…
des scènes entre cousins,
inceste… C’est très porno !
Mais du « très porno » écrit.
Parce que c’est très bien écrit,
il y a un style. Des gens, en
lisant ça, ont été choqués.
Quand on parlait de censure, dans La Pharmacienne
— 40 000 ex. vendus, publié
par France-Loisirs, Le Grand
Livre du Mois —, tout ça
passe, et plaît, selon moi,
justement parce qu’on est
dans un cadre, le cadre du
fantasme, avec des personnages très forts qui ont vraiment
une réalité — de personnages
fantasmatiques… C’est pas
la voisine de palier. Cette
alchimie fonctionne très
bien. Et puis, contrairement
à ce qu’on peut croire — que
ce qui plaît c’est l’érotisme
suggéré, qui laisse place à
beaucoup d’imaginaire — des
succès comme celui d’Esparbec me laissent penser
le contraire : je suis assez
convaincue que c’est ça qui
plaît aux gens, qu’ils ont
besoin, un peu de la même
manière qu’on peut regarder
un film pornographique où
les choses sont plus données,
finalement, où il y a toujours
des scènes un peu caricaturales. Si Esparbec m’entendait,
il m’étranglerait (rires).
Esparbec travaille avec
Claude Bard depuis Hachette,
ils se connaissent depuis très
très longtemps… Il a écrit luimême une centaine de petits
textes en Poche pour Média
1000, et Claude avait toujours
eu le projet de les publier
à La Musardine, mais sans
réel espoir. Esparbec disait :
« Qu’est-ce que tu vas publier
ça dans toutes les librairies… ? ». Le premier, ça a été
La Pharmacienne. Et puis ça
a pris, alors que pour eux,
ce n’était pas du tout gagné
d’avance. Je pense que, pour
le coup, il y a eu une réelle
nouveauté apportée dans
le domaine de l’érotisme. Je
ne pense pas qu’il y ait eu
beaucoup d’équivalent, dans
ce genre littéraire, de textes
de cette teneur. Et ça a continué, ça a pris, et ça marche
toujours !
]
• En fait, vous avez fait
passer le roman pornographique dans la librairie
générale ?
Oui, tout à fait. Oui, je crois
qu’on peut le dire vraiment.
• Pourtant, finalement, vous
n’avez pas une position très
prosélyte pour la littérature
érotique…
Non, le but n’est pas d’imposer une vision du sexe,
mais de proposer. C’est une
des raisons qui fait qu’on
avance petit à petit (rires),
parce qu’on aborde ça par
différents biais, on est assez
ouverts à un tas de choses
très différentes. Mais il n’est
pas question de combat, non.
On le mène, quelque part,
en faisant ce qu’on fait, mais
simplement, tranquillement,
à notre façon, sans se précipiter ni aller crier sur les toits,
et selon moi, c’est une bonne
façon de procéder (rires). Je
pense qu’on y arrivera mieux
comme ça…
Propos recueillis
par Philippe LEVREAUD
Esparbec, La pharmacienne, préf. J.-J. Pauvert, La Musardine, coll.
« Lectures amoureuses », 2003, réed. 2008, 288 p.,11x18 cm, ISBN 9782-84271-219-8
Auteur, directement, de plus d’une centaine d’ouvrages pornographiques,
et en tant que directeur de collection, de près de cinq cents, Esparbec revendique d’appeler un chat un chat et d’aller droit au but. Ses livres relèvent
donc, sans ambiguïté, de la catégorie « excitatoire ». Pour autant, et en dépit
de l’apparente simplicité de la recette, il n’est pas davantage à la portée du
premier venu d’atteindre à une réelle efficacité en ce domaine que de réussir
une simple crème au beurre. L’écriture du sexe demande des qualités dont
se montrent dépourvus tant de romanciers « psychologiques » : de même
que la qualité du rire sanctionne la qualité du gag, Esparbec est un bretteur
redoutable. Et si l’on a dû admettre que ladite « efficacité » a renouvelé une
bonne partie de la littérature du XXe s., pourquoi la refuserait-on parce qu’il
ne l’exerce pas dans le noir domaine du crime, désormais anobli, mais dans
celui, rose vif, du sexe sans prétexte ? Quoi qu’on dise, cette question est
toute la question. Car si, en matière d’écriture, l’on est exigeant au point de refuser Esparbec,
alors il faudra désherber nos bibliothèques – publiques et privées – bien au-delà de ce qu’il
est communément admis.
123
[
Les bibliothèques exposent
LES BIBLIOTHÈQUES EXPOSENT
Cette rubrique signale régulièrement les expositions proposées en bibliothèques, prochaines et en cours, sur tous sujets et tous types
de documents. Merci d’envoyer vos informations 3 mois au moins avant leur inauguration à Nicole Picot : npicot@abf.asso.fr
N’oubliez pas non plus d’envoyer vos catalogues et publications associées à ces expositions à la rédaction pour notre rubrique « Les
bibliothèques éditent » dans « Notes de lecture ».
06 : Nice, Bibliothèque Louis Nucéra, « Nietzsche en France » (04/1231/01) ; « Sara » (10/12-31/01) ; « Émile Marzé, gravures, dessins,
ouvrages de bibliophilie » (12/02-18/04). – 08 : Charleville-Mézières,
Médiathèque, « Centenaire de René Daumal » (28/1110/01) P. – 10 : Troyes, Médiathèque, « Lumière sur le ciel »
(15/11-15/03). – 13 : Aix-en-Provence, Cité du livre, « SaintJohn Perse, une enfance aux Antilles. Vers ce pays où nous
ne cessons jamais de vivre » (29/11-28/02) ; Bibliothèque
Méjanes. Galerie Zola, « L’Arbre de Ma’Buela » (06/1228/01) ; Marseille, Archives et Bibliothèque départementales Gaston Deferre, « Marseille en autobus, exposition
de photographies de Bernard Plossu » (07/11-28/02) ;
BMVR Alcazar, « Marseille en noir et en couleurs » (27/0114/02). – 29 : Brest, Bibliothèque Neptune, « La poésie
japonaise. Un œil sur la littérature japonaise à la bibliothèque Neptune » (05/11-10/01) ; Quimper, Médiathèque de Plomelin,
« L’Arbre (Marc Deniau) » (27/01-14/02) ; « Grand corbeau et
Prédateur, Antoine Guilloppé, sélection des CP/GS » (24/0217/03) ; Médiathèque Ergué-Armel, « L’Arbre » (27/0114/02) ; Vannes, Médiathèque Palais des arts, « Histoire
de la chanson enfantine » (19/12-31/01). – 31 : Toulouse,
Médiathèque José Cabanis, « Edmund Dulac, illustrations
féériques. Toulouse 1882-Londres 1953 » (12/11-25/01).
– 33 : Bordeaux, Bibliothèque Mériadeck, « Terres atlantiques » (06/12-17/01) ; Pessac, Artothèque, « Documents
potentiels » (22/01-21/04). – 34 : Montpellier, Médiathèque,
« Un art d’exception : reliures des années 1800-1840 »
(21/10-17/01) ; « Art postal » (05/12-10/01). – 38 : Grenoble,
Bibliothèque d’étude et d’information, « Art dico, le monde
en majuscules. Une exposition consacrée à l’univers du dictionnaire, une
promenade à travers ses lettres ornées » (23/1028/02) P ; Bibliothèque Kateb Yacine, Artothèque,
« Correspondances 3, Bernard Plossu, Dominique
Mérigard, Pierryl Peytavi, Yannick Vigouroux, le
foto povera » (17/12-07/02) ; Bibliothèque Centre
Ville, « Le Cinéma et la littérature » (22/12-31/01).
– 41 : Blois, Bibliothèque Maurice Genevoix, « Luz »
(03/12-10/01) ; « Les éditions Futuropolis, passé et
présent de la BD d’auteurs » (13/01-14/02). – 42 :
Saint-Étienne, Médiathèque de la Tarentaise, « CinéArchives : les Stéphanois au cinéma » (12/11-17/01).
– 44 : Saint-Herblain, Bibliothèque-Médiathèque Hermeland, « Atsuko
Ishii » (25/11-10/01). – 51 : Châlons-en-Champagne, BMVR Pompidou,
« Senteur de liberté. Exposition d’œuvres d’artistes régionaux avec
Enfance et partage en Champagne » (20/12-20/02). – 52 : Chaumont,
Les silos, Maison du livre et de l’affiche, « Affiches de propagande.
L’instruction publique au service de la guerre, 1917-1919 » (02/1210/01) ; « Kari Piippo » (03/12-21/02). – 56 : Vannes, Médiathèque
Palais des arts, « Histoire de la chanson enfantine » (19/12-31/01).
– 57 : Metz, Médiathèque de Pontiffroy, « Gravissime : 500 ans d’images
dans le livre » (03/12-28/02). – 58 : Nevers, Médiathèque Jean Jaurès,
« CinémART, montreur d’images » (04/12-28/02). – 59 : Douchy-lesMines, Médiathèque, « Rétrospective Dityvon » (10/12/08-25/01) ;
Villeneuve d’Ascq, Médiathèque municipale, « Calligraphies chinoises »
124
(02/12-27/01). – 62 : Saint-Omer, Bibliothèque, section jeunesse, « Jeux
et jouets des années 30 » (28/11-10/01). – 66 : Perpignan, Médiathèque,
« La fibre catalane : industrie textile et mode en Roussillon… et dans
les collections anciennes de la Médiathèque, une collaboration avec
l’APHOPO » (06/12-29/01). – 67 : Strasbourg, BNU, « Ens Infinitum à
l’école de saint François d’Assise » (18/03-30/04) ; Médiathèque Elsau,
« Comment faire un carnet de voyage ? » (06/01-30/01) ; Médiathèque
André Malraux, « Fleur de cendre » (08/11-10/01) ; « La Belle et la Bête »
(08/11-10/01) ; Médiathèque centre ville, « L’Alsace,
présence des suds » (03/12-10/01) ; Médiathèque
Sud, « Helme Heine, auteur et illustrateur de
livres pour enfants » (20/01-07/02). – 69 : Lyon,
Bibliothèque de la Part-Dieu, « Raymond Depardon.
Villes » (10/10-17/01). – 72 : Le Mans, Médiathèque
Louis Aragon, « Un livre pour toi. Livres géants de
Kvéta Pacovska » (25/11-24/01) ; Médiathèque de
l’Espal, « Comment sont faits les livres.
Exposition des éditions Gallimard » (09/1221/01) ; Médiathèque des Saulnières,
« Le livre à petits pas. Exposition des éditions Actes-Sud »
(06/01-31/01). – 73 : Chambéry, Bibliothèque Georges
Brassens, « Je conte jusqu’à 13… par l’Association Mots et
couleurs » (09/12-17/01). – 75 : Paris, BnF, site Richelieu,
« L’estampe japonaise. Images d’un monde éphémère »
(18/11/08-25/02) ; site François Mitterrand, « Jeunes photographes. Lauréats de la Bourse du Talent » (18/12-22/02) ;
Bibliothèque historique de la Ville de Paris, « Permis de
croquer. Un tour du monde du dessin de presse. Exposition
conçue par la Bibliothèque Forney » (06/12-08/03) P ; Bilipo,
« Quatre illustrateurs pour un roman noir, Claeys, Hyman,
Loustal et Nicollet » (17/10-31/01) P. – 76 : Déville-lès-Rouen,
Médiathèque Anne Frank, « Les techniques du 9e art » (06/01-24/01) ;
« Coup de jeune sur le polar » (03/02-21/02). – 77 : Meaux, Médiathèque
Luxembourg, « Buratino » (27/01-07/02) ; Sotteville-lès-Rouen, BM,
« Œuvres de Bertrand Dorny » (12/12-17/01). – 85 : La Roche sur Yon,
Médiathèque Benjamin Rabier, « Rock psychédélique » (06/01-24/02).
– 86 : Poitiers, Médiathèque François Mitterrand, « Choco Creed, l’exposition du collectif Café Creed » (16/12-14/02) ; Médiathèques des
Trois cités, Blaiserie, Couronneries, « Gingko. Petites histoires pour
la Nature » (16/12-14/02). – 87 : Limoges, BFM centre Ville, « Expo
Play avec Pause d’après Olivier Douzou » (29/11-10/01). – 92 : Issyles-Moulineaux, Médiathèque, « Culture manga, une exposition pour
(re)découvrir la BD japonaise » (16/12-08/02) ; Rueil-Malmaison, Forum
de la Médiathèque, « D’Est en Ouest. Chemins de terre et d’Europe.
Exposition de photographies » (06/01-31/01). – 93 :
Pantin, Atrium de la Médiathèque du Centre national
de la danse, « Danses noires/blanches Amérique »
(15/01-07/04). – 94 : Maisons-Alfort, Médiathèque
André Malraux, « Met l’image dans l’image » (06/1210/01) ; Nogent-sur-Marne, Archives, Bibliothèque
Cavanna et Musée, « Cavanna raconte Cavanna »
(15/11-31/05/09) ; Vitry–sur-Seine, Bibliothèque
Nelson Mandela, « Julia Chausson. Qui croquera
l’Oie ? » (01/12-31/01).
* : itinérante ; C : catalogue ; P : publication.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Notes de lecture
]
En écho
Martine Poulain, Livres pillés,
lectures surveillées : les
bibliothèques françaises sous
l’Occupation, Gallimard, coll. « NRF
Essais », 2008, 588 p., 14 x 22 cm,
ISBN 978-2-07-012295-0
V
oici enfin paru cet ouvrage très
attendu, fruit d’un inlassable travail
de dépouillement d’archives. Martine
Poulain a su les débusquer, leur donner
vie, les mettre en perspectives pour
éclairer un aspect peu connu de l’Occupation, ses répercussions
sur le monde des bibliothèques, publiques et privées.
Si la vie difficile de l’édition ou des milieux intellectuels à
l’époque a été fréquemment traitée (et souvent controversée),
on ne trouvait que peu de références dans l’historiographie
contemporaine aux vicissitudes qu’ont connues alors les
institutions publiques de la lecture et de la recherche, et les
collections de livres appartenant à des personnes privées
en butte aux persécutions du régime. Plusieurs champs
d’exploration sont visités par l’auteur : le pillage de masse
des bibliothèques publiques et privées, leurs difficiles et très
partielles restitutions, les évacuations de collections dans la
tourmente de la guerre et les destructions résultant des actions
armées au début, pendant et à la fin du conflit, la censure, les
pratiques de lecture en bibliothèque pendant l’Occupation,
le comportement des bibliothécaires entre résistance et
collaboration, l’épuration dans les bibliothèques. L’auteur
porte une attention particulière à la Bibliothèque nationale et
en donne une saisissante histoire : des personnages contrastés,
de la figure sombre de Bernard Faÿ, administrateur incompétent
et collaborateur zélé, à la figure lumineuse de Jean Laran qui,
dans un contexte miné, a contribué à préserver l’honneur de
l’établissement ; des occasions perdues, avec le gaspillage
inconsidéré de moyens paradoxalement relativement élevés ;
une atmosphère glauque, entre mégalomanie grandiloquente,
restrictions de chauffage et de lumière, isolement puis exclusion
des porteurs d’étoile jaune, délations et malveillance, et le
courage et l’intelligence de certains pour mener la barque
dignement dans ces eaux troubles. La complexité des enjeux
et des acteurs est rendue de façon très fine, en particulier pour
ce qui concerne l’hallucinante concurrence que se livrent les
différents services français et allemands chargés du pillage, et
les sordides rivalités de personnes qui rythment la vie culturelle
du régime de Vichy. Le ton de l’auteur est engagé, et donne une
vie quasi romanesque à son propos. Elle sait nous faire revivre
et partager des émotions exhumées, à travers par exemple la
souffrance exprimée par André Maurois devant l’anéantissement
de sa bibliothèque ou l’admirable Rapport de Jean Laran
présenté le 5 décembre 1944 devant la Commission d’épuration
des bibliothèques et des archives. Le texte est complété d’un
copieux appareil d’accompagnement, qui permettra, on
l’espère, à l’auteur et/ou à d’autres historiens de prolonger
cette recherche.
Caroline RIVES
Histoires de livres, livres d'histoire
Anne Mœglin-Delcroix, Sur le livre
d’artiste. Articles et écrits de
circonstance (1981-2005), Le Mot
et le reste, coll. « Formes », 2006,
réed. 2008, 592 p. 14,8 x 21 cm,
ISBN : 2-915378-29-0
C
et ouvrage est la réédition d’un
ouvrage paru en 2006, mais qui n’avait
pas été recensé dans nos colonnes.
Il réunit, chronologiquement, une
série de textes critiques parus dans
des catalogues, revues et ouvrages collectifs. Ce recueil constitue
une anthologie de vingt-cinq années de réflexion menée sur le
livre d’artiste par Anne Mœglin-Delcroix, déjà l’auteur, en 1997,
de la somme la plus importante publiée en France sur ce domaine
de l’art contemporain, Esthétique du livre d’artiste, 1960-1980 1.
1. Éd. Jean-Michel Place/BnF, 1997, 396 p., ill., bibl., index.
À la trentaine d’articles déjà publiés dans des livres, catalogues
et revues, s’ajoutent quelques inédits. L’ouvrage comporte trois
sections : un ensemble « d’analyses générales », des « études
monographiques » qui reflètent « la diversité des approches
du livre par les artistes contemporains » et des textes succincts
« souvent écrits en réaction à l’actualité » sur « la nature et la
signification du livre d’artiste ».
L’avant-propos donne immédiatement le ton du livre, celui
d’un retour critique, d’une récapitulation mais aussi d’un
engagement de lectrice passionnée. Les textes d’Anne MœglinDelcroix définissent tous de manière rigoureuse en quoi ce
« format séculaire devient une forme artistique en soi, un espace
expérimental, mais aussi un instrument efficace au service de
la contestation implicite ou explicite de la conception élitiste et
sacralisante de l’œuvre d’art ». Ils montrent comment l’imprimé,
la publication, voire l’ephemera, par leur capacité à circuler, sont
par nature le medium propice à la résistance. Dans les années
1960, l’apparition du livre d’artiste coïncide avec l’attitude tendant
125
[
Notes de lecture
à substituer à la création, au sens traditionnel, des pratiques de
collecte, d’inventaire de la réalité, d’archivage de données. Le livre
d’artiste apporte ainsi sa contribution à l’élaboration d’œuvres
dans lesquelles l’intérêt pour l’accumulation, pour la série, pour
l’énonciation de l’existence des choses, est parfaitement traduit
par la séquence photographique.
Si l’accent est mis sur le rôle décisif des pionniers américains
comme Edward Ruscha, Lawrence Weiner, européens comme
Dieter Roth, Marcel Broodthaers, Christian Boltanski ainsi
que sur l’influence des mouvements conceptuels et Fluxus,
avec Robert Filliou, Dick Higgins… les textes monographiques
permettent d’aborder des approches et des pratiques très
diverses d’artistes du livre considéré comme « œuvre d’art sous
forme de livre. »
La dernière partie de ce recueil, enfin, comporte des textes brefs
de mises au point qui favorisent le cheminement du lecteur dans
une pensée vivante, une pensée qui se construit, qui se nuance
elle-même et qui, comme Anne Mœglin Delcroix, s’engage.
Chantal LACHKAR
Boîte à idées, boîte à outils
Thérèse Charmasson, Les
archives des scientifiques XVIeXXe siècles : guide des fonds
conservés en France, avec
la collab. de Marion Daniel,
Catherine Gaziello et Carole
Rota-Tréguier, Éd. du CTHS, coll.
« Orientations et méthodes »,
630 p., 17 x 22 cm,
ISBN 978-2-7355-0665-1
T
hérèse Charmasson, historienne, spécialiste entre autres
de l’histoire de l’éducation et aussi de l’histoire des sciences,
familière des archives et des sources en histoire des sciences
– elle est à ce titre aujourd’hui directeur du Centre de recherches
en histoire des sciences et des techniques (CRHST) à la Cité des
sciences et de l’industrie – nous livre ici, avec ses collaboratrices,
un guide qui fera office d’outil de référence dans le champ de
l’histoire des sciences.
Le périmètre, la méthode d’élaboration et la structure de l’ouvrage
sont exposés de façon très claire dans l’introduction. Dans la
continuité de recherches commencées à la IVe section de l’École
pratique des hautes études, le guide a été principalement élaboré
à partir des résultats d’une enquête lancée en 2000 dans les
grands réseaux nationaux d’archives et de bibliothèques en France
ou les établissements dépendants d’institutions scientifiques. Il a
été complété par un dépouillement systématique des catalogues
de manuscrits de trois établissements particulièrement riches :
l’Observatoire de Paris, le Muséum national d’histoire naturelle
et la BnF. Les archives concernées sont les archives personnelles
des scientifiques des sciences dites « dures », y compris les
sciences de la vie et de la nature et la médecine. Les sciences
« humaines et sociales » sont donc exclues, sauf bien sûr pour
ceux qui relèvent des deux domaines. Plus de 1 150 noms de
savants et chercheurs sont ainsi répertoriés, certains très connus
et beaucoup d’autres plus obscurs.
Le guide se présente sous la forme d’un dictionnaire alphabétique
des noms des scientifiques, qui va de Abbadie (Antoine Thomson
126
d’), astronome et explorateur, à Zeiller (Charles René), géologue,
avec pour chacun une notice ainsi structurée : nom, prénom,
dates et lieux de naissance et de mort, domaine d’activité, lieux
de conservation des documents, dans l’ordre alphabétique des
villes, puis des institutions, catégories de documents, dates des
documents et cotes. S’y ajoutent des données sur les volumes
des fonds conservés et les instruments de recherche utilisables
dans l’institution. Les catalogues des grands établissements,
notamment les nombreux catalogues de manuscrits de la BnF,
sont en outre décrits en détail en annexe.
Par delà la grande diversité des fonds, le classement en
catégories rend compte d’une grande permanence de quelques
types d’archives identiques d’un établissement à l’autre :
documents à caractère biographique, correspondance, cahiers
de laboratoire et d’expériences, notes de travail et de lecture,
notes de préparation de cours ou de conférences, dossiers de
préparation de publications, de missions, de colloques, dossiers
à caractère administratif. À la fin du livre, un index géographique
des lieux de conservation, villes puis établissements, regroupe
les noms des scientifiques dont des archives sont conservées.
On se rend compte ainsi de la grande dispersion des fonds
d’archives en France. On apprendra par exemple que René
Descartes figure à la BM de Carcassonne (un autographe) ou
que les archives municipales de Mantes-la-Jolie possèdent des
documents de plus de 100 scientifiques (souvent un seul feuillet
de correspondance). Enfin, un index alphabétique des noms de
scientifiques renvoie à la page de leur notice.
Ce guide satisfait parfaitement à l’ambition exprimée par son
auteur « de permettre au chercheur de s’orienter, de localiser
les documents qui peuvent l’intéresser […], voire de susciter de
nouvelles recherches en attirant l’attention sur des fonds parfois
méconnus ». S’il a vocation à s’enrichir, notamment du côté des
musées, des sociétés savantes et d’autres réseaux, il est d’ores
et déjà une manne pour les chercheurs en histoire des sciences
et plus particulièrement pour les jeunes chercheurs. Ce qui le
rend donc indispensable à toutes les bibliothèques.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
Philippe RACCAH
Notes de lecture
Hélène Caroux, Architecture
& lecture : Les bibliothèques
municipales en France 19452002, Picard, coll. « Architectures
contemporaines », série « Études »,
2008, 312 p., 17 x 24 cm, ill.,
ISBN 978-2-7084-0813-5
I
l faut tout d’abord lever une
équivoque. Le titre de cet ouvrage
indique clairement qu’il s’agirait
d’une étude très générale sur l’architecture de l’ensemble des
bibliothèques françaises depuis la deuxième guerre mondiale.
Or on constate vite, à sa lecture, que les exemples pris sont
limités à quelques grandes bibliothèques, et à quelques
bibliothèques universitaires. Le seconde partie, « L’affirmation
du pouvoir municipal 1981-2002 » ne porte pratiquement que
sur une partie des BMVR : Troyes ou Chalons-en-Champagne
n’y sont pas ou très peu citées. L’auteur précise effectivement
au cours de son introduction qu’elle n’appuie son étude que
sur les villes de plus de 100 000 habitants, soit une trentaine.
Elle insiste notamment sur la période 1992-2002, qui prend fin
à l’arrivée au ministère de J.-J. Aillagon. Cette arrivée marque un
tournant dans le rôle d’impulsion du ministère, désormais plus
orienté vers les petites médiathèques de proximité. Compte tenu
de la problématique et des objectifs posés, on peut regretter
cette restriction – tout en ayant conscience de l’ampleur toute
autre de l’étude qui aurait alors été nécessaire.
L’ouvrage a trois grands objectifs : analyser le rôle respectif
de l’État et des municipalités dans le développement des
Art museum libraries and
librarianship, collectif, dir. Joan
Benedetti, préface de Michael
Brand, The Scarecrow press and
Art libraries Society of North
America, coll. “Occasional papers
of the Art libraries Society of North
America”, 2007, XIX-312 p., ISBN
13 978 0 8108 5918 (relié) /
13 978 0 8108 5921 0 (broché)
Les bibliothécaires de l’Association des bibliothèques d’art
nord-américaines publient régulièrement des articles dans
leur revue Art Documentation et des ouvrages de synthèse.
Responsable de bibliothèques de musées pendant 26 ans, Joan
Benedetti a dirigé ce dernier volume préfacé par le directeur
du Musée J. Paul Getty. Elle a rassemblé les contributions de
quarante-cinq collègues en poste dans des établissements
très variés, principalement américains, mais aussi canadiens,
australiens et mexicains. Cette synthèse comprend quatre
parties sur des sujets de bibliothéconomie spécialement
appliqués aux bibliothèques de musées.
]
bibliothèques municipales, celui des bibliothécaires dans le
processus de décision et de programmation, et le travail des
architectes.
Hélène Caroux a su rassembler une masse considérable
d’informations, et de ce point de vue, son travail fera référence.
Elle développe de manière minutieuse les différentes phases par
lesquelles est passée la conception par l’État de son rôle et de
son interventionnisme technique et budgétaire. Elle étudie un
grand nombre d’éléments des programmes et de l’architecture ;
sont inventoriés : la place et le rôle des magasins, la place des
usagers, l’utilisation du verre et ses paradoxes, la tentation du
geste architectural et du symbole au détriment possible des
fonctionnalités. Hélène Caroux amorce quelques analyses
critiques, notamment en ce qui concerne le caractère peu
évolutif de certaines réalisations, mais on aurait attendu des
analyses plus franches. Trop souvent, l’étude reste factuelle,
et le déploiement de l’écriture un peu déconcertant : la masse
des éléments successivement abordés semble parfois déborder
une logique de développement. Le chapitre 5, intitulé « Une
architecture des paradoxes », me paraît central au regard
des objectifs posés ; il aurait ainsi mérité mieux qu’un survol
des questions qu’il pose : mise en commun des compétences
et intervention des programmistes, recours à la technologie,
intemporalité de l’espace, transparence, bibliothèque dans la
ville et bibliothèque comme ville, signe, symbole et signal…
Reste un ouvrage passionnant et fourmillant de données,
accompagné d’une excellente bibliographie, pour tous ceux qui
s’intéressent à l’architecture des bibliothèques.
Jean-François JACQUES
La première est dédiée aux différentes facettes de la
bibliothéconomie. Les vingt-trois contributions concernent : la
direction et la gestion ; les nouveaux services aux lecteurs ; les
services de références ; l’informatisation et la numérisation au
XXIe siècle ; l’équilibre délicat à tenir entre l’accès et la sécurité ;
le copyright ; le catalogage de tous les types de documents et
des objets ; l’aménagement et le redéploiement des espaces.
Vient ensuite une partie dédiée à l’élaboration de la collection
comprenant, entre autres, des documents très variés et
spécifiques : catalogues d’expositions, de collections muséales
ou privées, catalogues de ventes. Les vingt contributions
portent sur : le contenu intellectuel des bibliothèques ; le
développement des collections et les procédés d’acquisitions,
dont les échanges ; la conservation des images ; les documents
visuels ; les ephemera ; les collections spécialisées ; les
livres rares et précieux ; les manuscrits ; les archives de
l’institution. Une troisième partie est dédiée à la promotion
de la bibliothèque, soit dix-huit contributions sur la recherche
de budget, le marketing, les relations publiques, l’emploi des
bénévoles et des stagiaires, le développement professionnel,
la bibliothèque tenue par une seule personne. Enfin, la dernière
partie décrit succinctement quinze bibliothèques américaines
127
[
Notes de lecture
et le Centre canadien d’architecture de Montréal, les Offices
de Florence, la National Gallery de Londres, le Stedelijk
Museum d’Amsterdam. Viennent ensuite les principales
associations professionnelles, les programmes de formation
des bibliothécaires, une bibliographie très complète, le parcours
professionnel des collaborateurs. L’index propose des noms
propres et des concepts, permettant de retrouver vite le sujet
que l’on veut approfondir.
Premier de ce type, ce volume ne veut pas instituer une norme
mais faire part d’expériences riches des bibliothécaires depuis
l’arrivée d’Internet et de la révolution numérique. On insiste
Jean Perrot, Mondialisation
et littérature de jeunesse, Éd.
du Cercle de la librairie, coll.
« Bibliothèques » 2008, 382 p.,
24 cm, ISBN 978-2-7654-0959-5
L
e titre de l’ouvrage suscitera,
a priori, la curiosité de tous ceux
qui s’intéressent à la littérature de
jeunesse. Il vient combler un vide
autour d’une question, souvent
évoquée, mais jamais véritablement traitée de façon approfondie.
En effet, chacun a pu constater et déplorer l’uniformisation
croissante de la production et de la consommation des produits
culturels induites par l’envahissement des nouveaux médias,
dans un monde où, paradoxalement, les inégalités ne font que
s’accentuer entre pays riches et pays pauvres.
L’auteur, Jean Perrot, professeur émérite à l’université de ParisXIII et fondateur de l’Institut international Charles Perrault était
tout naturellement désigné pour mener à bien cette réflexion,
et le fait que l’ouvrage paraisse dans la prestigieuse collection
« Bibliothèques » au Cercle de la librairie ne peut qu’inciter à se
plonger dans sa lecture.
La question de la mondialisation de la littérature de jeunesse
est, effectivement, longuement traitée dans toute sa complexité
sur la spécificité des bibliothèques de musée, et sur ce qui a
changé ces dix dernières années : particulièrement les services
aux lecteurs et la gestion des images. Souvent le personnel
des bibliothèques a été le premier à maîtriser les nouvelles
technologies et a ainsi montré la voix aux autres départements.
Leur rôle est très important dans le développement de l’histoire
de l’art. Ce volume a le grand intérêt de nous faire partager les
joies et les défis d’une collaboration fructueuse avec l’ensemble
du musée.
Nicole PICOT
en la resituant dans tous les continents. Des dizaines d’ouvrages
provenant des pays les plus divers (Taïwan, la Chine, le Japon, le
Nigeria, l’Afrique du Sud…) nous sont présentés, même s’ils n’ont
souvent pas été traduits en français (comme ce remarquable
album, décrit en détails, paru à Oulan Bator !). Au fil des pages,
l’auteur les résume longuement en les mettant en relation
avec les différents travaux des chercheurs du monde entier ou
avec des spectacles qui traitent du sujet (comme celui des Rita
Mitsouko). Y figurent aussi une foule de renseignements sur
les questions les plus diverses : la qualité et le coût du papier
en relation avec le salaire moyen dans tel ou tel pays du tiers
monde ou sur les statistiques contradictoires de contamination
par le virus du sida en Inde.
Malheureusement, en raison même du foisonnement des
points de vue évoqués et de leur complexité, la lecture s’avère
extrêmement ardue et bien souvent fastidieuse. On a beaucoup
de mal à suivre la ligne directrice qui relie un chapitre à l’autre,
noyée qu’elle est au milieu des notations et citations (pas toujours
traduites). Il est à craindre, dans ce contexte, que les lecteurs se
partagent en deux grandes catégories : ceux qui, malgré l’intérêt
initial qu’ils portaient au sujet, se décourageront au bout de
quelques dizaines de pages et, ceux qui, plus consciencieux,
poursuivront leur lecture jusqu’à son terme grâce à une solide
provision de cachets d’aspirine.
Jean MALLET
Premiers pas
Anne Quesamand et Laurent Berman,
La trilogie du rat : Histoire du rat qui voulait
du lait, Histoire du rat qui voulait de l’amour,
Histoire du rat qui voulait tout savoir, préf.
Daniel Mesguich, L’Attrape-Science, 2008,
3 vol. de 48 p., 27 x 211 cm à l’italienne
E
ncore des rats par trois ! Ceux-ci, qui ne sont ni ceux de James
Herbert, ni ceux de Murakami, composent un cycle initiatique
de trois contes musicaux (arrangements Cristobal Soto), mis
en scène à l’attention du jeune public au Théâtre de la Vieille
Grille, qui lançait le raton Planquinquennal dans le monde
à la découverte de la vie, puis à la conquête de l’amour et de
128
ses tourments. Enfin, devenu père de famille, notre raton doit
affronter à son tour les questions de ses enfants. De ses trois
aventures, Planquinquennal tire la même conclusion qui fait écho
aux enseignements de Sempé : rien n’est simple (le passé), tout
se complique (l’avenir), et le présent est forcément imparfait. Ce
viatique est aujourd’hui disponible en trois albums, dont les deux
premiers sont accompagnés d’un CD. Ils inaugurent les activités
d’une nouvelle maison d’édition, L’Attrape-Science, fondée par
les animateurs du Théâtre. Suivront d’autres textes tirés des
spectacles de la Vieille Grille qui ne se limitera pas à publier des
albums Jeunesse. Ces trois albums sont disponibles ensemble
(en souscription) ou séparément.
Philippe LEVREAUD
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 41/42 - décembre 2008
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