Le roman et ses personnages : visions de l`homme et du monde

Le roman et ses personnages : visions de l`homme et du monde
Le roman et ses personnages :
visions de l’homme et du monde
Roman et épopée
Le roman a été défini par Hegel comme « l’épopée du monde
bourgeois ». « Bourgeois » signifie alors non noble. Du
château, on descend à la ville ; du champ de bataille, on
passe à la boutique et au salon ; on quitte l’armure, la
monture, « la nef creuse » homérique, pour l’habit et la
malle-poste ; et les armes servent à mettre fin à ses jours,
ou à tirer sur sa maîtresse, plutôt qu’à faire la guerre aux
barbares. Le roman, comme expression d’un monde dominé par les
gens d’argent et mû par l’idéal démocratique et libéral,
remplacerait, aux confins du XVIIIème et du XIXème siècle,
l’expression proprement épique d’un monde dominé par une
classe de seigneurs animée d’idéaux de grands seigneurs. Cette
affirmation, pour être comprise, doit être naturellement
replacée
dans
le
contexte
de
la
désillusion
postrévolutionnaire et du romantisme. Moment qui est aussi
celui où, avec Novalis (Heinrich von Ofterdingen), et surtout
avec les romans de Goethe (Werther, Wilhelm Meister, Les
Affinités électives), le roman s’impose comme un genre majeur
en langue allemande.
Cette affirmation de Hegel est à la fois profondément
intéressante et parfaitement inexacte. Elle est profondément
intéressante parce qu’elle identifie le genre à une certaine
vision de l’homme et du monde, correspondant à un état
particulier des sociétés européennes. Mais le roman est né
bien avant l’ère moderne, et dans des contextes historiques et
sociaux sans rapport avec ce que Hegel commence à thématiser
comme société bourgeoise. Le roman courtois, dont le cousinage
avec l’épopée se signale évidemment sur un autre mode que
celui proposé par Hegel, est l’un des grands genres du paysage
littéraire français et européen aux douzième et treizième
siècles. Les histoires de la « matière bretonne » (soit
essentiellement le cycle arthurien et le roman de Tristan et
Iseut), ou de la « matière antique » (romans inspirés de
l’Enéide ou de la vie d’Alexandre le grand, par exemple)
alimentent jusqu’au XVIIème siècle une longue tradition de
récits chevaleresques, merveilleux, de récits d’errances, de
combats et d’amour, et de combats d’amour, dans des contrées
plus ou moins imaginaires, plus ou moins réelles, qui ont été
définies par Thomas Pavel comme des univers mixtes de réalité
et d’imaginaire.
Ces univers héroïques ont suscité dès la Renaissance la
parodie et l’ironisation (le Roland furieux de L’Arioste, par
exemple, parodie le roman courtois ; cette veine parodique
anime également le Gargantua – je renvoie à ce sujet à
l’ouvrage classique de Bakhtine) ; cas limite à l’âge
classique, le Quichotte propose une fameuse déconstruction du
roman de chevalerie, déterminante pour l’avenir du genre.
Cependant le parasitage du roman héroïque par le roman
parodique et burlesque, par ce qui a pu s’appeler également
dès le XVIIème siècle « l’anti-roman », n’a pas délégitimé
l’épos romanesque. Ce n’était d’ailleurs pas sa finalité. De
ce point de vue, l’affirmation de Hegel comporte une part
essentielle de vérité : la vision romanesque de l’homme et du
monde comporte un pôle épique. Encore aujourd’hui, nos
« super-héros », nos super-flics, nos courageux détectives,
nos chevaliers du ciel et de l’espace, sont inventés sur ces
patrons très anciens (cf. Eco). Les romans romanesques et
héroïques ont toujours résisté dans l’estime et le goût du
public européen, qui a en même temps toujours su en rire (de
même que les Grecs savaient rire des héros de l’Iliade).
Même si le petit roman analytique inventé par Madame de La
Fayette, genre qui, une fois lancé, n’a plus jamais cessé
d’exister en France (je songe par exemple à Adolphe de
Benjamin Constant, à Armance de Stendhal, au Bal du comte
d’Orgel de Radiguet), même si le roman analytique paraît
rompre radicalement avec cette longue tradition chevaleresque,
Madame de La Fayette emprunte elle aussi à l’esprit du grand
genre épique le souci de raconter des actions célèbres et hors
du commun, accomplies dans un autre temps (au temps jadis,
dans le luxe et l’éclat de l’éloignement) par des individus
supérieurs et de grande réputation. Ses héros (et en
particulier
son
héroïne) illustrent eux aussi, jusqu’à
l’invraisemblance, une vertu admirable. C’est sa propre vertu,
la norme morale idéale qu’elle s’est imposée et qui la
grandit, qui la pousse à avouer et qui l’éloigne d’accomplir
son amour, et non le verdict et les règles de la société. On
retrouverait certains aspects de ce récit en particulier dans
les romans de Stendhal et de Radiguet que je viens de citer.
Il y a là, en creux, un discours sur les imperfections des
hommes, et un désir puissant d’entretenir, dans un monde
décevant, la flamme de l’amour véritable et de la vertu sans
compromission.
Chaque époque propose des modèles d’héroïsme différents, qui
ont des impacts différents, relatifs à des contextes, à des
publics différents. Dans La Princesse de Clèves, par exemple,
le leitmotiv de la vertu héroïque et des souffrances de la
haute sensibilité ne fonctionnerait pas hors de son cadre, qui
est un cadre social impérieux. Stendhal fut profondément
marqué et par la qualité propre du discours analytique de
Madame de La Fayette, et par la puissance du cadre, par la
pertinence de la vision qu’offre son roman de la société de
cour, de ses pesanteurs, de son étroitesse. C’est une société
de rumeurs, où le fin’amor s’accomplit par l’intermédiaire de
petits billets et de discours allusifs. Où, côté hommes,
l’éthos chevaleresque est ritualisé et comme dégradé sous la
forme du tournoi. (Dans le roman romantique, à un stade plus
avancé de sa dégradation, il le sera sous la forme du duel.
Dans le roman stendhalien, du duel avorté).
On parle communément d’amour « platonique » au sujet de la
princesse de Clèves, mais s’il ne s’agissait que d’une
histoire d’amour platonique, au sens commun du terme, ce ne
serait pas très intéressant. Et si l’on évoquait le platonisme
de Platon, on ferait un contre-sens. L’éthos de la princesse
de Clèves en est très éloigné. En fait, on a plutôt affaire à
une morale pratique de la maîtrise de soi et des limites, qui
impose au sujet de limiter l’empire du sentiment. Loin de
choisir l’irréparable, comme Lancelot « le chevalier de la
charrette » choisit l’opprobre pour l’amour de sa dame, comme
Iseut ou Juliette suivent leur amour comme une destinée, la
princesse de Clèves s’inquiète de sa réputation d’épouse et de
femme, dans un temps et dans un milieu dont les lois sont
encore éprouvées comme suffisamment valables et dont les
acteurs sont a priori des gens estimables.
Sans qu’on puisse caractériser l’intrigue de La Princesse de
Clèves, ces personnages, ce monde, de « bourgeois », sous
prétexte
que
les
contenus
du
roman
courtois
y
sont
partiellement dégradés, cet exemple permet tout de même de
comprendre
avec
quelle
justesse
Hegel
rapporte
la
signification des œuvres et leur manière d’envisager la
substance du monde et de l’homme aux conditions historiques de
leur production et de leur réception. Pour revenir précisément
au contexte du dix-neuvième siècle, au romanesque et plus
particulièrement aux histoires d’amour du XIXème siècle,
redemandons-nous donc pourquoi Hegel parle à leur sujet
« d’épopées du monde bourgeois ».
Les romans romantiques, quoiqu’on y consomme ordinairement
l’amour, sont certainement plus « platoniciens » que La
Princesse de Clèves ; ils revendiquent d’ailleurs pour nombre
d’entre eux leur enracinement dans la culture médiévale et
renaissante. C’est le cas très clairement chez Walter Scott,
chez Chateaubriand, chez Hugo, chez Stendhal, chez Novalis.
Les héros et les héroïnes romantiques (celles et ceux de
Rousseau, de Stendhal, de Balzac, de Dumas, de Tolstoï), font
le choix d’accomplir leur passion à leurs risques et périls,
c’est là qu’est la plus haute valeur qu’ils assignent à la
vie ; ils sont porteurs en ce sens d’un message de révolte
adressé au monde social dans toutes ses parties ; parce qu’ils
pensent évoluer dans des sociétés que la vertu, la noblesse,
et peut-être la morale tout court, ont désertées. C’est ainsi
que Hegel analyse (et qu’on analyse encore fréquemment) le
romantisme :
comme
une
révolte.
L’épos
romantique
est
l’histoire d’une révolte, éventuellement prolongée par une
activité révolutionnaire (comme dans Les dernières lettres de
Jacopo Ortis de Foscolo ou Les Misérables).
Cette citation de Hegel m’a paru être une bonne entrée en
matière aussi parce qu’elle permettait de pointer la dimension
politique, à mon avis fondamentale, de la question posée.
Toute proposition alternative à l’expérience quotidienne,
toute invitation à vivre l’expérience d’un monde alternatif,
est un acte politique. D’autre part, une « vision du monde et
de l’homme » est une incitation à les voir de telle ou telle
manière, une incitation qui ne va pas sans persuasion et sans
manipulation. La « vision » par le truchement du roman n’est
pas seulement une affaire d’optique et de focalisation, mais
aussi de logique narrative et de persuasion politique. Enfin,
toute « vision de l’homme et du monde » se situe par rapport à
d’autres visions, anciennes ou contemporaines, et est en
conflit, au moins en débat avec elles.
Insistons sur le cas des romans d’Hugo, qui constituent un
exemple canonique de littérature politique. Chez Hugo (comme
plus tard chez Zola et chez Brecht), le mot « épique » prend
un sens immédiatement politique. Si son œuvre romanesque est
fréquemment analysée comme « épique », ce n’est pas parce
qu’elle
véhiculerait
un
éthos
chevaleresque,
ni
même
simplement parce qu’elle raconte les barricades, Waterloo, et
les luttes des bêtes et des anges, mais en raison de son
volume, de son débit, de la puissance qui s’en dégage. En
quelque sorte, c’est le livre qui bataille, et il est dit
épique parce qu’il est au combat sur le front des idées et des
luttes politiques et sociales du XIXème siècle. Ici la
référence à l’épopée signifie la volonté politique et la
capacité poétique du romancier à dire l’histoire comme
mouvement, comme effort.
Mais si Hugo lui-même revendique le modèle de l’épopée, par
exemple dans William Shakespeare, c’est aussi parce que
l’univers de l’épopée est (comme l’univers biblique, autre
pilier de sa sagesse), une alternative au monde réel. Le
lecteur des romans de Victor Hugo est embarqué dans un monde
qui tolère l’invraisemblance miraculeuse et qui en joue en
toute légèreté, ou si l’on veut qui joue et déjoue en
permanence
sa
ressemblance
avec
le
réel.
En
toute
souveraineté, le narrateur hugolien thématise l’acte créateur
comme un acte de transformation de la réalité, de métamorphose
et de progrès. On se trouve ainsi embarqué dans un discours
dont la logique est double et se donne ouvertement comme
telle : ses ressorts sont à la fois ceux du roman populaire et
du drame, et l’éclat d’une sagesse grave, le prestige d’une
méditation fervente, comportant des propositions politiques
alternatives, et promettant à la majorité des hommes la
conquête de l’impossible.
Le romancier et le pouvoir
Dans la perception et la représentation de cette totalité
d’expérience que nous désignons comme « le monde », le roman
se situe par rapport aux pouvoirs qui dirigent, ordonnent, et
donc aussi représentent et racontent le monde. Le roman a eu
immédiatement une fonction politique, qui fut sans doute celle
de tout épos en régime monarchique : il a servi la cause des
rois présents en racontant les exploits de leurs glorieux
ancêtres, et surtout en diffusant un imaginaire héroïque et
moral de la chevalerie et de la noblesse.
Ce service rendu par le roman au pouvoir (service parfois
subtilement composé de malice), qu’est-il devenu en régime
démocratique ? A qui le roman rend-il des comptes ?
La critique répond généralement : à personne, à tout le monde.
Au lecteur anonyme, envisagé comme un citoyen libre avec qui
l’on passe un contrat sur une base égalitaire. (Voir le récent
ouvrage de Nelly Wolf, Le roman de la démocratie, PUV, 2007).
A titre personnel, je ne suis pas convaincu, pas complètement
convaincu par les théories du contrat de lecture, ni d’une
manière générale par l’idéalisme du contrat, mais je dois
reconnaître que je n’ai rien de bien substantiel à proposer à
la place. Je dirais simplement que la démocratie n’est pas le
règne des contrats (il y a toujours contrat, dit Rousseau,
simplement il n’y a pas toujours bon contrat), que c’est le
règne des opinions, et que ces opinions sont bel et bien
portées et défendues par des pouvoirs.
Toutefois,
la
question
pragmatique
portant
sur
la
communication romanesque et sur l’action du texte romanesque
(question qui n’a de sens que dans un monde où les individus
bénéficient en effet d’une certaine liberté d’action), cette
question n’est pas étrangère à celle de sa vision. Je rappelle
que dans la théorie de Genette, si le lecteur ne fait pas
partie du monde fictionnel, il y figure par le truchement du
narrataire. La question de l’auteur n’est pas tout à fait
symétrique, hélas, et je la laisse de côté. Le narrataire et
le narrateur sont ces deux instances frontalières, je veux
dire ces deux instances qui circulent à la lisière du monde
fictif (de la diégèse), et qui font l’interface entre ce monde
et le monde réel. Leurs qualités, qui sont parfois très
précisément énoncées, qui sont quelquefois à peu près
indéfinies (lisibles seulement « entre les lignes », comme
chez Flaubert), quelquefois contradictoires dans les termes et
instables (comme chez Stendhal), participent de la vision que
le roman propose du monde social, constituent à elles seules
un constat et un jugement porté sur le cadre (le contexte),
dans lequel le lecteur évolue, sur la valeur des expériences
qu’il peut y vivre, sur la valeur des opinions qu’il peut y
avoir. Même si notre sujet porte spécifiquement sur les
personnages, il est peut-être bon de rappeler, lorsque cela
s’impose
(comme
cela
s’imposerait chez Cervantès, chez
Fielding, chez Sterne, chez Diderot, chez Stendhal, chez
Calvino, chez Céline, et j’en passe), que les personnages ne
sont pas les seules instances qui participent, dans le roman,
à l’élaboration d’une vision du monde, surtout lorsque le
roman affiche l’objectif de démonter les opinions publiques.
Je ne vois pas de meilleur exemple, pour le montrer, que le
premier chapitre de Le Rouge et le Noir.
Mais, pour en revenir à la question de savoir comment le roman
situe sa vision par rapport à celle du pouvoir en régime
démocratique, il paraît difficile de faire l’économie de
considérations sur la représentation du peuple dans le roman
moderne. La fonction des personnages venant du bas de la
société a été théorisée dans le contexte révolutionnaire et
nationaliste du XIXème siècle, notamment par Hugo, et
copieusement étudiée depuis. Le peuple est comique, grotesque,
laid, fourbe, violent, sexuel, animal, inquiétant ; mais il
est aussi doté d’une vitalité supérieure, d’une énergie, d’une
audace, d’une gouaille, d’un langage, d’une sentimentalité
aussi, qui, dans la dialectique hugolienne bien connue, le
font atteindre au sublime. Le peuple est ce bas à partir
duquel l’étiolement, l’immobilité, la platitude, l’hypocrisie,
l’avarice, les préjugés, l’injustice, et tout compte fait la
bassesse du haut de la société peuvent être dénoncés et
renversés. Bakhtine a montré comment, chez Rabelais, cette
dialectique était déjà présente et que, selon lui, c’était à
l’origine celle du carnaval et de la comédie ancienne et
populaire. La comédie des maîtres et des valets, le roman des
maîtres et de leurs serviteurs au XVIIIème siècle (dont
Diderot propose une version bien connue, qui en creuse le
caractère délibératif) sont des divertissements conçus pour
une élite, mais redevables dans leur principe à ce que
Bakhtine
appelle
le
folklore.
Souvenons-nous
que
les
romantismes écossais, russe, allemand, mais aussi (dans une
moindre mesure, parce que le besoin s’en faisait moins sentir)
français et anglais, sont nés de la redécouverte du folklore,
des traditions légendaires et des spectacles populaires, ainsi
que du réinvestissement des langues nationales dans toute leur
étendue, dans leur foncière mixité de lexiques, de registres,
et donc d’imaginaires.
L’avènement du héros populaire dans le roman français (et,
fait connexe, du roman populaire en France) est aussi lié bien
sûr au déclin de la monarchie comme système politique et de la
noblesse comme classe, à la conversion d’une partie toujours
plus importante de la population française à la solution
républicaine et démocratique. Si l’on ajoute le fait que le
l’illettrisme recule, que le niveau des classes populaires
progresse régulièrement au XIXème siècle, qu’une classe
d’ouvriers politisés et cultivés apparaît sur la scène
politique et constitue un nouveau public, nombreux, engagé et
désireux de lire, on comprend que la représentation du peuple
dans le roman soit peu à peu devenue inéluctable. Il y a là
une mutation fondamentale de l’imaginaire romanesque (et plus
généralement de l’imaginaire social), qui est clairement liée
à l’avènement de la démocratie.
Au vingtième siècle, des univers romanesques entiers sont
bâtis sur une langue et sur un personnel « populaires » (ceux
de Céline ou de Queneau par exemple) ; et ce n’est pas la
moindre réussite des Fleurs bleues que d’avoir inventé la
rencontre improbable d’un seigneur vagabond venu du passé et
d’un homme de rien qui rêve sur une péniche. Toute l’histoire
du roman défile dans Les Fleurs bleues, avec une grâce
inimitable, sur la base de ce dispositif surréaliste et
paralogique des deux rêves réciproquement enchâssés, et de
cette marqueterie langagière et stylistique qu’avec Prévert
Queneau est le seul à pratiquer si finement (ce travail,
Prévert l’accomplit quant à lui dans ses poèmes et dans ses
dialogues de films).
Le roman, genre sérieux
La
question
posée
permet
de
faire
l’économie
d’un
questionnement sur le statut de vérité des fictions. Il y est
pour ainsi dire sous-entendu qu’il y a une vérité du roman et
que
cette
vérité,
qui
intéresse
le
monde
dans
son
fonctionnement et dans ses virtualités, qui interroge la
condition humaine, doit être prise au sérieux.
Pourtant, rien de tel ne transparaît à l’origine dans
l’appellation « roman ». Encore moins bien sûr dans les
formulations courantes : « cesse de faire des romans » (au
lieu de dire la vérité). Le mot « roman » se rapporte à
l’origine assez curieusement aux objets qu’il désigne : il
signale simplement que ces œuvres sont écrites en langue
romane,
en
langue
vulgaire. Il ne signifie pas, par
conséquent, un thème (il ne contient même pas la notion de
« romanesque »), et il ne désigne pas une forme. Il ne
signifie pas par exemple « œuvre en prose » : les romans de
Chrétien de Troyes sont écrits en octosyllabes rimés, et
forment un immense bloc versifié, sans aucune forme de
chapitrage. Quatre siècles plus tard, le génial Orlando
furioso de L’Arioste, si important pour la suite de l’histoire
européenne et mondiale du genre, est un roman en vers. Plus
près de nous, le non moins génial Eugène Onéguine, de
Pouchkine, est un roman réaliste en vers.
Le fait que les romans soient écrits en langue vulgaire, et
non pas dans la langue sacrée et officielle qu’est le latin,
ne les situe pas pour autant dans l’esprit de leurs auteurs ni
du public médiéval du côté du divertissement léger et nonsavant. Encore moins hors de la sphère politique et de ses
enjeux. Encore moins à l’écart des préoccupations religieuses.
Il suffit de lire l’ouverture du Roman du graal pour s’en
convaincre.
C’est bien le propre du roman que, dès l’origine, il pense et
fasse
penser
en
inventant
des
histoires.
Cet
intérêt
« philosophique » du roman peut être mis en rapport avec le
fait que, contrairement à la chanson de geste et à la chanson
de troubadours (elles aussi narratives), la lecture du roman
se fait dans la sphère privée, et non pour agrémenter une
fête, un banquet, une réunion publique. La performance du
roman ne dépend pas des talents des jongleurs. Lorsqu’on lit
ou qu’on se fait lire un roman, on ne fait que cela, et la
performance
est
celle
du
texte
seul,
sans
médiation
spectaculaire ni musicale. De plus, si la chanson de geste
(l’exemple canonique en est la Chanson de Roland) est une
épopée purement narrative, et censée rapporter des faits qui
se sont effectivement produits dans un passé déjà ancien,
celui de l’époque carolingienne, le roman arthurien quant à
lui assume pleinement son statut de fiction, donc d’invention
intellectuelle, et son propos se complique de délibérations
morales ou savantes qui n’existaient pas dans la chanson de
geste.
Michel Zinc, dans son Introducion à la littérature française
du Moyen Age, souligne par ailleurs que le roman se présente
d’emblée comme une forme réflexive, qui expose et qui
interroge ses propres procédures, et qui manifeste en
particulier la conscience de s’inscrire dans une tradition de
récits. Les romans médiévaux sont l’œuvre de clercs (Wace,
Chrétien de Troyes), qui ont accès à ce qu’on connaît, au
douzième, au treizième siècle, des textes anciens, qui se
positionnent par rapport à ces textes, et par rapport à leur
propre récepteur, lui-même cultivé. Ce positionnement fait
éclore l’ironie et en tout cas l’humour, particulièrement
délicieux chez Chrétien de Troyes. L’ironisation du roman
héroïque par des romans qu’on appellera très vite des « antiromans » (c’est ainsi que Sorel désigne L’Histoire de Francion
par exemple) est en réalité une potentialité du roman héroïque
lui-même. Le Roman de Perceval le fait bien voir.
Dans ses rapports avec le monde de la Chevalerie, la position
de Perceval est en quelque sorte l’inverse de celle du
Quichotte. Perceval n’a jamais vu de chevalier au début du
roman, ni de lance ni d’écu, parce que sa mère veut l’en
garder (comme elle veut le garder des femmes) ; le Quichotte
est quant à lui le seul à savoir et à pratiquer la chevalerie
dans un monde qu’elle a totalement déserté. Mais au fond ce
qui est commun à ces deux récits, et caractéristique du
fonctionnement de très nombreux romans, c’est le principe du
point de vue naïf et décalé, et donc amusant, sur le monde,
étant bien entendu que ce décalage permet aussi d’objectiver
et d’« étranger » (pour parler brechtien) le monde : le
principe
est
simple,
son
efficacité
est
double,
mi
humoristique, mi sérieuse. Les romans voltairiens, mais aussi
dans une certaine mesure les romans balzaciens et stendhaliens
fonctionnent sur ce modèle ; L’Etranger en propose encore une
variante. Ils font tous apparaître (et j’y reviendrai plus
tard) que les rapports du roman avec la posture philosophique
et ironique sont très étroits.
Roman, voyage, mouvement
Mais d’abord je voudrais m’arrêter sur le mot « monde ». Il
rend bien compte de l’ambition du roman, de sa visée holiste.
Le roman est immédiatement en prise sur l’histoire et sur la
géographie humaines en tant qu’elles forment un monde, une
totalité.
D’ailleurs,
les romans se sont immédiatement
organisés en cycles, en ensembles : ce n’est pas une invention
de Balzac, de Zola, de Proust. Disons plutôt qu’ils retrouvent
l’énergie, la foi et la force d’inertie de la création
arthurienne, elle-même redevable aux cycles de légendes et au
massif narratif de la Bible. Le roman veut faire le tour de la
question humaine, et ce souvent en faisant le tour du monde ;
il est voyageur (à la suite de L’Odyssée, de L’Enéide et de
toutes les mythologies du voyage, qu’elles soient du sud ou du
nord de l’Europe, qu’elles soient maritimes ou terrestres).
A l’origine c’est la route et l’aventure qui importent et
structurent le récit romanesque. Le roman de la matière de
Bretagne se présente comme une traversée et comme une quête
ouverte ; il a pour schème spatial et spatialisant la route,
le chemin ; pour étapes la forêt, le château (cf. Zumthor, La
Mesure du monde), pour ciel un royaume de Dieu plus ou moins
certain et accessible. Sur la route se succèdent les
rencontres et chaque rencontre est l’occasion d’apprendre
quelque chose. Mais ce schéma peut être étendu à de très
nombreux corpus romanesques. Qu’on songe, par exemple, au
roman picaresque : à chaque étape de son errance, de ville en
ville, de campagne en campagne, le picaro tombe sur un nouveau
maître qui l’initie à un nouvel aspect de la bassesse humaine
(dont il n’est pas lui-même exempt). Qu’on songe à ce qu’on
appelle le roman d’apprentissage (Bildungsroman). Wilhelm
Meister, à chaque étape de son voyage italien, fréquente une
nouvelle troupe théâtrale et une nouvelle femme, jusqu’à ce
qu’il trouve son compte dans le Milan plus « civilisé » (et
germanisé), avec une femme moins « romanesque » que les
précédentes (c’est la triste leçon de ce livre). On pourrait
prendre également l’exemple de Julien Sorel ou de Lucien de
Rubempré : les récits romanesques s’organisent le long de
trajectoires, accumulent et quelquefois hiérarchisent le sens
le long de ces trajectoires (mais quelquefois non, bien sûr :
on peut tourner en rond dans un monde vide de sens et
connaître « la mélancolie des paquebots »).
Le voyage est l’une des topiques essentielles du roman
contemporain, plus vivace que l’amour même (je pense à Le
Clezio ou à Jim Harrison). On ne compte plus les romans (et
les scénarios de films) dont l’action se passe sur deux
continents et cinq pays. Et, statistiquement, les héros des
romans actuels semblent avoir plus de chance de réussir un
voyage au long cours dans des pays dangereux qu’un amour avec
leur voisine, fût-elle adorable et célibataire. Mais, dans la
topique romanesque originale, l’important n’est peut-être pas
tant le dépaysement que le déplacement. Si le voyage est une
composante essentielle du genre, c’est pour des raisons qui ne
sont pas seulement (même si c’est important) émotionnelles,
affectives ou esthétiques. Le roman fait voir à partir d’un
déplacement, par le mouvement orienté ou désorienté qu’il se
fraye dans la pluralité du monde, dans la quête et
l’expérience du nouveau. Peut-être Stendhal, en désignant dans
Le Rouge et le Noir le roman comme un miroir qu’on promène le
long d’un chemin, signifiait-il cela. Le personnage du
voyageur, de l’homme déplacé ou en déplacement, est une figure
romanesque fondamentale qui se décline tout au long de
l’histoire du genre sous l’aspect du chevalier errant, sous
l’aspect du vagabond et du mendiant dans le roman picaresque,
sous
l’aspect
du
voyageur
étranger,
du
diplomate,
du
commerçant, du marin, du découvreur dans le roman des
Lumières, sous l’aspect de l’étranger et de l’exilé dans le
roman romantique (et quelquefois simplement de l’exilé en
pensée et en poésie) ; et ces figures sont intéressantes parce
qu’elles se définissent par rapport au monde stable et par
rapport aux gens installés. D’ailleurs le déplacé, c’est aussi
l’homme qui choisit la retraite, qui quitte la cour ou les
salons bourgeois pour les forêts – Tristan, René, contempteurs
légitimes du monde (homo viator, contemptor mundi), parce
qu’ils ont osé s’en retirer.
Dans un contexte plus moderne, le déplacement importe peutêtre surtout pour des raisons phénoménologiques. Certains
romans se présentent comme des récits du mouvement universel,
particulièrement depuis que l’Europe et l’Amérique sont
entrées dans l’ère de la vapeur et de l’électricité, de la
vitesse qui est abolition de l’espace par le mouvement, et
réduction du voyage au trajet. Les expérimentations du récit
moderne, depuis les récits rimbaldiens et Zone d’Apollinaire,
depuis Ulysse de Joyce, les romans de Virginia Woolf, Berlin
Alexanderplatz d’Alfred Döblin, Manhattan transfert de John
Dos Passos, Voyage au bout de la nuit, donnent à voir un monde
régi, comme corps et comme réseau de signes, par la loi
universelle du mouvement et du changement. L’éclatement de la
structure narrative, la mise à mal de l’autorité narratoriale
(par
la
multiplication
des
narrateurs,
ou
par
la
disqualification du narrateur), la multiplication de points de
vue incompatibles sur un même événement (dans Le Bruit la
fureur par exemple), le brouillage des repères fondamentaux
sur lesquels se construit la représentation classique (qui
parle ? qui voit ? qui sait ? où on est ? quel jour on est ?),
toutes ces techniques participent de la représentation d’un
temps et d’un espace fragmentés. Cette révolution romanesque
(et plus généralement narrative et mimétique) est en rapport
avec
la
révolution
cubiste
en
peinture,
et
avec
la
stupéfaction produite par la discontinuité d’un certain
cinéma, par une pratique très marquée du montage, dont les
maîtres anciens sont Vertov, Eisenstein, plus récemment
Godard. Les œuvres de Claude Simon et de Céline représentent
peut-être, dans le domaine français, les efforts les plus
aboutis dans cette direction. Je renvoie à ce sujet à la
synthèse d’Henri Godard, Le roman, modes d’emploi.
La science du roman
Un aspect important de la question posée aujourd’hui est que
les romans mobilisent les savoirs partagés : qu’ils sont en
prise
sur
des
croyances,
sur
des
savoirs,
sur
des
philosophies. Dans certains romans paraît converger toute la
science d’une époque, se refléter tous les débats d’un moment
de l’histoire sociale. L’intrigue et les personnages, dans
cette perspective, deviennent secondaires, à moins que, comme
dans certains romans de Thomas Mann, de Dostoïevski, de
Balzac, ou de Rabelais, les personnages principaux soient
précisément
des
intelligences
en
quête
de
vérités
philosophiques. Mais, même sans évoquer ces cas limites, il
est clair que le roman est une forme suffisamment souple pour
accueillir d’autres dynamiques que celle de l’intrigue stricto
sensu, et pour poursuivre d’autres objectifs que celui de sa
résolution. Le roman est un genre volontiers digressif : il
sait
plaider,
raisonner,
démontrer,
instruire.
Discours
holiste par nature, il peut se faire encyclopédique. Les
romans de Jules Verne ou de Rabelais incarnent cela. Bouvard
et Pécuchet est, à l’égard de cette tradition, dans une
position assez similaire à celle du Quichotte par rapport au
roman de chevalerie. La Vie mode d’emploi peut être considérée
comme une encyclopédie des objets et des gestes de la vie
moderne, abordée dans ce qu’elle a à la fois de plus
anecdotique et de plus nécessaire. Deleuze analyse La
Recherche du temps perdu comme une encyclopédie des signes
dont l’homme du monde a l’expérience et l’usage. La Comédie
humaine est une série d’« études » et Les Rougon-Macquart sont
un « laboratoire », où s’élabore rien moins qu’une science de
la société moderne et des passions de l’homme moderne, basée
sur des analyses de cas singuliers subsumés sous des types
(Balzac) ou interprétés par des lois (Zola).
Dans ces romans qui tissent avec la philosophie un rapport de
cousinage auquel elle a su se montrer sensible (Derrida,
Deleuze, Ricoeur, pour ne citer que nos étoiles), de nouvelles
figures héroïques s’élaborent : des personnages de savants (La
recherche de l’absolu, Le docteur Pascal), de militants
politiques
(La
Condition
humaine),
d’étudiants
(Les
Misérables), d’artistes (Corinne), d’autodidactes (Bouvard et
Pécuchet).
Mais
d’une
certaine
manière, ces romans ne font que
développer, en l’autonomisant nettement, cette virtualité
contemplative que j’évoquais tout à l’heure et qui a toujours
été le propre du genre. Tous ces personnages de savants et de
visionnaires ne sont-ils pas déjà contenus dans Merlin ? Le
propre des romans que je viens d’évoquer est que ce sont des
« romans à thèse », pour reprendre le titre du livre de
référence sur la question (de Susan Suleiman).
Mais les thèses que le roman met en présence ne passent pas
forcément par les discours des personnages ou du narrateur.
Elles trouvent d’autres moyens de s’exposer. Le roman médiéval
illustre les interrogations d’un christianisme en train de se
bâtir, sur l’essence de la vertu, sur la nature de l’amour,
sur la transcendance, mais il incarne ces préoccupations dans
la structure de son univers, dans la composition de ses
histoires, aussi bien que dans les délibérations de ses
personnages. La conviction régulièrement défendue par Stendhal
en marge de ses manuscrits (conviction qu’il n’honore lui-même
que partiellement d’ailleurs) est que le roman sera d’autant
plus philosophique qu’il le sera moins explicitement, en tout
cas, qu’il donnera moins dans la tartine philosophique ; que
la vision philosophique du roman doit être signifiée par
l’action
romanesque,
allègrement. Je renvoie, pour ces
questions, aux commentaires de Gracq dans En lisant en
écrivant.
En vérité, cette assertion de Stendhal vaut surtout si l’on
parle de philosophie morale (analyse des passions humaines,
détermination des devoirs de l’homme, esthétique de l’action
et de l’échange, axiologie).
La morale du roman
Il y a longtemps que
référence
chrétienne
le roman se passe absolument de la
et
même
de
la
moindre
espèce
d’enracinement dans le christianisme ; disons même que depuis
le picaresque espagnol, et le roman libertin des XVIIème et
XVIIIème siècle, le genre romanesque est une des formes
privilégiées de l’ironisation du religieux et des hommes
d’église. Mais il n’est peut-être pas indifférent qu’à
l’origine le roman soit chrétien (ce serait vrai, au moins
partiellement, même du roman grec, puisque selon toute
vraisemblance ces romanciers de l’amour et des épreuves, de la
vertu héroïque et de la patience, dont Voltaire parodie le
propos dans Candide, étaient chrétiens pour au moins deux
d’entre eux – Helliodore et Achille Tatius). La parenté de la
vision de l’homme et du monde proposée par le roman avec le
christianisme est évidente au Moyen Age, mais elle a été
soulignée dans des contextes plus récents, par Chateaubriand
et Madame de Staël par exemple, par Dostoïevski aussi. Il
paraît difficile, en tout état de cause, de présenter la
question des « visions de l’homme et du monde » proposées par
le genre romanesque sans souligner que ses histoires, ses
héros n’ont eu de cesse de se situer par rapport au récit et à
la morale des Evangiles. Il n’est pas nécessaire d’aller
chercher du côté d’auteurs ouvertement chrétiens tels que
Chateaubriand (Atala) ou Bernanos (Le Journal d’un curé de
campagne ; d’autres textes plus ou moins récents se prêtent
fort bien à cet exercice, tels que L’Idiot, L’Etranger, La
Condition humaine, Le Maître et Marguerite.
Thomas Pavel parle d’une manière plus générale, dans La Pensée
du roman, d’une tradition idéaliste qui traverse toute
l’histoire du roman, et qui a pour objet la vertu et sa mise à
l’épreuve. Cette définition très ouverte permet d’envisager
différents types de morales, et peut inviter à considérer des
personnages comme Meursault ou comme l’immoraliste, certaines
créations de Malraux, dans leur rapport au monde, dans leur
fonction d’incarnation d’un idéal moral, dans l’insularité,
sur le même plan que Perceval ou Saint-Preux.
Cette approche du roman possède l’avantage, en outre, de
manipuler des notions dont les élèves ont une pratique
instinctive ou apprise, et qu’ils ont tous en partage, mais
qu’ils n’ont pas approfondies, s’étant rarement confrontés à
d’autres discours que le leur.
Je reviendrai ultérieurement sur Pavel, en évoquant le débat
qui l’oppose à son célèbre prédécesseur, Erich Auerbach.
Le patrimoine du « grand réalisme » français
L’institution scolaire française a privilégié l’étude du roman
français réaliste du dix-neuvième siècle. Les autres formes
romanesques, qu’elles soient apparues avant ou après le
segment génial Balzac-Flaubert-Zola, sont généralement pensées
par rapport à eux, par rapport au grand roman réaliste
français, et sont étudiées en quelque sorte dans ses marges.
Ce segment de l’histoire du roman français est, consciemment
ou non, considéré comme son sommet, et même peut-être, car il
en va aussi de notre patriotisme patrimonial, comme le sommet
du roman mondial. Et après tout cela se conçoit fort bien.
Balzac, Flaubert, Zola, et dans une moindre mesure Hugo,
Stendhal, voire Proust, sont (et se sont imposés très vite
comme)
nos
grands
romanciers
classiques,
réguliers,
systématiques. Ils présentent l’immense avantage, dans une
perspective
non
seulement
pédagogique
mais
aussi
tout
simplement esthétique, de représenter des mondes denses et
cohérents, de raconter des histoires complètes, prenantes et
pleines d’enseignements, de renvoyer les jeunes lecteurs (à
condition qu’on les y aide tout de même) à leur expérience de
la société, de la famille, de l’amour, de ne contenir ni
érotisme trop explicite ni idéologie à l’emporte-pièce, et de
faire tout cela dans une langue soutenue, mais tout de même
subtilement hétérogène (le style indirect libre de Flaubert,
les parlures des personnages de Balzac, etc.). Tous ces
ingrédients composent, à n’en pas douter, de grands styles,
porteurs de visions très complètes, globalement claires et
finement hiérarchisées du monde social et des hommes.
Dans ces conditions, même sans requis séculaire ou thématique,
le choix d’un roman à étudier avec des élèves est somme toute
un problème assez simple, un problème restreint ; par
définition, les classiques sont potentiellement scolaires.
La transmission de ce que notre patrimoine littéraire comporte
de meilleur est l’un de ces soucis fondamentaux qui motivent
l’enseignement de la littérature et qui le légitiment. On
enseigne la littérature aux enfants et aux adolescents parce
qu’elle leur donne à penser l’homme et le monde, parce qu’elle
est certainement le meilleur médium pour connaître sa langue
et pour être créatif et intelligent dans sa langue, mais on
l’enseigne aussi tout simplement pour en transmettre le
patrimoine aux générations naissantes et montantes, et pour en
entretenir le goût (comme on entretient une flamme) :
l’enseignement de la littérature concerne au premier chef
l’identité
nationale
comme mémoire collective et comme
continuité de pratiques culturelles.
Enseignement de la littérature et critique littéraire
Mais, faut-il le rappeler, ce patrimoine n’est pas constitué
une fois pour toutes. La constitution des corpus par le
ministère, le choix des œuvres par les enseignants, sont
déterminés par les tendances de la critique littéraire. Il n’y
a pas si longtemps, le critère du beau style était encore si
prégnant (beau style NRF, beau style de Valéry, beau style de
Gide, beau style de Proust, beau style de Mauriac et de Paul
Morand), qu’il déterminait profondément les hiérarchies ; et
Balzac, Hugo (comme romancier), Zola, ayant la réputation de
mal écrire (comme Sartre), ayant la réputation malséante
d’écrire beaucoup, d’écrire trop et d’écrire pour les masses,
cette réputation les excluait de l’élite des romanciers.
Inutile de revenir sur les attendus politiques de ces débats,
c’est toute l’histoire de la critique française depuis les
années 30 qu’il faudrait dérouler.
Tous les enseignants en littérature savent que leur activité
est aussi et peut-être surtout déterminée en profondeur par
les méthodes dominantes de la théorie de la littérature et du
texte. Le malaise (le mot n’est peut-être pas trop fort) ne
tient évidemment pas à la pertinence des méthodes en question,
à la qualité des ouvrages produits par les théoriciens, mais
au fait que leur usage en contexte scolaire est extrêmement
difficile. Il y a difficulté à partir du moment où un cours de
littérature
est
déterminé
dans
sa
méthode,
dans
sa
progression, dans ses objectifs, par des méthodes qui sont des
méthodes d’enquête et d’analyse, et non d’enseignement, par
des méthodes qui ont leur existence propre, leur propre
discours,
leurs
propres
professionnels,
leurs
propres
objectifs et leurs propres critères d’évaluation des discours
sur la littérature (critères qu’aucun élève de lycée, fût-il
excellent, ne peut être tenu de respecter). Ceci est un
premier
problème,
très
complexe,
qu’il
appartient
aux
didacticiens de la littérature de régler, et non pas à nous
aujourd’hui.
Je voudrais simplement indiquer un certain nombre de pistes de
réflexion, qui correspondent, je l’espère, à vos attentes, et
qui sauront assez vous intéresser pour stimuler le débat. Et
pour commencer, je crois qu’il faut identifier les fondements
théoriques de cette emprise du « grand réalisme français » sur
la perception globale que nous avons du roman comme genre et
de l’histoire du roman.
Légitimations et délégitimations du « grand réalisme » dans la
théorie du roman au XXème siècle en France et à l’étranger
L’ouvrage classique d’Auerbach, Mimésis (paru à Berne en
1946), est d’une importance capitale dans l’histoire de la
théorie du roman. C’est ce livre qui a orienté plusieurs
générations de critiques et de théoriciens du côté de la
« mimologie », pour paraphraser Genette, et qui a contribué à
loger durablement le corpus du roman réaliste du dix-neuvième
siècle européen au cœur de toutes les enquêtes sur la forme
romanesque et ses significations. Auerbach identifie la
question du roman à celle du réalisme : fondamentalement, le
roman est le genre « exposant », le discours du roman est en
prise sur la réalité partagée par son public potentiel, et,
pour reprendre la métaphore bien connue, il fait « miroir ».
Le monde romanesque est un ailleurs qui signifie l’ici, un
passé (puisqu’il s’énonce classiquement au prétérit) qui
signifie le présent. Les héros, avec leurs vertus héroïques,
représentent tout de même vous et moi ; les heureux ou les
malheureux
hasards,
les
invraisemblances
romanesques,
signifient tout de même la vie. Quel romancier n’a pas déclaré
que son roman était « vrai » ? Ces déclarations d’intentions,
liminaires ou postérieures à l’écriture, sont bien connues ;
les procédures de véridiction inventées par les romanciers le
sont aussi (tel roman à la première personne est le journal de
son héros retrouvé à sa mort, tel roman par lettres est un
recueil de lettres bien réelles adressées par le héros à son
plus cher ami, tel roman historique est basé sur une
documentation
disponible
dans
telle
bibliothèque,
tel
narrateur s’est effectivement rendu sur les lieux où s’est
produit le drame qu’il raconte, et a vu de près ou de loin
quelques uns de ses acteurs, etc.)
Auerbach montre que le genre, à chaque étape de son long
développement (depuis ses origines grecques), a apporté plus
de soin, a donné plus d’envergure à son projet mimétique,
jusqu’à
viser
(comme
chez
Stendhal
ou
Balzac)
une
représentation totale de la réalité humaine, privée et
publique, intérieure et sociale, sensitive et pratique. Le
genre romanesque a progressivement requalifié la vision qu’il
propose du réel, en abandonnant son enracinement dans
l’imaginaire homérique et merveilleux, et a enrichi, étendu
son
propos,
en
faisant progressivement intervenir, par
exemple, le peuple laborieux dans l’univers romanesque,
jusqu’à l’accueillir au premier rang de son « personnel »
(comme chez Hugo, Vallès, Zola, Maupassant, Aragon ou
Queneau).
L’ouvrage d’Auerbach se présente donc comme une histoire, qui
repose sur quelques principes théoriques simples. Ils n’ont
pas manqué d’être discutés, sans que sa démonstration en soit
jamais totalement invalidée. Parmi ces principes, il y a
notamment celui d’un temps historique continu, homogène, et
son corollaire, l’idée d’un temps historique orienté. La thèse
d’Auerbach est progressiste, elle montre que le roman a
progressé, au cours de son histoire, vers plus de réalisme,
plus de vérité (et les avancées du genre à chaque étape de son
développement,
y
compris
les
plus
anciennes,
sont
chaleureusement saluées). Ce récit pose le problème que pose
toute téléologie, tout discours sur les fins. Il simplifie les
choses, il ne relève dans l’histoire que ce qui convient à sa
visée. Mais il faut prendre conscience de la durée et de
l’épaisseur du temps qui nous sépare d’Auerbach. Pour un homme
de sa génération, le réalisme est encore quelque chose de tout
à fait frais, et qui, pas seulement dans une certaine vulgate
idéologique, recèle quelque chose de révolutionnaire. Auerbach
a vingt ans en 1912 : il est le contemporain des dernières
grandes œuvres qui se rattachent au grand réalisme (les romans
de Proust, de Romain Rolland, d’Aragon, de Thomas Mann par
exemple, les derniers romans d’Henry James et de Zola sont
encore tout récents). On ne peut pas comprendre l’importance
de Mimésis si l’on en ignore le caractère de grande modernité
qu’il eut en son temps. La question qui se pose à nous, c’est
évidemment de savoir si nous devons encore aujourd’hui
habituer les jeunes gens de ce pays à l’esprit de cette
modernité-là. Mais cette question, il peut être intéressant de
la poser aux élèves eux-mêmes. Le fait qu’ils ne soient pas de
grands lecteurs pour la plupart, et que pour un certain nombre
d’entre eux ils ne soient pas des lecteurs du tout, ne doit
pas nous faire penser qu’une pareille question ne les
intéresse pas. Lecteurs ou pas ils baignent encore, après
tout, par le biais d’un certain cinéma de facture française ou
américaine
classique
(et
a
fortiori
par
les
grandes
productions fictionnelles de la télévision française) dans le
bain du « grand réalisme », et ils ont, par le biais de leur
culture
cinématographique,
même
si
elle
est
purement
contemporaine et médiocre, la possibilité d’accéder à des
formes narratives-mimétiques très variées, et porteuses de
messages et de « visions du monde » très différentes. Ils
peuvent se saisir de la problématique des « visions de l’homme
et du monde » proposée par le roman à partir de ce que le
roman a enfanté et qui les concerne au premier chef parce
qu’il s’adresse à eux, le film. Et aussi la bande dessinée. Il
ne fait de doute pour personne je crois que le cinéma et ses
formes dégradées ont pris depuis longtemps maintenant (en
particulier, je pense, depuis l’apparition de la télévision
dans les foyers) le relai du roman dans la sphère médiatique
moderne, pour le meilleur et pour le pire du cinéma et du
roman. Ces deux formes narratives se faisaient concurrence
encore dans les années 30 et 40, et dans un excellent esprit
de respect mutuel et d’échange (c’est l’esprit de Faulkner, de
Chandler, de Malraux). Aujourd’hui la concurrence est écrasée
par la télévision (sans parler des jeux video), mais il faut
impérativement que les études littéraires tirent leur épingle
du jeu en faisant valoir le rapport de cousinage de toutes les
pratiques narratives-mimétiques actuellement dominantes avec
le roman dans la diversité de ses sous-genres et de ses
styles.
Mais je reviens à Auerbach. Le troisième aspect problématique
de cette téléologie réaliste est qu’elle identifie strictement
le roman à l’Europe. Ce n’était pas un problème pour la
génération d’Auerbach, mais c’en est un aujourd’hui que la
forme roman s’est exportée et imposée sur les cinq continents
comme la forme littéraire dominante, et que le roman est
aujourd’hui, de toute évidence, plus vigoureux et plus
intéressant hors d’Europe qu’en Europe. Mimésis propose une
version, aujourd’hui un peu périmée, de l’histoire européenne
depuis Homère jusqu’en 45 ; il identifie la forme roman comme
substance à l’histoire de l’occident, lequel est lui-même
associé fondamentalement au réalisme et au matérialisme.
Ce point de vue paneuropéen sur le roman est cependant
beaucoup plus vaste et beaucoup plus riche que celui qui est
en général le nôtre. J’insisterai plus tard sur ce point, mais
il est clair que le récit d’Auerbach donne une idée plus
exacte de l’histoire du roman, de la forme romanesque et de la
manière dont le roman, comme « médium » et comme discours,
pense le monde et le donne à penser, que s’il était centré sur
l’une quelconque des littératures européennes. Je reviendrai,
si vous le voulez bien, un peu plus tard sur cet aspect de la
question.
Thomas Pavel, professeur de littérature française et comparée
à l’université de Chicago, a proposé récemment une histoire du
roman, intitulée La pensée du roman, qui constitue en quelque
sorte une réponse à l’ouvrage d’Auerbach.
Pavel fait ce constat intéressant qu’à l’âge qu’il appelle
prémoderne le genre romanesque est éclaté en une série de
sous-genres
(le
genre
pastoral,
le
genre
héroïque
(alexandrin), le genre chevaleresque, plus tard le genre
picaresque, le roman analytique type Princesse de Clèves, le
genre libertin, etc.), qui proposent chacun une vision du
monde bien particulière, enracinée dans un style et dans un
type d’intrigue spécifique, un peu comme aujourd’hui le
spectateur de cinéma a le choix entre des films de genres très
différents l’ouvrant à des mondes différents : la comédie
légère, le mélodrame, le film social, le film historique, le
western, le film policier, etc. Mais, constate Pavel, à partir
du début du XIXème siècle (soit dans une période où
cristallisent à la fois la démarche réaliste et l’esprit
romantique), le genre romanesque s’unifie sur le modèle du
réalisme historique et social, au point d’avoir pu apparaître
comme une forme naturelle et figée à des générations de
lecteurs. Alors, tous les romans ou peu s’en faut s’écrivent
sur le même modèle. Les personnages sont toujours enracinés
dans un milieu ; ce sont des héros de la volonté, animés
d’idéaux puissants, et d’une sentimentalité passionnée, mais
leur milieu les handicape en les marquant du sceau de son
imperfection et de son insuffisance, et les meurtrit du poids
de ses chaînes, de ses préjugés, de ses normes, de ses
médisances (exemple-type : Madame Bovary). Les personnages
(ceux de Stendhal par exemple) sont pris dans un jeu qui fait
en quelque sorte osciller leur valeur : tantôt ils s’élèvent
avec grâce au-dessus du commun des mortels, tantôt leurs
préjugés et leurs imperfections les exposent à l’ironie ou à
l’humour du narrateur. La première règle de tous ces romans
est la vraisemblance : la théâtralité et la véracité des
dialogues, l’attention à toutes les variables lexicales,
tonales et accentuelles de la parole sociale ou privée,
l’exactitude et la finesse des détails d’intérêt psychologique
et sociologique, tout cela signifie la réalité des faits
représentés, et contribue à l'immersion affective du lecteur
dans l'univers du personnage.
Thomas Pavel fait un sort particulier au roman anglais et
français du XVIIIème siècle (pourquoi anglais et français ?
parce qu’il n’y a plus alors de roman espagnol, qu’il n’y a
plus depuis longtemps de roman italien, et pas encore de roman
allemand). C’est une période intermédiaire du roman, où
l’idéal moral que le roman prémoderne situait dans la
transcendance de valeurs sublimes (le roman courtois, le
fin’amor), ou en Dieu (le roman du graal), s’intériorise,
s’intimise (en Clarisse Harlowe, en Saint-Preux), et s’exprime
à la première personne, dans les mots simples, dans le langage
sincère d’êtres jeunes et innocents. Cette démarche n’exclut
pas – au contraire – l’attention aux détails réalistes. L’un
des plus beaux textes en langue française sur le genre
romanesque et sur la lecture de romans est L’Eloge de
Richardson que l’on doit à Diderot. Richardson : voilà un bon
exemple d’insertion par le roman d’un idéal moral dans le
monde empirique.
La thèse de Pavel est que l'idéalisme du roman de chevalerie,
du roman héroïque et de la pastorale continue à survivre après
que ces genres ont disparu, d’abord au XVIIIème siècle sous la
forme que je viens d’évoquer, ensuite dans les romans
réalistes et naturalistes. C’est là que Pavel contredit
fondamentalement Auerbach. La critique dix-neuviémiste, dans
son entreprise de déconstruction de la fiction réaliste, a
repéré depuis longtemps ces traces de l'invraisemblance propre
aux anciennes méthodes de dramatisation et de narration qui
continuent à transparaître au sein même des romans les plus
exemplaires
du
grand
réalisme, ces bribes d’imaginaire
gothique (dans Stendhal par exemple, grand amateur de Mme
Radcliffe et d’Horace Walpole), de musicalité rousseauiste
(dans
Balzac,
dans
Stendhal
encore),
ces
traits
« mythologiques » qui organisent en profondeur l’univers
zolien (je renvoie pour cela aux travaux de Roger Ripoll ou
d’Henri Mitterand). Ceci confère aux univers romanesques
réalistes une moins grande stabilité, une moins grande clarté
qu’il n’y paraît au premier abord. Chez Stendhal, qui est
certainement celui qui pousse le plus loin l’ambiguïté, la
référence chevaleresque, la référence courtoise, qui peuvent
être mobilisées avec une foi fervente par les personnages et
par le narrateur lui-même, peuvent aussi faire de la part des
mêmes instances l’objet d’une ironisation vinaigrée, au nom de
l’esprit mathématique et du principe de réalité. C’est ainsi
que de grandes chevauchées à travers l’Europe, avec coups de
feu, déguisements, amours fous et nuits d’amour derrière les
fenêtres
de
vieilles
demeures
seigneuriales,
avec
comportements
sacrificiels,
démonstrations
de
haute
religiosité, désespoirs mortels et bonheurs « divins », en
bref des scénarios tout à fait dignes de Chrétien de Troyes,
de L’Arioste ou de Brantôme, selon la revendication explicite
de Stendhal et l’analyse non moins explicite de Pavel, peuvent
animer des romans qui, par ailleurs, sont aussi les prototypes
du réalisme social, du roman de la lucidité politique et
économique dont Engels et Marx feront bientôt l’éloge.
C'est pourquoi Pavel étudie la formation du roman moderne "en
insistant autant sur la création de formules nouvelles que sur
leur dépendance à l'égard des traditions narratives en place"
(p. 43).
Le projet de Pavel vise donc à comprendre l'évolution du roman
dans la longue durée, mais sa démarche n’est pas dépendante
d’une logique linéaire ni continue. Pour Pavel il s’agit
d’étudier
"la
logique
interne [du]
devenir
[du
genre
romanesque] et le dialogue que ses représentants engagent
entre eux à travers les âges" (p. 37).
Cela
me
semble
particulièrement
intéressant
dans
la
perspective de la constitution d’un corpus de textes pour un
travail collectif en classe : l’hétérogénéité séculaire,
périodique, d’un corpus, qui à coup sûr est souhaitable, ne
doit pas nécessairement déboucher sur l’étude des périodes les
unes contre les autres. Pour inviter les jeunes gens à la
lecture des romans et pour les initier à la sémantique propre
aux univers romanesques, il y a peut-être quelque chose
d’intéressant aussi à tirer du fait que chez Stendhal comme
chez Madame de La Fayette les hommes errent à cheval et que
les femmes tristes finissent au couvent : qu’il y a un
vocabulaire narratif du roman qui transcende les époques (de
même qu’au cinéma les révolvers, les chapeaux et les miroirs,
qui ont toujours été d’un effet puissant, sont loin d’avoir
lassé le public, en France comme en Corée).
Il existe une autre manière d’interroger le modèle du grand
réalisme, qui est de le confronter aux créations romanesques
qui se sont élaborées en réponse à lui, voire contre lui. Ce
sont des romanciers comme Joyce, Virginia Woolf, Dostoïevski,
Kafka qui ont permis aux théoriciens de la littérature de
montrer que le roman de la vraisemblance parfaite, de
l’illusion
parfaite,
n’était pas naturel : la pratique
artistique a toujours un temps d’avance sur la critique et sur
la théorie. C’est la raison pour laquelle il eût été bon,
lorsqu’est
apparue
dans
les
programmes
la
nécessité
d’enseigner aux élèves des lycées et même des collèges les
rudiments de la narratologie et de la poétique des genres, il
eût été bon, dis-je, d’introduire aussi dans les programmes
les grands récits discontinus, dialogiques et inquiétants qui
ont bouleversé, comme dit Jauss, « l’horizon d’attente » des
lecteurs de romans, et qui pour cette raison ont rendu
possible et intéressant qu’on décrive le fonctionnement de ce
qui, jusque là, allait parfaitement de soi. Le problème, pour
nous enseignants de littérature française, c’est que ces
grandes créations romanesques modernistes sont pour la plupart
étrangères - de même que la poétique moderne, même si
l’université française a depuis quarante ans été en pointe
dans ce domaine, a ses racines à l’étranger, en Russie et en
Allemagne notamment.
Mais il n’y a guère de chance que les élèves, qui baignent
jusqu’au cou dans l’esthétique réaliste (c’est celle de la
plupart des films, des affiches, des feuilletons télévisés, et
même des jeux vidéo), qui baignent dans la logique du
vraisemblable, qui est aussi celle du moindre risque, et,
disons-le, dans une idéologie du réalisme qu’on eût dit
bourgeoise naguère, il n’y a guère de chance que les élèves
s’intéressent à la fabrique du réalisme, si on ne leur montre
pas qu’il y a aussi autre chose. Si je puis me permettre une
comparaison loufoque, actuellement, à peu près tout le monde
sait se servir d’une voiture, mais seuls les gens du métier
étudient la mécanique automobile. Mais il est presque certain
que, quand on sera passé à un autre moyen de transport que la
voiture à essence, on rendra compte dans les livres et dans
les cours d’histoire, par un petit schéma, du fonctionnement
de la voiture à essence. Nous ne pouvons peut-être pas exiger
des élèves qu’ils adoptent un point de vue critique et
analytique sur l’art de faire passer pour vraies des fictions,
si cet art est précisément celui qui détermine leur vie de
citoyens. C’est d’un grand intérêt, mais c’est trop leur
demander si personne dans la société n’est suffisamment en vue
pour montrer l’intérêt de la critique, et si (pour revenir à
mon point de départ) les œuvres romanesques qui ont contesté
le sacro-saint principe de la vraisemblance réaliste, et
envisagé la réalité humaine sur d’autres bases, ne figurent
pas dans les programmes de l’enseignement secondaire.
Mais j’en viens maintenant au développement du problème.
Nul peut-être mieux que le théoricien Georg Lukacs n’a
contribué à établir la réputation du modèle du « grand
réalisme » (l’expression est d’ailleurs de lui). Il construit
sa théorie en réaction à la parution, au début du siècle, de
textes romanesques expérimentaux (ceux de Proust, et surtout
de Joyce, de Virginia Woolf et de leurs émules, par exemple
Alfred Döblin en Allemagne), textes qu’il juge décadents sur
le plan de la maîtrise artistique, et caractérisés par un
subjectivisme
« tendancieux »
(qui
pointerait
déjà
chez
Flaubert). Le grand réalisme, pour Lukacs, c’est le roman qui
est capable de rendre compte de la marche de l’histoire
humaine et qui fait voir distinctement comment va le monde.
C’est donc d’abord un grand récit, dont les personnages sont
des acteurs au sens plein du terme, ou si l’on veut des héros
au sens épique du terme, aux prises avec des désirs cardinaux,
dans des situations dramatiques et hautement signifiantes sur
le plan social, et non de simples spectateurs des choses
(comme c’est le cas, d’après Lukacs, dans l’œuvre de Flaubert,
caractéristique
du
« petit
réalisme »
d’une
bourgeoisie
désillusionnée sur son propre compte, mais incapable de se
tourner vers d’autres horizons que celui de sa propre
décadence – Nietzche aussi, dans un autre contexte idéologique
cependant, parle du « cul de plomb » de Flaubert). Dans la
théorie de Lukacs, il est donc question dans un même mouvement
des qualités narratives et des qualités mimétiques du texte,
les unes n’allant pas sans les autres. Ou, pour reprendre des
catégories dont je sais l’importance dans les programmes du
secondaire : « narratif » et « descriptif » sont un seul et
même problème, ou sont deux problèmes liés de manière
organique par le grand réalisme (et par lui seul). C’est parce
que le récit est à la fois complexe, puissant, et en prise sur
l’histoire, qu’il délivre une image complète, cohérente,
compacte, et intelligible du monde sensible. Le grand réalisme
est initié pour Lukacs par le roman historique scottien (qui,
en effet, est une des références fondamentales de Balzac) ;
son dernier représentant, du vivant du critique, est Thomas
Mann ; ses représentants les plus accomplis sont Balzac,
Tolstoï, et dans une moindre mesure Stendhal.
Mais pour bien comprendre l’importance du débat dans lequel
s’engage Lukacs, il faut donner la parole à chaque partie.
Joyce, Woolf, Döblin, comme avant eux Dostoïevski, comme après
eux Sarraute, Faulkner, et dans une moindre mesure Camus,
écrivent précisément en réaction au modèle réaliste et
classique européen que je viens d’évoquer. Ils écrivent
d’abord en réaction à ce roman-système, méthodique et fermé –
dominé par un narrateur savant, jugeant et professant. Et ils
remettent en cause la conception que ce roman suppose d’un
monde lisible dans ses parties, dans ses détails comme dans sa
globalité, cette conception aussi d’un espace et d’un temps
continus, qu’on peut arpenter et mesurer patiemment (comme
Zola dans ses carnets), d’un monde plein et pansémiotique, qui
s’offre à l’herméneute sur la base du visible, dont le sens
affleure à la surface (sur les corps des personnages, sur les
meubles
de
leurs
appartements,
dans
les
mots
qu’ils
prononcent), et qui peut se dire en se mettant en images, qui
se prête sans perte de sens à l’universelle imagerie.
Bertolt Brecht accompagne cette réflexion critique générale
sur la mimésis réaliste-classique d’une manière originale et
qui eut sur l’histoire de la critique française une influence
considérable. Pour Brecht, ce qui doit être remis en cause
dans l’esthétique réaliste-classique, c’est fondamentalement
le projet d’une illusion parfaite, assignant au spectateur de
théâtre, mais aussi bien au lecteur de roman, une fonction de
récepteur émotif et intellectuellement passif. L’œuvre doit
s’ouvrir à l’investissement intellectuel du récepteur, les
personnages doivent stimuler un questionnement sceptique, et
non simplement s’offrir à l’accompagnement émotionnel du
lecteur ou du spectateur. Et puisque miroir il y a, il doit
renvoyer au récepteur une image renouvelée de lui-même et de
ses conditions personnelles d’existence, et lui permettre de
remettre en cause l’univers autolégitimé où il mène cette
existence. En bref, il s’agit que cette enquête que les
personnages suscite se retourne finalement sur le récepteur
lui-même. Ce sont les principes que Brecht applique (ou pense
appliquer) dans son roman Les Affaires de Monsieur Jules
César,
passionnante
(mais
ce
mot
est-il
brechtien ?)
déconstruction, faite par un journaliste, du mythe de César (à
la manière de Citizen Kane – grand film brechtien).
Brecht et le brechtisme ne sont pas étrangers, à leur manière,
à la naissance de la discipline moderne appelée poétique, à la
poétique moderne analytique et déconstructionniste, avec son
mot
d’ordre
de
non-participation
émotionnelle,
de
neutralisation des contenus (légitimé encore récemment par la
notion de « lectant » chez Vincent Jouve) et de scepticisme
moral et politique. Et, même si quelqu’un comme Genette se
réclame
de
la
tradition
rhétorique
et
poétique
aristotélicienne, son travail répond, partiellement, à des
préoccupations qui sont brechtiennes. Il est beaucoup plus
sceptique (même dans l’art de classer les objets) que le père
de la poétique.
Cependant, et j’espère ne pas vous perdre dans les méandres de
ces considérations peut-être un peu superflues, Genette (et
plus encore Philippe Hamon) travaillent à la description des
procédures narratives qui sont principalement celles du
« grand
réalisme »
et
de
l’illusion
parfaite.
Si
les
enseignants sont tentés, quand il s’agit d’étudier le roman et
ses personnages, et le monde romanesque comme vision du monde
réel, d’ancrer d’entrée de jeu leur réflexion dans le contexte
du dix-neuvième siècle et du réalisme, c’est aussi parce que
les outils théoriques dont ils disposent, et qu’on leur
demande d’utiliser – et qui sont les outils que tout le monde
utilise - le narrateur omniscient, la focalisation interne, le
discours indirect libre, la description, l’effet de réel, etc.
– ont été élaborés à la lecture des romans réalistes et
naturalistes, et conçus pour décrire le fonctionnement de ces
fictions-là : ils sont adaptés à Flaubert, à Zola, à
Maupassant,
aux
Goncourt, beaucoup plus qu’à Voltaire,
Diderot, Chateaubriand, Genet, Gide, Breton, ou même qu’à
Stendhal ou Gracq. Autrement dit : même si les enseignants
n’étaient pas tentés d’ancrer leur réflexion dans le contexte
du réalisme du dix-neuvième siècle, ils seraient d’une
certaine manière obligés de le faire par l’usage de notions
qui renvoient originellement à ce contexte.
Bakhtine montre que la vision du monde et de l’homme proposée
par le roman dostoïevskien ne fait pas l’objet d’un discours
cohérent professé par un narrateur en surplomb. Le roman
dostoïevskien (et aussi bien le roman joycien par exemple, ou
le roman faulknérien) n’est pas, en ce sens, « monologique »,
comme le sont La Comédie humaine ou Guerre et Paix. Le roman
dostoïveskien rend compte au contraire, sans les juger,
d’expériences humaines séparées, de croyances, de discours
savants et philosophiques qui s’énoncent dans des langages
différents, de morales inconciliables, et il les confronte,
les fait dialoguer, sans énoncer de préférence, à travers des
personnages dont la fonction de locuteurs est décuplée par
rapport au roman traditionnel (au détriment de la voix
narratoriale). Le narrateur perd une partie de ses privilèges
(par rapport au schéma classique) ; en particulier, sa
fonction
explicative
et
judiciaire
est
systématiquement
relativisée par les prises de paroles des personnages
principaux, qui disposent tous d’une autorité intellectuelle
admirable, mais néanmoins insuffisante pour que le lecteur
puisse accepter de s’identifier à leur discours et à leur
vision.
Les
conduites
des
personnages
restent
parfois
mystérieuses (dans des décors de mégapole moderne qui servent
naturellement ce mystère), au point parfois d’en être
sidérantes. Voilà ce que Bakhtine appelle le roman « ouvert »
ou « dialogique ». Voilà ce que Lukacs refuse comme mal cousu,
comme grossièrement monté, comme obscur et bavard, et comme
trop subjectif.
Même si Bakhtine a certainement meilleure presse que Lukacs
parmi nous, ne serait-ce que parce que la notion de
« dialogisme » circule un peu partout, il est, de toute
évidence, le grand perdant dans cette affaire, du moins en
territoire français. Dostoïevski, puis Faulkner et Dos Passos,
ont beau avoir été très à la mode en France (et avoir eu des
promoteurs aussi prestigieux que Gide, Camus et Sartre),
jamais de littérature française d’inspiration dostoïevskienne
ou faulknérienne n’a vraiment vu le jour. Le modèle de notre
« grand »
roman
réaliste
est
trop
puissant
(et
plus
profondément
notre
longue
tradition
psychologique
et
moraliste) pour qu’autre chose ait pu véritablement je ne dis
pas s’inventer mais s’installer dans nos usages de la
littérature. Dans La Peste par exemple, Camus renonce à
l’audace de L’Etranger, pour revenir à une narration plus
classique dans sa forme et plus ouvertement didactique. C’est
« l’horizon d’attente » du public français qui est ici en jeu.
Les cinéastes de la Nouvelle Vague furent brechtiens et avantgardistes. Mais la grande référence littéraire de Truffaut,
Godard et Rivette, c’est tout de même Balzac.
C’est pourquoi, dans un corpus de textes visant à montrer la
variété formelle du genre roman, je trouverais tout à fait
normal, tout à fait important, tout à fait essentiel à la
culture des jeunes gens, de leur mettre sous les yeux et de
leur faire étudier un passage de Faulkner, de Dos Passos, de
Boulgakov ou de Dostoïevski, de Virginia Woolf ou de Joyce,
pour ne citer que des auteurs qui, vous l’aurez compris, ont
de l’importance à mes yeux. Et, pour le dire tout net, il me
paraît impossible de montrer tout l’intérêt et toute la
variété de la forme roman à partir d’un corpus uniquement
français.
Le fait que ces objets soient mal connus ne me paraît pas être
une bonne raison de ne pas les soumettre à l’investigation des
élèves, même s’ils ont tendance à réclamer des recettes, des
listes de notions figées, et même si il faut bien le dire
l’enseignement de masse justifie ces pratiques. On ne fait
jamais si bien voir l’intérêt d’une méthode et d’une notion
que face à des objets nouveaux, dans la difficulté.
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