daniel1,1 - iHaveBook

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Annotation
Au XXIe siècle, une secte promettant l'immortalité à ses membres a supplanté les religions
traditionnelles.Chacundesadeptes,devenuvieux,sesuicideenlaissantunéchantillond'ADNetun
récitdevie.Clonéindéfinimenttousles50ans,ilmèneplusieurssièclesd'unevieesseuléeoùles
sentimentsn'ontpascours.
MichelHouellebecq
premièrepartie.COMMENTAIREDEDANIEL24
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deuxièmepartie.COMMENTAIREDEDANIEL25
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troisièmepartie.COMMENTAIREFINAL,ÉPILOGUE
MichelHouellebecq
Lapossibilitéd'uneîle
Pour Antonio Munoz Ballesta et sa femme
Nico,
sansl'amitiéetlagrandegentillesse
desquelsl'écrituredecelivren'auraitpasété
possible.
Soyezlesbienvenusdanslavieéternelle,mesamis.
Ce livre doit sa naissance à Harriet Wolff, une journaliste allemande que j'ai rencontrée à
Berlinilyaquelquesannées.Avantdemeposersesquestions,Harrietasouhaitémeraconterune
petitefable.Cettefablesymbolisait,selonelle,lapositiond'écrivainquiestlamienne.
Jesuisdansunecabinetéléphonique,aprèslafindumonde.Jepeuxpasserautantdecoupsde
téléphonequejeveux,iln'yaaucunelimite.Onignoresid'autrespersonnesontsurvécu,ousimes
appels ne sont que le monologue d'un désaxé. Parfois l'appel est bref, comme si l'on m'avait
raccrochéaunez;parfoisilseprolonge,commesil'onm'écoutaitavecunecuriositécoupable.Iln'y
anijour;ninuit;lasituationnepeutpasavoirdefin.
Soislabienvenuedanslavieéternelle,Harriet.
Qui,parmivous,méritelavieéternelle?
Monincarnationactuellesedégrade;jenepensepasqu'ellepuissetenirencorelongtemps.Je
saisquedansmaprochaineincarnationjeretrouveraimoncompagnon,lepetitchienFox.
Le bienfait de la compagnie d'un chien tient à ce qu'il est possible de le rendre heureux; il
demandedeschosessisimples,sonegoestsilimité.Ilestpossiblequ'àuneépoqueantérieureles
femmessesoienttrouvéesdansunesituationcomparable–prochedecelledel'animaldomestique.Il
y avait sans doute une forme de bonheur domotique lié au fonctionnement commun, que nous ne
parvenonsplusàcomprendre;ilyavaitsansdouteleplaisirdeconstituerunorganismefonctionnel,
adéquat,conçupouraccomplirunesériediscrètedetâches–etcestâches,serépétant,constituaient
la série discrète des jours. Tout cela a disparu, et la série des tâches; nous n'avons plus vraiment
d'objectifassignable;lesjoiesdel'êtrehumainnousrestentinconnaissables,sesmalheursàl'inverse
nepeuventnousdécoudre.Nosnuitsnevibrentplusdeterreurnid'extase;nousvivonscependant,
noustraversonslavie,sansjoieetsansmystère,letempsnousparaîtbref.
Lapremièrefoisquej'airencontréMarie22,c'étaitsurunserveurespagnolbasdegamme;les
tempsdeconnexionétaienteffroyablementlongs.
Lafatigueoccasionnée
ParlevieuxHollandaismort
N'estpasquelquechosequis'atteste
Bienavantleretourdumaître.
2711,325104,13375317,452626. À l'adresse indiquée j'eus la vision de sa chatte – saccadée,
pixellisée, mais étrangement réelle.Était-elle une vivante, une morte ou une intermédiaire? Plutôt
uneintermédiaire,jecrois;maisc'estunechosedontilétaitexcludeparler.
Les femmes donnent une impression d'éternité, avec leur chatte branchée sur les mystères –
commes'ils'agissaitd'untunnelouvrantsurl'essencedumonde,alorsqu'ilnes'agitqued'untrouà
nainstombéendésuétude.Siellespeuventdonnercetteimpression,tantmieuxpourelles;maparole
estcompatissante.
Lagrâceimmobile,
Sensiblementécrasante
Quidécouledupassagedescivilisations
N'apaslamortpourcorollaire.
Ilauraitfallucesser.Cesserlejeu,l'intermédiation,lecontact;maisilétaittroptard.258,129,
3727313,11324410.
La première séquence était prise d'une hauteur. D'immenses bâches de plastique gris
recouvraient la plaine; nous étions au nord d'Almeria. La cueillette des fruits et des légumes qui
poussaient sous les serres était naguère effectuée par des ouvriers agricoles – le plus souvent
d'originemarocaine.Aprèsl'automatisation,ilss'étaientévaporésdanslessierrasenvironnantes.
En plus des équipements habituels – centrale électrique alimentant la barrière de protection,
relaissatellite,capteurs–l'unitéProyeccionesXXI,13disposaitd'ungénérateurdeselsminéraux,et
desapropresourced'eaupotable.Elleétaitéloignéedesgrandsaxes,etnefiguraitsuraucunecarte
récente – sa construction était postérieure aux derniers relevés. Depuis la suppression du trafic
aérienetl'établissementd'unbrouillagepermanentsurlesbandesdetransmissionsatellite,elleétait
devenuevirtuellementimpossibleàrepérer.
Laséquencesuivanteauraitpuêtreunrêve.Unhommequiavaitmonvisagemangeaitunyaourt
dansuneusinesidérurgique;lemoded'emploidesmachines-outilsétaitrédigéenturc;ilétaitpeu
probablequelaproductionvienneàredémarrer.
12,12,533,8467.
LesecondmessagedeMarie22étaitainsilibellé:
Jesuisseulecommeuneconne
Avecmon
Con.
245535,43,3.Quandjedis«je»,jemens.Posonsle«je»delaperception–neutreetlimpide.
Mettons-leenrapportavecle«je»del'intermédiation–entantquetel,moncorpsm'appartient;ou,
plusexactement,j'appartiensàmoncorps.Qu'observons-nous?Uneabsencedecontact.Craignezma
parole.
Jenesouhaitepasvoustenirendehorsdecelivre;vousêtes,vivantsoumorts,deslecteurs.
Celasefaitendehorsdemoi;etjesouhaitequecelasefasse–ainsi,danslesilence.
Contrairementàl'idéerequise,
Laparolen'estpascréatriced'unmonde;
L'hommeparlecommelechienaboie
Pourexprimersacolère,OHsacrainte.
Leplaisirestsilencieux,
Toutcommel'estl'étatdebonheur.
Le moi est la synthèse de nos échecs; mais ce n'est qu'une synthèse partielle. Craignez ma
parole.
Celivreestdestinéàl'édificationdesFuturs.Leshommes,sediront-ils,ontpuproduirecela.
Cen'estpasrien;cen'estpastout;nousavonsaffaireàuneproductionintermédiaire.
Marie22, si elle existe, est une femme dans la même mesure où je suis un homme; dans une
mesurelimitée,réfutable.
J'approche,moiaussi,delafindemonparcours.
Nulneseracontemporaindelanaissancedel'Esprit,sicen'estlesFuturs;maislesFutursne
sontpasdesêtres,ausensoùnousl'entendons.Craignezmaparole.
premièrepartie.COMMENTAIREDEDANIEL24
DANIEL1,1
Or,quefaitunratenéveil?Ilrenifle.»
Jean-Didier–Biologiste
Comme ils restent présents à ma mémoire, les premiers instants de ma vocation de bouffon!
J'avais alors dix-sept ans, et je passais un mois d'août plutôt morne dans un club all inclusive en
Turquie – c'est d'ailleurs la dernière fois que je devais partir en vacances avec mes parents. Ma
cormedesœur-elleavaittreizeansàl'époque-commençaitàallumertouslesmecs.C'étaitaupetit
déjeuner; comme chaque matin une queue s'était formée pour les œufs brouillés, dont les estivants
semblaientparticulièrementfriands.Àcôtédemoi,unevieilleAnglaise(sèche,méchante,dugenreà
dépecer des renards pour décorer son living-room), qui s'était déjà largement servie d'œufs, rafla
sanshésiterlestroisdernièressaucissesgarnissantleplatdemétal.Ilétaitonzeheuresmoinscinq,
c'était la fin du service du petit déjeuner, il paraissait impensable que le serveur apporte de
nouvelles saucisses. L'Allemand qui faisait la queue derrière elle se figea sur place; sa fourchette
déjàtendueversunesaucisses'immobilisaàmi-hauteur,lerougedel'indignationemplitsonvisage.
C'étaitunAllemandénorme,uncolosse,plusdedeuxmètres,aumoinscentcinquantekilos.J'aicru
uninstantqu'ilallaitplantersafourchettedanslesyeuxdel'octogénaire,oulaserrerparlecouetlui
écraserlatêtesurledistributeurdeplatschauds.Elle,commesiderienn'était,aveccetégoïsme
sénile,devenuinconscient,desvieillards,revenaitentrottinantverssatable.L'Allemandpritsurlui,
jesentisqu'ilprenaiténormémentsurlui,maissonvisagerecouvrapeuàpeusoncalmeetilrepartit
tristement,sanssaucisses,endirectiondesescongénères.
Àpartirdecetincident,jecomposaiunpetitsketchrelatantunerévoltesanglantedansunclub
devacances,déclenchéepardesdétailsminimescontredisantlaformuleallinclusive;unepénurie
de saucisses au petit déjeuner, suivie d'un supplément à payer pour le minigolf. Le soir même je
présentaicesketchlorsdelasoirée«Vousavezdutalent!»(unsoirparsemainelespectacleétait
composé de numéros proposés par les vacanciers, à la place des animateurs professionnels);
j'interprétaistouslespersonnagesàlafois,débutantainsidanslavoieduonemanshowdontjene
devais pratiquement plus sortir, tout au long de ma carrière. Presque tout le monde venait au
spectacle d'après-dîner, il n'y avait pas grand-chose à foutre jusqu'à l'ouverture de la discothèque;
celafaisaitdéjàunpublicdehuitcentspersonnes.Maprestationobtintunsuccèstrèsvif,beaucoup
riaientauxlarmesetilyeutdesapplaudissementsnourris.Lesoirmême,àladiscothèque,unejolie
brune appelée Sylvie me dit que je l'avais beaucoup fait rire, et qu'elle appréciait les garçons qui
avaientlesensdel'humour.ChèreSylvie.C'estainsiquejeperdismavirginité,etquesedécidama
vocation.
Après mon baccalauréat, je m'inscrivis à un cours d'acteurs; s'ensuivirent des années peu
glorieusespendantlesquellesjedevinsdeplusenplusméchant,etparconséquentdeplusenplus
caustique; le succès, dans ces conditions, finit par arriver – d'une ampleur, même, qui me surprit.
J'avaiscommencépardespetitssketchessurlesfamillesrecomposées,lesjournalistesduMonde,
la médiocrité des classes moyennes en général -je réussissais très bien les tentations incestueuses
desintellectuelsenmilieudecarrièrefaceàleursfillesoubelles-filles,lenombrilàl'airetlestring
dépassantdupantalon.Enrésumé,j'étaisunobservateuracérédelaréalitécontemporaine;onme
comparait souvent à Pierre Desproges. Tout en continuant à me consacrer au one man show,
j'acceptaiparfoisdesinvitationsdansdesémissionsdetélévisionquejechoisissaispourleurforte
audience et leur médiocrité générale. Je ne manquais jamais de souligner cette médiocrité,
subtilement toutefois: il fallait que le présentateur se sente un peu en danger, mais pas trop. En
somme,j'étaisunbonprofessionnel;j'étaisjusteunpeusurfait.Jen'étaispasleseul.
Jeneveuxpasdirequemessketchesn'étaientpasdrôles;drôles,ilsl'étaient.J'étais,eneffet,un
observateuracérédelaréalitécontemporaine;ilmesemblaitsimplementquec'étaitsiélémentaire,
qu'il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine: nous avions tant simplifié,
tantélagué,tantbrisédebarrières,detabous,d'espéranceserronées,d'aspirationsfausses;ilrestait
sipeu,vraiment.Surleplansocialilyavaitlesriches,ilyavaitlespauvres,avecquelquesfragiles
passerelles – l'ascenseur social, sujet sur lequel il était convenu d'ironiser; la possibilité plus
sérieuse de se ruiner. Sur le plan sexuel il y avait ceux qui inspiraient le désir, et ceux qui n'en
inspiraientaucun:mécanismeexigu,avecquelquescomplicationsdemodalité(l'homosexualité,etc.),
quandmêmeaisémentrésumableàlavanitéetàlacompétitionnarcissique,déjàbiendécritespar
lesmoralistesfrançaistroissièclesauparavant.Ilyavaitbiensûrparailleurslesbravesgens,ceux
quitravaillent,quiopèrentlaproductioneffectivedesdenrées,ceuxaussiqui–demanièrequelque
peucomique,oupathétiquesil'onveut(maisj'étais,avanttout,uncomique)-sesacrifientpourleurs
enfants; ceux qui n'ont ni beauté dans leur jeunesse, ni ambition plus tard, ni richesse jamais; qui
adhèrentcependantdetoutcœur–etmêmelespremiers,avecplusdesincéritéquequiconque–aux
valeurs de la beauté, de la jeunesse, de la richesse, de l'ambition et du sexe; ceux qui forment, en
quelquesorte,leliantdelasauce.Ceux–lànepouvaient,j'aileregretdeledire,pasconstituerun
sujet.J'enintroduisaisquelques-unsdansmessketchespourdonnerdeladiversité,del'effetderéel;
je commençais quand même sérieusement à me lasser. Le pire est que j'étais considéré comme un
humaniste;unhumanistegrinçant,certes,maisunhumaniste.Voici,poursituer,unedesplaisanteries
quiémaillaientmesspectacles:
«Tusaiscommentonappellelegrasqu'yaautourduvagin?
–Non.
–Lafemme.»
Choseétrange,j'arrivaisàplacercegenredetrucssanscesserd'avoirdebonnescritiquesdans
Elle et dans Télérama; il est vrai que l'arrivée des comiques beurs avait revalidé les dérapages
machistes, et que je dérapais concrètement avec grâce: lâchage de carres, reprise, tout dans le
contrôle.Finalement,leplusgrandbénéficedumétierd'humoriste,etplusgénéralementdel'attitude
humoristiquedanslavie,c'estdepouvoirsecomportercommeunsalaudentouteimpunité,etmême
de pouvoir grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout
avecl'approbationgénérale.
Monhumanismesupposéreposaitenréalitésurdesbasesbienminces:unevaguesailliesurles
buralistes,uneallusionauxcadavresdesclandestinsnègresrejetéssurlescôtesespagnolesavaient
suffiàmevaloiruneréputationd'hommedegaucheetdedéfenseurdesdroitsdel'homme.Homme
de gauche, moi? J'avais occasionnellement pu introduire dans mes sketches quelques
altermondialistes, vaguement jeunes, sans leur donner de rôle immédiatement antipathique; j'avais
occasionnellementpucéderàunecertainedémagogie:j'étais,jelerépète,unbonprofessionnel.Par
ailleursj'avaisunetêted'Arabe,cequifacilite;leseulcontenurésidueldelagaucheencesannées
c'étaitPantiracisme,ouplusexactementleracismeantiblancs.Jenecomprenaisd'ailleurspastrès
biend'oùmevenaitcefacièsd'Arabe,deplusenpluscaractéristiqueaufildesannées:mamèreétait
d'origineespagnoleetmonpère,àmaconnaissance,breton.Masœurparexemple,lapetitepétasse,
avaitindiscutablementletypeméditerranéen,maisellen'étaitpasmoitiéaussibasanéequemoi,et
ses cheveux étaient lisses. On aurait pu s'interroger: ma mère s'était-elle montrée d'une fidélité
scrupuleuse? Ou avais-je pour géniteur un Mustapha quelconque? Ou même -autre hypothèse – un
Juif?Fuckwiththat:lesArabesvenaientàmesspectacles,massivement–lesJuifsaussid'ailleurs,
quoiqueunpeumoins;ettouscesgenspayaientleurticket,pleintarif.Onsesentconcernéparles
circonstancesdesamort,c'estcertain;parlescirconstancesdesanaissance,c'estplusdouteux.
Quantauxdroitsdel'homme,bienévidemment,jen'enavaisrienàfoutre;c'estàpeinesije
parvenaisàm'intéresserauxdroitsdemaqueue.
Danscedomaine,lasuitedemacarrièreavaitàpeuprèsconfirmémonpremiersuccèsduclub
de vacances. Les femmes manquent d'humour en général, c'est pourquoi elles considèrent l'humour
commefaisantpartiedesqualitésviriles;lesoccasionsdedisposermonorganedansundesorifices
adéquats ne m'ont donc pas manqué, tout au long de ma carrière. Au vrai, ces coïts n'eurent rien
d'éclatant:lesfemmesquis'intéressentauxcomiquessontengénéraldesfemmesunpeuâgées,aux
approchesdelaquarantaine,quicommencentàsentirquel'affairevamaltourner.Certainesavaient
ungroscul,d'autresdesseinsengantdetoilette,parfoislesdeux.Ellesn'avaient,ensomme,riende
trèsbandant;etquandl'érectiondiminue,quandmême,ons'intéressemoins.Ellesn'étaientpastrès
vieilles, non plus; je savais qu'aux approches de la cinquantaine elles rechercheraient de nouveau
deschosesfausses,rassurantesetfaciles–qu'ellesnetrouveraientd'ailleurspas.Dansl'intervalle,
jenepouvaisqueleurconfirmer–bieninvolontairement,croyez-moi,cen'estjamaisagréable–la
décroissance de leur valeur erotique; je ne pouvais que confirmer leurs premiers soupçons, leur
instillermalgrémoiunevisiondésespéréedelavie:noncen'étaitpaslamaturitéquilesattendait,
maissimplementlavieillesse;cen'étaitpasunnouvelépanouissementquiétaitauboutduchemin,
maisunesommedefrustrationsetdesouffrancesd'abordminimes,puistrèsviteinsoutenables;ce
n'étaitpastrèssain,toutcela,pastrèssain.Laviecommenceàcinquanteans,c'estvrai;àceciprès
qu'ellesetermineàquarante.
DANIEL24,1
Regardelespetitsêtresquibougentdanslelointain;regarde.Cesontdeshommes.
Danslalumièrequidécline,j'assistesansregretàladisparitiondel'espèce.Undernierrayon
de soleil rase la plaine, passe au-dessus de la chaîne montagneuse qui barre l'horizon vers l'Est,
teintelepaysagedésertiqued'unhalorouge.Lestreillagesmétalliquesdelabarrièredeprotection
qui entoure la résidence étincellent. Fox gronde doucement; il perçoit sans doute la présence des
sauvages. Pour eux je n'éprouve aucune pitié, ni aucun sentiment d'appartenance commune; je les
considère simplement comme des singes un peu plus intelligents, et de ce fait plus dangereux. Il
m'arrivededéverrouillerlabarrièrepourportersecoursàunlapin,ouàunchienerrant;jamaispour
portersecoursàunhomme.
Jamais je n'envisagerais, non plus, de m'accoupler à une femelle de leur espèce. Souvent
territoriale chez les invertébrés et les plantes, la barrière interspécifique devient principalement
comportementalechezlesvertébréssupérieurs.
Unêtreestfaçonné,quelquepartdanslaCitécentrale,quiestsemblableàmoi;iladumoins
mes traits, et mes organes internes. Lorsque ma vie cessera, l'absence de signal sera captée en
quelques nanosecondes; la fabrication de mon successeur sera aussitôt mise en route. Dès le
lendemain, le surlendemain au plus tard, la barrière de protection sera rouverte; mon successeur
s'installeraentrecesmurs.Ilseraledestinatairedecelivre.
La première loi de Pierce identifie la personnalité à la mémoire. Rien n'existe, dans la
personnalité, que ce qui est mémorisable (que cette mémoire soit cognitive, procédurale ou
affective);c'estgrâceàlamémoire,parexemple,quelesommeilnedissoutnullementlasensation
d'identité.
SelonlasecondeloidePierce,lamémoirecognitiveapoursupportadéquatlelangage.
LatroisièmeloidePiercedéfinitlesconditionsd'unlangagenonbiaisé.
LestroisloisdePierceallaientmettrefinauxtentativeshasardeusesdedownloadingmémoriel
par l'intermédiaire d'un support informatique au profit d'une part du transfert moléculaire direct,
d'autrepartdecequenousconnaissonsaujourd'huisouslenomderécitdevie,initialementconçu
commeunsimplecomplément,unesolutiond'attente,maisquiallait,àlasuitedestravauxdePierce,
prendre une importance considérable. Ainsi, cette avancée logique majeure allait curieusement
conduire à la remise à l'honneur d'une forme ancienne, au fond assez proche de ce qu'on appelait
jadisl'autobiographie.
Concernantlerécitdevie,iln'yapasdeconsigneprécise.Ledébutpeutavoirlieuenn'importe
quelpointdelatemporalité,demêmequelepremierregardpeutseporterenn'importequelpointde
l'espaced'untableau;l'importantestque,peuàpeu,l'ensembleressurgisse.
DANIEL1,2
«Quandonvoitlesuccèsdesdimanches
sansvoiture,lapromenadelelongdesquais,
onimaginetrèsbienlasuite…»
Gérard–ChauffeurDeTaxi
Il m'est à peu près impossible aujourd'hui de me souvenirpourquoij'ai épousé ma première
femme;sijelacroisaisdanslarue,jenepensemêmepasquejeparviendraisàlareconnaître.On
oubliecertaineschoses,onlesoublieréellement;c'estbienàtortqu'onsupposequetouteschosesse
conservent dans le sanctuaire de la mémoire; certains événements, et même la plupart, sont bel et
bieneffacés,iln'endemeureaucunetrace,etc'esttoutàfaitcommes'ilsn'avaientjamaisété.Pouren
reveniràmafemme,enfinàmapremièrefemme,nousavonssansdoutevécuensembledeuxoutrois
ans; lorsqu'elle est tombée enceinte, je l'ai plaquée presque aussitôt. Je n'avais aucun succès à
l'époque,ellen'aobtenuqu'unepensionalimentaireminable.
Lejourdusuicidedemonfils,jemesuisfaitdesœufsàlatomate.Unchienvivantvautmieux
qu'unlionmort,estimejustementl'Ecclésiaste.Jen'avaisjamaisaimécetenfant:ilétaitaussibête
quesamère,etaussiméchantquesonpère.Sadisparitionétaitloind'êtreunecatastrophe;desêtres
humainsdecegenre,onpeuts'enpasser.
Après mon premier spectacle il s'est écoulé dix ans, ponctués d'aventures épisodiques et peu
satisfaisantes,avantquejenerencontreIsabelle.J'avaisalorstrente-neufans,etelletrente-sept;mon
succèspublicétaittrèsvif.Lorsquejegagnaimonpremiermilliond'euros(jeveuxdirelorsqueje
l'eus réellement gagné, impôts déduits, et mis à l'abri dans un placement sûr), je compris que je
n'étaispasunpersonnagebalzacien.Unpersonnagebalzacienvenantdegagnersonpremiermillion
d'euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s'approcher du second – à l'exception de
ceux,peunombreux,quicommencerontàrêverdumomentoùilspourrontcompterendizaines.Pour
mapartjemedemandaisurtoutsijepouvaisarrêtermacarrière–avantdeconclurequenon.
Lors des premières phases de mon ascension vers la gloire et la fortune, j'avais
occasionnellement goûté aux joies de la consommation, par lesquelles notre époque se montre si
supérieureàcellesquil'ontprécédée.Onpouvaitergoteràl'infinipoursavoirsileshommesétaient
ou non plus heureux dans les siècles passés; on pouvait commenter la disparition des cultes, la
difficultédusentimentamoureux,discuterleursinconvénients,leursavantages;évoquerl'apparition
deladémocratie,lapertedusensdusacré,l'effritementduliensocial.Jenem'enétaisd'ailleurspas
privé,dansbiendessketches,quoiquesurunmodehumoristique.Onpouvaitmêmeremettreencause
le progrès scientifique et technologique, avoir l'impression par exemple que l'amélioration des
techniquesmédicalessepayaitparuncontrôlesocialaccruetunediminutionglobaledelajoiede
vivre.Resteque,surleplandelaconsommation,laprécellenceduXXesiècleétaitindiscutable:
rien,dansaucuneautrecivilisation,àaucuneautreépoque,nepouvaitsecompareràlaperfection
mobile d'un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. J'avais ainsi consommé,
avecjoie,deschaussuresprincipalement;puispeuàpeujem'étaislassé,etj'avaiscomprisquema
vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d'être
simple.
À l'époque où je rencontrai Isabelle, je devais en être à six millions d'euros. Un personnage
balzacien,àcestade,achèteunappartementsomptueux,qu'ilemplitd'objetsd'art,etseruinepour
une danseuse. J'habitais un trois pièces banal, dans le XIVe arrondissement, et je n'avais jamais
couchéavecunetopmodel–jen'enavaismêmejamaiséprouvél'envie.Ilmesemblaitjuste, une
fois,avoircopuleavecunmannequinintermédiaire;jen'engardaispasunsouvenirimpérissable.La
filleétaitbien,plutôtdegrosseins,maisenfinpasplusquebeaucoupd'autres;j'étais,àtoutprendre,
moinssurfaitqu'elle.
L'entretien eut lieu dans ma loge, après un spectacle qu'il faut bien qualifier de triomphal.
Isabelle était alors rédactrice en chef de Lolita, après avoir longtemps travaillé pour 20 Ans. Je
n'étaispastrèschaudpourcetteinterviewaudépart;enfeuilletantlemagazine,j'avaisquandmême
étésurprisparl'incroyableniveaudepétasseriequ'avaientatteintlespublicationspourjeunesfilles:
les tee-shirts taille dix ans, les shorts blancs moulants, les strings dépassant de tous les côtés,
l'utilisation raisonnée des Chupa-Chups… tout y était. «Oui, mais ils ont un positionnement
bizarre…» avait insisté l'attachée de presse. «Et puis, le fait que la rédactrice en chef se déplace
elle-même,jecroisquec'estunsigne…»
Ilyaparaît-ildesgensquinecroientpasaucoupdefoudre;sansdonneràl'expression son
sens littéral il est évident que l'attraction mutuelle est, dans tous les cas, très rapide; dès les
premièresminutesdemarencontreavecIsabellej'aisuquenousallionsavoirunehistoireensemble,
et que ce serait une histoire longue; j'ai su qu'elle en avait elle-même conscience. Après quelques
questions de démarrage sur le trac, mes méthodes de préparation, etc., elle se tut. Je feuilletai à
nouveaulemagazine.
«C'estpasvraimentdesLolitas…observai-jefinalement.Ellesontseize,dix-septans.
–Oui,convint-elle;Nabokovs'esttrompédecinqans.Cequiplaîtàlaplupartdeshommesce
n'estpaslemomentquiprécèdelapuberté,c'estceluiquilasuitimmédiatement.Detoutefaçon,ce
n'étaitpasuntrèsbonécrivain.»
Moi non plus je n'avais jamais supporté ce pseudopoète médiocre et maniéré, ce malhabile
imitateur de Joyce qui n'avait même pas eu la chance de disposer de l'élan qui, chez l'Irlandais
insane,permetparfoisdepassersurl'accumulationdelourdeurs.Unepâtefeuilletéeratée,voilàà
quoim'avaittoujoursfaitpenserlestyledeNabokov.
«Mais justement, poursuivit-elle, si un livre aussi mal écrit, handicapé de surcroît par une
erreurgrossièreconcernantl'âgedel'héroïne,parvientmalgrétoutàêtreuntrèsbonlivre,jusqu'à
constituer un mythe durable, et à passer dans le langage courant, c'est que l'auteur est tombé sur
quelquechosed'essentiel.»
Sinousétionsd'accordsurtout,l'interviewrisquaitd'êtreassezplate.«Onpourraitcontinueren
dînant…proposa-t-elle.JeconnaisunrestauranttibétainruedesAbbesses.»
Naturellement,commedanstoutesleshistoiressérieuses,nousavonscouchéensembledèsla
première nuit. Au moment de se déshabiller elle eut un petit moment de gêne, puis de fierté: son
corpsétaitincroyablementfermeetsouple.C'estbienplustardquejedevaisapprendrequ'elleavait
trente-septans;surlemomentjeluiendonnai,toutauplus,trente.
«Commentest-cequetufaispourt'entretenir?luidemandai-je.
–Ladanseclassique.
–Pasdestretching,d'aérobic,riendecegenre?
–Non,toutçac'estdesconneries;tupeuxmecroiresurparole,çafaitdixansquejebossedans
lesmagazinesféminins.Leseultrucquimarchevraiment,c'estladanseclassique.Seulementc'est
dur,ilfautunevraiediscipline;maisçameconvient,jesuisplutôtpsychorigide.
–Toi,psychorigide?
–Oui,oui…Tuverras.»
Cequimefrappeaveclerecul,lorsquejerepenseàIsabelle,c'estl'incroyablefranchisedenos
rapports, dès les premiers moments, y compris sur des sujets où les femmes préfèrent d'ordinaire
conserveruncertainmystèredanslacroyanceerronéequelemystèreajouteunetouched'érotismeà
larelation,alorsquelaplupartdeshommessontaucontraireviolemmentexcitésparuneapproche
sexuelledirecte.«Cen'estpasbiendifficile,defairejouirunhomme…m'avait-elledit,mi-figuemiraisin, lors de notre premier dîner dans le restaurant tibétain; en tout cas, moi, j'y suis toujours
parvenue.» Elle disait vrai. Elle disait vrai, aussi, lorsqu'elle affirmait que le secret n'a rien de
spécialementextraordinairenid'étrange.«Ilsuffit,continua-t-elleensoupirant,desesouvenirque
les hommes ont des couilles. Que les hommes aient une bite ça les femmes le savent, elles ne le
savent même que trop, depuis que les hommes sont réduits au statut d'objet sexuel elles sont
littéralementobsédéesparleursbites;maislorsqu'ellesfontl'amourellesoublient,neuffoissurdix,
quelescouillessontunezonesensible.Quecesoitpourunemasturbation,unepénétrationouune
pipe,ilfaut,detempsentemps,posersamainsurlescouillesdel'homme,soitpouruneffleurement,
unecaresse,soitpourunepressionplusforte,tut'enrendscomptesuivantqu'ellessontplusoumoins
dures.Voilà,c'esttout.»
Ildevaitêtrecinqheuresdumatinetjevenaisdejouirenelleetçaallait,çaallaitvraiment
bien,toutétaitréconfortantettendreetjesentaisquej'étaisentraind'entrerdansunephaseheureuse
demavie,lorsquejeremarquai,sansraisonprécise,ladécorationdelachambre–jemesouviens
qu'à cet instant la clarté lunaire tombait sur une gravure de rhinocéros, une gravure ancienne, du
genrequ'ontrouvedanslesencyclopédiesanimalesduXIXesiècle.
«Çateplaît,chezmoi?
–Oui,tuasdugoût.
–Çatesurprendquej'aiedugoûtalorsquejetravaillepourunjournaldemerde?»
Décidément, il allait être bien difficile de lui dissimuler mes pensées. Cette constatation,
curieusement, me remplit d'une certaine joie; je suppose que c'est un des signes de l'amour
authentique.
«Jesuisbienpayée…Tusais,souvent,ilnefautpaschercherplusloin.
–Combien?
–Cinquantemilleeurosparmois.
–C'estbeaucoup,oui;maisencemomentjegagneplus.
– C'est normal. Tu es un gladiateur, tu es au centre de l'arène. C'est normal que tu sois bien
payé:turisquestapeau,tupeuxtomberàchaqueinstant.
–Ah…»
Là,jen'étaispastoutàfaitd'accord;jemesouviensd'enavoirressentiunenouvellejoie.C'est
bien d'être en accord parfait, de s'entendre sur tous les sujets, dans un premier temps c'est même
indispensable; mais il est bien, aussi, d'avoir des divergences minimes, ne serait-ce que pour
pouvoirlesrésorberensuiteparunediscussionfacile.
«Je suppose que tu as dû coucher avec pas mal de filles qui venaient à tes spectacles…
poursuivit-elle.
–Quelques-unes,oui.»
Pastantqueça,enréalité:ilyenavaitpeut-êtreeucinquante,centaugrandmaximum;maisje
m'abstinsdepréciserquelanuitquenousvenionsdevivreétaitdetrèsloinlameilleure;jesentais
qu'ellelesavait.Pasparforfanterieniparvanitéexagérée,justeparintuition,parsensdesrapports
humains;paruneappréciationexacte,aussi,desaproprevaleurerotique.
«Silesfillessontattiréessexuellementparlestypesquimontentsurscène,poursuivit-elle,ce
n'estpasuniquementqu'ellesrecherchentlacélébrité;c'estaussiqu'ellessententqu'unindividuqui
montesurscènerisquesapeau,parcequelepublicestungrosanimaldangereux,etqu'ilpeutàtout
instant anéantir sa créature, la chasser, l'obliger à s'enfuir sous la honte et les quolibets. La
récompensequ'ellespeuventoffrirautypequirisquesapeauenmontantsurscène,c'estleurcorps;c
‘estexactementlamêmechosequ'avecungladiateur,ouuntorero.Ilseraitstupidedes'imaginerque
cesmécanismesprimitifsontdisparu:jelesconnais,jelesutilise,jegagnemavieavec.Jeconnais
exactementlepouvoird'attractionerotiquedurugbyman,celuidelarockstar,del'acteurdethéâtre
ou du coureur automobile: tout cela se distribue selon des schémas très anciens, avec de petites
variations de mode ou d'époque. Un bon journal pour jeunes filles, c'est celui qui sait anticiper –
légèrement–lesvariations.»
Jeréfléchisunebonneminute;ilfallaitquejeluifassecomprendremonpointdevue.C'était
important,oupas–disonsquej'enavaisenvie.
«Tuasentièrementraison…dis-je.Saufque,dansmoncas,jenerisquerien.
–Pourquoi?»Elles'étaitredresséesurlelit,etmeconsidéraitavecsurprise.
«Parce que, même s'il prenait au public l'envie de me virer, il ne pourrait pas le faire; il n'a
personneàmettreàmaplace.Jesuis,trèsexactement,irremplaçable.»
Elle fronça les sourcils, me regarda; le jour était levé maintenant, je voyais ses mamelons
bougeraurythmedesarespiration.J'avaisenvied'enprendreundansmabouche,detéteretdene
pluspenseràrien;jemedisquandmêmequ'ilvalaitmieuxlalaisserréfléchirunpeu.Çaneluiprit
pasplusdetrentesecondes;c'étaitvraimentunefilleintelligente.
«C'estvrai,dit-elle.Ilyacheztoiunefranchisetoutàfaitanormale.Jenesaispassic'estun
événement particulier de ta vie, une conséquence de ton éducation ou quoi; mais il n'y a aucune
chancequelephénomènesereproduisedanslamêmegénération.Effectivement,lesgensontbesoin
detoiplusquetun'asbesoind'eux–lesgensdemonâge,toutdumoins.Dansquelquesannées,çava
changer. Tu connais le journal où je travaille: ce que nous essayons de créer c'est une humanité
factice,frivole,quineseraplusjamaisaccessibleausérieuxniàl'humour,quivivrajusqu'àsamort
dansunequêtedeplusenplusdésespéréedufunetdusexe;unegénérationdekidsdéfinitifs.Nous
allons y parvenir, bien sûr; et, dans ce monde-là, tu n'auras plus ta place. Mais je suppose que ce
n'estpastropgrave,tuasdûavoirletempsdemettredel'argentdecôté.
–Sixmillionsd'euros.»J'avaisrépondumachinalement,sansmêmeypenser;ilyavaituneautre
questionquimetarabustait,depuisquelquesminutes:
«Tonjournal…En fait,jeneressemble pas dutoutàtonpublic. Jesuis cynique,amer,jene
peux intéresser que des gens un peu enclins au doute, des gens qui commencent à être dans une
ambiancedefindepartie;l'interviewnepeutpasrentrerdanstaligneéditoriale.
–C'estvrai…»dit-ellecalmement,avecuncalmequimeparaîtrétrospectivementsurprenant–
elleétaitsilimpideetsifranche,sipeudouéepourlemensonge.
«Iln'yaurapasd'interview;c'étaitjusteunprétextepourterencontrer.»
Ellemeregardaitdroitdanslesyeux,etj'étaisdansuntelétatquecesseulesparolessuffirentà
me faire bander. Je crois qu'elle fut émue par cette érection si sentimentale, si humaine; elle se
rallongeaprèsdemoi,posasatêteaucreuxdemonépauleetentrepritdemebranler.Ellepritson
temps, serrant mes couilles dans le creux de la paume, variant l'amplitude et la vigueur des
mouvementsdesesdoigts.Jemedétendis,m'abandonnantcomplètementàlacaresse.Quelquechose
naissaitentrenous,commeunétatd'innocence,etj'avaismanifestementsurestimél'ampleurdemon
cynisme. Elle habitait dans le XVIe arrondissement, sur les hauteurs de Passy; au loin, un métro
aérientraversaitlaSeine.Lajournées'installait,larumeurdelacirculationdevenaitperceptible;le
spermejaillitsursesseins.Jelaprisdansmesbras.
«Isabelle…luidis-jeàl'oreille,j'aimeraisbienquetumeracontescommenttuesarrivéedans
cejournal.
–Çafaitàpeineplusd'unan,Lolitan'enestqu'àsonnuméro14.Jesuisrestéetrèslongtempsà
20Ans,j'aioccupétouslespostes;Evelyne,larédactriceenchef,sereposaitentièrementsurmoi.À
lafin,justeavantquelejournalsoitracheté,ellem'anomméerédactriceenchefadjointe;c'étaitbien
lemoins,depuisdeuxansc'estmoiquifaisaistoutletravailàsaplace.Çanel'empêchaitpasdeme
détester;jemesouviensduregarddehainequ'ellem'alancéquandellem'atransmisl'invitationde
Lajoinie.Tuvoisquic'est,Lajoinie,çateditquelquechose?
–Unpeu…
–Oui,iln'estpastellementconnudugrandpublic.Ilétaitactionnairede20Ans, actionnaire
minoritaire, mais c'est lui qui avait poussé à la revente; c'est un groupe italien qui avait racheté.
Evelyne,évidemment,étaitvirée;lesItaliensétaientprêtsàmegarder,maissiLajoiniem'invitaità
brancherchezluiundimanchematinc'estqu'ilavaitautrechosepourmoi;Evelynelesentait,bien
entendu,etc'estçaquilarendaitfollederage.IlhabitaitdansleMarais,toutprèsdelaplacedes
Vosges.Enarrivant,j'aiquandmêmeeuunchoc:ilyavaitKarlLagerfeld,NaomiCampbell,Tom
Cruise,JadeJagger,Björk…Enfin,cen'étaitpasexactementlegenredegensquej'étaishabituéeà
fréquenter.
–Cen'estpasluiquiacréécemagazinepourpédésquimarchetrèsfort?
Pas vraiment, au départ GQ n'était pas ciblé pédés, plutôt machosecond degré:des bimbos,
desbagnoles,unpeud'actualitémilitaire;c'estvraiqu'auboutdesixmoisilssesontaperçuqu'ily
avaiténormémentdegaysparmilesacheteurs,maisc'étaitunesurprise,jenecroispasqu'ilsaient
réussiàcernerexactementlephénomène.Detoutefaçonilarevendupeudetempsaprès,etc'estça
quiaénormémentimpressionnélaprofession:ilarevenduGQauplushaut,alorsqu'onpensaitqu'il
allait encore monter, et il a lancé 21. Depuis GQ a périclité, je crois qu'ils ont perdu 40 % en
diffusion nationale, et 21 est devenu le premier mensuel masculin – ils viennent de dépasser Le
Chasseurfrançais.Leurrecette,àeux,esttrèssimple:strictementmétrosexuel.Laremiseenforme,
lessoinsdebeauté,lestendances.Pasunpoildeculture,pasungrammed'actu;pasd'humour.Bref,
jemedemandaisvraimentcequ'ilallaitmeproposer.Ilm'aaccueillietrèsgentiment,m'aprésentéeà
tout le monde, m'a fait asseoir en face de lui. " J'ai beaucoup d'estime pour Evelyne…" a-t-il
commencé.J'aiessayédenepassursauter:personnenepouvaitavoird'estimepourEvelyne;cette
vieillealcooliquepouvaitinspirerlemépris,lacompassion,ledégoût,enfindifférenteschoses,mais
en aucun cas l'estime. Je devais m'apercevoir plus tard que c'était sa méthode de gestion de
personnel:nediredumaldepersonne,enaucunecirconstance,jamais;toujoursaucontrairecouvrir
les autres d'éloges, aussi immérités soient-ils -sans évidemment s'interdire de les virer le moment
venu.J'étaisquandmêmeunpeugênée,etjetentaidedétournerlaconversationsur21.
«"Nous devons… " il parlait bizarrement, en détachant les syllabes, un peu comme s'il
s'exprimait dans une langue étrangère, "mes confrères sont, c'est mon im-pres-sion, beaucoup trop
pré-oc-cup-pésparlapressea-mé-ri-caine.Nousres-tonsdesEu-rop-pé-ens…Pournous,laré-férence,c'estcequisepasseenAn-gle-terre…"
«Bon,évidemment21étaitcopiésuruneréférenceanglaise,maisGQégalement;çan'expliquait
pascommentilavaitsentiqu'ilfallaitpasserdel'unàl'autre.Yavait-ileudesétudesenAngleterre,
unglissementdupublic?
«"Pas à ma con-nais-sance… Vous êtes très jolie… " poursuivit-il sans relation apparente.
"Vouspourriezêtreplusmé-dia-tique…"
«J'étaisassisejusteàcôtédeKarlLagerfeld,quimangeaitsansdiscontinuer:ilseservaitdans
le plat de saumon à pleines mains, trempait les morceaux dans la sauce à la crème et à Paneth,
enfournait le tout. Tom Cruise lui jetait de temps à autre des regards écœurés; Bjôrk par contre
semblait absolument fascinée – il faut dire qu'elle avait toujours essayé de se la jouer poésie des
sagas,énergieislandaise,etc.,alorsqu'elleétaitenfaitconventionnelleetmaniéréeàl'extrême:ça
ne pouvait que l'intéresser de se trouver en présence d'un sauvage authentique. J'ai soudain pris
consciencequ'ilauraitsuffid'enleveraucouturiersachemiseàjabot,salavallière,sonsmokingà
reversdesatin,etdelerecouvrirdepeauxdebêtes:ilauraitétéparfaitdanslerôled'unTeutondes
origines.Ilattrapaunepommedeterrebouillie,larecouvritlargementdecaviaravantdes'adresser
àmoi:"Ilfautêtremédiatique,mêmeunpetitpeu.Moi,parexemple,jesuistrèsmédiatique.Jesuis
unegrossepatatemédiatique…"Jecroisqu'ilvenaitd'abandonnersondeuxièmerégime,entoutcas
ilavaitdéjàécritunlivresurlepremier.
«Quelqu'un a mis de la musique, il y a eu un petit mouvement de foule, je crois que Naomi
Campbells'estmiseàdanser.JecontinuaisàfixerLajoinie,attendantsaproposition.Endésespoir
de cause j'ai engagé la conversation avec Jade Jagger, on a dû parler de Formentera ou quelque
chose du genre, un sujet facile, mais elle m'a fait bonne impression, c'était une fille intelligente et
sans manières; Lajoinie avait les yeux mi-clos, il semblait s'être assoupi, mais je crois maintenant
qu'il observait comment je me comportais avec les autres – ça aussi, ça faisait partie de ses
méthodesdegestiondepersonnel.Àunmomentdonnéilagrommeléquelquechosemaisjen'aipas
entendu,lamusiqueétaittropforte;puisilajetéunbrefregardagacésursagauche:dansuncoinde
lapièce,KarlLagerfelds'étaitmisàmarchersurlesmains;Bjôrkleregardaitenriantauxéclats.
Puislecouturierestvenuserasseoir,m'adonnéunegrandeclaquesurlesépaulesenhurlant:"Ça
va?Çavabien?"avantd'avalertroisanguillescoupsurcoup."C'estvouslaplusbellefemmeici!
Vouslesécraseztoutes!…"puisilaattrapéleplateaudefromages;jecroisqu'ilm'avaitvraiment
prise en affection. Lajoinie le regardait dévorer le livarot avec incrédulité. "Tu es vraiment une
grosse patate, Karl…" fit-il dans un souffle; puis il se retourna vers moi et prononça: "Cinquante
milleeuros."Etc'esttout;c'esttoutcequ'iladitcejour-là.
«Lelendemainjesuispasséeàsonbureau,ilm'enaexpliquéunpeuplus.Lemagazinedevait
s'appelerLolita."Unequestiondedécalage…"dit-il.Jecomprenaisàpeuprèscequ'ilvoulaitdire:
20Ans, par exemple, était surtout acheté par des filles de quinze, seize ans qui voulaient paraître
affranchies sur tout, en particulier sur le sexe; avec Lolita,il voulait opérer le décalage inverse.
"Notre cible commence à dix ans… dit-il; mais il n'y a pas de limite supérieure."Son pari, c'était
que,deplusenplus,lesmèrestendraientàcopierleursfilles.Ilyaévidemmentuncertainridicule
pour une femme de trente ans à acheter un magazine appelé Lolita;mais pas davantage qu'un top
moulant,ouunmini-short.Sonpari,c'étaitquelesentimentduridicule,quiavaitétésivifchezles
femmes, en particulier chez les femmes françaises, allait peu à peu disparaître au profit de la
fascinationpurepourunejeunessesanslimites.
–«Lemoinsqu'onpuissedire,c'estqu'ilagagnésonpari.L'âgemoyendenoslectricesestde
vingt-huitans–etçaaugmenteunpeutouslesmois.Pourlesresponsablesdepub,onestentrainde
devenirlefémininderéférence–jetelediscommeonmel'adit,maisj'aiunpeudemalàlecroire.
Jepilote,j'essaiedepiloter,ouplutôtjefaissemblantdepiloter,maisaufondjen'ycomprendsplus
rien.Jesuisunebonneprofessionnelle,c'estvrai,jet'aiditquej'étaisunpeupsychorigide,çavient
delà:iln'yajamaisdecoquillesdanslejournal,lesphotossontbiencadrées,onsorttoujoursàla
dateprévue;maislecontenu…C'estnormalquelesgensaientpeurdevieillir,surtoutlesfemmes,ça
a toujours été comme ça, mais là… Ça dépasse tout ce qu'on peut imaginer; je crois qu'elles sont
devenuescomplètementfolles.»
DANIEL24,2
Aujourd'huiquetoutapparaît,danslaclartéduvide,j'ailalibertéderegarderlaneige.C'est
monlointainprédécesseur,l'infortunécomique,quiavaitchoisidevivreici,danslarésidencequi
s'élevait jadis – des fouilles l'attestent, et des photographies – à l'emplacement de l'unité
ProyeccionesXXI,13.Ils'agissaitalors–c'estétrangeàdire,etaussiunpeutriste–d'unerésidence
balnéaire.
Lameradisparu,etlamémoiredesvagues.Nousdisposonsdedocumentssonores,etvisuels;
aucun ne nous permet de ressentir vraiment cette fascination têtue qui emplissait l'homme, tant de
poèmesentémoignent,devantlespectacleapparemmentrépétitifdel'océans'écrasantsurlesable.
Pas davantage nous ne pouvons comprendre l'excitation de la chasse, et de la poursuite des
proies; ni l'émotion religieuse, ni cette espèce de frénésie immobile, sans objet, que l'homme
désignaitsouslenomd'extasemystique.
Avant,lorsqueleshumainsvivaientensemble,ilssedonnaientmutuellesatisfactionaumoyen
decontactsphysiques;celanouslecomprenons,carnousavonsreçulemessagedelaSœursuprême.
VoicilemessagedelaSœursuprême,selonsaformulationintermédiaire:
«Admettre que les hommes n'ont ni dignité, ni droits; que le bien et le mal sont des notions
simples,desformesàpeinethéoriséesduplaisiretdeladouleur.
Traiter en tout les hommes comme des animaux -méritant compréhension et pitié, pour leurs
âmesetpourleurscorps.
Demeurerdanscettevoienoble,excellente.»
En nous détournant de la voie du plaisir, sans parvenir à la remplacer, nous n'avons fait que
prolongerl'humanitédanssestendancestardives.Lorsquelaprostitutionfutdéfinitivementinterdite,
etl'interdictioneffectivementappliquéesurtoutelasurfacedelaplanète,leshommesentrèrentdans
l'âge gris. Ils ne devaient jamais en sortir, du moins avant la disparition de la souveraineté de
l'espèce. Nulle théorie vraiment convaincante n'a été formulée pour expliquer ce qui a toutes les
apparencesd'unsuicidecollectif.
Des robots androïdes apparurent sur le marché, munis d'un vagin artificiel performant. Un
système expert analysait en temps réel la configuration des organes sexuels masculins, répartissait
les températures et les pressions; un senseur radiométrique permettait de prévoir Péjaculation, de
modifierlastimulationenconséquence,defairedurerlerapportaussilongtempsquesouhaité.Ily
eutunsuccèsdecuriositépendantquelquessemaines,puislesventess'effondrèrentd'unseulcoup:
les sociétés de robotique, dont certaines avaient investi plusieurs centaines de millions d'euros,
déposèrentuneàuneleurbilan.L'événementfutcommentéparcertainscommeunevolontéderetour
aunaturel,àlavéritédesrapportshumains;rienbiensûrn'étaitplusfaux,commelasuitedevaitle
démontreravecévidence:lavérité,c'estqueleshommesétaientsimplemententraind'abandonnerla
partie.
DANIEL1,3
«Undistributeurautomatiquenousdélivra
unexcellentchocolatchaud.Nousl'avalâmes
d'untrait,avecunplaisirnondissimulé.»
Patrick Lefebvre – Ambulancier Pour
Animaux
Le spectacle «ON PRÉFÈRE LES PARTOUZEUSES PALESTINIENNES» fut sans doute le
sommetdemacarrière–médiatiquements'entend.Jequittaibrièvementlespages«Spectacles»des
quotidiens pour entrer dans les pages «Justice-Société». Il y eut des plaintes d'associations
musulmanes,desmenacesd'attentatàlabombe,enfinunpeud'action.Jeprenaisunrisque,c'estvrai,
maisunrisquecalculé;lesintégristesislamistes,apparusaudébutdesannées2000,avaientconnuà
peu près le même destin que les punks. D'abord ils avaient été ringardisés par l'apparition de
musulmanspolis,gentils,pieux,issusdelamouvancetabligh:unpeul'équivalentdelanewwave,
pourprolongerleparallèle;lesfillesàcetteépoqueportaientencoreunvoilemaisjoli,décoré,avec
deladentelleetdestransparences,plutôtcommeunaccessoireerotiqueenfait.Etpuisbiensûr,par
lasuite,lephénomènes'étaitprogressivementéteint:lesmosquéesconstruitesàgrandsfraiss'étaient
retrouvéesdésertes,etlesbeurettesànouveauoffertessurlemarchésexuel,commetoutlemonde.
C'était plié d'avance, tout ça, compte tenu de la société où on vivait, il ne pouvait guère en aller
autrement; il n'empêche que, l'espace d'une ou deux saisons, je m'étais retrouvé dans la peau d'un
hérosdelalibertéd'expression.Laliberté,àtitrepersonnel,j'étaisplutôtcontre;ilestamusantde
constaterquecesonttoujourslesadversairesdelalibertéquisetrouvent,àunmomentouàunautre,
enavoirleplusbesoin.
Isabelleétaitàmescôtés,etmeconseillaitavecfinesse.«Cequ'ilfaut,medit-elled'emblée,
c'estquet'aieslaracailledetoncôté.Aveclaracailledetoncôté,tuserasinattaquable.
–Ilssontdemoncôté,protestai-je;ilsviennentàmesspectacles.
–Çasuffitpas;ilfautquet'enrajoutesunecouche.Cequ'ilsrespectentavanttout,c'estlathune.
T'asdelathune,maistulemontrespasassez.Ilfautquetuflambesunpeuplus.»
Sursesconseils,j'achetaidoncuneBentleyContinentalGT,coupé«magnifiqueetracé»,qui,
selon L'Auto-Journal, «symbolisait le retour de Bentley à sa vocation d'origine: proposer des
voitures sportives de très grand standing». Un mois plus tard, je faisais la couverture de Radikal
Hip-Hop – enfin, surtout ma voiture. La plupart des rappeurs achetaient des Ferrari, quelques
originaux des Porsche; mais une Bentley, ça les bluffait complètement. Aucune culture, ces petits
cons, même en automobile. Keith Richards, par exemple, avait une Bentley, comme tous les
musicienssérieux.J'auraispuprendreuneAstonMartin,maiselleétaitpluschère,etfinalementla
Bentleyétaitmieux,lecapotétaitpluslong,onauraitpuyrangertroispétassessansproblème.Pour
centsoixantemilleeuros,aufond,c'étaitpresqueuneaffaire;entoutcas,encrédibilitéracaille,je
croisquej'aibienrentabilisél'investissement.
Ce spectacle marqua également le début de ma brève – mais lucrative – carrière
cinématographique.Al'intérieurdushow,j'avaisinséréuncourtmétrage;monprojetinitial,intitulé
«PARACHUTONS DES MINIJUPES SUR LA PALESTINE!», avait déjà ce ton de burlesque
islamophobelégerquidevaitplustardtantcontribueràmarenommée;maissurleconseild'Isabelle
j'avais eu l'idée d'introduire un soupçon d'antisémitisme, destiné à contrebalancer le caractère
globalement antiarabe du spectacle; c'était la voie de la sagesse. J'optai donc pour un film porno,
enfinuneparodiedefilmporno–genre,ilestvrai,facileàparodier–intitulé«BROUTE-MOILA
BANDEDEGAZA(mongroscolonjuif)».Lesactricesétaientdesbeurettesauthentiques,garanties
neuf-trois – salopes mais voilées, le genre; on avait tourné les extérieurs à la Mer de Sable, à
Ermenonville.C'étaitcomique–d'uncomiqueunpeurelevé,certes.Lesgensavaientri;laplupart
des gens. Lors d'une interview croisée avec Jamel Debbouze, il m'avait qualifié de «mec supercool»;enfin,çan'auraitpaspumieuxtourner.Àvraidire,Jamelm'avaitaffranchidanslalogejuste
avantl'émission:«Jepeuxpast'allumer,mec.Onalamêmeaudience.»Fogiel,quiavaitorganiséla
rencontre,s'estviterenducomptedenotrecomplicité,ets'estmisàpéterdetrouille;ilfautdireque
çafaisaitlongtempsquej'avaisenviederécurercettepetitemerde.Maisjemesuiscontenu,j'aiété
trèsbien,super-cooleneffet.
Laproductionduspectaclem'avaitdemandédecouperunepartiedemoncourtmétrage–une
partie, en effet, pas très drôle; on l'avait tournée dans un immeuble en voie de démolition à
Franconville, mais c'était censé se dérouler à Jérusalem-Est. Il s'agissait d'un dialogue entre un
terroriste du Hamas et un touriste allemand, qui prenait tantôt la forme d'une interrogation
pascaliennesurlefondementdel'identitéhumaine,tantôtcelled'uneméditationéconomique–unpeu
àlaSchumpeter.Leterroristepalestiniencommençaitparétablirque,surleplanmétaphysique,la
valeur de l'otage était nulle -puisqu'il s'agissait d'un infidèle; elle n'était cependant pas négative –
comme c'aurait été le cas, par exemple, d'un Juif; sa destruction n'était donc pas souhaitable, elle
était simplement indifférente. Sur le plan économique, par contre, la valeur de l'otage était
considérable–puisqu'ilappartenaitàunenationriche,etconnuepoursemontrersolidaireàl'égard
de ses ressortissants. Ces préambules posés, le terroriste palestinien se livrait à une série
d'expériences.D'abord,ilarrachaitunedesdentsdel'otage–àmainsnues–avantdeconstaterque
savaleurnégociableenrestaitinchangée.Ilprocédaitensuiteàlamêmeopérationsurunongle–en
s'aidant,cettefois,detenailles.Unsecondterroristeintervenait,unebrèvediscussionavaitlieuentre
les deux Palestiniens sur des bases plus ou moins darwiniennes. En conclusion ils arrachaient les
testiculesdel'otage,sansomettredesuturersoigneusementlaplaieafind'éviterundécèsprématuré.
D'un commun accord ils concluaient que la valeur biologique de l'otage était seule à ressortir
modifiée de l'opération; sa valeur métaphysique restait nulle, et sa valeur négociable très élevée.
Bref,çadevenaitdeplusenpluspascalien–et,visuellement,deplusenplusinsoutenable;jefus
d'ailleurs surpris de constater à quel point les trucages utilisés dans les films gore étaient peu
onéreux.
Laversionintégraledemoncourtmétragefutprojetéequelquesmoisplustarddanslecadrede
«L'EtrangeFestival»,etc'estalorsquelespropositionscinématographiquescommencèrentàaffluer.
CurieusementjefusrecontactéparJamelDebbouze,quisouhaitaitsortirdesonpersonnagecomique
habituelpourinterpréterunbadboy,unvraimentméchant.Sonagentluifitvitecomprendrequece
seraituneerreur,etfinalementriennes'estfait,maisl'anecdotemeparaîtsignificative.
Pourmieuxlasituer,ilfautsesouvenirqu'encesannées–lesdernièresannéesd'existenced'un
cinéma français économiquement indépendant – les seuls succès attestables de la production
française,lesseulsquipouvaientprétendre,sinonrivaliseraveclaproductionaméricaine,dumoins
couvriràpeuprèsleursfrais,appartenaientaugenredelacomédie–subtileouvulgaire,lesdeux
pouvaientmarcher.D'unautrecôtélareconnaissanceartistique,quipermettaitàlafoisl'accèsaux
derniers financements publics et une couverture correcte dans les médias de référence, allait en
priorité, dans le cinéma comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant
l'apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de
«traditionnelles»parconventiondelangage,enunesorted'anarchieinstitutionnelleseperpétuantà
travers des mini-pantomimes dont le caractère répétitif n'émoussait nullement, aux yeux de la
critique,lecharme,d'autantqu'elleleurfacilitaitlarédactiondecomptesrendusbalisés,classiques,
maispouvantcependantseprésentercommenovateurs.Lamiseàmortdelamoraleétaitensomme
devenue une sorte de sacrifice rituel producteur d'une réaffirmation des valeurs dominantes du
groupe–axéesdepuisquelquesdécenniessurlacompétition,l'innovationetl'énergieplusquesurla
fidélité et le devoir. Si la fluidification des comportements requise par une économie développée
étaitincompatibleavecuncataloguenormatifdeconduitesrestreintes,elles'accommodaitparcontre
parfaitementd'uneexaltationpermanentedelavolontéetdumoi.Touteformedecruauté,d'égoïsme
cynique ou de violence était donc la bienvenue – certains sujets, comme le parricide ou le
cannibalisme,bénéficiantd'unpetitplus.Lefaitqu'uncomique,reconnucommecomique,puisseen
outresemouvoiravecaisancedanslesrégionsdelacruautéetdumal,devaitdoncnécessairement
constituer,pourlaprofession,unélectrochoc.Monagentaccueillitcequ'ilfautbienqualifierderuée
– en moins de deux mois, je reçus quarante propositions de scénarios différentes – avec un
enthousiasmerelatif.J'allaiscertainementgagnerbeaucoupd'argent,medit-il,etluiaussidumême
coup;mais,entermesdenotoriété,j'allaisyperdre.Lescénaristeabeauêtreunélémentessentielde
la fabrication d'un film, il reste absolument inconnu du grand public; et écrire des scénarios
représentaitquandmêmeunvraitravail,quirisquaitdemedétournerdemacarrièredeshowman.
S'ilavaitraisonsurlepremierpoint–maparticipationentantquescénariste,coscénaristeou
simpleconsultantaugénériqued'unetrentainedefilmsnedevaitpasajouteruniotaàmanotoriété-,
il surestimait largement le second. Les réalisateurs de films, j'eus vite l'occasion de m'en rendre
compte, ne sont pas d'un niveau très élevé: il suffit de leur apporter une idée, une situation, un
fragment d'histoire, toutes choses qu'ils seraient bien incapables de concevoir par eux-mêmes; on
rajoutequelquesdialogues,troisouquatresailliesàlacon–j'étaiscapabledeproduireàpeuprès
quarante pages de scénario par jour -, on présente le produit, et ils s'émerveillent. Ensuite, ils
changentd'avistoutletemps,surtouslespoints–eux,laproduction,lesacteurs,n'importequi.Il
suffit d'aller aux réunions de travail, de leur dire qu'ils ont entièrement raison, de réécrire suivant
leursinstructions,etletourestjoué;jamaisjen'avaisconnud'argentaussifacileàgagner.
Mon plus grand succès en tant que scénariste principal fut certainement «DIOGÈNE LE
CYNIQUE»;contrairementàcequeletitrepourraitlaissersupposer,ilnes'agissaitpasd'unfilmen
costumes.Lescyniques,c'estunpointengénéraloubliédeleurdoctrine,préconisaientauxenfantsde
tueretdedévorerleurspropresparentsdèsqueceux–ci,devenusinaptesautravail,représentaient
des bouches inutiles; une adaptation contemporaine aux problèmes posés par le développement du
quatrièmeâgen'étaitguèredifficileàimaginer.J'eusuninstantl'idéedeproposerlerôleprincipalà
Michel Onfray, qui bien entendu se montra enthousiaste; mais l'indigent graphomane, si à l'aise
devant des présentateurs de télévision ou des étudiants plus ou moins benêts, se déballonna
complètement face à la caméra, il était impossible d'en tirer quoi que ce soit. La production en
revint, sagement, à des formules plus éprouvées, et Jean-Pierre Marielle fut, comme à l'ordinaire,
magistral.
Àpeuprèsàlamêmeépoque,j'achetaiunerésidencesecondaireenAndalousie,dansunezone
alorstrèssauvage,unpeuaunordd'Almeria,appeléeleparcnaturelduCabodeGâta.Leprojetde
l'architecte était somptueux, avec des palmiers, des orangers, des jacuzzis, des cascades – ce qui,
compte tenu des conditions climatiques (il s'agissait de la région la plus sèche d'Europe), pouvait
semblerparticiperd'unlégerdélire.Jel'ignoraiscomplètement,maiscetterégionétaitlaseuledela
côteespagnoleàavoirétéjusque-làépargnéeparletourisme;cinqansplustard,leprixdesterrains
étaitmultipliépartrois.Ensomme,encesannées,j'étaisunpeucommeleroiMidas.
C'est alors que je décidai d'épouser Isabelle; nous nous connaissions depuis trois ans, ce qui
nousplaçaitexactementdanslamoyennedefréquentationprémaritale.Lacérémoniefutdiscrète,et
un peu triste; elle venait d'avoir quarante ans. Il me paraît évident aujourd'hui que les deux
événements sont liés; que j'ai voulu, par cette preuve d'affection, minimiser un peu le choc de la
quarantaine. Non qu'elle l'ait manifesté par des plaintes, une angoisse visible, quoi que ce soit de
clairement définissable; c'était à la fois plus fugitif et plus poignant. Parfois – surtout en Espagne,
lorsque nous nous préparions pour aller à la plage et qu'elle enfilait son maillot de bain – je la
sentais,aumomentoùmonregardseposaitsurelle,s'affaisserlégèrement,commesielleavaitreçu
un coup de poing entre les omoplates. Une grimace de douleur vite réprimée déformait ses traits
magnifiques–labeautédesonvisagefin,sensibleétaitdecellesquirésistentautemps;maisson
corps,malgrélanatation,malgréladanseclassique,commençaitàsubirlespremièresatteintesde
l'âge – atteintes qui, elle ne le savait que trop bien, allaient rapidement s'amplifier jusqu'à la
dégradationtotale.Jenesavaispastrèsbiencequipassaitalors,surmonvisage,etquilafaisaittant
souffrir;j'auraisbeaucoupdonnépourl'éviter,car,jelerépète,jel'aimais;mais,manifestement,ce
n'était pas possible. Il ne m'était pas davantage possible de lui répéter qu'elle était toujours aussi
désirable, aussi belle; jamais je ne me suis senti, si peu que ce soit, capable de lui mentir. Je
connaissais le regard qu'elle avait ensuite: c'était celui, humble et triste, de l'animal malade, qui
s'écartedequelquespasdelameute,quiposesatêtesursespattesetquisoupiredoucement,parce
qu'ilsesentatteintetqu'ilsaitqu'iln'aura,delapartdesescongénères,àattendreaucunepitié.
DANIEL24,3
Les falaises dominent la mer, dans leur absurdité verticale, et il n'y aura pas de fin à la
souffrance des hommes. Au premier plan je vois les roches, tranchantes et noires. Plus loin,
pixellisantlégèrementàlasurfacedel'écran,unesurfaceboueuse,indistincte,quenouscontinuonsà
appelerlamer,etquiétaitautrefoislaMéditerranée.Desêtresavancentaupremierplan,longeantla
crête des falaises comme le faisaient leurs ancêtres plusieurs siècles auparavant; ils sont moins
nombreux et plus sales. Ils s'acharnent, tentent de se regrouper, forment des meutes ou des hordes.
Leurfaceantérieureestunesurfacedechairrouge,nue,àvif,attaquéeparlesvers.Ilstressaillentde
douleuraumoindresouffleduvent,quicharriedesgrainesetdusable.Parfoisilssejettentl'unsur
l'autre,s'affrontent,seblessentparleurscoupsouleursparoles.Progressivementilssedétachentdu
groupe, leur démarche se ralentit, ils tombent sur le dos. Élastique et blanc, leur dos résiste au
contactduroc;ilsressemblentalorsàdestortuesretournées.Desinsectesetdesoiseauxseposent
surlasurfacedechairnue,offerteauciel,lapicotentetladévorent;lescréaturessouffrentencoreun
peu, puis s'immobilisent. Les autres, à quelques pas, continuent leurs luttes et leurs manèges. Ils
s'approchent de temps à autre pour assister à l'agonie de leurs compagnons; leur regard à ces
momentsn'exprimequ'unecuriositévide.
Jequitteleprogrammedesurveillance;l'imagedisparaît,serésorbedanslabarred'outils.Ily
aunnouveaumessagedeMarie22:
LeblocénuméréDel'œil
quisereferme
Dansl'espaceécraséContientle
dernierterme.
247,214327,4166, 8275. La lumière se fait, grandit, monte; je m'engouffre dans un tunnel de
lumière.Jecomprendscequeressentaientleshommes,quandilspénétraientlafemme.Jecomprends
lafemme.
DANIEL1,4
«Puisquenoussommesdeshommes,
ilconvient,nonderiredesmalheursde
l'humanité,maisdelesdéplorer.»
DémocriteD'abdère
Isabelles'affaiblissait.Cen'étaitbiensûrpasfacile,pourunefemmedéjàtouchéedanssachair,
de travailler pour un magazine comme Lolita où débarquaient chaque mois de nouvelles pétasses
toujours plus jeunes, toujours plus sexy et arrogantes. C'est moi, je m'en souviens, qui abordai la
question en premier. Nous marchions au sommet des falaises de Carboneras, qui plongeaient,
noiresrdans des eaux d'un bleu éclatant. Elle ne chercha pas d'échappatoire, de faux-fuyant:
effectivement,effectivement,ilfallaitmaintenirdanssontravailunecertaineambiancedeconflit,de
compétition narcissique, ce dont elle se sentait de jour en jour plus incapable. Vivre avilit, notait
Henri de Régnier; vivre use, surtout – il subsiste sans doute chez certains un noyau non avili, un
noyaud'être;maisquepèsecerésidu,faceàl'usuregénéraleducorps?
«Ilvafalloirquejenégociemesindemnitésdelicenciement…dit-elle.Jenevoispascomment
jevaispouvoirfaireça.Lemagazinemarchedemieuxenmieux,aussi;jenevoispasquelprétexte
invoquerpourmondépart.
–Tuprendsrendez-vousavecLajoinie,ettuluiexpliques.Tuluidissimplement,commetume
l'as dit. Il est vieux, déjà, je pense qu'il peut comprendre. Bien sûr c'est un homme d'argent, et de
pouvoir,etcesontdespassionsquis'éteignentlentement;mais,d'aprèstoutcequetum'enasdit,je
pensequec'estunhommequipeutêtresensibleàl'usure.»
Ellefitcequejeluiproposais,etsesconditionsfurentintégralementacceptées;ilfautdireque
lemagazineluidevaitàpeuprèstout.Pourmapart,jenepouvaispasencoreterminermacarrière–
pastoutàfait.Bizarrementintitulé«ENAVANT,MILOU!ENROUTEVERSADEN!»,mondernier
spectacleétaitsous-titré«100%danslahaine»–l'inscriptionbarraitl'affiche,dansungraphismeà
la Eminem; ce n'était nullement une hyperbole. Dès l'ouverture, j'abordais le thème du conflit du
Proche-Orient – qui m'avait déjà valu quelques jolis succès médiatiques – d'une manière, comme
l'écrivait le journaliste du Monde, « singulièrement décapante». Le premier sketch, intitulé «LE
COMBATDESMINUSCULES»,mettaitenscènedesArabes–rebaptisés«vermined'Allah»-,des
Juifs–qualifiésde«pouxcirconcis»-etmêmedeschrétienslibanais,affligésduplaisantsobriquet
de«morpionsducondeMarie».Ensomme,commelenotaitlecritiqueduPoint, lesreligionsdu
Livreétaient«renvoyéesdosàdos»–danscesketchtoutdumoins;lasuiteduspectaclecomportait
unedésopilantesaynèteintitulée«LESPALESTINIENSSONTRIDICULES»,danslaquellej'enfilais
une variété d'allusions burlesques et salaces autour des bâtons de dynamite que les militantes du
Hamass'enroulaientautourdelatailleafindefabriquerdelapâtéedeJuif.J'élargissaisensuitemon
propos à une attaque en règle contre toutes les formes de rébellion, de combat nationaliste ou
révolutionnaire,enréalitécontrel'actionpolitiqueelle-même.Jedéveloppaisbiensûrtoutaulong
dushowuneveineanarchistededroite,dustyle«uncombattantmishorsdecombatc'estunconde
moins,quin'auraplusl'occasiondesebattre»,qui,deCélineàAudiard,avaitdéjàfaitlesgrandes
heures du comique d'expression française; mais au-delà, réactualisant l'enseignement de saint Paul
selon lequel toute autorité vient de Dieu, je m'élevais parfois jusqu'à une méditation sombre qui
n'étaitpassansrappelerl'apologétiquechrétienne.Jelefaisaisbienentenduenévacuanttoutenotion
théologiquepourdévelopperuneargumentationstructurelleetd'essencepresquemathématique,qui
s'appuyaitnotammentsurleconceptde«bonordre».Ensommecespectacleétaitunclassique,etqui
futd'embléesaluécommetel;cefutsansnuldoutemonplusgrandsuccèscritique.Jamais,del'avis
général, mon comique ne s'était élevé aussi haut – ou jamais il n'était tombé aussi bas, c'était une
variante, mais qui voulait dire à peu près la même chose; je me voyais fréquemment comparé à
Chamfort,voireàLaRochefoucauld.
Surleplandusuccèspublicledémarragefutunpeupluslent,jusqu'àcequeBernardKouchner
se déclare «personnellement écœuré» par le spectacle, ce qui me permit de terminer à guichets
fermés. Sur le conseil d'Isabelle je me fendis d'un petit «Rebond» dans Libération, que j'intitulai
«Merci,Bernard».Enfinçasepassaitbien,çasepassaitvraimentbien,cequimemettaitdansun
étatd'autantpluscurieuxquej'enavaisvraimentmarre,quej'étaisàdeuxdoigtsdelâcherl'affaire–
sileschosesavaienttournémal,jecroisquej'auraisdétalésansdemandermonreste.Monattirance
pour le média cinématographique – c'est-à-dire pour un média mort, contrairement à ce qu'on
appelaitpompeusementàl'époquelespectaclevivant–avaitsansdouteétélepremiersigneenmoi
d'un désintérêt, voire d'un dégoût pour le public – et probablement pour l'humanité en général. Je
travaillais alors mes sketches avec une petite caméra. vidéo fixée sur un trépied et reliée à un
moniteursurlequeljepouvaiscontrôlerentempsréelmesintonations,mesmimiques,mesgestes.
J'avaistoujourseuunprincipesimple:sij'éclataisderireàunmomentdonnéc'estquecemoment
avaitdebonneschancesdefairerire,également,lepublic.Peuàpeu,envisionnantlescassettes,je
constataiquej'étaisgagnéparunmalaisedeplusenplusvif,allantparfoisjusqu'àlanausée.Deux
semainesavantlapremière,laraisondecemalaisem'apparutclairement:cequim'insupportaitde
plusenplus,cen'étaitmêmepasmonvisage,mêmepaslecaractèrerépétitifetconvenudecertaines
mimiquesstandardquej'étaisbienobligéd'employer:cequejeneparvenaisplusàsupporterc'était
lenre,lerireenlui-même,cettesubiteetviolentedistorsiondestraitsquidéformelafacehumaine,
quiladépouilleenuninstantdetoutedignité.Sil'hommerit,s'ilestleseul,parmilerègneanimal,à
exhibercetteatrocedéformationfaciale,c'estégalementqu'ilestleseul,dépassantl'égoismedela
natureanimale,àavoiratteintlestadeinfernaletsuprêmedelacruauté.
Lestroissemainesdereprésentationfurentuncalvairepermanent:pourlapremièrefoisjela
connaissaisvraiment,cettefameuse,cetteatrocetristessedescomiques; pourlapremièrefois, je
comprenaisvraimentl'humanité.J'avaisdémontélesrouagesdelamachine,etjepouvaislesfaire
fonctionner, à volonté. Chaque soir, avant de monter sur scène, j'avalais une plaquette entière de
Xanax. À chaque fois que le public riait (et je pouvais le prévoir à l'avance, je savais doser mes
effets,j'étaisunprofessionnelconfirmé),j'étaisobligédedétournerleregardpournepasvoirces
gueules,cescentainesdegueulesaniméesdesoubresauts,agitéesparlahaine.
DANIEL24,4
Ce passage de la narration de Daniel1 est sans doute, pour nous, l'un des plus difficiles à
comprendre. Les cassettes vidéo auxquelles il fait allusion ont été retranscrites, et annexées à son
récitdevie.Ilm'estarrivédeconsultercesdocuments.ÉtantgénétiquementissudeDaniel1j'aibien
entendu les mêmes traits, le même visage; la plupart de nos mimiques, même, sont semblables
(quoiquelesmiennes,vivantdansunenvironnementnonsocial,soientnaturellementpluslimitées);
maiscettesubitedistorsionexpressive,accompagnéedegloussementscaractéristiques,qu'ilappelait
lerire,ilm'estimpossibledel'imiter;ilm'estmêmeimpossibled'enimaginerlemécanisme.
Les notes de mes prédécesseurs, de Daniel2 à Daniel23, témoignent en gros de la même
incompréhension.Daniel2etDaniel3s'affirmentencorecapablesdereproduirelephénomène,sous
l'influence de certaines liqueurs; mais pour Daniel4, déjà, il s'agit d'une réalité inaccessible.
Plusieurstravauxontétéproduitssurladisparitiondurirechezlesnéo-humains;touss'accordentà
reconnaîtrequ'ellefutrapide.
Une évolution analogue, quoique plus lente, a pu être observée pour les larmes, autre trait
caractéristiquedel'espècehumaine.Daniel9signaleavoirpleuré,enuneoccasionbienprécise(la
mortaccidentelledesonchienFox,électrocutéparlabarrièredeprotection);àpartirdeDaniel10,il
n'en est plus fait mention. De même que le rire est justement considéré par Daniel1 comme
symptomatique de la cruauté humaine, les larmes semblent dans cette espèce associées à la
compassion. On ne pleure jamais uniquement sur soi-même, note quelque part un auteur humain
anonyme.Cesdeuxsentiments,lacruautéetlacompassion,n'ontévidemmentplusgrandsensdans
les conditions d'absolue solitude où se déroulent nos vies. Certains de mes prédécesseurs, comme
Daniel13,manifestentdansleurcommentaireuneétrangenostalgiedecettedoubleperte;puiscette
nostalgiedisparaîtpourlaisserplaceàunecuriositédeplusenplusépisodique;onpeutaujourd'hui,
tousmescontactssurleréseauentémoignent,laconsidérercommepratiquementéteinte.
DANIEL1,5
«Jemedétendisenfaisantunpeu
d'hyperventilation;pourtant,Barnabe,
jenepouvaism'empêcherdesongeraux
grandslacsdemercurealasurfacede
Saturne.»
CaptainClark
Isabelle accomplitses troismoislégauxde préavis,et le dernier numérode Lolita supervisé
par elle parut en décembre. Il y eut une petite fête, enfin un cocktail, organisé dans les locaux du
journal.L'ambianceétaitunpeutendue,danslamesureoùtouslesparticipantsseposaientlamême
questionsanspouvoirlaformulerdevivevoix:quiallaitlaremplacerentantquerédactriceenchef?
Lajoinie fit une apparition d'un quart d'heure, mangea trois blinis, ne donna aucune information
utilisable.
NouspartîmesenAndalousielaveilledeNoël;s'ensuivirenttroismoisétranges,passésdans
unesolitudeàpeuprèstotale.Notrenouvellerésidences'élevaitunpeuausuddeSanJosé,prèsde
la Playade Monsul.D'énormes blocs granitiques encerclaient la plage. Monagentvoyait d'un bon
œilcettepérioded'isolement;ilétaitbon,selonlui,quejeprenneunpeuderecul,afind'attiserla
curiositédupublic;jenevoyaispascommentluiavouerquejecomptaismettrefin.
Ilétaitàpeuprèsleseulàconnaîtremonnumérodetéléphone;jenepouvaispasdirequeje
m'étaisfaittellementd'amis,aucoursdecesannéesdesuccès;j'enavais,parcontre,perdupasmal.
La seule chose qui puisse vous enlever vos dernières illusions sur l'humanité, c'est de gagner
rapidementunesommed'argentimportante;alorsonlesvoitarriver,lesvautourshypocrites.Ilest
capital,pourqueledessillements'opère,degagnercettesommed'argent:lesrichesvéritables,nés
riches, et n'ayant jamais connu d'autre ambiance que la richesse, semblent immunisés contre le
phénomène, comme s'ils avaient hérité avec leur richesse d'une sorte de cynisme inconscient,
impensé,quileurfaitsavoird'entréedejeuqu'àpeuprèstouteslespersonnesqu'ilsserontamenésà
rencontrern'aurontd'autrebutquedeleursoutirerleurargentpartouslesmoyensimaginables;ilsse
comportentainsiavecprudence,etconserventengénéralleurcapitalintact.Pourceuxquisontnés
pauvres, la situation est beaucoup plus dangereuse; enfin, j'étais moi-même suffisamment salaud et
cyniquepourmerendrecompte,j'avaisréussiàdéjouerlaplupartdespièges;maisdesamis,non,je
n'enavaisplus.Lesgensquejefréquentaisdansmajeunesseétaientpourlaplupartdescomédiens,
de futurs comédiens ratés; mais je ne pense pas que cela aurait été très différent dans d'autres
milieux.Isabellenonplusn'avaitpasd'amis,etn'avaitétéentourée,lesdernièresannéessurtout,que
de gens qui rêvaient de prendre sa place. Nous n'avions ainsi personne à inviter, dans notre
somptueuserésidence;personneavecquipartagerunverredeRiojaenregardantlesétoiles.
Quepouvions-nousfaire,donc?Nousnousposionslaquestionentraversantlesdunes.Vivre?
C'estexactementdanscegenredesituationqu'écrasésparlesentimentdeleurpropreinsignifiance
les gens se décidentà faire desenfants;ainsisereproduit l'espèce,de moins en moinsilest vrai.
Isabelle était passablement hypocondriaque, et elle venait d'avoir quarante ans; mais les examens
prénatauxavaientbeaucoupprogressé,etjesentaisbienqueleproblèmen'étaitpaslà:leproblème,
c'étaitmoi.Iln'yavaitpasseulementenmoicedégoûtlégitimequisaisittouthommenormalement
constituéàlavued'unbébé;iln'yavaitpasseulementcetteconvictionbienancréequel'enfantest
unesortedenainvicieux,d'unecruautéinnée,chezquiseretrouventimmédiatementlespirestraits
del'espèce,etdontlesanimauxdomestiquessedétournentavecunesageprudence.Ilyavaitaussi,
plus profondément, une horreur, une authentique horreur face à ce calvaire ininterrompu qu'est
l'existence des hommes. Si le nourrisson humain, seul de tout le règne animal, manifeste
immédiatementsaprésenceaumondepardeshurlementsdesouffranceincessants,c'estbienentendu
qu'il souffre, et qu'il souffre de manière intolérable. C'est peut-être la perte du pelage, qui rend la
peausisensibleauxvariationsthermiquessansréellementprévenirdel'attaquedesparasites;c'est
peut-êtreunesensibiliténerveuseanormale,undéfautdeconstructionquelconque.Àtoutobservateur
impartialentoutcasilapparaîtquel'individuhumainnepeutpasêtreheureux,qu'iln'estenaucune
manièreconçupourlebonheur,etquesaseuledestinéepossibleestdepropagerlemalheurautour
deluienrendantl'existencedesautresaussiintolérablequel'estlasiennepropre–sespremières
victimesétantgénéralementsesparents.
Armédecesconvictionspeuhumanistes,jejetailesbasesd'unscénarioprovisoirementintitulé
«LEDÉFICIT DELA SÉCURITÉSOCIALE», quireprenaitles principaux élémentsdu problème.
Le premier quart d'heure du film était constitué par l'explosion ininterrompue de crânes de bébés
souslescoupsd'unrevolverdefortcalibre–j'avaisprévudesralentis,delégersaccélérés,enfin
touteunechorégraphiedecervelle,àlaJohnWoo;ensuite,çasecalmaitunpeu.L'enquête,menée
paruninspecteurdepolicepleind'humour,maisauxméthodespeuconventionnelles-jesongeaisà
Jamel Debbouze -concluait à l'existence d'un réseau de tueurs d'enfants, supérieurement organisé,
inspirépardesthèsesprochesdel'écologiefondamentale.LeM.E.N.(Mouvementd'Extermination
des Nains) prônait la disparition de la race humaine, irrémédiablement funeste à l'équilibre de la
biosphère,etsonremplacementparuneespèced'ourssupérieurementintelligents–desrecherches
avaient été menées parallèlement en laboratoire afin de développer l'intelligence des ours, et
notammentdeleurpermettred'accéderaulangage(jesongeaisàGérardDepardieudanslerôledu
chefdesours).
Malgrécecastingconvaincant,malgrémanotoriétéaussi,leprojetn'aboutitpas;unproducteur
coréen se déclara intéressé, mais se révéla incapable de réunir les financements nécessaires. Cet
échec inhabituel aurait pu réveiller le moraliste qui sommeillait en moi (d'un sommeil du reste en
général paisible): s'il y avait eu échec et rejet du projet, c'est qu'il subsistait des tabous (en
l'occurrencel'assassinatd'enfants),etquetoutn'étaitpeut-êtrepasirrémédiablementperdu.L'homme
deréflexion,pourtant,netardapasàprendreledessussurlemoraliste:s'ilyavaittabou,c'estqu'ily
avait, effectivement, problème; c‘est pendant les mêmes années qu'apparurent en Floride les
premières «childfree zones», résidences de standing à destination de trentenaires décomplexés qui
avouaientsansambagesnepluspouvoirsupporterleshurlements,labave,lesexcréments,enfinles
inconvénientsenvironnementauxquiaccompagnentd'ordinairelamarmaille.L'entréedesrésidences
étaitdonc,toutbonnement,interditeauxenfantsdemoinsdetreizeans;dessasétaientprévus,sous
laformed'établissementsderestaurationrapide,afindepermettrelecontactaveclesfamilles.
Un pas important était franchi: depuis plusieurs décennies, le dépeuplement occidental (qui
n'avaitd'ailleursriendespécifiquementoccidental;lemêmephénomènesereproduisaitquelquesoit
lepays,quellequesoitlaculture,uncertainniveaudedéveloppementéconomiqueunefoisatteint)
faisaitl'objetdedéplorationshypocrites,vaguementsuspectesdansleurunanimité.Pourlapremière
foisdesgensjeunes,éduqués,d'unbonniveausocio-économique,déclaraientpubliquementnepas
vouloird'enfants,nepaséprouverledésirdesupporterlestracasetleschargesassociésàl'élevage
d'uneprogéniture.Unetelledécontractionnepouvait,évidemment,quefairedesémules.
DANIEL24,5
Connaissant la souffrance des hommes, je participe à la déliaison, j'accomplis le retour au
calme. Lorsque j'abats un sauvage, plus audacieux que les autres, qui s'attarde trop longtemps aux
abords de la barrière de protection – il s'agit souvent d'une femelle, aux seins déjà flasques,
brandissant son petit comme une supplique -, j'ai la sensation d'accomplir un acte nécessaire, et
légitime.L'identitédenosvisages–d'autantplusfrappantequelaplupartdeceuxquierrentdansla
régionsontd'origineespagnoleoumaghrébine–estpourmoilesignecertaindeleurcondamnationà
mort.L'espècehumainedisparaîtra,elledoitdisparaître,afinquesoientaccomplieslesparolesdela
Sœursuprême.
Leclimatestdouxaunordd'Almeria,lesgrandsprédateurspeunombreux;c'estsansdoutepour
ces raisons que la densité de sauvages reste élevée, encore que constamment décroissante -il y a
quelques années j'ai même aperçu, non sans horreur, un troupeau d'une centaine d'individus. Mes
correspondantstémoignentducontraire,unpeupartoutàlasurfaceduglobe:trèsgénéralement,les
sauvagessontenvoiededisparition;endenombreuxsites,leurprésencen'apasétésignaléedepuis
plusieurssiècles;certainsensontmêmevenusàtenirleurexistencepourunmythe.
Iln'yapasdelimitationaudomainedesintermédiaires,maisilyacertainescertitudes.Jesuis
laPorte.JesuislaPorte,etleGardiendelaPorte.Lesuccesseurviendra;ildoitvenir.Jemaintiens
laprésence,afinderendrepossiblel'avènementdesFuturs.
DANIEL1,6
«Ilexisted'excellentsjouetspourchiens.»
PetraDurst-benning
Lasolitudeàdeuxestl'enferconsenti.Danslavieducouple,leplussouvent,ilexistedèsle
débutcertainsdétails,certainesdiscordancessurlesquellesondécidedesetaire,dansl'enthousiaste
certitudequel'amourfiniraparréglertouslesproblèmes.Cesproblèmesgrandissentpeuàpeu,dans
le silence, avant d'exploser quelques années plus tard et de détruire toute possibilité de vie
commune.Depuisledébut,Isabelleavaitpréféréquejelaprenneparderrière;chaquefoisqueje
tentais une autre approche elle s'y prêtait d'abord, puis se retournait, comme malgré elle, avec un
demi-rire gêné. Pendant toutes ces années j'avais mis cette préférence sur le compte d'une
particularitéanatomique,uneinclinaisonduvaginoujenesaisquoi,enfinunedeceschosesdontles
hommes ne peuvent jamais, malgré toute leur bonne volonté, prendre exactement conscience. Six
semainesaprèsnotrearrivée,alorsquejeluifaisaisl'amour(jelapénétraiscommed'habitudepar
derrière,maisilyavaitungrandmiroirdansnotrechambre),jem'aperçusqu'enapprochantdela
jouissanceellefermaitlesyeux,etnelesrouvraitquelongtempsaprès,unefoisl'acteterminé.
J'y repensai toute la nuit en descendant deux bouteilles d'un brandy espagnol passablement
infect:jerevisnosactesd'amour,nosétreintes,touscesmomentsquinousavaientunis:jelarevisà
chaquefoisdétournantleregard,oufermantlesyeux,etjememisàpleurer.Isabelleselaissaitjouir,
ellefaisaitjouir,maisellen'aimaitpaslajouissance,ellen'aimaitpaslessignesdelajouissance;
ellenelesaimaitpaschezmoi,etsansdouteencoremoinschezelle-même.Toutconcordait:chaque
fois que je l'avais vue s'émerveiller devant l'expression de la beauté plastique il s'était agi de
peintres comme Raphaël, et surtout Botticelli: quelque chose de tendre parfois, mais souvent de
froid, et toujours de très calme; jamais elle n'avait compris l'admiration absolue que je vouais au
Greco,jamaisellen'avaitappréciél'extase,etj'aibeaucouppleuréparcequecettepartanimale,cet
abandonsanslimitesàlajouissanceetàl'extaseétaitcequejepréféraisenmoi-même,alorsqueje
n'avaisqueméprispourmonintelligence,masagacité,monhumour.Jamaisnousneconnaîtrionsce
regard double, infiniment mystérieux, du couple uni dans le bonheur, acceptant humblement la
présencedesorganes,etlajoielimitée;jamaisnousneserionsvéritablementamants.
Ilyeutpire,bienentendu,etcetidéaldebeautéplastiqueauquelellenepouvaitplusaccéder
allaitdétruire,sousmesyeux,Isabelle.D'abordilyeutsesseins,qu'ellenepouvaitplussupporter
(et c'est vrai qu'ils commençaient à tomber un peu); puis ses fesses, selon le même processus. De
plus en plus souvent, il fallut éteindre la lumière; puis la sexualité elle-même disparut. Elle ne
parvenaitplusàsesupporter;et,partant,ellenesupportaitplusl'amour,quiluiparaissaitfaux.Je
bandaisencorepourtant,enfinunpetitpeu,audébut;celaaussidisparut,etàpartirdecemomenttout
futdit;iln'yeutplusqu'àseremémorerlesparoles,faussementironiques,dupoèteandalou:
Oh,laviequeleshommesessaientdevivre!
Oh,laviequ'ilsmènent
Danslemondeoùilssont!
Lespauvresgens,lespauvresgens…Ilsnesaventpasaimer.
Lorsquelasexualitédisparaît,c'estlecorpsdel'autrequiapparaît,danssaprésencevaguement
hostile;cesontlesbruits,lesmouvements,lesodeurs;etlaprésencemêmedececorpsqu'onnepeut
plustoucher,nisanctifierparlecontact,devientpeuàpeuunegêne;toutcela,malheureusement,est
connu.Ladisparitiondelatendressesuittoujoursdeprèscelledel'érotisme.Iln'yapasderelation
épurée,d'unionsupérieuredesâmes,niquoiquecesoitquipuisseyressembler,oumêmel'évoquer
sur un mode allusif. Quand l'amour physique disparaît, tout disparaît; un agacement morne, sans
profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l'amour physique, je ne me faisais guère
d'illusions.Jeunesse,beauté,force:lescritèresdel'amourphysiquesontexactementlesmêmesque
ceuxdunazisme.Enrésumé,j'étaisdansunbeaumerdier.
Une solution se présenta, sur une bretelle de l'autoroute A2, entre Saragosse et Tarragone, à
quelquesdizainesdemètresd'unrelaisroutieroùnousnousétionsarrêtéspourdéjeuner,Isabelleet
moi. L'existence des animaux domestiques est relativement récente en Espagne. Pays de culture
traditionnellement catholique, machiste et violente, l'Espagne traitait il y a peu les animaux avec
indifférence,et parfoisavecune sombre cruauté. Mais le travail d'uniformisationse faisait,surce
plancommesurlesautres,etl'Espagneserapprochaitdesnormeseuropéennes,etparticulièrement
anglaises. L'homosexualité était de plus en plus courante, et admise; la nourriture végétarienne se
répandait, ainsi que les babioles New Age; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés
mascotas,remplaçaientpeuàpeulesenfantsdanslesfamilles.Leprocessusn'enétaitpourtantqu'à
sesdébuts,etconnaissaitdenombreuxratés:ilétaitfréquentqu'unchiot,offertcommeunjouetpour
Noël, soit abandonné quelques mois plus tard sur le bord d'une route. Il se formait ainsi, dans les
plainescentrales,desmeutesdechienserrants.Leurexistenceétaitbrèveetmisérable.Infestéspar
la gale et d'autres parasites, ils trouvaient leurnourriture dansles poubelles des relaisroutiers, et
finissaient généralement sous les pneus d'un camion. Ils souffraient surtout, effroyablement, de
l'absencedecontactavecleshommes.Ayantabandonnélameutedepuisdesmillénaires,ayantchoisi
la compagnie des hommes, jamais le chien ne parvint à se réadapter à la vie sauvage. Aucune
hiérarchiestablenes'établissaitdanslesmeutes,lescombatsétaientconstants,quecesoitpourla
nourritureoulapossessiondesfemelles;lespetitsétaientlaissésàl'abandon,etparfoisdévoréspar
leursfrèresplusâgés.
Je buvais de plus en pluspendant cettepériode, etc'est après mon troisième anis, en titubant
vers la Bentley, que je vis avec étonnement Isabelle, passant par une ouverture dans le grillage,
s'approcherd'ungrouped'unedizainedechiensquistationnaientdansunterrainvagueàproximitédu
parking.Jelasavaisd'unnaturelplutôttimoré,etcesanimauxétaientengénéralconsidéréscomme
dangereux.Leschiens,cependant,laregardaientapprochersansagressivitéetsanscrainte.Unpetit
bâtardblancetroux,auxoreillespointues,âgédetroismoisaumaximum,semitàramperverselle.
Ellesebaissa,lepritdanssesbras,revintverslavoiture.C'estainsiqueFoxfitsonentréedansnos
vies;et,aveclui,l'amourinconditionnel.
DANIEL24,6
Le complexe entrelacement des protéines constituant l'enveloppe nucléaire chez les primates
devait rendre pendant plusieurs décennies le clonage humain dangereux, aléatoire, et en fin de
compteàpeuprèsimpraticable.L'opérationfutparcontred'embléeunpleinsuccèschezlaplupart
des animaux domestiques, y compris – quoique avec un léger retard – chez le chien. C'est donc
exactementlemêmeFoxquireposeàmespiedsaumomentoùj'écrisceslignes,ajoutantselonla
tradition mon commentaire, comme l'ont fait mes prédécesseurs, au récit de vie de mon ancêtre
humain.
Jemèneuneviecalmeetsansjoie;lasurfacedelarésidenceautorisedecourtespromenades,
etunéquipementcompletmepermetd'entretenirmamusculature.Fox,lui,estheureux.Ilgambade
danslarésidence,secontentantdupérimètreimposé–ilarapidementapprisàseteniréloignédela
barrièredeprotection;iljoueauballon,ouavecundesespetitsanimauxenplastique(j'endispose
deplusieurscentaines,quim'ontétéléguésparmesprédécesseurs);ilappréciebeaucouplesjouets
musicaux,enparticulieruncanarddefabricationpolonaisequiémetdescouinementsvariés.Surtout,
ilaimequejeleprennedansmesbras,etreposerainsi,baignéparlesoleil,lesyeuxclos,latête
poséesurmesgenoux,dansundemi–sommeilheureux.Nousdormonsensemble,etchaquematin
c'est une fête de coups de langue, de griffements de ses petites pattes; c'est pour lui un bonheur
évidentquederetrouverlavie,etlaclartédujour.Sesjoiessontidentiquesàcellesdesesancêtres,
etellesdemeurerontidentiqueschezsesdescendants;sanatureenelle-mêmeinclutlapossibilitédu
bonheur.
Jenesuisqu'unnéo-humain,etmanaturen'inclutaucunepossibilitédecetordre.Quel'amour
inconditionnelsoitlaconditiondepossibilitédubonheur,celaleshumainslesavaientdéjà,dumoins
lesplusavancésd'entreeux.Lapleinecompréhensionduproblèmen'apaspermis,jusqu'àprésent,
d'avancer vers une solution quelconque. L'étude de la biographie des saints, sur lesquels certains
fondaienttantd'espoir,n'aapportéaucunelumière.Nonseulementlessaints,enquêtedeleursalut,
obéissaient à des motifs qui n'étaient que partiellement altruistes (encore que la soumission à la
volonté du Seigneur, qu'ils revendiquaient, ait dû bien souvent n'être qu'un moyen commode de
justifierauxyeuxdesautresleuraltruismenaturel),maislacroyanceprolongéeenuneentitédivine
manifestementabsenteprovoquaiteneuxdesphénomènesd'abrutissementincompatiblesàlongterme
aveclemaintiend'unecivilisationtechnologique.Quantàl'hypothèsed'ungènedel'altruisme,ellea
suscité tant de déceptions que personne n'ose aujourd'hui en faireouvertementétat. On a certes pu
démontrer que les centres de la cruauté, du jugement moral et de l'altruisme étaient situés dans le
cortexpré-frontal;maislesrecherchesn'ontpaspermisd'allerau-delàdecetteconstatationpurement
anatomique. Depuis l'apparition des néo-humains, la thèse de l'origine génétique des sentiments
moraux a suscité au moins trois mille communications, émanant à chaque fois des milieux
scientifiqueslesplusautorisés;aucunen'apu,jusqu'àprésent,franchirlabarrièredelavérification
expérimentale.Enoutre,lesthéoriesd'inspirationdarwinienneexpliquantl'apparitiondel'altruisme
danslespopulationsanimalesparunavantagesélectifquienrésulteraitpourl'ensembledugroupe
ontfaitl'objetdecalculsimprécis,multiples,contradictoires,avantdefinalementsombrerdansla
confusionetl'oubli.
La bonté, la compassion, la fidélité, l'altruisme demeurent donc près de nous comme des
mystères impénétrables, cependant contenus dans l'espace limité de l'enveloppe corporelle d'un
chien.Delasolutiondeceproblèmedépendl'avènement,ounon,desFuturs.
Jecroisenl'avènementdesFuturs.
DANIEL1,7
«Lejeudivertit»
PetraDurst-benning
Non seulement les chiens sont capables d'aimer, mais la pulsion sexuelle ne semble pas leur
poserdeproblèmesinsurmontables:lorsqu'ilsrencontrentunefemelleenchaleur,celle-ciseprêteà
lapénétration;danslecascontraireilsnesemblentenéprouvernidésir,nimanqueparticulier.
Non seulement les chiens sont en eux-mêmes un sujet d'émerveillement permanent, mais ils
constituent pour les humains un excellent sujet de conversation - international, démocratique,
consensuel. C'est ainsi que je rencontrai Harry, un ex-astrophysicien allemand, accompagné de
Truman, son beagle. Naturiste paisible, d'une soixantaine d'années, Harry consacrait sa retraite à
l'observationdesétoiles–lecieldelarégionétait,m'expliqua-t-il,exceptionnellementpur;dansla
journéeilfaisaitdujardinage,etunpeuderangement.IlvivaitseulavecsafemmeHildegarde–et,
naturellement,Truman;ilsn'avaientpaseud'enfants.Ilestbienévidentqu'enl'absencedechienje
n'auraisrieneuàdireàcethomme–mêmeavecunchien,d'ailleurs,laconversationpiétinaquelque
peu(ilnousinvitaàdînerlesamedisuivant;ilhabitaitàcinqcentsmètres,c'étaitnotreplusproche
voisin). Heureusement il ne parlait pas français, et moi pas davantage allemand; le fait d'avoir à
vaincre la barrière de la langue (quelques phrases en anglais, des bribes d'espagnol) nous donna
donc en fin de compte la sensation d'une soirée réussie, alors que nous n'avions fait deux heures
durant que hurler des banalités (il était passablement sourd). Après le repas, il me demanda si je
souhaitais observer les anneaux de Saturne. Naturellement, naturellement, je souhaitais. Eh bien
c'était un spectacle merveilleux, d'origine naturelle ou divine qui sait, offert à la contemplation de
l'homme qu'en dire de plus. Hildegarde jouait de la harpe, je suppose qu'elle en jouait
merveilleusement,maisàvraidirejenesaispass'ilestpossibledemaljouerdelaharpe–jeveux
dire que, par construction, l'instrument m'a toujours paru incapable d'émettre autre chose que des
sons mélodieux. Deux choses, je crois, m'ont empêché de m'énerver: d'une part Isabelle eut la
sagesse, prétextant un état de fatigue, de souhaiter se retirer assez tôt, en tout cas avant que je ne
finisse la bouteille de kirsch; d'autre part j'avais remarqué chez l'Allemand une édition complète,
reliée, des œuvres de Teilhard de Chardin. S'il y a une chose qui m'a toujours plongé dans la
tristesseoulacompassion,enfindansunétatexcluanttouteformedeméchancetéoud'ironie,c'est
bienl'existencedeTeilharddeChardin–passeulementsonexistenced'ailleurs,maislefaitmême
qu'ilaitouaitpuavoirdeslecteurs,fût-ceennombrelimité.Enprésenced'unlecteurdeTeilhardde
Chardinjemesensdésarmé,désarçonné,prêtàfondreenlarmes.Àl'âgedequinzeansj'étaistombé
parhasardsurLeMilieuDivin,qu'unlecteurprobablementécœuréavaitlaissésurunebanquettede
la gare d'Étréchy-Chamarande. En l'espace de quelques pages, l'ouvrage m'avait arraché des
hurlements;dedésespoir,j'enavaisfracassélapompedemonvélodecoursecontrelesmursdela
cave.TeilharddeChardinétaitbienentenducequ'ilestconvenud'appelerunallumédepremière;il
n'en était pas moins parfaitement déprimant. Il ressemblait un peu à ces scientifiques chrétiens
allemands,décritsparSchopenhauerensontemps,qui,«unefoisdéposéslacornueoulescalpel,
entreprennent de philosopher sur les concepts reçus lors de leur première communion». Il y avait
aussi en lui cette illusion commune à tous les chrétiens de gauche, enfin les chrétiens centristes,
disonsauxchrétienscontaminésparlapenséeprogressistedepuislaRévolution,consistantàcroire
quelaconcupiscenceestchosevénielle,demoindreimportance,impropreàdétournerl'hommedu
salut – que le seul péché véritable est le péché d'orgueil. Où était, en moi, la concupiscence? Où,
l'orgueil?Etétais-jeéloignédusalut?Lesréponsesàcesquestions,ilmesemble,n'étaientpasbien
difficiles;jamaisPascal,parexemple,neseseraitlaisséalleràdetellesabsurdités:onsentaitàle
lirequelestentationsdelachairneluiétaientpasétrangères,quelelibertinageétaitquelquechose
qu'ilauraitpuressentir;etques'ilchoisissaitleChristplutôtquelafornicationoul'écartécen'était
ni par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus
highdope; en résumé, c'était un auteur sérieux.Si l'on avait retrouvé des erotica de Teilhard de
Chardinjecroîsquecelam'auraitrassuré,enunsens;maisjen'ycroyaispasuneseconde.Qu'avaitilbienpuvivre,quiavait-ilbienpufréquenter,cepathétiqueTeilhard,pouravoirdel'humanitéune
conceptionsibénigneetsiniaise–alorsqu'àlamêmeépoque,danslemêmepays,sévissaientdes
salaudsaussiconsidérablesqueCéline,SartreouGenêt?Àtraverssesdédicaces,lesdestinataires
desa correspondance,on parvenaitpeuàpeu àle deviner:desBCBG catholiques,plusoumoins
nobles,fréquemmentjésuites.Desinnocents.
«Qu'est-cequetumarmonnes?»m'interrompitIsabelle.Jeprisalorsconsciencequenousétions
sortisdechezl'Allemand,quenouslongionslamerenfait,quenousétionsentrainderentrerchez
nous.Depuisdeuxminutes,m'informa-t-elle,jeparlaistoutseul,ellen'avaitàpeuprèsriencompris.
Jeluirésumailesdonnéesduproblème.
«C'est facile, d'être optimiste… conclus-je avec âpreté, c'est facile d'être optimiste quand on
s'estcontentéd'unchien,etqu'onn'apasvoulud'enfants.
–Tuesdanslemêmecas,etçanet'apasrendufranche-mentoptimiste…»remarqua-t-elle.«Ce
qu'ilya,c'estqu'ilssontvieux…poursuivit-elleavecindulgence.Quandonvieillitonabesoinde
penser à des choses rassurantes, et douces. De s'imaginer que quelque chose de beau nous attend
dansleciel.Enfinons'entraîneàlamort,unpetitpeu.Quandonn'estpastropcon,nitropriche.»
Jem'arrêtai,considérail'océan,lesétoiles.CesétoilesauxquellesHarryconsacraitsesnuitsde
veille,tandisqu'Hildegardeselivraitàdesimprovisationsfreeclassicsurdes thèmesmozartiens.
Lamusiquedessphères,lecielétoile;laloimoraledansmoncœur.Jeconsidérailetrip,etcequi
m'enséparait;lanuitétaitsidouce,cependant,quejeposaiunemainsurlesfessesd'Isabelle–jeles
sentais très bien, sous le tissu léger de sa jupe d'été. Elle s'allongea sur la dune, retira sa culotte,
ouvritlesjambes.Jelapénétrai–faceàface,pourlapremièrefois.Ellemeregardaitdroitdansles
yeux. Je me souviens très bien des mouvements de sa chatte, de ses petits cris sur la fin. Je m'en
souviensd'autantmieuxquec'estladernièrefoisquenousavonsfaitl'amour.
Quelques mois passèrent. L'été revint, puis l'automne; Isabelle ne paraissait pas malheureuse.
EllejouaitavecFox,soignaitsesazalées;jemeconsacraisàlanatationetàlarelecturedeBalzac.
Un soir, alors que le soleil tombait sur la résidence, elle me dit doucement: «Tu vas me laisser
tomberpouruneplusjeune…»
Je protestai que je ne l'avais jamais trompée. «Je sais… répondit-elle. A un moment, j'ai cru
quetuallaislefaire:sauterunedespétassesquitournaientautourdujournal,puisrevenirversmoi,
sauteruneautrepétasseetainsidesuite.J'auraisénormémentsouffert,maispeut-êtrequec'auraitété
mieux,auboutducompte.
–J'aiessayéunefois;lafillen'apasvoulu.»Jemesouvenaisd'êtrepassélematinmêmedevant
le lycée Fénelon. C'était entre deux cours, elles avaient quatorze, quinze ans et toutes étaient plus
belles,plusdésirablesqu'Isabelle,simplementparcequ'ellesétaientplusjeunes.Sansdouteétaientellesengagéespourleurpartdansuneférocecompétitionnarcissique–lesunesconsidéréescomme
mignonnes par les garçons de leur âge, les autres comme insignifiantes ou franchement laides; il
n'empêchequepourn'importelequeldecesjeunescorpsunquinquagénaireauraitétéprêtàpayer,et
àpayercher,voirelecaséchéantàrisquersaréputation,salibertéetmêmesavie.Quel'existence,
décidément,étaitsimple!Etqu'elleétaitdépourvued'issue!EnpassantchercherIsabelleaujournal
j'avaisentreprisunesortedeBiélorussequiattendaitpourposerenpage8.Lafilleavaitacceptéde
prendre un verre, mais m'avait demandé cinq cents euros pour une pipe; j'avais décliné. Dans le
même temps, l'arsenal juridique visant à réprimer les relations sexuelles avec les mineurs se
durcissait; les croisades pour la castration chimique se multipliaient. Augmenter les désirs jusqu'à
l'insoutenabletoutenrendantleurréalisationdeplusenplusinaccessible,telétaitleprincipeunique
surlequelreposaitlasociétéoccidentale.Toutcelajeleconnaissais,jeleconnaissaisàfond,j'en
avais fait la matière de bien des sketches; cela ne m'empêcherait pas de succomber au même
processus.Jemeréveillaidanslanuit,bustroisgrandsverresd'eaucoupsurcoup.J'imaginaisles
humiliations qu'il me faudrait subir pour séduire n'importe quelle adolescente; le consentement
difficilementarraché,lahontedelafilleaumomentdesortirensembledanslarue,seshésitationsà
meprésentersescopains,l'insoucianceaveclaquelleellemelaisseraittomberpourungarçondeson
âge. J'imaginai tout cela, plusieurs fois répété, et je compris que je ne pourrais pas y survivre. Je
n'avais nullement la prétention d'échapper aux lois naturelles: la décroissance tendancielle des
capacités érectiles de la verge, la nécessité de trouver des corps jeunes pour enrayer le
mécanisme… J'ouvris un sachet de salami et une bouteille de vin. Eh bien je paierai, me dis-je;
quandj'enserailà,quandj'auraibesoindepetitsculspourmaintenirmonérection,jepaierai.Mais
jepaierailesprixdumarché.Cinqcentseurospourunepipe,qu'est-cequ'ellesecroyait,laSlave?
Çavalaitcinquante,pasplus.Danslebacàlégumes,jedécouvrisunMarronsuissentamé.Cequime
paraissaitchoquant,àcestadedemaréflexion,cen'étaitpasqu'ilyaitdespetitesnanasdisponibles
pourdel'argent,maisqu'ilyenaitquinesoientpasdisponibles,ouàdesprixprohibitifs;enbref,je
souhaitaisunerégulationdumarché.
«Celadit,tun'aspaspayé…mefitremarquerIsabelle.Et,cinqansplustard,tunet'estoujours
pasdécidéàlefaire.Non,cequivasepasser,c'estquetuvasrencontrerunefillejeune–pasune
Lolita,plutôtunefilledevingt,vingt-cinqans–etquetuentomberasamoureux.Ceseraunefille
intelligente, sympa, sans doute plutôt jolie. Une fille qui aurait pu être une amie…» La nuit était
tombée,jeneparvenaisplusàdistinguerlestraitsdesonvisage.«Quiauraitpuêtremoi…»Elle
parlait calmement mais je ne savais pas comment interpréter ce calme, il y avait quand même
quelquechosed'unpeuinhabitueldansletondesavoixetjen'avaisaprèstoutaucuneexpériencede
la situation, je n'avais jamais été amoureux avant Isabelle et aucune femme non plus n'avait été
amoureuse de moi, à l'exception de Gros Cul mais c'était un autre problème, elle avait au moins
cinquante-cinqanslorsquejel'avaisrencontrée,enfinc'estcequejecroyaisàl'époque,elleaurait
puêtremamèremesemblait-il,iln'étaitpasquestiond'amourdemoncôté,l'idéenem'étaitmême
pas venue, et l'amour sans espoir c'est autre chose, de très pénible il est vrai mais qui n'installe
jamais lamême proximité,lamêmesensibilitéauxintonationsdel'autre,pasmêmechezceluiqui
aime sans espoir, il est beaucoup trop perdu dans son attente frénétique et vaine pour garder la
moindrelucidité,pourêtrecapabled'interprétercorrectementunsignalquelconque;enrésuméj'étais
dansunesituationquin'avaiteu,dansmavie,aucunprécédent.
Nulnepeutvoirpar-dessussoi,écritSchopenhauerpourfairecomprendrel'impossibilitéd'un
échanged'idéesentredeuxindividusd'unniveauintellectueltropdifférent.Àcemoment-là,detoute
évidence,Isabellepouvaitvoirpar-dessusmoi;j'euslaprudencedemetaire.Aprèstout,medis-je,
jepouvaisaussibiennepasrencontrerlafille;vulaminceurdemesrelations,c'étaitmêmeleplus
probable.
Elle continuait à acheter les journaux français, enfin pas souvent, pas plus d'une fois par
semaine,etdetempsàautremetendaitunarticleavecunreniflementdemépris.C'estàpeuprèsàla
même époque que les médias français entamèrent une grande campagne en faveur de l'amitié,
probablementlancéeparLeNouvelObservateur.«L'amour,çapeutcasser;l'amitié,jamais»,telétait
à peu près le thème des articles. Je ne comprenais pas l'intérêt d'asséner des absurdités pareilles;
Isabellem'expliquaquec'étaitunmarronnier,qu'onavaitsimplementaffaireàunevariationannuelle
surlethème:«Nousnousséparons,maisnousrestonsbonsamis.»D'aprèselle,celadureraitencore
quatreoucinqansavantquel'onpuisseadmettrequelepassagedel'amouràl'amitié,c'est-à-dire
d'un sentiment fort à un sentiment faible, était évidemment le prélude à la disparition de tout
sentiment–surleplanhistoriques'entend,carsurleplanindividuell'indifférenceétaitdetrèsloin
la situation la plus favorable: ce n'était généralement pas en indifférence, encore moins en amitié,
mais bel et bien en haine que se transformait l'amour une fois décomposé. À partir de cette
remarque, je jetai les bases d'un scénario intitulé «DEUX MOUCHES PLUS TARD», qui devait
constituerlepoint culminant – etterminal–demacarrièrecinématographique. Monagentfut ravi
d'apprendrequejemeremettaisautravail:deuxansetdemid'absence,c'estlong.Illefutmoinsen
ayantentrelesmainsleproduitfini.Jeneluiavaispascachéqu'ils'agissaitd'unscénariodefilm,
quejecomptaisréaliseretinterprétermoi-même;làn'étaitpasleproblème,aucontrairemedit-il,ça
fait longtemps que les gens attendent, c'est bien qu'ils soient surpris, ça peut devenir culte. Le
contenu,parcontre…Franchement,est-cequejen'allaispasunpeuloin?
Le film relatait la vie d'un homme dont la distraction favorite était de tuer les mouches à
l'élastique(d'oùletitre);engénéral,illesratait-onavaitquandmêmeaffaireàunlongmétragede
troisheures.Lasecondedistractionparordredepréférencedecethommecultivé,grandlecteurde
PierreLouys,étaitdesefairesucerlapinepardespetitesfillesprépubères–enfin,quatorzeansau
grandmaximum;çamarchaitmieuxqu'aveclesmouches.
Contrairementàcequ'ontrépétéparlasuitedesmédiasstipendiés,cefilmnefutpasunbide
monumental;ilconnutmêmeunaccueiltriomphaldanscertainspaysétrangers,etdégageaenFrance
d'assez confortables bénéfices, sans toutefois atteindre aux chiffres qu'on pouvait espérer compte
tenuducaractèrejusqu'àprésentvertigineusementascendantdemacarrière;c'esttout.
Soninsuccèscritique,parcontre,futréel;ilmeparaîtaujourd'huiencoreimmérité.«Unepeu
reluisante pantalonnade» avait titré Le Monde, se démarquant habilement de ses confrères plus
moralistes qui se posaient surtout, dans leurs éditoriaux, la question de l'interdiction. Certes il
s'agissaitd'unecomédie,etlaplupartdesgagsétaientfaciles,voirevulgaires;maisilyavaitquand
même certains dialogues, dans certaines scènes, qui me paraissent, avec le recul, être ce que j'ai
produitdemeilleur.EnparticulierenCorse,danslelongplan-séquencetournésurlespentesducol
deBavella,oùlehéros(quej'interprétais)faisaitvisitersarésidencesecondaireàlapetiteAurore
(neuf ans), dont il venait de faire la conquête au cours d'un goûter Disney au Marineland de
Bonifacio.
«C'estpaslapeined'habiterenCorse,lançaitlafilletteavecinsolence,sic'estpourêtredans
unvirage…
–Voirpasserlesvoitures,répondait-il(répondais-je),c'estdéjàunpeuvivre.»
Personnen'avaitri;niaucoursdelaprojectionaveclepublic-test,nilorsdelapremière,niau
coursdufestivaldecinémacomiquedeMontbazon.Etpourtant,etpourtant,medisais-je,jamaisje
nem'étaisélevéaussihaut.Shakespeareaurait-ilpuproduireunteldialogue?Aurait-ilseulementpu
l'imaginer,letristerustre?
Au-delàdusujetbateaudelapédophilie(etmêmePetitBateauhahaha,c'estcommeçaqueje
m'exprimaisàl'époquedanslesinterviews),cefilmsevoulaitunvibrantplaidoyercontrel'amitié,
etplusgénéralementcontrel'ensembledesrelationsnonsexuelles. De quoi en effet deux hommes
auraient-ilsbienpudiscuter,à partir d'un certain âge? Quelle raison deux hommes auraient-ils pu
découvrird'êtreensemble,hormisbiensûrlecasd'unconflitd'intérêts,hormisaussilecasoùUn
projetquelconque(renverserungouvernement,construireuneautoroute,écrireunscénariodebande
dessinée, exterminer les Juifs) les réunissait? À partir d'un certain âge (je parle d'hommes d'un
certainniveaud'intelligence,etnondebrutesvieillies),ilestbienévidentquetoutestdit.Comment
unprojetintrinsèquementaussividequeceluidépasserunmomentensembleaurait-ilpu,entredeux
hommes,débouchersurautrechosequesurl'ennui,lagêne,etauboutducomptel'hostilitéfranche?
Alorsqu'entreunhommeetunefemmeilsubsistaittoujours,malgrétout,quelquechose:unepetite
attraction,unpetitespoir,unpetitrêve.Fondamentalementdestinéeàlacontroverseetaudésaccord,
laparolerestaitmarquéeparcetteoriginebelliqueuse.Laparoledétruit,ellesépare,etlorsqueentre
un homme et une femme il ne demeure plus qu'elle on considère avec justesse que la relation est
terminée.Lorsqueaucontraireelleestaccompagnée,adoucieetenquelquesortesanctifiéeparles
caresses,laparoleelle-mêmepeutprendreunsensdifférent,moinsdramatiquemaisplusprofond,
celuid'uncontrepointintellectueldétaché,sansenjeuimmédiat,libre.
Portant ainsi l'attaque non seulement contre l'amitié, mais contre l'ensemble des relations
socialesdèsl'instantqu'ellesnes'accompagnentd'aucuncontactphysique,cefilmconstituait–seul
lemagazineSlutZoneeutlapertinencedelenoter–uneapologieindirectedelabisexualité,voire
del'hermaphrodisme.Ensomme,jerenouaisaveclesGrecs.Envieillissant,onrenouetoujoursavec
lesGrecs.
DANIEL24,7
Lenombrederécitsdeviehumainsestde6174,cequicorrespondàlapremièreconstantede
Kaprekar.Qu'ilsproviennentd'hommesoudefemmes,d'Europeoud'Asie,d'Amériqueoud'Afrique,
qu'ils soient ou non achevés, tous s'accordent sur un point, et d'ailleurs sur un seul: le caractère
insoutenabledessouffrancesmoralesoccasionnéesparlavieillesse.
C'est sans doute Brunol, dans sa concision brutale, qui en donne l'image la plus frappante
lorsqu'ilsedécrit«pleindedésirsdejeuneavecuncorpsdevieux»;maistouslestémoignages,jele
répète,coïncident,quecesoitceluideDaniel1,monlointainprédécesseur,ceuxdeRachid1,Paull,
John1, Félicité1, ou celui, particulièrement poignant, d'Esperanza1. Vieillir, à aucun moment de
l'histoirehumaine,nesembleavoirétéunepartiedeplaisir;maisdanslesannéesquiprécédèrentla
disparition de l'espèce c'était manifestement devenu à ce point atroce que le taux de morts
volontaires, pudiquement rebaptisées départspar les organismes de santé publique, avoisinait les
100%,etquel'âgemoyendudépart,estiméàsoixanteanssurl'ensembleduglobe,approchaitplutôt
lescinquantedanslespayslesplusavancés.
Ce chiffre était le résultat d'une longue évolution, à peine entamée à l'époque de Daniel1, où
l'âge moyen des décès était beaucoup plus élevé, et le suicide des personnes âgées encore peu
fréquent.Lecorpsenlaidi,détériorédesvieillardsétaitcependantdéjàl'objetd'undégoûtunanime,
et ce fut sans doute la canicule de l'été 2003, particulièrement meurtrière en France, qui devait
provoquer la première prise de conscience du phénomène. «La manif des vieux», avait titré Libé
rationlelendemaindujouroùfurentconnuslespremierschiffres–plusdedixmillepersonnes,en
l'espace de deux semaines, étaient mortes dans le pays; les unes étaient mortes seules dans leur
appartement,d'autresàl'hôpitalouenmaisonderetraite,maistoutesquoiqu'ilensoitétaientmortes
faute de soins. Dans les semaines qui suivirent ce même journal publia une série de reportages
atroces, illustrés de photos dignes des camps de concentration, relatant l'agonie des vieillards
entassés dans des salles communes, nus sur leurs lits, avec des couches, gémissant tout le long du
joursansquepersonneneviennelesréhydraternileurtendreunverred'eau;décrivantlarondedes
infirmières, dans l'incapacité de joindre les familles en vacances, ramassant régulièrement les
cadavres pour faire place à de nouveaux arrivants. «Des scènes indignes d'un pays moderne»,
écrivaitlejournalistesansserendrecomptequ'ellesétaientlapreuve,justement,quelaFranceétait
en train de devenir un pays moderne, que seul un pays authentiquement moderne était capable de
traiterlesvieillardscommedepursdéchets,etqu'untelméprisdesancêtresauraitétéinconcevable
enAfrique,oudansunpaysd'Asietraditionnel.
L'indignation convenue soulevée par ces images s'estompa vite, et le développement de
l'euthanasie provoquée – ou, de plus en plus souvent, librement consentie – devait au cours des
décenniesquisuivirentrésoudreleproblème.
Ilétaitrecommandéauxhumainsd'aboutir,danstoutelamesuredupossible,àunrécitdevie
achevé, ceci conformément à la croyance, fréquente à l'époque, que les derniers instants de vie
pouvaients'accompagnerd'unesortederévélation.L'exempleleplussouventcitéparlesinstructeurs
étaitceluideMarcelProust,qui,sentantlamortvenir,avaiteupourpremierréflexedeseprécipiter
surlemanuscritdelaRecherchedutempsperduafind'ynotersesimpressionsaufuretàmesurede
laprogressiondesontrépas.
Bienpeu,enpratique,eurentcecourage.
DANIEL1,8
«Ensomme,Barnabe,ilfaudraitdisposer
d'unpuissantvaisseau,d'unepousséede
troiscentskilotonnesAlors,nouspourrions
échapperal'attractionterrestreetcingler
parmilessatellitesdeJupiter»
CaptainClark
Préparation, tournage, postproduction, tournée promotionnelle restreinte («DEUX MOUCHES
PLUSTARD»étaitsortisimultanémentdanslaplupartdescapitaleseuropéennes,maisjemelimitai
àlaFranceetàl'Allemagne):entout,j'étaisrestéabsentunpeuplusd'unan.Unepremièresurprise
m'attendait à l'aéroport d'Almeria: un groupe compact d'une cinquantaine de personnes, massé
derrière les barrières du couloir de sortie, brandissait des agendas, des tee-shirts, des affiches du
film.Jelesavaisdéjàd'aprèslespremierschiffres:lefilm,légèrementboudéàParis,avaitétéun
triompheàMadrid–ainsid'ailleursqu'àLondres,RomeetBerlin;j'étaisdevenuunestarenEurope.
Le groupe une fois dispersé, j'aperçus, tassée sur un siège dans le fond du hall des arrivées,
Isabelle.Làaussi,cefutunchoc.Habilléed'unpantalonetd'untee-shirtinforme,elleclignaitdes
yeuxenregardantdansmadirectionavecunmélangedepeuretdehonte.Lorsquejefusàquelques
mètresellesemitàpleurer,leslarmesruisselaient lelongdesesjouessansqu'elleessaiedeles
essuyer. Elle avait pris au moins vingt kilos. Même le visag e, cette fois, n'avait pas été épargné:
bouffie,couperosée,lescheveuxgrasetendésordre,elleétaitaffreuse.
Évidemment Fox était fou de joie, sauta en l'air, me lécha le visage pendant un bon quart
d'heure; je sentais bien que ça n'allait pas suffire. Elle refusa de se déshabiller en ma présence,
reparutvêtued'unsurvêtementmolletonnéqu'elleportaitpourdormir.Dansletaxiquinousramenait
del'aéroport,nousn'avionspaséchangéuneparole.DesbouteillesdeCointreauvidesjonchaientle
soldelachambre;leménage,cecidit,étaitfait.
J'avais suffisamment glosé, au cours de ma carrière, sur l'opposition entre l'érotisme et la
tendresse, j'avais interprété tous les personnages: la fille qui va dans les gang-bangs et qui par
ailleurs poursuit une relation très chaste, épurée, sororale, avec l'amour authentique de sa vie; le
benêt à demi impuissant qui l'accepte; le partouzard qui en profite. La consommation, l'oubli, la
misère.J'avaisdéchiréderiredessallesentières,aveccegenredethèmes;çam'avaitfaitgagner,
aussi, des sommes considérables. Il n'empêche que cette fois j'étais directement concerné, et que
cetteoppositionentrel'érotismeetlatendressem'apparaissait,avecuneparfaiteclarté,commel'une
despiressaloperiesdenotreépoque,commel'unedecellesquisignent,sansrémission,l'arrêtde
mort d'une civilisation. «Fini de rire, mon petit con…» me répétais-je avec une gaieté inquiétante
(parce qu'en même temps la phrase tournait dans ma tête, je ne pouvais plus l'arrêter, et dix-huit
comprimés d'Atarax n'y changèrent rien, il fallut au bout du compte que je me termine au PastisTranxène).«Maisceluiquiaimequelqu'unpoursabeauté,l'aime-t-il?Non:carlavérole,quituera
labeautésanstuerlapersonne,feraqu'ilnel'aimeraplus.»PascalneconnaissaitpasleCointreau.Il
estvraiaussique,vivantàuneépoqueoùlescorpsétaientmoinsexhibés,ilsurestimaitl'importance
delabeautéduvisage.Lepireestquecen'étaitpassabeauté,enpremierlieu,quim'avaitattiréchez
Isabelle:lesfemmesintelligentesm'onttoujoursfaitbander.Àvraidirel'intelligencen'estpastrès
utile dans les rapports sexuels, elle ne sert à peu près qu'à une chose: savoir à quel moment il
convientdeposersamainsurlabitedel'hommedansleslieuxpublics.Tousleshommesaimentça,
c'estladominationdusinge,desrésidusdecegenre,ilseraitstupidedel'ignorer;resteàchoisirle
moment, et l'endroit. Certains hommes préfèrent que ce soit une femme qui soit témoin du geste
indécent; d'autres, probablement un peu pédés ou très dominateurs, préfèrent que ce soit un autre
homme; d'autres enfin ne goûtent rien tant qu'un couple au regard complice. Certains préfèrent les
trains,d'autreslespiscines,d'autreslesboîtesdenuitoulesbars;unefemmeintelligentesaitcela.
Enfin,j'avaisquandmêmedebonssouvenirsavecIsabelle.Surlafindelanuitjepusatteindreàdes
penséesplusdouces,etquasinostalgiques;pendantcetemps,àmescôtés,elleronflaitcommeune
vache.L'aubevenant,jem'aperçusquecessouvenirss'effaceraient,euxaussi,assezvite;c'estalors
quej'optaipourlePastis-Tranxène.
Surleplanpratiqueiln'yavaitpasdeproblèmeimmédiat,nousavionsdix-septchambres.Je
m'installaidansunedecellesquidominaientlesfalaisesetlamer;Isabelle,apparemment,préférait
contempler l'intérieur des terres. Fox allait d'une pièce à l'autre, ça l'amusait beaucoup; il n'en
souffraitpasplusqu'unenfantdudivorcedesesparents,plutôtmoinsjedirais.
Est-ce que ça pouvait continuer longtemps comme ça? Eh bien, malheureusement, oui. Durant
mon absence, j'avais reçu sept cent trente-deux fax (et je dois reconnaître, là aussi, qu'elle avait
régulièrement changé la pile de feuilles); je pouvais passer le restant de mes jours à courir
d'invitationenfestival.Detempsentemps,jepasserais:unepetitecaresseàFox,unpetitTranxène,
ethop.Pourl'instant,quoiqu'ilensoit,j'avaisbesoind'unreposabsolu.J'allaisdoncàlaplage,seul
évidemment,jemebranlaisunpetitpeusurlaterrasseenmatantlesadolescentesàpoil(moiaussi
j'avaisachetéuntélescope,maiscen'étaitpaspourregarderlesétoiles,hahaha),enfinjegérais.Je
géraisplusoumoinsbien;jefaillisquandmêmemejeterduhautdelafalaisetroisfoisenl'espace
dedeuxsemaines.
Je revis Harry, il allait bien; Truman, par contre, avait pris un coup de vieux. Nous fûmes
réinvités à dîner, en compagnie cette fois d'un couple de Belges qui venait de s'installer dans la
région.Harrym'avaitprésentél'hommecommeunphilosophebelge.Enréalité,aprèssondoctorat
dephilosophie,ilavaitpasséunconcoursadministratif,puismenélavieterned'uncontrôleurdes
impôts(avecconvictiond'ailleurs,car,sympathisantsocialiste,ilcroyaitauxbienfaitsd'unepression
fiscale élevée). Il avait publié, de-ci dé-là, quelques articles de philosophie dans des revues de
tendancematérialiste.Safemme,unesortedegnomeauxcheveuxblancsetcourts,avaitelleaussi
passésavieàl'InspectiondesImpôts.Étrangementellecroyaitàl'astrologie,etinsistapourétablir
monthème.J'étaisPoissonsascendantGémeaux,maispourcequej'enavaisàfoutrej'auraisbienpu
être Caniche ascendant Pelleteuse, ha ha ha. Ce trait d'esprit me valut l'estime du philosophe, qui
aimaitàsouriredeslubiesdesafemme–ilsétaientmariésdepuistrente-troisans.Lui-mêmeavait
toujourscombattulesobscurantismes;ilétaitissud'unefamilletrèscatholique,et,m'assura-t-ilavec
untremblementdanslavoix,celaavaitétéungrandobstacleàsonépanouissementsexuel.«Quesont
ces gens? Que sont ces gens?» me répétais-je avec désespoir en tripotant mes harengs (Harry
s'approvisionnait dans un supermarché allemand d'Almeria lorsqu'une nostalgie le prenait de son
Mecklembourg natal). De toute évidence les deux gnomes n'avaient pas eu de vie sexuelle, sinon,
peut-être,vaguementprocréative(lasuitedevaitmedémontrer,eneffet,qu'ilsavaientengendréun
fils);ilsnefaisaientsimplementpaspartiedesgensquiontaccèsàlasexualité.Çanelesempêchait
pasdes'indigner,decritiquerlepape,deselamentersurunsidaqu'ilsn'auraientjamaisl'occasion
d'attraper;toutcelamedonnaitunpeuenviedemourir,maisjemecontins.
HeureusementHarryintervint,etlaconversations'élevaversdessujetsplustranscendants(les
étoilesl'infinietc.),cequimepermitd'attaquermonplatdesaucissessanstrembler.Naturellement,
lànonplus,lematérialisteetleteilhardienn'étaientpasd'accord(jeprisconscienceàcemoment
qu'ils devaient se voir souvent, prendre plaisir à cet échange, et que ça pourrait durer comme ça
pendant trente ans, sans modification notable, à leur satisfaction commune). On en vint à la mort.
Aprèsavoirmilitétoutesaviepourunelibérationsexuellequ'iln'avaitpasconnue,RobertleBelge
militaitmaintenantpourl'euthanasie–qu'ilavait,parcontre,touteschancesdeconnaître.«Etl'âme?
etl'âme?»haletaitHarry.Leurpetitshow,ensomme,étaitbienrodé;Trumans'endormitàpeuprès
enmêmetempsquemoi.
Laharped'Hildegardemittoutlemonded'accord.Ah,oui,lamusique;surtoutàvolumefaible.
Iln'yavaitmêmepasdequoienfaireunsketch,medis-je.Jeneparvenaisplusàriredesbenêts
militantsdel'immoralisme,legenrederemarque:«C'estquandmêmeplusagréabled'êtrevertueux
quand on a accès au vice», je ne pouvais plus. Je ne parvenais plus non plus à rire de l'affreuse
détressedesquinquagénairescelluliteusesaudésird'amourfou,incomblé;nidel'enfanthandicapé
qu'ellesavaientréussiàprocréerenviolantàmoitiéunautiste(«Davidestmonrayondesoleil»).Je
neparvenaisplus,ensomme,àriredegrand-chose;j'étaisenfindecarrière,c'estclair.
Il n'y eut pas d'amour, ce soir-là, en rentrant par les dunes. Il fallait bien en finir pourtant, et
quelquesjoursplustardIsabellem'annonçasadécisiondepartir.«Jeneveuxpasêtreunpoids»ditelle.«Jetesouhaitetoutlebonheurquetumérites»dit-elleencore–etjecontinueàmedemandersi
c'étaitunevacherie.
«Qu'est-cequetuvasfaire?demandai-je.
– Rentrer chez ma mère, je suppose… En général, c'est ce que font les femmes dans ma
situation,non?»
Cefutleseulmoment,leseul,oùellelaissapercerunpeud'amertume.Jesavaisquesonpère
avaitquittésamère,unedizained'annéesauparavant,pourunefemmeplusjeune;lephénomènese
développait,certes,maisenfiniln'avaitriendenouveau.
Nous nous comportâmes en couple civilisé. En tout, j'avais gagné quarante-deux millions
d'euros;Isabellesecontentadelamoitiédesacquêts,sansdemanderdeprestationcompensatoire.
Çafaisaitquandmêmeseptmillionsd'euros;ellen'auraitriend'unepauvresse.
«Tu pourrais faire un peu de tourisme sexuel… proposai-je. À Cuba, il y en a qui sont très
gentils.»
Ellesourit,hochalatête.«Onpréfèrelespédéssoviétiques…»dit-elled'untonléger,imitant
furtivementcestylequiavaitfaitmagloire.Puisellerepritsonsérieux,meregardadroitdansles
yeux(c'étaitunmatintrèscalme;lamerétaitbleue,étale).
«Tunet'estoujourspastapédeputes?demanda-t-elle.
–Non.
–Ehbienmoinonplus.»
Ellefrissonnamalgrélachaleur,baissalesyeux,lesreleva.
«Donc,reprit-elle,çafaitdeuxansquetun'aspasbaisé?
–Non.
–Ehbienmoinonplus.»
Ohnousétionsdespetitesbiches,despetitesbichessentimentales;etnousallionsencrever.
Il y eut encore le dernier matin, la dernière promenade; la mer était toujours aussi bleue, les
falaisesaussinoires,etFoxtrottaitànoscôtés.«Jel'emmène,avaittoutdesuiteditIsabelle.C'est
normal, il a été plus longtemps avec moi; mais tu pourras le prendre quand tu veux.» Civilisés au
possible.
Toutétaitdéjàemballé,lecamiondedéménagementdevaitpasserlelendemainpourtransporter
ses affaires jusqu'à Biarritz – sa mère, quoique ancienne enseignante, avait bizarrement choisi de
finirsesjoursdanscetterégionpleinedebourgeoiseshyper-friquéesquilaméprisaientaudernier
degré.
Nousattendîmesencorequinzeminutes,ensemble,letaxiquil'emmèneraitàl'aéroport.«Oh,la
vie passera vite…» dit-elle. Elle se parlait plutôt à elle-même, il me semble; je ne répondis rien.
Unefoismontéedansletaxi,ellemefitundernierpetitsignedelamain.Oui;maintenant,leschoses
allaientêtretrèscalmes.
DANIEL24,8
Il n'est généralement pas d'usage d'abréger les récits de vie humains, quels que soient la
répugnance ou l'ennui que leur contenu nous inspire. Ce sont justement cette répugnance, cet ennui
qu'il convient de développer en nous, afin de nous démarquer de l'espèce. C'est à cette condition,
nousavertitlaSœursuprême,queserarendupossiblel'avènementdesFuturs.
Sijedérogeiciàcetterègle,conformémentàunetraditionininterrompuedepuisDaniel17,c'est
que les quatre-vingt-dix pages suivantes du manuscrit de Daniel1 ont été rendues complètement
caduques par l'évolution scientifique. À l'époque où vivait Daniel1, on attribuait souvent à
l'impuissance masculine des causes psychologiques; nous savons aujourd'hui qu'il s'agissait
essentiellementd'unphénomènehormonal,oùlescausespsychologiquesn'intervenaientquepourune
partminimeettoujoursréversible.
Méditation tourmentée sur le déclin de la virilité, entrecoupée de la description à la fois
pornographique et déprimante de tentatives ratées avec différentes prostituées andalouses, ces
quatre-vingt-dix pages contiennent cependant pour nous un enseignement, parfaitement résumé par
Daniel17dansleslignessuivantes,quej'extrais4esoncommentaire[1]:
«LevieillissementdelafemellehumaineétaitenSommeladégradationd'unsigrandnombre
de caractéristiques, tant esthétiques que fonctionnelles, qu'il est bien difficile de déterminer
laquelle était la plus douloureuse, et qu'il est presque impossible, dans la plupart des cas, de
donnerunecauseunivoqueauchoixterminal.
«Lasituationest,semble-t-il,trèsdifférenteencequiconcernelemâlehumain.Soumisàdes
dégradations esthétiques et fonctionnelles autant, voire plus nombreuses que celles qui
atteignaient la femelle, il parvenait cependant à les surmonter tant qu'étaient maintenues les
capacités érectiles de la verge. Lorsque celles-ci disparaissaient de manière irrémédiable, le
suicideintervenaitengénéraldanslesdeuxsemaines.
«C'estsansdoutecettedifférencequiexpliqueunecurieuseobservationstatistiquedéjàfaite
par Daniel3: alors que, dans les dernières générations de l'espèce humaine, l'âge moyen du
départétaitde54,1anschezlesfemmes,ils'élevaità63,2anschezleshommes.»
DANIEL1,9
«Ce que tu nommes rêve est réel pour le
guerrier»
AndréBercoff
Je revendis la Bentley, qui me rappelait trop Isabelle, et dont l'ostentation commençait à me
gêner,pouracheteruneMercedes600SL–voitureenréalitéaussichère,maisplusdiscrète.Tous
les Espagnols riches roulaient en Mercedes -ils n'étaient pas snobs, les Espagnols, ils flambaient
normalement;etpuisuncabriolet,c'estmieuxpourlesgonzesses–localementdénomméescbicas,ce
quimeplaisaitbien.LesannoncesdelaVozdeAlmenaétaientexplicites:pieldorada,culitomelocotôn, guapisima, boca supersensual, labios expertos, muy simpàtica, complaciente. Une bien
bellelangue,trèsexpressive,naturellementadaptéeàlapoésie–àpeuprèstoutpeutyrimer.Ily
avaitlesbarsàputes,aussi,pourceuxquiavaientdumalàvisualiserlesdescriptions.Physiquement
lesfillesétaientbien,ellescorrespondaientaulibellédel'annonce,s'entenaientauprixprévu;pour
le reste, bon. Elles mettaient la télévision ou le lecteur de CD beaucoup trop fort, réduisaient la
lumièreaumaximum,enfinellesessayaientdes'abstraire;ellesn'avaientpaslavocation,c'estclair.
On pouvait bien sûr les obliger à baisser le volume, à augmenter la lumière; après tout elles
attendaientunpourboire,ettouslesélémentscomptent.Ilyacertainementdesgensquijouissentde
cetypederapports,j'imaginaistrèsbienlegenre;jen'enfaisaissimplementpaspartie.Enplusla
plupart étaient roumaines, biélorusses, ukrainiennes, enfin un de ces pays absurdes issus de
l'implosion du bloc de l'Est; et on ne peut dire que le communisme ait spécialement développé la
sentimentalité dans les rapports humains: c'est plutôt la brutalité,dans l'ensemble, qui prédomine
chezlesex-communistes–encomparaisonlasociétébalzacienne,issuedeladécompositiondela
royauté, semble un miracle de charité et de douceur. Il est bon de se méfier des doctrines de
fraternité.
Cen'estqu'aprèsledépartd'Isabellequejedécouvrisvraimentlemondedeshommes,aufil
d'errancespathétiqueslelongdesautoroutesàpeuprèsdésertesducentreetdusuddel'Espagne.
Hormisaumomentdesweek-endsetdesdépartsenvacances,oùl'onrencontredesfamillesetdes
couples,lesautoroutessontununiversàpeuprèsexclusivementmasculin,peuplédereprésentantset
de camionneurs, un monde violent et triste où les seules publications disponibles sont des revues
pornosetdesmagazinesdetuningautomobile,oùletourniquetdeplastiqueprésentantunchoixde
DVD sous le titre «Tu mejores peliculas» ne permet en général que de compléter sa collection de
Dirtydébutantes.On parle peu de cet univers, et c'est vrai qu'il n'y a pas grand-chose à en dire;
aucuncomportementnouveaunes'yexpérimente,ilnepeutfournirdesujetvalableàaucunmagazine
de société, en résumé c'est un monde mal connu, et qui ne gagne nullement à l'être. Je n'y nouai
aucuneamitiévirile,etplusgénéralementnemesentisprochedepersonneaucoursdecesquelques
semaines,maiscen'étaitpasgrave,danscetuniverspersonnen'estprochedepersonne,etmêmela
complicité graveleuse des serveuses fatiguées moulant leur poitrine tombante dans un tee-shirt
«NaughtyGirl»nepouvait,jelesavais,qu'exceptionnellementdébouchersurunecopulationtarifée
ettoujourstroprapide.Jepouvaisàlarigueurdéclencherunebagarreavecunchauffeurdepoids
lourdsetmefairecasserlesdentssurunparking,aumilieudesvapeursdegas-oil;c'étaitlaseule
possibilité d'aventure qui me soit au fond, dans cet univers, offerte. Je vécus ainsi un peu plus de
deux mois, je claquai des milliers d'euros en payant des coupes de Champagne français à des
Roumainesabrutiesquin'enrefuseraientpasmoins,dixminutesplustard,demesucersanscapote.
C'estsurl'AutoviaMediterraneo,précisémentàlasortiedeTotanaSur,quejedécidaidemettrefinà
lapéniblerandonnée.J'avaisgarémavoituresurledernieremplacementdisponibledansleparking
del'hôtel-restaurantLosCamioneros,oùj'entraipourprendreunebière;l'ambianceétaitexactement
similaireàcequej'avaispuconnaîtreaucoursdessemainesprécédentes,etjedemeuraiunedizaine
de minutes sans vraiment fixer mon attention sur quoi que ce soit, uniquement conscient d'un
accablementsourd,général,quirendaitmesmouvementsplusincertainsetpluslas,etd'unecertaine
pesanteur gastrique. En sortant je me rendis compte qu'une Chevrolet Corvette garée n'importe
comment, en travers, m'interdisait toute manœuvre. La perspective de retourner dans le bar, de
rechercherlepropriétairesuffisaitàmeplongerdansledécouragement;jem'adossaiàunparapetde
béton,essayantd'envisagerlasituationdanssonensemble,fumantdescigarettessurtout.Parmitoutes
lesvoituresdesportDisponiblessurlemarché,laChevroletCorvette,parseslignesinutilementet
agressivementviriles,parsonabsencedevéritablenoblessemécaniquejointeàunprixsommetoute
modéré,estsansdoutecellequicorrespondlemieuxàlanotiondebagnoledefrimeur;surquel
sordide macho andalou allais-je pouvoir tomber? Comme tous les individus de son type l'homme
possédaitsansdouteunesolidecultureautomobile,etétaitdoncparfaitementàmêmedeserendre
comptequemavoiture,plusdiscrètequelasienne,étaittroisfoispluschère.Àl'affirmationvirile
qu'il avait posée en se garant de manière à m'interdire le passage s'ajoutait donc, sans doute, un
arrière-fonddehainesociale,etj'étaisendroitdem'attendreaupire.Ilmefalluttroisquartsd'heure,
etundemi-paquetdeCamel,avantdetrouverleCouragederevenirverslebar.
Je repérai immédiatement l'individu, tassé à l'extrémité du comptoir devant une soucoupe de
cacahuètes,etquilaissaittiédirsabièreenjetantdetempsentempsunregarddésespérésurl'écran
detélévisiongéantoùdesfillesenmini-shortfaisaientondulerleurbassinausond'ungrooveplutôt
lent;onavaitvisiblementaffaireàunesoiréemousse,lesfessesdesfillesapparaissaientdeplusen
plus nettement moulées par tes mini-shorts et le désespoir de l'homme augmentait. Il était petit,
ventru, chauve, sans doute plus ou moins Quinquagénaire, en costume-cravate, et je me sentis
submergéparunevaguedecompassionattristée;cen'étaitcertainementpas saChevroletCorvette
quiallaitluipermettredeleverdesgonzesses,elleleferaitpassertoutaupluspourungrosringard,
etj'envenaisàadmirerlecouragequotidienquiluipermettait,malgrétout,deroulerenChevrolet
Corvette.Commentunefillesuffisammentjeuneetsexyaurait-ellepufaireautrechosequepouffer,
en voyant ce petit bonhomme sortir de sa Chevrolet Corvette? Il fallait en finir, malgré tout, et je
l'entreprisavectoutelasouriantemansuétudedontjemesentaiscapable.Commejelecraignaisilse
montrad'abordbelliqueux,essayadeprendreàtémoinlaserveuse–quinelevamêmepaslesyeux
del'évieroùellelavaitsesverres.Puisilmejetaundeuxièmeregard,etcequ'ilvitdutl'apaiser–
jemesentaismoi-mêmesivieux,silas,simalheureuxetsimédiocre:pourd'obscuresraisons,dut-il
conclure, le propriétaire de la Mercedes SL était lui aussi un looser, presque un compagnon
d'infortune, et il tenta à ce moment d'établir une complicité masculine, m'offrit une bière, puis une
seconde, et proposa de finir la soirée au «New Orléans». Pour m'en débarrasser, je prétendis que
j'avaisencoreunelonguerouteàfaire–c'estunargumentqueleshommes,engénéral,respectent.
J'étaisenréalitéàmoinsdecinquantekilomètresdechezmoi,maisjevenaisdemerendrecompte
quejepouvaisaussibiencontinuermonroadmovieàdomicile.
Une autoroute passait, en effet, à quelques kilomètres de ma résidence, et il y avait un
établissementdumêmeordre.EnsortantduDiamondNights,jeprisl'habituded'allersurlaplagede
Rodalquilar.MoncoupéMercedes600SLroulaitsurlesable;j'actionnaislacommanded'ouverture
dutoit:envingt-deuxsecondes,ilsetransformaitencabriolet.C'étaituneplagesplendide,presque
toujoursdéserte,d'uneplatitudegéométrique,ausableimmaculé,environnéedefalaisesauxparois
verticales d'un noir éclatant; un homme doté d'un réel tempérament artistique aurait sans doute pu
mettreàprofitcettesolitude,cettebeauté.Pourmapart,jemesentaisfaceàl'infinicommeunepuce
surunetoilecirée.Toutecettebeauté,cesublimegéologique,jen'enavaisenfindecompterienà
foutre, je les trouvais même vaguement menaçants. «Le monde n'est pas un panorama», note
sèchement Schopenhauer. J'avais probablement accordé trop d'importance à la sexualité, c'était
indiscutable;maisleseulendroitaumondeoùjem'étaissentibienc'étaitblottidanslesbrasd'une
femme, blotti au fond de son vagin; et, à mon âge, je ne voyais aucune raison que ça change.
L'existencedelachatteétaitdéjàensoiunebénédiction,medisais-je,lesimplefaitquejepuissey
être, et m'y sentir bien, constituait déjà une raison suffisante pour prolonger ce pénible périple.
D'autres n'avaient pas eu cette chance. «La vérité, c'est que rien ne pouvait me convenir sur cette
terre»noteKleistdanssonjournalimmédiatementavantdesesuicidersurlesbordsduWannsee.Je
pensaissouventàKleist,cestemps-ci;quelques-unsdesesversavaientétégravéssursatombe:
Nun
OUnsterblichkeit
Bistduganzmein.
J'y étais allé en février, j'avais fait le pèlerinage. Il y avait vingt centimètres de neige, des
branches se tordaient sous le ciel gris, nues et noires, l'atmosphère était comme remplie de
reptations. Chaque jour, un bouquet de fleurs fraîches était déposé sur sa tombe; je n'ai jamais
rencontrélapersonnequiaccomplissaitcettedémarche.GoetheavaitcroiséSchopenhauer,ilavait
croiséKleist,sansvraimentlescomprendre:desPrussienspessimistes,voilàcequ'ilenavaitpensé,
danslesdeuxcas.LespoèmesitaliensdeGoethem'onttoujoursfaitgerber.Fallait-ilêtrenésousun
ciel uniformément gris, pour comprendre? Je ne le pensais pas; le ciel était d'un bleu éclatant, et
nullevégétationnerampaitsurlesfalaisesdeCarboneras;celan'ychangeaitpasgrand-chose.Non,
décidément, je ne m'exagérais pas l'importance de la femme. Et puis, l'accouplement… l'évidence
géométrique.
J'avais raconté à Harry qu'Isabelle était «en voyage»; ça faisait déjà six mois, mais il n'avait
pas l'air de s'en étonner, et semblait même avoir oublié son existence; au fond, je crois qu'il
s'intéressaitassezpeuauxêtreshumains.J'assistaiàunnouveaudébatavecRobertleBelge,àpeu
prèsdanslesmêmesconditionsquelepremier;puisàuntroisième,maiscettefoislesBelgesétaient
flanqués de leur fils Patrick, qui était venu passer une semaine de vacances, et de sa compagne
Fadiah, une négresse super bien roulée. Patrick pouvait avoir quarante-cinq ans et travaillait dans
unebanqueauLuxembourg.Ilmefittoutdesuitebonneimpression,entoutcasilavaitl'airmoins
bêtequesesparents-j'apprisparlasuitequ'ilavaitdesresponsabilitésimportantes,quebeaucoup
d'argenttransitaitparlui.QuantàFadiah,ellenepouvaitpasavoirplusdevingt-cinqans,etilétait
difficilededépasseràsonproposleplandustrictjugementerotique;çan'avaitd'ailleurspasl'airde
la préoccuper outre mesure. Un bandeau blanc recouvrait partiellement ses seins, elle portait une
mini-jupe moulante, et c'était à peu près tout. J'avais toujours été plutôt favorable à ce genre de
choses;celadit,jenebandaispas.
Lecoupleétaitélohimite,c'est-à-direqu'ilsappartenaientàunesectequivénéraitlesÉlohim,
créaturesextraterrestresresponsablesdelacréationdel'humanité,etqu'ilsattendaientleurretour.Je
n'avais jamais entendu parler de ces conneries, aussi écoutai-je, au cours du dîner, avec un peu
d'attention. En somme, selon eux, tout reposait sur une erreur de transcription dans la Genèse: le
Créateur,Elohim,nedevaitpasêtreprisausingulier,maisaupluriel.Noscréateursn'avaientriende
divin,nidesurnaturel;ils étaientsimplementdesêtres matériels,plus avancés quenous dansleur
évolution,quiavaientsumaîtriserlesvoyagesspatiauxetlacréationdelavie;ilsavaientégalement
vaincu le vieillissement et la mort, et ne demandaient qu'à partager leurs secrets avec les plus
méritantsd'entrenous.Ahah,medis-je;lavoilà,lacarotte.
PourquelesÉlohimreviennent,etnousrévèlentcommentéchapperàlamort,nous(c'est-à-dire
l'humanité) devions auparavant leur construire une ambassade. Pas un palais de cristal aux murs
d'hyacintheetdebéryl,nonnon,quelquechosedesimple,moderneetsympa–avecleconforttoutde
même, le prophète croyait savoir qu'ils appréciaient les jacuzzis (car il y avait un prophète, qui
venait de Clermont-Ferrand). Pour la construction de l'ambassade il avait d'abord songé, assez
classiquement, à Jérusalem; mais il y avait des problèmes, des querelles de voisinage, enfin ça
tombaitmalencemoment.UneconversationàbâtonsrompusavecunrabbindelaCommissiondes
Messies (un organisme israélien spécialisé qui suivait les cas de ce genre) l'avait lancé sur une
nouvelle piste. Les Juifs, de toute évidence, étaient mal situés. Lors de l'établissement d'Israël on
avaitbiensûrsongéàlaPalestine,maisaussiàd'autresendroitscommeleTexasoul'Ouganda–un
peudangereux,maismoins;enrésumé,conclutavecbonhomielerabbin,ilnefallaitpassefocaliser
àl'excèssurlesaspectsgéographiques.Dieuestpartout,s'exclama-t-il,saprésenceemplitl'Univers
(jeveuxdire,s'excusa-t-il,pourvouslesÉlohim).
Enfaitpourleprophète,non,lesÉlohimétaientsituéssurlaplanètedesÉlohim,detempsen
temps ils voyageaient, c'est tout; mais il s'abstint d'entrer dans une nouvelle controverse
géographique,carlaconversationl'avaitédifié.SilesÉlohims'étaientdéplacésjusqu'àClermontFerrand,sedit-il,ildevaityavoiràcelauneraison,probablementliéeaucaractèregéologiquede
l'endroit; dans les zones volcaniques ça puise bien, tout le monde sait ça. Voilà pourquoi, me dit
Patrick, le prophète avait porté son choix, après une brève enquête, sur l'île de Lanzarote, dans
l'archipeldesCanaries.Leterrainétaitdéjàacheté,laconstructionnedemandaitqu'àdémarrer.
Est-cequ'ilétaitparhasardentraindemesuggérerquec'étaitlemomentd'investir?Nonnon,
merassurat-il,decepointdevue-làonestclairs,lescotisationssontminimes,n'importequipeut
venir vérifier les comptes quand il veut. Si tu savais ce que je fais parfois, au Luxembourg, pour
d'autresclients…(nousnousétionstutoyéstrèsvite),nonvraiments'ilyaunpointsurlequelonne
peutpasnousattaquerc'estbiencelui-là.
Enterminantmonverredekirsch,jemedisquePatrickavaitoptépourunesynthèseoriginale
entrelesconvictionsmatérialistesdesonpapaetleslubiesastralesdesamaman.Ilyeutensuitela
traditionnelle séance harpe-étoiles. «Waaoouh! Grave!…» s'exclama Fadiah en apercevant les
anneaux de Saturne, avant de se rallonger sur son transat. Décidément, décidément, le ciel de la
régionétaittrèspur.Meretournantpourattraperlabouteilledekirsch,jevisqu'elleavaitlescuisses
écartées,etilmesembladansl'obscuritéqu'elleavaitfourréunemainsoussajupe.Unpeuplustard,
jel'entendishaleter.Donc,enobservantlesétoiles,HarrysongeaitauChristOméga;RobertleBelge
à je ne sais quoi, peut-être à l'hélium en fusion, ou à ses problèmes intestinaux; Fadiah, elle, se
branlait.Àchacunselonsoncharisme.
DANIEL24,9
Uneespècedejoiedescenddumondesensible.JesuisrattachéàlaTerre.
Les falaises, d'une noirceur intégrale, plongent aujourd'hui par paliers verticaux jusqu'à une
profondeurdetroismillemètres.Cettevision,quieffraielessauvages,nem'inspireaucuneterreur.
Jesaisqu'iln'yapasdemonstredissimuléaufonddel'abîme;iln'yaquelefeu,lefeuoriginel.
LafontedesglacesintervintautermedelaPremièreDiminution,etfitpasserlapopulationde
laplanètedequatorzemilliardsàseptcentmillionsd'hommes.
LaSecondeDiminutionfutplusgraduelle;elleseproduisittoutaulongduGrandAssèchement,
etcontinuedenosjours.
LaTroisièmeDiminutionseradéfinitive;elleresteàvenir.
NulneconnaîtlacauseduGrandAssèchement,dumoinssacauseefficiente.Onabienentendu
démontréqu'ilvenaitde la modificationdel'axede rotationde laTerresur le plande son orbite;
maisl'événementestjugétrèspeuprobable,entermesquantiques.
LeGrandAssèchementétaituneparabolenécessaire,enseignelaSœursuprême;unecondition
théologiqueauRetourdel'Humide.
LaduréeduGrandAssèchementseralongue,enseigneégalementlaSœursuprême.
LeRetourdel'Humideseralesignedel'avènementdesFuturs.
DANIEL1,10
Dieuexiste,]'aimarchédedans.»
Anonyme
De mon premier séjour chez les Très Sains, je garde d'abord le souvenir d'un téléski dans la
brunie. Le stage d'étésedéroulaitenHerzégovine,ou dansune régiondecegenre,surtout connue
pour les conflits qui l'ensanglantèrent. C'était pourtant tout mignon, les chalets, l'auberge en bois
sombre avec des rideaux aux carreaux blancs et rouges, des têtes de sangliers et de cerfs qui
décoraientlesmurs,unkitschEuropeCentralequim'atoujoursbienplu.«Ach,laguerre,foliedes
hommes, Gross Malheur…» me répétais-je en imitant involontairement l'intonation de Francis
Blanche. J'étais depuis longtemps victime d'une sorte d'écholalie mentale, qui ne s'appliquait pas
chez moi aux airs de chansons célèbres, mais aux intonations employées par les classiques du
comique:lorsquejecommençaisparexempleàentendreFrancisBlancherépéter:«KOL-LOS-SAL
FU-SIL-LADE!» comme il lefaitdans Babette s'en va- t-en en guerre j'avais beaucoup de mal à
retirerçadematête,ilfallaitquejefasseunefforténorme.AvecdeFunès,c'étaitencorepire:ses
ruptures vocales, ses mimiques, ses gestes, j'en avais pour des heures entières, j'étais comme
possédé.
Aufondj'avaisbeaucouptravaillé,medis-je,j'avaispassémavieàtravaillersansrelâche.Les
acteursquejeconnaissaisàl'âgedevingtansn'avaienteuaucunsuccès,c'estvrai,laplupartavaient
mêmecomplètementrenoncéaumétier,maisilfautdireaussiqu'ilsnefoutaientpasgrand-chose,ils
passaient leur temps à boire des pots dans des bars ou des boîtes branchées. Pendant ce temps je
répétais, seul dans ma chambre, je passais des heures sur chaque intonation, sur chaque geste; et
j'écrivaismessketches,aussi,jelesécrivaisréellement,ilm'afalludesannéesavantqueçaneme
deviennefacile.Sijetravaillaisautant,c'étaitprobablementparcequejen'auraispasététoutàfait
capable de me distraire; que je n'aurais pas été très à l'aise dans les bars et les boîtes branchées,
danslessoiréesorganiséesparlescouturiers,danslesdéfilésVIP:avecmonphysiqueordinaireet
montempéramentintroverti,j'avaistrèspeudechancesd'être,d'entréedejeu,leroidelafête. Je
travaillais,donc,àdéfautd'autrechose;etmarevanche,jel'avaiseue.Dansmajeunesse,aufond,
j'étaisdanslemêmeétatd'espritqu'OphélieWinterlorsqu'elleruminaitenpensantàsonentourage:
«Rigolez, mes petits cons. Plus tard c'est moi qui serai sur le podium, et je vous mettrai tous des
doigts.»Elleavaitdéclaréçadansuneinterviewà20Ans.
Il fallait que j'arrête de penser à 20 Ans, aussi, il fallait que j'arrête de penser à Isabelle; il
fallait que j'arrête de penser à peu près à tout. Je fixai mon regard sur les pentes vertes, humides,
j'essayaideneplusvoirquelabrume–labrumem'avaittoujoursaidé.Lestéléskis,danslabrume.
Ainsi,entredeuxguerresethniques,ilstrouvaientlemoyendefaireduski–ilfautbientravaillerses
abducteurs,medis-je,etjejetailesbasesd'unsketchmettantenscènedeuxtortionnaireséchangeant
leursastucesderemiseenformedansunesalledemusculationdeZagreb.C'étaittrop,jenepouvais
pasm'enempêcher:j'étaisunbouffon,jeresteraisunbouffon,jecrèveraiscommeunbouffon–avec
delahaine,etdessoubresauts.
Si j'appelais en moi-même les élohimites les Très Sains, c'est qu'ils étaient, en effet,
extrêmement sains. Ils ne souhaitaient pas vieillir; dans ce but ils s'interdisaient de fumer, ils
prenaientdesanti-radicauxlibresetd'autreschoses,qu'ontrouveengénéraldanslesboutiquesde
parapharmacie.Lesdroguesétaientplutôtmalvues.L'alcoolétaitpermis,sousformedevinrouge–
à raison de deux verres par jour. Ils étaient un peu régime créton, si l'on veut. Ces instructions
n'avaient,insistaitleprophète,aucuneportéemorale.Lasanté,voilàl'objectif.Toutcequiétaitsain,
etdoncenparticuliertoutcequiétaitsexuel,étaitpermis.Onvisualisaittoutdesuite,quecesoitsur
lesiteInternetoudanslesbrochures:unkitscherotiqueplaisant,unpeufadasse,préraphaéliteoption
gros seins, à la Walter Girotto. L'homosexualité masculine ou féminine était également présente, à
dosesplusrestreintes,danslesillustrations:strictementhétérosexuellui-même,leprophèten'avait
riend'unhomophobe.Lecul,lecon,chezleprophètetoutétaitbon.Ilm'accueillitlui-même,main
tendue, vêtu de blanc, à l'aéroport de Zwork. J'étais leur premier vrai VIP, il avait tenu à faire un
effort. Ils n'avaient qu'un tout petit VIP jusqu'à présent, un Français d'ailleurs, un artiste appelé
Vincent Greilsamer. Il avait quand même exposé une fois à Beaubourg – il est vrai que même
BernardBranxèneaexposéàBeaubourg.Enfinc'étaitunpetitquartdeVIP,unVIPArtsPlastiques.
Gentilgarçon,dureste.Et,j'enfustoutdesuitepersuadéenlevoyant,probablementbonartiste.Il
avait un visage aigu, intelligent, un regard étrangement intense, presque mystique; cela dit il
s'exprimait normalement, avec intelligence, en pesant ses mots. Je ne savais pas du tout ce qu'il
faisait, si c'était de la vidéo, des installations ou quoi, mais on sentait que ce type travaillait
vraiment. Nous étions les deux seuls fumeurs déclarés – ce qui, outre notre statut de VIP, nous
rapprocha.Nousn'allionsquandmêmepasjusqu'àfumerenprésenceduprophète;maisdetempsen
temps au cours des conférences on sortait ensemble s'en griller une, ce fut assez vite tacitement
admis.Ah,VIPitude.
J'eusàpeineletempsdem'installer,demeprépareruncafésolubleavantquenedémarrela
première conférence. Pour assister aux «enseignements» il convenait de revêtir, par-dessus ses
vêtementshabituels,unelonguetuniqueblanche.J'eusévidemmentunelégèresensationderidicule
enenfilantlachose,maisl'intérêtdel'accoutrementnetardapasàm'apparaître.Leplandel'hôtel
étaittrèscomplexe,avecdespassagesvitrésréunissantlesbâtiments,desdemi-niveaux,desgaleries
souterraines,letoutavecdesindicationsrédigéesdansunelanguebizarrequiévoquaitvaguementle
gallois,àlaquelledetoutefaçonjenecomprenaisrien,sibienqu'ilmefallutunedemi-heurepour
retrouvermonchemin.Durantcelapsdetempsjecroisaiunevingtainedepersonnesquicheminaient
commemoidanslescouloirsdéserts,etquiportaientcommemoidelonguestuniquesblanches.En
arrivant dans la salle de conférences, j'avais l'impression d'être engagé dans une démarche
spirituelle – alors que ce mot n'avait jamais eu le moindre sens pour moi, et n'en avait d'ailleurs
toujoursaucun.Celan'avaitpasdesens,maisj'yétais.L'habitfaitlemoine.
L'orateur du jour était un type très grand, très maigre, chauve, d'un sérieux impressionnant –
lorsqu'iltentaitdeplaceruneffetcomique,çafaisaitunpeupeur.Enmoi-mêmejel'appelaiSavant,
eteneffetilétaitprofesseurdeneurologiedansuneuniversitécanadienne.Àmagrandesurprisece
qu'ilavaitàdireétaitintéressant,etmêmepassionnantparendroits.L'esprithumainsedéveloppait,
expliqua-t-il, par création et renforcement chimique progressif de circuits neuronaux de longueur
variable – pouvant aller de deux à cinquante neurones, voire plus. Un cerveau humain comportant
plusieurs milliards de neurones, le nombre de combinaisons, et donc de circuits possibles, était
inouï-ildépassaitlargement,parexemple,lenombredemoléculesdel'univers.
Lenombredecircuitsutilisésétaittrèsvariabled'unindividuàl'autre,cequisuffisaitselonlui
à expliquer les innombrables gradations entre l'imbécillité et le génie. Mais, chose encore plus
remarquable,uncircuitneuronalfréquemmentempruntédevenait,parsuited'accumulationsioniques,
deplusenplusfacileàemprunter–ilyavaitensommeauto-renforcementprogressif,etcelavalait
pour tout, les idées, les addictions, les humeurs. Le phénomène se vérifiait pour les réactions
psychologiques individuelles comme pour les relations sociales: conscientiser ses blocages les
renforçait; mettre à plat les conflits entre deux personnes lesrendait en généralinsolubles. Savant
enchaînaalorssuruneattaqueimpitoyabledelathéoriefreudienne,quinonseulementnereposaitsur
aucune base physiologique consistante mais conduisait à des résultats dramatiques, directement
contraires au but recherché. Sur l'écran derrière lui, la succession de schémas qui ponctuait son
discours s'interrompit pour laisser la place à un bref et poignant documentaire consacré aux
souffrancesmorales–parfoisinsoutenables–desvétéransduVietnam.Ilsn'arrivaientpasàoublier,
faisaientdes cauchemarstouteslesnuits, ne pouvaient mêmeplusconduire, traverser une ruesans
aide, ils vivaient constamment dans la peur et il paraissait impossible de les réadapter à une vie
socialenormale.Ons'arrêtaalorssurlecasd'unhommevoûté,ridé,quin'avaitplusqu'unemince
couronnedecheveuxrouxendésordreetquisemblaitvraimentréduitàl'étatdeloque:iltremblait
sans arrêt, ne parvenait plus à sortir de chez lui, il avait besoin d'une assistance médicale
permanente; et il souffrait, il souffrait sans discontinuer. Dans l'armoire de sa salle à manger il
conservaitunpetitflaconremplideterreduVietnam;chaquefoisqu'ilouvraitl'armoireetressortait
leflacon,ilfondaitenlarmes.
«Stop» dit Savant. «Stop.» L'image s'immobilisa sur le gros plan du vieillard en larmes.
«Stupidité» continua Savant. «Entière et complète stupidité. La première chose que cet homme
devraitfaire,c‘estprendresonflacondeterreduVietnametlebalancerparlafenêtre.Chaquefois
qu'ilouvrel'armoire,qu'ilsortsonflacon–etillefaitparfoisjusqu'àcinquantefoisparjour-,il
renforcelecircuitneuronal,etsecondamneàsouffrirunpeuplus.Delamêmemanière,chaquefois
quenousressassonsnotrepassé,quenousrevenonssurunépisodedouloureux–etc'estàpeuprèsà
cela que se résume la psychanalyse -, nous augmentons les chances de le reproduire. Au lieu
d'avancer,nousnousenterrons.Quandnoustraversonsunchagrin,unedéception,quelquechosequi
nousempêchedevivre,nousdevonscommencerpardéménager,brûlerlesphotos,éviterd'enparler
àquiconque.Lessouvenirsrefouléss'effacent;celapeutprendredutemps,maisilss'effacentbelet
bien.Lecircuitsedésactive.»
«Desquestions?»Non, iln'y avaitpas de questions. Sonexposé,qui avaitduré plusdedeux
heures,avaitétéremarquablementclair.Enentrantdanslasalledesdéjeunersj'aperçusPatrickqui
se dirigeait vers moi, tout sourire, la main tendue. Est-ce que j'avais fait bon voyage, est-ce que
j'étais bien installé, etc.? Alors que nous devisions plaisamment une femme m'enlaça par-derrière,
frottantsonpubiscontremesfesses,posantsesmainsàhauteurdemonbas-ventre.Jemeretournai:
Fadiahavaitenlevésatuniqueblanchepourrevêtirunesortedebodyenvinyleléopard;elleavait
l'airenpleineforme.Toutencontinuantàfrottersonpubiscontremoielles'enquit,elleaussi,demes
premières impressions. Patrick considérait la scène avec bonhomie. «Oh, elle fait ça avec tout le
monde…»medit-ilalorsquenousnousdirigionsversunetableoùsetrouvaitdéjàassisunhomme
d'unecinquantained'années,defortecarrure,auxcheveuxdrusetgriscoupésenbrosse.Ilseleva
pour m'accueillir, me serra la main en m'observant avec attention. Pendant le repas il ne dit pas
grand-chose,secontentantdetempsàautred'ajouterunpointdedétailsurlalogistiquedustage,
mais je sentais qu'il m'étudiait. Il s'appelait Jérôme Prieur, mais en moi-même je le baptisai
immédiatementFlic.Ilétaitenfaitlebrasdroitduprophète,lenuméro2del'organisation(enfinils
appelaient ça autrement, il y avait tout un tas de titres du genre «archi-évêque du septième rang»,
maisc'étaitlesens).Onprogressaitàl'anciennetéetaumérite,commedanstouteslesorganisations,
medit-ilsanssourire;àl'anciennetéetaumérite.Savantparexemple,bienqu'ilnesoitélohimiteque
depuiscinqans,étaitnuméro3.Quantaunuméro4,ilfallaitabsolumentqu'ilmeleprésente,insista
Patrick, il appréciait beaucoup ce que je faisais, il avait lui-même beaucoup d'humour. «Oh,
l'humour…»meretins-jederépondre.
La conférencede l'après-midi était assuréeparOdile, une femmed'unecinquantaine d'années
quiavaiteulemêmegenredeviesexuellequeCatherineMillet,etquid'ailleursluiressemblaitun
peu.Elleavaitl'aird'unefemmesympa,sansproblèmes–toujourscommeCatherineMillet–mais
son exposé était un peu mou. Je savais qu'il y avait des femmes comme Catherine Millet, qui
partageaient le même genre de goûts -j'estimais le pourcentage à environ une sur cent mille, il me
paraissaitinvariantdansl'histoire,etpeuappeléàévoluer.Odiles'animavaguementenévoquantles
probabilités de contamination par le virus du sida en fonction de l'orifice concerné – c'était
visiblement son dada, elle avait réuni tout un tas de chiffres. Elle était en fait vice-présidente de
l'association«Couplescontrelesida»,quis'efforçaitdemeneràcesujetuneinformationintelligente
– c'est-à-dire permettant aux gens de n'utiliser un préservatif que quand c'était absolument
indispensable.Jen'avaispourmapartjamaisutilisédepréservatif,etcen'estpasàmonâge,etavec
l'évolutiondestri-thérapies,quej'allaism'ymettre–àsupposerquej'aiedenouveaul'occasionde
baiser;aupointoùj'enétais,même,laperspectivedebaiser,etdebaiseravecplaisir,meparaissait
unemotivationlargementsuffisantepourenvisagerdeterminerl'affaire.
L'objectifprincipaldelaconférenceétaitd'énumérerlesrestrictionsetlescontraintesqueles
élohimitesfaisaientpesersurlasexualité.C'étaitassezsimple:iln'yenavaitaucune–entreadultes
consentants,commeondit.
Cette fois, il y eut des questions. La plupart portaient sur la pédophilie, sujet sur lequel les
élohimitesavaienteudesprocès–enfin,quin'apaseudeprocèssurlapédophiliedenosjours?La
position du prophète, qu'Odile pouvait ici rappeler, était extrêmement claire: il existe un moment
danslavie humaine quis'appellelapuberté,oùapparaîtledésirsexuel – l'âge,variant selonles
individusetlescontrées,s'échelonnantentreonzeetquatorzeans.Fairel'amouravecquelqu'unqui
ne le souhaite pas, ou qui n'est pas en mesure de formuler un consentement éclairé, ergo un
prépubère,estmal;quantàcequipouvaitsepasseraprèslapuberté,celasesituaitévidemmenten
dehorsdetoutjugementmoral,etiln'yavaitàpeuprèsriend'autreàendire.Lafind'après-midi
s'enlisaitdanslebonsens,etjecommençaisàavoirbesoind'unapéritif;ilsétaientquandmêmeun
peuchiants,pourça.Heureusementj'avaisdesréservesdansmavalise,etentantqueVIPonm'avait
allouéunesingle,biensûr.Sombrantaprèslerepasdansuneivresselégère,seuldansmonlitking
sizeauxdrapsimmaculés,jefisunesortedebilandecettepremièrejournée.Beaucoupd'adhérents,
c'était une surprise, avaient oublié d'être cons; et beaucoup de femmes, chose encore plus
surprenante, avaient oublié d'être moches. Il est vrai, aussi, qu'elles ne reculaient devant aucun
moyen pour se mettre en valeur. Les enseignements du prophète à ce sujet étaient constants: si
l'homme devait faire un effort pour réprimer sa part de masculinité (le machisme n'avait que trop
ensanglanté le monde, s'exclamait-il avec émotion dans les différentes interviews que j'avais
visionnées sur son site Internet), la femme pouvait au contraire faire exploser sa féminité, et
l'exhibitionnismequiluiestconsubstantiel,àtraverstouteslestenuesscintillantes,transparentesou
moulantesquel'imaginationdescouturiersetcréateursdiversavaitmisesàsadisposition:rienne
pouvaitêtreplusagréableetexcellent,auxyeuxdesÉlohim.
C'estcequ'ellesfaisaient,donc,etaurepasdusoirilyavaitdéjàunecertainetensionerotique,
légèremaisconstante.Jesentaisqueçan'allaitpascesserdes'aggraver,toutaulongdelasemaine;
je sentais aussi que je n'allais pas réellement en souffrir, et que je me contenterais de me biturer
paisiblement en regardant les bancs de brume dériver dans le clair de lune. La fraîcheur des
pâturages, les vaches Milka, la neige sur les sommets: un bien bel endroit pour oublier, ou pour
mourir.
Lelendemainmatin,leprophètelui-mêmefitsonapparitionpourlapremièreconférence:tout
de blanc vêtu il bondit sur scène, sous la lumière des projecteurs, au milieu d'applaudissements
énormes,d'entréedejeuc'étaitlastandingovation.Vu de loin,jemesuis dit qu'il ressemblaitun
peuàunsinge–sansdoutelerapportentrelalongueurdesmembresantérieursetpostérieurs,oula
posturegénérale,jenesaispas,cefuttrèsfugitif.Iln'avaitpasl'air,celadit,d'unmauvaissinge:
singecrâneaplati,jouisseur,sansplus.
Ilressemblaitaussi,indiscutablement,àunFrançais:leregardironique,pétillantdemaliceet
degoguenardise,onl'auraitparfaitementimaginédansunFeydeau.
Ilnefaisaitpasdutoutsessoixante-cinqans.
«Quelseralenombredesélus?attaquad'entréedejeuleprophète.Sera-t-ilde1729,pluspetit
nombredécomposablededeuxmanièresdifférentesensommededeuxcubes?Sera-t-ilde9240,qui
possède 64 diviseurs? Sera-t-il de 40 755, simultanément triangulaire, pentagonal et hexagonal?
Sera-t-il de 144 000, comme le veulent nos amis les Témoins de Jéhovah – une vraie secte
dangereuse,elle,soitditenpassant?»
Entantqueprofessionnel,jedoislereconnaître:surscène,ilétaittrèsbon.J'étaispourtantmal
réveillé,lecafédel'hôtelétaitinfect;maisilm'avaitcapté.
«Sera-t-ilde698896,carrépalindrome?poursuivit-il.Sera-t-ilde12960000,secondnombre
géométriquedePlaton?Sera-t-ilde33550336,lecinquièmenombreparfait,figurantsouslaplume
d'unanonymedansunmanuscritmédiéval?»
Ils'immobilisaexactementaucentredesrayonsdesprojecteurs,marquaunelonguepauseavant
de reprendre: «Sera élu quiconque l'aura souhaité dans son cœur -pause plus légère – et se sera
comportéenconséquence.»
Il enchaîna ensuite, assez logiquement, sur les conditions de l'élection, avant de passer à
l'édificationdel'ambassade–lesujet,visiblement,luitenaitàcœur.Laconférenceduraunpeuplus
de deux heures, et franchement c'était bien mis en place, du bon boulot, je ne fus pas le dernier à
applaudir.J'étaisassis à côté dePatrick, quimesoufflaà l'oreille:«Il estvraimenttrèsenforme,
cetteannée…»
Alorsquenousquittionslasalledeconférencespourallerdéjeuner,nousfûmesinterceptéspar
Flic.«Tuesinvitéàlatableduprophète…»medit-ilavecgravité.«Toiaussi,Patrick…»ajouta-til;celui-cirougitdeplaisir,cependantquejefaisaisunpeud'hyperventilationpourmedétendre.Flic
avaitbeaufaire,mêmelorsqu'ilvousannonçaitunebonnenouvelle,ils'yprenaitdetellesortequ'il
vousfoutaitlesjetons.
Unpavillonentierdel'hôtelétaitréservéauprophète;ilyjouissaitdesapropresalleàmanger.
Enpatientantdevantl'entréeoùunejeunefilleéchangeaitdesmessagesdanssontalkie-walkie,nous
fûmesrejointsparVincent,leVIPArtsPlastiques,conduitparunsubordonnédeFlic.
Leprophètepeignait,etl'ensembledupavillonétaitdécorédesesoeuvres,qu'ilavaitfaitvenir
deCaliforniepourladuréedustage.Ellesreprésentaientuniquementdesfemmesnues,ouvêtuesde
tenuessuggestives,aumilieudepaysagesvariésallantduTyrolauxBahamas;jecomprisalorsd'où
venaientlesillustrationsdesbrochuresetdusiteInternet.Entraversantlecouloirjeremarquaique
Vincent détournait son regard des toiles, et avait du mal à réprimer un rictus de dégoût. Je
m'approchaiàmontouravantdereculer,écœuré:lemotde«kitsch»,pourqualifiercesproductions,
auraitétébienfaible;deprès,jecroisquejen'avaisjamaisrienvud'aussilaid.
Lecloudel'expositionétaitsituédanslasalleàmanger,unepièceimmenseéclairéedebaies
vitréesdonnantsurlesmontagnes:derrièrelaplaceduprophète,untableaudehuitmètressurquatre
lereprésentaitentourédedouzejeunesfemmesvêtuesdetuniquestranslucidesquitendaientlesbras
vers lui, certaines avec une expression d'adoration, d'autres avec des mimiques nettement plus
suggestives. Il y avait des Blanches, des Noires, une Asiatique et deux Indiennes; au moins, le
prophète n'était pas raciste. Il était par contre visiblement obsédé par les gros seins, et aimait les
toisonspubiennespassablementfournies;ensomme,cethommeavaitdesgoûtssimples.
EnattendantleprophètePatrickmeprésentaGérard,l'humoriste,etnuméro4del'organisation.
Ildevaitceprivilègeaufaitd'êtrel'undespremierscompagnonsduprophète.Ilétaitdéjààsescôtés
lorsdelacréationdelasecte,trente-septansauparavant,etluiétaitrestéfidèlemalgrésesvolteface parfois surprenantes. Parmi les quatre «compagnons de la première heure» l'un était décédé,
l'autre adventiste, et le troisième était parti quelques années auparavant lorsque le prophète avait
appelé à voter pour Jean-Marie Le Pen contre Jacques Chirac au second tour de l'élection
présidentielle, dans le but d'«accélérer la décomposition de la pseudo-démocratie française» – un
peu comme les maoïstes, dans leurs heures de gloire, avaient appelé à voter Giscard contre
Mitterrand afin d'aggraver les contradictions du capitalisme. Il ne demeurait donc que Gérard, et
cetteanciennetéluivalaitcertainsprivilèges,commeceluidedéjeunertouslesjoursàlatabledu
prophète – ce qui n'était pas le cas de Savant, ni même de Flic – ou d'ironiser parfois sur ses
caractéristiques physiques – de parler par exemple de son «gros cul», ou de ses «yeux en trou de
pine». Il apparut dans la conversation que Gérard me connaissait bien, qu' il avait vu tous mes
spectacles,qu'ilmesuivaitenfaitdepuisledébutdemacarrière.VivantenCalifornie,parfaitement
indifférent d'ailleurs à toute production d'ordre culturel (les seuls acteurs qu'il connaissait de nom
étaient Tom Cruise et Bruce Willis), le prophète n'avait jamais entendu parler de moi; c'était à
Gérard,etàGérarduniquement,quejedevaismonstatutdeVIP.C'étaitlui,également,quis'occupait
delapresse,etdesrelationsaveclesmédias.
Enfinleprophèteapparut,toutsautillant,douchédefrais,vêtud'unjeanetd'untee-shirt«Lick
myballs»,unebesaceàl'épaule.Tousselevèrent;jelesimitai.Ilvintversmoi,maintendue,tout
sourire: «Alors? Tu m'as trouvé comment?» Je restai quelques secondes interloqué avant de me
rendre compte que sa question ne dissimulait aucun piège: il me parlait exactement comme à un
confrère. «Euh… bien. Franchement, très bien… répondis-je. J'ai beaucoup apprécié l'entrée en
matière sur le nombre des élus, avec tous les chiffres.-Ah, ha ha ha!…», il sortit un livre de sa
besace, Mathématiques amusantes, de Jostein Gaardner: «C'est là, tout est là!» Il s'assit en se
frottantlesmains,attaquaaussitôtsescarottesrâpées;nousl'imitâmes.
Probablement en mon honneur, la conversation roula ensuite sur les comiques. Humoriste en
savait beaucoup sur la question, mais le prophète avait lui aussi quelques notions, il avait même
connu Coluche à ses débuts. «Nous avons été à l'affiche du même spectacle, un soir, à ClermontFerrand…»medit-ilavecnostalgie.Eneffet,àl'époqueoùlesmaisonsdedisques,traumatiséespar
l'arrivéedurockenFrance,enregistraientunpeun'importequoi,leprophète(quin'étaitpasencore
prophète)avaitcommisun45tourssouslenomdescènedeTravisDavis;ilavaittournéunpeudans
larégionCentre,etleschosesenétaientrestéeslà.Plustard,ilavaittentédepercerdanslacourse
automobile–sansgrandsuccès,lànonplus.Ensomme,ils'étaitunpeucherché;larencontreavec
lesElohimarrivaitàpointnommé:sanselle,onauraitpeut-êtreeuaffaireàundeuxièmeBernard
Tapie. Aujourd'hui il ne chantait plus guère, mais il avait gardé un vrai goût pour les voitures
rapides, ce qui avait permis aux médias d'affirmer qu'il entretenait, dans sa propriété de Beverly
Hills,unevéritableécuriedecourseauxfraisdesesadeptes.C'étaitentièrementfaux,m'affirma-t-il.
D'abordilnevivaitpasàBeverlyHills,maisàSantaMonica;ensuiteilnepossédaitqu'uneFerrari
ModenaStradale(versionlégèrementsurmotoriséedelaModenaordinaire,etallégéeparl'emploi
decarbone,detitaneetd'aluminium)etunePorsche911GT2;ensomme,plutôtmoinsqu'unacteur
hollywoodienmoyen.Ilestvraiqu'ilenvisageaitderemplacersaStradaleparuneEnzo,etsa911
GT2paruneCarreraGT;maisiln'étaitpascertaind'enavoirlesmoyens.
J'étaisasseztentédelecroire:ilmedonnaitl'impressiond'unhommeàfemmesbeaucoupplus
qued'unhommed'argent,etlesdeuxnesontcompatiblesquejusqu'àuncertainpoint–àpartird'un
certainâge,deuxpassions,c'esttrop;heureux,déjà,ceuxquiparviennentàenconserverune;j'avais
vingtansdemoinsquelui,etàl'évidencej'étaisdéjàprochedezéro.Pouralimenterj'évoquaima
Bentley Continental GT, que je venais de troquer pour une Mercedes 600 SL – ce qui, j'en étais
conscient, pouvait apparaître comme un embourgeoisement. S'il n'y avait pas de voitures, on se
demandevraimentdequoileshommespourraientparler.
Pasunmotnefutprononcé,aucoursdecedéjeuner,ausujetdesÉlohim,etaufildelasemaine
je commençai à me poser la question: y croyaient-ils vraiment? Il n'y a rien de plus difficile à
détecterqu'uneschizophréniecognitivelégère,etpourlaplupartdesadeptesjefusincapabledeme
prononcer.Patrick,manifestement,ycroyait,cequiétaitd'ailleursunpeuinquiétant:voilàunhomme
quioccupaitunposteimportantdanssabanqueluxembourgeoise,parlequeltransitaientdessommes
dépassantparfoislemilliardd'euros,etquicroyaitàdesfictionsdirectementcontrairesauxthèses
darwinienneslesplusélémentaires.
Uncasquim'intriguaitencoreplusétaitceluideSavant,etjefinisparluiposerdirectementla
question–avecunhommed'unetelleintelligence,jemesentaisincapabledefinasser.Saréponse,
commejem'yattendais,futd'uneclartéparfaite.Un,ilétaittoutàfaitpossible,etmêmeprobable,
quedesespècesvivantes,dontcertainessuffisammentintelligentespourcréeroumanipulerlavie,
soient apparues quelque part dans l'Univers. Deux, l'homme était bel et bien apparu par voie
évolutive,etsacréationparlesÉlohimnedevaitdoncêtreprisequecommeunemétaphore–ilme
mitcependantengardecontreunecroyancetropaveugledanslavulgatedarwinienne,deplusenplus
abandonnée par les chercheurs sérieux; l'évolution des espèces devait en réalité bien moins à la
sélection naturelle qu'à la dérive génétique, c'est-à-dire au hasard pur, et à l'apparition d'isolats
géographiquesoudebiotopesséparés.Trois,ilétaittoutàfaitpossiblequeleprophèteaitrencontré,
non un extraterrestre, mais un homme du futur; certaines interprétations de la mécanique quantique
n'excluaientnullementlapossibilitéderemontéed'informations,voired'entitésmatérielles,dansle
sensinversedelaflèchedutemps–ilmepromitdemefournirunedocumentationsurlesujet,ce
qu'ilfitpeuaprèslafindustage.
Enhardi, je l'entrepris alors sur un sujet qui, depuis le début, me préoccupait: la promesse
d'immortalitéfaiteauxélohimites.Jesavaisque,surchaqueadepte,quelquescellulesdepeauétaient
prélevées,etquelatechnologiemodernepermettaituneconservationillimitée;jen'avaisaucundoute
surlefaitquelesdifficultésmineuresempêchantactuellementleclonagehumainseraienttôtoutard
levées;maislapersonnalité?Commentlenouveaucloneaurait-il,sipeuquecesoit,lesouvenirdu
passédesonancêtre?Etenquoi,silamémoiren'étaitpasconservée,aurait-illesentimentd'êtrele
mêmeêtre,réincarné?
Pourlapremièrefoisjesentisdanssonregardautrechosequelafroidecompétenced'unesprit
habitué aux notions claires, pour la première fois j'eus l'impression d'une excitation, d'un
enthousiasme.C'étaitsonsujet,celuiauquelilavaitconsacrésavie.Ilm'invitaàl'accompagnerau
bar, commanda pour lui un chocolat bien crémeux, je pris un whisky – il ne parut même pas
s'apercevoirdecetteentorseauxrèglesdelasecte.Desvachess'approchèrentderrièrelabaievitrée
ets'immobilisèrentcommepournousobserver.
«Des résultats intéressants ont été obtenus chez certains némathelminthes, commença-t-il, par
simple centrifugation des neurones impliqués et injection de l'isolât protéique dans le cerveau du
nouveausujet:onobtientunereconductiondesréactionsd'évitement,enparticuliercellesliéesaux
chocsélectriques,etmêmedutrajetdanscertainslabyrinthessimples.»
J'eusl'impression,àcemoment,quelesvacheshochaientlatête;maisilneremarquaitpas,non
plus,lesvaches.
«Ces résultats, évidemment, ne sont pas transposables aux vertébrés, et encore moins aux
primatesévoluéstelquel'homme.Jesupposequevousvousrappelezcequej'aiditlepremierjour
du stage concernant les circuits de neurones… Eh bien la reproduction d'un tel dispositif est
envisageable,nonpasdanslesordinateurstelsquenouslesconnaissons,maisdansuncertaintype
demachinedeTuring,qu'onpourraitappelerlesautomatesàcâblageflou,surlesquelsjetravailleen
ce moment. Contrairement aux calculateurs classiques, les automates à câblage flou sont capables
d'établir des connexions variables, évolutives, entre unités de calcul adjacentes; ils sont donc
capables de mémorisation et d'apprentissage. Il n'y a pas de limite a priori au nombre d'unités de
calcul pouvant être mises en relation, et donc à la complexité des circuits envisageables. La
difficulté à ce stade, et elle est considérable, consiste à établir une relation bijective entre les
neuronesd'uncerveauhumain,prisdanslesquelquesminutessuivantsondécès,etlamémoired'un
automatenonprogrammé.Laduréedeviedecedernierétantàpeuprèsillimitée,l'étapesuivante
consiste à réinjecter l'information dans le sens inverse, vers le cerveau du nouveau clone; c'est la
phasedudown-loading,qui,j'ensuispersuadé,neprésenteraaucunedifficultéparticulièreunefois
quel'uploadingauraétémisaupoint.»
Lanuittombait;lesvachessedétournèrentpeuàpeu,regagnantleurspâturages,etjenepouvais
pasm'empêcherdepenserqu'ellessedésolidarisaientdesonoptimisme.Avantdenousquitter,ilme
remitsacarte:professeurSlotanMiskiewicz,del'universitédeToronto.Celaavaitétéunplaisirde
converseravecmoi,medit-il,unvraiplaisir;sijesouhaitaisdesinformationscomplémentaires,que
jen'hésitesurtoutpasàluienvoyerunmail.Sesrecherchesavançaientbienencemoment,ilavait
bonespoirderéaliserdesprogrèssignificatifsdansl'annéeàvenir,répéta-t-ilavecuneconviction
quimeparutunpeuforcée.
Cefutunevéritabledélégationquim'accompagnalejourdemondépartàl'aéroportdeZwork:
en plus du prophète il y avait Flic, Savant, Humoriste et d'autres adhérents moins considérables
parmi lesquels Patrick, Fadiah et Vincent, le VIP Arts Plastiques, avec lequel j'avais décidément
sympathisé–nouséchangeâmesnoscoordonnées,etilm'invitaàvenirlevoirquandjepasseraisà
Paris. Naturellement j'étais invité au stage d'hiver, qui se déroulerait en mars à Lanzarote et qui
aurait, m'avertit le prophète, une ampleur extraordinaire: cette fois les adhérents du monde entier
seraientconviés.
Jenem'étaisdécidémentfaitquedesamisdurantcettesemaine,songeai-jeenpassantsousle
portique de détection d'objets métalliques. Aucune nana, par contre; il est vrai que je n'avais pas
exactement la tête à ça. Je n'avais pas non plus, cela va de soi, l'intention d'adhérer à leur
mouvement;cequim'avaitattiréaufondc'étaitsurtoutlacuriosité,cettevieillecuriositéquiétaitla
miennedepuismesannéesd'enfanceetqui,apparemment,survivaitaudésir.
L'appareil était un bimoteur à hélices, et donnait l'impression de pouvoir exploser à chaque
instant du vol. En survolant les pâturages je pris conscience qu'au cours de ce stage, sans même
parler de moi, les gens n'avaient pas baisé tant que ça – pour autant que je puisse le savoir, et je
croisquejepouvaislesavoir,j'étaisrodéàcetyped'observation.Lescouplesrestaientencouple–
je n'avaiseuvent nid'une partouze,nimêmed'unbanaltrio; etceux quivenaientseuls(la grande
majorité)restaientseuls.Enthéoriec'étaitextrêmementopen,touteslesformesdesexualitéétaient
permises,voireencouragéesparleprophète;enpratiquelesfemmesportaientdestenueserotiques,
il y avait pas mal de frottements, mais les choses en restaient là. Voilà qui est curieux, et serait
intéressantàapprofondir,medis-jeavantdem'endormirsurmonplateau-repas.
Après trois changements et un parcours dans l'ensemble extrêmement pénible, j'atterris à
l'aéroportd'Almeria.Ilfaisaitàpeuprès45°C,soittrentedegrésdeplusqu'àZwork.C'étaitbien,
mais encore insuffisant pour enrayer la montée de l'angoisse. Traversant les couloirs dallés de ma
résidence,j'éteignisunàunlesclimatiseursquelagardienneavaitalluméslaveillepourmonretour
–c'étaituneRoumaine,vieilleetlaide,sesdentsenparticulierétaienttrèsavariées,maiselleparlait
un excellent français; je lui faisais, comme on dit, toute confiance, même si j'avais cessé de lui
donner le ménage à faire, parce que je ne supportais plus qu'un être humain voie mes objets
personnels.C'étaitassezcocasse,medisais-jeparfoisenpassantlaserpillière,defaireleménage
moi-même, avec mes quarante millions d'euros; mais c'était ainsi, je n'y pouvais rien, l'idée qu'un
êtrehumain,siinsignifiantsoit–il,puissecontemplerledétaildemonexistence,etsonvide,m'était
devenue insupportable. En passant devant le miroir du grand salon (un miroir immense, qui
recouvraittoutunpandemur;nousaurionspu,avecunefemmeaimée,nousyébattreencontemplant
nosreflets,etc.),j'eusunchocenapercevantmonimage:j'avaistellementmaigriquej'enparaissais
presque translucide. Un fantôme, voilà ce que j'étais en train de devenir, un fantôme des pays
solaires.Savantavaitraison:ilfallaitdéménager,brûlerlesphotos,toutlereste.
Financièrement, déménager aurait été une opération intéressante: le prix des terrains avait
presquetriplédepuismonarrivée.Restaitàtrouverunacquéreur;maisdesriches,ilyenavait,et
Marbellacommençaitàêtreunpeusaturée–lesrichesaimentlacompagniedesriches,c'estcertain,
disonsqu'ellelesapaise,illeurestdouxderencontrerdesêtressoumisauxmêmestourments,etqui
semblent pouvoir entretenir avec eux une relation non totalement intéressée; il leur est doux de se
persuaderquel'espècehumainen'estpasuniquementconstituéedeprédateursetdeparasites;àpartir
d'une certaine densité, quand même, il y a saturation. Pour l'instant, la densité de riches dans la
provinced'Almeriaétaitplutôttropfaible;ilfallaittrouverunricheunpeujeune,unpeupionnier,un
intellectuel, avec des sympathies écologistes peut-être, un riche qui pourrait prendre plaisir à
observerlescailloux,quelqu'unquiavaitfaitfortunedansl'informatiqueparexemple.Danslepire
descasMarbellan'étaitqu'àcentcinquantekilomètres,etleprojetd'autorouteétaitdéjàbienavancé.
Personneentoutcasnemeregretteraitparici.Maisalleroù?Etpourfairequoi?Lavéritéestque
j'avaishonte–honted'avoueràl'agentimmobilierquemoncouples'étaitdésuni,quejen'avaispas
demaîtressesnonplus,quiauraientpumettreunpeudeviedanscetteimmensemaison,honteenfin
d'avouerquej'étaisseul.
Brûler les photos, par contre, c'était faisable; je consacrai toute une journée à les réunir, il y
avaitdesmilliersdeclichés,j'avaistoujoursétéunmaniaquedelaphotosouvenir;jenefisqu'untri
sommaire,ilsepeutquedesmaîtressesannexesaientdisparuparlamêmeoccasion.Aucoucherdu
soleiljebrouettailetoutjusqu'àuneairesablonneusesurlecôtédelaterrasse,jeversaiunjerrican
d'essenceetjecraquaiuneallumette.C'étaitunfeusplendide,deplusieursmètresdehaut,ondevait
l'apercevoir à des kilomètres, peut-être même depuis la côte algérienne. Le plaisir fut vif, mais
extrêmement fugace: vers quatre heures du matin je me réveillai à nouveau, avec l'impression que
desmilliersdeverscouraientsousmapeau,etl'enviepresqueirrésistibledemedéchirerjusqu'au
sang.JetéléphonaiàIsabelle,quidécrochaàladeuxièmesonnerie–ellenedormaitdoncpas,elle
nonplus.NousconvînmesquejepasseraisprendreFoxdanslesjourssuivantsetqu'ilresteraitavec
moijusqu'àlafindumoisdeseptembre.
CommepourtouteslesMercedesàpartird'unecertainepuissance,àl'exceptiondelaSLRMac
Laren,lavitessedela600SLestlimitéeélectroniquementà250km/h.Jenecroispasêtretellement
descenduendessousdecettevitesseentreMurcieetAlbacete.Ilyavaitquelqueslonguescourbes,
trèsouvertes;j'avaisunesensationdepuissanceabstraite,cellesansdoutedel'hommequelamort
indiffère.Unetrajectoireresteparfaite,mêmelorsqu'elleseconclutparlamort:ilpeutyavoirun
camion,unevoitureretournée,unimpondérable;celan'enlèverienàlabeautédelatrajectoire.Un
peu après Tarancon je ralentis légèrement pour aborder la R3, puis la M45, sans réellement
descendreendessousde180km/h.JerepassaiàlavitessemaximumsurlaR2,absolumentdéserte,
quicontournaitMadridàunedistanced'unetrentainedekilomètres.JetraversailaCastilleparlaN1
et je me maintins à 220 km/h jusqu'à Vitoria-Gasteiz, avant d'aborder les routes plus sinueuses du
paysBasque.J'arrivaiàBiarritzàonzeheuresdusoir,prisunechambreauSofitelMiramar.J'avais
rendez-vous avec Isabelle le lendemain à dix heures au «Surfeur d'Argent». À ma grande surprise
elleavaitmaigri,j'eusmêmel'impressionqu'elleavaitreperdutousseskilos.Sonvisageétaitmince,
unpeuridé,ravagéparlechagrinaussi,maiselleétaitredevenueélégante,etbelle.
«Commenttuasfaitpourt'arrêterdeboire?luidemandai-je.
–Morphine.
–Tun'aspasdeproblèmesd'approvisionnement?
–Nonnon,aucontrairec'esttrèsfacileici;danstouslessalonsdethe,ilyaunefilière.»
Ainsi,lesrombièresdeBiarritzseshootaientdorénavantàlamorphine;c'étaitunscoop.
«Une question de génération… me dit-elle. Maintenant, c'est des rombières BCBG rock and
roll; forcément, elles ont d'autres besoins. Cela dit, ajouta-t-elle, ne te fais pas d'illusions: mon
visageestredevenuàpeuprèsnormalmaislecorpss'estcomplètementaffaissé,jen'osemêmepas
te montrer ce qu'il y a en dessous du jogging – elle désigna son survêtement marine à bandes
blanches,choisitroistaillesau-dessus.Jenefaisplusdedanse,plusdesport,plusrien;jenevais
mêmeplusnager.Jemefaisunepiqûrelematin,unepiqûrelesoir,entrelesdeuxjeregardelamer,
etc'esttout.Tunememanquesmêmepas,enfinpassouvent.Riennememanque.Foxjouebeaucoup,
il est très heureux ici…» Je hochai la tête, finis mon chocolat, partis régler ma note d'hôtel. Une
heureplustard,j'étaisàlahauteurdeBilbao.
Unmoisdevacancesavecmonchien:lancerlaballedanslesescaliers,courirensemblesurla
plage.Vivre.
Le30septembreàdix-septheures,Isabellesegaradevantl'entréedelarésidence.Elleavait
choisi une Mitsubishi Space Star, véhicule classé par L'Auto-Journal dans la catégorie des
«ludospaces».Surlesconseilsdesamère,elleavaitoptépourlafinitionBoxOffice.Ellerestaà
peu près quarante minutes avant de reprendre la route pour Biarritz. «Eh oui, je suis en train de
devenirunepetitevieille…dit-elleeninstallantFoxàl'arrière.Unegentillepetitevieilledanssa
MitsubishiBoxOffice.»
DANIEL24,10
Depuis quelques semaines déjà, Vincent27 cherche à établir le contact. Je n'avais eu que des
relationsépisodiquesavecVincent26;ilnem'avaitpasinformédelaproximitédesondécès,nide
son passage au stade intermédiaire. Entre néo-humains, les phases d'intermédiation sont souvent
brèves.Chacunpeutàsongréchangerd'adressenumérique,etserendreindétectable;j'aipourma
partdéveloppésipeudecontactsquejenel'aijamaisestiménécessaire.Ilm'arrivederesterdes
semaines entières sans me connecter, ce qui exaspère Marie22, mon interlocutrice la plus assidue.
Ainsi que l'admettait déjà Smith, la séparation sujet-objet est déclenchée, au cours des processus
cognitifs, par un faisceau convergent d'échecs. Nagel note qu'il en est de même pour la séparation
entresujets(àceciprèsquel'échecn'estpascettefoisd'ordreempirique,maisaffectif).C'estdans
l'échec,etparl'échec,queseconstituelesujet,etlepassagedeshumainsauxnéo-humains,avecla
disparition de tout contact physique qui en fut corrélative, n'a en rien modifié cette donnée
ontologiquedebase.Pasplusqueleshumainsnousnesommesdélivrésdustatutd'individu,etdela
sourdedérélictionquil'accompagne;maiscontrairementàeuxnoussavonsquecestatutn'estquela
conséquenced'unéchecperceptif,l'autrenomdunéant,l'absencedelaParole.Pénétrésparlamort
et formatés par elle, nous n'avons plus la force d'entrer dans la Présence. La solitude a pu pour
certainsêtreshumainsavoirlesensjoyeuxd'uneévasiondugroupe;maisils'agissaitalorschezces
solitaires de quitter son appartenance originelle afin de découvrir d'autres lois, un autre groupe.
Aujourd'hui que tout groupe est éteint, toute tribu dispersée, nous nous connaissons isolés mais
semblables,etnousavonsperdul'enviedenousunir.
Pendanttroisjoursconsécutifs,Marie22nem'adressaaucunmessage;c'étaitinhabituel.Après
avoir tergiversé, je lui transmis une séquence codante qui conduisait à la caméra de
vidéosurveillance de l'unité Proyecciones XXI, 13; elle répondit dans la minute, par le message
suivant:
Souslesoleildel'oiseaumort
Étaleinfiniment,laplaine;
Iln'yapasdemortsereine:
Montre-moiunpeudetoncorps.
4262164, 51026, 21113247, 6323235. À l'adresse indiquée il n'y avait rien, pas même de
message d'échec; un écran entièrement blanc. Ainsi, elle souhaitait passer en mode non codant.
J'hésitaipendantquetrèslentement,surl'écranblanc,lemessagesuivantvenaitseformer:«Comme
tul'asprobablementdeviné,jesuisuneintermédiaire.»Leslettress'effacèrent,unnouveaumessage
apparut:«Jevaismourirdemain.»
Avecunsoupirjebranchailedispositifvidéo,zoomaisurmoncorpsdénudé.«Plusbas,s'ilte
plaît»écrivit-elle.Jeluiproposaidepasserenmodevocal.Aprèsuneminute,ellemerépondit:«Je
suisunevieilleintermédiaire,touteprochedelafin;jenesaispassimavoixserabienagréable.
Enfin,situpréfères,oui…»Jecomprisalorsqu'ellenesouhaiteraitmemontreraucunepartiedeson
anatomie;ladégradation,austadeintermédiaire,estsouventtrèsbrusque.
Effectivement, sa voix était presque entièrement synthétique; il subsistait cependant des
intonations néo-humaines, dans les voyelles surtout, d'étranges glissements vers la douceur.
J'effectuaiunlentpanoramiquejusqu'àmonventre.«Plusbasencore…»dit-elled'unevoixpresque
inaudible.«Montre-moitonsexe;s'ilteplaît.»J'obéis;jemasturbaimonmembreviril,suivantles
règlesenseignéesparlaSœursuprême;certainesintermédiaireséprouventsurlafindeleursjours
une nostalgie du membre viril, et aiment à le contempler durant leurs dernières minutes de vie
effective;Marie22enfaisaitapparemmentpartie–celanemesurprenaitpasréellement,comptetenu
deséchangesquenousavionseusparlepassé.
L'espace de trois minutes, il ne se passa rien; puis je reçus un dernier message – elle était
repasséeenmodenonvocal:«Merci,Daniel.Jevaismaintenantmedéconnecter,mettreenordreles
dernières pages de mon commentaire, et me préparer à la fin. Dans quelques jours, Marie23
s'installeraentrecesmurs.EllerecevrademoitonadresseIP,etuneinvitationàgarderlecontact.
Des choses sont advenues, par l'intermédiaire de nos incarnations partielles, dans la période
consécutive à la Seconde Diminution; d'autres choses surviendront, par l'intermédiaire de nos
incarnationsfutures.Notreséparationn'apaslecaractèred'unadieu;jepressenscela.»
DANIEL1,11
«On est comme tous les artistes, on croît à
notreproduit.»
groupeDébutdesoirée
Danslespremiersjoursd'octobre,sousl'effetd'unaccèsdetristesserésignée,jemeremisau
travail-puisque,décidément,jen'étaisbonqu'àcela.Enfin,lemottravail estpeut-être un peufort
pourqualifiermonprojet–undisquederapintitulé«NIQUELESBÉDOUINS»,avec,ensous-titre,
«Tribute to Ariel Sharon». Joli succès critique (je fis une nouvelle fois la couverture de Radikal
Hip-Hop,sansmavoiturecettefois),maisventesmoyennes.Unefoisdeplus,danslapresse,jeme
retrouvaisdanslapositiond'unpaladinparadoxaldumondelibre;maislescandalefutquandmême
moinsvifqu'àl'époqued'«ONPRÉFÈRELESPARTOUZEUSESPALESTINIENNES»–cettefois,
medis-jeavecunevaguenostalgie,lesislamistesradicauxétaientvraimentdanslecoltar.
L'insuccèsrelatifentermesdeventesfutsansdouteimputableàlamédiocritédelamusique;
c'était à peine du rap, je m'étais contenté de sampler mes sketches sur de la drum and bass, avec
quelquesvocauxçaetlà–JamelDebbouzeparticipaitàl'undeschorus.J'avaisquandmêmeécritun
titre original, «Défonçons l'anus des nègres», dont j'étais assez satisfait: nègre rimait tantôt avec
pègre,tantôtavecintègre;anusaveclapsus,oubiencunnilingus;debienjolislyrics,lisiblesàplein
deniveaux – le journaliste deRadikalHip-Hop, qui rappait lui-même dans le privé, sans oser en
parler à sa rédaction, était visiblement impressionné, dans son article il me compara même à
Maurice Scève. Enfin potentiellement je tenais un hit, et en plus j'avais un bon buzz; dommage,
décidément, que la musique n'ait pas suivi. On m'avait dit le plus grand bien d'une sorte de
producteurindépendant,BertrandBatasuna,quibidouillaitdesdisquescultes,parcequ'introuvables,
dans un label obscur; je fus amèrement déçu. Non seulement ce type était d'une stérilité créatrice
totale – il se contentait, pendant les sessions, de ronfler sur la moquette en pétant tous les quarts
d'heure-,maisilétait,dansleprivé,trèsdésagréable,unvrainazi-j'apprisparlasuitequ'ilavait
effectivementfaitpartiedesFANE.Dieumerci,iln'étaitpastrèsbienpayé;maissic'étaittoutce
que Virgin pouvait me sortir comme «nouveaux talents français», ils méritaient décidément de se
faireboufferparBMG.«SionavaitprisGoldmanouObispo,commetoutlemonde,onn'enserait
paslà…»finis–jepardireaudirecteurartistiquedeVirgin,quisoupiralonguement;aufondilétait
d'accord,sonprécédentprojetavecBatasuna,unepolyphoniedebrebispyrénéennessampléessurde
latechnohardcore,s'étaitd'ailleurssoldéparunécheccommercialcuisant.Seulementvoilàilavait
sonenveloppebudgétaire,ilnepouvaitpasprendrelaresponsabilitéd'undépassement,ilfallaiten
référerausiègedugroupedansleNewJersey,brefj'ailaissétomber.Onn'estpassecondé.
MonséjouràParispendantlapériodedel'enregistrementfutceladitpresqueagréable.J'étais
logé au Lutetia, ce qui me rappelait Francis Blanche, la Kommandantur, enfin mes belles années,
cellesoùj'étaisardent,haineux,pleind'avenir.Touslessoirs,pourm'endormir,jerelisaisAgatha
Christie, surtout les œuvres du début, j'étais trop bouleversé par ses derniers livres. Sans même
parler d'Endless Night, qui me plongeait dans des transes de tristesse, je n'avais jamais pu
m'empêcherdepleurer,àlafindeCurtain:Poirot'sLastCase,enlisantlesdernièresphrasesdela
lettred'adieuxdePoirotàHastings:
«Mais,maintenant,jesuistrèshumbleet,commeunpetitenfant,jedis:"Jenesaispas…"
«Au revoir, mon très cher. J'ai écarté les ampoules d'amylnitrine qui étaient à mon chevet. Je
préfèrem'abandonnerauxmainsduBonDieu.Quesapunition,ousagrâce,viennevite!
«Nous ne chasserons plus jamais ensemble, mon bon ami. Notre première chasse, c'est ici, à
Styles,qu'elleavaiteulieu.Etc'estencoreàStylesqu'auraétémenéenotredernièrechasse.
«Cefurentd'heureuxjoursquenousavonsainsicoulés.
«Oui,cefurentdebienheureuxjours…»
À part le Kyrie Eleison de la Messe en si, et peut-être l'adagio de Barber, je ne voyais pas
grand-chosequipuissememettredansuntelétat.L'infirmité,lamaladie,l'oubli,c'étaitbien:c'était
réel. Nul avant Agatha Christie n'avait su peindre de manière aussi déchirante la tristesse de la
décrépitudephysique,delaperteprogressivedetoutcequidonnesensetjoieàlavie;etnul,depuis
lors, n'était parvenu à l'égaler. Sur le moment, pendant quelques jours, j'eus presque envie de
reprendre une vraie carrière; de faire des choses sérieuses. C'est dans cet état d'esprit que je
téléphonaiàVincentGreilsamer,l'artisteélohimite;ilparutcontentdem'entendre,etnousconvînmes
deprendreunverrelesoirmême.
J'arrivai avec dix minutes de retard dans la brasserie de la porte de Versailles où nous nous
étionsdonnérendez-vous.Ilseleva,mefitunsignedelamain.Lesassociationsanti-sectesinvitent
àsedéfierdel'impressionfavorableressentieàl'issued'unpremiercontactoud'unstaged'initiation,
pendantlesquelsontfortbienpuêtrepasséssoussilencelesaspectsmalfaisantsdeladoctrine.De
fait,jusqu'àprésent,jenevoyaispasoùpouvaitsesituerlepiège;cetype,parexemple,avaitl'air
normal. Un peu introverti, certes, sans doute assez isolé, mais pas plus que moi. Il s'exprimait
directement,avecsimplicité.
«Jeneconnaispasgrand-choseàl'artcontemporain,m'excusai-je.J'aientenduparlerdeMarcel
Duchamp,c'esttout.
–C‘stcertainementluiquiaeulaplusgrandeinfluencesurl'artduvingtièmesiècle,oui.On
penseplusrarementàYvesKlein;pourtant,touslesgensquifontdesperformances,deshappenings,
quitravaillentsurleurproprecorps,seréfèrentplusoumoinsconsciemmentàlui.»
Il se tut. Voyant que je ne répondais rien et que je n'avais même pas l'air de voir de quoi il
voulaitparler,ilreprit:
«Schématiquement, tu as trois grandes tendances. La première, la plus importante, celle qui
draine 80% des subventions et dont les pièces se vendent le plus cher, c'est le gore en général:
amputations,cannibalisme,énucléations,etc.Toutletravailencollaborationaveclessériaikillers,
parexemple.Ladeuxième,c'estcellequiutilisel'humour:tuasl'ironiedirectesurlemarchédel'art,
àlaBen;oubiendeschosesplusfines,àlaBroodthaers,oùils'agitdeprovoquerlemalaiseetla
honte chez le spectateur, l'artiste ou les deux en présentant un spectacle piteux, médiocre, dont on
puisse constamment douter qu'il ait la moindre valeur artistique; tu as aussi tout un travail sur le
kitsch, dont on se rapproche, qu'on frôle, qu'on peut parfois brièvement atteindre à condition de
signaler par une métanarration qu'on n'en est pas dupe. Enfin tu as une troisième tendance, c'est le
virtuel: c'est souvent des jeunes, très influencés par les mangas et l'heroic fantasy; beaucoup
commencentcommeça,puissereplientsurlapremièretendanceunefoisqu'ilssesontrenducompte
qu'onnepeutpasgagnersaviesurInternet.
–Jesupposequetunetesituesdansaucunedecestroistendances.
–J'aimebienlekitsch,parfois,jen'aipasforcémentenviedem'enmoquer.
–Lesélohimitesvontunpeuloindanscesens,non?»
Ilsourit.«Maisleprophètefaitçatoutàfaitinnocemment,iln'yaaucuneironiechezlui,c'est
beaucoupplussain…»Jeremarquaiaupassagequ'ilavaitdit«leprophète»toutnaturellement,sans
inflexion de voix particulière. Croyait-il vraiment aux Élohim? Son dé goût pour les productions
picturales du prophète devait parfois l'embarrasser, quand même; il y avait quelque chose chez ce
garçon qui m'échappait, il fallait que je fasse très attention si je ne voulais pas le braquer; je
commandaiuneautrebière.
«Aufond,c'estunequestiondedegré,reprit-il.Toutestkitsch,sil'onveut.Lamusiquedansson
ensemble est kitsch; l'art est kitsch, la littérature elle-même est kitsch. Toute émotion est kitsch,
pratiquementpardéfinition;maistouteréflexionaussi,etmêmedansunsenstouteaction.Laseule
chosequinesoitabsolumentpaskitsch,c'estlenéant.»
Il me laissa méditer quelque temps sur ces paroles avant de reprendre: «Ça t'intéresserait de
voircequejefais?»
Évidemment,j'acceptai.J'arrivaichezluiledimanchesuivant,endébutd'après-midi.Ilhabitait
un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d'une zone en pleine phase de «destruction créatrice»,
comme aurait dit Schumpeter: des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de
palissades; quelques carcasses d'immeubles, à des stades d'achèvement variés. Son pavillon de
meulière,quidevaitdaterdesannées1930,étaitleseulsurvivantdecetteépoque.Ilsortitsurlepas
delaportepourm'accueillir.«C'étaitlepavillondemesgrands-parents…medit-il.Magrand-mère
est morte il y a cinq ans; mon grand-père l'a suivie trois mois plus tard. Il est mort de chagrin, je
pense–çam'amêmesurprisqu'iltiennetroismois.»
Enpénétrantdanslasalleàmanger,j'eusuneespècedechoc.Jen'étaispasvraimentissudes
classespopulaires,contrairementàcequejemeplaisaisàrépéteràlongueurd'interviews;monpère
avait déjà accompli la première moitié, la plus difficile, de l'ascension sociale – il était devenu
cadre.Il n'empêche que je connaissais les classes populaires, j'avais eu l'occasion pendant toute
monenfance,chezmesonclesettantes,d'yêtreimmergé:jeconnaissaisleursensdelafamille,leur
sentimentaliténiaise,leurgoûtpourleschromosalpestresetlescollectionsdegrandsauteursreliés
enskaï.Toutyétait,danslepavillondeVincent,jusqu'auxphotosdansleurscadres,jusqu'aucachetéléphoneenveloursvert:iln'avaitvisiblementrienchangédepuislamortdesesgrands-parents.
Unpeumalàl'aise,jemelaissaiconduirejusqu'àunfauteuilavantderemarquer,accrochéau
mur, le seul élément de décoration qui ne datait peut-être pas du siècle précédent: une photo de
Vincent, assis à côté d'un grand téléviseur. Devant lui, sur une table basse, étaient posées deux
sculptures assez grossières, presque enfantines, représentant une miche de pain et un poisson. Sur
l'écran du téléviseur, en lettres géantes, s'affichait le message: «NOURRISSEZ LES GENS.
ORGANISEZ-LES.»
«C'estmapremièrepiècequiaitvraimenteudusuccès…commenta-t-il.Àmesdébutsj'étais
très influencé par Joseph Beuys, en particulier par l'action "ICH FUHRE BAADER-MEINHOF
DURCHDOKUMENTA."C'étaitenpleinmilieudesannées1970,àl'époqueoùlesterroristesdela
RoteArméeFraktionétaientrecherchésdanstoutel'Allemagne.LaDokumentadeKasselétaitalors
laplusimportanteexpositiond'artcontemporainmondiale;Beuysavaitaffichécemessageàl'entrée
pour indiquer qu'il se proposait de faire visiter l'exposition à Baader ou Meinhof le jour de leur
choixafindetransmuerleurénergierévolutionnaireenforcepositive,utilisableparl'ensembledela
société.Ilétaitabsolumentsincère,c'estencelaquerésidelabeautédelachose.Naturellement,ni
Baader ni Meinhof ne sont venus: d'une part ils considéraient l'art contemporain comme l'une des
formes de la décomposition bourgeoise, d'autre part ils craignaient un piège de la police – ce qui
étaitd'ailleurstoutàfaitpossible,laDokumentanejouissaitd'aucunstatutparticulier;maisBeuys,
dansl'étatdedéliremégalomaneoùilétaitalors,n'avaitprobablementmêmepassongéàl'existence
delapolice.
–JemesouviensdequelquechoseausujetdeDuchamp…Ungroupe,unebanderoleavecune
phrasedugenre:"LESILENCEDEMARCELDUCHAMPESTSURESTIMÉ."
–Toutàfait;saufquelaphraseoriginaleétaitenallemand.Maisc'estleprincipemêmedel'art
d'intervention: créer une parabole efficace, qui est reprise et narrée de manière plus ou moins
déforméepardestiers,afindemodifierparcontrecoupl'ensembledelasociété.»
J'étaisnaturellementunhommequiconnaissaitlavie,lasociétéetleschoses;j'enconnaissais
une version usuelle, limitée aux motivationsles plus courantes qui agitent la machine humaine; ma
visionétaitcelled'unobservateuracerbedesfaitsdesociété,d'unbalzacienmediumlight;c'était
unevisiondumondedanslaquelleVincentn'avaitaucuneplaceassignable,etpourlapremièrefois
depuisdesannées,pourlapremièrefoisenréalitédepuismarencontreavecIsabelle,jecommençais
à me sentir légèrement déstabilisé. Sa narration m'avait fait penser au matériel promotionnel de
«DEUX MOUCHES PLUS TARD», en particulier aux tee-shirts. Sur chacun d'entre eux était
impriméunecitationdu«Manueldecivilitépourpetitesfillesàl'usagedesmaisonsd'éducation»,de
PierreLouÿs,lalecturedechevetduhérosdufilm.Ilyavaitunedouzainedecitationsdifférentes;
lestee-shirtsétaientfabriquésdansunefibrenouvelle,scintillanteetunpeutransparente,trèslégère,
cequiavaitpermisd'enintégrerunsousblisterdanslenumérodeLolitaprécédantlasortiedufilm.
J'avais à cette occasion rencontré la successeuse d'Isabelle, une groovasse incompétente à peine
capabledesesouvenirdumotdepassedesonordinateur;çan'empêchaitpaslejournaldetourner.
Lacitationquej'avaischoisiepourLolitaétait:«Donnerdixsousàunpauvreparcequ'iln'apasde
pain,c'estparfait;maisluisucerlaqueueparcequ'iln'apasdemaîtresse,ceseraittrop:onn'yest
pasobligée.»
En somme, dis-je à Vincent, j'avais fait de l'art d'intervention sans le savoir. «Oui, oui…»
répondit-ilavecmalaise;jem'aperçusalors,nonsansgêne,qu'ilrougissait;c'étaitattendrissant,et
unpeumalsain.Jeprisconscienceenmêmetempsqu'aucunefemmen'avaitprobablementjamaismis
les pieds dans ce pavillon; le premier geste d'une femme aurait été de modifier la décoration, de
rangeraumoinsquelques-unsdecesobjetsquicréaientuneambiancenonseulementringarde,maisà
vraidireassezfunéraire.
«Cen'estplustellementfaciled'avoirdesrelations,àpartird'uncertainâge,jetrouve…»dit-il
commes'ilavaitdevinémespensées.«Onn'aplustellementl'occasiondesortir,nilegoût.Etpuisil
yabeaucoupdechosesàfaire,lesformalités,lesdémarches…lescourses,lelinge.Onabesoinde
plusdetempspours'occuperdesasanté,aussi,simplementpourmaintenirlecorpsàpeuprèsen
étatdemarche.Àpartird'uncertainâge,laviedevientadministrative–surtout.»
Jen'étaisplustellementhabituédepuisledépartd'Isabelleàparleràdesgensplusintelligents
que moi, capables de deviner le cours de mes pensées; ce qu'il venait de dire, surtout, était d'une
véracitéécrasante,etilyeutunmomentdegêne–lessujetssexuelsc'esttoujoursunpeulourd,je
crusbondeparlerpolitiquepourbadinerunpeu,ettoujourssurcethèmedel'artd'interventionjelui
racontai comment Lutte ouvrière, quelques jours après la chute du mur de Berlin, avait placardé à
Paris des dizaines d'affiches proclamant: «LE COMMUNISME EST TOUJOURS L'AVENIR DU
MONDE.»Ilm'écoutaaveccetteattention,cettegravitéenfantinequicommençaientàmeserrerle
cœuravantdeconclurequesil'actionétaitdotéed'unevraiepuissanceellen'avaitpourtantaucune
dimension poétique ni artistique, dans la mesure où Lutte ouvrière était avant tout un parti, une
machineidéologique,etquel'artétaittoujourscosaindividuelle;mêmelorsqu'ilétaitprotestation,il
n'avaitdevaleurques'ilétaitprotestationsolitaire.Ils'excusadesondogmatisme,sourittristement,
meproposa:«Onvavoircequejefais?C'estenbas…Jecroisqueceseraplusconcretaprès.»Je
melevaidufauteuil,lesuivisjusqu'àl'escalierquiouvraitdanslecouloirdel'entrée.«Enabattant
lescloisons,çam'adonnéunsous-soldevingtmètresdecôté;quatrecentsmètrescarrés,c'estbien
pourcequejefaisencemoment…»poursuivit-ild'unevoixincertaine.Jemesentaisdeplusenplus
malàl'aise:onm'avaitsouventparléshow-business,planmédias,microsociologieaussi;maisart,
jamais, et j'étais gagné par le pressentiment d'une chose nouvelle, dangereuse, mortelle
probablement;d'undomaineoùiln'yavait–unpeucommedansl'amour–àpeuprèsrienàgagner,
etpresquetoutàperdre.
Je posai le pied sur un sol plan, après la dernière marche, lâchai la rampe de l'escalier.
L'obscuritéétaittotale.Derrièremoi,Vincentactionnauncommutateur.
Des formes apparurent d'abord, clignotantes, indécises, comme une procession de minifantômes;puisunezones'éclairaàquelquesmètressurmagauche.Jenecomprenaisabsolumentpas
la direction de l'éclairage; la lumière semblait venir de l'espace lui-même. «L'ÉCLAIRAGE EST
UNE MÉTAPHYSIQUE…»: la phrase tourna quelques secondes dans ma tête, puis disparut. Je
m'approchai des objets. Un train entrait en gare dans une station d'eaux de l'Europe centrale. Les
montagnes enneigées, dans le lointain, étaient baignées par le soleil; des lacs scintillaient, des
alpages.Lesdemoisellesétaientravissantes,ellesportaientdesrobeslonguesetdesvoilettes.Les
messieurs souriaient en les saluant, soulevaient leur chapeau haut de forme. Tous avaient l'air
heureux. «LE MEILLEUR DU MONDE…»: la phrase scintilla quelques instants, puis disparut. La
locomotive fumait doucement, comme un gros animal gentil. Tout avait l'air équilibré, à sa place.
L'éclairage baissa doucement. Les verrières du casino reflétaient le soleil couchant, et tout plaisir
était empreint d'une honnêteté allemande. Puis l'obscurité se fit tout à fait, et une ligne sinueuse
apparutdansl'espace,forméedecœurstranslucidesenplastiquerouge,àdemiremplisd'unliquide
quivenaitbattreleursparois.Jesuivislalignedescœurs,etunenouvellescèneapparut:ils'agissait
cettefoisd'unmariageasiatique,célébrépeut-êtreàTaïwanouenCorée,dansunpaysdetoutefaçon
quiconnaissaitdepuispeularichesse.DesMercedesrosépâledéposaientlesinvitéssurleparvis
d'unecathédralenéo-gothique;lemari,vêtud'unsmokingblanc,avançaitdanslesairs,àunmètreaudessus du sol, son petit doigt entre la cé avec celui de sa promise. Des bouddhas chinois ventrus,
entourés d'ampoules électriques multicolores, tressaillaient d'allégresse. Une musique souple et
bizarreaugmentaitlentement,cependantquelesmariéss'élevaientdanslesairsavantdesurplomber
l'assistance–ilsétaientàprésentàlahauteurdelarosacedelacathédrale.Ilséchangèrentunlong
baiser,àlafoisvirginaletlabial,souslesapplaudissementsdel'assistance–jevoyaiss'agiterles
petitesmains.Danslefonddestraiteurssoulevaientlescouverclesdeplatsfumants,àlasurfacedu
riz les légumesformaient de petites taches de couleur. Des pétardséclatèrent, il y eut un appel de
trompettes.
L'obscuritésefitànouveauetjesuivisuncheminplusflou,commetracédanslesbois,j'étais
entouré de frôlements dorés et verts. Des chiens s'ébattaient dans la clairière des anges, ils se
roulaientdanslesoleil.Plustardleschiensétaientavecleursmaîtres,lesprotégeantdeleurregard
d'amour,etplustardilsétaientmorts,depetitesstèless'élevaientdanslaclairièrepourcommémorer
l'amour,lespromenadesdanslesoleil,etlajoiepartagée.Aucunchienn'étaitoublié:leurphotoen
reliefdécoraitlesstèlesaupieddesquelleslesmaîtresavaientdéposéleursjouetsfavoris.C'étaitun
monumentjoyeux,donttoutelarmeétaitabsente.
Dansladistanceseformaient,commesuspendusàdesrideauxtremblants,desmotsenlettres
dorées.Ilyavaitlemot«AMOUR»,lemot«BONTÉ»,lemot«TENDRESSE»,lemot«FIDÉLITÉ»,
lemot«BONHEUR».Partisdunoirtotalilsévoluaient,àtraversdesnuancesd'ormat,jusqu'àune
luminosité aveuglante; puis ils retombaient alternativement dans la nuit, mais en se succédant dans
leur montée vers la lumière, de sorte qu'ils semblaient s'engendrer l'un l'autre. Je poursuivis mon
cheminàtraverslesous-sol,guidéparl'éclairagequiilluminaitsuccessivementtouslescoinsdela
pièce.Ilyeutd'autresscènes,d'autresvisions,sibienquejeperdispeuàpeulanotiondutempset
quejen'enretrouvailapleineconsciencequ'unefoisremonté,assissurunbancdejardinenosier
danscequiavaitpuêtreuneterrasseouunjardind'hiver.Lanuittombaitsurlepaysagedeterrains
vagues; Vincent avait allumé une grosse lampe à abat-jour. J'étais visiblement secoué, il me servit
sansquej'aiebesoindeluidemanderunverredecognac.
«Leproblème…dit-il,c'estquejenepeuxplusvraimentexposer,ilyatropderéglages,c'est
presque impossible à transporter. Quelqu'un est venu de la Délégation des arts plastiques; ils
envisagentd'acheterlepavillon,peut-êtrederéaliserdesvidéosetdelesvendre.»
Je comprisqu'il abordait l'aspect pratique ou financier deschoses par pure politesse, afin de
permettreàlaconversationdereprendreuncoursnormal–ilestbienévidentquedanssasituation,à
la limite émotionnelle de la survie, les questions matérielles ne pouvaient plus avoir qu'un poids
limité.J'échouaiàluirépondre,dodelinaidelatête,meresservisunverredecognac;samaîtrisede
soiàcemomentmeparuteffrayante.Ilrepritlaparole:
«Ilyaunephrasecélèbrequidiviselesartistesendeuxcatégories:lesrévolutionnairesetles
décorateurs.Disonsquej'aichoisilecampdesdécorateurs.Enfinjen'aipastellementeulechoix,
c'estlemondequiadécidépourmoi.JemesouviensdemapremièreexpositionàNewYork,àla
galerie Saatchi, pour l'action "FEED THE PEOPLE. ORGANIZE THEM" – ils avaient traduit le
titre. J'étais assez impressionné, c'était la première fois depuis longtemps qu'un artiste français
exposait dans une galerie new-yorkaise importante. En même temps j'étais un révolutionnaire à
l'époque,etj'étaispersuadédelavaleurrévolutionnairedemontravail.C'étaitunhivertrèsfroidà
NewYork,touslesmatinsonretrouvaitdanslesruesdesvagabondsmorts,gelés;j'étaispersuadé
quelesgensallaientchangerd'attitudeaussitôtaprèsavoirvumontravail:qu'ilsallaientsortirdans
larueetsuivretrèsexactementlaconsigneinscritesurletéléviseur.Bienentendu,riendetoutçane
s'est produit: les gens venaient, hochaient la tête, échangeaient des propos intelligents, puis
repartaient.
«Je suppose que les révolutionnaires sont ceux qui sont capables d'assumer la brutalité du
monde,etdeluirépondreavecunebrutalitéaccrue.Jen'avaissimplementpascetypedecourage.
J'étaisambitieux,pourtant,etilestpossiblequelesdécorateurssoientaufondplusambitieuxqueles
révolutionnaires.AvantDuchamp,l'artisteavaitpourbutultimedeproposerunevisiondumondeà
la fois personnelle et exacte, c'est-à-dire émouvante; c'était déjàune ambition énorme. Depuis
Duchamp, l'artiste ne se contente plus de proposer une vision du monde, il cherche à créer son
propremonde;ilesttrèsexactementlerivaldeDieu.JesuisDieudansmonsous-sol.J'aichoiside
créerunpetitmonde,facile,oùl'onnerencontrequelebonheur.Jesuisparfaitementconscientde
l'aspectrégressifdemontravail;jesaisqu'onpeutlecompareràl'attitudedecesadolescentsquiau
lieud'affronterlesproblèmesdel'adolescenceseplongentdansleurcollectiondetimbres,dansleur
herbieroudansn'importequelpetitmondechatoyantetlimité,auxcouleursvives.Personnen'osera
me le dire en face, j'ai de bonnes critiques dans Art Press, comme dans la plupart des médias
européens;maisj'ailuleméprisdansleregarddelafillequiestvenuedelaDélégationdesarts
plastiques. Elle était maigre, vêtue de cuir blanc, le teint presque bistre, très sexuelle; j'ai tout de
suitecomprisqu'ellemeconsidéraitcommeunpetitenfantinfirme,ettrèsmalade.Elleavaitraison:
jesuisuntoutpetitenfantinfirme,trèsmalade,etquinepeutpasvivre.Jenepeuxpasassumerla
brutalitédumonde;jen'yarrivetoutsimplementpas.»
DeretourauLutetia,j'eusquelquesdifficultésàtrouverlesommeil.Detouteévidence,Vincent
avait oublié quelqu'un dans ses catégories. Comme le révolutionnaire l'humoriste assumait la
brutalité du monde, et lui répondait avec une brutalité accrue. Le résultat de son action n'était
cependant pas de transformer le monde, mais de le rendre acceptable en transmuant la violence,
nécessaire à toute action révolutionnaire, en rire – accessoirement, aussi, de se faire pas mal de
thune.Ensomme,commetouslesbouffonsdepuisl'origine,j'étaisunesortedecollabo.J'évitaisau
monde des révolutions douloureuses et inutiles – puisque la racine de tout mal était biologique, et
indépendanted'aucunetransformationsocialeimaginable;j'établissaislaclarté,j'interdisaisl'action,
j'éradiquaisl'espérance;monbilanétaitmitigé.
Enquelquesminutesjepassaienrevuel'ensembledemacarrière,cinématographiquesurtout.
Racisme, pédophilie, cannibalisme, parricide, actes de torture et de barbarie: en moins d'une
décennie,j'avaisécrémélaquasi-totalitédescréneauxporteurs.Ilétaitquandmêmecurieux,medisjeunefoisdeplus,quel'alliancedelaméchancetéetdurireaitétéconsidéréecommesinovatrice
parlesmilieuxducinéma;ilsnedevaientpassouventlireBaudelaire,danslaprofession.
Restait la pornographie, sur laquelle tout le monde s'était cassé les dents. La chose semblait
jusqu'à présent résister à toute tentative de sophistication. Ni la virtuosité des mouvements de
caméra, ni leraffinement des éclairages n'apportaient le moindre atout:ils semblaientaucontraire
constituerdeshandicaps.Unetentativeplus«Dogma»,avecdescamérasDVetdesimagesdevidéosurveillance, n'obtint pas davantage de succès: les gens voulaient des images nettes. Laides, mais
nettes. Non seulement les tentatives pour une «pornographie de qualité» avaient sombré dans le
ridicule,maiselless'étaientsoldéespard'unanimesfiascoscommerciaux.Ensomme,levieiladage
desdirecteursdemarketing:«Cen'estpasparcequelesgenspréfèrentlesproduitsdebasequ'ils
n'achèterontpasnosproduitsdeluxe»semblaitcettefoisbattuenbrèche,etlesecteur,pourtantun
despluslucratifsdelaprofession,restaitauxmainsd'obscurstâcheronshongrois,voirelettons.À
l'époqueoùjeréalisais«BROUTE-MOILABANDEDEGAZA»,j'avaispassépourmedocumenter
unaprès-midisurletournaged'undesderniersréalisateursfrançaisenactivité,uncertainFerdinand
Cabarel. Cela n'avait pas été un après-midi inutile – sur le plan humain s'entend. Malgré son
patronyme très Sud-Ouest, Ferdinand Cabarel ressemblait à un ancien roadie d'AC/DC: une peau
blanchâtre,descheveuxgrasetsales,untee-shirt«Fuckyourcunts»,desbaguesàtêtedemort.Jeme
suistoutdesuiteditquej'avaisrarementvuunconpareil.Ilparvenaituniquementàsurvivregrâce
auxcadencesridiculesqu'ilimposaitàseséquipes–ilmettaitenboîteàpeuprèsquaranteminutes
utilisablesparjour,toutenassurantlesphotosdepromotionpourHotVideo,etpassaitdesurcroît
pour un intello dans la profession, affirmant ainsi travailler dans l'urgence. Je passe sur les
dialogues («Je t'excite, hein, ma salope. – Tu m'excites, oui, mon salaud»), je passe aussi sur la
modicitédesindicationsscéniques(«Maintenant,c'estunedouble»indiquaitévidemment,àtoutle
monde, que l'actrice allait se prêter à une double pénétration), ce qui m'avait surtout frappé est
l'incroyable mépris avec lequel il traitait ses acteurs, en particulier de sexe mâle. C'est sans la
moindre ironie, sans le moindre second degré que Cabarel gueulait à l'adresse de son personnel,
danssonmégaphone,deschosescomme:«Sivousbandezpas,lesmecs,vousserezpaspayés!»ou:
«S'iléjacule,l'autre,ildégage…»L'actricedisposaitaumoinsd'unmanteaudefaussefourrurepour
recouvrirsanuditéentredeuxprises;lesacteurs,eux,s'ilsvoulaientseréchauffer,devaientamener
leurs couvertures. Après tout c'était l'actrice que les spectateurs mâles iraient voir, c'était elle qui
feraitpeut-êtreunjourlacouverturedeHotVideo;lesacteurs,eux,étaientsimplementtraitéscomme
desbitessurpattes.J'apprisdesurcroît(aveccertainesdifficultés–lesFrançais,onlesait,n'aiment
pas parler de leur salaire) que si l'actrice était payée cinq cents euros par jour de tournage, eux
devaient se contenter de cent cinquante. Ils ne faisaient même pas ce métier pour l'argent: aussi
incroyable,aussipathétiquequecelapuisseparaître,ilsfaisaientcemétierpourbaiserdesnanas.
Jemesouvenaisenparticulierdelascènedansleparkingsouterrain:ongrelottait,etenconsidérant
ces deux types, Fred et Benjamin (l'un était lieutenant de sapeurs-pompiers, l'autre agent
administratif), qui s'astiquaient mélancoliquement pour être en forme au moment de la double, je
m'étais dit que les hommes étaient vraiment de braves bêtes, parfois, dès qu'il était question de la
chatte.
Ce peu reluisant souvenir me conduisit vers la fin de la nuit, à l'issue d'une insomnie quasitotale, à jeter les bases d'un scénario que j'intitulai provisoirement «LES ÉCHANGISTES DE
L'AUTOROUTE», et qui devait me permettre de combiner astucieusement les avantages
commerciaux de la pornographie et ceux de l'ultraviolence. Dans la matinée, tout en dévorant des
browniesaubarduLutetia,j'écrivislaséquenceprégénérique.
Uneénormelimousinenoire(peut-êtreunePackarddesannées1960)roulaitàfaibleallurele
long d'une route de campagne, au milieu de prairies et de buissons de genêts d'un jaune vif (je
pensaistournerenEspagne,probablementdanslarégiondesHurdes,trèsjolieaumoisdemai);elle
émettaitenroulantungrondementsourd(genre:bombardierquirentreàsabase).
Au milieu d'une prairie, un couple faisait l'amour en pleine nature (c'était une prairie très
fleurie, à l'herbe haute, avec des coquelicots, des bleuets et des fleurs jaunes dont le nom
m'échappaitsurlemoment,maisjenotaienmarge:«Forcersurlesfleursjaunes»).Lajupedelafille
était retroussée, son tee-shirt relevé au-dessus de ses seins, en résumé elle avait l'air d'une belle
salope.Ayantdégrafélepantalondel'homme,ellelegratifiaitd'unefellation.Untracteurquitournait
auralentidanslefondducadrelaissaitaccroirequ'onavaitaffaireàuncoupled'agriculteurs.Une
petite pipe entre deux labours, le Sacre du Printemps, etc. Un travelling arrière nous informait
cependantbienvitequelesdeuxtourtereauxs'ébattaientdanslechampd'unecaméra,etqu'onavait
en réalité affaire au tournage d'un film pornographique – probablement d'assez haut de gamme,
puisqu'ilyavaituneéquipecomplète.
LalimousinePackards'arrêtait,surplombantlaprairie,etdeuxexécuteursensortaient,vêtusde
costumescroisésnoirs.Sanspitié,ilsmitraillaientlejeunecoupleetl'équipe.J'hésitai,puisbarrai
«mitraillaient»:ilvalaitmieuxundispositifplusoriginal,parexempleunlanceurdedisquesd'acier
acérésquitourbillonneraientdansl'atmosphèrepoursectionnerleschairs,enparticuliercellesdes
deuxamants.Ilnefallaitpaslésiner,avoirlabitetranchéenetdanslagorgedelafille,etc.;enfin,il
fallaitcequemondirecteurdeproductionsur«DIOGÈNELECYNIQUE»auraitappelédesimages
unpeusympa.Jenotaienmarge:«prévoirundispositifarrache-couilles».
À la fin de la séquence, un homme gras, aux cheveux très noirs, au visage luisant et troué de
petitevérole,égalementvêtud'uncostumecroisénoir,sortaitdel'arrièredelavoitureencompagnie
d'unvieillardsquelettiqueetsinistre,àlaWilliamBurroughs,dontlecorpsflottaitdansunpardessus
gris. Celui-ci contemplait le carnage (lambeaux de chair rouges dans la prairie, fleurs jaunes,
hommesencostumenoir),soupiraitlégèrementetsetournaitpourdireàsoncompagnon:«A moral
duty,John.»
À la suite de différents massacres perpétrés le plus souvent sur des couples jeunes, voire
adolescents, il s'avérait que ces peu recommandables drilles étaient membres d'une association de
catholiquesintégristes,peut-êtreaffiliéeàl'OpusDei;cettepointecontreleretourdel'ordremoral
devait, dans mon esprit, me valoir la sympathie de la critique de gauche. Un peu plus tard, il
apparaissait cependant que les tueurs étaient eux-mêmes filmés par une seconde équipe, et que le
véritable but de l'affaire était la commercialisation non pas de films pornos, mais d'images
d'ultraviolence.Récitdanslerécit,filmdanslefilm,etc.Unprojetbéton.
Ensomme,commejeledisàmonagentlesoirmême,j'avançais,jetravaillais,enfinj'étaisen
train de retrouver mon rythme; il s'en déclara heureux, m'avoua qu'il s'était inquiété. Jusqu'à un
certainpoint,j'étaissincère.Cen'estquedeuxjoursplustard,enreprenantl'avionpourl'Espagne,
quejemerendiscomptequejenetermineraisjamaiscescénario–sansmêmeparlerdeleréaliser.
Ilyaunecertaineagitationsociale,àParis,quivousdonnel'illusiond'avoirdesprojets;deretourà
SanJosé,jelesavais,j'allaismepétrifiercomplètement.J'avaisbeaufairel'élégant,j'étaisentrain
demerecroquevillercommeunvieuxsinge;jemesentaisamenuisé,amoindriau-delàdupossible;
mes marmottements et mes murmures étaient déjà ceux d'un vieillard. J'avais quarante-sept ans
maintenant,celafaisaittrenteansquej'avaisentreprisdefaireriremessemblables;àprésentj'étais
fini,lessivé,inerte.Lepétillementdecuriositéquisubsistaitencoredansleregardquejeportaissur
lemondeallaitbientôts'éteindre,etjeseraiscommelespierres,unevaguesouffranceenplus.Ma
carrièren'avaitpasétéunéchec,commercialementtoutdumoins:sil'onagresselemondeavecune
violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric; mais jamais, jamais il ne vous redonne la
joie.
DANIEL24,11
CommeprobablementMarie22aumêmeâge,Marie23estunenéo-humaineenjouée,gracieuse.
Mêmesilevieillissementn'apaspournouslecaractèretragiquequ'ilavaitpourleshumainsdela
dernière période, il n'est pas exempt de certaines souffrances. Celles-ci sont modérées, comme le
sontnosjoies;encoresubsiste-t-ildesvariationsindividuelles.Marie22,parexemple,sembleavoir
étéparmomentsétrangementprochedel'humanité,commeentémoignecemessage,pasdutoutdans
le ton néo-humain, qu'elle ne m'a finalement pas adressé (c'est Marie23 qui l'a retrouvé hier en
consultantsesarchives):
Unevieillefemmedésespérée,
Aunezcrochu
Danssonmanteaudepluie
TraverselaplaceSaint-Pierre.
37510,236,43725,82556. Des êtres humains chauves, vieux, raisonnables, vêtus de gris, se
croisent à quelques mètres de distance dans leurs fauteuils roulants. Ils circulent dans un espace
immense,grisetnu–iln'yapasdeciel,pasd'horizon,rien;iln'yaquedugris.Chacunmarmotteen
lui-même, la tête rentrée dans les épaules, sans remarquer les autres, sans même prêter attention à
l'espace.Unexamenplusattentifrévèlequeleplansurlequelilsprogressentestfaiblementincliné;
de légères dénivellations forment un réseau de courbes de niveau qui guide la progression des
fauteuils,etdoitnormalementempêchertoutepossibilitéderencontre.
J'ai l'impression que Marie22 a souhaité, en réalisant cette image, exprimer ce que
ressentiraientleshumainsdel'ancienneraces'ilssetrouvaientconfrontésàlaréalitéobjectivede
nos vies – ce qui n'est pas le cas des sauvages: même s'ils circulent entre nos résidences, s'ils
apprennent vite à s'en tenir éloignés, rien ne leur permet d'imaginer les conditions réelles,
technologiques,denosexistences.
Soncommentaireentémoigne,Marie22semblemêmeenêtrevenue,surlafin,àéprouverune
certainecommisérationpourlessauvages.CelapourraitlarapprocherdePaul24,aveclequelellea
par ailleurs entretenu une correspondance soutenue; mais alors que Paul24 trouve des accents
schopenhaueriens pour évoquer l'absurdité de l'existence des sauvages, entièrement vouée à la
souffrance,etpourappelersureuxlabénédictiond'unemortrapide,Marie22vajusqu'àenvisager
queleurdestinauraitpuêtredifférent,etqu'ilsauraientpu,danscertainescirconstances,connaître
une fin moins tragique. Il a pourtant été maintes fois démontré que la douleur physique qui
accompagnaitl'existencedeshumainsleurétaitconsubstantielle,qu'elleétaitlaconséquencedirecte
d'une organisation inadéquate de leur système nerveux, de même que leur incapacité à établir des
relationsinterindividuellessurunautremodequeceluidel'affrontementrésultaitd'uneinsuffisance
relative de leurs instincts sociaux par rapport à la complexité des sociétés que leurs moyens
intellectuels leur permettaient de fonder – c'était déjà patent dans le cas d'une tribu de taille
moyenne,sansparlerdecesconglomératsgéantsquidevaientresterassociésauxpremièresétapes
deladisparitioneffective.
L'intelligencepermetladominationdumonde;ellenepouvaitapparaîtrequ'àl'intérieurd'une
espèce sociale, et par l'intermédiaire du langage. Cette même sociabilité qui avait permis
l'apparitiondel'intelligencedevaitplustardentraversondéveloppement–unefoisquefurentmises
aupointlestechnologiesdelatransmissionartificielle.Ladisparitiondelaviesocialeétaitlavoie,
enseignelaSœursuprême.Iln'enrestepasmoinsqueladisparitiondetoutcontactphysiqueentre
néo-humains a pu avoir, a encore parfois le caractère d'une ascèse; c'est d'ailleurs le terme même
qu'emploielaSœursuprêmedanssesmessages,selonleurformulationintermédiairetoutdumoins.
Danslesmessagesquej'aimoi-mêmeadressésàMarie22,ilenestcertainsquirelèventdel'affectif
bien plus que du cognitif, ou du propositionnel. Sans aller jusqu'à éprouver pour elle ce que les
humainsqualifiaientdunomdedésir,j'aipuparfoismelaisserbrièvemententraînersurlapentedu
sentiment.
Lapeaufragile,glabre,malirriguéedeshumainsressentaitaffreusementlevidedescaresses.
Unemeilleurecirculationdesvaisseauxsanguinscutanés,unelégèrediminutiondelasensibilitédes
fibresnerveusesdetypeLontpermis,dèslespremièresgénérationsnéohumaines,dediminuerles
souffrancesliéesàl'absencedecontact.Ilrestequej'envisageraisdifficilementdevivreunejournée
entière sans passer ma main dans le pelage de Fox, sans ressentir la chaleur de son petit corps
aimant. Cette nécessité ne diminue pas à mesure que mes forces déclinent, j'ai même l'impression
qu'ellesefaitpluspressante.Foxlesent,demandemoinsàjouer,seblottitcontremoi,posesatête
surmesgenoux;nousdemeuronsdesnuitsentièresdanscetteposition–rienn'égaleladouceurdu
sommeillorsqu'ilseproduitenprésencedel'êtreaimé.Puislejourrevient,montesurlarésidence;
je prépare la gamelle de Fox, je me fais du café. Je sais à présent que je n'achèverai pas mon
commentaire. Je quitterai sans vrai regret une existence qui ne m'apportait aucune joie effective.
Considérant le trépas, nous avons atteint à l'état d'esprit qui était, selon les textes des moines de
Ceylan, celui que recherchaient les bouddhistes du Petit Véhicule; notre vie au moment de sa
disparition«alecaractèred'unebougiequ'onsouffle».Nouspouvonsdireaussi,pourreprendreles
paroles de la Sœur suprême, que nos générations se succèdent «comme les pages d'un livre qu'on
feuillette».
Marie23m'adresseplusieursmessages,quejelaissesansréponse.CeseralerôledeDaniel25
de prolonger, s'il le souhaite, le contact. Un froid léger envahit mes extrémités; c'est le signe que
j'entre dans les dernières heures. Fox le sent, pousse de petits gémissements, lèche mes orteils.
Plusieursfoisdéjàj'aivuFoxmourir,avantd'êtreremplacéparsonsemblable;j'aiconnulesyeux
quiseferment,lerythmecardiaquequis'interromptsansaltérerlapaixprofonde,animale,dubeau
regardbrun.Jenepeuxentrerdanscettesagesse,aucunnéo-humainnepourraréellementyparvenir;
je ne peux que m'en approcher, ralentir volontairement le rythme de ma respiration et de mes
projectionsmentales.
Le soleil monte encore, atteint son zénith; le froid, pourtant, se fait de plus en plus vif. Des
souvenirs peu marqués apparaissent brièvement, puis s'effacent.Je sais quemon ascèse n'aurapas
étéinutile;jesaisquejeparticiperaiàl'essencedesFuturs.
Lesprojectionsmentales,ellesaussi,disparaissent.Ilrestequelquesminutes,probablement.Je
neressensriend'autrequ'unetrèslégèretristesse.
deuxièmepartie.COMMENTAIREDEDANIEL25
DANIEL1,12
Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu'après l'avoir
perdu.Puisvientunâge,unâgesecond,oùl'onsaitdéjà,aumomentoùl'oncommenceàvivreun
bonheur,quel'onva,auboutducompte,leperdre.LorsquejerencontraiBelle,jecomprisqueje
venaisd'entrerdanscetâgesecond.Jecompriségalementquejen'avaispasatteintl'âgetiers,celui
delavieillessevéritable,oùl'anticipationdelapertedubonheurempêchemêmedelevivre.
Pour parler de Belle je dirai simplement, sans exagération ni métaphore, qu'elle m'a rendu la
vie.Ensacompagnie,j'aivécudesmomentsdebonheurintense.Cettephrasesisimple,c'étaitpeutêtre la première fois que j'avais l'occasion de la prononcer. J'ai vécu des moments de bonheur
intense.C'étaitàl'intérieurd'elle,ouunpeuàcôté;c'étaitquandj'étaisàl'intérieurd'elle,ouunpeu
avant,ouunpeuaprès.Letemps,àcestade,restaitencoreprésent;ilyavaitdelongsmomentsoù
plus rien ne bougeait, et puis tout retombait dans un «et puis». Plus tard, quelques semaines après
notre rencontre, ces moments heureux ont fusionné, se sont rejoints; et ma vie entière, dans sa
présence,soussonregard,estdevenuebonheur.
Belle,enréalité,s'appelaitEsther.Jenel'aijamaisappeléeBelle–jamaisensaprésence.
Cefutuneétrangehistoire.Déchirante,sidéchirante,maBelle.Etleplusétrangeestsansdoute
quejen'enaiepasétéréellementsurpris.Sansdouteavais-jeeutendance,dansmesrapportsavec
lesgens(j'aifailliécrire:«dansmesrapportsofficielsaveclesgens»;etc'estunpeucela,eneffet),
sans doute avais-je eu tendance à surestimer mon état de désespoir. Quelque chose en moi savait
donc,avaittoujourssuquejefiniraisparrencontrerl'amour–jeparledel'amourpartagé,leseulqui
vaille, le seul qui puisse effectivement nous conduire à un ordre de perceptions différent, où
l'individualité se fissure, où les conditions du monde apparaissent modifiées, et sa continuation
légitime.Jen'avaispourtantriend'unnaïf;jesavaisquelaplupartdesgensnaissent,vieillissentet
meurent sans avoir connu l'amour. Peu après l'épidémie dite de la «vache folle», de nouvelles
normesfurentpromulguéesdansledomainedelatraçabilitédelaviandebovine.Danslesrayons
boucheriedessupermarchés,danslesétablissementsderestaurationrapide,onputvoirapparaître
depetitesétiquettes,engénéralainsilibellées:«NéetélevéenFrance.AbattuenFrance.»Unevie
simple,eneffet.
Sil'ons'entientauxcirconstances,ledébutdenotrehistoirefutd'unebanalitéextrême.J'avais
quarante-septansaumomentdenotrerencontre,etellevingt-deux.J'étaisriche,elleétaitbelle.En
pluselleétaitactrice,etlesréalisateursdefilmscouchentavecleursactrices,c'estconnu;certains
films, même, ne paraissent pas avoir d'autre motivation essentielle. Pouvait-on, ceci dit, me
considérer comme un réalisateur de films? En tant que réalisateur je n'avais que «DEUX
MOUCHESPLUSTARD»àmonactif,etjem'apprêtaisàrenonceràréaliser«LESÉCHANGISTES
DEL'AUTOROUTE»,enfaitj'yavaismêmedéjàrenoncéaumomentoùjerevinsdeParis,quandle
taxi s'arrêta devant ma résidence de San José je sentis sans risque d'erreur que je n'avais plus la
force,etquejen'allaispasdonnersuiteàceprojet,pasplusqu'àaucunautre.Leschoses,cependant,
avaient suivi leur cours, et j'étais attendu par une dizaine de fax de producteurs européens qui
souhaitaientensavoirunpeuplus.Manoted'intentionselimitaitàunephrase:«Réunirlesavantages
commerciaux de la pornographie et de Pultraviolence.» Ce n'était pas une note d'intention, tout au
plusunpitch,maisc'étaitbien,m'avaitditmonagent,beaucoupdejeunesréalisateursprocédaient
commeçaaujourd'hui,j'étaissanslevouloirunprofessionnelmoderne.IlyavaitaussitroisDVD
émanantdesprincipauxagentsartistiquesespagnols;j'avaiscommencéàprospecter,enindiquantque
lefilmavaitun«éventuelcontenusexuel».
Voilà,c'estainsiqu'adébutélaplusgrandehistoired'amourdemavie:demanièreprévisible,
convenue,etmêmesil'onveutvulgaire.Jemepréparaiaumicroondesunplatd'ArrozTrèsDelicias,
introduisisunDVDauhasarddanslelecteur.Pendantqueleplatchauffait,j'eusletempsd'éliminer
les trois premières filles. Au bout de deux minutes il y eut une sonnerie, je retirai le plat du four,
rajoutaidelapuréedepimentsSuziWeng;enmêmetemps,surl'écrangéantdanslefonddusalon,
démarraitlabande-annonced'Esther.
Jepassairapidementsurlesdeuxpremièresscènes,extraitesd'unesitcomquelconqueetd'un
feuilleton policier sans doute encore plus médiocre; mon attention, cependant, avait été attirée par
quelquechose,j'avaisledoigtsurlatélécommande,etaumomentdelasecondetransitionj'appuyai
aussitôtpourrepasserenvitessenormale.
Elleétaitnue,debout,dansunepièceassezpeudéfinissable–sansdoutel'atelierdel'artiste.
Danslapremièreimage,elleétaitéclabousséeparunjetdepeinturejaune–celuiquiprojetaitla
peinture était hors champ. On la retrouvait ensuite allongée au milieu d'une mare éblouissante de
peinturejaune.L'artiste-onnevoyaitquesesbras–versaitsurelleunseaudepeinturebleue,puis
l'étalaitsursonventreetsursesseins;elleregardaitdanssadirectionavecunamusementconfiant.Il
laguidaitenlaprenantparlamain,elleseretournaitsurleventre,ilversaitànouveaudelapeinture
aucreuxdesesreins,l'étalaitsursondosetsursesfesses;sesfessesbougeaient,accompagnaientle
mouvementdesmains.Ilyavaitdanssonvisage,danschacundesesgestesuneinnocence,unegrâce
sensuellebouleversantes.
Jeconnaissaislestravauxd'YvesKlein,jem'étaisdocumentédepuismarencontreavecVincent,
jesavaisquecetteactionn'avaitriend'originalnid'intéressantsurleplanartistique;maisquisonge
encoreàl'artlorsquelebonheurestpossible?J'airegardél'extraitdixfoisdesuite:jebandais,c'est
certain, mais je crois que j'ai compris beaucoup de choses, aussi, dès ces premières minutes. J'ai
compris que j'allais aimer Esther, que j'allais l'aimer avec violence, sans précaution ni espoir de
retour. J'ai compris que cette histoire serait si forte qu'elle pourrait me tuer, qu'elle allait même
probablement me tuer dès qu'Esther cesserait de m'aimer parce que quand même il y a certaines
limites,chacund'entrenousabeauavoirunecertainecapacitéderésistanceonfinittousparmourir
d'amour,ouplutôtd'absenced'amour,c'estauboutducompteinéluctablementmortel.Oui,biendes
choses étaient déjà déterminées dès cespremières minutes, le processus était déjàbienengagé. Je
pouvais encore l'interrompre, je pouvais éviter de rencontrer Esther, détruire ce DVD, partir en
voyagetrèsloin,maisenpratiquej'appelaisonagentdèslelendemain.Naturellementilfutravi,oui
c'estpossible,jecroisqu'ellenefaitrienencemoment,laconjoncturevouslesavezmieuxquemoi
n'est pas simple, nous n'avons jamais travaillé ensemble? dites-moi si je me trompe, ce sera un
plaisir un plaisir -«DEUX MOUCHES PLUS TARD» avait décidément eu un certain écho partout
ailleurs qu'en France, il parlait un anglais tout à fait correct, et plus généralement l'Espagne se
modernisaitavecunerapiditésurprenante.
Notrepremierrendez-vouseutlieudansunbardelaCalleObispodeLéon,unbarassezgrand,
asseztypique,avecdesboiseriessombresetdestapas-jeluiétaisplutôtreconnaissantden'avoir
paschoisiunPlanetHollywood.J'arrivaiavecdixminutesderetard,etàpartirdumomentoùelle
levalesyeuxversmoiilnefutplusquestiondelibrearbitre,nousétionsdéjàdansl'étantdonné.Je
m'assisenfaced'ellesurlabanquetteunpeuaveclamêmesensationquej'avaiseuequelquesannées
plus tôt lorsque j'avais subi une anesthésie générale: l'impression d'un départ léger, consenti,
l'intuitionqu'auboutducomptelamortseraitunechosetrèssimple.Elleportaitunjeanserré,taille
basse,etuntoprosémoulantquilaissaitsesépaulesàdécouvert.Aumomentoùelleselevapour
allercommanderj'aperçussonstring,roséégalement,quidépassaitdujean,etjememisàbander.
Lorsqu'ellerevintducomptoir,j'eusbeaucoupdemalàdétachermesyeuxdesonnombril.Elles'en
renditcompte,sourit,s'assitàcôtédemoisurlabanquette.Avecsescheveuxblondclairetsapeau
très blanche, elle ne ressemblait pas vraiment à une Espagnole typique – j'aurais dit, plutôt, à une
Russe.Elleavaitdejolisyeuxbruns,attentifs,etjenemesouviensplustrèsbiendemespremières
parolesmaisjecroisquej'aiindiquépresqueimmédiatementquej'allaisrenonceràmonprojetde
film.Elleenparutsurprise,plusqueréellementdéçue.Ellemedemandapourquoi.
Aufondjen'ensavaisrien,etilmesemblealorsm'êtrelancédansuneexplicationassezlongue,
quiremontaitàl'âgequ'elleavaitàprésent–sonagentm'avaitdéjàditqu'elleavaitvingt-deuxans.
Il en ressortait que j'avais mené une vie plutôt triste, solitaire, marquée par un labeur acharné,
entrecoupée par de fréquentes périodes de dépression. Les mots me venaient facilement, je
m'exprimais en anglais, de temps en temps elle me faisait répéter une phrase. En somme j'allais
renoncernonseulementàcefilmmaisàpeuprèsàtout,dis-jepourconclure;jeneressentaisenmoi
pluslamoindreambition,ragedevaincreniquoiquecesoitdecegenre,ilmesemblaitcettefois
quej'étaisvraimentfatigué.
Ellemeregardaavecperplexité,commesilemotluiparaissaitmalchoisi.Pourtantc'étaitcela,
peut-êtrepasunefatiguephysique,dansmoncasc'étaitplutôtnerveux,maisya-t-ilunedifférence?
«Jen'aipluslafoi…»dis-jefinalement.
«Maybe it's better…» dit-elle; puis elle posa une main sur mon sexe. En enfonçant sa tête au
creuxdemonépaule,ellepressadoucementlabiteentresesdoigts.
Dans la chambre d'hôtel, elle m'en dit un peu plus sur sa vie. Certes, on pouvait la qualifier
d'actrice, elle avait joué dans des sitcoms, des feuilletons policiers – où en général elle se faisait
violeretétranglerpardespsychopathesplusoumoinsnombreux-,quelquespublicitésaussi.Elle
avaitmêmetenulerôleprincipaldansunlongmétrageespagnol,maislefilmn'étaitpasencoresorti,
et de toute façon c'était un mauvais film; le cinéma espagnol, selon elle, était condamné à brève
échéance.
Ellepouvaitpartiràl'étranger,dis-je,enFranceparexempleonfaisaitencoredesfilms.Oui,
maisellenesavaitpassielleétaitunebonneactrice,nid'ailleurssielleavaitenvied'êtreactrice.
EnEspagneelleréussissaitàtravaillerdetempsentemps,grâceàsonphysiqueatypique;elleétait
consciente de cette chance, et de son caractère relatif. Au fond elle considérait le métier d'actrice
commeunpetitboulot,mieuxpayéqueservirdespizzasoudistribuerdesflyerspourunesoiréeen
discothèque,maisplusdifficileàtrouver.Parailleurselleétudiaitlepiano,etlaphilosophie.Et'elle
voulaitvivre,surtout.
Un peu le même genre d'études qu'une jeune fille accomplie du XIXe siècle, me dis-je
machinalementendéboutonnantsonjean.J'aitoujourseudumalaveclesjeans,leursgrosboutons
métalliques,elledutm'aider.Parcontrejemesuistoutdesuitesentibienenelle,jecroisquej'avais
oubliéquec'étaitsibon.Oupeut-êtreest-cequeçan'avaitjamaisétéaussibon,peut-êtreest-ceque
jen'avaisjamaiséprouvéautantdeplaisir.Àquarante-septans;lavieestétrange.
Esthervivaitseuleavecsasœur,enfinsasœuravaitquarante-deuxansetluiavaitplutôtservi
demère;savéritablemèreétaitàmoitiéfolle.Elleneconnaissaitpassonpère,mêmepasdenom,
ellen'avaitjamaisvudephoto,rien.
Sapeauétaittrèsdouce.
DANIEL25,1
Au moment où la barrière de protection se refermait, le soleil perça entre deux nuages et
l'ensemble de la résidence fut baigné d'une lumière aveuglante. La peinture des murs extérieurs
contenait une petite quantité de radium, à la radioactivité atténuée, qui protégeait efficacement des
orages magnétiques, mais augmentait l'indice de réflexion des bâtiments; le port de lunettes de
protection,danslespremiersjours,étaitconseillé.
Foxvintversmoienagitantfaiblementlaqueue.Lescompagnonscaninssurviventrarementàla
disparition du néo-humain avec lequel ils ont passé leur vie. Ils reconnaissent bien sûr l'identité
génétiquedusuccesseur,dontl'odeurcorporelleestidentique,maisdanslaplupartdescascen'est
passuffisant,ilscessentdejoueretdes'alimenteretdécèdentrapidement,enl'espacedequelques
semaines.Jesavaisainsiqueledébutdemonexistenceeffectiveseraitmarquéparledeuil;jesavais
aussiquecetteexistencesedérouleraitdansunerégionmarquéeparunefortedensitédesauvages,
où les consignes de protection devraient être appliquées avec rigueur; j'étais en outre préparé aux
principauxélémentsd'unevieclassique.
Ce que j'ignorais par contre, et que je découvris en pénétrant dans le bureau de mon
prédécesseur,c'estqueDaniel24avaitpriscertainesnotesmanuscritessanslesreporteràl'adresse
IP de son commentaire – ce qui était plutôt inhabituel. La plupart témoignaient d'une curieuse
amertumedésabusée–commecelle-ci,griffonnéesurunefeuilledétachéed'uncarnetàspirale:
Lesinsectessecognententrelesmurs,
Limitésàleurvolfastidieux
Quineporteaucunmessage
Quelarépétitiondupire.
D'autres semblaient empreintes d'une lassitude, d'une sensation de vacuité étrangement
humaines:
Depuisdesmois,déjà,paslamoindreinscription
Etpaslamoindrechoseméritantd'êtreinscrite.
Danslesdeuxcas,ilavaitprocédéenmodenoncodant.Sansêtredirectementpréparéàcette
éventualité,jen'enétaispasabsolumentsurpris:jesavaisquelalignéedesDanielétait–etcela,
depuissonfondateur–prédisposéeàunecertaineformededouteetd'auto-dépréciation.J'eusquand
mêmeunchocendécouvrantcetteultimenotequ'ilavaitlaisséesursatabledechevet,etquidevait,
d'aprèsl'étatdupapier,êtretrèsrécente:
LisantlaBibleàlapiscine
Dansunhôtelplutôtbasdegamme,
Daniel!Tesprophétiesmeminent,
Lecielalacouleurd'undrame.
Lalégèretéhumoristique,l'auto-ironie–ainsi,d'ailleurs,quel'allusiondirecteàdeséléments
de vie humains -étaient ici si marquées qu'une telle note aurait pu être attribuée sans difficulté à
Daniel1, notre lointain ancêtre, plutôt qu'à l'un de ses successeurs néo-humains. La conclusion
s'imposait:àforcedeseplongerdanslabiographie,àlafoisridiculeettragique,deDaniel1,mon
prédécesseurs'étaitpeuàpeulaisséimprégnerparcertainsaspectsdesapersonnalité;cequiétait,
dansunsens,exactementlebutrecherchéparlesFondateurs;mais,contrairementauxenseignements
de la Sœur suprême, il n'avait pas su garder une suffisante distance critique. Le danger existait, il
avaitétérépertorié,jemesentaispréparéàyfaireface;jesavaissurtoutqu'iln'yavaitpasd'autre
issue.Sinousvoulionspréparerl'avènementdesFutursnousdevionsaupréalablesuivrel'humanité
danssesfaiblesses,sesnévroses,sesdoutes;nousdevionslesfaireentièrementnôtres,afindeles
dépasser. La duplication rigoureuse du code génétique, la méditation sur le récit de vie du
prédécesseur,larédactionducommentaire:telsétaientlestroispiliersdenotrefoi,inchangésdepuis
l'époquedesFondateurs.Avantdemepréparerunrepaslégerjejoignislesmainspourunebrève
oraisonàlaSœursuprêmeetjemesentisdenouveaulucide,équilibré,actif.
Avantdem'endormir,jesurvolailecommentairedeMarie22;jesavaisquejerentreraisbientôt
en contact avec Marie23. Fox s'allongea à mes côtés, soupira doucement. Il allait mourir près de
moi,etlesavait;c'étaitdéjàunvieuxchien,maintenant;ils'endormitpresqueaussitôt.
DANIEL1,13
C'était un autre monde, séparé du monde ordinaire par quelques centimètres de tissu –
indispensable protection sociale, puisque 90% des hommes qu'était appelée à rencontrer Esther
seraient saisis de l'immédiat désir de la pénétrer. Le Jean une fois enlevé je jouai quelque temps
avec son string rosé, constatant que son sexe devenait rapidement humide; il était cinq heures de
l'après-midi. Oui, c'était un autre monde, et j'y demeurai jusqu'au lendemain matin à onze heures c'était l'ultime limite pour un petit déjeuner, et je commençais à avoir sérieusement besoin de
m'alimenter. J'avais probablement dormi, par brèves périodes. Pour le reste, ces quelques heures
justifiaientmavie.Jen'exagéraispas,etj'avaisconsciencedenepasexagérer:nousétionsàprésent
dansl'absoluesimplicitédeschoses.Lasexualité,ouplusexactementledésir,étaitbienentenduun
thèmequej'avaisabordéàdemultiplesreprisesdansmessketches;quebeaucoupdechosesence
mondetournentautourdelasexualité,ouplusexactementdudésir,j'enétaisconscientcommetout
autre – et probablement bien plus que beaucoup d'autres. Dans ces conditions, en comique
vieillissant,j'avaispuparfoismelaissergagnerparunesortededoutesceptique:lasexualitéétait
peut-être,commetantd'autreschosesetpresquetoutencemonde,surfaite;ilnes'agissaitpeut-être
que d'une banale ruse destinée à augmenter la compétition entre les hommes et la rapidité de
fonctionnement de l'ensemble. Il n'y avait peut-être rien de plus dans la sexualité que dans un
déjeunerchezTaillevent,ouuneBentleyContinentalGT;rienquijustifiequel'ons'agiteàcepoint.
Cettenuitdevaitmemontrerquej'avaistort,etmerameneràunevisionplusélémentairedes
choses.Lelendemain,deretouràSanJosé,jedescendisjusqu'àlaPlayadeMonsul.Observantla
mer,etlesoleilquidescendaitsurlamer,j'écrivisunpoème.Lefaitétaitdéjàensoicurieux:non
seulementjen'avaisjamaisécritdepoésieauparavant,maisjen'enavaismêmepratiquementjamais
lu,àl'exceptiondeBaudelaire.Lapoésied'ailleurs,pourcequej'ensavais,étaitmorte.J'achetais
assezrégulièrementunerevuelittérairetrimestrielle,detendanceplutôtésotérique–sansappartenir
vraimentàlalittérature,jem'ensentaisparfoisproche;j'écrivaismalgrétoutmessketches,etmême
si je ne visais à rien d'autre qu'à une parodie approximative de style oral j'étais conscient de la
difficultéqu'ilyaàalignerdesmots,àlesorganiserenphrases,sansquel'ensembles'effondredans
l'incohérence ou s'enlise dans l'ennui. Dans cette revue, deux ans auparavant, j'avais lu un long
articleconsacréàladisparitiondelapoésie–disparitionquelesignatairejugeaitinéluctable.Selon
lui la poésie, en tant que langage non contextuel, antérieur à la distinction objets-propriétés, avait
définitivement déserté le monde des hommes. Elle se situait dans un en-deçà primitif auquel nous
n'aurionsplusjamaisaccès,carilétaitantérieuràlavéritableconstitutiondel'objet,etdelalangue.
Inapte à transporter des informations plus précises que de simples sensations corporelles et
émotionnelles, intrinsèquement liée à l'état magique de l'esprit humain, elle avait été rendue
irrémédiablement désuète par l'apparition de procédures fiables d'attestation objective. Tout cela
m'avaitconvaincuàl'époque,maisjenem'étaispaslavécematin-là,j'étaisencoreemplidel'odeur
d'Esther,etdesessaveurs(jamaisentrenousiln'avaitétéquestiondepréservatifs,lesujetn'avait
simplementpasétéabordé,etjecroisqu'ellen'yavaitmêmepassongé–moinonplusjen'yavais
passongé,etc'étaitplussurprenantparcequemespremiersébatss'étaientdéroulésautempsdusida,
etd'unsidaquiétaitàl'époqueinéluctablementmortel,c'étaitquandmêmequelquechosequiaurait
dû me marquer). Enfin le sida appartenait sans doute au domaine du contextuel, c'était ce qu'on
pouvaitsedire,entoutcasj'écrivismonpremierpoèmecematin-là,alorsquej'étaisencorebaigné
del'odeurd'Esther.Cepoème,levoici:
Aufondj'aitoujourssu
Quej'atteindraisl'amour
Etquecelaserait
Unpeuavantmamort.
J'aitoujourseuconfiance,
Jen'aipasrenoncé
Bienavanttaprésence,
Tum'étaisannoncée.
Voilà,ceseratoi,
Maprésenceeffective
Jeseraidanslajoie
Detapeaunonfictive
Sidouceàlacaresse,
Silégèreetsifine
Entiténondivine,
Animaldetendresse.
Àl'issuedecettenuit,lesoleilétaitrevenusurMadrid.J'appelaiuntaxietj'attendisquelques
minutes dans le hall de l'hôtel, en compagnie d'Esther, cependant qu'elle répondait aux multiples
messages qui s'étaient accumulés sur son portable. Elle avait déjà téléphoné à de nombreuses
reprises au cours de la nuit, elle semblait avoir une vie sociale très riche; la plupart de ses
conversations se terminaient par la formule «un besito», ou parfois «un beso». Je ne parlais pas
vraimentespagnol,lanuances'ilyenavaitunem'échappait,maisjeprisconscienceaumomentoùle
taxis'arrêtaitdevantlehalldel'hôtelqu'elleembrassaitenpratiqueassezpeu.C'étaitassezcurieux
parce que sinon elle appréciait la pénétration sous toutes ses formes, elle présentait son cul avec
beaucoupdegrâce(elleavaitdespetitesfesseshautperchées,plutôtunculdegarçon),ellesuçait
sanshésitationetmêmeavecenthousiasme;maisàchaquefoisquemeslèvress'étaientapprochées
dessienneselles'étaitdétournée,unpeugênée.
Je déposai mon sac de voyage dans le coffre; elle me tendit une joue, il y eut deux baisers
rapides,puisjemontaienvoiture.Endescendantl'avenue,quelquesmètresplusloin,jemeretournai
pourluifaireaurevoirdelamain;maiselleétaitdéjàautéléphone,etneremarquapasmonsigne.
Dès mon arrivée à l'aéroport d'Almeria, je compris ce qu'allait être ma vie au cours des
semaines suivantes. Depuis des années déjà, je laissais mon portable à peu près systématiquement
éteint:c'étaitunequestiondestatut,j'étaisunestareuropéenne;sil'onvoulaitmejoindreilfallait
laisserunmessage,etattendrequejerappelle.Celaavaitparfoisétédur,maisjem'étaistenuàcette
règle, et j'avais eu gain de cause au fil des années: les producteurs laissaient des messages; les
acteursconnus,lesdirecteursdejournauxlaissaientdesmessages;j'étaisausommetdelapyramide
etjecomptaisbienyrester,aumoinspendantquelquesannées,jusqu'àcequej'officialisemasortie
descène.Cettefoismonpremiergeste,dèsladescentedel'avion,futd'allumermonportable;jefus
surpris,etpresqueeffrayéparlaviolencedeladéceptionquimesaisitlorsquejem'aperçusqueje
n'avaisaucunmessaged'Esther.
Laseulechancedesurvie,lorsqu'onestsincèrementépris,consisteàledissimuleràlafemme
qu'onaime,àfeindreentoutescirconstancesunlégerdétachement.Quelletristesse,danscettesimple
constatation!Quelleaccusationcontrel'homme!…Ilnem'étaitcependantjamaisvenuàl'espritde
contestercetteloi,nid'envisagerdem'ysoustraire:l'amourrendfaible,etleplusfaibledesdeuxest
opprimé, torturé etfinalement tué par l'autre, qui de son côté opprime, torture ettue sans penser à
mal, sans même en éprouver de plaisir, avec une complète indifférence; voilà ce que les hommes,
ordinairement,appellentl'amour.Pendantlesdeuxpremiersjoursjepassaipardegrandsmoments
d'hésitation,ausujetdecetéléphone.J'arpentaislespièces,allumantcigarettesurcigarette,detemps
entempsjemarchaisjusqu'àlamer,jerebroussaischeminetjemerendaiscomptequejen'avaispas
vu la mer, que j'aurais été incapable de confirmer sa présence en cette minute -pendant ces
promenadesjem'obligeaisàmeséparerdemontéléphone,àlelaissersurmatabledechevet,etplus
généralement je m'obligeais à respecter un intervalle de deux heures avant de le rallumer et de
constaterunefoisdeplusqu'ellenem'avaitpaslaissédemessage.Aumatindutroisièmejour,j'eus
l'idéedelaisserallumémontéléphoneenpermanenceetd'essayerd'oublierl'attentedelasonnerie;
aumilieudelanuit,enavalantmoncinquièmecomprimédeMépronizine,jemerendiscompteque
ça ne servait à rien, et je commençai à me résigner au fait qu'Esther était la plus forte, et que je
n'avaisplusaucunpouvoirsurmaproprevie.
Au soir du cinquième jour, je l'appelai. Elle ne parut pas du tout surprise de m'entendre, le
tempsluiavaitparupassertrèsvite.ElleacceptafacilementdevenirmerendrevisiteàSanJosé;
elle connaissait la province d'Almeria pour y avoir passé plusieurs fois des vacances, quand elle
était petite fille; depuis quelques années elle allait plutôt à Ibiza, ou à Formentera. Elle pouvait
passerunweek-end,paslesuivant,maisceluidansdeuxsemaines;jerespiraiprofondémentpourne
pasmontrermadéception.«Unbesito…»dit-ellejusteavantderaccrocher.Voilà;j'avaisfranchiun
nouveaucrandansl'engrenage.
DANIEL25,2
DeuxsemainesaprèsmonarrivéeFoxmourut,peuaprèslecoucherdusoleil.J'étaisallongésur
lelitlorsqu'ils'approcha,essayapéniblementdemonter;ilagitaitlaqueueavecnervosité.Depuisle
début, il n'avait pas touché une seule fois à sa gamelle; il avait beaucoup maigri. Je l'aidai à
s'installersurmoi;pendantquelquessecondesilmeregarda,avecuncurieuxmélanged'épuisement
et d'excuse; puis, apaisé, il posa sa tête contre ma poitrine. Sa respiration se ralentit, il ferma les
yeux.Deuxminutesplustard,ilrendaitsonderniersouffle.Jel'enterraiàl'intérieurdelarésidence,
àl'extrémitéouestduterrainceinturéparlabarrièredeprotection,prèsdesesprédécesseurs.Dans
lanuit,untransportrapidevenudelaCitécentraledéposaunchienidentique;ilsconnaissaientles
codesetlefonctionnementdelabarrière,jenemedérangeaipaspourlesaccueillir.Unpetitbâtard
blancetrouxvintversmoienremuantlaqueue;jeluifissigne.Ilsautasurlelit,s'allongeaàmes
côtés.
L'amour est simple à définir, mais il se produit peu – dans la série des êtres. À travers les
chiensnousrendonshommageàl'amour,etàsapossibilité.Qu'est-cequ'unchien,sinonunemachine
àaimer?Onluiprésenteunêtrehumain,enluidonnantpourmissiondel'aimer-etaussidisgracieux,
pervers, déformé ou stupide soit-il, le chien l'aime. Cette caractéristique était si surprenante, si
frappantepourleshumainsdel'ancienneracequelaplupart–touslestémoignagesconcordent–en
venaient à aimer leur chien en retour. Le chien était donc une machine à aimera effet
d'entraînement-dont l'efficacité, cependant, restait limitée aux chiens, et ne s'étendait jamais aux
autreshommes.
Aucunsujetn'estdavantageabordéquel'amour,danslesrécitsdeviehumainscommedansle
corpus littéraire qu'ils nous ont laissé; l'amour homosexuel comme l'amour hétérosexuel sont
abordés, sans qu'on ait pu jusqu'à présent déceler de différence significative; aucun sujet non plus
n'estaussidiscuté,aussicontroversé,surtoutpendantlapériodefinaledel'histoirehumaine,oùles
oscillationscyclothymiquesconcernantlacroyanceenl'amourdevinrentconstantesetvertigineuses.
Aucun sujet en somme ne semble avoir autant préoccupé les hommes; même l'argent, même les
satisfactions du combat et de la gloire perdent en comparaison, dans les récits de vie humains, de
leurpuissancedramatique.L'amoursembleavoirétépourleshumainsdel'ultimepériodel'acméet
l'impossible,leregretetlagrâce,lepointfocaloùpouvaientseconcentrertoutesouffranceettoute
joie. Le récit de vie de Daniel1, heurté, douloureux, aussi souvent sentimental sans retenue que
franchementcynique,àtouspointsdevuecontradictoire,estàcetégardcaractéristique.
DANIEL1,14
JefaillisloueruneautrevoiturepourallerchercherEstheràl'aéroportd'Almeria;j'avaispeur
qu'elle ne soit défavorablement impressionnée par le coupé Mercedes 600 SL, mais aussi par la
piscine,lesjacuzzis,plusgénéralementparl'étalagedeluxequicaractérisaitmonmodedevie.Je
me trompais: Esther était une réaliste; elle savait que j'avais eu du succès et s'attendait donc,
logiquement,àcequejevivesurungrandpied;elleconnaissaitdesgensdetoutessortes,lesuns
trèsriches,lesautrestrèspauvres,etn'yvoyaitrienàredire;elleacceptaitcetteinégalité,comme
touteslesautres,avecuneparfaitesimplicité.Magénérationavaitencoreétémarquéepardifférents
débatsautourdelaquestiondurégimeéconomiquesouhaitable,débatsquiseconcluaienttoujours
par un accord sur la supériorité de l'économie de marché – avec cet argument massif que les
populations auxquelles on avait tenté d'imposer un autre mode d'organisation l'avaient rejeté avec
empressement, et même avec une certaine pétulance, dès que cela s'était avéré possible. Dans la
générationd'Esther,cesdébatseux-mêmesavaientdisparu;lecapitalismeétaitpourelleunmilieu
naturel où elle se mouvait avec l'aisance qui la caractérisait dans tous les actes de sa vie; une
manifestation contre un plan de licenciements lui aurait paru aussi absurde qu'une manifestation
contre le rafraîchissement du temps, ou l'invasion de l'Afrique du Nord par les criquets pèlerins.
Touteidéederevendicationcollectiveluiétaitplusgénéralementétrangère,illuiparaissaitévident
depuis toujours que sur le plan financier comme pour toutes les questions essentielles de la vie
chacundevaitsedéfendreseul,etmenersaproprebarquesanscomptersurl'aidedepersonne.Sans
doutepours'endurcirelles'astreignaitàunegrandeindépendancefinancière,etbienquesasœurfût
plutôtricheelletenaitdepuisl'âgedequinzeansàgagnerelle-mêmesonargentdepoche,às'acheter
elle-mêmesesdisquesetsesfringues,dût-ellepourcelaselivreràdestâchesaussifastidieusesque
distribuerdesprospectusoulivrerdespizzas.Ellen'allaquandmêmepasjusqu'àmeproposerde
payersapartaurestaurant,niquoiquecesoitdecegenre;maisjesentisdèsledébutqu'uncadeau
tropsomptueuxl'auraitindisposée,commeunelégèremenaceàl'encontredesonindépendance.
Ellearrivavêtued'uneminijupeplisséeturquoiseetd'untee-shirtBettyBoop.Surleparkingde
l'aéroport,j'essayaidelaprendredansmesbras;ellesedégagearapidement,gênée.Aumomentoù
ellemettaitsavalisedanslecoffreuncoupdeventsoulevasajupe,j'eusl'impressionqu'ellen'avait
pasdeculotte.Unefoisinstalléauvolant,jeluiposailaquestion.Ellehochalatêteensouriant,se
retroussa jusqu'à la taille, écarta légèrement les cuisses: les poils de sa chatte formaient un petit
rectangleblond,bientaillé.
Aumomentoùjedémarrais,ellebaissadenouveausajupe:jesavaismaintenantqu'ellen'avait
pasdeculotte,l'effetétaitobtenu,c'étaitsuffisant.Arrivésàlarésidence,pendantquejesortaissa
valiseducoffre,ellemeprécédasurlesquelquesmarchesmenantàl'entrée;enapercevantlebasde
ses petites fesses j'eus un étourdissement, je faillis éjaculer dans mon pantalon. Je la rejoignis,
l'enlaçaienmecollantàelle.«Openthedoor…»dit-elleenfrottantdistraitementsesfessescontre
mabite.J'obéis,maisàpeinedansl'entréejemecollaidenouveaucontreelle;elles'agenouillasur
un petit tapis à proximité, posant ses mains sur le sol. J'ouvris ma braguette et la pénétrai, mais
malheureusementletrajetenvoiturem'avaittellementexcitéquejejouispresquetoutdesuite;elle
enparutunpeudéçue,maispastrop.Ellevoulutsechangeretprendreunbain.
SilacélèbreformuledeStendhal,qu'appréciaittellementNietzsche,selonlaquellelabeautéest
unepromessedebonheur,estengénéraltoutàfaitfausse,elles'appliqueraitparcontreparfaitement
à Pérotisme. Esther était ravissante, mais Isabelle aussi, dans sa jeunesse elle était même
probablement encore plus belle. Esther par contre était plus erotique, elle était incroyablement,
délicieusementerotique,j'enprisconscienceunenouvellefoislorsqu'ellerevintdelasalledebains:
sitôtaprèsavoirenfiléunpulllargeellelebaissalégèrementsursesépaulesafindedécouvrirles
bretelles de son soutien-gorge, puis rajusta son string afin de le faire dépasser de son jean; elle
faisait tous ces petits gestes automatiquement, sans même y penser, avec un naturel et une candeur
irrésistibles.
Le lendemain, au réveil, je fus traversé par un frisson de joie à l'idée que nous allions
descendre à la plage ensemble. Sur la Playa de Monsul, comme sur toutes les plages sauvages,
difficilesd'accès,etengénéralàpeuprèsdésertesduparcnaturelduCabodeGâta,lenaturismeest
tacitement admis. Bien sûr la nudité n'est pas erotique, enfin c'est ce qu'on dit, pour ma part j'ai
toujours trouvé la nudité plutôterotique – lorsque le corps est beau évidemment -, disons que ce
n'est pas ce qu'il y a de plus erotique, j'avais eu des discussions pénibles là-dessus avec des
journalistesdutempsquej'introduisaisdesnaturistesnéo-nazisdansmessketches.Jesavaisbien,de
toutefaçon,qu'elleallaittrouverquelquechose;jen'eusquequelquesminutesàattendre,puiselle
apparut vêtue d'un mini-short blanc dont elle avait laissé ouverts les deux premiers boutons,
découvrantlanaissancedesespoilspubiens;sursesseinselleavaitnouéunchâledoré,enprenant
soindeleremonterunpeupourqu'onpuisseapercevoirleurbase.Lamerétaittrèscalme.Unefois
installéeellesedéshabillacomplètement,ouvritlargementsescuisses,offrantsonsexeausoleil.Je
versaidel'huilesursonventreetcommençaiàlacaresser.J'aitoujoursétéassezdouépourça,enfin
jesaiscomment m'y prendreavecl'intérieur des cuisses,lepérinée,c'estundemespetitstalents.
J'étais en pleine action, et je m'apercevais avec satisfaction qu'Esther commençait à éprouver le
désir d'être pénétrée, lorsque j'entendis: «Bonjour!» lancé d'une voix forte et joyeuse, quelques
mètres derrière moi. Je me retournai: Fadiah avançait dans notre direction. Elle aussi était nue, et
portait en bandoulière un sac de plage en toile blanche, orné de l'étoile multicolore aux branches
recourbées qui était le signe de reconnaissance des élohimites; elle avait décidément un corps
superbe.Jemelevai,fislesprésentations,uneconversationanimées'engageaenanglais.Lepetitcul
blanc d'Esther était très attirant, mais les fesses rondes et cambrées de Fadiah étaient tentantes
également,entoutcasjebandaisdeplusenplus,maispourl'instantellesfaisaientsemblantdene
pas s'en apercevoir: dans les films pornos il y a toujours au moins une scène avec deux femmes,
j'étaispersuadéqu'Esthern'avaitriencontre,etquelquechosemedisaitqueFadiahseraitpartante
également.Ensebaissantpourrelacersessandales,Esthereffleuramabitecommeparinadvertance,
mais j'étais certain qu'elle l'avait fait exprès, je fis un pas dans sa direction, mon sexe était
maintenantdresséàlahauteurdesonvisage.L'arrivéedePatrickmecalmaunpeu;luiaussiétaitnu,
il était bien bâti mais corpulent, je m'aperçus qu'il commençait à prendre du ventre, les déjeuners
d'affairesprobablement,enfinc'étaitunbravemammifèredetaillemoyenne,jen'avaisriencontreun
plan à quatre dans le principe mais sur le moment mes velléités sexuelles s'en trouvèrent plutôt
refroidies.
Nouscontinuâmesàdiscuter,nus,touslesquatre,àquelquesmètresduborddelamer.Niluini
ellenesemblaientsurprisparlaprésenced'Estheretladisparitiond'Isabelle.Lesélohimitesforment
rarement des couples stables, ils peuvent vivre ensemble deux ou trois ans, parfois plus, mais le
prophète encourage vivement chacun à garder son autonomie et son indépendance, en particulier
financière,nulnedoitconsentiràundessaisissementdurabledesalibertéindividuelle,quecesoit
parunmariageouunsimplePACS,l'amourdoitresterouvertetpouvoirêtreconstammentremisen
jeu, tels sont les principes édictés par le prophète. Même si elle profitait des hauts revenus de
Patrick et du mode de vie qu'ils permettaient, Fadiah n'avait probablement aucune possession
communeaveclui,etilsavaientsansaucundoutedescomptesséparés.JedemandaiàPatrickdes
nouvellesdesesparents,ilm'appritalorsunetristenouvelle:samèreétaitmorte.Celaavaitététrès
inattendu, très brutal: une infection nosocomiale contractée dans un hôpital de Liège où elle était
rentréepouruneopérationenprincipebanaledelahanche;elleavaitsuccombéenquelquesheures.
Lui-mêmeétaitendéplacementprofessionnelenCoréeetn'avaitpaspulavoirsursonlitdemort,à
sonretourelleétaitdéjàcongelée–elleavaitfaitdondesoncorpsàlascience.Robert,sonpère,
supportait très mal le choc, en fait il avait décidé de quitter l'Espagne pour s'installer dans une
maisonderetraiteenBelgique;illuilaissaitlapropriété.
Le soir, nous dînâmes ensemble dans un restaurant de poissons de San José. Robert le Belge
dodelinaitdelatête,participaitpeuàlaconversation;ilétaitàpeuprèscomplètementabrutiparles
calmants. Patrick me rappela que le stage d'hiver se déroulait dans quelques mois à Lanzarote, et
qu'ils espéraient vivement ma présence, le prophète lui en avait encore parlé la semaine dernière,
j'avaisfaitsurluiunetrèsbonneimpression,etcettefoisceseraitvraimentgrandiose,ilyauraitdes
adhérents venus du monde entier. Esther, naturellement, était la bienvenue. Elle n'avait jamais
entendu parler de la secte, aussi écouta-t-elle l'exposé de la doctrine avec curiosité. Patrick, sans
douteéchaufféparlevin(unTesorodeBullas,delarégiondeMurcie,unvinquitapaitfort),insista
particulièrementsurlesaspectssexuels.L'amourqu'enseignaitleprophète,etqu'ilrecommandaitde
pratiquer,étaitl'amourvéritable,nonpossessif:sil'onaimaitvéritablementunefemme,nedevait-on
passeréjouirdelavoirprendreduplaisiravecd'autreshommes?Demêmequ'elleseréjouissait,
sansarrière-pensée,devousvoiréprouverduplaisiravecd'autresfemmes?Jeconnaissaiscegenre
de baratin, j'avais eu des discussions pénibles là-dessus avec des journalistes du temps que
j'introduisaisdespartouzeusesanorexiquesdansmessketches.RobertleBelgehochaitlatêteavec
uneapprobationdésespérée,luiquin'avaitprobablementjamaisconnud'autrefemmequelasienne,
àprésentdécédée,etquiallaitsansdoutemourirassezvitedanssamaisonderetraiteduBrabant,
croupissant anonymement dans son urine, encore heureux s'il pouvait éviter d'être molesté par les
aides-soignants. Fadiah elle aussi semblait tout à fait d'accord, trempait ses crevettes dans la
mayonnaise, se léchait les lèvres avec gourmandise. J'ignorais complètement ce que pouvait en
penserEsther,j'imaginequ'elledevaittrouverlesdiscussionsthéoriquesàcesujetassezringardes,
etàvraidirej'étaisunpeudanslemêmeétatd'esprit–quoiquepourdesraisonsdifférentes,plutôt
liées à une répulsion générale pour les discussions théoriques, il me devenait de plus en plus
difficiled'yparticiper,oumêmedefeindreunintérêtquelconque.Danslefondj'auraiscertainement
eudesobjectionsàformuler,parexemplequel'amournonpossessifneparaissaitconcevablequesi
l'on vivait soi-même dans une atmosphère saturée de délices, d'où toute crainte était absente, en
particulierlacraintedel'abandonetdelamort,qu'ilimpliquaitauminimum,etentreautreschoses,
l'éternité, en bref que ses conditions n'étaient pas réalisées; quelques années plus tôt j'aurais
certainementargumenté,maisjenem'ensentaisplusla force,etde toutefaçoncen'étaitpastrop
grave, Patrick était un peu ivre, il s'écoutait parler avec satisfaction, le poisson était frais, nous
passionscequ'ilestconvenud'appeleruneagréablesoirée.JepromisdeveniràLanzarote,Patrick
m'assurad'ungestelargequejebénéficieraisd'untraitementVIPtoutàfaitexceptionnel;Estherne
savaitpas,elleauraitpeut-êtredesexamensàcettepériode.Ennousquittantjeserrailonguementla
main de Robert, qui marmonna quelque chose que je ne compris pas du tout; il tremblait un peu,
malgréladouceurdelatempérature.Ilmefaisaitdelapeine,cevieuxmatérialiste,avecsestraits
creusés par le chagrin, ses cheveux avaient blanchi d'un seul coup. Il n'en avait plus que pour
quelques mois, quelques semaines peut-être. Qui le regretterait? Pas grand monde; probablement
Harry,quiallaitseretrouverprivéd'entretiensplaisants,balisés,contradictoiressansexcès.Jepris
alors conscience qu'Harry supporterait probablement bien mieux que Robert la disparition de sa
femme;ilpouvaitsereprésenterHildegardejouantdelaharpeaumilieudesangesduSeigneur,ou,
sousuneformeplusspirituelle,blottiedansunrecointopologiquedupointoméga,quelquechosede
cegenre;pourRobertleBelge,lasituationétaitsansissue.
«What are you thinking?» demanda Esther au moment où nous franchissions le seuil. «Sad
things…»répondis-jepensivement.Ellehochalatête,meregardaavecsérieux,serenditcompteque
j'étaisréellementtriste.«Don'tworry…»dit-elle;puiselles'agenouillapourmefaireunepipe.Elle
avaitunetechniquetrèsaupoint,certainementinspiréeparlesfilmspornos–çasevoyaittoutde
suitecarelleavaitcegeste,qu'onapprendsivitedanslesfilms,derejetersescheveuxenarrière
pour permettre au garçon, à défaut de caméra, de vous regarder en pleine action. La fellation est
depuistoujourslafigurereinedesfilmspornos,laseulequipuisseservirdemodèleutileauxjeunes
filles;c'estaussilaseuleoùl'onretrouveparfoisquelquechosedel'émotionréelledel'acte,parce
quec'estlaseuleoùlegrosplansoit,également,ungrosplanduvisagedelafemme,oùl'onpuisse
liresursestraitscettefiertéjoyeuse,ceravissementenfantinqu'elleéprouveàdonnerduplaisir.De
fait,Esthermeracontaparlasuitequ'elles'étaitrefuséeàcettecaresselorsdesapremièrerelation
sexuelle,etqu'ellenes'étaitdécidéeàselancerqu'aprèsavoirvupasmaldefilms.Elles'yprenaità
présentremarquablementbien,jouissaitdesapropremaîtrise,etjamaisplustardjen'hésitai,même
lorsqu'elle me semblait trop fatiguée ou trop indisposée pour baiser, à lui demander une pipe.
Immédiatementavantl'éjaculationellesereculaitlégèrementpourrecevoirlejetdespermesurle
visageoudanslabouche,maisellerevenaitensuiteàlachargepourlécherminutieusement,jusqu'à
la dernière goutte. Comme beaucoup de très jolies jeunes filles elle était facilement indisposée,
délicate sur le plan nutritionnel, et avait d'abord avalé avec réticence; mais l'expérience lui avait
démontré de la manière la plus claire qu'il lui faudrait en prendre son parti, que la dégustation de
leur sperme n'était pas pour les hommes un acte indifférent ni optionnel, mais constituait un
témoignagepersonnelirremplaçable;elles'yprêtaitmaintenantavecjoie,etj'éprouvaiunimmense
bonheuràjouirdanssapetitebouche.
DANIEL25,3
Après quelques semaines de réflexion je pris contact avec Marie23, lui laissant simplement
monadresseIP.Ellemeréponditparlemessagesuivant:
J'ainettementvuDieu
Danssoninexistence
Danssonnéantprécieux
Etj'aisaisimachance.
12924, 4311, 4358, 212526. L'adresse indiquée était celle d'une surface grise, veloutée,
soyeuse,parcouruedanssonépaisseurdelégersmouvements,commeunrideaudeveloursagitépar
le vent, au rythme de lointains accords de cuivres. La composition était à la fois apaisante et
légèrement euphorisante, je me perdis quelque temps dans sa contemplation. Avant que j'aie eu le
tempsderépondre,ellem'adressaunsecondmessage:
Aprèsl'événementdelasortieduVide,
NousnageronsenfindanslaViergeliquide.
51922624,4854267.Aumilieud'unpaysagedétruitcomposédecarcassesd'immeubleshautes
et grises, aux fenêtres béantes, un bulldozer géant charriait de la boue. Je zoomai légèrement sur
l'énormevéhiculejaune,auxformesarrondies,auxalluresdejouetradiocommandé–ilsemblaitn'y
avoir aucun pilote dans la cabine. Au milieu de la boue noirâtre, des squelettes humains étaient
éparpillésparlalamedubulldozeraufuretàmesuredesonavancée;enzoomantencoreunpeuje
distinguaiplusnettementdestibias,descrânes.
«C'est ce que je vois de ma fenêtre…» m'écrivit Marie23, passant sans préavis en mode non
codant.J'enfusunpeusurpris;ellefaisaitdoncpartiedecesraresnéo-humainesinstalléesdansles
anciennes conurbations. C'était un sujet, j'en pris conscience du même coup, que Marie22 n'avait
jamaisabordéavecmonprédécesseur;soncommentairedumoinsn'enportaitnulletrace.«Oui,je
vis dans les ruines de New York…» répondit Marie23. «En plein milieu de ce que les hommes
appelaientManhattan…»ajouta-t-elleunpeuplustard.
Cela n'avait évidemment pas beaucoup d'importance, puisqu'il était hors de question que les
néohumainss'aventurenthorsdeleursrésidences;maisj'étaiscontentpourmapartdevivreaumilieu
d'un paysage naturel, lui dis-je. New York n'était pas si désagréable, me répondit-elle; il y avait
beaucoupdeventdepuislapériodeduGrandAssèchement,lecielétaitconstammentchangeant,elle
vivaitàunétageélevéetpassaitbeaucoupdetempsàobserverlemouvementdesnuages.Certaines
usinesdeproduitschimiques,probablementsituéesdansleNewJerseyvuladistance,continuaientà
fonctionner,aumoment ducoucherdusoleillapollutiondonnaitaucield'étrangesteintesrosés et
vertes; et l'océan était encore présent, très loin vers l'Est, à moins qu'il ne s'agisse d'une illusion
d'optique,maispargrandbeautempsondistinguaitparfoisunlégermiroitement.
JeluidemandaisielleavaiteuletempsdeterminerlerécitdeviedeMarie1.«Ohoui…me
répondit-elle immédiatement. Il est très bref: moins de trois pages. Elle semblait disposer
d'étonnantesaptitudesàlasynthèse…»
Celaaussiétaitoriginal,maispossible.Àl'opposé,Rebeccalétaitcélèbrepoursonrécitdevie
comportantplusdedeuxmillepages,etquinecouvraitcependantqu'unepériodedetroisheures.Il
n'yavait,lànonplus,aucuneconsigne.
DANIEL1,15
Laviesexuelledel'hommesedécomposeendeuxphases:lapremièreoùiléjaculetroptôt,la
secondeoùiln'arriveplusàbander.DurantlespremièressemainesdemarelationavecEsther,je
m'aperçus que j'étais revenu à la première phase – alors que je croyais depuis longtemps avoir
abordélaseconde.Parmoments,enmarchantàsescôtésdansunparc,oulelongdelaplage,j'étais
envahiparuneivresseextraordinaire,j'avaisl'impressiond'êtreungarçondesonâge,etjemarchais
plusvite,jerespiraisprofondément,jemetenaisdroit,jeparlaisfort.Àd'autresmomentsparcontre,
en croisant nos reflets dans un miroir, j'étais envahi par la nausée et, le souffle coupé, je me
recroquevillais entre les couvertures; d'un seul coup je me sentais si vieux, si flasque. Dans
l'ensemble pourtant mon corps n'était pas mal conservé, je n'avais pas un poil de graisse, j'avais
mêmequelquesmuscles;maismesfessespendaient,etsurtoutmescouilles,ellespendaientdeplus
en plus, et c'était irrémédiable, je n'avais jamais entendu parler d'aucun traitement; pourtant elle
léchaitcescouilles,etlescaressait,sansparaîtreenressentirlamoindregêne.Soncorpsàelleétait
sifrais,silisse.
Vers la mi-janvier, je dus me rendre à Paris pour quelques jours; une vague de froid intense
s'était abattue sur la France, tous les matins on retrouvait des SDF gelés sur les trottoirs. Je
comprenais parfaitement qu'ils refusent d'aller dans les centres d'hébergement ouverts pour eux,
qu'ilsn'aientaucuneenviedesemêleràleurscongénères;c'étaitunmondesauvage,peuplédegens
cruels et stupides, dont la stupidité, par un mélange particulier et répugnant, exacerbait encore la
cruauté;c'étaitunmondeoùl'onnerencontraitnisolidarité,nipitié–lesrixes,lesviols,lesactesde
tortureyétaientmonnaiecourante,c'étaitenfaitunmondepresqueaussidurqueceluidesprisons,à
ceciprèsquelasurveillanceyétaitinexistante,etledangerconstant.JerendisvisiteàVincent,son
pavillonétaitsurchauffé.Ilm'accueillitenchaussonsetenrobedechambre,ilclignaitdesyeuxet
mit quelques minutes avant de parvenir à s'exprimer normalement; il avait encore maigri. J'avais
l'impressiond'êtresonpremiervisiteurdepuisdesmois.Ilavaitbeaucouptravaillédanssonsoussol,medit-il,est-cequej'avaisenviedevoir?Jenem'ensentispaslecourageetjerepartisaprèsun
café;ilcontinuaitàs'enfermerdanssonpetitmondemerveilleux,onirique,etjemerendaiscompte
quepersonnen'yauraitplusjamaisaccès.
Comme j'étais dans un hôtel près de la place de Clichy, j'en profitai pour me rendre dans
quelquessex–shopsafind'acheterdesdessoussexyàEsther–ellem'avaitditqu'elleaimaitbienle
latex, qu'elle appréciait aussi d'être cagoulée, menottée, couverte de chaînes. Le vendeur me
paraissant inhabituellement compétent, je lui parlai de mon problème d'éjaculation précoce; il me
conseillaunecrèmeallemanderécemmentmisesurlemarché,àlacompositioncomplexe–ilyavait
dusulfatedebenzo-caïne,del'hydrochloritedepotassium,ducamphre.Enl'appliquantsurlegland
avant le rapport sexuel, et en massant soigneusement pour faire pénétrer, la sensibilité se trouvait
diminuée,lamontéeduplaisiretl'éjaculationsurvenaientbeaucouppluslentement.Jel'essayaidès
monretourenEspagneetcefutd'embléeunsuccèstotal,jepouvaislapénétrerpendantdesheures,
sansautrelimitequel'épuisementrespiratoire–pourlapremièrefoisdemaviej'eusenvied'arrêter
defumer.Généralementjemeréveillaisavantelle,monpremiermouvementétaitdelalécher,très
vitesachatteétaithumideetelleouvraitlescuissespourêtreprise:nousfaisionsl'amourdanslelit,
surlesdivans,àlapiscine,àlaplage.Peut-êtredesgensvivent-ilsainsipendantdelonguesannées,
mais moi je n'avais jamais connu un tel bonheur, et je me demandais comment j'avais pu vivre
jusque-là. Elle avait d'instinct les mimiques, les petits gestes (s'humecter les lèvres avec
gourmandise, serrer ses seins entre les paumes pour vous les tendre) qui évoquent la fille un peu
salope,etportentl'excitationdel'hommeàsonplushautpoint.Etreenelleétaitunesourcedejoies
infinies,jesentaischacundesmouvementsdesachattelorsqu'ellelarefermait,doucementouplus
fort,surmonsexe,pendantdesminutesentièresjecriaisetjepleuraisenmêmetemps,jenesavais
plusdutoutoùj'enétais,parfoislorsqu'elleseretiraitjem'apercevaisqu'ilyavaiteu,trèsfort,dela
musique,etquejen'enavaisrienentendu.Noussortionsrarement,parfoisnousallionsprendreun
cocktaildansunloungebardeSanJosé,maislàaussitrèsviteelleserapprochaitdemoi,posaitla
têtesurmonépaule,sesdoigtspressaientmabiteàtraversletissumince,etsouventnousallionstout
desuitebaiserdanslestoilettes–j'avaisrenoncéàporterdessous-vêtements,ellen'avaitjamaisde
culotte.Elleavaitvraimenttrèspeud'inhibitions:parfois,lorsquenousétionsseulsdanslebar,elle
s'agenouillaitentremesjambessurlamoquetteetmesuçaittoutenterminantsoncocktailàpetites
gorgées. Un jour, en fin d'après-midi, nous fûmes surpris dans cette position par le serveur: elle
retiramabitedesabouche,maislagardaentresesmains,relevalatêteetluifitungrandsourire
toutencontinuantàmebranlerdedeuxdoigts;ilsouritégalement,encaissal'addition,etcefutalors
commesitoutétaitprévu,arrangédelonguedateparuneautoritésupérieure,etquemonbonheur,lui
aussi,étaitinclusdansl'économiedusystème.
J'étais au paradis, et je n'avais aucune objection à continuer à y vivre pour le restant de mes
jours,maiselledutpartirauboutd'unesemainepourreprendresesleçonsdepiano.Lematindeson
départ, avant son réveil, je massai soigneusement mon gland avec la crème allemande; puis je
m'agenouillaiau-dessusdesonvisage,écartaiseslongscheveuxblondsetintroduisismonsexeentre
seslèvres;ellecommençaàtéteravantmêmed'ouvrirlesyeux.Plustard,alorsquenousprenionsle
petit déjeuner,ellemeditquelegoûtplusprononcédemonsexeauréveil,mélangéàceluidela
crème, lui avait rappelé celui de la cocaïne. Je savais qu'après avoir sniffé beaucoup de gens
aimaientàlécherlesgrainsdepoudrerestants.Ellem'expliquaalorsque,danscertainesparties,les
fillesavaientunjeuconsistantàsefaireunelignedecokesurlesexedesgarçonsprésents;enfinelle
n'allaitplustellementàcegenredepartiesmaintenant,c'étaitplutôtquandelleavaitseize,dix-sept
ans.
Le choc, pour moi, fut assez douloureux; le rêve de tous les hommes c'est de rencontrer des
petitessalopesinnocentes,maisprêtesàtouteslesdépravations–cequesont,àpeuprès,toutesles
adolescentes. Ensuite peu à peu les femmes s'assagissent, condamnant ainsi les hommes à rester
éternellement jaloux de leur passé dépravé de petite salope. Refuser de faire quelque chose parce
qu'onl'adéjàfait,parcequ'onadéjàvécul'expérience,conduitrapidementàunedestruction,pour
soi-même comme pour les autres, de toute raison de vivre comme de tout futur possible, et vous
plonge dans un ennui pesant qui finit par se transformer en une amertume atroce, accompagnée de
haine et de rancœur à l'égard de ceux qui appartiennent encore à la vie. Esther, heureusement, ne
s'étaitnullementassagie,maisjenepuspourtantpasm'empêcherdel'interrogersursaviesexuelle;
ellemerépondit,commejem'yattendais,sansdétour,etavecbeaucoupdesimplicité.Elleavaitfait
l'amourpourlapremièrefoisàl'âgededouzeans,aprèsunesoiréeendiscothèquelorsd'unséjour
linguistique en Angleterre; mais ce n'était pas très important, me dit-elle, plutôt une expérience
isolée.Ensuite,ilnes'étaitrienpassépendantàpeuprèsdeuxans.Puiselleavaitcommencéàsortir
àMadrid,etlàoui,ils'étaitpassépasmaldechoses,elleavaitvraimentdécouvertlesjeuxsexuels.
Quelques partouzes, oui. Un peu de SM. Pas tellement de filles – sa sœur était complètement
bisexuelle, elle non, elle préférait les garçons. Pour son dix-huitième anniversaire elle avait eu
envie, pour la première fois, de coucher avec deux garçons en même temps, et elle en gardait un
excellentsouvenir,lesgarçonsétaientenpleineforme,cettehistoireàtroiss'étaitmêmeprolongée
quelquetemps,lesgarçonss'étaientpeuàpeuspécialisés,ellelesbranlaitetlessuçaittouslesdeux
maisl'unlapénétraitplutôtpar-devant,l'autrepar-derrière,etc'étaitpeut-êtrecequ'ellepréférait,il
réussissaitvraimentàl'enculertrèsfort,surtoutlorsqu'elleavaitachetédespoppers.Jel'imaginais,
frêlepetitejeunefille,entrantdanslessex-shopsdeMadridpourdemanderdespoppers.Ilyaune
brèvepériodeidéale,pendantladissolutiondessociétésàmoralereligieuseforte,oùlesjeunesont
vraiment envie d'une vie libre, débridée, joyeuse; ensuite ils se lassent, peu à peu la compétition
narcissiquereprendledessus,etàlafinilsbaisentencoremoinsqu'àl'époquedemoralereligieuse
forte; mais Esther appartenait encore à cette brève période idéale, plus tardive en Espagne. Elle
avaitétésisimplement,sihonnêtementsexuelle,elles'étaitprêtéedesibonnegrâceàtouslesjeux,
à toutes les expériences dans le domaine sexuel, sans jamais penser que ça puisse avoir quelque
chosedemal,quejeneparvenaismêmepasréellementàluienvouloir.J'avaisjustelasensation
tenaceetlancinantedel'avoirrencontréetroptard,beaucouptroptard,etd'avoirgâchémavie;cette
sensation,jelesavais,nem'abandonneraitpas,toutsimplementparcequ'elleétaitjuste.
Nousnousrevîmestrèssouventlessemainessuivantes,jepassaispratiquementtouslesweekends à Madrid. J'ignorais complètement si elle couchait avec d'autres garçons en mon absence, je
supposequeoui,maisjeparvenaisassezbienàchasserlapenséedemonesprit,aprèstoutelleétait
chaque fois disponible pour moi, heureuse de me voir, elle faisait toujours l'amour avec autant de
candeur,aussipeuderetenue,etjenevoisvraimentpascequej'auraispudemanderdeplus.Ilne
mevenaitmêmepasàl'esprit,outrèsrarement,dem'interrogersurcequ'unejoliefillecommeelle
pouvaitbienmetrouver.Aprèstoutj'étaisdrôle,elleriaitbeaucoupenmacompagnie,c'étaitpeutêtre tout simplement la même chose qui me sauvait, aujourd'hui comme avec Sylvie, trente ans
auparavant,aumomentoùj'avaiscommencéunevieamoureusedansl'ensemblepeusatisfaisanteet
traverséedelongueséclipses.Cen'étaitcertainementpasmonargentquil'attirait,nimacélébrité–
enfait,àchaquefoisquej'étaisreconnudanslarueensaprésence,elles'enmontraitplutôtgênée.
Elle n'aimait pas tellement non plus être reconnue elle-même comme actrice – cela se produisait
aussi, quoique plus rarement. Il est vrai qu'elle ne se considérait pas tout à fait comme une
comédienne;laplupartdescomédiensacceptentsansproblèmed'êtreaiméspourleurcélébrité,et
aprèstoutàjustetitrepuisqu'ellefaitpartied'eux-mêmes,deleurpersonnalitélaplusauthentique,de
celleentoutcasqu'ilssesontchoisie.Raresparcontresontleshommesquiacceptentd'êtreaimés
pourleurargent,enOccidenttoutdumoins,c'estautrechosechezlescommerçantschinois.Dansla
simplicité de leurs âmes, les commerçants chinois considèrent que leurs Mercedes classe S, leurs
salles de bains avec appareil d'hydromassage et plus généralement leur argent font partie d'euxmêmes,deleurpersonnalitéprofonde,etn'ontdoncaucuneobjectionàsouleverl'enthousiasmedes
jeunes filles par ces attributs matériels, ils ont avec eux le même rapport immédiat, direct, qu'un
Occidentalpourraavoiraveclabeautédesonvisage–etaufondàplusjustetitre,puisque,dansun
système politico-économique suffisamment stable, s'il arrive fréquemment qu'un homme soit
dépouillé de sa beauté physique par la maladie, si la vieillesse de toute façon l'en dépouillera
inéluctablement, il est beaucoup plus rare qu'il le soit de ses villas sur la Côte d'Azur, ou de ses
MercedesclasseS.Ilrestequej'étaisunnévroséoccidental,etnonpasuncommerçantchinois,et
quedanslacomplexitédemonâmejepréféraislargementêtreappréciépourmonhumourquepour
monargent,oumêmequepourmacélébrité–carjen'étaisnullementcertain,aucoursd'unecarrière
pourtantlongueetactive,d'avoirdonnélemeilleurdemoi-même,d'avoirexplorétouteslesfacettes
de ma personnalité, je n'étais pas un artiste authentique au sens où pouvait l'être, par exemple,
Vincent,parcequejesavaisbienaufondquelavien'avaitriendedrôlemaisj'avaisrefuséd'entenir
compte, j'avais été un peu une pute quand même, je m'étais adapté aux goûts du public, jamais je
n'avaisétéréellementsincèreàsupposerquecesoitpossible,maisjesavaisqu'ilfallaitlesupposer
etquesilasincérité,enelle-même,n'estrien,elleestlaconditiondetout.Aufonddemoijeme
rendais bien compte qu'aucun de mes misérables sketches, aucun de mes lamentables scénarios,
mécaniquementficelés,avecl'habiletéd'unprofessionnelretors,pourdivertirunpublicdesalaudset
desinges,neméritaitdemesurvivre.Cettepenséeétait,parmoments,douloureuse;maisjesavais
quejeparviendrais,elleaussi,àlachasserassezvite.
La seule chose que je m'expliquais mal, c'était l'espèce de gêne qu'éprouvait Esther quand sa
sœur lui téléphonait, et que j'étais avec elle dans une chambre d'hôtel. En y pensant, je pris
conscience que si j'avais rencontré certains de ses amis – des homosexuels essentiellement -, je
n'avais jamais rencontré sa sœur, avec qui pourtant elle vivait. Après un moment d'hésitation, elle
m'avoua qu'elle n'avait jamais parlé à sa sœur de notre relation; chaque fois qu'on se voyait elle
prétendait être avec une amie, ou un autre garçon. Je lui demandai pourquoi: elle n'avait jamais
réellement réfléchi à la question; elle sentait que sa sœur serait choquée, mais elle n'avait pas
cherché à approfondir. Ce n'était certainement pas le contenu de mes productions, shows ou films,
quiétaitencause;elleétaitencoreadolescenteàlamortdeFranco,elleavaitparticipéactivementà
la movida qui s'était ensuivie, et mené une vie passablement débridée. Toutes les drogues avaient
droit de cité chez elle, de la cocaïne au LSD en passant par les champignons hallucinogènes, la
marijuanaetl'ecstasy.LorsqueEstheravaitcinqanssasœurvivaitavecdeuxhommes,eux-mêmes
bisexuels;toustroiscouchaientdanslemêmelit,etvenaientensembleluidirebonsoiravantqu'elle
nes'endorme.Plustardelleavaitvécuavecunefemme,sanscesserderecevoirdenombreuxamants,
àplusieursrepriseselleavaitorganisédessoiréesassezchaudesdansl'appartement.Estherpassait
direbonsoiràtoutlemondeavantderentrerdanssachambreliresesTintin.Ilyavaitquandmême
certaineslimites,etsasœuravaitunefoisvirédechezellesansménagementsuninvitéquis'essayait
àdescaressestropappuyéessurlapetitefille,menaçantmêmed'appelerlapolice.«Entreadultes
libres et consentants», telle était la limite, et l'âge adulte commençait à la puberté, tout cela était
parfaitementclair,jevoyaistrèsbienlegenredefemmequec'était,etenmatièreartistiqueelleétait
certainementpartisaned'unelibertéd'expressiontotale.Entantquejournalistedegaucheelledevait
respecterlathune,dinero,enfinjenevoyaispascequ'ellepouvaitmereprocher.Ildevaityavoir
autre chose de plus secret, de moins avouable, et pour en avoir le cœur net je finis par poser
directementlaquestionàEsther.
Ellemeréponditaprèsquelquesminutesderéflexion,d'unevoixpensive:«Jepensequ'elleva
trouverquetuestropvieux…»Ouic'étaitça,j'enfusconvaincudèsqu'elleledit,etlarévélationne
mecausaaucunesurprise,c'étaitcommel'échod'unchocsourd,attendu.Ladifférenced'âgeétaitle
derniertabou,l'ultimelimite,d'autantplusfortequ'ellerestaitladernière,etqu'elleavaitremplacé
touteslesautres.Danslemondemoderneonpouvaitêtreéchangiste,bi,trans,zoophile,SM,maisil
étaitinterditd'êtrevieux.«Ellevatrouverçamalsain,pasnormalquejenesoispasavecungarçon
de mon âge…» poursuivit-elle avec résignation. Eh bien oui j'étais un homme vieillissant, j'avais
cette dis grâce – pour reprendre le terme employé par Coetzee, il me paraissait parfait, je n'en
voyais aucun autre; cette liberté de moeurs si charmante, si fraîche et si séduisante chez les
adolescentsnepouvaitdevenirchezmoiquel'insistancerépugnanted'unvieuxcochonquirefusede
passerlamain.Cequepenseraitsasœur,àpeuprèstoutlemondel'auraitpenséàsaplace,iln'y
avaitàcelapasd'issue–àmoinsd'êtreuncommerçantchinois.
J'avaisdécidécettefois-làderesteràMadridtoutelasemaine,etdeuxjoursplustardj'eusune
petitedisputeavecEstherausujetdeKenPark,ledernierfilmdeLarryClark,qu'elleavaittenuà
allervoir.J'avaisdétestéKids,jedétestaiKenParkencoredavantage,lascèneoùcettesalepetite
ordure bat ses grands-parents m'était en particulier insupportable, ce réalisateur me dégoûtait au
dernierdegré,etc'estsansdoutecedégoûtsincèrequifitquejefusincapabledem'empêcherd'en
parleralorsquejemedoutaisbienqu'Estherl'aimaitparhabitude,parconformisme,parcequ'ilétait
coold'approuverlareprésentationdelaviolencedanslesarts,qu'ellel'aimaitensommesansvrai
discernement,commeelleaimaitMichaelHanekeparexemple,sansmêmeserendrecomptequele
sens des films de Michael Haneke, douloureux et moral, était aux antipodes de celui des films de
LarryClark.Jesavaisquej'auraismieuxfaitdemetaire,quel'abandondemonpersonnagecomique
habituelnepouvaitm'attirerquedesennuis,maisjenepouvaispas,ledémondelaperversitéétaitle
plus fort; nous étions dans un bar bizarre, très kitsch, avec des miroirs et des dorures, rempli
d'homosexuels paroxystiques qui s'enculaient sans retenue dans des backrooms adjacentes, mais
cependantouvertàtous,desgroupesdegarçonsetdefillesprenaienttranquillementdesCocasaux
tables voisines. Je lui expliquai en vidant rapidement ma tequila glacée que l'ensemble de ma
carrièreetdemafortunejel'avaisbâtisurl'exploitationcommercialedesmauvaisinstincts,surcette
attirance absurde de l'Occident pour le cynisme et pour le mal, et que je me sentais donc
spécialementbienplacépouraffirmerqueparmitouslescommerçantsdumalLarryClarkétaitl'un
despluscommuns,desplusvulgaires,simplementparcequ'ilprenaitsansretenuelepartidesjeunes
contrelesvieux,quetoussesfilmsn'avaientd'autreobjectifqued'inciterlesenfantsàsecomporter
envers leurs parents sans la moindre humanité, sans la moindre pitié, et que cela n'avait rien de
nouveaunid'original,c'étaitlamêmechosedanstouslessecteursculturelsdepuisunecinquantaine
d'années,cettetendanceprétendumentculturellenedissimulaitenfaitqueledésird'unretouràl'état
primitif où les jeunes se débarrassaient des vieux sans ménagements, sans états d'âme, simplement
parcequ'ilsétaienttropfaiblespoursedéfendre,ellen'étaitdoncqu'unrefluxbrutal,typiquedela
modernité,versunstadeantérieuràtoutecivilisation,cartoutecivilisationpouvaitsejugerausort
qu'elle réservait aux plus faibles, à ceux qui n'étaient plus ni productifs ni désirables, en somme
Larry Clark et son abject complice Harmony Korine n'étaient que deux des spécimens les plus
pénibles–etartistiquementlesplusmisérables–decetteracaillenietzschéennequiproliféraitdans
lechampcultureldepuistroplongtemps,etnepouvaientenaucuncasêtremissurlemêmeplanque
desgenscommeMichaelHaneke,oucommemoi-mêmeparexemple–quim'étaistoujoursarrangé
pour introduire une certaine forme de doute, d'incertitude, de malaise au sein de mes spectacles,
mêmes'ilsétaient(j'étaislepremieràlereconnaître)globalementrépugnants.Ellem'écoutaitd'un
airdésolémaisavecbeaucoupd'attention,ellen'avaitpasencoretouchéàsonFanta.
L'avantagedetenirundiscoursmoral,c'estquecetypedeproposaétésoumisàunecensuresi
forte, et depuis tant d'années, qu'il provoque un effet d'incongruité et attire aussitôt l'attention de
l'interlocuteur; l'inconvénient, c'est que celui-ci ne parvient jamais à vous prendre tout à fait au
sérieux.L'expressionsérieuseetattentived'Esthermedésarçonnauninstant,maisjecommandaiun
autreverredetequilaetjecontinuaitoutenprenantconsciencequejem'excitaisartificiellement,que
masincéritéelle-mêmeavaitquelquechosedefaux:outrelefaitpatentqueLarryClarkn'étaitqu'un
petitcommerçantsansenvergureetqueleciterdanslamêmephrasequeNietzscheavaitdéjàensoi
quelquechosededérisoire,jemesentaisaufondàpeineplusconcernéparcessujetsqueparlafaim
dans le monde, les droits de l'homme ou n'importe quelle connerie du même genre. Je continuai
pourtant, avec une acrimonie croissante, emporté par cet étrange mélange de méchanceté et de
masochisme dont je souhaitais peut-être qu'il me conduise à ma perte après m'avoir apporté la
notoriétéetlafortune.Nonseulementlesvieuxn'avaientplusledroitdebaiser,poursuivis-jeavec
férocité,maisilsn'avaientplusledroitdeserévoltercontreunmondequipourtantlesécrasaitsans
retenue,enfaisaitlaproiesansdéfensedelaviolencedesdélinquantsjuvénilesavantdelesparquer
dansdesmouroirsignoblesoùilsétaienthumiliésetmaltraitéspardesaides-soignantsdécérébrés,
etmalgrétoutcelalarévolteleurétaitinterdite,larévolteelleaussi–commelasexualité,commele
plaisir, comme l'amour – semblait réservée aux jeunes, et n'avoir aucune justification possible en
dehorsd'eux,toutecauseincapabledemobiliserl'intérêtdesjeunesétaitparavancedisqualifiée,en
sommelesvieillardsétaiententoutpointtraitéscommedepursdéchetsauxquelsonn'accordaitplus
qu'une survie misérable, conditionnelle et de plus en plus étroitement limitée. Dans mon scénario
«LEDÉFICITDELASÉCURITÉSOCIALE»,qui n'avaitpas abouti–c'étaitd'ailleursleseulde
mes projets à n'avoir pas abouti, et ça me paraissait hautement significatif, poursuivis-je presque
horsdemoi-,j'incitaisaucontrairelesvieuxàserévoltercontrelesjeunes,àlesutiliseretàles
mater. Pourquoi par exemple les adolescents mâles ou femelles, consommateurs voraces et
moutonniers,toujoursfriandsd'argentdepoche,neseraient-ilspascontraintsàlaprostitution,seul
moyenpoureuxderembourserdansunefaiblemesureleseffortsetfatiguesimmensesconsentispour
leur bien-être? Et pourquoi, à une époque où la contraception était au point, et le risque de
dégénérescence génétique parfaitement localisé, maintenir cet absurde et humiliant tabou de
l'inceste? Voilà des vraies questions, des problèmes moraux authentiques! m'exclamai-je avec
emportement;ça,cen'étaitplusduLarryClark.
Si j'étais acrimonieux, elle était douce; et si je prenais, sans la moindre retenue, le parti des
vieux, elle ne prenait pas, dans la même mesure, le parti des jeunes. Une longue conversation
s'ensuivit,deplusenplusémouvanteettendre,danscebard'abord,puisaurestaurant,puisdansun
autre bar, dans la chambre d'hôtel enfin; nous en oubliâmes même, pour un soir, de faire l'amour.
C'était notre première vraie conversation, et c'était d'ailleurs me semblait-il la première vraie
conversation que j'aie avec qui que ce soit depuis des années, la dernière remontait probablement
auxdébutsdemaviecommuneavecIsabelle,jen'avaispeut-êtrejamaiseudevéritableconversation
avecquelqu'und'autrequ'unefemmeaimée,etaufondilmeparaissaitnormalquel'échanged'idées
avec quelqu'un qui ne connaît pas votre corps, n'est pas en mesure d'en faire le malheur ou au
contrairedeluiapporterlajoie,soitunexercicefauxetfinalementimpossible,carnoussommesdes
corps,noussommesavanttout,principalementetpresqueuniquementdescorps,etl'étatdenoscorps
constituelavéritableexplicationdelaplupartdenosconceptionsintellectuellesetmorales.J'appris
ainsiqu'Estheravaiteuunemaladiedereinstrèsgrave,àl'âgedetreizeans,quiavaitnécessitéune
longueopération,etquel'undesesreinsétaitrestédéfinitivementatrophié,cequil'obligeaitàboire
aumoinsdeuxlitresd'eauparjour,alorsqueledeuxième,pourl'instantsauvé,pouvaitàtoutmoment
donnerdessignesdefaiblesse;ilmeparaissaitévidentquec'étaitundétailcapital,quec'étaitmême
sansdoutepourcelaqu'ellenes'étaitpasassagiesurleplansexuel:elleconnaissaitleprixdela
vie,etsaduréesibrève.J'apprisaussi,etcelameparutencoreplusimportant,qu'elleavaiteuun
chien,recueillidanslesruesdeMadrid,etqu'elles'enétaitoccupéedepuisl'âgededixans;ilétait
mortl'annéeprécédente.Unetrèsjoliejeunefille,traitéeavecdeségardsconstantsetdesattentions
démesuréesparl'ensembledelapopulationmasculine,ycomprisparceux–l'immensemajorité–
qui n'ont plus aucun espoir d'en obtenir une faveur d'ordre sexuel, et même à vrai dire tout
particulièrement par eux, avec une émulation abjecte confinant chez certains quinquagénaires au
gâtisme pur et simple, une très jolie jeune fille devant qui tous les visages s'ouvrent, toutes les
difficultés s'aplanissent, accueillie partout comme si elle était la reine du monde, devient
naturellementuneespècedemonstred'égoïsmeetdevanitéautosatisfaite.Labeautéphysiquejoue
iciexactementlemêmerôlequelanoblessedesangsousl'AncienRégime,etlabrèveconscience
qu'elles pourraient prendre à l'adolescence de l'origine purement accidentelle de leur rang cède
rapidementlaplacechezlaplupartdestrèsjoliesjeunesfillesàunesensationdesupérioritéinnée,
naturelle, instinctive, qui les place entièrement en dehors, et largement au-dessus du reste de
l'humanité.Chacunautourd'ellen'ayantpourobjectifquedeluiévitertoutepeine,etdeprévenirle
moindredesesdésirs,c‘esttoutunimentqu'unetrèsjoliejeunefilleenvientàconsidérerlerestedu
mondecommecomposéd'autantdeserviteurs,elle-mêmen'ayantpourseuletâchequed'entretenirsa
propre valeur erotique -dans l'attente de rencontrer un garçon digne d'en recevoir l'hommage. La
seulechosequipuisselasauversurleplanmoral,c'estd'avoirlaresponsabilitéconcrèted'unêtre
plus faible, d'être directement et personnellement responsable de la satisfaction de ses besoins
physiques,desasanté,desasurvie–cetêtrepouvantêtreunfrèreouunesœurplusjeune,unanimal
domestique,peuimporte.
Esther n'était certainement pas bien éduquée au sens habituel du terme, jamais l'idée ne lui
seraitvenuedevideruncendrieroudedébarrasserlereliefdesesrepas,etc'estsanslamoindre
gênequ'ellelaissaitlalumièrealluméederrièreelledanslespiècesqu'ellevenaitdequitter(ilm'est
arrivé,suivantpasàpassonparcoursdansmarésidencedeSanJosé,d'avoiràactionnerdix-sept
commutateurs); il n'était pas davantage question de lui demander de penser à faire un achat, de
ramener d'un magasin où elle se rendait une course non destinée à son propre usage, ou plus
généralementderendreunservicequelconque.Commetouteslestrèsjoliesjeunesfillesellen'était
aufondbonnequ'àbaiser,etilauraitétéstupidedel'employeràautrechose,delavoirautrement
que comme un animal de luxe, en tout choyé et gâté, protégé de tout souci comme de toute tâche
ennuyeuseoupénibleafindemieuxpouvoirseconsacreràsonserviceexclusivementsexuel.Elle
n'enétaitpasmoinstrèsloind'êtrecemonstred'arrogance,d'égoïsmeabsoluetfroid,ou,pourparler
entermesplusbaudelairiens,cetteinfernalepetitesalopequesontlaplupartdestrèsjoliesjeunes
filles;ilyavaitenellelaconsciencedelamaladie,delafaiblesseetdelamort.Quoiquebelle,très
belle,infinimenterotiqueetdésirable,Esthern'enétaitpasmoinssensibleauxinfirmitésanimales,
parcequ'ellelesconnaissait;c'estcesoir-làquej'enprisconscience,etquejemisvéritablementà
l'aimer. Le désir physique, si violent soit-il, n'avait jamais suffi chez moi à conduire à l'amour, il
n'avaitpuatteindrecestadeultimequelorsqu'ils'accompagnait,parunejuxtapositionétrange,d'une
compassionpourl'êtredésiré;toutêtrevivant,évidemment,méritelacompassiondusimplefaitqu'il
estenvieetsetrouveparlà-mêmeexposéàdessouffrancessansnombre,maisfaceàunêtrejeune
etenpleinesantéc'estuneconsidérationquiparaîtbienthéorique.Parsamaladiedereins,parsa
faiblessephysiqueinsoupçonnablemaisréelle,Estherpouvaitsusciterenmoiunecompassionnon
feinte,chaquefois quel'envieme prendraitd'éprouvercesentimentà sonégard.Étantelle-même
compatissante,ayantmêmedesaspirationsoccasionnellesàlabonté,ellepouvaitégalementsusciter
en moi l'estime, ce qui parachevait l'édifice, car je n'étais pas un être de passion, pas
essentiellement, et si je pouvais désirer quelqu'un de parfaitement méprisable, s'il m'était arrivé à
plusieursreprisesdebaiserdesfillesdansl'uniquebutd'assurermonemprisesurellesetaufondde
lesdominer;sij'étaismêmealléjusqu'àutilisercepeulouablesentimentdansdessketches,jusqu'à
manifesterunecompréhensiontroublantepourcesvioleursquisacrifientleurvictimeimmédiatement
aprèsavoirdisposédesoncorps,j'avaisparcontretoujourseubesoind'estimerpouraimer,jamais
aufondjenem'étaissentiparfaitementàl'aisedansunerelationsexuellebaséesurlapureattirance
erotiqueetl'indifférence àl'autre,j'avaistoujourseubesoin,pourmesentirsexuellementheureux,
d'unminimum–àdéfautd'amour–desympathie,d'estime,decompréhensionmutuelle;l'humanité,
non,jen'yavaispasrenoncé.
NonseulementEstherétaitcompatissanteetdouce,maiselleétaitsuffisammentintelligenteet
finepoursemettreenl'occurrenceàmaplace.Àl'issuedecettediscussionoùj'avaisdéfenduavec
uneimpétuositépénible–etstupideaudemeurant,puisqu'ellenesongeaitnullementàmerangerdans
cettecatégorie–ledroitaubonheurpourlespersonnesvieillissantes,elleconclutqu'elleparlerait
demoiàsasœur,etqu'elleprocéderaitauxprésentationsdansundélaiassezbref.
PendantcettesemaineàMadrid,oùjefuspresquetoutletempsavecEsther,etquiresteunedes
périodeslesplusheureusesdemavie,jemerendiscompteaussiquesielleavaitd'autresamants
leur présence était singulièrement discrète, et qu'à défaut d'être le seul -ce qui était, après tout,
égalementpossible-j'étaissansnuldoutelepréféré.Pourlapremièrefoisdemaviejemesentais,
sansrestrictions,heureuxd'êtreunhomme,jeveuxdireunêtrehumaindesexemasculin,parceque
pour la première fois j'avais trouvé une femme qui s'ouvrait complètement à moi, qui me donnait
totalement,sansrestrictions,cequ'unefemmepeutdonneràunhomme.Pourlapremièrefoisaussije
me sentais animé à l'égard d'autrui d'intentions charitables et amicales, j'aurais aimé que tout le
monde soit heureux, comme je l'étais moi-même. Je n'étais plus du tout un bouffon alors, j'avais
laisséloindemoil'attitudehumoristique;jerevivaisensomme,mêmesijesavaisquec'étaitpour
la dernière fois. Toute énergie est d'ordre sexuel, non pas principalement mais exclusivement, et
lorsquel'animaln'estplusbonàsereproduireiln'estabsolumentplusbonàrien.Ilenvademême
pourleshommes;lorsquel'instinctsexuelestmort,écritSchopenhauer,levéritablenoyaudelavie
est consumé; ainsi, note-t-il dans une métaphore d'une terrifiante violence, «l'existence humaine
ressembleàunereprésentationthéâtralequi,commencéepardesacteursvivants,seraitterminéepar
desautomatesrevêtusdesmêmescostumes».Jenevoulaispasdevenirunautomate,etc'étaitcela,
cetteprésenceréelle,cettesaveurdelavievivante,commeauraitditDostoïevski,qu'Estherm'avait
rendue.Aquoibonmaintenirenétatdemarcheuncorpsquin'esttouchéparpersonne?Etpourquoi
choisir une jolie chambre d'hôtel si l'on doit y dormir seul? Je ne pouvais, après tant d'autres
finalementvaincusmalgréleursricanementsetleursgrimaces,quem'incliner:immenseetadmirable,
décidément,étaitlapuissancedel'amour.
DANIEL25,4
La nuit qui suivit mon premier contact avec Marie23, je fis un rêve étrange. J'étais au milieu
d'unpaysagedemontagnes,l'airétaitsilimpidequ'ondistinguaitlemoindredétaildesrochers,des
cristauxdeglace;lavues'étendaitloinau-delàdesnuages,au-delàdesforêts,jusqu'àunelignede
sommets abrupts, scintillants dans leurs neiges éternelles. Près de moi, à quelques mètres en
contrebas,unvieillarddepetitetaille,vêtudefourrures,auvisageburinécommeceluid'untrappeur
kalmouk,creusaitpatiemmentautourd'unpiquet,danslaneige;puis,toujoursarmédesonmodeste
couteau,ilentreprenaitdescierunecordetransparenteparcouruedefibresoptiques.Jesavaisque
cettecordeétaitunedecellesconduisantàlasalletransparente,lasalleaumilieudesneigesoùse
réunissaientlesdirigeantsdumonde.Leregardduvieilhommeétaitaviséetcruel.Jesavaisqu'il
allait réussir, car il avait le temps pour lui, et que les fondations du monde allaient s'écrouler; il
n'était animé d'aucune motivation précise, mais d'une obstination animale; je lui attribuais la
connaissanceintuitive,etlespouvoirsd'unchaman.
Comme ceux des humains, nos rêves sont presque toujours des recombinaisons à partir
d'éléments de réalité hétéroclites survenus à l'état de veille; cela a conduit certains à y voir une
preuvedelanon-unicitéduréel.D'aprèseux,nosrêvesseraientdesaperçussurd'autresbranches
d'univers existantes au sens d'Everett-de Witt, c'est-à-dire d'autres bifurcations d'observables
apparues à l'occasion de certains événements de la journée; ils ne seraient ainsi nullement
l'expression d'un désir ni d'une crainte, mais la projection mentale de séquences d'événements
consistantes, compatibles avec l'évolution globale de la fonction d'onde de l'Univers, mais non
directementattestables.Rienn'indiquaitdanscettehypothèsecequipermettaitauxrêvesd'échapper
aux limitations usuelles de la fonction cognitive, interdisant à un observateur donné tout accès aux
séquencesd'événementsnonattestablesdanssaproprebranched'univers;parailleurs,jenevoyais
nullement ce qui, dans mon existence, aurait pu donner naissance à une branche d'univers aussi
divergente.
D'aprèsd'autresinterprétations,certainsdenossongessontd'unautreordrequeceuxqu'ontpu
connaître les hommes; d'origine artificielle, ils sont les productions spontanées de demi-formes
mentales engendrées par l'entrelacement modifiable des éléments électroniques du réseau. Un
organismegigantesquedemanderaitànaître,àformeruneconscienceélectroniquecommune,maisne
pourraitpourl'instantsemanifesterqueparlaproductiondetrainsd'ondesoniriquesgénéréspardes
sous-ensemblesévolutifsduréseauetcontraintsdesepropageràtraverslescanauxdetransmission
ouvertsparlesnéo-humains;ilchercheraitparconséquentàexerceruncontrôlesurl'ouverturede
cescanaux.Nousétionsnous-mêmesdesêtresincomplets,desêtresdetransition,dontladestinée
étaitdepréparerl'avènementd'unfuturnumérique.Quoiqu'ilensoitdecettehypothèseparanoïde,il
est certain qu'une mutation logicielle s'était produite, probablement dès le début de la Seconde
Diminution,etque,s'attaquanttoutd'abordausystèmedecryptage,elles'étaitpeuàpeuétendueà
l'ensembledescoucheslogiciellesduréseau;nulneconnaissaitexactementsonampleur,maiselle
devait être grande, et la fiabilité de notre système de transmission était, dans le meilleur des cas,
devenuetrèsaléatoire.
Ledangerdesurproductiononiriqueétaitrépertoriédepuisl'époquedesFondateurs,etpouvait
aussi, plus simplement, s'expliquer par les conditions d'isolement physique absolu dans lesquelles
nous étions appelés à vivre. Aucun traitement véritable n'était connu. La seule parade consistait à
éviterl'envoietlaréceptiondemessages,àcoupertoutcontactaveclacommunauténéo-humaine,à
se recentrer sur les éléments de physiologie individuelle. Je m'y astreignis, mis en place les
principaux dispositifs de surveillance biochimique: il fallut plusieurs semaines pour que ma
production onirique revienne à son niveaunormal etque je puisseà nouveau me concentrersurle
récitdeviedeDaniel1,etsurmoncommentaire.
DANIEL1,16
«Pourpouvoirdétournernetstat,ilfaut
yêtreinjecté;pourcela,onn'ad'autrechoix
quededétournertoutl'userland.»
kdm.fr.st
J'avaisunpeuoubliél'existencedesélohimiteslorsquejereçusuncoupdetéléphonedePatrick
me rappelant que le stage d'hiver commençait deux semaines plus tard, et me demandant si j'avais
toujoursl'intentiond'yparticiper.J'avaisreçuuncourrierd'invitation,uncourrierVIP,précisa-t-il.
Je le retrouvai facilement dans ma pile: le papier était orné, en filigrane, de jeunes filles nues
dansantparmilesfleurs.SaSaintetéleprophètemeconviait,avecd'autreséminentespersonnalités
amies, à assister comme chaque année à la célébration de l'anniversaire delà «merveilleuse
rencontre»-celle avec les Élohim, j'imagine. Ce serait une célébration particulière, où seraient
dévoilésdesdétailsinéditsconcernantl'édificationdel'ambassade,enprésencedefidèlesdumonde
entier guidés par leurs neuf archevêques et leurs quarante-neuf évêques – ces distinctions
honorifiquesn'avaientrienàvoiravecl'organigrammeréel;ellesavaientétémisesenplaceparFlic,
quilesjugeaitindispensablesàlabonnegestiond'uneorganisationhumaine.«Onvas'éclatercomme
desmalades!»avaitajoutéleprophète,àmonattention,desamain.
Esther, comme prévu, avait des examens à cette période, et ne pourrait pas m'accompagner.
Commeellen'aurait,nonplus,pastellementletempsdemevoir,j'acceptaisanshésiter–aprèstout
j'étais à la retraite maintenant, je pouvais faire un peu de tourisme, dès excursions sociologiques,
essayerdevivredesmomentspittoresquesoudrôles.Jen'avaisjamaismisenscènedesectedans
mes sketches alors qu'il s'agissait d'un phénomène authentiquement moderne, qu'elles proliféraient
malgré toutes les campagnes rationalistes et les mises en garde, que rien ne semblait pouvoir les
arrêter.Jejouaiquelquetemps,assezvainement,avecl'idéed'unsketchélohimite,puisjeprismon
billetd'avion.
LevolfaisaitescaleàlaGrandeCanarie,etpendantquenoustournionsenattendantuncouloir
d'atterrissage j'observai avec curiosité les dunes de Maspalomas. Les gigantesques formations
sableuses plongeaient dans l'océan d'un bleu éclatant; nous volions à basse altitude et je pouvais
distinguerlesfiguresquiseformaientsurlesable,engendréesparlemouvementduvent,évoquant
parfoisdeslettres,parfoisdesformesd'animauxoudesvisageshumains;onnepouvaits'empêcher
d'y voir des signes, de leur donner une interprétation divinatoire, et je commençai à me sentir
oppressé,malgréouàcausedel'uniformitédel'azur.
L'avion se vida presque entièrement à l'aéroport de Las Palmas; puis quelques passagers
montèrent,quifaisaientlanavetteentrelesîles.Laplupartsemblaientdesvoyageursaulongcours,
dustylebackpackersaustraliensarmésd'unguideLet'sgoEuropeet d'un plan de localisation des
McDonald's.Ilssecomportaienttranquillement,regardaienteuxaussilepaysage,échangeaientàmivoix des remarques intelligentes ou poétiques. Peu avant l'atterrissage nous survolâmes une zone
volcanique aux roches torturées, d'un rouge sombre. " Patrick m'attendait dans le hall d'accueil de
l'aéroportd'Arrecife,vêtud'unpantalonetd'unetuniqueblanchebrodéedel'étoilemulticoloredela
secte,unlargesourireauxlèvres–j'avaisl'impressionqu'ilavaitcommencéàsourirecinqminutes
avant mon arrivée, et de fait il continua, sans raison apparente, pendant que nous traversions le
parking.IlmedésignaunminibusToyotablanc,luiaussiornédel'étoilemulticolore.Jem'installai
surlesiègeavant:levisagedePatrickétaittoujoursilluminéparunsouriresansobjet;enattendant
danslafilepourintroduiresonticketdesortieilcommençaàtambourinerdequelquesdoigtssurle
volantenagitantlatête,commehabitéparunemélodieintérieure.
Nous roulions dans une plaine d'un noir intense, presque bleuté, formée de rocs anguleux,
grossiers, à peine modelés par l'érosion, lorsqu'il reprit la parole: «Tu vas voir, ce stage est
superbe…»dit-ilàmi-voix,commepourlui-même,oucommes'ilmeconfiaitunsecret.«Ilyades
vibrations spéciales… C ‘est très spirituel, vraiment.» J'acquiesçai poliment. La remarque ne me
surprenait qu'à moitié: dans les ouvrages New Age il est classiquement admis que les régions
volcaniques sont parcourues de courants telluriques auxquels la plupart des mammifères – et en
particulier les hommes – sont sensibles; ils sont censés, entre autres, inciter à la promiscuité
sexuelle.«C'estcela,c'estcela…»fitPatrick,toujoursavecextase,«noussommesdesfilsdufeu».
Jem'abstinsderelever.
Peuavantd'arrivernouslongeâmesuneplagedesablenoir,parseméedepetitscaillouxblancs;
jedoisreconnaîtrequec'étaitétrange,etmêmeperturbant.Jeregardaid'abordavecattention,puis
détournailatête;jemesentaisunpeuchoquéparcettebrutaleinversiondesvaleurs.Silameravait
étérouge,j'auraissansdoutepul'admettre;maiselleétaittoujoursaussibleue,désespérément.
Laroutebifurquabrusquementversl'intérieurdesterresetcinqcentsmètresplusloinnousnous
arrêtâmesdevantunebarrièremétalliquesolide,detroismètresdehaut,flanquéedebarbelés,qui
s'étendait à perte de vue. Deux gardes armés de mitraillettes patrouillaient derrière le portail, qui
étaitapparemmentlaseuleissue.Patrickleurfitsigne,ilsdéverrouillèrentleportail,s'approchèrent,
medévisagèrentsoigneusementavantdenouslaisserpasser.«C'estnécessaire…meditPatrickd'une
voixtoujoursaussiéthérée.Lesjournalistes…»
La piste, assez bien entretenue, traversait une zone plate et poussiéreuse, au sol de petits
caillouxrouges.Aumomentoùj'apercevais,danslelointain,commeunvillagedetentesblanches,
Patricktournasurlagaucheendirectiond'unescarpementrocheuxtrèspentu,érodésurl'undeses
côtés,faitdecettemêmerochenoire,probablementvolcanique,quej'avaisremarquéeunpeuplus
tôt.Aprèsdeuxoutroislacets,ilarrêtalevéhiculesurunterre-pleinetnousdûmescontinueràpied.
Malgrémesprotestationsilinsistapourprendremavalise,quiétaitassezlourde.«Nonnon,jet'en
prie…TuesuninvitéVIP…»Ilavaitadoptéletondelaplaisanterie,maisquelquechosemedisait
quec'étaitenfaitbienplussérieux.Nouspassâmesdevantunedizainedegrottescreuséesàflancde
rocher avant d'aboutir sur un nouveau terre-plein, presque au sommet du monticule. Une ouverture
largedetroismètres,hautededeux,conduisaitàunegrottebeaucoupplusvastequelesautres;deux
gardesarmés,làaussi,étaientpostésàl'entrée.
Nouspénétrâmesdansunepremièresallecarréed'àpeuprèsdixmètresdecôté,auxmursnus,
uniquementmeubléedequelqueschaisespliantesdisposéeslelongdesmurs;puis,précédésparun
garde, nous traversâmes un couloir éclairé par de hauts lampadaires en forme de colonnes, assez
similairesàceuxenvoguedanslesannées1970:àl'intérieurd'unliquideluminescentetvisqueuxde
couleurjaune,turquoise,orangeoumauve,degrosglobulesseformaient,remontaientlentementle
longdelacolonnelumineuseavantdedisparaître.
Les appartements du prophète étaient meublés dans le même style années 1970. Une épaisse
moquette orange, zébrée d'éclairs violets, recouvrait le sol. Des divans bas, couverts de fourrure,
étaientirrégulièrementdisposésdanslapièce.Danslefond,desgradinsmenaientàunfauteuilrelax
tournant en cuir rosé, avec repose-pieds intégré; le fauteuil était vide. Derrière, je reconnus le
tableau qui était dans la salle à manger du prophète à Zwork – au milieu d'un jardin supposément
édénique, douze jeunes filles vêtues de tuniques transparentes le contemplaient avec adoration et
désir.C'étaitridicule,sil'onveut,maisuniquementdanslamesure–aufondassezfaible–oùune
chosepurementsexuellepeutl'être;l'humouretlesentimentduridicule(j'étaispayé,etmêmebien
payé,pourlesavoir)nepeuventremporterunepleinevictoirequelorsqu'ilss'attaquentàdescibles
déjàdésarméestellesquelareligiosité,lesentimentalisme,ledévouement,lesensdel'honneur,etc.;
ils se montrent au contraire impuissants à nuire sérieusement aux déterminants profonds, égoïstes,
animaux de la conduite humaine. Ce tableau quoi qu'il en soit était si mal peint qu'il me fallut un
certaintempspourreconnaîtrelesmodèlesdanslapersonnedesjeunesfillesréelles,assisessurles
gradins, qui tentaient plus ou moins de redoubler les positions picturales – elles avaient dû être
misesaucourantdenotrearrivée–maisn'offraientcependantqu'unereproductionapproximativede
latoile:sicertainesavaientlesmêmestuniquestransparentes,vaguementgrecques,relevéesjusqu'à
lataille,d'autresavaientoptépourdesbustiersetdesporte-jarretellesdelatexnoir;toutesentout
casavaientlesexeàdécouvert.«Cesontlesfiancéesduprophète…»meditPatrickavecrespect.Il
m'appritalorsqueceséluesavaientleprivilègedevivredanslaprésencepermanenteduprophète;
toutesdisposaientdechambresdanssarésidencecalifornienne.Ellesreprésentaienttouteslesraces
de la Terre, et avaient été destinées par leur beauté au service exclusif des Élohim: elles ne
pouvaient donc avoir de rapports sexuels qu'avec eux – une fois bien sûr qu'ils auraient honoré la
Terre de leur visite – et avec le prophète; elles pouvaient aussi, lorsque celui-ci en exprimait le
désir,avoirdesrapportssexuelsentreelles.Jeméditaiquelquetempssurcetteperspectivetouten
essayant de les recompter: décidément, il n'y en avait que dix. J'entendis à ce moment un clapotis
venant de la droite. Des halogènes situés dans le plafond s'allumèrent, découvrant une piscine
creuséedansleroc,entouréed'unevégétationluxuriante;leprophètes'ybaignaitnu.Lesdeuxjeunes
filles manquantes attendaient respectueusement près de l'échelle d'accès, tenant un peignoir et une
serviette blancs ornés de l'étoile multicolore. Le prophète prenait son temps, roulait sur lui-même
dansl'eau,dérivaitparesseusementenfaisantlaplanche.Patricksetut,baissalatête;onn'entendit
plusquelelégerclapotisdelabaignade.
Il sortit enfin, fut aussitôt enveloppé dans le peignoir, cependant que la seconde jeune fille
s'agenouillaitpourluifrictionnerlespieds;jem'aperçusalorsqu'ilétaitplusgrand,etsurtoutplus
costaud, que dans mon souvenir; il devait certainement faire de la musculation, s'entretenir. Il vint
vers moi les bras largement ouverts, me donna l'accolade. «Je suis content… dit-il d'une voix
profonde,jesuiscontentdetevoir…»Jem'étaisplusieursfoisdemandépendantlevoyagecequ'il
attendait de moi au juste; peut-être s'exagérait-il ma notoriété. La Scientologie, par exemple,
bénéficiait sans nul doute de la présence parmi ses adhérents de John Travolta ou de Tom Cruise;
maisj'étaisloind'enêtreaumêmeniveau.Ilétaitdanslemêmecasàvraidire,etc'étaitpeut-être
simplementl'explication:ilprenaitcequ'ilavaitsouslamain.
Leprophètes'assitdanssonfauteuilrelax;nousnousinstallâmessurdespoufsencontrebas.Sur
unsignedesamainlesjeunesfilless'égaillèrentetrevinrent,portantdescoupellesengrèsremplies
d'amandes et de fruits secs; d'autres portaient des amphores emplies de ce qui s'avéra être du jus
d'ananas.Ilrestait,donc,danslanotegrecque;lamiseenscène,quandmême,n'étaitpastoutàfaitau
point, c'était un peu gênant d'apercevoir, sur une desserte, les emballages du mélange télévision
Benenuts. «Susan…» dit doucement le prophète à une jeune fille très blonde, aux yeux bleus, au
visage ravissant et candide, qui était restée assise à ses pieds. Obéissant sans un mot, elle
s'agenouillaentresescuisses,écartalepeignoiretcommençaàlesucer;sonsexeétaitcourt,épais.
Ilsouhaitaitapparemmentétablird'entréedejeuunepositiondedominanceclaire;jemedemandai
fugitivement s'il le faisait uniquement par plaisir, ou si ça faisait partie d'un plan destiné à
m'impressionner. Je n'étais en fait nullement impressionné, je remarquai par contre que Patrick
semblaitgêné,regardaitsespiedsavecembarras,rougissaitunpeu–alorsquetoutcelaétait,dansle
principe, absolument conforme aux théories qu'il professait. La conversation roula d'abord sur la
situation internationale – caractérisée, selon le prophète, par de graves menaces pesant sur la
démocratie; le danger représenté par l'intégrisme musulman n'était selon lui nullement exagéré, il
disposaitd'informationsinquiétantes en provenance deses adeptes africains.Je n'avaispasgrandchoseàdiresurlaquestion,cequin'étaitpasplusmal,çamepermitdeconserveràmonvisageune
expression d'intérêt respectueux. De temps en temps il posait la main sur la tête de la fille, qui
interrompaitsonmouvement;puis,surunnouveausigne,ellerecommençaitàlepomper.Aprèsavoir
monologuéquelquesminutes,leprophètevoulutsavoirsijesouhaitaismereposeravantlerepas,qui
seraitprisencompagniedesprincipauxdirigeants;j'avaisl'impressionquelabonneréponseétait:
«Oui.»
«Ças'estbienpassé!Ças'esttrèsbienpassé!…»meglissaPatrick,toutfrétillantd'excitation,
alors que nous reprenions le couloir en sens inverse. Sa soumission affichée me rendait un peu
perplexe: j'essayais de passer en revue ce que je savais sur les tribus primitives, les rituels
hiérarchiques,maisj'avaisdumalàmesouvenir,c'étaientvraimentdeslecturesdejeunesse,datant
del'époqueoùjeprenaismescoursd'acteur;jem'étaisalorspersuadéquelesmêmesmécanismesse
retrouvaient, à peine modifiés, dans les sociétés modernes, et que leur connaissance pourrait me
serviràl'écrituredemessketches–l'hypothèses'étaitd'ailleursrévéléeengrosexacte,Lévi-Strauss
en particulier m'avait beaucoup aidé. En débouchant sur le terre-plein je m'arrêtai, frappé par la
visionducampdetoileoùlogeaientlesadeptesunecinquantainedemètresencontrebas:ildevaity
avoirunbonmillierdetentesigloo,trèsserrées,toutesidentiques,d'unblancimmaculé,etdisposées
de manière à former cette étoile aux pointes recourbées qui était l'emblème de la secte. On ne
pouvaitapercevoirledessinqued'enhaut–ouduciel,mesuggéraPatrick.L'ambassade,unefois
construite,affecteraitlamêmeforme,leprophèteenavaitlui-mêmedessinélesplans,ilsouhaiterait
certainementmelesmontrer.
Je m'attendais plus ou moins à un repas somptueux, ponctué de délices sybaritiques; je dus
rapidementdéchanter.Enmatièred'alimentation,leprophèteentenaitpourlaplusgrandefrugalité:
tomates,fèves,olives,semouledeblédur–letoutservienpetitesquantités;unpeudefromagede
brebis,accompagnéd'unverredevinrouge.NonseulementilétaitrégimeCretoishard-core,maisil
faisait une heure de gymnastique par jour, selon des mouvements précisément conçus pour tonifier
l'appareil cardiovasculaire, prenait des comprimés de Pantestone et de MDMA, ainsi que d'autres
médicaments disponibles uniquement aux USA. Il était littéralement obsédé par le vieillissement
physique, et la conversation roula presque uniquement sur la prolifération des radicaux libres, le
pontage du collagène, la fragmentation de l'élastine, l'accumulation de lipofuscine à l'intérieur des
cellulesdufoie.Ilavaitl'airdeconnaîtrelesujetàfond,Savantintervenaitjustedetempsàautre
pour préciser un point de détail. Les autres convives étaient Humoriste, Flic et Vincent – que je
voyaispourlapremièrefoisdepuismonarrivée,etquimeparutencorepluslarguéqued'habitude:il
n'écoutaitpasdutout,semblaitsongeràdeschosespersonnellesetinformulables,sonvisageétait
parcourudetressaillementsnerveux,enparticulieràchaquefoisqu'apparaissaitSusan–leservice
était assuré par les fiancées du prophète, qui avaient revêtu pour l'occasion de longues tuniques
blanchesfenduessurlecôté.
Le prophète ne prenait pas de café, et le repas se conclut par une sorte d'infusion de couleur
verte, particulièrement amère-mais qui était, selon lui, souveraine contre les accumulations de
lipofuscine. Savant confirma l'information. Nous nous séparâmes tôt, le prophète insistait sur la
nécessitéd'unsommeillongetréparateur.Vincentmesuivitprécipitammentdanslecouloirdesortie,
j'eusl'impressionqu'ils'accrochaitàmoi,qu'ilsouhaitaitmeparler.Lagrottequim'avaitétéallouée
étaitlégèrementplusvastequelasienne,ellecomportaituneterrassequidominaitlecampdetoile.
Iln'étaitqueonzeheuresdusoirmaistoutétaitparfaitementcalme,onn'entendaitaucunemusique,on
distinguait peu d'allées et venues entre les tentes. Je servis à Vincent un verre du Glenfiddich que
j'avaisachetéauduty-freedel'aéroportdeMadrid.
Jem'attendaisplusoumoinsàcequ'ilengagelaconversationmaisiln'enfitrien,ilsecontenta
deseresserviretdefairetournerleliquidedanssonverre.Àmesquestionssursontravail,ilne
réponditquepardesmonosyllabesdécouragés;ilavaitencoremaigri.Endésespoirdecausejefinis
par parler de moi, c'est-à-dire d'Esther, c'était à peu près la seule chose qui me paraissait digne
d'êtresignaléedansmaviedernièrement;j'avaisachetéunnouveausystèmed'arrosageautomatique,
aussi,maisjenemesentaispascapabledetenirtrèslongtempssurlesujet.Ilmedemandadelui
parlerencored'Esther,cequejefisavecunréelplaisir;sonvisages'éclairaitpeuàpeu,ilmedit
qu'il était contentpour moi, etjelesentaissincère.C'est difficile,l'affection entre hommes, parce
queçanepeutseconcrétiserenrien,c'estquelquechosed'irréeletdedoux,maistoujoursd'unpeu
douloureux,aussi;ilpartitdixminutesplustardsansm'avoirrévéléquoiquecesoitsursavie.Je
m'allongeaidansl'obscuritéetméditaisurlastratégiepsychologiqueduprophète,quimeparaissait
obscure.Allait-ilmefairel'offranded'uneadeptedestinéeàmedivertirsurleplansexuel?Ilhésitait
probablement,ilnedevaitpasavoirunegrosseexpériencedansletraitementdesVIP.J'envisageais
laperspectiveaveccalme:j'avaisfaitl'amouravecEstherlematinmême,celaavaitétéencoreplus
longetplusdélicieuxqu'àl'habitude;jen'avaisaucuneenvied'uneautrefemme,jen'étaismêmepas
certainlecaséchéantdeparveniràm'yintéresser.Onconsidèreengénéralleshommescommedes
bites sur pattes, capables de baiser n'importe quelle nana à condition qu'elle soit suffisamment
excitantesansqu'aucuneconsidérationdesentimentsentreenlignedecompte;leportraitestàpeu
prèsjuste,maisquandmêmeunpeuforcé.Susanétaitravissante,certes,maisenlavoyantsucerla
queue du prophète je n'avais ressenti aucune montée d'adrénaline, aucune poussée de rivalité
simiesque, en ce qui me concerne l'effet avait été manqué, et je me sentais en général
inhabituellementcalme.
Jemeréveillaiverscinqheuresdumatin,peuavantl'aube,etfisunetoiletteénergiquequeje
terminaiparunedoucheglacée;j'avaisl'impression,assezdifficileàjustifier,etquidevaitd'ailleurs
serévélerfausse,quejem'apprêtaisàvivreunejournéedécisive.Jemepréparaiuncafénoir,queje
bussurlaterrasseenobservantlecampdetoilequicommençaitàs'éveiller;quelquesadeptesse
dirigeaientverslessanitairescollectifs.Danslejournaissant,laplainecaillouteuseparaissaitd'un
rougesombre.Loinversl'Estonapercevaitlesbarrièresdeprotectionmétallique,leterraindélimité
parlasectedevaitfaireaumoinsunedizainedekilomètrescarrés.Descendantlecheminenlacets,
quelques mètres plus bas, j'aperçus soudain Vincent en compagnie de Susan. Ils s'arrêtèrent sur le
terre-pleinoùnousavionslaisséleminibuslaveille.Vincentagitaitlesmains,semblaitplaidersa
cause,maisparlaitàvoixbasse,j'étaistroploinpourlecomprendre;elleleregardaitaveccalme,
mais son expression demeurait inflexible. Tournant la tête elle me vit qui les regardais, posa une
mainsurlebrasdeVincentpourlefairetaire;jeregagnail'intérieurdemagrotte,pensif.Vincentme
paraissaitbienmalparti:avecsonregardlimpidequeriennesemblaitpouvoirtroubler,soncorps
athlétiqueetsaindejeunesportiveprotestante,cettefilleavaittoutdelafanatiquedebase:onaurait
aussibienpul'imaginerdansunmouvementévangélisteradical,ouungroupusculededeepecology;
enl'occurrenceelledevaitêtredévouéecorpsetâmeauprophète,etriennepourraitlaconvaincre
derompresonvœudeservicesexuelexclusif.Jecomprisalorspourquoijen'avaisjamaisintroduit
desectesdansmessketches:ilestfaciled'ironisersurlesêtreshumains,delesconsidérercomme
des mécaniques burlesques lorsqu'ils sont, banalement, mus par la cupidité ou le désir; lorsqu'ils
donnentparcontrel'impressiond'êtreanimésparunefoiprofonde,parquelquechosequioutrepasse
l'instinctdesurvie,lemécanismegrippe,lerireestarrêtédanssonprincipe.
Unàunlesadeptessortaientdeleurtente,revêtusd'unetuniqueblanche,etsedirigeaientvers
l'ouverture creusée à la base du piton rocheux, conduisant à une immense grotte naturelle dans
laquelle se déroulaient les enseignements. Beaucoup de tentes me paraissaient vides; de fait je
devaisapprendre,lorsd'uneconversationquej'eusquelquesminutesplustardavecFlic,quelestage
d'hiver n'avait attiré cette année que trois cents personnes; pour un mouvement qui revendiquait
quatre-vingt mille adeptes à travers le monde, c'était peu. Il imputait cet insuccès au niveau trop
élevédesconférencesdeMiskiewicz.«Çapassecomplètementau-dessusdelatêtedesgens…Dans
un stage destiné à tous, il vaudrait mieux mettre l'accent sur des émotions plus simples, plus
fédératrices. Mais le prophète est complètement fasciné par les sciences…» conclut-il avec
amertume.J'étaissurprisqu'ils'adresseàmoiavecautantdefranchise;laméfiancequ'iléprouvaità
monégardlorsdustagedeZworksemblaits'êtreévanouie.Àmoinsqu'ilnechercheenmoiunallié:
ildevaits'êtrerenseigné,avoirapprisquej'étaisunVIPdepremièreimportance,peut-êtreappeléà
jouer un rôle dans l'organisation, voire à influencer les décisions du prophète. Ses relations avec
Savant n'étaient pas bonnes, c'était une évidence: l'autre le considérait comme une sorte de sousofficier,toutjustebonàorganiserleserviced'ordreouàmettreenplacel'intendancedesrepas.Lors
deleurséchangesparfoisacerbesHumoristeéludait,ironisait,évitaitdeprendreparti,sereposant
entièrementsursarelationpersonnelleavecleprophète.
La première conférence de la journée démarrait à huit heures, et c'était, justement, une
conférencedeMiskiewicz,intitulée«L'êtrehumain:matièreetinformation».Enlevoyantmontersur
l'estrade, émacié, sérieux, une liasse de notes à la main, je me dis qu'il aurait été, en effet,
parfaitement à sa place dans un séminaire d'étudiants de troisième cycle, mais qu'ici c'était moins
évident.Ilsaluarapidementl'assistanceavantdecommencersonexposé:pasdeclind'œilaupublic
ni de trait d'humour, pas non plus la moindre tentative de produire une émotion collective,
sentimentaleoureligieuse;rienquelesavoiràl'étatbrut.
Après unedemi-heure consacrée au code génétique– très bienexploréàl'heure actuelle – et
aux modalités – encore mal connues – de son expression dans la synthèse des protéines, il y eut,
cependant, un petit effet de mise en scène. Deux assistants apportèrent sur la table devant lui, en
peinantunpeu,uncontainerd'àpeuprèslatailled'unsacdeciment,constituédepochesplastiques
transparentes, juxtaposées, de taille inégale, contenant des produits chimiques variés – la plus
grande,deloin,étaitremplied'eau.
«Ceci est un être humain!…» s'exclama Savant, presque avec emphase – j'appris par la suite
queleprophète,tenantcomptedesremarquesdeFlic,luiavaitdemandédedramatiserunpetitpeu
son exposé, l'avait même inscrit à une formation accélérée de communication orale, avec training
vidéo et participation de comédiens professionnels. «Le container posé sur cette table, reprit-il, a
exactement la même composition chimique qu'un être humain adulte de soixante-dix kilos. Comme
vous le constaterez, nous sommes surtout composés d'eau…» Il saisit un stylet, perça la poche
transparente;unpetitjetseforma.
«Naturellement,ilyadegrandesdifférences…»Lespectacleétaitterminé,ilreprenaitpeuà
peu son sérieux; la poche d'eau devenait flasque, s'aplatissait lentement. «Ces différences, aussi
importantes soient-elles, peuvent se résumer en un mot: l'information. L'être humain, c'est de la
matière plus de l'information. La composition de cette matière nous est aujourd'hui connue, au
grammeprès:ils'agitd'élémentschimiquessimples,déjàlargementprésentsdanslanatureinanimée.
L'information elle aussi nous est connue, au moins dans son principe: elle repose entièrement sur
l'ADN, celui du noyau et celui des mitochondries. Cet ADN contient non seulement l'information
nécessaire à la construction de l'ensemble, à l'embryogenèse, mais aussi celle qui pilote et
commande par la suite le fonctionnement de l'organisme. Dès lors, pourquoi devrions-nous nous
astreindreàpasserparl'embryogenèse?Pourquoinepasfabriquerdirectementunêtrehumainadulte
à partir des éléments chimiques nécessaires et du schéma fourni par l'ADN? Telle est, très
évidemment,lavoiederecherchesverslaquellenousnousdirigeronsdanslefutur.Leshommesdu
futurnaîtrontdirectementdansuncorpsadulte,uncorpsdedix-huitans,etc'estcemodèlequisera
reproduit par la suite, c'est sous cette forme idéale qu'ils atteindront, que vous et moi nous
atteindrons,simesrecherchesavancentaussirapidementquejel'espère,àl'immortalité.Leclonage
n'est qu'une méthode primitive, directement calquée sur le mode de reproduction naturel; le
développementdel'embryonn'apporterien,sicen'estunepossibilitédemalformationsetd'erreurs;
dès lors que nous disposons du plan de construction et des matériaux nécessaires, il devient une
étapeinutile.
«Iln'enestpasdemême,poursuivit-il,etc'estunpointsurlequelj'attirevotreattention,pourle
cerveau humain. Il y a, effectivement, certains précâblages grossiers; quelques éléments de base
parmi les aptitudes et les traits de caractère sont déjà inscrits dans le code génétique; mais pour
l'essentiel la personnalité humaine, ce qui constitue notre individualité et notre mémoire, se forme
peu à peu, tout au long de notre vie, par activation et renforcement chimique de sous-réseaux
neuronauxetdesynapsesdédiées;l'histoireindividuelle,enunmot,créel'individu.»
Aprèsunrepasaussifrugalqueleprécédent,jeprisplaceauxcôtésduprophètedanssaRange
Rover.Miskiewiczmontaàl'avant,l'undesgardespritlevolant.Lapistecontinuaitaprèslevillage
detoile,creuséedansleroc;unnuagedepoussièrerougenousenvelopparapidement.Auboutd'un
quart d'heure la voiture stoppa devant un parallélépipède de section carrée, d'un blanc immaculé,
dépourvud'ouvertures,quipouvaitfairevingtmètresdecôtéetdixmètresdehauteur.Miskiewicz
actionnaunetélécommande:uneportemassive,auxjointuresinvisibles,pivotadanslaparoi.
À l'intérieur régnaient jour et nuit, tout au long de l'année, une température et une luminosité
uniformesetconstantes,m'expliqua-t-il.Unescaliernousconduisitàunelargecoursiveenhauteur
qui faisait le tour du bâtiment, desservant une succession de bureaux. Les armoires métalliques
encastréesdanslesmursétaientrempliesdeDVDdedonnéesétiquetésavecsoin.L'étageinférieur
ne contenait rien d'autre qu'un hémisphère aux parois de plastique transparent, irrigué par des
centainesdetuyauxégalementtransparentsconduisantàdescontainersd'acierpoli.
«Cestuyauxcontiennentlessubstanceschimiquesnécessairesàlafabricationd'unêtrevivant,
poursuivitMiskiewicz:carbone,hydrogène,oxygène,azote,etlesdifférentsoligo-éléments…
– C'est dans cette bulle transparente, ajouta le prophète d'une voix vibrante, que naîtra le
premierhumainconçudemanièreentièrementartificielle;lepremiervéritablecyborg!»
Je jetai un regard attentif aux deux hommes: pour la première fois depuis que je l'avais
rencontréleprophèteétaitd'unsérieuxtotal,ilsemblaitlui-mêmeimpressionné,etpresqueintimidé,
parlesperspectivesquis'ouvraientdanslefutur.Miskiewiczdesoncôtéavaitl'airtoutàfaitsûrde
lui, et désireux de poursuivre ses explications: à l'intérieur de cette salle c'était lui le véritable
patron, le prophète n'avait plus son mot à dire. Je pris alors conscience que l'aménagement du
laboratoireavaitdûcoûtercher,etmêmetrèscher,quec'estprobablementlàquepassaitl'essentiel
descotisationsetdesbénéfices,quecettesalleensommeétaitlavéritableraisond'êtredelasecte.
Enréponseàmesquestions,Miskiewiczprécisaqu'ilsétaientdèsàprésentenmesurederéaliserla
synthèse de l'ensemble des protéines et des phospholipides complexes impliqués dans le
fonctionnement cellulaire; qu'ils avaient pu également reproduire l'ensemble des organites, à
l'exception, qu'il supposait très temporaire, de l'appareil de Golgi; mais qu'ils se heurtaient à des
difficultésimprévuesdanslasynthèsedelamembraneplasmique,etqu'ilsn'étaientdoncpasencore
capables de produire une cellule vivante entièrement fonctionnelle. À ma question de savoir s'ils
avaient de l'avance sur les autres équipes de recherche, il fronça les sourcils; je n'avais,
apparemment,pastoutàfaitcompris:cen'estpassimplementqu'ilsavaientdel'avance,c'estqu'ils
étaientlaseuleéquipeaumondeàtravaillersurunesynthèseartificielle,oùl'ADNneservaitplusau
développement des feuillets embryonnaires, mais était uniquement utilisé pour l'information
permettant le pilotage des fonctions de l'organisme achevé. C'était cela, justement, qui devait
permettredecontournerlestadedel'embryogenèseetdefabriquerdirectementdesindividusadultes.
Tantqu'onresteraittributairedudéveloppementbiologiquenormal,ilfaudraitàpeuprèsdix-huitans
pourconstruireunnouvelêtrehumain;lorsquel'ensembledesprocessusseraientmaîtrisés,ilpensait
pouvoirramenercedélaiàmoinsd'uneheure.
DANIEL25,5
Ilfallutenréalitétroissièclesdetravauxpouratteindrel'objectifqueMiskiewiczavaitposédès
lespremièresannéesduXXIesiècle,etlespremièresgénérationsnéohumainesfurentengendréespar
lemoyenduclonage,dontilavaitpensébeaucoupplusrapidementpouvoirs'affranchir.Ilresteque
ses intuitions embryologiques s'avérèrent, sur le long terme, d'une extraordinaire fécondité, ce qui
devait malheureusement conduire à accorder le même crédit à ses idées sur la modélisation du
fonctionnementcérébral.LamétaphoreducerveauhumaincommemachinedeTuringàcâblageflou
devaitserévélerenfindecompteparfaitementstérile;ilexistaitbeletbiendansl'esprithumaindes
processusnonalgorithmiques,commeenréalitél'indiquaitdéjàl'existence,établieparGôdeldèsles
années 1930, de propositions non démontrables pouvant cependant, sans ambiguïté, être reconnues
comme vraies. Il fallut pourtant, là aussi, presque trois siècles pour abandonner cette direction de
recherches, et pour se résigner à utiliser les anciens mécanismes du conditionnement et de
l'apprentissage -améliorés cependant, et rendus plus rapides et plus fiables par injection dans le
nouvel organisme des protéines extraites de l'hippocampe de l'organisme ancien. Cette méthode
hybride entre le biochimique et le prépositionnel correspond mal au vœu de rigueur exprimé par
Miskiewiczetsespremierssuccesseurs;ellen'apourambitionquedereprésenter,selonlaformule
opérationnalisteetunbrininsolentedePierce,«cequenouspouvonsfairedemieux,danslemonde
réel,comptetenudel'étateffectifdenosconnaissances».
DANIEL1,17
«Unefoisinjectédansl'espacemémoirede
l'application,ilestpossibledemodifierson
comportement.»
kdm.fr.st
Lesdeuxpremièresjournéesfurentprincipalementoccupéesparl'enseignementdeMiskiewicz;
l'aspectspirituelouémotionnelétaittrèspeuprésent,etjecommençaisàcomprendrelesobjections
deFlic:jamais,àaucunmomentdel'histoirehumaine,unereligionn'avaitpuprendred'ascendantsur
lesmassesens'adressantuniquementàlaraison.Leprophètelui-mêmeétaitunpeuenretrait,jele
croisaissurtoutauxrepas,ilrestaitlaplupartdutempsdanssagrotte,etj'imaginequelesfidèles
devaientêtreunpeudéçus.
Toutchangeaaumatindutroisièmejour,quidevaitsedéroulerdanslejeûne,etêtreconsacréà
laméditation.Versseptheures,jefustirédusommeilparlesonmélancoliqueetgravedetrompes
tibétaines qui jouaient une mélodie simple, sur trois notes indéfiniment tenues. Je sortis sur ma
terrasse;lejourselevaitau-dessusdelaplainecaillouteuse.Unàunlesélohimitessortaientdeleur
tente, déroulaient une natte sur le sol et s'allongeaient, se plaçant autour d'une estrade où les deux
sonneurs de trompe entouraient le prophète assis en position du lotus. Comme les adeptes, il était
vêtu d'une longue tunique blanche; mais alors que la leur était faite d'une cotonnade ordinaire, la
sienne était taillée dans un satin blanc, brillant, qui jetait des éclats dans la lumière naissante. Au
boutd'uneàdeuxminutesilsemitàparlerd'unevoixlente,profonde,qui,largementamplifiée,sefit
aisémententendrepar-dessuslesondestrompes.Entermessimples,ilincitalesadeptesàprendre
conscience de la terre sur laquelle s'appuyaient leurs corps, à imaginer l'énergie volcanique qui
émanait de la terre, cette énergie incroyable, supérieure à celle des bombes atomiques les plus
puissantes;àfaireleurcetteénergie,àl'incorporeràleurscorps,leurscorpsdestinésàl'immortalité.
Plustard, illeurdemanda dese dépouiller deleurs tuniques, de présenter leurscorps nusau
soleil;d'imaginer,làaussi,cetteénergiecolossale,faitedemillionsderéactionsthermonucléaires
simultanées,cetteénergiequiétaitcelledusoleil,commedetouteslesétoiles.
Il leur demanda encore d'aller plus profond que leurs corps, plus profond que leurs peaux,
d'essayer par la méditation de visualiser leurs cellules, et plus profondément encore le noyau de
leurscellules,quicontenaitcetADNdépositairedeleurinformationgénétique.Illeurdemandade
prendre conscience de leur propre ADN, de se pénétrer de l'idée qu'il contenait leur schéma, le
schéma de construction de leur corps, et que cette information, contrairement à la matière, était
immortelle. Il leur demanda d'imaginer cette information traversant les siècles dans l'attente des
Élohim, qui auraient le pouvoir de reconstituer leurs corps grâce à la technologie qu'ils avaient
développéeetàl'informationcontenuedansl'ADN.Illeurdemandad'imaginerlemomentduretour
desElohim,etlemomentoùeux-mêmes,aprèsunepérioded'attentesemblableàunlongsommeil,
reviendraientàlavie.
J'attendislafindelaséancedeméditationpourmejoindreàlafoulequisedirigeaitversla
grotteoùavaienteulieulesconférencesdeMiskiewicz;jefussurprisparlagaietéeffervescente,un
peuanormale,quisemblaits'êtreemparéedesparticipants:beaucoups'interpellaientàvoixhauteet
s'arrêtaientpoursetenirembrassésquelquessecondes,d'autresavançaientavecdessautillementset
des entrechats, certains entonnaient en marchant une mélopée joyeuse. Devant la grotte avait été
tendue une banderole où était inscrit «PRÉSENTATION DE L'AMBASSADE» en lettres
multicolores.Prèsdel'entréejetombaisurVincent,quisemblaitbienloindelaferveurambiante;en
tant que VIPs, nous étions sans doute dispensés des émotions religieuses ordinaires. Nous nous
installâmesaumilieudesautres,etleséclatsdevoixseturentcependantqu'unécrangéant,detrente
mètresdebase,sedéroulaitlelongdelaparoidufond;puisl'obscuritésefit.
Lesplansdel'ambassadeavaientétéconçusàl'aidedelogicielsdecréation3D,probablement
AutoCad et Freehand; j'appris par la suite avec surprise que le prophète avait tout fait lui-même.
Quoique parfaitement ignorant dans à peu près tous les domaines, il se passionnait pour
l'informatique,etpasseulementpourlesjeuxvidéo,ilavaitacquisunebonnemaîtrisedesoutilsde
créationgraphiquelesplusélaborés,etavaitparexempleréalisélui-mêmel'ensembledusitedela
secte à l'aide de Dream-weaver MX, allant jusqu'à écrire une centaine de pages de code HTML.
Dansleplandel'ambassadecommedanslaconceptiondusite,ilavaitentoutcasdonnélibrecours
à son goût naturel pour la laideur; à mes côtés Vincent poussa un gémissement douloureux, puis
baissa la tête et garda obstinément le regard fixé sur ses genoux pendant toute la durée de la
projection – soit, quand même, un peu plus d'une demi-heure. Les slides succédaient aux slides,
généralementreliéspardestransitionsenformed'explosionetderecompositiondel'image,letout
surfondd'ouverturesdeWagnersampléesavecdelatechnoàfortvolume.Laplupartdessallesde
l'ambassadeaffectaientlaformedesolidesparfaitsallantdudodécaèdreàl'icosaèdre;lapesanteur,
sansdouteparconventiond'artiste,yétaitabolie,etleregardduvisiteurvirtuelflottaitlibrementdu
haut en bas des pièces séparées par des jacuzzis surchargés de pierreries, aux parois ornées de
gravures pornographiques d'un réalisme écœurant. Certaines salles comportaient des baies vitrées
ouvrantsurunpaysagedeprairiesfournies,piquetéesdefleursmulticolores,etjemedemandaisun
peu comment le prophète comptait s'y prendre, au milieu du paysage radicalement aride de
Lanzarote, pour obtenir un tel résultat; vu le rendu hyperréaliste des fleurs et des brins d'herbe, je
finis par me rendre compte que ce n'était pas le genre de détail qui pourrait l'arrêter, et qu'il
utiliseraitprobablementdesprairiesartificielles.
Suivitunfinaleoùl'ons'élevaitdanslesairs,découvrantlastructureglobaledel'ambassade–
uneétoileàsixbranches,auxpointesrecourbées–puis,dansuntravellingarrièrevertigineux,les
îlescanariennes,l'ensembledelasurfaceduglobe,alorsqu'éclataientlespremièresmesuresd'Ainsi
parlaitZarathoustra.Lesilencesefitensuite,cependantquesurl'écransesuccédaientdeconfuses
imagesd'amasgalactiques.Cesimagesdisparurentàleurtouretunronddelumièretombasurscène
pour accompagner l'apparition du prophète, bondissant et resplendissant dans son costume de
cérémoniedesatinblanc,avecdesempiècementsquijetaientdeséclatsadamantins.Uneimmense
ovation parcourut la salle, tout le monde se leva en applaudissant et en criant: «Bravo!» Avec
Vincentjemesentisplusoumoinsobligédemeleveraussi,etd'applaudir.Celaduraaumoinsvingt
minutes: parfois les applaudissements faiblissaient, semblaient s'éteindre; puis une nouvelle vague
reprenait,encoreplusforte,surtoutvenued'unpetitgrouperéuniauxpremiersrangsautourdeFlic,
et gagnait l'ensemble de la salle. Il y eut ainsi cinq diminutions, puis cinq reprises, avant que le
prophète, sentant probablement que le phénomène allait finir par s'amortir, n'écarte largement les
bras.Lesilencesefitaussitôt.D'unevoixprofonde,jedoisdireassezimpressionnante(maislasono
forçaitpasmalsurl'échoetsurlesgraves),ilentonnalespremièresmesuresduchantd'accueilaux
Élohim. Plusieurs, autour de moi, reprirent les paroles à mi-voix. «Nous re-bâ-ti-rons l'am-bassade…»: la voix du prophète entama une montée vers les notes hautes. «Avec l'ai-de de ceux qui
vousaiment»:deplusenpluschantaientautourdemoi.«Sespi-liersetsesco-lon-nades»:lerythme
sefitplusindécisetpluslentavantqueleprophètenereprenne,d'unevoixtriomphale,puissamment
amplifiée, qui résonna dans tout l'espace de la grotte: «La nou-vel-le Jé-ru-sa-lem!…» Le même
mythe,lemêmerêve,toujoursaussipuissantaprèstroismillénaires.«Etilessuieratoutelarmede
leursyeux…»Unmouvementd'émotionparcourutlafouleettousreprirentàlasuiteduprophète,sur
troisnotes,lerefrain,quiconsistaitenunmotunique,indéfinimentrépété:«Eééé-looo-him!…Éééélooo-him!…»Flic,lesbrastendusversleciel,chantaitd'unevoixdestentor.Àquelquesmètresde
moij'aperçusPatrick,lesyeuxclosderrièreseslunettes,lesmainsécartéesdansuneattitudepresque
extatique, tandis que Fadiah à ses côtés, retrouvant probablement les réflexes de ses ancêtres
pentecôtistes,setordaitsurplaceenpsalmodiantdesparolesincompréhensibles.
Unenouvelleméditationeutlieu,cettefoisdanslesilenceetl'obscuritédelagrotte,avantque
leprophètenereprennelaparole.Toutlemondel'écoutaitnonseulementavecrecueillementmais
avecunejoiemuette,adorative,quiconfinaitauravissementpur.C'étaitsurtoutdûjepenseautonde
savoix,soupleetlyrique,marquanttantôtdespausestendresetméditatives,tantôtdescrescendos
d'enthousiasme.Sondiscourslui-mêmemeparutd'abordunpeudécousu,partantdeladiversitédes
formes et des couleurs dans la nature animale (il nous invita à méditer sur les papillons, qui
semblaientn'avoird'autreraisond'êtrequedenousémerveillerparleurvolchatoyant)pourarriver
auxcoutumesreproductivesburlesquesenvigueurchezdifférentesespècesanimales(ils'étenditpar
exemplesurcetteespèced'insectesoùlemâle,cinquantefoispluspetitquelafemelle,passaitsavie
comme parasite dans l'abdomen de cette dernière avant d'en sortir pour la féconder et trépasser
ensuite;ildevaitavoirdanssabibliothèqueunlivredugenreBiologieamusante,jesupposequele
titreexistaitpourtouteslesdisciplines).Cetteaccumulationdésordonnéeconduisaitcependantàune
idée forte, qu'il nous exposa tout de suite après: les Élohim qui nous avaient créés, nous et
l'ensembledelaviesurcetteplanète,étaientsansnuldoutedesscientifiquesdetrèshautniveau,et
nousdevionsàleurexemplerévérerlascience,basedetouteréalisationpratique,nousdevionsla
respecter et lui donner les moyens nécessaires à son développement, et nous devions plus
spécifiquementnousféliciterd'avoirparminousundesscientifiquesmondiauxlespluséminents(il
désignaMiskiewicz,quiselevaetsalualafouleavecraideur,sousuntonnerred'applaudissements);
mais,silesÉlohimavaientlascienceengrandeestime,ilsn'enétaientpasmoins,etavanttout,des
artistes:lasciencen'étaitquelemoyennécessaireàlaréalisationdecettefabuleusediversitévitale,
qui ne pouvait être considérée autrement que comme une œuvre d'art, la plus grandiose de toutes.
Seulsd'immensesartistesavaientpuconcevoirunetelleluxuriance,unetellebeauté,unediversitéet
une fantaisie esthétique aussi admirables. «C'est donc également pour nous un immense honneur,
continua-t-il,qued'avoirànoscôtéspendantcestagedeuxartistesdetrèsgrandtalent,reconnusau
niveau mondial…» Il fit un signe dans notre direction. Vincent se leva avec hésitation; je l'imitai.
Après un moment de flottement, les gens autour de nous s'écartèrent et firent cercle pour nous
applaudir,avecdelargessourires.JedistinguaiPatrickàquelquesmètres;ilm'applaudissaitavec
chaleur,etparaissaitdeplusenplusému.
«Lascience,l'art,lacréation,labeauté,l'amour…Lejeu,latendresse,lesrires…Quelavie,
mes chers amis, est belle! Qu'elle est merveilleuse, et que nous souhaiterions la voir durer
éternellement!…Cela,meschersamis,serapossible,seratrèsbientôtpossible…Lapromesseaété
faite,etelleseratenue.»
Sur ces derniers mots d'une tendresse anagogique il se tut, marqua un temps de silence avant
d'entonnerànouveaulechantd'accueilauxÉlohim.Cettefoisl'assistanceentièrerepritavecforce,
enfrappantlentementdanssesmains;Vincent,àmescôtés,chantaitàtue-tête,etj'étaismoi-mêmeà
deuxdoigtsderessentiruneauthentiqueémotioncollective.
Lejeûneprenaitfinàvingt-deuxheures,degrandestablesavaientétédresséessouslesétoiles.
Nousétionsinvitésànousplacerauhasard,sanstenircomptedenosrelationsetamitiéshabituelles,
chose d'autant plus facile que l'obscurité était quasi totale. Le prophète s'installa à une table en
hauteur,suruneestrade,ettousbaissèrentlatêtecependantqu'ilprononçaitquelquesparolessurla
diversité des goûts et des saveurs, sur cette autre source de plaisirs que la journée de jeûne allait
nous permettre d'apprécier encore davantage; il mentionna aussi la nécessité de mâcher lentement.
Puis,changeantdesujet,ilnousinvitaànousconcentrersurlamerveilleusepersonnehumaineque
nous allions trouver en face de nous, sur toutes ces merveilleuses personnes humaines, dans la
splendeur de leurs individualités magnifiquement développées, dont la diversité, là aussi, nous
promettaitunevariétéinouïederencontres,dejoiesetdeplaisirs.
Avec un léger sifflement, un léger retard, des lampes à gaz placées au coin des tables
s'allumèrent.Jerelevailesyeux:dansmonassiette,ilyavaitdeuxtomates;devantmoi,ilyavaitune
jeune fille d'une vingtaine d'années, à la peau très blanche, au visage dont la pureté de lignes
évoquaitBotticelli;seslongscheveuxépaisetnoirsdescendaientenfrisottantjusqu'àsataille.Elle
joualejeupendantquelquesminutes,mesourit,meparla,essayad'ensavoirplussurlamerveilleuse
personne humaine que je pouvais être; elle-même s'appelait Francesca, elle était italienne, plus
précisémentellevenaitdel'Ombrie,maisfaisaitsesétudesàMilan;elleconnaissaitl'enseignement
élohimitedepuisdeuxans.Assezvitecependant,sonpetitami,quiétaitassisàsadroite,intervint
dans la conversation; lui-même s'appelait Gianpaolo, il était acteur – enfin il jouait dans des
publicités,parfoisdansquelquestéléfilms,ilenétaitensommeàpeuprèsaumêmestadequ'Esther.
Luiaussiétaittrèsbeau:descheveuxmi-longs,châtainsavecdesrefletsdorés,etunvisagequ'on
devaitcertainementrencontrerchezdesprimitifsitaliensdontlenomm'échappaitpourlemoment;il
étaitégalementassezcostaud,sesbicepsetsespectorauxbronzéssedessinaientnettementsousson
tee-shirt. À titre personnel il était bouddhiste, et n'était venu à ce stage que par curiosité – sa
premièreimpression,d'ailleurs,étaitbonne.Assezvite,ilssedésintéressèrentdemoietentamèrent
une conversation animée en italien. Non seulement ils formaient un couple splendide, mais ils
semblaientsincèrementépris.Ilsétaientencoreaumilieudecemomentenchanteuroùl'ondécouvre
l'universdel'autre,oùl'onabesoindepouvoirs'émerveillerdecequil'émerveille,s'amuserdece
qui l'amuse, partager ce qui le distrait, le réjouit, l'indigne. Elle le regardait avec ce tendre
ravissement de celle qui se sait choisie par un homme, qui en éprouve de la joie, qui ne s'est pas
encoretoutàfaithabituéeàl'idéed'avoiruncompagnonàsescôtés,unhommeàsonusageexclusif,
etquiseditquelavievaêtrebiendouce.
Lerepasfut aussi frugal qued'habitude: deux tomates, du taboulé,unmorceau defromage de
chèvre;maisunefoislestablesdesservieslesdouzefiancéess'avancèrentdanslesallées,vêtuesde
longues tuniques blanches, porteuses d'amphores qui contenaient une liqueur sucrée à base de
pomme.Uneeuphoriecommunicative,faitedemultiplesconversationsentrecoupées,légères,gagnait
les convives; plusieurs chantonnaient à mi-voix. Patrick vint vers moi et s'accroupit à mes côtés,
promitqu'onsereverraitsouventenEspagne,quenousallionsdevenirvéritablementdesamis,que
jepourraisluirendrevisiteauLuxembourg.Lorsqueleprophèteselevapourprendreànouveaula
parole, il y eut dix minutes d'applaudissements enthousiastes; sa silhouette argentée, sous les
projecteurs,étaitnimbéed'unhaloscintillant.Ilnousinvitaàméditersurlapluralitédesmondes,à
tourner nos pensées vers ces étoiles que nous pouvions voir, chacune entourée de planètes, à
imaginer la diversité des formes de vie qui peuplaient ces planètes, les végétations étranges, les
espèces animales dont nous ignorions tout, et les civilisations intelligentes, dont certaines, comme
celle des Élohim, étaient beaucoup plus avancées que la nôtre et ne demandaient qu'à nous faire
partagerleursavoir,ànousadmettreparmiellesafind'habiterl'universenleurcompagniedansle
plaisir, dans le renouvellement permanent et dans la joie. La vie, conclut-il, était en tous points
merveilleuse,etiln'appartenaitqu'ànousdefaireensortequechaqueinstantsoitdigned'êtrevécu.
Lorsqu'il fut descendu de l'estrade tous se levèrent, une haie de disciples se forma sur son
passage,agitantlesbrasverslecielenreprenant:«Eééé-looo-hiiiim!…»encadence;certainsriaient
sans pouvoir s'arrêter, d'autres éclataient en sanglots. Arrivé à la hauteur de Fadiah le prophète
s'arrêta,effleuralégèrementsesseins.Elleeutunsursautjoyeux,poussauneespècede:«Yeeep!…»
Ils repartirent ensemble, fendant la foule des disciples qui chantaient et applaudissaient à tout
rompre.«C'estlatroisièmefois!Latroisièmefoisqu'elleestdistinguée!…»mesoufflaPatrickavec
fierté. Il m'apprit alors qu'en plus de ses douze fiancées, il arrivait que le prophète accorde à une
discipleordinairel'honneurdepasserunenuitensacompagnie.L'excitationsecalmaitpeuàpeu,les
adeptesrevenaientversleurstentes.Patrickessuyalesverresdeseslunettes,quiétaientembuésde
larmes, puis m'entoura les épaules d'un bras, tournant son regard vers le ciel. C'était une nuit
exceptionnelle, me dit-il; il sentait encore mieux que d'habitude les ondes venues des étoiles, les
ondes pleines de l'amour que nous portaient les Élohim; c'était par une nuit semblable, il en était
convaincu,qu'ilsreviendraientparminous.Jenesavaispastropquoiluirépondre.Nonseulementje
n'avais jamais adhéré à une croyance religieuse, mais je n'en avais même jamais envisagé la
possibilité.Pourmoi,leschosesétaientexactementcequ'ellesparaissaientêtre:l'hommeétaitune
espèceanimale,issued'autresespècesanimalesparunprocessusd'évolutiontortueuxetpénible;il
étaitcomposédematièreconfiguréeenorganes,etaprèssamortcesorganessedécomposaient,se
transformaientenmoléculesplussimples;ilnesubsistaitplusaucunetraced'activitécérébrale,de
pensée, ni évidemment quoi que ce soit qui puisse être assimilé à un esprit ou à une âme. Mon
athéisme était si monolithique, si radical que je n'avais même jamais réussi à prendre ces sujets
totalement au sérieux. Durant mes années de lycée, lorsque je discutais avec un chrétien, un
musulman ou un juif, j'avais toujours eu la sensation que leur croyance était à prendre en quelque
sorteauseconddegré;qu'ilsnecroyaientévidemmentpas,directementetausenspropre,àlaréalité
desdogmesproposés,maisqu'ils'agissaitd'unsignedereconnaissance,d'unesortedemotdepasse
leur permettant l'accès à la communauté des croyants – un peu comme aurait pu le faire la grunge
music,ouDoomGenerationpourlesamateursdecejeu.Lesérieuxpesantqu'ilsapportaientparfois
à débattre entre des positions théologiques également absurdes semblait aller à l'encontre de cette
hypothèse;maisilenallaitdemême,aufond,pourlesvéritablesamateursd'unjeu:pourunjoueur
d'échecs, ou un participant réellement immergé dans un jeu de rôles, l'espace fictif du jeu est une
choseentouspointssérieuseetréelle,onpeutmêmedirequeriend'autren'existepourlui,pendant
laduréedujeutoutdumoins.
Cetteagaçanteénigmereprésentéeparlescroyantssereposaitdoncàmoi,pratiquementdans
lesmêmestermes,pourlesélohimites.Ledilemmeétaitbiensûrdanscertainscasfacileàtrancher.
Savant,parexemple,nepouvaitévidemmentpasprendreausérieuxcesfariboles,etilavaitdetrès
bonnes raisons de rester dans la secte: compte tenu du caractère hétérodoxe de ses recherches,
jamais il n'aurait pu obtenir ailleurs des crédits aussi importants, un laboratoire aux équipements
aussi modernes. Les autres dirigeants – Flic, Humoriste, et bien entendu le prophète – tiraient eux
aussiunbénéficematérieldeleurappartenance.LecasdePatrickétaitpluscurieux.Certes,lasecte
élohimiteluiavaitpermisdetrouveruneamanteàl'érotismeexplosif,etprobablementaussichaude
qu'elleparaissaitl'être–cequin'auraitrieneud'évidentendehors:laviesexuelledesbanquierset
desdirigeantsd'entreprise,malgrétoutleurargent,estengénéralabsolumentmisérable,ilsdoivent
se contenter de brefs rendez-vous payés à prix d'or avec des escortgirls qui les méprisent et ne
manquent jamais de leur faire sentir le dégoût physique qu'ils leur inspirent. Il reste que Patrick
semblait manifester une foi réelle, une espérance non feinte dans l'éternité de délices que laissait
entrevoir le prophète; chez un homme au comportement empreint par ailleurs d'une si grande
rationalitébourgeoise,c'étaittroublant.
Avantdem'endormirjerepensailonguementaucasdePatrick,etàceluideVincent.Depuisle
premiersoir,celui-cinem'avaitplusadressélaparole.Meréveillanttôtlelendemainmatin,jele
visànouveaudescendrelecheminquiserpentaitlelongdelacollineencompagniedeSusan;ils
semblaient cette fois encore plongés dans un entretien intense et sans issue. Ils se séparèrent à la
hauteurdupremierterre-plein,surunsignedetête,etVincentrebroussacheminendirectiondesa
chambre. Je l'attendais près de l'entrée; il sursauta en m'apercevant. Je l'invitai à prendre un café
chezmoi;prisdecourt,ilaccepta.Pendantquel'eauchauffait,jedisposailestassesetlescouverts
surlapetitetabledejardindelaterrasse.Lesoleilémergeaitpéniblemententredesnuagesépaiset
bosselés,d'ungrissombre;unminceraivioletcouraitjusteau-dessusdelaligned'horizon.Jelui
versaiuncafé;ilajoutaunesucrette,tournapensivementlemélangedanssatasse.Jem'assisenface
delui;ilgardaitlesilence,baissaitlesyeux,portalatasseàseslèvres.«TuesamoureuxdeSusan?»
luidemandai-je.Illevaversmoiunregardanxieux.«Çasevoittantqueça?»répondit-ilaprèsun
long silence. Je hochai la tête pour acquiescer. «Tu devrais prendre du recul…» poursuivis-je, et
montonposésemblaitindiqueruneréflexionpréalableapprofondie,alorsquejevenaisàpeined'y
songerpourlapremièrefois,maisjecontinuaisurmalancée:
«Onpourraitfaireuneexcursiondansl'île…
–Tuveuxdire…sortirducamp?
–C'estinterdit?
–Non…Non,jenepensepas.IlfaudraitdemanderàJérômecommentfaire…»Laperspective
avaitquandmêmel'airdel'inquiéterunpeu.
«Biensûrqueoui!Biensûrqueoui!s'exclamaFlicavecbonnehumeur.Nousnesommespasen
prison,ici!Jevaisdemanderàquelqu'undevousconduireàArrecife;oupeut-êtreàl'aéroport,ça
serapluspratiquepourlouerunevoiture.
«Vousrentrezcesoirquandmême?demanda-t-ilaumomentoùnousmontionsdansleminibus.
C'estjustepoursavoir…»
Jen'avaisaucunprojetprécis,sinonramenerVincentpourunejournéedanslemondenormal,
c'est-à-dire à peu près n'importe où; c'est-à-dire, compte tenu de l'endroit où nous nous trouvions,
assez vraisemblablement à la plage. Il manifestait une docilité et une absence d'initiative
surprenantes;leloueurdevoituresnousavaitfourniunecartedel'île.«Onpourraitalleràlaplage
deTeguise…dis-je,c'estleplussimple.»Ilnesedonnamêmepaslapeinedemerépondre.
Il avait pris un maillot de bain, une serviette, et s'assit sans protester entre deux dunes; il
semblaitmêmeprêtàypasserlajournées'illefallait.«Ilyabeaucoupd'autresfemmes…»dis-jeà
touthasard,pouramorceruneconversation,avantdemerendrecomptequeçan'avaitriend'évident.
Nous étions hors saison, il pouvait y avoir une cinquantaine de personnes dans notre champ de
vision: des adolescentes au corps attirant, flanquées par des garçons ; et des mères de famille au
corpsdéjàmoinsattirant,accompagnéesd'enfantsjeunes.Notreappartenanceàunespacecommun
était destinée à rester purement théorique; aucune de ces personnes n'évoluait dans un champ de
réalité avec lequel nous pouvions, d'une manière ou d'une autre, interagir; elles n'avaient pas plus
d'existence à nos yeux que si elles avaient été des images sur un écran de cinéma, plutôt moins je
dirais. Je commençais à sentir que cette excursion dans le monde normal était vouée à l'échec
lorsque je me rendis compte qu'elle risquait, de surcroît, de se terminer de manière assez
déplaisante.
Jenel'avaispasfaitexprès,maisnousnousétionsinstalléssurlaportiondeplagedévolueàun
clubThomsonHolidays.Enrevenantdelamer,unpeufraîche,oùjen'avaispasréussiàentrer,je
m'aperçus qu'une centaine de personnes étaient massées autour d'un podium sur lequel on avait
installé une sono mobile. Vincent n'avait pas bougé; assis au milieu de la foule, il considérait
l'agitation ambiante avec une parfaite indifférence; en le rejoignant, je lus «Miss Bikini Contest»
inscritsurunebanderole.Defait,unedizainedepétassesâgéesdetreizeàquinzeansattendaienten
setrémoussantetenpoussantdespetitscrisprèsd'undesescaliersconduisantaupodium.Aprèsun
gimmickmusicalspectaculaire,ungrandNoirvêtucommeunouistitidecirquebonditsurlepodium
etinvitalesfillesàmonteràleurtour.«LadiesandGentlemen,boysandgirls,vociféra-t-ildansson
microHF,welcometothe"MissBikini"contest!Havewegotsomesexygirlsforyoutoday!…»Ilse
tournaverslapremièrefille,uneadolescentelongiligne,vêtued'unbikiniblancminimal,auxlongs
cheveuxroux.«What'syourname?»luidemanda-t-il.«Ilona»réponditlafille.«Abeautifulnamefor
abeautifulgirl!»lança-t-ilavecentrain.«Andwhereareyoufrom,Ilona?»EllevenaitdeBudapest.
«Budaaaa-pest! That city's hoooot!…» hurla-t-il en rugissant d'enthousiasme; la fille éclata de rire
avec nervosité. Il continua avec la suivante, une Russe blond platine, très bien roulée malgré ses
quatorze ans, et qui avait l'air d'une vraie salope, puis posa deux ou trois questions à toutes les
autres, bondissant et se rengorgeant dans son smoking lamé argent, multipliant les astuces plus ou
moinsobscènes.JejetaiunregarddésespéréàVincent:ilétaitàpeuprèsautantàsaplacedanscette
animationdeplagequeSamuelBeckettdansunclipderap.Ayantfaitletourdesfilles,leNoirse
tourna vers quatre sexagénaires bedonnants, assis derrière une petite table, un carnet à souches
devanteux,etlesdésignaaupublicavecemphase:«Andjudgingtheeem…isourinternationaljury!
…Thefourmembersofourpanelhavebeenaroundthe'worldafewtimes–that'stheleastyoucan
say! Theyknowwhat sexy boysandgirls look like!Ladies and Gentlemen, a special hand for our
experts!…» Il y eut quelques applaudissements mous, cependant que les seniors ainsi ridiculisés
faisaient signe à leur famille dans le public, puis le concours en lui-même commença: l'une après
l'autre,lesfilless'avancèrentsurscène,enbikini,poureffectuerunesortededanseerotique:elles
tortillaientdesfesses,s'enduisaientd'huilesolaire,jouaientaveclesbretellesdeleursoutien-gorge,
etc.Lamusiqueétaitdelahouseàfortvolume.Voilà,çayétait:nousétionsdanslemondenormal.
Je repensai à ce qu'Isabelle m'avait dit le soir de notre première rencontre: un monde de kids
définitifs.LeNoirétaitunkidadulte,lesmembresdujurydeskidsvieillissants;iln'yavaitrienlà
quipûtréellementinciterVincentàreprendresaplacedanslasociété.Jeluiproposaidepartirau
momentoùlaRussefourraitunemaindanslaculottedesonbikini;ilacceptaavecindifférence.
Surunecarteau1/200000e,enparticuliersurunecarteMichelin,toutlemondeal'airheureux;
leschosessegâtentsurunecarteàplusgrandeéchelle,commecellequej'avaisdeLanzarote:on
commence à distinguer les résidences hôtelières, les infrastructures de loisirs. À l'échelle 1 on se
retrouvedanslemondenormal,cequin'arienderéjouissant;maissil'onagranditencoreonplonge
danslecauchemar:oncommenceàdistinguerlesacariens,lesmycoses,lesparasitesquirongentles
chairs.Versdeuxheures,nousétionsderetouraucentre.
Çatombaitbien,çatombaitbien,Flicnousaccueillitentressautantd'enthousiasme;leprophète
avait justement décidé, impromptu, d'organiser ce soir un petit dîner regroupant les personnalités
présentes–c'est-à-diretousceuxquipouvaient,d'unemanièreoud'uneautre,êtreencontactavec
les médias ou avec le public. Humoriste, à ses côtés, hochait vigoureusement la tête tout en me
faisantdepetitsclinsd'oeilcommepoursuggérerqu'ilnefallaitpasprendreçatoutàfaitausérieux.
Enréalitéilcomptaitpasmalsurmoi,jepense,pourredresserlasituation:entantqueresponsable
desrelationspresse,iln'avaitjusqu'àprésentconnuquedeséchecs;lasecteétaitprésentéedansle
meilleurdescascommeunregroupementd'hurluberlusetdesoucou-pistes,danslepirecommeune
organisationdangereusequipropageaitdesthèsesflirtantavecl'eugénisme,voireaveclenazisme;
quant au prophète, il était régulièrement tourné en ridicule pour ses échecs successifs dans ses
carrières précédentes (pilote de course, chanteur de variétés…) Bref, un VIP un peu consistant tel
quemoiétaitpoureuxuneaubaineinespérée,unballond'oxygène.
Une dizaine de personnes étaient réunies dans la salle à manger; je reconnus Gianpaolo,
accompagné de Francesca. Il devait probablement cette invitation à sa carrière d'acteur, aussi
modeste soit-elle; manifestement, il fallait prendre personnalités au sens large. Je reconnus
également une femme d'une cinquantaine d'années, blond platine, assez enveloppée, qui avait
interprétélechantd'accueilauxÉlohimavecuneintensitésonoreàpeinesoutenable;elleseprésenta
àmoicommeunechanteused'opéra,ouplusexactementunechoriste.J'avaislaplaced'honneur,juste
enfaceduprophète;ilm'accueillitaveccordialitémaissemblaittendu,anxieux,jetaitdesregards
affairés dans toutes les directions; il se calma un peu lorsque Humoriste prit place à ses côtés.
Vincents'assitàmadroite,jetaunregardaiguauprophètequifaisaitdesboulettesavecdelamiede
pain, les roulait machinalement sur la table; à présent il semblait fatigué, absent, pour une fois il
faisait vraiment ses soixante-cinq ans. «Les médias nous détestent… dit-il avec amertume. Si je
devaisdisparaîtremaintenant,jenesaispascequ'ilresteraitdemonœuvre.Çaseraitlacurée…»
Humoriste,quis'apprêtaitàplacerunesailliequelconque,seretournaverslui,s'aperçutautondesa
voixqu'ilparlaitsérieusement,enrestabouchebée.Sonvisageaplaticommeparunferàrepasser,
son petit nez, ses cheveux rares et raides: tout le prédisposait à interpréter le rôle du bouffon, il
faisait partie de ces êtres disgraciés dont même le désespoir ne peut pas être pris totalement au
sérieux;iln'empêchequedanslecasd'uneffondrementsubitdelasectesonsortn'auraitrieneude
trèsenviable,jen'étaismêmepassûrqu'ildisposed'uneautresourcederevenus.Ilvivaitavecle
prophèteàSantaMonica,danslamêmemaisonqu'occupaientsesdouzefiancées.Lui-mêmen'avait
pas de vie sexuelle, et plus généralement ne faisait pas grand-chose de ses journées, sa seule
excentricitéconsistaitàsefairelivrerdeFrancesonsaucissonàl'ail,lesboutiquesdeDelikatessen
californiennes lui paraissant insuffisantes; il poursuivait, aussi, une collection d'hameçons, et
apparaissaitautotalcommeuneassezmisérablemarionnette,vidéedetoutdésirpersonnelcomme
detoutesubstancevivante,queleprophèteconservaitàsescôtésplusoumoinsparcharité,plusou
moinspourluiservirderepoussoiretdesouffre-douleuràl'occasion.
Les fiancées du prophète firent leur apparition, portant des plats de hors-d'œuvre; sans doute
pourrendrehommageaucaractèreartistiquedel'assemblée,ellesavaienttroquéleurstuniquespour
destenuesdeféesMélusinedélurées,avecdeschapeauxconiquesrecouvertsd'étoilesetdesrobes
moulantesenpaillettesargentéesquilaissaientleursfessesàdécouvert.Uneffortavaitétéfaitpour
lacuisine,ilyavaitdespetitspâtésàlaviandeetdeszakouskivariés.Machinalement,leprophète
caressa les fesses de la brune qui lui servait ses zakouski, mais ça n'eut pas l'air de suffire à lui
remonterlemoral;ilcommandanerveusementqu'onservelevintoutdesuite,engloutitdeuxverres
coupsurcoup,puisseradossaaufonddesonsiègeenpromenantsurl'assistanceunlongregard.
«Il faut qu'on fasse quelque chose au niveau des médias… dit-il finalement à Humoriste. Je
viensdelireLeNouvelObservateurdecettesemaine,cettecampagnededénigrementsystématique,
ce n'est vraiment plus possible…» L'autre fronça les sourcils, puis après au moins une minute de
réflexion,commes'ilprononçaitunevéritétoutàfaitremarquable,émit:«C'estdifficile…»d'unton
dubitatif. Je trouvais qu'il prenait la chose avec un détachement un peu surprenant, parce qu'après
toutilétaitofficiellementleseulresponsable–etc'étaitd'autantplusvisiblequeniSavant,niFlic
n'étaient présents à ce dîner. Il était sans doute parfaitement incompétent dans ce domaine, comme
danstouslesautres,s'étaithabituéàobtenirdemauvaisrésultatsetpensaitqu'ilenseraittoujours
ainsi,quetoutlemondeautourdeluis'étaithabituéàcequelesrésultatssoientmauvais;luiaussi
devaitapprocherlessoixante-cinqans,etneplusattendregrand-chosedelavie.Sabouches'ouvrait
etserefermaitsilencieusement,ilcherchaitapparemmentquelquechosededrôleàdire,unmoyende
ramener la bonne humeur, mais il ne trouvait pas, il était victime d'une panne de comique
temporaire.Il finit par renoncer: le prophète, devait-il songer, était mal luné ce soir, mais ça lui
passerait;rasséréné,ilattaquatranquillementsonpâtéàlaviande.
«Àtonavis…»Leprophètes'adressadirectementàmoi,enmeregardantdroitdanslesyeux.
«Est-cequel'hostilitédelapresseestvraimentunproblèmeàlongterme?
– Globalement, oui. En se posant en martyr, en se plaignant d'être en butte à un ostracisme
injustifié, on peut très bien attirer quelques déviants; Le Pen avait réussi à le faire en son temps.
Mais,auboutducompte,onyperd–surtoutdèsqu'onveuttenirundiscoursunpeufédérateur,c'està-diredèsqu'onveutdépasserunecertaineaudience.
– Voilà! Voilà!… Écoutez ce que vient de me dire Daniel!…» Il se redressa sur sa chaise,
prenanttoutelatableàtémoin:«Lesmédiasnousaccusentd'êtreunesectealorsquecesonteuxqui
nous interdisent de devenir une religion en déformant systématiquement nos thèses, en nous
interdisantl'accèsauplusgrandnombre,alorsquelessolutionsquenousproposonsvalentpourtout
homme,quellesquesoientsanationalité,sarace,sescroyancesantérieures!…»
Les convives s'arrêtèrent de manger; certains hochèrent la tête, mais personne ne trouva la
moindreremarqueàformuler.Leprophèteserassit,découragé,fitunsignedetêteàlabrune,quilui
resservit un verre de vin. Après un temps de silence, les conversations autour de la table
redémarrèrent: la plupart tournaient autour de rôles, de scénarios, de projets cinématographiques
divers. Beaucoup de convives semblaient être acteurs, débutants ou de second plan; en raison
probablementdurôledéterminantquelehasardpeutjouerdansleursvies,lesacteurssontsouvent,
je l'avais déjà remarqué, des proies faciles pour toutes les sectes, croyances et disciplines
spirituellesbizarres.Curieusementaucund'entreeuxnem'avaitreconnu,cequiétaitplutôtunebonne
chose.
«Harley de Dude was right… dit pensivement le prophète. Life is basically a conservative
option…»Jemedemandaiquelquetempsàquiils'adressait,avantdemerendrecomptequec'était
à moi. Il se reprit, continua en français: «Tu vois, Daniel, me dit-il avec une tristesse non feinte,
surprenante chez lui, le seul projet de l'humanité c'est de se reproduire, de continuer l'espèce. Cet
objectifabeauêtredetouteévidenceinsignifiant,ellelepoursuitavecunacharnementeffroyable.
Leshommesontbeauêtremalheureux,atrocementmalheureux,ilss'opposentdetoutesleursforcesà
ce qui pourrait changer leur sort; ils veulent des enfants, et des enfants semblables à eux, afin de
creuser leur propre tombe et de perpétuer les conditions du malheur. Lorsqu'on leur propose
d'accomplir une mutation, d'avancer sur un autre chemin, il faut s'attendre à des réactions de rejet
féroces.Jen'aiaucuneillusionsurlesannéesàvenir:aufuretàmesurequenousnousapprocherons
desconditionsderéalisationtechniqueduprojet,lesoppositionsseferontdeplusenplusvives;et
l'ensembledupouvoirintellectuelestdétenuparlespartisansdustatuquo.Lecombatseradifficile,
extrêmement difficile…» Il soupira, finit son verre de vin, sembla plonger dans une méditation
personnelle, à moins simplement qu'il ne lutte contre l'apathie; Vincent le fixait avec une attention
démesurée en cet instant où son humeur oscillait entre le découragement et l'insouciance, entre un
tropismedemortetlessoubresautsdelavie;ilressemblaitdeplusenplusàunvieuxsingefatigué.
Auboutdedeuxàtroisminutesilseredressasursonsiège,promenasurl'assistanceunregardplus
vif;cefutseulementàcetinstant,jepense,qu'ilremarqualabeautédeFrancesca.Ilfitsigneàl'une
des filles qui servaient, la Japonaise, lui dit quelques mots à l'oreille; celle-ci s'approcha de
l'Italienne, lui transmit le message. Francesca se leva d'un bond, ravie, sans même consulter son
compagnonduregard,etvints'asseoiràlagaucheduprophète.
Gianpaolo se redressa, le visage parfaitement immobile; je détournai la tête, aperçus malgré
moileprophètequipassaitunemaindanslescheveuxdelajeunefille;sonvisageétaitpleind'un
ravissementenfantin,sénile,émouvantsil'onveut.Jebaissailesyeuxsurmonassiette,maisaubout
detrentesecondesjemelassaidelacontemplationdemesmorceauxdefromageetrisquaiuncoup
d'oeil sur le côté: Vincent continuait à fixer le prophète sans vergogne, avec même une certaine
jubilationmesemblait-il;celui-citenaitmaintenantlajeunefilleparlecou,elleavaitposélatêtesur
sonépaule.Aumomentoùilintroduisaitunemaindanssoncorsage,jejetaimalgrémoiunregardà
Gianpaolo: il s'était redressé un peu plus sur son siège, je pouvais voir la fureur briller sur son
visage, et je n'étais pas le seul, toutes les conversations s'étaient tues; puis, vaincu, il se rassit
lentement,setassasurlui-même,baissalatête.Peuàpeulesconversationsreprirent,d'abordàvoix
bassepuisnormalement.LeprophètequittalatableencompagniedeFrancescaavantmêmel'arrivée
desdesserts.
Lelendemainjecroisailajeunefilleàlasortiedelaconférencedumatin,elleétaitentrainde
parleràuneamieitalienne.Jeralentisenarrivantàsahauteur,jel'entendisdire:«Communicare…»
Sonvisageétaitépanoui,serein,elleavaitl'airheureuse.Lestageenlui-mêmeavaitprissonrythme
decroisière:j'avaisdécidéd'assisterauxconférencesdumatin,maisdemedispenserdesateliersde
l'après-midi. Je rejoignis les autres pour la méditation du soir, immédiatement avant le repas. Je
remarquaiqueFrancescaétaitdenouveauauxcôtésduprophète,etqu'ilsrepartaientensembleaprès
ledîner;parcontre,jen'avaispasvuGianpaolodelajournée.
Unesortedebaràinfusionsavaitétéinstalléàl'entréedel'unedesgrottes.JecroisaiFlicet
Humoriste attablés devant un tilleul. Flic parlait avec animation, scandant son discours de gestes
énergiques,ilabordaitunsujetquiluitenaitvisiblementàcœur.Humoristenerépondaitrien;l'air
soucieux, il dodelinait de la tête en attendant que la virulence de l'autre s'estompe. Je me dirigeai
vers l'élohimite préposé aux bouilloires; je ne savais pas quoi prendre, j'ai toujours détesté les
infusions. En désespoir de cause j'optai pour un chocolat chaud: le prophète tolérait le cacao, à
conditionqu'ilsoitfortementdégraissé-probablementenhommageàNietzsche,dontiladmiraitla
pensée.Lorsquejerepassaiprèsdeleurtable,lesdeuxdirigeantssetaisaient;Flicjetaitunregard
sévèresurlasalle.Ilmefitunsignevifpourm'inviteràlesrejoindre,apparemmentredynamisépar
laperspectived'unnouvelinterlocuteur.
«CequejedisaisàGérard,reprit-il(héoui,mêmecepauvreêtredéshéritéavaitunprénom,il
avait certainement eu une famille, peut-être des parents aimants qui le faisaient sauter sur leurs
genoux,c'étaittropdifficilelavievraiment,sijecontinuaisàpenseràcegenredechosesjefinirais
par me flinguer ça ne faisait aucun doute), ce que je disais à Gérard c'est qu'à mon avis nous
communiquons beaucoup trop sur l'aspect scientifique de nos enseignements. Il y a tout un courant
NewAge,écologiste,quiesteffrayéparlestechnologiesintrusivesparcequ'ilvoitd'unmauvaisœil
la domination de l'homme sur la nature. Ce sont des gens qui rejettent avec force la tradition
chrétienne, qui sont souvent proches du paganisme ou du bouddhisme; nous pourrions y avoir des
sympathisantspotentiels.
–D'unautrecôté,fitastucieusementGérard,onrécupèrelestechno-freaks.
–Oui…réponditFlic,dubitatif.IlyenasurtoutenCalifornie,jet'assurequ'enEuropejen'en
voispasbeaucoup.»Ilsetournadenouveauversmoi:«Qu'est-cequetuenpenses?»
Jen'avaispasvraimentd'opinion,ilmesemblaitqu'àlongtermelespartisansdelatechnologie
génétiquedeviendraientplusnombreuxquesesopposants;j'étaissurpris,surtout,qu'ilsmeprennent
unefoisdeplusàtémoindeleurscontradictionsinternes.Jenem'enétaispasencorerenducompte,
mais en tant qu'homme de spectacle ils me créditaient d'une sorte de compréhension intuitive des
courantsdepensée,desmouvementsquitraversentl'opinionpublique;jenevoyaisaucuneraisonde
lesdétromper,etaprèsavoirprononcéquelquesbanalitésqu'ilsécoutèrentavecrespectjequittaila
table avec un sourire, prétextant un état de fatigue je me glissai souplement hors de la grotte et
marchai en direction du village de tentes: j'avais envie de voir les adeptes de base d'un peu plus
près.
Il était encore tôt, personne n'était couché; la plupart étaient assis en tailleur, généralement
seuls, plus rarement en couple, devant leurs tentes. Beaucoup étaient nus (sans être obligatoire, le
naturismeétaitlargementpratiquéchezlesélohimites;noscréateurslesÉlohim,quiavaientacquis
unemaîtriseparfaiteduclimatsurleurplanèted'origine,allaientdurestenus,commeilconvientà
tout être libre et fier, ayant rejeté la culpabilité et la honte; ainsi que l'enseignait le prophète, les
tracesdupéchéd'Adamavaientdisparu,nousvivionsmaintenantsouslaloinouvelleduvéritable
amour).Dansl'ensembleilsnefaisaientrien,oupeut-êtreest-cequ'ilsméditaientàleurmanière–
beaucoupavaientlespaumesouvertes,etleregardtournéverslesétoiles.Lestentes,fourniespar
l'organisation,affectaientlaformed'untipi,maislatoile,blancheetlégèrementbrillante,étaittrès
moderne,dugenre«nouveauxmatériauxissusdelarecherchespatiale».Enfinc'étaituneespècede
tribu,detribuindiennehigh-tech,jecroisqu'ilsavaienttousInternet,leprophèteinsistaitbeaucoup
là-dessus,c'étaitindispensablepourqu'ilpuisseleurcommuniquerinstantanémentsesdirectives.Ils
devaient avoir je suppose d'intenses relations sociales par Internet interposé, mais ce qui était
frappantàlesvoirréunisc'étaitplutôtl'isolementetlesilence;chacunrestaitdevantsatente,sans
parler,sansallerverssesvoisins,ilsétaientàquelquesmètreslesunsdesautresmaissemblaient
ignorer jusqu'à leur existence respective. Je savais que la plupart n'avaient pas d'enfants, ni
d'animauxdomestiques(cen'étaitpasinterdit,maisquandmêmefortementdéconseillé;ils'agissait
avant tout de créer une nouvelle espèce, et la reproduction des espèces existantes était considérée
commeuneoptiondésuète,conservatrice,preuved'untempéramentfrileux,quin'indiquaitpasentout
casunefoitrèsgrande;ilparaissaitpeuvraisemblablequ'unpèredefamilles'élevâttrèshautdans
l'organisation). Je traversai toutes les allées, passai devant plusieurs centaines de tentes sans que
personne m'adresse la parole; ils se contentaient d'un signe de tête, d'un sourire discret. Je me dis
d'abordqu'ilsétaientpeut-êtreunpeuintimidés:j'étaisunVIP,j'avaisleprivilèged'unaccèsdirectà
laconversationduprophète;maisjemerendistrèsvitecomptequelorsqu'ilssecroisaientdansune
alléeleurcomportementétaitexactementidentique:unsourire,unsignedetête,pasplus.Jecontinuai
après la sortie du village, marchai pendant quelques centaines de mètres sur la piste caillouteuse
avantdem'arrêter.C'étaitunenuitdepleinelune,ondistinguaitparfaitementlesgraviers,lesblocs
delave;loinversl'Est,j'apercevaislafaibleluminositédesbarrièresmétalliquesquiceinturaientle
domaine; j'étais au milieu de rien, la température était douce et j'aurais aimé parvenir à une
conclusionquelconque.
Je dus rester ainsi longtemps, dans un état de grand vide mental, parce qu'à mon retour le
campementétaitsilencieux;toutlemonde,apparemment,dormait.Jeconsultaimamontre:ilétaitun
peuplusdetroisheures.LacelluledeSavantétaitencoreéclairée;ilétaitàsatabledetravail,mais
entendit mon pas et me fit signe d'entrer. L'aménagement intérieur était moins austère que je ne
l'auraisimaginé:ilyavaitundivanavecd'assezjoliscoussinsdesoie,destapisauxmotifsabstraits
recouvraientlesolrocheux;ilmeproposaunverredethe.
«Tuasdûterendrecomptequ'ilyavaitcertainestensionsauseindel'équipedirigeante…»ditil avant de marquer un temps de silence. Décidément, à leurs yeux, j'étais un pion lourd; je ne
pouvais pas m'empêcher de penser qu'ils s'exagéraient mon importance. Il est vrai que je pouvais
racontern'importequoi,ilyauraittoujoursdesmédiaspourrecueillirmespropos;maisdelààce
que les gens m'écoutent, et modifient leur point de vue, il y avait une marge: tout le monde s'était
habitué à ce que lespersonnalités s'expriment dans lesmédiassurles sujets les plus variés, pour
tenirdesproposengénéralprévisibles,etpluspersonnen'yprêtaituneréelleattention,ensommele
système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s'était depuis longtemps
effondré sous le poids de sa propre insignifiance. Je ne fis rien pour le détromper, pourtant;
j'acquiesçaiaveccetteattitudedeneutralitébienveillantequim'avaitdéjàtantservidanslavie,qui
m'avait permis de recueillir tant de confidences intimes, dans tant de milieux, que je réutilisais
ensuite,grossièrementdéformées,méconnaissables,dansmessketches.
«Je ne suis pas réellement inquiet, le prophète me fait confiance… poursuivit-il. Mais notre
image dans les médias est catastrophique. Nous passons pour des hurluberlus, alors qu'aucun
laboratoire dans le monde, à l'heure actuelle, ne serait en mesure de produire des résultats
équivalentsauxnôtres…»Ilbalayalapièced'ungestedelamaincommesitouslesobjetsprésents,
lesouvragesdebiochimieenanglaisd'ElzevierPublications,lesDVDdedonnéesalignésau-dessus
de son bureau, l'écran d'ordinateur allumé étaient là pour témoigner du sérieux de ses recherches.
«J'aibrisémacarrièreenvenantici,poursuivit-ilavecamertume,jen'aiplusaccèsauxpublications
deréférence…»Lasociétéestunfeuilletage,etjen'avaisjamaisintroduitdescientifiquesdansmes
sketches; il s'agissait à mon avis d'un feuillet spécifique, mû par des ambitions et des critères
d'évaluation intransposables au commun des mortels, ils n'avaient en résumé rien d'un sujet grand
public;j'écoutaicependant,commej'écoutaistoutlemonde,mûparuneanciennehabitude–j'étais
unesortedevieilespiondel'humanité,unespionàlaretraite,maisçapouvaitaller,j'avaisencore
debonsréflexes,ilmesemblemêmequejehochailatêtepourl'inciteràpoursuivre,maisj'écoutai
enquelquesortesansentendre,sesparoless'échappaientaufuretàmesuredemoncerveau,j'avais
établiinvolontairementcommeunefonctiondefiltre.J'étaispourtantconscientqueMiskiewiczétait
un homme important, peut-être un des hommes les plus importants de l'histoire humaine, il allait
modifier son destin au niveau biologique le plus profond, il disposait du savoir-faire et des
procédures, mais peut-être est-ce que c'est moi qui ne m'intéressais plus beaucoup à l'histoire
humaine,j'étaismoiaussiunvieilhommefatigué,etlà,aumomentoùilparlaitetmelouaitlarigueur
desesprotocolesexpérimentaux,lesérieuxqu'ilapportaitàl'établissementetàlavalidationdeses
propositions contrafactuelles, je fus soudain saisi par l'envie d'Esther, de son joli vagin souple, je
repensaiauxpetitsmouvementsdesonvaginserefermantsurmaqueue,jeprétendisavoirsommeil
et à peine sorti de la caverne de Savant je composai le numéro de son portable mais il n'y avait
personne,rienquesonrépondeur,etjen'avaispastellementenviedemebranler,laproductiondes
spermatozoïdessefaisaitpluslentementàmonâge,letempsdelatences'allongeait,lespropositions
delavieseferaientdeplusenplusraresavantdedisparaîtretoutàfait;bienentenduj'étaispartisan
del'immortalité,bienentendulesrecherchesdeMiskiewiczconstituaientunespoir,leseulespoiren
fait,maisceneseraitpaspourmoi,nipourpersonnedemagénération,àceproposjenenourrissais
aucune illusion; l'optimisme qu'il affichait en parlant d'un succès proche n'était d'ailleurs
probablementpasunmensongemaisunefictionnécessaire,nécessairenonseulementauxélohimites
qui finançaient ses projets mais surtout à lui-même, aucun projet humain n'apu être élaboré sans
l'espoird'unaccomplissementdansundélairaisonnable,etplusprécisémentdansundélaimaximal
constitué par la durée de vie prévisible du concepteur du projet, jamais l'humanité n'a fonctionné
dansunespritd'équipeétenduàl'ensembledesgénérations,alorsquec'estpourtantçaquiseproduit
auboutducompte:ontravailleonmeurtetlesgénérationsfuturesenprofitentàmoinsqu'ellesne
préfèrentdétruirevotreœuvre,maiscettepenséen'ajamaisétéformuléeparaucundeceuxquise
sontattachésàunprojetquelconque,ilsontpréférél'ignorercarsinonilsauraientsimplementcessé
d'agir,ilsseseraientsimplementcouchéspourattendrelamort.C'estainsiqueSavant,simoderne
soit-il sur le plan intellectuel, était encore un romantique à mes yeux, sa vie était guidée par
d'anciennesillusions,etmaintenantjemedemandaiscequepouvaitfaireEsther,sisonpetitvagin
souplesecontractaitsurd'autresqueues,etjecommençaisàavoirsérieusementenviedem'arracher
unoudeuxorganes,heureusementj'avaisprisunedizainedeboîtesdeRohypnol,j'avaisprévularge
etjedormisunpeuplusdequinzeheures.
Àmonréveillesoleilétaitbasdansleciel,etj'eustoutdesuitelasensationqu'ilsepassait
quelque chose d'étrange. Le temps était à l'orage mais je savais qu'il n'éclaterait pas, il n'éclatait
jamais,lapluviositédansl'îleétaitpratiquementnulle.Unelumièrefaibleetjaunebaignaitlevillage
des adeptes; l'ouverture de quelques tentes était faiblement agitée par le vent, mais à part ça le
campement était désert, personne ne circulait dans les allées. En l'absence d'activité humaine, le
silenceétaittotal.EngravissantlacollinejepassaidevantleschambresdeVincent,deSavantetde
Flic, toujours sans rencontrer personne. La résidence du prophète était grande ouverte, c'était la
premièrefoisdepuismonarrivéequ'iln'yavaitpasdegardesàl'entrée.Malgrémoi,enentrantdans
la première salle, j'étouffai le bruit de mes pas. En traversant le couloir qui menait à ses
appartements privés j'entendis des voix étouffées, le bruit d'un meuble qu'on traînait sur le sol, et
quelquechosequiressemblaitàunsanglot.
Toutesleslumièresétaientalluméesdanslagrandesalleoùleprophètem'avaitreçulejourde
monarrivée,maislànonplusiln'yavaitpersonne.Jefisletour,poussaiuneportequiconduisaità
l'office,rebroussaichemin.Surlecôtédroit,prèsdelapiscine,uneporteouvraitsuruncouloir;les
sons de voix me paraissaient venir de cette direction. J'avançai avec précaution et au détour d'un
secondcouloirjetombaisurGérard,deboutdansl'encadrementdelaportedonnantdanslachambre
duprophète.L'humoristeétaitdansuntristeétat:sonvisageétaitencoreplusblafardqued'habitude,
creusédecernesprofonds,ildonnaitl'impressionden'avoirpasdormidelanuit.«Ils'estpassé…il
s'est passé…» Sa voix était faible et tremblante, presque inaudible. «Il s'est passé une chose
terrible…» finit-il par articuler. Flic le rejoignit et se campa devant moi, le visage furieux, me
jaugeantduregard.L'humoristeémitunesortedebêlementplaintif.«Bon,aupointoùonenest,iln'y
aqu'àlelaisserentrer…»grognaFlic.
L'intérieurdelachambreduprophèteétaitoccupéparunimmenselitrond,detroismètresde
diamètre,recouvertdesatinrosé;despoufsdesatinroséétaientdisposésçaetlàdanslapièce,dont
lesmursétaientrecouvertsdemiroirssurtroiscôtés;lequatrièmeétaitconstituéparunegrandebaie
vitrée qui donnait sur la plaine caillouteuse et au-delà sur les premiers volcans, légèrement
menaçants dans la lumière d'orage. La baie vitrée avait volé en éclats et le cadavre du prophète
reposaitaumilieudulit,nu,lagorgetranchée.Ilavaitperduénormémentdesang,lacarotideavait
étéproprementsectionnée.Savantfaisaitnerveusementlescentpasd'unboutàl'autredelapièce.
Vincent, assis sur un pouf, paraissait un peu absent, c'est à peine s'il leva la tête en m'entendant
approcher. Une jeune fille aux longs cheveux noirs, dans laquelle je reconnus Francesca, était
prostréedansuncoindelapièce,vêtued'unechemisedenuitblanchemaculéedesang.
«C'estl'Italien…»ditsèchementFlic.
C'était la première fois que j'avais l'occasion de voir un cadavre, et je n'étais pas tellement
impressionné;jen'étaispastellementsurprisnonplus.Lorsdudînerdel'avant-veille,oùleprophète
avaitjetésondévolusurl'Italienne,j'avaiseul'impressionl'espacedequelquessecondes,envoyant
l'expressiondesoncompagnon,quecettefoisilallaittroploin,queçan'allaitpassepasseraussi
facilementqued'habitude;etpuisfinalementGianpaoloavaitparusesoumettre,jem'étaisditqu'il
allaits'écraser,commelesautres;manifestement,jem'étaistrompé.Jem'approchaiaveccuriositéde
labaievitrée:lapenteétaittrèsraide,presqueàpic;ondistinguaitçaetlàquelquesprises,etla
roche était bonne, pas du tout délitée ni friable, mais c'était quand même une escalade
impressionnante.«Oui…commentasombrementFlicens'approchantdemoi,ildevaitenavoirgros
surlecœur…»PuisilcontinuaàarpenterlapièceenprenantsoinderesteràdistancedeSavant,qui
marchait de l'autre côté du lit. Humoriste restait figé près de la porte, ouvrant et refermant
machinalement les mains, l'air totalement hagard, au bord de la panique. Je pris alors conscience
pour la première fois que malgré le parti pris hédoniste et libertin affiché par la secte aucun des
prochescompagnonsduprophèten'avaitdeviesexuelle:danslecasd'HumoristeetdeSavant,c'était
évident–l'unparincapacité,l'autreparabsencedemotivation.Flic,desoncôté,étaitmariéavec
unefemmedesonâge,lacinquantainebienavancée,autantdirequeçanedevaitpasêtrelafrénésie
des sens tous les jours; et il ne profitait nullement de sa position élevée dans l'organisation pour
séduire déjeunes adeptes. Les adeptes eux-mêmes, comme je l'avais remarqué avec une surprise
croissante, étaient au mieux monogames, et dans la plupart des cas zérogames – à l'exception des
jeunes et jolies adeptes lorsque le prophète les invitait à partager son intimité pour une nuit. En
somme,leprophètes'étaitcomportéauseindesapropresectecommeunmâledominantabsolu,etil
avaitréussiàbrisertoutevirilitéchezsescompagnons:nonseulementceux-cin'avaientplusdevie
sexuelle, mais ils ne cherchaient même plus à en avoir, ils s'interdisaient tout comportement
d'approchedesfemellesetavaientintégrél'idéequelasexualitéétaituneprérogativeduprophète;je
compris alors pourquoi celui-ci se livrait, dans ses conférences, à un éloge redondant des valeurs
fémininesetàdeschargesimpitoyablescontrelemachisme:sonobjectifétait,toutsimplement,de
castrer ses auditeurs. De fait, chez la plupart des singes, la production de testostérone des mâles
dominésdiminueetfinitparsetarir.
Leciels'éclaircissaitpeuàpeu,lesnuagessedispersaient;uneclartésansespoirallaitbientôt
illuminer la plaine avant la tombée de la nuit. Nous étions àproximité immédiate du tropique du
Cancer–nousyétionsgrossomerdo,commel'auraitditHumoristelorsqu'ilétaitencoreenétatde
produire ses saillies. «Ça n'a au-trou- du-cune importance, j'ai l'ha-bite-rude de prendre des
céréales au petit déjeuner…», voilà les bons mots par lesquels il s'essayait d'ordinaire à égayer
notre quotidien. Qu'est-ce qu'il allait devenir, ce pauvre petit bonhomme, maintenant que Singe
numéro1n'étaitplus?IljetaitdesregardseffaréssurFlicetSavant,respectivementSingenuméro2
et Singe numéro 3, qui continuaient à marcher de long en large dans la pièce, commençant à se
mesurerduregard.Lorsquelemâledominantestmishorsd'étatd'exercersonpouvoir,lasécrétion
detestostéronereprend,chezlaplupartdessinges.Flicpouvaitcomptersurlafidélitédelafraction
militairedel'organisation-c'estluiquiavaitrecrutél'ensembledesgardes,quilesavaitformés,ils
n'obéissaient qu'à ses ordres, de son vivant le prophète se reposait entièrement sur lui pour ces
questions. D'un autre côté, les laborantins et l'ensemble des techniciens responsables du projet
génétique n'avaient affaire qu'à Savant, et à lui seul. On avait somme toute affaire à un conflit
classiqueentrelaforcebruteetl'intelligence,entreunemanifestationbasiquedelatestostéroneet
uneautreplusintellectualisée.Jesentisdetoutefaçonqueçan'allaitpasêtrebref,etjem'assissur
unpoufàproximitédeVincent.Celui-ciparutreprendreconsciencedemaprésence,émitunvague
sourireetreplongeadanssarêverie.
Ils'ensuivitàpeuprèsquinzeminutesdesilence;SavantetFliccontinuaientàarpenterlapièce,
lamoquetteétouffaitlebruitdeleurspas.Jemesentais,comptetenudescirconstances,assezcalme;
j'étaisconscientquenimoiniVincentn'avions,dansl'immédiat,derôleàjouer.Nousétionsdans
l'histoiredessingessecondaires,dessingeshonorifiques;lanuittombait,levents'infiltraitdansla
pièce–l'Italienavaitlittéralementexplosélabaievitrée.
ToutàcoupHumoristesortitdelapochedesonblousondetoileunappareilphotonumérique–
unSonyDSCF-101àtroismillionsdepixels,jereconnaissaislemodèle,j'avaiseulemêmeavant
d'opter pour un Minolta Dimage A2, qui disposait de huit millions de pixels, d'une visée bridge
semi-reflex, et se montrait plus sensible dans les basses lumières. Flic et Savant s'immobilisèrent,
bouchebée,enconsidérantlepauvrepantinquizigzaguaitdanslapièceenprenantclichésurcliché.
«Ça va, Gérard?» demanda Flic. À mon avis non, ça n'avait pas l'air d'aller, il déclenchait
machinalement, sans même viser, et au moment où il s'approchait de la fenêtre j'eus nettement
l'impression qu'il allait sauter. «Ça suffit!» hurla Flic. L'humoriste s'immobilisa, ses mains
tremblaient tellement qu'il laissa tomber son appareil. Toujours prostrée dans son coin, Francesca
émit un reniflement bref. Savant s'immobilisa à son tour, fit face à Flic, le regarda droit dans les
yeux.
«Maintenant,ilfautprendreunedécision…dit-ild'untonneutre.
–Onvaprévenirlapolice,c‘estlaseuledécisionàprendre.
–Sionprévientlapolice,c'estlafindel'organisation.Onnepourrapassurvivreauscandale,
ettulesais.
–Tuasuneautreidée?»
Unnouveautempsdesilences'ensuivit,nettementplustendu:l'affrontements'étaitdéclenché,et
jesentaiscettefoisqu'iliraitàsonterme;j'avaismêmel'intuitionasseznettequej'allaisassisterà
une seconde mort violente. La disparition du leader charismatique est toujours un moment
extrêmementdifficileàgérer,dansunmouvementdetypereligieux;lorsquecelui-cin'apasprisla
peinededésignersansambiguïtésonsuccesseur,onaboutitpresqueinévitablementàunschisme.
«Ilpensaitàlamort…intervintGérardd'unepetitevoixtremblante,presqueenfantine.Ilm'en
parlait de plus en plus souvent; il n'aurait pas voulu que l'organisation disparaisse, ça l'inquiétait
beaucoup que tout se disperse après lui. Nous devons faire quelque chose, nous devons réussir à
nousentendre…»
Flic fronça les sourcils en tournant vaguement la tête vers lui, comme on réagit à un bruit
importun;renduàlaconsciencedesaparfaiteinsignifiance,Gérardserassitsurunpoufàcôtéde
nous,baissalatêteetposacalmementlesmainssursesgenoux.
«Jeterappelle,repritcalmementSavantenregardantFlicdroitdanslesyeux,quepournousla
mortn'estpasdéfinitive,c'estmêmelepremierdenosdogmes.Nousdisposonsducodegénétiquedu
prophète,ilsuffitd'attendrequeleprocédésoitaupoint…
–Tucroisqu'onvaattendrevingtansquetontrucmarche?…»rétorquaFlicavecviolence,sans
mêmepluschercheràdissimulersonhostilité.
Savantfrémitsousl'outrage,maisréponditcalmement:
«Çafaitdeuxmilleansqueleschrétiensattendent…
– Peut-être, mais entre temps il a fallu organiser l'Église, et ça, c'est moi qui suis le mieux à
mêmedelefaire.Lorsqu'ilafalludésignerundisciplepourluisuccéder,c'estPierrequeleChrista
choisi:cen'étaitpasleplusbrillant,leplusintellectuelnileplusmystique,maisc'étaitlemeilleur
organisateur.
–Sijequitteleprojet,tun'auraspersonneàmettreàmaplace;et,danscecas,toutespoirde
résurrections'évanouit.Jenepensepasquetupuissestenirtrèslongtempsdanscesconditions…»
Le silence se fit à nouveau, de plus en plus pesant; je n'avais pas l'impression qu'ils
parviendraientàs'entendre,leschosesétaientalléestroploinentreeux,depuistroplongtemps;dans
l'obscurité quasi totale, je vis Flic serrer les poings. C'est à ce moment que Vincent intervint. «Je
peux prendre la place du prophète…» dit-il d'une voix légère, presque joyeuse. Les deux autres
sursautèrent, Flic bondit vers le commutateur pour allumer et se précipita sur Vincent pour le
secouer: «Qu'est-ce que tu racontes? Qu'est-ce que tu racontes?…» lui hurlait-il en plein visage.
Vincentselaissafaire,attenditquel'autrelelâcheavantd'ajouter,d'unevoixtoujoursaussienjouée:
«Aprèstout,jesuissonfils…»
Lepremiermomentdestupéfactionpassé,cefutGérardquiintervint,d'unevoixplaintive:
«C'estpossible…C'esttoutàfaitpossible…Jesaisqueleprophèteaeuunfils,ilyatrentecinqans,toutdesuiteaprèslesdébutsdel'Église,etqu'illuirendaitvisitedetempsàautre–maisil
n'enparlaitjamais,mêmeàmoi.Ill'aeuavecunedespremièresadeptes,maiselles'estsuicidéepeu
detempsaprèslanaissance.
–C'estvrai…ditcalmementVincent,etiln'yavaitdanssavoixquel'échod'unetristessetrès
lointaine.Mamèren'apassupportésesinfidélitéscontinuelles,nilesjeuxsexuelsàplusieursqu'il
lui imposait. Elle avait coupé les ponts avec ses parents – c'étaient des bourgeois protestants,
alsaciens,d'unefamilletrèsstricte,ilsneluiavaientjamaispardonnéd'êtredevenueélohimite,àla
fin elle n'avait vraiment plus de contact avec personne. J'ai été élevé par mes grands-parents
paternels,lesparentsduprophète;pendantlespremièresannéesjenel'aipratiquementpasvu,ilne
s'intéressaitpasauxenfantsjeunes.Etpuis,aprèsquej'aieuquinzeans,ilm'arendudesvisitesde
plus en plus fréquentes: il discutait avec moi, voulait savoir ce que je comptais faire dans la vie,
finalementilm'ainvitéàrentrerdanslasecte.Ilm'afalluunequinzained'annéespourm'ydécider.
Cesdernierstemps,nousavionsdesrapports,disons…unpeupluscalmes.»
Je pris alors conscience d'un fait qui aurait dû me frapper dès le début, c'est que Vincent
ressemblait énormément au prophète; l'expression de leur regard était bien différente et même
opposée,c'estsansdoutecequim'avaitempêchédem'enapercevoir,maislesprincipauxtraitsde
leurphysionomie–laformeduvisage,lacouleurdesyeux,l'implantationdessourcils–étaientd'une
identitéfrappante;ilsavaientdesurcroîtàpeuprèslamêmetailleetlamêmecorpulence.Deson
côtéSavantregardaitVincentavecbeaucoupd'attention,ilsemblaitparveniràlamêmeconclusion,
etcefutlui,finalement,quirompitlesilence:
«Personne n'est exactement au courant de l'état d'avancement de mes recherches, nous avons
maintenuunsecrettotal.Nouspouvonsparfaitementannoncerqueleprophèteadécidéd'abandonner
soncorpsvieillissantpourtransférersoncodegénétiquedansunnouvelorganisme.
–Personnenevaycroire!objectaaussitôtFlicavecviolence.
–Trèspeudegens,eneffet;nousn'avonsplusrienàattendredesgrandsmédias,ilssonttous
contre nous. Il y aura certainement une couverture médiatique énorme, et un scepticisme général;
maispersonnenepourrarienprouver,noussommeslesseulsàdisposerdel'ADNduprophète,il
n'enexisteaucunecopie,nullepart.Etleplusimportantc'estquelesadeptes,eux,vontycroire;ça
faitdesannéesquenouslesypréparons.LorsqueleChristestressuscitéletroisièmejourpersonne
n'y a cru, à l'exception des premiers chrétiens; c'est même exactement comme ça qu'ils se sont
définis:ceuxquicroyaientàlarésurrectionduChrist.
–Qu'est-cequ'onvafaireducorps?
–Çaneposeaucunproblèmequ'onretrouvelecorps,ilsuffitquelablessureàlagorgesoit
indétectable.Onpourraitparexempleutiliserunefissurevolcanique,etleprécipiterdanslalaveen
fusion.
–EtVincent?CommentexpliquerladisparitiondeVincent?Flicétaitvisiblementébranlé,ses
objectionssefaisaientplushésitantes.
–Oh,jeneconnaispasgrandmonde…intervintVincentaveclégèreté;enplusonmeconsidère
comme un type plutôt suicidaire, ma disparition n'étonnera personne… La fissure volcanique je
trouvequec'estunebonneidée,çapermettrad'évoquerlamortd'Empédocle.»Ilrécitademémoire,
d'unevoixétrangementfluide:«Jetediraiencore,prudentPausanias,qu'iln'yadenaissancepour
aucune des choses mortelles; il n'y a pas de fin par la mort funeste; il n'y a que mélange et
dissociationdescomposantsdumélange.»
Flicréfléchitsilencieusementuneàdeuxminutes,puislâcha:«Ilvafalloirs'occuperausside
l'Italien…» Je sus alors que Savant avait gagné la partie. Immédiatement après Flic appela trois
gardes, leur ordonna de patrouiller dans le domaine et s'ils trouvaient le corps de le ramener
discrètement,enveloppédansunecouvertureàl'arrièredu4x4.Ilneleurfallutqu'unquartd'heure:
lemalheureuxétaitdansuntelétatdeconfusionqu'ilavaittentédefranchirlesbarrièresélectrifiées;
bienentendu,ilavaitétéfoudroyésur-le-champ.Ilsposèrentlecadavresurlesol,aupieddulitdu
prophète.ÀcemomentFrancescasortitdesonhébétude,aperçutlecorpsdesoncompagnonetse
mitàpousserdelongshurlementsinarticulés,presqueanimaux.Savants'approchad'elleetlagifla,
calmement mais avec force, à plusieurs reprises; ses hurlements se transformèrent en une nouvelle
crisedesanglots.
«Ilvafalloirs'occuperd'elleaussi…remarquasombrementFlic.
–Jecroisqu'onn'apaslechoix.
–Qu'est-cequetuveuxdire?»
Vincents'étaitretournéversSavant,dégriséd'uncoup.
«Je crois qu'on peut difficilement compter sur son silence. Si on jette les deux corps par la
fenêtre, après une chute de trois cents mètres, ils seront en bouillie; ça m'étonnerait que la police
veuilleprocéderàuneautopsie.
–Çapeutmarcher…ditFlicaprèsuntempsderéflexion;jeconnaisassezbienlechefdela
policelocale.Sijeluiracontequejelesavaissurprisàescaladerlaparoilesjoursprécédents,que
j'avaistentédelesavertirdudanger,maisqu'ilsm'avaientriaunez…D'ailleursc'esttrèsplausible,
letypeétaitamateurdesportsextrêmes,jecroisqu'ilfaisaitdel'escaladeàmainsnuesleweek-end
danslesDolomites.
– Bien…» dit simplement Savant. Il fit un petit signe de tête à Flic, les deux hommes
soulevèrentlecorpsdel'Italien,l'unparlespieds,l'autreparlesépaules,ilsfirentquelquespasetle
précipitèrentdanslevide;ilsavaientprocédésivitequenimoiniVincentn'avionseuletempsde
réagir. Avec une énergie terrassante Savant revint vers Francesca, la souleva par les épaules et la
traînasurlamoquette;elleétaitretombéedanssonapathie,etneréagissaitpasplusqu'uncolis.Au
moment où Flic l'attrapait par les pieds, Vincent hurla:«Hééé!…» Savant reposa l'Italienne et se
retourna,agacé.
«Qu'est-cequ'ilyaencore?
–Tunepeuxpasfaireça,toutdemême!
–Etpourquoipas?
–C'estunmeurtre…»
Savant ne répondit rien, toisa Vincent en croisant calmement les bras. «Évidemment, c'est
regrettable… dit-il finalement. Je crois cependant que c'est nécessaire», ajouta-t-il quelques
secondesplustard.
Leslongscheveuxnoirsdelajeunefilleencadraientsonvisagepâle;sesyeuxbrunsseposaient
touràtoursurchacundenous,j'avaisl'impressionqu'ellen'étaitplusdutoutenétatdecomprendre
lasituation.
«Elleestsijeune,sibelle…murmuraVincentd'untondesupplique.
– J'imagine que, dans le cas d'une femme laide et âgée, l'élimination te paraîtrait plus
excusable…
–Non…non,protestaVincent,gêné,cen'estpasexactementcequejevoulaisdire.
–Si,répliquaSavant,impitoyable,c'estexactementcequetuvoulaisdire;maispassons.Distoi que c ‘est juste une mortelle, une mortelle comme nous le sommes tous jusqu'à présent: un
arrangement temporaire de molécules. Disons qu'en l'occurrence nous avons affaire à un joli
arrangement; mais elle n'a pas plus de consistance qu'un motif formé par le givre, qu'un simple
redoux suffit à anéantir; et, malheureusement pour elle, sa disparition est devenue nécessaire pour
quel'humanitépuissepoursuivresonchemin.Jetepromets,cependant,qu'ellen'aurapasàsouffrir.»
IlsortitunémetteurHFdesapoche,prononçaquelquesmotsàmi-voix.Uneminuteplustard
deuxgardesapparurent,portantunemallettedecuirsouple;ill'ouvrit,ensortitunepetitebouteille
deverreetuneseringuehypodermique.SurunsignedeFlic,lesdeuxgardesseretirèrent.
«Attends, attends, attends… intervins-je, je n'ai pas l'intention, moi non plus, de me rendre
compliced'unmeurtre.Etenplusjen'aiaucuneraisondelefaire.
– Si, riposta sèchement Savant, tu as une très bonne raison: je peux rappeler les gardes. Toi
aussi,tuesuntémoingênant;commetuesquelqu'undeconnu,tadisparitionposeraitsansdouteplus
deproblèmes;maislesgensconnusmeurentaussi,etdetoutefaçonnousn'avonspluslechoix.»Il
parlaitcalmementenmeregardantdroitdanslesyeux,j'étaiscertainqu'ilneplaisantaitpas.«Ellene
souffrira pas…» répéta-t-il d'une voix douce, et très vite il se pencha sur la jeune fille, trouva la
veine,injectalasolution.J'étaiscommetouslesautrespersuadéqu'ils'agissaitd'unsomnifère,mais
enquelquessecondeselleseraidit,sapeaudevintcyanosée,puissarespirations'arrêtanet.Derrière
moij'entendaisHumoristepousserdesgémissementsbestiaux,plaintifs.Jemeretournai:iltremblait
de tout son corps, parvint à articuler: «Ha! Ha! Ha…» Une tache se formait sur le devant de son
pantalon,jecomprisqu'ilavaitpissédanssonfroc.ExcédéFlicsortitàsontourunémetteurdesa
poche, donna un ordre bref: quelques secondes plus tard cinq gardes apparurent, armés de
mitraillettes,etnousencerclèrent.SurunordredeFlicilsnousconduisirentdansunepièceattenante,
meubléed'unetableàtréteauxetdeclasseursmétalliques,puisrefermèrentàclefderrièrenous.
Je n'arrivais pas tout à fait à me persuader que tout cela était réel; je jetais des regards
incrédulesàVincent,quimeparaissaitdanslemêmeétatd'esprit;nousneparlionsnil'unnil'autre,
lesilencen'étaittroubléqueparlesgémissementsdeGérard.Dixminutesplustard,Savantrevint
danslapièceetjeprisconsciencequetoutétaitvrai,quej'avaisdevantmoiunmeurtrier,qu'ilavait
franchilafrontière.Jeleconsidéraiavecunehorreurirrationnelle,instinctive,maisluisemblaittrès
calme,àsesyeuxiln'avaitvisiblementaccompliqu'ungestetechnique.
«Jel'auraisépargnéesijel'avaispu,dit-ilsanss'adresseràaucund'entrenousenparticulier.
Mais,jevouslerépète,ils'agissaitd'unemortelle;etjenecroispasquelamoraleaitvraimentde
sens si le sujet est mortel. L'immortalité, nous allons y parvenir; et vous ferez partie des premiers
êtresauxquelselleseraaccordée;cesera,enquelquesorte,leprixdevotresilence.Lapolicesera
làdemain;vousaveztoutelanuitpouryréfléchir.»
Les jours qui suivirent me laissent un souvenir étrange, comme si nous étions entrés dans un
espacedifférent,oùlesloisordinairesétaientabolies,oùtout–lemeilleurcommelepire–pouvait
arriveràchaqueinstant.Rétrospectivementjedoiscependantreconnaîtrequ'ilyavaitunecertaine
logiqueàtoutcela,lalogiquevoulueparMiskiewicz,etquesonplans'accomplitpointparpoint,
danslemoindredétail.D'abord,lechefdelapolicen'eutaucundoutesurl'origineaccidentelledela
mortdesdeuxjeunesgens.Devantleurscorpsdésarticulés,auxosenmiettes,pratiquementréduitsà
l'étatdeplaquessanglantesétaléessurlerocher,ilétaiteneffetdifficiledegardersonsang-froidet
desoupçonnerqueleurmortauraitpuavoiruneautrecausequelachute.Surtout,cetteaffairebanale
fut rapidement éclipsée par celle de la disparition du prophète. Juste avant l'aube, Flic et Savant
avaienttraînésoncorpsjusqu'àuneouverturequidonnaitsurunpetitcratèrevolcaniqueenactivité;
la lave en fusion le recouvrit aussitôt, il aurait fallu faire venir un équipement spécial de Madrid
pour le désincarcérer, et évidemment toute autopsie était impensable. Cette même nuit ils avaient
brûléles draps tachés desang, fait réparer la baie vitrée par un artisan qui s'occupait destravaux
d'entretien sur le domaine, enfin ils avaient déployé une activité assez impressionnante. Lorsque
l'inspecteur de la Guardia Civil comprit qu'il s'agissait d'un suicide, et que le prophète avait
l'intention de se réincarner trois jours plus tard dans un corps rajeuni, il se frotta pensivement le
menton–ilétaitunpeuaucourantdesactivitésdelasecte,enfinilcroyaitsavoirqu'ilavaitaffaireà
ungroupementdecinglésquiadoraientlessoucoupesvolantes,sesinformationss'arrêtaientlà–et
conclutqu'ilvalaitmieuxenréféreràsessupérieurs.C'estexactementcequ'attendaitSavant.
Dèslelendemain,l'affairefaisaitlesgrostitresdesjournaux–nonseulementenEspagnemais
aussienEurope,etbientôtdanslerestedumonde.«L'hommequicroyaitêtreéternel»,«Leparifou
de l'homme-Dieu», tels étaient à peu près les titres. Trois jours plus tard, sept cents journalistes
stationnaient derrière les barrières de protection; la BBC et CNN avaient envoyé des hélicoptères
pourprendredesimagesducampement.Miskiewiczsélectionnacinqjournalistesappartenantàdes
magazinesscientifiquesanglo-saxonsettintunebrèveconférencedepresse.Ilexclutd'entréedejeu
toutevisitedulaboratoire:lascienceofficiellel'avaitrejeté,dit-il,etcontraintàtravaillerenmarge;
ilenprenaitacte,etnecommuniqueraitsesrésultatsqu'aumomentoùillejugeraitopportun.Surle
plan juridique, sa position était difficilement attaquable: il s'agissait d'un laboratoire privé,
fonctionnant sur fonds privés, il était parfaitement en droit d'en interdire l'accès à quiconque; le
domainelui-mêmeétaitd'ailleursprivé,précisa-t-il,lessurvolsetlesprisesdevuesparhélicoptère
lui paraissaient une pratique légalement tout à fait douteuse. De plus il ne travaillait ni sur des
organismes vivants, ni même sur des embryons, mais sur de simples molécules d'ADN,et ce avec
l'accordécritdudonneur.Leclonagereproductifétaitcertesprohibéourestreintdansdenombreux
pays; mais en l'occurrence il ne s'agissait pas de clonage, et aucune loi n'interdisait la création
artificielledelavie;c'estunedirectionderecherchesàlaquellelelégislateurn'avaitsimplementpas
songé.
Bien entendu les journalistes au début n'y croyaient pas, tout dans leur formation les
prédisposait à tourner l'hypothèse en ridicule; mais je me rendaiscompte qu'ils étaient malgréeux
impressionnésparlapersonnalitédeMiskiewicz,parlaprécisionetlarigueurdesesréponses;àla
findel'entretien,j'ensuispersuadé,aumoinsdeuxd'entreeuxavaientdesdoutes:c'étaitlargement
suffisantpourquecesdoutesserépandent,amplifiés,danslesmagazinesd'informationgénérale.
Cequimestupéfiaparcontrecefutlacroyanceimmédiate,sansréserve,desadeptes.Dèsle
lendemaindelamortduprophète,Flicavaitconvoquéauxpremièresheuresuneréuniongénérale.
LuietSavantprirentlaparolepourannoncerqueleprophèteavaitdécidé,enungested'oblationet
d'espérance, d'accomplir le premier la promesse. Il s'était doncjeté dans un volcan,livrant au feu
soncorpsphysiquevieillissantafinderenaître,autroisièmejour,dansuncorpsrénové.Sesultimes
paroles dans sa présente incarnation, qu'ils avaient mission de communiquer aux disciples, étaient
lessuivantes:«Làoùjepasse,vouspasserezbientôtàmasuite.»Jem'attendaisàdesmouvementsde
foule, des réactions variées, peut-être des gestes de désespoir; il n'en fut rien. En ressortant tous
étaient concentrés, silencieux, mais leur regard brillait d'espérance, comme si cette nouvelle était
celle qu'ils avaient toujours attendue. Je croyais pourtant avoir des êtres humains une bonne
connaissancegénérale,maisellen'étaitbaséequesursesmotivationslesplususuelles:euxavaient
lafoi,c'étaitnouveaupourmoi,etcelachangeaittout.
Ilsseréunirentspontanémentautourdulaboratoire,deuxjoursplustard,quittantleurstentesdès
le milieu de la nuit, et attendirent sans prononcer une parole. Au milieu d'eux il y avait cinq
journalistes,sélectionnésparSavant,appartenantàdeuxagencesdepresse–l'AFPetReuters–età
troisnetworksquiétaientCNN,laBBC,etilmesembleSkyNews.Ilyavaitaussideuxpoliciers
espagnolsvenusdeMadrid,quisouhaitaientrecueillirunedéclarationdel'êtrequiallaitémergerdu
laboratoire – à proprement parler on n'avait rien à lui reprocher, mais sa position était sans
précédent: il prétendait être le prophète, qui était officiellement mort, sans l'être exactement; il
prétendait naître sans avoir de père ni de mère biologique. Les juristes du gouvernement espagnol
s'étaientpenchéssurlaquestion,sansévidemmenttrouverquoiquecesoitquis'applique,mêmede
loin, au cas présent; ils avaient donc décidé de se contenter d'une déclaration formelle où Vincent
confirmeraitparécritsesprétentions,etdeluiaccordertemporairementlestatutd'enfanttrouvé.
Aumomentoùlesportesdulaboratoires'ouvrirent,tournantsurleursjointuresinvisibles,tous
selevèrent,etj'eusl'impressionqu'unhalètementanimalparcouraitlafoule,causépardescentaines
de respirations s'accélérant d'un seul coup. Dans le jour naissant le visage de Savant apparaissait
tendu,épuisé,fermé.Ilannonçaquelafindel'opérationderésurrectionseheurtaitàdesdifficultés
inattendues;aprèsenavoirconféréavecsesassistants,ilavaitdécidédesedonnerundélaidetrois
jourssupplémentaires;ilinvitaitdonclesadeptesàrentrerdansleurstentes,àydemeurerautantque
possible,àconcentrerleurspenséessurlatransformationencours,dontdépendaitlesalutdureste
de l'humanité. Il leur donnait rendez-vous dans trois jours, au coucher du soleil, à la base de la
montagne:sitoutallaitbienleprophèteauraitregagnésesappartements,etseraitenmesuredefaire
sapremièreapparitionpublique.
La voix de Miskiewicz était grave, reflétant la dose appropriée d'inquiétude, et cette fois je
perçus une agitation, la foule fut parcourue de chuchotements. J'étais surpris qu'il manifeste une si
bonnecompréhensiondelapsychologiecollective.Lestageétaitinitialementprévupourseterminer
le lendemain, mais personne je pense ne songea sérieusement à repartir: sur trois cent douze vols
retours, il y eut trois cent douze défections. Moi-même, il me fallut plusieurs heures avant d'avoir
l'idéedeprévenirEsther.Unefoisdeplusjetombaisursonrépondeur,unefoisdeplusjelaissaiun
message;j'étaisassezsurprisqu'ellenerappellepas,elledevaitêtreaucourantdecequisepassait
dansl'île,lesmédiasdumondeentierenparlaientmaintenant.
Le délai supplémentaire accrut naturellement l'incrédulité des médias, mais la curiosité ne
retombait pas, elle augmentait au contraire d'heure en heure, et c'est tout ce que cherchait
Miskiewicz: il fit deux brèves déclarations, une chaque jour, s'adressant cette fois uniquement aux
cinqjournalistesscientifiquesqu'ilavaitchoisiscommeinterlocuteurs,afind'évoquerlesdifficultés
dedernièreminuteauxquellesilprétendaitseheurter.Ilmaîtrisaitparfaitementsonsujet,etj'avais
l'impressionquelesautrescommençaientdeplusenplusàselaisserconvaincre.
J'étaissurpris,aussi,parl'attitudedeVincent,quientraitdeplusenplusdanslapeaudurôle.
Surleplandelaressemblancephysique,leprojetm'avaitaudépartinspiréquelquesdoutes.Vincent
s'étaittoujoursmontrétrèsdiscret,ilavaittoujoursrefusédeparlerenpublic,d'évoquerparexemple
son travail artistique, comme le prophète l'y avait invité à de nombreuses reprises; malgré tout la
plupartdesadeptesavaienteul'occasiondelecroiser,aucoursdesdernièresannées.Enquelques
jours, mes doutes se dissipèrent: je me rendis compte avec surprise que Vincent se transformait
physiquement.Ilavaitd'aborddécidédeseraserlecrâne,etlaressemblanceavecleprophètes'en
trouvaitaccentuée;maisleplusétonnantc'estquel'expressiondesonregardchangeaitpeuàpeu,et
letondesavoix.Ilyavaitmaintenantdanssesyeuxunelueurvive,souple,malicieuse,quejenelui
avaisjamaisconnue;etsavoixprenaitdestonalitéschaudesetséductricesquimesurprenaientde
plusenplus.Ilyavaittoujoursenluiunegravité,uneprofondeurqueleprophèten'avaitjamaiseues,
maiscelaaussipouvaitcadrer:l'êtrequiallaitrenaîtreétaitcenséavoirtraversélesfrontièresdela
mort, on pouvait s'attendre à ce qu'il ressorte de l'expérience quelqu'un de plus lointain, de plus
étrange. Flicet Savantétaiententout casravisdesmutations qui s'opéraient en lui, je crois qu'ils
n'avaientpasespéréobtenirunrésultataussiconvaincant.LeseulquiréagissaitmalétaitGérard,que
je pouvais difficilement continuer à appeler Humoriste: il passait ses journées à errer dans les
galeriessouterraines,commes'ilespéraitencoreyrencontrerleprophète,ilavaitcessédeselaver
etcommençaitàpuer.ÀVincentiljetaitdesregardsméfiants,hostiles,exactementcommeunchien
qui ne reconnaît pas son maître. Vincent lui-même parlait peu, mais son regard était lumineux,
bienveillant,ildonnaitl'impressiondeseprépareràuneordalie,etd'avoirbannitoutecrainte;ilme
confiaplustardqu'encesjournéesilpensaitdéjààlaconstructiondel'ambassade,àsadécoration,
il ne comptait rien garder des plans du prophète. Il avait manifestement oublié l'Italienne, dont la
disparitionsemblaitsurlemomentluiposerdesproblèmesdeconsciencesidouloureux;etj'avoue
que, moi aussi, je l'avais un peu oubliée. Miskiewicz, au fond, avait peut-être raison: une
constellation de givre, une jolie formation temporaire… Mes années de carrière dans le showbusiness avaient quelque peu atténué mon sens moral; il me restait pourtant quelques convictions,
croyais-je.L'humanité,commetouteslesespècessociales,s'étaitbâtiesurlaprohibitiondumeurtre
àl'intérieurdugroupe,etplusgénéralementsurlalimitationduniveaudeviolenceacceptabledans
la résolution des conflits inter-individuels; la civilisation, même, n'avait pas d'autre contenu
véritable. Cette idée valait pour toutes les civilisations envisageables, pour tous les «êtres
raisonnables», comme aurait dit Kant, que ces êtres soient mortels ou immortels, c'était là une
certitude indépassable. Après quelques minutes de réflexion je me rendis compte que, du point de
vuedeMiskiewicz,Francescan'appartenaitpasaugroupe:cequ'ilessayaitdefairec'étaitdecréer
unenouvelleespèce,etcelle-cin'auraitpasdavantaged'obligationmoraleàl'égarddeshumainsque
ceux-ci n'en avaient à l'égard des lézards, ou des méduses; je me rendis compte, surtout, que je
n'auraisaucunscrupuleàapparteniràcettenouvelleespèce,quemondégoûtdumeurtreétaitd'ordre
sentimentalouaffectif,bienplusquerationnel;pensantàFoxjeprisconsciencequel'assassinatd'un
chienm'auraitchoquéautantqueceluid'unhomme,etpeut-êtredavantage;puis,commejel'avaisfait
danstouteslescirconstancesunpeudifficilesdemavie,jecessaisimplementdepenser.
Les fiancées du prophète étaient restées cantonnées dans leurs chambres, et tenues au courant
desévénementsexactementaumêmedegréquelesautresadeptes;ellesavaientaccueillilanouvelle
aveclamêmefoi,etattendaientavecconfiancederetrouverunamantrajeuni.Jemedisunmoment
qu'il y aurait peut-être, quand même, des difficultés avec Susan: elle avait connu personnellement
Vincent,luiavaitparlé;puisjecomprisquenon,qu'elleavaitlafoielleaussi,etsansdouteencore
plusquetouteslesautres,quesanaturemêmeexcluaitjusqu'àlapossibilitédudoute.Danscesens,
medis-je,elleétaittrèsdifférented'Esther,jamaisjen'auraisimaginéEsthersouscrireàdesdogmes
sipeuréalistes;jemerendiscompteaussiquedepuisledébutdeceséjourjepensaisunpeumoinsà
elle,heureusementd'ailleurscarellenerépondaittoujourspasâmesmessages,j'enavaispeut-être
laisséunedizainesursonrépondeur,sanssuccès,maisjen'ensouffraispastrop,j'étaisenquelque
sorte ailleurs, dans un espace encore humain mais extrêmement différent de tout ce que j'avais pu
connaître; même certains journalistes, je m'en aperçus plus tard en lisant leurs comptes rendus,
avaientétésensiblesàcetteambianceparticulière,cettesensationd'attentepré-apocalyptique.
Lejourdelarésurrection,lesfidèlesserassemblèrentdèslespremièresheuresaupieddela
montagne,alorsquel'apparitiondeVincentn'étaitprévuequ'aucoucherdusoleil.Deuxheuresplus
tard,leshélicoptèresdesnetworkscommencèrentàbourdonnerau-dessusdelazone–Savantleur
avait finalement donné l'autorisation de survol, mais il avait interdit à tout journaliste l'accès au
domaine. Pour l'instant, les cameramen n'avaient pas grand-chose à grappiller- quelques images
d'unepetitefoulepaisiblequiattendaitensilence,sansunmotetpratiquementsansungeste,quele
miraclesemanifestât.L'ambiancelorsqueleshélicoptèresrevenaientsefaisaitunpeuplustendue–
les adeptes détestaient les médias, ce qui était assez normal compte tenu du traitement dont ils
avaientétéjusqu'àprésentl'objet;maisiln'yavaitpasderéactionshostiles,degestesmenaçantsni
decris.
Vers cinq heures de l'après-midi, un bruissement de voix parcourut la foule; quelques chants
naquirent,furentreprisensourdine,puislesilencesefitànouveau.Vincent,assisentailleurdansla
grotteprincipale,semblaitnonseulementconcentré,maisenquelquesortehorsdutemps.Verssept
heures,Miskiewiczseprésentaàl'entréedelagrotte.«Tutesensprêt?»luidemanda-t-il.Vincent
acquiesçasansmotdire,selevasouplement;salonguerobeblancheflottaitsursoncorpsamaigri.
Miskiewiczsortitlepremier,avançasurleterre-pleinquidominaitlafouledesfidèles;tousse
levèrent d'un bond. Le silence n'était troublé que par le vrombissement régulier des hélicoptères
immobilisésenvolstationnaire.
«Laporteaétéfranchie»,dit-il.Savoixétaitparfaitementamplifiée,sansdistorsionniécho,
j'étais sûr qu'avec un bon micro directionnel les journalistes parviendraient à réaliser un
enregistrement correct. «La porte a été franchie dans un sens, puis dans l'autre, poursuivit-il. La
barrièredelamortn'estplus;cequiavaitétéannoncévientd'êtreaccompli.Leprophèteavaincula
mort; il est de nouveau parmi nous.» Sur ces mots il s'écarta de quelques pas, baissa la tête avec
respect. Il y eut une attente d'environ une minute mais qui me parut interminable,plus personne ne
parlaitninebougeait,touslesregardsétaienttournésversl'ouverturedelagrotte,quiétaitorientée
pleinOuest.Aumomentoùunrayondesoleilcouchant,traversantlesnuages,illuminal'ouverture,
Vincentsortitets'avançasurleterre-plein:c'estcetteimage,captéeparuncameramandelaBBC,
quidevaitpasserenbouclesurtouteslestélévisionsdumonde.Uneexpressiond'adorationemplit
les visages, certains levèrent vers le ciel leurs bras écartés; mais il n'y eut pas un cri, pas un
murmure.Vincentouvritlesmains,etaprèsquelquessecondesoùilsecontentaderespirerdansle
microquicaptaitchacundesessouffles,ilpritlaparole:«Jerespire,commechacund'entrevous…
dit-il doucement. Pourtant, je n'appartiens plus à la même espèce. Je vous annonce une humanité
nouvelle…poursuivit-il.Depuissonoriginel'universattendlanaissanced'unêtreéternel,coexistant
àlui,pours'yreflétercommedansunmiroirpur,inentaméparlessouilluresdutemps.Cetêtreestné
aujourd'hui,unpeuaprèsdix-septheures.JesuisleParaclet,etlaréalisationdelapromesse.Jesuis
pourl'instantsolitaire,maismasolitudenedurerapas,carvousviendrezbientôtmerejoindre.Vous
êtesmespremierscompagnons,aunombredetroiscentdouze;vousêteslapremièregénérationdela
nouvelleespèceappeléeàremplacerl'homme;vousêteslespremiersnéo-humains.Jesuisl'instant
zéro,vousêteslapremièrevague.Aujourd'huinousentronsdansuneèredifférente,oùlepassagedu
tempsn'apluslemêmesens.Aujourd'hui,nousentronsdanslavieéternelle.Ilseragardémémoire
decemoment.»
DANIEL25,6
Cesjournéescrucialesn'onteu,endehorsdeDaniel1,quetroistémoinsdirects;lesrécitsde
vie de Slotan1 – qu'il appelait «Savant»- et de Jérôme1 – qu'il avait baptisé du nom de «Flic» –
convergent pour l'essentiel avec le sien: l'adhésion immédiate des adeptes, leur croyance sans
réserve à la résurrection du prophète… Le plan semble avoir fonctionné d'emblée, pour autant
d'ailleurs qu'on puisse parler de «plan»; Slotanl, son récit de vie en témoigne, n'avait nullement
l'impressiondeselivreràunesupercherie,persuadéqu'ilétaitd'obtenirdesrésultatseffectifsdans
undélaidequelquesannées;ilnes'agissait,danssonesprit,qued'uneannoncelégèrementanticipée.
D'unetonalitétrèsdifférente,etd'unebrièvetéelliptiquequiadéconcertésescommentateurs,le
récit de vie de Vincentl n'en confirme pas moins exactement le déroulement des faits, jusqu'au
pathétiqueépisodedusuicidedeGérard,celuiqueDaniel1avaitbaptisédusurnomd'«Humoriste»,
retrouvépendudanssacelluleaprèss'êtretraînémisérablementpendantplusieurssemaines,etalors
queSlotanletjérômelcommençaientàsongerdeleurcôtéàl'éliminer.S'adonnantdeplusenplusà
l'alcool,Gérardselaissaitalleràl'évocationlarmoyantedesesannéesdejeunesseavecleprophète
et des «bons coups» qu'ils avaient montés ensemble. Ni l'un ni l'autre, semblait-il, n'avait cru une
secondeàl'existencedesÉlohim.«C'étaitjusteuneblague…répétait-il,unebonneblaguedecamés.
Onavaitprisdeschampignons,onestpartisfaireunebaladesurlesvolcans,etons'estmisàdélirer
tout le truc. Jamais j'aurais pensé que ça serait allé si loin…» Ses bavardages commençaient à
devenirgênants,carlecultedesÉlohimnefutjamaisofficiellementabandonné,bienqu'ilfûtassez
vitetombéendéshérence.NiVincentlniSlotan1n'accordaientaufondunegrandeimportanceàcette
hypothèsed'uneracedecréateursextraterrestres,maistousdeuxpartageaientl'idéequel'êtrehumain
allait disparaître, et qu'il s'agissait de préparer l'avènement de son successeur. Dans l'esprit de
Vincentl,mêmes'ilétaitpossiblequel'hommeeûtétécrééparlesÉlohim,lesévénementsrécents
prouvaient de toute façon qu'il était entré dans un processus d'élohimisation, en ce sens qu'il était
désormais,àsontour,maîtreetcréateurdelavie.L'ambassadedevenaitdanscetteperspectiveune
sortedemémorialdel'humanité,destinéàtémoignerdesesaspirationsetdesesvaleursauxyeuxde
laracefuture;cequis'inscrivaitd'ailleursparfaitementdanslatraditionclassiquedel'art.Quantà
Jérôme1,laquestiondesÉlohimluiétaittoutaussiindifférente,dumomentqu'ilpouvaitseconsacrer
àsavraiepassion:lacréationetl'organisationdestructuresdepouvoir.
Cette grande diversité des pointsde vue au seindu triumvirat des fondateurs fut certainement
pourbeaucoup,onl'adéjàsouligné,danslacomplémentaritédefonctionnementqu'ilssurentmettre
en place, et dans le succès foudroyant de l'élohimisme dans les quelques années qui suivirent la
«résurrection» de Vincent. Elle rend, par ailleurs, d'autant plus frappante la concordance de leurs
témoignages.
DANIEL1,18
La complication du monde n'est pas
justifiée.»
YvesRoissy–RéponseàMarcelFréthrez
Aprèsl'extrêmetensiondesjournéesquiprécédèrentlarésurrectionduprophètesouslestraits
de Vincent, après l'acmé de son apparition médiatique à l'entrée de la grotte, sous les rayons du
soleil couchant, les journées qui suivirent me laissent le souvenir d'une détente floue, presque
joyeuse.FlicetSavantavaientrapidementdéfinileslimitesdeleursattributionsrespectives;jeme
rendistoutdesuitecomptequ'ilss'ytiendraient,etque,siaucunesympathienepouvaitnaîtreentre
eux, ils fonctionneraient cependant en tandem efficace, car ils avaient besoin l'un de l'autre, le
savaient,etpartageaientlemêmegoûtpouruneorganisationsansfaille.
Aprèslepremiersoir,Savantavaitdéfinitivementinterditauxjournalistesl'accèsaudomaine,
etilavait,aunomdeVincent,refusétouteslesinterviews;ilavaitmêmedemandéuneinterdictionde
survol–quiluifutaussitôtaccordéeparlechefdelapolice,dontlebutétaitd'essayerdecalmer,
autantquepossible,l'agitationambiante.Enprocédantainsiiln'avaitaucuneintentionparticulière,si
ce n'est de faire savoir aux médias mondiaux qu'il était le maître de l'information, qu'il était à sa
source,etqueriennepourraitpassersansavoirétéautoriséparlui.Aprèsavoircampésanssuccès
devantl'entréedudomainelesjournalistesrepartirentdonc,engroupesdeplusenplusserrés,etau
boutd'unesemainenousnousretrouvâmesseuls.Vincentsemblaitdéfinitivementêtrepassédansune
autreréalité,etnousn'avionsplusaucuncontact;unefoiscependant,enmecroisantsurleraidillon
rocheuxquimenaitànosanciennescellules,ilm'invitaàvenirvoirl'étatd'avancementdesplansde
l'ambassade.Jelesuivisdansunesallesouterraineauxmursblancs,tapisséedehaut-parleursetde
vidéo-projecteurs, puis il mit en route la fonction «Présentation» du logiciel. Ce n'était pas une
ambassade, et ce n'étaient même pas véritablement des plans. J'avais l'impression de traverser
d'immenses rideaux de lumière qui naissaient, se formaient et s'évanouissaient tout autour de moi.
Parfois j'étais au milieu d'objets petits, scintillants et jolis, qui m'entouraient de leur présence
amicale; puis une immense marée de lumière engloutissait l'ensemble, donnait naissance à un
nouveau décor. Nous étions entièrement dans les blancs, du cristallin au laiteux, du mat à
l'éblouissant;celan'avaitaucunrapportavecuneréalitépossible,maisc'étaitbeau.Jemedisque
c'était peut-être la vraie nature de l'art que de donner à voir des mondes rêvés, des mondes
impossibles, et que c'était une chose dont je ne m'étais jamais approché, dont je ne m'étais même
jamaissenticapable;jecompriségalementquel'ironie,lecomique,l'humourdevaientmourir,carle
mondeàvenirétaitlemondedubonheur,etilsn'yauraientplusaucuneplace.
Vincentn'avaitriend'unmâledominant,iln'avaitaucungoûtpourlesharems,etpeudejours
aprèslamortduprophèteilavaiteuunlongentretienavecSusan,àlasuitedequoiilavaitrendu
leurlibertéauxautresfilles.J'ignorecequ'ilsavaientpusedire,j'ignorecequ'ellecroyait,sielle
voyaitenluiuneréincarnationduprophète,siellel'avaitreconnucommeétantqueVincent,s'illui
avaitavouéqu'ilétaitsonfils,ousielles'étaitfabriquéuneconceptionintermédiaire;maisjepense
que pour elle tout cela n'avait pas beaucoup d'importance. Incapable de tout relativisme, assez
indifférente au fond à la question de la vérité, Susan ne pouvait vivre qu'en étant, et en étant
entièrement, dans l'amour. Ayant trouvé un nouvel être à aimer, l'aimant peut-être depuis déjà
longtemps, elle avait trouvé une nouvelle raison de vivre, et je savais sans risque d'erreur qu'ils
resteraientensemblejusqu'audernierjour,jusqu'àcequelamortlesséparecommeondit,saufque
peut-être cette fois la mort n'aurait pas lieu, Miskiewicz parviendrait à réaliser ses objectifs, ils
renaîtraientensembledansdescorpsrénovés,etpourlapremièrefoisdansl'histoiredumondeils
vivraient, effectivement, un amour qui n'aurait pas de fin. Ce n'est pas la lassitude qui met fin à
l'amour, ou plutôt cette lassitude naît de l'impatience, de l'impatience des corps qui se savent
condamnés et qui voudraient vivre, qui voudraient, dans le laps de temps qui leur est imparti, ne
laisser passer aucune chance, ne laisser échapper aucune possibilité, qui voudraient utiliser au
maximumcetempsdevielimité,déclinant,médiocrequiestleleur,etquipartantnepeuventaimer
quiquecesoitcartouslesautresleurparaissentlimités,déclinants,médiocres.
Malgrécettenouvelleorientationverslamonogamie–orientationimplicited'ailleurs,Vincent
n'avait fait aucune déclaration dans ce sens, n'avait donné aucune directive, l'élection unique qu'il
avaitfaitedeSusanavaittoutduchoixpurementindividuel-,lasemainequisuivitla«résurrection»
futmarquéeparuneactivitésexuellerenforcée,pluslibre,plusdiverse,j'entendismêmeparlerde
véritablesorgiescollectives.Lescouplesprésentsdanslecentrenesemblaientpourtantnullementen
souffrir,onn'observaitaucunerupturedesrelationsconjugales,nimêmeaucunedispute.Peut-êtrela
perspective plus proche de l'immortalité donnait-elle déjà quelque consistance à cette notion
d'amournon-possessifque le prophète avait prêchée tout au long de sa vie sans jamais vraiment
réussir à convaincre personne; je crois surtout que la disparition de son écrasante présence
masculineavaitlibérélesadeptes,leuravaitdonnéenviedevivredesmomentspluslégersetplus
ludiques.
Cequim'attendaitdansmaproprevieavaitpeudechancesd'êtreaussidrôle,j'enavaisdeplus
en plus nettement le pressentiment. Ce ne fut que la veille de mon départ que je parvins, enfin, à
joindreEsther:ellem'expliquaqu'elleavaitététrèsoccupée,elleavaitinterprétélerôleprincipal
dans un court métrage, c'était un coup de chance, elle avait été prise au dernier moment, et le
tournageavaitdémarréjusteaprèssesexamens-qu'elleavait,parailleurs,brillammentréussis;en
résumé, elle ne me parla que d'elle. Elle était au courant, pourtant, des événements survenus à
Lanzarote, et savait que j'en avais été le témoin direct. «Que fuerte!» s'exclama-t-elle, ce qui me
parut un commentaire un peu mince; je me rendis compte alors qu'avec elle aussi je garderais le
silence,quejem'entiendraisàlaversionusuelled'unesupercherieprobable,sansjamaisindiquer
quej'avaisétéàcepointmêléauxévénements,etqueVincentétaitpeut-êtrelaseulepersonneau
mondeavecquij'auraislapossibilité,unjour,d'enparler.Jecomprisalorspourquoileséminences
grises,etmêmelessimplestémoinsd'unévénementhistoriquedontlesdéterminantsprofondssont
restés ignorés du grand public, éprouvent à un moment ou à un autre le besoin de libérer leur
conscience,decouchercequ'ilssaventsurlepapier.
Vincentm'accompagnalelendemainàl'aéroportd'Arrecife,ilconduisaitlui-mêmele4x4.Au
moment où nous longions de nouveau cette plage étrange, au sable noir parsemé de petits cailloux
blancs,jetentaideluiexpliquercebesoinquej'éprouvaisd'uneconfessionécrite.Ilm'écoutaavec
attentionetaprèsquenousnousfûmesgarésurleparking,justedevantlehalldesdéparts,ilmedit
qu'il comprenait, et me donna l'autorisation d'écrire ce que j'avais vu. Il fallait simplement que le
récitnesoitpubliéqu'aprèsmamort,oudumoinsquej'attendepourlepublier,oud'ailleurspourle
fairelireàquiquecesoit,uneautorisationformelleduconseildirecteurdel'Église–àsavoirle
triumviratqu'ilformaitavecSavantetFlic.Au-delàdecesconditionsquej'acceptaifacilement–et
jesavaisqu'ilmefaisaitconfiance–jelesentaispensif,commesimademandevenaitdel'entraîner
dansdesréflexionsfloues,qu'ilavaitencoredumalàdémêler.
Nousattendîmesl'heuredemonembarquementdansunesalleauximmensesbaiesvitréesqui
surplombait les pistes. Les volcans se découpaient dans le lointain, présences familières, presque
rassurantessouslecield'unbleusombre.JesentaisqueVincentauraitsouhaitédonneràcesadieux
untourpluschaleureux,detempsentempsilmepressaitlebras,oumeprenaitparlesépaules;mais
il ne trouvait pas réellement les mots, et ne savait pas réellement faire les gestes. Le matin même
j'avaissubileprélèvementd'ADN,etfaisaisdoncofficiellementpartiedel'Église.Aumomentoù
unehôtesseannonçaitl'embarquementduvolpourMadrid,jemedisquecetteîleauclimattempéré,
égal,oùl'ensoleillementetlatempératureneconnaissaienttoutaulongdel'annéequedesvariations
minimes,étaitbienl'endroitidéalpouraccéderàlavieéternelle.
DANIEL25,7
En effet, Vincentl nous apprend que c'est à la suite de cette conversation avec Daniel1 sur le
parking de l'aéroport d'Arrecife qu'il eut pour la première fois l'idée du récit de vie, d'abord
introduitcommeuneannexe,unsimplepalliatifenattendantqueprogressentlestravauxdeSlotanl
surlecâblagedesréseauxmémoriels,maisquidevaitprendreunesigrandeimportanceàlasuite
desconceptualisationslogiquesdePierce.
DANIEL1,19
J'avaisdeuxheuresd'attenteàl'aéroportdeMadridavantl'embarquementduvolpourAlmeria;
cesdeuxheuressuffirentàbalayerl'étatd'étrangetéabstraitedanslequelm'avaitlaisséleséjourchez
lesélohimitesetàmereplongerintégralementdanslasouffrance,commeonentre,pasàpas,dans
uneeauglacée;enremontantdansl'avion,malgrélachaleurambiante,jetremblaisdéjàlittéralement
d'angoisse.Esthersavaitquejerepartaislejourmême,etilm'avaitfalluunefforténormepourne
pasluiavouerquej'avaisdeuxheuresd'attenteàl'aéroportdeMadrid,laperspectivedel'entendre
me dire que c'était trop court pour deux heures, le trajet en taxi, etc., m'étant à peu près
insupportable. Il n'empêche que pendant ces deux heures, errant entre les magasins de CD qui
faisaientunepromotionéhontéedudernierdisquedeDavidBisbal(elleavaitfiguré,assezdénudée,
dansundesclipsrécentsduchanteur),lesPuntadeFumadoresetlesboutiquesdefringuesJennyfer,
j'avaislasensationdeplusenplusinsoutenabledepercevoirsonjeunecorps,érotisédansunerobe
d'été,traverserlesruesdelaville,àquelqueskilomètresdelà,sousleregardadmiratifdesgarçons.
Jem'arrêtaià«TapTapTapas»etcommandaidessaucissesécœurantesbaignantdansunesaucetrès
grasse, que j'accompagnai de plusieurs bières; je sentais mon estomac se gonfler, se remplir de
merde,etl'idéemetraversad'accélérerconsciemmentleprocessusdedestruction,dedevenirvieux,
répugnant et obèse pour mieux me sentir définitivement indigne du corps d'Esther. Au moment où
j'entamaismaquatrièmeMahoularadiodubardiffusaunechanson,jeneconnaissaispasl'interprète
maiscen'étaitpasDavidBisbal,plutôtunlatinotraditionnel,aveccestentativesdevocalisesque
lesjeunesEspagnolstrouvaientàprésentridicules,unchanteurpourménagèresplutôtqu'unchanteur
pourminettesensomme,toujoursest-ilquelerefrainétait:«Mujeresfatal»,etjemerendiscompte
quecettechosesisimple,siniaise,jenel'avaisjamaisentenduexprimeraussiexactement,etquela
poésielorsqu'elleparvenaitàlasimplicitéétaitunegrandechose,thebigthingdécidément,lemot
fatal en espagnol convenait à merveille, je n'en voyais aucun autre qui corresponde mieux à ma
situation,c'étaitunenfer,unenferauthentique,j'étaismoi-mêmerentrédanslepiège,j'avaissouhaité
yrentrermaisjeneconnaissaispaslasortieetjen'étaismêmepascertaindevouloirsortir,c'était
deplusenplusconfusdansmonespritsitantestquej'eneusseun,j'avaisentoutcasuncorps,un
corpssouffrantetravagéparledésir.
DeretouràSanJoséjemecouchaiimmédiatement,aprèsavoirabsorbéunedosedesomnifères
massive.Lesjourssuivants,jenefisqu'errerdepièceenpiècedanslarésidence;j'étaisimmortel,
certes,maispourl'instantçanechangeaitpasgrand-chose,Esthern'appelaittoujourspas,etc'étaitla
seule chose qui paraissait avoir de l'importance. Ecoutant par hasard une émission culturelle à la
télévision espagnole (c'était plus qu'un hasard d'ailleurs c'était un miracle, car les émissions
culturelles sont rares à la télévision espagnole, les Espagnols n'aiment pas du tout les émissions
culturelles,nilacultureengénéral,c'estundomainequileurestprofondémenthostile,onaparfois
l'impression en parlant de culture qu'on leur fait une sorte d'offense personnelle), j'appris que les
dernièresparolesd'EmmanuelKant,sursonlitdemort,avaientété:«C'estsuffisant.»Immédiatement
je fus saisi d'une crise de rire douloureux, accompagnée de maux d'estomac, qui se prolongèrent
pendant trois jours, au bout desquels je me mis à vomir de la bile. J'appelai un médecin qui
diagnostiqua un empoisonnement, m'interrogea sur mon alimentation des derniers jours et me
recommandad'acheterdeslaitages.J'achetaideslaitages,etlesoirmêmejeretournaiauDiamond
Nights, qui m'avait laissé le souvenir d'un établissement honnête, où l'on ne vous poussait pas
exagérémentàlaconsommation.Ilyavaitunetrentainedefillesautourdubar,maisseulementdeux
clients.J'optaipouruneMarocainequinepouvaitguèreavoirplusdedix-septans;sesgrosseins
étaientbienmisenvaleurparledécolleté,etj'aivraimentcruqueçaallaitmarcher,maisunefois
danslachambrej'aidûmerendreàl'évidence:jenebandaismêmepasassezpourqu'ellepuisseme
mettre un préservatif; dans ces conditions elle refusa de me sucer, et alors quoi? Elle finit par me
branler,sonregardobstinémentfixésuruncoindelapièce,elleyallaittropfort,çafaisaitmal.Au
bout d'une minute il y eut un petit jet translucide, elle lâcha ma bite aussitôt; je me rajustai avant
d'allerpisser.
Le lendemain matin, je reçus un fax du réalisateur de «DIOGÈNE LE CYNIQUE». Il avait
entendudirequejerenonçaisauprojet«LESÉCHANGISTESDEL'AUTO-ROUTE»,iltrouvaitça
vraiment dommage; lui-même se sentait prêt à assumer la réalisation si j'acceptais d'écrire le
scénario.IldevaitpasseràMadridlasemainesuivante,ilmeproposaitdesevoirpourenparler.
Jen'étaispasvraimentencontactrégulieraveccetype,enfaitçafaisaitplusdecinqansqueje
ne l'avais pas vu. En entrant dans le café, je m'aperçus que j'avais complètement oublié à quoi il
pouvaitressembler;jem'assisàlapremièretablevenueetcommandaiunebière.Deuxminutesplus
tard,unhommed'unequarantained'années,petit,rondouillard,auxcheveuxfrisés,vêtud'unétonnant
blousondechassekakiàpochesmultiples,s'arrêtadevantmatable,toutsourire,sonverreàlamain.
Ilétaitmalrasé,sonvisagerespiraitlaroublardiseetjenelereconnaissaistoujourspas;jel'invitai
malgrétoutàs'asseoir.Monagentluiavaitfaitliremanoted'intentionsetlaséquenceprégénérique
quej'avaisdéveloppée,dit-il;iltrouvaitleprojetd'unintérêttoutàfaitexceptionnel.J'acquiesçai
machinalementenjetantunregardencoinàmonportable;enarrivantàl'aéroportj'avaislaisséun
messageàEstherpourlaprévenirquej'étaisàMadrid.Ellerappelaaumomentopportun,alorsque
je commençais à m'enferrer dans mes contradictions, et promit de passer dans une dizaine de
minutes.Jerelevailesyeuxversleréalisateur,jen'arrivaistoujourspasàmesouvenirdesonnom
maisjemerendiscomptequejenel'aimaispas,jen'aimaispasnonplussavisiondel'humanité,et
plus généralement je n'avais rien à faire avec ce type. Il me proposait maintenant de travailler en
collaborationsurlescénario;jesursautaiàcetteidée.Ils'enaperçut,fitmachinearrière,m'assura
quejepouvaisparfaitementtravaillerseulsijepréférais,qu'ilmefaisaittouteconfiance.Jen'avais
aucuneenviedemelancerdanscescénarioàlacon,jevoulaisjustevivre,vivreencoreunpetitpeu,
silachoseétaitpossible,maisjenepouvaispasluienparlerouvertement,cetypeavaittoutdela
langue de vipère, la nouvelle ne tarderait pas à faire le tour de la profession, et pour d'obscures
raisons–peut-êtresimplementparfatigue–ilmeparaissaitencorenécessairededonnerlechange
quelquesmois.Afind'alimenterlaconversationjeluiracontail'histoiredecetAllemandquienavait
dévoréunautre,rencontréparInternet.D'abordilluiavaitsectionnélepénis,puisl'avaitfaitfrire,
avec des oignons, et ils l'avaient dégusté ensemble. Il l'avait ensuite tué avant de le couper en
morceaux, qu'il avait stockés dans son congélateur. De temps en temps il sortait un morceau, le
décongelait et le faisait cuire, il utilisait à chaque fois une recette différente. Le moment de la
manducation commune du pénis avait été une expérience religieuse intense, de réelle communion
entreluietsavictime,avait-ildéclaréauxenquêteurs.Leréalisateurm'écoutaitavecunsourireàla
foisbenêtetcruel,s'imaginantprobablementquejecomptaisintégrercesélémentsdansmontravail
en cours, se réjouissant déjà des images répugnantes qu'il allait pouvoir en tirer. Heureusement
Estherarriva,souriante,sajuped'étéplisséetourbillonnantautourdesescuisses,etsejetadansmes
brasavecunabandonquimefittoutoublier.Elles'assitetcommandaundiabolomenthe,attendant
sagement que notre conversation s'achève. Le réalisateur lui jetait de temps à autre des regards
appréciateurs – elle avait posé les pieds sur la chaise en face d'elle, écarté les jambes, elle ne
portait pas de culotte et tout cela semblait naturel et logique, une simple conséquence de la
températureambiante,jem'attendaisd'uninstantàl'autreàcequ'elles'essuielachatteavecunedes
serviettesenpapierdubar.Enfinilpritcongé,nousnouspromîmesdegarderlecontact.Dixminutes
plustardj'étaisenelle,etj'étaisbien.Lemiraclesereproduisait,aussifortqu'aupremierjour,etje
crusencore,pourladernièrefois,qu'ilallaitdureréternellement.
L'amour non partagé est une hémorragie. Pendant les mois qui suivirent, alors que l'Espagne
s'installait dans l'été, j'aurais encore pu me prétendre à moi-même que tout allait bien, que nous
étionsàégalitédansl'amour;maisjen'avaismalheureusementjamaisététrèsdouépourmementir.
DeuxsemainesplustardellevintmerendrevisiteàSanJosé,etsiellemeprêtaittoujourssoncorps
avec autant d'abandon, aussi peu de retenue, je remarquai également que, de plus en plus
fréquemment,elles'éloignaitdequelquesmètrespourparlerdanssonportable.Elleriaitbeaucoup
dans ces conversations, plus souvent qu'avec moi, elle promettait d'être bientôt de retour, et l'idée
que j'avais eue de lui proposer de passer l'été en ma compagnie apparaissait de plus en plus
nettementdénuéedesens;c'estpresqueavecsoulagementquejelareconduisisàl'aéroport.J'avais
évitélarupture,nousétionsencoreensemble,commeondit,etlasemainesuivantec'estmoiquime
déplaçaiàMadrid.
Elle sortait encore souvent, je le savais, dans des boîtes, et passait parfois la nuit entière à
danser;maisjamaisellenemeproposadel'accompagner.Jel'imaginaisrépondantàsesamisquilui
offraient de sortir: «Non, pas ce soir, je suis avec Daniel…» Je connaissais maintenant la plupart
d'entreeux,beaucoupétaientétudiantsouacteurs;souventdanslegenregroove,cheveuxmi-longset
vêtementsconfortables;certainsaucontrairesurjouaientsurunmodehumoristiquelestylemachoet
latinlover,maistousétaient,évidemment,jeunes,commentaurait-ilpuenêtreautrement?Combien
d'entreeux,medemandais-jeparfois,avaient-ilspuêtresesamants?Ellenefaisaitjamaisrienqui
puissememettremalàl'aise;maisje n'aijamaiseu,non plus,lesentimentdefairevéritablement
partie de son groupe. Je me souviens d'un soir, il pouvait être vingt-deux heures, nous étions une
dizaineréunisdansunbarettousparlaientavecanimationdesméritesdedifférentesboîtes,lesunes
plus house, d'autres plus trance. Depuis dix minutes j'avais horriblement envie de leur dire que je
voulais,moiaussi,entrerdanscemonde,m'amuseraveceux, allerjusqu'auboutdelanuit;j'étais
prêtàlesimplorerdem'emmener.Puis,accidentellement,j'aperçusmonvisagesereflétantdansune
glace,etjecompris.J'avaislaquarantainebiensonnée;monvisageétaitsoucieux, rigide, marqué
parl'expériencedelavie,lesresponsabilités,leschagrins;jen'avaispaslemoinsdumondelatête
dequelqu'unavecquionauraitpuenvisagerdes'amuser;j'étaiscondamné.
Pendant la nuit, après avoir fait l'amour avec Esther (et c'était la seule chose qui marchait
encorevraimentbien,c'étaitsansdoutelaseulepartjuvénile,inentaméedemoi-même),contemplant
soncorpsblancetlissequireposaitdanslaclartélunaire,jerepensaiavecdouleuràGrosCul.Sije
devais,suivantlaparoledel'Évangile,êtremesuréaveclamesuredontjem'étaisservi,alorsj'étais
bien mal parti, car il ne faisait aucun doute que je m'étais comporté avec Gros Cul de manière
impitoyable.Non que la pitié, d'ailleurs, aurait pu servir à quoi que ce soit: il y a beaucoup de
chosesqu'onpeutfaireparcompassion,maisbander,non,celan'estpaspossible.
Àl'époqueoùjerencontraiGrosCul,jepouvaisavoirtrenteansetjecommençaisàavoirun
certainsuccès-pasencorevéritablementgrandpublic,maisenfin,quandmême,unsuccèsd'estime.
Jeremarquaivitecettegrossefemmeblafardequivenaitàtousmesspectacles,s'asseyaitaupremier
rang,metendaitàchaquefoissoncarnetd'autographesàsigner.Illuifallutàpeuprèssixmoispour
se décider à m'adresser la parole – encore que non, je crois que finalement c'est moi qui pris
l'initiative.C'étaitunefemmecultivée,elleenseignaitlaphilosophiedansuneuniversitéparisienne,
et réellement je ne me suis pas méfié du tout. Elle me demanda l'autorisation de publier une
retranscription commentée de mes sketches dans le Cahier d'études phénoménologiques;
naturellement,j'acceptai.J'étaisunpeuflatté,jel'admets,aprèstoutjen'avaispasdépassélebacet
ellemecomparaitàKierkegaard.NousavonséchangéunecorrespondanceInternetpendantquelques
mois,progressivementleschosesontcommencéàdégénérer,j'aiacceptéuneinvitationàdînerchez
elle, j'auraisdûmeméfiertoutdesuitequandj'aivusarobed'intérieur,j'aiquandmêmeréussià
partir sans lui infliger d'humiliation trop lourde, enfin c'est ce que j'avais espéré, mais dès le
lendemaincommencèrentlespremierse-mailspornographiques.«Ah,tesentirenfinenmoi,sentirta
tigedechairécartermafleur…»,c'étaitaffreux,elleécrivaitcommeGérarddeVilliers.Ellen'était
vraimentpasbienconservée,ellefaisaitplus,maisenréalitéellen'avaitquequarante-septansau
moment où je l'avais rencontrée -exactement le même âge que moi au moment où j'avais rencontré
Esther, je sautai du lit à la seconde où j'en pris conscience, haletant d'angoisse, et je me mis à
marcher de long en large dans la chambre: Esther dormait paisiblement, elle avait écarté les
couvertures,monDieuqu'elleétaitbelle.
Jem'imaginaisalors–etquinzeansplustardj'yrepensaisencoreavechonte,avecdégoût–je
m'imaginais qu'à partir d'un certain âge le désir sexuel disparaît, qu'il vous laisse du moins
relativement tranquille. Comment avais-je pu, moi qui me prétendais un esprit acéré, caustique,
comment avais-je pu former en moi une illusion aussi ridicule? Je connaissais la vie, en principe,
j'avaismêmeludeslivres;ets'ilyavaitunsujetsimple,unsujetsurlequel,commeondit,tousles
témoignagesconcordent,c'étaitbiencelui-là.Nonseulementledésirsexuelnedisparaîtpas,maisil
devientavecl'âgedeplusenpluscruel,deplusenplusdéchirantetinsatiable–etmêmechezles
hommes,audemeurantassezrares,chezlesquelsdisparaissentlessécrétionshormonales,l'érection
et tous les phénomènes associés, l'attraction pour les jeunes corps féminins ne diminue pas, elle
devient, et c'est peut-être encore pire, cosa mentale, et désir du désir. Voilà la vérité, voilà
l'évidence,voilàcequ'avaient,inlassablement,répététouslesauteurssérieux.
J'auraispu,àl'extrêmelimite,opéreruncunnilingussurlapersonnedeGrosCul–j'imaginais
monvisages'aventurantentresescuissesflasques,sesbourreletsblafards,essayantderanimerson
clitorispendant.Maismêmecela,j'enavaislacertitude,n'auraitpaspusuffire–etn'auraitpeut-être
même fait qu'aggraver ses souffrances. Elle voulait, comme tant d'autres femmes, elle voulait être
pénétrée,ellenesesatisferaitpasàmoins,cen'étaitpasnégociable.
Jeprislafuite;commetousleshommesplacésdanslesmêmescirconstances,jeprislafuite:je
cessai de répondre à ses mails, je lui interdis l'accès de ma loge. elle insista pendant des années,
cinq, peut-être sept, elle insista pendant un nombre d'années effroyable; je crois qu'elle insista
jusqu'aulendemaindemarencontreavecIsabelle.Jeneluiavaisévidemmentriendit,jen'avaisplus
aucuncontact;peut-êtreest-cequ'auboutducomptel'intuitionexiste,l'intuitionfémininecommeon
dit,c'estentoutcaslemomentqu'ellechoisitpours'éclipser,poursortirdemavieetpeut-êtredela
vietoutcourt,commeellem'enavait,àdenombreusesreprises,menacé.
Au lendemain de cette nuit pénible, je pris le premier vol pour Paris. Esther s'en montra
légèrement surprise, elle pensait que jepasserais toute la semaine à Madrid, etmoi aussi d'ailleurs
c'estcequej'avaisprévu,jenecomprenaispastrèsbienlaraisondecedépartsubit,peut-êtreest-ce
quejevoulaisfairelemalin,montrerquej'avaismoiaussimavie,mesactivités,monindépendance
– auquel cas c'était raté, elle ne se montra pas le moins du monde émue ni déstabilisée par la
nouvelle,elledit:«Bueno…»etcefuttout.Jecroissurtoutquemesactesn'avaientplusréellement
desens,quejecommençaisàmecomportercommeunvieilanimalblesséàmortquichargedans
touteslesdirections,seheurteàtouslesobstacles,tombeetseredresse,deplusenplusfurieux,de
plusenplusaffaibli,affoléetenivréparl'odeurdesonpropresang.
J'avaisprispourprétextel'enviederevoirVincent,c‘estcequej'avaisexpliquéàEsther,mais
cen'estqu'enatterrissantàRoissyquejemerendiscomptequej'avaisréellementenviedelerevoir,
lànonplusjenesaispaspourquoi,peut-êtresimplementpourvérifierquelebonheurestpossible.Il
s'était réinstallé avec Susan dans le pavillon de ses grands-parents – dans le pavillon où il avait,
finalement,vécutoutesavie.Nousétionsdébutjuinmaisletempsétaitgris,etledécordebriques
rouges,quandmême,sinistre;jefussurprisparlesnomssurl'étiquettedelaboîteàlettres:«Susan
Longfellow» d'accord, mais «Vincent Macaury»? Eh oui, le prophète s'appelait Macaury, Robert
Macaury,etVincentn'avaitplusledroitdereprendrelenomdesamère;lenomdeMacauryluiavait
étéattribuéparcirculaire,parcequ'ilenfallaitunenattendantunedécisiondejustice.«Jesuisune
erreur…» m'avait ditune fois Vincent en faisant allusion à sa filiation avec le prophète. Peut-être;
mais ses grands-parents l'avaient accueilli et chéri comme une victime, ils avaient été amèrement
déçus par Pégoï'sme jouisseur et irresponsable de leur fils – c'était du reste celui de toute une
générationavantqueleschosestournentmaletquePégoï'smeseuldemeure,lajouissanceunefois
envolée;ilsl'avaientaccueillientoutcas,ilsluiavaientouvertlesportesdeleurfoyer,etc'étaitune
choseparexemplequejen'auraisjamaisfaitepourmonproprefils,lapenséemêmedevivresousle
mêmetoitquecepetittrouduculm'auraitétéinsupportable,nousétionssimplement,luicommemoi,
desgensquin'auraientpasdûêtre,aucontraireparexempledeSusanquivivaitmaintenantdansce
décorancien,chargé,lugubre,siloindesaCalifornienatale,etquis'yétaittoutdesuitesentiebien,
elle n'avait rien jeté, je reconnaissais les photos de famille dans leurs cadres, les médailles du
travail du grand-père et les taureaux articulés souvenirs d'un séjour sur la Costa Brava; elle avait
peut-être aéré, acheté des fleurs, je ne sais pas je n'y connais rien j'ai toujours pour ma part vécu
commeàl'hôtel,jen'aipasl'instinctdufoyer,enl'absencedefemmejecroisquec'estunechoseà
laquelle je n'aurais même jamais songé, en tout cas c'était une maison maintenant où l'on avait
l'impression que les gens pouvaient être heureux, elle avait le pouvoir de faire cela. Elle aimait
Vincent,jem'enrendiscomptetoutdesuite,c'étaituneévidence,maissurtoutelleaimait.Sanature
étaitd'aimer,commelavachedepaître(oul'oiseau,dechanter;oulerat,derenifler).Ayantperdu
sonancienmaître,elles'enétaitpresqueinstantanémenttrouvéunnouveau,etlemondeautourd'elle
s'étaitdenouveauchargéd'uneévidencepositive.Jedînaiaveceux,etcefutunesoiréeagréable,
harmonieuse,avectrèspeudesouffrance;jen'euspaslecourage,cependant,deresterdormir,etje
repartisversonzeheuresaprèsavoirretenuunechambreauLutetia.
AlastationMontparnasse-Bienvenuejerepensaiàlapoésie,probablementparcequejevenais
de revoir Vincent, et que ça me ramenait toujours à une plus claire conscience de mes limites:
limitationscréatrices,d'unepart,maisaussilimitationsdansl'amour.Ilfautdirequejepassaisàce
momentdevantuneaffiche«poésieRATP»,plusprécisémentdevantcellequireproduisaitL'Amour
libre, d'André Breton, et que quel que soit le dégoût que puisse inspirer la personnalité d'André
Breton, quelle que soit la sottise du titre, piteuse antinomie qui ne témoignait, outre d'un certain
ramollissement cérébral, que de l'instinct publicitaire qui caractérise et finalement résume le
surréalisme,ilfallaitlereconnaître:l'imbécile,enl'occurrence,avaitécrituntrèsbeaupoème.Je
n'étaispasleseul,pourtant,àéprouvercertainesréserves,etlesurlendemain,enrepassantdevantla
mêmeaffiche,jem'aperçusqu'elleétaitmaculéed'ungraffitiquidisait:«Aulieudevospoésiesàla
con,vousferiezmieuxdenousmettredesramesauxheuresdepointe»,cequisuffitàmeplonger
danslabonnehumeurpendanttoutel'après-midi,etmêmeàmeredonnerunpeudeconfianceenmoi:
jen'étaisqu'uncomique,certes,maisj'étaisquandmêmeuncomique.
LelendemaindemondînerchezVincent,j'avaisavertilaréceptionduLutetiaquejegardaisla
chambre, probablement pour plusieurs jours. Ils avaient accueilli la nouvelle avec une courtoisie
complice.Aprèstout,c'estvrai,j'étaisunecélébrité;jepouvaisparfaitementclaquermonpognonen
prenantdesalexandrasaubaravecPhilippeSollers,ouPhilippeBouvard–peut-êtrepasPhilippe
Léotard,ilétaitmort;maisenfin,comptetenudemanotoriété,j'auraiseuaccèsàcestroiscatégories
dePhilippes.Jepouvaispasserlanuitavecuneputeslovènetranssexuelle;enfinjepouvaismener
uneviemondainebrillante,c'était même probablement ce qu'on attendait de moi, les gens se font
connaîtreparuneoudeuxproductionstalentueuses,pasplus,c'estdéjàsuffisammentsurprenantqu'un
êtrehumainaituneoudeuxchosesàdire,ensuiteilsgèrentleurdéclinplusoumoinspaisiblement,
plusoumoinsdouloureusement,c'estselon.
Jenefisriendetoutcela,pourtant,danslesjoursquisuivirent;parcontre,dèslelendemain,je
retéléphonai à Vincent. Il avait vite compris que le spectacle de son bonheur conjugal risquait de
m'êtrepénible,etproposademeretrouveraubarduLutetia.Ilnemeparlaàvraidirequedeson
projetd'ambassade,devenueuneinstallationdontlepublicseraitcomposédeshommesdufutur.Il
avait commandé une limonade, mais ne toucha pas à son verre; de temps en temps un people
traversaitlebar,m'apercevait,mefaisaitunsignedeconnivence;Vincentn'yprêtaitaucuneattention.
Il parlait sans me regarder, sans même vérifier que je l'écoutais, d'une voix à la fois réfléchie et
absente, un peu comme s'il parlait à un magnétophone, ou qu'il témoignait devant une commission
d'enquête.Aufuretàmesurequ'ilm'expliquaitsonidée,jeprenaisconsciencequ'ils'écartaitpeuà
peudesondesseininitial,queleprojetgagnaitdeplusenplusenambition,etqu'ilvisaitmaintenant
àtoutautrechosequ'àtémoignersurcequ'unauteurpompierduXXesiècleavaitcrubond'appeler
la«conditionhumaine».Surl'humanitéilyavaitdéjà,mefit-ilremarquer,denombreuxtémoignages,
qui concordaient dans leur constat lamentable: le sujet, en somme, était connu. Calmement, mais
sansretourpossible,ilquittaitlesrivageshumainspourvoguerversl'ailleursabsolu,oùjeneme
sentaispascapabledelesuivre,etsansdouteétait-celeseulespaceoùlui-mêmepouvaitrespirer,
sans doute sa vie n'avait-elle jamais eu d'autre objectif, mais alors c'était un objectif qu'il devrait
poursuivreseul;seul,celadit,ill'avaittoujoursété.
Nousn'étionspluslesmêmes,insista-t-ild'unevoixdouce,nousétionsdevenuséternels;certes
il nous faudrait du temps pour apprivoiser l'idée, pour nous la rendre familière; il n'empêche que
fondamentalement,etdèsmaintenant,leschosesavaientchangé.SavantétaitrestéàLanzaroteaprès
le départ de l'ensemble des adeptes, avec quelques techniciens, et poursuivait ses recherches; il
finirait, cela ne faisait aucun doute, par aboutir. L'homme avait un cerveau de grande taille, un
cerveau disproportionné par rapport aux exigences primitives engendrées par le maintien de la
survie,parlaquêteélémentairedelanourritureetdusexe;nousallionsenfinpouvoircommencerà
l'utiliser. Aucune culture de l'esprit, me rappela-t-il, n'avait jamais pu se développer dans les
sociétésàdélinquanceforte,simplementparcequelasécuritéphysiqueestlaconditiondelapensée
libre,qu'aucuneréflexion,aucunepoésie,aucunepenséeuntantsoipeucréativen'ajamaispunaître
chezunindividuquidoitsepréoccuperdesasurvie,quidoitêtreconstammentsursesgardes.La
conservation de notre ADN une fois assurée, devenus potentiellement immortels, nous allions,
poursuivit-il,noustrouverdansdesconditionsd'absoluesécuritéphysique,dansdesconditionsde
sécuritéphysiquequ'aucunêtrehumainn'avaitjamaisconnues;nulnepouvaitprévoircequiallaiten
résulter,dupointdevuedel'esprit.
Cetteconversationpaisible,etcommedésengagée,mefitunbienimmense,etpourlapremière
foisjememisàpenseràmapropreimmortalité,àenvisagerleschosesd'unemanièreunpeuplus
ouverte;maisderetourdansmachambrejetrouvaisurmonportableunmessaged'Esther,quidisait
simplement:«Imissyou»,etjesentisdenouveau,incrustédansmachair,lebesoind'elle.Lajoieest
sirare.Lelendemain,jereprisl'avionpourMadrid.
DANIEL25,8
L'importance incroyable que prenaient les enjeux sexuels chez les humains a de tout temps
plongéleurscommentateursnéo-humainsdansunestupéfactionhorrifiée.Ilétaitpéniblequoiqu'ilen
soitdevoirDaniel1approcherpeuàpeuduSecretmauvais,ainsiqueledésignelaSœursuprême;
ilétaitpénibledelesentirprogressivementgagnéparlaconscienced'unevéritéquinepourrait,une
fois mise au jour, que l'anéantir. Au long des périodes historiques la plupart des hommes avaient
estimé correct, l'âge venant, de faire allusion aux problèmes du sexe comme n'étant que des
gamineries inessentielles et de considérer que les vrais sujets, les sujets dignes de l'attention d'un
homme fait, étaient la politique, les affaires, la guerre, etc. La vérité, à l'époque de Daniel1,
commençaitàsefairejour;ilapparaissaitdeplusenplusnettement,etildevenaitdeplusenplus
difficile à dissimuler que les véritables buts des hommes, les seuls qu'ils auraient poursuivis
spontanément s'ils en avaient conservé la possibilité, étaient exclusivement d'ordre sexuel. Pour
nous,néo-humains,c'estlàunvéritablepointd'achoppement.Nousnepourronsjamais,nousavertit
la Sœur suprême, nous faire du phénomène une idée suffisante; nous ne pourrons approcher de sa
compréhension qu'en gardant constamment présentes à l'esprit certaines idées régulatrices dont la
plusimportanteestquedansl'espècehumaine,commedanstouteslesespècesanimalesquil'avaient
précédée,lasurvieindividuellenecomptaitabsolumentpas.Lafictiondarwiniennedela«luttepour
la vie» avait longtemps dissimulé ce fait élémentaire que la valeur génétique d'un individu, son
pouvoirdetransmettreàsesdescendantssescaractéristiques,pouvaitserésumer,trèsbrutalement,à
un seul paramètre: le nombre de descendants qu'il était au bout du compte en mesure de procréer.
Aussinefallait-ilnullements'étonnerqu'unanimal,n'importequelanimal,aitétéprêtàsacrifierson
bonheur,sonbien-êtrephysiqueetmêmesaviedansl'espoird'unsimplerapportsexuel:lavolonté
del'espèce(pourparlerentermesfinalistes),unsystèmehormonalauxrégulationspuissantes(sil'on
s'entenaitàuneapprochedéterministe)devaientleconduirepresqueinéluctablementàcechoix.Les
paruresetplumageschatoyants,lesparadesamoureusesbruyantesetspectaculairespouvaientbien
faire repérer et dévorer les animaux mâles par leurs prédateurs; une telle solution n'en était pas
moinssystématiquementfavorisée,entermesgénétiques,dèslorsqu'ellepermettaitunereproduction
plusefficace.Cettesubordinationdel'individuàl'espèce,baséesurdesmécanismesbiochimiques
inchangés, était tout aussi forte chez l'animal humain, à cette aggravation près que les pulsions
sexuelles,nonlimitéesauxpériodesderut,pouvaients'yexercerenpermanence–lesrécitsdevie
humains nous montrent par exemple avec évidence que le maintien d'une apparence physique
susceptible de séduire les représentants de l'autre sexe était la seule véritable raison d'être de la
santé,etquel'entretienminutieuxdeleurcorps,auquellescontemporainsdeDaniel1consacraient
unepartcroissantedeleurtempslibre,n'avaitpasd'autreobjectif.
La biochimie sexuelle des néo-humains – et c'était sans doute la vraie raison de la sensation
d'étouffementetdemalaisequimegagnaitàmesurequej'avançaisdanslerécitdeDaniel1,queje
parcouraisàsasuitelesétapesdesoncalvaire–étaitdemeuréepresqueidentique.
DANIEL1,20
«Lenéantnéantise.»
MartinHeidegger
Une zone de hautes pressions s'était installée, depuis le début du mois d'août, sur la plaine
centrale,etdèsmonarrivéeàl'aéroportdeBarajasjesentisqueleschosesallaienttournermal.La
chaleur était à peine soutenable et Esther était en retard; elle arriva une demi-heure plus tard, nue
soussarobed'été.
J'avaisoubliémacrèmeretardanteauLutetia,etcefutmapremièreerreur;jejouisbeaucoup
tropvite,etpourlapremièrefoisjelasentisunpeudéçue.Ellecontinuaàbouger,unpetitpeu,sur
mon sexe qui devenait irrémédiablement flasque, puis s'écarta avec une moue résignée. J'aurais
donné beaucoup pour bander encore; les hommes vivent de naissance dans un monde difficile, un
mondeauxenjeuxsimplistesetimpitoyables,etsanslacompréhensiondesfemmesilenestbienpeu
quiparviendraientàsurvivre.Ilmesembleavoircompris,dèscemoment,qu'elleavaitcouchéavec
quelqu'und'autreenmonabsence.
Nousprîmeslemétropourallerboireunverreavecdeuxdesesamis;latranspirationcollaitle
tissucontresoncorps,ondistinguaitparfaitementlesaréolesdesesseins,laraiedesesfesses;tous
lesgarçonsdanslarame,évidemment,lafixaient;certains,même,luisouriaient.
J'eus beaucoup de mal à prendre part à la conversation, de temps en temps je réussissais à
attraperunephrase,àéchangerquelquesrépliques,maistrèsvitejeperdispied,etdetoutefaçonje
pensaisàautrechose,jemesentaissurunepenteglissante,extrêmementglissante.Dèsnotreretourà
l'hôtel,jeluiposailaquestion;ellelereconnutsansfaired'histoires.«Itwasanexboyfriend…»ditelle pour exprimer que ça n'avait pas beaucoup d'importance. «And a friend of him» ajouta-t-elle
aprèsquelquessecondesd'hésitation.
Deuxgarçons,donc;ehbienoui,deuxgarçons,aprèstoutcen'étaitpaslapremièrefois.Elle
avaitrencontrésonexparhasarddansunbar,ilétaitavecundesesamis,unechoseenentraîneune
autre,enfinbrefilss'étaientretrouvéstouslestroisdanslemêmelit.Jeluidemandaicommentça
s'étaitpassé,jenepouvaispasm'enempêcher.«Good…good…»medit-elle,unpeupréoccupée
parletourqueprenaitlaconversation.«Itwas…comfor-table»précisa-t-ellesanspouvoirretenir
un sourire. Confortable, oui; je pouvais imaginer. Je fis un effort atroce pour me retenir de lui
demander si elle l'avait sucé, lui, son ami, les deux, si elle s'était fait sodomiser; je sentais les
imagesafflueretcreuserdestrousdansmacervelle,çadevaitsevoirparcequ'ellesetut,etqueson
frontdevintdeplusenplussoucieux.Elleprittrèsvitelaseuledécisionpossible,s'occuperdemon
sexe,etellelefitavecunetelletendresse,unetellehabiletédesesdoigtsetdesabouchequecontre
toute attente je me remis à bander, et une minute plus tard j'étais en elle, et ça allait, ça allait de
nouveau, j'étais entièrement présent à la situation et elle aussi, je crois même que ça faisait
longtempsqu'ellen'avaitpasjouiaussifort–avecmoitoutdumoins,medis-jedeuxminutesplus
tard, mais cette fois je parvins à chasser la pensée de mon esprit, je la serrai dans mes bras très
tendrement,avectoutelatendressedontj'étaiscapable,etjemeconcentraidetoutesmesforcessur
soncorps,surlaprésenceactuelle,chaudeetvivante,desoncorps.
Cette petite scène si douce, si discrète, implicite, eut je le pense maintenant une influence
décisivesurEsther,etsoncomportementaucoursdessemainessuivantesnefutguidéqueparune
seulepensée:éviterdemefairedelapeine;essayermême,danstoutelamesuredesesmoyens,de
me rendre heureux. Ses moyens pour rendre un homme heureux étaient considérables, et j'ai le
souvenir d'une période d'immense joie, irradiée d'une félicité charnelle de chaque instant, d'une
félicité que je n'aurais pas cru soutenable, à laquelle je n'aurais pas cru pouvoir survivre. J'ai le
souveniraussidesagentillesse,desonintelligence,desapénétrationcompatissanteetdesagrâce,
maisaufondjen'aimêmepasvraimentdesouvenir,aucuneimagenesedétache,jesaisquej'aivécu
quelquesjoursetsansdoutequelquessemainesdansuncertainétat,unétatdeperfectionsuffisante
etcomplète,humainecependant,dontcertainshommesontparfoissentilapossibilité,bienqu'aucun
n'aitréussijusqu'àprésentàenfournirdedescriptionplausible.
Elleavaitprévudepuislongtempsdéjàd'organiserunepartypoursonanniversaire,le17août,
etcommençadanslesjoursquisuivirentàs'occuperdespréparatifs.Ellevoulaitinviterpasmalde
monde,unecentainedepersonnes,etserésolutàfaireappelàunamiquihabitaitGalleSanIsidor.Il
avaitungrandloftaudernierétage,avecuneterrasseetunepiscine;ilnousinvitaàprendreunverre
pourenparler.C'étaitungrandtypeappeléPablo,auxlongscheveuxfrisésetnoirs,plutôtcool;il
avaitenfiléunlégerpeignoirpournousouvrir,maisl'ôtaunefoissurlaterrasse;soncorpsnuétait
musclé,bronzé.Ilnousproposaunjusd'orange.Avait-ilcouchéavecEsther?Etest-cequej'allais
meposerlaquestion,désormais,pourtousleshommesquenousserionsappelésàcroiser?Elleétait
attentive,sursesgardesdepuislesoirdemonretour;surprenantprobablementunelueurd'inquiétude
dansmonregard,elledéclinalapropositiondeprendreunmomentlesoleilauborddelapiscineet
s'attacha à limiter la conversation aux préparatifs de la fête. Il était hors de question d'acheter
suffisammentdecocaïneetd'ecstasypourtoutlemonde;elleproposadeprendreenchargel'achat
d'unepremièredosepourlancerlasoirée,etdedemanderàdeuxoutroisdealersdepasserensuite.
Pablopouvaits'encharger,ilavaitd'excellentsfournisseursencemoment;ilproposamême,dansun
élandegénérosité,deprendreàsachargel'achatdequelquespoppers.
Le15août,jourdelaVierge,Esthermefitl'amouravecencoreplusdelascivitéqued'habitude.
Nous étions à l'hôtel Sanz, le lit faisait face à un grand miroir et il faisait si chaud que chaque
mouvementnousarrachaitunecouléedetranspiration;j'avaislesbrasetlesjambesencroix,jene
me sentais plus la force de bouger, toute ma sensibilité s'était concentrée dans mon sexe. Pendant
plus d'une heure elle me chevaucha, montant et descendant le long de ma bite sur laquelle elle
contractait et détendait sa petite chatte qu'elle venait d'épiler. Pendant tout ce temps elle caressa
d'une main ses seins luisants de sueur tout en me regardant dans les yeux, souriante et concentrée,
attentiveàtouteslesvariationsdemonplaisir.Samainlibreétaitreferméesurmescouillesqu'elle
pressait tantôt doucement, tantôt plus fort, au rythme des mouvements de sa chatte. Lorsqu'elle me
sentaitvenirelles'arrêtaitd'uncoup,pressaitvivementdedeuxdoigtspourarrêterl'éjaculationàsa
source; puis, lorsque le danger était passé, elle recommençait à aller et venir. Je passai ainsi une
heure, peut-être deux, à la limite de la déflagration, au cœur de la plus grande joie qu'un homme
puisseconnaître,etcefutfinalementmoiquiluidemandaigrâce,quisouhaitaijouirdanssabouche.
Elleseredressa,plaçaunoreillersousmesfesses,medemandasijevoyaisbiendanslemiroir;non,
c'était mieux de se déplacer un peu. Je m'approchai du bord du lit. Elle s'agenouilla entre mes
cuisses,levisageàlahauteurdemabitequ'ellecommençaàlécherméthodiquement,centimètrepar
centimètre,avantderefermerseslèvressurmongland;puissesmainsentrèrentenactionetelleme
branlalentement,avecforce,commepourextrairechaquegouttedespermedesprofondeursdemoimême,cependantquesalangueeffectuaitderapidesmouvementsdeva-et-vient.Lavuebrouilléepar
la sueur, ayant perdu toute notion claire de l'espace et du temps, je parvins cependant à prolonger
encoreunpeucemoment,etsalangueeutletempsd'effectuertroisrotationscomplètesavantqueje
nejouisse,etcefutalorscommesitoutmoncorpsirradiéparleplaisirs'évanouissait,aspiréparle
néant,dansundéferlementd'énergiebienheureuse.Ellemegardadanssabouche,presqueimmobile,
tétant mon sexe au ralenti, fermant les yeux comme pour mieux entendre les hurlements de mon
bonheur.
Elle se coucha ensuite, se blottit dans mes bras pendant que la nuit tombait rapidement sur
Madrid, et ce ne fut qu'après une demi-heure de tendre immobilité qu'elle me dit ce qu'elle avait,
depuisquelquessemaines,àmedire–personnen'étaitaucourantjusqu'iciàl'exceptiondesasœur,
ellecomptaitl'annonceràsesamislorsdesafêted'anniversaire.Elleavaitétéacceptéedansune
académie de piano prestigieuse, à New York, et avait l'intention d'y passer au moins une année
scolaire. En même temps, elle avait été retenue pour un petit rôle dans une grosse production
hollywoodienne sur la mort de Socrate; elle y incarnerait une servante d'Aphrodite, le rôle de
SocrateseraittenuparRobertDeNiro.Cen'étaitqu'unpetitrôle,unesemainedetournagetoutau
plus,maisc'étaitHollywood,etlecachetétaitsuffisantpourpayersonannéed'étudesetdeséjour.
Ellepartiraitdébutseptembre.
Je gardai il me semble un silence total. J'étais pétrifié, dans l'incapacité de réagir, il me
semblaitquesijeprononçaisuneparolej'allaiséclaterensanglots.«Bueno…It'sabigchancein
mylife…»finit-ellepardired'untonplaintifenenfonçantsatêteaucreuxdemonépaule.Jefaillis
lui proposer de partir aux États-Unis, de m'ins-taller là-bas avec elle, mais les mots moururent en
moi avant d'être prononcés, je me rendais bien compte qu'elle n'avait même pas envisagé la
possibilité.Ellenemeproposapas,nonplus,devenirluirendrevisite:c'étaitunenouvellepériode
danssavie,unnouveaudépart.T'allumailalampedechevet,lascrutaiattentivementpourvoirsi
j'apercevaisenelleunetracedefascinationpourl'Amérique,pourHollywood;non,iln'yenavait
pas,elleparaissaitlucideetcalme,elleprenaitsimplementlameilleuredécision,laplusrationnelle
compte tenu des circonstances. Surprise par mon silence prolongé elle tourna la tête pour me
regarder,seslongscheveuxblondsretombèrentdechaquecôtédesonvisage,monregardseposa
involontairement sur ses seins, je me rallongeai, éteignis la lampe, respirai profondément; je ne
voulaispasrendreleschosesplusdifficiles,jenevoulaispasqu'ellemevoiepleurer.
Elle consacra la journée du lendemain à se préparer pour la fête; dans un institut de beauté
procheellesefitunmasqueàl'argile,ungommagedepeau;j'attendisenfumantdescigarettesdans
la chambre d'hôtel. Le lendemain ce fut à peu près la même chose, après son rendez-vous chez le
coiffeurelles'arrêtadansquelquesmagasins,achetadesbouclesd'oreillesetunenouvelleceinture.
Je me sentais l'esprit singulièrement vide, comme je pense les condamnés à mort dans l'attente de
l'exécutiondelasentence:àpartpeut-êtreceuxquicroientenDieu,jen'aijamaiscruqu'ilspassent
leurs dernières heures à revenir sur leur vie passée, à faire un bilan; je croîs simplement qu'ils
essaientdepasserletempsdelamanièrelaplusneutrepossible;lespluschanceuxdorment,maisje
n'étaispasdanscecas,jenecroispasavoirfermél'œildurantcesdeuxjours.
Lorsqu'elle frappa à la porte de ma chambre, le dix-sept août vers vingt heures, et qu'elle
apparutdansl'embrasure,jecomprisquejenesurvivraispasàsondépart.Elleportaitunpetithaut
transparent,nouésoussesseins,quienlaissaitdevinerlacourbe;sesbasdorés,maintenuspardes
jarretières,s'arrêtaientàuncentimètredesajupe–uneminijupeultra-courte,presqueuneceinture,
envinyledoré.Elleneportaitpasdesous-vêtements,etlorsqu'ellesepenchapourrelacersesbottes
montantes le mouvement découvrit largement ses fesses; malgré moi, j'avançai la main pour les
caresser.Elleseretourna,mepritdanssesbrasetmejetaunregardsicompatissant,sitendrequeje
crus un instant qu'elle allait me dire qu'elle renonçait, qu'elle restait avec moi, maintenant et pour
toujours,maiscecineseproduisitpas,etnousprîmesuntaxipournousrendreauloftdePablo.Les
premiersinvitésarrivèrentversvingt-troisheures,maislafêtenedébutavéritablementqu'aprèstrois
heures du matin. Au début je me comportai assez correctement, circulant de manière seminonchalanteparmilesinvités,monverreàlamain;beaucoupmeconnaissaientoum'avaientvuau
cinéma,cequidonnalieuàquelquesconversationssimples,detoutefaçonlamusiqueétaittropforte
etassezrapidementjemecontentaidehocherlatête.Ilyavaitàpeuprèsdeuxcentspersonneset
j'étais sans doute le seul à avoir dépassé vingt-cinq ans, mais même cela ne parvenait pas à me
déstabiliser,j'étaisdansunétatdecalmeétrange;ilestvraique,dansunsens,lacatastropheavait
déjà eu lieu. Esther était resplendissante, saluait les nouveaux arrivants en les embrassant avec
effusion. Tout le monde était au courant maintenant qu'elle partait dans deux semaines pour New
York, et j'avais eu peur au début d'éprouver une sensation de ridicule, après tout j'étais dans la
positiondumecquisefaitlarguer,maispersonnenemelefitsentir,lesgensmeparlaientcommesi
jemetrouvaisdansunesituationnormale.
Versdixheuresdumatinlahousecédalaplaceàlatrance,j'avaisvidéetremplirégulièrement
monverredepunch,jecommençaisàêtreunpeufatigué,ceseraitmerveilleuxsijepouvaisdormir
medisais-je,maisjen'ycroyaispasvraiment,l'alcoolm'avaitaidéàenrayerlamontéedel'angoisse
mais je la sentais toujours là, vivante au fond de moi, et prête à me dévorer au moindre signe de
faiblesse. Des couples avaient commencé à se former un peu plus tôt, j'avais observé des
mouvementsendirectiondeschambres.Jeprisuncouloirauhasard,ouvrisuneportedécoréed'un
posterreprésentantdesspermatozoïdesengrosplan.J'eusl'impressiond'arriveraprèslafind'une
mini-orgie;desgarçonsetdesfillesàdemidévêtusétaientaffalésentraversdulit.Danslecoin,une
adolescente blonde,autee-shirtrelevé sur les seins,faisait des pipes; je m'approchaid'elleàtout
hasard mais elle me fit signe de m'éloigner. Je m'assis contre le lit non loin d'une brune à la peau
mate,auxseinsmagnifiques,dontlajupeétaitrelevéejusqu'àlataille.Elleparaissaitprofondément
endormie, et ne réagit pas quand j'écartai ses cuisses, mais lorsque j'introduisis un doigt dans sa
chatte elle repoussa ma main machinalement, sans vraiment se réveiller. Résigné, je me rassis au
pieddulitetj'étaisplongédepuispeut-êtreunedemi-heuredansunabrutissementmoroselorsqueje
visentrerEsther.Elleétaitvive,enpleineforme,accompagnéed'unami–unpetithomosexueltrès
blond,toutmignon,auxcheveuxcourts,quejeconnaissaisdevue.Elleavaitachetédeuxdosesde
cokeets'accroupitpourpréparerleslignes,puisposaàterreleboutdecartonqu'elleavaitutilisé;
ellen'avaitpasremarquémaprésence.Sonamipritlapremièredose.Lorsqu'elles'agenouillaàson
toursurlesol,sajuperemontatrèshautsursoncul.Elleintroduisitletubedecartondanssanarine
etaumomentoùellesniffarapidement,d'ungestehabileetprécis,lapoudreblanche,jesusqueje
garderaisgravéedansmamémoirel'imagedecepetitanimalinnocent,amoral,nibonnimauvais,
simplement en quête de sa ration d'excitation et de plaisir. Je repensai soudain à la manière dont
Savantdécrivaitl'Italienne:unjoliarrangementdeparticules,unesurfacelisse,sansindividualité,
dontladisparitionn'auraitaucuneimportance…etc'étaitceladontj'avaisétéamoureux,quiavait
constitué mon unique raison de vivre – et qui, c'était bien le pire, la constituait encore. Elle se
redressa d'un bond, ouvrit la porte – la musique nous parvint, beaucoup plus forte – et repartit en
direction de la fête. Je me relevai sans le vouloir pour la suivre; lorsque j'atteignis la pièce
principale, elle était déjà au milieu des danseurs. Je me mis à danser près d'elle mais elle ne
paraissait pas me voir, ses cheveux tourbillonnaient autour de son visage, son chemisier était
complètementtrempédesueur,lesboutsdesesseinspointaientsousletissu,lebeatétaitdeplusen
plusrapide–aumoins160BPM–etj'avaisdeplusenplusdemalàsuivre,nousfûmesbrièvement
séparésparungroupedetroisgarçonspuisnousnousretrouvâmesdosàdos,jecollaimesfesses
contrelessiennes,ellesemitàbougerenréponse,nosculssefrottèrentdeplusenplusfort,puis
elle se retourna et me reconnut. «Ola, Daniel…» me dit-elle en souriant avant de se remettre à
danser, puis nous fûmes séparés par un autre groupe de garçons et je me sentis d'un seul coup
extrêmementfatigué,prêtàtomber,jem'assissurunsofaavantdemeservirunwhiskymaiscen'était
pasunebonneidée,jefusaussitôtenvahiparunenauséeatroce,laportedelasalledebainsétait
verrouillée et je tapai plusieurs fois en répétant: «l'm sick! l'm sick!» avant qu'une fille vienne
m'ouvrir,elleavaitpasséuneservietteautourdesatailleetrefermaderrièremoiavantderetourner
dans la baignoire où deux mecs l'attendaient, elle s'agenouilla et l'un d'entre eux l'enfila aussitôt
pendant que l'autre se mettait en position pour se faire sucer, je me précipitai sur la cuvette des
toilettes et m'enfonçai la main dans la gorge, je vomis longuement, douloureusement avant de
commenceràmesentirunpeumieux,puisjerepartism'allongerdanslachambre,iln'yavaitplus
personne à l'exception de la brune qui m'avait repoussé tout à l'heure, elle dormait toujours
paisiblement, la jupe retroussée jusqu'à la taille, et malgré moi je commençai à me sentir
affreusement triste alors je me relevai, je me mis en quête d'Esther et je m'accrochai à elle,
littéralementetsanspudeur,jelaprisparlatailleetl'imploraidemeparler,demeparlerencore,de
resteràmescôtés,denepasmelaisserseul;ellesedégageaitavecuneimpatiencecroissantepour
aller vers ses amis mais je revenais à la charge, la prenais dans mes bras, elle me repoussait de
nouveau et je voyais leurs visages se fermer autour de moi, sans doute me parlaient-ils également
maisjenecomprenais rien,levacarme des bassesrecouvrait tout. Jel'entendis enfinqui répétait:
«Please,Daniel,please…It'saparty!»d'unevoixpressantemaisrienn'yfit,lesentimentd'abandon
continuaitàmonterenmoi,àmesubmerger,jeposaiànouveaulatêtesursonépaule,alorselleme
repoussa violemment de ses deux bras en criant: «Stop that!», elle avait l'air vraiment furieuse
maintenant, plusieurs personnes autour de nous s'étaient arrêtées de danser, je me retournai et je
repartisdanslachambre,jemerecroquevillaisurlesol,jeprismatêtedansmesmainset,pourla
premièrefoisdepuisaumoinsvingtans,jememisàpleurer.
Lafêtecontinuaencoretoutelajournée,verscinqheuresdel'après-midiPablorevintavecdes
painsauchocolatetdescroissants,j'acceptaiuncroissantquejetrempaidansunboldecaféaulait,
la musique était plus calme, c'était une espèce de chill out mélodieux et serein, plusieurs filles
dansaientenbougeantlentementleursbras,commedegrandesailes.Estherétaitàquelquesmètres
maisneprêtaaucuneattentionàmoiaumomentoùjem'assis,ellecontinuaàbavarderavecsesamis,
à évoquer des souvenirs d'autres soirées, et c'est à ce moment-là que je compris. Elle partait aux
États-Unispourunan,peut-êtrepourtoujours;là-baselleseferaitdenouveauxamis,etbienentendu
elle trouverait un nouveau boyfriend. J'étais abandonné, certes, mais exactement au même titre
qu'eux,monstatutn'avaitriendespécial.Cesentimentd'attachementexclusifquejesentaisenmoi,
quiallaitmetorturerdeplusenplusjusqu'àm'anéantir,necorrespondaitabsolumentàrienpourelle,
n'avait aucune justification, aucune raison d'être: nos chairs étaient distinctes, nous ne pouvions
ressentir ni les mêmes souffrances ni les mêmes joies, nous étions de toute évidence des êtres
séparés.Isabellen'aimaitpaslajouissance,maisEsthern'aimaitpasl'amour,ellenevoulaitpasêtre
amoureuse,ellerefusaitcesentimentd'exclusivité,dedépendance,etc'esttoutesagénérationquile
refusaitavecelle.J'erraisparmieuxcommeunesortedemonstrepréhistoriqueavecmesniaiseries
romantiques,mesattachements,meschaînes.PourEsther,commepourtouteslesjeunesfillesdesa
génération,lasexualitén'étaitqu'undivertissementplaisant,guidéparlaséductionetl'érotisme,qui
n'impliquait aucun engagement sentimental particulier; sans doute l'amour n'avait-il jamais été,
comme la pitié selon Nietzsche, qu'une fiction inventée par les faibles pour culpabiliser les forts,
pourintroduiredeslimitesàleurlibertéetàleurférociténaturelles.Lesfemmesavaientétéfaibles,
en particulieraumoment de leurscouches,elles avaient eu besoin à leursdébutsde vivresousla
tutelled'unprotecteurpuissant,etàceteffetellesavaientinventél'amour,maisàprésentellesétaient
devenues fortes, elles étaient indépendantes et libres, et elles avaient renoncé à inspirer comme à
éprouver un sentiment quin'avait plusaucune justificationconcrète. Le projet millénaire masculin,
parfaitementexprimédenosjoursparlesfilmspornographiques,consistantàôteràlasexualitétoute
connotation affective pour la ramener dans le champ du divertissement pur, avait enfin, dans cette
génération,trouvéàs'accomplir.Cequejeressentais,cesjeunesgensnepouvaientnileressentir,ni
même exactement le comprendre, et s'ils 1 avaient pu ils en auraient éprouvé une espèce de gêne,
comme devant quelque chose de ridicule et d'un peu honteux, comme devant un stigmate de temps
plus anciens. Ils avaient réussi, après des décennies de conditionnement et d'efforts ils avaient
finalementréussiàextirperdeleurcœurundesplusvieuxsentimentshumains,etmaintenantc'était
fait, ce qui avait été détruit ne pourrait se reformer, pas davantage que les morceaux d'une tasse
briséenepourraientseréassemblerd'eux-mêmes,ilsavaientatteintleurobjectif:àaucunmomentde
leurvie,ilsneconnaîtraientl'amour.Ilsétaientlibres.
Vers minuit quelqu'un remit de la techno, et les gens recommencèrent à danser; les dealers
étaient repartis, mais il restait encore pas mal d'ecstasy et des poppers. J'errais dans des zones
intérieures pénibles, confinées, comme une succession de pièces sombres. Sans raison précise je
repensaiàGérard,l'humoristeélohimite.«Çan'aau-trou-du-cuneimportance…»dis-jeàunmoment
donnéàunefille,uneSuédoiseabrutiequidetoutefaçonneparlaitquel'anglais;ellemeregarda
bizarrement,jem'aperçusalorsqueplusieurspersonnesmeregardaientbizarrement,etquejeparlais
toutseul,apparemmentdepuisquelquesminutes.Jehochailatête,jetaiuncoupd'œilàmamontre,
m'assissuruntransatauborddelapiscine;ilétaitdéjàdeuxheuresdumatin,maislachaleurrestait
suffocante.
Plustardjemerendiscomptequeçafaisaitdéjàlongtempsquejen'avaispasvuEsther,etje
partis plus ou moins à sa recherche. Il n'y avait plus grand monde dans la pièce principale;
j'enjambaiplusieurspersonnesdanslecouloiretjefinisparladécouvrirdansl'unedeschambresdu
fond,allongéeaumilieud'ungroupe;ellen'avaitplusquesaminijupedorée,retrousséejusqu'àla
taille. Un garçon allongé derrière elle, un grand brun aux longs cheveux frisés, qui pouvait être
Pablo, lui caressait les fesses et s'apprêtait à la pénétrer. Elle parlait à un autre garçon, brun lui
aussi,trèsmusclé,quejeneconnaissaispas;enmêmetempsellejouaitavecsonsexe,letapotaiten
souriantcontresonnez,contresesjoues.Terefermailaportediscrètement;jel'ignoraisencore,mais
ceseraitladernièreimagequejegarderaisd'elle.
Plustardencore,alorsquelejourselevaitsurMadrid,jememasturbairapidementprèsdela
piscine.Àquelquesmètresdemoiilyavaitunefillevêtuedenoir,auregardvide;jepensaisqu'elle
neremarquaitmêmepasmaprésence,maisellecrachadecôtéaumomentoùj'éjaculais.
Jefinisparm'endormir,etjedormisprobablementlongtemps,parcequ'àmonréveililn'yavait
plus personne; même Pablo était sorti. Il y avait du sperme séché sur mon pantalon, et j'avais dû
renverserduwhiskysurmachemise,çaempestait.Jemelevaiavecdifficulté,traversailaterrasse
aumilieudesreliefsdenourritureetdesbouteillesvides.Jem'accoudaiaubalcon,observailarue
encontrebas.Lesoleilavaitdéjàentamésadescentedansleciel,lanuitn'allaitpastarderàtomber,
etjesavaisàpeuprèscequim'attendait.J'étaismanifestementrentrédansladernièrelignedroite.
DANIEL25,9
Dessphèresdemétalbrillantlévitaientdansl'atmosphère;ellestournaientlentementsurellesmêmes en émettant un chant légèrement vibrant. La population locale avait à leur égard un
comportement étrange, fait de vénération et de sarcasme. Cette population était indiscutablement
composéedeprimatessociaux–avait-onceladitaffaireàdessauvages,àdesnéo-humains,ouàune
troisièmeespèce?Leurhabillement,composédegrandescapesnoires,decagoulesnoiresavecdes
trous percés pour les yeux, ne permettait pas de le déterminer. Le décor effondré comportait
vraisemblablement des références à des paysages réels – certaines vues pouvaient rappeler la
descriptionqueDaniel1donnedeLanzarote;jenecomprenaispastoutàfaitoùMarie23voulaiten
venir,aveccettereconstitutioniconographique.
Nousrendonstémoignage
Aucentreaperceptif,
Àl'IGUSémotif
Survivantdunaufrage.
Même si Marie23, même si l'ensemble des néo-humains et moi-même n'étions, comme il
m'arrivait de le soupçonner, que des fictions logicielles, la prégnance même de ces fictions
démontrait l'existence d'un ou plusieurs IGUS, que leur nature soit biologique, numérique ou
intermédiaire.L'existenceenelle-mêmed'IGUSsuffisaitàétablirqu'unedécrues'étaitproduite,àun
momentdeladurée,auseinduchampdespotentialitésinnombrables;cettedécrueétaitlacondition
du paradigme de l'existence. Les Futurs eux-mêmes, s'ils venaient à être, devraient conformer leur
statut ontologique aux conditions générales de fonctionnement des IGUS. Hartle et Gell-Mann
établissent déjà que la fonction cognitive des IGUS (Information Gathering and Utilizing Systems)
présupposedesconditionsdestabilitéetd'exclusionmutuelledesséquencesd'événements.Pourun
IGUS observateur, qu'il soit naturel ou artificiel, une seule branche d'univers peut être dotée d'une
existenceréelle;sicetteconclusionn'exclutnullementlapossibilitéd'autresbranchesd'univers,elle
en interdit tout accès à un observateur donné; pour reprendre la formule, assez mystérieuse mais
synthétique, de Gell-Mann, «sur chaque branche, seule cette branche est préservée». La présence
même d'une communauté d'observateurs, fût-elle réduite à deux IGUS, apportait ainsi la preuve de
l'existenced'uneréalité.
Pours'enteniràl'hypothèsecourante,celled'uneévolutionsanssolutiondecontinuitéausein
d'unelignée«biologieducarbone»,iln'yavaitaucuneraisondePenserquel'évolutiondessauvages
aitétéinterrompueparleGrandAssèchement;rienn'indiquaitcependantqu'ilsaientpu,commele
supposaitMarie23,accéderdenouveauaulangage,niquedescommunautésintelligentessesoient
formées,reconstruisantdessociétésnouvellessurdesbasesopposéesàcellesinstauréesjadispar
lesFondateurs.
Cethèmedessociétésdesauvages,pourtant,obsèdeMarie23,etelleyrevientdeplusenplus
souvent au cours denoséchanges,qui sefont deplus en plus animés.Je ressensenelleune sorte
d'ébullition intellectuelle, d'impatience qui déteint peu à peu sur moi alors que rien, dans les
circonstances extérieures, ne justifie la sortie de notre état de stase, et je sors souvent ébranlé, et
commeaffaibli,denosséquencesd'intermédiation.LaprésencedeFox,heureusement,netardepasà
m'apaiser,etjem'installedansmonfauteuilpréféré,àl'extrémitéNorddelapièceprincipale,pour
attendre,lesyeuxclos,tranquillementassisdanslalumière,notreprochaincontact.
DANIEL1,21
JeprisletrainpourBiarritzlejourmême;ilyavaitunchangementàHendaye,desjeunesfilles
enjupecourteetuneatmosphèregénéraledevacances–quimeconcernaitévidemmentassezpeu,
maisj'étaisencorecapabled'enprendrenote,j'étaisencorehumain,iln'yavaitpasd'illusionsàse
faire,jen'étaispastotalementblindé,ladélivranceneseraitjamaiscomplète,jamaisavantmamort
effective.Surplacejem'installaiàlaVillaEugénie,uneanciennerésidencedevillégiatureofferte
parNapoléonIIIàl'impératrice,devenueunhôteldeluxeauXXesiècle.Lerestaurants'appelait,lui
aussi, la Villa Eugénie, et il avait une étoile au Guide Michelin. Je pris des chipirons et du riz
crémeuxavecunesauceàl'encre;c'étaitbon.J'avaisl'impressionquejepourraisprendrelamême
chosetouslesjours,etplusgénéralementquejepourraisrestericitrèslongtemps,quelquesmois,
toute ma vie peut-être. Le lendemain matin, j'achetai un micro-ordinateur Samsung X10 et une
imprimante Canon 180. J'avais plus ou moins l'intention d'entamer le projet dont j'avais parlé à
Vincent: retracer, à l'intention d'un public encore indéterminé, les événements dont j'avais été le
témoinàLanzarote.Cen'estquebienplustard,àl'issuedeplusieursconversationsaveclui,après
quejeluieusselongtempsexpliquél'apaisementréelmaisfaible,lasensationdeluciditépartielle
quem'apportaitcettenarration,qu'ileutl'idéededemanderàtouslesaspirantsàl'immortalitédese
livrer à l'exercice du récit de vie, et de le faire de manière aussi exhaustive que possible; mon
propreprojet,parcontrecoup,ensubitl'empreinte,etendevintnettementplusautobiographique.
J'avais bien sûr eu l'intention, en venant à Biarritz, de revoir Isabelle, mais après mon
installation à l'hôtel j'eus l'impression que ce n'était, au fond, pas si pressé – chose assez étrange
d'ailleurs, parce qu'il était déjà évident pour moi que je ne disposais plus que d'un temps de vie
limité.Touslesjoursjefaisaisunepromenadesurlaplage,d'unquartd'heureenviron,jemedisais
que j'avais une chance de la rencontrer en compagnie de Fox; mais cela ne se produisit pas, et au
boutdedeuxsemainesjemedécidaiàluitéléphoner.Aprèstoutelleavaitpeut-êtrequittélaville,
celafaisaitdéjàplusd'unanquenousn'avionsplusaucuncontact.
Ellen'avaitpasquittélaville,maism'informaqu'elleallaitlefairedèsquesamèreseraitmorte
–cequiseproduiraitdansuneàdeuxsemaines,unmoisaugrandmaximum.Ellen'avaitpasl'air
spécialementheureusedem'entendre,etcefutmoiquidusluiproposerunerencontre.Jel'invitaià
déjeuner au restaurant de mon hôtel; ce n'était pas possible, me dit-elle, les chiens n'y étaient pas
admis.Nousconvînmesfinalementdenousretrouvercommed'habitudeauSurfeurd'Argent,maisje
sentistoutdesuitequequelquechoseavaitchangé.C'étaitcurieux,assezpeuexplicable,maispour
lapremièrefoisj'eusl'impressionqu'ellem'envoulait;jemerendiscompteaussiquejeneluiavais
jamaisparléd'Esther,pasunseulmot,etj'avaisdumalàlecomprendreparcequenousétionsjele
répètedesgenscivilisés,modernes;notreséparationn'avaitétémarquéeparaucunemesquinerie,en
particulierfinancière,onpouvaitdirequenousnousétionsquittésbonsamis.
Foxavaitunpeuvieillietgrossi,maisilétaittoujoursaussicâlin,etenjoué;ilfallaitunpeu
l'aiderpourmontersurlesgenoux,c'esttout.Nousparlâmesdeluipendantunedizainedeminutes:il
faisait le ravissement des rombières rock and roll de Biarritz, probablement parce que la reine
d'Angleterreavaitlemêmechien–etMickJaggeraussi,depuissonanoblissement.Cen'étaitpasdu
toutunbâtard,m'apprit-elle,maisunWelshCorgiPem-broke,lechienattitrédelafamilleroyale;les
raisonspourlesquellescettepetitecréaturedenobleextractions'étaitretrouvée,âgéedetroismois,
agrégéeàunemeutedechienserrantssurlebordd'uneautorouteespagnole,resteraientàjamaisun
mystère.
Lesujetnousretintàpeuprèsunquartd'heure,puisinéluctablement,commeparl'effetd'uneloi
naturelle,nousenvînmesaucœurduproblème,etjeparlaiàIsabelledemonhistoireavecEsther.Je
luiracontaitout,depuisledébut,jeparlaipendantunpeuplusdedeuxheures,etjeterminaiparle
récit de la party d'anniversaire à Madrid. Elle m'écouta attentivement, sans m'interrompre, sans
marquerderéellesurprise.«Oui,tuastoujoursaimélesexe…»dit-ellejustebrièvement,àmi-voix,
aumomentoùjemelivraisàquelquesconsidérationserotiques.Çafaisaitlongtempsqu'elleavait
devinéQuelquechose,medit-elleunefoisquej'eusterminé;étaitcontentequejemedécideàluien
parler.
«Aufond,j'auraieudeuxfemmesimportantesdansmavie,conclus-je:lapremière–toi–qui
n'aimaitpassuffisammentlesexe;etladeuxième–Esther–quin'aimaitpassuffisammentl'amour.»
Cette fois, elle sourit franchement. «C'est vrai… me dit – elle d'une voix changée, curieusement
malicieuseetjuvénile,tun'aspaseudechance…»
Elleréfléchit,puisajouta:«Finalement,leshommesnesontjamaiscontentsdeleursfemmes…
–Rarement,oui.
– Ils veulent des choses contradictoires, sans doute. Enfin les femmes aussi maintenant, mais
c'estplusrécent.Aufond,lapolygamieétaitpeut-êtreunebonnesolution…»
C'est triste, le naufrage d'une civilisation, c'est triste de voir sombrer ses plus belles
intelligences–oncommenceparsesentirlégèrementmalàl'aisedanssavie,etonfinitparaspirerà
l'établissement d'une république islamique. Enfin, disons que c'est un peu triste; il y a des choses
plustristes,àl'évidence.Isabelleavaittoujoursaimélesdiscussionsthéoriques,c'estenpartiece
qui m'avait attiré en elle; autant l'exercice est stérile, et peut s'avérer funeste lorsqu'il est pratiqué
pourlui-même,autantilestprofond,créatifettendreimmédiatementaprèsl'amour–immédiatement
après la vraie vie. Nous nous regardions droit dans les yeux et je savais, je sentais que quelque
choseallaitseproduire,lesbruitsducafésemblaients'êtreestompés,c'étaitcommesinousétions
entrésdansunezonedesilence,provisoireoudéfinitive,jenepouvaispasencoremeprononcerlàdessus,etfinalement,toujoursenmeregardantdanslesyeux,d'unevoixnetteetirréfutable,elleme
dit:«Jet'aimeencore».
Tedormischezellelanuitmême,etaussilesnuitssuivantes–sans,toutefois,abandonnerma
chambred'hôtel.Commejem'yattendais,sonappartementétaitdécoréavecgoût;ilétaitsituédans
unepetiterésidenceaumilieud'unparc,àunecentainedemètresdel'océan.C'estavecplaisirqueje
préparaislagamelledeFox,quejeluifaisaisfairesapromenade;ilmarchaitmoinsvite,maintenant,
ets'intéressaitmoinsauxautreschiens.
Touslesmatins,Isabelleprenaitsavoiturepourserendreàl'hôpital;ellepassaitlaplusgrande
partiedesajournéedanslachambredesamère;celle-ciétaitbiensoignée,medit-elle,cequiétait
devenu exceptionnel. Comme chaque année maintenant l'été était caniculaire en France, et comme
chaqueannéelesvieuxmouraientenmasse,fautedesoins,dansleurshôpitauxetleursmaisonsde
retraite;maiscelafaisaitdéjàlongtempsquel'onavaitcessédes'enindigner,c'étaitenquelquesorte
passédanslesmœurs,commeunmoyensommetoutenaturelderésorberunesituationstatistiquede
très grande vieillesse forcément préjudiciable à l'équilibre économique du pays. Isabelle était
différente, et je reprenais en vivant avec elle conscience de sa supériorité morale par rapport aux
hommesetauxfemmesdesagénération:elleétaitplusgénéreuse,plusattentive,plusaimante.Surle
plansexuel,celadit,ilnesepassarienentrenous;nousdormionsdanslemêmelitsansmêmeen
être gênés, sans pouvoir accéder à la résignation pourtant. J'étais fatigué à vrai dire, la chaleur
m'accablaitmoiaussi,jemesentaisàpeuprèsautantd'énergiequ'unehuîtremorte,etcettetorpeur
s'étendaitàtout:pendantlajournéejeminstallaispourécrireàunepetitetablequidonnaitsurle
jardinmaisriennemevenait,riennemeparaissaitimportantnisignificatif,j'avaiseuuneviequi
étaitsurlepointdes'acheveretvoilàtout,j'étaiscommetouslesautres,macarrièredeshowmanme
paraissaitbienloinmaintenant,detoutcelailneresteraitnulletrace.
Parfois,pourtant,jereprenaisconsciencequemanarrationavaitàl'origineunautreobjectif;je
merendaisbiencomptequej'avaisassistéàLanzaroteàunedesétapeslesplusimportantes,peutêtre à l'étape décisive de l'évolution du genre humain. Un matin où je me sentais un peu plus
d'énergie,jetéléphonaiàVincent:ilsétaientenpleindéménagement,medit-il,ilsavaientdécidéde
revendre la propriété du prophète à Santa Monica pour transférer le siège social de l'Eglise à
Chevilly-Larue.SavantétaitrestéàLanzarote,prèsdulaboratoire,maisFlicétaitlàavecsafemme,
ils avaient acheté un pavillon proche du sien et ils construisaient de nouveaux locaux, ils
embauchaientdupersonnel,ilssongeaientàacheterdespartsd'antennedansuncanaldetélévision
dédiéauxnouveauxcultes.Manifestementlui-mêmefaisaitdeschosesimportantesetsignificatives,à
sespropresyeuxtoutdumoins.Jeneparvenaispourtantpasàl'envier:pendanttoutemaviejene
m'étaisintéresséqu'àmabiteouàrien,maintenantmabiteétaitmorteetj'étaisentraindelasuivre
danssonfunestedéclin,jen'avaisquecequejeméritaismerépétais-jeenfeignantd'enéprouverune
délectationmorosealorsquemonétatmentalévoluaitdeplusenplusversl'horreurpureetsimple,
unehorreurencoreaccrueparlachaleurstableetbrutale,parl'éclatintransformédel'azur.
Isabelle sentait tout cela, je pense, et me regardait en soupirant, au bout de deux semaines il
commençaàdevenirévidentqueleschosesallaienttournermal,ilvalaitmieuxquejereparteencore
unefois,etpourladernièrefoisàvraidire,cettefoisnousétionsvraimenttropvieux,tropusés,trop
amers, nous ne pouvions plus que nous faire du mal, nous reprocher l'un à l'autre l'impossibilité
généraledeschoses.Lorsdenotredernierrepas(lesoirapportaitunpeudefraîcheur,nousavions
tirélatabledanslejardin,etIsabelleavaitfaituneffortpourlacuisine),jeluiparlaidel'Église
élohimite,etdelapromessed'immortalitéquiavaitétéfaiteàLanzarote.Bienentenduelleavaitun
peu suivi les informations, mais elle pensait comme la plupart des gens que tout ça était
complètementbidon,etelleignoraitquej'avaisétésurplace.Jeprisalorsconsciencequ'ellen'avait
jamaisrencontréPatrick,mêmesiellesesouvenaitdeRobertleBelge,etqu'aufondils'étaitpassé
beaucoupdechosesdansmaviedepuissondépart,c'étaitmêmesurprenantquejeneluienaiepas
parléplustôt.Sansdoutel'idéeétait-elletropneuve,àvraidirej'oubliaismoi-mêmelaplupartdu
tempsquej'étaisdevenuimmortel,ilmefallaitfaireuneffortpourm'ensouvenir.Jeluiexpliquai
pourtant,enreprenantl'histoiredepuisledébut,avectouteslesprécisionsrequises,j'insistaisurla
personnalitédeSavant,surl'impressiongénéraledecompétencequ'ilm'avaitfaite.Sonintelligence,
à elle aussi, fonctionnait encore très bien, je crois qu'elle ne connaissait rien à la génétique, elle
n'avaitjamaisprisletempsdesyintéresser,pourtantellesuivitsansdifficultémesexplications,et
entiraaussitôtlesconséquences.
«L'immortalité,donc…dit-elle.Ceseraitcommeunedeuxièmechance.
–Ouunetroisièmechance;oudeschancesmultiples,àl'infini.L'immortalité,vraiment.
–D'accord;jesuisd'accordpourleurlaissermonADN,pourleurléguermesbiens.Tuvasme
donnerleurscoordonnées.JeleferaipourFoxégalement.Pourmamère…»Ellehésita,s'assombrit.
«Jepensequec'esttroptardpourelle;ellenecomprendraitpas.Ellesouffre,encemoment;jecrois
qu'elleveutvraimentmourir.Elleveutlenéant.»
La rapidité de sa réaction me surprit, et c'est à partir de ce moment, je pense, que j'eus
l'intuition qu'un phénomène nouveau allait se produire. Qu'une religion nouvelle puisse naître en
Occidentétaitdéjàensoiunesurprise,tantl'histoireeuropéennedestrentedernièresannéesavaitété
marquée par l'effondrement massif, d'une rapidité stupéfiante, des croyances religieuses
traditionnelles.Dansdespayscommel'Espagne,laPologne,l'Irlande,unefoicatholiqueprofonde,
unanime,massivestructuraitlaviesocialeetl'ensembledescomportementsdepuisdessiècles,elle
déterminait la morale comme les relations familiales, conditionnait l'ensemble des productions
culturellesetartistiques,deshiérarchiessociales,desconventions,desrèglesdevie.Enl'espacede
quelquesannées,enmoinsd'unegénération,enuntempsincroyablementbref,toutcelaavaitdisparu,
s'étaitévaporédanslenéant.Danscespaysaujourd'huipluspersonnenecroyaitenDieu,n'entenait
lemoindrecompte,nesesouvenaitmêmed'avoircru;etcelas'étaitfaitsansdifficulté,sansconflit,
sans violence ni protestation d'aucune sorte, sans même une discussion véritable, aussi aisément
qu'un objet lourd, un temps maintenu par une entrave extérieure, revient dès qu'on le lâche à sa
positiond'équilibre.Lescroyancesspirituelleshumainesétaientpeut-êtreloind'êtreceblocmassif,
solide, irréfutablequ'on se représente habituellement;ellesétaient peut-êtreaucontraire ce qu'il y
avaitenl'hommedeplusfugace,deplusfragile,depluspromptànaîtreetàmourir.
DANIEL25,10
La plupart des témoignages nous le confirment: c'est en effet à partir de cette époque que
l'Égliseélohimiteallaitfairedeplusenplusd'adeptesetserépandresansrésistancesurl'ensemble
du monde occidental. Après avoir réalisé, en moins de deux ans, une OPA ultrarapide sur les
courantsbouddhistesoccidentaux,lemouvementélohimiteabsorbaaveclamêmefacilitélesultimes
résidusdelachuteduchristianismeavantdesetournerversl'Asiedontlaconquête,opéréeàpartir
duJapon,futlàaussid'unerapiditésurprenante,surtoutsil'onconsidèrequececontinentavait,des
siècles durant, résisté victorieusement à toutes les tentatives missionnaires chrétiennes. Il est vrai
quelestempsavaientchangé,etquePélohimismemarchaitenquelquesorteàlasuiteducapitalisme
de consommation – qui, faisant de la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu
détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la
conservationindéfiniedecettemêmejeunesse,etdesplaisirsquiluiétaientassociés.
L'islam,curieusement,futunbastionderésistanceplusdurable.S'appuyantsuruneimmigration
massiveetincessante,lareligionmusulmaneserenforçadanslespaysoccidentauxpratiquementau
même rythme que l'élohimisme; s'adressant en priorité aux populations venues du Maghreb et
d'Afrique noire, elle n'en connaissait pas moins un succès croissant auprès des Européens «de
souche», succès uniquement imputable à son machisme. Si l'abandon du machisme avait en effet
rendu les hommes malheureux, il n'avait nullement rendu les femmes heureuses. De plus en plus
nombreuxétaientceux,etsurtoutcelles,quirêvaientd'unretouràunsystèmeoùlesfemmesétaient
pudiquesetsoumises,etleurvirginitépréservée.Bienentendu,enmêmetemps,lapressionerotique
surlecorpsdesjeunesfillesnecessaitdes'accroître,etl'expansiondel'islamnefutrenduepossible
quegrâceàl'introductiond'uneséried'accommodements,sousl'influenced'unenouvellegénération
d'imamsqui,s'inspirantàlafoisdelatraditioncatholique,desreality-showsetdusensduspectacle
destélé-évangé-listesaméricains,mirentaupointàdestinationdupublicmusulmanunscénariode
vie édifiant basé sur la conversion et le pardon des péchés, deux notions pourtant relativement
étrangèresàlatraditionislamique.Dansleschématype,quisetrouvereproduitàl'identiquedans
desdouzainesdetelenovelasleplus souvent tournéesenTurquie ou en Afriquedu Nord, la jeune
fille, à la consternation de ses parents, mène d'abord une vie dissolue Marquée par l'alcool, la
consommationdedroguesetlalibertésexuellelapluseffrénée.Puis,marquéeparunévénementqui
provoqueenelle un choc salutaire (unfortementdouloureux;larencontreavecunjeune musulman
intègreetpieuxpoursuivantdesétudesd'ingénieur),ellelaisseloind'ellelestentationsdumondeet
devientuneépousesoumise,chasteetvoilée.Lemêmeschémaexistaitsousformemasculine,mettant
cette fois en scène généralement des rappeurs, et insistant davantage sur la délinquance et la
consommationdedroguesdures.Cescénariohypocritedevaitconnaîtreunsuccèsd'autantplusvif
que l'âge choisi pour la conversion (entre vingt-deux et vingt-cinq ans) correspondait assez bien à
celui où les jeunes Maghrébines, d'une beauté spectaculaire pendant leurs années d'adolescence,
commençaientàgrossiretàéprouverlebesoindevêtementspluscouvrants.Enl'espaced'uneàdeux
décennies,l'islamdevaitainsiparveniràassumerenEuropelerôlequiétaitceluiducatholicismeau
coursdesapériodefaste:celuid'unereligion«officielle»,organisatriceducalendrieretdesminicérémoniesrythmantlepassagedutemps,auxdogmessuffisammentprimitifspourêtreàlaportéedu
plusgrandnombretoutenconservantuneambiguïtépropreàséduirelesespritslesplusdéliés,se
réclamant en principe d'une austérité morale redoutable tout en maintenant, dans la pratique, des
passerellessusceptiblesderéintégrern'importequelpécheur.Lemêmephénomèneseproduisitaux
États-Unis d'Amérique, à partir surtout de la communauté noire – à ceci près que le catholicisme,
portéparl'immigrationlatino-américaine,yconservalongtempsdespositionsplusimportantes.
Toutcelanepouvait,pourtant,durerqu'untemps,etlerefusdevieillir,deseranger etde se
transformerenbonnegrossemèredefamilledevait,quelquesannéesplustard,toucheràleurtourles
populations issues de l'immigration. Lorsqu'un système social est détruit, cette destruction est
définitive,etaucunretourenarrièren'estpossible;lesloisdel'entropiesociale,valablesenthéorie
pour n'importe quel système relationnel humain, ne furent démontrées en toute rigueur que par
Hewlett et Dude, deux siècles plus tard; mais elles étaient déjà depuis longtemps intuitivement
connues.Lachutedel'islamenOccidentrappelleenfaitcurieusementcelle,quelquesdécenniesplus
tôt, du communisme: dans l'un et l'autre cas, le phénomène de reflux devait naître dans les pays
d'origine etbalayer en quelques annéeslesorganisations,pourtant puissantesetrichissimes, mises
surpieddanslespaysd'accueil.Lorsquelespaysarabes,aprèsdesannéesd'untravaildesapefait
essentiellement de connexions Internet clandestines et de téléchargement de produits culturels
décadents, purent enfin accéder à un mode de vie basé sur la consommation de masse, la liberté
sexuelleetlesloisirs,l'engouementdespopulationsfutaussiintenseetaussivifqu'ill'avaitété,un
demi-siècleplustôt,danslespayscommunistes.Lemouvementpartit,commesouventdansl'histoire
humaine, de la Palestine, plus précisément d'un refus soudain des jeunes filles palestiniennes de
limiterleurexistenceàlaprocréationrépétéedefutursdjihadistes,etdeleurdésirdeprofiterdela
liberté de mœurs qui était celle de leurs voisines israéliennes. En quelques années, la mutation,
portée par la musique techno (comme 1 attraction pour le monde capitaliste l'avait été quelques
annéesplustôtparlerock,etavecuneefficacitéencoreaccrueparl'usageduréseau)serépandità
l'ensembledespaysarabes,quieurentàfairefaceàunerévoltemassivedelajeunesse,etnepurent
évidemmentyparvenir.Ildevintalorsparfaitementclair,auxyeuxdespopulationsoccidentales,que
les pays musulmans n'avaient été maintenus dans leur foi primitive que par l'ignorance et la
contrainte; privés de leur base arrière, les mouvements islamistes occidentaux s'effondrèrent d'un
seulcoup.
L'élohimisme, de son côté, était parfaitement adapté à la civilisation des loisirs au sein de
laquelleilavaitprisnaissance.N'imposantaucunecontraintemorale,réduisantl'existencehumaine
aux catégories de l'intérêt et du plaisir, il n'en reprenait pas moins à son compte la promesse
fondamentale qui avait été celle de toutes les religions monothéistes: la victoire contre la mort.
Éradiquanttoutedimensionspirituelleouconfuse,illimitaitsimplementlaportéedecettevictoire,
et la nature de la promesse, à la prolongation illimitée de la vie matérielle, c'est-à-dire à la
satisfactionillimitéedesdésirsphysiques.
La première cérémonie fondamentale marquant la conversion de chaque nouvel adepte – le
prélèvement de l'ADN – s'accompagnait de la signature d'un acte au cours duquel le postulant
confiaitàl'Église,aprèssamort,toussesbiens–celle-ciseréservantlapossibilitédelesinvestir,
tout en lui promettant, après sa résurrection, de les lui rendre en pleine propriété. La chose
apparaissait d'autant moins choquante que l'objectif poursuivi était l'élimination de toute filiation
naturelle,doncdetoutsystèmed'héritage,etquelamortétaitprésentéecommeunepériodeneutre,
une simple stase dans l'attente d'un corps rajeuni. Après une intense campagne auprès des milieux
d'affaires américains, le premier converti fut Steve Jobs – qui demanda, et obtint, une dérogation
partielleaubénéficedesenfantsqu'ilavaitprocréésavantdedécouvrirl'élohimisme.Ilfutsuivide
près par Bill Gates, Richard Branson, puis par un nombre croissant de dirigeants des plus
importantesfirmesmondiales.L'Églisedevintainsiextrêmementriche,etpeud'annéesaprèslamort
du prophète elle représentait déjà, en capital investi comme en nombre d'adeptes, la première
religioneuropéenne.
Lasecondecérémoniefondamentaleétaitl'entréedansl'attentedelarésurrection–end'autres
termeslesuicide.Aprèsunepériodedeflottementetd'incertitude,lacoutumes'instaurapeuàpeude
l'accomplirenpublic,selonunrituelharmonieuxetsimple,aumomentchoisiparl'adepte,lorsqu'il
estimaitquesoncorpsphysiquen'étaitplusenétatdeluidonnerlesjoiesqu'àpouvaitlégitimement
enattendre.Ils'accomplissaitavecunegrandeconfiance,danslacertituded'unerésurrectionproche
–chosed'autantplussurprenantequeMiskiewicz,malgrélesmoyensderecherchecolossauxmisà
sadisposition,n'avaitfaitaucunréelprogrès,etques'ilpouvaiteneffetgarantiruneconservation
illimitéedel'ADN,ilétaitpourl'instantincapabled'engendrerunorganismevivantpluscomplexe
qu'unesimplecellule.Lapromessed'immortalitéfaiteensontempsparlechristianismereposait,il
est vrai, sur des bases encore bien plus minces. L'idée de l'immortalité n'avait au fond jamais
abandonnél'homme,etmêmes'ilavaitdû,contraintetforcé,renonceràsesanciennescroyances,il
en avait gardé, toute proche, la nostalgie, il ne s'était jamais resigné, et il était prêt, moyennant
n'importequelleexplicationuntantsoitpeuconvaincante,àselaisserguiderparunenouvellefoi.
DANIEL1,22
«Alors, un culte transformable obtiendra sur un dogme flétri la prépondérance empirique qui
doitpréparerl'ascendantsystématiqueattribuéparlepositivismeal'élémentaffectifdelareligion.»
AugusteComte–Appelauxconservateurs
J'avaissipeumoi-mêmelanatured'uncroyantquelescroyancesd'autruim'étaient en réalité
presque indifférentes; c'est sans difficulté, mais aussi sans y attacher d'importance, que je
communiquai à Isabelle les coordonnées de l'Église élohimite. Je tentai de faire l'amour, cette
dernièrenuit,avecelle,maiscefutunéchec.Pendantquelquesminuteselleessayademastiquerma
bite,maisjesentaisbienqu'ellen'avaitpasfaitçadepuisdesannées,qu'ellen'ycroyaitplus,etpour
menercegenredechosesàbienilfautquandmêmeunminimumdefoi,etd'enthousiasme;lachair
dans sa bouche demeurait molle, et mes couilles pendantes ne réagissaient plus à ses caresses
approximatives. Elle finit par renoncer et par me demander si je voulais des somnifères. Oui je
voulais bien, c'est toujours une erreur de refuser je pense, c'est inutile de se torturer. Elle était
toujours capable de se lever en premier et de préparer le café, ça c'était encore une chose qu'elle
pouvaitfaire.Ilyavaitunpeuderoséesurleslilas,latempératureétaitplusfraîche,j'avaisréservé
dansletrainde8h32etl'étécommençaitàlâcherprise.
Te m'installai comme d'habitude au Lutetia, et là aussi je mis longtemps à rappeler Vincent,
peut-être un mois ou deux, sans raison précise, je faisais les mêmes choses qu'avant mais je les
faisaisauralenti,commesijedevaisdécomposerlesactespourparveniràlesaccomplirdemanière
àpeuprèssatisfaisante.Detempsentempsjem'installaisaubar,jem'imbibaistranquillement,avec
flegme; assez souvent, j'étais reconnu par d'anciennes relations. Je ne faisais aucun effort pour
alimenterlaconversation,etn'enressentaisaucunegêne;voilàbienundesseulsavantagesd'êtreune
star- ou plutôt une ancienne star, dans mon cas: lorsqu'on rencontre quelqu'un d'autre et qu'on en
vient, comme c'est normal, à s'ennuyer ensemble, sans qu'aucun des deux en soit précisément à
l'origine,enquelquesorted'uncommunaccord,c'esttoujoursl'autrequis'ensentresponsable,qui
se sent coupable de n'avoir pas su maintenir la conversation à un niveau suffisamment élevé, de
n'avoir pas su installer une ambiance suffisamment étincelante et chaleureuse. Il s'agit là d'une
situationconfortable,etmêmerelaxantedèsl'instantoùl'oncommencevéritablementàs'enfoutre.
Parfois,aumilieud'unéchangeverbaloùjemecontentaisdedodelinerdelatêted'unairentendu,je
melaissaisalleràdesrêveriesinvolontaires–engénérald'ailleursplutôtdéplaisantes:jerepensais
àcescastingsoùEstherdevaitembrasserdesgarçons,àcesscènesdesexequ'elledevaitinterpréter
dansdifférentscourtsmétrages;jemesouvenaiscombienjeprenaissurmoi–inutilementdureste,
j'auraisbienpuluifairedesscènesouéclaterensanglotsqueçan'yauraitrienchangé–etjeme
rendaisbiencomptequejen'auraispaspudetoutefaçontenirtrèslongtempsdanscesconditions,
quej'étaistropvieux,quejen'avaispluslaforce;cetteconstatationnediminuaitd'ailleursenrien
monchagrin,parcequ'aupointoùj'enétaisjen'avaisplusd'autreissuequedesouffrirjusqu'aubout,
jamaisjen'oublieraissoncorps,sapeaunisonvisage,etjamaisnonplusjen'avaisressentiavec
autant d'évidence que les relations humaines naissent, évoluent et meurent de manière parfaitement
déterministe, aussi inéluctable que les mouvements d'un système planétaire, et qu'il est absurde et
vaind'espérer,sipeuquecesoit,enmodifierlecours.
Làencorej'auraispurésiderassezlongtempsauLutetia,peut-êtremoinslongtempsqu'àBiarritz
parcequejecommençaismalgrétoutàboireunpeutrop,l'angoissecreusaitlentementsontroudans
mesorganesetjerestaisdesaprès-midientièresauBonMarchéàregarderlespull-overs,çan'avait
plusdesensdecontinuercommeça.Unmatind'octobre,unlundimatinprobablement,jetéléphonai
àVincent.DèsmonarrivéedanslepavillondeChevilly-Laruej'eusl'impressiondepénétrerdans
une termitière ou une ruche, dans une organisation de toute façon où chacun avait une tâche
précisément définie, et où les choses s'étaient mises à tourner à plein régime. Vincent m'attendait
dansl'entrée,prêtàpartir,sontéléphoneportableàlamain.Ilselevaenm'apercevant,meserrala
mainavecchaleur,m'invitaàl'accompagnerdansleursnouveauxlocaux.Ilsavaientachetéunpetit
immeubledebureaux,laconstruction'étaitpasencoreterminée,desouvriersposaientdesplaques
isolantesetdesrampesd'halogènes,maisunevingtainedepersonnesétaientdéjàautravail:certains
répondaientautéléphone,d'autrestapaientdescourriers,mettaientàjourdesbasesdedonnéesouje
nesaisquoi,enfinj'étaisdansunePME,etmêmedansunegrossePMEàvraidire.S'ilyaunechose
àlaquellejenem'attendaispaslapremièrefoisquej'avaisrencontréVincent,c'étaitbiendelevoir
setransformerenchefd'entreprise,maisaprèstoutc'étaitpossible,etenplusilavaitl'airàl'aise
dans le rôle, certaines améliorations se produisent quand même, parfois, dans la vie de certaines
personnes,leprocessusvitalnepeutpasêtreramenéàunmouvementdepurdéclin,ceseraitlàune
simplification abusive. Après m'avoir présenté à deux de ses collaborateurs, il m'annonça qu'ils
venaientderemporterunevictoireimportante:aprèsplusieursmoisdebataillejuridique,leConseil
d'État venait de rendre un avis autorisant l'Église élohimite à racheter pour son usage propre les
édifices religieux que l'Église catholique n'avait plus les moyens d'entretenir. La seule obligation
étaitcellequis'appliquaitdéjàauxpropriétairesprécédents:maintenir,enpartenariataveclaCaisse
nationale des monuments historiques, le patrimoine artistique et architectural en bon état de
conservation;Mais,surleplanducultequiseraitcélébréàl'intérieur«esédifices,aucunelimitation
n'étaitimposée.Mêmeàdesépoquesesthétiquementplusfavoriséesquelanôtre,mefitremarquer
Vincent,ilauraitétéimpensabledemeneràbienenquelquesannéeslaconceptionetlaréalisation
d'unteldéploiementdesplendeursartistiques;cettedécisionallaitleurpermettre,toutenmettantàla
disposition des fidèles de nombreux lieux de culte d'une grande beauté, de concentrer tous leurs
effortssurl'édificationdel'ambassade.
Aumomentoùilcommençaitàm'expliquersavisiondel'esthétiquedescérémoniesrituelles,
Flicfitsonentréedanslebureau,vêtud'unimpeccableblazerbleumarine;luiaussiavaitl'airdans
uneformeéblouissante,etmeserralamainavecénergie.Décidément,lasectenesemblaitnullement
avoir souffert de la disparition du prophète; au contraire, même, les choses semblaient tourner de
mieux en mieux. Il ne s'était pourtant rien passé depuis la résurrection mise en scène au début de
l'été, à Lanzarote; mais l'événement avait eu un tel impact médiatique que cela avait suffi, les
demandesd'informationaffluaientcontinûment,etbeaucoupétaientsuiviesd'uneadhésion,lenombre
defidèlesetlesfondsdisponiblesaugmentaientsanscesse.
Lesoirmême,jefusinvitéàdînerchezVincentencompagniedeFlicetdesafemme–c'étaitla
première fois que je la rencontrais, elle me fit l'effet d'une personne posée, solide et plutôt
chaleureuse.J'étaisunefoisdeplusfrappéparlefaitqu'onauraitaussibienpuimaginerFlicsous
les traits d'un cadre d'entreprise – disons, d'un directeur des relations humaines – ou d'un
fonctionnairechargédeladistributiondessubventionsàl'agricultureenzonedehautemontagne;rien
en lui n'évoquait le mysticisme, ni même la simple religiosité. De fait, il semblait même
particulièrement peu impressionnable, et c'est sans émotion apparente qu'il informa Vincent de la
naissance d'une dérive inquiétante, qui lui avait été signalée dans certaines zones nouvellement
touchéesparlasecte–enparticulierl'ItalieetleJapon.Riendansledogmen'indiquaitdequelle
manière la cérémonie du départ volontaire devait se dérouler; toute l'information nécessaire à la
reconstructionducorpsdel'adepteétantconservéedanssonADN,cecorpslui-mêmepouvaitêtre
désintégréouréduitencendressansquecelaeûtlamoindreimportance.Unethéâtralisationmalsaine
semblait peu à peu se développer, dans certaines cellules, autour de la dispersion des éléments
constitutifs du corps; étaient particulièrement touchés des médecins, des travailleurs sociaux, des
infirmières.AvantdeprendrecongéFlicremitàVincentundossierd'unetrentainedepages,ainsi
quetroisDVD–laplupartdescérémoniesavaientétéfilmées.J'acceptaideresterdormir;Susanme
servituncognacpendantqueVincentcommençaitsalecture.Nousétionsdanslesalonquiavaitété
celui de ses grands-parents, et rien n'avait changé depuis ma première visite: les fauteuils et le
canapé de velours vert étaient toujours surmontés de têtières en dentelle, les photos de paysages
alpestresétaienttoujoursdansleurscadres,jereconnaissaismêmelephilodendronprèsdupiano.Le
visagedeVincentsassombrissaitrapidementàmesurequ'ilparcouraitledossier;ilfitàSusanun
résuméenanglais,puiscitaquelquesexemplesàmonintention:"DanslacelluledeRimini,lecorps
d'unadepteaétéentièrementvidédesonsang;lesparticipantss'ensontbarbouillésavantdemanger
sonfoieetsesorganessexuels.DanscelledeBarcelone,letypeademandéàêtresuspenduàdes
crocsdeboucherie,puislaisséàladispositiondetous;soncorpsestrestéaccrochécommeça,dans
une cave, pendant quinze jours: les participants se servaient, en découpaient une tranche qu'ils
mangeaient en général sur place. À Osaka, l'adepte a demandé à ce que son corps soit broyé et
compacté par une presse industrielle, jusqu'à être réduit à une sphère de vingt centimètres de
diamètre, qui serait ensuite recouverte d'une pellicule de silicone transparente et pourrait servir à
disputerunepartiedebowling;ilétaitparaît-ildesonvivantunpassionnédebowling.»
Il s'interrompit, sa voix tremblait un peu; il était visiblement choqué par l'ampleur du
phénomène.
«C'est une tendance de la société… dis-je. Une tendance générale vers la barbarie, il n'y a
aucuneraisonquevousyéchappiez…
–Jenesaispascommentfaire,jenesaispascommentenrayerça.Leproblèmec'estqu'onn'a
jamaisparlédemorale,àaucunmoment…
–Therearenotalotofbasicsocio-religionsémotions…intervintSusan.Ifyouhavenosex,
youneedferocity.That'sall…»
Vincent se tut, réfléchit, se resservit un verre de cognac; ce fut le lendemain matin, au petit
déjeuner, qu'il nous annonça sa décision de lancer à l'échelle mondiale une action «DONNEZ DU
SEXE AUX GENS. FAITES-LEUR PLAISIR.» De fait, après les quelques semaines qui avaient
suiviladisparitionduprophète,lasexualitédesadeptesavaitrapidementdécrujusqu'àsestabiliser
àunniveausensiblementégalàlamoyennenationale,c'est-à-diretrèsbas.Cedéclindelasexualité
étaitunphénomèneuniversel,communàl'ensembledescouchessociales,àl'ensembledesnations
développées, et qui n'épargnait que les adolescents et les très jeunes gens; les homosexuels euxmêmes, après une brève période de frénésie consécutive à la libéralisation de leurs pratiques,
s'étaientbeaucoupcalmés,aspiraientmaintenantàlamonogamieetàunevietranquille,rangée,en
couple,consacréeautourismecultureletàladécouvertedesvinsdepays.Pourl'élohimismec'était
un phénomène préoccupant, car même si elle se base fondamentalement sur une promesse dévie
éternelle une religion augmente considérablement son pouvoir d'attraction dès lors qu'elle semble
pouvoir proposer dans l'immédiat une vie plus pleine, plus riche, plus exaltante et plus joyeuse.
«AvecleChrist,tuvisplusfort»,telétaitàpeuprèslethèmeconstantdescampagnespublicitaires
organiséesparl'Églisecatholiqueimmédiatementavantsadisparition.Vincentavaitdoncsongé,audelàdelaréférencefouriériste,àrenoueravecunepratiquedelaprostitutionsacrée,classiquement
attestée à Babylone, et dans un premier temps à faire appel à cel les des anciennes fiancées du
prophètequilesouhaiteraientafind'organiseruneespècedetournéeorgiaque,danslebutdedonner
auxadeptesl'exempled'undonsexuelpermanentetdepropagerdansl'ensembledesimplantations
localesdel'Égliseuneondedeluxureetdeplaisircapabledefairebarrageaudéveloppementdes
pratiquesnécro-philesetmortifères.L'idéeparutexcellenteàSusan:elleconnaissaitlesfilles,elle
pouvaitleurtéléphoner,etelleétaitcertainequelaplupartaccepteraientavecenthousiasme.Pendant
la nuit, Vincent avait crayonné une série d'esquisses destinées à être reproduites sur Internet,
Ouvertementpornographiques(ellesreprésentaientdesgroupesdedeuxàdixpersonnes,hommesou
femmes, utilisant leurs mains, leurs sexes et leurs bouches d'à peu près toutes les manières
envisageables),ellesn'enétaientpasmoinsextrêmementstylisées,d'unegrandepuretédelignes,et
tranchaientvivementavecleréalismephotographiqueécœurantquicaractérisaitlesproductionsdu
prophète.
Auboutdequelquessemaines,ildevintévidentquel'actionétaitunvraisuccès:latournéedes
fiancéesduprophèteétaituntriomphe,etlesadeptes,dansleurscellules,s'ingéniaientàreproduire
lesconfigurationserotiquesjetéessurlepapierparVincent;ilsyprenaientunréelplaisir,àtelpoint
que, dans la plupart des pays, le rythme des réunions avait été multiplié par trois; l'orgie rituelle
donc,contrairementàd'autrespropositionssexuellesd'origineplusprofaneetplusrécentetellesque
l'échangisme, ne semblait pas être une formule désuète. Plus significativement encore, les
conversationsentreadeptesdanslaviequotidienne,dèslorsqu'ellessefaisaientavecunminimum
d'empathie,s'accompagnaientdeplusenplussouventd'attouchements,decaressesintimes,voirede
masturbations mutuelles; la re-sexualisation des rapports humains, en somme, semblait en passe
d'aboutir. C'est alors que l'on prit conscience d'un détail qui, dans les premiers moments
d'enthousiasme,avaitéchappéàtous:danssondésirdestylisation,Vincents'étaitlargementéloigné
d'unereprésentationréalisteducorpshumain.Silephallusétaitassezressemblant(encorequeplus
rectiligne, imberbe, et dépourvu d'irrigation veineuse apparente), la vulve se réduisait dans ses
dessins à une fente longue et fine, dépourvue de poils, située au milieu du corps, dans le
prolongementdelaraiedesfesses,etquipouvaitcertess'ouvrirlargementpouraccueillirdesbites,
mais n'en était pas moins impropre à toute fonction d'excrétion. Tous les organes excréteurs, plus
généralement, avaient disparu, et les êtres ainsi imaginés, s'ils pouvaient faire l'amour, étaient à
l'évidenceincapablesdesenourrir.
Leschosesauraientpuenresterlà,etêtremisessurlecompted'unesimpleconventiond'artiste,
sans l'intervention de Savant, revenu de Lanzarote début décembre pour présenter l'avancement de
sestravaux.Mêmesij'habitaisencoreauLutetia,jepassaislaplupartdemesjournéesàChevillyLarue; je ne faisais pas partie du comité directeur, mais j'étais un des seuls témoins directs des
événementsayantaccompagnéladisparitionduprophète,ettoutlemondemefaisaitconfiance,Flic
n'avaitplusdesecretspourmoi.IlsepassaitbiensûrdeschosesàParis,uneactualitépolitique,une
vie culturelle; j'avais cependant la certitude que les choses importantes, et significatives, se
déroulaient à Chevilly-Larue. J'en étais depuis longtemps persuadé, même si je n'avais pas pu
traduirecetteconvictiondansmesfilmsnidansmessketches,fauted'avoireuavantuncontactréel
avec te phénomène: les événements politiques ou militaires, les transformations économiques, les
mutationsesthétiquesouculturellespeuventjouerunrôle,parfoisuntrèsgrandrôledanslaviedes
hommes; mais rien, jamais, ne peut avoir d'importance historique comparable au développement
d'une nouvelle religion, ou à l'effondrement d'une religion existante. Aux relations que je croisais
encore parfois au bar du Lutetia, je racontais que j'écrivais; ils supposaient probablement que
j'écrivaisunromanetnes'enmontraientpasautrementsurpris,j'avaistoujourseularéputationd'un
comiqueplutôtlittéraire;s'ilsavaientpusavoir,medisais-jeparfois,s'ilsavaientpusavoirqu'ilne
s'agissaitpasd'unsimpleouvragedefiction,maisquejem'efforçaisderetracerundesévénements
lesplusimportantsdel'histoirehumaine;s'ilsavaientpusavoir,medis-jeàprésent,ilsn'enauraient
mêmepasétéspécialementimpressionnés.Tousautantqu'ilsétaientilss'étaienthabituésàunevie
morneetpeumodifiable,ilss'étaienthabituésàsedésintéresserpeuàpeudel'existenceréelle,età
luipréférersoncommentaire;jelescomprenais,j'avaisétédanslemêmecas–etjel'étaisencore
dansunelargemesure,etpeut-êtredavantage.Pasuneseulefois,depuisquel'action«DONNEZDU
SEXEAUXGENS.FAITES-LEURPLAISIR»avaitétélancée,jen'avaissongéàprofiterpourmoimême des services sexuels des fiancées du prophète; je n'avais pas davantage demandé à une
adhérente l'aumône d'une fellation ou d'une simple branlette, qui m'aurait été aisément accordée;
j'avaistoujoursEstherdanslatête,danslecorps,partout.JeledisunjouràVincent,c'étaitlafinde
lamatinée,unetrèsbellematinéedéjàhivernale,parlafenêtredesonbureaujeregardaislesarbres
du parc municipal: pour moi c'est une action «TA FEMME T'ATTEND» qui aurait pu me sauver,
maisleschosesn'enprenaientpaslechemin,paslemoinsdumonde.Ilmeregardaavectristesse,il
avaitdelapeinepourmoi,ilnedevaitavoiraucunmalàmecomprendre,ildevaitparfaitementse
souvenirdecesmomentsencoresiprochesoùsonamourpourSusanparaissaitsansespoir.J'agitai
faiblementlamainenchantonnant:«La-la-la…»,jefisunepetitegrimacequineparvenaitpastoutà
faitàêtrehumoristique;puis,telZarathoustraentamantsondéclin,jemedirigeaiverslerestaurant
d'entreprise.
T'étaisprésent,quoiqu'ilensoit,lorsdelaréunionoùSavantnousannonçaque,loind'êtreune
simple vision d'artiste, les dessins de Vincent préfiguraient l'homme du futur. Depuis longtemps la
nutritionanimaleluiapparaissaitcommeunsystèmeprimitif,d'unerentabilitéénergétiquemédiocre,
producteur d'une quantité de déchets nettement excessive, déchets qui non seulement devaient être
évacués mais qui dans l'intervalle provoquaient une usure non négligeable de l'organisme. Depuis
longtempsilsongeaitàdoterlenouvelanimalhumaindecesystèmephotosynthétiquequi,parune
bizarreriedel'évolution,étaitl'apanagedesvégétaux.L'utilisationdirectedel'énergiesolaireétait
detouteévidenceunsystèmeplusrobuste,plusperformantetplusfiable-ainsiqu'entémoignaientles
durées de vie pratiquement illimitées atteintes par les plantes. En outre, l'adjonction à la cellule
humaine de capacités autotrophes était loin d'être une opération aussi complexe qu'on pouvait
l'imaginer; ses équipes travaillaient déjà sur la question depuis un certain temps, et le nombre de
gènes concernés s'avérait étonnamment faible. L'être humain ainsi transformé ne subsisterait, outre
l'énergiesolaire,qu'aumoyend'eauetd'unepetitequantitédeselsminéraux;l'appareildigestif,tout
commel'appareilexcréteur,pouvaientdisparaître-lesminérauxenexcèsseraientaisémentéliminés,
avecl'eau,aumoyendelasueur.
Habitué à ne suivre que d'assez loin les explications de Savant, Vincent acquiesça
machinalement,etFlicpensaitàautrechose:c'estdoncainsi,enquelquesminutes,etsurlabased'un
hâtifcroquisd'artiste,quefutdécidéelaRectificationGénétiqueStandard,quidevaitêtreappliquée,
uniformément,àtouteslesunitésd'ADNdestinéesàêtrerappeléesàlavie,etmarquerunecoupure
définitiveentrelesnéo-humainsetleursancêtres.Leresteducodegénétiquerestaitinchangé;onn'en
avaitpasmoinsaffaireàunenouvelleespèce,etmême,àproprementparler,àunnouveaurègne.
DANIEL25,11
HestironiquedepenserquelaRGS,conçueaudépartpourdesimplesraisonsdeconvenance
esthétique, est ce qui allait permettre aux néo-humains de survivre sans grande difficulté aux
catastrophesclimatiquesquiallaients'ensuivre,etquenulnepouvaitprévoiràl'époque,alorsque
leshumainsdel'ancienneraceseraientpresqueentièrementdécimés.
Surcepointcrucial,lerécitdeviedeDaniel1,unefoisencore,estparfaitementcorroborépar
ceux de Vincent1, Slotan1 et Jérôme1, même s'ils accordent à l'événement une place tout à fait
inégale. Alors que Vincent1 n'y fait allusion que dans des paragraphes espacésde son récit, et que
Jérômellapassepresqueentièrementsoussilence,Slotan1consacredesdizainesdepagesàl'idée
de la RGS, et aux travaux qui devaient permettre quelques mois plus tard sa réalisation
opérationnelle. Plus généralement, le récit de vie de Daniel1 est souvent considéré par les
commentateurscommecentraletcanonique.AlorsqueVincentlinsistesouventàl'excèssurlesens
esthétique des rituels, que Slotan1 se consacre presque exclusivement à l'évocation de ses travaux
scientifiques,etJérôme1auxquestionsdedisciplineetd'organisationmatérielle,Daniel1estleseul
à nous donner de la naissance de l'Eglise élohimite une description complète, en même temps que
légèrement détachée; alors que les autres, pris dans le mouvement quotidien, ne songeaient qu'à la
solution des problèmes pratiques auxquels ils devaient faire face, il semble souvent être le seul à
avoirprisunpeuderecul,etàavoirréellementcomprisl'importancedecequisedéroulaitsousses
yeux.
Cet état de choses me confère, comme à tous mes prédécesseurs de la série des Daniel, une
responsabilitéparticulière:moncommentairen'estpas,nepeutpasêtreuncommentaire ordinaire,
puisqu'il touche de si près aux circonstances de la création de notre espèce, et de son système de
valeurs.Soncaractèrecentralestencoreaccruparlefaitquemonlointainancêtreétait,dansl'esprit
deVincentlcommesansdoutedanslesienpropre,unêtrehumaintypique,représentatifdel'espèce,
unhommeparmitantd'autres.
SelonlaSœursuprême,lajalousie,ledésiretl'appétitdeprocréationontlamêmeorigine,qui
estlasouffranced'être.C'estlasouffranced'êtrequinousfaitrechercherl'autre,commeunpalliatif;
nousdevonsdépassercestadeafind'atteindrel'étatoùlesimplefaitd'êtreconstitueparlui-même
une occasion permanente de joie; où l'intermédiation n'est plus qu'un jeu, librement poursuivi, non
constitutifd'être.Nousdevonsatteindreenunmotàlalibertéd'indifférence,conditiondepossibilité
delasérénitéparfaite.
DANIEL1,23
C'estlejourdeNoël,enmilieudematinée,quej'apprislesuicided'Isabelle.Jen'enfuspas
réellementsurpris:enl'espacedequelquesminutes,jesentisques'installaitenmoiuneespècede
vide;maisils'agissaitd'unvideprévisible,attendu.JesavaisdepuismondépartdeBiarritzqu'elle
finiraitparsetuer;jelesavaisdepuisunregardquenousavionséchangé,cederniermatin,alorsque
jefranchissaisleseuildesacuisinepourmonterdansletaxiquim'emmenaitàlagare.Jemedoutais
aussiqu'elleattendraitlamortdesamèrepourlasoignerjusqu'aubout,etpournepasluifairede
peine.Jesavaisenfinquej'allaismoi-même,tôtoutard,medirigerversunesolutiondumêmeordre.
Sa mère était morte le 13 décembre; Isabelle avait acheté une concession dans le cimetière
municipaldeBiarritz,s'étaitoccupéedesobsèques;elleavaitrédigésontestament,missesaffaires
en ordre; puis, la nuit du 24 décembre, elle s'était injectée une dose massive de morphine. Non
seulement elle était morte sans souffrance, mais elle était probablement morte dans la joie; ou, du
moins, dans cet état de détente euphorique qui caractérise le produit. Le matin même, elle avait
déposéFoxdansunchenil;ellenem'avaitpaslaissédelettre,pensantsansdoutequec'étaitinutile,
quejenelacomprendraisquetropbien;maiselleavaitprislesdispositionsnécessairespourquele
chienmesoitremis.
Jepartisquelquesjoursplustard,elleavaitdéjàétéincinérée;lematindu30décembre,jeme
rendis à la «salle du silence» du cimetière de Biarritz. C'était une grande pièce ronde au plafond
constituéd'uneverrièrebaignantlapièced'undouxéclairagegris.L'intégralitédesmursétaitpercée
de petites alvéoles où l'on pouvait faire coulisser des parallélépipèdes de métal contenant les
cendresdesdéfunts.Au-dessusdechaquenicheuneétiquetteportait,gravésenanglaises,lenomet
leprénomdudisparu.Aucentre,unetabledemarbre,égalementronde,étaitentouréedechaisesde
verre, ou plutôt de plastique transparent. Après m'avoir fait entrer, le gardien avait déposé sur la
tablelaboîtecontenantlescendresd'Isabelle;puisilm'avaitlaisséseul.Personned'autre,pendant
quej'étaisdanslapièce,nepouvaitypénétrer;maprésenceétaitsignaléeparunepetitelamperouge
qui s'allumait à l'extérieur, comme celles qui indiquent le tournage sur les plateaux de cinéma. Je
demeuraidanslasalledusilence,commelaplupartdesgens,pendantunedizainedeminutes.
Jepassaiunréveillonétrange,seuldansmachambredelaVillaEugénie,àruminerdespensées
simples et terminales, extrêmement peu contradictoires. Au matin du 2 janvier, je passai chercher
Fox. Il me fallait malheureusement, avant de partir, retourner dans l'appartement d'Isabelle pour
prendre les papiers nécessaires au règlement de la succession. Dès notre arrivée à l'entrée de la
résidence,jeremarquaiqueFoxtressaillaitd'impatiencejoyeuse;ilavaitencoreunpeugrossi,les
Corgisontuneracesujetteàl'embonpoint,maisilcourutjusqu'àlaported'Isabelle,puis,essoufflé,
s'arrêta pour m'attendre alors que je remontais, sur un rythme beaucoup plus lent, l'allée de
marronniers dénudés par l'hiver. Il poussa de petits jappements d'impatience au moment où je
cherchais les clefs; pauvre bonhomme, me dis-je, pauvre petit bonhomme. Dès que j'eus ouvert la
porteilseprécipitaàl'intérieurdel'appartement,enfitrapidementletour,puisrevintetmejetaun
regardinterrogateur.Pendantquejecherchaisdanslesecrétaired'Isabelleilrepartitplusieursfois,
explorantuneàunelespiècesenreniflantunpeupartoutpuisrevenantversmoi,s'arrêtantàlaporte
delachambreetmeregardantavecuneexpressiondépitée.Toutefindeviequelconques'apparente
plus ou moins au rangement; on n'a plus envie de se lancer dans un projet neuf, on se contente
d'expédier les affaires courantes. Toute chose que l'on n'a jamais faite, fût-elle aussi anodine que
préparerunemayonnaiseoudisputerunepartied'échecs,devientpeuàpeuinaccessible,ledésirde
toutenouvelleexpériencecommedetoutenouvellesensationdisparaîtabsolument.Leschoses,quoi
qu'ilensoit,étaientremarquablementrangées,etilnemefallutquequelquesminutespourretrouver
le testament d'Isabelle, l'acte de propriété de l'appartement. Je n'avais pas l'intention de voir le
notairetoutdesuite,jemedisaisquejereviendraisultérieurementàBiarritz,toutensachantqu'il
s'agiraitd'unedémarchepénible,quejen'auraisprobablementjamaislecouraged'accomplir,mais
cela n'avait plus beaucoup d'importance, plus rien n'avait beaucoup d'importance à présent. En
ouvrantl'enveloppe,jem'aperçusquecettedémarcheelle-mêmeseraitinutile:elleavaitléguéses
biensàl'Égliseélohimite,jereconnuslecontrattype;lesservicesjuridiquesallaients'enoccuper.
Foxmesuivitsansdifficultéaumomentoùjequittaisl'appartement,croyantprobablementàune
simplepromenade.Dansuneanimalerieprochedelagare,j'achetaiuncontainerenplastiquepourle
transporterpendantlevoyage;puisjeréservaiunbilletdanslerapided'Irun.
Letempsétaitdouxdanslarégiond'Almeria,unrideaudepluiefineensevelissaitlesjournées
brèves,quidonnaientl'impressiondenejamaisvraimentcommencer,etcettepaixfunèbreauraitpu
me convenir, nous aurions pu passer ainsi des semaines entières, mon vieux chien et moi, à des
songeries qui n'en étaient même plus vraiment, mais les circonstances ne le permettaient
malheureusement pas. Des travaux avaient commencé, partout autour de ma maison et à des
kilomètres à la ronde, afin de construire de nouvelles résidences. Il y avait des grues, des
bétonneuses,ilétaitdevenupresqueimpossibled'accéderàlamersansavoiràcontournerdestasde
sable, des piles de poutrelles métalliques, au milieu de bulldozers et de camions de chantier qui
fonçaientsansralentiraumilieudegeysersdeboue.Peuàpeujeperdisl'habitudedesortir,hormis
deuxfoisparjourpourlapromenadedeFox,quin'étaitplusvraimentagréable:ilhurlaitetseserrait
contremoi,terroriséparlebruitdescamions.J'apprisdumarchanddejournauxqu'Hildegardeétait
morte et que Harry avait revendu sa propriété pour finir ses jours en Allemagne. Je cessai
progressivementdesortirdemachambreetj'envinsàpasserlaplusgrandepartiedemesjournées
aulit,dansunétatdegrandvidemental,douloureuxpourtant.Parfoisjerepensaisànotrearrivéeici
avecIsabelle,quelquesannéesauparavant;jemesouvenaisqu'elleavaitprisplaisiràladécoration,
etsurtoutàessayerdefairepousserdesfleurs,d'aménagerunjardin;nousavionseu,quandmême,
quelquespetitsmomentsdebonheur.Jerepensaiaussiànotrederniermomentd'union,lanuitsurles
dunes,aprèsnotrevisitechezHarry;maisiln'yavaitplusdedunes,lesbulldozersavaientniveléla
zone,c'étaitmaintenantunesurfaceboueuse,entouréedepalissades.Moiaussij'allaisrevendre,je
n'avaisaucuneraisonderesterici:jepriscontactavecunagentimmobilierquim'appritquecette
foisleprixdesterrainsavaitbeaucoupaugmenté,jepouvaisespéreruneplus-valueconsidérable;je
nesavaispastrèsbiendansquelétatjemourrais,maisentoutcasjemourraisriche.Jeluidemandai
d'essayer de hâter la vente, même s'il n'avait pas d'offre aussi élevée qu'il l'espérait; chaque jour,
l'endroitmedevenaitunpeuplusinsupportable.J'avaisl'impressionnonseulementquelesouvriers
n'avaient aucune sympathie pour moi mais qu'ils m'étaient franchement hostiles, qu'ils faisaient
exprèsdemefrôlerauvolantdeleurscamionsénormes,dem'aspergerdeboue,deterroriserFox.
Cetteimpressionétaitprobablementjustifiée:j'étaisunétranger,unhommeduNord,etdeplusils
savaient que j'étais plus riche qu'eux, beaucoup plus riche; ils éprouvaient à mon égard une haine
sourde,animale,d'autantplusfortequ'elleétaitimpuissante,lesystèmesocialétaitlàpourprotéger
les gens comme moi, et le système social était solide, la Guardia Civil était présente et faisait de
plus en plus fréquemment des rondes, l'Espagne venait de se doter d'un gouvernement socialiste,
moins sensible que d'autres à la corruption, moins lié aux mafias locales et fermement décidé à
protégerlaclassecultivée,aisée,quifaisaitl'essentieldesonélectoral.Jen'avaisjamaiséprouvéde
sympathie pour les pauvres, et aujourd'hui que ma vie était foutue j'en avais moins que jamais; la
supérioritéquemonfricmedonnaitsureuxauraitmêmepuconstituerunelégèreconsolation:j'aurais
pulesregarderdehautalorsqu'ilspelletaientleurstasdegravats,ledoscourbéparl'effort,qu'ils
déchargeaient leurs cargaisons de madriers et de briques; j'aurais pu considérer avec ironie leurs
mains ravinées, leurs muscles, les calendriers de femmes à poil qui décoraient leurs engins de
chantier. Ces satisfactions minimes, je le savais, ne m'empêcheraient pas d'envier leur virilité non
contrariée,simpliste;leurjeunesseaussi,labrutaleévidencedeleurjeunesseprolétarienne,animale.
DANIEL25,12
Cematin,peuavantl'aube,j'aireçudeMarie23lemessagesuivant:
Lesmembranesalourdies
Denosdemi-réveils
Ontlecharmeassourdi
Desjournéessanssoleil
399,2347,3268,3846. Sur l'écran s'afficha l'image d'un immense living-room aux murs blancs,
meublé de divans bas de cuir blanc; la moquette, elle aussi, était blanche. Par la baie vitrée, on
apercevaitlestoursduChryslerBuilding–j'avaisdéjàeul'occasiondelesvoirsuruneancienne
reproduction.Auboutdequelquessecondesunenéohumaineassezjeune,devingt-cinqanstoutau
plus, entra dans le champ de la caméra pour venir se placer face à l'objectif. Sa chevelure et sa
toison pubienne étaient bouclées, fourmes et noires; son corps harmonieux aux hanches larges, aux
seinsronds,dégageaitunegrandeimpressiondesoliditéetd'énergie;physiquement,elleressemblait
assezàcequej'avaispuimaginer.Unmessagedéfilarapidement,sesuperposantàl'image:
Etlamerquim'étouffe,etlesable,
Laprocessiondesinstantsquisesuccèdent
CommedesoiseauxquiplanentdoucementsurNew
York,Commedegrandsoiseauxauvolinexorable.
Allons!Ilestgrandtempsdebriserlacoquille
Etd'alleraudevantdelamerquiscintille
Surdenouveauxcheminsquenospasreconnaissent
Quenoussuivronsensemble,incertainsdefaiblesse.
L'existencededéfectionschezlesnéo-humainsn'estpasabsolumentunsecret;mêmesilesujet
n'est jamais réellement abordé, certaines allusions, certaines rumeurs ont pu ça et là se faire jour.
Aucune mesure n'est prise à l'encontre des déserteurs, rien n'est fait pour retrouver leur trace; la
stationqu'ilsoccupaientestsimplement,etdéfinitivementreferméeparuneéquipeenprovenancede
laCitécentrale;lalignéequ'ilsreprésentaientestdéclaréeéteinte.
SiMarie23avaitdécidéd'abandonnersonpostepourrejoindreunecommunautédesauvages,je
savaisqueriendecequejepourraisdirenelaferaitchangerd'avis.Pendantquelquesminutes,elle
marchadelongenlargedanslapièce;ellesemblaitenproieàuneviveexcitationnerveuse,etfaillit
par deux fois sortir du champ de la caméra. «Je ne sais pas exactement ce qui m'attend, dit-elle
finalementenseretournantversl'objectif,maisjesaisquej'aibesoindevivredavantage.J'aimisdu
temps à prendre ma décision, j'ai essayé de recouper toutes les informations disponibles. J'en ai
beaucoup parlé avec Esther31, qui vit elle aussi dans les ruines de New York; nous nous sommes
même rencontrées physiquement, il y a trois semaines. Ce n'est pas impossible; il y a une grosse
tension mentale au début, ce n'est pas facile de quitter les limites de la station, on ressent une
inquiétudeetundésarroiénormes;maiscen'estpasimpossible…»
Jedigérail'information,manifestaiquej'avaiscomprisparunlégersignedetête.«Ils'agitbien
d'unedescendantedelamêmeEstherqueconnaissaittonancêtre,poursuivit-elle.J'aicruunmoment
qu'elle allait accepter de m'accompagner; finalement elle y a renoncé, pour l'instant tout du moins,
maisj'ail'impressionqu'ellenonplusn'estpassatisfaitedenotremodedevie.Nousavonsparléde
toi,àplusieursreprises;jepensequ'elleseraitheureused'entrerdansunephased'intermédiation.»
Jehochailatêteànouveau.Ellefixaencorel'objectifquelquessecondessansriendire,puis
avecunsourirebizarreassujettitunlégersacàdossursesépaules,seretournaetquittalechamppar
lagauche.Jerestailongtempsimmobiledevantl'écranquiretransmettaitl'imagedelapiècevide.
DANIEL1,24
Aprèsquelquessemainesdeprostrationjereprismonrécitdevie,maiscelanem'apportaqu'un
soulagementfaible;j'enétaisàpeuprèsaumomentdemarencontreavecIsabelle,etlacréationde
ce redoublement atténué de mon existence réelle me paraissait un exercice légèrement malsain, je
n'avaisentoutcasnullementl'impressiond'accomplirquelquechosed'importantnideremarquable,
maisVincentparcontresemblaityattacherungrandprix,touteslessemainesilmetéléphonaitpour
savoiroùj'enétais,unefoismêmeilmeditqu'àsamanièrecequejefaisaisétaitaussiimportantque
lestravauxdeSavantàLanzarote.Ilexagéraitdetouteévidence,iln'empêchequejemeremisàla
tâcheavecplusd'ardeur;c'estcurieuxcommej'enétaisvenuàluifaireconfiance,àl'écoutercomme
unoracle.
Peuàpeulesjournéesrallongèrent,letempsdevintplusdouxetplussec,etjememisàsortir
unpeuplus;évitantlechantiersituéenfacedelamaison,jeprenaislecheminquimontaitparles
collines,puisjeredescendaisjusqu'auxfalaises;delàjecontemplaislamer,immenseetgrise;aussi
plate, aussi grise que ma vie. Je m'arrêtais à chaque virage, adoptant le rythme de Fox; il était
heureux, je le voyais, de ces longues promenades, même s'il avait maintenant un peu de mal à
marcher. Nous nous couchions très tôt, avant le soleil; je ne regardais jamais la télévision, j'avais
négligéderenouvelermonabonnementsatellite;jenelisaisplusbeaucoup,nonplus,etj'avaismême
fini par me lasser de Balzac. La vie sociale me concernait moins, sans doute, qu'à l'époque où
j'écrivais mes sketches; je savais déjà à l'époque que j'avais choisi un genre limité, qui ne me
permettraitpasd'accomplir,danstoutemacarrière,ledixièmedecequeBalzacavaitpufaireenun
seul roman. J'avais par ailleurs parfaitement conscience de ce que je lui devais: je conservais
l'ensembledemessketches,touslesspectaclesavaientétéenregistrés,celafaisaitunequinzainede
DVD;jamais,aucoursdecesjournéespourtantinterminables,jen'eusl'idéed'yjeteruncoupd'oeil.
On m'avait souvent comparé aux moralistes français, parfois à Lichtenberg; mais jamais personne
n'avaitsongéàMolière,niàBalzac.JerelusquandmêmeSplendeursetMisèresdescourtisanes,
surtoutpourlepersonnagedeNucingen.IlétaitquandmêmeremarquablequeBalzacaitsudonnerau
personnage du barbon amoureux cette dimension si pathétique, dimension à vrai dire évidente dès
qu'onypense,inscritedanssadéfinitionmême,maisàlaquelleMolièren'avaitnullementsongé;il
estvraiqueMolièreœuvraitdanslecomique,etc'esttoujourslemêmeproblème,onfinittoujours
parseheurteràlamêmedifficulté,quiestquelavie,aufond,n'estpascomique.
Un matin d'avril, un matin pluvieux, après avoir pataugé cinq minutes dans des ornières
boueuses,jedécidaid'abrégerlapromenade.Enarrivantàlaportedemarésidence,jem'aperçus
que Fox n'était pas là; la pluie s'était mise à tomber à verse, on n'y voyait pas à cinq mètres;
j'entendaisàproximitélevacarmed'unepelleteuse,quejeneparvenaispasàdistinguer.Jerentrai
pourprendreunciré,puisjepartisàsarecherchesousunepluiebattante;jeparcourusunàuntous
lesendroitsoùilaimaitàs'arrêter,dontilaimaitàreniflerlesodeurs.
Jeneleretrouvaiquetarddansl'après-midi;iln'étaitqu'àtroiscentsmètresdelarésidence,
j'avaisdûpasserdevantplusieursfoissanslevoir.Iln'yavaitquesatêtequidépassait,légèrement
tachée de sang, la langue sortie, le regard immobilisé dans un rictus d'horreur. Fouillant de mes
mainsdanslaboue,jedégageaisoncorpsquiavaitéclatécommeunboudindechair,lesintestins
étaientsortis;ilétaitlargementsurlebas-côté,lecamionavaitdûfaireunécartpourl'écraser.Je
retiraimoncirépourl'envelopperetrentraichezmoiledoscourbé,levisageruisselantdelarmes,
détournantlesyeuxpournepascroiserleregarddesouvriersquis'arrêtaientsurmonpassage,un
souriremauvaisauxlèvres.
Macrisedelarmesdurasansdoutelongtemps,quandjemecalmailanuitétaitpresquetombée;
lechantierétaitdésert,maislapluietombaittoujours.Jesortisdanslejardin,danscequiavaitétéle
jardin, qui était maintenant un terrain vague poussiéreux en été, un lac de boue en hiver. Je n'eus
aucunmalàcreuserunetombeaucoindelamaison;jeposaidessusundesesjouetspréférés,un
petitcanardenplastique.Lapluieprovoquaunenouvellecouléedeboue,quiengloutitlejouet;je
meremisaussitôtàpleurer.
Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose céda en moi cette nuit-là, comme une ultime
barrièredeprotectionquin'avaitpascédélorsdudépartd'Esther,nidelamortd'Isabelle.Peut-être
parcequelamortdeFoxcoïncidaitaveclemomentoùj'enétaisàraconter,dansmonrécitdevie,
commentnousl'avionsrencontrésurunebretelled'autorouteentreSaragosseetTarragone;peut-être
simplement parce que j'étais plus vieux, et que ma résistance s'amoindrissait. Toujours est-il que
c'estenlarmesquejetéléphonaiàVincent,enpleinenuit,etavecl'impressionquemeslarmesne
pourraientplusjamaiss'arrêter,quejenepourraisplusrienfaire,jusqu'àlafindemesjours,que
pleurer.Celas'observe,jel'avaisdéjàobservéchezcertainespersonnesâgées:parfoisleurvisage
estcalme,statique,leurespritparaîtpaisibleetvide;maisdèsqu'ellesreprennentcontactavecla
réalité, dès qu'elles reprennent conscience et se remettent à penser, elles se remettent aussitôt à
pleurer–doucement,sansinterruption,desjournéesentières.Vincentm'écoutaavecattention,sans
protestermalgrél'heuretardive;puisilmepromitqu'ilallaittoutdesuitetéléphoneràSavant.Le
codegénétiquedeFoxavaitétéconservé,merappela-t-il,etnousétionsdevenusimmortels;nous,
maisaussi,sinouslesouhaitions,lesanimauxdomestiques.
Ilsemblaitycroire;ilsemblaitabsolumentycroire,etjemesentissoudainparalyséparlajoie.
Parl'incrédulité,aussi:j'avaisgrandi,j'avaisvieillidansl'idéedelamort,etdanslacertitudede
son empire. C'est dans un état d'esprit étrange, comme si j'étais sur le point de m'éveiller dans un
mondemagique,quej'attendisl'aurore.Elleseleva,incolore,surlamer;lesnuagesavaientdisparu,
uncoindecielbleuapparutàl'horizon,minuscule.
Miskiewicz appela un peu avant sept heures. L'ADN de Fox avait été conservé, oui, il était
stocké dans de bonnes conditions, il n'y avait pas d'inquiétude à avoir; malheureusement, pour
l'instant,l'opérationdeclonageétaitaussiimpossiblechezleschiensqu'ellel'étaitchezleshommes.
Peu de chose les séparait du but, ce n'était qu'une question d'années, de mois probablement;
l'opérationavaitdéjàétéréussiechezdesrats,etmême–quoiquedemanièrenonreproductible–
chezunchatdomestique.Lechien,bizarrement,semblaitposerdesproblèmespluscomplexes;mais
ilmepromitdemeteniraucourant,etilmepromitaussiqueFoxseraitlepremieràbénéficierdela
technique.
Savoixquejen'avaispasentenduedepuislongtempsproduisaittoujourslamêmeimpression
detechnicité,decompétence,etaumomentoùjeraccrochaisjeressentisquelquechosed'étrange:
c'étaitunéchec,pourl'instantc'étaitunéchec,etj'étaissansnuldoutecondamnéàfinirmaviedans
lasolitudelapluscomplète;pourlapremièrefoispourtantjecommençaisàcomprendreVincent,et
lesautresconvertis;jecommençaisàcomprendrelaportéedelaPromesse;etaumomentoùlesoleil
s'installait,montaitsurlamer,jeressentispourlapremièrefois,encoreobscure,lointaine,voilée,
commeuneémotionquis'apparentaitàl'espérance.
DANIEL25,13
LedépartdeMarie23metroubledavantagequejenel'avaisescompté;jem'étaishabituéànos
entretiens; leur disparition m'occasionne comme une tristesse, un manque, et je n'ai encore pu me
résoudreàrentrerencontactavecEsther31.
Lelendemaindesondépart,j'aiimprimélesrelevéstopographiquesdeszonesqueMarie23
auraitàtraverserendirectiondeLanzarote;ilm'arrivefréquemmentdesongeràelle,del'imaginer
surlesétapesdesonparcours.Nousvivonscommeentourésd'unvoile,unrempartdedonnées,mais
nousavonslechoixdedéchirerlevoile,debriserlerempart;noscorpsencorehumainssonttout
prêtsàrevivre.Marie23adécidédeseséparerdenotrecommunauté,etils'agitd'undépartlibreet
définitif;j'éprouvedesdifficultéspersistantesàaccepterl'idée.Endetellescirconstances,laSœur
suprêmerecommandelalecturedeSpinoza;j'yconsacreenvironuneheurejournalière.
DANIEL1,25
Cen'estqu'aprèslamortdeFoxquejeprisvraimentuneconscienceexhaustivedesparamètres
del'aporie.Letempschangeaitrapidement,lachaleurn'allaitpastarderàs'installersurleSudde
l'Espagne; des jeunes filles dénudées commençaient à se faire bronzer, le week-end surtout, sur la
plage à proximité de la résidence, et je commençais à sentir renaître, faible et flasque, pas même
vraiment un désir – car le mot me paraît malgré tout supposer une croyance minimale dans la
possibilitédesaréalisation–maislesouvenir,lefantômedecequiauraitpuêtreundésir.Jevoyais
seprofilerlacosamentale,l'ultimetourment,etàcemomentjepusenfindirequej'avaiscompris.
Le plaisir sexuel n'était pas seulement supérieur, en raffinement et en violence, à tous les autres
plaisirsquepouvaitcomporterlavie;iln'étaitpasseulementl'uniqueplaisirquines'accompagne
d'aucun dommage pour l'organisme, mais qui contribue au contraire à le maintenir à son plus haut
niveau de vitalité et de force; il était l'unique plaisir, l'unique objectif en vérité de l'existence
humaine,ettouslesautres–qu'ilssoientassociésauxnourrituresriches,autabac,auxalcoolsouà
la drogue – n'étaient que des compensations dérisoires et désespérées, des mini-suicides qui
n'avaientpaslecouragededireleurnom,destentativespourdétruireplusrapidementuncorpsqui
n'avait plusaccèsauplaisir unique. La viehumaine, ainsi, était organiséede manière terriblement
simple,etjen'avaisfaitpendantunevingtained'années,àtraversmesscénariosetmessketches,que
tournerautourd'uneréalitéquej'auraispuexprimerenquelquesphrases.Lajeunesseétaitletemps
dubonheur,sasaisonunique;menantunevieoisiveetdénuéedesoucis,partiellementoccupéepar
des études peu absorbantes, les jeunes pouvaient se consacrer sans limites à la libre exultation de
leurs corps. Ils pouvaient jouer, danser, aimer, multiplier les plaisirs. Ils pouvaient sortir, aux
premières heures de la matinée, d'une fête, en compagnie des partenaires sexuels qu'ils s'étaient
choisis,pourcontemplerlamornefiledesemployésserendantàleurtravail.Ilsétaientleseldela
terre,ettoutleurétaitdonné,toutleurétaitpermis,toutleurétaitpossible.Plustard,ayantfondéune
famille, étant entrés dans le monde des adultes, ils connaîtraient les tracas, le labeur, les
responsabilités, les difficultés de l'existence; ils devraient payer des impôts, s'assujettir à des
formalités administratives sans cesser d'assister, impuissants et honteux, à la dégradation
irrémédiable,lented'abord,puisdeplusenplusrapide,deleurcorps;ilsdevraiententretenirdes
enfants,surtout,commedesennemismortels,dansleurpropremaison,ilsdevraientleschoyer,les
nourrir,s'inquiéterdeleursmaladies,assurerlesmoyensdeleurinstructionetdeleursplaisirs,et
contrairementàcequisepassechezlesanimauxcelanedureraitpasqu'unesaison,ilsresteraient
jusqu'auboutesclavesdeleurprogéniture,letempsdelajoieétaitbeletbienterminépoureux,ils
devraientcontinueràpeinerjusqu'àlafin,dansladouleuretlesennuisdesantécroissants,jusqu'à
ce qu'ils ne soient plus bons à rien et soient définitivement jetés au rebut, comme des vieillards
encombrants et inutiles. Leurs enfants en retour ne leur seraient nullement reconnaissants, bien au
contraireleursefforts,aussiacharnéssoient-ils,neseraientjamaisconsidéréscommesuffisants,ils
seraientjusqu'aubout,du simplefaitqu'ilsétaient parents, considérés commecoupables.Decette
vie douloureuse, marquée par la honte, toute joie serait impitoyablement bannie. Dès qu'ils
voudraient s'approcher du corps des jeunes ils seraient pourchassés, rejetés, voués au ridicule, à
l'opprobre,etdenosjoursdeplusenplussouventàl'emprisonnement.Lecorpsphysiquedesjeunes,
seulbiendésirablequ'aitjamaisétéenmesuredeproduirelemonde,étaitréservéàl'usageexclusif
desjeunes,etlesortdesvieuxétaitdetravailleretdepâtir.Telétaitlevraisensdelasolidarité
entregénérations:ilconsistaitenunpuretsimpleholocaustedechaquegénérationauprofitdecelle
appelée à la remplacer, holocauste cruel, prolongé, et qui ne s'accompagnait d'aucune consolation,
aucunréconfort,aucunecompensationmatérielleniaffective.
J'avais trahi. J'avais quitté ma femme peu après qu'elle avait été enceinte, j'avais refusé de
m'intéresseràmonfils,j'étaisrestéindifférentàsontrépas;j'avaisrefusélachaîne,brisélecercle
illimitédelareproductiondessouffrances,ettelétaitpeut-êtreleseulgestenoble,leseulactede
rébellionauthentiquedontjepuissemeprévaloiràl'issued'uneviemédiocremalgrésoncaractère
artistique apparent; j'avais même, quoique peu de temps, couché avec une fille qui avait l'âge
qu'aurait pu avoir mon fils. Tel l'admirable Jeanne Calment, un temps doyenne de l'humanité,
finalement morte à cent vingt-deux ans, et qui, aux questions bêtifiantes des journalistes: «Allons,
Jeanne,vousnecroyezpasquevousallezrevoirvotrefille?Vousnecroyezpasqu'ilyaquelque
choseaprès?»,répondaitinflexiblement,avecunedroituremagnifique:«Non.Rien.Iln'yarien.Et
jenereverraipasmafille,puisquemafilleestmorte»,j'avaismaintenujusqu'auboutlaparoleet
l'attitudedevérité.Durestej'avaisbrièvementrenduhommageàJeanneCalmentparlepassé,dans
un sketch évoquant son bouleversant témoignage: «J'ai cent seize ans et je ne veux pas mourir.»
Personne n'avait compris à l'époque que je pratiquais l'ironie du double exact; je regrettais ce
malentendu, je regrettais surtout de ne pas avoir insisté davantage, de ne pas avoir suffisamment
soulignéquesoncombatétaitceluidel'humanitéentière,qu'ilétaitaufondleseuldigned'êtremené.
CertesJeanneCalmentétaitmorte,Estheravaitfiniparmequitteretlabiologie,plusgénéralement,
avait repris ses droits; il n'empêche que cela s'était fait malgré nous, malgré moi, malgré Jeanne,
nous ne nous étions pas rendus, jusqu'au bout nous avions refusé de collaborer et d'approuver un
systèmeconçupournousdétruire.
Laconsciencedemonhéroïsmemefitpasseruneexcellenteaprès-midi;jedécidaiquandmême
dès le lendemain de repartir pour Paris, probablement à cause de la plage, des seins des jeunes
filles,etdeleurstouffes;àParisilyavaitégalementdesjeunesfilles,maisonvoyaitmoinsleurs
seins,etleurstouffes.Cen'étaitdetoutefaçonpaslaseuleraison,mêmesij'avaisbesoindeprendre
unpeuderecul(parrapportauxseins,etauxtouffes).Mesréflexionsdelaveillem'avaientplongé
dans un tel état que j'envisageais d'écrire un nouveau spectacle: quelque chose de dur, de radical
cette fois, auprès duquel mes provocations antérieures n'apparaîtraient que comme un doucereux
bavardagehumaniste.J'avaistéléphonéàmonagent,prisrendez-vouspourenparler;ils'étaitmontré
unpeusurpris,celafaisaitsilongtempsquejeluidisaisquej'étaislas,lessivé,mortqu'ilavaitfini
parycroire.Ilétait,cecidit,agréablementsurpris:jeluiavaiscauséquelquesennuis,faitgagner
pasmald'argent,dansl'ensembleilm'aimaitbien.
Dans l'avion pour Paris, sous l'effet d'une fiasque de Southern Comfort achetée au duty-free
d'Almeria,monhéroïsmehaineuxsemuaenunauto-apitoiementquel'alcoolrendait,aufond,passi
désagréable,etjecomposailepoèmesuivant,assezreprésentatifdemonétatd'espritaucoursdes
dernièressemaines,quejedédiaimentalementàEsther:
Iln'yapasd'amour
(Pasvraiment,pasassez)
Nousvivonssanssecours,
Nousmouronsdélaissés.
L'appelàlapitié
Résonnedanslevide,
Noscorpssontestropiés
Maisnoschairssontavides.
Disparueslespromesses
D'uncorpsadolescent,
Nousentronsenvieillesse
Oùriennenousattend
Quelamémoirevaine
Denosjoursdisparus,
Unsoubresautdehaine
Etledésespoirnu.
Àl'aéroportdeRoissyjeprisundoubleexpressquimedégrisacomplètement,etencherchant
ma carte bleue je retombai sur le texte. Il est j'imagine impossible d'écrire quoi que ce soit sans
ressentirunesorted'énervement,d'exaltationnerveusequifaitque,sisinistresoit-il,lecontenudece
qu'onécritneproduitdansl'immédiataucuneffetdéprimant.Aveclereculc'estautrechose,etjeme
rendiscomptetoutdesuitequecepoèmenecorrespondaitpassimplementàmonétatd'esprit,maisà
une réalité platement observable: quels qu'aient pu être mes soubresauts, mes protestations, mes
dérobades, j'étais bel et bien tombé dans le camp des vieux, et c'était sans espoir de retour. Je
rabâchai pendant quelque temps l'affligeante pensée, un peu comme on mâche longuement un plat
pours'habitueràsonamertume.Cefutenvain:déprimanteaupremierabord,lapenséerestait,àplus
ampleexamen,toujoursaussidéprimante.
L'accueilempressédesserveursduLutetiamemontraentoutcasquejen'étaispasoublié,que
sur le plan médiatique j'étais toujours dans la course. «Venu pour le travail?» me demanda le
réceptionniste avec un sourire complice, un peu comme s'il s'agissait de savoir s'il fallait faire
monteruneputedansmachambre;jeconfirmaid'unclind'œil,cequiprovoquaunnouveausursaut
d'empressementetun«J'espèrequevousserezbien…»glisséd'untondeprière.C'est,pourtant,dès
cettepremièrenuitàParisquemamotivationcommençaàfléchir.Mesconvictionsrestaienttoujours
aussi fortes, mais il me paraissait dérisoire de m'en remettre à un mode d'expression artistique
quelconque alors qu'était en marche quelque part dans le monde, et même tout près d'ici, une
révolution réelle. Deux jours plus tard, je pris le train pour Cheviïly-Larue. Lorsque j'exposai à
Vincent mes conclusions sur le caractère de sacrifice inacceptable qui s'attachait aujourd'hui à la
procréation,jeremarquaichezluiuneespèced'hésitation,degêne,quej'eusdumalàidentifier.
«Tusaisquenoussommesassezimpliquésdanslemouvementchildfree…merépondit-ilavec
unpeud'impatience.IlfautquejeteprésenteàLucas.Nousvenonsd'acheterunetélévision,enfin
une partie d'une télévision, sur un canal dédié aux nouveaux cultes. Ce sera le responsable des
programmes,nousl'avonsengagépourl'ensembledenotrecommunication.Jepensequ'ilteplaira.»
Lucas était un jeune homme d'une trentaine d'années, au visage intelligent et aigu, vêtu d'une
chemise blanche et d'un costume noir au tissu souple. Lui aussi m'écouta avec un peu d'embarras,
avant de me projeter la première d'une série de publicités qu'ils avaient prévu de diffuser, dès la
semainesuivante,surlaplupartdescanauxàcouverturemondiale.D'uneduréedetrentesecondes,
ellereprésentait,enunseulplan-séquencequidonnaituneimpressiondevéracitéinsoutenable,un
enfantdesixanspiquantunecrisedenerfsdansunsupermarché.Ilréclamaitunpaquetdebonbons
supplémentaire, d'abord d'une voix geignarde – et déjà déplaisante – puis devant le refus de ses
parents se mettait à hurler, à se rouler par terre, apparemment au bord de l'apoplexie mais
s'interrompant de temps à autre pour vérifier, par de petits regards rusés, que ses géniteurs
demeuraientsoussonentièredominationmentale;lesclientsenpassantjetaientdesregardsindignés,
lesvendeurseux-mêmescommençaientàs'approcherdelasourcedetroublesetlesparents,deplus
en plus gênés, finissaient par s'agenouiller devant le petit monstre en attrapant tous les paquets de
bonbons à leur portée pour les lui tendre, comme autant d'offrandes. L'image se gelait alors,
cependantques'inscrivait,enlettrescapitalessurl'écran,lemessagesuivant:«JUSTSAYNO.USE
CONDOMS.»
Lesautrespublicitésreprenaient,aveclamêmeforcedeconviction,lesprincipauxélémentsdu
choix de vie élohimite – sur la sexualité, le vieillissement, la mort, enfin les questions humaines
habituelles–maislenomdel'Égliselui-mêmen'étaitpascité,sinontoutàfaitàlafin,paruncarton
informatiftrèsbref,presquesubliminal,quiportaitsimplementl'inscription«Egliseélohimite»etun
téléphonedecontact.
«Pourlespublicitéspositives,j'aieuplusdemal…glissaLucasàmi-voix.J'enaiquandmême
fait une, je pense que tu reconnaîtras l'acteur…» En effet dès les premières secondes je reconnus
Flic,vêtu d'unesalopetteenjean,qui s'affairait,dans un hangar au bord d'unerivière, à une tâche
manuelle consistant apparemment en la réfection d'un canot. L'éclairage était superbe, moiré, les
trousd'eauderrièreluiscintillaientdansunebrumedechaleur,c'étaitunpeuuneambianceàlaJack
Daniels mais en plus frais, plus joyeux sans vivacité excessive, comme un printemps qui aurait
acquislasérénitédel'automne.Iltravaillaitcalmement,sanshâte,donnantl'impressiond'yprendre
plaisiretd'avoirtoutletempsdevantlui;puisilseretournaitverslacaméraetsouriaitlargement
cependantques'inscrivait,ensurimpression,lemessage:«L'ÉTERNITÉ.TRANQUILLEMENT.»
Jecomprisalorslagênequilesavaittous,plusoumoins,saisis:madécouvertesurlebonheur
réservé à la jeunesse et sur le sacrifice des générations n'en était nullement une, tout le monde ici
l'avaitparfaitementcompris;Vincentl'avaitcompris,Lucasl'avaitcompris,etlaplupartdesadeptes
aussi.SansdouteIsabelleaussienavait-elleétéconscientedepuislongtemps,etelles'étaitsuicidée
sans émotion, sous l'effet d'une décision rationnelle, comme on demande une deuxième donne une
foislapartiemalengagée–danslesjeux,peunombreux,quilepermettent.Etais-jeplusbêtequela
moyenne?demandai-jeàVincentlesoirmêmealorsquejeprenaisl'apéritifchezlui.Non,réponditil sans s'émouvoir, sur le plan intellectuel je me situais en réalité légèrement au-dessus de la
moyenne,etsurleplanmoralj'étaissemblableàtous:unpeusentimental,unpeucynique,commela
plupart des hommes. J'étais seulement très honnête, là résidait ma vraie spécificité; j'étais, par
rapportauxnormesenusagedansl'humanité,d'unehonnêtetépresqueincroyable.Jenedevaispas
me formaliser de ces remarques, ajouta-t-il, tout cela aurait déjà pu se déduire de mon immense
succèspublic;etc'étaitégalementcequidonnaitunprixincomparableàmonrécitdevie.Cequeje
diraisauxhommesseraitperçupareuxcommeauthentique,commevrai;etlàoùj'étaispassétous
pourraient,moyennantunlégereffort,passeràleurtour.Sijemeconvertissaiscelavoulaitdireque
tousleshommespourraient,àmonexemple,seconvertir.Ilmedisaittoutcelatrèscalmement,enme
regardant droit dans les yeux, avec une expression de sincérité absolue; et en plus je savais qu'il
m'aimait bien. C'est alors que je compris, exactement, ce qu'il voulait faire; c'est alors que je
compris,également,qu'ilallaityparvenir.
«Vousenêtesàcombiend'adhérents?
–Septcentmille.»Ilavaitréponduenunefractiondeseconde,sansréfléchir.Jecomprisalors
une troisième chose, c'est que Vincent était devenu le véritable chef de l'Église, son conducteur
effectif. Savant, comme il l'avait toujours souhaité, se consacrait exclusivement à ses travaux
scientifiques; et Flic s'était rangé derrière Vincent, obéissait à ses ordres, mettait entièrement à sa
disposition son intelligence pratique et son impressionnante puissance de travail. C'était Vincent,
sans le moindre doute, qui avait recruté Lucas; c'était lui qui avait lancé l'action: «DONNEZ DU
SEXEAUXGENS.FAITES-LEURPLAISIR»;c'étaitluiégalementquil'avaitinterrompue,unefois
l'objectifatteint;ilavaitcettefoisbeletbienprislaplaceduprophète.Jemesouvinsalorsdema
premièrevisiteaupavillondeChevilly-Larue,etcommeilm'étaitapparuauborddusuicide,oude
l'effondrementnerveux.«Lapierrequelesbâtisseursavaientrejetée…»medis-je.Jeneressentais
pour Vincent ni jalousie, ni envie: il était d'une essence différente de la mienne; ce qu'il faisait,
j'auraisétéincapabledelefaire;ilavaitobtenubeaucoup,maisilavaitmisé,également,beaucoup,
il avait misé l'intégralité de son être, il avait tout jeté dans la balance, et cela depuis longtemps,
depuis l'origine, il aurait été incapable de procéder autrement, il n'y avait jamais eu en lui aucune
placepourlastratégienipourlecalcul.Jeluidemandaialorss'iltravaillaittoujoursauprojetde
l'ambassade. Il baissa les yeux avec une pudeur inattendue, que je ne lui avais pas vue depuis
longtemps,etmeditqueoui,qu'ilpensaitmêmeterminerbientôt,quesijerestaisencoreunmoisou
deux il pourrait me montrer; qu'il souhaitait beaucoup, en réalité, que je reste, et que je sois le
premiervisiteur–immédiatementaprèsSusan,carcelaconcernait,trèsdirectement,Susan.
Naturellement,jerestai;riennemepressaitparticulièrementderentreràSanJosé;surlaplageil
yauraitprobablementunpeuplusdeseins,etdetouffes,ilallaitfalloirquejegère.J'avaisreçuun
fax de l'agent immobilier, il avait eu une offre intéressante d'un Anglais, un chanteur de rock
apparemment,maispourcelanonplusiln'yavaitpasvraimentd'urgence:depuislamortdeFoxje
pouvaisaussibienmourirsurplace,etêtreenterréàsescôtés.J'étaisaubarduLutetia,etauboutde
montroisièmealexandral'idéemeparutdécidémentexcellente:non,jen'allaispasrevendre,j'allais
laisserlapropriétéàl'abandon,etj'allaismêmedéfendrepartestamentqu'onrevende,j'allaismettre
decôtéunesommepourl'entretien,j'allaisfairedecettemaisonunesortedemausolée,unmausolée
à des choses merdiques, parce que ce que j'y avais vécu était dans l'ensemble merdique, mais un
mausolée tout de même. «Mausolée merdique…»: je me répétai l'expression à mi-voix, sentant
grandirenmoi,aveclachaleurdel'alcool,unejubilationmauvaise.Entre-temps,pouradoucirmes
derniersinstants,j'inviteraisdesputes.Non,pasdesputes,medis-jeaprèsuninstantderéflexion,
leursprestationsétaientdécidémenttropmécaniques,tropmédiocres.Jepouvaisparcontreproposer
aux adolescentes qui se faisaient bronzer sur la plage; la plupart refuseraient, mais quelques-unes
accepteraientpeut-être,j'étaiscertainentoutcasqu'ellesneseraientpaschoquées.Evidemmentily
avait quelques risques, elles pouvaient avoir des petits copains délinquants; il y avait aussi les
femmesdeménagequejepouvaisessayer,certainesétaienttoutàfaitpotables,etneseraientpeutêtre pas opposées à l'idée d'un supplément. Je commandai un quatrième cocktail et soupesai
lentement les différentes possibilités en faisant tourner l'alcool dans mon verre avant de
m'apercevoir que très probablement je ne ferais rien, que je n'aurais pas davantage recours à la
prostitutionmaintenantqu'Estherm'avaitquittéquejenel'avaisfaitaprèsledépartd'Isabelle,etje
merendiscompteaussi,avecunmélanged'effarementetdedégoût,quejecontinuais(demanièreà
vraidirepurementthéorique,parcequejesavaisbienqu'encequimeconcernetoutétaitterminé,
j'avaisgaspillémesdernièreschances,j'étaissurledépartmaintenant,ilfallaitmettreunterme,il
fallait conclure), mais que je continuais quand même au fond de moi, et contre toute évidence, à
croireenl'amour.
DANIEL25,14
Mon premier contact avec Esther31 me surprit; probablement influencé par le récit de vie de
mon prédécesseur humain, je m'attendais à une personne jeune. Avertie de ma demande
d'intermédiation, elle passa en mode visuel: je me retrouvai face à une femme au visage posé,
sérieux, qui avait de peu dépassé la cinquantaine; elle se tenait face à son écran, dans une petite
piècebienrangéequidevaitluiservirdebureau,etportaitdeslunettesdevue.L'ordinal31quiétait
le sien constituait déjà en soi une légère surprise; elle m'expliqua que la lignée des Esther avait
héritédelamalformationrénaledesafondatrice,etsecaractérisaitparconséquentpardesduréesde
vieplus brèves.elleétait, naturellement,aucourant dudépart deMarie23:illuiparaissait,à elle
aussi,presquecertainqu'unecommunautédeprimatesévoluésétaitinstalléeàl'emplacementdece
qui avait été Lanzarote; cette zone de l'Atlantique Nord, m'apprit-elle, avait connu un destin
géologiquetourmenté:aprèsavoirétéentièrementengloutieaumomentdelaPremièreDiminution,
l'îleavaitressurgisousl'effetdenouvelleséruptionsvolcaniques;elleétaitdevenueunepresqu'île
aumomentduGrandAssèchement,etuneétroitebandedeterrelareliaittoujours,selonlesderniers
relevés,àlacôteafricaine.
ContrairementàMarie23,Esther31pensaitquelacommunautéinstalléedanslazonen'étaitpas
constituéedesauvages,maisdenéo-humainsayantrejetélesenseignementsdelaSœursuprême.Les
imagessatellite,c'estvrai,laissaientplanerledoute:ilpouvaits'agir,ounon,d'êtrestransforméspar
la RGS; mais comment des hétérotrophes, me fit-elle remarquer, auraient-ils pu survivre dans un
endroit qui ne portait aucune trace de végétation? Elle était persuadée que Marie23, comptant
rencontrer des humains de l'ancienne race, allait en fait retrouver des néo-humains ayant suivi le
mêmeparcoursqu'elle.
«C'étaitpeut-être,aufond,cequ'ellerecherchait…»luidis-je.Elleréfléchitlonguementavant
demerépondre,d'unevoixneutre:«C'estpossible.»
DANIEL1,26
Vincents'étaitinstallépourtravaillerdansunhangarsansfenêtres,d'unecinquantainedemètres
de côté, situé à proximité immédiate des locaux de l'Eglise, et qui leur était relié par un passage
couvert.Entraversantlesbureauxoùmalgrél'heurematinales'affairaientdéjàderrièreleursécrans
d'ordinateurdessecrétaires,desdocumentalistes,descomptables,jefusunenouvellefoisfrappépar
lefaitquecetteorganisationspirituellepuissante,enpleinessor,quirevendiquaitdéjà,danslespays
du nord de l'Europe, un nombre d'adhérents équivalent à celui des principales confessions
chrétiennes,était,àd'autreségards,exactementorganiséecommeunepetiteentreprise.Flicsesentait
bien,jelesavais,danscetteambiancelaborieuseetmodestequicorrespondaitàsesvaleurs;lecôté
flambeur, showoff du prophète lui avait toujours, en réalité, profondément déplu. À l'aise dans sa
nouvelleexistence,ilsecomportaitenpatronsocial,àl'écoutedesesemployés,toujoursprêtàleur
accorderunedemi-journéedecongéouuneavancesursalaire.L'organisationtournaitàmerveille,le
legsdesadhérentsvenait,aprèsleurmort,enrichirunpatrimoinedéjàévaluéaudoubledeceluide
lasecteMoon;leurADN,répliquéàcinqexemplaires,étaitconservéàbassetemperaturedansdes
sallessouterrainesimperméablesàlaplupartdesradiationsconnues,etquipouvaientrésisteràune
attaque thermonucléaire. Les laboratoires dirigés par Savant ne constituaient pas seulement le nec
plusultra,delatechnologiedumoment;rienenréalité,danslesecteurprivéaussibienquepublic,
nepouvaitleurêtrecomparé,luietsonéquipeavaientacquis,dansledomainedugéniegénétique
comme dans celui des réseaux neuronaux à câblage flou, une avance irrattrapable, cela dans le
respectabsoludelalégislationenvigueur,etlesétudiantslesplusprometteurs,danslaplupartdes
universitéstechnologiquesaméricaineseteuropéennes,postulaientmaintenantpourtravailleràleurs
côtés.
Une fois établis le dogme, le rituel et le régime, tout danger de dérive écarté, Vincent n'avait
plusfaitquedebrèvesapparitionsmédiatiquesaucoursdesquellesilavaitpusepayerleluxedela
tolérance,convenantaveclesreprésentantsdesreligionsmonothéistesdel'existenced'uneaspiration
spirituellecommune–sansdissimuler,toutefois,queleursobjectifsétaientradicalementdifférents.
Cettestratégied'apaisementavaitpayé,etlesdeuxattentatsperpétréscontredeslocauxdel'Église–
l'un à Istanbul, revendiqué par un groupe islamiste; l'autre à Tucson, dans l'Arizona, attribué à un
groupement fondamentaliste protestant – avaient suscité une réprobation générale, et s'étaient
retournés contre leurs instigateurs. L'aspect novateur des propositions de vie élohimites était
maintenantessentiellementassuméparLucasdontlacommunicationincisive,ridiculisantsansdétour
lapaternité,jouantavecuneaudacecontrôléedel'ambiguïtésexuelledestrèsjeunesfilles,dévaluant
sansl'attaquerdefrontl'antiquetaboude'inceste,assuraitàchacunedesescampagnesdepresseun
impactsanscommunemesureavecl'investissementconsenti,cependantqu'ilmaintenaitlesmoyens
d'un large consensus par une apologie sans réserve des valeurs hédonistes dominantes et par un
hommage appuyé aux techniques sexuelles orientales, le tout dans un habillage visuel à la fois
esthétiséettrèsdirectquiavaitfaitécole(lespot«L'ÉTERNITÉ,TRANQUILLEMENT»avaitainsi
été complété d'un «L'ÉTERNITÉ, SENSUELLEMENT», puis d'un «L'ÉTERNITÉ,
AMOUREUSEMENT» qui innovaient, sans le moindre doute, dans le domaine de la publicité
religieuse).C'estsansrésistanceaucune,etsansmêmejamaisenvisagerlapossibilitéd'unecontreattaque,quelesÉglisesconstituéesvirent,enquelquesannées,s'évaporerlaplupartdeleursfidèles,
etleurétoilepâlirauprofitdunouveauculte,qui,desurcroît,recrutaitlamajoritédesesadeptes
dansdesmilieuxathées,aisésetmodernes–desCSP+etCSP++,pourreprendrelaterminologiede
Lucas–auxquelsellesn'avaientplusdepuislongtempsaccès.
Conscient que les choses tournaient bien, qu'il s'était entouré des meilleurs collaborateurs
possible,Vincents'étaitdeplusenplusexclusivementconsacré,aucoursdesdernièressemaines,à
son grand projet, et c'est avec surprise que j'avais vu se manifester à nouveau sa timidité, son
malaise, la manière incertaine et maladroite de s'exprimer qu'il avait lors de nos premières
rencontres.Ilhésitalonguement,cematin-là,avantdemelaisserdécouvrirl'œuvredesavie.Nous
prîmesuncafé,puisunsecond,audistributeurautomatique.Tournantlegobeletvideentresesdoigts,
ilmeditfinalement:«Jecroisqueceseramonderniertravail…»avantdebaisserlesyeux.«Susan
estd'accord…ajouta-t-il.Lorsquelemomentseravenu…enfin,lemomentdequittercemonde,et
d'entrer dans l'attente de la prochaine incarnation, nous entrerons ensemble dans cette salle; nous
nous rendrons en son centre, où nous prendrons ensemble le mélange létal. D'autres salles seront
construitessurlemêmemodèle,afinquetouslesadeptespuissentyavoiraccès.Ilm'asemblé…il
m'asembléqu'ilétaitutiledeformalisercemoment.»Ilsetut,meregardadroitdanslesyeux.«C'a
étéuntravaildifficile…dit-il.J'aibeaucouppenséàLaMort despauvres,deBaudelaire;çam'a
énormémentaidé.»
Les vers sublimes me revinrent immédiatement en mémoire, comme s'ils avaient toujours été
présentsdansunrecoindemonesprit,commesimavieentièren'avaitétéqueleurcommentaireplus
oumoinsexplicite:
C'estlamortquiconsole,hélas!etquifaitvivre;
C'estlebutdelavie,etc'estleseulespoir
Qui,commeunélixir,nousmonteetnousenivre,
Etnousdonnelecœurdemarcherjusqu'ausoir;
Àtraverslatempête,etlaneige,etlegivre,
C'estlaclartévibranteànotrehorizonnoir;
C'estl'aubergefameuseinscritesurlelivre,
Oùl'onpourramanger,etdormir,ets'asseoir…
Jehochailatête;quepouvais-jefaired'autre?Puisjem'engageaidanslecouloirendirectiondu
hangar.Dèsquej'eusouvertlaportehermétique,blindée,quimenaitàl'intérieur,jefuséblouipar
unelumièreaveuglante,etpendanttrentesecondesjenedistinguairien;laporteserefermaderrière
moiavecunbruitmat.
Progressivement mon regard s'accoutuma, je reconnus des formes et des contours; cela
ressemblaitunpeu àlasimulationinformatique que j'avais vueàLanzarote,mais la luminosité de
l'ensembleétaitencoreaccrue,ilavaitvraimenttravaillédansleblancsurblanc,etiln'yavaitplus
du tout de musique, juste quelques frémissements légers, comme des vibrations atmosphériques
incertaines. J'avais l'impression de me mouvoir à l'intérieur d'un espace laiteux, isotrope, qui se
condensait parfois, subitement, en micro-formations grenues – en m'approchant je distinguais des
montagnes,desvallées,despaysagesentiersquisecomplexifiaientrapidementpuisdisparaissaient
presque aussitôt, et le décor replongeait dans une homogénéité floue, traversée de potentialités
oscillantes.Étrangementjenevoyaisplusmesmains,niaucuneautrepartiedemoncorps.Jeperdis
trèsvitetoutenotiondedirection,etj'eusalorsl'impressiond'entendredespasquifaisaientéchoaux
miens: lorsque je m'arrêtais ces pas s'arrêtaient eux aussi, mais avec un léger temps de retard.
Tournantmonregardversladroitej'aperçusunesilhouettequirépétaitchacundemesmouvements,
quinesedistinguaitdelablancheuréblouissantedel'atmosphèrequeparunblanclégèrementplus
mat.J'enressentisunelégèreinquiétude:lasilhouettedisparutaussitôt.Moninquiétudesedissipa:la
silhouettesematérialisaànouveau,commesurgiedunéant.Peuàpeujem'habituaiàsaprésence,et
continuai mon exploration; il me paraissait de plus en plus évident que Vincent avait utilisé des
structures fractales, je reconnaissais des tamis de Sierpinski, des ensembles de Mandelbrot, et
l'installationelle-mêmesemblaitévolueràmesurequej'enprenaisconscience.Aumomentoùj'avais
l'impression que l'espace autour de moi se fragmentait en ensembles triadiques de Cantor la
silhouettedisparut,etlesilencedevinttotal.Jen'entendaismêmeplusmaproprerespiration,etje
compris alors que j'étais devenu l'espace; j'étais l'univers et j'étais l'existence phénoménale, les
micro-structures étincelantes qui apparaissaient, se figeaient, puis se dissolvaient dans l'espace
faisaientpartiedemoi-même,etjesentaismiennes,seproduisantàl'intérieurdemoncorps,chacune
de leurs apparitions comme chacune de leurs cessations. Je fus alors saisi par un intense désir de
disparaître, de me fondre dans un néant lumineux, actif, vibrant de potentialités perpétuelles; la
luminositéredevintaveuglante,l'espaceautourdemoisemblaexploseretsediffracterenparcelles
de lumière, mais il ne s'agissait pas d'un espace au sens habituel du terme, il comportait des
dimensions multiples et toute autre perception avait disparu – cet espace ne contenait, au sens
habituel du terme, rien. Je demeurai ainsi, parmi les potentialités sans forme, au-delà même de la
formeetdel'absencedeforme,pendantuntempsquejeneparvinspasàdéfinir;puisquelquechose
apparut en moi, au début presque imperceptible, comme le souvenir ou le rêve d'une sensation de
pesanteur;jereprisalorsconsciencedemarespiration,etdestroisdimensionsdel'espace,quisefit
peuàpeuimmobile;desobjetsapparurentdenouveauautourdemoi,commedediscrètesémanations
dublanc,etjeparvinsàsortirdelapièce.
Ilétaiteneffetprobablementimpossible,dis-jeàVincentunpeuplustard,dedemeurervivant
dans un tel endroit pendant plus d'une dizaine de minutes. «J'appelle cet endroit l'amour, dit-il.
L'homme n'a jamais pu aimer, jamais ailleurs que dans l'immortalité; c'est sans doute pourquoi les
femmes étaient plus proches de l'amour, lorsqu'elles avaient pour mission de donner la vie. Nous
avons retrouvé l'immortalité, et la coprésence au monde; le monde n'a plus le pouvoir de nous
détruire,c'estnousaucontrairequiavonslepouvoirdelecréerparlapuissancedenotreregard.Si
nous demeurons dans l'innocence, et dans l'approbation du seul regard, nous demeurons également
dansl'amour.»
Ayant pris congé de Vincent, une fois remonté dans le taxi, je me calmai peu à peu; mon état
d'espritlorsdelatraverséedelabanlieueparisiennerestaitcependantassezchaotique,etcen'est
qu'aprèslaported'Italiequejeretrouvailaforced'ironiser,etdemerépétermentalement:«Seraitcedoncpossible!Cetimmenseartiste,cecréateurdevaleurs,ilnel'apasencoreappris,quel'amour
estmort!»Jeressentisaussitôtunecertainetristesseàconstaterquejen'avaistoujourspasrenoncéà
êtrecequej'avaisété,toutaulongdemacarrière:uneespècedeZarathoustradesclassesmoyennes.
LeréceptionnisteduLutetiamedemandasimonséjours'étaitbienpassé.«Impeccable,luifisje en cherchant ma carte Premier, à fond les manettes.» Il voulut ensuite savoir s'ils auraient le
privilègedemerevoirbientôt.«Non,ça,jenecroispas…répondis-je,jenecroispasquej'aurai
l'occasiondereveniravantlongtemps.»
DANIEL25,15
«Noustournonsnosregardsverslescieux,etlescieuxsontvides»écritFerdinand12dansson
commentaire.C'estautourdeladouzièmegénérationnéo-humainequ'apparurentlespremiersdoutes
concernant l'avènement des Futurs – soit, environ, un millénaire après les événements relatés par
Daniel1;c‘estàpeuprèsàlamêmeépoquequesemanifestèrentlespremièresdéfections.
Un millénaire supplémentaire s'est écoulé, et la situation est restée stable, la proportion de
défectionsinchangée.Inaugurantunetraditiondedésinvoltureparrapportauxdonnéesscientifiques
qui devait conduire la philosophie à sa perte, le penseur humain Friedrich Nietzsche voyait dans
l'homme «l'espèce dont le type n'est pas encore fixé». Si les humains ne justifiaient nullement une
telleappréciation–moinsentoutcasquelaplupartdesespècesanimales-,ellenes'appliquepas
davantageauxnéo-humainsquiprirentleursuite.Onpeutmêmedirequecequinouscaractérisele
mieux,parrapportànosprédécesseurs,c'estsansdouteuncertainconservatisme.Leshumains,tout
dumoinsleshumainsdeladernièrepériode,adhéraientsemble-t-ilavecunegrandefacilitéàtout
projet nouveau, un peu indépendamment de la direction du mouvement proposé; le changement en
lui-mêmeétaitàleursyeuxunevaleur.Nousaccueillonsaucontrairel'innovationaveclaplusgrande
réticence, et ne l'adoptons que lorsqu'elle nous paraît constituer une amélioration indiscutable.
DepuislaRectificationGénétiqueStandard,quifitdenouslapremièreespèceanimaleautotrophe,
aucunemodificationd'uneampleurcomparablen'aétémiseenchantier.Desprojetsontétésoumisà
notre approbation par les instances scientifiques de la Cité centrale, proposant par exemple de
développernotreaptitudeauvol,ouàlasurviedanslesmilieuxsous-marins;ilsontétédébattus,
longuementdébattus,avantd'êtrefinalementrejetés.lesseulscaractèresgénétiquesquimeséparent
deDaniel2,monpremierprédécesseurnéo-humain,sontdesaméliorationsminimes,guidéesparle
bonsens,concernantparexempleuneaugmentationdel'efficacitémétaboliquedansl'utilisationdes
minéraux,ouunelégèrediminutiondelasensibilitédesfibresnerveusesréceptricesdeladouleur.
Notrehistoirecollective,àl'exempledenosdestinéesindividuelles,apparaîtdonc,comparéeàcelle
des humains de la dernière période, singulièrement calme. Parfois, la nuit, je me relève pour
observerlesétoiles.Destransformationsclimatiquesetgéologiquesdegrandeampleurontremodelé
la physionomie de la région, comme celle de la plupart des régions du monde, au cours des deux
derniersmillénaires;l'éclatetlapositiondesétoiles,leursregroupementsenconstellationssontsans
doutelesseulsélémentsnaturelsquin'aient,depuisl'époquedeDaniel1,subiaucunetransformation.
Ilm'arriveenconsidérantlecielnocturnedesongerauxÉlohim,àcetteétrangecroyancequidevait
finalement, par des voies détournées, déclencher la Grande Transformation. Daniel1 revit en moi,
soncorpsyconnaîtunenouvelleincarnation,sespenséessontlesmiennes,sessouvenirslesmiens;
sonexistenceseprolongeréellementenmoi,bienplusqu'aucunhommen'ajamaisrêvéseprolonger
àtraverssadescendance.Mapropreviepourtant,j'ypensesouvent,estbienloind'êtrecellequ'il
auraitaimévivre.
DANIEL1,27
De retour à San José je continuai, c'est à peu près tout ce qu'on peut en dire. Les choses en
sommesepassaientplutôtbien,pourunsuicide,etc'estavecunefacilitésurprenantequej'achevai,
durantlesmoisdejuilletetd'août,lanarrationd'événementsquiétaientpourtantlesplussignificatifs
etlesplusatrocesdemavie.J'étaisunauteurdébutantdansledomainedel'autobiographie,àvrai
direjen'étaismêmepasunauteurdutout,c'estsansdoutecequiexpliquequejenemesoisjamais
renducompte,aucoursdecesjournées,quec'étaitlesimplefaitd'écrire,enmedonnantl'illusion
d'uncontrôlesurlesévénements,quim'empêchaitdesombrerdansdesétatsjustifiablesdeceque
lespsychiatres,dansleurjargoncharmant,appellentdestraitementslourds.Ilestsurprenantqueje
nemesoispasrenducomptequejemarchaisaubordd'unprécipice;etcelad'autantplusquemes
rêves auraient dû m'alerter. Esther y revenait de plus en plus souvent, de plus en plus aimable et
coquine,etilsprenaientuntournaïvementpornographique,untourd'authentiquesrêves defamine
quin'annonçaitriendebon.Ilmefallaitbiensortir,detempsentemps,pourracheterdelabièreet
desbiscottes,engénéraljerevenaisparlaplage,évidemmentjecroisaisdesjeunesfillesnues,et
même en très grand nombre: elles se retrouvaient la nuit même au centre d'orgies d'un pathétique
irréalisme dont j'étais le héros, et Esther l'organisatrice; je songeais, de plus en plus souvent, aux
pollutionsnocturnesdesvieillards,quifontledésespoirdesaides-soignantes–toutenmerépétant
quejen'enarriveraispaslà,quej'accompliraisàtempslegestefatal,qu'ilyavaitquandmêmeen
moiunecertainedignité(cedontrienpourtant,dansmavie,nedonnaitjusqu'àprésentl'exemple).Il
n'était peut-être au fond nullement certain que je me suicide, je ferais peut-être partie de ceux qui
font chier jusqu'au bout, d'autant plus qu'ayant suffisamment de pognon je pouvais faire chier un
nombredegensconsidérable.Jehaïssaisl'humanité,c’estcertain,jel'avaishaïedèsledébut,etle
malheur rendant mauvais je la haïssais aujourd'hui encore bien davantage. En même temps j'étais
devenuunpurtoutou,qu'unsimplemorceaudesucreauraitsuffiàapaiser(jenepensaismêmepas
spécialementaucorpsd'Esther,n'importequoiauraitconvenu:desseins,unetouffe);maispersonne
nemeletendrait,cemorceaudesucre,etj'étaisbienpartipourterminermaviecommejel'avais
commencée:dansladérélictionetdanslarage,dansunétatdepaniquehaineuseencoreexacerbépar
la chaleur de l'été. C'est par l'effet d'une ancienne appartenance animale que les gens ont tant de
conversationsausujetdelamétéorologieetduclimat,parl'effetd'unsouvenirprimitif,inscritdans
les organes des sens, et relié aux conditions de survie à l'époque préhistorique. Ces dialogues
balisés,convenus,sontcependanttoujourslesigned'unenjeuréel:alorsmêmequenousvivonsen
appartement,dansdesconditionsdestabilitéthermiquegarantiesparunetechnologiefiableetbien
rodée, il nous reste impossible de nous défaire de cet atavisme animal; c'est ainsi que la pleine
consciencedenotreignominieetdenotremalheur,deleurcaractèreentieretdéfinitif,nepeutpar
contrastesemanifesterquedansdesconditionsclimatiquessuffisammentfavorables.
Peuàpeu,letempsdelanarrationrejoignitletempsdemavieeffective;le17août,parune
chaleur atroce, je mis en forme mes souvenirs de la party d'anniversaire de Madrid – qui s'était
dérouléeunanauparavant,jourpourjour.JepassairapidementsurmondernierséjouràParis,surla
mortd'Isabelle:toutcelamesemblaitdéjàinscritdanslespagesprécédentes,c'étaitdel'ordredela
conséquence, du sort commun de l'humanité, et je souhaitais au contraire faire oeuvre de pionnier,
apporterquelquechosedesurprenantetdeneuf.
Lemensongem'apparaissaitàprésentdanstoutesonétendue:ils'appliquaitàtouslesaspects
del'existencehumaine,etsonusageétaituniversel;lesphilosophessansexceptionl'avaiententériné,
ainsiquelaquasi-totalitédeslittérateurs;ilétaitprobablementnécessaireàlasurviedel'espèce,et
Vincentavaitraison:monrécitdevie,unefoisdiffuséetcommenté,allaitmettrefinàl'humanitételle
quenouslaconnaissions.Moncommanditaire,pourparlerentermesmafieux(etils'agissaitbelet
bien d'un crime, et même, en termes propres, d'un crime contre l'humanité) pouvait être satisfait.
L'hommeallaitbifurquer;ilallaitseconvertir.
Avant de mettre le point final à mon récit je repensai pour la dernière fois à Vincent, le
véritable inspirateur de ce livre, et le seul être humain qui m'ait jamais inspiré ce sentiment si
étrangeràmanature:l'admiration.C'estàjustetitrequeVincentavaitdiscernéenmoilescapacités
d'un espion etd'untraître.Des espions, des traîtres, dans l'histoire humaine, il y en avait déjà eu
(pastantqueçad'ailleurs,justequelques-uns,àintervallesespacés,c'étaitplutôtremarquabledans
l'ensembledeconstateràquelpointleshommess'étaientcomportésenbravesbêtes,aveclabonne
volonté du bœuf grimpant joyeusement dans le camion qui l'emmène à l'abattoir); mais j'étais sans
doute le premier à vivre à une époque où les conditions technologiques pouvaient donner à ma
trahison tout son impact. Je ne ferais d'ailleurs qu'accélérer, en la conceptualisant, une évolution
historique inéluctable. De plus en plus les hommes allaient vouloir vivre dans la liberté, dans
l'irresponsabilité,danslaquêteéperduedelajouissance;ilsallaientvouloirvivrecommevivaient
déjà,aumilieud'eux,leskids,etlorsquel'âgeferaitdécidémentsentirsonpoids,lorsqu'illeurserait
devenu impossible de soutenir la lutte, ils mettraient fin; mais ils auraient entre-temps adhéré à
l'Eglise élohimite, leur code génétique aurait été sauvegardé, et ils mourraient dans l'espoir d'une
continuation indéfinie de cette même existence vouée aux plaisirs. Tel était le sens du mouvement
historique, telle était sa direction à long terme, qui ne se limiterait pas à l'Occident, l'Occident se
contentaitdedéfricher,detracerlaroute,commeillefaisaitdepuislafinduMoyenÂge.
Alors disparaîtrait l'espèce, sous sa forme actuelle; alors apparaîtrait quelque chose de
différent,dontonnepouvaitencoredirelenom,quiseraitpeut-êtrepire,peut-êtremeilleur,maisqui
serait plus limité dans ses ambitions, et qui serait de toute façon plus calme, l'importance de
l'impatience et de la frénésie ne devait pas être sous-estimée dans l'histoire humaine. Peut-être ce
grossier imbécile de Hegel avait-il vu juste, au bout du compte, peut-être étais-je une ruse de la
raison. Il était peu vraisemblable que l'espèce appelée à nous succéder soit, au même degré, une
espècesociale;depuismonenfancel'idéequiconcluaittouteslesdiscussions,quimettaitfinàtoutes
lesdivergences,l'idéeautourdelaquellej'avaisleplussouventvusedégagerunconsensusabsolu,
tranquille,sanshistoires,pouvaitàpeuprèsserésumerainsi:«Aufondonnaîtseul,onvitseuleton
meurt seul.» Accessible aux esprits les plus sommaires, cette phrase était également la conclusion
despenseurslesplusdéliés;elleprovoquaitentoutescirconstancesuneapprobationunanime,etil
semblait à chacun, ces mots sitôt prononcés, qu'il n'avait jamais rien entendu d'aussi beau, d'aussi
profondnid'aussijuste–ceciquelsquesoientl'âge,lesexe,lapositionsocialedesinterlocuteurs.
C'étaitdéjàfrappantpourmagénération,etçal'étaitencorebiendavantagepourcelled'Esther.De
telles dispositions d'esprit ne peuvent guère, à long terme, favoriser une sociabilité riche. La
sociabilitéavaitfaitsontemps,elleavaitjouésonrôlehistorique;elleavaitétéindispensabledans
lespremierstempsdel'apparitiondel'intelligencehumaine,maisellen'étaitplusaujourd'huiqu'un
vestige inutile et encombrant. Il en allait de même de la sexualité, depuis la généralisation de la
procréation artificielle. «Se masturber, c'est faire l'amour avec quelqu'un qu'on aime vraiment»: la
phraseétaitattribuéeàdifférentespersonnalités,allantdeKeithRichardsàJacquesLacan;elleétait
de toute façon, à l'époque où elle fut prononcée, en avance sur son temps, et ne pouvait par
conséquentavoirderéelimpact.Lesrelationssexuellesallaientd'ailleurscertainementsemaintenir
quelquetempscommesupportpublicitaireetprincipededifférenciationnarcissique,toutenétantde
plusenplusréservéesàdesspécialistes,àuneéliteerotique.Lecombatnarcissiquedureraitaussi
longtemps qu'il pourrait s'alimenter de victimes consentantes, prêtes à y chercher leur ration
d'humiliation, il durerait probablement aussi longtemps que la sociabilité elle-même, il en serait
l'ultime vestige,maisil finirait par s'éteindre.Quant àl'amour, il ne fallait plus y compter: j'étais
sansdouteundesderniershommesdemagénérationàm'aimersuffisammentpeupourêtrecapable
d'aimerquelqu'und'autre,encorenel'avais-jeétéquerarement,deuxfoisdansmavieexactement.Il
n'y a pas d'amour dans la liberté individuelle, dans l'indépendance, c'est tout simplement un
mensonge, et l'un des plus grossiers qui se puisse concevoir; il n'y a d'amour que dans le désir
d'anéantissement,defusion,dedisparitionindividuelle,dansunesortecommeondisaitautrefoisde
sentiment océanique, dans quelque chose de toute façon qui était, au moins dans un futur proche,
condamné.
Trois ans auparavant, j'avais découpé dans Gente Libre une photographie où le sexe d'un
homme,dontonnedistinguaitquelebassin,s'enfonçaitàmoitié,etpourainsidirecalmement,dans
celui d'une femme d'environ vingt-cinq ans, aux longs cheveux châtains et bouclés. Toutes les
photographies de ce magazine destiné aux «couples libéraux» tournaient plus ou moins autour du
même thème: pourquoi ce cliché me charmait-il tant? Appuyée sur les genoux et les avant-bras, la
jeune femme tournait son visage vers l'objectif comme si elle était surprise par cette intromission
inattendue,survenueaumomentoùellepensaittoutàfaitàautrechose,parexempleànettoyerson
carrelage;ellesemblaitd'ailleursplutôtagréablementsurprise,sonregardtrahissaitunesatisfaction
benoîte et impersonnelle, comme si c'étaient ses muqueuses qui réagissaient à ce contact imprévu,
plutôt que son esprit. En lui-même son sexe paraissait souple et doux, de bonnes dimensions,
confortable, il était en tout cas agréablement ouvert et donnait l'impression de pouvoir s'ouvrir
facilement,àlademande.Cettehospitalitéaimable,sanstragédie,àlabonnefranquetteenquelque
sorte, était à présent tout ce que je demandais au monde, je m'en rendais compte semaine après
semaine en regardant cette photographie; je me rendais compte aussi que je ne parviendrais plus
jamais à l'obtenir, que je ne chercherais même plus vraiment à l'obtenir, et que le départ d'Esther
n'avaitpasétéunetransitiondouloureuse,maisunefinabsolue.Elleétaitpeut-êtrerentréedesÉtatsUnisàl'heureactuelle,probablementmême,ilmeparaissaitpeuvraisemblablequesacarrièrede
pianisteaitconnudegrandsdéveloppements,ellen'avaitquandmêmepasletalentnécessaire,nila
dosedefoliequil'accompagne,c'étaitunepetitecréatureaufondtrèsraisonnable.Rentréeoupasje
savais que cela n'y changerait rien, qu'elle n'aurait pas envie de me revoir, pour elle j'étais de
l'histoireancienne,etàvraidirej'étaisdel'histoireanciennepourmoi-mêmeégalement,touteidée
dereprendreunecarrièrepublique,ouplusgénéralementd'avoirdesrelationsavecmessemblables,
m'avait cette fois définitivement quitté, elle m'avait vidé, j'avais utilisé avec elle mes dernières
forces,j'étaisrenduàprésent;elleavaitétémonbonheur,maiselleavaitétéaussi,etcommejele
pressentaisdèsledébut,mamort;cetteprémonitionnem'avaitdurestenullementfaithésiter,tantil
estvraiqu'ondoitrencontrersapropremort,lavoiraumoinsunefoisenface,quechacund'entre
nous, au fond de lui-même, le sait, et qu'il est à tout prendre préférable que cette mort, plutôt que
celui,habituel,del'ennuietdel'usure,aitparextraordinairelevisageduplaisir.
DANIEL25,16
AucommencementfutengendréelaSœursuprême,quiestpremière.Furentensuiteengendrés
lesSeptFondateurs,quicréèrentlaCitécentrale.Sil'enseignementdelaSœursuprêmeestlabase
de nos conceptions philosophiques, l'organisation politique des communautés néo-humaines doit à
peuprèstoutauxSeptFondateurs;maisellenefut,deleurpropreaveu,qu'unparamètreinessentiel,
conditionnéparlesévolutionsbiologiquesayantaugmentél'autonomiefonctionnelledesnéohumains
commeparlesmouvementshistoriques,déjàlargementamorcésdanslessociétésprécédentes,ayant
entraîné le dépérissement des fonctions de relation. Les motifs qui conduisirent à une séparation
radicaleentrenéo-humainsn'ontd'ailleursriend'absolu,ettoutindiquequecelle-cines'estopérée
que de manière progressive, probablement en l'espace de plusieurs générations. La séparation
physique totale constitue à vrai dire une configuration sociale possible, compatible avec les
enseignementsdelaSœursuprême,etallantglobalementdanslemêmesens,plutôtqu'ellen'enest
uneconséquenceausensstrict.
Le contact disparu, s'envola à sa suite le désir. Je n'avais ressenti aucune attraction physique
pourMarie23–pasplusnaturellementquejen'enressentaispourEsther31,quiavaitdetoutefaçon
passé l'âge de susciter ce genre de manifestations. J'étais persuadé que ni Marie23, malgré son
départ,niMarie22,malgrél'étrangeépisodeprécédantsafin,relatéparmonprédécesseur,n'avaient
ellesnonplusconnuledésir.Cequ'ellesavaientparcontreconnu,etcelademanièresingulièrement
douloureuse, c'était la nostalgie du désir, l'envie de l'éprouver à nouveau, d'être irradiées comme
leurslointainesancêtresparcetteforcequiparaissaitsipuissante.BienqueDaniel1semontre,sur
cethèmedelanostalgiedudésir,particulièrementéloquent,j'aipourmapartjusqu'iciétéépargné
par le phénomène, et c'est avec le plus grand calme que je discute avec Esther31 du détail des
relationsentrenosprédécesseursrespectifs;ellemanifestedesoncôtéunefroideuraumoinségale,
etc'estsansregret,sanstroublequenousnousséparonsàl'issuedenosintermédiationsépisodiques,
que nous reprenons nos vies calmes, contemplatives, qui seraient probablement apparues, à des
humainsdel'âgeclassique,commed'uninsoutenableennui.
L'existence d'une activité mentale résiduelle, détachée de tout enjeu, orientée vers la
connaissance pure, constitue l'un des points clefs de l'enseignement de la Sœur suprême; rien n'a
permis,jusqu'àprésent,delamettreendoute.
Un calendrier restreint, ponctué d'épisodes suffisants de mini-grâce (tels qu'en offrent le
glissementdusoleilsurlesvolets,ouleretraitsoudain,sousl'effetd'unventplusviolentvenudu
Nord, d'une formation nuageuse aux contours menaçants) organise mon existence, dont la durée
exacteestunparamètreindifférent.
Identique à Daniel24, je sais que j'aurai en Daniel26 un successeur équivalent; les souvenirs
limités, avouables, que nous gardons d'existences aux contours identiques, n'ont nullement la
prégnance nécessaire pour que la fiction individuelle puisse y prendre appui. La vie de l'homme,
danssesgrandeslignes,estsemblable,etcettevéritésecrète,dissimuléetoutaulongdelapériode
historique, n'a pu prendre corps que chez les néohumains. Rejetant le paradigme incomplet de la
forme,nousaspironsàrejoindrel'universdespotentialitésinnombrables.Refermantlaparenthèsedu
devenir,noussommesdèsàprésententrésdansunétatdestaseillimité,indéfini.
DANIEL1,28
Noussommesenseptembre,lesderniersvacanciersvontrepartir;aveceuxlesderniersseins,
les dernières touffes; les derniers micro-mondes accessibles. Un automne interminable m'attend,
suivid'unhiversidéral;etcettefoisj'airéellementterminématâche,j'aidépassélestoutesdernières
minutes, il n'y a plus de justification à ma présence ici, plus de mise en relation, d'objectif
assignable.Ilyatoutefoisquelquechose,quelquechosed'affreux,quiflottedansl'espace,etsemble
vouloirs'approcher.Avanttoutetristesse,avanttoutchagrinoutoutmanquenettementdéfinissable,il
y a autrechose, quipourraits'appeler la terreur pure de l'espace. Était-ce cela, le dernier stade?
Qu'avais-jefaitpourmériteruntelsort?Etqu'avaientfait,engénéral,leshommes?Jenesensplus
de haine en moi, plus rien à quoi m'accrocher, plus de repère ni d'indice; la peur est là, vérité de
toutes choses, en tout égale au monde observable. Il n'y a plus de monde réel, de monde senti, de
mondehumain,jesuissortidutemps,jen'aiplusdepassénid'avenir,jen'aiplusdetristessenide
projet,denostalgie,d'abandonnid'espérance;iln'yaplusquelapeur.
L'espacevient,s'approcheetchercheàmedévorer.Ilyaunpetitbruitaucentredelapièce.
Lesfantômessontlà,ilsconstituentl'espace,ilsm'entourent.Ilssenourrissentdesyeuxcrevésdes
hommes.
DANIEL25,17
Ainsi s'achevait le récit de vie de Daniel1; je regrettais, pour ma part, cette fin abrupte. Ses
anticipations finales sur la psychologie de l'espèce appelée à remplacer l'humanité étaient assez
curieuses;s'illesavaitprolongéesnousaurionspu,mesemblait-il,entirerdesindicationsutiles.
Ce sentiment n'est nullement partagé par mes prédécesseurs. Un individu certes honnête mais
limité,borné,assezreprésentatifdeslimitationsetdescontradictionsquidevaientconduirel'espèce
àsaperte:telestdansl'ensemblelejugementsévèrequ'ilsont,àlasuitedeVincent1,portésurnotre
ancêtrecommun.S'ilavaitvécu,font-ilsvaloir,iln'auraitpu,comptetenudesaporiesconstitutives
de sa nature, que continuer ses oscillations cyclothymiques entre le découragement et l'espérance,
toutenévoluantenmoyenneversunétatdedérélictioncroissantliéauvieillissementetàlapertedu
tonusvital;sondernierpoème,écritdansl'avionquil'emmenaitd'AlmeriaàParis,est,observent-ils,
à ce point symptomatique de l'état d'esprit des humains de la période qu'il aurait pu servir
d'épigrapheàl'ouvrageclassiquedeHatchettetRawlins,Déréliction,senioritude.
J'étaisconscientdelaforcedeleursarguments,etcen'estàvraidirequ'uneintuitionlégère,
presqueimpalpable,quimepoussaàessayerd'ensavoirunpeuplus.Esther31opposad'abordune
fin de non-recevoir abrupte à mes demandes. Naturellement elle avait lu le récit de vie d'Esther1,
elle avait même terminé son commentaire; mais il ne lui paraissait pas opportun que j'en prenne
connaissance.
«Voussavez…luiécrivis-je(nousétionsdepuislongtempsrepassésenmodenonvisuel),jeme
sensquandmêmetrèséloignédemonancêtre…
–Onn'estjamaisaussiéloignéqu'onlecroitrépondit-ellebrutalement.
Je ne comprenais pas ce qui lui faisait penser que cette histoire vieille de deux millénaires,
concernantdeshumainsdel'anciennerace,puisseencoreaujourd'huiavoirunimpact.«Elleenaeu
un,pourtant,etunimpactpuissammentnégatif…»merépondit-elle,énigmatique.
Surmoninsistancepourtantellefinitparcéder,etparmeracontercequ'ellesavaitdesderniers
momentsdelarelationdeDaniel1avecEstherl.Le23septembre,deuxsemainesaprèsavoirterminé
sonrécitdevie,illuiavaittéléphoné.Ilsnes'étaientenfindecomptejamaisrevus,maisilavait
rappelé à de nombreuses reprises; elle avait répondu, doucement d'abord, mais de manière
irrévocable,qu'elle ne souhaitait pas le revoir.Constatant l'échec de sa méthode il était passé aux
SMS,puisauxe-mails,enfinilavaitfranchilesétapessinistresdeladisparitionduvraicontact.Au
furetàmesurequetoutepossibilitéderéponses'évanouissaitildevenaitdeplusenplusaudacieux,
il admettait franchement la liberté sexuelle d'Esther, allait jusqu'à l'en féliciter, multipliait les
allusions licencieuses, rappelait les moments les plus erotiques de leur liaison, suggérait qu'ils
pourraient fréquenter ensemble des boîtes pour couples, tourner des vidéos coquines, vivre de
nouvelles expériences; c'était pathétique, et un peu répugnant. En fin de compte il lui écrivit de
nombreuseslettres,restéessansréponse.«Ils'esthumilié…commentaEsther31,ils'estvautrédans
l'humiliation,etdelamanièrelaplusabjecte.Ilestalléjusqu'àluiproposerdel'argent,beaucoup
d'argent, simplement pour passer une dernière nuit avec elle; c'était d'autant plus absurde qu'elle
commençaitàengagnerelle-mêmepasmal,entantqu'actrice.Surlafin,ils'estmisàtraînerautour
de son domicile à Madrid -elle l'a aperçu plusieurs fois dans des bars, et a commencé à prendre
peur. elle avait un nouveau petit ami à l'époque, avec qui ça se passait bien – elle éprouvait
beaucoupde plaisir à faire l'amour avec lui, ce qui n'avait jamais été tout à faitlecas avec votre
prédécesseur.Elleamêmeenvisagédes'adresseràlapolice,maisilsecontentaitdetraînerdansle
quartier,sansjamaisessayerd'entrerencontactavecelle,etfinalementiladisparu.»
Jen'étaispassurpris,toutcelacorrespondaitassezàcequejepouvaissavoirdelapersonnalité
deDaniel1.JedemandaiàEsther31cequis'étaitpasséensuite–toutenétantconscient,làaussi,que
jeconnaissaisdéjàlaréponse.
«Il s'est suicidé. Il s'est suicidé après l'avoir vue dans un film, Una mujer desnuda, où elle
tenait le rôle principal –c'était un film tiré duromand'une jeuneItalienne, qui avait eu un certain
succès à l'époque, où celle-ci racontait comment elle multipliait les expériences sexuelles sans
jamaiséprouverlemoindresentiment.Avantdesesuicider,illuiaécritunedernièrelettre–oùilne
parlaitpasdutoutdesonsuicide,ellenel'aapprisqueparlapresse;aucontrairec'étaitunelettre
d'un ton joyeux, presque euphorique, où il se déclarait confiant dans leur amour, dans le caractère
superficiel des difficultés qu'ils traversaient depuis un an ou deux. C'est cette lettre qui a eu sur
Marie23 une influence catastrophique, qui l'a poussée à partir, à s'imaginer qu'une communauté
sociale-d'humainsoudenéo-humains,aufondellenesavaitpastrèsbien–s'étaitforméequelque
part, et qu'elle avait découvert un nouveau mode d'organisation relationnelle; que la séparation
individuelle radicale que nous connaissons pouvait être abolie dès maintenant, sans attendre
l'avènement des Futurs. J'ai essayé de la raisonner, de lui expliquer que cette lettre témoignait
simplementd'unealtérationdescapacitésmentalesdevotreprédécesseur,d'uneultimeetpathétique
tentative de déni du réel, que cet amour sans fin dont il parle n'existait que dans son imagination,
qu'Estherenréaliténel'avaitmêmejamaisaimé.Rienn'yafait:Marie23attribuaitàcettelettre,en
particulieraupoèmequilatermine,uneimportanceénorme.
–Vousn'êtespasdecetavis?
–Jedoisreconnaîtrequec'estuntextecurieux,dénuéd'ironiecommedesarcasme,pasdutout
dans sa manière habituelle; je le trouve, même, assez émouvant. Mais de là à lui donner une telle
importance… Non, je ne suis pas d'accord. Marie23 n'était probablement pas très équilibrée ellemême, c'est la seule raison qui puisse expliquer qu'elle ait donné au dernier vers le sens d'une
informationconcrète,utilisable.»
Esther31 s'attendait certainement à ma demande suivante, et je n'eus que deux minutes à
attendre,letempsqu'elleletapesursonclavier,avantdedécouvrirledernierpoèmequeDaniel,
avant de se donner la mort, avait adressé à Esther; celui-là même qui avait poussé Marie23 à
abandonner son domicile, ses habitudes, sa vie, et à partir à la recherche d'une hypothétique
communauténéo-humaine:
Mavie,mavie,matrèsancienne
Monpremiervœumalrefermé
Monpremieramourinfirmé,
Ilafalluquetureviennes.
Ila,falluquejeconnaisse
Cequelavieademeilleur,
Quanddeuxcorpsjouentdeleurbonheur
Etsansfins'unissentetrenaissent.
Entréendépendanceentière,
Jesaisletremblementdel'être
L'hésitationàdisparaître,
Lesoleilquifrappeenlisière
Etl'amour,oùtoutestfacile,
Oùtoutestdonnédansl'instant;
Ilexisteaumilieudutemps
Lapossibilitéd'uneîle.
troisièmepartie.COMMENTAIREFINAL,
ÉPILOGUE
Qu'yavait-ilàl'extérieurdumonde?
À cette période du début du mois de juin le soleil commençait à poindre dès quatre heures,
malgré la latitude plutôt basse; la modification de l'axe de rotation de la Terre avait eu, outre le
GrandAssèchement,plusieursconséquencesdecetordre.
Commetousleschiens,Foxn'avaitpasd'horairesdesommeilprécis:ildormaitavecmoi,se
réveillaitdemême.Ilmesuivitaveccuriositélorsquejeparcouruslespiècespourpréparerunsac
léger que j'attachai sur mes épaules, agita joyeusement la queue au moment où je sortis de la
résidence pour marcher jusqu'à la barrière de protection; notre première promenade du jour était,
d'ordinaire,beaucoupplustardive.
Lorsque j'actionnai le dispositif de déverrouillage, il me jeta un regard surpris. Les roues
métalliquestournèrentlentementsurleuraxe,dégageantuneouverturedetroismètres;jefisquelques
pasetmeretrouvaiàl'extérieur.Foxmejetadenouveauunregardhésitant,interrogateur:riendans
lessouvenirsdesavieantérieure,nidanssamémoiregénétique,nel'avaitpréparéàunévénement
decetordre;riennem'yavaitpréparénonplus,àvraidire.Ilhésitaencorequelquessecondes,puis
trottinadoucementjusqu'àmespieds.
J'aurais d'abord à traverser un espace plan, dépourvu de végétation, pendant une dizaine de
kilomètres;puiscommençaitunepenteboisée,trèsdouce,quis'étendaitjusqu'àl'horizon.Jen'avais
aucun autre projet que de me diriger vers l'ouest, de préférence vers Pouest-sud-ouest; une
communauté néo-humaine, humaine ou indéterminée pouvait être installée à l'emplacement de
Lanzarote, ou dans une zone proche; je parviendrais peut-être à la retrouver; c'est à cela que se
résumaitmesintentions.Lepeuplementdesrégionsquej'étaisappeléàtraverserétaittrèsmalconnu;
leurtopographie,parcontre,avaitfaitl'objetderelevésrécentsetprécis.
Je marchai pendant à peu près deux heures, sur un terrain caillouteux mais facile, avant de
rejoindre le couvert boisé; Fox trottait à mes côtés, visiblement heureux de cette promenade
prolongée,etd'exercerlesmusclesdesespetitespattes.Pendanttoutcetempsjedemeuraiconscient
quemondépartétaitunéchec,etprobablementunsuicide.J'avaisremplimonsacàdosdecapsules
deselsminéraux,jepouvaistenirplusieursmois,carjenemanqueraissansdoutepasd'eaupotable
ni de lumière solaire durant mon parcours; la réserve, bien entendu, finirait par s'épuiser, mais le
vraiproblèmedansl'immédiatétaitlanourrituredeFox:jepouvaischasser,j'avaisprisunpistolet
etplusieursboîtesdecartouchesàplombs,maisjen'avaisjamaistiréetj'ignoraistotalementquel
typed'animauxj'étaisappeléàrencontrerdanslesrégionsquej'allaistraverser.
Verslafindel'après-midilaforêtcommençaàs'éclaircir,puisj'atteignisunepeloused'herbe
rasequimarquaitlesommetdelapentequejesuivaisdepuisledébutduour.Endirectiondel'Ouest
la pente redescendait, nettement plus abrupte, puis on distinguait une succession de collines et de
vallées escarpées, toujours recouvertes d'une forêt dense, à perte de vue. Depuis mon départ je
n'avaisaperçuaucunetracedeprésencehumaine,niplusgénéralementdevieanimale.Jedécidaide
fairehaltepourlanuitprèsd'unemareoùunruisseauprenaitnaissanceavantdedescendreversle
Sud. Fox but longuement avant de s'allonger à mes pieds. Je pris les trois comprimés quotidiens
nécessaires à mon métabolisme, puis dépliai la couverture de survie, assezlégère, que j'avais
emportée;elleseraitsansdoutesuffisante,jesavaisquejen'auraisnormalementàtraverseraucune
zonedehautealtitude.
Verslemilieudelanuit,latempératuresefitlégèrementplusfraîche;Foxseblottitcontremoi
enrespirantavecrégularité.Sonsommeilétaitparfoistraverséderêves;ilagitaitalorslespattes,
commes'ilfranchissaitunobstacle.Jedormistrèsmal;monentreprisem'apparaissaitdeplusenplus
nettement déraisonnable, et vouée à un échec certain. Je n'avais pourtant aucun regret; j'aurais
d'ailleursparfaitementpurebrousserchemin,aucuncontrôlen'étaitexercéparlaCitécentrale,les
défections n'étaient en général constatées que par hasard, à la suite d'une livraison ou d'une
réparation nécessaire, et parfois au bout de nombreuses années. Je pouvais revenir, mais je n'en
avais pas envie: cette routine solitaire, uniquement entrecoupée d'échanges intellectuels, qui avait
constituémavie,quiauraitdûlaconstituerjusqu'aubout,m'apparaissaitàprésentinsoutenable.Le
bonheurauraitdûvenir,lebonheurdesenfantssages,garantiparlerespectdespetitesprocédures,
par la sécurité qui en découlait, par l'absence de douleur et de risque; mais le bonheur n'était pas
venu, et l'équanimité avait conduit à la torpeur. Parmi les faibles joies des néohumains, les plus
constantestournaientautourdel'organisationetduclassement,delaconstitutiondepetitsensembles
ordonnés, du déplacement minutieux et rationnel d'objets de petite taille; elles s'étaient révélées
insuffisantes.Planifiantl'extinctiondudésirentermesbouddhiques,laSœursuprêmeavaittablésur
lemaintiend'uneénergieaffaiblie,nontragique,d'ordrepurementconservatif,quidevaitcontinuerà
permettrelefonctionnementdelapensée–d'unepenséemoinsrapidemaisplusexacte,parceque
plus lucide, d'une pensée délivrée. Ce phénomène ne s'était produit que dans des proportions
insignifiantes, et c'est au contraire la tristesse, la mélancolie, l'apathie languide et finalement
mortellequiavaientsubmergénosgénérationsdésincarnées.Signelepluspatentdel'échec,j'enétais
venusurlafinàenvierladestinéedeDaniel1,sonparcourscontradictoireetviolent,lespassions
amoureusesquil'avaientagité-quellesqu'aientpuêtresessouffrances,etsafintragiqueauboutdu
compte.
Chaquematinauréveiletdepuisdesannéesjepratiquais,suivantlesrecommandationsdela
Sœur suprême, les exercices définis par le Bouddha dans son sermon sur l'établissement de
l'attention. «Ainsi il demeure, observant le corps intérieurement; il demeure, observant le corps
extérieurement; il demeure, observant le corps intérieu rement et extérieurement. Il demeure
observant l'apparition du corps; il demeure observant la disparition du corps; il demeure,
observantl'apparitionetladisparitionducorps."Voilàlecorps":cetteintrospectionestprésente
alui,seulementpourlaconnaissance,seulementpourlaréflexion,ainsiildemeurelibéré,etne
s'attache à rien dans le monde.» À chaque minute de ma vie et depuis son début j'étais resté
conscient de ma respiration, de l'équilibre kinesthésique de mon organisme, de son état central
fluctuant.Cetteimmensejoie,cettetransfigurationdesonêtrephysiquequisubmergeaientDaniel1au
momentdelaréalisationdesesdésirs,cetteimpressionenparticulierd'êtretransportédansunautre
universqu'ilconnaissaitlorsdesespénétrationscharnelles,jenelesavaisjamaisconnues,jen'en
avaismêmeaucunenotion,etilmesemblaitàprésentque,danscesconditions,jenepouvaisplus
continueràvivre.
L'aubeseleva,humide,surlepaysagedeforêts,etvinrentavecelledesrêvesdedouceur,que
jeneparvinspasàcomprendre.Vinrentleslarmes,aussi,dontlecontactsalémeparutbienétrange.
Ensuiteapparutlesoleil,etavecluilesinsectes;jecommençai,alors,àcomprendrecequ'avaitété
laviedeshommes.Lapaumedemesmains,laplantedemespiedsétaientcouvertesdecentainesde
petitesvésicules;ladémangeaisonétaitatroceetjemegrattaifurieusement,pendantunedizainede
minutes,jusqu'àenêtrecouvertdesang.
Plustard,alorsquenousabordionsuneprairiedense,Foxparvintàcapturerunlapin;d'ungeste
netilluibrisalesvertèbrescervicales,puisapportalepetitanimaldégouttantdesangàmespieds.
Jedétournailatêteaumomentoùilcommençaitàdévorersesorganesinternes;ainsiétaitconstitué
lemondenaturel.
Pendantlasemainesuivantenoustraversâmesunezoneescarpéequidevait,d'aprèsmacarte,
correspondre à la sierra de Gador; mes démangeaisons diminuaient, ou plutôt je finissais par
m'habitueràcettedouleurconstante,plusforteàlatombéedujour,demêmequejem'habituaisàla
couchedecrassequirecouvraitmapeau,àuneodeurcorporelleplusprononcée.
Un matin, peu avant l'aube, je m'éveillai sans ressentir la chaleur du corps de Fox. Je me
relevai, terrorisé. Il était à quelques mètres et se frottait contre un arbre en éternuant de fureur; le
pointdouloureuxétaitapparemmentsituéderrièresesoreilles,àlabasedelanuque.Jem'approchai,
pris doucement sa tête entre mes mains. En lissant son poil je découvris rapidement une petite
surfacebombée,grise,largedequelquesmillimètres:c'étaitunetique,jereconnusl'aspectpouren
avoirluladescriptiondansdesouvragesdebiologieanimale.L'extractiondeceparasiteétait,jele
savais, délicate; je retournai à mon sac à dos, pris des pinces et une compresse imbibée d'alcool.
Fox gémit faiblement, mais resta immobile au moment où j'opérais: lentement, millimètre par
millimètre, je parvins à extraire l'animal de sa chair; c'était un cylindre gris, charnu, d'aspect
répugnant,quiavaitgrossiensegorgeantdesonsang;ainsiétaitconstituélemondenaturel.
Lepremierjourdelasecondesemaine,aumilieudelamatinée,jemeretrouvaifaceàunefaille
immensequimebarraitlarouteendirectiondel'Ouest.Jeconnaissaissonexistenceparlesrelevés
satellite, mais je m'étais imaginé qu'il serait possible de la franchir pour continuer ma route. Les
parois de basalte bleuté, d'une verticalité absolue, plongeaient sur plusieurs centaines de mètres
jusqu'àunplanconfus,légèrementaccidenté,dontlesolsemblaitunejuxtapositiondepierresnoires
etdelacsdeboue.Dansl'airlimpideondistinguaitlesmoindresdétailsdelaparoiopposée,qui
pouvaitêtresituéeàunedizainedekilomètres:elleétaittoutaussiverticale.
Si les cartes établies à partir des relevés ne permettaient nullement de prévoir le caractère
infranchissabledecetaccidentdeterrain,ellesdonnaientparcontreuneidéeprécisedesontracé:
partantd'unezonequicorrespondaitàl'emplacementdel'ancienneMadrid(lacitéavaitétédétruite
par une succession d'explosions nucléaires au cours d'une des dernières phases des conflits
interhumains),lafailletraversaittoutlesuddel'Espagne,puislazonemarécageusecorrespondantà
cequiavaitétélaMéditerranée,avantdes'enfoncertrèsloinaucœurducontinentafricain.Laseule
solutionpossibleétaitdelacontournerparlenord;celareprésentaitundétourdemillekilomètres.
Je m'assis quelques minutes, découragé, les pieds ballants dans le vide, cependant que le soleil
montaitsurlessommets;Foxs'assitàmescôtésenmejetantdesregardsinterrogateurs.Leproblème
de sa nourriture, du moins, était résolu: les lapins, très nombreux dans la région, se laissaient
approcher et égorger sans la moindre méfiance; sans doute leurs prédateurs naturels avaient-ils
disparudepuisdenombreusesgénérations.J'étaissurprisdelarapiditéaveclaquelleFoxretrouvait
les instincts de ses ancêtres sauvages; surpris aussi de la joie manifeste qu'il éprouvait, lui qui
n'avait connu que la tiédeur d'un appartement, à humer l'air des sommets, à gambader dans les
prairiesdemontagne.
Les journées étaient douces et déjà chaudes; c'est sans difficulté que nous franchîmes les
chaînes de la sierra Nevada par le puerto de la Ragua, à deux mille mètres d'altitude; au loin, on
distinguait le sommet couronné de neige du Mulhacén, qui avait été – et restait, malgré les
bouleversementsgéologiquesintervenus–lepointculminantdelapéninsuleibérique.
Plus au nord s'étendait une zone de plateaux et de buttes calcaires, au sol creusé de très
nombreuses grottes. Elles avaient servi d'abri aux hommes préhistoriques qui avaient pour la
première fois habité la région; plus tard, elles avaient été utilisées comme refuge par les derniers
musulmanschassésparlaReconquistaespagnole,avantd'êtretransforméesauXXesiècleenzones
récréatives et en hôtels; je pris l'habitude de m'y reposer dans la journée, et de poursuivre mon
cheminàlatombéedelanuit.C'estaumatindutroisièmejourquejeperçus,pourlapremièrefois,
desindicesdelaprésencedessauvages–unfeu,desossementsdepetitsanimaux.Ilsavaientallumé
le feu à même le sol d'une des chambres installées dans les grottes, carbonisant du même coup la
moquette,alorsquelescuisinesdel'hôtelrenfermaientunebatteriedecuisinièresvitrocéramiques–
dont ils avaient été incapables de comprendre le fonctionnement. C'était pour moi une surprise
constante de constater qu'une grande partie des équipements construits par les hommes étaient
encore, plusieurs siècles après, en état de marche – les centrales électriques elles-mêmes
continuaientàdébiterdesmilliersdekilowattsquin'étaientplusutilisésparpersonne.Profondément
hostile à tout ce qui pouvait venir de l'humanité, désireuse d'établir une coupure radicale avec
l'espèce qui nous avait précédés, la Sœur suprême avait très vite décidé de développer une
technologie autonome dans les enclaves destinées à l'habitation des néo-humains qu'elle avait
progressivement rachetées aux nations en ruine, incapables de boucler leur budget, puis bientôt de
subvenir aux besoins sanitaires de leurs populations. Les installations précédentes avaient été
entièrement laissées à l'abandon; la permanence de leur fonctionnement n'en était que plus
remarquable: quel qu'il ait pu être par ailleurs, l'homme avait décidément été un mammifère
ingénieux.
Parvenu à la hauteur de l'embalse de Negratin, je marquai une halte brève. Les gigantesques
turbinesdubarragetournaientauralenti;ellesn'alimentaientplusqu'unerangéedelampadairesau
sodium qui s'alignaient inutilement le long de l'autoroute entre Grenade et Alicante. La chaussée,
crevassée,recouvertedesable,étaitenvahieçaetlàd'herbeetdebuissons.Installéàlaterrassed'un
anciencafé-restaurantquidominaitlasurfaceturquoisedelaretenued'eau,aumilieudestableset
deschaisesmétalliquesrongéesparlarouille,jemesurprisunefoisdeplusàêtresaisiparunaccès
denostalgieensongeantauxfêtes,auxbanquets,auxréunionsdefamillequidevaientsedéroulerlà
biendessièclesauparavant.J'étaispourtant,etplusquejamais,conscientquel'humaniténeméritait
pasdevivre,queladisparitiondecetteespècenepouvait,àtouspointsdevue,qu'êtreconsidérée
commeunebonnenouvelle;sesvestigesdépareillés,détériorésn'enavaientpasmoinsquelquechose
denavrant.
«Jusqu'àquandseperpétuerontlesconditionsdumalheur?»s'interrogelaSœursuprêmedans
sa Seconde Réfutation de l'Humanisme.« Elles se perpétueront, répond-elle aussitôt, tant que les
femmes continueront d'enfanter.» Aucun problème humain, enseigne la Sœur suprême, n'aurait pu
trouverl'ébauched'unesolutionsansunelimitationdrastiquedeladensitédelapopulationterrestre.
Uneopportunitéhistoriqueexceptionnellededépeuplementraisonnés'étaitofferteaudébutduXXIe
siècle,poursuivait-elle,àlafoisenEuropeparlebiaisdeladénatalitéetenAfriqueparceluides
épidémies et du sida. L'humanité avait préféré gâcher cette chance par l'adoption d'une politique
d'immigration massive, et portait donc l'entière responsabilité des guerres ethniques et religieuses
quis'ensuivirent,etquidevaientconstituerlepréludeàlaPremièreDiminution.
Longue et confuse, l'histoire de la Première Diminution n'est aujourd'hui connue que de rares
spécialistes,quis'appuientessentiellementsurlamonumentaleHistoiredesCivilisationsBoréales,
en vingt-trois tomes, de Ravens-burger et Dickinson. Source d'informations incomparable, cet
ouvrage a parfois été considéré comme manquant de rigueur dans leur vérification; on lui a en
particulierreprochédelaissertropdeplaceàlarelationdeHorsa,qui,selonPenrose,doitplusà
l'influencelittérairedeschansonsdegesteetaugoûtpourunemétriquerégulièrequ'àlastrictevérité
historique.Sescritiquessesont,parexemple,focaliséessurlepassagesuivant:
LestroisîlesduNordsontbloquéesparlesglaces;
Lesplusfinesthéoriesrefusentdecadrer;
Onditquequelquepartunlacs'esteffondré
Etlescontinentsmortsremontentàlasurface.
Desastrologuesobscurssillonnentnosprovinces,
ProclamantleretourduDieudesHyperbores;
Ilsannoncentlagloiredel'AlphaduCentaure
Etjurentobéissanceausangdenosvieuxprinces.
Ce passage, argue-t-il, est en contradiction manifeste avec ce que nous savons de l'histoire
climatique du globe. Des recherches plus poussées ont cependant montré que le début de
l'effondrementdescivilisationshumainesfutmarquépardesvariationsthermiquesaussisoudaines
qu'imprévisibles. La Première Diminution en elle-même, c'est-à-dire la fonte des glaces, qui,
produiteparl'explosiondedeuxbombesthermonucléairesauxpôlesarctiqueetantarctique,devait
provoquerl'immersiondel'ensembleducontinentasiatiqueàl'exceptionduTibetetdiviserparvingt
lechiffredelapopulationterrrestre,n'intervintqu'auboutd'unsiècle.
D'autres travaux ont mis en évidence la résurgence, au cours de cette période troublée, de
croyancesetdecomportementsvenusdupasséfolkloriqueleplusreculédel'humanitéoccidentale,
tels que l'astrologie, la magie divinatoire, la fidélité à des hiérarchies de type dynastique.
Reconstitution de tribus rurales ou urbaines, réapparition de cultes et de coutumes barbares: la
disparition des civilisationshumaines, au moins dans sa première phase,ressemblaassez à ce qui
avaitétépronostiqué,dèslafinduXXesiècle,pardifférentsauteursdefictionspéculative.Unfutur
violent, sauvage, était ce qui attendait les hommes, beaucoup en eurent conscience avant même le
déclenchementdespremierstroubles;certainespublicationscommeMétalHurlanttémoignentàcet
égard d'une troublante prescience. Cette conscience anticipée ne devait d'ailleurs nullement
permettreauxhommesdemettreenœuvre,nimêmed'envisagerunesolutionquelconque.L'humanité,
enseignelaSœursuprême,devaitaccomplirsondestindeviolence,jusqu'àladestructionfinale;rien
n'auraitpulasauver,àsupposermêmequ'untelsauvetageeûtpuêtreconsidérécommesouhaitable.
La petite communauté néo-humaine, rassemblée dans des enclaves protégées par un système de
sécurité sansfaille, dotée d'un système dereproduction fiabiliséet d'un réseau decommunications
autonome, devait traverser sans difficulté cette période d'épreuves. Elle devait survivre avec la
mêmefacilitéàlaSecondeDiminution,corrélativeduGrandAssèchement.Maintenantàl'abridela
destruction et du pillage l'ensemble des connaissances humaines, les complétant à l'occasion avec
mesure,elledevaitjoueràpeuprèslerôlequiétaitceluidesmonastèrestoutaulongdelapériode
du Moyen Âge – à ceci près qu'elle n'avait nullement pour objectif de préparer une résurrection
futuredel'humanité,maisaucontrairedefavoriser,danstoutelamesuredupossible,sonextinction.
Durant les trois jours qui suivirent nous traversâmes un plateau sec et blanc, à la végétation
anémiée; l'eau et le gibier devenaient plus rares, et je décidai d'obliquer vers l'Est, m'écartant du
parcoursdelafaille.SuivantlecoursdurioGuardal,nousatteignîmesl'embalsedeSanClémente,
puisc'estavecplaisirquenousretrouvâmeslesombragesfraisetgiboyeuxdelasierradeSegura.
Maconstitutionbiochimiquemedonnait,j'enprenaisconscienceàmesurequesepoursuivaitnotre
route, une résistance exceptionnelle, une facilité d'adaptation aux différents milieux qui n'avait pas
sonéquivalentdanslemondeanimal.Jen'avaisvujusqu'àprésentaucunetracedegrandsprédateurs,
etc'estplutôtenhommageàuneanciennetraditionhumainequej'allumaisunfeuchaquesoir,après
avoirétablinotrecampement.Foxretrouvaitsansdifficultélesatavismesquiétaientceuxduchien
depuis qu'il avait décidé d'accompagner l'homme, voici déjà de nombreux millénaires, avant de
reprendre sa place auprès des néo-humains. Un froid léger descendait des sommets, nous étions à
prèsdedeuxmillemètresd'altitudeetFoxcontemplaitlesflammesavantdes'étendreàmespieds
alorsquerougeoyaientlesbraises.Ilnedormirait,jelesavais,qued'unœil,prêtàsedresseràla
première alerte, à tuer et à mourir s'il le fallait pour protéger son maître, et son foyer. Malgré ma
lecture attentive de la narration de Daniel1 je n'avais toujours pas totalement compris ce que les
hommesentendaientparl'amour,jen'avaispassaisil'intégralitédessensmultiples,contradictoires
qu'ils donnaient à ce terme; j'avais saisi la brutalité du combat sexuel, l'insoutenable douleur de
l'isolement affectif, mais je ne voyais toujours pas ce qui leur avait permis d'espérer qu'ils
pourraient,entrecesaspirationscontraires,établiruneformedesynthèse.Àl'issuepourtantdeces
quelquessemainesdevoyagedanslessierrasdel'intérieurdel'Espagnejamaisjenem'étaissenti
aussiprèsd'aimer,danslesensleplusélevéqu'ilsdonnaientàceterme;jamaisjen'avaisétéaussi
prèsderessentirpersonnellement«cequelavieademeilleur»,pourreprendrelesmotsutiliséspar
Daniel1danssonpoèmeterminal,etjecomprenaisquelanostalgiedecesentimentaitpuprécipiter
Marie23 sur les routes, si loin de là, sur l'autre rive de l'Atlantique. J'étais à vrai dire moi-même
entraîné sur un chemin tout aussi hypothétique, mais il m'était devenu indifférent d'atteindre ma
destination: ce que je voulais au fond c'était continuer à cheminer avec Fox par les prairies et les
montagnes,connaîtreencorelesréveils,lesbainsdansunerivièreglacée,lesminutespasséesàse
sécher au soleil, les soirées ensemble autour du feu à la lumière des étoiles. J'étais parvenu à
l'innocence, à un état non conflictuel et non relatif, je n'avais plus de plan ni d'objectif, et mon
individualitésedissolvaitdanslasérieindéfiniedesjours;j'étaisheureux.
AprèslasierradeSeguranousabordâmeslasierrad'Alcaraz,moinsélevéeenaltitude;j'avais
renoncé à garder le décompte exact de nos jours de marche, mais c'est à peu près début août, je
pense,quenousarrivâmesenvued'Albacete.Lachaleurétaitécrasante.Jem'étaislargementécarté
du parcours de la faille; si je voulais la rejoindre il me fallait à présent prendre plein ouest, et
traverser sur plus de deux cents kilomètres les plateaux de la Manche où je ne trouverais ni
végétation,niabri.Jepouvaisaussi,enobliquantverslenord,atteindreleszonesplusboiséesqui
s'étendentautourdeCuenca,puis,entraversantlaCatalogne,rejoindrelachaînepyrénéenne.
Jamais je n'avais eu, au cours de mon existence néohumaine, de décision ni d'initiative à
prendre, c'était un processus qui m'était totalement étranger. L'initiative individuelle, enseigne la
Sœur suprême dans ses Instructions pour une vie paisible, est la matrice de la volonté, de
l'attachement et du désir; aussi les Sept Fondateurs, travaillant à sa suite, s'attachèrent à mettre au
point une cartographie exhaustive des situations dévie envisageables. Leur objectif était
naturellementenpremierlieud'enfiniravecl'argentetaveclesexe,deuxfacteursdontilsavaient
pu,autraversdel'ensembledesrécitsdeviehumains,reconnaîtrel'importancedélétère;ils'agissait
égalementd'écartertoutenotiondechoixpolitique,sourcecommeilsl'écriventdepassions«factices
mais violentes». Ces pré-conditions d'ordre négatif, pour indispensables qu'elles soient, n'étaient
cependant pas suffisantes à leurs yeux pour permettre à la néo-humanité de rejoindre l'«évidente
neutralité duréel», selon leur expression fréquemment citée; il convenait,également,de fournirun
catalogue concret de prescriptions positives. Le comportement individuel, notent-ils dans leurs
Prolégomènes à l'Edification de la Cité centrale (le premier ouvrage néo-humain qui,
significativement, ne comporte aucun nom d'auteur) devait devenir «aussi prévisible que le
fonctionnement d'un réfrigérateur». Dans la rédaction de leurs consignes, ils se reconnaissent
d'ailleurscommeprincipalesourced'inspirationstylistique,plusquetouteautreproductionlittéraire
humaine,«lemoded'emploidesappareilsélectroménagersdetailleetdecomplexitémoyennes,en
particulier celui du magnétoscope JVC HR-DV3S/MS». Les néo-humains, avertissent-ils d'emblée,
peuvent tout comme les humains être considérés comme des mammifères rationnels de taille et de
complexité moyennes; aussi est-il loisible, au sein d'une vie stabilisée, d'établir un répertoire
completdesconduites.
En quittant les chemins d'une vie répertoriée, je m'étais également écarté de tout schéma
applicable. Ainsi, en l'espace de quelques minutes, accroupi sur mes talons au sommet d'une butte
calcaire,contemplantlaplaineinterminableetblanchequis'étendaitàmespieds,jedécouvrisles
affresduchoixpersonnel.Jeréalisaiégalement–etdéfinitivementcettefois–quemondésirn'était
pas,n'étaitplusetprobablementn'avaitjamaisétéderejoindreunecommunautédeprimatesquelle
qu'ellefût.C'estsansréellehésitation,unpeucommesousl'effetd'unesortedepesanteurinterne,un
peucommeonfinitparpencherducôtélepluslourd,quejedécidaid'obliquerversleNord.Peu
après La Roda, en apercevant les forêts et les premiers miroitements des eaux de l'embalse
d'Alarcon, alors que Fox trottait joyeusement à mes côtés, je me rendis compte que je ne
rencontrerais jamais Marie23, ni aucune autre néo-humaine, et que je n'en éprouvais aucun regret
véritable.
J'atteignislevillaged'Alarconpeuaprèslatombéedelanuit;lalunesereflétaitsurleseauxdu
lac,animéesd'unfrémissementléger.Alorsquej'arrivaisàlahauteurdespremièresmaisons,Foxse
figea sur place et gronda doucement. Je m'immobilisai; je n'entendais aucun bruit mais je faisais
confiance à son ouïe, plus aiguisée que la mienne. Des nuages passèrent devant la lune et je
distinguai un léger grattement sur ma droite; lorsque la lumière redevint plus vive j'aperçus une
formehumaine,quimeparutcourbéeetcontrefaite,seglisserentredeuxmaisons.JeretinsFox,qui
s'apprêtait à se lancer à sa poursuite, et je continuai à gravir la rue principale. C'était peut-être
imprudentdemapart;mais,d'aprèstouslestémoignagesdeceuxquiavaientétéencontactaveceux,
lessauvageséprouvaientunevéritableterreurdesnéohumains,leurpremièreréactionétaitdanstous
lescasdeprendrelafuite.
Lechâteaufortd'AlarconavaitétéconstruitauXIIesièclepuistransforméenparadorauXXe,
m'apprit une pancarte touristique aux caractères usés; sa masse restait imposante, il dominait le
villageetdevaitpermettredesurveillerlesalentoursàdeskilomètresàlaronde;jedécidaidem'y
installerpourlanuit,sanstenircomptedesrumeursetdessilhouettesquidétalaientdansl'obscurité.
Foxgrondaitcontinuellement,etjefinisparleprendredansmesbraspourlecalmer;j'étaisdeplus
enpluspersuadéquelessauvageséviteraienttouteconfrontationsijefaisaissuffisammentdebruit
pourlesavertirdemonapproche.
L'intérieur du château portait toutes les traces d'une occupation récente; du feu brûlait même
danslagrandecheminée,etilyavaituneréservedebois;ilsn'avaientdumoinspasperducesecret,
celuid'unedesplusanciennesinventionshumaines.Jemerendiscompteaprèsunerapideinspection
deschambresquec'étaitàpeuprèstoutcequ'onpouvaitdireenleurfaveur:l'occupationdubâtiment
parlessauvagessetraduisaitsurtoutpardudésordre,delapuanteur,destasd'excrémentssèchessur
lesol.Iln'yavaitaucunindiced'activitémentale,intellectuelleniartistique;celacorrespondaitàla
conclusion des rares chercheurs qui s'étaient penchés sur l'histoire des sauvages: en l'absence de
toutetransmissionculturelle,l'effondrements'étaitfaitavecunerapiditéfoudroyante.
Les murs épais conservaient bien la chaleur et je décidai d'installer mon campement dans la
grandesalle,mecontentantdetirerunmatelasprèsdufeu;dansuneréserve,jedécouvrisunepilede
draps propres. Je découvris également deux carabines à répétition, ainsi qu'une réserve
impressionnante de cartouches et un nécessaire complet permettant de nettoyer et de graisser les
armes.Larégion,vallonnéeetboisée,avaitdûêtretrèsgiboyeusedutempsdeshumains;j'ignorais
ce qu'ilenétait à présent, mais mes premières semaines de marche m'avaient révélé quecertaines
espècesdumoinsavaientsurvécuàlasuccessionderazdemaréeetd'assèchementsextrêmes,aux
nuagesderadiationsatomiques,àl'empoisonnementdescoursd'eau,àtouslescataclysmesenfinqui
avaient ravagé la planète au cours des deux derniers millénaires. Les derniers siècles de la
civilisation humaine, c'est un fait peu connu mais significatif, avaient vu l'apparition en Europe
occidentale de mouvements inspirés par une idéologie d'un masochisme étrange, dite «écologiste»
bienqu'ellen'eûtquepeuderapportsaveclasciencedumêmenom.Cesmouvementsinsistaientsur
la nécessité de protéger la «nature»contre les agissements humains, et plaidaient pour l'idée que
touteslesespèces,quelquesoitleurdegrédedéveloppement,avaientun«droit»égalàl'occupation
de la planète; certains adeptes de ces mouvements semblaient même à vrai dire prendre
systématiquement le parti des animaux contre l'homme, éprouver plus de chagrin à l'annonce de la
disparitiond'uneespèced'invertébrésqu'àcelled'unefamineravageantlapopulationd'uncontinent.
Nousavonsaujourd'hui un peu demal à comprendre ces concepts de«nature»et de«droit» qu'ils
manipulaientavectantdelégèreté,etnousvoyonssimplementdanscesidéologiesterminalesundes
indicesdudésirdel'humanitédeseretournercontreelle-même,demettrefinàuneexistencequ'elle
sentait inadéquate. Les «écologistes», quoi qu'il en soit, avaient largement sous-estime la capacité
d'adaptation dumonde vivant, sarapiditéà reconstituer de nouveaux équilibres sur les ruines d'un
mondedétruit,etmespremiersprédécesseursnéo-humains,telsDaniel3etDaniel4,soulignentcette
sensation d'ironie légère qu'ils éprouvent à voir des forêts denses, peuplées de loups et d'ours,
gagner rapidement du terrain sur les anciens complexes industriels. Il est cocasse également, à
l'heureoùleshumainsontpratiquementdisparu,etoùleurdominationpasséenesemanifesteplus
quepardenostalgiquesvestiges,deconstaterlaremarquablerésistancedesacariensetdesinsectes.
Jepassaiunenuitpaisible,etm'éveillaipeuavantl'aube.Foxsurmestalons,jefisletourdu
chemin de ronde en regardant le soleil qui se levait sur les eaux du lac; les sauvages, ayant
abandonnélevillage,s'étaientprobablementrepliéssursesrives.J'entreprisensuiteuneexploration
complèteduchâteau,oùjedécouvrisdenombreuxobjetsdefabricationhumaine,certainsenbonétat
de conservation. Tous ceux qui comportaient des composants électroniques et des piles au lithium
destinéesàconserverlesdonnéespendantlescoupuresd'alimentationavaientétéirrémédiablement
détériorés par le passage des siècles; je laissai ainsi de côté les téléphones portables, les
ordinateurs,lesagendasélectroniques.Lesappareils,parcontre,quinecomportaientquedespièces
mécaniques et optiques, avaient pour la plupart très bien résisté. Je jouai quelque temps avec un
appareil photo, un Rolleiflex double objectif à la carrosserie de métal d'un noir mat: la manivelle
permettantl'entraînementdelapelliculetournaitsansheurt;leslamellesdel'obturateurs'ouvraientet
serefermaientavecunpetitbruitsoyeux,àunevitessequivariaitsuivantlechiffresélectionnésurla
molette de contrôle. S'il avait encore existé des pellicules photographiques, des laboratoires de
développement, j'étais sûr que j'aurais pu réaliser d'excellents clichés. Alors que le soleil
commençaitàchauffer,àilluminerderefletsdoréslasurfacedulac,jeméditaiquelquetempssurla
grâce,etsurl'oubli;surcequel'humanitéavaiteudemeilleur:soningéniositétechnologique.Rien
nesubsistaitaujourd'huidecesproductionslittérairesetartistiquesdontl'humanitéavaitétésifière;
lesthèmesquileuravaientdonnénaissanceavaientperdutoutepertinence,leurpouvoird'émotion
s'était évaporé. Rien ne subsistait non plus de ces systèmes philosophiques ou théologiques pour
lesquelsleshommess'étaientbattus,étaientmortsparfois,avaienttuéplussouventencore;toutcela
n'éveillait plus chez un néo-humain le moindre écho, nous n'y voyions plus que les divagations
arbitrairesd'espritslimités,confus,incapablesdeproduirelemoindreconceptprécisousimplement
utilisable. Les productions technologiques de l'homme, par contre, pouvaient encore inspirer le
respect:c'estdanscedomainequel'hommeavaitdonnélemeilleurdelui-même,qu'ilavaitexprimé
sa nature profonde, il y avait atteint d'emblée à une excellence opérationnelle à laquelle les néohumainsn'avaientrienpuajouterdesignificatif.
Mespropresbesoinstechnologiques,celadit,étaienttrèslimités;jemecontentaid'unepairede
jumelles à fort grossissement et d'un couteau à large lame que je glissai à ma ceinture. Il était
possible, après tout, que je sois amené à rencontrer des animaux dangereux dans la suite de mon
voyage,sitantestquejelepoursuive.Dansl'après-midi,desnuagess'accumulèrentau-dessusdela
plaine,etlapluiecommençaàtomberunpeuplustardparlongsrideauxlentsetlourds,lesgouttes
s'écrasaientdanslacourduchâteauavecunbruitmat.Jesortispeuavantlecoucherdusoleil:les
cheminsétaientdétrempés,impraticables;jecomprisalorsquel'étéfaisaitplaceàl'automne,etje
sus aussi que j'allais rester là quelques semaines, quelques mois peut-être; j'attendrais le début de
l'hiver, que les journées redeviennent froides et sèches. Je pourrais chasser, tuer des cerfs ou des
bichesquejeferaisrôtirdanslacheminée,menercetteviesimplequejeconnaissaispardifférents
récitsdeviehumains.Foxenserait,jelesavais,heureux,lamémoireenétaitinscritedanssesgènes;
pour ma part j'avais besoin de capsules de sels minéraux, mais il me restait encore six mois de
réserve. Ensuite il me faudrait trouver de l'eau de mer, si la mer existait encore, si je pouvais
l'atteindre;oubienjedevraismourir.Monattachementàlavien'étaitpastrèsélevéparrapportaux
critères humains, tout dans l'enseignement de la Sœur suprême était orienté vers l'idée de
détachement; retrouvant le monde originel, j'avais la sensation d'être une présence incongrue,
facultative,aumilieud'ununiversoùtoutétaitorientéverslasurvie,etlaperpétuationdel'espèce.
Tarddanslanuitjemeréveillaietdistinguaiunfeusurlesrivesdulac.Braquantmesjumelles
danscettedirection,j'éprouvaiunchocendécouvrantlessauvages:jamaisjen'enavaisvud'aussi
près, et ils étaient différents de ceux qui peuplaient la région d'Almeria, leurs corps étaient plus
robustes et leur peau plus claire; le spécimen contrefait que j'avais aperçu à mon arrivée dans le
village était probablement une exception. Ils étaient une trentaine, réunis autour du feu, vêtus de
haillonsdecuir–probablementdefabricationhumaine.Jenepussoutenirleurvuetrèslongtempset
partismerallongerdansl'obscuritéentremblantlégèrement;Foxseblottitcontremoi,mepoussant
l'épauledumuseau,jusqu'àcequejem'apaise.
Lelendemainmatin,àlaporteduchâteau,jedécouvrisunevalisedeplastiquerigide,elleaussi
de fabrication humaine; incapables de mener à bien par eux-mêmes la production d'un objet
quelconque,n'ayantdéveloppéaucunetechnologie,lessauvagesvivaientsurlesdébrisdel'industrie
humaineetsecontentaientd'utiliserlesobjetsqu'ilstrouvaientçaetlàdanslesruinesdesanciennes
habitations, ceux du moins dont ils comprenaient la fonction. J'ouvris la valise: elle contenait des
tubercules, dont je ne parvins pas à déterminer la nature, et un quartier de viande rôtie. Cela
confirmait la totale ignorance que les sauvages avaient des néohumains: ils n'étaient apparemment
mêmepasconscientsquemonmétabolismedifféraitduleur,etquecesalimentsétaientinutilisables
pourmoi;Foxparcontredévoralequartierdeviandeavecappétit.Celaconfirmaitégalementqu'ils
éprouvaient à mon égard une grande crainte, et souhaitaient se concilier ma bienveillance, ou du
moinsmaneutralité.Lesoirvenu,jedéposailavalisevideàl'entréeafindemontrerquej'acceptais
l'offrande.
Lamêmescènesereproduisitlelendemain,puislesjourssuivants.Danslajournée,j'observais
àlajumellelecomportementdessauvages;jem'étaisàpeuprèshabituéàleuraspect,àleurstraits
burinés,grossiers,àleursorganessexuelsapparents.Lorsqu'ilsnechassaientpasilssemblaientla
plupartdutempsdormir,ous'accoupler–ceuxdumoinsàquilapossibilitéenétaitofferte.Latribu
était organisée selon un système hiérarchique strict, qui m'apparut dès mes premières journées
d'observation.Lechefétaitunmâled'unequarantained'années,aupoilgrisonnant;ilétaitassistépar
deux jeunes mâles au poitrail bien découplé, de très loin les individus les plus grands et les plus
robustes du groupe; la copulation avec les femelles leur était réservée: lorsque celles-ci
rencontraient un des trois mâles dominants, elles se mettaient à quatre pattes et présentaient leur
vulve;ellesrepoussaientparcontreavecviolencelesavancesdesautresmâles.Lechefavaitdans
tous les cas la préséance sur ses deux subordonnés, mais il ne semblait pas y avoir de hiérarchie
claireentreceux-ci:enl'absenceduchefilsbénéficiaienttouràtour,etparfoissimultanément,des
faveurs des différentes femelles. La tribu ne comportait aucun sujet âgé, et cinquante ans semblait
être le maximum qu'ils pussent atteindre. En somme, c'était un mode d'organisation qui évoquait
d'assez près les sociétés humaines, en particulier celles des denières périodes, postérieures à la
disparitiondesgrandssystèmesfédérateurs.J'étaiscertainqueDaniel1n'auraitpasétédépaysédans
cetunivers,etqu'ilyauraitfacilementtrouvésesrepères.
Une semaine après mon arrivée, alors que j'ouvrais, comme à mon habitude, le portail du
château, je découvris aux côtés de la valise une jeune sauvage hirsute à la peau très blanche, aux
cheveuxnoirs.Elleétaitnueàl'exceptiond'unejupettedecuir,sapeauétaitgrossièrementornéede
traitsdepeinturebleueetjaune.Enmevoyantapprocherelleseretourna,puisretroussasajupeet
cambralesreinspourprésentersoncul.LorsqueFoxs'approchapourlaflairerellesemitàtrembler
detoussesmembres,maisnechangeapasdéposition.Commejenebougeaistoujourspas,ellefinit
partournerlatêtedansmadirection;jeluifissignedemesuivreàl'intérieurduchâteau.
J'étais assez ennuyé: si j'acceptais ce nouveau type d'offrande, elle serait probablement
renouvelée les jours suivants; d'un autre côté, renvoyer la femelle aurait été l'exposer aux
représaillesdesautresmembresdelatribu.Elleétaitvisiblementterrorisée,guettaitmesréactions
avec une lueur de panique dans le regard. Je connaissais les procédures de la sexualité humaine,
même s'il s'agissait d'un savoir purement théorique. Jeluiindiquailematelas;ellese mit àquatre
pattes et attendit. Je lui fis signe de se retourner; elle obéit, écartant largement les cuisses, et
commença à passer une main sur son trou, qui était étonnamment velu. Les mécanismes du désir
étaient restés à peu près les mêmes chez les néo-humains, bien qu'ils se fussent considérablement
affaiblis,etjesavaisquecertainsavaientcoutumedeseprodiguerdesexcitationsmanuelles.J'avais
pour ma part essayé une fois, plusieurs années auparavant, sans réellement parvenir à évoquer
d'image mentale, essayant de concentrer mon esprit sur les sensations tactiles – qui étaient restées
modérées,cequim'avaitdissuadéderenouvelerl'expérience.J'ôtaicependantmonpantalon,dansle
but de manipuler mon organe afin de lui donner la rigidité voulue. La jeune sauvage émit un
grognementdesatisfaction,frottasontrouavecuneénergieredoublée.Enm'approchant,jefussaisi
par l'odeur pestilentielle qui émanait de son entrecuisse. Depuis mon départ j'avais perdu mes
habitudesd'hygiènenéo-humaines,monodeurcorporelleétaitlégèrementplusprononcée,maiscela
n'avaitrienàvoiraveclapuanteurquiémanaitdusexedelasauvage,mélangederelentsdemerdeet
de poisson pourri. Je reculai involontairement; elle se redressa aussitôt, toute son inquiétude
réveillée, et rampa vers moi; arrivée à la hauteur de mon organe, elle approcha sa bouche. La
puanteur était moins insoutenable mais quand même très forte, ses dents étaient petites, avariées,
noires.Jelarepoussaidoucement,merhabillai,laraccompagnaijusqu'àlaporteduchâteauenlui
indiquantparsignesdenepasrevenir.Lelendemain,jenégligeaideprendrelavalisequiavaitété
déposéepourmoi;ilmeparaissaittoutcomptefaitpréférabled'éviterdedévelopperunetropgrande
familiaritéaveclessauvages.JepouvaischasserpoursubvenirauxbesoinsdeFox,legibierétait
abondantetpeuaguerri;lessauvages,peunombreux,n'utilisaientpasd'autresarmesquel'arcetla
flèche,mesdeuxcarabinesàrépétitionconstitueraientunatoutdécisif.Dèslelendemainjefisune
première sortie et, à la grande joie de Fox j'abattis deux biches qui paissaient dans les douves. À
l'aided'unecourtehachejedécoupaideuxcuissots,laissantleresteducadavrepourrirsurplace.Ces
bêtes n'étaient que des machines imparfaites, approximatives, d'une durée de vie faible; elles
n'avaient ni la robustesse, ni l'élégance et la perfection de fonctionnement d'un Rolleiflex double
objectif,songeai-jeenobservantleursyeuxglobuleux,quelavieavaitdésertés.Ilpleuvaitencore
maisplusdoucement,lescheminsredevenaientpraticables;lorsquelegelauraitcommencé,ilserait
tempsderepartirendirectiondel'Ouest.
Danslesjoursquisuivirent,jem'aventuraiplusloindanslaforêtquientouraitlelac;sousle
couvertdesarbresélevéspoussaituneherberase,illuminéeçaetlàdeplaquesdesoleil.Detemps
entempsj'entendaisunbruissementdansunfourréplusdense,ouj'étaisalertéparungrondementde
Fox.Jesavaisquelessauvagesétaientlà,quejetraversaisleurterritoire,maisqu'ilsn'oseraient
pas se montrer; les détonations devaient les terroriser. À juste titre, d'ailleurs: je maîtrisais bien,
maintenant,lefonctionnementdemescarabines,jeparvenaisàrechargertrèsrapidement,etj'aurais
puenfaireuncarnage.Lesdoutesquiavaientpuoccasionnellement,aucoursdemavieabstraiteet
solitaire, m'assaillir, avaient à présent disparu: je savais que j'avais affaire à des êtres néfastes,
malheureux et cruels; ce n'est pas au milieu d'eux que je trouverais l'amour, ou sa possibilité, ni
aucun des idéaux qui avaient pu alimenter les rêveries de nos prédécesseurs humains; ils n'étaient
que le résidu caricatural des pires tendances de l'humanité ordinaire, celle que connaissait déjà
Daniel1,celledontilavaitsouhaité,planifiéetdansunelargemesureaccomplilaperte.J'eneusune
nouvelle confirmation au cours d'une sorte de fête organisée quelques jours plus tard par les
sauvages.C'étaitunenuitdepleineluneetjefusréveilléparleshurlementsdeFox;lerythmedes
tambourins était d'une violence obsédante. Je montai au sommet de la tour centrale, ma paire de
jumellesàlamain.L'ensembledelatribuétaitréunidanslaclairière,ilsavaientalluméungrandfeu
etparaissaientsurexcités.Lechefprésidaitlaréuniondanscequiressemblaitàunsiègedevoiture
défoncé; il portait un tee-shirt «Ibiza Beach» etunepaire de bottines montantes; ses jambes et ses
organessexuelsétaientàdécouvert.Surunsignedesapartlamusiqueseralentitetlesmembresde
latribuformèrentuncercle,délimitantunesorted'arèneaucentredelaquellelesdeuxassistantsdu
chefamenèrent,enlespoussantetlestirantsansménagements,deuxsauvagesâgés–lesplusâgésde
latribu,ilspouvaientavoiratteintlasoixantaine.Ilsétaiententièrementnus,etarmésdepoignardsà
la lame large et courte – identiques à ceux que j'avais trouvés dans une réserve du château. Le
combat se déroula d'abord dans le plus grand silence; mais dès l'apparition du premier sang les
sauvagessemirentàpousserdescris,dessifflements,àencouragerlesadversaires.Jecompristout
desuitequ'ils'agiraitd'uncombatàmort,destinéàéliminerl'individulemoinsapteàlasurvie;les
combattants frappaient sans ménagements, essayant d'atteindre le visage ou les endroits sensibles.
Après les trois premières minutes il y eut une pause, ils s'accroupirent aux extrémités de l'arène,
s'épongeantetbuvantdelargesrasadesd'eau.Lepluscorpulentsemblaitendifficulté,ilavaitperdu
beaucoupdesang.Surunsignalduchef,lecombatreprit.Legrosserelevaentitubant;sansperdre
uneseconde,sonadversairebonditsurluietluienfonçasonpoignarddansl'œil.Iltombaàterre,le
visageaspergédesang,etlacuréecommença.Lepoignardlevé,lesmâlesetlesfemellesdelatribu
seprécipitèrentenhurlantsurleblesséquiessayaitderamperhorsd'atteinte;enmêmetemps,les
tambourins recommencèrent à battre. Au début, les sauvages découpaient des morceaux de chair
qu'ilsfaisaientrôtirdanslesbraises,maislafrénésieaugmentantilssemirentàdévorerdirectement
lecorpsdelavictime,àlapersonsangdontl'odeursemblaitlesenivrer.Quelquesminutesplustard
legrossauvageétaitréduitàl'étatderésidussanguinolents,disperséssurquelquesmètresdansla
prairie.Latêtegisaitdecôté,intactehormissonœilcrevé.Undesassistantslaramassaetlatendit
auchefquiselevaetlabranditsouslesétoiles,cependantquelamusiquesetaisaitdenouveauet
que les membres de la tribu entonnaient une mélopée inarticulée en frappant lentement dans leurs
mains.Jesupposaiqu'ils'agissaitd'unrited'union,unmoyenderesserrerlesliensdugroupe–en
même temps que de se débarrasser des sujets affaiblis ou malades; tout cela me paraissait assez
conformeàcequejepouvaisconnaîtredel'humanité.
À mon réveil, une mince couche de givre recouvrait les prairies. Je consacrai le reste de la
matinéeàmepréparerpourcequej'espéraisêtreladernièreétapedemonpériple.Foxmesuivitde
pièce en pièce en gambadant. En continuant vers l'Ouest, je savais que je traverserais des régions
plusplatesetpluschaudes;lacouverturedesurvieétaitdevenueinutile.Jenesaispasexactement
pourquoij'enétaisrevenuàmonprojetinitiald'essayerderejoindreLanzarote;l'idéederencontrer
unecommunauténéo-humainenem'inspiraittoujourspasderéelenthousiasme,jen'avaisd'ailleurs
euaucunindicesupplémentairedel'existenced'unetellecommunauté.Sansdoutelaperspectivede
vivrelerestedemonexistencedansdeszonesinfestéesparlessauvages,mêmeencompagniede
Fox,mêmesijesavaisqu'ilsseraientterrorisésparmoibeaucoupplusquel'inverse,qu'ilsferaient
tout leur possible pour se maintenir à distance respectueuse, m'était-elle, à l'issue de cette nuit,
devenue intolérable. Je me rendis compte alors que je me coupais, peu à peu, de toutes les
possibilités;iln'yavaitpeut-êtrepas,danscemonde,deplacequimeconvienne.
J'hésitai longuement devant mes carabines à répétition. Elles étaient encombrantes, et me
ralentiraientdansmamarche;jenecraignaisnullementpourmasécuritépersonnelle.D'unautrecôté,
iln'étaitpascertainqueFoxtrouveaussifacilementàsenourrirdanslesrégionsquenousallions
traverser. La tête posée sur ses pattes avant, il me suivait du regard comme s'il comprenait mes
hésitations.Lorsquejemerelevaientenantlacarabinelapluscourte,aprèsavoirfourréuneréserve
decartouchesdansmonsac,ilseredressaenagitantjoyeusementlaqueue.Ilavait,visiblement,pris
goûtàlachasse;et,dansunecertainemesure,moiaussi.J'éprouvaismaintenantunecertainejoieà
tuer des animaux, à les délivrer du phénomène; intellectuellement je savais que j'avais tort, car la
délivrancenepeutêtreobtenuequeparl'ascèse,surcepointlesenseignementsdelaSœursuprême
meparaissaientplusquejamaisindiscutables;maisjem'étaispeut-être,dansleplusmauvaissensdu
terme,humanisé.Toutedestructiond'uneformedevieorganique,quoiqu'ilensoit,étaitunpasen
avantversl'accomplissementdelaloimorale;demeurantdansl'espérancedesFuturs,jedevaisen
mêmetempsessayerderejoindremessemblables,oucequipouvaits'enrapprocher.Enbouclantla
fermeturedemonsacjerepensaiàMarie23,quiétaitpartieenquêtedel'amour,etnel'avaitsans
doutepastrouvé.Foxbondissaitautourdemoi,foudejoieàl'idéedereprendrelaroute.Jejetaiun
regardcirculairesurlesforêts,surlaplaine,etjerécitaimentalementlaprièrepourladélivrance
descréatures.
C'étaitlafindelamatinéeetdehorsilfaisaitdoux,presquechaud;legeln'avaitpastenu,nous
n'étionsqu'audébutdel'hiver,etj'allaisdéfinitivementquitterlesrégionsfroides.Pourquoivivaisje? Je n'avais guère d'appartenance. Avant de partir je décidai de faire une dernière promenade
autourdulac,macarabineàlamain,nonpourchasservraiment,carjenepourraispasemporterle
gibier,maispouroffriràFoxunedernièrefoislasatisfactiondefolâtrerdanslesfourrés,deflairer
lesodeursdusous-bois,avantd'aborderlatraverséedesplaines.
Lemondeétaitlà,avecsesforêts,sesprairiesetsesanimauxdansleurinnocence–destubes
digestifs sur pattes, terminés par des dents, dont la vie se résumait à rechercher d'autres tubes
digestifsafindelesdévoreretdereconstituerleursréservesénergétiques.Plustôtdanslajournée,
j'avaisobservélecampementdessauvages;laplupartdormaient,repusd'émotionsfortesaprèsleur
orgiesanglantedelaveille.Ilsétaientausommetdelachaînealimentaire,leursprédateursnaturels
étaientpeunombreux;aussidevaient-ilsprocédereux-mêmesàl'éliminationdessujetsvieillissants
ou malades afin de préserver la bonne santé de la tribu. Ne pouvant compter sur la concurrence
naturelle, ils devaient également organiser un système social de contrôle d'accès à la vulve des
femelles,afindemaintenirlecapitalgénétiquedel'espèce.Toutcelaétaitdansl'ordredeschoses,et
l'après-midiétaitd'unedouceurétrange.Jem'assisauborddulacpendantqueFoxfuretaitdansles
fourrés. Parfois un poisson sautait hors de l'eau, déclenchant à sa surface des ondes légères qui
venaient mourir sur ses bords. Je comprenais de plus en plus mal pourquoi j'avais quitté la
communautéabstraite,virtuelledesnéo-humains.Notreexistencedépourvuedepassionsétaitcelle
desvieillards;nousportionssurlemondeunregardempreintd'uneluciditésansbienveillance.Le
mondeanimalétaitconnu,lessociétéshumainesétaientconnues;toutcelanerecelaitaucunmystère,
etriennepouvaitenêtreattendu,hormislarépétitionducarnage.«Ceciétant,celaest»merépétai-je
machinalement, àde nombreuses reprises, jusqu'à atteindre un étatlégèrement hypnotique.Au bout
d'unpeuplusdedeuxheuresjemerelevai,apaisépeut-être,décidéentoutcasàpoursuivremaquête
–ayantenmêmetempsacceptésonéchecprobable,etletrépasquis'ensuivrait.Jem'aperçusalors
queFoxavaitdisparu–ilavaitdûflairerunepiste,ets'aventurerplusloindanslessous-bois.
Jebattisles buissons qui entouraientlelacpendant plus de trois heures, appelant de temps à
autre, à intervalles réguliers, dans un silence angoissant, cependant que la lumière commençait à
baisser.Jeretrouvaisoncorpsàlatombéedelanuit,transpercéparuneflèche.Samortavaitdûêtre
affreuse,sesyeuxdéjàvitreuxreflétaientuneexpressiondepanique.Dansunultimegestedecruauté,
lessauvagesavaientdécoupésesoreilles;ilsavaientdûprocéderrapidementdepeurquejeneles
surprenne,ladécoupeétaitgrossière,dusangavaitéclaboussésonmuseauetsonpoitrail.
Mes jambes fléchirent sous moi, je tombai agenouillé devant le cadavre encore tiède de mon
petitcompagnon;ilauraitpeut-êtresuffiquejesurviennecinqoudixminutesplustôtpourtenirles
sauvagesàdistance.J'allaisdevoircreuserunesépulture,maispourl'instantjenem'ensentaispasla
force. La nuit tombait, des masses de brume froide commençaient à se former autour du lac. Je
contemplailonguement,trèslonguement,lecorpsmutilédeFox;puislesmouchesarrivèrent,enpetit
nombre.
«C'étaitunliencelé,
etlemotdepasseétait:élenthérine.»
Àprésent,j'étaisseul.Lanuittombaitsurlelac,etmasolitudeétaitdéfinitive.JamaisFoxne
revivrait,niluiniaucunchiendotédumêmecapitalgénétique,ilavaitsombrédansl'anéantissement
intégralverslequeljemedirigeaisàmontour.Jesavaismaintenantaveccertitudequej'avaisconnu
l'amour, puisque je connaissais la souffrance. Fugitivement je repensai au récit de vie de Daniel,
conscient maintenant que ces quelques semaines de voyage m'avaient donné une vision simplifiée,
maisexhaustive,delaviehumaine.Jemarchaitoutelanuit,puislejoursuivant,puislanuitsuivante,
etunegrandepartiedutroisièmejour.Detempsentempsjem'arrêtais,j'absorbaisunecapsulede
selsminéraux,jebuvaisunerasaded'eauetjereprenaismaroute;jeneressentaisaucunefatigue.Je
n'avaispasbeaucoupdeconnaissancesbiochimiquesniphysiologiques,lalignéedesDanieln'était
pas une lignée de scientifiques; je savais cependant que le passage à l'autotrophie s'était, chez les
néo-humains, accompagné de diverses modifications dans la structure et le fonctionnement des
muscles lisses. Par rapport à un humain je bénéficiais d'une souplesse, d'une endurance et d'une
autonomie de fonctionnement largement accrues. Ma psychologie, bien entendu, était elle aussi
différente; je ne connaissais pas la peur, et si j'étais accessible à la souffrance je n'éprouvais pas
touteslesdimensionsdecequeleshumainsappelaientleregret;cesentimentexistaitenmoi,maisil
nes'accompagnaitd'aucuneprojectionmentale.Jeressentaisdéjàunmanqueenpensantauxcaresses
deFox,àcettefaçonqu'ilavaitdeseblottirsurmesgenoux;àsesbaignades,àsescourses,àlajoie
surtoutquiselisaitdanssonregard,cettejoiequimebouleversaitparcequ'ellem'étaitsiétrangère;
mais cette souffrance, ce manque me paraissaient inéluctables, dusimple fait qu'ils étaient. L'idée
que les choses auraient pu être différentes ne me traversait pas l'esprit, pas plus que l'idée qu'une
chaîne de montagnes, présente devant mes yeux, aurait pu s'évanouir pour être remplacée par une
plaine. La conscience d'un déterminisme intégral était sans doute ce qui nous différenciait le plus
nettement de nos prédécesseurs humains. Comme eux, nous n'étions que des machines conscientes;
mais,contrairementàeux,nousavionsconscienceden'êtrequedesmachines.
J'avais marché sans réfléchir pendant une quarantaine d'heures, dans un brouillard mental
complet, uniquement guidé par un vague souvenir du trajet sur la carte. J'ignore ce qui me fit
m'arrêter, et me ramena à la pleine conscience; sans doute le caractère étrange du paysage qui
m'entourait. Je devais maintenant être près des ruines de l'ancienne Madrid, j'étais en tout cas au
milieud'unespacedemacadamimmense,quis'étendaitpresqueàpertedevue,cen'estquedansle
lointainqu'ondistinguait,confusément,unpaysagedecollinessèchesetpeuélevées.Çaetlàlesol
s'était soulevé sur plusieurs mètres, formant des cloques monstrueuses, comme sous l'effet d'une
terrifiante onde de chaleur venue du sous-sol. Des rubans de macadam montaient vers le ciel, se
soulevaientsurplusieursdizainesdemètresavantd'êtrebrisésnetetdes'acheverdansunéboulisde
gravieretdepierresnoires;desdébrismétalliques,desvitresexploséesjonchaientlesol.Jecrus
d'abord que je me trouvais près d'un péage autoroutier, mais il n'y avait aucune indication de
direction,nullepart,etjefinisparcomprendrequej'étaisaumilieudecequirestaitdel'aéroportde
Barajas. En continuant vers l'ouest, j'aperçus quelques signes d'une ancienne activité humaine: des
téléviseursàécranplat,despilesdeCDenmiettes,uneimmensePLVreprésentantlechanteurDavid
Bisbal.Lesradiationsdevaientêtreencorefortesdanscettezone,c'avaitétéundesendroitslesplus
bombardés au cours des dernières phases du conflit interhumain. J'étudiai ma carte: je devais être
toutprèsdel'épicentredelafaille;sijevoulaismaintenirmoncapilmefallaitobliquerversleSud,
cequinieferaitpasserparl'anciencentreville.
Des carcassesde voituresagglomérées, fondues,ralentirentquelque temps ma progression au
niveaudel'échangeurdelaM45etdelaR2.C'estentraversantlesanciensentrepôtsIVECOque
j'aperçuslespremierssauvagesurbains.Ilsétaientunequinzaine,regroupéssousl'auventdemétal
d'un hangar, à une cinquantaine de mètres. J'épaulai ma carabine et tirai rapidement: une des
silhouettes s'effondra, les autres se replièrent à l'intérieur du hangar. Un peu plus tard, en me
retournant, je vis que deux d'entre eux ressortaient prudemment et traînaient leur compagnon à
l'intérieur – sans doute dans le but de s'en repaître. J'avais emporté les jumelles, et pus constater
qu'ilsétaientpluspetitsetpluscontrefaitsqueceuxquej'avaisobservésdanslarégiond'Alarcôn;
leur peau, d'un gris sombre, était parsemée d'excroissances et de pustules – sans doute une
conséquence des radiations. Ils manifestaient en tout cas la même terreur des néo-humains, et tous
ceux que je croisai dans les ruines de la ville prirent la fuite aussitôt, sans me laisser le temps
d'ajustermontir;j'eusquandmêmelasatisfactiond'enabattrecinqousix.Bienquelaplupartfussent
affectés d'une claudication ils se déplaçaient rapidement, en s'aidant parfois de leurs membres
antérieurs;j'étaissurpris,etmêmeatterré,parcettepullulationimprévue.
Pénétré du récit de vie de Daniel1, ce fut pour moi une émotion étrange que de me retrouver
danslaGalleObispodeLéon,oùavaiteulieusonpremierrendez-vousavecEsther.Dubarqu'il
mentionnaitnedemeuraitnulletrace,enfaitlarueselimitaitàdeuxpansdemurnoircisdontl'un,
parhasard,portaituneplaqueindicatrice.L'idéemevintalorsderechercherlaGalleSanIsidoroù
avaiteulieu,audernierétagedunuméro3,lapartyd'anniversairequiavaitmarquélafindeleur
relation.JemesouvenaisassezbienduplanducentredeMadridtelqu'ilseprésentaitàl'époquede
Daniel:certainesruesétaientcomplètementdétruites,d'autresintactes,sanslogiqueapparente.Ilme
fallutàpeuprèsunedemi-heurepourtrouverl'immeublequejecherchais;ilétaitencoredebout.Je
montai jusqu'au dernier étage, soulevant une poussière de béton sous mes pieds. Les meubles, les
tentures,lestapisavaiententièrementdisparu;iln'yavait,surlesolsouillé,quequelquespetitstas
d'excrémentssèches.Pensivement,jeparcouruslespiècesoùavaiteulieucequiavaitsansdouteété
undespiresmomentsdelaviedeDaniel.Jemarchaijusqu'àlaterrassed'oùilavaitcontempléle
paysageurbainjusteavantd'entrerdanscequ'ilappelaitsa«dernièrelignedroite».Naturellement,je
ne pus m'empêcher de méditer une fois de plus sur la passion amoureuse chez les humains, sa
terrifiante violence, son importance dans l'économie génétique de l'espèce. Aujourd'hui le paysage
d'immeubles calcinés, éventrés, les tas de gravats et de poussière produisaient une impression
apaisante,invitaientàundétachementtriste,dansleurdégradédegrissombre.Lavuequis'offraità
moiétaitàpeuprèslamêmedanstouteslesdirections;maisjesavaisqu'endirectionduSud-Ouest,
une fois la faille franchie, à la hauteur de Leganes ou peut-être de Fuenlabrada, j'allais devoir
aborderlatraverséeduGrandEspaceGris.L'Estrémadure,lePortugalavaientdisparuentantque
régions différenciées. La succession d'explosions nucléaires, de raz de marée, de cyclones qui
avaient déferlé sur cette zone géographique pendant plusieurs siècles avaient fini par araser
complètement sa surface et par la transformer en un vaste plan incliné, de déclivité faible, qui
apparaissaitsurlesphotossatellitecommeuniformémentcomposédecendrespulvérulentesd'ungris
trèsclair.Ceplaninclinécontinuaitsurenvirondeuxmillecinqcentskilomètresavantdedéboucher
sur une région du monde mal connue, au ciel presque continuellement saturé de nébulosités et de
vapeurs, située à l'emplacement des anciennes îles Canaries. Gênées par la couche nuageuse, les
rares observations satellite disponibles étaient peu fiables. Lanzarote pouvait être demeurée une
presqu'île, être devenue une île, ou avoir complètement disparu; telles étaient, sur le plan
géographique, les données de mon voyage. Sur le plan physiologique, il est certain que j'allais
manquerd'eau.Enmarchantvingtheuresparjour,jepouvaisparcourirquotidiennementunedistance
decentcinquantekilomètres;ilmefaudraitunpeuplusdedeuxsemainespourparvenirauxzones
maritimes, si tant est qu'elles existent. J'ignorais la résistance exacte de mon organisme à la
dessication;iln'avait,jepense,jamaisététestédanscesconditionsextrêmes.Avantdeprendrela
route j'eus une brève pensée pour Marie23, qui avait eu, venant de New York, à affronter des
difficultés comparables; j'eus également une pensée pour les anciens humains, qui en ces
circonstances recommandaient leur âme à Dieu; je regrettai l'absence de Dieu, ou d'une entité du
mêmeordre;j'élevaienfinmonespritversl'espéranceenl'avènementdesFuturs.
LesFuturs,contrairementànous,neserontpasdesmachines,nimêmevéritablementdesêtres
séparés.Ilsserontun,toutenétantmultiples.Riennepeutnousdonneruneimageexactedelanature
desFuturs.Lalumièreestune,maissesrayonssontinnombrables.J'airetrouvélesensdelaParole;
lescadavresetlescendresguiderontmespas,ainsiquelesouvenirdubonchienFox.
Jepartisàl'aube,environnéparlebruissementmultipliédelafuitedessauvages.Traversant
lesbanlieuesenruines,j'abordaileGrandEspaceGrispeuavantmidi.Jedéposaimacarabine,qui
nem'étaitplusd'aucuneutilité:aucunevie,nianimalenivégétale,n'avaitétésignaléeau-delàdela
grande faille. Tout de suite, ma progression s'avéra plus facile que prévu: la couche de cendres
n'avaitqu'uneépaisseurdequelquescentimètres,ellerecouvraitunsoldurquiavaitl'apparencedu
mâchefer,etoùladémarcheprenaitfacilementappui.Lesoleilétaithautdansunazurimmobile,il
n'y avait aucune difficulté de terrain, aucun relief qui aurait pu me détourner de mon cap.
Progressivement,jeglissaitoutenmarchantdansunerêveriepaisibleoùsemêlaientdesimagesde
néo-humains modifiés, plus ténus et plus frêles, presque abstraits, et le souvenir des visions
soyeuses,veloutées,queMarie23avaitlongtempsauparavant,dansmavieantérieure,faitnaîtresur
monécranafindeparaphraserl'absencedeDieu.
Peu avant le coucher du soleil, je fis une halte brève. À l'aide de quelques observations
trigonométriques,jepusdéterminerladéclivitéàenviron1%.Silapenterestaitlamêmejusqu'au
bout,lasurfacedesocéansétaitsituéeàvingt-cinqmillemètresendessousduniveaudelaplaque
continentale. On n'était, alors, plus très loin de Pasthénosphère; je devais m'attendre à une
augmentationsensibledelatempératureaucoursdesjourssuivants.
La chaleur ne devint en réalité pénible qu'une semaine plus tard, en même temps que je
commençaisàressentirlespremièresatteintesdelasoif.Lecielétaitd'unepuretéimmuableetd'un
bleudesmaltdeplusenplusintense,presquesombre.Jemedépouillai,unàun,demesvêtements;
monsacnecontenaitplusquequelquescapsulesdeselsminéraux;j'avaismaintenantdumalàles
prendre, la sécrétion de salive devenait insuffisante. Physiquement je souffrais, ce qui était une
sensation nouvelle pour moi. Entièrement placée sous l'emprise de la nature, la vie des animaux
sauvages n'avait été que douleur, avec quelques moments de détente brusque, de bienheureux
abrutissementliéàlasatisfactiondesinstincts–alimentairesousexuels.Laviedeshommesavait
été, en gros, semblable, et placée sous la domination de la souffrance, avec de brefs instants de
plaisir liés à la conscientisation de l'instinct, devenu désir dans l'espèce humaine. Celle des néohumainssevoulaitapaisée,rationnelle,éloignéeduplaisircommedelasouffrance,etmondépart
étaitlàpourtémoignerdesonéchec.LesFuturs,peut-être,connaîtraientlajoie,autrenomduplaisir
continué.Jemarchaissansrépit,toujoursaurythmedevingtheuresjournalières,conscientquema
surviedépendaitmaintenantd'unebanalequestionderégulationdelapressionosmotique,d'équilibre
entremateneurenselsminérauxetlaquantitéd'eauquemescellulesavaientpumettreenréserve.Je
n'étais pas, à proprement parler, certain de vouloir vivre, mais l'idée de la mort n'avait aucune
consistance.Jepercevaismoncorpscommeunvéhicule,maisc'étaitunvéhiculederien.Jen'avais
pasétécapabled'accéderàl'Esprit;jecontinuais,pourtant,àattendreunsigne.
Sousmespaslescendresdevenaientblanches,etlecielprenaitdestonalitésultramarines.C'est
deuxjoursplustardquejetrouvailemessagedeMarie23.Calligraphiéd'uneécriturenetteetserrée,
il avait été tracé sur des feuilles d'un plastique fin, transparent, indéchirable; celles-ci avaient été
rouléesetplacéesdansuntubedemétalnoir,quifitunbruitlégerquandjel'ouvris.Cemessagene
m'était pas spécifiquement destiné, il n'était à vrai dire destiné à personne: ce n'était qu'une
manifestation supplémentaire de cette volonté absurde ou sublime, présente chez les humains, et
restéeidentiquechezleurssuccesseurs,detémoigner,delaisserunetrace.
Lateneurgénéraledecemessageétaitd'uneprofondetristesse.PoursortirdesruinesdeNew
York, Marie23 avait dû côtoyer de nombreux sauvages, parfois regroupés en tribus importantes;
contrairement à moi, elle avait cherché à établir le contact. Protégée par la crainte qu'elle leur
inspirait,ellen'enavaitpasmoinsétéécœuréeparlabrutalitédeleursrapports,parleurabsencede
pitié pour les sujets âgés ou faibles, par leur appétit indéfiniment renouvelé de violence,
d'humiliations hiérarchiques ou sexuelles, de cruauté pure et simple. Les scènes auxquelles j'avais
assistéprèsd'Alarcon,ellelesavaitvuesserenouveler,presqueidentiques,àNewYork-alorsque
lestribusétaientsituéesàdesdistancesconsidérablesetqu'ellesn'avaientpuavoir,depuisseptou
huitsiècles,aucuncontact.Aucunefêtechezlessauvagesnepouvaitapparemmentseconcevoirsans
laviolence,lesangversé,lespectacledelatorture;l'inventiondesupplicescompliquésetatroces
semblait même être le seul point sur lequel ils eussent conservé quelque chose de l'ingéniosité de
leursancêtreshumains;làsebornaittouteleurcivilisation.Sil'oncroyaitàl'héréditéducaractère
moral,celan'avaitriendesurprenant:ilestnaturelquecesoientlesindividuslesplusbrutauxetles
plus cruels, ceux disposant du potentiel d'agressivité le plus élevé, qui survivent en plus grand
nombre à une succession de conflits de longue durée, et transmettent leur caractère à leur
descendance.Rien,enmatièred'héréditémorale,n'avaitjamaispuêtreconfirmé–niinfirmé;maisle
témoignage de Marie23, comme le mien, légitimait amplement le verdict définitif que la Sœur
suprême avait porté sur l'humanité, et justifiait sa décision de ne rien faire pour contrecarrer le
processusd'exterminationdanslequelelles'était,voicideuxmillénaires,engagée.
OnpouvaitsedemanderpourquoiMarie23avaitcontinuésaroute;ilsemblaitd'ailleurs,àlire
certains passages, qu'elle ait envisagé d'abandonner, mais il s'était sans doute développé en elle,
commechezmoi,commecheztouslesnéo-humains,uncertainfatalisme,liéàlaconsciencedenotre
propreimmortalité,parlequelnousnousrapprochionsdesanciennespeupladeshumaineschezqui
descroyancesreligieusess'étaientimplantéesavecforce.Lesconfigurationsmentalessurviventen
générallongtempsàlaréalitéquileuradonnénaissance.Devenutechniquementimmortel,ayantau
moinsatteintunstadequis'apparentaitàlaréincarnation,Daniel1nes'enétaitpasmoinscomporté
jusqu'auboutavecl'impatience,lafrénésie,l'aviditéd'unsimplemortel.Demême,bienqu'étantsorti
demapropreinitiativedusystèmedereproductionquim'assuraitl'immortalité,ouplusexactement
lareproductionindéfiniedemesgènes,jesavaisquejeneparviendraisjamaisàprendretoutàfait
consciencedelamort;jeneconnaîtraisjamaisl'ennui,ledésirnilacrainteaumêmedegréqu'unêtre
humain.
Aumomentoùjem'apprêtaisàreplacerlesfeuillesdansletubejem'aperçusqu'ilcontenaitun
dernierobjet,quej'eusunpeudemalàextraire.Ils'agissaitd'unepagearrachéed'unlivredepoche
humain, pliée et repliée jusqu'à former une lamelle de papier qui tomba en morceaux lorsque
j'essayaideladéplier.Surleplusgranddesfragments,jeluscesphrasesoùjereconnusledialogue
duBanquetdanslequelAristophaneexposesaconceptiondel'amour:
«Quanddoncunhomme,qu'ilsoitportésurlesgarçonsousurlesfemmes,rencontrecelui-là
mêmequiestsamoitié,c'estunprodigequelestransportsdetendresse,deconfianceetd'amourdont
ilssontsaisis;ilsnevoudraientplusseséparer,nefût-cequ'uninstant.Etvoilàlesgensquipassent
toute leur vie ensemble, sans pouvoir dire d'ailleurs ce qu'ils attendent l'un de l'autre; car il ne
semblepasquecesoituniquementleplaisirdessensquileurfassetrouvertantdecharmedansla
compagniedel'autre.Ilestévidentqueleurâmeàtousdeuxdésireautrechose,qu'ellenepeutdire,
maisqu'elledevine,etlaissedeviner.»
Jemesouvenaisparfaitementdelasuite:Héphaïstosleforgeronapparaissantauxdeuxmortels
«pendantqu'ilssontcouchésensemble»,leurproposantdelesfondreetdelessouderensemble«de
sortequededeuxilsnefassentplusqu'un,etqu'aprèsleurmort,là-bas,chezHadès,ilsnesoient
plusdeux,maisunseul,étantmortsd'unecommunemort».Jemesouvenais,surtout,desdernières
phrases:«Etlaraisonenestquenotreanciennenatureétaittellequenousformionsuntoutcomplet.
C'est le désir et la poursuite de ce tout qui s'appelle amour». C'est ce livre qui avait intoxiqué
l'humanité occidentale, puis l'humanité dans son ensemble, qui lui avait inspiré le dégoût de sa
condition d'animal rationnel, qui avait introduit en elle un rêve dont elle avait mis plus de deux
millénaires à essayer de se défaire, sans jamais y parvenir totalement. Le christianisme lui-même,
saintPaullui-mêmen'avaientpuques'inclinerdevantcetteforce.«Lesdeuxdeviendrontuneseule
chair;cemystèreestgrand,jel'affirme,parrapportauChristetàl'Église.»Jusquedanslesderniers
récits de vie humains, on en retrouvait la nostalgie inguérissable. Lorsque je voulus replier le
fragment,il s'effrita entre mes doigts; je rebouchailetube, le reposai sur le sol.Avantde repartir
j'eusunedernièrepenséepourMarie23,encorehumaine,sihumaine;jemeremémorail'imagedeson
corps,quejen'auraispasl'occasiondeconnaître.Toutàcoup,jeprisconscienceavecinquiétude
quesij'avaistrouvésonmessage,c'estquel'undenousavaitdéviédesaroute.
La surface uniforme et blanche n'offrait aucun point de repère, mais il y avait le soleil, et un
rapideexamendemonombrem'appritquej'avaiseneffetpristropàl'Ouest;ilmefallaitmaintenant
obliquer plein Sud. Je n'avais pas bu depuis dix jours, je ne parvenais plus à m'alimenter, et ce
simplemomentdedistractionrisquaitdem'êtrefatal.Jenesouffraisplusbeaucoupàvraidire,le
signal de la douleur s'était atténué, mais je ressentais une immense fatigue. L'instinct de survie
existait toujours chez les néo-humains, il était simplement plus modéré; je suivis en moi, pendant
quelquesminutes,salutteaveclafatigue,toutensachantqu'ilfiniraitparl'emporter.D'unpasplus
lent,jereprismarouteendirectionduSud.
Jemarchaitoutlejour,puislanuitsuivante,meguidantsurlesconstellations.C'esttroisjours
plus tard, dans les premières heures, que j'aperçus les nuages. Leur surface soyeuse apparaissait
comme une simple modulation de l'horizon, un tremblement de lumière, et je crus d'abord à un
mirage, mais en m'approchant davantage je distinguai plus nettement des cumulus d'un beau blanc
mat, séparés de minces volutes d'une immobilité surnaturelle. Vers midi je traversais la couche
nuageuse,etjefaisaisfaceàlamer.J'avaisatteintletermedemonvoyage.
Cepaysageneressemblaitguère,àvraidire,àl'océantelquel'hommeavaitpuleconnaître;
c'étaitunchapeletdemaresetd'étangsàl'eaupresqueimmobile,séparéspardesbancsdesable;tout
étaitbaignéd'unelumièreopaline,égale.Jen'avaispluslaforcedecourir,etc'est'unpaschancelant
quejemedirigeaiverslasourcedevie.Lateneurenminérauxdespremièresmares,peuprofondes,
était très faible; tout mon corps, pourtant, accueillit le bain salé avec reconnaissance, j'eus
l'impressiond'êtretraversédepartenpartparuneondenutritive,bienfaisante.Jecomprenais,etje
parvenaispresqueàressentirlesphénomènesquisedéroulaientenmoi:lapressionosmotiquequi
revenait à la normale, les chaînes métaboliques qui recommençaient à tourner, produisant l'ATP
nécessaireaufonctionnementdesmuscles,lesprotéinesetlesacidesgrasrequisparlarégénération
cellulaire. C'était comme la continuation d'un rêve après un moment de réveil angoissé, comme un
soupirdesatisfactiondelamachine.
Deux heures plus tard je me relevai, mes forces déjà un peu reconstituées; la température de
l'airetcelledel'eauétaientégales,etdevaientêtreprochesde37°C,carjeneressentaisaucune
sensationdefroidnidechaleur;laluminositéétaitvivesansêtreéblouissante.Entrelesmares,le
sableétaitcreuséd'excavationspeuprofondesquiressemblaientàdepetitestombes.Jem'allongeai
dansl'uned'elles;lesableétaittiède,soyeux.Alorsjeréalisaiquej'allaisvivreici,etquemesjours
seraient nombreux. Les périodes diurne et nocturne avaient une durée égale de douze heures, et je
pressentaisqu'ilenseraitdemêmetoutel'année,quelesmodificationsastronomiquessurvenueslors
duGrandAssèchementavaientcrééiciunezonequineconnaissaitpaslessaisons,oùrégnaientles
conditionsd'unperpétueldébutd'été.
Assez vite, je perdis l'habitude d'avoir des horaires de sommeil réguliers; je dormais par
périodesd'uneheureoudeux,dejourcommedenuit,maissanssavoirpourquoij'éprouvaisàchaque
foislebesoindemeblottirdansunedesanfractuosités.Iln'yavaitaucunetracedevievégétaleni
animale.Lespointsderepèredanslepaysage,plusgénéralement,étaientrares:desbancsdesable,
desétangsetdeslacsdetaillevariables'étendaientàpertedevue.Lacouchenuageuse,trèsdense,
ne permettait le plus souvent pas de distinguer le ciel; elle n'était, pourtant, pas complètement
immobile,maissesmouvementsétaientd'uneextrêmelenteur.Parfois,unlégerespacesedégageait
entredeuxmassesnuageuses,parlequelonpouvaitapercevoirlesoleil,oulesconstellations;c'était
le seul événement, la seule modification dans le déroulement des jours; l'univers était enclos dans
une espèce de cocon ou destase, assezproche del'image archétypale del'éternité.J'étais, comme
tous les néo-humains, inaccessible à l'ennui; des souvenirs restreints, des rêveries sans enjeu
occupaient ma conscience détachée, flottante. J'étais pourtant très loin de la joie, et même de la
véritable paix; le seul fait d'exister est déjà un malheur. Quittant de mon plein gré le cycle des
renaissancesetdesmorts,jemedirigeaisversunnéantsimple,unepureabsencedecontenu.Seuls
lesFutursparviendraient,peut-être,àrejoindreleroyaumedespotentialitésinnombrables.
Au cours des semaines suivantes, je m'aventurai plus avant dans mon nouveau domaine. Je
remarquai que la taille des étangs et des lacs augmentait à mesure qu'on se dirigeait vers le Sud,
jusqu'à ce qu'on puisse, sur certains d'eux, observer un léger phénomène de marée; ils restaient
cependanttrèspeuprofonds,jepouvaisnagerjusqu'àleurcentretoutenétantcertainderejoindreun
bancdesablesansdifficulté.Iln'yavaittoujoursaucunetracedevie.Jecroyaismesouvenirquela
vie était apparue sur Terre dans des conditions très particulières, dans une atmosphère saturée
d'ammoniacetdeméthane,enraisondel'intenseactivitévolcaniquedespremiersâges,etqu'ilétait
peuvraisemblablequeleprocessussereproduisesurlamêmeplanète.Prisonnièredesconditions
auxlimitesimposéesparlesloisdelathermodynamique,lavieorganiquenepourraitdetoutefaçon
si elle venait à renaître que répéter les mêmes schémas: constitution d'individus isolés, prédation,
transmission sélective du code génétique; rien de nouveau ne pouvait en être attendu. D'après
certaineshypothèseslabiologieducarboneavaitfaitsontemps,etlesFutursseraientdesêtresde
silicium,dontlacivilisationseconstruiraitparinterconnexionprogressivedeprocesseurscognitifs
et mémoriels; les travaux de Pierce, se situant uniquement au niveau de la logique formelle, ne
permettaientnideconfirmer,nid'infirmercettehypothèse.
Si la zone où je me trouvais était habitée, elle ne pouvait l'être en tout cas que par des néohumains;jamaisl'organismed'unsauvagen'auraitrésistéautrajetquej'avaisaccompli.J'envisageais
maintenantsansjoie,etmêmeavecembarras,larencontreavecundemessemblables.Lamortde
Fox,puislatraverséeduGrandEspaceGris,m'avaientintérieurementdesséché;jeneressentaisplus
en moi aucun désir, et surtout pas celui, décrit par Spinoza, de persévérer dans mon être; je
regrettais,pourtant,quelemondemesurvive.L'inanitédumonde,évidentedéjàdanslerécitdevie
de Daniel1, avait cessé de me paraître acceptable; je n'y voyais plus qu'un lieu terne, dénué de
potentialités,dontlalumièreétaitabsente.
Un matin,juste après monréveil, jeme sentis sans raison perceptible moins oppressé.Après
quelquesminutesdemarchej'arrivaienvued'unlaclargementplusgrandquelesautres,dont,pour
lapremièrefois,jeneparvenaispasàdistinguerl'autrerive.Soneau,aussi,étaitlégèrementplus
salée.
C'était donc cela que les hommes appelaient la mer, et qu'ils considéraient comme la grande
consolatrice,commelagrandedestructriceaussi,cellequiérode,quimetfinavecdouceur.J'étais
impressionné,etlesderniersélémentsquimanquaientàmacompréhensiondel'espècesemirentd'un
seulcoupenplace.Jecomprenaismieux,àprésent,commentl'idéedel'infiniavaitpugermerdans
lecerveaudecesprimates;l'idéed'uninfiniaccessible,partransitionslentesayantleuroriginedans
lefini.Jecomprenais,aussi,commentunepremièreconceptiondel'amouravaitpuseformerdansle
cerveaudePlaton.JerepensaiàDaniel,àsarésidenced'Almeriaquiavaitétélamienne,auxjeunes
femmessurlaplage,àsadestructionparEsther,etpourlapremièrefoisjefustentédeleplaindre,
sansl'estimerpourtant.Dedeuxanimauxégoïstesetrationnels,lepluségoïsteetleplusrationneldes
deuxavaitfinalementsurvécu,commecelaseproduisaittoujourschezlesêtreshumains.Jecompris,
alors,pourquoilaSœursuprêmeinsistaitsurl'étudedurécitdeviedenosprédécesseurshumains;je
compris le but qu'elle cherchait à atteindre. Je compris, aussi, pourquoi ce but ne serait jamais
atteint.
J'étaisindélivré.
Plus tard je marchai, réglant mon pas sur le mouvement des vagues. Je marchai des journées
entières,sansressentiraucunefatigue,etlanuitj'étaisbercéparunlégerressac.Autroisièmejour
j'aperçus des allées de pierre noire qui s'enfonçaient dans la mer et se perdaient dans la distance.
Étaient-ellesunpassage,uneconstructionhumaineounéo-humaine?Peum'importait,àprésent;l'idée
delesemprunterm'abandonnatrèsvite.
Aumêmeinstant,sansquerienaitpulelaisserprévoir,deuxmassesnuageusess'écartèrentet
unrayondesoleilétincelaàlasurfacedeseaux.Fugitivementjesongeaiaugrandsoleildelaloi
morale,qui,d'aprèslaParole,finiraitparbrilleràlasurfacedumonde;maisceseraitunmondedont
je serais absent, et dont je n'avais même pas la capacité de me représenter l'essence. Aucun néohumain,jelesavaismaintenant,neseraitenmesuredetrouverunesolutionàl'aporieconstitutive;
ceuxquil'avaienttenté,s'ilyenavaiteu,étaientprobablementdéjàmorts.Pourmoijecontinuerais,
dans la mesure du possible,mon obscure existence de singe amélioré, etmondernier regret serait
d'avoirétélacausedelamortdeFox,leseulêtredignedesurvivrequ'ilm'aitétédonnéd'entrevoir;
carsonregardcontenaitdéjà,parfois,l'étincelleannonçantlavenuedesFuturs.
Ilmerestaitpeut-êtresoixanteansàvivre;plusdevingtmillejournéesquiseraientidentiques.
J'éviteraislapenséecommej'éviteraislasouffrance.Lesécueilsdelavieétaientloinderrièremoi;
j'étaismaintenantentrédansunespacepaisibledontseulm'écarteraitleprocessuslétal.
Jemebaignaislongtemps,souslesoleilcommesouslalumièredesétoiles,etjeneressentais
riend'autrequ'unelégèresensationobscureetnutritive.Lebonheurn'étaitpasunhorizonpossible.
Le monde avait trahi. Mon corps m'appartenait pour un bref laps de temps; je n'atteindrais jamais
l'objectif assigné. Le futur était vide; il était la montagne. Mes rêves étaient peuplés de présences
émotives.J'étais,jen'étaisplus.Lavieétaitréelle.
[1]LelecteurcurieuxlestrouveracependantenannexeaucommentairedeDaniel17,àlamême
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