Télécharger le livret enseignant

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fast film de virgil widrich
le principe du canapé de mike guermyet et samuel hercule
la ricotta de pier paolo pasolini
calypso is like so de bruno collet
l’escalier de frédéric mermoud
LY C É E N S A U C I N É M A E N R É G I O N C E N T R E
SOMMAIRE
FAST FILM
de Virgil Widrich
par Émeric de Lastens
LE PRINCIPE DU CANAPÉ
de Mike Guermyet
et Samuel Hercule
par Diane Arnaud
L
4
ycéens au cinéma en région Centre fête cette
année ses 10 ans. Ce qui n’était à l’origine
qu’une expérience singulière devient, au fil des
années, en région Centre comme en France, un
dispositif complet, pertinent et apprécié.
9
Au terme de cette nouvelle année, cette opération aura concerné, en région Centre, plus de
100.000 lycéens, 800 enseignants, 122 lycées
partenaires et 38 salles de cinéma. Elle a permis
aux lycéens de découvrir, d’appréhender, d’étudier quelques 78 courts et longs métrages.
LA RICOTTA
de Pier Paolo Pasolini
par Francisco Ferreira
15
CALYPSO IS LIKE SO
de Bruno Collet
par Dick Tomasovic
21
L’ESCALIER
de Frédéric Mermoud
par Mathias Lavin
27
EN TRAVERS
Reprise et communauté
des images
par Cyril Béghin
36
DOCUMENT
Défense de Pasolini
38
RÉFÉRENCES
39
ATELIERS
par Thierry Méranger
Au-delà de la sensibilisation du jeune public,
Lycéens au cinéma pose les bases d’une véritable
éducation au 7ème art et place en première
ligne l’accès possible à la culture cinématographique et audiovisuelle pour le plus grand
nombre, de surcroît dans un cadre scolaire et
donc pédagogique.
La transmission des savoirs, l’acquisition d’un
vocabulaire approprié aux objets et aux formes
qu’on découvre ou redécouvre, tout comme la
maîtrise d’exercices permettant de mettre en
valeur les compétences des élèves nous semblent déterminants. C’est aussi une certaine idée
du lycée et de son rôle que nous avons envie de
défendre à travers notre engagement dans
l’opération en région Centre.
La Région Centre peut s’honorer d’une politique
cinématographique ambitieuse qui a pris toute
son ampleur ces dernières années. C’est l’Atelier
de Production Centre Val de Loire, Pôle régional
d’éducation et de formation à l’image, qui met
en œuvre cette politique. C’est sur son expérience et son professionnalisme que la Région
Centre peut s’appuyer assurément pour poursuivre dans cette voie.
Michel SAPIN
Président de la Région Centre
Depuis 10 ans, Lycéens au cinéma participe au
développement d’une politique d’éducation
artistique au cinéma et à l’audiovisuel en région
Centre. Cette politique, tous dispositifs confondus, sur le temps scolaire et hors temps scolaire,
concerne aujourd’hui plus de 60.000 jeunes et
enfants chaque année.
Dés son démarrage Lycéens au cinéma en région
Centre a bénéficié d’une inscription dans un partenariat étroit entre l’État, le Ministère de la culture et de la communication, le Centre national
de la cinématographie (CNC), le Ministère de
l’éducation nationale, et le Conseil régionalRégion Centre. L’opération s’est depuis étendue
aux établissements privés et aux lycées agricoles.
Ce sont, pour l’année 2004-2005, 10.800 élèves
de 87 lycées, soit 14% de l’effectif régional, qui
sont concernés par l’opération.
Lycéens au cinéma en région Centre s’inscrit
dans une démarche de sensibilisation et de formation des jeunes spectateurs au cinéma, dans
sa diversité et sa pluralité, historiques, géographiques, esthétiques, de genres et de formats,
abordant à travers une sélection de longs
métrages et de courts métrages, les grands
noms de l’histoire du cinéma, ses auteurs
contemporains, et la jeune création. Des documents d'accompagnement, des interventions de
professionnels en classe, ainsi que des formations spécifiques, complètent le dispositif. Ce qui
correspond aux intentions défendues par le
Ministère de la culture et de la communication.
J’adresse mes remerciements et mes encouragements à l’ensemble de ceux qui contribuent à la
réussite de Lycéens au cinéma en région Centre,
tout particulièrement l’Atelier de Production
Centre Val de Loire (APCVL), pour son travail de
conception et de coordination de l'opération, les
lycéens, les chefs d’établissements et les enseignants, les professionnels du cinéma et notamment les exploitants qui accueillent l’opération
dans leurs salles, nos partenaires de l’Académie
Orléans-Tours et de la Région Centre.
Michel CHALAUX
Directeur régional des affaires culturelles
LIVRET PÉDAGOGIQUE ENSEIGNANTS - Edition :
APCVL, Pôle régional d’éducation et de formation à
l’image - Directeur de la publication : Serge Caillet Rédacteur en chef : Cyril Béghin - Rédacteurs : Émeric de Lastens, Diane Arnaud, Francisco Ferreira, Dick
Tomasovic, Mathias Lavin, Cyril Béghin, Thierry
Méranger - Coordination : Luigi Magri - Maquette :
Dominique Bastien - Conception multimédia : Julien
Sénélas.
L’APCVL remercie : M. Guermyet, S. Hercule, B.Collet,
F. Mermoud / Nicolas Schmerkin (Autour de Minuit
Productions), Thomas Verhegh (Sombrero Productions), Vincent Paul Boncourt, Julien Navarro (Carlotta
Films), Jean-François Lecorre (Vivement Lundi !),
Adeline Moulliet (Tabo Tabo Films) / Yann goupil,
Philippe Germain (Agence du court métrage) /
Claudia Mancini (traduction) / Vanessa Ode, Marie
Perrin, David Simon (documentation). Ainsi que Virgil
Widrich, Sixpackfilms, Pathé Distribution, Les Grands
Films Classiques, Warner Bros, UIP, Action Théâtre du
Temple, Columbia, Ciné Classic, Connaissance du
cinéma, ADAGP.
Publication septembre 2004. © Atelier de Production
Centre Val de Loire, 24 rue Renan, 37110 ChâteauRenault, tél. 02 47 56 08 08, fax 02 47 56 07 77,
site : www.apcvl.com.
Lycéens au cinéma en région Centre est coordonné
par l’Atelier de Production Centre Val de Loire, réalisé
avec le soutien du Centre National de la Cinématographie, de la Région Centre, de la DRAC Centre et
du Rectorat de l’Académie Orléans-Tours et le
concours des salles de cinéma participant à l’opération. Ce programme est diffusé en collaboration avec
l’Agence du court métrage.
MODE D’EMPLOI
Ce livret est découpé en deux grands niveaux. Le premier correspond au texte principal consacré
à chacun des films et rédigé par un critique de cinéma ou un universitaire. Il se partage entre des
parties informatives (le synopsis du film, la présentation du réalisateur, un entretien) et d’autres
plus strictement analytiques : l’analyse du film, l’analyse de séquence, une étude abordant
d’autres œuvres (« Autour du film »). Le second niveau, signalé par les zones grisées et rédigé par
un enseignant, propose des ateliers pédagogiques le plus souvent déduits du texte principal. Par
ailleurs, trois courts métrages (Fast Film, La ricotta, Calypso is like so) font l'objet d'une lecture
transversale : le film de citation. Située à la fin de l'étude de chacun des films, cette lecture est
prolongée par une analyse (“Reprise et communauté des images“). Enfin “Défense de Pasolini“
présente une traduction (inédite) des 21 points rédigés par le réalisateur de La ricotta pour
répondre à l'accusation d’« outrage à la religion d'État »retenue contre son film.
Les références données en dernière page du livret reprennent certains ouvrages cités dans le dossier, mais suggèrent également d'autres lectures et indiquent d'éventuels “outils“ pédagogiques
disponibles. Elle précisent également la disponibilité vidéo des principaux films indiqués dans le
dossier. Les sites internet sont mentionnés directement sur le site de l'APCVL (www.apcvl.com) à
la rubrique Lycéens au cinéma. On pourra y découvrir le site de Virgil Widrich comportant notamment le makinf of sur Fast Film (www.widrichfilm.com/fastfilm/).
Vous trouverez également au format pdf différents compléments (notamment le scénario et le
découpage de L'Escalier, le story-board de Calypso is like so, la filmographie complète de Robert
Mitchum, les Poésies mondaines de Pasolini, une critique de Fast Film par Dick Tomasovic et un
entretien avec Virgil Widrich), ainsi qu'une version en ligne du livret pédagogique.
☞ Ce pictogramme indique un lien direct avec la fiche élève.
N Ce pictogramme indique la présence de compléments sur le site www.apcvl.com
2
Fast Film
Virgil Widrich
par
C
Emeric de Lastens
Né en 1967 à Salzbourg et vivant à Vienne, Virgil
Widrich a réalisé une dizaine de films depuis son
adolescence, principalement des courts métrages,
en Super 8 puis en 35 mm. Il a par ailleurs travaillé
à des réalisations multimédia. Héritier de l'avantgarde autrichienne et de sa riche tradition de
retraitement critique et plastique d'images préexistantes (found footage), et inspiré par l'imagerie cinématographique populaire, son travail
entremêle fiction et expérimentation, pixillation
(animation image par image) et collage.
Laborantin ludique, Virgil Widrich fait ainsi passer
et repasser les images au tamis déformant de plusieurs techniques, supports et formats. Un de ses
courts les plus primés, Copy Shop (2001, 12 mn),
résume à merveille son cinéma où reproduction
est synonyme d'absurde : dans un univers kafkaïen, un employé chargé des photocopies est victime d'une mise en abyme, étant lui-même dupliqué à l'infini. Son cinéma est un art de “photocopieur“.
omme dans de nombreux récits d'action, une femme est
enlevée et un homme part la sauver. S'ensuit une fuite haletante du couple qui emprunte tous les moyens de transport
possibles (voiture, train, avion), poursuivi par d'innombrables
personnages décidés et inquiétants — gangsters, squelettes,
“créature du lac“, monstre de Frankenstein et autres KingKong... Cette course-poursuite rythmée conduit droit dans les
entrailles de la Terre et le repaire secret du Mal. Mais nos deux
héros sauront s'en sortir, et conclure par un baiser. Ce scénario
des plus classiques permet de revisiter le cinéma d'action, du
burlesque au fantastique, de Hitchcock à James Bond : les
scènes comme les personnages, assemblés et animés selon une
technique de collage-pliage, changeant sans cesse d'apparence, proviennent de centaines de films.
3
FICHE TECHNIQUE
Production Virgil Widrich Filmproduction, N
Amour Fou, Minotaurus Film Luxembourg
Distribution France Autour de Minuit Productions
Scénario, montage Virgil Widrich
Image Martin Putz
Origami et conception des objets Mine Scheid,
Jakob Scheid, Carmen Völker
Animation Gernot Egger, Michael Lang,
Markus Loder-Taucher, Alexandra Pauser,
David Peischl, Walter Rafelsberger,
Christian Ursnik, Vinh-San Nguyen,
Carmen Völker, Mario Waldhuber, Gerald Zahn
Son Frédéric Fichifet
Luxembourg-Autriche, 2003, 14 minutes, 35 mm,
1/1,66 - Couleurs - Visa : dérogation
Techniques de recyclage
Propos de Virgil Widrich
PAPIERS FROISSÉS
ET FILMS PHOTOCOPIÉS
tions entre eux. Un fond est ajouté pour
rendre visible sur une même prise de vue
quatre, cinq et jusqu'à trente films. Le défi
était de parvenir à donner une signification à
l'assemblage du matériel issu de pellicules de
“recyclage“. Si on appliquait ce principe à la
littérature, ce serait comme choisir des vers
du théâtre de Shakespeare et en faire un
poème d'amour qui raconterait une nouvelle
histoire. En ce sens, Fast Film est un voyage à
travers l'histoire du cinéma mais également
un nouveau film qui émane de l'imagination
du spectateur. Ce qui est plaisant dans Fast
Film est que chacun y voit aussi ses propres
souvenirs. On oscille entre la perception de
Fast Film et la perception des films qu'il
reflète.
J'ai eu l'idée de faire Fast Film en travaillant
sur Copy Shop. Pendant le travail dans le studio d'enregistrement, nous avons déchiré
une grande quantité de papiers pour produire les bruitages du film. Pour ce faire, j'ai
utilisé de vieilles impressions de Copy Shop. Il
y en avait des milliers. C'est alors que m'est
venue la bonne idée de faire un film d'animation tridimensionnel basé sur des assemblages de papier sur lesquels à leur tour des
films seraient projetés. C'est donc ainsi que
Fast Film est devenu, dans son évolution
technique, le prolongement de Copy Shop.
Copy Shop avait été un film bidimensionnel
sur papier, Fast Film évolue dans la troisième
dimension.
L'esthétique de Fast Film repose sur sa relative imprécision. Il ne s'agit absolument pas
de ce type de film d'animation parfait, créé
sur ordinateur, mais d'un film qui montre des
avions et des trains en papier, animés
manuellement. Mes collaborateurs ont effectué les pliages de tous les objets. Nous avons
au total environ 65 000 objets en papier
pliés. Pour nous aider, nous avons embauché
une artiste japonaise spécialiste du pliage sur
papier origami. Et comme les trains et les
avions en papier ne se ressemblent pas exactement d'une image à l'autre, du fait que
leur pliage ne pouvait être absolument identique, il en résulte ce mouvement tremblant.
L'esthétique de l'imperfection est vitale.
L'espace est intéressant dans Fast Film, car
finalement tout y est à plat. Nous avons pris
le train en vues latérale et frontale et toutes
deux sont planes, mais dans la tête du spectateur se crée un train tridimensionnel.
Il y a d'abord eu un scénario écrit, suivi par
un film élaboré à partir des pellicules recyclées qui combinait ce matériel de façon
conventionnelle. Je l'ai réalisé afin de voir ce
qui se passait en assemblant une poursuite
en voiture à partir de films en noir et blanc et
de films en couleur, de films de science fiction et de westerns. La deuxième étape a été
très concrète : il s'agissait de rechercher dans
les pellicules récupérées des contenus qui
aillent ensemble. De la combinaison arrièreplan, premier plan et objet, a résulté une
sorte de brouillon de film que j'ai réalisé sur
ordinateur et où des carrés représentent les
trains et des triangles, les avions. J'avais ainsi
le film de base que nous avons imprimé. Puis
nous avons procédé aux animations et au
montage. La production de chaque prise de
vue a duré des semaines, voire des mois. Au
total, nous y avons travaillé deux ans et demi.
Douze animateurs se sont répartis en
groupes de travail du fait de l'extrême variété
des tâches à accomplir. Ça a commencé par
la recherche de pellicules, puis la sélection
des extraits de films, la définition des objets :
à quoi devaient ressembler par exemple les
avions en papier, ou à quoi devait ressembler
le train vu de devant ou latéralement ?
RÉCIT ET ACTION
L'histoire est classique : le héros veut la
femme, la femme est kidnappée par le
méchant, le héros doit sauver la femme, se
fait lui-même emprisonner, se retrouve dans
l'antre du méchant, s'évade avec la femme et
dans la grande scène finale, ils sont sains et
saufs après avoir gagné contre tous les
méchants. Un grand nombre de films d'action fonctionnent ainsi. C'était nécessaire de
travailler avec une telle trame standard sinon
je n'aurais pas pu raconter une histoire tirée
des éléments de si nombreux films.
Représenter l'espace et le temps à travers la
technique utilisée par Fast Film fonctionne
très bien, mais il aurait été pratiquement
impossible de représenter de la même façon
un drame psychologique, genre où l'identification à un acteur est essentielle. Étant
donné que dans Fast Film nous changeons
constamment d'acteurs, le héros et l'héroïne
doivent valoir “en soi“, hors de toute restriction à l'image d'un même acteur. N
J'ai passé un an à préparer le contenu du
film, à fouiller le matériel cinématographique
qui couvre l'histoire du cinéma. Nous avons
regardé environ 2000 films, créé une énorme
banque de données et trié les images en
types de prises de vues : où se trouve un
visage exprimant l'étonnement, où trouve-ton une scène de baiser prise de profil sous la
pluie ?
PLIAGES ET COLLAGES
Des images sont extraites de divers films et
imprimées sur du papier. Ces papiers sont
pliés en divers objets. Ces objets sont ensuite
assemblés afin d'établir de nouvelles rela-
4
ANALYSE
L’action (dé)pliée
Cela commence comme dans un classique du
film noir. Bogart entre dans une pièce, va
embrasser Lauren Bacall, qui, par la magie du
champ contrechamp, n'est soudain plus ellemême, remplacée par une autre actrice. Le
cadre semble alors se chiffonner, l'image se
plier sur elle-même. Médusé, notre héros
assiste à l'enlèvement de la femme, enfermée
par une série de pliages de l'image dans une
sorte d'origami, une boîte prenant l'allure
sommaire d'une locomotive. Aux différents
visages successifs de l'héroïne — toujours des
stars hollywoodiennes classiques — se substitue, sur la face frontale de la boîte, l'image des
roues d'un train filant dans un décor de western révélé derrière les murs de la chambre par
les pliages. Ainsi débute l'haletante et élémentaire course-poursuite de Fast Film.
caverne du Dr No ; la galerie presque exhaustive des monstres célèbres et quelques scènes
anthologiques et génériques de poursuite :
l'attaque du train dans un western, la bataille
spatiale à la Star Wars, etc. Aussi pourrait-on
reprocher à Widrich d'enfermer toutes les
références dans une même dynamique narrative et un répertoire d'actions stéréotypé. Rien
ne distingue plus, par exemple, les rapports
troubles entre homme et femme qui existent
dans les films d'Hitchcock, de ceux, misogynes, des James Bond — alors que ces derniers sont déjà des resucées grossières des premiers. La même logique de reconnaissance
immédiate et de schématisation explique aussi
la redondance constante entre les véhicules
obtenus par pliage et les images qui s'y trouvent imprimées : avion sur avion, train sur
train. Ici ou là cependant, quelques citations
tranchent par leur originalité, comme les têtes
inquiètes et exorbitées de l'héroïne de Carnival
of Soul (Her Harvey, 1962 — un film fantastique assez méconnu) et du héros d'Orange
mécanique de Stanley Kubrick (1971). Mais si
celui-ci fit une critique implacable de l'imagerie véhiculée par le cinéma d'action, Fast Film,
à sa manière déconstruite, reconduit et
“ré-anime“ l'efficacité de ces images.
Le titre du film, selon la langue dans laquelle
on le lit, informe précisément de sa double
nature narrative et expérimentale. En anglais
“fast“ signifie “rapide“ : le film, sans cesse en
mouvement, enchaîne péripéties et lieux sans
transition ni temps mort, par transformations
immédiates, et concentre ainsi le canevas d'un
film d'action en à peine un quart d'heure. En
allemand “fast“ signifie “presque“ : presque
un film d'action, mais où est substitué, d'une
part aux corps stables des protagonistes des
icônes cinématographiques interchangeables,
découpées et accolées comme des bouts de
papier ; et d'autre part, à l'espace filmique réaliste, des fonds composites eux aussi extraits
de l'histoire du cinéma. En somme, "presque"
un film, un vaste collage animé de fragments
épars (provenant d'environ 300 films) qui
recompose espaces factices, pseudo-situations
et personnages hybrides, au moyen d'objets et
de véhicules de papier sur lesquels ils s'impriment et s'animent.
Plutôt que sa vision de l'histoire du cinéma,
c'est son travail sur la plasticité de l'image animée qui constitue l'attrait de Fast Film. En traitant l'image comme une superposition de
couches de papier, avec sur chacune un fragment mobile découpé d'une image préexistante, Fast Film fait subir aux éléments de la
représentation filmique une série d'altérations
permettant d'en réfléchir l'illusion. D'abord
des altérations de l'espace : rapports disproportionnés et illogiques entre figures, décors
et objets, un corps occupant par exemple tout
“l'intérieur“ d'un train ou d'un avion ; contiguïté aberrante des lieux, par exemple passage
par une simple déchirure pour raccorder, par le
bas, un sous-sol avec un ciel. Ensuite des altérations du support : froissée pour figurer un
rebondissement ou même une douleur, déchirée pour signaler la séparation du couple,
“l'image-papier“ cesse d'être transparente et
se met à vivre en interaction avec le récit.
Altérations des figures, enfin : animées mais
prisonnières de leur découpe ou d'origamis,
réduites à des archétypes par leur morphing
continuel, elles ne sont plus que des surfaces
sans profondeur, des êtres escamotés comme
dans des tours de prestidigitation, chosifiés par
l'image. Mais ces altérations, certes de façon
moins explicite et visible, ne sont-elles pas
propres au film d'action où le corps ne cesse
d'être agressé, soumis à des espaces et des
créatures toujours plus impossibles ? Fast Film :
un précis ou précipité, ludique et poétique, du
cinéma d'action. ☞
Fast Film, c'est sa particularité, fonctionne à la
fois comme un récit d'action, même épuré et
débarrassé de toute psychologie (il est impossible de s'identifier à ces corps transformistes,
seulement unis par la logique du stéréotype
scénaristique), et comme un exercice plastique
autant jubilatoire que réflexif sur la nature
“ré-animée“ et “bi-dimensionnelle“ de l'image cinématographique.
Fast Film présente un canevas très convenu, le
schéma narratif par excellence du récit cathartique et grand public. Le cinéaste a visiblement
recherché à ne pas distraire de ce schéma, en
l'incarnant presque exclusivement par ses
figures et ses motifs les plus reconnaissables
pour le spectateur. Ses citations font appel à la
culture cinématographique la plus partagée,
celle du cinéma d'action hollywoodien. C'est
sans véritable surprise que l'on voit défiler à
grande vitesse les couples hitchcockiens,
remaniés pour l'occasion ; James Bond et la
5
ANALYSE DE SÉQUENCE
De l’action des mobiles
Bien que s'enchaînant sans temps mort ni
transition — on passe d'un lieu à un autre par
simple déchirure dans le fond du décor, saut
vers le bord du cadre suivi d'un raccord-mouvement immédiat ou chute insensée dans le
vide — Fast Film peut se découper en cinq
séquences se dépliant symétriquement, structure bouclée typique du fim d'action.
1/ La capture de la belle (cf. infra).
2/ La course des trains, où le héros tente de
libérer la belle de sa camisole-origami, alors
qu'autour d'eux s'agitent mille créatures hostiles. Aussitôt après l'avoir libérée en dynamitant sa prison, le train plonge dans un précipice et ils s'en échappent en voiture, chutant
aussi pour finir projetée dans “l'antre du mal“.
3/ Le repaire maléfique et souterrain, où après
plusieurs séparations, nos deux héros vont se
retrouver prisonniers de semblables origamis
que le personnage masculin parviendra à brûler, déclenchant un incendie permettant leur
échappée.
4/ La bataille aérienne, où ils anéantiront l'un
après l'autre les vaisseaux lancés à leur poursuite, pilotés encore par les créatures cinématographiques les plus improbables.
5/ Le final, parade d'amour du couple victorieux constitué d'images de comédies musicales. Ayant vaincu les créatures qui cherchaient à les plier et démembrer, l'image
retrouve dans ce final l'unité génétique qu'elle
avait au début : la résorption du récit équivaut
à celle des déformations.
Les séquences 2 et 4 sont de pures coursespoursuites, soit de l'action à l'état pur, sur fond
d'extérieurs hétéroclites, avec comme dominante le ciel et le paysage de western. Le
moment le plus intrigant de ces poursuites est
la longue chute dans le vide (1) : la voiture
tombe dans un cimetière (2), ressort par le
même lieu mais à l'image renversée (4),
comme ayant traversé la terre (3). Cet enchaî-
ATELIER
nement aberrant des espaces caractérise le
cinéma d'animation : puisque tout peut changer constamment dans l'image, il n'y a plus de
limite au mouvement, qui devient ici synonyme
de transformations et substitutions à vue,
comme dans un rêve. Les seuls éléments de
continuité, qui assurent le déroulement et l'ossature de l'action, sont alors les véhicules en
origami, mobiles indifférents aux métamorphoses des figures.
Ces deux séquences exposent de la façon la
plus évidente le procédé métonymique qui lie
les figures citées à leur support de papier plié :
un objet tridimensionnel façonné comme un
origami supporte sur sa face l'image bidimensionnelle d'une action ou d'une figure qu'il
contient, leur rapport étant totalement disproportionné, la plupart du temps en faveur du
“contenu“. Ainsi, c'est le Keaton du Mécano
de la général qui s'imprime sur le devant de la
locomotive fonçant vers le précipice.
Mais la séquence dans l'antre du mal reste la
plus inventive du film. Elle délaisse le jeu de
poursuite transitant par tous les moyens de
locomotion possibles, confondant personnages et véhicules, combinant leurs différentiels de vitesse et juxtaposant sans logique
(sinon celle des poupées russes) leurs espaces
respectifs. Ce, au profit d'une interrogation sur
l'identité des personnages cinématographiques dès lors qu'ils ne sont pas soumis aux
impératifs de l'action.
En entrant dans cet antre (5), qui prend alors
l'image de la caverne du docteur No, le héros
s'incarne, logiquement, en James Bond (6).
Mais si la source est identique, son corps ne
provient pas de la même scène, comme le
signale le bout de décor de bureau qu'il traîne
avec lui. Le décalage trahit un aspect caractéristique du corps bondien, son indifférence
absolue au lieu, son égalité constante d'attitude et de gestuelle. Le flegme est le reflet
d'un machinisme certain, voire d'un certain
machisme comme en témoigne la façon dont
il passe devant des visages encastrés dans la
paroi de la grotte (7, 8, 9), devant son cheval
(10) ou son air pensif devant sa belle pendue
au plafond tête en bas, à nouveau prisonnière
de cette étrange camisole faite par pliages
(11).
Comme s'il errait sans but dans un cauchemar
dont il ne peut sortir (12), il a toujours les
mêmes visions — juste après, la chute reprend
de façon incohérente, la voiture flottant avec
une spirale colorée et mouvante en arrièrefond, typique dans le fantastique des voyages
dans l'espace-temps (13). Puis il subit à son
tour les pliages et déchirures autophages de
l'image, prisonnier d'un origami en forme de
roue de torture où, comme pour la femme,
sont disposés en cercle autour de son buste les
visages de ses différents avatars cinématographiques. Parmi eux, le héros d'Orange mécanique traumatisé par l'inflation d'images violentes qu'on lui impose de force, et celui de
Vidéodrome qui fait l'expérience d'une immersion schizoïde dans les images. Or le visage
(15), seul élément stable, est celui du personnage de Vidéodrome qui “incorpore“ des cassettes vidéo par une plaie au ventre. De la silhouette masculine totalement désincarnée,
pure icône prête à l'action mais dépourvue
d'affect, on est passé à une figure intériorisant
et intériorisée par les images. Il faut alors brûler son apparence de papier pour échapper à
cette torture raffinée, se voir menacer de changer de tête d'un tour d'écrou (14). C'est bien
sûr une manière pour le cinéaste, incendiaire
iconoclaste, de figurer son pouvoir tératologue
et un brin sadique sur ses créatures hybrides
de papier animé. De l'exposition un peu
convenue des topos du film d'action (coursepoursuite, combats, final apaisé), le cinéaste
plonge alors dans ce qui en fait l'attrait figuratif : le devenir transformiste inquiétant des
corps.
☞
Mener une analyse de séquence à partir de Fast Film relève de la gageure. Mises en abyme, caractère composite de chaque plan et personnages protéiformes
fournissent une masse d’informations d’autant plus difficiles à organiser qu’elles ne peuvent être exhaustives. Les méthodes d’analyse traditionnelles
demeurent pourtant pertinentes. Objet d’étude possible : la 1ère minute de la séquence de l’« antre du mal ». On insistera d’abord sur sa place centrale dans
l’économie d’ensemble. Située entre deux moments de poursuite, elle représente une pause qui signifie la traversée du miroir ou, plus exactement, du papier.
L’étude des raccords sera aussi déterminante. Exemplaire, l’écran noir initial (7’36’’) débouche sur trois plans d’atterrissage qui brisent la linéarité de la
narration. Le troisième (7’43’’) permet un raccord de mouvement parfait puisque le héros sort par la droite et rentrera dans le champ par la gauche au plan
suivant (7’50’’). L’analyse de ce dernier peut révéler l’importance de la dialectique de l’un et du multiple, enjeu essentiel du film. D’un côté, le principe
unificateur du travelling latéral et le choix, exceptionnel, d’un héros unique (James Bond) qui conserve les mêmes traits (ceux de Sean Connery) tout au long
de sa traversée de la caverne. De l’autre, l’emprunt successif à quatre séquences d’origine différente. Synthétique, un procédé que n’aurait pas renié le
Hitchcock de La Corde (1948) réussit à raccorder dans le même plan les images importées : c’est à chaque fois que le personnage passe derrière un pilier
qu’un nouvel avatar de Bond se met en marche. On remarquera à cet égard que les rectangles sur lesquels apparaît le héros évoquent le principe de la
projection cinématographique (et les ombres de la fameuse caverne de Platon…). Les trois plans qui suivent (8’05’’, 8’09’’ et 8’12’’) réintroduisent, avec les
bulles qui emprisonnent les dormeuses (ainsi que le couple… de Laurel et Hardy), le motif de la claustration qui sera repris avec les deux segments suivants
(8’15’’ et 8’20’’). Si cercueil et chrysalide symbolisent l’asservissement du personnage de cinéma, le héros ne va plus tarder à montrer sa vraie nature (8’33’’)
: son éventration laissera échapper des flots de papier et révélera le principe de création du film.
6
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2
3
4
5
6
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10
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ATELIER
Le court métrage, essentiellement théorique, met en avant le principe clef d’une création qui refuse de se penser ex nihilo. Chaque film, se nourrissant d’autres
films, ne serait ainsi que réécriture, combinaison nouvelle ou transformation d’éléments préexistants. S’il est pertinent de comparer la démarche de Widrich
à celle de l’avant-garde cinématographique autrichienne, d’autres rapprochements s’imposent, de l’œuvre de Chris Marker (Sans soleil ne revendique qu’une
composition et un montage) à Woody Allen qui dans What’s up, Tiger Lily (Lily la tigresse, 1964) fait d’un navet de Hong Kong dont il réenregistre le son un
film personnel, ou encore Les Cadavres ne portent pas de costard de Carl Reiner (1982) où le réalisateur intégre à l'action de très nombreuses séquences de
films noirs. Fast Film peut aussi permettre d’aborder, en littérature, la notion d’intertextualité, définie par Gérard Genette comme la « présence littérale d’un
texte dans un autre », elle-même incluse dans une transtextualité qui désigne « tout ce qui met [le texte] en relations, manifestes ou secrètes, avec d’autres »
(Introduction à l’architexte, 1979). À l’intérieur de ces catégories on pourra comparer à l’œuvre de Widrich le principe des textes composites en convoquant
les modèles du patchwork, bien connu des couturières, du medley (ou pot-pourri) et du sampling confectionné par les musiciens ou des collages pratiqués
par les Surréalistes comme Max Ernst. Parmi les titres on retiendra, entre autres textes ludiques, L’Éclat et la Blancheur de Walter Lewino (1967) qui utilise un
montage de textes publicitaires pour décrire la société de consommation ; les œuvres entières de Michel Butor et de Georges Perec, fascinés par la citation ;
Loin de Rueil (1945) qui tend vers la fusion du texte de Raymond Queneau et d’Oceano Nox de Victor Hugo. Le rappel du principe de l’innutrition, mis en
pratique par les poètes de La Pléiade qui prônaient la réappropriation des sources livresques, pourra dès lors constituer l’occasion d’une réflexion sur la nature
de certains exercices scolaires, où des éléments préexistants servent de déclencheurs. Dans Longtemps je me suis couché de travers, Lewino ne propose-t-il
pas 160 pages d’incipits à compléter ?
7
AUTOUR DU FILM
Jeux de papier
De par sa technique associant prise de vue
image par image et pliage de papiers, Fast Film
s'inscrit dans la tradition artisanale du cinéma
d'animation, qui repose à peu près toujours sur
le même principe : installer dans un décor des
figurines ou des poupées, souvent en papier
mâché ou pâte à modeler, puis reconstituer
leurs mouvements image après image.
L'originalité de Fast Film est de ne pas concevoir décors et figures comme doués d'une
réelle épaisseur, répartis dans la profondeur
d'un espace, mais plutôt comme des surfaces
planes contenant des images diverses, formant
un collage hétéroclite à la façon des avantgardes artistiques (Raoul Hausmann, John
Heartfield, George Grosz). Si ce collage, obtenu
par l'utilisation d'un logiciel qui assemble les
objets pliés et imprimés, redonne l'illusion d'un
espace, c'est qu'il vise à reconstituer, malgré les
aberrations d'échelle patentes, des actions se
détachant d'un arrière-plan, lui même constitué de fragments de paysages de film.
Ce chevauchement constant entre impression
d'un espace scénique et collage à plat fut déjà
travaillé par un grand animateur tchèque dans
les années 60, Ian Svankmajer. Dans ses films
d'inspiration surréaliste, des figurines de guignol se retrouvent souvent absorbées par des
murs faits de morceaux de journaux et d'illustrations ou de “chronophotographies“ du précinéma réanimées. Mais si elles ne cessent de
disparaître et réapparaître à la façon des personnages de Méliès, ces marionnettes demeurent tri-dimensionnelles, et c'est par le montage et la confrontation aux collages que se
joue leur rapport conflictuel à l'image comme
simple surface.
Outer Space
John Heartfield, Adolf der Übermensch :
schluckt Gold und redet Blech, 1932.
Photomontage, Berlin, Akademie der Kunst.
Widrich ne met pas en scène des marionnettes
mais des citations de films, souvent un personnage avec le bout d'espace qui originellement
l'entoure. Si cet espace est à la base réaliste,
son remploi en fragment, imprimé sur une surface en papier et placé sur une arête d'un objet
en origami (alors même que son re-filmage est
frontal), lui ôte toute illusion de profondeur : il
devient hétérogène, décontextualisé, seulement rattaché à la composition générale de
l'image par son lien allusif à la situation.
Supports et véhicules de ces fragments, ce sont
les origamis qui participent vraiment à l'action,
transforment en actes le rôle indiqué par
l'image de James Bond ou de King-Kong. Et
encore, ce rôle est connoté par leur imaginaire : ce n'est certes pas aux seuls papiers pliés
de sauver la belle…
Ainsi, Fast Film combine harmonieusement le
transformisme de l'espace cinématographique
permis par l'animation avec le collage hétéro-
George Grosz, Remember Uncle August, the
Unhappy Inventor, 1919. Huile, crayon, collage
sur toile. Paris, Musée national d'art moderne.
8
gène et kaléidoscopique qui, dans la tradition
du found footage (tradition forte en Autriche
qui consiste en la reprise d'images cinématographiques préexistantes, retraitées et remontées — cf. par exemple Outer Space, de Peter
Tscherkassky1), vise à rapprocher et comparer
des fragments, à les retravailler plastiquement.
Mais alors que dans le found footage les procédés de montage d'extraits et d'attaque de
l'image originelle (déchirures, décollages des
couches photochimiques, etc.) ont pour effet
de détruire leur unité diégétique, au profit
généralement d'une relecture historique, le
réagencement des fragments cités en actions
reconnaissables produit plutôt l'effet inverse.
Fast Film pratique la “ré-animation“ de lambeaux de films, bien que découpés et pliés
dans tous les sens. L'affirmation du support au
détriment des intrigues initiales ne signifie pas
une plasticité uniquement préoccupée par la
matière visuelle. Du reste, contrairement à la
plupart des films de found footage qui travaillent directement la pellicule, Fast Film élabore ses collages à partir de photocopies
d'images filmiques. Il extrait les contenus de
leur support, en déplace le type de matérialité.
Bien que moins polémique, son geste peut rappeler l'utilisation du support dans un documentaire d'avant-garde des années 20, Rien
que les heures de Cavalcanti : l'image de
femmes snobs est soudain figée, réduite à du
papier et froissée par une main rageuse.
L'image comme papier, surface sensible et
ludique ayant sa propre texture et sa propre
animation : c'est en définitive là qu'il faut chercher la véritable généalogie de Fast Film, croisement entre l'art traditionnel japonais de l'origami, le collage hétéroclite cubiste et surréaliste, et le cinéma d'action comme industrie de
clichés en mouvement. Les effets de déchirures
et de pliures, donnant vie à la surface, inquiètent les clichés, les animent doublement. À
l'époque de la reproduction virtuellement infinie des images par le numérique, de l'accès
généralisé et immédiat à toute l'histoire du
cinéma et à n'importe quelle séquence d'anthologie via le DVD, Fast Film, en mêlant la
technologie la plus actuelle à l'artisanat enfantin de l'animation, poursuit la fascination
ambivalente des avant-gardes pour la culture
de masse à l'œuvre dans leurs collages. En un
sens, Fast Film est un exercice léger, mais dans
la lignée de la “théorie du joujou“ chère à
Baudelaire : réifier les images, mais ré-enchanter l'imaginaire.
1. Voir www.apcvl.com, rubrique Lycéens au cinéma.
TEXTE TRANSVERSAL
Enjouer le cinéma
Au cinéma comme en littérature ou en peinture, la référence à une autre oeuvre peut
adopter deux grandes voies : soit l'œuvre est
montrée, citée, reproduite ou “réemployée“
dans l'intégrité de sa forme ; soit elle est
implicitement évoquée, refaite ou “remise en
scène“. Dans les deux cas, la référence joue
de séries de déplacements qui lui donnent
sens : déplacements de contextes narratifs et
visuels, déplacements d'époques, changements de matériaux, mutilations, augmentations...
Pratiquant à outrance le remploi et la citation
d'extraits, Fast Film puise majoritairement
dans la mémoire générique du film de genre
hollywoodien, du burlesque muet (Buster
Keaton) aux blockbusters des dernières
décennies (Indiana Jones), en passant par le
western, le film noir, le film à suspense hitchcockien, James Bond, la série B fantastique
(Godzilla, Frankenstein, etc.), la science-fiction, et quelques pincées d'un cinéma d'auteur réinvestissant les figures du film de genre
(Cronenberg, Kubrick). Démontés ou découpés, réagencés afin de reconstruire un récit
d'action type, ces fragments se mettent à
cœxister comme éléments narratifs en rapport les uns avec les autres.
Aussi, Fast Film réaffirme leur appartenance à
un même régime d'image, celle du film d'action. D'où l'impression d'une uniformité relative sous l'hétérogénéité et l'aspect composite de l'image. La technique de superposition
de couches d'images et de “collage-pliage“
des fragments imprimés sur papier crée de
violentes juxtapositions visuelles, préserve
l'autonomie plastique de chaque, mais ne
supplante pas cette homogénéité des
sources, elle-même renforcée par une dynamique narrative provenant du même type de
films.
Si cette manière de revisiter l'histoire d'un
certain cinéma est de fait plus admiratrice
que véritablement critique, faute d'en
prendre le contre-pied, c'est dans l'écart entre
l'image originale et sa reprise que la réflexivité
de Fast Film se révèle la plus inventive : non
dans l'ensemble mais dans le détail, sorti de
son contexte, perturbé par tous les effets de
déchirures, pliures et recompositions.
La reconstruction des figures citées dans Fast
Film opère en effet certains déplacements et
amalgames qui permettent de frayer des
généalogies plus originales que prévues dans
le film de genre. Soit, exemple le plus simple,
Boris Karloff en monstre de Frankenstein se
levant sous la forme en objet plié d'un cercueil, là où l'on aurait attendu naturellement
Dracula. La substitution de deux icônes si
identifiables aux attributs et caractéristiques si
dissemblables est certes justifiée en ce qu'ils
Orange mécanique
La Dolce Vita
Fast Film
Fast Film
participent d'une même histoire du film
d'horreur gothique. Mais elle ne les identifie
pas pour autant. Elle forme plutôt une image
aux référents mixtes, un composé ou un
remontage qui est une façon de parcourir
l'histoire non comme un monument figé mais
une mémoire malléable, subjective et anachronique (le mélange des époques étant ici
la règle). Réanimer les formes du passé, c'est
les confondre en une même puissance de
réinvention et de détournement : c'est-à-dire
les déplacer, même légèrement, les reconfigurer au gré d'une certaine fantaisie de cinéphile. Ainsi Godzilla en mécano fait la course
en train avec Buster Keaton, la “machine à
remonter le temps“ du film éponyme sert à
échapper aux oiseaux d'Hitchcock, la salle de
commandement militaire de Docteur
Folamour devient le cœur d'un repaire maléfique, le gentil robot de Planète interdite se
mût en tortionnaire d'Ava Gardner, le corps
de James Woods subit ce qui n'était que
métaphore dans Vidéodrome — un démembrement total, une perte d'identité et un
changement de visage.
Par ailleurs, Widrich, par des montages d'éléments hétérogènes en champ contrechamp,
reproduit à sa façon le célèbre effet
Koulechov : l'air blasé ou satisfait du héros
viril et héroïque, Bogart, Grant ou Bond,
devient un regard interdit devant tant de
métamorphoses, notamment de l'objet motivant usuellement leurs actions, la femme.
Non plus fatale, mais fatalement enfermée et
pliée en tous sens, enlevée par l'image,
femme déconstruite dont Fast Film explicite à
grand renfort d'effets visuels le simple rôle de
moteur fantasmatique de l'action et le traitement sadique sous-jacent dans le cinéma de
9
Citizen Kane
genre. Pure icône, elle n'agit jamais mais subit
toutes les violences permises par les pliages.
Toutefois le morphing contraignant du visage
atteint aussi le protagoniste masculin, comme
une épreuve douloureuse : pendant sa chute,
ce sont des airs contrariés voire souffrants qui
se succèdent lors d'une série de déchirures
qui le voit progressivement changer de face.
Par rapport aux images originelles, le travail
de Widrich est donc d'abord iconoclaste et
ludique, parcourant en tous sens l'histoire du
cinéma sans hiérarchie ni logique historique
apparente immédiate. Il ne se fonde pas sur
une historicité précise, sinon la permanence
de certains schémas figuratifs dans le cinéma
d'action. Aussi détruit-il (voire brûle-t-il) les
icônes pour mieux les reconstruire et magnifier la persistance dans nos mémoires collectives d'images toujours réconciliées : le
dénouement, après avoir vaincu les forces
maléfiques cherchant à séparer visuellement
l'image de l'homme et celle de la femme, voit
le retour d'images “pleines“ comme au tout
début, non fragmentées — champ contre
champ de comédie musicale effectuant une
parade d'amour, puis baiser final. Happy End.
Le Principe du canapé
Mike Guermyet
Samuel Hercule
par
Diane Arnaud
D
eux jeunes hommes, l'un brun, l'autre blond, se sont enfer-
més dans leur appartement pour éviter de s'exposer aux dis-
Mike Guermyet (né en 1980) et Samuel Hercule
(né en 1977) sont deux jeunes cinéastes liés au
théâtre, aux arts plastiques et à la musique. S.H.,
comédien et contrebassiste, a conçu depuis 1997
avec sa compagnie, La Cordonnerie, des films
muets aux propos burlesques, tels qu'Hippolyte et
le secret du professeur Grobus et Jean Tambourin
prend des vacances, qui ne peuvent être vus que
lors de ciné-concerts. M.G., joueur de guitare et
de piano, réalisateur des Oiseaux brillent, le soleil
chante (1998), a travaillé comme comédien dans
le court métrage Bébé requin de Pascal-Alex
Vincent (2003) et dans la pièce musicale Youpla
Youpla de Balthazar Chapuis, après ses études de
plasticien à l'école des Beaux-Arts de Lyon. En
2000, ils forment à eux seuls un groupe de chanson française, les Gay pneus, aux paroles et
musiques originales, et réalisent une série de
courts en vidéo : Vertiges (2001). L'argent de leur
CD La Chorale de la femme à barbe les aide à
monter leur premier “film“, Le Principe du canapé
(2003).
cours convenus et aux rencontres indésirables. Coupés de l'extérieur, ils règlent leur quotidien sur un mode routinier : réveil
FICHE TECHNIQUE
ennuyer. La vie en autarcie ne peut plus durer. Ils inventent
Production Sombrero Productions
Scénario, voix Mike Guermyet, Samuel Hercule
Image Tibo Richard, Xavier Arpino
Son Raphaël Mouterde, Nicolas Delatte
Décors Luc Vernay
Musique Timothée Jolly, Denis Mignard
Montage Pierre Gibert, Philippe Vincent
Interprétation Samuel Hercule, Mike Guermyet,
Mathieu Perrin, Renaud Pierre, Frédéric Mille,
Bougemah Zoulef, Laurent Combe, Cécile Hercule,
Sébastien Roch…
alors le “principe du canapé“, qui leur permet de se sortir d'af-
France, 2003, 10 minutes, 35 mm, 1/1,66
Noir et blanc - Visa n° 109 620
à 8 heures, entraînement sportif, repos, repas hâtif, préparation du “grand show“. Le soir venu, des spectacles ingénieux
sont organisés à deux. Au bout de 7 jours, leur train-train, y
compris la fabuleuse “course de Super 8“, commence à les
faire quelle que soit la situation sociale : le bon débarras, la
vengeance, l'opportunisme. Alliant la théorie à la pratique, ils
se baladent sur le chemin du grand ouvert en portant ce mobilier à travers champs.
10
ANALYSE
Projections spatiales
Les créateurs ont mis en place une structure
dramatique “en trois parties“. Le récit en
images se construit à partir des limites de l'espace de vie : 1) le choix de la séquestration
volontaire, 2) l'invention de génie, 3) la voie de
la sortie. On repense aux lieux représentés —
l'arrière-plan urbain des mauvaises rencontres,
l'appartement du parti-pris autarcique, la rue
en sens interdit des trois démonstrations pratiques, le champ d'herbe à perte de vue — en
les remettant dans l'ordre chronologique de
cette drôle d'histoire racontée au passé. Mais
l'articulation de l'intérieur et de l'extérieur
dépend aussi des lois spatio-temporelles de la
création : relation du lieu filmé au cadre de
l'image filmique, rapport contigu et absolu du
champ au hors-champ, démontage des décors
dans le même plan. Ce qui a lieu à l'écran
s'inscrit par rapport au temps de la voix off et
se comprend toujours à partir d'un dispositif
de projection : diapositives, coureurs filmés et
ombres portées sur le mur de l'appartement,
projection de l'esprit… du dedans au dehors et
du dehors au dedans.
UNE CRÉATION DE TOUTES PIÈCES
Au commencement étaient le noir et les chuchotements, puis les bruits du maniement
d'un appareil. De fait, le destin du visible (cartons, dessins d'école, intérieur/extérieur) est
calé, non sans quelque difficulté de départ, sur
la projection de diapositives : enchaînement
des prises de vues entre deux glissements du
noir à l'écran. Les plans-diapos deviennent une
unité de perception pour le spectateur au-delà
du générique (de la diapositive 1 (D1) à la diapositive 3 (D3)) et du prologue (D4 à D7). À
côté du défilement filmique de 24 images par
secondes, le montage de la projection impose
une discontinuité alternative que renforcent
les pauses du discours dans une version édulcorée de l'Ancien Testament : « 7 jours, c'est le
temps qu'il fallut à Dieu pour créer (D4), ciel et
terre (D5), faune et flore (D6), Homme et
Femme (D7), Simon and Garfunkel. » La durée
de la représentation dépend ainsi du bon vouloir des d(i)eux aux commandes. La mise en
parallèle de la Genèse et de la création du
monde filmique assimile le plan du lieu intérieur à un plateau de théâtre filmé caché derrière une image dessinée1. Le décor minimaliste (papier peint fleuri, cadre accroché, tapis
à pois au sol) apparaît créé de toutes pièces,
telle l'abstraction poétique d'un appartement.
Quelles en sont les limites ?
HORS-CHAMP DANS LE CHAMP
Les plans d'intérieur désignent, au-delà du
cadrage fixe, un espace hors-champ par les
entrées et sorties incessantes des personnages
sur les bords latéraux, les regards-caméra, les
intrusions surprenantes d'objets et les bruits
d'ambiance domestique. Plutôt que d'imaginer d'autres pièces, on prolonge l'espace de
déambulation et de circulation des corps. Le
Principe du canapé illustre de façon jubilatoire
les propositions théoriques de Noël Burch2
relatives aux “six tranches du hors-champ“ :
les quatre tranches autour du cadre (en haut,
en bas, à droite, à gauche), la cinquième
tranche “derrière la caméra“ et la sixième
“derrière le décor“. Cette dernière, habituellement signalée par l'ouverture de la perspective, connaît ici un traitement spectaculaire.
L'écroulement du seul p(l)an de mur visible
donne une porte de sortie directe sur le paysage, détruisant, au passage, toute tentation
de réalisme spatial. Le tableau de famille final
du “salon“, où les acteurs sont assis sur le
canapé sous l'œil des deux créateurs, avant
l'insert sur le cadre exhibant une photo(copie)
d'un sofa fleuri et le basculement de la paroi,
laisse d'ailleurs entendre les souffles voyageurs
du grand large.
DEHORS AU DEDANS
Le champ dans lequel s'enfoncent en musique
les porteurs de canapé est le même que celui
du début. Lors du générique il est cependant
traversé dans le sens de la largeur et glissé
entre deux cartons qui utilisent le motif grossi
des fleurs du papier-peint comme fond aux
mentions du hors-cadre (la maison de production fictive, C(oup)D(e)B(arre) Prod., et le titre
de l'œuvre). Ce procédé décoratif peut être vu
11
après coup comme un effet d'encadrement de
l'extérieur coincé entre deux gros plans d'intérieur. Par la suite, avant la sortie finale, les éléments visuels du dehors s'immiscent au
dedans soit par surimpression (réminiscences
des mauvaises têtes projetées sur le mur derrière leur visage) soit par montage “à l'air
libre“ (vision des trois pires rencontres possibles en ville). Utilisant un principe de répétition ternaire (carton sur fond fleuri, cadrage
fixe, bruitage continu de la circulation, commentaire primesautier de la situation), les
scènes de rue ont un statut équivoque entre la
vue de l'esprit et le principe de réalité. Mais
alors, par quelle intervention du Saint-Esprit
tout ce beau monde se retrouve-t-il dans l'appartement ?
EFFET-LIMITE
Le Principe du canapé construit un non-sens
spatial si on s'en tient aux repères cartésiens.
Le montage alterné de la "course de super 8"
exprime justement le pouvoir magique du lieu
filmique. Étant donné l'emplacement de face
des hommes à la caméra, la projection a lieu
sur la paroi opposée au mur du fond. Et pourtant, inutile de nier qu'on voit le spectacle se
dérouler à l'arrière-plan, comme si cet unique
pan du visible était le seul écran de projection
imaginable. À travers les fleurs géantes du
fond, les figurines courent avant de s'essouffler, car il n'y a pas assez d'air libre. L'effettaille de la miniaturisation sportive et l'effetmiroir des personnages qui projettent à l'intérieur leur image filmée à l'extérieur déplient le
champ-contrechamp sur une même surface.
De fait, les limites de l'espace, figées par le
cadrage fixe, sont constamment déplacées
pour réinscrire les corps en mouvement dans
de nouveaux champs des possibles. Telle est la
logique poétique de l'absurde. ☞
1. Voir Analyse de séquence p. 12.
2. Noël Burch, “Nana ou les deux espaces“, Cahiers
du Cinéma, n°189, avril 1967, p.43.
ANALYSE DE SÉQUENCE
Cadre de vie
On va suivre ici l'enchaînement de trois plans
(début à 45 secondes, durée 3 minutes) montrant l'appartement, avant le changement de
cadrage. Chaque plan donne de nouvelles
dimensions à l'espace-temps de la représentation en exposant le jeu des cinéastes-comédiens avec les limites filmiques de l'enfermement.
Le premier plan de la séquence est dévoilé par
le rabattement vers l'avant-champ de la septième diapositive du générique représentant un
couple idéal hétérosexuel selon le graphisme
publicitaire d'un temps révolu (1a). La disparition de ce que l'on assimilait à une image fixe
projetée (D), et qui est en fait un panneau dessiné amovible de grande dimension, permet de
rentrer dans l'appartement, sans opération de
montage. Le changement de décor dans la profondeur de champ instaure ainsi une rupture
sans discontinuité de la prise de vue. Le commentaire, engagé quelques diapositives plus
tôt, achève la description de la Genèse par une
proposition rock'n folk : « Simon and
Garfunkel ». Deux jeunes hommes se présentent de face, au centre et sur pied dans le plan
moyen fixe qui instaure le cadrage matriciel du
lieu de vie. En 1b on entend un accord de guitare pour ponctuer la fin de la phrase. La voix
off poursuit avec un effet d'anaphore : « 7
jours, c'est le temps qu'il nous fallut pour comprendre notre erreur » (reprise du prologue : «
7 jours, c'est le temps qu'il fallut à Dieu pour
créer »). Elle commande le déplacement automatique et gracieux des deux personnages qui
sortent par la gauche pour vider le plan : rotations en chaîne des têtes, grandes enjambées
en rythme en 1c. Le lieu intérieur apparaît bien
nu : un mur, un cadre, un tapis (1d).
L'enchaînement du premier plan (1a à 1d) au
deuxième plan (2a à 2d) instaure un schéma
audiovisuel : plan fixe vide (1d), enclenchement
sonore de la diapositive suivante, image noire
(N), plan fixe vide (2a). De fait, le montage
d'une projection fictive assure la reprise du
visible d'un plan à l'autre par la répétition du
dénuement décoratif. Encadré par des noirs
bruyants, le deuxième plan donne lieu à des
événements figuratifs qui initient une disjonction entre l'avant-plan et l'arrière-plan et une
variation de vitesse dans la durée. Cette mise à
mal du continuum spatio-temporel liée à la
mécanique des corps et à l'animisme du décor
exprime l'esprit burlesque d'un dérèglement
domestique.
Il n'est pas anodin qu'un effet sonore horschamp, le tic-tac d'une horloge, se mette alors
en place, créant l'illusion d'une commune
mesure aux déplacements sur scène. Mike fait
un petit tour muni d'un ventilateur lumineux
(2b) tandis que la voix commente : « L'air libre
nous manquait. » Quand il sort au premier plan
par la gauche, le frigo poussé par son acolyte
entre à l'arrière-plan par la droite. Se produit
dès lors un effet de rupture dans le bloc de
temps qu'est supposé être le plan. Les cinq
allées et venues du vidage de frigidaire, ouvert
cérémonieusement par le portier impassible, se
produisent à vive allure. On comprend mieux
pourquoi leurs vivres s'amenuisaient. Les sonneries du téléphone retentissent hors-champ
en 2c puis in quand l'appareil de communication apparaît, tel un ovni, décollant du sol. « Et
ce téléphone qui sonnait nous rappelait que
nous avions une mère. » L'intrusion de la main
qui raccroche, en 2d, bouscule la place du
spectateur. Le changement de mise au point du
mur à 8 mètres, au téléphone à 50 centimètres
(zoom avant) tend à sensibiliser, sur un mode
comique, à la dimension animiste que prennent
les objets du quotidien quand on reste enfermé
chez soi. Le terrible engin disparaît. L'image
floue du mur retrouve sa profondeur de champ
(zoom arrière). Le plan à nouveau net enchaîne
comme prévu sur le vide, le noir, et le bruit du
projecteur de diapo (enchaînement de plans
non reproduit ci-contre).
Le troisième plan réagit par un funeste événement à la menace de l'ennui. Le cadre-photo
du petit canapé, éclairé puis obscurci, se
décroche du mur et se brise en tombant.
Parodie d'enterrement (3a, le cadre est mort,
vive le cadre) lors d'une procession ponctuée
par trois gongs. Le bruit du tic-tac s'arrête.
Cette interruption coïncide avec l'annonce du
programme narratif : « Et pourtant, nos journées étaient bien organisées. » Les trois unités
de lieu, de temps et d'action sont revues et corrigées par cette mise en scène des habitudes.
L'emploi du temps se déroule à l'écran en accéléré. Le lieu unique est transformé par les jeux
de lumières, les costumes et les accessoires :
obscurcissement lors de l'intrusion d'un polochon dans la “salle de sport“ (3b), éclairage
aux chandelles pour le coin “cuisine“ (3c),
chaises musicales et tapis volant l'après-midi.
La disparition truquée de Samuel s'inscrit dans
la continuité esthétique du plan qui comporte
plusieurs prises de vues. Des petites sautes de
l'image, qui ne sont perceptibles que si on les
cherche du regard, se glissent lors des raccords
transparents entre les plans vides du décor. Le
plan est ici considéré en tant que « bloc d'espace et de temps fictif construit par le film »1,
perceptible par le spectateur, et non en tant
qu'unité technique de tournage/montage. Le
plan du quotidien répété a néanmoins une fin.
Le soir, les cadres tombent du ciel pour le
"grand show" qui se déroule dans le noir (surcadrages en 3d). Le commentaire drôlatique
enfonce le clou (du spectacle) : « Démonstrations de dressage animalier et numéros d'avaleur d'antenne de télévision bulgare. » Quand
les comédiens se retrouvent obligés de sortir
leur caméra pour s'amuser, c'est la dernière vue
avant le montage de plans rapprochés. Le récit
en images va quitter un temps le cadrage
unique de l'appartement (3e). ☞
1. Emmanuel Siéty, Le Plan. Au commencement du
cinéma, Paris, Cahiers du Cinéma, coll. “Les petits
Cahiers“, 2001, p. 14.
ATELIERS
Hasard objectif ? Référence inconsciente ? Le Principe du canapé peut être
l’occasion de découvrir l’œuvre de Roman Polanski. Si le rapprochement le
plus évident est fourni par Deux Hommes et une armoire (court métrage
sans dialogues aujourd’hui réédité en DVD) il faut remarquer que le
transport de l’objet vient signifier, dans le film de 1957, l’aliénation de
personnages dont le « bizarre fardeau » leur vaut, selon le réalisateur,
« d’être rejetés et persécutés partout où ils vont ». Remarquons également
que le principe du couple masculin inséparable rappelle un autre courtmétrage héritier du burlesque, Le Gros et le Maigre (1961), annonciateur du
duo du Bal des vampires (1967). On notera enfin que la plupart des longs
métrages du maître polonais renvoient au huis-clos et à la phobie de la
claustration. Les appartements de Répulsion (1965), de Rosemary’s Baby
(1968), du Locataire (1976), ou du Pianiste (2003) sont aussi anxiogènes
que l’île de Cul de sac (1966), le bateau du Couteau dans l’eau (1962) ou le
radeau de Pirates (1986).
Le film est aussi un hommage au cinéma des origines. Facile de recenser en
classe les indices d’une filiation qui, à certains moments, tient du pastiche.
Recours au noir et blanc et absence de dialogues sont relevables en premier
lieu. Les cartons et l’utilisation du plan-séquence fixe sont aussi repérables ;
on peut même comparer les trois “Situations“ de Guermyet et Hercule au
cadrage d’un coin de rue par l’opérateur Lumière dans Le Faux Cul-de-jatte
(1900 ; commenté par Alain Bergala dans Le Cinéma une histoire de plans,
Les Enfants de cinéma). L’accélération temporelle de la séquence du repas
renvoie quant à elle à la projection aujourd’hui saccadée des films muets. Le
slapstick est convoqué par plusieurs séquences burlesques dont l’une au
moins fait rire d’une chute (“2e Situation“). Autres allusions : le duo
comique peut être un avatar de Laurel et Hardy tandis que les chutes du
cadre et du mur, motifs éminemment keatoniens, évoquent surtout La
Maison démontable (One Week, 1920). Enfin, l’effet de la projection murale
n’est pas sans rappeler les chronophotographies de Jules Marey.
12
D
N
3a
1a
2a
3b
1b
2b
3c
1c
2c
3d
1d
2d
3e
ATELIERS
Parler de l’objet dans le film présuppose une recherche sur le terme animisme.
On s’attachera donc à montrer que les objets inanimés semblent avoir une
âme pour Guermyet et Hercule. Témoins l'énorme téléphone, symbole de
l’envahissement maternel, le cadre qui s’effondre sous l’ennui ou le
réfrigérateur impérial au service duquel semble attaché un domestique. Le cas
du canapé est plus complexe puisque le détournement de son usage habituel
(qui est, rappelons-le, de favoriser l’avachissement devant la télévision)
affirme paradoxalement sa réité. Nous sommes donc ici plus près de
l’utilisation de l’objet que fait le théâtre de l’absurde avec Les Chaises
d’Ionesco (1952), l’appareil à sous du Ping-Pong d’Adamov (1955) ou les
poubelles de Fin de partie de Beckett (1957) que de la personnification
érotisante orchestrée par Crébillon fils dans Le Sofa (1742). Il n’est pas
interdit, dès lors, de faire du canapé du film le descendant affranchi des deux
divans décrits dans la première page des Choses de Georges Perec (1965).
Le Principe du canapé permet d’aborder la notion de kitsch. On s’attachera à
montrer en quoi la définition du dictionnaire se révèle ici pertinente. Selon le
Robert, kitsch « se dit d’un style et d’une attitude esthétiques caractérisés par
l’usage hétéroclite d’éléments démodés ou populaires, considérés comme de
mauvais goût par la culture établie et produits par l’économie industrielle ».
Les éléments de décor, soigneusement choisis, peuvent être relevés (papier
peint à fleurs, moquette à pois, appareils ménagers rétro). Les références
musicales, datées, valorisent une subculture véhiculée par la radio (Simon and
Garfunkel, Compagnie Créole, reprise par Dalida et Delon d’un succès
italien). Plus subtilement, le catalogue de vente par correspondance et le
principe de la “soirée diapos“ décrivent l’élaboration et la structure du film
en renvoyant à un art de vivre historiquement daté. On pourra enfin mettre
le ton décalé des réalisateurs en rapport avec la vogue actuelle —
nécessairement ambiguë — des humoristes kitsch, des Vamps aux Deschiens
en passant par Shirley et Dino.
13
Regards croisés sur la création
Propos de Mike Guermyet et Samuel Hercule
À Lyon, un jour de 2002, les artistes ont dû
transporter le canapé de Mike entreposé chez
Samuel. Grâce à leur encombrement visible, ils
ont évité une conversation embarrassante avec
une vague connaissance croisée dans la rue.
L'anecdote a fait son chemin pour devenir “le
principe du canapé“ : un stratagème absurde
qui permet d'éluder les ennuis sans se réfugier
dans l'ennui autarcique.
QUESTIONS DE TONS
Les auteurs-réalisateurs-décorateurs-narrateurs-acteurs ont voulu donner à leur film la
forme initiale d'un "exposé" en instituant une
double présence : à l'image et derrière l'écran.
L'intégration d'une voix off atone, énoncée
chacun leur tour, s'est imposée très tôt comme
une évidence pour mettre en place l'histoire
visuelle qu'ils interprètent sur la scène de l'appartement. En dépit de leurs sensibilités cinématographiques distinctes — S.H. (le blond)
vient du muet et M.H. (le brun) du chanté —
les deux créateurs se sont clairement accordés
sur le rapport texte-image, imaginant des
effets variables d'annonce ou d'écho entre
l'énonciation du commentaire et l'action filmique : « On dit ce qui se passe et il se passe
ce qu'on dit » (S.H.). Ils ont écrit le texte avant
le tournage, parfois la veille, pour initier des
« ponctuations et des correspondances rythmiques entre le phrasé et la gestuelle » (M.G.).
À ce propos, une des premières envies artistiques a été de développer une « esthétique du
tract » (M.G.) pour le spectacle des ombres
portées, puis de détourner la rhétorique du
« meeting politique » (S.H.) par le langage
visuel. La parole des mains se libère des
marques déictiques (moulinets, doigts pointés)
pour créer un jeu mimétique entre le discours
énoncé et les gestes d'illustration (“Mur de
Berlin“ fait maison, cheval de trois doigts,
“leurre“ mimé l'heure).
La question du film-manifeste soulève des
réponses croisant politique et esthétique. Aux
yeux de M.G., « le pamphlet politique devient
ainsi un pamphlet absurde mettant à nu le
décalage entre l'image et le texte par le biais
des glissements du sens ». S.H. se replace dans
une perspective engagée « contre le consensuel moral dominant ». À la Trinité se substitue
le triple ressort du principe du canapé servant
à la sélection des échanges, à la réussite, et au
coup bas ! Pour Mike, Samuel “s'emballe“
après coup car leur message n'est pas antisocial. Leur film à deux voix privilégie surtout
l'autodérision et développe un ton cynique,
assez contemporain, de par les effets de surprise visuels et textuels qu'il met en scène. En
fait, les deux s'entendent pour jouer sur plusieurs tableaux — le cinéma et le théâtre, l'actuel et le nostalgique, le langage corporel et la
musicalité des mots — pour mieux singulariser
l'humour pince-sans-rire de leur univers. M.G.
parle d'une « esthétique nostalgique, et non
passéiste, tournée vers les sixties ». S.H.
affirme son désir d'ancrer la fiction dans un
temps vaguement situé entre les années 50 et
70 par le choix méticuleux des accessoires
(téléphone, frigo, pages des catalogues
Manufrance trouvés chez son père).
L'utilisation du noir et blanc, assez contrastée,
permet à leurs yeux de « rentrer tout de suite
dans le monde du film » (M.G.), de le rendre
crédible et poétique en « aplanissant ce qui est
fait de bric et de broc » (S.H).
VUES DE TOURNAGE
Les artistes insistent sur l'importance de l'expérimentation et de l'improvisation pendant la
petite semaine de tournage effectué en août
2002 sur le plateau scénique du Théâtre de la
Platte à Lyon, à l'exception des plans en extérieur. Les éléments sonores ont été enregistrés
par la suite en studio. Pour Samuel, « il s'agis-
14
sait d'exprimer de façon ludique la thématique
de la vie en autarcie en s'amusant avec le
cadre ». Le choix de la fixité du cadrage est
intervenu après quelques hésitations, notamment l'option d'un panoramique à 360° pour
représenter l'enfermement spatial. L'habilité à
« habiller un lieu nu » par la mise en scène
reflète l'ingéniosité « des petits jeux des personnages contre l'ennui » (M.G.).
La difficulté pour maintenir le cadrage fixe et le
raccord lumière entre les prises a mis à mal la
conception originale d'« un faux planséquence ». Cet aléa de la réalisation leur a
donné l'idée d'insérer des coupes noires entre
les plans d'appartement en prolongeant le
principe liminaire des diapositives. Mike commente la réussite apparente d'un autre raccord
“cache-misère“. Le trucage de la disparition de
Samuel, lors de sa traversée du cadre sur roulettes, a ainsi permis de cacher un jump-cut
trop visible. S.H. éclaire le travail de maîtrise
corporelle qui a pallié les contraintes techniques : ralentissement physique de leur jeu
d'acteurs filmé à six images par seconde puis
déplacement normal lors du vidage du frigo
pour obtenir un effet d'accélération à la projection sans changer la vitesse de la caméra au
sein du même plan ; « travelling de comédiens
pour plonger leurs visages dans le flou du souvenir » en évitant l'inconvénient du zoom avec
une bascule de point optique.
Cette création en tandem, devant et derrière la
caméra, a marché sans cesse sur le décalage
entre l'action et la réaction, orchestrant un
“effet Koulechov“ à deux têtes.
N.B. : Les propos des deux réalisateurs confrontés
dans ce texte ont été recueillis séparément.
AUTOUR DU FILM
Sorties de l’enfermement au cinéma
Le film célèbre la frontalité et la fascination du visible, en s'emparant des
illusions spatiales. Le “grand show“, dont le cadrage n'est pas sans rappeler le tableau du cinéma primitif, invente un petit théâtre privé de foire
domestique. Le plan des ombres, quand les mains ont la parole, peut
faire penser à l'exposé spectaculaire du Docteur Treves dans Elephant
Man (1980) de David Lynch. La séquence se déroule dans un amphithéâtre. Le bon docteur pointe les difformités du monstre, éclairées par
un projecteur. Le spectateur de cinéma ne devine le corps qu'à travers le
tissu blanc froncé de la cage mobile d'exhibition. Dans un genre moins
monstrueux, on peut croire que les exposants omniscients se sont
dédoublés et déplacés, pour mimer le principe du canapé, derrière le
mur-rideau d'un théâtre d'ombres chinoises. Ce sont en fait des ombres
portées sur le mur, mur d'images qui finira bien par tomber.
JEUX DE CADRE
Un des plus beaux films jamais réalisés sur l'enfermement dans un
appartement est le moyen-métrage expérimental de Michael Snow,
Wavelength (1967). Pendant plus de quarante minutes un zoom avant
parcourt l'espace d'un atelier new-yorkais. Le voyage spatial, qui comprend des micro-événements narratifs et des modifications plastiques,
met à l'épreuve l'attention audiovisuelle du spectateur (travelling
optique, crescendo du son sinusoïdal). Le mouvement d'approche s'arrête sur la photographie d'un océan accrochée au mur, au fond de la
perspective : l'immensité des vagues (waves) fait écho à la longueur
d'ondes (wavelength). L'image fixe, traitée en surimpression plein-cadre,
finit par abstraire les limites du lieu représenté.
Ces effets (agrandissement photographique et centrement du surcadrage) peuvent renvoyer au Principe du canapé, où les jeux de cadre
prennent une dimension plus ludique et moins conceptuelle. Dans le
coin du cadrage fixe de l'appartement, la photo du petit canapé, après
la confection de ce dernier à travers le montage des pages Manufrance,
réapparaît agrandie, grâce à une sorte de zoom décoratif par la modification même de l'objet. Le cadre-photo se retrouve alors seul, centré,
dans deux plans rapprochés avant la mise en mouvement stratégique :
le panoramique sur le mur (explication théorique), la chute du mur dans
le champ (application pratique). Le “principe du canapé“, c'est donc ce
“bon plan“ social qui permet de sortir de l'enfermement par le cadre.
MOBILE HOME
L'habillage plastique d'ombres et de lumières redéfinit l'espace architectural intérieur. La chute du film, la révélation du décor démontable,
évoque les déconvenues burlesques du héros avec l'espace dans Cadet
d'eau douce (Steamboat Bill Junior, 1928) lors de la séquence de la tempête : de l'envol des murs de l'hôpital jusqu'à la retombée dans le
champ, le corps du jeune Keaton connaît des trajets insensés en traversant le cadre sur un lit à roulettes. Dehors, les façades des maisons lui
tombent dessus sans lui fracasser la tête, puisqu'il passe à travers la
porte d'entrée en restant sur pied à l'air libre.
DE LA CHAMBRE À LA SCÈNE
Le court métrage muet de Roman Polanski, Deux Hommes et une
armoire (Dwaj ludzie z szafa, 1957), prolonge les vues extérieures du
Principe du canapé en jouant la même musique de l'absurde. Deux
Polonais, un petit et un grand, sortent de l'eau avec une armoire qu'ils
baladent en ville. Mais le transport encombrant d'un buffet ne produit
pas les mêmes effets que dans les situations pratiquées par les jeunes
Français. Face à la dure réalité — impatience féminine, attaque de
voyous, matraquage policier — les deux héros finissent par retourner à
la mer pour s'y jeter. Connexion filmique, métaphore sociale à l'envers,
à quelque cinquante ans d'intervalle, d'autant plus étrange que M.G. et
S.H. n'avaient pas vu cette œuvre de Polanski avant de tourner.
Il est intellectuellement tentant de rapprocher cette histoire des
Kammerspielfilme d'antan ou plus récemment des essais modernes sur
la vie en vase clos1. Dans Film d'Alan Schneider (1965), d'après un scénario de Samuel Beckett, O, qui n'a qu'un œil (Buster Keaton), se réfugie chez lui pour échapper au regard d'autrui. En suivant le vieil homme
chapeauté de dos, on connaît le modus operandi qui condamne toutes
les ouvertures d'une chambre (porte à fermer, fenêtre à voiler, miroir à
couvrir, regard animal à chasser, motif oculaire à occulter, photographies
et portrait à déchirer, double de soi à semer) de façon à ne pas être poursuivi et médusé par son propre regard. Mais il ne faudrait pas perdre de
vue que la réclusion des personnages dans Le Principe du canapé sert de
prétexte à tous les amusements. Le ton du film ne se prête pas au métadiscours sur l'enfermement. La vie en autarcie “réfléchit“ les conditions
du spectacle et les départs du réel.
1. Voir Raymond Bellour, “La Chambre“ (pp. 281-317), L’Entre-images 2. Mots,
Images. Paris, P.O.L./Trafic, 1999.
“Parole, Parole“
À la grande différence de Fast film, la seule référence explicite du Principe du canapé à une autre œuvre est un fragment textuel d’une chanson populaire. La
voix off emprunte la proposition sémantique “Caramels, bonbons et chocolats“ à un tube des années 70, Parole, Parole1.
Le clin d’œil à la variété française en dit long sur l’apparente divergence des deux auteurs au sujet de la parole au cinéma. L’utilisation de la voix off est une
nouveauté pour S.H., amateur du burlesque de Chaplin à Kaurismäki, qui déclare : « Le cinéma ne passe pas par le texte. » M.G., adorateur de Demy, Allen
et Buñuel, a coécrit le film "comme une chanson, en privilégiant les sonorités et la rythmique" et en insérant des mentions musicales (création de Simon and
Garfunkel dans l’appartement, allusion à la Compagnie Créole2). À travers ces références familières, les artistes semblent désigner la contre-référence
commune à leur univers : les films à message qui “parlent“ du réel. Il n’est pas anodin que la citation de Dalida ait lieu juste après une pique sur le cinéma
sociologique anglais. Lors du “plan-prise de tête“ (projection de têtes à l’arrière-plan), la voix off se moque du langage convenu de tous les jours ainsi que
de la pauvreté des exégèses sur Ken Loach avant de faire appel à la chanson déjà citée pour commenter : « Paroles, paroles, paroles, paroles. »
Le double discours (jeu entre le discours intérieur et extérieur, défense d’un cinéma irréaliste) conduit à l’invention du “principe du canapé“. Les visages des
deux acteurs, éclairés par une idée lumineuse, se tournent soudain vers la caméra pour un effet d’annonce : ils ont trouvé. Mais la confection du fameux
meuble se déroule hors-champ, nous n'en avons l'écho qu'à travers l’insertion de pages des catalogues Manufrance (imprimés et photographies des années
20 et 50). Ce montage audiovisuel peut se comprendre comme l’illustration métaphorique du “principe de la création“ : à la source de l'oeuvre, il y a autant
le réemploi d'éléments préexistants (le catalogue) que la magie bricoleuse des mains invisibles du hors-cadre. De fait, le dispositif des diapositives construit
dès le départ une mise en abyme du processus créatif en se servant avec humour de la toute-puissance des voix de l’ombre. La citation se conçoit alors
implicitement, et non plus explicitement (effets de reconnaissance objective ou déclarations de principe des auteurs). Elle génére ainsi plusieurs réflexions
possibles sur le mode de la fiction, entre esthétique du recyclage et fantasme d'auto-engendrement.
1. Paroles et Musique : Michaele, M.Chiosso, G.Ferrio, 1973. Interprétation : Dalida qui chante et Alain Delon qui se contente d’énoncer rien que des mots de sa belle voix d’homme.
2. La voix off caractérise ainsi la situation n°1 : « Un petit matin pluvieux, le genre de temps à déprimer toute la Compagnie Créole » (groupe des années 80 connu pour des hymnes
tel que C’est bon pour le moral).
15
La ricotta
Pier Paolo Pasolini
par
Francisco Ferreira
D
ans la banlieue de Rome, lors du tournage d’un film sur la
Passion, Stracci, un miséreux interprétant le bon larron dans la
scène du Golgotha, cherche désespérément à assouvir sa faim.
Il finit par vendre le chien de la star du film à un journaliste
venu interroger le réalisateur sur le plateau, ce qui lui permet
de s’acheter une part colossale de ricotta. Surpris par les autres
acteurs et les techniciens alors qu’il mange goulûment son fromage, le sous-prolétaire suscite les rires et les quolibets.
Indifférent à ces moqueries, il avale avec frénésie les victuailles
qu’on se met à lui lancer, comme à un animal, pour se divertir.
Mais le festin tourne bientôt au martyre : crucifié, Stracci
meurt d’indigestion avant d’avoir pu prononcer la célèbre
réplique que le cinéaste attend de lui : « Quand tu seras au
Royaume des cieux, rappelle mon nom à ton Père. »
Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, scénariste (notamment pour Fellini), mais avant tout
poète, Pasolini a déjà réalisé deux longs métrages
lorsqu’il tourne La ricotta, en octobre et novembre
1962 : Accattone (1961) décrit les mésaventures
d’un petit proxénète ; Mamma Roma (1962) s’attache au parcours d’une prostituée qui cherche à
changer de vie. Le court métrage est en fait le troisième épisode d’un film à sketches intitulé Lavonsnous le cerveau, dont le sous-titre en acrostiche,
aujourd’hui souvent retenu comme titre de
l’oeuvre, désigne les réalisateurs : Rogopag, un
film de ROssellini, qui réalise Illibatezza (“Pureté“),
GOdard (Il Nuovo Mondo, “Le Nouveau Monde“),
PAsolini, et Gregoretti (Il Pollo ruspante, “Le
Poulet fermier“). Un carton d’ouverture indique
que les “joyeux principes de la fin du monde“ sont
le sujet des quatre sketches, mais Pasolini ne s’en
est guère soucié : La ricotta provient d’un projet
antérieur (qui devait être produit par Amoroso et
Amato) et, surtout, le cinéaste y mène une expérience décisive sur le plan thématique et formel,
qui aboutira au changement radical d’approche et
de style de son long métrage suivant, L’Évangile
selon Saint Matthieu (1964).
FICHE TECHNIQUE
Production Arco Film-cineriz, Lyre Film
Producteur Alfredo Bini
Scénario Pier Palo Pasolini N
Assistants réalisateur Sergio Citti, Carlo di Carlo
Image Tonino Delli Colli
Décors Flavio Magherini
Architecte Flavio Mogherini
Costume Danilo Donati
Commentaire Carlo Rustichelli
Musique Alessandro Scarlatti : Sinfonia dalla
Cantata profana “Su le sponde del Tebro“ ;
Giuseppe Verdi : Sempre libera degg'io dalla
Traviata ; Francesco Biscogli : Largo dal Concerto in
re maggiore per oboe, tromba e fagotto, archi e
bassi continuo ; Tommaso da Celano : Sequenza per
la messa dei defunti Dies irae Dies illa ; AntonioniFusco : Eclisse Twist
Montage Nino Baragli
Interprétation Orson Welles (le réalisateur, doublé
par Giorgio Bassani), Mario Cipriani (Stracci), Laura
Betti (la “diva“), Edmonda Aldini (une autre “diva“),
Vittorio La Paglia (le journaliste), Maria Bernardini
(la strip-teaseuse), Rossana Di Rocco (la fille de
Stracci), Giuseppe Berlingeri (le producteur)
Italie, 1962, 35 minutes, 35 mm, 1/1,85
Noir et blanc et couleurs - Visa n° 50 118
16
Conversation improbable
avec les cendres d’un poète
Ce texte, inspiré par l’entretien entre le
cinéaste et le journaliste dans La ricotta, est un
montage de citations de Pasolini élaboré à partir de diverses sources.
Le journaliste : « Permettez, je voudrais une
petite interview. »
Le poète : « Pas plus de quatre questions. »
Le journaliste : « Merci. Première question :
comment s’est formé votre goût en matière de
cinéma ? »
Le poète : « Mon goût cinématographique
n’est pas d’origine cinématographique, mais
picturale. Les images, les champs visuels que
j’ai dans la tête, ce sont les fresques de
Masaccio, de Giotto — les peintres que j’aime
le plus, avec certains maniéristes (...). Je
cherche la plasticité, avant tout la plasticité de
l’image, en suivant la voie jamais oubliée de
Masaccio : son fier clair-obscur, son blanc et
noir — ou bien, si vous voulez, en suivant la
voie des Primitifs, en un curieux mélange de
finesse et de grossièreté1. (...) [Mais] les passages “picturaux“ [de La ricotta] sont des citations qui ont une fonction assez précise : (...)
j’ai parfaitement reconstitué [les] tableaux [de
Rosso Fiorentino et de Pontormo], non pas
parce qu’ils représentent ma vision des choses,
(...) mais tout simplement pour représenter
l’état d’esprit dans lequel le metteur en scène
qui est le protagoniste de La ricotta conçoit un
film sur la Passion. (...) Ces citations relèvent
ainsi presque de l’exorcisme : reconstitution
très exacte, très raffinée, très formaliste, exactement ce que je n’aurais jamais voulu faire
dans le Vangelo [L’Évangile selon Saint
Matthieu] et que j’attribuais donc polémiquement au personnage du metteur en scène. »2
Le journaliste : « La ricotta mêle constamment le registre tragique et le registre
comique... Est-ce qu’on ne pourrait pas dire
que, finalement, toutes vos oeuvres, romans,
films, poèmes, expriment surtout et à la fois
une joie et une souffrance devant la vie ? »3
Le poète : « Depuis mon enfance, depuis mes
premières poésies en dialecte du Frioul, jusqu’à la dernière poésie en italien que j’ai
écrite, j’ai utilisé une expression tirée de la
poésie régionale : “ab-gioia“. Le rossignol qui
chante “ab-gioia“, de joie, par joie... Mais
“gioia“, dans le langage d’alors, avait une
signification particulière de raptus poétique,
d'exaltation, d'euphorie poétique. [...] Le signe
qui a dominé toute ma production est cette
sorte de nostalgie de la vie, ce sens de l’exclusion qui n’enlève pas l’amour de la vie, mais
l’accroît. »
Le journaliste : « Ah ! Et que pensez-vous de
la mort ? »
Le poète : « [...] Une vie, avec toutes ses
actions, est entièrement et vraiment déchiffrable seulement après la mort : à ce momentlà, ses temps se serrent et l’insignifiant tombe.
[...] La continuité de la vie, au moment de la
mort [...], perd toute l’infinité de temps dans
laquelle, en vivant, nous nous prélassons, en
nous délectant de la parfaite correspondance
de notre vie physique — qui nous mène à la
consummation — avec l’écoulement du
temps : il n’y a pas un seul instant où cette correspondance ne soit parfaite. Après la mort,
cette continuité de la vie n’est plus, mais il y a
son sens. / Être immortels et inexprimés, ou
s’exprimer et mourir. »4
Le journaliste : « Quatrième et dernière question : quelle opinion voudriez-vous que les
spectateurs de vos films se fassent de vous ? »
Le poète : « Il danse... Il danse ! »5
Le journaliste : « Merci. Mes compliments.
Au revoir. »
Le poète : « Eh ! “Je suis quelqu’un / qui est
né dans une ville pleine de portiques / en
1922“6. C’est une poésie... En voici un passage : “[...] La vie s’exprime aussi par ellemême. / Je voudrais m’exprimer avec des
exemples. / Jeter mon corps dans la lutte. /
17
Mais si les actions de la vie sont expressives, /
l’expression, aussi, est action. / [...] J’aurai toujours le regret de cette autre poésie / qui est
action elle-même, / dans son détachement des
choses, / dans sa musique qui n’exprime rien /
sinon son aride et sublime passion / pour ellemême“7. Vous avez compris quelque chose ? »
Le journaliste : « Oui, j’ai bien compris :
Bologne est pleine de portiques... Et vous
êtes... une force du Passé. » N
1. Pier Paolo Pasolini, “Mon goût cinématographique”, in Les Cahiers du cinéma. “Pasolini
cinéaste“, Hors série, 1981, p. 23. Ce texte a été initialement publié dans le livre dont Orson Welles lit un
extrait à Vittorio La Paglia dans La ricotta : Mamma
Roma, Milan, Editions Rizzoli, 1962, p. 145.
2. Bernardo Bertolucci et Jean-Louis Comolli,
“Entretien avec Pasolini”, in Les Cahiers du cinéma.
“Pasolini cinéaste“, op. cit., p. 40.
3. Jean-André Fieschi pose cette question à Pasolini
dans son documentaire Pasolini l’enragé (1966). La
réponse est extraite du même film.
4. Pier Paolo Pasolini, “Etre est-il naturel ?”, in
L’Expérience hérétique, Paris, Payot, 1976, p. 98.
5. Cette formule, utilisée par Welles à propos de
Fellini dans La ricotta, répondait, dans un premier
état du scénario, à une question sur “le cinéaste-écrivain P.P. Pasolini”. Cf. Hervé Joubert-Laurencin,
Pasolini. Portrait du poète en cinéaste, Paris, Cahiers
du cinéma, 1995, p. 87.
6. Pier Paolo Pasolini, Qui je suis, Paris, Arléa, 1999,
p. 15. Une première version de ce manuscrit
inachevé a été publiée en 1980 par Enzo Siciliano,
dans la revue Nuovi Argomenti, sous le titre Poeta
delle ceneri (Poète des cendres).
7. Ibid., p. 60.
ANALYSE
Jeter son corps dans la lutte
travers le personnage de Stracci (deuxième niveau de lecture : le niveau
allégorique). Qu’on puisse transposer la vie du Christ dans celle d’un
figurant en haillons3 pour en faire le martyr d’une révolution manquée,
voilà qui est insupportable aux représentants du pouvoir économique
(Amoroso) et judiciaire (Di Gennaro) de la société italienne des années
soixante ! Ce n’est donc pas l’offense religieuse qu’on juge, mais l’appel
révolutionnaire.
4 octobre 1962. Le tournage de La ricotta n’a pas encore commencé.
Mais, déjà, un procès est intenté contre Pasolini au sujet du court
métrage : Roberto Amoroso, qui devait le produire, mais n’a finalement
pas réussi à le financer, reproche au cinéaste d’avoir cédé le sujet à
Alfredo Bini, le producteur de ses deux précédents films. Ayant payé une
avance pour le scénario, Amoroso estime avoir des droits sur lui, et il
s’insurge, en outre, contre « l’offense religieuse et morale qu’[il] lui
inflige, à lui et au public potentiel »1. Après six ans de procédure, la justice donnera raison à Pasolini.
Quel message politique transmet donc ce nouveau Christ issu du sousprolétariat romain ? Lorsqu’il rejoue off la tirade du mauvais larron,
avant de taire celle du bon dans la séquence finale, Stracci indique que
sa vocation est de “mourir de faim“ et qu’il préfère protester sur terre
plutôt que se soumettre aux lois d’un paradis dont il se méfie. On
retrouve bien le mot d’ordre de Pasolini : « Être immortels et inexprimés,
ou s’exprimer et mourir », qu’il rapporte ici à une méditation sur la
dénaturation du message christique, cet appel à la lutte transformé en
argument de soumission par les autorités religieuses et morales.
L’Évangile selon Saint Matthieu (1964) approfondira bientôt cette
réflexion en rendant aux paroles de Jésus leur force provocatrice. Par
ailleurs, cette séquence explicite mieux que toute autre l'enjeu à la fois
thématique et formel de La ricotta, à savoir la confrontation du trivial (la
terre, la nourriture, le corps) et du sublime (le paradis, l’art, le sacrifice).
1er mars 1963. Rogopag est sorti depuis une dizaine de jours. Au cinéma
Corso de Rome, un officier de carabiniers interrompt la projection du
film : il présente une ordonnance de saisie signée par le substitut du procureur de la République, Giuseppe Di Gennaro. Cette fois, le sketch de
Pasolini est accusé « d’outrager la religion d’État en représentant, sous
prétexte de décrire un tournage cinématographique, certaines scènes de
la Passion du Christ, dont il moque l’image et les valeurs qu’il représente, et ce par le commentaire musical, la mimique, le dialogue et
d’autres manifestations sonores, en vilipendant les symboles et les personnages de la religion catholique »2. Ainsi débute le second procès de
La ricotta. D’abord condamné à quatre mois d’emprisonnement, puis
acquitté en appel, Pasolini voit son film séquestré et mutilé. Pour en
autoriser la projection, on lui impose en effet différentes coupures : sont
supprimés, entre autres, les répétitions du mot « La couronne ! », le
strip-tease de l’actrice jouant Marie-Madeleine, les rires du comédien
interprétant le Christ. La phrase finale de Welles est également modifiée : « Pauvre Stracci, crever, ç’a été la seule façon pour lui de faire la
révolution ! » devient : « Pauvre Stracci, crever : il n’y avait pas d’autre
moyen pour lui de nous rappeler qu’il était encore vivant ! » C’est sans
doute cette dernière modification qui s’avère la plus significative ; elle
permet de situer les attaques portées contre La ricotta sur le terrain qui
leur convient — un terrain politique.
DU SUBLIME AU GROTESQUE
En effet, à l’instar de Stracci qui oppose la lutte contre la faim à la promesse du paradis, Pasolini défend tout au long du film un art confrontant la musique populaire et la musique sacrée (stupéfiants jeux de
contrepoint qui superposent le twist à la “nature morte“ des plans d’ouverture et de clôture, ou aux reprises des tableaux maniéristes, mais
aussi le Dies Irae de Tommaso da Celano aux plans censément comiques
de Stracci découvrant dans la grotte que le chien a mangé son repas), la
danse, le strip-tease et la peinture religieuse, le gag et la poésie (Stracci
déguisé en femme, la séquence en accéléré où il achète le fromage).
Cette esthétique “engagée“ choisissant le grotesque contre le sublime
hypocrite de la Passion que le cinéaste diégétique est censé réaliser,
trouve son paroxysme dans la scène où l’on jette de la nourriture au
figurant affamé, qui la mange avec une dérangeante bestialité : l’inconfort et le malaise qu’elle suscite annoncent déjà, d’une certaine manière,
les scènes, évidemment plus extrêmes, de Salo ou les 120 journées de
Sodome (1975). ☞
UNE PARABOLE POLITIQUE
Prévoyant, Pasolini avait cherché à se prémunir contre d’éventuelles
accusations d'outrage à la religion avec le carton d’ouverture du film.
Mais rien ne saurait empêcher les pharisiens et les marchands du temple
de faire de mauvais procès — et pour cause ! En fait, les scènes coupées
ne posent aucun problème sur le plan religieux ; L’Évangile n’y est jamais
dénoncé, puisque la mise en abyme le met constamment à distance : ce
ne sont pas Marie-Madeleine ou Jésus qui se dénudent ou éclatent de
rire, mais des comédiens ; quant à la couronne d’épines, elle n’est ici
qu’un accessoire de tournage... En réalité, le problème est ailleurs, non
dans les séquences liées au tournage de la Passion (premier niveau de
lecture du film : le niveau métafilmique), mais dans celles qui y échappent et qui, cette fois, réinterprètent effectivement le texte biblique à
1. Hervé Joubert-Laurencin, Pasolini. Portrait du poète en cinéaste, op.cit., p. 84.
2. Cité par Martine Boyer et Muriel Tinel dans Les Films de Pier Paolo Pasolini,
Paris, Ed. Dark Star, 2002, p. 43.
3. En italien, “stracci“ veut dire “haillons“.
18
AUTOUR DU FILM
Le maniérisme
Le terme de “maniérisme“ désigne généralement la période de l’histoire de l’art comprise
entre 1515 et 1580, entre le classicisme et le
baroque. Signalant d’abord une rupture avec
la Renaissance, son idéal d’harmonie et d’imitation de la nature, cette notion renvoie plutôt aujourd’hui à une continuation des
recherches classiques, qui passerait par l’exacerbation de certains traits stylistiques des
grands maîtres (rappelons que l’italien
“maniera“ signifie “style“) : Léonard de Vinci,
Michel-Ange et Raphaël. On peut, en fait, distinguer deux phases dans le maniérisme :
l’époque de la Manière à proprement parler,
illustrée notamment par Bronzino et Vasari,
est précédée d’une phase d’expérimentalisme
anticlassique, culminant durant la décennie
1515-1525, et dont les principaux représentants sont Pontormo et Rosso Fiorentino.
Les tableaux de ces deux peintres que Pasolini
a retenus pour son film, La Descente de croix
de Rosso Fiorentino 1 (1521, Volterra, pinacothèque) et la Déposition de croix de
Pontormo2 (1526, Florence, Santa Felicità),
sont effectivement considérés comme deux
chefs-d'oeuvre “anticlassiques” : on y
retrouve le même refus d’un traitement perspectiviste de l’espace, accentué par la disparition du décor (Pontormo va jusqu’à éliminer
la croix de sa Déposition) ; la même recherche
de couleurs transgressives et stridentes (le
fameux rouge de Pontormo, le jaune scintillant de Rosso) ; la même lumière crue et
irréelle, qui confère aux personnages une
apparence fantastique et fantoma-tique ; les
mêmes schémas sinueux (la figure serpentine
est un motif maniériste majeur) ; la même
condensation des figures, soulignée chez
Rosso par le vide au centre du tableau ; la
même multiplication des éléments, avec des
effets d’accumulation (des poses, des gestes,
des directions de regards) et de saturation
(des couleurs et des motifs). Tout cela
concourt, dans les deux œuvres, à produire
une impression d’excès, d’outrance, de complexité, d’incohérence même, qui s’oppose
magistralement au goût de la Renaissance
pour l’équilibre et la clarté de la représentation. Les corps, surtout, subissent un traitement inhabituel : leurs proportions sont
déformées, leurs membres trop allongés,
leurs postures improbables — et ils se tiennent sur un point d’appui instable (personnages maladroitement suspendus aux
échelles chez Rosso, reposant sur la pointe
des pieds chez Pontormo), qui menace l’équilibre précaire des tableaux tout entiers.
La reprise de ces Dépositions dans La ricotta a
conduit les critiques à deux types dominants
d’interprétation. Les uns affirment que le
court métrage serait lui-même maniériste et
que les citations picturales indiqueraient la
voie nouvelle que prenait le cinéma de
Pasolini à l’époque : un éloignement par rapport au néoréalisme d'Accattone et de
Mamma Roma. Les autres prétendent, au
contraire, que les tableaux vivants sont là
pour mettre en valeur la recherche néoréaliste
des images en noir et blanc du reste du film,
le cinéaste dénonçant l'artifice des séquences
en couleur. Entre citation-hommage et
reprise-rejet, une troisième lecture est pourtant possible ; la virtuosité des deux scènes
repose sur leur double ambition : analyser les
aspects les plus significatifs des tableaux cités
à travers les moyens de la mise en scène et,
dans le même temps, définir la spécificité du
cinéma par rapport à la peinture. Un jeu subtil de décalages et d’oppositions se met ainsi
en place entre les tableaux vivants et leurs
sources : les personnages supplémentaires sur
les bords du cadre filmique trop large (format
panoramique italien) mettent l'accent sur la
composition verticale et resserrée des
Dépositions ; les séries de gros plans sur les
visages des acteurs rendent compte de la
variété des directions de regards dans les
tableaux originaux ; les déplacements incongrus (l’acteur noir qui entre dans le champ) et
les gestes involontaires (le Christ “mort“ qui
bouge légèrement, le vieillard qui se gratte le
nez) mettent en valeur l'impression de temps
suspendu qui émane des représentations picturales ; le rire irrépressible des acteurs rend
compte, par contraste, de l'exagération des
expressions d'effarement ou de douleur des
personnages peints ; la chute, enfin, dans la
seconde séquence, souligne la précarité du
point d’appui maniériste et superpose aux
figures spectrales de la peinture les corps réels
du cinéma.
C’est alors en insistant sur l'échec de la mise
en scène du cinéaste diégétique interprété
par Welles (impossibilité d'obtenir l’immobilité totale, de reproduire les couleurs des
peintres, de gérer la lumière) que Pasolini
expose sa propre vision de la création cinématographique : du maniérisme, il retient le
goût du mélange, de la déformation, de l'outrance, qu’on retrouve tout au long du film ;
du néoréalisme, celui du tournage en extérieurs, de l’éclairage naturel, des visages de la
rue. Mais, ni maniériste, ni néoréaliste, il s’est
trouvé une voie où la citation érudite, l’exagération symbolique, la stylisation de la mise
en scène rejoignent et expriment la nature
humaine, la réalité — la vie même. ☞ N
1. Rosso Fiorentino, Giovanni Batista de Rossi, di Le
(1495-1540), La Descente de croix, 1521. Huile sur
bois, 375x196 cm, Volterra, Pinacoteca.
2. Pontormo, Jacopo Carucci, dit Le (1494-1556),
Déposition de croix, 1526. Huile sur bois, 313x196
cm, Florence, Santa Felicità, Capella Capponi.
19
1. La Descente de croix.
2. Déposition de croix.
ANALYSE D’UNE FIGURE DE MONTAGE
Inconciliables contrechamps
Le faux raccord est une figure de montage
introduisant une discontinuité notable entre
deux plans enchaînés censés être contigus
dans le temps et/ou dans l’espace. Certains
cinéastes utilisent cette figure pour travailler la
disjonction entre les plans et produire des
effets de sens. Pasolini est de ceux-là : La
ricotta contient plusieurs faux raccords particulièrement remarquables, parmi lesquels ceux
qui jouent sur la rupture entre le noir et blanc
et la couleur, mais aussi ceux qui établissent
une différence de vitesse entre les plans.
FAUX RACCORDS RÉFLEXIFS
Filmés dans un studio de Cinecittà, alors que
les autres séquences ont été tournées dans un
terrain vague des faubourgs de Rome, les deux
tableaux vivants ne sont effectivement intégrés
au film qu’au prix de troublants faux raccords.
On peut certes apparemment résoudre cette
difficulté en considérant simplement que les
images en couleur appartiennent au film diégétique réalisé par Welles, mais c’est alors plus
précisément, à l’intérieur même des
séquences, le jeu des champs contrechamps
(intérieur/extérieur) avec l’équipe technique
qui reste problématique.
Dans la reprise de la Déposition de Pontormo,
le premier contrechamp (2) répond à un plan
sur la “diva“ (1) qui baisse les yeux vers le
Christ hors champ. Or, c'est seulement dans ce
plan que Welles lance le « Moteur ! » qui fait
débuter la prise ; cela indique que tous les
plans en couleur qui précédaient, correspondant à la mise en place des acteurs, n'étaient
pas filmés par l’équipe diégétique : ils ne peuvent donc renvoyer au film de Welles, à la différence du plan suivant (3), fixe et large, dans
lequel une actrice commence à déclamer son
texte. Le faux raccord entre les plans 1 et 2
n’indique donc pas une différence de niveaux
diégétiques, qui opposerait le film (premier
niveau) au film dans le film (deuxième niveau) :
en réalité, cette opposition se joue entre le
plan 3 et le plan 1 — ainsi que tous ceux qui le
précèdent : une série de gros plans sur les
ATELIERS
visages des acteurs —, c’est-à-dire entre le travail du montage, propre au cinéma, que revendique Pasolini, et l’imitation vaine et figée de la
peinture, vouée à l’échec et attribuée au réalisateur diégétique. Ainsi, lorsque, dans la suite
de la séquence, d'autres gros plans montrent
les rires des acteurs après la chute du Christ et
de ses porteurs, c’est à nouveau au cinéaste
Pasolini qu’il faut attribuer ces plans
“moqueurs“ à l’égard de la mise en scène de
Welles.
Les deux derniers plans de cette séquence
introduisent pourtant un improbable raccord
lumière établissant cette fois un lien entre les
deux niveaux diégétiques : lorsque la lumière
baisse sur la reconstitution de la Déposition (4),
l’explication en est donnée par une voix hors
champ (« Le soleil ! »), puis par un plan en noir
et blanc, lui aussi assombri, sur le chef-opérateur (5). Mais ce vrai-faux raccord s’avère à son
tour ironique : il désigne encore la faillite du
film dans le film (Welles est censé rater son
plan à cause du soleil) en lui opposant l’un des
plus beaux plans en noir et blanc de La ricotta,
dont le sublime contre-jour est précisément
réussi grâce à la lumière naturelle. Les faux raccords assument donc ici une fonction réflexive,
en soulignant deux des orientations majeures
du cinéma de Pasolini : la recherche de l’authenticité des visages (qui passe ici par le montage des gros plans) et celle de la plasticité de
la lumière en extérieurs.
FAUX RACCORDS MÉTAPHORIQUES
Dans la séquence suivante, lorsque Stracci,
détaché de sa croix, a pu enfin se précipiter
dans la grotte pour manger sa ricotta, Pasolini
utilise le faux raccord sur un mode différent.
Aux plans rapprochés sur le sous-prolétaire en
train de manger (1 et 3) répondent des contrechamps qui font apparaître différents protagonistes : d’abord une actrice en costume (2),
puis un technicien (4), puis deux autres figurants, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cadre
du contrechamp soit totalement envahi par les
personnages (5). Ces apparitions posent pro-
blème dans la mesure où le cinéaste introduit
une différence de vitesse entre les plans (ceux
sur Stracci sont accélérés), mais aussi parce
que l’arrivée des autres dans le contrechamp
n’est pas préparée par un quelconque effet de
mise en scène : ils semblent surgir brusquement, comme par magie, au détriment de la
vraisemblance temporelle (comment font-ils
pour arriver si vite ?). Les contrechamps, inconciliables avec les plans sur Stracci, sont donc
montés en faux raccord. Pourtant, on peut
remarquer qu’un raccord regard du figurant
affamé introduit toujours les plans en question, comme si Pasolini avait voulu jouer à la
fois de la rupture et de la continuité, c’est-àdire briser un certain type de logique narrative
pour en introduire un autre… Le faux raccord
semble en fait produire ici un rapport métaphorique entre le champ et le contrechamp :
contre toute attente, on pourrait penser que la
“bonne“ vitesse est celle des plans montrant
Stracci, dont le regard susciterait l’apparition
des autres personnages, établissant de la sorte
une relation d’équivalence entre la nourriture
qu’il engloutit voracement et le contrechamp
qui se remplit de ceux qui n’ont cessé de se
moquer de lui tout au long du film. Ainsi, au
sadisme des rieurs qui vont bientôt le gaver
jusqu’à l’indigestion mortelle, répondrait, à cet
instant, le fantasme anthropophagique du
mangeur. Lorsqu’on apporte la table des victuailles dans la grotte (6), cette impression se
confirme : le contrechamp finit de composer
ce qui était déjà une véritable nature morte
offerte à l’appétit d’un ogre moins ingénu qu’il
n’y paraît. Comme souvent chez Pasolini, le
contrechamp ne se contente donc pas ici de
répondre au champ, il le nourrit ; le faux raccord révèle une altérité fondamentale, qu’il
s’agit moins de résorber que d’engloutir à travers le montage. De ce point de vue, ce que
Stracci avale dans cette scène, assumant pleinement son sacrifice, c’est aussi la détresse des
autres, mal dissimulée par leur rire. Manger
l’autre, c’est encore l’aimer.
☞
En jouant le “bon larron“, Stracci va connaître le sort du personnage qu’il interprète :
la mort sur la croix. L’identification de l’acteur à son rôle est un motif théâtral
important dont la pièce de Jean Rotrou Le Véritable saint Genest (1647), qui peut
donner lieu à une étude en classe, représente l’exemple archétypal : Genest est un
comédien romain qui, jouant le rôle d’un chrétien nouvellement converti et martyrisé,
est touché par la grâce, finit par se convertir et accède lui-même au martyre. À partir
du parallèle avec la pièce baroque, on constate que La ricotta tire sa réussite de sa
structure en abyme qui dédouble les situations. Un principe identique parcourt Jésus
de Montréal réalisé par Denys Arcand en 1989 où un jeune homme interprète du
Christ finit mort en croix. Par ailleurs, la confusion des sentiments du personnage
acteur et du personnage qu’il joue est un ressort traditionnel des intrigues
amoureuses, sur scène et à l’écran. Si La Discrète de Christian Vincent (1990) montre
que la simulation des sentiments leur donne naissance, un autre film héritant de
l’œuvre de Marivaux, L’Esquive d’Abdellatif Kechiche (2004) en est l’illustration
inverse : jouer un rôle permet, par procuration, de déclarer sa flamme.
20
Couleur et noir et blanc : La ricotta fait partie du petit nombre de
films qui jouent de l’hétérogénéité chromatique. Une première
phase de travail permettra de repérer les séquences en couleurs et
de chercher leurs caractéristiques communes. Emergera ainsi la
notion de tableau puisque les plans concernés miment la nature
morte (voire la vanité) ou la scène religieuse (descentes de croix,
en l’occurrence). On remarquera ensuite que ces séquences ne
peuvent être assimilées à celle du film diégétique (tourné par le
cinéaste fictionnel). L’originalité pasolinienne, bien qu’inspirée par
le principe du Portrait de Dorian Gray (Lewin, 1945), apparaîtra
enfin en regard d’autres utilisations du même procédé. Le Fils
adoptif* d’Aktan Abdykalykov (1998), Stalker d’Andreï Tarkovski
(1979) ou Le Magicien d’Oz de Victor Fleming (1939) seront alors
convoqués.
* au programme de Lycéens au cinéma en région Centre 2004-2006.
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ATELIERS
3
☞
Un relevé d’indices permet de saisir derrière la fable la dimension politique
et sociale du film. La misère de Stracci est ainsi révélée dès son nom ; le
malheureux, pourvu d’une famille nombreuse, peut à peine satisfaire ses
besoins primaires : se vêtir et se nourrir. Possible aussi de montrer que le
motif de la faim détermine toute l’action (stratagème du déguisement, vente
du chien, quête de la ricotta). On notera que le héros est promis à la mort
quelle que soit la réaction de son entourage (l’indifférence des notables
affame, la sollicitude populaire tue). Cette fin qui joue sur les connaissances
bibliques du spectateur* prive le héros de son ultime réplique, rappel au bon
souvenir du Christ. La mort du sans grade ne laisserait donc aucune trace
dans les mémoires si le film n’existait pas. Avec ce larron moderne, ce n’est
plus tant le voleur repenti que le prolétaire qui accompagnera au Paradis le
cinéaste martyr. De fait, comme le disait la fin initiale du film, « crever ç’a été
la seule façon pour [Stracci] de faire la révolution ».
La dimension métafilmique de La ricotta est soulignée par le recours, pour
le rôle du metteur en scène, à un acteur bien particulier… Biographie et
extraits de films aideront à saisir l’importance du choix significatif d’Orson
Welles. Symbole hollywoodien du maverick (auteur incontrôlable qui
échappe au formatage des grands studios), Welles est l’archétype du
créateur persécuté qui n’a pu que rarement mener ses projets comme il
l’entendait. Si le réalisateur de Citizen Kane (1940), La Dame de Shanghai
(1947) ou de La Soif du mal (1957) apparaît le plus souvent comme acteur
ses films, il a pris l’habitude de jouer son propre personnage de metteur
en scène dans des séries télévisées telles que Orson Welles Sketch Book ou
Around the World with Orson Welles. Le Don Quichotte (1955) qu’il
médite (et ne finira jamais) aurait dû le montrer à l’écran en tant que
narrateur. Tourné peu après le filmage du Procès à Zagreb et à Paris
(1962), le court métrage de Pasolini peut aussi être lu comme un
détournement déférent de ces séquences wellesiennes.
* voir verso de la planche élèves.
21
TEXTE TRANSVERSAL
Allusion, parodie et autocitation
La ricotta excelle dans la “remise en scène“
ou la réorchestration des œuvres qu'il cite.
Outre les deux Dépositions maniéristes déjà
évoquées, jamais montrées mais transformées
en “tableaux vivants“ qui en reproduisent les
compositions, le film multiplie, toujours dans
un registre plus ou moins comique, les références à différents arts : le cinéma avec la
reprise allusive de certains procédés chapliniens, l'opéra avec la réorchestration parodique d’un air de La Traviata, et la poésie à
travers la lecture ironique d'un texte de
Pasolini lui-même.
L'ombre de Charlot, dont Pasolini était un fervent admirateur, plane constamment sur le
récit tragi-comique des mésaventures de
Stracci, que l'on peut voir comme un double
italien du vagabond américain. Le thème de
l’errance (le figurant dort à même le sol dans
le terrain vague servant de plateau de tournage et passe son temps à se traîner d’un lieu
à un autre), celui de la malchance (le repas
avalé par le chien ; le réalisateur qui le fait
appeler au moment même où il allait enfin
pouvoir manger), mais surtout celui de la
nourriture, évoquent sans nul doute l’illustre
moustachu qui, lui aussi souvent affamé de
film en film, n’hésite pas dans Le Cirque
(1928), autre grande œuvre sur le monde du
spectacle, à manger le gâteau d’un enfant
sans défense. On pense plus précisément, en
voyant le gag principal de La ricotta, celui de
la course en accéléré pour aller acheter le fromage, aux nombreuses courses-poursuites de
Chaplin qui, dès l’époque de ses courts
métrages, ont largement contribué à sa célébrité. La mécanisation des gestes est réalisée
non pas au service d’une plus grande abstraction de la représentation (Keaton), mais afin
de faire ressortir l'humanité de l’action
(Stracci court vite parce qu’il meurt de faim).
Jusque dans son ridicule le plus pur (l’acheteur et le vendeur qui n’en finissent pas de se
gratter les fesses), elle propose bien un traitement spécifiquement chaplinien du burlesque. L’accélération du thème musical,
enfin, produit des effets de rythme et de
ponctuation — la musique s’interrompt brusquement lorsque le coureur s'arrête sur la
route pour faire le signe de croix devant une
Vierge — qui renvoient, d’une manière plus
générale, au cinéma muet.
Le choix de cette musique n’est d’ailleurs pas
anecdotique : il s’agit d’une cabaletta1 célèbre
de La Traviata de Verdi, Sempre libera
degg’io. On devine aisément ce qui a pu
séduire Pasolini dans cet opéra dénonçant
l’hypocrisie de la haute société du XIXe siècle,
qui oppose une femme de mauvaise réputation (Violetta, la “dévoyée“ du titre) à la bourgeoisie bien pensante. Mais c’est le sujet de la
cabaletta elle-même, ici parodiquement
réduite à une orchestration de fanfare populaire, qui s’avère signifiant : dans l’opéra de
Verdi, elle intervient à la fin de l’acte I, lorsque
Violetta, restée seule après le départ d'Alfred,
qui vient de lui avouer son amour, imagine un
instant s’abandonner à cette passion en
renonçant à la vie de fêtes et d’égarements
qui est la sienne ; mais, très vite, elle juge
cette idée insensée : « Sempre libera degg’io
/ Folleggiar di gioia in gioia, / Vo’ che scorra il
viver mio / Pei sentieri del piacer » (« Libre
toujours, je veux pouvoir / Voltiger de joie en
joie, / Je veux que ma vie s’écoule / Par les
sentiers du plaisir »). Si la reprise de cet air
dans la scène de la via Tiburtina fonctionne
comme un commentaire sarcastique de la
course de Stracci — le “sentier du plaisir“
qu’il emprunte ne le conduit guère qu'à un
fromage —, c’est lors de sa première et de sa
dernière apparition que la cabaletta prend un
tour nettement plus virulent. Elle se fait
d’abord entendre lorsqu’un acteur déguisé en
saint vient “dévoyer“ les fils de Stracci, alors
qu’ils rejouent la Cène avec leur mère : l'allusion aux plaisirs “coupables“ de l’homosexualité est évidente. Et elle revient, finalement, au moment de l’arrivée du producteur,
des journalistes et des notables locaux pour le
banquet, stigmatisant alors la futilité des activités de la “bonne société“ romaine.
Mais c’est seulement lors de l’entretien entre
le cinéaste et le journaliste qu’une citation au
sens strict intervient dans La ricotta : Welles y
lit un extrait d’un poème de Pasolini publié
dans le carnet de tournage de Mamma
Roma2. Son utilisation agressive de la poésie
en question démontre la bêtise et l’ignorance
de son interlocuteur, qui n’y comprend absolument rien, mais elle confère également au
personnage interprété par Welles un statut
ambigu : celui de double caricatural de
Pasolini lui-même. Les réponses qu’il fait au
22
journaliste correspondent d’ailleurs parfaitement à la personnalité du metteur en scène
italien, qui se moque ainsi de ses propres
contradictions à travers un étonnant autoportrait ironique : un bourgeois haïssant la bourgeoisie au plus haut point, revendiquant à la
fois un « profond et archaïque catholicisme »
et une adhésion forcenée au marxisme, fasciné par l’art ancien, mais se considérant
comme « plus moderne que tous les
modernes ».
Aux trois types de comique développés dans
La ricotta — comique gestuel, musical et verbal – répondent ainsi trois modalités de la
reprise : la première relève de la transposition
(les procédés empruntés à Chaplin ne changent que de contexte narratif) ; la deuxième
de la transformation (la cabaletta change
également de forme et de signification) ; la
troisième, plus équivoque, ne modifie pas
véritablement le sens du texte cité mais,
d’une certaine manière, lui en ajoute : au cri
désespéré du poète se joint désormais le rire
lucide du cinéaste. Dès lors, si l’allusion et la
parodie peuvent être entendues comme des
hommages, l’autocitation sonne comme un
aveu.
1. Bref air de mouvement vif généralement placé à
la fin d’une aria (mélodie chantée par un seul chanteur) dans l’opéra italien.
2. Texte lu par Orson Welles : « Je suis une force du
Passé. / A la tradition seule va mon amour. / Je viens
des ruines, des églises, / des retables, des bourgs /
oubliés sur les Apennins ou les Préalpes, / là où
vécurent mes frères. / J'erre sur la Tuscolane comme
un fou, / sur la Via Appia comme un chien sans
maîtres. / Ou je regarde les crépuscules, les matins /
sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde, / comme
aux premiers actes de l'Après-Histoire / auxquels
j'assiste, par privilège d'état civil, / du bord extrême
d'un âge / enseveli. Monstrueux celui qui est né, /
des entrailles d'une femme morte. / Et moi, foetus
adulte, je rôde, / le plus moderne des modernes, /
en quête de frères qui ne sont plus. » Ces écrits font
partie de Poésies mondaines (Mamma Roma, op.
cit., p. 160), republié en 1964 dans Poésie en forme
de rose (Poesia in forma di rosa, Italie, Garzanti).
Poésies mondaines est proposé en italien sur
www.apcvl.com. N
Calypso is like so
Bruno Collet
par
Dick Tomasovic
U
ne jeune femme journaliste entre discrètement sur un pla-
Né en 1965, diplômé de l’école des beaux-arts de
Rennes, Bruno Collet travaille depuis le début des
années quatre-vingt-dix en tant que décorateur
sur des films, des séries télévisées ou encore des
vidéo-clips en volume animé (pour Higelin, Alpha
Blondy). En tant que réalisateur, il débute avec une
petite série mélangeant les techniques de pixillation et d’infographie rapportant les drôles d’humeurs de deux amis (Avoir un bon copain). Il signe
un premier court métrage d’animation en 2001
intitulé Le Dos au mur qui raconte la vie saugrenue
d'un homme-tronc condamné dès sa naissance à
maintenir un volet ouvert… Avec ses marionnettes, le jeune réalisateur conçoit aussi l’habillage
de l’émission d’ARTE consacrée à l’animation (La
Nuit s’anime), illustre le film publicitaire d’un
grand organisme banquier français et recrée en
studio des spectacles vivants. Calypso is like so est
son deuxième film. Actuellement, Bruno Collet
finalise divers projets de série, achève l’écriture
d’un nouveau court métrage et se lance dans la
grande aventure d’un premier long métrage, toujours en marionnettes animées.
teau de tournage déserté. Seul semble y vivre un acteur hollywoodien (ou son double caricatural) dont les traits rappellent
très certainement le célèbre acteur Robert Mitchum. Ce dernier
semble prisonnier de ses souvenirs de cinéma : il rejoue sans
cesse les rôles marquants qu’il a pu tenir durant sa prestigieuse
carrière. Reconstituant certaines scènes clefs de ses films, il
assomme la journaliste, l’oblige à prendre quelques postures
bien connues des cinéphiles et finit par l’assassiner. Elle rejoint
ainsi une longue liste de visiteurs malheureux, des membres
d’une équipe de tournage surtout, qui furent également les
victimes de cette vedette reconvertie en tueur en série pour
satisfaire sa propre gloriole. Le film se finit lorsqu’un spectateur de cinéma, égaré, entre à son tour sur le plateau…
23
FICHE TECHNIQUE
Production Vivement Lundi !
Producteur Jean-François Lecorre
Story-board, modelage Benjamin Botella
Image Fabrice Richard
Animation Julien Leconte
Décorateurs Bruno Collet, Jean-Marc Ogier
Marionnettes Yann Leroux, Fabienne Collet
Voix Claire Keim
Montage Pascal Auclert
Bruitage, mixage Léon Rousseau
France, 2003, animation, 7 minutes, 35 mm, 1/1,85
Couleurs - Visa n° 109 176
Zapping sur un colosse hollywoodien
Entretien avec Bruno Collet
À l’origine, Calypso is like so était un projet du producteur Jean-François Le Corre
qui semble vouer une passion à Robert
Mitchum…
type en pâte à modeler) sont nombreux. Ils
correspondent aux différentes expressions des
personnages et sont donc interchangeables.
Vous avez “tourné“ le film avec un appareil photo...
Jean-François est un fan de Mitchum. À la
réédition de l'album Calypso is like so en CD, il
m'a demandé si cela m'intéressait de travailler
sur une des chansons. Il en attendait une sorte
de clip chanté par un Mitchum en marionnette. Le fait de ne pas avoir obtenu les droits
de la chanson m'a permis de réorienter le projet vers le court métrage que vous connaissez.
Le titre du film ne porte plus le titre de la chanson choisie Coconut water mais celui de l'album dont il est tiré.
L'animation est une technique d'image par
image. C'est-à-dire une suite de photos qui,
mises bout à bout, donnent le mouvement à
“l'objet“ que l'on a déplacé entre chaque
prise. Par son capteur numérique en haute
définition, l'appareil photo semblait approprié
pour ce tournage. Tourner tout en numérique
me facilitait une post-production qui était sur
Calypso assez importante (incrustations,
fumée, recadrage...).
Le cinéma d’animation demande-t-il une
redéfinition du rôle de réalisateur ?
Le film, qui rejoue pourtant une esthétique très classique et datée, est étonnement dépourvu de dialogue et de voix off.
Le fait de ne pas être animateur (j'ai commencé l'animation en étant décorateur puis
scénariste) m'a placé dès le début comme un
réalisateur plus proche de la fiction que de
l’animation traditionnelle. L'animation en
volume était très présente dans les programmes jeunesse de mon enfance (Le
Manège enchanté, Chapi-Chapo, Kiri le clown)
mais mes premières grosses émotions sont
venues de la fiction (Kubrick, Coppola,
Gilliam). Le fait de ne pas venir de l'animation
me donne des intentions de cadre, de découpage, plus proches de la fiction que du film
d'animation en volume traditionnel. Les spécificités d'une telle réalisation sont pour moi
identiques à celles d'une fiction : diriger une
équipe (décorateurs, habilleuse, chef opérateur, animateur, sans oublier les marionnettes
que je traite comme des acteurs) pour que le
film garde toute sa cohérence. J'aimerais
cependant noter une différence entre l'animation dessinée (dessin animé, 3D) et l'animation
en volume. Si la première doit être très précise
dès le story-board, la seconde permet une certaine liberté. En effet, les décors et les marionnettes existant réellement, rien ne m'empêche
de changer l'axe du cadre, la lumière ou la
durée du plan. Cette liberté est pour moi
essentielle. Elle permet d'intégrer la notion
“d'accident“, souvent point de départ de nouvelles trouvailles.
Le projet initial étant basé sur une chanson de
Mitchum, sa voix était présente. L'évolution du
projet l'ayant fait disparaître, le choix d'un
acteur silencieux s'offrait à moi. Habitué à
vivre seul, il ne me semblait pas incroyable que
ce “Fantôme de l'Opéra“ ait “perdu“ l'usage
de la parole. Ce mutisme participant à le
rendre encore plus inquiétant. Calypso se veut
un hommage à l'acteur mais aussi au cinéma
hollywoodien des années 50-60, âge d'or des
grands studios. Tournés en intérieur, ces films
sont reconnaissables par une lumière et des
mouvements de caméra qu'un tournage en
extérieur rendait impossibles. La musique
devait répondre aussi à certains critères. J'ai
donc utilisé des musiques d'époque enregistrées par la RKO. Les grands studios demandaient aux musiciens à leur service de décliner
les thèmes connus en vue d'une éventuelle
réutilisation (série B ou Z). C'est dans ce stock
riche en musiques de genre que j'ai trouvé les
différents thèmes.
Comment s'est déroulé le choix, crucial,
des citations ?
Ma volonté était de donner envie à quelqu'un
qui ne connaît pas cet acteur de découvrir ses
films. Il fallait pour cela que Calypso ne soit pas
hermétique. L'histoire devait être simple tout
en pouvant être décryptée à différents degrés.
Le choix des scènes devait regrouper les différents genres joués par Mitchum : films de
guerre, westerns, films “d'angoisse“. Avec
une priorité pour La Nuit du chasseur et Les
Nerfs à vif qui sont à mon avis ses meilleurs
films. Pendant une semaine, j'ai travaillé avec
des séquences de vrais films avec lesquels je
m'amusais à faire un patchwork, une sorte de
zapping entre une vingtaine de films de l'acteur, ce qui m'a permis tout en cherchant des
idées de connaître et de décomplexer face à ce
colosse hollywoodien aux 130 films. Calypso
devait être pour moi son 131e film. N
Comment sont constituées les marionnettes ?
Les marionnettes, d'une hauteur d'environ
30 cm, sont réalisées en différents matériaux.
Le squelette est en aluminium recuit, le corps
et les membres sont en mousse de latex
(comme Les Guignols de Canal+) et les visages
en résine. La mousse de latex est cuite dans
des moules en silicone ayant pris l'empreinte
d'un modèle sculpté en pâte à modeler (la
structure en aluminium est placée dans le
moule avant la cuisson du latex). Les visages
en résine (moulés eux aussi d'après un proto-
24
ANALYSE
La griffe du passé
Présenté comme un hommage irrévérencieux
à Robert Mitchum, Calypso is like so n’a en
effet rien du laborieux exercice nécrologique
télévisuel réservé aux illustres disparus. Cela
dit, et quoi qu’en disent ses auteurs, ce petit
film d’animation n’a en fait rien d’un hommage, rien non plus de foncièrement irrévérencieux et, à bien y regarder, rien, ou pas
grand-chose, qui concerne l’acteur Robert
Mitchum. Seuls quelques éléments biographiques disséminés tout au long du film tentent de nous imposer cette petite marionnette
comme un alter ego animé de Mitchum : oui,
cette petite poupée affiche bel et bien les traits
habilement caricaturés de la trogne renfrognée de l’acteur ; oui, cette petite poupée
arbore en effet une série de tenues, méticuleusement reproduites, portées en leur temps
par Mitchum dans une poignée de films dont
les cinéphiles se souviennent bien ; oui, la
récurrence dans le film de ces petits accessoires de débauche que sont la bouteille d’alcool et le “pétard“ rappelle que Mitchum n’a
jamais caché ses attitudes de mauvais garçon
et qu’il connut quelques problèmes judiciaires
pour possession de cannabis ; oui, enfin, le
titre du film renvoie à un disque obscur de
chants fleuris et ensoleillés, fleurant le rhum, la
rumba et les petites pépées, que Mitchum
enregistra dans les années cinquante.
Tout cela, on en conviendra, nous apprend peu
de la bio-filmographie de l’acteur. Il s’agit là de
simples allusions qui construisent un contexte
de lecture, mais qui ne suffisent pas, le temps
du film, à faire se substituer cette figurine à
l’acteur reconnu de tous. Or, pour que cette
histoire rocambolesque de comédien reconverti en tueur en série tienne sur sa longueur
et trouve une cohérente vraisemblance, il est
absolument nécessaire que le rapprochement
entre Mitchum et la poupée soit effectif. C’est
ici que commence réellement le travail de mise
en scène, complètement asservi à la gestion de
la narration. On l’aura compris, Calypso is like
so est avant tout un film de pur divertissement
et son mode de fonctionnement n’est en
aucun cas son sujet mais bien son outil. Pour
réussir son entreprise, Bruno Collet va jouer
sur deux tableaux : d’une part le langage du
cinéma ultra-classique et d’autre part un jeu
de complicité mystifiant le spectateur.
La première tactique du réalisateur consiste à
proposer un univers filmique qui rappelle, au
point de s’y fondre, le système classique hollywoodien. C’est bien entendu un moyen de
rapprocher le spectateur des films de Mitchum
et de l’éloigner par la même occasion de l’esthétique troublante du cinéma d’animation,
de faire se conjoindre un peu plus l’effigie arti-
culée de Calypso à l’acteur Mitchum. Non seulement le prétexte de l’intrigue (les dangers du
star-system) et les décors convoquent l’âge
d’or d’Hollywood (la caravane rutilante et
bombée, les grandes lettres du titre, les allures
de pin-up rétro de la journaliste) mais le langage même du film est daté et correspond à la
principale période filmographique de
Mitchum. Le découpage, les échelles de plan
(l’alternance très rythmique des plans larges,
américains et gros plans), les mouvements
d’appareils (panoramiques descriptifs, longs
travellings avant ou arrière laissant apparaître
des éléments inquiétants), les éclairages de
studios, léchés et artificiels, avec de nombreux
jeux d’ombres, l’utilisation d’une nuit américaine (reproduction en studio de conditions
nocturnes grâce à des filtres), les raccords de
regards (on passe fréquemment d’un plan à
l’autre en suivant le regard d’un des personnages), la composition des plans (les contreplongées menaçantes), les fondus au noir elliptiques (lorsque la journaliste s’évanouit ou
meurt), tout dans cette écriture filmique, justifiée par les citations, renvoie au système hollywoodien. Ce classicisme se caractérise par une
transparence de son mode de fonctionnement : il faut que le spectateur oublie le dispositif cinématographique pour pouvoir s’immerger dans la narration. Cette transparence
du langage permet de sauvegarder le processus d’identification aux personnages. La création du suspens tout au long du film, ainsi que
le recours aux détails qui expliquent les situations (le grand tableau sur lequel Mitchum
épingle ses faits de gloire reconstitués) clôturent le film sur lui-même, l’établissent comme
un objet homogène. Rarement un film d’animation de poupées s’est autant rêvé dans sa
forme comme un film en prises de vue réelles
(voir la remarquable restitution de la démarche
de Mitchum). C’est à cette condition que le
film fonctionne, qu’il crée une complicité avec
le spectateur et qu’il réussit l’exploit de devenir, fugitivement, un film avec Mitchum.
Cette complicité repose également sur une
seconde stratégie qui consiste à faire croire au
spectateur qu’il va percer le mystère de
Mitchum. Le film commence sur l’image d’un
ciel bleu, barré en large par un bandeau qui
interdit l’accès à son espace. Soudain, ce ciel
se déchire sur sa hauteur et laisse apparaître la
journaliste (ce moment trouvera son écho lors
de la dernière séquence, lorsque le double
d’un spectateur égaré franchira à son tour le
rideau). Il s’agissait d’un trompe-l’œil. Le plan
suivant nous donne à voir le studio du point de
vue de la visiteuse. Par cette construction, le
film fait mine de nous déniaiser (nous avons
25
percé le mystère du trompe-l’œil) et nous
invite à nous rendre dans les coulisses du
cinéma, à dépasser l’illusion de la représentation, à découvrir l’envers du décor. Il y a là un
procédé de démystification mystifiant puisque,
loin d’être le moment du dévoilement, comme
continuent de le faire croire ensuite les actes
de la poupée (la bouteille cachée dans la
bible1…), il s’agit en fait du début de la fiction.
Ce système habile s’effondrera de lui-même,
lors de l’ultime plan, lorsque la marionnette de
Mitchum nous adressera un clin d’œil : le
regard-caméra, figure interdite à Hollywood,
dénonce l’instance énonciatrice et cette soudaine et grotesque interpellation refait surgir
la dimension loufoque de la poupée. Mis en
laisse durant tout le film, l’artifice s’exhibe
enfin.
1. Cette bouteille renvoie au pistolet dissimulé dans
la bible du film Five Cards Stud (Cinq cartes à abattre)
d’Henri Hattaway (1968), avec Robert Mitchum.
ANALYSE DE PLANS
Au fond de l’image
La journaliste pénètre sur le plateau de tournage (1) ; en vue subjective, nous découvrons
le studio avec, au loin, la caravane de la star.
Puis, à l’intérieur de la caravane, alors que
Mitchum s’apprête à se raser et qu’il tourne le
dos à la fenêtre, nous apercevons par l’entremise de celle-ci la journaliste prendre des photos (2) . C’est ensuite à son tour de la regarder
(4). Peu après, lorsque Mitchum sort de sa
caravane pour rejoindre la journaliste, la
caméra filme la tête de l’acteur au premier
plan, son regard se tournant vers une jeep militaire située à l’arrière-plan (6). Plus tard encore
la journaliste entre dans la caravane (10) et la
caméra recule pour la situer à l’arrière-plan
(11) et laisser surgir à l’avant-plan une silhouette inquiétante (12). Enfin, alors que la
jeune femme découvre l’effrayant montage de
photos et articles auquel se livre la star déséquilibrée (14), la lumière d’un éclair fait soudainement apparaître un sinistre cimetière à
travers la fenêtre (15)… En pointant ces
quelques scènes, on remarque combien le réalisateur recourt fréquemment et continuellement à la profondeur de champ.
La stratification de l'espace en profondeur est
une typologie récurrente de l'histoire de la
photographie et du cinéma. Elle fut très souvent utilisée à Hollywood, de Von Stroheim à
Orson Welles, de Chaplin à Wyler. Le choix de
la profondeur de champ consiste en un refus
du découpage au profit d’une mise en scène
en un seul plan, l’action se déroulant à différents niveaux de l’axe de la profondeur. Il
apparaît alors en général une tension interne
au plan, un effet de montage à l’intérieur
même du plan qui permet de faire entrer les
lieux et les personnages en interaction.
Cette mise en scène particulière de l’espace
fonctionne ici de manière totalement dichotomique. Il s’agit toujours de faire se lier dans
une seule et même image l’élément de l’extrême arrière-plan et celui de l’extrême avant-
plan. Généralement, il s’agit de situer Mitchum
par rapport à la journaliste ou inversement,
mais toujours avec l’idée d’une menace : la
journaliste étant le plus souvent présentée
comme une victime, voire comme une proie.
On assiste d’ailleurs, au long du film, à un
retournement de situation. C’est d’abord le
regard de la journaliste que nous épousons et,
comme elle, nous cherchons à découvrir l’endroit. Ensuite, à mesure que le point de vue du
prédateur Mitchum (13) nous est de plus en
plus proposé, la construction en profondeur
favorise l’observation de la jeune femme et ne
sert plus alors à décrire un large espace ou à
rassembler les personnages, mais plutôt à
enfermer la journaliste dans un cadre dont elle
ne pourra plus s’échapper. La scène clef de ce
revirement a lieu lorsque Mitchum se rase (2).
Il ne la voit pas, mais nous l’observons par la
fenêtre en train de prendre des photos (3), puis
en 5 nous adoptons le point de vue de
Mitchum qui voit la jeune femme embarquée
sur la plate-forme d’un chariot à travelling.
Celui-ci étant en mouvement, la journaliste
ressemble soudainement à s’y méprendre à
Marilyn Monroe tentant de contrôler son
radeau dans les méandres de La Rivière sans
retour, un film de 1954 dont Mitchum tenait
bien entendu la vedette. Ainsi, on voit bien
dans cette séquence la différence de statuts
des personnages : la journaliste vole des
images réelles (elle fait des photos du plateau),
la star recrée des images fantasmatiques (il
reconstitue l’illusion d’une scène culte du
cinéma). Désormais, la journaliste n’est plus
qu’un simple accessoire visuel pour Mitchum,
elle devient sa marionnette. Cette situation est
encore plus explicite lors de la scène du débarquement reconstitué : la journaliste, costumée
pour l’occasion, découvre qu’on lui a collé
dans la main un petit drapeau qu’elle agite frénétiquement comme une poupée que l’on animerait brusquement (7).
Précisément, ces deux scènes cruciales se
démarquent du reste du film par l’utilisation
(ou plutôt la négation) de la profondeur de
champ. Alors que le traitement stylistique du
film se borne à recourir à la stratification en
profondeur pour créer un effet de suspens et
utilise peu les effets de flou ou les possibilités
d’interaction entre les différents niveaux, ces
deux moments s’avèrent plus inventifs. Ils rendent compte non plus d’un rapport entre les
deux personnages mais d’une vision subjective
et fantasmatique. Dans la scène du chariot
transformé en radeau, le décor se met à défiler, rappelant la technique très utilisée à
Hollywood, et particulièrement dans le western d’Otto Preminger, de la rétro-projection
(les acteurs sont filmés devant un écran sur
lequel est projeté un décor en mouvement ;
c’était très fréquemment le cas pour les scènes
de voiture). La scène du Débarquement
reconstituée peu après, lorsque Mitchum,
habillé en militaire comme dans Le Jour le plus
long, atterrit avec son parachute dans la jeep
(9), exhibe carrément une rétro-projection.
Après un effet de lumière stroboscopique
(8, 9), l’arrière-plan s’anime et l’on voit une
scène de cinéma en prise de vues réelles ; au
milieu des explosions, des parachutistes sont
largués à partir d’avions américains.
Dans ces deux scènes qui remplacent la profondeur de champ du plateau par des effets
d’images projetées, le jeu de citation filmique
diffère : ce n’est plus la poupée de Mitchum
que l’on déguise pour provoquer un clin d’œil
cinématographique, c’est une image de
cinéma fantasmatique qui est reconstituée,
complexe, hétérogène, épaisse et troublante
(la texture même de l’image donne l’impression de changer dans ces deux moments). On
quitte alors la ligne claire des poupées de studio pour rappeler que le cinéma est avant tout
affaire de projections. ☞
ATELIER
L’exploitation en classe de Calypso is like so pose la question de la reconnaissance des citations filmiques par les élèves. Peu probable, en effet, qu’un lycéen
ait vu tout ou partie des œuvres convoquées par le réalisateur (voir Ciné-Quiz, p.28). Faut-il pour autant renoncer à aborder l’aspect référentiel du film ? Une
première solution consiste à partir de l’origine supposée des séquences rejouées par les marionnettes. De nombreux indices visuels renvoient de toute évidence
au cinéma américain. En témoignent, outre les diverses inscriptions en anglais (dont le titre), les objets comme la statuette de l’Oscar ou la bouteille de whisky.
Les personnages eux-mêmes (cow-boy, homme d’église, parachutiste, serial killer ou… Française amoureuse) correspondent à des archétypes hollywoodiens.
La réflexion se poursuit à partir de la notion de genre puisque western, film de guerre, film d’amour ou thriller peuvent être recensés à partir des séquences
du film d’animation — l’importance du décor et l’aspect convenu des situations présentées seront mis en avant. Etape suivante : relever tous les titres de films
lisibles à l’écran (voir sur www.apcvl.com) pour se livrer à une recherche documentaire (date, réalisateur, synopsis) puis se demander quels passages les
pastichent. La variété et l’ambiguïté des rôles interprétés par un Mitchum à la fois séducteur et pervers doivent apparaître finalement. Un dernier temps sera
consacré, en un cheminement inverse, à une projection de La Nuit du chasseur (1955), qui bénéficie dans le film d’un traitement à part bien que son titre ne
soit pas mentionné. On repérera donc l’abondance des éléments repris dans Calypso (phalanges tatouées, pasteur fou, poupée éventrée, billets de banque,
assassinat de la mère). La notion de film-culte pourra dès lors être abordée. À chacun de se demander, à travers les films interprétés par des acteurs américains
contemporains (Bruce Willis, Leonardo di Caprio ou Tom Cruise), quelles séquences pourraient aujourd’hui donner lieu à semblables hommages. N
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ATELIERS
☞
Images dans l’image, cadres dans le cadre, écrans dans l’écran : il est
facile de recenser dans Calypso les emboîtements qui illustrent le principe
du montage à l’intérieur du plan. Miroir, magazine, photos d’exploitation
des films, cliché pris au polaroïd, paysages et personnages révélés dans
l’encadrement de la fenêtre ou de la porte sont autant de manifestations
d’une spécularité qui touche au principe même du film : un acteur rejoue
sur un plateau de cinéma des scènes déjà tournées. Emblématique, le 14e
plan, où Mitchum secoue une bouteille pour fabriquer de la mousse à
raser, mérite analyse. A gauche de l’image, le reflet du shérif dans la
glace opère une dissociation entre l’acteur et le rôle qu’il joue tout en
suggérant une mise en abyme annonciatrice de la confusion qui va
suivre. Au centre, la silhouette lointaine de la journaliste qui se découpe
dans l’ouverture, sur fond de plage, ne semble pas posséder le même
degré de réalité. Son entrée dans la fiction est déjà signifiée.
L’importance de la musique peut être perçue à partir d’une recherche sur le titre
du film, qui rappellera que le calypso est d’abord une danse originaire des
Antilles. De fait, les premières notes entendues sont commentées par ce titre
puisque le calypso, c’est comme ça. L’air relève, selon la terminologie de Michel
Chion, de la « musique d’écran » (ou in) : sa source, un disque vinyle dont les
craquements sont perceptibles, est intégrée à l’action. L’acteur, de même qu’il
rejoue les scènes de ses films, écoute un disque qui pourrait être son unique
album (c’est un leurre ; à titre de comparaison on découvrira They Dance All
Night, interprétée par Mitchum, en générique de fin de Maintenant d’Inès
Rabadan*). Le même air, assurant la circularité de l’ensemble, revient après
l’enterrement de la journaliste. Différence importante, cependant : il est devenu
musique « de fosse » (ou off) comme les autres airs caractéristiques du film.
Comme si la vie de Mitchum n’était plus que fiction hollywoodienne.
*film au programme de Lycéens au cinéma en région Centre 2002-2004.
27
AUTOUR DU FILM
Ainsi font, font, font…
Au sens premier, le pastiche est une œuvre
dont les parties sont d’origines diverses, soit
nouvelles, soit anciennes, d’un ou de plusieurs auteurs. En musique, pour ces œuvres
montées à partir de différents fragments, on
parle de “pot-pourri“. Par extension, le pastiche est une œuvre dans laquelle l’auteur a
imité la manière, le style d’un maître, soit
par exercice (visant un certain académisme),
soit pour se moquer (l’œuvre devient alors
une parodie), soit pour s’approprier des qualités empruntées (il s’agit alors d’un simple
plagiat). C’est bien entendu l’intention
parodique qui est à la base du pastiche que
constitue Calypso is like so. On retrouve ce
montage fragmentaire à plusieurs niveaux. Il
apparaît, dès le générique, à travers la
bande-son du film. Celle-ci se propose
comme un collage de musiques qui se réfèrent à certains thèmes célèbres en accentuant leurs caractéristiques. L’exagération de
ces traits musicaux (ils prennent d’ailleurs
toute la place, le bruitage étant peu utilisé
et les dialogues totalement absents), leur
fonction incroyablement stéréotypée (la
musique est associée à des clichés) entraîne
toute la bande-son vers la parodie. Le thème
principal, renvoyant au type de chansons
enregistrées par Mitchum lui-même, fonctionne également, par son extrême simplification, comme un leitmotiv parodiant les
sonorités de la musique des îles.
Le pastiche est aussi l’élément structurant
du scénario de Calypso. Bruno Collet est
parti d’une série de films dans lesquels
Mitchum avait un rôle mémorable et les a
reconstitués le plus fidèlement possible.
Respectant les costumes, les éclairages, et
les cadrages, il remet en scène ces images
fortes, comme pour un remake absolu (voir
la citation de La Nuit du Chasseur). On se
souvient que Gus Van Sant, dans un geste
provocateur, conceptuel et néanmoins commercial, a récemment retourné plan par
plan le film Psycho d’Alfred Hitchcock en
suivant très minutieusement la mise en
scène originale. Les différences sont ici
notables : d’une part Calypso enchaîne les
citations de films différents, offrant un vrai
“pot-pourri“ des meilleures apparitions de
Mitchum, d’autre part, une dimension
humoristique se dégage de ces pastiches par
le remplacement de l’acteur par une
marionnette caricaturale. La parodie fonctionne parce que l’élément central de toutes
ces scènes n’est pas conforme aux scènes
originales et cette substitution ridiculise
l’image reconstituée.
amateur d’alcool et de drogues douces, cet
acteur au visage le plus souvent impassible
(d’où probablement l’idée de la marionnette) n’a jamais remporté l’ultime consécration hollywoodienne qu’est l’Oscar.
Partant de ces éléments biographiques,
Calypso passe de la parodie à la satire en
imaginant un acteur capable de devenir
tueur en série pour entretenir sa gloire. En
cela, le film s’inscrit dans une longue et vive
tradition du cinéma d’animation qui se plaît
à rire des travers de Hollywood.
Hollywood Steps Out
Who Framed Roger Rabbit ?
Psycho (1960)
Psycho (1998)
Enfin, le pastiche apparaît également dans
le montage biographique de la vie de
Mitchum proposé par le film. Séducteur,
28
Déjà dans Felix in Hollywood, un cartoon de
1923 de la célèbre série Felix The Cat dessinée par Otto Messmer, le chat malicieux est
exploité par un producteur avant d’affronter
Charles Chaplin pour une sombre affaire de
plagiat. Tex Avery caricatura souvent le
milieu cinématographique, notamment
dans Hollywood Steps Out (1941) où l’on
croise dans un night-club hollywoodien de
nombreuses vedettes en fâcheuse posture :
Cary Grant, Edward G. Robinson, Johnny
Weissmuller (le Tarzan de l’époque),
Humphrey Bogart, James Stewart, Boris
Karloff (Frankenstein) ou encore Greta
Garbo (dans le rôle d’une vendeuse de cigarettes !). Who Framed Roger Rabbit ? de
Robert Zemeckis (1988), mélangeant
acteurs réels et personnages animés, est
encore un autre exemple d’un film s’amusant des coulisses du Hollywood de l’âge
classique. Enfin plus près de nous, en 1999,
dans l’épisode Mel Gibson les cloches
(Beyond Blunderdome en v.o.) de la
onzième saison de la série animée The
Simpsons, coutumière de la parodie de
films, toute la famille embarque pour
Hollywood à la demande de Mel Gibson
pour assister à une rocambolesque projection-test. Il y a donc une réelle tradition
parodique du film d’animation, surtout
américain il est vrai, par rapport à
Hollywood, sans doute expliquée par sa
situation ambivalente (il évolue dans le giron
des grands studios sans être totalement soumis aux mêmes règles que les autres productions), mais aussi, peut-être, par un jeu
de rivalité, qui remonte à la nuit des temps
cinématographiques, entre ces deux
branches si proches et pourtant si distinctes
du cinéma.
Il convient d’ajouter enfin que Calypso, en
plus d’être un film d’animation, est aussi un
spectacle de marionnettes, et l’on sait combien la tradition de la marionnette, depuis
l’apparition des premiers théâtres profanes
dans la Grèce antique, exige de faire rire des
idoles du monde contemporain. C’est dans
cette histoire-là aussi que s’inscrit, modestement, Calypso is like so. N
TEXTE TRANSVERSAL
Ciné-quiz
Cape Fear (1962)
Calypso is like so
Cape Fear (1991)
Calypso is like so accumule les citations filmiques, récréant quelques plans et situations célèbres dont l’histoire du cinéma sait
encore aujourd’hui se souvenir. Si le générique de fin rend hommage aux grands réalisateurs dont les œuvres sont citées, simplement en précisant leur nom, le court
métrage ne donne pas le détail des citations.
Il convient pourtant d’identifier pleinement
les scènes pastichées mais aussi les références et les clins d’œil cinématographiques
pour comprendre le rapport particulier
qu’entretient Calypso à la citation filmique.
1950) de Robert Stevenson. Enfin, un certain nombre d’éléments du décor renvoient
encore à quelques films : une des caisses du
plateau porte l’inscription “Pancho Villa“,
qui est le titre français de Villa Rides, un
western de Buzz Kulik datant de 1968 ; la
marionnette utilise comme cendrier une
boîte de la bobine du film Dead Man de Jim
Jarmush (1996) ; la poupée poignardée au
mur est un accessoire de la Nuit du chasseur, etc. Il faut encore ajouter que l’équipe
de Calypso s’est inspirée de divers matériaux
photographiques promotionnels de l’acteur
Mitchum (voir, sur le tableau de la caravane,
la couverture redessinée du Life Magazine
par exemple).
ou moins appuyés, officiant à différents
niveaux selon le degré de cinéphilie du spectateur. Mais contrairement à Fast Film par
exemple, Calypso ne produit pas de nouvelles images composites, ne joue pas de
l’interaction des éléments et ne formule pas
de nouvelles propositions cinématographiques. Les images de l’histoire du cinéma
ne sont pas ici détournées, mais simplement
rejouées sur un mode différent, atypique et
insolite qui est celui de la marionnette, avec
la force caricaturale dont elle peut se prévaloir. Bref, le pillage joyeux auquel se livre ici
le réalisateur ne procède jamais d’une
réflexion sur l’état cinéphilique actuel, que
l’on sait en crise, ou la migration des
images, et ne provoque jamais la force poétique que peut libérer l’hybridation des
images ou la dénonciation des codes cinématographiques (comme c’est le cas dans
Aria, par exemple, un film d’animation en
marionnettes réalisé par Pjotr Sapegin en
2001, dans lequel une petite poupée, calquée sur le physique de l’actrice et chanteuse Bjork, quitte un plateau de cinéma
pour aller se suicider dans le hors-cadre en
se démontant complètement à l’aide d’un
tournevis ; ce film ne cesse de référer à l’univers cinématographique pour mieux le bouleverser). Il s’agit, au contraire ici, d’une
série de citations méticuleusement reproduites pour être reconnues, identifiées, un
peu à la manière d’un quiz. En fait, la
construction de Calypso a tout du fétichisme. La scène forte à cet égard est celle
où Mitchum va rhabiller la jeune journaliste
selon son bon vouloir, pour la faire correspondre à ses propres fantasmes d’images (il
en tire d’ailleurs une photo polaroid, un élément de substitution qui lui permet d’accéder à la satisfaction). On reconnaît là le
schéma du célèbre film de Hitchcock Vertigo
(Sueurs froides, 1958) ici finalement reproduit par le réalisateur Bruno Collet lui-même
qui prend du semblable (les poupées)
comme matériau pour fabriquer du même
(les scènes de cinéma recréées à l’identique),
sachant cependant que c’est dans la faille
même de l’opération que réside tout l’intérêt de son film. N
Les palmiers, la lumière ensoleillée et l’atmosphère tropicale du début du film renvoient à Heaven Knows, Mr Allison (Dieu
seul le sait, 1957) de John Huston, où
Mitchum, caporal rescapé d’un torpillage
pendant la guerre du Pacifique, se réfugie
sur une île déserte, seulement habitée par
une nonne. L’idée du huis-clos et de
Mitchum en personnage retiré en est donc
issue. La lourde démarche de cow-boy
alcoolique provient directement de El
Dorado de Howard Hawks (1967), tandis
que la jeune journaliste, en montant sur une
plate-forme de travelling, rejoue l’une des
images fortes de River of no Return (La
Rivière sans retour, 1954) d’Otto Preminger.
La tenue de chirurgien que porte la marionnette rappelle celle que revêtait Mitchum
dans Not as a Stranger (Pour que vivent les
hommes) de Stanley Kramer (1955) et le
costume de soldat américain habilla
Mitchum dans, notamment, The Longest
Day (Le Jour le plus long, 1962) réalisé entre
autres par Darryl Zannuck, et The Enemy
Below (Torpilles sous l’Atlantique, 1957) de
Dick Powell. La marionnette prend ensuite
successivement les airs et les poses du serial
killer de Cape Fear (Les Nerfs à vif, 1962) de
Jack Lee Thompson et du pasteur diabolique
de Night of the Hunter (La Nuit du chasseur,
1955) de Charles Laughton. Quant à la
photo qui est prise lorsque la journaliste se
pâme dans les bras de Mitchum et que
celui-ci épingle finalement à son tableau,
elle évoque très certainement le couple que
Mitchum composait avec Ava Gardner dans
My Forbidden Past (Mon passé défendu,
La Nuit du chasseur
Calypso is like so
On le voit, la citation n’intervient ici qu’à
titre référentiel, d’une manière simplement
ludique, éveillant éventuellement la curiosité
du spectateur quand il ne connaît pas la
source originelle, et provoquant le rire ou le
sourire quand il reconnaît l’image matricielle. Il s’agit d’une série de clins d’œil, plus
29
L’Escalier
Frédéric Mermoud
par
Mathias Lavin
Né en 1969 à Sion (Suisse), Frédéric Mermoud,
après des études de Lettres et de Philosophie
à l'université de Genève, a appris la réalisation à
l'École Cantonale d'Art de Lausanne (Ecal-Davi)
dont il est sorti diplômé en 1999. Son film de fin
d'études, Les Électrons libres (1999), a été projeté
dans une vingtaine de festival, dont Locarno où il
a obtenu un prix, et également diffusé sur Arte et
la Télévision Suisse Romande. Avant de réaliser
L'Escalier, Frédéric Mermoud a achevé deux documentaires : un film d'art, Les Paysages intérieurs
de Gottfried Tritten (2000), et un film financé par
Sanofi-Synthélabo intitulé La Schizophrénie au travail (2001). Il a en outre dirigé un téléfilm de fiction, Bonhomme de chemin (2003). Sélectionné
dans de nombreux festivals de courts métrages,
L'Escalier a accumulé les récompenses (notamment à Locarno, Pantin, Rome, Vevey etc.).
FICHE TECHNIQUE
R
achel, une adolescente de 15 ans est amoureuse d'Hervé, un
lycéen de son âge. L'escalier de son immeuble sert de lieu habituel à leurs rencontres : il s'y retrouvent, s'embrassent et discutent cachés entre les étages. Ils sont ainsi les témoins discrets
de la vie de l'immeuble. Malgré leur relation, Rachel n'en dissimule pas moins sa situation sociale à son jeune amoureux - elle
est en effet la fille de la gardienne et, à l'occasion, se trouve
chargée de faire le ménage dans l'escalier. Un soir, Hervé lui
propose une escapade d'un week-end à Honfleur, dans la villa
de ses parents. Une proposition romantique qui est aussi motivée par le désir de trouver enfin un peu plus d'intimité. Rachel
accepte, mais elle finit par l'attendre en vain, en pleine nuit,
au bord des marches.
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Production Tabo Tabo Films
Scénario Frédéric Mermoud
Image Thomas Hardemeier
Son Julien Sicart, Bruno Reiland, Florent Lavallée
Montage Sarah Anderson
Interprétation Nina Meurisse, Clément van de
Bergh, Stéphanie Skolinski, Camille Japy, Armandine
Maudet, Marie Colins
France, 2003, 22 minutes, 35 mm, 1/1,85
Couleurs - Visa n° 106 572
ANALYSE
Passages de la parole
Le court métrage de Frédéric Mermoud part
d'une situation narrative en apparence bien
connue : les premiers émois amoureux de deux
adolescents. Ce qui appartient quasiment à un
genre dans l'espace du cinéma contemporain
francophone possède ici l'originalité d'être
placé dans un territoire bien précis, l'escalier
qui donne son titre au film et en constitue le
décor presque unique.
messes et les déclarations forment autant de
passages obligés pour donner aux jeunes gens
la certitude de vivre une relation amoureuse
unique. C'est aussi entre deux étages que, à
plusieurs reprises, Hervé fait à Rachel la lecture
des classique de l'adolescence littéraire :
Camus, Ainsi parlait Zarathoustra, Les Chants
de Maldoror et Proust, il manque juste
Rimbaud pour leur rappeler « qu'on n'est pas
sérieux quand on a dix-sept ans… » Ces deux
modalités de parole contrastent avec la crudité
des “textos“ envoyés à Jess par son copain.
Rachel et Hervé, les deux personnages du film,
ne possèdent pas de lieu qui leur soit propre et
doivent se contenter de rencontres dans cet
escalier, endroit de passage pour les autres
habitants de l'immeuble. C'est aussi le seul
espace dans lequel on les voit évoluer. Rien
n'est montré de l'appartement de Rachel (tout
juste la porte d'entrée), pas plus qu'on ne voit
celui de son amie Jessica ou de la professeur
d'anglais qui la recueille à la fin du film. De
façon générale, les intérieurs sont le plus souvent inaccessibles. Lorsque Rachel rentre chez
elle après son entraînement, elle tombe sur sa
sœur et son petit ami qui la renvoient brutalement dans la cage d'escalier ; lorsqu'elle sonne
chez Jessica celle-ci ne la fait pas entrer en prétextant qu'elle doit aider sa mère (en fait elle
reçoit son copain). Rachel est toujours renvoyée dans l'escalier, qu'elle ne peut vraiment
habiter que par défaut et souligne l'absence
d'un lieu qui rendrait possible l'accomplissement d'une première relation sexuelle autant
redoutée que désirée. Ni dedans, ni dehors,
Rachel reste donc sur le seuil, entre âge adulte
et enfance — celle-ci représentée par quelques
enfants croisés au cours du film : les deux
jumeaux ou la petite fille qui cherche son
cochon d'Inde, dont la présence était d'ailleurs
beaucoup plus développée dans les premières
versions du scénario. L'escalier ne constitue
donc pas un simple décor mais revêt une
dimension symbolique forte.
Pour resserrer l'attention sur l'escalier, tous les
espaces de la sociabilité adolescente sont aussi
évacués. D'abord celui du lycée et ses abords
immédiats (café, parc) comme ses dérivés festifs (on voit juste Rachel et son amie discuter
de leur maquillage et quitter l'immeuble pour
se rendre à une fête). Tous ces espaces généralement utilisés avec prédilection dans les
films traitant de cet “âge des possibles“, sont
ici maintenus hors-champ. De manière analogue, les dialogues ne fournissent aucune
indication sur la rencontre initiale des jeunes
gens. De la part du cinéaste, on constate donc
un travail de concentration du film dans un
lieu unique et une volonté d'abstraction, très
visible aussi dans certains parti-pris formels
comme ces plongées en perspective écrasée
montrant l'escalier de façon imposante et
Mais l'escalier constitue surtout le lieu où les
amoureux poursuivent leurs tergiversations sur
la recherche d'un endroit qui ne soit plus cet
entre-deux sans intimité véritable et qui permettrait l'accomplissement du premier rapport
sexuel. Le plus souvent, le réalisateur résout le
problème posé par le filmage de la parole avec
un choix de cadrages serrés permettant de
capter le trouble des personnages mais surtout
de faire entendre leurs propos tout juste murmurés.
majestueuse. On comprend bien, dès lors,
selon la logique du film, pourquoi l'escapade
prévue à Honfleur se révèle impossible et se
trouve compensée par le récit fictif de Rachel.
De la même façon, il est compréhensible que
le réalisateur ait renoncé à une séquence prévue initialement à la fin du film, où l'on voyait
Rachel dans l'appartement de la prof d'anglais
après que celle-ci l'a recueillie en pleurs dans la
cage d'escalier.
Si le film se conclut par l'affabulation de
Rachel racontant à Jess sa fugue et son premier rapport sexuel comme elle aurait voulu
les vivre, c'est que, d'emblée, l'escalier fonctionne comme un espace à partir duquel la
parole peut se déployer. Les paroles de pro-
31
Il faut bien noter que la parole n'est pas traitée
sur le seul mode réaliste, elle entraîne les deux
jeunes gens dans un véritable processus de fiction. Lorsqu'ils se réfugient dans l'ascenseur,
Hervé promet à Rachel de l'emmener à Pékin,
et c'est à partir de ce moment aussi qu'il
fomente le projet d'un départ secret dans la
maison de campagne de ses parents. L'échec
de la fugue romantique marque l'emprise
d'une réalité prosaïque que les deux adolescents refusent de prendre en compte en la
masquant par des mots ou en refusant d'en
parler. Rachel ne peut s'empêcher de ressentir
une forme de honte sociale liée à la situation
de sa mère, gardienne de l'immeuble, et elle
fait tout pour maintenir cet aspect de sa vie
sous silence. Ainsi lorsque Hervé sonne chez
Rachel, entrevoit sa mère et lui demande
ensuite si elle va lui présenter, Rachel refuse de
répondre avec gêne et agacement. D'une
autre façon, Hervé malgré ses promesses se
dérobe au dernier moment en abritant sa
lâcheté par une soumission à ses parents, en
assurant Rachel qu'elle pourra se faire rembourser son billet.
La rituelle “première fois“ se trouve donc différée mais pas son récit, puisque Rachel doit
mentir à son amie pour ne pas perdre la face.
Ce moment de fabulation totale décrit une
découverte éblouie du plaisir et la décision
romanesque de rompre la relation amoureuse
après un tel éblouissement. Pour le cinéaste
c'est, à n'en pas douter, la fiction qui supplée
une représentation impossible en menant son
personnage vers la maturité. ☞
ANALYSE DE SÉQUENCE
Loin des yeux
Cette séquence est placée au début du film ;
elle permet de rendre plus consistante la
relation entre les deux adolescents tout en
mettant en valeur l'escalier, décor principal
du film. Frédéric Mermoud joue ici sur l'espace d'une façon singulière en faisant dialoguer Rachel avec Hervé au moyen de son
téléphone portable : le jeune garçon est présent par sa voix mais ne voit pas la situation
concrète dans laquelle est placée Rachel et
qu'elle cherche absolument à lui cacher.
Plan 1 : la séquence s'ouvre sur un plan
d'ensemble de l'immeuble, en contre-plongée. C'est le seul plan de tout le film où l'extérieur de l'immeuble est montré. Que ce
plan, dont on pourrait penser qu'il sert à
établir la référence du décor, ne soit pas
placé exactement au début du film indique
bien que l'accent est mis sur l'escalier en
tant qu'élément de scénographie autonome. On note que l'axe de prise de vue
permet d'insister sur la taille de l'édifice et
de valoriser l'importance de l'escalier, dont
on ne voit que des fragments sans aperçu
sur sa taille réelle.
Le plan 2 est un gros plan sur les mains de
Rachel qui essore, avec des gestes énergiques, une serpillière dans un seau rouge.
Avec une légère ellipse qui permet de dynamiser ce début de séquence, le plan 3, très
bref lui aussi, montre le balai et la serpillière
nettoyant une marche. Le plan 4 abandonne
les détails au profit de l'activité de la jeune
fille dans le cadre ample de l'escalier. Les
sons sont moins agressifs que dans les deux
plans précédents. L'avancée de la caméra en
travelling souligne l'aspect majestueux du
décor, et par un mouvement demi-circulaire
au niveau de la rampe inscrit parfaitement le
personnage dans le décor.
Rachel reçoit un appel sur son téléphone
portable. Cela lui fait arrêter sur le champ
ses activités ménagères, avec une grande
vivacité, comme si elle cherchait à s'en
débarrasser au plus vite. On comprend au
ton de sa voix, à la fois tendre et attentif,
que, sans aucun doute, Hervé se trouve au
bout du fil. Rachel répète sa question — «
Où j'suis là ? » — en levant la tête, ce qui
entraîne le passage au plan 5. Il s'agit d'un
plan rapproché sur Rachel expliquant qu'elle
se trouve dans sa chambre. Le rapport
contradictoire de la jeune fille à l'espace diégétique est ici parfaitement résumé par son
hésitation et son mensonge : elle est, pour
une part, tout à fait à sa place dans ce lieu
familier et d'autre part, cherche à s'en extraire. On entend hors-champ un bruit de
porte, pont sonore permettant de passer au
plan 6.
Une femme d'allure un peu guindée ferme
la porte de son appartement ; elle est
accompagnée de sa petite fille et dit bonjour
à Rachel. Le retour au cadrage sur Rachel,
avec le plan 7, insiste sur son malaise. La
jeune fille se retrouve en effet prise au piège
par la nécessité de répondre au salut adressé
par la voisine, tout en cherchant à dissimuler
sa situation à son ami. Le plan 8 reprend le
cadrage de la fin du plan 6, montrant en
plongée la petite fille qui demande à Rachel
si elle a vu “Pilule“, son cochon d'Inde.
Cette situation permet d'insister sur la difficulté à répondre aux deux hors-champs
sonore, celui d'Hervé et celui de la petite
fille. Et c'est ainsi que le plan 9, en contreplongée, présente Rachel en train de
répondre à l'enfant tout en prenant soin de
poser son portable sur son épaule afin que
rien ne filtre de la conversation : la réalité
idéalisée de la rencontre amoureuse entre ici
en conflit avec celle, beaucoup plus triviale,
de la vie de l'immeuble, faite de corvées de
ménage et de réponses à apporter aux problèmes de voisinage. Le plan 10, qui reprend
le plan 8, montre rapidement la disparition
de la petite fille, appelée par sa mère.
Dans le plan suivant (plan 11), Rachel, à
nouveau tranquille, pour un temps du
moins, peut reprendre sa conversation avec
Hervé. Elle dit d'ailleurs, de façon symptomatique « T'es là ? », comme pour insister
sur la distance physique qui existe entre eux
à ce moment. Le douzième plan, qui termine la séquence, présente un cadrage très
serré sur le visage de la jeune fille, lui accordant un peu plus de solitude dans ce lieu
ouvert où peuvent surgir à tout moment voisins et visiteurs importuns. Elle répond à la
question posée par Hervé concernant son
habillement et prétend porter un jean —
alors que dans les plans précédents on l'a
vue dans une autre tenue, plus sportive,
adaptée au nettoyage de la cage d'escalier.
Avant le récit final, la dissimulation est déjà,
pour la jeune fille, le meilleur moyen de préserver une image idéalisée de la relation
amoureuse. ☞ N
ATELIER
Comment commencer ? Le film de Frédéric Mermoud questionne avec une remarquable cohérence la notion de “début“, qui devient peu à peu un élément
structurant du récit. Les recherches peuvent être menées dans plusieurs directions. L’intrigue amoureuse, d’abord, repose essentiellement sur les premières
relations sexuelles. On notera ainsi les nombreuses occurrences de ce motif dans le discours des adolescentes (ainsi que la variété des tons utilisés) pour
souligner à quel point il coïncide avec le thème du mensonge. Puisque franchir le pas est essentiel, on soulignera dans cette perspective l’importance des lieux
et du décor. L’escalier apparaît comme un lieu de passage, un espace de transit. Pour pouvoir faire l’amour, les personnages doivent, comme la prof d’anglais,
franchir la porte d’un appartement. La difficulté à traverser les seuils (Rachel ne parvient même pas à rentrer chez elle, le jeune couple n’entrera jamais dans
la maison de Honfleur) peut évidemment être mise en rapport avec la douleur de la défloration (la question essentielle « ça fait mal ? » est présentée comme
un cliché par les héroïnes elles-mêmes). Enfin, cette thématique semble trouver une sublimation littéraire à travers le personnage d’Hervé (décrit par le scénario
original comme « un lycéen de 17 ans au look littéraire, une sortie d’épigone d’Antoine Doinel avec écharpe et pull en V. »). Faute de passer à l’acte, le jeune
amoureux camoufle le sexe sous le texte mais trahit les enjeux de la substitution en ne lisant rien d’autre à sa petite amie que des premières pages. Si Le
Mythe de Sisyphe de Camus est seulement résumé, plusieurs extraits sont identifiables, des Chants de Maldoror de Lautréamont à Ainsi parlait Zarathoustra
de Nietzsche en passant par Du côté de chez Swann de Proust, dont l’incipit — qui est aussi celui d’À la recherche du temps perdu — est emblématique de
la littérature française. Une synthèse de toutes ces recherches permettra de conclure à l’impossibilité de l’accomplissement : les amoureux ne connaîtront pas
leur première expérience sexuelle ensemble et Rachel restera seule dans sa cage. On doutera donc, avec elle, de la capacité d’Hervé à dépasser les préliminaires
en analysant comme une métaphore — et un commentaire métalinguistique — sa remarque : « J’ai toujours le sentiment que tu ne me lis que les premières
pages. » Pourquoi dès lors, ne pas poursuivre cette réflexion sur l’inachèvement par la lecture du célèbre Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino ?
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ATELIER
L’illustration musicale du film n’est pas sans importance. On peut, à partir du générique final, repérer les morceaux utilisés pour analyser, à travers le choix de
l’intemporalité — supposée — du piano, le refus de toute esthétique jeuniste. Le choix de Jean-Sébastien Bach appelle un premier commentaire tant le motif
de l’escalier et de ses volutes est en accord avec l’esthétique baroque. C’est d’abord la bourrée de la Suite anglaise n°2 (bwv 807) qui est entendue avant les
premières images. Elle sera reprise au cours de la séquence de l’ascenseur (3’24’’) puis, effet de boucle, à l’occasion du dernier générique (19’57’’). Moins
guilleret, le largo du Concerto pour piano (bwv 1056) du même compositeur est utilisé dans la séquence du ballon où Rachel, chassée de chez elle, reste seule
dans l’escalier (5’36’’). À travers le ralentissement du tempo, le dialogue entre le piano et l’orchestre permet alors de confirmer l’utilisation empathique de la
musique : selon Michel Chion, spécialiste du son au cinéma, l’adjectif désigne une musique qui « exprime directement sa participation à l’émotion de la scène,
en revêtant le rythme, le ton, le phrasé adaptés […] en fonction des codes culturels de la gaieté, de l’émotion et du mouvement » (L’Audio-vision, NathanUniversité, 1990). C’est sur le même principe que repose la double utilisation d’un dernier extrait musical. La séquence nocturne où Rachel attend en vain son
amoureux (16’45’’) se trouve ainsi mise en parallèle avec l’ultime discussion entre les deux amies. Cette dernière occurrence (18’45’’) est particulièrement
révélatrice puisque la musique déjà entendue deux minutes auparavant accompagne cette fois un commentaire de Rachel sur sa prétendue escapade
amoureuse : « C’était hyper romantique. » Or l’andantino de la Sonate pour piano de Schubert (d 959), que cette réflexion semble aussi désigner, représente
la quintessence de la musique romantique. Bien que l’utilisation du même morceau vise dans les deux cas l’empathie, on constate que les émotions véhiculées
diffèrent d’une séquence à l’autre : déception et tristesse d’abord ; rêve et émerveillement ensuite (voir aussi l’utilisation de cette sonate par R. Bresson dans
Au hasard Balthazar, 1966). Enfin, les plus attentifs pourront remarquer que la sonnerie du portable de Rachel (qui est cette fois un son in) rappelle la musique
de Bach. D’autres exercices sont possibles à partir des extraits musicaux choisis par le réalisateur. Avant projection, l’audition peut donner lieu à l’écriture d’un
scénario qui sera comparé à celui du film. Après projection, il s’agira de retrouver à quelles séquences correspondent les extraits musicaux entendus.
33
Un territoire à part entière
Propos de Frédéric Mermoud
MOMENT DE TRANSITION,
LIEU DE PASSAGE
années 50 et 60. Et c'est après une longue
recherche que nous avons trouvé, presque par
hasard, l'escalier qui correspondait à ma
vision, un escalier à la fois vertigineux, abstrait,
et inscrit dans une historicité.
Dans L'Escalier, j'avais l'intention de raconter
une histoire d'amour adolescent, en adoptant
le point de vue de Rachel, une jeune fille de 15
ans. Quand je plonge dans mes souvenirs, je
me rappelle que, adolescents, nous ne savions
jamais où aller pour trouver une certaine intimité. Les cages d'escalier sont alors devenues
un territoire à part entière, surtout dans ces
moments où l'on doit rentrer chez soi, mais
que l'on ne veut pas. L'escalier devient un territoire de petites expériences où les jeunes
amoureux se découvrent et s'éprouvent. En y
repensant, je me suis dit que ce lieu — dont la
nature est d'être traversé rapidement — était
une belle métaphore de l'adolescence, qui
constitue aussi un pur moment de transition :
d'un âge à un autre, d'un corps à un autre,
d'un statut à un autre.
LUMIÈRE ET MUSIQUE
La lumière joue un rôle central dans le film. Les
ampoules des cages d'escalier diffusent un
halo sans fard, parfois cru, alors que la
pénombre est plus douce et apaisante. La
minuterie de la cage d'escalier rythme l'alternance entre l'intime et le public. Si quelqu'un
entre le soir dans l'immeuble, la lumière s'allume soudain, sortant les ados de leurs
échanges intimes, leur imposant un brusque
retour à la réalité. Une fois l'obscurité revenue,
les ados peuvent à nouveau se rapprocher, se
confier l'un à l'autre. J'ai ensuite cherché à
conférer à l'image une tonalité monochromatique, à travers les couleurs des décors, des
vêtements et des sources lumineuses. Parfois,
un ton rouge vient démentir cette homogénéité. Au cours de l'écriture du scénario, j'imaginais des airs de musique qui pourraient
accompagner les rêves et la solitude de Rachel.
Assez rapidement, des morceaux de Bach se
sont imposés, mêlant la vivacité à la mélancolie. Ces musiques étaient décalées par rapport
à l'univers adolescent du film, tout en rendant
accessibles les émotions brutes du personnage.
DÉPLACER LE GENRE
À première vue, la problématique et les dialogues de L'Escalier relèvent de ce qui est quasiment devenu un genre en soi : le film adolescent. Pourtant, dans ce projet, la forme
adoptée par la narration et la caméra ont
revêtu une importance capitale : un lieu
unique qui cristallise les sentiments et les
espoirs de Rachel ; des ruptures et des ellipses
brutales qui dynamisent la narration ; un jeu
avec les dialogues off qui anticipent de nouvelles scènes ou les concluent ; une continuité
dialoguée qui est démentie par la discontinuité
spatiale. Derrière ce dispositif, il y a la volonté
de créer des associations et des télescopages
temporels : les gestes et les désirs se répètent,
les conversations peuvent paraître interminables, les jeux de séduction se prolongent.
UNE ÉDUCATION SENTIMENTALE
L'Escalier raconte les désirs et les rêves de
Rachel sous la forme d'une succession de
scènes qui relève d'une sorte de chronique
douce-amère, parfois drôle, parfois plus grave.
Lorsque Rachel est trahie par Hervé, elle va
apprendre à falsifier la réalité afin de transfigurer sa déception en un petit bonheur douxamer. Elle pressent sans doute que dans le souvenir, ce qui prime, ce n'est pas tant la rétention d'un fait brut (une rétention bien illusoire), mais plutôt la manière dont on peut se
réapproprier des événements, en les verbalisant. Un peu comme si ce qui importait n'était
pas tant le monde tel qu'il est, mais le monde
tel qu'on se le raconte. Autrement dit, Rachel
expérimente, avec une jubilation certaine, le
pouvoir de la parole. Sans aucun doute va-telle dès lors appréhender ce qui va lui advenir
de manière moins ingénue. Elle devient pour
ainsi dire la véritable héroïne d'une comédie
sentimentale.
LE CHOIX DU DÉCOR
J'aime bien les films qui ont une géographie,
un enracinement avec, à un moment ou à un
autre, une dimension plus universelle. Ainsi,
j'aime les films inscrits dans un lieu, avec les
spécificités propres à ce lieu, aux gens qui y
vivent. Lors des repérages, je cherchais un
escalier géométrique qui servirait à styliser les
émotions de Rachel. Un escalier imaginaire qui
permettait les scènes d'amour, de solitude,
d'observation, et dont les formes exprimaient
aussi la quête sentimentale de la protagoniste.
Pour les repérages, nous nous sommes alors
tournés vers des immeubles construits dans les
34
AUTOUR DU FILM
Logique d’escalier
Dans une première version du scénario, Hervé
lisait à Rachel un fragment de L'Interprétation
des rêves de Freud. Si les rêves d'escalier ont
une signification offrant une correspondance à
l'interrogation sur la sexualité des jeunes gens,
c'est avant tout l'usage scénographique de
l'escalier qui constitue l’aspect plus notable du
film. Cet élément de décor, qui hérite d'usages
théâtraux et picturaux (de la Maestà de Duccio
au Nu descendant un escalier de Duchamp),
est utilisé fréquemment au cinéma selon des
modes particulièrement inventifs. Il serait
impossible d'énumérer toutes ses utilisations,
mais on peut indiquer quelques tendances.
L'escalier permet de multiplier les espaces de
jeu tout en conservant l'apparence d'une
scène classique. C'est de cette façon qu'il a été
utilisé à profusion dans le cinéma hollywoodien (cf. certaines comédies de Ernst Lubitsch,
notamment Haute pègre, 1932), et de façon
privilégiée dans les comédies musicales, l'escalier offrant alors un lieu d'apparat mettant en
valeur la composition du plan et les qualités
des interprètes. Ces aspects se retrouvent dans
les grands films-spectacles du genre comme
ceux chorégraphiés par Busby Berkeley
(Chercheuses d’or), tout comme dans des films
plus tardifs, qui utilisent cette figure avec ironie, par exemple Les hommes préfèrent les
blondes de Howard Hawks (1953).
L'escalier est également utilisé pour son pouvoir expressif, et les plans en perspective plongeante utilisés par Frédéric Mermoud évoquent immédiatement des compositions similaires dans d'autres films. Un des exemples les
plus saisissants est celui de la séquence initiale
de M le maudit de Fritz Lang (1931), montrant
en alternance une mère dans son intérieur et
sa fille sortant de l'école. Plusieurs plans sur la
cage d'escalier vide servent à dramatiser l'attente angoissée de la mère. Associés à des
effets d'éclairage, à des jeux de contrastes
entre noir et blanc, les plans d'escaliers ont été
Chercheuses d’or, Mervin Leroy (1933)
Identification d’une femme
ainsi très souvent utilisés pour leur capacité à
engendrer l'angoisse ou pour évoquer une
image de doute ou de perdition, aussi bien
dans des films d'auteurs — chez Hitchcock, de
Soupçon (1941) à Psychose (1960), ou chez
Antonioni, de Chronique d'un amour (1950) à
Identification d'une femme (1982) — que dans
de multiples films de série — par exemple dans
Deux mains la nuit de Robert Siodmak (1945).
La configuration de l'escalier permet, plus
encore, de mettre en valeur un aspect fondamental au cinéma, la décomposition du mouvement : que les personnages montent ou descendent, ou même qu'ils chutent, comme
Gene Tierney dans Pêché mortel de John Stahl
(1945), l'escalier permet de nombreuses varia-
CITATIONS FANTÔMES
tions sur le traitement du mouvement et du
temps. Comme l'analyse bien Michel Chion,
« l'escalier n'est guère qu'une image objectivée du montage sous forme d'artefact. Il est
comme une figuration dans le film, visible,
symbolisée, du continu par le discontinu et
vice versa. (...) L'escalier incarne la possibilité
constante de stopper, de gagner du temps, de
réfléchir. L'escalier est du montage statufié »1.
Le rapport entre la figure de l'escalier et la pratique du montage renvoie ainsi directement à
la fameuse scène des escaliers d'Odessa filmée
par Eisenstein dans Le Cuirassé Potemkine
(1925) et à sa reprise dans la gare de Chicago
par Brian de Palma dans Les Incorruptibles
(1987). Dans ces morceaux de bravoure, la
décomposition du mouvement et l'étirement
du temps qui leur confèrent tout leur pouvoir
d'émotion dramatique, sont pleinement autorisés par l'usage des escaliers.
Le rapport au temps que suppose l'existence
de l'escalier peut être utilisé d'une toute autre
façon. Jean Renoir en fait un usage magistral
dans la fin de La Chienne (1931) et d'autant
plus qu'il reste hors-champ. Au moment où le
personnage joué par Michel Simon s'apprête à
assassiner sa maîtresse, la caméra “saute“ à
l'extérieur de la chambre pour remonter la
façade de l'immeuble à partir de la rue jusqu'à
la fenêtre à travers laquelle on aperçoit alors le
corps inerte de la jeune femme. La caméra
revient au bas de l'immeuble : on voit discrètement Michel Simon quitter l'immeuble puis
son rival se garer, entrer dans l'immeuble pour
en sortir titubant, quelques secondes après. Un
dernier mouvement recadre la concierge,
montée jusqu'à l'étage élevé et qui crie à l'assassin en ouvrant la fenêtre. La confusion des
coupables est parfaitement montrée en même
temps que l'escalier joue un rôle dramatique
fort à partir de sa seule suggestion.
1. Michel Chion, Le Cinéma est-il dans l’escalier ?, Bref
n°59, hiver 2003-2004, p.45.
☞
Pas de citation directe d'un film, d'une œuvre picturale ou musicale, dans le film de Frédéric Mermoud. Mais la présence d'un motif, l'escalier, si récurrent dans
l'histoire du cinéma qu'il fonctionne ici comme une sorte de “matrice“ citationnelle : le film n'évoque pour le spectateur cinéphile aucune autre œuvre en
particulier mais une pluralité hétéroclite de références, par rapport auxquelles se construit aussi notre compréhension.
Dans le court métrage, l'escalier sert de métaphore commode à la période de transition vécue par Rachel. Il peut alors faire penser à un autre film, différent dans
sa ligne générale, mais dans lequel la figure de l'escalier est utilisée pour définir un personnage. Il s'agit de Identification d'une femme de Michelangelo Antonioni
(1982) où l'escalier est associé à Mavi, jeune femme riche qui attire Niccolo, un cinéaste en crise à la recherche d'une inspiratrice. Deux séquences permettent
d'indiquer le lien posé entre Mavi et cet élément de scénographie. Alors qu'elle se rend à une soirée avec Niccolo, on la voit dans un escalier en colimaçon où elle
se trouve retenue par l'amant de sa mère qui prétend alors être son père — la scène se déploie en deux temps et c'est grâce à un flash-back que l'on peut voir
l'échange entre Mavi et celui qui dit être son père. L'escalier se trouve donc rattaché au mystère entourant la naissance du personnage. Ce thème est utilisé dans
le court métrage de manière inversée : c'est Rachel qui, en plaçant un ballon sous son tee-shirt, mime de manière inattendue une grossesse, jusqu'à ce que l'arrivée
de la professeur d'anglais mette fin à ce jeu. La question sur l'origine est déplacée vers la curiosité envers son propre corps.
Dans Identification d'une femme, un autre escalier fait l'objet d'un traitement singulier, celui de l'immeuble de l'amie où Mavi s'est réfugiée. Niccolo l’a retrouvée
et l'attend chez cette amie, occasion de montrer en contre-plongée et plongée l'architecture d'un escalier en spirale dépourvu de rampe. L'escalier devient alors
le symbole de l'énigme attachée au personnage, dont ce sera la dernière apparition. Là encore, dans L'Escalier, on assiste à une inversion de cette idée, malgré des
plans en plongée offrant le même genre de composition. Il ne s'agit pas tant de représenter le mystère d'un personnage et de figurer, de manière presque littérale,
l'abyme qui le constitue mais de montrer le passage de l'adolescente vers une maturité à venir. On ne saurait parler alors de l'identification d'une (jeune) femme
mais plutôt du parcours, douloureux, précaire, à travers lequel Rachel cherche à donner forme à son identité.
35
EN TRAVERS
Reprise et communauté des images
Trois des cinq films analysés dans les
pages précédentes sont fondés sur le
remploi ou la citation d'images de films
ou de peintures. Fast Film, Calypso is like
so et La ricotta témoignent cependant
de manières très différentes d'aborder le
problème de la reprise. Après en avoir
détaillé les singularités dans les parties
intitulées “Texte transversal“, on peut
tenter d'énoncer un abord plus général
de ce travail à partir de son penseur le
plus énergique, Pier Paolo Pasolini.
1. Pasolini et la survivance des images
Lorsque la projection de La ricotta est interdite pour “atteinte à la religion d'État“,
quelques jours après sa sortie dans les salles
italiennes le 1er mars 1963 (cf. p.17), Pasolini
écrit un court texte que son avocat présente
au Tribunal. S'il est certainement une piètre
défense du point de vue juridique, il constitue une excellente introduction à une certaine “philosophie“ spontanée de la reprise
et de la citation, propre au cinéaste.
« Rien ne meurt jamais dans une vie. Tout
survit. Nous, ensemble, vivons et survivons.
De même, chaque culture est toujours tissée
de survivances. Dans le cas que nous
sommes en train d'examiner [La ricotta] ce
qui survit sont ces fameuses deux mille
années d'“imitatio Christi“, cet irrationalisme
religieux. Ils n'ont plus de sens, ils appartiennent à un autre monde, nié, refusé,
dépassé : et pourtant ils survivent. Ce sont
des éléments historiquement morts mais
humainement vivants qui nous composent. Il
me semble naïf, superficiel, factieux de nier
ou ignorer leur existence. Moi, pour ma part,
je suis anticléricale (je n'ai pas peur de le
dire !), mais je sais qu'en moi il y a deux mille
ans de christianisme : moi, avec mes
ancêtres, j'ai bâti les églises romanes, puis les
gothiques, puis les églises baroques : elles
sont mon patrimoine, dans le style et dans le
contenu. Je serais fou, si je niais cette force
tellement puissante qui est moi : comme si je
laissais aux prêtres le monopole du Bien. »
Avant de répondre plus précisément aux
accusations qu'on lui lance, en un texte
déclinant 21 points de commentaires sur les
images et les sons du film (cf. page 38)
reprenant les charges détaillées du procureur
Di Gennaro — passionné de cinéma qui avait
pour l'occasion revu La ricotta sur table de
montage —, Pasolini fait donc un premier
constat général. Défendre les images de La
ricotta c'est d'abord déclarer, contre les formules classiques de la loi comme de l'histoire, que les formes sont toujours vivantes,
toujours en mouvement, qu'elles ne suivent
pas les cycles de naissance et de disparition
définitives de ce que l'on appelle l'histoire
des styles et des mouvements artistiques : «
Rien ne meurt jamais dans une vie. » Un film,
comme tout autre production artistique ou
culturelle, est une composition ou un tissu
de survivances, d'images et de sons frayant
leur chemin à travers l'histoire et les oeuvres
en expressions hautes ou basses, directes ou
cachées, mais toujours présentes. Cette
drôle d'évidence est martelée ici sur le ton du
mythe. Pasolini affirme une sorte de puissance animiste des formes, la “survie“ des
représentations du Christ est une “sur-vie“,
une sur-vitalité des images que nul ne peut
ignorer, pas même la loi. Il convient donc,
comme le fait La ricotta, d'honorer ces
images en les réincarnant dans les éléments
les plus ardents de la société : le sous-prolétariat fantasmatique du poète, lieu, depuis
ses premiers romans et films, de la vie la plus
immanente ou brutale.
Deuxième constat, ces formes ne survivent
que par l'invention d'un “nous“, d'un
ensemble humain : « Nous, ensemble, vivons
et survivons. » Les œuvres du passé sont une
force commune : beaucoup plus qu'une
mémoire collective ou un “patrimoine“, qui
est le terme générique pour désigner ce qui
de la culture s'hérite et se conserve collectivement, de génération en génération, dans
le glacis des musées et des restaurations, il
s'agirait d'un “tissu“ dont les nœuds sont
ancrés en chacun et que chacun peut donc
réinvestir et réactiver. Pasolini peut ainsi passer indistinctement du “nous“ au “je“, et
même, dans une autre formule célèbre, dire :
« Je suis une force du passé » en sous-entendant que cette force est celle que lui donnent les œuvres du passé qu'il sait toujours
rendre à une efficacité et qui, à leur tour, lui
communiquent leur énergie essentielle et
archaïque.
Le cinéaste invente ici les termes d'une sorte
de communisme patrimonial : ce ne sont
plus seulement les biens matériels qui doivent être partagés et investis par tous à égalité, mais aussi les biens symboliques, idées
et images. L'Évangile selon Saint-Mathieu
(1964), long métrage qui suivra immédiatement La ricotta, en donnera une illustration
exemplaire, à travers son Christ enragé ou
ses franches hybridations musicales. Mais
avant cela Pasolini coréalise un film “de
montage“, La Rabbia (“La Rage“, 1963),
compilation d'images d'actualité qui porte à
un point extrême cette préoccupation pour
une appartenance collective des images.
Uniquement composée d'archives déjà vues,
36
de clichés internationaux balayant la politique et le star-system, les guerres et la
science, Marylin Monroe, Youri Gagarine, et
encore des images de Christ, La Rabbia fait
entendre un commentaire lyrique de Pasolini
insistant sur l'opposition constante entre un
« monde ancien » et un « monde futur »,
une « préhistoire prolétaire » et une « préhistoire bourgeoise », toutes deux aussi violentes et catastrophiques, et surtout toutes
deux montrées dans des images contemporaines provenant d'un même fond visuel. Les
images communes ainsi écartelées se mettent à parler pour toutes les époques, et font
donc démonstration simultanée de leur
extrême “plasticité“, de la malléabilité de
leurs significations, comme de certains sens
irréductibles et inattendus qui survivent aux
contextes historiques, les dépassent. Ainsi
Marylin peut-elle devenir vraiment, sans
kitsch, un « ange de la Beauté » qui raccorde
d'égal à égal avec des représentations du
Christ : la reprise annule le contexte historique et fait jaillir de l'image ses forces primordiales inextinguibles.
2. Praxis de la reprise
Si Pasolini dû affronter un procès pour La
ricotta, c'est bien parce que la communauté
des images qu'il réclamait “en pratique“ par
la réalisation même de ce film n'était, et
n'est toujours pas, une évidence. Et il n'y a
pas que la loi pénale pour arrêter et contrôler les significations des biens symboliques :
tout spectateur est en soi un “gardien du
temple“ qu'il convient, aurait pu dire
Pasolini, de forcer. La reprise, le remploi, la
citation d'œuvres picturales, musicales ou
cinématographiques au sein d'un film permet d'abord de tester notre tolérance face
au travail d'appropriation qu'effectue le réalisateur sur un matériau dont il n'est plus
l'unique propriétaire : jusqu'à quel point
d'extension ou de déformation s'accepte le
travail sur la plasticité de formes et de significations qui sont aussi “notre“ bien ? Les
blasphèmes visuels et sonores dont Pasolini
fut accusé s'appuient sur un fond d'intelligence respectueuse d'œuvres dont elles sont
en fait un moyen de réactiver les significations (cf. les analyses des reprises, p.19).
Accélérer (un air de La Traviata), rejouer et
fragmenter (des tableaux maniéristes),
déplacer (Orson Welles, Américain en exil)
sont les diverses opérations d'une “praxis“
de la reprise, d'une pratique pensée en
regard direct de sa portée théorique.
C'est à la mesure de la “praxis“ qu'un
cinéaste invente pour affronter les problèmes de la reprise ou de la remise en scène
d'images extraites ou inspirées d'œuvres préexistantes, que se constitue le sentiment
d'une appartenance commune des formes :
un travail de l'héritage. Pasolini adopte des
moyens plastiques très simples, des déformations élémentaires qui permettent à la fois
de reconnaître l'œuvre d'origine et d'identifier rapidement ce qui lui est “fait“. Dans les
deux autres films du programme fondés sur
le remploi et la citation, les techniques principales sont elles aussi clairement repérables
mais le détail de leurs effets se brouille. Le
découpage-pliage dans Fast Film et la reprise
en pâte à modeler dans Calypso is like so
sont deux pratiques qui insistent de manière
littérale sur la malléabilité des formes : le
choix technique est déjà une sorte de métaphore de l'opération théorique pratiquée sur
les œuvres. Au-delà de ces pratiques, toutefois, les “praxis“ sont plus difficilement compréhensibles. À la différence de La ricotta, où
à chaque œuvre reprise correspond un travail
singulier du cadre, de la lumière ou de la
vitesse, les deux autres films passent l'ensemble de leurs citations au filtre déformant
d'une même technique, qui fonde d'emblée
une sorte de tyrannie ou d'assujétissement
des films-sources par le film-reprise. Dans le
petit studio coloré de Calypso, les marionnettes en plastique servent à vite enchaîner
les scènes fétiches de Robert Mitchum en un
scénario qui évoque un cauchemar de star.
L'univers filmique tourne sur lui-même, le
sens des films est ramené à la seule industrie
du cinéma avec une marionette-Mitchum
entrant et sortant éternellement de sa caravane de tournage où il sculpte son propore
Oscar, en seul maître de son destin : ses
images lui appartiennent.
rement, créant à plusieurs moments l'impression d'une exploitation ou d'une instrumentalisation arbitraire de figures connues,
pour obtenir des effets d'accumulation
comique (que fait Frankenstein dans le
train ? Godzilla sur un avion ? etc.).
Dans Fast film, c'est encore la miniaturisation
des images, leur transformation en jeux
d'enfants et l'impression qu'elles tournent
sans fin dans un huis-clos de pur cinéma qui
met un frein à l'idée brillamment réalisée des
papiers pliés et déchirés. Pris de vertige
devant sa propre virtuosité technique, le film
ne veut pas s'arrêter sur la précision d'un
effet pour en explorer la pertinence, et privilégie une fuite en avant euphorique. Dans
leur accumulation, les films cités en fragments semblent mimer une mémoire indistincte ou folle, et la communauté des images
s'y réalise "par défaut" autour d'un scénario
élémentaire, comme si elles convergeaient
déjà toutes en nous vers la même signification ou la même efficacité d'un genre absolu
— celui du film d'action (cf. analyses pp.5-6).
On voit immédiatement, à la différence de
style près, ce qui rapproche cette conception
du sociologue de l'idée pasolinienne de “survivance“ : c'est par le “nous“, l'être ensemble que le patrimoine existe. Si la comparaison doit être poursuivie, il faut remarquer
toutefois que Pasolini pose aussi, hors des
groupes humains, une présence, une intégrité et même, comme on l'a dit plus haut,
une “vitalité“ des choses ou des oeuvres qui
excèdent leur simple fonction de rappels et
de noeuds dans un tissu mémoriel. C'est
encore un autre collectif que désigne
Pasolini : celui des œuvres “en elles-mêmes“,
présentes parmi les hommes avec leurs
forces archaïques prêtes à être librement
réinvesties ou habitées, et non torturées et
dispersées sur la roue des images comme
dans le film de Virgil Widrich. Les deux
conceptions s'opposent.
3. Méthodologie
L'amusement que produit Fast Film tient à
une manière très enlevée d'inventer des raccords de mouvement ou des collages de
fragments d'images entre des films célèbres,
traitant l'histoire du cinéma comme un vaste
réservoir de clichés disponibles à toutes les
fracturations. Cette “disponibilité“ a néanmoins des limites que le film ignore volontai-
Il n'est pas toujours facile d'honorer les
images reprises ou rejouées, de leur trouver
une juste place et de les utiliser plus qu'à un
simple titre de figuration. L'objet fondamental de Fast Film est ce qu'il est convenu d'appeler la “mémoire collective“, illustrée ici
sous la forme d'un tonneau des Danaïdes
d'où jaillit sans fin un imbroglio d'images du
cinéma passé, pour les rappeler aux souvenirs confus du spectateur.
La “mémoire collective“ est un concept
inventé dans les années 20 par le sociologue
Maurice Halbwachs : « Si nous examinons
d'un peu plus près de quelle façon nous
nous souvenons, nous reconnaîtrions que,
très certainement, le plus grand nombre de
nos souvenirs nous reviennent lorsque nos
parents, nos amis, ou d'autres hommes nous
les rappellent. [...] C'est dans la société que,
normalement, l'homme acquiert ses souvenirs, qu'il se les rappelle, qu'il les reconnaît et
les localise. [...] le rappel des souvenirs n'a
rien de mystérieux. Il n'y a pas à chercher où
ils sont, où ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque réduit de mon esprit
où j'aurais seul accès, puisqu'ils me sont rappelés du dehors, et que les groupes dont je
fais partie m'offrent à chaque instant les
moyens de les reconstruire [...] C'est en ce
sens qu'il existerait une mémoire collective. »
(Les Cadres sociaux de la mémoire, 1925,
Albin Michel, 1994, p. VI).
Fast Film tombe sous le couperet critique
qu'il a voulu éloigner par ses excès de vitesse
et de nombre. Parce que les images réutilisées appartiennent autant au cinéaste qu'au
spectateur mais dans cette appartenance,
conservent selon le communisme pasolinien
une intégrité, le jugement du spectateur est
amplifié et justifié. Tout film reprenant des
images et des sons d'œuvres antérieures,
37
lorsqu'il ne le fait pas dans un simple cadre
d'érudition ou de patrimoine, s'expose ainsi
à un retour du collectif : ce qui est fait au
matériau commun peut être critiqué plus
aisément par l'ensemble des spectateurs.
Plus que pour les images habituelles du
cinéma, les opérations deviennent visibles
tant à leur niveau formel que signifiant, et
leur efficacité peut être saluée ou contestée.
Mais ces contestations ne doivent pas être
confondues avec un procès... Elles sont bien,
plutôt, une manière d'éprouver le jeu de
relais entre les incessantes renaissances des
images et les incessantes renaissances des
discours. Le film de reprise ou de citation
constitue ainsi une sorte de pédagogie en
acte du cinéma et une excellente introduction au travail critique, pour autant que l'on
sache d'abord repérer ces reprises et en distinguer les grands traits.
Quatre opérations au moins doivent être distinguées, dans le cas par exemple de la citation d'un film dans un film. Elles peuvent
faire l'objet d'autant d'exercices :
1/ Est-ce que la citation passe par une réutilisation directe des images d'origine (“montage“), ou par une remise en scène de leurs
contenus (“remake“) ?
2/ Quelle est l'unité fondamentale de la citation ou de la reprise : est-elle d'abord narrative (auquel cas le film second reprend essentiellement la structure d'une scène, la psychologie d'un personnage) ou visuelle (le
film second reprend alors un plan, un détail
d'image) ? On ne peut bien entendu pas
radicalement séparer les deux niveaux ; il
convient simplement d'observer le type de
matériau privilégié.
3/ Quelle est la dispersion ou au contraire, la
concentration de la citation ? A t-elle une
seule occurrence, se fragmente t-elle en plusieurs moments, se répète t-elle ? La ricotta,
là encore, est exemplaire pour les phénomènes de répétitions “détournées“ : l'air de
La Traviata, selon qu'il est passé à sa cadence
normale ou en accéléré, devient un objet aux
significations différentes ; La Déposition de
Croix de Pontormo a le même sujet que La
Descente de Croix de Fiorentino, mais avec
des traitements différents, encore variés par
leurs remises en scène.
4/ Quelles sont les déformations, déplacements, mutilations que subissent les éléments cités ? Quel est le sens de ces opérations par rapport au contenu de l'objet qu'ils
altèrent ? Quel est le rapport entre la technique de reprise et le matériau repris (imaginer, par exemple, le Christ de La Ricotta en
papiers déchirés comme les héros de Fast
Film...).
Ces remarques valent autant comme
méthodes d'observation que de “création“ :
à ce stade, le travail de critique et de cinéaste
se confondent, et on pourra donc s'essayer à
mettre en œuvre la communauté pasolinienne en remontant entre elles des images
préalablement analysées.
DOCUMENT
Défense de Pasolini
Le 1er mars 1963 au cinéma Corso de Rome, la projection du soir de La ricotta est interrompue par un décret
signé de Giuseppe di Gennaro, substitut du Procureur de la République du Tribunal de Rome, donnant
l'ordre de saisir le film. L'accusation retenue est : « Outrage à la religion d'État. » Le procès sera mené par
Di Gennaro, passionné de cinéma qui analyse le film avec une visionneuse et en tire des accusations circonstanciées : le Dies Irae qui retentit au moment du repas hors norme de Stracci est l'annonce que le
« sous-prolétariat est déjà le nouveau Christ et que le jour du jugement dernier est proche » ; le cri répété
« Couronne ! Couronne ! » est fait sur le ton de quelqu'un qui prononce le nom d’une chose ayant désormais fait son temps et provoquant de l’aversion et de l’ennui ; le cri « Enlevez les crucifix ! » a évidemment
un autre sens symbolique ; on retient un saint homosexuel et on représente les policiers comme une
« expression idiote de l'autorité en place » ; quand le groupe de la Déposition s'écroule au sol, la voix horschamp qui crie « Cocus ! Cocus ! » se superpose aux personnages sacrés ; le Christ est filmé en train de rire
vulgairement ; etc. Aux accusations, Pasolini répond par un texte en 21 points, longtemps inédit et publié
en Italie en 1985 sous le titre : “Observations de Pasolini sur les scènes incriminées“.
1 - Le cri « Couronne ! Couronne ! » est la première
manifestation de la superficialité incrédule, sceptique,
vulgaire du monde qui entoure Stracci et qui sera
témoin de son martyr. Le ton insouciant ou peu respectueux ne concerne cependant pas tant ici la “couronne“
que le déroulement du travail sur le plateau ; et s'il se
moque de quelqu'un, il se moque de la suffisance du
réalisateur, monosyllabique, paratactique et ennuyeux
avec ses allures peu populaires de “surhomme“ décadent qui traite ses subalternes du haut de sa conscience
d'artiste (le “goût“ avec lequel il imite les affèteries
chromatiques du Pontormo, ou celles, musicales, de
Biscogli) et dont la troupe ne sait et ne veut rien savoir.
La troupe considère en effet que la “couronne“ est un
caprice du réalisateur et, avec le ton ambigu propre à
l'ironie populaire romaine, elle l’accompagne et elle s’en
moque un peu. Moi, directement, en tant qu'auteur,
j'interviens quand, les cris irrévérencieux ayant cessés, la
couronne est élevée par deux mains d'ouvrier contre le
panorama éclatant de blancheur de la ville, en le dominant.
2 - Ce n'est pas le Christ qui éclate de rire, — mais je
devrais le dire et le répéter mille fois, — c'est l'humble
acteur qui interprète le Christ, qui de plus n’est même
pas le Christ, mais le Christ représenté de façon profane
par Pontormo. L'idée de faire éclater de rire cet acteur
m'a été suggérée par un fait réel. Un jeune de la troupe,
entendant lire le Lamento della Vergine [Lamentation de
la Vierge] de Jacopone, évidemment frappé par la
langue archaïque et pour lui incompréhensible, qui
devenait une espèce de jérémiade en rimes, s'est mis à
rire candidement, face à mes yeux.
3 - Le Dies Irae qui retentit sur la petite famille affamée
qui mange veut être simplement — comme j'ai dit — un
pressentiment stylistique de mort : laquelle mort est
poétiquement liée au jeûne, à la faim, au repas.
4 - Qu'il soit bien clair que “comparsata“ veut dire travailler comme figurant [comparsa]. C'est une pure
extrapolation du ministère public de penser que cela
signifierait, en argot, quelque chose d'autre. On peut
interroger là-dessus mille témoins parlant l'argot. Et si
quelqu'un voulait penser à une certaine ambiguïté des
acteurs qui interprètent les saints, il peut le faire, c'est
son plein droit. Mais il ne s'agit pas seulement, je le
répète, d'acteurs qui interprètent des saints, mais de
saints acteurs qui errent durant la pause autour des plateaux, comme Stracci, ou comme l'angelot qui apparaît,
contre un buisson, au yeux bleux foncés de la fille de
Stracci. J'ai voulu donner une indication d'ambiance,
une tonalité vaguement métaphysique, ou au moins
fabuleuse, par la lumière immémoriale de l'après-midi,
par la paix absurde des champs, par la désinvolture
vagabonde de la troupe oisive.
5 - Bivouac sur la croix : encore, la désinvolture vagabonde de la troupe oisive. Ou bien, une description
objective de comment la religion est perçue par le
monde moderne, représenté, à ses différents niveaux,
dans mon film, précisément par la troupe.
6 - Dies Irae sur le petit chien qui mange le repas de
Stracci : cf. n°3 ; c'est le même motif stylistique qui
revient, dans l'identification fantastique de l'appétit et
de la mort (le film se terminera en effet avec la mort par
jeûne et indigestion).
7 - Pedoti (appelé Pedoti, dans le treatment)
8 - L'expression ironique qu’arbore Welles à la fin de sa
phrase sur son propre catholicisme est adressée au journaliste (contre lequel, tout de suite après, l’ironie éclatera), comme s'il lui disait : « Il est inutile que je te fasse
toutes ces subtiles confessions : de toute manière, tu
n’en comprends aucune. »
9 - L'expression “homme moyen“ est employée par le
réalisateur Orson Welles dans le sens que lui donnent
les sociologues dans leurs textes, c'est-à-dire un homme
conditionné, un homme-masse. (Tout le discours de
Welles, même amusé et ironique, est en fait de type
sociologique.) Non “moyen“ dans le sens humain, psychologique du terme. Dans ce sens nous sommes tous
des hommes moyens. Les surhommes sont des imbéciles : et tout mon combat littéraire s'est développé pendant ces dix ans dans cette direction : démonter le
mythe du Poète avec un P majuscule, mystificateur, irrationnel, inspiré, intouchable, et redonner au Poète la
dignité du citoyen. C'est pourquoi je me suis toujours
opposé à la demande de grâce pour Pound, par
exemple, en tant que “poète“. J'ai pour l'homme
moyen, en tant que citoyen moyen, en tant que mon
contemporain, mon collègue, intellectuel ou ouvrier, le
plus grand respect. C'est pour cela que je suis, par
exemple, contre la censure : présomptueuse et paternaliste, elle présuppose une infériorité du public par rapport à l'artiste ou à la classe cultivée ou dirigeante.
10 - La rencontre avec les deux agents est un gag pur et
simple. Un des éléments stylistiques du film sont les citations chaplinesques. Celle-ci en est une. J'ai été vraiment navré lorsque, dans la salle d'audience, au
moment des questions du ministère public, les visages
de quelques sympathiques policiers présents, jeunes du
peuple, se sont assombris. Je n'avais vraiment aucune
intention d'offenser ces deux agents : mais simplement
de plaisanter, avec la gaieté innocente du comique.
11 - Le rot sur la croix n'est pas un rot, mais un hoquet.
Le hoquet de celui qui, mort de faim comme le bon
Stracci, s'est enfin rassasié.
12 - Je ne comprends pas pourquoi l'on rit lorsque la
voix du haut-parleur appelle le “bon larron“ à son poste
de travail. Vraiment je ne comprends pas.
13 - Aucune seconde chance pour Stracci, dont ses
camarades de travail font la victime de plaisanteries
cruelles. Cette cruauté est un des aspects de la vie, de
la simple vie de tous les jours, dans les faubourgs des
grandes villes. Vivre, là, est souvent un pari difficile ;
savoir faire des blagues et savoir les accepter y fait partie de l'honneur. Dans mon récit, les supplices subis par
Stracci, dignes de ceux de Tantale, ont pour fonction de
préparer et de justifier, de manière naturaliste autant
que poétique, le malaise final de celui qui, dans un premier temps à jeun puis sauvagement rassasié, est ainsi
conduit à la mort.
14 - Les mouvements — définis comme précédant
l'agonie par le ministère public –— que Stracci exécute
à la fin du strip-tease, sont la mise en évidence — qui
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est d'ailleurs un motif récurrent du film, de la première
à la dernière prise de vue — du traumatisme physique
de Stracci.
15 - « Enlevez les crucifix ! » : l’interprétation selon
laquelle ce « Enlevez les crucifix ! » aurait une signification ésotérique en plus de celle, instrumentale, qui fait
référence à ces crucifix-là, ceux du plateau, me semble
si extravagante et arbitraire qu’elle confine au fantasme.
Si jamais j'avais pu l'imaginer, j'aurais certainement
remplacé la réplique. Une interprétation de ce genre —
aussi diabolique — ne m'était, même lointainement,
pas venu à l'esprit. Ce motif, « Enlevez les crucifix ! »,
avec les autres du même genre (« La couronne ! »,
« Dressez les croix ! », « Laissez-les cloués ! »,
« Silence ! », etc.) est une espèce de gag-ritournelle, qui
souligne quasi musicalement les passages ou tournants
de l'action. L'effet voulait être simplement et innocemment comique. L'introduction de visages toujours nouveaux, drôles, inattendus (jusqu'au cas limite du chien)
obéissait à une même nécessité stylistique de type chaplinesque.
16 - Je ne vois pas ce qu'il y a de mal dans le fait que
Stracci, étendu sur la croix, dise qu'il a faim. Non vraiment, je ne vois pas.
17 - Quant à la barbe du Christ, qui à certains moments
est là et à d'autres non, il s'agit d'une licence poétique.
Je ne comprends pas ce que l'on peut trouver à redire
là-dessus. Il y a également une explication logique :
quand les prises ont vraiment lieu (c'est-à-dire dans les
scènes en couleurs) le Christ a la barbe ; durant la préparation des scènes, ou pendant les pauses, ou lors des
prises purement fictives, scénographiques (comme la
dernière, pendant l'arrivée du producteur), il ne l'a pas.
On pourrait également l'expliquer par le fait que dans le
film le Christ est interprété par un véritable acteur (avec
barbe) et, en même temps, par sa contre-figure (un
jeune homme au visage abruzzain et innocent, sans
barbe).
18 - Pour l’introduction des scènes en couleur, je pourrais tenir le même discours que pour la barbe : c’est une
licence poétique, un mouvement de liberté stylistique,
déterminé par des exigences esthétiques, esthétisantes
si vous voulez, dans le sens de spectaculaire. J’ai voulu
séparer le monde de mon film de celui du film tourné
par mon réalisateur, comme si aucune communication
n’était possible entre les deux, comme s’il s’agissait de
deux réalités juxtaposées mais étrangères : avec une
friction, justement, de stupeur spectaculaire.
19 - « Cocus ! » est crié par l’assistant réalisateur (doublé par le même jeune qui l’a interprété, c’est-à-dire
Paolo Meloni) aux personnages d’une double fiction :
1. non au Christ et aux Personnes de la Passion, mais au
Christ et aux Personnes de la Passion de Pontormo ;
2. non au Christ et aux Personnes de la Passion, mais au
Christ et aux Personnes de la Passion de Pontormo
devenue l’action d’un film. « Cocus ! » est ainsi crié aux
personnages d’une fiction dans la fiction. Cela, il n’y a
pas un homme moyen, même dans le sens donné à
cette expression usuelle par Orson Welles, qui ne soit en
mesure de le comprendre, de manière immédiate et
totale.
20 - Le Dies Irae sur Stracci en train de manger : voir les
paragraphes 3 et 6.
21 - Je ne me rends pas compte de ce que l’on peut voir
de mal dans le fait que Stracci va se cacher dans la
grotte pour manger en paix. Vraiment, je ne me rends
pas compte. Enfin, on m’accuse d’avoir voulu substituer
le symbole du sous-prolétariat à celui du Christ. Je n’en
vois pas la raison. Ce serait, de ma part, une pure idiotie, que ni mon marxisme ni mon aspiration religieuse
ne pourraient jamais justifier. C’est une interprétation
qui me laisse effaré, tant elle est gratuite et insensée,
seulement dépassée par celle sur les fils de Stracci et
l’extraordinaire prise de conscience qu’on veut leur attribuer. Ce qui m’intéressait, je le répète, était d’abord de
mettre de l’huile sur le feu du problème du sous-prolétariat, sans faux mysticismes ; ce sous-prolétariat qui,
comme n’a pas manqué de le comprendre le Ministère
public, est en train de mourir — historiquement — sans
que personne sache qu’en faire, sinon peut-être,
comme je l’ai écrit ailleurs, en prose et en vers, Jean
XXIII et les catholiques qui sont avec lui. N
LE COURT METRAGE
Références
EVRARD, Jacky, KERMABON, Jacques, Une encyclopédie du court
métrage, éditions Festival Côté court, Yellow Now/Côté cinéma, à
paraître. Les entrées de cette encyclopédie entremêlent auteurs, films,
points de vue historiques et thématiques, réflexions sur les formats et les
genres. L’ouvrage, le plus complet jamais consacré à la forme brève,
embrasse le court métrage comme un vaste continent, protéiforme, trop
souvent oublié par les histoires du cinéma.
EVRARD, Jacky, VASSÉ Claire, Cent pour cent court, Cent films pour cent
ans de cinéma français, Pantin, Côté court, 1995. Chapitré par décennies, cet ouvrage collectif raconte un siècle de courts métrages et comprend une solide filmographie sélective.
FAST FILM
Collectif, Raoul Hausmann, Musée d’Art moderne de St-Étienne, 1994.
Collectif, Admiranda/Restricted, n°11-12, “Fury, Le cinéma d'action
contemporain“, Institut de l'image, Aix-en-Provence, 1996.
BAUDELAIRE, Charles, “La Morale du joujou“ (1853), in Oeuvres complètes, Gallimard, 1975, t.1, pp.581-586. Aussi disponible sur le site de
la bibliothèque de Lisieux : www.bmlisieux.com/litterature/baudelaire/
moraljou.htm
WILLETT, John, Heartfield contre Hitler, Hazan, 1997.
LE PRINCIPE DU CANAPÉ
L’EDUCATION A L’IMAGE
BELLOUR, Raymond, “La Chambre“, in L’Entre-images 2. Mots, Images.
P.O.L./Trafic, 1999.
BURCH, Noël, “Nana ou les deux espaces“, in Une praxis du cinéma,
Gallimard, “Folio“, 1986.
SIETY, Emmanuel, Le Plan. Au commencement du cinéma, Cahiers du
cinéma, coll. “Les Petits Cahiers“, 2001.
Manuels sur le cinéma
AUMONT, Jacques, BERGALA, Alain, MARIE, Michel, VERNET, Marc,
Esthétique du film, Nathan, coll. “Fac. Cinéma“, 1983 ; 2ème éd. revue et
augmentée, 1994. Ce manuel destiné aux étudiants de premier cycle universitaire et aux enseignants du secondaire aborde le cinéma sous ses différents aspects (l’espace, le plan, le montage, la narration, le langage, la
réception, etc.).
AUMONT, Jacques, MARIE, Michel, L’Analyse des films, Nathan, coll.
“Fac. Cinéma“, 1988 ; 2ème éd., 1996. Conçu pour compléter Esthétique
du film, ce manuel propose un panorama des différentes approches analytiques du cinéma (analyse textuelle, analyse du récit, analyse de l’image
et du son, psychanalyse, analyse historique…).
Dictionnaires
PINEL, Vincent, Vocabulaire technique du cinéma, Paris, Nathan, coll.
“Réf.“, 1996.
LA RICOTTA
Le Maniérisme, CNDP, coll. “Actualité des arts plastiques“ n° 94, 1996.
BOUQUET, Stéphane, L'Évangile selon saint Mathieu, Cahiers du Cinéma,
coll. “Les petits Cahiers“, 2002.
JOUBERT-LAURENCIN, Hervé, Pasolini. Portrait du poète en cinéaste,
Paris, Cahiers du cinéma, 1995.
PASOLINI, Pier Paolo, Qui je suis, Arléa, 1999.
PASOLINI, Pier Paolo, L’Expérience hérétique (trad. Anna Rocchi Pullberg),
Paris, Payot, 1976.
PINELLI, Antonio, La Belle manière. Anticlassicisme et maniérisme dans
l'art du XVIe siècle, Le Livre de Poche, 1996.
ZUFFI, Stefano, Le Nouveau testament, Repères iconographiques, Hazan,
coll. “Guide des arts“, 2003.
VIDÉOGRAPHIE*
Programme des cinq courts métrages disponible en VHS et DVD, édition
non commerciale APCVL.
Fast Film
Food et The World of Jan Svankmajer - VHS (K films).
Frankenstein - DVD (Universal Picture Vidéo).
Orange mécanique - DVD (Warner Home Vidéo).
Outer Space - DVD (Sixpackfilms).
Vidéodrome - DVD (Universal Picture Vidéo).
CALYPSO IS LIKE SO
BAZIN, André, “L'Évolution du langage cinématographique“ et “William
Wyler ou le janséniste de la mise en scène“, in Qu'est-ce que le cinéma ?
(vol. I : “Ontologie et langage“), Éditions du Cerf, 1958.
BAZIN, André, Orson Welles, 1950, Petite bibliothèque des Cahiers du
cinéma, 1998.
CHION, Michel, La Musique au cinéma, Fayard, 1995.
GUÉRIF, François, Robert Mitchum, Denoël, 2003.
COMOLLI, Jean-Louis, “Note sur la profondeur de champ“, in Cahiers du
cinéma, n° hors-série “Scénographie“, 1980.
PANOFSKY, Erwin, La Perspective comme forme symbolique, Minuit,
1975.
Le Principe du canapé
Deux Hommes et une armoire - DVD (Wilde Side Vidéo).
Elephant Man - DVD (Studio Canal).
Steamboat Bill Junior - DVD (Alcom Distrib.). VHS (ADAV : réf. 54897).
La ricotta
Accatone - DVD (Studio Canal/Carlotta Films).
Le Cirque - DVD ( MK2 Music). ADAV : réf. 49919
L’Évangile selon Saint Matthieu - DVD (coll. “L'Eden cinéma“/CNDP).
L’Évangile selon Saint Matthieu - DVD (Studio Canal/Carlotta Films).
ADAV : réf. 49630.
Pier Paolo Pasolini. Les années 60 - DVD (Carlotta Films).
Rogopag - VHS (import, zone , attention : format : NTSC).
L’ESCALIER
CHION, Michel, “Le Cinéma est-il dans l'escalier ?“, Bref, n°59, hiver
2003-2004, pp.42-45.
DAMISCH, Hubert, “Trouer l'écran“, in AUMONT, Jacques (dir.), Pour un
cinéma comparé, Cinémathèque française, pp.321-336.
DOUCHET, Jean, “L'Escalier“ in AUMONT, Jacques (dir.), La Mise en
scène, DeBoeck Université, Bruxelles, 2000, pp.36-45.
Calypso is like so
Les Nerfs à vif (J. Lee Thomson (1962) - DVD (Universal).
Les Nerfs à vif (Martin Scorsese 1991) - DVD (Universal).
La Nuit du chasseur - DVD (MGM).
Qui veut la peau de Roger Rabbit ? - DVD (Touchstone Home Vidéo).
La Rivière sans retour - DVD (Fox Vidéo).
REPRISES ET CITATIONS
“Les collages“, Revue d’esthétique, n°3/4, UGE, 1978.
ARAGON, Louis, Les Collages, Hermann, 1965.
BOUILLAGUET, Annick, L'Écriture imitative. Pastiche, parodie, collage,
Paris, Nathan Université, coll. “Fac littéraire“, 1999.
Collectif, Pour un cinéma comparé. Influences et répétitions, Cinémathèque française, 1996.
COMPAGNON, Antoine, La Seconde main ou le travail de la citation,
Seuil, 1979.
GENETTE, Gérard, Palimpseste. La littérature au second degré, Seuil, 1ère
éd. 1982, Coll. Points, n°257, 1999.
HALBWACHS, Maurice, Les Cadres sociaux de la mémoire, 1925, Albin
Michel, 1994.
L'Escalier
Le Cuirassé Potemkine - DVD (Ruscico). ADAV : réf. 41376.
Les Hommes préfèrent les blondes - DVD (Fox Vidéo).
Identification d'une femme - DVD (DNC, import Italie).
Les Incorruptibles - DVD (Paramount).
M le maudit - DVD (Opening édition).
* Conditions ADAV, voir le catalogue 2003-2004, tél. 01 43 49 10 02.
www.apcvl.com : accès aux documents pédagogiques, enrichis de
sites ressources. N
Sources iconographiques : tous droits réservés. PP. 3, 5-7 Autour de Minuit Productions ; p. 4 Virgil Wildrich Film und Multimediaproductions G.m.b.H ; pp. 10-14 Sombrero Productions/
pp. 16-22 Carlotta Films ; pp. 23-27 Vivement Lundi ! ; pp 30-34 Tabo Tabo Films ; p. 8 © ADAGP, Sixpackfilm ; p. 9 Pathé Distribution, Les Grands Films Classiques, Warner Bros ; p. 19 DR ;
p. 24 DR ; p. 28 Warner, UIP, Action/Théâtre du temple ; p. 29 Columbia, Ciné Classic ; p. 35 Warner Bros, Connaissance du cinéma. Les droits de reproduction des illustrations sont réservés pour les auteurs ou ayants droit dont nous n’avons pas trouvé les coordonnées malgré nos recherches et dans les cas éventuels où des mentions n’auraient pas été spécifiées.
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L
e court métrage n'est ni l'art de faire vite ni celui d'être court : dans les formes les plus brèves, des abymes
de temps peuvent se glisser et ouvrir sur des histoires plus longues et lointaines que tout ce que pourront
jamais contenir des kilomètres de pellicule. Les cinq films présentés et analysés dans ces pages affrontent chacun l'empire d'un personnage, d'une figure ou d'un genre ancrés dans l'histoire du cinéma et parfois plus largement, dans celle des images. Non pas, d'abord, par l'invention d'un récit, mais en convoquant directement
ces personnages ou ces figures à l'intérieur du film : par la citation, la reprise.
Fast Film, de Virgil Widrich, revisite les grandes structures du film d'action à travers une technique virtuose de
papiers pliés, déchirés et animés, sur lesquels se développent des images familières du cinéma hollywoodien
des années 30 jusqu'à nos jours — plus de 300 films sont ainsi convoqués en moins de 14 minutes. À cette
compression temporelle sidérante s'oppose directement celle qu'invente Pier Paolo Pasolini dans La ricotta, où
deux toiles maniéristes du 16e siècle, reprenant elles-mêmes des thèmes vieux de plusieurs siècles, sont doublement rejouées par le cinéma, dans une filiation infinie et toujours vive des images. Contraste : dans Le
Principe du canapé de Mike Guermyet et Samuel Hercule, l'histoire est petite et immédiate, et les images se
trouvent à portée de main(s) — deux amis enfermés dans le huis-clos de leur appartement vivent dans la hantise des clichés d'une sorte de catalogue social, qu'ils vont bientôt déjouer de manière comique... Dans
L'Escalier, de Frédéric Mermoud, un amour adolescent banal est doucement sublimé par la présence
constante d'un immense escalier d'immeuble convoquant à lui seul des séries de réminiscences d'architecture,
de peinture et de cinéma. Autre monument, mais allègrement parodique, Calypso is like so de Bruno Collet
dresse un tombeau en plastique à l'acteur Robert Mitchum, le réanimant le temps d'une histoire qui mêle
reconstitutions et évocations de ses scènes les plus célèbres : 50 ans d'une carrière de cinéma malaxées par
l'animation.
Chacun de ces films, dans des ambitions et des genres très divers, permet ainsi d'accéder à des visions biaises
et originales de l'histoire du cinéma. Leurs manières d'aborder la citation, le remake ou la reprise permet aussi
d’aborder une idée différente du discours sur les images en général et de l'analyse de film en particulier : le
travail des comparaisons, des collages, des déplacements, est déjà en eux celui d'une pensée critique qui peut
servir de modèle au discours ou à l'écriture sur les films. Il suffit de les suivre, et nous espérons offrir ici
quelques pistes pour pouvoir le faire.
Cyril Béghin, rédacteur en chef
Pour l’Atelier de Production Centre Val de Loire, Luigi Magri, coordinateur Lycéens au cinéma
Lycéens au cinéma en région Centre
est initié dans le cadre de la convention de développement cinématographique signée entre le Ministère de la Culture
et de la Communication (CNC, DRAC Centre) et le Conseil régional du Centre. L’opération est coordonnée par
l’Atelier de Production Centre Val de Loire (Pôle Régional d’Education et de Formation au cinéma et à l’audiovisuel)
et le Rectorat de l’Académie d’Orléans-Tours (DARIC-Action Culturelle) et repose sur l’engagement des enseignants
volontaires et des salles de cinéma partenaires.
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* Your assessment is very important for improving the work of artificial intelligence, which forms the content of this project

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