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II
III
Pouhiou
#MonOrchide
Cycle des Noénautes, Livre II
Publié sous licence CC-0
IV
Framasoft a été créé en novembre 2001 par Alexis Kauffmann. En janvier 2004 une association éponyme a vu le jour pour soutenir le développement du réseau. Pour plus d’information sur Framasoft, consulter
http://www.framasoft.net.
Se démarquant de l’édition classique, les Framabooks sont dits « livres
libres » parce qu’ils sont placés sous une licence qui permet au lecteur de
disposer des mêmes libertés qu’un utilisateur de logiciels libres. Les Framabooks s’inscrivent dans cette culture des biens communs qui, à l’instar
de Wikipédia, favorise la création, le partage, la diffusion et l’appropriation collective de la connaissance.
Le projet Framabook est coordonné par Christophe Masutti. Pour plus
d’information, consultez http://framabook.org.
Copyleft 2013 : Pouhiou, Framasoft (coll. Framabook)
#MonOrchide Cycle des Noénautes, Livre II est placé sous
Licence Creative Commons Zéro
Voir : http://creativecommons.org/publicdomain/zero/1.0/deed.fr
ISBN : 978-1-291-38919-7
Prix : 22 euros
Dépôt légal : mai 2013
Pingouins : LL de Mars, Licence Art Libre
Couverture : création originelle par Nadège Dauvergne, modifs. Framabook,
Licence CC By
Photographie : Noelle-Ballestrero, Licence CC By
Mise en page avec LATEX
Dédicaces
Je veux dédier ce roman. . .
À mes ami-e-s imaginaires,
qui sont la terre et l’eau.
À mes ami-e-s réel-le-s
ces soleils et bulles d’oxygène.
Vous me chlorophyllez depuis toute jeune pousse.
C’est grâce à vous si je suis devenu cette belle plante.
Pouhiou
V
Avant-propos
comme son prédécesseur, #Smartarded, ce roman-feuilleton est
né sur le blog www.noenaute.fr. C’était une performance quotidienne : chaque jour de la semaine, écrire et publier un épisode avant
17h28. Ce deuxième tome recueille les épisodes publiés entre le 24 septembre 2012 et le 17 janvier 2013.
T
OUT
J’ai souhaité agrémenter cette édition de notes de bas de page et
d’addenda de fin de chapitre afin de recréer le lien direct qui se forme
avec les lecteur-trice-s du blog. Ces addenda ont spontanément pris le
chemin d’une démonstration expliquant que ce n’est pas moi qui suis libriste, mais bien mes ouvrages qui sont libres par essence.
En effet, ce roman est libre. Plais-toi à le partager, le diffuser, le revendre, l’adapter, le réécrire, le traduire et le trahir. . . ou à n’en rien
faire. Comme toute oeuvre du Domaine Public, il t’appartient autant qu’à
chacun-e d’entre nous, même si personne ne peut s’en saisir. De plus, ce
roman est gratuit. Si tu l’as payé, c’est soit que tu as acheté l’objet sur
lequel on a couché ces mots ; soit que tu as soutenu de ton don un auteur,
un éditeur.
Ce prix n’est pas sa valeur. Ce roman vaudra l’attention, le temps de vie
que tu vas lui donner. Bonne lecture !
Pouhiou.
VII
1
Poussée vers le haut
Dans le Yi-King, la Poussée vers le Haut (46e hexagramme) est représentée
par l’image du bois sous la terre qui pousse, qui croît. C’est un effort
humble pour aller vers l’avant, en passant autour des obstacles. Un effort
qui demande une force certaine, même si les circonstances sont favorables,
surtout à la rencontre d’une autorité plus grande.
Épisode 01
Incipit, Écheveau et Chat
te faudrait, c’est un bon incipit. »
La plupart des gens se regardent parler. Se bercent dans le
rythme de leurs mots jusqu’à en oublier le sens même de leurs dires.
«C
E QU ’il
Enguerrand n’est pas de ceux-là. Il ne se narcisse pas l’égo à regarder
ses palabres. Non.
Il regarde ses mains parler.
« Oui, un bon incipit. Un début où l’on comprend de suite toute l’histoire. »
1
Cela donne un sentiment étrange. Mitigé. Ce jeune homme brun, aux
traits aquilins, présente un physique quelconque enrobé dans un léger
embonpoint. À le voir, qui pourrait se douter qu’il fait partie des huit
NoéNautes, ces télépathes branchés sur la conscience collective apparaissant sur terre tous les quatre-vingt-huit ans. Pourtant, ce semblant de banalité ne donne pas le change bien longtemps. Quelque chose cloche. Ses
mains.
« Il faudrait que tes lecteurs captent direct que les NoéNautes se sont
entredéchirés. Et que c’est pas leur faute. Qu’ils ont été genre programmés
pour ça. »
Il y a un détail qui ne cadre pas. Ce jeune homme animé, vif, complètement habité par sa logorrhée, a le regard dans le vague. Ses yeux divaguent
au niveau de ses mains. En l’observant avec attention, on perçoit ce léger
tremblement de la pupille de ceux qui ont le regard ailleurs, intérieur.
« Ne va pas les emmerder avec la noévision. Aller décrire comment les
idées et les histoires sont des fumerolles de couleurs, c’est hyper cassegueule dans un premier épisode. »
Enguerrand est habité par son histoire. Les mots qui sortent de sa
bouche. Ses pensées le fascinent, car il les regarde franchir ses lèvres pour
devenir volutes colorées. Des fils éthérés et diaphanes qu’il tisse entre ses
doigts, tel un écheveau aussi complexe qu’évident. Voilà pourquoi son attitude semble paradoxale. Pour les joggeurs qui passent devant son banc,
Enguerrand est un geek un peu dingue qui a une discussion passionnée
avec l’air qu’il tient entre ses doigts. Pour les personnes avec qui il partage son banc, c’est un narrateur-né qui prépare avec habileté un conte
bien ficelé.
« Bien sûr, il va falloir perdre un peu de temps sur les noétiens, les
pseudos-serviteurs qui en fait nous montaient les uns contre les autres
pour pas qu’on–
— Sérieusement ? Le lycra rouge est de retour ? Rho les années 80 c’est
mon enfance. . . Si elles commencent à mouler de jolis petits culs, je vais
me sentir sale. Oh pardon Enguerrand je t’ai coupé. »
Le sourire de Nicolas est désarmant. Assis sur le banc aux côtés d’Enguerrand, ce jeune blond à la musculature élancée fait sa gueule d’ange.
Une double rangée de dents qui annoncent clairement « Oui. J’ai tout fait
2
pour te déconcentrer. Et ça m’amuse. Mais. . . je suis mignon. » Un faciès
si adorable qu’il déconcentre monsieur lycra rouge, le faisant trébucher
sur une aspérité de la berge. Nicolas prend acte de cet hommage d’un rire
franc, qui résonne le long du canal, faisant s’envoler quelques oiseaux au
loin.
Enguerrand lance un regard en direction de Nicolas, retrousse sa lèvre
supérieure pour signifier qu’il a bien entendu et reprend de sa narration le
fil qui dans sa tête (et ainsi entre ses mains) n’a jamais été coupé.
« Bon. Va pas t’embêter non plus à tout expliquer de comment on a
battu la chef des noétiens et comment j’ai trahi tous les autres, tout le
bordel. . . Si ça les intéresse, tes lecteurs pourront toujours acheter le livre
de l’autre, là, qui se gave sur mon travail 1 . Non, l’important, c’est que tous
ceux qui se connectent sur le blog 2 comprennent bien que les maisons
des NoéNautes ont été financées. Que les noétiens ont été embauchés et
formés. Et que derrière toute cette organisation il y a des gens. Et plus
les internautes croiront que ton histoire est vraie, plus ça emmerdera les
Descendants. »
Entre ses mains, l’histoire qu’il tisse se densifie. Il y a quelques monologues, elle ressemblait encore à ces ficelles colorées qu’on emberlificote
dans nos doigts en espérant un jour se souvenir de la figure qu’on n’a jamais réussie. Puis elle est devenue une sorte de pelote. Désormais, elle
ressemble un peu à ces balles faites de milliers d’élastiques s’encerclant
les uns les autres. Une histoire dense, complexe, dont il se verrait bien le
cœur.
« Surtout, ce qu’il ne faut pas, c’est que tu annonces direct qu’on est de
retour à Toulouse. C’est le meilleur moyen pour qu’on se fasse emmerder. »
En contrebas, le canal du midi. Un chat se prélasse sur les caillebotis
encore chauds d’une péniche.
1. Enguerrand est le narrateur de #Smartarded, le premier livre du cycle des NoéNautes.
Il y entretient avec moi des relations plus que conflictuelles. La sortie du roman aux éditions
Framasoft ne l’enchante donc guère. . . (Note du Pouhiou)
2. Le blog dont il est question se trouve sur www.noenaute.fr. . . Bien que je l’aie fait
de mes petites mimines, Enguerrand s’en octroie la paternité. Il argue qu’il se serait servi de
ses pouvoirs pour me mener à le créer. Les deux logiques se tiennent et, au fond, il n’y a pas
moyen de savoir ce qu’il en est. (NdP)
3
Enguerrand tend la boule d’histoire à la troisième personne sur son banc.
Elle saisit la balle au bond.
« Tiens, prends. Si tu fais comme que je te dis, ça devrait être un bon
début. »
#PourSûr. #doigtd’honneur.
La balle chimérique faite des bribes de notre histoire va voler au loin,
sur la berge.
Le chat la poursuit.
Épisode 02
Hôtels, Changement et Vaseline
— Cassie, j’ai peur.
— Ne m’appelle pas Cassie.
C’est assez rare qu’Enguerrand se montre au premier degré. Sans entourloupe. Sans faux-semblant.
Cela fait plus de trois mois que Cassandre tient la chandelle entre lui et
Fulbert / Nicolas.
#L’HommeAuxDeuxMasques.
Cela fait plus de trois mois qu’ils vivent les
uns sur les autres. Et, en ce qui concerne Enguerrand et FulNicolas, les uns
dans les autres. Comme le premier narrateur du blog le dit lui-même : ce
n’est pas une métaphore, c’est de la sodomie. Trois mois de parade amoureuse. De soupirs. De jalousies. Oui, bien sûr elle a eu couché avec Enguerrand. Cela fait longtemps qu’ils connaissent les replis de leurs corps.
Qu’ils savent muer cette rage inspirée par l’autre en tension sensuelle.
Combien de chambres d’hôtel se sont-ils amusés à saccager durant leurs
ébats. Oui, bien sûr, elle a tenté de s’immiscer entre les draps du petit
couple. Mais, quand un premier baiser a eu pour dommage collatéral un
saladier de fruits, Nicolas a pris peur. Il s’est mis à bouder. En plein plan
à trois.
#ÇaRefroiditLesOvaires.
4
Alors Cassandre a joué les troisièmes roues du tandem. Dans les
chambres d’hôtel. Pendant les dîners arrosés. Malgré ces tourtereaux à
la libido extatique. De toute façon, depuis qu’elle s’est éveillée en tant
que NoéNaute, depuis qu’elle sait le visage de la noétie, depuis qu’elle
peut jouer avec les couleurs de chacun de ses fantasmes. . . Cassandre a
de moins en moins envie de sexe. De sexe avec autrui, tout du moins.
Pourtant, il est une intimité qu’Enguerrand partage avec elle seule. Des
instants de sincérité qu’il ne donne pas à son binôme bipolaire. Comme
cet aveu. « Cassie j’ai peur ». Les lèvres qui ont formé ces mots étaient
surmontées d’un regard d’enfant apeuré. D’un visage demandant sa môman. Heureusement pour elle, Cassie ne croit pas à l’instinct maternel. Et
ce dernier le lui rend bien. Elle rectifie un nœud de cravate d’une main
experte et finit de reprendre Enguerrand.
— Tu crois quoi ? Qu’elle va te faire les gros yeux ? Très certainement.
Elle va jouer la carte de la mère déçue. Tu as tué Ghislain et causé des mois
de rééducation aux autres 1 . Sous son nez. Alors forcément elle va vouloir
marquer le coup. Mais ce n’est pas comme si tu n’avais pas longuement
expliqué sur le blog comment t’en es arrivé là. Du coup elle ne peut rien
te dire : elle a eu une explication.
Cassandre aurait aimé que sa vie change. Se découvrir un super pouvoir que seules huit personnes par génération possèdent, ce devrait être
un bouleversement radical dans une vie. Mais non. Epic Fail. #ProutDeLaLanguePouceVersLeBas. Le plus décevant dans le changement, c’est de voir
qu’en fait il est déjà passé. Comme cette conversation avec Enguerrand.
C’est la base de son métier. La conversation qu’elle a eue avec chaque
client pendant plus de six ans.
— Vous croyez quoi ? Qu’ils vont être hostiles ? Évidemment qu’ils vont
l’être. Vous avez mené bon nombre de réformes impopulaires. Alors forcément ils vont marquer le coup. Mais ce n’est pas comme si vous n’aviez
aucune explication.
Briefer le responsable politique. Le chef d’entreprise. Le directeur du
conseil. Banaliser chacune de ses peurs. Longuement lui expliquer que
1. Si tu ne comprends rien à cette phrase, il est grand temps pour toi de lire #Smartarded,
le livre qui précède celui que tu lis maintenant. Ne serait-ce que parce que c’est un super
roman. Quel qu’en soit l’auteur. (NdP)
5
son discours détaille comment ces réformes vont être moins pire que ce
qui a été annoncé. Et que son public, tout rassuré de ce léger soulagement,
en oubliera de penser. Saluera le geste. N’imaginera pas une seule seconde
que l’annonce a été volontairement surestimée pour ensuite mieux montrer les efforts consentis. . . Dès lors, ce public mangera dans la main qui
le fouette, parce qu’elle le frappera un peu moins fort que prévu.
C’est elle qui a popularisé la technique. Banaliser. Faire passer la pilule.
Et faire payer chèrement de telles méthodes. Enguerrand n’était pas le seul
employé de son père. Après le succès initial, la société de consulting en ingêneries 1 s’est diversifiée. Cassandre a été la première des Facilitatrices.
Celles qui trouvaient la sauce avec laquelle on peut tout nous faire avaler.
« Facilitatrices – Formatrices en banalisation. » Écrit en larges lettres sur
le palier de leurs locaux. Leur oh si beau métier. Elle avait trouvé un autre
mot pour l’intitulé de son poste :
Vaseline professionnelle.
Et bien que ces années soient derrière elle, rien n’a changé. Elle continue
d’être le morceau de sucre qui aide la médecine à couler 2 , maintenant
encore. Le ciel de la ville commence à se remplir des roses et orangers qui
fleurissent les soirées toulousaines. D’autres personnes arrivent au local.
S’installent. Nicolas a rejoint Cassandre dans une alcôve discrète, d’où
l’on peut observer un petit groupe de gens s’asseoir en cercle.
— Bonsoir, je m’appelle Enguerrand, et je suis un Original.
Et les voix des Originaux Anonymes de répondre en cœur « Bonsoir,
Enguerrand. » Sauf un accent provençal, qui lance d’un ton résolument
lourd d’attentions :
— Té ! Bonsoir, mon pitchoun.
1. Avant d’être NoéNaute, Enguerrand était un connard professionnel. Très tôt, son père
a reconnu et exploité le talent qu’il a pour trouver comment gêner le plus efficacement. (NdP)
2. Dans la série des emprunts aux œuvres qui nous baignent, je demande Julie Andrews
bizarrement en français dans Mary Poppins. (NdP)
6
Épisode 03
Cristaux, Caramel et Rancoeurs
— Tu sais quoi mon pitchoun ? Tu as bien fait de ne pas t’excuser. Ça
n’aurait pas fait propre, tu vois. . .
Quel que soit ton problème personnel, il n’est rien dont une cuisine ne
peut venir à bout. Si tonton Sigmund avait fait de la psychanalyse un art
culinaire, il aurait beaucoup appris sur la nature humaine. La scène en est
presque touchante. Madame Marquet arme Enguerrand d’un cul de poule
et d’une cuillère en bois. Donne ses ordres à Nicolas telle une cheffe de
brigade à son commis. Et, entre deux mesures et trois versages, ce petit
monde dénoue les intrigues et blessures inachevées qui leur rongeaient les
égos. Le tout sous l’œil mutin d’une Cassandre discrètement perchée sur
un tabouret Henriksdal.
Empêtré dans son rôle de premier couteau, Enguerrand continue de ne
pas s’excuser.
— Madame Marquet, vous n’avez aucune raison de me faire confiance,
mais–
— Rho j’ai pas besoin de te faire confiance pour marcher avec toi,
naine ! J’ai lu le blog, j’ai acheté le livre et j’ai tourné la page. . . Je vois
bien qu’on a un futur trop présent pour pouvoir s’attacher au passé, hé.
Bon, où j’en étais, moi ? Fulbert ?
— J’ai versé trois tasses d’acétone, deux d’eau oxygénée, madame M.
Et c’est Nicolas, maintenant, s’il vous plaît.
— Hum. . . ? Oui. C’est vrai. C’est Nicolas. Mais ne t’y méprends pas : il
te reste encore pas mal de Fulbert là-dessous. Té, passe-moi donc l’acide
chlorhydrique. Dès que je le verse, Enguerrand, tu te mets à remuer en
respirant ailleurs. Et gare à tes mimines, ça va chauffer, mon pitchoun.
Une petite heure plus tard, installée sur un canapé Ektorp flambant
neuf 1 , la provençale dame sans âge devise. Avec Cassandre. Devant un
1. La consonance suédoise du mobilier est un indice de lieu évident pour qui a lu #Smartarded, le 1er tome de cette série. Moi, je dis ça, je dis rien, hein. . . (NdP)
7
thé servi par ces messieurs. Il n’y a pas de doute : l’autoritarisme matriarcal a ses petits avantages.
— Au final, ma chichounette, je trouve que son geste a été très libérateur. Le fait qu’il ait trahi tout le monde et failli tuer la plupart d’entre eux,
ça soulage quelque part. Ça veut dire qu’on n’a plus d’obligations envers
lui, naine ! Bon, tu me diras, je ne me suis jamais fait d’obligations envers
quiconque. . . Mais j’aurais pu, tu comprends !
Le sourire de Cassandre égraine les premières notes d’un léger rire.
#GrimaceDuSourire.
#Poursuivez.
— Quoi qu’il en soit, son geste nous a rappelé que chacun a ses intérêts. Pour l’instant ça m’amuse de vous aider, alors je le fais, peuchère.
Mais je n’arrive pas à m’enlever du cabestou qu’on entre dans une nouvelle histoire dont Enguerrand ne sera pas le héros, ni même le méchant.
Cette fois-ci, je l’imagine bien en dindon de la force, le petit padawan. . .
Enfin. . . Bon ! Nicolas : ça y est ? Le saladier est revenu à température ambiante ? Alors tu me le filmes et tu le ranges au frigo, on va se concocter
le caramel fumigène, maintenant. . .
Il y a des moyens sûrs de reconnaître les vrais hackers. Ils ont, en général, forcément téléchargé les livres interdits. Mein Kampf. La Culture
du Placard. Suicide, Mode d’Emploi. . . Madame Marquet le sait mieux
que quiconque 1 : le suicide est une arme de subversion massive. Tous
ces livres qu’on a censurés d’une manière ou d’une autre parce qu’ils effrayaient fondamentalement ceux qui croient détenir du pouvoir. Et un
plus que les autres : La Cuisine Anarchiste.
Un petit précis de chimie à l’usage des apprentis godzillas.
Tout hacker qui se respecte s’est procuré ces livres. Ne serait-ce que
parce qu’il le peut. Et les vrais hackers les ont même lus. Madame Marquet, concierge, commerçante, productrice radio, tricoteuse émérite, est
avant tout une hackeuse. C’est donc elle qui dirige les opérations. À savoir : Enguerrand face à sa casserole.
1. Madame Marquet a vendu des « montres à suicides » dans Tocante, la première pièce
de théâtre que j’aie écrite. L’homme qui lui a donné ce commerce n’est autre qu’Oscar, le
propriétaire de l’appart aux meubles Ikéa. (NdP)
8
— Bon, tu continues de remuer constamment, mon pitchoun. Ton feu est
au plus bas ? Parce qu’il ne faut pas que ça caramélise, hein ! Il faut que
la poudre se dissolve dans le sucre. Dès que ça blondit, tu me préviens.
— D’ailleurs, où est-ce que vous trouvez le nitrate de potassium, madame M. ? Sur Internet ?
— Moi, je peux l’acheter sans laisser de traces, mais toi, je te le
conseillerais pas, Nicolas. Note bien, ce produit-là il est assez courant.
C’est très prisé par les aquariophiles, par exemple. Bon, arrête de bavasser et va me chercher les cartons de PQ et des crayons.
Et le mélange blondit. Dès lors, elle y verse cérémonieusement un peu
de bicarbonate de soude, et le retire du feu. S’en suit un atelier de travaux
pratiques qui rappelle les classes de maternelle, si on aime les chérubins
avec beaucoup moins de membres (et d’entrain) que ce qui est couramment admis. Fulbert ferme les tubes de cartons à l’aide d’un gros scotch.
Enguerrand y verse la pâte chaude. Cassandre y plante un crayon, pour
laisser une place à la mèche. Puis Fulbert momifie le tout en abusant du
gaffer, parce que c’est ce qu’on fait, quand on est en charge du gros scotch.
— Voilà, mes pitchounets. Dès que ça aura refroidi et durci, nous aurons
des fumigènes épatants. Bien, ça vous dit un kebab ?
Le lendemain, dès leur réveil, les trois NoéNautes retrouvent la maîtresse des lieux affairée en cuisine. Mais au lieu des traditionnelles tartines, elle découpe des balles de ping-pong pour les tremper dans de l’acétone.
— Et bonjour les marmottes ! Alors ne vous trompez pas, hé, que ça
ferait des dégâts, naine ! Dans ce filtre il y a du café, et dans celui-là il
y a nos petits cristaux explosifs qui ont passé la nuit dans le frigo. Là, je
prépare la pâte dans laquelle on va les stabiliser.
Et en effet, quelques tasses de café plus tard, elle moule son plastique
artisanal dans des bacs à glaçons Star Wars et Docteur Who 1 .
— Bien, dans une bonne heure c’est sec. Dites-moi les enfants, vous
êtes sûrs que c’est une bonne idée d’aller la libérer ? On a vraiment besoin
d’elle ?
1. Les recettes sont exactes, vous pouvez les essayer à la maison. Mais il vous faudra des
moules à glaçons Star Wars et Doctor Who. (NdP) PS : Ceci n’est toujours pas une histoire
vraie.
9
— Madame Marquet, vous le savez : c’est la seule qu’on connaisse qui
ait eu à frayer avec les Descendants.
#VisageGrave.
#Acquiescement.
#OnVaVraimentLeFaire.
Épisode 04
Marchant, Daleks et X-Wings
— Moi vivant, il est hors de question que je monte dans un Multipla.
— S’il suffit de te tuer, ça peut s’arranger, Enguerrand. . .
— Tu imagines deux secondes le genre de film dans lequel tu nous fais
tomber ? Des méchants qui libèrent leur copine de taule et démarrent en
trombe dans un Multipla, ça fait mauvaise comédie de TF1. Genre le téléfilm pourri avec pour star un vieux comique has-been. T’as pas trouvé
plus voyant, comme caisse ?
Là, Enguerrand sait qu’il a gagné sa scène de ménage. Les voitures modernes donnent l’impression d’avoir été toutes dessinées sur le même modèle. Par une Amélie Poulain étirant lentement un cube de pâte à modeler
dans le plat de ses mains. Pour faire un Multipla, faut juste qu’Amélie
chope le hoquet. Ou une crise d’épilepsie. Ça donne une voiture si moche
et voyante que seuls les taxis ont osé l’acheter. Hors de question que notre
équipée roule dans un véhicule aussi repérable. Enguerrand l’a compris.
Nicolas aussi sait qu’il a perdu sa bataille de couple. Mais il tente quand
même l’appel à un ami.
— Madame M, Cassandre, dites-lui qu’on n’a pas le temps de jouer aux
esthètes !
— Mon grand, tu vas ranger cette horreur à sa place, et tu nous dégotes
un Kangoo fissa ! N’est-ce pas ma pitchounette ?
#PourSûr. #FileEnChercherUneAutre.
Quelques minutes et 21 grammes de graisse plus tard, madame Marquet
place avec précaution son sac à dos Atari dans un Kangoo. Sous le regard
10
rétrovisé d’un Nicolas préparant visiblement un sale coup de sale gosse.
Il finit par démarrer en trombe. En klaxonnant une cucaracha tonitruante.
Trois paires d’oreilles sont agressées par ce son directement importé des
années quatre-vingt.
#FacePalm 1 .
Il y a onze ans, à Toulouse, une usine explosait. #AZF. Juste en face se
trouvait un hôpital psychiatrique vieux d’un siècle et demi. À l’époque,
tous les bâtiments modernes de cette structure ont été soufflés par l’explosion, laissant seuls debout les édifices du XIXe siècle et un personnel
soignant sonné.
Onze ans plus tard, l’hôpital Marchant a été reconstruit. Avec un petit ajout : l’UHSA. L’unité hospitalière spécialement aménagée. Une
construction circulaire dont l’architecture ressemble douteusement à un
logo des X-Men. Un bâtiment bonus, un cadeau doublement enrubanné
de clôtures hautes et barbelées. Une prison de soins psychiatriques, où
sont enfermés des criminels ayant un chouïa déraillé des neurones.
Pour l’atteindre, il faut contourner l’arche d’entrée par la gauche, dépasser le château d’eau, et s’arrêter à l’interphone. Là, il faut regarder Nicolas
implanter une idée à distance dans l’esprit de l’homme qui peut ouvrir le
portail du parking. Cette idée traîne quelque part, dans la noosphère. Les
yeux de Nicolas se troublent légèrement quand il regarde comme ça la
noétie. Ça y est : il la voit. De ses deux doigts, il fait glisser cette fumerolle rougeâtre, comme il caresserait l’application d’une tablette. Il n’a
pas besoin de faire ce geste, mais il est beau. En dessinant quelques arabesques dans l’air, il caresse l’idée jusqu’à ce qu’elle rejoigne la tête du
gardien.
Imagine que nos têtes soient entourées d’une pelote d’idées. De pensées
si denses que leurs fumerolles forment un magma compact. Au-dessus de
cette sphère se trouve une sorte de gros entonnoir, plus ou moins ouvert.
Il te permet de recevoir les idées du monde d’où elles viennent. La noétie.
La noosphère. Il suffit de glisser une idée dans cet entonnoir pour qu’elle
s’engouffre dans ton esprit. Les NoéNautes appellent ça : inceptionner
leurs prochains.
1. Le FacePalm n’est pas seulement le geste de se taper le front du plat de la main dans
un grand moment de solitude. C’est devenu le signe universel de la désolation qui naît face
à l’ignorance crasse, la bêtise humaine ou face à un sale calembour. (NdP)
11
Mais quand tu peux pas laisser le temps à l’idée de s’imprégner en
toi, quand tu veux pousser quelqu’un à agir selon ta volonté, alors il faut
déplacer l’idée. Avec force. Créer un déséquilibre. Et en subir la conséquence. Une idée pèse 21 grammes de gras. La déplacer en l’autre, c’est
faire jouer le système des vases communicants. Perdre 21 grammes de
ton gras à toi. Bourrelet. Cellulite. Couches adipeuses. Et s’il ne te reste
rien de tout cela : cerveau. Moelle osseuse. La peau de tes cellules. Un
NoéNaute potelé avec un goût prononcé pour la junk food est un être d’une
grande puissance.
Le Kangoo se gare dans le parking sécurisé. L’équipe entre dans le bâtiment, résolue. Ils savent ce qu’ils ont à faire. Cassandre neutralise le
personnel : 147 grammes. Nicolas oblige un gardien à les mener à la cellule : 42 grammes. Enguerrand couvre les arrières de Madame Marquet et
de ses diversions : 126 grammes. De son sac à dos, la concierge sort les
gâteries qu’elle a confectionnées. Une demi-douzaine de Daleks explosifs
cuisinés maison sont disposés sur les serrures sécurisées. Sans compter
les quatre gros X-Wing égrenant leurs minuteurs sur la clôture arrière du
parking.
#Flashes. #Alarme.
Ça y est, Nicolas a récupéré le colis. Il court dans les couloirs accompagné de Cassandre, son paquet échevelée brinquebalant sur son épaule
musclée. Au détour d’un croisement, Enguerrand et Madame Marquet
les rejoignent. Celle-ci fait le décompte entre ses dents. Trois. . . Deux. . .
Un. . .
#Vibrations. #LeSolTremble.
Les portes de prison nous barrant la route sont neutralisées. L’équipée
court vers la sortie. Sur le parking, Enguerrand lance derrière lui les écrans
de fumée moulés dans des rouleaux de papier hygiénique tandis que Miss
Marquet passe un coup de fil à l’Alliance Rebelle.
#Souffle. #Détonation.
Les X-Wing ont eu raison de la clôture arrière du parking, celle qui
mène à la voie ferrée. Protégés par un écran de fumée, ils se jettent dans
le Kangoo qui démarre en trombe. Nicolas connait le chemin. Prendre à
droite, rouler sur le chemin de fer, cinquante mètres plus tard tourner à
gauche, défoncer un portail et filer sur le périf.
12
L’adrénaline, quand elle retombe, laisse quelques sueurs froides et une
douce euphorie. Enguerrand reprend son souffle, remet sa chemise, et
avise la femme décoiffée et salivante qui reprend ses esprits sur la banquette arrière.
— Alors Audrey, contente de nous revoir ?
— Vérand’a, Vérand’a elle sait ils savent elle s’appelle maintenant
Vérand’a— moi c’est ils savent c’est bon c’est moi c’est. . .
— Mouais. On va espérer que ce sont les médocs, donc.
Épisode 05
Paroles, Gestes et Tapioca
Les lèvres qui se pincent un peu plus que les propos. Les yeux qui, d’un
élan de courage, se jettent à l’eau. Puis, très vite, qui fuient à nouveau.
Les petites crispations des pommettes. Les évitements d’une tête qui se
penche. . .
C’est fou ce qu’on peut entendre quand on regarde vraiment.
Tous les mots qu’elles échangent sont de soi-disant paroles d’amour.
Les retrouvailles entre une mère et sa fille. Guimauve, miel, et larmes réchauffées. Du pardon en conserve. Mais le texte est truqué. Les mots sont
scénarisés. Ce n’est pas du complot, loin s’en faut : c’est de la culture.
Presque toute conversation à portée d’oreille est convenue. Comme si
l’être humain était ainsi programmé. Culturellement formaté. On est dans
une situation, alors on dit ce qu’il faut dire. Ce que le Grand Scénariste
attend de nous.
— Mais non il faut pas dire ça, après la pluie vient le beau temps. . .
— Oui, mais le fond de l’air est frais. . .
— C’est surtout pour les enfants, c’est à eux que je pense. . .
— Oh ! T’as encore eu les yeux plus gros que le ventre. . .
— Tu sais, la santé, c’est quand même l’essentiel. . .
. . . « On » est un con. Et quand il s’en aperçoit, il confesse, pataud, qu’il
a mis la conversation sur pilote automatique. Sans se rendre compte que
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c’est la conversation qui le pilote. Que c’est la situation qui lui fait dire
des mots sans sens ni fondement. Même aux moments où il se croit le plus
impliqué. Surtout dans ces moments-là.
#RegardeLaScène.
Madame Marquet pose un plateau de boissons entre deux femmes dont
les larmes sont dans les starting blocks. Madame Richards et sa fille :
Vérand’a. Un prénom qui, quelques heures plus tôt, fit fulminer Enguerrand :
— Attends, sur mon blog, je l’ai appelée Audrey tout du long. Et là
t’es en train de me dire qu’elle a changé de prénom pour se faire appeler
Pergola ?
— Vérand’a, mon n’Enguerrand. Et en fait c’était son vrai prénom. Elle
l’a toujours caché. Sauf que Pouhiou, quand il a transformé ton blog en
livre avec son éditeur, il a dû avoir une illumination et découvrir le potaux-roses 1 .
— Tu veux dire qu’elle s’est fait outer son prénom pourri par ce pantin
de blogueur ? Roh, j’en aurais presque pitié d’elle, tiens. Et du coup, il
sort quand son roman à l’autre faussaire ?
— Lundi, je crois. . .
Vérand’a, autrefois connue sous le prénom d’Audrey, s’apprête à dégoiser la scène des retrouvailles avec sa mère.
Le scénario est connu, les répliques flottent autour d’elles, dans l’air,
attendant leur seconde de gloire. Les émotions ne sont pas loin, prêtes à
serrer les gorges et ouvrir les vannes des larmes. La tension dramatique
traine dans les parages, histoire d’être disponible dès qu’un égo voudra
jouer la carte de le blessure ou du repenti.
Mais c’est compter sans Madame Marquet. Entre les deux femmes, sur
la table basse, reposent deux grands verres à orangeade dans lesquels sont
plongées de larges pailles. Du Bubble tea. Un thé frappé au sirop où reposent des perles de tapioca. D’où la très grosse paille. Pour faire remonter le tapioca. Madame Marquet sait quelle boisson peut désamorcer toute
1. Pour tout avouer, si j’ai changé le prénom d’Audrey (sur le blog) en « Vérand’a »
(dans le livre de #Smartarded), c’est grâce à un membre de Framabook. Tout est expliqué
dans les addenda à la fin de ce chapitre. (NdP)
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velléité de pause dramatique. Impossible de rester outrée en gobant une
perle. Dur d’entretenir sa peine tout en mastiquant du tapioca.
Si ce n’est ce décalage volontairement imposé, la conversation est ce
qu’elle devait être. Ce qu’elle devrait être. Ce qui a de l’intérêt ne se dit
pas dans leurs paroles. C’est le texte que les actrices jouent dans leur tête,
qui prend tout son sens.
#EtJeCoupeLeSon
— J’ai tiré ton prénom dans un catalogue Castorama rien que pour prouver au monde que j’avais les ovaires de le faire. Autant dire que tu m’appartiens. Tu feras ce qu’on te demande. #VisageFermé. #RegardAcier.
— Je vais finir par accepter ton autorité, mais rien que pour me donner l’occasion de te trahir. Et cette fois-ci, je vais peut-être y parvenir.
#TêteFuyante. #Rictus.
— Quand je vois la clique qui t’a ramenée dans mes jupes, je suis déçue.
Déçue que tu n’aies pas de meilleurs amis pour venir me supplier de te
gérer. #RegardÀLaRonde. #LèvresPincées.
— Je les amadouerai, les menacerai, les séduirai s’il le faut, mais je te
jure que j’utiliserai leurs pouvoirs pour te briser comme ils m’ont détruite.
#PaupièresConspiratrices. #MainsÉtranglantUnCoussin.
#EtJeRemetsLeSon
— Ma petite fille chérie, je suis désolée de tout ce que j’ai pu te faire.
Tu es une humaine formidable. Merci d’accepter.
— Mère, tu as fait ce que tu as pu, et je vais faire ce que je peux. Faisons
simplement de notre mieux. Je vais les aider.
Et voilà, la malédiction du dialogue écrit dans le sirop a encore frappé.
Mais pas pour longtemps. Suite au câlin de rigueur, Vérand’a se retourne
vers les NoéNautes qui observaient de loin, près du bar, sur leurs tabourets. Retenant à peine son fiel, elle jette à Enguerrand :
— Qu’est-ce qu’elle fait, la débilote à côté de toi, à tapoter sur son
clavier ? Elle a repris ton blog ? Et puis, c’est qui cette cruche, d’abord ?
— Vérand’a, je te présente Cassandre. NoéNaute de la maison rouge.
Et oui : c’est elle qui écrit, désormais.
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Épisode 06
Narratrice, Amel Bent et Rébellion
Et voilà. Cela n’aura pas duré bien longtemps. La supercherie, le romanesque. Faire de ces épisodes une vraie fiction. Elle a pourtant pris soin de
ne pas trop dire « je ». De parler d’elle à la troisième personne, comme on
se pointe du doigt. Elle a pourtant pris soin de ne pas s’adresser directement au lectorat. Ou alors très vite et en espérant que cela ne se remarque
pas. Mais il a fallu que Vérand’a la dénonce. Me dénonce.
Bonjour, je m’appelle Cassandre, et je suis ta narratrice.
Et, tout à ta lecture, tu as le devoir de répondre d’un ton monocorde et
collectivisant : « Bonjour, Cassandre ».
#PourSûr. #CestMoiQuiÉcris.
J’avoue que j’en veux à Vérand’a. Si j’ai essayé de commencer cette
nouvelle histoire comme un vrai roman, c’était pour épargner ton égo.
Car, une fois encore, tu n’as que peu d’importance. Nous nous servons de
toi comme d’un simple outil. Tu n’es qu’un regard. Un témoin. Le silence
lourd d’une manif’ de muets. Un chœur antique bâillonné.
Je ne voulais pas avoir à te dire tout cela. Et à te rappeler que ceci n’est
pas une histoire vraie.
Car ceci n’est toujours pas une histoire vraie.
Ce n’est que l’histoire que je vais te raconter. Et je vais te mentir, tu
sais. J’ai même déjà commencé, ne serait-ce que par omission. Ce n’est
pas pour rien que, lorsque nous couchions encore ensemble, Enguerrand
m’appelait sa « traîtresse ». Non pas que je sois mauvaise, non. . . Mais,
telle Jessica Rabbit, j’ai juste été dessinée comme ça.
Te voilà donc, chère lecteurice, témoin volontaire d’une vendetta. Une
rébellion. Plus Star Wars que Amel Bent, #maistoujourslepoinglevé. Si nous
avons repris la parution de ce blog, c’est dans un but très clair : annoncer
que nous montons au front. La décision remonte à deux, trois semaines,
tout au plus. Nicolas et moi devisions dans la voiture.
— Cassandre, tu aimes bien écrire, toi, non ?
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— Si c’est de l’humour, Nicolas, c’est minable.
— Non, mais tu te souviens du blog qu’Enguerrand a tenu la dernière
fois ?
— Oui, tu me l’as fait lire.
— Ben on s’est dit que ce coup-ci ce serait pas mal que tu le reprennes.
Histoire que les autres sachent ce qu’on fait. Et histoire de faire flipper
les Descendants. Tu sais qu’ils n’aiment pas qu’on lave le linge sale en
public.
— Pourquoi vous ne le reprenez pas, vous ?
— Parce qu’Enguerrand il peut plus piffer le blogueur, et moi. . . moi, il
vaut mieux pas.
Et me voilà, marionnette du sort, à devoir entamer une narration.
Pouhiou, je me permets de m’adresser à toi directement, tu sauras me
répondre dans une de tes petites notes. Si je compte continuer de manipuler tes pensées afin que tu ne saches rien de notre vérité, je ne te disputerai
pas la maternité de cette histoire. Ton blog et notre rébellion ont des buts
tellement divergents qu’il leur est tout à fait possible de coexister sans
heurts 1 .
Voilà donc près de trois mois que nous nous préparons. Trois mois que
nous étudions le grimoire des légendes de la noétie. L’ouvrage en chinois
ancien qu’Enguerrand et Nicolas ont volé à la maison Jaune. Le document
fondateur des cinq maisons. Trois mois que nous apprenons tout ce que
nous pouvons sur le fonctionnement du noésismographe, cet appareil antique résonnant les vibrations du monde des idées. Trois mois que nous
accumulons techniques, armes et astuces pour manipuler la noosphère à
notre avantage.
Mais surtout : voilà trois mois que nous échafaudons tous les plans possibles et imaginables pour combattre les Descendants. Des plans qui nous
ont menés à demander de l’aide à Madame Marquet. Car Madame Marquet va aux réunions des originaux anonymes. Des gens qui ont passé leur
1. Cassandre, je ne te connais que peu, mais voilà que je t’aime déjà. La « maternité »
du blog ne me concerne pas vraiment, déjà que j’ai du mal avec sa paternité. . . Sache que
ton secret est sauf avec moi. (NdP)
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vie à ne pas faire comme tout le monde et qui veulent s’en soigner. Des
gens comme Georgette Richards. Mère de Vérand’a Richards.
— Les Descendants ? Vous voulez vous en prendre aux Descendants ?
Vous êtes encore plus tarés que ce que j’imaginais. Nicolas, tu vas pas les
laisser. . .
— Réfléchis un peu, Vérand’a. Qui, tous les quatre-vingt-huit ans, recrée les maisons de la Noétie ? Qui monte les écoles ? Qui recrute les
Noétiens ? Dans la maison Jaune, c’est toi qui étais leur contact. Moi, ils
ne m’ont jamais fait confiance. Si on veut gagner notre liberté, ce sera
forcément à travers eux. Sinon ils vont te remplacer, recruter de nouveaux
Noétiens, et tout sera à recommencer.
— Tu me demandes quand même de trahir les miens, là. Ils me tiennent
en haute estime, tu sais. . .
— Ah bon ? Parce que te laisser croupir à l’asile, c’était de l’estime
de leur part ? J’ai hâte de voir ce que donne leur admiration, dis donc.
T’inquiète, on sait où on met les pieds.
— Vas-y, Nicolas, rigole. Tu sais pas où tu me demandes de t’emmener.
Juste un conseil : fais des stocks de préservatifs, là où on va, tu en auras
besoin.
Épisode 07
Adolescent, Éléphant et Charcuterie
Les puritains étasuniennes ont pour habitude de dire que « le Diable se
cache dans les détails. » Elles sont tellement tatillons, attentives et obsédés
que ça en devient touchant. Tout doit avoir une apparence irréprochable.
Et pour cause : leur diable se cache vraiment dans les détails.
La banalisation est dans ma vie plus qu’un métier.
C’est une sorte de don. J’ai assez vite remarqué comment nos intellects
étaient remplis de mécanismes de défense. Il faut partir du principe que
ton mental est cet ado à fleur de peau que tout écorche. Celle qui va glisser
entre les doigts de tes arguments à coups de cynisme et de mauvaise foi.
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Celui qui va jouer la carte de la blasitude et du « pfff-n’importe-quoi »
pour se défausser du monde concret. Tout, plutôt que de se confronter au
choc d’une nouveauté.
#BrasCroisésProtection. #RictusMoqueur.
Voilà. Ton esprit est cet être touchant et fragile, vibrant et hypersensible,
qui s’est bardé d’un intellect comme d’autres se fardent lourdement. Et
j’aime ces maquillages. Toutes ces petites techniques d’évitement sont si
belles que j’ai fini par les reconnaître, les apprendre, les maîtriser.
Si le diable se cache dans les détails, c’est parce qu’accrocher son regard
aux détails permet d’accepter n’importe quelle vue. Faire attention aux
petites choses permet de mieux assimiler la grande. C’est ce réflexe même
qui nous a habités quand le majordome rasta nous a ouvert la porte du
salon.
Quand nous avons découvert la gigantesque partouze.
Cet homme se tond les poils pubiens depuis peu. Il a des ratés. Des traits
sombres dans le duvet de son aine, formant une sorte de large v. Comme
les yeux plissés d’un éléphant de manga à la trompe censurable.
Odeur du gel lubrifiant au goût de cerise. Épaules rougies par les frottements du tapis suite à une acrobatie digne de maîtres yogis. Une auréole
de sueur – enfin, espérons que ce n’est que de la sueur – forme une lune
sombre sur les rideaux bleu ciel. La main de cette femme frappant le parquet au rythme de son plaisir. Toute la salle peut ressentir dans ses jambes
les vibrations de son orgasme. Ah non, pas toute la salle : le monsieur
dans sa balançoire est épargné. Du tapis humain, une tête aux longs cheveux se rejette violemment en arrière. Les gouttelettes de sueur accrochent
la lumière d’un rayon de soleil filtrant à travers les rideaux. Diamants suspendus pour une seconde d’éternité.
Je sors de ma torpeur et me retourne vers Enguerrand et Nicolas qui, à
leurs remarques, ont eu le même réflexe :
— . . . un piercing à un tel endroit ? J’aurais jamais cru que c’était possible.
— Hein ? Pardon, j’étais hypnotisé par l’ondulation de sa graisse. C’est
beau.
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— Oh, regarde celui qui sourit en jouissant : il a un bout de salade entre
les dents.
— Attends, la femme derrière lui, là : où est passé son bras ?
Une orgie peut paraître glauque. Comme si l’étalage de la charcuterie Gilbert et Fils jouait les poltergeists épileptiques. C’est le mélange
d’odeurs, âcres, acides, musquées. . . qui lui donnent du corps, de la réalité. Ainsi que les visages de ces chercheuses en perdition appliquée,
de ces étudiants en terminaisons nerveuses. . . Leurs faciès, simiesques,
animaux et spontanés finissent de rendre la scène normale. Atrocement
normale pour un étalage de tétons et de fesses 1 . Alors nos esprits, en
bons adolescents normatifs, se protègent en trouvant le comique caché.
Le diable dans les détails.
Pourtant, Vérand’a nous avait prévenues 2 . Nous étions peu ou prou
avertis d’où nous mettions les pieds. Elle a grandi dans ce genre de
communauté post-libération sexuelle. Or, si sa mère essaye de se réembourgeoiser grâce au programme des originaux anonymes, ce n’est pas
le cas de son père. Un Descendant. La petite fille à son papa nous dépasse
et enjambe les corps agglutinés avec une dextérité d’habituée.
— Vous croyez quoi ? Si je me suis fait appeler Audrey c’est pas pour
rien. Quand tu grandis dans ce genre d’environnement, tu fais tout pour
être normale. T’as qu’une envie, c’est de regarder TF1 2,5 heures par
jour dans ton canapé de CSP++. — TOI tu lâches mon mollet ou je te
défonce les chakras à coup de pompe — Mais mon père a trouvé un bien
meilleur moyen d’embrasser ma rébellion. Il l’a endiguée dans son école
de Noétiens — Jean-Jacques, NON ! On ne se frotte pas sur Enguerrand !
Vilain ! Allez, Jean-Jacques, couché ! — Venez c’est par là.
Le seul moyen d’accéder au bureau du père de Vérand’a, c’est de traverser la marée de peaux. C’est une chouette idée. Protéger l’accès à sa
personne par une perpétuelle partouze. Un tapis d’orgasmes tendant mille
bras et mille langues pour t’entraîner dans leur course au plaisir. Pour
drainer toute énergie, toute volonté. Mais nous finissons par arriver à bon
1. Oui, il s’agit bien d’une citation de Diderot, décriant certaines oeuvres de Fragonard.
Comme quoi, dans ce livre, tout peut arriver. (NdP)
2. Cassandre, soit c’est toi qui as du mal avec l’accord des genres. . . Soit c’est mon
féminisme qui cherche à échapper au masculin pluriel. . . Pour l’instant je considère ces
erreurs comme volontaires. (NdP)
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port. Vérand’a entre la première dans le bureau XIXe, pour nous présenter
en bonne et due forme.
— Madame, Messieurs, je vous présente mon père, Jupitéria Richards.
— Pas de chichis ésotériques entre nous : appelez-moi Josette.
Épisode 08
Manoir, Maisons et Héritage
Il y a quelque chose de délicieusement subversif à installer une communauté hippie dans un manoir XIXe. De lourdes tentures aux grandes
fenêtres, un parquet de chêne couvert de tapis moelleux, des bibelots de
marbres sur les meubles décorés de marqueteries. . .
Tous ces détails appellent les faiseurs de macramé, crient leur envie de
toilettes sèches, hurlent leur besoin d’éco-citoyennes responsables.
Ces hautes bibliothèques chargées de volumes aux reliures de cuirs ont
l’air d’avoir attendu toute leur vie une créature telle que Josette pour
les parcourir. Josette ressemble à ces dames anglaises ayant filé loin des
conventions. La longue chevelure aux vagues châtain clair suit les ondulations d’une jupe à fleurs. Le caraco sur le corset de toile donne port et
prestance à sa tendre démarche. Seules ses mains d’homme trahissent le
corps dans lequel elle est née. Elle le sait et en joue, soulignant ses paroles de mille circonvolutions de ses doigts, comme pour redessiner les
contrastes dont elle est faite. Sa poigne virile se saisit d’un gros ouvrage,
aussi large qu’une télévision. Elle le pose sur son bureau et s’assoit en
tailleur sur son fauteuil Louis-Quelque-Chose.
— Messieurs, Madame, permettez que je profite de ma fille, elle m’a
manqué durant ce temps. Alors ma création cosmique, comment c’était,
l’asile ?
— Long. Insupportable. Tu aurais pu me faire libérer.
— Et te priver d’une expérience si édifiante ? Ne sois pas ridicule.
Allez, conte-moi un peu, qu’en est-il des drogues qu’ils t’ont données ?
Rigolotes ?
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— Tu parles de leur camisole chimique ?
— Oh, ma pauvre incarnation de l’amour, ton esprit a trop résisté et tu
n’as pu en profiter. . . Bon ! Peut-être y parviendras-tu une prochaine fois,
ma petite Vénus Callipy–
— NON ! Tu vas y aller mollo sur les petits noms. Et tu vas pas me
comparer à l’autre gros tas, là.
— Mais ma chérie, tu sais pourtant que nos corps sont l’expression
même de la beauté–
— RE-NON ! N’essaye même pas de jouer cette carte-là. De nous deux,
c’est pas moi qui porte un corset, ma chère papa.
C’est ça qui est crispant avec les allumées. Ils sont fatigantes, à mettre
tant d’efforts et d’énergie pour convaincre le monde de leur exemplarité.
Après un quart d’heure passé à écouter Jupitéria, je n’ai qu’une envie :
m’enfiler des big-macs en dansant la chenille à un mariage après être sortie de l’église en chignon et jupe vichy.
Pas besoin de regarder dans ses idées pour voir que Josette joue à être
Jupitéria. Qu’elle s’amuse à provoquer sa fille dans un demi-sourire. Une
fois ces preuves d’amour sous forme d’horripilantes mondanités passées,
notre hôtesse tourne vers Enguerrand un regard désarçonnant.
— Dis-moi : quelles armes psychiques avez-vous prévues pour me
contraindre à trahir ma Lignée ?
Durant les trois mois où Enguerrand, Nicolas et moi avons préparé notre
croisade, notre première tâche – et la plus importante – fut de mettre à
plat les mécanismes. Tous les quatre-vingt huit ans, un nouveau cycle
commence. Tous les quatre-vingt huit ans, huit NoéNautes s’éveillent à
la Noétie. Dans un même cycle, peu de temps et de distance vont les séparer. Mais à chaque cycle, dès qu’une NoéNaute s’éveille, une maison
va s’emparer de lui. L’entourer de Noétiens, ces gardiens surentraînées
et immunisés contre nos pouvoirs. Ces pions conditionnées dès leur plus
jeune âge dans des écoles secrètes. Des écoles où Nicolas et Audrey ont
été formées. Ce sont ces guerrières mêmes qu’Enguerrand a combattus
avant de s’enfuir.
Il y a cinq maisons. Deux NoéNautes iront dans la Jaune, la Verte et
la Blanche. Un seul ira dans la Noire et un dans la Rouge. S’il y a cinq
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maisons, cela signifie qu’il y a cinq écoles de Noétiens, pour que chacune
forme ses combattantes. S’il y a cinq écoles, cela signifie qu’il y a cinq organisateurs. Cinq personnes attendant l’éveil du premier NoéNaute, pour
remettre en branle le système. Enfermer les NoéNautes dans leurs guéguerres et ainsi protéger l’humanité de ces vilains monstresses de foire.
Ces hommes de l’ombre, ces organisatrices s’appellent entre eux les
Descendants. Car ils descendent des cinq familles ayant juré de nous maîtriser à travers les âges. Les Lignées. En gros, après trois mois de recherches et de préparations, nous avons découvert que nous étions dans la
merde. Que pour gagner notre liberté, nous devions combattre et anéantir
des siècles et des siècles de traditions. De savoir-faire. De volonté.
#PourSûr. #RamèneTaFraise.
Ses yeux plantés dans les pupilles de Josette, Enguerrand répond en
toute honnêteté :
— Quelques bombes psychiques. Un ou deux poisons mentaux. Une
espèce de balle rebondissante d’absurdisme dont on sait pas trop ce
qu’elle fait. Et un flacon d’antipsychotiques, pour faire passer le tout. Mais
quelque chose en vous me dit qu’on ne va pas en avoir besoin. . .
— Ma muse animiste, tu te souviens, petite, des Noëls et de tes anniversaires ?
— Tu te fous de moi ? On les fêtait jamais ! À chaque fois c’étaient des
« non-anniversaires » et des « Noëls en avance ».
— Justement, ça te dirait d’avoir un héritage en avance ?
Josette pousse à travers le bureau le lourd volume qu’elle a retiré de sa
bibliothèque, faisant tomber sa lampe et son téléphone.
— Alors ma puce, ça t’amuserait de tuer le père ?
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Addenda au chapitre 1 — Le prénom Vérand’a.
J’aime bien quand un de mes personnages se met en colère contre moi.
Il faut dire que Vérand’a a de quoi. J’ai découvert ce terrible secret : le
prénom castoramique dont elle a été affublée. Parce que Vérand’a ne s’est
pas toujours prénommée ainsi. Dans la première version du premier livre
#Smartarded, celle qui est en archive du blog www.noenaute.fr, Vérand’a
se faisait appeler Audrey. Mais, au moment de transformer ce roman
feuilleton bloguesque en livre, la supercherie m’a été dévoilée. J’utilise
la forme passive car l’honnêteté me pousse à t’avouer que pour trouver
un tel prénom, on s’y est mis à plusieurs. Il y a d’abord eu Frédéric,
un des membres de l’équipe éditoriale de Framasoft. Très impliqué dans
la transformation de cette histoire en framabook, il nous fait remarquer,
un beau soir de juillet, qu’il y a dans #Smartarded deux prénoms commençant en A. Or, en narration, on te recommande de ne pas choisir des
prénoms aux mêmes initiales : cela peut confondre ton lecteur. Frédéric,
lui-même, se mélangeait un peu les personnages entre Aglaé et Audrey.
Je passe alors quelques vacances dans une maison ardéchoise avec des
amis. Je discute avec eux de la proposition de Frédéric, et nous décidons
de réfléchir à un nouveau prénom. . . Avec cette contrainte de taille : il
va me falloir, dès le livre II, trouver une justification valable à ce changement. Une histoire qui fasse qu’un sobriquet ait changé entre le blog et
l’édition du framabook. Le soleil se couche dans le jardin d’hiver où nous
brainstormons autour d’un thé. Un de mes amis regarde autour de nous et
me sort « Véranda ». Vérand’a avec une apostrophe, comme la D’orothea
des Chroniques de San Francisco. Il connaît ma faiblesse pour les romans
d’Armistead Maupin.
Dans mon cerveau tout s’enclenche. C’est un de ces moments étranges
où l’intuition et la logique se rejoignent afin que chaque élément tombe
à sa place. Quand l’inspiration fait sens. Si elle s’appelle « Vérand’a »,
c’est qu’elle a des parents peu communs. Comme John Doe, ce personnage du roman–culte J-Pod de Douglas Copland, elle a été élevée par des
lesbiennes dans une communauté hippie. Comme lui, Vérand’a aspire à
plus de normalité. C’est pour ça qu’elle s’est fait appeler Audrey. C’est
de là que vient sa haine de l’anormalité.
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C’est marrant, hein, l’inspiration. Il a fallu Jean-Louis, Pierre-Antoine,
Frédéric, Armistead et Douglas pour qu’Audrey devienne Vérand’a. Pour
qu’elle passe de mes yeux d’une méchante caricature à une noble vilaine.
Avec passé, parents et de la chair à son être. Voilà ce qui s’est passé
quand cet improbable prénom a décliqué en moi. J’ai senti que c’était
juste. Sous quel angle c’était juste. Comment ça se nourrissait d’un sens
et ainsi apportait du corps à l’histoire et à sa suite future.
Là réside, à mes yeux, la beauté des rapports avec un éditeur. Quand
j’écris : je suis seul. Seul à sentir si ça passe, si cette phrase suffit, si ce
nœud narratif est satisfaisant, si cette réplique ou cette description sonne
juste. Un peu comme quand tu t’entraînes face au mur, en tennis. Tu peux
atteindre – du moins je l’imagine – de beaux degrés de concentration et
de réflexes. Construire ton jeu. Puis il faut frotter ce jeu à un autre partenaire. . . et l’équipe de chez Framabook est un partenaire formidable.
J’ai la chance d’avoir un éditeur collégial. Un ensemble de volontaires
se réunissent sur la liste de diffusion et l’outil d’édition collaboratif pour
faire avancer ensemble l’œuvre. Le but n’est pas que chacun y signe sa
marque, comme autant de gravures au compas sur le bois d’un bureau de
lycée. Le but est de se renvoyer la balle. De tirailler, essayer, questionner. . . et surtout d’exiger. De nous pousser à trouver la meilleure version
du roman afin que l’on soit tous fiers de te la présenter. Et pour cela, nous
avons échangé nos regards.
Quand j’ai écrit ma première pièce de théâtre, en 2007, je pressentais
déjà que j’avais besoin d’un tel regard. J’ai failli y bousiller une amitié,
d’ailleurs. Stéphane a été le malheureux qui a posé un œil admiratif sur
une idée. Un embryon de scénario qui allait devenir Tocante. Je me suis
accroché à ce regard comme une bernique à son rocher. J’ai impliqué cet
ami, à coup de harcèlement textuel et de chantage affectif, jusqu’à ce qu’il
soit partie prenante de chaque étape de cette création. Je l’en ai presque
écœuré de moi, le pauvre. . .
Parce que c’était effrayant, d’écrire ainsi. Grisant, bien sûr, mais terriblement angoissant. De cartographier les terrains où s’inscrit cette histoire. De farfouiller des faits afin de sélectionner ceux qui vont la nourrir.
D’imaginer un squelette narratif de bout en bout. De trouver les détails
qui lui donneront du corps. De se laisser charmer par une nouvelle idée,
et de réadapter le tout. . . OK : à le lire, comme ça, ça peut avoir l’air
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sexy. Mais explorer un nouveau territoire, où nulle carte ni boussole ne
tiennent le coup : ça a quelque chose de terrifiant.
Alors tu ne veux pas le faire seul. Ou plutôt : JE ne voulais pas le faire
seul. Je ne me le sentais pas. J’ai rendue captive la première attention
bienveillante qui passait, et j’en ai fait mon compagnon. Parce que le
fait est que, quand ça se crée. . . je navigue à vue. Il n’y a aucun repère
qui tienne. Aucune règle à laquelle me référer. À peine quelques vagues
recommandations. Beaucoup d’intuitions, de pressentiments et de sensations d’évidence. . . Du coup, pour ne pas me sentir trop seul ni perdu, j’ai
pris la seule chose de solide : le regard de Stéphane.
Stéphane a été le regard qui m’a servi de phare pour explorer Tocante.
Sur ma comédie suivante, AndroGame, j’ai divisé ce poids en trois. Trois
ami-e-s ont subi mes demandes incessantes, lourdes attentes et autres curiosités inquisitrices. . . afin de ne pas me sentir seul face à la découverte
de ce que cette pièce demandait à devenir. Cela n’a pas fonctionné. Ces
personnes ont botté en touche, chacun-e à sa manière. Des défections qui
m’ont permis de réaliser que je n’avais pas réellement besoin de ces repères. Pas besoin : juste envie. Plus tard, d’autres regards se sont posés
sur cet écrit, m’apportant ces retours plus vraiment convoités, mais toujours précieux. AndroGame est ressortie grandie des lectures que Didier,
Laurent et Michèle ont pu en avoir : comme autant d’attentions que l’on
porte à une jeune pousse déjà en terre.
C’est marrant. À taper ces quelques mots, à me balader sur le sentier
de mes créations passées. . . J’ignore si je suis en train de réécrire mes
souvenirs pour les forcer à revêtir un sens, ou si au contraire je découvre
une signification cachée dans mes façons de faire. Là, maintenant, je me
demande si ce n’est pas une des raisons qui m’ont poussé à ce défi bloguesque : combattre la solitude dans cet océan de laisser-aller. Exposer
à tout internaute le work in progress, tout mon processus créatif, en direct, afin que tu me signifies ta présence. M’expliquer et discuter de tout
avec toi sans barrière, pudeur ni tabou, sans aucune limite autre que les
tiennes. . . Partager pour compenser la solitude et tenir la distance.
Vraiment, c’est une jolie histoire. Un regard unique sur Tocante. Trois
puis trois autres sur AndroGame, et enfin une joyeuse kyrielle sur les NoéNautes. On ouvre de plus en plus largement afin de parvenir au Graal de
sa quête. C’est beau : ma vie respecte toutes les règles du storytelling. . .
26
Et s’offre une morale de conte aux accents de chanson de Dalida : Pour
ne pas vivre seul.
Elle est belle, cette histoire. . .
Presque trop propre pour être honnête.
Parce qu’à la vérité, quand j’écris, je ne suis pas – je ne suis plus ? –
vraiment seul.
27
2
Diminution
Dans le Yi-King, la Diminution (41e hexagramme) représente un
amoindrissement. Amincir les fondations d’une maison pour alourdir les
murs des étages supérieurs affaiblit l’édifice. Ce même affaiblissement
touche la société quand on diminue la prospérité d’un peuple au profit des
gouvernants. Ainsi, la diminution peut néanmoins être le terreau d’une
nouvelle force ou d’une vérité.
Épisode 09
Remboursement et Rédemption
te prive d’une bataille. Moi, la traîtresse du conte que tu veux lire.
Moi, ta gonzo-narratrice. Moi, la grande prêtresse de tes frissons fictionnels, j’ai décidé de t’éllipser la scène de bagarre. De passer sous silence un grand moment d’action.
J
E
Vérand’a a tué le père. Sa Jupitéria de père. Et nous la regardons tous
avec plus de respect. Quand tu rencontres les parents de quelqu’un, tu
peux plus le détester. C’est plus possible. L’autre devient instantanément
29
une résultante. Un fait entouré de sa myriade de circonstances atténuantes.
Un héritage.
Vérand’a a récupéré son héritage. Le grand livre de son père. Celui qui
fait d’elle la Descendante de la maison Jaune. Un livre de comptes. Le
livre de comptes, c’est ce qui existait avant les logiciels de compta. Quoi
de mieux qu’un livre de comptes pour se transmettre à travers les âges
des moyens, une histoire et des objectifs ? Tout y est. Les clés les codes
les accès. Tout ce qui a été fait y est répertorié. Le conte de notre passé.
Tout ce qu’il te reste à faire c’est de suivre les mécanismes des exercices
précédents. Pas besoin de croire en quoi que ce soit. Pas besoin d’adhérer
à une légende ou à une identité. Il suffit juste d’aimer les chiffres bien
rangés, et tu poursuis la Lignée.
Vérand’a doit maintenant étudier son héritage. Non : n’insiste pas. Je ne
te dirai pas comment elle l’a arraché des mains de son père. Toujours est-il
que sur les cinq Descendants, la première est avec nous. Enfin. . . de notre
côté. Car nous nous sommes séparées. Vérand’a est partie déchiffrer les
colonnes de chiffres avec Nicolas et Madame Marquet. Elles ont toute une
Histoire à décoder, majuscule comprise : ils ne seront pas trop de trois. Et
l’aide donnée par Miss Marquet n’est pas à négliger.
Même si elle nous coûte cher. Au propre comme au figuré. Pour accéder
à ses conditions, Enguerrand et moi avons dû partir sur notre chemin de
croix. Un chemin long, lent, sinueux. Où la torture morale t’élève au-delà
de l’indulgence dans les limbes du repentir. Où les cris de désespoir des
autres damnés t’arrosent de leurs postillons vérolés. Où leurs soupirs de
souffrance te baignent dans leur haleine putride. Même le temps, cette sadique feignasse, s’étire avec volupté pour mieux t’en faire baver. Jusqu’à
la prochaine station.
#LumièreRouge.
Nous servons maintenant le numéro 741.
Rendez-vous au guichet D.
— Ah, plus qu’un et c’est à nous. Tu savais que dans mon job de connard
professionnel j’ai aidé à repenser ces files d’attente ? Je me suis inspiré des
30
techniques pour emmener les vaches à l’abattoir. La chaleur. Le piétinement en zigzag. Tous ces panneaux. L’ambiance feutrée et désabusée. . .
Le but de l’ensemble est de casser ton élan. D’annihiler toute volonté. Si
t’arrives au guichet sans te souvenir de ce que tu voulais, c’est que j’ai
bien bossé. Ah, ça y est, c’est à nous. T’as vu ? On a l’impression d’avoir
gagné quelque chose, d’être récompensés. Du coup on est contents d’y
aller.
#LumièreRouge. #ProchaineStation.
Nous servons maintenant le numéro 742.
Rendez-vous au guichet B.
La CPAM de Toulouse vous remercie de votre patience.
Nous nous rendons donc au guichet B. Afin d’avoir un historique des
dépenses médicales. Carte vitale et pièce d’identité. Mais ce ne sont pas
des frais qui ont été établis pour l’une d’entre nous. Il nous faut donc
carte vitale et pièce d’identité de la bénéficiaire. Ainsi qu’une dérogation
signée de sa main. On peut refaire la queue vers le guichet des formulaires
pour obtenir le formulaire de dérogation à faire remplir à l’assurée. Est-ce
que nous avons d’autres questions ? Non. Mais Enguerrand se foule quand
même d’une remarque grasse. 42 grammes de gras 1 , exactement.
— Vous voyez mon problème c’est que l’assurée en question vient de
passer deux mois dans le plâtre et deux autres en rééducation. Donc déjà
elle est pas de super bonne humeur. Mais c’est surtout contre moi, vous
voyez. Et je peux la comprendre, c’est moi qui ai bousillé les câbles des
freins de sa camionnette. Et donc ses jambes. Sans oublier que j’ai tué son
pote 2 . Et que ça fait quatre mois qu’elle est privée de tripoux. Du coup elle
a pas super envie de me voir. Ou alors, pas très vivant. Et donc elle veut
pas vraiment me confier ses papiers. Sauf que j’ai une concierge à l’accent
provençal qui m’a fait les gros yeux. Qui m’a dit que si je voulais son aide
1. Et l’on sait bien que, ici comme ailleurs, 42 est la réponse à tout. (NdP)
2. Si, arrivé-e à ce point, tu n’as toujours pas lu #Smartarded, sache que tu viens de te
faire spoiler la fin. Ne dis pas que je ne t’avais pas prévenu-e.
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à elle, il fallait que je nettoie mes cochoncetés. Eh oui : la concierge,
elle a bien dit le mot « cochoncetés ». En plus elle fait peur quand elle
fait ses gros yeux. Donc je me suis rendu à la clinique où ladite assurée
réapprend à mâcher et à marcher, histoire de payer ses frais médicaux.
J’ai même une grosse valise pleine de billets pour ça. Je les ai volés à
mon père qui m’a exploité toute mon adolescence alors c’est comme s’ils
étaient à moi. Mais au service compta de la clinique ils veulent que vous
établissiez un historique des remboursements. Alors je suis venu vous voir
pour l’obtenir. Vous me direz que je n’ai toujours pas les papiers qu’il
vous faut. Mais par contre j’ai un super-pouvoir qui me permet de vous
manipuler mentalement. Si tant est que vous soyez plus étroite d’esprit
que le comptable de la clinique. Parce que lui pas moyen de l’inceptionner.
Alors que vous, en deux coups de cuillères à pot de Nutella, je vous aurai
fait imprimer le papier et oublier toute cette tirade, non ?
— Pardon ? euh. . . excusez-moi. Ah, tenez, voilà votre historique, monsieur. Et votre carte vita– oh ! je vous l’ai déjà rendue, certainement.
Bonne journée à vous.
Voilà. Nous payons les frais médicaux d’Indra. Avec l’argent qu’il nous
reste. Après, nous serons démunies. Pauvres. Entre les heures à se faire
renvoyer de bureau en bureau et l’argent dépensé, j’espère que l’aide de
Madame Marquet en vaut le coup. Car personnellement, la rédemption
d’Enguerrand, je m’en bats les ovaires.
Épisode 10
Lune et Leader
La chambre d’hôtel est un peu miteuse, poussiéreuse, mais peu importe.
Même dans ces conditions spartiates le plaisir est là. Sur les draps rêches,
Enguerrand se met en position pour notre activité favorite.
Cela fait tant de bien de se retrouver ainsi.
Nu, prosterné devant le store en vrai plastique de chez But, il écarte ses
fesses pour mieux laisser place à mon sadisme. Ses abdominaux prennent
une grande respiration et, d’un geste de tête, il me donne le feu vert.
#Vas-Y.
32
#PourSûr.
Je place ma main en haut de sa raie, j’attrape le bout de la bandelette et
je tire d’un coup sec. Un côté. Puis l’autre. Son dos se cambre, sa bouche
s’ouvre, mais aucun son ne semble en sortir. La douleur doit couper l’air
voulant former un cri. Peu m’importe. Il se remet en position. Une à deux
petites gouttelettes de sang perlent là où ses poils ont été particulièrement
revêches. Je les regarde avec tendresse avant de placer de nouvelles bandelettes de cire à froid.
Il faut un total de huit bandes épilatoires pour redonner à sa lune son
visage de bébé. Huit. Voilà qui plairait au Taulier 1 de notre conte.
C’est assez jouissif ce genre de retour à la complicité. Même dans ces
conditions spartiates. Ces gestes simples, presque tribaux, sont au fondement de notre relation. Je veux bien que nous ne couchions plus ensemble.
C’est là le lot des friends with benefits. Des amis qui en profitent pour
baiser. Copains comme cochonnes. On passe toujours après la relation
amoureuse.
Mais du coup, il est une chose unique que nous partageons, et dont
l’amour ne veut pas. Une intimité décomplexée. Enguerrand n’arrive pas
à entrer dans un salon d’épilation et demander ce genre de service. Et tu
n’as pas envie que ton copain ait de toi cette image. Qu’il visualise cet œil
dont les cils auraient fait un Picasso au mascara. Qu’il se souvienne des
petits morceaux de cire bleu pastel ou vert amande encore collés sur tes
globes rouges et boursouflés. Qu’il sente cette odeur de gras et de Biafine.
Ce sont ces moments-là qui m’ont manqué. Quand il refait ma décoloration. Quand je lui soigne ses hémorroïdes. Quand il m’aide pour mes
mycoses. Tous ces instants oscillants entre sadisme et laisser-aller et dont
on ne peut partager le ridicule qu’entre bons amies. De vraies copains.
— Tu sais à quoi ça me faisait penser, ma Cassie ? Que dans les films,
t’es sûre de jamais voir ce genre de scène. Tu les vois, les Brad Pitt et
Channing Tatum, du poil sur le torse et les fesses aussi lisses et policées
qu’un discours politique. Forcément les mecs ils y passent, à la lune cireuse. Mais jamais tu le vois, ça. Même dans Magic Mike, Sodherberg il
1. La veille de cet épisode, un lecteur me laisse un commentaire sur l’épisode 01 de
ce livre. Mentionnant combien le mot « blogueur » est laid. Je lui réponds mon rêve qu’un
de mes personnages se mette à m’appeler « le Taulier ». Combien ça aurait de la gueule.
Cassandre a dû lire cet échange, puisqu’elle s’est exécutée. (NdP)
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a pas osé. À peine tu devines qu’ils font caca. Si l’égalité des sexes c’est
faire de nous des Ken pour aller avec leur Barbies, non merci. J’ai pas
envie de manger des arcs-en-ciel, de péter des paillettes et de chier des
papillons. Bon, il est beau mon cul ?
— Très. Un beau cul de féministe, Enguerrand.
— Arrête tes conneries, je suis pas assez lesbienne.
— Moi non plus, et pourtant je suis féministe. Tu crois qu’elles devraient me déchirer ma carte de membre ? Je m’épile même les aisselles,
ça craint. . .
— Pffff. Tu t’es jamais demandé à quoi il pensait, le premier mec qui a
pris de la cire pour s’arracher des poils ? Non mais comment il a pu voir
une ruche, ses touffes, et faire le lien ?
— Et qu’est-ce qu’il a pensé, le deuxième ? Celui qui l’a regardé faire
et lui a dit « waouh ! trop fort ton idée ! »
Notre éternelle discussion. Celle qui nous rassure. C’est toujours la
même. Nous en connaissons tous les ressorts, il suffit juste de changer
les mots. Et cela nous fait rire à chaque fois. Depuis la première. C’était
quelques mois après le désastre programmé sur le tournage de l’institutionnel pour Damage Escort. Il m’invite au resto. À côté de nous, un
couple commande un plateau d’huîtres. Pour ne pas vomir, on plaisante.
— Tu t’es jamais demandé ce qu’il a pensé, le premier mec qui a gobé
une huître ? Genre je vois un coquillage moche et qui pue, je me fais chier
à l’ouvrir à coups de galets, dedans y’a un glaviot écoeurant, mais je vais
l’avaler pour voir.
— Et celui qui l’a suivi ? Genre « trop fort ton idée, moi aussi je veux
un glaviot ! »
Là je lui parle de mes théories sur la banalisation. Je ne savais pas
qu’ainsi j’allais me faire engager par l’entreprise de son père. La technique que je lui ai expliquée ce soir-là, je l’appelle la posture du suiveur.
Un rôle aussi important que le leader, mais qu’on connait bien mal.
— Prends une foule, un public par exemple. Avec un seul mec pour
faire la claque c’est nul. Même si le gars est un leader il va se planter deux
fois sur trois. Pour lancer des applaus, il te faut deux personnes. Celui qui
commence à frapper dans ses mains, tout seul comme un con. Et puis celui
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qui va se mettre à le suivre. Quand t’as le deuxième, t’as tout le monde. Un
tout seul, c’est un fou qui a une lubie. Deux, c’est une nouvelle tendance.
Et tu veux pas la louper. Du coup t’applaudis avec eux.
Le suiveur, il doit comprendre le leader pour le traduire au reste du
monde. Il se peut même qu’en réalité, il soit une éminence grise. Mais
sans lui, le leader est comme un cheminot sans locomotive. Un militant
sans cheval de bataille. Un flash-back sans retour au présent.
— Bon, Cassandre, t’es prête ? T’as fini de te pomponner ? Je te signale
que ce soir on a chacun un mec à récupérer, alors mieux vaut avoir toutes
les armes de notre côté. Tu viens ?
— Vas-y, montre-moi le chemin. Je te suis.
Épisode 11
Soirée et Savane
Cela fait quelques heures que les lampadaires ont pris le relais du soleil. Dans les rues, les gens sont toujours aussi pressées d’aller se rendre
importants, mais d’une manière moins austère, plus éclatante.
#BrasQuiParlentFort. #RougeÉbriété.
Les toilettes sont aussi codifiées que des peintures tribales. Cette tunique ample made in India croise cette chemise micro-rayures et microfibres sans vouloir croire qu’elles sont du même monde. Le sang de la rue
pulse ces personnes disparates, chacun dans sa direction. Chacune vers sa
tribu. Le plus amusant, c’est de les regarder depuis la noétie. De voir la
surcouche de l’idée qui les habite. Car la goth, le fashionisto, l’étudiante
en lettres, la pédale branchouille, le rugbypède et la geekette ont toutes
une seule et même pensée en tête. Une quête taille unique :
Est-ce que je vais baiser ce soir ?
Cette idée fixe n’est que le pompon finissant le fil de leur pensée. Si tu
en déroules le ruban, tu peux lire des variations sur le thème d’une même
histoire :
Je.
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Je suis.
Je suis intéressante.
Je suis intéressant parce que je suis un
Étant une
.
, je dois m’amuser comme tous les autres
.
L’amusement n’est valide qu’après une aventure épique, couronnée par
un trophée.
Sinon, comment prouver que je suis de ceux qui ont vécu une bonne
soirée ?
Sinon, comment prouver que je suis de celles qui ont vécu ?
Sinon, comment prouver que je suis ?
Oh, merde. . .
Est-ce que je vais baiser ce soir ? ? ?
D’un coup d’un seul, toutes leurs paroles ne ressemblent plus qu’à de
vaines gesticulations des mandibules. Tous leurs codes, leurs habits, leurs
règles paraissent coutumes et folklore. Moi, je me prends pour une prof
d’anthropologie, naviguant de rue en rue, de bar en bar, de tribu en tribu.
Jusqu’à parvenir à notre destination.
Nous rentrons dans le bar, où la chaleur étouffante agresse presque autant que les vibrations sonores. La seule protection valable est d’oublier le
bruit, de ne devenir qu’un regard. Couper le son. Là, le cours d’anthropologie devient documentaire animalier. Bienvenue dans la savane urbaine.
Les zèbres exhibent des flancs vibrants, ruisselants, sous les yeux de
lynx les encerclant. Des fauves aguerris attendent que les gazelles se fatiguent, leurs babines salivant à la vue de tels cuissots. Quelques rapaces
repèrent de leur regard perçant le petit gibier, s’apprêtant à foncer dès qu’il
sera isolé. Dehors, les vautours commencent leur ronde, calmes, attentifs,
patients.
D’une démarche carnassière, je me dirige vers le point d’eau. Les Flamands perchés sur leurs tabourets me font instinctivement place. Le lémurien local me sert un blanc ballon de leur poison tandis que j’épie la
prédation d’Enguerrand. Telle une lionne, il avance à pattes de velours
directement vers sa proie, prenant garde à toujours rester dans son dos,
36
hors de sa vue. La proie, un fin jeune homme, chaloupe comme une antilope, aiguisant les canines de toutes les bêtes à la ronde. Enguerrand est à
présent dans son dos. Félin, il se met à jouer avec lui.
#Danser. #Coller. #ÉviterLeRegard. #Toucher. #Serrer.
La musique est envoûtante. Synchrone avec les écrans, où se diffuse le
clip de Sir Aspic. Les ongles de la Pop-Rock star à la mode dessinent les
paroles de son dernier succès :
UnHappy Few
I wish I was only human
Omegalpha
Trapped in each eye who glisten
Trapped in each I who listen
Planquant leur rythme sur celui des lieux, son ventre sur le dos de sa
proie, Enguerrand est en osmose avec l’autre et le monde. Les quelques
spectateurs qui ont posé les yeux sur la scène se sont arrêtés de parler,
fascinés. Son menton chasse les longs cheveux du cou nubile. Ses mains
glissent le long des fins bras pour saisir les jeunes mains. Lentement, il
guide leurs bras dans une remontée enivrante. Une fois que leur geste a
atteint son paroxysme, Enguerrand saisit des poignets du jeune homme.
Et, dans un geste de tango, lui fait faire demi-tour en lui abaissant les bras.
Le souffle court, ils se retrouvent face à face.
Là, Orion reconnait Enguerrand.
Enguerrand m’avait prévenue. Sa connaissance encyclopédique du cinéma contemporain est formelle. Tout ancien amant retrouvant l’être désirable sur une piste de danse se voit instantanément giflé. C’est le genre
de mouvement narratif si imprégné dans notre culture qu’il devient une
seconde peau. C’est pour cela qu’il tient fermement les poignets de sa
proie. C’est pour cela qu’il m’a fait signe de me déplacer et barrer la sortie. Même sa joue se tend, attendant malgré tout qu’Orion se libère et
lui administre la beigne narrativement correcte. En vain. Orion lui roule
une magistrale pelle. Enguerrand relâche son emprise. Les mains d’Orion
remontent vers le col d’Enguerrand. Ce beau jeune homme s’interrompt
pour une goulée d’air. Prenant un poil de recul, il sourit à Enguerrand et
37
#CoupDeBoule.
Du genre violent. De ceux que tu ne vois pas venir. De ceux qui propagent une onde d’arrêt stupéfait sur les visages aux alentours. Profitant
de l’effet de surprise, Orion prend ses jambes à son cou et se dirige à toute
vitesse vers la sortie. Vers moi. Je prends appui sur mes talons, prête à
le réceptionner. Au moment où je lui saisis le poignet, une main retient
fermement le mien. Trois personnes figées dans le trait d’un mouvement.
Orion captif de ma prise. Moi, emportée dans son élan. L’homme retenant
mon poignet. Ni proie ni prédateur, il est un plaisir simplement là. Il me
sourit. Dans le vacarme assourdissant des lieux, je lis sur ses lèvres :
— Bonsoir. Lui, c’est mon homme. Et moi, c’est Dorian.
Épisode 12
Loose et Lavement
Il faudrait inventer une espèce de dignité négative. Quelque chose qui
puisse décrire ton état quand la Vie prend ton égo, l’écrase sous les epic
fails, et l’emmène tellement profond dans les abysses de la loose que tu
ressors de l’autre côté.
Enguerrand et moi nous étions fait un film d’espionnage.
Nous avions une mission, et nous comptions bien en profiter pour se la
péter un peu. Je me sentais tueuse. Mata Hari. De ces espionnes qui sont à
l’aise dans leur kung-fu avec une jupe fuseau. De celles qui charment les
réseaux informatiques d’un décolleté agressif. Qui assurent des courses
poursuites interminables en talons aiguilles. Les connasses.
Tu me diras, notre mission était bien plus modeste. Enguerrand devait
récupérer Orion. Et moi je devais me charger d’emballer son nouveau
mec, Dorian. Oui : ledit mec qui m’a interrompue lorsque j’ai tenté de
retenir Orion, c’était en fait ma cible. Mais c’est moi qui suis devenue
son gibier. Déjà, ça, en soi, c’est assez pathétique. Mais ce n’est là que la
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première pierre de la cathédrale que ces dernières heures de ma vie ont
dédiée à Saint Murphy 1 .
Après m’être faite assommer par un ceinturon Dolce & Gabanna (ce
qui, ne nous cachons rien, est un peu trop 2010 à mon goût), je me suis
réveillée par terre, assise dans une cuisine qui hurle à la face du monde son
envie d’être rustique. La nappe à carreaux rouges et blancs. Le faux four à
pain où sont nichées de vraies fleurs séchées à la vraie poussière. L’envol
des canards sauvages sur les faïences crème surplombant les brûleurs en
fonte de la gazinière.
Et, comme pour faire couleur locale, mes poignets et chevilles sont liées
par de la vieille ficelle à colis en plastique bleu. Celle qui déteint sur mes
poignets. À mes côtés, Enguerrand doit être réveillé puisqu’il remarque à
son tour la ficelle qui l’entrave.
— Ooooh ! C’est la ficelle de Bridget Jones ! Celle avec laquelle elle
fait sa soupe bleue. Hi. Hi. Hiiii.
Assis autour de la table à côté de Dorian, Orion se penche vers nous :
— Alors, les amours, enfin réveillés ? Désolé pour le manque de
confiance, les liens et tout ça, mais la dernière fois que j’ai vu l’autre
artiste, là, j’ai failli crever dans un accident de voiture. Il m’a fallu des
semaines de massage pour m’en remettre. Et encore, j’ai été le plus chanceux. Certainement parce que c’est moi qui ai entamé la bouteille de
champagne. . .
Et là je pense à Fulbert. Euh. . . l’autre, là : Nicolas. Le collectionneur de
petits savoirs. C’est lui qui nous l’a appris : statistiquement, dans les accidents de la route, les poivrots s’en sortent mieux que les autres. Comme
ils sont alcoolisées, ils ont pas le temps de se crisper quand arrive le choc.
Du coup, souvent, leurs blessures sont moins graves. Et là je pense que la
vie est injuste. Et là je ris. Et là je me rends compte que quelque chose ne
va pas avec moi. J’ai vraiment beaucoup envie de chier. Genre gastroentérite explosive. Huston on a un problème. J’essaie de me re-concentrer sur
le flot des paroles d’Orion.
1. La loi de Murphy, ou loi de l’emmerdement maximal, stipule que si un malheur peut
survenir, il adviendra. Que de deux solutions, c’est la pire qui se produit. Que la tartine
tombe toujours du côté beurré. . . Cette innocente loi de la physique nourrit les paranoïas de
par le monde. D’où le culte que les internautes lui vouent. (NdP)
39
— . . . sais bien qu’il faudrait que je lise ton bouquin, Enguerrand, mais
je m’y suis pas encore mis. Dorian, mon ange, ça donne quoi le blog ?
— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça. Sinon il est plutôt joli,
il passe bien, sur tablette. Putain tu savais qu’ils ont libéré Audrey ? Et
qu’en vrai elle s’appelle Vérand’a ?
— Mouais, continue de lire, moi je les cuisine. Alors. . . Mon Anguille,
madame la Carpe, j’ai un aveu à vous faire. . . Si vous sentez un léger
inconfort rectal, c’est de ma faute. Il se peut que, pendant que vous étiez
dans les choux, on vous ait administré un gros lavement à la vodka.
— Quoi ?
— Enguerrand, je te dis que j’ai mis de l’alcool dans ton–
Curieusement 1 , l’information ne me parait pas importante, sur le
moment.
Je suis trop concentrée par les traces bleues que laisse la ficelle sur mes
poignets. Je ne veux pas que ce bleu tache ma jupe. Mon chemisier. Alors
je respire comme un cheminot pour maintenir mes bras tendus droit devant
moi. Ne pas les poser. Je suis fière de tenir encore. D’y arriver. J’ouvre
la bouche. Je vomis. Sur ma jupe. Mon chemisier. Il devrait y avoir une
échelle négative de la dignité.
#DoigtsClaquentDevantMesYeux.
— Oh, Ginette-la-gerbe ! On se concentre deux minutes. Je vous disais
que si vous ne voulez pas finir en coma éthylique ou vous chier dessus, il
va falloir se mettre à table ! Qu’est-ce que vous me voulez ? Me tuer ? Je
crois que c’est maintenant qu’il faut commencer à parler, Machine.
C’est vrai qu’il a un talent certain pour rater les surnoms. Ce petit con
m’écœure. Presque autant que les petits bouts de kebab à demi digérés qui
ornent désormais mon chemisier. Je lui réponds en deux gestes.
#PourSûr.
#JeTenMetsQuatreDansLeCul.
Dorian interrompt nos échanges de délicatesses. On dirait qu’il connait
déjà tout de nous. Mais ce n’est pas réciproque. Donc c’est inquiétant.
1. Cette phrase et la précédente doivent être lues à voix haute et enchaînées prestement.
L’effet me vient de JBX l’éminent auteur de Reflets d’Acides auquel je voue une admiration
sans bornes. (NdP)
40
— Orion, viens voir : ils ont eu Jupitéria ! Je crois pas qu’ils soient
là pour te faire du mal. J’ai l’impression que c’est Miss Marquet qui les
envoie pour que toi et moi on rejoigne la bande. . . Rho ça fait une paye
que je l’ai pas vue. Et au fait, vous avez des nouvelles de Raphaëlle ?
Épisode 13
Dora et Dorian
— Tu devrais leur rappeler que ceci n’est toujours pas une histoire vraie.
Tu ne leur dis pas assez que ceci n’est pas une histoire vraie.
Enguerrand a du mal à dormir. Alors il joue les critiques littéraires. Du
genre agaçant. Cherchant la petite bête. Comme ceux qui te pokent toutes
les deux secondes sur Facebook. Celles qui te soufflent dans l’oreille. Tu
connais ces personnes. Armées d’un regard de maîtresse d’école, elles
semblent passer ton âme au correcteur orthographique puis l’impriment
rien que pour le plaisir d’écrire des trucs en rouge dans la marge. Sans
aucun smiley. Au lieu de prendre ce que tu proposes, elles lisent l’histoire
qu’elles auraient écrite à ta place. Entre tes lignes. Alors ça les frustre, un
peu.
Et moi je ne l’écoute pas. Je regarde, fascinée, les brumes de sa pensée.
Ces volutes colorées qui se tressent, montent en meringue de dentelles,
fusionnent, se fondent, retombent et recommencent. Tout comme lui, je
fais tout pour fuir le moment présent. Le sommeil qui ne veut pas venir.
Qui a peur de nous rejoindre. Morphée se planque. Le marchand de sable
a les miquettes. Et je les comprends. Notre chambre est gardée par la plus
effrayante des cerbères.
Dora l’Exploratrice.
Reproduite à l’infini sur la tapisserie dans un cauchemar fractal.
Grouillante sur la moquette. Rampante sur nos draps avec ce sourire bienveillant qui lui appartient à elle seule. . . Et à Jack Nicholson, période
Shinning. Dora est idolâtrée. Présente en totems de plastiques de toutes
les tailles, dans plein de variantes, disposée sur toute surface plane disponible dans la pièce. Étagères. Bureau. Sur la table de chevet à côté de moi,
41
avec ses cheveux en forme de gland, tel un horrible godemiché inventé
pour punir les pédophiles. Femmes et hommes.
Même plongée dans le noir, la chambre de petite fille où nous sommes
hébergés vibre d’un rose radioactif. Flippant. Omniprésent, à rendre féministe un vieux député de droite. On a presque l’impression que ce rose fait
vibrer la pièce, comme les tremblements de l’air chaud au-dessus d’un feu
de bois. J’ai envie d’aller poser des bombes chez Toys ’R Us. D’incendier
du Jouet Club.
Mais à part ça, ceci n’est toujours pas une histoire vraie.
C’est le Taulier qui l’a dit. Nous sommes les amies imaginaires avec
lesquels il joue 1 . Et certaines de ces amis, il les aime tellement que quand
il a fini de jouer avec eux, il les reprend pour une nouvelle aventure. Same
Player Shoot Again. Enguerrand. Dorian.
Dorian est beau. Pas beau comme-un-mannequin-que-je-le-veux-luiet-son-fond-de-teint-sur-mon-tableau-de-chasse. Ni même beau genre
ah-ouais-quand-meme-oh-ça-fait-chaud-au-ventre-et-c’est-mouillé-endessous-espérons-que-ça-coule-pas-sur-la-cuisse. Non. Sa beauté est
tranquille. Sereine. Du calme de quelqu’un qui a pu jouer les nubiles
jusqu’à 27-28 ans et qui n’a plus rien à se prouver question séduction.
Une beauté dilettante, qu’il n’entretient plus, et qui n’en a plus besoin.
Un charme discret, qui n’aurait pas de but, si ce n’est être là et rayonner.
Une beauté presque modeste, en fait.
Ce trentenaire épanoui nous a raconté son histoire. Comment il a connu
Madame Marquet. Ael. Et Raphaëlle. Comment cette histoire a inspiré le
Taulier, entre autres 2 . Il nous a aussi dit ce qu’il a fait ensuite. La communauté sensuelle qu’il a montée avec Raphaëlle. C’est là qu’il a rencontré
Jupitéria. Qu’il a appris l’existence des NoéNautes. Comment il est parti
loin de tout ça, tant ces histoires l’effrayaient. Comment il a connu Sir Aspic, la pop-rock star qui déchaîne les publics. La passion qu’ils ont vécue
ensemble. Le retour à la réalité.
1. Sur le blog d’où est tiré ce roman, les addendas interviennent tous les vendredis. Il y
en a donc 2 par chapitre, dont un à mi parcours. C’est à ces addenda de mi-parcours (entre
les épisodes 12 et 13) que Cassandre fait référence. Des addendas que tu retrouveras en fin
de chapitre sur cette édition. (NdP)
2. L’histoire de Dorian, Ael, Raphaelle et Madame Marquet est une pièce de théâtre se
nommant AndroGame – Un Sex-Toy Angélique. Elle se télécharge librement sur mon site
web www.pouhiou.com (NdP)
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C’est en faisant une formation de masseur sur Toulouse qu’il a rencontré
Orion. Orion, en convalescence d’un grave accident de voiture. Ou de
camionnette, plutôt. Ils ont commencé à se voir, de plus en plus souvent.
— J’ai bien vite découvert son pot aux roses. Pour se loger, il va chez des
gens, et leur trifouille la mémoire pour leur faire croire qu’il est un lointain
cousin. Sauf que c’est pas très fin. Et puis je savais que les NoéNautes
existaient. Donc j’ai compris. D’ailleurs, Mon Orion, il va falloir que tu
leur remettes une couche. . . Ils ont l’air perplexe, nos bidochons, ce soir.
En effet, la petite famille réunie devant la télé a l’air mal à l’aise.
Comme si quatre étrangers devisaient dans leur cuisine au rusticisme
criard. Comme si ce soir, deux inconnues en état de légère ébriété allaient
se taper l’insomnie du siècle dans la chambre de leur petite fille.
Note pour plus tard : arrêter de dépenser une fortune dans des hôtels
miteux quand on peut inceptionner une villa familiale.
Addendum à la note : penser à choisir autre chose que des blaireaux
idolâtrant Dora l’Exploratrice. Et réussir à dormir. #PourSûr.
Épisode 14
Enguerrand et Épitaphe
Enguerrand doute. La chose est assez rare pour être observée. Attention, il ne s’agit pas du petit doute pour décider si le Milk Shake doit être
vanille, fraise-banane, chocolat ou les trois.
Nope.
Là il s’agit de la grande remise en question de l’automne. Option métaphysique et enfile ta chimie pour trouver un sens à ta vie. Le genre de crise
qui part en tournée avec douze semi-remorques histoire de venir chez toi
planter son propre décor.
Dans ce cimetière labyrinthique, Enguerrand doute. Le paysage est aussi
exceptionnel que son humeur. L’automne est la saison rêvée pour se balader dans les cimetières. Et douter. La lumière un peu diffuse, d’une nostalgie doucereuse, convient tout particulièrement au calme bordel de ce
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cimetière. Il ne se trouve pas au cœur, mais dans les coronaires de la ville
rose. À deux pas du bruit des trains et des embouteillages. Et il reste néanmoins une parenthèse, une oasis, un non lieu où le temps s’emprunte. Une
terre où la vie qui grouille se fait plus discrète, timorée.
Cette ambiance de calme n’est nullement dérangée par le joyeux fatras
visuel. Ici, les tombes ne sont pas rangées au cordeau. On dirait plutôt une
accrétion. Un césar. La compilation best of international des chapelles et
pierres tombales du siècle passé. Le jardin anarchique d’un maraîcher fou
de granit qui a voulu tout caser en même temps.
Malgré tout, dans un coin de cette citée mortuaire, se trouve une dizaine
de places libres, qui doivent valoir leur pesant d’uranium enrichi. L’une
d’entre elles a été remplie récemment. La stèle, fraîchement sculptée, est
sobre. Enguerrand se recueille devant et doute. Non, je t’ai encore menti.
Il ne se recueille pas : il ne fait que douter. Penser à sa vie. À ce qu’il a
fait. Aux choix qui l’ont fait.
Pourtant, d’habitude, il ne croit pas au doute. Il est plus du genre à
faire. Agir. Il observe la situation, en déduit ce qu’il faut faire pour qu’elle
tourne à son avantage, et il fonce. Faire et deviner ensuite ce que l’on est.
Agir, et rationaliser après coup si jamais on en a le temps. Dans cet endroit
où les sabliers se sont écoulés, il doit trouver du temps. D’un sourire grave,
il me confie :
— Tu sais que ton destin tient à un caniveau ? Je sais pas si tu te souviens, le jour où tu t’es éveillée à la Noétie. Quand tu m’as demandé mon
aide tant tu avais peur.
— Oui, je vois bien, Enguerrand. C’est le dernier épisode de ton roman.
— Voilà. On voulait fuir ensemble, Nicolas et moi. Prendre le pactole,
un avion, et partir loin de cette histoire de dingues. Mais y’a eu toi. Ton
sms.
— . . . alors vous avez tiré à pile ou face, oui. Tu m’as jamais dit,
d’ailleurs, ce qui l’a remporté, au final. Moi j’ai toujours pensé que la
pièce est tombée de mon côté.
— Je l’ai jamais raconté. La suite, personne ne la croirait. C’est pour ça
que j’ai arrêté le blog à ce moment-là. C’est le genre de scène que tu vis
mais qui peut pas faire crédible dans un scénario. On a tiré à pile ou face.
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La pièce a tournoyé dans les airs. Nicolas l’a ratée à la redescente. Elle
est tombée par terre. Sur la tranche. Et elle a bondi et roulé sur la tranche.
Jusqu’à tomber dans le caniveau. Dans « pile ou face », la pièce a choisi
« ou ».
Ses yeux balaient la pierre tombale. Ils vont du prénom « Ghislain »
à la date de sa mort « 2012 » . Puis ils caressent à nouveau l’épitaphe,
divinement choisie :
« Il emporte avec lui son plus beau costume. »
Ce n’est pas la culpabilité qui l’a fait venir sur la tombe. Pas de remords,
de regrets, de rédemption. Seulement ces derniers temps, Enguerrand a
remis sa route entre les mains d’une concierge au regard aussi aiguisé que
son accent est provençal. Elle lui dit que faire. Ses petites « missions ».
Elle semble vouloir rétablir un équilibre. Et lui se laisse faire.
Enguerrand a causé l’accident de voiture qui a obligé Indra à des mois
de rééducation. Miss Marquet nous oblige à utiliser jusqu’à nos dernières
ressources pour couvrir ses frais médicaux. Et lui se laisse faire. Enguerrand a causé l’accident de voiture qui a fait qu’Orion et Dorian se sont
rencontrés. Qui a fait qu’Orion vit dans la peur, un peu, aussi, quand
même. Madame Marquet nous demande de les rejoindre et de gagner leur
confiance. Au prix d’une humiliation bien sentie. D’une vengeance morale
signé Orion. Et Enguerrand se laisse faire. Enguerrand a causé l’accident
de voiture qui a tué Ghislain, le NoéNaute qui tenait la maison Verte avec
Indra. Madame Marquet nous demande de nous rendre sur sa tombe. Et
lui se laisse faire.
Et, à chaque fois qu’il se laisse faire, moi je le suis.
#PourSûr.
Mais là Enguerrand doute. Il doute de ce qu’il a fait. De la confiance
donnée. Il doute que le fait d’aller s’en prendre aux Descendants pour se
libérer soit une bonne idée. Il doute de Madame Marquet, se demande si
elle n’est pas en train de lui faire suivre une morale, un chemin de croix,
ou toute autre bêtise dans ce gout-là. Son regard parcourt la sculpture de
granit comme si une réponse devait s’y trouver. Comme si c’était la pierre
de Rosette lui permettant de lire les intentions de la curieuse concierge. Il
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observe jusqu’à ce que, coincée sous un angle de la pierre tombale, une
enveloppe accroche son regard.
Il s’en saisit.
La décachette.
La lit.
Ne doute plus.
Me regarde.
Me dit :
— Elle ne me rachète pas une conduite, elle me rassemble une équipe.
Viens, on a une invitation pour un concert, ce soir. En plus ça tombe bien,
je connais déjà l’adresse.
Épisode 15
Théâtre et Traîtrise
J’aurais voulu être une actrice. Oui, je sais, ça fait vieux standard miteux
de Luc Plamondon. En plus ça fout en l’air la règle d’or du Taulier : ne
jamais commencer un épisode par « moi je. . . » 1
Il n’empêche.
À la base, je voulais être actrice. Non, c’est encore un mensonge. La
vérité est pire : je voulais être Comédienne, avec une majuscule. Faire du
théâtre avec un grand « H ». J’ai fini par tracer la route avec un petit con.
Ceci n’est pas mon histoire vraie.
Quand je prenais mes cours d’art dramatique, on ne savait pas trop que
faire de moi. Certes, j’avais la culture, plus qu’il n’en faut. Et la vivacité
d’esprit. Va savoir pourquoi, j’arrivais bien à distinguer les motivations
des personnages, les histoires qui se tramaient dans leurs répliques, le
sous-texte qu’il fallait jouer plus que le texte. Malheureusement pour moi,
1. Dans les addendas de #Smartarded, j’ai expliqué qu’une des rares règles d’écriture
que je suis (et que je tiens de Chuck Palahniuk), c’est de ne jamais commencer un épisode
par « je ». Ce n’est pas accrocheur. Pas bandant. Il faut croire que l’impotence a ses vertus.
(NdP)
46
j’étais plutôt douée. Douée à jeter des ombres de jalousies sur les visages
des autres élèves. Et de quelques profs. Malheureusement pour moi car je
n’avais pas de physique.
Oui : réussir dans la comédie n’est pas une question de talent, ou de
sincérité. C’est une question de physique. De séduction. Fais-toi un look
de playmobil mais que ça se voie pas trop. Injections dans les pommettes,
égalisation des ratiches, remontage des fessiers. Laisse juste un détail qui
cloche, la petite imperfection qui montre ô combien tu es naturelle. Et
soit baisable. Pas baisable comme dans les pornos ou les magasines, surtout pas. Baisable comme cette voisine de palier qui a passé trois longues
heures de travail (et des années de pratique) pour paraître aussi naturellement négligée. Les artistes, plus que les autres, manquent cruellement
d’imagination. Mais pas de pratique.
Une amie de l’époque, diva lyrique au rire d’ogresse, me l’a très bien
résumé. Un après-midi d’automne, dans son deux-pièces, nous prenions
le thé. Engloutie par son sofa, absorbée dans l’admiration de ses affiches
de récital, je n’ai d’abord pas remarqué que Sophie-Caroline m’épiait.
— Un emploi. Il faut que l’on trouve ton emploi. Si tu veux faire du
théâtre, il te faut savoir ton emploi. Avec ton visage tu ne peux pas jouer
les Juliettes et autres jeunes premières, non. . . Tu es trop jeune pour jouer
les servantes et les marâtres. . . Hum. . .
Ses doigts s’emparent de mon menton et font tourner ma tête sous tous
les angles. Soudain, son visage s’éclaire de toute la brillance d’un eurêka.
Avec une gourmandise folle (et une élocution trop parfaite pour être honnête), elle fait tomber sa sentence.
— Une Traîtresse ! Tu as des yeux de traîtresse ! Voilà ton emploi !
— Merci, Sophie-Caroline.
#PourSûr. #Merci.
#DeuxPoucesEnL’Air
et #GrosSourire. 1
J’ai pas fait comédienne. J’ai zappé cette étape, me suis teinte en blonde
– maintenant que ce n’était plus nécessaire –, et j’ai directement œuvré
dans la traîtrise. J’ai été engagée par le père d’Enguerrand à la tête de
1. Les internautes trainant sur Tumblr visualisent le gif célèbre auquel il est fait référence. Les autres n’ont rien perdu, et certainement pas leur temps. (NdP)
47
LouezUneGarce.com. . . Engagée pour détruire Damage Escort, l’association par laquelle il s’émancipait de son cher papa. Puis, une fois cette
mission accomplie, j’ai été engagée pour créer le bureau des facilitatrices.
Formatrices en banalisation. Vaseline professionnelle.
Je te conte tout cela parce que ça ne se voit pas sur moi. Je marche dans
cette soirée d’automne. Mon talon se prend sur une plaque du trottoir de
la ville rose. Ma cheville se tord une fraction de seconde. Pendant deux
pas j’ai la démarche de la fille cachée de Charlie Chaplin et Donald Duck.
Et personne ne le voit.
Mais des heures d’exercices scéniques à courir en talons me font vite
récupérer le coup. Sauf que j’ai été ridicule. Je sens monter une bonne
vieille bouffée de honte. Le rouge aux joues. Je regarde autour de moi si
quelqu’un a repéré mon embarras. Et personne ne le voit.
J’ai mis la tenue préférée d’Enguerrand. Celle qu’il n’hésitait pas, quand
on étant copines comme cochons, à me demander d’enfiler. Des jambières
de daim sous une longue jupe fendue de velours noir, petit haut et caraco
de soirée. Je suis délicieuse à croquer. Et personne ne le voit.
Je regarde Orion et Dorian qui en sont encore à se donner la main dans
la rue. Puis celle de Dorian va s’enfoncer dans la poche arrière du cargo
de toile d’Orion. Je les imagine mettre des images sur les gémissements
qui ont fait vibrer mon papier peint cette nuit. J’ajoute Enguerrand dans
le lot. Soudainement, les trois hommes qui m’accompagnent s’arrêtent.
Nous sommes arrivés devant le restaurant où nous nous rendions. Mes
seins pointent et je sens l’afflux de sang dans ma vulve. Et personne ne le
voit.
Je te dis tout cela parce que c’est la règle première du métier de facilitatrice :
Le monde n’en a rien à foutre de toi.
Personne ne te regarde. C’est si rare. Quand leurs yeux se tournent vers
toi, ils ne voient que les histoires qu’elles se racontent, et dont tu es un
objet. Le monde n’en a rien à braire de toi. Tu peux pleurer sur cette
injustice, refuser cette cruelle réalité. Ou alors tu peux t’en servir comme
d’une arme. Le monde ne me regarde pas. Chacune est bien trop occupé
à se regarder soi. Des NoéNautes qui m’accompagnent, personne ne lit le
blog. Tous sont trop occupées. Ils ne me regardent pas. J’aurais dû m’en
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rendre compte plus tôt. Dans mon métier, c’est la règle numéro un. Le
problème, c’est qu’il y a beaucoup de règles numéro un.
Le maître d’hôtel nous accueille :
— Madame, messieurs, bienvenue. Puis-je voir vos cartons d’invitations, s’il vous plait ?
— Oui ! Moi elle m’avait déjà envoyé le mien ! Tu viens mon ange ?
— Encore une fois, ne m’appelle pas comme ça.
Orion suivi d’un Dorian bougon entre dans le restaurant. Je regarde Enguerrand. Il sort de la poche de sa veste le carton que nous avons trouvé
sur la tombe de Ghislain. Une invitation, pour deux personnes. Alors qu’il
la sort et la tend au maitre d’hôtel, je lis le programme de la soirée.
Restaurant Au fil du Slam
Aglaé reçoit Sir Aspic
Repas-concert
Invitation valable pour deux personnes.
Épisode 16
Sir et Slam
Grand corps malade est une petite femme boulotte. C’est la réflexion qui
m’a traversé l’esprit quand j’ai vu Aglaé apparaître sur scène. J’ai regardé
cette pensée sortir de ma tête, tournicoter joyeusement, se poser sur les
neurones d’Enguerrand, le faire sourire, puis partir s’égailler au loin.
Nous sommes dans LE restaurant. Celui où Enguerrand et ses collègues
ont empoisonné, manipulé, drogué et lavé l’esprit de toutes les noétiens.
C’est sur le parking juste là dehors, qu’il a scié les câbles de freins de la
camionnette qui. . . mais tu connais déjà. Tu imagines comment les lieux
ont pu être saccagés. Il va sans dire que les NoéNautes y ont perdu leur
49
caution. Mais il y en a une, plus maligne que les autres, qui a su y saisir
une opportunité. Après de tels ravages, ce restaurant s’est vendu une bouchée de pain. Aglaé avait une bouchée de pain. Des rêves de chanteuse de
slam à nourrir. Alors elle a repris le restaurant. Ce soir, nous y sommes
réunies.
C’est amusant d’assister à un malaise qui ne te concerne pas. Autour de
la grande table réservée par Madame Marquet, certains connaissent bien
les lieux. Leurs souvenirs sont prégnants. Vérand’a. Nicolas. Orion. Madame Marquet. Enguerrand. Dorian et moi les regardons, amusées, s’essayer aux menus propos. On pourrait presque les traduire.
— J’aime bien ce qu’elle a fait de la déco. C’est charmant.
Devient en vérité :
— Oh la vache, comment elle a rattrapé les taches de vomi d’huîtres ?
De même, la réponse lancée par Vérand’a, qui pourrait paraître banale :
— J’aime surtout la scène. C’est joliment mis en valeur.
Cache en sous texte un bon gros :
— Tiens, c’est là que vous m’avez saucissonnée à poil dans du cellophane piégé.
Quand on a tant de choses à se dire, les discussions retombent vite. Du
coup, notre attention se reporte sur la scène. À la voir déambuler, je doute
qu’Aglaé ait encore besoin de la minerve et de la béquille qu’elle brandit.
Elle expose ces accessoires tels des trophées, témoins de son accession à
la souffrance qui forge les vraies artistes. Je suis même étonnée qu’elle
ne soit pas allée jusqu’à les orner de brillants et de strass. Grand corps
malade est une petite femme boulotte.
Après quelques chansons de son cru, elle introduit son invité : Sir Aspic.
Les dos se raidissent, les cous se tendent. Même ces invités blasées,
quelques happy few triées sur le volet, ont une réaction de midinette :
c’est lui, vraiment, c’est le vrai, il est là en vrai, je t’avais dit que ce serait
le vrai. . . Imagine que Lady Gaga vienne faire un bœuf au café « Chez
Lulu » en bas de chez toi. Que les Rolling Stones poussent la chansonnette
autour d’un camembert rôti au caf’conc’ du coin. C’est tout aussi probable
que ce qui se passe maintenant.
50
C’est Madame Marquet qui nous a expliqué. Aspic a connu le succès grâce à la comédie musicale qu’elle a produite à Londres Le Sexe
de l’Ange. Un spectacle écrit par Mathias Rougint, un des fameux locataires de son immeuble parisien. Mathias s’est inspiré de l’histoire que
Dorian a vécu avec Raphaëlle. Aspic a joué le rôle de Dorian. De mauvaises langues pourraient dire qu’il s’est pénétré du personnage, mais c’est
une autre histoire. Quoi qu’il en soit, ce chanteur fut révélé par le succès
de cet opéra punk-rock. Son premier album, produit et distribué par ses
fans, fut un succès immense dès le lancement. Tournée mondiale. Passage en France. Comme bon nombre d’adorateurs, il ne peut rien refuser à
Miss Marquet. Voilà comment il est venu faire un bœuf avec Aglaé. Voilà
pourquoi la plupart des convives le regardent comme une bête curieuse.
Exceptions notables à ces frissons de foire aux monstres : Dorian et
Orion. Le sourire du premier s’élargit, tendre avec un brin de nostalgie ;
tandis que le second s’amuse à aiguiser la lame de son regard d’une jalousie dure comme pierre. Les lèvres de Dorian dessinent les paroles de
la chanson de Sir Aspic, dans une parfaite synchronisation.
It’s all in the book I’ve never written
My life spreads over these blank pages
I read you the silence I’ve laid
Down on the paper.
It’s all in the song I’ve never composed
My life echoes over this white noise
I sing the writer’s block I’ve laid
Down on the grand staff
Un repas plus tard, après que les convives se soient dispersées et que la
vedette américaine se soit réfugiée dans un isolement salvateur. . . Nous
retrouvons Aglaé en coulisse. Qui, royale, donne l’accolade à Enguerrand
malgré sa minerve et ses béquilles.
— Comment pourrais-je t’en vouloir ? La convalescence fut pour moi
l’occasion d’enfin écrire mes slams. Et puis, tes charmants bricolages ne
font aucune ombre à tout ce que j’ai pu faire 1 . . . Ô combien tu avais
raison, Enguerrand : frôler la mort a été pour moi follement libérateur !
1. Aglaé est une puissante NoéNaute. En témoignent ses rondeurs, la graisse étant synonyme de potentiel destructeur chez les NoéNautes. Entre ce qu’elle a fait subir à Orion, et ce
qu’elle a infligé à Nicolas, on peut dire qu’Aglaé frappe peu, mais fort. (NdP)
51
— Alors j’imagine que c’est l’adrénaline de la scène qui te fait parler
comme ça, Aglaé. . . Mais un conseil quand même : te libère pas plus, tu
risquerais de partir en sucette.
— BON ! Mes pitchouns, parlons boutique. J’ai demandé à Enguerrand
de vous réunir tous ensemble, c’est pas pour des cougourdes. Avec Vérand’a et Nicolas, on a bien étudié le grand livre des comptes des Descendants. Bé, naine, vous devinerez jamais ce qu’on y a trouvé, naine. . .
52
Addenda au chapitre 2 — Mes ami-e-s Imaginaires.
Quand, avec l’équipe d’édition de Framasoft, nous avons commencé à
travailler sur #Smartarded, il y a eu un reproche récurrent sur le style :
ça se la pète. Les hashtags, au fond, c’est rien que pour l’effet, hein ?
T’en as vraiment besoin, de celui là ? C’est quoi toutes ces allitérations ?
Mettre cette phrase-là, comme ça, en gras. . . c’est pas un peu too much ?
Sérieusement, ces effets de manches, c’est juste pour la frime. . .
Plus tôt, quelques décennies plus tôt, Jean Cocteau aurait dit « Ce que
les autres vous reprochent, cultivez-le : c’est vous ». Je vais à présent
vivre un grand kiff dans ma vie : faire mentir Cocteau. Oui, tous ces reproches étaient fondés. Oui le style d’écriture de #Smartarded est tape à
l’œil, rempli de fioritures clinquantes qui servent un égo et un seul : celui
d’Enguerrand. Ce que les autres m’ont reproché, je l’ai cultivé. Mais ce
n’était pas moi : c’était mon personnage. Mon narrateur.
C’est, évidemment, la réponse que j’ai donnée à toutes les remarques
que l’on me faisait. Mais au fond de moi, j’avais un léger doute. C’est un
peu facile de tout mettre sur le dos d’un personnage qui n’a pas de voix
pour se défendre. . . Découvrir Cassandre, prendre de nouvelles marques
avec cette narratrice, voilà qui m’a permis de régler mes questionnements. Car, si et l’une et son prédécesseur empruntent des façons qui me
sont propres, chacun de ses narrateurs a un style particulier.
Cassandre a tenté, dans le premier chapitre, de passer pour une narratrice invisible. Se décrivant à la troisième personne, elle ne souhaitait pas
donner la marque du « je » ni jouer à tutoyer son lectorat. Elle a voulu
faire de ce roman une « vraie histoire » quand Enguerrand nous martelait
son « histoire pas vraie ». Chacun-e d’entre eux obéit à ses règles, à sa
vision du monde, à son rapport à ce qu’il ou elle vit.
Enguerrand a créé un blog et souhaitait être lu comme tel. Il a donc
écrit en suivant les règles du web-rédactionnel : des phrases courtes, des
paragraphes concis, rythmés de dialogues et de phrases mises en exergue.
Les hashtags, le tutoiement, les mots d’auteurs et provocations visaient à
rendre captive ton attention, dans une narration hachée, presque cinématographique.
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Cassandre, avec ses envies d’aller vers une vision plus « classique »
du roman, nous pond des phrases de trois pieds de long. Les trucs à propositions multiples qui ont tendance à me courir sur le ravioli. Il y a eu
des moments d’hésitation devant mon clavier. Des moments où, face à une
phrase indigeste, je me suis demandé si je n’allais pas tailler dans le vif
et scinder d’un point vengeur. Je ne suis pas intervenu. J’ai juste apposé
mon véto sur les trop nombreux « Et » qui avaient tendance à débuter ses
phrases. . .
Enguerrand balançait du hashtag comme un impressionniste colle une
gommette fluo sur ses tâches acryliques. Cassandre en a une vision
toute. . . personnelle (sans rien te spoiler, sache qu’ils font sens). Enguerrand jouait la provocation frontale avec toi, quand Cassandre manie la
gêne et la traitrise. Ses jeux sur le non-respect du masculin pluriel sont
un vrai délice à écrire. À voir ces erreurs volontaires se cumuler, à me
voir tiquer dessus à chaque fois, j’ai vraiment pris conscience de combien
j’étais formaté aux pluriels mâles.
Ce n’est pas parce que je suis féministe que Cassandre l’est. Mais cet
humanisme s’indignant des iniquités entre les humain-e-s (et des horreurs qui en découlent) est un idéal qui nous lie. Je savais, en préparant
MonOrchide, que Cassandre serait une femme de tête. Cela transpire dans
tout Damage Escort, le scénario de court métrage où j’ai crée cette personnage. Mais j’ai découvert qu’elle était aussi impliquée dans la pensée
anti-sexiste. Tout comme j’ai appris, quand elle nous l’a révélé, son passé
d’aspirante comédienne. Pour un acteur repenti comme moi, c’était une
jolie surprise : voilà un nouveau point commun me rapprochant de ma
narratrice. . .
Je sais. Depuis le début de ces addenda, je te parle de mes personnages comme si c’étaient de vraies personnes. Je considère Enguerrand
comme un adorable chieur avec qui j’aime me chamailler. Cassandre et
moi sommes plus dans une espèce de séduction amicale, un mélange de
distance respectueuse et d’intimité intellectuelle. Je te parle d’eux comme
je te parlerais de mes ami-e-s. Parce qu’en quelque sorte, ils le sont.
J’ai peu de souvenirs visuels de mon enfance. L’un d’entre eux doit se
situer à l’âge de 6 ou 8 ans, car je rentre seul à pied de l’école. Je viens
de passer près du terrain de vélo-cross et me dirige vers le feu rouge du
54
centre commercial. Je marche en discutant tranquillement de ma journée. . . avec Chantal Goya. Je savais bien que ce n’était pas la vraie. La
vraie, je la regardais religieusement, tous les Noëls, à la télé. Je savais
aussi que cette femme invisible n’était pas vraie. Mais elle était réelle,
suivant ma conception de la réalité.
On a tou-te-s plus ou moins eu des ami-e-s imaginaires. Toujours sur le
même schéma : on sait bien qu’ils ne sont pas vrais, pas comme le caillou
dans son soulier, mais ils ont malgré tout leur propre réalité. Pour ma
part, je n’ai jamais cessé d’en avoir. Ils ont juste changé de statut. En
grandissant, ils se sont fait appeler « personnages ». Parmi les amis suivants, il y a eu le club des cinq et le clan des sept, la famille Malaussène, la
communauté de l’anneau, les locataires du 28 Barbary Lane, les pompes
funèbres Fisher & Fils, le guet de nuit d’Anhk-Morprok, le scouby-gang
de Buffy et les gens si queer de Liberty Avenue. . .
Quand je m’éprenais de leurs aventures, quand je me plongeais dans
leurs séries, je me condamnais à les faire vivre. Ces gens n’ont jamais
été vrais, mais leur réalité m’a toujours parue indiscutable. Je me souviens de conduire plus vite pour arriver chez moi et poursuivre ma lecture.
Parce que ces personnages avaient besoin de moi. Je les avais laissés en
pleine action. Je les imaginais, figés dans leurs déboires, subissant cette
insupportable seconde suspendue, n’attendant que mon regard pour être
libéré-e-s de leur pose et de ma pause. Ils avaient besoin de mon attention
pour continuer à vivre leur réalité.
Je me souviens ne pas vouloir lire le dernier chapitre. Ni voir le dernier
épisode (ne me fais plus jamais écouter Breathe Me de Sia). Quand la dernière page de la série de livres était consommée, que le dernier générique
s’était achevé, cela me laissait une impression de tristesse. De deuil. Mes
amis imaginaires et moi nous sommes quittés. Nous referons certainement
un bout de route ensemble, si jamais je les relis. Mais là tout est fini entre
nous.
Je ne suis pas vraiment seul quand j’écris. Car je n’écris pas vraiment.
Je joue avec mes amis imaginaires. Je m’amuse à découvrir leurs caractères, leurs lubies, les conneries qu’ils font et qu’elles vivent. Je découvre
55
leur style et leur regard, je comprends pourquoi ils prennent la mouche ou
se font subir des choses. C’est du pour de semblant, du pour de la rire. Ils
font comme si.
Et moi je prends les notes.
56
3
Abondance
Dans le Yi-King, l’Abondance (55e hexagramme) représente l’apogée d’une
civilisation. L’ère de grandeur et d’abondance suprêmes est aussi le début
du déclin. Comme le soleil à son zénith, la flamme brûle en dedans tandis
que le dehors fourmille et se meut. C’est aussi une réalisation humaine, où
la vérité apparaît et où ses conséquences et autres « châtiments »
s’appliquent.
Épisode 17
Retard
J
’ AI du retard. Hier, je n’ai pas pu envoyer mon épisode au Taulier.
Aujourd’hui, je vais mettre les bouchées doubles 1 .
Parce que j’ai du retard.
1. Effectivement, il n’y eut pas d’épisode 17 le lundi 22 octobre 2012. Au lieu de cela, le
mardi 23, un épisode double (accolant les épisodes 17 et 18) a fait son apparition. Ce simple
contretemps de ma vie a été (comme on va le lire) déterminant pour le roman. Comme quoi,
souvent, on ne décide de rien. (NdP)
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Il faut que tu comprennes que ceci est une vraie histoire. Une histoire
qui croit en ses chances de devenir en toi une réalité. Une histoire qui veut
se présenter sous un angle plausible. Du coup cette histoire veut vivre
dans le vrai temps. Celui que tu marques avec tes dates, tes événements,
ton agenda et tes horaires. Celui qui se clôt chaque soir par la grand’messe
du vingt heures.
Par exemple, il m’a fallu pas loin de quatre épisodes, donc une semaine
de ton temps, pour te raconter la nuit Dora, la journée du cimetière et la
soirée du concert. Une semaine de ton temps, vingt-quatre heures de ma
vie. Ce qui, quand une histoire vit à son propre rythme, n’est pas un souci.
Mon problème, c’est que comme cette histoire-là veut correspondre à tes
journées, on commence à vivre en décalage.
J’ai un peu plus de deux semaines d’avance sur toi 1 . Et j’ai du retard.
Hier, il n’y a pas eu d’article sur le blog du Taulier car j’ai passé une
journée à l’hôpital. C’est pratique, de pouvoir manipuler mentalement les
gens. On peut passer devant tout le monde pour la prise de sang. Faire
courir l’infirmière pour qu’elle apporte ton échantillon au laborantin. Lui
faire sortir ses résultats en top priorité pour qu’il les transmette au corps
médical. Voir la docteure médusée de te prendre en urgence pour t’annoncer cette nouvelle si commune. Ce que tu sais déjà. Parce que le sang n’a
pas coulé. Une fois, Nicolas m’a cité les personnages de South Park avec
sa gouaille si classieuse :
— Désolé, mais je peux pas faire confiance à un animal capable de
saigner cinq jours d’affilée sans en mourir.
Tout va bien, moi c’est quatre. Tous les vingt-huit jours. Avec la précision d’un algorithme Google. Sauf ce mois-ci. Donc hier j’ai passé ma
journée à perdre du gras à l’hôpital. Examen. Résultat. Enceinte. Prescription. RU486. Contraction chimique. Mal au ventre. Libération. Dans
la vraie vie, ça n’est pas aussi facile. Les femmes qui ne sont pas des personnages de fiction, elles en chient beaucoup plus. Et surtout : bien plus
longtemps. Mais moi j’ai triché, je manquais de temps. Malgré tout, hier,
après avoir expulsé mes parois utérines et un tas de cellules, j’avais pas
super envie d’écrire. Du coup j’ai pris du retard avec le blog.
1. Quand ses personnages commencent à tricoter des lignes temporelles, le Taulier se
ressert une double dose d’aspirine (NdP)
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J’ai du retard parce que j’ai du retard.
La tautologie n’est drôle que quand elle croise le cynisme sur le chemin
de la cruauté.
Enguerrand m’agace. Il est resplendissant. Juste heureux de nous avoir
fait suivre le plan de Madame Marquet. De nous avoir menés à cette nouvelle victoire. Il se prend pour Hannibal dans l’Agence tous risques : il lui
manque plus qu’un barreau de chaise et le sous-titre « j’adore qu’un plan
se déroule sans accroc. »
#PourSûr. #ForSure.
Mais demain, quand tout le monde aura décuvé de la fiesta célébrant
notre victoire sur un nouveau Descendant, quelqu’une lira le blog. Un des
NoéNautes vérifiera ce que j’ai écrit. Et lui rapportera la nouvelle : j’avais
du retard. Et ils viendront me voir. Et ils regarderont mes pensées, comme
si elles pouvaient détenir la moindre réponse. Sauf que là je prends de
l’avance. Et du coup je t’embrouille.
Il est grand temps de remettre de l’ordre dans le temps. Je veux combler
ce fossé temporel qui s’est creusé entre nous. Il va donc falloir que tu
lises plus vite que ce que je vis. Autant te dire que pour te raconter ce
qui s’est passé depuis la soirée du concert d’Aspic jusqu’à notre retour
victorieux en passant par la case avortement chimique, il va falloir que
j’use d’ellipses. Mais, vu tous les mensonges par omission que j’ai pu
commettre envers toi, je doute que cela te change de beaucoup.
J’en profite pour une dernière parenthèse. Ce n’est pas la première fois
que je te dis clairement, directement, que je te mens. Que je suis une traîtresse. Cela n’a pas l’air de te déranger outre mesure, puisque tu continues
à me lire. Malgré ce, je crains que tu ne me compares avec Enguerrand,
quand il prenait ses poses de « je suis un méchant. » Cela n’a rien à voir.
Et pour te le prouver, je te fais une promesse : tu auras la réponse dans
l’épisode 42.
#PourSûr. #SansCroiserLesDoigts. #ForSure.
Maintenant qu’on a clairement établi notre pacte de lecture, je te propose d’y aller. Le récit de ces quinze derniers jours, en condensé. Pour
savoir qui n’est plus le père de ce dont je me suis chargée. Délestée.
Pour savoir ce que Madame Marquet a découvert dans le grand livre des
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comptes de la Lignée Jupitéria-Vérand’a. Pour savoir comment et sur qui
nous avons remporté une victoire. Lequel des Descendants est tombée.
Tout commence au lendemain du concert de Sir Aspic. Après la discussion en coulisse, toute l’équipe est rentrée dormir chez Madame Marquet.
Il a fallu se serrer. J’ai donc rejoint un lit déjà occupé par la pop-rock
star la plus en vue du moment. Il ronfle. J’ai peu dormi. Le lendemain,
il nous salue timidement et part rejoindre sa tournée. Nous aussi, nous
allons voyager.
#Viens. #Suis-Moi. #OnChemine.
Épisode 18
Colo
Nous allons voyager dans le bus tout confort dont Vérand’a a hérité,
avec toutes les possessions de sa lignée. Être Descendante a ses petits
avantages. Quand Madame Marquet le gare sur le parking du restaurant,
nous sommes toutes bouche bée. C’est Enguerrand qui réagit le premier.
— Classe ! On se croirait dans Priscilla, Folle du Désert ! Quand est-ce
qu’on le peint en rose ?
— Tout ce que tu veux mon pitchoun, tant que tu touches pas aux câbles
des freins.
Nous avons donc embarqué pour une journée de route. Direction : Paris.
Madame Marquet, Orion, Dorian, Vérand’a, Aglaé, Nicolas, Enguerrand
et moi. Si tu regardes bien cette liste de prénoms, tu noteras que les trois
quarts de ces personnes sont des gens immatures. Un peu trop « Enfants »,
pas vraiment « Adultes ». On appelle ça des « Enfultes », parce que Al
Dentes, c’est pour les pâtes 1 . Autant te dire que l’ambiance n’a pas pris
deux secondes pour virer à la colonie de vacances. L’endroit où on me
tirait les cheveux quand j’étais petite. Là où j’ai appris à cogner sec.
1. Les Robins des Bois ont créé cette vanne lors d’un de leurs sketchs sur Canal +.
Quelques années plus tôt, sur la même chaîne, Coluche annonçait « les blagues appartiennent
à ceux qui les servent. » Mon seul désaccord avec lui porte sur le masculin pluriel. (NdP)
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Nous avons donc eu droit à. . . (Nota : si tu as déjà vécu une colonie de
vacances, tu connais déjà le prochain paragraphe. Pas besoin de te le faire
subir à nouveau. Pour les autres : vous devez y passer. Parce qu’il n’y a
pas de raison que nous et pas vous.)
. . . une demi-heure de chansons idiotes beuglées à tue-tête par tout le
monde.
. . . un quart d’heure où quelqu’une essaie pathétiquement de relancer
d’autres chansons.
. . . le couple (appelons-le « DoriOn », pour persévérer dans leur discrétion) qui essaie de s’enfermer discrètement dans les toilettes du bus, mais
que tout le monde entend beugler sa jouissance.
. . . cinq arrêts spécial « dépôt de gerbe à la soldate inconnue » : Aglaé
est une vraie patriote.
. . . d’onéreux caprices à base de sucreries et chips dès que nous nous
arrêtions sur une aire d’autoroute.
. . . et les discussions.
Je reste persuadée que si les bus sont équipés de ceintures de sécurité,
c’est parce que les institutions de sécurité routière n’ont pas autorisé les
barbelés électrifiés. Dommage : c’est la seule chose qui pourrait (et encore
à grand’peine) contenir cette propension que les enfultes ont à aller discuter dès que la chauffeure a le dos tourné. Déterminer qui s’assoit où dans
un trajet en bus est un exercice de physique quantique dont la variable est
la valeur du ragot. Moi je n’ai pas bougé, mais ils sont toutes venus à moi.
Nicolas
— Hé, ça fait quoi de dormir dans le lit de la rock-star la plus sexy du
moment ?
— Ça fait que quand ses amygdales claquent, ça sonne plus techno que
rock. Ou alors c’est du grind core.
— Tu en as profité pour le réveiller ?
— Comment ça, profité ? Il est pas gay ?
— Arrête de faire ton innocente ma chérie, tu sais très bien qu’il est
pansexuel. J’espère juste que vous avez pris vos précautions.
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Madame Marquet
— Bon, ma pitchounette, je compte sur toi. Il faut que tu traînes en
longueur dans ton récit. Je connais bien le bougre : il doit suivre le blog
à la lettre. C’est très bien qu’on s’en serve pour lui mettre les foies, mais
faut pas qu’il sache qu’on arrive tout de suite, hé ? T’es un amour.
Enguerrand
— Alors. . . ? T’as touché la grosse vipère d’Aspic ?
— Ta gueule.
— Je te sens distraite, en ce moment. . . Ça va ? Faut rester concentrée :
si on réussit notre mission, il ne restera plus que trois Descendants sur les
cinq. Tu sais que tu as un rôle essentiel dans notre équipe, je compte sur
toi, ma Cassie.
— Pour sûr.
Aglaé
— Cassandre ! Cassandre ! Ma pelote vient de glisser sous ton siège. Tu
peux me l’apporter ? Si je me lève, je ne réponds pas de mon déjeuner !
Orion
— Je viens de lire l’épisode du lavement. . . T’as un peu été un dommage collatéral sur ce coup. . . Tu m’en veux ?
— Je t’en veux surtout de nous avoir fait dormir dans la chambre Dora
l’Exploratrice. J’ai eu un mal fou à trouver le sommeil. Enguerrand aussi,
remarque.
— Nooooon. . . t’as pas fait ça à Nicolas, quand même ?
— Arrête ton regard torve ! Tu crois vraiment qu’il y avait des préservatifs « Dora l’Exploratrice » dans la chambre de cette petite fille ? Bien sûr
qu’on n’a rien fait.
Vérand’a
— Regarde-toi. Tu es toujours en retrait, à les observer, comme si tu
faisais pas partie du clan. Tu devrais en profiter : toi, au moins tu es une
NoéNaute. Moi je suis juste une ennemie qu’ils gardent sous le coude
pour mieux l’étudier. Et pour pas qu’elle fasse de conneries.
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— Vérand’a, si je peux me permettre un conseil : arrête de rêver de
Nicolas. Il n’est plus le jeune Noétien dont tu es tombée amoureuse.
— Tout comme Enguerrand n’est plus le jeune connard qui a ravi ton
cœur. . . On a beaucoup en commun, toi et moi, non ?
Dorian
— Ça me fait bizarre de retourner dans cet immeuble. Il s’y est passé
tant de choses pour moi. C’est là que j’ai rencontré Raphaëlle, tu sais ? Ah
ben non, toi tu ne l’as pas croisée, c’est ça ? Mouais. J’y ai aussi rencontré
Miss Marquet, en fait. Mais tu me diras : c’est normal, c’est elle la proprio.
Ah, ça y est, on est arrivés.
Épisode 19
Musée
Paris. Le bus des NoéNautes a fini sa tournée, terminus à la capitale. Autant te dire qu’on ne s’est pas garées en double file. Mais nous y sommes.
L’immeuble de Madame Marquet. Un vieil édifice aussi imposant que
craquelé. Aussi pittoresque que majestueux. Du genre de ceux que l’on
n’imagine que dans la rue Mouffetard. Rien que pour la beauté de
l’adresse. Cour intérieure, chambres de bonnes et conciergerie.
Nous sommes réunies dans la loge. Du moins, de l’extérieur, c’est ce qui
s’est passé : nous avons passé une porte qui, techniquement, doit mener à
une conciergerie. Mais, au lieu d’y trouver un appartement décoré par les
Deschiens, un portail spatio-temporel nous a téléportés par magie dans la
succursale de ThinkGeek. Soit c’est une boutique (qu’écris-je : un musée)
dédiée au merchandising geek, soit Miss Marquet est plus grave qu’il n’y
parait.
Pour faire simple, la seule peinture reconnaissable dans son antre est une
réplique de la nuit étoilée, de Van Gogh. Celle avec la cabine téléphonique
bleue qui sert de vaisseau spatial à Docteur Who. Pas de quoi troubler un
commissaire priseur, quoi. C’est Nicolas qui réagit le premier :
— Avec autant de bibelots, on se dit qu’il n’y aura jamais assez de
poussière à attraper.
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Enguerrand écrase une larme, aussi ému qu’un dermatologue traînant
dans un collège. Aglaé se précipite vers la bouilloire R2D2 et commence
à préparer le thé. Dorian et Orion sont partis visiter les chambres de la
conciergerie, sûrement à la recherche de préservatifs luminescents Star
Trek. Vérand’a s’installe dans le salon, bientôt suivie de la propriétaire
des lieux, d’Enguerrand et de moi. Elle m’adresse un clin d’œil, se love
au creux de son pouf Barbapapa, puis se met à interroger la reine mère qui
a fomenté ce plan.
— Madame Marquet, vous êtes vraiment sûre de vouloir faire ça ? Je
veux dire, c’est un de vos amis, quand même. . .
— Ma pitchounette, toi je t’ai toujours bien aimée. Ce qui ne m’a pas
empêchée de te coller une mornifle quand j’ai trouvé que tu surchauffais
de la cabosse. . .
— Madame Marquet a raison, Vérand’a. Moi aussi en mon temps j’ai
pas hésité à sacrifier mon père. . .
— Ça n’a rien à voir, Enguerrand, tu l’as pas sacrifié tu t’es vengé sur
lui.
— Roh, si tu te mets à pinailler les détails, aussi. . .
— Ce que je veux vous dire, mes petiotes et mes petiots, c’est que je
suis confiante parce qu’on a bien goupillé notre toutim. Oui, ça fait des
années que je le loge. Oui, ça fait des années qu’on se retrouve à travailler
tous les deux. Je lui tenu la mimine pour chacune de ses désintox, naine !
Et c’est pour ça qu’il va avoir le choix. Plusieurs fois. Tranquillement.
Mais au bout du compte, ce sera à lui de faire le bon.
Elle nous regarde toutes d’un air de défi. Chacun des NoéNautes semble
la vénérer. Je le vois. Vérand’a voit que j’observe ce phénomène-là. Elle
me cligne de l’œil, une fois encore. Soit un grain de poussière lui en veut
vraiment, soit. . . Bref.
Je retourne mon attention sur la provençale concierge. On dirait qu’elle
essaie de se placer en mauvais exemple. De montrer ce que ça fait quand
une personne te dit : je sais ce qui est mieux pour toi. Et surtout, on dirait
qu’elle fait ce show-là pour un spectateur unique : Enguerrand. C’est ça :
elle se positionne en une sorte de cautionnary tale. En exemple qui finira
mal pour que toi tu tombes pas dans le même piège.
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Autre détail troublant : Nicolas est mal à l’aise. Il a voulu me dire un truc
dans le bus, mais avec toutes ces secousses, je comprenais pas très bien et
je l’ai rabroué. Nicolas. Les clins d’œil de Vérand’a. Les poses grandiloquentes de Madame Marquet. (Oui : plus grandiloquente qu’à l’accoutumée. On a du mal à croire que c’est possible, et pourtant. . . ).
Nom d’une déesse ! Ces trois-là nous mijotent quelque chose ! Je ne sais
pas ce qu’elles ont trouvé dans le grand livre des comptes de la maison
Jaune, mais ça a forcément un rapport avec Enguerrand. Et cette virée à
Paris, et l’abolition de cette lignée-là et de ce Descendant : c’est une sorte
de test. Du genre qu’il n’est pas vraiment préférable de réussir. . .
Quand on observe les gens, on oublie souvent qu’eux aussi peuvent en
profiter pour nous épier. Les yeux de notre hôtesse sont plantés en moi
comme deux diamants. Son sourire s’élargit.
— Bien, mes pitchouns : je commande les pizzas, vous gonflez les matelas, et dans une heure, je vous veux tous dans les bras de Morphée !
Demain, on se charge du cas de Mathias, naine !
Épisode 20
Tentation
La tentation. C’est un truc aussi vieux que la Bible. Laisser à Jésus la
possibilité de renier sa croix. Essayer de distraire le Bouddha sous son
tilleul. Chatouiller le garde royal en faction au Palais de Buckingham.
Le problème, c’est que dans nos cerveaux conçus pour tout transformer
en histoires, il y en a une qui a la dent dure : résister à la tentation est
preuve de vertu. Celui qui s’entête en mode gamin capricieux chope instantanément le rôle de héros. L’obsessionnel mono idéique est auréolé de
gloire, et du coup c’est lui qui doit avoir raison quand le reste du monde
se trompe.
Jamais on imagine les vils tentateurs comme autant de petits protecteurs
qui ouvrent avec bienveillance des portes de sortie à l’espèce d’âne bâté
qui s’enferme dans sa connerie et en plus bouffe la clé. Non. La tentation est mauvaise. Surtout la tentation de liberté. De changer les choses.
D’ouvrir un poil son horizon et. . . mais là je m’entête.
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Toujours est-il que le plan de Madame Marquet est biblique. Littéralement, même, pour certaines parties. . . L’idée principale est de laisser à
Mathias l’opportunité de lâcher ses responsabilités de Descendant. S’accorder une relaxe. Le plan, c’est de chaque jour lui donner cette chance.
Abandonner ton masque social. Chaque jour sous une forme différente.
Pas pour qu’il craque : pour qu’il se déleste. Car notre concierge connait
bien son locataire.
— Il y a quelques années, Oscar, un des pitchouns que j’avais comme
locataires, perdait ses parents. En rentrant de la cérémonie, Mathias m’a
invitée à prendre le thé. Et dans son aquarium à marie-jeanne. . . Non parce
qu’à l’époque il t’aspirait un joint comme d’autres fument des gauloises
hyper-light mentholées, naine ! Bref : on a causé religion. Je me souviens
très bien qu’il a cité Brassens, une des chansons posthumes.
« Entre son père et Lui, c’était l’accord tacite
Tu montes sur la croix, et je te ressuscite. . .
On meurt de confiance avec un tel Papa 1 . »
Madame Marquet reste persuadée que si quelqu’un est prêt à abandonner un destin et laisser choir une institution archaïque, c’est bien lui. C’est
pour cela qu’on va lui en donner la chance. Chaque jour, Enguerrand décide de qui il envoie. Chaque jour, Enguerrand prend la responsabilité de
ne pas nous voir revenir. Et, maintenant que j’ai deux-trois semaines de
recul je peux le dire : chaque jour, Enguerrand s’est enferré dans un rôle
de leader. Celui qui agit. Qui prend sur lui.
#PourSûr. #ForSure.
Le premier jour, Enguerrand a envoyé les gros bras. Notre force de
frappe. Vérand’a et Nicolas ont toutes les deux reçu une formation de
noétiens. Ils sont donc aussi douées en close-combat qu’en manipulation
psychologique. Et en séduction. Bon, Nicolas, j’avais déjà repéré son beau
séant immortalisé par les mots d’Enguerrand. . . Mais, voyant Vérand’a
partir en tenue de combat un peu moulante, j’avoue que j’ai ressenti une
bouffée de. . . de jalousie. Voilà. Certainement.
1. L’Antéchrist de George Brassens, est une chanson parue sur les Petits Bonheurs Posthumes chantés par Maxime le Forestier. Ces vers m’ont toujours évoqué le Christ de Saint
Jean de la Croix, de Dali. Ce Christ en croix vu du dessus, vu par son père. (NdP)
66
Nous nous doutions que Mathias s’attendait à une visite de notre part.
Et donc à ce qu’il ait mis en place quelques défenses. Mais ce que Nicolas
et Vérand’a nous ont rapporté a dépassé tout ce que nous imaginions. Il
faut croire que la technique d’intimidation par le blog des NoéNautes est
efficace. Mathias a cloisonné l’entrée du loft qu’il loue en bas du vieil immeuble de Madame Marquet. De sorte à créer une espèce d’antichambre.
Une antichambre qu’il a fait remplir de gardes du corps. Autant d’hommes
que de mètres carrés.
Je connais ton esprit concave. Rien que d’imaginer la scène, cette
salle grande comme un studio remplie d’armoires à glace avec option
oreillettes, il y a tout un tas de questions qui s’imposent à toi. Comment
ils peuvent se battre s’ils sont trop nombreux pour écarter les bras ? Que
font-ils toute la journée ? Qui paie les kebabs et quand vont-ils aux toilettes ? Je te rappelle juste que j’écris là plus de quinze jours plus tard
ce que Vérand’a et Nicolas m’ont rapporté. Toute personne ayant eu une
altercation dans un bar sait qu’elle se transforme instantanément en combat de super-héros sur fond d’apocalypse dès qu’on se met à la raconter.
Autrement dit : ceci n’est pas une histoire vraiment vraie.
Quand Vérand’a a ouvert la porte et aperçu la forêt de piliers humains
attendant sa venue, son instinct de singe a pris le dessus. Danger, grimper
aux arbres. Elle s’est hissée sur le tranchant de la lourde porte en bois.
Puis, mortelle ballerine sous un haut plafond, elle s’est mise à marcher sur
les têtes des gardes, visant certains points névralgiques. Nicolas nous a dit
qu’un homme de main sur deux s’écroulait sous ses pas, ce qui dans ces
circonstances est plus qu’admirable. Lui a profité de la surprise qu’elle
a causée pour distribuer des poings dans les reins et des pieds dans les
couilles.
Une fois le parquet recouvert d’un joli tapis de costumes noirs bon marché, nos noétiens ont pénétré l’antre de Mathias. Qui les attendait, entouré
de ses chatons.
— Wouaou. C’est hyper classe quand vous vous la pétez film de kungfu. . . Asseyez-vous, vous m’avez essoufflé.
— Mathias, nous sommes venus te demander d’arrêter les frais. Regarde : tes défenses sont inutiles.
67
— Vous pouvez pas me forcer. Tant que j’ai des chatons autour de moi
c’est impossible de. . . . . . . . . jouer avec mes pensées. Vous devez avoir
soif. . . Vous voulez de ma tisane ?
— On a aucune intention de te manipuler. De toute façon, ton esprit
est trop ouvert. Sûrement parce que t’es complètement camé. Mais c’est
pas ça l’idée. Regarde : tes défenses ne servent à rien, en fait. On vient
simplement te demander d’arrêter les frais.
— Buvez, ça va être froid. Ooooh ! Elle se méfie. Regarde : moi aussi,
je la bois, ma tisane. Je. . . . . . . . . j’ai jusque quand pour vous répondre ?
— Ce soir. Merci pour la tisane.
Voilà ce que Nicolas et Vérand’a nous ont raconté de leur visite. Ils
nous ont raconté ça. Puis ils ont rigolé. Transpiré. Crié. Chassé des girafes vertes, cousines des fameux éléphants roses. Madame Marquet était
formelle : décoction de datura. Mathias est habitué. Accoutumé. Du coup,
on s’est dit que comme ils y sont allés à deux, leur intervention compterait
pour deux jours. Le temps qu’ils récupèrent, quoi.
Le lendemain, en revenant des urgences, nous avions un petit mot glissé
sous la porte :
D’ici je les entends rigoler.
C’était cadeau.
La réponse est non.
Épisode 21
ParoXiasme
Madame Marquet a tout prévu. Depuis le début. Non, là aussi c’est un
mensonge. Je ne peux pas dire qu’elle a tout prévu parce qu’elle ne pouvait savoir à l’avance quels seraient les choix de chacune. Les refus de
chacun. C’est justement cela qu’elle a pris en compte. Elle a conçu une
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mécanique si habile qu’elle inclut la variable humaine. Une horlogerie
pensée pour huiler ses mécanismes sur notre libre arbitre.
Notre « libre arbitre ». . . #PourSûr. #ForSure.
À aucun moment elle n’a pu savoir quand Mathias craquerait. À moins
que. . . non. À aucun moment elle ne savait qui Enguerrand enverrait ce
jour-là. Quelle proposition il choisirait de faire pour corrompre le Descendant. L’idée était de faire en sorte que Mathias nous confie les clés
de sa lignée. Tout le pouvoir dont il dispose sur la maison Blanche, réuni
dans un grand livre de comptes. Un livre qui recense toute l’histoire de
sa lignée dans ses colonnes. Tous les comptes bancaires, les codes des
coffres et consignes, les accès aux documents numériques qui confèrent
leur puissance aux lignées des Descendantes. Un truc à faire passer les
sociétés secrètes du Da Vinci Code 1 pour le Club Mickey de Palavas-lesFlots.
Madame Marquet a donc prévu tout un choix de corruptions. Une farandole des desserts fomentés par notre équipée pour tenter d’amadouer
Mathias. N’oublie pas que je t’écris ces faits environ quinze jours après
qu’ils aient eu lieu. Bien qu’ils n’aient pas eu lieu, car ceci n’est toujours
pas une histoire vraie. Mais là n’est pas l’important. L’important, c’est
qu’à ce jour le recul me permet de voir l’ampleur du plan de Miss Marquet.
Un plan tissé autour d’Enguerrand. D’abord elle lui a fait récupérer le
pouvoir de la maison Jaune, en faisant hériter Vérand’a. Puis elle a fait
en sorte qu’il rassemble notre équipée, car il aurait besoin de nous. Enfin
le mener à nous diriger pour tenter de corrompre Mathias. Chaque jour,
Enguerrand devait faire un nouveau choix. Chaque jour, il s’enfonçait un
peu plus dans notre leadership.
Le premier jour, Enguerrand a choisi d’envoyer la force. Afin de montrer
à Mathias qu’on pouvait briser ses défenses, mais qu’on ne l’attaquerait
pas pour autant. Ce dernier nous a renvoyé Vérand’a et Nicolas complètement shootés à la datura. Ils avaient détruit sa garde personnelle, mais
n’ont pas résisté à sa tisane maison. Le soir même, il nous répondit d’un
« non » goguenard.
1. N’ayant toujours pas vu/lu le Da Vinci Code (mais me l’étant bien fait spoiler) j’espère
qu’il y a plus d’une société secrète dans l’intrigue. Non parce que la vanne est bonne, et ça
m’embêterait de la changer. (NdP)
69
Le deuxième jour, du coup, on se reposa. Je sais bien que ce n’est pas
bibliquement correct. En même temps, si tu lis cette histoire pour ses
références bibliques, tu risques d’être déçu. Non pas que je me sois jamais demandé si le chevelu de Nazareth et ses apôtres n’étaient pas un
peu NoéNautes sur les bords. . . Enguerrand avait même une théorie làdessus. . . Mais je diverge de plus en plus en ce moment. Pardon si je te
parais confuse. Nous en arrivons au troisième jour.
Tu as dû noter que depuis le fameux soir au restaurant, cette soirée où
la provençale concierge nous a expliqué son plan, Orion et Dorian copulent comme des lapines sous GHB. Aussi priapiques qu’un dortoir d’adolescents avec libre accès à youporn. Sans jouer ma mère-la-vertu, ça en
devenait limite pénible. Non pas que je n’ai pas eu ma dose d’orgasmes
dernièrement (plutôt deux fois qu’une, à vrai dire). . . Mais même sans
être frustrée ou choquée, ils en devenaient lourds. J’ignorais qu’en fait ils
baisaient sur ordre de Madame Marquet.
Le troisième jour, c’est eux qu’Enguerrand envoie. Je te retranscris donc
ce qu’ils m’ont conté de leur brève entrevue. Ils ont sonné à la porte.
Aucun d’eux n’avait envie de se froisser un muscle à tenter de la défoncer.
C’est Mathias qui leur a ouvert. Son antichambre vide de tout garde du
corps.
— Aaaaaah. . . Vous êtes les autres protégés de la Marquet ? Vos amis
se sont bien remis du petit trip que je leur ai offert ? Oh, euh. . . Entrez,
entrez et ne faites pas attention. . . . . . . . . au désordre. Je vais utiliser cette
pièce pour y mettre un assistant personnel. C’est très pratique les. . . . . .
. . . assistants personnels. C’est eux qui se font gauler à ta place quand tu
veux choper de la drogue.
Il les a menés jusque dans son bureau. Les a fait asseoir. Leur a fait
refuser un innocent verre d’eau, rien que pour le plaisir de rire de son rire
aigu. Puis, une fois que le chat a eu fini de jouer, il a demandé aux souris
ce qui lui valait le plaisir. Orion a sorti un sachet en plastique de sa poche.
Un petit, transparent, à ourlets, comme ceux dans lesquels on mettait les
pin’s. Il l’a jeté à Mathias. Dedans : trois pilules.
— Tu connais la musique, Mathias : la première dose est toujours gratuite.
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— C’est mignon, mais si vous voulez m’acheter avec de la drogue, vous
allez avoir un problème : je les ai déjà toutes. . . . . . . . . essayées. Y’a même
des labos pharmaceutiques qui s’arrachent mon adresse, mec.
— Ça tu connais pas. C’est un peu d’antipsychotiques, pour bien préparer ton esprit, et des cristaux de sucre. Des cristaux dans lesquels j’ai
coincé tous nos fantasmes, tous nos orgasmes, toutes nos jouissances de
ces derniers jours. Je lui ai même donné un nom, à ce bébé. ParoXiasme.
— Oh le canaillou ! Tu veux me prendre. . . . . . . . . par les sentiments ?
Et si j’aime la première dose, comment on fait ?
— En échange du grand livre, on t’en procure une réserve régulière pour
ta conso perso. À vie.
— Alors il faut goûter. . . Oh, mais où sont mes manières. . . ?
Mathias connait la musique. La première dose, tu la prends avec ton
fournisseur. Si le mec touche pas à sa came, c’est qu’elle ne vaut pas le
coup d’être achetée. Orion et Dorian ont été très vagues sur la suite. Même
en scrutant leurs idées, je n’ai eu quelques bribes du fantasme qu’ils ont
tripé. Il y avait du mohair orange, des cataplasmes à la moutarde et Mary
Poppins dans celui d’Orion, tandis que pour Dorian je n’ai vu qu’un drap
suspendu à une poutre et une main donnant à manger à un paon 1 .
Toujours est-il que le soir même, Mathias nous répondit par un de ces
petits mots.
Si vous voulez mettre ces pills sur le marché,
je suis votre dealer. Mais sur un contrat habituel.
C’est toujours non, mais vous êtes mignons.
M.
1. Il me semble que c’est une position officielle du Koka Shastra, sorte de version médiévale et moraliste du Kama Sutra. Madame fait la toupie sur monsieur, suspendue par un
drap à une poutre. . . Mais elle n’en oublie pas ses devoirs ménagers et en profite pour nourrir
son paon. Les lectures licencieuses de mon adolescence furent pour le moins perturbantes.
(NdP)
71
Épisode 22
Juron
— Bon, mon petit Enguerrand, il suffit. Je veux être la prochaine !
Nous sommes au quatrième jour de notre opération séduction. Aglaé
craque. Il faut dire que ce n’est facile pour personne. On marine tous plus
ou moins dans notre jus, chacune faisant gaffe à respecter l’espace vital
de l’autre. Sauf qu’une conciergerie qui fait des heures sup en tant que
musée du merchandising geek a bien du mal à fournir assez d’espace vital
pour neuf d’entre nous.
Au départ ça donne une ambiance assez choupinette. Quelque chose
entre la soirée pyjama-ragots et ces dortoirs où les chaussettes faisandées
dégagent d’émouvantes odeurs. Ça pue et ça papote. Nous marinons dans
notre jus avec cette angoisse sourde, toujours plus plausible, d’une éventuelle attaque.
Nous ne sommes pas d’idiotes écervelés : cinq des six NoéNautes
éveillées et vivantes sont réunies au même endroit. Ces NoéNautes qui
ont clairement signifié aux Descendants qu’elles voulaient les démunir de
leur pouvoir. Faire cesser les lignées. Comme le dit Nicolas :
— Ils sont chargés à bloc et on a une bonne gueule de cible. Je vois pas
ce qui les retient de nous frire les rouflaquettes.
— Encore faut-il qu’ils aient vent de notre but ou de notre position, Nicolas. Or Cassandre, ici présente, fait en sorte d’étirer le compte rendu de
nos pérégrinations toulousaines afin que le blog ne nous trahisse guère. . .
Seul Mathias peut leur dévoiler notre venue à Paris.
— Je vais te dire Aglaé : je le connais bien, le pitchoun. Tant que nos
visites l’amusent, il va pas sonner le tocsin et rameuter la cavalerie. À
l’heure qu’il est il doit même être en train de prendre des notes, naine ! Et
puis tu oublies une chose : je suis dans le lot. Il le sait. Il lui en faudrait,
des roubignoles, pour s’attaquer directement à moi.
— Il n’empêche, chère amie, il n’empêche. La menace est présente,
quasiment palpable. De plus, vous savez le mal que nous avons à vivre
72
dans une telle proximité. Toutes nos sphères de pensées s’entremêlent,
notre vision de la noétie s’embrume, c’est à peine soutenable. . .
— Aglaé, calme-toi. . .
— Foutre non, Enguerrand ! Cesse de me demander de me calmer, c’est
là la pire phrase que l’on puisse dire lorsque quelqu’un perd son calme.
Si tu souhaites que je t’énuclée, dis-moi : « Calme-toi. » Sans compter
qu’avec la mission m’ayant été allouée par Madame Marquet, je me sens
tel un asticot sur un putain de gros hameçon 1 ! Voilà, je l’ai dit !
Le silence qui s’en suit n’est pas platement admiratif : il est dithyrambique. On peut le voir se produire sur nous, presque au ralenti. Il fait une
entrée fracassante sur les visages, plombe les épaules de chacun, frissonne
les échines de l’assemblée d’un mélange de stupeur et de terreur, puis
part aller s’inscrire dans le Livre Guinness des Records. Même la sphère
des idées, d’habitude bouillonnante, brumeuse et confuse dès que plusieurs NoéNautes respirent le même air. . . Même la noétie a un moment
de calme plat.
Ce n’est pas tant le fait qu’Aglaé ait proféré un juron. . . ce qui, déjà,
n’arrive en général que si tu sacrifies un coq noir en reculant à cloche-pied
autour d’un feu d’ébène allumé à la sainte-Catherine. C’est que son angoisse était palpable. Visible jusque dans ses traits pourtant si bien tenus.
Sa voix n’était pas déchirante, mais déchirée. Partagée entre sa volonté
de réussir à convaincre Mathias, pour nous libérer toutes un peu plus encore. . . Et sa crainte d’y parvenir, d’en payer le prix au tarif fort. C’est là
qu’elle lance à Enguerrand :
— Bon, mon petit Enguerrand, il suffit. Je veux être la prochaine !
D’habitude, Enguerrand réagit assez mal aux ordres. Celui-ci, donné
avec assurance et condescendance, aurait dû déclencher aussi sec son
esprit de contradiction, option reparle-moi-comme-ça-et-je-te-repeins-lagueule-à-la-chaux. Mais là : pas du tout. Il se lève, baisse la tête, et énonce
son accord du bout des lèvres.
Arrive l’heure. Cassandre se présente à la porte de Mathias. Nous la
regardons partir avec gravité. Puis, quelques minutes plus tard, nous la
1. La réplique vient de The Crow, film d’Alex Proyas. Un film qui pourrait avoir mal
vieilli, s’il n’avait conservé sa poésie. Mais la VF n’est pas aussi belle qu’à l’époque où je
ne parlais pas l’anglais. (NdP)
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voyons revenir avec agacement. Sans prononcer un mot, elle nous lance
une enveloppe décachetée. Un morceau de scotch à son sommet nous
laisse croire que ce pli nous attendait à la porte du loft. Le mot y est
toujours aussi laconique.
À la Marquet et ses protégés
J’aime bien vos petites visites, mais j’ai une vie.
Je pars en week-end. . . On reprend lundi ?
M.
Un week-end forcé ? #PourSûr. #ForSure. À part Aglaé qui a saisi là une
bonne occasion de bouder seule dans sa chambre, nous en avons toutes
profité pour faire nos provinciaux décomplexées. Orion et Dorian ont visité les grands monuments, pour le défi d’arriver à y batifoler. Enguerrand,
en plein syndrome du général solitaire, a imposé à Nicolas le Panthéon et
le Père Lachaise. Ce dernier a contre-attaqué avec le Moulin Rouge et Pigalle. Quant à moi, Vérand’a m’a entreprise dans un week-end shopping.
Pour mieux papoter, on se partageait les cabines réservées aux handicapées. À moi, les vendeuses n’osent rien me reprocher. . .
— J’ai bien lu, hein, que tu m’as percée à jour. Tu sais que je me suis
lancée avec vous juste pour détruire la vie de ma mère. Mais tu vois, c’est
le problème, quand on vit ensemble. À force de vous côtoyer, je peux plus
vous mépriser comme j’ai pu le faire. Je sais pas comment Enguerrand a
fait. C’est pas facile de s’imaginer trahir les personnes avec qui tu cuisines
tes pâtes. OH LA VACHE ! Il est magique ton soutif ou quoi ? J’ai jamais
vu tes seins en aussi belle forme, ils ont l’air gonflés, fermes. . .
Puis elle s’est tue. Moi j’ai continué à ne rien dire. #PourSûr. #ForSure.
Après avoir dépensé en deux jours le PIB du Gabon (héritière de la maison
Jaune est un statut qui a ses petits avantages), nous avons fini par voir le
lundi arriver. Aglaé est repartie vers le loft de Mathias, avec le peu de
dignité qui lui restait. Cette fois-ci, Mathias lui a ouvert.
— Tiens, tu es seule, toi ? Lui c’est Stanislas, mon. . . . . . . . . assistant
personnel. Tu te rends compte que comme c’est un stagiaire de 18 ans, il
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me coûte une misère et connaît pleins de. . . . . . . . . dealers ? Je vais vite
m’habituer à l’avoir comme esclave. Assieds-toi, Madame, assieds-toi.
Bon, après ne pas me casser la gueule ou me la défoncer à l’orgasme,
qu’est-ce que tu me proposes, aujourd’hui ?
— Moi.
Épisode 23
Nausée
Le cerveau n’aime pas avoir tort. C’est même un processus assez marrant à voir fonctionner. Souviens-toi de toutes ces fois où tu as menti
quand on te demandait « tu te souviens de moi ? ».
De toutes ces pirouettes mentales que tu as faites pour ne pas être prise
en défaut. De ces miettes d’erreurs que tu as cachées sous le tapis de
ta mémoire. Ce n’est pas de ta faute : c’est juste que ton mental n’aime
pas avoir tort. Oui, je t’ai une nouvelle fois menti. . . c’est en vérité ton
psychisme qui ne supporte pas le porte-à-faux. Ton cerveau, lui, est une
masse gélatineuse relativement faite de gras qui s’en fout. Crois-en une
facilitatrice.
Regarde Aglaé, qui se drape de tristesse à défaut de dignité. Elle s’est
mise dans une situation où elle ne pouvait que perdre. Mais comme son
mental a validé ce choix, elle ne pouvait plus faire marche arrière, car
c’eût été avoir tort. C’était pourtant prévisible : quoi qu’ait pu décider
Mathias, Aglaé y laisserait des plumes.
Le deal est simple : sa liberté contre la nôtre. Mathias est le Descendant
de la lignée dirigeant la maison Blanche. Aglaé est la seule NoéNaute de la
maison Blanche à être éveillée. Si Mathias abandonne sa quête de pouvoir,
Aglaé accepte de se mettre à son service. Totalement. Non seulement il
aura une NoéNaute puissante et expérimentée à ses côtés, mais en plus il
aura tout loisir de la surveiller. . . ce qui est, officiellement, la raison d’être
des maisons.
À partir de là, les jeux sont faits pour Aglaé. Soit Mathias accepte et
elle s’impose une vie de souffrance au pays d’Abnégation. . . Soit il nous
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envoie un petit mot comme celui d’hier au soir, disant qu’il avait déjà un
esclave en la personne de Stanislas, son stagiaire. Et il rejette Aglaé de la
façon la plus fondamentale qu’il soit. Et elle va donc passer son temps à
ne pas pleurer.
— Tu crois que c’est parce que je lui ai dit que j’étais médiocre en
fellation ? Non parce qu’en vérité il s’agissait d’un trait d’esprit. J’ai bien
vu comment font les gourgandines sur les youtubes licencieux, et je m’en
sais capable. Si tout le talent tient à la maîtrise de son réflexe nauséeux, je
n’aurai aucun souci : je pratique l’huile de ricin depuis mes dix-huit ans. . .
Oh, Cassandre, je ne sais si c’est cela la cause de son refus, mais ça me
fait du bien de partager avec toi. Et puis, ce n’est guère comme si tu allais
tout répéter. . .
#PourSûr. #ForSure.
Nous ne comptons plus les jours. Le temps devient flou, comme dans
ces ellipses où volent en filigrane les feuilles d’une éphéméride tandis
qu’en sur-impression on voit le même schéma se répéter inlassablement.
Enguerrand énumère une par une les propositions préparées par Madame
Marquet. Vient mon tour de tenter de corrompre Mathias.
— Aaaah. Je comprends mieux pourquoi. . . . . . . . . tu écris ton blog de
cette manière. Et pourquoi tes hashtags. . . Dis, tu crois pouvoir tenir longtemps le mensonge comme ça ? Allez je. . . . . . . . . t’écoute.
J’essaie de ne pas répondre à ses provocations. Réfréner mes envies de
#BrasD’Honneur. #LePrendreAuCol. #HaleineEnfumée. #Nausée. . . Nausée. Je
cours retapisser le miroir de sa salle de bain. J’ai une pensée coupable
pour Stanislas, qui va sûrement écoper du nettoyage. Puis je reviens au
bureau de Mathias, et j’enchaîne comme si de rien n’était. Je lui propose
les droits sur l’histoire des NoéNautes. Lui qui a déjà fait un roman de la
vie d’Oscar, et une comédie musicale avec ce qu’a vécu Dorian. . . Je sais
qu’il ne peut résister à une bonne histoire. Sa réponse est précédée d’un
rire qui lui secoue les épaules de manière artificielle.
— Tu me proposes du vent, ma jolie. Ton « Taulier », comme tu l’appelles, il a déjà mis l’histoire dans le domaine public. Attends, je peux en
faire un. . . . . . . . . putain de spectacle de guignol si ça me chante 1 !
1. Et j’insiste : toi aussi. Tu peux écrire un épisode hors série, réécrire la fin, le traduire
en japonais ou l’adapter pour Youtube. . . Cette oeuvre est libre. À toi de décider comment
t’en emparer. (NdP)
76
Mon esprit non plus, n’aime pas être pris en défaut.
Ce soir là, encore une fois, la réponse fut non.
Le lendemain, encore une fois, la porte fut close. Ce n’est pas très sport
de la part de Mathias de n’être méchant qu’à mi-temps. Nous avons tous
arrêté nos vies pour venir envahir la sienne. . . La moindre des reconnaissances serait de nous rendre la pareille. Comme le dit Enguerrand : dans
les histoires narrativement correctes, les personnages n’ont pas à avoir une
vie en dehors du drama.
Le surlendemain, Enguerrand envoie Madame Marquet. Dans la
conciergerie, les paris vont bon train. Et ce n’est pas une tournure de
phrase. La cote de Madame Marquet est de deux contre un. Comparativement, j’étais à huit contre un ; et Aglaé (qui, somme toute, se proposait
en esclavage) est arrivée jusqu’à trois et demi contre un. Madame Marquet, trop impliquée pour être honnête, joue encore une fois un rôle d’ultime joker. . . Et revient bredouille. Mathias n’a pas voulu des parts que
la provençale concierge avait dans leurs affaires communes. La comédie
musicale. L’album et la tournée de Sir Aspic. . .
C’était évident. Vérand’a et Nicolas n’avaient pas vraiment de proposition, à peine une démonstration. Les pilules de Dorian et Orion étaient
perdues d’avance : si Mathias a toujours été fidèle à la défonce, jamais
il ne l’a été à une seule drogue. Le deal esclavagiste d’Aglaé était trop
dingue pour réussir. Mon marché était une bulle de savon, je lui proposais
ce qui appartient déjà à toute la monde. Quant à Madame Marquet, c’était
forcé que Mathias préfère l’argent qu’elle produit en tant que partenaire
plutôt que de bouffer le capital qu’elle détient.
Nous enchaînons les échecs, car depuis le début on fait ce que Madame
Marquet a demandé. On a accepté un rôle, un rôle qui nous mène forcément dans le mur. Mais on avance quand même, voyant le mur approcher,
les yeux droits dans les briques, parce que freiner serait avouer nos torts.
Et notre psychisme n’aime pas avoir tort. Il préfère se prendre un mur.
Alors, le lendemain, Enguerrand frappe à la porte du loft. Et quand Mathias l’installe à son bureau et lui demande ce qu’il vient lui proposer,
Enguerrand répond ceci :
— On te propose de te foutre la paix.
77
Épisode 24
Suiveuse
La scène qui va suivre est un moment de ta vie. Tous les droits d’exploitation sont réservés par ta mémoire. Tous les copyrights et brevets sont
déposés par ta personnalité.
Tu es à l’école.
On va dire dans une des grandes classes du primaire. Tu as l’âge où tu
commences à comprendre que les adultes ne sont pas cette grande arnaque
omnisciente et rassurante. Qu’elles ne sont pas aussi stables et infaillibles
qu’ils voudraient te le faire croire.
Tu es à l’école, dans la salle de classe qui sent la colle, la terre et le
désinfectant. Sur le tableau noir/blanc, le maître/la maîtresse corrige un
exercice quelconque (ceci est un souvenir taille unique, merci de t’en ajuster toi-même les ourlets en en rayant les mentions inutiles). Tout à coup,
une main se lève. L’élève, probablement orné de lunettes à la monture
plastique chatoyante, fait remarquer au grand prêtre/gardienne du savoir
qu’une erreur s’expose aux yeux de tous. Et là, tu entends pour la première
fois la phrase consacrée :
C’était pour voir si vous suiviez.
Nous avons toutes déjà vécu cette situation. On la connaît tellement
qu’on la reproduit, planqués derrière des ixièmes degrés. Moi, la première
fois qu’un prof m’a sorti telle ineptie, je n’ai eu ni rire, ni admiration, ni
complicité moqueuse. Je l’ai regardé, j’ai souri, j’ai calmement rangé mon
stylo dans ma trousse, mes cahiers dans mon cartable, je me suis levée et
je suis sortie. Du haut de mes neuf ans, je lui ai montré. Il a vu comme j’ai
cessé de le suivre. Définitivement.
Oh, il a bien réussi, au bout d’une semaine de tractations et de menaces,
à me faire revenir dans sa salle de classe. . . J’ai passé le reste de l’année
à le regarder fixement, le bureau vide, les bras croisés, les lèvres scellées.
Aujourd’hui, avec le recul, je me rends compte qu’il lui a fallu beaucoup
de tripes pour souffrir mon regard lourd d’une attention totale pendant
78
les deux mois nous séparant des grandes vacances. Je me demande s’il
continue à prendre les enfantes pour des cons.
Nous sommes au dernier jour de notre opération séduction sur Mathias.
Enguerrand est allé déposer les armes auprès de lui. Ils ont discuté. De
Mathias héritant de sa lignée. Des lignées perpétuant les maisons. Des
maisons enfermant les NoéNautes dans leurs guerres, leurs antagonismes.
Et ça continue, depuis des cycles et des cycles, tous les quatre-vingt-huit
ans. Tout cela parce qu’une prophétie aussi vieille que la misogynie chinoise annonce que ça peut rapporter gros.
— Attends, attends, attends, Enguerrand. . . Tu connais la prophétie des
chevaucheurs de pensée ?
— Oui : « Le fonctionnaire sépare les NoéNautes. Il récolte gloire,
fortune et richesse. » Donc viens pas me bullshitter avec ces histoires
de noblesse, de protéger les humains des NoéNautes et autres conneries.
Les Descendants sont ces fonctionnaires, et chaque cycle, tous les quatrevingt-huit ans, ils refont fructifier le pactole. C’est tout.
— Et pourquoi je te donnerais la poule aux œufs d’or, alors ?
— Parce que je suis le grain de sable dans votre engrenage. Le NoéNaute qui a réussi à ne pas se faire endoctriner par les maisons. Celui qui
vous a échappé au moment le plus crucial : quand on découvre ce que l’on
est. Votre horlogerie a tourné comme un charme pendant des années. Là,
c’est fini. Maintenant on sait que tant qu’on reste unis, vous perdez tous
les bénéfices de votre quête liberticide. Gloire. Fortune. Richesse. C’est
fini. Il ne te reste plus qu’un gros livre qui t’encombre pour rien. Un héritage qui pèse un poil trop lourd. Si tu veux je t’en débarrasse. Sinon va te
faire foutre.
On connait l’histoire. Le discours final qui ramène le méchant à la raison. La glace qui pétrifiait son cœur cupide se met à fondre, et le héros le
ramène dans le droit chemin. C’est parce qu’on connait l’histoire qu’on a
tellement envie d’y croire. Le soir même, Mathias nous ramène le grand
livre des comptes de la Maison Blanche avec un air de demi-excuse, un
sourire un poil benêt. Ou alors c’est la came, on a toujours un peu de mal
à savoir, avec lui. Chaque NoéNaute l’accueille, jubile, lui donne une tape
dans le dos, y va de sa petite remarque. Mention spéciale à Aglaé, qui au
bout de deux coupettes, annonce à un Mathias médusé (et/ou perché) :
79
— Si tu veux néanmoins que je te geishatte 1 , cela peut s’arranger. . .
Dans la liesse de la soirée, il est décidé que le voyage de retour se fera
sur plusieurs jours. Une visite grastronomique des villes nous menant au
sud-ouest. Limoges. Bourges. Bordeaux. Le gras, c’est quand même le
moteur de nos vies. Alors autant en profiter. Vérand’a me prend par le
bras :
— Ben quoi, ça te dit pas de la bonne bouffe et du bon vin ? Ouh t’as
l’air patraque, toi. . .
— Oui, je crois que j’ai. . . attrapé quelque chose. Du coup je vais faire
l’impasse sur la virée gastronomique, rentrer directement en train et aller
voir le médecin.
— Euh. . . Tu veux que je t’accompagne ? C’est toujours mieux de ne
pas être seule, pour ça.
— C’est gentil mais ça ira. Embrasse les autres pour moi, je vais me
coucher.
Et là, Vérand’a me vole un bisou sur la joue. C’est étrange comme ça
change tout. Je veux dire, on se fait la bise régulièrement. Mais là, ce petit
geste d’affection spontané, qui la surprend presque autant que moi, prend
tout d’un coup une autre dimension. Mais je n’ai pas trop le temps d’y
penser. En allant rejoindre un des lits de camp de la conciergerie, j’entends malgré moi les pensées d’une conversation entre Madame Marquet
et Mathias.
— Ça ira pour la suite ? Vous. . . . . . . . . gérerez ?
— Mais oui, mon pitchoun, tu me connais. Pardon de t’avoir fait jouer
cette mascarade, mais c’était nécessaire. Je crois qu’Enguerrand il est prêt,
là. Ça va lui faire un choc, quand même, le pauvret’. . .
— Et. . . . . . . . . les autres ? Pourquoi leur coller ces missions impossibles ?
— Pour qu’ils voient jusqu’où ils sont prêts à faire n’importe quoi,
naine !
Truqué depuis le début. Nous étions voués à l’échec, Enguerrand à la
réussite. C’était pour voir si on suivait.
#PourSûr. #ForSure. #Connasse.
1. Insérer ce verbe dans l’épisode est un défi qui m’a été imposé la veille par ma voisine.
L’inspiration fait feu de tout bois. Et s’arrose dans les soirées. (NdP)
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Addenda au chapitre 3 — Les histoires appellent les
histoires.
Quand j’ai commencé le marathon d’écriture du premier livre, j’ai su
que je ferais faire des apparitions aux personnages que j’ai pu créer par
le passé. Parce que j’aime jouer avec mes ami-e-s imaginaires. Très vite,
Madame Marquet est venue faire un coucou, entraînant dans son sillage
l’ombre d’un Oscar et Raphaëlle. Je pensais seulement lui faire un clin
d’oeil. Il se trouve qu’elle s’est installée trois épisodes, puis Enguerrand
a fui ailleurs.
Ce personnage de concierge me vient de Tocante – Un Cadeau Empoisonné. J’étais au milieu de l’écriture de ma première pièce de théâtre
quand je me suis dit « je veux un Gollum ». Une Arlésienne. Un personnage omniprésent, dont on parle tout le temps, mais qu’on ne voit jamais.
Qui n’intervient qu’à la fin, dénouant le problème d’une remarque anodine, presque par inadvertance. J’ai piqué son nom et son métier au Démon de Midi de Michèle Bernier. Et me voilà à reprendre les deux tiers
du tapuscrit de la comédie pour les saupoudrer de la touche finale : un
soupçon de Madame Marquet.
Dès lors, j’ai compris que ce triptyque serait celui de Madame Marquet.
Lorsque j’ai écrit AndroGame, la suite de Tocante, j’ai utilisé ma provençale concierge comme une entracte. Chacun des personnages (Dorian et
Raphaëlle) ont une aparté avec elle couvrant les ellipses temporelles entre
chaque acte. Bien entendu, la révélation qui leur permet de conclure cette
aventure leur vient aussi d’une de ses remarques sentant le thym et la farigoulette. Tocante fait d’elle une concierge et une commerçante online.
AndroGame finit par la propulser productrice radio. Je la sais capable de
tout. Je ne me doutais pas qu’elle irait aussi loin.
Mais ce roman feuilleton est un ventre. Un ventre qu’il me faut nourrir inlassablement. À peine rassasié de l’épisode du jour, je dois songer à
une recette pour l’épisode du lendemain. Il y a quelque chose d’incroyable
dans ce rituel gargantuesque où chaque bouchée, chaque phrase est une
première fois. Du coup, parfois, je réchauffe des grands classiques. Quand
j’ai eu besoin d’un personnage aidant Orion à savoir quel mal psychologique le rongeait, ce personnage s’est imposé à moi : Madame Marquet.
81
Elle est revenue dans #Smartarded pour s’y incruster et y révéler ses talents en tricot, piraterie informatique et hâbleries.
Nous voilà donc au livre deux. Madame Marquet, qui a fait un caméo, puis une apparition en tant que guest-star, a désormais un rôle
régulier dans cette aventure. Mais voilà que Dorian (créé dans AndroGame) se joint au lot. Et Mathias, dont j’ai adoré jouer les silences. . . . . .
. . . impromptus, s’invite aussi. Cela m’a fait plaisir, de retrouver Mathias.
Mathias est mon alter ego, bien qu’il ne me ressemble en rien. Nul besoin de drogues quand on a si aisément des ami-e-s imaginaires. Mathias
est ma mise en abyme. Le conteur d’histoire dans l’histoire. Celui qui regarde ce que les autres vivent et s’écrie : roh, c’est marrant comme ta vie
pourrait se raconter aux autres !
C’est plutôt mignon de voir tout cela, mais j’en tire deux inquiétudes.
La première, c’est que je suis tellement à l’aise dans « mon » univers que
je crains de t’y perdre. Est-ce que c’est assez balisé ou est-ce qu’il te faut
une carte. . . ? Est-ce que mes amis sont assez gentils avec toi ou tu te sens
un peu dans une soirée où tu découvres les prénoms de tout le monde en
me temps ?
Puis il y a ma seconde inquiétude : les histoires appellent les histoires.
Sir Aspic. Mon fils caché de Lady Gaga et Marilyn Manson. C’est la
troisième pièce du triptyque de Madame Marquet. Celle que je dois écrire
depuis deux ans. Et que ça ne se faisait pas. Pourtant j’avais l’histoire.
Quelques-unes des chansons. Toute la construction de la pièce est soigneusement conservée dans mes précieux brouillons. J’ai bien défini et le
personnage et son « passé-d’avant-le-début-de-la-pièce ». Or voilà que ce
passé devient le présent des NoéNautes. Ce qui veut dire, si je ne m’abuse,
qu’assez vite après l’écriture de #MonOrchide, viendra l’écriture de la
troisième pièce du triptyque de Madame Marquet. . . La pièce de théâtre
mettant en scène Aspic.
Note au passage que je n’ai aucune voix au chapitre : c’est la narration qui choisit pour moi. À un moment, les choses deviennent évidentes.
L’histoire se déroule, et je m’aperçois qu’en fait on se dirigeait par là. Je
ne décide pas des histoires qui s’écrivent. Mais je ne décide pas non plus
de quelle histoire s’écrit. Et encore moins de quand elle s’écrit. J’ai des
amis imaginaires, et ils me forcent à faire des choses.
82
Je sais bien que dit comme ça, ça sent la chemise à manches extralongues et les murs matelassés. À vrai dire, si l’hôpital Marchant m’offre
le gîte, le couvert, et une connexion internet. . . peut-être me laisseraisje tenter. Non parce que, qu’on soit bien d’accord : tout ceci n’est pas
raisonnable. À l’heure où je me demande comment je vais allier 35 heures
et écriture, voilà qu’une nouvelle pièce de théâtre s’inscrit sur mon carnet
de bal. J’en ai deux autres qui se sont rajoutées. Sans compter que j’ai
déjà des idées pour le livre III des NoéNautes. Et pour le IV, à vrai dire. . .
En vrai : j’ai toujours vécu comme ça. J’ai longtemps cru que j’étais un
acteur. Puis j’ai écrit une pièce et on m’a dit que j’étais auteur. Alors ça,
au final, ça fait beaucoup souffrir d’essayer d’être auteur. Après Tocante,
au moment d’écrire AndroGame, j’ai tenté de faire auteur. Du coup toute
écriture était difficile, annonante, je l’extirpais de moi comme on presse
un citron tout sécos. Alors j’ai arrêté et je me suis dit que ça viendrait. Et
c’est venu. J’ai fini par me foutre de savoir qui je suis et j’ai juste fait. Le
fait est que je fais des histoires. Ou plutôt : je laisse des histoires se faire
devant moi, en moi, par moi. . .
Récemment, en me mettant à ranger mes vieux papiers, je suis tombé
dans mes brouillons de lycée. J’ai parcouru ces recherches que j’ai faites
pour écrire une nouvelle sur deux nuages qui baisent ensemble. J’ai entr’aperçu le titre d’une autre : « Babylone, Babe Alone » (oui : tu peux
rire. Mais le scribouillard lycéen en moi trouve encore que ça pète la
classe). J’avais oublié toutes ces histoires. À l’époque, ces brouillons et
ces recherches, c’était un jeu. Pas un travail, ni un ouvrage, encore moins
un métier. . . Juste un passe-temps. Je collectionnais les idées narratives
comme d’autres les conquêtes, les bitures ou les trophées de rugby. Depuis cette époque, j’ai plus de poils, moins de certitudes, et j’ai appris à
conclure.
À part ça : pas de changements significatifs.
83
4
Stagnation
Dans le Yi-King, la Stagnation (12e hexagramme) est représentée par les
mouvements combinés du ciel qui s’envole et de la terre qui s’enfonce.
N’étant plus en relation, les éléments perdent leurs forces créatrices. C’est
l’image de l’automne, c’est le début d’une décadence. Cet hexagramme
évoque des notions de corruption, d’obscurantisme, de démagogie et de
vulgarité.
Épisode 25
Le retour de Goldberg
’ ESTmarrant le temps. On essaie de l’appréhender, de le quantifier, de
le couper haché menu afin de pouvoir le mesurer comme de la vulgaire farine dans un verre doseur. . . Mais il a toujours tendance à revenir
te faire une boucle par-derrière pour mieux te coller une calotte. Comme
si ta pâte à crêpes prenait vie en un blob sadique, se transformait en poêle
sous tes pieds pour te faire jouer le rôle du bacon.
C
#Salive. #CrêpeOeufBacon.
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On est le lendemain du jour où j’ai eu du retard. Parce qu’avant-hier,
donc la veille de ce jour-à-retard dont je suis le lendemain, j’étais à l’hôpital. Je vais te le faire plus simple : si tu lis ces mots le lundi de leur
parution, moi je les ai écrits mercredi dernier. Avant-hier, lundi, j’étais à
l’hôpital. Pour faire ce que tu as lu. Hier, mardi soir, le bus est rentré au
manoir de Vérand’a, ce manoir qui était le QG de la maison des Jaunes.
Les NoéNautes sont arrivées chargés de victuailles. De Saint-Émilion
et de fromages. De sacs « Bienvenue à la Ferme » aux couleurs criardes
à défaut d’être nature. Les NoéNautes n’ont pas eu le temps de lire mon
double épisode ce soir-là : ils ont fait la fête. Ou plutôt elles ont poursuivi
la célébration de leur victoire sur Mathias. Une célébration qui dure depuis
les quatre ou cinq journées que leur a prises le retour en bus. Bien sûr
personne ne sait que cette victoire est factice. Pour sûr Enguerrand se la
pète, infatué, adorant qu’un plan se soit déroulé sans accroc.
#ForSure.
Nous voilà rendues au lendemain. Gueule de bois et citrate de bétaïne.
Dans le grand salon, je vois le manège, entre danse contemporaine et machine de Goldberg, qui mène vers la confrontation inéluctable. Tout commence avec Dorian, dans le fauteuil du salon, lisant le blog sur sa tablette
en sirotant son jus d’orange. Sur son visage apparaît la grimace de celui
qui ne veut pas croire ce qu’il vient de comprendre.
D’un papillonnement de la main, il appelle Orion à lire par-dessus son
épaule. Ce dernier s’exécute, fait des « oh » et des « ah » un poil trop
dramatiques pour cette heure matinale ; puis il court aussi vite que le lui
permet son mug de chocolat double crème dans la cuisine. Par l’entrebâillement de la porte, on peut le voir rapporter le juteux ragot à Nicolas.
À en juger par la mine de Vérand’a qui passait près de la porte, les chuchotements d’Orion sont aussi discrets qu’un statut Facebook 1 .
Nicolas sort furibard de la cuisine, bousculant une Vérand’a qui visiblement se demande quelle saloperie elle a pu faire dans une vie antérieure
pour se retrouver là. Il me jette un regard assassin puis il monte quatre à
quatre les escaliers du hall, certainement vers la chambre d’Enguerrand.
1. Nota : se cantonner au réseau social identi.ca ne donne pas le droit de ricaner à cette
vanne. C’est pas parce que c’est open source que c’est moins impudique. (NdP)
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Pendant ce temps, Vérand’a se précipite avec inquiétude sur la tablette de
Dorian trouver confirmation de ce qu’elle seule savait déjà.
WHAT THE FUCK ?
Portée par la rage, l’idée sonne comme une déflagration dans la noétie,
si forte que même le pauvre caoutchouc planté dans le jardin d’hiver a dû
la penser jusque dans la moindre de ses cellules chlorophylliennes. Même
à travers les moelleux tapis, je peux sentir les vibrations de ses jambes
martelant l’escalier.
Arrivant à grands pas dans le salon, Enguerrand traîne dans son sillage
un Nicolas frustré de n’avoir pas eu droit à sa scène de dispute conjugale ;
ainsi qu’une concierge qui chausse ses lunettes et prend avec une calme
autorité la tablette des mains de Dorian pour mieux comprendre l’origine
de ce raffut. Elle la frotte des doigts, lève un sourcil et se tourne, comme
tous les autres regards présents, vers le piano qui me sépare et me protège
d’Enguerrand.
Partagé ente la colère, la douleur, le choc et – malgré tout – une once de
sympathie pour moi ; Enguerrand me jette au visage :
— Ça va ? Pas trop mal au ventre ?
— Enguerrand, c’est mon corps, c’est mon choix.
— Viens pas jouer tes putains de féministes avec moi, Cassie. On baise,
tu tombes enceinte, tu te fais avorter et tu trouves normal de rien me dire ?
Je le savais !
La pensée, incongrue et pourtant parfaitement à sa place, nous coupe le
sifflet. Tout le monde se retourne vers Orion, qui a mis sa main devant la
bouche, comme un gamin pris en flagrant délit. Nicolas regarde Enguerrand d’un air trahi, essuie une larme et s’assoit dans un rire amer. Bien sûr
qu’on a couché ensemble dans la chambre de la petite fille. C’était le seul
moyen de conjurer Dora.
Bien sûr qu’on a fermé nos gueules et menti sur la question. Enguerrand et Nicolas sont un couple libre. Mais Nicolas sait bien qu’Enguerrand et moi, ce n’est pas pareil. Qu’Enguerrand le trompera plus sûrement
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en m’embrassant qu’en se faisant passer dessus par tout le Stade Toulousain 1 . Alors, nous avons tenu le choc. Malgré les tentations et les opportunités, malgré nos peaux qui se connaissent, se reconnaissent. . . nous
n’avions rien fait. Jusqu’à Dora. Salope d’exploratrice bilingue.
C’est Vérand’a qui met fin au drama en une magnifique intervention
complice :
— Attends, Enguerrand, qui te dit qu’il est de toi ?
Épisode 26
La révélation du MonOrchide
#DarwinIsABitch.
Darwin est une salope. Enguerrand avait utilisé ce hashtag, une fois,
dans un de ses billets. Ça m’avait bien fait rire, sa manière de tout coller
sur le dos de nos instincts. De blâmer les mécanismes de l’évolution. À
l’époque, j’ai bien ri. Aujourd’hui je m’en mange l’ironie.
Si Darwin est une salope, je doute qu’il ait signé le manifeste avec 342
autres copines. L’avortement entre difficilement dans la théorie de l’évolution. . . Quoique, des cliniques surchargées de nos jours aux décoctions
de l’âge de bronze, on a toujours tenté de maîtriser nos ventres. Avec, parfois, une inventivité folle : aiguilles à tricoter recourbées, coups de pied
dans le ventre entre copines ou sauts à plat ventre sur un sol recouvert de
foin. . . Peut-être suis-je la résultante des générations de femelles qui ont
su s’adapter.
Oh, je ne suis pas stupide. Je résulte aussi de générations de mâles. Mais
il y a des jours où j’ai du mal à croire qu’ils ont su s’adapter. Je sais bien
qu’en brandissant la carte « les hommes sont des Cro-Magnon » ; je fais
tomber ma vie dans un cliché. Mais c’est le cliché qui est tombé dans ma
vie en premier. C’est lui qui a commencé.
1. Le Taulier tient à préciser qu’il ne s’agit pas là d’un de ses fantasmes qui se serait
glissé par inadvertance dans la prose de Cassandre. Rho et puis merde, de toute façon, ceci
n’est PAS une histoire vraie ! (NdP)
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Enguerrand est victime d’une des plus anciennes histoires de tous les
temps. Celle du facteur. L’angoisse sourde et pré-hystérique de tous les
pères : « est-ce que j’élève le sperme d’un autre ? » On peut se cacher derrière des dogmes, des morales, des impératifs sociaux ou des religions. . .
mais le nerf de la guerre est là : qui est-ce que je laisse rentrer dans mon
ventre, et quelle graine j’y laisse pousser. . . C’est l’histoire de la salope.
La vierge Marie. Meryl Streep dans Mamma Mia. Darwin. Moi.
#DarwinIsABitch. #ForSure.
C’est étrange comme, à bien y regarder, les plus grands évènements de
nos vies se déroulent tels des accidents. Des moments où les faits s’enchaînent, inéluctables, sans aucune considération pour ta volonté ou tes
desiderata. Si j’ai souvent eu l’impression d’être spectatrice de ma vie,
j’ai depuis quelques mois la sensation de plus en plus vive de ne pas avoir
à faire de choix. Qu’ils ne servent à rien. Qu’à la limite, je peux tenter de
bousculer la balance dans un sens, pour ensuite croiser les doigts.
Par exemple, hier, j’ai regardé la machine qui a mené Enguerrand à
venir m’engueuler devant ce pauvre piano qui ne demandait pas tant de
dissonances. C’est moi qui avais fait tomber le premier domino, et je m’attendais à ce qu’on en arrive à un tel moment. Or, c’est là que la machine a
dérapé. Quand Vérand’a est venue m’aider par la plus belle des trahisons,
en soufflant à Enguerrand :
— Attends, Enguerrand, qui te dit qu’il est de toi ?
BAM. Plaque de verglas et aquaplaning. Sortie de route vers pente ravinée. Je me coupe de leur conversation, le temps de les regarder. Le temps
de penser : « tiens, ça n’arrive pas qu’aux autres. » Je sais bien ce que
Vérand’a est en train de faire. C’est de la banalisation. Quand un adversaire t’a encerclé dans ses arguments, sape ses présupposés. C’est ce que
font tous les politiques quand les questions d’un journaliste les gênent aux
entournures. Enfin. . . les politiciennes que j’ai formés, en tous cas.
C’est, par ailleurs, très intelligent. Le seul problème, c’est qu’en l’occurrence c’est vrai. Je ne sais pas si c’est Enguerrand le père du glaviot
sanguinolent qui s’est éjecté de mon corps. Et Vérand’a est dans la confidence. Lors de notre petit week-end shopping, nous n’avons pas fait que
parler chiffons. On a aussi parlé mensonges. Il faut dire qu’elle m’avait
repérée. Mes seins qui se mettent à gonfler, mon odorat qui devient plus
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sensible. . . Elle était assez attentive pour être en droit de poser des questions.
— C’est pour quand tes prochaines règles ?
— Dans trois jours. Mais je crois que c’est foutu, j’y échapperai pas.
— Mais pourquoi tu prends des risques, toi ?
— Ben avec Enguerrand, je sais qu’il y a peu de chances que. . . Et
avec. . . euh non, rien.
— Non non non non, Cassandre. T’en as trop dit ou pas assez ! Tu veux
dire que t’as une brioche au four mais tu sais pas qui c’est le boulanger ?
Allez. . . Balance !
— Aspic.
— Mais t’es vraiment une menteuse, en fait ! Oh raconte-moi tout. Alors
c’était comment ? Il baise bien ? C’est quoi ses qualités au pieu ? Ses défauts ? Il a une belle bite ? Mais pourquoi tu l’as laissé jouir en toi ?
— Ok. . . Alors dans l’ordre, ça donne : Assez étrange. Oui. Le rythme.
Ben c’est bizarre, il te touche pas, il pose ses mains. Un peu trop grande
pour moi. La capote a lâché et il m’a avoué qu’il tirait à blanc, alors. . .
La cabine pour handicapées que nous occupions alors résonne et vibre
du grand rire de Vérand’a. La même Vérand’a qui s’embourbe désormais
dans ses explications face à un Enguerrand inquisiteur. Puis qui lâche le
morceau. Parce que tout le monde a compris. Et je continue de suivre le
naufrage de mes relations comme une Étasunienne bouffant son pop-corn
devant des millions de dollars d’effets spéciaux. Car au moment où on
touche le fond, on peut toujours trouver une petite pelle pour continuer à
creuser. Sur ce coup, le tractopelle est conduit par Nicolas, sur une question de ma concierge préférée.
— Attends mon pitchoun, mais pourquoi ça te tourneboule ? T’avais
envie d’un petiot, peut-être ?
— Je vais vous le dire Madame Marquet. Cassandre sait très bien pourquoi Enguerrand réagit comme ça. C’est tout simplement que notre Enguerrand est monorchide.
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Épisode 27
Le rehaussage de chandelle
J’en ai ma claque que l’on ne s’occupe que d’Enguerrand. Le centre de
toutes les attentions, de toutes les cajoleries. Il a beau avoir tué Ghislain,
grièvement blessé Indra et mis en danger tous les autres, on le traite avec
le même soin qu’un adolescent qui aurait mis le feu à son lycée. Genre
c’était un appel au secours, genre il s’est racheté depuis, genre il faut
le comprendre. Quand il était en fauteuil roulant, il ne se serait jamais
laissé traiter comme ça. Comme un handi-incapable. Faut croire que là, les
regards compatissants et autres attentions spéciales l’aident à entretenir ce
mythe sur lequel il est construit.
Non parce que l’histoire je la connais. Si tu déroules la barbe-à-papa de
croyances et de pensées autour de la tête d’Enguerrand, tu trouveras ce
bâton. Tout au cœur des histoires qui s’embrouillent autour de lui, il y a
un fichu complexe. Un bien gros, bien pourri, et qui ne veut rien dire :
Enguerrand est monorchide.
Mieux encore : il est un Monorchide.
Si tu n’es pas allée chercher sur Wikipédia, laisse-moi donc te la faire
courte. Mais je te préviens tout de suite, je connais d’avance les statistiques 1 . Sur cent personnes qui liront cette révélation, cinquante-neuf exploseront de rire face au ridicule, dix-huit se feront un bon vieux #facepalm
(#mainsurlefrontetsoupirdedésolation), treize se demanderont le rapport avec
la choucroute, cinq songeront à cesser de lire cette histoire, trois le feront
et seulement deux d’entre vous compatiront avec sincérité.
Un Monorchide est un mâle qui n’a qu’un seul testicule.
#SilenceSurLesVisages.
Tu me diras, si nombre de nos organes vont par deux, c’est pour que tout
aille bien quand il y en a un qui lâche. Nombre de personnes vivent correctement avec un poumon, un ovaire, un rein. . . Tu me diras aussi qu’un
1. Réalisé sur un échantillon aussi représentatif et statistique que ceux des crèmes antiâge, et des études commanditées par HADOPI. C’est dire si on ne se fout pas de ta trougne.
(NdP)
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soir où tu zappais sur internet, tu es tombé (sans faire exprès) sur un porno
où un acteur français se débrouille très bien avec une seule orpheline sous
sa (grosse) petite veuve. Si tu veux faire moderne, tu iras même jusqu’à
me dire que tu as attendu le générique pour voir qu’il se pseudonommait
Titof. Et là, tu arboreras le sourire fier de qui veut croire que voir du porno
rend « libéré », comme si regarder le journal télévisé nous informait ou si
aller à la messe rendait pieux.
Donc oui : être monorchide ne change, en général, rien à une vie. Certains mecs doivent juste faire plus attention quand ils se tondent les poils,
mais à part ça. . . Sauf, bien sûr, si tu es né dans la famille d’Enguerrand.
Il m’a raconté tout ça sur l’oreiller. C’était lors de notre première partie
de jambes en l’air. J’étais descendue papillonner entre ses cuisses, histoire de dresser son couvert pour un deuxième service. Et là je me rends
compte qu’il en manque une. Je remonte face à son visage, et voilà qu’il
m’explose en larmes. Discussion post-coïtale.
— J’ai toujours été comme ça, alors je pensais pas que c’était un problème. Un jour, pas loin après la mort de ma mère, mon père est entré
dans ma chambre sans frapper.
— Nooon. . . Sérieux, Enguerrand, ne me dis pas qu’il t’a surpris en
pleine bran–
— Si. Une vraie scène de teen-movie. Mais en plus gore. J’étais en
train de m’asseoir sur la bougie que j’avais passé la semaine à sculpter.
Tu sais, quand t’es préado, t’essaierais n’importe quoi. Tu m’imagines ?
Dans ma chambre bourgeoise, sur mon lit en orme, à genoux, penché en
arrière, exposé pleins feux sur la vedette, la vaseline coulant sur les draps
en coton égyptien. . . Et mon père qui rentre.
— Comment il l’a pris ?
— Avec dégoût, principalement. Pas mal de mépris, aussi. Puis il a posé
les yeux sur mon entrejambe. Et il a prononcé les mots que tout préado
rêve d’entendre : « Je te savais dégénéré, mais pas déficient à ce point.
Voilà pourquoi tu n’es que la moitié d’un homme. Avec cette misérable
prune, tu seras bien incapable de perpétuer mon sang. Je suppose que c’est
mieux ainsi. . . »
J’ai longtemps cru que c’était tout. Que ce mépris et cette honte, emmêlés au deuil de sa mère, avaient suffi pour qu’Enguerrand s’identifie à cette
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couille perdue. Qu’il ne soit plus monorchide, mais UN Monorchide. Que
c’était là le traumatisme le persuadant qu’il était stérile, inutile, tant et si
bien que ça a marché : son cerveau l’a exaucé. Mais, peu de temps après
que je me sois éveillée à la Noétie, j’ai appris la suite de cette scène.
Nous étions dans une chambre d’hôtel luxueuse. Nicolas était parti
aux archives, faire des recherches sur les Descendants. Nous devisions,
comme on aimait à le faire, autour de sucreries. Entre deux chamallows, je
lui demande pourquoi il s’est entêté dans son plan d’adolescent. Pourquoi
il a toujours eu le besoin d’en remontrer à son père. Enguerrand repose
l’ourson à la guimauve qu’il allait porter à sa bouche et m’a relaté la suite
de cette incursion paternelle.
— Quand il a eu fini de déverser sa bile, il s’est avancé vers mon bureau,
y a posé une liasse de papiers. La déception dans sa voix était plus grave
que lors de l’enterrement de ma mère, quelques jours plus tôt. Il a rajouté
« Tu me feras le plaisir de te laver les mains avant de signer ces documents.
Ils sont pour le notaire. . . » Et là. . .
Et là les mots et les mains d’Enguerrand sont retombés, muets. Il n’a
plus pu parler, alors il m’a montré. Le visage de son père, qui passe en
un clin d’œil de la déception à la rage pure. Le feu argenté qui incendie
ses pupilles. La fureur qui déforme ses traits d’habitude si posés. L’élan
qu’il prend. Le pied qu’il envoie. Qui frappe avec une violence inouïe
l’entrejambe d’Enguerrand.
Son souvenir nous submerge. Je ressens tout comme si j’étais lui. La surprise, d’abord. La goulée d’air qui ne vient pas. La bougie qui s’enfonce
dans mon fondement, glisse contre ma prostate, et me provoque instantanément un orgasme. Le fer en fusion de la douleur qui part de mon testicule, remonte déchirer mes entrailles telle une lance, enserre mon cœur et
brouille ma vue. L’asphyxie où coulent larmes, morve et sperme. L’air qui
revient, souffle sur braises incandescentes, ravivant avec lui les douleurs
et jouissances emmêlées dans une danse malsaine. Le cocon de mal-être
pur qui m’enveloppe, atténuant tous mes sens. Mes oreilles qui peinent à
entendre la voix calme de son père finir sa phrase « . . . dîner sera servi
dans une heure. Ne sois pas en retard. »
Voilà, je la connais l’histoire. De chambres d’hôtel en chambres d’hôtels, Enguerrand me l’a racontée, ressassée, il est même allé jusqu’à me la
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faire vivre. Ça explique beaucoup, mais ça n’excuse rien. Et ce n’est pas
parce qu’il a une belle grosse scène bien crade dans sa collection personnelle de souvenirs que nos expériences n’ont pas de valeur.
J’en ai ma claque que l’on ne s’occupe que d’Enguerrand. Alors je me
suis barrée.
Épisode 28
La rhétorique du Blue Screen of Death
L’avantage lorsque l’on est comme moi, c’est qu’on est sûre de ne jamais être seule. Cela fait une semaine que je me suis enfuie. En deux
emails, trois SMS, j’ai de suite trouvé des amies prêtes à m’aider. Me loger. Chez qui je peux me réfugier et me recentrer. Des personnes qui ne
connaissent rien des NoéNautes, des Descendants et de la noétie. Les gens
normaux, ça repose. Je préfère vivre parmi ces gens qui se prennent pour
le centre de leur monde plutôt que chez les NoéNautes qui savent qu’ils le
sont.
De toute façon, m’enfuir comme ça de ce petit groupe bullant en vase
clos, ça participe de ma légende. Je suis la salope qui a trahi Enguerrand.
Celle qui lui a volé sa si précieuse paternité. Lui qui se croyait stérile,
bon à rien, inutile, je lui ai servi la douche écossaise du siècle : tu m’as
engrossée, mais il est pas forcément de toi, et de toute façon il traîne dans
les tuyauteries menant aux égouts de l’hôpital. Je suis l’assassine qui lui
a fait le coup d’aller voir les faiseuses d’anges.
#ForSure. #MoulineTesPensées.
Car je ne lui ai rien fait du tout : à vrai dire, j’ai pas vraiment pensé
à lui. Ni à Aspic, pour le coup. J’ai juste pensé à moi. Mon ventre. Ma
vie. Les cris du moutard que je n’entendrai pas. On nous vend une société
hyper-individualiste. On nous fait croire que, pour le meilleur ou pour le
pire, nous sommes rendues à du « chacun pour sa gueule ». . . #MonCul. Va
faire un acte fondamentalement égoïste, un geste où tu fais fi des conséquences pour ne penser qu’à bésigue. . . Et là : tu vas trouver une société
entière rassemblée pour te juger. Les moutonnes bêleront en chœur : c’est
mââââââl.
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Cela fait une semaine que je me repose d’eux. Non pas qu’ils m’en
laissent l’occasion, d’ailleurs. La première à me déranger, je te le donne
en mille, ce fut la provençale concierge. Cette vieille peau de hackeuse est
allée me trouver jusque dans mon ordinateur. Elle a dû voir que j’ai abandonné mon téléphone portable dans une des cabines téléphoniques autour
de l’église de Saint-Sernin. Elle a dû pirater ma boite mail et constater que
je n’y mettais plus les pieds.
Alors, il y a quelques jours, pendant que je peaufinais l’écriture d’un
épisode rien que pour toi, j’ai eu droit à un blue screen of death. Un écran
bleu de la mort. Personnellement, je ne suis pas une grosse geekette. . .
Mais le BSoD, le Blue Screen of Death, je connais : c’est l’écran d’erreur
fatale dans Windows. Cet écran bleu, parsemé d’écritures blanches, te signifie en gros que ton PC ne t’aime pas, et qu’il a planté rien que pour
te faire chier. C’est devenu un symbole de raillerie chez les geeks, et un
déclencheur de sueurs froides pavloviennes chez les autres. Je me rappelle
quand Enguerrand m’a appris tout cela :
— Le top, c’est que le BSoD, il te culpabilise direct, tu vois. Quand il
apparait, tu te dis « putain, mais qu’est-ce que j’ai fait de mal ? » C’est
là qu’ils sont forts, chez Microsoft. Entre le bip d’erreur qui fait un gros
BLONG, le bleu criard et le blanc illisible, ils te crispent tellement que tu
rejettes la faute sur toi. Ils réussissent à te faire endosser leurs bugs. . .
Je me souviens de cette discussion parce que trois jours plus tard, au
bureau des facilitatrices, je sortais une nouvelle technique de banalisation. Le Blue Face of Death du dirigeant. À chaque fois qu’un homme
politique reçoit la question du journaliste comme une attaque personnelle,
à chaque fois que la femme d’affaires prend personnellement ombrage de
la remarque d’un administrateur. . . C’est qu’ils appliquent ma méthode.
Tu connais la routine. Le dirigeant se laisse pousser dans ses retranchements. Et, une fois qu’il n’a plus d’échappatoire, il fait invariablement la
même tête.
Marquer un arrêt, interdit. Laisser tomber les traits de son visage,
pour qu’il se décompose. Accompagner d’une expiration qui abaisse les
épaules. Placer le regard en bas, dans le vague, pincer légèrement les
lèvres, prendre une inspiration peinée et répondre d’une voix meurtrie,
mais digne : « Je savais qu’en prenant ces responsabilités, je m’expose-
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rais à des attaques personnelles, mais tout de même. . . Je ne m’attendais
pas à ça 1 . »
Et voilà. Le Blue Face of Death. Le visage blessé à mort, celui qui permet d’échapper à la question qui tue. Parce que l’intervieweuse va culpabiliser. Car l’interlocuteur se dira qu’il a fait une erreur. Qu’il est allé trop
loin. Désormais, à chaque fois qu’un politique fera cette pirouette dans ta
télé ; ajoute dans la bande-son de ton cerveau le bip d’erreur de Windows.
#Blong.
Je n’ai pas entendu de blong, quand un BSoD est apparu sur mon écran.
Mais j’en ai profité pour éclater de rire. Car sur leur fond bleu pétard, les
lettres blanches dessinaient ces mots :
***STOP at 2109 :SM8MO042. Ma Pitchounette,***
Désolée de jouer les erreurs fatales avec toi, mais je veux être sûre que tu
aies entendu ce que j’ai à te dire. Je comprends que la réaction d’Enguerrand
t’ait porté sur le cabestou. Je serais bien mal placée pour juger de ce que tu
fais – ou non – avec TON corps.
Mais entends bien une chose : vous autres NoéNautes, vous ne serez saufs
que tant que vous resterez ensemble. Tu as lu la prophétie plus que moi : dès
que vous laissez place à vos discordes, les Descendants gagnent en pouvoir.
Depuis ton départ, les valeurs de leurs actions principales ont recommencé à
grimper en bourse.
À toi de voir si le jeu en vaut sa petite chandelle, Madame M.
***Appuyez sur n’importe quelle touche pour redémarrer.***
L’effet BSoD : c’est de ma faute. #ForSure. #TuRepasseras. J’ai besoin
de me recentrer. De comprendre ce qui a pu se passer. Le jeu que joue
Madame Marquet. Car ce message-là date d’environ trois, quatre jours. . .
Depuis, il y a du nouveau. La nouvelle, plus exactement, est arrivée ce
1. Toute ressemblance avec le plus court président de la Ve république de France est
purement. . . euh, comment dire. . . mettons que je ne l’ai pas fait sans le vouloir. (NdP)
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matin à la porte de l’amie chez qui je vis. Cette dernière était partie travailler, me laissant seule à buller chez elle. Quand la sonnette s’est mise à
m’agresser, inlassablement. J’entendais les coups de boutoir sur la porte
jusque dans les lattes du plancher. J’ai fini par aller ouvrir. . .
. . . à une Vérand’a couverte de contusions qui s’est évanouie dans mes
bras.
Épisode 29
La réunion de noétiens
Quand quelqu’une que tu aimes se présente à ta porte couverte d’ecchymoses et de contusions, tu pourrais presque entendre ton cœur se briser.
Presque.
Il y a d’abord l’incrédulité.
Du genre « Vérand’a ? Mais qu’est-ce que– ? » Puis tes mots se meurent
dans la contemplation de son état. Les taches de sang. Les estafilades entaillant sa peau. Les lambeaux de tissu pendant de ses vêtements. Son
regard d’épuisement nerveux conquis par le soulagement d’être enfin arrivée là. Entouré de bleu-jaune-violacé commençant à gonfler.
Après ces quelques secondes qui, tu t’en rends compte, doivent être
pour elle la fin d’une longue éternité ; il y a un vide en toi. Un silence qui
a fait place nette dans la moindre parcelle disponible de ton être. Dans cet
immense espace, très distinctement, résonne la craquelure déchirante de
ta compassion. Ton cœur se brisant.
Ce son est suivi d’un vague de colère, sur laquelle il faut surfer pour
reprendre pied et obtenir le regain d’énergie nécessaire pour réagir. Une
fois utilisée, tu oublies cette colère. Certaines la mettent en bouteille pour
mieux la millésimer. D’autres la laissent couler dans les égouts de leur
âme. Chacun fait comme elle peut. Mais il faut la laisser passer. Car elle
pourrait blesser ton amie.
Finalement, c’est l’instinct infantile qui prend le dessus. Pas l’instinct
maternel, non : je ne crois pas en lui et il a la politesse de bien me le
rendre. Je parle de cet instinct primaire qui fait qu’une enfant, même la
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pire des Attila en culottes courtes, va d’un coup savoir prendre mille et
une précautions pour s’occuper d’un handicapé. Cette intuition du gamin
d’ordinaire capricieux à tendance tyrannique mais qui, en ce jour où ton
âme souffre, va la soulager à coup de câlins. Ce réflexe nous faisant lécher
les blessures.
Avec une douceur de démineuse et le tact d’un sage-homme, je mène
une Vérand’a à bout d’elle même dans la salle de bain. L’enfant en moi
n’a qu’une envie : l’envelopper de barbe à papa régénérante. De magie
apaisante et sirupeuse. J’ai bouffé du Bisounours au sucre de caramel. Je
vois tout. Je fais tout. J’ai mille bras emplis de délicatesse pour panser,
désinfecter, tamponner, oindre d’arnica et de gel à l’ibuprofène.
J’ai mille antennes de NoéNaute pour défaire brin après brin la nerveuse
boule d’idées ennouées au-dessus de sa tête. Madame Marquet lui disant
qu’elle m’avait envoyé un message. Vérand’a se faufilant jusqu’à l’ordinateur de la concierge pour tracer le message et pinguer ma position. Vérand’a se faisant belle pour venir me rejoindre. Parce que les NoéNautes
la gonflent. Parce que je lui manque. Pour me faire la surprise.
Je la vois marcher au soir dans les rues de Toulouse, croiser un ancien
collègue noétien. Un jeune homme qu’elle avait sous ses ordres quand ils
s’occupaient ensemble de la maison Jaune. Un fil vers une autre bulle de
pensée me montre qu’il a toujours plus ou moins eu le béguin pour elle.
Je l’entends hésiter, puis accepter de prendre un verre avec lui, et d’aller
rejoindre les autres.
Je la vois au milieu d’un groupe d’ex-noétiens, cible de tous les reproches. Ces pensées récriminantes sont si nombreuses qu’il est impossible de les entendre. Le pire, c’est qu’elle-même les a déjà pensées. Puis
je sens le premier coup de poing. Elle est au centre d’un groupe de combattants aussi bien formées qu’elle. Je vis ce souvenir dans ses yeux, ses
poings en garde juste devant moi, comme dans un jeu vidéo. Mais un jeu
vidéo où chaque coup reçu s’inscrit dans ta chair. Où tu ressens la douleur
de chaque pixel s’évaporant de ta barre de vie.
Vérand’a a beau être une fière combattante, ils sont trop nombreuses
et tout aussi bien entraînés. Elle se prend un tabassage en règle, comme
j’en ai rarement vu. C’est insoutenable, mais je me mords la lèvre. Plus je
vivrais ses souvenirs moins ils reviendront la hanter. J’entends le noétien
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qui l’a emmenée dans ce guet-apens faire cesser les coups. Il crache d’un
air de mépris :
— C’est bon, je crois qu’elle a compris. Je la ramène à ses nouveaux
amis NoéNautes.
Je sens qu’il la tire par les cheveux, complètement sonnée, deux ruelles
plus loin. Je vois qu’on est loin du manoir de la maison Jaune. Je sens son
haleine chargée de bière et de sang me souffler au visage :
— Il parait que la viande, même si c’est un morceau de choix, il faut la
battre pour l’attendrir. Depuis le temps que j’attendais que tu sois tendre
avec moi. . .
Je ressens tout. Son poids sur moi qui me. Mon incapacité à. Sa langue
traçant son territoire dans un simulacre baveux de. Ma rage de ne pas
pouvoir le. Sa bite, pourtant pas bien grosse, qui me poignarde la. Des
passantes pas si loin qui. Ses yeux qui cherchent les miens pour se faire
croire que. Mon dégoût nauséeux qui. La douleur qui m’élance tout le.
Lui qui débande, alors il m’enfourne sa langue dans la. Ça l’excite, alors il
retourne dans mon. Sa capote qui me brûle les parois de la. Son pitoyable
regard insatisfait quand enfin il.
Puis il me coupe une mèche de cheveux.
— En souvenir.
Je reviens en moi. Dans la salle de bain. Des traces brillantes rayent les
joues de Vérand’a comme les miennes. Le pire, c’est qu’après tout cela,
son monde ne s’est pas arrêté. Le pire, c’est qu’elle s’est relevée. Qu’elle
a marché, au milieu des gens qui l’ont regardée bizarrement. Ou qui l’ont
ignorée. Le pire, c’est qu’il lui a fallu avancer, pas après pas, pour finir
par venir sonner ici. Elle s’écroule de sommeil dans mes bras.
Le lendemain, Vérand’a me demande de ne pas la venger. Je lui donne
mon accord : je ne la vengerai pas. Note le futur. Il se peut que, parcourant
les journaux du matin, elle apprenne qu’hier au soir, un homme s’est mystérieusement fait tabasser par un groupe de personnes juste parce qu’il les
klaxonnait. Ce n’est pas moi : moi, j’ai bouffé du Bisounours. #ForSure.
Onze personnes exactement se sont surprises à l’agresser. Une plaquette
de beurre. Cela n’a aucun rapport. Ce n’est pas comme si cet homme
avait encore une mèche de cheveux sur lui. Ce n’est pas comme si les
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flics trouveront dans son Smartphone de la pédopornographie. Ce n’est
pas comme si ceci était une histoire vraie 1 .
Je me demande combien de temps tiendra son anus, en prison.
Épisode 30
Le relâchement du Chocapic
Ce matin, Vérand’a a hurlé à la face d’un paquet de Chocapic. Tu sais
que quelque chose sonne faux quand l’objet de ton courroux te regarde
avec les yeux d’un chien de cartoon couleur chocolat.
C’était tout bête. Nous sommes dans la maison de mon amie. Dans la
cuisine, où je lui prépare son petit déjeuner. Elle arrive et s’assoit. Je me
saisis du carton estampillé Nestlé pour lui verser ces bombes sucrées dans
son bol. Or elle commence à vouloir saisir le paquet. Je n’ai pas de suite
compris qu’elle souhaitait se servir elle même. J’insiste. Elle aussi. Personne ne lâche le morceau. Elle hurle, le visage déformé par la rage et la
frustration. J’en lâche le paquet. Elle aussi. Une neige de flocons marron
s’est répandue sur le carrelage blanc.
On aurait presque pu lire l’avenir dedans, telles des feuilles de thé.
Moi, j’y ai entrevu le passé.
Celui d’Enguerrand.
Nos discussions de chambres d’hôtel, après le sexe, quand on retrouvait les bonbons d’oreillers perdus entre nos vêtements épars, et qu’on
remplissait l’air du silence en suçotant ces papillotes mentholées. En discutant de nos vies. De Damage Escort. De pourquoi louer les services d’un
connard pour qu’il trolle une soirée et en soit le bouc émissaire, c’est une
bonne idée.
— Tu vois Cassie, c’est pas donné à tout le monde d’être une bonne
victime. C’est même un des états les plus durs à atteindre. Quand j’ai
1. Il y a, loin derrière cet épisode, un fait divers survenu à Toulouse et dont je me suis
inspiré. Que j’ai librement trahi. J’ai malgré tout été le premier surpris du caractère insoutenable de. (NdP)
100
perdu ma mère, je voulais pas qu’on me traite comme un semi-orphelin.
Qu’on ait pitié de moi. Je voulais pas être une victime de son absence. De
toutes les histoires qu’on tisse dans nos têtes, celles où on endosse le rôle
de la victime sont les moins supportables. Tu vois ce que je veux dire ?
— J’entends bien, Enguerrand, j’entends bien.
#ForSure.
#VasYDégoiseEtReviensTeFaireMenotter.
Pourtant ça devrait être un soulagement. S’il n’y a rien que tu aurais
pu faire, alors t’as aucune raison de t’en vouloir. Mais non. Ce serait trop
simple. Parce que du coup, on devrait accepter l’histoire qui dit que le
monde est comme il est. Qu’il n’y a que ce qui s’est passé qui aurait pu se
passer, parce que c’est justement ça qui s’est passé.
Alors pour ne pas verser dans le fatalisme qui manque carrément d’imagination, le narrateur en nous renie notre état de victime. C’est là qu’on
entame la grande ronde des tortures commençant par « et si. . . »
— C’est de ma faute.
— Vérand’a, arrête tes conneries ou j’appelle ton père, rien que pour
qu’elle aille à la mairie changer ton prénom en « Pergola. »
— Non mais les mecs ils m’en veulent, c’est normal, c’est un peu à
cause de moi que les noétiens ont été vidés de leur but.
— Ou alors « Bungalow ». Ça te tente, « Bungalow » ? Et puis j’crois
que tu oublies qu’il y a aussi des filles dans le lot des connasses écervelés qui t’ont pété la gueule. Et à la limite : ok. Vous avez été entraînées à
la dure, vous êtes un peu néo-vikings sur les bords, vous réglez vos rancœurs à coups de poing : pourquoi pas. C’est débile, mais pourquoi pas.
Comment t’expliques le viol de l’autre mec ?
— Mais il m’a pas violée. . .
— Ah c’est trop tard pour réécrire l’histoire ma chérie, je l’ai déjà envoyée au Taulier.
— Non mais, en même temps, il a toujours eu le béguin pour moi. . .
— Hé oui, et donc ça l’autorise à te labourer la chatte sans permission
alors que tu es sonnée et comateuse. Logique, il a la circonstance atténuante du béguin. « Balancelle » ça te plaît comme sobriquet ?
101
— Attends, t’as pas vu comment j’étais habillée. . . Je m’étais faite belle
pour—
— Pardon ? Hé mais si ton père elle t’entend, là t’es bonne pour « Tonnelle », voire « Kiosque » ! À partir de combien de centimètres de cuisses
on a le droit de te baiser ? Combien d’ourlets sur la jupe avant que ce soit
open bar dans ton cul ? Du coup, si tu portes pas de jupe, je peux appeler
les copines pour qu’ils en profitent aussi ? Tu te rends compte qu’en plus,
ce genre de raisonnement rabat les hommes au niveau de couilles à pattes
incapables du moindre discernement ?
Mais non. Je ne veux pas être une victime parce que ça voudrait dire
qu’il me faut pleurer tout ça. On ne peut pas porter plainte, parce que ça
doit rester dans la famille des noétiens. Du coup je vais passer mon temps
à m’en vouloir, parce que j’aurais dû reprendre le contrôle. Je ne vais plus
rien laisser m’échapper. Pas même un paquet de Chocapic.
Si je pouvais lui montrer combien ces histoires sont visibles dans sa tête.
Combien tout ce qui la pollue, tout ce qui la fait souffrir, ne tient qu’à un
ruban de fumerolle colorée tournant en boucle autour de son joli visage.
Alors je lui implante une idée. Une idée terrible. Celle des contes de fées
qu’elle n’a pas entendue dans sa jeunesse.
Oui, les monstres existent.
Ils sont en chacune de nous.
Le lendemain, Vérand’a descend, épuisée de larmes. Elle se laisse dorloter d’un bol de céréales. Puis elle se met à me parler du monstre qui
attend patiemment de croquer Enguerrand.
Épisode 31
La revanche de la choucroute
Souviens-toi. Tu as treize ans, mais tu en parais au moins seize. Un peu
grâce à tes seins qui, d’un coup de gonflette magique, font qu’on ne te
regarde plus exactement pareil, plus exactement en face.
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Si tu es un homme, je suis désolée pour toi.
Il va te falloir faire l’effort de transposer l’expérience proposée dans ton
propre genre. C’est juste un coup à prendre. Moi j’ai l’habitude, quatrevingt-dix pour cent du temps nos fictions ont des hommes pour héros et
des femmes pour décor. Toi ça va te troubler, alors du coup je t’ai pris un
exemple simple : l’adolescence. L’âge où, hommes comme femmes, on
sent tous la cocotte qui met trop de produit dans ses cheveux.
Tu as donc treize ans, tu en parais seize, et tu aimerais bien qu’on t’en
donne dix-neuf. Alors, quand ton grand frère sort torse nu de ses trois
heures d’occupation matinale de la salle de bains, tu entames les négociations capillaires. (Tu vois, homme ? J’ai casé un de tes congénères. En
plus je l’ai mis à son avantage : torse glabre, fraîchement rasé, les muscles
saillants et la peau gommée. Du coup en le voyant tu sais que tu n’es fait
que de beauté. Ne me remercie pas.)
C’est ce soir la teuf. C’est ce soir que Kévin pose du son dans son garage. Alors, pour mettre hors d’haleine et rendre béates ces bouches sentant le Colgate, la mauvaise bière et le Hollywood fraise, tu prends les
choses en mains. Ta chevelure. Non : ta crinière. Et tu voluminises. Tu
brushes. Tu crêpes. Tu montes une inextricable sculpture d’épingles et
d’élastiques jusqu’à obtenir le summum de ta coolitude.
L’ultimate choucroute. 1
Celle qui affichera clairement au-dessus de ton crâne : « J’en ai fait des
caisses. » Celle qui annoncera aux yeux du monde entier (qui a mystérieusement défié les lois de la physique en parvenant à se comprimer dans les
15m² du garage de Kévin) : « Bonjour, je manque gravement de confiance
en moi ». Bien sûr, dès ton arrivée, les flashes crépiteront pour immortaliser ton insécurité capillaire. C’est prévisible : le garage étant bas de
plafond, tes cheveux vont passer la soirée à racler le crépi et répandre de
la poussière. Évidemment, au bout d’une heure ou deux maxi, ta tignasse
se prendra dans un des spots que Kévin a piqués à son père, et répandra
une odeur de cochon grillé dans toute la teuf. La choucroute te trahit. Et
toutes tes amis sont là pour immortaliser la scène.
1. L’expression vient du Petit Journal, une émission de Canal +. Elle servait à fustiger
un des membres de « One Direction » un boys-band qui sera tombé dans l’oubli plus vite
que ce livre. . . c’est dire. (NdP)
103
C’est la boule de PQ qui s’échappe de ton slip dans les vestiaires de la
salle de gym. C’est ce dernier verre pour te donner le courage de l’aborder
qui se transforme en dépôt de gerbe sur ses chaussures. C’est ce réveil
d’une sieste dans le lit de papy où ses bras autour de toi sont devenus
froids et durs.
L’histoire traumatique sur laquelle toutes tes peurs et tes insécurités se
sont cristallisées, comme autant de berniques pullulant sur un seul rocher.
Et l’on nous dit que tout passe. Que le temps est le meilleur des remèdes.
Qu’il fait tout oublier. Et l’on grandit, le monde aussi, sans crier gare. Et
on se fait des trips nostalgiques, à chercher les amis d’enfance sur Facebook, histoire de voir ce qu’est devenu Kévin. Et l’on se dit qu’au final,
tout ceci était bien innocent.
#ForSure. #MonCul.
#RembobineTesConneries.
Elle est là, en haute résolution sur ton écran. Ton nom bien tagué sur
cette abomination capillaire. Tout un reportage photo qui s’affiche malgré toi sur ton mur. L’arrivée triomphante. L’époussetage de plafond qui
parsème du plâtre de tes épaulettes à ton verre. Seize volumes de Banga
pour un dix-septième de vodka. Plus un autre de poussière de plafond.
#grosseteuf. Et enfin, le clou dans le cercueil de ta vie sociale : la photo
de l’incendie capillaire. Rien que la voir évoque des odeurs de bacon et
d’humiliation.
C’est la revanche de la choucroute. 1
Quand le pire moment de ta vie revient te passer le bonjour, à l’improviste. Quand tous les complexes que tu avais combattus font un comeback fracassant. Quand tu te demandes sincèrement si, à part quelques
certitudes en moins, tu as vraiment changé depuis tes treize ans. Quand
l’histoire de ton traumatisme le plus intime t’échappe complètement pour
devenir un sacré bordel.
Quand la mort de ta mère, sur laquelle se sont basés toute ta peine et
le reste de ta vie, est en vérité un leurre. Un conte. Une fable. Lorsque
1. En février 2012, lorsque j’ai créé www.noenaute.fr, j’ai écrit une page expliquant
comment naviguer sur ce blog. Pour décrire les nomenclatures d’article, j’ai inventé
l’exemple « Livre II - Ep. 31 La revanche de la Choucroute. » Ma fierté fut grande, neuf
mois, un livre et demi et une centaine d’articles plus tard, d’être parvenu à caser ce titre
improvisé dans le livre II. (NdP)
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Vérand’a m’a annoncé ça, j’ai trouvé l’histoire tellement grotesque que je
n’ai pas pu la croire.
— Arrête, c’est pas possible. Même dans les soap-operas ils nous font
plus le coup du retour de la mère morte.
— Cassandre, je te jure que c’est vrai. La mère d’Enguerrand a maquillé
sa mort dans un accident de voiture. C’est ma connasse de père qui l’a
aidée. Tout est marqué dans le grand livre des comptes qu’on a épluché
avec Nicolas et Madame Marquet.
— Ah parce qu’elle était au courant, l’autre concierge ? Je me disais
bien qu’elle jouait un jeu pas clair avec Enguerrand. . . Oh mais putain
j’y pense ! Mais c’est pour ça qu’elle voulait forger le leadership d’Enguerrand ! Pour le préparer à confronter sa mère ! Mais sérieux Vérand’a,
comment il l’a pris quand elle l’a dit ?
— Mal. Très mal. Déjà c’est fini avec Nicolas. Lui c’est simple : on le
voit quasiment plus dans le manoir, il fait sa vie ailleurs. Quant à Enguerrand, il est juste en conflit ouvert avec la Marquet. . .
— J’ai quand même du mal à y croire. T’es sûre de ce que tu m’annonces ? Non parce que ça change tout.
— Cassandre, les écritures sont formelles. La mère d’Enguerrand était
l’unique héritière d’un vieil oncle pédé. Dès qu’elle a compris ce que ça
signifiait, elle a quitté sa famille en simulant sa mort dans un accident de
voiture. Elle est donc devenue la dernière représentante de sa Lignée. Une
Descendante. Celle de la maison Noire.
Épisode 32
Le regard et les lèvres
Dans la maison de l’amie qui m’héberge, il y a une sonnette spéciale.
Je présume que tu ne supporterais pas une telle sonnette. Peu de gens le
peuvent. Moi, ce sont justement celles-là qui me vont. Mais cette sonnette
met à rude épreuve les nerfs affleurants de Vérand’a.
Aujourd’hui par deux fois.
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La première fois, Vérand’a en a lâché son mug. Je ne peux pas lui en
vouloir : elle l’a lâché dans un rayon de lumière. De ceux qui filtrent entre
les rideaux. J’ai observé, presque au ralenti, le vernis pastel accrocher la
lumière pendant son inexorable descente, la tasse se pencher, commencer
à renverser du café. . . Et enfin, le choc contre le sol, où le solide estampillé
Casa s’émiette en mosaïque aux arrêtes blanches. . . Tandis que le noir
liquide s’envole en une fontaine aux reflets d’or dans ce soleil d’automne.
Je n’ai pas écouté les excuses qui se bousculaient dans la bouche de
Vérand’a. Je l’ai juste regardée, emplie de l’émotion que ce moment de
beauté a fait naître en moi. Là, j’ai eu envie de l’embrasser. Un grand
baiser langoureux, tendre, sensuel, réconfortant. . . et excitant. J’ignorais
que les femmes pouvaient m’exciter. Combien elles pouvaient m’exciter.
Ce ne sont pas les femmes. C’est Vérand’a. Qui m’a regardée, éperdue,
puis a bredouillé :
— Je vais chercher la serpillière.
Sans mot dire, je suis allée ouvrir la porte. . . Pour trouver, sur le paillasson, une lettre à mon nom. En braille. La preuve qu’Enguerrand m’en veut
toujours. Tu ne me connais pas encore assez bien pour savoir cela, et je
t’ai déjà dit qu’un jour viendra le temps des réponses. . . Mais je t’assure
qu’envoyer une telle carte à quelqu’une comme moi, ça relève à minima
du pied de nez. C’est pas plus mal : au moins les choses sont franchement
dites. Enguerrand m’en veut, mais – à en lire ses petites bosses – il fait un
pas vers moi :
Tu savais qu’on est techniquement destinés à se pourrir la vie ?
Retrouve-moi ce jour au café des pauvres, entre chien et loup, pour une
proposition indécente.
G.
— Attends, Cassandre, pourquoi il signe G ? T’es sûre que c’est d’Enguerrand ?
106
— Oh oui. Il fait juste référence à un petit surnom que je lui avais donné,
il y a longtemps. Vois-tu, Vérand’a. . . Enguerrand, c’est un peu mon point
G. Dès qu’on me parle de lui, ça m’énerve tellement que j’ai envie de
hurler. Et lui il trouve ça drôle.
— Du coup il se trouve où, ce Café des Pauvres ?
— Pas « où », mais « quand. » C’est une vieille expression. Elle remonte
au temps où les pauvres n’avaient pas de café. Alors, pour digérer, ils se
débrouillaient autrement. . .
— Mais comment ?
— Sérieusement, t’as pas saisi ? Le café des pauvres, c’est un cinq à
sept. Une partie de jambes en l’air, quoi !
— OK. . . Si je suis ton raisonnement, entre chien et loup, c’est pas
l’heure. . . mais le lieu de son rendez-vous. . . Ah mais oui, Cassie, j’ai
trouvé ! C’est dans ce putain de parc qu’il aime bien, celui où vous avez
comploté contre moi, là. . .
— Le jardin du Grand Rond. C’est ça. Et ne m’appelle pas « Cassie »,
s’il te plaît. Lui, il fait ça pour m’énerver. Avec toi je ne veux pas de ces
jeux-là.
— OK, je savais pas. . . Je me demande bien ce qu’il te veut, quand
même, l’autre.
Mais Vérand’a ne se le demande pas bien longtemps. Soit ça, soit je
dois me sentir vexée. Car, quelques secondes à peine après voir prononcé
ces mots, elle se lève du canapé d’angle où nous nous étions posées pour
lire le braille de mon point G, me tend la main, m’aide à me relever et. . .
et elle pose ses lèvres sur les miennes.
Là je suis censée te dire que c’est doux. Que ça a goût de fraise ou
d’abricot. Je suis censée rassurer des générations de scribouillards érotiques en manque d’imagination. Des tâcheronnes régurgitant inlassablement dans nos becs le même cliché prémâché jusqu’à ce que nos cervelles d’oiselles le confondent avec une réalité. Du lolita complex japonais au lesbo-porn-chic de Lynch, toujours le même gloss saveur cola sur
les lèvres des objets du désir. . .
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Pas de bol : la réalité t’emmerde 1 . C’est une grande fille et elle fait ce
qu’elle veut, maintenant. Comme elle l’a toujours fait, tu me diras. . . Le
baiser de Vérand’a sent l’arabica à plein nez, et j’adore ça. Nos bouches
engouffrent avec passion le désir vorace que nous avions contenu. Nos
douceurs ont la violence d’une évidence. C’est trop gonzo pour être chic,
trop sincère pour être pr0n, quant à devenir des femmes-objets. . . Nous ne
sommes même pas « sujettes » de nos désirs : nous en sommes les reines.
#Sonnerie.
#ForSure.
#JusteLàMaintenant.
#VieDeMerde.
De surprise, les réflexes d’autodéfense de Vérand’a prennent le dessus.
Elle me fait une clé au bras d’une efficacité redoutable. Un fil de douleur
me montre comment chaque muscle est lié, de l’épaule jusqu’au poignet.
Ne pouvant pas parler, je lui imprime une pensée dans le crâne. Ou plutôt
trois. 63 grammes. Je vais devoir me remettre au Nutella.
Tout va bien. C’est la sonnette. Relâche-moi.
Quand elle relâche son emprise, je me retourne vers elle et pose un doigt
sur ses lèvres. Je sais. Je sais que depuis son viol, elle est à cran. On le
serait à moins. Je sais que ça fait un moment qu’elle a envie de moi. Je
sais qu’elle ne veut pas que le mal qu’elle a subit entache le bien qu’on
pourrait se faire. Je sais qu’elle est désolée, que c’était juste un réflexe
à un moment où elle était vulnérable et où elle a eu peur. Je sais qu’il va
falloir y aller doucement. Nul n’est besoin de dire tout cela. Un geste suffit
à l’exprimer.
Mon doigt sur ses lèvres.
À la porte, je vois un valet, attendant patiemment de me tendre un pli.
Tout y est, même le plateau d’argent. La limousine aux vitres teintées
attend sur la route, en bas de l’allée. Me sachant observée, je décachette
l’enveloppe avec lenteur. Vérand’a s’est rhabillée, et se penche par-dessus
mon épaule pour lire. Une invitation à discuter avec Sir Aspic. Ce soir.
Dans sa loge. Avant son concert. . . Vérand’a me sourit :
1. Si quelqu’un-e fait un T-shirt de cette phrase, j’en veux le premier exemplaire. (NdP)
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— Deux rendez-vous la même soirée ? Mais tu es très demandée, dismoi. . . Comment tu vas faire, Cassandre ?
— Je sais pas. . . On tire à pile ou face ?
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Addenda au chapitre 4 — L’inspiration est un Ogre.
Pour moi, écrire, c’est jouer avec mes ami-e-s imaginaires. Pour #Smartarded, j’ai eu l’impression de réapprendre à connaître un ami que je
n’aurais pas revu de longue date. Cela faisait cinq ans que je n’avais
pas écrit Enguerrand. J’ai adoré découvrir ce qu’il est devenu. Avec Cassandre, c’est un peu différent. Pourtant, elle aussi est apparue dans ce
court métrage écrit en 2007. Mais elle n’y était qu’un archétype : nous
n’avons fait que nous croiser.
Sur #MonOrchide, j’étais dans la peau du gamin qui découvre une nouvelle amie au bac à sable. Quand on se dévoile non pas en s’autobiographiant mutuellement ; mais en jouant ensemble. Sauf que nous jouons
avec le feu. Un foyer qu’il nous faut nourrir, inlassablement, de peur que
la flamme ne s’éteigne. Nous jouons avec un ogre au ventre insatiable
et qui va se saisir de tout, sans discernement, pour s’en repaître et faire
évoluer sa lourde et majestueuse carcasse.
Cet ogre, ce brasier, ce rêve qu’il nous faut entretenir. . . c’est l’inspiration. Mon souci, c’est que dès que j’utilise ce mot, il va forcément y
avoir une consonance mystique. Un halo ésotérique autour de notion de
l’ârtiste, avec un grand « H », la vieille (im-)posture rongée aux mythes
qu’on se trimbale tou-te-s dans nos têtes.
Le truc qui nous fait penser « ah oui, mais toi si tu es aussi inspiré c’est
parce que tu es plus sensible que les autres, tu vois. . . ? » Nope. Je vois
pas. « Mais si. . . les artistes, ils sont pas comme nous, tu le sais bien. . . »
Nope. Désolé. Je ne le sais pas. Je ne suis pas un bouffeur d’encyclopédies, ne se nourrissant que de concepts et d’ambroisie, voyant de haut le
badaud et la ménagère, pour qui depuis mon piédestal je chie des vers.
Du coup, pour pas tomber dans ce bullshit de l’artiste-être-spécial, j’ai
dû te conter un autre bullshit : l’auteur-enfant. Celui qui joue avec ses
ami-e-s imaginaires. Tu as déjà demandé à un gosse le secret de son inspiration ? D’où lui viennent ses délires ? Quand il trippe, tout seul avec poupées et figurines, à s’inventer des épopées rocambolesques. . . Tu trouves
cela tout naturel non ? Tu vas pas t’extasier sur l’Inspiration qui le touche,
de sa grâce éthérée, faisant de lui un élu si différent des autres. . . Non :
tu lances un regard attendri, balaye tout cela d’un « ces enfants, quelle
110
imagination », et va profiter du moment de répit pour te faire un vrai café
d’adulte.
Pendant ce temps, l’enfant joue avec l’ogre. L’inspiration. Un peu
comme tes rêves qui se nourrissent de tout (et souvent de n’importe quoi),
cet ogre va attraper tout ce qui est à sa portée. Des bribes de discussions.
Des souvenirs, des fantasmes et des angoisses. Des histoires lues, vues ou
entendues. . . Tant qu’on le nourrit, le feu vit et crépite de ses flammes. Si
on cesse, la flamme va mourir et l’histoire s’arrêter.
Souvent, dans les notes de bas de page, j’explique l’origine d’une référence. Une citation d’un livre, d’un film ou d’une idée que je rends à
César. Cette référence, cette citation, c’est l’ogre qui l’a attrapée. C’est
la bûche que j’avais sous la main, à ce moment-là, alors que la flamme
vacillait. Mais l’inspiration ne vient pas uniquement des autres œuvres
que j’ai vécues. Prenons le chapitre que tu viens de lire pour exemple.
L’expression « le café des pauvres », dans l’épisode 32 je l’ai apprise
il y a une dizaine d’années, de la bouche d’une de mes profs de théâtre.
Cela faisait bien 4 ou 5 ans que je ne l’avais pas ressortie. Si l’épisode 31
se nomme « la revanche de la choucroute » et s’il développe cette théorie
capillaire hallucinée, c’est à cause d’un défi que je me suis lancé à neuf
mois d’intervalle (c’est expliqué dans la note de bas de page dudit épisode). Les Chocapics de l’épisode 30 sont ceux de Nicolas, ex-amoureux
et collocataire-éphémère au moment de l’écriture de cet épisode. L’épisode 29 est particulier. Frédéric (de l’équipe de Framabook) m’avait fait
passer un article comme quoi un conducteur toulousain s’était fait tabasser par la terrasse d’un bar de nuit pour avoir trop klaxonné. Au départ,
je ne voulais pas utiliser un tel fait divers. Cela me semblait glauque, de
réécrire cette histoire aux vraies victimes. Mais cela s’est fait. La veille,
quand l’épisode 28 se termine, je sais que le lendemain, Vérand’a allait
revoir les autres noétiens, et se friter avec eux. J’ai cru qu’il ne s’agirait « que » d’une bagarre entre potes, un règlement de comptes entre
guerriers. Ce n’est qu’au moment même où cela s’est écrit, que la scène
a tourné au viol. Cela s’est écrit avec une sensation physique de nausée, d’écœurement. Du coup, je n’ai pas retenu, pas pu empêcher cette
conclusion où le fait divers s’est fait digérer dans le roman. J’espère juste
que toutes les personnes qui ont souffert de cette agression ne tomberont
jamais sur les NoéNautes. . .
111
Mon petit frère m’a appris, il y a longtemps, ce qu’était le Blue Screen
of Death. En écrivant l’épisode 28, je me suis dit que cela ferait un
beau moyen de communication. Le mot « monorchide », je le chéris depuis longtemps. En septembre, je l’ai utilisé comme titre de ce roman. . .
presque par hasard. Parce que je l’ai utilisé dans un email avec l’équipe
de Framasoft, parce qu’il sonnait bien, parce que je me suis dit que ça
collerait avec l’ambiance du feuilleton.
L’histoire qui en a découlé, elle aussi, m’a pris par surprise. Je veux
dire, j’imaginais aisément la scène de branlette interrompue et la honte
filiale. Cela a des petits airs de Tripes, une nouvelle de Chuck Palahniuk
que j’ai souvent lue à des ami-e-s. Par contre, le coup de pied paternel et
le rehaussage de chandelle : c’est un coup des amis imaginaires. Comme
pour le viol, c’est eux qui sont partis en live sur ce coup-là.
Je pourrais continuer longtemps comme ça. L’histoire se nourrit de tout.
Que ce soit pour les détails, les scènes, ou même pour étoffer les personnages. Si Aglaé est apparue comme une handicapée sensuelle, c’est à
cause de ma voisine. Lors d’une soirée arrosée dans son appartement, je
me mets à faire un verbe du nom « Geisha ». Ce soir-là, ma voisine me
met au défi de ré-utiliser ce verbe et ce mode dans mon épisode. L’épisode
24 voit donc Aglaé prononcer ces mots : « Si tu veux néanmoins que je te
geishatte, cela peut s’arranger »
On peut même aller jusqu’à la moelle de l’histoire : le thème. Il tient
à un hasard. À une journée où j’ai failli à mes obligations : le lundi où
je n’ai pas écrit l’épisode 17. Ce lundi-là, mes parents m’ont rendu une
visite « surprise » (ils voulaient voir si, suite à la fin de ma relation avec
Nicolas, j’allais bien. . . ) Nous passâmes l’après midi ensemble jusqu’à
ce que je me rende compte que je n’aurai pas le temps d’écrire l’épisode
du jour. Le soir même, j’essaie de l’écrire malgré tout. Mais non, cela ne
sort pas. Le lendemain, je décide de sortir un double épisode.
Je n’ai jamais prémédité que Cassandre soit aussi féministe. Jusqu’à
l’épisode 17-18 où elle nous annonce qu’elle « a du retard », je n’avais
pas saisi que le thème de ce roman était la maternité. J’aime beaucoup
ne pas avoir la maîtrise du conte, jusque dans sa thématique. Ça ajoute
une once de séduction dans la découverte. Et Cassandre m’a séduit. Car
il s’agit bien de ça : découvrir ma narratrice. Côtoyer ce personnage jusqu’à ce que ses lubies, ses batailles, ses grands chevaux et petites manies
112
te dessinent les contours de son portrait. Comme un croquis qui capture
plus l’essence de l’autre que les traits de son visage.
Voilà ce qu’est mon jeu : découvrir l’histoire. Découvrir ce qu’elle veut
être. Et pour cela la nourrir de tout ce qui passe à nos portées, observer
ce qui accroche, et où se place l’harmonie. Je ne fais que jouer à mener
l’enquête.
113
5
Le Puits
Dans le Yi-King, le Puits (48e hexagramme) est à l’image du puits chinois
traditionnel : la perche de bois va puiser l’eau en dessous. Il représente
aussi les végétaux qui font monter l’eau dans leurs fibres de bois. Chez
nous on parlerait du chêne, ou d’une source : le puits est immuable quand
la ville et les empires changent, car nos besoins essentiels, les fondements
de nos vies restent les mêmes. Tout gravite autour du puits où l’on vient
abreuver sa soif.
Épisode 33
La méthode Carambar
existe une maladie. Un syndrome mental qui fait qu’on ne dit pas
vraiment ce qui est. On est alors atteint d’un espèce de dyslexie sémantique. Dans nos bouches ou nos oreilles, les phrases se détournent,
presque malgré nous, de leur vérité. C’est quand on te dit « tu es unique »
et que tu entends « tu es le seul ». #rienàvoir. Quand tu réponds « je t’aime
I
L
115
toi » parce que tu es incapable de dire « je n’aime que toi ». #aucunrapQuand je retrouve Enguerrand, ce soir-là, entre les deux statues de
bronze figurant une chienne et une louve au jardin du grand rond, et qu’il
me dit, tout fier :
port 1 .
— Je te pardonne.
#Non. #Confusion. En fait, il aurait dû me dire « je te demande pardon ».
Mais voilà, il a été encore frappé par ce syndrome de dyslexie sémantique.
Le trouble de détournement de la réalité. Une maladie qui frappe tant et
tant de monde, et qu’on appelle aussi : l’ego.
Heureusement, lui et moi avons rodé cette gymnastique au fil des années. On a l’habitude de se faire beaucoup de mal. Autant qu’on se fait du
bien. C’est tout le temps la même rengaine. Il a sa vérité. J’ai la mienne.
Elles sont tellement incompatibles qu’elles ne supportent pas d’être dans
la même pièce. Donc on s’écharpe. Invariablement.
À force de tomber dans ce schéma empoisonné, on développe son
propre antidote. Le nôtre est simple : regarder nos vérités en face. Raconter chacun son histoire, comme dans les mauvaises comédies romantiques
où un couple marié est à la dérive. On va tous deux déblatérer sa vision de
la chose, sans passion ni blâme. Parce qu’on a un secret que les conseillers
conjugaux et les mauvaises scénaristes du monde entier nous envient :
Les carambars.
Nous nous asseyons sur un banc. Enguerrand en sort huit de la poche
arrière de son jean. Des carambars au caramel tout ce qu’il y a de plus
classiques. Les hérésies aux fruits ne méritent pas d’exister. Et ne me parle
même pas de cola. J’avoue avoir un faible pour les Caranougats, mais dans
ma folie j’ai encore la présence d’esprit de ne pas les confondre avec les
vrais carambars. Les jaunes écrits en violet moche. Avec des blagues en
dedans. Enguerrand m’en tend quatre.
— Tiens, ils devraient être assez chauds, maintenant.
Il dépapillote soigneusement les siens, et les enfourne dans sa bouche.
Tous les quatre. Là, il m’explique ce que je sais déjà. Qu’il s’est toujours
cru un sous-homme. #MâcheMâche. Parce qu’il est Monorchide, parce qu’il
1. Ces vannes me viennent du baratin que Nicolas Bacchus (chantiste engageant et engagé) sert avant de chanter son titre libertin : Les Uniques. (NdP)
116
n’a qu’une couille. #EssuieLeFiletDeBaveSucrée. Que son père lui a toujours
– littéralement – reproché son manque de couilles. #MasticationRidicule. Lui
a foutu en tête qu’il était stérile, qu’il n’aurait jamais d’enfant. #PauseMassageDeMâchoires. Et donc une telle chance était pour lui si inespérée qu’il
a vu rouge. #DéglutitionDifficile. Puis il baisse les yeux vers ses emballages
et finit par me demander :
— Qu’est-ce qu’un couteau, une fourchette et une cuillère vêtus en soldat ? Un service militaire.
Je le regarde, impassible. Il soutient mon regard, mais une commissure
de sa lèvre tremblote. Mon regard attend encore un peu, charitable. Enguerrand explose de rire, s’étouffe, crache un magnifique molard marron
dans les buissons. À mon tour, je déballe mes quatre bombes sucrées et
mes tripes.
Ce choix n’avait rien à voir avec toi, c’est mon corps. #MâcheMâche.
Je n’ai aucune idée de qui m’a mise enceinte. #EssuieLeFiletDeBaveSucrée.
Car oui, j’ai aussi couché avec Sir Aspic. #MasticationRidicule. Et vos bites
allant et venant dans mon ventre ne vous donnent aucun droit sur les lieux.
#PauseMassageDeMâchoires. Quoi qu’il en soit, je me suis chargée de ces
quelques cellules, car ce n’était rien d’autre qu’un haricot. #DéglutitionDifficile. Là, je tombe sur cette devinette :
— Comment s’appelle la femme de Goldorak ? Anne. Anne Orak 1 .
Je veux tenir. Malgré le sucre coulant de ma bouche, les crampes aux
mâchoires et le léger sentiment de honte, je sais que j’ai raison. Que j’ai
mes raisons. Que je ne veux pas couvrir tout cela de ridicule. Enguerrand me regarde, patient et goguenard. Je ne veux pas rire. Pas céder à
cette crispation abdominale. C’est le combat des femmes depuis des millénaires. La guerre des ventres. Rire serait les trahir. Puis merde, l’avortement chimique, c’est pas la fin des haricots ! Juste de un.
#ForSure. #4~.
#ExplosionDeRireEtDeBaveMarronasse.
Quelle que soit ton histoire, quels que soient tes grands chevaux, il n’est
rien dont quatre carambars ne puissent venir à bout. Il y a des moments
1. La vie d’un auteur est parfois parsemée de moments étranges. Se voir chercher désespérément des blagues officielles de chez Carambar en est un. Car, oui : ces blagues sont
certifiées. (NdP)
117
où il n’est plus possible de se prendre au sérieux. Celui où tu mastiques
une pâte sucrée tout en déblatérant des vannes pourries en est un assuré.
Testé et approuvé par Cassandre et Enguerrand. On serait aux USA, on
deviendrait riches en un livre : La Méthode Carambar.
Une fois nos griefs expulsés, nous devrions prendre congé. C’est ainsi
que l’on a toujours fait. À chaque dispute. À chaque trahison. Sans prévenir, l’un d’entre nous se lève et part sans se retourner. Pas d’adieux, pas de
regrets. Alors que je fais mine de me lever, Enguerrand me saisit le bras.
Je le regarde, interdite. Il met du temps à parler.
— J’ai lu ton blog, tu sais. J’avais pas vu les choses sous cet angle. Tu
as raison, dans le fond, c’est pas plus mal, parfois, de couper le son.
— Enguerrand, s’il te plaît, j’ai un autre rendez-vous.
— Attends. Tiens. Prends-le. Si tu as le livre des prophéties et le livre
des comptes de Vérand’a, tu auras toutes les informations. C’est ça la clé.
L’information. Le savoir. C’est ça qui te permettra de libérer les autres.
Moi j’ai d’autres plans. J’ai lu ton blog, tu sais. Je l’avais pas vue sous cet
angle.
— Oh, toi, tu t’apprêtes à faire une connerie. . .
— Mais non Cassandre, c’est pas une connerie, c’est tonton Sigmund
qui l’a prescrit. Je vais tuer la mère. Peut-être même que je vais commencer par m’entraîner sur Madame Marquet.
Épisode 34
L’hypothèse de l’innocence
— Depuis que j’ai couché avec toi, j’apprends à devenir lesbienne.
Il est des phrases que l’on rêve d’entendre. D’autres qui tiennent du
cauchemar. J’imagine que, pour un homme, cette phrase-là doit picoter
quelque part. Même pour une rock-star au sommet de sa gloire. Le genre
de réponse d’une honnêteté violente qui ne s’accorde pas vraiment à un
« Quoi de neuf ? » tout banal.
118
Pourtant j’ai vu qu’Aspic avait fait des efforts pour s’adonner aux menus propos. Mais voilà, j’étais lancée, pleine d’énergie, pressée de ne pas
trop être en retard, inquiète et remontée de l’entrevue que j’ai eue avec
Enguerrand. . . J’arrive dans sa loge comme une furie et me trouve dans
un endroit de calme et de simplicité. Je m’assois mais je ne me pose pas.
Les idées tournent en un charivari de pensées. Alors, quand Aspic a reposé son mascara et a maladroitement balbutié une platitude, le coup est
parti tout seul.
Il faut dire qu’il n’est pas doué pour parler de la pluie et du beau temps.
Il le fait comme on respecterait aveuglément une convention. Les mots
se dessinent sur sa bouche mais tu vois que ses yeux pensent déjà à la
suite. Avec cette impatience qu’on a quand on veut faire une recherche
sur Wikipédia mais que Windows peine à démarrer. Note bien, il n’est pas
doué non plus pour les grandes répliques. Imagine la scène :
— Bonsoir, Cassandre. Alors, quoi de neuf depuis la dernière fois ?
— Oh, pas grand-chose. Ah, si : depuis que j’ai couché avec toi, j’apprends à devenir lesbienne.
— Ah. Bien, bien. . . Tu as de la chance, il fait encore un grand soleil
pour la saison. C’est plus agréable pour apprendre. On apprend mieux
quand il fait soleil. Est-ce qu’on peut passer à la vraie discussion ou on
n’a pas encore assez parlé de toi ?
C’est à ce moment-là de la conversation que tu le fixes. Il doit y être
habitué, à force. Tu recherches dans ses yeux la moindre trace d’ironie.
De sarcasme. Un second degré quelconque. En vain. Merde, parfois parler avec lui est si décalé que même une infinitésimale fraction au-dessus
du premier degré serait un soulagement. Mais ses yeux restent sincères.
Sereins. Ils attendent patiemment que tu répondes, car c’est à ton tour de
parler.
— Ça ira, merci Aspic. Dis-moi : pourquoi tu m’as fait venir te voir ?
— Ah ! Oui. En premier lieu, je veux te confirmer que ce n’est pas moi
qui t’ai fertilisée. J’en suis certain. Ma mère est devenue eugéniste en
m’élevant. À l’âge de seize ans, elle m’a fait subir une vasectomie. On te
dit que ça fait pas mal, mais en vrai ça fait mal. J’ai eu très très mal. Donc
je peux pas avoir d’enfants.
119
— Aspic, je suis désolée, j’ignorais totalement que. . .
— Bien sûr que tu l’ignorais, c’est un secret. Ce qui me mène à mon
petit deux. Tu racontes tout sur ton blog. Ça ne va pas du tout. Je ne veux
pas que tu racontes ces vérités. Mais je ne peux pas t’en empêcher. Alors
j’ai pensé à une solution.
— Tu veux me supprimer, comme dans les polars ?
— Ne sois pas ridicule, c’est beaucoup trop d’efforts, et en général ça
salit. Non. Je vais mentir. C’est aussi beaucoup d’efforts, mais ils sont
plus acceptables, et moins salissants. Si jamais les médias me posent des
questions sur toi, sur nous, je nierai tout.
— T’as qu’à dire « Ceci n’est pas une histoire vraie ». . .
— C’est exactement ça, tu es douée, dis-moi. J’ai pensé à un astucieux
mensonge. Tu es une groupie qui fantasme sur moi. Il faut que ce soit crédible. Donc il faut que tu joues ton rôle. Il te suffit de rester au concert ce
soir dans la loge ultra VIP, et de m’agresser quand je viendrai rejoindre les
fans après le concert. Le service d’ordre te jettera comme une malpropre,
et j’aurai toutes mes preuves pour les médias.
— Incroyable. . .
— Je sais. Moi aussi parfois, je suis éberlué par mon imagination.
— Non, ce qui est incroyable, Aspic, c’est que tu penses que je vais
marcher dans ton plan.
— Pourquoi, tu avais autre chose à faire, ce soir ?
Normalement, je devrais me le farcir. L’engueuler comme du poisson
pourri. Je te jure que s’il y avait eu dans ses pupilles la moindre once de
malveillance ou de. . . Putain ! Juste autre chose que cette satanée innocence ! Mais non. C’est comme un gosse qui a trouvé un super jeu et qui
ne conçoit pas une seule seconde que tu ne partages pas sa joie.
#ForSure. #4~.
Je prends le parti de mettre fin à la conversation. Je me lève et sors de
la pièce, bien décidée à quitter ces maudites coulisses. Mais là, dans la
loge ultra VIP, la vue de quelqu’une m’arrête net. Je ne sais pas pourquoi
mais mes yeux se posent sur elle et je comprends direct. Une attention si
120
délicate que je m’effondre sur un des moelleux sofas. Aspic me rejoint. Je
le regarde, émue.
— T’as engagé cette interprète rien que pour moi ?
— Évidemment, Cassandre. Si tu ne profites pas du spectacle, ce sera
moins drôle de jouer la groupie. Si tu ne t’amuses pas dans ton rôle, tu
seras moins crédible.
— Bon, j’imagine qu’après ce soir, on ne pourra plus jamais se revoir ?
— Oui. Oh, j’ai failli oublier mon petit trois. Non c’est faux : je n’oublie
rien. Mais c’est mieux si j’utilise ce genre de phrase, ça rend la discussion vivante. Tiens, prends ce smartphone. Dans deux mois exactement,
tu envoies ton statut sérologique à ce numéro. Je te répondrai avec mes
résultats d’examens. Quand on sait avec certitude, c’est plus propre, tu
comprends. . .
Le pire, c’est que je comprends. J’ai fait confiance à Enguerrand. Aspic m’a fait confiance. Le seul moyen de faire en sorte que ce château de
cartes ne s’effondre pas sur nous, c’est de se dépister et de se tenir informées les uns les autres. Mais quand c’est dit avec autant de candeur et
de détachement, ça fait limite froid dans le dos. Comme si les malheurs
associés au sida, à la syphilis et aux hépatites n’étaient que des histoires.
Comme si ces maladies n’étaient que des informations. Je l’ai ou je ne l’ai
pas.
Mais sur le coup, je m’en suis royalement foutue. J’ai sorti mon téléphone, le vrai, et j’ai tapé un sms à Vérand’a.
Je rentre tard ce soir. Préviens notre hôtesse que je vais voir un concert, et
que mon interprète c’est Emmanuelle L. Elle va verdir de jalousie.
Je t’embrasse,
Ta Baie.
121
Épisode 35
La transcription d’une homeless girl
SDF manucurée. L’expression me frappe par son incongruité. Par la
fausseté et les demi-vérités qui fondent son incongruité. Quand je te dis
SDF, un portrait se dessine dans ta tête.
Déjà il s’agit d’un homme. Souvent barbu, ou mal rasé. Dans l’image
mentale que tu projettes, il sent visiblement mauvais. Il a des fringues
froissées, rendues grises par l’air de la rue et la fumée de ses roulées.
Jamais tu n’imagineras une SDF aux ongles manucurés. C’est pourtant ce
que je suis.
J’ai toujours eu un toit au-dessus de la tête. De quoi manger, me laver, et
me divertir. Je ne manque de rien. Sauf d’un chez moi. Bien sûr que je ne
me compare pas aux personnes souvent brisées que la ville expectore sur
les trottoirs. Nous n’avons rien à voir, rien en commun, à part peut-être
cet acronyme : SDF. Cette étiquette qui ne raconte qu’une seule histoire
taille unique.
Cela fait des mois que je n’ai plus de chez moi. Que je navigue d’hôtels
en gîtes avec Enguerrand et Nicolas. Puis on revient sur Toulouse. On
vit chez la Marquet. On squatte chez les manipulés d’Orion. On somnole
dans un bus et on s’entasse dans la loge parisienne de notre provençale
concierge. On envahit le manoir des Jaunes. Puis je fuis chez mon amie.
Bien vite rejointe par la seule dans cette aventure qui me comprenne. Là,
je me rends compte de ce que ça fait. Retrouver un semblant de chez soi.
Une intimité. De la tranquillité.
Je regarde mes mains manucurées pianoter sur le clavier et je ris à cette
pensée. Je suis une SDF manucurée. Une homeless girl connectée. Qui
peine à retrouver dans la langue de Molière les paroles d’une chanson de
la rock-star qui ne l’a pas fertilisée ; mais qui l’a invitée hier à l’agresser
pour mieux se quitter. Belle performance. Seulement voilà : au moment
où les mots trouvent enfin le chemin de mon écran, débute l’invasion de
mon nouveau havre.
Une invasion en plusieurs temps. Le premier jour, le lendemain du
concert, c’est Aglaé que je retrouve sur le pas de la porte. Elle est si polie
122
que je ne me suis pas méfiée. Mais dès le départ j’ai regretté de lui ouvrir.
En un monologue, elle a réussi à forcer l’entrée, vérifier la poussière sur
les étagères, me refourguer sa valise, s’installer sur le canapé et claquer
des doigts pour se faire servir.
— Je viens demander asile. J’invoque la solidarité féminine. Depuis
qu’Enguerrand est parti du manoir, c’est – pardonne ma grossièreté – la
chienlit totale. Nicolas est à la dérive, il s’enfonce dans le stupre. Tu me diras, Orion et Dorian sont bien aise. Ils sont pour ainsi dire ses compagnons
de fornication. Tiens, Cassandre, prends donc ma valise, ton hôtesse aura
bien une chambre d’amis pour moi, orientée plein sud de préférence. Lors
tu me connais, je ne suis pas bégueule, ni sainte, ni touche. J’ai même appris une ou deux petites choses en les observant. Mais là ce n’est plus un
simple lupanar, ce sont les cent vingt jours de Sodome ! Vérand’a ! Vérand’a ! Aurais-tu l’obligeance de me dégotter un petit Darjeeling ma chère ?
Je suis encore une invitée, je ne sais pas où les choses se trouvent. . .
#ForSure. #4~.
#Baffe.
Je n’ai réalisé mon geste que quelques secondes plus tard. Quand j’ai
vu le regard stupéfait d’Aglaé surplombant sa joue gauche qui rougissait
à vue d’œil. Quand, en arrière-plan dans la cuisine, je vois Vérand’a respirer bruyamment, les mains vides, un service à thé aux délicates roses
anglaises éparpillé façon puzzle sur le sol. Quand j’ai senti les picotements de la paume de ma main virer à la brûlure. L’élancement de mon
avant-bras.
Aglaé sort de sa manche un mouchoir brodé à ses initiales, et essuie
le petit filet de sang qui s’échappe de la commissure de se lèvres. Elle
est décomposée. Tout son personnage grandiloquent, ce masque d’Aglaé
qu’elle porte sur elle à longueur de temps, ses manières empruntées. . .
tout cela s’est envolé avec la danse que je lui ai collée. Seule la dignité
la tient encore droite. Elle m’articule ces mots d’un visage où réside une
honnêteté nue, presque impudique.
— Je n’ai nulle part où aller. Je me sens inutile, impuissante, inexploitée.
Je suis si seule que chaque soir je hurle dans trois coussins. Je sais que je
peux aider. Vous aider. Enguerrand vous a passé la main. Je veux juste être
à vos côtés.
123
#GorgeSerrée.
#NePasLeMontrer.
#NePasPleurer.
#JusteLuiRépondre.
#OuiDeLaTête.
Aglaé esquisse un sourire puis recompose son éternel personnage de
Dame Importance. Elle s’empare de mon ordinateur et y voit les paroles
de Sir Aspic. Hier, lors du concert, il me les a dédicacées. Il a simplement
dit : « Avant le concert, j’ai vu une amie, et je lui ai fait une confidence.
J’espère qu’elle prendra ces mots comme un cautionnary tale. L’exemple
de ce qu’elle ne doit pas faire. » Je veux comprendre ces foutues paroles.
It’s been a while since I, I haven’t felt your heat
But I’m not cold inside, but I’m not cold inside,
It’s been a while since you, you resent my heartbeats
But I go by my side, but I go by my side.
And for a while I’ve been poisoned by your own guilt
But now I close my eyes, but now I close my eyes,
And I can see that while I set me on my feet
You were turning aside, you were turning aside.
And now I. . .
I know that life is up-and-downs
You beat me down I give you up
I know that life is up and
Down the way I go. . .
I know that life is up-and-downs
I cheer you up, you get me down
I know that life is up and
Down the way I go. . .
— D’après ce que je lis, ma petite Cassandre, c’est assez simple. Il traite
d’une relation. Il se peut que ce soit une histoire d’amour, auquel cas elle
est fichtrement pathogène. Mais je crains qu’en fait il ne parle juste de sa
mère. Si telle est la vérité, il est sacrément abîmé, le garçon.
Merde. . . Aspic sait.
124
Épisode 36
Le théorème de la pornographie (1/2)
Aglaé potasse le grimoire de la maison Jaune. Celui qu’Enguerrand m’a
confié. Celui que nous avons déjà examiné pendant de longues semaines,
avec Nicolas et Enguerrand, avant que de revenir sur Toulouse.
C’est là qu’on a appris pour les Descendants. Les lignées, leurs écoles
de noétiens, et les maisons de la noétie dans lesquelles ils nous enferment
pour mieux nous diviser. Et s’enrichir.
Aglaé passe de longues heures enfermée dans le bureau à étudier ce grimoire en chinois ancien, comme si elle croyait y découvrir une nouvelle
pensée. Je comprends qu’elle veuille se rendre utile, mais la quête littéraire de notre nouvelle squatteuse me semble vaine. Je lui apporte malgré
tout une verveine, et m’assois à ses côtés. Nous buvons, dans un calme si
grand que je peux presque sentir sur ma peau le déplacement de l’air créé
par les pages qu’elle tourne.
Jusqu’à ce que la sonnette nous surprenne en plein silence.
Je descends en trombe au salon voir si Vérand’a n’a pas été à nouveau
secouée par cette violente interruption. C’est en ne la trouvant pas que ça
me revient : elle est partie acheter de la vaisselle. L’amie qui nous héberge
commence à manquer de tasses. D’ailleurs notre hôtesse ne devrait pas
tarder à rentrer du travail. . . Soit elle a oublié ses clés, soit Vérand’a est
déjà rentrée de chez Casa. Soit nous en sommes au deuxième jour de
l’invasion de mon espace vital.
Dorian.
Qui maintient fermement un Orion collé contre lui. Et le pousse dans la
maison tout en finissant une engueulade qu’ils doivent se traîner depuis
quelques heures. Orion ne souhaite visiblement pas être parmi nous. Il est
fermé, absent, silencieux. Les cris de Dorian finissent par déloger Aglaé
de son bureau qui pâlit en les voyant ici. Mais Dorian ne lui accorde pas la
moindre attention, tout à l’importance de ce qu’il veut qu’Orion partage
avec nous.
— Orion, c’est simple : si tu ne leur dis pas, je leur montre.
125
Face au mutisme de son partenaire, Dorian sort sa tablette remplie de
traces de doigts. Il ouvre une vidéo et nous expose un gros plan d’un
pénis pénétrant un anus surplombé de blondes couilles. C’est du porno fait
maison, mal filmé à la tablette. Pendant une fraction de seconde, je repense
aux traces de doigts. Ces traces n’ont pas vraiment l’air graisseuses. Mais
pas le temps. Une secousse de caméraman nous indique qu’on est dans
le grand salon du manoir jaune. Un dézoomage grossier montre un tas
de corps masculins se roulant les uns dans les autres sur un grand tapis
près de l’âtre. Un panoramique tremblotant ramène notre regard sur les
abdos pâles d’Orion qui s’actionnent pour mieux pénétrer le fabuleux cul
de Nicolas.
Se dernier se dégage de l’étreinte pour mieux se retourner, à quatre
pattes. Puis il se saisit du vit d’Orion et l’engouffre entre ses fesses. La
première fois que j’ai parlé de rapports pénétrant-pénétrée à des amies féministes, elles m’ont corrigé. On dit « pénétrant-préhensile ». Parce que
même si on entre en moi, je suis pas une étoile de mer. Ni un flamby se
faisant déchirer par une petite cuillère. Imagine une main qui pogne un
doigt. L’empaume et l’enserre. Dire que je suis préhensile, c’est me rappeler que je peux baiser n’importe quel mec, même en tant que pénétrée.
Là, c’est exactement cela que je vois.
Nicolas est à quatre pattes, dans la position de pseudo-soumission la
plus caricaturale. Orion est derrière lui, tandis que Dorian et un beau métis font face à sa bouche. Pour faire plus porno que ça, il manque un gros
logo et des pop-up te demandant ton numéro de carte bleue. Mais la voracité simple et joyeuse de Nicolas renverse complètement la vapeur. On a
simplement l’impression que c’est lui qui se sert des messieurs qui l’entourent comme un enfant maltraite ses jouets avec malice. Jusqu’au moment où. . .
Lumière blanche. Aveuglante.
La vidéo s’arrête. Dorian me fourgue la tablette dans les mains et saisit
les épaules de son compagnon.
— Orion. Je t’aime. Et t’as même pas idée du nombre de choses que je
suis capable d’entendre. Mais il s’est passé quelque chose, à ce momentlà. Même moi j’ai vu des trucs bizarres. Donc là je crois qu’il est temps
de parler.
126
#OrionMutique.
#LarmeSurSonVisage.
#ForSure. #4~.
— Je crois que je sais ce qu’il en est. En quelque sorte.
Orion fusille Aglaé du regard. Elle le soutient. C’est pas comme si elle
n’était pas habituée. Puis elle nous invite à passer au bureau, où elle s’empare du grimoire de la maison Jaune.
— Je suis certaine que tout est lié à cette fichue prophétie. . .
Épisode 37
Le théorème de la pornographie (2/2)
Attention. Les lignes que tu vas lire ne respecteront pas les limites de ta
bienséance. Pour tout te dire, elles n’en auront rien à foutre.
Il se peut que les mots qui vont suivre grattent de vieux morceaux de
morales collés sous ton cerveau, les mâchent implacablement pour mieux
les étirer en une jolie bulle de gomme correctement a-politique (mais aux
tons pastel chatoyants). Le mieux, pour traverser cette zone de turbulences
idéïques, c’est encore de te rappeler que ceci n’est toujours pas une histoire vraie.
La pornographie m’a toujours vaguement paru malsaine.
Aussi malsaine que le théâtre.
Quand j’étais aspirante comédienne, avant que de me blondir, j’avais des
vues radicales sur la question. Je voulais monter sur les planches pour la
bonne et simple raison que ça change le monde. Cela révèle l’être humaine
à ses semblables. Non pas comme un miroir déformant de la vie. #bullshit,
dirait Enguerrand. Mais comme une porte ouverte sur les rouages de nos
façons. Parce qu’on joue faux.
Le théâtre montre comment on fait semblant. Comment on se moule
dans des emplois, des masques. Pantalon. Colombin. Sganarelle. Regarde
cette petite vieille dans le métro : elle est touchante tant elle prend à cœur
127
son rôle de petite vieille qui, non merci, ne veut pas s’asseoir c’est bon
jeune homme je descends à la prochaine station oups j’ai failli tomber bien
d’accord c’est vraiment parce que vous insistez. Cet homme fait beaucoup
d’effort pour signaler combien il est important. Le dos droit. Le visage
grave de celui qui n’a jamais pété devant un gamin. Figurine fournie avec
costume et accessoires.
Dès lors, ces archétypes que nous représentons s’enferment dans les
mêmes dialogues. Comme au théâtre, peu importe ce qui se dit. Toute la
saveur de l’intrigue se trouve dans le texte que l’on joue, pas dans celui
que l’on prononce. Observe ce couple au restaurant. Cette femme dit « je
t’aime » quand elle se fait visiblement aussi chier que son huître farcie.
Son compagnon lui répond « tu es belle » en regardant l’addition.
Sur scène, jamais rien ne se passe. Ces metteurs en scène qui font intervenir 300 figurantes, douze poules, cinq décors explosifs et un éléphant
manquent cruellement d’imagination. Et de lucidité. Lis Prométhée Enchaîné, cette pièce est la pierre fondatrice de la scène contemporaine. On
y voit, relativement, un #smartarded attaché à un rocher. Le reste du casting va venir le voir et lui raconter. Les guerres, les trahisons et les dramas. Rien n’est montré quand tout est dit. Comme cet enfant qui tombe,
s’écorche le genou, goûte son sang avec une curiosité gourmande. . . Puis
pleure dès qu’il s’aperçoit qu’il est observé.
Le théâtre ne nous montre pas ce que nous vivons. Il nous montre comment on fait semblant de le vivre. Nos rôles caricaturés à l’extrême. Nos
dialogues absurdes et inadaptés ânonnés pour souligner les monologues
intérieurs. L’absence totale d’événements qui ne surviennent que par nos
états. C’est l’essence même de la pornographie. La forme la plus aboutie
de l’art scénique. Le miroir de tout ce que nous croyons être. La démonstration délétère de nos illusions.
J’ai songé, à cette époque, m’impliquer dans une carrière pornographique. Mais c’était inutile : la pornographie n’est pas accessible
aux enfants.
Et pour cause. Si les enfants voyaient à quel point nos simagrées et
singeries se sentent solides et sérieuses, ils trouveraient enfin la bonne
raison de se foutre de nos tronches. Nous ne pourrions plus les mépriser
comme nous le faisons. On dit qu’exposer un enfant à un film de cul va
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le choquer. Comme si il n’avait jamais vu d’animaux copuler. Ce qui le
choquera, c’est de voir l’envers du décor. De nous découvrir pantins, nous
qui nous croyions de chair. On ne veut pas le voir perdre cette innocence,
son illusion : elle nous est bien trop précieuse.
Pour changer le monde, il faudrait montrer du porno aux enfants. Subir
leurs regards après coup. Observer ce qu’ils se feront devenir. Voir si on
obtient toujours, après cela, des simulacres de maîtresse d’école privée
aux joues rondes comme Aglaé.
— La prophétie est on ne peut plus claire « L’homme noble donne aux
chevaucheurs de pensée la mort et la pornographie. Qu’un seul en soit résulté, et le monde lui sera offert. » Mon très cher Orion, tu as certainement
– et bien involontairement – fait une découverte majeure dans l’interprétation de la susdite prophétie. Qu’as-tu donc expérimenté en te voyant
forniquer sur cet écran ? . . . hé bien ?
— Allez, chéri, réponds à Aglaé. . . Putain, mais c’est quoi ce plan de
se murer dans ce mutisme de merde ? !
Le silence se fait pesant. Gêné. Les regards fuient. Jusqu’à ce que Dorian me voie et ajoute l’inévitable :
— Oh, pardon.
#ForSure. #4~.
#RevenonsÀNotreMouton.
#Frisson.
Oui : je viens de hashtaguer mon frisson. J’avoue que je ne sais pas
bien me servir de ces hashtags. D’habitude, ils me permettent de te laisser
quelques indices, pour t’aider à me dévoiler avant l’heure. Là, ce n’est pas
vraiment le cas. J’aurais très bien pu écrire « Et là, j’ai un frisson. » Ou
bien encore « Soudain, un frisson me parcourt. » Mais c’eut été manquer
la vérité cataclysmique du moment.
Il s’agit plutôt d’un de ces frissons qui fait le singe en haut de l’échelle
de Richter. Celui qui demande des effets spéciaux. Le truc qui part des
ovaires, utilise ton corps comme chambre d’écho, fissure les fondations
de la maison et grimpe dans les ultra-sons jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une
taupe dans un rayon de trois kilomètres.
129
J’exagère à peine pour mieux rendre la vérité. #pr0n 1 . Mais le frisson
fut visible pour les gens qui m’entourent. Aglaé me lance un sourcil interrogatif. Ma réponse fuse aussi bien par les mots que dans la sphère des
idées.
— Aglaé, enclenche ta noévision. Regarde Orion dans la noétie.
— Diantre ! Il n’y a plus d’histoire centrale. Comment diable. . . ?
— Les filles, vous êtes mignonnes mais moi je suis pas un NoéNaute.
Alors vous sortez de votre torpeur et vous me traduisez tout ça avant que
je ne griffe.
— Dorian, est-ce que depuis que ça s’est passé, Orion a prononcé ne
serait-ce qu’un mot ?
— Non, mais je croyais juste qu’il faisait la gueule. . .
— Raté. Regarde. Il est pas là. L’histoire centrale, c’est celle qui raconte
« Bonjour, je suis Orion. Orion, c’est ça. » Et là, y’a juste un gros vide.
— Mais comm—
Dorian s’interrompt. Lui et Aglaé se précipitent en bas, vers l’entrée.
La porte, fracassée, en a profité pour arracher du carrelage le taquet qui
devait l’arrêter ; ainsi qu’un morceau de plâtre au mur qui lui, l’arrêta.
Dans le chambranle, sur fond d’orage, se dessine une Vérand’a dont les
épaules récupèrent le souffle d’un effort violent. Par terre, prostré au bout
d’une traînée d’eau de pluie, un Nicolas tremblotant. Son coquard naît
sous nos yeux. Par réflexe, comme toujours avant de parler à quelqu’un,
j’enclenche la noévision.
C’est là que je vois Nicolas.
Et Fulbert.
Et Orion.
Les trois dans une seule tête, un seul corps. Sa schizophrénie me renvoie
mon regard.
1. Les mots-clés sur internet sont vite accaparés. L’industrie pornographique apparaît
dès que l’on recherche sex ou porno. Du coup, les petit-e-s malin-e-s partagent leurs fichiers
licencieux sous le mots clé pr0n, avec un zéro à la place du « o ». (NdP)
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Épisode 38
L’analyse du sac Casa
Casa 1 devrait être nommé fournisseur officiel de la guerrière urbaine.
Outre les tables à repasser à fleurs et les balais girly, qui sont à eux seuls
une bonne raison d’apprendre à tabasser du marketeux misogyne. . . Il y a
là tout ce qu’il faut pour la combattante moderne.
Leur secret ? C’est le sac.
Imagine-toi en jeune femme surentraînée. Le genre qui a passé des années à surveiller des NoéNautes à coups de karaté et de psycho-neurolinguistique. Une jeune femme un poil sur la défensive. D’aucuns diraient
que c’est la mauvaise semaine du mois. Certaines argueraient que le passage à tabac doublé d’un viol que des ex-collègues t’ont fait subir il y a
peu doit y être pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, tu es un peu plus
alerte que l’innocente moyenne.
Tu rentres de chez Casa, où ils ont mis les jolies tasses que tu as achetées
dans une feuille de papier bulle, puis dans l’habituelle boite en carton
rectangulaire, avant de placer ces quatre cartons minuscules dans leurs
immenses poches plastiques. Le format jumbo, où tu peux caser le Titanic,
l’iceberg, et une famille de manchots fans de Léonardo. Tu t’en saisis et
rentres retrouver ton amoureuse.
Celle qui va te faire oublier ton amour de jeunesse, le mec que tu as
trahi. Ce superbe blond a eu son identité scindée en deux par ta faute,
pour que le NoéNaute en lui reste enfermé dans les méandres de son esprit. Ouais : tu n’étais pas choupinette, à cette époque. Faut dire qu’entre
ton père gouroute transsexuelle et ta mère soixante-huitarde repentie en
bourgeoise autoritariste, tu avais du mal avec tout ce qui sortait du rang.
Mais les mois récemment passés à baver dans un hôpital psychiatrique ont
quelque peu modifié ta vision de la normalité.
Ce dont tu ne te doutais pas, c’est qu’ils t’ont aussi appris à renifler le
dérangé du bulbe à dix mètres à la ronde. Ainsi, quand tu arrives sous la
1. Cet épisode n’a en aucun cas été sponsorisé. Ceci n’est pas un placement de produit.
Ceci dit, si Casa souhaite refournir mon vaisselier, je suis un homme vénal. (NdP)
131
pluie devant la maison, ton immense sac vert à deux bougeoirs de frotter
le bitume du sol, la silhouette te saute aux yeux. L’homme qui a été ta
perte n’est plus si beau. Ou plutôt, sa beauté n’est plus visible. Brouillée
par ces soubresauts de folie qui, à l’hôpital, menaient droit à l’isolement
et à la camisole chimique.
Tu l’observes et penses à Fight Club. Aux comédies où Jim Carrey se bat
contre son propre corps. Il dialogue seul, bouge ses membres de manière
désordonnée, se bat contre les gouttes, comme s’il y avait plusieurs lui
aux manettes et qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux. Tu t’agrippes à ta
poche plastique et cherches un moyen de rentrer sans qu’il ne te remarque.
Mais c’est trop tard. Il s’approche de toi façon zombie sous extasy. Or,
c’est pas la semaine où il faut t’agresser.
Là, c’est le corps qui prend le relais. Ton poignet imprime un mouvement rotatif au sac qui commence à prendre de la vitesse. Tu le fais
virevolter comme une fronde : un tour par-dessus la tête, un tour sous le
coude, un tour sur toi-même et #choc dans ses abdominaux. Il recule de
quelques pas, assez pour te laisser t’engager dans l’allée vers l’entrée. Tu
essaies de rejoindre ton refuge mais il t’attrape le bras, comme si le choc
n’avait fait que le caresser.
Tu enroules la poche plastique autour de ta main, jusqu’à ce que les
mugs entourent ton poing serré. Tu le frappes de ce gant de boxe improvisé. Un coup dans les reins pour l’assommer de douleur, un coup sur
l’épaule pour qu’il relâche l’autre bras, et un uppercut vers le cœur pour
l’étourdir. Son visage change d’expression aussi vite qu’un stroboscope.
Lui prend la douleur, mais l’autre lui est juste dans cette revanche fiévreuse, juste quand l’autre autre lui semble appeler à l’aide. Tu as l’impression d’halluciner. Tu te dis que c’est l’adrénaline dans tes veines.
Tu sens le rush de ce flot d’énergie pure que vient de secréter ton cerveau. Tu le connais bien. Tu sais que dans quelques heures, tu vas le payer
en fatigue et courbatures. Mais en attendant, tu le canalises en une grande
inspiration. Puisqu’il ne te lâche pas, tu décides de le prendre à son propre
jeu. Tu le ceintures d’une longueur de sac Casa, le colles à ton corps, et
en profites pour lui foutre un coup de boule en plein dans l’arcade.
Ses membres ne savent pas que faire, où taper quand la cible se colle
si près. Tu profites de ton effet de surprise pour raffermir ta prise sur lui,
132
courir deux pas, et faire un saut de l’ange vers le porche de la maison.
À plat ventre sur le plancher, direction le paillasson. Son corps toujours
collé au tien amortit votre chute. L’impact vide l’air de ses poumons.
Tu te relèves et récupères le sac, mais il est déjà sur ses genoux, faisant barrière entre la porte et toi. Le genre monstre increvable de film
d’horreur. Tu décides que si tu ne peux pas rentrer à cause de lui, ce sera
grâce à lui. Tu sautes pour lancer tes miettes de mug par-dessus la poutre
soutenant le toit du porche. Tu les rattrapes à la redescente, suspendue à
ta balançoire improvisée. Juste à temps pour relever les jambes histoire
d’amortir le coup qu’il voulait t’asséner. Au lieu de cela, il te donne l’élan
qu’il te manquait. Tu t’envoles dans la nuit zébrée d’éclairs, amplifiant ta
vitesse de tes jambes telle une gymnaste aguerrie. Puis tu figes ta musculature entière, pour que toute la force de ta redescente le frappe de plein
fouet.
Tes pieds sur ses poumons.
Il s’envole.
Explose la porte d’entrée.
Glisse lamentablement sur le sol carrelé.
Tu relâches ta liane et la tension qui t’habitait. Le souffle réclame son
dû, alors tu restes là, debout sur le pas de la porte, car tu n’es pas certaine
que tes jambes sauront supporter un pas de plus. Tu entends les autres
descendre. Tu les regardes, leurs interrogations et leur surprise. Tu vois
Cassandre se précipiter vers toi, enfin. Enfin te prendre dans ses bras. Tu
sens la chaleur de larmes, les tiennes, certainement. Tu vibres du « C’est
fini, tout va bien. » qu’elle fait résonner dans tes pensées. Tu laisses ton
corps céder et s’appuyer sur le sien. Et rire en entendant Dorian prononcer,
sans la moindre malice :
— Oh la vache, il s’est pris une Vérand’a dans la gueule.
Voilà l’histoire que j’ai eu le temps de parcourir dans l’esprit de Vérand’a. Voilà comment cela s’est passé dans sa tête. J’ai à peine eu le temps
de la sonder et la réconforter avant que mon amie, celle qui nous loge et
nous supporte, n’arrive à son tour chez elle. Observe les dégâts. Vois sa
confiance brisée comme autant de mugs guerriers. Elle n’a pas crié. Elle
n’a rien dit. Elle a juste eu un petit regard déçu, puis, d’un geste, nous a
montré la porte.
133
#ForSure. #4~.
C’était là l’acte final de l’invasion de mon territoire : l’expulsion.
Les NoéNautes rentrent au manoir.
Épisode 39
L’intégrale de la cochonnaille
C’est marrant comme parfois, les emmerdes se compressent. L’impression qu’elles veulent toutes se caser dans la même soirée, dans la même
heure, et encore en se serrant un peu on peut faire venir une copine. . .
Puis plus rien.
Des journées de calme d’affilée. On pourrait presque se mettre au tricot.
Mais non : j’ai trop besoin de mes mains.
Devine quoi ? Je n’ai pas fini de te narrer les péripéties de notre soirée
de dingues. Il reste encore quelques clowns à sortir de la 2 CV. Quelques
emmerdes serrées sous le capot. Heureusement, pas d’accident de voiture
à l’horizon. On garde ça pour quand Enguerrand est dans les parages.
Mais, dans le monospace qui nous ramène au manoir de la maison Jaune,
le silence pèse. Les traces des heures passées scellent nos visages, où l’on
peut lire les questionnements de chacun.
C’est le mien que je surprends en premier dans le rétroviseur. La culpabilité qui crispe mes pommettes et ride mon front. L’amie qui a eu la gentillesse de me loger ces derniers jours ne m’en voudra pas. J’y ai veillé.
Effacement discret de l’histoire de ma venue dans les rubans de son esprit. Environ trois Kiris. C’est une limite que je n’avais aucune envie de
franchir. J’ai toujours cru pouvoir protéger mes proches de mon pouvoir,
ne les manipuler qu’en paroles, comme quiconque peut le faire. . . et le
déjouer. Là, je me sens juste un peu sale. Un tout petit peu.
Mais j’ai plus important que ça à gérer. Je regarde, inquiète, le visage
de Vérand’a. À ma grande surprise, c’est une sorte de soulagement qui
adoucit ses traits. Ce soir, elle s’est prouvée qu’elle était toujours capable
de se défendre. Que le salopard qui l’a violée n’a rien brisé en elle. Rien
134
qu’elle n’ait reconstruit. Ses paupières papillonnent sous le contrecoup de
l’énergie qu’elle a dépensée. Mais elle semble un peu plus apaisée. Un
tout petit peu.
À nos côtés sur la banquette du milieu, Aglaé semble fiévreuse. La mâchoire contractée par la réflexion que ses lèvres pincent par intermittence.
Ses yeux font des allers-retours furtifs du grimoire à la tablette de Dorian.
Elle échafaude des théories dans sa tête. De temps en temps, elle se retourne pour examiner Nicolas ficelé sur la banquette arrière. Son regard
se brouille alors : elle le regarde par le prisme du monde des idées, la noétie. Revenant à elle, Aglaé semble plus sûre. De sa théorie, d’elle ou des
deux. Elle doute un peu moins. Un tout petit peu.
Pieds et poings ligotés par les vertes bandelettes déchirées d’un sac
Casa, bâillonné, Nicolas fait peine à voir. Le coquard lui ferme quasiment l’œil gauche, son corps est visiblement meurtri. Ses traits révèlent
combien son esprit est le théâtre d’une guerre. Ou d’un tango, ce qui est
sensiblement pareil. Quand la fureur vrille ses pupilles, c’est Nicolas qui
est aux commandes. Il mitraille du regard Vérand’a et Aglaé, un tir nourri
d’une haine renouvelée. Puis ses traits se crispent de douleur, quand le
Fulbert en lui refait surface. Durant le combat avec Vérand’a, c’est lui qui
a souffert les coups. Voilà comment Nicolas a pu encaisser autant. Quand
ce n’est ni lui ni l’autre qui teste la solidité de ses liens, son visage se
recompose et devient un autre homme. Des expressions interloquées et
implorantes qui ressemblent un peu à celles d’Orion. Un tout petit peu.
Orion, lui, est à la place du mort. Ce qui est terriblement adapté. Son
visage n’a aucune expression, aucun sentiment. Fermé pour cause d’inventaire. La main affectueuse que Dorian pose sur sa cuisse ne lui provoque aucune réaction. Parfois, quand une secousse sur la route mène ses
yeux à croiser le regard de Nicolas dans la courtoisie, on sent une once de
lointaine volonté. Un peu comme si quelque chose en Orion appelait son
esprit égaré là-bas à revenir chez lui. Un tout petit peu.
Dorian, notre conducteur, a lui aussi le visage fermé, d’une manière
opposée. Alors qu’Orion est clos dans le calme posé sur un grand espace
vide ; Dorian se ferme avec une énergie folle. Les pommettes tendues.
Le menton volontaire. Les narines décidées. On le sent prêt à tout, ou du
moins à beaucoup, pour sortir Orion de sa torpeur. Un plan se dessine déjà
135
sur ses sourcils dynamiques. Seul un voile d’inquiétude trouble un peu sa
concentration. Un tout petit peu.
Mais il nous mène à bon port. Dans le manoir de la maison Jaune. Encore un endroit qui ne sera pas chez moi. Pas adapté à moi. Pourtant le
séjour d’Enguerrand, il y a quelque mois, l’a rendu handi-praticable. . .
#ForSure. #4~.
On ne pense jamais aux gens comme moi.
Pour l’heure, nous rentrons dans un bordel dévasté, au sens littéral du
terme. Sur le carrelage de marbre du grand salon, bouffe, coupes renversées, gel à cul et préservatifs usagés recouvrent les tapis. Des moisissures
commencent à se développer sur certains condoms. La puanteur est si
frappante qu’elle met l’odorat KO et, passées les premières secondes, devient une compagne omniprésente.
Je mène Vérand’a se coucher dans une chambre à peu près épargnée
puis rejoins Aglaé et Dorian dans la salle Zen. Odeurs de vin et de saucisson. Ce qui devrait être une bonne nouvelle : ce pourrait être bien pire.
Mais imaginer un gueuleton campagnard sur ces tatamis me semble sacrilège. Le bouddhisme de la charcutaille. Méditation du ballon de rouge au
café du commerce. On m’a dit que Bouddha acceptait tout dans son intégralité, mais je doute qu’il ait eu vent de ce qu’était la cochonnaille arrosée
de vinasse. Rien qu’à l’odeur, il aurait fait une exception. Un « Tout est
un 1 » avec astérisque. Une non-dualité à exceptions 2 .
Je reviens de mes divagations en voyant Aglaé tentant de dissuader Dorian. Celui-ci a réuni le pantin d’Orion avec notre Nicolas ligoté et furibard devant la tablette, dans la ferme intention de leur rejouer le porno
maison qui s’y trouve. Comme dans les vieux téléfilms fantastiques. Un
coup sur la tête et le monde change, un deuxième coup pour revenir à la
normale.
— Dorian, réfléchis une seconde je te prie ! Tu n’as nulle idée de l’effet
que cela peut produire. C’est une folie ! Je te dis que je sais qui peut nous
1. Religions et philosophies devraient, à l’instar des géants du Web, mettre à jour et
diffuser leurs Conditions Générales d’Utilisation. Bien entendu, personne ne les lirait, mais
ça rassurerait ceux qui les écriraient. (NdP)
2. Voir modalités dans les magasins participants. (NdP)
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aider. Je l’ai contactée via ta tablette et elle est en route. Patiente donc,
crénom de bois !
— Laisse-moi faire ! Suffit vos conneries ! Pis qui on peut appeler pour
ça, hein ?
— Tu ne connais pas. Mais surtout ne fais pas ça !
Trop tard. Je vois Aglaé se précipiter sur moi et nous couvrir les yeux
de ses mains. Mais rien ne se passe. Puis rien. Et encore une bonne grosse
minute de rien. Et là, une lumière blanche aveuglante émane de la pièce.
À travers mes paupières et les doigts d’Aglaé, le monde devient orange.
Puis il s’éteint de nouveau.
J’ouvre les yeux pour voir Dorian s’apprêter à lancer une réplique victorieuse puis s’interrompre. Orion bat des paupières, son visage à nouveau
animé de lui-même. Nicolas s’est évanoui. Mais ce qui a coupé la chique
de Dorian, c’est la main qui vient de se poser sur son épaule. La main
d’une femme au sourire de chat.
— Ben dis donc Aglaé, t’avais raison, hein : j’avais jamais vu ça. . .
C’était franchement délire ! Mais, bon, je crois que je les ai arrangés.
Oh, salut, Do. Tu lui as pas dit, à Aglaé, que c’était moi ? Je croyais que
tu savais que je venais mais vu ta gueule t’étais pas au jus. Rho pardon
m’dame ! Je papote et je me présente même pas. Tu dois être Cassandre,
c’est bien ça ? Enchantée, moi c’est Raphaëlle.
Épisode 40
L’observation de l’étagère
Quand on voit les animaux lécher leurs plaies, on se dit qu’ils n’ont que
ça à foutre de leurs journées. C’est pour ça qu’on a inventé l’allopathie et
la confession. Vous goberez trois je vous salue Marie plus un antibio, et
vos blessures s’effaceront. Les animaux n’ont pas ce genre de raccourcis.
Ils prennent le temps, tout le temps du monde. Ce n‘est pas comme s’ils
avaient à survivre.
Nous croyions qu’un but commun rassemblerait les NoéNautes. Cet été.
Dans nos chambres d’hôtel anonymes. Quand Nicolas, Enguerrand et moi
137
étudions le grimoire et tentions de comprendre à la source comment nous
en sommes rendues là. Nous étions persuadés que notre plan effacerait
les rancœurs passées et resserrerait les rangs. Enlever leur pouvoir aux
Descendants. Annihiler les lignées. Oublier tout le mal qu’on a aimé se
faire.
Aujourd’hui, nous sommes rassemblés autour de nos souffrances. Nos
bobos nous ont conduits à vivre ensemble, à mieux nous supporter. C’est
brisées que nous sommes solidaires. Et toutes ces fêlures n’étant en
fait que de nouvelles informations. D’autres apprentissages. Un livre de
failles, de contusions et de heurts couchées sur les pages de nos êtres. Un
livre aussi important que le Grimoire de la Noétie. Que les Grands Livres
de Comptes des lignées.
Nous sommes une bibliothèque humaine.
Un puits de savoir.
Cela fait quasiment une semaine que nous sommes revenus au manoir
des Jaunes. Presque deux semaines qu’Enguerrand s’est volatilisé. Depuis
notre retour, il y eut des odeurs de javel, de désinfectant et mousse à shampouiner les tapis. Il y eut des gants de docteures, des blouses d’infirmiers
et des lits médicalisés. Nicolas et Indra doivent partager la chambre du
bas.
— Attends, Raphaëlle, tu es sûre que c’est une bonne idée ?
— Rho mais oui, Cassandre, arrête de stresser ! OK : Nicolas est un poil
responsable de l’accident qui a tué Ghislain et a foutu Indra en rééduc. . .
Mais quand elle va le voir tout meurtri, que un coup sur deux c’est Fulbert
qui est aux manettes de sa personnalité, elle va pas pouvoir lui en vouloir
bien longtemps. . . C’est facile de détester un mec dans sa tête, quand on le
croit méchant et bien portant. C’est plus fatigant de haïr quelqu’un quand
tu le côtoies en vrai.
On a donc fait quelques travaux. Installer du matériel de kinésithérapie
dans le petit salon du bas. Une piscine hors sol et son siège ascenseur
dans la vieille serre. Plus quelques aménagements, dont une nouvelle sonnette rien que pour moi. Une de ces sonnettes spéciales qui affleuraient les
nerfs de Vérand’a. Mais plus maintenant. Ce n’est pas qu’elle aille mieux,
seulement on voit qu’aller mieux est quelque chose qui viendra. Que cette
138
possibilité n’est plus occultée par un drame omniprésent. Elle a fini de
chuter et là elle chevauche le remonte-pente moral.
Orion est touchant. Il voit que Dorian et Raphaëlle règlent les derniers
comptes d’une vieille histoire. Et il leur laisse toute la place. J’avoue que
je l’ai toujours pris pour un gamin gâté, le genre qui veut tout tout de suite
sous peine d’hystérie. D’orchidérie. De prostatérie. Je sais pas comment
on dit pour les humains qui n’ont pas d’utérus 1 . Quoi qu’il en soit, il est
calme, posé. Comme s’il n’avait nul besoin d’être rassuré sur l’amour que
Dorian lui porte.
Alors, Orion, celui qui a tant souffert de devenir la Laly. . . Orion s’est
mis à aider Aglaé, celle qui avait fait de lui cette créature angoissée par
la disparition de son pénis. Ils se sont enfouies dans les livres et les théories pour mieux comprendre. Comprendre le lien entre pornographie et
transfert de personnalité. Déchiffrer les tenants et les aboutissants de la
prophétie. Avant de partir, Raphaëlle leur a lancé une piste :
— Posez-vous une question : c’est quoi, un cycle ? Pourquoi les NoéNautes réapparaissent tous les quatre-vingt-huit ans ? À partir de là, tout
dépend de vous, et de ce que vous serez prêt à croire. Allez, salut la compagnie !
Cela leur a fait un os à ronger. Je ris toute seule à cette pensée qui
me vient alors que j’ajoute un second os à moelle dans ma garbure. J’ai
découvert que je réfléchis mieux quand je cuisine. Crumble de légumes à
la feta. Carré d’agneau au miel. Fondants au chocolat. Le saucisson est à
peine toléré : son odeur imprègne encore la salle zen comme un attentat
à la décence. Malgré ce, il nous faut nous nourrir. Nous engraisser. Nous
restaurer, exactement comme lorsqu’on apprend des écailles d’un vieux
tableau qu’on réanime.
Je les regarde, assis autour de moi. Indra. Nicolas. Dorian. Orion. Aglaé.
Vérand’a. . . Et moi. Chacune avec ses blessures. Chacun avec son expérience.
Nous sommes un puits de savoir.
Une bibliothèque humaine.
1. Pour qui l’ignore, le mot hystérie vient du mot utérus. L’hystérie a été définie comme
une maladie typiquement féminine liée à la frustration sexuelle. Certainement par des docteurs chauvinistes qui voulaient inventer des godes et les tester sur leurs patientes. (NdP)
139
Une étagère de bras cassés.
C’est l’image qui me vient alors que nous sommes tous accolés les unes
aux autres, attachés à nos chaises, un bâillon à la bouche. Une étagère de
livres scellés. Quelqu’une a pimenté ma garbure pour nous endormir et
nous tenir captives. Ses talons claquent alors qu’elle fait des aller-retours
devant nous. C’est dommage, il manque une cravache à sa mise en scène
de working girl nous dominant tous. Note bien : c’est mal. Je ne devrais
pas parler comme ça de ma belle-mère.
— Alors, où se trouve-t-il ?
Madame Richards nous vrille de son regard.
140
Addenda au chapitre 5 — Pouhiou vs Poïétique.
Ce n’est pas évident d’être mis face à tout cela. De se prendre en pleine
poire sa « poïétique ». Roh j’aime ce mot. C’est comme ça qu’on appelle
un processus créatif quand on veut se la péter intello de vernissage ou
rat d’avant-premières. La sonorité du vocable, qui flirte incestueusement
avec « poétique » ou « politique », est délicieuse. Quand tu le prononces,
ça crée un vertige express. Les gens sont persuadés que tu t’es trompé,
mais ton visage leur confirme que non. La Poïétique. Comment que ça se
passe quand ça se crée.
Je dis – ou plutôt j’écris – que je me suis pris la mienne en pleine poire,
car en me lançant le défi de ce blog, je ne cherchais nullement à creuser
ces questions-là. Je voulais juste écrire un roman. Pour que ce soit plus
facile, je me suis dit que j’allais découper cette écriture en petit bouts.
C’est une astuce que j’applique depuis longtemps, à vrai dire. . . Je sais
pas pour toi, mais perso, quand je vois arriver un énorme steak dans
mon assiette, quand je suis au pied de la montagne à gravir. . . j’ai un
grand moment de lassitude. De désespoir. De j’y arriverai pas. Mais si je
commence à découper mon steak en petites bouchées, alors il se mange
tout seul ! Je ne gravis pas un mont : je franchis une étape. Puis le tronçon
suivant. Et ainsi de suite jusqu’au sommet.
C’est ce qui s’est passé en janvier 2012. L’idée a germé, de ne pas écrire
un roman, mais un roman feuilleton. D’écrire des épisodes. Comme tu as
pu le lire dans les addenda de #Smartarded, cette idée s’est nourrie d’envies antérieures : écrire un roman sous Twitter, écrire 5 jours par semaine
pour être un parasite qui emprunte le rythme du salarié, participer au
NaNoWriMo. . .
Le mécanisme est là : j’ai conçu ce roman feuilleton afin de découper
l’écriture et me faciliter la vie. Afin de m’imposer un rythme. Une sorte
de discipline, ou plutôt de pratique redondante et donc hypnotique, que
j’ai testée fin janvier chez un ami. J’ai écrit les quatre premiers épisodes
de #Smartarded chez lui : c’était jouable. Donc j’ai acheté mon nom de
domaine, mon template wordpress (le design du blog) et je me suis lancé.
Le blog m’a aidé à ne pas me sentir seul. Les regards, les attentes
des lecteurs (bien vite présents au rendez-vous) m’engageaient à tenir le
141
rythme. M’arrêter d’écrire ce serait lâcher le fil de l’histoire auquel tant
d’attentions (dont la mienne) sont suspendues. Attention, hein, je ne me le
suis jamais interdit. Mais ce serait. . . pas classe.
Ce fil, ce lien est essentiel. Les petits mots, commentaires, corrections
et retours de chaque lecteur nourrissent mon envie d’écrire. En échange,
il y a les addenda du vendredi, ce voyage dans les coulisses de l’écriture,
en mode Full Disclosure. J’ignore si c’est l’écriture de ces addenda, ou le
fait de devoir quotidiennement voir si l’inspiration serait de la partie. . .
Mais le fait est que je me suis mis à voir, observer et vivre très intensément
le processus de la création de ces histoires. La poïétique des NoéNautes.
Se rendre compte que ce mécanisme du roman-feuilleton-bloguesque
s’est mis en place par une incroyable convergence de détails. Une sorte
de coïncidence inouïe où tout un tas d’idées, d’envies et de délires chopés
le long des années se mettent à s’emboîter parfaitement. Une concordance
des intuitions soudain mue par cette envie de ne pas vivre seul cette écriture.
Réaliser qu’à force de leur donner mon attention, les personnages de
cette fiction prennent corps. Qu’ils acquièrent une réalité, dont la qualité
est celle des amis imaginaires de mon enfance. Ces personnages développent une sorte d’autonomie, m’imposant par l’évidence ou la surprise
leurs actions, pensées et réactions.
Prendre conscience que les histoires, par la même force puisée dans
l’attention que je leur porte, ont quasiment la même autonomie. Car
d’une part ce sont elles qui décident de ce qu’elles veulent être dans leur
trame, leurs nœuds, leurs lignes de forces et retournements. Qui mutent
leur squelette dans mon esprit jusqu’à trouver la structure et la forme qui
leur sied. Mais d’autre part, ce sont elles qui imposent leur rythme. Cette
troisième comédie du tryptique de Madame Marquet, qui m’a éludée pendant quelques années alors qu’elle était prête à se faire coucher sur mon
écran. . . Cette comédie sur Aspic va s’inviter au beau milieu de l’écriture
du cycle des NoéNautes. . .
Voir, enfin, tout simplement voir comment ce jeu avec mes amis imaginaires fait feu de tout bois. Comment ce squelette est un ogre qui va se
nourrir de tout afin de prendre chair. Un jeu qui veut s’incarner. C’est la
même présence, les même techniques que celles qu’on me faisait travailler
142
en théâtre. Écrire m’est une improvisation, alerte, attentive, à l’écoute du
moindre élément qui saurait la faire rebondir.
Quand je parle de ma poïétique, j’utilise la forme passive (si, si : tu
peux revérifier dans les addenda de ce roman). La forme passive est plus
juste parce que je n’ai pas l’impression de faire quelque chose. D’agir. Je
ne dis pas « j’écris », car le plus souvent ça s’écrit. Et si j’explique ça à
mon entourage, les réactions sont souvent les mêmes : « oui, mais enfin,
tu fais bien quelque chose, non ? » Il y a limite de la peur dans la voix. Le
genre de peur qu’on réserve aux histoires de fantômes et de malédictions
ancestrales (celles auxquelles on ne croit pas, mais alors pas du tout,
et même que c’est pas pour ça que je vais laisser la lumière du couloir
allumée ce soir).
En même temps, la question est bonne : qu’est-ce que je fais ? En quoi
suis-je actif ? Lorsque Tocante s’est écrite, j’ai eu l’impression d’être un
détective. J’ai mené l’enquête. Comme si la pièce était un crime déjà commis, dont je ne savais rien, sur lequel je n’avais que pistes et indices.
Et, au fur et à mesure, je dévoilais l’histoire. Sa structure. Les éléments
dont elle allait se nourrir. Son plan détaillé. Son écriture, enfin, remettant
en question des éléments du plan, en faisant apparaître d’autres décisifs
(Mme Marquet, par exemple). . . son écriture qui ressemble à la scène où
Holmes raconte les tenants et aboutissants de l’intrigue.
Ce rôle de détective pour Tocante, j’ai commencé à le ré-endosser sur
#Smartarded. Ces deux œuvres se ressemblent en ce point : elles disposent
d’une mécanique précise, huilée, aux rebondissements savamment amenés. C’est intellectuellement très satisfaisant, mais avoir des rouages si
apparents freine la qualité organique que peut revêtir un conte. AndroGame est beaucoup plus intime, et beaucoup plus puissante que Tocante.
Je me prends à croire que la différence est la même entre #MonOrchide et
#Smartarded.
Pour #MonOrchide comme pour AndroGame, je n’ai pas vraiment joué
aux détectives. Mon rôle fut plus proche de celui du jardinier. J’ai rassemblé les graines, l’eau, la terre et l’emplacement. . . Et j’ai laissé faire. Je
ne dirais pas que je n’ai pas taillé ici ou là, bien sûr. Mais parfois je fus
surpris de voir une nouvelle fleur apparaître, un arbrisseau naître, une
haie se former. Armé de patience, j’ai surtout été confiant en ce qui se
143
passerait. Je suis de moins en moins intervenu, pour au contraire, laisser
le champ libre.
Je vis une poïétique de non interventionnisme. Je t’avais dit que ce mot
était drôle à utiliser, non ?
144
6
Le Petit Détail
Dans le Yi-King, le Petit Détail (ou « la Prépondérance du Petit » – 62e
hexagramme) est représenté par un oiseau planant humblement dans les
courants d’air. Il ne doit pas se gonfler d’orgueil et voler vers le soleil, mais
plutôt rentrer au nid. C’est aussi l’image du tonnerre de montagne, plus
violent et tonitruant qu’en plaine. C’est un moment où la force est si
intériorisée qu’il ne faut pas entreprendre de grandes choses, un moment où
l’on s’occupe de régler les menus détails.
Épisode 41
Reine-mère
le manoir des jaunes, ce jour-là, on eut pu entendre la pensée
d’une mouche voler. Nous sommes au grand salon du bas. Alignées
ligotés bâillonnées serrés sur un banc comme une belle brochette de NoéNautes. Face à nous, s’asseyant sur un fauteuil au pedigree majestueux
mais à l’ancienneté peu confortable, Madame Richards nous tient en joue.
Avec un de ces petits pistolets de femmes, qu’on voit dans les films d’espionnage des années soixante-dix.
D
ANS
145
Je suis certaine qu’elle l’a acheté pour l’occasion. Je l’imagine bien
feuilleter quelques pages d’un papier glacé en attendant qu’un larbin quelconque lui présente sur un plateau un choix d’armes diverses. Elle, visualisant la scène où elle nous aurait à sa merci. Insérant chaque modèle
d’arme dans son fantasme. Voir laquelle serait la plus appropriée à une
dame de sa norme. Et enfin, se rabattre sur le petit modèle à crosse nacrée
qui fait rimer hémorragie interne avec bourgeoisie.
Les jambes croisées dans son tailleur-jupe en laine bouclée, le coude du
bras armé posé sur l’accoudoir de l’antique fauteuil, elle a les yeux rivés
sur l’urne à sa gauche. Juchée sur un guéridon, cette vasque en bronze
pourrait ressembler à une urne mortuaire de première classe. Ou a une
bonbonnière hors de prix. C’est un noésismographe.
— Je ne vous préviens qu’une fois. Ce pistolet est chargé, et je ne sais
pas m’en servir. Si l’urne émet la moindre vibration, si vous provoquez le
plus petit changement dans la noosphère. . . Nous découvrirons ensemble
la nature de mon aptitude à viser.
Le noésismographe sert à lire les perturbations dans le monde des idées.
La noétie. Si nous pensons un poil trop fort, l’appareil le sentira. Si nous
essayons de communiquer silencieusement ou d’attaquer par la pensée
notre gardienne, l’appareil se déclenchera. De si près, il vibrera. Nous
faisons donc des efforts incommensurables pour ne pas penser. Pas d’idée
trop forte. Ne pas se demander soudainement si on a pensé à fermer le gaz
ou si le yaourt de ce matin n’était pas périmé.
— Maintenant je vous le demande une fois encore avec calme : où se
trouve donc ce fils de putois d’Enguerrand ?
Ma belle-maman, que l’on croyait des nôtres, travaille pour la maman
d’Enguerrand, que l’on croyait morte. Une enfant de mon couple convertirait à l’avortement les plus ferventes intégristes religieux. L’idée me fait
rire. Et tintinnabuler le noésismographe. Merde. Ne pas penser. Ne pas
penser au fait qu’il ne faille pas penser. Est-ce une pensée quand on pense
qu’il ne faut pas penser au fait qu’il faille ne pas penser ?
#4~. #FourShore. #ForSure. #PourSûr.
Tu te rappelles cette fois où tu as essayé de faire le vide dans ton esprit ?
C’est comme vider le grenier d’un magicien. Tu tombes forcément sur
ce carton où un bout de foulard dépasse. Et tu remplis la pièce de voiles
146
multicolores, de bouquet de fleurs en tissus et de chapeaux claques. Plus
tu fais d’efforts pour ne pas penser, plus tu te découvres d’araignées dans
le faux-plafond.
Mon fil de pensées intarissables, renforcé par cette urgence de « nepaspenser ne.pas.penser surtout NE ! PAS ! PENSEEEEEEEEER ! ! ! ! ! »
en était rendu à « stop il faut pas — c’est quoi son prénom déj— Non
ne pas sourire il faut que je calme mes pens— elle entend pas que je
fais carillonner le tr— chuuut respire inspirer par le nez, souffler par la
bouch— est-ce que leurs baîllons sont propres 1 , au moins ? » quand ma
belle-maman, madame Germaine Richards, une femme qui a nommé sa
fille Vérand’a en toute impunité, s’est enfin rendu compte que l’on faisait
sonner le noésismographe.
— Qu. . . cessez ! Arrêtez ça tout de suite ! Suffit ! Je vous interdis de. . .
C’est le dernier avertissement.
Elle se saisit de sa fille, la tire de son côté, face à nous, et lui colle son
arme sur la tempe.
— Je l’ai faite, je n’hésiterai pas à la détruire. Capisce ?
#Rage. #Louve. #HurlementQuiMeDéchireLaGorge.
— NE LA TOUCHE PAS SALE PUTE !
Mon éructation primaire prend de surprise tout le monde. Moi la première. Six ans que j’ai cessé de parler, et les premiers mots que je sors
sont une réplique tirée d’Alien. Quand Sigourney, harnachée dans un exosquelette, invective la reine mère alors qu’elle allait croquer la petite fille.
Un des derniers films que j’aie entendus. Vérand’a, à genoux près de sa
mère qui a pourtant relâché son étreinte, me regarde avec des larmes naissantes. Belle-maman est coite de constater que si je suis sourde et muette,
le mutisme m’est un choix délibéré.
Elle a même le temps de regretter de ne pas m’avoir bâillonnée comme
les autres. De tous les collègues ensaucissonnés sur le banc, la moins
ébaubie reste Indra, qui profite de la diversion pour envoyer une rafale
mentale sur notre preneuse d’otage. Le noésismographe en sonne si fort
qu’il tombe de son guéridon en même temps que la mère Richards s’évanouit.
1. Visiblement, Cassandre parle des baîllons des autres NoéNautes. Ce qui impliquerait
qu’elle n’en ait pas. #privatejoke. (NdP)
147
Indra qui, une fois que tout le monde a été libéré, conclut la scène avec
brio et expression aveyronnaise :
— Ah parce qu’en fait, elle était censée être muette, l’autre fouace ?
Épisode 42
4~
Bonjour, je m’épelle C.A.S.S.A.N.D.R.E, et en ma langue mon prénom
se signe « Bavardages près de l’oreille ». Prenons-moi, en arrière, cinq
ans en arrière, quand encore j’entendais.
Pour d’Enguerrand le papa sien je travaillais. Dans son bureau, un soir,
mon rapport je lui faisais et après nous nous embrassons. La veille, dans
un parc, Enguerrand et moi des carambars nous mangeâmes. Séparation
mauvaise. Beaucoup de rancœur en moi. Le lendemain, avec Enguerrand
le papa sien, ou de la vengeance ? ou du défoulement ? ce baiser était. Là
je sais que pour sûr une connerie c’était.
Ce soir-là, dans le bureau, quand d’Enguerrand le papa sien et moi nous
embrassons, dans le pantalon sien ma main se glisse. Sa main ma main
arrête. Dans mes yeux son regard se plante, et nos respirations se calment.
Ce soir-là confiance mienne se plaça en lui.
Deux jours plus avant, je maladie. Longue, lourde, grave maladie.
Avant le docteur aller voir j’attends. Longtemps maladie laquelle ?
le docteur cherche. Jusqu’à diagnostic. Flammes derrière le cerveau.
M.É.N.I.N.G.I.T.E. Attendu deux semaines avant le traitement prendre.
Conséquence : doigt de l’oreille vers la bouche. Le son on lui a fait chut.
Des deux côtés 1 .
À l’hôpital, quand la fièvre baissée, j’ai regardé. Autour de mon lit des
gens le défilé. Un bouquet de fleurs et derrière un Enguerrand au visage
tout penaud. Pourtant il sait que des chocolats je préfère. Autour de mon
lit des gens le défilé. Derrière un panier de fruits et un avocat à ses côtés,
1. Ces mots signifient que Cassandre est sourde. Elle l’est depuis le début du roman. Tu
peux vérifier. (NdP)
148
d’Enguerrand le père sien aux lèvres pincées. Pourtant il sait que de l’industrielle salade de fruits je raffole. Au travail à la cantine trois par trois
j’en mange.
À l’hôpital d’Enguerrand le père sien m’écrit. Que toutes les charges il
paiera. Hôpital, cours de langue des signes, du lieu de travail et de mon domicile l’adaptation. Plus tard chargé d’un téléviseur dernier cri il revient.
Pour de mon lit d’hôpital avoir sous-titrages télétexte. Plus tard avec un
des premiers livres électroniques Enguerrand revient. Pour que de mon lit
d’hôpital de toute une bibliothèque je dispose.
Enguerrand ? ou d’Enguerrand le papa sien ?, des flammes derrière le
cerveau le porteur sain qui était ? Méningite et surdité m’ont été offertes
par qui ? À l’hôpital j’ai observé. Le son coupé, j’ai gardé bouche mienne
cousue pour mieux observer. L’un et l’autre de la culpabilité plein le visage. Jamais je n’ai su. Mais à bouche cousue garder et observer j’ai appris.
Signer n’est pas un langage 1 .
C’est une culture. Psychologue analyser moi, moi bouche cousue gardant, et fuite et mon retrait du monde il diagnostique. Ceci un détail vrai
sur un monde de faux, à avis mien. C’est le monde des pipeaux bavardages
que moi fuir. Les politesses. Les excuses. Les justifications. Les banalisations qui facilitent la vie en commun en la vidant. Au théâtre, le texte que
l’acteur dit mais qu’il ne joue pas.
La langue des signes française apprendre. Nouvelle syntaxe, nouvelle
façon de raconter-penser. Mettre en place le décor et l’époque, identifier
les personnages et l’action signer. Des gestes nets, précis et placés. Des
gens les gestes lire. Ou les mains ou le visage, le visage est plus important. Aux signes des mains un poids il donne. Une émotion il rend. Pour à
regarder apprendre, d’abord le son coupe. Les visages se lisent. Les postures se lisent. Bien plus que ce qu’ils disent les gens parlent. D’abord le
son coupe. Puis à regarder tu apprendras.
1. La Langue des Signes Française est une langue syntaxiquement éloignée du français.
On pense différemment en LSF qu’en français. Cassandre ne pense pas comme toi ou moi.
Cet épisode, qui est une tentative de transcription en français d’un texte signé en LSF, en est
la preuve. Je tiens à remercier Bertrand pour ses précieux conseils et ses corrections. (NdP)
149
Sans le son, tous les détails à penser. Lire sur les lèvres apprendre.
Toujours du papier un stylo près de moi. Textos. Emails. Vers la plateforme d’interprètes visiophone ou webcam. Moi signe vers eux, eux téléphonent à toi. Le mois de mai en arrière, quand chevaucheuse de pensées je suis devenue, Enguerrand par la plateforme d’interprète j’ai appelé.
Avant Enguerrand signait mal. Aujourd’hui l’apprentissage il a aspiré. 210
grammes de graisse. De même pour les autres NoéNautes. Moi, depuis
que les pensées je lis, les lèvres beaucoup mieux je lis.
Tout le blog à relire tu peux. Moi et les chevaucheurs de pensées signons ensemble. Madame Marquet, Dorian et Vérand’a sur leurs lèvres
et leurs pensées je lis. D’un papier, sur une tablette ou d’une idée projetée je leur réponds. Les paroles de Sir Aspic, sur du clip les sous-titres
ou de Dorian les lèvres je lis. Au concert, comme interprète Emmanuelle
L. il engagea. Cette grande actrice pour moi a signé-chanté. À Paris, Mathias ma surdité avait presque devoilé. Toujours #visuels #gestuels #sensitifs
mes hashtags il avait repéré. Après du manoir jaune ma fuite, chez une
amie sourde je me suis réfugiée. Une communauté aux liens serrés nous
sommes. Dans chaque pièce un flash lumineux de sonnette lui sert. De
Vérand’a la frayeur de ces éclairs venait.
Dans chaque pays, les langues des signes diffèrent. Des Etats-Unis un
geste j’aime. Quatre doigts devant toi font la vague. Comme dans un
manga derrière un personnage honteux le moustique. Quatre et vague/rivage.
4~.
Four Shore.
For Sure
#PourSûr
Au moment où pour une conne on me prend. Où un truc à faire que
je ne veux pas on me demande. Où simplement me moquer je veux. Au
moment où ce qui de tes lèvres sort, diffère de ta pensée. Au moment où
de ton visage la lecture, tes mots fait mentir. Au moment où autant que
moi un traître tu es, mais que rarement tu l’admets. Ma réponse est telle.
#4~.
150
Épisode 43
Genre
Alors bien entendu (Enguerrand va pouffer en lisant une telle introduction), bien entendu, donc, il y a l’implant. L’implant cochléen. Un petit
appareillage dans et hors de mon oreille pour remplacer les cils que la
méningite m’a grillés et me redonner l’audition. L’outil qui me sortirait
du monde du silence. Celui qui m’arracherait à la culture et à la pensée
qui ont accouché de cette nouvelle moi. J’ai changé, me suis réinventée.
En changeant j’ai appris à regarder le monde autrement, avec plus d’attention, moins de parasitages des mots.
Alors bien entendu, je suis sourde. Dans le manoir jaune, je n’entends
pas les cris d’Indra, la nuit, qui réveillent mes autres camarades. Si un
jour, plus tard, je deviens mère, je n’entendrai pas les cris de mon enfant.
À moins d’aide. Nounou en permanence. Babyphone lumineux. Implant
cochléen. L’opération qui ne fait pas que t’extraire de force d’une communauté, mais qui t’oblige aussi à te considérer comme une malade que
l’on a soignée. Une handicapée à normaliser. Je ne suis pas sûre de vouloir
devenir mère, s’il faut rebrousser cette voie qui est devenue moi.
Alors bien entendu, je ne suis pas muette. Juste mutique. Cinq années
que je me suis tue. Jusqu’à ce que la mère de ma Vérand’a bien-aimée
vienne lui coller un flingue sur la tempe. Retirée de l’oralisation. Si je ne
parle plus, que mes mots sont rares, écrits, difficiles à obtenir, ils n’ont
plus le même poids. Si je ne crie qu’une fois tous les cinq ans, ce cri peut
contenir une prise d’otage. Si je ne me soumets plus à ta langue, je peux
penser dans la mienne. Une langue qui réfléchit autrement.
Pourquoi crois-tu que je massacre tes masculins pluriels ? Tes accords
de genres passéistes, qui font de la Langue Écrite Française une vieille
peau réactionnaire prête à exciser ses filles ? Ma langue des signes ne
fait pas montre de genre. Dans mes pluriels, le masculin ne l’emporte
pas. Il s’efface, autant que le féminin, pour devenir masse grouillante. Je
devrais aller plus loin. Je te mets au défi de me mimer UNE table féminine.
151
UN bureau masculin. Voilà comment je pense. Voilà ce que tu peines à
concevoir : une sac à main. Un voiture. La soleil. Le lune 1 .
Nous sommes la lendemain du journée où ma belle-maman nous a prises
en otages. Un corde ligote solidement Madame Richards sur la fauteuil
millésimée qu’elle semblait apprécier. Le sonnette flashouille dans toute
la manoir. C’est ce fameux sonnette lumineux que l’on a fait installer lors
des récentes travaux. Il fait aussi alarme à incendie. Sur la paillasson patientent les talons en raphia de ma transsexuelle de beau-père. Celle que
l’on pseudonomme « Jupitéria » mais qui en nous voyant n’a qu’une mot
à le bouche :
— Non non non ! Je vous l’ai dit : appelez-moi Josette !
— Ma papa ! Tu devais te faire passer pour morte ! Que vont faire les
autres Descendants s’ils te retrouvent ?
— Des bêtises, ma petite Vérand’a. . . J’espère bien qu’ils feront des
bêtises. . . Alors, comment vogue la vie de l’héritière de ma lignée ?
— Écoute papa, je suis ton exemple : je suis devenue lesbienne.
— Ça repose, d’être entre femmes, hein ?
— Sur certains points oui. . . Mais comme ça complique par ailleurs,
l’un dans l’autre, je trouve que ça se vaut. . .
Un nouvelle fois Vérand’a me présente auprès de sa père. Mais ce foisci, cet introduction est lourd de sens. La passage de relais est accompli,
et ce sont deux égales qui se font face. Deux femmes rendues complices
et vétéranes dans le guerre que leurs histoires se sont menées. Josette se
tourne vers moi, et – quel attention délicat – balbutie quelques mots en
mon langue.
— Moi un peu apprendre signer. Bienvenue toi en cœur mien.
— Merci. Toi se signe comment ?
— Pas. Toi nom-signe mien me donner 2 ?
1. Peu de gens s’en souviennent, mais J.R.R. Tolkien a proposé cette inversion des genres
astraux dans sa trilogie du Seigneur des Anneaux. La Soleil et le Lune. Ce qui ne l’empêchait
pas de n’attribuer aux femmes que des rôles de potiches. (NdP)
2. Épeler de ses mains le prénom français de quelqu’un, c’est se référer à un monde
oral que certains sourds ne connaissent pas. Quand tu apprends la LSF, on te donne un
nouveau prénom. Ton prénom-signe. Souvent lié à une caractéristique physique ou à un trait
de caractère marqué. (NdP)
152
#sourire. #émotion. De ma poing, je lève la pouce et l’index et forme
le lettre « J ». Puis je me frotte la menton, comme pour signer maman,
comme pour me raser le barbe. Une confusion des genres qui ne lui
échappe pas tant sa œil pétille. Josette me prend dans ses bras. Puis nous
la menons à le mégère bien peu apprivoisée. C’est Indra qui est de garde
autour d’elle, farouche.
— Vous voulez que je vous l’ensuque ? Ça me prendre que 21 grammes,
c’est pas un souci vu que depuis l’accident j’ai stocké du lard.
— Merci bien Indra, mais j’ai toujours su m’occuper de mon épouse. Et
pour tout te dire, je sais aussi la ligoter.
— Z’allez en faire quoi, de la momie ?
— Depuis que j’ai passé la main de ma lignée à Vérand’a, je m’occupe
du réseau clandestin des bons cadeaux. J’organise la résistance, je recrute,
je collecte. . . Je suis sûre que Raphaëlle saura lui faire entendre raison.
Vous savez ce que ma très chère madame Richards vous voulait ?
— Juste savoir où se planque l’autre fouace d’Enguerrand. On lui a
trifouillé les fumerolles, il semble qu’elle roule pour la mère du connard
professionnel.
— Rho, ma Germaine. . . vraiment ? Tsss.
L’après-midi a continué à couler, et avec lui la thé. Une thé dont le
senteur a dû parvenir jusqu’à certains narines, puisque Madame Marquet
apparut sur la pas de le porte juste après que belle-papa ait pris congé. Il
est des jours nonchalantes où les doux visites s’enchaînent. . .
— Bon il est où, l’autre pitchoun d’Enguerrand ?
— Ah non, vous allez pas vous y mettre aussi, madame Marquet !
— Hé qu’esse tu veux mon petiot, c’est lui qui m’a donné rendez-vous
ici !
Les pas de Dorian vibrent dans l’escalier. Descente précipitée. Hors
d’haleine, il nous montre sur son tablette qu’Enguerrand nous a tous invitées à un bulle vidéo. Un visioconférence. Nous nous précipitons derrière
nos écrans, pour découvrir qu’Enguerrand se trouve à le conciergerie parisien de Madame Marquet.
— Madame M, j’ai des questions et putain je vous jure que vous avez
intérêt d’y répondre. . .
153
Vue l’insoutenable séance de torture qui nous attend, je vais cesser
mes Jane-Birkineries et reprendre un genre normatif. Reste bien accroché. C’est parti.
Épisode 44
Torture
Rester composée. Sous des traits d’apparence détendue, son visage ploie
sous l’effort incommensurable qu’elle s’impose. Celui de rester composée. Les actrices, les tricheurs, ma clientèle et nos plus grands manipulateurs connaissent bien cette astuce. Pour jouer l’ivresse, compose quelqu’une qui ne veut surtout pas paraître bourrée. « Ah non non non. Tout
va bien. Bien. Je. Je peux conduire. Regarde, d’ailleurs, j’arrive à -oooohattraper mon genou. »
Quand j’étais facilitatrice, j’ai mis longtemps à expliquer aux dirigeants
de ma clientèle qu’elles se trompaient du tout au tout dans leur communication. Beaucoup voulaient paraître plus humains. Plus accessibles. Ils
y mettaient tant d’application et de volonté qu’elles en devenaient pathétiques. Lancer le bâton à son chien en talons hauts et robe de soirée dans
Paris Match. Acheter des carottes râpées industrielles et rentrer dans sa
limousine avec son sac Shopi.
#FauteDeGoût.
#CaptainObvious 1 .
Alors qu’il est tellement plus simple de jouer l’homme d’affaires qui ne
veut surtout pas montrer son côté humain. Qui se cache derrière sa pudeur
quand – oh mais quel hasard – l’intervieweuse fait rentrer sur le plateau
cet ami d’enfance. Il est si aisé de jouer celle qui veut rester pro à tout
prix, qui ne veut pas céder aux larmes alors que passe un sujet où des gens
simples te disent combien elles t’aiment.
Faire celui qui ne veut pas être. Celle qui ne veut pas montrer. Plutôt
que de montrer le pot aux roses, il faut en dessiner les détours de grands
1. Captain Obvious est l’équivalent super-héroïque de Lapalisse. Du genre à souligner
l’évidence au fluo tout en portant son slip par dessus ses collants. (NdP)
154
gestes qui prétendent vouloir le cacher. C’est ce qui paraît naturel. Ce qui
fait vrai. C’est ainsi que l’on agit en réalité. C’est exactement ce qui se
passe actuellement sur le visage blêmissant de Madame Marquet.
Éclairée par l’écran de l’ordinateur devant lequel elle se trouve, son visage semble détendu, serein. L’air un poil trop détaché pour être honnête.
De petits tremblements sur ses tempes secouent ses sourcils l’un après
l’autre, de manière intempestive. Le fond de ses joues se creuse légèrement, témoignant des infimes crispations de sa mâchoire. Sa gorge se
serre régulièrement alors qu’elle ravale sa salive. Devant les paroles d’Enguerrand à l’autre bout de l’écran, elle fait celle qui ne veut pas perdre la
face. Celle qui veut rester composée. #4~.
— Des menaces ? Ouh mais tu sais comment parler aux femmes, mon
pitchoun.
Petit sourire de contentement. Puis elle se retourne vers moi :
— Oh, pardon.
La pute. Elle sait qu’elle vient de faire une remarque sexiste et me la
fourre bien au fond de la gorge avec cette excuse sarcastique. De l’autre
côté de la webcam, Enguerrand se prépare à me venger. Il se trouve dans
le logement parisien de madame Marquet. Le temple dédié au merchandising geek. L’antre où elle a dû se réfugier la majeure partie de sa no-life
avant de sortir s’amuser à pierre-feuille-ciseaux-lézard-Spock 1 avec les
vies des autres. On pourrait se croire dans un mauvais téléachat. Dans une
réclame du temps de l’ORTF 2 . Enguerrand expose d’abord la collection
de T-shirt jamais portés par la provençale concierge. Des Star Wars originaux qui datent des premiers films, ceux où Han tirait en premier 3 . Des
South Park dédicacés par Trey Parker et Matt Stone. Des qui ont servi de
1. Les règles du jeu sont les suivantes : les Ciseaux coupent le Papier, le Papier enveloppe
la Pierre, la Pierre écrase le Lézard, Le Lézard empoisonne Spock, Spock casse les Ciseaux,
les Ciseaux décapitent le Lézard, le Lézard mange le Papier, le Papier réfute Spock, Spock
vaporise la Pierre. . . et, comme toujours, la Pierre casse les Ciseaux. . . Simple, non ? (NdP)
2. Une fois n’est pas coutume, cette note s’adresse aux moins geeks d’ente vous. L’ORTF
était la chaîne de télévision française du temps où il n’y en avait qu’une. Juste entre l’âge de
pierre et l’époque Youtube. (NdP)
3. Dans le premier Star Wars sorti au cinéma (épisode IV - A New Hope réalisé par G.
Lucas en 1977) il y a une scène où Han Solo tire sur Greedo à bout portant. Dans la version
remasterisée de 1990, George Lucas remonte la scène afin que Greedo tire en premier et
qu’Han Solo rétorque en état de légitime défense. Et ça, c’est mal. (NdP)
155
costumes à Jay et Silent Bob 1 . Il les place soigneusement sur le portant
à sa droite. Puis, il expose le contenu des flacons sur sa gauche. Ketchup.
Vin d’orties. Huile de vieux moteur fraîchement vidangé.
— Les règles du jeu sont simples, madame Marquet. Au moindre sarcasme, à la moindre fuite, à la moindre tentative de ne pas répondre : j’asperge. Si les autres coupent leur connexion à cette bulle vidéo, j’asperge.
S’ils interviennent, j’asperge. Entendu ?
— Attends ma fouace, tu vas pas te la jouer–
— Ma pitchounette, non !
Une giclée de ketchup dégouline sur des personnages colorés, pour finir
par diluer la signature de Matt Stone. Derrière son micro étouffé par son
poing, je vois les lèvres de Fulbert s’écrier dans toute sa naïveté « oh mon
Dieu, il a tué Kenny ». Et, comme un mantra, toutes les bouches de la
visioconférence dessinent les mots « espèce d’enfoiré ». La conversation
suivante m’est transcrite en direct par une Vérand’a tapant avec ferveur
sur son clavier.
— Madame M, pour qui vous bossez ?
— Pour personne.
Une giclée de vin d’orties bio va rejoindre comme un sacrilège les
taches de burger, de gras, de goudron et de sueur des personnages de
film de Kevin Smith. Une larme d’injustice perle au coin de l’œil de la
concierge impuissante. Enguerrand lui repose sa question et elle s’emporte.
— Mais je travaille pour personne, mon pitchoun ! Je n’ai rien demandé,
moi, c’est vous qui êtes venus me chercher ! Pourquoi tu te mets à penser
ça, bougre d’âne ?
— Ce n’est pas vous qui posez les questions. C’est moi. Pourquoi vous
m’avez fait payer les frais d’hôpitaux d’Indra ? Pourquoi me faire rassembler tout le monde ?
— Ce n’est que maintenant que tu te poses la question ? C’est un peu
tard mon pitchounet.
1. Personnages d’une trilogie de films délirants réalisés par Kevin Smith. (NdP)
156
Une éjaculation huileuse et noire atterrit directement sur la blanche robe
de la princesse Leïa. La graisse noire pénètre les fibres du t-shirt. Le décolleté de l’héroïne aux macarons se teinte d’une couleur chair aux reflets
translucides parfaitement indécente, comme si la sœur de Luke Skywalker
faisait un concours de t-shirt mouillés face à celui qui est son père, à elle
aussi. Même moi je me sens sale. Salie. Madame Marquet répond d’une
voix grave, résignée.
— C’était logique, dans ma cabosse. Pour le meilleur ou pour le pire,
il allait bien falloir que vous vous entendiez. Ce n’est qu’ensemble que
vous pourriez vous en sortir. Pas besoin d’être sortie de la cuisse d’un
time lord 1 pour comprendre ça. Et c’est toi qui avais coupé tous les ponts.
Il fallait bien faire quelque chose. . .
— Pourquoi ne vous. . . ne m’avez rien dit pour ma mère ? Pourquoi
nous imposer ces simagrées avec Mathias ? Pourquoi nous avoir fait traverser tout ça ?
Madame Marquet ne répond plus. Mutique. La copieuse. Elle regarde
Enguerrand se déchaîner chez elle. Mordiller de ses dents le plastique
des petites attaches qui tiennent les pièces des armures sur les figurines
des Chevaliers du Zodiaque. Casser ventouses et lasers de chaque Dalek
présent dans la loge. Changer les Sheldon 2 miniatures de place. Taper
l’U.S.S. Enterprise et le Faucon Millénium l’un sur l’autre jusqu’à ce que
les éclats de plastique volent dans la pièce.
Chaque destruction déconfit un peu plus la provençale concierge. C’est
quand il approche un chalumeau de cuisine de sa réplique grandeur nature
de Han Solo gelé dans sa carbonite que Madame Marquet craque :
— Baste ! Non d’une cagole vérolée tu veux la savoir, la vérité, mon
pitchoun ? La vérité, rien que ça, hé ? Bé tu vas être servi, naine ! La vérité,
c’est que –
1. Les Time Lord sont une race d’extraterrestres à laquelle appartient le Docteur, personnage emblématique de la série Doctor Who. (NdP)
2. Sheldon est le physicien adorablement puant et limite autiste de la série The Big
Bang Theory. C’est lui qui m’a enseigné les règles du Pierre-Feuille-Ciseaux-Lézard-Spock.
(NdP)
157
Épisode 45
Baudruche
Relâcher la pression. Pour décrire ce phénomène, on métaphorise souvent sur les cocottes minute. Alors que l’exemple idéal est tout près, pas
loin de nos enfances.
Le ballon de baudruche. Celui, écumant de bave, que l’on s’amuse à
gonfler, inlassablement. Parfois en pinçant l’ourlet des lèvres de son embouchure, pour mieux le faire siffler. Parfois en le lâchant en roue libre
dans la pièce rien que pour le plaisir de le voir tournoyer. . .
Je n’ai pas pu suivre ce qu’a dit Madame Marquet. Elle parlait trop vite,
avec trop d’émotions. Les pensées embrouillées. Les lèvres balbutiantes.
Pour lire sur les lèvres, il faut que le visage de ton interlocuteur te fasse
constamment face. Tu n’as pas idée du nombre de fois où tu tournes la
tête alors que tu converses. Que ce soit pour regarder tes mains, un ami
ou des souvenirs. . . Tu bouges tout le temps l’accès à ton visage. Surtout
quand tu es une concierge horrifiée de voir ce que ton « pitchoun » a fait
de l’autre côté de la webcam.
Je n’ai pas vu les lèvres de madame Marquet dessiner ses mots. Mais
j’ai vu son visage imiter les ballons de mon enfance. Relâcher la pression,
tout balancer dans le désordre, jusqu’à ne plus ressembler qu’à la peau
vide d’un pruneau fatigué. Bien entendu, je vais te copier ci dessous sa
diatribe. Transcrite par Vérand’a en direct pour moi. J’aime jouer avec toi
et te faire languir, mais je ne te garderai sous ma coupe de gonzo-narratrice
que si je respecte ma part du marché. Que si je te donne aussi de quoi jouir
de l’attente que je crée en toi. Seulement, il était essentiel que tu voies son
visage, que tu entendes son vécu avant que de lire ses paroles. Voici ledit
monologue.
— Non d’une cagole vérolée tu veux la savoir la vérité ? La vérité, rien
que ça, hé ? Bé tu vas être servi, naine ! La vérité c’est que tu m’emmerdes, toi, tes NoéNautes, et toutes ces fariboles qui ont envahi ma vie
jusque dans ses moindres recoins ! La vérité, c’est que si y’a vraiment un
scénariste derrière nos vies, je m’en vais lui épiler les valseuses au fer à
souder. Bé attends, tu crois quoi ? Que ça me plaît ? Que je le cherche ?
158
Moi je demande rien, hé. J’hérite d’un immeuble parisien, je m’en fais
la concierge et je continue à collectionner les figurines pour ma vitrine
Lord of the Rings. Je te passe sur Oscar qui me meurt et me renaît entre
les mains 1 , sur Dorian qui me fait une épiphanie phallique et vire sa cuti
pour Raphaëlle 2 , et sur Mathias qui prend des notes pour mieux écrire
leur vie. Non parce qu’à chaque fois, c’est la même, hé ! Y’a toujours
un pitchoun pour venir la gueule enfarinée me conter ses misères. . . Me
demander conseil. Me demander mon aide.
Mais vous m’escagassez, tous autant que vous êtes ! Tu te rappelles,
quand on s’est rencontrés, pitchoun ? Moi je trollais bien tranquillement
mon groupe des émotifs anonymes, comme toute fan de Fight Club qui
se respecte, jusqu’à ce que tu arrives. Avec tes roulettes au fauteuil, ton
Fulbert au cul, ton air con et ta vue basse. C’est vous, bougre d’âne, vous
qui m’avez déballé vos mythologies de Noétie, de maisons colorées, et
de la Laly qui voulait ta peau. Mais vous aviez quoi dans le cabestou ?
Vous rencontrez une semi-vieille, une geekette sur le retour qui s’incruste
chez les trucmuches anonymes pour leur rappeler qu’il n’y a pas besoin de
s’abandonner à un Dieu quelconque pour saper une addiction. . . et c’est à
elle que vous faites confiance ? Vous voyez une athée intégriste à l’accent
provençal en plein Paris et vous vous dites « tiens, c’est vers elle que je
dois me tourner pour avoir mon fix de sagesse ! » Puis quand vous partez
en cavale dans le sud, vous m’appelez à venir dans la ville rose pour vous
sauver ? Non mais : sérieusement ?
Et même, une fois que tu as tout cassé, de leurs os à notre confiance ;
même là tu passes par moi pour t’aider à revenir ! Elle est pas belle, cellelà ? Une connerie de compète’ comme ça, va falloir te la faire homologuer 3 , hé ! « Au secours Maman Marquet y faut que je redevienne copain
avec les NoéNautes pour ourdir un complot contre les Descendants. »
MAIS JE NE SUIS PAS TA MÈRE, NAINE !
1. Oscar est le personnage principal de « Tocante - Un Cadeau Empoisonné », une comédie que j’ai écrite pour le théâtre où apparaissent les personnages de Madame Marquet et
de Mathias. À la fin de la pièce, Oscar meurt. Il semblerait qu’en fait il soit toujours vivant. . .
(NdP)
2. C’est un résumé très infidèle de « AndroGame - Un Sex-Toy Angélique », la comédie
qui succède à Tocante dans le triptyque inachevé que j’écris pour le théâtre. (NdP)
3. Si le monde du théâtre savait que je pique certaines vannes à des pièces de café-théâtre
telles que « Arrête de Pleurer Pénélope ! », il me lancerait un regard de vague mépris agacé
et déçu. Mais je ne fais plus partie de ce monde. Dommage. C’eût été amusant. (NdP)
159
J’ai jamais voulu être mère. J’en ai bavé, pour ne pas l’être, tu sais. Toute
ma vie, on m’a bien fait comprendre qu’il devait me manquer quelque
chose, que je ne me suis pas accomplie, que, en gros, je n’avais pas servi,
ou du moins pas à grand-chose. J’ai failli y perdre mon époux, feu le
colonel, à lui faire entendre – à cet amour – que je ne voulais pas nous
reproduire. Mais j’ai tenu bon, mon pitchoun, tu m’entends ? J’ai tenu
bon et je n’ai pas eu d’enfants, naine ! Et toi, là tu viens me voir pour que
je te tienne la main et que je te dise comment qu’on fait ?
Hé bé la voilà, ta vérité, mon pitchoun : personne, je dis bien personne tu
m’entends, ne sait comment on fait. Celui qui te vend une méthode est un
imposteur. Les ingêneurs, les facilitatrices. . . ? Mon œil ! Les consultants,
que ce soit en connardise, en banalité ou en couroubieues. . . c’est des
escrocs ! Perlimpinpin et Soubirous 1 , tout ça ! Personne n’a jamais su
comment on faisait, dans la vie. Tout le monde improvise. Et avec toute
l’expérience et le savoir-faire du monde, tu peux jamais être sûre que ça
ira.
Alors oui, je t’ai fait te rabibocher avec plus ou moins tout le monde,
parce que de toute façon vous n’aviez pas le choix. Et oui, je vous ai seriné
une mascarade avec la complicité de Mathias pour vous préparer graduellement à ce que vous alliez affronter. Surtout toi mon pauvret. Parce que
t’en as une de mère. Et dans le genre tragédie, elle se pose là, tu sais ? Dès
que je l’ai vue apparaitre dans le livre des comptes, dès que j’ai commencé
à parler d’elle avec Mathias, j’ai su que tu allais en baver.
Donc moi, couillonne que je suis, j’ai voulu t’aplanir le chemin. Et je
ne te le cache pas, Enguerrand : j’ai aimé ça. Follement. Je vous l’ai jouée
à la Milgram, à vous faire vous engager petit à petit dans un engrenage 2 .
Pour te donner, à toi et aux autres, les épaules d’affronter la suite. Et tu me
demandes pourquoi j’ai bien pu le faire ? Mais la vérité est horriblement
banale, mon pitchoun : parce que je le pouvais. Que ça m’amusait et que
je voulais voir où ça nous mènerait. Parce que je ne savais pas quoi faire
d’autre. Parce que, sur le moment ça m’a paru une bonne idée.
1. Tandis qu’ici, la référence à la chanson On s’ra jamais vieux de Bernard Joyet est
hautement fréquentable. Il faut dire que son auteur l’est tout autant. Si vous le voyez sans lui
payer un verre, vous perdez une excellente soirée. (NdP)
2. L’expérience de Milgram a démonté les rouages de l’autorité, en montrant comment
des gens tout à fait normaux pouvaient être menés à aller à l’encontre de leurs valeurs,
jusqu’à tuer quelqu’un. (NdP)
160
Je crois que tu peux expliquer tout le destin de l’humanité, des abominations commises aux plus belles inventions, avec cette seule phrase :
Sur le moment, ça m’a paru une bonne idée.
Moi j’ai fait que ce que j’ai pu, comme ça m’est venu. Là, tu viens en
mode freudien me rejouer la scène du « je tue la mère » ? Mais va donc
me faire ta crise d’adolescence ailleurs, banaste ! Si tu crois aux conneries
de tonton Sigmund, il est temps pour toi d’opérer le contre-transfert et
d’aller régler ton grief en direct auprès de ta génitrice. Moi, j’en ai ras les
ovaires, de vos cagades.
Fin de la conversation ! »
D’un violent coup de pied, madame Marquet éteint l’ordinateur. De la
façon dont il faut pas. Celle qui laisse des images rémanentes sur l’écran et
un sentiment de culpabilité. Le silence qui suivit sa diatribe. . . ce silencelà, même moi je l’ai entendu.
Épisode 46
Graffiti
Il y a toutes ces choses auxquelles on ne prête pas attention. Un peu
comme ces graffitis dans les tunnels du métro. Ou sur les murs longeant
le chemin de fer. Ils passent trop vite devant nos yeux, ne laissant que des
traces fugaces et étirées.
Pourtant le paysage derrière la fenêtre ne se résume pas à un tunnel
entre deux stations. À un horizon entre deux gares. Il y a tout un bouquet
d’images le long du chemin. Des indices. Des détails que l’on n’a pas
cueillis par peur de dérailler. Couper le son n’est pas une solution miracle.
Mais pour apprendre à mieux observer : ça aide. La Marquet doit s’en
rendre compte, maintenant qu’elle ne parle que pour refuser le sucre dans
son thé.
Ainsi, après avoir soliloqué à en perdre haleine, la concierge sans prénom s’est tue. Fini l’accent provençal et les « naine ! » résonnant dans
le manoir. Boire du thé, rattraper son retard sur le blog, et envoyer des
e-mails sur son terminal sécurisé ont été ses principales activités. Elle
161
s’est mise à lire, à me lire. Bientôt elle en sera au passage où je décris sa
manipulation. Bientôt elle se rendra compte que ce qui est arrivé est de ma
faute. C’est moi qui ai jeté le doute sur ses motivations. Ça n’est qu’après
m’avoir lue qu’Enguerrand a changé d’idée sur elle. Toi-même, tu ne dois
plus la voir comme avant. Elle va réaliser ma traîtrise. Peu me chaut : nos
billets sont compostés et le train est en marche.
#CeN’EstQu’UnGraffitti.
C’est drôle, Indra ne correspond pas du tout à l’image que je me faisais
d’elle. D’après les écrits d’Enguerrand, je l’imaginais rustique, rustre, alliant démarche de cow-boy et manières de routier. Elle essaie bien de correspondre à ce cliché, je ne dis pas le contraire. Mais on voit qu’elle fait
des efforts. Que, presque malgré elle, il y a parfois un port altier et une
certaine grâce qui ressortent dans ses gestes. Ce doit être la rééducation.
#UnAutreTagSurLeChemin.
C’est attendrissant de voir Fulbert l’aider dans ses exercices de remise
en jambe. Je pense que Nicolas est parti au fond de son esprit. C’est définitivement Fulbert qui est présent avec nous. J’ai passé trois mois sur la
route avec Nicolas. Ce mec est capricieux, volontairement inconséquent,
et prend un plaisir malsain à découvrir des futilités dans le malheur des
autres. Tandis que Fulbert s’entiche de lubies, est parfaitement inconscient
et s’amuse à collecter savoirs et enseignements jusque dans les pires situations. Oui, il s’agit de la même personne. Mais il s’est scindé en deux,
et le double le plus revêche s’est réfugié dans ses tréfonds depuis que son
esprit a été envahi.
#GribouillisSurLeMur
Orion et Aglaé, le duo le plus improbable depuis le coca et la cerise, sont
à fond dans leurs recherches. L’énigme du porno maison qui transfère les
esprits les uns dans les autres, ça les tarabuste. Ils tournent dans tous les
sens les quelques mots que Raphaëlle leur a laissés en pâture. Qu’estce qu’un cycle ? Pourquoi les NoéNautes apparaissent-ils tous les quatrevingt huit ans ? Pourquoi devrait-on s’apprêter à gonfler nos croyances ?
#EtPasseUnAutreMessage.
Dorian essaie de leur venir en aide, mais c’est complexe. Parce que la
seule aide qu’il peut leur donner, c’est leur décrire qui est Raphaëlle. Ce
qu’est Raphaëlle. L’être interdit.
162
— Vous n’avez qu’à regarder la comédie musicale « Le Sexe de
l’Ange », écrite par Mathias. Ou mieux : il parait que le Taulier de votre
blog il a mis a disposition le texte de sa pièce de théâtre, AndroGame 1 .
C’est beaucoup moins romancé que l’opéra rock avec Sir Aspic. Et ça
raconte ma rencontre avec Ael. Un ange. Qui est sorti d’un sex-toy pour
m’emprunter ma bite pendant 42 jours. Puis qui s’est incarné en une Raphaëlle qui aurait toujours existé. Une Raphaëlle humaine, pour une certaine mesure. Moi j’aurais tendance à dire qu’elle est une nephelym’. Un
truc entre les deux. Tout ça, bien sûr, c’est si tu crois à ces conneries. . .
Je sais qu’il y croit. L’histoire est présente dans sa tête, et elle existe.
Rapprocher Raphaëlle d’un ange, ça expliquerait des choses. Les anges
sont des créatures de lumière. La personnalité de Raphaëlle, vue de la
noétie, ressemble à une boule de lumière pure enfermée dans un cocon
de chair. J’ai même vu ce dont elle était capable. Mais je t’avoue que ce
genre de révélation biblique a du mal à passer.
#UnQuatreParTroisQuiFileDansLePassé.
Vérand’a et Fulbert essaient d’apporter leur pierre à l’édifice. D’expliquer à Aglaé et Orion pourquoi les Noétiens décrivent Raphaëlle comme
un « être interdit ». C’est Fulbert qui s’en sort le mieux.
— Tu savais que les anges existent dans toutes les mythologies ? Dans
le Coran, la Torah, les Boddhisattvas, certains Kamis. . . Ce sont toujours
des êtres de lumières, éveillés, plus dans le savoir que dans le corps, et qui
interviennent comme autant de gardiens du troupeau. . . Du coup, faire
appel à eux dans vos guerres intestines, c’était un peu de la triche. Ce doit
être pour cela qu’ils ont été interdits par les lignées.
#DesMotsFloutésParLaVitesse.
J’aime regarder Vérand’a. Elle apprend ma langue. Elle ne me demande
pas de parler à nouveau. De me ré-oraliser. C’est amusant comme, à
se frotter l’une contre l’autre, nous avons allumé des étincelles brillant
d’autres feux que ceux qui nous animaient. Elle ne veut plus sa venger de
sa mère. Ou peut-être que, malgré elle, une sorte de vengeance s’est accomplie. C’est en tous cas ce que dit son regard quand elle revient d’une
1. En effet, les textes de Tocante et d’AndroGame sont disponible librement et gratuitement sur mon site www.pouhiou.com. Tout comme les romans des NoéNautes, ces fichiers
sont mis à disposition sous la licence CC0, donc dans le domaine public vivant.
163
conversation avec sa père : mission accomplie. La vengeance est totale.
Josette et Germaine Richards se sont remises en couple.
#EncoreDesSignesQuiNousDépassent.
Dans le train qui nous mène à Paris, je repense à tout cela. Tous ces
secrets, ces indices, ces histoires qui se trament. Bien maligne celle qui
saura démêler ce sac de nœuds. Mais je m’avance de deux jours. Tout
commence par un appel de Stanislas.
Épisode 47
Miroir
La cuisine est généralement un lieu qui me parle. Celle du manoir des
jaunes, depuis notre grande réhabilitation, ne fait pas exception. Les guirlandes d’aulx, piments d’Espelette et échalotes suspendus au-dessus du
large plan de travail. Les odeurs et couleurs préfigurant les goûts des
aliments. Tous ces ustensiles dont chacune a sa fonction, où chacun n’a
qu’une histoire à raconter. . . Ça recentre mon entendement. Sans compter
qu’on me dérange rarement dans une cuisine. On ne vient pas m’y parler.
Pas si on veut éviter de me voir signer tout en tenant un grand couteau
effilé dans les mains. Note bien que j’en suis capable : c’est juste le genre
de spectacle vertigineux auquel tu souhaites n’assister qu’une seule fois.
Nous sommes au lendemain du craquage de Madame Marquet. Toujours sans nouvelles d’Enguerrand depuis qu’il a saccagé le temple de la
provençale concierge. Tous les habitantes du manoir vaquent à leurs occupations. Moi, j’exorcise mes dilemmes dans une grande tarte à l’oignon.
Pour ne pas pleurer lors de l’éminçage, je gobe des tic-tac à la menthe
forte. Ça ne marche pas vraiment, mais ça me change les idées. À travers
mon brouillard lacrymal, je vois Fulbert s’agiter vers moi. Parlons par la
pensée, ce sera plus simple.
— Viens vite. Madame Marquet a reçu un coup de fil. C’est Enguerrand.
— Attends, mets-moi ce wok sur le feu et verse de l’huile d’olive. Et
cesse de caresser ces piments de manière suggestive, tu fais un peu peur.
164
Je me tourne pour jeter mes épluchures, mets mes oignons à cuire, rempoche mes tic-tacs et pars à sa suite en m’essuyant les yeux. Dans le grand
salon, tout le monde regarde Stanislas, en webcam sur l’ordinateur portable de Madame Marquet. À côté de l’ordinateur, Orion m’interprète en
langue des signes ce qui se dit. Madame Marquet prend la parole la première.
— Bon mon petit Stanislas, ça y est, tout le monde est là. Vas-y : contenous donc ce que tu m’as dit tout à l’heure au téléphone.
— Comme je vous le disais, depuis que vous avez demandé à Mathias
de surveiller les allées et venues d’Enguerrand, c’est moi qui me suis collé
de faire le guet près de votre porte. Le problème, c’est qu’il n’a pas bougé
de chez vous depuis hier au soir. Moi je commençais à me faire ch. . .
pardon : à trouver le temps long, et–
— Et c’est là que tu m’as fait ton rapport par sms. Soit dit en passant,
mon petiot, n’aie pas peur pour nos oreilles, hé, elles en ont entendu de
pires. Même celles de Cassandre, et c’est dire, naine ! Bref, je t’ai autorisé
à te servir du double des clés que je laisse chez Mathias, et, là. . .
— Là, je n’ai pas trouvé d’Enguerrand. Juste le bordel qu’il a laissé chez
vous. Et. . . euh. . . et regardez.
À l’écran, le visage juvénile de Stanislas disparaît pour laisser place à
un diaporama de photos qu’il a prises. #photographie. Le fenestron des toilettes qui donnent sur la cour : ouvert. #photographie. Une trace légèrement
bleue en forme de chaussure part du linoléum des WC vers l’appartement, comme si on s’était introduit en plongeant son pied dans la cuvette
fraîcheur marine. #photographie. Nouvelles traces bleues sur la porte de la
salle de bains, dont l’embrasure est maintenant défoncée. #photographie.
Devant le miroir de la salle de bains, sur le lavabo, un mouchoir brodé
repose, teinté d’une légère auréole qui fait penser au chloroforme. #photographie. Près des premières traces bleues, des traînées noires de chaussures
d’homme traversent le sol du couloir vers les toilettes, où elles s’arrêtent.
Nom de Zeus, il est très fort, le petit : il nous a reconstitué l’histoire en
quelques clichés. Quelqu’un s’est introduit par les toilettes. Enguerrand a
tenté de s’enfermer dans la salle de bains, l’autre a défoncé la porte, l’a
chloroformé pour le traîner dehors par où il est rentré. Il y a malgré tout
un détail qui me chiffonne.
165
— Pourquoi Enguerrand s’est-il réfugié dans la salle de bains ? Il aurait
pu aller ailleurs, à un endroit où il y a des armes. Ou bien là d’où il peut
s’échapper. . . Mais la salle de bains. . .
— J’en sais rien. . . J’ai senti le mouchoir, c’est bien du chloroforme.
Oh, et je vous le zoome : le monogramme est MB 1 . Mathias dit que la
mère d’Enguerrand se fait appeler « Maîtresse Bénédicte. »
— Attends, attends, dézoome, s’il te plaît !
Tous les regards se tournent vers moi, mais peu importe. Stanislas s’exécute et nous remet l’image en plein écran. Là, ça me fait tilt. Je savais bien
qu’il y avait un détail qui détonnait dans la scène.
— Madame Marquet, vous ne portez pas de rouge à lèvres, que je sache.
— Quoi ? Tu t’imagines que je n’en ai pas ? Il m’arrive d’en mettre, je
te ferais dire, Cassandre. Bon, c’est comme l’argenterie, je ne le sors que
dans les grandes occasions. Mais là, tout de suite, maintenant, on a autre
chose à se farcir que mon relooking, ma pitchounette !
— Si vous ne le sortez jamais, pourquoi est-il ouvert, sur la tablette en
bas du miroir ?
— Hé ? Mais non c’est pas poss— Naine ! Ça alors ! Normalement, il
est toujours au fond du tiroir !
— Stanislas, fais-moi confiance : file dans l’appartement et fais de la
buée sur le miroir. N’oublie pas ton appareil photo.
Aucune envie de raconter aux autres comment je sais. Tous ces messages laissés du gras du doigt sur les miroirs de nos hôtels. Des salles de
bains de nos bureaux. Parfois même de nos appartements. À force d’être
copains comme cochonnes, on chope des complicités. Se séparer avec des
carambars plein la bouche. S’écrire sur des miroirs. Tout le monde m’observe d’un regard insistant, tandis que je reste bouche cousue. Je suis forte
à ce jeu-là.
1. Dans une vie antérieure, j’ai été fan subber (sous-titreur de séries piratées). Une des
stars de l’époque était Maudite Bénédicte, gonzo-modératrice sur SeriesSub.com. . . MB.
J’espère qu’elle sourira devant ces lignes. (NdP)
166
Stanislas revient armé de sa carte SD. Il charge la photographie et nous
l’envoie. Sur le miroir de la salle de bain, entre les gouttes de buée crées
par l’haleine du jeune assistant, on peut lire ce message :
Mon père bosse pour ma mère.
#HelpMe
G.
Épisode 48
Préparatifs
Nous avons pris le temps avant de prendre le train. Une journée de préparatifs. Cette journée commença tôt, quand Raphaëlle sonna à la porte
du manoir. Aglaé et Orion, nos investigatrices, se sont aussitôt précipités
pour l’accueillir. Un peu à la manière des chiens faisant la fête à qui rentre
au foyer, le harcèlement textuel en plus. Les questions tournaient autour
de leurs têtes, pétillantes, impatientes, comme autant de jappements attendant leur instant.
— Tu es une ange, c’est vrai ? Ou même une demie ?
— Qu’est-ce qu’un cycle ? Pourquoi cela dure autant qu’un humain
moyen ?
— Tu viens avec nous sauver l’anguille 1 ?
Raphaëlle leur pose à chacune un index sur les lèvres, ce qui les calme
instantanément. Pas besoin de pouvoirs mystiques quand on a une telle
qualité de présence. Puis, avec une tendresse dans le visage et des mots
dans les mains, elle annonce :
— Je viens pour tenir le fort pendant votre absence. Et pour apporter
des renseignements.
Sur le pas de la porte, Josette et Germaine Richards, ma belle-papa et ma
salope de belle-mère, ressemblent à deux anglaises collectant des chaussettes tricotées pour les sans-abris. Madame Marquet vient les accueillir,
1. « L’anguille » est le petit surnom qu’Orion a donné à Enguerrand, à l’époque où ce
dernier ne cessait de lui filer entre les doigts. (NdP)
167
et prend Germaine par le bras pour mieux la cuisiner. Hors de question de
laisser la Marquet à la tête des opérations. Quitte à faire de l’expérimentation brouillonne, autant que ça vienne de nous. Je suis partout, une ardoise
Velléda à la main, pour influencer sur chaque détail des préparatifs.
Je pousse Vérand’a à assister à la discussion avec ses parents. Cela permettra d’obtenir une source fiable de ce qui s’y est dit. Mais en plus, cerise
sur son gâteau, voir sa père et sa mère à nouveau ensemble, à se faire du
mal comme elles ont toujours aimé se le faire, Vérand’a en ressort apaisée.
Dans le calme de ses pensées, je lis les informations essentielles.
— Ils sont à Paris. Ils se sont implantés dans les bureaux chics de Kunismos Consulting. Comme c’est à la Défense, ils se sentent en sécurité.
Leur but est de nous séparer. Pour cela, Maîtresse Bénédicte veut retourner Enguerrand en jouant la carte des retrouvailles.
4~.
Ça pue le piège à plein nez. On pourrait rester ici, laisser pourrir jusqu’à
ce qu’ils se décident à venir nous chercher sur notre terrain. On pourrait
s’en foutre et partir au chaud de l’hémisphère sud. J’avoue qu’en ce moment, je fatigue. Mais quand on pense aux parents d’Enguerrand unis face
à lui. . . #frisson. Sa mère et son père le harcelant une fois de plus pour
qu’il exauce leurs désirs. Même un connard comme Enguerrand ne mérite
pas ça. C’est Indra qui me le confirme :
— Non, là, faut que vous y alliez, ma fouace. Je veux bien qu’il
souffre. . . Mais seulement à la légale, et à cause de moi. Bon je vais pas
pousser le vice à vous accompagner. Non je vais rester à faire mes exercices avec m’dame Marquet et Raphaëlle. Mais ramenez-le moi en état de
se faire ramoner les côtelettes.
Puis son visage change. Ses traits se posent dans la gravité, une belle
mâchoire avancée et des sourcils concentrés lui donnent un air ténébreux
autour d’un regard charmeur. D’une voix que j’imagine grave, ses lèvres
dessinent la phrase :
— Prends garde à ne pas mourir, toi aussi.
Un peu plus tard dans la journée, Aglaé me fait appeler dans sa chambre.
J’entre au beau milieu d’une compétition de tricot entre elle et la provençale concierge. Aglaé a visiblement maigri, mais rien ne semble pouvoir
168
troubler sa concentration. Sans même lever les yeux vers moi, elle m’indique.
— Cassandre, nos bonnets sont presque prêts mais je n’en puis plus.
Prépare-moi donc une assiette de magret et de frites et va me trouver
Orion. Notre champion de scoubidou saura bien mêler les idées ad hoc
dans les mailles de madame Marquet.
Les bonnets sont essentiels, pour protéger nos têtes. Par ce froid, nous ne
pouvons nous permettre de partir sans bonnet. Je file voir Orion, qui verse
quelques larmes seul dans sa chambre. Il me tend la boîte de bonbons qu’il
a préparée. Nos armes. Je la rassemble avec les miens et ceux de Nicolas.
Sans un mot, il me montre un SMS sur son téléphone.
Parti en stage de kinésie à Londres.
Prenons le temps de nous manquer.
Fais attention à toi en entier
Baisers,
L’homme qui n’est pas ton ange.
Merde. Dorian est parti. C’est plus simple ainsi, bien sûr. Il n’aurait pas
pu nous accompagner. S’il était resté au manoir, Orion aurait passé son
temps à s’inquiéter de ce qu’il pourrait bien faire avec Raphaëlle. Mais ses
yeux sont éloquents : « Il me manque déjà ». Je caresse la joue d’Orion
tendrement. Une manière de dire « Je sais ». Puis le charme se rompt, et
d’un gribouillis bleu sur ardoise blanche je l’envoie rejoindre le clan des
tricoteuses.
La soirée passe vite, le réveil vibre tôt. Oui : mon réveil peut sonner
tout ce qu’il veut, ma surdité s’en moque. Un portable vibrant fort sous
l’oreiller reste encore la solution la plus simple. Dans le train vers Paname, je repense à tous les détails qui nous ont échappé, comme autant de
graffitis sur les murs longeant le chemin de fer. L’histoire se trame malgré
nous vers un affrontement final. Mais nous sommes parées. Bardés.
Aglaé.
169
Orion.
Nicolas.
Vérand’a et moi.
Chacun sachant ce qu’elle a à savoir. Chacune avec son bonnet. Chacun
avec sa petite boite de trois bonbons différents. Paris. Gare de l’Est. Métro.
Ligne 7. Vers les quartiers populaires de la capitale. Nous n’allons pas à
la Défense. Alors que la rame fonce vers notre première destination, je
retrouve les tic-tacs à la menthe au fond d’une poche.
Machinalement, j’en porte un à ma bouche. Il est mou sous mes dents.
J’ai à peine le temps de me demander si, techniquement, un tic-tac peut
moisir avant que ne monte la douleur. La stupéfaction. Le feu dans ma
bouche. L’envie de cracher sur le racaillon qui se pense caïd en face de
moi. Cracher ce morceau de piment d’Espelette qui me fait pleurer de la
bouche.
OK. Fulbert n’est pas stable, Nicolas n’est pas loin.
On n’est pas dans la merde.
170
Addenda au chapitre 6 — Prêter attention.
Donc voilà : depuis le début, Cassandre est sourde.
Ce n’est pas la première fois que je te fais le coup.
J’en profite pour ouvrir une petite parenthèse entre nous : je crois qu’on
peut laisser tomber la forme passive. Plus besoin de dire « ça s’écrit » ou
« l’histoire fait ». Tu as compris qu’il n’y avait pas de volonté de ma part,
si ce n’est celle de suivre le plus fidèlement possible la narration et les
personnages. Que quand je dis « je », je parle d’un jeu bien plus vaste
que ma petite personne, mais qui la (me) prend pour terrain de jeux.
Techniquement « je » ne t’ai fomenté aucun coup , car « je » n’ai rien
fait. J’ai juste suivi le plaisir de jouer avec nos convictions, nos présupposés. J’ai juste laissé à Cassandre le soin de décider quand elle te révélerait son secret. J’ai juste déblayé la place pour laisser à tout cela
l’opportunité d’arriver. Le « je » est ici inoffensif, car pas velléitaire pour
deux sous. C’est tellement rare que ce serait dommage de ne pas l’utiliser,
non ?
Oui : je t’ai déjà fait le coup. Te présenter un personnage, le cacher
derrière la caméra subjective, en faire un narrateur, une narratrice, pour
mieux éviter les miroirs qui le portraitureraient. Essaimer tout le fil du
récit des indices sur une condition particulière qu’il ou elle aurait. Un
handicap dont tu ne te doutes pas, car de son point de vue sa vie est
valide, habituée, quotidienne. Une caractéristique qui, une fois révélée, te
fera réviser ton regard sur cette personnalité. Une surprise qui te poussera
à embrasser sa vision du monde, à mieux comprendre ses biais.
Enguerrand était paraplégique. Cassandre est sourde. #privatejoke.
J’ai su dès le départ que Cassandre était sourde. Avant même de commencer #MonOrchide, je savais qu’elle serait ma narratrice et qu’elle aurait cette caractéristique. J’ai toujours été fasciné par ce langage. Quand
j’ai commencé #Smartarded en février 2012, j’ai arrêté une chose qui
me tenait à cœur : les cours de langue des signes. J’avais commencé à
apprendre cette langue quelques mois avant, suivant une envie que j’ai
depuis des années. Mais je ne pouvais pas avoir le cerveau partout, il me
fallait de la disponibilité neuronale.
171
Du coup, je me suis rattrapé. En mettant une sourde au cœur de la
narration, une qui refuse l’oralisation parce qu’elle embrasse pleinement
sa culture du silence, il m’a fallu me plonger dans cette culture. Dans
les astuces, les manières, les façons de penser. Les indices sur la surdité
de Cassandre n’étaient pas tous visibles. Je ne les ai pas marqués d’un
#PrivateJoke, comme pour le fauteuil roulant d’Enguerrand. Certainement
parce qu’elle ne vit pas sa surdité comme un handicap, mais plutôt comme
faisant partie intégrante de son être.
Je crois que c’est pour ça qu’elle débute le roman en essayant de s’effacer, en tentant un narrateur omniscient et parlant d’elle à la troisième
personne. On ne se rend pas trop compte qu’elle dit peu de mots de tout le
roman. Elle n’intervient quasiment pas dans les discussions, au point que
Vérand’a la traite de demeurée, au début. . . Bien entendu, les NoéNautes
n’ont eu aucun mal à apprendre la langue des signes (il leur a juste fallu
perdre un peu de gras). Mais à part à eux, quand Cassandre parle, c’est
qu’elle peut avoir une ardoise, un carnet ou une tablette sous la main pour
écrire ses phrases à son interlocuteur.
Mathias, quand il la rencontre, lui dit qu’il comprend mieux la teneur de
ses hashtags. Forcément : Cassandre a utilisé les hashtags principalement
pour décrire ses sensations. Visuelles, olfactives, tactiles et vibratoires. . .
La sonnette qui fait tant peur à Vérand’a est un flash lumineux qui se
déclenche dans toute la baraque. Cassandre entend les cris sur sa peau,
les chocs qui font vibrer le plancher et voit qu’une porte a été fracassée
un étage plus bas à la surprise qui se peint sur les visages en face d’elle.
Pour qu’elle découvre les paroles d’Aspic, il lui a fallu regarder les titrages d’un karaoké, lire sur les lèvres de Dorian, ou se faire interpréter
un concert par une actrice qui parle la langue des signes et se nomme
Emmanuelle L. . .
Au delà de ça, Cassandre a vraiment intégré dans sa façon de penser la
syntaxe de la LSF (Langue des Signes Française). C’est une langue qui
ressemble un peu au japonais. Construire une phrase en LSF s’apparente
à la narration d’une BD, d’un storyboard. On va d’abord donner les circonstances. Placer l’époque. Dépeindre le lieu. Puis on met les sujets, les
personnages. Et enfin on signe l’action. Le « je » peut très bien devenir
un personnage en « il », dont on va mimer les aventures. Il y a des effets
de zoom in et de zoom out dont s’imprègnent chacun de ses paragraphes.
172
Et je ne te parle pas de ses théories sur le fait de « couper le son »,
de faire cesser les mots et entrer le silence pour mieux observer. Écouter
la langue des signes demande une attention visuelle et une empathie peu
communes. Pour comprendre l’autre, il faut non seulement regarder ses
mains, mais où elles vont sur son corps, et lier tout cela aux émotions
exprimées par son visage. Sans oublier de regarder autour de soi les informations que nous donne la vie. Quand quelqu’un nous appelle d’un
geste de la main, quand on conduit sans pouvoir entendre les avertisseurs
sonores, quand un téléphone vibre d’un SMS. . .
Il y avait beaucoup d’indices. Plus que de #PrivateJoke dans l’aventure
d’Enguerrand. Mais je suis certain que très peu d’entre toi ont deviné
avant l’épisode 42 que Cassandre est sourde. C’est la deuxième fois que je
te fais le coup. Que le jeu te fait ce coup. L’astuce est simple : inconsciemment, involontairement, tu vas présupposer qu’un personnage est comme
toi. Et tout ça, c’est de la faute à l’auteur, qui ne t’a pas donné tous les
éléments. . .
Je te donne quelques éléments sur Cassandre. Blonde. Observatrice et
retranchée. Facilitatrice. Avec ces détails, ton attention va relier les points
pour dessiner un portrait dans ta tête. D’autre éléments vont venir affiner
ce portrait, le corriger tout au long de ta lecture. Féministe. Comédienne
inachevée. Je dois prendre garde à ce que ces détails puissent entrer dans
le cadre de ton portrait (même en le bousculant) car trop de malaise, trop
de décalage ferait naître en toi un sentiment d’incohérence.
Sauf que je ne donne que des détails. Des traits d’esquisse. Instinctivement en toi, tu vas remplir les blancs laissés avec ce que tu connais le
mieux : toi. Ton « humain de base ». Ton humain de base est probablement valide. Du coup tu n’imagines pas que ce croquis de personne que
tu es en train de colorer puisse inclure un fauteuil roulant. Une surdité. . .
Je peux te donner un autre exemple : parmi les NoéNautes, combien sont
blancs de peau ? Cela te choquerait-il si je t’annonçais que Ghislain (paix
à son âme) était d’origine turque ? Que Mathias est black ? Qu’Orion est
asiate ? Il ne s’agit pas là de xénophobie quelconque. . . C’est juste qu’on
part tous du principe que l’autre nous ressemble plus ou moins. . .
Un auteur peut jouer avec ça. Parce que ce n’est pas moi qui crée le
monde dans ton crâne : c’est toi. Ton attention fait tout le boulot. Le mien
consiste à évoquer. Croquer. Te donner assez d’éléments. Pour la première
173
description du salon du manoir de la maison Jaune, j’ai donné trois éléments : des murs tendus de velours rouge, un fauteuil Louis-quelque-chose
et des moulures au plafond. . . avoue que tu le vois, ce salon, hein ? Or tu
n’as concrètement que 3 éléments. Velours rouge. Fauteuil. Moulures.
Quand j’écris, je te donne une recette de cuisine. C’est toi le cuistot qui
fait tout le boulot. C’est ton attention qui compile l’univers en toi, comme
ton regard donne une forme connue à un nuage innocent.
De quel droit irais-je m’interposer entre ton nuage et toi ?
174
7
Innocence
Dans le Yi-King, l’Innocence (ou l’Inattendu, 25e hexagramme) est l’image
de la force vitale se mouvant sous un ciel de printemps. Alors les choses
germent et poussent avec une innocence première. C’est en se laissant aller
dans le flux du « juste » et de l’intuition, sans aucun dessein, aucune
arrière-pensée, que l’on connaît cette innocence (et cette porte ouverte sur
l’inattendu) décrite par l’hexagramme.
Épisode 49
Commerces et tuyaux
qu’il y a de bien, avec les obstinés, c’est qu’elles sont faciles à
surprendre. Ils sont tellement enfermées dans leurs angoisses, leurs
manigances, leur petite sphère où se trament leurs histoires. . . Qu’il suffit
d’un peu d’imagination pour les prendre à rebours.
C
E
Par exemple, un couple qui retient prisonnier son fils en plein quartier
d’affaires à Paris va se croire protégé par l’ensemble des vigiles, systèmes
vidéo et portes codées qui les séparent du monde extérieur.
175
Ce couple va donc omettre de surveiller le plus important : le premier
métro de la ligne 7. Celui qui, vers 5h30 du matin, transporte de grosses
femmes noires d’une banlieue criarde à un centre ville bruissant. Puis, par
le RER A, vers un quartier d’affaires feutré. Criarde, bruissant, feutré : il
ne s’agit pas là de sons, mais de l’image de ces rues.
Comment peut-on vivre en voisines dans des univers si visiblement
différents ? Les boutiques au-dessus desquelles habitent ces femmes dégorgent leurs marchandises jusque dans la rue. Les enseignes poussent,
néons anarchiques, telles des plantes grimpantes se disputant une place
au soleil. Les gens grouillent, gesticulent, sourient et se méfient ; inconscientes de cette scénographie belle à faire pleurer le décorateur de Blade
Runner.
Les boutiques au-dessous desquelles les grosses femmes noires passent
maintenant se veulent plus discrètes. Leurs vitrines ont de la tenue. La
marchandise n’envahit pas le trottoir, sagement rangée en-dedans. Les devantures se distinguent les unes des autres, pour charmer précisément la
cible qu’elles se sont attribuée. . . Mais elles gardent toutes en commun
cette retenue allant de la pudeur au balai dans le cul. Autour d’elles, les
gens font des efforts démesurés pour se croire pressées, affairés, importantes. Méprisant ces vitrines qui mendient une once d’attention comme
une starlette méprise sciemment sa cour de sycophantes.
Nos grosses femmes noires prennent le temps d’un souffle pour rêver
devant ces vitrines encore endormies, juste avant d’entrer dans le RER.
Elles savent très bien vers quel décor elles se dirigent. Un lieu où il n’y
a quasiment plus de commerces. Un quartier où leur gros rire franc serait
une image dissonante. Une ambiance où même les prix ont honte de se
montrer, tant les hommes sont affairés à les créer. Un endroit où elles ne
peuvent exister.
Voilà pourquoi on ne les voit pas. Une fois la charlotte bleue et les gants
roses enfilés, les regards glissent sur elles comme l’eau sur de la soie. Personne ne les remarque car on préfèrerait qu’elles n’existent pas. Qu’elles
n’existassent pas 1 . Pas ici. Pas vraiment. Leur place est dans un ailleurs
imaginaire à ce building. Dans Blade Runner. Pousser un chariot de détri1. Parfois, le plus raffiné des subjonctifs couve une vulgarité injurieuse qui choquerait le
charretier proverbial.(NdP)
176
tus et produits ménagers, c’est découper des pointillés autour de sa réalité.
Brandir une brosse à chiotte, c’est devenir la femme invisible.
Personne, pas même le gentil vigile du huitième, n’a remarqué ce matin que les femmes de ménage ont chacune un stagiaire. Cinq nouveaux
chariots sont apparus dans l’immeuble abritant les bureaux de Kunismos
Consulting. Des chariots qui ne sont pas poussés par de grosses femmes
noires au rire gras. Des chariots qui convergent, les uns après les autres,
vers les locaux du sixième étage. Ces locaux qui m’ont été si familiers. Le
bureau des facilitatrices.
Dorothy est rentrée à la maison. Cet endroit qui a été le lieu de mon
émancipation, le témoin de mon ascension vers le monde, le marchepied
mettant à ma botte les grands et les puissantes de ce monde. . . N’est qu’un
ensemble de bureaux relativement communs, mal éclairés par ce froid
matin d’hiver. Ce n’est plus ma maison. Juste un assemblage de contreplaqués tapissés de souvenirs vaguement accrocheurs. Ce n’est plus mon
bébé. Machinalement, je me touche le ventre.
Vérand’a doit sentir ma détresse. Ses poings fermés, tournés vers le
haut, laissent index et majeurs aller et venir, comme si elle m’appelait vers
elle : « Ça va ? » demande son air interrogatif. Je lui réponds en joignant le
pouce et l’index de ma main droite, les autres doigts écartés, arrondis en
ondes autour de ce cercle, et en secouant le poignet : « Oui. » Mais mon
visage dément un peu mes paroles. Peu importe, Orion nous interrompt.
— Dis-moi Cassandre, où il est, ce tuyau ?
— Dans mon ancien bureau. Suis-moi.
Je le mène dans les lieux. Tout est resté en place. Si tu déplaces le classeur mural, tu vois une punaise dans le mur. Si tu enlèves cette punaise, tu
peux mettre à sa place une sorte de poignée, comme celle que je cachais
dans mon tiroir. Une poignée t’aidant à tirer un rond de placoplâtre. Un
trou dans le mur, dont les contours sont habilement fondus à un rond noir
du motif de la tapisserie. Là, tu peux brancher un tuyau. Histoire de mettre
l’embout à ton oreille. Histoire d’espionner le patron.
Quand un père et un fils se détestant cordialement cherchent tous deux
à t’engager dans leur entreprise de consulting. . . la paranoïa est de mise.
J’ai accepté, à condition d’avoir une enveloppe pour redécorer mon bureau. Celle-ci m’a servi à engager un ami, brillant comédien reconverti
177
dans le BTP, faute de cachets. Il a œuvré durant un séminaire d’entreprise.
Le reste n’est que ficelle et pot de yaourt. Verre retourné contre la porte
du boss. Version tuyau dans ton mur montant sur deux étages jusqu’à ce
que j’entende tout ton porno, tes secrets, et tes ronflements.
Dans ma paranoïa, je n’ai jamais prévu pouvoir devenir sourde. C’est arrivé. Le tuyau espion m’est sorti de l’idée. Jusqu’à ce qu’on sache qu’Enguerrand était retenu dans ces locaux. Ma culotte à parier qu’il serait enfermé dans le bureau de son père. Le seul bureau où personne n’ose entrer.
Là où se trouvent les serveurs informatiques de Kunismos Consulting.
L’endroit le mieux protégé de l’immeuble. . . si ce n’est de ma curiosité.
Nous nous installons donc tranquillement, nous préparant à écouter cette
réunion familiale.
Bien entendu, je t’écris cela après coup, bien des jours après.
Après que nous avons tenté d’espionner.
Après nous être fait gauler.
Épisode 50
Cockring et chatons
— Bon, Cassandre, c’est quoi le plan ?
— Pour la dernière fois : je n’en sais rien !
C’est marrant comme, en langue des signes, il est facile de se hurler
dessus.
Les gestes sont plus secs, violents. Les regards plus acérés. Aglaé angoisse, et cette peur transpire dans chacun de ses gestes. J’aimerais te dire
que j’ai un plan. Que j’ai tout prévu. Cinq coups d’avance sur l’échiquier.
C’est vrai que c’est rassurant. Mais avec de telles méthodes, on finit par
tourner en boucle sur sa propre inertie, jusqu’à accidenter ses nouvelles
amis. D’un coup d’un seul c’est moins rassurant.
Donc il n’y a pas de plan. Juste de la préparation. De jolis bonnets qui
nous tiennent bien chaud. Des bonbons bien chargés. Dragibus, soucoupes
et fraises floppy. Tu te souviens des pilules de paroXiasme ? Depuis que
178
nous avons découvert que les cristaux de sucre pouvaient recueillir des
pensées, nous avons décidé de transporter notre arsenal dans un sachet
de bonbons. Notre râtelier psychique est rempli d’armes qui donnent des
caries. L’alchimie transformant le gras en sucre. Niveau gros bras, nous
avons un Nicolas et une Vérand’a fraîchement entraînées. Cette dernière
me couvant d’un regard protecteur, un regard qui me dit qu’une fois encore, elle a compris plus loin que ce que j’ai bien pu dire. Ou écrire.
Enguerrand serait fier. Plutôt que de dérouler un plan machiavélique
à la Seven, nous nous la sommes jouée James Bond. Des gadgets, des
muscles, et une bonne dose d’impro. Parées à toute situation. Prenant l’ennemi comme il vient. C’est ni stable, ni pratique, et à coup sûr anxiogène.
Mais on y gagne en adaptabilité. Il nous manque juste de savoir ce à quoi
nous devons nous adapter.
— Je serais mieux aise de savoir que nous avons un plan, tout de même.
— Pour l’instant, il nous faut savoir comment ils retiennent Enguerrand.
Quel levier Maîtresse Bénédicte a bien pu utiliser pour l’enchaîner ici.
Comment est-ce qu’elle le tient. . .
— Par les couilles.
Au cas où tu te poses la question, cette expression est la même en langue
des signes. Disons que les talents de mime d’Orion rendent la métaphore
si claire qu’elle entre directement dans le dictionnaire sans passer par la
case académie. Orion, désembouchant son oreille du tuyau, nous explique.
— Tu connais l’expression « mère castratrice » ? Ben cette conne l’a
prise au pied de la lettre. D’après ce que j’ai compris, elle a placé un
cockring autour de la couille de son fils. Un lacet de cuir avec option électrodes, histoire de lui faire étinceler le scrotum sur télécommande. D’après
ce que je viens d’entendre, elle l’électrocute un poil trop souvent. Elle
parle de rééducation. Lui se plaint que ça lui a réveillé ses hémorroïdes. . .
Orion est on ne peut plus sérieux. Je crois que la douleur d’Enguerrand a
dû être audible, tant il compatit. Aglaé n’en mène pas large. Elle a mis son
masque de marbre pour ne pas compatir. Fulbert est choqué, une larme
coulant sur sa joue. L’espace d’un éclair, je surprends un rictus sur son
visage. Le Nicolas en lui doit admirer le sadisme de sa belle-maman.
Personnellement, je me mords les joues. Fort. Un léger goût de fer envahit ma bouche. Rire dans ce trombinoscope de la compassion ne serait
179
pas bienvenu. Mais mon regard croise celui de Vérand’a. Pas besoin d’être
NoéNaute pour voir que nous pensons pareil. . . « un poil trop souvent ». . .
Vérand’a étouffe un hoquet. Faisant croire à un sanglot, elle se lève précipitamment et se dirige vers les toilettes en courant. J’espère que son éclat
de rire ne s’entendra pas. Qu’il ne résonnera pas dans la Noétie.
La discussion reprend, vive.
— Bien, l’affaire est entendue, il nous faut agir au plus vite. N’est-ce
pas Cassandre ?
— Doucement Aglaé. J’ai aucune envie de me jeter dans la gueule du
lion. Dis, Orion, t’as entendu ce qu’ils ont, comme défenses ?
— Y’a des chatons, c’est sûr. . . J’ai entendu leurs piaillements.
— Super. . .
Les chats sont des noésismographes sur pattes. La moindre action d’un
NoéNaute dans leurs parages les fait souffrir. Surtout quand ils sont petits. Comme des chatons. Manipuler des idées autour d’eux, c’est un peu
comme plonger un arachnophobe dans une baignoire de mygales en lui
demandant de chanter la macarena. C’est drôle pour de la télé 1 , mais dès
qu’on se dit que c’est de la réalité : on a la nausée.
Nous mettons en place une stratégie pour les chatons. Ça discute sec, à
gestes vifs. Jusqu’à ce que Fulbert pose la bonne question :
— C’est bien gentil, on peut réussir à gérer les chatons, mais s’ils ont
des gardes, et des armes, on fait comment ?
La lumière du plafonnier se met à clignoter. Tous nos regards se retournent vers l’interrupteur. Le père d’Enguerrand se trouve dans l’embrasure de mon bureau, entouré de gardes armés, planquées dans des costumes de kevlar. Putain ils ont les moyens. Merde on n’a pas été discrètes.
La vache il sait réussir son entrée.
— Dans ce cas là, le plus simple serait de vous rendre.
Sans sommation, les gardes nous tirent dessus. Je regarde la seringue
hypodermique se planter dans ma cuisse. À peine le temps de penser vers
Vérand’a avant de m’endormir.
1. Au cas où tu te le demandes, le concept du « karaoké sur ta plus grosse peur » option torture et humiliation, existe déjà à la télévision. Cela fait un carton sur des chaînes
étrangères. Et après on vient me dire que certains passages des NoéNautes sont osés. (NdP)
180
Épisode 51
Andalouse et arthrose
Tout aurait pu se passer tellement autrement. Les scénaristes nourris aux
quantum de chez Lidl nous abreuvent tout le temps de ce genre d’histoires
à effet papillon.
Le petit détail qui aurait tout changé. Le moment où ta vie bascule.
Le choix qui détermine une destinée, enfonçant ta vie dans une jambe du
pantalon du temps 1 . Si Vérand’a ne l’avait pas traité de jeune, Enguerrand
aurait régné sur les NoéNautes. Sous son égide à elle. Tous deux couvées,
sans le savoir, par leurs parents respectives.
Le pantalon du temps. . . Mon cul. Comme si le temps ne pouvait pas
être une jupe. Mais pas un kilt. Ni le petit fuseau noir satiné qui me fait
des fesses d’enfer, non. La bonne vieille jupe andalouse. La toutes options, avec ses plis, pinces, rubans, biais, volants et froufrous. Avec ses
motifs, ses à-plats et ses imprimés. La jupe qui contient en elle-même la
possibilité de toutes les jupes.
Ce n’est pas un petit détail à la braguette qui t’enferme dans une jambe,
non. Les pantalons c’est bon pour les esprits binaires. C’est une faute de
goût, le rejet d’un style ou l’envie d’une allure qui va te faire réécrire le
temps lui-même. Transformer cette andalouse en tulipe ou en portefeuille.
L’ambiance te fait chaque jour remodeler ta jupe. Tu changes le patron
parce que tournent les vents. Et quoi de plus émouvant qu’une jupe choisie
en fonction de l’humeur d’Éole ?
La première chose que je vois à mon réveil, c’est la jupe en skaï de Maîtresse Bénédicte. Ma première pensée est une sorte de prière. Je mets ma
soudaine piété sur le compte des drogues s’évacuant de mon système. Je
remercie le ciel de cette méningite qui m’a rendue sourde, sourde aux crissements permanents que doivent provoquer cette jupe. Sa façon brillante
et graisseuse d’attraper la lumière est l’équivalent visuel d’ongles sur un
1. L’expression et le concept de « pantalon du temps », de ce temps qui fourche en deux
lignes parallèles, ont été sauvagement piqués à Sir Terry Pratchett, l’auteur des annales du
Disque-Monde. Ça m’a fait drôle de voir Cassandre dézinguer de la sorte cette idée d’un de
mes idoles. (NdP)
181
tableau noir. Puis je lève les yeux vers feu la mère d’Enguerrand. C’est là
que me vient ma deuxième pensée.
Les SM ne devraient pas vieillir.
Quand la résille semble craqueler l’épiderme parcheminé des cuisses,
que le corset de cuir flétrit la peau du décolleté au lieu de la tendre, quand
les fards ne masquent plus les taches de vieillesse : c’est qu’il est temps de
changer de garde-robe. Remiser ses harnais usés et ses cagoules au cuir
élimé dans le coffre à jouet des petits ; et accepter l’arthrose dans cette
nouvelle ère de sa sexualité.
Imagine que la Madonna de maintenant, celle qui commence à faire peur
aux jeunes filles, se fasse relooker par Marilyn Manson. Imagine qu’elle
se la pète maîtresse de donjon, dans son fauteuil-trône fait de cages, son
ex-mari nouvel esclave à ses côtés. Donne-lui le sens théâtral dont Enguerrand a hérité. Prends-la au moment où elle se complaît dans sa victoire.
Voilà la vision que j’ai pu avoir au réveil. Je n’ai pas des réveils faciles.
Nous sommes dans les locaux de Kunismos Consulting. Le huitième
étage. En dessous de nous, les bureaux des ingêneurs. Si l’on descend jusqu’au sixième étage, on revient aux bureaux des facilitatrices. Mes anciens
locaux. Là où nous nous sommes fait prendre. Là où, avec de la chance,
Vérand’a a dû rester cachée. J’imagine que la fourmilière qui, d’habitude,
travaille ici, s’est vue offrir un congé de Noël bien en avance. À part la
garde rapprochée du père d’Enguerrand, personne en vue.
Maîtresse Bénédicte s’est fait installer son trône au milieu de l’open
space. Je l’imagine mal se faire une hernie, à déménager du haut de ses
talons aiguilles les bureaux et les boxes histoire de faire place à son fauteuil grillagé. Les hommes de main sont là pour ça. Moi, je suis enfermée
dans un bureau vitré, face à elle. Des coups sur le mur d’à côté font trembler les cadres et m’indiquent qu’Orion est à ma gauche. Un rapide coup
d’œil dans la Noétie me confirme qu’Aglaé est à ma droite, et que Fulbert
est à sa suite. Chacun dans une des quatre pièces qui font face à notre ravisseuse. Toutes séparés par des murs et des vitres qui, à sentir la douleur
émanant du poing de Fulbert, ont été renforcées.
Nous faisons donc tous face à la même scène. Maîtresse Bénédicte, pitoyablement majestueuse dans son accoutrement, installée sur son fauteuil
fait de cages où – non mais dites-moi que ce n’est pas sérieux – vivent des
182
chatons. Le père d’Enguerrand, debout à ses côtés. Il a le visage des jours
de conseil d’administration. Et un collier de chien juste au-dessus de son
nœud double Windsor. Arrive un Enguerrand penaud, qui signe pour nous
les mots de sa mère.
— Vous croyez que vous êtes les premiers NoéNautes à vouloir vous
libérer de la poigne des Descendants ? Mais ces pathétiques tentatives ont
existé tout le long des lignées, pauvres innocents. Nous sommes rodés.
Josette et Mathias ont trahi leur sang, mais c’étaient des faibles. . . Peu
m’importe, il y aura plus de richesses pour nous autres. Tout ce qu’il me
faut, c’est vous tenir séparés. Vos villas-prisons sont prêtes, chacun sur
son petit morceau de globe. Je n’ai même pas réellement besoin que vous
soyez vivants, à vrai dire. Juste assez en vie pour que le monde tourne en
ma faveur.
Je m’impatiente et décroche. Cette femme cumule tant de clichés qu’on
la jurerait filtrée sur Instagram. Finalement sa diatribe doit déboucher sur
un ordre puisque le père d’Enguerrand se déplace et vient me libérer de
ma cage. Une fois sortie, mes gestes éructent vers lui, traduits par un Enguerrand ébaudi.
— Merci, il était temps, j’en pouvais plus. Putain tes gardes auraient pu
éviter de me shooter moi aussi. Je sais pas ce qu’il y a dans ces seringues,
mais je suis toujours pas claire. Donc c’est elle ton ex-femme ? Bonjour,
madame. Pas mal, le coup de devenir un cliché ambulant. C’est comme ça
que tu gardes la conscience tranquille ?
— Je ne vous permets pas, jeune grue.
— Ouh là, un peu moins de gueule, s’il te plaît. C’est grâce à moi que
tu as eu tout ça. Tu crois vraiment que tout ce monde est à ta botte ?
À mon signal, le père d’Enguerrand claque des doigts. Sa garde personnelle réagit comme un seul homme, chacun tournant son fusil à seringues hypodermiques vers la mère d’Enguerrand. Maîtresse Bénédicte
est frappée de stupeur. Enguerrand aussi. Derrière leurs vitres, les NoéNautes ouvrent des bouches béates alors que je me glisse avec délices
dans la jupe du temps.
— Ben quoi ? Roh, faites pas vos surpris, les gars. J’avais pourtant prévenu que j’étais une traîtresse !
183
Épisode 52
Flash-back et four shore
La méthode m’a été inspirée par madame Marquet. Ne pas planifier,
mais se préparer. Avoir assez de surprises dans son couteau suisse pour
parer à toute éventualité.
Comme pour convaincre Mathias, avoir à portée un éventail de possibilités. Et surtout, savoir le dénouement avant tout le monde. Comme
pour Mathias, s’assurer que c’était déjà fait. Ensuite, et seulement ensuite,
on peut avancer ses pions. Les évènements peuvent bien se développer
comme ils veulent, tu as paré à tant d’éventualités. . . Sans oublier que tu
connais déjà la fin.
Ceci est une histoire qui aimerait être vraie. Tout du moins le paraître à
tes yeux. Cette histoire me demande donc de flash-backer devant toi. Là.
Maintenant. Tout impudique que cela puisse me sembler. Car pour que tu
comprennes la fin, il faut que tu découvres ce qui a pu se passer avant le
début. Voire pendant une ellipse au milieu. T’es prête à plonger dans mes
souvenirs ?
#4~
: premières vagues.
Nous sommes n’importe quand, dans mon bureau des facilitatrices.
Donc après m’être faite engager mais avant la méningite et la surdité.
Régulièrement, Enguerrand et moi ravagions des chambres d’hôtel. Régulièrement, son père le voyait dans nos notes de frais. À coup sûr, il
venait me voir. Me demandait si je ne voulais pas une bague. M’engager
dans ma relation avec son fils. Fiançailles. Épouseries. Avec stock-options
à la clé. Dis-moi quel est ton prix. Il ne me suppliait pas, sauf du regard.
J’étais dans ses yeux la seule chance de vie nuptiale pour son infirme inverti de fils sodomite. À coup sûr, ça me refroidissait. #trahison. #rupture.
#carambars.
#4~
: gros rouleaux.
Nous sommes à l’hôpital, après ma méningite. Celle qui m’a rendue
sourde. Tu te souviens de l’épisode 42 où je te dis que j’ignore qui m’a
refilé cette maladie ? Je t’ai menti. Encore une fois. Ce ne sera pas la dernière. Ce jour-là, le père d’Enguerrand m’avoue que c’est de sa faute si j’ai
184
contracté cette maladie. Non pas qu’il me l’ait transmise. Lui-même est
immunisé. Il le sait, car il a pris cette précaution avant que de contaminer
son fils.
Il voulait le calmer. L’enchaîner un peu plus à son bureau, en ces temps
de nouvelle rébellion filliale. Il y a des gens qui vendent des ténias aux
chanteuses devant maigrir. Des virus provoquant toux chronique et abdos
somptueux à consommer avant le tournage de ton film d’action. Des méningites pour affaiblir les enfants trop turbulents. C’est fou le nombre de
solutions qui s’offrent à qui a beaucoup d’argent et très peu de conscience.
Résultat : Enguerrand ne fut « que » porteur sain, et c’est moi qui écopais
d’un diagnostic tardif.
Aussi paradoxal que cela semble, le père d’Enguerrand a un sens aigu
de l’honneur. Ce jour-là, à l’hôpital, je sus que je le tenais à ma botte.
Ignorer qu’à l’époque Enguerrand et moi recouchions ensemble ne lui
a pas permis de se dédouaner. Il s’est toujours senti responsable de ma
surdité. Quand il me fit ses aveux, ses excuses et ses larmes. . . Je ne vis
qu’une chose. Cette culpabilité était mon ticket vers une liberté totale.
Une vie tous frais payés. C’est ainsi que j’ai commencé à ne plus parler.
Pour ne pas l’excuser. Après j’ai commencé à aimer ça. Puis le silence a
fait partie de moi.
#4~
: clapotement dans l’accalmie.
Nous sommes de retour sur Toulouse. Cela fait trois mois que je vis sur
la route avec Nicolas et Enguerrand. Trois mois qu’ils m’entraînent à me
servir de mes pouvoirs : je suis une élève studieuse. Trois mois que nous
multiplions les recherches sur les Descendants et les lignées : nous savons
que la clé vers le premier d’entre elles est Vérand’a. Trois mois que j’ai
lu en entier l’histoire racontée par Enguerrand. . . et je que ronge mon
frein. Il n’aurait pas dû mettre son père hors-jeu. Effacer ses souvenirs des
NoéNautes et de tout le complot.
Nous sommes enfin de retour sur Toulouse. Dès que Nicolas et Enguerrand me réclament la chambre pour leur ménage à trois (à trois personnes
pour deux corps : Fulbert n’est jamais bien loin dans ces cas), je profite
des quelques heures de liberté qui me sont offertes. Je retrouve le père
d’Enguerrand dans sa demeure pour lui remettre les souvenirs à l’endroit.
Réparer cette injustice. À mon arrivée, je découvre sur sa table basse le
185
livre du Taulier. Un #Smartarded blanc sur fond violet, obtenu en avantpremière. Nous n’avons pas eu besoin d’échanger de mots. De gestes.
Juste des regards éloquents. Il m’a tendu le livre, l’ouvrant à la page des
dédicaces. Une écriture calligraphiée l’inquiète :
Cela te divertira.
MB.
#4~
: Lame de fond.
Nous sommes dans le manoir des jaunes, le jour où j’ai du retard. L’enquête que je mène en secret avec le père d’Enguerrand n’a rien donné. Pas
la moindre idée de qui est MB. Lui nourrit la théorie qu’il s’agit de son
ex-femme, la mère d’Enguerrand. Moi j’ai du mal à croire que les accidents de voiture mortels-mais-dont-on-ressort-vivant soient héréditaires.
Et puis le « B » pour « Bénédicte », OK. . . Mais que signifie le « M » ?
Arrivée avant tout le monde dans ce vaste manoir vide, je passe ma
nuit à potasser le Grand Livre des Comptes de la maison Jaune. De toute
façon, avec ce qui se trame dans mon ventre et le lendemain qui m’attend,
impossible de dormir, alors je lis. C’est seulement là que je découvre le
pot-aux roses. Maîtresse Bénédicte. La mère d’Enguerrand.
Ledit lendemain je n’ai pas eu le temps d’écrire ton épisode 1 . Pas uniquement du fait de mon passage par l’hôpital. Je te l’ai pourtant dit : quand
on est une NoéNaute, on peut accélérer les protocoles médicaux de façon
presque révoltante. Je n’en ai pas eu le temps car j’ai fini ma journée chez
le père d’Enguerrand. C’est là que nous avons passé un marché. Lui trouverait à se mettre au service de sa défunte épouse. Ou de ce qu’elle a bien
pu devenir. Il veillerait à se rendre indispensable. Plus on grimpe haut,
mieux on se protège. Moi je me chargerais. Du reste.
#4~.
Four Shore.
Te voilà arrivé au quatrième rivage.
Et me voilà, tous les as dans ma main, me glissant dans la jupe du temps.
Car si je suis bel et bien une traîtresse née, nul ne sait déjà qui je vais trahir.
Ni quelles hauteurs ma fourberie est prête à atteindre pour mieux nous
1. Sur le blog www.noenaute.fr, l’épisode 17 n’est pas paru le lundi où il était prévu.
Au lieu de cela, il fut ajouté à l’épisode 18 et publié le lendemain en un double épisode. Ce
simple retard d’un jour, assez futile, a influencé le roman dans son intrigue et jusque dans
son thème. (NdP)
186
dévaler. Personne ne le sait, moi la première. Ça tient à de tous petits riens.
Une faute de goût. Une figure de style. Dans les bureaux de Kunismos
Consulting, toutes les mâchoires sont suspendues. Maîtresse Bénédicte
sur son trône de chatons engrillagés. Les NoéNautes derrière leurs baies
vitrées. Personne ne sait comment cet instant va tourner. Pas même le
Taulier 1 .
Épisode 53
Mandarines et mouche
Le problème avec l’effet de surprise, c’est qu’il dure pas longtemps.
C’est une question d’inertie : tout tend à reprendre sa place. La surprise
désarçonne ton interlocuteur. Si jamais tu le laisses reprendre pied, tu
perds toute l’avance que sa stupeur te procurait. Au cas où tu te poses
la question : oui, j’ai enseigné cette technique à des chefs d’entreprise et
des politiciennes, deux étages en dessous (et quelques mois en arrière.)
#FacilitatriceUnJour. . .
C’est la méthode du jongleur de coupe-souffle.
Pour mieux humilier mes clients (et leur faire croire qu’elles en avaient
pour leur argent) je leur bourrais le crâne de mes baratins tout en les faisant jongler. À trois balles. Devant un mur, comme ça ils ne sont pas tentées de s’avancer et de marcher en rattrapant leurs balles. Debout sur une
chaise, afin que chaque ratage leur demande l’effort de descendre de leur
perchoir avant de ramasser les balles et d’y remonter. Seuls les connards
professionnels et quelques brontosaures médiévistes apprennent encore
à jongler avec autant de contraintes. L’emmerdement est un moteur efficace. . . mais franchement emmerdant.
Jongler avec des coupe-souffle, des quilles ou des mandarines : c’est le
même principe. Quand tu le prends par surprise, ton interlocuteur devient
cette balle au sommet de la cloche qu’elle décrit dans les airs. Elle va
retomber, et son incertitude avec. À toi d’accompagner cette chute en la
1. Ce n’est qu’à moitié vrai. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai en fait de vagues
idées sur ce qu’il va advenir. Pas de certitudes, mais plus un avis, ou des recommandations.
J’avoue que certaines des scènes qui suivent m’ont pris par surprise. (NdP)
187
relançant d’une nouvelle surprise, histoire d’à nouveau percher son attention. Car pendant que l’autre a la tête en l’air, perdue et sans repères, tu
as le temps et les mains libres pour t’occuper d’un tas de menus détails.
Caser une allusion. Faire un tour de passe-passe. Vaincre une ennemie.
Nous sommes donc suspendues dans cette seconde où la surprise est au
sommet de sa parabole. Au beau milieu de l’open space des bureaux de
Kunismos Consulting. Moi. Traîtresse soutenue par le père d’Enguerrand.
Lui disposant de sa garde à nos ordres. Leurs fusils à seringues hypodermiques pointés vers Maîtresse Bénédicte. La scène fascinant les NoéNautes enfermés derrières les baies de bureaux nous faisant face.
La mère d’Enguerrand est cueillie, interdite, immobile sur son trône de
cages à chatons. Elle ne se rend pas compte que ses soldats à elles sont
à portée de cris, dehors dans le couloir. Elle ne réalise pas qu’elle tient
(de façon singulièrement littérale) son fils par les couilles. Son doigt à un
bouton de télécommande d’électrocuter ce que son fils a de plus précieux :
son orchide. Elle n’a aucune idée, à ce moment précis, de mes intentions.
Elle ne sait pas, en cet instant-là, pour qui je roule. À vrai dire : moi non
plus.
L’attention de toute le monde va retomber dans une seconde si je ne la
rattrape pas. Mes réflexes vont prendre le relais, et j’ignore à qui ils vont
offrir une victoire. J’ai à peine le temps de remarquer la goutte de sueur
qui part de la tempe de la vieille Bénédicte, glisse le long des rides de sa
joue fardée, descend sous la pommette et. . . #nausée. Et qui détrempe la
mouche qu’elle s’est dessinée au crayon gras. Cette vieille peau a poussé
la caricature jusque là. Jusqu’à écraser un bâton de graisse noirâtre au dessus de la commissure de ses lèvres pour y déposer une mouche. Le détail
vulgarissime parce qu’il veut se donner un air aristocratique. La faute de
goût dégouline et goutte, focalisant ma fougue vers la dégueulasse gothique.
Mes mains prennent le relais, profitant des dernières fractions de secondes qu’il me reste pour tâtonner mes poches, sentir le sachet de bonbons et y plonger pour y prendre des floppy. L’attention de Maîtresse Bénédicte retombe en elle. Accrochant ses mains telles des serres sur son
fauteuil empli de chantons, elle me lance un regard de défi :
— Jamais tu n’oseras. . .
188
— Pas de bol : j’aime pas les chats.
Parler me fait toujours aussi mal. Mes cordes vocales m’ont tout l’air
de deux parchemins que l’on froisse et frotte l’un contre l’autre. Inutiles
depuis tant de temps. Mais l’effet est là : je la surprends assez pour la
désarçonner à nouveau. Ses yeux écarquillés suivent mes mains libres de
mots qui ouvrent les cages sur lesquelles elle est assise, puis lancent dans
ma bouche les bonbons-fraises croquantes recouvertes de sucre que j’ai
confiées à Orion.
Derrière les baies des bureaux où ils sont enfermées, je vois les NoéNautes plonger dans leurs poches et, comme une seule homme, enfiler leur
bonnet. Orion a bien travaillé. Il a passé tout un dimanche à récolter notre
arme principale. Tout un dimanche à suivre pulls en cachemire, chemisiers
vichys, pantalons à pinces et jupes plissées dans la manifestation contre le
mariage homosexuel. Les « non-nous-ne-sommes-pas-cathos » et autres
« ceci-n’est-pas-un-rassemblement-de-droite » étaient nombreuses, dans
les rues de Toulouse. Nombreux à lui fournir ce dont il a surchargé le
sucre de nos fraises floppy.
En les croquant, l’idée m’envahit. J’en ai pris quatre en bouche, c’était
peut-être un peu trop. Peu importe, j’arrive à contenir le flot et à le projeter vers les esprits déjà perturbés des chatons. Sous les regards horrifiés des autres NoéNautes, qui voient les bestioles frappées de plein fouet
par l’essence même de la bien-pensance. Le bon sens choupi. Une foi inébranlable en ta bienveillance. Cette certitude aveugle boostée aux bons
sentiments.
S’il avait pu imaginer que j’en use contre des chatons, jamais Orion
n’aurait amassé une telle arme. L’argument était que cette idée, projetée sur d’éventuels femmes de main et autres gardes armés, les rendrait
aussi douces et inoffensifs que des agnelles. En mon for intérieur, j’espérais pouvoir en user sur des chatons. J’ai bataillé, tout à l’heure dans
mon bureau, pour que les autres acceptent cette parade. Afin que chacun
sache combien l’arme féline aux piaillements kawaii 1 ne fonctionne plus.
Face aux NoéNautes, tout le monde utilise les chatons, partant du principe qu’ils sont sensibles et craquants. Enguerrand et moi devons être les
1. Kawaii signifie « mignon » en japonais. C’est le cri de ralliement (et par métonymie
le nom de la mode) des jeunes japonaises jouant les femmes-enfants à coup de cris aigus et
des couleurs violemment acidulées. (NdP)
189
deux seuls humaines insensibles à une session cute kitten sur Youtube 1 .
Deux chieurs assez corsées devraient suffire à invalider l’utilisation de ces
boules de poil, à l’avenir.
J’obtiens très vite l’effet escompté. Les chats connaissent ces bons sentiments. Cette certitude qu’on leur veut du bien, malgré elles. Ce doit être
inscrit jusqu’au tréfonds de leur cortex, dans la mémoire de leur espèce.
Cette bienveillance est celle de l’enfant qui te tire les poils et te tord les
oreilles. Ces gentilles pensées sentent le shampoing, le vermifuge et le
vétérinaire. Cette certitude affectueuse impose de finir les diététiques croquettes aux légumes avant toute ouverture de boîte.
Ivre de rage, de peur, et d’un certain sentiment de revanche pour leur
espèce, les chatons sortent leurs griffes et se mettent à poinçonner méticuleusement le skaï de la jupe de Maîtresse Bénédicte. Ces boules de
poils hérissées grouillent et s’agglutinent sur elle, l’escaladant à l’aide de
toutes ces parties pointues qui rappellent combien le chat est proche du
tigre. Son attention et sa peau assaillie de tous cotés, Maîtresse Bénédicte
se lève, gesticule et se met à hurler d’une figure de moins en moins humaine :
— Arrête-les ! Enlevez-les moi ! Enguerrand, agis sur eux ou bien. . .
Sa main droite brandit la télécommande de plastique noir qui fait frémir
Enguerrand juste à coté de moi. Réflexe conditionné. L’ongle rouge et
pointu du pouce maternel s’approche dangereusement du bouton. Merde,
son attention est en train de retomber. Le tout est de savoir si j’ai encore
de quoi jongler. #4~.
1. Cute kitten signifie « de mignons chatons ». Toute personne qui est allée sur youtube
sans y voir une vidéo de chat est aveugle. Ou elle confond avec Youporn. (NdP)
190
Épisode 54
Emprunt et enfer
« Il faut sauver la couille d’Enguerrand »
La pensée me vient, aussi nette qu’étrangère à mon esprit. Je remonte le
fil qui l’a menée à moi, rembobinant jusqu’à l’origine de cette idée.
Là je croise le regard de Fulbert. À ses lèvres, un sourire goguenard
montre qu’il est fier d’avoir ainsi parodié le titre du film de Steven Spielberg. La cinéphilie d’Enguerrand a déteint, sur lui comme sur moi. . . L’espace d’une micro-éternité, nous échangeons la complicité de ces amantesvétérans tombées sous le feu d’un même amour.
Puis je le vois engouffrer quatre des dragibus que j’ai préparés. J’avoue
que j’ai du mal à comprendre son geste. Les dragibus, une fois croqués,
libèrent de leurs cristaux de sucre une flèche de volonté entourée d’une
gaine d’ennui. Vue de la noétie, cela forme, en quelque sorte, un tuyau.
Un canal qui, une fois dirigé sur quelqu’une, permet de communiquer
pleinement avec lui. Rentrer en contact avec son esprit, même si l’autre
est coiffé d’un bonnet tricoté par Aglaé.
Il faut dire qu’Aglaé sait serrer ses mailles. Et caser dans chacun des
nœuds de son tricot tant d’inattention, d’ennui et de distraction que le
bonnet devient une sorte de bouclier immunisant l’esprit de celui qui le
porte contre tout ce que peut faire un NoéNaute. Il nous fallait une telle
protection. D’une part parce que ne sachant rien du champ de bataille
qui nous attendait, nous n’étions pas à l’abri de faire fuser des pensées
en tous sens et faucher un collègue d’une idée-balle-perdue. D’autre part
parce qu’Enguerrand étant retenu contre son gré, il y avait le risque que
sa mère l’utilise contre nous.
Aglaé nous a tricoté un casque, j’ai juste construit la radio qui va avec.
Pour autant, j’ai du mal à saisir pourquoi Fulbert en croque quatre d’un
coup. Jusqu’à ce que je voie son visage se durcir, sa naïveté s’envoler et
son sourire s’aiguiser de cynisme. La différence est flagrante : depuis une
seconde, c’est Nicolas qui est aux commandes de son corps. Je le regarde
à travers les fumerolles colorées du monde des idées et je comprends.
191
Je comprends comment Fulnicolas (ou Nicolbert, ce sont le même) a toujours été si doué pour prendre le contrôle d’innocentes passants. Pour posséder les autres, façon exorciste.
Les quatre canaux sertis dans les dragibus fusent de son esprit vers les
têtes des quatre gardes à la solde du père d’Enguerrand. Il divise et fait
passer, dans ces tubes veinés de bleu galaxie, un scintillement doré fourmillant de petits savoirs. Non. Impossible. #ParLesOvairesDeMarieCurie, le
scintillement doré, c’est Fulbert. Ce mec, en qui cohabitent deux versions
de lui-même, peut projeter une de ses personnalités en autrui. Quitte à se
diviser pour diriger plus de personnes comme autant de marionnettes.
Le résultat est impressionnant. Trois des gardes se dirigent en un chœur
parfait vers les bureaux où sont enfermés les autres NoéNautes, et enfoncent les portes. Aglaé, Orion et Nicolas se font libérer tandis que le
quatrième garde dirigé par Nicolas se saisit du bras de Maîtresse Bénédicte. Tente de l’empêcher d’appuyer sur le bouton qui télécommanderait
les électrodes castratrices. Le garde et la mégère entament un tango disgracieux et angoissant, créant la surprise qui nous fait gagner un temps
essentiel.
« Il faut sauver la couille d’Enguerrand. »
La pensée ne date que d’une poignée de secondes. . . Mais tout s’est
passé si vite qu’il m’est impossible de te le conter autrement qu’au ralenti.
Comprenant que c’est à moi de libérer Enguerrand de l’électrique étreinte
du cockring maternel, mes mains se mettent en action. Poche droite, sachet plastique, le haricot au toucher velouté est un dragibus. En attraper
un seul : cela suffira. Le porter à ma bouche. Prendre Enguerrand par les
épaules, planter mon regard dans le sien. Croquer et sentir la flèche de
volonté qui fuse. La diriger vers lui, pendant que cette étoile filante traîne
derrière elle sa gaine d’inintérêt établissant entre nous deux un puissant
canal de communication. Sauver sa couille par la pensée. Penser, penser
pour lui, penser ensemble à. . .
Impôts. Remplir une feuille d’impôts avec pleins de spécificités ultra
chian–
Froid. Piscine trop froide. Rivière. Froid à l’entrejambe. Le sexe qui se
rabougr–
192
Koro 1 . La tortue qui rentre la tête. Qui se rétracte par peur de–
Épilation. Bande de cire sur l’anus, une main s’en saisit et tir–
ASCABIOL.
Le souvenir remonte avec une vivacité aveuglante. J’ai l’impression de
le vivre et d’y assister en même temps. Un peu comme dans ces rêves où
tu vois l’action depuis ton regard, puis tu te vois de l’extérieur, puis ça
retourne en toi, et ça ne cesse de s’alterner jusqu’à ce que les deux vues se
superposent. Je suis je, mais je est Enguerrand, et je le vois à la troisième
personne, sauf lorsque je me glisse dans son regard.
Cela fait deux semaines que ça le gratte. Mes mains, l’intérieur de ses
coudes, mes couilles, son scrotum et mes cuisses velues. Enguerrand est
adulte mais jeune. Je suis pourtant allé voir le médecin, mais il peine
à trouver. Examens. Ce matin, Enguerrand a enfin le diagnostic. #gale.
Cette gale propre dont on ne soupçonne pas l’existence. Qui a besoin d’un
contact prolongé de peau à peau pour se transmettre. Comme une partie
de jambes en l’air. Cette gale propre qui est une infection sexuellement
transmissible.
Ce matin je/Enguerrand est/suis allé à la pharmacie chuchoter mon/son
affliction. Reparti avec un aérosol pour mes/ses coussins et son/mon matelas. Et une bouteille d’Ascabiol. Rentré chez lui/moi, je/Enguerrand lit la
notice. Ouvre ce flacon blanc emplit d’un liquide jaune qui sent le souffre,
ou le camphre, ou une odeur/horreur brouillée par la suite du souvenir.
Tout nu, armé d’un coton et de peu de courage, Enguerrand/je me/se passe
le liquide jaunâtre sur tout le corps. L’odeur pique les yeux. Le coton ne
sert plus a rien, il faut y aller à pleine main. Bras. Torse. Dos. Fesses.
Jambes. Cuisses. Couille.
La notice avait pourtant dit de ne pas appliquer sur des plaies. Mais on a
rarement vue plongeante sur ses couilles. Même quand il n’y en a qu’une.
Le feu n’est pas immédiat. Cela commence à chauffer dès que l’air sèche
le liquide gouttant du testicule. Mais le thermostat monte, inéluctable. Picotement. Irritation. Brûlure. Douleur.
1. Le « koro » est une maladie mentale pouvant être fatale. Il s’agit de l’angoisse de
voir son pénis rabougrir en soi jusqu’à disparition. Des épidémies ont été documentées,
avec plusieurs morts, dont des femmes. Aglaé avait induit cette angoisse en Orion, qui en
défense avait créé ce personnage de trav mal dégrossi se faisant appeler la Laly. Mais, ayant
lu #Smartarded, tu sais déjà tout cela. (NdP)
193
Ascabiol : ma couille sur le grill de l’enfer 1 .
Un tintement sur le sol me fait sortir du souvenir d’Enguerrand. C’est
gagné. J’ai trouvé le souvenir qui lui rétracterait le sexe suffisamment pour
le libérer du cockring. Fidèle au souvenir de l’ascabiol, son orpheline est
remontée se cacher près de son corps tant et si bien que le lacet électrifié
qui l’enserrait est tombé ; glissant le long de la cuisse d’Enguerrand. Au
sol, le lacet produit une étincelle pitoyable et tardive.
Enguerrand et moi tournons nos regards vers sa mère, qui vient de triompher du garde manipulé par Fulbert et d’appuyer sur sa télécommande.
L’air de revanche qui habite le visage de Maîtresse Bénédicte reste un
moment suspendu, interdit. Puis elle comprend que quelque chose n’a pas
fonctionné. Elle appuie à nouveau sur le bouton, plusieurs fois, de plus en
plus frénétiquement.
Enguerrand la regarde, fasciné.
Montée de rage.
Il beugle.
Oups.
Épisode 55
Féria et faucon
La bête est libérée. C’est fascinant. Dans cet open space où quatre
gardes s’effondrent, vidées d’avoir été soustraits à elles-mêmes, tous les
spectatrices sont suspendus à ce cri.
Aglaé porte sa main à sa poitrine. Orion s’attrape les cheveux. Fulbert,
revenu aux commandes de ce corps partagé avec Nicolas, se tient le ventre.
Après les trois singes de la sagesse, ces trois NoéNautes figées dans cette
seconde suspendue figurent les trois humains de l’innocence. La sensibilité dans les poumons. L’imaginaire près des neurones. L’instinct aux
1. Ceci n’est toujours pas une histoire vraie. Toujours même pas inspirée de faits réels.
Il n’y a rien d’autobiographique dans ce roman. Toute ressemblance avec la vie de l’auteur
ne serait que pure affabulation.
194
tripes. Cela ferait une jolie statuette. Des t-shirts d’enfer. Il y en a qui ont
bâti des religions – et des marchés artisanaux – sur moins que ça 1 .
Enguerrand beugle.
Le père d’Enguerrand semble sortir d’un rêve. D’une hallucination. Me
voir trahir mes plans de trahison a dû lui tirer cette larme qu’il chasse
d’un geste absent. Il n’a rien compris de ce qui vient de se passer. Seulement l’intuition que la naïve gamine pour qui il a nourri une culpabilité
sublimée de désir. . . Que cette gamine est devenue assez grande pour le
prendre par derrière. Il croise le regard d’Orion, et presque involontairement, se passe la main sur les fesses. Puis il voit Enguerrand et semble
reprendre pied. Gérer son infirme inverti d’engeance impotente, c’est un
terrain connu.
Enguerrand beugle et fait vibrer ma peau.
J’entends ses basses, sur mes joues et mes bras. À travers mes semelles.
La primate de mes ancêtres, cachée dans mon cerveau primitif, a une folle
envie de prendre les commandes de mes jambes pour grimper au premier
arbre qui passe.
Dans les rues étroites des villages du midi où j’ai grandi, on lâchait
des bovins. Taureaux-piscines. Férias. Rituels tribaux pour fatiguer les
jeunes hommes dopés à la testostérone. On fait souffrir à la bête assez
de brimades, douleurs et frustrations pour qu’elle ait envie de se venger.
Mais l’animal ne se venge pas. Il doit juste se défouler de toute la saloperie
qu’on lui a imprimée jusque dans les os.
Enguerrand charge sa mère.
Face à cette peine hurlante déferlant sur soi, n’importe qui d’autre aurait
chancelé. Les chatons se carapatent sans demander leur reste. Mais pas
Maîtresse Bénédicte. Seule une nuance de terreur vient teinter la défiance
de son attitude. Très vite cette terreur se mue en un rictus sadique. De
ce sourire qui veut les oreilles et la queue. Le père d’Enguerrand tente
de s’interposer. Un bras chargé d’adrénaline l’envoie briser la baie vitrée
du bureau à trois mètres derrière lui. Enguerrand vient de porter un coup
1. Et en plus, si cela t’inspire, l’idée est libre (dans le domaine public grâce à la licence
CC0). Note bien, si tu en fais un T-shirt, pense à me contacter pour que je t’en commande
un. (NdP)
195
digne d’une haltérophile olympique et ça ne l’a même pas ralenti dans sa
tonitruante accélération.
Enguerrand charge.
Hurle.
Piétine.
Marche.
Avance.
Beugle.
Lent.
Massif.
Guttural.
Inéluctable.
Impressionnant.
Instoppable. . .
Et s’arrête au nez de sa mère.
Net. Sans sourciller. Comme si l’accélération n’était qu’un mythe, une
vague recommandation qui ne s’applique qu’aux autres. La suite se doit
d’être dépeinte depuis la noétie. Car seule quelqu’un voyant la sphère
des idées peut comprendre comment le corps d’Enguerrand a pu s’arrêter
ainsi sans payer son tribut à l’inertie. Vu de mes yeux, le mouvement de
sa douleur n’a jamais cessé. Elle a juste abandonné son corps ; et fait un
pas de plus pour venir s’imprimer dans la chair de la dominatrice.
Depuis la néovision, c’est une silhouette d’un noir dense. Une obscurité
composée de sombres nuances. Le noir-deuil d’un petit garçon ne pleurant pas sa mère chaque soir d’intense solitude. Le noir-angoisse d’un ado
n’étant que la moitié de ce qu’il devrait être. Le noir-frustration d’un jeune
homme abandonné, utilisé et souillé pour plus de pouvoir et d’argent. Le
noir-colère d’un adulte trahi, manipulé et torturé par celle qui s’en est octroyé le droit au nom d’un ventre. Ce méta-noir qui habite chacune des
fibres d’Enguerrand s’est emparé de son corps, l’a mu sur quelques pas,
puis l’a abandonné pour avancer seul jusqu’à Maîtresse Bénédicte et s’imprimer au plus profond d’elle-même.
196
Le corps d’Enguerrand – son corps physique – fond, comme s’il sortait
d’un camp de concentration. D’une trithérapie à l’ancienne, celles avec
les vilaines lipodystrophies. Il pose un genou à terre. Bénédicte ouvre la
bouche. Elle doit hurler à la mort, mais c’est étrange parce que je ne sens
rien. Pas la moindre vibration de l’air sur ma peau. Plus tard, j’apprendrai
qu’elle n’a en fait produit aucun son. Elle n’a rien pu exprimer de tout
le mal qu’elle a produit puis reçu. Elle est juste figée, raide, tétanisée, la
bouche ouverte dans une grimace de cri.
Cet instant de. . . (à défaut d’autres mots, j’écrirais « de partage mèrefils ») cet instant m’a tant marqué que je vois la suite des événements
comme dans de l’ouate. Comme sous anesthésie. Comme si je me regardais en train d’observer la suite, et de vaguement y participer. Orion se
précipite sur le père d’Enguerrand qui se relève au milieu de verre brisé,
le menotte et se met à le contenir. Aglaé, contre toute attente, se précipite au secours d’Enguerrand, toujours à genoux au pied de la statue de
sa mère. Vérand’a entre à toute volée dans les bureaux du huitième étage,
talonnée de près par la garde rapprochée de Maîtresse Bénédicte, ceux qui
patrouillaient dans le couloir de l’étage.
Ces derniers sont frappées de surprise en voyant la scène sous leurs
yeux. Elles restent interdits une seconde, juste assez pour que Fulbert et
Vérand’a s’allient en un ballet d’art martiaux. Les coups sont secs, directs,
précis, et assommants. Orion, Aglaé et moi partageons le même réflexe :
avaler une fraise floppy pour ramollir les gardes, histoire qu’ils se laissent
attendrir comme de vieux steaks.
Au milieu de la scène, coulent des chatons 1 .
Qui s’enfuient de cette maison de fous, bien conscients que les humaines
– meow pauvre dame – ne sont plus les dociles serviteuses qu’ils étaient.
Pas une de ces boules de poils ne s’arrête pour voir Vérand’a me lancer un
sac poubelle. Pas besoin : ces peluches sentent bien les effluves étranges.
D’horribles odeurs de propre. Acide chloridrique, acétone et eau oxygénée. Je déballe mon cadeau de Noël avant l’heure : un faucon millénium
1. Plus que du titre « Et au milieu coule une rivière », cette phrase descend du vers
« Sous le pont Mirabeau coule la seine. » C’est étrange, parce que dans leur construction,
ces phrases dissonnent l’une de l’autre. Mais j’ai l’intuition qu’elles se répondent. Va comprendre. (NdP)
197
de la taille d’un plat à gratin. Un vaisseau de Star Wars qui a la stabilité
du C4.
Épisode 56
Comptes et câbles
C’est marrant comme, à posteriori, on essaie de faire une décision d’un
événement. Enfin, je sais pas pour toi. Parce que toi, je m’en fous.
Mais chez moi ça se produit. J’aimerais te dire que tout était un plan.
Que les choses ont été soigneusement réfléchies. Que j’ai été la maîtresse
d’œuvre de tout ce qui s’est produit ce jour-là. J’ai envie de te faire croire
que tout cela provient de ma volonté.
#4~.
J’ai beau te mentir comme un conseiller spécialisé en droit fiscal 1 , là,
ce serait vraiment trop énorme. Sans compter que ça en deviendrait moins
intéressant. Moins amusant. Là, je suis la traîtresse préparée qui a subi
les événements. La cerveau qui a œuvré sur chacun des outils mais par
qui tout n’arrive pas. C’est tellement peu narrativement correct (comme
le dirait Enguerrand) que ce doit être vrai (comme l’écrirait Amélie Nothomb). Quoi qu’il en soit, il y a cette envie, en moi, de s’approprier la
responsabilité de ce qui a bien pu se passer ce jour-là.
Alors qu’en fait, je n’ai quasiment rien fait. J’ai juste posé une bombe.
Quand nous sommes arrivées dans l’immeuble, ce matin-là, nous avons
planqué, dans les chariots des femmes de ménage, une bombe artisanale.
Un pain de plastic maison, moulé à l’effigie du vaisseau de Han Solo.
Quitte a venir à Kunismos Consulting, il fallait faire quelque chose.
Dans cet immeuble, le père d’Enguerrand loue trois étages. Le sixième
est consacré aux Facilitatrices, ces formatrices en banalisation que j’ai fait
naître. Grâce à moi, des tonnes de dirigeantes et autres hauts responsables
1. Donc un commercial au chômage qui a reçu trois jours de formation et cinq pauvres
grilles de calculs pour venir te vendre de la défiscalisation immobilière et/ou financière. Le
« conseiller spécialisé en droit fiscal » est un jeu de mots. Le « conseiller fiscal » est un
métier. Je crois. (NdP)
198
savent te manipuler avec plus ou moins de finesse. Faire passer leurs extraordinaires trahisons et arnaques exceptionnelles pour des choses tout à
fait communes. « Mais tout le monde fait ça, ma bonne dame » #4~.
Le septième étage est celui des gens d’Enguerrand. D’Orion. Les ingêneurs, spécialistes en connarderies, qui aident leurs clients à s’enrichir en
te pourrissant la vie. Tu es prêt à payer cher pour qu’on t’agace un petit
peu plus. Tu n’as pas idée de combien tu aimes qu’on te fasse chier. Remarque, si tu as lu les écrits d’Enguerrand rapportés par le Taulier, tu en
as peut-être vaguement conscience, désormais.
Le huitième étage sert juste à se la péter. Il faut bien faire les comptes,
décider de la nouvelle couleur du papier à en-tête, et harceler clientes et
employés. C’est d’ici que le père d’Enguerrand dirige son petit monde.
C’est ici aussi que sont abrités les serveurs contenant toutes les informations sur Kunismos Consulting. Toutes les saloperies qu’Orion, Enguerrand et moi-même avons pu commettre dans cette entreprise familiale sont
gravées sur les disques durs de la pièce climatisée jouxtant le bureau du
père d’Enguerrand. Il y a tout là-dessus. Tout, et (si j’ai bien joué mes
cartes) peut-être même plus.
Les autres n’ont pas été longs à convaincre. On a cuisiné des explosifs.
Madame Marquet et mes belles parentes ont mit la main à la pâte. On les
a transportés dans le train, le métro, sans même avoir eu besoin d’inceptionner un gendarme ou une contrôleuse. Vigipirate, c’est vraiment de la
merde.
Ce matin, pendant que nous nous faisions prendre, Vérand’a est allée
chercher les explosifs. Puis elle a passé sa matinée à se planquer, isoler
quelques binômes de gardes, et les neutraliser. Quand enfin elle rentre,
poursuivie de ses assaillants, elle a déjà eu une journée chargée. Chargée
de charges.
J’attrape au vol ce qu’il reste d’explosifs et de détonateurs et fonce vers
le bureau du père d’Enguerrand. Nous n’avons plus de temps à perdre.
Alors que je fais mes branchements, j’entends la porte derrière moi qui se
ferme. Mon ancien mentor et récent complice me regarde droit dans les
yeux.
— Si tu fais ça, tu ne détruira pas uniquement le travail de toute ma vie,
tu sais. . .
199
— Sérieusement, tu as réussi à la convaincre ?
— Évidemment : c’est mon ex-femme. Je sais la manipuler. Rends-toi
compte : tout est là. Le grand livre des comptes de la maison noire y est
entièrement retranscrit. C’est la seule copie numérique. Tout cet argent,
tous ces codes, tout ce pouvoir est à ta portée. Il suffit juste de. . .
Il s’effondre devant moi. Derrière lui se découpant dans le cadre de la
porte, Vérand’a me regarde et se masse le tranchant de la main. #MaHéroine.
— C’est bon c’est branché ? Faut pas qu’on traîne dans le coin. Aidemoi à porter celui-là.
J’attrape ses pieds, elle les épaules, et nous le menons aux ascenseurs.
On le jette dans celui de gauche, par-dessus un tas de gardes inconscientes
et une Maîtresse Bénédicte statufiée dans son cri insonore. Le reste de
l’équipe nous attend dans l’ascenseur de droite. Au moment d’y rentrer la
main de Vérand’a me retient. Ses lèvres me disent qu’il faut qu’on aille
vérifier s’il ne reste pas de chatons à l’étage. Ses yeux me demandent de la
croire. Ses pensées sont muettes, comme celles d’une noétienne entraînée.
Puis, à l’attention des autres figés dans l’ascenseur :
— Partez devant, on vous rejoint par les escaliers.
Quand les portes de métal se referment, nous laissant toutes deux seules
face à nos reflets, Vérand’a glisse une main dans ma poche et en sort
deux soucoupes volantes. Ces petits bonbons remplis de sucre acidulé.
Et du sentiment d’incongruité dont Fulbert les a fourrés. Une fois avalés,
ces cristaux de sucre crient si fort un « mais qu’est-ce que je fous là ? »
qu’on te remarque à peine. Tu te sens tellement d’ailleurs que tu es à peine
visible ici. Il faut dire que dans les manifs anti-mariage lesbien et égalité
nuptiale, il y en a beaucoup qui ne se sentaient pas à leur place à battre
le pavé. C’était même beau à voir, toutes ces gens bien propres sur elles,
se demandant pour la première fois de leur vie comment on se comporte
dans un cortège de manifestants.
Nous mangeons donc les bonbons, et Vérand’a appuie sur l’écran de
son téléphone.
Ce n’est pas une grosse explosion. Juste une moyenne par-delà le couloir, dans la pièce des serveurs informatiques. Une explosion raisonnable,
200
qui n’aura certainement pas réussi à casser le verre sécurisé de la façade.
Une explosion modérée suivie de deux petites, situées plus haut, dans les
cheminées d’ascenseur.
Les câbles.
Elle a fait exploser les câbles.
Ma tendre et douce terroriste me prend par la main et me fait descendre
les escaliers de service alors que l’alarme commence à vibrer dans les
haut-parleurs. Arrivées au rez de chaussée, dans la cohue générale, personne ne nous remarque. Seuls quelques chatons nous lancent des regards
perplexes alors que nous les rejoignons sur le trottoir.
Tu me diras, un chaton a toujours l’air perplexe.
201
Addenda au chapitre 7 — Travailler sa paresse.
Je l’avoue : dans ce roman, il y a des moments, infimes, de l’ordre de
la phrase ou de la sensation. . . qui sont autobiographiques. Quand Aglaé
demande : « bon alors, c’est quoi le plan ? » et que Cassandre, excédée,
répond : « pour la dernière fois, je n’en sais rien ! » ; c’est un dialogue
entre moi et moi. Je découvre ce roman au fur et à mesure. Parce que
j’ai analysé l’hexagramme du Yi-King qui lui correspond, je sais que ce
chapitre va cumuler les rebondissements. Mais, au moment où j’écris ce
dialogue muet, j’ignore encore tout de ce qui se trame deux étages audessus. Et de ce qui va s’y passer. Je ne sais rien du plan.
On pourrait presque faire l’inventaire de ce que je sais à ce moment-là.
Je sais évidemment ce qu’il y a. Les bonbons et ce qu’ils contiennent sont
déjà écrits sur mon bloc-notes. J’ignore absolument à quoi je vais les utiliser, ils ont été créés selon les capacités de chacun des personnages. Je
sais que le père d’Enguerrand est là, je l’y ai placé exprès lors de l’enlèvement de ce dernier. Car ce personnage est de mèche avec Cassandre,
et cela peut faire rebondir l’intrigue. Je ne sais pas comment elle va s’en
servir. Je ne connais que le nom de la mère d’Enguerrand, et sa cupidité.
Rien d’autre sur elle. Sauf, peut-être, une envie de dézinguer les théories
d’instinct maternel par ce personnage.
J’ai donc tous les éléments, quelques outils pour faire pétiller tout cela,
mais pas la moindre idée de ce que ça va donner. Juste la certitude qu’à
la fin, Cassie et Vérand’a doivent se séparer du groupe. Le retour des
chatons, la théorie de la jupe du temps, le cockring et ce souvenir cuisant — lui aussi autobiographique — de l’Ascabiol, la magnifique charge
d’Enguerrand et la fonte de son corps. . . tout cela est apparu évident au
moment de l’écrire. Je ne m’imagine même pas comment prévoir tout cela
dans un joli plan rempli de notes et de recherches. Pourtant j’en ai écrit,
de ces plans, pour mes pièces. Mais pas là.
C’est assez angoissant, d’y aller à l’aveugle. C’est d’ailleurs ce que
répond l’Aglaé en moi, dans le dialogue. C’est dur de faire confiance à
l’inattendu. Non, c’est faux : ce n’est pas « dur ». Dur implique qu’il y
aurait un effort à fournir. Or, il ne s’agit pas exactement d’un saut dans
l’inconnu, mais plus une manière de se laisser choir. Ce n’est pas dur,
juste aussi effrayant que naturel. Laisser tomber la croyance qu’il faut
202
avoir une histoire en tête. Laisser tomber tout ce que je pourrais espérer
du conte en fait. C’est le seul moyen pour moi de laisser assez de place à
ce que le conte est.
Si je me prends la tête à travailler mon histoire, à caser mes détails, à
respecter les nœuds narratifs prévus. . . Je n’aurais pas assez de neurones
pour voir l’histoire comme elle est. Si je souffle un grand coup, que je fais
un peu le vide, et que je regarde la situation en face. . . Alors, apparaissent
devant mes yeux ébaubis les mécanismes, les ellipses, les morceaux de
savoirs et les tensions qui peuvent se tisser. Tout devient logique, intuitif,
instinctif. Il faut juste se laisser guider par ce sentiment d’évidence, qui
apparaît comme un phare.
C’est un entraînement à la paresse, en quelque sorte : plus je suis relaxé, et mieux ça travaille. Paradoxalement, la paresse demande l’effort
de combattre mes préjugés. Nombre d’auteurs bloguent des astuces pour
combattre la procrastination. Pour augmenter leur productivité. Sérieux,
si je suais autant qu’ils souffrent, j’aurais jamais assez d’énergie pour me
laisser flâner à écrire ! Au contraire, je me vautre dans la procrastination.
Facebook, emails, flux RSS. . . Je lis des blogs, je regarde des chatons. Je
laisse le flâneur en moi papillonner des neurones, de tout son saoul, jusqu’à ce qu’elles soient assez libres pour s’ouvrir à ce roman. Je dis pas
que j’y arrive tous les jours. . . Mais, pendant quatre mois, j’ai eu une
pratique quotidienne !
Pour te donner un autre exemple, je vais aller piocher dans le chapitre
suivant. N’aie aucune inquiétude, je ne vais rien te dévoiler. Juste te raconter comment j’ai choisi la première phrase de chacun des huit épisodes
restants. C’est bien simple : ces phrases, je ne les ai pas écrites. Pour le
nouvel an, je me suis pris une semaine de vacances. Pas d’écriture, ni de
blog. Pendant ce temps, j’ai demandé aux lecteurices de NoeNaute.fr de
me mettre des bâtons dans les roues. Il fallait me donner des phrases à
caser dans l’histoire. Je leur ai promis que j’en sélectionnerai huit, une
par épisode.
J’ai été plus que comblé. Je leur ai demandé de se lâcher, et illes l’ont
fait ! Des jolies phrases toutes faites et faciles à caser ? Pas de ça chez
nous ! On est carrément parti-e-s en voyager en Absurdie, avec des styles
radicalement différents ! Ce que j’ignorais, c’est à quel point ces phrases
ont pris de l’importance. Très vite, elles ont pris place en tête de l’épisode.
203
Parfois, même, elles se sont répétées dans l’histoire. Mais elles l’ont sans
cesse teintée.
Comme tu ne vas pas tarder à le lire, chacune de ces phrases donnent
non seulement un ton à l’épisode, mais aussi à l’intrigue. L’histoire qui
suit m’a franchement pris par surprise, avec sa structure de chasse aux
trésors. J’ai été aussi surpris par le retour d’un personnage que je ne
comptais plus revoir. . . Or si ces phrases colorent tellement le chapitre,
c’est parce qu’elles se sont imposées d’elles-mêmes. J’ai dû en recevoir
(entre les commentaires du blog, twitter, et les ami-e-s qui me les ont filées en lousse-dé) une bonne grosse cinquantaine. Toutes plus amusantes,
inventives, et séduisantes que la suivante. Pourtant il y en a eu huit qui
ont été évidentes.
Chaque jour, après ma séance de procrastination, avant de me mettre
à écrire, je lisais l’épisode de la veille. Puis je regardais l’ensemble des
phrases proposées. Et là, invariablement, y’en avait une qui me sautait
aux yeux et m’inspirait une scène en rapport avec l’intrigue, qui la relevait
et la portait plus loin. C’en était presque de la triche ! Sur le blog, j’ai — à
chaque épisode — noté de qui venait la phrase. Avec ce même petit mot :
« merci pour l’inspiration ». Car ce sont bien les lecteurices qui m’ont
inspiré cette conclusion.
Quand Goofy (un autre membre de l’équipe d’édition de chez Framasoft) m’a soufflé l’idée d’interagir de la sorte avec les lecteurices du blog,
j’ai eu une hésitation. J’aime pas les histoires pseudo-interactives. Et. . .
c’est assez angoissant, d’y aller à l’aveugle. Puis je me suis dit que si je le
lançais comme un gant, tel un défi rigolard, alors ça mettrait du piment.
L’idée était que l’on s’amuse à me compliquer l’écriture. J’aurais jamais
imaginé que ça me la facilite.
Il y a un sentiment de l’ordre de l’arnaque. De l’escroquerie. De l’imposture. Quand les choses sont trop faciles pour être honnêtes. Réaliser
que la volonté et le labeur n’ont pas leur place dans ma pratique de
l’écriture. Que c’est plus le laisser-aller, la paresse et le lâcher-prise qui
agissent. Qui font que c’est l’écriture qui me pratique. On est tellement
imprégné-e-s de cette culture du mérite, de l’effort qui doit faire mal et du
médicament qui a pas bon goût. . . qu’on a du mal à prendre au sérieux
ce qui ne vient pas de par là.
204
Quand j’en parle autour de moi, se pose la question de ma place en
tant qu’auteur. J’ai beau raconter le fait que je digère, que je joue avec
des ami-e-s imaginaires, que c’est l’histoire qui décide, qu’elle se nourrit
de tout, que c’est l’attention du lecteur qui crée l’histoire (et je ne suis
au final que le premier de ces lecteurs) ou que tout cela naît de l’abandon de ma volonté. . . souvent le regard qu’on me retourne est insatisfait.
Régulièrement, on me demande :
« Mais, tu fais bien quelque chose, quand même ? »
Non. Je suis celui qui se laisse faire. C’est même cela mon rôle.
205
8
Attente
Dans le Yi-King, l’Attente (ou la Nutrition, 5e hexagramme) est représentée
par les nuages dans le ciel qui répandent leur pluie, abreuvant et réjouissant
tout ce qui s’en nourrit. La pluie vient à son heure, il faut l’attendre. Ainsi
face au danger, l’impatience et l’agitation ne sont pas bonnes conseillères.
Mieux vaut attendre que tombe la pluie.
Épisode 57
Volcan, Vérand’a et volupté
M
que je suis allée vérifier la chaleur des volcans,
montre-moi que tu peux éructer ta lave 1 .
AINTENANT
Tais-toi mon amour. Vérand’a fait beaucoup d’efforts pour parler ma
langue des signes.
Mais elle construit encore ses phrases en français. Ses gestes, imprécis,
flirtent parfois avec le double sens. Ce n’est pas grave. Pas pour cela que
1. La première phrase de cet épisode m’a été donnée par Pascal Cottin. Je le remercie
chaudement (sic) pour cet apport qui m’a permis d’imaginer une telle scène. NSFW : cet
épisode peut se lire à une main. (NdP)
207
tu dois te taire, mon amour. Tais-toi et continue de poser tes mains sur
mon corps.
Quand des sourdes font l’amour, parler durant l’acte relève de l’interruption volontaire de jouissance.
Il est hors de question que la danse de ses mains sur ma peau soit interrompue. Reviens à la chaleur de mes volcans, et fais éructer ma lave. Deux
femmes qui ont à elles seules un feu de cheminée au centre de quelques
pierres de taille, dans une campagne qui hiberne. Un matelas posé à même
le sol, devant l’âtre, pas trop loin de la cuisine. Des traces de victuailles et
d’humeurs montrent que le menu fut hédoniste. Il l’est encore.
La première fois que j’ai couché avec Vérand’a, cela m’a fait peur.
C’était ma première fois avec une femme. C’est terriblement effrayant de
se rendre compte à quel point c’est pareil que de coucher avec un homme.
Bien entendu, les corps diffèrent. Mais j’étais prévenue. Internet regorge
de documentaires anatomiques aux gros plans cliniques qui nous font nous
demander à quoi pensait le pauvre cadreur.
Bien entendu, chaque humain possède sa personnalité. Chaque alchimie
est différente. Mais cela n’a rien à voir avec ce que tu as entre les jambes.
Sauf si tu es persuadée que ton genre t’oblige à aimer le bleu et les pistons, à refuser qu’on s’approche de tes fesses et à pousser avec des « han »
de porteur d’eau le vit qu’il faut laisser s’envoler 1 (métaphore aussi disponible en rose). . . Mais à part ces exceptions, ceux avec qui j’ai couché
avaient chacun leur style.
Vérand’a n’en a qu’un autre.
La seule différence, c’est que c’est un autre humaine. Avec une autre
personnalité. Avec d’autres organes. Mais avec les mêmes mécanismes.
Le même regard lascif quand elle s’allonge à tes côtés. Le même désir de
frisson quand je me relève pour me charger de son cas. Ses muscles secs
et noueux roulant sous mes caresses.
J’aime empaumer ses mollets, remonter à pleines mains en adoucissant
ma prise. Plus mes paumes remontent vers ses cuisses, plus leur toucher
devient caresse. Arrivée au pli de son bassin, je ne suis plus qu’effleurement de la pulpe des doigts. Je tourne autour des grandes lèvres sans y
1. J’ai honte d’avoir ainsi trahi Edmond. C’est bon, la honte. (NdP)
208
aller. Puis je fais le contour de ses hanches et passe le dos de mes ongles
dans le creux que ses fesses forment en se distinguant des jambes. Elle se
cambre pour que mes ongles puissent irriter la fine peau de ses reins, juste
au-dessus de son galbe, comme elle l’aime.
J’ose à peine avouer ici qu’elle n’est pas la seule. Ne me lis pas mon
amour. Car cette caresse, je l’ai perfectionnée sur Enguerrand. Un Enguerrand auquel j’ai du mal à repenser. La dernière fois que je l’ai vu, il
n’était plus que peau flasque sur les os, une crise d’hypolipidémie ambulante qui grimpe dans un ascenseur piégé. La dernière fois que je l’ai vu,
je ne savais pas qu’une bombe détruirait le câble de cet ascenseur où il a
rejoint ses collègues NoéNautes. Ainsi que l’autre ascenseur où gisaient
ses parents.
Ma douce est une bombe. Ainsi qu’une terroriste. Elle prend une grande
inspiration, puis me renverse me chevauche me saisit les poignets m’embrasse et brouille mes pensées. Ses mains glissent le long de mes bras
vers mes seins, qu’elle soutient en appliquant des pressions de ses doigts.
C’est drôle, ce geste correspond presque parfaitement à ce que je faisais
à Sir Aspic. Tenir ses testicules dans ma paume. Ne pas les serrer, juste
les recueillir, les pogner 1 . Bouger les doigts, les phalanges, pour mieux
ressentir de légers appuis disséminés.
J’ai toujours le téléphone de Sir Aspic. Il ne m’a pas encore contactée. Pourtant cela fait presque trois mois que nous avons pris le risque de
nous faire jouir. Oui : l’épisode délirant dans les bureaux de Kunismos
Consulting date d’il y a quelques semaines. Déjà. J’ai mes résultats. Chacun d’entre eux. Mais je n’ai pas contacté Aspic. Ni pris de nouvelles des
autres. Vérand’a m’assure qu’ils auront survécu. Qu’elle a veillé à ce que
ses explosifs n’endommagent pas les freins de sécurité.
Je halète. Sa langue fait des allers-retours, parfois fouillant en moi et
écartant mes parois, parfois remontant sur le calot pour tourner autour de
mon clitoris. Je halète. Tout en alternant ces diaboliques manœuvres linguistiques, ses doigts frottent et caressent mes grandes lèvres. Je halète.
On ne s’occupe jamais assez de mes grandes lèvres. Souvent on les laisse
de côté, comme si elles n’avaient pas plus d’intérêt qu’une peau de ba1. Je suppose qu’étant sourde, Cassandre n’a aucune vergogne à emprunter son vocabulaire à la langue québécoise. Elle n’en saisit pas les accents. #HerLoss. (NdP)
209
nane. Alors que leur douceur de pêche donne sa personnalité au fruit. Je
halète. Il ne me reste plus beaucoup de temps.
Vérand’a nous a gagné du temps. Les enfermer dans une cage. Détruire
les câbles de cet ascenseur pour que les freins de sécurité les bloquent
entre deux étages. Alors qu’un immeuble est en pleine alerte incendie.
Parce qu’une bombe artisanale y a explosé. Ils ont dû passer de sales
heures coincées là-dedans. Note bien, c’est moindre mal : elles avaient
des bonbons. Vérand’a nous a gagné ce temps, pour pouvoir fuir sans
laisser d’adresse. Pour nous donner le temps de savoir que faire de mon
secret. Le der des der.
Nous ne sommes pas repassées par le manoir des Jaunes. Je n’ai pas eu
de contact avec la Marquet. Ni avec Indra. Nous avons tout bonnement
et simplement fui, à l’endroit où l’on s’attendrait le moins à nous trouver. Une maison en pierre de taille et poutres apparentes. Avec matelas
devant la cheminée. Deux femmes faisant l’amour sur ce matelas. Alors
que l’orgasme secoue mes nerfs, je ressens un grand calme.
Pas d’inquiétude.
Ils ont survécu.
Elles s’en sont sortis.
J’en ai la certitude.
Sinon, qui aurait bien pu étouffer le scandale d’une explosion en plein
quartier de la Défense ?
210
Épisode 58
Pénétrant, Pouhiou et pastèque
Être la locomotive en vue d’un tunnel est en soi pénétrant 1 .
Or je réalise combien je n’ai pas forcément envie — encore moins le
besoin — d’être pénétrée. Ni même préhensile.
Je comprends de plus en plus mes amis mâles quand ils me disent « non
mais coucher avec un mec de temps en temps, ça fait du bien. Ça t’ouvre
l’esprit, tu vois. . . » J’ai toujours cru qu’ils avaient l’esprit mal placé.
Une sorte d’état encéphalorectal permanent. J’étais certainement d’une
mauvaise foi jalouse, moi qui n’avais jamais eu les ovaires de passer à
l’acte avec une femme.
C’est peut-être cela la différence majeure, quand on ne couche plus avec
un homme. Il ne se cache plus, sous les draps, le spectre de la pénétration.
Ce fantôme qui traîne derrière lui toutes ses images guerrières et potagères
comme autant de boulets paradoxaux. Je ne dis pas qu’entre femmes nous
ne faisons rien. Tu n’as pas idée de l’imagination que l’on peut développer. Je dis juste que la pénétration ne nous hante pas comme un passage
obligé.
Mais je ne veux pas te parler de pénétration. Juste de ce qui est en train.
Vérand’a et moi, pour commencer, sommes dans le TER qui nous mène
sur Toulouse. Pour participer, avec entrain, à la marche pour l’égalité dans
le droit au mariage. Nous ne sommes pas en train de songer à convoler
en justes noces, loin s’en faut. Nous n’y allons même pas pour que la
tolérance gagne du terrain. . .
Il nous faut des armes. Vu la dernière trahison qu’il me reste à dévoiler,
et sachant ce que Vérand’a a fait aux autres. . . Il nous faut récupérer de
quoi nous protéger. Les cortèges du genre sont remplis de pensées communes, d’émotions fortes et partagées, d’un ensemble de croyances que
la NoéNaute habile peut récolter et stocker comme autant de matière première pour se prémunir des siens.
1. Cette métaphore déraillante m’a été proposée par Étienne. Cet homme n’en finit pas
de m’inspirer. Merci à lui. (NdP)
211
Arrivées derrière le monument aux mortes, nous balayons la foule du
regard. J’avoue que j’espère y trouver quelques visages familiers. Non
pas mes amis du groupe de sourdes et muets d’Arc-En-Ciel 1 , que nous
rejoignons. Elles sont gentils et chaleureuses avec Vérand’a. . . Mais les
faciès que j’espère apercevoir dans la foule ont des particularités. L’un
doit encore souffrir de lipodystrophies. L’autre d’une personnalité aussi
double que trouble, parfois naïve, parfois cynique. Je cherche. La bonhomie ronde d’une femme faussement hautaine. Le charme d’une androgénie entretenue. . . même les rides d’une provençale concierge me rassureraient.
Ce n’est pas parce que ces connes me gonflent et m’exaspèrent que je
les ai rayées de mes pensées. Elles y sont présents, entourées d’une légère
culpabilité. Idiote, comme toute culpabilité. J’aimerais juste savoir qu’ils
sont encore en vie.
Le cortège se passe sans qu’elles ne donnent signe de vie. Sous ce soleil
de décembre, l’ambiance est détendue et bon enfant. Je récupère d’ailleurs
pas mal de flânerie, de cette douce joie anesthésiante qui saurait ralentir
n’importe quel poursuivant mieux qu’une barrière de flammes. Beaucoup
d’yeux s’attardent sur les vitrines, parées de leurs plus beaux atours pour
séduire Noël. Je me fais une petite récolte d’envies, d’un désir de possession si prenant qu’il court-circuite la raison.
Puis, à tout hasard et parce que ça ne manquera à personne, je ramasse
de pleins ballons d’injustice. Un sentiment d’iniquité enraciné, presque
serein tant il est fondamental. Les manifestantes se rendent-ils seulement
compte que leur force réside là ? Dans cette assurance calme, tranquille,
inébranlable, que cette vieille injustice est malsaine. Elle n’a que trop
duré. #Évidence.
Lorsque nous arrivons à la place Jean-Jaurès, devant la scène où les
huiles essentielles vont faire leurs discours, je dois ressembler à un phare.
Vue de la noétie, on ne peut pas me louper. J’ai, attachés à mon poignet, d’immenses et invisibles ballons emplis de fumerolles colorées qui
planent quelques mètres au-dessus de moi. Couleurs dilettantes, désir et
1. Arc-En-Ciel Toulouse est une association fédérant les associations LGBT de MidiPyrénées. Une des commissions de l’association propose l’apprentissage de la pratique de la
LSF. Parce qu’homosexualité et surdité c’est comme les mandats : c’est cumulable. (NdP)
212
injustice. Je ne vois pas comment faire plus visible pour les NoéNautes
sans me déguiser en fée maquillée de paillettes.
Il y en a justement une qui monte sur la scène. Vu son accoutrement,
ce ne doit pas être une élue. Ils ont donc passé le micro aux associations.
La jeune provocatrice en tutu et maquillage à paillettes se dit féministe.
D’après ce qu’on me traduit, elle arrive à faire tout un laïus féministe – devant un parterre défendant les alter sexualités – sans prononcer une seule
fois les mots « lesbophobie », « sexisme » ou même « hétéronormativité ».
Belle performance. Elle n’est, en gros, montée sur scène que pour casser
du sucre sur le dos d’une autre association féministe. Qui se réclame d’un
droit de réponse. #youpi.
J’allais me détourner de cette pitoyable guerre des clans quand je l’aperçois monter sur scène. Le Taulier. Bon sang mais c’est vrai qu’il fait partie d’une association féministe ! Le voilà donc, avec son pull violet et son
manteau marron. Je le voyais plus gros. Dans la noétie, on a toujours tendance à voir les gens tels qu’elles s’imaginent plus que comme ils sont 1 .
Je n’avais jamais vu Pouhiou en vrai.
Me voilà servie. Il offre un grand sourire et des bras grands ouverts à
la fée faux-cils, qui, en contrebas de la scène, semble copieusement l’insulter. Ou du moins crier très fort. D’un coup, il est couvert de sang. Pas
réellement couvert, mais de belles éclaboussures entachent sa poitrine, sa
joue, son sexe. Carabosse vient de lui jeter une dosette de faux sang au
visage, et au pull. Ce couillon de Taulier ne se rend pas vraiment compte
de ce qui lui arrive. Un rapide coup d’œil dans ses pensées montre qu’il se
croit couvert de moutarde fast-foodesque 2 . Ça va lui faire un coup quand
il va regarder ses mains.
Le pire, c’est que sur le moment je ne réalise pas.
La technique du « Paf ! Pastèque 3 . »
Une technique qu’Enguerrand et moi avons inventée.
1. Ce qui impliquerait que je m’imagine plus gros que je ne le suis. Dois-je prendre cela
pour un compliment ou prendre rendez-vous avec un psy ? (NdP)
2. #TrueStory. Je me suis fait asperger de faux sang par une étudiante punkinette déguisée en drag-fée me hurlant en boucle « putophobe ! » alors que je lui proposais un câlin.
Quand on a une vie comme ça, on n’a pas besoin d’imaginer des fictions. (NdP)
3. Si tu ne connais pas La Cité de la Peur, le film de Les Nuls, sors de ce roman tout
de suite ! Ouste ! Et ne reviens pas tant que tu ne l’as pas vu ! Tu me remercieras plus tard.
(NdP)
213
La formulation en est simple : c’est quand le coup est tellement énorme
que ça passe.
Il s’agit d’un message. Enguerrand me transmet un message. J’en suis
certaine. Je sais pas si je peux tomber dans le panneau. Je sais que Vérand’a va m’en vouloir de lui faire faux bond. Mais je m’en cogne. Pour ne
plus être une locomotive, il me faut m’assurer que mes passagères iront
malgré tout à bon port. Qu’ils se débrouilleront sans moi. Et donc qu’elles
ne sont pas morts.
Je plonge dans la foule à la poursuite de la fée sanguinaire. En quelques
brassées, j’arrive à attraper son bras. Elle se retourne vers moi et me lance
un « quoi ? ! » d’une agressivité peu commune. Une agressivité qui lui a
été implantée. Inceptionnée. Je fouille plus loin dans son esprit et y trouve
ce que j’y cherche. Une phrase. Un message codé.
Épisode 59
Lettres, Laly et liturgie
Pour ouvrir un héros : inventez, osez usurper 1 !
Voilà les mots cachés dans le cerveau de la Fée dégouline. Dans ce
magma de fumerolles qui tourne autour de la tête d’une Clochette sous
extasy, on peut s’attendre à trouver beaucoup de choses.
Mais pas ces lettres blanches, finement ciselées, qui n’attendent que ma
lecture ébaubie pour se dissoudre. Le jeune fille, qui jusqu’alors débordait d’une violence écumante, semble tout à coup se calmer. Ces lettres
diaphanes devaient lui être un poids difficilement supportable. L’air plus
posé, un peu sonnée, ses lèvres me demandent :
— Pourquoi j’ai fait ça ?
Puis les boucles de ses pensées prennent le dessus. Ouais, je l’ai fait.
Je vais pas le renier. Ce serait avoir tort. Je peux pas avoir tort. Je l’ai
fait parce qu’il m’a énervé. Avec son sourire de niaiseux et ses postures
1. Cette phrase cryptique est l’invention de Goofy. Ce même Goofy qui est à l’origine du
jeu des phrases. Un double grand merci à lui (avec supplément de plops) pour l’inspiration
qu’il m’a insufflée. (NdP)
214
théâtrales. Non, se maquiller en Fée ce n’est pas niaiseux ni théâtral. Parce
que chez moi c’est sincère. Oui, c’est ça. Moi, j’y crois. Moi je suis une
Fée Sérieuse ! Et tant qu’ils ne comprendront pas qu’ils ont tort, je leur
ferai entendre raison. À coup d’éclats et de farces. Oui, c’est ça : je l’ai
fait parce qu’ils ont tort et que j’ai raison.
— D’toutes façons, l’a bien mérité.
Voilà la triste histoire expliquant comment une étudiante de Science-Po
à l’humeur joyeuse et l’humour potache alla s’enfermer dans la caricature
d’elle-même. Cette phrase scellant un accord redoutable auquel elle se
contraint. Tout cela sous mes yeux. Pour moi. À cause de moi. À cause de
quelques NoéNautes et d’un message sibyllin :
Pour ouvrir un héros : inventez, osez usurper !
Le héros de cette histoire, c’est assurément Enguerrand. Je suis bien
placée pour en témoigner. C’est lui qui a subi toutes les péripéties les unes
après les autres 1 . L’ouvrir signifierait découvrir ce qu’il a à me dire. La
perle qu’il cache dans un syndrome de l’huître. Inventer et oser usurper. . .
Non. . . Je vais pas devoir me mettre à posséder quelqu’un, comme Fulbert
et Nicolas peuvent le faire, quand même. . . Et puis d’abord : qui ?
Cela fait quelques minutes que la Fée Certitude m’a laissée perdue dans
mes pensées. Elle a bien dû m’interpeller une ou deux fois ; mais ma surdité et mon manque total d’intérêt pour sa personne l’ont vite découragée.
Puis, elle doit avoir d’autres Peter Pan à fouetter. Nous finissons par nous
retrouver avec Vérand’a. Je lui raconte le message codé autour de mon
ardoise et d’un chocolat chaud.
— Tu te rends compte que ça répond à tes questions ? Ils sont vivants.
Quoi ? Oh, ne me la fais pas à l’envers, je sais très bien ce que tu craignais.
Et bien non : je ne les ai pas tués. Regarde : le plan de créer une guéguerre
entre féministes pour que le Taulier finisse en dommage collatéral, ça,
c’est typique d’Orion période « La Laly ». Crois-moi, j’ai passé assez de
temps à l’aider dans ses délires alambiqués.
— Tu as raison. . . les lettres blanches cachées dans la tête de cette
pauvre fille, c’était signé Aglaé ! Putain mais oui ! Y’a qu’elle pour parler
comme ça !
1. Comme dans le premier tome dont Fulbert-Nicolas était le héros. . . les hexagrammes
de #MonOrchide se sont appliqués à Enguerrand. Cassandre n’étant « que » narratrice. (NdP)
215
— Bien sûr. Et tu sais quoi, ma Baie ? Je suis sûre que Nicolas-Fulbert
s’est chargé de posséder la petite afin qu’elle arrose le Pouhiou. . . Je te
l’ai dit : ils sont vivants. On peut aller dormir, faire ce qu’on a à faire
demain et s’en repartir chez nous.
— Non. Il manque Enguerrand. Et puis qu’est-ce que ça veut dire son
message, hein ? « Pour ouvrir un héros : inventez, osez usurper ! », ça rime
à rien en fait. . .
Vérand’a ne parle pas encore très bien ma langue des signes. Du coup,
pour ce genre de conversations pointues, on utilise mon ardoise. C’est une
de ces nouvelles tablettes qui ont un clavier amovible. Vérand’a me parle
bien en face, je lis sur ses lèvres, puis je lui réponds sur mon clavier. C’est
une gymnastique. Un équilibre où je suis suspendue à mon netbook/tablette, dépendante de cet objet pour communiquer. Que Vérand’a s’en
empare n’est pas un geste anodin. Ça équivaut à mettre la main sur la
bouche de quelqu’une pour le museler. En quelque touches et tapotages,
elle modifie la phrase-code qui était inscrite sur l’écran. Une majuscule à
chaque mot.
Pour
Ouvrir
Un
Héros :
Innovez,
Osez
Usurper !
POUHIOU. #4~. . . Le vieil effet à deux balles. Dire que je ne l’ai même
pas vu ! Comme une seule femme, nos regards se posent sur le Taulier
à quelques mètres de nous. Quitte à choisir un café où se poser, nous
avons décidé de suivre celui où Pouhiou et ses féministes ont décidé de
débriefer la journée. Juste histoire de l’avoir sous le coude. Grand bien
nous en a pris. Alors qu’il se lève et salue ses amies, nous récupérons
précipitamment nos manteaux et nos affaires.
En le suivant dans Toulouse, je m’aperçois que Vérand’a pense comme
moi. . . C’est marrant qu’il ne nous remarque pas. Qu’il ne nous recon216
naisse pas. Pourtant il doit nous imaginer, nous visualiser dans sa tête. . .
Nous passons la queue des fumeuses venus chercher leur dose du soir
devant le Café des Thermes et remontons maintenant la rue de la Colombette. Devant la foule qui commence à s’amasser au Café Populaire, il me
vient un sourire. Toujours la même phrase, la même angoisse sur chaque
visage :
Est-ce que je vais baiser ce soir ?
Cela fait plaisir de voir qu’il y a des constantes dans ce monde. Nous
arrivons à hauteur du restaurant l’Aubrac. J’ai juste le temps de jeter un
œil au « charcuterie, foie gras et fromage à volonté » sur la vitrine que
soudain, le Taulier se retourne vers nous.
Raide, les yeux révulsés, il prononce d’une voix légèrement robotique :
« Souffle sur le sable et l’argent,
Au pied du palmier de Jacob.
Le reflet du zénith imageant
Mon amour d’une nouvelle aube. »
Oh putain. L’autre sait. Il doit forcément savoir. Et il est là. Le gras c’est
sa vie, il doit être dans ce restaurant pro-cholestérol à vider sa troisième
assiette de foie gras. Oh, putain. Le Taulier s’écroule. Vite agir. J’attrape
un de ses bras. Vérand’a l’autre. Par la pensée, je fais éclater au-dessus de
nous un ballon de cette flânerie bienheureuse récupérée aujourd’hui dans
la manifestation. Depuis la noétie, je lance à une Vérand’a paniquée un
ordre bref et précis :
— COURS !
217
Épisode 60
Tampons, Taulier et théorie
— Ma mère a toujours essayé de me faire porter des protège-slips 1 .
La phrase est tellement incongrue que je ferme les yeux deux secondes
histoire de me repasser la vidéo de ses lèvres au ralenti.
Oui. Je n’ai pas rêvé. Ma Vérand’a a bien prononcé ces mots-là. À nos
côtés, Pouhiou fait de grands yeux ronds. Depuis le début de la soirée, il
ne sait pas grand-chose de ce qui lui arrive. Cette fois-ci, il n’est pas le
seul à rester sans voix devant une telle déclaration.
— Les tampons c’était le mal, tu vois. Dans la communauté lesbienne
où elles m’ont élevé, ce genre de symbole phallique, c’était pas super bien
vu. Alors je n’avais droit qu’aux protège-slips. Sauf que ma vessie avait
tendance à relâcher deux ou trois petites gouttes à la moindre frayeur. Dès
qu’une porte claquait, dès que quelqu’une criait, je sentais ma serviette
qui se mouillait. Et j’avais l’impression d’être sale. De mariner. Tiens,
voilà une phrase drôle : « les protège-slips ça a été la goutte de trop. » Tu
pourras l’écrire, ça, dans ton blog. Avec une petite note de bas de page.
— Écoute Vérand’a, je—
— Ta gueule, Pouhiou ! Tu voulais de l’anecdote humaine, le truc qui
parle aux gens et leur démontre ma personnalité ? Ben tu vas en avoir !
C’est pour pouvoir mettre des tampons que je me suis émancipée. C’est
moi qui ai demandé à devenir noétienne. Je voyais bien que ma papa manigançait des choses. J’ai très vite su qu’elle montait en cachette des autres
une école de soldats, pour sa petite cause. Alors un soir, je suis allée les
voir. Mes deux parentes. Je les ai foutues devant le fait accompli. Soit elles
me permettaient de rentrer dans ce pensionnat d’orphelins, soit je les dénonçais aux autres lesbiennes de la communauté. C’est comme cela que je
suis devenue noétienne. C’est pour cela que je suis devenue Audrey. Pour
pouvoir mettre des tampons. Pour arrêter de sursauter de la vessie à tout
bout de champ. Pour qu’il n’y ait plus de protège-slip.
1. Cette phrase m’a été donnée par Mathias Chomel. Parce qu’il y a beaucoup de choses
intéressantes à apprendre sur les icebergs. Merci à lui. (NdP)
218
— Je suis vraiment désolé qu’on ait trouvé ton vrai prénom, mais comment je pouvais me douter que—
— La ferme. Tais-toi ou je recommence, tu vas encore te tétaniser et ça
va encore me faire peur. Maintenant tu peux me dire où se trouve ta salle
de bains ?
Nous nous sommes réfugiées dans l’appartement du Taulier, près de
l’église saint-Aubin 1 . Ici, rien ne peut nous arriver. Les NoéNautes ont
ceci de commun avec les vampires que n’importe qui en est protégé tant
qu’il se croit en sécurité dans son foyer. Or, malgré notre présence et nos
expérimentations sur lui, Pouhiou se sait en sécurité chez lui. À vrai dire,
parfois, c’est lui qui nous fait légèrement flipper. Mais seulement quand
on lui colle le prospectus devant les yeux. Je retente le coup, une dernière
fois.
#Raidissement. #YeuxRévulsés. #VoixRobotique.
« Souffle sur le sable et l’argent,
Au pied du palmier de Jacob.
Le reflet du zénith imageant
Mon amour d’une nouvelle aube. »
Je finis de vérifier mes notes sur ma tablette quand j’entends Vérand’a
penser très fort depuis la salle de bains « Tu fais chier ! Arrête de jouer
avec lui ! » Devant moi, Pouhiou se remet de sa transe induite en essuyant
un peu de bave qui lui coulait sur le menton. Il a l’air d’en avoir plein
le dos. Je comprends. #4~. Mais c’est tellement drôle de le déclencher
comme ça. Si drôle que je baisse ma garde.
#IlMeBouscule.
Les yeux fermés, il s’est jeté sur moi pour m’arracher des mains ce prospectus du restaurant l’Aubrac que je couvais précieusement. J’ai réagi un
quart de seconde trop tard. Assez pour qu’il s’empare du précieux papier
et l’enfourne dans sa bouche. Il mâche vigoureusement alors que j’essaie
de le chatouiller pour qu’il cesse de détruire mon joujou. Il rit et écume
1. Je tiens à préciser aux groupi-e-s parmi toi qui souhaiteraient faire le pied de grue
en bas de chez moi, fouiller mes poubelles et allumer des bougies en mon honneur que j’ai
déménagé. Dommage : j’aurais bien voulu vous croiser ˆˆ. (NdP)
219
mais parvient à recracher une boule de pâte à papier parfaitement inidentifiable. Merde. Plus moyen de lui déclencher cette transe. Je redouble de
chatouilles. Il se tord comme une anguille pour mieux rétorquer.
#CoupSurLeSol.
Vérand’a vient de taper du pied sur le plancher, assez fort pour que le
Taulier et moi le sentions. Nous sommes comme deux gamins prises en
faute. Elle vient s’asseoir avec nous d’une démarche de maîtresse d’école.
Nous baissons tous deux la tête.
— Ma Baie, t’as pas besoin de faire ami-amie avec lui, demain il ne se
rappellera plus de nous. Et toi, Pouhiou —d’ailleurs c’est ton vrai prénom
ou un pseudo ? Non ne réponds pas ça va m’énerver— donc toi, t’as pas
idée de ce que ce quatrain peut vouloir dire ?
— Bien sur que si, c’est pas le Da Vinci Code, non plus, votre énigme.
— Donc ça veut dire quoi ?
— Qu’Enguerrand va faire passer un message à Cassandre. En gros.
Quelque chose ne colle pas. Je veux dire, si Enguerrand avait un message à me faire passer, il pourrait très bien me le faire dire par notre auteur en transe, ou même par n’importe quel passante, plutôt que de me
faire jouer ce jeu de piste. Réfléchissons : si l’affrontement de féministes
a été fait par Orion, la manipulation de la Fée vient de Nicolbert, les fumerolles sont d’Aglaé. . . Donc le Pouhiou qui récite son quatrain dès qu’il
lit « foie gras à volonté » doit être signé Enguerrand. . . Mais ça coince. Il
me manque quelque chose. J’en fais part à notre hôte.
— Tu as raison, il y a une mouche dans le potage 1 . En fait, le mec, il
te fait une démonstration. Il t’explique qui il a comme allié, pour que son
message final ait plus de poids. Du coup c’est forcément pas lui qui m’a
manipulé comme ça : sinon il ferait double emploi. Donc il a quelqu’un
d’autre de son côté. Un autre NoéNau—
Ses traits se figent et se détendent, comme lorsqu’on réalise quelque
chose de trop énorme pour ne pas être vrai. D’une élocution lente et posée,
il nous demande :
1. La Mouche dans le Potage est un collectif artistique que j’aime profondément. Et pas
que parce que j’en fais partie. (NdP)
220
— Vous êtes certaines que le huitième NoéNaute ne s’est pas éveillé,
n’est-ce pas ?
J’acquiesce. Il poursuit. Nous parle d’un jeune homme en fauteuil roulant, qui l’aurait bousculé dans le cortège de la manifestation. Nous dit que
ce garçon s’est accroché à son bras quelques secondes, et qu’il a ressenti
un léger vertige. Comme si ce jeune homme l’avait inceptionné. Pouhiou
nous avoue qu’il a simplement cru être troublé par la beauté animale et
l’élégance du jeune handicapé. Nous décrit l’homme en question. Nous
explique sa théorie, trop folle pour être crédible, ou même reportée ici.
Ensemble, nous en discutons quelques heures. Jusqu’à ce qu’il tombe de
sommeil.
— Mon ex ne dormira pas ici ce soir, vous pouvez prendre la chambre.
Je dormirai dans le salon. Demain je vous aiderai pour le message d’Enguerrand.
— Tu ne nous as toujours pas dit à quoi rime cette énigme.
— Sérieux, Bungalow ? T’as toujours pas deviné ?
Épisode 61
Jubilation, Jacob et jaillissement
— Je revendique le droit d’être lâche, de fuir ventre à terre et de
me cacher, de m’approprier le plus petit des terriers lorsque les bourreaux aiguisent leurs haches 1 .
J’aimais bien le Taulier, jusqu’à ce que je le rencontre.
Il faut dire que sa manie de toujours essayer de prendre la situation à rebours, cette volonté de toujours trouver la réaction inattendue, l’acharnement qu’il met pour toujours distinguer son point de vue. . . C’est un coup
à te faire péter un câble. Surtout quand il surjoue et en fait des caisses en
pleine rue. Par exemple, cette petite phrase que tu viens d’entendre, c’est
une simple réaction à un petit « N’aie pas peur. »
1. La phrase est d’AnarBohème, un artiste et membre d’un forum de partage littéraire
que j’apprécie énormément. Merci à lui pour l’inspiration. (NdP)
221
Imagine-nous, sous le soleil hivernal de ce lundi, nous baladant dans les
rues de la ville rose. Pouhiou nous mène au point de rendez-vous auquel
nous mène l’énigme d’Enguerrand. De but en blanc, dans la conversation,
il nous demande avec le plus grand sérieux :
— Les filles, une fois que ce sera fait. . . vous pourriez ne pas m’effacer
la mémoire 1 ?
— Tu te fous de nous, Pouhiou ? C’est trop dangereux, tu le sais.
— Plus dangereux que d’être le pantin ignorant et manipulable à souhait ?
— Attends. . . Même si on s’est chargées de ma père, de Mathias et de
Maîtresse Bénédicte, il reste encore les Descendants de deux lignées. Si
tu commences à pouvoir dire que tout ça est une histoire vraie, autant te
peindre une cible sur la tronche.
— Mais c’est pas mon problème, Pergola. Ce qui me dérange c’est que
vous trifouilliez dans ma mémoire. À part pour le tricot et le cul, j’suis pas
un manuel, moi. J’aimerais bien garder les idées claires.
— Ne m’appelle pas comme ça. Quant à tes précieux petits neurones :
n’aie pas peur. . .
C’est là qu’il déraille. En pleine rue Gambetta, pendant tout le temps
qu’il faut pour marcher de la librairie Ombres Blanches jusqu’à cette
charmante boutique de jeux de société, il va se lancer dans une diatribe
gesticulatoire et grandiloquente qui attirera aussi bien les regards que la
honte.
— Ne pas avoir peur ? Ne pas avoir peur ? Mais au contraire, Balconnette, je veux avoir peur ! C’est la réaction la plus saine : avoir les miquettes de tous les diables ! Sinon je serai complètement inconscient, ma
pauvre. Tu sais quoi, Balustrade ? J’assume ma peur ! Je revendique le
droit d’être lâche, de fuir ventre à terre et de me cacher, de m’approprier
le plus petit des terriers lorsque les bourreaux aiguisent leurs haches !
Il s’essouffle, rit sous cape, puis tourne à droite juste avant l’hôtel particulier Pierre de Fermat. Dire que nous avons du mal à le suivre est un
1. Histoire de te spoiler la suite : la réponse est non. Je ne me souviens de rien. Donc,
soit elles m’ont effacé la mémoire, soit ceci n’est toujours pas une histoire vraie. Personnellement, j’ai cessé de vouloir tirer ça au clair : les deux ne sont pas incompatibles. (NdP)
222
euphémisme. Je le soupçonne même d’en profiter. De délirer de tout son
saoul, parce que justement il sait qu’on lui ôtera tout souvenir de cette
rencontre. Il en joue comme il fait jouer sur sa peau les rayons du soleil
de cette fin de matinée. Il est littéralement sans vergogne, et nous met méticuleusement les nerfs en pelote. Je m’en rends compte à son révulsant
rictus.
Ce n’est qu’à la fin de cette rue, lorsqu’il s’arrête devant une imposante
église, que je lui découvre un sourire sincère. Depuis hier soir, quand on
l’a rattrapé devant le restaurant, jusqu’à ce midi : c’est son premier sourire
serein. Il sourit au couvent devant lui. À l’immense vaisseau de brique,
lourd, pataud et massif. À cette espèce de fer à repasser géant avec option
clocher qui nous fait face. Les oiseaux s’envolent du clocher. Je regarde
mon téléphone : j’imagine que midi vient de sonner. Le sourire de Pouhiou
meurt lentement sur ses lèvres, puis le guide touristique en lui prend le
relais.
— Le couvent des Jacobins fait partie du gothique méridional. C’est-àdire qu’il utilise les voûtes d’ogives et autres techniques de l’architecture
gothique pour élever le plafond et faire entrer la lumière, mais avec beaucoup moins de fioritures tarabiscotées et pointues qu’à Notre-Dame de
Paris ou que dans le gothique teuton.
C’est impressionnant. De dehors, ça ressemble à un emplâtre de briques,
genre le gros grumeau d’un cataplasme séché. Mais dès qu’on rentre, on
a une impression de légèreté. De finesse et de lumière tamisée, presque
comme chez les elfes du Seigneur des Anneaux. Quelques colonnes centrales soutiennent l’édifice en cachant habilement à quel point elles sont
massives. Les murs sont tous recouverts de fines pierres de taille colorées,
oblitérant totalement la brique extérieure.
Tout en nous menant vers le chœur du monument, Pouhiou poursuit sa
visite guidée. On voit qu’il a fait du théâtre : il articule mieux quand il chuchote. Pour la plupart des gens c’est l’inverse. Dès qu’elles murmurent,
impossible de lire sur leurs lèvres. Chacun fait un #duckface du plus bel
effet, la bouche en cul de poule, et tant pis pour les sourdes et muets présentes dans la salle. Les acteurs savent que le chuchotis se sur-articule.
Surtout les comédiens repenties tels que Pouhiou et moi.
223
— Ne vous faites pas avoir par les murs : c’est du trompe-l’œil. Toutes
les pierres que vous voyez sont en fait dessinées, teintées dans l’enduit.
C’est la bonne vieille technique de la fresque. Mais ce n’est pas pour cela
que l’on est venus jusqu’à la dernière colonne. Tenez, levez la tête. Je vous
présente le palmier des Jacobins.
C’est majestueux. En haut de la colonne, une grosse douzaine de colonnettes jaillissent en cercle et s’éclaboussent en palmier. Elles fusent du pilier central pour rejoindre, après un bel arc en berceau, des clés d’ogives. . .
voire directement des chapiteaux sur les parois nous encerclant. L’effet de
légèreté est saisissant. Il parait que c’est unique en Europe, ou presque.
Dommage. Je me suis rarement sentie à la fois aussi calme et aussi perdue, dissoute. C’est très apaisant.
Pouhiou me tape sur l’épaule et, d’un geste, me fait regarder en bas. À
un mètre au-dessus du sol, tout autour de la colonne centrale, un miroir
circulaire a été installé. Il reflète la voûte, creusant son image d’autant
plus profondément dans le sol. J’y oublie bien vite le reflet de mon visage
surplombant mon ventre. . . et je découvre une nouvelle fois le palmier
dans les vertiges qu’il me procure.
Un frisson de compréhension s’empare de moi. L’énigme ! C’est d’une
évidence affolante, quand on sait déjà. . . Le palmier de Jacob est devant
moi. Le reflet du zénith, c’est parce qu’il fallait y être à midi. Souffler sur
le sable et l’argent, c’est souffler sur les matières dont on fait les miroirs.
Embuer un miroir pour y découvrir le message qu’Enguerrand a pu me
laisser. Un message sur l’aube nouvelle.
Nous y sommes. Je regarde mon visage perplexe. Puis, comme lorsqu’en cours de théâtre on m’apprenait à respirer, je mets mes mains sur
mon ventre, prend une grande inspiration, la retient, m’agenouille, et
souffle l’air chaud de ma bouche sur la surface réfléchissante. Pouhiou et
Vérand’a se joignent à moi pour mieux m’aider. Il ne nous faut pas bien
longtemps pour passer pour des dingues. Mais encore moins de temps
pour découvrir le message tracé du doigt d’Enguerrand :
224
Ne me trahis pas.
Pas sur ce coup-là.
Je le saurai. Je serai là.
#DernierCarambar.
G.
Épisode 62
Clones, Cassandre et compte
Les six clones répliquent car le vrai semblable ment 1 .
Quand ta vie ressemble à un sempiternel jeu de devinettes, t’as plus
qu’une envie : que le chat s’étouffe sur ta langue.
Le pire, c’est que j’arrive à comprendre cette phrase. Elle me parle.
Même quand elle est formulée par mon docteur. Surtout quand elle est
formulée par mon docteur. C’est le troisième que je vois. C’est le troisième qui finit raidi, les yeux révulsés, en pleine crise de « je me suis fait
manipulé par le NoéNaute mystère. »
Pourtant on était prévenues. Enguerrand m’a dit que si je le trahissais
il le saurait. Il me l’a écrit sur le miroir, au pied du palmier des Jacobins. Mais je n’y ai pas cru. Comment aurais-je pu y croire ? Il ne l’a
écrit qu’hier. Je ne m’imaginais pas qu’il aurait le temps de tout mettre en
place pendant la nuit. Ce n’est qu’avec le recul que j’ai compris. Cela fait
des semaines qu’il m’attend. Des semaines qu’il a fait implanter en ces
médecins l’élément déclencheur. Mon visage et un geste.
Un signe. . . un mot : main aux doigts écartés devant le ventre, s’éloignant.
Mais je te balance tout ça dans le désordre, moi aussi. Or, j’aimerais
bien que tu me suives. Que tu entendes ma dernière trahison et que tu te
fasses ton idée. Non pas pour te mettre de mon coté. Je n’ai nul besoin de
1. Mister Harrypopof a pris un malin plaisir à me proposer des phrases impossibles à
caser. . . . toutes plus incongrues les unes que les autres. #ChallengeAccepted. Merci pour
l’inspiration ! (NdP)
225
t’attendrir, car je m’en suis sortie, et plutôt pas mal, encore. Si je veux te
faire suivre mon chemin, c’est pour que tu te poses mes questions. Celles
dont j’ignore encore la réponse.
Revenons à hier. Après nous être faites virés de l’église des Jacobins
pour cause de soufflage intempestif, nous avons passé l’après-midi avec
Pouhiou. Sans but précis, juste pour le plaisir de la marche. Il est à l’aise
dans son rôle de guide touristique. Note bien, pour quelqu’un dont ce fut
le métier, il vaut mieux. Rentrées chez lui, autour d’un thé, il me pose la
question qui a dû lui brûler les lèvres tout le long de la journée.
— Alors, Cassandre, qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je n’en sais rien, attendre, sûrement.
— Il y a des moments où on ne peut plus, tu sais. . .
— Je sais. Demain je vais voir un docteur, faut que je me décide d’ici
là. J’ai jusqu’au 21.
— Quelque part, je plains Enguerrand, tu vois. . . Il est totalement dépendant de toi, parfaitement impuissant. Il a beau se la péter avec ses
mises en scènes grandiloquentes. . . Au fond il sait bien qu’il ne peut rien.
Attends, tu peux même le lui cacher, si ça te chante.
— Pas bien longtemps, Pouhiou. Il y a le blog, tu sais.
— Oui, je sais bien. Ça vaut peut être mieux comme ça. C’est terrible
de ne rien savoir. Oh en parlant du blog, il va falloir qu’on s’y mette, non ?
On en est où, épisode 49 ? On attaque le septième chapitre, c’est ça ?
Je n’ai pas eu le cœur de lui dire. Lui dire que le chapitre est déjà écrit.
Lui dire que je connais déjà toute l’aventure parisienne. Maîtresse Bénédicte, le cockring, les ascenseurs, les bombes. . . Lui dire que dans une ou
deux heures il va sortir d’une torpeur, un peu à l’ouest, parce que je lui aurai vidé la mémoire et envoyé à ses doigts un texte suivant l’écho des rires
gras de grosses mamas noires. C’est un peu le principe de la marionnette,
les fautes de frappes en plus. Lui dire que la seule chose que je lui laisse
faire, c’est relire et mettre en page 1 .
1. Et encore, le blog est tellement truffé de coquillettes qu’il ne lui manque plus que du
jambon. Pour la marionnette : je confirme. C’est la même chose que sur scène, en fait. . . on
joue. (NdP)
226
Je n’ai pas le cœur à ça, mais je me demande si ça le blesserait. Tiens,
j’essaierai de lui en parler indirectement, voilà. Je lui souris. Vérand’a détourne le regard. Mon intimité forcée avec le Taulier, celui qui héberge nos
histoires dans son crâne, ça la dérange. Il me regarde. Dans ses pensées,
je vois ce qu’il n’ose pas me demander. Une question toute bête. Il veut
savoir comment cela se dit en langue des signes. Alors je fais le geste à
son attention. Un signe. . . un mot.
Nous prenons congés. Dormons chez une amie. Le lendemain, après
avoir manipulé une secrétaire médicale pour qu’elle nous glisse entre deux
rendez-vous, je fais le même geste. Un mot. . . un signe. Ma main droite
va devant mon ventre et s’éloigne, comme s’il se gonflait. Un signe. . . un
signal.
#Enceinte.
Pourtant je ne devrais pas avoir à le dire. C’est un peu pour ça qu’on
vient chez un obstétricien. Mais voilà, quand on va chez le docteur, qu’il
nous demande ce qui nous amène chez lui, on le lui dit, même si c’est
évident. Même en langue des signes. J’imagine que c’est pareil chez les
dentistes. Les oncologues. Les proctologues. Sauf que voilà : dès que le
spécialiste voit mon visage par dessus le mot signé « Enceinte », il entre
en transe. Yeux révulsés. Corps raidi. Voix robotique.
Les six clones répliquent car le vrai semblable ment.
Au premier docteur Vérand’a a fui vers les toilettes les plus proches.
Moi, j’ai juste ragé. Furieuse que le père Fouras réécrive les dialogues de
ma vie. Puis j’ai regardé mon médecin dans la Noétie. La phrase qui le
manipulait est sortie de son crâne, pour filer en flèche vers le ciel, telle
une fusée éclairante. Putain, ça indique là où nous sommes. J’ai couru
récupérer une Vérand’a livide dans les toilettes du cabinet d’obstétrique,
puis nous avons fui à toute blinde.
Au deuxième docteur j’ai compris comment Enguerrand a pu savoir que
j’étais enceinte. Son père lui a vendu la mèche. C’est à cause de lui que
je ne suis pas allée me faire avorter. Il n’y a pas eu de RU 486. J’avais en
mon ventre ce que le père d’Enguerrand souhaitait le plus au monde : un
héritier naturel de son fils. Je savais que ça l’inciterait à m’aider. Que pour
sauver cet improbable tas de cellules, il serait prêt à infiltrer l’entourage de
son ex-femme. À m’assurer une victoire face à Maitresse Bénédicte. Qu’il
227
me servirait dans toutes mes trahisons. . . jusqu’à ce que je le trahisse à
son tour. Il n’a pas dû apprécier que je lui explose ses serveurs. Alors il a
vendu la mèche à son fils. Normal.
Au troisième docteur, j’ai commencé à prêter l’oreille. De manière très
fugace, certes, mais c’est l’intention qui compte, il parait. En tous cas, j’ai
saisi la phrase. La vraie semblable menteuse c’est moi. C’est moi qui ai
menti à tout le monde sur mon avortement chimique. Il était essentiel que
tu y croies. Qu’un maximum de monde y croie. Ça donnait de la force à
mon mensonge, dans la sphère des idées. Sans la force de ta croyance je
n’aurai jamais pu mentir ainsi aux NoéNautes. Si c’est vrai dans ta tête,
dans un grand nombre de tes têtes, ça devient vrai dans nos vies. Dans la
Noétie.Le seul qui m’ait percée à jour c’est Sir Aspic. La chanson qu’il
m’a dédicacée. . . c’était d’un goût. . .
Au dixième docteur, nous avons abandonné l’idée d’une consultation
sur Toulouse. Dommage, je suis à la limite pour une intervention. Si je
veux une IVG, il faut absolument qu’elle ait lieu avant la fin du monde.
Le solstice d’hiver. Le 21 décembre 1 . Il ne me reste que quatre jours, mais
impossible d’en parler avec un quelconque médecin. Obstétriciennes. Gynécologues. Consultations dans les maternités. Enguerrand a tout balisé.
Vérand’a et moi avons passé notre journée à fuir, de cabinets en cliniques,
d’hôpitaux en plannings familiaux. Tous les professionnelles de la grossesse des environs ont été hypnotisés par la réplique des six clones. Des
six NoéNautes ligués contre moi.
Cela me pose un problème.
Un problème de maths :
Moi mise à part, il n’en reste que cinq de vivants.
1. Ah oui, on a du mal à s’en souvenir, mais le 21 décembre 2012 devait être le lieu
de la dernière apocalypse. Finalement, la seule catastrophe avérée, ce fut le film de Rolland
Emmerich. (NdP)
228
Épisode 63
Avachage, Aspic et autre
— Arrête de me prendre la tête ! T’as besoin d’un nombre : t’as
qu’à prendre le 42, il est comme toi, il a réponse à tout 1 .
— J’essaie seulement de comprendre où tu places la frontière, puisque
tu sembles avoir besoin d’une limite claire et distincte. Pourquoi t’énerver
comme ça ? Tu crois que ce sont les hormones qui te rendent si irritable ?
— Non, Aspic, c’est juste toi.
La scène est étrange. Nous sommes dans le loft londonien de la rockstar, assis sur une montagne de Fat-Boys. Il doit bien y avoir vingt à trente
de ces coussins sur-dimensionnés qui forment un amas géant, une espèce
de canapé organique coulé comme un pudding dans un renfoncement devant l’écran plat le plus grand que j’aie jamais vu. Et nous discutons par
claviers interposés. Sur ce grand écran. Alors que nous sommes côte à
côte. Séparées d’un petit mètre sur ce sofa-tas qui en mesure cinq ou six.
Aspic m’insupporte. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : cet
homme est adorable. Un vrai gentleman, qui nous a franchement sorties
d’une vilaine passade. Il est même parvenu à faire tomber Vérand’a sous
son charme, elle qui pourtant sait l’aventure que j’ai vécue avec lui. Il faut
dire qu’on a de quoi lui être reconnaissantes.
Alors que nous fuyions Toulouse et son corps médical infecté par les
NoéNautes, j’ai reçu dans le train un SMS sur le téléphone qu’Aspic
m’avait confié. On échange, comme prévu, nos bulletins de santé. Ma
grossesse ne le surprend pas : c’était bien ce qu’il avait deviné. Puis il
prend de mes nouvelles, certainement parce qu’il sait que c’est la chose
socialement correcte à faire. Je n’ai pas eu à lui raconter grand chose avant
qu’il ne vole à notre secours.
#Voiture. #Avion. #Londres. #4~.
Il n’a posé qu’une contrainte, et une condition. La contrainte : ne pas
nous faire prendre. Il a —forcément— les paparazzis au cul. Nous ne
1. C’est Babybrarian, bibliothécaire et blogueuse, qui m’a offert cette phrase intensément geek. Un grand merci à elle pour l’inspiration. (NdP)
229
sortons que très peu de chez lui. Cela me va : aucune envie de découvrir
la City alors que j’ignore ce que je vais faire de cette vie me parasitant.
Plus que deux jours avant la fin du monde, et je n’ai toujours aucune idée
de ce qui va me passer. J’attends, comme si à un moment la solution allait
simplement prendre le devant de la scène, évidente.
La condition, Aspic l’a posée juste après lui avoir tout raconté. Chaque
phrase, chaque énigme, tout le foutu jeu de piste et l’hallucinante démonstration de force d’Enguerrand. Il veut que l’on donne ces renseignements
à quelqu’un. Il ne nous a pas dit qui, et nous n’avons pas cherché à savoir.
S’il fait confiance à cette personne, ça nous suffit. Et puis, ce n’est pas
comme si toute cette histoire n’allait pas finir sur le blog. . .
Alors que nous attendons que sa condition nous rejoigne, nous devisons
sur le canapé. Par claviers interposés. L’interprète en LSF qu’il a engagée pour moi se pèle une pomme dans la cuisine, dépitée. Ce con vient
m’embrouiller l’esprit, en pensant international. La limite légale pour un
avortement est de 14 semaines. Mais au Pays-Bas elle est de 24. Cinq
mois. Il dit qu’il peut m’y amener d’un coup d’hélico. D’un coup la date
fatidique de la fin du monde ne veut plus rien dire. Je lui dis que ça me
parait trop. . . trop tard, trop avancé. Je vois bien que ce n’est qu’une histoire dans ma tête. Une date arbitraire, qui parait juste parce qu’elle est
légiférée.
Puis il m’explique qu’un bébé humain naît en réalité prématuré de 9
mois. Que notre gestation devrait en durer 18 en tout, mais que la tête du
petit Alien détruirait notre bassin. Il me demande si terminer un bébé de
moins de 9 mois c’est ôter une vie. Si ça me dérangerait. Il me demande
où est la limite. Ma limite. À combien de semaines j’estime que c’est aller
trop loin. Il m’agace :
— Arrête de me prendre la tête ! T’as besoin d’un nombre : t’as qu’à
prendre le 42, il est comme toi, il a réponse à tout.
42 semaines, c’est un peu plus de 10 mois. C’est un bébé qui est né,
et est âgé d’un à deux mois. #4~. C’est drôle de voir que les dilemmes
moraux flottent autour de ma tête comme des rubans. Des rubans qui ne
sont pas vraiment attachés à moi. Je sais que tuer un bébé, c’est mal. Mais
je sais surtout que cette dernière pensée n’est qu’un savoir. Aspic semble
jouer avec les savoirs et les pensées comme d’autres empilent les Légos.
Ces histoires ne le touchent pas, ou pas pareil. Il m’agace.
230
La porte sonne. Vérand’a, qui s’entraînait dans la salle de sport privative de notre hôte, sort pour ouvrir. Ses leggings moulent les muscles de
ses jambes puissantes, et ses seins fermes mais lourds ressortent de belle
manière sous son débardeur. Ses cheveux sont relevés en une queue haute,
ce qui fait que j’aperçois une goutte de sueur coulant de sa nuque à la serviette négligemment posée sur son cou. Une bouffée de chaleur me fait
craindre pour le Fat-Boy sous moi.
À peine Vérand’a a-t-elle fini d’ouvrir la porte que son sang ne fait
qu’un tour : elle attrape sa serviette, se jette sur la personne sur le palier,
l’entoure, la ligote, et passe derrière cet ennemi neutralisé. Il ne manque
à ma douce qu’un chapeau de cowgirl et elle devient la championne du
rodéo option lasso. Je pense à jouer à Brokeback Moutain avec elle. Là,
c’est officiel : je mouille. Tant pis pour le Fat-Boy sous moi. Puis je me
refroidis d’un coup en voyant qui Aspic a fait venir chez lui.
— On se calme, ma pitchounette, je viens en paix !
Je suis du regard son bras plaqué le long de son corps pour voir que
sa main fait bel et bien le salut Vulcain. Le signe de Mr Spock. Aspic
se lève et démêle l’imbroglio de sa manière si personnelle. Le principe
est simple : il parle sans aucun répit, remet en question la moindre de tes
réactions, va creuser jusqu’au fondement du plus petit de tes arguments. . .
jusqu’à ce que tu en aies marre et que tu lui cèdes pour qu’il la ferme.
Même moi, une sourde, j’ai envie qu’il se taise. Nous lui cédons. Dès lors
c’est la provençale concierge qui prend le relais.
— Tu crois vraiment que je t’en veux, Cassandre ? C’est bizarre, hé.
Pourquoi je t’en voudrais, ma pitchounette ? T’étais la seule assez intelligente pour remettre en cause mon autorité. Et je m’en cogne que tu l’aies
fait pour pouvoir manipuler ton monde ! T’es restée indépendante du cabestou, c’est tout ce qui compte, hein.
— Pourquoi vous êtes venue, madame Marquet ?
— Déjà pour te supplier de faire gaffe à tes miches. Il est très remonté,
le pitchounet ! Couillon comme pas deux ! Avant d’arriver à lui faire entendre raison, t’as le temps de tuer un âne à coups de figues molles, naine.
Alors voui je le travaille au corps, mais sois prudente, s’il te plaît !
— Je connais Enguerrand. C’est quoi, votre autre raison ?
231
— Aspic m’a dit qu’il y a une phrase sur les six clones ? Comme quoi il
y aurait six NoéNautes contre toi ? Non parce que je les ai bien comptés,
au manoir, et ils sont bel et bien cinq à manigancer contre vous. J’essaie
de les calmer mais rien n’y fait. Bah, ça leur passera avant que ça me
reprenne, tu me diras, hé. Mais ce qui m’intrigue, c’est de savoir qui est
ce sixième NoéNaute, naine ! Il parait que le tenancier du blogue, il a sa
petite idée sur sa question ?
Oui. Il a sa petite idée. Elle tient en un mot. En un prénom.
Ghislain.
Épisode 64
Manipulation, Marquet et mon. . .
— Si j’étais une grand-mère qui aime la porcelaine, j’aimerais bien
vivre à Limoges 1 .
Aspic est en train de nous faire une sérieuse décompensation.
Je ne sais pas s’il s’agit d’une déprime post-partum liée à la fin de sa
tournée ; ou si c’est le fait de me voir ainsi enceinte mais pas de lui. . .
Mais les regards que l’on s’échange avec Vérand’a, madame Marquet et
l’interprète qu’il a fait venir pour moi sont éloquents. Ce mec part de plus
en plus loin dans sa réalité.
Note bien, la nôtre est à peine crédible. Même pour la provençale
concierge, une femme qui pourtant croit aux accidents cérébraux autoinduits, aux anges phallophiles et chevaucheuses de pensées. Remonte
avec moi quelques phrases plus tôt :
— Attends, attends, attends ma pitchounette. Tu me dis que le Taulier
pense que le NoéNaute mystère, celui qui provoque des crises hypnotiques
à retardement, il pense que c’est Ghislain ?
— Oui.
1. Fanny Bérail, une jeune femme qui attrape le monde, m’a sorti cette phrase sans savoir
que l’écriture de ce chapitre (et celle du premier de #Smartarded) a débuté à Limoges. Merci
pour cette inspiration inspirée, qui me condamne à écrire la pièce de théâtre sur Aspic. (NdP)
232
— Le Ghislain qui conduisait sans ceinture la camionnette qu’Enguerrand avait sabotée ?
— Oui.
— Mais il est mort, naine !
— Pouhiou ne remet pas cela en question.
— PARDON ?
Alors je lui explique ce que m’a dit l’auteur de nos vies. Bien que je
ne comprenne pas. Déjà je ne comprends pas comment il sait. Je ne sais
pas si c’est lui qui influe nos destins, ou si c’est nous qui le manipulons
à nous écrire. Peut-être n’est-ce pas incompatible. Peut-être qu’il s’agit
d’une relation symbiotique, où nous sommes à la fois son engeance et son
parasite. Nous sommes ce fœtus qui manipule ses hormones, ce nourrisson
qui tire les ficelles de ses nerfs pour le marionnetter 1 . Quoi qu’il en soit,
il a une vision d’ensemble sur nos destins. Il voit parfois où nous mènent
nos narrations.
L’homme que Pouhiou a vu, dans la manifestation pour l’égalité dans le
mariage. . . Celui qui lui a donné le vertige. . . Cet homme en fauteuil roulant correspondait à la description de Ghislain. De la douceur, une allure
animale enrobée dans un soupçon de charme britannique. Le flegme et la
classe parfumant un être de bestialité. Mais quand il a voulu parler à ses
amies de cette rencontre, le Taulier s’est entendu dire :
— Tiens, tu te pansexualises ? Tu donnes dans la théorie du genre ? Arrête avec ton féminisme ou tu vas virer hétéro, Pouhiou.
Ghislain est mort. Madame Marquet a vu son cadavre. Indra lui a raconté les minutes semblables à des heures qu’elle a passée allongée sur
cette route, à lui tenir la main, pendant qu’il agonisait lentement. Le bouger eût été le tuer. Alors on a mis des plots orange et blanc autour de lui.
On a laissé son sang brun imprégner le bitume gris. Ses derniers mots
s’épancher dans l’oreille d’Indra. Sa complice. Celle avec qui il tenait la
maison Verte. Celle qui est restée jusqu’à la fin, jusqu’au dernier souffle.
Ghislain est mort. Son cadavre a été vidé, nettoyé, embaumé. Son cercueil repose sous une épitaphe lui rendant un des meilleurs hommages qui
1. Oui. Et ce paysage imaginaire dans lequel s’inventent des ami-e-s et des jeux. Croyons
à tout en même temps : c’est plus sûr. (NdP)
233
soit. « Il emporte avec lui son plus beau costume ». Et peu à peu cette
tombe est devenue la pierre centrale de ses camarades d’accident. Un lieu
de pèlerinage pour les NoéNautes qui lui ont survécu. Un lieu si présent
dans leurs vies que même la provençale concierge nous a envoyées, Enguerrand et moi, y poser les yeux.
— C’est vrai que je m’étais pas rendu compte ! Mais ils y vont souvent, les pitchouns. . . Tu veux dire que Pouhiou il croit que le fantôme de
Ghislain est reven. . .
— Pas exactement, madame Marquet. Dites-moi. . . Vous croyez en la
réincarnation ?
— Té, c’est marrant que tu me dises ça ! C’est exactement ce que m’a
demandé Raphaëlle, la dernière fois. . .
— Comment ça ?
— Bé elle me l’a dit, à moi, ce qu’elle faisait deviner à Aglaé et Orion.
Qu’un cycle de la Noétie, les quatre-vingt huit ans, ça correspond à un
cycle de réincarnation. Que c’est les mêmes vous qui se seraient répétés
dans l’histoire, atterrissant n’importe où dans la géographie, pour à chaque
fois vous faire embrigader par les Lignées, tu vois. . . Moi je me dis que
c’est possible, mais je vois pas en quoi ça nous occupe, tu comprends ?
Je vois. Je vois si bien que je mets la main sur mon ventre, comme pour
instinctivement protéger les cellules qui s’y multiplient. La fin du monde
est proche, et je ne sais pas ce que je vais faire de ce problème-là. Or,
de but en blanc, un accent qui sent la farigoulette m’annonce que cette
impossible aventure pourrait lui arriver. Que le pouvoir de NoéNaute est
une maladie contagieuse, qui saute dans les âges. J’essaie de revenir aux
élucubrations de Pouhiou :
— Ce n’est pas pour ça que je vous parlais de réincarnation. C’était pour
vous expliquer la théorie du Taulier. Celle de l’incarnation. Il se base sur
le principe que toute notre personne n’est en fait qu’un—
— Si j’étais une grand-mère qui aime la porcelaine, j’aimerais bien
vivre à Limoges. C’est bien là-bas. Ils y cultivent des vaches et de l’ennui.
— . . . qué ?
— Aspic, attends, j’essaie d’expliquer à madame Marquet que—
234
— J’ai envie de m’incarner dans une grand-mère. Avec des roses anglaises. Regarde ce ventre, il s’y passe quelque chose et j’y suis pour rien.
Maman m’a dit qu’il valait mieux pas. Je vaux pas la reproduction alors
il faut avoir très très mal en bas après l’opération où on dit que ça fait pas
mal mais en vrai ça fait mal ils ont menti ils ont coupé ça fait mal. Mais
je suis pas ça je suis pas spécial je suis pas irreproductible je suis pédé un
bon pédé sort de sa chrysalide finit par devenir grand-mère. Alors faut que
je me porcelaine. Je vais aller vivre à Limoges.
— Ouh que non ! Toi, mon pitchoun, tu vas rentrer à Paris avec moi, va.
Sur le visage de porcelaine d’une rock star craquelée, une larme coule.
Laisse une trace. Une coulure de thé sur le rose de ses joues anglaises.
Cette image provoque en moi un élan et une émotion d’une puissance
que jamais je n’aurais soupçonnée. Je prends la main de Vérand’a et sens
qu’elle vibre de la même histoire que moi. De la même simplicité. De la
même évidence. Je sais ce que je vais faire de cette fin du monde.
***
235
La fin du monde n’a pas eu lieu.
C’était la dernière apocalypse avant renouvellement des stocks.
Trois semaines plus tard, à l’heure d’envoyer ces mots au Taulier, j’ai
une pensée pour toi.
Toi lectrice, lecteur, qui m’a reçue comme ta gonzo-narratrice. Qui a
supporté mes manigances, mes menteries et mon syntaxe du genre anarchique. Je ne voulais pas dire clairement ce qu’il en était de mon choix.
Parce que parmi toi il y a celui qui pourrait se croire investi d’une mission.
Trois semaines plus tard, Vérand’a et moi sommes en sécurité. Hors de
portée. Je n’ai nullement l’intention de priver quiconque de quoi que ce
soit. Et certainement pas toi d’une réponse. Quand j’ai vu cette larme couler sur la joue d’Aspic, j’ai juste su que je pouvais l’essuyer. Que je n’avais
pas besoin d’une voix, juste d’un geste. . . et de la main de Vérand’a.
J’ai su que je saurai ne pas savoir, juste assez pour m’en occuper.
Nous l’appellerons Orchide, que toute personne qui l’aime puisse lui
dire :
« Mon Orchide »
Ces mots concluent
le livre II du Cycle des NoéNautes
#MonOrchide
Merci de l’avoir fait vivre à travers tes yeux.
236
Addenda au chapitre 8 — Dézinguer la cuillère.
J’avais un peu perdu espoir de me voir apparaître dans ce tome. Le dernier chapitre arrivait, et toujours nulle trace de moi. Or j’aime bien cette
mise en abyme. Elle me rappelle Chuck, le prophète écrivant les aventures des frères Winchester dans la série Supernatural. Et ce merveilleux
film écrit par Zach Helm, L’incroyable destin de Harrold Crick. Plutôt
que de faire croire que mes ami-e-s imaginaires sont aussi réels que moi ;
c’est eux qui s’évertuent à m’inviter dans leur illusion. Cet effet pose des
questions intéressantes.
Pourtant je ne me confonds pas avec Pouhiou le Taulier. Je suis juste
étonné de voir le regard extérieur que je suis obligé de poser sur ce que
je renvoie. Il faut, quand « Pouhiou » apparaît dans l’histoire, qu’il fasse
l’effet du Pouhiou que mes connaissances côtoient. La sortie grandiloquente dans la rue, juste pour le plaisir de l’inconséquence, c’est une
réaction qu’on me prêterait bien. Décrire de l’extérieur la scène, vécue
de l’intérieur, de la manif. LGBT, celle où je me fais arroser de faux-sang,
est un exercice diablement confortable.
Comme si l’histoire que j’ai vécue et l’histoire que je raconte avaient
in fine le même niveau de réalité. Me prendre en tant que personnage,
comme un sujet de la fable que je suis en train de tisser, est quelque chose
de très lisse. Fluide. Aisé. Ça ne parle pas de moi, mais d’une image de
moi. C’est la même chose quand je te parle (à travers les notes ou les
addenda) de mon rôle d’auteur. « Je suis celui qui se laisse faire. C’est
même cela mon rôle. » Quoi qu’on fasse il ne s’agira que d’une image de
moi. Même si on y donne corps. Essayons.
Mon rôle est de me laisser écrire. Prendre le temps de ne pas travailler,
y sacrifier des allocs assedic. Puis, quand il n’y en a plus, perdre un certain confort parce que les quatre mois d’écriture me demandent tout mon
crâne. Passer sa journée à se consacrer à toutes les futilités possibles,
pour qu’elles se taisent quand je me mets devant mon clavier. Se replacer
dans l’histoire, chaque jour la regarder, se souvenir de tout puis vérifier
quand même (bordel mais dans quel épisode, déjà, j’ai pu dire que ce mec
est blond. . . ?) et la laisser prendre la suite. Se laisser écrire, même quand
ça me fait rire, chier ou que ça me laisse froid.
237
Je suis celui qui passe sa soirée à y penser, pour mieux écrire le lendemain. Qui passe ses week-ends à en parler, à publier, promouvoir, diffuser.
Je suis celui qui ne lit pas, ou peu, pendant quatre mois, parce qu’il n’y
a de la place dans mes synapses que pour des séries pas trop cérébrales.
Même des films ça passe pas, ou mal. Enfin je suis celui qui vit, aussi.
Beaucoup. Voit des amis, sa famille, milite, parle, échange. . . parce que
le matériau se trouve là. Je suis pas bien différent de toi. Ce genre d’obsession irrationnelle tu la vis aussi, dans une certaine mesure, pour ta
voiture, ton visage, ton boulot, ton enfant, ton ordi. . .
Mais, depuis le début, le Pouhiou qui signe ces addenda et le Taulier ne
sont que des mots. Des phrases que tu compiles en ta tête, mélanges avec
une image que ton imagination, ton navigateur web ou notre dernière entrevue t’ont laissée de moi. . . Tout cela forme une impression de Pouhiou
en toi. Tout comme les souvenirs de mes sensations, émotions et pensées
forment un impression de Pouhiou en moi. Telle la myriade de points qui
forment Impression, Soleil Levant de Monet.
Le Pouhiou n’existe pas.
J’en conviens, passer de Monet à Matrix, y’a de quoi se fouler un neurone. J’irais jusqu’à dire que j’assume. D’une part parce que c’est toujours agréable de se comparer à une cuiller, et d’autre part parce que je
ne suis pas responsable. Avant d’aller écrire de telles choses, j’ai fait ce
que tout geek qui se respecte aurait pensé à faire depuis longtemps : j’ai
consulté Wikipédia. Au mot « Auteur ».
La première définition est étymologique : « Un auteur (du latin auctor)
est une personne qui est la cause, le responsable. On peut être l’auteur
d’une découverte, d’un accident. . . » Vu comme ça , ça pourrait coller.
Tout ceci est un grand accident que j’aurais déclenché. Mais ce serait
pas honnête de dire que j’ai mis le feu aux poudres, quand le sentiment
intérieur c’est que ce sont les poudres qui m’ont incendié. Croire aux
éléments déclencheurs, c’est à mon sens refuser de voir que les choses se
déclenchent. . . C’est se prendre pour la cause d’un système, quand on en
n’est qu’un élément, et parfois le témoin.
La deuxième définition porte sur l’artistique : « Un auteur est une personne qui a fait une création originale manifestant sa personnalité ».
C’est là que ça devient intéressant. Car les personnes qui me connaissent
238
voient bien, et me disent combien ma personnalité transpire dans ces épisodes. Dans ces personnages. Dans leurs points de vue. . . Je n’y vois pas
ma personnalité. J’y vois les emprunts aux œuvres marquantes, bien plus
nombreux que mes notes de bas de page ne sauraient l’avouer. J’y vois les
connexions qui se sont faites entre des idées, les tours de main. J’y vois
les sensations qui m’ont marqué, formant réflexes, goûts et dégoûts.
Tout ce qui soi-disant forge une personnalité. . . Cette même personnalité dont la qualité d’existence se compare à celle du Taulier. À celle des
mots qui signent notes et addenda. Cet ensemble de points qu’arbitrairement on a délimité pour dire : voilà, ça, c’est Pouhiou. Mais que l’on
soit bien d’accord : ce qui est « Pouhiou » est une convention. Il n’y a
pas de limites précises, de barrières exactes, d’essence même de Pouhiou
(quoique, « Essence de Pouhiou », c’est une fragrance qui pourrait faire
fureur). Il me semble que cette notion même de personnalité est au cœur
de la définition légale de l’auteur (et de ses droits), comme quoi. . .
Pouhiou n’existe pas, et cette œuvre n’a, littéralement, pas d’auteur. Sa
place est dans le domaine public, dans le champ de l’intelligence collective d’où elle est née. Moi ? J’en suis le scribe. Le champ de bataille.
J’en suis le premier lecteur. Mais à partir du moment où je n’en suis plus
le seul, tous les autres lecteurs en deviennent le champ de bataille. Et
le premier lecteur. Chacun d’entre nous recrée les ami-e-s imaginaires
inscrit-e-s entre les lignes de ce roman. Nous les faisons revivre, neufs à
chaque nouvelle paire d’yeux, uniques en chacun de nous.
On est hors du droit et du devoir envers ces écrits. On est dans la passion, l’envie, l’émotion. Quand je demande au lectorat des NoéNautes de
financer des distributions gratuites de #Smartarded par un don permettant le pré-achat de cet opus (que tu tiens entre tes mains) : je fais appel
à cette passion. Ce crowdfunding, son succès, reposent sur deux choses
simples. La première, c’est de préférer entre toi et moi une relation de
soutien (participer en direct, même financièrement, à une démarche) plus
émotionnelle et proche qu’une froide relation commerciale. La deuxième,
c’est l’envie de partager avec d’autres une histoire qu’on a aimé vivre.
C’est libérateur, de dézinguer le statut d’auteur. Ça remet à niveau. Ce
roman t’appartient autant qu’à moi. Tout est entre tes mains. Tu peux soutenir ma démarche de perpétuel champ de bataille en allant faire un don
(sur noenaute.fr ou framabook.org). Tu peux me prendre le relais, et écrire
239
un épisode. Ou la suite. Ou fourcher l’histoire vers ton propre champ de
bataille. Tu peux en devenir l’éditeur en entrant dans l’équipe de Framabook, ou par tes propres moyens. Tu peux en faire un film, une chanson,
une BD. . . Tu peux librement la partager par email, forum, bookcrossing
ou à torrents. . .
Tu peux fermer ce livre et l’oublier.
Car quoi qu’il en soit, si tu es rendu-e jusque-là, tu en as déjà fait beaucoup.
Alors, d’égal à égal : merci.
240
Remerciements
Mon Papa, rassure-toi :
le roman précédent ne parlait pas de toi.
Ma chère Maman,
je veux qu’il soit précisé au monde entier
combien ceci n’est toujours pas une histoire vraie.
Tous ces mots que tu as lus sont liés à des humain-e-s dont l’existence
peuple ma vie. À défaut de pouvoir tou-te-s les énumérer, je souhaite exprimer ma plus grande reconnaissance :
À Voisine et Voisin, qui m’ont soutenu un foyer alors que mes fondations s’écroulaient, me permettant d’écrire ces pages.
À Nataly, qui ignore tout ce qu’elle a apporté à ce roman. . . Moi-même,
ce n’est que tard que j’ai saisi pourquoi Cassandre m’inspirait blondeur.
À Lionel, dont les apports et les échanges m’ont transfiguré. C’est très
agréable d’être perméable à tes espoirs, à cette tendresse que tu souhaites
au monde.
À Bertrand, qui m’a fait découvrir une culture du silence et une pensée
du geste avec une poésie et une passion précieuses. . . comme un trésor en
dedans.
241
À Pierre-Antoine, Bacchus, Étienne et Valérie, et surtout à Nicolas pour
avoir été présent-e-s le long de ce chemin.
À Pascal, Étienne, Goofy, Mathias, AnarBohème, HarryPopof, Babybrarian, et Fanny pour m’avoir insufflé de leurs phrases les huit derniers
épisodes.
Je souhaite aussi louer l’équipe de Framabook et Framasoft, dont les
échanges – entre tendresse exigeante et impitoyable affection – ont mené
histoires et réflexions bien plus loin que si je les portais seul. Y’a pas
d’antonyme au mot « troll », mais ce soutien indéfectible et silencieux
m’est vraiment précieux.
Merci en particulier à : Moosh Belmont, Asta, Goofy, Frédéric Urbain,
Simon « Gee » Giraudot, Anaïs, Sandra, Kinouchou, Cyrille, Quentin,
Garburst, Guillaume, Alexis, Pyg, et Christophe notre gonzo-directeur de
collection.
Enfin, un énorme merci aux lecteurices qui ont passé quelques octets de
leur vie à compiler cette histoire dans leur imaginaire. Merci de l’avoir
partagé, ne serait-ce qu’avec soi. Parmi ces gens du partage, certain-e-s
sont allé-e-s plus loin en finançant directement la distribution gratuite d’un
exemplaire de #Smartarded. Nicolas Bacchus, Vinze, Jérémy « Jeey »,
Thibz, Kévin Peignot, Gyom C., Noëlle B., Rigol’Hot, le Centre Gay
Lesbien Bi et Trans de Rennes, Gatien Bovyn, Gophys, Calimaq, Tristan Effroy, Florestan et Victor (tu es un grand malade) m’ont démontré
que le don de ce que l’on aime est une réalité sonnante et trébuchante.
Vous avez toute ma gratitude.
Pouhiou.
242
Table des matières
Dédicaces
v
Avant-propos
vii
1
Poussée vers le haut
1
2
Diminution
29
3
Abondance
57
4
Stagnation
85
5
Le Puits
115
6
Le Petit Détail
145
7
Innocence
175
8
Attente
207
Remerciements
241
243
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Thank you for your participation!

* Your assessment is very important for improving the work of artificial intelligence, which forms the content of this project

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