Colloque : La difficulté en traduction

Colloque : La difficulté en traduction
Le traducteur face à l'interdisciplinarité
Nicolas Froeliger
froeliger@wanadoo.fr
Je commencerai par me présenter brièvement. Traducteur technique de profession,
je me suis aussi intéressé à la littérature américaine contemporaine, au moment où
je débutai dans la traduction. Pourquoi cet apparent saut de côté ? Notamment parce
que j'avais besoin de connaître le fonctionnement du langage dans la fiction pour
avoir un point de vue extérieur à partir duquel envisager ma pratique quotidienne de
la traduction technique. Du fait de ces deux centres d'intérêt, que je crois avoir de la
traduction technique une bonne connaissance pratique et des phénomènes littéraires
une certaine connaissance théorique. Je fais donc confiance aux théoriciens de la
traduction technique et aux praticiens de la traduction littéraire pour rectifier d'euxmêmes les éventuelles inexactitudes qui pourront se glisser dans ma contribution.
Difficulté conjoncturelle et difficulté structurelle
Lorsqu'un traducteur entend le mot difficulté, il pense à la rencontre de deux types de
problèmes. Des problèmes structurels et des problèmes conjoncturels. La difficulté
conjoncturelle, ce sont avant tout les délais, qui empêchent parfois de maîtriser
pleinement le sujet. Ce sont aussi les textes matériellement ou métaphoriquement
illisibles, les lubies de la clientèle (qui ne sont pas si rares), l'obligation d'harmoniser
le texte que l'on traduit avec les éventuelles traductions - bonnes ou mauvaises réalisées précédemment, dans le cas des échanges épistolaires, par exemple. Ces
difficultés conjoncturelles sont certes une réalité quotidienne pour le traducteur, mais
il n'y a pas véritablement là de quoi théoriser. Nous nous intéresserons donc aux
difficultés structurelles. Ce sont les difficultés intrinsèques à ce que l'on appelle
l'opération traduisante, des difficultés qui n'existeraient que dans un monde idéal, où
l'on disposerait de tout le temps et de tous les moyens nécessaires pour avancer.
C'est ce qui fait le charme des colloques tels que celui d'aujourd'hui : on a
l'impression d'y débattre dans un monde d'idées platoniciennes, loin des réalités
déprimantes de la traduction quotidienne.
Mon propos étant maintenant délimité dans sa portée, je me propose de regrouper
sous le terme d'interdisciplinarité trois problématiques liées à la cohabitation de
différentes formes de langues. Je parlerai tout d'abord de la coexistence entre la
langue de tous les jours et les langues de spécialité auxquelles sont confrontés les
traducteurs techniques. Je parlerai ensuite de la difficulté qu'il y a à faire tenir
ensemble les savoirs essentiellement hétérogènes que forment ces différentes
disciplines de spécialité. Je parlerai enfin d'une forme supérieure d'interdisciplinarité :
celle qui apparaît dans la rencontre de la technologie et de la fiction.
I.
Langue universelle et langues de spécialité
Qu'est-ce qu'un traducteur technique ? En première approximation, un traducteur
technique, c'est quelqu'un qui, pour se guider dans son travail, doit se livrer à une
opération de compréhension et de réexpression en procédant comme s'il se
déplaçait sur un échiquier. Les cases noires, c'est la langue. Les cases blanches, ce
sont les connaissances techniques qu'il a acquises. S'il ne connaît pas suffisamment
la technique considérée, notre traducteur peut choisir de sauter de case noire en
case noire et se repérer uniquement à partir des faits de langue. S'il ne connaît pas
suffisamment bien la langue, ou bien si le texte d'origine a été écrit dans une langue
étrangère à l'auteur - c'est le Tchèque qui écrit en anglais, dont nous parlions tout à
l'heure -, le traducteur pourra à l'inverse décider de sauter de case blanche en case
blanche, en se repérant à partir de ses connaissances techniques, des équations,
des illustrations, pour combler les vides que renferme la langue. Dans un cas comme
dans l'autre, il prend un risque. Et le seul moyen, dans le monde idéal dont je parlais
plus haut, d'aboutir à une traduction de qualité, consiste pour ce traducteur à se
déplacer sur ce qu'on appelle le fil du rasoir, en tirant la substance de sa traduction à
la fois du langage et des connaissances techniques. Grâce à la distance qu'il aura
par rapport à ces deux types d'indicateurs, il pourra répondre en s'aidant de la langue
aux questions que lui pose la technique et en s'aidant de la technique aux problèmes
linguistiques qu'il rencontrera.
L'existence de langues de spécialité n'est pas en soi une difficulté
La difficulté se trouve-t-elle dans l'existence des langues de spécialité, que nous
allons dans un premier temps considérer individuellement ? Je serais tenté de
répondre non. Il s'agirait plutôt d'une contrainte. Et comme toute contrainte, elles ont
plutôt tendance à faciliter le travail. Dans la sphère littéraire, d'où nous avons choisi
de tirer nos exemples, c'est ce que démontre avec brio un ouvrage comme La Vie
mode d'emploi, de Georges Perec. Ce qui est difficile, en traduction comme ailleurs,
c'est de choisir et de s'orienter. Lorsque la structure de votre langage de spécialité
vous oriente, vous ne risquez pas de perdre le nord.
Ainsi, en traduction juridique, le fait que l'expression anglaise Now, it is hereby
agreed as follows se traduise par "Les parties sont convenues de ce qui suit", ce qui
n'est pas, à proprement parler une traduction littérale, est tout sauf une difficulté :
c'est une facilité. C'est un problème résolu d'avance. Il suffit de connaître la formule.
Dans le même ordre d'idées, les procès-verbaux de réunion sont écrits au passé en
allemand et en anglais, alors qu'ils s'écrivent au présent en français : pour le
traducteur, le fait de savoir cela balise le travail et lui facilite la tâche. Il n'a pas à
choisir quel temps adopter. En ce sens, la traduction technique se révèle contrairement aux apparences - plus facile que, par exemple, la traduction de presse,
car la première nécessite seulement des connaissances, alors que la seconde
nécessite une culture, ce qui prend un peu plus de temps à acquérir.
Difficulté et entropie
En fait, dans cette cohabitation entre langue générale et langues de spécialité, la
véritable difficulté tient au fait que ces dernières tendent à l'entropie : plus un langage
est spécialisé, plus il peut se permettre de se passer de liaisons, de références à
l'extérieur, d'expressions développées. Plus il se rapproche, en somme, de
l'abstraction. C'est le règne des abréviations, des raccourcis, de l'implicite.
L'utilisation de ce langage entropique par les ingénieurs d'une spécialité veut dire, en
quelque sorte : nous ne nous adressons pas au monde extérieur, mais à une petite
confrérie de spécialistes. Nous sommes entre nous. On entre alors dans une société
fermée, avec ses codes, ses tics et ses rites.
C'est peut-être William Gaddis qui exprime le mieux cette problématique, dans son
dernier roman : « Every profession is a conspiracy against the public ; every
profession protects itself with a language of its own [...]1 ». Traduction libre de cette
formulation délicieuse : tout corps de métier est un complot ourdi contre le reste du
monde et ce complot vErreur ! Source du renvoi introuvable.ise à rendre opaque
son fonctionnement au non initié. Cela ressemble à une boutade, mais c'est en fait
une donnée historiquement avérée.
Cependant, cette opinion est une vue de l'extérieur. Vue du public, ou d'un traducteur
qui ne connaît pas encore le contexte de ce qu'il va être amené à traduire. Vu de
l'intérieur, au contraire (c'est-à-dire pour le spécialiste du domaine considéré), les
termes et tournures spécifiques sont une source de clarté et de compréhension
immédiates. Ils sont appréciés parce qu'ils permettent d'aller immédiatement à
l'essentiel : le reste n'est que verbiage.
On peut ramener ce dilemme à un problème de point de vue : c'est en réalité ce qui
est censé rendre les choses claires au spécialiste qui les rend incompréhensibles au
profane (et accessoirement au traducteur). Les équations en sont un bon exemple.
Dans ce contexte, la difficulté, pour le traducteur, consistera à savoir où se situer. Il
lui faudra non seulement savoir à quoi correspond la réalité visée par ce type
d'expression (mais cela, on suppose qu'il sait le faire), mais surtout définir où il doit
se situer par rapport à cette forme de savoir : est-ce qu'il doit vulgariser, c'est-à-dire
expliquer, développer pour aller s'exprimer devant un auditoire universel, ou est-ce
qu'il doit s'intégrer à cette petite confrérie d'individus qui sont initiés aux raccourcis de
leur langage de spécialité, ce cercle magique des initiés ? Problème d'aiguillage,
d'orientation, de choix.
A l'évidence, pour pouvoir choisir en toute liberté, le traducteur doit être capable de
faire aussi bien l'un que l'autre. Il se trouve ainsi placé dans une situation qui rappelle
le monde baroque, avec ses jeux de miroirs, ses plis et ses hésitations entre
l'intérieur et l'extérieur.
Notre traducteur doit ainsi être capable, selon les situations, d'ajouter les unités de
sens qui ont disparu sous l'action de l'entropie et - ce faisant - de se rapprocher de la
langue générale (les cases noires du début de cette contribution), ou bien de
maintenir, voire d'augmenter le caractère entropique du texte qu'il aura à traduire (les
cases blanches), sans pour autant, bien sûr, que ce texte reste sibyllin à ses propres
yeux. C'est une discipline qui demande du temps et du jugement, mais qui s'acquiert,
comme on apprend à jouer à la marelle.
II.
La cohabitation des langues de spécialité
Langue ouverte et langues fermées
William GADDIS, A Frolic of his own; a novel, Poseidon Press,
New York, 1994, 586 pages, p. 284.
1
Cette comparaison nous ramène à nos cases blanches et noires. Par définition, les
cases noires, c'est-à-dire la langue générale - restent constantes quelles que soient
les disciplines envisagées. En revanche, le corpus de connaissances, et donc les
langues de spécialité dont il s'accompagnent - et varient considérablement - selon
les techniques. De toute évidence, le langage n'est pas le même d'un jargon
professionnel à l'autre. Les techniques à considérer doivent donc être envisagées
une par une, chacune ayant sa coloration propre. Ici, ma première approximation, qui
distinguait cases noires et blanches se révèle peut-être un peu sommaire.
On peut donc, pour affiner notre propos, considérer que la distinction entre langue
générale (au singulier) et langues de spécialité (au pluriel) tient dans l'opposition
entre ouverture et fermeture. Il y a, d'une part, la langue infiniment ouverte que l'on
trouve, par exemple, dans la presse, et qui est le patrimoine de toute une
communauté linguistique : c'est la langue illimitée, non bornée, dont la maîtrise, nous
l'avons vu, suppose une culture. Il y a, d'autre part, les langues techniques, qui sont
des langues fermées, distinctes les unes des autres. La langue des électriciens n'est
pas la langue des analystes financiers, qui n'est pas non plus la langue des
sociologues. Le meilleur exemple de langue fermée nous est sans doute fourni par
celle des contrats, puisqu'elle s'attache en premier lieu à donner une définition et une
appellation à tout ce qu'elle touche, avec des expressions telles que : "hereinafter
refered to as..." ("ci-après désigné par..."). Le travail du traducteur technique, c'est
donc de maîtriser, au départ et à l'arrivée, non seulement la langue courante, mais
aussi les différentes langues techniques dans lesquels il traduit et de savoir
distinguer ce qui revient aux uns et aux autres.
Exemple, l'anglais unit, terme polysémique s'il en est, peut se traduire, selon les
disciplines, par unité, groupe (étrangement), grandeur de référence, composant,
ensemble, équipement unitaire, appareil, machine, dispositif, élément de code ou
individu. Ce sont des propositions que j'ai trouvées dans un dictionnaire technique
bilingue, instrument à la fois indispensable et extrêmement dangereux pour le
traducteur. Ce sera à ce traducteur de déterminer que le terme qu'il cherche à rendre
sera, en français, groupe de production (terme qui ne se trouve dans aucun
dictionnaire) en électrotechnique, que tel sens relève de l'informatique, que tel autre
est tout bonnement faux, ou inusité, etc. A l'inverse, il arrive que la même réalité
renvoie à deux notions linguistiques différentes dans les langages professionnels où
elle s'inscrit. En électrotechnique, l'anglais substation se traduira par poste de
transformation dans le contexte des réseaux électriques classiques, et par station de
transformation dans le contexte ferroviaire. C'est la même électricité, la même
fonction, et pourtant, ce ne sont pas les même termes en français. On retrouve là le
problème du choix, qui est l'alpha et l'oméga de toutes les difficultés que recouvre ce
métier.
Dans ces conditions, comment s'y retrouver lorsqu'on est contraint de jongler avec
différentes techniques ? Certes, il importe tout d'abord d'assimiler quelques concepts
clés sans lesquels on ne peut pas comprendre une discipline (par exemple, dans les
textes de conjoncture en traduction financière, la notion de cycle et celle
d'anticipation, la nature des produits et le fonctionnement général de leur échange),
mais il y a plus important. Il s'agit de parvenir à visualiser ce que l'on traduit. Notre
traducteur doit savoir que lorsqu'un économiste pense, il pense en termes de
diagrammes. Lorsque c'est un électricien, en revanche, il faut chercher par où passe
le fil. Lorsque c'est un mathématicien, c'est en termes d'opérations, de
transformations et de domaine de définition. Pour bien traduire dans un domaine
technique, il faut ainsi une bonne connaissance des espaces de représentation du
domaine en question. In fine, un traducteur technique ne s'en sortira jamais s'il ignore
la différence entre le haut et le bas, la gauche et la droite, l'entrée et la sortie. Plus
généralement, pour arriver à faire tenir ensemble les savoirs hétérogènes auxquels il
est confronté, le traducteur technique devra apprendre à manier les formes, dans sa
compréhension et dans son expression. On débouche ainsi pratiquement sur une
réflexion sur le symbole, c'est-à-dire sur les formes élémentaires qui sous-tendent,
entre autres choses, l'organisation des techniques et des formes de pensée. C'est de
cette manière que notre traducteur a une chance d'opérer une synthèse entre les
techniques hétérogènes qu'il pourra aborder.
Les questions de langue ne viennent qu'après. Le traducteur technique doit traverser
le langage pour aller chercher l'intention d'un texte, pour visualiser la réalité que ce
texte recouvre et pour réexprimer le tout de la manière la plus claire possible aux
yeux du destinataire de son texte. Là est la vraie difficulté. On pourrait appliquer à la
tâche du traducteur technique la fameuse phrase par laquelle Wittgenstein exprime
l'intention de son premier et fameux Tractatus logico philosophicus : "Tout ce qui
peut se dire peut se dire clairement.2"
Nous avons donc vu qu'il existait deux formes d'interdisciplinarité pour le traducteur
technique :
-
c'est tout d'abord le rapport entre la langue courante et une langue de
spécialité donnée,
-
c'est ensuite le rapport entre les différentes langues de spécialité.
Nous allons maintenant nous intéresser à une troisième forme d'interdisciplinarité : la
relation entre les langues techniques et l'expression littéraire.
III.
La fiction et les langues techniques
Une longue histoire d'amour
Il existe, c'est difficile à nier, une certaine incompréhension, dans certains cas,
même, un certain mépris entre ce que l'on appelle les littéraires et les techniciens.
Lorsqu'un traducteur technique veut dire du mal d'un confrère sans en avoir l'air, il lui
suffit de dire qu'il traduit très bien mais peut-être de façon un peu littéraire, et le tour
est joué... J'imagine que l'inverse est également vrai. Cependant, lorsqu'on se
penche un moment sur l'histoire de la littérature, on constate que cette
incompréhension concerne les utilisateurs et les critiques, mais certainement pas les
auteurs. Dans le domaine romanesque, il existe au contraire une longue histoire
d'amour entre littérature et technique. On peut ainsi remonter jusqu'à Homère, où l'on
trouve toute sorte de passages sur la menuiserie, ou la marine, ou à Hésiode, dont
Les Travaux et les jours sont à la fois une oeuvre littéraire phare de la Grèce antique
et une mine de renseignements très précis sur les modes de production agricoles
1945,
2
Ludwig
WITTGENSTEIN,
Philosophical
Investigations,
traduction
française
par
Pierre
Klossovski,
Investigations
philosophiques, Gallimard, Paris, 1961, introduction.
aux VIIIe et VIIe siècles avant notre ère. Beaucoup plus près de nous, au
XVIIIe siècle, Diderot dans Jacques le fataliste et Sterne dans Tristram Shandy ont
abondamment puisé dans le domaine technique. Encore plus près, il faut rappeler
que La Recherche du temps perdu, c'est aussi l'occasion, pour Proust, de nous
décrire, avec force détails, l'apparition du transfert de courrier par le réseau
pneumatique à Paris, celle de la voiture, celle de l'éclairage électrique dans les
maisons, du téléphone (scène fameuse), de l'aviation, des dirigeables. Ce courant va
prendre encore plus de force dans la littérature autrichienne, avec les Somnambules
de Broch et L'Homme sans qualités de Musil. Aujourd'hui, c'est dans la littérature
américaine qu'il est le mieux représenté : chez William Gaddis, dont nous avons
parlé plus haut, chez Thomas Pynchon, chez Don De Lillo, notamment. Avec ces
auteurs, l'interrogation sur la technique et sur la technologie est au centre de la
fiction, parallèlement, d'ailleurs à l'affaiblissement de la notion de personnage.
Pourquoi cette histoire d'amour entre fiction et savoir technologique ? Peut-être
parce que la littérature, comme la technique, est obsédée par ce qui n'a jamais été
dit, écrit, ou réalisé auparavant. Ce sont deux disciplines qui sont fascinées par les
premières fois.
Pour autant, l'expression littéraire et l'expression technique ne font pas appel aux
mêmes qualités. Il s'en faut même de beaucoup. Le traducteur confronté à un
ouvrage qui puise dans le savoir technologique doit alors concilier les qualités du
traducteur technique et celles du traducteur littéraire. Et là se trouve une difficulté
majeure.
JR de Gaddis, c'est le roman de l'informatique et de la Bourse. A Frolic of his own, du
même Gaddis, c'est la langue juridique. Gravity's Rainbow, de Pynchon, c'est la
balistique, les mathématiques, la chimie, la physique, l'architecture, et bien d'autres
choses. Mu par une curiosité malsaine, je me suis un peu penché sur les traductions
françaises des romans de Pynchon. Du point de vue littéraire, c'est assez brillant,
mais dès qu'une notion technique intervient, on se rend compte que le traducteur n'a
rien compris : ce ne sont pas les bons termes, ce ne sont pas les bonnes tournures,
ce n'est pas bien replacé dans le contexte.
Certes, bien souvent, dans les romans en question, les personnages - de même que
le lecteur - sont submergés par la complexité et l'amoncellement des données
techniques auxquelles ils sont confrontés. C'est même un moteur de l'intrigue. Ce
que l'on constate malheureusement, et sans vouloir lui jeter la pierre, car il y a peutêtre des raisons conjoncturelles à cela, c'est que le traducteur n'a pas non plus
compris. Et cela affaiblit considérablement la qualité du texte à l'arrivée : nous avons
là une nouvelle forme d'entropie, mais cette fois ci, avec perte de sens et perte de
qualité.
Différence entre traduction technique et traduction littéraire
Il est vrai que la tâche est particulièrement ardue. Il lui faut en effet, à ce traducteur,
louvoyer entre deux difficultés. La question tabou en littérature, c'est de s'interroger
sur ce que l'auteur a voulu dire. La littérature est une science des effets et ce sont
ces effets que le traducteur littéraire doit s'attacher à reproduire.
Or, la question essentielle en technique consiste précisément à déterminer ce que
l'auteur a voulu dire. C'est le "vouloir dire" dont parle Mme Durieux dans sa
contribution. La traduction technique est une science des intentions. Il faut donc, pour
être à la hauteur de l'interdisciplinarité dans ces romans, concilier des a priori
opposés. Ici, ce n'est plus à un échiquier ou à un jeu de marelle que l'on pense : c'est
à l'exercice du grand écart. C'est sans doute dans les questions de forme et dans le
traitement de l'erreur qu'on distingue le mieux des enjeux de cette distinction.
Les questions de forme
Que faire des considérations stylistiques dans une traduction technique ? Ce qui
importe, ici, c'est de s'exprimer dans une langue standard : la langue standard de
l'industrie du textile, la langue standard de l'ébénisterie, etc. Mais cette langue a
toujours ses règles et sa forme particulière. Ici, ce n'est pas l'auteur qui compte, mais
la communauté des destinataires.
Au contraire, ce qui importe, en traduction littéraire, c'est de s'exprimer dans la
langue de l'auteur. Comme le disent Marcel Proust et, à sa suite, Gilles Deleuze,
écrire une oeuvre de fiction, c'est s'exprimer « dans une sorte de langue étrangère3 »
à laquelle seul l'auteur a été capable de donner vie. Lorsqu'on traduit Faulkner, ce
n'est qu'accessoirement de l'anglais qu'on traduit, et c'est avant tout le style de
Faulkner qu'il faut s'attacher à transposer. C'est l'importance donnée au texte qui
l'emporte ici sur l'importance donnée à la langue.
Dans le contexte qui nous intéresse, le traducteur doit donc savoir à quel moment il
doit s'exprimer dans la langue technique de référence, empruntée par l'auteur, et à
quel moment il doit recourir à la langue propre à l'auteur. Travail d'équilibriste, parce
que ces deux formes de difficulté se potentialisent, comme disent les médecins,
c'est-à-dire que chacune a un effet multiplicateur sur l'autre.
Mais évidemment, les finalités d'un texte technique et d'un texte littéraire ne sont pas
les mêmes. Pour paraphraser Le Corbusier, la technique, c'est pour une utilisation
précise, la littérature, c'est pour émouvoir4. C'est pour cela que la note de bas de
page - souvent suicidaire en traduction littéraire - est envisageable en traduction
technique. Dans ces conditions, le même texte technique (c'est-à-dire appartenant à
une sphère standard du langage) ne sera donc pas forcément traduit de la même
manière dans une finalité technique et dans une finalité littéraire.
Le traitement de l'erreur en technique et en littérature
Le traitement de l'erreur, de l'inexactitude, de l'imprécision en donne une bonne
illustration. Un traducteur technique qui découvre une erreur factuelle dans le texte
Marcel PROUST, Contre Sainte-Beuve, Gallimard, p. 303, Gilles
DELEUZE et Claire PARNET, Dialogues, Paris, 1977, Flammarion,
Gilles DELEUZE, Critique et Clinique, Les Editions de Minuit, 1994.
4
LE CORBUSIER [Charles Edouart JEANNERET, dit], Vers une
Architecture, Crès et Cie, Paris, 1923. Nous avons utilisé
l'édition Arthaud, Collection Architectures, Paris, 1990,
253 pages.
3
original se doit, ou bien de la corriger, ou bien de la signaler. Il a pour cela une bonne
raison : il serait sans doute le premier accusé s'il la laissait passer et il n'a aucune
envie d'endosser cette paternité.
On imagine au contraire ce qui se passerait s'il venait à l'idée du traducteur de
Madame Bovary de corriger les erreurs grossières que commet le pharmacien
Homais entre les degrés Fahrenheit et les degrés Celsius lors de la scène de
l'auberge, ou de corriger les fautes de calcul du marin Starbuck au chapitre 99 de
Moby Dick (1 doublon égale 16 dollars. Un cigare égale 2 cents, un doublon égale
960 cigares [en fait, 800]). En littérature, tout porte sens, même et surtout les erreurs
- et le traducteur n'a pas le droit décider si ces erreurs sont intentionnelles ou
relèvent d'une faute d'inattention ou d'une lacune de l'auteur.
Il en va de même pour les utilisations confuses du langage. Dans Pnin, de Nabokov,
le professeur Pnin doit donner une conférence. L'hôtesse le présente dans les
termes suivants : "Tonight, [...] the speaker of the evening - This by he way, is our
third Friday night; last time, as you all remember, we all enjoyed hearing what
Professor Moore had to say about agriculture in China. [...]" Ici, un traducteur
technique chercherait à atténuer le ridicule, à remettre les idées en ordre, à
supprimer les répétitions, etc. Un traducteur littéraire qui ferait de même aurait tout
intérêt à changer de métier.
*
*
*
Dans les trois formes d'interdisciplinarité que nous avons envisagées, on observe
donc que la difficulté pour le traducteur consiste à mettre en oeuvre et à jouer de
plusieurs points de vue à la fois afin de déterminer précisément la posture, l'attitude
qui doit être la sienne face à un texte et à une catégorie de destinataires donnés. Au
risque d'enfoncer une porte ouverte, cela va beaucoup plus loin qu'une question de
mots.
Pour autant, le traducteur doit aussi savoir rester à sa place et ne pas en écrire plus
qu'il ne s'en trouve dans le texte original. En effet, interdisciplinarité ou pas, le
créateur n'est ni un créateur ni un artiste, mais plutôt un artisan, au sens du mot
anglais craftsman, et le traducteur n'est certainement pas un artiste, sauf peut-être
lorsqu'il s'appelle Baudelaire, Yourcenar, Gide ou Proust, mais là, on entre dans
quelque chose de très différent.
Pour traduire dans le monde de l'interdisciplinarité, il faut donc de l'agilité, du
jugement et de bonnes capacités de repérage dans l'espace. Il faut également savoir
ce qui se cache derrière les images, et en particulier les métaphores, pour parvenir à
les manipuler là où c'est nécessaire - c'est-à-dire surtout en traduction technique. Or,
l'interrogation sur l'image étant un des thèmes majeurs de la littérature
contemporaine, celle-ci peut l'y aider considérablement. Le traducteur doit savoir
rester à sa place, mais rien ne lui interdit d'aller chercher son miel hors de sa propre
discipline de spécialité. Cela aussi, c'est de l'interdisciplinarité.
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