Ville et ecriture au feminin - Epublications

Ville et ecriture au feminin - Epublications
UNIVERSITE DE LIMOGES
Faculté de Lettres et Sciences Humaines
Ecole Doctorale des Sciences de l’Homme et de la Société
Département EHIC
N°
THESE
Pour obtenir le grade de
DOCTEUR DE L’UNIVERSITE DE LIMOGES
Discipline : Littérature Française
Présentée et soutenue publiquement par
Céline GOURDIN-GIRARD
Le 20 octobre 2006
VILLE ET ECRITURE AU FEMININ
QUEBEC ET MONTREAL DANS LE ROMAN FEMININ
QUEBECOIS DES ANNEES SOIXANTE A NOS JOURS
VOL. I
Directeur de Thèse : Claude FILTEAU
Jury : Madame Marie-Lyne PICCIONE, Professeure à l’Université de Bordeaux III
Madame Christiane LAHAIE, Professeure à l’Université de Sherbrooke
Monsieur Michel BENIAMINO, Professeur à l’Université de Limoges
Remerciements
______________________________________________________
C’est un grand plaisir de reconnaître ici ma dette envers ceux qui ont su me guider
et m’accompagner tout au long de ce travail. Tout d’abord, je tiens à remercier Claude
Filteau : inspirée par son attachement profond à son pays d’origine, ainsi que par sa
connaissance intime de la littérature québécoise, je lui suis grée de m’avoir fait découvrir
des œuvres et des auteurs québécois, en somme, toute une production littéraire de grande
qualité. Qu’il reçoive également l’expression de ma profonde gratitude pour son soutien et
ses encouragements constants depuis des années.
Ma reconnaissance va également aux membres du Centre de Recherche
Interdisciplinaire en Littérature et Culture Québécoise de l’Université de Montréal, grâce
auxquels un stage de trois mois à l’Université de Montréal m’a permis d’enrichir non
seulement mon corpus, mais aussi ma connaissance de la littérature et de la « grande
ville » québécoise.
Que toutes les autres personnes qui ont su, par leurs critiques et leurs suggestions,
corriger de nombreuses imprécisions, soient également remerciées.
Enfin, ce travail n’aurait certainement pas abouti sans le soutien de ma famille. Je
tiens à remercier plus particulièrement mon mari ainsi que mon père : tous deux ont été
des lecteurs « avisés » à chaque étape de mon travail. Je n’oublie pas Emmanuelle,
Johann, Odette et Michel, qui m’ont toujours apporté leur soutien et leurs sourires tout au
long de ce travail et bien plus encore.
3
Table des matières
___________________________________________
Remerciements................................................................................................................... 3
TABLE DES MATIERES ................................................................................................ 4
PREAMBULE.....................................................................................................................
Erreur ! Signet non défini.
INTRODUCTION............................................................................................................13
PREMIERE PARTIE : LA TERRITORIALISATION D’UNE ECRITURE ET LA
VILLE COMME FORME DU DISCOURS DES FEMMES ..................................... 30
CHAPITRE I : VILLE ET ROMAN FEMININ.............................................................. 311
1. Naissance d’une écriture sexuée de l’espace urbain .................................................... 311
1. 1 : Des auteures et des villes................................................................................ 311
1. 2 : Quoi de neuf depuis Bonheur d’occasion ? ...................................................... 36
2. A la conquête d’un territoire masculin......................................................................... 466
2. 2 : La dévalorisation caractérisée du héros ........................................................ 466
2. 3 : L’appropriation des espaces masculins ......................................................... 522
CHAPITRE II : LA VILLE MOINS OBJET DE DISCOURS QUE FORME DU
DISCOURS DES FEMMES...............................................................................................63
1. De l’espace vécu à l’espace transcrit : le « bref » dans les romans de Québec ........... 633
1. 1 : Enfermement et métaphores carcérales ......................................................... 633
1. 2 : Le « bref » au service de la fiction ................................................................. 711
1.3 : Architecture urbaine et architecture textuelle : la ville comme métalangage
.................................................................................................................................. 788
2. La ville québécoise comme espace linguistique complexe.......................................... 855
2. 1 : Montréal, « ce corps parlant plusieurs langues » .......................................... 855
2. 2 : Nostalgie et défense de la langue maternelle ................................................. 911
DEUXIEME PARTIE : DE L’ESPACE URBAIN A L’ESPACE HUMAIN : VERS
L’ELABORATION
D’UN
DISCOURS
SOCIAL,
POLITIQUE,
ET
IDEOLOGIQUE ........................................................................................................... 101
CHAPITRE I : LE MICROCOSME DE LA MAISON : UNE « POETIQUE DE
L’ESPACE » PSYCHOLOGIQUEMENT ET SOCIALEMENT EFFICACE ............. 1022
1. La maison : refuge ou prison ?................................................................................... 1022
1. 1 : La dialectique espace privé/espace public ................................................... 1022
4
1. 2 : La maison et l’appartement : deux modes d’être à la ville ........................ 11010
1. 3 : La maison fantasmée .................................................................................... 1177
2. De la ré-appropriation de l’espace domestique à l’exploration d’un corps social ..... 1222
2. 1 : Apprivoiser et réorganiser l’espace domestique .......................................... 1223
2. 2 : La chambre, lieu du voyage intérieur........................................................... 1311
2. 3 : L’exploration d’une verticalité organique ................................................... 1377
CHAPITRE II : L’INFLUENCE DE L’IDEOLOGIE FEMINISTE ET LA
REVENDICATION D’UNE PRESENCE AU MONDE PAR LE REJET DES
INSTITUTIONS ............................................................................................................ 1488
1. Des héroïnes et des auteures issues d’une lignée de féministes................................. 1488
1. 1 : L’influence d’une idéologie .......................................................................... 1488
1. 2 : Le rejet de certaines théories féministes et le désir d’émancipation d’une
idéologie................................................................................................................. 1611
1. 3 : L’éveil d’une conscience politique ............................................................... 1677
2. Le rejet de l’institution religieuse et du mariage, et la ville comme espace de
transgression .................................................................................................................. 1755
2. 1 : Du rejet de l’institution religieuse au renouveau de la spiritualité ............. 1755
2. 2 : Le confinement au foyer, la diabolisation du mariage et le malentendu des
deux sexes............................................................................................................... 1899
2. 3 : « Il fallait que je fasse ce roman sans barrière… aller trouver ce que ça
pouvait être, le fond de la pulsion sexuelle. »........................................................ 2022
CHAPITRE III : LES « URBAINES RADICALES », DES FIGURES DU FEMINISME
LITTERAIRE ................................................................................................................ 2133
1. La figure de la sorcière : l’opprimée ancestrale......................................................... 2133
1. 1 : Sorcière et savoir occulte dans le roman québécois .................................... 2133
1. 2 : Une figure composée de différents visages................................................... 2244
2. La prostituée et la théorie de la femme-marchandise ................................................ 2322
2. 1 : Un produit urbain......................................................................................... 2322
2. 2 : Prostitution et violence urbaine ................................................................... 2399
2. 3 : Une figure urbaine qui suscite peur et fascination....................................... 2466
3. Le personnage de l’insoumise et la réhabilitation des figures féminines traditionnelles.
........................................................................................................................................ 2533
3. 1 : Adolescence, révolte, et nudité ..................................................................... 2533
3. 2 : Hommage aux "Mères" du pays et mythe matriarcal................................... 2644
TROISIEME PARTIE : DE LA RECHERCHE DES ORIGINES A LA
DECOUVERTE DE SOI. LA GRANDE VILLE COMME NOUVEL ESPACE DE
LA QUETE IDENTITAIRE DES FEMMES...............................................................274
CHAPITRE I : REMYTHISATION ET REORGANISATION TEMPORELLE DE
L’ESPACE URBAIN, OU COMMENT DONNER DU SENS A LA VILLE ...............275
1. Une fondation a dimension mythique revisitée par l’écriture et l’imaginaire féminins
..........................................................................................................................................275
1. 1 : Québec et Montréal : commencements et re-commencements autour des récits
de fondation .....................................................................................................................275
5
1. 2 : L’évocation d’un temps du mythe .................................................................285
1. 3 : La ville comme centre ...................................................................................292
2. Des portraits de villes dénaturantes et désincarnées ....................................................306
2. 1 : Les Etats-Unis : l’ennemi de toujours, l’ami d’en face .................................306
2. 2 : Industrialisation et modernité : les symptômes d’une aliénation progressive
.................................................................................................................................313
3. Les eaux porteuses d’une utopie au féminin ................................................................325
3. 1 : La féminité liquide dans le roman .................................................................325
3. 2 : De la purification par les eaux à la résurgence du passé..............................334
3. 3 : La dichotomie ville verticale/ville horizontale ..............................................341
CHAPITRE
II :
S’AFFRONTER
SOI-MEME
DANS
DES
VILLES
LABYRINTHIQUES ......................................................................................................352
1. L’expérience de l’espace urbain labyrinthique ............................................................352
1. 1 : L’expérience urbaine à travers le mode de l’errance ...................................352
1. 2 : Le dédoublement de personnalité comme symptôme du malaise et le double
Thésée/Minotaure chez les personnages .........................................................................360
2. Se voir dans le regard de l’Autre : prise de conscience de soi ou miroir aliénant ? ....371
2. 1 : La figure de l’Etranger ..................................................................................371
2. 2 : Le regard de l’Autre : un miroir aliénant .....................................................383
CHAPITRE III : LA DIFFICILE RECONSTRUCTION D’IDENTITES COLLECTIVES
ECLATEES DANS DES VILLES A MULTIPLES VISAGES .....................................390
1. Ambiguïtés et faces sombres de la ville dans le roman ...............................................390
1. 1 : Montréal : île dionysiaque et lieu trouble .....................................................390
1. 2 : Rites de passage et lieux interdits .................................................................397
2. Des identités morcelées dans des villes socialement et culturellement stratifiées ......404
2. 1 : Strates et fissures sociales dans la ville.........................................................404
2. 2 : Le paradoxe urbain : du désir de solitude à la peur de l’abandon ...............413
2. 3 : De « l’entre-soi » à « l’entre-elles »..............................................................418
CONCLUSION ............................................................................................................. 424
ANNEXES.......................................................................................................................429
BIBLIOGRAPHIE ........................................................................................................433
6
Préambule
__________________
Ville, espace(s), et écriture
Une partie du titre de cette étude, « ville et écriture », nécessite que l’on s’attarde
préalablement sur l’idée de ville et d’espace. En effet, ces quelques mots suscitent déjà
des interrogations : comment la ville devient-elle lieu d’écriture ? Plus précisément, par
quels modes opératoires l’idée transite du bâti jusqu’au papier, c’est-à-dire du bâti jusqu’à
l’idée ?
Ces interrogations méritent des tentatives de réponses qui passent d’abord par la
définition de ville en tant qu’espace.
On admet dans un premier temps que la ville est avant tout un espace physique,
palpable, avec des limites géographiques. Cependant, ces limites varient si l’on choisit
d’intégrer ou non à l’espace de la ville ses boulevards extérieurs, sa périphérie, sa proche
voire même sa lointaine banlieue ; la notion de limites d’une ville est donc soumise à un
ensemble de « facteurs urbains » qui l’enrichissent ou non, selon ce que notre propre
regard englobe de la ville. Par conséquent, l’on est en droit de se demander si les
« frontières » imputées à la ville existent réellement ; sont-ce celles indiquées par les
panneaux de signalisation signifiant aux voyageurs leur entrée ou leur sortie du « dit »
espace ? En fait, il apparaît peu probable que l’on puisse arbitrairement délimiter l’espace
d’une ville, ceci tenant pour une grande part de sa continuelle évolution géographique et
historique : l’établissement d’un lotissement, d’un centre commercial, l’achat d’un espace
vert par la commune, et voilà que la ville déborde elle-même ses propres limites ; il en va
bien sûr de même lorsqu’elle se recroqueville alors que sa population déserte sa
périphérie, par exemple.
7
Les limites de l’espace de la ville sont donc floues, incertaines. Pourtant, ne
parlons-nous pas de l’ « entrée » d’une ville ou encore, ne dit-on pas que l’on se promène
« en » ville ? En fait, l’espace de la ville se définit moins en terme de frontières qu’en
terme de contenant/contenu. La ville est un bien un contenant dans lequel on « pénètre » ;
or, cette pénétration correspond plus exactement au passage de l’« idée de ville » intimée
par une terminologie d’ordre administratif, à la confrontation au réel, au contenu de cette
idée, à savoir l’espace urbain. Ce dernier est aussi l’espace construit devenant lui-même
contenant puisqu’il intègre un mobilier urbain et des habitants.
Par conséquent, si l’on se réfère d’un point de vue herméneutique à des données
spatiales aussi simples que l’extérieur et l’intérieur, alors oui, la ville est un espace
puisque je me situe moi, en tant qu’être physique, à un moment donné, soit en dehors, soit
en dedans : les limites d’une ville peuvent donc être considérées comme réelles si elles
sont posées en terme de contenant/contenu. Cependant, il serait bien réducteur de résumer
la ville à un simple espace contenant du contenu contenant lui-même, etc. Puisqu’il est
évident que la ville ne peut se résumer à un seul et même espace « réel » et visible…
En effet, la ville n’est pas un seul et même espace dès lors qu’elle est perçue : de
forme et de cadre de référence, elle fait alors l’objet de représentations subjectives et
orientées ; elle peut se décliner en une multitude d’espaces (humain, social, politique,
économique, etc.), qui la définissent tout autant. Plus précisément, comme l’affirme JeanMarie Grassin dans la préface à l’ouvrage collectif L’Ecrivain auteur de sa ville, « La
ville n’est pas un objet fixe, mais un espace en continuelle re-définition dans sa
conception et dans sa frontière. »1 Par conséquent, la réalité d’une ville n’est jamais
définie une fois pour toutes car, certes, la ville est espace, il s’agit même d’un espace réel,
mais lorsqu’elle est perçue, elle accède à l’ensemble de ses possibles, c’est-à-dire à ce que
Jean-Marie Grassin appelle ses « réalités subjectives »2.
Nous quittons donc ici une approche phénoménologique de la ville et nous
accédons à sa poétique ; une manière sans doute de nous rapprocher de la réalité « vraie »
1
GRASSIN, Jean-Marie. Poétique de la ville et de la campagne ou « Qui est Dieu, s’il existe ». In : VIONDURY, Juliette, (dir.), L’Ecrivain auteur de sa ville, Limoges : PULIM, coll. « Espaces Humains », 2001, p.
9.
2
Ibid.
8
de la ville et de son plus pur espace, si l’on en croit les propos de Pierre Sansot qui, dans
son ouvrage intitulé Poétique de la ville3, tente de démontrer que la poétique est la vérité
du phénoménologique.
Si la ville existe, c’est parce que je la pense, parce qu’elle devient une projection
de l’esprit et parce que je la fais exister. En effet, « Il n’y a d’objet que par référence à un
sujet, qu’il soit en ce moment pensé et perçu par moi ou que d’une façon générale, il soit
pensable, perceptible par un autre sujet que moi. »4 A cela, Bertrand Westphal ajoute,
dans La Géocritique mode d’emploi, que « tout espace, dès lors qu’il est représenté,
transite par l’imaginaire. »5 En effet, dès lors qu’il est perçu puis re-présenté, l’espace réel
dit « référentiel » devient un espace imaginaire par excellence. Or, quel espace de la
représentation autre que la peinture, l’image cinématographique et photographique, la
sculpture, la musique, etc., n’est un important générateur d’espaces imaginaires si ce n’est
la littérature ? D’ailleurs, elle-même se définit comme un espace, « elle est décrite comme
un espace, elle est le mode privilégié de la représentation de l’espace. »6 Ainsi, la
littérature octroie une dimension imaginaire intrinsèque à cet espace humain qu’est la
ville. Par ailleurs, en poussant plus loin l’analyse, on observe, comme l’écrit Bertrand
Westphal, que l’ « espace transposé en littérature influe sur la représentation de […] cet
espace-souche dont il activera certaines virtualités ignorées jusque-là, ou réorientera la
lecture. »7 Enfin, comme le suggère l’écrivaine québécoise Anne Hébert, il est bien
évident que le point de départ de toute œuvre littéraire sont ces « racines matérielles »8
qui nous élèvent jusqu’au « surréel »9.
Nous avons donc affaire à une articulation entre espace réel, écriture et espace
transposé, qui suppose un quatrième acteur dont le rôle consiste à donner un sens – du
moins un dynamisme – à cet ensemble. Cet acteur, c’est celui qui ordonne, qui discoure et
3
SANSOT, Pierre, Poétique de la ville, Méridien Klincksieck, 5ème édition, [1984] 1994.
Ibid., p. 9.
5
WESTPHAL, Bertrand. Pour une Approche géocritique des textes. In : WESTPHAL, Bertrand, (dir.), La
Géocritique mode d’emploi, Limoges : PULIM, 2000, p. 35.
6
GRASSIN, Jean-Marie. Pour une Science des espaces littéraires. In : WESTPHAL, Bertrand, (dir.), Op. cit., p.
II.
7
WESTPHAL, Bertrand, Op. cit., p. 35.
8
SMITH, Donald. Anne Hébert et les eaux troubles de l’imaginaire, une entrevue de Donald Smith. In :
Lettres québécoises, hiver 80-81, n° 20, p. 65-73, p. 66.
9
Ibid.
4
9
qui crée : l’auteur. Ce dernier est le lien entre le réel et ce qui est perçu et représenté. En
ce sens, le titre de l’ouvrage collectif L’Ecrivain auteur de sa ville précédemment cité, est
particulièrement pertinent : d’une part, il y a l’écrivain qui écrit, qui formule, et qui crée ;
d’autre part, cette notion même d’auteur suppose un aboutissement, un résultat, une
création – on est toujours l’auteur de quelque chose – car, pas d’auteur sans œuvre et pas
d’œuvre sans auteur. Rien n’existe donc sans ce lien qui unit celui qui perçoit et qui
transpose (l’auteur), et l’objet de la re-transcription (la ville). L’espace de la ville n’a donc
de réalité, même subjective, qu’à travers la parole de celui qui « la fait exister en
l’écrivant. »10
L’écrivaine québécoise Francine Noël affirme quant à elle qu’ « En modelant un
univers fictif, on ne fait jamais que dégager les éléments concrets de la masse du réel pour
les redonner à voir. »11 En d’autres termes, en écrivant sur ou avec elle, l’auteur
s’approprie l’espace humain et communautaire de la ville ; c’est alors dans cette
transposition par le langage, par la parole créatrice, que la ville acquiert une substance,
puisque « Les notions de ville et d’espace n’ont de réalité qu’en vertu de la langue. »12
Plus précisément, Jean-Marie Grassin affirme que « L’espace est indissociable de la
parole qui le crée par différenciation des êtres et des choses, de même que Dieu est
inséparable de sa parole créatrice. »13 Différencier une chose, c’est prendre parti pour elle,
et la nommer, c’est la définir. Comme l’explique Jean-Marie Grassin, la Bible nous
fournit la première des révélations sur la parole qui crée, qui ordonne, et qui nous redonne
à voir ce que l’on perçoit déjà. Le fait que Dieu ait créé le Verbe avant la matière nous
apparaît primordial dans ce cas, car c’est là que se trouve tout le travail de l’écrivain dont
l’effort consiste à rendre « lisible » un ou plusieurs des multiples espaces imaginaires qui
composent la ville. Mais à la différence de la Parole divine qui fait jaillir la matière du
néant, l’auteur part d’une base : ces fameuses « racines matérielles » évoquées par Anne
Hébert ; car, il faut se rendre à l’évidence, la ville était là avant la parole qui la prend pour
objet.
C’est pourquoi la « réalité » de la matière urbaine et de la ville elle-même sont en
danger : le langage lui oppose un tel pouvoir qui consiste à disposer et à ordonner cet
10
GRASSIN, Jean-Marie. Poétique de la ville et de la campagne ou « Qui est Dieu s’il existe ». Op. cit., p. 9.
NOËL, Francine. La scène se passe à Montréal de nos jours. In : Lire Montréal, Actes du colloque tenu le
21 octobre 1988 à l’Université de Montréal, Montréal : Département d’études françaises, 1989, p. 123.
12
GRASSIN, Jean-Marie. Pour une science des espaces littéraires. Op. cit., p. II.
13
Ibid., p. XI-XII.
11
10
espace, et l’imaginaire étant « le mode de représentation de tout espace »14, que lorsqu’un
auteur écrit sur la ville, même de la manière la plus neutre et la plus objective qui soit, il
lui attribue ce que l’on pourrait appeler une valeur ; donc une image qui peut, remarque
Marc Grignon,
« prendre le dessus » sur la ville construite et, dans de telles situations, on
ne peut plus dire que des images se limitent à « représenter » la réalité
puisqu’elles contribuent, effectivement, à la définir. Réciproquement, une
ville peut chercher à « entrer » dans sa propre image pour s’y conformer,
ou, d’une manière plus générale, pour y réagir d’une façon ou d’une
autre.15
Il existe donc autant de villes et d’espaces de la ville que d’imaginaires qui
s’écrivent, produisant ainsi une polymorphie et une polysémie des images ; ainsi, la ville
reprise et imaginée par chacun se rend à nous sous des perspectives de lecture toujours
différentes et indépendantes d’elle. En d’autres termes, « là où nous avons au départ un
en-soi décourageant de massivité »16, « la conscience fait apparaître de la diversité. »17 Et
c’est bien cette « diversité » des imaginations et des écritures qui fait de la ville un lieu
d’écriture particulièrement riche de sens et de perspectives littéraires.
Oui, la ville est un espace, un contenant, et c’est aussi un lieu. Voilà comment
nous pourrions définir la ville en tant qu’espace réel ; en tant qu’espace imaginaire, nous
nous contenterons d’inscrire la ville dans une pluralité d’espaces et de lieux d’écriture
dans lesquels s’ancrent les imaginations des auteurs. « Ecrire la ville » semble à première
vue sans grande difficulté, puisqu’en devenant un espace imaginaire, elle se modèle selon
la volonté de chacun. Or, l’étude de la ville dans le roman féminin va nous confirmer,
entre autres choses, ce que le collectif Villes imaginaires affirme déjà, à savoir que « La
ville ne se rend pas ; elle n’offre pas à qui veut les prendre ses facilités d’écriture ; elle
14
Ibid.
GRIGNON, Marc. Comment s’est faite l’Image d’une ville. Québec du dix-septième au dix-neuvième
siècle. In : K. MORISSET, Lucie, NOPPEN, Luc, SAINT-JACQUES, Denis, (dir.), Ville imaginaire, ville
identitaire : échos de Québec, Québec : Nota Bene, 1999, p. 100-101.
16
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 9.
17
Ibid.
15
11
engage inévitablement, en prenant déjà une forme monstrueuse, l’écrivain à une joute
incertaine avec elle. »18
18
PESSIN, Alain, TORGUE, Henry-Skoff, (dir.), Villes imaginaires, Editions du Champ urbain, 1980, p. 137.
12
INTRODUCTION
_________________________
L’accroissement remarquable du nombre de femmes de lettres dans la société
canadienne-française au tournant du vingtième siècle, et plus particulièrement dans la
région montréalaise, laisse entrevoir que cette époque constitue un moment charnière dans
l’histoire de la littérature des femmes et de sa place dans le champ littéraire. Cette
émergence significative des écrivaines correspond par ailleurs au moment où les femmes
font leur entrée dans la sphère publique qui, de surcroît, paraît indissociable de deux
grandes mutations sociales qui affectent à ce moment-là la société canadienne-française
en général : le développement des médias et, ce qui nous intéresse plus particulièrement,
l’urbanisation. En outre, si la force d’attraction de Montréal, en tant que nouvelle
métropole économique, s’exerce alors sur l’ensemble des acteurs de la vie littéraire, il
semble que cette force agit davantage encore sur les trajectoires des écrivaines.
Cette double émergence simultanée constitue donc l’amorce de notre étude
intitulée « Ville et écriture au féminin, Québec et Montréal dans le roman féminin
québécois des années soixante à nos jours. »
Abandonnons cependant pour quelques temps la ville, et penchons-nous sur
l’écriture au féminin puisqu’elle fait l’objet, tout autant que Québec et Montréal, de notre
étude. La littérature féminine est une littérature jeune au Québec ; d’ailleurs, ce n’est que
depuis une trentaine d’années que l’émergence d’une critique au féminin au sein des
études littéraires et culturelles, a permis la réévaluation des textes de femmes et de leur
place dans l’institution littéraire.
Très vite, en quelques années, se pose la question de la spécificité de l’écriture des
femmes, comme si, invariablement, leur venue à l’écriture était des plus singulières. On
parle alors très vite, et les femmes en premier, d’une « écriture au féminin » qui, pour
13
résumer grossièrement, exprime à la fois la tête et le corps. Dans Traversée des idéologies
et exploration des identités dans les écritures de femmes au Québec (1970-1980),
Bénédicte Mauguière décline les « spécificités » de cette écriture qui « se caractérise par
une neutralisation du "je", une rupture de la linéarité du discours, l’inscription de la
théorie, la déconstruction du langage et des styles, l’usage généralisé de la citation, de
"l’intertexte", la place faite à l’arbitraire, au "hasard objectif". »19 Beaucoup d’autres
« théories » viennent enrichir les nombreuses réflexions sur l’écriture au féminin, dont
celles de Christiane Mackward pour qui il s’agit d’écrire le « corps-vécu »20, celles
également de Béatrice Didier qui, dans L’Ecriture-femme21, aborde entre autres le concept
d’oralitude dans le rapport que les femmes entretiennent avec la littérature orale, et celles
de Luce Irigaray dans Ce sexe qui n’en est pas un22 et Spéculum de l’autre femme23 qui
évoque la réalité d’un « parler-femme », et soupçonne l’existence d’un autre mode
d’articulation entre le désir et le langage chez les écrivaines. Bien sûr, cette liste est loin
d’être exhaustive.
Pourtant, et malgré les nombreuses théories et recherches sérieuses menées sur
l’écriture féminine – qui en ont d’ailleurs révélé certaines caractéristiques –, ne serait-il
pas quelque peu abusif de dire qu’un texte de femme, c’est ceci ou cela ? S’il existe bien
une spécificité de l’écriture féminine, en tout cas, elle n’exclut pas ses ressemblances avec
l’écriture masculine.
Notre étude s’intéresse cependant exclusivement aux œuvres écrites par des
femmes, et nous employons consciemment ce terme d’« écriture au féminin », alors même
que sa légitimité revendiquée par certains est contestée par d’autres. Il ne s’agit pas ici de
prendre parti : bien sûr, en lisant et relisant une quinzaine de fictions féminines
québécoises, s’étalant sur une période allant des années soixante à nos jours, il n’est pas
possible de nier l’existence d’un langage de femme qui explore et réécrit la langue, et qui,
parfois même, ne distingue pas la forme du contenu ; néanmoins, l’écriture au féminin
aura pour nous une double connotation, notamment celle d’un discours militant et engagé,
19
MAUGUIERE, Bénédicte, Traversée des idéologies et exploration des identités dans les écritures de
femmes au Québec (1970-1980), New York : Peter Lang, coll. « Francophone Cultures and Literatures »,
1997, p. 268.
20
MACKWARD, Christiane. Corps écrit, corps vécu : de Chantal Chawaf et quelques autres. In : LAMY,
Suzanne, PAGES, Irène, (dir.), Féminité, subversion, écriture, Louiseville, 1983, p. 130.
21
DIDIER, Béatrice, L’Ecriture-femme, PUF, coll. « Ecriture », 3ème édition, [1981] 1999.
22
IRIGARAY, Luce, Ce Sexe qui n’en est pas un, Editions de Minuit, coll. « Critique », 1977.
23
IRIGARAY, Luce, Spéculum de l’autre femme, Minuit, coll. « Revue critique », 1974.
14
comme nous le verrons avec l’explosion de l’idéologie féministe dans les années
soixante-dix.
D’ailleurs, la preuve qu’il n’existe pas de thèmes littéraires exclusifs à l’écriture
féminine est l’objet pur et simple de notre étude : « Ville et écriture au féminin » ou
encore, la ville dans le roman féminin québécois. Québec et Montréal sont des « thèmes »
qui, depuis quelques décennies qui voient proliférer dans les maisons d’édition et les
rédactions les textes de femmes, deviennent des lieux incontournables traités par l’écriture
au féminin comme d’ailleurs l’ensemble de la littérature québécoise. Jusqu’ici, il n’y a
rien d’étonnant à cela puisqu’il est bien évident que l’on écrit toujours sur ce que l’on
connaît24 ; or, les femmes habitent pleinement la ville, il est donc normal que la ville
habite désormais leur écriture.
Il est vrai que depuis Laure Conan25, l’imaginaire féminin québécois ne s’ancre
plus uniquement dans un paysage rural, mais bien dans un paysage de ville et de
modernité. L’appropriation de la parole non plus officielle, ainsi que l’appropriation de la
ville par les femmes, vont de pair avec les bouleversements politiques des années soixante
et la grande période de reformes de la Révolution tranquille : l’écriture féminine devient
plus présente, plus vindicative et surtout, revendicative, comme l’illustreront les ouvrages
qui composent notre corpus. La ville comme lieu d’écriture n’appartient plus aux seuls
hommes ; s’ils l’ont bâtie, si elle représentera toujours l’espace masculin d’un point de
vue symbolique – n’oublions pas que dans la Bible la première ville fut fondée par un
homme, Caïn – les hommes doivent désormais partager cet espace imaginaire avec les
écrivaines, car dire la ville au féminin est aussi la marque de l’égalité qui se construit
entre les hommes et les femmes dans le champ littéraire. Francine Noël, l’une des
auteures écrivant dans les années quatre-vingt et que nous avons « choisie » – même si
l’ensemble des auteures du corpus semblent s’être imposées naturellement à nous –, a
effectivement bien l’impression de faire partie intégrante d’une littérature vivante et
comparable à d’autres, puisqu’elle précise la chose suivante : « si on me reproche d’écrire
24
C’est ce que nous invite à méditer Michel Butor dans Répertoire V, Paris : Editions de Minuit, coll.
« Critique », [1960] 1982.
25
CONAN, Laure, Angéline de Montbrun, Montréal : Bibliothèque québécoise, […] 1995.
15
des romans qui se passent à Montréal, je vais répondre que c’est normal et que toute
littérature d’envergure internationale se doit d’abord d’être incarnée. »26
Le cadre de notre étude s’étend donc des années soixante à nos jours, logiquement
parce que depuis les années soixante et encore plus dans les années soixante-dix avec
l’émergence du féminisme, les paysages urbains remplacent les paysages ruraux dans la
littérature des femmes. La ville devient alors rapidement un espace où circulent des
pensées féminines et féministes mêlées, la ville féministe devenant alors pour certains,
dont Pierre Nepveu, « littérature : invention, désir, hallucination, mots qui fusent en belles
gerbes d’images. »27 L’espace de la ville est donc le lieu où tout arrive, et surtout
l’écriture féminine. C’est pourquoi, dès les années quatre-vingt, dire le monde au féminin
devient l’un des thèmes récurrents de la scène culturelle, un thème qui se perpétue dans
les années qui suivent comme le souligne Lori Saint-Martin dans son essai Contre-voix,
en notant que « ces dernières années, se multiplient les célébrations de leur écriture, de
leurs voix, de leur audace et de leurs transgressions. Certes, depuis des siècles, des
femmes lisent, des femmes écrivent, mais sans doute jamais autant qu’aujourd’hui. »28
Ainsi, si l’ensemble de leurs contemporains se reconnaît dans l’écriture féminine qui a
pourtant été largement « catégorisée » dans le registre des œuvres dites « hermétiques »,
c’est parce qu’il est assez facile de se reconnaître soi-même dans cette littérature, dans ces
espaces imaginaires qui tiennent lieu de décor, enfin, dans cette frénésie propre au
modernisme. Même si l’écriture au féminin garde jusqu’à aujourd’hui les traces évidentes
d’un silence imposé depuis plusieurs siècles par une société de type patriarcal, réinvestir
l’espace de la ville et, par conséquent, territorialiser une écriture, soulignent désormais
l’imposant rôle des femmes dans le champ littéraire québécois.
Que les femmes écrivent avec la ville comme toile de fond depuis déjà plusieurs
décennies est une chose, mais nous pouvons aussi nous poser la question de savoir de
quelles villes il s’agit, et si les écrivaines les ont choisies « par hasard ». Au Québec, ce
sont bien sûr Montréal, la grande métropole économique, et Québec, la ville-capitale, qui
s’imposent à toute littérature québécoise. Elles sont aujourd’hui toute deux des lieux
26
ROYER, Jean, Romanciers québécois, « Entretiens » [Interview de Francine Noël], Montréal : L’Hexagone,
coll. « Typo essais », 1991, p. 239-240.
27
NEPVEU, Pierre. Préface. In : HARVEY, Pauline, Encore une Partie pour Berri, [Livre référencé plus loin],
p. 5.
28
SAINT-MARTIN, Lori, Contre-voix, « Essais de critique au féminin », Montréal : Nuit Blanche éditeur,
coll. « Essais critique », 1997, p. 37.
16
d’écriture « consacrés » au même titre que Paris, Londres, Dublin ou New York, après
être passées sous le plume d’écrivains francophones renommés tels que Michel Tremblay
avec ses fameuses Chroniques du Plateau Mont-Royal29, Gabrielle Roy avec entre autres
Bonheur d’occasion30, mais aussi Hubert Aquin, Gérard Bissette et bien d’autres encore,
comme l’illustreront les œuvres qui composent le corpus.
A propos de Québec et Montréal qui, à priori, ne se ressemblent en rien, nous
aurions pu nous poser la même question que Gilles Marcotte dans Ecrire à Montréal :
« Ecrit-on différemment si l’on vit à Paris, à Tokyo ou à Grands Rapids ? L’écriture ellemême, la décision d’écrire, l’action d’écrire, a-t-elle, dans des villes différentes, le même
poids, la même signification ? »31 Nous ébaucherons effectivement une réponse à cette
question concernant Québec et Montréal, deux villes si différentes d’un point de vue
historique, culturel, architectural et linguistique, qu’elles ne laissent pas la même
empreinte dans la littérature.
Cependant, la ville québécoise étant le véritable objet de notre étude, nous nous
abstiendrons de faire un découpage systématique des œuvres romanesques en fonction de
la ville qu’elles abordent. Certes, quelque fois nous ne pourrons éviter d’évoquer les
différences qui font de Québec et Montréal des villes uniques, ces mêmes différences que
font apparaître les œuvres citées ; néanmoins, en tant que lieux d’écriture, nous éviterons
le plus possible les comparaisons malvenues. De même, nous nous abstiendrons de
procéder à une étude synchronique de l’évolution de la ville par rapport à celle de
l’écriture féminine ; bien au contraire, nous préférons donner une vue d’ensemble de la
place que tient la ville dans le temps, du traitement qui en est fait par les auteures ainsi
que ses implications dans la littérature mais aussi dans la société elle-même.
La véritable question que nous nous posons à travers ce travail de recherche est
donc celle de la rencontre de la ville québécoise – la « grande ville » de préférence – et de
l’écriture au féminin.
29
TREMBLAY, Michel, Chroniques du Plateau Mont-Royal,
ROY, Gabrielle, Bonheur d’occasion, Montréal : Boréal, [1945] 1993.
31
MARCOTTE, Gilles, Ecrire à Montréal, Montréal : Boréal, coll. « Papiers collés », 1997, p. 3.
30
17
Nous l’avons déjà évoqué, toutes deux connaissent un même essor au cours des
années soixante, comme deux courants qui se rencontrent et se mêlent l’un l’autre pour ne
plus former qu’une seule et même rivière. Un nombre non négligeable de recherches ont
été menées sur la ville québécoise en littérature et tout autant, si ce n’est plus, se sont
penchées sur la littérature féminine. Il nous semble que peu, voire même pas du tout à
notre connaissance – du moins sont-elles incomplètes –, se sont réellement intéressées à
cette « rencontre » de la ville et des femmes qui, après réflexion ne semble pas si banale.
Le fait que l’écriture des femmes s’approprie cet espace réel et public ne nous apparaît
pas du tout anodin ; et si l’on doute encore de la réelle existence d’une écriture au
féminin, l’on peut néanmoins constater que la ville est omniprésente, depuis des
décennies, dans cette littérature. Ce qui légitime que l’on tente de dégager les implications
de la grande ville dans les textes écrits par des femmes, ses fonctions et ses traitements,
ainsi que l’image que les écrivaines ont, encore aujourd’hui, de Montréal et Québec.
Enfin, il s’agit de dégager une vision globale de la ville québécoise dans la littérature
féminine, sans opérer d’ailleurs de confrontation avec des œuvres écrites par des hommes
puisque ce serait alors appuyer la thèse d’un parler-femme en opposition à une écriture
masculine. Or, ce n’est pas l’enjeu de cette recherche.
Notre étude s’inscrit donc dans le cadre de la littérature francophone québécoise,
notre corpus étant composé de romans écrits par des femmes. Nous n’avons pas souhaité
faire appel à la poésie, à la nouvelle ou au genre théâtral, pourtant tout autant imprégnés
de thèmes urbains ; en effet, c’est dans un souci d’homogénéité du corpus que le choix
exclusif d’étudier la fiction romanesque féminine québécoise s’est imposé à nous. Nous
ferons en revanche appel à des domaines très variés tels que l’Histoire, la mythologie, la
psychanalytique, la philosophie, et afin d’enrichir notre analyse, nous ferons bien sûr
référence à l’ensemble des théories idéologiques dont s’est lui-même inspiré le
féminisme.
Le panel des romans féminins contribuant à consacrer la ville québécoise comme
lieu d’écriture, est devenu très important depuis les années soixante. Nous avons taché
d’en extraire des œuvres pertinentes, tant du point de vue de la place qu’elles et leurs
auteures occupent dans le champ littéraire québécois, que du point de vue de notre
problématique.
18
C’est en 1961 qu’Adrienne Choquette publie Laure Clouet32. Avant de s’adonner à
l’écriture, Adrienne Choquette (Shawinigan falls 1915-1973) travaille au sein de la
fonction publique du Québec, mais s’oriente vers le journalisme en collaborant
régulièrement dans une quinzaine de journaux et revues. En 1954, elle reçoit le prix
Athanase-David pour La Nuit ne dort pas33, et le prix du Grand Jury des lettres pour
Laure Clouet en 1961. Elle est à l’origine du prix Adrienne Choquette créé pour
récompenser des auteurs de nouvelles. Laure Clouet est certes un court roman, mais qui
donne néanmoins une vision complète de la société dont est composée Québec au tout
début des années soixante. Marie-Laure Clouet est une quadragénaire qui vit avec sa
servante Hermine dans sa demeure de la Grande-Allée depuis la mort de sa mère. Elle est
catholique pratiquante, se rend à l’église tous les dimanches, et honore la mémoire de ses
ancêtres. Laure mène une vie de recluse jusqu’au jour où une lettre venant d’une cousine
lointaine fait irruption dans sa vie. La solitaire commence alors à ouvrir les yeux sur une
ville qui se transforme en même temps que se préparent les bouleversements de la société
québécoise.
Un corpus d’auteurs féminins québécois qui se revendique comme tel, ne saurait
exclure l’œuvre abondante et remarquable d’Anne Hébert (Sainte-Catherine-deFossambault, le 1er août 1916-22 janvier 2000). Poète, romancière, mais aussi scénariste
et rédactrice, Anne Hébert fait aujourd’hui partie des plus grands écrivains francophones.
Elle a reçu de très nombreux prix littéraires dont plusieurs pour l’ensemble de son œuvre,
et parmi eux celui des Libraires et de l’Académie royale de Belgique pour Kamouraska34
en 1971. Ce récit en huis clos publié en 1970, se déroule dans une maison de Québec, rue
du Parloir. A l’intérieur, Elisabeth Rolland, au chevet de son mari moribond, se souvient
de son existence tumultueuse dans le Québec du dix-neuvième siècle. Elle a déjà été
mariée une première fois au Seigneur Tassy de Kamouraska, mais elle a aussi aimé un
autre homme, le docteur Nelson ; son premier mari a été tué, et dans sa petite chambre la
nouvelle Mme Rolland subit la culpabilité de ne pas être une bonne épouse alors que les
réminiscences ne cessent de la hanter.
32
CHOQUETTE Adrienne, Laure Clouet, Montréal : Bibliothèque québécoise, 5ème édition, [1961] 1995.
33
CHOQUETTE, Adrienne, La Nuit ne dort pas, Québec : Institut littéraire du Québec, 1954.
HEBERT, Anne, Kamouraska, Editions du Seuil, coll. « Points », 1970.
34
19
Cinq ans plus tard, en 1975, Anne Hébert publie Les Enfants du sabbat35 ; la
même solitude et le même enfermement que ceux de Mme Rolland pèsent sur Sœur Julie
de la Trinité, cloîtrée dans son couvent de Québec. Cette jeune fille élevée en pleine
sorcellerie à la Montagne de B., entre un père incestueux et une mère sorcière, entourée
de magie noire et assaillie des visions de son enfance qui la hantent, va alors bouleverser
le petit monde fermé de ce couvent.
Le Premier Jardin36 paraît quant à lui en 1988. A nouveau, il s’agit d’un roman
dont la trame se déroule à Québec. Flora Fontanges, actrice célèbre en Europe, revient
pour la première fois depuis longtemps dans la ville de son enfance afin d’y chercher sa
fille qui a disparu depuis deux jours, mais aussi parce qu’elle doit y tenir un rôle au
théâtre. Accompagnée de Raphaël, un ami de sa fille qui la guide dans cette ville
transfigurée par le temps, Flora affronte ses souvenirs, ses peurs, et son enfance refoulée
d’orpheline et de fille adoptée par une famille bourgeoise de la haute-ville. Quelque peu
contrainte et forcée par ses souvenirs, Flora va assister au réveil de son propre passé,
auquel se mêle bien vite toute une histoire collective qui sommeillait dans les pierres de la
vieille ville. Il s’agit là d’un roman essentiel de notre corpus.
Romancière, Hélène Ouvrard (Montréal, le 3 novembre 1938-6 janvier 1999)
publie deux romans audacieux en 1965 et 1967, puis Le Corps étranger37 en 1977. Après
des études d’art, elle est rédactrice et pigiste dans le milieu des arts, du cinéma et de la
radio. Elle écrit aussi pour le cinéma. Hélène Ouvrard a reçu de nombreux prix dans le
cadre de ses activités de scénariste et d’écrivaine, et est devenue membre de l’Union des
écrivaines et des écrivains québécois. Le Corps étranger est un roman à deux voix très
proche du texte poétique, où l’Amant et l’Amante s’interpellent dans un dialogue de
sourds, et où les corps restent étrangers à eux-mêmes. Très vite, l’Amante devient Epouse,
et est emprisonnée par l’Epoux dans une ville de verre et de béton qui étouffe sa végétale
féminité. Dans cette « ville-mensonge » qui n’est jamais nommée mais dont nous
comprenons très vite qu’il s’agit de Montréal, l’Amante tente de fuir l’Epoux qui la
poursuit. Ce roman pose la question de la femme aux prises avec des valeurs
traditionnelles patriarcales, dans un espace urbain symbole d’une modernité galopante et
aliénante.
35
HEBERT, Anne, Les Enfants du sabbat, Montréal : Boréal, [1975] 1995.
HEBERT, Anne, Le Premier Jardin, Editions du Seuil, coll. « Points », 1988.
37
OUVRARD, Hélène, Le Corps étranger, Montréal : Editions du Jour, 1972.
36
20
En 1980, Hélène Ouvrard publie La Noyante38, un texte teinté de mythologie.
L’héroïne, Eléonore, vivant à Montréal, rencontre son âme sœur en la personne de Léonor
qui l’emmène très vite sur les bords du Richelieu, et lui révèle son penchant pour les
amours féminines. Hasard ou coïncidence, c’est à ce même endroit qu’Eléonore a perdu
sa mère morte noyée quelques années auparavant. Hélène Ouvrard écrit ici une œuvre
nationaliste et féministe, basée sur la quête d’une liberté individuelle et celle d’un avenir
collectif qu’interroge l’héroïne en visitant une masure bâtie sur les lieux mêmes des luttes
franco-anglaises.
Les Nuits de l’Underground39 est publié par Marie-Claire Blais en 1978. MarieClaire Blais (Québec, octobre 1939-) est romancière et son premier ouvrage s’intitule La
Belle Bête40 en 1959. Cette auteure par la suite très prolifique publie une vingtaine de
romans au Québec et en France, ainsi que cinq pièces de théâtre et deux recueils de
poésie. Elle s’intéresse également à l’écriture de scénarii. Elle est lauréate de plusieurs
grands prix dont le prix Médicis en 1965 pour son roman le plus célèbre, Une Saison dans
la vie d’Emmanuel41. Elle est aussi la première écrivaine québécoise à siéger dans une
académie littéraire européenne. En 1999, elle est faite chevalier des arts et des lettres. Les
Nuits de l’Underground est son quatorzième roman : Geneviève, une artiste française, est
mariée à Jean. De passage à Montréal elle rencontre Lali, et tout le cortège de
personnages féminins qu’elle entraîne dans son sillage. Geneviève va ainsi avoir accès à
de nouvelles amours féminines dans la chaleur enfumée de l’Underground à Montréal,
dont les nuits s’ouvrent aux groupes féministes et homosexuels.
Avec Francine Noël (Montréal), nous entrons de plein pied dans les années quatrevingt. En plus d’être romancière, Francine Noël a enseigné à l’Université du Québec à
Montréal au département de théâtre de 1969 à 2001. Son premier roman, Maryse42, a reçu
le prix de la Petite Bibliothèque du parfait Montréalais. De plus, en 1985, elle a été
choisie « Femme de l’année » en littérature par le Salon de la Femme. Maryse, publié en
1983, dresse un tableau très convaincant de la génération qui avait vingt ans en 1968 à
Montréal, celle de la Révolution tranquille. Maryse, d’origine prolétarienne, tente de
conquérir son autonomie à l’intérieur du milieu intellectuel et étudiant dont elle fait partie.
38
OUVRARD, Hélène, La Noyante, Montréal : Québec/Amérique, 1980.
BLAIS, Marie-Claire, Les Nuits de l’Underground, Montréal : Boréal, [1978] 1990.
40
BLAIS, Marie-Claire, La Belle Bête, Québec : Institut littéraire du Québec, 1959.
41
BLAIS, Marie-Claire, Une Saison dans la vie d’Emmanuel, Montréal : Editions du Jour, 1968.
42
NOËL, Francine, Maryse, Montréal : Bibliothèque québécoise, 3ème édition, [1983] 1994.
39
21
Entourée de ses amies Marité et Marie-Lyre, le lecteur voit progresser sa conscience
féminine et féministe, et participe à ses diverses expériences amoureuses, sociales, et
culturelles.
Quelques années plus tard, en 1987, Francine Noël publie la suite de Maryse sous
le titre de Myriam première43. Les liens se sont resserrés entre les personnages : Marité et
Marie-Lyre sont devenues les sœurs de Maryse, elle-même devenue dramaturge et
metteure en scène. Il s’agit alors d’une histoire de famille matrilinéaire qui se déroule en
1983 sur le plateau Mont-Royal. Tous les adultes évoluent sous le regard de Myriam, sept
ans, fille de Marité. Ce roman fait partie de l’un des trois ou quatre grands romans de la
décennie, par conséquent, il occupe une place de choix au sein de notre corpus.
Les années quatre-vingt voient émerger de nombreuses écrivaines de talent dont
Pauline Harvey (Alma, le 17 novembre 1950-) fait très vite partie. Poète et romancière,
elle étudie la littérature, le journalisme et la philosophie. Pauline Harvey travaille à
Ottawa comme reporter à Radio Canada et comme traductrice au gouvernement. Certains
de ses textes ont été publiés dans des revues de renom telles que La Barre du jour ou
Lèvres urbaines. En 1982 elle obtient le prix des jeunes écrivains du Journal de Montréal
pour Le deuxième Monopoly des précieux44, le prix Molson de l’Académie canadiennefrançaise pour Encore une Partie pour Berri45en 1985, et le prix Québec-Paris en 1992
pour Un Homme est une valse46. Nous avons retenu le roman Encore une Partie pour
Berri pour notre étude, puisqu’il relève d’une fantasmagorie très montréalaise dans
laquelle la métropole est presque devenue un lieu-personnage. A travers les adolescents
Shawinigan, Albanel, Berri et Bloc, ce roman décrit les errances et la difficulté d’être, les
tourments d’une « jeunesse en proie aux délires et aux désespoirs de l’âme et du corps »47.
Nous noterons l’importance accordée au corps dans cet espace urbain toujours au bord de
la rupture, ainsi que les pulsions insolites dont il fait l’objet.
Romancière, nouvelliste et scénariste, Monique Proulx (Québec, le 17 janvier
1952-) a également écrit deux pièces de théâtre et reçu de nombreux prix littéraires ainsi
que des récompenses cinématographiques. Elle a elle-même écrit le scénario de son
43
NOËL, Francine, Myriam première, Bibliothèque québécoise, 3ème édition, [1987] 1998.
HARVEY, Pauline, Le Deuxième Monopoly des précieux, Montréal : Editions de la Pleine Lune, 1981.
45
HARVEY, Pauline, Encore une partie pour Berri, Montréal : Bibliothèque québécoise, coll. « Littérature »,
2ème édition, [1985] 1995.
46
HARVEY, Pauline, Un Homme est une valse, Montréal : Herbes rouges, 1992.
47
BEAULIEU, Ivanhoé, In : Le Devoir, 8 juin 1985, p. 23.
44
22
propre roman Le Sexe des étoiles48 publié en 1987, qui se trouvait dans la course aux
oscars en 1994. Quatre personnages se côtoient dans ce roman : il y a Gaby, l’animatriceradio, Dominique Larue, l’écrivain en manque d’inspiration, la petite Camille férue
d’astronomie et son père nommé Pierre-Henry qu’elle retrouve à douze ans après qu’il aie
quitté le foyer familial. Or, Pierre-Henry est devenue Marie-Pierre car il a changé de sexe.
Camille est tout heureuse de retrouver ce père qu’elle a toujours idéalisé, et lorsque
Lucky, un ami de son âge, lui ouvre les yeux sur la condition irréversible de son père,
Camille finit par accepter que rien ne sera plus jamais comme avant.
Restons dans les années quatre-vingt avec Yolande Villemaire (Saint-Augustin-deMirabel, le 28 août 1949-). Romancière et poète, son plus célèbre roman, La Vie en
prose49, lui vaut le prix des Jeunes écrivains du Journal de Montréal en 1980 ; suivra La
Constellation du cygne50 en 1985. Elle réalise également des œuvres radiophoniques et
des synopsis qui lui valent de nombreux prix. Elle enseigne la littérature au Cégep et
publie alternativement recueils de poésie et romans depuis 1974. De 1989 à 1991, elle vit
dans un ashram en Inde, et sa littérature reste marquée par cette expérience. Son roman
Vava51, publié en 1989, nous fait passer dix-huit ans dans la vie d’une jeune femme qui
avait dix-sept ans en 1968, à Montréal. Cette œuvre très prolixe, aborde dans son
ensemble les mêmes thèmes que Maryse de Francine Noël : la peur existentielle, la
recherche du bonheur et les amours passagères. Toute sa vie, Vava va chercher à séduire
un seul et même homme, Michel Saint-Jacques, sans y parvenir. Malgré les nombreux
voyages qu’elle effectue tout au long de sa vie (en Egypte, au Maroc, en Europe
notamment), son point de départ et son point d’arrivée sont les mêmes : il s’agit de
Montréal.
C’est également en 1989 qu’Andrée Maillet (Montréal, 1921-1995) publie Les
Remparts de Québec52. L’auteure est romancière, poète et essayiste. De 1952 à 1960 elle
est aussi directrice de la revue Amérique française et a participé à d’autres journaux et
magasines. En 1965 elle reçoit le prix littéraire de la Province de Québec pour Le Chêne
des tempêtes, et obtient le prix Athanase-David en 1990. Elle a aussi été élue à
48
PROULX, Monique, Le Sexe des étoiles, Montréal : Québec/Amérique, coll. « Littérature d’Amérique »,
1987.
49
VILLEMAIRE, Yolande, La Vie en prose, Montréal : Herbes rouges, coll. « typo », [1980] 1984.
50
VILLEMAIRE, Yolande, La Constellation du cygne, Montréal : Editions de la Pleine lune, 1985.
51
VILLEMAIRE, Yolande, Vava, Montréal : l’Hexagone, 1989.
52
MAILLET, Andrée, Les Remparts de Québec, Montréal : l’Hexagone, 1989.
23
l’Académie canadienne-française en 1974 et elle est membre de l’Ordre du Canada en
1978. Les Remparts de Québec décrit la révolte d’une jeune fille de bonne famille,
Arabelle Tourangeau, une non-conformiste confiée par sa famille à un psychanalyste,
cette même famille qui l’empêche de s’évader au-delà des remparts de la vieille ville. Ce
récit évoque plus particulièrement le choc des générations de cette époque, ainsi peut-être
que les aspirations d’une certaine jeunesse.
Malgré une production littéraire assez tardive, Lise Tremblay (Chicoutimi, le 13
juin 1957-) est l’un des écrivains les plus marquants des années quatre-vingt dix. Lise
Tremblay est professeure de littérature au Cégep du Vieux Montréal. En 1991 elle reçoit
le prix de la découverte littéraire de l’année au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean
et le prix Stuffer-Conseil des arts. C’est sur un ton très simple et intimiste que L’Hiver de
pluie53, publié en 1990, nous conte l’histoire d’une « femme qui marche » sans but
semble-t-il, dans les rues du Vieux Québec durant un hiver où la neige ne tombe pas. La
narratrice croise des personnages à son image, des errants éperdus en proie au vertige de
la solitude et au désespoir de vivre.
En 1999, Lise Tremblay signe La Danse juive54 qui mérite le prix du Gouverneur
Général ; le récit se déroule cette fois-ci à Montréal, et reprend quelques thèmes chers à
l’auteure : la solitude, le désespoir, la hantise du corps et la ville comme espace étriqué
dont on n’attend plus rien. L’héroïne est une jeune femme obèse dont les parents sont
divorcés, et qui refuse de se conformer aux normes esthétiques. Alors que sa mère
s’américanise à coup de jeux télévisés, et que l’héroïne ne réussit pas à faire partie du
monde de son amant Mel, le père seul a réussi : il est producteur de séries télévisées ;
l’issue du roman sera terrible, car le récit s’achève par un parricide.
Enfin, nous décidons de clore ce corpus avec l’une des écrivaines les plus
reconnues de sa génération : Nicole Brossard (Montréal, le 27 novembre 1943-). Poète,
elle est aussi fondatrice de plusieurs revues féministes (La Barre du jour en 1965, Les
Têtes de pioche en 1976). Elle dirige aussi des collections pour des maisons d’édition et
publie même une Anthologie de la poésie des femmes au Québec55. Elle écrit également
des romans et reçoit de nombreux prix littéraires ainsi qu’un doctorat honoris causa en
53
TREMBLAY, Lise, L’Hiver de pluie, Montréal : Bibliothèque québécoise, 1990.
TREMBLAY, lise, La Danse juive, Montréal : Leméac, 1999.
55
BROSSARD, Nicole, Anthologie de la poésie des femmes au Québec, « des origines à nos jours »,
Montréal : Editions du Remue-Ménage, 1991.
54
24
lettres et communication de l’Université de Sherbrooke en 1997. C’est en 2001 que
Nicole Brossard publie le roman Hier56, qui ressemble à l’ensemble de son oeuvre
littéraire ; d’une écriture fluide et sensuelle, ce récit relève d’un univers poétique
complexe, ouvert sur le monde mais aussi très intériorisé. La trame se déroule à Québec et
un peu à Montréal, avec pour thèmes principaux la mémoire et les ruines. En effet, la
narratrice travaille dans un musée, et converse longuement avec une écrivaine, Clara
Carlson, qui vient de Saskatchewan. Le roman de Nicole Brossard est un beau prétexte
riche en réflexions philosophiques pour parler encore et encore des relations mères-filles,
de l’acte de création, et du temps assassin qui passe sur les villes.
Ainsi, les auteures et romans57 qui composent notre corpus sont les suivants :
Anne Hébert (Kamouraska, Les Enfants du sabbat, Le Premier jardin), Adrienne
Choquette (Laure Clouet), Andrée Maillet (Les Remparts de Québec), Lise Tremblay
(L’Hiver de pluie, La Danse juive), Monique Proulx (Le Sexe des étoiles), Yolande
Villemaire (Vava), Francine Noël (Maryse, Myriam première), Nicole Brossard (Hier),
Hélène Ouvrard (Le Corps étranger, La Noyante), Pauline Harvey (Encore une Partie
pour Berri) et Marie-Claire Blais (Les Nuits de l’Underground).
La première partie de notre étude aura pour objet la ville comme forme du
discours des femmes, où l’on s’interrogera pour savoir comment s’opère la
territorialisation de cette écriture au féminin dans la ville. Nous essaierons de décrire la
genèse d’une écriture au sein même d’une ville qui se féminise, de la même manière que
nous observerons ce qui a changé dans le roman féminin québécois depuis le célèbre
Bonheur d’occasion58 de Gabrielle Roy, dont le récit se déroule dans les années quarante
à Montréal. Les préoccupations des héroïnes ont-elles changé et surtout, la ville leur offret-elle les mêmes perspectives d’avenir que les personnages de Gabrielle Roy ? Ne
sommeille-t-il pas, chez les Maryse, Shawinigan, Arabelle et autres, une Florentine
Lacasse prête à s’approprier la ville comme son destin ? Car dans les romans qui nous
intéressent, nous verrons que la conquête de ce territoire curieusement mal connu des
héroïnes, se traduit par une dévalorisation caractérisée du héros et par l’appropriation
56
BROSSARD, Nicole, Hier, Montréal : Québec/Amérique, coll. « Mains libres », 2001.
Dans un souci de clarté nous tenons à préciser que dorénavant, à chaque mention dans le texte de l’un des
titres des ouvrages du corpus, celui-ci ne sera pas repris en note de bas de page.
58
ROY, Gabrielle, Op. cit.
57
25
d’espaces réservés jusque-là aux seuls hommes. Enfin, dans cette première partie nous
verrons que dans les récits évoqués, les ville est parfois moins objet de discours que forme
du discours des femmes puisque, de la même manière que nous l’avons abordé dans notre
préambule, le fossé entre espace vécu et espace transcrit semble avoir été comblé. Ce qui
frappe à la lecture des romans de Québec plus particulièrement, c’est l’enfermement et
l’impression étouffante que suscite cette ville sur les personnages. Certains récits, par leur
brièveté, semblent d’ailleurs être au service de ce type de fiction, alors même que la
structure du texte se fait parfois le reflet de l’architecture urbaine : la ville pourrait-elle
alors devenir une sorte de métalangage ? Ce qui est sûr, c’est que la ville québécoise est à
l’origine un espace linguistique complexe ; Montréal est connu pour être « un corps
parlant plusieurs langues », alors que la défense de la langue maternelle est une rude
bataille au Québec depuis sa naissance. Nous verrons si l’écriture au féminin, si proche de
la langue et de l’oral au demeurant, garde les traces dans son discours de cette
préoccupation collective liée à cette part importante de l’identité québécoise.
Dans une seconde partie, nous aborderons la ville en tant que cité, c’est-à-dire en
tant qu’espace humain ; à savoir que l’écriture au féminin se tourne vers l’élaboration
d’un discours social, politique et idéologique, qui s’ancre dans un paysage urbain. Nous
nous intéresserons tout d’abord à l’un des éléments les plus importants du mobilier
urbain : la maison. En effet, ce « microcosme » à l’intérieur même de l’espace de la ville,
qui fut longtemps, selon les féministes, un lieu particulièrement source d’oppression pour
les femmes, est à la base de la dialectique espace privé/espace public générée par
l’organisation de la cité. Nous tacherons de voir comment les personnages habitent leur
maison ; est-ce un refuge, ou encore, pour certaines héroïnes, le foyer est-il un rempart
contre l’extérieur, mais qui se transforme vite en cage dorée ? La maison fantasmée,
idéalisée, existe-t-elle quelque part et surtout, peut-elle réellement s’ancrer en ville ? Dans
la plupart des civilisations, la femme est considérée comme la « Reine du foyer » ;
pourtant, à la lecture des romans de corpus, il semble que la main mise sur l’espace
domestique ne soit pas une donnée acquise pour des héroïnes qui ont parfois du mal à
rentrer en possession des clés de leur royaume. Nous verrons par ailleurs que l’espace
domestique ne laisse pas les écrivaines, et encore moins leurs personnages, indifférentes.
Nous nous aiderons plus particulièrement de la fameuse Poétique de l’espace59 de Gaston
Bachelard, qui nous permettra de comprendre, entre autres, pour quelles raisons la
59
BACHELARD, Gaston, La Poétique de l’espace, Paris : PUF « Quadrige », 8ème édition, [1957] 2001.
26
chambre, l’un des « organes » de ces maisons-corps, est le lieu privilégié du voyage
intérieur auquel s’adonnent certaines héroïnes. La maison est sans doute l’un des prétextes
pour une dénonciation de la condition de la femme dans une société de type patriarcal. Si
nous n’avons que peu de romans « féministes » au sein de notre corpus, on ne peut non
plus nier que chaque œuvre tient compte d’un discours idéologique féministe fort, qui a
bouleversé la société québécoise dans son ensemble. Ainsi, l’influence de cette idéologie
et la revendication, de la part des personnages, d’une présence au monde par le rejet des
institutions, se fait jour dans les récits. Nous verrons néanmoins que les auteures sont
restées lucides sur les actions et les résultats de ces mouvements de libération, et que leurs
héroïnes, conscientes de l’enfermement dans un carcan idéologique que peut susciter ce
type de pensées et de comportements, s’interrogent sur le réel pouvoir de ces groupes. Car
les héroïnes de Francine Noël, Yolande Villemaire ou encore Andrée Maillet, ne sont pas
seulement les spectatrices d’une époque : elles y participent activement, et sont la preuve
de la naissance au Québec d’une véritable prise de conscience politique et critique de la
part des femmes. Néanmoins, les chevaux de bataille du féminisme lancés contre les
institutions religieuses (l’Eglise, le mariage) et contre les conséquences liées à la
maternité, sont bien souvent justifiés dans les œuvres citées. Le rejet de l’Eglise, la
diabolisation du mariage et le malentendu entre les deux sexes, sont donc des thèmes
communs à plusieurs ouvrages. D’autres romans plus récents abordent l’espace humain de
la ville sous une autre forme : celle d’un espace de liberté à conquérir. Nous verrons
qu’après un lourd héritage lié à la domination de la société patriarcale, elle-même soumise
à des préceptes religieux rigides, le roman féminin fait désormais de la ville un espace
d’affranchissement et de transgressions morales. Enfin, nous verrons que le féminisme
marque une nouvelle fois la littérature des femmes au Québec, car nous constatons chez
certaines la présence de plusieurs figures récurrentes du féminisme littéraire, que Lori
Saint-Martin appellerait sans doute des « urbaines radicales »60. En effet, n’est-il pas
curieux, en plein Montréal, de voir surgir une sorcière ? C’est pourtant bien ce qu’il se
passe dans Myriam première de Francine Noël, comme chez d’autres écrivaines
d’ailleurs. Cette figure de la sorcière, l’opprimée ancestrale étant l’une des références du
féminisme, semble s’être intégrée à ce paysage de ville et de modernité. Mais qu’en est-il
exactement ? Qui sont ces sorcières d’un nouveau genre ? Quel rôle et quelle importance
leur accordent réellement les écrivaines dans leurs récits et dans l’espace imaginaire de la
60
SAINT-MARTIN, Lori, Contre-voix, « Essais de critique au féminin », Montréal : Nuit Blanche éditeur,
coll. « Essais critique », 1997.
27
ville ? Avec la sorcière, une deuxième figure du féminisme littéraire semble
incontournable dans les romans étudiés : il s’agit de la prostituée. Voici un personnage
hautement urbain, ancré dans l’asphalte, complètement dépendant de la ville, qui est
également à la source même de la théorie de la femme-marchandise et du corps féminin
qui se monnaye. Souvent symbole de violence faite aux femmes, la prostituée ne suscite
pas moins une certaine fascination chez les héroïnes. Une troisième figure se détache dans
l’espace urbain : c’est celle de l’insoumise qui apparaît généralement sous les traits d’une
adolescente révoltée contre sa famille et contre la société en général. Il semble par ailleurs
qu’à travers ce type de personnage, soit rendu un hommage collectif à toute celles qui ont
« fondé » la colonie, à ces « Mères » du pays dépossédées après bien des années du
véritable rôle fondateur qu’elles ont tenu dans la naissance de la nation. A travers cette
figure de jeune fille en marge, les écrivaines évoqueraient-elles le possible retour d’un
mythe matriarcal dans le cadre d’une tradition matrilinéaire ?
La troisième et dernière partie de notre étude prolongera cette réflexion sur la
possible existence d’une mythologie féminine appliquée à la ville. En effet, dans le roman
féminin, il semble que les écrivaines tentent de re-mythiser l’espace urbain désacralisé,
comme s’il s’agissait d’apporter enfin du « sens » à la ville qui, depuis ses fondations,
efface toute trace d’un passé collectif. Il apparaît donc que l’imaginaire féminin, à travers
Le Premier Jardin notamment, revisite ces fondations auxquelles on attribue déjà, à
travers les écrits de Jacques Cartier notamment, une dimension mythique. Car les romans
du corpus font un constat édifiant : la mémoire collective des origines s’efface derrière
des villes dénaturantes et elles-mêmes désincarnées ; les écrivaines semblent poser les
questions suivantes : comment se souvenir d’où l’on vient dans des villes où tout va si
vite, où les gratte-ciel poussent comme des champignons, où l’américanisation continue
sa progression, et où industrialisation et modernité sont les symptômes d’une aliénation
que l’on sait inévitable ? Les femmes seraient-elles donc dépositaires d’une mémoire
collective des origines et surtout, auraient-elles le pouvoir d’opposer à la ville et à tout ce
qu’elle implique, leur végétale féminité ? Car il est vrai que les œuvres étudiées
fourmillent d’éléments féminins qui envahissent l’espace urbain. Parmi eux, ressortent
l’élément végétal mais aussi l’eau, porteuse d’une utopie au féminin, dont l’eau
résurgente, symbole d’un passé qui remonte à la surface et abolit la ville et le temps.
Enfin, si la grande ville devient le théâtre d’une mythologie et d’une mémoire féminines
dépositaires d’un passé collectif quelque peu « revisité » par l’imaginaire féminin, Québec
28
et Montréal sont aussi, à titre personnel, des espaces de la quête identitaire des
personnages. Des personnages féminins qui vont faire une expérience urbaine à travers le
mode de l’errance, et qui vont devoir s’affronter eux-mêmes dans des villes qui prennent
très vite l’aspect d’un labyrinthe. Est-ce un symptôme particulièrement propre aux
Québécois et aux peuples ayant connu la colonisation ? En tout cas, les héroïnes sont en
proie à un dédoublement de personnalité qui se vérifie aussi bien à travers la narration
qu’à travers le contenu des textes eux-mêmes. Qui plus est, dans la grande ville, le regard
de l’Autre est toujours là pour renvoyer une image déformée de soi, même si, à travers la
figure et le regard de l’Etranger, certaines héroïnes se reconnaissent. Comment trouver
son unité dans des villes elles-mêmes en proie à un éclatement identitaire ? Comment
réaliser l’unité de sa personnalité alors que l’identité collective elle-même se décompose ?
Nous verrons que la ville dans le roman féminin peut aussi dévoiler ses ambiguïtés, sa
face sombre et ses lieux troubles, où rites de passages et lieux interdits sont légions. Sans
oublier que les écrivaines nous présentent des personnages à l’identité morcelée qui
vivent dans des villes socialement et culturellement stratifiées. Ces héroïnes feront
l’expérience de cette fissure sociale et peut-être aussi du malaise propre à toute grande
ville moderne : la solitude qui accompagne chacun de nous lorsqu’il marche au milieu de
la foule.
29
PREMIERE PARTIE
__________
La territorialisation d’une écriture et la ville
comme forme du discours des femmes
30
CHAPITRE I
________________________________________________________________________
VILLE ET ROMAN FEMININ
Pour parler de soi, il faut parler de tout le reste.
Simone DE BEAUVOIR, Les Mandarins.
1. Naissance d’une écriture sexuée de l’espace urbain
1. 1 : Des auteures et des villes
Dans un ouvrage collectif intitulé Montréal imaginaire, Gilles Marcotte et Pierre
Nepveu posent la question de Montréal comme lieu d’écriture : pour eux, « la
représentation littéraire [est] indispensable au constat d’existence. Paris c’est Balzac (et
quelques autres) ; Londres, Dickens ; Berlin, Döblin ; New York, Dos Passos ; Dublin,
Joyce ; et ainsi de suite. »61 Ainsi, la grande ville acquiert une substance et une réalité
dans l’esprit collectif parce que des écrivains, dont la renommée n’est plus à faire, l’ont
choisie pour décor, la fouillant de fond en comble de la moindre petite ruelle sale jusqu’au
plus luxueux salon parisien du dix-huitième siècle, faisant ainsi d’une toile de fond, d’un
simple décor urbain, un lieu aussi important que les protagonistes eux-mêmes ; un lieupersonnage à part entière qui tient dans la fiction une place de premier choix. C’est bien
dans cette perspective que la ville n’est plus un simple lieu, mais devient un lieu
d’écriture.
Les villes ont un rôle important à jouer dans une littérature, et peut-être encore
plus lorsqu’il s’agit d’une littérature jeune comme c’est le cas de la littérature québécoise.
Il paraît donc évident que lorsque des écrivains aussi prolifiques et fascinants de talent et
de personnalité que sont Michel Tremblay, Gabrielle Roy, Hubert Aquin, Gérard Bissette
61
NEPVEU, Pierre, MARCOTTE, Gilles, (dir.), Montréal imaginaire, Québec : Fides, 1992, p. 7.
31
et Yves Beauchemin, pour ne citer qu’eux, accordent une place de choix à Montréal dans
leur œuvre en général, alors la ville devient naturellement un espace imaginaire recevant,
mais aussi produisant, une certaine littérature. Une relation d’interdépendance s’instaure,
et l’on peut donc se demander qui fait exister qui : « La littérature québécoise n’existe pas
sans Montréal, peut-on dire que Montréal n’existe pas sans la littérature ? »62
Cette question reste quelque peu en suspens dans l’ouvrage Montréal imaginaire,
même si ses auteurs continuent d’affirmer qu’
il est évident que sans Montréal, la littérature québécoise n’existe pas.
Montréal, c’est l’institution littéraire elle-même : ses instances, l’édition, la
critique, les académies, la plupart des écrivains, mais aussi la source même
d’une certaine idée de la littérature québécoise, d’autres villes aussi, jouent
des rôles importants ; que serait l’œuvre d’un Jacques Poulin sans la
mythologie fascinante du Vieux-Québec ?19
Le collectif évoque ici une relation de « donnant-donnant » : si l’on écrit sur
Montréal, c’est bien que celle-ci existe63, mais si l’on peut parler d’écriture montréalaise
en évoquant les romanciers, c’est aussi parce que la métropole leur offre un lieu d’écriture
privilégié, un cadre fictionnel récurrent qui apporte une cohérence à des séries d’ouvrages
comme les fameuses Chroniques du Plateau Mont-Royal64. Lieu d’échange, de
publication, d’écriture, Montréal est tout cela à la fois :
Recevoir la littérature, pour Montréal, c’est accéder au rang de métropole,
de grande ville, c’est accéder à l’imaginaire sans quoi une ville n’est pas
une ville. Mais l’inverse est également vrai : Montréal arrive à la
littérature, comme un bonheur ou un malheur, c’est-à-dire qu’il la
transforme, lui donne des horizons nouveaux.65
Le Montréal littéraire n’a donc plus rien à envier à une ville comme Paris par
exemple, riche d’une histoire littéraire très conséquente ; après tout, ce n’est en grande
partie que depuis les années soixante que la littérature et Montréal se rencontrent dans
cette « zone intermédiaire qui tient à la fois du fait littéraire et du fait vécu. »66
62
Ibid.
Nous verrons cependant que Gilles Marcotte accorde une existence « littéraire » à Montréal, mais il
s’arrête là. En effet, d’un point de vue phénoménologique, « Montréal n’existe pas » (cf. Ecrire à Montréal,
p. 23), « Montréal est moins un ensemble urbain constitué qu’un rêve, un projet, une utopie. » (Ibid. p. 26.)
64
TREMBLAY, Michel, Op. cit.,
65
MARCOTTE, Gilles, Op. cit., p. 83.
66
MARCOTTE, Gilles, NEPVEU, Pierre, (dir.), Op. cit., p. 9-10.
63
32
Pourtant, l’on s’étonne parfois de constater que Montréal puisse susciter des désirs
d’écriture chez les auteurs québécois : il s’agit d’une ville nord-américaine moderne qui,
pour certains dont Michel Biron, manque cruellement de symboles. Celui-ci souligne
d’ailleurs l’absence de « véritable travail de symbolisation comme l’ont été, par exemple,
les égouts parisiens ou le brouillard londonien. »67 Michel Biron dénonce la pauvreté des
symboles dont souffre Montréal ce qui, sans doute, amène également Gilles Marcotte à
douter de l’existence de cette ville, en affirmant que « de toute évidence, Montréal
n’existe pas. »68 Cependant, Michel Biron nuance ses propos, car si Montréal est une
ville, c’est que certains lieux plus ou moins symboliques la composent ; or,
Montréal a ses symboles, tout modestes soient-ils : le Mont-Royal, la Place
Ville-Marie, le stade olympique, l’Oratoire Saint-Joseph, les escaliers
extérieurs, etc. Mais ces symboles sont pauvres, […] : parce qu’ils servent
à des fins plus immédiates (récréatives, bureaucratiques, sportives,
touristico-religieuses, etc.), qui les empêchent de douter de leur utilité, de
leur fonction dans le monde, bref, de leur existence.69
Même si l’on admet que ces symboles sont « pauvres », certains lieux choisis de
Montréal sont porteurs de sens et évocateurs d’images, qui plus est d’images littéraires
primordiales lorsque Michel Tremblay et Francine Noël font du plateau Mont-Royal le
lieu symbolique de leurs chroniques, ou lorsque Gabrielle Roy fait du quartier Saint-Henri
le centre de l’un des plus grands romans québécois jamais écrits sur Montréal, avec
Bonheur d’occasion. Ces écrivains ont exploré des lieux et en ont fait des symboles du
champ littéraire québécois qui, selon la définition du symbole d’après Carl-Gustav Jung,
« possèdent […] des implications, qui s’ajoutent à leur signification conventionnelle et
évidente. »70 C’est donc de cette façon que s’est créée l’écriture montréalaise, grâce à la
mosaïque de lieux symboliques engendrés par les écrivains eux-mêmes. Pour cela sans
doute, Montréal et la littérature entretiendront toujours des rapports particuliers, car l’on
peut difficilement écrire un roman dont l’action se trame à Montréal : l’intrigue se
déroulera plus précisément dans un quartier ou dans une rue particulière. Montréal n’est
pas une ville homogène et ses symboles ne font malheureusement – ou heureusement pour
la littérature – pas son unité.
67
BIRON, Michel. Laideurs de Montréal. In : Québec français, été 83, n° 90, p. 91-94, p. 91.
MARCOTTE, Gilles, Op. cit., p. 23.
69
BIRON, Michel, Op. cit., p. 91.
70
JUNG, Carl-Gustav, (dir.), L’Homme et ses symboles, Robert Laffont, [1964] 1990, p. 20.
68
33
Face à ce manque évident de symbolisation des lieux, on peut se demander
pourquoi la critique littéraire parle d’écriture montréalaise, évoquant ainsi la
territorialisation d’une certaine catégorie d’écrits québécois, et reste muette quant à la
terminologie employée pour qualifier la littérature attachée à la ville de Québec. Pourtant,
comme nous le rappelons en citant de nouveau Gilles Marcotte, « d’autres villes aussi,
jouent des rôles importants ; que serait l’œuvre d’un Jacques Poulin sans la mythologie
fascinante du Vieux-Québec ? »20 Et, rajouterons-nous, que serait l’œuvre de la grande
Anne Hébert, ainsi que celle d’autres auteures citées ici, si la ville de Québec n’avait pas
pris une place aussi importante dans leur production littéraire ?
Certes, l’on concède volontiers que s’il n’est fait mention nulle part d’une
« écriture de Québec », c’est sans doute parce que la production littéraire québécoise est
moindre comparée à la montréalaise. D’ailleurs, Gilles Marcotte nous rappelle que
« L’écrivain de Québec est une exception, ce n’est pas, pour un écrivain, un mauvais titre,
et peut-être obtient-il de ce caractère exceptionnel une grâce qui se trouve plus rarement
dans la métropole »71. Selon lui, écrire Québec, la ville capitale, la ville historique, la
mémoire de la Nouvelle-France, serait donc « exceptionnel », peu commun voire même
inattendu. Pourtant, s’il est une ville québécoise qui regorge de symboles et d’images il
s’agit bien de Québec : sa terrasse Dufferin, ses escaliers, son château Frontenac, son parc
Montmorency avec la statue de Jacques Cartier, ses remparts, sa citadelle, son port, sa
Place Royale, ses noms de rues empreints d’histoire, etc. Ce n’est pas sans raison que
Québec est la capitale et Montréal la métropole économique : elle fourmille de ce que l’on
pourrait appeler des « grands lieux urbains » qui « font être la ville, [qui] la dévoilent et
[…] la constituent d’une certaine façon. »72
A contrario, Francine Noël, qui évoque si bien le rapport que son écriture
entretient avec Montréal, admet que l’on ne peut rendre compte du sens évident de la
métropole, sans doute parce que dans ce contexte urbain, l’écrivain est immergé dans le
pluriel et la diversité :
71
72
MARCOTTE, Gilles, Op. cit., p. 10.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 411-412.
34
Si on prend Montréal pour scène de son écriture – la posant ainsi,
momentanément du moins, comme centre du monde –, on appellera le
lecteur à se définir en regard d’une réalité dont le sens est d’abord à lire à
l’extérieur du texte, dans le rapport de la ville aux autres villes, à l’Etat,
aux autres pays ; l’espace-Montréal agira comme un filtre collé à son œil.73
Ceci semble bien différent pour Québec qui, à la différence de Montréal, nous
paraît « faire sens » immédiatement, et encore plus lorsqu’il s’agit de la traiter en
littérature74 ; ce sont ses hauts lieux qui produisent autant d’images de Québec et lui
donnent tout son sens ; des lieux, nous indique Pierre Sansot, qui « se hissent à la dignité
imaginaire par leur éclat et leur pouvoir de retentir, de ricocher dans l’homme. »75
Si l’écrivain de Québec est une exception, c’est donc peut-être parce que cette
explosion de signes et de références dont est constituée la ville de Québec, rend l’écriture
plus intime, c’est-à-dire introspective. L’analyse de l’écriture féminine et de l’écriture de
l’intime souvent amalgamées (à tort ou à raison), prouve d’ailleurs que Québec à fait
l’objet de bien plus d’écrits féminins que d’écrits masculins, les auteur(e)s québécois(es)
se partageant de manière assez égale l’espace littéraire de Montréal.
Dans tous les cas, nous pouvons affirmer que Québec, au même titre que
Montréal, est bien un éminent lieu d’écriture. Et plus encore aujourd’hui, comme en
témoigne le collectif Ville imaginaire, ville identitaire : échos de Québec, qui analyse les
différents traitements de la ville depuis sa fondation jusqu’à nos jours, en échos au
collectif Montréal imaginaire cité plus haut. Dans cet ouvrage, Lucie K. Morisset nous
rappelle que Québec « resta au fil de ces siècles le matériau d’un nombre incalculable
d’images, depuis Ludovica jusqu’à la Gibraltar de l’Amérique »76, et surtout qu’elle
redevient un espace de représentations privilégié, aujourd’hui : parce
qu’elle est la capitale, parce qu’elle est dite « ancienne » aussi, elle nourrit
dorénavant l’imaginaire de cette identité collective, galvaudée par les
discours politiques en quête d’un fondement territorial pour l’Etat
québécois.13
73
NOËL, Francine, La Scène se passe à Montréal de nos jours, Op. cit., p. 121.
Nous verrons plus tard que le « sens » historique de Québec dépasse de beaucoup celui de Montréal et
qu’il s’agit là de l’une des oppositions fondamentales qui subsistent entre les deux villes.
75
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 415.
76
K. MORISSET, Lucie. Entre la ville imaginaire et la ville identitaire, de la représentation à l’espace. In : K.
MORISSET, Lucie, NOPPEN, Luc, SAINT-JACQUES, Denis, (dir.), Op. cit., p. 13.
74
35
Montréal ainsi que Québec sont donc des villes avec lesquelles il faut compter
dans le paysage littéraire québécois contemporain. Elles sont devenues, au fil des années,
de véritables espaces imaginaires et par conséquent, d’incontournables lieux d’écriture ;
des preuves aussi, que la réalité urbaine supplante désormais les thèmes d’une idéologie
rurale et catholique qui perdura au Québec jusqu’aux années soixante. Avec l’éclatement
des valeurs du roman traditionnel, la société urbaine et moderne fait son entrée dans les
écrits québécois : « Montréal n’est ainsi devenue une question, pour la littérature, qu’aux
environs des années soixante, c’est-à-dire de ce que l’on a appelé la Révolution
tranquille. »77
Pourtant, on oublie souvent que le premier grand roman urbain est celui d’une
femme, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, et qu’il fut publié en 1945. Beaucoup
d’autres auteures suivront quelques années plus tard, dont celles qui composent le corpus ;
avec elles, se pose d’emblée la thèse de la territorialisation d’une écriture féminine qui
s’ancre désormais dans un paysage urbain.
Avec cette double émergence, à la fois d’une écriture féminine plus présente et de
la ville comme toile de fond dans bon nombre de fictions écrites par des femmes, la
question que pose Lori Saint-Martin dans son essai intitulé Contre-Voix, prend tout son
sens car, désormais, « ne se tisse-t-il pas, entre les femmes, la fiction et la cité, des liens
particuliers ? »78
1.2 : Quoi de neuf depuis Bonheur d’occasion ?
L’une des œuvres majeures de Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, est sans doute
la plus représentative du nouveau roman urbain au Québec ; comme le précise Lori SaintMartin, « Le premier grand roman de la ville, au Québec, est donc l’œuvre d’une femme.
On ne doit pas l’oublier car, si la critique s’est amplement attardée sur le roman, elle a
oublié pour l’essentiel sa dimension féminine. »79 Depuis lors, les écrivaines n’ont cessé
d’affirmer la territorialisation de leur écriture en prenant Québec et Montréal comme
toiles de fond. Pourtant, si l’on en croit les propos d’André Vanasse lors de sa lecture de
77
MARCOTTE, Gilles, NEPVEU, Pierre, (dir.), Op. cit., p. 8.
SAINT-MARTIN, Lori, Contre-Voix, Op. cit., p. 223.
79
Ibid., p. 224.
78
36
trois romans féminins80, la femme québécoise n’est pas en mesure de territorialiser son
écriture ; il s’agit même là « d’un phénomène symptomatique » :
j’ai été placé devant une évidence à la fois criante et bizarre : aucun
[roman] ne pouvait être géographiquement situé de façon précise. Il y a là
un phénomène symptomatique qui m’a fait penser que les femmes
québécoises étaient doublement aliénées. Aliénées en tant que femmes et
aliénées en tant que citoyennes d’un pays qui est lui-même aliéné.81
Cette « évidence » qui s’impose à André Vanasse, peut cependant paraître peu
viable, puisque lui-même rédige cet article en plein cœur des années soixante-dix qui
voient, dans leur première décennie, la naissance des romans d’Anne Hébert
(Kamouraska, Les Enfants du sabbat) dont la trame principale se déroule pour une grande
part dans la vieille ville de Québec, celle du roman d’Hélène Ouvrard écrit en 1973 (Le
Corps étranger) qui retrace l’existence recluse et menacée d’une narratrice habitant une
ville-mensonge faite de tours de verre et de plastique, sans oublier, au début des années
soixante, le roman d’Adrienne Choquette, Laure Clouet, dont l’action se cantonne aux
remparts de la vieille ville de Québec. Certes, l’aliénation de la femme québécoise, aux
prises avec le système patriarcal et religieux, ne fait aucun doute ; c’est d’ailleurs
pourquoi, l’émergence d’une seconde vague de féminisme au début des années soixantedix influence au plus haut point l’écriture, mais aussi la vision des femmes en rapport
avec leur propre existence ; or, ce désir grandissant d’inscription dans le réel va de pair
avec la reconnaissance des « écrits de femmes au Québec en tant que catégorie distincte,
non pas tant du fait d’une différence d’écriture entre hommes et femmes, mais plutôt du
fait qu’on assiste à une identification culturelle des femmes en tant que groupes. »82
Les femmes se reconnaissent donc en tant que minorité, comme c’est le cas des
femmes-écrivains, plus particulièrement de celles qui écrivent désormais avec la ville,
mettant en relation étroite leurs personnages avec leur environnement. Cette nouvelle
écriture féminine qui s’inscrit donc dans une sorte de « projet collectif »83, vient, quelques
années plus tard, apporter un contre-argument aux propos d’André Vanasse car les
écrivaines affichent désormais leur évidence, comme l’explique Francine Noël en
80
LARCHE, Renée, La Naissance de Larves ; BLONDEAU, Dominique, Que mon Désir soit ta demeure,
DUNLOP-HEBERT, Carol, La Solitude inachevée.
81
VANASSE, André. « Dites-moi où, en quel païs… », lecture de trois romans de femmes. In : Lettres
québécoises, mai 1976, n° 2, p. 6-8, p. 6.
82
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 1.
83
Ibid., p. 247.
37
déclarant que « Si ce que j’écris se passe toujours à Montréal, c’est que cela s’impose à
moi comme une évidence : je suis née à Montréal, j’y ai toujours vécu et je n’ai jamais
senti, face à cette ville, la moindre impression de rejet ou de rupture. »84
Une nouvelle tradition littéraire québécoise apparaît donc à l’aube des années
soixante-dix et va se poursuivre dans les années quatre-vingt : le sentiment
d’appartenance des femmes à un groupe va naturellement de pair avec toute une
appropriation au féminin de la ville ; d’où une certaine impression de collaborer à un
ensemble d’écriture collectif, voire même la conviction, pour Francine Noël,
« d’appartenir à une certaine “consoeurerie” »85 :
« Oui, j’ai l’impression d’appartenir à une certaine « consoeurerie », […].
La littérature écrite par des femmes, cela fait partie des résultats du
féminisme. C’est-à-dire qu’il y a désormais possibilité d’entendre un
discours fait par des femmes et qui s’adresse à tout le monde. Un discours
vraiment moderne qui prend sa place à côté du discours des hommes qu’il
ne faut cependant pas évacuer. »86
Comme un écho, Pauline Harvey déclare qu’« Ecrire, c’est aussi un travail
collectif. L’écrivain dans la ville, fait partie de la collectivité »87. Parce que les femmes
écrivent, dont une grande partie d’entre elles avec la ville comme support, décor ou
encore personnage de leur écriture, et parce qu’elles se nourrissent les unes des autres –
Gabrielle Roy étant sans doute l’initiatrice de cette écriture de la ville au féminin –
l’intertextualité dans les écrits de femmes ne cesse de prendre de l’ampleur, Bénédicte
Mauguière précisant que « leurs textes se [renvoient] constamment leur image dans une
sorte d’écho »88 :
Il y aurait ainsi une certaine continuité dans la production des écrivaines,
celle-ci assurant sa propre formation par la lecture d’une autre qui jouerait
en quelque sorte le rôle d’initiatrice ou de révélatrice, […]. De cette façon
se serait affirmée une pluralité de traditions féminines en littérature.89
En conséquence, les nombreuses identifications de leurs héroïnes avec le
personnage de Florentine Lacasse de Bonheur d’occasion, foisonnent dans les oeuvres de
84
NOËL, Francine, La Scène se passe à Montréal de nos jours, Op. cit., p. 124.
NOËL, Francine. In : ROYER, Jean, Op. cit., p. 239.
86
Ibid.
87
HARVEY, Pauline. In : ROYER, Jean, Op. cit., p. 142.
88
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 197.
89
Ibid., p. 263.
85
38
fiction féminines, ainsi que les références aux œuvres d’Anne Hébert ou à Marie-Claire
Blais et son roman intitulé Une Saison dans la vie d’Emmanuel, cité dans le roman de
Pauline Harvey Encore une Partie pour Berri :
C’était l’époque d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, l’époque où les
filles intelligentes élevées entre elles croyaient dur comme fer que le seul
sexe brillant, le seul sexe génial, le seul encyclopédique, le seul rhétoricien,
le seul littérateur, était le sexe féminin.90
Quant à Bonheur d’occasion, il semble tisser des liens entre les personnages d’hier
et d’aujourd’hui, car comment ne pas voir la ressemblance et le même destin qui
rapproche la Florentine de Gabrielle Roy, et la Maryse de Francine Noël près de quarante
années plus tard ? Qui sont, chez nos héroïnes les plus contemporaines, les nouvelles
Florentine Lacasse ? Plus précisément, pouvons-nous lire depuis quelques années une
autre approche de la place et du rôle de la femme dans l’espace urbain ?
Nous venons ainsi de soulever l’importante question de l’intertextualité dans les
écrits de femmes au Québec, car les écrivaines se sont toujours reconnues en tant que
« minorité » dans le paysage littéraire québécois ; par conséquent, même si chacune
d’elles à son propre style d’écriture – et que quelques décennies les séparent parfois –,
elles se nourrissent bien souvent les unes des autres, et les écrivaines de la ville peut-être
encore plus encore.
Avant de pouvoir ancrer une fiction dans un lieu réel tel que Montréal et Québec,
il faut soi-même éprouver sa propre réalité en ce lieu ; or, Maroussa HajdukowskyAhmed rappelle que les femmes n’ont pas toujours eu accès à ce fameux discours sur le
réel, car « Si l’on se réfère aux fonctions linguistiques, on dira que la femme est confinée
essentiellement aux fonctions émotive et phatique et que l’homme s’approprie les
fonctions métalinguistique et référentielle, c’est-à-dire le discours sur le réel et sur le
langage. »91 Néanmoins, on admet volontiers que la femme a toujours vécu, au même titre
que les hommes, dans cet espace référentiel : elle a donc toujours évolué dans un univers
masculin (et la ville en est un) « dont elle est l’un des piliers »92. Par conséquent, le regard
que les écrivaines posent sur leur environnement ne peut être que nouveau et enrichir
90
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 32.
HADJDUKOWSKI-AHMED, Maroussa. Le Dénoncé/énoncé de la langue au féminin ou le rapport de la
femme au langage. In : LAMY, Suzanne, PAGES, Irène, (dir.), Féminité, subversion, écriture, Louiseville,
1983, p. 59.
92
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 161.
91
39
l’espace imaginaire de la ville. Ainsi, la prise de parole s’accompagne d’une véritable
appropriation au féminin de l’espace urbain, ce nouveau matériau d’une écriture qui
explore plus qu’elle ne décrit. Les auteures concilient ainsi ce qui semble à priori
inconciliable, à savoir l’émotion du lieu et le discours sur le réel : c’est parce que les
femmes aiment leur ville que celle-ci rentre en leur possession, aussi bien d’un point de
vue physique – « Le sol en-dessous de mes pieds m’appartiens. […]. J’aime la [la ville]
regarder et m’y promener »93, nous dit Pauline Harvey –, que du point de vue de son
traitement imaginaire. Pauline Harvey poursuit donc ainsi :
Il faut un autre regard. L’opinion dit qu’un mur de béton c’est laid. Mais
quand on regarde bien la ville, on se dit qu’elle nous appartient et le mur de
béton devient aussi doux, aussi tendre, aussi chaud que le corps de ma
mère. Un bloc comme le complexe Desjardins, cela devient aussi beau
qu’un lac de ton enfance.65
Bonheur d’occasion est l’un de ces romans pionniers dans une littérature, qui a su
concilier à la fois un véritable roman au féminin, « un roman sur les maternités
douloureuses et sur la terrible urgence de se trouver un mari afin d’échapper à la
pauvreté »94, et décrire avec force détails et réalisme la pauvreté de tout le quartier SaintHenry, ainsi que le fourmillement de son petit peuple d’ouvriers et de ménagères.
Gabrielle Roy a fait de Montréal un véritable théâtre des émotions de ses personnages,
notamment de ses deux héroïnes que sont Florentine et sa mère Rose-Anna. Leurs cœurs
semblent battre au rythme de la future métropole industrielle, puisque ce que convoitent la
jeune fille et la mère de famille, c’est ce que la ville peut leur offrir de meilleur :
Florentine regarde avec avidité les boutiques multicolores et les restaurants guindés de la
rue Sainte-Catherine, alors que Rose-Anna arpente inlassablement les rues des quartiers
ouvriers dans l’espoir de trouver un logis convenable, à moindre coût, avant la venue du
printemps.
Les hommes partent, eux, dans Bonheur d’occasion, mais ils partent pour la guerre
qui se joue en Europe. Les femmes quant à elle, évoluant dans cet univers masculin qu’est
la ville, sont à leur place. Pour Florentine la petite serveuse, son avenir est
irrévocablement ancré dans le quartier Saint-Henri :
93
94
HARVEY, Pauline. In : ROYER, Jean, Op. cit., p. 144.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 224.
40
Il ne lui arrivait pas de croire que son destin, elle pût le rencontrer ailleurs
qu’ici, dans l’odeur violente du caramel, entre ces grandes glaces pendues
au mur où se voyaient d’étroites bandes de papier gommé, annonçant le
menu du jour et au son bref, crépitant, du tiroir-caisse, qui était comme
l’expression même de toute sa vie passée dans Saint-Henri.95
Ici, la ville est attente, promesse de bonheur, et annonciatrice de jours meilleurs
pour la jeune fille. Même si cet optimisme est l’apanage de la jeunesse, il n’en est pas
moins que la ville positive, du moins pour un certain temps, est une notion assez nouvelle
pour un roman écrit par une femme, dont l’un des personnages féminins entrevoit un
avenir serein.
Cet attachement des héroïnes à leur ville, même laide, à leur quartier, même
pauvre, se perpétue dans les romans du corpus ; pour n’en citer qu’un exemple, la jeune
Shawinigan de Encore une Partie pour Berri « aimait follement la rue Ontario, elle aurait
voulu vivre dans une chambre qui aurait ressemblé à ces magasins de bric-à-brac »96.
Florentine Lacasse et Shawinigan n’ont, à priori, rien en commun : aussi bien l’époque à
laquelle elles ont vécu, que leur classe sociale et leurs espoirs. Et pourtant, elles ont en
commun d’habiter Montréal, donc un espace de vie et de diversité où se multiplient les
rencontres avec l’Autre, une ville où se fait et se défait leur destin de femmes.
Ce serait s’avancer dangereusement que de déclarer que Bonheur d’occasion est
un hypertexte pour les écrivaines de la ville. Cependant, le roman de Gabrielle Roy nous
laisse deviner les prémices d’un éveil de l’écriture au féminin, en mettant en scène
des caractères féminins forts dans un décor urbain réaliste. N’oublions pas que la scène se
déroule pendant la seconde guerre mondiale, créant dans le roman une atmosphère parfois
pesante et dans laquelle se profile une menace ; cependant, ce sont avant tout les hommes
qui sont concernés par ces bouleversements et qui partent en Europe, comme Eugène et
son père, Azarius Lacasse. Le monde des femmes quant à lui, se cantonne à la ville et au
quartier Saint-Henri, où nous suivons l’évolution des sentiments et les transformations qui
s’opèrent chez la jeune Florentine qui découvre à la fois l’amour, la difficulté d’être une
femme, celle d’être une mère, et dont Montréal constitue un véritable terrain
d’apprentissage. Quant à Rose-Anna, elle est également l’un des personnages de référence
95
96
ROY, Gabrielle, Op. cit., p. 9.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 35.
41
de Bonheur d’occasion : elle nous fait découvrir, dans ses parcours, le côté sombre et
pauvre du Montréal de l’époque :
Par l’entremise de Rose-Anna, nous vivons les misères d’un quartier où
toutes les maisons se vident au printemps, où on déménage, faute de
pouvoir payer le loyer, pour se retrouver dans plus petit, plus crasseux, plus
bruyant. Le défilé des femmes qui cherchent un logis situe d’emblée la
question dans sa juste perspective collective.97
Cependant, Lori Saint-Martin rajoute que « Sans doute faut-il y voir la seule forme
de « sociabilité » octroyée aux femmes dans cette œuvre, et encore, elles sont liées
davantage par une commune conscience de la misère que par le dialogue ou par la
complicité »69. On objectera à cet argument que si Florentine refuse à tout prix, même de
se marier avec l’homme qu’elle aime réellement, d’avoir le même destin que sa mère, elle
est « embellie depuis le commencement par le courage de Rose-Anna. Ce courage de
Rose-Anna luisait subitement comme un phare devant elle. »98 Florentine admire malgré
tout sa mère, bien plus que son père souvent absent, car c’est elle qui prend en charge la
famille, qui cherche, enceinte, une maison pour le printemps et qui gravit la Montagne
pour aller voir son petit garçon malade.
Bonheur d’occasion est donc avant tout l’histoire d’une communauté de femmes :
la mère, Rose-Anna, un exemple de courage mais qui symbolise le sacrifice de sa vie de
femme au profit de celui de sa famille ; Florentine, jeune fille qui cherche à se démarquer
du destin de sa mère et qui commence son appropriation de la ville et du monde moderne ;
et enfin Yvonne, personnage « secondaire » du roman qui se destine à Dieu et pourtant, à
la fin du récit, alors qu’elle se jette dans les bras de sa mère, cette dernière sent déjà
contre elle les courbes d’une jeune femme qui s’éveille.
Ces personnages féminins, et plus particulièrement ceux de Rose-Anna et de
Florentine, se retrouvent aisément dans les héroïnes qui composent les romans du corpus
parce qu’elles sont confrontées à une époque, à des événements politiques, mais aussi,
comme la jeune fille et sa mère, à la maternité, aux rapports difficiles entre les sexes dans
l’espace urbain et humain qu’est celui de la ville. L’intertextualité la plus apparente figure
dans Maryse de Francine Noël ; à ce propos, Stéphanie Nutting précise que « C’est à
travers cette intertextualité que Florentine Lacasse, […] se faufile dans le texte de Noël où
97
98
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 225.
ROY, Gabrielle, Op. cit., p. 268.
42
elle s’incarne non seulement sous forme d’allusions livresques, mais aussi sous les traits
du personnage principal, Maryse. »99
Il est vrai que l’identification entre Maryse et Florentine est clairement énoncée,
notamment par le recourt au style indirect libre, dans un extrait du roman où Maryse,
encore étudiante, se retrouve dans le personnage littéraire de Florentine : « C’était bête à
dire, mais de tout le fatras littéraire qu’elle était obligée de connaître pour passer sa
licence, Florentine Lacasse, frêle et maladive, était le seul personnage avec lequel elle se
sentait des affinités »100.
Il ne s’agit pas ici de faire une « lecture croisée » exhaustive de Bonheur
d’occasion et de Maryse, Stéphanie Nutting ayant déjà réalisé un très bon article sur le
sujet. Cependant, nous ne pouvons passer outre les « liens » et les ressemblances qui
rapprochent les deux personnages, car
toutes deux sont issues d’une famille pauvre, toutes deux sont enfants d’un
père chômeur et d’une mère brisée par la fatigue, toute deux sont serveuses
dans un restaurant ouvrier, et toutes deux enfin sont obsédées par un jeune
homme froid et manipulateur. Dans les deux cas, leur vie affective tourne
autour d’une absence : absence d’amour réciproque, d’une part, et absence
physique de la personne aimée d’autre part : […].101
Néanmoins, même si les deux héroïnes sont issues du même milieu social, les
perspectives d’avenir qui les concernent divergent : car Maryse n’est pas que serveuse au
Mapplewood Inn, elle est aussi étudiante à l’Université du Québec à Montréal, et surtout,
elle côtoie la bourgeoisie intellectuelle de l’époque, ce à quoi Florentine n’a pas accès.
Parce que des décennies les séparent, que le féminisme et les changements de mentalités
ont fait leur chemin, la place des femmes dans l’espace social et communautaire de la
ville a malgré tout changé, même s’il reste, comme le confirment les romans du corpus,
de nombreux points de ressemblance.
Ces similitudes concernent plus particulièrement la vie affective des héroïnes,
comme nous l’indique Stéphanie Nutting au sujet de Maryse et Florentine. Si la place de
la femme dans la société québécoise semble avoir beaucoup changé depuis Bonheur
99
NUTTING, Stéphanie. Bonheur d’occasion et Maryse : lecture croisée, lecture en ronds. In : Voix et
images, vol. XVIII, hiver 1993, n° 2 (53), p. 253-263, p. 254-255.
100
NOËL, Francine, Op. cit., p. 238-239.
101
NUTTING, Stéphanie, Op. cit., p. 255.
43
d’occasion, l’on retrouve dans l’ensemble du paysage littéraire féminin cette complexité
récurrente des rapports amoureux entre hommes et femmes. Depuis les années soixante,
les auteures nous présentent des héroïnes qui sont pour la plupart indépendantes, actives,
engagées, et qui prennent en main leur destinée : Flora Fontanges (Le Premier Jardin) est
une actrice célèbre, Laure Clouet (Laure Clouet) prend la décision, à la fin du roman, de
faire fi de sa lourde charge familiale et de vivre pour elle-même, Vava (Vava) et Arabelle
(Les Remparts de Québec) sont les types mêmes de la jeunesse insouciante et libertaire
qui prend naissance après les mouvements féministes, et enfin Maryse, Marité et MarieLyre (Maryse, Myriam première) participent pleinement à la frénésie intellectuelle et
politique
des
années
quatre-vingt.
Pourtant,
et
malgré
tous
ces
exemples
d’affranchissement, ce sont les rapports amoureux qui les rapprochent tant du personnage
de Florentine.
Encore une fois, c’est avec Maryse de Francine Noël que nous entrevoyons
l’analogie la plus pertinente, puisque comme l’évoque Robert Viau, « A la fin du roman
de Gabrielle Roy, Jean Lévesque tourne le dos à Florentine qui le regarde s’éloigner. Il
représente l’homme inaccessible, le « méchant » prince charmant. Tel est Michel Paradis
dans Maryse »102. Or, dans Maryse, la protagoniste ébranlée par son amour déçu, fait tout
de suite la comparaison avec la situation amoureuse de Florentine, son personnage
littéraire de référence :
La dernière image qu’elle avait eu de lui était celle de son dos s’enfonçant
dans le couloir sombre. Le dos de Michel fuyait comme celui de Jean
Lévesque, le personnage de Bonheur d’occasion, au moment où Florentine
le voit disparaître dans le froid. Maryse eut froid. Et si Michel était une
sorte de Jean Lévesque ? Non, ça ne se pouvait pas ! Florentine ne vivrait
jamais avec son Jean Lévesque ; elle n’avait été créée que pour la
frustration. Tandis qu’elle, Maryse O’Sullivan, habitait avec Michel depuis
bientôt deux ans. N’empêche…103
L’intertextualité ne peut être plus forte ici : les époques semblent soudain se
confondrent, les histoires se mêler, et Maryse à « froid » de cette frustration amoureuse à
l’image de Florentine. Ces rapports conflictuels sont évoqués dans d’autres récits et
notamment dans celui de Yolande Villemaire, Vava, roman dans lequel la jeune fille
102
VIAU, Robert. Montréal, Myriam, Maryse, Entrevue de Francine Noël par Robert Viau. In : Lettres
québécoises, printemps 1990, n° 57, p. 16-19, p. 17.
103
NOËL, Op. cit., p. 238.
44
multiplie les conquêtes amoureuses, mais dont l’amour vrai qu’elle porte à un seul
homme, Michel Saint-Jacques, restera sans retour. Nous retrouvons également cette image
de l’homme inaccessible dans Les Remparts de Québec, où la jeune Arabelle cherche à
tout prix à séduire un touriste américain qui ne tombera jamais dans ses filets ; enfin,
l’amour déçu est aussi le lot du personnage de Gaby dans Le Sexe des étoiles de Monique
Proulx, qui « avait longtemps aimé cet homme, avec une démesure névrotique qu’il ne lui
avait jamais rendue, […]. »104
Malgré la mésentente récurrente des deux sexes sur le plan affectif, depuis les
années soixante les héroïnes des romans au féminin prennent leur vie en main, entrent de
plein pied dans une modernité où elles trouvent leur place, où elles se forgent de
nouvelles personnalités qui ont de moins en moins de points communs avec le personnage
de Florentine.
Les nouvelles Florentine Lacasse sont, elles, plus urbaines, plus libérées aussi, et
pourtant… La ville reste le lieu de la confrontation des deux sexes ; l’amour déçu des
héroïnes y est encore présent. Mais en contrepartie, et déjà dans Bonheur d’occasion,
roman précurseur, le mari, l’amant ou l’ami sont, dans le roman féminin, dénués de toute
individualité, incapables de gérer une famille, une carrière, une relation amoureuse.
Poussant même pour certaines romancières jusqu’à l’androgynie de ces personnages, dans
le décor urbain les hommes s’effacent au profit des héroïnes.
L’appropriation de l’espace urbain qui s’est d’abord effectuée par l’appropriation
intellectuelle et imaginaire de la ville, se réalise maintenant par le biais du traitement des
personnages masculins dans les romans du corpus.
104
PROULX, Monique, Op. cit., p. 10.
45
2. A la conquête d’un territoire masculin
2. 2 : La dévalorisation caractérisée du héros
Pour la jeune fille qu’est Florentine, dans Bonheur d’occasion, ce sont les deux
jeunes hommes qu’elle rencontre, Emmanuel et Jean, qui constituent, à ses yeux du
moins, les échappatoires à sa future vie de petite serveuse dans le quartier pauvre et
ouvrier de Saint-Henri ; en effet, le récit de Gabrielle Roy publié en 1945 nous rappelle,
comme le confirme Bénédicte Mauguière, que « la cité s’est bâtie sans les femmes. »105
Car il est évident, à la lecture de l’œuvre, que « Florentine sent bien que sans un homme à
ses côtés, elle ne peut s’approprier Montréal »77 ; en effet, chez le personnage de
Florentine on s’aperçoit que la jeune fille ne peut accéder par elle-même à tout ce que la
ville peut lui offrir : elle a besoin d’une « médiateur », d’un guide tel que Jean Lévesque.
C’est à travers lui qu’une amorce d’appropriation de l’espace urbain se profile : « Mais
que cette ville l’appelait maintenant à travers Jean Lévesque ! »106 :
Quelques fois, [Florentine] était allée dans l’ouest de la ville, avec des
jeunes filles, et alors, […], elle avait ressenti plus de dépit et de honte
même que de délassement. […]. La ville était pour le couple, non pour
quatre ou cinq jeunes filles se tenant stupidement par la taille, et qui
remontaient la rue Sainte-Catherine en s’arrêtant à chaque vitrine pour
admirer les choses que jamais elles ne possèderaient.107
Cet extrait souligne encore une fois l’incapacité des femmes à ressentir leur
appartenance à part entière à la société montréalaise, et à la ville elle-même. Leur
présence au monde ne vaut que par leur accompagnement par un amant ou un mari dans
les rues de la ville.
Pourtant, si l’homme prend une place si importante au regard de Florentine, il ne
représente, malgré les sentiments sincères qu’elle peut ressentir, qu’un moyen de sortir de
l’isolement du quartier et surtout, un moyen de marquer une fois pour toutes la rupture
avec la mère, et de repousser la pauvreté qu’elle entrevoit comme une sorte d’hérédité
fatale. Par conséquent, le rôle que tiennent les personnages masculins dans le récit peut
être considéré comme secondaire en comparaison avec celui des héroïnes. Opposant, plus
105
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 224.
ROY, Gabrielle, Op. cit., p. 19.
107
Ibid.
106
46
rarement adjuvant, l’homme n’est déjà plus, dans le roman de Gabrielle Roy, qu’une
figure désincarnée.
C’est plus particulièrement la figure du père, dans Bonheur d’occasion, qui
s’oppose avec force à l’image du père de famille que l’on retrouve dans le roman
traditionnel ; à ce propos, Bénédicte Mauguière récapitule les « faiblesses » du mari de
Rose-Anna :
L’homme n’est plus si sûr de lui-même, il se sent de trop, même parfois
légèrement ridicule. Le père, chômeur ne doit sa subsistance qu’à sa fille
qui se dévoue corps et âme afin de subvenir aux besoins de la famille. Il ne
trouvera sa dignité qu’en s’engageant dans les forces armées qui lui
procureront une solde. Dans un tel contexte, le seul point de stabilité reste
la mère qui exerce les mêmes fonctions qu’autrefois en assumant une plus
grande responsabilité sans jouir cependant des avantages qui devraient en
découler.108
Chômeur, quasi absent du giron familial voire inexistant, dépourvu d’autonomie et
de personnalité forte : voici l’un des portraits de pères que l’on peut également retrouver
dans l’ensemble des romans du corpus : dans Le Premier Jardin, le père de Maud n’a pas
de nom, il est évoqué brièvement tel un vieux souvenir imprécis ; dans Le Sexe des étoiles
de Monique Proulx, le père est devenu transsexuel et s’appelle désormais Marie-Pierre ;
quant à la narratrice de La Danse juive de Lise Tremblay, elle décide, à la fin du roman,
de tuer ce père qu’elle ne connaît pas vraiment, et dont elle est la honte depuis l’enfance
de par son obésité « congénitale ».
Enfin, dans Maryse de Francine Noël, roman si proche de celui de Gabrielle Roy,
l’image de l’homme, et plus particulièrement du père, s’est encore dégradée : car si
Azarius Lacasse est chômeur et éprouve de la difficulté à retrouver un emploi et à
assumer sa charge de famille, le père de Maryse s’est toujours complu dans cette
situation :
Du plus loin qu’elle se souvienne, Maryse avait toujours eu honte de lui,
face au monde extérieur où les autres pères partaient le matin avec leurs
grosses bottes et leurs habits de travail. Tommy, lui, restait à la maison, en
savates, et quand, par affaires, il sortait rencontrer ses chums à la taverne, il
enfilait de vieux souliers aux lacets dépareillés.109
108
109
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 59.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 95.
47
D’allure et de comportement, la figure du père n’est pas ici traitée avec beaucoup
d’indulgence et de considération ; pire encore dans le roman de Francine Noël, le père
n’est plus qu’un lointain souvenir, il a définitivement disparu de la vie de Maryse un soir
d’orgie à la taverne ; plus précisément, il « avait toujours été un être à part, mystérieux, et
c’est d’une façon tout à fait bizarre qu’il était parti, un soir, prendre une bière à la taverne
Nowhere d’où il n’était jamais ressorti. »110
Nous le voyons avec Bonheur d’occasion, puis avec les romans qui composent le
corpus, l’image du père est durement égratignée par les auteures : celui qui dominait
jusque-là la scène familiale et sociale voit son autorité s’amenuiser, sa présence se
raréfier. Par ailleurs, il semble qu’Azarius ne soit pas un cas isolé chez Gabrielle Roy ;
selon Suzanne Paradis,
On pourrait chaque fois ouvrir une parenthèse pour signaler cette
remarquable absence de l’homme de la vie conjugale et familiale ; chaque
roman nous en offre le bilan, parfois spectaculaire, parfois aussi quasi ici
pour Alexandre Chênevert. Lui n’a pas déserté physiquement son foyer,
n’a abandonné ni femme ni enfant ; sa fuite est d’ordre intérieur.111
L’homme n’aurait-il plus vraiment, dans l’écriture au féminin, sa place au sein de
la famille, donc au sein de la ville elle-même ? L’indépendance contrainte ou désirée des
héroïnes se vérifierait-elle chez les romancières par une évidente « émasculation » des
personnages masculins ? Il est en tout cas évident que la ville ne se partage pas chez nos
auteures ; si son appropriation doit être faite par les femmes, c’est à part entière. Les
hommes n’ont donc plus leur place, aussi bien dans l’écriture que dans l’espace urbain
lui-même. Ils sont là, pourtant, mais « la plupart du temps, dénué[s] de force et
d’individualité »112, fait remarquer Béatrice Didier dans son essai intitulé L’écriturefemme.
L’une des caractéristiques commune à l’ensemble des romans du corpus est que le
portrait qui est dressé des personnages masculins leur enlève toute virilité : ils nous sont
bien souvent présentés comme des êtres androgynes, dotés d’une sensibilité féminine :
110
Ibid., p. 220.
PARADIS, Suzanne, Femme fictive. Femme réelle, « Le personnage féminin dans le roman féminin
canadien-français 1884-1966 », Ottawa : éditions Garneau, 1966, p. 58.
112
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 29.
111
48
c’est avant tout dans leurs attitudes que l’on repère cette « féminisation » des
personnages. Ainsi, dans L’Hiver de pluie, la narratrice rencontre un « gros barman
efféminé »113 ; Dans Hier de Nicole Brossard, en observant les mains de Fabrice, Simone
remarque qu’elles sont « androgynes et charnelles »114; quant à la jeune Vava, héroïne du
roman de Yolande Villemaire, alors qu’elle se trouve dans un bar de la rue Saint-Denis à
Montréal, elle « rencontre un ami de Julien, alcoolique notoire, tapageur et efféminé, qui a
toujours été un de [ses] grands admirateurs. »115 Ce Julien est celui qui lui a justement
volé son premier amour en la personne de Benoît, devenu homosexuel ; enfin, dans Le
Sexe des étoiles, la chambre où travaille l’écrivain Dominique Larue nous est décrite
comme une « pièce [qui] se jonchait de papiers éclaboussés par sa fine calligraphie
féminine. »116
Et les rencontres avec ces hommes qui n’en sont presque plus se multiplient dans
les œuvres au féminin. Leur sexualité est toujours ambiguë, et bien souvent ils se
détournent plus ou moins des femmes pour devenir bisexuels ou homosexuels : ainsi, dans
L’Hiver de pluie, le jeune romancier Eric rencontre un homme qui l’aide alors qu’il est en
difficulté avec son éditeur, et depuis, « Ils se voient tous les jours depuis deux
semaines »117 ; lors de ses multiples rencontres avec des hommes, Vava fait la
connaissance de l’un d’entre eux qui est « bisexuel, [et qui] vit avec sa jeune tante, qui est
aussi sa maîtresse, se prostitue, pour des hommes et des femmes, en se payant le luxe de
choisir sa clientèle. »118 Enfin, dans le roman de Francine Noël, Maryse, Marie-Lyre la
féministe avertie, découvre « que son chum quasi-steady et non marié était
homosexuel »119, alors qu’avec Coco Ménard, l’ami de Maryse, « rien ne portait à
conséquence car il était, comme plusieurs de ses chums, une sorte d’ange asexué. Plus
précisément, Coco Ménard était de sexe inconnu. »120 Et les citations pourraient ainsi se
multiplier.
Ce que nous retiendrons ici, c’est que si la féminisation des personnages masculins
s’opère dans le roman féminin, elle est sans doute le résultat de cette appropriation par les
113
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 56.
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 52.
115
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 210.
116
PROULX, Monique, Op. cit., p. 77.
117
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 47.
118
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 242.
119
NOËL, Francine, Op. cit., p. 159.
120
Ibid., p. 345.
114
49
femmes de l’écriture, mais aussi de l’espace de l’écriture, la ville. L’espace urbain, nous
l’avons vu, n’appartient plus aux seuls hommes, et par conséquent, la ville comme espace
d’abord masculin se féminise en même temps que l’ensemble de sa population. Cette
contamination se traduit donc par des hommes faibles qui ne sont plus sujets mais
« objet[s] du désir »121 pour les femmes, comme le souligne Béatrice Didier :
Dans la meilleure hypothèse, il [l’homme] est l’objet du désir, sinon, il
devient une sorte d’inutilité sociale, plutôt encombrante, ou pire : un
obstacle. Encore sa qualité d’obstacle ne suffit pas toujours à lui donner de
la consistance, et l’héroïne, quand elle n’est pas opprimée par un étranger,
se heurte à un être fuyant, faible, en définitive fantomatique.93
Cet être « fuyant, faible, […] fantomatique », nous le retrouvons bien sûr dans le
personnage de François Ladouceur présent dans les romans de Francine Noël ; son nom
traduit d’emblée sa faiblesse et son côté féminin déjà trop prononcé, car « François
Ladouceur n’était pas un vrai gars. Il était quelque chose comme une erreur, un manque,
un merveilleux ratage ; il avait échappé au dressage qui transforme les petits garçons
blonds et sensibles en gros mâles bruns, toffes et barbares. »122
Comme le suggère Béatrice Didier dans son essai, cette émasculation des
personnages masculins sonnerait-elle comme une revanche des écrivaines, chez lesquelles
« l’homme révèlerait surtout sa faiblesse, tandis que a société lui décerne force et
pouvoir ? »123.
En tout cas il est évident que les romancières ont créé un type en réécrivant la
place de l’homme dans le roman au féminin. Ainsi, elles nous présentent des hommes à
l’image de ce François Ladouceur : négligés, comme l’amant de la narratrice de La Danse
juive, Mel, qui « boit […], ne se lave plus [et] devient très sale »124 ; incompétents dans
leur travail, principalement lorsqu’il s’agit d’écrivains comme Dominique Larue dans Le
Sexe des étoiles, qui n’arrive plus à écrire une seule ligne depuis son roman à succès, il y
a douze ans : « Depuis, il n’avait plus rien exsudé, nichts, tipota, nada, niente, not a single
line. »125 D’ailleurs, il ne se sustente plus et se fait entretenir par une femme puisqu’il
« vivait de beaucoup d’illusions et de quelques nourritures terrestres providentiellement
121
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 29.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 180.
123
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 30.
124
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 35.
125
PROULX, Monique, Op. cit., p. 23.
122
50
fournies par Mado. »126 Dans Myriam première, roman publié après Maryse, François
Ladouceur est toujours là, mais la gente masculine y est encore plus égratignée alors que
le groupe d’amis dont font partie Maryse, Marité et Marie-Lyre, se met à « discuter de la
maternité possible des hommes »127.
Et que dire enfin du premier des romans qui nous intéressent, celui qui marque le
début de cette sorte de « kabbale » féministe contre le personnage masculin dans la ville,
et qui n’est autre que Laure Clouet d’Adrienne Choquette ? Ce roman publié en 1961,
juste avant la grande vague de féminisme des années soixante-dix, raye pourtant
totalement la figure masculine de sa trame romanesque ; Québec est ici une ville où l’on
ne rencontre que des femmes : Laure, tout d’abord, sa servante Hermine, sa confidente
Mme Boies-Fleury, et les dames des fameux « mardis d’amitié ». Il y a bien quelques
figures masculines, comme le vieillard de la rue Lachevrotière, le locataire de Laure, et
ces deux étrangers qu’elle rencontre dans l’ascenseur la portant jusqu’à l’appartement de
Mme Boies-Fleury, mais auxquelles l’auteure accorde si peu d’importance et de lignes
d’écriture qu’ils restent somme toute très anecdotiques dans le récit.
Nous observons donc, au regard de tous ces exemples tirés du corpus, que
l’homme n’est plus si nécessaire à la femme pour s’approprier son environnement : Vava,
Arabelle, Maryse, et toutes les autres, sont désormais des femmes-sujets ; elles agissent
pour elles-mêmes et n’attendent plus rien de la gente masculine contrairement à
Florentine qui se laisse éblouir par les perspectives d’avenir qu’Emmanuel lui soumet,
lorsqu’il lui propose de l’épouser et d’avoir une maison : elle « entrait dans le jeu, éblouie
malgré tout par cette perspective : plusieurs jours à l’hôtel avec Emmanuel qui la gâterait,
lui achèterait sans doute toutes sortes de cadeaux. »128
Depuis les années soixante, le phénomène d’appropriation de l’espace urbain en
littérature ne cesse de croître chez les écrivaines, et leurs héroïnes réinvestissent autant de
lieux urbains que de récits dont elles font l’objet. Nous l’avons vu, s’approprier la parole
126
Ibid., p. 78.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 427.
128
ROY, Gabrielle, Op. cit., p. 355.
127
51
et l’écriture, pour les femmes au Québec, c’est entamer le territoire intellectuel masculin,
réinventer des héroïnes et décrédibiliser les personnages masculins ; par conséquent, cela
correspond également à réinvestir des lieux jusque-là « réservés » à la seule élite
masculine, pour désormais rentrer, pour les femmes, en pleine possession des clés de leur
royaume.
2. 3 : L’appropriation des espaces masculins
Pour Pierre Sansot, « La ville nous fait libre, libre d’aller où bon nous semble et à
l’heure qui nous convient, dans un espace où tous les chemins sont possibles. »129 Sur ce
point, nous nous permettons d’émettre quelques réserves, car si rien ne nous interdit
d’emprunter telle rue à la place d’une autre, il s’avère que traverser un certain quartier à
une heure avancée de la journée, ou encore se trouver dans l’angle inquiétant d’un coin
sombre à une heure tardive de la nuit, constituent un éventuel danger pour les femmes
plus particulièrement. Sont-elles réellement libres, elles, d’arpenter la ville à l’heure qui
leur convient, dans la rue, le quartier ou le parc qu’elles ont choisis ? La « liberté » de se
trouver à tel endroit à tel moment dans la ville se trouve en fait bien entamée lorsqu’il
s’agit de la liberté des femmes ; c’est en tout cas ce que remarque Lori Saint-Martin dans
son essai Contre-voix, où elle évoque le fait que
peu de femmes se sentent libres d’arpenter seules la ville, la nuit, comme
un homme peut le faire. Certains quartiers, à certaines heures, nous sont
inaccessibles. Notre ville est plus dangereuse – ou plus étriquée – que celle
de nos compagnons. Les textes de femmes porteront inévitablement la trace
de telles réalités.130
A cela nous pouvons ajouter que l’appropriation de l’espace urbain n’est donc pas
sans « obstacles » pour les héroïnes. Même si depuis quelques décennies déjà la ville se
féminise dans le roman québécois, si les femmes apprécient de plus en plus leur
environnement urbain et s’y sentent de plus en plus à leur place, il est vrai que certaines
allusions ou même quelques mises en situation que l’on retrouve « glissées » au hasard du
texte, nous renvoient l’image d’une ville où les femmes sont parfois confrontées à la
129
130
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 43.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 224.
52
violence ; or, il ne s’agit pas de n’importe quelle violence, puisqu’il s’agit de celle
destinée aux femmes.
Ainsi, dans Encore une Partie pour Berri de Pauline Harvey, la jeune Sha,
désinvolte et sûre d’elle, est le type même de l’adolescente que rien n’arrête et qu’aucune
expérience n’effraie ; c’est donc avec naturel et sans aucune appréhension qu’elle décide
de parcourir la ville : « Je vais aller me promener près du pont Jacques-Cartier, puis j’irai
boire un café dans ce petit restaurant rue Ontario et j’appellerai Bloc pour qu’il vienne me
retrouver. »131 Pourtant, quelques pages plus loin, parce qu’elle s’est aventurée seule, la
nuit, dans un quartier qu’elle connaît à peine, elle ressent comme une menace qui pèse sur
elle et, « Après avoir longé deux ou trois pâtés de maison dans la rue de la Commune, elle
se met à regretter de s’être aventurée là, seule en pleine nuit et en pleine tempête. Le coin
est presque désert »132 ; quant à la petite Camille et sa « mère » Marie-Pierre, dans Le
Sexe des étoiles, alors qu’elles se promènent tranquillement, la peur d’être attaquées surgit
soudain au coin d’une rue lorsqu’elles aperçoivent une voiture, « Un bel objet brillant en
stationnement interdit, dans lequel deux silhouettes avait l’air de danser. »133 C’est alors
que la petite fille prend la décision de partir en sens inverse : « Retournons sur nos pas,
avait dit Camille, appréhendant gangster et terrorisme. »134 Cette inquiétante menace qui
semble émaner des murs de la ville même est également celle que ressent la protagoniste
du Corps étranger d’Hélène Ouvrard, roman dans lequel la narratrice erre dans les rues de
cette « ville-mensonge », traquée par l’Amant qui cherche à la punir de sa désobéissance
et de son insoumission aux devoirs conjugaux, car depuis, nous dit-elle, « Aucune partie
de la ville n’est sûre pour nous. Nous ne savons de quel mur partira notre mort. »135 Ces
extraits viennent confirmer les dires de Lori Saint-Martin qui affirme que « Malgré la
contribution de certaines fondatrices, on ne peut nier que la cité s’est bâtie sans les
femmes ; leur trajectoire dans la ville a été – et est encore – entravée par la violence et la
peur. Chez elles comme dans la rue, plane sur elles une sourde menace. »136
Cette « menace » dont parle Lori Saint-Martin, n’émane pourtant pas de la ville
elle-même comme le démontrent les citations ci-dessus, donc non pas du territoire, mais
131
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 27.
Ibid., p. 149.
133
PROULX, Monique, Op. cit., p. 213.
134
Ibid.
135
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 91.
136
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 229.
132
53
de celui qui y règne encore : l’homme. Nous avons pourtant vu que les héroïnes n’ont plus
réellement besoin d’un personnage masculin, à l’instar de Florentine Lacasse, pour
s’approprier leur environnement et vivre pleinement dans leur modernité. Pourtant,
personne ne peut nier que l’homme reste une menace et que certains territoires de la ville
lui appartiennent encore : des lieux où la femme n’a pas sa place, pire, où elle est mise en
situation de danger ; parce qu’à certains endroits, à certains moments, la différence
sexuelle dans la ville est plus que jamais visible, et qu’« Entre la femme et la ville
s’interpose […] l’homme, la peur de l’homme, la peur du viol ; si le danger n’émane pas
de la ville elle-même, il n’en coupe pas moins la femme de sa ville, d’un espace qu’elle ne
peut s’approprier totalement. »137
L’éventualité d’une agression sexuelle semble être la dernière menace qui pèse sur
les femmes urbaines ; Marie-Claire Blais, dans son roman Les Nuits de l’Underground
qui dresse pourtant le portrait d’un Montréal ultra féminin et féministe avec ses hordes de
lesbiennes qui investissent la nuit et les bars de la ville, évoque la possibilité du viol avec
le personnage de Léa :
Léa avait été violée par un Noir en rentrant chez elle, à l’aube, et elle qui
longtemps n’avait redouté personne, qui avait dédaigné le luxueux
domicile de ses parents pour un taudis, au bas de la ville, Léa,
l’indestructible, avait connu le tremblement de la peur, sa lutte contre le
racisme s’achevant par une humiliante bataille, dans un terrain vague,
auprès d’un inconnu armé d’un couteau qui avait détruit, avec l’innocence
de son corps, toute la candeur de son idéal.
Cette femme forte, qui semblait si imperturbable au point d’habiter un quartier
« mal famé », entourée de toutes ses compagnes et de la certitude de sa sécurité, n’a pu
échapper à son sort fatal révélé sous la forme du viol. Parce qu’elle est une femme, et
parce qu’elle a empiété sur un bout de territoire réservé à un homme, elle s’est mise en
danger. Même si elle ne retient que quelques lignes du roman de Marie-Claire Blais, elle
est l’exception qui confirme la règle : l’appropriation de l’espace urbain et la liberté de s’y
mouvoir en toute quiétude, constituent encore un petit bout de chemin à réaliser pour les
héroïnes des romans féminins. Car, dans les ouvrages du corpus, les femmes subissent
« une espèce de terreur maladive au souffle de l’homme »138 nous apprend-t-on dans
Laure Clouet, comme le démontre également La Noyante d’Hélène Ouvrard, alors que la
137
138
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 228.
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 110.
54
narratrice se rappelle son adolescence passée à Montréal, une ville où se terrent, selon
elle, des agresseurs et des obsédés :
Et passa en trombe mon adolescence dévalant de guet-apens en guet-apens
les ravins de la montagne où elle s’était maintes fois égarée, livre à la main,
en quête de paix, de verdure et de beauté, jusqu’à ce que j’aie compris que
chaque fourré, comme chaque coin d’ombre des rues, recelait un violeur de
paix ! Et tourbillonna encore ma vie en vase clos dans mon appartement où
le téléphone me réveillait brusquement au milieu de la nuit pour me
déverser dans le conduit auditif le halètement rauque d’un éructeur de
sperme !139
Cet extrait prouve donc encore une fois que l’appropriation de l’espace
communautaire qu’est la ville ne se fait pas sans difficulté pour les héroïnes. Les femmes
écrivent désormais et, comme nous l’avons vu, l’espace urbain devient pour elles un
véritable « terrain de jeu d’écriture » ; cependant, l’expérience des Maryse, Shawinigan,
Vava, Arabelle, Flora et autres, démontre également qu’elles sont parfois durement
confrontées à leur réalité féminine dans la ville, même s’il ne s’agit, la plupart de temps,
que de courts épisodes ou de rares anecdotes dans le récit. Mais la peur de l’homme, de
l’agression, et l’appréhension d’une certaine ville à laquelle les femmes n’ont pas encore
accès sont toujours là, certes plus faibles, plus atténuées, mais elles restent pourtant parmi
les thèmes propres à la littérature féminine, comme le précise Lori Saint-Martin qui
souligne que
Deux recueils collectifs, Montréal des écrivains et Nouvelles de Montréal,
multiplient les regards au masculin et au féminin. Sans ériger la différence
en principe absolu, on remarque d’entrée de jeu que tous les textes dans
lesquels la ville apparaît comme un lieu dangereux sont signés par une
femme.140
Nous admettrons donc que l’écriture au féminin aborde de manière assez générale
la question de l’insécurité des femmes en milieu urbain.
Néanmoins, comme évoqué précédemment, il ne s’agit le plus souvent que de
quelques « anecdotes », de faits divers ou de mésaventures qui traversent la vie des
héroïnes ; car il faut surtout retenir que les jeunes filles et les femmes des romans du
corpus sont en train de grignoter un peu plus chaque jour, à chaque page, le territoire
urbain, le territoire de l’homme. L’appropriation des espaces masculins, tels que les cafés,
139
140
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 20.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 226.
55
les tavernes, les bistrots, se fait de plus en plus visible. La ville se féminise car les femmes
investissent désormais des lieux jusque-là « interdits ». De cela aussi, l’écriture au
féminin en conserve les traces.
Depuis quelques décennies déjà, les femmes prennent leur ville « en main » : la
peur de l’Autre et notamment de l’homme, ainsi que l’appréhension de vivre la ville la
nuit avec les mises en danger que cela suppose, deviennent en quelque sorte les nouveaux
chevaux de bataille des femmes à partir des années soixante-dix. Le Collectif Clio nous
fait d’ailleurs part de manifestations récurrentes contre la résignation à la violence et la
privation pour les femmes de se rendre dans tel ou tel partie de la ville la nuit, et ce, tous
les automnes car désormais, « Finie l’époque où les femmes acceptaient que celles qui
sortaient seules la nuit ou dans certains quartiers étaient à blâmer de ce qui pouvait leur
arriver. Chaque automne, des manifestations nocturnes proclament que la nuit aussi doit
appartenir aux femmes. »141
Les Nuits de l’Underground de Marie-Claire Blais est l’un des romans qui
illustrent le mieux cette « prise de possession » de la ville nocturne par les femmes :
l’histoire de Geneviève, qui se laisse entraîner par sa jeune amante Lali dans les rues
sombres et les bars souterrains de Montréal tels que l’Underground et le Captain, est la
preuve d’une appropriation quasi totale de l’environnement urbain et nocturne par les
femmes des années quatre-vingt.
Cette soudaine prise de conscience des héroïnes d’un nouveau pouvoir
d’occupation de lieux jusque-là déconseillés voire même « interdits », leur ouvre donc de
nouveaux espaces de liberté : l’appropriation de l’espace urbain se mène alors comme une
conquête, les héroïnes se sentant désormais maîtresses de ce nouveau territoire. Investies
de ce soudain pouvoir sur elles-mêmes et sur le monde, les femmes goûtent et savourent
cette nouvelle manière d’« être » à la ville : alors que Flora Fontanges, dans Le Premier
Jardin, revenue des vieux pays pour défier son enfance traumatisante à Québec, va, tout
141
COLLECTIF CLIO, Montréal : Les Quinze, coll. « Idéelles », 1982, p. 496.
56
au long du roman, « tenter de s’approprier la ville »142 avec le jeune Raphaël, dans la ville
de Montréal, la déroutante Vava du roman de Yolande Villemaire, a quant à elle
l’impression que les maisons sont minuscules, les arbres lilliputiens. Je
marche dans Montréal la nuit, comme une géante dans un autre monde. J’ai
le sentiment que l’univers est à ma portée et que je n’ai qu’à me pencher
pour le prendre dans le creux de ma main.143
Ce sentiment de posséder le monde et d’habiter la nuit urbaine est aussi celui que
l’on retrouve chez le personnage d’Arabelle dans le roman d’Andrée Maillet, Les
Remparts de Québec : avoir vécu son enfance, de force, dans cette ville de Québec
entourée de remparts, donne un sentiment de pouvoir et de défiance à la jeune fille qui
nous indique qu’elle « cour[t] sur les remparts jusqu’à ce que toutes les lumières de la
Haute Ville et de la Basse Ville se soient allumées à [son] commandement »144.
Mais plus encore, dans les romans qui nous intéressent, la prise de possession de
l’espace, et principalement des espaces masculins, s’effectue par le biais de la
féminisation progressive des cafés et des bars de la ville. L’écriture au féminin ne se
laisse plus arrêter par les barrières que lui imposait le roman traditionnel, qui confinait la
femme au foyer pendant que l’homme, lui, finissait sa journée de travail par une pause au
café du coin. Désormais, parce que les femmes sortent de chez elles, parce qu’elles ont
besoin de lieux de rencontre et de discussion, elles investissent les bars des villes, les
cafés et les tavernes qui représentaient auparavant pour Maryse, comme pour d’autres,
« des lieux de péché, des endroits interdits aux femmes et aux enfants »145. D’ailleurs,
nous ne comptons plus dans les romans les noms de cafés, de bars et de restaurants qui
défilent sans cesse comme L’Underground et le Captain (Les Nuits de l’Underground),
La luna de papel (Myriam première), le Bistro, le café Cherrier et l’Express (Le Sexe des
étoiles), le Jules et Jim (L’Hiver de pluie), et bien d’autres encore…
La fréquentation de ces lieux devient d’ailleurs tout à fait anodine, banale, à tel
point que dans Myriam première, la jeune Myriam et ses amis pourtant âgés d’une
moyenne d’âge de huit ans, ont leur propre bar « souterrain » tenu par le Diable Vert, et
logé sous la maison familiale : il s’agit de leur point de rendez-vous quotidien après
142
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 120.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 55.
144
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 228.
145
NOËL, Francine, Maryse, Op. cit., p. 286.
143
57
l’école. Dans l’ensemble des romans, nous aurons d’ailleurs noté que c’est l’habitude qui
rythme les visites des héroïnes à leur café préféré, parce qu’elle s’y sentent à l’aise et
curieusement à leur place. Ainsi, la narratrice de L’Hiver de pluie nous confie : « Je
m’arrêtais toujours au même café, j’étais devenue une habituée. »146 Dans ce roman de
Lise Tremblay, celle que la narratrice appelle « la grande fille » a également ses habitudes
car « Elle va dans un bar gay, toujours le même, le seul bar mixte de la vieille ville »147, et
lorsqu’elles décident de sortir entre amies, elles se rejoignent au Jules et Jim car, précise
la narratrice, « C’était le bar que je préférais »148. Nous pouvons ainsi multiplier les
exemples : c’est également entre amies que Marjo et Marie-Pierre, dans Le Sexe des
étoiles, « prirent des kirs au Bistro et au Café Cherrier, et mangèrent un steak de canard à
l’Express. Petite routine ludique »149, alors que Vava descend rue Saint-Denis, « [s’]
installe sur un tabouret de [son] bar familier et [se] commande un scotch »150 ; quant à
Maryse, personnage éponyme du roman de Francine Noël, « Elle avait toujours aimé les
restaurants, s’y sentant à l’aise. »151
Pourtant, un peu plus loin dans le roman, alors qu’« Elles étaient toutes trois à La
Luna de Papel : Marie-Lyre, Marité et Maryse »152, l’auteure précise que même pour des
jeunes femmes des années quatre-vingt, se retrouver régulièrement pour siroter des
alcools dans un bar, c’est encore un peu transgresser les normes, car « c’était comme du
temps volé à leurs vies quotidiennes ; elles se sentaient délinquantes. »153
Voilà donc pourquoi les cafés, les bars et les restaurants sont une constante de
l’écriture au féminin : parce que ces lieux sont ceux-là mêmes où convergent le social (on
s’y retrouve entre ami(e)s), l’urbain, et surtout l’acte transgressif lorsqu’ils sont
fréquentés par des femmes. L’écriture féminine qui prend la ville pour décor ne pouvait
donc passer à côté de ces microcosmes du mobilier urbain, qui sont sans doute les plus
hostiles territoires qu’ont eu à conquérir les femmes. Désormais, bien loin de Laure
Clouet qui éprouve presque un malaise à la simple idée de se trouver seule au restaurant
du Château Frontenac, les héroïnes investissent ces lieux nocturnes : c’est par la
146
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 40.
Ibid., p. 61.
148
Ibid., p. 50.
149
PROULX, Monique, Op. cit., p. 72.
150
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 233.
151
NOËL, Francine, Op. cit., p. 457.
152
Ibid.
153
Ibid.
147
58
féminisation des cafés, des bars et des restaurants de la ville, que l’appropriation de
l’espace urbain s’opère de la façon la plus visible.
Nous observerons également que les femmes et les hommes ne cohabitent pas
dans les cafés, et que la séparation entre les deux sexes est bien nette ; c’est ainsi que dans
Myriam première, Maryse nous décrit le restaurant Fanchon où « le personnel […] était
exclusivement féminin. Elle se choisit une table à l’écart, le plus loin possible du bar qui,
à cette heure-là, était plein d’hommes. »154 On pourrait se demander s’il ne s’agit pas de la
part de Maryse d’une soudaine peur de l’homme, le fait de s’installer à l’écart du bar
constituant une mise en retrait par rapport à la gente masculine. Mais d’autres indices
nous laissent à penser qu’il s’agit plus du choix de ne pas être importunée, plutôt que
d’une attitude liée à la peur d’être jugée comme une dépravée qui boit « comme un
homme ». La preuve en est qu’un peu plus tôt dans le roman, Maryse « était allée
rejoindre la gang à La luna et elle avait bu autant que les autres, autant que Michel. »155
Dans les bars, les femmes se comportent d’ailleurs de plus en plus comme leurs
congénères, adoptant des attitudes masculines, buvant et cherchant à séduire encore et
encore : la jeune Vava du roman de Yolande Villemaire nous apprend que « Cet été-là,
Alexandre passe son temps dans les bars et je l’imite. J’ai des aventures idiotes, je bois
beaucoup et je ne prends pas le jeu de la séduction très au sérieux. »156 Ces
comportements masculins se répètent sans cesse dans plusieurs romans du corpus. S’étant
désormais trouvé une place de choix dans les bars de la ville, les femmes prennent
distinctement la place des hommes dans le jeu de la séduction. Les rôles semblent
s’inverser. Nous avons vu que dans l’écriture au féminin, les personnages masculins
étaient largement égratignés dans leur virilité et leur intégrité. Les héroïnes continuent
donc leur travail de sape, le bar ou le café étant les meilleurs endroits pour expérimenter
ces nouveaux comportements. Ainsi, les héroïnes qui règnent désormais sur ces lieux où
l’on boit et où l’on se dévisage, se comportent comme des hommes envers les hommes
eux-mêmes : c’est notamment le cas de Vava qui rencontre un jeune garçon alors qu’elle
se trouve accoudée au comptoir de son bar familier :
154
NOËL, Francine, Op. cit., p. 457.
Ibid., p. 231.
156
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 143.
155
59
Il n’est pas encore trois heures du matin, les bars sont encore ouverts. Je
rentre dans un bar, rue Saint-Denis, je m’assois à une table, je commande
une bière. Au bout de cinq minutes, un très beau gars, le sosie de Djinny,
vient s’installer à ma table et dit que j’ai de bien belles lunettes. Il est ivre,
drôle et gentil. Il me demande si je l’emmène chez moi.157
Comme l’on peut s’en douter, c’est Vava qui ramènera cet inconnu chez elle et
non le contraire ; même si c’est le garçon qui vient la voir en premier, c’est la jeune fille
qui décidera de la suite des événements.
Mais le roman qui illustre le mieux ce nouveau rapport entre les femmes et les
lieux masculins de la ville que sont les bars, reste Les Nuits de l’Underground.
L’Underground est un bar d’homosexuelles exclusivement féminin, qui se classe parmi la
catégorie de « ces petites caves d’ombre sous leurs voûtes de neige que devenaient les
bars des grandes villes en cette saison. »158 Dans le roman de Marie-Claire Blais, la ville
est féminisée à outrance, seuls un ou deux personnages masculins sont présents. Seuls les
travestis – mi-hommes, mi-femmes – se font une place parmi les femmes qui peuplent les
bars de la ville, formant ainsi à eux tous la « cour des miracles » de Montréal :
Le Captain ne fermait jamais ses portes. C’était, après la pénombre et les
chuchotements de l’Underground, la lumière crue du néon sur des visages
hâves ou bariolés quand, aux premières heures de l’aube, les travestis
venaient se joindre aux filles, s’accoudant comme elles, avec leurs amants
encore suspendus à leurs bras, devant un plat graisseux, un café, lesquels
avaient alors beaucoup de prix.159
Le roman fourmille ainsi de descriptions propres à l’Underground mais aussi aux
autres bars de Montréal, des endroits où, naturellement – Les Nuits de l’Underground
étant l’un des plus importants romans lesbiens de son époque –, la clientèle est
exclusivement féminine : la ville semble alors envahie et contrôlée jusque dans ses
repaires les plus secrets, par des femmes telles que celles qui composent « la bande de
Marielle, Lucille, Berthe et d’autres filles »160, et dont « on savait, en les voyant rentrer,
que c’était là la dernière écume de L’Underground, que le bar était enfin fermé sur ses
secrets jusqu’au lendemain soir… »161. La ville semble littéralement avaler les filles grâce
à ses bouches béantes que sont les bars, et dont les portes se referment sur elles pour la
157
Ibid., p. 107.
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 66.
159
Ibid., p. 92-93.
160
Ibid., p. 93-94.
161
Ibid., p. 130.
158
60
nuit, avant de les vomir au petit matin. C’est un incessant mouvement de marée de filles
qui fait vivre la ville et lui donne sa pulsation : elles vont et viennent, d’un bar à l’autre,
prenant la place les unes des autres, donnant ainsi à Montréal une atmosphère frénétique
d’éternel recommencement : « Le bar était vide, habité seulement, en ces débuts de
semaine, par quelques filles solitaires qui fumaient dans l’ombre, et qui ne sortaient que
ces nuits-là, avant la marée des femmes jeunes et belles, celles des fins de semaine, qui,
sans le vouloir, les écarteraient. »162
Le bar comme décor, voilà donc ce qui caractérise bon nombre de romans au
féminin : ce sont des lieux de rencontre aux dimensions réduites, à la familiarité
permanente, où se font et se défont des vies et des amours. Les femmes s’y sentent
désormais actrices et peut-être même, ce qui semble le plus important, elles se sentent
spectatrices de ce qui les entoure, de cette vie urbaine à laquelle elles participent ; car
s’installer à la table d’un café et observer le monde alentour, c’est aussi se regarder vivre
soi-même. D’ailleurs, pour Pierre Sansot,
le café favorise ce détachement, ce recul qui permet d’y voir clair : surtout
demeurer seul, ne pas se griser de mots, être pour l’instant spectateur plutôt
qu’acteur, ne pas s’épancher sur soi-même et considérer avec quelque
humour la comédie humaine, y compris l’embarras dans lequel on se
trouve.163
Depuis quelques décennies maintenant, les femmes écrivent donc sur ce qu’elles
connaissent le mieux, à savoir leur environnement, et plus précisément l’espace urbain où
elles sont désormais « à peu près » libres de se déplacer. L’écriture au féminin, depuis
Bonheur d’occasion, a fait aussi son chemin en s’accaparant petit à petit des lieux
ordinairement dénués de toute féminité que sont les bars et les cafés. L’appropriation au
féminin de la ville est donc en marche depuis longtemps.
Pourtant, si la territorialisation d’une écriture au féminin s’ancre désormais dans
un paysage urbain, si les héroïnes investissent les territoires masculins, le réseau
sémantique important qui se rapporte à une isotopie de la clôture dans les œuvres du
162
163
Ibid., p. 139.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 14.
61
corpus, nous rappelle que si les femmes s’approprient l’espace urbain, celui-ci n’en est
pas moins un espace restreint où l’on étouffe de claustration et d’enfermement,
notamment en ce qui concerne les romans de Québec : dans ces textes, la ville n’est pas
moins objet de discours que forme du discours des femmes.
62
CHAPITRE II
________________________________________________________________________
LA VILLE MOINS OBJET DE DISCOURS QUE FORME DU
DISCOURS DES FEMMES
Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ?
Marguerite YOURCENAR, L’oeuvre au noir.
1. De l’espace vécu à l’espace transcrit : le « bref » dans les
romans de Québec
1. 1 : Enfermement et métaphores carcérales
La littérature féminine traite bien souvent de sentiments négatifs tels que la haine
de soi, l’impuissance, la nostalgie, et, d’une manière plus générale, de l’angoisse
existentielle. Lise Tremblay en est certainement le meilleur exemple puisque c’est avec la
parution de son premier roman, L’Hiver de pluie, que la critique lui accorde une place de
choix au sein de la catégorie des « romanciers de la désespérance »164. Par conséquent, les
œuvres écrites par des femmes sont souvent « classées » parmi les œuvres de l’intime,
celles qui touchent à la vie des sentiments et au retour sur soi, qui explorent l’être intime
et qui révèlent, selon Bénédicte Mauguière, le lien entre « québécitude » et
« féminitude », « mettant en commun les fondements de l’oppression, qu’elle soit
nationale ou sexuelle. »165
164
165
Remarque d’Aurélien Boivin à la parution du roman.
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 3.
63
Plusieurs romans qui composent ce corpus constituent en effet un greffon
important de cette « littérature de l’intime » québécoise, notamment les romans de
Québec tels que ceux d’Anne Hébert, d’Andrée Maillet, de Lise Tremblay et d’Adrienne
Choquette pour ne citer qu’elles. Dans les années soixante, en même temps qu’émerge
cette littérature féminine, se déploie donc également un imaginaire féminin spécifique,
dont l’exploration du monde intérieur, la quête intérieure aussi bien qu’identitaire166,
deviennent les leitmotivs. Mais surtout, cette « oppression » à la fois physique et mentale
qu’évoque Bénédicte Mauguière, est sans nul doute le thème le plus symptomatique de la
littérature féminine.
Les héroïnes sont donc pour la plupart dans une démarche d’appropriation de leur
environnement, à savoir l’espace urbain. Cependant, dans l’écriture au féminin, il n’en
reste pas moins qu’elles sont confinées dans cet espace unique, et que l’oppression et le
sentiment de claustration sont leurs lots quotidiens. A ce propos, Québec et Montréal ne
sont pas sur un même pied d’égalité, la capitale québécoise et son cœur, la vieille ville,
renvoyant l’image perpétuelle d’un espace qui se rétrécit.
Pour ce qui est de leur configuration et de leur situation géographique, il va sans
dire que Montréal et Québec figurent des espaces fermés et repliés sur eux-mêmes : l’une
est une île, et l’autre est en partie entourée de remparts. C’est pourquoi, comme nous le
verrons plus loin, nombreuses sont les métaphores carcérales qui jalonnent les œuvres.
« L’île de Montréal est délimitée par le Saint-Laurent au Sud et la rivière des Prairies au
Nord. »167 Ainsi est décrite la situation géographique de Montréal dans un guide
touristique ; et même si « L’enceinte en pierre, érigée entre 1716 et 1741 [afin de contrer
l’avancée anglaise], a disparu tout comme la citadelle, dont la butte fut même arasée en
1821 »168, Montréal est malgré cela isolée par l’eau qui l’entoure, sans oublier que la
première image de ses ancêtres Hochelaga et Ville-Marie, est celle, selon Ginette
Michaud, d’une « ville contenue, resserrée, contrainte, for(t) interne isolé, cherchant à
s’enkyster dans un vaste espace, une "mer glaciale" l’entourant de toutes parts. »169 Il
n’est donc pas étonnant que dans le roman intimiste d’Hélène Ouvrard, Le Corps
166
Ce thème sera abordé dans une partie ultérieure.
GUIDES BLEUS, Québec, « Chutes du Niagara, Ottawa, Iles atlantiques », Paris : Hachette tourisme, 2001,
p. 110.
168
Ibid., p. 112.
169
MICHAUD, Ginette. De la « Primitive Ville » à la Place Ville-Marie : lecture de quelques récits de
fondation de Montréal. In : NEPVEU, Pierre, MARCOTTE Gilles, (dir.), Op. cit., p. 33.
167
64
étranger, la ville de Montréal glisse peu à peu vers l’image de la ville légendaire d’Ys que
les eaux ont retranchée du monde, et dans laquelle la jeune mère se retrouve prisonnière.
Pourtant, dans l’ensemble des romans qui nous intéressent, cet enfermement physique de
la ville de Montréal n’est que très rarement évoqué. Même si le personnage de Maryse
dans Myriam première, souligne la construction de « murs sur la berge, comme pour nier
la présence du fleuve, et la ville y est enfermée »170, Montréal est avant tout une ville
ouverte contrairement à Québec. Cette « différence » est marquante dans les œuvres
féminines, car les héroïnes de Montréal ont accès à l’extérieur, à l’Autre, à l’étranger,
bien plus que les personnages féminins de Québec : Vava (Vava), Axelle (Hier), Maryse
(Maryse, Myriam première) et Shawinigan (Encore une Partie pour Berri) voyagent,
elles, où du moins, sortent de la ville. Cette « rivalité » d’ouverture qui caractérise
Montréal et Québec n’est d’ailleurs pas nouvelle, comme l’explique Heinz Weinmann :
Depuis son origine, Hochelaga-Ville-Marie-Montréal a été une ville
ouverte. Alors que la ville de Québec, sa rivale, située sur la même rive,
grâce à ses enceintes protectrices s’est mise sur la défensive contre un
territoire immense, démesuré, Montréal, aux murs protecteurs érigés plus
tard, vite débordés par le développement urbain du XIXème siècle, n’a cessé
d’être aimanté par les espaces ouverts, coureurs des bois, « sauvages », au
risque de s’ensauvager elle-même.171
La vieille ville de Québec, quant à elle, a su conserver d’une part son aspect
défensif grâce à ses fameux remparts qui témoignent des luttes franco-anglaises ; d’autre
part, elle aussi est emprisonnée par le Saint-Laurent qu’elle surplombe majestueusement :
du haut de ses falaises, la jeune Arabelle des Remparts de Québec ne voit d’ailleurs
aucune échappatoire à cette ville isolée du monde extérieur, et qui s’arrête nette lorsque
ses pentes rencontrent les herbes en contrebas, puis enfin les eaux du fleuve : « Les
falaises à flancs gris, inescalables, aux ardoises verticales et tranchantes, je n’ignore pas,
de là-haut, leur pente traîtreuse coupée brusquement où s’arrêtent l’herbe et les
buissons. »172
Grâce à son statut de capitale mais aussi de bastion de l’histoire nationale, Québec
est également devenue ce qu’André Gaulin décrit comme « une ville conservatrice aux
charmes de laquelle on est sensible mais néanmoins un lieu moral étouffant où la
170
NOËL, Francine, Op. cit., p. 458.
WEINMANN, Heinz. Montréal : le défi de l’ouverture. In : Québec français, été 90, n° 90, p. 95-97, p. 95.
172
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 91.
171
65
communication est difficile. »173 C’est pourquoi, les écrivaines qui prennent Québec pour
décor de leurs fictions, le font d’une manière orientée et consciente, bien souvent dans
l’optique de rendre compte de l’état d’oppression des femmes dans une société de type
patriarcal ; ainsi, Arabelle (Les Remparts de Québec), Flora (Le Premier Jardin), Sœur
Julie (Les Enfants du sabbat), Mme Rolland (Kamouraska), la narratrice de L’Hiver de
pluie et Laure (Laure Clouet), font toutes, sans exception, l’expérience de ce qu’André
Gaulin nomme ce « lieu moral étouffant » qu’est la ville de Québec.
La territorialisation de l’écriture au féminin s’opère donc à travers la description
de cet espace clos qu’est la ville, l’écriture fourmille de métaphores carcérales, et si
l’appropriation de l’espace est un processus qui ne cesse de se manifester dans les œuvres,
les héroïnes évoluent dans un univers enveloppant jusqu’à l’oppression, qui se referme
comme un étau sur leur monde intérieur.
« De même, le prisonnier reconnaît sa cellule, univers étriqué et qui, pourtant,
porte la marque des autres malheureux qui, centimètre par centimètre l’ont parcourue, y
inscrivant leurs espoirs, leurs amertumes. »174 Cette citation de Pierre Sansot s’applique
on ne peut mieux aux personnages féminins des romans étudiés, car tous sans exception
font, où ont fait, l’expérience de l’enfermement dans les villes de Montréal et surtout de
Québec.
L’espace urbain est tout d’abord décrit comme un lieu de détention par les
héroïnes ; les références à un univers fermé sont d’ailleurs très précises, les auteures
employant fréquemment des termes qui appartiennent au vocabulaire du monde carcéral :
à travers cette métaphore de la prison, la ville prend ainsi l’aspect d’une « geôle »175 que
la jeune Arabelle du roman d’Andrée Maillet explore à longueur de journée en attendant
de réussir son « évasion »176 ; toute la révolte, tournée contre sa famille et les valeurs de
cette bourgeoisie vieillissante de la haute ville de Québec, fait d’elle une coupable aux
yeux de ses proches : elle-même est consciente de ne « pas [être] innocente »177, c’est
pourquoi elle sent bien qu’ « ils [l’]enferment dans un fortin, dans Québec, dans leur état
173
GAULIN, André. Québec une ville « imaginée ». In : Québec français, hiver 99, n° 112, p. 72-74, p. 72.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 138.
175
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 14.
176
Ibid., p. 133.
177
Ibid., p. 28.
174
66
de Québec »178. Mais la plus coupable d’entre toutes est sans conteste l’héroïne de
Kamouraska d’Anne Hébert, Elizabeth Rolland, persuadée, après le meurtre de son
premier mari, qu’elle est la cause de la prochaine mort du second ; chaque soir, à Québec,
dans la maison de son nouveau mari atteint d’une grave maladie dont elle se sent
responsable, elle veille fébrilement, tiraillée entre ses souvenirs, sa culpabilité de ne pas
être une « bonne » épouse, et la peur de la prison, de l’enfermement carcéral que lui
suggère déjà le nom de la rue de Québec où se trouve la maison de son mari : « rue du
Parloir »179. La maison de l’époux et, par extension, la ville elle-même, sont ici vécues
comme des cellules de détention dans lesquelles les héroïnes subissent tout le poids de la
culpabilité d’être nées femmes. C’est également ce que l’on peut lire dans Le Corps
étranger d’Hélène Ouvrard, roman dans lequel la maison de l’époux est évoquée grâce à
ce même vocabulaire de l’enfermement, alors que la narratrice déclare : « nous ne
sommes pas libre de quitter notre prison et d’assurer à notre guise nos revenus »180.
Ce thème commun à plusieurs romans du corpus, qui lie l’enfermement physique à
l’enfermement des femmes dans des valeurs issues de la société patriarcale québécoise, a
déjà suscité des réflexions de la part de Lintvelt Jaap qui suggère que « Les protagonistes
féminins dans les textes écrits par des romancières, ont tendance à ressentir
l’enfermement spatial comme marque de leur oppression sociale, en particulier dans les
années soixante. »181 Anne Hébert est sans doute l’écrivaine chez laquelle l’espace urbain,
notamment celui de Québec, est le plus synonyme d’oppression et d’enfermement à la
fois physiques et psychosociologiques, ceux-là mêmes évoqués par Lintvelt Jaap :
l’impression de claustration et de confinement atteint son paroxysme dans Les Enfants du
sabbat, roman dans lequel l’auteure évoque les tentations diaboliques de Sœur Julie
élevée par des parents sorciers sur la Montagne de B., et désormais cloîtrée dans sa
« cellule »182 du couvent de Québec. Pour elle, « pas question d’ouvrir les fenêtres, notre
mère supérieure nous l’a défendu »183 ; les descriptions de ce huis clos que constitue le
décor du couvent sont sans équivoque chez Anne Hébert : nous sommes bien en présence
178
Ibid., p. 147.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 57.
180
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 85.
181
LINTVELT, Jaap. L’Espace identitaire de la ville de Québec dans le roman québécois depuis 1960. In : K.
MORISSET, Lucie, NOPPEN, Luc, SAINT-JACQUES, Denis, (dir.), Op. cit., p. 307.
182
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 11.
183
Ibid., p. 14.
179
67
d’un lieu impénétrable, coupé du monde, dont la seule évasion possible est celle de
l’esprit de Sœur Julie :
Du côté de la rue, la surface grise et rugueuse de la pierre. Des barreaux
aux fenêtres. La lourde porte de bois plein s’ouvre et se referme solennelle
et lente. Ce n’est pas que cette porte grince sur ses gonds bien huilés, mais
elle fait entendre un son de bois massif, étouffé, interminable, se
répercutant en écho, pour peu qu’on y touche. Du côté de la cuisine, une
porte basse donne sur la cour. Il y a bien une ouverture étroite pratiquée
dans le mur de la cour, tout près de la cuisine, mais cette porte peinte en
gris est toujours fermée à clef.184
« Pensionnat », « couvent », sont des mots qui reviennent fréquemment dans les
œuvres du corpus. La plupart des héroïnes ont d’ailleurs goûté à l’enfermement de type
religieux dans leur enfance ; ainsi, dans Encore une Partie pour Berri, l’amie de
Shawinigan, Albanel, « vivait au pensionnat des Ursulines depuis sa plus tendre
enfance »185, alors qu’Arabelle (Les Remparts de Québec) nous apprend qu’elle a « passé
une partie de [sa] jeunesse dans le donjon des Ursulines »186 ; dans le roman de Nicole
Brossard, Hier, la simple évocation du mot « couvent » fait surgir chez Axelle les images
d’un dédale de pièces et de lieux hermétiquement clos : « Couvent : maintenant le mot
agissait, collé au bas du ventre, associé à la traversée de longs corridors obscurs, à une
salle de solfège et à une panoplie d’endroits interdits qui lui faisaient penser au court
roman de Violette Leduc. »187
Quant à l’actrice Flora Fontanges du Premier Jardin, revenue dans sa ville natale
de Québec, elle se souvient avec douleur de son enfance passée au couvent des Ursulines
qu’elle décrit comme une
forteresse de femmes et d’enfants, hermétiquement close, dans la nuit
d’hiver. La ville tout alentour peut bien se faire et se défaire comme elle
l’entend, rien ni personne ne franchit la clôture de l’hospice, sauf les jours
de parloir et selon les normes bien établies par le règlement.188
Dès leur plus jeune âge, les héroïnes ont donc fait l’expérience de l’enfermement
et de l’isolement du monde extérieur. Dans cette écriture au féminin, les femmes ne
peuvent donc que se tourner vers leur for intérieur puisqu’elles ont déjà fait le tour de leur
184
Ibid., p. 30.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 32.
186
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 46.
187
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 197.
188
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 167.
185
68
prison qu’est la ville, dans laquelle s’imbriquent des cellules plus petites que sont le
couvent, le pensionnat ou encore la maison familiale. On observe également le même
réseau sémantique se rapportant à cette isotopie de la clôture, à travers la récurrence de
mots tels que « mur », « façade », « rempart », etc. qui jalonnent les œuvres.
Dans les romans des écrivaines de Québec, les personnages font figures de
détenus ; d’ailleurs, dans sa description d’une certaine catégorie de Québécois – ceux qui
arpentent inlassablement les rues du Vieux Québec comme la « femme qui marche » –, la
narratrice de L’Hiver de pluie de Lise Tremblay les compare à des « rats »189 qui refont
sans cesse les mêmes parcours, dans une ville qui prend l’aspect d’une cellule dans
laquelle la narratrice elle-même est enfermée ; ainsi, « Ceux qui marchent passent l’hiver
à chercher des trous chauds pour s’y cacher et, l’été, ils sortent de partout en même temps.
[…]. La femme aurait voulu les tuer un à un, nettoyer la ville, la rendre propre. »190
A cela s’ajoute l’évidence qui veut qu’au-delà de leur confinement dans un univers
restreint, les héroïnes sont parfois soumises à un processus de réification inéluctable.
C’est le cas de l’héritière de la Grande-Allée, Marie-Laure Clouet (Laure Clouet) ; cette
femme de quarante-quatre ans, soumise aux lois de son milieu inculquées dès son plus
jeune âge par sa mère, est complètement enlisée dans son éducation bourgeoise et
religieuse. Conséquence probable de son éducation rigide, à sa sortie de l’église après la
messe, l’héroïne se statufie littéralement et semble se fondre dans la pierre grise de
Québec, au moment précis où « Elle choisit un banc bien ombragé, y déposa un mouchoir
apporté exprès. Son corps lourd ne bougea plus, ses belles mains non plus. […]. De loin,
elle faisait l’effet de belles pierres lisses qui dureront toujours. »191 Au sujet de ce
personnage, il paraît intéressant de souligner le double sens du nom de famille de Laure –
CLOUET –, révélateur de l’invariabilité de l’existence et de l’incapacité à évoluer de la
quadragénaire : dernière descendante d’une famille dont les portraits sont « cloués » aux
murs du grand salon, Laure, de par son nom qui sonne comme une fatalité, est elle aussi
destinée à rejoindre ces visages figés dans le temps, dont le prestige suranné masque des
existences en fin de compte bien anodines.
189
TREMBLAY, Op. cit., p. 55.
Ibid.
191
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 27.
190
69
Il semble que l’ankylose du corps soit également le lot de la jeune Arabelle des
Remparts de Québec qui « traîne des semelles de plomb »192, tandis que dans le roman
d’Anne Hébert, Les Enfants du sabbat, « Sœur Julie avance de plus en plus difficilement.
Elle rencontre à chaque pas une étrange résistance dans l’air, soulève avec ses genoux,
avec ses cuisses, la masse compacte de ses jupes changées en plomb. »193 A Québec, il est
assez facile de se fondre avec la pierre et le décor urbain. Parce qu’il s’agit d’un « lieu
moral étouffant », bien plus que la métropole qu’est Montréal, mieux vaut s’y buter le
moins possible, rester à sa place, se paralyser au fur et à mesure que les jours se traînent ;
ainsi, Flora Fontanges « désire de toutes ses forces être changée en pierre »194, alors que la
« part » qui marche de la narratrice de L’Hiver de pluie s’ankylose progressivement, et
laisse aux autres, à la fin du récit, le pouvoir de vivre à sa place :
Un autre hiver. La femme qui marchait est assise sur une chaise de plus en
plus petite. Maintenant, elle sent les accoudoirs sous son ventre. Elle a
encore un parcours, mais ce sont les personnages en face d’elle qui le font à
sa place sur l’écran du téléviseur. Elle, elle ne bouge plus.195
A l’enfermement s’ajoute donc le vide, la vacuité de l’existence, le non
aboutissement, l’inachèvement des processus. Des thèmes que suggère si bien le titre de
ce même roman de Lise Tremblay, L’Hiver de pluie : une saison pour rien, qui ne trouve
pas sa finalité dans cette neige qui se refuse à tomber sur la ville de Québec, « une ville
livrée tout entière à un hiver sans neige. Plus il pleuvait et plus il faisait froid. Toute cette
pluie ne servait à rien. »196
La ville québécoise génère donc tout un réseau d’images carcérales, et se présente
au lecteur sous les traits d’un lieu cloisonnant à l’intérieur duquel les personnages sont
statiques. L’espace urbain, dans ce processus d’isolement, dessine une individualité et se
décrit également comme tel, poussant ainsi les personnages à l’introspection. Nous
l’avons vu, ce thème de l’emprisonnement, ainsi que la vision d’une ville ceinturée et
192
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 146.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 23.
194
Ibid., p. 110.
195
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 97.
196
Ibid., p. 87.
193
70
ceinturante, sont omniprésents dans l’écriture féminine : l’appropriation de l’espace
urbain ne se fait pas sans mal et pourtant, ce dernier est parfois nécessaire, comme
l’évoque François Ricard dans sa préface aux Remparts de Québec, « Car il faut sans
doute, avant d’abattre les remparts, s’y buter longuement de l’intérieur. »197
La conséquence est que la ville n’est pas seulement forme de discours dans
l’écriture féminine, mais bien forme du discours des femmes : l’espace urbain est le
matériau principal d’une écriture de l’oppression, de l’étouffement, mais aussi d’une
forme romanesque dont la ville devient le métalangage.
1. 2 : Le « bref » au service de la fiction
Cette figure de l’enfermement qui s’élabore dans les textes du corpus à partir
d’une isotopie de la clôture, s’accompagne souvent d’une narration qui traduit la véritable
sensation d’étouffement que ressentent les personnages féminins : l’univers dans lequel
les jeunes femmes évoluent n’est pas seulement étriqué, il les comprime et pèse sur elles
de tout son poids ; l’espace se resserre autour d’elles, comme le montre cette phrase du
roman Le Premier jardin d’Anne Hébert, qui n’est pas sans rappeler le premier vers du
Spleen de Baudelaire198 : « Le ciel pèse sur nos têtes comme un couvercle brûlant et
crayeux. »199 D’ailleurs, un peu plus loin, « Le ciel gris [est] si bas qu’on pourrait le
toucher du doigt, au bord de l’horizon »200. Dans Le Premier Jardin, la ville de Québec
est donc un endroit dans lequel l’actrice Flora Fontanges « est oppressée »201, et elle n’est
pas la seule : l’air manque tout aussi cruellement dans le couvent où vit Sœur Julie (Les
Enfants du sabbat), car il n’y a « Pas le moindre souffle d’air […] dans le couvent
hermétiquement fermé. »202 C’est dans cette même ville de Québec, au panorama pourtant
grandiose, que la narratrice de L’Hiver de pluie « ne pouvait […] supporter ce paysage
longtemps, elle étouffait. »203 Comme dans les textes d’Anne Hébert, le souffle manque
car l’air est totalement absorbé : l’environnement urbain devient un territoire hostile aux
197
RICARD, François. Préface. In : MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 9.
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », BAUDELAIRE, Charles. Spleen. In : Les Fleurs
du mal, Paris : Bordas, coll. « Univers des Lettres Bordas », 1984, p. 66.
199
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 45.
200
Ibid., p. 64.
201
Ibid., p. 33.
202
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 30.
203
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 48.
198
71
yeux de la narratrice, où le froid de l’hiver mêlé à la couleur du ciel, font de la ville un
lieu désertique que la vie semble avoir abandonné, car, dit-elle,
Il fait trop froid pour sortir. C’est comme ça depuis le début de l’hiver.
L’air devient sec, presque irrespirable tellement de froid frappe fort sur
cette terre sans neige. Puis, sans qu’on sache pourquoi, le mercure monte et
il pleut pendant des jours. Mais le pire, c’est la grisaille, comme si
novembre était devenu perpétuel.204
Si l’air est sec à Québec à cause du froid, il est brûlant à Montréal, une ville dans
laquelle on suffoque littéralement de chaleur, où l’air cuisant déchire la gorge à chaque
inspiration et où les corps semblent porter, chez Pauline Harvey, un poids qui les écrase et
les enveloppe à la fois :
Juillet suffocant dans Montréal qui croule sous le poids de la chaleur et
sous la pression d’une menace diffuse, enveloppante. On avait l’impression
de s’écraser mutuellement, les voix sortaient étranglées sur les trottoirs et
dans les cafés, lourdes de colère contenue. On achetait des ventilateurs qui
ne brassaient plus qu’un air brûlant et chargé d’angoisse.205
Les personnages ne suffoquent d’ailleurs pas pour les mêmes raisons s’ils sont à
Montréal ou à Québec, car ce qui « étouffe » dans la vieille capitale est d’abord le lieu luimême, avec toute sa charge de souvenirs pour les héroïnes Flora Fontanges (Le Premier
Jardin) et la narratrice de L’Hiver de pluie, le poids des traditions de la bourgeoisie de la
haute-ville pour la jeune Arabelle des Remparts de Québec, ainsi que l’institution
religieuse représentée par le couvent dans Les Enfants du sabbat, finissant ce travail
d’enlisement irrémédiable. Dans la métropole montréalaise, c’est bien la chaleur qui
emprisonne la ville et par extension les personnages eux-mêmes : Montréal est dépeinte
chez Pauline Harvey comme une véritable « ville-fournaise », ainsi d’ailleurs que chez
Francine Noël et son roman Maryse, dans lequel « il faisait vraiment trop chaud et tout le
monde se traînait dans l’humidité enveloppante de Montréal »206 ; une ville étouffée et
étouffante que l’on retrouve également dans Le Corps étranger d’Hélène Ouvrard, où la
narratrice « regarde par l’immense vitre de sa cage : la ville sous son nuage d’anhybride
204
Ibid., p. 30.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 79.
206
NOËL, Francine, p. 331.
205
72
sulfureux. La ville dans l’épaisseur ouatée de son poison. Son bureau au milieu du
nuage. »207
Dans le roman au féminin le feu couve à Montréal, alors que la ville de Québec,
elle, s’est déjà consumée.
Afin de traduire les traits statiques de la ville, ainsi que l’enlisement et
l’étouffement des personnages, la narration des romans de Québec va servir la fiction :
parce que la ville est un univers étriqué où l’on suffoque, alors le discours féminin la
prend pour espace de parole et forme du discours des femmes, afin de figurer au mieux
l’univers intérieur des personnages et leur sentiment de claustration ; par conséquent, la
narration des romans du corpus s’accompagne très souvent de phénomènes de rupture, des
« ruptures qui avaient été jusque-là camouflées, tant que l’horizon d’attente du lecteur
l’aurait amené à n’y voir qu’un signe d’inachèvement ou de folie et aurait
irrémédiablement rejeté le texte féminin dans le registre de l’inédit, de l’inéditable. »208
Dans les romans d’Anne Hébert, de Lise Tremblay, et même dans Le Corps
étranger d’Hélène Ouvrard, on aura donc noté que si la narration se fait en grande partie à
la troisième personne, le point de vue est interne voire même omniscient : pratiquement
incapable de s’exhiber à la première personne, la narration alterne donc les points de vue
pour marquer la difficile unité des personnages, mais elle donne également l’impression
qu’il s’agit moins d’un ton qu’une voix qui émerge des textes ; une voix qui se meut en
étouffement, en murmure, qui va a l’essentiel car le souffle semble manquer.
Ainsi, dans L’Hiver de pluie, roman intimiste construit à la manière d’un journal
intime, alors que la narratrice alterne récits et lettres – mises en valeur par le recours à
l’écriture en italique –, la narration débute bien par le je, – « Je marchais »209 – puis, sans
que le lecteur en soit averti, la narratrice passe subitement à la troisième personne en
évoquant la fameuse « femme qui marche »210 : une relecture de ces passages est même
nécessaire pour comprendre qu’il s’agit du même personnage, pour comprendre aussi que
celle qui écrit se regarde dépérir de jour en jour, et souffrir du manque d’amour, du
207
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 11-12.
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 33.
209
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 10.
210
Ibid.
208
73
manque d’être, de l’étouffement. Il est bien difficile également pour la narratrice du Corps
étranger d’Hélène Ouvrard, roman qui se déroule cette fois-ci à Montréal, de se
rassembler en une seule et même femme : dans ce roman écrit comme un long poème, la
narratrice est à la fois l’Amante, la femme, et la mère. La narration alterne donc cette foisci entre le « nous », qui comprend l’ensemble des femmes et des mères de ce monde, et le
« elle » qui s’applique plus particulièrement à la narratrice en tant qu’Amante, afin de
marquer ici la distance entre cette « fonction » qu’elle doit assumer au sein du couple, et
son réel désir de s’affranchir du joug de son mari. Dans ces deux textes, la parole est donc
plus que jamais intime, car elle participe activement à figurer l’univers intérieur
bouleversé des personnages.
A cette voix qui murmure plutôt qu’elle ne dit, s’ajoute le souci de faire court pour
aller à l’essentiel ; ainsi, le rythme haché de certaines séquences donne naissance lui aussi
à cette voix sourde qui perd de son intensité en se répercutant sur les murs du texte, autant
que sur les murs de la ville. Les ellipses sont nombreuses dans ces textes féminins :
l’absence de pronom personnel dans des phrases courtes et nominales, ou bien au
contraire la répétition du même pronom personnel, donnent l’illusion d’une voix
enfantine et maladroite ; on aura également noté les élisions d’adverbes et les
constructions simples comportant un minimum de compléments. Voici donc ce qui a
sûrement amené la critique à ne voir dans l’écriture au féminin que des œuvres
« hermétiques ». L’Hiver de pluie est l’un de ses romans où le souci de « faire bref » est
remarquable dans le texte, entre autres lors de cette scène où la narratrice décrit le
comportement de son ami universitaire Jean-Louis, qui
conduit nerveusement. Le levier de vitesse grince chaque fois qu’il
l’actionne. Il est excité. Il est toujours ainsi avant d’écrire. Il dit qu’il a
promis des articles avant la fin du mois et qu’il n’a encore rien fait.
L’université lui bouffe tout son temps. Il n’arrive pas à écrire une ligne. Il
dit que l’on reviendra mercredi en début d’après-midi. Il donne un cours à
cinq heures. Il espère qu’il aura terminé, sinon, il se fera remplacer. Il dit
que vous irez. 211
Dans cet extrait, la succession de phrases courtes, débutant chacune par le même
pronom personnel comme si la narratrice reprenait sa respiration, souligne sans aucun
doute la volonté de souligner le manque de souffle de la parole. La ville de Québec
emprisonne les corps, les désirs, mais aussi les mots : l’écriture est éclatée, parcellaire, et
211
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 87.
74
chaque mot semble peser un poids si lourd que l’on économise ses forces ; ainsi, l’héroïne
évoque avec une grande difficulté le froid qui règne depuis quelque temps sur la ville,
puisque, dit-elle dans un souffle, « Cela fait quelques jours que l’on vit en otage du froid.
Trop froid pour se promener, trop froid pour y prendre plaisir. »212 Une économie de
parole que l’on retrouve également dans l’ensemble de l’œuvre d’Anne Hébert, et par
conséquent dans Le Premier Jardin, dès les premières lignes consacrées à la description
du personnage de Flora, qui,
Hors de scène, […] n’est personne. C’est une femme vieillissante. Ses
mains nues. Sa valise usée. Elle attend patiemment son tour enregistrer ses
bagages. Elle a l’habitude. Tous les aéroports se ressemblent. Et les points
d’arrivée sont pareils au point de départ.213
L’économie de verbes, même de verbes d’état, ainsi que cette succession de
phrases courtes, font de la description du personnage de Flora un portrait minimaliste
mais qui va néanmoins à l’essentiel.
Marque d’une oppression, d’un désir trop longtemps réprimé de faire jaillir des
mots, cette écriture féminine évoque donc à la fois la difficile prise de parole des femmes,
mais aussi la libération de cette même parole qui se réalise dans l’éclatement de la phrase
aussi bien que du sens, ainsi que l’affirme Béatrice Didier :
Maintenant que l’écriture (masculine autant que féminine) est plus libre,
ces phénomènes de rupture remettent en cause l’organisation traditionnelle
du paragraphe, la répartition des blancs du texte, la majuscule, et jusqu’à la
coupe des mots, tantôt agglomérés, tantôt hachés. Une fois de plus, je ne
prétends pas que le phénomène soit uniquement féminin ; mais là aussi cet
éclatement général de l’écriture a finalement, je crois, plus libéré de forces
latentes et longuement brimées chez la femme que chez l’homme.214
« Ce qui fascine souvent dans une situation d’enfermement »215, déclare Shawn
Huffman, « c’est la restriction, qu’elle soit spatiale, temporelle ou narrative. Il n’est donc
pas étonnant que maints auteurs aient choisi le genre bref pour dépeindre ces mondes
212
Ibid., p. 32.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 9.
214
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 34.
215
HUFFMAN, Shawn. L’Enfermement et le bref chez Gabrielle Roy, Anne Hébert et Adrienne Choquette.
In : LORD, Michel, CARPENTIER, André, (dir.), La Nouvelle québécoise au 20ème siècle, Québec : Nuit
Blanche éditeur, 1997, p. 74.
213
75
clos. »188 Les auteurs qu’évoque ici Shawn Huffman sont entre autres Sartre et Camus,
des écrivains dont les œuvres les plus magnifiques sont sans aucun doute celles dont le
genre sert la fiction.
Cela se vérifie également chez les écrivaines qui nous intéressent, notamment
celles chez qui l’enfermement, l’étouffement, et la vacuité de l’existence sont les plus
forts, à savoir Lise Tremblay (L’Hiver de pluie) et Adrienne Choquette (Laure Clouet) :
deux romans très courts où l’on hésite facilement entre roman et nouvelle. D’ailleurs,
pour ce qui est de Laure Clouet, la critique est encore partagée, certains considérant que la
trame tient du roman et d’autres que la forme relève de la nouvelle. C’est la question que
s’est posée René Dionne qui remarque que « cette histoire tient du roman, mais son point
de départ relève de la nouvelle »216 : en effet, la lettre du jeune couple de Sherbrooke qui
demande à l’héritière de les héberger, va bouleverser l’ordre établi au sein de la maison
familiale de la Grande-Allée : pourtant, il ne s’agit là que du déclencheur d’un processus
de prise de conscience pour Laure, qui entraîne avec lui une présentation acerbe du milieu
de la haute-ville de Québec. Dès les premières pages, certaines allusions nous indiquent
qu’une amorce de révolte, ou du moins un dernier sursaut de vie, se met en place dans
l’esprit de Laure :
Sous le porche, elle éprouva la surprise de tant de lumière inondant
l’avenue. « On se croirait en juin… » pensa-t-elle. Mais au feuillage terni
des érables, aux feuilles mutilées, teintées de jaune, à des ombres froides
couvrant tout un pan de maison comme si le soleil n’avait plus assez de
force pour la lutte, Laure savait qu’il ne restait plus qu’un frêle été à la
merci du premier vent, de la prochaine pluie.217
Comme les saisons qui se chassent les unes les autres, comme un coup de vent
froid qui balaie les restes de l’été, ce passage nous annonce que ce sont bientôt les
traditions et surtout les certitudes de Laure qui vont être balayées, et que les années qui la
rattrapent – n’oublions pas qu’elle est quadragénaire – la confinent de plus en plus dans la
prison dorée de la maison de la Grande-Allée, et amenuisent son désir réprimé
d’affranchissement. Le point de départ n’est donc pas tant cette lettre qui arrive « à point
nommé », mais bien tout le texte, depuis les premières lignes qui décrivent la sortie de
Laure de l’église. Ce qu’il faut retenir avant tout de ce roman, c’est la description du
216
DIONNE, René. Laure Clouet ou la fin d’un tombeau de rois. In : Lettres québécoises, n° 4, p. 22-25, p.
23.
217
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 25.
76
quotidien d’une femme de la bourgeoisie vieillissante de Québec, la lettre n’étant pas si
importante en soit si ce n’était l’attention démesurée de Laure pour cet « événement » ;
d’ailleurs, pour Béatrice Didier, « la présence de l’événement dans le récit n’est pas
conçue de la même façon par l’homme et par la femme, et les romancières aiment à
suggérer la vie dans ce qu’elle a de plus quotidien. »218
Cette description qui fouille le quotidien dans ce qu’il a de plus désespérant et
parfois de plus glauque, est aussi celle que l’on retrouve dans L’Hiver de pluie de Lise
Tremblay : aucun événement prévu au programme cette fois-ci. L’auteure nous met en
présence d’une narratrice qui erre toute la journée dans les rues de Québec, s’asseyant
parfois dans l’un des bars de la haute ville le soir venu. L’attente de l’autre et le quotidien
angoissant sont les thèmes de ce roman. Un roman très court (cent pages) qui, lui aussi, a
toutes les apparences d’une nouvelle, ne serait-ce que par sa disposition typographique :
absence de chapitres, de titres, des « épisodes » de textes séparés par des astérisques.
Cependant, c’est dans un roman et non dans une nouvelle que l’on se permet des retours
en arrière, ce texte étant issu, d’après la narratrice, « d’une véritable volonté de
mémoire »219 . Qu’il soit appliqué à la forme du texte ou bien au contenu du texte luimême, il semble bien que le bref soit une constante de l’écriture au féminin ; selon
Béatrice Didier, ceci s’explique parce que
La femme a peut-être davantage le sentiment d’une continuité et ressent
plus que l’homme le temps en dehors de l’événement. C’est peut-être
pourquoi les meilleurs romans féminins – […] – sont assez pauvres en
péripéties. Décidément, […], le western n’est pas un genre féminin. La
femme est peut-être tentée plus que l’homme d’écrire un texte où
finalement il ne se produit que l’essentiel […].220
Ecrire la ville, comme écrire sur le monde intérieur, invite donc les écrivaines à se
réfugier dans le genre bref ; comme nous venons de le voir, la brièveté exerce des effets
incontestables sur le monde de la fiction. Il s’agit peut-être là de la recherche d’une réalité
autre, plus intime, qui a amené les femmes à porter leur préférence sur certains genres
218
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 97.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 17.
220
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 151-152.
219
77
mais aussi sur certaines catégories esthétiques, ainsi que sur la ville comme décor, comme
une évidence. L’économie volontaire de mots, qui transpirent de sens et n’en deviennent
que plus forts, n’entache en rien les qualités littéraires d’œuvres majeures telles que celles
d’Anne Hébert et d’Adrienne Choquette, à propos desquelles René Dionne déclare que
« lisant et relisant leurs œuvres courtes mais denses, l’on vit davantage à cette époque
qu’en parcourant les volumineux romans de leurs contemporains. »221
L’architecture d’une ville comme Québec, avec ses remparts et sa citadelle, ses
rues grimpantes et ses étroits passages, est un texte en elle-même : la ville parle, raconte,
se raconte avec ses noms de rues et ses statues à la gloire des premiers conquérants de la
Nouvelle-France : la ville prend soudain la forme d’un texte… ou bien peut-être est-ce le
contraire : et si l’architecture urbaine et l’architecture textuelle se confondaient, soudain ?
Et si la ville devenait métalangage ?
1.3 : Architecture urbaine et architecture textuelle : la ville comme
métalangage
Opter pour le genre « bref », de la part de certaines auteures québécoises, suppose
l’intention de figurer par la forme l’univers carcéral, le milieu étouffant et l’économie de
parole dont l’ensemble des femmes ont fait l’expérience, à travers des décennies, dans une
ville comme Québec.
Cette fascination pour un décor coupé du monde, à la fois encerclé et encerclant
lui-même, dont l’architecture (et plus particulièrement les remparts) fournissent à la
fiction un « cadre, [un] ancrage et [un] arrière-plan vraisemblable »222, nous rappelle
combien la ville permet aux écrivaines de créer cet « effet de réel » abordé par Roland
Barthes. De cette rencontre entre architecture et narrativité, grâce à laquelle nous
percevons nettement la fascination des auteures pour le cadre bâti, le texte et l’urbain
semblent se confondre dans une même perspective de construction, se prenant l’un et
l’autre pour exemple, pour métaphore, confrontés tout deux aux mêmes problèmes de
sens, de signes, de représentation, de structure et d’édification.
221
DIONNE, René, Op. cit., p. 25.
HAMON, Philippe. Texte, architecture, récit. In : HAMON, Philippe, (dir.), Littératures et architecture,
Rennes : Presses universitaires de Rennes II, coll. « Interférences », 1988, p. 6.
222
78
A ce propos, dans son ouvrage collectif intitulé Littératures et architecture,
Philippe Hamon nous éclaire sur la filiation qui relie l’écrivain bâtisseur de textes et de
sens, et l’architecte bâtisseur d’espaces :
Les architectes, volontiers, se présentent eux-mêmes comme « hommes de
récit ». […]. Contrairement au littérateur qui part souvent du bâti, du
cadastre, de parcellaire […] pour imaginer ensuite les déplacements et les
aventures de ses personnages, l’architecte doit souvent penser parcours,
modes d’utilisation, emplois du temps, routines, fonctions et finalités avant
de dresser ses cloisons ou de tracer ses routes.223
L’auteur et l’architecte, ou encore le discours littéraire et le discours architectural,
seraient donc en nombreux points similaires. Il est vrai que tout deux travaillent
séparément à bâtir un espace socio-culturel complexe, comme c’est le cas des écrivaines
qui composent le corpus.
Nous l’avons vu, cet espace socio-culturel est représenté sous la forme d’un
univers étriqué, étouffant et cloîtrant que représente parfaitement Québec. La plupart des
récits, qu’ils s’agisse de ceux d’Anne Hébert, de Lise Tremblay, d’Andrée Maillet ou
d’Adrienne Choquette, se déroulent presque exclusivement entre les murs de la vieille
ville ; par ailleurs, nous remarquons que la structure narrative utilisée par les auteures se
construit autour de récits « fermés », la situation initiale des personnages ayant peu, ou
pas du tout, évolué entre le début et la fin du texte. Des bouleversements s’opèrent durant
le récit, mais la fin de l’histoire démontre que les mêmes remises en question persistent,
que le point d’arrivée est identique au point de départ, que les mots qui font mal et les
malaises des personnages ne les ont jamais vraiment quittés.
Dans Le Premier Jardin, Flora Fontanges débarque de son train dans la vieille
ville de Québec où elle est venue pour retrouver sa fille. Anne Hébert nous raconte
l’« aventure » d’une femme à la recherche de sa progéniture, mais aussi de sa propre
enfance, en proie aux souvenirs et aux fantômes ; elle retrouvera sa fille, réparant ainsi
quelques blessures. Pourtant, à la fin du roman, alors qu’elle revoit sa fille, elle la perd à
nouveau, et, fuyant une nouvelle fois la ville, elle reprend le même train, à la même gare,
sur le même quai qu’elle foulait quelques semaines auparavant : « Au bout d’un mois, son
contrat terminé, ils sont venus, tous les deux, la reconduire à la même gare campagnarde
223
Ibid., p. 9.
79
qu’à son arrivée. »224 La dernière phrase du livre rappelle d’ailleurs que l’actrice n’en aura
jamais fini avec Québec, et qu’à chacun de ses retours dans la vieille capitale, elle devra à
nouveau faire face à ses démons, puisque « La séparation a déjà eu lieu et l’exil où elle
est entrée la suit. »225 Dans Laure Clouet, l’héroïne a également bien du mal à sortir du
cycle infernal à l’intérieur duquel la veille ville l’emprisonne : pourtant, la « solitaire de la
Grande-Allée » semble promise à un avenir plus que serein alors qu’elle décide de
s’ouvrir au monde extérieur et à sa vie de femme, plus que jamais désireuse de laisser
libre cours à ses nouvelles envies même au prix d’une lignée familiale. Tout cela sans
compter, hélas, avec la fin du récit, qui lui apprend que celle qui l’a encouragée à
« vivre », Mme Boies-Fleury, décède, lui laissant en héritage un avertissement qui vient
ternir les espoirs d’émancipation de la quadragénaire, l’abandonnant, seule, à ce qui ne
semble plus être qu’un mirage de bonheur, car
elle savait déjà qu’elle était seule et que d’elle seule dépendait désormais la
signification des lignes tracées la veille par Esther Boies : « Tu as
longtemps marché dans un désert. Te voici au bord d’une oasis. Ne bois
pas trop vite à la source, elle te ferait plus de mal que le sable sec. »226
Le roman d’Andrée Maillet, Les Remparts de Québec, vient s’ajouter aux
exemples de récits « fermés » suscités. Arabelle, soulevée par les révoltes intérieures de la
jeunesse, y défie les institutions, la politique de son pays, la société entière, mais surtout
sa famille : on la veut sage et noble de caractère, elle sera dépravée et provocante. Elle
cherchera surtout à se faire aimer à travers des rencontres avec des hommes, prenant les
circuits touristiques de la vieille ville comme prétextes d’approche. Pourtant, elle ne
réussira pas à s’affranchir totalement des barrières posées par son père et sa grand-mère,
et ce, malgré ses multiples rencontres. Au début du texte, elle croise un touriste américain
dans lequel elle espère trouver un réconfort et surtout un moyen d’échapper à la vieille
ville : « Venez avec moi, lui [dit-elle]. Et je vous ferai voir le crâne du général Montcalm
lorsqu’il était enfant. »227 A la fin du texte, elle propose à un autre jeune touriste de faire
le même parcours que celui réalisé avec l’Américain ; paradoxalement, ses rencontres
avec l’Etranger ne font donc que la renvoyer à sa condition de captive qui se bute contre
les murs et contre elle-même, puisque, nous dit-elle, « Avant de l’emmener rue du Mont-
224
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 188-189.
Ibid., p. 189.
226
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 113.
227
MAILLET, Andrée, Op. cit., p.
225
80
Carmel, nous sauterons lui et moi par-dessus les Remparts pour jouer dans les Plaines. Me
voici à mon point de départ ; fin d’une révolution, début d’une autre. Je tourne autour de
moi. »228
Enfin, dans L’Hiver de pluie de Lise Tremblay, récit traité sous forme d’aveux et
de lettres qui reviennent sur un passé récent, nous notons, par souci d’exhaustivité, qu’un
chapitre de conclusion à la fin du roman marque le retour au début de l’histoire qui
s’achève.
Toutes ces remarques nous permettent donc d’affirmer que l’architecture même de
l’histoire est calquée sur celle du Vieux-Québec : un quartier entier entouré d’un mur
défensif à l’intérieur duquel on tourne en rond, et des vies qui se répètent elles-mêmes
malgré les efforts des héroïnes pour les transcender. Le texte est édifié comme un rempart
dans les romans de Québec où les personnages tressaillent parfois de soubresauts
d’affranchissement : mais cela se passe toujours à l’intérieur des murs, qui rappellent aux
héroïnes qu’elles appartiennent tout entières à la ville qui les retient prisonnières. C’est
donc dans cette image de la ville-reflet, qu’architecture urbaine et architecture textuelle
sont les plus étroitement liées.
Plus encore, dans les œuvres qui nous intéressent, il apparaît que des notions
architecturales d’agencement, de tri, et de disposition, interviennent de façon flagrante,
créant une mise en espace du texte à l’image de celle d’une ville. A ce propos,
l’exploitation des espaces typographiques, des supports (de la page à l’hypertexte)
permettant d’opérer une mise en espace du texte et de l’écriture, sont parfois le reflet de
l’agencement urbain d’une ville comme Québec ; c’est particulièrement le cas dans
L’Hiver de pluie de Lise Tremblay, ainsi que dans Le Premier Jardin d’Anne Hébert,
roman dans lequel la narratrice retrouve dans son parcours de la vieille ville historique ses
souvenirs d’enfance. Le passé côtoie le présent, surprend l’héroïne au détour d’une rue,
d’une maison, à la mesure de cette vieille ville où apparaissent à chaque pas un parc
commémoratif, un monument, une maison historique ou un musée. La succession
incessante, et néanmoins typique de l’écriture d’Anne Hébert, de courts paragraphes
séparés par des blancs typographiques, constituent un emboîtement d’unités descriptives à
228
Ibid., p. 233-234.
81
la manière d’une structure gigogne. A chaque instant, lors de la soudaine découverte
d’une maison lui rappelant des souvenirs, l’héroïne raye le présent de sa vision, alors que
lui apparaissent les murs plus neufs d’un passé qu’elle revit pleinement au cœur de la ville
(cf. Annexe). Québec, qui se veut au premier abord métonymie dans ses rapports évoqués
entre contenant/contenu, devient alors métaphore d’une conscience, et surtout forme d’un
discours, l’architecture servant, selon Philippe Hamon, « à concrétiser des abstractions, à
servir de métaphore descriptive universelle, de métalangage privilégié pour produire de
l’intelligibilité, du sens. »229 Les blancs typographiques deviennent des rues sinueuses, les
paragraphes font figure de « blocs » de maisons à l’image de ceux que l’héroïne arpentent
en compagnie de Raphaël ; et les mots qui les composent, agglomérés et dépouillés de
tout ornement stylistique, surgissent à son esprit tels les bâtiments de l’hospice SaintLouis et de la maison de la rue Bourlamaque, qui s’imposent à elle lors de son parcours.
Le texte s’édifie comme une ville ; on ne le lit pas, on le visite, on le découvre en
suivant les pas de l’héroïne. Cette vision de Québec n’est d’ailleurs pas si surprenante si
l’on en croit les commentaires du collectif Littératures et architectures, pour qui
tout objet architectural peut être conçu prioritairement par la littérature
comme un objet hiérarchisé, comme un système de contraintes définissant
des emboîtements, des organisations comportant corps principaux et
dépendances, […], des contenants régissant des contenus, contenants euxmêmes […].230
Il semble bien, à la lecture du Premier Jardin, qu’Anne Hébert procède de la
rhétorique urbaine en emboîtant des séquences « de vie », l’instant présent allié au décor
de ville qui contient un moment surgissant du passé :
Tout se délabre, la maison de briques noircies, les escaliers extérieurs en
bois et surtout l’ouverture béante du sous-sol, creusée plus bas que le
niveau de la rue, trou d’ombre où se cache sans doute le fantôme de M.
Eventurel dans son habit gris fer à rayures blanches, infiniment digne,
malgré la dèche et les saisies.231
A la vue de l’ancienne maison de ses parents adoptifs, le souvenir de Flora lui est
renvoyé par le décor urbain lui-même, la ville-reflet se faisant métaphore de ses
obsessions.
229
HAMON, Philippe, Op. cit., p. 6.
Ibid., Op. cit., p. 8-9.
231
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 66.
230
82
La ville-métaphore dans le texte est ce qui lie, bien plus que la ville-métonymie,
architecture urbaine et architecture textuelle si l’on en croit encore une fois les propos de
Philippe Hamon,
Au point qu’architecture et littérature paraissent parfois avoir besoin, pour
se penser chacune dans leur complexité, d’utiliser l’autre comme
repoussoir, comme métalangage ou comme métaphore, en une sorte de
complicité ou de connivence d’artificialité, voire de collaboration
épistémologique implicite.232
Cependant, on remarque bien vite que la métaphore n’est pas la seule figure qu’ont
en commun la ville et le texte, mais que tout deux bénéficient d’un même mode
d’organisation sémiotique : l’hyperbole, la répétition, l’opposition, la gradation, sont par
exemple des figures qui s’appliquent parfaitement au répertoire de l’ornement, aussi bien
architectural que textuel. Selon François Loyer, en littérature,
on procède couramment par énumération et par gradation, qui sont des
figures ordinaires de l’architecture ; par périphrase (lorsque certaines
organisations spatiales sont si alambiquées qu’elles contournent l’objet
même du projet), par hyperbole et par litote. Le déplacement de sens que
suppose la prosopopée ou l’hypotypose pourrait trouver son équivalent
dans certaines ambiances fortement suggestives, dont les plus
caractéristiques sont celles de l’architecture « parlante » du dix-huitième
siècle.233
Nous sommes d’ailleurs très proches de la figure de la prosopopée dans le texte du
Premier Jardin, alors que Flora invoque et réveille les pionnières de la Nouvelle-France ;
c’est aussi le cas dans Les Remparts de Québec d’Andrée Maillet, où la narratrice
ressuscite les personnages historiques sur les Plaines d’Abraham. Tous ces « fantômes »,
qui se lèvent dans la ville lui donnent une voix : la ville parle et raconte son histoire par la
bouche de ceux qui sont morts pour elle. A la base de cette figure, si proche de
l’architecture urbaine, il y a toujours une fiction : le personnage que l’on fait revivre ou
parler étant, soit parce qu’il est absent ou mort, dans l’impossibilité de parler réellement ;
c’est ce que semble nous rappeler la jeune Arabelle des Remparts de Québec, en évoquant
une discussion entre les protagonistes de la bataille décisive franco-anglaise :
232
233
HAMON, Philippe, Op. cit., p. 8.
ROYER, François. Rhétorique et architecture. In : HAMON, Philippe, (dir.), Op. cit., p. 25.
83
Le Marquis de Montcalm avec un grand salut recevait sabre au clair le
jeune Loup d’Angleterre ; tous deux se regardant se disaient l’un à l’autre
des paroles que l’Histoire oubliera. Ils s’épuisent au combat, s’acharnent et
se retirent et reviennent aussitôt reprendre la bataille ni gagnée ni
perdue.234
Bien d’autres figures de style propres à l’architecture fourmillent dans les textes
qui nous occupent ; cependant, ces quelques exemples nous ont permis de démontrer que
la ville dans le discours au féminin est avant tout forme d’un discours, d’une narration,
d’un récit. Un récit qui prend la ville comme métaphore pour figurer un univers étriqué,
sinueux, difficile d’approche pour des héroïnes qui sont encore dans une démarche
d’apprivoisement de leur environnement urbain.
La ville est donc bien, dans le roman féminin, un métalangage, et une forme du
discours des femmes. La page n’est plus le matériau de base de l’écriture : désormais, des
auteures telles qu’Anne Hébert, Lise Tremblay et Andrée Maillet, écrivent avec la ville,
cet instrument de représentation privilégié. Comme nous venons de le voir, ceci n’est
possible qu’avec la ville de Québec car, pour Gilles Marcotte, Montréal pêche par son
manque d’unité :
Il n’y a pas de métaphore de Montréal, et Montréal ne peut se constituer en
métaphore, parce que n’y joue pas les associations, les analogies qui font
l’unité être naturelle d’un monde. La métropole québécoise appartient à la
métonymie ; la loi de son organisation est la contiguïté, la parataxe, qui
appelle le déplacement plutôt que le développement.235
La ville de Montréal n’est pas, en effet, métaphoriquement « traduisible » dans le
texte féminin : son architecture, hétéroclite, ne saurait être un modèle de la rectitude
typographique des textes d’Anne Hébert. La métropole s’éloigne en cela de la métaphore
car elle est plurielle et montre plusieurs visages : tout d’abord par son architecture, qui
tend parfois à l’incohérence, puis par les multiples langues que l’on y parle. L’écriture au
féminin, étant elle-même une langue avec ses spécificités si l’on en croit certains, nous
parle du monstre linguistique que représente Montréal ; et si la métropole n’est pas
234
235
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 117-118.
MARCOTTE, Gilles, Op. cit., p. 43.
84
exactement une forme du discours des femmes du point de vue « architectural », comme
on l’entend pour Québec, sa diversité linguistique fait d’elle une forme de (plusieurs)
discours. Montréal est, d’après Michel Biron, « un corps parlant – et parlant plusieurs
langues à la fois. »236 Nous ajouterons que les textes au féminin ne manquent pas de
rendre compte de cette complexité linguistique qui marque profondément une ville que
l’on reconnaît d’abord au son, à l’accent, et à la langue qu’on y parle.
2. La ville québécoise comme espace linguistique complexe
2. 1 : Montréal, « ce corps parlant plusieurs langues »
Dans l’ensemble des guides touristiques du Québec, la rubrique consacrée à la
ville de Montréal débute la plupart du temps par quelques lignes indiquant que la
métropole « compte quelques 80 communautés ethniques et [que l’] on y parle 140
langues » : c’est donc ainsi que l’on présente de prime abord le visage de Montréal, celui
d’une ville plurielle, une tour de Babel composée d’un ensemble hétéroclite de langages
qui définissent, plus que son architecture finalement, son identité de ville nordaméricaine.
Bien plus que Québec, Montréal est un objet de discours dans la littérature
québécoise ; cependant, c’est dans cette étonnante variété de sons que se forge aussi la
ville comme forme de discours. Nous l’avons vu, la ville se méta-raconte à travers les
plaques commémoratives apposées sur ses monuments, à ses noms de rues, de places, à
ses statues. Québec en est l’un des exemples les plus probants, alors que ce n’est pas le
cas de Montréal : la métropole préfère se raconter à travers les multiples langages de ses
habitants, eux-mêmes si différents. C’est en cela d’ailleurs que Montréal tend vers la
métonymie bien plus que la métaphore : en effet, à contrario de la vieille capitale,
Montréal n’est pas une ville-miroir à travers laquelle les habitants se reconnaissent une
appartenance ou une identité ; elle est surtout un contenant auquel le contenu (ces mêmes
habitants), apporte une identité en faisant parler la ville, en lui donnant une existence qui
naît d’un brassage linguistique car multiculturel.
236
BIRON, Michel, Op. cit., p. 92.
85
Dans la littérature féminine, et les romans du corpus, il est facile de voir cette
forme de discours qui émerge des textes : les auteures évoquent le parcours d’héroïnes
sans cesse confrontées à l’Autre, mais surtout au langage de l’Autre, ce qui crée bien
souvent
des
difficultés
d’adaptation
dans
l’espace urbain
montréalais.
C’est
particulièrement le cas dans La Danse juive de Lise Tremblay, roman dans lequel le
malaise de l’héroïne francophone face aux autres communautés linguistiques de la ville,
est récurrent. Lorsque Mel, son amant, l’entraîne dans un restaurant chinois, elle a
l’impression de pénétrer dans un autre monde :
La première fois, il m’a emmenée dans un restaurant chinois pour manger
des escargots aux haricots noirs. Il y avait plusieurs salles au sous-sol. Tout
le monde parlait anglais et les Chinois aussi. Je n’avais pas très bien
compris où nous étions. J’ai fait comme si. Je venais d’arriver à Montréal
et je ne voulais pas avoir l’air ignorante.237
Montréal est une ville si surprenante pour l’héroïne, si pleine de mystères et de
langages auxquels elle n’a pas accès, qu’elle se sent elle-même étrangère de culture et de
langue dans cette espace pourtant francophone.
Sa méconnaissance de la langue est d’ailleurs héréditaire, puisque sa mère ellemême s’adapte difficilement à la langue américaine, distillée en continu dans les
émissions de télévision qu’elle regarde à longueur de journée :
Je n’arrive pas à suivre les intrigues, ma connaissance de la langue ne me le
permet pas. Je saisis le sens d’une phrase de temps à autre. Cela me
rappelle ma mère, elle passe ses après-midi à écouter les talk shows
américains qu’elle ne comprend pas ; madame Dufresne lui traduit les plus
poignants.238
La Danse juive montre bien le monde incertain et parfois incompréhensible que
constitue cette ville de Montréal si disparate. Mais cet imbroglio de sons est plus que
jamais ce qui donne sa « couleur » à la métropole québécoise : dans le roman féminin, les
femmes n’ont pas manqué de mettre en relief ce visage coloré de la métropole, en écrivant
des scènes qui, par leur vérité, leur vivacité et même parfois leur burlesque, tiendraient
presque du jeu théâtral ; chez Francine Noël, nous découvrons ainsi des « épisodes »
autour de la langue qui ne manquent pas de nous rappeler que Montréal est avant tout une
ville plurielle :
237
238
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 31.
Ibid., p. 57.
86
Ils firent les boutiques de la rue Saint-Laurent et atterrirent finalement chez
Warshaw où Miguel, presque rendu à la caisse, commença une belle
chicane en espagnol avec un Portugais pendant que Marie-Lyre
s’engueulait en anglais avec une Grecque complètement dépassée par
l’énergie furieuse qui émanait de ce couple peu banal mais si bien
assorti.239
C’est donc dans cet assortiment de tons, de sons, de voix et d’accents que
Montréal puise son identité. Si ces préoccupations autour du langage sont bien loin des
écrivaines de Québec, c’est tout simplement parce que la vieille capitale ne regorge pas
d’une diversité ethnique notable, et n’a rien de commun avec la mosaïque multiculturelle
que forme Montréal. D’ailleurs, comme le fait remarquer Michel Biron, à la différence
d’autres littératures francophones, la montréalaise se construit en partie autour de cette
notion de ville aux multiples langages, car
Nulle autre […] ne donne l’impression de céder au désir de laisser parler la
ville, comme si son réservoir de langages y était sa principale richesse. A la
différence des littératures francophones frontalières, comme la belge ou la
suisse, le texte montréalais ne craint pas de trahir son origine par ses
idiomes, il se reconnaît, bien au contraire, à la liberté avec laquelle il inscrit
les discours urbains […].240
Pourtant, Montréal comme forme de discours est aussi l’expression d’un malaise
chez les héroïnes, comme nous l’avons vu avec La Danse juive de Lise Tremblay : en
effet, comment trouver sa place dans une ville dont on ne maîtrise pas tous les langages,
tous les mots, donc tous les secrets? C’est pourquoi, Montréal est une ville où la
communication entre les habitants est plus difficile qu’ailleurs. Dans bon nombre de
récits, les héroïnes avouent leur malaise face à des situations où elles se sentent excluent
du monde qui les entoure, puisqu’elles ne comprennent pas toujours la langue utilisée en
leur présence : nous avons vu que Francine Noël « s’amuse » à brosser le portrait d’une
ville colorée par les langages de ses différentes communautés, et que Maryse semble s’y
être très bien adaptée ; pourtant, cela ne l’empêche pas de vivre des instants lors desquels
elle n’a pas accès à certaines conversations, comme ce soir-là, dans son bar préféré, où
« les deux garçons de table s’étaient engueulés, […], ils parlaient espagnol et Maryse
n’avait pas pu comprendre ce qu’ils disaient »241. Dans le roman d’Hélène Ouvrard, La
Noyante, la narratrice fait également face à des situations lors desquelles elle prend
239
NOËL, Francine, Maryse, Op. cit., p. 463.
BIRON, Michel, Op. cit., p. 92.
241
NOËL, Francine, Op. cit., p. 22.
240
87
conscience de l’accès limité dont elle bénéficie, dans la ville de Montréal, à la
compréhension de ses multiples langages : ainsi, lorsqu’elle entre « rue Prince-Arthur,
dans la boutique d’un poissonnier portugais […] [elle] ne sait pas en quelle langue [a] lieu
la discussion. »242
Dans ce marasme linguistique qu’est Montréal, la métropole émerge des textes
sous l’image d’une ville « informe, hybride, indéfinissable »243. Comment faire alors son
unité ? Comment, en tant que forme de discours, la ville peut-elle trouver un langage
propre par lequel elle acquiert son identité de ville québécoise, alors que sa majorité
francophone semble elle-même se noyer dans la complexité de tous ses langages ?
En lisant et relisant les œuvres des écrivaines québécoises, l’on découvre
combien la mémoire de la culture québécoise, ainsi que celle de son identité la plus
fondamentale, sont les socles ou, du moins, les motifs les plus récurrents des récits de nos
contemporaines.
Montréal est une ville moderne, cosmopolite, où l’on parle plusieurs langues, où le
français, pourtant majoritaire, s’efface de plus en plus. Les préoccupations de nos auteures
se tournent donc entre autres vers la sauvegarde d’une identité linguistique qui justifie en
grande partie leur présence au monde. Ce sera donc l’écriture féminine montréalaise, au
détriment de l’écriture québécoise, qui emploie sans écarts « idiomatiques » le français
standard, et qui montre la plus opiniâtre volonté à défendre l’identité linguistique
nationale. Le joual, ce « monstre » linguistique, va participer à l’individualisation et au
processus d’unité de Montréal, également dans l’écriture au féminin. En effet, on peut
facilement remarquer que ce « patois » est parlé, ou du moins abordé, par l’ensemble des
personnages des romans du corpus. Ceci n’est cependant pas unique à la littérature
féminine, Michel Tremblay et Réjean Ducharme ayant beaucoup employé ce « niveau de
langue » dans leurs récits. Car qu’est-ce que le joual sinon un niveau de langue propre à
certains quartiers de Montréal ? Un niveau de langue qui est néanmoins la « référence »,
selon Michel Biron, d’une écriture et d’un lieu « Entre le lecteur et les définitions admises
de la littérature, la langue s’interpose et devient plus qu’une médiation : une référence.
242
243
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 26.
BIRON, Michel, Op. cit., p. 93.
88
Elle n’est plus un simple instrument au service de l’écriture : elle se fait chose, elle prend
corps. »244
Cependant, même si le joual tient une place particulière dans la littérature
montréalaise, il n’y apparaît que de manière anecdotique à travers les dialogues des
personnages, car très vite le texte « se tourne vers d’autres signes, d’autres discours de la
ville »245 qui apparaissent sous la forme d’un « français québécisé », sorte de compromis
entre le joual et le français standard. D’une manière ou d’une autre, le choix de la langue
n’est jamais complètement aléatoire pour les auteurs québécois, et plus encore lorsqu’il
s’agit des écrivaines. Michel Biron évoque le corps lorsqu’il parle du joual, désignant
celui-ci comme le langage qui donne « corps » à l’écriture aussi bien qu’à la ville. Nous
savons combien le langage et le corps sont des vecteurs importants d’émotion, et surtout
des moyens d’expression pour l’écriture au féminin ; or, le joual, mais plus généralement
le français québécisé – ces langues-corps –, sont souvent utilisés dans le texte féminin
pour marquer des états d’âmes : ce sont les langues de l’affectif, du spontané, de la nature
première et viscérale des personnages.
Dans notre corpus, c’est certainement le roman d’Hélène Ouvrard, La Noyante,
qui en donne la meilleure illustration puisque le mélange de joual et de français québécisé,
dans les dialogues entre personnages francophones, correspond le plus souvent à des
situations dramatiques, « Comme le langage qu’utilise Pauline pour exproprier Eléonore
et Léonor sans préavis, son discours est un prétexte pour exprimer toute sa bêtise. C’est
également en joual que « Gibé » lance la dernière diatribe du roman au moment de mettre
le feu à sa maison. »246 D’ailleurs la narratrice de La Noyante le dit elle-même, « Dans le
malheur, notre accent national, plus proche des tripes, exprime mieux nos états
d’âmes… »247. Même Léonor l’immigrante, qui cherche à tout prix à s’intégrer à la
communauté québécoise, s’exprime parfois en joual pour marquer son indignation et sa
colère :
244
BIRON, Michel, Op. cit., p. 92.
Ibid., p. 93.
246
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 67.
247
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 164.
245
89
« Cherchez-le pis trouvez-le ! M’a-t-y fourré une balle dans l’cul ! – on n’a
pas d’mandât ! disaient les policiers. – Si vous y allez pas, maudits hosties
d’chiens sales, m’a y aller, moé ! » (Léonor, constatai-je, faisait des
progrès étonnants en joual. Il est vrai que, chaque jour, elle mettait à
contribution ses relations de femme de ménage pour collecter les ragots et
me les rapportait fidèlement. L’oreille distraite que je lui prêtais n’avait en
rien ralenti son zèle à vouloir maîtriser la langue du pays. Quant à ses cours
de nuit, je préférerais ne rien savoir…).248
Pour l’immigrante, l’appartenance au pays d’accueil et à Montréal, passe
inévitablement par la possession et la connaissance de cette langue « secrète » et
endémique.
Le débat sur la langue n’est pas nouveau au Québec, il a toujours existé, et les
écrivaines y participent activement. Prenant la ville pour décor d’une fiction et d’une
époque, celle-ci devient un « corps parlant » dont les intonations sont parfois les échos de
la difficile unité de la métropole. Mais ces langages sont aussi ce qui constitue la trame
primordiale de Montréal, son rayonnement multiple qui en fait une ville immédiatement
identifiable, ainsi qu’une forme de discours dans les écrits québécois.
Il n’en est pas moins que les femmes, dont la territorialisation de l’écriture se voit
confrontée à de nombreux obstacles déjà évoqués, rendent compte dans leurs écrits d’un
véritable malaise face à ce balancement incessant du discours. Ce manque total
d’hétérogénéité des voix de Montréal est au cœur du sentiment d’aliénation culturelle de
tous les Québécois ; et si les femmes, qui plus est écrivaines, semblent comprendre plus
que d’autres ce sentiment, c’est sans doute parce qu’elles-mêmes ont dû faire face à un
problème d’identité.
Au-delà du joual, les femmes posent la problématique du français et de l’anglais,
de la langue maternelle face à la langue du colonisateur. Les héroïnes sont mises face à ce
choix cornélien dans une ville comme Montréal : leur discours doit-il donc se tourner vers
la langue des origines ou vers celle du modernisme et de l’économique ?
248
Ibid., p. 80.
90
2. 2 : Nostalgie et défense de la langue maternelle
Chez les écrivaines, l’emploi du joual se limite donc aux seuls quartiers de
Montréal ; il est également vrai que ce « patois » local a vite trouvé ses limites dans la
société québécoise en tant que moyen de revendication politique.
Bien plus que les « idiomes » de ce régionalisme, c’est la question des deux
langues majoritaires, l’une française, l’autre anglaise, qui est au cœur des préoccupations
de la société et des écrivaines. Dans les textes du corpus, la difficile unité linguistique de
la ville est l’une des préoccupations majeures des héroïnes, qui oscillent entre leur
attachement à la langue maternelle, et l’attrait de la langue de la promotion sociale. A ce
sujet, les personnages de Francine Noël, Yolande Villemaire, Hélène Ouvrard et les
autres, sur des décennies qui s’étendent des années soixante à nos jours, nous montrent
que cette « aliénation » culturelle n’a jamais vraiment cessé d’exister, et que ceci n’est
que le reflet d’une société qui entretient des rapports ambigus avec ses langages, comme
l’évoque d’ailleurs Bénédicte Mauguière qui précise que
l’identification aux deux langues officielles soulève un sérieux problème
d’identité. L’anglais, la langue du colonisateur est considérée à ce titre
comme la langue de l’oppression mais c’est aussi la langue de promotion
qui donne accès au monde des affaires. D’où un rapport relativement
ambigu à cette dernière. L’ambivalence est encore plus accentuée quand il
s’agit de français « de France » (aussi dénommé « standard »), il y a d’une
part un attachement culturel certain à la langue des ancêtres et une
identification à son aspect prestigieux mais, d’autre part, celle-ci réfère à
une situation de colonisé et à un état de dépendances économique et
culturelle.249
Cet « attachement culturel » à la langue française semble plus
particulièrement indéfectible chez les personnages qui résident dans la bonne vieille ville
de Québec, capitale de la tradition francophone et par conséquent, lieu « originel » de la
langue nationale. Dans le roman d’Andrée Maillet, Les Remparts de Québec, l’auteure
nous dévoile le portrait d’une jeune rebelle fascinée par la France – surtout par Paris –, et
dont un touriste américain reconnaît dans l’accent et le vocabulaire utilisés, les caractères
d’une véritable francophile :
249
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 67.
91
– Oui, c’est ça. Je suis une vraie Française.
– Alors vous parlez le français parisien ! Vous avez de la chance ! On dit
que c’est une langue très harmonieuse.250
La jeune fille, pourtant prisonnière de la vieille ville et de sa famille, reste
curieusement très attachée à ses racines linguistiques. Ceci est d’ailleurs une constante
dans le texte féminin québécois : à Montréal, on défendra plus particulièrement le joual ou
le français québécisé, alors qu’à Québec, s’insinue la peur de l’envahissement linguistique
de l’anglais. Car Québec est bien la ville de la langue française ; d’ailleurs, dans Hier de
Nicole Brossard, la romancière s’étonne que l’anglophone Carla Carlson « qui écrit en
anglais soit venue terminer ses quatre romans à Québec »251. Dans ce récit, comme dans
tant d’autres, le français reste la langue des émotions, la langue du corps et de la
communication sensuelle entre ces deux femmes, dont l’une, anglophone, parle un
français presque intact. Au fil du temps, c’est le français qui les rapproche dans leur
recherche du plaisir à communiquer :
Ce qui était au commencement un plaisir innocent de langue parlée se
transforme au fil de nos rencontres en attirance, en béance éroticosémantique que nous nous empressons de combler à la prochaine
conversation à l’aide de points de repère faciles comme le lit, la fenêtre ou
l’oreiller où repose la tête de Descartes.252
Le français est ici la langue du plaisir, et parce qu’elle est parlée par une
anglophone, elle devient plus encore la langue des émotions ; d’ailleurs, la narratrice
précise que Carla « parle admirablement le français et quand elle rit c’est encore mieux,
chaque mot se transformant en paysage humide et lumineux. »253
Dans l’ensemble des textes, on remarque en effet que pour un anglophone, le
passage de l’anglais au français est souvent la marque d’une résurgence de la vie
intérieure ou d’un désir immédiat de partager une confidence. Dans La Danse juive de
Lise Tremblay, c’est ainsi que la narratrice décrit à son ami Paul comment Mel, son
amant, lui a un jour confié en français ses tortures intérieures :
250
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 101.
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 107.
252
Ibid., p. 113.
253
Ibid., p. 31.
251
92
Un jour, il m’a dit une chose en français. J’ai dit à Paul, que jamais de ma
vie, jamais je n’oublierai cette phrase-là. […]. Il m’a dit en français que
lorsqu’il était petit, et même après, jusqu’à sa mort, son père l’avait
méprisé. C’est une phrase que j’entendrai toujours.254
Cet aveu la touche d’autant plus que son amant lui avoue sa souffrance dans sa
langue maternelle, alors que lui-même est ébranlé par ses propres souvenirs qu’il exprime
en français.
Ecrire ou parler français est un privilège dont les personnages semblent mesurer
toute l’ampleur : c’est le cas de Maryse dans le roman éponyme de Francine Noël, une
Québécoise d’origine irlandaise qui s’est approprié la langue française comme on dérobe
un bien précieux ; le petit « génie » qui vient la visiter lorsqu’elle est en proie à la
difficulté d’écrire, ne manque d’ailleurs pas de lui rappeler qu’elle est une « usurpatrice »
de la langue nationale :
– De plus, Maryse 0’Sullivan, vous n’êtes pas vraiment francophone : votre
véritable prénom est Mary et, à l’âge de seize ans, alors que vous
découvriez les Belles-Lettres, vous avez usurpé une identité canadiennefrançaise. Bien sûr, votre entourage ignare et mal embouché n’y voit que
du feu mais je sais la vérité, moi : vous êtes née anglophone. Et vous avez
la prétention d’écrire en français.255
La langue française représente en fait pour tous ces personnages le « ciment » qui
unit l’ensemble de la communauté québécoise face au voisin anglophone ; c’est sans
doute pour cette raison qu’Axelle (Hier), qui se trouve occasionnellement à Québec,
demande à son chauffeur de taxi « de la déposer devant le Parc de la Francophonie,
espérant trouver là signes et symboles d’une solidarité réjouissante. »256
Même dans la métropole pluri-linguistique qu’est Montréal, où se confrontent sans
cesse les deux langues à une rue d’intervalle, la suprématie progressive de l’anglais
apparaît aux héroïnes comme une nouvelle forme de dépossession de l’identité nationale
et culturelle. Vava, la jeune héroïne pourtant bilingue de Yolande Villemaire, trouve
profondément désagréable et même blessant de devoir suivre ses trainings en anglais,
alors que ceux-ci se déroulent dans une ville à majorité francophone ; aussi, déclare-t-elle,
« Je ne peux m’empêcher de penser que le training devrait se donner en français à
254
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 32.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 303.
256
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 195.
255
93
Montréal. Même si ça n’a rien à voir avec la langue, comme ils disent tous avec une belle
unanimité… »257 Pourtant, elle se surprend parfois à s’exprimer dans la langue de
Shakespeare, notamment lorsqu’elle s’entretient avec un Acadien du nom de Lionel
Arsenault, lui-même francophone :
Puis on s’aperçoit qu’on est en train de se parler en anglais et on a honte
tous les deux, lui, l’Acadien pris en flagrant délit d’assimilation, moi, la
Québécoise tout aussi inconsciente. Puis on rit, de bon cœur, en se disant
qu’après tout on est libres, que personne ne le sait, qu’on est entre nous,
que c’est l’époque élisabéthaine qui remonte. Mais on se remet à parler en
français.258
Il est donc difficile, même pour les personnages trop jeunes pour l’avoir vécu,
d’oublier la période de la conquête anglaise et de la soumission du peuple québécois à la
langue du colonisateur. Le maître d’un pays n’est pas seulement celui qui domine un
territoire, c’est aussi celui qui impose le langage. Ce qui nous ramène d’ailleurs aux
relations déjà évoquées entre celui qui discoure et qui ordonne, et l’objet de ce discours, à
savoir la ville : en effet, nous avons vu que c’est par la parole que l’auteur fait exister la
ville en tant qu’espace imaginaire. A travers son regard, cette dernière acquiert une
substance, mieux, une valeur. C’est pourquoi sans doute, la question de la langue est au
cœur des préoccupations des héroïnes dans la ville : les femmes étant soumises à un
patriarcat très puissant, elles le sont doublement lorsque vient s’imposer la langue et les
lois de l’envahisseur.
Dans Kamouraska d’Anne Hébert, dont le récit se déroule en plein dix-neuvième
siècle, Mme Rolland soupçonnée du meurtre de son premier mari, subit, en plus du poids
de sa propre culpabilité, l’outrage de se voir accusée dans la langue des « maîtres de ce
pays »259, puisque « l’acte d’accusation est écrit en anglais »260. Aux prises avec la
conviction d’être une mauvaise épouse – dont on mesure toute l’importance dans le
Québec du dix-neuvième siècle – cette femme souffre de se voir jugée dans une langue
qui n’a pour elle aucune légitimité ; et pourtant, elle doit admettre ce qui tombe comme
257
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 311.
Ibid., p. 489.
259
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 32.
260
Ibid., p. 230.
258
94
une sentence : « Elisabeth d’Aulnières veuve Tassy, vous entendez ? C’est en langue
étrangère qu’on vous accuse et qu’on vous charge ! »261
Le récit de Kamouraska se déroule dans la ville de Québec à grande majorité
francophone. En revanche, comme nous le savons déjà, le cas de Montréal est plus
paradoxal ; Pierre Popovic nous explique que
Montréal est le lieu d’un brassage de langues dominé par la coexistence de
deux langues majoritaires, de rayonnement et d’importance sensiblement
égaux : l’anglais et le français. Dans l’arène montréalaise, ce dernier, au
dire des doxographes, est compressé, dévalorisé et mis en péril par la force
de l’attraction de l’anglais, laquelle n’est à leurs yeux que la conséquence
de la domination économique des anglophones. Ce que ce danger menace,
au-delà de la pureté linguistique, C’est le « génie français » dont la race est
dépositaire.262
Dans les romans dont la ville constitue le décor, les femmes semblent prendre
conscience de la « mise en péril » du « génie français » évoqué par Pierre Popovic. Au
point que le terme de « langue maternelle » pour désigner le français, prend plus que
jamais son sens pour des héroïnes qui se sentent responsables de cette part déterminante
de l’identité nationale.
Nous venons de le voir, la question de la langue au Québec est sensible, d’autant
plus qu’elle découle directement des rapports politiques et culturels difficiles entre
communautés ; Paul-André Linteau nous explique que « La question nationale est […]
loin d’être réglée et, plus de deux siècles après la Conquête de 1760, les rapports entre
francophones et anglophones représentent toujours l’un des enjeux de la vie politique
canadienne. »263
Pourtant, depuis les années soixante, les femmes « admettent » de plus en plus
dans leur vocabulaire la langue anglaise, celle de la promotion sociale et économique.
Vava, l’héroïne de Yolande Villemaire, en est certainement le meilleur exemple puisque
l’incipit du roman débute par la présentation de la jeune fille par elle-même, qui se décrit
261
Ibid., p. 44.
POPOVIC, Pierre. Le Mauvais Flâneur, la gourgandine et le dilettante. In : NEPVEU, Pierre, MARCOTTE,
Gilles, (dir.), Op. cit., p. 214-215.
263
LINTEAU, Paul-André, Histoire du Canada, coll. « Que sais-je », Paris : PUF, 2e édition, [1994] 1997, p.
125.
262
95
d’abord à travers le langage qu’elle emploie, puis précise sa situation économique : « Ma
langue maternelle est le français mais je parle aussi l’anglais, langue que j’ai apprise à
l’école et pratiquée à Bell Canada où je travaille comme téléphoniste pendant les
vacances. »264
Nous sommes en présence d’une jeune fille qui vit pleinement les années quatrevingt de l’après-référendum, et pour qui parler anglais est d’abord un moyen de
revendiquer son indépendance économique. Pourtant, celle-ci trouvera bien vite indécent
d’assister à des trainings en anglais dans une ville comme Montréal ; de plus, elle est
sensible aux excuses faites par Michelle Kelly, la chef du training, qui exprime son dépit
de ne pouvoir donner son cours en français :
La première phrase qu’elle a prononcée au moment de son arrivée ici,
c’est : « This is a tragedy but I don’t speak French. » Tous les
francophones, majoritaires, lui ont été immédiatement reconnaissants du
respect que sa déclaration manifestait. Et on l’écoute volontiers en anglais
puisqu’on est tellement habitués, de toute façon, de s’adapter à l’autre
langue.265
Vava fait parfois preuve d’une résignation, face à l’anglais, qui révolterait la
sulfureuse Marie-Lyre de Francine Noël dans Maryse. Celle-ci est complètement
décontenancée par un passage à l’anglais inattendu, en plein milieu d’une improvisation
théâtrale qui s’exécute dans la ruelle Boisbriand à Montréal ; elle est même « Glacée.
Comme un réflexe bêtement nationaliste mais elle n’y peut rien : depuis mai quatre-vingt,
toutes langues l’attirent, sauf l’anglais. »266. Quant à l’amie de Marie-Lyre, Maryse, elle
s’interroge sur la hiérarchie assez arbitraire des traductions des plats de son menu, alors
qu’elle se trouve au restaurant :
Elle fixait le menu ouvert devant elle, relisant la liste faussement exotique
des desserts : les noms des postres étaient écrits très gros en espagnol puis,
en dessous, plus petit en anglais et, sur la troisième ligne, encore plus petit
en français. Une langue était censée constituer la traduction de l’autre mais
rien ne faisait sens ; […].267
264
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 13.
Ibid., p. 192.
266
NOËL, Francine, Op. cit., p. 217.
267
Ibid., p. 77.
265
96
En effet, ce menu qui associe plusieurs langages sans réelle cohésion, est bien à
l’image d’une ville elle-même multiple et imprécise, au point qu’elle aussi, parfois, ne fait
plus sens.
La question de la sauvegarde de la langue maternelle dans une ville comme
Montréal est donc cruciale pour les héroïnes des romans du corpus. Ces dernières se
sentent « dépositaires » d’un héritage commun à l’ensemble de la population. Mais
pourquoi les femmes plus que les hommes ? Tout simplement parce que le français, la
« langue maternelle », comme nous l’explique Lori Saint-Martin, est « une langue
patriarcale que les mères sont chargées de transmettre »268. Par conséquent, dans cet
ensemble urbain construit par l’homme, les femmes ont un rôle important à jouer
concernant le langage, investies du devoir de protéger la langue des origines, cet
« héritage linguistique et culturel qui les rattache à leur mère-patrie. »269
Voici donc l’un des liens extrêmement résistants qui unit les femmes dans une
même culture au féminin : la langue maternelle, un « fantasme » pour Lori Saint-Martin,
mais qui est malgré tout
nécessaire, heureux. Il offre une image positive des rapports entre femmes,
d’une unité qui nie toute la culture. Il permet l’inscription textuelle d’un
féminin qui n’est pas uniquement manque, infériorité, négativité, comme
dans le schéma freudien. Il repense et revalorise un biologique imposé par
la culture. Malgré l’échec inévitable qui le guette, le projet de la langue
véritablement maternelle s’impose comme rêve, comme utopie nécessaire,
vivifiante. Le temps de la lecture, se lance une recherche, une quête de
langue au féminin, qui réjouit, nourrit, fait vivre.270
Ces rapports étroits qu’entretiennent les femmes et le langage paraissent ainsi bien
mystérieux à François Ladouceur : dans le roman de Francine Noël, Maryse, celui dont la
part féminine est à la fois trahie par son patronyme et sa sensibilité presque maladive,
perçoit chez les femmes de son entourage ce lien de la langue qui les unit sous le sceau du
secret, car
268
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 216.
LINTEAU, Paul-André, Op. cit., p. 43.
270
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 221.
269
97
Etrangement, toutes les femmes de sa connaissance semblaient avoir un
don pour les langues. Quel rapport entretenait-il lui-même avec cette
langue maternelle et qui semblait être une histoire de femmes ? […] « Quel
lien souterrain unit la langue “maternelle” et les femmes ? […] ».271
La transmission de la langue maternelle : voici donc l’un des mystères qui unit les
femmes dans la ville, et dont les hommes se sentent exclus. Dans ce pays « de peu de
mots »272, comme l’affirme la narratrice de L’Hiver de pluie, défendre ce qui persiste des
origines semble relever du devoir collectif féminin. C’est pourquoi sans doute, la
féministe Marie-Lyre de Myriam première, s’autorise soudain à rabrouer rageusement son
amant de poète, André Breton, qui lui objecte que son « français » comporte quelques
lacunes et idiomes « mal venus » ; ce à quoi elle lui crache qu’
« […]. Ici, on adapte, on transforme, on assimile. On n’est pas forcément
amnésique seulement, on n’a pas le temps de regarder en arrière, on est ce
qui continue, au-delà de la nostalgie, ce qui survit. Vous autres Européens,
restés là-bas, l’Amérique vous travaille, et vous la réduisez à du folklore
pour conserver vos certitudes. […]. Essaie seulement de comprendre la
langue des indigènes ; des fois que cela aurait un sens ! Des fois que ce
petit pays flou et inculte serait en train d’exister ! Ne viens pas démolir nos
cabanes au Canada en débarquant à ton tour… »273
« On est ce qui continue » : voilà bien ce que signifie perpétrer la langue, ou une
certaine idée de la langue, pour Marie-Lyre. Car il est dur, en effet, d’empêcher les
fluctuations d’un langage et d’un discours ; la jeune femme du roman de Francine Noël en
est consciente, c’est pourquoi déjà dans Maryse elle se défendait, vis-à-vis d’André
Breton qui lui faisait remarquer ses « imperfections » de vocabulaire, de parler une langue
française somme toute assez standard, mais enrichie de ces « idiomes » québécois
empruntés aux termes anglais francisés et au joual :
« Ton problème André Breton, c’est que tu parles bien, toi ! Ce qui
t’enlève beaucoup de possibilités sur le plan du vocabulaire et de la
syntaxe, ça te limite, et t’oses pas inventer. Pour toi, si un mot est pas écrit
dans le dictionnaire des rimes, dans un dictionnaire point, il n’existe pas.
Mais qu’est-ce que je fous avec un versificateur, un verriste, un verreux,
maudit verrat ! »274
271
NOËL, Francine, Op. cit., p. 56.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 99.
273
NOËL, Francine, Op. cit., p. 309.
274
NOËL, Francine, Op. cit., p. 138.
272
98
Reprocher à un surréaliste – dont l’exploration du langage et l’exploitation du
vocabulaire ont abouti à de véritables chefs-d’œuvre de la poésie française – son manque
d’audace à « ré-inventer » la langue, voilà bien une réflexion qui ne peut provenir que
d’un personnage comme Marie-Lyre, féministe jusqu’au bout des ongles, qui plus est
montréalaise et francophile bien plus qu’elle ne veut le laisser croire.
Montréal est donc bien cette ville à plusieurs voix où la nostalgie de la langue
maternelle se fait le plus sentir ; c’est aussi la ville où naît la prise de conscience, pour les
femmes, d’un passé collectif qui s’efface avec cette perte d’identité langagière, cette
domination sans cesse grandissante d’un monde où tout s’achète, même les mots, et
surtout l’émotion qui naît des mots. Ainsi, la narratrice du Corps étranger nous dit que
« Maintenant nos mots sont de plastiques. On les achète à la verge aux marchés du
monde. On les coupe. On les met en place. On les vend. »275 Selon l’héroïne d’Hélène
Ouvrard, la langue est devenue un bien de consommation, et cette perte totale de contrôle
des mots dans la ville, cette « tour de Babel où nul ne comprend le langage de l’autre »276,
rajoute-t-elle, soulève la nostalgie d’une certaine langue que l’on disait « maternelle ».
Une nostalgie dans laquelle se lamente également la jeune narratrice de La Noyante, dont
le regret se porte sur le temps où elle était fière de faire partie de la Société du Bon Parler
Français :
Ah ! Elles étaient si loin les belles heures de la Société du Bon Parler
Français et de son gala majestueux sur la montagne qui nous paraissait en
ce temps là comme la consécration ô combien prestigieuse de nos séances
de couvent… Je ne connais pas beaucoup de mes consoeurs de jadis qui
oseraient aujourd’hui arborer la médaille d’or de la dite société que nous
nous disputions si âprement à la fin de chaque mois de chacune de ces
années qu’on nous disait les plus heureuses de notre vie, à notre grand
désespoir, et qui le furent indubitablement…277
Comme nous le savons, les femmes et le langage entretiennent des « secrets » et
des connivences dont la ville se fait l’écrin. La ville comme forme du discours des
femmes, prend aussi en compte tous les aspects politiques et culturels d’une époque et
275
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 32.
Ibid., p. 128.
277
OUVRARD, Hélène, Op.cit., p. 128.
276
99
d’une population très diversifiée ; néanmoins, ce discours sait aussi intégrer le sentiment
de nostalgie de la langue-mère, unificatrice devant l’oppresseur culturel et économique
qui travestit la cité.
Cette culture au féminin qui se construit autour d’une même langue, devient plus
qu’un discours, c’est un langage. Autour de ce dernier s’édifie également l’idéologie
féministe qui prend réellement forme autour des années soixante, pour s’amplifier dans
les années soixante-dix et quatre-vingt, comme l’illustrent si parfaitement les romans de
nos auteures.
Décidément, la territorialisation de l’écriture au féminin s’ancre au cœur d’une
modernité urbaine où naissent les espoirs d’émancipation, aussi bien que les désirs ardents
de conserver cette part fragile des origines qui constitue la base de l’identité québécoise.
La ville est un « corps parlant », et celui-ci parle désormais à travers les voix des femmes
qui la font exister à leur tour ; mais pour les héroïnes, le travail semble encore long pour
se faire entendre : la narratrice du Corps étranger d’Hélène Ouvrard, nous rappelle
d’ailleurs combien les mots sont durs à sortir de sa bouche, car « Le langage humain lui
est encore interdit. Elle recule. Elle se terre encore un peu plus dans son corps. »278
Femme, mot, corps : la trinité de l’écriture au féminin, telle que définie par bon nombre de
femmes elles-mêmes. Cependant, y ajouter la ville, qui plus est la femme dans la ville,
l’« urbaine radicale » comme l’appelle Lori Saint-Martin, démontre combien la femme
sait aussi sortir de son corps pour participer à la vie de la cité, à ses débats politiques,
ainsi qu’au déploiement de toutes sortes d’idéologies.
Les écrivaines ont réussi la territorialisation de leur écriture dans la ville, nous
n’en pouvons plus douter. L’espace urbain est désormais pour elles un espace imaginaire
acquis où des héroïnes d’un sang neuf se pâment en toute impunité, ou presque. Les Vava,
Arabelle, Marie-Pierre, Maryse, et les autres, sont les actrices de cet espace politique,
idéologique et social qu’est la cité. Depuis Bonheur d’occasion, tant de choses ont
changé… Pourtant, dans l’écriture au féminin revient toujours et encore, peut-être pour ne
pas oublier, les souvenirs amers de leurs si proches ancêtres, autrefois cloîtrées et
confinées dans leur maison, comme on se recroqueville dans le silence profond et
intérieur de son propre corps.
278
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 82.
100
DEUXIEME PARTIE
____________
De l’espace urbain à l’espace humain : vers
l’élaboration d’un discours social, politique, et
idéologique
101
CHAPITRE I
________________________________________________
______
LE MICROCOSME DE LA MAISON : UNE « POETIQUE DE
L’ESPACE » PSYCHOLOGIQUEMENT ET SOCIALEMENT
EFFICACE
Naître, vivre et mourir dans la
même maison.
SAINTE-BEUVE, Les
Consolations.
1. La maison : refuge ou prison ?
1. 1 : La dialectique espace privé/espace public
Nous l’avons vu, la ville est bien souvent perçue par les femmes comme un espace
d’émancipation, mais paradoxalement elle est aussi un espace clos où la sensation
d’enfermement est permanente. En fait, la ville en elle-même n’est pas l’unique prison où
sont retenues les héroïnes ; certes, celles-ci se heurtent bien aux épais murs de pierres ou
de béton, aux remparts qui entourent la vieille capitale, cependant Montréal et Québec ne
sont que les macrocosmes renfermant des microcosmes bien plus cloisonnants que sont
les lieux habités.
Ces espaces clos imbriqués les uns dans les autres comme dans une structure
gigogne, ce sont les habitations, les maisons, ces « barricades » aux pierres épaisses et
impénétrables : elles sont d’abord des refuges contre le monde extérieur, mais elles
peuvent également devenir des « cages dorées » à l’intérieur desquelles les épouses, les
mères ou encore les filles, sont recluses.
102
Néanmoins, les aspects défensifs et rassurants de la maison sont largement mis en
avant dans les romans qui composent le corpus : repaire, refuge, rempart contre
l’extériorité menaçante, ou encore cocon où l’on se recroqueville sur soi-même, l’espace
habité est toujours, selon Gilbert Durand, « un abri qui défend et protège »279, à l’image
de la vaste demeure de l’héritière Clouet dans Laure Clouet, qui s’élève comme une
muraille et qui, « semblable à quelque fort, […] se moquait des intempéries depuis
soixante ans »280. Dans ce court roman d’Adrienne Choquette, la maison de Laure Clouet
est un véritable personnage à caractère défensif qui s’impose comme la garante de
l’honneur et du prestige de cette vieille famille de Québec : « la façade de pierre gris
ardoise, les contours bruns des fenêtres, la toiture à dentelle métallique »281, en font un
espace impénétrable et hostile à tout visiteur. A l’intérieur, la quadragénaire est privée de
l’accès au monde moderne, enfermée au milieu de meubles d’un autre âge, dans une
forteresse où « nulle rumeur extérieure jamais n’aurait pu troubler le rythme de cette
maison »282. En tant que femme, Laure se sent protégée par tout ce que symbolise cette
maison, même si vers la fin du récit naîtront en elle des désirs d’évasion.
Dans son aspect défensif, la demeure que nous venons d’évoquer est bien à
l’image d’une « enceinte fortifiée »283 telle que la conçoit Gilbert Durand, qui précise par
ailleurs que celle-ci marque « une intention de séparation, de promotion du
discontinu »284. Cette sorte de défense de l’intégrité de l’intérieur que représente l’espace
habité, est aussi une constante que l’on retrouve dans Kamouraska d’Anne Hébert : là
encore, la maison a valeur de rempart contre l’extérieur ; cette dernière ressemble
d’ailleurs étrangement à la demeure de la Grande-Allée décrite par Adrienne
Choquette, alors que « La nuit est tout à fait tombée maintenant. La silhouette sombre de
ma maison fermée emplit toute la rue Augusta. On dirait même que ma maison se dresse
en plein milieu de la rue. Massive, inévitable, provocante, une espèce de barricade. »285
Dans la peur de se voir emmenée afin d’être interrogée pour le meurtre de son exmari, et plus encore dans la terreur que ne s’éveillent ses souvenirs sanglants, Mme
279
DURAND, Gilbert, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunot, 10e édition, [1969] 1984, p.
190.
280
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 64.
281
Ibid.
282
Ibid.
283
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 191.
284
Ibid.
285
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 56.
103
Rolland ne voit d’autre issue que de se « barricader » dans cette maison de la rue du
Parloir, qui la protège du jugement des autres, de l’occupant anglais, et de l’extérieur ;
c’est pourquoi « Elisabeth referme la jalousie et la fenêtre. Encore un peu elle tirerait les
rideaux. Pour se protéger, se barricader contre toute attaque de l’extérieur. »286 L’on
comprend bien les raisons qui poussent Elisabeth à se recroqueviller au fond de son logis :
son premier mari a été tué par son amant, et son second époux se meurt à l’étage, ce qui
force inévitablement à établir des barrières entre soi-même et l’extérieur.
Cependant, on retrouve également la maison aux aspects défensifs et rassurants
dans Laure Clouet où la narratrice est un modèle de vertu depuis son enfance, ainsi que
dans Le Sexe des étoiles de Monique Proulx, roman dans lequel nous découvrons que
Gaby, cette journaliste de radio sans histoire, habite un appartement dont la porte
comporte « deux serrures à triple pivot indestructible et inexpugnable qui la
garantissaient, elle et ses avoirs, contre la malveillance du monde. »287 Nous aurons
également noté que dans ces trois cas, la maison ou l’appartement font fonction de
remparts lorsque des femmes y vivent seules ; Elisabeth vit bien avec son mari dans la
maison de la rue du Parloir, mais celui-ci est sur le point de mourir : il n’habite donc
presque plus la demeure conjugale. Néanmoins, d’une façon plus générale, nous pouvons
en conclure que l’« auto-enfermement » des héroïnes fait de l’habitation ce que Gilbert
Durand désigne comme étant un « univers contre »288.
Nous entrons alors ici dans un conflit qui ne cesse d’alimenter l’opposition entre
les sexes : celui du privé et du public. La maison appartient aux femmes, elles en sont les
« maîtresses » : c’est le domaine du privé. Aux hommes revient l’extérieur, la ville où
l’on se mêle à l’autre : le domaine public. Dans les romans du corpus, les écrivaines ont
mis en évidence l’antagonisme de la sphère privée et de la sphère publique, plus accru
peut-être pour des héroïnes qui, depuis les années soixante au Québec, participent
pourtant de plus en plus à la vie de la cité.
Avant les années soixante, puis dans les quelques décennies qui suivirent, la
femme était considérée au Québec comme ce que Lori Saint-Martin appelle la « Reine du
286
Ibid., p. 25.
PROULX, Monique, Op. cit., p. 20.
288
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 279.
287
104
foyer, elle se tient loin du bruit et de la fureur de la vie collective ; son influence, sa pureté
même sont à ce prix. »289 La femme est l’être de l’intérieur, la maîtresse de maison
garante des valeurs familiales : au cœur du foyer elle est celle à qui incombe la charge de
faire respecter les limites entre sphère privé et sphère publique.
Par conséquent, à l’époque où vit Laure Clouet dans les années soixante, se
retrouver seule en pleine rue est une véritable provocation : alors qu’elle se promène à une
heure tardive dans le Vieux-Québec, elle prend soudainement conscience de l’incongruité
de sa présence en ces lieux, puisque « brusquement, elle s’interroge : depuis combien de
minutes était-elle sur ce trottoir ? Cinq minutes ou une heure ? Est-ce que quelqu’un, à
n’importe quelle fenêtre, ne s’exclamait pas : « Tiens, mademoiselle Clouet ! Qu’est-ce
qu’elle peut bien attendre à cette heure dans la rue ?… »290
Dans le Québec des années soixante, quitter sa maison pour errer sans but est
impensable pour une femme ; c’est pourquoi, avec l’émergence de la pensée féministe
dans les années soixante-dix, la place de la femme cantonnée à la sphère privée va être
repensée, en particulier en littérature. Dans la lignée de la critique féministe naissante,
Luce Irigaray pose donc une question importante, parfaitement illustrée d’ailleurs par
l’expérience de l’héroïne d’Adrienne Choquette :
comment peut-on être « femme » et être « dans la rue » ? Soit être en
public, être publique, qui est plus sur le mode de la parole. On en revient à
la question de la famille : pourquoi la femme, qui appartient à la demeure
privée, n’est-elle pas toujours enfermée dans la maison ? Dès qu’une
femme sort de la maison, on se demande, on lui demande : comment est-il
possible que vous soyez femme et, en même temps, là. Et si, étant femme
et aussi en public, vous avez l’audace de dire quelque chose de votre désir,
c’est le scandale et la répression. Vous dérangez l’ordre – notamment du
discours. Et là, c’est net, on vous exclut de l’université, voire de toutes les
institutions.291
Participer à la vie de la rue et de la cité, se « fondre » dans la masse des marcheurs,
est donc si inhabituel et provocateur de la part d’une femme, que la narratrice du roman
Le Corps étranger d’Hélène Ouvrard, pourtant révoltée par la soumission qu’elle doit à
son mari, s’interroge elle-même sur les raisons qui la pousseraient à franchir le seuil de
son habitation ; qu’irait-elle faire dans la rue, là où tout lui est hostile, là où n’est pas sa
289
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 90.
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 72.
291
IRIGARAY, Luce, Ce Sexe qui n’en est pas un, Op. cit., p. 142.
290
105
place ? « Que serait-elle hors de ces murs maintenant que ses joies, ses peines, ses rêves,
ses douleurs, sa substance, son devenir l’ont quittée, tirés de son cœur, mamelle trop
généreuse, par la bouche avide de l’Amant ? »292
Nous l’avons vu, la ville est un territoire où naissent souvent les conflits entre les
sexes, où l’homme et la femme qui font tous les deux la cité s’y défient parfois : la maison
est le microcosme où se joue certainement l’un des affrontements les plus durs, celui du
privé et du public, du regard intérieur et du regard extérieur. Béatrice Didier y voit
d’ailleurs l’un des fossés les plus importants qui se creuse entre hommes et femmes, ces
dernières étant confinées dans des « habitudes sociales » naissant au sein du foyer, et qui
les enferment dans leur rôle d’épouses :
La femme voit la demeure de l’intérieur ; l’homme de l’extérieur : du
moins tel est bien le clivage qu’a renforcé toute une très longue traditions
d’habitudes sociales pour aboutir à l’expression moderne totalement
dévalorisée de « femme d’intérieur » qui pourrait être assez belle si elle
n’était entachée du poids de travaux ménagers, et si les valeurs d’intériorité
n’avaient jamais été reconnues à la femme que pour mieux justifier son
enfermement.293
La critique féministe ne voit donc pas seulement dans la maison ses vertus
de refuge ou d’abri, mais aussi sa fonction répressive pour les femmes. Chez nos auteures,
on distingue très nettement les valeurs négatives de l’intériorité représentée par la
maison ; nous y voyons notamment comment les écrivaines donnent une image du travail
domestique qui aliène les femmes en les coupant du domaine public. Dans La Noyante,
alors qu’elle visite de fond en comble la maison où elle va résider quelques temps avec
son amie Léonor, la narratrice prend conscience de la servitude de ses ancêtres,
prisonnières de leurs demeures :
Penchées sur leur métier à broder où à tisser, sur leurs éviers ou leurs
planches à repasser, à quelle interminable songerie, à quel exercice fécond
de la pensée, mais dont l’objet leur avait été dérobé, s’était livrées les
femmes de siècle en siècle, alors que, hors les murs, les hommes écrivaient
avec le sang de la terre leur propre songe parallèle, incompatible avec le
leur ?294
292
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 43.
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 62.
294
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 124.
293
106
Eléonore s’interroge encore une fois ici sur le territoire divisé où s’opposent les
femmes et les hommes depuis des temps immémoriaux : le privé/le public,
l’intérieur/l’extérieur.
L’ignorance de ce qui se passe « de l’autre côté » semble donc être une constante
chez les personnages féminins ; c’est en tout cas la sensation de la narratrice de La Danse
juive envers sa mère, abandonnée par son mari dans sa grosse maison de banlieue, et dont
sa fille nous confie qu’elle « ne connaît pas sa vie. Quelque chose lui a échappé, il y a
longtemps. »295
Plus pertinente encore, est la phrase prononcée par l’une des héroïnes de Francine
Noël dans Myriam première : « Les hommes construisent les maisons mais ce sont les
femmes qui les habitent. »296 Nous sommes bien là dans l’opposition fondamentale entre
espace privé et espace public qui s’inscrit dans les relations mêmes entre hommes et
femmes. La transsexuelle Marie-Pierre du roman de Monique Proulx (Le Sexe des
étoiles), mesure d’ailleurs le fossé qui sépare les hommes et des femmes dans leur relation
à l’habitation : devenue femme, elle se sent dépossédée d’un bien fondamental lorsqu’elle
revoit son ancienne demeure, du temps où elle était un homme et un mari :
Elle [Marie-Pierre] avait résidé dans une chose aussi immense, susceptible
de contenir plusieurs familles proliférantes. Pis encore, cette chose avait été
sienne, à l’époque où elle était mâle pourvoyeur. Ma maison, gloussa-t-elle
sarcastiquement. Figée dans une pérennité imbécile, atteinte
d’immobilisme profond. Les fenêtres avaient été repeintes, c’est tout. Les
pommiers avaient à peine grandi, à en juger aux quelques cimes hagardes
qui émergeaient de la neige.297
L’écrivaine Hélène Ouvrard évoque de manière encore plus claire combien la
maison est tenue à bout de bras par ces « femmes d’intérieur » ; pourtant, c’est bien
l’homme ou le mari qui en est le constructeur, le créateur, retenant ainsi son épouse entre
les quatre murs qu’il a lui-même bâtis afin de la soumettre à ses volontés, comme
l’évoque l’Amant dans Le Corps étranger :
295
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 51.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 233.
297
PROULX, Monique, Op. cit., p. 233.
296
107
Nous l’avons soigneusement éloignée de tout ce qui concerne la vraie vie.
Nous l’avons soigneusement acculée derrière le diaphragme qui sépare la
vie vécue de la vie rêvée. Comment pourrait-elle s’évader ? Nous ne lui
rendrons pas la parole. Nous ne lui rendrons pas la pensée. La jungle
intérieure où nous l’avons enfermée est la plus sûre des prisons.298
En outre, les auteures fortement influencées par les différentes vagues féministes
qui déferlent sur le Québec depuis la fin des années soixante, nous dévoilent combien les
limites, entre le domaine privé exclusivement féminin et le domaine public, s’effritent.
S’il reste évident, en lisant les écrivaines, que la maison représente toujours pour la
femme un lieu d’enfermement et de cantonnement dans un rôle social imposé par la
société, certaines héroïnes font fi des règles établies et naviguent de plus en plus librement
entre les deux sphères : c’est le cas des jeunes filles telles que Vava qui voyage sans
cesse, de Shawinigan (Encore une Partie pour Berri) et de ses amis qui déménagent au
gré de leurs envies, et d’Arabelle (Les Remparts de Québec) qui prend la poudre
d’escampette chaque nuit, afin de profiter de la clarté de la lune sur les remparts de la
ville ; enfin de Geneviève (Les Nuits de l’Underground), qui, malgré le fait qu’elle soit en
couple, profite des bars et des discothèques de Montréal en compagnie de Lali.
Le Collectif Clio nous rappelle que, déjà dans les années soixante-dix, les femmes
commencent à vouloir prendre connaissance de ce qui se cache de l’autre côté de la porte,
car
durant les années soixante-dix, les femmes ont taillé des brèches de plus en
plus larges dans les murs qui séparaient les sphères privées et publiques et
la vie des femmes et des hommes. Elles acceptent de moins en moins de
perpétuer l’impasse où les maintient l’opposition entre les attentes de la
société et les nouveaux rôles qu’elles ont choisi de jouer.299
Les femmes, et les héroïnes qui nous intéressent, ont donc choisi de jouer d’autres
rôles ; bien plus savantes et bien moins puritaines que leurs mères ou leurs grands-mères,
elle décident enfin de pousser la porte de la maison derrière laquelle un constat s’établit :
les limites entre le privé et le public dans la ville sont aussi fines qu’une feuille de papier :
en fait, ces deux espaces sont contigus, même dans une seule et même maison, car « on
peut toujours constituer un espace privé, s’isoler, mais on risque toujours d’être surpris,
298
299
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 99-100.
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 474.
108
car l’autre est toujours à côté, dans l’espace voisin, qui devient du coup espace public
potentiel »300, nous enseigne Henri Lafon.
A titre d’exemple, s’impose à nouveau et curieusement le cas de Laure Clouet :
nous avons vu qu’elle résidait comme une prisonnière des traditions dans sa vieille
demeure familiale recluse au fond du jardin, comme sa propriétaire au fond de son salon ;
pourtant le public franchit les murs de l’enceinte au moins une fois par an, lors de ces
fameux « mardis d’amitié » où Laure reçoit à goûter toute la bonne société de la hauteville. C’est alors que le privé se transforme en espace public, ce que tente d’ailleurs de
démontrer Henri Lafon au sujet des Liaisons dangereuses, où il remarque que les espaces
privés de la maison « cessent de l’être dans la mesure où ils sont montrés et discutés par
un public restreint de visiteurs, d’invités, d’amis. »301 En revanche, toujours dans Laure
Clouet, lorsque la lettre en provenance d’une cousine éloignée qui lui demande de
l’héberger, franchit sans que Laure l’ait décidé les murs de pierres de la vieille demeure,
l’on peut dire qu’il s’agit là d’une réelle prise de pouvoir du public sur le privé : qu’il
s’agisse d’ailleurs de tout signe extérieur qui arrive à se tailler une brèche au sein de la
maison Clouet, l’ordre s’en trouve bouleversé, car il suffit d’ « Une lettre, le téléphone, le
timbre de la porte d’entrée, et voilà que la vie extérieure traversait les murs de pierre,
bondissait au milieu d’une pièce pour contrecarrer le silence dans sa sinistre besogne
d’ensevelissement. »302
Cette soudaine aisance à passer du privé au public, et vice versa, est également
traitée dans d’autres romans du corpus. Dans La Noyante d’Hélène Ouvrard par exemple,
Bénédicte Mauguière nous fait remarquer combien, lors de la découverte de la maison au
bord du Richelieu, la narratrice prend conscience à la fois d’une opposition politique à
l’intérieur même du pays, et du conflit entre les sphères du privé et du public : lorsqu’elle
explore cette vieille bâtisse dans laquelle des générations de femmes se sont relayées dans
leurs tâches quotidiennes, on ne peut s’empêcher d’y voir ce que Bénédicte Mauguière
décrit comme une
300
LAFON, Henri. Espace privé espace public dans le roman du XVIIIème siècle. In : HAMON, Philippe,
(dir.), Op. cit., p. 66.
301
Ibid., p. 68.
302
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 40-41.
109
opposition intérieure/extérieure, une lecture de l’idéologie permet d’y voir
d’une part la confrontation entre la province de Québec (le pays fictif) et la
scène internationale et, d’autre part, la confrontation entre la sphère du
privé et celle du public pour les femmes qui viennent juste d’avoir accès à
celle-ci.303
Gaston Bachelard nous dit que la maison est « notre coin du monde »304 ; peut-être
plus encore, pourrions-nous dire, pour les femmes qui en détiennent toutes les clés. Avant
la ville, la rue – le public –, les héroïnes doivent apprendre à connaître ce premier univers.
Mais de Laure Clouet à La Danse juive, des années soixante à nos jours, petit à petit, « le
foyer rejoint la nation, la femme déborde l’espace du privé où on la croyait parquée ; pire,
il ne peut en être autrement. Malgré la flatterie, les menaces, la dénégation, le privé
empiète sur le public, inévitablement. »305 Bien plus que l’espace du privé logé au cœur
de l’espace urbain, la maison est donc aussi un mode d’être à la ville.
Mais face à la demeure, la ville impose un autre mode d’être : l’appartement.
Ainsi, l’un conserve les valeurs ancestrales du « foyer », alors que l’autre apporte peutêtre une ouverture plus importante sur le monde. Les jeunes filles des romans du corpus,
modernes et libérées, déménageant sans cesse et vivant souvent en communauté au sein
des villes, nous montrent combien, désormais, les rapports à l’espace intérieur ont changé
depuis la vieille maison de pierre de Laure Clouet.
1. 2 : La maison et l’appartement : deux modes d’être à la ville
Pour Gaston Bachelard, « tout espace vraiment habité porte l’essence de la notion
de maison. »306 La maison est en elle-même un cosmos : certes, la demeure est bien notre
« coin du monde », là où naissent les rêveries et les images, là où les souvenirs se
matérialisent ; cependant, s’il existe une cosmicité de l’espace habité, qu’en est-il de la
maison prise dans son environnement immédiat, à savoir l’espace urbain ? Une maison
303
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 80.
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 24.
305
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 90.
306
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 24.
304
110
entourée d’un vaste jardin ou isolée en pleine campagne, n’aura-t-elle pas un pouvoir
évocateur d’images plus développé qu’une maison prise entre deux immeubles, dans une
ville grouillante de bruits et d’odeurs ? Car l’on ne vit pas de la même façon dans une
maison à la campagne et dans une maison qui se trouve en ville : les souvenirs n’y sont
pas les mêmes, et c’est bien ce que montre Gaston Bachelard lorsqu’il évoque ceux qui
nous ramènent toujours à la maison de notre enfance.
La maison est une puissance d’intégration des pensées et par conséquent, elle est
l’un des symboles les plus pertinents de l’intimité307 ; or, parce qu’elle est garante des
valeurs du privé, elle s’oppose en cela à la ville qui relève du domaine public. Ne dit-on
pas, en regagnant sa demeure, que l’on rentre dans son « chez-soi », comme si pénétrer à
l’intérieur de la maison consistait à se replonger, après la sortie « en public », dans son
propre monde intérieur ? C’est en cela que la maison ressemble à une intruse dans le
paysage urbain qu’elle compose pourtant, et qu’il est plus difficile, dans ce type
d’habitation parasitée par l’extérieur, d’y intégrer ses pensées et ses rêveries. D’ailleurs,
Gaston Bachelard dénonce « le manque de cosmicité de la maison des grandes villes. Les
maisons n’y sont plus dans la nature. Les rapports de la demeure et de l’espace y
deviennent factices »308.
Dans Myriam première de Francine Noël, la belle maison de la grand-mère
Blanche est encerclée d’un mur renfermant un fabuleux jardin, ce qui vaut à l’ensemble le
surnom de « Babylone » ; de plus, elle se trouve dans une ruelle (la ruelle Mentana), loin
des bruits urbains. Cette maison familiale qui se dresse jusqu’au ciel est pourvue de
nombreux étages : elle pourrait très bien être un modèle d’intégration des pensées, des
rêveries, et des souvenirs des personnages. Cependant, elle se trouve à Montréal. C’est
pourquoi le rêve ou le surnaturel n’a pas prise dans l’habitation elle-même, mais plus
exactement au bout des souterrains qui longent ses fondations et qui aboutissent jusqu’au
bar du Diable Vert, là où Myriam et ses amis y retrouvent la sorcière Miracle Marthe. La
Poétique de l’espace affirme par ailleurs que les rêveries ne s’ancrent pas dans la maison
des villes, mais s’échappent par des souterrains labyrinthiques vers des ailleurs
« cosmisés » :
307
308
Comme nous l’a déjà démontré Gilbert Durand (Op. cit.), la maison est avant tout un « univers contre ».
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 42-43.
111
Si la maison du rêveur est située dans la ville, il n’est pas rare que le rêve
est de dominer, par la profondeur, les caves environnantes. Sa demeure
veut les souterrains des châteaux-forts de la légende où de mystérieux
chemins faisaient communiquer par-dessous toute enceinte, tout rempart,
tout fossé, le centre du château à la forêt lointaine.309
La maison de Blanche est donc une « maison de rêveur » dont les sous-sols
communiquent avec cette « forêt lointaine » qu’est la jungle urbaine dans Myriam
première.
A la lecture des œuvres du corpus, nous remarquons que les personnages qui
vivent à Québec habitent le plus souvent dans une maison, alors que les Montréalais
déménagent assez fréquemment dans des appartements ; il est certain que Montréal est
prédisposé à offrir ce type de logement dans une ville à forte population, où les édifices ne
cessent de proliférer. Néanmoins, pour ce qui est des récits qui se déroulent à Québec, on
note que la maison a cette même valeur de « centre » que l’on attribue parfois à la ville
elle-même ; d’ailleurs, Mircea Eliade explique à juste titre que toutes les maisons, les
« foyers », « se trouvent situées en un seul et même point commun, le Centre de
l’Univers. »310 Or, la ville de Québec représente bien, dans la culture québécoise, ce
« Centre de l’Univers » où sont ancrées les racines historiques de tout québécois. Et si
Québec est la ville du souvenir historique, commun à l’ensemble de la nation, la maison
est celle des souvenirs personnels ; c’est pourquoi la maison fait peur, principalement
lorsqu’elle est celle de l’enfance.
Parce qu’elle est l’essence même d’un passé qu’elles tentent de refouler, les
héroïnes dévoilent bien souvent leur peur viscérale de cette ville qui regorge de scènes
qu’elles souhaitent oblitérer : c’est le cas d’Elisabeth d’Aulnières dans Kamouraska, qui
se refuse à entrer, même en songe, dans la maison où elle vécut avec son ex-mari : « Je
voudrais fuir. Ne pas rentrer à l’intérieur de la maison. Risquer à coup sûr d’y retrouver
ma vie ancienne se ranimant, secouant ses cendres, en miettes poudreuses. »311 La peur de
revivre un passé douloureux émane de cette maison que l’on peut presque considérer
309
Ibid., p. 37.
ELIADE, Mircea, Cosmologie et alchimie babylonienne, Gallimard, coll. « Les Arcades », [1937] 1991, p.
69.
311
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 56.
310
112
comme un être vivant prêt à vomir, aux yeux de tous, les exactions de son ancienne
propriétaire.
Cependant, la maison qui fait peur est surtout celle de l’enfance. Au premier
abord, elle pourrait être un refuge où les souvenirs de tendresse maternelle foisonnent, où
l’on revit douillettement les premiers moments de l’intimité ; c’est ainsi que Gaston
Bachelard perçoit celle qu’il appelle « la maison du souvenir »312, lorsqu’il se demande
bien ce que « valent […] les maisons de la rue quand on évoque la maison natale, la
maison d’intimité absolue, la maison où l’on a pris le sens de l’intimité. »313
Pourtant, cette demeure familiale agréable à vivre, nous ne la trouvons que chez
Francine Noël : dans Myriam première, la grosse maison de la ruelle Mentana, avec son
jardin luxuriant, est un espace douillet au sein de la ville et elle est perçue par ses
habitants comme un refuge aux souvenirs réconfortants ; François Ladouceur y voit
d’ailleurs un rempart extrêmement résistant contre l’usure du temps, un témoignage
indestructible de leur existence : « Je ne vois pas pourquoi on ne s’attacherait pas aux
maisons, dit François, elles durent plus longtemps que nous ! C’est fascinant, la résistance
de la matière. »314
Pourtant, dans la majorité des cas, la maison familiale fait peur, certainement parce
que La Poétique de l’espace nous explique que
la maison natale est physiquement inscrite en nous. Elle est un groupe
d’habitudes organiques. A vingt ans d’intervalle, malgré tous les escaliers
anonymes, nous retrouverions les réflexes du « premier escalier », nous ne
buterions pas sur telle marche un peu haute.315
La maison natale effraie celui ou celle qui l’a quittée, car il est justement difficile
de s’y arracher, mais aussi parce que retourner à la maison de son enfance, c’est effectuer
le chemin inverse de l’évolution et revenir sur ses pas. Ainsi, dans La Danse juive de Lise
Tremblay, la narratrice traîne toujours derrière elle la « grosse maison inutile »316 où elle
vivait son obésité comme une honte qu’il fallait cacher à tout prix dans le sous-sol ; à
chaque visite à sa mère, elle revit ces moments de souffrance :
312
BACHELARD, Gaston, La Terre et les rêveries du repos, “Essai sur les images de l’intimité”, Paris: José
Corti, 17e édition, [1948] 1997, p. 95.
313
Ibid.
314
NOËL, Francine, Op. cit., p. 468.
315
BACHELARD, Gaston, La Poétique de l’espace, op. cit., p. 32.
316
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 74.
113
Il y a des heures que je suis partie de chez moi ; j’ai l’impression que cela
fait plusieurs jours, tellement la maison de ma mère me ramène en arrière.
J’ai peur de rester prise dans le sous-sol luxueux, incapable d’en sortir,
gavée de coke et de nourriture préparée dont je raffole.317
La maison n’a pas ici une valeur de refuge, bien au contraire : la narratrice tente
désespérément de s’y soustraire, car le souvenir de la « cache » qui lui permettait de
manger jusqu’à l’écoeurement lui colle à la peau, et lui rappelle qu’elle n’est que le
produit d’une tare héréditaire.
Une ville comme Montréal nous fait découvrir un autre type d’habitation, et par
conséquent, l’adoption d’un nouveau comportement par les jeunes femmes qui habitent
désormais des appartements. Chez les écrivaines, notamment celles de Montréal, les
Vava, Maryse, Shawinigan et autres, vivent en colocation, ou dans ce que Maryse appelle
familièrement la « piaule »318. Les femmes ont déserté la maison familiale et conjugale
pour vivre seules, affranchies de devoirs liés au mariage ou à la maternité. L’appartement,
plus petit mais logé au milieu d’autres espaces de vie similaires, est à la fois un en dehorsen dedans que ne constitue pas la maison, qui établit d’ordinaire des limites assez strictes
entre le domaine du privé et du public.
Dans Maryse, l’appartement à une puissance d’intimité égale à celle d’une maison
pour l’héroïne, qui y voit même un lieu de création lui permettant de s’adonner enfin à
l’écriture, puisque « Immédiatement, Maryse s’y sentit en sécurité, inatteignable, comme
à l’abri du cheval au cri pourpre et des autres visiteurs louches de la nuit. Elle sut que là,
peut-être, en paix, elle pourrait faire quelque chose, écrire. »319
Emménager dans un appartement, même si celui-ci n’est pas très propre, petit ou
insalubre, représente pour nos héroïnes une étape importante de leur évolution dans
l’espace urbain et dans leur vie personnelle : c’est le premier espace de liberté
puisqu’elles quittent désormais la maison familiale pour se créer leur propre lieu de vie.
Qu’importe si plus tard dans le roman, Maryse emménage dans un « appartement plus
317
Ibid., p. 81.
NOËL, Francine, Maryse, Op. cit., p. 22.
319
Ibid.
318
114
petit, moins cher »320, et si Marie-Lyre s’octroie un « quatre et demi minable, au troisième
étage quelque part sur la rue Lorimier »321 : elles sont désormais indépendantes.
Néanmoins, le temps glisse sur ce type de logement alors qu’il s’agrippe aux
pierres d’une maison ; c’est pour cela sans doute qu’il est plus difficile d’abandonner une
maison qu’un appartement, et que, par conséquent, les héroïnes déménagent sans cesse, se
trouvant vite acculées face au manque évident d’intimité ; or, changer d’appartement c’est
aussi découvrir un nouveau point de vue sur la ville et sur soi-même. Ainsi, les
personnages ne cessent d’habiter de nouveaux lieux : dans Encore une Partie pour Berri,
Shawinigan commence par vivre dans l’appartement de Berri, puis, ensuite, « avec son
amie Albanel et son cousin Bloc dans un grand appartement rue Saint-Hubert »322, puis,
de nouveau avec Berri ils louent « une petite maison dans Montréal-Nord, juste au bord
de la rivière des Prairies. »323 Mais c’est certainement dans le roman de Yolande
Villemaire, Vava, que les personnages montrent le plus grand zèle à changer sans cesse de
lieu de résidence : à l’automne, Vava et son fiancé Benoît emménagent « dans une maison
à appartements du boulevard Henri-Bourassa »324, puis ils rencontrent Julien et
déménagent dans son logement du Parc Lafontaine ; par la suite, Benoît et la narratrice
emménagent dans un autre logement situé également au Parc Lafontaine, « tandis
qu’Alexandre quitte la maison familiale pour s’installer dans [leur] ancien logement. »325
Enfin, au bout de quelques temps, la narratrice nous explique qu’elle prend seule de la
hauteur : « Je loue un appartement dans l’une des tours de La Cité, au vingt-troisième
étage. J’y emménage à la mi-mars. J’ai une vue superbe des buildings du centre-ville et je
m’abonne au club de santé qui se trouve à une minute d’ascenseur de mon
appartement. »326
Vava découvre ainsi un nouveau point de vue sur Montréal, et c’est également une
manière pour elle de s’approprier la ville, de la même manière que les personnages de
320
Ibid., p. 454.
Ibid., p. 345.
322
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 31.
323
Ibid., p. 59.
324
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 33.
325
Ibid., p. 134.
326
Ibid., p. 167.
321
115
Pauline Harvey qui « déménageront des dizaines de fois, pour découvrir toujours un
nouveau point de vue sur la ville et sur eux-mêmes. »327
Néanmoins, cette inconstance à se fixer dans un lieu précis montre un certain
malaise de la part des personnages, qui ont du mal à trouver un point d’attache. C’est
pourquoi sans doute, les héroïnes décrivent des appartements sales et sombres qui
manquent de chaleur ; dans Encore une Partie pour Berri, l’appartement de Trente
apparaît à Shawinigan « très sombre, comme tous ceux que Berri aurait par la suite, avec
ici et là, au fond d’une grande pièce, la lueur sourde d’une lampe éclairant d’un reflet
rougeâtre le tapis. »328 Quant à l’appartement qu’elle occupe avec son amant Jean-Louis,
la narratrice de L’Hiver de pluie ne cesse d’y faire le ménage car elle le trouve sale et, qui
plus est, mal éclairé.
L’appartement, lieu éminemment urbain, s’il est l’expression même d’une certaine
liberté désormais acquise, manque de ce rêve évoqué par Pierre Sansot, car « Les
immeubles modernes, malgré leur beauté, ne nous font plus rêver et laissent une
impression de malaise parce qu’ils sont tout en façade. »329 Dans nos romans, les
appartements manquent d’originalité, de personnalité, se ressemblant tous, froids comme
des tombeaux, aseptisés, à l’image de celui de Paul que nous décrit la narratrice de La
Danse juive, en précisant qu’il « habite une tour climatisée du centre-ville où tous les
appartements ont des murs blancs et dont il est interdit de changer la couleur. […]. Il ne
rencontre jamais personne dans les couloirs. Je lui dis souvent qu’il habite un hôpital. »330
L’appartement qui manque de chaleur humaine, de souvenirs, de rêveries et de
pensées – comme le dirait Gaston Bachelard – dissimule mal, contrairement à la maison
qui protège. Dans ces logements qui se ressemblent tous, « le chez soi n’est plus qu’une
327
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 69.
Ibid., p. 23.
329
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 334.
330
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 33.
328
116
simple horizontalité. Il manque aux différentes pièces d’un logis coincé à l’étage un des
principes fondamentaux pour distinguer et classer les valeurs d’intimité. »331
La maison, nous l’avons vu, fait peur parce qu’elle renferme une enfance dont les
héroïnes veulent se défaire. L’appartement, quant à lui, manque d’intimité mais il est
aussi un premier pas vers la liberté ; il ne protège pas comme la maison, et justement
parce qu’il ne constitue pas vraiment un refuge, il force l’intégration à la vie turbulente de
la cité ; c’est pourquoi des jeunes femmes en pleine réalisation personnelle telles que
Vava (Vava), Shawinigan (Encore une Partie pour Berri), Maryse (Maryse) et d’autres,
choisissent d’y vivre leurs premiers émois amoureux et professionnels.
Néanmoins, la maison reste une image de refuge et d’abri ; en fait, elle est une
expression du giron maternel, et est particulièrement attachée à la féminité. Les femmes
s’y sentent attirées quand il ne s’agit pas de la maison familiale qui rebute, ou de la
maison conjugale dans laquelle l’épouse doit se conformer à un certain rôle. Les hommes
construisent, les femmes habitent ; or, pour certaines héroïnes telles que la narratrice du
Corps étranger d’Hélène Ouvrard, il s’agit désormais de construire par le rêve puisque la
maison idéale dans la ville n’existe pas. Il faudra donc la créer, palper et façonner la
matière à travers l’imagination, afin de voir naître à travers la maison fantasmée l’image
tant attendue de l’intimité pure, puisque « toute matière imaginée, toute matière méditée,
est immédiatement l’image d’une intimité. »332
1. 3 : La maison fantasmée
Dans ces lieux cloisonnés que sont les habitations, les femmes sont comme des
prisonnières sur le territoire qui leur a été assigné et dont elles sont paradoxalement les
« maîtresses ». Or, parce que les héroïnes ont les clés d’un royaume qu’elles n’ont pas
bâti de leurs mains, elles rêvent à ce que Gaston Bachelard appelle « la maison
onirique »333, la maison idéale que l’on ne trouve d’ailleurs jamais dans une ville comme
Montréal : même si Francine Noël s’en approche avec la description de la maison
familiale de la grand-mère Blanche, l’auteure nous précise avant tout, qu’elle a « tenté
331
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 42.
BACHELARD, Gaston, La Terre et les rêveries du repos, Op. cit., p. 4.
333
BACHELARD, Gaston, La Poétique de l’espace, Op. cit., p. 45.
332
117
d’évoquer une des nombreuses maisons invisibles qui forment cette ville, une ville donnée
comme possible, comme une évidence. »334 La « vraie » maison, curieusement, n’existe
pas. Par conséquent, il ne reste plus qu’à la créer, ou du moins, tenter d’y rêver.
« Avais-je rêvé d’une maison qui me convînt si bien ? »335, s’interroge d’ailleurs
Eléonore dans La Noyante, alors qu’elle découvre la maison de Pauline sur les bords du
Richelieu, bien au-delà des gratte-ciel de Montréal. Cette maison semble lui convenir
avant même d’y avoir pénétré, car elle l’a choisie : ce n’est pas celle de l’enfance, et ce
n’est pas celle de l’époux. Pourtant, La Poétique de l’espace nous apprend que la maison
onirique est celle du « souvenir-songe, perdue dans l’ombre d’un au-delà du passé vrai.
Elle est, […], la crypte de la maison natale. »336 Bien sûr, la maison familiale est onirique
car des images se concentrent toujours autour des maisons. Cependant, dans les romans
du corpus, nous aurons noté que la maison onirique a peu à voir avec celle de l’enfance.
Bien souvent elle apparaît même sous l’image de la cabane, une habitation qui s’oppose
en tout point à la maison : faite d’éléments de rebut, de tôles, de morceaux de planches,
elle est l’antithèse d’une demeure aux assises solides qui se campe contre les agressions
de l’extérieur. Ainsi, dans L’Hiver de pluie de Lise Tremblay, la narratrice qui habite plus
ou moins l’appartement de son amant qu’elle trouve sale, s’abandonne à un doux et
agréable souvenir lorsqu’elle se souvient de la cabane en pleine campagne où elle jouait,
enfant, avec un petit voisin.
Avec La Noyante d’Hélène Ouvrard, la cabane surpasse de loin la dimension
onirique de la demeure : il est pourtant bien question d’une maison qui apparaît à
Eléonore lorsqu’elle découvre celle de Pauline, non loin des bords du Richelieu ; mais la
description et les premières sensations qu’elle provoque chez la narratrice, en font plus
une cabane qu’une maison :
334
NOËL, Francine, La Scène se passe à Montréal de nos jours, Op. cit., p. 127.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 61.
336
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 33.
335
118
Du fouillis d’une végétation qui, assurément, ignorait tout du sécateur –
comme Pauline de sa chance – je vis surgir les éléments d’une naïve
construction entièrement faite de matériaux de rebut : clocheton d’église,
cloisons de wagon, tôle d’affiche, cadres de fenêtres assortis… J’y
reconnus instantanément cette catégorie d’abris, nés du dénuement et de
l’ingéniosité, dont on se demande même s’ils résisteront à la neige et au
vent d’un seul hiver et qui, inexplicablement, survivent en ce pays aux
solides constructions de pierres des champs qui, sur d’autres continents,
traversent les siècles et enfantent les générations…337
Voici donc comment nous est décrite la maison de Pauline : une « naïve »
construction faite de bric à brac, en pleine forêt, posée là comme par inadvertance. Elle
est un pendant à la réalité, une alternative à la maison des villes qu’Eléonore a laissée
derrière elle en quittant Montréal. Une sorte de « nid » à l’intérieur duquel aucune rumeur
extérieure ne peut pénétrer, car
Le bruit même des lourds camions sur la route ne parvenait pas à franchir
complètement le seuil de cette atmosphère ouatée d’où le monde
n’apparaissait guère que comme un brouillard d’arbres et de champs, une
vision délestée de l’insupportable précision des choses de la vie.338
Existe-t-elle vraiment de la manière dont elle nous est décrite, cette maison où
vécut quelques temps Eléonore ? L’on est en droit d’en douter : elle apparaît plus,
renforcée par cette analogie avec la cabane, comme un endroit imaginaire, et peut-être
même comme une image logée dans l’inconscient, un point d’attache psychologique
auquel se raccrocher lorsque la réalité des villes devient trop pesante.
La cabane constitue ici l’antithèse parfaite de la maison des villes, ce que
démontre d’ailleurs Denis Bouchard lorsqu’il évoque l’opposition entre le couvent et la
cabane dans Les Enfants du sabbat d’Anne Hébert :
La cabane est diaboliquement joyeuse et interdite. Le couvent est
sérieusement diabolique et plein d’interdiction. Un pied dans le péché
lumineux et l’autre dans le salut ténébreux, le livre entier offre un
déséquilibre allégoriquement spectaculaire.339
La cabane de la Montagne de B. où vécut sœur Julie, est pourtant bien celle de
l’enfance, mais c’est celle de l’enfance libre, incestueuse et orgiaque :
337
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 29.
Ibid., p. 61.
339
BOUCHARD, Denis, Une Lecture d’Anne Hébert : la recherche d’une mythologie, Montréal : Hurtubise
HMH, coll. « Cahiers du Québec 34 », 1977, p. 168.
338
119
Pour peu que l’on ait le courage de regarder à l’intérieur de la cabane,
attentif à tous les détails, respirant à pleines bouffées le remugle d’écurie
chaude et d’algues pourries qui s’échappe du sac de couchage placé au
centre de la pièce, on se rend très bien compte qu’il s’agit ici du lieu
d’origine.340
Julie rejette cette habitation mais l’appelle tout autant à elle. Rien à voir donc,
avec les règles que lui impose désormais le couvent de Québec.
Dans les romans qui nous intéressent, l’image de la cabane synthétise par
conséquent les aspirations des héroïnes qui tendent vers un ailleurs moins bétonné, un
endroit d’une simplicité extrême où la solitude règne surtout parce qu’elles en ont fait le
choix.
La maison en ville est bien trop chargée des pensées et des rêveries de l’Autre :
celles du mari, du père et de la mère, pour que les héroïnes, « Reines du foyer », y vivent
à loisir leurs propres songes. Pourtant la maison, en tant que premier lieu de l’enfance, en
tant que « matrice », est un symbole féminin par excellence. C’est pourquoi il faut
continuer d’y vivre et pourquoi pas, d’y régner. Pour cela, certaines héroïnes choisissent
de créer leur propre demeure : c’est ce que Gaston Bachelard appelle la « maison rêvée »
ou encore la maison fantasmée.
Cette maison, Eléonore (La Noyante) l’imagine peut-être déjà sous l’apparence
d’une cabane en apercevant celle de Pauline qui émerge de la forêt. Mais c’est dans un
autre roman d’Hélène Ouvrard, Le Corps étranger, que la maison rêvée prend toute sa
dimension. La protagoniste est aux prises avec son Amant qui deviendra bientôt son mari,
et qui l’enfermera dans une maison au milieu des tours de verre d’une ville dont l’aspect
rappelle la métropole montréalaise. La narratrice n’est pas heureuse dans cette maison que
l’Epoux lui a imposée : elle cherche à tout prix à s’enfuir mais se fait toujours rattraper à
travers les rues par l’Invisible, cet être prêt à lui rappeler ses devoirs de mère et d’épouse.
Elle rêve donc à ce que Gaston Bachelard appelle justement la « maison rêvée »341,
ou à ce que nous pouvons appeler, dans ce cas précis, la maison idéale qui, nous dit la
narratrice parlant au nom de toutes les femmes, « nous attendait quelque part dans nos
340
341
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 85.
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 68.
120
songes, nous l’avons élue quelque part dans notre pays »342 ; faut-il également voir ici un
lien avec la situation tendue de l’après-référendum de 1968 ? Il est presque certain que
l’environnement politique se fait jour dans cet extrait ; en tout cas, la quête à travers tout
le pays de la maison que l’on a soi-même « élue », ressemble fort à une quête de
reconnaissance et de fin d’errance culturelle, linguistique et identitaire propre à une
nation.
Néanmoins, la narratrice rêve bien ici d’une maison loin de la ville et libre de toute
entrave conjugale : « Il fallait quitter cette ville qui mangeait notre désir de vivre. Il fallait
rejoindre la maison qui existait quelque part dans nos rêves, que nous avions élue, jadis,
quelque part en notre pays. »343
Cette demeure ressemble aussi à une cabane : elle est la nature même, le lieu
originel où la narratrice désire ancrer ses racines végétales ; c’est tout simplement
une maison tapie entre les ailes rabattues de son toit. Cette maison nous
attend, peuplée de nos enfants de rêve. Rien ne pourra faire qu’elle ne soit
d’abord notre tombeau. Nous y descendrons, comme la graine dans la terre.
Nous nous y enfermerons dans notre solitude pendant qu’au-dehors la
neige tombera sur la terre. Nous y germerons pendant que le gel, là-haut,
fera fendre les arbres, arrachera des larmes aux pierres.344
Voici le portrait d’une demeure qui a tout d’une « chaumière, un corps colombe,
un nid, une chrysalide »345, évoquée par Gaston Bachelard.
C’est d’avenir dont nous parle ici la narratrice, mais un avenir hors de la cité. Sur
un ton pessimiste, l’auteure révèle combien il est difficile d’habiter la maison des villes
pour une femme ; c’est pourquoi sans doute, la maison rêvée ne l’est que trop : c’est ce
qu’apprend à ses dépens la narratrice qui, lorsqu’elle rencontre l’Amant, doit « retirer
dans la tête les hardes de ses pensées, les meubles hérités des ancêtres et les portraits de
ses frères et sœurs. Aussi les quelques rêves anciens où l’on se voyait dans une grande
maison de briques rouges près de ses enfants. »346
342
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 141.
Ibid., p. 136.
344
Ibid., p. 137.
345
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 72.
346
Ibid., p. 44-45.
343
121
La maison rêvée ne reste donc qu’un fantasme pour les héroïnes. Pourtant, elle est
aussi une grande puissance car elle représente la maison en devenir. Dans sa promesse de
réalisation personnelle, elle supplante en cela la maison natale qui ne nous appartient qu’à
moitié, ainsi que la maison conjugale que l’homme seul a « construit ». Ainsi, pour
Gaston Bachelard,
la maison de l’avenir est plus solide, plus claire, plus vaste que toutes les
maisons du passé. A l’opposé de la maison natale travaille l’image de la
maison rêvée. Tard dans la vie, en un courage invincible, on dit encore : ce
qu’on n’a pas fait, on le fera. On bâtira la maison.347
Mais pour l’heure, les mères, les épouses, ou les filles de bonne famille comme
Laure Clouet, doivent continuer à vivre dans les maisons qui leur ont été attribuées. Il est
pourtant curieux de ne pas se sentir « à sa place » dans une enceinte où les valeurs de
féminité foisonnent, et même si les femmes tentent et réussissent à s’approprier petit à
petit l’espace urbain, il faut également songer à s’approprier l’espace privé dans lequel
elles sont confinées. En effet, c’est par la réorganisation de l’espace domestique, pourtant
depuis longtemps réservé aux femmes, que l’appropriation totale de la maison, et peutêtre même le début de la construction de la maison rêvée, s’opèrent.
2.
De
la
ré-appropriation
de
l’espace
domestique
à
l’exploration d’un corps social
2. 1 : Apprivoiser et réorganiser l’espace domestique
Habiter sa maison n’est pas chose facile, même lorsque l’on est une femme. Ainsi,
les écrivaines québécoises nous dressent les portraits d’héroïnes qui savent de mieux en
mieux apprivoiser leur environnement, à savoir la ville, et qui découvrent de nouveaux
territoires dont celui de la maison.
347
Ibid., p. 68.
122
La maison est, à bien y réfléchir, un lieu féminin par excellence ; elle est un
domaine construit par l’homme, certes, mais que les femmes, par l’action ménagère,
habitent de l’intérieur :
Il semble que la maison lumineuse de soins soit construite de l’intérieur,
qu’elle soit neuve par l’intérieur. Dans l’équilibre intime des murs et des
meubles, on peut dire qu’on prend conscience d’une maison construite par
les femmes. Les hommes ne savent construire les maisons que de
l’extérieur. Ils ne connaissent guère la civilisation de la cire.348
Comme l’évoque La Poétique de l’espace, la maison se construit aussi de
l’intérieur, et ce sont les femmes qui en sont les maîtres d’œuvre : par l’action ménagère,
elles participent à lui donner une âme. C’est pourquoi sans doute, dans les romans du
corpus, l’action ménagère et le soin apporté à l’intérieur de la maison, sont des constantes
que l’on retrouve dans le comportement de nombreuses héroïnes. Plus particulièrement,
on note chez certaines d’entre elles une curieuse obsession de la propreté, comme c’est le
cas des personnages féminins de Lise Tremblay, que se soit dans La Danse juive ou
encore dans L’Hiver de pluie. La mère de la narratrice de La Danse juive par exemple,
« n’a plus peur de rien, sauf de la saleté »349 ; il s’agit même d’une phobie qu’elle a
transmis à sa fille qui, elle aussi, est obsédée par la propreté puisqu’elle se lave plusieurs
fois par jour et ne souffre aucun désordre dans la maison ; d’ailleurs, précise-t-elle, « La
maison est propre. L’ordre me rassure »350, comme si l’ordre était l’expression d’une
sécurité absolue et constituait en lui-même une barricade contre les agressions de
l’extérieur. Dans L’Hiver de pluie, Lise Tremblay nous avait déjà habitués à des
personnages obsédés par la propreté, ne serait-ce qu’avec la narratrice qui ne cesse de
ranger et de nettoyer à longueur de journées, à tel point d’ailleurs que « La maison est
froide et […] sent le désinfectant. »351
Les appartements où les maisons des autres personnages sont tout aussi
« rutilants » et ordonnés que ceux décrits par Lise Tremblay ; alors que la maison de Lali
(Les Nuits de l’Underground) est un endroit « où tout était disposé selon l’ordre singulier
de ceux qui font, de leur vie domestique, un dressage, le plaisir d’abreuver une soif,
348
Ibid., p. 74.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 14.
350
Ibid., p. 33.
351
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 28.
349
123
d’adoucir de menues attentions la fin des jours »352, dans Le Sexe des étoiles
« L’appartement de Gaby était beau, propre et glacé comme un château désaffecté. Il y
flottait une odeur subtile de talc, ou de végétation. »353 On observe d’ailleurs, dans ces
descriptions, un champ lexical assez précis de la propreté, voire même de la désinfection,
de la pureté et de la froideur qui se dégagent des lieux, avec des termes tels que « froide »,
« désinfectant », « ordre », « glacé ». Sans doute, l’action ménagère représente pour
l’ensemble des héroïnes un acte nécessaire dans la construction de cet espace privé, une
sauvegarde de l’état d’origine du lieu ; d’ailleurs, pour Gaston Bachelard, « par les soins
du ménage est rendue à la maison non pas tant son originalité, que son origine. »354
Les femmes se sentiraient donc « investies » d’un devoir de purification, celui qui
leur est octroyé depuis des millénaires et qui consiste à maintenir la maison « dans une
sécurité d’être »355 par l’action ménagère. Cette hypothèse se vérifie très bien dans Laure
Clouet, alors que l’héritière s’apprête à recevoir ses « amies » de la haute bourgeoisie de
Québec lors de son fameux « Mardi d’amitié » annuel ; en compagnie de sa domestique
Hermine, Laure va faire le grand ménage dans sa vieille demeure : elles époussettent les
cadres des portraits de famille, nettoient le salon, les tapis, et
Dix jours durant, juchées l’une et l’autre sur des échelles, l’héritière et sa
domestique détachèrent les trois cent pendeloques des lustres de cristal, les
trempèrent dans l’eau carbonatée, par groupes de six à la fois, avant de les
envelopper dans des linges délicats.356
Au moment même de l’action ménagère, le passé et le présent sont liés dans la
maison qui n’était jusque-là qu’un « tombeau ». Une fois par an, en faisant le grand
ménage, Laure se replonge dans le passé de la maison et par conséquent, elle revient aux
sources mêmes de sa condition stupide de gardienne de valeurs familiales désuètes ; c’est
pourquoi, alors qu’elle se charge des portraits de famille, Laure étouffe soudain de tout le
poids de la charge qui lui incombe, car
352
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 260.
PROULX, Monique, Op. cit., p. 20.
354
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 75.
355
Ibid., p. 73.
356
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 49.
353
124
Pour une minute alors, cette femme de quarante quatre ans semblait
éprouver jusqu’à la violence un sentiment d’absurdité. Ses forces intactes
protestaient, ses poumons puissants cherchaient l’air, la musculature souple
de ses bras se tendait pour une étreinte impossible. Mais l’instant d’après,
Marie-Laure haussait les épaules et commençait à remettre de l’ordre dans
le salon.357
Malgré un semblant de révolte émanant de tout son corps, Laure ne peut
s’empêcher de se remettre au travail. Sans doute, devons-nous comprendre que par
l’action ménagère et la conservation du patrimoine familial, Laure Clouet se reconnaît une
fonction, un rôle à tenir, donc une utilité.
Ce besoin absolu de se sentir utile par l’action ménagère est d’ailleurs récurrent
chez la narratrice de L’Hiver de pluie, qui nous avoue clairement, alors qu’elle range
l’appartement de son amant, le bien-être qu’elle ressent une fois sa tâche achevée : ainsi,
elle se rassure en se disant que « Chez Jean-Louis, j’avais tout rangé, jeté les plantes
mortes, lavé les vêtements de Marthe avec soin. J’étais contente, utile. »358
Il apparaît donc clairement dans les romans du corpus, que l’entretien de l’espace
domestique est, et reste, une affaire de femmes ; et ce, depuis des siècles, comme
l’observe Eléonore dans La Noyante, alors qu’elle entreprend de nettoyer la vieille maison
de fond en comble :
Courageusement, rendant les sueurs de l’agonie, les deux mains dans l’eau
sale d’un seau où tant de femmes avant moi avaient noyé leur désir d’être,
je reprenais alors le combat que, de tout temps, j’avais livré non à la
poussière, comme elles le faisaient, mais aux maisons elles-mêmes.359
Voici donc le portrait d’une jeune fille prenant le relais d’autres femmes avant
elle, continuant le « combat » contre l’usure du temps, contre la saleté qui recouvre toute
trace originelle, et, comme elle le précise, contre les maisons elles-mêmes, à la fois
territoires à protéger et cellules au sein de la ville, de la cité. La maison est donc un
domaine de l’urbain qu’il faut apprivoiser, s’approprier sans aucun doute avant de
s’attaquer au territoire plus vaste de l’espace urbain.
357
Ibid., p. 51.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 22.
359
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 120.
358
125
Comme le précise bien le Collectif Clio dans les années quatre-vingt,
On se rend compte que, pour changer la condition des femmes, il faut
qu’elles prennent le pouvoir partout, à commencer par leur foyer. Cette
question de l’exercice du pouvoir masculin dans le privé trouble bien des
gens.360
En effet, comme nous l’avons précisé, l’acquisition de l’espace privé n’est pas si
évidente pour les femmes. Encore que, pour certaines, notamment les épouses soumises et
les mères sacrifiées, « habiter » la demeure se résume à conserver le bon ordre des choses.
Or, dès que l’héroïne décide de prendre en main l’organisation intérieur du
logement, une appropriation toute personnelle de l’espace privé s’opère, ouvrant ainsi
bien des perspectives encourageantes quant à l’appropriation de l’espace urbain. La prise
de décision est un acte libérateur qui ne confine plus l’héroïne dans son statut de
simple « habitante », mais qui la conforte plutôt dans celui d’« actrice » à l’intérieur de
son environnement immédiat.
Ainsi, lorsque Marie-Laure Clouet décide pour la première fois de « réaménager »
sa cuisine, elle pose un premier acte de révolte contre sa famille, car « Après la verrière
offerte à l’église de la paroisse, sa cuisine avait été le second acte extravagant de Laure
Clouet. »361 Nous sentons déjà, dans cette décision qui bouleverse l’ordre des choses,
poindre une libération prochaine du carcan social et familial dans lequel est empêtrée la
quadragénaire depuis son enfance, et dont elle se délivrera vers la fin du roman en
acceptant d’accueillir des « étrangers » chez elle ; d’ailleurs, ce qui marquera ce
changement d’attitude résignée, est encore une fois symbolisé par la décision d’effectuer
des travaux sur sa maison : en effet, elle fait appel à une certain Monsieur Gilbert, qui
« assure que rien n’est plus facile que séparer le rez-de-chaussée de l’étage. Il ferait même
une entrée particulière. Mes Brière seraient ainsi parfaitement chez eux. »362
Dans d’autres romans encore, la prise de possession sur l’habitation passe par un
changement ou une réorganisation de cet espace. Ce qui peut d’ailleurs être source de
tensions entre deux personnages qui se disputent ce même territoire ; c’est
particulièrement le cas de Madame Rolland et de sa domestique Florida dans
360
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 502.
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 74.
362
Ibid., p. 100.
361
126
Kamouraska : l’épouse du notaire mourant de Québec, ne supporte plus que sa servante
soit plus prévenante qu’elle envers son mari, et qu’elle mette tout en œuvre dans la
maison afin que le bien-être du malade soit total : « On dirait que Florida déplace les
meubles ? Qu’est-ce qu’elle peut bien faire ? Toute la maison lui appartient à présent. Elle
ordonne, dispose, prépare les meubles et les chambres pour la cérémonie. »363
Parce que Florida prend la décision de déplacer les meubles à sa convenance,
Mme Rolland se sent « dépossédée » de son bien. Elle n’est plus seule maîtresse dans sa
demeure, tout comme Maryse dans le roman du même nom de Francine Noël : cette
dernière, fiancée à Michel, ne supporte pas longtemps de voir sa belle-mère intervenir
dans les tâches ménagères de sa maison :
Maryse ne disait rien ; elle regardait les mains de sa belle-mère courir sur
son linge et le tapoter… C’était comme si la grosse femme s’était emparée
de son corps, de toute sa maison. Hermine était chez elle, sur son territoire,
et elle lui en remontrait. Mais était-ce vraiment chez elle ? Les meubles
étaient les restants d’Hermine et le bail au nom de Michel. Maryse se
contentait de payer le loyer avec son salaire du Cégep.364
Nous constatons encore une fois combien les personnages féminins se sentent
comme « violés » lorsqu’une autre intervient dans l’organisation et la gestion de l’espace
domestique.
Ainsi, le roman féminin montre que la prise de possession de l’espace domestique
est bien souvent une marque de changement profond chez les héroïnes, une étape
importante dans leur évolution au sein de la cité, mais aussi une épreuve à passer pour
« habiter mieux » la ville et choisir son mode de vie, puisque nous savons, comme
l’évoque Pierre Sansot, qu’« Habiter c’est inaugurer une nouvelle existence. »365
Le roman d’Adrienne Choquette, Laure Clouet, est certainement l’un des romans
du corpus où l’espace domestique est le meilleur indice du changement et des étapes
franchies par l’héroïne : la maison de l’héritière n’a pas bougé depuis des siècles, depuis
que la grande famille des Clouet s’est installée dans la haute-ville de Québec ; Marie-
363
HEBERT Anne, Op. cit., p. 31.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 404.
365
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 363
364
127
Laure, la dernière descendante, sera la seule, au grand dam de sa servante Hermine, à
opérer des bouleversements au sein de l’espace domestique en même temps qu’elle prend
conscience de la pauvreté de son existence. La maison change avec elle, se transforme
selon que sa vision de la vie, mais aussi que les changements dans la vie culturelle366 du
pays évoluent. C’est la cuisine, lieu éminemment féminin, qu’elle souhaite transformer la
première, comme une revanche offerte à toutes les femmes sur des années, voire des
siècles, de cantonnement social au rôle de ménagères. Ainsi, la cuisine de Laure rutile
d’objets neufs et modernes destinés à soulager les femmes des corvées habituelles :
Tout en mangeant, elle considérait sa cuisine aux tubes fluorescents, aux
nickels et aux porcelaines, tout cela qui brillait, et les nombreux appareils
électriques et les caoutchoucs soyeux, et les chromes étincelants, faisaient
de la place un lieu magique, un lieu qui appelait la jeunesse, le rire de ses
dents blanches pour s’amuser à des jeux faciles comme de tourner un
bouton, de pousser un levier ou encore de regarder mousser les œufs à une
vitesse prodigieuse.367
Sa cuisine est un lieu où s’exprime toute la modernité de l’époque, et elle tranche
donc véritablement avec le reste de la demeure ; Laure a d’ailleurs encore du mal à s’y
habituer car le lieu lui-même, tel qu’il a été aménagé, est une provocation face à « la salle
à manger et [au] petit salon avec leurs abats-jour aux tons doux, leurs dorures fatiguées,
avec leurs meubles en bois et leurs tapis moelleux »368 C’est la nièce d’Hermine qui
annoncera clairement que la maison de Laure a désormais deux visages, l’un tourné
inexorablement vers le passé, et l’autre vers l’avenir :
Le lendemain, Noëlla, la nièce d’Hermine, trouve une solution : « Disons
(elle avait un rien de moquerie dans l’œil), disons que la cuisine, c’est le
progrès et le reste de la maison, l’ancien temps. Autrement dit : les vieux
d’un bord, les jeunes de l’autre ! […]. Les cuisines de nos grands-mères,
on y entendait gémir les âmes du purgatoire. Aujourd’hui, le nickel, les
tons pastels et le néon, c’est une vraie école d’optimisme… »369
L’espace domestique se veut donc à l’image de celle qui l’habite ; il évolue en
même temps que l’héroïne bouleverse son monde intérieur, sa façon de penser, et son
mode de vie.
366
Nous sommes au début des années soixante, à la veille de la Révolution tranquille.
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 73-74.
368
Ibid., p. 74.
369
Ibid., p. 74-75.
367
128
Certaines scènes d’Hier de Nicole Brossard, nous donnent aussi une très bonne
idée de la relation étroite qui se joue entre la personnalité de celui qui habite et l’espace
habité, notamment lorsque la narratrice confie à la romancière Carla : « Tu devrais voir
mon appartement. Il te ferait peur : je veux dire, tu aurais peur de la personne qui vit dans
cet appartement. »370 On ne peut mieux traduire ici le transfert qu’opère presque
inconsciemment la narratrice, entre sa plus profonde personnalité et l’allure de l’espace
habité : l’intérieur de son appartement et le désordre qui y règne sont à l’image de son
propre désordre intérieur ; ce qu’elle confirmait déjà quelques pages auparavant, alors
qu’elle s’adressait toujours à son amie :
Narratrice :
Mon appartement ressemble à ceux des gens qui souffrent de cette maladie,
tu sais, cette maladie qui empêche les gens de jeter des choses devenues
inutiles ou qui les oblige à conserver le vide des cartons d’allumettes, des
tubes de dentifrice, des bouteilles d’alcool, des boîtes de chewing-gum.
Mais aussi qui font le plein de journaux, de revues, de calendriers
publicitaires, quitte à mourir étouffés dans leur documentation. Je suis
devenue une dangereuse collectionneuse.371
La disposition des objets, mais aussi des meubles, est une préoccupation récurrente
dans les romans du corpus. Dans La Danse juive, la narratrice observe que sa mère change
sans cesse la disposition intérieure de sa maison pour suivre la mode, au point que cela en
devient ridicule puisqu’elle n’ose même plus s’aventurer dans certaines pièces, de peur
sans doute d’en bouleverser l’ordre :
Ma mère change le mobilier au gré des revues de décoration et des propos
que tient la gérante de la boutique voisine de celle où elle travaille avec
Madame Dufresne. La mode est aux bandes de tapisseries décoratives que
l’on met pour créer une impression de cimaise, il y en a dans toutes les
pièces. Les plafonds sont bas et les bandes accentuent cet effet. Tout est
propre, à sa place. Je me suis assise avec ma mère dans ce qu’elle n’appelle
plus le salon mais la salle de séjour. Elle est minuscule dans cette pièce
trop grande. Je sais qu’elle n’y vient jamais.372
Dans cet extrait de La Danse juive, les choses nouvelles accumulées par la mère
semblent peu à peu grignoter l’espace domestique. Les meubles, entre autres, ont donc
une importance capitale au sein du foyer.
370
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 266.
Ibid., p. 260.
372
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 74.
371
129
Pour vivre, et surtout habiter pleinement un appartement ou une maison, les
personnages ont donc souvent besoin de le réorganiser en changeant la disposition des
meubles. La narratrice du Corps étranger, pourchassée par les ardeurs de l’Amant, puis
soumise aux directives de l’Epoux, s’aperçoit que la maison dans laquelle elle est
condamnée à vivre ne lui appartiendra, ainsi que sa vie, que lorsqu’elle l’aura meublée
elle-même ; elle constate en effet, qu’ « Il fallait […] meubler notre maison pour habiter
notre vie. »373 Quant à la protagoniste de L’Hiver de pluie, elle aussi mise à mal par son
amant, elle « voulait de nouveaux meubles, pour tout recommencer. »374 Enfin, Maryse,
dans le roman de Francine Noël, n’arrive pas, même après sa séparation d’avec Michel, à
s’approprier leur appartement, à s’y sentir chez elle et ce, jusqu’à ce qu’elle prenne la
décision de le réaménager, car « L’appartement, même vide, était encore celui de Michel,
du temps de Michel, et en plus elle croyait y voir son père dans chaque ombre. Il aurait
fallu qu’elle achète des meubles neufs et qu’elle redécore. »375
Les hommes sont ici à la source de ce sentiment de dépossession d’un espace
domestique qui est pourtant confié aux femmes. Ainsi, les héroïnes ressentent
l’irrépressible besoin d’en devenir les « maîtresses », en en faisant un territoire personnel
au sein d’un territoire bien plus hostile qu’est celui de la ville.
Vava et ses amis emménagent dans un grand appartement où ils repeignent « tout
le salon en blanc, murs et plancher ; [ils] tapisse[nt] la salle à manger en vert et rose, la
chambre en bleu, la cuisine en jaune, l’entrée en mauve, la salle de bains en vert. »376
Marie-Lyre, quant à elle, entreprend de « renipper en le peinturant entièrement couleur
lilas »377 un nouvel appartement, ce qui lui vaut cette exclamation révélatrice : « Ah !
[…], cette prise de possession sur les choses qu’est la peinture ! »378
373
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 66.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 95.
375
NOËL, Francine, Op. cit., p. 454.
376
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 38.
377
NOËL, Francine, Op. cit., p. 345.
378
Ibid.
374
130
L’appropriation de l’espace domestique s’opère donc dans l’ensemble des œuvres
du corpus, et dans ce cri de soulagement imputé à Marie-lyre, nous voyons celui poussé
par bon nombre d’héroïnes qui réorganisent l’espace du foyer afin d’en éprouver un
semblant de liberté.
La maison est donc un espace clos, mais à l’intérieur duquel il est possible
d’effectuer des changements fondamentaux ; des changements qui ne s’opèrent d’ailleurs
pas seulement lorsque les personnages tentent de changer la disposition des objets et des
lieux, mais qui s’opèrent aussi dans certaines pièces, plus précisément disposées à la
rêverie comme c’est le cas de la chambre. Certaines héroïnes deviennent plus libres en
prenant de force l’espace domestique mais, bien souvent, c’est dans le secret de la
douillette alcôve que le voyage extra-muros prend forme.
2. 2 : La chambre, lieu du voyage intérieur
La maison en elle-même est un espace doué d’une « cosmogonie » si l’on en croit
Gaston Bachelard, et elle canalise les pensées et les rêveries : plus que cela, elle est un
« corps » constitué de plusieurs parties cloisonnées, qui ont chacune une puissance
d’intégration des pensées de force différente, comme nous le démontre si bien La
Poétique de l’espace. La chambre est donc l’un des membres qui composent ce corps
« cosmogonique » ; de plus, elle est l’espace de l’intime par excellence.
Comme nous l’avons vu avec le salon dans Laure Clouet, lorsque certaines pièces
de la maison sont investies par des invités ou des étrangers, celles-ci deviennent des
espaces publics avant de retrouver, une fois toutes ces personnes disparues, leur valeur
d’intimité. En ce qui concerne la chambre, celle-ci reste, quoiqu’il arrive, attachée à la
sphère privée et intime : tout d’abord parce qu’elle est le premier lieu connu de l’enfance,
mais aussi parce que l’on y dort, l’on y rêve et que, bien souvent, nous y vivons seuls la
plupart de nos expériences intérieures.
La chambre est donc le véritable espace de l’intime de la maison puisque l’on s’y
cache réellement, et que l’on y goutte les moments savoureux de l’intime solitude ; la
maison protège contre l’extérieur, et la chambre se pose comme un deuxième rempart.
C’est ce que semble bien exprimer la narratrice de La Noyante lorsqu’elle songe, en
131
visitant la demeure abandonnée, à celle qui avait dû vivre dans la chambre qui « du vivant
même de celle qui l’habitait, […] n’en a laissé filtrer que peu au dehors. »379 Le plaisir de
se retrouver entre soi, seul face à soi-même, est bien ce que ressent également Vava qui,
une fois célibataire, goûte enfin à la joie d’être seule dans sa chambre :
Cette nuit-là, je dors seule, pour la première fois, dans mon petit lit. Je suis
étendue sur le dos, les yeux grands ouverts sur le plafond qui explose en
millions de particules blanches. […]. Tout explose et vole au ralenti,
tourbillonne comme de la neige. […]. Je suis heureuse, enfin.380
Or, si la chambre permet de se tourner vers son monde intérieur, elle peut aussi
être parfois un espace emprisonnant, ce que l’on constate dans l’un des romans d’Anne
Hébert : Kamouraska. Mme Rolland, aux prises avec ses souvenirs et sa culpabilité, se
sent d’ores et déjà détenue entre les murs de sa chambre, alors qu’une nuit elle avoue avec
effroi : « Je me dresse sur mon séant. Tous les liserons de ce papier peint m’enchaînent.
Les quatre murs de la chambre me serrent et m’oppressent, comme un poing fermé sur ma
gorge. »381 La chambre est ici la métaphore de l’opinion publique qui ne va pas tarder à
juger, puis condamner Elisabeth.
Cependant, dans l’ensemble des romans la chambre a bien cette valeur d’intimité
réconfortante évoquée par Gaston Bachelard ; par conséquent, lorsque l’héroïne est privée
de cet espace premier de l’enfance qui est en fait l’image réelle du monde intérieur, elle se
sent perdue et dépossédée d’une part d’elle-même : dans Les Remparts de Québec, la
jeune Arabelle fait le malheureux constat que dans la demeure familiale, « On ne peut
jamais rester entre soi, se délasser sur les tapis avec un livre ou avec rien, rester à ne rien
faire. Sauf dans sa chambre ; toujours les mêmes murs… »382 Et quelle terrible épreuve
pour la jeune Marie Eventurel du Premier Jardin, lorsque ses parents, quittant la haute
ville pour la basse ville comme on descend dans l’échelle sociale, louent un petit
appartement où leur fille adoptive n’a plus sa « propre » chambre :
379
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 56.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 103.
381
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 90-91.
382
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 41.
380
132
N’ayant plus de chambre à elle, dormant dans la salle à manger, sans aucun
refuge dans l’appartement exigu de la rue Plessis, Marie Eventurel vit son
adolescence comme si elle s’enfonçait dans la nuit. Ses mouvements
étriqués sont ceux des prisonniers qu’on ne quitte pas des yeux.383
L’absence d’intimité, de « refuge » et d’espace dans lesquels inscrire ses pensées
et ses rêveries, ainsi que la sensation d’étouffement, sont les conséquences dramatiques de
l’absence de chambre pour la jeune adolescente ; en effet, nous savons bien, comme le
soumet Pierre Nepveu, que « l’adolescence se cache, dissimule ses souffrances, rumine
dans la solitude d’une chambre ses malheurs. »384 Ce que n’est plus en mesure de faire la
toute jeune adolescente.
Dans la maison, cet espace où l’on naît quasiment, où l’on dort, où l’on passe son
enfance, son adolescence, puis où l’on meurt, constitue donc un abri renfermant lui-même
une multitude de coins, dont « toute encoignure dans une chambre, tout espace réduit où
l’on aime à se blottir, à se ramasser sur soi-même, est, pour l’imagination une solitude,
c’est-à-dire le germe d’une chambre, le germe d’une maison »385. Par conséquent, si la
maison est vécue comme un espace de claustration, la chambre, elle, reste toujours un
espace où l’on aime à se retrouver seul, enfermé volontaire dans son monde intérieur,
blotti dans des coins, contre des murs qui protègent exclusivement. La narratrice d’Hier
de Nicole Brossard, habituée des hôtels à cause de son métier, a d’ailleurs remarqué que
les chambres regorgeaient d’angles ayant tous des fonctions différentes, mais qu’elle
regroupe néanmoins en deux catégories :
Toutes les chambres d’hôtel ont des angles. Angles morts que sont les
gardes-robes, la porte de la salle de bain, le dessous de lit. Angles vivants :
fenêtres, miroirs, chaises et fauteuils dans lesquels il est toujours possible
de lire ou d’observer les particules de poussière se déplaçant dans l’air
comme des confettis d’argent vifs.386
Pourquoi, dans cet extrait d’Hier, pouvons-nous lire une analyse aussi pointue de
la disposition et des différents « genres » de coins dont la chambre est constituée ? Gilbert
Durand nous met sur une piste en insistant sur le « sémantisme féminoïde de la demeure
et […] l’anthropomorphisme qui en résulte ; chambres, chaumières, palais, temples et
383
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 152.
NEPVEU, Pierre, Op. cit., p. 12.
385
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 130.
386
BROSSARD, Nicole., Op. cit., p. 271.
384
133
chapelles sont féminisés. »387 Voilà donc ce qui semble attirer les auteures et leurs
personnages dans l’exploration et la définition des pièces de la maison : cette dernière, et
plus encore la chambre, est un espace résolument « féminin ». La maison est une sorte de
« matrice » qui protège et rassure, et la chambre est l’une de ses parties les plus
hermétiques. « Pourquoi enfermer une femme dans une maison ? », s’interroge la
narratrice du Corps étranger : « pour rétablir l’ordre des choses en ce monde », semble lui
répondre sa voix intérieure ; pour que, à son tour, elle protège le foyer et que la plénitude
règne sur le monde, comme en sont d’ailleurs certains « ces époux [qui] vont si
gaillardement, assurés de l’ordre de trois couches protectrices : le vagin, la chambre, la
ville. »388
Au sujet du voyageur qui fait étape dans la ville, Pierre Sansot évoque le rôle
intéressant que joue la chambre dans le rapport du voyageur à l’espace urbain ; en effet, il
précise que « Lorsque la ville lui est devenue intolérable, [le voyageur] regagne, avec
soulagement, sa chambre où il possède tout son univers : les vêtements, sa valise,
quelques souvenirs. Il est à l’abri de la ville, comme on est à l’abri d’une pluie
violente. »389 Pierre Sansot évoque à son tour la notion de « cocon » et de refuge que l’on
attribue généralement à la chambre, qui plus est lorsqu’il s’agit d’un voyageur ou d’un
« errant » pour qui la ville peut rapidement devenir un lieu hostile, ne serait-ce que parce
que celle-ci n’abrite jamais complètement et durablement d’une tempête, de la pluie, et de
bien d’autres choses encore.
Pourtant, même si la notion de refuge est bien l’une des qualités de la chambre,
elle ne s’accompagne pas, ou rarement, comme nous l’avons vu pour la ville, de la notion
d’enfermement total. Certes, quelques héroïnes des romans du corpus y voient bien une
manière de les retenir au sein du foyer, mais la chambre est surtout l’espace de l’intime
grâce auquel il est permis de « s’échapper » lors de « voyages intérieurs ». La mémoire et
les souvenirs y sont généralement très sollicités, et le temps qui se déroule entre les murs
de la chambre a une « élasticité » qui permet au sujet de revivre ce qu’il a déjà vécu
ailleurs ; à ce propos, Béatrice Didier précise que « La chambre est à la fois le lieu où le
387
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 277.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 88.
389
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 345.
388
134
temps se déroule et où il est transcendé, puisqu’elle est le lieu où l’identité se perd et se
retrouve. »390
Ainsi, en entrant dans la chambre de la maison qu’elle explorera par la suite, la
narratrice de La Noyante devine, ou plutôt lit sur les murs, quelle a pu être la vie de celle
qui l’a précédée en ces lieux :
Les murs sont couverts de fleurs et chacune évoque un souvenir – un
souvenir que la collectionneuse de jadis aurait mis de côté, comme les
petits cailloux blancs de l’enfance, en regardant chaque jour sa vie couler
vers la vieillesse. Presque toutes les minutes de cette vie ont dû s’écouler
ici.391
En « entrant » dans la chambre, le passé de l’ancienne résidente saute au visage de
la protagoniste ; les murs mêmes semblent avoir absorber la vie de celle qu’ils ont
entourée.
Nous aurons également remarqué que la chambre comme lieu du souvenir n’est
pas un espace où règne la clarté ; elle appartiendrait plutôt au domaine de l’obscurité qui
camoufle, qui cache et se referme sur les rêves de celui ou celle qui dort ; la pénombre qui
s’installe dans la chambre est alors propice aux voyages dans le temps, à ces fameux
voyages intérieurs auxquels Carla fait allusion dans Hier, alors qu’elle déclare que lorsqu’
On dit parfois que la nuit est douce, que c’est dans la pénombre de la
chambre que le sens des valeurs s’agite et qu’au fond de la mémoire il y a
comme une douce vision, une brève conviction qui allume soudain les mots
d’un sens vaste et farfelu que la vie par la suite se charge de faire valoir au
milieu des couleurs, des meurtrissures et des caresses.392
Carla évoque ici ce que Gaston Bachelard donne comme définition du « coin » et
de la rêverie de l’être qui s’immobilise dans un coin, à savoir qu’ « Il y retrouve un monde
usé »393. La chambre est donc à la fois un « coin » où l’on voyage, mais elle est
également, par le truchement de la rêverie que cet espace suscite, le lieu des réparations
intérieures.
390
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 241.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 56.
392
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 311-312.
393
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 136.
391
135
Cet aspect de la chambre est traité dans les romans d’Anne Hébert, notamment
avec Sœur Julie (Les Enfants du sabbat) qui s’évade presque physiquement de la cellule
du couvent vers la Montagne de B., mais aussi avec la narratrice de Kamouraska, Mme
Rolland, qui voit défiler dans sa chambre, certes bien malgré elle, ses souvenirs et ses
angoisses qui la torturent depuis qu’a eu lieu le meurtre de son ex-mari.
Dans Le Premier Jardin, Anne Hébert ne manque pas non plus d’accorder à la
chambre cette valeur d’espace de questionnement et de réparation de ses blessures
intérieures : Flora Fontanges, revenue dans la ville de son enfance à Québec, loge dans
une chambre de la rue Sainte-Anne ; or, la ville entière lui inspire les souvenirs d’une
enfance traumatisante avec l’incendie terrible de l’hospice où elle vécut orpheline, puis
ceux de la maison de ses parents adoptifs qui appartenaient à une classe sociale à laquelle
elle n’a jamais pu faire honneur. Pourtant, ce n’est pas devant l’hospice, ni même devant
la maison familiale que Flora décide de combattre son passé, mais « C’est dans la solitude
et la nuit de la rue Sainte-Anne que de grands pans de mémoire cèdent alors qu’elle est
couchée dans le noir, livrée, pieds et poings liés, aux images anciennes qui l’assaillent
avec force. »394 Dans cette chambre d’hôtel, l’actrice décide enfin de refaire le parcours
qu’elle s’est interdit physiquement dans la ville ; voici donc un combat qu’elle mène
seule, dans la pénombre d’une chambre où son passé vient la visiter afin de régler ses
comptes, au point d’ailleurs qu’« Elle restera trois jours couchée dans sa chambre d’hôtel,
tandis que les femmes de chambre s’impatientent et reviennent frapper à la porte
inlassablement. »395
« Ma chambre d’adolescente avait été repeinte dans des tons de turquoise et de
blanc »396, dit avec un mélange de dégoût et de résignation la narratrice de La Danse juive
lorsqu’elle revient dans la maison de son enfance. Quant à la jeune Arabelle des Remparts
de Québec, « prisonnière » de ses parents dans la vieille ville de Québec, elle nous
apprend combien il est néanmoins facile de s’échapper grâce aux songes : « Je dormais
394
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 126.
Ibid., p. 133.
396
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 76.
395
136
nuit et jour pour m’évader. »397 Ces deux extraits résument à eux seuls combien la
chambre est l’une des pièces lui plus importantes dans la maison : elle est un refuge, un
coin, un abri dont les murs, dans une pénombre rassurante, sont des écrans noirs où les
héroïnes projètent leurs angoisses et leurs rêveries : que l’on change alors une couleur de
papier peint, qu’un objet soit déplacé, et le monde autour est bouleversé, le désordre
intérieur s’installe et les héroïnes se sentent dépossédées d’une partie d’elles-mêmes. La
chambre est l’unique pièce stable dans la maison, celle que l’on aime à retrouver comme
une enfance douillette et heureuse, un espace enveloppant où l’on se complaît volontiers à
laisser vagabonder son esprit.
En cela, la chambre protège de la ville en établissant une atmosphère intime et
bienveillante qui réconforte ; elle est donc, du moins dans l’écriture au féminin, un espace
féminin et surtout maternel, un « ventre » matriciel qui semble faire barrage à l’extériorité
tumultueuse et parfois violente de la ville. D’ailleurs, Gilbert Durand ne manque pas de
préciser que, bien souvent, « les chambres de la demeure font figure d’organes. »398
Dans les romans du corpus, non seulement la chambre, mais la maison tout
entière, renvoient aux héroïnes l’image d’un corps vertical avec ses multiples pièces, ses
« organes ». Or, dans certains romans comme La Noyante, les romancières vont plus loin
dans l’exploration de la maison qui n’a alors plus uniquement des attributs biologiques :
elle subit, elle aussi, les changements qui bouleversent la société. La maison est donc à la
fois un espace mental et un corps social, dont l’exploration permet sans doute de mettre
au jour de nouvelles questions.
2. 3 : L’exploration d’une verticalité organique
La chambre est donc l’un des organes de la demeure ; or, dans les romans du
corpus, la maison elle-même ressemble à celles qui l’habitent. Dressée dans un jardin,
retirée au fond d’un parc comme celle de Laure dans Laure Clouet, ou bien encore
coincée entre deux immeubles, la maison à la verticalité organique et aux assises ancrées
dans le béton, constitue un être à part entière, au point d’ailleurs qu’elle est très souvent
personnifiée dans le roman féminin : ainsi, dans Laure Clouet, la vieille demeure
397
398
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 85.
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 277.
137
bourgeoise semble dotée d’un pouvoir de réflexion puisqu’à l’approche de la rude saison,
« la maison de Laure savait bien que l’hiver gelait déjà les nuits. »399 D’ailleurs, une page
plus loin, l’auteure confirme l’analogie certaine entre la propriétaire et son bien, au point
que le lecteur se demande en fin de compte qui copie sur l’autre, puisque « Laure, elle, ne
changeait pas. Sa maison non plus, coincée entre des logements modernes dans un
quartier de moins en moins réservé aux propriétaires. »400 La destinée de la maison est ici
la même que celle de Laure, comme le montrent la suite et fin du récit. Cet exemple
illustre par ailleurs une étude de Gaston Bachelard au sujet de l’habitant de La Redousse
dans le récit de Malicroix ; celui-ci nous explique en effet que
La maison prend les énergies physiques et morales d’un corps humain. Elle
bombe le dos sous l’averse, elle raidit les reins. Sous les rafales, elle plie
quand il faut plier, sûre de se redresser à temps en niant toujours les
défaites passagères. Une telle maison appelle l’homme à un héroïsme du
cosmos. Elle est un instrument à affronter le cosmos. […]. Envers et contre
tout, la maison nous aide à dire : je serai un habitant du monde, malgré le
monde.401
Les citations de maisons « personnifiées » peuvent ainsi se multiplier, si l’on en
croit tout d’abord la narratrice de La Noyante qui décrit la maison qu’elle explore comme
une sorte de vieille dame déguenillée, vêtue des lambeaux de ses tentures
sur lesquelles se découpent les festons des chambranles peints et la guipure
des marques de doigts et de souliers qui maculent l’abord des poignées et
des crochets, le bas des portes…402
Dans ce roman, la narratrice constate que les maisons respirent : en partant à la
découverte de cette vieille bâtisse poussiéreuse, elle se rend compte que certaines parties
de la maison ne revivraient plus, et qu’« Il faudrait l’amputer »403 ; en revanche, des
soubresauts de vie se manifestent dans d’autres pièces :
C’était là, pourtant, dans le mur intérieur de ce caveau, que prenait racine
la cheminée, arbre de vie – tout ce qu’il reste, avec les fondations, de tant
de demeures sur lesquelles l’abandon et l’oubli humains ont exercé leur
érosion… La maison n’était pas morte.404
399
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 64.
Ibid., p. 65.
401
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 58.
402
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 55.
403
Ibid., p. 52.
404
Ibid.
400
138
Cette maison peut donc encore être sauvée, et c’est par l’action ménagère
qu’Eléonore lui donnera une nouvelle existence.
La demeure « vit » pour beaucoup d’héroïnes qui entendent sa respiration, sa voix
parfois ; et quelle déception s’empare d’elles quand le corps de la maison est déserté par
cette vie secrètement gardée, quand l’entente complice qui résulte de la connivence
féminine des corps bâtis et biologiques tarde à se faire sentir… C’est dans la maison
bourgeoise de sa meilleure amie de soixante ans, que la jeune Arabelle des Remparts de
Québec perçoit ce « manque » évident de communication entre l’espace domestique et sa
propre présence car, nous dit-elle, « La maison ne me parle pas. Aucun parquet ne craque,
aucun rideau ne tremble dans les embrasures. Tout est cossu, enveloppant, sécurisant.
Rien ne se camoufle dans les gros tapis, sous les coussins, derrière les tentures. »405 Pour
la jeune fille, de même que pour Eléonore (La Noyante), la maison est comme morte
puisqu’elle n’en obtient aucune réponse et qu’elle ne perçoit aucun souffle qui pourrait
être, ici, celui de la modernité.
Néanmoins, qu’elle soit « morte » ou « vivante », la maison est bien un corps dans
les romans du corpus ; un corps de plus dans l’ensemble de l’espace urbain. Les maisons
nous ressemblent donc, et les écrivaines usent de trois motifs qui s’allient indéniablement
au cœur de la ville : corps, féminité, maison.
D’une part, Gilbert Durand et Gaston Bachelard l’ont bien démontré dans leurs
essais : l’imaginaire perçoit la maison de façon cosmogonique comme une puissance
féminine et maternelle ; d’autre part, ils ont également démontré que celle-ci était d’abord
un être vertical qui, selon Gaston Bachelard « nous appelle à une conscience de
centralité »406 . Ainsi, se trouver dans ce « corps » de maison correspond en quelque sorte
à se retrouver au centre de son propre corps. La demeure a alors tout d’une verticalité
organique à laquelle les héroïnes du corpus attribuent un caractère féminoïde, y projetant
les images de leur propre intériorité : ainsi, en explorant la maison abandonnée, Eléonore
avance au cœur même d’un organisme humain : « Je remontai donc et, d’étage en étage,
405
406
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 226.
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 34-35.
139
comme à l’intérieur de mon propre corps, je suivis le chemin vertical de cette colonne
distributrice de chaleur et de vie, artère et poumon à la fois de ce corps complexe. »407
Quant à la demeure de Marie-Pierre, dans Le Sexe des étoiles de Monique Proulx,
elle laisse à sa résidente une évidente impression d’habiter un corps monstrueux qui est
sans doute l’image d’elle-même, une transsexuelle au corps bouleversé et transformé par
les opérations chirurgicales :
En entrant, le corridor vous bondissait en pleine face et ne vous lâchait pas
de sitôt, car il n’y avait que lui, dans ce désopilant logis, un corridor
enténébré et long filant guillerettement vers les chiottes, daignant à peine
s’épaissir en cours de route pour permettre l’étalement modéré des
ustensiles de sommeil et de cuisine. Marie-Pierre avait l’impression
d’habiter une tranchée, ou le tube digestif de quelque monstre rectiligne.408
Dans ces cas précis, les écrivaines donnent toute la mesure de l’expression
consacrée « rentrer chez soi », qui a alors deux sens : tout d’abord elle signifie que l’on
pénètre à l’intérieur de sa maison, au cœur d’une intimité que l’on décide de partager ou
non avec d’autres initiés, et que l’on s’investit dans un processus d’introspection en
rentrant à l’intérieur de soi-même comme dans une coquille : la maison est faite de pièces,
d’organes, mais elle est aussi une composante essentielle de notre corps comme l’illustre
le portrait de Lali dans le roman de Marie-Claire Blais, Les Nuits de l’Underground, qui,
même lorsqu’elle n’était pas seule, rentrait dans sa maison comme en ellemême, l’autre ne s’aventurait pas dans ces pièces froides aux rites
déférents : Lali rangeant avec soin son manteau militaire, Lali secouant la
neige de son écharpe, préparant le repas de son chien, ces gestes si
ordinaires enfermaient Lali, et Lali seule, dans le cadre de son immense
austérité et cette austérité lui seyait aussi bien que le vaste paysage dans
lequel elle vivait, cette blancheur traversée parfois d’une lueur rose.409
C’est au cœur de rites effectués au sein de sa demeure que Lali, la noctambule des
bars de Montréal, retrouve une intimité et par conséquent une identité et une vérité qu’elle
avait laissées derrière la porte avant de sortir. La rigueur et l’ordre qui règnent dans son
appartement sont des révélateurs du dedans de son être, et c’est à travers eux que se révèle
la véritable Lali. A ce propos, Béatrice Didier fait une analyse plus qu’intéressante du
407
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 52.
PROULX, Monique, Op. cit., p. 105.
409
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 66.
408
140
Château intérieur de Thérèse d’Avila, qui résume à elle seule ce que la maison représente
pour nos héroïnes ; au sujet du château, Béatrice Didier nous dit qu’il
est la traduction du Dedans de l’être : à la fois création due aux obsessions
fondamentales et image de l’intérieur du corps. Le château est un
organisme : l’architecture comme la hiérarchie sociale qui y règne en font
un tout fortement structuré autour d’un centre, d’un noyau d’où vient la
vie. Corps absolu. Corps totalement clos, scellé ; sans ouverture sur le
monde extérieur, lieu du bonheur, loin de l’angoisse du temps et de
l’espace. Lieu de la béatitude.410
Nous l’avons vu, les femmes cherchent désormais à comprendre le monde qui les
entoure, et plus particulièrement la ville. La maison, quant à elle, devient un espace
d’exploration fort instructif pour nos héroïnes : c’est le cas dans de nombreux romans
dans lesquels explorer une maison correspond pour la protagoniste à une quête, une
aventure qui mène forcément à la découverte d’une part de soi-même. La maison est en
fait le lieu idéal pour ce type d’entreprise personnelle, puisque Gilbert Durand nous
rappelle que « La maison constitue […], entre le microcosme du corps humain et le
cosmos,
un
microcosme
secondaire,
un
moyen-terme
dont
la
configuration
iconographique est par là même très importante dans le diagnostic psychologique et
psychosocial. »411
Chaque pièce, comme nous l’a démontré La Poétique de l’espace, a donc une
fonction symbolique mais aussi psychologique au sein du microcosme secondaire qu’est
la maison, car « Vers le toit toutes les pensées sont claires. Dans le grenier, on voit à nu,
avec plaisir, la forte ossature des charpentes. […]. Mais [la cave] est d’abord l’être obscur
de la maison, l’être qui participe aux puissances souterraines. »412
Ainsi, dans certains romans, l’exploration d’une maison ou de certaines de ses
pièces constitue un véritable défi pour les héroïnes, tel que celui que ne peut relever
l’héroïne de La Danse juive qui, lorsqu’elle repense à la maison de son enfance, ne peut
même plus revenir en rêve dans la cave où elle se goinfrait de nourriture en se cachant du
regard des autres car, nous dit-elle, « J’avais toujours eu très froid, en toutes saisons,
410
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 65.
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 277.
412
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 35.
411
141
même en été, parce que je passais mon temps au sous-sol de la maison. »413 Des paroles
encore empreintes d’appréhension qui nous font comprendre combien « A la cave les
ténèbres demeurent jour et nuit. Même avec le bougeoir à la main, l’homme à la cave voit
danser les ombres sur la noire muraille. »414
Dans La Noyante, nous assistons à une véritable exploration, dans ses moindres
recoins, d’une vieille bâtisse abandonnée. Eléonore n’omet aucun détail dans sa
description des lieux, et nous suivons sa progression au fil de nombreuses pages qui nous
conduisent de la cave au grenier. L’un des extraits du roman nous permet de comprendre
combien il est important pour elle de dialoguer avec la maison, de ressentir tout son passé
dans son propre corps pour découvrir et comprendre de quelle nature avait pu être la vie,
autrefois, en ces lieux :
A la lueur de la lampe à huile, je fis lentement le tour de la maison. Je
soupesai la part de nuit qui avait été dévolue à chacune de ses pièces,
palpai la qualité de leur ombre. J’explorai leurs zones intimes et secrètes
pour trouver celles qui étaient de même nature que les miennes. Je cherchai
en laquelle de ces chambres je pourrais glisser à travers moi-même et me
quitter, moi et mon enveloppe humaine, comme le spéléologue perçoit,
entre deux rochers, la faille par où il peut entrer dans le ventre d’un autre
temps et quitter sans regret le monde de la clarté et des humains.415
Eléonore trouve, dans l’exploration de la maison inconnue, le plaisir de la quête
d’une chose dont on ne soupçonne pas l’existence : la protagoniste ne sait pas ce qu’elle
cherche dans les entrailles de la demeure et pourtant, elle sait que son rôle en ces lieux
consiste bien à mettre au jour quelque chose, à révéler à elle-même et aux autres ce que la
maison et le passé ont enfoui depuis des temps immémoriaux. Le travail domestique
évoqué auparavant comme une tâche indispensable au sentiment d’utilité des héroïnes, est
ici d’une extrême importance: il permet à Eléonore, alors que celle-ci dépoussière chaque
pièce, de faire le lien entre le passé et le moment présent :
413
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 77.
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 36.
415
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 41.
414
142
Grimpée sur une échelle branlante, j’enlevai d’abord, à l’extérieur, la taie
que les éléments avaient formée sur les vitres, et qui avait progressivement
aveuglé la maison : poussière sèche des champs, poussière grasse de la
route, fiente des oiseaux… […]. Au quatrième mouvement, ayant rincé
mon linge, je vis avec plaisir le paysage reparaître, mais tout entier contenu
entre les parois ventrues d’une bulle d’air enfermée dans le verre. Puis une
dénivellation dans l’épaisseur irrégulière de cette vitre ancienne fragmenta
l’unité du lieu. Ainsi, avec la complicité de la matière, je pus déjouer les
efforts de pénétration du monde extérieur et retenir quelques instants
encore le champ de la vision que je ne voulais pas rendre à celui de la
réalité…416
C’est donc avec une méticulosité non dissimulée que la protagoniste prend en
charge la restauration de la demeure ; l’affluence de détails concernant ses moindres
gestes est si précise, que l’auteure donne l’impression qu’Eléonore réalise un acte quasi
chirurgical en dépoussiérant les vitres de la maison, plus précisément en lui rendant la
vue, comme si elle enlevait une pellicule opaque déposée sur ses yeux par le temps. Ce
qui nous ramène d’ailleurs à une considération encore une fois très pertinente de Gaston
Bachelard pour qui, « Par sa seule lumière, la maison est humaine. Elle voit comme un
homme. Elle est un œil ouvert sur la nuit. »417 Dans le cas de La Noyante, la « lumière »
ne semble effectivement pas venir de l’extérieur mais de l’intérieur même de la maison,
lorsque la protagoniste la débarrasse de toutes ses impuretés ; alors seulement, « la maison
voit, veille, attend. »418
La maison est corps, plus exactement verticalité organique, mais dans la littérature
au féminin, elle est parfois bien plus que cela : elle est aussi un corps dans lequel s’inscrit
la conscience politique et sociale de celle qui l’explore. En poussant plus loin l’hypothèse
du lieu habité comme symbole social ou politique, on peut voir dans le meublé
embourgeoisé qu’habite Mme Boies-Fleury (Laure Clouet), la confidente de Laure, les
vestiges du conservatisme tenace qui survivait au Québec dans les années soixante, juste
avant de laisser la place à la Révolution tranquille : en effet, Laure décide enfin de se
tourner vers la modernité en accueillant des « étrangers » chez elle, en se promenant dans
des endroits qu’elle s’interdisait jusque-là, en transformant du rez-de-chaussée au grenier
l’aspect de son héritage immobilier ; or, à la fin du roman, engaillardie par cette nouvelle
416
Ibid., p. 62.
BACHELARD, Gaston, Op. cit., p. 48.
418
Ibid.
417
143
vie qui s’offre à elle, elle décide d’en rendre compte à sa meilleure amie en lui rendant
visite : à son arrivée dans cet appartement aux bibelots d’un autre âge, elle la découvre
morte et relie avec fébrilité le mot que la vieille dame lui avait écrit la veille : « Tu as
longtemps marché dans un désert. Te voici au bord d’une oasis. Ne bois pas trop vite à la
source, elle te ferait plus de mal que le sable sec. »419
Celle qui disait à ses amies que toutes n’avaient « pas su ou pas voulu voir au-delà
de [leur] époque et de [leurs] intérêts particuliers »420, est désormais partie en alertant
Laure sur les dangers de sa nouvelle vie. Toute cette scène se passe comme par hasard
dans un appartement d’un autre temps, un hôtel meublé du dix-neuvième siècle avec des
meubles qui jurent de plus en plus avec le décor social et culturel du Québec à cette
époque. Cet espace habité correspond d’ailleurs à la définition que donne Pierre Sansot de
« L’hôtel meublé [qui] ne prend ses dimensions que si on le considère comme un faux
refuge, une impasse sociale, un ghetto social. »421 Laure et Mme Boies-Fleury étaient bien
les dernières représentantes de la bonne société de Québec, mais avec la mort de cette
dernière, Laure se trouve encore une fois prisonnière de son rang et de la charge de
« continuatrice » de la lignée des bonnes familles.
Quelques vingt ans après la parution du roman d’Adrienne Choquette, La Noyante
d’Hélène Ouvrard montre que la maison est toujours, dans la littérature féminine, une
représentation symbolique des événements sociaux, politiques et culturels du pays. Au
sujet de cette maison qu’elle est sur le point d’explorer, Eléonore fait la remarque
suivante :
Je tournai le dos à ce grand parc nostalgique, trop bien entretenu, comme
nos regrets, revins vers la maison où le hasard d’une rencontre m’avait
menée afin de m’obliger, peut-être, à contempler chaque jour notre défaite.
La maison d’un de ces Loyalistes… reconnus-je alors à sa silhouette qui se
découpait dans la nuit, bien que le temps lui eût enlevé son arrogance et ses
habitants, lui qui n’avait laissé de Caldwell Manor, château fort de nos
ennemis, qu’un parc hanté par le souvenir…422
Cette maison symbolise pour la narratrice l’anglophobie ambiante de son époque :
la demeure ne se trouve pas en ville, à Montréal, mais sur les bords du Richelieu, haut lieu
419
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 113.
Ibid., p. 112.
421
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 76.
422
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 38-39.
420
144
d’une lutte sanglante entre les troupes françaises et anglaises. L’exploration de cette
vieille masure va donc permettre au personnage, mais aussi à l’auteure, de métaphoriser
des problèmes identitaires collectifs liés à l’histoire du pays. Dans La Noyante, Bénédicte
Mauguière a analysé de façon très précise la maison comme métaphore du pays, son rôle
dans l’acquisition d’une identité personnelle, ainsi que la découverte de son appartenance
à des identités multiples pour l’héroïne, car
Le sens de l’identité personnelle est en quelque sorte “médiatisée” par
l’identité collective et les idéologies de référence qui l’accompagnent423.
[…], cette approche se trouve matérialisée par l’image de la maison et ses
représentations symboliques immédiates. L’intériorisation culturelle joue
un rôle fondamental dans le processus d’acquisition identitaire chez la
narratrice puisqu’elle se définit dans un premier temps par rapport à une
histoire collective (l’épisode des Patriotes) qui la renvoie à sa propre
histoire […].424
Il faut rappeler en effet que l’histoire personnelle de la narratrice, et l’histoire du
pays, se rejoignent sur les bords du Richelieu : un fleuve au passé historique très riche,
mais aussi un fleuve dans lequel s’est noyée la mère d’Eléonore lorsque celle-ci était
enfant. L’histoire, qu’elle soit personnelle ou collective, est donc ici à chercher en dehors
de la ville, car nous verrons plus tard que Montréal n’est pas une ville dotée d’une
profondeur historique aussi vertigineuse que peut l’être celle de Québec.
Dans ce récit, la maison symbolise donc le pays, à la fois attaqué par l’extérieur –
par un mode de vie anglo-saxon –, et grignoté de l’intérieur par une partie de la
population qui accepte ce mode vie en se souciant peu du patrimoine national. En opérant
un « nettoyage » en bonne et due forme de la maison, la narratrice devient actrice de la
sauvegarde d’une identité collective tout en reconquérant une identité personnelle liée à la
mort de sa mère (patrie ?). Ainsi, lorsqu’elle nous dit, en visitant l’une des pièces de la
maison, que
Cette partie de la maison ne revivrait plus. Il faudrait l’amputer. Il y a ainsi
des possibles qui n’en sont plus, des êtres que nous avons été et que nous
ne serons plus, des parties de notre âme qui sont des caveaux d’où souffle
la mort par une porte entre baillée que nous ne pouvons ni ouvrir ni
fermer…425
423
Il s’agit notamment ici de nationalisme.
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 17-18.
425
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 52.
424
145
Elle s’adresse à l’ensemble de la nation en employant la troisième personne du
pluriel, alertant ainsi sur les dangers qui préexistent à laisser mourir une partie de
l’identité collective ; mais il s’agit également d’un double message adressé à elle-même,
puisque l’on comprend à demi-mot qu’elle est hantée par la mort de sa mère, et que cette
vision ne l’a jamais quittée.
Plus que jamais, la maison intègre dans ce roman toutes les valeurs féminines,
puisqu’en son sein convergent les interactions idéologiques, nationalistes, et la notion
d’identité personnelle, tout cela étant lié à l’image de la Mère, mère patrie et mère
biologique.
La maison est donc aussi la métaphore d’une intériorité : d’abord elle est une
verticalité organique, et les descriptions d’une maison dont l’intérieur est comparé à un
estomac ou un tube digestif ne manquent pas dans les romans. En cela, la demeure est
plus que jamais symbole de féminité, puisqu’elle est la féminité même.
Mais Gaston Bachelard nous a également démontré qu’elle était un cosmos où se
créent et se défont rêves, pensées et souvenirs : les pièces de la maison sont alors des
organes dont la chambre est, dans le roman féminin426, le lieu de tous les voyages
intérieurs où certaines héroïnes trouvent le réconfort et le moyen de réparer leurs
blessures les plus profondément enfouies.
La maison est donc un élément du mobilier urbain important dans la vie de nos
héroïnes : elle est une ville à elle toute seule et surtout, un microcosme où se joue tous les
jours la vie de la cité. L’explorer, de la cave au grenier, c’est partir à la recherche d’une
histoire, passée ou présente, personnelle mais aussi collective : car si la maison ressemble
à un corps physique, elle est également un corps social qui emmagasine au fil du temps
tous les bouleversements d’une société. Dans les romans du corpus, les femmes explorent
des maisons et découvrent ainsi une histoire, la leur, mais aussi celle de leurs
compatriotes. Serait-ce donc là le véritable rôle des femmes à l’intérieur du foyer ?
426
Nous pensons plus particulièrement ici au roman A Room’s of One’s Own de Virginia Woolf.
146
Sauvegarder des valeurs tout en faisant place nette aux nouvelles idées et aux nouveaux
pouvoirs ? Explorer une maison et en prendre possession les aide en tout cas à participer à
la vie de la cité, à se sentir une appartenance à l’espace humain qu’est la ville. Chez
certaines, les plus jeunes sans doute, la voix commence à se faire entendre, elle franchit
les murs de pierre : en effet, la participation à la construction de la modernité du pays est
désormais une revendication clairement énoncée, notamment chez les personnages de
Francine Noël. Plus question de rester à la maison alors que les mouvements féministes
forgent de nouvelles pensées et de nouvelles héroïnes, qui rejettent de plus en plus les
institutions auxquelles se soumettaient volontiers leurs mères et leurs grand-mères.
Désormais, c’est avec un discours féminin influencé, pour le pire ou le meilleur par
l’idéologie féministe, que les femmes participent à la construction de la cité.
147
CHAPITRE II
________________________________________________________________________
L’INFLUENCE DE L’IDEOLOGIE FEMINISTE ET LA
REVENDICATION D’UNE PRESENCE AU MONDE PAR
LE REJET DES INSTITUTIONS
Les femmes, à ce jeu, toujours se sont montrées
plus lentes, il est vrai, mais elles se rattrapent,
n’aie crainte, elles gagnent alertement du
terrain et des joutes, bientôt il n’y aura plus de
sexisme dans la virile détention du pouvoir.
Le Sexe des étoiles.
C’est cela le mariage, la même peur partagée,
le même besoin d’être consolée, la même vaine
caresse dans le noir.
Kamouraska.
1. Des héroïnes et des auteures issues d’une lignée de féministes
1. 1 : L’influence d’une idéologie
La maison, lieu hautement féminin, permet entre autres à l’ensemble des femmes
de prendre conscience, au sein des villes, de leur appartenance à la classe des
« ménagères » dont le rôle social consiste à entretenir l’équilibre du foyer.
Ouvrir des portes, chercher une identité quelle qu’elle soit dans les moindres
recoins d’une pièce, sont donc des leitmotivs que l’on retrouvent dans l’ensemble des
romans du corpus ; or, cette nouvelle prise de conscience des héroïnes qu’il existe peutêtre autre chose, ailleurs, à l’extérieur de l’espace domestique et au cœur de la ville,
apparaît en même temps que s’impose une remise en question de leur condition féminine
par le mouvement idéologique féministe, de la fin des années soixante à la fin des années
quatre-vingt. A propos de cette période, Bénédicte Mauguière insiste sur le fait que « Les
148
écritures de femmes de cette décennie, « se caractérisent […] par la recherche d’une
identité qui leur serait propre »427, comme c’est le cas de la narratrice de La Noyante qui
visite la vieille demeure, mais aussi de Flora Fontanges dans Le Premier Jardin, Arabelle
dans Les Remparts de Québec, etc. Toutes cherchent une identité au sein de la ville, et si
la quête d’une identité personnelle est difficile à acquérir pour certaines, elle est à
rechercher du côté d’un groupe de pensée qui fédère un grand nombre d’entre elles. Or,
les femmes québécoises n’ont pas à chercher bien loin cette « communauté » salutaire
prête à les écouter et à les accompagner dans leur dénonciation de la domination
patriarcale, puisque depuis le milieu des années soixante l’idéologie féministe ne cesse de
prendre de l’ampleur au Québec.
Nous sommes déjà en 1980 lorsque Hélène Ouvrard écrit La Noyante, juste après
la grande vague féministe des années soixante-dix : son écriture s’en ressent,
naturellement, mais nous pouvons également voir, dans cette maison symbole du pays et
d’une oppression culturelle anglaise, des liens très étroits entre la notion de classe
dominante « colonisatrice » au moment où se déroule l’action, et celle de classe
dominante « patriarcale » mise en avant par les mouvements féministes, comme le précise
Bénédicte Mauguière :
Les féministes ont repris ces notions en substituant la notion de
« patriarcat » à celle de « classe dominante » après un long processus de
réflexion sur la spécificité de leur mouvement social. C’est en tenant
compte de cette expérience particulière que l’idéologie, prise dans le sens
d’un système de représentations globales, peut développer une conscience
claire chez les membres d’une collectivité.428
Chez les héroïnes apparaît un curieux parallélisme entre la question nationale au
Québec et leur propre condition objective d’existence, ce qui débouche par conséquent sur
une certaine « vision collective féminine » du pays et de la place des femmes dans la
société.
Certains personnages féminins qui oscillent entre conservatisme et désir
d’émancipation, tels que Laure Clouet, sont les meilleures représentantes de la difficile
acquisition d’une identité nationale qui perturbe la société québécoise, celle-là même qui
remet en cause ses institutions dès le début des années soixante.
427
428
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 1.
Ibid., p. 43.
149
« Voilà ce qu’était devenu un cœur que tout le monde croyait mort parce que
personne n’avait voulu écouter ce qu’il avait à dire. »429 Cet extrait du roman d’Adrienne
Choquette évoque l’indifférence générale dont Laure fut l’objet toute sa vie : elle est
depuis devenue une vieille fille quadragénaire qui n’a jamais trouvé mari, et n’a donc pu
offrir un héritier à la famille prestigieuse dont elle est désormais l’unique descendante.
L’histoire de cette femme écrite en 1961, retraçant une aventure personnelle dont l’issue
consiste à échapper à la société de type patriarcal soumise aux deux cultures, (anglophone
et francophone), est en fait une amorce, un préambule à la révolution féministe qui va
envahir le Québec par la suite. Car s’il est vrai que le mouvement féministe a su s’inspirer
des mouvements de décolonisation, il s’est d’abord opposé à l’idéologie conservatrice que
le roman Laure Clouet questionne lourdement. Déjà donc, en 1961, dans le court récit
d’une écrivaine assez peu connue en tant que telle, l’idéologie féministe s’immisce entre
chaque ligne.
Dans les romans du corpus, nous avons observé une tendance à décrire ce
sentiment d’oppression sociale et familiale à laquelle sont confrontées les héroïnes.
Arabelle, la jeune « révoltée » des Remparts de Québec, en est d’ailleurs un parfait
exemple : elle dévoile aisément sa haine de l’autre – l’anglo-saxon – lorsqu’il s’agit de
montrer son attachement culturel à son pays et son rejet de tout ce qui lui est imposé par
l’« envahisseur ». Comme dans d’autres récits, le fossé entre colonisé et statut de la
femme est ici bien étroit ; ce qui n’est pas si surprenant si l’on en croit encore une fois
Bénédicte Mauguière qui écrit que
L’apport des mouvements de décolonisation, en particulier la thématique
de l’oppression et la notion de « décolonisation », ont nourri
idéologiquement le mouvement féministe. En reprenant à leur compte la
typologie de Memmi sur le colonisé autodestructeur, retournant sa révolte
impossible contre le colonisateur en haine de soi, les groupes féministes
tentaient d’expliquer non seulement les rapports d’inégalité homme-femme
mais surtout la compromission et la difficulté des femmes à se révolter.430
Selon les premiers groupes féministes, la femme serait donc affectée d’une double
soumission : elle est non seulement soumise, comme toute la communauté à laquelle elle
appartient, au colonisateur, mais aussi à la société de type patriarcal. Qui mieux que les
429
430
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 106.
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 69.
150
femmes, semble donc interroger Hélène Ouvrard dans La Noyante, est donc à même de
comprendre et de mettre au jour les blessures de l’identité collective québécoise ?
Bon nombre de personnages féminins ont donc tous les symptômes du
« colonisé » : sentiment d’étouffement, d’oppression, altération importante de l’identité
culturelle et surtout, chez les femmes, un sentiment de dépossession du langage. Ainsi,
dans la personnalité des héroïnes du corpus, nous retrouvons très souvent ce rapport plus
que sensible aux mots qui sortent parfois difficilement, pour avoir si longtemps été
réprimés au fond de la gorge ; ainsi, dans Les Remparts de Québec, Arabelle remarque
combien la prise de parole est difficile pour elle, dans une famille où la femme est avant
tout une mère et une épouse : « Quand j’ouvre la bouche on me dit de me taire. On refuse
de m’entendre. »431 Quant à la narratrice de L’Hiver de pluie, pour qui l’écriture est un
exercice bien difficile, elle nous confie qu’« Il y a des mots qui empêchent les autres de
surgir »432. Les aveux de cette difficulté à s’exprimer au sein de leur environnement sont
légions dans l’ensemble des récits féminins : il ne fait aucun doute que toutes doivent
lutter pour la difficile possession de leur langue maternelle.
Le sentiment d’oppression se situe donc au départ au niveau du langage, et, par
conséquent, l’analogie avec la situation du colonisé est effective : l’acculturation de ce
dernier par un dominant devient alors, pour les mouvements féministes, un modèle de
comparaison idéal pour véhiculer leurs revendications. Le système patriarcal et ses
institutions sont donc critiqués et remis en cause ; par conséquent, dans les romans qui
nous intéressent, le féminisme est naturellement présent puisqu’il est un fait de société
important au Québec : les « chroniques » de Francine Noël par exemple, qui tracent
l’itinéraire personnel, amoureux et professionnel de Maryse dans Maryse et Myriam
première, ne passent pas au travers : les personnages féminins sont marqués par
l’idéologie qui les vise directement.
Il n’est pas étonnant, en effet, de rencontrer des protagonistes pour lesquelles il est
« naturel » d’être féministe, parce que c’est dans l’air du temps et que la ville elle-même
regorge de pancartes et d’affiches qui appellent au soulèvement féminin ; c’est pourquoi,
lorsqu’elle tombe sur une amie d’enfance qui fait du théâtre féministe, Vava se surprend à
lui annoncer qu’elle souhaite en faire autant : « A ma grande surprise, je m’entends lui
431
432
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 142.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 46.
151
dire que j’ai décidé de fonder un collectif de théâtre exclusivement féminin, dont
j’aimerais qu’elle fasse partie. »433 Quelle n’est d’ailleurs pas la surprise de Vava,
endoctrinée par l’idéologie féministe depuis sa naissance, de découvrir que sa propre
grand-mère pense que les hommes sont supérieurs aux femmes ; ainsi se rend-t-elle
compte que le féminisme n’a pas toujours été là pour la défendre, et cette évidence qu’il
existe peut-être encore des femmes, à Montréal ou ailleurs, qui croient toujours au bienfondé d’une société patriarcale, ébranle ses convictions :
Je dis : « Vous dites ça, comme si de rien n’était, à votre petite-fille
féministe, que les hommes sont supérieurs aux femmes ? » Elle me répète
que oui. Je lui demande si ça vaut pour elle aussi ; elle qui a élevé toute
seule ses dix enfants, qui leur a payé des études en faisant des ménages,
est-ce qu’elle considère qu’elle est inférieure à un homme ? Elle dit que
c’est fait comme ça, qu’il faut admettre ça, qu’il faut faire sentir aux
hommes qu’ils sont supérieurs, et qu’on réussit à leur faire faire de toute
façon, ce qu’on veut. Elle a le sourire énigmatique, ma grand-mère, tout à
coup. Et si elle en train de me transmettre quelque secret féminin bien
gardé, je dois bien avouer que le sens du message me dépasse. Je dis que
moi, je ne crois pas que les hommes soient supérieurs aux femmes. Mais je
suis tellement habituée à donner raison en tout à ma grand-mère que j’en
reste ébranlée.434
Vava évoque dans son propos les grandes lignes fondatrices du mouvement
féministe : la soumission et l’oppression que les femmes doivent au conjoint et à l’homme
en général. Cette notion d’oppression n’est d’ailleurs pas nouvelle : comme nous
l’explique le Collectif Clio, le féminisme radical prend sa source dans le marxisme dès la
fin des années soixante, en visant « l’abolition totale de la domination des hommes sur les
femmes, que ce soit dans les rapports sexuels au sein de la famille, dans le monde du
travail ou dans l’image qu’on présente des deux sexes dans les médias. »435 La plupart des
féministes reconnaissent alors que c’est grâce au marxisme, doublé des mouvements
sociaux, que leur idéologie a pu voir le jour au Québec ; plus précisément, dans leur
définition du féminisme, Fridun Rinner et Beate Sprenger indiquent que
433
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 317.
Ibid., p. 175-176.
435
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 479.
434
152
Dans les années soixante, la réception féministe du marxisme se manifeste
par la mise en analogie des intérêts prolétaires et féminins : le patriarcat est
conçu comme un système que la classe opprimée des femmes doit
combattre et investir en vue de la promotion de la révolution féministe.436
La ville devient donc un fabuleux espace où circulent, se rencontrent et se marient
des idéologies de tout bord ; et si, au milieu des années soixante-dix, les femmes semblent
se détacher de plus en plus du marxisme et du nationalisme pour s’ouvrir à un féminisme
plus « autonome », les relents d’un féminisme couplé à des revendications proches de
celles du prolétariat et du syndicalisme se perpétuent dans la littérature féminine,
notamment dans les romans de Francine Noël écrits en 1983 et 1987.
Dans Maryse, le personnage éponyme qui côtoie parfois les lieux où se croisent les
classes ouvrières et les classes moyennes de Montréal, prend conscience de sa propre
sensibilité féminine au discours marxiste en observant la vie du serveur espagnol Manolo,
car
En fait, l’ombre de Karl Marx poursuivait toujours Maryse et la faisait
douter de l’utilité de sa future carrière de travailleuse intellectuelle. Manolo
passa silencieusement à côté de leur table, image d’un prolétariat discret,
endimanché et parfumé à l’usage de ceux qui pouvaient jeter négligemment
leur vingt piastres sur la table en disant : « Garde le change. »437
Si Maryse est si sensible à la condition de Manolo, c’est qu’elle vient elle-même
d’une classe assez pauvre d’immigrants irlandais ; sans doute est-elle donc plus encline à
adhérer à de telles considérations idéologiques. Cependant, Francine Noël a choisi
d’intégrer ce type de personnage dans ses deux romans, nous montrant ainsi que les
préoccupations des citadines n’ont pas tant changé depuis les années soixante. Dans
Myriam première, Marité, la mère de famille, use également d’un discours
idéologiquement emprunté au marxisme et au féminisme lorsqu’elle s’écrie :
436
RINNER, Fridun, SPRENGER, Beate. Feminist literature/ Féminisme. Dictionnaire International des
Termes Littéraires, [en ligne], [26 octobre 2000]. www.ditl.fr.
437
NOËL, Francine, Op. cit., p. 213-214.
153
« On fabrique des monstres branchés uniquement sur la consommation et
l’argent, dit-elle. On ne le dit pas. En parler, ce serait reconnaître que toute
l’Amérique du Nord s’est trompée dans sa façon d’élever ses petits et
d’envisager l’avenir. L’éducation est la chose la plus importante, dans une
société ! Il me semble parfois que les hommes font de la politique pour
compenser, parce qu’ils n’élèvent pas les enfants… »438
La ville, ici Montréal, est donc un foyer permanent où naissent les idéologies ; elle
est un portrait vivant de la société et de ses problèmes. Le Québec a été beaucoup marqué
par la conscience marxiste récupérée par la suite par les mouvements féministes. La
littérature des femmes en garde les traces, comme viennent de le montrer ces passages des
romans de Francine Noël ainsi que, dans la même période, le roman de Pauline Harvey,
Encore une Partie pour Berri écrit en 1985, et dans lequel Montréal est une immense
machine qui doit son continuel battement au travail de la « masse humaine » qui
l’alimente :
C’est ainsi qu’une ville fonctionne, pense Bloc, le moteur, la fournaise qui
fait marcher Montréal est actionnée par des milliers de travailleurs tenaces ;
derrière le grouillement de la masse humaine, il y a ces mille petites
poussées précises et dures de chaque travailleur pour produire le
mouvement de la mécanique urbaine.439
Les femmes écrivent de plus en plus et, comme nous l’avons vu avec Montréal à la
fois lieu d’écriture et « producteur » de littérature, les années soixante-dix voient émerger
une littérature féministe éminemment représentée par des revues telles qu’Arcades ou
Recherches féministes (sans compter les revues non explicitement féministes telles que
Voix et images, Quebec studies, etc.) Les maisons d’édition, les thèses et les textes
engagés ne cessent de se multiplier.
Pourquoi la littérature devient-elle donc le support le plus important de l’idéologie
féministe ? Parce qu’à la base, l’écriture était l’un des domaines dont les femmes ont été
longtemps privées ; en même temps que leur venue à l’écriture s’effectue comme une
révélation, l’idéologie choisit donc ce support pour toucher la conscience collective. Les
chevaux de bataille du féminisme sont alors le travail, la dénonciation de la violence
sociale, la maîtrise du corps, les rapports avec le conjoint, la maternité : des thèmes qui
438
439
NOËL, Francine, Op. cit., p. 366.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 110.
154
touchent la conscience des femmes mais aussi celle de toute la société québécoise.
Dénoncer sa condition à travers l’écriture devient donc également un moyen d’affirmer
une identité, et, comme nous l’explique Bénédicte Mauguière, « Le simple fait que la
femme écrive pour décrire sa réalité constitue un acte éminemment subversif car, en
refusant son statut de femme-objet, elle se pose comme sujet et défie ainsi l’ordre
patriarcal. »440 C’est pourquoi, sans doute, la venue à l’écriture est rendue difficile pour
certains personnages féminins des romans du corpus : la trace du conflit entre un désir
d’écrire et l’hostilité de la société face à ce besoin violent des femmes, se retrouve
aisément dans les attitudes de quelques personnages féminins face à l’écriture ; si
beaucoup d’héroïnes sont professeures ou auteures, elles ont parallèlement des problèmes
à « montrer » leurs écrits : la narratrice de L’Hiver de pluie, roman rédigé à la première
personne comme un journal intime, écrit des lettres destinées à un inconnu mais qu’elle
n’envoie jamais, et qui, lorsqu’elles ne restent pas inachevées, sont consignées dans un
« cartable rose »441. Egale retenue pour la jeune Arabelle des Remparts de Québec qui
avoue : « J’écris des lettres à un copain, je ne les lui envoie pas, je les jette dans une boîte
de carton étiquetée Lettres Mortes. »442
Chez beaucoup d’auteures, les femmes écrivent mais en rencontrant bon nombre
d’obstacles et de difficultés. Par ailleurs, on peut souligner que les écrivaines elles-mêmes
commettent un acte presque « subversif » en optant pour le genre romanesque ; certes, les
femmes écrivent depuis longtemps, même à la sauvette : le Collectif Clio nous indiquent
en effet que la production féminine de contes pour enfants, de poésies et d’œuvres
théâtrales est assez remarquable entre 1900 et 1940. Pourtant, les rédactrices du Collectif
nous apprennent aussi qu’à cette époque,
Les codes sociaux confinent […] la femme à certaines limites, lui
interdisant un féminisme agressif ou une écriture trop forte. Les auteures se
replient donc souvent dans la production pour enfants ou le conte
mélodramatique, reflétant en cela l’enfermement des femmes dans leur
sphère domestique.443
Voilà pourquoi, à l’heure où les femmes désirent parler de leurs expériences au
sein de la cité, le roman devient un support privilégié.
440
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 159.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 30.
442
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 152.
443
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 292.
441
155
Néanmoins, parler dans un roman de sa propre expérience, ou de celle de la
communauté féminine québécoise dans la vie de la cité, ne doit pas obligatoirement être
assimilé à des prises de positions féministes ; en effet, beaucoup d’écrivaines, dont
certaines qui composent le corpus, affirment ne pas souhaiter et ne pas écrire des fictions
dites « féministes ». Il est pourtant certain que tous les personnages de Francine Noël,
Anne Hébert, Hélène Ouvrard, Adrienne Choquette et autres, font, ou ont fait, au travers
de leur propre vie ou de celle de leurs mères et grands-mères, l’expérience sociale de
l’oppression inhérente à la vie de la société de type patriarcal : le père, le mari, l’homme
en général, la religion, les institutions, le corps, toutes les formes de soumission
dénoncées par les mouvements féministes à différentes époques, apparaissent au moins
une fois dans chaque roman. Ceci n’est pas surprenant puisque c’est la société – la vie de
la cité – qui a inspiré le féminisme444, puis ce même féminisme a influencé la société, et
par conséquent l’écriture au féminin.
Hélène Ouvrard se défend d’avoir écrit des œuvres féministes ; pourtant, à la
lecture du Corps étranger et de La Noyante, nous retrouvons des figures féminines
mythiques et, comme nous le verrons, une remythisation de la ville et du monde alentour
qui renvoient directement à l’organisation et à la contestation sociale de la société. Il en
va de même dans les romans de Francine Noël, Maryse et Myriam première, dont les
personnages féminins sont sans doute les meilleures représentantes « victimisées » de
l’idéologie féministe des années soixante-dix et quatre-vingt : le récit dévoile l’évolution,
dans la vie citadine, de jeunes femmes engagées dans la lutte féministe telles que Marité,
une avocate qui défend les femmes battues et décide de quitter son mari pour prendre des
positions politiques, ainsi que Marie-Lyre Flouée – dont les initiales MLF sont également
celles du Mouvement de Libération des Femmes –, et qui « n’avait ni enfants, ni job, ni
chum steady et […] séchait la plupart de ses cours ; cela lui laissait beaucoup de temps et
d’énergie à consacrer à la réforme de la société, aux médias et à la seule chose qu’elle
aimât passionnément, le Théâtre. »445
444
En effet, Bénédicte Mauguière nous informe sur « l’influence considérable qu’a joué le syndicalisme au
Québec en tant que mouvement social dans la prise de conscience par les femmes ; celui-ci a en effet
contribué de façon significative à la formulation théorique des fondements du féminisme et à son existence
propre. Sur le plan littéraire d’autre part, car c’est souvent à la suite de leur engagement social que les
femmes se sont mises à rédiger des essais théoriques ou, dans le cas du Québec, à écrire des textes relatant
leur expérience personnelle par le biais de personnages fictifs. » Op. cit., p. 32.
445
NOËL, Francine, Op. cit., p. 75-76.
156
A propos du personnage de Maryse, Francine Noël explique d’ailleurs dans un
entretien que « Maryse est une Cendrillon autonome, libérée du regard du Prince […]. En
1980, nous sortions de la période intense du féminisme. Le roman en porte la trace et cela
me plaît. »446 Or, quelques trois années plus tard, l’auteure affirme, lors d’une autre
interview, qu’elle n’a pas la fibre militante et ne tend pas à faire des romans qui servent la
cause féministe :
Je n’ai jamais eu peur de me définir comme féministe, par contre, parce
que je trouve que c’est d’un autre ordre ; le féminisme est un des rares
mouvements qui aient marqué le vingtième siècle. Ce n’était pas une mode,
ça continue et ça a changé la société en profondeur, les hommes autant que
les femmes. Mais je n’ai jamais été une féministe militante radicale. Je ne
pense pas que ce soit la fonction des écrivains d’être au service d’une
cause.447
Elle rejoint en cela les positions de Pauline Harvey qui, dans la revue Lettres
québécoises, avoue son étonnement face à des personnes qui ne comprennent pas qu’en
tant que femme et auteure des années quatre-vingt, elle n’écrive pas de romans
féministes ; elle explique par ailleurs en quoi le fait d’adhérer à cette idéologie ne conduit
pas à en user de manière systématique dans la rédaction de ses ouvrages :
Le fait que je n’écrive pas de textes féministes, que mes romans ne soient
pas féministes, cela a étonné plein de femmes au Québec. Et c’est vrai que
je suis féministe, et que j’aurais envie d’écrire des essais féministes. […].
Mais c’est évident que j’ai aussi un goût d’écrire des romans qui est
irrépressible, et je n’avais pas envie d’écrire des romans à thèse, j’avais
envie d’écrire ce type de roman-là.448
Les écrivaines que sont Francine Noël et Pauline Harvey, font donc la distinction
entre leurs propres convictions personnelles et leur travail de romancières. Toutes deux
nous démontrent en fait qu’un roman peut aborder le féminisme au Québec sans en faire
ni un thème central, ni une apologie ; néanmoins, il n’est pas possible non plus, lorsque la
scène se passe dans un décor de ville et de modernité, de faire abstraction de réactions et
de comportements collectifs qui résultent de l’influence d’une idéologie comme le
féminisme, car
446
VIAU, Robert, Op. cit., p. 18.
PELLETIER, Jacques, SAINT-MARTIN, Lori. « Je suis femme dans un pays », entretien avec Francine Noël.
In : Voix et images, vol. XVIII, hiver 1993, n° 2, p. 224-238, p. 227.
448
MILOT, Louise. Pauline Harvey, interview de Louise Milot. In : Lettres québécoises, hiver 85-86, n° 40,
p. 46-49, p. 47-48.
447
157
Il n’y a pas de culture « au féminin » sans conscience féministe, sans
lecture féministe de la condition féminine pour qu’une femme puisse
effectivement travailler son rapport au monde, y créer l’espace dans lequel
il lui sera possible de s’affranchir des liens qui immobilisent sa pensée, son
corps, son imagination.449
Des romans comme ceux de Francine Noël et Pauline Harvey ne peuvent donc pas
être « classés » de manière aussi catégorique parmi les œuvres dites féministes, leurs
auteures refusant elles-mêmes que s’établisse une telle classification. Néanmoins, comme
le signale Chantal Théry, ces mêmes écrivaines qui reconnaissent appartenir à la même
collectivité littéraire, forment une « consoeurerie » dans le domaine de l’écriture, telle que
la nomme d’ailleurs Francine Noël elle-même.
En revanche, il convient de noter l’importance des œuvres québécoises lesbiennes
écrites par des femmes, et qui semblent mieux que toutes transmettre le message
féministe : en effet, à la transgression par l’écriture s’ajoute celle que réalisent les
héroïnes en menant des vies « hors normes », les écrivaines mettant au devant de la scène
littéraire des personnages tout à fait libérés des carcans sociaux du mariage imposés par la
société en général.
Béatrice Didier nous dit qu’« Ecrire c’est transgresser, c’est prendre le temps qui
devrait être occupé par des travaux uniquement féminins. »450. Dans les œuvres de MarieClaire Blais et de Nicole Brossard, entre autres, les femmes ne sont pas seulement les
parfaites antithèses de la ménagère, mais elles nous montrent aussi un monde où règne le
féminin absolu, où les femmes se suffisent à elles-mêmes et où elles vivent des aventures
féminines dans la nuit des bars des grandes villes. Ces œuvres ne sont en cela point
négligeables dans le champ littéraire québécois, comme l’expose à nouveau Béatrice
Didier pour qui cette importance serait
449
THERY, Chantal. Vivre le futur : au-delà des stéréotypes. In : Lettres québécoises, été 87, n° 46, p. 66-67,
p. 66.
450
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 58.
158
Due non seulement à leur grande qualité, mais à l’originalité, à la
spécificité même de ce type d’écriture qui ne peut avoir d’existence que
dans des œuvres écrites par des femmes. L’évocation de lesbiennes par des
écrivains masculins, si géniale soit-elle, n’aura pas exactement le même
accent, soit qu’il s’agisse d’une observation forcément extérieur, soit que le
romancier transpose l’expérience pédérastique qu’il a pu connaître.451
Le lesbianisme se vit dans la multitude de la cité, dans un espace urbain qui offre
désormais de nouveaux lieux d’expérimentation sentimentale pour les femmes. En plus
d’aborder, comme les autres écrivaines, des thèmes de société, les auteures de la
littérature lesbienne montrent combien le féminisme tient une place de premier plan dans
le champ littéraire québécois, leurs œuvres portant indéniablement l’empreinte de
l’impact des mouvements de libération. A la transgression par l’écriture s’ajoute donc,
avec la littérature lesbienne, la provocation d’écrire sur les femmes entre elles.
Cependant, comme l’expriment d’autres auteures telles qu’Hélène Ouvrard,
Francine Noël et Pauline Harvey dans leurs rapports au féminisme, les écrivaines
lesbiennes n’éprouvent pas forcément le sentiment d’appartenance à une littérature
spécifique ; ainsi, Nicole Brossard, auteure d’une œuvre poétique et romanesque
importante, précise : « Je n’ai pas le sentiment d’appartenance à aucune école. Mais je
sais que je suis dans un courant d’écriture qui se trouve à la fois dans l’histoire de la
littérature française comme dans celle de la littérature québécoise. »452 Malgré toute aide
ou influence idéologique, les femmes écrivains se reconnaissent en tant que
« consoeurs », mais tiennent bien souvent à montrer leur refus d’une « catégorisation »
systématique. Il serait d’ailleurs bien audacieux d’affirmer qu’écrire des romans ou des
poèmes sur le lesbianisme, consiste à en défendre les causes ou à gonfler les polémiques
qu’il suscite au sein de la société. Et même si le roman de Marie-Claire Blais, Les Nuits
de l’Underground, aborde de manière directe les rapports amoureux entre les femmes
dans la grande ville de Montréal, il ne s’agit que d’un roman et non, comme le souligne
Gabrielle Poulin dans un article, d’un « document et encore moins d’un plaidoyer »453 :
451
Ibid., p. 27-28.
BAYARD, Caroline, DAVID, Jack. Caroline Bayard et Jack David sont venus rencontrer Nicole Brossard.
In : Lettres québécoises, novembre 1976, n° 4, p. 34-37, p. 34.
453
POULIN, Gabrielle. Saphisme, mystique et littérature, Les Nuits de l’Underground de Marie-Claire Blais.
In : Lettres québécoises, novembre 1978, n° 12, p. 6-8, p. 6.
452
159
A première vue, Les Nuits de l’Underground sont un livre qu’on aura peutêtre envie d’ajouter au dossier de la cause du lesbianisme, pour sa défense
ou sa condamnation. Pourtant, en dépit de son caractère réaliste et actuel
[…], la narratrice jette sur ces vies de femmes le regard lucide et
apparemment détaché du témoin, […]. Il n’y a aucune complaisance ni
aucune volonté de choquer ou de scandaliser chez la narratrice.454
L’idéologie féministe a néanmoins permis à beaucoup d’écrivaines de donner un
grand coup de pied dans la fourmilière du monde littéraire québécois.
Pourtant, Francine Noël et Pauline Harvey nous rappellent également qu’avant
d’être féministes elles sont écrivaines, et si leurs personnages sont elles féministes, c’est
parce qu’elles sont le reflet d’une société et que les femmes font désormais partie
intégrante de la vie de la cité, au même titre que leurs congénères masculins. Ces auteures
nous montrent donc qu’il n’y a pas de réelle classification possible de l’écriture au
féminin ; certes, celle-ci s’inspire, consciemment ou inconsciemment, d’une idéologie,
mais elle reste d’abord une démarche individuelle avant de participer à une aventure
collective.
Ce qui semblait, au départ, être un lien fort entre féminisme et littérature semble
après réflexion bien ténu : les femmes créent des personnages féministes, les écrivains
hommes aussi ; de là à affirmer qu’ils, ou elles, sont féministes, il y a de nombreuses
précautions à prendre. En fait, ce qui semble le mieux réunir idéologie et récit, c’est le
cadre de référence : la ville, la cité. C’est elle, le lieu où tout se passe, d’où surgissent les
personnages de Vava, Flora et les autres, dans cet espace où circulent les différents
courants de pensées qui ont inspiré nos auteures : il est sans doute là, le lien qui unit
féminisme et littérature, inscrit à la bombe sur les murs gris de Montréal.
La part des choses est donc faite entre idéologie et littérature chez certaines ; elle
est parfois aussi faite chez les personnages eux-mêmes : le féminisme à aidé beaucoup de
femmes au Québec, mais il en a aussi déçu certaines, et les écrivaines ne manquent pas de
critiquer certains aspects négatifs de ces mouvements de libération. Les personnages
454
Ibid.
160
féminins des romans du corpus ne sont pas dupes, et savent bien qu’ils doivent leur place
dans la vie de la cité aussi à leur propre volonté.
1. 2 : Le rejet de certaines théories féministes et le désir d’émancipation
d’une idéologie
Selon Luce Irigaray,
Une longue histoire a mis toutes les femmes dans la même condition
sexuelle, sociale, culturelle. Quelles que soient les inégalités existantes
entre les femmes, elles subissent toutes, même sans s’en rendre compte
clairement, la même oppression, la même exploitation de leur corps, la
même négation de leur désir.455
Il en aura pourtant fallu du temps, avant que cette prise de conscience d’une
« oppression » collective face son chemin dans les esprits : précipitée par les mouvements
de libération dans les années soixante-dix, celle-ci a effectivement eu du mal à percer
quelques années avant, comme nous le montre d’ailleurs très précisément le roman
d’Adrienne Choquette, Laure Clouet : dans ce récit l’héroïne parvient difficilement à se
défaire des « chaînes » qui la retiennent auprès des valeurs conservatrices de la haute-ville
de Québec, et la libération de Laure ne s’effectue pas d’un coup : elle s’opère à mesure
que les mentalités évoluent, en parallèle avec la résignation d’une certaine catégorie de la
population dévouée au système patriarcal, et l’instauration progressive d’une pensée qui
s’autorise de nouvelles logiques alors que s’ouvre la période de la Révolution tranquille.
Dans Laure Clouet, il est encore inconvenant pour une femme de se promener
seule dans la rue sans but précis, comme il est provoquant d’accueillir des étrangers dans
sa maison, et tout à fait malvenu de faire entrer un modernisme destiné à soulager la
ménagère dans sa maison. Ce récit, écrit en 1961, montre combien le féminisme est
balbutiant à cette époque : Laure Clouet n’a rien à voir avec les jeunes femmes libérées
des romans de Francine Noël, Yolande Villemaire, Marie-Claire Blais et Lise Tremblay ;
la solitaire de la Grande-Allée a déjà quarante ans lorsque débute le récit, et le féminisme
ne peut donc plus rien faire pour elle. L’histoire de la quadragénaire se déroule avant
455
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 159.
161
1965, date à partir de laquelle s’ouvre d’ailleurs l’époque d’un féminisme tranquille, où
de petits groupes de féministes isolés tentent de se faire entendre.
Dans ce contexte, le livre d’Adrienne Choquette est révélateur de la situation plus
que précaire du féminisme dans les années soixante. La Ligue des Femmes au Québec a
bien été fondée en 1958 par Laurette Sloane, mais ce petit groupe mené par des
montréalaises n’agit que dans un cercle limité : comment la bourgeoise recluse de la
vieille ville aurait-elle pu en entendre parler ? « De 1950 à 1965, les femmes n’ont pas,
non plus, l’occasion de militer dans des associations féministes puisqu’il n’y en a plus. On
se rappelle qu’après l’obtention du droit de vote les associations féministes se sont tues,
faute d’objectifs précis à poursuivre. »456
Adrienne Choquette évoque donc les premiers frémissements d’un féminisme qui
s’éveille à l’aube des années soixante-dix, et la vie de son héroïne ne promet pas encore
les grands bouleversements que cette idéologie mettra en branle. Il s’agit avant tout, dans
Laure Clouet, d’une aventure personnelle aboutissant à l’apprentissage d’une autonomie.
Laure est seule dans son « combat » et le roman traduit bien le mutisme et l’influence
moindre des mouvements de libération de l’époque, même si des femmes comme Thérèse
Leduc, Mimi Parent et Madeleine Arbour ont signé le fameux Refus Global :
La période 1950-1964 est […] la période où de profonds changements
structurels sont jumelés à d’irréversibles transformations de mentalités.
Curieusement, cette époque est celle où le militantisme féminin et
féministe est, pour ainsi dire, muet. Les Québécoises, à ce qu’il semble,
sont trop occupées à changer leur vie personnelle pour militer
collectivement en tant que femmes.457
Le féminisme qui survient donc dans les années soixante-dix pêche par son
manque d’unité entre les différents mouvements ; certes, il s’agit de femmes dont les
revendications se basent sur une unanime dénonciation de l’oppression, mais sans que
leurs propositions aient été clarifiées ni réellement structurées. Il est donc parfois difficile
pour les citoyennes de trouver leur place au sein d’un mouvement particulier. Bénédicte
Mauguière précise d’ailleurs que
456
457
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 415.
Ibid., p. 400.
162
Le féminisme n’a pas été perçu jusqu’à présent comme ayant une méthode,
ni même un argument central. Il a été perçu non pas comme une analyse
mais comme une recension assez vague de faits, de revendications et de
problématiques qui, prises ensemble décrivent davantage qu’elles
n’expliquent. Le féminisme ne reprend pas de méthode existante, telle une
méthode scientifique qu’il s’approprierait et appliquerait à une sphère de la
société.458
Le féminisme est un moyen d’appréhender la vie sociale pour les femmes, mais les
idées multiples et parfois contradictoires qu’il dissémine révèlent un manque évident de
cohérence. Le sentiment d’oppression qui semble pourtant unir les féministes en une seule
et même voix, n’est donc pas suffisant pour réaliser l’unité des mouvements459.
Dans les romans du corpus, nous avons vu que la pensée féministe est
omniprésente ; il n’empêche que les héroïnes ont également l’esprit critique et ne
manquent pas de remettre en cause un féminisme qui, à l’instar du patriarcat, les enferme
à son tour dans un certain carcan idéologique. Il est en effet curieux, dans les années
soixante-dix et quatre-vingt, de ne pas être féministe. La jeune Vava de Yolande
Villemaire en fait d’ailleurs l’expérience lors de sa rencontre avec une vieille amie
féministe, à laquelle elle se sent obligée de dire qu’elle-même vient de créer un collectif
théâtral féministe appelé « les Filles du feu ».
La majorité des héroïnes ose donc évoquer les incohérences et les « ratés » de
l’idéologie féministe. Les épreuves et les situations auxquelles doivent faire face certaines
d’entre elles, leur prouvent chaque jour que l’intégration dans la vie intellectuelle et
culturelle de la cité est encore à faire ; c’est ainsi que dans Myriam première, Maryse fait
l’expérience de son rejet en tant que metteure en scène, par un comédien qui ne supporte
pas d’être dirigé par une femme :
Il ressort du discours de Gérard qu’il eût préféré travailler avec un grand
metteur en scène mâle américain plutôt qu’avec une petite metteure en
scène femelle montréalaise. La situation est claire : après quinze ans de
féminisme et d’affirmation nationale, les preux chevaliers remettent les
choses à leur place, le juste sens des valeurs revient !460
458
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 39.
« Les désaccords entre femmes anglophones et francophones seront tels que les contacts seront rompus
entre les deux groupes et que les événements d’octobre 1970 cristalliseront les divergences autour de la
question nationale. », Ibid., p. 69-70.
460
NOËL, Francine, Op. cit., p. 310.
459
163
Maryse réalise pour la première fois qu’en tant que montréalaise, et travaillant
dans le monde du théâtre, elle n’est pas forcément la bienvenue en tant que femme. Ce
n’est d’ailleurs pas la première remarque de ce type que Maryse doit subir : alors qu’à
l’université, elle se propose d’étudier l’auteure plutôt que l’oeuvre elle-même, elle
s’entend rétorquer par le professeur :
– Mademoiselle O’Sullivan, vous étiez, jusqu’à ce jour, une de nos
meilleures élèves : je ne devrais pas avoir à vous rappeler qu’en
littéraologie, on ne s’occupe pas de l’homme, mais de l’œuvre.
– C’est de la femme que j’aurais voulu parler…
– Ah ! Ah !, avait fait le professeur.461
Dans les romans qui nous occupent, le féminisme a donc déçu beaucoup de
femmes, car chaque jour les héroïnes sont confrontées à des propos sexistes et parfois
même phallocrates, qui montrent que les mouvements de libération n’ont pas atteint toutes
les consciences. Les personnages féminins sont pour la plus grande part féministes, mais
elle ne peuvent plus se voiler la face : alors que l’on croyait le féminisme tombé en
désuétude à la fin des années quatre-vingt, son rôle consistant à mettre au jour les
inégalités en tentant de les réduire, Maryse contemple, avec lassitude et résignation, une
marche de femmes qui militent pour le droit à l’avortement dans les rues de Montréal :
Elle marchait depuis longtemps déjà. Il neigeait et, à travers la neige
fondante, Maryse voyait ces femmes réunies pour la même raison, des
femmes de tous les âges : il y avait là Marie-Lyre, Louise et Marité qui
avait aidé à l’organisation de la marche, […]. Toutes ces femmes
réclamaient l’avortement libre et gratuit. Elles étaient six cent quarante et,
le lendemain, les journaux rapporteraient qu’elles étaient à peine quatre
cent.462
A travers l’expérience qu’elles font vivre à leurs personnages, les auteures
émettent des critiques sévères à l’encontre d’un féminisme qui n’a pas totalement répondu
à leurs attentes. Francine Noël crée ainsi le personnage de Marie-Lyre Flouée aux initiales
correspondant à celles du fameux Mouvement de Libération des Femmes ; cependant, le
choix du patronyme « Flouée », comme si la personne même de Marie-Lyre avait été
dupée et dépouillée de quelque chose, montre bien la duplicité du sentiment des femmes à
461
462
Ibid., p. 355.
Ibid., p. 466-467.
164
l’égard des féministes : il s’agit à la fois d’un attachement profond à des revendications
qui leur semblent justifiées, mais il s’agit aussi de remettre en cause les débordements
d’un mouvement qui a parfois « utilisé » la cause des femmes à des fins politiques,
ignorant ainsi de plus en plus l’expérience féminine propre, pour privilégier celle d’une
classe entière, comme le laisse entendre Carla dans Hier lorsqu’elle évoque le fait que
« Tout le monde s’émeut de l’infinie tristesse du féminin, mais personne ne s’intéresse
aux femmes. »463 Les féministes ont ainsi perdu en route un bon nombre d’entre elles,
comme elles en ont laissé se perdre certaines dans leurs propres contradictions, à l’image
sans doute de cet autre personnage de Francine Noël, Elvire Légarée, au patronyme
encore une fois révélateur…
Les personnages eux-mêmes sont donc pétris de ces ambiguïtés, à la fois
féministes de la première heure mais aussi désireuses d’être mères, ne pouvant vivre sans
un homme à leur côté et trouvant leurs amies militantes parfois trop revendicatives. Elles
ne sont en fait que les exacts reflets des propos du Collectif Clio qui assure que « Si les
femmes sont largement sensibles ou même gagnées aux revendications féministes, elles
ne veulent pas toujours s’identifier à elles. Elles reprennent les arguments et les luttes des
féministes, tout en niant leur solidarité avec celles-ci. »464
Ainsi, dans Maryse, « La question du contrôle des naissances […] troublait
[Maryse] car elle voulait toujours, de plus en plus, avoir un enfant. »465 Pourtant, la jeune
femme est stérile et à l’heure où les féministes revendiquent dans la rue de Montréal le
droit à l’avortement, à la pilule, et le contrôle souverain de leurs corps, le personnage de
Francine Noël se sent « décalé » par rapport à ses contemporaines, car
Si, autrefois, les femmes souhaitaient des maternités nombreuses, c’était
pour être valorisées. Et malheur à celles qui voyaient leur sang couler tous
les mois ! Elle se dit : « Je suis archaïque, je suis à contre-courant, à contreflot. Je me meurs d’envie d’avoir un enfant alors que d’autres en sont
embarrassées, […]. Elle était la seule femme stérile de sa connaissance.
Elle n’en pouvait plus de marcher avec toutes ces femmes trop fécondes.466
Comme d’autres personnages qui vivent des situations similaires, être féministe
n’est pas toujours un « choix » pour certaines ; le fait de participer à la vie de la cité
463
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 224.
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 504.
465
NOËL, Francine, Op. cit., p. 467.
466
Ibid., p. 468.
464
165
implique également d’adhérer à certains comportements et revendications ; or, il semble
qu’avec les féministes il n’y ait pas de demi-mesure : militer avec elles dans les rues pour
l’avortement, mais désirer de toutes ses forces avoir un enfant, est un choix cornélien pour
une jeune femme comme Maryse.
D’autres se trouvent donc dans le même cas, « obligées » d’être complices d’une
idéologie qui défend leur cause : dans le roman de Yolande Villemaire, Vava, Vava crée
un collectif de théâtre féministe parce que c’est dans l’air du temps ; pourtant, aucune des
adhérentes n’est réellement féministe, c’est pourquoi Vava choisit d’amener un ouvrage
sur la question afin d’apporter une sorte de « cohérence » au groupe :
J’ai apporté Pour une ontologie du féminisme radical, de Mary Daly, qui
vient de paraître en français et dont je leur lis des extraits. C’est comique
parce qu’aucune d’entre nous n’est une féministe radicale, mais comme
plusieurs d’entre elles ne se connaissent pas très bien, elles soupçonnent
toutes les autres de l’être.467
« C’est ainsi, les contradictions nous perdent tous »468, se lamente la narratrice du
Sexe des étoiles ; il est évident que certaines contradictions ainsi que les attentes
auxquelles n’ont pas su répondre les mouvements de libération, ont déçu un nombre
conséquent de femmes au Québec. Les auteures ne manquent donc pas, au travers de la
vie de leurs héroïnes, de le faire savoir.
Etre femme et vivre en tant que telle dans la cité, passe inévitablement au Québec
par des comportements et des positions intellectuelles invoquées par l’idéologie féministe.
Les auteures, comme leurs personnages, ne peuvent donc pas exclure définitivement de
leur vision de la société, celle-là même que revendiquent les mouvements de libération
qui se sont imposés de manière légitime dans l’esprit de certaines, mais qui restent aussi
plus ou moins critiquables pour d’autres.
Dans les romans qui nous intéressent, les héroïnes ne sont pas dupes des réalités de
tels mouvements dans la ville, ainsi que des questions délicates qu’ils soulèvent ; elles
467
468
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 319.
PROULX, Monique, Op. cit., p. 72.
166
sont conscientes, à la fois de leur complicité avec le raisonnement féministe qui veut que
le statut de la femme soit rétabli avec justesse au sein de la société, mais elles ont parfois
la troublante sensation d’être à nouveau « enfermées » dans des revendications qui,
lorsqu’elles sont collectives, sont capables de satisfaire une majorité de femmes, mais qui,
individuellement, posent de réels problèmes d’adaptation : comment vouloir être mère et
militer en faveur de l’avortement ? Comment souhaiter être indépendante mais ne pas
pouvoir se passer de l’appui d’un homme ou d’un mari ?
Les œuvres des écrivaines traduisent habilement les controverses qui ont secoué le
féminisme, et les contradictions qui hantent les héroïnes. Le féminisme est ici traité par
tous ses travers, ses incohérences, mais aussi sa réelle influence sur les transformations
des mentalités. Il est intéressant de voir que grâce à la voie intellectuelle qu’il ouvre aux
femmes à partir de la fin des années soixante, celles-ci s’impliquent de plus en plus dans
la vie politique : les romans de Francine Noël, d’Andrée Maillet et des autres, ne nous
décrivent pas uniquement la vie de jeunes femmes qui évoluent dans la société québécoise
des années soixante-dix, quatre-vingt ou quatre-vingt dix, mais ils évoquent également
l’évolution de la société elle-même, au travers de personnages féminins chez lesquels se
profile le véritable éveil d’une conscience politique.
1. 3 : L’éveil d’une conscience politique
On connaît le célèbre slogan peint sur les murs de Montréal par les féministes, à la
fin des années soixante : « Pas de libération des femmes sans Québec libre, pas de Québec
libre sans libération des femmes. » Dans l’esprit de celles qui ont créé ces mouvements,
l’évolution de la femme dans la société et le sursaut nationaliste sont indissociables.
Depuis le début des soulèvements de femmes au Québec, l’amélioration de son statut
social et du statut politique du pays font apparaître un même type de revendications ;
comme nous l’avons vu, les féministes ont longtemps comparé la situation de la femme
soumise au système patriarcal à celle du colonisé, ce qui n’est pas sans évoquer la
situation même du pays dans sa période référendaire.
Or, le contexte historique qui a vu naître de nombreux romans féminins,
notamment ceux d’Hélène Ouvrard, s’inscrit dans cette pleine période référendaire,
période charnière qui devait déterminer le destin collectif des Québécois en tant que
167
peuple. Au sujet de La Noyante et de l’exploration de la vieille maison, Bénédicte
Mauguière propose donc la thèse selon laquelle
Il est ainsi possible de trouver de nombreux référents qui renvoient à ces
deux positions politiques incompatibles. Non seulement la vieille maison
est-elle un symbole de résistance au monde extérieur, mais elle met en
scène l’opposition qui divise les Québécois eux-mêmes à propos d’un
projet de société.469
Comme le montre l’exemple du roman d’Hélène Ouvrard, l’histoire des femmes et
l’histoire du pays sont étroitement liées dans l’écriture au féminin, ce que l’on vérifie
aisément chez d’autres auteures.
Il est un fait évident que la parole nouvelle des femmes s’associe à une parole qui
conteste l’ordre établi ; l’opinion publique est ainsi mobilisée à différents niveaux :
politique, social, familial. La situation de la nation ne cesse donc d’alimenter les discours
de nos auteures qui, par la bouche de leurs héroïnes, montrent bien que les femmes aussi
sont conscientes des manques, des blessures et des divisions qui gangrènent l’unité
nationale. C’est ainsi qu’après un long discours enflammé de Marie-Lyre sur la
problématique culturelle du pays dans Myriam première, l’emploi du discours indirect
libre nous informe que
Cela s’adresse à Tonio et, à travers lui, à tous les envahisseurs culturels
présents, passés et futurs, qu’ils soient conscients ou non, coupables ou
innocents, bien intentionnés, habiles, malhabiles, retors, pervers ou naïfs.
C’est une mise en garde à propos de la culture québécoise, un mode
d’emploi. L’exorde repose évidemment sur le postulat qu’il y a une culture
québécoise. C’est flyé comme discours, étant donné le jour, l’heure, le
moment, l’époque où ça se passe, étant donné a situation même du peuple
québécois en ce mois de mai brumeux de l’an 1983.470
Les héroïnes de Francine Noël savent désormais imposer leurs opinions. Elles ont
un avis sur tout et ne manquent pas de l’exprimer ; d’ailleurs, un peu plus tard dans le
roman, c’est Maryse qui évoque son profond dégoût de la tournure nationale que prennent
469
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 72. Elle ajoutera quelques pages plus loin que « Le parallélisme entre
Nationalisme […] et Féminisme […] est particulièrement intéressant. D’une part, Hélène Ouvrard situe
résolument cette dernière dans une perspective nationaliste mais, d’autre part, une seconde lecture permet
d’affirmer que c’est la question des femmes qui se trouve au centre de la problématique du roman. Une
lecture politique plus contemporaine permet de voir ici une allusion à la fièvre et à l’espoir qui a entouré la
période référendaire et l’émergence du pays comme entité politique. », p. 74.
470
NOËL, Francine, Op. cit., p. 201.
168
les événements politiques dans son pays, et, alors qu’elles se trouvent dans un bar de
Montréal, elle s’adresse ainsi à Marité :
– Moi non plus, Marité je ne sais pas ce qu’on doit faire, dit-elle. Je sais
seulement qu’on arrive sur l’autre versant de la vie. Trois ans après
l’écroulement d’un rêve national, on s’aperçoit que le temps nous est
compté. On vieillit et on doute. On a rêvé grand. Mais qu’est-ce qu’on
s’était imaginé ? Le monde, c’est rien d’autre que des individus comme
nous, avec nos faiblesses, nos limites. […]. La société actuelle, c’est nous
autres, c’est ça, la maturité, on y est. Il n’y aura personne pour nous en
sauver. Le messie n’est pas venu, et nos hommes politiques se
dégonflent.471
Dans son propos, Maryse nous fait bien comprendre que les femmes prennent
désormais part à la vie de la cité lorsqu’elle dit que « La société actuelle, c’est nous
autres » ; il est temps pour des jeunes femmes émancipées comme Maryse, Marie-Lyre et
Marité, de prendre leur propre responsabilité de citoyennes en prenant conscience des
failles du système institutionnel, alors même que Vava évoque de façon utopique un rêve
de pays à part entière : « Ici, on rêve de faire du Québec un pays. »472
Par ailleurs, nous aurons noté que si les femmes participent désormais à la
construction de l’Histoire, c’est aussi parce que l’Eglise, les syndicats, les gouvernements
et la politique en général ne peuvent plus compter sans elles. C’est pourquoi sans doute,
Luce Irigaray soupçonne
les partis politiques de vouloir « récupérer » la question des femmes, en
leur accordant une place dans leurs rangs, en vue de les aligner – une fois
de plus… – sur leurs « programmes », dont, la plupart du temps, elles n’ont
rien à faire, en ce sens qu’il ne prend pas en considération leur exploitation
spécifique.473
Dans son essai, l’auteure évoque la possibilité future de créer une « politique des
femmes », bien différente de celle des hommes puisqu’elle serait basée en grande partie
sur le thème de l’exploitation du corps ; mais à l’heure où nos écrivaines rédigent les
romans qui nous intéressent, c’est déjà un grand pas pour les femmes que d’entrer en
politique et faire reconnaître leurs revendications. C’est d’ailleurs à Montréal, dans la rue
Mentana (la rue même dans laquelle habite la jeune Myriam du roman de Francine Noël
471
Ibid., p. 379.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 73.
473
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 160.
472
169
Myriam première), que l’un des premiers « partis politiques féministes » voit réellement
le jour en janvier soixante-dix : le Front de Libération des Femmes, le seul, à la différence
des autres mouvements d’Europe, à être étroitement lié aux luttes de libération
nationale474.
« Qu’on le veuille ou non – qu’on en soit conscient ou non – le texte témoigne
toujours de l’époque et du lieu où il s’inscrit. Comme plusieurs de mes contemporains,
j’ai l’impression de contribuer à essayer de définir la société, je la pense et je la rêve. »475
Francine Noël, en tant que femme mais surtout en tant qu’écrivaine, a donc désormais le
sentiment de participer, à sa manière, à la définition d’une société en pleine mutation à
l’heure où elle rédige les romans Maryse et Myriam première.
Ces derniers ont d’ailleurs une structure narrative chronologique très précise : le
roman Maryse est par exemple divisé en six parties titrées, et subdivisées en sous-parties
portant des titres de dates ou de repères dans le temps qui permettent au lecteur de suivre
minutieusement l’évolution du personnage de Maryse476 ; mais surtout, ces parties
construites comme des sortes de « chroniques », contribuent à intégrer pleinement
l’héroïne dans son époque. De plus, l’alternance entre des parties clairement datées et
d’autres intitulées Chroniques floues, évoquent à la fois des périodes nettement définies
de l’histoire de la société québécoise, mais aussi d’autres bien moins glorieuses qui
révèlent le sentiment général de pertes de repères culturels et politiques. A travers son
roman, Francine Noël ne raconte pas seulement la progression individuelle et l’ascension
sociale d’une jeune québécoise, mais elle apporte également un regard personnel sur
l’évolution de la société.
474
« Le Front de Libération des Femmes (F. L. F) se compose de militantes des deux groupes linguistiques.
Les anglophones accèdent facilement aux idées américaines et conçoivent l’oppression des femmes comme
une réalité universelle. Les francophones, dont l’éducation politique s’est faite d’abord dans la lutte
nationale, sont réticentes à collaborer avec les féministes des autres provinces et cherchent le moyen de
concilier trois objectifs : libération des femmes, libération nationale des francophones et libération sociale
amenant le renversement des classes sociales existantes. Bientôt, le F. L. F expulse les anglophones et
déménage dans ses propres locaux, rue Mentana à Montréal. » COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 482.
475
VIAU, Robert, Op. cit., p. 19.
476
Pour exemple, le récit débute sous le titre « Vingt et un novembre 1968 », qui est suivi par celui de
« Chronique floue » puis « Février 1969 », etc. Dans Myriam première, chaque partie porte également un
titre accompagné d’une date très précise.
170
Elle précise d’ailleurs : « Dans mes deux romans, je décris les gens de ma
génération qui ont accédé au pouvoir avec le PQ [Parti Québécois] en 1976 et qui, jusqu’à
un certain point, ont échoué avec le Référendum. »477 Il n’est donc pas étonnant que ses
personnages féminins vivant à Montréal – là où « tout se passe » – fassent de nombreuses
références à la situation politique du moment, et principalement à ce fameux référendum
ayant pour objet la souveraineté du Québec478. Dans Myriam première, la plus attachée
aux causes nationales et féministes, Marie-Lyre, a été profondément marquée par le
« non » qui en a découlé, puisque
Depuis le référendum de mai quatre-vingt, elle ne prononce plus le mot
« Québec ». Quand il lui faut absolument situer un événement, elle dit
« Montréal » à la place, comme si le pays rétrécissait. Marité a remarqué ce
glissement dans le discours de son amie mais elle fait semblant de rien,
sachant que les « gens du pays » s’accommodent comme ils peuvent de
l’après-référendum.479
Francine Noël avoue d’ailleurs avec franchise que dans son roman intitulé Myriam
première, elle « propose une réflexion sur le sentiment de déception qui a marqué le début
des années quatre-vingt. Au Québec, ce désenchantement a eu comme toile de fond
l’après-référendum. »480 Elle n’est cependant pas la seule écrivaine à faire référence à
cette période balbutiante de la politique québécoise. Yolande Villemaire, dans Vava, se
garde bien d’y faire transparaître ses propres convictions ; elle place toutefois l’héroïne
dans le contexte politique de l’époque alors que celle-ci barbotte dans la piscine de son
immeuble, « un lendemain de la veille, un jour radieux du mois d’avril 1980, alors que
des banderoles rouges clament partout qu’il faut répondre non au référendum du Parti
Québécois. »481
Pour en revenir aux œuvres de Francine Noël, nous aurons donc noté que les
références politiques sont nombreuses dans les discours des personnages, et que les
héroïnes passent aisément d’une conversation concernant leurs mésaventures amoureuses,
477
VIAU, Robert, Op. cit., p. 18.
«Une fois au pouvoir, le Parti Québécois organise en 1980 un référendum sur son projet de souverainetéassociation, en demandant à la population le mandat d’entreprendre des négociations avec le Canada. Le
débat référendaire est d’une grande intensité et le "non" l’emporte avec 59, 6 % des voix ; les anglophones
et les allophones du Québec, opposés en masse à la rupture de la Confédération, y jouent un rôle
déterminant, car les francophones se divisent en deux blocs à peu près égaux. » Paul-André LINTEAU, Op.
cit., p. 123.
479
NOËL, Francine, Op. cit., p. 140.
480
VIAU, Robert, Op. cit., p. 17.
481
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 160.
478
171
à des propos élaborés sur les causes de la grève des transports publics, par exemple. Les
références au contexte politique de l’époque atteignent leur paroxysme dans Maryse, alors
que Maryse fait son entrée dans le monde universitaire et militant. Sa vie, comme celle de
ses connaissances, est rythmée par les discussions enflammées qui ont lieu autour d’un
verre, à La Luna del Papel. Nous sommes à la fin des années soixante, alors que le
fameux « mai 68 » français fait des émules dans les universités québécoises :
Les étudiants exigeaient alors une réforme de l’enseignement des arts. Ca
contestait aussi dans les Cégeps et c’était normal, voire fatal, un recteur
l’avait dit, l’air résigné : « C’est à cause de mai 68, on en a les retombées
maintenant. » Six mois de retard. C’était peu pour une ancienne colonie.482
Maryse et Marie-Lyre sont alors étudiantes et s’apprêtent à enseigner ; elles sont
au cœur des discussions exaltées sur les réformes à venir. Mais surtout, elles se trouvent à
Montréal où elles rencontrent un nombre conséquent d’acteurs politiques de l’époque tels
que Cohn-Bendit, ou encore « le penseur de gauche Mardochée Poitras qui fit semblant de
ne pas connaître Maryse. Pourtant, trois jours plus tôt, il avait passé une soirée entière
chez elle, à boire son whisky en compagnie de Michel. »483
Le personnage « fil rouge » qu’est Maryse est donc « politisé » malgré sa difficile
ascension sociale ; d’ailleurs, il s’agit chez elle d’un « processus […] long et pénible
mais, de toute évidence, essentiel à sa formation d’intellectuelle. »484 L’auteure a voulu
que ses personnages féminins aient une conscience politique, quelque chose à dire et à
revendiquer pour la construction d’une société meilleure. Ses héroïnes sont d’ailleurs à
l’image de leurs contemporains québécois : Maryse est bilingue, mi-irlandaise, miquébécoise, et pour cause, l’auteure nous apprend qu’elle a été imaginée à l’issue du
résultat du fameux Référendum :
482
NOËL, Francine, Op. cit., p. 39.
Ibid., p. 146.
484
Ibid., p. 228.
483
172
Cette double appartenance culturelle a été pensée en réaction au
Référendum de mai 1980. J’avais voté oui, ayant fait un cheminement
analogue à celui de bien des québécois, mais d’autres, apparemment,
avaient fait une autre réflexion. Ayant commencé à travailler le canevas en
1980, il m’a semblé que Maryse ne pouvait plus être une Québécoise
« pure laine ». D’ailleurs, le Québec a toujours été divisé et « mêlé » ; nous
sommes tous plus ou moins métissés.485
D’autres personnages féminins ont été « imaginés » en fonction d’un contexte
politique complexe dans lequel les femmes se font de mieux en mieux entendre. Un autre
personnage de Myriam première marque l’accession des femmes dans les sphères
politiques : c’est celui de Marité, jusqu’à présent mère de famille discrète mais néanmoins
avocate qui défend les femmes battues, et qui déclare, alors qu’elle entend un discours
télévisuel du président de l’Assemblée « rappelant ses pairs à l’ordre »486, qu’elle songe à
se lancer en politique.
Francine Noël est certainement l’écrivaine dont les héroïnes sont les plus
« représentatives » de leur époque, à la fois sur le plan idéologique, par leurs
innombrables références féministes, mais aussi sur le plan politique et militant. Dans ces
deux romans d’« apprentissage », l’auteure a choisi, pour faire le portrait intégral d’une
société québécoise en pleine mutation, la vision et l’expérience d’une jeune femme pas
tout à fait Québécoise et justement à l’image de beaucoup de ses contemporains. Elle
démontre ainsi que, désormais, grâce au féminisme mais peut-être aussi à ses dépens, les
femmes sont capables de repenser tout ce qui constitue les bases d’une société : ses
institutions, sa politique, et leurs intérêts dans la sphère publique.
On ne peut donc, lorsqu’il s’agit d’analyser des romans féminins québécois, faire
abstraction d’une réalité historique primordiale du Québec : le féminisme. Grâce à l’essor
spectaculaire de cette idéologie dans les années soixante-dix, une nouvelle ère s’est
ouverte aux femmes, leur laissant désormais la parole sur des thèmes les concernant
directement (l’avortement, le mariage, le corps, la violence, etc.) Des mouvements,
485
486
VIAU, Robert, Op. cit., p. 18.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 374.
173
parfois très radicaux, se forment et militent de concert avec des mouvements syndicalistes
sachant sournoisement rallier à leur cause bon nombre de féministes.
Dans le monde littéraire, les écrivaines ne cessent de produire des œuvres et
s’impliquent ainsi de plus en plus dans le paysage littéraire québécois. Les maisons
d’édition s’ouvrent à une nouvelle forme d’écriture, la littérature lesbienne ; les
magazines et les revues destinées aux femmes se multiplient également. Idéologie et
littérature ne sont donc pas indépendantes ; cependant, même si des auteures telles que
Francine Noël, Hélène Ouvrard, Anne Hébert ou Pauline Harvey se disent féministes dans
l’âme, elles craignent que leurs œuvres littéraires soient « catégorisées », classées dans le
genre dit « féministe ». L’idéologie, grandement inspirée par le marxisme, a sans aucun
doute su dénoncer l’oppression de type patriarcal de la femme québécoise ; mais ses
revendications parfois contradictoires et souvent très radicales, convainquent peu
d’écrivaines dont le but n’est pas d’en faire l’apologie. Il n’empêche que ces femmes
écrivent des récits dont l’action se déroule à des moments clés de l’histoire sociale et
culturelle de leur nation. Leurs héroïnes vivent à Montréal ou à Québec, dans des villes où
elles assistent à des défilés militants, où des slogans sont peints sur les murs, où chaque
jour, à l’image des personnages de Francine Noël, elles sont des « actrices » des débats
qui animent l’époque. A la lecture de l’ensemble des romans du corpus, il est donc
évident qu’une écrivaine ne peut décrire la vie d’un personnage féminin et l’appropriation
de son espace premier – la ville – sans référence au contexte idéologique.
Néanmoins, les auteures ne manquent pas, à travers le sens critique très prononcé
de leurs héroïnes, de dénoncer les travers d’une réflexion parfois trop radicale ; c’est
pourquoi leurs personnages féminins sont avant tout des citoyennes qui apprennent à vivre
avec les leurs, se butent aux difficultés de la vie de chaque jour, mais qui, surtout,
participent à la continuelle re-définition de leur société.
En suivant l’évolution des personnages féminins, dans des romans qui vont des
années soixante à nos jours, l’on comprend que l’espace humain qu’est la cité s’est
largement ouvert à leurs causes, leurs revendications, leur parole. Avec la naissance du
féminisme, elles ont un peu plus creusé leur place et pourtant, celui-ci les a parfois
marginalisées. Ce que les femmes doivent certainement le plus au féminisme, c’est de leur
avoir donné les moyens de mener des actions politiques et de soulever de nombreux
débats concernant l’ensemble de la société québécoise. L’écriture leur a permis de se faire
174
une place sur le scène intellectuelle, et le féminisme leur permet quant à lui de militer
dans quelques associations ou, au mieux, de s’imposer en politique.
Les romans qui nous intéressent dressent donc le portrait de femmes dont la
conscience se « politise », au fur et à mesure qu’elles prennent conscience de la propre
politique patriarcale dont elles font l’objet. Si les héroïnes portent un très grand intérêt
aux problèmes de leur société, elles ne perdent pas de vue les inégalités homme-femme
qui subsistent encore. A ce propos, le féminisme n’a cessé de dénoncer l’Eglise et le
mariage comme des sources objectives d’oppression et d’inégalités pour les femmes.
Dans les œuvres de nos écrivaines, la vie en couple, la maternité, la « Reine » du foyer, et
la soumission à une société de type patriarcal instituée par l’Eglise, sont largement
décriées ; à l’heure où les femmes aspirent à de nouveaux « rôles » en dehors de la sphère
privée, la cité devient le lieu de toutes les émancipations alors que les femmes
transgressent ses lois et ses principes, notamment lorsqu’elles vivent la ville à travers une
sexualité débridée.
2. Le rejet de l’institution religieuse et du mariage, et la ville
comme espace de transgression
2. 1 : Du rejet de l’institution religieuse au renouveau de la spiritualité
Les romans d’Anne Hébert, qui abordent tous sans exception, mais à différents
degrés, le thème religieux, sont à eux seuls des preuves indéniables que le catholicisme
est une composante essentielle de la société québécoise et de sa littérature. Cela n’est pas
surprenant si l’on sait que la religion est à la base de l’établissement de la colonie au dixseptième siècle, alors que de nombreuses missions destinées à convertir les autochtones
s’établissent un peu partout, notamment dans des villages que l’on connaît aujourd’hui
sous le nom de Québec et Montréal487, (elle-même surnommée « la ville aux mille
clochers »).
487
« A partir des années 1630, l’Eglise catholique commence à jouer un rôle dans le développement de la
colonie. Les jésuites fondent un collège à Québec en 1635, implantent des missions dans la Huronie et font
connaître leur travail au Canada à travers leurs Relations publiées en France. Les Ursulines et les
175
C’est d’ailleurs à partir de cette époque que la question religieuse devient aussi
une question sociale puisque désormais, ce qui deviendra le Québec se définit par trois
choses : son territoire, sa langue, et la religion de sa population. Plus encore peut-être
dans les siècles suivants, l’Eglise est le socle d’une bonne éducation et d’une ascension
sociale réussie dans une famille ; ainsi, « entrer en religion » est non seulement un
honneur et un devoir, mais c’est surtout, comme l’explique Sylvain Pelletier, « se faire
une place au cœur même de la société canadienne-française. »488
C’est donc ainsi que l’éducation de la jeune Anne Hébert se déroule au rythme
d’un enseignement catholique assez rigoureux, où elle acquiert une connaissance parfaite
de la Bible et de l’ensemble des Evangiles. Ses romans, et principalement Les Enfants du
sabbat, regorgent donc de références à l’Eglise et à ses préceptes ; or, cette connaissance
accrue du monde religieux permet également à Anne Hébert d’en dénoncer tous les
aspects sombres et, dans une vision plus féministe, l’oppression qu’il exerce sur la société
et les femmes en particulier. Un point de vue que traduit bien le roman Les Enfants du
sabbat, dans lequel une jeune religieuse, Sœur Julie, vit une existence ennuyeuse et
recluse dans le couvent de Québec : alors que la jeune fille est de plus en plus sujette à des
crises d’hystéries qui semblent lui être inspirées par le Diable lui-même – elle revient en
rêve à la Montagne de B., où son père et sa mère se livraient à des messes noires et à
l’inceste –, elle ébranle la vie jusque là tranquille du couvent. Anne Hébert dresse ici le
portrait d’un monde religieux décadent et refermé sur lui-même, qui ne s’ouvre ni sur la
ville alentour, ni sur un monde qui apprend à vivre de plus en plus indépendamment des
dogmes religieux.
Il faut surtout y voir la souffrance de la religieuse, qui montre encore une fois
combien l’éducation catholique a marqué Anne Hébert ; au sujet du portrait de Sœur Julie,
Lilian Pestre de Almeida parle pour sa part d’un
Hospitalières s’établissent à Québec. L’initiative la plus originale est celle de la "Société de Notre-Dame de
Montréal pour la conversion des sauvages", mise sur pied par des dévots français dans le but d’établir une
colonie missionnaire et qui envoie Maisonneuve fonder Ville-Marie (Montréal) en 1642. » Paul-André
LINTEAU, Op. cit., p. 17.
488
PELLETIER, Sylvain. Soi tout autre. Le docteur George Nelson dans Kamouraska d’Anne Hébert. Les
Cahiers Anne Hébert, 1999, n° 1, p. 29-44, p. 33.
176
arrière-fond de cruauté, de désespoir, de désirs frustrés et de sacrifice non
agréé […] : vision pessimiste qui n’a rien à envier à la virulence des écrits
les plus anticléricaux. Une différence cependant s’impose : la critique du
monde conventuel chez Anne Hébert se fait à partir d’une profonde
assimilation des textes religieux, d’une longue fréquentation de la Bible et
d’une bonne connaissance de la Tradition et l’enseignement catholique.489
La connaissance particulièrement pointue du domaine religieux, et la dénonciation
d’une institution décadente mais aussi oppressive pour les femmes chez Anne Hébert, se
vérifient également dans Le Premier Jardin, roman dans lequel Flora Fontanges se
remémore son enfance triste et cloîtrée dans un couvent (elle aussi…), où elle fait
« revenir à la vie » les fondatrices du pays sur les rives du Saint-Laurent, dans une sorte
de projection de sa mémoire historique. Ces pionnières, qui sont pour une grande part
dans l’établissement de la colonie, étaient principalement des religieuses françaises. Or,
comme le précise le Collectif Clio,
Au dix-septième siècle en France, c’est l’Eglise qui assume principalement
les responsabilités sociales. Les historiens traditionnels ont fait une large
place aux femmes qui ont joué un rôle dans l’Eglise de la Nouvelle-France.
En effet, l’imagerie patriotique et historique a multiplié à souhait les récits
pieux des héroïnes canadiennes. Marie de l’Incarnation, Jeanne Mance,
Marguerite Bourgeoys, Marguerite d’Youville, pour ne nommer que les
plus célèbres, figurent comme des vedettes dans tous les manuels d’histoire
de la Nouvelle-France à côté des Champlain, des Maisonneuve, des
Frontenac et des Montcalm.490
Les noms de ces « héroïnes » de l’histoire primitive du Québec, n’apparaissent pas
seulement chez Anne Hébert, mais aussi chez Nicole Brossard et bien d’autres écrivaines
encore, qui n’ont pas « oublié » que c’est aussi grâce à ces femmes vouées à la cause de
Dieu que l’Histoire s’est écrite, notamment l’histoire des villes dans lesquelles se
déroulent les aventures de leurs héroïnes.
Ecriture au féminin et religion catholique vont donc de pair pour beaucoup
d’écrivaines, et plus encore pour celles qui ont écrit avant la grande période de réforme de
la Révolution tranquille491, durant laquelle l’Eglise est reléguée au second plan de la
489
PESTRE DE ALMEIDA, Lilian. Le Jeu parodique et temporel sur fond de désespoir. Les problèmes du
roman dans Les enfants du sabbat. In : Anne Hébert, parcours d’une œuvre, actes du colloque de la
Sorbonne, mai 1996, Montréal : L’Hexagone, 1997, p. 341.
490
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 35.
491
« C’est alors que s’amorcent, surtout après la création du ministère de l’Education et du ministère des
Affaires sociales, les grands bouleversements attribués à la Révolution tranquille : laïcisation, écoles mixtes,
puis hospices et hôpitaux, bureaucratisation, apparition d’une multitude de professions nouvelles,
177
société québécoise. Ainsi, Laure Clouet nous montre combien, dans les années soixante,
l’Eglise est encore respectée de ses fidèles et tient une place importante au sein de la
bourgeoisie de la vieille ville de Québec. Le récit s’ouvre en effet sur le personnage de
Laure que l’on trouve en train de prier dans une Eglise près de chez elle ; la quadragénaire
est très croyante et fidèle à la tradition religieuse instituée par sa propre mère : en effet,
toute son enfance fut bercée par des récits familiaux mettant en avant des ancêtres
« morts » en héros pour le pays ou l’Eglise, puisque
Feu Madame Clouet, suivant en cela sans doute l’exemple de sa propre
mère, aimait à raconter l’histoire de sa famille, une histoire longue et
doucement ennuyeuse où il était beaucoup question de gens morts « en
odeur de sainteté » ou en héros, selon qu’ils avaient servi l’Eglise ou la
patrie.492
La lignée des Clouet est en cela fidèle à la tradition, qu’elle agit avec ses enfants
comme le faisaient à la même époque les « grandes familles » de la capitale qui avaient un
rang à tenir, et considéraient comme un devoir de promettre au moins un enfant à la
soutane.
Dans la vie de Laure, dont les allées et venues dépassent rarement les limites des
portes fortifiées de la vieille ville, le respect issu de la peur du jugement de l’institution
religieuse et de Dieu lui-même, l’ont toujours soumise à une vie chaste et recluse dans sa
vieille maison. Depuis son enfance, c’est plus grâce à une sorte de hantise constante du
jugement de Dieu qu’à une foi personnelle, que la religion dirige la vie de Laure ;
d’ailleurs, n’était-elle pas terrifiée, enfant, par un œil-de-bœuf « barbouillé d’un papier
"mosaïque", [dont elle] croyait que c’était l’œil de Dieu le Père »493 ?
Rien ne semble ébranler la vie de Laure, immuablement rythmée par ses sorties
dominicales à la messe et son temps dévoué à la paroisse : voici donc au moins une chose
qui ne change jamais, et qui, par conséquent, lui assure une certaine « stabilité » jusque
dans sa mémoire, puisqu’« Elle ne trouva, dans ses souvenirs, que sa mère et l’ouvroir de
syndicalisation, notamment dans la fonction publique, qui prend rapidement des dimensions colossales. »
Paul-André LINTEAU, Op. cit., p. 434.
492
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 31.
493
Ibid., p. 64.
178
la paroisse, tous deux organisés, l’une dans sa maladie, l’autre dans ses secours aux
pauvres, et fonctionnant sans surprise possible. »494
La question religieuse semble en fait se perpétuer jusqu’à nos jours dans la
littérature féminine québécoise, même après la période de grandes réformes et la contreculture lors desquelles le catholicisme perd une grande majorité de fidèles : en effet, des
auteures telles que Francine Noël et Yolande Villemaire, dont les héroïnes ont tout de
jeunes filles affranchies du joug clérical, créent des personnages féminins qui
s’interrogent pourtant sur les rapports qu’elles entretiennent avec Dieu. Ainsi, la jeune
Vava, en quête de toute forme de spiritualité, se demande soudain si elle n’est pas en train
de retrouver sa foi alors qu’elle l’avait perdue lors de son adolescence, après qu’elle eût
posé la question de l’existence de Dieu à un prêtre :
Je ne vais tout de même pas me remettre à croire en Dieu ? Alors que j’ai
réglé la question à l’âge de seize ans quand un prêtre m’a répondu que je
devrais m’occuper des choses de mon âge après que je lui aie demandé si
Dieu existait car j’avais un petit ami athée, qui lisait Sartre et riait de ma
foi enfantine ?495
Chez Francine Noël, les Maryse, Marité et Marie-Lyre, dont les prénoms sont des
variantes de celui de la Vierge Marie, ont elles-mêmes reçu une éducation religieuse
comme c’est le cas de Maryse dans Maryse, éduquée au « Couvent de la Désolation où
elle avait fait ses études, [et où] on avait coutume de fêter la Présentation de Marie au
Temple. »496 Marité, ou plus exactement Marie-Thérèse, s’attire quant à elle les foudres
de sa mère Blanche, lorsque cette dernière apprend que sa fille ne souhaite pas faire
baptiser son enfant : comme pour Laure Clouet, rendre honneur à l’Eglise en faisant
baptiser son petit-fils est surtout une question de réputation, car « De là à laisser
éclabousser sa réputation par les frasques de sa fille qui plaçait le progrès dans le refus de
toute éducation catholique, il y avait des limites ! Blanche avait donc été chargée de
ramener Marie-Thérèse à la raison. »497 Au point d’ailleurs que c’est la grand-mère ellemême qui procèdera au baptême, sans en avertir sa fille ; et, afin que son petit-fils
grandisse en ayant reçu le saint sacrement, « Blanche jeta quelques gouttes sur le bébé
494
Ibid., p. 78.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 435.
496
NOËL, Francine, Op. cit., p. 24.
497
Ibid., p. 121.
495
179
tout rose, tout beau et calme, en prononçant les paroles rituelles : « "In nomine Patrem et
Fili et Spiritu Sancto, ego te baptismo…" »498
Les auteures de la ville nous révèlent donc combien la religion fut, et demeure
encore pour certains, un socle solide de la société québécoise ; en tout cas, les anciens
couvents sont nombreux à Québec et les églises se multiplient aux détours des rues de
Montréal, l’une d’elle se trouvant sur la Place Ville-Marie, dressant fièrement son clocher
pointu comme un défi lancé au gratte-ciel miroir qui la surplombe. Or, depuis les années
soixante, les Québécois se sont peu à peu détachés de leur foi et toutes ces églises sont
désormais assez largement désertées par les fidèles, notamment par les femmes499.
N’oublions pas non plus que l’Eglise est en grande partie à l’origine du
cantonnement des femmes à des rôles « domestiques » de mères et d’épouses : c’est
pourquoi, si la religion est un thème abordé de manière assez unanime par les écrivaines,
elle est aussi beaucoup remise en question et critiquée, sa place au sein de la vie de la cité
étant largement remise en cause par des héroïnes qui tentent de vivre au rythme d’un
modernisme galopant, qui laisse derrière lui peu de place à la spiritualité.
C’est sûrement à travers une expérience personnelle, comme c’est le cas d’Anne
Hébert, que les écrivaines québécoises ont très vite compris que les institutions religieuses
sont au cœur de leur sujétion. Leurs romans abordent donc les côtés négatifs de l’emprise
cléricale sur la société, et les institutions y sont parfois dénoncées avec beaucoup de
virulence. Le pouvoir religieux est donc aussi un pouvoir destructeur exercé sur les
femmes, et l’histoire du catholicisme au Québec, ajoutée à l’expérience personnelle du
couvent par exemple, et de ses règles sévères, fournissent une matière nécessaire pour
alimenter la critique féminine de l’Eglise.
Comme nous l’avons précédemment évoqué, c’est sans doute Les Enfants du
sabbat d’Anne Hébert qui est le roman le plus « sulfureux », puisqu’il ridiculise certaines
498
Ibid.
Encore une fois, Paul-André Linteau nous rappelle que « La laïcisation de la société québécoise est
contemporaine des bouleversements de l’Eglise catholique après Vatican II. On assiste alors au phénomène
des départs dans les rangs du clergé et dans les diverses communautés religieuses. Toutefois, dans les
communautés de femmes, le mouvement est plus impressionnant et on estime que, de 1968 à 1978, dix
religieuses quittent leur couvent à chaque semaine. » Op. cit., p. 434-435.
499
180
réalités sociales liées à la hiérarchie traditionnelle du couvent, autant qu’il fustige
l’institution religieuse elle-même en exacerbant son aspect « mesquin, économe,
superstitieux et qui s’ennuie prodigieusement. »500 Le personnage de Sœur Julie
« souffre » physiquement de cette soumission à l’ordre religieux ; certes, cette dernière est
« née » dans une famille de sorciers, ses parents pratiquant la magie noire et toutes sortes
d’orgies, par conséquent, elle ne semble pas très apte à remplir la fonction de servante de
Dieu. Pourtant, c’est bien la hiérarchie religieuse institutionnelle que l’auteure dénonce, la
montrant incapable de convertir une hérétique ; une institution qui plus est menaçante
alors que Sœur Julie sent que sa coiffe, symbole de l’ordre auquel elle appartient, fait
désormais partie intégrante de son propre corps puisqu’elle nous avoue : « Ce n’est pas
que ma coiffe me brûle déjà, mais je la sens très bien à nouveau le long de mes joues,
comme si elle était dessinée sur ma peau avec un canif très fin, à peine appuyé. »501
Dans une partie précédente consacrée aux métaphores carcérales, nous avions vu
que le couvent cité dans Les Enfants du sabbat est un lieu coupé du monde et de la ville
de Québec : Julie passe ses journées à regarder à travers les barreaux de sa cellule les
habitants qui déambulent sur le trottoir. Voici donc le portrait d’un univers replié sur luimême qui, au lieu de s’ouvrir sur le monde en pleine mutation, se complet dans le respect
de ses valeurs traditionnelles et des formes figées de la religion. Au début du roman,
l’aliénation du personnage de Sœur Julie semble pourtant avoir réussi, car elle-même
refuse désormais de poser son regard sur la ville alentour :
Je n’ai plus l’énergie, ni même le désir, de glisser un coup d’œil de profil, à
travers ma coiffe. Dieu le veut sans doute ainsi, afin que je renonce à toute
image qui pourrait me venir de la ville. Je n’ai plus qu’à traverser le
monde, comme une aveugle, continuer de croire à l’ombre possible de
Dieu.502
Le monde que s’attache à nous décrire Anne Hébert est simple puisqu’il est à
l’image de celui de la Bible, c’est-à-dire manichéen : d’un côté le couvent, qui représente
le Bien, et de l’autre le Mal, symbolisé par la ville et par la Montagne de B. Sous la
métaphore de la coiffe de Sœur Julie, l’auteure dénonce les œillères qui ont été imposées
à tous les convertis, et la vision religieuse réductrice du monde et de la société qui en
découlent. Plus exactement, pour Bénédicte Mauguière, la dualité exprimée dans Les
500
PESTRE DE ALMEIDA, Lilian, Op. cit., p. 345.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 15.
502
Ibid., p. 16.
501
181
Enfants du sabbat « illustre l’hypocrisie d’une société bloquée sur elle-même, et dont le
sens du péché et de la culpabilité l’empêche de fonctionner sainement. »503
Ce « sens du péché et de la culpabilité » est également largement évoqué dans le
roman d’Adrienne Choquette, Laure Clouet ; nous avons vu que le personnage de Laure,
plus exactement Marie-Laure504, ne vivait dans sa demeure bourgeoise qu’à travers le
faux souvenir d’ancêtres ayant œuvré pour l’Eglise, comme elle le fait d’ailleurs ellemême en se déplaçant à la messe chaque dimanche et en faisant des dons à sa paroisse.
Nous sommes encore à l’époque où la religion exerce une emprise réelle sur ses fidèles, et
Laure en est donc l’un des exemples les plus illustres. Même au début de la Révolution
tranquille, Paul-André Linteau nous apprend que l’Eglise représente toujours une force
politique et sociale considérable, car « elle conserve sa mainmise sur les services
éducatifs, hospitaliers et charitables, et elle tente de résister à l’intervention étatique »505.
C’est dans ce contexte que l’auteure décide d’imposer un personnage féminin
littéralement « endoctriné », qui va lentement mais sûrement s’ouvrir au monde extérieur,
celui de la ville et du monde moderne. La critique de l’institution religieuse réside
entièrement dans le déroulement de l’action, et principalement dans la symbolique des
différents espaces qu’occupe successivement le personnage. Le récit s’ouvre en effet sur
Laure, qui se trouve dans le lieu clos et coupé du monde qu’est l’église où elle vient se
recueillir avec dévotion. A sa sortie, il fait encore soleil,
Mais au feuillage terni des érables, aux feuilles mutilées, teintées de jaune,
à des ombres froides couvrant tout un pan de maison comme si le soleil
n’avait plus assez de force pour la lutte, Laure savait qu’il ne restait partout
qu’un frêle été à la merci du premier vent, de la prochaine pluie.506
Nous sommes ici à la veille de l’automne, suivi bien sûr d’un long hiver, des mois
tristes durant lesquels les sorties de Laure seront limitées à la vieille ville de Québec, ainsi
503
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 168.
On aura d’ailleurs remarqué que ce prénom composé est révélateur de l’ambiguïté du personnage ; en
effet, cette dernière est fidèle à ses convictions religieuses, elle mène une vie austère qu’elle voue en
majeure partie à la paroisse et elle n’a jamais eu d’homme dans sa vie : elle est en cela proche de la Vierge
dont elle porte d’ailleurs le prénom ; or, son second prénom est « Laure », et celui-ci vient du latin lux qui
signifie « lumière ». Nous entrevoyons donc dans ce prénom composé ce que le roman nous dévoilera par la
suite, à savoir le portrait d’une femme prise dans un combat intérieur entre sa dévotion religieuse et le
respect des règles, et un élan naturel vers la « lumière » du monde extérieur, et la libération de
l’obscurantisme dans lequel l’a plongée pendant des années une éducation catholique sévère.
505
LINTEAU, Paul-André, Op. cit., p. 119.
506
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 25.
504
182
qu’à ses déplacements dominicaux à l’église. Or, à la fin du roman, l’auteure choisit un
dimanche de printemps, le jour de la messe et du Seigneur, pour nous montrer une Laure
transformée par de nouvelles envies de liberté et d’autonomie, des désirs d’indépendance
de toute institution, qu’elle soit familiale ou religieuse ; bref, « Ce dimanche-là, Laure
franchit l’entrée du parc des Champs de bataille juste à l’instant où le soleil perçait. Elle
ressentit à la nuque une longue, douce chaleur qui était le salut du printemps. »507 C’est ce
jour-là que choisit Laure pour « franchir » une limite qui se décline sous deux aspects :
tout d’abord une limite topographique, puisqu’elle « franchit l’entrée du parc des Champs
de bataille », ce qu’elle ne se permettait jamais auparavant ; elle choisit donc de
s’approprier un nouveau morceau de territoire. Mais la transgression des habitudes va plus
loin, puisqu’elle n’ira pas non plus à l’office ce jour-là, en partant dans une autre direction
pour profiter du soleil.
Le récit d’Adrienne Choquette constate donc de manière implicite la régression
significative de la foi catholique au Québec aux environs des années soixante. Paul-André
Linteau précise en effet que lors de cette grande époque de réformes, « résulte un déclin
rapide de l’influence séculaire de l’Eglise ; non seulement elle perd son emprise sur ces
grands réseaux, mais elle voit également décroître les effectifs de son clergé et reculer la
pratique religieuse de ses fidèles. »508 Par conséquent, la sape du pouvoir clérical
s’opérant alors que s’amorce une désertion significative des fidèles, la critique de l’Eglise
chez les écrivaines n’est rien moins qu’un constat ; ainsi, dans Le Premier Jardin, lors
d’une promenade dans les rues de Québec, Raphaël et Flora font un drôle d’inventaire en
passant devant les lieux de cultes, et
Raphaël ne peut qu’énumérer des noms d’église au passage, comme s’il
désignait des vieilles mortes, effacées dans l’éblouissement du soleil.
Tandis que Flora Fontanges se demande s’il y a encore quelqu’un, dans
chacune de ces églises, qui répond au nom de Dieu. Il y eut un temps où
Dieu se commettait sans vergogne derrière les façades de pierre grise.
C’était un temps de certitude.509
Tout est dit dans cet extrait du Premier Jardin : alors que se déroule l’action, dans
les années quatre-vingt, les églises ne sont plus que des monuments historiques, et
l’évanouissement des murmures disparus des fidèles qui priaient avec ferveur, a ôté tout
507
Ibid., p. 103.
LINTEAU, Paul-André, Op. cit., p. 119.
509
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 41.
508
183
semblant de vie à la pierre grise. Désormais, les églises ne sont plus habitées par Dieu, et
elles se tiennent droites comme des arbres morts. "Où est passée la foi ?", s’interroge
enfin Flora, posant la question à Raphaël, une question qu’elle n’aurait pas eu l’audace de
poser à Laure Clouet :
- Tu crois en Dieu, toi, Raphaël ?
Raphaël dit qu’il ne sait pas, qu’il ne s’est jamais posé la question.
- Et vous, madame Fontanges ?
Elle dit qu’elle ne sait pas non plus.510
Chez d’autres écrivaines encore, les lieux de cultes catholiques semblent se fondre
dans le décor urbain, au point que l’on passe sans les voir ; certaines églises sont même
parfois utilisées dans des buts mercantiles, ce que remarque la narratrice de La Danse
juive alors qu’elle revient chez elle, et qu’elle constate qu’ « Il y avait un bazar au soussol de l’église au coin de Saint-Zotique et Saint-Laurent. »511 Montréal, la « ville aux
mille clochers », renferme des églises qui ressemblent désormais à des lieux de cultes
« travestis », et le regard que pose l’héroïne sur ce pervertissement de valeurs religieuses
est pire que de l’indignation : c’est de l’indifférence que nous lisons dans les descriptions
que suggèrent les promenades de l’héroïne, ou du moins, une certaine résignation quant à
la négligence des habitants face à des valeurs spirituelles qui fédéraient autrefois toute une
communauté : ainsi, lors d’une autre promenade dans Montréal, alors qu’ils rejoignent
« Saint-Viateur par une rue parallèle à Saint-Laurent »512 avec son amant, la narratrice
adopte un ton très détaché pour dire que « les maisons sont souvent ornées d’images
pieuses en céramique ou de grottes en forme de coquillage qui abritent la Vierge.
Certaines grottes sont vides, les propriétaires rangent la Vierge pour l’hiver. »513
Comme nous le prouve donc l’ensemble des romans du corpus, la critique, pour
certaines écrivaines, et le constat, pour d’autres, de l’échec de l’église catholique à se
maintenir au premier rang des préoccupations de la population, sont des thèmes très
importants dans les relations qu’entretiennent désormais les femmes avec la cité ;
importants car ils nous montrent des héroïnes « affranchies » de tout pouvoir religieux, et
qui osent enfin s’interroger sur leur foi. C’est pourquoi des jeunes femmes telles que
Vava, par exemple, se sont affranchies de toute contrainte liée à la pratique religieuse, ce
510
Ibid.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 121-122.
512
Ibid., p. 22.
513
Ibid.
511
184
qui leur permet en outre, de se forger leurs propres opinions ; ainsi, après mûres réflexions
sur le sujet, Vava émet l’hypothèse de la nature plus humaine que divine du Christ, faisant
ainsi preuve d’un esprit critique que n’aurait pu se permettre Laure Clouet :
Au moment où cette pensée pénètre mon esprit, je réalise que le Christ,
mais oui, le Christ de la religion catholique, Jésus de Nazareth, que j’ai
toujours plus ou moins considéré comme un personnage inventé, une sorte
de légende similaire à celle du brave géant barbe blanche qu’on appelait
Dieu le Père et que j’ai longtemps confondu avec le Père Noël, que le
Christ, mais oui, ça me semble évident tout à coup, est un personnage
historique.514
Néanmoins, si l’institution elle-même n’a plus d’emprise sur ces jeunes femmes,
il n’en reste pas moins que leur désir de spiritualité est exacerbé : l’absence de toute
référence à un ordre spirituel leur manque cruellement, même aux plus jeunes, surtout
dans une ville comme Montréal. Pourtant, la métropole québécoise ne manque pas de
lieux de cultes tout aussi traditionnels qu’« exotiques » : Vava, en perpétuelle quête
d’amour mais aussi de spiritualité, s’adonne ainsi à toute sorte de pratiques et se met
notamment à « lire sur le bouddhisme tantrique et sur le zen. »515 Il lui est facile, à
Montréal, de trouver des lieux qui correspondent à ses envies du moment : alors qu’elle
vient d’attraper une hépatite qui la fait durement souffrir, elle trouve un certain secours
dans la méditation qu’elle peut facilement pratiquer dans un centre de la métropole : « J’ai
très mal, mais je prends des cours d’auto-défense pour femmes et je me mets à la
méditation. J’ai trouvé un centre de méditation tibétaine à Montréal. »516
Ces notions rigides d’autoritarisme appliquées à la famille et plus largement à la
société par l’église catholique, confèrent aux femmes un statut social assez humiliant pour
certaines, et assez discriminatoire pour bon nombre d’entre elles. Beaucoup de féministes,
notamment celle qui ont été influencées par le marxisme517, dénoncent les abus liés à la
diabolisation de la femme dans les Saintes Ecritures : on pense notamment à Eve la
tentatrice, à Marie-Madeleine la prostituée, à la Vierge dont le seul rôle reconnu par
l’Eglise se limite à avoir enfanté Jésus par la simple volonté de Dieu. Epouse, mère,
514
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 435.
Ibid., p. 114.
516
Ibid. p. 141.
517
Un étudiant que Sœur Julie (Les Enfants du sabbat) observe de sa fenêtre « hurle que le rêve et la
religion, c’est l’opium du peuple ! », Anne, HEBERT, Op. cit., p. 41.
515
185
parfois considérée comme un être à l’esprit diabolique, ce sont ces « rôles » imputés à la
femme par la religion catholique qui font bondir les féministes.
Encore une fois, ce sont les romans d’Anne Hébert où la figure de la religieuse est
particulièrement présente, qui traduisent le mieux ce qui oppose avec tant de violence les
mouvements de libération à la tradition catholique, ainsi qu’à la société patriarcale. Ainsi,
ce que vit Sœur Julie dans le couvent de Québec, résume ce que d’autres ont pu vivre en
tant qu’épouses – n’oublions pas qu’en tant que Sœur, Julie est « mariée » à Dieu –, or en
se soumettant aux règles du couvent, elle est dépouillée de toute initiative personnelle,
car « Votre volonté ne vous appartient plus. Le vœu d’obéissance vous dispense de toute
décision, de toute initiative. »518 L’aliénation et la perte d’autonomie s’opèrent pour Julie
qui perd peu à peu son individualité, alors qu’elle est soumise à des privations et à une
tenue vestimentaire qui nient toute identité : « Epuisées par le jeûne et la pénitence, le
voile rabattu sur la figure, toute identité effacée, rendues pareilles aux statues du carême,
sous la draperie violette, les religieuses doivent descendre aux enfers. »519 Nous savons
combien la symbolique du vêtement est importante chez Anne Hébert, et la description de
ces religieuses voilées qui se ressemblent toutes, donne l’impression de prisonnières sans
nom mais numérotées, que l’on serait en train de descendre aux cachots.
Quant au Premier Jardin, les femmes d’églises évoquées de façon implicite sont,
entre autres, Marie de l’Incarnation qui créa le célèbre couvent des Ursulines à Québec,
Jeanne Mance, qui se retrouve dans la compagnie des fondateurs de Ville-Marie « où elle
assume les fonctions d’administratrice des provisions, d’économe et d’infirmière »520,
avant de gérer l’Hôtel-Dieu de Québec et de s’initier à la langue huronne à partir de
1641 ; enfin, il s’agit de ne pas oublier Marguerite Bourgeoys qui a fait construire les
premières écoles du Québec. Toutes ces femmes n’ont pas seulement à leur honneur
d’avoir grandement contribué à l’établissement de la colonie : elles sont plus
remarquables par le fait de s’être opposées à leurs supérieurs religieux. Tout d’abord
Marie de l’Incarnation, dont il faudra attendre la mort pour que l’évêque puisse imposer
ses règles aux Ursulines de Québec ; quant à Jeanne Mance, elle joue un rôle
diplomatique important dans l’adhésion croissante des membres de la société NotreDame-de-Montréal ; enfin, nous aurons noté l’ambition inconsidérée de Marguerite
518
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 50.
Ibid., p. 81.
520
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 40.
519
186
Bourgeoys, consistant à vouloir créer une congrégation religieuse non cloîtrée au dixseptième siècle :
toutefois, la plus grande originalité de l’œuvre de Marguerite Bourgeoys
reste que la communauté qu’elle a fondée n’est pas soumise à la clôture. A
deux reprises, elle doit même opposer une respectueuse résistance au désir
de son évêque de rattacher la congrégation aux Ursulines de Québec. On le
voit, les fondatrices du dix-septième siècle se sont toutes opposées à
l’évêque. Elles seront d’ailleurs imitées, au dix-huitième siècle, par
Marguerite d’Youville, fondatrice des Sœurs Grises de Montréal.521
Voici donc des exemples de femmes illustres, des religieuses pour certaines, qui
ont su laisser leurs empreintes dans la fondation des grandes villes que l’on connaît
maintenant. Déjà, au dix-septième siècle, ces bâtisseuses s’opposaient à l’institution
religieuse. Il n’est donc pas étonnant qu’elles puissent encore, au travers de la littérature
féminine, être des modèles admirés par les auteures et leurs héroïnes.
Depuis cette époque, les fidèles ont déserté les bancs des églises, mais des
questions restent encore en suspens, notamment pour les personnages féminins investis
d’une nouvelle foi idéologique : le féminisme. Dans les esprits des personnages de
Francine Noël et de Yolande Villemaire, s’opère parfois un curieux mélange entre
spiritualité et conscience féministe ; les questions de Maryse (Maryse) sur Dieu, par
exemple, se posent non pas en terme d’existence ou de non-existence, mais plus
exactement en terme de masculin/féminin : pourquoi Dieu n’est pas tout simplement une
femme ?
Le fait que Dieu, si parfaitement suprême, ait choisi d’être un homme et,
par conséquent, de ne pas avoir de seins et de ne pas être belle, avait
toujours intrigué Maryse qui, même toute petite, voyait bien que quelque
chose clochait là-dedans : pourquoi Dieu n’était-il pas la Sainte-Vierge,
tout simplement ?522
Cette conception féministe de Dieu se vérifie également chez le personnage de
Vava, définitivement athée… ou presque ; après s’être mise en colère contre Dieu, elle
avoue : « Je me souviens, maintenant, que je ne crois pas en Dieu. […]. Quelle ironie : se
mettre en colère contre quelqu’un qui n’existe pas. »523 Vava affirme ne pas croire en
Dieu, mais quelle serait sa conviction si, comme le pense Maryse, il s’était fait femme au
521
Ibid., p. 43.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 71.
523
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 616.
522
187
lieu de Jésus ? Une réponse s’esquisse, alors qu’elle croise le chemin d’une essayiste à
l’aéroport de Philadelphie, et dont le livre la bouleverse : un livre qui « suggère que si,
dans notre esprit, Dieu était une femme, ça changerait beaucoup de choses à notre
conception du monde. On aurait peut-être aussi davantage de respect pour nousmêmes. »524
Comme tant d’autres avant et après elle, Maryse pense donc que « Dieu [a] négligé
la section féminine de son œuvre et que les femmes auraient été mieux, finalement, avec
la Sainte-Vierge. »525 Par le biais de la pensée féministe qui place la femme au centre de
tout système, la religion catholique se voit repensée par des jeunes filles affranchies des
institutions qui étaient à la base de la sujétion de leurs mères et grands-mères.
Soumission à l’Epoux et soumission à Dieu : voici pour beaucoup de femmes et de
féministes, deux des avatars d’un patriarcat implacable et étouffant. Nous l’avons vu, ce
n’est pas la spiritualité qui est fustigée dans les romans du corpus, bien au contraire, les
héroïnes aspirent en général à une plus grande élévation de leur âme. C’est l’institution
religieuse qui dérange, et particulièrement celle du mariage. L’Eglise et l’Epoux, comme
le clament si fort les romans d’Hélène Ouvrard, sont liés pour assujettir la femme à des
rôles sociaux « imposés » par la société patriarcale, la privant ainsi d’une liberté
individuelle ainsi que d’une réelle implication dans la vie de la cité. Ainsi soumise à ces
deux instances, la femme est, pour la narratrice du Corps étranger, « une éternelle
amputée ; la fantaisie de l’Homme, celle de Dieu, ont simplement fait varier au cours des
siècles le lieu de l’amputation. Notre époque scientifique connaît l’art des subtiles
lobectomies. Nous l’enseignerons à Dieu. »526
524
Ibid., p. 690.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 214.
526
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 29.
525
188
2. 2 : Le confinement au foyer, la diabolisation du mariage et le malentendu
des deux sexes
Nous avons vu que la maison est, pour beaucoup de femmes, le cadre d’une
certaine oppression sociale dont la famille elle-même est bien souvent la source. Les
« Reines du foyer » qu’évoque le Collectif Clio et d’autres encore, en parlant de ces
ménagères qui oeuvrent pour le maintien d’un certain honneur familial, existent bel et
bien dans l’imaginaire collectif féminin et bien sûr féministe, qui voit dans cette
répartition des rôles au sein du foyer un processus de socialisation qu’il faut largement
remettre en question.
Or, l’Eglise est en grande partie à l’origine de cette nouvelle institution
hiérarchisée que devient la famille au Québec, et à l’intérieur de laquelle la femme est
entièrement dévouée à l’espace privé de la maison. Ainsi, dans les années quarante, c’est
un certain Monseigneur Tessier qui se trouve à l’origine de cette période allant de 1950 à
1964 que l’on appellera la « mystique féminine », symbolisée par « la mère-beautéépouse-maîtresse de maison parfaite, cloîtrée dans son " palais domestique", tributaire des
experts masculins de toutes sortes, des vendeurs de tout acabit. »527 Comme nous
l’apprend Bénédicte Mauguière, ces écoles sont subventionnées par l’Etat, mais c’est bien
l’Eglise qui en est l’instigatrice528. Voici donc une nouvelle bonne raison donnée aux
écrivaines pour fustiger de plus belle la religion, ainsi que l’une des institutions sur
laquelle elle exerce son emprise : la famille. Ainsi, pour les féministes, la famille est un
lieu privilégié de l’exploitation des femmes. La figure de la « ménagère » n’a ainsi jamais
totalement disparu de la littérature féminine, et nous la retrouvons aussi bien chez Anne
Hébert qu’Adrienne Choquette, Hélène Ouvrard et Francine Noël. Dans Maryse, MarieLyre la féministe appelle même cela une « vocation de torcheuses : on est toutes des
femmes de ménage »529, clame-t-elle, alors que dans une autre ville, à Québec, devant les
maisons bourgeoises de la vieille ville, Flora Fontanges (Le Premier Jardin) rend
527
OUELLET, Réal, THERY, Chantal. L’Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles. In : Lettres
québécoises, été 83, n° 30, p. 69-73, p. 71.
528
« Monseigneur Tessier était en effet le fondateur des écoles ménagères alors considérées comme un des
plus beaux fleurons de l’éducation au Québec. Ces écoles ménagères étaient largement subventionnées par
l’Etat contrairement aux collèges classiques féminins et leur contribution au système scolaire québécois
était considérée comme marquante par des périodiques aussi influents que l’Action nationale ou Relations. »
Bénédicte, MAUGUIERE, Op. cit., p. 56.
529
NOËL, Francine, Op. cit., p. 197.
189
secrètement hommage aux femmes qui en ont conservé tout le prestige grâce à leur
activité de ménagères, car
Il faut bien se rendre à l’évidence, maintenant qu’elles ne sont plus là, si la
vieille ville et la Grande-Allée se sont maintenues si longtemps dans leurs
pierres grises et leurs jalousies vertes, c’est à cause des bonnes. Femmes de
chambres, cuisinières, bonnes d’enfants, bonnes à tout faire, elles ont tenu
à bout de bras des rues entières, intactes et fraîches.530
Les écoles de Monseigneur Tessier ont donc fait des émules, mais aussi beaucoup
de soumises tant il est vrai que cette « mystique féminine » incite les femmes à demeurer
à la maison, et à se consacrer à leurs enfants et à leur mari. Le Corps étranger d’Hélène
Ouvrard décrit ainsi, sous la forme d’un vêtement se refermant sur un corps
définitivement perdu, l’aliénation inévitable de femme en ménagère cloîtrée, dès lors que
cette dernière se conforme au rôle assigné par la société patriarcale :
Si l’on a acquis la table heureuse, l’on aura aussi acheté, sans presque s’en
rendre compte, la robe de chambre de la femme qui s’affairait entre le
fourneau et la tablée d’enfants. Tout doucement, l’on y coule son corps
délivré, l’on croise les deux panneaux : qu’ils enferment bien notre
humanité nouvelle. Vite, l’on serre la boucle afin que rien n’échappe de
cette précieuse chaleur.531
Pour la narratrice, se conformer à ce nouveau rôle est presque un soulagement qui
tient du fait qu’elle n’est désormais plus célibataire, qu’elle est rentrée dans la « norme »
en se mariant et en enfantant. Cet extrait prouve combien la structure familiale reflète
l’organisation psychologique de la société patriarcale, ainsi que ses fondements
idéologiques. Ainsi, une certaine littérature féminine et féministe qui vise l’émancipation
complète de la femme dans le contexte social existant, aura pour principales orientations
thématiques
Les domaines et les institutions sociales où se manifeste la condition sousprivilégiée de la femme, puis la répartition des rôles et du pouvoir
traditionnel maintenue par la famille, ainsi que le caractère antiémancipateur du ménage bourgeois qui constituent les thèmes traités et
critiqués par cette littérature en tant que constantes restrictives du
patriarcat.532
530
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 115.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 66.
532
RINNER, Fridun, SPRENGER, Beate, Op. cit.
531
190
L’homme, plus exactement le mari, se trouve donc naturellement au sommet de
cette pyramide patriarcale avec pour seule dominante, l’Eglise. Pour Luce Irigaray, il est
alors « le propriétaire de la femme et des enfants. Ne pas le reconnaître, c’est refuser toute
détermination historique. »533 La démonstration nous en est faite dans l’un des romans de
Francine Noël, Maryse, alors que Marité doit répondre à un questionnaire pour la
socialisation de l’enfant et qu’elle s’apprête à remplir la partie réservée aux parents ; or,
Cette section commençait inévitablement par les noms, prénoms,
qualifications, occupations et revenu du PERE. Ensuite, on était prié
d’indiquer les disponibilités de la mère et d’expliquer pourquoi celle-ci
voulait faire garder la chair de sa chair. Pour travailler en usine ? Dans un
bureau ? Ailleurs ? Si oui, quand, et à quel salaire ? Ou était-ce, au
contraire, pour pouvoir jouer à la canasta avec ses voisines, magasiner,
forniquer avec des hommes mariés, rester seule à la maison pendant
quelques heures, ou pour toute autre raison difficilement avouable ? Son
mari et elle étaient-ils pour ou contre la pédagogie nouvelle ? Justifiez en
cinq lignes. Etc.534
La famille reste donc encore très hiérarchisée pour les institutions quelles qu’elles
soient, même dans les années quatre-vingt ; ce passage évoque également la maternité
comme une autre forme d’asservissement de la femme au-delà du mariage. Le formulaire
que remplissent les deux amies, alors que l’une d’elle souhaite faire garder son enfant
pour travailler, les replacent vite dans le contexte patriarcal de la famille et de la société :
longtemps au Québec comme ailleurs, dès qu’une femme se mariait et avait des enfants,
elle devait cesser de travailler à l’extérieur et, comme dit la jeune Myriam dans Myriam
première, « Le métier fugace de maîtresse d’école, c’était en attendant. »535 Dans les
œuvres du corpus, ainsi que dans bon nombre de théories féministes, avoir un enfant est
considéré comme une servitude au sein du mariage, une deuxième chaîne qui retient
encore une fois la femme au « foyer ». Le formulaire de socialisation de l’enfant semble
sous-entendre que travail et maternité ne font pas bon ménage, ce qu’affirme la narratrice
du Corps étranger qui a bien compris qu’« une femme qui travaille n’a pas d’enfant. »536
D’ailleurs, dans ce roman d’Hélène Ouvrard, l’enfant que l’Epouse met au monde est, de
prime abord, un symbole d’autonomie puisqu’il est la chair de sa chair et qu’il lui
appartient en propre, alors que sa vie de femme libre lui a été enlevée par le mariage ;
533
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 140.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 293.
535
NOËL, Francine, Op. cit., p. 415.
536
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 10.
534
191
pourtant très vite, l’enfant ne fait que la renvoyer à une sujétion plus grande, « son
nouveau rôle de mère la confinant encore davantage dans des valeurs traditionnelles qui
l’excluent. »537
Ainsi, l’ensemble de l’écriture au féminin québécoise aborde la maternité sous son
aspect le plus étouffant et le plus restrictif. Nous retrouvons bien sûr cette thématique
dans les romans d’Anne Hébert où la maternité est vécue par Elisabeth (Kamouraska)
comme une véritable maladie, « Une maladie de trente-six heures »538, explique-t-elle au
sujet de la naissance de son premier fils. Une similitude étonnante entre ce personnage
hébertien et la narratrice du Corps étranger apparaît alors : en se mariant, elles prennent
toutes deux conscience que devenir mère va bien au-delà de leur propre volonté, et qu’il
s’agit plus exactement d’un devoir envers la famille et la communauté. La maternité est
vécue comme l’aboutissement d’un piège qui se referme sur elles, assignant
définitivement leur corps à un rôle exclusif de reproduction : Elisabeth n’a ainsi « été
qu’un ventre fidèle, une matrice à faire des enfants. »539
Plus récemment, la jeune Lali de Marie-Claire Blais dans Les Nuits de
l’Underground, symbole du renouveau du féminisme, transgressive au plus au point dans
ses actes et dans ses choix sexuels, n’échappe pas à la règle dès lors qu’elle accouche de
son premier enfant : elle abandonne pour un temps sa vie palpitante et aventureuse de
noctambule, puisqu’« On ne vit pas souvent Lali à l’Underground pendant ce temps où
elle était mère. »540
Néanmoins, avec le droit à l’avortement obtenu par les mouvements de libération,
les « nouvelles » héroïnes ne semblent plus « subir » le fait de devenir mère ; en refusant
le mariage systématique, elle ont désormais le choix d’avoir un enfant ou non. C’est
pourquoi, lorsque Vava tombe enceinte, elle n’hésite pas longtemps entre ses voyages et
la perspective inquiétante d’assumer la vie d’un autre qu’elle : « Ma décision est
irrévocable : je ne veux pas de cet enfant, je ne suis pas prête. J’ai trente et un ans et je
commence à peine à m’accepter. Je ne me sens pas la force de donner la vie. »541
537
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 152.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 83.
539
Ibid., p. 10.
540
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 184.
541
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 278.
538
192
A l’image de ce personnage, l’écrivaine Francine Noël quant à elle, a fait son
choix : ce sera la vie intellectuelle et l’accouchement de l’espace imaginaire de Montréal,
plutôt que de donner naissance à un enfant. Dans un entretien qu’elle accorde à Robert
Viau, elle tient des propos qui illustrent l’effondrement total d’une autorité religieuse qui
plaçait la famille au cœur de la société québécoise, en confiant : « Moi, après la naissance
de mon fils, j’ai délibérément choisi de faire un roman plutôt qu’un enfant. Quand je
pense au succès de ce premier livre, je prends cela avec un grain de sel : Montréal
remplace un être humain, ce qui est tout à fait démesuré ! »542
Le confinement au foyer et la capacité à enfanter vécus comme une oppression
sociale, ne seraient rien sans l’une des institutions religieuses qui les impose au cercle
familial : le mariage. Voici donc une autre instance que les auteures ne cessent, dans les
romans du corpus du moins, de diaboliser. Pourtant, encore une fois, c’est d’abord
l’Eglise, bien avant le mariage lui-même, qui subit les plus vives critiques : Les Enfants
du sabbat d’Anne Hébert nous en montre d’ailleurs les côtés les plus noirs. Dans ce récit,
Julie est une sœur liée à Jésus par une sorte de lien marital, et en véritable épouse elle est
au service des prêtres : elle occupe en fin de compte des tâches bien similaires à celles des
mères et des épouses laïques. De plus, elle aussi se trouve recluse aux frontières de la ville
dans l’enceinte du couvent, tout comme l’est d’ailleurs une autre épouse, mariée à un
homme celle-là, et qui n’est autre qu’Elisabeth dans Kamouraska : cette dernière ne se
trouve pas prisonnière d’un couvent, mais bien de la maison conjugale rue du Parloir à
Québec. Elle aussi regarde la ville du haut de sa fenêtre et subit l’oppression d’un mariage
qui n’était pas vraiment consenti. Même si le conjoint est de nature bien différente, Anne
Hébert révèle à travers ces deux histoires qui se ressemblent étonnamment, que pour Julie
comme pour Elisabeth, « Les liens du mariage, c’est ça. Une grosse corde bien attachée
pour s’étouffer ensemble. »543
L’ensemble de ces récits montre en fait une réalité qui n’est pas si lointaine
puisqu’elle concerne beaucoup de célibataires au Québec jusqu’aux années soixante, et
même bien au-delà, où « rentrer en religion » apparaissait au premier abord comme une
garantie d’honorabilité pour des femmes sans mari ; en effet,
542
543
VIAU, Robert, Op. cit., p. 17.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 86.
193
La vie religieuse apparaît […] comme une alternative fort intéressante pour
une femme du dix-septième au vingtième siècle : être célibataire sans
enfants, conserver sa capacité juridique, faire des études, devenir une
« femme de carrière ». Si « un homme mal marié ne peut réussir »,
l’histoire nous apprend qu’une femme célibataire (ou veuve) a toutes les
chances de mieux réussir et, plus tard, de mieux militer…544
Rappelons-nous alors le cas de Laure Clouet, cette quadragénaire de la GrandeAllée de Québec : elle est certes très respectée et s’en tient, au début du moins, aux règles
imposées par sa famille et la société bourgeoise ; néanmoins, elle mène une vie très
contestable, même pour les années soixante, puisqu’elle vit seule sans mari et qu’elle n’a
jamais eu d’enfant ; pourtant, Laure vit dans un monde où « A vingt ans, on mariait les
filles. Plusieurs d’entre elles développaient une lente hystérie à forme obsessive dont elles
s’accusaient à confesse. »545 Laure échappe à cela ; de plus, elle est très croyante mais n’a
pas non plus choisi de vivre au couvent. Le personnage que nous présente Adrienne
Choquette est donc tout autant en marge de la société que peuvent l’être une mauvaise
épouse telle qu’Elisabeth (Kamouraska), ou une sœur diabolique comme Julie (Les
Enfants du sabbat).
Si le mariage est diabolisé à ce point dans les œuvres du corpus, c’est qu’il confine
la femme dans un rôle qui ne lui convient pas forcément ; néanmoins, il lui attribue une
fonction au sein d’un cercle (familial notamment), qu’elle n’aurait pas si elle n’était pas
mariée. Certaines optent donc pour le statut d’épouse plutôt que le ridicule et
condamnable statut de célibataire. C’est pourquoi, celui de « vieille fille » que l’on
accorde volontiers au personnage d’Adrienne Choquette (Laure Clouet), reste
exceptionnel pour les années soixante, puisque le Collectif Clio nous apprend que de 1940
à 1969,
Les couvents se vident et ne sont plus une alternative au mariage. Les taux
de nuptialité montent, le mariage devient le lot commun de l’immense
majorité des femmes : statistiquement, les « vieilles filles » deviennent
rarissimes. Les couples mariés sans enfants sont une espèce en voie de
disparition. A la fin des années soixante, les crèches sont vides et les mères
célibataires gardent désormais leurs enfants.546
544
OUELLET, Réal, THERY, Chantal, Op. cit., p. 70.
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 35.
546
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 465.
545
194
Laure Clouet est un court roman et pourtant l’histoire, somme toute assez
anecdotique, résume à elle seule le virage opéré par toute une société à un carrefour
socioculturel majeur de son histoire, durant les années soixante et leur période de
réformes ; plus précisément, le récit d’Adrienne Choquette nous donne en quelques pages
une vision incontestablement exhaustive du statut conventionnel des femmes à cette
époque, mais aussi de leur premiers soubresauts contestataires qui annoncent la naissance
du féminisme bien plus radical et virulent des années soixante-dix.
Revenons cependant à cette récurrente diabolisation du mariage chez les auteures :
celui-ci semble en effet peser comme un couperet au-dessus de la tête des héroïnes.
Comme nous l’évoquions précédemment, se marier c’est aussi acquérir une fonction ; or,
pour la narratrice du Corps étranger, il s’agit même d’une « profession d’Epouse [dont le]
rôle consistera maintenant à domestiquer les objets et les éléments. »547 Nous le savons,
pour l’ensemble des féministes, le mariage est synonyme d’esclavage domestique, mais
pas seulement : il marque également la fin de l’autonomie et du sentiment de soi. Certains
personnages du corpus en sont les meilleurs exemples : pour quelques unes, privées de
leur liberté de va-et-vient dans la cité et particulièrement exclues du monde du travail à
l’extérieur du foyer, se marier a complètement aboli leur statut de femmes actives : c’est
le cas de Blanche, la mère de Marité dans Maryse, qui, lorsqu’elle était jeune fille,
avait fait la classe quelques mois, mais devenue femme d’avocat, son rang
(et son mari) lui interdisant de « travailler », elle s’était repliée sur le
bénévolat paroissial tout en tenant ses distances vis-à-vis du curé dont elle
trouvait qu’il se mêlait de choses qu’il ne connaissait pas, comme
l’empêchement de la famille. Malgré les désillusions de son mariage, elle
était encore habitée d’un immense goût de vivre qu’elle avait transmis à sa
fille.548
Malgré le sacrifice de sa carrière d’institutrice et de sa vie publique, il semble que
Blanche n’ait pas transmis que du ressentiment à propos de son mariage à sa fille Marité ;
l’auteure en fera d’ailleurs une femme mariée dans le roman.
Cependant, le rôle que remplit l’Epouse, sacrifiant une carrière ou un véritable
amour pour maintenir l’honorabilité de sa famille aux yeux de la société et de l’Eglise, a
quelque chose d’aliénant ; et, fait curieux, sans doute parce qu’elles n’ont plus autre chose
547
548
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 74.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 46.
195
que leur propre expérience à transmettre à leurs filles, les mères les poussent à mener une
vie similaire, comme c’est le cas dans Laure Clouet :
Souvent humiliées dans leur dignité de femmes, réduites poliment mais
implacablement à un rôle de façade, ces incomprises, qui ne connaissaient
guère de la vie conjugale qu’une honorable servitude, poussaient leurs
filles, comme elles avaient été poussées elles-mêmes, dans une existence
de ténèbres pour l’esprit et le cœur.549
La femme mariée, dans beaucoup de portraits que dressent les auteures, sont des
êtres tiraillés, écartelés entre leur désir et leur fonction ; c’est en cela que la mariage est
diabolique : il représente l’abolition de toute liberté et de tout désir personnel, mais il
assure néanmoins une certaine protection à l’intérieur du giron familial, tout en étant un
gage de bonne respectabilité et d’existence passive à l’ombre de l’époux. L’expérience du
personnage d’Elisabeth dans Kamouraska est sur ce point tout à fait pertinente et très bien
rendue par l’auteure Anne Hébert ; en effet, au début du roman, une femme désire
ardemment se libérer de son rôle puisqu’elle souhaite « Redevenir veuve. Je voudrais déjà
être couverte de crêpe fin et de voiles de qualité. […]. Essuyer mes yeux secs, flâner dans
une ville inconnue, immense, sans fin, pleine d’hommes. »550 En revanche, à la fin du
récit, son mari étant sur le point de mourir, elle se sent plus que jamais investie par sa
fonction et son devoir d’épouse en souhaitant l’accompagner jusqu’à son dernier souffle ;
ainsi, nous dit-elle, « Mon devoir m’appelle, rue du Parloir, à Québec. Mon mari se meurt,
en ce moment même. Ma place est à son chevet. »551
De cette vision très pessimiste de l’union entre la femme et l’homme devant
l’Eglise, découle celle, tout aussi caricaturale, du couple et de l’époux. Si le mariage est
l’institution qui soumet les femmes à des règles d’une rigidité extrême, c’est bien
l’homme-époux qui en est l’acteur, lui qui met en pratique ce que la société patriarcale et
l’Eglise définissent comme étant les « devoirs » de la femme envers son mari et ses
enfants. Ainsi, les romans ne manquent pas, nous l’avons déjà évoqué dans la première
partie, de dresser des portraits d’hommes au vitriole.
549
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 35.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 10.
551
Ibid., p. 57.
550
196
Nous savons depuis longtemps que, pour les féministes, même les liens les plus
intimes entre les femmes et les hommes sont les reflets de rapports de pouvoir ; beaucoup
de réflexions se sont portées, notamment celles de Catherine McKinnon, sur une société
divisée en deux catégories – hommes et femmes –, la première ayant clairement un
rapport de domination économique, sociale et politique sur l’autre. D’autres vont plus loin
en pensant que ce rapport de dominant/dominée s’opère également dans la mise en
pratique de la sexualité dans le couple : Luce Irigaray et Béatrice Didier sont de celles qui
dénoncent ainsi la misogynie criante de la psychanalyse freudienne qui, pour résumer très
rapidement, accorde une utilité toute relative à la jouissance sexuelle féminine. Dans son
essai au titre révélateur, Ce sexe qui n’en est pas un, Luce Irigaray affirme même que
La femme, dans cet imaginaire sexuel, n’est que support, plus ou moins
complaisant, à la mise en acte des fantasmes de l’homme. Qu’elle y trouve,
par procuration, de la jouissance, c’est possible et même certain. Mais
celle-ci est avant tout prostitution masochiste de son corps à un désir qui
n’est pas le sien ; ce qui la laisse dans cet état de dépendance à l’homme
qu’on lui connaît.552
Nous verrons plus tard, avec la figure de la prostituée, que cette dépendance et ce
rapport effectivement masochiste des corps est une constante des relations entre hommes
et femmes dans les romans qui nous occupent.
Néanmoins, cette réflexion évoque combien, chez les écrivaines, les relations entre
mari et femme sont une lutte constante à l’intérieur du mariage. Citons encore une fois Le
Corps étranger d’Hélène Ouvrard, dont le couple uni dans le mariage est au centre de la
sujétion de l’héroïne et de sa colère ; elle exprime d’ailleurs sa révolte dans une tirade
digne des plus grandes tragédies grecques, alors qu’elle s’en prend à la fois à Dieu, au
mariage et à son Epoux :
« Ecoutes-moi, Dieu d’injustice, Epoux insatiable, qu’ai-je fait, qu’ai-je
fait pour mériter une telle vie ? Ne pourrai-je donc jamais retirer ma tête de
l’enclave trinitaire du mariage, tribart qu’on met aussi aux bêtes pour les
priver de leur liberté ? Qu’on me donne une hache ! Que je détruise la trace
de ses pas qui glissent sans cesse dans les miens, que j’efface ce respir qui
respire au fond de chacun des miens. Sommes-nous donc de monstrueux
siamois liés par la tête, liés par le cœur, liés par le corps, liés par le sang.
Ah ! refermer sur moi seule les panneaux de ma vie, m’enfermer dans le
tabernacle obscur de ma propre vie. Que j’y dorme comme dans un cocon
552
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 25.
197
de verre, étrangère à moi-même, jusqu’au jour où je m’éveillerai, vierge à
nouveau, pour une autre vie. »553
Les rapports de violence entre mari et femme, décrits comme une gémellité des
corps unis dans le mariage, sont vécus comme un châtiment des plus injustes pour
l’héroïne : le prix qu’elle a payé, en se mariant, est celui de sa propre existence et elle
désire désormais ardemment renaître comme une étrangère à son ancienne vie. Voici le
grand thème du roman d’Hélène Ouvrard, celui du rapport éternellement conflictuel entre
mari et femme, que l’on retrouve d’ailleurs dans l’ensemble des œuvres féminines.
Pourtant, nous trouvons peu de femmes mariées dans les romans de notre corpus :
le plus souvent elles sont célibataires, seules avec ou sans enfants, veuves, ou connaissent
des histoires d’amour fugaces. Le choix des Noël, Tremblay, Proulx et autres, de créer des
personnages féminins qui ne se soumettent pas au régime totalitaire marital tel que décrit
par Hélène Ouvrard et Anne Hébert, montre que dans les années quatre-vingt, la
diabolisation de l’époux et du mariage continue de marquer les esprits, tout en étant le
reflet de l’abandon de certaines valeurs traditionnelles.
Néanmoins, les personnages les plus rebelles sont aussi celles qui avouent à demimot leur envie secrète de fonder un foyer, ou du moins, d’échapper à leur solitude en
vivant auprès d’un époux. Dans les romans, les désirs des personnages sont encore une
fois contradictoires sur ce point, ainsi que l’explique Marie-Pierre à Gaby dans Le Sexe
des étoiles, lorsqu’elle ironise sur le fait que « Les femmes se battent pour qu’on
reconnaisse leur autonomie. Mais dans le fond, […], nous rêvons toutes d’être
entretenues… »554 Ce que vient confirmer une autre réflexion de Vava, une jeune fille
pourtant très libertaire, mais qui pense néanmoins que « c’est ça qui est important dans la
vie. J’aurai dû faire ça : me marier, avoir des enfants. J’en ai assez de n’avoir personne
dans ma vie. »555 Cependant, malgré ces envies secrètes, ces rêves de petites filles et ces
désirs cachés qu’entretiennent l’ensemble des héroïnes de disparaître « de l’annuaire
téléphonique, agglutinée[s] à l’ombre bienveillante de [leur] époux »556, il semble qu’un
mur d’incompréhension réciproque se dresse toujours entre homme et femme, époux et
épouse.
553
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 110.
PROULX, Monique, Op. cit., p. 248.
555
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 602.
556
Ibid., p. 70.
554
198
Dans Maryse de Francine Noël, cela fait quelques mois que Marité et son mari
Jean « reconsidéraient leur conception du mariage, de l’amour, de la fidélité, du partage
des tâches, de l’éducation de Gabriel… Ca prenait tout leur temps de loisir ; les
discussions commençaient vers dix heures le soir et se terminaient rarement avant deux
heures du matin. »557 Voici bien l’un des seuls couples du corpus où le dialogue, la remise
en cause du mariage et l’éducation des enfants semblent ne poser aucun problème. Il n’en
est rien chez les autres écrivaines où les couples vivent systématiquement des situations
de crise. La mésentente qui règne entre les deux conjoints est en fait révélatrice d’un
malentendu entre les deux sexes.
Nous l’avons déjà évoqué dans d’autres chapitres, l’homme n’est pas un
personnage auquel les écrivaines accordent généralement une grande indulgence, bien au
contraire : quand il n’est pas le père qui abandonne ses enfants, il est l’homme infidèle ou
l’enfant qu’il faut consoler ; mais plus encore, ce sont bien deux mondes distincts qui sont
décrits dans les romans du corpus : d’un côté les hommes, de l’autre celui des femmes.
Des relations, nous avons vu de quelle nature, s’instaurent bien sûr entre les deux mais il
reste toujours ce fossé immense de méconnaissance de l’autre. Encore une fois, c’est Le
Corps étranger qui nous ouvre la voie : la narratrice y parle en son nom, mais aussi au
nom de toutes les femmes mariées ; parfois, lui répond l’Autre, celui qu’elle nomme
d’ailleurs de plusieurs façons (l’Amant, l’Epoux, le Roi de la vase, l’Invisible). Aucun
dialogue n’est pourtant possible avec cet inconnu qui la séquestre dans sa maison, où tous
les dialogues émanent de l’intérieur même du corps de la protagoniste. Michel Lord se
penche sur cet aspect du roman d’Hélène Ouvrard, en précisant qu’
il s’agit d’un roman à deux voix où l’Amant et l’Amante s’interpellent
dans un dialogue de sourds où les « corps » restent étrangers à eux-mêmes.
C’est, à l’état pur, le problème de l’incommunicabilité entre homme et
femme que l’on retrouve partout dans l’ensemble de l’œuvre.558
En effet, il s’agit là d’une thématique que l’on retrouve dans La Noyante, où le
personnage de Léonor, le double féminin d’Eléonore, pose directement la question :
« qu’est-ce qu’un homme ? » ; ce à quoi elle répond elle-même :
557
558
NOËL, Francine, Op. cit., p. 185.
LORD, Michel, Op. cit., p. 25.
199
– […]. Quelqu’un de si différent de nous que c’est miracle quand nous
arrivons à la rencontrer. On nous élève comme si nous appartenions à des
espèces distinctes jusqu’au jour où on nous met ensemble dans le même lit
en nous disant : « Voilà ! Vous êtes faits l’un pour l’autre. Débrouillezvous ! » A ce compte là, je n’ai pas d’homme moi non plus. Mes affections
ne sont plus pour eux. Elles vont ailleurs.559
Léonor a choisi d’aimer des femmes, et dans cet extrait elle nous en donne
l’explication : pour elle, l’homme et la femme appartiennent à des espèces si différentes
qu’il leur est impossible de créer une complicité aussi intense que celle qui existe entre
deux êtres du même sexe. De plus, elle relève bien la contradiction d’une société qui
s’échine à creuser la différence, puis qui réunit paradoxalement dans le mariage deux
êtres qu’elle considère comme des « contraires ».
Le rejet du monde des hommes par un groupe de femmes est assez symptomatique
de cette littérature féminine qui met en scène des personnages lesbiens, comme le montre
La Noyante d’Hélène Ouvrard. C’est aussi le cas dans Les Nuits de l’Underground de
Marie-Blais, où Geneviève la française, mariée à Jean, découvre grâce à Lali le monde
des femmes comme si elle entrait dans un univers inconnu mais dans lequel elle sait que
se trouve sa vraie place. Encore une fois, c’est une société montréalaise divisée que nous
présente l’auteure : les hommes et les femmes ne s’y opposent pas vraiment, il n’y a pas
de lutte directe même s’il est fait allusion au viol de l’une d’entre elles, mais il y a
toujours ces barrières qui empêchent le mélange ; les femmes côtoient toujours les mêmes
bars comme l’Underground, Le Captain. Et les hommes, où sont-ils ? Il n’y a pas de place
pour eux dans le roman de Marie-Claire Blais. Il y a bien Jean qui surgit par moment,
comme pour rappeler à Geneviève que, contrairement à Lali, elle vient d’un monde où le
couple se compose d’un homme et d’une femme. Mais Jean devient gênant pour
Geneviève qui s’attache de plus en plus au monde de ses amies. Elle prend conscience, en
lisant un message de sa main, qu’il tente de dresser un mur qui la sépare de ses « sœurs »,
mais aussi qu’il est d’un autre temps, celui où elle avait la certitude de former un véritable
couple ; or, aujourd’hui « Geneviève retrouvait dans cette écriture hâtive et sèche ce
qu’elle n’aimait pas en lui, un ton d’autorité, cette sourde défense qu’il érigeait
constamment entre elle et le monde, son monde, celui de Lali, celui des femmes. »560
559
560
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 117.
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 31.
200
Un peu plus loin, Geneviève dit à Jean : « je pense que tu ne sais pas encore qui je
suis… qui nous sommes, nous, les femmes. »561 Les malentendus, l’incompréhension de
l’autre, du sexe de l’autre, sont récurrents. Toutes ces questions posées par les héroïnes
sont l’expression d’un malaise entre deux « communautés » qui vivent sur le même
territoire de la ville. A première vue, des mélanges s’opèrent, des liens plus ou moins forts
se créent, mais restent toujours des blancs, des silences, des interrogations et des
résignations comme celles que vit chaque jour la narratrice de La Danse juive qui, parlant
de son amant, confie : « Je sais que Mel est dans son monde, je n’y ai pas de place. »562
Que ce soit dans ou hors mariage, les relations hommes-femmes sont donc
toujours complexes. L’union célébrée par l’Eglise représente une prison pour beaucoup
d’héroïnes qui y voient, après la soumission dans la maison du père, la perspective
navrante de leur nouveau rôle de femme d’intérieur, doublée d’une maternité qui justifie
implacablement leur confinement au foyer.
Cette vision du mariage et du couple paraît au premier abord très caricaturale ;
c’est sans compter, nous l’avons déjà évoqué, avec la vision et les théories féministes du
rôle de la femme dans l’univers socialisé de la famille traditionnelle, et dont les écrivaines
ne manquent pas de reprendre certains schémas. Néanmoins, tous les personnages
féminins ne sont pas si partagés, si radicaux et si manichéens dans leur vision du couple ;
mêmes les plus jeunes comme Vava (Vava) et Maryse (Maryse) aspirent secrètement au
mariage, ainsi qu’à la maternité heureuse. La contradiction est certainement plus
prononcée chez celles qui ont déjà connu la vie à deux, comme Elisabeth (Kamouraska) :
cette dernière a vu son premier mari mourir, elle a pris un amant, et à l’heure où elle est
narratrice, son dernier époux se meurt à l’étage pendant qu’elle se sent coupable d’aspirer
à de plus grandes libertés dont ses mariages successifs l’ont privée ; pourtant, elle ne peut
s’empêcher d’appréhender le jour où elle vivra sans homme à ses côtés : « M’habituer à
dormir seule, sans le recours à l’homme, sans le secours à l’homme. »563
561
Ibid., p. 43.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 20.
563
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 30.
562
201
Le mariage n’est donc plus vraiment, alors que s’écrivent les Encore une Partie
pour Berri, Maryse, Myriam première, Vava, etc., au goût du jour. Beaucoup
d’incompréhension et de malentendus entre les deux sexes subsistent encore, mais les
héroïnes semblent avoir acquis une nouvelle liberté liée au corps. N’étant plus mariées,
celles-ci ont le choix d’en disposer à leur guise et elles ne s’en privent d’ailleurs pas. Le
monde de Vava, Maryse, Shawinigan et ses amies, est désormais celui de la ville, non
plus celui du foyer ; c’est donc bien souvent à travers une sexualité délirante, vécue à
travers l’espace urbain, un nouveau terrain de jeu et d’apprentissage de l’autre, que les
écrivaines sonnent le glas des valeurs traditionnelles, puritaines et familiales, liées à la
religion et à la société patriarcale.
2. 3 : « Il fallait que je fasse ce roman sans barrière… aller trouver ce que
ça pouvait être, le fond de la pulsion sexuelle. »564
Lorsque Pauline Harvey écrit Encore une Partie pour Berri, il y a déjà longtemps
que les écrivaines ne s’autocensurent plus lorsqu’il s’agit de parler des relations hommefemme, de la disparition de valeurs traditionnelles et familiales, et de sexualité.
Désormais, les idées libertaires issues de la contre-culture et acquises aux femmes en
grande partie grâce aux mouvements de libération, sont aussi celles que prêchent et
mettent en pratique beaucoup d’héroïnes, notamment lorsqu’il s’agit de remettre en cause
les théories psychanalytiques occidentales liées au corps féminin et qualifiées de
« misogynes » par les psychologues féministes, qui
dénoncent les théories de l’orgasme vaginal, orgasme que la plupart des
femmes sont physiologiquement incapables de ressentir. Par le fait même,
elles minent les assises de l’école freudienne qui n’a pas su comprendre
bien des aspects de la sexualité féminine. Cette école avait décrété que les
femmes qui ne jouissaient pas par voie de pénétration étaient frigides, cette
frigidité allant de pair avec d’autres caractéristiques supposément innées
chez les femmes : passivité, infantilisme, dépendance, masochisme, etc.565
A partir des années quatre-vingt, les écrivaines soutiennent les discours féministes
en créant des personnages féminins maîtres de leur corps et de leur sexualité. La ville est
en cela un espace où les héroïnes « jouissent » dans toutes les acceptions du terme, à la
564
565
MILOT, Louise, [interview de Pauline Harvey], Op. cit., p. 46.
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 491.
202
fois du territoire urbain et de leur propre territoire corporel qu’elles s’approprient enfin,
tout en rejetant définitivement les préceptes d’une société patriarcale plus que
vieillissante.
Néanmoins, nous remarquons que la littérature féminine se fait le reflet du lent et
difficile cheminement des différentes notions de plaisir liées au corps féminin dans la
vision collective. Que de tabous à propos de la sexualité féminine ont été levés dans les
années qui séparent l’écriture de Laure Clouet et celle de Encore une Partie pour Berri !
Car tout commence par la première liberté acquise pour la quadragénaire des années
soixante qu’est Laure Clouet, qui consiste selon sa bonne amie Esther à utiliser son temps
et son argent à sa guise :
Tu es libre maintenant et tu as, non seulement le droit, mais le devoir,
entends-tu, de disposer de ton temps et de faire servir tes talents et ton
argent. Je ne te dis pas de reléguer au grenier tes portraits de famille, ni de
renier les qualités vraies des tiens. Ce serait commettre la même erreur que
celle qui consiste à repousser en bloc, aveuglément, une génération du
passé…566
Ne pas tout oublier, mais vivre tout simplement, disposer de son corps pour vaquer
à des occupations parfois futiles comme la promenade : voilà ce que semble offrir la
société des années soixante à une « vieille fille » de la Grande-Allée. On ne parle pas de
sexualité ni même de désirs cachés, ou si peu, dans le roman d’Adrienne Choquette. La
transgression est bien là, mais elle est ailleurs : notamment dans la volonté de l’héroïne de
recevoir des « étrangers » chez elle, mais aussi dans l’arrogance d’oser regarder le monde
nouveau et de reléguer les affaires de famille au second plan de ses préoccupations.
Compte tenu de son époque, Laure Clouet n’est donc pas vraiment représentatif
d’une littérature féminine marquée par les préoccupations liées au corps et à la sexualité
féminine. Il en va tout autrement, quelques dix années plus tard, avec Le Corps étranger
d’Hélène Ouvrard qui aborde les problèmes de couple à l’intérieur du mariage, dans un
roman écrit en majorité à la première personne du pluriel, et qui s’adresse donc d’une
seule voix à la collectivité féminine.
Nous savons que dans cet ouvrage le mariage est largement décrié ; mais le
malentendu homme-femme va bien au-delà de leurs conceptions divergentes concernant
566
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 67.
203
la place de l’épouse et de la mère au sein de la sphère familiale : c’est une véritable
dénonciation de l’inégalité des droits à l’intérieur même de la sphère familiale que la
narratrice tente d’exprimer à chaque page, en précisant notamment que dès le début de la
vie conjugale, la liberté de celle qu’elle appelle « Amante » ne cesse de décroître au profit
de son mari, puisque « Chaque geste est la négation d’une affirmation antérieure, chaque
jour ajoute un droit, côté amant, un barreau côté amante »567. Par extension de cette
thématique de la soumission de l’épouse à son mari, Le Corps étranger aborde le
problème de la sexualité dans le mariage. Pour la narratrice, l’acte en lui-même ne résulte
pas de la volonté unanime du couple mais bien de celle de l’homme et de la société : en
effet, à l’intérieur de ce système, la femme a le devoir de se soumettre à cette volonté qui
acquiert sa légitimité dans l’aspect légal que lui attribue le mariage ; ainsi, lorsque
[L’Epoux] s’approche de l’Amante, ainsi revêtu, [il] fait valoir son droit de
pénétration. L’Amante recule. Elle cherche en vain, sur ce visage trop sûr
de sa dignité, trop imprégné de sa divine fonction, l’image humaine qu’elle
a cherché tout l’après-midi parmi les rébus.568
Le roman d’Hélène Ouvrard nous montre qu’en passant d’Amant à Epoux,
l’homme change de comportement envers la femme, la loi de la société patriarcale lui
accordant un pouvoir absolu sur le corps de celle-ci. La sexualité et la libre disposition du
corps de l’Amante se monnayent alors que les époux signent les actes du mariage, puisque
pour revendiquer ce « droit de pénétration » le mari n’hésite pas à brandir « le pacte signé
jadis dans sa chair par celle de l’Amante. Il fait voir les actes légaux et les prérogatives
inscrites sur sa belle robe. Il réclame sur le champ l’exécution du devoir conjugal. »569
Quelques héroïnes se soumettent au désir du mari, mais les romans qui nous
intéressent nous montrent plutôt des jeunes femmes révoltées par ces pratiques archaïques
au sein du couple : même la narratrice du Corps étranger souhaite ardemment reprendre
possession de son corps vers la fin du récit, alors qu’elle compare son corps meurtri à un
« territoire reconquis » ; ainsi, c’est avec un certain relent de nationalisme qu’elle exprime
sa nouvelle volonté : « Nous nous levons. Nous allons essuyer notre ventre blanc. Notre
567
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 84.
Ibid., p. 82.
569
Ibid.
568
204
Himalaya neigeux et mortel. Notre territoire reconquis – quiconque voudra y accéder
devra se plier à nos lois. »570
En reprenant possession de sa sexualité, la narratrice transgresse ici l’une des lois
fondamentales du mariage telles que les conçoit la société patriarcale, à savoir l’entière
disposition de la femme par le mari. Dans le texte d’Hélène Ouvrard, recouvrer sa liberté
consiste tout simplement à se séparer de l’époux afin de retrouver son individualité
corporelle, la transgression consistant donc à briser les liens charnels du mariage.
Chez d’autres auteures, la transgression d’ordre moral est également étroitement
liée au corps et aux relations sexuelles : certaines héroïnes utilisent d’ailleurs très bien
leur corps pour choquer et montrer leur désaccord avec leur famille ou l’ensemble de la
société : c’est le cas de la jeune Arabelle des Remparts de Québec qui se promène nue sur
les remparts de la vieille ville, dans l’attente que la police l’arrête afin de jeter le discrédit
sur ses parents et d’entacher le nom des Tourangeau à Québec. Quant à la lignée Clouet
(Laure Clouet), si pure, courageuse et honorable comme l’entendait la mère de Laure, elle
a également eu à rougir des frasques de certaines de ses descendantes, telles que cette
Myriam-Aurore dont on a longtemps tu les attitudes quelque peu licencieuses, lorsque
tout à coup, la vie prenait une sadique revanche en faisant sauter la fenêtre
à Myriam-Aurore Clouet, fille cadette d’Edouard, « l’une des gloires de
notre Sénat », qui mourait de honte… vingt ans plus tard. […]. Elle sentait
le jupon sale et la défaite amoureuse. Il fallut en hâte inventer l’étrange
guérison d’une étrange maladie.571
L’attitude transgressive de Laure sera, elle, bien plus chaste ; celle-ci consiste
néanmoins a reconnaître les failles d’un système et les exploits usurpés des membres
d’une famille bourgeoise et narrés par sa mère. L’héroïne a tout juste commencé le
processus de remise en question au moment même ou « Ses yeux rencontrèrent le portrait
en pied de sa mère. Alors, pour la première fois sans doute de toute sa vie, Laure Clouet
osa interroger Marcelline Clouet. »572 A mesure qu’elle prend conscience que la vérité lui
a peut-être été voilée, et qu’elle doit à son propre atavisme sa vie de « vieille fille »
repliée sur sa solitude et ses certitudes surannées, ce sont des « tempêtes intérieures » qui
agitent de plus en plus le corps et l’esprit de Laure, des tempêtes qui répondent
570
Ibid., p. 102.
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 33.
572
Ibid., p. 79.
571
205
certainement à un appel à la résistance que lancent de plus en plus fort les femmes à partir
des années soixante, et qui ressemblent tant à celle que décrit quelques décennies plus tard
la narratrice d’Hier de Nicole Brossard :
Hier, en revenant du Musée : j’ai la tête pleine d’images de tempêtes. Une
mer de tableaux et de photos à n’en plus finir. Les autres tempêtes, je les
construis comme un décor avec des personnages sombres et anonymes,
impossibles à identifier. Je reste ainsi toute la soirée collée à l’existence
d’une tempête sans me sentir menacée. J’attends. Au bout de quelques
instants, je deviens, je suis la tempête, la perturbation, la précipitation,
l’agitation qui met en péril la réalité.573
Une « agitation qui met en péril la réalité » : voilà bien ce que représentent les
personnages féminins « transgressifs » de notre corpus, de la narratrice du Corps étranger
à celles d’Anne Hébert, en passant par les jeunes révoltées et libertines que sont Vava
(Vava), Arabelle (Les Remparts de Québec) et Shawinigan (Encore une Partie pour
Berri). Lorsque l’une d’entre elles sort d’une certaine forme d’exploitation en se servant
de son corps et de ce qu’il représente, que ce soit par l’acte sexuel sorti d’un contexte
marital ou tout simplement par l’exposition de sa nudité, elle bouleverse le monde
alentour, la société, les valeurs morales et familiales. Ainsi, lorsque Luce Irigaray parle de
la capacité des femmes à remettre en cause tout un système par leur simple volonté
d’émancipation, ses propos sont favorablement illustrés par les cas qui viennent d’être
cités, car
Quand les femmes veulent sortir de l’exploitation, elles ne détruisent pas
seulement quelques « préjugés », elles dérangent tout l’ordre des valeurs
dominantes : économiques, sociales, morales, sexuelles. Elles mettent en
cause toute théorie, toute pensée, tout langage existant, en tant que
monopolisés par les seuls hommes. Elles interpellent le fondement même
de notre ordre social et culturel, dont le système patriarcal a prescrit
l’organisation.574
La nudité nocturne d’Arabelle (Les Remparts de Québec), comme le revirement de
Laure (Laure Clouet), ne constituent pas une révolution à proprement parlée : la ville de
Québec s’en remet très bien et la face du monde n’en est pas changée pour autant.
Néanmoins, elles affichent un nouvel état d’esprit qui est celui de leur époque en étant les
symboles d’un malaise collectif féminin.
573
574
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 20.
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 159-160.
206
D’ores et déjà dans les années soixante, l’effervescence commence son processus
en naissant de mouvements étudiants divers, dont émerge une parole plus générale qui
conteste l’ordre établi et exprime des revendications bien spécifiques. Nous ne sommes
plus très loin de la période dite de la « contre-culture » au Québec, qui voit s’imposer à
son tour une parole résolument féministe ; car, comme nous l’explique Bénédicte
Mauguière, c’est une
logique émotionnelle plutôt que rationnelle qui caractérise la contre-culture
et l’adoption de valeurs libertaires (libération sexuelle) [et qui] en fait un
mouvement compatible avec les principales revendications féministes.
Dans ce sens, on peut dire que la contre-culture valorise les qualités dites
« féminines », elle privilégie la concertation à l’opposition, l’interaction à
la compétition. Les rapports entre l’individu et la communauté sociale en
sont bouleversés […].575
Dans un contexte politique et surtout social, où la place de la femme et surtout
celle de son corps sont totalement revalorisées au sein du cadre familial mais aussi
collectif, il est facile de deviner que l’adoption de certaines valeurs, jadis bannies par la
société patriarcale, font surface sous la forme d’une véritable libération sexuelle des
femmes qui, pour certains, a toute la fulgurance d’une révolution.
Avec la contraception accessible à toutes ainsi que le droit à l’avortement, le corps
féminin redevient, hors mariage, une propriété individuelle ; la sexualité féminine n’est
plus un tabou, et l’acte en lui-même n’est plus uniquement destiné à la reproduction mais
bien au plaisir qu’il procure ; d’ailleurs, à l’époque de Maryse, l’auteure ne manque pas
de préciser que l’« On parlait beaucoup de l’amour libre, […] ; l’amour était libre ou il
n’était pas. Le temps de la possessivité mesquine était révolu. »576 Pourtant, les écrivaines
n’hésitent pas à nuancer, chez leurs personnages féminins, les résultats de cette
« libération » sexuelle : un petit bout de chemin reste encore à accomplir et quelques
héroïnes ressentent parfois une culpabilité non dissimulée lorsqu’il s’agit de se laisser
envahir par le plaisir : la jeune Shawinigan de Encore une partie pour Berri, se laisse
volontiers emportée par la jouissance sous les caresses d’un homme, mais par la suite un
malaise inexplicable l’envahit, « Comme si elle transgressait une loi mathématique et
produisait du non-sens, un événement absolument en dehors de la vie humaine, surnaturel,
575
576
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 132.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 159.
207
effroyable. »577 Ce sentiment de culpabilité face au plaisir est décuplé chez le personnage
de Lise Tremblay dans L’Hiver de pluie, car bien plus que de la peur, c’est de la honte
que ressent l’héroïne après avoir désiré un homme :
J’ai honte, honte de l’odeur de l’homme, honte de l’accepter, de la prendre,
d’y consentir. Il m’arrive d’entendre encore les paroles de ma mère. Je suis
enfant, ma mère parle avec sa sœur et leur mère, je suis attentive, je ne
perds pas un mot de leur conversation. Elles disent que les hommes sentent
mauvais, qu’ils ne se lavent jamais.578
Cependant, ce genre de considérations liées à l’enfance, ainsi que le sentiment
coupable d’avoir satisfait à une pulsion, sont assez épisodiques dans la vie des héroïnes
pour nous permettre d’affirmer que ces jeunes femmes sont désormais maîtresses de leur
sexualité.
La transgression de l’ordre établi passe donc prioritairement chez nos romancières
par une exaltation du désir et, bien souvent, par la pratique d’une sexualité délirante. C’est
le cas chez des auteures dont les personnages, le plus souvent post-adolescents, font de
l’acte sexuel une pratique quotidienne et primordiale pour établir la communication avec
l’Autre : chez Pauline Harvey ou Yolande Villemaire, l’affectif est clairement distinct du
sexuel : la jeune Vava, réellement amoureuse de Michel Saint-Jacques, n’a pas de
rapports sexuels avec lui car ce sentiment si intense l’empêche d’avouer son désir ;
néanmoins, elle n’a aucune difficulté à aborder des amants éphémères avec lesquels elle
termine ses nuits, et dont certains deviendront d’ailleurs récurrents au cours de ses
aventures sexuelles. La sexualité est ici clairement séparée de l’affectif : elle est un jeu, et
parfois une prise de risque qui constitue l’impulsion dont les héroïnes ont besoin pour
traverser la vie en général.
Nos écrivaines emploient désormais un vocabulaire adapté à la nouvelle
« frénésie » de désir dont sont possédés leurs personnages : les mots sont crus, l’acte
sexuel est décrit dans toute sa réalité, sans non-dits, sans pudeur. Alors que dans Encore
une Partie pour Berri Shawinigan se fait caresser dans une chambre d’hôtel, Pauline
Harvey nous dit qu’elle a « de grandes explosions de plaisir »579, tandis que d’autres
577
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 47.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 22.
579
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 46.
578
208
adolescents « baisent »580 comme des fous furieux dans les moindres recoins de la ville de
Montréal. Vava, quant à elle, nous confie combien l’acte sexuel avec son petit ami Benoît
est un plaisir des sens et de tout le corps : « On fait l’amour souvent, longtemps, l’aprèsmidi. Je jouis beaucoup et je ne pense qu’à ça. Benoît m’appelle son « libidinal baby » ; je
suis bien dans ma peau, j’ai les seins sensibles, le corps heureux. »581
Vava « ne pense qu’à ça », nous dit Yolande Villemaire : elle n’est pas la seule,
car dans Encore une Partie pour Berri, il semble que l’obsession de l’assouvissement
d’un fort désir sexuel soit permanente chez le petit peuple adolescent de Montréal. Ainsi,
chez Pauline Harvey mais aussi Lise Tremblay, le sexe est la condition sine qua non de
toute inscription dans le réel urbain, et, au risque de choquer, les écrivaines « disent » le
sexe dans tout ce qu’il a de plus violent, de plus malsain et de plus bestial. N’est-ce
d’ailleurs pas là une autre manière de montrer que les femmes sont désormais en mesure
de parler de tout, de choquer s’il le faut comme le fait remarquer l’écrivaine Carla dans
Hier de Nicole Brossard ?
J’ai vu des écrivains se dissoudre dans la multiplicité des possibles
fragments de vie de fiction. Ils devenaient alors incapables de choisir un
sujet. […]. Les femmes, au contraire, devaient pour se faire remarquer se
montrer violentes, sexuelles et bourrées de contradictions.582
La ville devient alors l’espace de tous les possibles en matière de sexualité : elle
est un espace de rencontres puisqu’elle est de plus en plus investie par les femmes qui
sortent du giron familial pour conquérir de nouveaux territoires. C’est donc dans une sorte
de folie délirante et générale que les personnages de Pauline Harvey « utilisent » l’espace
de Montréal pour s’adonner à toutes sortes de plaisirs sexuels ; ainsi, les jeunes gens
montréalais « font l’amour, les fenêtres et les rideaux grands ouverts, ils se masturbent
dans tous les coins de la ville »583, atteints semble-t-il par une contagion qui s’abat sur
l’ensemble de la ville en vous poursuivant jusque dans les ruelles et les maisons, de la
même manière que Trente, la mère de Berri, en fait elle-même l’expérience :
580
Ibid., p. 162.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 46.
582
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 324-325.
583
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 162.
581
209
En fait, une sorte de folie s’était emparée de Trente, elle avait été
contagionnée par l’ambiance sexuelle de la maison et, en discourant ainsi
sur Berri, s’attardant sur tous les gros mots qu’elle pouvait trouver, en
rajoutant même l’occasion, elle devait vaguement avoir l’impression
jouissante de faire l’amour avec ce pauvre Bloc qui se laissait faire, ou, au
moins, d’exercer sur lui une forme de violence éminemment sexuelle.584
Par ailleurs, chez Pauline Harvey comme chez beaucoup d’écrivaines, Montréal
n’est pas seulement un lieu, c’est aussi un corps, qui plus est féminin. En faisant de
l’espace urbain un espace pulsionnel qui produit du désir, dont l’atmosphère incite à la
libération de ce même désir en plein jour et au regard de tous, l’auteure fait de la ville un
corps que ses personnages n’hésitent pas à utiliser pour assouvir leurs pulsions les plus
animales ; ce qui explique que « ce ne sont pas des humains qu’ils baisent, c’est Montréal.
Ils ont leur sexe chaud enfoui dans le béton, et baisent le béton, les briques, jusqu’à ce que
la peau leur pèle. »585
Dans Encore une Partie pour Berri, Montréal est donc une ville qui carbure à
l’humain. Le sexe en est le moteur et l’espace urbain celui de toutes les libertés et de
toutes les transgressions.
Dans Les Nuits de l’Underground de Marie-Claire Blais, Marielle s’adresse en ces
termes à l’une de ses amies : « c’est pas la religion ni l’amour qui gouvernent le monde,
de nos jours, non, c’est le sexe. »586 Voici une remarque très pertinente de la part d’une
jeune montréalaise de la fin des années soixante-dix, qui montre combien les mentalités
ont évolué au Québec depuis trois ou quatre décennies.
Les nouvelles libertés des femmes, qui consistent autant à penser désormais par
soi-même qu’à choisir de vivre en dehors de la hiérarchie étouffante du cercle familial,
sont une véritable remise en question des bases de la société québécoise : avec la
Révolution tranquille et la contre-culture, la pensée féministe radicale et l’effondrement
du pouvoir religieux, les femmes voient enfin s’ouvrir de nouveaux horizons ainsi que de
584
Ibid., p. 55.
Ibid., p. 162.
586
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 151.
585
210
nouveaux territoires à conquérir : la sphère publique par exemple, la scène intellectuelle
où s’imposent de plus en plus d’« écrivaines », la scène politique et syndicale, et bien
d’autres encore…
Les jeunes héroïnes sont toutes des femmes libérées des contraintes morales
auxquelles pouvaient être enchaînées leurs mères et leurs grand-mères. Il subsiste
pourtant dans l’écriture au féminin des cas qui rappellent que le chemin vers l’autonomie
est parfois semé d’embûches ainsi que le décrivent si bien Anne Hébert, Adrienne
Choquette ou encore Hélène Ouvrard. C’est pourtant cette voie que les auteures
choisissent pour faire une critique très acide du milieu familial : en effet, nous ne trouvons
aucune famille idéale dans les romans qui composent notre corpus, mais aussi très peu de
schémas familiaux classiques ; sans doute, est-ce là le reflet d’une époque où les parents
divorcent, où la mère élève seule sa fille comme dans Le Premier Jardin d’Anne Hébert,
ou bien lorsque le père devient transsexuel dans Le Sexe des étoiles de Monique Proulx.
Au sujet du traitement littéraire de la famille dans le roman, Francine Noël nous explique
les raisons de son refus d’en faire un modèle dans ses romans, ce qui résume d’ailleurs
très bien cette aversion plutôt générale des écrivaines pour ce type classique de
représentation ; ainsi, nous dit-elle,
j’ai évité de reprendre le concept de la famille traditionnelle qui m’a
toujours exaspérée : il me semble coercitif, farouchement régulateur et
réactionnaire. Pour cette raison, l’image que je donne de la famille sera
toujours ambiguë : famille éclatée et recomposée mais questionnée à son
tour.587
Il paraît évident que les personnages sont de plus en plus transgressifs : ils
cherchent en effet à tout prix à se marginaliser comme c’est le cas des plus jeunes : Vava
(Vava), Arabelle (Les Remparts de Québec), et Shawinigan (Encore une Partie pour
Berri). Ce sont sans doute les plus « urbaines » de notre corpus ; en effet, elles ne
connaissent que la grande ville, ne se cantonnent plus aux murs de leur chambre
d’adolescentes et explorent depuis longtemps le monde urbain ; elles en connaissent les
moindres recoins, les moindres secrets. La transgression commence certainement avec la
création de tels personnages : les auteures nous les montrent libres, sexuelles, délirantes,
indépendantes. La ville est pour elles un vaste terrain d’expérimentation du réel et de leur
sexualité.
587
VIAU, Robert, Op. cit., p. 19.
211
Ainsi, de nouvelles figures féminines envahissent la ville dans l’écriture au
féminin : qui sont ces nouvelles Eve qui se promènent seules, parfois nues, la nuit, dans
les rues du Vieux Québec ? Des révoltées du système patriarcal ? Des jeunes femmes
issues, peut-être sans en avoir conscience, d’une tradition matrilinéaire ? D’autres figures
féminines, qui ne sont pourtant pas exceptionnelles en littérature, attirent également
l’attention dans l’écriture au féminin, notamment celle de la sorcière qui apparaît sous
différentes formes chez Lise Tremblay, Anne Hébert et Francine Noël : celle-ci fait partie
intégrante de la vie urbaine et elle détient des secrets ancestraux tout en continuant
d’exercer une influence sur les vies de ceux qui la côtoient ; étrange personnage que celui
de Miracle Marthe chez Francine Noël, qui vit au milieu du béton du Complexe
Desjardins à Montréal et concocte des philtres d’amour pour les enfants.
Moins curieuse dans un contexte urbain nous retrouvons bien sûr le personnage
récurrent de la prostituée : le « produit » urbain par excellence qui se rencontre dans la
rue, s’échange, se monnaye, qui fascine et effraie à la fois car elle reste sans doute l’une
des dernière figures féminines de la sphère publique qui symbolise l’échec partiel du
féminisme.
212
CHAPITRE III
______________________________________________________
LES « URBAINES RADICALES », DES FIGURES DU
FEMINISME LITTERAIRE
Je serai mère et grand-mère, maîtresse et
sorcière, je retrouverai la loi la plus profonde,
gravée dans mes os.
Anne HEBERT, Les Enfants du sabbat.
1. La figure de la sorcière : l’opprimée ancestrale
1. 1 : Sorcière et savoir occulte dans le roman québécois
Des jeunes femmes autres que la mère et l’épouse soumises, apparaissent comme
des caractères incontournables du roman féminin québécois. Ces personnages sont
considérés comme des « figures », car ils se distinguent très vite des autres individus à
travers la fonction qu’ils tiennent dans l’espace urbain et plus généralement, au sein de la
société elle-même. Parmi eux, s’impose notamment la figure de la sorcière.
La sorcière est intéressante car elle est avant tout un personnage historique au-delà
de son aspect fictionnel : elle était en effet, jusqu’à un passé assez récent, celle que l’on
redoutait ou au contraire que l’on admirait dans les campagnes pour ses connaissances en
médecine ; elle suscitait pourtant des craintes et des superstitions, connue pour son
accointance avec le Diable ou les esprits maléfiques. Elle faisait alors, selon Bénédicte
Mauguière, « figure d’antidote à une religion pratiquée souvent de façon étroite et
contraignante. »588 Sous des aspects sombres et mystiques, les sorcières étaient les
premières femmes capables de faire vaciller les fondements du catholicisme grâce à leurs
588
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 173.
213
savoirs occultes et soi-disant diaboliques. Nous savons que bon nombre d’entre elles
furent ainsi traînées jusqu’au bûcher pour y être brûlées, ce qui permettait, en plus
d’asseoir définitivement un pouvoir à la fois monarchique et divin, de conforter l’image
biblique de la femme tentatrice, malfaisante et hérétique.
Voici donc qu’apparaît sous les traits de la sorcière, un personnage historique qui
aura, pour les féministes, tous les aspects d’une martyre des sociétés religieuses et
patriarcales. Elle sera donc longtemps présente jusqu’à nos jours dans la littérature
québécoise, comme le prouvent les romans du corpus. Ainsi, dans un long chapitre
justement dédié à la figure de la sorcière, Lori Saint-Martin évoque le rôle essentiel que
celle-ci tient dans la production littéraire féminine des années soixante-dix :
Cette figure se trouvait au point de convergence d’un grand nombre de
réseaux thématiques essentiels ; la victimisation de la femme par la société
patriarcale, la folie comme moyen d’y échapper, la recherche d’un passé
oublié des femmes, la maîtrise du corps et de la fertilité, enfin la prise de
conscience politique et le militantisme féministe. La force du symbole de la
sorcière vient de ce que cette femme est une sorte de carrefour signifiant.589
La sorcière et la guérisseuse seraient donc, si l’on en croit Lori Saint-Martin, des
symboles dont la polyvalence se compose des différentes préoccupations féminines, à
savoir la maîtrise du corps, l’oppression du patriarcat, et la mémoire d’un certain passé
collectif.
La force du symbole doit d’ailleurs être bien grande, puisque ce personnage ne se
limite pas aux romans dits « champêtres », dont l’action se déroule exclusivement à la
campagne où les croyances et les superstitions, surtout aux dix-huitième et dix-neuvième
siècles, sont très répandues590 ; il est en effet curieux de voir apparaître des sorcières au
détour d’un parc à Montréal, en pleine ville, comme c’est le cas dans le roman de
Francine Noël. Cette figure est donc bien un leitmotiv que n’abandonnent pas les
écrivaines, à mesure qu’évolue l’emprise des femmes sur un territoire urbain et réel, qui
abolit les croyances et laisse peu de place, au milieu du béton, aux pratiques occultes et
aux célébrations de la nature guérisseuse.
589
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 188.
On pense ici aux romans français « champêtres » de George Sand dont l’action se déroule dans sa région
natale berrichonne, et où la sorcellerie fait partie du quotidien des personnages (La petite Fadette, La Mare
au diable).
590
214
Dans l’univers romanesque de Francine Noël, où des petits génies vous soufflent
des conseils dans le creux de l’oreille, où les serpents qui descendent des arbres dévoilent
quelque secret sur la mort, et où le sous-sol de la maison de la ruelle Mentana est criblée
de galeries souterraines aboutissant à un bar réservé aux seuls enfants, Montréal est une
ville où plus rien ne surprend Myriam et ses jeunes amis. Or, c’est dans le parc Lafontaine
à Montréal, que la jeune Myriam de Myriam première voit surgir une bien curieuse
créature ;
Aussi n’est-elle pas étonnée quand, au détour d’une allée, lui apparaît,
blanche de peau et noire de vêtements, la sorcière du parc Lafontaine. La
sorcière oscille au-dessus d’un buisson de chèvrefeuille roux et elle a les
lèvres aussi rouges que celles de la tante Marie-Lyre, ça doit être le même
numéro de rouge à lèvres, c’est pas possible ! […]. Elle […] comprend tout
de suite qu’il s’agit d’une sorcière à ce signe que la sorcière ne l’appelle
pas « tite fille ».591
Celle dont on apprendra plus tard qu’elle s’appelle « Miracle Marthe », est d’abord
nommée par la petite fille en fonction du lieu où elle réside : le parc Lafontaine. Elle fait
partie intégrante de l’espace urbain et semble à la fois sortir d’un autre temps, d’une autre
histoire, et pourtant, elle a la même couleur de rouge à lèvres que la tante de l’enfant.
Néanmoins, il s’agit bien d’une « vraie » sorcière puisque celle-ci dévoilera plus tard les
pouvoirs de ses philtres d’amour ; mais sorcière, elle l’est bien plus pour Myriam parce
que cette dernière fait abstraction de son statut d’enfant : elle ne l’appelle pas « tite fille »,
et la considère au contraire comme son égale. Francine Noël nous montre donc bien ici ce
qu’est réellement une figure littéraire : c’est celle qui se distingue des autres par une
vision différente ou polyvalente de la réalité.
D’autres écrivaines font intervenir dans l’histoire un ou plusieurs personnages
féminins dotés de pouvoirs occultes, ou qui, par leurs attitudes, leurs connaissances
mystiques ou leurs expériences personnelles, ont tous les aspects que revêt la sorcière
dans l’imagerie populaire ; son image, de Kamouraska dont l’action se déroule au dixneuvième siècle, aux Nuits de l’Underground de Marie-claire Blais, a très peu évoluée : il
s’agit toujours d’une femme mystérieuse, détentrice de secrets ancestraux transmis de
génération en génération. D’autant plus que si l’action du roman se déroule en pleine
ville, qu’il s’agisse de Québec ou Montréal, cela ne change rien car la sorcière trouve sa
place au sein de la cité. Elle est toujours présente, comme un rappel inexorable du passé.
591
NOËL, Francine, Op. cit., p. 36-37.
215
C’est certainement chez Anne Hébert que cette figure est l’un des motifs les plus
récurrents ; beaucoup de commentaires critiques ont d’ailleurs été rédigés à ce propos.
Nous verrons par ailleurs que l’héroïne de Kamouraska partage des expériences liées au
mariage très similaires avec la sorcière des Québécois, La Corriveau, qui vécut au dixseptième siècle. Dans ce roman qui se déroule en huis clos dans la maison de la rue du
Parloir, Elisabeth d’Aulnières se fait rattraper par ses souvenirs, ceux du temps où elle
était mariée avec un autre homme ; à cette époque, la jeune servante était Aurélie Caron,
et le portrait que nous en dresse Elisabeth est bien celui d’une jeune sorcière qui connaît
les secrets de vie et de mort ; c’est aussi, avec ses deux amies Sophie Langlade et Justine
Latour, une fille fréquemment prise d’hystérie, cette sorte de névrose soi-disant propre
aux sorcières lorsqu’elles sont inspirées par le diable. Dans ses souvenirs, Elisabeth a
ainsi la vision de
filles […] déchaînées, prises d’une sorte d’activité fébrile. Elles ouvrent les
portes à l’infini, se croient obligées de faire communiquer entre elles toutes
les pièces de la maison. Mystère de chambres en enfilade. Elles me font
signe et me prient, d’un air malicieux, d’habiter bien vite, à nouveau, toute
la maison de Sorel, sans en excepter aucune pièce.592
Mais dans la vie présente d’Elisabeth, désormais Mme Rolland, une autre
servante, du nom de Florida, remplace en quelque sorte la jeune Aurélie du temps de son
premier mariage. Alors que le notaire Jérôme Rolland se meurt d’une maladie dont on ne
connaît ni le nom ni la cause, c’est la servante qui, grâce à des dons et des techniques
médicales auréolées de mystère et d’étranges rituels, soigne avec beaucoup de zèle le mari
d’Elisabeth qui, quant à elle, est complètement inutile au chevet de son mari ; ainsi,
lorsqu’elle voit passer Florida, celle-ci lui apparaît non pas comme une personne, mais
plutôt comme une « Etrange, légère créature qui s’apprête à célébrer, selon les rites, les
derniers moments de Jérôme Rolland. Sangsues et cataplasmes, bouillotte et lait de poule,
compresses et extrême-onction, larmes et linceul. »593
Florida est donc dotée de certains pouvoirs dans Kamouraska : comme jadis
Aurélie Caron, elle semble en effet détenir des connaissances et pourquoi pas un pouvoir
sur la vie et la mort ; or, ce pouvoir « créateur » et destructeur qui, nous le verrons plus
loin, est l’un des aspects les plus mis en avant chez la sorcière dans le roman féminin,
592
593
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 43-44.
Ibid., p. 28.
216
nous le retrouvons dans le personnage de Flora Fontanges dans Le Premier Jardin : tout
d’abord parce que celle-ci est une actrice, qu’elle s’incarne et fait vivre d’autres
personnages à sa place ; mais aussi parce qu’avec son jeune ami Raphaël et grâce à ses
expériences théâtrales, elle acquiert, dans cette bonne vieille ville de Québec, la
possibilité de faire revivre à travers son propre corps les jeunes femmes pionnières de la
Nouvelle-France qu’elle énumère et qui se lèvent, émergeant de la brume du SaintLaurent, et s’approchent du quai où les regarde Flora ; petit à petit, elle les observe
distinctement « dans leurs atours du passé. Elle leur souffle dans les narines une haleine
de vie et se met à exister fortement à leur place. S’enchante de ce pouvoir qu’elle a. »594
Néanmoins, savoir occulte, sorcellerie et autres « diableries » sont, chez Anne
Hébert, des thèmes encore plus exploités dans un autre roman au titre lui-même
évocateur : Les Enfants du sabbat. La vie de Sœur Julie, qui se déroule dans la solitude
d’un couvent de Québec, loin de l’hérésie et de toute forme d’hystérie, paraît bien
tranquille jusqu’au jour où sa véritable nature de sorcière, élevée en pleine montagne,
violée par son père lors de messes noires, se révèle sous la forme d’accès de folie, de
paroles blasphématoires et de curieuses pensées morbides qui bouleversent de façon
néfaste la vie des personnages qui l’entourent, dont le médecin ou la Mère supérieure.
Curieusement, ce n’est pas l’extérieur, dans la rue, dans la ville, que le Mauvais prend
racine, mais bien dans un lieu tranquille et refermé sur lui-même, plein de solennité et
dédié à la prière et au recueillement. Comme Elisabeth dans sa chambre, Julie est
prisonnière des murs du couvent et de son organisation stricte : la solution est donc de
rappeler à elle ses souvenirs et sa véritable nature de sorcière ; ainsi, peu à peu, la vie du
couvent est troublée par les accès de violence et les délires de Sœur Julie qui semble bien
être inspirée par le Diable lui-même. Le Diable, c’est d’ailleurs ainsi que la jeune femme
nous décrit son père affreux, avec tous les traits que l’on attribue généralement au Malin :
dans ses souvenirs, celui-ci lui rappelle qu’il est également le géniteur des sorcières
depuis des temps immémoriaux : « Il est là dans la pièce. De toute sa haute taille. Sa
barbe de bouc. Ses yeux en amande. Sa face en lame de couteau. Une aisance à nulle autre
pareille, dans le rire et la moquerie. […]. "Mes créatures, toutes mes créatures superbes,
mes femmes et mes filles, depuis trois siècles…" »595
594
595
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 83.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 178.
217
Julie est donc bien de la plus pure race des sorcières ; de plus, elle est née en
pleine nature et pourtant, a réussi à pénétrer le monde clos de la ville puis du couvent.
Malgré tout, l’hérédité maternelle ne s’est jamais effacée : elle perdure et Julie ne peut
plus refouler ses origines, car avant d’être cette petite religieuse elle est
Sorcière ! Et sa mère l’était aussi. (Tout le monde sait que la sorcellerie est
héréditaire). Et son arrière-grand-mère. Et son arrière-arrière-grand-mère.
Et l’ancêtre, là, tout au bout de la lignée, traverse l’Océan, sur un bateau à
voiles, en plein dix-septième siècle. Elle avec qui son mari n’a jamais pu
« ménager » parce qu’elle était sorcière, là-bas, dans les vieux pays, en
France.596
Voici donc que les romans d’Anne Hébert, mais aussi celui de Francine Noël, nous
montrent que la sorcière continue de s’immiscer dans la vie de ses contemporains. Cette
représentation féminine de la subversion sous sa forme la plus diabolique, alimente de
plus belle l’aspect transgressif, mystérieux et parfois effrayant que peut parfois revêtir le
féminin dans la cité.
Si, chez Anne Hébert et Francine Noël, le mot « sorcière » est clairement énoncé,
dans d’autres romans certains personnages féminins sont tout aussi dotés de pouvoirs.
C’est le cas du récit de Marie-Claire Blais, Les Nuits de l’Underground : dans ce monde
quasi-nocturne où les femmes se rencontrent dans les atmosphères ouateuses et
confidentielles des bars de Montréal, il en est une que l’on appelle
Fille-Chat, ou La Chatte, comme elle se surnommait elle-même, non
seulement parce que cette jeune femme était la féroce protectrice de la race
féline, mais surtout parce qu’elle était l’humble prophète de tous et de
toutes. Elle lisait tout aussi bien dans les coeurs, les lignes de la main, que
dans les planètes […].597
Comme la sorcière Miracle Marthe de Francine Noël (Myriam première), FilleChat détient des secrets sur chacun et sur l’univers, elle lit l’avenir et surtout protège ses
« disciples ». Elle a ici un caractère exemplaire qui correspond au renversement des
traditions par les écrivaines, qui célèbrent les traits associés au féminin dévalorisés par la
culture masculine. En cela, il nous apparaît que les personnages féminins de l’ensemble
596
597
Ibid., p. 180.
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 198.
218
des romans du corpus sont toutes un peu sorcières : toutes pratiquent naturellement
l’occulte ou la divination, comme c’est le cas de la grande fille dans L’Hiver de pluie, à
propos de laquelle la narratrice déclare que, souvent, elle « sortait ses cartes de tarot et me
prédisait l’avenir. »598 Quant aux trois amies dans Maryse, elles décident un après-midi de
s’enfermer « avec Mélibée Marcotte [encore un chat associé aux mystères féminins], […]
mirent un drap sur le matelas et Marie-Lyre y déposa les vingt-deux arcanes du tarot. »599
Enfin, la jeune Vava, non contente de lire « l’avenir dans le fond de la tasse de café turc
de Anne »600, se découvre un pouvoir exceptionnel de guérisseuse :
Une fraction de seconde plus tard, sans la moindre hésitation, je dis à la
dame : « Donnez-moi votre main, madame. Je suis guérisseuse, je vais
guérir votre cœur. » Elle me tend docilement sa main gauche. Je la prends
entre mes mains et je commence à masser doucement sa ligne de cœur ; je
me trouve parfaitement ridicule, mais je me dis que ça correspond peut-être
au cœur, après tout.601
Un peu plus tard, Vava s’inspire d’une sorcière tout droit sortie d’un livre de
Castaneda pour soigner une brûlure : la jeune femme se découvre donc de nombreuses
vertus médicales ; elle est capable de soigner en faisant appel à ses sens et à un certain
instinct naturel. Elle renvoie encore une fois une image positive de la sorcière guérisseuse
telle que la conçoit la majorité de nos écrivaines : elle n’a plus les traits d’une vieille et
vilaine femme acariâtre, chevauchant son balai, jetant des sorts à tout va, entourée de
potions au contenu peu ragoûtant. C’est bien par des jeunes filles fraîches, citadines et
libérées telles que Vava (Vava) et Miracle Marthe (Myriam première), que les auteures
véhiculent l’image positive de la sorcière guérisseuse, « moderne » et urbaine. Ainsi, pour
Lori Saint-Martin, le portrait est celui d’une
598
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 54.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 108.
600
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 432.
601
Ibid., p. 204.
599
219
fille dynamique, productrice de sens, créatrice de valeurs nouvelles. Celles
qu’on a brûlées étaient souvent des sages-femmes ou des guérisseuses qui
possédaient, dans le domaine de la santé, une sagesse ancestrale fondée sur
l’observation, la connaissance des plantes et l’expérience pratique, à une
époque où les médecins obéissaient encore à l’ancienne doctrine des
humeurs. En pratiquant des avortements, en mettant à la disposition des
femmes des moyens contraceptifs et en utilisant des médicaments pour
calmer les douleurs de l’accouchement à une époque où l’Eglise y voit une
punition qui remonte à Eve, ces femmes s’étaient chargées de la santé et de
la fertilité de leurs semblables. Pendant les années soixante-dix, on les
associe aux mouvements pacifiste et écologiste, au recours aux médecines
douces et orientales, à une prise en main, par les femmes, de leur santé
(centres de santé, accouchement naturel, connaissance du corps) et de leur
intégrité corporelle et spirituelle.602
L’essayiste nous rappelle au passage l’aspect transgressif et subversif de la femme
qui « sait » comment soulager ses consoeurs, qui connaît les herbes et les bienfaits de la
nature qui sauront apaiser les douleurs féminines. La femme qui détient une science aussi
puissante que celle-ci n’a pas manqué, à une certaine époque, d’inquiéter l’Eglise. Audelà de ce constat, il semble que la somme de ces connaissances se transmette par la voie
d’une certaine tradition matrilinéaire, de génération en génération : ainsi, lorsque dans Les
Enfants du sabbat Sœur Julie imagine son aïeule arrivant de France sur ce nouveau sol
canadien, elle la voit qui « apprivoise les herbes sauvages, mêlées aux broussailles des
forêts. Elle prépare les onguents et la drogue, décante la haine et l’amour, les rend fous,
les lâche tout accouplés, noués vifs, sur les terres nouvelles. »603
Ces « savoirs » se sont transmis à Vava et Miracle Marthe, qui ne sont pourtant
pas des filles élevées en pleine nature, mais qui sont plutôt, comme les nomme Lori SaintMartin, des « urbaines radicales ». La ville n’a donc pas pu « couper » les femmes de ce
rapport mystérieux, mais bien réel, qu’elles entretenaient jadis avec les forces de la
nature. Depuis que les sorcières existent, elles ont conservé des secrets et des pratiques
qui ont souvent causé leur perte ; nos jeunes héroïnes sont leurs héritières, d’une part
parce qu’elles sont actrices et créatrices, d’autre part parce qu’elles sont dotées d’une
grande liberté sexuelle et existentielle, et qu’elles s’appliquent « à faire voler en éclats
l’ordre répressif qui empêche les femmes de se réaliser. »604
602
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 181.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 180.
604
Ibid., p. 183.
603
220
A l’origine de la figure de la sorcière dans la littérature québécoise, il en est une
bien réelle qui vécut au dix-septième siècle, et qui continue à hanter les imaginations : il
s’agit de Josephte Corriveau, qualifiée de « sorcière » après le soi-disant meurtre de son
mari en 1763, condamnée et traînée au gibet. Elle prend non seulement un visage
fantastique et diabolique suite à l’affaire, mais ce que l’on retient c’est qu’elle devient
également la sorcière des Québécois.
L’histoire de « La Corriveau », telle qu’on la nomme désormais, colle tellement à
l’image subversive, libertine et amorale de la sorcière, que les articles racontant l’affaire
n’ont pas manqué de donner un aspect monstrueux à cette jeune femme au fil des siècles.
Il est vrai que ce meurtre qui implique au départ un certain nombre de personnes, dont le
père de Josephte, a fait couler beaucoup d’encre ; à la suite de nombreux procès, c’est
pourtant bien La Corriveau qui fut accusée du meurtre de son deuxième mari, et fortement
soupçonnée de la mort étrange de son premier époux. Plus tard, les années aidant, on
parlera même de l’homicide de sept maris. Voilà de quoi alimenter les imaginations et
choquer les consciences : comment une femme peut-elle tuer ses maris en plein dixseptième siècle ? C’est parce que le plus grand nombre considèrera ces faits comme une
révolte au sein d’une société régie par les règles strictes de l’Eglise, que La Corriveau
deviendra le symbole de la puissance féminine et du rejet des normes patriarcales ; par
son action, elle devient donc en quelque sorte l’ennemie du pouvoir dominant, à l’image
même de la sorcière.
Josephte Corriveau n’est peut-être pas la main qui tua ses maris, et les rivalités
pour obtenir des terres entre son père, ses beaux-parents et ses époux, y sont sans doute
pour beaucoup. Néanmoins, c’est elle qui, au bout d’un nombre faramineux de procès, fut
condamnée à être pendue puis suspendue dans une cage à la vue de tous. De là, beaucoup
d’écrits font naître la légende de La Corriveau et la présentent sous son aspect le plus
macabre.
A la suite de ces nombreux textes et récits, bon nombre de « pouvoirs »
diaboliques et de légendes furent à charge du cadavre malheureux de La Corriveau. Il ne
s’agit pas d’en faire ici une énumération exhaustive605 ; en revanche, beaucoup
605
Nous pouvons néanmoins énumérer quelques légendes issues des esprits les plus imaginatifs : ainsi, La
Corriveau descendait la nuit de sa potence et poursuivait les voyageurs ; chaque dépouille de trépassé mort
sans sacrement lui revenait de droit ; le sol qu’elle touchait devenait maudit ; l’herbe ne poussait plus sous
221
d’écrivaines, notamment dans les années soixante-dix, ont retenu l’injuste châtiment
réservé à une femme ayant bouleversé toute une période de l’histoire québécoise.
Anne Hébert, nous l’avons déjà évoqué, est l’une des romancières québécoises qui
a le plus « écrit » sur les personnages de sorcières. Que ce soit dans Le Premier Jardin,
Les Fous de Bassan606, ou bien sûr dans Les Enfants du sabbat où la sorcellerie est à son
paroxysme, une femme étrange aux pouvoirs tout aussi mystérieux est présente : elle est
capable de deviner l’avenir, de guérir grâce à des onguents connus d’elle seule, ou, bien
pire, de converser avec le diable. Mais ce fameux spectre de La Corriveau qui tourmente
les mémoires collectives québécoises, nous semble particulièrement hanter le roman
Kamouraska.
Lorsque débute le récit d’Anne Hébert, nous sommes au dix-neuvième siècle, sous
occupation anglaise : le tribunal qui doit juger Elisabeth pour son crime sera donc celui du
colonisateur et de la langue illégitime ; or, les procès de Josephte Corriveau ont lieu, et
sont suivis de sa pendaison en 1763, alors que nous sommes au tout début du régime
anglais. C’est donc dans un contexte historique et culturel semblable que Josephte et
Elisabeth subissent la justice de l’Autre, celle du colonisateur.
Mais la similitude entre cette fiction hébertienne et la réalité de La Corriveau ne
s’arrête pas là : il apparaît en effet que les deux histoires, le déroulement même des deux
affaires de meurtres, aient une ressemblance plutôt troublante. Chez La Corriveau, tout
commence par la découverte de son deuxième mari, Dodier, mort le crâne fracassé dans
sa grange : lors des procès, le tribunal ainsi que l’opinion publique s’interrogera
également sur la mort mystérieuse de son premier époux, malade, et que l’on dit avoir été
empoisonné607.
Quant au contenu du roman d’Anne Hébert, les faits ont été inversés : le premier
mari d’Elisabeth a lui aussi été tué, ce qui ne fait pas d’elle l’assassin « direct » ; quant à
son deuxième mari, comme c’était le cas du premier époux de La Corriveau, il se meurt à
le gibet ; elle allait faire le sabbat avec les sorciers de l’île d’Orléans ; quand la cage fut enlevée, on dit que
c’est le Diable qui l’avait enlevée.
606
HEBERT, Anne, Les Fous de Bassan, Editions du Seuil, [1982] 1998.
607
Plus précisément, Josephte Corriveau se marie une première fois en 1749 avec un dénommé Bouchard.
Après onze ans de vie commune celui-ci est retrouvé mort dans son lit. Trois mois après, elle se marie avec
Louis Dodier et trois ans plus tard, on retrouve le corps de Dodier dans son écurie, la tête fracassée par le
sabot de son cheval.
222
l’étage d’une maladie étrange ; la culpabilité excessive qu’en ressent Elisabeth peut
d’ailleurs laisser penser qu’un empoisonnement pourrait être à l’origine de ce mal
inconnu.
Dans Kamouraska, Anne Hébert remonte donc à la fois le temps, et les faits : un
mari mort empoisonné puis un deuxième époux assassiné d’un côté, pour un mari
assassiné puis un deuxième époux malade de l’autre. La Corriveau elle, a subi de
nombreux procès et la peine capitale : la pendaison. Or, dans le roman d’Anne Hébert, Mr
Rolland n’est pas encore mort même si le trépas n’est pas loin ; de plus, sa femme
Elisabeth n’a pas été accusée par les autorités pour le meurtre de son premier mari ; c’est
pourquoi, chaque nuit, elle est hantée par le bruit des sabots d’un cheval noir, tirant le
corbillard qui l’emmènera à sa dernière demeure. Lorsque Elisabeth nous confie ses
visions, ses peurs, sa culpabilité plus angoissante encore que la perspective qui l’attend,
elle exprime sans aucun doute ce qu’a dû elle-même ressentir, cent ans plus tôt, la
dénommée Corriveau avant son jugement ultime. Anne Hébert nous donne donc, dans
Kamouraska, un formidable exemple de mémoire collective : Josephte Corriveau n’y est
jamais nommée, mais son histoire, et sans doute tous ses sentiments sont omniprésents, et
c’est à travers une seule voix, celle de la narratrice, que l’auteure lui donne enfin la
possibilité de s’exprimer.
Elisabeth et Josephte ont donc toutes deux fait voler en éclats le sacro-saint ordre
patriarcal de leur époque : elles n’ont pas tenu un rôle d’épouse exemplaire, bien au
contraire. Elles sont désormais des sorcières et symbolisent la folie incarnée.
La sorcière est donc une figure incontournable de la littérature féminine
québécoise. L’explication vient sans doute du fait de leur persécution : pour beaucoup de
féministes les femmes qui étaient brûlées en place publique pour être supposées sorcières,
sont des symboles de l’oppression abusive de l’Eglise et du pouvoir masculin en place.
C’est pourquoi, chez certaines écrivaines telles que Francine Noël par exemple, la
sorcière est souvent une féministe endurcie. Néanmoins, on peut se demander pourquoi,
alors que les années soixante-dix et les décennies suivantes voient s’imposer la pensée
féministe que plus personne n’ose remettre en cause, la sorcière continue d’être le
223
symbole du féminisme radical dans la littérature québécoise. Dans Myriam première, les
personnages de Marie-Lyre, de Maryse, ou de Marité, auraient largement suffit à Francine
Noël pour montrer que la femme s’impose désormais dans la vie culturelle, sociale et
politique de sa ville. Pourquoi choisir un personnage quelque peu marginal et presque
anachronique pour en faire la démonstration ? Chercherait-elle à nous donner une autre
image, peut-être moins glorieuse, de l’influence du féminisme sur les femmes ellesmêmes ? Plus globalement, quel rôle joue la sorcière dans la cité et quel est son vrai
visage, à l’heure où le roman féminin québécois conquiert de nouveaux territoires
géographiques et intellectuels ?
1. 2 : Une figure composée de différents visages
Face aux valeurs traditionnelles de soumission et de douceur maternelle imputées
à la femme, l’histoire légendée de La Corriveau leur oppose donc la violence, le crime, les
pouvoirs occultes, et la sexualité. Les faits très « fantasmés » qui ont été rapportés par
certains « témoins » des agissements de la sorcière du dix-huitième siècle, dévoilent la
face cachée de la femme mariée. Le roman d’Anne Hébert, Kamouraska, illustre cette
thèse de l’épouse à deux visages, où derrière celui d’une femme aimante et discrète se
dissimule celui de la meurtrière et de l’ensorceleuse, prête à tout pour recouvrer sa liberté.
Elisabeth elle-même se rend bien compte de sa double personnalité lorsqu’elle dit : « Je
suis une sorcière. Je crie pour faire sortir le mal où qu’il se trouve, chez les bêtes et chez
les hommes. »608
Mais de quelle sorcière s’agit-il ? N’est-ce pas là le portrait d’un être malfaisant
destiné à perpétrer le mal autour d’elle, celle-là même qui est dépréciée dans les écrits
masculins ? Comment donc poser un regard plein de compassion sur cette femme
« complice » du meurtre de son premier mari, et qui accorde si peu d’attention au
second ?
Pourtant, l’auteure arrive facilement à apitoyer le lecteur sur le sort de ce
personnage prisonnier de ses souvenirs, du mariage, et de la rue du Parloir à Québec ; le
fait est qu’Elisabeth n’est pas née sorcière, mais qu’elle l’est devenue par la force des
608
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 127.
224
choses : à l’origine est le mariage, cette « corde au cou bien serrée » comme elle l’appelle,
couplé à la maternité, l’Eglise, le patriarcat, en somme, à toutes ces institutions réunies
sur un sol occupé par l’envahisseur anglais qui la juge dans une langue qui n’est pas la
sienne. C’est donc de l’oppression, puis de la révolte, que naît la figure de la sorcière dans
ce roman d’Anne Hébert.
Et c’est aussi le cas dans Le Corps étranger d’Hélène Ouvrard où le mariage est
diabolisé et où la lutte entre homme et femme est permanente : la narratrice nous conte
qu’avant leur union, le couple vivait en parfaite harmonie ; d’ailleurs, « Il se disait Merlin,
nous nous voulions Viviane. »609 Avant tout affrontement, elle détenait donc des pouvoirs
de Magicienne ; mais après avoir subi l’étouffement au sein du couple et du mariage,
après avoir tenté de fuir vainement à travers les rues de la grande ville, la magicienne
disparaît pour faire place à la noire sorcière aux pouvoirs décuplés et à la
révolte éclatante : « Viviane a pris les pouvoirs de Merlin. A moi votre glaive et votre
feu ! A moi les têtes coupées ! Approchez, mes fidèles corbeaux ! La Magicienne, en
naissant, a revêtu les noirs oripeaux de la sorcière, semblables à votre plumage. »610
Cette image plutôt « positive » de la sorcière symbole de révolte, est fortement
appréciée chez les auteures des années soixante-dix comme l’illustrent les romans venant
d’être cités. La sorcière nous montre ici que sous les traits d’Elisabeth (Kamouraska) et de
la narratrice du Corps étranger, se dissimulent le refus d’un ordre établi, l’indignation, la
révolte, le soulèvement contre l’oppression : voici donc que la figure de la sorcière, sous
ses traits les plus noirs, serait un pur produit du système qui l’a fabriqué.
Les féministes récupèrent donc le symbolisme fort de la sorcière comme opprimée
puis révoltée, afin de dénoncer la misogynie ambiante, avant de rappeler une réalité
historique qui voit la persécution des sorcières comme une réaction contre une
progressive autonomisation des femmes, mais aussi contre le succès des guérisseuses et la
montée du savoir chez certaines d’entre elles ; c’est donc d’un symbole puissant que
s’emparent les écrivaines lorsqu’elles accordent ne serait-ce que quelques lignes à la
figure de la sorcière car, comme le confirme Lori Saint-Martin,
609
610
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 40.
Ibid., p. 131.
225
En réhabilitant la sorcière, les femmes reprennent donc possession à la fois
d’un grand événement occulté de leur histoire collective et d’un puissant
symbole de leur longue résistance au patriarcat. C’est cette forte
convergence du réel et de l’imaginaire qui fait de la sorcière une sorte
d’étendard dans l’écriture de femmes québécoises des années soixantedix.611
Ainsi, c’est un nouveau pouvoir, beaucoup moins occulte celui-là, que les
féministes et les écrivaines attribuent à la sorcière : celle-ci n’use en effet plus tellement
de charmes et de potions pour arriver à ses fins, car son nouveau pouvoir est tout d’abord
contenu dans son corps et sa sexualité. Vava apprend ainsi d’une acupunctrice que « les
sorcières, elles, maintiennent leur pouvoir en enserrant le dos de l’homme entre leurs
jambes lorsqu’elles font l’amour. »612
Dans Les Enfants du sabbat d’Anne Hébert, la sorcière qu’est Sœur Julie a, quant
à elle, la vitalité et l’acharnement de la protestataire, de la révoltée, de l’hystérique, et de
la victoire criante dont Bénédicte Mauguière nous dit qu’elle peut être considérée
comme une revanche du « continent noir »613 sur le rationalisme et une
certaine forme d’« objectivité » tenus pour attributs typiquement
masculins. En refusant de se conformer aux archétypes féminins
traditionnels, Anne Hébert se penche sur le pouvoir magique du corps
féminin pour y découvrir le principe d’une spiritualité basée sur
l’expérience féminine.614
Dans les romans qui nous intéressent, qui font de la ville et par conséquent de la
modernité les décors d’un récit, la sorcière fait donc figure de marginale,
d’anachronisme ; néanmoins, la richesse du symbole relayée par la pensée féministe et la
réalité historique, font de cette urbaine pour le coup très « radicale », une métonymie du
combat féministe chez les écrivaines québécoises.
Celle que Lori Saint-Martin appelle la « sorcière des temps modernes » « est
souvent assimilée à une écrivaine ou à une militante féministe. »615 Nous pouvons dire
611
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 167.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 292.
613
Terme employé par Freud pour désigner le psychisme féminin. Pour le psychanalyste, les symptômes
hystériques chez la femme sont l’expression de désirs auxquels elle n’ose pas donner voix ; l’hystérique
sorcière figure donc, par la négative, la puissance des femmes endiguée par les restrictions sociales.
614
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 175.
615
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 183.
612
226
que le personnage de Francine Noël dans Myriam première, Miracle Marthe, est une
parfaite illustration de la féministe pure et dure évoquée par l’essayiste : elle est même
plus que cela, se faisant taxer de « punk-féministe »616 par l’un des personnages. Nous
comprenons alors que Myriam première est un roman qui marie avec excellence le passé
et le présent, le mythe, le symbole et la réalité : la figure de la sorcière, avec Miracle
Marthe, a donc évolué avec son temps et Francine Noël nous montre le visage
socioculturel de la sorcière des années quatre-vingt, sous les traits d’une jeune fille
excentrique et marginale.
D’ailleurs, dans Maryse comme dans Myriam première, les féministes sont
toujours des personnages féminins qui sont, à un moment ou à un autre, en marge de la
société : Marie-Lyre par exemple, se fait remarquer par son franc-parler tout en
multipliant les conquêtes, ce qui fait d’elle une personne assez peu recommandable ;
Marité quant à elle, est au premier abord une avocate qui mène une vie tranquille entre
son mari et ses enfants : pourtant, on apprend vite qu’elle défend plus particulièrement les
affaires de femmes battues, qu’elle n’a jamais voulu, au grand dam de sa mère, faire
baptiser son fils, et qu’elle décide de faire de la politique ; pour ce qui est de Maryse, cette
dernière s’expose aux plus vives critiques en prenant la décision ferme d’écrire et de
mettre en scène ses propres pièces de théâtre.
A l’instar de Miracle, les personnages féminins des romans de Francine Noël
auraient-ils donc tous quelque peu hérité du caractère militant, revendicatif et provocateur
de leurs aïeules sorcières ? Il est clair, en tout cas, que chez beaucoup d’écrivaines
québécoises des années soixante-dix et quatre-vingt,
la sorcière, l’écrivaine et la militante féministe se confondent : les sorcières
sont vues comme des femmes qui mènent, collectivement, une lutte
politique. La prise de conscience collective, le combat politique, l’écriture
comme moyen de changer le monde, tout cela s’exprime à travers la figure
d’une femme millénaire qui fait sauter tous les cadres.617
Cette « femme millénaire » a donc subi, chez Francine Noël comme chez d’autres,
d’importantes métamorphoses au fil du temps. Ce qui n’efface en rien, bien au contraire,
le caractère subversif et dérangeant du personnage ; Miracle n’évoque plus seulement le
rejet d’une société patriarcale, mais celui de la société toute entière, tout en tentant de
616
617
NOËL, Francine, Op. cit., p. 116.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 187.
227
jouer un rôle positif dans le monde : elle apparaît d’ailleurs aux yeux de Myriam et de ses
amis comme une femme pleine de savoirs, d’expériences et de vitalité (nous verrons ce
qu’il en est réellement). Elle assume son militantisme et prétend même que la « race » des
sorcières à laquelle elle appartient continue d’ébranler les assises de l’ordre social ; ainsi,
« Nous autres sorcières, [dit-elle], nous menaçons l’ordre social, d’où que nous venions,
que nous soyons punks, rockers, new wave ou skinhead. »618
La cité montréalaise, puisque c’est d’elle dont il est question, est un réservoir
incroyable de ces nouvelles « figures » plutôt en marge, excentriques et souvent anticonformistes : de cette faune bigarrée émerge la sorcière Miracle Marthe, qui semble
enfin opposer au stéréotype négatif véhiculé par ses ancêtres, une femme vivante et une
voix singulière, longtemps étouffée par la fumée des bûchers. Pourtant, si Miracle Marthe
est une féministe convaincue, comme toutes les autres, arrive-t-elle vraiment à se faire
entendre ? La sorcière fait et fera toujours mauvaise impression : qui l’écoute encore et
qu’a-t-elle réellement à dire ? En existant toujours, en ayant traversé les siècles, quitté les
campagnes pour rejoindre les villes en prenant le visage de la militante, n’est-elle pas
aussi le symbole d’un certain échec du féminisme ?
Dans l’imaginaire collectif, surtout celui de l’Eglise, la sorcière est une créature
hideuse et terrifiante : elle jette des sorts, pratique des sciences occultes et discoure avec
le diable : « En elle se cache l’Autre absolue, la plus pure expression du Mal qu’on
attribue à l’ensemble des "filles d’Eve". »619 Ainsi vitupérées, les sorcières incarnent le
Mal absolu et le péché. En incarnant déjà la tentatrice dans la Bible, la femme savante et
guérisseuse subit une nouvelle fois la caricature diabolique qu’en font l’Eglise et la
population, à l’époque où l’on brûle celles qui pratiquent la sorcellerie.
Il n’est pas étonnant que dans les récits au féminin, la sorcière soit revalorisée et
décrite comme un être plein de vitalité, de force, indépendante et créatrice. Nous l’avons
vu, c’est bien souvent sous les traits d’une militante féministe, d’une écrivaine ou d’une
femme « libre » que la sorcière se fait jour. Voici donc une figure qui, à première vue,
célèbre mieux que tout autre la force d’un féminisme ayant ouvert la voie à des femmes
618
619
NOËL, Francine, Op. cit., p. 262.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 166.
228
désormais maîtresses de leur condition, et que l’on ne condamne plus aux bûchers du
mariage, de la maternité et du foyer protecteur.
Pourtant, sous les traits des sorcières de Francine Noël, Anne Hébert et Yolande
Villemaire, une certaine fêlure et une souffrance sourde semblent soudain ternir l’éclat du
personnage. Si Miracle Marthe (Myriam première) apparaît aux enfants comme une icône
vivante de la vitalité et de la douce puissance des sorcières, notamment lorsque cette
dernière leur chuchote des secrets à l’oreille ou bien lorsqu’elle concocte des philtres
d’amour, son invincibilité apparente ne trompe pas le regard aguerri de la féministe
Marie-Lyre, qui perçoit sous le masque la vulnérabilité du personnage, car Miracle
est volontairement cassante et froide, mais sous la laque noire de
l’uniforme punk, Marie-Lyre sent une incommensurable détresse.
Récemment, elle a lu un essai dans lequel l’auteur déplorait que ces jeunes
contemporains se complaisent dans l’insignifiance et qu’ils n’aient plus
d’âme, de culture…620
Ce que la tante des enfants voit chez Miracle, contrairement à eux, ce n’est pas les
atours de la sorcière, mais l’être qui se cache derrière : une adolescente perdue, dont la
maigreur à l’évolution croissante traduit le mal-être ; une marginale qui, selon le livre lu
par Marie-Lyre, exprime les symptômes d’un malaise bien plus général. Miracle n’est
donc pas une « vraie » sorcière : d’ailleurs, Myriam constate que ses philtres d’amour, aux
couleurs chatoyantes, n’ont aucun effet. Chez Francine Noël, elle symbolise donc, plutôt
que la force créative féminine, la jeunesse en mal de vivre qui trouve difficilement sa
place au sein de la cité.
Miracle ne véhicule donc pas forcément le message positif qu’est censée véhiculer
la figure de la sorcière dans la littérature féminine. Elle n’a pas de leçon à donner, et n’est
surtout pas un modèle à suivre, ce que comprend très vite la jeune Myriam ; ce
personnage aux deux visages, l’un d’apparence positive et l’autre plus noir, prouve donc
encore une fois que la lutte féministe n’a pas totalement endigué l’échec des jeunes
générations à s’approprier l’espace socioculturel des grandes villes.
En fait, c’est du passage de l’enfance à l’âge adulte et à l’autonomie qu’il est
question à travers le personnage de Miracle ; d’ailleurs, l’ensemble du roman n’est qu’une
succession de seuils que franchissent ou non les enfants, et parmi eux Myriam : passer la
620
NOËL, Francine, Op. cit., p. 269.
229
porte du bar du Diable Vert, c’est par exemple mettre un pied dans l’adolescence, grandir
un peu plus vite. Miracle quant à elle, n’est pas tout à fait sortie de l’enfance et il semble
bien que ce soit là son problème : elle n’a pas grandi assez vite. D’ailleurs, n’a-t-elle pas
« l’air d’une petite enfant perdue au rayon des jouets chez Eaton. »621 ? C’est encore une
enfant qui n’a de « sorcier » que son apparence vestimentaire. En empruntant les oripeaux
de la sorcière, elle travestit sa faiblesse et ses frayeurs en pouvoirs et en force créatrice ;
malheureusement, cela ne suffit pas à tromper l’entourage : l’auteure nous révèle ainsi un
fait évident, à savoir que la figure de la sorcière perd toute crédibilité dans le monde
impitoyable des grandes villes. Pourtant, dans le champ littéraire féminin, elle persiste et
signe, toujours présente, comme un fil rouge unissant beaucoup d’écrivaines qui
reprennent sans cesse chez la sorcière la symbolique de la femme bafouée et opprimée.
Cependant, chez Francine Noël comme chez tant d’autres, le symbole perd peu à peu de
sa force sous les traits d’un personnage d’un autre âge, dont le discours paraît en fin de
compte bien dérisoire à l’heure où le féminisme a déjà fait son travail et où les questions
politiques occupent désormais les esprits.
La « sorcière » proche de la nature et détentrice de secrets est donc une figure
récurrente de l’œuvre féminine québécoise : cette créature mêle à la fois la réalité
historique et la fiction, donnant ainsi naissance chez les écrivaines à des femmes étranges,
marginales, dotées de grands savoirs mais aussi entourées de mystères.
Le spectre de La Corriveau continue de hanter les esprits au Québec : elle inspirera
beaucoup d’auteures elles-mêmes influencées par la pensée féministe, dont la thèse
principale, qui consiste à dénoncer le statut de la femme persécutée par la société
patriarcale et diabolisée par l’Eglise, a été en grande partie alimentée par ce genre
d’affaire malheureuse.
La venue à l’écriture de nombreuses femmes qui, depuis les années soixante, ne
cesse de grossir le champ littéraire québécois, n’a pas laissé de côté ces créatures étranges
et parfois hideuses que sont les sorcières, bien au contraire : beaucoup ont compris qu’en
621
Ibid., p. 483.
230
réhabilitant ce personnage assez fréquemment déprécié dans la littérature masculine et
plus largement dans l’imaginaire collectif, il s’agissait tout simplement de recréer une
figure positive de la puissance féminine : l’occultisme, l’horreur, les ténèbres et la
monstruosité du personnage ont été bannis au profit de portraits et d’attributs qui
valorisent les aspects positifs de la sorcière guérisseuse : désormais, ce sont ses
connaissances, ses savoirs, en somme sa puissance créatrice et son dynamisme que les
écrivaines mettent en avant avec les personnages de Vava (Vava), Miracle Marthe
(Myriam première), Shawinigan (Encore une Partie pour Berri), la narratrice du Corps
étranger, etc. La sorcière de la profonde campagne est donc devenue une urbaine
« radicale », qui apprivoise son environnement tout en sachant conserver un savoir
ancestrale et matrilinéaire qu’elle met au profit d’une cause, bien souvent féministe. Elle
est souvent militante, parfois écrivaine, presque toujours au service de la cause féministe ;
elle est aussi marginale, mais vit avec son temps et s’inscrit en plein dans la modernité et
dans son décor urbain.
Forte de ces nouvelles charges symboliques, la jeune sorcière sert également à
dénoncer un malaise urbain plus général : en effet, nous avons vu que les adolescentes de
Encore une Partie pour Berri, de Vava et de Myriam première, sont revendicatives,
révoltées, mais aussi en grande détresse ; leurs errances et leur maigreur sont aussi les
symptômes d’une société malade dont les jeunes générations semblent être les premières
atteintes.
La figure de la sorcière est donc, chez les écrivaines du corpus, un véritable
carrefour signifiant qui leur permet de confronter les fantômes du passé et ceux du
présent, de mettre à l’épreuve la puissance créatrice féminine dans des villes au bord de
l’asphyxie, où règnent souvent violence et indifférence.
Une autre « urbaine radicale » supplante alors la sorcière dans son rapport à la
ville et à l’espace urbain : c’est la prostituée. Contrairement à sa consoeur, née en grande
partie de l’imaginaire des campagnes, la prostituée est, elle, un pur produit urbain.
Surtout, elle est bien réelle, tellement réelle qu’elle est, pour nos auteures, la violence
urbaine incarnée. Elle est donc aussi un carrefour signifiant puisqu’elle continue
d’alimenter la thèse féministe, fortement inspirée du marxisme, de la femme-marchandise.
Comme nous le verrons également, sa survie et sa conquête de nouveaux territoires
231
urbains, comme certaines rues de Montréal par exemple, sont des preuves flagrantes de
l’échec mesurable des mouvements de libération de la femme.
2. La prostituée et la théorie de la femme-marchandise
2. 1 : Un produit urbain
Contrairement à la sorcière, dont l’existence oscille entre réalité historique et
fantasmes collectifs, la prostituée, elle, est bien réelle. Or, comme la sorcière, elle un
personnage inévitable du paysage littéraire féminin québécois car, elle aussi, est une
figure en marge des autres protagonistes dans les romans de Francine Noël, Pauline
Harvey, Lise Tremblay, et Nicole Brossard.
De plus, si la présence d’une sorcière dans les rues d’une ville peut paraître
quelque peu saugrenue, voire même anachronique, celle de la prostituée reste, semble-t-il,
la condition sine qua non au bon fonctionnement de la cité : en fait, elle participe à
qualifier une rue ou un quartier, apportant ainsi par sa présence un semblant d’urbanité à
l’espace de la ville, tant il est vrai que la prostituée ne travaille que dans la rue avec la
ville pour scène d’exposition.
Pour Pierre Sansot, « Elles imprègnent de leur personne, les trottoirs, les bars, les
meublés, les cinémas. »622 Nous pourrions ajouter qu’elles donnent sa couleur à tout un
quartier par leur présence quotidienne : parce qu’elles façonnent certaines parties du
visage urbain, les prostituées sont donc totalement impliquées dans la vie de la cité.
Les écrivaines de notre corpus ont bien perçu le lien étroit qui unit la ville à la
prostituée, puisque cette dernière figure immanquablement au rang des personnages les
plus « urbains » de leurs récits, notamment ceux dont la métropole montréalaise constitue
le décor principal. En effet, on trouve peu, voire pas du tout de prostituées dans les
romans de Québec, tels ceux d’Anne Hébert, André Maillet, Adrienne Choquette, etc.
L’une d’entre elles est pourtant présente dans L’Hiver de pluie de Lise Tremblay ; c’est en
tout cas comme cela que la narratrice perçoit la nouvelle maîtresse de son amant JeanLouis, prénommée Marthe, qu’elle imagine « le ventre ballonné, racolant dans les bars de
622
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 216.
232
la basse-ville. »623 On ne sait pas exactement, dans le récit, si Marthe est une vraie
prostituée ; néanmoins, pour la narratrice, son attitude ostentatoire envers les hommes est
clairement liée au quartier dans lequel elle officie, à savoir la basse-ville de Québec : elle
l’imagine en train de racoler à cet endroit précis car, jusqu’à une certaine époque, cette
partie basse de la ville, industrielle, sale et portuaire, avait pour réputation d’être mal
famée et de regrouper une population plutôt ouvrière, à l’instar d’une haute-ville
embourgeoisée et peuplée d’intellectuels.
La prostituée, qui expose son corps aux passants et que les hommes s’échangent
comme une marchandise, contamine donc de sa mauvaise réputation le lieu dans lequel
elle exerce. Parfois donc, la rue, le quartier et les prostituées forment un tout, une sorte
d’espace sémantique à l’intérieur même de l’espace urbain où sont regroupés tous les
acteurs du commerce sexuel : les bars, les sex-shops, les prostituées, dont certains diront
d’ailleurs, comme nous le verrons plus tard, qu’elles jouent le rôle de carrefours
signifiants « où convergent le sexuel et l’économique, c’est-à-dire le politique au sens
large. »624
Encore une fois, cette présence physique de la prostituée dans un lieu défini de la
ville, qui se trouve être à son image, nous montre qu’elle est bien réelle et qu’elle fait
partie intégrante de ce décor urbain. Nous connaissons le quartier Pigalle à Paris, célèbre
pour ses prostituées et plus largement, pour son économie liée au marché du sexe ; chaque
ville à son quartier ou sa rue précisément « dédiés » à ce type de commerce et d’échanges.
Montréal ne manque donc pas à la règle, et dans ce cas c’est plus exactement dans la rue
Sainte-Catherine que l’on voit se succéder les enseignes des bars de strip-tease, des sexshops, et dont les prostituées sont les actrices. Le Collectif Clio nous rappelle d’ailleurs
que, déjà en 1832 puis jusqu’en 1900,
623
624
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 34.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 191-192.
233
Montréal est une ville où les maisons de prostitution ont pignon sur rue.
Selon les données de Jacques Bernier, on en dénombre 41 en 1871 et, en
1891, 102 qui emploient 390 prostituées. Ces chiffres venant du chef de
police de Montréal ne portent que sur celles qui en font un métier à temps
plein. On ne sait combien de femmes pratiquent la prostitution sur une base
occasionnelle, à temps partiel, pour survivre lors des mises à pied ou pour
boucler les fins de mois.625
La prostitution n’est donc pas une donnée « moderne » du visage économique et
social de Montréal. Pour l’un des personnages de Pauline Harvey, c’est la ville tout
entière qui est personnifiée sous les traits d’une tenancière de l’immense maison close que
constitue l’espace urbain : ainsi, Bloc « passait ses soirées dans les bars de strip-tease et
jurait qu’il connaissait la Mère Montréal aussi bien que n’importe qui de sa génération,
qu’il n’y avait plus à chercher. »626
Pour ce qui est du roman de Francine Noël, Myriam première, nous ne pouvons
échapper à la violence de la réalité des prostituées dans l’espace urbain, car, contrairement
au théâtre de la ruelle Boisbriand, un curieux endroit dont l’entrée n’est visible que des
seuls initiés, les prostituées s’exposent aux yeux de tous, et « n’importe quel profane peut
les reluquer tous les jours de la semaine, à toute heure du jour : elles font le pied de grue
devant la porte invisible. »627 Ces filles décrites par l’auteure comme faisant partie
intégrante du paysage, sont donc des éléments indiscutables du mobilier urbain : elles sont
aussi provocantes et inévitables pour les yeux que les affiches pornographiques et les
enseignes lumineuses qui longent la rue.
La prostituée se fond ainsi complètement dans son environnement : qu’elle
embellisse la ville lorsque certains y voient une pure expression de l’éros, ou au contraire
qu’elle invite à voir l’espace urbain sous des formes dégradées, la prostituée est
indissociable de son environnement premier, à savoir l’espace urbain. Sans la rue, la
prostituée ne peut pas exercer son « métier », et sans la présence de la prostituée, la rue
perdrait son identité. Ainsi, la rue Sainte-Catherine de Montréal ne serait plus ce qu’elle
est dans l’esprit collectif si elle était soudain désertée par les « filles » ; chez Francine
Noël, c’est d’ailleurs un événement sans précédent que de voir les prostituées « migrer »
vers un autre territoire, alors que
625
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 216-217.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 34.
627
NOËL, Francine, Op. cit., p. 42.
626
234
Depuis quelques semaines, les prostituées de la Catherine sont remontées
d’un cran et elles ont investi la rue Boisbriand. L’origine de se mouvement
migratoire demeure mystérieuse : on ne sait pas si les filles ont été
refoulées par un escadron de plus jeunes ou si elles ont été inquiétées par
les policiers du poste trente-trois.628
Il n’est donc pas « naturel » pour les filles de quitter leur chère « Catherine »
comme l’appelle l’auteure, ainsi d’ailleurs que l’ensemble des Montréalais. Voici donc
une rue bien particulière que les habitants eux-mêmes ont personnifiée : on ne conseille
pas seulement aux touristes d’aller se promener dans la rue Sainte-Catherine, mais aussi
de visiter « la Catherine », comme s’il s’agissait d’une femme.
L’artère a pris vie grâce à sa mauvaise réputation, mais aussi grâce à l’amour que
lui portent les habitants qui y voient également l’un des centres les plus animés et les plus
extravagants de leur ville. Du commerce humain que la rue développe avec les
prostituées, est née une autre expression pour l’un des personnages de Nicole Brossard :
« Faire la Catherine »629 signifie tout simplement vendre son corps comme le font les
filles de Montréal ; ici, le lieu et l’activité qui le qualifie sont confondus en une seule et
même expression reprise par l’ensemble des habitants.
On peut se demander si c’est donc un territoire donné qui engendre ce type
d’activité, ou bien si c’est la prostitution qui crée de tels lieux à forte connotation. Très
certainement, les deux s’engendrent mutuellement car l’un sans l’autre n’existe pas. Le
roman Myriam première de Francine Noël, nous montre en tout cas combien la prostituée
est urbaine, indiscutablement ancrée dans son espace : elle est bien un produit urbain que
les hommes s’échangent dans un lieu donné ; cependant, elle est aussi une productrice de
l’urbain ou, du moins, d’une certaine violence urbaine : dans Myriam première, les coups
infligés à Barbara et à son amie en sont d’ailleurs la parfaite illustration. Mais plus que
leur condition, c’est sans doute leur enracinement dans l’espace dont elles font partie
intégrante que l’auteure évoque, lorsqu’elle nous dresse le portrait de deux êtres restés
seuls dans la rue déserte, « comme si elles avaient les pieds coulés dans le ciment. »630
628
Ibid., p. 41.
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 73.
630
NOËL, Francine, Op. cit., p. 79.
629
235
La prostituée est donc une figure importante du corpus littéraire féminin, d’autant
plus lorsque la ville et l’urbain y tiennent une place importante. Elle est inévitable, aussi
bien pour les yeux que dans des récits narrant la vie d’héroïnes confrontées tous les jours
à leur propre expérience de l’environnement urbain.
Par ailleurs, comme la sorcière, la prostituée est un symbole de l’oppression des
femmes récupéré par les féministes : parce qu’elle est un objet de transaction, la femmemarchandise qu’est la prostituée est aussi le symbole d’une économie urbaine et politique
dont la femme est le pivot631. La pensée de Luce Irigaray résume à elle seule l’ensemble
de la théorie féministe qui veut qu’à l’origine, la femme en tant que fille de son père, puis
épouse de son mari, soit reconnue comme une valeur d’échange pour l’homme, une
marchandise « passant d’un propriétaire à l’autre, d’un consommateur à l’autre, possible
monnaie d’échange entre l’un et l’autre. »632 C’est ainsi qu’est décrite Norma, la cousine
de Maryse dans le roman du même nom, alors qu’elle était encore « sur le marché » de la
rue Sainte-Catherine ; lorsque plus tard elle se retrouve en prison pour n’avoir pas voulu
dénoncer son souteneur, il lui faut bien survivre « Dans le coma de cette prison pour
femmes où le temps s’arrête, elle semblait assise en retrait de son corps, retirée qu’elle
était de la circulation des objets de commerce, objets de faux luxe pour mâles abrutis de
travail ou de non-travail, de pauvreté. »633
Cet exemple, extrait du roman de Francine Noël, illustre bien la thèse que l’on
trouve dans Ce sexe qui n’en est pas un, et qui veut que la place de la femme dans l’ordre
social soit celle d’un objet produit, utilisé et échangé par les hommes, puisque
631
La théorie de la “femme-marchandise" ne s’applique pas seulement au statut de la prostituée pour les
féministes, mais à celui de la femme en général ; encore une fois, l’analyse marxiste de la marchandise
comme forme élémentaire de la richesse capitaliste est appliquée par les féministes à la place de la femme
dans la société patriarcale : en effet, selon certaines théories féministes, la femme et la marchandise sont
toutes les deux soumises à l’homme qui les transforme en valeur d’usage et d’échange ; on retrouve ainsi
dans les deux cas les notions de propriété, de producteurs, exploiteurs et exploités, autour desquels, selon
Marx, se construit le régime capitaliste.
Dans la perspective féministe inspirée du marxisme, la prostituée quant à elle est d’emblée dominée par son
client pour des raisons économiques (c’est lui qui paie), et juridico-morales puisqu’elle est condamnée par
la société et parfois par la justice.
632
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 153.
633
NOËL, Francine, Op. cit., p. 543.
236
Leur statut est celui des « marchandises ». Comment cet objet d’usage et de
transaction peut-il revendiquer un droit à la parole et, plus généralement,
une participation aux échanges ? Les marchandises, on le sait, ne vont pas
seules au marché, si elles pouvaient parler… Les femmes doivent donc
rester une « infrastructure » méconnue comme telle de notre société et de
notre culture. L’usage, la consommation, la circulation de leurs corps
sexués assurent l’organisation et la reproduction de l’ordre social, sans
qu’à celui-ci elles aient jamais part comme « sujets ».634
Sans évoquer pour l’instant le statut de la prostituée, les propos très « engagés » de
Luce Irigaray définissent la femme non seulement comme un produit d’échange
complètement déshumanisé, mais aussi comme l’objet d’une transaction nécessaire au
bon fonctionnement de l’ordre social. Cet échange est en fait surtout nécessaire lorsqu’il
s’agit de la reproduction de l’espèce, mais qu’en est-il de l’activité de la prostituée a but
exclusivement sexuel et commercial ? Il semble bien que dans l’exercice de la
prostitution, l’« usage » du corps de la femme soit principalement public, et que, dans ce
cas, le corps lui-même devient, comme l’est la rue et le quartier où les échanges s’opèrent,
un espace public : c’est ainsi que le corps féminin devient, pour Pierre Sansot, un
« passage » où l’on circule, un lieu où convergent l’humain, l’urbain, et l’économique, car
En pénétrant dans le ventre de la Prostituée, on entre dans un ventre public.
On se loge là où tant d’autres ont séjourné : ce ventre est, au plus haut
degré, un passage véhiculaire comme le métro, comme l’autobus, comme
un abri par pluie soudaine ou encore comme les impasses si chères aux
surréalistes.635
Les propos de Luce Irigaray, qui précèdent la vision plus « poétique » du corps de
la prostituée de Pierre Sansot, insistent quant à eux sur la différence entre l’échange
« virtuel » dont la femme fait l’objet lorsqu’elle passe du statut de fille à celui d’épouse,
et la transaction bien réelle dont la prostituée est l’enjeu entre deux hommes : dans ce
dernier cas, le corps est exclusivement un corps-matière à usage social, et non plus un
corps naturel à usage privé. C’est pourquoi, en ville comme ailleurs, elle est
634
635
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 87.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 227.
237
Implicitement tolérée, explicitement condamnée, par l’ordre social. Sans
doute parce que la coupure entre usage et échange est, en elle, moins
nette ? Les qualités du corps de la femme y sont « utiles ». Cependant, elles
n’ont de « valeur » que d’avoir été appropriées par un homme, et de servir
de lieu de rapports – occultés – entre hommes. La prostitution serait de
l’usage qui s’échange. Non en tant que virtuel, mais déjà réalisé. C’est
d’avoir déjà servi que le corps de la femme tirerait son prix. A la limite,
plus il a servi, plus il vaut. Non qu’un déploiement de ses richesses
naturelles ait été ainsi effectué, mais, au contraire, parce que sa nature s’y
est usée, et est redevenue simple véhicule de relation entre hommes.636
Il est donc facile d’établir une relation profonde entre la ville, la marchandise, la
prostituée et l’argent qui échangent ainsi leur rôle de signifiant à signifié, de symbole à
objet symbolisé. Ainsi, chez les écrivaines, l’image de la prostituée est souvent celle
d’une jeune femme vulgaire et dégradante, comme elle peut être celle d’une femme
profondément ancrée dans un territoire urbain, et d’une importance non négligeable dans
le bon fonctionnement de la vie de la cité. Elle est l’élément d’un tout, et c’est en
observant Barbara, nippée de ses talons hauts et de sa mini-jupe, grelottant de froid devant
les sex-shops et les bars topless, que Maryse, dans Myriam première, perçoit toutes les
facettes d’une fille « lamentablement crue, obsédante, contemporaine et cheap. »637
Dans le corpus féminin de la littérature québécoise, la figure de la prostituée reste
donc très attachée à l’environnement urbain dont elle est le produit, la femme-objet, la
femme que l’on s’échange comme une marchandise.
Pourtant, à y regarder de plus près, les écrivaines ne lui imputent pas seulement le
statut d’objet parmi le mobilier urbain, car elle est aussi actrice de cet espace auquel elle
apporte, comme c’est le cas de la rue Sainte-Catherine à Montréal, sa couleur et son
identité.
Comme l’évoque Pierre Sansot, la prostituée est un lieu en elle-même, un ventre
public au même titre que le métro ou la ruelle tortueuse et sombre : elle est nécessaire au
bon ordre social dont la cité est le berceau ; sans elle, point d’échanges donc point
636
637
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 181.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 151.
238
d’équilibre pour quelques uns qui affirment que la société que nous connaissons, ainsi que
notre culture, sont fondées sur l’échange des femmes :
Sans l’échange des femmes, nous retomberions – dit-on – dans l’anarchie
( ?) du monde naturel, dans l’aléatoire ( ?) du règne animal. Ce qui assure
donc le passage à l’ordre social, à l’ordre symbolique, à l’ordre tout court,
c’est que les hommes, ou les groupes d’hommes, font circuler entre eux les
femmes : règle connue sous le nom de prohibition de l’inceste.638
C’est avec une ironie non dissimulée que Luce Irigaray dénonce ici la pensée qui
veut que l’ordre soit maintenu grâce à l’utilisation du corps féminin comme supportmatière de spéculation et de lieu d’empreintes.
La prostituée, autour de laquelle circule l’argent, est donc au cœur de ce processus
de capitalisation du corps féminin. Par conséquent, elle incarne à elle seule, avec son
accoutrement aguicheur et son activité purement commerciale, la femme soumise et
exploitée par un système. C’est pourquoi, les féministes reconnaissent en elle l’image
même de l’oppression des femmes.
Chez les écrivaines, nous l’avons vu, c’est la réalité des « filles » qui est exploitée
afin de repenser et surtout de mettre en image cette oppression. Ainsi, plus que la femme
épouse et mère qui s’est libérée depuis longtemps des chaînes du mariage, et plus que la
sorcière qui devient, malgré ses faiblesses, l’un des êtres les plus créateurs et dynamiques
de la société moderne, la prostituée comme outil d’échange entre exploitant et client, est
sans doute la dernière figure qui reste à sauver pour le féminisme. La fille des rues, dont
la silhouette hante les trottoirs des avenues d’une ville comme Montréal, reste avant tout
le symbole d’un échec évident de l’action féministe.
2. 2 : Prostitution et violence urbaine
Parce qu’elle est de chair dans un paysage de pierre, « une mollesse dans ce décor
marmoréen, un sillon, un creux, une lèvre dans cette plaine sans défaut »639, ose Pierre
Sansot, la prostituée est un point faible dans la ville où sa féminité est exposée à tous les
dangers.
638
639
IRIGARAY, Luce, Op. cit., p. 167.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 219.
239
Du statut de femme-marchandise à celui de femme-objet, il n’y a qu’un pas
puisqu’elle est l’être – le corps – livré à tous les regards, curieux ou scandalisés. De plus,
« L’esclavage aboli, la prostituée est le seul être humain que tout homme peut
acheter. »640 Différente, effrayante, dont le corps est objet de spéculations, la figure de la
prostituée, plus que n’importe qui, continue depuis des siècles à qualifier l’espace urbain,
tout en rappelant qu’elle est sans doute la dernière femme sur qui pèse l’entière
domination économique et sociale d’un système de type patriarcal. C’est pourquoi, dans
la souffrance, la violence et la déchéance que son personnage véhicule, la fille des rues est
un puits intarissable d’exemples destinés à asseoir la dénonciation par les féministes de
l’oppression, et, par extension, elle devient une source d’inspiration qui alimente les récits
au féminin.
D’après ces considérations, l’on pourrait penser que la disparition de toute forme
de prostitution est l’un des chevaux de bataille les plus engagés des mouvements de
libération : mais curieusement, il n’est pas simple pour le féminisme de « prendre parti »
en faveur de ce type de femme, dont certaines ont choisi d’utiliser leur corps et leur
sexualité comme des outils de travail ; c’est pourquoi, l’existence même de la prostituée
pose problème pour les mouvements féministes, que divise effectivement
la question des prostituées, strip-teaseuses et autres « travailleuses du
sexe ». Sont-elles des victimes, des révoltées ou des travailleuses comme
les autres ? Faut-il les condamner, les protéger, les empêcher de se vendre ?
Ou encore les aider à obtenir de meilleures conditions de travail ?641
Si les féministes ont du mal à trancher la question, il semble bien que les
écrivaines, elles, aient définitivement pris leur parti qui consiste à dresser le portrait de
jeunes femmes courageuses, souvent filles-mères, subissant une violence quotidienne et
dont le féminisme n’a pas su améliorer les conditions d’existence.
Ainsi, comme nous l’observons dans Myriam première de Francine Noël, la jeune
femme qu’est Maryse, professeur de Cegep et fréquentant le milieu intellectuel des années
quatre-vingt, croise un jour la route de la prostituée Barbara. Elle commence alors, à la
suite de plusieurs rencontres, à découvrir ce personnage si curieux qu’elle entrapercevait
sans y faire vraiment attention, deux ou trois fois par semaine, juste avant de rentrer dans
le théâtre où elle mettait une pièce en scène. Cette rencontre est le point de départ d’une
640
641
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 199.
Ibid., p. 199.
240
remise en question totale du savoir théorique de Maryse car, tout en la sortant de sa
littérature, la réalité de Barbara lui saute à la figure et l’oblige à reconnaître les limites de
son engagement féministe, notamment en ce jour particulier où elle est le témoin de la
violence physique que subit Barbara en pleine rue :
Elle reste là, prostrée devant sa serviette ouverte contenant le bouquin rose
dont elle relit machinalement le titre : L’histoire des femmes au Québec. Le
livre, qui oppose une vision féministe de la société québécoise, et sa
serviette qui représente toutes ses années d’études, sont inutiles en
l’instance ; impuissante, elle assiste au tabassage de la fille Barbara.642
Maryse est, à ce moment précis, avec toute sa connaissance et ses convictions
féministes, complètement impuissante devant la scène tragique qui se déroule devant ses
yeux. Elle prend alors conscience que la figure de la prostituée est aussi celle d’un certain
échec du féminisme qui a visiblement peu de pouvoir dans la rue. En revanche, cet
incident sera le déclencheur de son désir d’écrire sur la prostitution et la maltraitance
qu’elle engendre, ce qui donnera naissance au Roman de Barbara, dans lequel « on verra
davantage le côté noir de la prostitution. »643
Dans Myriam première, Maryse décide donc d’écrire un roman avec une
prostituée pour personnage principal, dont « L’action se déroulera à Montréal mais aussi
dans un quartier pauvre de Managua. Dans chaque ville, une prostituée. »644 La pauvreté
de la ville nicaraguayenne, et la violence physique subie dans la métropole québécoise,
vont de pair avec l’exercice de la prostitution pour Maryse.
Les filles de rue sont exposées à une violence urbaine constante qui n’est souvent
que l’émergence de la vie souterraine de la grande ville, du pessimisme urbain et des
problèmes socio-économiques d’un quartier en particulier. Dans cet environnement
hostile qu’elle côtoie plusieurs heures par jour, la prostituée devient elle-même une forme
de violence par le simple fait de sa présence : pour certains, elle représente l’Eros urbain,
ce qui semble, à priori, plutôt positif ; or, pour d’autres, elle rend perceptible la perversité
de la ville, son côté clandestin et noir, sa face cachée. C’est ainsi que la prostituée devient,
d’après Pierre Sansot, un « personnage obsessionnel de la ville » :
642
NOËL, Francine, Op. cit., p. 80.
Ibid., p. 544.
644
Ibid.
643
241
On l’insulte et son nom devient l’insulte suprême. Alors la Prostituée,
insultée, suspectée en chaque femme, devient un personnage obsessionnel
de la ville, le seul qui pût s’égaler aux cours, aux escaliers, aux immeubles,
aux quartiers de toute une cité, parce que son nom y était clamé et hurlé.645
Si l’on en croit les propos retenus dans La Poétique de la ville, la prostituée est
donc une sorte de médiatrice, un point de rencontre entre la violence, la dégradation
urbaine, et l’imagination collective de ses habitants. C’est pourquoi elle fascine autant
qu’elle effraie et que les préjugés, dont même les féministes ont du mal à faire abstraction,
lui collent à la peau. Ainsi, dans Kamouraska d’Anne Hébert, la prostituée est aussi
lamentablement accoutrée que le quartier dans lequel elle fait les cent pas : dans cet
extrait, Mme Rolland se souvient que lorsqu’elle était encore une jeune fille prête à se
marier au seigneur Tassy, celui-ci courait déjà derrière une prostituée dont elle nous
dresse un portrait très stéréotypé, tout en traitant son futur mari de
Voyou. Beau seigneur. Sale voyou. Je vous ai bien vu dans la rue. Mary
Fletcher, une prostituée. Seigneur ! Son manteau rouge. Ses cheveux
carotte. Et vous triste sire qui la suiviez sur le trottoir, comme un sale petit
mouton. Vers son grand lit, aux draps mouillés. Ah ! je l’ai bien devinée,
avec quel coup au ventre, la fête effrontée entre vous deux. Moi, moi,
l’innocente. Elisabeth d’Aulnières, jeune fille à marier.646
La narratrice, qui se revoit jeune fille, oppose ici sa pureté virginale à la
dévergondée et dépravée Mary Fletcher, aux cheveux et au manteau rouges, à l’allure
provocante, entraîneuse d’un « pauvre » monsieur Tassy chez qui elle réveille les pires
instincts sexuels. La jeune anglaise de Kamouraska, correspond en tout point à la vision
populaire souvent péjorative de la « fille de joie », qui veut que cette dernière soit
l’incarnation parfaite de la femme tentatrice et perverse.
Les préjugés ont la vie dure, même pour la jeune femme tolérante et ouverte qu’est
Maryse dans Myriam première : en effet, ce n’est qu’en reprenant contact avec sa cousine
Norma et après avoir fait la connaissance de Barbara, toutes deux prostituées, que Maryse
prend conscience de la triste réalité de la prostitution ; ces rencontres lui permettront plus
exactement de corriger l’image stéréotypée qu’elle se fait des prostituées et de tenter une
amorce de dialogue, ce qui l’amènera à souligner plus tard, dans Le roman de Barbara,
645
646
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 218.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 68.
242
l’isolement, la douleur de cette dernière, et le mal qu’elle a à vivre sa relation avec sa fille
qu’elle adore, mais qu’elle ne peut élever elle-même.
C’est dans Maryse que nous commençons les présentations avec le personnage du
même nom ; son histoire se poursuit dans Myriam première, roman dans lequel Maryse
découvre avec horreur la violence liée à la prostitution. Pourtant, la jeune femme n’est pas
totalement étrangère à la violence physique et aux coups. Déjà dans Maryse, son petit ami
du moment, Michel, s’en était pris à elle, un jour où « Le coup partit immédiatement, puis
un autre, puis un troisième. Elle ne cria pas : les mains devant la figure, elle s’accroupit
derrière la porte et attendit… »647
Ce premier roman de Francine Noël s’attache particulièrement à décrire une
certaine violence conjugale dont les femmes sont les premières victimes, marquées dans
leur chair et silencieuses, face à des maris ou des petits amis dominants. L’avocate
Marité, qui, plus tard, se consacrera presque entièrement à la cause des femmes battues,
constate lors d’un entretien les blessures infligées à une cliente qui tente, tant bien que
mal, de camoufler ses marques de coups :
Elle avait dans le cou une énorme ecchymose qui était en train de passer du
bleu au jaune et que ses cheveux courts dissimulaient mal. Pendant tout le
temps de l’entrevue, Marité n’était pas parvenue à détacher ses yeux de
l’ecchymose. Quand la femme se leva pour partir, Marité aperçut un autre
bleu, violacé celui-ci, sur un de ses mollets. Elle n’oublia jamais la figure
hébétée de Lucia Capelli, première d’une interminable série de clientes
battues par peur mari et honteuses de l’être.648
Marité semble fascinée par la violence qu’elle découvre pour la première fois
comme « tatouée » sur le corps de cette femme qui lui fait face : Maryse aborde donc la
violence faite aux femmes sous son angle le plus secret, celui de la maltraitance conjugale
qui se déroule principalement au sein du foyer, à l’abri des regards indiscrets. Maryse est
là pour en faire l’expérience : c’est dans le nouvel appartement qu’elle loue avec Michel
qu’elle reçoit les premiers coups.
647
648
NOËL, Francine, Op. cit., p. 316.
Ibid., p. 144.
243
Quant à Myriam première, il aborde une autre forme de brutalité physique : celle
réservée aux prostituées. Or, le passage à tabac de Barbara a lieu en pleine rue, dans
l’espace public, et celui-ci est d’une violence extrême aux yeux de Maryse, sans doute
bien plus que les coups de Michel dans leur appartement montréalais : parce que la scène
se déroule dans la rue, entre deux personnages qui n’ont en commun que le commerce
sexuel, elle choque Maryse qui n’avait pas encore pris conscience qu’une autre brutalité
entre hommes et femmes pouvait exister en dehors de la relation amoureuse. Les mots ne
sont alors pas trop forts pour décrire la réalité de la fureur qui s’abat sur Barbara, alors
que « La volée de gifles est suivie d’un coup de poing asséné en pleine figure, puis
l’homme agrippe Barbara, lui fait traverser la rue et la pousse dans l’auto sur la banquette
arrière. »649 Plus tard, lorsque Maryse sera au Nicaragua, elle apprendra cette fois-ci
l’assassinat de Norma grâce à Benoît, qui « lui donnera fidèlement des nouvelles d’ici. Il
relit l’entrefilet : " Le cadavre à moitié dénudé d’une femme dans la quarantaine a été
trouvé samedi dernier dans un appartement abandonné de la rue de Bullion. La victime
serait Norma O’Sullivan…" »650 Pour ce qui est de Norma, nous n’aurons pas d’autres
détails décrivant l’assassinat dans son déroulement le plus sordide, contrairement à la
volée de gifles que reçoit Barbara en pleine rue : l’espace urbain est donc bien un
révélateur important de la réalité cruelle de la brutalité envers les femmes.
En ville, la réalité de cette violence se décline plus exactement sous deux formes :
il y a tout d’abord la maltraitance infligée aux prostituées, et le viol. Ce dernier est
notamment abordé, nous l’avons déjà évoqué, dans Les Nuits de l’Underground de MarieClaire Blais avec le personnage de Léa qui, après avoir été violée dans une ruelle sombre
de Montréal « connaissait le cri de la chair outragée, les hommes devaient comprendre
cela, que le viol "absorbait et tuait tout dans sa sexuelle mastication". »651 Qu’il s’agisse
d’évoquer une violence physique envers les prostituées, ou bien un viol, les écrivaines
rappellent sans cesse la brutalité et le non-respect du corps de la femme lorsque celle-ci se
trouve en milieu ouvert et non-protégé, à savoir dans l’espace urbain. L’histoire souvent
anecdotique de ces personnages secondaires, renvoie néanmoins à une réalité qui, selon le
Collectif Clio, est toujours d’actualité, à savoir qu’
649
NOËL, Francine, Op. cit., p. 80.
Ibid., p. 568.
651
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 192.
650
244
Avoir un corps de femme veut souvent dire aujourd’hui être l’objet de
violence. Violence directe et personnelle dans les scènes de ménage et dans
cet acte si odieux qu’est le viol. Violence diffuse et impersonnelle dans
certaines formes de pornographie et dans les images qui passent sur les
écrans de télévision et de cinéma. Les féministes sensibilisent les autres
femmes à ne plus accepter de vivre dans une société où le viol constitue
une des métaphores les plus répandues du pouvoir. De sujet tabou – ce qui
doit être caché si cela arrive – le viol devient le symbole du manque
d’autonomie des femmes.652
Le viol de Léa (Les Nuits de l’Underground), auquel personne n’assiste ; les coups
infligés à Barbara en pleine rue, et l’assassinat de Norma (Myriam première) ; enfin, la
maltraitance conjugale que subit Maryse (Maryse) auprès de Michel : ce ne sont que des
faits ponctuels dans le déroulement de l’action des romans dont ils sont extraits. Pourtant,
lorsqu’ils interviennent, ils remettent en cause tout le chemin parcouru par les héroïnes
vers leur autonomie : elles s’interrogent alors sur le sens de leur existence, sur leur statut
de femme en ce monde, sur leurs études, leurs connaissances du monde moderne, leur
indépendance, leurs convictions féministes, et l’on peut se demander si l’apprentissage
qu’elles font de la ville les mettent réellement à l’abri d’un acte de violence au détour
d’une rue. « Certainement pas », semblent leur répondre d’une seule voix les femmes
meurtries qu’elles croisent au cours de leur vie.
Comme le livre de pensées féministes qui lui tombe des mains lorsqu’elle assiste à
la déchéance physique de la prostituée Barbara, c’est l’ensemble des principes de Maryse
dans Myriam première, et de ses certitudes, notamment celles d’avoir gagné, en tant que
femme, sa place dans ce monde – cette ville –, qui s’effondrent en même temps sur le
trottoir. L’espace urbain est, dans le roman de Francine Noël comme dans d’autres, le
berceau de leur réussite à toutes, mais aussi le reflet de la violence faite aux femmes qui
va de pair avec l’environnement qui les entoure. Ainsi, la vision sans doute trop naïve de
Maryse d’un monde urbain regorgeant de possibilités, s’étiole nettement après la volée de
gifles infligée à Barbara, car
652
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 496.
245
Aujourd’hui, Maryse voit les choses comme […] elles sont : laides – ou en
train de le devenir – et violentes. Car la laideur est une forme de violence :
entre l’érosion de la ville et le coup de poing infligé à la prostituée Barbara,
il n’y a pas tellement de différence, c’est de la même chose qu’il s’agit :
incurie et violence urbaine.653
Laideur urbaine et violence physique sont désormais liées pour Maryse qui ne
dissocie plus les deux, et qui perçoit même une relation de cause à effet entre la
dégradation urbaine et l’horreur de la scène à laquelle elle vient d’assister. Pourtant, à
aucun moment, comme Marité qui fixe avec insistance les bleus et les coups de la femme
battue qui se trouve en face d’elle dans son bureau d’avocate, Maryse n’a pu détacher ses
yeux de la prostituée Barbara.
Voici à nouveau ce qui fait de la prostituée une véritable figure de la littérature
féminine québécoise, notamment grâce aux écrivaines qui nous montrent l’incroyable
dilemme, ou ambiguïté, que suscite le personnage de la prostituée qui fait peur autant
qu’elle fascine : rappelons encore que Maryse ira jusqu’à écrire un roman sur la vie d’une
prostituée.
Ces femmes qui font commerce de leur corps sont donc des êtres mystérieux pour
des jeunes femmes qui, en premier lieu, les rejettent comme l’ensemble de la société, puis
se prennent d’affection pour certaines, tentent de les comprendre, au point parfois que
l’histoire de ces filles des rues ne semble plus si éloignée de celle des protagonistes ; c’est
d’ailleurs dans ce contexte particulier que quelques héroïnes franchissent le pas de la
fascination à l’identification.
2. 3 : Une figure urbaine qui suscite peur et fascination
La prostituée représente, qu’on le veuille ou non, un certain type de la féminité
contemporaine. Dans son essai Contre-voix, qui aborde les thèmes liés à la critique et à
l’écriture au féminin, Lori Saint-Martin consacre donc un chapitre entier au personnage de
la prostituée dans la littérature féminine québécoise, et apporte la conclusion suivante :
653
NOËL, Francine, Op. cit., p. 82.
246
Les femmes se sentent prises à partie par elle, touchées dans leur intégrité
de femme : leur sort est lié au sien. Victime ou rebelle, la prostituée exige
que le féminisme tienne compte d’elle. Bref, elle est devenue une autre
figure de la féminité contemporaine, autour de laquelle se tissent les
réseaux enchevêtrés du plaisir, du danger, du désir, de l’écriture.654
La prostituée suscite donc bien une palette impressionnante de sentiments
complexes, allant de la sensation de « danger » à celle de « plaisir », jusqu’au besoin d’en
écrire les traces et les blessures. Comment passer en littérature, à côté d’une figure si riche
d’émotions, principalement lorsque la ville est omniprésente ? Les écrivaines ne peuvent
faire abstraction de la prostituée comme l’espace urbain ne peut pas s’imposer comme tel
sans sa présence.
Cependant, il est bien mal aisé de parler de ce qu’on ne connaît pas, ou si mal ;
c’est d’ailleurs ce qui pose problème aux mouvements féministes qui s’interrogent encore
sur le statut à attribuer aux prostituées : sont-elles des filles « soumises » ou des
« rebelles » ?
Aussi, ce qui est inconnu, et par conséquent mystérieux, fait peur ; à première vue,
les prostituées que l’on croise dans la rue effraient nos héroïnes car elles leur renvoient
l’image d’une féminité placée sous le signe de la provocation, de la perversité, et de la
présentation du corps sous son aspect le plus mercantile. Or, comme le rappelle Lori
Saint-Martin, « Les prostituées elles-mêmes contestent […] avec violence l’image que les
autres femmes se font d’elles. Certaines affirmeront être plus libres qu’une femme mariée
sans travail rémunéré, qui dépend du bon vouloir de son client-mari. »655
Ainsi, dans le roman de Francine Noël, Maryse, alors que « François se
représentait les prostituées comme des hétaïres de la Grèce antique »656, Maryse, en tant
que femme, s’en fait une idée beaucoup moins glorieuse, bien loin de celle des
courtisanes grecques de rang élevé évoquées par son ami, puisque
654
SAIN-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 209.
Ibid., p. 200.
656
NOËL, Francine, Op. cit., p. 55.
655
247
Toute la journée, des images folles avaient défilé dans sa tête. Elle voyait
des pochardes blafardes aux lèvres gommées de gros rouge à lèvres violet.
Leur rouge à lèvres laissait d’atroces marques sur les cigarettes Export A
qu’elles posaient dans des cendriers débordants et qu’elles écrasaient
finalement d’une main molle aux ongles ébréchés et sales dont le vernis
s’écaillait. Les mains étaient enflées et portaient plusieurs bagues : de la
pacotille. Ces mains appartenaient à une femme précise, dont les yeux fous
flottaient au-dessus de son verre de bière flate. La femme parlait fort et un
peu de salive lui coulait au coin des lèvres. Ces mains horribles et cette
bouche pâteuse et violette étaient celles de la tante Kathleen que sa mère
haïssait tant.657
Physiquement proche d’une prostituée, dans ce bar du centre-ville de Montréal,
Maryse peut enfin l’examiner sous toutes les coutures ; et c’est de violence, encore une
fois, qu’elle nous parle quand elle évoque le rouge à lèvre violet, les mains gonflées, ainsi
que la voix gouailleuse de cette femme qui lui rappelle tant la « guidoune » de la famille,
sa propre tante Kathleen.
Ce n’est que bien plus tard, dans Myriam première, en approfondissant les
relations avec Barbara puis en tentant de comprendre sa cousine Norma, que Maryse
découvrira enfin ce qui se cache derrière l’apparence des deux prostituées, ainsi que
l’aventure et l’histoire de chacune d’entre elles. Une véritable fascination, non pas pour le
rôle de ces femmes comme prostituées, mais bien pour leur vie et ce qui a pu les entraîner
dans de tels choix, s’empare alors de Maryse. Beaucoup d’autres héroïnes des romans de
notre corpus reconnaissent leur intérêt prononcé pour ce type de femmes très « urbaines ».
Après avoir dépassé certains préjugés, les héroïnes tentent donc de cerner la
personnalité des femmes qui peuplent les rues, celles-là mêmes qui exposent leur corps et
sa valeur à tout client potentiel. Ainsi, chez les autres personnages féminins, se profile
bien vite une véritable fascination pour la prostituée. Dans Myriam première, Maryse
n’est ainsi pas la seule à s’intéresser à Barbara ; Marie-Lyre, la féministe radicale, est elle
aussi tentée de les aborder et de soulever le voile de mystère qui les entoure, puisqu’elle
« est obsédée par l’idée de lier contact avec elles, de les connaître : son prochain rôle est
celui d’une putain. »658
657
658
Ibid., p. 177.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 70-71.
248
En effet, dans Myriam première, les jeunes femmes évoluent toutes dans le monde
du théâtre : Maryse est auteure et metteure en scène, et Marie-Lyre se destine à jouer le
rôle d’une prostituée dans sa prochaine pièce ; c’est pourquoi elle doit lier contact avec
l’une d’entre elles afin d’incarner son rôle à la perfection. Pourtant, son approche n’est
pas seulement professionnelle : elle est « obsédée » par l’idée de les rencontrer, de les
« connaître ». La pièce féministe qu’elle doit interpréter n’est certainement qu’un prétexte
pour approcher ces jeunes femmes qui font le pied de grue à quelques mètres de la porte
du théâtre. C’est au moment de jouer ce rôle que Marie-Lyre se rend compte qu’elle ne
connaît rien de la vie des prostituées, elle, l’ultra-féministe dont la gêne traduit bien les
prises de positions plus que douteuses des féministes quand il s’agit de définir le statut des
prostituées.
L’auteure ne traite donc pas seulement des problèmes concrets de la prostituée,
mais également de ses rapports avec les autres femmes. Lorsque, à la sortie du théâtre,
Maryse fait la rencontre de Barbara qui lui rappelle sa tante Kathleen – la « guidoune » de
la famille –, c’est tout son univers artistique qui s’en trouve bouleversé. Le regard franc
de la prostituée qui se dirige vers elle, ne permet pas à Maryse d’en détourner les yeux et
l’oblige même à tenir compte de sa présence ; c’est pourquoi cette rencontre la heurte au
plus au point, puisqu’elle va même jusqu’à transformer les rapports que Maryse entretient
avec l’écriture : sa pièce de théâtre sera en effet marquée par la réalité concrète des
prostituées en abordant les thèmes de l’humiliation constante, de la violence des
souteneurs et des emprisonnements arbitraires.
C’est aussi grâce à Barbara que Maryse, dans le roman du même nom cette fois-ci,
prend conscience que sa tante Kathleen était une prostituée rejetée par sa famille ; elle
réalise également que sa cousine Norma est, elle aussi, une prostituée. D’ailleurs, au sujet
de sa tante, Maryse l’a toujours su sans en être vraiment consciente : Kate était la « brebis
galeuse » de la famille, comme il en existe partout, et à son sujet, Maryse dit simplement
qu’« elle a mal tourné, […], ma tante Kathleen ; c’est la guidoune de la famille. En avezvous, une guidoune, vous autres ? »659
Maryse n’a jamais connu sa tante, elle n’a donc jamais approché concrètement le
monde de la prostitution ; tout change donc lors de sa rencontre avec sa cousine Norma
659
NOËL, Francine, Op. cit., p. 55.
249
qui révèle à la professeure-dramaturge qu’est Maryse sa propre fragilité féminine. Ce lien
familial qui la lie, elle, une intellectuelle respectable, et une fille de rue, réduit
considérablement le fossé entre les deux femmes. Lori Saint-Martin y voit même la
symbolique d’une
société qui les définit toutes comme des objets. Il suffit que Maryse
paraisse aux côtés de Norma pour qu’on voie en elle « une nouvelle » et
que des hommes l’interpellent de leur voiture. Tout au long du texte, sont
soulignées les différences entre Maryse et Norma – Maryse sait bien quelle
chance elle a eue –, mais surtout les ressemblances.660
En effet, l’héroïne de Francine Noël passe rapidement de la fascination à
l’identification avec les prostituées qu’elle rencontre. Le fait qu’elles soient parentes la
ramène à sa propre réalité : aurait-elle pu, elle aussi, « mal tourner » ? Maryse est une
intellectuelle, certes, mais sa tante Kate l’était également et avait, comme sa nièce, la
littérature française pour passion ; elle
croyait d’ailleurs que « la grande littérature française » était la plus belle
chose au monde ! Katheleen avait terminé sa septième année et elle tenait à
s’exprimer en français, toujours, même si du côté de mon père – c’était la
sœur de mon père –, on parlait surtout anglais.661
A la suite de cette prise de conscience qu’elle aussi aurait pu « préférer » le
chemin de la prostitution à celui du Cégep, Maryse est obsédée par l’idée que si elle avait
été élevée un peu plus en aval de la côte à Montréal, elle aurait pu basculer comme sa
tante et sa cousine ; un jour, elle confie d’ailleurs à François : « j’aurais pu virer guidoune,
j’ai été élevée tellement près d’ici. Mais on habitait en haut de la côte et je n’avais pas le
droit de venir dans le bout. »662 Son destin aurait donc été bouleversé si elle avait vécu
quelques maisons plus bas, dans un autre quartier, un autre monde où les petites filles ont
toutes les chances de devenir des dépravées. Maryse se rend compte, à tort ou à raison,
qu’elle ne doit pas sa réussite professionnelle et intellectuelle à sa ténacité, mais bien à la
chance de ne pas avoir été élevée dans le même quartier que Kate et Norma.
Elle est par conséquent persuadée que certains territoires de l’espace urbain
fabriquent de la misère et de la violence, et influent sur la destinée de chacun. Selon que
l’on se trouve en haut d’une côte ou en bas, les choix ne sont pas les mêmes. Cette
660
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 201.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 55.
662
Ibid., p. 167.
661
250
frontière si mince qui la sépare du monde effrayant de la prostitution l’effraie au plus haut
point et la torture jusque dans ses cauchemars, comme cette nuit où « elle rêva qu’elle
devait se rendre dans une maison inconnue, une maison de passe »663.
Mais les héroïnes de Francine Noël ne sont pas les seules à s’identifier aux
prostituées ; d’autres se comparent sans façon à elles, et ne nient pas la ressemblance :
c’est par exemple le cas de Vava à qui l’un de ses amants, Christian, fait remarquer un
jour que son accoutrement et son maquillage la font ressembler à une prostituée : « Il a
raison […] : j’ai bel et bien l’air d’une putain avec mes cheveux teints en noir, ma bouche
trop rouge, mes yeux lourdement fardés de noir, mon chandail moulant et ma mini-jupe.
Mais ça m’est égal d’avoir l’air d’une putain. Après tout, c’est ce que je suis, non ? » 664
Contrairement à Maryse, ressembler à une prostituée ne fait pas peur à Vava
puisqu’elle se considère comme telle : elle assume ce qu’elle est, ou plutôt, elle assume ce
que les autres pensent d’elle lorsqu’elle se vêt de la sorte, et lorsqu’elle change d’amant
chaque soir. Vava est une jeune fille libérée, et d’ailleurs, comment peut-on en douter,
sachant qu’elle vit dans un Montréal que l’auteure nous décrit comme une ville de tous les
possibles ?
L’espace urbain fabrique de bien curieux personnages dans les romans qui
composent le corpus : des sorcières féministes, créatrices et dynamiques, mais aussi
parfois maladives, errantes, et qui ne trouvent plus leur place au milieu du béton. La ville
produit également d’autres figures féminines que l’on reconnaît parce qu’elles n’habitent
pas les maisons, mais les rues ; parce que leur accoutrement et la violence maquillée sur
leur visage les rangent dans la catégorie de celles qui s’échangent. Ce sont, la plupart du
temps, des corps plantés sur un trottoir, toujours en attente d’une transaction, à disposition
du plus offrant.
Avec la figure de la prostituée, la ville devient un lieu de commerce et d’échange
des corps, dont la femme est l’objet. Pour les écrivaines, impossible d’évoquer Montréal
663
664
Ibid., p. 155-156.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 493.
251
et la rue Sainte-Catherine sans évoquer le personnage de la prostituée ; or, comment s’y
prendre ? Le féminisme lui-même avoue, par ses silences, qu’il est difficile de trancher la
question. Les écrivaines, elles, ont choisi : leurs prostituées seront des femmes qui
subissent une violence physique quotidienne, qui sont exploitées par leur souteneur, et
qui, parce qu’elles ont été élevées du mauvais côté de la rue, n’ont pas eu d’autre choix
que celui de grelotter dans le froid en attendant leurs clients.
Cette figure qui compose le paysage urbain est quotidienne, tout en étant
marginale ; les héroïnes vont à leur travail, au théâtre, et passent devant elles presque sans
s’en rendre compte. Jusqu’au jour où la rencontre, la confrontation avec le réel que la
prostituée véhicule, viennent frapper de plein fouet les habitudes et les certitudes
rassurantes des héroïnes.
Le message que nous envoie Francine Noël, ainsi que d’autres, est donc clair : en
plus d’être exploitées, les prostituées sont des modèles de courage et d’abnégation pour
les autres femmes. Ce sont parfois même des membres de notre famille comme le
découvre Maryse avec sa tante et sa cousine ; pourquoi elle-même, s’interroge-t-elle, n’est
pas devenue une prostituée ?
La fascination et la perspective effrayante d’une identification inévitable
s’entremêlent dans l’esprit de nos héroïnes. Mais au-dessus de tout cela, émerge un
sentiment qui veut que, malgré la peur et l’image peu reluisante que les prostituées
renvoient du corps de la femme, l’ensemble des personnages féminins se sentent
solidaires, comme appartenant à une même famille depuis des millénaires.
En effet, dans les romans qui nous intéressent, la recherche de symboles et de
valeurs propres aux femmes est évidente, et c’est dans des personnages en marge tels que
la sorcière et la prostituée que les héroïnes tentent de trouver des réponses. Ces deux
figures du roman féminin prouvent à quel point il s’agit pour les femmes de se
réapproprier une histoire propre et de réhabiliter les vérités : la sorcière, symbole de la
femme savante que l’on écrase parce que l’on craint son pouvoir, la prostituée, symbole
de la perversité féminine, du corps comme objet de convoitise et de perdition. Nous
retrouvons bien sûr dans ces personnages une figure qui remonte, aux dires de certains,
aux origines mêmes de l’oppression des femmes : Eve, la tentatrice, celle qui précipita la
Chute en désobéissant au pouvoir divin.
252
Comment alors ne pas voir, chez la sorcière et la prostituée, ainsi que dans
l’adolescence révoltée de Vava (Vava) et d’Arabelle (Les Remparts de Québec), une sorte
de tradition matrilinéaire presque inconsciente, mais qui se perpétue depuis sa source,
depuis le commencement de toute chose ?
3. Le personnage de l’insoumise et la réhabilitation des figures
féminines traditionnelles.
3. 1 : Adolescence, révolte, et nudité
Parmi les figures « urbaines » que nous avons mises en évidence, il en est une qui
semble être une parfaite synthèse de la prostituée et de la sorcière : celle de l’insoumise,
de la révoltée. En effet, d’ordinaire assez jeune, elle a ses habitudes en ville et fréquente
certains quartiers bien particuliers ; elle est, comme la prostituée, une urbaine qui vit au
rythme de la ville ; son corps, toujours en recherche de l’Autre, de la sexualité de l’Autre,
a l’espace urbain pour lieu d’expérimentation du réel.
Comme son ancêtre sorcière, la rebelle se marginalise, se révolte contre ceux qui
cherchent à étouffer ses paroles. Elle n’a pas vraiment de pouvoir en soi, sinon celui de
provoquer, d’affirmer son anti-conformisme et son rejet de certaines valeurs sociétales et
familiales. Or, comme nous l’avons vu précédemment, la sorcière est elle aussi une
marginale : à la fois victime et dotée d’une certaine science, elle incarne, notamment pour
les ouvrages féministes, un être créateur et dynamique que la société patriarcale tend à
réprimer. Comme l’évoque Lori Saint-Martin, l’histoire de la Corriveau, cette sorcière
historique si chère aux Québécois, a sans doute inspiré beaucoup d’écrits féminins qui
dressent des portraits de jeunes femmes victimes mais aussi révoltées :
253
Pendant les années soixante-dix, d’innombrables ouvrages dénoncent le
système masculin (politique, social, littéraire, etc.) et dépeignent les
femmes moins comme des êtres actifs et créateurs que comme les victimes
d’une agression masculine. La Corriveau joue à cet égard un rôle
exemplaire ; dans la relecture féministe, elle prendra figure de révoltée,
comme nous le verrons plus loin, ou de victime qui illustre la violence du
système patriarcal.665
Néanmoins, dans les romans d’Anne Hébert, Francine Noël, Pauline Harvey et
Andrée Maillet, la révoltée n’est pas toujours incarnée par une sorcière ou une prostituée ;
en effet, la révolte étant l’apanage de la jeunesse, c’est l’adolescente qui incarnera avec le
plus de fougue le personnage de la « rebelle ». Les jeunes filles du roman de Pauline
Harvey, Encore une Partie pour Berri, s’illustrent d’ailleurs par leur mauvaise conduite,
notamment Shawinigan qui « s’était enfuie deux fois de la maison, [et] s’était fait un
chum à dix ans »666 ; de plus, elle « avait connu Albanel chez les Ursulines de Québec où
ses parents l’avaient expédiée au début du secondaire, à cause de la bonne réputation des
cours qu’on y donnait, et aussi pour cette raison qu’ils avaient déjà trop de problèmes
avec Shawinigan. »667
En contradiction avec le système en général, et en opposition systématique avec la
représentation condensée de la société patriarcale qu’est la famille, l’adolescente, dont le
récit s’effectue le plus souvent à la première personne comme s’il s’agissait d’un journal
intime, raconte plus ou moins rageusement la prison dorée de son enfance et de son
adolescence en criant son désir de libération. C’est le cas d’Arabelle Tourangeau dans le
roman d’Andrée Maillet, Les Remparts de Québec : après une assez longue fugue en
Europe, la jeune fille vit désormais dans la ville de ses parents, à Québec ; les remparts de
la vieille ville sont aussi ceux de son enfance, et ceux que lui impose le rang social auquel
Arabelle appartient. Toutes les nuits, l’adolescente crie donc son désespoir, sa solitude, et
son désir de s’évader au fleuve Saint-Laurent qui ouvre ses bras vers le large. Dans la
ville, elle est une rebelle qui affiche sa nudité chaque nuit et qui échappe à la police en
s’enfuyant dans la nuit des Plaines d’Abraham ; pour sa famille, elle est tout simplement
« une affranchie du plus mauvais genre. »668
665
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 171.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 31.
667
Ibid.
668
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 63.
666
254
En effet, Arabelle ne s’est pas seulement distinguée par ses attitudes scandaleuses,
elle s’est aussi « affranchie » de son enfance : c’est une adolescente et, par conséquent,
elle se trouve à cet âge trouble de tous les possibles, à peine sortie de l’enfance et déjà
presque adulte. Tous ses sens sont en éveil ; elle a l’impression de tout contrôler, de tout
savoir, d’avoir la ville en sa possession : « je faisais sentinelle, j’étais une antenne, un
poste radar, le rayon laser, un vilebrequin, bref j’entendais tout, je perçais l’air, j’attendais
la surprise de ma vie, une bonne nouvelle, un événement, fût-il calamiteux. »669
Qu’importe la nature de l’événement, pourvu que celui-ci soit inespéré.
Andrée Maillet n’a pas choisi le personnage d’une adolescente par hasard pour Les
Remparts de Québec ; en effet, si Arabelle se trouve à un stade instable de son évolution,
entre l’enfance et l’âge adulte, elle est à l’image de sa nation ébranlée dans son identité à
la fin des années quatre-vingt, notamment par les crises successives qui affectent la
population et le sentiment nationaliste de certains Québécois : les nouveaux accords
commerciaux
entre
le
Québec
et
l’Amérique,
la
bataille
pour
l’autonomie
gouvernementale, ainsi que l’arrivée au pouvoir du nationalisme canadien sont autant de
bouleversements qui rappellent que, comme peut l’être une adolescente comme Arabelle,
la société québécoise est en pleine mutation.
La révoltée est donc, chez Andrée Maillet, une jeune fille qui veut décider ellemême de sa condition et de son destin. Elle rappelle en cela le personnage de Flora
Fontanges dans Le Premier Jardin, qui, lorsqu’elle était encore jeune, se rebella contre sa
famille adoptive en embarquant sur le bateau qui l’emmenait plus tard vers les « vieux
pays », où elle devint par la suite une actrice reconnue.
Une autre « rebelle » paraît enfin avoir sa place entre Shawinigan, Arabelle et
Flora : c’est Laure Clouet. Curieusement, elle n’est plus une adolescente – elle est même
quadragénaire – cependant, l’auteure nous dresse le portrait d’une femme qui a toujours
réprimé ses moindres envies, qui a vieilli sans s’en rendre compte, sans voir le temps
passé, et lorsque la lettre de sa cousine pénètre sa demeure, la jeunesse qui sommeille en
elle se réveille enfin. Déjà au milieu du roman, Laure nous était présentée comme un
personnage particulier, en marge de la bonne société de Québec à l’intérieur de laquelle
elle « semblait insolite comme un chemin détourné de son cours, comme une force de la
669
Ibid., p. 67.
255
nature contrariée dans son destin par un amas de branches mortes. »670 Plus tard dans le
roman, ce n’est plus la femme respectable de la Grande Allée qui décide d’accueillir des
étrangers chez elle, mais bien une adolescente qui crie sa révolte à travers cette phrase
toute simple : « … Cela ne m’empêchera pas… J’ai décidé d’inviter monsieur et madame
Maurice Brière… »671 Tout un passé de révoltes refoulées est contenu dans ces paroles ;
d’ailleurs, « Elle avait dit cette phrase qui la liait et sur laquelle elle ne pouvait plus
revenir. C’était une phrase qui sentait la rébellion envers tout un passé et elle n’avait pas
craint de la prononcer à vingt pieds du portrait maternel ! »672
Encore une fois, le sursaut de révolte qui ébranle la vie quotidienne de la
quadragénaire correspond, en ce début des années soixante, au commencement d’une
nouvelle ère de réformes pour la société québécoise.
Arabelle (Les Remparts de Québec) et Laure (Laure Clouet) n’incarnent donc pas
des figures de révoltées par hasard : elles sont en parfaite adéquation avec des
changements plus profonds qui bouleversent l’ensemble de leurs contemporains.
Mais comment donc ces jeunes femmes expriment-elles leur désir de liberté ? Tout
d’abord par la parole, comme nous venons de le voir avec Laure (Laure Clouet), ainsi
qu’avec l’actrice Flora Fontanges (Le Premier Jardin) qui trouve dans ses rôles,
notamment celui de Fantine, les moyens d’exprimer ses blessures à travers un personnage
fictif.
Ensuite, vient la révolte par l’acte : c’est le cas de beaucoup d’héroïnes comme
celle de La Danse juive qui décide, à la fin du roman, de tuer son père d’un coup de
couteau. Arabelle (Les Remparts de Québec) quant à elle, affiche son profond désaccord
avec les règles que lui imposent la société et sa famille, par une attitude bien moins
sanguinaire : elle se dénude toutes les nuits, et se promène sur les remparts du vieux
Québec. Le récit commence donc ainsi : « Hier, dans la nuit du 26 au 27 juillet, je me suis
promenée nue dans les Plaines d’Abraham. »673 Par la suite, la narration est rythmée par la
datation et parfois l’heure précise de ses ballades nocturnes : « A deux heures du matin,
670
CHOQUETTE, Adrienne, Op. cit., p. 59.
Ibid., p. 83.
672
Ibid.
673
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 13.
671
256
dans la nuit des Plaines d’Abraham, je vins m’asseoir sous la lune et toute nue, m’asseoir
sur le parapet de pierres taillées, afin de voir comment la lune se baigne sans le SaintLaurent. »674
Nous savons que la nudité féminine symbolise beaucoup de choses, d’autant plus
lorsqu’il s’agit, comme dans ce cas précis, d’une nudité rituelle qui « équivaut à l’intégrité
et à la plénitude »675, selon Mircea Eliade. Lorsqu’elle se dénude, Arabelle ressent
pleinement sa féminité, elle dont le corps d’enfant se transforme peu à peu en corps de
femme : la crainte d’être prise sur le fait ne l’empêche pas d’avoir, pour quelques minutes,
la certitude profonde d’être invincible :
J’étais nue au Champ d’Honneur, nue sur les rives de la plus colossale des
voies d’eau ; je bravais tout danger. J’attendais ici même le réveil strident
des stercoraires et la réprobation des forces de l’ordre. Mais au premier son
d’un moteur, j’ai passé rapidement ma robe et plongé dans l’obscurité de
ces arbres dont j’oublie le nom.676
Or, abandonner ses vêtements et exposer son corps dans son plus simple appareil,
est aussi un dénuement : par cet acte la jeune fille se montre donc à la fois forte dans cette
provocation, mais elle révèle aussi sa vulnérabilité. Elle est alors, comme nous l’avons
évoqué précédemment, à l’image de son pays. Elle-même en a conscience puisqu’elle
confie : « Nue et les mains vides, effrayée par l’inconnu, je ressemble à ma nation. »677
Néanmoins, la nudité reste pour Arabelle un moyen de revendication certain,
puisqu’elle avoue à ses amis qu’en posant cet « acte extraordinaire »678, elle se fait la
porte-parole du malaise collectif de la jeune génération québécoise, car, nous dit-elle,
« désireuse de manifester sous la lune notre désarroi collectif, je m’étais promenée toute
nue comme au premier jour du monde, sur les bords escarpés du Saint-Laurent (au
majestueux cours). »679
Lors de ses échappées nocturnes, Arabelle est entourée d’éléments féminins tels
que l’eau du Saint-Laurent, la lune et la végétation du parc. Tous ces éléments constituent
674
Ibid.
ELIADE, Mircea, Images et symboles, « Essai sur le symbolisme magico-religieux », Gallimard, coll.
« Tel », p. 35.
676
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 91-92.
677
Ibid., p. 118.
678
Ibid., p. 95.
679
Ibid., p. 158.
675
257
un tableau en dehors de la ville, par-delà les remparts ; le corps nu, dépouillé de ses
vêtements qui sont, pour Mircea Eliade, une « image archétypale du Temps »680, y incarne
la féminité originelle, un retour aux valeurs premières. Dans le roman, la jeune fille est
ainsi détentrice d’une mémoire collective des origines lorsqu’elle recrée les batailles entre
Français et Anglais sur les Plaines d’Abraham, dans une sorte de projection mentale des
événements ; elle est surtout persuadée d’avoir le pouvoir de réveiller les morts, et
d’accoucher à nouveau de l’Histoire du pays :
Les mourants me voyant nue de dos et de profil croyaient en la germination
de leur sacrifice, au peuple nouveau que je pourrais mettre au monde en
leur nom et honneur, pourvu que, vierge folle égarée au sommet des
falaises, je retrouve assez de sagesse et de force dans la contemplation du
Saint-Laurent portant sa masse immense vers l’avenir.681
C’est en « nouvelle Eve » que se présente ici Arabelle, plus forte des éléments
féminins qui l’entourent ; son corps nu est le berceau du renouveau qui s’étend sur la
ville, et c’est une Eve réhabilitée, à la féminité assumée et revendiquée, créatrice d’un
nouveau monde et d’un nouveau peuple, qui court désormais sur les remparts de la vieille
ville de Québec.
Il n’existe pas, dans Les Remparts de Québec, de référence directe à Eve ; cette
dernière n’est jamais citée comme telle et pourtant, on ne peut plus douter qu’Arabelle
soit habitée par ce personnage biblique.
Ses aspirations sont celles d’une jeune femme qui rêve d’une vie simple et proche
de la nature, dans un Paradis terrestre loin de tout, surtout de la ville. Un jour qu’elle
converse avec son psychiatre convaincu qu’elle est atteinte de schizophrénie, elle avoue :
« Je voudrais vivre toute nue et toute seule avec des oiseaux et des fleurs et des chats et
des chiens dans une île tropicale et ne plus jamais voir personne. »682
De plus, comme Vava (Vava) et Shawinigan (Encore une Partie pour Berri),
Arabelle est une jeune fille libérée, en perpétuelle recherche d’aventures sexuelles : c’est
680
ELIADE, Mircea, Op. cit., p.
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 55-56.
682
Ibid. p. 96.
681
258
une tentatrice qui, lorsqu’elle rencontre un garçon qui ne semble pas disposé à répondre à
ses avances, affirme qu’elle « lui [fera] pourtant croquer [sa] belle pomme. »683
Arabelle la révoltée vit dans un monde complètement imaginaire qu’elle se crée de
toutes pièces, tout en faisant référence à un socle culturel commun qu’est la Bible.
Beaucoup d’autres écrivaines puisent ainsi dans ces symboles, mais dans une démarche
engagée par le féminisme moderne qui englobe la revalorisation de figures féminines
dépréciées dans les Ecritures : voici donc « Eve, […], qui, de femme faible séduite par le
diable, devient dans la pensée féministe une rebelle et une jouisseuse. »684
Ainsi, dans bon nombre de romans féminins, Eve est un modèle de révolte à
contrario de celui d’une femme soumise ; inspiratrice de la volonté de rébellion qui
sommeille chez certains personnages, elle est souvent incarnée par des femmes
« symboles » de la condition féminine, comme c’est le cas de la narratrice du Corps
étranger qui se nomme parfois l’« Amante » ou « Eve ». Face à des valeurs patriarcales
qu’elle ne reconnaît pas, la narratrice fuit dans un monde à son image :
La voici qui sort du feuillage, nue, telle une Eve non repentante. Une Eve
qui porte en son corps la honte d’un châtiment non mérité et qui vient de se
débarrasser, comme de la peau d’une mue, de celle qu’elle fut durant les
années où elle crut en la rédemption par l’Amant, au rachat par l’Amour.685
En rachetant la faute originelle et en affirmant l’innocence d’une Eve trompée par
le faux amour de l’Amant, la narratrice renverse, dans cet extrait, un ensemble de valeurs
qui veut que la condition féminine doive sa soumission au patriarcat, en rendant la
féminité coupable de sa propre condition : Eve s’est laissée pervertir par le diable et a
précipité la Chute de l’espèce ; les femmes doivent donc subir sans rechigner la punition
divine perpétrée de génération en génération.
Pourtant, la figure de la révoltée ose s’insurger par la parole dans Le Corps
étranger, et c’est alors tout un monde qui s’en trouve bouleversé, au point que l’Amant
fait appel à Dieu pour réprimer ce sursaut de vérité qui sort de la bouche de l’Amante :
683
Ibid., p. 116.
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 166.
685
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 121.
684
259
« Dieu ! Dieu ! Mais regarde-la ! Ecoute-la ! Ta végétale ! Ne la laisse pas
faire ! Elle t’offense à chaque mot. Elle m’offense à chaque pensée. C’est
le serpent qui sort de sa bouche. Il faut l’étouffer ! Il faut le faire taire ! Le
Paradis ! Le Paradis dont ils vont être chassés ! Il faut que la Végétale se
taise. Dieu ! Dieu ! à l’aide ! Ne vois-tu pas que c’est l’Amour même
qu’elle met en accusation ? Notre Paradis même ? Que nous avions conçu
ensemble, toi et moi, rappelle-t-en, Dieu ! Il faut lui arracher la langue. Ce
long serpent qui sort du feuillage où se dissimule sa bouche. Il faut le lui
rentrer dans la gorge ! »686
Eve, une figure traditionnelle qui forme la base même de notre culture, devient
donc dans le roman au féminin une figure littéraire à part entière : elle ne menace plus
l’ordre de la même façon, et en rétablissant une vérité qu’elle veut être celle de toutes les
femmes, elle sape les bases d’une hiérarchie sociale et familiale millénaire. Toutes les
jeunes femmes qui se révoltent donc contre leur famille (Arabelle, la narratrice de La
Danse juive, Laure Clouet, etc.), ainsi que celles qui dénoncent l’oppression qu’elles
subissent à l’intérieur du mariage et de la maternité (Elisabeth, la narratrice du Corps
étranger, etc.), sont donc des Eve en puissance.
Cependant, ce personnage biblique important dans la littérature féminine, se
décline également sous d’autres figures telles que la Vierge Marie, ou bien encore du côté
de la mythologie avec l’évocation des déesses Médée, Circé, Hélène de Troie, ou
Cassandre687. L’œuvre d’Anne Hébert est particulièrement riche de ces archétypes
féminins ; d’une part, dans Les Enfants du sabbat, Sœur Julie symbolise l’alliance d’Eve
la tentatrice qui incarne le péché, et de Marie la vierge idéalisée. La réunion des deux
extrêmes est au cœur même de l’affrontement du bien et du mal qui écartèle Julie.
D’autre part, dans Le Premier Jardin, la réunion de ces deux figures opposées se
retrouve dans le personnage de Flora Fontanges qui, comme l’évoque à juste titre
Anabelle M. Rea,
686
Ibid., p. 121.
L’auteure québécoise Louky Bersianick, qui ne figure pas parmi les écrivaines de notre corpus, est
réputée pour faire référence à des personnages féminins de la mythologie dans ses romans, comme dans
l’Euguélionne, par exemple.
687
260
malgré toutes ses ambiguités et toutes ses incertitudes, représente le
potentiel humain – la fleur – dans son épanouissement. Flora a choisi son
nom, rejette ceux choisis par d’autres : celui d’abord de Pierrette Paul,
d’après des noms de saints masculins, ensuite celui de Marie Eventurel,
d’après l’idéal inaccessible de la Vierge et l’absence d’aventure pour la
femme exprimée dans é-venture-elle.688
Nous savons combien les noms et prénoms sont symboliques chez Anne Hébert :
celui de Flora – la fleur – est aussi celui de la déesse romaine des jardins et des fleurs.
Elle a donc « choisi d’assumer sa féminité, son corps féminin, en se nommant d’après les
organes reproducteurs de la plante. »689 Elle a ainsi la sensation, grâce à son métier
d’actrice mais aussi grâce au prénom qu’elle s’est elle-même attribué, d’être l’objet d’une
renaissance et d’accéder enfin à son potentiel humain et surtout, féminin. Un potentiel
féminin que ne manque pas d’exploiter rapidement la sulfureuse Vava Lafleur (Vava),
dont le nom fait, quant à lui, directement référence à la plante. De plus, les consonances
de son prénom rappellent celles d’Eve, dont « Vava » pourrait être la version plus
enfantine.
L’histoire des origines, nous l’observons à la lecture des romans du corpus, est une
grande passion pour les personnages féminins ainsi que pour leurs auteures. Pour
beaucoup d’héroïnes, le monde actuel doit être aboli, et la mémoire des origines
collectives est primordiale pour le bien-être de tous. Eve est donc partout omniprésente,
mais parfois certaines préfèrent évoquer le modèle des femmes amérindiennes, ces
personnages historiques qui vivaient au temps où féminité et végétation ne faisaient
qu’un, lorsque la ville n’avait pas encore poussé comme un gros champignon.
« A Paris, mes copains me surnommaient l’Iroquoise blonde pour me faire râler. Je
faisais mine de râler. C’était merveilleux. »690 C’est une secrète jubilation que ressent
Arabelle dans Les Remparts de Québec, lorsque ses amis la considèrent comme une
sauvageonne, une « Iroquoise » du temps des colonies où tout était encore à construire.
Les féministes québécoises ont ainsi toujours pris pour modèle des femmes ayant vécu les
débuts de la Nouvelle-France, qu’elles eurent d’ailleurs été françaises, ou bien
autochtones.
688
M. REA, Anabelle. Les Jardins d’Anne Hébert. In : Anne Hébert, parcours d’une œuvre, Actes du
colloque de la Sorbonne, Mai 1996, Op. cit., p. 334.
689
Ibid.
690
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 36.
261
L’écrivaine Jovette Marchessault ne figure pas dans le corpus, cependant, en tant
que féministe radicale, romancière et sculpteur(e), elle est un exemple saisissant parmi
celles qui rendent hommage, dans leurs œuvres, à ces personnages symboles d’une
féminité puissante et créatrice. Lors d’une interview accordée à Donald Smith pour les
Lettres québécoises, Jovette Marchessault s’explique à propos de son livre Comme une
enfant de la Terre, qui consacre beaucoup de pages à l’histoire du Québec, ainsi qu’à la
vie de Kateri Tekakwita, une indienne de la Nouvelle-France :
Kateri était une mage indienne, une visionnaire, au même titre que Marie
de l’Incarnation. Elles représentent la culture des femmes. Le premier
dictionnaire des langues amérindiennes, c’est Marie de l’Incarnation qui l’a
rédigé… En m’attachant à elle, encore une fois c’est l’histoire des femmes
que j’écris, vue par une femme. Et cela donne une tout autre version parce
qu’en tant que féministe, je décode. Je démens la version officielle et
truquée.691
D’après Jovette Marchessault et les féministes en général, il existe bien une
culture des femmes dont les origines remontent jusqu’à la fondation même du pays. Cette
mage indienne, mais aussi Marie de l’Incarnation auxquelles l’écrivaine rend hommage
dans cet entretien, sont, parmi tant d’autres qui les succéderont, les embryons de cette
culture. La pensée collective féministe, de même que la pensée féminine, n’ont ainsi
jamais ignoré les mythes faisant référence à une Grande Déesse en contradiction avec
l’image du dieu punisseur de l’Eglise, et qui donne le change aux innombrable mythes
patriarcaux.
Ce sera donc loin de la ville des hommes, en communion avec une nature presque
sauvage et ensanglantée par les luttes franco-anglaises, que dans La Noyante Eléonore
sentira pour un instant la présence d’une puissante force féminine, témoin millénaire de
l’Histoire et de ses conséquences sur les bords du Richelieu :
691
SMITH, Donald. Jovette Marchessault : de la femme tellurique à la démystification sociale, une entrevue
de Donald Smith. In : Lettres québécoises, automne 82, n° 27, p. 53-58, p. 54.
262
Le chant de la forêt devint très intense à mes oreilles. Il y eut un envol
d’oiseaux devant mes yeux. D’oiseaux noirs aux grandes ailes comme ceux
des mauvais augures mis en fuite. Mais j’eus peur des pouvoirs de la
déesse que j’avais réveillée d’un sommeil peut-être millénaire et j’échappai
à sa caresse toute-puissante. Quand je lui revins, elle était retournée à
l’immobilité des pierres. Son regard était celui des statues mutilées qui,
dans la solitude des parcs fermés, semblent revivre les scènes atroces dont
elles seules ont gardé le souvenir…692
La puissance des femmes endiguée par les restrictions sociales s’incarne donc le
plus souvent dans des personnages d’adolescentes en marge qui n’hésitent pas à afficher
leur révolte, que se soit par la parole, l’acte, ou à travers l’exposition d’une nudité qu’elles
veulent provocante.
Contre la famille et la société, la jeune fille impose donc son identité la plus
intrinsèque : sa féminité. Dans l’espace masculin de la ville, la nudité symbolise la
régression dans le temps, devenant ainsi un pendant à la modernité froide du béton et de
l’asphalte. Le corps nu, qui s’entoure plus précisément dans Les Remparts de Québec,
d’éléments naturels eux-mêmes féminins tels que la lune et le fleuve, symbolise la
résurgence d’un temps ancien, d’un temps des origines où tout était encore à faire,
notamment la construction de la ville. En se dénudant donc dans la nuit des Plaines
d’Abraham, Arabelle abolit l’urbain, la cité, les règles, la famille, toute contrainte
imposée par ce que représente et contient la ville de Québec.
Ainsi que l’affirme Gilbert Durand, Adam est un être quelque peu androgyne, et
« Eve n’en est qu’une partie, qu’une "moitié", qu’une phase. »693 La première femme
n’était donc déjà, bien avant la Chute, qu’un "demi-être" qui doit son existence à l’homme
et à Dieu. Beaucoup de femmes et de féministes considéreront donc Eve comme la
première d’entre toutes à subir une oppression de type patriarcal, comme celles qui, bien
plus tard, devront se plier sans mot dire aux règles instituées par l’Eglise et le mariage.
Cependant, Eve est bien loin d’être une figure soumise ; l’acte quelque peu
révolutionnaire qui la conduira à s’élever contre Dieu et précipitera la Chute, fait d’elle un
692
693
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 22.
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 334.
263
modèle pour n’importe quelle féministe. C’est pourquoi Eve est une figure littéraire
incontournable pour les écrivaines.
Il semble, d’une manière plus générale, que la révoltée ait avant tout besoin de
modèles : Eve en fait partie, mais aussi la Vierge Marie, que nous retrouvons très souvent
dans l’œuvre d’Anne Hébert, ainsi que l’archétype d’une Grande Déesse célébrant la toute
puissance de la féminité. Un véritable culte est ainsi rendu à ces « Mères » du pays, à
travers une sorte de tradition matrilinéaire qui se perpétue insidieusement de mères en
filles.
A travers des figures féminines bibliques, mythologiques ou historiques avec les
« filles du Roy » arrivées en Nouvelle-France afin de repeupler le territoire, il semble bien
que le sentiment d’appartenir à une race féminine ancestrale n’ait jamais quitté la
conscience féminine collective ; certaines héroïnes en ont conscience, d’autres moins
voire pas du tout.
Mais ce qui est certain, c’est que la ville ne réussit pas à brouiller les
mémoires ainsi que les murmures qui racontent, à qui veut les entendre, la naissance
d’une nation nouvelle. Dans les romans du corpus, un hommage aux « Mères » du pays
s’impose donc, à l’heure où le mythe d’un matriarcat émerge très difficilement des abîmes
du temps.
3. 2 : Hommage aux "Mères" du pays et mythe matriarcal
Lorsque, dans La Noyante, Eléonore rencontre son « double » en la personne de
Léonor, celle-ci lui apparaît très vite sous les traits d’une déesse fondatrice à travers
laquelle elle cherche le visage de sa propre mère morte noyée. En effet, au bout de
quelques temps, il lui semble que
264
Léonor appartient à une race très ancienne, une de ces races-mères-del’humanité que les savants identifient du premier coup d’œil. Je devine
seulement, à l’ossature de son front, de ses tempes, de sa bouche, que les
caractères de son beau visage se sont fixés il y a des millénaires, quand
s’est faite l’adaptation de ses ancêtres à un territoire donné – qu’elle est la
première de sa lignée, sans doute, à avoir quitté…694
A l’image, sans doute, de la statue qu’Eléonore a réveillée dans le parc, Léonor est
bien plus qu’une simple rencontre pour la narratrice : elle a tout a fait l’air d’avoir
traversé le temps afin de lui ouvrir les yeux sur un passé collectif commun, dont elle est la
dépositaire. A moitié déesse, pas tout à fait humaine, elle est issue d’une « race »
méconnue ou tout simplement oubliée, un peu à l’image du personnage lesbien de Lali
dans Les Nuits de l’Underground, qui
apparaissait sur la terre sans être ni une race ni une ethnie, héritière d’une
nature et de goûts que la société dénonçait comme criminels, mais si
criminels et si honteux qu’elle daignait à peine les nommer, craignant peutêtre qu’une épidémie de femmes comme Lali déferle sur le monde, et le
frappe de sa jubilante stérilité.695
Ses pratiques sexuelles font d’elle un être en marge de la société : affranchie de
l’homme et de Dieu, autonome et symbole d’une féminité outrancière, Lali génère la
réprobation de ses contemporains qui voient en elle, et en ce (celles) qu’elle représente,
une puissance féminine extraordinaire et sans limite qui s’abat sur Montréal. Pourtant,
comme Léonor, Lali fait partie d’un volet occulté de la ville, celui de l’histoire des
femmes.
Dans son essai, Lori Saint-Martin évoque ainsi « l’archéologie d’une ville au
féminin qui reste à découvrir. »696 Or, il semble que deux figures littéraires déjà évoquées,
la sorcière et la prostituée, contribuent largement à la résurgence d’une race matrilinéaire :
toutes les histoires que Maryse (Maryse, Myriam première) reprend dans son théâtre, sont
celles de prostituées qui ne peuvent garder leur enfant, ou de mères célibataires qui
accouchent de façon anonyme chez les religieuses, donnant à voir au spectateur le
quotidien d’une féminité ignorée depuis des millénaires. Quant aux sorcières, si elles
continuent d’inspirer les écrivaines et autres artistes, c’est qu’elles aussi descendent d’une
tradition matrilinéaire ancestrale. Depuis la nuit des temps, elles sont connues pour vouer
694
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 149.
BLAIS, Marie-Claire, Op. cit., p. 98.
696
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 233-234.
695
265
des cultes à de grandes déesses, entretenant ainsi les fondements mêmes d’un passé
matriarcal, car
Loin de se dévouer au Satan chrétien, comme le prétendent aussi bien Le
marteau des sorcières que Les enfants du sabbat, les sorcières adoraient
une déesse tripartite composée de la Chasseresse vierge, de la Grande Mère
et de l’Ancienne ; cette déesse aurait créé l’univers avant de se donner un
compagnon, le Dieu cornu, que le christianisme appelle le diable, et à qui il
accorde la priorité, faisant peu à peu disparaître toute trace de la déesse. La
valorisation du féminin et d’un très ancien passé matriarcal (contre-partie
des innombrables mythologies crées pour justifier ou consolider le pouvoir
masculin) inspire aujourd’hui des créatrices dans les domaines les plus
divers : arts visuels, musique, littérature.697
Bien sûr, la sorcière des Enfants du sabbat semble, à première vue, n’avoir rien de
commun avec celle de Myriam première, Miracle Marthe ; en effet, comme l’avance si
justement Lori Saint-Martin, « la Corriveau d’Anne Hébert est moins une sorcière qu’une
sorte de mère universelle, "Eve nouvelle" dont l’image traverse l’œuvre hébertienne, de la
poésie au Premier jardin. »698 D’ailleurs, dans Les Enfants du sabbat, Sœur Julie croit en
l’existence d’une mère commune à toutes les sorcières, renaissant des cendres de chacune
d’entre elles, mortes sur les bûchers : « Elle, toujours elle, renaissant sans cesse de ses
cendres, de génération en génération, de bûcher en bûcher, elle-même mortelle et
palpable, et pourtant surnaturelle et maléfique ; sa chair et ses os, son sourire perfide, ses
dents, ses ongles et ses os… »699
Le portrait de la sorcière de Francine Noël est, à contrario, cocasse et excentrique,
empreint d’un humour qui décrédibilise cette apprentie dont les philtres sont inefficaces.
Néanmoins, comme Julie dans Les Enfants du sabbat, Miracle sait d’où elle vient, quelle
est la race à laquelle elle appartient, et lorsqu’elle revendique ses accointances avec
l’idéologie féministe, sa vision des choses renoue avec une tradition matrilinéaire qui
place la puissance féminine – la « Mère » – au centre de toute chose.
Ainsi, dans des villes où les identités se perdent, s’entremêlent et s’effacent pour
renaître, une filiation de mère en fille semble persister malgré tout. En littérature, les
écrivaines ne perdent pas de vue ce fil conducteur qui nous ramène tous aux origines d’un
monde, et s’il subsiste bien, à Montréal ou à Québec, les preuves de l’existence d’une
697
Ibid., p. 178.
Ibid., p. 188.
699
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 179.
698
266
« mère universelle », alors ses filles s’appellent Flora, Vava, Arabelle, Shawinigan,
Maryse…
Nous avons pu observer que les rapports mère/fille sont souvent conflictuels dans
les œuvres du corpus ; néanmoins, certains récits accordent une importance non
négligeable à la filiation matrilinéaire qui sert, notamment chez Francine Noël, de
principe organisateur des romans, et qui revient comme un motif obsessionnel dans
l’œuvre même de Maryse dans Myriam première : lorsque celle-ci débute la rédaction de
sa pièce de théâtre avec la prostitution comme thème central, elle se voit dans l’obligation
d’établir une sorte de généalogie de mère en fille qui débute avec Kate, passe par Norma,
Barbara, pour s’achever avec la fille de cette dernière.
Les deux romans de Francine Noël font, en fait, la part belle aux femmes : c’est
d’elles et d’elles seules dont il est question, aussi bien dans Maryse que dans Myriam
première où l’on retrouve Maryse entourée de la grand-mère Blanche, de ses sœurs
Marie-Lyre et Marité, et des enfants de cette dernière dont la jeune Myriam. Toute une
lignée de femmes, donc, qui semble bien s’être perpétrée jusqu’à Myriam sans l’ombre
d’une quelconque « intervention » masculine, si l’on en croit la description que fait la
sorcière Miracle de l’arbre généalogique de l’enfant, alors qu’
elle se met à murmurer les noms des femmes Grand’maison, refaisant
l’arbre généalogique translucide de Myriam, mais à l’endroit cette fois-ci et
parfaitement audible. Cela coule comme une prière :
– Eléonore Grand’maison, l’aïeule à la crinière de lionne, donne le jour à
Bérangère, qui donne le jour à Françoise, laquelle a pour fille aînée
Elisabeth, née en l’an de grâce 1725.700
Et la sorcière ne se lasse pas d’énumérer à l’enfant les prénoms de ses aïeules
« Eléonore, Bérangère, Philomène, Françoise, Elisabeth, Jeanne, Bérangère 2, Angélique,
Arthémise, Julie, Blanche, Marie-Thérèse, Myriam… »701 D’ailleurs pour une fois,
Miracle, experte en la matière, récite les noms dans l’ordre ; d’habitude, elle refait les
arbres généalogiques à l’envers :
700
701
NOËL, Francine, Op. cit., p. 398.
Ibid.
267
Elle prophétise à reculons et aime les arbres généalogiques des gens qui lui
plaisent : « Ce sont des arbres blancs, translucides et inversés, dit-elle en se
tournant vers Myriam. Toi, Myriam Grand’maison, je te connais, je sais
d’où tu viens, je te feel, fille de Marie-Thérèse, petite-fille de Blanche et
arrière-petite-fille de Julie…702
Serait-ce encore une fantaisie de sorcière « punk-féministe » que cette passion
pour les arbres inversés ? Peut-être bien, si l’on omettait le fait que les sorcières adorent
plusieurs divinités, parfois issues de religions différentes ; ainsi, l’arbre inversé est un
symbole de création figurant l’Univers dans les religions orientales, et celui de Myriam,
constitué uniquement par des femmes, symbolise à son tour la maternité créatrice par
l’engendrement de mère en fille. Myriam est donc fière d’être l’ultime rejeton de cette
lignée, et lorsqu’elle reçoit en cadeau des boucles d’oreille ayant appartenues à sa grandmère, elle annonce : « C’est mon symbole familial des femmes de ma race »703.
La recherche de ses propres origines à travers des lignées de femmes, est en fait
une préoccupation très intense dans la vie des héroïnes. Bien loin de la petite Myriam du
roman de Francine Noël, la jeune Marie Eventurel du Premier Jardin, adoptée par une
famille bourgeoise de Québec, a toujours tenté de s’approprier l’arbre généalogique de ses
parents d’adoption, sans que jamais ne lui fût accordé l’honneur de figurer parmi les noms
illustres perchés sur ses hautes branches ; toute sa vie, celle qui deviendra par la suite
l’actrice Flora Fontanges, souffrira de n’avoir jamais pu mêler ses racines à celles de cet
arbre ancestral, profondément enraciné dans le sol du vieux Québec. C’est pourquoi sans
doute, après être revenue dans cette bonne ville de Québec, Flora exprime le vif désir de
réveiller les temps anciens – non les siens, car trop effrayants –, mais ceux des premières
femmes qui ont peuplé la Nouvelle-France alors qu’il ne s’agissait que d’un vaste jardin.
A défaut d’avoir une mère, une famille, Flora choisi ces « fondatrices » comme mères
universelles en leur rendant hommage sur les lieux mêmes de leur arrivée au pays :
« Debout sur le quai de l’anse aux Foulons, dans l’odeur du goudron et le soir qui
descend, Raphaël et Flora Fontange ont commencé à réciter les noms des filles du Roi,
comme une litanie de saintes, ces noms qui sont à jamais dans des archives
poussiéreuses. »704
702
Ibid., p. 113-114.
Ibid., p. 556.
704
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 99.
703
268
Par ailleurs omniprésentes dans l’œuvre hébertienne, Julie se présente comme la
digne descendante de ces pionnières d’un nouveau monde dans Les Enfants du sabbat,
elle qui sème la terreur dans le couvent de Québec, parce que, nous dit-elle,
j’ai les yeux jaunes, comme ma mère et comme ma grand-mère. Toute une
lignée de femmes aux yeux vipérins, venues des vieux pays, débarquées il
y a trois mille ans, avec leurs pouvoirs et leurs sorts en guise de bagages,
s’accouplant avec le diable, de génération en génération, du moins
choisissant avec soin l’homme qui lui ressemble le plus, de barbe rousse ou
noire, d’esprit maléfique et de corps lubrique, le reconnaissant, le moment
venu, entre tous les hommes, à des lieus à la ronde.705
Julie, comme Flora, font ici référence à des personnages historiques : alors qu’en
1666 la population de la Nouvelle-France décroît dangereusement pour l’avenir de la
colonie706, des filles pour la plupart orphelines et élevées aux frais du roi par des
religieuses, étaient envoyées par navire pour se trouver un mari et repeupler le
territoire707 : on les appela donc « les filles du Roy ».
Ainsi, lorsque Flora Fontange, dans Le Premier Jardin, ressuscite ces mères
historiques dans son exploration de la ville de Québec en leur prêtant une voix, elle
devient la dépositaire d’un message humain et, comme le précise Anabelle M. Rea,
« s’affirme en tant qu’Eve »708. Par conséquent, sa parole est la suivante : elle s’adresse
non seulement aux femmes, mais aussi à l’ensemble de sa nation pour qu’elle prenne
conscience que ces jeunes filles, puis les autres qui suivront et fonderont les hôpitaux et
les missions, sont à l’origine même de la construction du pays, des institutions, et de la
cité. Pour l’actrice, le sens de leur présence sur le sol de la Nouvelle-France est évident :
les filles du Roy convergent vers une seule et unique femme, une Eve qui, bien loin de la
705
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 92.
« Sur une population de 3136 personnes, il y avait 719 célibataires masculins, âgés de 16 à 40 ans, et
seulement 45 filles à marier dans la même tranche d’âge », GUIDES BLEUS, Op. cit., p. 115.
707
« Entre 1656 et 1673, près d’un millier d’orphelines, veuves parfois, pauvres toujours, débarquèrent à
Montréal, sur l’initiative de Colbert. Agées de 15 à 30 ans, elles recevaient 100 livres pour leurs frais
d’habillement et de voyage, auxquelles s’ajoutait une gratification de 50 livres, 100 livres si elles étaient
nobles. Ces jeunes femmes, volontaires, devaient être en bonne santé et d’une moralité irréprochable. Grâce
à la générosité royale qui soutenait les familles ainsi créées, le peuplement de la Nouvelle-France fit
quelques progrès : le taux de natalité aurait atteint 63,3 naissances pour 1000 habitants. », ibid.
708
M. REA, Anabelle, Op. cit., p. 335.
706
269
créature divine instigatrice de la Chute, a accompli un travail de création, afin, nous dit
Flora, de « nous sortir du néant et de l’odeur de la terre en friche. »709 Car c’est bien
d’elle seule qu’il s’agit, la reine aux mille noms, la première fleur, la
première racine, Eve en personne (non plus seulement incarnée par Marie
Rollet, épouse de Louis Hébert), mais fragmentée en mille vrais visages.
Eve dans toute sa verdeur multipliée, son ventre fécond, sa pauvreté
intégrale, dotée par le Roi de France pour fonder un pays, et qu’on exhume
et sort des entrailles de la terre.710
Le roman d’Anne Hébert, comme tant d’autres œuvres féminines, fait ici renaître
un mythe enfoui depuis longtemps, celui de la Mère mythique. C’est à elle que la jeune
Arabelle des Remparts de Québec fait appel lorsqu’elle a à faire face à des déconvenues
amoureuses : « Je perds pied, je perds la partie. Ô mes mères, ô mères Eve, que dire, que
faire à présent ? Qu’il est dur de s’allier à un homme. »711
Le mythe d’un matriarcat, remplacé par l’implantation d’un patriarcat, semble
néanmoins être un thème récurrent dans l’œuvre féminine québécoise qui en conserve les
traces, à travers des figures littéraires qui se définissent elles-mêmes comme des
résurgences modernes de ces personnages mythologiques et bibliques, ou bien à travers
des héroïnes qui ne manquent pas d’appeler à elles ces archétypes de la toute-puissance
féminine.
Pour beaucoup d’historiens et de sociologues, le mythe de l’existence d’une mère
mythique prend sa source au cœur des profonds bouleversements sociaux qui ont lieu au
début du vingtième siècle, avec un nouveau déclin de la fertilité et « l’urbanisation [qui]
transforme la famille traditionnelle et lance les femmes comme les hommes vers le travail
rémunéré. »712 C’est donc au cœur de villes que la société prend conscience du rôle
créateur de la féminité génitrice-éducatrice, tout en considérant que ce rôle reste
exclusivement reproducteur plutôt que créateur ; c’est bien là que le bât blesse pour les
défenseurs de la cause féminine, car si l’on reconnaît à la femme un pouvoir procréateur,
celui-ci n’est alors qu’un élément périphérique qui ne participe à la vie collective que par
mari interposé. C’est pour cette raison, sans doute, que dans la littérature au féminin la
mère n’a pas toujours le beau rôle : comme l’évoquent les romans de Lise Tremblay,
709
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 100.
Ibid., p. 99.
711
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 199.
712
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 79.
710
270
Andrée Maillet, Anne Hébert, et Adrienne Choquette, les relations mère-fille sont souvent
chaotiques et conflictuelles. Il est évident, à la lecture de ces romans, que la mère n’est en
aucun cas un « modèle » pour son enfant, à l’instar des mères mythiques et historiques
que nous avons citées.
L’exemple le plus significatif du choix d’une mère mythique ou spirituelle
préférée à la mère biologique, est celui qu’opère Eléonore dans La Noyante d’Hélène
Ouvrard ; en effet, si la narratrice décide de revenir sur les bords du Richelieu où sa mère
s’est noyée, c’est pour rompre avec son passé et avec le sentiment d’avoir été
abandonnée ; en revanche, c’est en Léonor, l’étrangère qui ressemble à une statue antique,
qu’Eléonore trouve une « mère cosmique » à la hauteur de ses espérances. Nous sommes
ici dans la même configuration que dans Les Nuits de l’Underground de Marie-Claire
Blais, roman dans lequel la vie s’organise exclusivement autour des rapports à la fois
spirituels, sexuels et intellectuels entre femmes, et où « la maternité patriarcale, la
maternité du ventre, est […] transfigurée en une maternité spirituelle qui unit ces
femmes. »713 D’ailleurs, les figures auxquelles s’identifient les héroïnes ne sont pas
toujours maternelles ; la narratrice du Corps étranger, par exemple, dans son malheur de
femme mariée et mal-aimée, trouve de véritables « sœurs » parmi les grandes amoureuses
littéraires et mythologiques sacrifiées : « Juliette, Héloïse, Pénélope, ô vous dont la
fidélité a confondu les hommes, voici qu’en ce siècle il vous a trouvé une sœur plus
parfaite. »714
A travers ces références inépuisables aux valeurs créatrices et communautaires
féminines, les écrivaines seraient-elles donc tentées de prendre part à la naissance d’une
toute nouvelle mythologie ? Pour Bénédicte Mauguière, il est en tout cas évident qu’« une
telle spiritualité s’inspirant de matriarcats antiques cherche à redécouvrir cet héritage. »715
En effet, il ne fait aucun doute que l’énumération des généalogies que nous avons citées,
ainsi que l’évocation des sorcières qui se transmettent un savoir ancestral de génération en
génération, sont particulièrement révélatrices, dans le roman féminin, « d’une tradition
713
COUILLARD, Marie. Lieux de femmes chez Marie-Claire Blais : de la pénombre à l’illumination. In :
CAUVILLE, Joëlle, ZUPANCIC, Metka, (dir.), Réécriture des mythes : l’utopie au féminin, AmsterdamAtlanta : éditions Rotopi, 1997, p. 135.
714
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 78-79.
715
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 175.
271
qui se perpétue de façon tout à fait parallèle aux institutions officielles et montre le
chemin de la subversion. »716
Dans l’ensemble des cultures, occidentales comme orientales, la maternité confère
aux femmes le pouvoir de transmettre des valeurs créatrices en mettant symboliquement
d’autres femmes au monde. Dans le cas du Québec, une nation où le patriarcat domine
durant de nombreuses années, reléguant ainsi l’épouse à son rôle de procréatrice, la
légende d’un mythe matriarcal subsiste justement grâce à la prise de conscience de leur
oppression par les femmes, une oppression largement décriée par les mouvements
féministes.
En littérature, la figure de la révoltée, une adolescente en contradiction totale avec
sa famille et la société, synthétise à elle seule le malaise d’une communauté féminine
touchée à la fois dans sa propre condition, mais tout aussi bouleversée par la situation
dans laquelle se trouve son pays. Le retour à des valeurs « originelles », le désir de tout
recommencer « à zéro », de revivre un temps où le pays était à construire et où la ville
n’existait pas encore, deviennent obsessionnels pour beaucoup d’héroïnes. Ce sont alors
des rebelles puisqu’elles vont à contre-courant de leur époque : alors que le modernisme
galope, elles prennent pour modèles des archétypes féminins religieux ou encore
mythologiques.
Eve est ainsi le personnage biblique à laquelle Vava, Flora ou Arabelle
s’identifient sans retenue : femme soumise à la loi de Dieu et punie par lui pour avoir
tenté sa création première, elle fait avant tout figure de martyre pour avoir été la première
à subir l’oppression du dominant. Sa réhabilitation consiste donc à la représenter sous un
regard non plus religieux et masculin mais féminin, en dressant ainsi le portrait d’une
révoltée transgressive, d’une « Mère » exemplaire à l’origine de toute chose.
Avec elle, surgissent donc d’autres figures traditionnelles qu’il s’agit de repenser :
par exemple la Vierge Marie, ainsi qu’une Grande Déesse qui aurait régné sur le monde
bien avant le Dieu des hommes. A ces modèles viennent se greffer d’autres références à
716
Ibid.
272
des personnages historiques, donc avérés : ce sont pour la plupart des allusions aux
« filles du Roy », reconnues par leurs « descendantes » comme les véritables mères du
pays, venues repeupler le continent et, par conséquent, se trouvant à l’origine même du
monde actuel. Cette nouvelle vision féminine de la création sous toutes ses formes,
soulève la question d’une mythologie au féminin qui survivrait jusqu’à nos jours à travers
une littérature inspirée par le courage de ces jeunes orphelines, par celui des religieuses
missionnaires qui ont largement contribué à l’établissement des colonies, et par celui de
toute femme à l’origine de la construction du pays.
Les romans du corpus nous montrent ainsi que l’idée de la mère mythique reste
vivace dans l’esprit des contemporaines ; il ne s’agit pas de la mère reproductrice dont la
fonction au sein de la famille et de la société n’est que trop restrictive, mais bien de la
mère qui accouche, de génération en génération, d’une lignée dépositaire de valeurs
féminines, ainsi que d’une mémoire collective des origines qui rappelle, à chaque fois que
le besoin s’en ressent, qu’
Elles sont bien là les femmes dans l’histoire du Québec. Elles bougent les
femmes dans cette longue histoire qui va des Commencements à
l’Eclatement. Elles quittent leur pays natal pour venir s’établir ici. Elles
fondent hôpitaux et écoles. Elles aiment, elles enfantent, elles colonisent,
soignent, enseignent… participent à la construction du pays tout autant que
les hommes.717
Dans cette nouvelle perception féminisée du monde, la ville apparaît comme un
gros champignon vénéneux en plein milieu d’un jardin luxuriant, en se posant comme le
résultat d’un monde originel perverti et perdu. Comment donc, semblent s’interroger les
héroïnes des romans du corpus, donner du « sens » à la ville puisque, de toute façon, il
faut désormais vivre avec elle ? Peut-on au moins espérer découvrir, en soulevant un pavé
ou un morceau d’asphalte à Montréal et à Québec, les ruisseaux souterrains qui
abreuvaient la terre il y a longtemps, bien avant que la première pierre d’un monde
nouveau ne soit posée par la main de l’homme ?
717
COLLECTIF CLIO, Op. cit., p. 507.
273
TROISIEME PARTIE
____________
De la recherche des origines à la découverte de soi.
La grande ville comme espace de la quête
identitaire des femmes
274
CHAPITRE I
______________________________________________________
REMYTHISATION ET REORGANISATION
TEMPORELLE DE L’ESPACE URBAIN, OU COMMENT
DONNER DU SENS A LA VILLE
Chemin faisant nous nous sommes aperçus que cette
terre qui nous était apparue comme deux îles était la
terre ferme située au Sud-Sud-Ouest et Nord-NordOuest jusqu’à un très beau cap nommé le Cap
d’Orléans. Toute cette terre est basse et plate et la plus
belle qu’il soit possible de voir, pleine de beaux arbres
et de belles prairies.
Jacques CARTIER, 1er voyage (1534).
Villes du Nouveau Monde : elles vont de la fraîcheur
à la décrépitude sans s’arrêter à l’ancienneté.
Claude LEVI-STRAUSS, Tristes Tropiques.
1. Une fondation à dimension mythique revisitée par l’écriture
et l’imaginaire féminin
1.1 : Québec et Montréal : commencements et re-commencements autour des
récits de fondation
Fonder une ville, et c’est vrai de tout espace collectif, ne signifie pas seulement
poser une pierre sur l’autre dans un espace géographique donné : cela relève de la
topographie, puis de l’architecture ; or, la fondation symbolique est tout aussi primordiale
puisqu’elle apporte une dimension de l’ordre de la légende qui permet, entre autres et
selon Ginette Michaud, d’« agencer les séquences d’une histoire, archiver une mémoire,
bref, de raconter le récit d’une naissance qui pourra être transmis, célébré, commémoré,
rêvé. »718
718
MICHAUD Ginette, Op. cit., p. 13.
275
Montréal a cette chance d’avoir été le sujet de récits de fondation riches : à la
pierre, s’est vite mêlée l’Histoire des hommes, ainsi que leurs sentiments profonds et
sublimes face à la découverte fortuite d’une terre sauvage et de ses habitants. Montréal
n’avait pas encore émergé de la terre, que déjà elle faisait l’objet d’un récit où la
contemplation et le lyrisme bucolique transformaient ce lieu en un semblant de paradis
perdu. L’instigateur de ces écrits n’est autre que Jacques Cartier lui-même, et, après lui,
de nombreuses écrivaines continuent de perpétrer cette « mémoire » des origines.
Paul-André Linteau, à qui l’on doit l’Histoire du Canada, considère que les
expéditions du fameux navigateur de Saint-Malo, Jacques Cartier, sont primordiales dans
la connaissance du pays et l’idée que l’on s’en fait alors à Paris. La découverte inattendue
de cette terre si lointaine, le conduira d’ailleurs à effectuer plusieurs voyages afin d’y
établir, sur ordre du roi, une colonie719.
Dès lors qu’il débarque avec son équipage sur l’île de Montréal, Jacques Cartier
monte sur la colline qui se dresse à un quart de lieu d’Hochelaga et la baptise Mont Royal.
Par la suite, l’explorateur malouin fait une très importante description du village iroquois,
de ses habitants et de ses richesses ; il se plaît à décrire les scènes dont il est et le héros et
le témoin, ainsi que les minéraux que lui présentent les sauvages. Déjà, lors de son
premier voyage en 1534, Jacques Cartier abordait une terre basse et plate, « et la plus
belle qu’il soit possible de voir, pleine de beaux arbres et de belles prairies »720.
Alors que l’humanisation d’un lieu quasi sauvage s’opère avec les premiers
explorateurs, l’écriture de Jacques Cartier aborde déjà un rêve de ville, un mythe qui
deviendra réalité dans un pays dont il ne cesse de décrire les richesses naturelles et les
cultures vigoureuses :
719
« avec l’appui de François 1er, désireux de trouver un passage vers l’Asie, il effectue en 1534 un premier
voyage d’exploration, parcourt le golfe Saint-Laurent et s’arrête dans la baie de Gaspé où il prend
officiellement possession du pays au nom du roi de France. En 1535, il entreprend un second périple qui le
mène beaucoup plus loin à l’intérieur du continent. Il remonte le Saint-Laurent jusqu’au village iroquoïen
(sic) de Stanacondé (Québec) près duquel il établit un fort où il passe l’hiver avec ses hommes. Il pousse
encore plus avant au cours d’une brève excursion à Hochelaga (Montréal), où il visite un important village
iroquoïen (sic). De retour en France en 1536, il revient au Canada en 1541 avec une expédition plus
importante, commandée cette fois par La Rocque de Roberval, dont l’objectif est d’établir une colonie et de
découvrir sur la voie du Saint-Laurent peut mener à l’Asie. » Paul-André LINTEAU, Op. cit., p. 7.
720
CARTIER, Jacques, La Découverte du Canada, « d’après les récits originaux de Jacques Cartier », préface
de A.-Léo LEYMARIE, Casterman éditeur, 1972, p. 59.
276
nous descendîmes, en quatre endroits, pour voir les arbres qui y étaient très
nombreux et de grande odeur et nous trouvâmes que c’était des cèdres, des
ifs, des pins, des ormeaux, des peupliers, des frênes, des aulnes et plusieurs
autres qui nous étaient inconnus, tous néanmoins sans fruits. Les terres où
il n’y a pas de bois, sont très belles et toutes pleines de pois, de raisin blanc
et rouge, ayant la fleur blanche dessous, des fraises, des mûres, du froment
sauvage comme du seigle, qui semble y avoir été semé et labouré. Cette
terre est de meilleure tradition qu’aucune autre, l’on y voit une infinité de
grives, ramiers et autres oiseaux ; en somme il ne lui manque que de bons
ports.721
Jacques Cartier avait-il donc la sensation d’avoir abordé un bout de paradis
lorsqu’il accosta sur les rives du Saint-Laurent ? Ce qui est sûr, c’est que l’« idée » de
ville est née de l’écriture d’un homme passionné, une écriture qui témoigne aujourd’hui
encore du rapport entre la fondation d’une ville et la colonisation d’un espace vierge.
Curieusement, ce n’est pas le cas de Québec qui manque cruellement de récits
fondateurs empreints de lyrisme et de poésie. En effet, pour Gilles Marcotte, un semblant
de « magie » manque aux récits fondateurs de la ville, car,
Ce qui étonne, d’entrée de jeu, c’est que si Montréal s’autorise un récit de
fondation riche, étonnant, substantiel, avec interventions surnaturelles et
tout le bataclan, Québec ne possède rien de semblable. Il a eu le tort, sans
doute, d’avoir eu pour fondateur un homme, Monsieur de Champlain, de
peu de poésie et de peu d’écriture […].722
Grâce à Cartier, Montréal est donc associée à une extraordinaire image de
naissance, contrairement à Québec qui n’a pas suscité un tel engouement chez un homme
de peu de lettres. C’est accompagné par Pierre du Gua de Monts que ce dernier établit un
poste éphémère en Acadie de 1604 à 1607 ; puis en 1608, Samuel de Champlain fonde
Québec qui deviendra le premier établissement permanent de la France au Canada. Ses
journaux de bord sont ceux d’un homme pratique et soucieux des problèmes logistiques
auxquels il doit faire face. En bon connaisseur des sciences biologiques et
météorologiques de l’époque, celui-ci s’attache aux détails, jour par jour, décrivant ce
qu’il voit, rarement ce qu’il ressent : l’hiver rude, les maladies, l’état des terres,
l’avancement des semailles ainsi que les étapes détaillées de la construction de la
première habitation de Québec. Comme l’a fait son prédécesseur, Champlain décrit lui
721
CARTIER, Jacques, Op. cit., p. 60.
MARCOTTE, Gilles. Le Traître et le porte-avions. In : K. MORISSET, Lucie, NOPPEN, Luc, SAINT-JACQUES
Denis, (dir.), Op. cit., 1999, p. 91.
722
277
aussi des paysages ; cependant, nous n’y retrouvons ni le lyrisme, ni l’enthousiasme de
Cartier :
Les vignes et noyers y sont en grande quantité, les raisins viennent à
maturité, mais il reste toujours une aigreur fort âcre, que l’on sent à la
gorge en le mangeant en quantité. Ce qui provient à faute d’être cultivés :
ce qui est déserté en ces lieux est assez agréable. La chasse des cerfs et
ours y est fréquente, et pour l’expérience nous y chassâmes, et en prîmes
un assez bon nombre en descendant […].723
Quant au lieu d’établissement de l’habitation, c’est-à-dire Québec, l’auteur ne
s’étend pas plus que nécessaire sur la description d’une pointe d’apparence « commode
[…] [et] remplie de noyers »724. En revanche, celui-ci s’attache à dessiner
scrupuleusement l’édifice (cf. Annexe). De cette première implantation humaine en
territoire huron, Champlain ne nous laisse que la description dépouillée de ce qu’est alors
Québec : un modeste poste de traite.
Grâce à Cartier cependant, l’humanisation d’un espace presque sauvage,
partiellement occupé des seuls autochtones, est décrite à travers l’évocation d’Hochelaga
et de ses environs. De là, naît le mythe qui raconte les commencements et qui nous
apprend que Montréal n’est pas la source : car la véritable origine de cette première image
de ville, est tout entière contenue dans ce petit village indien qui sera par la suite
« enseveli » au profit de Ville-Marie, avant de devenir définitivement la métropole que
l’on connaît aujourd’hui.
Pour Pierre Nepveu, « Lire vraiment Montréal, comme une ville moderne, ce serait
donc ne pas perdre de vue ce qu’il y a en elle d’illisible. »725 Pour comprendre la
modernité d’une métropole comme Montréal, il faut avant tout savoir reconnaître ce qui
se trouve à l’origine même de cette modernité ; une ville quelle qu’elle soit n’est donc
jamais saisie dans sa globalité si l’on ne tient pas compte de sa profondeur historique et de
ces commencements. Pour déchiffrer Montréal, il ne suffit pas de déambuler dans ses
ruelles les plus anodines, ou dans ses quartiers les moins populaires ; il s’agit également
723
CHAMPLAIN, Samuel, Samuel Champlain, hommage au fondateur de Québec (1570-1635), Evry : Société
littéraire des PTT et Comité du Mémorial des Origines de la Nouvelle-France, 1990, p. 76.
724
Ibid., p. 61.
725
NEPVEU, Pierre. Montréal : vrai ou faux. In : Lire Montréal, Actes du colloque tenu le 21 octobre 1988 à
l’Université de Montréal, Op. cit., p. 19.
278
de faire intervenir ce que Pierre Nepveu appelle l’« illisible », à savoir, dans le cas de
Montréal, les deux cités qui l’ont précédée, Hochelaga et Ville-Marie, dont elle est
aujourd’hui la stèle sur le tombeau.
Les écrivaines, comme nous le verrons plus loin, ont bien compris l’importance du
mythe des origines qui donne une « âme » à la ville et à son espace urbain, et qui lui
apporte une dimension mythique qui transcende une réalité exacerbée. De plus, l’histoire
de la fondation de la métropole québécoise se révèle d’une richesse mythologique
incroyable où s’affirme, à travers toutes sortes d’identifications et au gré de valeurs
fluctuantes, ce que Ginette Michaud nomme « le fantasme d’une jeune nation d’êtres élue
du (Nouveau) Monde. »726 Or, l’image idyllique, presque paradisiaque de Montréal que
nous renvoient les récits de Jacques Cartier, a été balayée par les guerres et la disparition
de la civilisation indienne : par conséquent, Montréal doit sa dimension « mythique » à
ses multiples fondations et re-commencements, autour desquels ne cesseront de proliférer
les légendes et les récits les plus idéologiques. Ainsi, Ginette Michaud déclare qu’« Une
ville, […], ne devient une ville sur le plan de l’imaginaire qu’à la condition d’être
refondée : elle ne connaît sa véritable fondation que dans la répétition, la reprise, la
réinscription, bref, la refonte et la reproduction de ses origines. »727
Quel que soit le quartier ou le lieu où l’on se trouve à Montréal, pour celui qui
déchiffre l’« illisible », tout semble appeler la nostalgie. Cela peut paraître bien curieux
pour une ville dont les constructions modernes travestissent la réalité historique. Pourtant,
les récits nombreux nous réapprennent à compter avec les multiples fondations,
symboliques ou physiques, dont Montréal fut l’objet à travers les siècles : ville française,
puis anglaise ; ville fortifiée puis sans mur ; enfin ville inondée, et incendiée.
Mais c’est sûrement avec Ville-Marie que Montréal connaît sa première et
véritable « fondation » auréolée de visions, de voix entendues, plus tard relayées par des
rumeurs, des légendes et des fables. Or, dans un cas comme celui-ci, où la fiction est
mêlée à l’histoire, l’imagination à la réalité, et le vrai au faux, l’on pourrait croire à un
manque de fondements solides que nous révèle la fragilité même des récits. Mais
qu’importe, puisque
726
727
MICHAUD, Ginette, Op. cit., p. 15.
Ibid., p. 66.
279
Ville-Marie, son épopée missionnaire, sa cohorte de héros et de hauts faits,
son défilé d’emblèmes allégoriques (comme on le dit des chars dans les
parades) arrive à point nommé pour relever Montréal, pour faire accéder la
ville à une version mythique de ses origines, pleinement épique et
héroïque.728
Il n’est pas toujours évident d’imaginer l’existence d’une ville sous la ville, encore
plus lorsque chacune d’elles est précédée par un site indien. La naissance de Montréal,
contrairement à celle d’une ville comme Rome à l’origine de laquelle se trouve un
meurtre sacrificiel, ne s’est donc pas faite en un jour. On ne soulignera pourtant jamais
assez l’importance de l’existence de ces « mères » gisant sous le sol de la métropole
québécoise, comme étant les socles d’une version mythique enfouie de Montréal. Le
mystère reste entier quant à la localisation géographique précise d’Hochelaga ; il est vrai
que les versions de Dollier de Cassou ou de Marie Morin, ultérieures à la fondation de
Ville-Marie, n’ont rien gardé ou, du moins, peu de traces de l’existence du site. Restent
les journaux de Jacques Cartier qui confirment que l’histoire de Montréal, et celle de la
Nouvelle-France, commencent bien avec la découverte d’un modeste village indien
entouré d’une terre où
Tout est égal et uni et [où] il n’y a si petit coin où il n’y ait du froment
sauvage qui a l’épi comme le seigle et le grain comme l’avoine. Des pois
aussi épais que s’ils avaient été semés et cultivés, du raisin blanc et rouge
avec la fleur blanche dessus, des fraises, des mûres, des roses rouges et
blanches et autres fleurs au parfum doux et agréable.729
Fait curieux car répétitif, ce rêve de défondation et de refondation attaché à la ville
de Montréal, survit jusqu’aux années soixante : le mythe de Ville-Marie reste toujours
vivace, puisque dans ces années de bouleversements importants pour la société
québécoise, naît un nouveau récit de fondation, avec pour objet la Place Ville-Marie qui
s’effondrerait pour former, ambiguïté supplémentaire, une « pyramide ». Voici donc la renaissance d’un mythe qui, d’après Ginette Michaud, « retournant à l’Egypte des grands
projets des pharaons, n’est peut-être pas, tout compte fait, beaucoup moins mégalomane
que les antiques visions des fondateurs de Ville-Marie. »730
Comme nous venons de le voir, la vision, ainsi que les récits de Cartier, ont
traversé les siècles et nous permettent encore aujourd’hui de mesurer les changements que
728
Ibid., p. 70.
CARTIER, Jacques, Op. cit., p. 67.
730
MICHAUD, Ginette, Op. cit., p. 90-91.
729
280
la ville a subi depuis le village indien d’Hochelaga ; grâce à un explorateur enclin à
l’écriture poétique et au verbe lyrique, le mythe du paradis perdu (et retrouvé), associe
définitivement la naissance de la ville québécoise, et par conséquent l’humanisation d’un
lieu, à la vision biblique d’un peuple élu pour habiter une région lointaine et mal connue.
D’ailleurs, l’écriture de Jacques Cartier qui décrit la nature, les arbres, la profusion
des baies et des fruits en tout genre, les semailles et l’abondance des cultures diverses,
s’approche sans aucun doute du style de la Genèse. L’expression d’un « Nouveau
Monde » pour qualifier la terre du Canada n’est donc pas usurpée : sur un trajet où il
croyait rejoindre l’Inde, l’explorateur découvre une terre vierge et magnifique qui s’ouvre
à lui, un grand jardin qui a tout l’air d’être un don divin.
De fait, les récits que fait Cartier de sa découverte d’Hochelaga marquent le
commencement fabuleux de l’implantation d’une colonie et, plus tard, de la naissance
d’une nation. Encore une fois, Ginette Michaud remarque que
Ce commencement est d’ailleurs lui-même marqué sur le plan de l’écriture
par le recours au style de la genèse par excellence, le grand style biblique :
les pages que consacre Cartier à la découverte d’Hochelaga sont en effet
imprégnées d’Histoire sainte. Les phrases se font amples, comme pour
prendre la mesure de la grandeur du paysage qui s’offre à sa vue.731
En relisant des extraits du journal de Cartier, il paraît évident qu’ils participent, en
tout ou en partie, au sentiment d’élection d’un peuple qui, quelques années plus tard, se
sentira investit par une mission divine. Se ralliant aux thèses d’André Major, Ginette
Michaud y voit par ailleurs une filiation avec le peuple juif et errant, Moïse et la recherche
de la Terre promise, le peuple même de la Nouvelle-France prenant « le relais d’un autre
mythe : l’origine n’est jamais assez originaire, elle ouvre toujours sur un fond
récessif. »732
Bien des siècles plus tard, Anne Hébert vient réveiller le vieux mythe des origines
– celui-là même évoqué par Cartier – avec un roman qui aborde la capitale actuelle,
Québec, mais qui évoque également ce qui se trouvait à l’origine, à savoir une terre sur
laquelle s’établiront les pionniers d’une aventure humaine à caractère universel. Le
731
732
Ibid., p. 19.
Ibid., p. 42.
281
Premier Jardin est, nous l’aurons compris, la périphrase qui désigne le jardin d’Eden
évoqué dans le livre de la Genèse, un lieu paradisiaque et lumineux où le végétal et le
divin règnent en maître. L’action du roman d’Anne Hébert se déroule pourtant bien dans
la bonne vieille ville de Québec, et non dans un parc ou un jardin à l’image du Paradis
terrestre ; néanmoins, l’espace de quelques pages, l’auteure s’abstient de situer l’action
dans un présent urbain, et remonte le temps jusqu’aux jours bénis qui ont vu le premier
couple fouler cette terre des Amériques. Pour Anabelle M. Rea, elle « crée un contrepoids
pour équilibrer l’histoire officielle »733. Comme nous l’avons déjà évoqué, à
l’engendrement de père en fils, Anne Hébert substitue une généalogie qui remonte de fille
en mère ; cependant, l’auteure poursuit l’exploration dans les profondeurs du temps, et
dans un style génésiaque particulièrement appuyé, elle réécrit l’histoire des
commencements de son peuple.
Abolissant la ville et le temps, ainsi que ses vieilles rancoeurs religieuses, Anne
Hébert ne s’est pas totalement coupée de la richesse de la Bible, ni de la culture engendrée
par l’institution religieuse. En revanche, si elle s’inspire de cet hypertexte dans l’ensemble
de son œuvre, elle y incorpore la tradition matrilinéaire qui, nous l’avons vu, place Eve à
la tête de la création de la colonie, sous les traits des jeunes filles amenées de France par
bateaux afin de favoriser une démographie stagnante.
Bien avant la ville elle-même, Le Premier Jardin raconte donc l’histoire d’un
« jardin, en pleine forêt, […] [entouré] d’une palissade comme un trésor. »734 Un couple
historique, à l’image d’un Adam et d’une Eve projetés au cœur d’un paysage édénique,
s’établit alors en ce lieu vierge :
Le premier homme s’appelait Louis Hébert et la première femme, Marie
Rollet. Ils ont semé le premier jardin avec des graines qui venaient de
France. Ils ont dessiné le jardin d’après cette idée de jardin, ce souvenir de
jardin, dans leur tête, et ça ressemblait à s’y méprendre à un jardin de
France, jeté dans la forêt du Nouveau Monde.735
Ce passage aborde habilement le contexte historique des origines à travers une
inspiration biblique. Dieu n’est aucunement présent dans cette parole qui fait de l’homme
l’unique créateur de sa propre race : celui-ci est « acteur » de son implantation en terre
733
M. REA, Anabelle. Op. cit., p. 326.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 76.
735
Ibid.
734
282
nouvelle ; l’homme et la femme ont pris leur destin en main, ils ont « semé », « dessiné »,
et tout cela s’est fait « dans leur tête ».
La forêt s’est soudainement « humanisée », hiérarchisée, alors que le colonisateur
lui-même s’enracine dans un sol vierge. A l’arbre de la connaissance, Anne Hébert
préfère « se souvenir » du « pommier, ramené d’Acadie par Monsieur de Mons, et
transplanté »736, celui-là même qui a fait de cette terre grossièrement débroussaillée, « le
premier de tous les jardins du monde, avec Adam et Eve devant le pommier. Toute
l’histoire du monde s’est mise à recommencer à cause d’un homme et d’une femme
plantés en terre nouvelle. »737 Fin d’un cycle, début d’un autre, une nouvelle aventure
humaine, universelle même, commence avec l’arrivée d’un homme et d’une femme qui
investissent un territoire méconnu. L’analogie, que le texte du Premier Jardin entretient
avec celui de la Genèse, est ici explicite, l’auteure substituant les noms de Louis et Marie
à ceux d’Adam et Eve. La figure adamique, ainsi que l’idée de faute originelle, est
d’ailleurs symptomatique de l’œuvre entière d’Anne Hébert ; c’est ce qu’observe Sylvain
Pelletier au regard de Kamouraska et du personnage du docteur Nelson, qu’il considère
comme « Une figure adamique pour Elisabeth – qui n’est pas pour autant insensible au
charme du démon en lui – puisqu’il est le premier et le seul homme de cette Eve
damnée. »738 Dans cet article, Sylvain Pelletier insiste sur le fait que la faute originelle,
qui précipitera la chute du couple, est entièrement portée par Adam – Nelson – qui est
donc jeté en dehors du Paradis, et, par conséquent, hors du monde.
La chute succède également à la douceur du « jardin » dans Le Premier Jardin :
celle-ci se produit alors que les troupes anglaises envahissent la Nouvelle-France, et que
le pays bascule dans le chaos. C’est le personnage de Raphaël (au prénom hautement
biblique), qui situe cette « rupture » dans le temps, alors qu’il « parle d’une époque
révolue, bien avant la conquête anglaise, au tout début du monde, lorsque chaque pas que
l’on faisait sur la terre nue était arraché à la broussaille et à la forêt. »739
A travers ce texte, Anne Hébert s’approprie l’un des récits fondamentaux de
l’Ancien Testament, le transformant en mythe à la fois personnel et collectif. L’auteure
invente donc ici une mythologie réunissant des textes sacrés, le mythe en général, et
736
Ibid., p. 77.
Ibid.
738
PELLETIER, Sylvain, Op. cit., p. 38.
739
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 95.
737
283
l’Histoire officielle. L’on pourrait bien sûr être surpris de voir la Bible associée aux
mythes ; or, comme le rappelle Antoine Sirois, « des récits de l’Ancien Testament,
comme celui de la Genèse, sont effectivement des mythes orientaux que se sont
appropriés les écrivains sacrés pour transmettre leur message sur le monothéisme, la
création, l’origine du Bien et du Mal. »740 Anne Hébert n’est pas, à priori, un « écrivain
sacré », pourtant, dans Le Premier Jardin, elle nous transmet un message : celui des
temps immémoriaux, du souvenir, des origines enfouies dans une terre que la ville a
scellée comme un tombeau.
« Les villes ont renié leur acte de naissance et se lisent souvent selon les schémas
issus des fonction économiques présentes et d’une histoire sociale "projetée dans le
sol" »741, affirme Pierre Sansot : or, le roman d’Anne Hébert redonne à Québec une
dimension qui va bien au-delà de sa fonction de capitale. En même temps qu’elle nous
renvoie à ses prémices, l’auteure nous impose une lecture nouvelle de Québec, palliant
ainsi, sur le plan imaginaire, le développement d’une ville qui pourrait un jour faire partie
de celles qui vont « tout a fait à contre-sens de [leur] engendrement »742. Si c’était le cas,
Québec pourrait-elle encore être « une ville où l’on puisse s’orienter, s’enrichir, mieux
vivre et mieux respirer ? [Aurait]-t-elle encore cette unité sans laquelle une ville ne peut
plus être considérée comme une quasi-personne, devenant alors machine à dormir ou à
survivre ? »743
Depuis le seizième siècle, la civilisation galopante et la ville de plus en plus
tentaculaire aidant, les origines « divines » de toute une nation ont été au mieux oubliées,
au pire perverties. Or, l’expérience de Cartier a laissé des traces chez nos auteures,
comme nous le constatons à la lecture des œuvres du corpus. Les écrivaines qui nous
intéressent ont pris la ville et sa modernité pour décors ; pourtant, dans un style tout aussi
proche de la Genèse que celui de Cartier, Anne Hébert reconstruit le temps dans Le
Premier Jardin. En effet, l’auteure ne s’attache pas seulement à réécrire l’Histoire d’avant
740
SIROIS, Antoine, Mythes et symboles dans la littérature québécoise, Montréal : Tryptique, 1992, p. 8.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 39.
742
Ibid.
743
Ibid.
741
284
la ville : elle se permet au contraire de décrire une tout autre réalité dans une perspective
féministe et une vision féminisée de la Création. Quant aux autres écrivaines, tout aussi
mystiques dans leur appréhension de l’espace urbain et de l’espace qui l’a précédé, elles
contribuent tout autant à la progressive remythisation d’un lieu, dont l’asphalte étouffe les
murmures des Temps Anciens qui remontent de la terre.
1.2 : L’évocation d’un temps du mythe
Avec Le Premier Jardin, Anne Hébert fait un saut in illud tempus en abolissant le
temps et l’histoire, et réintègre ainsi le Paradis sur terre. Par l’entremise de l’actrice Flora
Fontanges, qui a la capacité d’incarner à volonté, l’auteure poursuit la quête du « sens »
jusqu’aux origines de la vie, jusqu’à la Création. Celle-ci use donc d’images archétypales
telles que le Paradis terrestre, afin d’exprimer et de transmettre ce que Jung appelle une
« vérité éternelle »744.
L’écriture québécoise en général use, comme l’écriture hébertienne, de
l’intertextualité biblique, de la mythologie gréco-latine ou encore de mythes
ethnologiques et fondateurs, afin sans doute, comme le sous-entend Antoine Sirois,
d’apporter une « dimension sacrale, une autorité particulière »745 au récit. Empruntant
ainsi aux textes sacrés, les écrivaines mettent en regard deux textes, mais ne se contentent
pas de les réécrire : ceux-ci sont parfaitement intégrés à l’époque contemporaine à travers
laquelle se déroule le récit ; ils sont, bien souvent, démystifiés pour remythifier l’espace
de la ville sur lequel le texte exerce, pour le coup, une sorte de transcendance.
Ainsi, Enfer, Paradis, personnages et bestiaire bibliques, ponctuent les œuvres des
auteures québécoises : l’œuvre de Francine Noël, plus particulièrement Myriam première,
fait cohabiter d’une manière très habile le mythe et la contemporanéité dans laquelle se
déroule la vie de ses personnages. En effet, il est bien vite question d’un Diable, des
Enfers, d’un serpent, d’un archange, etc. Tout commence par la découverte du bar
souterrain relié à la maison de Blanche par des galeries, et qui appartient à un certain
744
745
JUNG, Carl-Gustav, Op. cit., p. 93.
SIROIS, Antoine, Op. cit., p. 8.
285
Diable Vert, qu’il ne faut pas confondre avec le Diable Vauvert – un
lointain et hautain cousin français – [et qui] est un authentique Montréalais
ayant pignon sur rue depuis des lustres. Dans son bar underground, les
murs sont en caoutchouc mousse, il y a un ordinateur à chaque table et les
tarifs sont très raisonnables.746
Ce curieux personnage, adulé des enfants auxquels le bar est particulièrement
réservé, est accompagné d’un chien nommé Prince qui n’a pourtant rien d’un Cerbère,
bien au contraire : « C’est le gardien des lieux, mais il n’est pas bien méchant. »747 Par
ailleurs, l’auteure précise que « Prince n’est pas un vrai chien, il n’est pas jaune et il est
rassurant ; il porte un masque de raton laveur »748 : avec le roman de Francine Noël et ses
personnages fantaisistes, nous entrons presque dans le domaine du carnavalesque ; le
chien porte un masque, une sorcière prépare des philtres d’amour, un archange du nom de
Gabrielle (prénom féminin) souffle des conseils aux oreilles des enfants qui vivent dans
une grande maison que l’on surnomme « Babylone ».
Montréal est une ville tentaculaire qui s’enfonce dans le sol, déployant ses longs
tunnels où s’enfilent le métro et ses galeries longées d’innombrables commerces de toute
sorte ; les personnages de Myriam première voient tout simplement dans cet autre monde,
à la fois parallèle à la ville et souterrain, une projection des Enfers. D’ailleurs, Maryse ne
dit jamais qu’elle prend le métro, ou qu’elle circule dans la ville souterraine :
Pour aller fumer des cigarettes au restaurant du coin sans être repérée, il
fallait passer par les « Enfers ». Elle sait encore de longs passages de
Virgile évoquant la progression de ses héros sous une lune obscure. C’est
ainsi qu’elle se sent, aujourd’hui, circulant au troisième niveau des errances
et des aveux, ayant touché le fond de ce mois de mai fiévreux et y
marchant comme au fond de la mer.749
Maryse se sent comme Enée parti à la quête de son père et de sa propre vérité :
descendre dans le cœur de la ville, c’est un peu comme descendre en soi-même, se couper
du monde et faire face à ses propres angoisses ; « reverra-t-elle un jour la lumière de la
surface ? », semble-t-elle s’interroger dans cet extrait. Un peu plus loin dans le texte et
dans le cheminement de l’héroïne, les noms des fleuves et des lieux infernaux répertoriés
746
NOËL, Francine, Op. cit., p. 110.
Ibid., p. 111.
748
Ibid., p. 383.
749
Ibid., p. 381-382.
747
286
dans le récit de Virgile, se confondent avec ceux des stations de métro existantes : la
réalité bascule complètement, et temps du mythe et temps présent se chevauchent, lorsqu’
Au parapet est fixée une lampe immense portant des panneaux de
signalisation fléchés indiquant les directions possibles : Henri-Bourassa,
Sèvres-Babylone, Achéron, Soho, Champs-Elysées, Manhattan, MarcadetPoissonnière, poma de Ayala, Place Ville-Marie, Tasquena, Cocyte, tout
cela raccordé par les Enfers ! Montréal a le réseau underground le plus
développé au monde !750
Dans le roman de Francine Noël, les Enfers se trouvent bien en sous-sol, sous cette
ville immense qui est un monde à elle seule. Il s’agit là d’une sorte de parodie
carnavalesque qui s’inscrit dans une relecture au féminin des mythes chez Francine Noël ;
ainsi la ville, du moins sa face cachée, acquiert une signification pour le personnage, à
travers une transtemporalité qui voit le mythe évoluer au fil des siècles, d’image en
image. Quant à la transtextualité des épisodes bibliques, elle apparaît une nouvelle fois
dans les récits de Francine Noël, notamment lorsque dans Maryse, le personnage
éponyme éprouve la sensation perpétuelle d’être pourchassée par le « quatrième cavalier
de l’Apocalypse, l’ange de la mort hideuse »751.
C’est aussi le cas dans Kamouraska d’Anne Hébert, avec la calèche tirée par un
cheval que Mme Rolland entend tous les soirs frapper le pavé sous sa fenêtre : celle-ci
symbolise la rue, c’est-à-dire la vox populi qui juge et condamne, et, par extension, la
mort elle-même. Mais pour en revenir à l’œuvre de Francine Noël, l’épisode dans lequel
l’intertextualité avec le texte biblique est la plus remarquable, est sans aucun doute celui
où François Ladouceur, dans Myriam première, est sur le point de perdre sa mère, Alice.
Celui-ci se retrouve seul, en proie au doute et à la tristesse à l’idée de perdre un être cher,
dans le grand jardin qui entoure la maison ; il repense alors à l’image du Christ au jardin
des Oliviers :
750
751
Ibid., p. 382.
NOËL, Francine, Op. cit., p. 156.
287
Le temps passe, il fait nuit noire, il est seul sous la pluie comme le Christ
au jardin des Oliviers, quelle étrange image ! Une vapeur rose et sombre
baigne le jardin ; c’est la sueur du sang du Christ, entrevoyant toute la
tristesse du monde. Ce n’est pas son père que le Christ appelait au jardin
des Oliviers, mais sa mère encore vivante ! François ne veut pas de cette
image resurgie du missel de la grand-mère Aurélie, le Christ est un
fantôme, il n’y croit pas. Il ne croit à rien. Il sait seulement que la fin
d’Alice est inéluctable.752
A la peine de François, vient donc se superposer une vision du Christ dans ses
moments de doute et de peine profonde ; le personnage de Francine Noël rejette pourtant
bien vite la comparaison, refusant de s’accorder à lui-même et à sa situation une
dimension christique qui ne ferait que retarder le face à face avec la réalité : sa mère va
mourir, et Dieu ne peut rien faire contre cela.
D’autres récits accordent une place de choix aux mythes et aux épisodes bibliques
dans l’écriture au féminin ; c’est le cas du roman d’Hélène Ouvrard, Le Corps étranger,
dans lequel la narratrice évoque « De vertigineux escaliers où l’on peut passer en trombe
du Ciel mansardé à l’Enfer des bruyantes fournaises… »753 Ce texte fait également appel
au mythe d’Orphée et d’Eurydice, alors que l’Amante ne doute pas encore du puissant
amour de l’Amant :
Pendant que tu retournes aux heures enchantées de l’innocence et de la
légèreté, elle glisse dans l’autre direction sur le fil de la vie. Ne sauras-tu la
rattraper ? Freiner sa descente ? Elle t’attend ? Elle t’espère encore. Elle ne
craint pas les Enfers pourvu que son amour vienne l’y chercher. Viendra-til ? Que vaudrait son amour s’il n’achetait son salut ?754
Décidément, l’écriture au féminin s’intéresse bien aux mythes collectifs et
traditionnels, et les utilise de manière consciente. Nous aurions également pu citer Les
Nuits de l’Underground de Marie-Claire Blais, qui utilise la rhétorique chrétienne
« comme un procédé stratégique afin de mieux faire passer un message »755, comme le
souligne Bénédicte Mauguière. L’un des messages, que tentent de nous transmettre les
écrivaines, est sans doute celui d’une ville idéalisée à travers la vision biblique et
mystique de l’espace urbain qu’elles nous renvoient ; c’est en faisant appel à la mémoire
collective que les femmes expriment leur désir, selon Pierre Rajotte, « de retrouver des
752
NOËL, Francine, Op. cit., p. 541.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 25.
754
Ibid., p. 44.
755
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 249-250.
753
288
villes conformes à un passé idéalisé [qui] suscite le besoin de les installer dans un temps
mythique, de les percevoir par le biais d’allusion historiques, de tableaux, de légendes et
de diverses anecdotes qui doivent beaucoup à l’imaginaire. »756
Dans Le Premier Jardin, Flora Fontanges semble investie d’un pouvoir
prométhéen, son rôle consistant à donner un sens à la communauté ; de ce fait, elle
garantit sa cohésion. Ce sens, elle le puise au fin fond de la mémoire collective, à travers
le mythe et les textes sacrés. Si, comme le suppose Lori Saint-Martin, « Nombreux sont
les textes féminins où s’exprime la nostalgie d’une histoire des femmes, occultée et
gommée au profit de l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire de l’homme, et perdue à
jamais »757, Anne Hébert fait partie des écrivaines qui expriment aussi la nostalgie d’un
Paradis perdu pour l’ensemble de la communauté. Perversion, orgueil, et guerre, ont
précipité la destruction du premier jardin ; l’homme est devenu, au fil des siècles, le
propre instigateur de sa chute :
Peu à peu, à mesure que les générations passaient, l’image mère s’est
effacée dans les mémoires. Ils ont arrangé les jardins à leur idée du pays
auquel il ressemblait de plus en plus. Ils ont fait de même pour les églises
et les maisons de villes et de campagne. Le secret des églises et des
maisons s’est perdu en cours de route. Ils se sont mis à cafouiller en
construisant les maisons de Dieu et leurs propres demeures. Les Anglais
sont venus, les Ecossais et les Irlandais. Ils avaient des idées et des images
bien à eux pour bâtir des maisons, des magasins, des rues et des places,
tandis que l’espace des jardins reculait vers la campagne. La ville se
dessinait, de plus en plus nette et précise, avec ses rues de terre battue
montant et descendant le cap à qui mieux mieux.758
Si l’on en croit le discours tenu dans Le Premier Jardin, alors le processus de sape
de la « pauvreté originelle »759 et du paradis, dans la plus simple acception du terme,
débute avec la construction des villes, enfouissant à mesure que la pierre grignote la
campagne, « la fraîcheur première de toute sensation. »760
756
RAJOTTE, Pierre. Rendre la ville lisible dans les récits des voyageurs québécois. In : K. MORISSET, Lucie,
NOPPEN, Luc, SAINT-JACQUES, Denis, (dir.), Op. cit., p. 43-44.
757
SAINT-MARTIN, Lori, Op. cit., p. 177.
758
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 77-78.
759
Ibid., p. 73.
760
Ibid.
289
Anne Hébert, comme beaucoup d’autres écrivaines, s’intéresse donc au temps et à
la mémoire en posant des questions essentielles sur la condition humaine. Le recours au
mythe permet alors de poursuivre une quête ontologique, ne retenant bien sûr, d’une
période ou d’un personnage historique, « que ce qui peut permettre sa mythisation, à
savoir ce qui le renvoie à un modèle originel. »761 Par conséquent, lorsqu’Anne Hébert et
Hélène Ouvrard, entre autres, organisent leurs récits autour d’une structure mythique, il
est bien évident que celle-ci exprime un univers mental très intime qui renvoie néanmoins
à l’univers collectif.
Le mythe n’a pas de sexe : Béatrice Didier ne croit pas « qu’il y ait des mythes
masculins ou des mythes uniquement féminins ; le même grand tissu mythique enveloppe
l’humanité tout entière ; mais hommes et femmes ne s’y taillent pas les mêmes
vêtements. »762 Sans doute, la particularité du mythe dans l’écriture au féminin est
d’appeler la nostalgie : comme l’indique la narratrice du roman de Nicole Brossard, Hier,
l’on pourrait dire que les héroïnes confrontées au mythe aiment les « ruines parce
[qu’elles] s’intéresse[nt] au temps, à cette gueule ouverte sur le cosmos et sur nos
gênes. »763 Aussi curieux que cela puisse paraître, les femmes « se souviennent » des
premiers jours et « savent » comment et pourquoi le monde a basculé : le souvenir, et la
nostalgie qui l’accompagne, semblent avoir été transmis de génération de femmes en
génération de femmes, à travers un inconscient collectif féminin, au-delà des villes et audelà du temps ; chacune d’entre elles, comme l’exprime l’héroïne de La Noyante,
renferme en son corps et esprit un petit bout de ce paradis :
O corps, formes, embrassements, fuite éperdue du premier couple sous les
vertes frondaisons… Je refermerai mes images d’un paradis terrestre dont
la nostalgie est écrite en chacune de nos cellules, que j’avais aujourd’hui
entrevu et aussitôt perdu. Quand l’amour a été découvert, il n’y a plus
d’innocence possible. Il n’y aura jamais qu’un seul péché sur terre…764
Dans Traversée des idéologies et exploration des identités dans les écritures de
femmes au Québec, Bénédicte Mauguière se penche sur l’univers mythique d’Hélène
Ouvrard et nous en révèle l’infinie richesse, puisque « Son refus total du rationalisme et
du cartésianisme sur lesquels se basent nos sociétés modernes l’entraînent dans un univers
761
SIGANOS, André, Le Minotaure et son mythe, PUF, 1993, p. 5.
DIDIER, Béatrice, Op. cit., p. 259.
763
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 267.
764
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 80-81.
762
290
imaginaire qui réintègrerait l’être humain dans toute sa dimension. »765 Il est vrai que
l’œuvre d’Hélène Ouvrard, notamment Le Corps étranger et La Noyante, marque un
retour à l’idéalisme dans le prolongement, d’une part, du désir féministe de réintégrer une
mémoire au féminin ; d’autre part, de « l’aspect émotif et spontané de la contreculture »766 : c’est ainsi que le mythe permet aux écrivaines « de transcender leurs
préoccupations et de tenir compte de leur expérience personnelle, contrairement à un
univers masculin qui privilégie les valeurs abstraites et rationnelles. Comme l’a démontré
Gusdorf, le mythe transcrit assez fidèlement l’existence concrète […]. »767
Beaucoup de figures mythiques s’invitent donc dans les récits d’Hélène Ouvrard,
notamment celle d’Ophélie dans La Noyante, comme nous le découvrirons un peu plus
loin. Quant au Corps étranger, il renvoie aux métaphores du Paradis perdu et de la « villemensonge » dans un « manichéisme un peu primaire »768, qui rappelle cependant
l’organisation sociale de la société, et la place peu enviable qu’y tient alors la femme,
toujours dans une perspective féministe.
Dans cette écriture au féminin, l’élément « ville » a définitivement dissout la
pureté originelle, la mémoire des temps disparus et des légendes, au profit de la mémoire
historique. Selon Antoine Sirois, les « mythes viennent répondre à des questions
fondamentales que se posaient ou se posent encore les humains. »769 En récupérant les
mythes, en même temps que la parole, les écrivaines abolissent le temps et la ville : ce
faisant, elles opèrent une plongée vers des racines archaïques, sachant que, précise Gaston
Bachelard dans la préface à l’ouvrage de Paul Diel, Le Symbolisme dans la mythologie
grecque, « tout mythe peut […] facilement servir de symbole pour une situation
dramatique actuelle. »770 Paradoxalement, parce qu’ils évoquent le passé et qu’ils
instaurent le temps du mythe dans la ville, les textes au féminin nous parlent plus que
jamais de notre présent. Les femmes se sont appropriées les mythes et la parole, les
instruments de la Création, afin de faire passer un message universel : désormais
« auteures » de leur ville, elles sont l’égal de tout écrivain, à savoir, selon Jean-Marie
Grassin,
765
766
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 153.
Ibid.
767
Ibid., p. 153-154.
Ibid., p. 140.
769
SIROIS, Antoine, Op. cit., p. 10.
770
BACHELARD, Gaston. Préface. In : DIEL, Paul, Op. cit., p. 6.
768
291
Celui qui fait émerger par un acte de parole un monde définissable hors du
chaos primordial, la ville de la non-ville. Il est, dans le livre de la Genèse,
Celui qui sépare le jour des ténèbres, les continents des océans, l’eau qui
est au-dessus, et qui tombe en pluie, de l’eau qui est au-dessous, et qui
s’étend dans la mer, Celui qui formule hors d’une nature stérile un espace
de vie, comme une ville idéale, le jardin d’Eden.771
Nous venons de voir qu’en alliant la parole à la mémoire collective, les écrivaines
entraînent avec elles un processus de remythisation de la ville et de l’espace urbain. Il
s’agit de trouver, ou de donner, un sens à la dégénération inéluctable de l’espace originel.
Quoiqu’il en soit, la ville bien réelle et imposante force l’exploration, dont se charge
d’ailleurs Flora dans Le Premier Jardin ; une exploration qui aboutit non seulement à la
découverte de soi-même, mais aussi à la révélation d’un mystère universel.
C’est pourquoi, bien plus que la France – ce pays-mère auquel bon nombre de
personnages reproche leur abandon – la ville est un « berceau » où se concentre ce qu’il
reste du jardin, ce qui résulte de la cohérence post-chaotique. De plus, la ville n’est pas
inviolable pour celles qui en ont les clefs, principalement lorsque, féminisée, elle devient
omphalos, nombril et ventre matriciel, elle-même génératrice de centres et de sens.
1.3 : La ville comme centre
Si les textes féminins expriment une certaine nostalgie des origines à caractère
mythique, celle du pays-mère, la France, revient sans cesse troubler l’unité de l’identité
collective des personnages, en même temps qu’elle les fédère dans une même optique de
dénonciation de leur abandon aux mains de l’envahisseur anglais.
Comme ce premier jardin « idéal » qu’évoque si bien Anne Hébert, de l’autre côté
du vaste océan les vieux pays semblent inatteignables et irréels pour les personnages du
corpus. L’Europe elle-même est un rêve ancien, et le berceau que représentait la France
pour les pionniers s’est brisé, lorsqu’au dix-huitième siècle le roi céda devant
771
GRASSIN, Jean-Marie, Poétique de la ville, Op. cit., p. 7.
292
l’Angleterre, préférant à la rigueur d’un pays sauvage où tout restait à faire, un petit bout
de territoire américain. Si Anne Hébert, dans Le Premier Jardin, use d’images
archétypales fondamentales dans son récit des origines, elle ne manque cependant pas de
rappeler cet épisode douloureux de l’histoire canadienne, à partir duquel l’identité
collective connaît ses premiers bouleversements :
L’hiver 1759, après avoir gagné la bataille de Sainte-Foy, on s’est arrangé
avec l’occupant anglais durant de longs mois, dans l’espoir de voir arriver,
au printemps, des vaisseaux français, bourrés d’armes et de munitions, de
vivres et de soldats en uniformes bleus. […]. Mais, lorsque, enfin, la
surface de l’eau est redevenue mouvante et pleine de force, ce sont des
vaisseaux anglais qui se sont avancés sur le fleuve en nombre et en bon
ordre. La France nous avaient cédés à l’Angleterre comme un colis
encombrant.772
Le sang n’a pas vraiment coulé à flot pour la défense de ces terres, et la grande
bataille tant espérée par les habitants de la Nouvelle-France n’a pas eu lieu ; l’utilisation
du « nous » et du « on » collectifs, traduit le désarroi et la déception d’un peuple laissé
pour compte, trahi par sa propre mère-patrie.
Un esprit revanchard habite encore aujourd’hui certains personnages de la
littérature québécoise, qui deviennent les porte-parole de la conscience collective. Comme
en écho au passage précédemment cité du roman d’Anne Hébert, la jeune Arabelle des
Remparts de Québec clame son indignation à la France, laissant deviner à travers une rage
qu’elle affiche comme un étendard, ce fameux sentiment d’abandon national qui lui
étreint le cœur :
Je fais face à la brise de la terrasse Grey, comme de la proue d’un navire
armé. Derrière moi, le talus où les fleurs épèlent la devise de Montcalm :
De bon vouloir servir le Roy… Nos bonnes gens se sont enfuies… Adieu,
mère patrie, tu m’abandonnes et tu ne me laisses que de vieilles chansons.
Montcalm, général marquis, ne sait plus que la guerre durera deux siècles.
Et le pauvre Wolfe est en morceaux, vaincu par des gens de mon âge qui
ont bien de la veine d’avoir des espérances.773
En même temps qu’Arabelle dénonce la conduite de la France et qu’elle profère
des menaces à son égard, s’adressant à elle « par Telstar, par la bouche de nos canons,
772
773
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 93.
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 77.
293
comme Monsieur de Frontenac refusant de rendre Québec aux Anglais »774, un peu plus
loin dans le texte elle s’épanche d’admiration sur l’éclat d’un pays riche de beautés
diverses et d’une culture millénaire, auréolé par de grands noms historiques et littéraires ;
la jeune révoltée se ravise donc, ravalant ses rancoeurs afin d’évoquer une France
belle d’un éclat insurpassable, plus riche en trésors d’art, en héros,
qu’aucune autre nation. Les superlatifs expriment faiblement ce qu’elle
représente dans le monde depuis mille ans. Je te dirai que cela nous venge.
Nous aimons une France idéale inventée par Jeanne d’Arc et par Alain
Bombard.775
Andrée Maillet aborde ici l’une des contradictions fondamentales de l’esprit
québécois, qui veut que l’on déteste la France autant qu’on l’admire ; il n’est pas simple
non plus, pour les jeunes générations dont font partie Arabelle et la pétillante Vava de
Yolande Villemaire, bercées par les récits historiques dénonçant la conduite de la France,
de faire cohabiter un ressentiment collectif centenaire, avec la tentation d’un ailleurs qui
appelle les jeunes gens vers les pays lointains et prometteurs de l’Europe. Vava est une
adolescente de dix-sept ans, préoccupée essentiellement par l’issue de ses rencontres
amoureuses et, au premier abord, bien loin de se soucier de la question nationale.
Pourtant, son éducation la pousse à émettre une certaine réserve dès lors qu’elle doit
rencontrer le directeur des communications de la délégation du Québec, un Français
d’origine :
Il va falloir que je me débarrasse de tous mes ressentiments envers la
France et les Français avant de le rencontrer… Effectivement, depuis le
cours d’histoire de sœur Saint-Luc sur cette vilaine mère patrie qui a
choisi, en 1760, de garder la Louisiane et d’abandonner la Nouvelle-France
à l’Empire britannique, j’ai de lourds préjugés envers la France et ses
sujets.776
Cet extrait montre combien la jeune génération de Québécois a su recevoir
l’héritage historique et une mémoire liée au manquement français. Vava sait qu’elle doit
« pardonner » pour elle-même, mais aussi pour soulager une conscience collective
irrémédiablement tournée vers son passé :
774
Ibid., p. 160.
Ibid., p. 203.
776
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 656.
775
294
C’est l’adolescente en moi qui doit pardonner à la mère patrie d’avoir
abandonné la Nouvelle-France. Je me rends compte à quel point des
vieilles rancoeurs inconscientes comme ça peuvent miner – puisque c’est
là, je le réalise, la source principale de mes difficultés avec les Français,
avec lesquels, en général, je ne m’entends pas du tout.777
Vava est donc consciente qu’elle doit ravaler les rancoeurs qui lui ont été
inculquées, même s’il s’agit apparemment d’un long travail de réappropriation objective
de l’Histoire. Néanmoins, nombreux sont les personnages dans le roman féminin,
« amoureux » d’une France des origines devenue idéale ; il semble rassurant, pour
certains d’entre eux, de partager avec la communauté et l’imagerie populaire, un soupçon
de parfum transhistorique émanant de la mère patrie, pourtant si loin dans le temps et
l’espace. Au-delà de l’océan, se trouvent après tout les véritables racines qui précèdent
celles qu’évoque Anne Hébert dans Le Premier Jardin, lorsqu’elle cite le premier couple
à s’être établi sur cette terre vierge. La France est donc elle aussi un « berceau » prénatal,
un jardin, un autre paradis perdu.
En revanche, ce qui différencie la ville québécoise du pays d’origine, c’est que la
France n’est pas, à priori, ce que l’on pourrait appeler un « Centre » ; bien au contraire,
chez les personnages, elle fait souvent partie du domaine de l’inconnu, du « nonformé »778, en somme, de tout se qui se trouve en dehors de la ville québécoise. Certaines
héroïnes ne font qu’imaginer la France, d’autres s’y rendent physiquement, mais, comme
c’est le cas de Marie-Lyre dans Maryse, sans en avoir tiré un quelconque bénéfice,
simplement la sensation qu’il n’est plus temps de vivre au rythme de la nostalgie d’une
mère patrie qui ne correspond pas vraiment à l’idée que l’on s’en fait, parfois, dans le
Québec des années quatre-vingt ; c’est pourquoi, « Marie-Lyre revint à la fin de l’été. Peu
contaminée par la culture, les tics et les modes de l’ancienne mère patrie, elle reprit
facilement le rythme de la vie montréalaise, évitant ainsi à son entourage de subir les
retombées de deux ans de snobisme parisien. On la jugea intacte. »779
L’image d’une France idéale se heurte donc pour beaucoup de personnages à sa
réalité contemporaine ; l’idée d’un espace, au-delà de l’océan, qui concentrerait
les
origines collectives, s’efface peu à peu des consciences pour laisser place à « un trou
777
Ibid., p. 658.
ELIADE, Mircea, Images et symboles, Op. cit., p. 47.
779
NOËL, Francine, Op. cit., p. 341.
778
295
béant, un remous »780. Les personnages portent désormais leur regard vers eux-mêmes et
vers le monde qui les entoure, la ville, qui devient le Centre par excellence.
Malgré les rancoeurs qui subsistent envers la France, les personnages sont attirés
par l’ailleurs, par l’extérieur, emprisonnés qu’ils sont dans la ville qui les étouffe.
« Ailleurs. Ne comprenez-vous pas ce que ce mot signifie ? J’irai vers ce que je ne
connais pas »781, décide Arabelle dans Les Remparts de Québec. Avec elle, d’autres
héroïnes affirment leur désir profond de s’arracher à leur sol natal : Dans Le Premier
Jardin, Flora Fontanges a quitté Québec pour devenir actrice dans les vieux pays ;
lorsqu’elle réapparaît dans cette ville, plusieurs années après, tout ce qu’elle souhaite c’est
« être ailleurs. Anywhere out of this world, se répète-t-elle. Est venue ici pour jouer un
rôle au théâtre. Le jouera ce rôle. Puis s’en ira finir sa vie ailleurs. »782 Quant à l’héroïne
de Myriam première, Maryse, elle ne désire qu’une chose : partir pour le Nicaragua,
quitter Montréal et découvrir l’Amérique latine qui « l’a toujours attirée, c’est une terre
d’espoir »783, se convint-elle. La volonté de voyager, de s’évader et peut-être d’échapper à
la ville comme à soi-même, est également une obsession chez Vava : le lecteur suit la
jeune fille dans ses pérégrinations qui la conduisent de l’Europe au Maroc, jusqu’en
Egypte puis aux Etats-Unis, fuyant on ne sait quoi, mais cherchant sans aucun doute
l’amour véritable. Fuir : voilà bien ce que tente de faire la narratrice du Corps étranger
d’Hélène Ouvrard, qui veut à tout prix quitter l’atmosphère conjugale et montréalaise :
« Il fallait partir. Il fallait quitter cette ville qui mangeait notre désir de vivre. »784 Comme
si l’espace urbain aspirait toute son énergie vitale.
Toutes ces femmes partent pour des raisons différentes ; cependant, leur point
commun réside dans le fait qu’elles reviennent toutes et toujours, dans la ville qu’elles ont
quittée sans déchirement. Flora (Le Premier Jardin) revient à Québec chercher sa fille ;
Arabelle (Les Remparts de Québec) réintègre sa place au sein des remparts de la vieille
ville ; la fin du roman de Francine Noël (Maryse), laisse entendre que Maryse reviendra
bientôt d’Amérique latine avec un enfant ; quant à Vava (Vava), c’est à Montréal qu’elle
780
Ibid., p. 61.
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 83.
782
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 37.
783
NOËL, Francine, Op. cit., p. 439.
784
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 135.
781
296
achève son long voyage. Les héroïnes réintègrent, quoi qu’il arrive, leur lieu d’origine,
leur centre, le centre du monde : comme une ellipse, l’aventure ramène toujours au point
de départ, c’est-à-dire le cœur du pays, la ville, bouclant ainsi un espace circulaire dont
les personnages ont vainement tenté de s’échapper. Dans son article consacré en partie
aux espaces urbains chez Anne Hébert, Daniel Marcheix perçoit deux réseaux isotopiques
majeurs :
Le premier est de type figuratif et s’articule selon l’opposition, classique
dans le discours identitaire québécois, espace natale vs espace étranger. Le
second, de nature thématique et axiologique, se fonde sur le couple espace
aliénant vs espace d’émancipation, opposant un ailleurs valorisé
positivement à un ici valorisé négativement.785
Cette dichotomie spatiale que repère Daniel Marcheix dans l’œuvre hébertienne,
se vérifie dans beaucoup d’autres romans féminins. Ainsi, l’opposition ici/ailleurs
entraîne un repli de la ville sur elle-même, qui se présente alors comme un espace clos et
opposé au monde extérieur. Nous l’avons vu, la métaphore du jardin d’Eden revient
fréquemment hanter l’écriture féminine ; or, « comme tous les « Paradis », l’Eden se
trouve au Centre du Monde, là où émerge le fleuve à quatre bras »786, rappelle Mircea
Eliade. D’autre part, dans son ouvrage intitulé Images et symboles, l’auteure précise que
« Le Paradis où Adam fut créé avec du limon se trouve, bien entendu, au Centre du
Cosmos. »787 Or, nous avons vu que chez Anne Hébert, notamment dans Le Premier
Jardin, l’image d’un jardin paradisiaque sommeille sous les pavés de Québec. La ville est
donc un centre, un omphalos qui concentre la Création d’un monde autant qu’il tient lieu
de naissance à l’actrice. La géographie particulière de la vieille ville, entourée de
remparts, contribue d’ailleurs à alimenter l’idée de centre et de concentration. Il n’est
d’ailleurs pas étonnant que la plupart des récits prenant Québec comme décor, se
déroulent dans la partie haute de la ville ; en effet, selon Gilles Marcotte, « C’est dans la
haute ville que, pour l’essentiel, la partie se joue ; c’est là que l’idée de Québec s’est fixée
d’abord, dans le contraste, la discordance, et c’est là que son histoire se poursuit, que ses
postulations contradictoires seront peut-être appelées à s’accorder. »788
785
MARCHEIX, Daniel, Op. cit., p. 185.
ELIADE, Mircea, Histoire des croyances et des idées religieuses, « De l’âge de la pierre aux mystères
d’Eleusis », Tome 1, coll. « Bibliothèque Historique Payot », Payot, 1976, p. 179.
787
ELIADE, Mircea, Images et symboles, Op. cit., p. 55.
788
MARCOTTE, Gilles, Op. cit., p. 95.
786
297
La vieille ville est donc elle-même un centre imbriqué dans un autre centre plus
vaste ; elle est d’autant plus un centre que, outre sa citadelle défensive, elle n’est pas
dotée d’une enceinte rigoureusement carrée, à l’image des villes fortifiées : sa
circonférence n’est certes pas régulière, cependant, elle est plus proche de l’espace
circulaire qui est, selon Gilbert Durand, « celui du jardin »789. Il s’agit donc d’un lieu clos
concentrant à la fois des valeurs défensives et des valeurs d’intimité, qui empêchent les
forces extérieures de le pénétrer, et le trésor interne de se diluer, de se répandre. Une fois
entré, la vieille ville se referme comme une coquille ; les gares, seules promesses d’un
ailleurs accessible, sont vides et désaffectées. Celle à laquelle aboutit Flora dans Le
Premier Jardin, semble soudainement plongée dans le noir et abandonnée par les
voyageurs ; quant à la gare décrite par la narratrice de L’Hiver de pluie, elle est
sommairement constituée de « Deux plates-formes des deux côtés de la voie ferrée. C’est
un endroit triste, situé dans l’arrière-cour d’une usine de portes et fenêtres. Les gens y
attendent le train dans les voitures stationnées entre les piles de madriers recouverts de
glace. »790
Pour ce qui est de la station de Sainte-Foy, le tableau n’est guère mieux, puisqu’il
s’agit d’« une sorte de hangar en métal gris qui ressemble aux installations provisoires
qu’on voit sur les gros chantiers en cours de construction. »791 Les trains ne partent jamais
vraiment dans les romans d’Anne Hébert, de Lise Tremblay et d’Andrée Maillet : ils
restent à quai et aucun embarquement n’est prévu pour l’ailleurs.
En revanche, l’ici retient sans ménagement : les personnages ont d’ailleurs souvent
la sensation d’être enlisés comme dans des sables mouvants, ou pire, d’être avalés par
l’espace urbain, engloutis puis digérés : dans L’Hiver de pluie, « Ceux qui marchent ne
croient plus qu’ils existent. Ils sont en entier engloutis par ce qui les entoure. »792 La
protagoniste du Corps étranger exprime en revanche le vif désir « De s’y laisser manger,
digérer, absorber. »793 Or, selon Gilbert Durand, « Si la notion de centre intègre
789
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 283-284.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 30.
791
Ibid., p. 32.
792
Ibid., p. 41.
793
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 117.
790
298
rapidement les éléments mâles, il est important de souligner ses infrastructures
obstétricales et gynécologiques : le centre est nombril, omphalos, du monde. »794
Voici donc que se pose à nouveau la question de la ville féminisée, un lieu
matriciel qui nous ramène inexorablement à l’idée des origines, et sur laquelle s’accorde
l’ensemble des écrivaines québécoises. Comme l’illustrent d’une manière presque
systématique les personnages hébertiens, ceux-ci sont victimes d’un exil fondamental,
« élément essentiel de leur condition tantôt de femmes, tantôt d’êtres humains, tantôt de
Nord-Américains francophones. »795 Quoiqu’il en soit, une régression « intra-utérine »
dans le ventre de la ville québécoise est primordiale dans le déroulement de leur
évolution. Ce « retour aux sources » permet en effet de donner un sens à soi-même et à la
ville, de justifier de son existence, de faire de cet espace réel un espace où se manifeste ce
que Mircea Eliade nomme « la véritable réalité »796, à savoir le sacré.
Revenir dans la ville de naissance correspond donc à un retour vers son propre
centre. Mircea Eliade affirme d’ailleurs que « Ce désir profondément enraciné dans
l’homme de se trouver au cœur même du réel, au Centre du Monde, là où se fait la
communication avec le Ciel – explique l’usage immodéré des "Centres du Monde". »797
Mais la ville est également génératrice de centres comme la maison par exemple, qui,
ainsi que nous l’avons vu avec ses aspects défensifs et rassurants, a tout de l’enceinte
fortifiée. De forme ni circulaire, ni carrée, un autre centre urbain vient compléter ce
catalogue : il s’agit de la rue, cet en-dehors en-dedans qui se divise parfois, se scinde, en
donnant une dynamique urbaine sans quoi « une ville est "morte". Entendons qu’elle ne
sort pas d’elle-même, qu’elle ne met pas au jour ce qu’elle comporte de richesses
virtuelles et qu’elle n’atteindra pas le moment si précieux de l’expression, sans laquelle
les choses ne peuvent être dites exister. »798
Si Québec se targue, par l’entremise de sa vieille ville, de posséder un « centre »
aux limites claires, ce n’est pas le cas de Montréal qui a perdu, depuis longtemps déjà,
toute trace de ses remparts. Pourtant, Montréal est bien un centre, puisqu’en tant qu’île,
elle est isolée par les deux bras du Saint-Laurent ; une fois encore, la réalité de l’île
794
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 281.
BISHOP, Neil. Guerre, errances et exils dans l’œuvre d’Anne Hébert. In : Anne Hébert, parcours d’une
œuvre, Op. cit., p. 164.
796
ELIADE, Mircea, Op. cit., p. 50.
797
Ibid., p 69.
798
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 331.
795
299
baignée par les eaux, que Maryse « imagine verdoyante et dense, brumeuse à la saison des
pluies, chaude. C’est là le centre du monde, elle en est sûre »799 dans Myriam première,
nous ramène à ce fameux symbolisme amniotique déjà évoqué.
Contrairement à Québec et sa vieille ville, Montréal a pour centre la rue, en
particulier le boulevard Saint-Laurent qui la traverse de part en part. En effet, si « Parler
d’une rue, c’est parler de toute la ville où elle se trouve, attribuer à la ville entière le sens
particulier de cette rue »800, alors la Main joue bien ce rôle puisqu’elle définit l’ensemble
des modalités de la grande ville québécoise : sorte d’artère principale qui irrigue
l’organisme urbain, elle est le lieu où bouillonne la vie montréalaise, et où convergent le
profane et le sacré ; plus exactement Babel et Babylone en une seule rue, le boulevard
Saint-Laurent est, pour Heinz Weinmann,
Le grand exutoire des désirs, des fantasmes, réprimés ailleurs dans « la
belle province ». Prostitution, trafic illicite, mais aussi, dans cette zone de
contacts et d’osmoses ontérethnique, des spectacles sans paroles se servant
de mimiques, de gestuelle, de musique. Tout naturellement, dès son
avènement, la « Main » attire le cinéma muet, qui y célèbre la première
nord-américaine le 27 juin 1896, six mois après son inauguration à Paris
par les frères Lumière. Grâce à ses images qui scintillent sur ses écrans,
laissant apparaître magiquement d’autres mondes, d’autres vies, la
« Main » potentialise pour ainsi dire l’ouverture originelle.801
La « Main » est donc centrale géographiquement et municipalement, mais elle
l’est encore plus par la place qu’elle occupe dans le discours romanesque et par sa
signification, comme l’illustrent si bien les réminiscences d’une enfance heureuse qu’une
portion de boulevard rappelle à Maryse (Maryse), alors que, se trouvant à la hauteur de la
rue Prince-Arthur au coin de Saint-Laurent,
La main redevenait la rue maraîchère de son enfance, grouillante
d’immigrés. Elle se rappela les samedis d’autrefois, alors qu’elle y traînait
son âne-père docile et doux, leurs retours glorieux avec les provisions, les
trois Juifs du magasin de fruits et légumes qui s’engueulaient
perpétuellement et, surtout, l’odeur fraîche que dégageaient ces montagnes
de fruits…802
799
NOËL, Francine, Op. cit., p. 571.
Ibid., p. 47.
801
WEINMANN, Hanz, Op. cit., p. 96.
802
NOËL, Francine, Op. cit., p. 169.
800
300
Depuis longtemps déjà, l’espace urbain est particulièrement désacralisé ; or, nous
le constatons grâce à la mise en avant de tous ces « Centres », la ville est resacralisée
dans l’écriture au féminin, parce qu’à chaque instant recréée, réactivée, « parce que les
liens émouvants de la ville et de l’homme sont mis en lumière. »803 Les auteures du
corpus resacralisent à qui mieux mieux l’espace cosmisé de la ville, réveillant et
superposant ainsi d’autres Centres du Monde puisés dans le réservoir immense des
grandes villes légendaires et sacrées.
Dans son essai intitulé Cosmologie et alchimie babylonienne, Mircea Eliade note
que
Dans la « carte du monde » publiée par Thompson, Babylone se trouve au
centre d’un vaste territoire en forme de cercle. Tout autour de ce monde
circulaire – […] – coule le fleuve Amer, Nâr-Marratum. C’est précisément
l’image que les Sumériens se faisaient du Paradis, et que l’on retrouve dans
la tradition biblique […].804
Nous rajouterons qu’un fleuve ou un océan entourant le paradis est une tradition
de toutes les cultures sémitiques ; or, cette image ne coïncide-t-elle pas avec celle de l’île
de Montréal, à la fois bordée par le fleuve et centre du monde comme nous venons de le
voir ? De plus, Images et symboles vient asseoir cette hypothèse en confirmant que
Babylone est une re-fondation, puisque « bâtie sur bâbapsî, la « Porte d’apsû » ; apsû
désignant les eaux du Chaos d’avant la Création. »805 Or, nous savons que Montréal est
elle aussi le résultat d’une re-fondation après Hochelaga puis Ville-Marie.
Francine Noël ne s’aventure donc pas en terre inconnue lorsque, dans Myriam
première, elle parle d’une « Babylone » pour désigner la ville de Montréal et la maison
familiale, car « Il y a Babylone proprement dite et Babylone-hors-les-murs qui comprend
la ruelle Mentana, la porte d’Elvire, le parc Lafontaine et le reste de la ville, indistinct,
mal connu et périlleux. »806 Par conséquent, au-delà du centre que constitue le
microcosme à l’intérieur duquel se concentre la vie des personnages de Myriam première,
se trouvent l’inconnu et le danger. La maison jouant donc également le rôle d’un
803
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 59.
ELIADE, Mircea, Cosmologie et alchimie babylonienne, Gallimard, coll. « Les Arcades », [1937] 1991, p.
25-26.
805
ELIADE, Mircea, Images et symboles, Op. cit., p. 52.
806
NOËL, Francine, Op. cit., p. 15.
804
301
« centre », les habitants la nomment volontiers Babylone ; rien d’étonnant à cela, puisque
la véritable Babylone portait elle-même de nombreux patronymes, parmi lesquels figurent
« Maison des fondements du Ciel et de la Terre », « Maison de la Montagne éclatante »,
ou encore « Maison du Sceptre de Vie » (cf. Cosmologie et alchimie babylonienne). En
outre, la maison de Blanche possède un fabuleux jardin où « les herbes sont d’un vert
foncé, intense, et les jacinthes sont grandes ouvertes ; […]. Les noisetiers nains et
l’hydrangée sont feuillus, « feuilletés », comme dirait autrefois Gabriel. »807 Comme la
ville, puis la maison, ce jardin est doté du nom sacré de « Babylone », une appellation
qu’il doit à François Ladouceur ; Gabriel, le fils de ce dernier, se souvient de cette
première fois où il entendit son père évoquer ainsi son jardin :
Babylone, c’est le nom du jardin de François. Il y a longtemps, quand il
était très jeune, à cinq ans et demi, son père François a dit une chose
impressionnante là-dessus : « J’ai passé mon enfance dans les jardins
suspendus de Babylone », c’est l’enfance qu’il veut leur donner, a-t-il
ajouté. Depuis, le jardin est devenu Babylone.808
D’après ses dires, François a conservé une image idyllique du jardin de son
enfance, comme un doux parfum qui réveille la beauté, la douceur et l’innocence de ce
temps à tout jamais perdu. En outre, le personnage n’enjolive pas tant que cela la réalité
en comparant ce carré de nature préservé, à l’une des sept merveilles du monde, car ce
lieu aux accents paradisiaques est, lui aussi, une « merveille » blottie au creux de la
sphère urbaine montréalaise ; à contrario, précise Claudine Potvin, « Babylone-hors-lesmurs, […], suggère la luxuriance du désir, le rêve, le fantasme, la transgression, la
créativité, les univers mélangés, les ziggourats, l’ailleurs, la douceur du bord du fleuve et
la violence de l’asphalte, le mixage, les mutations. »809
Le spectre d’un jardin babylonien à Montréal se profile ainsi dans d’autres œuvres
du corpus, notamment dans La Noyante d’Hélène Ouvrard, alors qu’Eléonore découvre la
maison aux accents « méditerranéens » de la jeune fille qu’elle vient de rencontrer, et à
l’intérieur de laquelle la nature et sa palette de couleurs ont littéralement élu domicile.
Bien sûr, cette maison « végétale » ne se trouve pas précisément en ville, mais à sa sortie ;
quant à la maison de Blanche dans Myriam première, elle se situe dans le centre urbain
807
Ibid., p. 407.
Ibid., p. 15.
809
POTVIN, Claudine. De l’Eden à Babel : écrire l’utopie. In : Voix et images, vol. XVIII, n° 2, hiver 1993,
p. 287.
808
302
mais ses hauts murs la coupent totalement du reste de la ville. Comme les jardins
suspendus de Babylone, ceux que découvrent Eléonore (La Noyante) et François (Myriam
première) « flottent » au-dessus de la vie tumultueuse de la cité comme des îlots de
paradis imprenables ; ils relèvent tout autant du fantasme de leurs « créateurs » qu’ils
permettent de mettre en relief la réalité froide et anguleuse de l’espace urbain.
C’est ainsi qu’après avoir découvert la profusion de légumes, de fleurs et de
couleurs qui règne dans le jardin de Léonor, Eléonore (La Noyante) entre dans une maison
qui est le prolongement du jardin lui-même :
Aux murs de sa cuisine des bouquets de basilic et de sauge pendaient, tête
en bas. Du persil frais s’épanouissait à plein rebord de fenêtre. Douze pots
au moins offraient des feuilles recroquevillées, des graines étoilées, des
têtes échevelées comme de petits chrysanthèmes : tilleul, verveine,
camomille, thym, anis… La caverne d’Ali Baba après les jardins de
Babylone.810
La nature a su trouver sa place au sein et aux limites de Montréal, et La Noyante et
Myriam première en font une très belle démonstration. Il n’est pas commun, en effet, de
pouvoir admirer de tels lieux enchanteurs, dans une métropole qui fait la part belle à
l’industrialisation et à une architecture de plus en plus complexe. Quant à Québec, il
s’agit d’une capitale qui concentre les parcs et jardins au cœur de sa vieille ville : par
conséquent, il est plus facile d’accéder au sacré dans cet espace urbain qui a su freiner son
élan vers une modernité dénaturante ; en outre, si Montréal est comparée à Babylone ou
encore à Babel, Québec entretient une certaine ressemblance avec cette Jérusalem Céleste
créée par Dieu avant que la cité de Jérusalem ne fût bâtie par la main de
l’homme. […]. […] la valeur mystique d’une ville telle que Jérusalem ne
réside pas seulement dans son image de cité céleste, mais également dans
le fait qu’elle est considérée comme le centre du Monde.811
Québec a bien les valeurs de ce même « Centre » décrit par l’essai Cosmologie et
alchimie babylonienne, notamment dans les romans d’Anne Hébert, Lise Tremblay, ou
Andrée Maillet. Il s’agit plus précisément d’un espace à l’intérieur duquel les héroïnes
sont à la recherche de leur réalité ; or, cette recherche, se transformant bien vite en quête
de sacralité, les mène à leur propre centre, au cœur même de leur monde intérieur. Cette
quête se matérialise sous la forme d’une expérience dans le temps pour Flora (Le Premier
810
811
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 16.
ELIADE, Mircea, Cosmologie et alchimie babylonienne, Op. cit. p. 26-27.
303
Jardin) lorsqu’elle revient à Québec, la ville de son enfance, et qu’elle y soigne ses
blessures intérieures en affrontant sa vie passée d’orpheline, puis celle de petite fille
adoptée : la vieille ville est donc un « centre », c’est-à-dire un lieu sacré qui renvoie
l’héroïne à sa propre réalité, dès lors que « deux lettres venant d’une ville lointaine,
postées à quelques heures d’intervalle, dans des quartiers différents, par des personnes
différentes, la joignent en même temps, dans sa retraite de Touraine et décident de son
retour au pays natal. »812 En outre, Mircea Eliade souligne le fait que « toutes ces cités,
temples ou palais considérés comme des Centres du Monde, ne sont que des répliques
multipliées à volonté d’une image archaïque : la Montagne Cosmique, l’Arbre du Monde
ou le Pilier central qui soutient les niveaux cosmiques. »813 Pour Flora, le grand « Arbre
du Monde » planté en plein cœur de la vieille ville n’est autre que l’arbre généalogique
gigantesque de sa famille adoptive, les Eventurel, symbolisant pour la petite fille la
promesse d’une vie stable et d’une identité sociale définitivement acquise. Cependant,
malgré un vif désir d’intégration, ses parents ainsi que sa grand-mère ne lui permettront
jamais de s’accrocher aux branches de ce
grand arbre, ancré dans la nuit de la terre, sous la ville, soulevant l’asphalte
des trottoirs et des rues, rien qu’avec le souffle noir de son haleine
souterraine. Cet arbre au tronc noueux s’élèverait plus haut que les tours du
parlement, plein de mères branches, de rameaux et de ramilles, de feuilles
et de vent. Peut-être même, la petite fille serait-elle l’oiseau unique au faîte
de cet arbre, bruissant de courants d’air, car déjà elle désire, plus que tout
au monde, chanter et dire toute la vie contenue dans cet arbre qui lui
appartiendrait en propre comme son arbre généalogique et son histoire
personnelle.814
Parmi les « Centres du Monde » qu’évoque Mircea Eliade, se trouve donc l’Arbre
qui fait communiquer le ciel et la terre, et dont Anne Hébert nous présente un avatar dans
Le Premier Jardin ; avec lui, la Montagne cosmique est « considérée comme le lieu le
plus haut du monde, le seul qui n’eût pas été submergé par le Déluge »815, insiste l’auteure
d’Images et symboles. Nous retrouvons l’image de cette Montagne à travers la présence
du Mont Royal à Montréal ; à ce propos, un guide touristique renseigne explicitement sur
cette « colline d’origine volcanique de 233 mètres d’altitude qui fait partie de la chaîne
des Montérégiennes, [et qui] domine la plaine à faible distance du Saint-Laurent. […].
812
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 9.
ELIADE, Mircea, Images et symboles, Op. cit., p. 53.
814
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 124.
815
ELIADE, Mircea, Op. cit., p. 53-54.
813
304
Les Montréalais l’appellent familièrement "la montagne". »816 Si l’on se réfère à l’histoire
de la ville, alors le Mont Royal est certainement plus un centre que la métropole ellemême, puisque c’est de son sommet que Cartier contempla Hochelaga et qu’il décida de
baptiser cette colline du nom de Mont Réal, en hommage au roi de France. Puisqu’il ne
reste plus de trace du village indien d’Hochelaga, ni de la ville sacrée que fut Ville-Marie,
le Mont Royal est donc le dernier centre, une terre sacrée à la base de l’identité
montréalaise.
L’insatisfaction qui naît de l’espace québécois est un thème commun à l’ensemble
de la littérature québécoise, et, comme nous venons de le constater, ceci concerne
également la littérature féminine. L’ailleurs, la fuite vers les pays que l’on imagine
idéaux, est un tremplin pour la rêverie, une échappatoire qui permet aux personnages de
quitter un monde étriqué. Ce qui rend la ville insupportable c’est le non-sens qui y règne,
lié au peu de place laissé à la mémoire collective. La pierre a recouvert les traces
originelles d’un Nouveau Monde : après tout, la ville n’est-elle pas une intruse, un
horrible champignon poussé là, en plein milieu d’une nature prodigieuse qu’il défigure de
sa simple présence ?
Puisque la ville réelle a effacé toute trace, il s’agit pour les écrivaines de procéder
à la remythisation de l’espace urbain de la même manière que le fait Anne Hébert dans Le
Premier Jardin, en adoptant le style de la Genèse. Il ne reste rien d’Hochelaga, de VilleMarie, et encore moins du village indien où se trouve maintenant Québec. Il faut donc
recréer l’Histoire, se souvenir de nouveau, de toutes ses forces : remythiser l’espace de la
ville. Ce travail n’est pas seulement nécessaire à la condition d’écrivaine, mais aussi à
l’ensemble d’une nation dont l’identité collective vacille à chaque instant. A cela, Pierre
Sansot précise qu’« Un lieu […] mérite d’être remythisé lorsqu’il concerne notre
condition d’homme et, ajouterons-nous, lorsqu’il nous permet mieux de l’assumer. »817
Ainsi, faire cohabiter le mythe, le sacré et le profane dans un espace tel que celui de la
ville, est une charge qu’endossent habilement les auteures québécoises. La ville devient
816
817
GUIDES BLEUS, Op. cit., p. 137.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 307.
305
tour à tour Enfers, Babylone, Jérusalem : elle est le centre d’une écriture, mais aussi le
centre à l’intérieur duquel les personnages tournent en rond et se cherchent. C’est
pourquoi le retour à la ville de l’enfance, cette régression presque intra-utérine dans un
ventre aux ruelles tortueuses, est quasiment inévitable pour les héroïnes.
Les écrivaines s’amusent donc à explorer de plus belle leur environnement, en
usant de la transformation des mythes, resacralisant des villes qui se trouvent depuis
longtemps dans un processus d’aliénation culturelle.
Tout commence avec la proximité contagieuse des Etats-Unis qui sont de plus en
plus impliqués dans l’économie, la culture, l’architecture, et le quotidien des Québécois.
Abhorrés par les uns, ardemment désirés par d’autres, personne ne peut nier l’influence
grandissante des Etats-Unis dans l’espace québécois. Pour beaucoup en tout cas, la ville
est désincarnée, laide, car elle subit l’industrialisation comme une maladie progressive et
incurable. Quelle alternative à ce processus d’enlisement dans une double culture qui ne
fait plus sens ? Voilà l’une des questions que se posent les écrivaines depuis les années
soixante. Elles relèvent minutieusement les creux, les bosses, les salissures ; un ciel
tourmenté par-ci, un bloc de maisons délabrées par-là : rien n’est épargné à l’espace
urbain. Aux murs de béton, à la dure réalité d’une ville de plus en plus inhumaine et
aseptisée, les femmes opposent la vivifiante nature et imposent leur végétale féminité.
2. Des portraits de villes dénaturantes et désincarnées
2. 1 : Les Etats-Unis : l’ennemi de toujours, l’ami d’en face
Avec les multiples influences culturelles et architecturales qu’elle a traversées,
Montréal a peu à peu perdu de son authenticité. Influence britannique puis, plus
récemment, américaine, la métropole ne cesse de changer de visage depuis le quart de
siècle qui suit la seconde guerre mondiale. L’écriture québécoise n’est pas dupe de ces
bouleversements urbains qui sont aussi les symptômes d’un malaise identitaire collectif.
Néanmoins, la complexité montréalaise révèle une ville ouverte à tous les discours, ainsi
qu’un espace urbain qui ne reste pas figé à l’image de la métropole américaine
foisonnante d’activités. Ainsi, comme le précise Jean-François Chassay, « Pour exister de
306
manière tangible et concrète dans le roman, Montréal ne peut faire abstraction de sa
réalité américaine. »818 Montréal se modèle donc sur la grande ville américaine, ce qui
dérange ; l’écriture féminine notamment, relève les incohérences esthétiques d’une
architecture qui ne fait plus sens : Montréal ne ressemble plus à elle-même, mais à
Toronto et un peu à New York, comme le sous-entend le touriste américain que rencontre
Arabelle (Les Remparts de Québec). Dans son article consacré à Hochelaga, Ville-Marie
puis Montréal, Fabienne-Claire Caland remarque que l’agencement de l’espace urbain est
parfois bien surprenant lorsque se côtoient passé et présent, classicisme et modernisme :
Promenez-vous dans les rues de la ville et étonnez-vous : l’édifice Sun Life
qui a longtemps représenté par ses impressionnantes colonnades le
symbole de puissance de l’establishment anglo-saxon de Montréal n’a que
peu à voir avec la cathédrale catholique, réplique à mi-échelle de la
basilique Saint-Pierre de Rome ou encore le Vieux Séminaire, le plus
ancien bâtiment subsistant à Montréal, construit de 1684 à 1687.819
L’influence des Etats-Unis sur Montréal est donc à première vue architecturale ; la
narratrice de La Danse juive, habituée des restaurants montréalais, ne manque pas de
souligner la nouvelle présence d’un diner que « Le propriétaire […] a fait démonter aux
Etats-Unis et […] reconstruire au coin des rues Saint-Denis et Gilford sur un ancien
terrain vague. »820 Dans ce récit, la narratrice obèse est une habituée de la restauration
rapide ; elle habite un Montréal qui vit au même rythme que la grosse cité américaine, et à
l’intérieur duquel se multiplient des lieux où elle croise des « couples entre deux âges,
trop gras, qui doivent n’avoir que cette activité en commun une fois par semaine. […].
Tout est abondant, pantagruélique, une sorte de all you can eat de banlieue
américaine. »821 Dans l’œuvre de Lise Tremblay, l’envahissement de leur espace de vie
par ce puissant voisin économique, est une préoccupation qui ne cesse de tourmenter les
personnages, effrayés de voir disparaître le véritable visage d’une ville constamment
égratignée par des constructions nouvelles.
En outre, la présence des Etats-Unis est parfois tout aussi explicite à Québec, ce
que « souligne » L’Hiver de pluie lorsque la narratrice converse avec un inconnu, et qu’ils
évoquent les « bars de la rue Cartier et de la vieille ville qui étaient en train d’être envahie
818
CHASSAY, J.-F. L’Autre Ville américaine. In : NEPVEU, Pierre, MARCOTTE, Gilles, (dir.), Op. cit., p. 31.
CALAND, Fabienne-Claire. Hochelaga, Ville-Marie, Montréal. In : WESTPHAL, Bertrand (dir.), Op. cit., p.
236-237.
820
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 21.
821
Ibid., p. 69.
819
307
par les fast food. L’homme a dit qu’il ne s’y promenait même plus, tellement cela le
heurtait. »822
Néanmoins, nous aurons noté que c’est bien Montréal qui s’américanise à une
vitesse phénoménale, laissant choir son identité québécoise et la mémoire de ses origines
qui la font exister plus sûrement que l’orgueil affichée de ses gratte-ciel. Francine Noël,
dans un article datant de 1989, émet d’ailleurs un jugement très sévère à l’encontre de la
métropole, pourtant toile de fond de ses romans ; en effet, elle affirme que « Montréal
n’est pas une capitale. Elle n’est qu’une métropole en perte de vitesse, la métropole d’un
pays "incertain" dont la culture n’a rien de dominant. »823 Plus tard, Gilles Marcotte dira
quant lui que ce « n’est pas une ville fière dont on puisse être fier, à laquelle on puisse se
vanter d’appartenir. »824 L’auteure qu’est Francine Noël illustre de façon concrète ses
propos dans Myriam première, en soulignant la dégradation progressive d’un
environnement urbain aliéné ; elle dénonce notamment les montréalais qui n’ont pas
voulu voir le travail de sape dont leur ville fait l’objet depuis des décennies. Décidément,
Montréal n’est pas une ville : elle n’est en fait qu’un souvenir pour ceux qui, comme
Maryse, n’ont pas vraiment regardé :
Plusieurs Montréalais ont fait comme elle, s’exerçant à découper le réel et à
imaginer, à partir d’un fragment épargné – une porte miraculeusement
repeinte ou d’un pan de mur encore debout –, comment c’était, autrefois.
Ils se retrouvent maintenant dans des parkings sordides, à évoquer des
splendeurs passées : Montréal n’est plus une ville mais un souvenir que se
partagent quelques-uns avec un vague sentiment de nostalgie coupable.825
En tant que ville éclatée, morcelée et plurielle, Montréal est précisément à l’image
de la grande cité new-yorkaise dont elle est la pâle copie. Dans son article consacré au
Montréal des années quatre-vingt, Florence Fensie revient sur les similitudes troublantes
qui unissent les deux villes : en plus d’être des îles (l’île de Montréal et l’île de
Manhattan), Florence Fensie souligne que « la Montagne et Central Park manifestent la
survivance difficile de l’élément naturel dans des villes dévolues à la modernité. »826 La
perte de repères « naturels » dont semblent affectés les personnages, n’est donc pas sans
822
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 70.
NOËL, Francine, La Scène se passe à Montréal de nos jours, Op. cit., p. 119.
824
MARCOTTE, Gilles, Op. cit., p. 45.
825
NOËL, Francine, Op. cit., p. 82.
826
FENSIE, Florence. Montréal, années quatre-vingt : une globalisation impossible ? In : Montréal, mégapole
littéraire, Actes du séminaire de Bruxelles (sept.-déc. 91), Centre d’études canadiennes, Bruxelles :
Université libre de Bruxelles, 1991, p. 122.
823
308
rapport avec ces villes perverties ; sans doute, voici l’une des raisons qui font que les
héroïnes tendent à recréer un centre qui fait sens dans l’espace urbain. Par exemple, la
jeune Vava de Yolande Villemaire, tente de s’approprier les deux cités, Montréal et New
York : elle cherche simplement à y creuser sa place et à vivre enfin son grand amour.
Tout d’abord, elle paraît emballée par la frénésie urbaine qui secoue la « grosse pomme »
américaine : la vie tumultueuse qu’elle y découvre, ainsi que les rencontres et les amants
qu’elle fréquente alors, ne font cependant que la renvoyer à sa propre vérité et à son
identité québécoise : « Je revois tous ces Américains en train d’embrasser leurs billets
verts, et je me dis que ce n’est peut-être pas si mauvais que ça, après tout, de faire partie
d’un peuple qui méprise un peu l’argent. Ils me dégoûtent, en fait. »827 Voilà ce que
découvre la jeune fille à la fin du récit. Plus tard, l’apparition de l’emblème québécois en
surimpression sur un Manhattan calciné, achèvera d’enterrer définitivement le rêve
américain de Vava : en effet, Ian, son amant américain, s’effacera devant son grand amour
montréalais Michel Saint-Jacques, ce qui décidera d’ailleurs de son retour au pays.
Montréal, ville américaine à l’extérieur des Etats-Unis, dont la région
métropolitaine représente la moitié d’un Québec qui lui ressemble peu,
tournée vers l’Europe qui reste, quoi qu’on veuille parfois s’imaginer, à
distance respectable. La proximité des Etats-Unis est à la fois une crainte et
un plaisir, une situation angoissante ou une chance inestimable, selon le
point de vue des commentateurs. Le roman montréalais n’a jamais oblitéré
les tensions créées par ce qu’on pourrait nommer la contrainte.828
Cet extrait d’article publié en 1992, montre qu’à une décennie près, la nation
québécoise est encore tiraillée par l’ambiguïté de sa pensée américanisante : J.-F. Chassay
évoque à la fois la « crainte » et le « plaisir » que suscite la proche Amérique dans le cœur
des Québécois. Il souligne également que le roman montréalais ne peut outrepasser cette
réalité ambivalente, ce qu’il est d’ailleurs assez facile de deviner soi-même à la lecture
des romans du corpus.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les réactions à l’américanisation vont
prendre des formes diverses : silence, rejet moral puis, à partir des années soixante-dix,
«La crainte de la domination américaine provoque une réaction nationaliste et amène le
827
828
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 667.
CHASSAY, J.-F., Op. cit., p. 280.
309
gouvernement canadien à adopter, […] des mesures de restriction qui seront abandonnées
pendant la décennie suivante »829, précise Paul-André Linteau. Même si, affirme d’autre
part Jacques Michon, « dans plusieurs romans historiques du dix-neuvième siècle, l’image
du soldat américain venu libérer les Canadiens du joug britannique était toujours
positive »830, c’est unanimement que les écrivains québécois du vingtième siècle traitent
des thèmes de l’américanophobie, parmi lesquels le culte de l’argent, le progrès, « la vie
malsaine des villes »831, selon Guildo Rousseau. Le premier roman venu ternir le rêve
américain est sans nul doute Maria Chapdelaine832, dans lequel l’héroïne refuse les
propositions de son prétendant américain, Lorenzo Surprenant : pour Jacques Michon,
c’est bien là « le triomphe moral de la résistance canadienne-française qui a choisi l’être
contre l’avoir, le passé contre l’avenir, l’immobilisme contre le progrès. »833
Le roman féminin actuel continue de perpétuer, malgré une américanisation de
plus en plus tolérée, le sentiment de rejet d’une pensée et d’un mode de vie inspirés par le
géant tout proche. Même les jeunes générations adoptent une réaction nationaliste dès
qu’il s’agit d’aborder cette question épineuse : lorsque dans Les Remparts de Québec,
Arabelle rencontre un touriste américain, la conversation s’envenime rapidement alors
que la jeune fille interroge son interlocuteur sur les véritables intensions de son pays déjà
bien implanté en terre québécoise :
– […]. Vous autres, Américains, vous aimeriez bien vous annexer le
Québec, n’est-ce pas ?
– Ce serait pratique sans doute, éventuellement, si tout le monde le désire.
Toutefois, pour le moment, j’ai l’impression que nous avons les mains
pleines de problèmes insolubles. Nous ne sommes pas impérialistes,
alors…
– Vous pouvez tout, vous autres. Ne savez-vous pas que le Québec est une
réserve, un parc national, un zoo ? Les touristes ont la permission de
nourrir les bêtes.834
Néanmoins, Arabelle ne peut nier que son pays appartient au continent américain ;
d’ailleurs, elle est un peu plus loin très lucide sur le comportement ambigu qu’adopte la
829
LINTEAU, Paul-André, Op. cit., p. 107.
MICHON, Jacques. Les Etats-Unis de notre petite bourgeoisie de 1800 à 1930. In : Lettres Québécoises,
printemps 82, n° 25, p. 72-74, p. 72.
831
ROUSSEAU, Guildo, L’Image des Etats-Unis dans la littérature québécoise, Sherbrooke : Naaman, coll.
« Etudes 28 », 1981, p. 279.
832
HEMON, Louis, Maria Chapdelaine, Montréal : Editions Fides, [1916] 1959.
833
MICHON, Jacques, Op. cit., p. 73.
834
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 148.
830
310
génération québécoise à laquelle elle appartient, « torturé[e] par l’angoisse de son
existence laurentienne, [mais portant] son regard sur l’écran de la réalité américaine. »835
Elle intime donc au touriste d’aller colporter dans son pays qu’il vient de survoler
un pays beaucoup plus grand que le Texas, entièrement cerné de murailles
décrépites et que nous, nous les gens de mon âge, nous vous taillons des
brèches dans ces murailles pour que vous veniez vite avec votre chewinggum, votre cola (nous en avons déjà mais pas assez) et la plus grande jukebox de la terre qu’il faudra installer au milieu de l’autre Terrasse, devant le
Château Frontenac, monument historique s’il en fut.836
La ville québécoise, métropole ou capitale, n’est donc pas imperméable aux
sollicitations américaines, et c’est bien ce que déplore la jeune fille des Remparts de
Québec qui constate que ses concitoyens succombent à la tentation ; le processus est
enclenché depuis belle lurette, et les personnages ne peuvent que se résigner, tandis que
dans le roman Hier de Nicole Brossard, « Au fond de la salle [du musée], des enfants
avalent goulûment leur sandwich, chacun un verre de Coke à portée de la main.
Civilisation oblige. »837
Que Montréal soit reconnu pour certains comme un avatar de New York, d’un
point de vue architectural et culturel, n’est en fin de compte pas le plus grave ; ce qui
importe, et que dénonce le roman féminin québécois dans son ensemble, c’est que la
pensée américanisante gangrène la conscience nationaliste et le sentiment d’appartenance
à une identité collective québécoise, depuis la création de la Nouvelle-France jusqu’à nos
jours. Selon Guildo Rousseau,
depuis l’époque où l’intendant Talon rêvait de conquérir New York afin de
mieux assurer l’épanouissement du monde français en Amérique, il n’est
guère de décennie où l’on ne retrouve l’expression d’un courant d’idées
politiques, sociales, économiques, religieuses ou simplement littéraires, qui
nous font assister à la quête nostalgique d’une « France américaine »
héroïque, glorieuse et édénique, vaincue par la fatalité de l’histoire, ou se
dessinant dans la promesse non-mythique d’un continent doué d’une forme
et d’un contenu français.838
L’influence européenne et la proximité du voisin américain mêlés ont, eux aussi,
donné naissance à un mythe : celui d’une « France américaine ». Or, le vaste pays qui
835
ROUSSEAU, Guildo, Op. cit., p. 12.
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 164.
837
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 70.
838
ROUSSEAU, Guildo, Op. cit., p. 11.
836
311
portait autrefois le nom de Nouvelle-France est-il parvenu à trouver le juste équilibre ?
« Certainement pas », assure Arabelle des Remparts de Québec, lorsqu’elle déclare à son
ami américain :
Nous aimons beaucoup trop vos dollars : nous avons tellement hâte d’être à
côté des forts, des vrais hommes. Votre fameux creuset où tout se mélange,
sauf les races… Une perspective bien séduisante, monsieur, pour qui n’a
pas d’identité, pas de visage, pas de conscience. Nous aussi serons riches à
n’importe quel prix.839
L’héroïne d’Andrée Maillet soulève ici l’interrogation suivante : pourquoi un pays
sans visage, sans identité, pire sans conscience, ne se tournerait-il donc pas vers cette
clinquante Amérique qui lui ouvre les bras depuis ses commencements ? Lui en coûteraitil vraiment d’abandonner à la minorité nostalgique l’image surfaite d’un « jardin planté en
terre nouvelle » telle que la conçoit Anne Hébert dans Le Premier Jardin ?
Guildo Rousseau reste lucide sur la question :
Héritiers de la civilisation européenne, nous gardons encore des affinités
culturelles ou des liens divers avec la France et l’Angleterre. Mais
l’Amérique nous infuse la meilleure partie de notre tempérament, et notre
peuple s’apparente davantage au peuple américain, notre voisin
immédiat.840
Parce que la ville québécoise ne peut faire abstraction de sa réalité américaine, les
écrivains renvoient donc souvent l’image d’une nation bipolaire qui oscille entre son
héritage européen et l’appel américain. La littérature féminine, quant à elle, traduit
l’attachement profond des femmes aux origines et à l’image édénique d’un pays neuf.
Néanmoins, comme le reste de la population, les écrivaines ne peuvent que constater la
part grandissante qu’occupe désormais la pensée américanisante dans la vie quotidienne
québécoise. Que faire ? L’Europe est trop loin, et les Etats-Unis si proches : l’anglais est
aux portes des villes quand il n’a pas déjà conquis des quartiers entiers. « L’omniprésence
de l’Amérique dans la ville, à travers son architecture notamment, ne participe-t-elle pas
839
840
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 165.
ROUSSEAU, Guildo, Op. cit., p. 13.
312
au sentiment de dépossession d’un héritage du Nouveau Monde ? », semble interroger la
littérature féminine dans son ensemble ; pour leur part, les auteures constatent, dénoncent
puis remythisent l’espace urbain, comme un remède à l’angoissante dépossession de soi
qui menace l’identité collective de ceux qui peuplent les grandes villes.
C’est pourquoi, à côté de l’image idyllique du jardin s’impose celle de la ville
gangrenée par une architecture et une culture de tous les excès ; la cité devient laide et
désincarnée, en fidèle reflet du malaise identitaire qu’elle couve entre ses murs.
2. 2 : Industrialisation et modernité : les symptômes d’une aliénation
progressive
L’architecture moderne dont Montréal est en partie constituée suscite bien des
polémiques, et ce depuis très longtemps :
A côté de monuments unanimement reconnus comme beaux – et du point
de vue étranger et du point de vue québécois – d’autres se sont souvent
honnis parce que taches, erreurs, verrues monstrueuses déformant le corps
de la ville. La littérature québécoise se veut porte-parole d’une critique
acerbe de l’architecture moderne.841
L’étude de la ville dans l’écriture féminine vient confirmer ces propos : les
écrivaines ne cessent de stigmatiser la grande ville aux accents américains, à travers une
appréciation systématiquement négative des lieux urbains. Il est d’ailleurs aisé d’évoquer
les « laideurs de Montréal » – Michel Biron ayant rédigé un article au même titre assassin
dans le Québec Français842 – puisque cette ville a toujours connu peu de démolitions pour
beaucoup de constructions, notamment dans le centre-ville. Le Montréal de l’après-guerre
suscitait déjà très peu d’enthousiasme esthétique malgré le renouvellement de son
architecture ; bien plus tard, certains grands écrivains qui se souviendront du quartier de
leur enfance, ne seront pas plus indulgents que la plupart des habitants : par exemple, en
1974, Gabrielle Roy écrivait que dans sa jeunesse,
841
842
CALAND, Fabienne-Claire, Op. cit., p. 232-233.
BIRON, Michel, Op. cit.
313
Montréal […] n’était pas une belle ville, grands dieux, non ! Couverte
d’affiches affreuses – à Saint-Henri, j’avais repéré, en contrebas du trottoir,
presque enfoncée sous terre, comme un peu honteuse, une minable
boutique de tabac munie pourtant de deux grandes vitres de chaque côté de
la porte, celle de droite proclamant sa raison d’être en anglais : « Cigar
Man » et celle de gauche en français : « Mane de cigare » – bariolée à
toutes les sauces, à toutes les enseignes, c’est bien le cas de la dire, la ville
n’était aimable que par ses îles de beauté préservées ou interdites.843
D’une manière générale, les écrivaines emboîtent le pas à Gabrielle Roy en
dressant le portrait d’une ville grisonnante, froide, industrielle, et dont des rues entières
ont été démolies.
Lorsque les personnages prennent le temps d’observer l’environnement urbain,
celui-ci est aussi fade que violent puisque nous avons vu que la violence urbaine pouvait
rendre la ville laide ; or, le décor de cette métropole peut parfois s’avérer insoutenable
pour certains personnages qui s’y sentent agressés : c’est le cas dans le roman de Pauline
Harvey, Encore une Partie pour Berri, dans lequel violence, schizophrénie et laideur
urbaine composent un tableau parfois insupportable, alors que
Dans la rue, les premiers passants, minuscules sous le ciel trop bleu,
recommencent à s’agiter dans un décor de carton, découpage brutal des
édifices au-dessus d’eux comme si la perspective était distendue, écartelée,
rutilement de nickel, effets de soleil dans les fenêtres. Le pont Jacques
Cartier au loin, et, juste à côté, une grue, comme des petites constructions
de meccano sur un tapis bleu, qu’on aperçoit à l’envers. Tout est trop vif,
trop éblouissant, et son souffle, embuant la vitre, recouvre un instant la
ville d’un reposant brouillard.844
« Trop », tout est « trop » à Montréal : il s’agit ici d’un « décor » dans lequel on
observe des « effets » ou encore des « constructions de meccano » ; rien n’est vrai, tout
est factice et provisoire dans la métropole québécoise qui semble arborer un masque de
carnaval. En outre, lorsqu’elle n’aveugle pas de ses brillants artifices, Montréal surprend
par ses quartiers entièrement démolis, par ses murs sales ou ses séries de maisons
délabrées qui se succèdent. Alors que Laurent, dans Myriam première, « prétend que le
843
ROY, Gabrielle, Le Pays de Bonheur d’Occasion, Montréal : Boréal, coll. « Les Cahiers Gabrielle Roy »,
2000, p. 90.
844
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 69.
314
cœur de Montréal est en train de pourrir »845, la narratrice de La Danse juive trouve « Le
reste de ce tronçon de Laurier […] horrible, des maisons vides, une taverne dont
l’extérieur est peint orange vif »846 ; puis, descendant le boulevard Saint-Laurent vers le
sud, le personnage de Lise Tremblay renchérit en observant qu’
A cette hauteur, les vitres des commerces sont sales et plusieurs édifices
sont inoccupés. Leurs fenêtres sont pleines d’affiches annonçant les heures
des offices de sectes sud-américaines […]. Tout cela est d’une pauvreté à la
limite du supportable. […]. Après le viaduc, je prends la rue Bernard. Je
tombe dans un quartier sale et humain, dans une ville habitée.847
Des quartiers entiers de la ville sont abandonnés puisqu’une partie des habitants
ont vidé les maisons, les rues, laissant s’installer derrière eux une forme de pauvreté
visible que la narratrice ne supporte pas ; quant à la ville « habitée », elle grouille de vie
mais n’en est pas moins sale. L’excessive laideur, mais aussi la solitude qui règnent à
Montréal, sont un constat qu’établit l’ensemble des auteures. Pour ne citer que le roman
Hier de Nicole Brossard, « malgré le soleil de mai, la rue semble désoeuvrée. Les trottoirs
sont défoncés, ici et là, les « tristes » flânent ou circulent, cigarette au bec, laisse à la
main »848 ; quant à la rue Sainte-Catherine, « il fut un temps assez récent où les
commerces étaient comme des caries de chaque côté de la rue. »849 L’hiver et la grisaille
des bâtiments, lorsqu’ils se confondent, rajoutent au sentiment de solitude et à la laideur
qui pèsent sur la ville, notamment lorsqu’un « gris de plomb s’installe autour des voitures
stationnées dans le parking derrière l’immeuble d’habitation. Un gris de centre
commercial et de palais des congrès perdu entre deux autoroutes. »850 Ces passages
extraits des romans étudiés, ne font que traduire un sentiment et une vision esthétique
communs que partagent les Montréalais à propos de leur ville, ce que confirme d’ailleurs
Fabienne-Claire Caland en soulignant qu’
En guise de boutade, les Montréalais disent qu’il y a deux saisons dans la
ville : l’hiver et l’industrialisation. Malade au teint de cendres, Montréal
n’en finit pas de se somatiser. Souvent c’est de souillure qu’il s’agit ;
845
NOËL, Francine, Op. cit., p. 82.
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 22.
847
Ibid., p. 118-119.
848
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 73.
849
Ibid.
850
Ibid., p. 39.
846
315
l’image de cloaque perpétue le thème de l’espace urbain perçu telle une
bouche dentée, tel un ventre infernal.851
Montréal n’est cependant pas seule à dévoiler ses laideurs, ses égratignures et ses
saletés. Dans Le Premier Jardin, l’héroïne Flora Fontanges pointe du doigt les
dégradations d’un Québec « plein d’édifices abandonnés et de démolitions à peine
camouflées »852 ; Flora ne reconnaît pas les rues, non pas parce qu’elle n’est pas revenue
depuis des années, mais parce que la ville s’est transformée, changeant de visage parfois
pour le meilleur, mais surtout pour le pire : « Voici le boulevard Charest, à moins que ce
ne soit la rue Saint-Joseph. Partout le désordre d’une ville qui n’arrive pas à dessiner son
visage de ville, qui le défonce à mesure, comme si c’était un plaisir de s’éborgner ou de se
casser le nez. »853 L’actrice constatera par ailleurs que « Des rues entières ont été
secouées, pareilles à des tapis, avec leurs immeubles cassés comme des jouets. »854
L’américanisation, la pauvreté de certains quartiers, le relâchement du sentiment
nationaliste, sont peut-être à l’origine de l’abandon de la ville par des habitants qui
apprennent à vivre avec cette laideur, autant esthétique que sociale. Les personnages
féminins apprennent, eux aussi, que tout change dans une ville dont l’image
contemporaine ne colle plus avec celle de leurs souvenirs embellis par le temps ; en effet,
lorsque Maryse de Myriam première revient depuis bien longtemps dans le quartier de son
enfance, celui-ci « lui semble lamentable. Les maisons ont été démolies les unes après les
autres et remplacées par des stationnements, des édifices bon marché et des terrains
vagues. Au fil des ans, la ville s’est effritée. »855
Si le premier jardin a, lui, disparu, la ville n’est-elle pas elle aussi en train de
disparaître au fur et à mesure de ses démolitions ? En tout cas, l’image peu flatteuse que
nous renvoient les écrivaines de la grande ville, traduit peut-être autre chose que le seul
désarroi de certains habitants devant la laideur urbaine : sans doute faut-il y voir
également l’image qui, selon Pierre Popovic, « donne à voir la ville comme le visage
défiguré de la nation, comme l’excroissance affreuse d’un « corps » social malade, ainsi
851
CALAND, Fabienne-Claire, Op. cit., p. 226.
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 166.
853
Ibid.
854
Ibid.
855
NOËL, Francine, Op. cit., p. 81.
852
316
que le texte et la parole humaine comme le visage (ou la façade) délabré(e) de la
ville »856.
Montréal est donc la ville moderne par excellence depuis l’expansion de
l’urbanisation et de l’industrialisation au dix-neuvième siècle : « Elle en possède
l’abondance, le marché, la vitesse, le luxe et la misère, les industries, la démesure, le
perpétuel inachèvement »857, précise de nouveau Pierre Popovic. En somme, l’on pourrait
synthétiser en soupçonnant Montréal d’être un lieu victime de la modernité : en effet, la
place Ville-Marie, le « cœur » originel de la métropole, concentre aujourd’hui les
réalisations les plus modernes avec d’importantes tours de bureaux qui plantent ce fameux
décor à l’américaine ; or, un autre « idiome » de la modernisation de cette « ville
vendue »858, vient renforcer les effets de cette architecture audacieuse : il s’agit de
l’anglais, langue des affaires et langue économique, majoritaire dans certains quartiers :
Cela ne se dit pas comme cela, en discours, mais le lexique de la
modernisation, les termes qui désignent les instruments et les culturèmes
reliés à cette dernière […] ou qui réfèrent au confort, à la mode, à tout ce
qui distingue le comportement de ceux qui sont à la page, sont reliés à
l’anglais. Celui-ci n’en retire cependant aucun bénéfice, puisqu’il est dès
lors associé au clinquant et au mauvais goût tapageur (de l’Amérique), à la
ville où ne comptent que les devantures, les façades, les m’avez-vous vu.
La maxime sous-jacente se lit comme un hypogramme : la devanture
dénature.859
Selon Pierre Popovic, la langue et l’architecture montréalaises ont « dénaturé » la
ville, la rendant superficielle, peu profonde, tout en façade et maquillée à outrance par un
progrès « tapageur » qu’il est bien difficile de stopper. Comme un décor de cinéma en
carton pâte destiné à camoufler le vide et à combler les manques, Montréal est, dans cet
article, à l’image de cette « ville-mensonge » que décrit la narratrice du Corps étranger
d’Hélène Ouvrard : « Cette ville n’est belle que dans le mensonge »860, affirme-t-elle. La
jeune femme qui étouffe dans les bras de l’Amant, suffoque également dans la métropole
toute de verre et de plastique qui abolit l’horizon ainsi que les perspectives d’un ailleurs
856
POPOVIC, Pierre, Op. cit., p. 216.
POPOVIC, Pierre. Un Voleur d’étincelles dans la ville des pauvres. In : Montréal, mégapole littéraire,
Actes du séminaire de Bruxelles, Op. cit., p. 57.
858
POPOVIC, Pierre. Le Mauvais Flâneur, la gourgandine et le dilettante, Op. cit., p. 217.
859
Ibid., p. 217-218.
860
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 46.
857
317
édénique ; « l’ère de la stérilité productive et de la lucidité inféconde »861 dans laquelle
entre la narratrice du roman Hier de Nicole Brossard, se manifeste dans Le Corps
étranger par un malaise qui vient, dit-on à la jeune femme,
de ce que vous n’êtes pas encore habituée à vivre dans nos bureaux
hautement perfectionnés, dans la substance stérile et isolante du plastique.
Ce monde aseptique, cette atmosphère sous pression demandent au début
une certaine accoutumance. Ensuite, ils deviennent indispensables. Bientôt,
vous n’aurez plus besoin de contempler les horizons du ciel. Nous pourrons
vous transférer dans un de nos bureaux de béton de la ville souterraine.
Vous oublierez peu à peu le monde d’où vous venez. Le plastique
commence à s’épaissir autour de vos gestes. Ne sentez-vous pas que vous
quittez cette sorte de fébrilité qui vous agite si follement à l’air libre ?862
Dans cet extrait, la femme ne semble pas prédisposée à vivre dans un monde
urbain enveloppant et hermétique, dans cette « atmosphère sous pression » qui
conditionne l’humain afin qu’il ne puisse plus s’en passer. La vie de ceux qui ont
« cédé », se déroule désormais selon un mode exclusivement vertical : l’homme se
déplace de haut en bas, du plus vertigineux étage de sa tour de verre jusqu’aux profonds
souterrains du métro, sans jamais se donner la peine de mettre le nez dehors.
La narratrice du Corps étranger ne supporte pas seulement le poids de la société
patriarcale, puisqu’elle dénonce également l’univers aliénant de la grande ville : elle
évoque tous les aspects nocifs de la civilisation industrielle qui emprisonne l’être humain.
Bien évidemment, Le Corps étranger décrit avant tout l’aliénation de la femme par
l’homme et le patriarcat ; pour Bénédicte Mauguière,
D’une part, il y a refus d’une société matérialiste basée sur des valeurs de
rendements et d’autre part, introduction de cette même problématique
d’une perspective féministe, selon laquelle la responsabilité de cet univers
aliénant n’incombe pas à la société en général, ou à quelque système mais
bien à une société de type patriarcal. Ainsi, sa non-viabilité ne proviendrait
pas tout d’une opposition entre l’individu et l’Etat comme le prônaient les
861
862
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 58.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 12.
318
mouvements de la contre-culture, mais plutôt d’une incompatibilité entre
valeurs masculines et féminines.863
Voici ravivé le problème de cette incommunicabilité entre hommes et femmes qui
est au cœur de l’écriture au féminin. Certes, dans Le Corps étranger, Hélène Ouvrard
confronte l’éternel féminin à l’aliénante société patriarcale ; néanmoins, elle y dénonce
également la manipulation de l’homme par l’homme, illustrée par les propos de la jeune
femme qui affirme que « grâce à nos usines de transformation de la matière brute
humaine, personne n’est seul. Chacun est assuré de trouver sa réplique. Les siècles
passeront et nous seront toujours là, à modeler les humains selon des critères bien
définis. »864 La narratrice va même jusqu’à employer le terme de « golem » pour se
définir, le « golem » désignant, dans la légende judéo-kabbalistique, une sorte d’hommerobot » créé par des moyens artificiels et qui concurrence la création de l’homme par
Dieu. Dans la ville-mensonge, l’héroïne est donc « à la recherche de son âme »865, comme
le personnage de Sha chez Pauline Harvey, qui, « Depuis trois ans, […] s’était mis dans
la tête qu’elle était un robot »866.
L’idée d’une dépossession de soi et d’une robotisation du corps et de la pensée –
cette dernière étant parfois complètement annihilée au profit d’une pensée stéréotypée
imposée et collective – s’exprime à travers le sentiment d’aliénation collectif de la
communauté québécoise. A ce propos, Paul Ricoeur définit le sentiment d’aliénation
comme étant le résultat « de la relation de domination caractéristique de l’ère coloniale et
postcoloniale. »867 Plus précisément,
L’aliénation désigne la privation réelle et objectivement observable du
droit de disposer de son sol, de ses richesses, de sa capacité de travail, etc.,
au profit d’une autre puissance, et le sentiment d’altération qu’éprouve un
peuple dans la conscience qu’il prend de son identité en tant que
personnalité collective.868
Dans l’ouvrage d’Hélène Ouvrard, la narratrice est donc en proie à une double
aliénation : en tant que femme dominée par la puissance masculine, et en tant que
863
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 135-136.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 22.
865
Ibid., p. 116.
866
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 31-32.
867
RICOEUR, Paul. Aliénation. In : Encyclopaedia Universalis, n°1, Paris, 1995, p. 825.
868
Ibid.
864
319
Québécoise dont l’identité reste altérée par un sentiment de dépossession, voire
d’acculturation, collectif.
Quant à la ville, elle apparaît bien dans le roman féminin comme la vitrine d’un
monde dénaturé, renvoyant le reflet de l’horrible uniformisation des consciences
qu’entraîne le progrès technique. D’une même voix, les auteures pointent du doigt ce
recul inexorable de l’état de nature, Bénédicte Mauguière rappelant à juste titre que
Le grand mythe de l’horreur du progrès, Frankenstein, a été créé par une
femme. Peut-être là encore notre époque qui découvre l’inanité et le danger
du progrès technique indéfini, est-elle plus capable d’écouter, de lire
l’écriture féminine et, lasse d’un dehors toujours à conquérir et ce temps
linéaire tendu vers un futur décevant, se laisse volontiers bercer par le rêve
du retour aux origines et à notre mère Nature.869
Les écrivaines ne s’y trompent pas, et leurs héroïnes ne se laissent pas si
facilement charmées par les appels d’une modernité prometteuse qui travestit la ville plus
qu’elle ne l’habille. Eternel féminin et Nature vont de pair en littérature : c’est pourquoi,
sans doute, de la même manière dont l’exprime Pierre Sansot, les femmes ont compris
que « Toutes choses se profilent sur un fond, en l’occurrence cette terre si rarement
aperçue mais qui, nous le sentons, existe sous les choses. »870
Nous l’avons vu, Anne Hébert, entre autres, évoque les premiers jardins européens
du Québec qui symbolisent le triomphe de l’homme sur la nature sauvage. Bien plus tard,
la ville enterre définitivement cette nature domptée, tout en continuant de plus belle,
siècle après siècle, sa folle expansion urbaine et industrielle. En outre, nous avons observé
que l’une des préoccupations principales des écrivaines est d’effectuer un « retour au
sacré » ; or, Bénédicte Mauguière précise que ce dernier « se caractérise par un désir
constant de retrouver l’état de nature d’avant le progrès matériel, état dans lequel
869
870
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 37.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 313.
320
l’homme était en relation étroite avec les astres et les forces de la nature. »871 Villes
cadenassées et terre goudronnée, le végétal perd du terrain face à la pierre grise et
anguleuse d’une ville qui « honore la pierre, […] prétend instituer un décor qui ne
ressemble qu’à ses projets et à ses conceptions »872. L’espace urbain tolère pourtant
quelquefois l’omniprésence d’une nature re-créée, ne serait-ce qu’à travers la présence de
squares et de parcs, mais il s’agit là d’une nature restituée, d’un bien consommable qui
n’a pas la gratuité de l’abondante terre sauvage découverte par Cartier.
Le Corps étranger d’Hélène Ouvrard pleure cette nature au mieux perdue, au pire
pervertie ; la narratrice, elle-même végétale, amputée par les dogmes de la société
patriarcale, revient sans cesse sur l’action dévastatrice de l’homme mené par un orgueil
mal placé, qui l’a conduit à
ébranché nos forêts. Aux arbres impuissants, bras coupés, pieds martyrisés
dans le ciment, nous avons tendu nos fils et chacun s’est branché à ce
courant qui ne communiquait plus ni avec les cieux ni avec la terre. Laissés
pour compte dans ce continent devenu hostile, nous n’avons pas trouvé le
maïs de notre esprit.873
En perdant le paradis naturel, l’homme s’est perdu lui-même : il ne communique
plus avec le ciel et la terre car il a rompu l’amarre qui le liait au sacré ; en somme, il a fait
basculer le Centre du Monde, d’ailleurs, « trouvera-t-on jamais plus sur la terre ce qu’il y
avait au début ? »874, s’interroge la narratrice du Corps étranger.
Le jardin et la nature en général abolissent donc la ville puisqu’elle est, par
essence, leur contraire ; or, la ville est le résultat du labeur de l’homme et du progrès,
ainsi que le lieu cloisonnant à l’intérieur duquel les héroïnes suffoquent. De la même
manière que la nature s’oppose à la ville, la femme est le contraire de l’homme : elle
symbolise la lutte du végétal verdissant et gonflé de vie, contre le béton froid, le verre
blanc des grandes tours et la laideur qu’ils génèrent. Les écrivaines accouchent donc
d’héroïnes qui se distinguent particulièrement dans un espace urbain dénaturé et
dénaturant ; en effet, bon nombre d’entre elles sont les « échantillons » d’une nature qui
creuse sa place au sein de la grande ville, et lorsque Anabelle M. Rea affirme que « les
871
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 140.
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 339.
873
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 37.
874
Ibid., p. 26.
872
321
jardins hébertiens se composent également d’êtres humains »875, elle pourrait appliquer ce
constat à beaucoup d’autres œuvres féminines québécoises. En effet, nombreuses sont les
héroïnes qui semblent, comme Flora dont le prénom évoque la végétale beauté autant que
sa fragilité, avoir été « plantées » dans le décor urbain, sortes de contre-pieds à
l’architecture clinquante et audacieuse. De même, toute la fraîcheur, l’innocence et le
naturel de Vava (Vava) sont entièrement contenus dans son nom de famille : « Lafleur ».
Par ailleurs, au fil du récit, cette jeune fille rencontre une âme sœur en la personne de
Rose avec laquelle elle entretient une ambiguïté amoureuse ; plus tard, elle fait la
connaissance d’un certain Juan Flores « ravi d’apprendre que nous sommes parents
puisque je suis, moi aussi, une Lafleur »876, précise-t-elle. Quant à la jeune Arabelle des
Remparts de Québec, elle a décidément l’impression de se transformer en végétale,
poursuivant sa croissance à une vitesse vertigineuse vers le ciel, dans l’espoir de respirer
l’air pur dont est privée l’atmosphère viciée de l’espace urbain : « Je grandis, je pousse, je
m’étire, je deviens une force énorme qui a besoin d’air, d’espace, d’aliments, tandis qu’on
me cerne, qu’on me restreint et qu’on cherche à m’écraser de plusieurs manières ; ainsi,
en s’attaquant à la dignité de mon corps et de mes sens. »877
D’après Raphaël du Premier Jardin, il faut « retrouver la fraternité première avec
les plantes et les animaux, ne plus croire à la séparation orgueilleuse de l’homme et de la
femme d’avec le reste de la création. »878 L’homme, en construisant, s’est écarté de cette
nature première, alors que la femme – si l’on en croit les œuvres du corpus – entretient
toujours un rapport étroit avec l’élément végétal. Aurait-elle donc le pouvoir de renverser
ce monde perverti en restaurant le règne naturel dont elle est l’ambassadrice depuis des
temps immémoriaux ? C’est en tout cas ce que sous-entend Léonor dans La Noyante :
– Rien qui repousse mieux que la forêt ! Ah ! si les femmes savaient qu’en
faisant leur petit jardinage, elles ont le pouvoir de détruire toute
civilisation ! C’est peut-être notre rêve inconscient… Allez, poussez,
végétations ! Et retournez toute cette brique en poussière ! Les hommes le
savent bien, va, que la femme est l’alliée de la terre contre leur asphalte,
leur ciment, leur béton. C’est pour ça qu’ils sont si impitoyables envers la
nature… Un arbre, un ennemi, vlan !879
875
M. REA, Anabelle, Op. cit., p. 326.
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 157.
877
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 40.
878
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 71.
879
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 26.
876
322
Dans cet extrait, le personnage prétend que la femme commande à la Nature,
qu’elle est au moins son alliée et, par conséquent, qu’elle constitue une menace contre la
civilisation qu’elle a le pouvoir de détruire. Il s’agit d’un postulat que formule également
la narratrice du Corps étranger, qui évoque la force destructrice de la Nature envahissant
la maison dans laquelle la jeune femme est retenue prisonnière, tout autant qu’elle terrasse
les certitudes de l’Amant et de la société en général, notamment lorsque, dans la demeure,
règne une insupportable odeur de terre en rut. Cette végétation ne respecte
pas les lois édictées. Sa croissance – signe certain que l’âme de l’Amante
se fortifie – fera éclater le cocon dans lequel l’a murée l’Amant. Déjà, les
lierres ont à demi déboîté les fenêtres, sous l’épaisseur des feuilles, les
murs humides se désagrègent. Les orangers ont poussé si haut leurs
branches qu’ils soulèvent le plafond dont la pesanteur inerte s’oppose
vainement à leur poussée vigoureuse.880
Comme la femme conquiert son indépendance sur une société de type patriarcal
dont le pouvoir s’amenuise, le végétal conquiert quant à lui sa part de territoire sur
l’espace urbain qui craque de tous côtés. « Le grand lierre puissant »881 cité dans Le Corps
étranger, descelle les pierres de la prison morale et sociale dans laquelle l’Amante est
recluse. La Nature est plus forte que tout, plus forte que l’homme et ses « villesmensonges » : dans la chaleur moite des nuits d’été, ses effluves traversent la pierre
poreuse comme des bouffées d’éternité qui remontent vers Raphaël (Le Premier Jardin),
tandis que « La ville grillée par l’été fume dans la nuit, sous la pluie, asphalte mouillé, gaz
d’échappement, poussière et suie, tandis que, par moments, de surprenants effluves de
terre, d’herbe et de feuilles, venus d’on ne sait où, lui parviennent, par grands coups pleins
de douceur. »882
Petit à petit, la ville laide et désincarnée ne contient plus le végétal qui grossit sous
son écorce et la transperce de part en part ; l’espace urbain féminisé laisse éclater les
880
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 119.
Ibid., p. 127.
882
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 165.
881
323
bourgeons d’une parole au féminin, alors que la ville prend des accents végétaux qui en
font presque un espace vivable.
Pour les personnages de Pauline Harvey, comme ceux de Marie-Claire Blais,
Francine Noël ou Hélène Ouvrard, il est évident que la grande ville n’est rien moins qu’un
« grand ordinateur urbain »883. Comment donc vivre, s’interrogent alors les héroïnes, dans
un monde de verre et d’acier qui n’a plus rien d’humain, qui a rompu le lien avec ses
origines, qui pousse toujours plus haut vers le ciel ses immenses tours de Babel qui se
défient les unes les autres ?
Le personnage féminin reste dans ce cas la seule mémoire vivante de cette nature
originelle et bienfaitrice, l’unique héritier d’un monde perdu qui tente de survivre dans
une ville pervertie et désincarnée. Féminité et végétal ne font qu’un, et Maryse (Maryse)
comme Flora (Le Premier Jardin) ou encore Shawinigan (Encore une Partie pour Berri),
en ont partiellement conscience : au fond d’elles-mêmes, elles savent qu’un greffon du
Paradis perdu subsiste quelque part dans ce corps qui est comme un jardin clos. C’est
pourquoi, lorsque Shawinigan rencontre la jeune Aglaé qui a tout à apprendre de ses
congénères, elle brûle de lui révéler le grand secret qui lie les femmes depuis la nuit des
temps :
elle aurait voulu lui raconter ce qu’il y avait dans les vagins des femmes,
des petites filles, il y avait des forêts, des jungles folles, des fleurs coiffées
de couronnes en corne transparentes, des grands lys avec des tiges en
spirales enroulées autour des troncs de caoutchoucs géants, des lianes qui
dessinaient des arabesques symétriques, des marais brumeux pleins de
nénuphars, toute une végétation de beaux mots fous et de poésie sortait en
cascade du sexe d’Aglaé, […].884
Le corps féminin renferme ici un monde à lui seul qui mêle parole et élément
végétal à la plus intime féminité. Finalement, la ville ne cesse plus de se féminiser dans
les romans du corpus : en plus d’avoir conquis de nouveaux territoires urbains, cette
féminisation se confirme avec la prise de pouvoir de la nature. Ainsi, les auteures
883
884
VILLEMAIRE, Yolande, Op. cit., p. 162.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 173.
324
remythisent, désacralisent afin de mieux resacraliser en multipliant la présence d’éléments
féminins liés à la nature : le végétal, mais aussi l’eau ; ainsi, les sources et ruisseaux
continuent d’abreuver la terre qui gonfle et fait craquer l’asphalte, et s’acharnent à nier le
temps présent en inondant les rues, en noyant la ville tout entière sous un déluge à la fois
vengeur et purificateur.
3. Les eaux porteuses d’une utopie au féminin
3.1 : La féminité liquide dans le roman
Les symboles et les éléments dits « féminins » ne cessent donc de se multiplier à la
lecture des œuvres du corpus. Tout est fait pour suggérer la présence du corps féminin
dans l’espace urbain : l’omniprésence de la lune, dans Les Remparts de Québec par
exemple, confronte sa rondeur féminoïde et lumineuse à l’horizontalité noire du fleuve
Saint-Laurent. Lors de ses sorties nocturnes, Arabelle donne littéralement « rendezvous »885 à la lune, et lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune homme à la fin du récit,
elle ne peut s’empêcher de comparer leur rencontre à l’impossible liaison de l’astre
lunaire inatteignable et de ce long serpent liquide qui fuit vers l’horizon : « Je songe qu’il
est le fleuve et moi la lune ; notre rencontre, une illusion, peut-être. Et qu’il fuira
aussi. »886 Un peu plus tôt dans le récit, la jeune fille précisait déjà que « le fleuve est la
voie sans issu dont la lune est prisonnière. »887
Outre ces éléments naturels, un bestiaire très spécifique gravite autour des
personnages féminins : celui-ci est généralement composé de chiens, de chevaux, de
serpents, et principalement de chats. Ces derniers sont parfois des personnages à part
entière, notamment dans Maryse de Francine Noël où les chats sont dotés d’un prénom et
d’un nom, et considérés par l’ensemble des personnages comme des êtres pensants doués
d’une certaine intelligence ; ainsi, la chatte de Maryse se nomme Mélibée Marcotte et
accompagne sa maîtresse en « amie » fidèle et attentive, depuis le roman Maryse jusqu’à
885
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 77.
Ibid., p. 234.
887
Ibid., p. 14.
886
325
celui de Myriam première. En outre, nous savons que d’un point de vue symbolique, la
tradition attribue généralement au chat une nature féminine doublée d’un caractère
indépendant : par conséquent, n’est-ce pas là l’animal qui symbolise au mieux la féminité
alliée au désir d’émancipation de Maryse et de tant d’autres femmes autour d’elle ? En
tout cas, Mélibée Marcotte incarne sans aucun doute la concrétisation du contrôle total de
sa liberté et de son indépendance par Maryse, puisque dans le roman du même nom,
« L’apparition de Mélibée Marcotte dans sa vie lui semblait […] de très bonne augure : à
la caresser, elle avait l’impression de transgresser un interdit, de s’affranchir. »888
Quant aux chats décrits dans le roman de Pauline Harvey, Encore une Partie pour
Berri, ils se multiplient au sein de l’espace urbain, sortant la nuit des ruelles sombres et
devenant les témoins muets des ébats sexuels adolescents qui se déroulent sous les
porches ou entre deux poubelles. Dans ce cas, le chat n’est pas domestiqué, il est sauvage
et habite l’espace urbain d’une manière frénétique ; parfois, il est la ville même quand les
personnages croisent son regard à la fois profond et fou, qui avale Bloc en ce jour où « Il
s’est oublié dans la ruelle et a regardé dans les yeux du chat, pendant des heures, […]. Il a
été aspiré, il est entré tout entier dans les yeux du chat, lui et son père assassiné, et sa rue
Ontario avec tous ses magasins jusqu’à Pie IX. »889 Chez Pauline Harvey, le regard du
chat envoûte ; l’animal symbolise à la fois la violence urbaine et la sexualité féminine
complètement émancipée qui submergent la ville.
Néanmoins, l’élément naturel féminin par excellence qui figure dans les romans
du corpus, est sans nul doute l’eau, symbole de pureté et de régénérescence tout en étant
un « miroir originaire »890. Si la lune ou encore le chat participent à la féminisation des
lieux urbains dans certains récits, l’eau qui remonte de la terre ou tombe du ciel, qui
bouillonne et s’immisce dans les moindres fissures de l’asphalte et de la pierre, est
l’antithèse parfaite du mobilier urbain statique et rigide dont elle pénètre les moindres
failles. Encore une fois, l’eau dans la ville, comme le végétal, c’est la prise de pouvoir de
la vivifiante nature sur l’étouffante civilisation, la reconquête du territoire masculin par
les éléments féminins.
888
NOËL, Francine, Op. cit., p. 47.
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 129.
890
Cf. Gilbert DURAND, Anthropologie de l’imaginaire, Op. cit., p. 109.
889
326
Nous venons de voir que la jeune Arabelle des Remparts de Québec oppose la
féminité lunaire au fleuve masculinisé ; André Maillet ne va alors pas vraiment dans le
sens de la tradition évoquée par Mircea Eliade, qui rappelle que l’embouchure des fleuves
« signifie également, dans certaines langues sémitiques, "vagin de la déesse". Partout la
même idée : l’homme, les eaux, la vie organique »891. Le fleuve qui entoure la pointe de
Québec est en fait un deuxième rempart qui se dresse entre Arabelle et l’ailleurs : c’est
pourquoi sans doute, celui-ci fait l’effet d’« un monstre aux écailles vermeilles »892. Le
personnage d’Andrée Maillet lui préfère l’océan qui se trouve entre elle et le vieux
monde, la « mer » comme elle l’appelle, et qu’elle serait prête à fendre à la nage pour
quitter la ville qui la retient. Dans ce roman, la mer est bien l’avaleuse qui correspond à
« l’abyssus féminisé et maternel qui pour de nombreuses cultures est l’archétype de la
descente et du retour aux sources originelles du bonheur »893, souligne Gilbert Durand.
Que l’on soit à Québec ou à Montréal, le fleuve Saint-Laurent joue un rôle majeur
au sein de l’espace urbain. Il n’en fait pas partie, certes, mais c’est bien là ce qui fait toute
son importance puisque, de la même manière que s’interroge Pierre Sansot, « Comment
une ville peut-elle prendre conscience d’elle-même, se « réfléchir » ? Par son nom ? Par
l’imminente dignité de l’un de ses dirigeants qui symbolise ses vertus ? Mais aussi, d’une
façon plus immédiate et plus sensible, par le miroir que lui tend son fleuve. »894
Le Saint-Laurent est donc, comme tout autre fleuve, le miroir dans lequel se reflète
et se mire la ville québécoise. Dans Le Premier Jardin d’Anne Hébert, il semble doué
d’un pouvoir extraordinaire, faisant naître à l’horizon des fantômes du passé, et – suite à
une illusion d’optique – concentrant dans ses profondeurs une énergie qui l’auto-alimente,
suite à un orage où « le jour a tellement baissé qu’il fait presque nuit à présent. Toute la
lumière semble s’être réfugiée dans l’eau du fleuve qui irradie sa propre lueur avant que
ne s’allument les lumières dans le port. »895
Qui plus est, toujours dans le roman d’Anne Hébert, le fleuve semble parfois sortir
de son lit et inonder les rues, les cafés, sans que quiconque n’en est conscience ; si, en
avant dans le récit, les cheveux de Raphaël « se plaquent incroyablement lisses, [et] lui
891
ELIADE, Mircea, Cosmologie et alchimie babylonienne, Op. cit., p. 72.
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 14.
893
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 256.
894
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 69.
895
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 53.
892
327
donnent l’air d’un noyé »896, un peu plus loin le miroir d’eau s’invite dans un bar où se
trouve l’actrice, renvoyant à ceux qui veulent bien s’y mirer le reflet de la vacuité de leur
existence et de leur présence holographique, puisqu’ « Il n’y a plus rien de vivant ici, dans
ce bar. L’atmosphère se raréfie de plus en plus. Le présent n’existe plus. Tous ces gens
penchés sur leur verre ont l’air de reflets dans l’eau trouble d’un étang. »897
Qu’il s’agisse du fleuve, des rivières, ou encore de pluie, l’eau sous toutes ses
formes est une métaphore structurante dans beaucoup de récits féminins, qui rappellent
ainsi qu’entre le fleuve et l’océan, le Québec est une terre qui vit au rythme du flux et du
reflux. A ce propos, dans Myriam première de Francine Noël, Maryse évoque un passé
récent qui veut que
– Dès les débuts, dit-elle, la vie des gens a été liée à celle des rivières, du
fleuve, de la mer, à la navigation des bateaux, des barges, des steamers, des
voiliers chargés d’immigrants irlandais malades et sous-alimentés, des
navires marchands descendant le fleuve et mettant le cap sur New York. Ils
passeront par le canal Chambly, nouvellement creusé. Ici, à l’écluse SaintGabriel, les péniches pleines à craquer défilent…898
Montréal, comme Québec, est donc une ville liée à son fleuve qui, à travers le vaet-vient des marchandises, des voyageurs et de ceux qui cherchent une terre d’accueil, lui
donne un dynamisme et une impulsion de vie.
Nous avons remarqué que la ville se reflète dans son fleuve qui en est le miroir ;
or, Gilbert Durand précise que « se mirer c’est déjà un peu s’ophéliser et participer à la
vie des ombres. »899 Le mythe d’Ophélie, cette jeune fille qui meurt noyée de son amour
déçu dans Hamlet900, traverse les deux récits d’Hélène Ouvrard. En effet, dans Le Corps
étranger l’eau est tout d’abord un élément omniprésent : Montréal est appelée la « villemensonge » mais bien vite, l’Amante lui substitue la ville légendaire d’Ys submergée par
les eaux et engloutissant la jeune femme dans les profondeurs de la mer. C’est l’homme
qui provoque cette submersion, emprisonnant ainsi l’Amante insoumise :
896
Ibid., p. 71.
Ibid., p. 163.
898
NOËL, Francine, Op. cit., p. 257.
899
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 109.
900
SHAKESPEARE, Hamlet, Gallimard, coll. « Folio Plus Classique », 2005.
897
328
En réalité, il se passait cette chose étrange : l’Amant, distraitement, avait
échappé les clefs de la ville d’Ys et l’Amante s’enfonçait sous la mer qu’il
avait déposée à ses pieds. Sa vie perdue, plus rien ne la retenait au
trompeur reflet auquel momentanément elle avait adhéré : dans la glace aux
mille craquelures, ce matin-là, sa chair se détacha par petites banquises de
l’apparence cousue en son nom et lieu. Une à une, elle descendit les
marches de la ville engloutie et la mer remonta les strates de son être. Les
vagues se bousculèrent dans l’embrasure de ses lèvres de pierre ; l’horizon
se profila dans la fente de ses yeux. L’Amant, déjà, avait apposé le sceau
condamnant cette ville disparue.901
L’eau qui noie est ici salvatrice : puisque l’Amante ne se penche plus au-dessus
d’elle, elle ne peut plus y voir le reflet de celle qu’elle est devenue, une statue « aux lèvres
de pierre » privée de parole et de mouvement. A cause des injonctions de l’Amant, la
femme est devenue la pierre anguleuse et froide de la ville, à laquelle l’eau oppose sa
fluidité et sa transparence. Une fois submergée par cette mer insondable, l’Amante noyée
s’ophélise, symbolisant ainsi l’amour inachevé et définitivement perdu dans les eaux du
désespoir : « Parfois, […], l’Amant, inquiet, se penchait sur cette ensevelie : ne
ressemblait-elle pas trop sous son masque d’eau aux effigies du désespoir ? »902
Dans l’œuvre d’Hélène Ouvrard, l’eau est la source d’une écriture qui associe
l’élément liquide à la noyade et à la mort. C’est le cas dans La Noyante justement, où l’on
retrouve à nouveau la figure d’Ophélie. La scène ne se déroule pas à Montréal ni à
Québec, mais sur les bords de la rivière Richelieu, plus exactement dans un lieu nommé
« Noyan ». Bénédicte Mauguière nous en apprend un peu plus :
Le lieu géographique a ici beaucoup d’importance car cette région située le
long de la frontière américaine est chargée de symboles d’histoire. Le nom
d’origine du Richelieu était la « Rivière des Iroquois » en souvenir du
périple de Champlain à travers le territoire iroquois. Ce fut plus tard le lieu
d’établissement des Loyalistes fuyant la révolution américaine.903
901
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 57.
Ibid., p. 58.
903
MAUGUIERE, Bénédicte. La Noyante ou la subversion du mythe d’Ophélie. In : HELM Yolande (dir.),
L’eau : source d’une écriture dans les littératures féminines francophones, New York : Peter lang, coll.
« Francophone culture and literature », 1995, p. 53.
902
329
Hélène Ouvrard choisit donc la rivière plutôt que le fleuve, la rivière charriant
rarement des marchandises et des hommes ; elle est donc plus sauvage, indomptée et, par
conséquent, plus représentative du véritable état de nature si proche de l’idée de féminité.
C’est à cet endroit précis que les souvenirs d’Eléonore remontent à la surface, et
que lui revient l’image douloureuse de sa mère morte noyée quelques années auparavant.
C’est elle, l’Ophélie qu’elle reconnaît en se penchant au-dessus de l’eau, alors que « la
rivière relève les blonds cheveux longs de la noyée et me laisse voir son beau visage
défait… "Maman !" »904. Le fantôme subaquatique appelle Eléonore à le rejoindre à
travers le chant de la rivière : la tentation de retrouver les bras de sa mère disparue est
grande pour la jeune fille à qui la mort apparaît comme un retour aux origines du monde,
en ce lieu hautement historique que sont les bords du Richelieu :
La rivière maintenant me tient à bras-le-corps. Il me semble… oui ! C’est
maman qui m’appelle au fond ! Je le savais qu’elle viendrait me chercher !
[…]. La rivière enfin m’a prise dans ses grands bras. Elle m’arrache à mes
bottes que la glaise m’enlève. Elle me soulève jusqu’aux nuages ! Et nous
roulons, enlacées, la rivière et moi, avec des rires de gouttelettes, dans les
manèges de l’eau qui s’est remise en marche.905
D’après Bénédicte Mauguière, le symbolisme de la rivière dans La Noyante va audelà du mythe d’Ophélie explicitement abordé dans le texte :
De façon plus générale, le symbole de l’eau renvoie également au sang et
le flot de la rivière évoque aussi le flux menstruel qui est associé à la terre
et à la lune […]. Eléonore établit ce lien quand elle se plaît à remonter la
rivière en chaloupe avec son ami Jean, de préférence la nuit quand la lune
et les étoiles jettent leurs reflets sur l’eau.906
En effet, nous noterons à nouveau la présence de la lune dans ce tableau aquatique
où chaque élément est symbole de féminité. Associée au mythe d’Ophélie et, par
conséquent, à la mort, la rivière est dans ce cas une eau néfaste, une « eau noire » que l’on
associe aux menstrues et à la féminité inquiétante ; si l’on en croit Gilbert Durant, l’« On
peut dire que l’archétype de l’élément aquatique et néfaste est le sang menstruel. Ce qui
904
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 143.
Ibid.
906
MAUGUIERE, Bénédicte, Op. cit., p. 56-57.
905
330
confirme la liaison fréquente, quoique insolite au premier abord, de l’eau et de la
lune. »907
Le lien entre sang menstruel et élément liquide se vérifie dans l’autre roman
d’Hélène Ouvrard, Le Corps étranger, dans lequel l’auteure évoque concrètement le sang
féminin que la prison de pierre urbaine ne laisse plus s’écouler naturellement, et que la
civilisation écrase comme si elle cherchait à chasser de son giron toute trace de féminité :
On a vu, aujourd’hui, une flaque de sang brûler en pleine rue : une partie
s’élevait en fumée, l’autre s’enfonçait dans l’asphalte. On s’est arrêtée,
bouleversée. Un rouleau compresseur allait passer sur cette flaque. L’on
aurait voulu crier d’horreur ! C’était notre sang que l’on allait paver ! Notre
joie présente est comme une eau que le sable aspire. D’où vient cette vase
dans le fond de notre tasse ?908
Vase, boue, eau noire, sont les avatars aquatiques qui stagnent entre les murs de la
ville. Extra-muros, le fleuve fluide et lisse ; intra-muros, l’eau sale et stagnante. Dans
l’imagerie chrétienne, les menstrues étant considérées comme les suites secondaires de la
Chute, la femme doit se rappeler chaque mois les conséquences du péché originel dans
une ville certes féminisée, mais surtout pervertie. En effet, selon Paul Diel,
Le pervertissement se trouve […] figuré par l’eau mélangée à la terre (désir
terrestre) ou stagnante qui a perdu sa propriété purifiante : la vase, la boue,
le marais. L’eau gelée, la glace, exprime la stagnation à son plus haut
degré, le manque de chaleur d’âme, l’absence du sentiment vivifiant et
créateur qu’est l’amour : l’eau glacée figure la complète stagnation
psychique, l’âme morte.909
L’onde immobile et froide – à plus forte raison lorsqu’il s’agit du fleuve lui-même
– qui nous est décrite dans L’Hiver de pluie de Lise Tremblay, traduit en effet l’absence
de vie et d’amours vivaces dont manque cruellement la narratrice tout au long du récit.
Quant à l’eau noire, épaisse et boueuse, elle est présente dans beaucoup de romans
dont Encore une Partie pour Berri, où la rue est pleine d’une matière visqueuse mêlée
d’eau et de substances organiques, dans laquelle se traîne lamentablement le personnage
de Berri, qui
907
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 110.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 67.
909
DIEL, Paul, Op. cit., p. 38-39.
908
331
se tient au ras du sol, au plus près de l’asphalte visqueux, enroulé dans la
glu, la poix, la boue de la ville, porc poisseux de sperme et de crème
glacée, de whisky et de sueur, un sexe mou toujours à la main, orgiaque de
désespoir, avachi, glaireux, matière flasque et libidineuse collée au trottoir
comme une grosse pâte écoeurante, piétinée, sale, fondant au soleil de
midi.910
Berri est « embourbé dans [une] vase »911 qui n’est que la représentation
symbolique des bas instincts qui habitent la jeune population montréalaise dans le roman
de Pauline Harvey.
En tant que mélange de terre matricielle et d’eau, la boue est, selon les Saintes
Ecritures, la matière primordiale dont Dieu se servit pour créer les hommes et les
animaux. Pourtant, dans les œuvres qui composent le corpus, elle figure plutôt la
décomposition et la dégradation L’eau noire et épaisse, quant à elle, évoque la stagnation
de l’être, ses difficultés à se mouvoir et son enlisement proche. En effet, alors que dans Le
Premier Jardin « des trombes d’eau noire s’abattent sur la ville »912, plongeant la
population dans une obscurité glacée, l’héroïne de Kamouraska ne voit aucune issue à sa
vie de femme mariée et adultère : « Je mets un pas devant l’autre, avec peine. Comme si
j’avançais dans une eau épaisse, étrangement résistante. »913 Un peu plus loin, elle a
d’ailleurs la sensation d’être entraînée au fond de l’eau par son propre désespoir, comme
le sont d’ailleurs les personnages d’Hélène Ouvrard, puisqu’elle confie : « Dans une si
horrible nuit quelqu’un me souffle que le roi de la vase vient vers moi. Me traînera par les
cheveux, me roulera avec lui dans des fondrières énormes, pour me noyer. »914
L’eau noire draine donc avec elle l’idée de perdition et de non-retour. Dans le
roman de Francine Noël, Myriam première, les souterrains qui traversent les sous-sols de
la maison deviennent soudain des serpents d’eau noire, que Maryse reconnaît comme
étant les fleuves des Enfers décrits par Virgile dans L’Enéide915 :
910
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 80.
Ibid.
912
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 50.
913
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 94.
914
Ibid., p. 171.
915
VIRGILE, L’Enéide, Flammarion, coll. « Etonnants Classiques », 2000.
911
332
Soudain, le couloir devient liquide, elle passe un petit pont, s’arrête et
retourne s’accouder au parapet, écoutant son cœur battre. Sous le pont, des
poissons rouges à queue d’ange et des carpes ondulent dans un mince filet
d’eau trouble : c’est le Styx. Comme il a rétréci depuis Virgile ! Comme
son enfance est si loin !916
A ce propos, rappelons que les fleuves des Enfers (Achéron, Styx, Cocyte,
Phlégéton et Léthé), menaient les âmes condamnées vers les douleurs, les brûlures, les
lamentations, les horreurs et l’oubli : en somme, l’état sentimental et moral dans lequel se
trouve Maryse à ce moment précis, se reflète dans l’eau qui se déverse sous ses pieds.
L’eau noire et nauséabonde, menant tout droit vers son propre enfer, est aussi celle que
côtoie la jeune Arabelle des Remparts de Québec, qui ne voit déjà plus d’issue favorable
vers un ailleurs de rêve, dans une ville de Québec qui resserre un peu plus son étreinte
chaque jour, alors qu’« Une autre nuit, je fendais à la nage un immense cloaque noir,
épais, un lac maudit, puant, où des insectes ronds aussi gros que moi tentaient de me saisir
avec leurs pinces. Ils s’entrechoquaient les uns les autres dans leur hâte de me dévorer ;
c’est ce qui me sauva. »917
Alors qu’Arabelle se débat dans l’eau visqueuse et trouble de sa conscience, « Les
rues sont couvertes de neige sale et boueuse »918, constate Shawinigan dans Encore une
Partie pour Berri ; l’eau métissée, mêlée à la saleté urbaine, fait ici référence aux niveaux
inférieurs de la nature humaine.
Le liquide en général est féminin : il s’écoule et traverse la pierre poreuse ; il
s’invite dans les fissures des trottoirs ; il est aussi porteur de vie et indicateur de pureté.
Quant à l’eau stagnante et à la boue, elles sont le résultat d’un mariage incertain : celui du
liquide et de la fange urbaine. Elles sont l’image de la féminité pervertie, de la ville qui,
selon Pierre Sansot, « corrompt, ternit, s’empoisonne : dans une conception pessimiste
parce qu’elle constitue un corps malsain qui souille et qui se souille ; dans la meilleure
916
NOËL, Francine, Op. cit., p. 382.
MAILLET, Andrée, Op. cit., p. 208-209.
918
HARVEY, Pauline, Op. cit., p. 26.
917
333
hypothèse parce que, dans son effort pour œuvrer, elle décompose les énergies et forge
des résidus. »919
Réinventer la ville, ou plus exactement la remythiser, consiste donc pour les
femmes à la débarrasser de ses souillures et des fards qui la travestissent ; il s’agit
d’effacer les traces du temps à l’eau claire, de noyer la ville sous un déluge qui la fera
naître à nouveau. A ce propos, Mircea Eliade confirme que « Les mythes du déluge sont,
[…], extrêmement répandus et ils partagent essentiellement le même symbolisme : la
nécessité de détruire radialement un monde et une humanité dégénérés, afin de pouvoir
les recréer, c’est-à-dire leur restituer l’intégrité initiale. »920
Revenir au début du monde, réveiller l’Histoire mais aussi l’enfance et ses
blessures, en somme, faire « parler » la ville et lui donner une voix à travers laquelle
s’exprimer soi-même : voici l’une des missions que doivent remplir les femmes dans le
processus de remythisation de l’espace urbain.
3.2 : De la purification par les eaux à la résurgence du passé
Dans sa Poétique de la ville, Pierre Sansot insiste sur la nécessité de la présence
d’un fleuve aux abords d’une ville ; non pas pour la nier, précise-t-il, « mais pour lui
permettre de respirer, pour trouver un bel équilibre entre la dureté des solides et la fluidité
de la sève, de l’eau. »921 L’élément liquide est donc régénérateur et purificateur de
l’espace urbain.
Gaston Bachelard évoque longuement cette idée d’eau pure et purifiante dans son
essai intitulé L’eau et les rêves : essai sur l’imagination de la matière922, dans lequel il
souligne la répugnance de tout à chacun pour l’eau souillée, et, à contrario, la valeur
attachée à l’eau pure. L’élément liquide a donc une valeur morale puisque, selon Gilbert
Durand, « quelques gouttes d’eau suffisent à purifier un monde »923, voire même un corps,
nous permettons-nous d’ajouter. En effet, dans les œuvres de Lise Tremblay et d’Hélène
919
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 70.
ELIADE, Mircea, Histoire des croyances et des idées religieuses, Op. cit., p. 182.
921
SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 69.
922
BACHELARD, Gaston, L’Eau et les rêves : essai sur l’imagination de la matière, Corti, 1993.
923
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 194.
920
334
Ouvrard, l’immersion est un soulagement et provoque un sentiment inégalable de pureté
par l’élimination des souillures morales.
Dans La Danse juive, la narratrice obèse qui ne supporte ni le poids de son corps,
ni celui de sa vie, s’abandonne à un réel plaisir lorsqu’elle rentre en contact avec l’eau :
« Je retrempe mes mains dans l’eau chaude, saisis le linge au fond du seau. Plaisir. »924 La
sensation de bien-être est encore plus intense lorsqu’elle se plonge avec délectation dans
sa baignoire : il s’agit d’ailleurs du seul moment où la souffrance laisse place à la
plénitude et à la sérénité ; aussi, dit-elle juste avant de se coucher, « Je laisserai l’eau
chaude couler longtemps sur mon corps, assez longtemps pour être lavée de ma mère, du
restaurant de banlieue, du conformisme de mon père, de la voix d’Alice. »925 Dans ce récit
de Lise Tremblay, l’eau a bien la valeur morale que lui attribue Gaston Bachelard.
Lorsque la narratrice s’immerge dans sa baignoire, son corps disparaît, toutes ses formes
étant désormais abolies, et avec elles la ville, la vie urbaine et familiale. L’eau ne lave pas
seulement son corps, elle élimine également toute contrainte et toute impureté morale :
elle endosse les méfaits de la culture dans laquelle est plongée la narratrice.
Dans La Noyante d’Hélène Ouvrard, la baignoire a la même fonction symbolique
que lui attribue le roman de Lise Tremblay : c’est l’âme sœur d’Eléonore, Léonor, qui lui
prépare un grand bain dans lequel elle glisse délicieusement et se « laisse envahir par la
douceur de cette eau-mère qui moule entre ses flancs le ventre de la baignoire… »926 Ici,
l’eau est plus que purificatrice, elle est matricielle. En se plongeant dans le « ventre »
liquide du tub, la jeune fille opère une régression vers ses propres origines, mais aussi
vers celles d’un monde perdu déjà évoqué. Si l’on considère les propos de Gilbert Durand
qui prétend que « Les eaux seraient […] les mères du monde, tandis que la terre serait la
mère des vivants et des hommes »927, alors en se lavant dans sa baignoire, Eléonore
touche à l’origine de toute chose. Comme le confirme Bénédicte Mauguière, la
symbolique de la baignoire ne s’arrête pas à l’idée de l’eau qui lave et purifie, car
924
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 30.
Ibid., p. 95.
926
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 71.
927
DURAND, Gilbert, Op. cit., p. 261.
925
335
Au-delà de ses vertus purificatrices (l’eau du bain est pure contrairement à
la rivière qui était polluée), le bain est un rite sanctionnant de façon
universelle les grandes étapes de la vie, notamment la naissance. La
symbolique du bain revêt une importance particulière car elle associe les
significations de l’acte d’immersion et de l’élément eau […].928
L’eau est donc également associée à une extraordinaire image de re-naissance :
elle dissout, désintègre, mais suppose toujours un acte créateur. Pour Mircea Eliade, « Les
eaux symbolisent la somme universelle des virtualités ; elles sont fons et origo, le
réservoir de toutes les possibilités d’existence : elles précèdent toute forme et supportent
toute création. »929
Les eaux qui envahissent et noient la ville jouent donc à la fois un rôle purificateur
et créateur dans les romans du corpus. En effet, l’on constate fréquemment que « Toutes
les artères sont pleines d’eau »930, ou encore que « des trombes d’eau noire s’abattent sur
la ville. »931 Dans Maryse de Francine Noël, la fonte des neiges a pour conséquence une
« ville […] en eau »932, alors que dans Myriam première, Maryse se souvient de la
naissance d’un printemps lors duquel
Les bas quartiers sont inondés ; l’eau envahit les rues et monte
inexorablement, franchissant les seuils de maisons sans cave construites à
même le sol. Puis, brusquement, cela s’arrête. Les gens sympathisent et
s’embrassent, tellement ils sont soulagés. Ils sont tous dans la rue, ceux de
Sainte-Anne et ceux de Saint-Gabriel. Ma mère est sortie comme tout le
monde, elle se promène dans les rues-rivières et elle rencontre mon père à
l’écluse Saint-Gabriel, là où leurs deux quartiers se rejoignent. Ils sont audessus d’un ancien puits…933
Les eaux qui envahissent ainsi les rues dans les souvenirs de Maryse, marquent la
fin d’un long hiver et symbolisent l’avènement d’un printemps nouveau ainsi que la
renaissance de la nature féconde. Au Québec, plus qu’ailleurs peut-être, la neige qui se
liquéfie aux premiers rayons timides du soleil est une promesse de renouveau et de
fertilité.
928
MAUGUIERE, Bénédicte, Traversée des idéologies et exploration des identités dans les écritures de
femmes au Québec, Op. cit., p. 59.
929
ELIADE, Mircea, Images et symboles, Op. cit., p. 199.
930
TREMBLAY, Lise, Op. cit., p. 94.
931
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 50.
932
NOËL, Francine, Op. cit., p. 397.
933
NOËL, Francine, Op. cit., p. 493.
336
A nouveau, ces visions littéraires de villes submergées par des pluies d’orage ou la
débâcle provoquée par le redoux, nous imposent une image biblique : celle du Déluge qui
s’abat sur un monde décadent et dégénéré. Dans cette littérature, revient donc encore et
toujours l’idée de péché d’orgueil d’une civilisation qui a ignoré jusqu’à l’oublier, la terre
féconde accueillante, et la main qui l’a pétrie dans un élan créateur. Ainsi, si dans Hier la
narratrice regarde tomber, derrière sa fenêtre, « une pluie dense »934, « La ville flotte en
pièces détachées autour de l’autobus qui fonce dans la pluie de glace »935 dans Le Corps
étranger d’Hélène Ouvrard ; Maryse, quant à elle, « a l’impression d’être exposée nue,
dans une rue liquide et boueuse. Elle aperçoit son image dans une vitrine : ses cheveux
sont flottants sur ses épaules et sa robe est d’un vert strident. »936
– Attention, dit Maryse, on passe au-dessus du ruisseau Saint-Martin !
– Où ça ? demande Olivier.
Il rit. L’idée d’un ruisseau au beau milieu de la ville lui semble hilarante.937
Une nouvelle fois, cet extrait tiré de Myriam première indique que l’asphalte
montréalais couve tout un monde originel. C’est lors d’une promenade en vélo avec les
enfants que Maryse entreprend le récit des innombrables petits ruisseaux qui parcouraient
autrefois cette terre. Les panneaux de signalisation sont alors inutiles, puisque se sont les
noms de ces ruisseaux enfouis qui guident Maryse dans sa promenade : « Ici, dit Maryse,
on est à l’embouchure de l’ancienne rivière Saint-Pierre »938. Son discours se poursuit
alors en une liste exhaustive de tous les cours d’eau et rivières aujourd’hui condamnés, et
parmi eux « Le ruisseau Saint-Martin, celui de la Côte-à-Baron, ceux de la Montagne et
de Notre-Dame-des-Neiges, les ruisseaux Glen, Molson, Saint-Laurent, Prud’homme, la
rivière du Portage et la petite rivière Saint-Pierre qui passait juste ici, derrière la rue des
Enfants Trouvés… »939
A nouveau, c’est bien une femme qui fait remonter à la surface le passé enfoui ; si
l’eau régénère et recrée, alors la faire jaillir du puits de la mémoire collective c’est une
934
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 145.
OUVRARD, Hélène, Op. cit., p. 9.
936
NOËL, Francine, Op. cit., p. 150. De toute évidence, nous retrouvons encore une fois ici le mythe
d’Ophélie.
937
NOËL, Francine, Op. cit., p. 244.
938
Ibid., p. 247.
939
Ibid.
935
337
fois de plus nier la ville et rappeler sa vulnérabilité face au temps assassin : la ville est
éphémère, nous explique Francine Noël, alors que les eaux, elles, sont éternelles, et qui
plus est menaçantes puisque parfois, explique Maryse à l’un des enfants, la rivière
« s’écarte de son lit artificiel et fait bouger les fondations des édifices… »940 Pourtant,
cette eau souterraine est à la fois une réalité et un fantasme ; l’idée de régénérescence par
le jaillissement de ces eaux originelles est néanmoins séduisante de l’avis de Maryse qui,
s’imaginant « un film d’animation »941, « voit l’eau jaillir de partout et recouvrir le désert
de béton qui les entoure ; même l’eau des puits anciens remonte à la surface, claire
comme au temps de leur forage. »942 Rien n’a changé du temps jadis alors que tout passe
si vite en surface ; prendre le temps de vivre au passé et d’écouter le doux clapotis des
ruisseaux qui sillonnent les sous-sols urbains : voilà le message que Maryse souhaite faire
passer aux enfants qui l’accompagnent.
Comme nous l’avons déjà évoqué, l’eau n’est pas seulement associée à une image
de purification ; elle charrie également l’image d’un passé commun qu’il ne faut pas
ignorer, et qui survit encore dans les entrailles de la métropole, car, de la même manière
que le constate la narratrice de Hier, « L’eau pénètre dans l’histoire, elle soulève la
terre. »943
« Dans le lointain, au plus creux de la terre, le ruissellement d’une source
perdue »944 parvient jusqu’aux oreilles de Sœur Julie (Les Enfants du sabbat), cloîtrée
dans son couvent de Québec. Dans les reflets miroitants de ces eaux presque
« magiques », d’autres héroïnes devinent aussi leurs ancêtres parées de leurs habits
d’époque, et liées entre elles par la mémoire collective féminine. C’est d’ailleurs
l’expérience que vit Flora (Le Premier Jardin) sur le port, lorsqu’elle voit s’avancer les
spectres du passé qu’elle nomme un à un. Quant à Maryse de Myriam première, elle
940
Ibid., p. 248.
Ibid.
942
Ibid.
943
BROSSARD, Nicole, Op. cit., p. 145.
944
HEBERT, Anne, Op. cit., p. 93.
941
338
détourne la tête et se creuse un cocon à l’intérieur de son nuage liquide, elle
replonge dans les eaux anciennes du canal : sortant des profondeurs
enfouies, elle voit les femmes de ces bas quartiers dans leurs costumes
d’époque. Leurs mains sont gercées et leurs tabliers blancs, grisâtres. Elles
sont de sa race.945
A la vue de ces apparitions inattendues, le personnage de Francine Noël sent plus
que jamais son appartenance à la race des femmes. Pourtant, les eaux qui sont prêtes à
faire craquer l’asphalte montréalaise, ravivent un passé à travers lequel peuvent se
reconnaître les deux sexes : en fait, le roman de Francine Noël préconise de prêter une
oreille attentive aux veines d’eau qui sont « des échappées vers le fleuve »946 ; ainsi,
lorsque les enfants, Maryse et son ami Laurent, s’arrêtent pour écouter,
Un court moment, l’eau leur monte au cerveau et les encercle : ils se voient
debout sur la péniche, une rumeur sourde monte à travers la vapeur du
canal, ils entendent les bruits des moteurs, les cris des hommes en travail et
le crissement du pont tournant. Tout cela est mêlé au murmure de l’eau,
celle d’autrefois et celle de maintenant. Cela bouillonne. Puis Maryse cesse
de parler et cela se dissipe.947
La substance liquide devient une substance mémorielle, les personnages plongeant
dans un passé qui n’est certes pas le leur, mais qui les invite à