Page 1 La signification humaine du suicide

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La signification humaine du suicide - Roland Quilliot
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I) La première chose qui frappe dans le suicide, c’est le fait qu’il a suscité au cours de l’histoire, et qu’il
suscite encore les attitudes les plus opposées et les jugements les plus extrêmes : il est peut-être même
la seule action humaine qui fasse encore aujourd’hui naître à ce point la controverse. On sait que dans
la société européenne traditionnelle en particulier, il a été longtemps l’objet de réactions de
condamnation et de rejets radicaux. Les suicidés ont été souvent considérés en Europe comme des
criminels, passibles, s’ils survivaient, de punitions lourdes, sauf dans les cas où leur acte pouvait être
imputé à la folie : les lois qui faisaient de cet acte un délit n’ont été abrogées qu’en 1810 en France,
qu’en 1961 en Angleterre, qu’en 1993 en Irlande. Et l’attitude populaire à l’égard de ceux qui s’étaient
donnés la mort était parfois extrêmement violente : non seulement ils n’avaient pas droit à des
funérailles chrétiennes, mais leur corps était outragé. Dans certaines régions de France, sous l’Ancien
Régime, on le traînait la tête en bas, avant de le pendre, de l’exécuter. Ce comportement qui
aujourd’hui nous stupéfie, s’expliquait sans doute par différentes motivations. La plus évidente tenait à
la condamnation radicale que les religions monothéistes prononçaient à l’égard du suicide. Les églises
chrétiennes notamment ont longtemps affirmé que celui-ci était un homicide, qu’il attentait à un bien,
la vie, que seul Dieu, qui nous l’avait donnée, avait le droit de nous prendre, elles ont répété qu’il était
en tout cas un péché majeur : une révolte contre notre créateur, un refus du don qu’il nous avait fait, et
de l’ordre qu’il nous imposait, une tentative même pour prendre sa place. Parfois aussi on a reproché
aux suicidés de refuser d’accomplir leurs devoirs envers la collectivité – les armées ont toujours vu en
eux des déserteurs. Il est possible également que dans un monde comme le monde des sociétés
traditionnelles, où tant de gens perdaient la vie sans le vouloir et en l’aimant, l’idée qu’on puisse
gaspiller sans y être contraint ce bien si précieux, ait suscité la colère. Peut-être enfin la condamnation
radicale du suicide était-elle pour ces sociétés, dans lesquelles la vie était en général très dure, du fait
de la pauvreté, des maladies, et de la violence, une mesure de préservation nécessaire : il suffit de
penser à la fable de La Fontaine La mort et le bûcheron pour se rendre compte que dans la société
d’Ancien Régime, la tentation de la mort était pour les plus misérables une tentation forte. Il fallait donc,
pour sauvegarder la société, et empêcher la multiplication des «désertions», la condamner avec
d’autant plus de force. La dureté de la condamnation était en fait en proportion de la puissance de la
tentation.
Même quand il n’est pas considéré comme une faute le suicide est souvent considéré comme une
lâcheté, une fuite, une démission. Cette idée est souvent présente dans la culture populaire, par
exemple encore aujourd’hui dans une culture qui valorise l’énergie et le courage comme la culture
américaine : William Styron, dans le livre où il raconte sa dépression, Face aux ténèbres, explique que
pour beaucoup de ses compatriotes, le fait de se donner la mort constitue une tache infamante, ou
tout au moins le signe d’une faiblesse de caractère suscitant le mépris. Beaucoup des philosophes qui
ont parlé du suicide, d’Aristote aux existentialistes, défendent au fond des positions voisines. L’honneur
de l’être humain, affirment-ils souvent, est de faire face aux épreuves que lui impose inévitablement la
vie, et c’est de cette lutte qu’il peut tirer à la fois sa dignité, et souvent, une sorte de bonheur. Camus
par exemple, qui commence Le Mythe de Sisyphe en affirmant «qu’il n’y a qu’une question
philosophique sérieuse, c’est le suicide» soutient que c’est la «confrontation de l’homme à sa propre
obscurité», c’est-à-dire la lutte résolue contre l’absurde, qui rend son existence passionnante, et rend
du coup possible le bonheur sans illusion de Sisyphe. Il faut donc selon lui jusqu’ au bout se battre et
tenter de vivre.
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II) En sens inverse il y a des cultures et des traditions spirituelles qui ont été favorables au suicide, au
moins dans certains contextes (car il n’en est pratiquement aucune pour prôner un rejet systématique
de la vie). On se contentera d’évoquer parmi elles quatre exemples :
1) Il y a d’abord des cultures qui considèrent que dès lors que le désir de mourir a été formulé de façon
répétée, il est pleinement légitime, et doit même être aidé : chez les eskimos Yuit de l’ile Saint
Laurent par exemple, il suffisait qu’un individu ait émis le désir de se suicider trois fois pour que ses
parents soient obligés de l’aider à se tuer. Il est possible aussi –mais non certain– que dans certaines
sociétés les vieillards aient été incités à organiser rituellement leur disparition au lieu de peser sur un
groupe auquel ils étaient devenus inutiles : on pense à la tradition japonaise évoquée dans le film
célèbre d’Inamura, La ballade de Narayama, qui raconte comment certains de ces vieillards ayant
atteint «la limite d’âge» et épuisé leurs forces partaient d’eux-mêmes dans la montagne pour y
mourir en solitaires, mais en fait on ne sait pas si elle correspondait vraiment à une pratique
historique.
2) Il y a aussi dans beaucoup de cultures l’idée que la mort vaut mieux que le déshonneur : et qu’il faut
être capable de se la donner soi-même, soit si l’on a accompli une action honteuse et infamante –
dans la mythologie grecque Ajax se suicide parce qu’il s’est ridiculisé, en croyant massacrer ses
rivaux, et en ne tuant en fait, sous l’effet du délire, que des moutons- ; soit si l’on risque de se
retrouver bientôt dans une situation humiliante ou terrifiante. Quand on s’est battu, qu’on a perdu,
et qu’on risque d’être fait prisonnier par son ennemi, en risquant le supplice ou les pires outrages, on
préfère se donner la mort, comme l’on fait parmi d’autres Hannibal, Brutus et Cassius, Caton
d’Utique, Cléopâtre, Marc Antoine. Même d’ailleurs si l’on ne risque pas grand-chose, on supporte
parfois difficilement de survivre après une défaite, surtout si l’on est un soldat qui se doit de montrer
son courage, et de prouver qu’il n’a pas peur de la mort. Le samouraï japonais devait être capable
de pratiquer le hara-kiri (ou seppuku) rituel, et le capitaine anglais d’un navire de guerre qui sombre
devait lui, couler avec son bateau.
3)
Une troisième tradition, romantique celle-là, voit dans le suicide l’expression d’une sorte de désir
d’absolu, la manifestation d’un rejet d’un monde laid, médiocre et corrompu, avec lequel un être
exigeant ne doit pas pactiser. Des textes célèbres chez Chateaubriand (René), Hugo (dans les
romans et les pièces duquel beaucoup de personnages se donnent la mort), Lamartine, Baudelaire,
semblent célébrer cette aspiration. Citons parmi bien d’autres la fin du Voyage de Baudelaire : «O
mort vieux capitaine, il est temps levons l’ancre./ Ce pays nous ennuie o mort appareillons./ (…)
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel
qu’importe, au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau». A cette tradition romantique se
rattache aussi évidemment l’idée que celui qui aime d’un grand amour ne peut ne peut accepter
de survivre si l’être qu’il aime disparaît : Romeo et Juliette se tuent l’un pour l’autre et Yseult meurt
de chagrin sur le corps de Tristan. Ceci dit, il faut ici faire évidemment attention : la sincérité des
poètes romantiques est souvent douteuse et rares sont en fait ceux d’entre eux qui ont vraiment
songé à se donner la mort. Mais il existe tout de même des hommes qui ont choisi de quitter la vie
parce qu’ils pensaient qu’elle ne méritait pas d’être vécue. On peut citer parmi d’autres l’écrivain
Chamfort, qui soutenait que «vivre est une maladie, la mort est le remède», et qui s’est
effectivement suicidé le 13 avril 1794.
4)
La dernière tradition et sans doute la plus importante est la tradition philosophique stoïcienne, qui ne
fait pas l’éloge du suicide en général, mais qui considère que si la vie nous est insupportable, il vaut
mieux la quitter que de gémir sans cesse ; et qui voit en tout cas dans la possibilité que nous avons
de nous donner la mort le signe de notre liberté. L’homme n’est pas asservi à l’instinct vital, il peut
choisir de vivre ou de mourir, il tient donc son bonheur entre ses mains. Comme le dit Sénèque :
«pourquoi attendrai-je la cruauté de la maladie ou celle des hommes quand je puis échapper aux
tourments et me délivrer de l’adversité. La vie te plait : vis. Elle ne te plait pas ? Tu peux retourner
d’où tu es venu». Le fait d’être capable de se donner la mort est par ailleurs signe de courage et de
force d’âme –parce que c’est tout de même difficile de se suicider– ; et il offre en tout cas à
l’individu la possibilité d’échapper à la souffrance, et à un destin qui deviendrait insupportable.
Montaigne le dit clairement : «le présent le plus favorable que nous ait fait la nature, c’est de nous
avoir laissé la clef des champs», en ajoutant ailleurs : «qui a appris à mourir, il a désappris à être
esclave». Cela dit, il faut rappeler que Montaigne lui-même est très loin pour sa part de mépriser la
vie : il ne cache pas au contraire qu’il l’aime profondément, même avec les souffrances qu’elle
implique, et il soutient même qu’il y a un art d’en jouir qui s’apprend avec les années. Mais il soutient
pourtant que notre vie n’appartient qu’à nous, et il défend le droit au suicide dans trois cas
essentiels : la perspective d’une mort plus atroce (d’un supplice par exemple), des douleurs
physiques intolérables, la perspective d’un déshonneur également insupportable. En tout cas, dans
une telle perspective, le suicide, qui relève du libre choix de chacun, ne doit être ni condamné ni
même empêché, qu’il peut parfois en fait susciter l’admiration.
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III) Cette tradition stoïcienne, qui ne manque pas de grandeur, et qui continue à attirer nombre de nos
contemporains, a été de nos jours très attaquée, en particulier par les psychologues et les psychiatres :
nombreux sont parmi eux ceux qui contestent vigoureusement que le suicide soit, dans la majeure
partie des cas, l’expression d’un choix libre, qu’il faille obligatoirement respecter. Axel Kahn en par
exemple l’un d’eux qui écrit précisément dans un livre récent, L’ultime liberté : «je conteste que dans
l’immense majorité des cas, les gens qui demandent à mourir ou bien qui sans rien demander à
personne, se donnent la mort l’aient fait comme une manifestation glorieuse et épanouie de leur
liberté», et «je récuse la vision stoïcienne qui sous-tend cette présentation». Quels sont ses arguments ?
Le premier, et le plus général, c’est que le suicide n’est pas la manifestation d’un choix actif et réfléchi
mais seulement l’expression passive d’un désespoir et d’une souffrance extrêmes, dans un contexte
d’obscurcissement de la conscience où la mort paraît, de façon souvent trompeuse, la seule solution.
Ce n’est pas une action véritable mais un réflexe de fuite, ou un vertige, de nature souvent
pathologique : il ne peut susciter en aucun cas l’admiration mais tout au plus la compassion. Axel Kahn
se situe ici dans la tradition de Spinoza, qui soutenait déjà qu’aucun homme ne pouvait désirer
positivement la mort, et que le suicide était simplement l’expression d’une impuissance ou d’une
maladie. Du coup la seule attitude humaniste qu’il doit susciter, c’est le soutien au désespéré, l’effort
pour soulager sa souffrance, en vue de l’empêcher : ce qui est d’autant plus nécessaire que le propre
du suicide est d’être un acte irréparable et irréversible, qui rend évidemment impossible au sujet en
difficulté de remonter la pente et de recommencer à vivre.
Second argument : ce qui prouve qu’en fait la volonté de se donner la mort n’est pas un vouloir
véritable, réfléchi et médité, c’est le fait bien connu que les tentatives de suicide sont beaucoup plus
nombreuses que les suicides effectifs (près de dix fois plus nombreuses selon certaines statistiques) :
signe que dans beaucoup de cas, que dans la plupart des cas le désir de mort est un désir ambigu. Le
sujet voudrait en fait vivre, mais vivre autrement, il appelle en fait à l’aide, il essaie de se laisser une
chance d’en réchapper, et il suffit aussi souvent d’un rien pour qu’il renonce à son projet. Quand il en
réchappe, la plupart du temps il ne recommence pas, et se retrouve tout heureux de vivre quelques
années plus tard. Avec le recul il arrive souvent qu’il ne comprenne même plus pourquoi il a fait cette
tentative, qu’il ne se reconnaisse pas dans son geste, qu’il le condamne même, et qu’il y voit un signe
de folie passagère.
Concrètement, on peut donner plusieurs exemples de suicides qui peuvent être qualifiés de quasi
pathologiques. Dans de nombreux cas, le suicide est seulement un geste panique, un «raptus», par
lequel se sent tenté un sujet qui est dans une situation de crise. Face à un traumatisme qu’il vit, pour des
raisons tenant à son histoire personnelle, comme absolument insupportable, et face à une situation
dont il ne voit pas comment sortir –par exemple un échec (un licenciement, un échec professionnel,
une situation économique difficile), un scandale, une perte (une rupture sentimentale, un deuil)–, un
sujet fragile ne voit à court terme d’autre issue que dans la disparition. Il aurait suffi qu’on l’aide à
traverser la crise, et il aurait souvent pu redémarrer sans problème. Un exemple historique célèbre est
celui de Vatel, le maître d’hôtel du Prince de Condé, qui s’est donné la mort sur un coup de tête,
parce que les provisions qu’il attendait pour le grand repas qu’il préparait pour la cour n’étaient pas
arrivées, et qu’il avait le sentiment d’être déshonoré.
Dans d’autres cas en revanche, la volonté de mourir prend la forme d’un désir obsessionnel
permanent, mais les aspects morbides de ce désir sont assez manifestes : en panne d’envie et de
projet, continuellement épuisé, le grand dépressif ou le mélancolique rumine sans fin ses échecs et sa
nullité («j’ai tout raté, je ne vaux rien, je ne suis utile à personne»), voire sa culpabilité («je ne mérite pas
de vivre, je suis un misérable, je n’ai fait que du mal autour de moi»), il vit aussi dans l’anxiété
permanente, une anxiété qui n’est pas seulement psychologique, mais s’associe à une souffrance
physique intense. La mort finit du coup parfois par lui apparaître comme la seule issue pour échapper à
une souffrance insupportable. On peut citer là encore le témoignage de William Styron dans Face aux
ténèbres sur ce qu’est la grande dépression, qui se manifestait chez lui comme chez bien d’autres par
l’insomnie, l’épuisement, les maux de tête, la confusion, la perte de tout désir : «panique,
désintégration, sensation que mes processus mentaux sombraient peu à peu dans un flot délétère et
innommable. Pour ma part cette douleur s’apparente très étroitement à la noyade ou à la
suffocation». «Je commençais à me rendre compte que la brume grise terrifiante induite par la
dépression prenait les traits de la douleur physique. Mais il ne s’agissait pas d’une souffrance
immédiatement identifiable comme celle occasionnée par une fracture. Il serait plus exact de dire que
le désespoir ressemble au malaise diabolique suscité par le confinement dans une pièce surchauffée.
Et comme aucune brise ne vient aérer ce chaudron, comme il n’y a aucune issue à cette étouffante
réclusion, il est tout naturel que la victime commence à penser sans cesse à l’oubli éternel». Mais en fait
aujourd’hui des soins parviennent souvent à guérir cette souffrance insupportable, soins qui sont de
nature à la fois médicamenteuse –antidépresseurs, anxiolytiques, lithium–, institutionnelle –
l’hospitalisation est désagréable mais elle fait parfois du bien, comme le reconnaît Styron lui-même–, et
psychologique - il faut être soutenu par d’autres et pouvoir leur parler de ce qui vous fait mal. En fait, il
est très probable que dans la grande dépression, comme par ailleurs dans les autres grands troubles
psychiques se mêlent une dimension psychologique et une dimension de dysfonctionnement cérébral
(qu’on n’analyse pas encore parfaitement), chacune agissant sur l’autre.
Troisième exemple : il y a des cas où le suicide apparaît comme souvent une tentation pour des sujets
qui traversent une transition difficile, pendant laquelle ils sont en manque de points de repère, à la
recherche de leur identité : l’adolescence, la jeunesse sont en particulier l’occasion de moments de
tâtonnement, de mal de vivre, de «vague des passions» où l’on peut passer par des périodes d’extrême
fragilité, et être en proie à des vertiges. On voit parfois des jeunes se donner la mort, sans que personne
autour d’eux n’ait rien deviné de leur mal-être, pour des raisons apparentes de prime abord
insignifiantes : un échec scolaire, une souffrance sentimentale, l’influence exercée par un livre ou un
film, voire une fascination positive pour le néant. Bien entendu, le sujet parvient en général, s’il parvient
à traverser cette crise, à trouver un peu plus tard sa stabilité, et à construire sa vie de façon positive.
La conclusion que beaucoup de psychologues tirent de leurs observations, c’est en tout cas que
puisque le suicide n’est pas réellement un acte libre, il ne faut pas respecter la volonté du suicidaire,
mais l’empêcher de passer à l’acte. Ce n’est évidemment pas la seule : une autre raison, encore plus
essentielle, c’est qu’il ne faut pas prendre en compte seulement l’intérêt du suicidaire mais celui de
ceux qui l’entourent. Le suicidaire, la plupart du temps, n’est pas seul, il a des proches, qui peuvent
avoir besoin de lui, et lui être très attachés. S’il parvient à se donner la mort, son geste peut constituer
un événement épouvantablement traumatisant pour les proches, l’un des plus traumatisants qui soient :
celui qui reste se retrouve abandonné brutalement, et en plus horriblement culpabilisé (avec le
sentiment qu’il n’a pas su donner au disparu suffisamment d’affection). Le regard qu’on peut porter sur
le suicidaire qui abandonne sa famille est alors : ou bien il est libre et c’est un affreux égoïste, ou bien,
comme c’est le plus probable, il est irresponsable, et il a agi sur un coup de folie.
A un niveau encore différent le psychologue et le médecin qui luttent contre le suicide sont souvent
prêts à reconnaître que leur combat s’appuie en dernier ressort sur des convictions philosophiques,
qu’ils ne peuvent prouver mais qu’ils assument : ils croient fermement que la vie vaut mieux que la mort,
et que la santé mentale consiste à aimer la vie malgré les souffrances inévitables qu’elle nous inflige. Et
ils pensent que ce principe reste valable même en fin en parcours, à condition d’apprendre à
surmonter ces épreuves inévitables que sont la cessation d’activité professionnelle, le veuvage et
l’usure des forces physiques et intellectuelles.
Tous ces arguments convergent vers l’affirmation suivante : il ne faut jamais bien sûr aider le suicidaire à
réaliser ce qu’il croit être son projet, ni même lui donner à penser que ce projet peut avoir une once de
légitimité. Mais il faut toujours essayer de l’aider à traverser la mauvaise période qu’il est en train de
vivre : l’écouter, lui prêter attention, lui montrer qu’il n’est pas seul, qu’il est compris et aimé, lui rendre
confiance en lui-même ; et lui proposer, s’il ne va vraiment pas bien, un traitement médical. Cette
conviction s’est peu à peu imposée en Occident au niveau collectif : en témoigne en France la loi de
décembre 1987 qui proscrit radicalement l’incitation et l’aide au suicide, ce qui signifie qu’elle interdit
des ouvrages comme Suicide mode d’emploi, qui donnaient des recettes pour mettre fin à sa vie. Et
elle met plus ou moins sous surveillance les médecins qui pourraient être tentés d’aider leurs malades à
se donner la mort.
A ce point, on voit que deux points de vue semblent s’affronter : pour les uns le suicide est un choix
défendable, qui relève de la seule liberté du sujet. Pour les autres, c’est un signe de désarroi, voire de
maladie, et il faut tout faire pour l’empêcher. Sont-ils complètement incompatibles ? Ma conviction est
qu’il est possible de les concilier, au moins partiellement, en reconnaissant à chacun une part de vérité.
Il y a assurément des suicides pathologiques, mais il y en a d’autres qui sont positivement et
profondément voulus; et de même il y a des suicides qu’on peut et doit empêcher, et d’autres qu’on
ne peut probablement pas éviter, et qui doivent même être respectés comme l’expression d’un libre
choix. Sur le plan pratique, il est clair cependant que le point de vue humaniste, qui affirme l’obligation
de soulager, chaque fois que c’est possible, la souffrance des autres a acquis de nos jours une sorte de
priorité. Nous croyons tous qu’il faut effectivement tout faire pour empêcher cette catastrophe
absolue qu’est le suicide d’êtres jeunes mais fragiles, qui ont la vie devant eux, et dont la mort serait un
désastre pour leurs proches – et en ce sens, nous avons raison de contrôler strictement l’achat des
armes à feu, de refuser de commercialiser librement des médicaments dangereux, de prohiber les
ouvrages donnant des conseils pour réussir son suicide ( même s’il s’agit incontestablement d’une
atteinte en un sens regrettable à la liberté d’expression). Et nous sommes très reconnaissants à tous
ceux qui s’emploient, avec beaucoup d’attention et de dévouement, à soulager la souffrance
psychique et à aider les dépressifs à vivre : qu’il s’agisse des psychologues, des psychiatres, ou des
bénévoles de SOS amitié.
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IV) Cela dit, cette position de principe appelle tout de même, dans un souci de réalisme et de vérité,
quelques nuances, qu’on voudrait maintenant formuler. Tout d’abord il est clair qu’il ne s’agit pas
seulement d’empêcher le suicide des personnes désespérées, en se contentant de les priver des
moyens de passer à l’acte ou en les enfermant, mais bien de les aider positivement à aller mieux.
Rappeler cette évidence est nécessaire, parce que toutes les actions contre le suicide ne sont pas
nécessairement motivées par des considérations humanistes. Dans certains cas, on peut vouloir
maintenir en vie un homme qu’on juge coupable pour le forcer à subir sa peine : c’est ainsi qu’on a
réanimé Pierre Laval agonisant, le 15 octobre 1945, pour pouvoir le porter devant le poteau
d’exécution, et le fusiller au nom du peuple français. Chaque fois que le suspect d’un meurtre se donne
la mort avant son procès, les familles de ses victimes se sentent frustrées et protestent contre le fait
qu’on a permis au coupable d’échapper à la justice. Dans d’autres cas, il est évident qu’on cherche à
éviter les suicides parce qu’ils provoquent de la gêne et du dérangement, et parfois font scandale. Un
homme qui se donne la mort fait problème, tant sur le plan pratique –il oblige parfois, dans les
administrations ou les entreprises, à rédiger des rapports pour rendre compte de son acte–, que sur le
plan psychologique : il salit la réputation de sa famille ou de son entreprise, et en plus il crée de la
culpabilité et du malaise, et met en question la bonne conscience de ceux qui croient que tout va
pour le mieux dans le meilleur des mondes (Vladimir Boukovsky l’ex dissident soviétique disait déjà qu’en
Union soviétique on mettait tous les suicidaires en hôpital psychiatrique, parce qu’il fallait
manifestement être fou pour ne pas être heureux dans le meilleur des mondes socialiste). Et c’est
pourquoi la société peut être parfois tentée de l’empêcher de passer à l’acte, avec pour seule
motivation d’essayer de préserver son confort psychologique : peu lui importe qu’un homme crève de
solitude ou de misère, tant qu’il ne la met pas implicitement en accusation en se donnant la mort !
Si l’on veut lutter contre le suicide dans un esprit vraiment humaniste, il faut donc s’efforcer d’atténuer
ou de supprimer réellement la souffrance qui est à son origine : mais on doit reconnaître que ce n’est
pas toujours facile. Il y a certes beaucoup de suicidaires qui ont avant tout besoin d’écoute et de
sympathie, qui la demandent explicitement, et auxquels une conversation avec un psychiatre plein de
compréhension, ou même simplement un geste d’attention suffisent (accompagnés souvent de
quelques médicaments) à redonner le moral et l’espoir. Mais dans bien d’autres cas, le désespéré
aurait évidemment besoin de plus : d’échapper à la pauvreté, à la solitude, à la maladie, ou au
sentiment d’avoir tout raté, et cela on ne peut en général pas le lui donner. Il ne faut pas ici que la
sollicitude pleine d’empathie des psychologues et la générosité admirable des bénévoles de SOS
Amitié fassent oublier qu’à bien des égards, la vie sociale est par essence dure, aujourd’hui comme
hier. Sa logique est au moins aussi souvent de compétition que d’entraide, elle suppose des hommes et
des femmes solides, capables de prendre des coups et de supporter des humiliations et des échecs.
Les faibles et les dépressifs n’y reçoivent que peu de signes de sympathie, toute notre attention et
notre admiration est le plus souvent réservée à ceux qui réussissent. Après chaque suicide, on prend en
général conscience, trop tard, qu’on a traité avec indifférence ou dureté des hommes ou des femmes
qui se sont révélés plus fragiles qu’on ne le pensait, et on en éprouve de la mauvaise conscience : mais
en fait tout nous incite à cette dureté. Quand Pierre Beregovoy s’est donné la mort, ses amis se sont
rendus compte qu’ils l’avaient laissé cruellement tomber après sa défaite aux élections de 1993 : mais
ils n’avaient fait que se conformer aux postulats communément admis, qui sont qu’un leader politique
doit avoir la peau dure, et que de toute façon seule la victoire est belle. De même lorsqu’un cadre
d’entreprise stressé perd pied et se donne la mort, tout le monde affecte de s’affliger : mais la vérité est
bien que les managers sont souvent là pour mettre leurs subordonnés sous pression et les forcer à
améliorer sans cesse leur productivité (on a même parfois enseigné officielement dans certaines écoles
l’art du «management par la terreur», et l’on a entendu certains dirigeants d’entreprise américains tirer
gloire du fait qu’ils licenciaient par principe 10 % de leurs salariés chaque année, pour forcer les autres
à donner le maximum). En fait, les réactions de nos sociétés à l’égard de certains suicides frôlent parfois
la contradiction, pour ne pas dire l’hypocrisie : ainsi quand on affecte de s’affliger que des délinquants
qu’on veut parfois de façon très légitime punir sévèrement pour leurs crimes, préfèrent se pendre plutôt
que passer de longues années en prison !
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V) Sur le plan philosophique, il faut aussi se méfier de la tentation de médicaliser entièrement notre
approche du suicide et d’affirmer sommairement que tous les suicidants sont des malades mentaux, ou
qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Cette tentation est réelle, depuis la naissance de la
psychiatrie. L’un de ses fondateurs au 19ème siècle, Esquirol, affirmait déjà précisément que «l’homme
n’attente à ses jours que lorsqu’il est dans le délire» : et on lit encore dans une enquête de l’Inserm de
2001 sur la crise suicidaire que «les enquêtes dites «d'autopsie psychologique» réalisées dans l'entourage
de sujets suicidés nous montrent que 75 % des sujets décédés par suicide présentaient un trouble
psychiatrique», ce qui laisse assez perplexe, même s’il est vrai que de nombreux suicidants sont
effectivement malades –schizophrènes, toxicomanes–.Mais il suffit de songer que près d’un tiers des
suicides dans un pays comme la France sont le fait de personnes âgées, qui supportent mal l’idée de
n’avoir plus d’avenir et la perspective d’une inévitable dégradation, pour sentir ce que de telles
affirmations ont d’hasardeux : on peut évidemment soutenir que tout suicidaire est dépressif, mais c’est
en un sens une tautologie, et cela laisse de côté la question de savoir si la dépression dont il souffre est
vraiment toujours pathologique. Tout dépend ici évidemment de la façon dont on définit un trouble
psychiatrique –est-ce simplement une souffrance, ou est-ce une maladie au sens d’un
dysfonctionnement objectif, impliquant une irrationalité ou une perte de contact avec le réel– ? et
cette question délicate risquerait de nous nous emmener très loin.
Beaucoup de nos contemporains sont tentés en tout cas aujourd’hui de considérer que le suicide est
un geste qui relève avant tout de la médecine : tous ceux qui ont fait une tentative de suicide se
retrouvent, on le sait, en service de psychiatrie ce qui est peut-être en pratique la moins mauvaise
solution, mais qui semble postuler qu’ils sont objectivement malades, ce qui ne va pas du tout de soi.
On peut lire aussi beaucoup de textes médicaux dans lesquels le suicide est présenté avant tout
comme «un problème de santé publique», et justiciable d’analyses épidémiologiques au même titre
que la grippe. C’est parfaitement légitime bien entendu, en un certain sens. Mais c’est oublier tout de
même la différence essentielle : on subit passivement la grippe, et dans une certaine mesure on choisit
de se donner la mort, quand on estime que la vie qu’on mène n’est pas vivable. Et c’est précisément
le propre de l’homme de ne pas se contenter d’une vie animale, mais d’avoir des exigences quant à la
qualité de la vie qu’il souhaite mener, et de se poser parfois la question de savoir si elle vaut encore
d’être vécue quand cette qualité est trop dégradée : au point de préférer dans certains cas la mort
par exemple à l’esclavage, à l’infamie, à la dégradation physique.
Une nouvelle de Primo Levi, Vers l’ouest, pose d’ailleurs clairement la question : si l’on parvenait demain
à mettre au point une substance qui bloque chimiquement toutes les impulsions suicidaires, quelles que
soient les conditions dans lesquelles on vit, et si on l’administrait automatiquement à tous les membres
de nos sociétés, serait-ce vraiment un progrès ? ou une régression sur le plan de la liberté et de la
dignité de l’homme, digne du «meilleur des mondes» d’Huxley ?
On soutiendra donc ici qu’il existe bien des suicides qui sont librement voulus : et librement voulus pour
des raisons qui sont parfois tout à fait fortes et rationnelles. Il n’est pas vrai que tout suicide soit
irrationnel et impulsif : il en est au contraire qui sont longuement mûris. Ne pas vouloir le reconnaître,
c’est souvent ne pas vouloir reconnaître que la vie a aussi une dimension tragique, et qu’elle peut
parfois être vécue comme douloureuse ou comme complètement vide d’espoir : par exemple quand
on est en fin de parcours et qu’on n’ a devant soi que la perspective de la souffrance, mais par
exemple aussi quand on a accompli un acte déshonorant ; et même aussi quand on a le sentiment de
n’avoir dans sa vie rien réussi de positif. Nier ou dissimuler cette dimension tragique de la vie, qu’ont
bien connu toutes les civilisations du passé, est une tentation contestable des sociétés contemporaines,
où le bonheur est supposé être l’état normal de l’homme, où tout le monde est supposé être sans cesse
optimiste, dynamique, heureux de vivre, où il faut cacher la solitude, le deuil, l’angoisse, la maladie,
parce quand on en souffre, on devient désagréable à fréquenter et qu’on dérange. Evidemment,
quand on est jeune, en pleine santé, qu’on est passionné par ce qu’on fait (comme nombre de
médecins), on peut juger incompréhensible qu’on puisse vouloir positivement en finir avec l’existence,
et voir dans ce désir une forme de déraison. Mais c’est peut-être qu’on manque en fait simplement
d’expérience, et qu’on ignore ce que peuvent être sous leur forme la plus extrême, la maladie, la
solitude, le sentiment de n’avoir plus d’avenir.
Allons même un peu plus loin encore, et reconnaissons qu’il n’est de façon générale pas de réponse
incontestable à la question –que pose parfois vraiment le suicidaire– de savoir pourquoi au fond la vie
devrait être par principe préférée à la mort. Que dire à celui qui soutient que les souffrances
l’emportent sur les joies, et que la vie est triste et ne mène nulle part ? Dans la nouvelle citée plus haut,
Vers l’ouest Primo Levi, dans la lignée de Schopenhauer, fait affirmer à un de ses personnages que le
point de vue du pessimiste est au moins aussi rationnel que celui de l’optimiste : «C’est la règle que
chacun de nous, les êtres humains mais aussi les animaux, et oui, même les plantes, lutte pour vivre sans
savoir pourquoi. Le pourquoi est écrit dans chaque cellule, mais dans un langage que nous ne sommes
pas capables de lire avec l’intelligence. Mais le langage peut être plus ou moins impératif. Des individus
peuvent naître sans amour de la vie, d’autres peuvent le perdre. Et entre ceux qui possèdent l’amour
de la vie et ceux qui l’ont perdu, il n’existe en fait pas de langage commun. Du même événement les
uns retirent de la joie et les autres de la peine. Et dans l’absolu il n’est pas exclu que ce soient les
pessimistes qui aient raison. La vie n’a pas de but, et la douleur l’emporte toujours sur la joie. Nous le
savons, et cependant quelque chose nous protège ordinairement, nous soutient et nous éloigne du
naufrage : ce peut être l’instinct de vivre, ou le fait que nous ignorons l’avenir. Seulement parfois la
volonté de vivre peut s’atrophier et disparaître». En clair, face à la question du sens de la vie, il semble
que la grande majorité des hommes se divisent en deux grands groupes : une partie d’entre eux
semble en fait mue par un instinct de conservation irréfléchi qui les pousse à dire «plutôt souffrir que
mourir», et à s’accrocher à la vie, même quand elle est insatisfaisante, voire douloureuse; tandis que
l’autre aime positivement cette vie, et la ressent comme intrinsèquement belle et passionnante jusqu’à
considérer parfois que c’est un devoir pour chacun que d’essayer d’être heureux, «ne serait-ce, disait
Prévert, que pour donner l’exemple».Mais il existe un troisième groupe, heureusement très minoritaire,
celui de ceux qui n’ont pas ou plus envie de vivre. Que doit-on leur dire ? On peut douter que le
médecin ait vraiment, plus que les autres hommes, une réponse rationnelle à la question de la
justification de notre existence…
*****
VI) Ce qu’il faut soutenir au minimum, c’est en tout cas qu’il n’y a pas grand sens à parler du suicide de
façon générale. Celui-ci n’a pas une forme unique, mais plusieurs formes, dont la signification est très
différente, voire même opposée, et n’apparaît que si l’on prend en compte les motivations et le
contexte : leur seul point commun, c’est que toutes comportent une dimension de désespoir. Il suffit de
prendre des exemples concrets. Il y a d’abord évidemment des suicides héroïques : celui du résistant
qui absorbe le contenu d’une capsule de cyanure, ou qui se défenestre, comme Brossolette, pour ne
pas être torturé, et risquer de donner le nom de ses camarades. Il y a des suicides de protestation
comme celui Ian Palac en Tchécoslovaquie en 1968, ou Mohamed Bouazizi, le jeune tunisien dont
l’acte a été le départ de la révolte contre le régime Ben Ali. Il y a des suicides guerriers comme celui du
kamikaze islamiste qui se fait sauter pour tuer ceux qu’il pense être les ennemis de sa communauté. Des
suicides qui sont dus au refus de la dégradation, de l’effondrement dans la folie ou la sénilité –Virginia
Woolf s’est donnée la mort pour ne pas devenir folle–. Dans certains cas le suicidaire est convaincu
avec de bonnes raisons d’être dans une situation réellement désespérée : il peut s’agir d’un forcené qui
se tue sur un coup de tête après avoir abattu le voisin avec lequel il se querellait depuis des années;
d’un homme qui sait qu’il est condamné à l’esclavage –comme certains indiens d’Amérique quand
après la Conquista, ils se sont aperçus que c’était le sort que leur réservaient les colonisateurs
espagnols; d’un homme qui a l’impression que les valeurs en lesquelles il croyait s’écroulent et qu’il n’y
a plus pour lui d’avenir– qu’on pense à des écrivains comme Walter Benjamin ou Stefan Zweig, qui se
sont donnés la mort quand ils ont cru que le nazisme allait définitivement triompher ; d’un homme pris
économiquement à la gorge et menacé malgré tous ses efforts de sombrer dans la misère –on connaît
de petits entrepreneurs qui se sont battus avec acharnement pour sauver leur entreprise, et qui se
donnent la mort quand ils constatent qu’ils n’y parviennent pas ; ou simplement d’un individu atteint
d’une maladie qui lui rend l’existence insupportable– qu’on pense au philosophe Gilles Deleuze, qui
n’avait cessé dans tous ses livres de célébrer les forces de vie mais qui s’est jeté par la fenêtre, parce
qu’il était atteint d’une maladie respiratoire qui l’asphyxiait à tout moment. Ces suicides n’ont pas
manifestement la même signification que celui du jeune qui se tue impulsivement après une rupture
amoureuse, ou après avoir joué à la roulette russe, ou que celui du dépressif qui traverse seulement une
mauvaise passe !
Peut-être la coupure la plus importante est elle ici celle qui sépare le suicide de ceux que la mort tente
alors qu’ils n’ont rien commis d’irréparable et qu’ils ont encore l’existence devant eux, du suicide de
ceux qui sont en fin de parcours, qui ont d’ailleurs souvent beaucoup aimé la vie, mais qui ont
maintenant surtout face à eux la perspective d’une dégradation intellectuelle inexorable, et d’une
maladie douloureuse, sans espoir de salut. Il ne s’agit évidemment pas de dire que la fin de la vie est
nécessairement désespérante, et de nier qu’on puisse prendre plaisir à vivre jusqu’à la dernière
seconde : c’est vrai heureusement dans la majorité des cas, et nous admirons en général ceux qui ont
gardé leur dynamisme et leur joie de vivre jusqu’à la fin. Mais, à ce niveau là, c’est vraiment d’abord
une affaire de chance (il y a des morts douces mais il y a réellement aussi des maladies et des situations
atroces), et, en cas de malchance, de choix libre : et l’on peut comprendre aussi ceux qui, quand la
mort est là, car il y a un moment de toute façon où elle est notre seul avenir, choisissent la fin la moins
douloureuse et la moins dégradante.
Ajoutons encore, pour approfondir le sujet, une autre remarque. Ceux qui s’intéressent aux arts et à la
littérature ne peuvent s’empêcher de constater que le taux de suicide est plus élevé que la moyenne
chez des hommes et des femmes qui ont montré des capacités créatrices elles aussi au dessus de la
moyenne. Les écrivains et les artistes qui se sont donnés la mort sont de fait très nombreux : citons parmi
eux Gérard de Nerval, Heinrich Von Kleist, Vincent Van Gogh, Serguei Essénine, Vladimir Maiakovsky,
Virginia Woolf, Henri de Montherlant, Ernest Hemingway, Yukio Mishima, Cesare Pavese, Primo Levi,
Stefan Zweig, Walter Benjamin, Arthur Koestler, Romain Gary, Gilles Deleuze, Paul Celan, Stig Dagerman,
Ludwig Kirschner, Mark Rothko, Nicolas de Staël. Mais on peut aussi citer des scientifiques, comme
Ludwig Boltzmann ou Ian Turing, l’un des grands fondateurs de l’informatique mathématique. Et bien
entendu ceux qui ont été tentés par le suicide, et qui ont fait des tentatives qui n’ont pas abouti sont
encore plus nombreux. Les raisons de ces suicides sont en fait une fois de plus très diverses : certains se
sont donnés la mort pour échapper à une situation extérieure effectivement angoissante, d’autres
parce qu’ils étaient atteints d’une maladie incurable (Arthur Koestler était atteint d’une grave maladie
de Parkinson, Montherlant devenait aveugle) ; d’autres parce qu’il avaient l’impression d’avoir
totalement échoué (Van Gogh, qui était par ailleurs malade), ou d’être finis, et de n’avoir plus rien à
dire (Hemingway, dont Jérôme Charyn affirme qu’à la fin de sa vie «il souffrait d’hypertension, de
diabète, d’insomnie, de dépression nerveuse, de paranoïa et d’impuissance sexuelle. Il avait 61 ans et il
en paraissait 90. Il voulait mourir») ; d’autres encore parce qu’ils avaient toujours été par tempérament
à la fois hypersensibles et hyperangoissés, et que leur raison menaçait de céder Nerval, V. Woolf), ou
encore que le suicide les avait obsédé toute leur vie. Qu’on pense à Pavese, ou à Romain Gary, qui a
écrit sur sa lettre d’adieu : «On peut mettre mon geste évidemment au compte d'une dépression
nerveuse, venait-il d'écrire, mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j'ai l'âge d'homme
et m'aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire…». On a tout de même le sentiment, sans
vouloir céder à un romantisme de mauvais goût que chez les plus créatifs et les plus imaginatifs de nos
congénères, la vie est à la fois plus intense et plus fragile, le sentiment de l’absurde et la tentation de la
mort plus forts, la peur du déclin et de la stérilité intellectuelle plus insupportable. Faut-il pour autant les
considérer comme des névrosés ? Ne sont-ils pas au moins autant au contraire le «sel de la terre» ?
En fait, il faudrait ici réfléchir aussi un peu (c’est la seconde remarque) sur le rapport de l’homme à la
mort, qui est probablement moins simple qu’on ne le croit ordinairement. En un sens elle lui fait peur et
horreur, et il semble faire tout pour l’éviter. Mais en un autre sens, il est fasciné par elle, et il veut surtout
montrer qu’il n’est pas dominé par la peur qu’elle lui inspire. D’où concrètement, sa propension à la
défier, en prenant les armes pour partir à la guerre, ou en se lançant dans des aventures risquées. La
différence est peut-être plus ténue qu’on ne le croit entre le soldat qui fonce au devant d’une
mitrailleuse, le passionné des sports de l’extrême qui descend une pente à 90 %, et le jeune qui joue à
la roulette russe. Il peut y avoir des cas où le suicide est une façon paradoxale de dominer cette peur
de la mort en se donnant celle-ci volontairement, de même qu’il y en a d’autres où il est aussi une
façon d’exprimer une certaine propension à la violence, en la tournant contre soi. Peut-être aussi fautil prendre au sérieux l’hypothèse freudienne d’une pulsion de mort, qui nous ferait souterrainement
aspirer au repos et à l’immobilité du néant. Sa prise en compte permet de comprendre pourquoi la
mort volontaire, de prime abord si étrange, reste pour l’homme une tentation si forte.
*****
VII) Revenons au concret, pour tirer de toutes ces observations (qu’on jugera peut-être exagérément
pessimistes, mais qui se veulent simplement réalistes) une conclusion pratique, qui concerne la loi de
1987. Il est normal, on l’a dit, que certaines formes d’incitation au suicide soient interdites : que par
exemple les manuels de recettes pour se donner la mort soient proscrits, qu’il soit interdit de
recommander à un copain qui serait sous le choc d’une rupture sentimentale de se suicider, et a fortiori
de conseiller à un grand-père vieillissant de libérer la place pour laisser son héritage à ses enfants plus
jeunes. Mais comme toute loi, elle demande beaucoup de doigté et de bon sens et d’humanité dans
son application. Sous une forme extrême elle peut être en contradiction avec le simple principe de la
liberté d’expression, et autoriser l’interdiction de toute une série de textes littéraires ou philosophiques
fondamentaux de notre culture. Et à un niveau pratique, elle peut aussi autoriser des poursuites
abusives à l’égard de ceux qui ont aidé des malades incurables qui demandaient instamment à être
délivrés de souffrances intolérables, ce qui a mon sens peut être effectivement un geste de charité. On
sait par exemple que le procureur de Dijon a lancé une information pour provocation au suicide après
la mort de Chantal Sébire, et que le médecin personnel de celle-ci a passé de longues heures en
garde à vue. On peut trouver cette démarche choquante, et penser qu’il y a plus d’humanité à aider
un malade incurable qui le demande de façon répétée à partir qu’à le laisser agoniser jusqu’à la
dernière second. Il ne serait peut-être pas anormal, au minimum, que quand un malade en fin de vie a
déclaré publiquement à maintes reprises qu’il souhaitait en finir, on ne fasse aucune enquête pour
savoir comment il s’est procuré les médicaments qu’il a utilisés pour mourir.
Faut-il aller plus loin, comme certains le demandent, et envisager une légalisation officielle de l’aide au
suicide pour les personnes en fin de vie ? Elle suscite de nombreuses résistances, qu’on peut très bien
comprendre. Il suffit de relire par exemple la célèbre nouvelle de Maupassant intitulée L’endormeuse,
qui décrit un monde futuriste morbide dans lequel tous ceux qui sont fatigués de la vie peuvent se
rendre dans un établissement qui leur donne la possibilité de s’endormir pour toujours en douceur,
grâce à des gaz parfumés, pour comprendre l’inquiétude et le malaise de ceux qui s’y opposent : ils
souhaitent voir notre civilisation aider les personnes âgées dépressives à retrouver un certain plaisir à
l’existence –ce qui est souvent possible, même à un âge avancé–, et affirmer jusqu’au bout sa foi dans
la vie, plutôt que de la voir céder à une fascination malsaine pour le désir de mort. On peut
cependant, encore une fois, se poser la question de savoir si ce volontarisme généreux est suffisant
quand on a affaire à une maladie incurable : il semble se heurter à une autre tendance fondamentale
de nos sociétés, celle qui pousse un nombre croissant de nos contemporains à revendiquer le contrôle
non seulement de leur vie mais de leur mort, à la fois pour affirmer leur liberté, et plus simplement pour
éviter des fins de vie trop douloureuses ou trop dégradantes. Parmi des milliers d’exemples possibles, on
peut citer cette annonce parue le 26 janvier 2012 dans la rubrique nécrologie du journal Le Monde :
«Juliette Desjardins-Daudé, maître de conférences honoraire à l’Université Stendal de Grenoble,
atteinte d’un cancer en phase terminale, a mis dignement fin à sa vie le 20 janvier 2013. Elle déplorait
que n’existât pas en France une loi permettant le mourir volontairement, sans souffrances et sans
drame, avec l’aide des médecins, lorsque le cœur et la raison vous dictent cette décision». Il n’est pas
improbable que ce type de sentiments conduisent un jour la France à adopter une législation «à la
suisse», autorisant dans des conditions très strictement contrôlées l’aide au suicide : et ce ne serait pas
forcément scandaleux.
*****
VIII) Il faut enfin aborder maintenant une dernière question, celle de la dimension sociale du
suicide. Celui qui veut lutter avec efficacité contre lui doit de fait prendre garde qu’il a certes une
dimension psychologique, individuelle, mais qu’il peut aussi être facilité ou découragé par la structure
ou par les tendances de la société à laquelle on appartient. Cette dimension sociale est connue
depuis la fin du XIXème siècle, en particulier depuis la célèbre analyse que Durkheim a proposée en
1897 des statistiques de la mort volontaire en France. Ces statistiques ont à peine changé depuis son
époque, et il faut les connaître. On rappellera certaines des plus significatives. On sait par exemple que
les hommes se suicident plus que les femmes, qui en revanche font plus de tentatives ; que ce sont les
personnes âgées qui au total se donnent le plus la mort; que les personnes seules se tuent plus que
celles qui sont mariées surtout si celles-ci ont charge de famille, et d’une façon générale, que l’on est
d’autant moins tenté de se donner la mort que l’on est moins seul et socialement plus intégré. Certaines
professions comptent aussi plus de suicides dans leurs rangs que d’autres : les cadres se suicident moins
que les employés et ceux-ci moins que les salariés agricoles ou que les chômeurs. Mais il y a aussi des
catégories socio-professionnelles dont la fragilité apparaît a priori étonnante : par exemple les
professions de santé, les policiers et les militaires. Peut-être leur taux de suicide s’explique-t-il par le fait
qu’elles ont plus de moyens pratiques de se donner la mort que d’autres. Mais on notera qu’il y a un
certain paradoxe à voir que des médecins qui font tout pour empêcher les autres de se suicider
raisonnent parfois tout à fait différemment quand il s’agit de leur propre cas (et ce paradoxe peut
donner à réfléchir). La culture joue également, on l’a déjà dit un rôle important : l’interdit lancé contre
la mort volontaire par les religions monothéistes a incontestablement un effet dissuasif, et explique
notamment que les musulmans – par ailleurs souvent bien intégrés dans la communauté familiale- se
tuent moins que les autres. Le suicide a par ailleurs souvent une dimension mimétique : un désespéré
qui se jette d’un pont, ou qui s’immole par le feu suscite parfois dans les mois qui suivent plusieurs
imitateurs, et l’on sait que la parution du Werther de Goethe – un ouvrage dont le héros se donne la
mort par désespoir amoureux - avait en son temps provoqué une véritable épidémie.
L’apport le plus intéressant de ces données est en fait souvent d’ordre psychologique : c’est le cas
notamment déjà de celles qu’analyse Durkheim. Ce qu’il constate à son époque, c’est par exemple
que contrairement à ce qu’on pourrait attendre, certaines formes de pauvreté, quand elles sont
perçues comme normales et qu’elles ne sont pas trop extrêmes, protègent en fait du suicide, parce
qu’elles obligent à s’absorber dans le travail pour essayer de survivre – Woody Allen dit d’ailleurs de son
coté, d’une façon qui n’est qu’à peine humoristique : «dans le milieu très modeste où je vivais enfant,
personne ne se suicidait jamais : on était bien trop malheureux pour ça !» ; alors que certaines formes
d’aisance, qui poussent à éprouver des sentiments de frustration et d’angoisse très modernes, le
favorisent – qu’on pense, sur le plan littéraire, au suicide de Madame Bovary - .Certains contextes
historiques découragent de même le suicide - par exemple la guerre, pendant laquelle la vie est
fragilisée, et la cohésion nationale resserrée. Alors que d’autres l’encouragent : les crises économiques
bien sûr, qui voient se multiplier les faillites (le sentiment d’être pris à la gorge, et impuissant, malgré tous
ses efforts à éviter l’effondrement de son entreprise est psychologiquement désastreux : en Inde, des
milliers d’agriculteurs surendettés se sont suicidés, et en France, certains les imitent ) ; mais aussi les
moments où le groupe est en fête, qui accentuent le sentiment d’échec de certains isolés, et même
paradoxalement, les périodes de croissance et de mutation économique rapide, où l’on se met à rêver
et à croire que tout est possible. Dans les périodes de croissance, écrivait Durkheim «on ne sait plus ce
qui est possible et ce qui ne l’est pas, quelles sont les revendications et les espérances légitimes et
quelles sont celles qui passent la mesure . Par suite, il n’est rien à quoi on ne prétende. Les appétits ne
savent plus où sont les bornes devant lesquelles ils doivent s’arrêter. L’état de dérèglement ou
d’anomie est donc encore renforcé par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment
même où elles auraient besoin d’une plus forte discipline». D’une façon générale Durkheim pensait que
le doute quant à l’avenir, la remise en question des certitudes traditionnelles, le contraste entre la vie
telle qu’on la mène et les rêves qu’on nourrit à son propos encouragent les tendances dépressives :
c’est peut-être la raison pour laquelle les statistiques actuelles suggèrent que les plus hauts taux de
suicide en Europe concernent les pays de l’ancienne Union soviétique (Pays baltes, Russie, Biélorussie,
Ukraine), qui ont subi en peu de temps des mutations considérables, et ont adopté les valeurs d’un
capitalisme sauvage, sans que toute la population en tire toujours de réel profit.
On peut du coup réfléchir rapidement à la question de savoir si les sociétés développées
contemporaines encouragent ou découragent le suicide plus que les sociétés traditionnelles. En fait, on
ne peut lui donner de réponse précise, dans la mesure où l’on ne dispose pas toujours de statistiques
fiables pour ces dernières, et où celles dont on dispose peuvent parfois paraître contradictoires : il
semble par exemple que dans le monde actuel les pays où l’on se suicide le moins soient des pays
pauvres, comme l’Egypte, et d’une façon générale les pays musulmans, en raison à la fois de la religion
et d’un mode de vie assez communautaire – le taux de mortalité suicidaire s’accroissant brutalement
quand le pays se développe et que l’individualisme gagne du terrain - .Mais on peut observer en sens
inverse que l’on se donne un tout petit moins la mort dans la France de l’an 2000 – où près de 10000
personnes se la donnent tout de même chaque année, ce chiffre ayant heureusement tendance à
baisser légèrement- que dans celle des années 1900 .Quant aux tentatives de suicide, elles sont
évaluées chez nous à 200 000 par an.L’impression intuitive qu’on a spontanément est que le nombre de
suicides n’est au total pas moins élevé dans les sociétés riches que dans les sociétés pauvres du passé,
qu’il est peut-être même parfois plus élevé, mais qu’il ne s’agit pas du même type de suicide. Dans la
société du 19ème siècle on se tuait encore parfois par excès de misère, comme en témoigne ce texte
d’Emilie Carles parlant du Briançonnais : «les suicides étaient fréquents, chez les hommes surtout, il y en
avait beaucoup plus qu’aujourd’hui. Dans notre cimetière il y a toujours eu ce qu’on appelle la fosse
commune, le coin des noyés et des pendus. Ils étaient si durs, ils étaient si fiers que jamais ils ne se
plaignaient, jamais ils ne disaient quoi que ce soit sur leur misère,mais quand ils en arrivaient à ne plus
pouvoir la supporter, que ce soit l’ennui, la solitude, la pauvreté, ou tout simplement la fatigue, ils se
pendaient ou ils se jetaient à l’eau. Des fois ils laissaient un mot pour s’expliquer, des fois rien et chacun
pouvait imaginer ce qu’il voulait» .L’obsession de l’honneur et le souci de ne pas perdre la face devant
les autres étaient aussi la source de nombreuses morts volontaires, que facilitait par ailleurs l’habitude
de la violence. Ce sont là des motivations qui ont évidemment perdu aujourd’hui beaucoup de leur
force. Et d’une façon générale, quelque méfiance qu’on puisse avoir à l’égard de la notion de
progrès, il faut reconnaître que les membres des sociétés développées ont beaucoup plus de
possibilités de s’épanouir aujourd’hui que leurs aïeux : non seulement ils sont plus riches, et
consomment plus, mais ils travaillent moins longtemps, ont plus de loisirs, plus d’occasions de s’épanouir
dans leur vie professionnelle, de nouer des contacts humains variés, et ils bénéficient aussi de formes de
protection sociale et psychologiques inconnues autrefois.
Mais en sens inverse d’autres facteurs de fragilisation psychique sont apparus dans les sociétés
contemporaines : il y a par exemple l’apparition de l’adolescence et de la jeunesse comme classes
d’âge spécifiques, avec une entrée difficile dans le monde du travail, et des tentations multiples – dont
celle des stupéfiants, qui permettent de «s’éclater» mais créent des dépendances destructrices. Il y a
aussi la logique de compétition imposée depuis trente ans par la logique néo-libérale, avec dans
certaines entreprises la pression mise sur les salariés pour accroître sans cesse leur productivité, et pour
remettre perpétuellement en question leurs méthodes de travail, avec pour résultat parfois un stress
insupportable et une peur du licenciement qui produit des effets désastreux – on sait quels ont été ses
effets à France Telecom - .Il y a encore le fait que l’individualisme contemporain laisse parfois certains
individus, notamment les personnes âgées, qui autrefois passaient leurs dernières années dans la
même maison que leurs enfants, dans des situations de solitude profonde .
De façon plus générale, il faut prendre aussi en compte le fait que nos contemporains, précisément
parce qu’ils vivent dans une société prospère, ont élevé le niveau de leurs attentes face à la vie. Ils ne
veulent plus se contenter comme certains de leurs aïeux, d’avoir le ventre plein et un toit pour dormir, ils
aspirent à s’épanouir sur terre, en jouissant de tous les biens qu’on leur présente maintenant comme de
droit, et plus fondamentalement même ils aspirent, comme on dit, à «se réaliser». Du coup quand ils n’y
parviennent pas et que leur vie les déçoit, ils se sentent frustrés, et ils ont parfois tendance à déprimer. Ils
sont d’autant plus portés à le faire qu’ils ne peuvent plus comme leurs aïeux, invoquer leur condition
sociale de départ pour justifier leur échec. Dans l’idéologie contemporaine, chacun est désormais
supposé avoir eu sa chance, s’il n’a pas su la saisir, il ne peut incriminer que sa propre médiocrité.
Certains de nos contemporains ont donc le sentiment de ne voir autour d’eux que des hommes
dynamiques et épanouis, et par contraste, ils se perçoivent comme des «ratés», et sont incapables de
nourrir pour eux-mêmes la moindre estime. Il faut ajouter dans le même esprit que la société
contemporaine, fondamentalement individualiste, donne à ses membres beaucoup de liberté, et les
incite à construire eux-mêmes leur vie : mais c’est là un objectif qui n’est pas toujours facile à atteindre,
et cette belle liberté, qui est une chance évidente pour les plus forts, peut être pour les plus fragiles une
source de déstabilisation. Faire les bons choix, savoir ce dont on est capable et ce qu’on veut vraiment,
fournir l’effort nécessaire pour atteindre ses buts est en fait difficile. Certains individus n’y parviennent
pas, et mènent une vie professionnelle ou sentimentale instable, décousue, incertaine, sans jamais
réussir vraiment à construire leur existence de façon cohérente. On comprend pourquoi beaucoup
d’observateurs (parmi lesquels Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi) affirment que la dépression
est devenue l’un des troubles psychologiques majeurs de notre époque : et certaines dépressions
peuvent, on l’a dit, aller en s’aggravant jusqu’à rendre la vie insupportable. Ce qu’on a gagné d’un
certain point de vue, on l’a donc en un sens perdu de l’autre. Ce n’est évidemment pas là une raison
pour baisser les bras, et pour renoncer à rendre notre société plus solidaire et plus chaleureuse : au
moins faut-il savoir que cet effort se heurte probablement à des limites indépassables.
Roland Quilliot
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