La Boutique Obscure - Association Georges Perec

La Boutique Obscure - Association Georges Perec
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 1
Lieux Obscurs
Parcours biographiques et autobiographiques
dans La Boutique Obscure entre 1968 et 19721
Éric Lavallade
« On se demande comment il se fait que personne n’y a pensé plus tôt » Rêve N°21
Introduction – La Boutique Obscure, un texte autobiographique ?
La Boutique Obscure est l’un des livres de Georges Perec les moins connus, les moins
reconnus, les moins étudiés. Avec Les Revenentes et quelques rares autres, on a là des livres à
part dans la production de l’écrivain, que le manque d’analyse rend énigmatiques, en dehors
du concert du reste de l’oeuvre. Obscure, cette fameuse boutique est réellement dans l’ombre.
Plusieurs phénomènes expliquent cet isolement de La Boutique Obscure.
Tout d’abord le fait qu’il s’agisse d’un recueil de rêves. Ces histoires décousues et
mystérieuses, dictées par l’inconscient, sont difficiles d’accès et ne se prêtent pas aux analyses
littéraires traditionnelles.
Autre raison, Perec lui-même ne semble pas avoir beaucoup accordé de crédit à ce livre.
Publié sous contrainte éditorial, écrit plus ou moins inconsciemment, il dit en avoir regretté la
parution2.
La dernière raison, qui me semble la plus importante, est la fameuse interprétation que
Jacques Roubaud en a donnée, dès la sortie du recueil en 1973 dans un article de La
Quinzaine Littéraire, et qui depuis fait foi dans sa lecture : « Que chercher dans l’obscurité de
ce livre? Bien sûr, pas une mémoire personnelle, parce que le réel anecdotique a été
doublement recouvert : par le travail de dissimulation du rêve et le travail de recouvrement de
l’écriture (l’un mêlé à l’autre)3 ».
Perec est allé lui aussi dans ce sens. Tout d’abord en avertissant que ses rêves n’auraient pas
d’attaches avec la réalité diurne : « Il y a très peu de relation entre ma vie personnelle et ce
que je rêve4 ». Ensuite en leur contestant leur statut même de rêves ; il s’agirait de textes plus
ou moins improvisés inconsciemment pour la contrainte d’écriture au matin : « Bien des
« rêves » de La Boutique Obscure n’ont pas été vraiment rêvés, mais j’essaie d’atteindre à une
rhétorique du rêve, sans la moindre interprétation5 » ; « Les rêves me venaient tout écrits dans
la main […], rêvés pour être textes6 ». On retrouve cette même interprétation du travail
d’écriture des rêves dans l’introduction du recueil : « Je me suis rendu compte que, très vite,
je ne rêvais déjà plus que pour écrire mes rêves ».
Pour mon analyse de La Boutique Obscure je suis cependant parti d’un postulat très différent.
1
Cet article est une version remaniée de la conférence « Lieux Obscurs, parcours biographiques et autobiographiques dans La
Boutique Obscure entre 1967 et 1973 », donnée au Séminaire Georges Perec le samedi 12 mars 2005. Voir Bulletin de
L’Association Georges Perec N°46, juin 2005 P32.
2
Voir David Bellos, Georges Perec, Une vie dans les mots, éditions du Seuil (1994), P525 & 549 : « La Boutique Obscure
[est] le seul livre dont Perec a regretté la publication. A la différence de tous les autres, évidemment, celui-ci avait ses
origines non pas dans un projet proprement littéraire mais dans une routine personnelle »
3
Les rêves écrivent in La Quinzaine Littéraire n°166, 01/06/1973. Voir aussi : Georges Perec : Entretiens et Conférences (2
volumes), édition établie par Dominique Bertelli & Mireille Ribière, éditions Joseph K. (2003) P136 et 138 du volume 1.
4
Entretien avec Gilles Dutreix, 16/09/1973 in Georges Perec : En dialogue avec l’époque, édition établie par Dominique
Bertelli & Mireille Ribière, éditions Joseph K. collection Métamorphoses (2011) P46.
5
Entretien avec Jorge Aguilar Mora, 1974 in Entretiens et Conférences Volume 1, op cit P186.
6
Georges Perec : Les Lieux d’une Ruse in Penser/Classer éditions Hachette, collection Textes du XXème siècle (1985) P70.
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 2
Tout d’abord les rêves de chacun d’entre nous contiennent des éléments en lien avec notre vie
de tous les jours ou nos souvenirs. Il doit en être de même pour Perec.
A l’aide de différentes sources7, j’ai reconstitué une brève chronologie de la période couverte
par l’écriture des rêves (1968/1972), chronologie que je vous invite dès à présent à consulter
avec attention en fin d’article.
On constate que c’est une période prolifique, en plein cœur de la carrière de l’écrivain, mais
aussi un gros passage à vide sans beaucoup de publications importantes, une transition, où
Perec expérimente plusieurs directions à suivre en matière d’écriture (théâtre, pièces
radiophoniques, mots croisés, travaux à contraintes, autobiographies…). De nombreux projets
aboutis (La Disparition, W ou le souvenir d’enfance, Je me souviens, La Vie Mode d’emploi,
La Poche Parmentier...) ou non aboutis (Lieux, Lieux où j’ai dormi…) trouvent leur origine à
cette époque et s’y développent. Quant à la vie privée de Perec, elle n’est pas moins fertile en
événements (ruptures sentimentales, déménagements, tentative de suicide, début d’analyse
avec Pontalis, voyages…). Il ne me paraissait pas possible que les rêves n’en reflètent pas au
moins une partie.
Ce travail n’a pas pour vocation d’être une analyse psychanalytique ou autre du texte, mais
plutôt un inventaire de différents thèmes et de leurs occurrences dans le recueil de rêves sous
forme d’association d’idées et de mise en réseau, suivis de quelques commentaires rapides. Le
lecteur se forgera lui-même ses propres conclusions. Je commencerai par décrypter les
éléments provenant de la vie quotidienne de Georges Perec, puis par tout ce qui concerne
l’enfance et les souvenirs et enfin je terminerai par l’inventaire des références aux autres
livres et productions de l’écrivain. Enfin pour finir je proposerai, à la lecture de tout cela, une
réflexion sur la place de La Boutique Obscure dans l’œuvre de Perec.
Premier point : la vie quotidienne de Georges Perec
1. Vie professionnelle
En 1961 Perec entre au CNRS comme documentaliste scientifique8. Il y restera jusqu’au
succès de La Vie Mode d’Emploi en 1978 qui lui permettra de devenir écrivain professionnel à
plein temps. Perec parle peu de cet emploi qui pourtant a occupé une grande part de son
temps, et a rendu possible quelques créations notables comme Fonctionnement du système
nerveux dans la tête ou encore Cantatrix Sopranica L.
Les collègues et le patron de Perec apparaissent aux rêves 30, 65, 72, 87, 90 et 123. Si les
collègues sont décrits en termes plutôt amicaux, quelque fois même comme des objets de
conquêtes sexuelles (rêve 87), le patron est plutôt présenté comme un homme froid voire
malhonnête, comme au rêve 30 où il paye Perec « pour lui avoir fictivement servi de sujet
d’expérience pendant 3 jours ».
L’activité principale de Perec au laboratoire de recherche où il est affecté consiste à tenir à
jour un important fichier de documentation. Plusieurs rêves font référence à ce fichier.
Au rêve 65, le patron de Perec lui présente des amis américains dont les noms « reviennent
fréquemment » dans le fichier. Au rêve 123 c’est l’organisation du laboratoire qui est
bouleversée, Perec se voyant retiré la gestion de ce fameux fichier. Au rêve 68, trois entrées
du fichier commençant par I sont mentionnées. Plusieurs termes ou concepts scientifiques et
médicaux, qui vraisemblablement proviennent de l’activité professionnelle de Perec, sont
7
Les livres de David Bellos (Une Vie dans les mots), Philippe Lejeune (La mémoire et l’oblique), les recueils d’entretiens et
différents textes de Perec (Je suis né, Penser/Classer...)
8
Voir En dialogue avec l’époque, op. cit., P77.
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utilisés dans La Boutique Obscure, en particulier aux rêves 15, 30, 36, 53, 55, 77 et 95
(physiologie respiratoire, acide gamma-hydroxybutyrique, dermosclérose, inhibition
récurrente de Renshaw …).
Au rêve 112, Perec se penche par une petite fenêtre « dans le vestiaire de [son] laboratoire ».
Au rêve 113 il rédige un important rapport que lui a commandé sa direction et doute de
parvenir à le terminer à temps. Comme nous le verrons plus loin, de nombreux rêves reflètent
de tels doutes.
2. Relations sentimentales, sexuelles, amicales et familiales
On connaît peu de choses de la vie sentimentale de Georges Perec, sauf concernant son
mariage avec Paulette Perec et sa liaison avec Suzanne Lipinska (nommée Z dans La
Boutique Obscure9) dont David Bellos et Philippe Lejeune nous rapportent certains éléments.
Cette liaison, qui a marqué Perec, s’achevait douloureusement au moment de l’écriture du
recueil. La rupture avec Z et ses conséquences sur Perec sont évoquées aux rêves 2, 6, 32, 51,
57, mais surtout aux rêves 4, 83 et 84 où elles sont rapportées en termes particulièrement
douloureux et poétiques : « Je fais l’amour avec Z. Il n’y a qu’en elle, en fin de compte, que je
sois bien » ; « il me demande si je ne suis pas l’ami de Z. Je lui réponds (en souriant
« tristement ») que je l’ai été » ; « Elle est bel et bien près de moi / Bonheur fou […] Je me
réveille : je suis seul ».
Perec se sépare aussi de sa femme Paulette (P dans les rêves de La Boutique Obscure) à la
même période, séparation évoquée de façon forte au rêve 15 où Georges et P. vivent dans un
appartement coupé en deux moitiés, une pour chacun (un autre appartement partagé avec P. et
d’autres personnes est mentionné au rêve 34). On pourra aussi signaler en passant le rêve 77
où Perec a tué sa femme et cherche à se débarrasser du corps.
Perec se rêve aussi un grand séducteur avec d’autres femmes. Au rêve 48 il séduit une célèbre
actrice italienne, au rêve 50 une femme s’introduit chez lui jusqu’à son lit, au rêve 85 il attire
une jeune femme en partie grâce à de l’argent gagné au jeu, au rêve 88 il a des vues sur la
maîtresse de l’acteur Jean-Paul Belmondo (qui s’avère finalement être un homme), au rêve 94
il propose à une jeune fille rencontrée dans la rue d’habiter chez lui, ou encore aux rêves 101,
102, 118 ou 122 où des relations de passages sont évoquées.
Plusieurs rêves contiennent des descriptions sexuelles très explicites (rêves 32, 60, 75, 82, 84,
108), certaines assez inhabituelles comme le rêve 35 où des relations sexuelles en public sont
pratiquées, le 74 avec 3 femmes, le 33 qui décrit une permutation sexuelle oulipienne, ou le
79 où Perec couche avec une actrice célèbre. Pourtant si Perec se révèle dans ses rêves
entreprenant et conquérant, quelquefois il fait preuve de doutes sur ses capacités de séduction,
en particulier en raison de sa petite taille (évoquée aux rêves 1, 32, 123 et surtout 90 où elle
donne son titre au récit) ou de ses dents gâtées (rêve 5).
Comme le fait remarquer Philippe Lejeune, il n’y a guère que dans La Boutique Obscure que
Perec a parlé de sexualité dans un texte autobiographique10, même si, finalement, tout cela ne
concerne qu’une vingtaine de rêves sur 124.
Remarquons aussi que de nombreuses relations amicales et familiales de Perec sont aussi
évoquées dans ses rêves. Presque tous ses proches se trouvent cités : Marcel Bénabou (16),
Jacques Lederer (65 et 86 et dont les rêves 38, 39 & 40 sont de lui), Harry Mathews (78 et
85), Claude Burgelin (86 et 95 ?), Bernard Queysanne (122), Pierre Getzler (26), Abdelkader
Zghal (48), Noureddine Mechri (82, à qui aussi est dédié le recueil), Eugen Helmlé (rêve 11),
Jean Duvignaud (54 & 90), Paul Virilio (54), Marcel Cuvelier (80, 85 et 122), Thérèse
9
Voir Philippe Lejeune : La Mémoire et l’Oblique, Georges Perec autobiographe, éditions P.O.L (1991) P158.
Philippe Lejeune, op. cit., p40.
10
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Quentin (122), une de ses nièces (81) ou encore sa tante (86 et 114). L’oncle de Perec apparaît
aussi dans plusieurs rêves où ses relations avec son neveu sont assez tendues : au rêve 32 il est
l’amant de Z, au 52 il reproche à son neveu une broutille et au rêve 82 il se montre radin et
humiliant.
Une petite précision s’impose sur ce paragraphe. Je me suis permis de rattacher les initiales
données par Perec aux noms de ses amis qui, suivant la logique et le contexte, semblaient le
mieux y correspondre. Mais je ne suis pas à l’abri de m’être trompé dans les attributions de
noms, Perec lui-même ayant fait savoir qu’il n’était plus sûr de qui est qui11.
3. Déménagements et travaux
En janvier 1970 Georges et Paulette se séparent. Georges quitte l’appartement commun de la
rue du Bac pour un pied à terre Rue de Seine pendant que Paulette part s’installer rue des
Boulangers. Mais il passe en fait une bonne partie de ses nuits au Moulin d’Andé ou à divers
endroits de passage, avant de déménager à nouveau en juin 1972 pour l’avenue de Ségur.
C’est donc au cours de nuits à ne jamais dormir dans le même lit ou presque que Perec rêve de
La Boutique Obscure12.
Il est beaucoup question de visites d’appartements dans le recueil mais surtout de travaux.
Rêve 13 : « je cherche à louer un appartement pour un mois », rêves 81 et 94 Perec visite des
appartements luxueux. Rêve 24 Perec énumère les travaux à faire dans un appartement qui se
délabre, rêve 26 il est question de fuites d’eaux, 57 de carrelage à refaire, 75 et 119 de travaux
de peinture et 101 de rangements. Au rêve 37 un plâtrier est à l’œuvre.
La rue même est un lieu de travaux, comme au rêve 57 où il y a une maison en construction et
au rêve 70 des travaux de voirie ; ailleurs on trouve de nombreux immeubles en réfection. On
y reviendra au point suivant.
On remarque aussi que, dans ses rêves, Perec ne semble pas toujours habiter un lieu fixe : un
appartement en ruine rêve 87, une chambre de villa au 16, un hôtel aux 13 et 85. Parfois il
habite chez les autres, comme au rêve 94 (où il héberge ensuite une jeune fille dans sa
chambre), 82 où il doit s’installer chez un ami pour écrire ou au 122 où il est question
d’échanges et de prêt d’appartements (« On me prêterait volontiers la maison de Villard [ou]
un studio au rez-de-chaussée (je l’ai occupé un certain temps)… »). Aux rêves 34, 35, 83 et
116 il vit en collocation.
Dans beaucoup de rêves on remarque que l’appartement est un lieu communautaire, ouvert
aux uns et aux autres, avec quelques fois cependant une certaine tendance à l’envahissement.
Comme au rêve 50 où quelqu’un s’introduit chez Perec, au 75 (« très vite la foule envahit
l’appartement »), 82 où il habite chez un ami (« Michel est parti en vacances en me laissant
son appartement. Pleins de gens sont venus s’y installer »), 83 où il habite dans une sorte
communauté puis héberge un ami dans la dèche, 84 où son appartement est vite envahi («je
crois découvrir dans mon appartement une grande pièce, mais en fait elle n’est pas à moi, et
même c’est la rue. Pleins de gens arrivent et envahissent ma chambre »), 94 où il s’installe
dans la maison d’amis (« Je m’installe dans cette maison où d’ailleurs beaucoup de gens
semblent cohabiter »), 99 (« Mon appartement est carré. J’y suis avec C et Lise et plein de
gens ») ou encore 113 (« plein de gens vont et viennent dans l’appartement »). Ce qui parfois
pose certains problèmes, comme au rêve 82 : « Une jeune fille en blanc […] vient me
demander des explications. Elle vient d’arriver avec son fiancé et elle a trouvé la maison
pleine. Je la rassure […], on pourra arriver à un modus vivendi car la maison est vaste ».
11
« Même […] moi qui ne sais plus toujours très bien quel visage rattacher à telles initiales », Georges Perec : Le rêve et le
texte, in Je suis né, Seuil, collection La librairie du XXème siècle, 1990, P78.
12
Voir David Bellop, op cit, P520 et Philippe Lejeune, op. cit., P166.
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Tous les appartements de La Boutique Obscure ne sont pas délabrés ou ouverts à tous les
vents. Au rêve 43 Perec visite un appartement suréquipé en biens technologiques, quant aux
appartements des rêves 81, 94 et 99 ils sont particulièrement luxueux. Comme quoi Perec n’a
pas perdu, depuis Les Choses, le goût des beaux appartements bien meublés et confortables.
Ce qui nous amène à remarquer que certains rêves tournent autour du thème de l’argent et du
niveau de vie mais aussi autour du thème de la gloire, de la richesse et de la réussite.
4. Argent, gloire, célébrité
A plusieurs reprises il est question dans les rêves de Perec de produits à vendre avec leur prix
exact, qui sont d’ailleurs élevés comme le rêveur ne manque pas de le faire remarquer.
Rêve 5 Perec achète « un réchaud à gaz 3 feux qui coûte 26 000 francs ». Rêve 18 il est
attablé dans un restaurant qui propose « des plats aussi banals que chers (par exemple une
francfort-frites, 12 frs) ». Rêve 58 il craint de ne pas pouvoir payer l’addition d’un restaurant
luxueux. Rêve 93 Z paye « 7 francs 50 le petit déjeuner ». Rêve 114 il détaille les prix de
différentes éditions de Kafka et décide d’acheter l’une des moins chères. Rêve 119 il paye un
fromage « 8 francs 70. C’est exorbitant ! »13.
Aux rêves 57, 72 et 82 il s’embrouille dans le calcul des prix à payer et de la monnaie à
rendre. Au 34, au 65 et au 81 il vole « diverses choses » dans les magasins14, et, dans ce
dernier rêve, il magouille aussi pour essayer de téléphoner sans payer. Au rêve 10 il appartient
à une bande de hippies menaçant les occupants d’une grosse voiture de luxe.
C’est une véritable angoisse de manquer d’argent qui semble obséder Perec, ce qui est encore
plus visible lorsque l’on remarque le nombre important de rêves où il est question de grosses
liasses de gros billets de banque.
Rêve 17 : « je vois circuler de grosses coupures en liasses ». Rêve 19 : « gros plan sur une
liasse de billets tous identiques au chiffre près : 500$, 500$, 100$ etc … ». Rêve 27 il porte
sur lui « un chèque de 5000, 30 000 ou 50 000 francs et un unique billet de 500 frs ». Rêve 79
il perd une valise pleine de billets de banque15. Rêve 83 il empile des grosses pièces de
monnaie. Rêve 85 il gagne une grosse somme au jeu. « Je suis débarrassé des soucis
financiers qui me préoccupent depuis pas mal de temps ». Rêve 121 l’argent destiné à payer le
loyer a été falsifié « je m’aperçois que les trois derniers billets d’une liasse de 1000 francs (10
billets de 100 francs) ont été remplacés par des morceaux de papier ». Rêve 123 : « il y a par
terre deux billets de banque qui s’avèrent être de grosses coupures ».
Perec ne rêve pas que d’argent facile et de grosses liasses de billets, il rêve aussi de gloire.
Peut être en raison du manque de reconnaissance de ses livres et de la difficulté de renouer
avec le succès des Choses.
Rêve 20 L’Augmentation fait l’objet d’une adaptation à la télévision, rêve 21 La Disparition
est commentée dans la presse, rêve 83 il publie un article important, rêve 86 il est « couvert
d’honneurs » et part en mission mandaté par le Président de la République, rêve 109 « deux
de [ses] pièces » font l’objet d’une représentation attendue. Rêve intéressant à plusieurs points
de vue, le 78 où il sauve, avec l’aide d’Harry Mathews, les passagers d’un bateau en flamme,
ce qui leur vaut d’être portés en triomphe. Nous reviendrons plus loin sur ce rêve.
13
Dans les extraits de Lieux, publiés par Philippe Lejeune, des prix sont parfois signalés dans les passages de descriptions :
« A Cactus Bazar un service de cristal exécuté par Lalique en 1915 pour Bao Dai il manque des verres : 3500frs », op. cit.
P183.
14
Dans Les Lieux d’une fugue, l’enfant fugueur avait « parfois la chance de voler » quelques menus objets dans les Prisunic.
Les Lieux d’une fugue, in Je suis né, Seuil, collection La librairie du XXème siècle, 1990 P17.
15
Anecdote à mettre en relation avec la fameuse perte des manuscrits des premiers romans lors d’une inversion de deux
valises (à jeter et à garder), peut être lors d’un des nombreux déménagements de cette époque.
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 6
Remarquons aussi que dans plusieurs rêves, les activités créatrices de Perec se révèlent
payantes, comme au 89 où il est rémunéré pour créer des mots croisés, au 98 où une amie lui
explique comment gagner de l’argent grâce aux hörspiel, ou au 108 où il rassemble de
l’argent pour financer la représentation d’une de ses pièces.
Si Perec rêve de gloire et de réussite, il rêve aussi d’échecs cuisants. Rêve 10 il doit être
présenté à une délégation d’écrivains soviétiques : « A mon grand désappointement, plus
personne ne fait attention à moi ». Rêve 115 il donne une conférence qui se termine sur un
fiasco total (« Cela tourne en eau de boudin. Le bide complet. Je bafouille »). Rêves 25 et 109
une de ses pièces de théâtre fait un flop (« Trous unanimes chez les acteurs. On doit
interrompre. Gène »). Nous reviendrons plus loin sur le thème du théâtre dans La Boutique
Obscure, remarquons cependant que Perec a écrit et monté ses deux pièces L’Augmentation et
La Poche Parmentier durant la période couverte par ces rêves. Il est possible qu’il ait misé
plus d’espoir dessus que l’on pourrait le croire vu que cette thématique du théâtre est
étroitement liée à l’angoisse de l’échec dans ses rêves.
5. Conduite automobile
On le sait depuis W ou le souvenir d’enfance, Perec n’a jamais réussi à apprendre à conduire à
cause de son fameux problème de latéralité gauche/droite16. Le rassemblement de souvenirs
ainsi que, peut être, le passage du permis de conduire à ce moment là a dû focaliser l’attention
de Perec sur son problème de latéralité et donc, sur son incapacité à conduire une voiture. De
nombreux rêves s’en font l’écho.
Rêve 33, Perec monte dans une voiture où un énorme étron trône sur le siège du chauffeur. On
peut rapprocher ce rêve d’un autre, le 64, où il veut faire de la moto mais des excréments à
nouveau l’empêchent de s’asseoir pour conduire. Rêve 36, 71, 85, 88 et 120 les voitures où il
prend place foncent en marche arrière ou dans n’importe quelle direction et finissent en
carambolage. Que Perec conduise ou non, la voiture apparaît dans ses rêves comme un objet
de vitesse incontrôlable et d’accident. Remarquons le rêve 102 où la voiture est associée au
mouvement fasciste « Ordre Nouveau » qui organise « un gymkhana automobile ». Le rêve
100 est le seul où Perec monte dans une voiture sans qu’une catastrophe s’en suive.
Deuxième point : les souvenirs
1. Souvenirs d’enfance
A partir de 1967 Perec rassemble ses lambeaux de souvenirs d’enfance pour l’écriture de
L’Arbre, de Lieux et des Lieux où j’ai dormi. Progressivement ces projets vont s’estomper
pour laisser la place à W ou le souvenir d’enfance qui apparaît à la même époque, d’abord
sous la forme du feuilleton d’aventure.
Contrairement aux thèmes de la vie quotidienne développés au point 1, qui apparaissent de
façon explicite, ceux liés à l’enfance et à la mort des parents le font, à mon sens, de façon
déguisée. La clé de leur déchiffrement se trouvant bien évidemment dans W ou le souvenir
d’enfance. De plus, ils apparaissent bien souvent articulés les uns aux autres.
Regardons en détails quelques rêves :
Rêve 28 : Le rêveur, ici désigné à la troisième personne, se fait ausculter par un docteur avec
un grand nombre d’autres malades car une épidémie fait rage. Le rêveur ramasse alors sur le
sol un morceau de terre qui s’avère être un morceau de cadavre, devenu terre. Je rapprocherai
cette scène, Premièrement : de la description de la visite à la tombe du père dans W ou le
16
Georges Perec : W ou le Souvenir d’Enfance, éditions Gallimard, collection L’Imaginaire (1973/1993) P183.
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 7
souvenir d’enfance : « j’allais une fois sur la tombe de mon père. C’était un premier
novembre. Il y avait de la boue partout »17, La tombe quasi anonyme du père, dans la boue, au
milieu des autres soldats morts faisant écho au cadavre en terre parmi les victimes gisant au
sol de l’épidémie. Deuxièmement : de Ellis Island, lieu de tri hygiénique et de détection
d’épidémies. Remarquons que, au rêve 103 Perec se rend au cimetière, et pleure, à Noël, alors
que le pèlerinage sur la tombe du père c’était déroulé à la Toussaint.
Rêve 51 : Perec doit rentrer de Grenoble à Paris en train, alors que Henri C
(vraisemblablement son cousin Henri) va rentrer lui en avion. Ils font leurs adieux à la
famille. Je rapprocherai cette scène du retour en train de Grenoble à Paris, à la libération, des
mêmes Henri et Georges au chapitre XXXV de W ou le souvenir d’enfance. C’est à l’issu de
ce voyage que Perec pose la fameuse question « comment s’appelle ce monument » en
arrivant Gare de Lyon18. Autre rêve assez proche, le 74 (rêve de voyage en train de Paris à
Lyon), où Perec, regardant les « panneaux indicateurs » remarque des chiffres : « est-ce 40 …
ou 49 ? C’est 41 ». Ces chiffres font, à mon sens, écho à la « cassure » des points de
suspension de 1941 en pages centrales de W ou le souvenir d’enfance. De plus, on retrouve à
nouveau ici la scène du retour en train de Perec et de son cousin, où ce dernier lui avait appris,
à cette occasion, à « mesurer les kilomètres en repérant […] les panneaux à chiffres blancs sur
fond bleu indiquant le nombre de kilomètres19 ». Au début de ce même rêve Perec est en
Californie : « les gens, pendant longtemps, sont arrivés par la mer (Chinois) ». Cette étrange
version onirique de l’immigration aux USA peut être lue comme une version inversée de
Récits d’Ellis Island, la côte Ouest remplaçant la côte Est, les chinois se substituant aux
Italiens et aux Juifs.
Rêve 80 : Perec est militaire à Grenoble et prend quelques jours de solde pour aller à Lans et à
Villard. A nouveau la date de 1941 fait son apparition sur la forme « d’une chanson » que
Perec aurait composée à cette époque. On remarquera aussi que cette date, 1941, est celle où
est censé se dérouler le dernier rêve, développé au chapitre suivant, où Perec accompagne son
père en déportation.
Rêve 105 : « J’ai rejoint une horde et nous avons erré, plusieurs années, plusieurs siècles […].
Nous revenons vers les régions que nous avons fuies». Un peu avant dans le rêve une vieille
femme se lève et, désignant Perec, s’écrit : « Nous serons sauvés mais il doit mourir !» Ce qui
est, en fait, l’inverse de l’histoire de son enfance, où lui a survécu mais pas les membres de sa
famille.
Rêve 110 : Il s’agit d’un rêve que Perec a choisit de lire au cours de l’émission Poésie
ininterrompue20. On y trouve « un tour aérien [...] rattaché à un boulet, à une balle, ou à des
ballons – gag classique du marchand de ballons que ses baudruches emportent », qui rappelle
bien sûr l’illustré de Charlot que Cyrla Perec a offert à son fils le dernier jour qu’ils ont passé
ensemble21. A la fin du rêve, où il a égaré ses chaussures, le rêveur les retrouve et s’aperçoit
alors qu’elles sont dotées de « deux petits pitons métalliques qui permettent d’adapter
instantanément des lames de patins à glace » , ce qui nous ramène à nouveau aux sports
d’hiver.
Rêve 57 : Perec, qui est homme de confiance d’un Maharadjah, se voit décerné une médaille.
Je rapprocherai ce passage de l’épisode de la « médaille arrachée » du chapitre X de W ou le
souvenir d’enfance22.
17
W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P45.
W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P212.
19
W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P212
20
Poésie Ininterrompue, 20/02/1977, voir David Bellos, op cit, P609.
21
W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P76
22
W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P76
18
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 8
Le rêve le plus troublant dans cette thématique est le 58. Perec, après diverses péripéties,
grimpe la Montagne Sainte Geneviève. « Deux voitures particulières nous dépassent. Dans
l’une se tient une femme en deuil dans un état de totale prostration. Bientôt cela devient un
chemin de neige, de moins en moins praticable […]. Avant même d’en arriver là, il faut gravir
une pente assez forte (ou fente assez porte, la graphie proposée par Perec permet les deux
lectures) […]. Nous sommes quelque part dans les environs de Lans. […] Cette situation un
peu confuse me semble être inscrite sur un tableau qu’un quidam promène et qui proclame
quelque chose comme il n’y a pas deux cols, ils se rejoignent, il n’y a qu’un seul col, il n’y a
pas de col, il n’y a rien ». Partant de Paris (là où s’écrivent les Lieux à cette période, j’y
reviendrai au dernier chapitre), Perec brasse, dans un trajet que je qualifierai de
chronologique, les thèmes autobiographiques développés dans W ou le Souvenir d’enfance.
La femme en deuil dans la voiture fait écho à Cyrla Perec (qualifiée de « veuve de guerre23 »),
les deux voitures « particulières » (Perec insiste lui-même sur l’ambiguïté du terme)
constituant le cortège funèbre rappellent les décès des deux parents et pas seulement celui de
la mère. Poursuivant son trajet, Perec se retrouve ensuite dans un chemin de neige, près de
Lans, c'est-à-dire là où il est envoyé après la séparation d’avec sa mère en 1941. A l’aide
d’une curieuse phrase à double graphie, il décrit alors l’ascension d’une « pente assez forte ».
On retrouve une phrase très proche dans un autre texte de Perec, celui décrivant la rue Vilin le
27 février 1969 : « La pente reste sensiblement la même (assez forte) sur toute la rue24 ». La
double graphie fait apparaître les mots «fente » et «porte ». Dans ce contexte, la fente évoque
la cassure, la rupture25 et la porte me semblerait bien être celle, toujours dans la rue Vilin, en
bois, du salon de coiffure de Cyrla Perec26. Le rêve se termine sur une bien triste phrase qui
résume à elle seule ce parcours dans l’enfance et les souvenirs de Perec : « il n’y a rien27 ».
Les rêves 46, 48, 93 et 98 se déroulent dans des villes de montagnes, parfois enneigées, dont
Grenoble au rêve 48. Au rêve 78 des paysans de Villard-de-Lans sont jurés avec Perec et
Harry Mathews dans un festival de cinéma (je reparlerai du rêve 78, qui me parait l’un des
plus signifiants du recueil). Au rêve 73 Perec descend un escalier en glissant sur la rambarde,
thème de la glissade que l’on retrouve au rêve 85 où c’est en voiture qu’il dévale les rues de
Grenoble. Je rapprocherais ce thème du « dévalage » du vrai-faux accident de luge rapporté
par Perec au chapitre XV de W ou le souvenir d’enfance. Un réseau se tisse, dans La Boutique
Obscure comme dans les autres livres de Perec, autour du thème de la fracture qui, du bras en
écharpe, conduit au voyage en train au départ de la Gare de Lyon, aux Alpes (Grenoble, Lans,
Villard), à l’accident de luge et bien sûr à la séparation d’avec la mère.
2. Angoisse des camps et du fascisme
Si la perte des parents, plus particulièrement de la mère, hante Perec jusque dans ses rêves,
l’angoisse du retour d’une société fasciste y est aussi perceptible.
Les camps de concentration sont évoqués à plusieurs reprises, dès le premier rêve et jusqu’au
dernier.
Rêve 1 : « Comme de bien entendu, je rêve et je sais que je rêve comme de bien entendu que
je suis dans un camp ». « Je sais que ce n’est qu’un rêve, mais je ne peux échapper à ce
rêve ». Rêve 17 : « Un beau matin, je me retrouve à nouveau dans un camp ». Rêve 46, où le
titre, explicite, est « camp de concentration sous la neige ou sports d’hiver au camp ». Rêve
124, dernier du recueil : Perec redevenu enfant accompagne son père en camp (inversion des
23
W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P48
Georges Perec : La rue Vilin in L’infra-ordinaire, Seuil, collection La librairie du XXème siècle, 1989, P17.
25
Ou comme dit au rêve 91 : « la zébrure, la coupure, la cicatrice »
26
Voir, entre autre : La rue Vilin, op. cit., P19.
27
« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance », W ou le Souvenir d’Enfance, op. cit., P13.
24
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 9
deux parents, le père étant mort au front et la mère en déportation) : «c’est au terme d’un long
voyage par bateau que nous atteindrons le camp ». Camp d’internement lié à un voyage en
bateau, ce qui rappelle bien sûr le voyage vers l’île de W de Gaspard Winckler, ou encore l’île
d’Ellis Island. Il faut cependant être prudent, même s’ils sont tentants, sur les rapprochements
Ile /Ellis Island/camps de concentration, Perec lui-même ayant nuancé cette association
d’idées28. La judéité de Perec est aussi évoquée dans ce rêve : « Si seulement nous pouvions
aller boire un café. Cela à l’air si simple, mais c’est impossible. J’y ai déjà renoncé. Le casino,
d’ailleurs, est fermé, ou interdit aux juifs ». On la retrouve évoquée aux rêves 16 et 91, mais
dans des registres un peu différents. Au rêve 16, il est question d’une arrestation liée à la
judéité, mais cette fois-ci dans le contexte des guerres israélo-arabes, avec aussi quelques
réminiscences des guerres coloniales : « Le fait d’être juif est, en effet, à l’origine de toute
cette affaire et la complique considérablement. Mon arrestation est une conséquence du
conflit judéo-arabe et il ne me servirait à rien d’affirmer mes sentiments pro-palestiniens ».
Rêve 91 c’est la relation à Israël qui est questionnée : « Je suis en Israël. Le pays vient
d’accéder à l’Indépendance […]. Il y a deux hommes en moi. L’un est favorable à Israël,
l’autre hostile. L’hostile s’aperçoit que tout n’est pas pour le pire en Israël ». Dans un
entretien avec Jean Liberman, en décembre 1965, Perec rapporte son expérience, adolescent,
dans un kibboutz : « Cela n’a pas été la révélation, et ça a été la fin de mes relations directes
avec le judaïsme29 ». Le rapport de Perec à la judéité, en lien avec son passé et/ou l’actualité
géopolitique, est exprimé logiquement dans ses rêves qui, une fois de plus, ne sont donc pas
détachés de la conscience éveillée de l’écrivain.
De nombreux rêves rapportent des scènes de brutalité policière et de répressions. Des
organisations fascistes sont aussi explicitement mentionnées. Comme le font remarquer
Dominique Bertelli et Mireille Ribière, ce thème de la répression policière est l’un de ceux
qui ont le plus frappé la critique à la publication de La Boutique Obscure30.
Rêve 16, dont nous avons déjà parlé, Perec est arrêté arbitrairement par la police d’un pays
étranger. Rêve 19 Perec, membre d’un petit groupe, est arrêté trois fois de suite par la police.
Rêve 33 : « une masse de flics en pèlerine se rassemble sur une grande esplanade ; ce ne sont
pas des CRS, mais plutôt des gardiens de la paix balisant l’itinéraire d’une personnalité. Je me
retrouve entouré de flics. Je suis nu ou en sous-vêtements, mais les flics ont l’air de trouver ça
normal ». Rêve 41 : « Le personnage unique et central, que j’escorte comme une ombre, est
un chef révolutionnaire qui, ou bien a été donné à la Police, ou bien, plutôt, a été condamné à
mort par ses anciens camarades ». Ce scénario (car il s’agit d’un « film d’aventures en
couleurs ») se rapproche du récit inachevé de « 53 jours ». Rêve 45, dont nous parlerons au
point suivant, Perec voit par la fenêtre un enfant poursuivi sans relâche par une troupe de
policiers. Rêve 48 : « Grande grève des chemins de fer. Des drapeaux rouges sur les voies
bloquent les trains […]. Je traverse un carrefour où des flics (tous en civil, et l’air presque
affable) sont massés ». La présence policière n’est pas associée qu’aux souvenirs de l’enfance,
elle peut aussi rappeler les événements de mai 68, encore proches lorsque Perec a fait ces
rêves. Cependant, le fait que la scène décrite ici se déroule à Grenoble ramène une nouvelle
fois ce rêve aux lieux des souvenirs d’enfance. Rêve 84 un ami de Perec est arrêté par la
police car « il a chié devant un monument public ». Rêve 103 se déroule un défilé
« grotesque » de la gendarmerie. Au rêve 117 une manifestation « pour le joint français »
28
Les gens arrivaient à Ellis Island « pleins d’espoir dans une vie nouvelle […]. Mais les déportés dans les camps n’étaient
pas pleins d’espoir. Ce n’est donc pas comparable ». Entretien avec Jean Liberman, 21-27/11/1980 in En dialogue avec
l’époque, op. cit., P140
29
En dialogue avec l’époque, op cit, p20. Voir aussi un autre entretien avec le même Jean Liberman, p136 : «Je suis bien allé
en Israël en 1952, mais le monde juif m’était étranger […]. Je suis en somme juif par absence, avec un sentiment de
dépossession ».
30
Entretiens et Conférences, volume 1, op. cit., P135
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 10
menace de tourner à l’affrontement avec les CRS. « Je ressens une peur presque panique à
l’idée d’être arrêté, emmené dans un commissariat et frappé ».
Rêve 47 on montre à la télévision un groupe de jeunes gens : « ils sont montés sur un
piédestal ; ils sont en tenue militaire et exécutent divers mouvement d’ensemble ». Ce thème
des milices paramilitaires se retrouve dans d’autres rêves, comme par exemple les rêve 65
(« il y a une manifestation d’Ordre Nouveau, avec des paras »), 82 (dont nous parlerons en
détail dans le chapitre consacré à W ou le souvenir d’enfance) et 102 (« Il faut traverser une
vaste esplanade où le mouvement fasciste Ordre Nouveau a organisé un gymkhana
automobile »).
Pour clôturer en beauté cet inventaire de scènes de répression policière et de fascisme, on se
devait de garder le meilleur pour la fin : Adolf Hitler en personne s’offre une apparition dans
les rêves de Perec, plus précisément au rêve116. Hitler et ses lieutenants apparaissent comme
des personnages cocasses, caricaturaux, tragi-comiques (« clown grotesque, très pâle et
longue mèche », « bon gros teuton à trogne rouge, certainement ivre »). Le singe d’Hitler est
même comparé « au Marsupilami de Spirou ». Malgré ce registre léger, l’angoisse et la
douleur ne manquent pas de refaire surface, comme toujours lorsqu’il est question de ce type
de sujet : « un enfant court. Un des soldats se retourne brusquement lorsqu’il passe devant lui
et l’étend à terre d’un coup de crosse. Je suis dans une manifestation. Nous chantons La Jeune
Garde. Le chant s’éteint peu à peu. Silence oppressant. Je sens que la Police est juste devant
nous et qu’elle va charger ».
Au rêve 65, on l’a vu, des parachutistes défilent avec un mouvement fasciste. Ce qui nous
rappelle que Perec lui-même a été parachutiste.
3. Service militaire et Saut en parachute
On sait, depuis le récit que Georges Perec en a fait, que le saut en parachute lors de son
service militaire à Pau a été une expérience décisive pour sa personnalité. Par delà la portée
politique et symbolique de cet épisode au côté des parachutistes en pleine guerre d’Algérie,
Perec voit dans l’acte du saut en parachute un vrai tournant dans sa vie et une prise de
conscience et de confiance dans ce qu’il est. Qu’il compare, dans une certaine mesure, à la
psychanalyse31. Plusieurs rêves y font référence.
Rêve 48 Perec apprend qu’il doit retourner à l’armée quelques jours et refaire un saut en
parachute : « je vais devoir sauter (en parachute) dès le lendemain ». Rêve 109 il échange son
expérience avec un autre parachutiste : « Nous évoquons un souvenir commun (à nous et à
tous ceux qui ont sauté en parachute) : la difficulté qu’il y a à sauter avec une hache à la
ceinture. Plusieurs exemples d’accidents32». Rêve 78 il doit sauter d’une hauteur égale « au
premier étage de la Tour Eiffel ». Rêves 60, 80 et 100 il effectue son service militaire, rêve 87
il est capitaine de réserve et rêve 120 il part à la Guerre.
Troisième point : les travaux littéraires
1. Livres publiés
On reconnaît, au détour des rêves, des allusions à plusieurs livres de Perec. Aussi bien des
livres déjà publiés (Les Choses, Un Homme qui Dort, La Disparition) qu’à d’autres qui le
31
Le saut en parachute, in Je suis né, op. cit., P44 : «Pour moi, ça a eut des résonances absolument incontestables : le fait
qu’avant 1958 je n’arrivais pas à m’accepter et que maintenant j’y arrive constamment, continuellement […], ça ne fait même
plus aucun problème, en fait ».
32
L’Histoire avec sa grande Hache ?
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 11
seront plus tard (le cas de W ou le Souvenir d’Enfance est à cet égard particulièrement
remarquable).
On l’a vu aux chapitres consacrés à l’argent et aux appartements qu’il y avait là une
thématique des Choses. Cependant le roman est mentionné explicitement au rêve 57 : « La
femme me demande si la troisième édition des Choses est parue, puis me remercie d’avoir
écrit ce livre, puis me dit que, tant qu’à faire, il devrait y avoir une traduction pour bègue.
Cette idée m’amuse beaucoup ». Dans le même rêve il est aussi question d’Un Homme qui
dort : « Ne suis-je pas venu prendre un livre – Un Homme qui dort – dans la bibliothèque ? »,
livre qui apparaît aussi au rêve 70 : « En fait, ce n’est qu’une question de coupures à pratiquer
dans un texte (Un Homme qui dort) ». Remarquons aussi, par la même occasion, que le rêve 7
est écrit au tutoiement.
L’Augmentation est mentionnée rêve 20 et les Hörspiel au rêve 98.
La Disparition apparaît dans deux rêves : rêve 21 « En feuilletant le livre à l’envers, Z me
montre une série d’épigraphes (en rouge ?) au début d’un chapitre. La première dit quelque
chose du genre « Perec se prive de ses lettres » ; c’est extrait d’un article sur La
Disparition […]. J’en suis très satisfait, comme si cette citation était un signe de
reconnaissance (de prise au sérieux) », et rêve 95, qui est vraisemblablement le plus célèbre
du recueil, où Perec découvre « plein de E dans la Disparition ». Ce livre, qui est le dernier
publié à ce moment là, fait donc l’objet de deux rêves où se mêlent, une fois encore, les
thèmes de la reconnaissance comme écrivain et de la peur de l’échec.
Je rapprocherai encore La Boutique Obscure de La Disparition grâce à 2 rêves. Tout d’abord
le premier, daté de mai 1968, qui ouvre donc le recueil, comme le roman lipogrammatique,
sur la date des événements de mai. Puis le rêve 91 : « Je donne 25 coups de bâton. Il s’agit
d’un spectacle auquel Z assiste sans rien y comprendre. Moi-même ce que je comprends, c’est
quelque chose comme de A à Z, où Z est la zébrure, la coupure, la cicatrice ». 25 lettres de
l’alphabet, la fracture encore une fois et personne qui n’y comprends rien : quel meilleur
résumé de l’écriture de La Disparition ! Comme nous l’avons déjà vu, le rêve 48 se déroule,
semble t-il, pendant les événements de mai 68 : « J’avais arraché du sol un des innombrables
drapeaux rouges et m’en étais entouré la main pour porter ma valise (geste que j’avais ressenti
comme un geste de solidarité envers les grévistes) ». Entre une main bandé et un bras
faussement en écharpe il n’y a qu’un pas : on se rapproche maintenant de W ou le souvenir
d’enfance.
On l’a vu au chapitre consacré aux souvenirs, les allusions aux passages autobiographiques de
W ou le souvenir d’enfance sont nombreuses dans La Boutique Obscure. On en trouve aussi
quelques unes se rapportant aux passages fiction du livre.
Le rêve 46 est intitulé « Camp de concentration sous la neige ou Sports d’hiver au camp ».
Les sports d’hiver, pratiqués par Perec à Villars, ne font cependant pas parti des épreuves
homologuées sur W33. Rappelons aussi que c’est une bagarre à coups de bâtons de ski qui lui
a valu sa fameuse cicatrice34.
Rêve 82 Perec croise au détour d’une rue un étrange cortège : « Il y a d’abord quelques flics,
puis une délégation de messieurs en uniforme (ce sont pourtant des civils) et enfin un groupe
de jeunes hommes en uniforme (des espèces de survêtements de sport) […]. L’un d’eux
s’avance et précise ce qu’ils sont : ils vivent à 30 dans des maisons spéciales […] et ils font
vœux de chasteté pendant 30 jours ». Cette description ressemble beaucoup à celle des
athlètes de l’île W.
33
34
Voir chapitre XVI du livre.
W ou le souvenir d’enfance, op. cit., P141
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 12
Rêve 37 : Perec visite le « bâtiment des enfants » de Dampierre35. Puis, scène particulièrement
insoutenable, il croise un « petit être fluet et chétif », qu’il prend « d’abord pour un petit
enfant » et, le qualifiant d’ « animal », il décide de le supprimer et l’étrangle. Le thème de
l’infanticide est ici associé à « la maison des enfants », terme exact que l’on retrouve dans W
ou le souvenir d’enfance36. On trouve aussi « un pavillon où l’on soigne des enfants atteints
d’un mal incurable » au rêve 17, en passant devant lequel le rêveur « éclate en sanglots ».
Rêve 45 : Perec, regardant par la fenêtre, assiste à une étrange scène. Un enfant est poursuivi
le long d’une falaise qui ressemble à un char d’assaut gigantesque par un groupe de policiers.
L’enfant plonge à l’eau pour leur échapper mais une vedette de la Police le prend en chasse.
C’est alors qu’un mystérieux barbu fait son apparition et le sauve des griffes de ses
poursuivants en menaçant de se suicider. Le tank (qui a donné son nom au rêve) nous rappelle
la période de la seconde guerre mondiale, l’enfant traqué rappelle bien sûr l’enfant Perec
pourchassé, et il se sauve en se jetant à l’eau37, et le mystérieux barbu fait lui écho à celui de
La Disparition qui, cette fois-ci, apparaît comme sauveur. D’après David Bellos, Perec devait,
2 mois après ce rêve, tenter de se suicider38.
Rêve 78. Il s’agit là, à mon avis, de l’un des plus intrigants et riches du recueil. Il croise
presque toutes les thématiques que j’ai étudiées : « H.M et moi sommes sur un bateau qui fait
le trajet New York-Paris […]. Un incendie se déclare dans une cabine au-dessous. H.M et moi
nous nous précipitons et nous sauvons les passagers […]. J’apprends que nous faisons partie
du jury du festival [...] il est formé de 4 jurés, H.M et moi et deux paysans […] de Villard-deLans, que H.M connaît bien ; l’un d’eux est « Loulou » que je connais aussi (j’ai sans doute
été à l’école avec lui pendant la guerre) ». Le voyage en bateau de Paris à New York implique
peut être, à nouveau, d’arriver à Ellis Island. La traversée de l’Atlantique se passe mal et,
comme pour le Sylvandre, le naufrage menace. La rencontre avec le paysan « Loulou » est un
écho troublant au chapitre XV de W ou le Souvenir d’enfance : « en décembre 1970, j’allai
passer quelques jours chez un ami qui vivait à Lans […] et j’y rencontrai un maçon, nommé
Louis Argoud-Puix. Né et élevé à Villard, il avait approximativement mon âge et nous
n’eûmes aucun mal à évoquer le souvenir d’un camarade commun ». La conversation entre les
deux anciens camarades dérive sur le fameux accident de luge qui aurait valu à Perec, à
nouveau, un vrai-faux bras plâtré, Louis Argoud-Puix amenant Perec à douter de
l’authenticité de ses souvenirs. Rappelons que ce rêve a été fait en juillet 1971, donc 6 mois
après les retrouvailles avec Louis, vraisemblablement pendant ou juste avant un voyage à
Lans, le rêve 79 ayant été fait dans cette ville.
2. Théâtre
Dans ses rêves, Perec peut aussi bien être acteur (Rêves 25 « Une récente figuration a révélé
mes talents d’acteur », 60, 84 « Je joues dans une pièce mais je dois également présenter
l’acteur aux notables » et 108) que auteur (rêve 80 « On a commencé à répéter ma prochaine
pièce. Nous sommes déjà sur le plateau … », 109 « on représente en catastrophe 2 de mes
pièces ») que spectateur (rêve 32 et 87).
Le théâtre peut être un sujet d’analyse, comme au rêve 54, où un mémoire de DEA lui est
consacré, ou au rêve 108 où Perec se livre à une analyse brechtienne du genre avec laquelle il
prend ses distances : « J’ai avec mon voisin une longue discussion qui finit par m’ennuyer.
[…] Je trouve le spectacle exécrable, mais il n’empêche que mon voisin a raison et cela me
met de plus en plus mal à l’aise ».
35
A noter : le mot « vichy » présent dans la description d’un tissu « à carreaux rouges ».
Chapitre XXX, p.185
37
Comme Gaspard Winckler ? Voir les chapitres IX et XI de W ou le Souvenir d’Enfance
38
David Bellos, op. cit., P489.
36
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 13
Le travail de Perec à cette époque sur ses deux pièces L’Augmentation et surtout sur La Poche
Parmentier se retrouve dans les rêves. Ainsi on reconnaît cette dernière pièce au rêve 80 : «
J’explique au metteur en scène, Marcel Cuvelier, l’importance du 6ème personnage qui est
muet, mais qui semble échapper au destin qui contraint les 5 autres ». Le travail avec Philippe
Drogoz et les Hörspiel ainsi que les nombreux voyages de Perec en Allemagne se retrouvent
aussi dans le recueil. Ainsi les rêves 115 et 116 où des représentations musicales sont
réalisées. Autre exemple le rêve 109 : « On redonne cette nouvelle pièce, mais cette fois-ci en
musique. Un musicien dirige la représentation à l’aide d’un mélangeur et il s’en tire très
bien ». D’ailleurs l’action du rêve semble se dérouler en Allemagne, en tout cas dans un pays
étranger. Le travail avec des musiciens entraîne la méfiance de Perec : « J’ai écrit une
partition et cet inconnu, qui se dit musicien, s’est offert pour l’interpréter. Mais je devine
qu’en fait il a l’intention de se l’approprier (rêve 116)».
3. Mots croisés, cinéma, divers projets…
Divers autres projets sur lesquels Perec a travaillé à cette époque figurent dans les rêves de La
Boutique Obscure.
Les mots croisés sont évoqués aux rêves 22 (« La plupart des termes de ce rêve ressemblent à
des définitions de mots croisés »), 66 (où son ami JL lui conseille d’abandonner son travail de
documentaliste pour se consacrer exclusivement à la rédaction de mots croisés) et 89 (où
Perec case des mots croisés dans un hebdomadaire). On le voit, l’idée de Perec de gagner sa
vie grâce aux mots croisés trouve son origine à cette période de changements, de doutes et de
reconstruction de l’écrivain.
Perec s’est aussi intéressé au cinéma à cette époque39, avec plusieurs projets, comme le
reflètent les rêves 14 (où Perec est acteur dans un film), 79 (où il rencontre une actrice
célèbre), 81 (« il dit qu’il veut me donner […] une participation dans le film que je veux
faire ») ou 88 (où il travaille sur un film pour l’acteur Jean-Paul Belmondo). Le rêve 122 fait
explicitement référence au tournage d’Un Homme qui Dort, qui avait commencé sous forme
de repérages à cette époque : « Bernard vient me chercher. On doit tourner une minute de Un
homme qui dort ».
Mais les allusions les plus importantes à son travail de cette époque sont, à mon avis, celles au
projet autobiographique Lieux.
4. Lieux
« Les lieux que je traverse me sont inconnus » Rêve N°16
Le travail de Philippe Lejeune sur Lieux permet d’avoir une idée très précise du projet qui n’a
jamais (encore) été publié et a donc naturellement été ma principale source d’informations sur
le sujet40. Lejeune nous apprend par exemple que le projet était intimement lié à la rupture de
Perec avec Suzanne Lipinska et destiné à en être en quelque sorte le récit en creux41. Au cours
d’un entretien avec Patrice Fardeau, en avril 1979, Perec décrit La Boutique Obscure comme
étant aussi la chronique d’une séparation, vraisemblablement la même, avec Z : «Pour moi La
Boutique Obscure est un texte autobiographique au sens très précis : il raconte l’histoire d’une
séparation42 ». Lieux et La Boutique Obscure, écrits pour l’essentiel, sur la même période,
partageraient donc tous les deux la même fonction.
Les 12 Lieux que Perec a choisi sont les suivants : La rue Vilin, la rue de l’Assomption, le
rond point Franklin Roosevelt, l’avenue Junot, la rue de la Gaîté, la Place d’Italie, la Place de
39
Voir : David Bellos, op. cit., P445.
Voir aussi : Georges Perec : Espèces d’espaces, éditions Galilée, collection l’Espace Critique (1974) P76 et aussi : Lettre à
Maurice Nadeau in Je suis né, op. cit., P58.
41
Voir Philippe Lejeune, op. cit,, P 146 et 158.
42
En dialogue avec l’époque, op. cit,, P118.
40
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 14
la Contrescarpe, la rue St Honoré, le carrefour Mabillon, la Place Jussieu, le passage Choiseul
et L’île St Louis. Quatre de ces lieux apparaissent nominativement dans les rêves : La rue de
l’Assomption rêves 12, 72, 73, 75, 119 et 124, le passage Choiseul rêves 65 et 83, le carrefour
Mabillon rêves 76 et 82, la rue de Quatrefages (qui correspond aussi, si l’on en croit David
Bellos, à la Place Jussieu43) rêves 15 et 24.
Perec a livré plusieurs descriptions de la rue Vilin, essentiellement dans W ou le souvenir
d’enfance, chapitre X, et dans La Rue Vilin, inclus dans le volume L’infra-ordinaire, extraits
publiés des descriptions faites dans le cadre de Lieux44. « La rue Vilin est aujourd’hui aux
trois quart détruite. Plus de la moitié des maisons ont été abattues, laissant place à des terrains
vagues où s’entassent des détritus, de vieilles cuisinières et des carcasses de voitures ; la
plupart des maisons encore debout n’offrent plus que des façades aveugles45 ». « La quasitotalité du côté impair est couverte de palissades en ciment. Sur l’une d’elles un graffiti :
TRAVAIL = TORTURE46 ».
La rue Vilin, qui n’apparaît jamais explicitement dans les rêves, pourrait se cacher derrière les
palissades des nombreuses rues en démolition (rêves 48, 65, 81 ou 82).
D’autres lieux importants pour Perec apparaissent aussi dans le livre : La rue des Boulangers
(où Paulette a déménagé suite à leur rupture) rêves 24, 73 et 82, la Gare de Lyon rêve 74 et
bien sûr le Moulin d’Andé qui se cache derrière les nombreuses références à Dampierre47.
Rêve 12, Perec part de la rue de l’Assomption pour se diriger vers Dampierre : « Je décide
d’aller à Dampierre, alors que je suis rue de l’Assomption. […] Peut-être est-ce à Dampierre,
ou encore rue de l’Assomption ? L’endroit est en réfection ». Il semble plutôt arriver la
rue Vilin, rue en démolition. Rêve 72 on retrouve ce même projet d’aller à Dampierre en
passant par la rue de l’Assomption.
Rêve 15 : « Nous vivons P. et moi, rue de Quatrefages […]. Nous vivons séparés, c'est-à-dire
que nous avons séparé notre appartement en deux ». La rue de Quatrefages et la rue des
Boulangers apparaissent ailleurs aussi en lien avec cette liaison passée : rêve 73 « nous
descendons ensemble la rue des Boulangers. [P] va à son travail et je veux aller voir ma tante,
rue de l’Assomption », ou encore rêve 24 : « Au terme de diverses péripéties, je me retrouve
rue de Quatrefages (ou est-ce la rue des Boulangers ? ou la rue de Seine ?) ». Nous
reviendrons plus loin sur ce mélange des lieux perecquiens les uns avec les autres.
Rêve 65 : « Je suis avec JL dans une ruelle étroite, elle ressemble un peu au passage Choiseul,
du côté de la Bastille ». La ballade dans Paris se termine mal, puisque les deux compères
croisent le parcours d’une manifestation d’Ordre Nouveau. Comme nous l’avons déjà vu, la
menace fasciste plane sur les rêves de Perec et n’importe quelle déambulation peut ramener,
au détour d’une rue, aux heures noires de l’Occupation. On remarque le même phénomène
avec un autre Lieux, le carrefour Mabillon.
Rêve 82 : « J’erre dans les couloirs, et bientôt, je me retrouve dans un quartier en démolition.
L’impression que je ressens est un peu celle que l’on a en retrouvant une façade connue à
peine transformée (ou reconnaissable bien que profondément transformée) après qu’elle a été
longtemps masquée par une palissade en bois (comme l’immeuble TARIDE à Mabillon) :
voici donc enfin l’aspect définitif qu’aura cette maison, cette rue, ce quartier ! ».Deux
remarques sur ce passage : première remarque, plus qu’au carrefour Mabillon, Perec fait
référence à l’immeuble Taride, immeuble que l’on retrouve aussi au rêve 76 («tout un pan de
mur n’est plus que décombres : une poutre métallique nouvellement installée le traverse
(comme dans l’ancien immeuble « Taride » à Mabillon ) ») ; deuxième remarque, cette idée
43
David Bellos, op. cit., P439.
Philippe Lejeune, op. cit., P203.
45
W ou le souvenir d’enfance, op. cit., P67.
46
La rue Vilin, op. cit., P31.
47
David Bellos, op. cit., P549.
44
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 15
d’un travail dissimulé qui, une fois dévoilé, permettra de découvrir réellement le sens de la
construction de l’ensemble pourrait être rapproché, premièrement de la métaphore
architecturale de la construction de l’immeuble de la Rue Simon-Crubellier et/ou du
« romans » La Vie Mode d’Emploi, mais surtout, deuxièmement, du travail sur Lieux luimême, tel que Perec le décrit : une fois les enveloppes ouvertes « je saurai si [cette
expérience] en valait la peine48 ». Toujours au rêve 82, après son errance devant les palissades
du Carrefour Mabillon, Perec se heurte à nouveau à une manifestation, mais celle-ci des
moines-sportifs sans nom dont nous avons déjà parlé au chapitre précédent. Une nouvelle fois
les Lieux débouchent sur le souvenir, l’angoisse d’un monde fasciste et, surtout, sur l’écriture
des souvenirs et du livre W ou le souvenir d’enfance. Mais l’errance ne s’arrête pas là,
puisque Perec poursuivant sa déambulation rencontre une jeune fille qui lui donne son
adresse : « je comprends d’abord que c’est 5, rue Linné, ou bien que c’est dans la rue qui
longe la Halle aux vins, là où il y avait le théâtre de Lutèce, mais c’est une autre rue, parallèle,
non pas la rue des Boulangers, mais une rue qui longe les Arènes de Lutèce ». Rappelons que
la rue de Quatrefages se trouve précisément dans ce quartier. Les différents lieux perecquiens
de toutes époques s’appellent donc bel et bien les uns les autres.
Rêve 81 Perec prend rendez-vous avec un psychanalyste, « Monsieur Bezu, 34 rue Daru ». A
cette époque (juillet 1971) Perec a commencé son analyse avec Pontalis depuis peu.
Curieusement, dans l’index, la rue Daru est classée, comme le nom du psychanalyste, à
l’entrée « nom fictif », alors qu’il existe bel et bien une rue Daru à Paris, dans le VIIIème
arrondissement à proximité de la place des Ternes, mais qui se termine avant le numéro 3449.
La déambulation parisienne pour aller chez le psychanalyste conduit une nouvelle fois Perec
dans un quartier en démolition : « je vais rue Daru : c’est un quartier en démolition. En fait,
c’est une vaste esplanade sur laquelle on a exposé tous les vestiges du quartier ». Vestiges du
passé, du quartier, exposition, transformation des gravats en œuvres signifiantes, métaphore à
nouveau du travail de description et de collecte du passé et du présent de Lieux. On
remarquera que l’errance de l’homme qui dort, dans l’adaptation réalisée par Perec et Bernard
Queysanne en 1974, s’achève aussi dans une rue en démolition : la rue Vilin.
Il y aurait sûrement encore d’autres mentions des Lieux à remarquer, une étude minutieuse des
descriptions de rues dans le recueil devrait permettre d’en mettre à jour un grand nombre. La
déambulation dans la ville en général et dans Paris en particulier (on remarquera la Tour
Eiffel aux rêves 78 et 98) est d’ailleurs l’un des thèmes constants du recueil.
Le travail d’écriture du projet autobiographique Lieux est explicitement mentionné dans deux
rêves liés à la rue de l’Assomption, le rêve 119 (où d’ailleurs la rue donne son titre au texte) et
le 124.
Rêve 119 « Je passe devant la maison où j’ai vécu entre ma dixième et ma vingtième année, et
devant le lycée Molière. Comme c’est dommage, me dis-je, que ce ne soit pas justement ce
mois-ci que je doive décrire cette rue ». Rêve 124 : « Je suis un petit enfant. Sur le bord de la
route, j’arrête un automobiliste et je lui demande d’oser pour moi aller réclamer au jardinier
du grand verger la balle qui est passée par-dessus le mur (et en notant ceci, retour du souvenir
réel : 1947, rue de l’Assomption, je jouais à la balle contre le mur du couvent, juste en face de
notre immeuble) ». Avec ce dernier rêve du recueil, qui se termine sur cette phrase, Perec sort
du projet de collecte des rêves pour entrer dans un projet explicitement autobiographique. Le
rêve laisse place au souvenir qui, comme l’explique David Bellos, était inscrit déjà dans la
première enveloppe des Lieux-souvenirs, consacrée justement à la rue de l’Assomption : « En
février 1969, Perec se rendit rue Vilin, comme prévu, et il écrivit la première version de ses
souvenirs de la rue de l’Assomption : [dont] une histoire de ballon à récupérer de l’autre côté
48
49
Philippe Lejeune, op. cit., P143, et Espèces d’Espaces, op. cit., P76.
Alors que la rue Mortimer, classée elle aussi à l’entrée « nom fictif », semble effectivement ne pas exister.
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 16
du mur du couvent50 ». Cette fois-ci, l’évocation du Lieux ne mène pas à la rue Vilin ou à
l’angoisse du passé mais, au contraire, au réveil et à un projet d’écriture autobiographique, qui
deviendra W ou le souvenir d’enfance.
Conclusion : Quelle place pour La Boutique Obscure ?
Où nous ont mené ces déambulations dans La Boutique Obscure?
Tout d’abord, il ne fait aucun doute que le livre recoupe une bonne partie de l’œuvre de
Georges Perec. Un grand nombre d’allusions et de références à ses autres livres sont visibles,
le cas de W ou le souvenir d’enfance en est le plus flagrant. Ensuite, l’angoisse du passé, le
souvenir des parents morts et des traumatismes liés à la Seconde Guerre Mondiale s’exprime
aussi de façon claire dans plusieurs rêves. Enfin, de nombreuses préoccupations de l’écrivain
sont identifiables de par leur insistance dans ces rêves : trouver un appartement, faire le deuil
de Z., retrouver de la notoriété, assurer à ses projets en cours (pièces de théâtre) un succès,
faire face aux soucis financiers …
A-t-on pour autant affaire à un livre autobiographique?
Dans ses Notes sur ce que je cherche, Perec classe La Boutique Obscure à la rubrique
autobiographique : Deuxième interrogation « d’ordre autobiographique : W ou le souvenir
d’enfance, La Boutique obscure, Je me souviens, Lieux où j’ai dormi, etc.51 ». Autobiographie
indirecte, où cette « mémoire personnelle » ne serait pas forcément immédiatement visible,
mais que quelques traces permettent de mettre à jour en s’appuyant, comme d’habitude avec
Perec, sur ses autres livres, les uns éclairant les autres. « Je ne sais plus très bien ce que je
croyais pouvoir attendre, au début, d’une telle expérience : d’une façon plutôt confuse, elle
me semblait venir s’inscrire dans un projet autobiographique détourné […]. Il me semble que,
très loin sous ces textes, est décrit un chemin parcouru, une recherche tâtonnante »52. Comme
l’indique la citation d’Harry Mathews, en introduction de l’index53, nous avons affaire à un
labyrinthe dont le parcours nous conduira, après de multiples chemins détournés et de
méandres, à l’extérieur, à la lumière : l’éveil, la vie éveillée, les autres livres, à l’image de ces
déambulations oniriques dans un Paris sans dessus dessous. Le cas du rêve 124 est à ce titre
particulièrement flagrant : il permet au recueil de déboucher sur une ouverture clairement
autobiographique.
D’autres mentions des travaux en cours, nous l’avons vu, semblent tellement conscientes que
l’on se demande si elles ont été vraiment rêvées (rêve 119 pour Lieux, rêve 66 pour les mots
croisés, rêve 80 pour La Poche Parmentier, rêve 122 pour le film Un Homme qui dort …).
Nous l’avons déjà dit, Perec lui-même, a malgré tout, dans plusieurs textes et entretiens,
souligné la portée autobiographique de ce projet, en particulier en rapport avec sa liaison avec
Z. Ensuite, il l’a, quoi qu’il arrive, écrit et publié, sûrement au détriment d’autres textes54. Je
pense qu’un projet comme Lieux, en plus des soucis structurels que devait comporter son
écriture (comme Philippe Lejeune l’a démontré), se trouvait en partie vidé de son sens par La
Boutique Obscure, où Perec a pu exprimer de façon cachée le deuil de sa relation avec Z., de
nombreux doutes sur ses capacités d’écrivain ainsi que le récit de ses aventures sexuelles et
sentimentales. Autant d’éléments qu’il aurait, sûrement, été difficile de publier tels quels.
Dans ce cas, La Boutique Obscure deviendrait la déambulation nocturne dans le Paris de
Lieux, facette onirique du projet.
50
David Bellos, op. cit., P443.
Notes sur ce que je cherche in Georges Perec : Penser/Classer, éditions Hachette, collection Textes du XXème siècle
(1985),P10
52
Le rêve et le texte, op. cit., P75 et 77.
53
« …car le labyrinthe ne conduit nulle part qu’au dehors de lui-même ».
54
« Cette Boutique Obscure non programmée a doublé tous les autres projets » : Philippe Lejeune, op. cit., P36.
51
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 17
Comme le fait remarquer Claude Burgelin, les pincettes que prend Perec pour parler de ses
rêves relèvent vraisemblablement d’une stratégie de double couverture : « Voilà la ruse
dûment dénoncée : ces textes-rêves sont des masques, ces rêves-textes des feintes. Mais
dénoncer la ruse est la ruse même55 ». Ce que semble, malicieusement, nous souffler Burgelin
est, qu’une fois encore, il faut tout comprendre à l’envers : si l’on nous dit que ces rêves
« n’ont aucun rapport » avec la vie éveillée de l’écrivain, c’est qu’en fait ils en ont. D’ailleurs
Burgelin propose la même interprétation pour Je me souviens, livre plus autobiographique
qu’on ne voudrait le faire croire : « Quand il décline ses « je me souviens », il souligne que ce
ne sont « surtout pas des souvenirs personnels ». Masque d’une panique ? Sans doute »56.
Une fois les rêves remis dans leur contexte, il suffit de gratter un peu pour voir le réseau
habituel apparaître. Loin, très loin sous l’écriture du rêve.
Juillet 2003 – Mars 2012
Bibliographie :
Georges Perec : La Boutique Obscure, éditions Gallimard, collection L’Imaginaire
(1973/2010).
Georges Perec : W ou le Souvenir d’Enfance, éditions Gallimard, collection L’Imaginaire
(1973/1993).
Georges Perec : Espèces d’espaces, éditions Galilée, collection l’Espace Critique (1974)
Georges Perec : Penser/Classer, éditions Hachette, collection Textes du XXème siècle (1985)
Georges Perec : Je suis né, Seuil, collection La librairie du XXème siècle, 1990
Georges Perec : L’infra-ordinaire, Seuil, collection La librairie du XXème siècle, 1989
Georges Perec : Entretiens et Conférences (2 volumes), édition établie par Dominique Bertelli
& Mireille Ribière, éditions Joseph K. (2003)
Georges Perec : En dialogue avec l’époque, édition établie par Dominique Bertelli & Mireille
Ribière, éditions Joseph K. collection Métamorphoses (2011)
Philippe Lejeune : La Mémoire et l’Oblique, Georges Perec autobiographe, éditions P.O.L
(1991)
David Bellos : Georges Perec, Une vie dans les mots, éditions du Seuil (1994)
Claude Burgelin : Georges Perec, éditions du Seuil, collection les contemporains (1990)
Chronologie autour de la Boutique Obscure
1967.
Début de la rédaction de L’Arbre.
Octobre : Colloque à Venise. Le projet W refait surface.
Décembre : Début de la rédaction de La Disparition
1968.
Mai : Premier rêve de La Boutique Obscure.
Septembre : Fin de la rédaction de La Disparition.
Novembre : L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une
augmentation
55
56
Claude Burgelin : Georges Perec, éditions du Seuil, collection les contemporains (1990), P27.
Claude Burgelin, op. cit., P20.
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 18
1969.
Divers projets pour le cinéma.
Travail en collaboration avec Philippe Drogoz autour de musiques.
Premiers projets des Revenentes : Les Lettres d’Eve.
Démarrage des Lieux où j’ai dormi.
Premiers projets pour La Vie Mode d’Emploi.
Janvier : Rupture avec Z et éloignement du Moulin d’Andé. Le 27, premier texte de Lieux.
Février : Premier Lieux-souvenir, qui recoupe le rêve 124. Voyage en Allemagne.
Mars : Publication de La Disparition.
Mai/juin : Mise en place de la grille des Lieux à partir des calculs du mathématicien
Chakravarti. Rédaction de L’Augmentation. Publication du Petit traité invitant à l’Art Subtil
du Go.
Juillet-août : Séparation d’avec Paulette. Lettre à Maurice Nadeau.
Septembre : Rêve non-publié dans La Boutique Obscure. Voyage en Allemagne et travail sur
les Hörspiel.
Octobre : Le 16, début du feuilleton W.
1970.
Lecture de I remember et invention du concept Je me Souviens.
Perec commence à traduire Harry Mathews.
Janvier : Déménagement de la rue du Bac vers la rue de Seine.
Février : Création de L’Augmentation.
Avril : Le 15, début du feuilleton Eveready avec Med Hando.
Mai : Evolution du projet W en autobiographie & fiction.
Juillet : Travail sur les Lieux où j’ai dormi. Le 16, fin du feuilleton W.
Septembre : Parution du grand palindrome dans la revue Change.
Octobre : Voyage à Neuweiler. Le 31, fin du feuilleton Eveready.
Décembre : Perec quitte le Moulin d’Andé – Travail avec Philippe Drogoz sur Tagstimmen
1971.
Travail sur les Lieux où j’ai dormi et les Notes de chevet.
Traduction de Tlooth d’Harry Mathews (Les verts champs de moutarde de l’Afghanistan).
Projets de scénarios pour le cinéma.
Lancement de la revue Cause commune.
Février : Nouvelle rupture, définitive, avec Z.
Mars : Tentative de suicide. Voyage à Sarrebruck. Fonctionnement du système nerveux dans
la tête.
Mai : Début d’analyse avec Pontalis.
Juillet : Vacances à Lans. Ecriture de La Poche Parmentier.
1972.
Travail sur les Lieux où j’ai dormi et les Notes de chevet.
Début du travail pour le film Un Homme qui Dort (adaptation, démarches diverses,
repérages…).
Mars : Vacances à Blevy. Ecriture des Revenentes.
Mai : Les gnocchis de l’automne.
Juin : Déménagement de la rue de Seine vers l’avenue de Ségur.
Août : Dernier rêve de La Boutique Obscure.
Automne : Voyage à New York puis en Tunisie
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 19
1973.
Janvier. Le 21, rédaction des premiers Je me souviens.
Février : Création de La Poche Parmentier
Mars-Juillet : Tournage d’Un Homme qui Dort.
Mai : Publication de La Boutique Obscure.
Eté : Pause dans le projet Lieux. Le dernier texte en sera rédigé le 27/09/1975.
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