La Raison et le Sensible - Institut de pratiques philosophiques

La Raison et le Sensible - Institut de pratiques philosophiques
Philosopher, c’est avant tout savoir questionner, construire
un raisonnement, et penser par soi-même…
Par une approche originale, L’Apprenti Philosophe vous initie à cette démarche à travers les grands thèmes du
programme.
Voici donc, pour s’interroger sur la raison et le sensible :
● Des dialogues entre un « maître » et un « apprenti
philosophe », qui dégagent les problématiques essentielles
et les erreurs à éviter.
● Des citations, un résumé, et les définitions des notions à
connaître, après chaque dialogue.
● Dans une seconde partie, des textes d’auteurs, associés
aux différentes problématiques, pour approfondir la
réflexion.
Titres déjà parus :
● La conscience, l’inconscient et le sujetl
● L’art et le beau
● La raison et le sensible
● Liberté et déterminisme
ISBN 2 09 184169-2
La Raison et le Sensible
En prolongement du cours, ou pour préparer un devoir :
L’Apprenti Philosophe, un outil original
pour apprendre à penser par soi-même
et réussir en philosophie !
Collection dirigée par Oscar Brenifier
La Raison
et
le Sensible
Oscar Brenifier
Docteur en Philosophie et formateur
(ateliers de philosophie et philosophie pour enfants)
Joël Coclès
Professeur certifié de Philosophie en Terminale
Isabelle Millon
Documentaliste
Avant-propos
Notre choix :
la pratique philosophique
Nous remercions Emmanuel Gross pour son aide précieuse,
ainsi que Gilles Clamens, Paul Clavier et Christian Godin,
pour leur contribution à cet ouvrage.
Ce guide d’initiation au philosopher s’adresse plus particulièrement aux élèves de Terminale. Son choix est d’être avant tout
une pratique philosophique, c’est-à-dire un exercice de questionnement, une construction visible de la pensée. Il part du principe
que philosopher est un acte on ne peut plus naturel, même si de
nombreux obstacles entravent ce processus – des habitudes déjà
bien ancrées, induisant une certaine complaisance, qui nous font
prendre pour acquises et certaines des opinions glanées ici ou
là : à la télévision, à la maison, voire dans un cours. Pensées
toutes faites qu’il ne vous viendrait plus à l’idée d’interroger, ne
serait-ce qu’un bref instant.
Nous proposons donc un dialogue, échange entre Victor et
son amie philosophe, dialogue censé être celui de l’élève avec
lui-même. C’est l’outil avec lequel, en même temps que Victor,
vous pourrez vous entraîner à philosopher. Victor doit apprendre à
s’interroger, pour penser par lui-même ; il doit installer en sa
propre démarche le réflexe de mise à l’épreuve des idées, et à
partir de ses propres idées, apprendre à formuler des questions, à
profiter de ses intuitions mais aussi de ses erreurs. Ses tâtonnements et ses erreurs l’amèneront à comprendre ce qui constitue
la démarche philosophique.
Responsabilité éditoriale : Christine Jocz
Édition : Christine Courme-Thubert
Correction : Jean Pencréac’h
Conception graphique : Marc et Yvette
Coordination artistique : Thierry Méléard
Fabrication : Jacque Lannoy
Photocomposition : CGI
Des commentaires insérés dans les dialogues explicitent les
problèmes typiques de l’apprentissage de la pensée philosophique et mettent en valeur diverses solutions apportées. Des
citations d’auteurs soutiennent ou contredisent les propos énoncés. Un certain nombre de grandes questions sur le thème à traiter – les problématiques –, recensées en marge au fil du dialogue, vous aideront à travailler les idées. Une sélection de textes
classiques, dont chacun est suivi de trois questions de compréhension, vous permettra de préciser et d’approfondir la réflexion.
Notre objectif est bien que l’apprenti s’entraîne à élaborer une
pensée philosophique, en se confrontant à lui-même et aux autres.
© Nathan/VUEF 2001 - ISBN 2.09.184169-2
, mode d’emploi
L’Apprenti Philosophe comprend deux grandes parties,
Dialogues et Textes, qui constituent deux modes d’entrée possibles dans l’ouvrage.
Les Listes finales offrent une troisième possibilité.
Les dialogues
Les textes d’auteurs
Ils vous aideront à élaborer et à reconnaître les problématiques.
Chaque texte répond à une problématique surgie dans les dialogues.
P a r t i e 2 / Te x t e s
Dialogue 8 / Raison et jugement
➤
Identification
d’une erreur
méthodologique
Identification
du traitement réussi
d’un obstacle
(résolution).
Illusion
de synthèse
Problématique 23 :
➤
La raison peut-elle
être inconsciente ?
(texte p. 112)
Perte de l’unité
Problématique
surgie à cette étape
du dialogue, avec
renvoi à un texte
de la Partie 2.
Problématique 6 :
Suffit-il de percevoir
pour savoir ?
Problématique 13
Idée réductrice
d
23
La raison peut-elle être inconsciente ?
➤
Nietzsche
V ICTO R – J’ai l’impression de ne pas avoir abouti lors de
notre dernier dialogue.
H ÉLOÏSE – De quelle manière ?
V ICTO R – D’un côté la raison, de l’autre l’expérience sensible. Il me semble pourtant que l’un ne va pas sans l’autre.
Ainsi parlait
Zarathoustra
(1883-1885),
« Des contempteurs
du corps », trad.
H. Albert, révisée
par J. Lacoste,
« Bouquins »,
© RobertLaffont,
1993, pp. 308-309.
Problématique
concernée.
Placer côte à côte deux éléments différents en les déclarant indissociables ne suffit pas. Il faudrait articuler la nécessité du lien entre eux.
H ÉLOÏSE – L’intention est très sympathique, mais comment les réunir ?
V ICTO R – Je ne sais pas, mais on a besoin des deux.
H ÉLOÏSE – Analysons le problème.
V ICTO R – Je crois que la raison, ce n’est pas seulement
pour la géométrie. C’est aussi pour le quotidien. On raisonne pour comprendre la réalité.
H ÉLOÏSE – Dans quel but ?
V ICTO R – Dans aucun but, je crois que l’être humain est
fait ainsi. Même s’il ne s’en rend pas compte, même s’il
ne le veut pas. ➝ CITATION 1
Renvoi à l’une
des citations
énoncées
à la fin
du dialogue.
Elles confirment
ou contredisent
ce qui est
exprimé.
La proposition précédente « On raisonne pour comprendre la réalité » a été oubliée et abandonnée alors qu’il s’agissait de la développer. D’où la contradiction avec la réponse « aucun but ».
H ÉLOÏSE – Alors pourquoi affirmes-tu : « On raisonne
pour comprendre la réalité » ?
V ICTO R – J’ai été trop rapide, tu as raison. En fait je
veux dire que la raison, c’est comme les sens. On raisonne et on perçoit les choses, naturellement, et ça nous
sert à connaître la réalité. On a besoin des deux pour
connaître. ➝ CITATIONS 2 ET 3
H ÉLOÏSE – Donc c’est uniquement pour connaître ?
V ICTO R – Je ne vois rien d’autre.
Trois questions
apprennent
à identifier et
à préciser
les concepts
de l’auteur.
Les réponses
figurent en fin
d’ouvrage.
La connaissance comme but exclusif de la raison et des sens est une
perspective qui limite ces facultés, comme nous le verrons plus loin.
H ÉLOÏSE – Tu dois être une encyclopédie vivante !
V ICTO R – Pourquoi te moques-tu de moi ?
➤
C’est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait. Ils ne
doivent pas changer de doctrine et d’enseignement, mais seulement dire adieu à leur propre corps – et ainsi devenir muets.
« Je suis corps et âme » – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne
parlerait-on pas comme les enfants ?
Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis corps tout entier et
rien autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps.
Le corps est une grande raison, une multiplicité avec un seul
sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.
Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu
appelles « esprit », mon frère, petit instrument et petit jouet de
ta grande raison.
Tu dis « moi » et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand,
c’est – ce à quoi tu ne veux pas croire – ton corps et sa grande
raison : il ne dit pas moi, mais il est moi.
Ce que les sens éprouvent, ce que reconnaît l’esprit, n’a jamais
de fin en soi. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre
qu’ils sont la fin de toute chose : tellement ils sont vains.
Les sens et l’esprit ne sont qu’instruments et jouets : derrière
eux se trouve encore le soi. Le soi, lui aussi, cherche avec les
yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l’esprit.
Toujours le soi écoute et cherche : il compare, soumet,
conquiert et détruit. Il règne, et domine aussi le moi.
Derrière tes sentiments et tes pensées, mon frère, se tient un
maître plus puissant, un sage inconnu – il s’appelle soi. Il habite
ton corps, il est ton corps.
Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure
sagesse. Et qui donc sait pour quoi ton corps a précisément
besoin de ta meilleure sagesse ?
➤
Remarques
méthodologiques
Problématique
➤
8
Raison et jugement
Texte classique
proposant
une réflexion
en laison
avec la
problématique.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La raison dépend-elle du moi, de la conscience ?
2 Quel est la principale erreur de l’intelligence ?
3 Le langage, les mots sont-ils de bons guides pour raisonner ?
1
112
81
À la fin de chaque dialogue :
Un ensemble de citations
L’essentiel du dialogue
L
Les échos des philosophes
➝ LES
En résumé…
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Toujours et partout, en quelque temps ou lieu qu’il
s’exerce, l’entendement cherche aussitôt lui-même, de tous
côtés, la raison pour laquelle ce qu’il rencontre est tel qu’il est. »
H E I D E G G E R, Le Principe de raison, 1957.
2- « Une intelligence d’homme doit s’exercer selon ce que l’on
appelle Idée, en allant d’une multiplicité de sensations vers une
unité, dont l’assemblage est acte de réflexion. » P L AT O N ,
Phèdre, IVe s. av. J.-C.
La fonction de la raison ne se limite pas à son pouvoir de connaissance, elle a aussi un usage pratique, c’est-à-dire qu’elle énonce
également des règles de conduite, valables pour l’action. On
l’oppose à la sensibilité, mais cette dernière nous fournit aussi
des éléments utilisables pour régir nos comportements. Des jugem
Les définitions des notions
apparues dans le dialogue
3- « C’est donc en vain que nous prétendrons déterminer un
s
événement ou co
l
Les notions-outils
Les pensées de plusieurs auteurs
feront écho aux vôtres,
sous des formes plus accomplies.
Jugement : Opération volontaire de la pensée posant, de façon
affirmative ou négative, des relations entre des termes donnés.
Le jugement peut être d’ordre moral, esthétique, intellectuel
89
Les listes finales
Elles vous permettront de circuler dans l’ouvrage pour réfléchir à une
problématique, préciser un concept ou acquérir un point de méthode.
Liste des problématiques
Liste des remarques méthodologiques
Pour chaque problématique, un renvoi aux
différents dialogues où cette problématique
apparaît et au texte d’auteur où elle est
abordée.
Cette liste permet en outre d’avoir une vision
globale des problématiques liées au thème.
Elle recense et définit toutes les erreurs
(obstacles) du dialogue et les solutions
(résolutions) suggérées, exemples à l’appui.
Index des notions-outils
Il renvoie aux dialogues où elles sont définies.
Sommaire
Avant-propos
Mode d'emploi
Sommaire
Partie 2 : Textes
Schopenhauer - problématique 1 :
La raison se résume-t-elle à des arguments ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Partie 1 : Dialogues
Dialogue 1 : Avoir raison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .10 à 17
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
Dialogue 2 : La raison à l'épreuve des sens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .21 à 27
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
Dialogue 3 : La raison facteur de liberté . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .31 à 37
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
Dialogue 4 : L'autonomie de la raison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .42 à 49
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
Dialogue 5 : Raison et passion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .52 à 57
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
Dialogue 6 : Universel et relatif . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .61 à 67
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Dialogue 7 : Théorie et pratique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .71 à 77
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 80
Dialogue 8 : Raison et jugement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .81 à 87
Les échos des philosophes : citations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
En résumé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
Les notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
92
Pascal - problématique 2 :
La raison peut-elle faire l'économie de la croyance ? . . . . . . . . . . . . .
93
Malebranche - problématique 3 :
La raison est-elle universelle ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
94
Descartes - problématique 4 :
L'argument d'autorité est-il conforme à la raison ? . . . . . . . . . . . . . . .
95
Bergson - problématique 5 :
La morale est-elle un produit de la raison ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
96
Spinoza - problématique 7 :
La raison oppose-t-elle les hommes plus que les sens ? . . . . . . . . . . .
97
Montaigne - problématique 8 :
Peut-on se fier à la raison ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
98
Kant - problématique 9 :
La raison est-elle réductible à la logique ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
99
Marx et Engels - problématique 10 :
Le réel se réduit-il à ce que l'on perçoit ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100
Hume - problématique 11 :
Doit-on opposer raison et sensible ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
Rousseau - problématique 12 :
La raison est-elle insensible ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
Hegel - problématique 14 :
La raison est-elle une construction de l'esprit ? . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
Pascal - problématique 15 :
L'imagination est-elle incompatible avec la raison ? . . . . . . . . . . . . . . 103
Descartes - problématique 16 :
Percevoir, est-ce seulement recevoir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104
Locke - problématique 17 :
Sommes-nous prisonniers de nos sens ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
Alain - problématique 18 :
La raison modifie-t-elle la perception sensorielle ? . . . . . . . . . . . . . . . 107
Sommaire
Bergson - problématique 19 :
Est-il raisonnable de faire confiance à ses intuitions ? . . . . . . . . . . . . 108
Leibniz - problématique 20 :
La raison provient-elle de l'expérience sensible ? . . . . . . . . . . . . . . . . 109
Spinoza - problématique 21 :
Le sensible est-il une qualité des choses ou du corps ? . . . . . . . . . . . 110
Kant - problématique 22 :
La raison est-elle facteur de liberté ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111
Nietzsche - problématique 23 :
La raison peut-elle être inconsciente ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
Épictète - problématique 24 :
Faut-il opposer raisonner et agir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113
Platon - problématique 25 :
La saisie du beau peut-elle se passer de la raison ? . . . . . . . . . . . . . . 114
Listes finales
Liste des problématiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 115
Liste des remarques méthodologiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
Index des notions-outils . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122
Réponses aux questions sur les textes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123
Partie
1
Dialogues
Victor : un élève de Terminale.
Héloïse : une amie philosophe.
Ils s’interrogent sur la raison
et le sensible.
Partie 1 / Dialogues
1
Dialogue 1 / Avoir raison
Avoir raison
VICTOR – Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas
d’avis !
Précipitation
VICTOR – Je crois bien que c’est moi qui ai raison.
HÉLOÏSE – Tu aimes bien avoir raison ?
VICTOR – Évidemment. Comme tout le monde !
Alibi
du nombre
HÉLOÏSE – Pourtant, tu étais convaincu ?
Perte de l’unité
Emportement
émotionnel
Alléguer gratuitement la fréquence du phénomène ne constitue ni
une démonstration, ni une explication.
HÉLOÏSE – Qu’est-ce que cela prouve ?
VICTOR – Ça prouve bien que je suis ouvert, que je ne
suis pas buté.
HÉLOÏSE – Pourquoi donc ?
VICTOR – Si j’ai le dernier mot, cela prouve bien que je
sais de quoi je parle.
Glissement
de sens
HÉLOÏSE – Pourtant, tout à l’heure, tu disais avoir raison.
VICTOR – En effet.
« Avoir le dernier mot » signifie « l’emporter dans une discussion »,
ce qui n’implique pas nécessairement de « savoir de quoi l’on
parle ». On ne peut pas remplacer une expression par une autre,
de sens différent, comme si de rien n’était.
HÉLOÏSE – Avais-tu raison ?
VICTOR – Oui, mais alors on n’en sort plus.
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
HÉLOÏSE – Comment cela ?
V ICTOR – Si j’ai raison et que tu as tort, cela nous
montre que je sais et que tu ne sais pas.
HÉLOÏSE – Même si je ne suis pas d’accord avec toi ?
VICTOR – Ceux qui ont tort ont en général beaucoup de
mal à l’accepter.
Précipitation
Emportement
émotionnel
On répond trop immédiatement, au coup par coup, sans se rappeler l’ensemble de la discussion, sans tenter de suivre le fil général
du discours. D’où une confusion entre les conséquences objectives
du désaccord, et les motivations du désaccord.
Dans un souci d’avoir raison coûte que coûte, l’objection formulée
n’est pas entendue. La réponse ignore la question.
Problématique 1 :
La raison se résumet-elle à des arguments ?
(texte p. 92)
Problématique 2
Introduction
d’un concept
opératoire
Concept
indifférencié
Les réponses viennent trop vite, sans prendre le temps de réfléchir
et d’analyser les enjeux de la discussion. L’implication personnelle
rend les réponses trop immédiates.
HÉLOÏSE – As-tu déjà affirmé une opinion sur laquelle
tu es revenu par la suite ?
VICTOR – Bien sûr !
10
VICTOR – Je crois qu’on a raison si on a de bonnes raisons pour dire les choses. Car on argumente parfois avec
de mauvaises raisons. On croit alors avoir raison, simplement parce que l’on argumente, mais ce que l’on dit peut
n’avoir aucun intérêt ou aucun sens. ➝ CITATION 1
La nouvelle acception du terme « raison », dans « bonnes raisons »,
distincte de « avoir raison », permet de définir quelque peu cette
dernière expression.
Cette idée de « bonnes raisons », pourtant lourde d’implications, est
énoncée, sans tenter d’en discerner le contenu.
HÉLOÏSE – De quoi dépend ce jugement ?
VICTOR – Je ne juge pas, justement.
HÉLOÏSE – Je ne comprends pas.
VICTOR – Je ne juge pas. Chacun dit ce qu’il pense. Je ne
porte pas de jugement.
HÉLOÏSE – Pourtant tu as parlé de « bonnes raisons ».
VICTOR – Oui, mes raisons sont bonnes pour moi, les
tiennes sont bonnes pour toi.
HÉLOÏSE – N’est-ce pas un jugement ?
VICTOR – Peut-être, mais on ne juge pas les autres.
HÉLOÏSE – Comment sais-tu alors que tu as raison ?
VICTOR – Je le vois bien.
HÉLOÏSE – Tu en es convaincu ?
VICTOR – Certainement.
Précipitation
Toujours ce même type de réponses trop immédiates et peu réfléchies, qui ne laissent pas d’espace à la pensée.
On répond du tac au tac, et les enjeux du dialogue ne réussissent
pas à émerger.
Le véritable sens des questions n’est pas entendu, l’écoute étant
obscurcie par le souci d’avoir raison.
Précipitation
On répond toujours trop immédiatement, sans tenter d’établir les
enjeux de la discussion et d’élaborer une problématique.
11
Partie 1 / Dialogues
Emportement
émotionnel
Glissement
de sens
Dialogue 1 / Avoir raison
Toujours le même souci d’avoir raison, c’est-à-dire de maintenir ce
qui vient d’être dit précédemment.
En remplaçant « juger » par « juger les autres », la question est
déviée, et de fait complètement gommée.
H ÉLOÏSE – Donc toutes les raisons sont bonnes, du
moment qu’on les trouve bonnes ?
Problématique 2 :
La raison peut-elle
faire l’économie de la
croyance ?
(texte p. 93)
Problématiques 3, 4
Introduction
d’un concept
opératoire
Problématique
accomplie
VICTOR – Si on veut. En tout cas, du moment qu’on
croit ce que l’on dit, moi je dis que c’est vrai. Il faut juste
être fidèle à soi-même, plutôt que d’écouter les autres.
C’est pour cela qu’une raison est bonne d’abord pour
celui qui l’utilise, ce qui nécessite aussi d’être cohérent
avec soi-même, bien sûr. Et on comprend que ça puisse
poser problème pour les autres, qui ne partent pas toujours des mêmes idées. ➝ CITATIONS 2 ET 3
HÉLOÏSE – Donc, ils ont peut-être raison ?
VICTOR – Non, en fait je suis sûr qu’ils ont tort.
Certitude
dogmatique
HÉLOÏSE – Comment le sais-tu ?
Problématique 5 :
La morale est-elle un
produit de la raison ?
(texte p. 96)
Concept
indifférencié
HÉLOÏSE – Et ceux qui subissent la douleur ?
VICTOR – Bien sûr. Eux savent bien de quoi il retourne
puisqu’ils l’ont ressentie.
VICTOR – D’une certaine manière.
Fausse
évidence
Opinion reçue
Énoncer l’interdiction, de manière aussi générale et catégorique,
n’a pas à être accepté d’emblée, sans raisons.
Le fait que la peine de mort soit abolie en France depuis plusieurs
années ne justifie en rien l’universalité de son interdiction.
HÉLOÏSE – Et ceux qui sont pour la peine de mort parce
qu’ils la trouvent juste et bonne ?
VICTOR – Je crois qu’ils ont tort.
HÉLOÏSE – Ils ont tort ?
VICTOR – J’ai dit « je crois ».
12
HÉLOÏSE – Comment sais-tu qu’ils souffrent ?
VICTOR – Oui, mais ceux qui disent cela n’en n’ont pas
fait l’expérience eux-mêmes.
HÉLOÏSE – Ils savent uniquement pour eux-mêmes, ou
pour les autres aussi ?
HÉLOÏSE – Et si je déclare qu’il est juste de tuer son voisin lorsqu’il nous agace ?
HÉLOÏSE – Pourquoi dis-tu cela ?
L’idée que « moralement on n’a pas le droit de faire souffrir quelqu’un d’autre » est à peine ébauchée et nullement justifiée.
HÉLOÏSE – Certains États américains utilisent des injections chimiques qui n’infligent aucune douleur.
HÉLOÏSE – Ainsi tout le monde a raison ?
VICTOR – Parce qu’on n’a pas le droit de tuer les autres.
Même la peine de mort est inadmissible, et elle est
d’ailleurs abolie chez nous depuis longtemps.
VICTOR – Déjà parce qu’on n’a pas le droit de faire souffrir quelqu’un d’autre. Il suffit de réfléchir, on voit bien
que moralement on n’a pas le droit. ➝ CITATION 4
V ICTOR – Là encore tu exagères ! On les tue quand
même. Tu ne vas pas me dire que ça ne fait pas mal. Et la
douleur physique, au moins, ça ne se discute pas.
Le concept de « fidèle à soi-même » nous permet de comprendre et
de justifier ce qui constitue une « bonne raison ».
De surcroît, il est problématisé, dans la mesure où est prise en
compte l’objection de l’altérité : « fidèle à soi-même » pose nécessairement difficulté à l’interlocuteur, qui n’est pas astreint à la
même « fidélité ». L’idée de « cohérence » implique toutefois une
exigence, afin d’éviter le banal relativisme du « chacun son
opinion ».
VICTOR – Oui, mais il ne faut quand même pas exagérer.
Il est répété à plusieurs reprises, sous différentes formes, que la peine
de mort est injustifiable, sans véritablement fournir un argument.
Problématique 6 :
Suffit-il de percevoir
pour savoir ?
Problématique 7
VICTOR – C’est sûr que si ça fait souffrir une personne,
ça fera souffrir les autres aussi. La perception ne nous
trompe pas. La douleur, les sensations, ce n’est pas
comme les opinions : on ressent tous la même chose.
➝ CITATIONS 5 ET 6
HÉLOÏSE – Est-ce que poser la tête sur un oreiller en
duvet fait mal ?
V ICTOR – Non, c’est agréable, surtout lorsqu’on est
fatigué.
HÉLOÏSE – Et pour l’asthmatique qui est allergique à la
plume ?
VICTOR – Ça n’a rien à voir, il est malade.
HÉLOÏSE – Est-ce que manger un bon repas est toujours
agréable ?
13
Partie 1 / Dialogues
Problématique 7 :
La raison oppose-t-elle
les hommes plus que
les sens ? (texte p. 97)
Perte de l’unité
Difficulté
à problématiser
Problématique 4 :
L’argument d’autorité
est-il conforme à la
raison ? (texte p. 95)
Problématique 3
Opinion reçue
Dialogue 1 / Avoir raison
VICTOR – Évidemment, surtout lorsqu’on a faim.
HÉLOÏSE – Et si l’on n’a pas faim ?
VICTOR – Cela n’a rien à voir, bien sûr que manger n’est
pas agréable lorsqu’on n’a plus faim.
HÉLOÏSE – Que conclus-tu de tout cela ?
VICTOR – D’accord, je vois où tu veux en venir. Tu veux que
je me contredise ! Eh bien d’accord : ce que l’on ressent,
c’est comme les opinions, ça dépend de chacun. ➝ CITATION 7
VICTOR – Oui, mais ça c’est la science, cela n’a rien à voir.
Précipitation
HÉLOÏSE – En quoi est-ce différent ?
VICTOR – Il ne s’agit plus d’avoir raison ou de ne pas
avoir raison, mais de savoir si c’est vrai ou si c’est faux.
HÉLOÏSE – Quelle est la différence ?
Le lien n’est pas fait entre les divers moments de l’échange. Seul ce
lien permettrait de conceptualiser et de problématiser.
La réflexion ne prend pas assez en compte les divers arguments
énoncés, ce qui empêche de constituer une problématique.
HÉLOÏSE – Cela signifie-t-il que rien de ce que nous
savons ne vaut pour tous ?
VICTOR – Oui, mais comme je te l’ai dit plus tôt, il ne
faut pas exagérer.
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
VICTOR – Il y a quand même des choses qui sont indéniables.
HÉLOÏSE – Comment le sais-tu ?
V I C T O R – Déjà parce que tout le monde le sait.
Demande à n’importe qui ! Et parce que les scientifiques
le disent. Je ne crois pas que tu en trouves un seul
aujourd’hui qui soutienne l’idée que le soleil tourne
autour de la terre, ou des idées de ce genre. ➝ CITATION 8
VICTOR – La réponse ne dépend plus du choix de chacun.
HÉLOÏSE – Un scientifique ne peut pas se tromper ?
VICTOR – Si, bien sûr. Mais il peut aussi lui arriver de
dire des choses incontestables.
HÉLOÏSE – Et ce sera toujours vrai ?
Problématique 8 :
Peut-on se fier à la
raison ? (texte p. 98)
Problématique 3
Introduction
d’un concept
opératoire
Concept
indifférencié
14
VICTOR – Non, car c’est vrai que la science avance et que
ce qui était tenu pour vrai peut devenir faux. Rien n’est sûr
finalement, à cause du progrès. En science comme dans
tous les domaines de la pensée. ➝ CITATIONS 9 ET 10
Le concept de progrès permet de saisir en quoi les affirmations
scientifiques ne sont pas toujours certaines.
Toutefois, le problème posé par l’idée de progrès, sa dimension
d’incertitude de la connaissance par exemple, n’est pas vraiment
abordé ou explicité.
HÉLOÏSE – Alors où est la différence entre une discussion habituelle et la science ?
VICTOR – La science démontre, elle prouve.
« Tout le monde le sait » et « les scientifiques le disent » sont des
arguments d’autorité et ne constituent nullement une justification
en soi.
HÉLOÏSE – Il fut un temps où tout le monde croyait que
la terre était plate, et que le soleil se levait chaque matin.
VICTOR – Oui mais ça, c’était avant l’époque scientifique. Maintenant c’est autre chose.
HÉLOÏSE – Mais qui savait, il y a vingt ans, que l’on
pourrait cloner des mammifères ?
VICTOR – Peut-être que quelques scientifiques y croyaient.
HÉLOÏSE – Et la majorité des gens ?
VICTOR – Ils n’en savaient rien. Peut-être même qu’ils
ne l’auraient pas cru.
HÉLOÏSE – Qui avait raison ?
Cette réponse hâtive, irréfléchie, empêche de traiter la question
posée. Pour qu’elle constitue un réel argument, il faudrait étayer le
contenu de la thèse en question sur la spécificité de la science.
HÉLOÏSE – Une démonstration suffit-elle à prouver la
vérité d’une proposition ?
Problématique 9 :
La raison est-elle
réductible à la logique ?
(texte p. 99)
Problématique 8
Indétermination
du relatif
Difficulté
à problématiser
VICTOR – Oui, si elle est logique. ➝ CITATION 11
HÉLOÏSE – Donc ce qui est logique est vrai ?
VICTOR – Non. Je ne crois pas. En fait, je pense que dans
tous les cas de figure on peut avoir raison ou avoir tort, et
que cela varie avec les individus et les circonstances.
Si avoir raison « varie avec les individus et les circonstances », il
s’agirait de préciser quelles sont ces variations, plutôt que de se
servir d’une position relativiste pour rester dans le flou.
Les idées de démonstration et de logique, comme outils de validation
de la pensée, sont suivies de l’affirmation d’un relativisme radical où
tout dépend des circonstances, sans pour autant tenter d’articuler une
problématique générale avec ses diverses propositions.
15
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 1 / Avoir raison
HÉLOÏSE – N’y a-t-il rien que l’on puisse affirmer qui soit
incontestable ?
VICTOR – Si. Bien sûr !
HÉLOÏSE – Un exemple ?
VICTOR – Eh bien, que l’être humain existe et qu’il pense.
HÉLOÏSE – Comment le sait-on ?
VICTOR – On le voit bien.
HÉLOÏSE – Que voit-on ?
Problématique 3 :
La raison est-elle
universelle ?
(texte p. 94)
VICTOR – On voit des êtres humains partout, et on voit
bien qu’ils font des choses.
HÉLOÏSE – Comment savoir qu’ils pensent ? Le voit-on
aussi ?
VICTOR – Non, mais on en voit les résultats.
HÉLOÏSE – Par exemple ?
VICTOR – Le progrès scientifique et l’art. Car les animaux ne connaissent pas cela.
HÉLOÏSE – Mais comment sait-on que ce sont les résultats de quelque chose d’autre ?
VICTOR – Il n’y a pas besoin d’être Einstein pour cela. Il
n’y a qu’à réfléchir un minimum.
Difficulté
à problématiser
Problématique 10 :
Le réel se réduit-il
à ce que l’on perçoit ?
(texte p. 100)
Illusion
de synthèse
La perception et la réflexion sont successivement proposées comme
moyens « évidents » de connaissance, sans que l’on tente de formuler
une proposition générale qui les engloberait toutes deux.
HÉLOÏSE – Suffit-il donc de voir ?
VICTOR – Non, bien sûr ! Sinon les animaux auraient
aussi accès à la raison. Il ne suffit pas de voir, il faut aussi
raisonner pour savoir de telles choses. ➝ CITATION 12
Voir et raisonner sont mentionnés tous deux comme moyens de
connaissance, mais rien n’est proposé pour articuler de manière
explicite leur rapport de fonctionnement.
HÉLOÏSE – Qu’utilise-t-on pour réfléchir ?
VICTOR – Notre cerveau, notre esprit.
HÉLOÏSE – Et pour imaginer, inventer, se tromper ?
VICTOR – La même chose : notre cerveau et notre esprit.
HÉLOÏSE – Alors nous faisons appel au même fonctionnement ?
VICTOR – Non, pour réfléchir, pour analyser, nous faisons appel à un autre.
16
Achèvement
d’une idée
H ÉLOÏSE – Comment pourrions-nous nommer cette
fonction spécifique ?
VICTOR – Oui, d’accord, je te vois venir depuis le début. Tu
veux dire la fameuse « raison » dont parlent tes philosophes.
HÉLOÏSE – Cela te gêne ?
VICTOR – Un peu, parce qu’on dit « la raison », et s’il y a
une seule raison, alors il y a un risque de dictature. Et
comment peut-on savoir avec certitude que l’on a raison ?
Elle est dangereuse cette idée ! ➝ CITATIONS 13 ET 14
HÉLOÏSE – Comment cela ?
VICTOR – On n’aura plus le droit d’avoir ses opinions,
puisque certains auront raison pour les autres.
HÉLOÏSE – Peux-tu expliquer ton idée ?
VICTOR – En science, les scientifiques ont toujours raison parce qu’ils connaissent la science. Si dans la vie
c’est pareil, les spécialistes auront toujours raison. Par
exemple, les politiciens en politique. Et cette vision des
choses, je ne peux pas y adhérer.
HÉLOÏSE – Fais-tu plutôt confiance à celui qui raisonne,
ou à celui qui ignore la raison ?
V ICTOR – Oui, évidemment je préfère celui qui raisonne, mais je crains surtout ceux qui ont des idées
toutes faites, qui ont toujours raison et n’écoutent plus
personne.
HÉLOÏSE – Est-ce que ceux-là utilisent leur raison ?
VICTOR – Non, ils sont sourds et aveugles, parce qu’ils
croient tout savoir.
HÉLOÏSE – Qu’en conclus-tu ?
VICTOR – Finalement, avoir raison n’a pas toujours un
rapport avec la raison. Déjà parce que lorsqu’on dit avoir
raison, c’est comme si la pensée était terminée, alors que
la raison ne cesse jamais. Je crois que c’est une différence importante.
L’idée d’une pensée « terminée » ou non permet d’établir une distinction entre « raison » et « avoir raison ».
17
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 1 / Avoir raison
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « On peut en effet avoir objectivement raison quant au débat
lui-même tout en ayant tort aux yeux des personnes présentes, et
parfois même à ses propres yeux. » SCHOPENHAUER, L’Art d’avoir
toujours raison, 1864 (posthume).
2- « C’est le consentement de vous à vous-même, et la voie
constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire
croire. » PASCAL, Pensées, 1670 (posthume).
3- « Il est assez difficile de comprendre comment il se peut faire
que des gens qui ont de l’esprit aiment mieux se servir de
l’esprit des autres dans la recherche de la vérité que de celui
que Dieu leur a donné. » MALEBRANCHE, De la recherche de la
vérité, 1674.
4- « Tout bien et tout mal réside dans la sensation. » ÉPICURE,
Lettre à Ménécée, IIIe s. av. J.-C.
10- « Il est de la nature de la raison de percevoir les choses
sous une certaine espèce d’éternité. » SPINOZA, Éthique, 1677
(posthume).
11- « [...] La logique ne peut pas aller plus loin ; aucune pierre
de touche ne lui permet de découvrir l’erreur qui atteint non la
forme, mais le contenu. » KANT, Critique de la raison pure, 1781.
12- « Il n’y a point d’objet qui manifeste, par ses qualités sensibles, les causes qui l’ont produit, ni les effets qu’il produira à
son tour. » HUME, Enquête sur l’entendement humain, 1748.
13- « […] L’esprit de l’homme ne renferme pas dans lui-même
les perfections ou les idées de tous les êtres qu’il est capable de
voir : il n’est point l’être universel. » M ALEBRANCHE , De la
recherche de la vérité, 1674.
14- « Une fin ultime domine la vie des peuples : la Raison est présente dans l’histoire universelle, non la raison subjective et particulière, mais la Raison divine, absolue […]. » HEGEL, La Raison
dans l’histoire, 1837 (posthume).
5- « La connaissance de la vérité nous vient primitivement des
sens et leur témoignage ne peut être convaincu d’erreur. »
LUCRÈCE, De la Nature, Ier s. av. J.-C.
6- « Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux
pour se conduire, et ils ne se servent presque jamais de leur
esprit pour découvrir la vérité. » MALEBRANCHE, De la recherche
de la vérité, 1674.
7- « […] Par la même raison que nous croyons que tous les
hommes reçoivent les mêmes sensations que nous des mêmes
objets, nous pensons que tous les hommes sont agités des
mêmes passions que nous pour les mêmes sujets […]. »
MALEBRANCHE, De la recherche de la vérité, 1674.
8- « Ceux qui ont assez de raison, ou de modestie, pour juger
qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux
que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces
autres, qu’en chercher eux-mêmes de meilleures. » DESCARTES,
Discours de la méthode, 1637.
9- « On s’imagine sans raison que les anciens ont été plus éclairés
que nous ne pouvons l’être, et qu’il n’y a rien à faire où ils n’ont
pas réussi. » MALEBRANCHE, De la recherche de la vérité, 1674.
18
En résumé…
Le plus souvent, avoir raison, c’est s’imaginer que l’on dispose
d’une opinion certaine ou que l’on peut l’imposer par la persuasion ou la force : « avoir le dernier mot ». Mais une telle
conviction apparaît vite comme peu solide et nous conduit au
relativisme : chacun a raison s’il croit avoir raison. D’où la tentation de chercher dans la sensation un critère plus fiable de la
vérité. Hélas la sensibilité ne nous permet pas davantage
d’échapper au relativisme. En tout ceci, la raison risque de
prendre l’apparence d’une opinion parmi d’autres. Toutefois,
comme en science, l’idée de prouver ou de démontrer peut
nous sauver de l’incertitude, bien que là encore le vrai puisse
souvent devenir faux.
Les notions-outils
Relativisme : Principe posant que toutes choses sont essentiellement variables, selon de nombreux facteurs, de sorte qu’aucun énoncé valable dans l’absolu n’est possible.
19
Partie 1 / Dialogues
Argument : élément de raisonnement ayant pour finalité la
mise en évidence de la vérité ou la fausseté d’une proposition.
Argumentation : série ou enchaînement d’arguments visant à
établir une conclusion.
Démonstration : raisonnement déductif établissant nécessairement une conclusion à partir de données de base, les prémisses, celles-ci étant évidentes en elles-mêmes ou ayant fait
l’objet d’une preuve antérieure.
Preuve : information ou raisonnement destiné à justifier une
proposition.
2
Sensation : perception de la présence d’un objet et de ses qualités par l’intermédiaire des sens. Ce terme peut également
désigner ce qui est senti, l’objet même ou le contenu de la
sensation.
Sensibilité : désigne la faculté, pour un être, de percevoir par
les sens ou d’être affecté par des sentiments.
Dogmatisme : doctrine selon laquelle certaines vérités sont
établies d’une façon définitive, sans possibilité de doute.
Scepticisme : attitude contraire, qui considère que rien ne
peut être affirmé avec certitude. En conséquence, toutes nos
opinions doivent en permanence être remises en question et
réexaminées.
Précipitation
Fausse
évidence
La réponse n’est pas pesée. L’idée de conclusion est refusée, sous
prétexte sans doute que la réponse à la question paraît très évidente, sans nécessairement l’être pour autant.
L’idée de « normalité » est ici invoquée pour éviter de penser le problème jusqu’au bout.
HÉLOÏSE – Pourquoi ?
VICTOR – Parce qu’on a faim.
HÉLOÏSE – Ne t’est-il jamais arrivé de manger sans avoir
faim ?
VICTOR – Si, ça m’est déjà arrivé à deux ou trois occasions. Je me souviens d’un jour où ma mère avait fait un
plat juste pour moi. J’ai mangé sans avoir faim.
Exemple
inexpliqué
20
HÉLOÏSE – Lors de notre discussion précédente je t’ai
demandé si manger un bon repas était agréable.
VICTOR – En effet, et je t’ai répondu « oui, surtout si l’on
a faim ».
HÉLOÏSE – Et si tu me présentes un repas et que je n’en
veux pas ?
VICTOR – J’en conclus que tu n’as pas faim, ou que tu es
malade.
HÉLOÏSE – De quel droit ?
VICTOR – Comment cela de quel droit ?
HÉLOÏSE – Si je mange ton bon repas, qu’en conclus-tu ?
VICTOR – Je n’en conclus rien du tout. Je me dis simplement que tu as faim.
HÉLOÏSE – Ne viens-tu pas de te contredire ?
VICTOR – Comment cela ?
HÉLOÏSE – Répète ce que tu viens de dire.
VICTOR – Je me dis que tu as faim.
HÉLOÏSE – N’est-ce pas une conclusion, cela ?
VICTOR – Oui, mais enfin ça me paraît normal de manger un bon repas.
Conviction : forte adhésion de l’esprit à une vérité ou à un
impératif pratique.
Persuasion : désigne une adhésion ou une tentative de faire
adhérer, fondée moins sur la raison que sur le sentiment et
l’imagination.
Raison : Faculté de connaître, d’analyser, de critiquer, de
juger, de formuler des hypothèses, d’établir des relations et de
former des concepts, propre à l’homme. S’oppose aux sens, à
l’instinct ou aux sentiments.
Norme de la pensée. Peut être érigée en absolu.
Cause ou explication.
La raison à l’épreuve des sens
L’exemple évoqué n’est pas développé. Il s’agirait de l’expliciter afin
d’en tirer une conclusion, voire un concept ou une problématique.
21
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 2 / La raison à l’épreuve des sens
HÉLOÏSE – Pourquoi as-tu fait cela ?
Problématique 12 :
La raison est-elle
insensible ?
(texte p. 102)
Problématiques 8, 11
Exemple
analysé
VICTOR – Pour faire plaisir à ma mère : je me sentais
obligé de manger, je ne voulais pas lui dire que j’avais
déjà mangé. Pour être un bon fils quoi ! Mais je ne sais
pas si c’était une bonne idée, j’ai été malade après.
J’aurais peut-être dû écouter mon estomac, plutôt que de
me forcer. Finalement, il faut écouter ses sensations
avant tout, c’est plus réaliste. Les sens sont plus fiables
que la raison, qui est un peu aveugle. ➝ CITATIONS 1 ET 2
L’analyse circonstanciée de l’exemple nous permet de conclure à la
fiabilité des sens, plutôt qu’à celle de la raison.
HÉLOÏSE – Or, si tu vois quelqu’un qui mange un bon
repas, qu’en as-tu conclu précédemment ?
VICTOR – Non, quand même pas.
HÉLOÏSE – Alors qu’as-tu fait ?
VICTOR – J’ai simplement donné une explication. Je t’ai
expliqué pourquoi on oublie d’autres possibilités parce
qu’elles sont plus rares, et pourquoi on croit souvent
avoir raison.
HÉLOÏSE – Et comment l’as-tu expliqué ?
Problématique 14 :
La raison est-elle
une construction
de l’esprit ?
(texte p. 103)
Problématique 1
HÉLOÏSE – Que faut-il donner ?
VICTOR – Je vois, j’ai été un peu vite en affaire.
V ICTOR – Des raisons, bien sûr. Je ne connais pas
d’autre manière d’expliquer que de donner des raisons.
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
VICTOR – J’ai tiré des conclusions un peu rapides en
affirmant que l’on mangeait parce que l’on avait faim.
Suspension
du jugement
HÉLOÏSE – Vois-tu le terme que tu as utilisé ?
Le fait de suspendre au moins momentanément toute conclusion
immédiate permet d’étudier l’hypothèse et d’examiner sa validité.
VICTOR – J’ai utilisé le terme raison.
HÉLOÏSE – Est-il faux d’affirmer que l’on mange parce
que l’on a faim ?
VICTOR – Si on veut.
HÉLOÏSE – Comme dans « avoir raison » ?
HÉLOÏSE – Comment cela ?
VICTOR – Non, pas du tout. Mais c’est surtout qu’il y a
d’autres raisons possibles, même si elles sont plus rares.
VICTOR – C’est le même mot, mais en fait il ne signifie
pas tout à fait la même chose. Ici on se sert d’une raison
pour expliquer quelque chose. On l’utilise un peu comme
un argument. Pour prouver qu’on a raison, et ce n’est pas
la même chose que d’avoir raison.
HÉLOÏSE – Leur rareté exclut-elle leur possibilité ?
Problématique 8 :
Peut-on se fier à la
raison ? (texte p. 98)
Problématiques 9, 13
Introduction
d’un concept
opératoire
VICTOR – Comme on explique toujours pour justifier ce
que l’on a dit : en trouvant des raisons. C’est pour cela
que le dialogue est un moyen intéressant pour faire
avancer la pensée : il faut donner les raisons de ce que
l’on avance, pour justifier ses idées. ➝ CITATIONS 5 ET 6
VICTOR – Non, c’est vrai. Mais c’est tentant d’oublier les
autres possibilités, parce qu’on pense toujours par rapport à ce qui se passe d’habitude, avec ce qui nous paraît
logique ou immédiat, et donc raisonnable. L’impression
d’évidence est toujours très tentante, sans prendre de
recul. Ça doit être pour cette raison qu’on pense souvent
avoir raison. ➝ CITATIONS 3 ET 4
Les concepts d’« habitude » et d’« évidence » nous expliquent
comment la raison cesse d’agir, pour se transformer en « avoir raison ».
HÉLOÏSE – Que viens-tu de faire ici ?
HÉLOÏSE – Quelle est la différence ?
VICTOR – Je dirais qu’« avoir raison », c’est une attitude,
ou une certitude, alors que donner une raison, c’est fournir une preuve.
Introduction
d’un concept
opératoire
Une nouvelle acception du terme « raison » est introduite : la raison
est définie comme une preuve.
HÉLOÏSE – Et d’où tire-t-on ces raisons ?
VICTOR – Je ne comprends pas ta question.
VICTOR – De notre esprit. On les invente.
HÉLOÏSE – M’as-tu interrogée ?
HÉLOÏSE – Alors, d’où viennent-elles ?
VICTOR – Non, je ne t’ai rien demandé.
VICTOR – Mais de notre imagination !
HÉLOÏSE – M’as-tu donné un ordre ?
HÉLOÏSE – De notre imagination ?
22
23
Partie 1 / Dialogues
Problématique 15 :
L’imagination est-elle
incompatible avec la
raison ? (texte p. 103)
Problématiques 1, 14
Difficulté
à problématiser
Dialogue 2 / La raison à l’épreuve des sens
VICTOR – Non ! Tu me fais le même coup que tout à
l’heure. On fait une analyse, un raisonnement, cela n’a
rien à voir avec l’imagination.
VICTOR – C’est vrai que j’ai expédié un peu vite mon
explication. Mais en vérité je commence à avoir du mal à
m’y retrouver avec tous ces sens.
HÉLOÏSE – Pourtant, tu as dit qu’il fallait inventer ces
raisons.
HÉLOÏSE – Justement, raison de plus pour les récapituler.
VICTOR – D’accord. Alors nous avons « avoir raison »,
qui est comme je l’ai dit plus tôt une attitude, un sentiment de certitude. Nous avons ensuite « donner une raison », qui signifie fournir une explication ou dire pourquoi quelque chose arrive. Mais c’est avec le troisième
sens que j’ai plus de mal.
VICTOR – Oui, un peu peut-être, mais ça concerne plus
la raison que l’imagination. L’imagination, c’est le
contraire de la raison. ➝ CITATION 7
Tour à tour l’imagination est perçue comme outil de la raison, puis
comme contraire à elle, sans que pour autant l’on profite de ce
paradoxe pour articuler une problématique.
HÉLOÏSE – Tiens donc !
VICTOR – Quoi ?
HÉLOÏSE – Quel terme viens-tu d’utiliser ?
VICTOR – La raison. Et alors ?
HÉLOÏSE – Essaye quand même.
Problématique 1 :
La raison se résumet-elle à des arguments ?
(texte p. 92)
Problématique 14
HÉLOÏSE – Le terme possède-t-il ici le même sens que
précédemment ?
VICTOR – Tous ces sens sont liés, c’est évident, sinon
on n’emploierait pas le même terme.
Illusion
de synthèse
Il ne suffit pas de dire que différents éléments sont liés, il s’agit d’expliciter la nature du lien et les différences entre les éléments reliés.
Achèvement
d’une idée
VICTOR – Mais non, ça n’a rien à voir ! Tu le sais bien.
VICTOR – Les différents sens du mot raison. Ils sont liés,
je viens juste de te le dire.
On affirme ici une idée, sans l’expliciter ni la justifier.
HÉLOÏSE – Dois-je te croire sur parole ?
VICTOR – Je te le dis. Crois-moi si tu veux !
HÉLOÏSE – Que pourrais-tu faire pour me convaincre ?
Problématique 2 :
La raison peut-elle
faire l’économie de la
croyance ?
(texte p. 93)
Problématique 4
VICTOR – Je n’ai pas envie de te convaincre. Je te le dis,
un point c’est tout. Maintenant tu penses ce qui te fait
plaisir ! De toute façon, quoi qu’on fasse, chacun croit
uniquement ce qu’il veut. ➝ CITATION 8
HÉLOÏSE – Comment cela ?
Problématique 16 :
Percevoir, est-ce
seulement recevoir ?
(texte p. 104)
Problématiques 6, 17
Introduction
d’un concept
opératoire
VICTOR – Je ne comprends pas ce que tu attends de moi.
24
VICTOR – Si c’est chaud, on le voit bien, ou plutôt on le
sent bien. Il n’y a rien d’autre à faire pour le savoir. On
subit, on reçoit l’information, un point c’est tout.
➝ CITATIONS 10 ET 11
Le sensible est défini comme un acte passif et immédiat, par le
biais de « subir ».
HÉLOÏSE – L’information est-elle fiable pour autant ?
VICTOR – Il est toujours possible de se tromper ; je peux
imaginer que l’objet est chaud, ce peut être une illusion,
par exemple un mirage. Dans un mirage, on voit des
choses qui n’existent pas.
HÉLOÏSE – Et la discussion s’arrête là ?
HÉLOÏSE – Tu m’affirmes que tous ces sens sont liés. Il
faudrait peut-être t’expliquer.
Les trois sens du terme « raison » ont été explicités et distingués, en
particulier dans la phrase qui articule les trois acceptions.
HÉLOÏSE – Dis-moi maintenant, pour percevoir la chaleur d’un objet, a-t-on besoin de la raison ?
HÉLOÏSE – Qu’est-ce qui est lié ?
Certitude
dogmatique
VICTOR – Ce n’est plus « avoir raison », ni « donner une
raison », mais « la raison ». En fait c’est tout bête : c’est
comme l’imagination, qui est, paraît-il, une faculté de
l’esprit. Alors la raison doit être la faculté qui raisonne au
lieu d’être celle qui imagine. Tiens, je vais même faire
une phrase qui résume tout ça. La raison nous fournit
des raisons qui nous permettent d’avoir raison. Ça te va ?
➝ CITATION 9
Position
critique
En dépit de la certitude et de l’immédiateté du sensible, une
contre-hypothèse est avancée : les perceptions peuvent ne pas être
fiables, l’exemple du mirage en est la preuve.
25
Partie 1 / Dialogues
Exemple
analysé
Dialogue 2 / La raison à l’épreuve des sens
L’exemple du mirage est expliqué : il met en doute les sens,
puisque l’on voit quelque chose qui n’existe pas.
HÉLOÏSE – Quel moyen avons-nous de reconnaître la
chaleur ?
VICTOR – Il n’y a qu’à toucher et on le sait.
HÉLOÏSE – Mais si ce n’est pas l’imagination qui nous
indique la chaleur, est-ce la raison ?
Problématiques 8,
10, 14
Introduction
d’un concept
opératoire
VICTOR – Non, cela n’a rien à voir.
HÉLOÏSE – Pourtant, si je te dis qu’une voiture a longtemps roulé, peux-tu me dire que le capot est chaud sans
avoir touché ni même approché la voiture ?
VICTOR – Oui, je le peux. Mais je ne le sais pas par moimême.
HÉLOÏSE – Pourtant, je ne t’ai pas dit qu’il était chaud.
Problématique 9 :
La raison est-elle
réductible à la
logique ? (texte p. 99)
Problématique 14
V ICTOR – Non, en effet, c’est moi qui en ai tiré la
conclusion. Mais c’est toi qui m’as dit qu’elle avait roulé
longtemps et j’en ai tiré les conséquences qui s’imposaient, au moyen d’un raisonnement, qui se fonde quand
même sur la réalité des choses, que je n’ai pas pu inventer. Mais mon raisonnement est peut-être faux. Déjà, je
ne sais pas si la voiture est revenue depuis longtemps, si
elle a eu le temps de refroidir. ➝ CITATIONS 12 ET 13
HÉLOÏSE – Que voudrais-tu donc faire ?
VICTOR – Je préférerais toucher la voiture, ainsi je verrais bien si elle est chaude ou pas.
Problématique 11 :
Doit-on opposer
raison et sensible ?
(texte p. 101)
Problématique 7
Difficulté
à problématiser
Illusion
de synthèse
constructions. C’est ça qui fausse tout dans la raison :
elle n’est pas immédiate. Heureusement que les sens
corrigent les erreurs de la raison. ➝ CITATION 16
Le concept d’« immédiateté » nous permet de distinguer raison et
sensible.
HÉLOÏSE – Et les illusions d’optique ?
VICTOR – C’est que l’on a mal regardé. Le phénomène
s’explique très bien.
HÉLOÏSE – Mais qui s’aperçoit que c’est une illusion, qui
explique le phénomène, est-ce l’œil ?
VICTOR – Non, ce n’est pas l’œil, c’est l’esprit, c’est la
raison. Peut-être que l’œil est là pour voir, et la raison
pour douter, pour analyser, pour critiquer. En fait ils
seraient complémentaires.
HÉLOÏSE – Complémentaires, mais s’entendent-ils toujours bien ?
VICTOR – C’est vrai que complémentaires, c’est un peu
optimiste, car souvent ils ne sont pas d’accord. Je préciserais que la raison et les sens sont dans une relation à la
fois complémentaire et contradictoire. ➝ CITATIONS 17 ET 18
Énoncer que raison et sensible sont « dans une relation à la fois
complémentaire et contradictoire » ne suffit pas. Il s’agirait d’expliciter les mécanismes de cette relation dialectique.
Placer côte à côte deux idées ne suffit pas pour évaluer leur rapport, si l’articulation est trop vague.
HÉLOÏSE – Cela te paraît-il plus sûr ?
Problématique 18 :
La raison modifiet-elle la perception
sensorielle ?
(texte p. 107)
Problématique 10
Idée réductrice
VICTOR – Ce que nous savons avec nos sens me paraît
toujours plus sûr que les idées que nous avons sur les
choses. C’est la réalité en direct, si la raison ne s’en mêle
pas. ➝ CITATIONS 14 ET 15
Le parti pris trop marqué pour la fiabilité du sensible empêche de
saisir les enjeux du problème entre sensible et raison. Cette partialité laisse de côté des arguments pourtant évoqués contre le sensible. De ce fait, la problématique ne peut pas être articulée.
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
Problématique 13 :
La raison se suffit-elle
à elle-même ?
VICTOR – On le sait tout de suite. On n’a pas besoin de
réfléchir, c’est immédiat. Réfléchir n’y changerait
d’ailleurs rien du tout. C’est pour cela que les sens sont
plus réels que la pensée. On ne fait pas toutes sortes de
26
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Tous les raisonnements dont on s’arme contre les sens ne
sont que de vaines déclamations. » LUCRÈCE, De la nature, Ier s.
av. J.-C.
2- « Mais l’âme ne raisonne jamais mieux que quand rien ne la
trouble, ni l’ouïe, ni la vue, ni la douleur, ni quelque plaisir, mais
qu’au contraire elle s’isole le plus complètement en elle-même
en écartant le corps […]. » PLATON, Phédon, IVe av. J.-C.
27
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 2 / La raison à l’épreuve des sens
3- « Le premier [précepte] était de ne recevoir jamais aucune
chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ;
c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention […]. » DESCARTES, Discours de la méthode, 1637.
4- « Il est dans la constitution d’un être raisonnable de ne pas
se montrer prompt à juger, ni facile à duper. » MARC AURÈLE,
Pensées pour moi-même, IIe s. apr. J.-C.
5- « […] La controverse est souvent bénéfique aux deux parties
car elle leur permet de rectifier leurs propres idées et de se faire
aussi de nouvelles opinions. » SCHOPENHAUER, L’Art d’avoir toujours raison, 1864 (posthume).
13- « L’idée de cause et d’effet est dérivée de l’expérience qui, nous
présentant certains objets constamment unis, produit en nous une
telle habitude de les envisager dans cette relation, que nous ne
pouvons plus sans nous faire sensiblement violence les envisager
dans une autre. » HUME, Traité de la nature humaine, 1740.
14- « […] Parmi les objets de la sensation les uns n’invitent point
l’esprit à l’examen, parce que les sens suffisent à en juger, tandis
que les autres l’y invitent instamment, parce que la sensation, à leur
sujet, ne donne rien de sain. » PLATON, République, IVe s. av. J.-C.
15- « Les idées que nous avons des corps extérieurs indiquent
plutôt la constitution de notre corps que la nature des corps
extérieurs. » SPINOZA, Éthique, 1677 (posthume).
6- « Ce sont bien sûr surtout ceux dont tout le temps se passe à
controverser qui finissent par croire qu’ils sont devenus très
savants et que seuls, ils se sont rendus compte que, ni dans les
choses, ni dans les raisonnements, il n’y a rien qui ne soit sain
ni solide. » PLATON, Phédon, IVe s. av. J.-C.
16- « L’erreur est généralement le fruit des jugements portés par
l’esprit sur les faits, jugements qui nous font apercevoir ce que
nos organes des sens ne nous ont point montré. » LUCRÈCE,
De la nature, Ier s. av. J.-C.
7- « Cette superbe puissance [l’imagination], ennemie de la rai-
17- « […] Car la science ne comporte rien de sensible. » PLATON,
République, IVe s. av. J.-C.
son, qui se plaît à la contrôler et à la dominer [...]. » PASCAL,
Pensées, 1670 (posthume).
8- « On croit les choses parce qu’on a été conditionné à les
croire. L’art de trouver de mauvaises raisons à ce que l’on croit
en vertu d’autres mauvaises raisons, c’est cela, la philosophie. »
HUXLEY, Le Meilleur des mondes, 1931.
18- « Aucune connaissance ne précède donc en nous, dans le
temps, l’expérience et toutes commencent avec elle. Mais, si
toutes nos connaissances commencent avec l’expérience, il
n’en résulte pas qu’elles dérivent toutes de l’expérience. » KANT,
Critique de la raison pure, 1781.
9- « La raison est la “faculté de saisir la raison des choses”. »
COURNOT, Matérialisme, vitalisme, rationalisme, 1875.
10- « […] Ils [les hommes] ne sont autre chose que des assemblages ou collections de différentes perceptions qui se succèdent avec une inconcevable rapidité et sont dans un état de flux
et de mouvement perpétuel. » H U M E , Traité de la nature
humaine, 1740.
11- « Le principal défaut, jusqu’ici, du matérialisme de tous les
philosophes […] est que l’objet, la réalité, le monde sensible n’y
sont saisis que sous la forme d’objet ou d’intuition, mais non en
tant qu’activité humaine concrète, non en tant que pratique, de
façon subjective. » MARX, Première thèse sur Feuerbach, 1845.
12- « La logique est l’art de bien conduire sa raison dans la
connaissance des choses. » ARNAULD ET NICOLE, La logique ou
l’art de bien penser, dite Logique de Port-Royal, 1662.
28
En résumé…
Les données sensibles, plus immédiates et passives, permettent d’appliquer des raisonnements par induction dont la pertinence logique est tout aussi incertaine que ceux de la déduction. Ce qui nous fait soupçonner que les erreurs des sens
pourraient parfois être des illusions de la raison elle-même.
Cette dernière n’est-elle qu’un artifice ?
Passer de l’idée d’avoir raison à la raison met en lumière l’importance de l’activité proprement argumentative de la raison. On
peut en gros distinguer trois acceptions principales du mot raison : 1) la raison est la faculté qui nous rend capable de réfléchir, de penser, de raisonner. 2) Elle est le motif d’une action,
29
Partie 1 / Dialogues
l’argument d’une idée, ou la cause d’un fait. 3) « Raison »
apparaît enfin dans « avoir raison », qui indique une conformité
– du reste assez problématique – entre le sentiment de certitude
et la vérité.
3
La raison facteur de liberté
HÉLOÏSE – Comment sait-on quelque chose ?
VICTOR – C’est une drôle de question. Je ne la comprends
pas.
HÉLOÏSE – Par quels moyens connaissons-nous ce que
nous connaissons ?
Les notions-outils
VICTOR – Si ce que nous avons dit jusque-là est vrai,
nous connaissons d’après nos sens et notre raison.
Induction : raisonnement qui consiste à passer d’un fait particulier à un énoncé général, d’une conséquence à un principe,
ou encore de l’effet à la cause. S’oppose à la déduction.
Déduction : raisonnement qui consiste à passer d’une ou de
plusieurs propositions générales, à une nouvelle proposition
générale ou particulière. Elle procède de la cause à l’effet, du
principe à la conséquence.
HÉLOÏSE – Lequel vient d’abord ?
VICTOR – Là, j’ai déjà répondu : j’ai dit qu’ils étaient
complémentaires. Je crois que l’on ne peut pas parler de
l’un sans l’autre.
HÉLOÏSE – Sont-ils vraiment inséparables ?
Imagination : Faculté de l’esprit permettant de se représenter
des objets sensibles en leur absence, ou d’inventer des objets,
des événements, des liens.
Réceptivité : terme introduit par Kant pour caractériser la
capacité pour un esprit d’être affecté par des impressions sensibles, donc de recevoir. Synonyme : passivité.
Spontanéité : qualité de ce qui se produit par soi-même, sans
interférence extérieure, que cette dernière soit de nature physique, morale ou intellectuelle. Souvent utilisé comme synonyme d’involontaire ou d’irréfléchi.
Empirique : qui relève de l’expérience, d’un donné extérieur à
nous, et non de la raison. Donnée immédiate, qui ne nécessite
pas, pour être saisie, de passer par un raisonnement.
Rationnel : qui provient de la raison seule, indépendamment
ou concurremment aux données extérieures. Qui opère sous le
contrôle ou la médiation de la raison. Synonyme : logique.
Certitude : adhésion forte et inébranlable de l’esprit à une vérité,
reposant sur des motifs divers, rationnels ou empiriques. Peut
également désigner une proposition tenue pour certaine.
Évidence : proposition qui d’elle-même entraîne ou doit entraîner immédiatement l’adhésion de l’esprit.
30
VICTOR – Oui, tout à fait.
HÉLOÏSE – Constituent-ils parfois la même opération ?
VICTOR – Évidemment non !
Précipitation
La réponse est trop rapide. Elle évite de penser à fond la question.
Une position est prise, très tranchée, qui interrompt le processus de
pensée.
HÉLOÏSE – Qu’est-ce qui les distingue ?
VICTOR – Ce n’est quand même pas la même chose, de
percevoir et de raisonner.
H ÉLOÏSE – Comment peuvent-ils être si distincts et
aussi inséparables ?
VICTOR – Je n’aime pas le mot séparer. Avec « séparer »
on croirait que les choses ne viennent jamais ensemble.
On ne peut pas séparer percevoir et raisonner, ils viennent toujours ensemble, ils viennent même l’un de
l’autre. Mais on peut arriver à les distinguer.
HÉLOÏSE – Quelle est la différence entre séparer et distinguer ?
VICTOR – Bon ! N’insiste pas ! Supposons pour l’instant
qu’il n’en n’existe pas. Bien que je ne sois pas vraiment
convaincu.
31
Partie 1 / Dialogues
Perte de l’unité
Dialogue 3 / La raison facteur de liberté
HÉLOÏSE – Comme tu veux. Alors, comment distinguer
percevoir et raisonner ?
V ICTOR – Remarque, tout à l’heure j’ai proposé une
distinction.
HÉLOÏSE – Laquelle ?
VICTOR – Percevoir, c’est immédiat, alors que raisonner
c’est réfléchir, ce qui n’est pas immédiat. La pensée ne
peut pas être immédiate, ou alors c’est de l’intuition,
c’est autre chose que la raison.
Penser
l’impensable
Introduction
d’un concept
opératoire
H ÉLOÏSE – D’accord. Mais peux-tu percevoir sans
raisonner ?
Les réponses s’élaborent au coup par coup. On ne tente pas d’articuler
une problématique de fond. Les contradictions ne sont pas traitées.
Problématique 17 :
Sommes-nous
prisonniers de nos
sens ? (texte p. 105)
Problématique 18
Difficulté
à problématiser
La pensée était définie comme un processus, en opposition à l’immédiateté du sensible. Mais la pensée devient immédiate grâce à
l’intuition.
Le concept d’intuition nous permet de concevoir la pensée comme
immédiate.
VICTOR – Si, cela m’est déjà arrivé. Mais c’est parce que
j’avais très mal.
HÉLOÏSE – N’est-ce pas une perception ?
HÉLOÏSE – L’intuition, est-ce moins fiable que la raison ?
Problématique 21 :
Est-il raisonnable de
faire confiance à ses
intuitions ? (texte p. 108)
Le sensible est-il une
qualité des choses ou
du corps ?
(texte p. 110)
Fausse
évidence
On ne sait pas pourquoi l’intuition serait « moins artificielle » que
la raison.
HÉLOÏSE – Pourquoi est-elle moins artificielle ?
VICTOR – Parce qu’elle est plus immédiate. Ce n’est pas
une construction de l’esprit. Elle vient du cœur, elle est
plus sincère.
HÉLOÏSE – Et la sincérité est un critère de vérité ?
La raison provient-elle
de l’expérience
sensible ? (texte p. 109)
Introduction
d’un concept
opératoire
VICTOR – Si, bien sûr. Avoir mal, ce n’est plus percevoir
les choses, mais uniquement sa douleur, la douleur que
les événements et les objets extérieurs nous causent à
l’intérieur. J’appellerais cela une perception intérieure.
➝ CITATIONS 6 ET 7
Le concept de « perception intérieure » nous permet de résoudre la
difficulté de la perception qui ne correspond plus exclusivement à
l’objet extérieur, et de distinguer deux composantes dans le sensible : l’objet lui-même et la sensation qu’il cause.
H ÉLOÏSE – Ne t’est-il jamais arrivé de voir quelque
chose alors que tu étais occupé, et de t’en apercevoir
seulement un peu plus tard, lorsque tu t’en es souvenu,
une fois plus détendu ?
VICTOR – Pas vraiment, en effet : on peut se tromper en
toute bonne foi.
VICTOR – Si, mais c’est parce que je pensais à autre
chose au moment où je voyais cette chose, ce qui n’est
pas normal. En général, comme tout le monde, je pense
naturellement aux choses que je vois.
H ÉLOÏSE – Revenons à la raison et à la perception.
Crois-tu que l’on puisse raisonner sans passer par la perception ?
HÉLOÏSE – Lorsque tu es en ville et qu’il y a beaucoup
de monde, tu vois toutes sortes de gens autour de toi.
Arrives-tu à penser à chacun d’entre eux ?
VICTOR – Je ne vois pas sur quoi je raisonnerais alors. Il
faut bien que j’aie quelque chose qui me serve d’objet de
réflexion. Sinon de quoi vais-je partir, comment vais-je
démarrer mon raisonnement ? ➝ CITATIONS 3 ET 4
VICTOR – Je crois que je deviendrais fou s’il fallait penser à chacun d’entre eux !
VICTOR – Peut-être pas, mais au moins de bonne foi.
HÉLOÏSE – Est-ce identique ?
Problématique 20 :
Si raison et sensible ne peuvent fonctionner l’un sans l’autre, une
problématique mériterait d’être articulée pour expliquer la nature
de leur rapport.
HÉLOÏSE – Ne t’est-il jamais arrivé de te faire très mal,
assez pour tout d’un coup ne plus penser et être entièrement concentré sur l’objet qui a causé la douleur ?
VICTOR – Je ne sais pas. L’intuition doit certainement
être moins artificielle que la raison. Et en tout cas, l’intuition nous donne des informations que ne peut pas donner la raison. ➝ CITATIONS 1 ET 2
Problématique 19 :
VICTOR – C’est pareil, je ne peux pas. Dès que je perçois
quelque chose, je me mets aussitôt à penser : je ne peux
pas faire l’un sans l’autre. Dois-je en conclure que tout ce
que je perçois est affecté par ce que je pense ? ➝ CITATION 5
32
HÉLOÏSE – Et s’il fallait penser à tous les bruits que tu
entends ?
33
Partie 1 / Dialogues
Problématique 22 :
La raison est-elle
facteur de liberté ?
(texte p. 111)
Problématique 8
Exemple
analysé
Introduction
d’un concept
opératoire
Problématique 16 :
Percevoir, est-ce
seulement recevoir ?
(texte p. 104)
Problématique 17
Introduction d’un
concept opératoire
Concept
indifférencié
Dialogue 3 / La raison facteur de liberté
V ICTOR – C’est la même chose. Heureusement que
nous filtrons ce qui parvient à notre oreille.
HÉLOÏSE – Qu’en conclus-tu ?
VICTOR – En fait, il vaut mieux que je ne pense pas à
tout ce que je perçois. Et il est vrai que je vais me
concentrer uniquement sur certaines choses, celles que
je vais réellement percevoir. C’est peut-être là que nous
sommes relativement libres par rapport à nos sens :
grâce à la conscience, à la volonté, à la liberté qui viennent avec la raison, nous pouvons mieux sélectionner ce
que nous percevons. ➝ CITATIONS 8 ET 9
Problématique 23 :
La raison peut-elle
être inconsciente ?
(texte p. 112)
Problématiques 8, 13
Incertitude
paralysante
VICTOR – Normalement, parce que je peux l’expliquer.
HÉLOÏSE – Peux-tu imaginer un raisonnement dont tu
ignorerais comment il s’est passé ?
Problématique 19 :
Est-il raisonnable
de faire confiance
à ses intuitions ?
(texte p. 108)
Problématique 23
34
VICTOR – Parfois je ne me souviens plus comment j’ai
fait, mais je sais que j’ai longuement réfléchi, donc
quelque part j’ai bien dû raisonner. Mais il ne me reste
plus grand-chose : une simple intuition. Et les intuitions
sont souvent vraies. ➝ CITATION 12
HÉLOÏSE – Mais comment vérifier qu’il s’agit d’un raisonnement ?
VICTOR – D’accord, on doit pouvoir expliquer comment
un raisonnement s’est passé pour qu’il en soit un.
H ÉLOÏSE – Cette explication est-elle du domaine de
l’inconscient ?
Le concept d’« inconscient » permet de prendre en charge les perceptions qui ne sont pas traitées par la raison. Il se définit ici
comme ce qui influence l’esprit sans passer par la raison.
Le concept d’« inconscient » est introduit comme une évidence,
alors qu’il devrait être explicité.
HÉLOÏSE – Lorsque l’on parle de l’inconscient, n’y a-t-il
aucun rapport avec la raison ?
VICTOR – En fait je ne sais pas. Je l’ai dit, mais j’ai un
doute tout d’un coup.
HÉLOÏSE – Tentons quand même une distinction, si elle
est possible.
VICTOR – Ici, c’est plus dur. Parce que l’inconscient, on ne
sait justement pas ce qui s’y passe. C’est inconscient, quoi !
HÉLOÏSE – Crois-tu que l’on puisse dire la même chose
de la raison ?
Placé devant un choix difficile sur le rapport entre la raison et
l’inconscient, le processus de pensée s’interrompt. Il aurait fallu
examiner les données du problème ou se risquer à l’élaboration
d’un jugement, reléguant la décision à un futur indéterminé.
HÉLOÏSE – Comment sais-tu que tu as raisonné pour
savoir quelque chose ?
Les exemples fournis ont été analysés et ont permis d’articuler une
nouvelle thèse sur le rapport entre sensible et pensée.
Le traitement des objections a permis de faire émerger le concept
de liberté qui entre en jeu dans le rapport entre sensible et raison.
HÉLOÏSE – Donc la raison, ou pensée, et la perception,
seraient deux activités séparées ?
VICTOR – Non, car je vais quand même percevoir certaines choses auxquelles je pense.
H ÉLOÏSE – Mais certaines autres auront été perçues
sans y réfléchir ?
V ICTOR – Oui mais mon inconscient, lui, est quand
même affecté ! Tout ce que notre esprit reçoit l’influence
nécessairement, qu’on le veuille ou non, même si la raison n’intervient pas. ➝ CITATION 10
VICTOR – On ne peut pas savoir tout ce qui se passe
lorsqu’on raisonne, l’inconscient agit lui aussi sur notre
raisonnement. Il fausse le raisonnement. Tout cela est
très subjectif et flou. Donc on ne peut même pas
répondre à ta question. ➝ CITATION 11
VICTOR – Non, plutôt de celui de la conscience.
HÉLOÏSE – Et les perceptions, doivent-elles être nécessairement conscientes ?
VICTOR – Non, il y a des perceptions subliminales, dont on
ne s’aperçoit jamais : on ne peut même pas s’en apercevoir.
HÉLOÏSE – Comment articules-tu la problématique ?
Problématique 6 :
Suffit-il de percevoir
pour savoir ?
Problématiques 11,
23
VICTOR – La conscience est toujours nécessaire à la raison, mais pas à ce que nous percevons, ni aux pensées
en général. Pour les sens, il faut en plus s’apercevoir de
ce que l’on perçoit pour en être conscient. C’est comme
pour bon nombre d’idées que nous avons sans le savoir.
Mais tout ce que nous percevons ou pensons marque
35
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 3 / La raison facteur de liberté
quand même l’inconscient, en fait partie. C’est pour cela
que la liberté est caractéristique de la raison : la raison
agit uniquement de manière délibérée. ➝ CITATION 13
Problématique
accomplie
Introduction
d’un concept
opératoire
La raison et le sensible sont définis par rapport à la conscience, à
l’inconscient et à la liberté, ce qui nous permet de distinguer
quelque peu leurs fonctionnements respectifs.
HÉLOÏSE – Y a-t-il d’autres critères qui distinguent la
raison et le sensible ?
V I C T O R – Non, je ne crois pas. Rien à part la
conscience. Et encore, ça ne permet pas de tout distinguer. Car je crois quand même que l’intuition est aussi la
raison, même si on ignore comment elle est venue.
HÉLOÏSE – Qu’est-ce qui fait que l’on réfléchit à certaines choses et pas à d’autres ?
HÉLOÏSE – Laquelle ?
« Tellement de facteurs » ne signifie rien et ne prouve rien, à moins
de donner au moins quelques exemples que l’on pourrait analyser.
VICTOR – La perception est immédiate, alors que le raisonnement opère dans le temps. C’est d’ailleurs pour cela, sans
doute, qu’il est plus difficile de raisonner que de percevoir.
HÉLOÏSE – S’il y en a tellement, donne-m’en toujours
un, on verra bien !
VICTOR – C’est très difficile de choisir.
HÉLOÏSE – De faire quoi ?
VICTOR – De choisir.
HÉLOÏSE – Tiens donc !
VICTOR – Ah oui ! C’est vrai qu’on peut choisir ce à quoi
l’on va réfléchir.
HÉLOÏSE – Mais quelles sont les conditions qui nous
permettent de choisir ?
HÉLOÏSE – Peux-tu faire une synthèse de tout cela ?
Problématique 11 :
Doit-on opposer raison
et sensible ?
(texte p. 101)
Problématiques 16,
22, 24
Problématique
accomplie
VICTOR – Non, il faut aussi avoir de la volonté, pour
choisir un sujet de réflexion et s’y tenir.
HÉLOÏSE – Tu veux dire que si tu comprends bien ce
qu’est la couleur verte, tu pourras te passer de savoir de
quoi elle a l’air ?
HÉLOÏSE – Et pour percevoir ?
Faut-il opposer raisonner
et agir ? (texte p. 113)
Problématiques 6,
11, 22
36
Nous avons maintenant un ensemble de facteurs permettant de
distinguer raison et sensible, avec les déterminations, avantages et
inconvénients respectifs des deux modes de connaissance.
VICTOR – J’ajouterai aussi qu’on connaît mieux ce à quoi on a
réfléchi que ce que l’on perçoit, comme si la perception restait
extérieure alors que la raison analyse les choses de l’intérieur.
HÉLOÏSE – Cette liberté suffit-elle pour raisonner ?
Problématique 24 :
VICTOR – Je dirais que ce qui est du domaine du sensible
est plus immédiat, plus passif, moins libre et plus facile,
alors que la raison se construit dans le temps, elle est plus
complexe, elle demande d’agir et d’avoir de la volonté,
mais en même temps elle est plus libre. ➝ CITATION 14
HÉLOÏSE – Autre chose ?
VICTOR – Là, je me souviens des discussions que nous
avons tenues à propos de la liberté. Il faut la liberté de choisir.
VICTOR – Ce que je perçois, je le subis, c’est ce qui se
passe devant moi. J’ai quand même l’impression d’être
plus passif, alors que pour raisonner je dois être actif. Et
pour être actif, je dois être libre et avoir de la volonté.
HÉLOÏSE – Pour toucher, tu peux agir aussi, te déplacer
par exemple.
VICTOR – Oui, mais ce n’est pas pareil : je bouge pour
pouvoir toucher, pas pour toucher en tant que tel. Mon
action, je la fais avant le toucher.
HÉLOÏSE – Et pour raisonner ?
VICTOR – Je dois avoir la volonté de persévérer. Quand je
me concentre, je suis tenté de penser à autre chose, de regarder tout ce qui se passe autour de moi. C’est pour cela que je
n’arrive pas à travailler lorsqu’il y a des gens autour de moi.
HÉLOÏSE – Rien d’autre ?
VICTOR – Si, j’avais oublié l’idée que j’avais eue précédemment.
VICTOR – Ça, ça reste un mystère ! Ça dépend de tellement de facteurs.
Indétermination
du relatif
L’introduction de l’antinomie actif/passif permet aussi de distinguer raison et sensible.
Problématique 8 :
Peut-on se fier à la
raison ? (texte p. 98)
Problématiques 6, 11
VICTOR – Tu veux toujours me coincer, toi ! Et tu es
convaincue de toujours m’avoir avec ta satanée raison,
que tu crois invincible.
➝ CITATIONS 15 ET 16
37
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 3 / La raison facteur de liberté
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Les propositions qui sont la conséquence immédiate des premiers principes se connaissent d’un point de vue différent, tantôt
par intuition, tantôt par déduction ; quant aux premiers principes
eux-mêmes, ils sont connus seulement par l’intuition. »
DESCARTES, Règles pour la direction de l’esprit, 1701 (posthume).
2- « Intuition et concepts, tels sont donc les éléments de toute
notre connaissance, de telle sorte que ni les concepts sans une
intuition qui leur corresponde de quelque manière, ni l’intuition
sans les concepts, ne peuvent fournir une connaissance. » KANT,
Critique de la raison pure, 1781.
3- « Si les sens nous induisent en erreur, la raison pourra-t-elle
déposer contre eux, elle qui leur doit toute son existence ? »
LUCRÈCE, De la nature, Ier s. av. J.-C.
4- « On m’opposera cet axiome reçu parmi les philosophes :
qu’il n’est rien dans l’âme qui ne vienne des sens ; mais il faut
excepter l’âme même et ses affections […]. » LEIBNIZ, Nouveaux
Essais sur l’entendement humain, 1704.
5- « Il faut considérer que nous pensons à quantités de choses à
la fois, mais nous ne prenons garde qu’aux pensées qui sont les
plus distinguées : et la chose ne saurait aller autrement, car, si
nous prenions garde à tout, il faudrait penser avec attention à
une infinité de choses en même temps, que nous sentons toutes
et qui font impression sur nos sens. » LEIBNIZ, Nouveaux Essais
sur l’entendement humain, 1704.
6- « L’idée de chacune des façons dont le corps humain est
affecté par les corps extérieurs doit envelopper à la fois la
nature du corps humain et la nature du corps extérieur. »
SPINOZA, Éthique, 1677 (posthume).
7- « L’objet qui fait naître en nous quelque passion, nous paraît en
quelque façon renfermer en lui-même ce qui se réveille en nous
lorsque nous pensons à lui : de même que les objets sensibles
nous paraissent renfermer en eux-mêmes les sensations qu’ils
excitent en nous par leur présence. » MALEBRANCHE, De la
recherche de la vérité,1674.
8- « Les animaux autres que l’homme sont soumis seulement à
9- « L’esprit est une espèce de théâtre où différentes perceptions font successivement leur apparition, passent, repassent,
s’écoulent et se mêlent en une infinité de situations et de positions. » HUME, Traité de la nature humaine, 1740.
10- « […] Il y a à tout moment une infinité de perceptions en
nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des
changements dans l’âme même, dont nous ne nous apercevons
pas, parce que les impressions sont, ou trop petites et en trop
grand nombre, ou trop unies […]. » LEIBNIZ, Nouveaux Essais sur
l’entendement humain, 1704.
11- « Les géomètres ne tirent point leurs connaissances des
images confuses de leur imagination, mais uniquement des
idées claires de la raison. » MALEBRANCHE, Entretiens sur la métaphysique et la religion, 1688.
12- « C’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il
faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours. »
PASCAL, Pensées, 1670 (posthume).
13- « Notre expérience quotidienne la plus personnelle nous
met en présence d’idées qui nous viennent sans que nous en
connaissions l’origine, et de résultats de pensée dont l’élaboration nous est demeurée cachée. » FREUD, Métapsychologie, 1915.
14 « Un homme libre, c’est-à-dire qui vit suivant le seul
commandement de la Raison […]. » S PINOZA , Éthique, 1677
(posthume).
15- « La raison s’intéresse d’une façon universelle au monde
parce qu’elle est la certitude d’avoir dans ce monde sa propre
présence, et parce qu’elle est certaine que cette présence du
monde est rationnelle. La raison cherche son autre, sachant
bien qu’en lui elle ne possédera rien d’autre qu’elle-même ; elle
quête seulement sa propre infinité. » HEGEL, Phénoménologie de
l’esprit, 1807.
16- « La raison humaine est soumise, dans une partie de ses
connaissances, à cette condition singulière qu’elle ne peut éviter
certaines questions et qu’elle en est accablée. Elles lui sont suggérées par sa nature même, mais elles ne sauraient les résoudre,
parce qu’elles dépassent sa portée. » KANT, Critique de la raison
pure, 1781.
l’empire de la nature […]. L’homme est le seul qui joigne la raison aux habitudes et à la nature. Car seul il possède la raison. »
ARISTOTE, Politique, IVe s. av. J.-C.
38
39
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 3 / La raison facteur de liberté
En résumé…
On peut identifier deux sources de la connaissance : les sens et la
raison. Elles semblent à la fois distinctes et inséparables.
Distinctes car elles sont contraires par un aspect essentiel : les
sens saisissent immédiatement leur objet, alors que la raison ne
peut saisir un objet qu’à travers des médiations, de façon indirecte. Mais en même temps inséparables, car il est tout aussi difficile de comprendre ce que serait une raison pure – un raisonnement sans objet donné – que de comprendre ce que serait une
perception pure – une sensation à laquelle ne se mêlerait aucun
raisonnement, ni aucune pensée. L’expérience de l’attention, par
exemple, nous montre comment nous ne percevons parfois que
ce que nous voulons bien percevoir. La raison se distingue à la
fois de l’intuition et de la sensation par son aspect volontaire,
conscient et donc libre.
Conscience : intuition immédiate que la pensée a d’elle-même
ou d’un objet extérieur. Au sens moral, sentiment immédiat ou
jugement réfléchi sur la valeur des actes humains.
Réflexion : opération intellectuelle par laquelle la pensée,
s’abstrayant de toute adhésion au concret, fait retour sur ellemême et sur ses actes. Implique un processus temporel.
Immédiat : Relation entre deux termes, telle que l’un étant
posé, l’autre est également présent sans qu’il soit nécessaire
pour les connecter de faire appel à un troisième terme, appelé
« intermédiaire » ou « moyen terme ». Le langage courant ne
conserve que le sens temporel de cette notion : est immédiat
ce qui est présent, ce qui survient sans qu’il faille attendre un
intervalle de temps.
Les notions-outils
Distinction de raison – Distinction réelle : La distinction est l’opération par laquelle l’esprit sépare, différencie ou oppose deux termes.
Elle est appelée réelle si l’on conçoit les termes séparés comme des
choses différentes. On parle de distinction de raison si l’on souhaite
différencier deux idées ou deux mots sans qu’ils désignent par là
deux réalités distinctes. Exemple : Napoléon et Louis XVI : distinction réelle. Le vainqueur d’Austerlitz et le perdant de Waterloo : distinction de raison, car il s’agit d’une même personne, Napoléon.
Attention : Effort volontaire de la pensée qui conduit soit à ramener à la conscience un objet qui en est actuellement absent, soit
à privilégier un objet qui, sans elle, resterait inaperçu.
Intuition : saisie directe d’un objet par la pensée, sans passer
par l’intermédiaire d’un raisonnement. Si l’objet considéré est
une chose, on parle d’intuition sensible, s’il s’agit d’une idée,
d’une intuition intellectuelle.
Discursif : lorsque la pensée doit passer par une série de raisonnements intermédiaires pour parvenir à une connaissance,
on dit qu’elle a un savoir discursif.
40
41
Partie 1 / Dialogues
4
D i a l o g u e 4 / L’ a u t o n o m i e d e l a r a i s o n
L’autonomie de la raison
VICTOR – Un tournevis et une vis sont très différents, et
pourtant ils fonctionnent ensemble.
HÉLOÏSE – Mais dis-moi, n’ont-ils rien en commun dans
ce qu’ils sont ?
VICTOR – Pas grand-chose. À part qu’ils sont matériels
et résistants tous les deux, et puis que la vis a une fente
où peut s’encastrer le tournevis, je ne vois pas.
VICTOR – J’ai réfléchi à la dernière question que tu m’as
posée à la fin de l’autre discussion.
HÉLOÏSE – Quelle question ?
VICTOR – À propos de savoir si la raison pouvait remplacer la perception sensible.
Exemple
inexpliqué
HÉLOÏSE – N’est-ce pas déjà beaucoup ?
HÉLOÏSE – Et alors, quelle réponse m’as-tu préparée ?
Problématique 11 :
Doit-on opposer raison
et sensible ?
(texte p. 101)
Problématique 20
Idée réductrice
VICTOR – Si on veut. C’est une question d’appréciation.
VICTOR – Je me dis que les deux n’ont rien à voir l’une
avec l’autre. Elles sont tellement différentes que l’on ne
peut pas les comparer.
HÉLOÏSE – Une gomme ou une idée pourraient-elles
servir de tournevis ?
HÉLOÏSE – En quoi n’ont-elles rien à voir l’une avec
l’autre ?
VICTOR – On fait de la philo, pas du bricolage. Bien sûr
que non !
VICTOR – C’est comme mélanger de l’huile et de l’eau.
Ce n’est pas possible, ce sont deux choses très distinctes.
C’est pour cela que je dis qu’elles n’ont rien à voir l’une
avec l’autre. ➝ CITATION 1
Précipitation
VICTOR – Oui, mais nous avons travaillé depuis, nous
avons réfléchi, et je vois bien que c’était une opinion
toute faite qui n’allait pas très loin. Toutefois, je ne vois
pas le problème : tout le monde fait cela.
Le fait que de nombreuses personnes agissent d’une manière donnée ne justifie en rien cet acte.
VICTOR – Pourtant j’ai écouté un peintre à la télévision,
qui expliquait que pour bien voir, l’artiste devait s’arrêter
de penser. Je pense que cet homme doit savoir de quoi il
parle : c’est son métier quand même ! Il expliquait que la
pensée parasite la vision.
Opinion reçue
Perte de l’unité
HÉLOÏSE – Supposons que ce soit le cas. Et maintenant
tu décrètes qu’elles n’ont rien à voir ensemble.
VICTOR – Je vais quand même modérer un peu ma position. Je dirais qu’elles sont totalement différentes, mais
elles ont pourtant un rapport puisqu’elles servent toutes
deux à composer ce que nous savons et ce que nous
pensons.
H ÉLOÏSE – Mais comment peuvent-elles fonctionner
ensemble si elles sont si différentes ?
42
L’argument entendu n’est pas pensé jusqu’au bout. La réponse est
trop immédiate, pas assez réfléchie. Elle ne prend pas en compte
les conséquences de ses propres affirmations.
HÉLOÏSE – Alors ne faut-il pas qu’ils aient suffisamment
en commun, cette vis et ce tournevis, pour opérer ?
Par rapport au travail déjà effectué, cette nouvelle position semble
rigide et peu dialectique.
HÉLOÏSE – Toi qui les avais déclarées inséparables !
Alibi
du nombre
L’exemple proposé n’est pas vraiment analysé. Les éléments associant les deux objets, rapidement évoqués, sont plutôt ignorés, alors
qu’ils sont la condition même du fonctionnement en commun.
Les déclarations d’un spécialiste – argument d’autorité – ne constituent pas une preuve en soi. Elles peuvent servir à soutenir ou à
proposer une idée, mais il reste encore à la justifier.
La réflexion sur l’exemple du tournevis n’est pas aboutie, pourtant
le dialogue embraye sur un autre argument, sans aucunement justifier la transition. Visiblement, il s’agit simplement de contourner
la difficulté pour ne pas la traiter.
HÉLOÏSE – Comment cela ?
VICTOR – C’est comme lorsque je vois quelqu’un que je
connais déjà.
Exemple
inexpliqué
La manière dont l’exemple illustre l’idée émise précédemment n’est
pas claire. L’auditeur peut toujours l’imaginer, mais c’est à l’orateur de préciser son intention.
43
Partie 1 / Dialogues
D i a l o g u e 4 / L’ a u t o n o m i e d e l a r a i s o n
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
VICTOR – Je ne vois pas de quel autre endroit nous tirerions les informations.
VICTOR – Je ne le vois plus vraiment. Je connais quantité de choses sur cette personne, et puis je l’aime ou je
ne l’aime pas, toutes sortes d’idées ou de sentiments qui
m’empêchent de la voir vraiment, telle qu’elle est au
moment où je la vois.
Problématique 18 :
La raison modifie-t-elle la
perception sensorielle ?
(texte p. 107)
Problématiques 11, 16
Exemple
analysé
Problématique 20 :
La raison provient-elle
de l’expérience
sensible ? (texte p. 109)
Penser
l’impensable
H ÉLOÏSE – Mais est-ce que la raison est composée
d’informations ?
VICTOR – Sans informations au départ, comment pourrions-nous raisonner ?
HÉLOÏSE – Quelle conclusion générale tires-tu de cet
exemple ?
HÉLOÏSE – La raison ressemble donc à une liste d’informations ?
VICTOR – Que ce que nous pensons affecte ce que nous
percevons. Nos perceptions ne peuvent jamais être
neutres.
➝ CITATION 2
VICTOR – Une liste d’informations ? Non, quand même
pas. Les informations ne suffisent pas à la raison. Nous
avons besoin d’abord des informations, mais nous établissons ensuite des rapports, des liens. Des liens que
nous choisissons, c’est pour cela que nous sommes
libres, comme je l’ai dit plus tôt.
L’utilisation de cet exemple est clarifiée. Il sert à montrer comment
la pensée affecte la perception.
HÉLOÏSE – Cette idée te paraît-elle avoir du sens ?
VICTOR – Certainement !
HÉLOÏSE – Crois-tu que l’inverse aussi soit vrai ?
VICTOR – Pas sûr. Non ! Puis l’inverse serait quoi ?
HÉLOÏSE – Essaie de formuler une proposition inverse.
VICTOR – Pour quoi faire ?
HÉLOÏSE – Juste pour voir.
VICTOR – Mais il y en a des tas.
HÉLOÏSE – Tu as déclaré plus tôt que raisonner, c’est
choisir, alors vas-y, raisonne, prends le risque !
VICTOR – D’accord, allons-y puisqu’il le faut. Je proposerais donc l’idée que ce que nous percevons affecte ce
que nous pensons.
HÉLOÏSE – Cela a-t-il un sens ?
VICTOR – Ah ça oui ! C’est trop fort ! Je dirai même
plus : tout ce que nous pensons vient de ce que nous percevons. ➝ CITATIONS 3 ET 4
HÉLOÏSE – Qu’appelles-tu un lien ?
Problématique 9 :
La raison est-elle
réductible à la logique ?
(texte p. 99)
Problématiques 11,
20
Position
critique
Introduction
d’un concept
opératoire
44
Après avoir affirmé que la pensée provient des perceptions qui
fournissent les informations, l’idée inverse est proposée grâce au
concept de lien. Il constitue la forme même du concept en général,
qui est extrinsèque à la perception.
Le concept de lien permet de rendre compte de la spécificité du
fonctionnement de la pensée, différent de celui du sensible.
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
VICTOR – Une rose et son odeur par exemple. Si je sens
l’odeur, je sais qu’il y a une rose.
HÉLOÏSE – Comment expliques-tu cela ?
VICTOR – Les roses produisent une odeur, comme de
nombreuses fleurs.
L’idée première était d’affirmer que « la pensée affecte la
perception ». Puis, en dépit d’une certaine résistance initiale, la
proposition inverse, « la perception affecte la pensée » est finalement proposée, par simple souci de mise à l’épreuve conceptuelle.
Une fois formulée, la deuxième proposition semble en fin de
compte tout aussi crédible que la première.
HÉLOÏSE – La raison est donc entièrement dépendante
des sens ?
V ICTOR – C’est ce qui fait que les idées viennent
ensemble, et que l’on dit que c’est cohérent, que c’est
logique. Les liens sont les rapports entre les idées. Je
crois que c’est ce qui constitue la raison, or cela ne peut
pas provenir des perceptions. ➝ CITATIONS 5 ET 6
HÉLOÏSE – Quelle est la nature du lien entre elles ?
VICTOR – Je ne comprends pas.
H É L O Ï S E – Est-ce le même lien qu’entre mari et
femme ?
VICTOR – C’est un peu ridicule comme question.
Précipitation
Mieux vaut ne pas rejeter trop vite une idée, avant d’en avoir examiné soigneusement le contenu.
45
Partie 1 / Dialogues
Exemple
inexpliqué
D i a l o g u e 4 / L’ a u t o n o m i e d e l a r a i s o n
Il est recommandé de toujours tenter d’entrevoir la possibilité de la
comparaison ou de l’analogie, même si la nature du rapport
n’apparaît pas immédiatement. Ici, il s’agit de distinguer le rapport
de causalité de celui d’union.
HÉLOÏSE – Est-ce le même lien qu’entre le vert et le
bleu ?
VICTOR – C’est un peu mieux, je crois voir ce que tu me
demandes. Eh bien, je dirais que la rose est la cause de
l’odeur et que l’odeur est l’effet. Le lien serait donc la
cause et l’effet. C’est cela que tu me demandes ?
Exemple
analysé
Le rapport entre fleur et odeur comme cause et effet a été identifié.
Un lien de nature importante a été introduit : le principe de causalité, ou de cause et d’effet.
Problématique 20 :
La raison provient-elle
de l’expérience
sensible ? (texte p. 109)
Problématiques 6, 8,
11
Exemple
analysé
Problématique 10 :
Le réel se réduit-il
à ce que l’on perçoit ?
(texte p. 100)
Problématiques 6, 17
La raison est-elle
une construction de
l’esprit ? (texte p. 103)
Problématiques 6, 10
Perte de l’unité
VICTOR – Tout ce que nous savons est tiré des sens.
Même le lien est donné par les sens : on voit la fleur et
l’odeur vient avec. Franchement, la raison, c’est juste de
l’observation. La cause et l’effet, on les voit partout.
➝ CITATIONS 7 ET 8
Après qu’il a été déclaré un peu plus haut que le lien ne peut pas
provenir des perceptions, le contraire est affirmé, sans se soucier
de souligner et d’expliquer ce revirement.
HÉLOÏSE – Si les sens nous donnent ces informations,
pourquoi a-t-il fallu tant de temps à l’humanité pour
découvrir la gravitation universelle ? Parce que l’on voit
mieux la lune maintenant qu’autrefois ?
VICTOR – J’y pensais justement.
VICTOR – Qu’elle n’est pas fiable non plus ; c’est évident.
HÉLOÏSE – Oui, mais encore ?
Problématique 13 :
La raison se suffit-elle
à elle-même ?
Problématiques 8, 20
Achèvement
d’une idée
46
VICTOR – La raison se base sur les sens, puisque c’est
de là que viennent les premières informations. Donc on
ne peut pas lui faire confiance non plus, puisque sa
source principale de renseignements n’est pas fiable.
➝ CITATIONS 11 ET 12
L’imperfection du sensible et son importance pour la connaissance
ont été combinées en une proposition générale qui révèle les
enjeux de cette idée sur la pensée.
HÉLOÏSE – Mais est-ce sa faute si elle n’est pas fiable ?
VICTOR – C’est à cause des sens que l’on se trompe.
D’ailleurs, beaucoup d’auteurs disent que c’est le cas.
HÉLOÏSE – Qu’en conclus-tu ?
HÉLOÏSE – Que conclus-tu de cet exemple ?
VICTOR – Bizarrement, je finis par penser qu’on ne peut
pas croire tout ce que l’on voit ou tout ce que l’on
entend. Et pourtant, c’est par là que nous recevons la
majorité des renseignements sur ce qui nous entoure.
C’est quand même un problème : notre source principale
d’informations n’est pas fiable. ➝ CITATION 10
HÉLOÏSE – Et notre raison ?
HÉLOÏSE – Et qu’en pensais-tu ?
VICTOR – Là tu me poses un problème. C’est vrai que la
science ne peut pas être juste de l’observation. Sinon
l’intelligence n’ajouterait rien au savoir.
VICTOR – Déjà il y a un exemple qui me traverse l’esprit.
Nous percevons tous un peu la même chose, mais nous
n’en déduisons pas les mêmes conclusions. Je le vois bien
avec mon frère : même si nous vivons ensemble depuis
longtemps et si nous avons vécu beaucoup d’expériences
communes, nous pensons très différemment.
D’un exemple singulier : la communauté d’expériences entre deux
frères et la diversité de leur pensée, est tiré un principe général :
l’expérience ne suffit pas à rendre compte de la pensée.
HÉLOÏSE – Que penses-tu alors de la perception sensible ?
HÉLOÏSE – L’identification de ce lien en tant que cause
et effet est-elle tirée des sens ?
Problématique 14 :
VICTOR – Qu’il ne suffit pas de percevoir les événements ou d’en faire l’expérience pour connaître, mais
que l’intelligence, la raison, sont aussi nécessaires pour
connaître ce qui nous entoure. Encore plus peut-être, en
fin de compte. ➝ CITATION 9
Certitude
dogmatique
Perte de l’unité
Ce qui est demandé ici est de questionner l’imperfection de la raison elle-même et donc son indépendance relative. On refuse cette
interrogation en réitérant l’affirmation d’une dépendance complète
de la raison sur les sens.
Il est oublié que l’on avait attribué plus tôt à la raison un certain
fonctionnement autonome. On ne peut pas l’ignorer et discourir
comme si de rien n’était.
HÉLOÏSE – Notre raison, elle, ne se trompe pas ?
47
Partie 1 / Dialogues
D i a l o g u e 4 / L’ a u t o n o m i e d e l a r a i s o n
VICTOR – Il ne faut pas exagérer. Je n’ai jamais dit cela.
comme la logique qui n’appartient qu’à elle, avec ses
propres dysfonctionnements. J’avais déjà entendu
l’expression « raison pure », c’est peut-être ça…
L’important est de ne pas confondre ce qui provient des
sens et ce qui provient de la raison.
HÉLOÏSE – En es-tu certain ?
VICTOR – Oui, je sais ce que je dis.
HÉLOÏSE – Et qu’as-tu dit ?
VICTOR – Simplement que les sens induisaient la raison
en erreur.
H ÉLOÏSE – Te rappelles-tu quelle question je t’avais
posée ?
VICTOR – Ah oui ! Tu m’avais demandé si la raison était
responsable des erreurs que nous commettons. Et c’est
vrai que j’ai répondu uniquement en parlant des erreurs
de la perception. Donc tu pouvais croire en effet à partir
de ce que je disais que la raison ne se trompe pas. Avec
toi, il faut vraiment que je fasse attention à mes paroles.
HÉLOÏSE – Mais revenons à notre problème. Notre raison peut-elle se tromper ?
VICTOR – Ah oui, c’est incontestable !
HÉLOÏSE – Comment cela ?
VICTOR – Les erreurs de logique. Par exemple, ce que
j’ai fait juste avant : en oubliant ce que j’avais dit, je me
suis contredit. Je n’ai pas mené le raisonnement jusqu’au
bout.
HÉLOÏSE – Mais la raison, est-ce la logique ?
Problématique 9 :
La raison est-elle
réductible à la logique ?
(texte p. 99)
Problématique 8
VICTOR – Je crois. Je ne vois rien d’autre. Et notre raison
ne suit pas toujours la logique, c’est pour cela qu’elle se
trompe. ➝ CITATIONS 13 ET 14
HÉLOÏSE – Mais alors, si la raison peut se tromper par
elle-même, que faut-il en conclure ?
VICTOR – Ça alors, c’est trop fort !
HÉLOÏSE – Quoi donc ?
VICTOR – Je viens de penser à une chose. Si elle peut se
tromper, c’est bien qu’elle a une sorte d’indépendance,
un certain degré d’autonomie.
HÉLOÏSE – Et alors ?
VICTOR – Eh bien, je dois conclure que la raison ne
dépend pas de la perception sensible. Qu’elle en tire certaines informations, y compris les erreurs qui en proviennent, mais qu’elle a aussi son propre fonctionnement,
48
Problématique
accomplie
Raison et sensible fonctionnent simultanément dans une relation
de dépendance et d’indépendance, chacun avec son fonctionnement propre et ses possibilités de dysfonctionnement.
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Or ces choses [sensibles], on peut les toucher, les voir et les
saisir par les autres sens ; au contraire, celles qui sont toujours
les mêmes on ne peut les saisir par aucun autre moyen que par
un raisonnement de l’esprit, les choses de ce genre étant invisibles et hors de la vue. » PLATON, Phédon, IVe s. av. J.-C.
2- « Nous attribuons imprudemment aux objets qui les causent
ou qui semblent les causer toutes les dispositions de notre
cœur, notre bonté, notre malice, notre aigreur et toutes les
autres qualités de notre esprit. » MALEBRANCHE, De la recherche
de la vérité, 1674.
3- « Notre connaissance naturelle a son origine dans les sens, elle
ne peut donc pas s’étendre au-delà du point où le sensible peut la
conduire. » THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, 1266-1274.
4- « Le premier qui démontra le triangle isocèle […] fut frappé
d’une grande lumière ; car il trouva qu’il ne devait pas s’attacher à
ce qu’il voyait dans la figure, ou même au simple concept qu’il en
avait, pour en apprendre en quelque sorte les propriétés, mais
qu’il n’avait qu’à dégager ce que lui-même y faisait entrer par la
pensée et construisait a priori […]. » KANT, Critique de la raison
pure, 1787.
5- « Une intelligence d’homme doit s’exercer selon ce que l’on
appelle Idée, en allant d’une multiplicité de sensations vers une
unité, dont l’assemblage est acte de réflexion. » P LATON ,
Phèdre, IVe s. av. J.-C.
6- « Le vrai, que ce soit une chose vraie ou un jugement vrai, est ce
qui est en accord, ce qui concorde. » HEIDEGGER, De l’essence de la
vérité, 1943.
49
Partie 1 / Dialogues
D i a l o g u e 4 / L’ a u t o n o m i e d e l a r a i s o n
7- « Ce n’est pas la raison, mais l’expérience qui nous instruit
des causes et des effets. » H UME , Enquête sur l’entendement
humain, 1740.
8- « […] Les principes dont elle [la raison] se sert sortent des
limites de toute expérience […]. » KANT, Critique de la raison
pure, 1781.
9- « Tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur
On tente de trouver une relation dans l’idée d’une interaction, d’une
causalité réciproque, d’abord. L’idée empirique semble dominer :
la raison dériverait des sens, ses erreurs ou sa capacité à découvrir
le vrai dépendant d’eux. Ce qui pose le problème d’une possible
autonomie de la raison. Mais le fait qu’elle puisse se tromper dans
les opérations qui lui appartiennent en propre, tels la logique ou le
raisonnement en général, tend à confirmer cette autonomie.
la relation de la cause à l’effet. C’est au moyen de cette seule relation que nous dépassons l’évidence de notre mémoire et de nos
sens. » HUME, Enquête sur l’entendement humain, 1748.
10- « […] Il faut assimiler le monde visible au séjour de la prison
[…] » PLATON, République, IVe s. av. J.-C.
11- « Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre
âme, que nous percevons et sur lesquelles nous réfléchissons
nous-même, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes
ses pensées. » LOCKE, Essai sur l’entendement humain, 1690.
12- « Mais l’âme ne raisonne jamais mieux que quand rien ne la
trouble, ni l’ouïe, ni la vue, ni la douleur, ni quelque plaisir, mais
qu’au contraire elle s’isole le plus complètement en elle-même
en écartant le corps, et qu’elle rompt, autant qu’elle peut, tout
commerce et tout contact avec lui pour essayer de saisir le
réel. » PLATON, Phédon, IVe s. av. J.-C.
Les notions-outils
Identité : qualité de ce qui est identique, de ce qui ne se distingue en rien d’autre chose. Principe d’identité : axiome
logique, selon lequel une même chose, en particulier un terme
ou une proposition logique, doit rester fixe, identique à ellemême tout au long d’une démonstration.
Différence : caractéristique spécifique qui permet de distinguer
deux éléments qui ont en commun d’autres caractéristiques.
Opposition : Position de deux termes l’un en face de l’autre.
Relation impliquant qu’un terme étant posé, il en appelle un
autre, soit à titre de complément, soit comme contraire.
Résistance à une action, une idée ou une personne.
13- « Parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et
y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir, autant
qu’aucun autre, je rejetais comme fausses toutes les raisons
que j’avais prises auparavant pour démonstrations. »
DESCARTES, Discours de la méthode, 1637.
14- « Ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel. »
HEGEL, Principes de la philosophie du droit, Préface, 1821.
En résumé…
La raison et la sensibilité ayant été clairement reconnues comme
deux facultés distinctes, il reste à penser leur liaison, à les articuler entre elles. Ce qui suppose qu’on découvre ce qu’elles ont de
commun, malgré leurs différences et interférences diverses.
50
Cause : ce qui est antérieur à autre chose logiquement ou chronologiquement, et le produit à titre d’effet. Principe ou fondement.
Empirisme : doctrine ou principe philosophique selon lequel
toute connaissance provient des données de l’expérience, à
l’exclusion de toute autre source. Peut désigner également une
méthode qui procède ainsi.
Rationalisme : doctrine ou principe philosophique qui affirme
la primauté de la raison et du raisonnement comme outil de
connaissance et comme moyen d’action.
Erreur : jugement ou croyance non conforme à la réalité, posant le
faux comme vrai, ou inversement. Contraire à la logique ou à la
réalité.
Mensonge : énoncé faux, connu comme tel par celui qui le profère.
Faute : violation d’une règle morale ou intellectuelle. Ne consiste
pas en un jugement ou une croyance, mais en un acte.
51
Dialogue 5 / Raison et passion
Partie 1 / Dialogues
5
Problématique 25 :
La saisie du beau peutelle se passer de la
raison ? (texte p. 114)
Problématiques 8, 19,
26
Opinion reçue
Raison et passion
Problématique 26 :
Peut-on parler de
conflit entre la raison
et les passions ?
Problématique 4
VICTOR – Je repensais à mon peintre de tout à l’heure.
HÉLOÏSE – À quel propos ?
VICTOR – Il était très critique envers la raison. Il disait
même que notre société abuse de la raison, qu’elle en est
prisonnière. Il expliquait que l’on ne sait plus écouter ses
yeux et son cœur par exemple. D’autant plus que la raison est très limitée : elle ne peut pas comprendre le beau
par exemple. En plus elle dénonce et critique tout ce
qu’elle ne comprend pas. ➝ CITATIONS 1 ET 2
HÉLOÏSE – Et toi, qu’en penses-tu ?
VICTOR – Il n’est pas le seul à le dire. Beaucoup de gens
pensent de la même manière.
Le nombre de personnes qui pensent ainsi ne fournit pas un
argument.
HÉLOÏSE – Ah bon !
Exemple
analysé
VICTOR – Je dis qu’il raisonne de façon stupide.
HÉLOÏSE – Pourquoi affirmes-tu qu’il raisonne stupidement ?
VICTOR – Parce qu’il ne s’interroge pas.
HÉLOÏSE – Pourtant, tu as dit que face au choix qu’il
avait à faire, il réfléchissait.
Problématique 4 :
L’argument d’autorité
est-il conforme à la
raison ? (texte p. 95)
Problématiques 1, 5,
14
HÉLOÏSE – Tiens donc !
HÉLOÏSE – Penses-tu que, par miracle, je puisse savoir
d’emblée de quoi tu parles ?
Suspension
du jugement
VICTOR – Bon ! Troisième essai ! Rodrigue est partagé.
Le raisonnement est le suivant : soit il obéit à toutes
52
Interruption de la certitude, afin de vérifier l’hypothèse selon
laquelle la raison pourrait tout questionner.
HÉLOÏSE – Alors ?
VICTOR – En fait non. Tu as raison, on ne peut peut-être
pas questionner tout ce que l’on dit et ce que l’on pense ;
on n’en sortirait pas. J’imagine que l’on accepte certaines
choses d’emblée, on fait confiance. Sinon, nous refuserions par exemple d’apprendre la géographie sans avoir
vu de nos propres yeux les endroits à étudier.
Il ne suffit pas de fournir quelques éléments narratifs pour rendre
compte des enjeux d’un exemple : il faut les expliciter.
HÉLOÏSE – Il me manque encore quelque chose pour
comprendre complètement.
VICTOR – Oui, mais sur l’honneur et la vengeance, pas
du tout. Son père lui a appris qu’il fallait défendre l’honneur de la famille, et il accepte cette idée sans trop se
poser de questions. Ce n’est pas raisonner, car pour raisonner il faut tout remettre à plat. C’est la raison qui doit
nous guider, plutôt que toutes sortes d’obligations et
d’interdits ridicules. Il faut tout questionner pour savoir
quoi faire. Il faut douter. ➝ CITATION 5
HÉLOÏSE – Penses-tu qu’il soit possible de tout questionner ?
VICTOR – On peut toujours essayer, mais est-ce vraiment possible ? Je me le demande.
VICTOR – Je m’explique. Soit il vengeait son père, à cause
de l’honneur, de la tradition, et alors il perdait Chimène, son
amour, soit il ne vengeait pas son père et il gardait sa
Chimène. Je crois qu’il a pris la mauvaise décision.
Exemple
inexpliqué
Les enjeux de l’histoire – l’opposition entre raison et passion – ont
été énoncés.
HÉLOÏSE – Et alors ?
VICTOR – D’accord ! Tu te moques de moi ! Tu veux
savoir ce que je pense, plutôt que de faire un sondage
d’opinions.
VICTOR – Depuis la cinquième, je me pose une question
à propos du Cid de Corneille que nous avons étudié cette
année-là. Avait-il raison d’agir comme il l’a fait ?
sortes de raisonnements sur l’honneur et la tradition,
comme lui raconte son père, soit il écoute son cœur. Or il
choisit d’écouter son père, assez stupidement selon moi,
plutôt que l’amour, qu’il réprime. Ça va mieux comme
ça ? ➝ CITATIONS 3 ET 4
Position
critique
Après avoir interrogé l’idée générale que rien ne doit être accepté
d’office, on fait une rectification : l’hypothèse n’est pas aussi évidente qu’elle le paraissait au premier abord.
HÉLOÏSE – Où est le problème ?
53
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 5 / Raison et passion
VICTOR – Quand même, l’histoire de l’honneur, c’est un
peu ridicule. Aujourd’hui tout le monde sait cela.
Opinion reçue
on ne fait que justifier ses croyances, on n’en sort pas.
Nous pensons ce qui nous arrange a priori. C’est ce que
j’appelle les perceptions intérieures. C’est pour ça qu’on
ne questionne pas tout. ➝ CITATION 7
Que l’on pense aujourd’hui autrement ou pas ne confirme ni n’infirme la validité d’une position.
HÉLOÏSE – Ah bon ! Dis-m’en un peu plus.
VICTOR – Plus personne ne tue pour l’honneur aujourd’hui !
Achèvement
d’une idée
HÉLOÏSE – On tue pour quelles raisons alors ?
HÉLOÏSE – Comment cela ?
VICTOR – Nous prétendons raisonner, mais en fait nous
faisons ce qui nous plaît.
HÉLOÏSE – Mais le Cid ?
VICTOR – Comme tout le monde, il fait ce qui lui plaît.
VICTOR – Remarque que l’on tue surtout pour le pouvoir ou pour s’enrichir.
HÉLOÏSE – Où est la différence ?
Problématique 8 :
Peut-on se fier à la
raison ? (texte p. 98)
Problématiques 2, 3
VICTOR – Peut-être qu’il n’en existe pas. En fait c’est
une question d’époque, et peut-être d’endroit ; je crois
que les raisonnements varient selon les cultures. C’est
pour cela que la raison varie avec les cultures et les
croyances, et qu’il faut se méfier des raisonnements.
➝ CITATION 6
HÉLOÏSE – Est-ce la raison elle-même qui change ?
Perte de l’unité
VICTOR – Ça me rappelle le problème de tout à l’heure,
à propos de la raison et de la perception !
HÉLOÏSE – Explique-toi.
VICTOR – En fait, la raison se base sur les perceptions,
mais elle se base aussi sur d’autres perceptions. Mais pas
celle des yeux et des oreilles ou des autres sens.
HÉLOÏSE – Je ne comprends pas.
Problématique 26 :
Peut-on parler de
conflit entre la raison
et les passions ?
Problématiques 5, 8,
22
VICTOR – C’est la croyance !
HÉLOÏSE – Là c’est vraiment clair…
VICTOR – Écoute. Je veux dire que pour la perception
nous acceptons les informations que nous donnent nos
sens, même s’ils nous trompent parfois, et c’est pareil
pour la pensée. On pourrait appeler cela des perceptions
intérieures.
HÉLOÏSE – Comment cela se passe-t-il pour la pensée ?
Problématique 2 :
La raison peut-elle
faire l’économie de la
croyance ? (texte p. 93)
Problématiques 8, 19
VICTOR – Il y a des choses auxquelles nous croyons, qui
nous paraissent totalement évidentes, des choses que
nous acceptons sans même y réfléchir, et tous nos raisonnements sont affectés par ces croyances. En fait, pour
être plus rigoureux, je ne sais même pas si nous raisonnons vraiment. Je crois que lorsque l’on prétend raisonner,
54
L’idée de perceptions intérieures a été explicitée. Il s’agit d’évidences intérieures, par opposition aux sens qui sont des évidences
extérieures.
Problématique
accomplie
Diverses idées potentiellement contradictoires sur l’opposition
entre passion et raison ont été émises à propos du Cid. Mais ces
contradictions n’ont pas été prises en charge.
HÉLOÏSE – Je croyais qu’il n’écoutait pas son cœur mais
sa raison ?
VICTOR – En effet. Petit problème !
HÉLOÏSE – Alors ?
VICTOR – Bon, je reprends. En fait, le Cid ne fait pas ce
qui lui plaît, il fait ce que son éducation l’oblige à faire.
Comme une sorte de morale, quoi ! La morale au lieu des
sentiments. La morale est une obligation, comme le raisonnement, alors que le sentiment est une liberté. Oui
voilà, c’est ça : la raison nous oblige à faire les choses
que nous pensons devoir faire, alors que notre cœur
nous indique ce que nous avons envie de faire. C’est
l’opposition que nous ressentons souvent entre le désir
et la raison, entre la liberté et l’obligation. ➝ CITATIONS 8 ET 9
L’opposition importante entre passion et raison a été articulée.
HÉLOÏSE – Et ton peintre ?
VICTOR – Le peintre avait raison. Je suis d’accord avec
lui quand il dit que l’on raisonne trop, au lieu d’écouter
son cœur. Il faut écouter ses envies plutôt que sa raison
pour être libre.
HÉLOÏSE – Donc les enfants, qui n’ont pas encore appris
à raisonner, sont libres ?
VICTOR – J’aurais dû m’y attendre !
HÉLOÏSE – Alors ?
55
Partie 1 / Dialogues
Difficulté
à problématiser
Problématique 13 :
La raison se suffit-elle
à elle-même ?
Problématiques 8,
19, 22, 24
Dialogue 5 / Raison et passion
VICTOR – Tu marques un point : il est incontestable qu’il
vaut mieux savoir raisonner pour prendre les bonnes décisions. Mais je continue à penser que parfois il vaut mieux
ne pas trop raisonner pour agir. On ne fait plus rien, à cause
de ceci et à cause de cela. On se donne beaucoup d’interdits, on se trouve toutes sortes de raisons pour ne rien faire.
Ma grand-mère est une spécialiste de la chose : à force
d’hésitations elle n’ose jamais rien faire. Je ne crois pas que
ce soit très libre comme attitude.
Problématiques 5,
8, 22
Même si l’on envisage brièvement les avantages de la raison, le
parti pris contre elle empêche d’articuler une réelle problématique
sur raison, passion, liberté et action.
Problématiques 1, 8
H ÉLOÏSE – Comment formuler à partir de cela une
conclusion ?
VICTOR – Je dirais que la raison nous donne une certaine
liberté, car il faut réfléchir pour juger et pour agir, mais
j’ajouterais que parfois elle nous emprisonne, avec son
côté inhibant, et il vaut mieux alors écouter ses sentiments
ou voir simplement ce que l’on a en face de soi et réagir. Ça
me semble d’ailleurs plus humain. ➝ CITATIONS 10 ET 11
HÉLOÏSE – Que reproches-tu à la raison ?
VICTOR – Je vais te donner un exemple. J’ai récemment
vu un film, où un jeune délinquant sauvait des enfants
d’un incendie et se faisait très mal. Eh bien, à l’hôpital où
ses amis viennent le voir, il dit que s’il avait réfléchi il
n’aurait jamais fait cela. Parce qu’il aurait bien calculé
son coup, il aurait pensé que c’était trop dangereux et
qu’il fallait d’abord sauver sa peau.
HÉLOÏSE – Tu ne me dis toujours pas ce que tu reproches à
la raison.
VICTOR – Elle est égoïste et calculatrice. Mais il n’y a
pas que cela. Un autre problème avec la raison est que
l’on n’a jamais fini de raisonner, et que l’on peut toujours
trouver de nouvelles raisons et d’autres arguments. C’est
pour cela qu’on ne fait rien.
HÉLOÏSE – Donc la raison empêche l’action ?
Problématique 19 :
Est-il raisonnable de
faire confiance à ses
intuitions ? (texte p. 108)
VICTOR – Oui, dans tous ces cas de figures, la raison
nous empêche d’agir comme il faut. Il vaut donc mieux
faire confiance à ses intuitions pour agir. D’ailleurs je
pense que les héros ne sont jamais raisonnables : tout le
56
Idée réductrice
Problématique 3 :
La raison est-elle
universelle ?
(texte p. 94)
monde s’oppose à eux, même s’ils ont raison. On le voit
bien dans les films et les romans. ➝ CITATION 12
La critique unilatérale de la raison se poursuit sans que l’on interroge ni mette à l’épreuve ses propres présupposés.
HÉLOÏSE – Tu sembles vouloir ajouter autre chose.
VICTOR – Oui, ce n’est pas tout. Le pire avec la raison,
c’est que l’on croit toujours avoir raison, pour soi et surtout
pour les autres. Car on oublie trop facilement que l’on a
tous sa propre manière de raisonner et les croyances
correspondantes. Alors on ne dit pas « Je préfère ce plat »,
mais on dit plutôt « Ce plat est meilleur », simplement parce
que l’on donne deux ou trois arguments. Et après on veut
dire aux autres ce qu’il faut penser. ➝ CITATION 13
HÉLOÏSE – Lorsque tu prends le bus, tu espères que le
chauffeur suivra sa raison et qu’il pensera aux passagers,
ou qu’il sera libre et agira à sa guise ?
VICTOR – Oui, mais là, c’est pour la société. Et peut-être
que la raison convient mieux quand il s’agit de plusieurs
personnes.
HÉLOÏSE – Donc tu prônes le sentiment pour l’individu
et la raison pour le groupe ?
VICTOR – D’accord, ce n’est peut-être pas si simple. Je
pense en fin de compte qu’il faut de la raison et du sentiment partout. Peut-être est-ce une question de proportion.
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Le beau est ce qui plaît universellement et sans concept. »
KANT, Critique de la faculté de juger, 1790.
2- « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. »
PASCAL, Pensées, 1670 (posthume).
3- « La froide raison n’a jamais rien fait d’illustre et l’on ne
triomphe des passions qu’en les opposant l’une à l’autre. »
ROUSSEAU, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761.
4- « Une affection qui est une passion, cesse d’être une passion
sitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte. »
SPINOZA, Éthique, 1677 (posthume).
57
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 5 / Raison et passion
5- « Et, faisant particulièrement réflexion, en chaque matière,
sur ce qui la pouvait rendre suspecte et nous donner occasion
de nous méprendre, je déracinais cependant de mon esprit
toutes les erreurs qui s’y étaient pu glisser auparavant. »
DESCARTES, Discours de la méthode, 1637.
6- « Il faut éviter de donner accès dans notre âme à l’idée que dans
les raisonnements il y a une chance qu’il n’y ait rien de sain ; préférons cette autre idée : que c’est nous qui ne nous comportons
pas encore sainement. » PLATON, Phédon, IVe s. av. J.-C.
7- « C’est la raison qui engendre l’amour-propre, et c’est la
réflexion qui le fortifie ; c’est elle qui replie l’homme sur luimême ; c’est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l’afflige
[…]. » R OUSSEAU , Discours sur l’origine et les fondements de
l’inégalité parmi les hommes, 1754.
En résumé…
On peut penser que la raison laisse échapper tout un domaine
de la vie humaine : celui de la conscience esthétique, et plus
généralement la vie affective et les sentiments. D’autre part la
raison est conditionnée par divers éléments culturels et éducatifs qu’elle ne sait plus interroger. Mais peut-elle faire l’économie de l’acceptation, de la confiance a priori, de l’acte de foi,
et tout remettre en question ? La raison peut toutefois s’efforcer de mettre sous son pouvoir, sous sa juridiction, les autres
facettes du psychisme. La question reste de savoir si une maîtrise rationnelle constitue pour l’homme un asservissement ou
une libération. Une telle prétention est-elle bien raisonnable ?
8- « […] Être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire
qui nous soit vraiment utile, c’est le pire esclavage et la liberté
n’est qu’à celui qui de son entier consentement vit sous la seule
conduite de la Raison. » SPINOZA, Traité théologico-politique, 1670.
9- « La raison est, et elle ne peut être que l’esclave des
passions ; elle ne peut prétendre à d’autre rôle qu’à les servir et
à leur obéir. » HUME, Traité de la nature humaine, 1740.
10- « J’ose presque assurer que l’état de réflexion est un état
contre nature et que l’homme qui médite est un animal
dépravé. » ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de
l’inégalité parmi les hommes, 1754.
11- « Toutes les fois que nous parvenons à exercer une grande
action, c’est seulement parce que la connaissance des lois naturelles nous permet d’introduire […] quelques éléments modificateurs, qui, quelque faibles qu’ils soient en eux-mêmes, suffisent, dans certains cas, pour faire tourner à notre satisfaction
les résultats définitifs de l’ensemble des causes extérieures. »
COMTE, Cours de philosophie positive, 1830.
12- « Quoiqu’il puisse appartenir à Socrate et aux esprits de sa
trempe, d’acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le
genre humain ne serait plus, si sa conservation n’eût dépendu que
des raisonnements de ceux qui le composent. » ROUSSEAU, Discours
sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1754.
13- « La raison que nous consultons quand nous rentrons dans
nous-mêmes est une raison universelle. » MALEBRANCHE, De la
recherche de la vérité, 1676.
58
Les notions-outils
Sentiment : état affectif, relativement durable, non nécessairement déterminé par la relation à un objet ou à un être, même
s’il peut en résulter. Se distingue de la sensation, état d’origine plutôt physique que psychique (voir dialogue 1).
Passion : sentiment profond et durable, capable de modifier
considérablement le caractère et de dominer entièrement la
conscience.
Inclination psychique particulière et relativement exclusive,
pouvant être considérée comme perturbation ou au contraire
comme moteur du psychisme.
État subi, s’oppose à la volonté ou à la raison.
Normal : Conforme à ce qui doit être, en vertu d’une règle, d’une
norme, de nature logique, morale, voire d’un usage social.
Croyance : acte de confiance, conduisant à tenir d’emblée pour
vrai ou pour bon une proposition ou un être.
Savoir : ce qui résulte de la connaissance rationnelle d’un
objet, d’une proposition ou d’un domaine.
Subjectif : qui appartient au sujet, en général l’homme, soit en
tant que personne douée de sensations, de sentiments, soit en
tant qu’esprit raisonnant.
Qualifie la connaissance ou la perception d’un objet, réduite
59
Partie 1 / Dialogues
ou modifiée par la nature du sujet. En opposition à objectif,
prend le sens de partial ou de partiel. Peut prendre aussi le
sens péjoratif d’illusoire ou d’infondé.
Objectif : ce qui appartient à l’objet en lui-même, en sa réalité
propre, hors de l’esprit qui le pense.
Absence de préjugé ou de parti pris. Peut être employé au sens
de réel ou de scientifique.
Peut avoir aussi le sens de finalité ou de destination.
Opinion : pensée particulière, en ce qu’elle a de plus immédiat
et de non réfléchi.
Préjugé : jugement prématuré, car ne reposant pas sur une information ou sur une réflexion suffisante.
Idée : représentation mentale, sous forme de concept, image ou
autre. Pensée particulière, conçue comme le produit d’une
réflexion ou d’une mise à l’épreuve.
Concept : idée qui présuppose une sorte de consensus, une définition sur laquelle tous s’accordent. Exemple : l’homme est un
mammifère bipède, doué de langage et de raison. Ou idée spécifique dont l’utilisation est rigoureusement définie.
6
Universel et relatif
HÉLOÏSE – Tu semblais indiquer tout à l’heure que la
raison était quelque peu dictatoriale ?
VICTOR – C’est tout à fait ça. Dès que quelqu’un raisonne, il pense qu’il a le droit de dire aux autres ce qu’il
faut penser.
HÉLOÏSE – Et pourquoi n’agirait-il pas ainsi ?
Problématique 4 :
L’argument d’autorité
est-il conforme à la
raison ? (texte p. 95)
Problématiques 3, 8
Fausse
évidence
Précipitation
VICTOR – On n’a pas le droit ! Chacun pense ce qui lui
plaît, chacun raisonne à sa façon. De quel droit peut-on
dire à l’autre ce qu’il doit penser ?
➝ CITATION 1
Il n’est pas absolument évident que l’on « pense ce qui nous plaît ».
Cette thèse peut être avancée, mais elle demande à être justifiée.
La réponse trop immédiate ne laisse pas le temps de réfléchir à ses
propres contradictions : elle prône simultanément un interdit catégorique et un relativisme radical.
HÉLOÏSE – Et toi, là, ne viens-tu pas de me dire ce que
je dois penser ?
VICTOR – Pas du tout !
H ÉLOÏSE – N’as-tu pas énoncé ce que tu considères
comme une vérité incontestable ?
VICTOR – Mais ce n’est pas pareil. J’ai dit que chacun
pouvait penser ce qu’il voulait. Sinon c’est la dispute et la
guerre : lorsque chacun pense que l’autre devrait penser
comme lui.
H ÉLOÏSE – Et en mathématiques ? Chacun pense ce
qu’il veut ?
VICTOR – Mais cela n’a rien à voir ! Ce sont les mathématiques, c’est la science.
Certitude
dogmatique
Emporté par ses convictions, on ne pense pas jusqu’au bout l’objection de la science. Si cela n’a rien à voir, il faut le justifier. Mais
auparavant il serait utile de vérifier en quoi l’argument peut être
approprié.
HÉLOÏSE – Que veux-tu dire par là ?
VICTOR – En science on démontre.
60
61
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 6 / Universel et relatif
HÉLOÏSE – Et en biologie, est-ce que l’on démontre aussi ?
VICTOR – Il y a des preuves, des informations qui permettent aussi de démontrer, pour la théorie de l’évolution par exemple.
VICTOR – Tu peux toujours, mais il faudra me donner de
bons arguments, des preuves solides, pour que je change
d’avis.
Perte de l’unité
HÉLOÏSE – Et lorsque l’on raisonne, ne démontre-t-on
pas, ne prouve-t-on pas ?
VICTOR – Si, mais ce n’est pas pareil.
HÉLOÏSE – En quoi est-ce différent ?
VICTOR – On le voit bien quand même. Tout le monde
le sait.
Fausse
évidence
Opinion reçue
« On le voit bien » ne constitue pas une preuve, il s’agirait de proposer des arguments pour justifier cette « évidence ».
Le fait que cette idée soit répandue ne constitue pas un argument,
c’est une justification insuffisante.
Problématique 1 :
La raison se résumet-elle à des arguments ?
(texte p. 92)
HÉLOÏSE – Mais plus concrètement…
Problématique 22 :
La raison est-elle
facteur de liberté ?
(texte p. 111)
Problématique 4
VICTOR – Mais enfin, ce serait horrible si en philosophie
par exemple, on nous disait ce qu’il faut penser ! Où serait
notre liberté ? C’est de notre vie qu’il est question ! De quel
droit nous dire ce que nous devons faire ? ➝ CITATION 2
HÉLOÏSE – Et le médecin, n’est-ce pas notre vie dont il a la
charge ? Or, ne lui obéissons-nous pas en grande partie ?
VICTOR – Oui, mais il ne nous force pas à lui obéir.
Glissement
de sens
L’idée de « prouver » ou de « dire aux autres ce qu’il faut penser »
est remplacée par l’idée de « forcer à obéir ». Le glissement d’une
expression à l’autre est possible, mais il s’agirait de l’articuler et de
le démontrer.
HÉLOÏSE – Comment la raison, qui n’est qu’un raisonnement et une parole, pourrait-elle obliger à quoi que ce soit ?
VICTOR – Et les dictatures alors ?
HÉLOÏSE – Parce que les dictateurs sont, bien sûr, des
gens raisonnables ?
VICTOR – Tu me fais dire n’importe quoi. Ce que je veux
dire, c’est que si c’est universel, on n’a plus le droit de
dire le contraire.
HÉLOÏSE – Si tu dis que l’homme est un animal pensant,
penses-tu qu’il y a objet à débat ?
VICTOR – Non, là c’est évident tout de même.
HÉLOÏSE – Je n’ai donc pas le droit de le contester ?
62
Problématique 3 :
La raison est-elle
universelle ?
(texte p. 94)
Glissement
de sens
Une certaine incohérence s’est introduite. Des évidences sont
maintenant acceptées, sans que soit marqué le changement de
perspective. De surcroît la notion de preuve est introduite ; le principe du simple relativisme est donc en partie réfuté, puisque la
preuve sert de critère objectif.
HÉLOÏSE – Et comment appelles-tu cela ?
VICTOR – Bien joué ! C’est raisonner en effet, puisqu’il
s’agit de prouver et de démontrer. ➝ CITATIONS 3 ET 4
HÉLOÏSE – Mais peut-on mal raisonner ?
VICTOR – Certainement.
HÉLOÏSE – Comment sait-on que l’on raisonne mal ?
VICTOR – Il y a des critères, comme la cohérence. Sinon
on ferait n’importe quoi.
H ÉLOÏSE – Donc il existe des critères incontestables
pour la raison ?
VICTOR – Oui, je crois.
HÉLOÏSE – Peux-tu concevoir quelqu’un dont la raison
ne défaille jamais ?
VICTOR – Certainement pas. Il n’existe pas.
HÉLOÏSE – Mais peux-tu le concevoir ?
VICTOR – Si tu veux. Ce serait Dieu, ou une raison parfaite. Ça y est, j’ai compris ! Tu veux me faire dire qu’il
existe une raison absolue et parfaite, une sorte de raison
universelle. Eh bien non ! Il n’existe rien de tel. Il n’existe
pas de raison absolue. ➝ CITATIONS 5 ET 6
Il ne faut pas confondre « concevoir », terme qui renvoie à une abstraction, à une production de l’esprit, et « exister », qui renvoie à un
être, un objet, à une présence morale ou physique.
HÉLOÏSE – Mais peux-tu le concevoir ?
VICTOR – J’avoue que ça m’agace un peu, mais en effet
je peux le concevoir. Mais ça n’existe pas. C’est une fiction. Chacun raisonne comme il peut, même si je veux
bien qu’il y ait des critères pour la raison.
HÉLOÏSE – Et pour la perception ?
VICTOR – Ce n’est pas pareil. Chacun aime ce qu’il veut.
Il n’y a pas de critères.
63
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 6 / Universel et relatif
HÉLOÏSE – Si tu dis que le rideau est noir, la table rouge,
crois-tu que cela puisse faire l’objet d’un débat ?
VICTOR – Si, maintenant que tu le dis. J’ai déjà remarqué que si j’appuie fortement sur un objet et que je le
lâche, je crois toujours le sentir.
VICTOR – Non, bien sûr, on voit bien les couleurs.
HÉLOÏSE – Puis-je te prouver que le rideau est blanc si
tu penses qu’il est noir ?
VICTOR – Alors là je ne vois pas comment.
HÉLOÏSE – De quel côté se trouvent les certitudes incontestables, du côté du sensible ou du côté de la raison ?
Problématique 6 :
Suffit-il de percevoir
pour savoir ?
Problématiques 7, 10
Difficulté
à problématiser
VICTOR – Du côté du sensible, d’accord, mais parce que
c’est la réalité dont on parle : elle est la même pour tout
le monde, il n’y a qu’à ouvrir ses yeux, ses oreilles. Ce ne
sont pas des opinions ou des idées, où chacun a les
siennes. ➝ CITATIONS 7 ET 8
Les différents éléments de pensée rencontrés ne sont pas articulés
en une problématique générale sur la raison et la perception.
HÉLOÏSE – Qu’en conclus-tu ?
Problématique 21 :
Le sensible est-il une
qualité des choses ou
du corps ?
(texte p. 110)
Problématiques 7, 14
Introduction
d’un concept
opératoire
Concept
indifférencié
V ICTOR – Je ne sais pas, moi. En comparant deux
impressions peut-être.
VICTOR – Déjà, c’est moins dangereux que pour la raison. Les conséquences des couleurs sont moins importantes. Prends la raison d’État par exemple.
HÉLOÏSE – En les comparant ?
VICTOR – Oui, en comparant par exemple ce que l’on
voit avec ce que l’on entend.
HÉLOÏSE – Qu’est-ce que c’est ?
HÉLOÏSE – C’est-à-dire ?
VICTOR – C’est quand le gouvernement décrète qu’il a
raison sans discuter, et même sans dire les choses, en
gardant le secret.
VICTOR – J’entends un bruit. Je crois que c’est quelqu’un
que je connais. Je regarde pour vérifier si je ne me suis
pas trompé.
HÉLOÏSE – Est-ce de la raison dont il est question ici ?
HÉLOÏSE – Les couleurs ne sont-elles pas parfois ambiguës ? N’existe-t-il pas des daltoniens qui ne perçoivent
pas certaines couleurs ?
VICTOR – Oui, mais il y a des sensations qui ne trompent
pas : lorsqu’on touche quelque chose par exemple.
H ÉLOÏSE – Ne peux-tu pas croire toucher sans pour
autant toucher ?
64
Le concept de subjectivité nous permet de traiter simultanément la
raison et le sensible.
Le concept de subjectivité n’est pas assez explicité. Il est rapidement tronqué en faveur de l’expression d’une préférence pour le
sensible.
HÉLOÏSE – Comment le sensible sait-il qu’il se trompe ?
HÉLOÏSE – Donc, il n’y a pas de discussion possible ?
VICTOR – Non, c’est vrai, on a vu cela plus tôt : c’est
avoir une raison particulière et déterminée de faire les
choses. Alors que la raison, elle ne s’arrête jamais. Je
crois que je confonds trop souvent la raison, avoir raison
et donner une raison. Mais quand même, la raison effectue des jugements, le sensible, lui, n’en fait pas.
VICTOR – C’est vrai que la raison comme le sensible nous
donnent tous deux des indications sur les choses et sur leur
manière d’être, mais ils sont tous deux très subjectifs. Alors
on doit effectuer des jugements. Je crois toutefois que le
sensible est plus fiable : il se trompe moins souvent. La raison n’est faite que d’idées. ➝ CITATION 9
HÉLOÏSE – Mais qui a un doute, qui compare, et qui
émet le jugement final ?
Problématique 7 :
La raison opposet-elle les hommes
plus que les sens ?
(texte p. 97)
Illusion
de synthèse
VICTOR – C’est vrai qu’en fin de compte, c’est la raison. Le
sensible ne fait pas tout cela. Mais c’est peut-être pour cela
qu’il est plus fiable. Les gens se disputent moins sur la couleur de quelque chose que sur la nature de l’homme, parce
que dès qu’il s’agit d’idées, c’est toujours la bagarre.
Néanmoins la raison est utile aussi. ➝ CITATIONS 10 ET 11
Sensible et raison sont placés côte à côte, leur utilité respective est
reconnue, mais leur rapport n’est pas articulé en une problématique.
HÉLOÏSE – Mais peux-tu te contenter du sensible ?
VICTOR – Non. C’est vrai que c’est un peu limité comme
information. Mais je crois aussi qu’il empêche la raison
de dire n’importe quoi.
65
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 6 / Universel et relatif
HÉLOÏSE – Et comment vérifie-t-on ce que l’on voit ou
ce que l’on entend ?
VICTOR – Par la raison, nous l’avons vu.
HÉLOÏSE – Alors ?
VICTOR – Il me semble que le sensible et la raison ont
chacun leur fonctionnement et leurs limites, et qu’ils sont
complémentaires.
Problématique 4 :
L’argument d’autorité
est-il conforme à la
raison ? (texte p. 95)
Problématique 5
Concept
indifférencié
HÉLOÏSE – Chacun fait sa part de travail et l’on fait une
addition ?
Problématique 10 :
Le réel se réduit-il à ce
que l’on perçoit ?
(texte p. 100)
Problématiques 6,
13, 15
Difficulté
à problématiser
VICTOR – Ça me paraît un peu mécanique ce que tu dis.
Car je crois que le sensible et la raison peuvent aussi
s’opposer assez souvent. Ils sont complémentaires et
contradictoires. Ainsi ils se vérifient mutuellement. Par
exemple on va voir ou toucher pour vérifier ce que l’on
pense, car notre imagination nous joue des tours. Elle
fausse tout. Mais je continue à préférer le sensible, je le
trouve plus fiable. Peut-être avons-nous chacun nos
propres préférences, et c’est bien ainsi. ➝ CITATION 12
La relation « complémentaire et contradictoire » entre raison et
sensible n’est pas assez explicitée. Il faudrait examiner plus spécifiquement en quoi consiste ce rapport.
HÉLOÏSE – Et si je préfère tuer un homme parce qu’il me
gêne ?
Problématique 19 :
Est-il raisonnable de
faire confiance
à ses intuitions ?
(texte p. 108)
Problématique 12
VICTOR – Mais tu n’as pas le droit de disposer de la vie
des gens !
HÉLOÏSE – Es-tu un dictateur pour décréter ainsi un
interdit universel ?
VICTOR – Je ne t’empêche pas de dire le contraire.
HÉLOÏSE – Souhaites-tu m’empêcher de le faire ?
Idée réductrice
V ICTOR – Peut-être pas, non. Mais je n’aime pas la
morale toute faite, où l’on te dit ce que tu dois faire. C’est
contraire à la raison.
➝ CITATION 13
Le concept de morale, que l’on vient d’introduire, n’est pas clarifié.
Il vaudrait mieux l’expliciter, plutôt que de tenir des propos généraux à son sujet.
HÉLOÏSE – Pourtant tu me dis ce que je dois faire, non ?
VICTOR – C’est vrai.
HÉLOÏSE – Peut-on faire autrement ?
VICTOR – Je ne vois pas comment, mais c’est très dangereux quand même.
HÉLOÏSE – De quel danger parles-tu ?
VICTOR – Je te l’ai déjà dit : de la morale toute faite, au
nom de laquelle on oblige bêtement les autres à faire et à
penser des choses.
HÉLOÏSE – Comment se protéger de ce danger ?
VICTOR – Je sais ce que tu veux me faire dire : en raisonnant plutôt qu’en tentant d’avoir raison. Mais je crois surtout qu’il faut savoir écouter son cœur ; je suis convaincu
qu’il sait toujours ce qu’il faut faire. En plus la raison est
trop brutale. Il faut percevoir ses perceptions intérieures,
ses intuitions à soi. Il faut écouter sa propre sensibilité. Elle
nous parle directement. C’est ce qu’on appelle être sensible. Je trouve que c’est souvent plus vrai que de raisonner.
Raisonner est un peu artificiel, un peu froid, un peu extérieur quoi. Alors qu’avec la sensibilité, on a tout de suite
l’intuition des choses. ➝ CITATION 14
La critique de la raison est appuyée, mais il manque une contrepartie pour pouvoir problématiser.
VICTOR – Évidemment, si je peux.
HÉLOÏSE – De quel droit ?
VICTOR – Du droit que tu n’as pas le droit.
HÉLOÏSE – Et à quoi se réfère ce droit que tu invoques
pour toi-même et me refuses, à moi ?
VICTOR – Je n’en sais rien. À la morale peut-être. Elle
donne parfois le droit d’interdire.
HÉLOÏSE – Faut-il bannir la morale comme étant dictatoriale ?
66
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Tout le monde répète : autant de têtes, autant d’avis ; chacun
va dans son sens ; il n’y a pas moins de différence entre les cerveaux qu’entre les palais. » SPINOZA, Éthique, 1677 (posthume).
67
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 6 / Universel et relatif
2- « L’homme est libre ; sans quoi conseils, exhortations, préceptes, interdictions, récompenses et châtiments seraient
vains. » THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, 1266-1274.
13- « La vraie morale se moque de la morale. » PASCAL, Pensées,
3- « Le raisonnement est une chose de l’esprit, par laquelle
d’une chose on en infère une autre. » BOSSUET (1627-1704)
donnent les sens, ni le jugement trompeur de l’imagination aux
constructions mauvaises, mais le concept que l’intelligence pure
et attentive forme avec tant de facilité et de distinction qu’il ne
reste absolument aucun doute sur ce que nous comprenons. »
DESCARTES, Règles pour la direction de l’esprit, 1701 (posthume).
4- « Raisonner est l’emploi de toute ma maison, et le raisonnement en bannit la raison. » MOLIÈRE, Les Femmes savantes, 1672.
5- « La seule idée qu’apporte la philosophie est la simple idée
de la Raison, l’idée que la Raison gouverne le monde et que, par
conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée
rationnellement. » HEGEL, La Raison dans l’histoire, 1837.
1670 (posthume).
14- « Par intuition, j’entends non pas la confiance flottante que
En résumé…
6- « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a
une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible, si elle
ne va jusqu’à connaître cela. » PASCAL, Pensées, 1670 (posthume).
7- « Le principal objet de cet ouvrage est de faire voir comment
toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des
sens, ou, pour parler exactement, des sensations […]. »
CONDILLAC, Traité des sensations, 1754.
8- « Or l’âme renferme l’être, la substance, l’un, le même, la
cause, la perception, le raisonnement, et quantité d’autres
notions, que les sens ne sauraient donner. » LEIBNIZ, Nouveaux
Essais sur l’entendement humain, 1704.
9- « […] Il est besoin que nous ayons quelque raison, qui nous
enseigne que nous devons en cette rencontre nous fier plutôt au
jugement que nous faisons en suite de l’attouchement, qu’à celui
où semble nous porter le sens de la vue. » DESCARTES, Réponses
aux sixièmes objections, aux Méditations métaphysiques, 1641.
La raison apparaît comme une exigence, qui, comme telle,
implique des obligations. Ce qui n’autorise pas à assimiler à la
raison toutes les contraintes. Ainsi, certaines règles morales ou
sociales ne sont pas forcément rationnelles, bien qu’elles prétendent à l’universalité, de manière plus ou moins justifiée. La
démonstration et l’argumentation restent les meilleures garanties d’une validité de la raison. Reste à savoir si l’on peut postuler une raison universelle ou pas. Parallèlement, les données
sensibles s’imposent souvent à nous sans nous laisser plus de
choix. Par ailleurs, elles ne nous prémunissent pas contre l’erreur, de sorte qu’elles ne peuvent, seules, nous satisfaire. En
ce sens, la distinction entre raison et sensible permet une mise
à l’épreuve permanente et mutuelle des deux facultés.
10- « Dans la seule mesure où les hommes vivent sous la
conduite de la raison, ils s’accordent toujours nécessairement
par nature. » SPINOZA, Éthique, 1677 (posthume).
11- « Si nous disons de l’entendement qu’il est le pouvoir de
ramener les phénomènes à l’unité au moyen des règles, il faut
dire de la raison qu’elle est la faculté de ramener à l’unité les
règles de l’entendement au moyen de principes. » KANT, Critique
de la raison pure, 1781.
Les notions-outils
Morale : ensemble de principes et de règles de conduite définissant et prescrivant le permis et l’interdit, l’utile et le nuisible, le bien et le mal.
Elle est dite rationnelle lorsque ses règles sont conçues comme
émanant de la raison seule, et non de l’expérience, de la foi,
de l’usage ou des normes sociales.
12- « Sans la sensibilité, nul objet ne nous serait donné et sans
l’entendement nul [objet] ne serait pensé. Des pensées sans
contenu sont vides, des intuitions sans concept, aveugles. »
KANT, Critique de la raison pure, 1781.
68
Autorité : désigne généralement une position de domination ou
de supériorité personnelle ou sociale reconnue, permettant à
celui qui en jouit d’exercer un pouvoir et d’être obéi.
69
Partie 1 / Dialogues
Argument d’autorité : argument dont la force persuasive tient, non
pas à sa valeur propre d’argument, mais à l’autorité, hiérarchique,
morale ou intellectuelle, de la personne qui énonce l’idée.
Discuter :examiner diverses propositions, à travers un dialogue
faisant valoir des points de vue différenciés et argumentés sur
un problème commun. Opération qui peut s’accomplir seul, ou
en collaboration avec un ou plusieurs interlocuteurs.
Disputer : processus qui ne consiste pas à effectuer une
recherche en commun, il s’agit au contraire d’une concurrence
ou d’une lutte théorique, où un point de vue doit l’emporter
sur l’autre ou l’éliminer.
7
VICTOR – Tu crois que la raison peut être contradictoire ?
HÉLOÏSE – Pourquoi demandes-tu cela ?
VICTOR – C’est une impression que j’ai. Il me semble
que c’est parfois le cas.
HÉLOÏSE – Pourrais-tu expliciter ton idée ?
VICTOR – Pourtant, elle me paraît claire.
HÉLOÏSE – À toi peut-être, mais pas à moi, or c’est à
moi que tu parles.
Général :qualifie un caractère ou une propriété convenant globalement à un ensemble d’objets donnés, ou du moins à la
plus grande partie de cet ensemble. On lui oppose l’exceptionnel ou le particulier.
Particulier : qualifie un caractère ou une propriété convenant à
un élément unique, à quelques éléments spécifiques ou à une
partie réduite d’un ensemble plus étendu.
Universel :qui se rapporte sans exception à tous les éléments
d’un ensemble donné. Exemples : attraction universelle (tout
l’univers), suffrage universel (tous les citoyens). Peut désigner
également un attribut commun à un ensemble donné, pris
comme une réalité en soi. Exemple : raison universelle.
Singulier : qui se rapporte exclusivement à un seul élément d’un
ensemble. Synonyme : unique.
Théorie et pratique
VICTOR – Je crois que tu comprends quand même ce
que je veux dire.
HÉLOÏSE – Admettons. Mais supposons que ce ne soit
pas clair, pourrais-tu expliquer un peu plus ?
VICTOR – Je répondrais bien par un exemple, mais tu
n’aimes pas trop les exemples.
HÉLOÏSE – D’où tiens-tu cette idée ?
Problématique 9 :
La raison est-elle
réductible à la logique ?
(texte p. 99)
Problématiques 1, 11
Alibi
du nombre
VICTOR – Les philosophes n’aiment pas les exemples.
Comme ils aiment surtout la raison, ils n’aiment que les
idées et les raisonnements. Peu leur importe ce que l’on
voit ou ce que l’on raconte : ils disent que ce n’est pas la
raison. ➝ CITATION 1
L’entité « Les philosophes » n’existe pas, surtout pour appuyer une
affirmation aussi catégorique que celle-ci, qui, bien qu’elle
contienne une part de vérité, mériterait d’être mieux articulée afin
de ne pas véhiculer un interdit dogmatique.
HÉLOÏSE – Je ne sais pas si je suis philosophe, mais t’ai-je
jamais laissé entendre que je n’aimais pas les exemples ?
VICTOR – Souvent je te donne un exemple et tu n’es pas
satisfaite.
HÉLOÏSE – Pourquoi ne suis-je pas satisfaite ?
VICTOR – Tu exiges que j’analyse l’exemple.
HÉLOÏSE – S’agit-il d’un refus de l’exemple ?
VICTOR – J’imagine que non. Mais il ne te suffit pas. À
chaque fois, on croirait que tu veux que je mette les
70
71
Partie 1 / Dialogues
Problématique 11 :
Doit-on opposer raison
et sensible ?
(texte p. 101)
Problématiques 8, 10
Exemple
inexpliqué
Dialogue 7 / Théorie et pratique
exemples en petits morceaux. En même temps, les idées
abstraites te suffisent, elles !
HÉLOÏSE – En es-tu sûr ?
VICTOR – En fait non. Lorsque je te propose une idée, tu
me demandes aussi de justifier, d’expliquer, de démontrer.
HÉLOÏSE – Eh bien, allons-y !
VICTOR – Allons-y quoi ?
HÉLOÏSE – Tu ne te souviens pas ? Ton exemple !
VICTOR – Ah oui ! L’exemple pour expliquer mon idée
sur la raison.
HÉLOÏSE – Exactement.
VICTOR – Voilà. La raison m’indique que le chemin le
plus rapide d’un point à un autre est la ligne droite. Mais
parfois, lorsqu’on se déplace en voiture, on sait que la
ligne droite est une route avec beaucoup de feux rouges
qui ralentissent la circulation, alors que par un autre chemin, qui fait un détour, donc est plus long, on met pourtant moins de temps parce c’est une voie rapide sans
feux rouges. ➝ CITATION 2
L’exemple en lui-même est bien expliqué, mais ses conséquences,
les conclusions que l’on en tire ne le sont pas. On ne sait pas ce
qu’il est censé justifier.
HÉLOÏSE – Mais encore ?
VICTOR – L’exemple n’est pas clair ? Pourtant j’ai bien
tout expliqué !
HÉLOÏSE – D’accord, seulement je ne vois pas le problème !
VICTOR – Je n’ai pas dit qu’il y avait un problème !
HÉLOÏSE – Alors pourquoi cites-tu cet exemple ?
VICTOR – Parce que parfois on a simultanément raison
et pas raison. Alors on ne sait pas quoi faire.
Difficulté
à problématiser
L’intuition de départ n’est pas développée. Il s’agirait de l’étayer
quelque peu, d’énoncer les problèmes et les enjeux de la contradiction qui a été soulevée, plutôt que de se contenter d’une déclaration laconique.
HÉLOÏSE – Une proposition aussi contradictoire n’estelle pas un problème ?
VICTOR – Si tu veux, si c’est ça un problème, alors d’accord : j’ai un problème.
HÉLOÏSE – Que décides-tu ?
72
Problématique 8 :
Peut-on se fier à la
raison ? (texte p. 98)
Problématiques 9, 13,
24
Incertitude
paralysante
VICTOR – Justement, je ne peux rien décider. C’est cela
qui m’embête. Et personne ne peut décider, devant une
telle contradiction. On ne sait pas quoi faire. ➝ CITATION 3
Le travail doit tirer parti de la contradiction qui a surgi, plutôt que
de s’en inquiéter. S’il est possible de prendre parti et de justifier sa
position, il est surtout conseillé d’analyser les implications et les
conséquences de cette contradiction.
HÉLOÏSE – Alors que faisons-nous ?
VICTOR – Je n’en sais rien.
HÉLOÏSE – À ton avis, d’où vient le problème ?
VICTOR – Décidément, tu aimes ce mot ! Mais enfin,
disons que le problème résulte d’une contradiction.
HÉLOÏSE – Une contradiction entre quoi et quoi ?
VICTOR – Entre deux idées différentes que j’ai.
HÉLOÏSE – Quelles sont ces deux idées ?
VICTOR – L’idée que le chemin le plus rapide est la ligne
droite, et son contraire.
HÉLOÏSE – Quel est le contraire ?
VICTOR – L’idée que le chemin le plus rapide n’est pas
la ligne droite.
HÉLOÏSE – Quelle est la différence entre ces deux idées ?
VICTOR – On l’a déjà dit, c’est évident non ?
HÉLOÏSE – Exprime quand même la différence.
VICTOR – Ces deux idées sont opposées l’une à l’autre.
Tu es contente ?
HÉLOÏSE – Est-ce le principe de la ligne droite et l’existence des feux rouges qui s’opposent ?
VICTOR – Qu’est-ce que tu veux dire ?
HÉLOÏSE – D’où vient l’opposition ici ?
VICTOR – Elle vient de la contradiction entre les deux.
HÉLOÏSE – Et cette contradiction ?
VICTOR – Je ne sais pas.
HÉLOÏSE – Penses-tu qu’il y ait réellement contradiction ?
VICTOR – En fait, je crois qu’elle est dans ma tête, la
contradiction.
HÉLOÏSE – Pourquoi affirmes-tu cela ?
VICTOR – Parce que le monde est ce qu’il est.
HÉLOÏSE – Comment cela ?
73
Partie 1 / Dialogues
Problématique 11 :
Doit-on opposer raison
et sensible ?
(texte p. 101)
Problématiques 8, 14
Problématique 23 :
La raison peut-elle
être inconsciente ?
(texte p. 112)
Problématiques 2, 19
Concept
indifférencié
Problématique 3 :
La raison est-elle
universelle ?
(texte p. 94)
Indétermination
du relatif
Dialogue 7 / Théorie et pratique
VICTOR – Je ne sais pas comment le dire, mais je crois
que la réalité se moque de la contradiction : elle ne raisonne pas. Il ne peut pas y avoir de contradictions dans
le monde concret, mais uniquement dans l’esprit.
➝ CITATIONS 4 ET 5
HÉLOÏSE – Alors, il est inutile de se poser des questions
ou de tenter de raisonner ?
VICTOR – Non bien sûr ! Mais peut-être y a-t-il des raisons plus profondes ou plus précises qu’il nous reste à
trouver pour expliquer les contradictions.
HÉLOÏSE – Eh bien essayons !
VICTOR – Que fait-on ?
HÉLOÏSE – Qu’est-ce qui oppose ces deux idées ?
VICTOR – Ne suffit-il pas de constater qu’elles s’opposent ? Intuitivement on le voit bien ! Il n’y a pas besoin
d’expliquer ou d’argumenter. On ne va quand même pas
devoir justifier tout ce que l’on dit : on n’en sort plus
sinon ! ➝ CITATIONS 6 ET 7
HÉLOÏSE – Qu’en conclus-tu ?
VICTOR – Rien. Je connais cette route et je vois bien,
c’est tout.
Concept
indifférencié
HÉLOÏSE – Quel est le concept que tu utilises ?
VICTOR – Je n’utilise pas de concept.
HÉLOÏSE – D’où tires-tu cette information ?
VICTOR – Ah oui ! Si, je le vois, cela vient de la vision.
De l’expérience sensible, comme tu aimes bien le dire.
Est-ce le concept ?
HÉLOÏSE – Supposons-le. Et l’autre idée maintenant ?
VICTOR – L’autre idée aussi. On voit bien que le chemin
le plus rapide, c’est la ligne droite.
HÉLOÏSE – Comment le vois-tu ?
VICTOR – Bon, c’est vrai que je ne le vois pas vraiment,
mais je le constate.
Le concept d’« opposition » n’est pas assez explicité. Il faudrait
rendre compte de la nature, des circonstances, des raisons de cette
opposition, afin de mieux la saisir.
HÉLOÏSE – Mais tu viens juste de déclarer qu’il fallait
approfondir, afin de comprendre les raisons de l’opposition.
VICTOR – Oui mais là, ça devient un peu compliqué. Ça
dépend du point de vue où l’on se place. Chacun l’expliquera à sa manière. ➝ CITATION 8
Renvoyer un problème à la multiplicité des lectures possibles sert
ici à éviter de traiter la question. S’il y a différents points de vue, il
faut soit les articuler pour les comparer, soit ne pas en parler.
HÉLOÏSE – Par quel moyen ?
Problématique 19 :
Est-il raisonnable de
faire confiance à ses
intuitions ?
(texte p. 108)
Problématique 23
Précipitation
HÉLOÏSE – Examine les deux idées. Demande-toi peutêtre d’abord d’où tu tiens chacune d’entre elles.
VICTOR – Pour les feux rouges, c’est facile, je les vois.
74
➝ CITATION 9
Oubliant que tout savoir doit bien avoir une origine, on ne se
demande pas comment on sait ce que l’on sait, d’où peut venir un
tel savoir.
VICTOR – Parce que tout le monde le sait.
HÉLOÏSE – De quel droit affirmes-tu que tout le monde
le sait ?
VICTOR – Ne t’énerve pas ! Je vais essayer ! Simplement
ce n’est pas facile. C’est plutôt abstrait ce que tu me
demandes là.
VICTOR – Comment ?
VICTOR – Mais enfin, c’est évident. Il n’y a même pas
besoin de quoi que ce soit pour le savoir ! On le sait, un
point c’est tout !
HÉLOÏSE – Pourquoi dis-tu cela ?
H ÉLOÏSE – Oublie ce « chacun » ! Comment peux-tu
l’expliquer, toi ?
HÉLOÏSE – Essayons.
« Voir », qui est utilisé comme source de la connaissance, n’est pas
une notion mise en question. Il s’agit de le conceptualiser, c’est-àdire de prendre conscience de ce qu’il signifie et de ses conséquences : il accrédite avant tout le sensible.
VICTOR – Mais c’est une idée qui tombe sous le sens ! Il
faut être idiot pour ne pas savoir cela !
Emportement
émotionnel
Le désir de prolonger le cours des idées se heurte au besoin d’analyser d’abord ce qui a déjà été dit, exigence qui provoque une certaine impatience.
HÉLOÏSE – Ça tombe sous quoi ?
VICTOR – D’accord ! Sous le sens, et non pas sous les
75
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 7 / Théorie et pratique
sens ! C’est vrai que ce n’est pas pareil. Il te plaît mon jeu
de mots ?
HÉLOÏSE – Pas mal ! Quelle est la différence entre les
deux idées ?
contraire, sans se soucier de problématiser la contradiction précédemment identifiée.
VICTOR – La première provient de l’expérience sensible,
et la deuxième provient de la raison.
HÉLOÏSE – Comment sais-tu qu’il s’agit de la raison ?
VICTOR – On peut le démontrer par un raisonnement.
On a vu ce principe en géométrie. On l’a même démontré. Le chemin le plus court est celui de la plus petite
courbe, et la ligne droite est la courbe minimale : elle
n’est même plus courbe, elle est droite.
Problématique 3 :
La raison est-elle
universelle ?
(texte p. 94)
Problématique 11
HÉLOÏSE – D’accord. Alors résumons-nous. Quelle est la
différence entre les deux idées ?
Problématique 24 :
Faut-il opposer
raisonner et agir ?
(texte p. 113)
Problématique 11
Achèvement
d’une idée
V ICTOR – L’une provient de l’expérience sensible,
l’autre de la raison. L’une de l’extérieur, l’autre de l’intérieur. En fait, j’ajouterais qu’elles s’opposent comme la
pratique et la théorie. Et la philosophie choisit la théorie
plutôt que la pratique. ➝ CITATIONS 10 ET 11
La nature de l’opposition entre les deux propositions contradictoires a été développée, au travers de l’opposition entre théorie et
pratique.
HÉLOÏSE – Comment choisir lorsque les deux principes
s’opposent ?
VICTOR – Ici, je me méfie. Je vais faire attention à ne
pas tomber dans ton piège. Je ne vais pas dire que l’on ne
peut pas décider, et je ne vais pas non plus choisir juste
comme ça.
Suspension
du jugement
Problématique 13 :
La raison se suffit-elle
à elle-même ?
Problématiques 8,
11, 24
Perte de l’unité
Penser
l’impensable
Problématique 26 :
Peut-on parler de
conflit entre la raison
et les passions ?
Problématiques 3, 24
HÉLOÏSE – Essaie l’hypothèse inverse.
VICTOR – La raison comme critère principal ? Même si
je n’y crois pas bien sûr ; je commence à te connaître !
HÉLOÏSE – Tu m’impressionnes !
V ICTOR – Alors voilà. La raison nous procure des
connaissances qui sont vraies, sans avoir besoin des
sens. C’est ce que nous enseigne par exemple la géométrie. Il n’y a pas besoin de mesurer les trois angles d’un
triangle pour savoir que leur somme égale 180 degrés. Il
suffit de le démontrer une fois, pour que ce soit toujours
valable. En ce sens la raison est plus fiable que l’expérience, car elle est plus universelle, plus valable partout.
Elle ne fonctionne pas au cas par cas et elle touche une
réalité plus profonde. ➝ CITATIONS 13 ET 14
En dépit de ses convictions initiales, on accepte de développer l’hypothèse inverse de manière probante, condition nécessaire à la
délibération et à toute problématisation.
HÉLOÏSE – As-tu réussi à te convaincre toi-même ?
VICTOR – Oui, bien sûr ! Ça marche pour la géométrie,
mais en vérité je ne crois pas que le monde soit très géométrique. Il n’y a qu’à voir tous les problèmes qui affligent l’humanité ! Les hommes agissent en dépit du bon
sens. Je crois qu’ils suivent surtout leurs désirs, qui ne
sont pas très raisonnables. On peut dire que les êtres
humains, dans leur comportement, sont irrationnels, plutôt que raisonnables : ce n’est pas la raison qui les guide.
➝ CITATIONS 15 ET 16
Avant de poursuivre l’analyse, on réfléchit sur l’un des écueils les plus
courants à éviter : prendre immédiatement parti et en rester là.
HÉLOÏSE – Impressionnant. Alors, que fait-on ?
VICTOR – En fin de compte, je vais affirmer que l’expérience reste le critère principal du jugement. Car c’est le
concret qui prime. On peut penser tout ce que l’on veut,
mais le concret nous fournit la meilleure preuve de la réalité. On vit dans le concret après tout ! C’est le sensible et
les actes qui comptent au final. La raison est trop partiale,
et puis ce ne sont jamais que des idées. ➝ CITATION 12
1- « Tous les exemples qui confirment une vérité générale, de
quelque nombre qu’ils soient, ne suffisent pas pour établir la
nécessité universelle de cette même vérité, car il ne suit point
que ce qui est arrivé arrivera de même. » LEIBNIZ, Nouveaux
Essais sur l’entendement humain, 1765 (posthume).
Juste après avoir décidé de ne pas prendre parti, on fait le
2- « Tout le monde a pu constater que les conceptions les plus
76
Les échos des philosophes
➝ LES
77
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 7 / Théorie et pratique
ingénieusement assemblées et les raisonnements les plus
savamment échafaudés s’écroulent comme châteaux de cartes
le jour où un fait – un seul fait réellement aperçu – vient heurter
ces conceptions et ces raisonnements. » BERGSON, La Pensée et
le Mouvant, 1934.
3- « Il est impossible que le même attribut appartienne et
n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le
même rapport […]. Voilà le plus ferme de tous les principes. »
ARISTOTE, Métaphysique, Ive s. av. J.-C.
4- « Il y a donc une nature qui contient et conserve le monde
entier, et elle n’est pas privée de conscience et de raison. »
CICÉRON, De la Nature des dieux, Ier s. apr. J.-C.
5- « C’est un fait d’expérience courante qu’il y a une foule de
choses contradictoires, d’institutions contradictoires, etc., dont
la contradiction n’a pas seulement sa source dans la réflexion
extérieure, mais réside dans les choses et les institutions ellesmêmes. » HEGEL, Science de la logique, 1831 (posthume).
6- « Croyance : c’est le mot commun qui désigne toute certitude
sans preuve. » ALAIN, Définitions, 1953 (posthume).
7- « Chacun cherchera donc généralement à faire triompher sa
proposition, même lorsqu’elle lui paraît fausse ou douteuse. »
SCHOPENHAUER, L’Art d’avoir toujours raison, 1864 (posthume).
8- « La pensée théorique de chaque époque, donc aussi celle de
la nôtre, est un produit historique qui prend en des temps différents une forme très différente et, par là, un contenu très différent. » ENGELS, Anti-Dühring, 1876.
9- « Toutes les erreurs où peuvent tomber les hommes […] ne
proviennent jamais d’une mauvaise inférence, mais seulement
de ce qu’on admet certaines expériences mal comprises, ou que
l’on porte des jugements à la légère et sans fondement. »
DESCARTES, Règles pour la direction de l’esprit, 1701 (posthume).
10- « Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par son
activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à
se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. » H E G E L ,
Esthétique, 1832 (posthume).
11- « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diffé78
rentes manières ; il s’agit de le transformer. » MARX, Thèses sur
Feuerbach, 1932 (posthume).
12- « Les sens ne se trompent pas […] et cela non pas parce qu’ils
jugent toujours juste, mais parce qu’ils ne jugent pas du tout, ce
qui fait retomber l’erreur à la charge de l’entendement. » KANT,
Critique de la raison pure, 1781.
13- « Euclide a bien compris, il démontre souvent par la raison
ce qui se voit assez par l’expérience et les images sensibles. »
LEIBNIZ, Nouveaux essais sur l’entendement humain, 1765 (posthume).
14- « La méthode d’Euclide n’est qu’une brillante absurdité.
Maintenant, toute grande erreur, poursuivie consciemment,
méthodiquement, et qui emporte avec cela l’assentiment général – qu’elle concerne la vie ou la science – a son principe dans
la philosophie alors régnante. » S CHOPENHAUER , Le monde
comme volonté et comme représentation, 1818.
15- « On n’ira pas caresser l’illusion qu’il serait possible d’amener la masse, ni les hommes engagés dans les affaires
publiques, à vivre d’après la discipline exclusive de la raison. »
SPINOZA, Traité politique, 1677 (posthume).
16- « Et la plupart des hommes, encore qu’ils aient assez
d’usage du raisonnement pour faire quelques pas dans ce
domaine (pour ce qui est, par exemple, de manier les nombres
jusqu’à un certain point), n’en font guère d’usage dans la vie
courante […]. » HOBBES, Léviathan, 1651.
En résumé…
Qu’il soit question d’un exemple ou d’une idée, il s’agit de raisonner, d’approfondir pour comprendre, expliquer et justifier
nos pensées. Toutefois la raison ne semble pas nous mettre à
l’abri des contradictions. Celles-ci proviennent-elles des
choses, ou serait-ce la raison elle-même qui les introduit en
elles ? La raison contredit-elle les données de la sensation ou
se contredit-elle elle-même ? Le cas par cas du sensible doit-il
primer sur l’universalité de la raison ? Si la raison semble
fiable en géométrie, est-elle valable dans tous les domaines ?
Sur ces dilemmes repose le conflit entre pratique et théorie.
Mais même si c’était la pensée seule qui était contradictoire,
faudrait-il pour autant renoncer à raisonner ?
79
Partie 1 / Dialogues
Les notions-outils
Exemple : cas ou fait particulier entrant sous une catégorie
générale de faits du même ordre.
Catégorie : concept général regroupant un ensemble d’idées ou
de faits d’un genre identique.
Analyse : opération intellectuelle ou matérielle consistant à
décomposer un tout pour en dissocier les éléments constitutifs.
Synthèse : opération intellectuelle ou matérielle qui pose
ensemble ou réunit ce qui se présente d’abord comme dissocié.
Problématique : formulation d’une série de questions ou
d’hypothèses reliées entre elles, propres à faire surgir un problème fondamental.
Ensemble qui représente la difficulté globale et les enjeux de la
réflexion ainsi donnée.
Question ou proposition de nature paradoxale qui soulève un problème de fond.
Dialectique : processus de pensée qui prend en charge des
propositions apparemment contradictoires et se fonde sur ces
contradictions afin de faire émerger de nouvelles propositions.
Ces nouvelles propositions permettent de réduire, de résoudre
ou d’expliciter les contradictions initiales.
Logique : cohérence d’un raisonnement, absence de contradiction. Déterminer les conditions de validité des raisonnements
est l’une des fonctions de la logique, science qui a pour objet
les jugements par lesquels on distingue le vrai du faux.
Expliquer : faire ressortir d’une idée ou d’un fait ce qui est
implicite. Clarifier, en indiquant les causes, en donnant des
détails, en analysant, en développant le contenu.
Justifier : prouver la vérité d’une proposition douteuse, la
rendre légitime par des explications ou une démonstration.
8
Illusion
de synthèse
Problématique 23 :
La raison peut-elle
être inconsciente ?
(texte p. 112)
Perte de l’unité
Problématique 6 :
Suffit-il de percevoir
pour savoir ?
Problématique 13
Irrationnel : Qualité de ce qui ignore la raison, contraire à la
raison ; ce qui ne peut être expliqué ou justifié.
Idée réductrice
Raison et jugement
VICTOR – J’ai l’impression de ne pas avoir abouti lors de
notre dernier dialogue.
HÉLOÏSE – De quelle manière ?
VICTOR – D’un côté la raison, de l’autre l’expérience sensible. Il me semble pourtant que l’un ne va pas sans l’autre.
Placer côte à côte deux éléments différents en les déclarant indissociables ne suffit pas. Il faudrait articuler la nécessité du lien entre eux.
HÉLOÏSE – L’intention est très sympathique, mais comment les réunir ?
VICTOR – Je ne sais pas, mais on a besoin des deux.
HÉLOÏSE – Analysons le problème.
VICTOR – Je crois que la raison, ce n’est pas seulement
pour la géométrie. C’est aussi pour le quotidien. On raisonne pour comprendre la réalité.
HÉLOÏSE – Dans quel but ?
VICTOR – Dans aucun but, je crois que l’être humain est
fait ainsi. Même s’il ne s’en rend pas compte, même s’il
ne le veut pas. ➝ CITATION 1
La proposition précédente « On raisonne pour comprendre la réalité » a été oubliée et abandonnée alors qu’il s’agissait de la développer. D’où la contradiction avec la réponse « aucun but ».
HÉLOÏSE – Alors pourquoi affirmes-tu : « On raisonne
pour comprendre la réalité » ?
VICTOR – J’ai été trop rapide, tu as raison. En fait je
veux dire que la raison, c’est comme les sens. On raisonne et on perçoit les choses, naturellement, et ça nous
sert à connaître la réalité. On a besoin des deux pour
connaître. ➝ CITATIONS 2 ET 3
HÉLOÏSE – Donc c’est uniquement pour connaître ?
VICTOR – Je ne vois rien d’autre.
La connaissance comme but exclusif de la raison et des sens est une
perspective qui limite ces facultés, comme nous le verrons plus loin.
HÉLOÏSE – Tu dois être une encyclopédie vivante !
VICTOR – Pourquoi te moques-tu de moi ?
80
81
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 8 / Raison et jugement
HÉLOÏSE – Tout ton être est donc tourné exclusivement
vers la connaissance ?
VICTOR – La raison nous dicte ce qui est bien et mal par
exemple. C’est la morale.
HÉLOÏSE – Et le sensible ?
VICTOR – Mais non bien sûr !
HÉLOÏSE – Vers quoi d’autre alors ?
Problématique 24 :
Faut-il opposer raisonner
et agir ? (texte p. 113)
Illusion
de synthèse
VICTOR – Vers l’action aussi. Mais ça va ensemble, agir
et connaître, action et raison ! ➝ CITATIONS 4 ET 5
Affirmer qu’agir et connaître vont ensemble sans proposer aucun
argument, et sans nullement envisager leur potentiel contradictoire, est assez présomptueux.
Problématique 16 :
Percevoir, est-ce
seulement recevoir ?
(texte p. 104)
Problématiques 11,
24
HÉLOÏSE – En es-tu certain ?
VICTOR – En fait non, j’ai encore une fois été un peu
vite en affaire.
HÉLOÏSE – Alors cette action ?
Problématique 7 :
La raison opposet-elle les hommes
plus que les sens ?
(texte p. 97)
Problématiques 11,
16, 24
VICTOR – C’est vrai que la raison nous fait agir, contrairement au sensible qui perçoit. Les sens nous donnent
des informations, et la raison, plus subjective, en tire des
conclusions qui servent à agir. ➝ CITATIONS 6 ET 7
HÉLOÏSE – Comment opère la raison ?
Problématique 1 :
La raison se résumet-elle à des arguments ?
(texte p. 92)
Problématiques 2, 19
Certitude
dogmatique
VICTOR – Non, il est passif.
Problématique 17 :
Sommes-nous
prisonniers de nos
sens ? (texte p. 105)
Problématiques 16,
23
VICTOR – Finalement ils se ressemblent beaucoup. Ils
nous donnent tous deux des informations, ils nous guident, ils agissent sur nous et nous font agir. Mais je crois
quand même que c’est surtout la raison qui nous dit ce
que nous devons faire et surtout le sensible qui agit.
HÉLOÏSE – Comment cela ?
82
VICTOR – Il ne faut pas juger ! Si on juge, la discussion
n’est plus possible : on va finir par se disputer. Juger, ce
n’est pas raisonner, c’est croire, car on ne donne pas de
raisons. ➝ CITATIONS 10 ET 11
L’interdiction de juger ne peut être acceptée comme telle, sans un
minimum de justification.
HÉLOÏSE – D’où tiens-tu cette idée ?
VICTOR – Tu devrais être d’accord avec moi là-dessus.
Juger, c’est avoir des préjugés, c’est-à-dire avoir des
idées préconçues ; ce n’est pas raisonner.
HÉLOÏSE – Et pas le sensible ?
VICTOR – Oui, nous l’avons déjà vu, le sensible nous
fait agir aussi. D’ailleurs c’est avec nos mains que nous
agissons très souvent, même pour écrire nos idées. Ce
sont les organes des sens qui nous permettent le plus
d’agir. Nos organes savent mieux que nous ce que nous
devons faire : prends les réflexes par exemple. Comme la
paupière qui se referme toute seule pour protéger l’œil.
➝ CITATION 8
HÉLOÏSE – Tu vois ici une différence entre la raison et le
sensible ?
VICTOR – Je dirais qu’ils émettent des jugements tous
les deux, mais comme je l’ai déjà dit, je n’aime pas trop
ce terme de jugement.
HÉLOÏSE – Et pourquoi donc ?
VICTOR – Elle nous indique ce qu’il vaut mieux faire.
HÉLOÏSE – Et si une épine te pique ?
VICTOR – Le sensible nous dit ce qui est bon et mauvais
pour nous. En fin de compte c’est un peu pareil. Les deux
nous font agir, ils nous guident, mais pas de la même
manière. ➝ CITATION 9
HÉLOÏSE – Qu’ont-ils en commun ?
Fausse
évidence
L’équivalence entre « juger » et « préjugés » ainsi que l’opposition
entre « juger » et « raisonner » ne peuvent être présentées comme
des évidences.
HÉLOÏSE – Comment arrives-tu à une telle certitude ?
VICTOR – Cela paraît pourtant évident, et tellement vrai !
HÉLOÏSE – N’est-ce pas un jugement, que d’affirmer cela ?
VICTOR – Peut-être, mais je ne dis pas que c’est bien ou
mal. Il n’y a pas de jugement moral dans mes paroles.
Glissement
de sens
Une équivalence est établie entre « jugement » et « jugement moral »,
ce qui ne peut être accepté d’emblée, sans aucune justification.
HÉLOÏSE – Mais qui a dit « moral » ?
VICTOR – C’est vrai, tu as raison, mais en général, on
met les deux ensemble.
HÉLOÏSE – Et supposons que ce soit un jugement moral.
Problématique 5 :
La morale est-elle
un produit de la raison ?
VICTOR – On n’a pas le droit ! La morale, c’est contre la
raison. ➝ CITATIONS 12 ET 13
83
Partie 1 / Dialogues
Fausse
évidence
Dialogue 8 / Raison et jugement
L’interdiction du jugement moral ne peut être décrétée ainsi, sans
le moindre argument justificatif.
HÉLOÏSE – Là encore, que viens-tu de faire, en interdisant le jugement moral ?
VICTOR – Oui, mais je ne jugeais pas ta personne, uniquement ce que tu disais !
HÉLOÏSE – D’où tiens-tu à nouveau cette idée que tout
jugement est automatiquement moral, et de plus qu’il
porte sur la personne ?
VICTOR – Là, j’avoue que je me sens un peu idiot. Mais
c’est ce que tout le monde dit.
H É L O Ï S E – Quant à la personne même, pourquoi
n’aurions-nous pas le droit de la juger ?
VICTOR – Parce que l’on tombe trop facilement dans les
préjugés, dans le racisme, le sexisme…
Glissement
de sens
Problématique 8 :
Peut-on se fier à la
raison ? (texte p. 98)
Problématiques 3, 5
Précipitation
Une série d’amalgames non justifiés est établie entre « juger une
parole », « juger une personne », « préjugés », etc.
HÉLOÏSE – Dis-moi…
VICTOR – C’est bon ! Ne dis rien ! J’ai compris le problème, je sais déjà ce que tu vas me demander : « Et de
quel droit etc., etc. ? » Pas vrai ?
HÉLOÏSE – Alors, qu’en est-il du jugement ?
VICTOR – En fait il nous permet de dire si les choses
dont on parle sont bonnes ou mauvaises.
HÉLOÏSE – Uniquement si elles sont bonnes ou mauvaises ?
VICTOR – Non, aussi si elles sont vraies, si elles existent, si elles sont utiles, et des tas d’autres affirmations.
Si elles sont belles aussi.
HÉLOÏSE – Et comment juge-t-on ?
VICTOR – On juge avec la raison, bien sûr ! Mais plus
ou moins bien, et à tort souvent… ➝ CITATIONS 14 ET 15
La raison n’est pas l’unique moyen par lequel nous pouvons juger,
ce que laissaient déjà entrevoir les propos tenus plus haut.
Exemple : les sens, les préjugés.
HÉLOÏSE – Pour dire si une chose est belle aussi ?
VICTOR – Peut-être un peu, mais pour le beau, c’est surtout avec les yeux ou les oreilles que l’on juge.
HÉLOÏSE – Donc ce sont les sens qui nous disent ce qui
est beau ?
84
Problématique 25 :
La saisie du beau
peut-elle se passer
de la raison ?
(texte p. 114)
VICTOR – En fait, je dirais que pour le beau, ce sont principalement les sens, l’immédiat, plutôt que la raison. ➝ CITATION 16
HÉLOÏSE – Donc les vaches apprécient la peinture, puisqu’elles ont des yeux ?
VICTOR – Quel humour ! Mais il y a aussi le sentiment
que l’on ressent devant un tableau, que les vaches n’ont
pas, je crois. Sauf si ça représente un pré, peut-être !
HÉLOÏSE – Tu penses ?
Problématique 14 :
La raison est-elle une
construction de l’esprit ?
(texte p. 103)
Problématiques 1, 9
Introduction
d’un concept
opératoire
VICTOR – En fait je ne pense pas, car le tableau est une
représentation. Il faut posséder l’intelligence pour aimer
une représentation qui n’est pas la chose originale. Il faut
faire des rapprochements, établir des liens. C’est ça la
raison : découvrir les liens qui existent entre les choses.
On pourrait dire leur raison d’être, leur cause, ce qui les a
produites. ➝ CITATIONS 17 ET 18
L’hypothèse de « lien », de « rapprochement », permet d’expliquer le
fonctionnement de la raison dans son rapport à la perception.
HÉLOÏSE – Ces liens sont-ils toujours justes et appropriés ?
VICTOR – D’accord, je te vois venir. Tu veux me faire
dire que c’est la raison qui établit des liens entre les
choses, et au moyen du jugement elle détermine si ces
liens sont justes. Ainsi la raison et le jugement peuvent
aller de pair ou s’opposer.
Problématique
accomplie
Une problématique a été articulée pour distinguer « raison » et
« jugement » et pour exprimer l’ambivalence de leur rapport.
HÉLOÏSE – Et le sensible ?
Problématique 19 :
Est-il raisonnable de
faire confiance à ses
intuitions ?
(texte p. 108)
Problématiques 3,
14, 23
VICTOR – Je te dirais que le sensible nous permet la
même chose. Par exemple il m’enseigne que les cactus
piquent, et il me le rappelle si je l’oublie, chaque fois que
je touche un cactus, par la douleur. Ou bien si je crois
que je peux soulever un poids trop lourd pour moi. C’est
comme si le monde raisonnait pour moi, et me le faisait
savoir. Une sorte de raison extérieure, inconsciente pour
moi. Ou comme l’intuition : je sais les choses sans savoir
pourquoi je les sais. ➝ CITATION 19
HÉLOÏSE – S’agit-il toujours de la raison ?
VICTOR – Oui, mais cette raison-là n’est peut-être pas
moins vraie que la raison qui démontre, elle est peut-être
même plus efficace, parce qu’elle s’impose à nous.
85
Partie 1 / Dialogues
Problématique 14 :
La raison est-elle une
construction de l’esprit ?
(texte p. 103)
Problématique 3
Problématique 12 :
La raison est-elle
insensible ?
(texte p. 102)
Problématiques 8, 23
Problématique 22 :
La raison est-elle
facteur de liberté ?
(texte p. 111)
Problématiques 8, 24
Dialogue 8 / Raison et jugement
HÉLOÏSE – Alors où se trouve la raison ?
V ICTOR – Elle est dans la tête, mais elle est aussi à
l’extérieur. Je crois même que c’est ça la vraie raison. Ce
sont les raisons pour lesquelles les choses arrivent. Ce
sont les causes des choses. Et ces raisons-là souvent, on
ne les connaît pas. On n’en connaît que des petits bouts.
➝ CITATION 20
HÉLOÏSE – Je vois que tu es lancé ! Mais je crois que tu
as une autre idée derrière la tête.
VICTOR – Oui, mais je n’ose pas la dire car tu ne seras
pas d’accord.
HÉLOÏSE – Prends le risque.
VICTOR – La raison que vous aimez tant, vous les philosophes, me paraît un peu aveugle. Elle ignore le monde,
elle ignore trop les sens et les sentiments, elle est insensible et en plus elle se croit infaillible. ➝ CITATION 21
HÉLOÏSE – Faut-il l’ignorer pour autant ?
VICTOR – Je n’ai pas dit cela !
HÉLOÏSE – Que dis-tu alors ?
VICTOR – Qu’il faut s’en méfier, c’est tout.
HÉLOÏSE – Est-ce bien tout ?
VICTOR – Je n’ai rien dit d’autre.
HÉLOÏSE – Peut-être, mais que faire si ce que tu dis est vrai ?
VICTOR – Tu vois, c’est ça qui me gêne avec la raison.
HÉLOÏSE – Quoi donc ?
VICTOR – On a l’impression que l’on peut nous faire
dire n’importe quoi. On se sent comme un enfant, toujours pris au dépourvu. C’est agaçant !
HÉLOÏSE – Je ne comprends pas.
VICTOR – Mais si, tu comprends, très bien même. Tu
veux me faire dire que si on se méfie de la raison et
qu’elle est dangereuse, il faut la connaître, la mettre en
pratique afin de l’améliorer et être libre. On n’en sort pas,
et c’est exactement là où tu veux me faire arriver. J’ai
l’impression d’être dans un jeu d’échecs, tellement
chaque idée est surveillée. Les mots et les idées coûtent
cher avec toi ! ➝ CITATION 22
HÉLOÏSE – Les mots et les idées coûtent cher, voilà une
idée qui n’est pas déplaisante ! Et les sens ?
86
VICTOR – C’est vrai qu’eux aussi coûtent cher. Mais là,
on fait déjà naturellement plus attention.
HÉLOÏSE – Crois-tu ?
Les échos des philosophes
➝ LES
NUMÉROS DES CITATIONS RENVOIENT AU DIALOGUE.
1- « Toujours et partout, en quelque temps ou lieu qu’il
s’exerce, l’entendement cherche aussitôt lui-même, de tous
côtés, la raison pour laquelle ce qu’il rencontre est tel qu’il est. »
HEIDEGGER, Le Principe de raison, 1957.
2- « Une intelligence d’homme doit s’exercer selon ce que l’on
appelle Idée, en allant d’une multiplicité de sensations vers une
unité, dont l’assemblage est acte de réflexion. » P LATON ,
Phèdre, IVe s. av. J.-C.
3- « C’est donc en vain que nous prétendrons déterminer un
seul événement ou conclure une cause ou un effet sans l’aide
de l’observation et de l’expérience. » HUME, Enquête sur l’entendement humain, 1748.
4- « Agir, en cette acception forte et complète, c’est chercher
l’accord du connaître, du vouloir et de l’être. » BLONDEL, Bulletin
de société française de philosophie, 1902.
5- « Originellement, nous ne pensons que pour agir. C’est dans
le moule de l’action que notre intelligence a été coulée. La spéculation est un luxe, tandis que l’action est une nécessité. »
BERGSON, L’Évolution créatrice, 1907.
6- « Il nous faut maintenant un critère qui permette de distinguer sûrement une connaissance pure de la connaissance
empirique. L’expérience nous apprend bien que quelque chose
est de telle ou telle manière, mais non point que cela ne peut
être autrement. » KANT, Critique de la raison pure, 1781.
7- « Toutes nos connaissances viennent des sens, et particulièrement du toucher, parce que c’est lui qui instruit les autres. »
CONDILLAC, Traité des animaux, 1754.
8- « Mais ce qui est plus grand, c’est – ce à quoi tu ne veux pas
croire – ton corps et son grand système de raison : il ne dit pas
moi, mais il est moi en agissant. » N IETZSCHE , Ainsi parlait
Zarathoustra, 1891.
87
Partie 1 / Dialogues
Dialogue 8 / Raison et jugement
9- « […] Tous les jugements que nous nous sommes accoutumés à confondre avec les impressions des sens […]. »
CONDILLAC, Traité des sensations, 1754.
10- « L’homme est avant tout un animal qui porte des jugements. » NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, 1872.
11- « La puissance de bien juger et de distinguer le vrai d’avec
le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la
raison, est naturellement égale en tous les hommes. »
DESCARTES, Discours de la méthode, 1637.
12- « La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé
absolument ; car noblesse oblige. Il n’y a rien d’autre dans la
morale que le sentiment de la dignité. » ALAIN, Lettres à Kant,
(7e lettre).
13- « […] La morale des esclaves a toujours et avant tout
besoin, pour prendre naissance, d’un monde opposé et extérieur… son action est foncièrement une réaction. » NIETZSCHE,
La généalogie de la morale, 1887.
20- « L’homme, interprète et ministre de la nature, n’étend ses
connaissances et son action qu’à mesure qu’il découvre l’ordre
naturel des choses, soit par l’observation soit par la réflexion ; il
ne sait et ne peut rien de plus. » BACON, Novum Organum, 1620.
21 - « L’homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la
faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable
comme dans sa propre personne […]. » PROUDHON, De la justice
dans la révolution et dans l’Église, 1858.
22- « Car les erreurs de définition se multiplient d’elles-mêmes
à mesure que le calcul avance, et elles conduisent les hommes
à des absurdités qu’ils finissent par apercevoir, mais dont ils ne
peuvent se libérer qu’en recommençant tout le calcul à partir du
début, où se trouve le fondement de leurs erreurs. » HOBBES,
Léviathan, 1651.
En résumé…
14- « Le jugement n’est pas originellement la croyance qu’une
chose est telle ou telle, mais la volonté qu’une chose soit telle et
telle. » NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, 1872.
15- « L’union des représentations en une conscience, c’est le
jugement. Penser, c’est donc juger […]. » KANT (1724-1804)
16- « L’agréable a une valeur même pour les animaux dénués
de raison : la beauté n’a de valeur que pour les hommes, c’està-dire des êtres d’une nature animale, mais cependant raisonnables. » KANT, Critique de la faculté de juger, 1790.
17- « Toutes choses sont liées entre elles, et d’un nœud sacré ;
et il n’y a presque rien qui n’ait des relations. » MARC AURÈLE,
Pensées, IIe apr. J.-C.
La fonction de la raison ne se limite pas à son pouvoir de connaissance, elle a aussi un usage pratique, c’est-à-dire qu’elle énonce
également des règles de conduite, valables pour l’action. On
l’oppose à la sensibilité, mais cette dernière nous fournit aussi
des éléments utilisables pour régir nos comportements. Des jugements sont portés, fondés sur des rapports établis par la raison ou
l’expérience, qui déterminent entre autres le bien et le mal, le vrai
et le faux. La raison intervient également dans le domaine esthétique : elle se combine avec la sensation pour constituer notre
expérience de la beauté. Mais si la raison est présente dans le
monde, si elle en est la cohérence, mieux vaut se méfier de son
apparente toute-puissance. Pour cela il s’agit de mieux la
connaître et de la mettre en œuvre.
18- « Les phénomènes mêmes qui, en apparence, sont désordonnés et incertains, je veux dire les pluies, les nuages, les
traits de la foudre […] n’arrivent pas sans raison, tout imprévus
qu’ils soient. » SÉNÈQUE, De la providence, Ier s. apr. J.-C.
19- « Tous les êtres sont coordonnés ensemble, tous concourent à l’harmonie du même monde ; il n’y a qu’un seul monde,
qui comprend tout, un seul Dieu, qui est dans tout, une seule
matière, une seule loi, une raison commune à tous les êtres
doués d’intelligence […]. » MARC AURÈLE, Pensées, IIe apr. J.-C.
88
Les notions-outils
Jugement : Opération volontaire de la pensée posant, de façon
affirmative ou négative, des relations entre des termes donnés.
Le jugement peut être d’ordre moral, esthétique, intellectuel
89
Partie 1 / Dialogues
ou autre. Il peut désigner également la faculté qui rend l’esprit
capable de cette opération.
Abstrait : se dit d’une idée, d’une qualité, extraite par la pensée d’une totalité dont elle fait partie, et hors de laquelle elle
n’a pas d’existence réelle.
Concret : se dit d’un objet, d’un être, qui peut être perçu par les
sens. Renvoie au singulier plutôt qu’à la généralité.
Représentation : Ce qui est présent à l’esprit, idée que l’on se fait
d’une chose, distincte de celle-ci. Fait de produire une idée ou un
objet tenant lieu d’un autre objet, auquel il renvoie. La représentation n’exige aucune ressemblance entre le représentant et le
représenté, contrairement à la reproduction. Exemple : la balance
représente, mais ne reproduit pas la Justice.
90
Partie
2
Textes
En relation avec les problématiques
mises au jour dans les dialogues.
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématique
Schopenhauer
L’Art d’avoir toujours
raison (1864,
posthume), trad.
D. Miermont
© Mille et une nuits,
département Librairie
Arthème Fayard, 2000,
pp. 7-9.
Problématiques 1 et 2
1
La raison se résume-t-elle à des arguments ?
L a dialectique éristique est l’art de disputer, et ce de telle sorte
que l’on ait toujours raison, donc per fas et nefas (c’est-à-dire par
tous les moyens possibles). On peut en effet avoir objectivement
raison quant au débat lui-même tout en ayant tort aux yeux des
personnes présentes, et parfois même à ses propres yeux. En effet,
quand mon adversaire réfute ma preuve et que cela équivaut à
réfuter mon affirmation elle-même, qui peut cependant être
étayée par d’autres preuves – auquel cas, bien entendu, le rapport
est inversé en ce qui concerne mon adversaire : il a raison bien
qu’il ait objectivement tort. Donc, la vérité objective d’une proposition et la validité de celle-ci au plan de l’approbation des opposants et des auditeurs sont deux choses bien distinctes. (C’est à
cette dernière que se rapporte la dialectique.)
D’où cela vient-il ? De la médiocrité naturelle de l’espèce
humaine. Si ce n’était pas le cas, si nous étions foncièrement
honnêtes, nous ne chercherions, dans tout débat, qu’à faire surgir la vérité, sans nous soucier de savoir si elle est conforme à
l’opinion que nous avions d’abord défendue ou à celle de
l’adversaire : ce qui n’aurait pas d’importance ou serait du
moins tout à fait secondaire. Mais c’est désormais l’essentiel. La
vanité innée, particulièrement irritable en ce qui concerne les
facultés intellectuelles, ne veut pas accepter que notre affirmation se révèle fausse, ni que celle de l’adversaire soit juste. Par
conséquent, chacun devrait simplement s’efforcer de n’exprimer que des jugements justes, ce qui devrait inciter à penser
d’abord et à parler ensuite. Mais chez la plupart des hommes, la
vanité innée s’accompagne d’un besoin de bavardage et d’une
malhonnêteté innée. Ils parlent avant d’avoir réfléchi, et même
s’ils se rendent compte après coup que leur affirmation est
fausse et qu’ils ont tort, il faut que les apparences prouvent le
contraire. Leur intérêt pour la vérité, qui doit sans doute être
généralement l’unique motif les guidant lors de l’affirmation
d’une thèse supposée vraie, s’efface complètement devant les
intérêts de leur vanité : le vrai doit paraître faux et le faux vrai.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Un argument établit-il toujours la vérité ?
2 Quel but se propose-t-on lorsque l’on argumente ?
3 L’argumentation est-elle au service de la raison ?
92
Problématique
Pascal
Pensées (1657),
texte établi
par L. Brunschvicg,
article IV n° 282,
© GF-Flammarion,
1976.
2
La raison peut-elle faire l’économie de la croyance ?
Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais
encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement qui
n’y a point part essaye de les combattre. [...] Nous savons que nous
ne rêvons point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos
connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des
premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvements,
nombres, [est] aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de
l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son
discours. (Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et
que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu’il n’y
a point deux nombres carrés dont l’un soit le double de l’autre. Les
principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec
certitude, quoique par différentes voies.) Et il est aussi inutile et
aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses
premiers principes, pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que
le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre, pour vouloir les recevoir.
Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui
voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude,
comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à
Dieu que nous n’en eussions, au contraire, jamais besoin, et que
nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment !
Mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a, au contraire,
donné que très peu de connaissances de cette sorte ; toutes les
autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.
Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment
du cœur sont bien heureux, et bien légitimement persuadés. Mais
ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la [leur] donner que par
raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment
de cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine, et inutile pour le salut.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La raison peut-elle tout démontrer ?
2 Ce qui n’est pas démontré est-il moins certain ?
3 Pour quels objets en particulier devons-nous nous contenter d’une croyance ?
93
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 3 et 4
Problématique
Malebranche
De la recherche
de la vérité (1674),
10e Éclaircissement,
in Œuvres, tome I,
« La Pléiade »,
© Gallimard, 1979,
pp. 902-903.
3
La raison est-elle universelle ?
I
l n’y a personne qui ne convienne que tous les hommes sont
capables de connaître la vérité ; et les philosophes même les
moins éclairés, demeurent d’accord que l’homme participe à
une certaine Raison qu’ils ne déterminent pas. C’est pourquoi
ils le définissent animal RATIONIS particeps1 : car il n’y a personne qui ne sache du moins confusément, que la différence
essentielle de l’homme consiste dans l’union nécessaire qu’il a
avec la Raison universelle, quoiqu’on ne sache pas ordinairement quel est celui qui renferme cette Raison, et qu’on se mette
fort peu en peine de le découvrir. Je vois par exemple que 2 fois
2 font 4, et qu’il faut préférer son ami à son chien ; et je suis
certain qu’il n’y a point d’homme qui ne le puisse voir aussi
bien que moi. Or je ne vois point ces vérités dans l’esprit des
autres, comme les autres ne les voient point dans le mien. Il est
donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire
et tout ce qu’il y a d’intelligences. Car si la raison que je
consulte n’était pas la même que celle qui répond aux Chinois,
il est évident que je ne pourrais pas être aussi assuré que je le
suis, que les Chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi
la Raison que nous consultons quand nous rentrons dans nousmêmes, est une Raison universelle. Je dis quand nous rentrons
dans nous-mêmes, car je ne parle pas ici de la raison que suit
un homme passionné. Lorsqu’un homme préfère la vie de son
cheval à celle de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des
raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur.
Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables,
parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine raison, ou
à la Raison universelle que tous les hommes consultent.
1. L’animal qui a la raison en partage, qui participe de la raison.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Que veut montrer Malebranche à travers l’exemple des Chinois ?
2 Le mot « raison » a-t-il le même sens lorsque l’on parle d’être raisonnable ou d’avoir
ses raisons ?
3 Qu’est-ce qui permet de différencier formellement la raison et les passions ?
94
Problématique
Descartes
Règles pour
la direction de l’esprit
(1628), trad. J. Sirven,
© Vrin, 1970,
pp. 11-13.
4
O
L’argument d’autorité est-il conforme à la raison ?
n doit lire les livres des Anciens, du moment qu’il est fort
avantageux pour nous de pouvoir profiter des travaux d’un si
grand nombre d’hommes, soit pour connaître les inventions
déjà faites autrefois avec succès, soit aussi pour être informés
de ce qu’il reste encore à trouver dans toutes les disciplines.
Cependant, il y a péril extrême de contracter peut-être quelques
souillures d’erreur en lisant ces livres trop attentivement,
souillures qui s’attacheraient à nous, quelles que soient nos
résistances et nos précautions. En effet, les écrivains ont d’ordinaire un esprit tel que, toutes les fois qu’ils se laissent entraîner
par une crédulité irréfléchie à prendre dans une controverse
une position critique, ils s’efforcent toujours de nous y attirer
par les plus subtils arguments. Au contraire, chaque fois qu’ils
ont eu le bonheur de trouver quelque chose de certain et évident, ils ne le montreraient jamais sans l’envelopper de divers
ambages, dans la crainte apparemment de diminuer par la simplicité de leurs raisons le mérite de l’invention, ou bien parce
qu’ils nous jalousent la franche vérité.
Quand même ils seraient tous d’une noblesse et d’une franchise
extrêmes, ne nous faisant jamais avaler de choses douteuses
pour vraies, mais nous exposant tout de bonne foi, comme
cependant à peine l’un avance-t-il une idée qu’un autre ne présente la contraire, nous ne saurions jamais lequel des deux
croire. Et il ne servirait de rien de compter les suffrages pour
suivre l’opinion garantie par le plus d’auteurs, car, s’il s’agit
d’une question difficile, il est plus croyable que la vérité a été
découverte par un petit nombre plutôt que par beaucoup. Même
si tous étaient d’accord, leur enseignement ne nous suffirait
pas : nous ne deviendrons jamais Mathématiciens, par exemple,
bien que notre mémoire possède toutes les démonstrations
faites par d’autres, si notre esprit n’est pas capable de résoudre
toute sorte de problèmes ; nous ne deviendrons pas
Philosophes, pour avoir lu tous les raisonnements de Platon et
d’Aristote, sans pouvoir porter un jugement solide sur ce qui
nous est proposé. Ainsi, en effet, nous semblerons avoir appris,
non des sciences, mais des histoires.
95
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 5 et 7
Avez-vous compris l’essentiel ?
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La lecture des Anciens permet-elle de former notre raison ?
2 Quelles sont les deux raisons principales pour lesquelles on ne peut pas se fier
à l’autorité des Anciens ?
3 Si l’autorité des Anciens n’est pas suffisante, comment peut-on avancer
dans la recherche de la vérité ?
1 En quel sens peut-on dire que la morale est rationnelle ?
2 En quel sens ne l’est-elle pas ?
3 Quel est le domaine où la rationalité et la logique sont réellement efficaces et suffisantes ?
Problématique
Problématique
Bergson
Les Deux Sources
de la morale
et de la religion
(1932), « Quadrige »,
© PUF, 8e éd., 2000,
pp. 86-88.
5
L
La morale est-elle un produit de la raison ?
a vie morale sera une vie rationnelle.
Tout le monde se mettra d’accord sur ce point. Mais de ce qu’on
aura constaté le caractère rationnel de la conduite morale, il ne
suivra pas que la morale ait son origine ou même son fondement dans la pure raison. La grosse question est de savoir pourquoi nous sommes obligés dans des cas où il ne suffit nullement de se laisser aller pour faire son devoir.
Que ce soit alors la raison qui parle, je le veux bien ; mais si elle
s’exprimait uniquement en son nom, si elle faisait autre chose que
formuler rationnellement l’action de certaines forces qui se tiennent derrière elle, comment lutterait-elle contre la passion ou l’intérêt ? Le philosophe qui pense qu’elle se suffit à elle-même et qui
prétend le démontrer, ne réussit dans sa démonstration que s’il
réintroduit ces forces sans le dire […]. La prétention de fonder la
morale sur le respect de la logique a pu naître chez des philosophes et des savants habitués à s’incliner devant la logique en
matière spéculative et portés ainsi à croire qu’en toute matière, et
pour l’humanité tout entière, la logique s’impose avec une autorité souveraine. Mais du fait que la science doit respecter la
logique des choses et la logique en général si elle veut aboutir
dans ses recherches, de ce que tel est l’intérêt du savant en tant
que savant, on ne peut conclure à l’obligation pour nous de mettre
toujours de la logique dans notre conduite, comme si tel était
l’intérêt de l’homme en général ou même du savant en tant
qu’homme. Notre admiration pour la fonction spéculative de
l’esprit peut être grande ; mais quand des philosophes avancent
qu’elle suffirait à faire taire l’égoïsme et la passion, ils nous montrent – et nous devons les en féliciter – qu’ils n’ont jamais entendu
résonner bien fort chez eux la voix de l’un ni de l’autre.
96
Spinoza
Traité de l’autorité
politique (1677),
in Œuvres complètes,
trad. M. Francès,
« La Pléiade »,
© Gallimard, 1954,
pp. 920-921.
7
O
La raison oppose-t-elle les hommes
plus que les sens ?
n ne saurait douter […] que les hommes sont nécessairement
en proie aux sentiments. Du seul fait de leur constitution, ils
plaignent leurs semblables malheureux, pour les envier au
contraire lorsqu’ils les voient heureux, et ils sont plus enclins à
la vengeance qu’au pardon ; d’autre part, chacun voudrait faire
adopter aux autres sa règle personnelle de vie, leur faire
approuver ce que lui-même approuve, rejeter ce que lui-même
rejette ; or, puisque les hommes veulent ainsi se pousser à la
première place, ils entrent en rivalité, ils tentent, dans la mesure
de leur pouvoir, de s’écraser les uns les autres ; et le vainqueur,
à l’issue de cette lutte, se glorifie plus d’avoir causé un préjudice
à autrui, que d’avoir gagné quoi que ce soit pour soi-même.
Sans doute, chacun, tout en agissant ainsi, reste bien convaincu
que la religion lui enseigne des leçons toutes différentes : elle
lui enjoint d’aimer son prochain comme soi-même, c’est-à-dire
de se faire aussi ardent champion du droit d’autrui que du sien.
Mais cette conviction est […] sans effet sur les sentiments. Tout
au plus son influence se développe-t-elle au moment de la
mort, lorsque la maladie a déjà triomphé même des sentiments
et que l’être humain gît sans forces, ou bien dans les églises,
lorsque les rapports d’homme à homme s’interrompent. Mais
elle ne prévaut point dans les tribunaux ni les demeures des
puissants, alors que le besoin s’en ferait tellement sentir. Nous
avons montré, il est vrai, par ailleurs, que la raison est capable
de mener un combat contre les sentiments et de les modérer
considérablement. Toutefois, la voie indiquée par la raison nous
est apparue très difficile. On n’ira donc pas caresser l’illusion
qu’il serait possible d’amener la masse, ni les hommes engagés
dans les affaires publiques, à vivre d’après la discipline exclusive de la raison. Sinon, l’on rêverait un poétique Âge d’or, une
fabuleuse histoire.
97
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 8 et 9
Avez-vous compris l’essentiel ?
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Les sentiments opposent-ils nécessairement les hommes entre eux ?
2 La religion est-elle sans pouvoir sur les sentiments ?
3 La raison peut-elle opposer les hommes ?
Problématique
8
1 Peut-on se fier à la raison lorsqu’il s’agit des vérités de la foi ?
2 La raison est-elle autonome ?
3 À quoi nous mènent, paradoxalement, le travail et la culture de la raison ?
Peut-on se fier à la raison ?
Problématique
Montaigne
Apologie de Raymond
Sebond, édité
par P. Mathias,
in Essais (1580-1588),
Livre II, chap. XII,
© GF-Flammarion,
1999, pp. 128-130.
9
La raison est-elle réductible à la logique ?
L a participation que nous avons à la connaissance de la vérité,
quelle qu’elle soit, ce n’est pas par nos propres forces que nous
l’avons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les témoins
qu’il a choisis du vulgaire, simples et ignorants, pour nous instruire de ses admirables secrets : notre foi, ce n’est pas notre
acquêt1, c’est un pur présent de la libéralité d’autrui. Ce n’est
pas par discours ou par notre entendement que nous avons
reçu notre religion, c’est par autorité et par commandement
étranger. La faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la
force, et notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C’est
par l’entremise de notre ignorance plus que notre science que
nous sommes savants de ce divin savoir. Ce n’est pas merveille
si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette
connaissance supernaturelle et céleste ; apportons-y seulement
du nôtre l’obéissance et la sujétion. […]
Si me faut-il voir enfin s’il est en la puissance de l’homme de
trouver ce qu’il cherche, et si cette quête qu’il a employée
depuis tant de siècles, l’a enrichi de quelque nouvelle force et
de quelque vérité solide.
Je crois qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquêt qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à
reconnaître sa faiblesse. L’ignorance qui était naturellement en
nous, nous l’avons, par longue étude, confirmée et avérée. Il est
advenu aux gens véritablement savants ce qui advient aux épis de
blé : ils vont s’élevant et se haussant, la tête droite et fière, tant
qu’ils sont vides ; mais, quand ils sont pleins et grossis de grain en
leur maturité, ils commencent à s’humilier et à baisser les cornes.
Pareillement, les hommes ayant tout essayé et tout sondé, n’ayant
trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses
diverses rien de massif et ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé
à leur présomption et reconnu leur condition naturelle.
1. Chose acquise.
98
Kant
Critique de la raison
pure (1781),
trad. A. Tremesaygues
et B. Pacaud,
« Quadrige »,
© PUF, 6e éd., 2001,
pp. 76-77.
S
i nous appelons sensibilité la réceptivité de notre esprit, le pouvoir qu’il a de recevoir des représentations en tant qu’il est
affecté d’une manière quelconque, nous devrons en revanche
nommer entendement le pouvoir de produire nous-mêmes des
représentations ou la spontanéité de la connaissance. Notre
nature est ainsi faite que l’intuition ne peut jamais être que sensible, c’est-à-dire ne contient que la manière dont nous
sommes affectés par des objets, tandis que le pouvoir de penser
l’objet de l’intuition sensible est l’entendement. Aucune de ces
deux propriétés n’est préférable à l’autre. Sans la sensibilité, nul
objet ne nous serait donné et sans l’entendement nul objet ne
serait pensé. Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts, aveugles. Il est donc aussi nécessaire de
rendre ses concepts sensibles (c’est-à-dire d’y ajouter l’objet
dans l’intuition) que de se faire intelligibles ses intuitions (c’està-dire de les soumettre à des concepts). Ces deux pouvoirs ou
capacités ne peuvent pas échanger leurs fonctions.
L’entendement ne peut rien intuitionner, ni les sens rien penser.
De leur union seule peut sortir la connaissance. Cela n’autorise
cependant pas à confondre leurs attributions ; c’est, au
contraire, une grande raison pour les séparer et les distinguer
soigneusement l’un de l’autre. Ainsi distinguons-nous la
science des règles de la sensibilité en général, c’est-à-dire
l’Esthétique, de la science des règles de l’entendement en général, c’est-à-dire de la Logique.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 L’esprit est-il seulement un récepteur passif ?
2 Y a-t-il une logique des sensations ?
3 Les lois de la logique sont-elles suffisantes pour produire une connaissance ?
99
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 10 et 11
Problématique
10
Marx
et Engels
L a « conception » du monde sensible chez Feuerbach1 se borne,
L’Idéologie allemande
(1845-1846), trad.
H. Auger, G. Badia,
J. Baudrillard,
R. Cartelle, © Éditions
sociales, 1982,
pp. 82-83.
Le réel se réduit-il à ce que l’on perçoit ?
d’une part, à la simple contemplation de ce dernier et, d’autre part,
au simple sentiment. […] Dans le premier cas, dans la contemplation du monde sensible, il se heurte nécessairement à des objets
qui sont en contradiction avec sa conscience et son sentiment, qui
troublent l’harmonie de toutes les parties du monde sensible qu’il
avait présupposée, surtout celle de l’homme et de la nature. Pour
éliminer ces objets, force lui est de se réfugier dans une double
manière de voir, il oscille entre une manière de voir profane qui
n’aperçoit que « ce qui est visible à l’œil nu », et une manière de
voir plus élevée, philosophique, qui aperçoit l’« essence » véritable des choses. Il ne voit pas que le monde sensible qui l’entoure
n’est pas un objet donné directement de toute éternité et sans
cesse semblable à lui-même, mais le produit de l’industrie et de
l’état de la société, et cela en ce sens qu’il est un produit historique, le résultat de l’activité de toute une série de générations,
dont chacune se hissait sur les épaules de la précédente, perfectionnait son industrie et son commerce et modifiait son régime
social en fonction de la transformation des besoins. Les objets de
la « certitude sensible » la plus simple ne sont eux-mêmes donnés
à Feuerbach que par le développement social, l’industrie et les
échanges commerciaux. On sait que le cerisier, comme presque
tous les arbres fruitiers, a été transporté sous nos latitudes par le
commerce, il y a peu de siècles seulement, et ce n’est donc que
grâce à cette action d’une société déterminée à une époque déterminée qu’il fut donné à la « certitude sensible » de Feuerbach.
1. Philosophe allemand du XIXe siècle.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 L’esprit est-il satisfait par la simple contemplation du monde sensible ?
2 En quoi la vision philosophique du monde diffère-t-elle du sensualisme naïf ?
3 Qu’est-ce qui, dans le réel, échappe à la simple perception sensible ?
100
Problématique
11
Hume
l semble évident que les hommes sont portés par un instinct ou par
un préjugé naturel à accorder foi à leurs sens ; et que, sans aucun
raisonnement, ou même presque avant d’employer notre raison,
nous admettons toujours un univers extérieur qui ne dépend pas de
notre perception, mais qui existerait même si nous et toute créature
sensible étions absents ou annihilés. Les créatures animales ellesmêmes sont gouvernées par une opinion semblable et conservent
cette croyance aux objets extérieurs dans toutes leurs pensées,
dans tous leurs desseins et dans toutes leurs actions.
Il semble aussi évident que, lorsque les hommes suivent ce
puissant et aveugle instinct naturel, ils admettent toujours que
les images mêmes, que présentent les sens, sont les objets
extérieurs, et ils n’entretiennent aucun soupçon que celles-là
soient seulement des représentations de ceux-ci. Cette table
même, que nous voyons blanche et que nous sentons dure,
nous croyons qu’elle existe indépendamment de notre perception, nous croyons qu’elle est quelque chose d’extérieur à notre
esprit qui la perçoit. Notre présence ne lui confère pas l’existence ; notre absence ne l’anéantit pas. Elle conserve une existence invariable et entière, indépendante de la situation des
êtres intelligents qui la perçoivent ou la contemplent.
Mais cette opinion universelle et primitive de tous les hommes est
bientôt détruite par la plus légère philosophie, qui nous apprend
que rien ne peut jamais être présent à l’esprit qu’une image ou une
perception et que les sens sont seulement des guichets à travers
lesquels ces images sont introduites, sans qu’ils soient capables
de produire un rapport immédiat entre l’esprit et l’objet. La table
que nous voyons semble diminuer quand nous nous en éloignons ; mais la table réelle, qui existe indépendamment de nous,
ne souffre pas de modification ; ce n’était donc que son image qui
était présente à l’esprit. Tels sont les décrets évidents de la raison ;
aucun homme qui réfléchit n’a jamais douté de ce que les existences, que nous considérons quand nous disons cette maison et
cet arbre, ne sont rien que des perceptions dans l’esprit, des copies
flottantes et des représentations d’autres existences qui restent
invariables et indépendantes
C’est à ce point, alors, que nous sommes forcés par le raisonnement de contredire les premiers instincts naturels, à nous en séparer et à embrasser un nouveau système sur l’évidence de nos sens.
Enquête
sur l’entendement
humain (1748),
Section XII, 1re partie,
trad. P. Baranger,
P. Saltel,
© GF-Flammarion,
1983, pp. 233-234.
I
101
Doit-on opposer raison et sensible ?
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 12, 14 et 15
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Quel double préjugé la philosophie s’efforce-t-elle de combattre ?
2 Notre esprit perçoit-il, à proprement parler, des choses extérieures ?
3 Quel argument rationnel prouve que la sensation ne révèle pas la vraie nature
des objets ?
Problématique
12
Rousseau
E n effet, la commisération sera d’autant plus énergique que l’ani-
Discours sur l’origine
et les fondements
de l’inégalité parmi
les hommes (1755),
1re partie, « Les
Intégrales de Philo »,
© Nathan, 1998,
p. 74.
La raison est-elle insensible ?
mal spectateur s’identifiera plus intimement avec l’animal souffrant : or il est évident que cette identification a dû être infiniment
plus étroite dans l’état de nature que dans l’état de raisonnement.
C’est la raison qui engendre l’amour propre, et c’est la réflexion
qui le fortifie ; c’est elle qui replie l’homme sur lui-même ; c’est
elle qui le sépare de ce qui le gêne et l’afflige : c’est la philosophie
qui l’isole : c’est par elle qu’il dit en secret, à l’aspect d’un homme
souffrant, péris si tu veux, je suis en sûreté. Il n’y a plus que les
dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille
du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément
égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses
mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la
nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de
sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au
premier sentiment de l’humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent
s’éloigne : c’est la canaille, ce sont les femmes des halles, qui
séparent les combattants, et qui empêchent les honnêtes gens de
s’entr’égorger.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La pitié est-elle un sentiment rationnel ?
2 À quelle condition peut-on éprouver de la pitié pour autrui ?
3 La raison peut-elle nous prémunir contre l’égoïsme ?
Problématique
14
Hegel
[...] a philosophie, précisément parce qu’elle est la découverte
du rationnel, est aussi du même coup la compréhension du présent et du réel, et non la construction d’un au-delà qui serait Dieu
sait où – ou plutôt dont on peut dire où il se trouve, c’est-à-dire
dans l’erreur d’une façon de raisonner partielle et vide […].
Ce qui est rationnel est réel,
Ce qui est réel est rationnel.
C’est là la conviction de toute conscience non prévenue,
comme la philosophie, et c’est à partir de là que celle-ci aborde
l’étude du monde de l’esprit comme celui de la nature. Si la
réflexion, ou le sentiment ou quelque autre forme que ce soit de
la subjectivité consciente considèrent le présent comme vain, se
situent au-delà de lui et croient en savoir plus long que lui, ils
ne porteront que sur ce qui est vain et, parce que la conscience
n’a de réalité que dans le présent, elle ne sera alors elle-même
que vanité. Si, inversement, l’Idée passe [vulgairement] pour ce
qui n’est qu’une idée ou une représentation dans une pensée
quelconque, la philosophie soutient, au contraire, qu’il n’y a
rien de réel que l’Idée. Il s’agit, dès lors, de reconnaître, sous
l’apparence du temporel et du passager, la substance qui est
immanente et l’éternel qui est présent. Le rationnel est le synonyme de l’Idée.
Principes
de la philosophie
du droit (1821),
Préface, trad.
R. Derathé, © Vrin,
1975, pp. 54-56.
L
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La raison doit-elle s’occuper du réel ou de l’idéal ?
2 Quelle fausse conception de l’idéal, de l’idée, est ici critiquée par Hegel ?
3 Quel risque encourt une pensée qui voudrait dépasser le réel ?
Problématique
15
Pascal
magination. – C’est cette partie dominante dans l’homme, cette
maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle
ne l’est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si
elle l’était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent
fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant
du même caractère le vrai et le faux.
Pensées (1657),
texte établi
par L. Brunschvicg,
article II n° 82,
© GF-Flammarion, 1976.
102
La raison est-elle une construction de l’esprit ?
I
103
L’imagination est-elle incompatible avec la raison ?
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 16 et 17
Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages ; et c’est parmi
eux que l’imagination a le grand don de persuader les hommes.
La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.
Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la
contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en
toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. Elle a
ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches,
ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend
les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages : et rien
ne nous dépite davantage que de voir qu’elle remplit ses hôtes
d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à
eux-mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement
plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec
hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance, et
cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur
auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les
fous ; mais elle les rend heureux, à l’envi de la raison qui ne
peut rendre ses amis que misérables, l’une les couvrant de
gloire, l’autre de honte.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Peut-on dire que l’imagination pervertit l’homme ?
2 Raisonner peut-il nous permettre d’échapper au pouvoir de l’imagination ?
3 L’imagination se contente-t-elle de reproduire les données des sens ?
Problématique
16
Descartes
[…] orsque je vois un bâton, il ne faut pas s’imaginer qu’il
sorte de lui de petites images voltigeantes par l’air, appelées
vulgairement des espèces intentionnelles, qui passent jusques à
mon œil, mais seulement que les rayons de la lumière réfléchis
de ce bâton excitent quelques mouvements dans le nerf
optique, et par son moyen dans le cerveau même, ainsi que j’ai
amplement expliqué dans la Dioptrique1. Et c’est en ce mouvement du cerveau, qui nous est commun avec les bêtes, que
consiste le premier degré du sentiment. De ce premier suit le
second, qui s’étend seulement à la perception de la couleur et
de la lumière qui est réfléchie de ce bâton, et qui provient de ce
Réponse aux sixièmes
objections
aux Méditations
métaphysiques,
(1641), in Œuvres
et lettres,
« La Pléiade »,
© Gallimard, 1953,
pp. 539-540.
1. Étude de la réfraction de la lumière.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Quel est l’enjeu de la thèse que défend Descartes pour expliquer la sensation visuelle ?
2 Les qualités sensibles perçues avec les objets appartiennent-elles réellement
à ces objets ?
3 À quel signe remarque-t-on qu’on n’a plus affaire à une perception passive, mais
qu’il y a une intervention de l’entendement ?
Problématique
17
Sommes-nous prisonniers de nos sens ?
Locke
upposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on
appelle une table rase, vide de tous caractères, sans aucune
idée, quelle qu’elle soit. Comment vient-elle à recevoir des
idées ? […] D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont
comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses
connaissances ? À cela je réponds en un mot, de l’Expérience :
c’est là le fondement de toutes nos connaissances, et c’est de là
qu’elles tiennent leur première origine. Les observations que
nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les
opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur
lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre
esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux
Percevoir, est-ce seulement recevoir ?
L
104
que l’esprit est si intimement conjoint avec le cerveau, qu’il se
ressent même et est comme touché par les mouvements qui se
font en lui : et c’est tout ce qu’il faudrait rapporter au sens, si
nous voulions le distinguer exactement de l’entendement. Car,
que de ce sentiment de la couleur, dont je sens l’impression, je
vienne à juger que ce bâton qui est hors de moi est coloré, et
que de l’étendue de cette couleur, de sa terminaison et de la
relation de sa situation avec les parties de mon cerveau, je
détermine quelque chose touchant la grandeur, la figure et la
distance de ce même bâton, quoiqu’on ait accoutumé de l’attribuer au sens, et que pour ce sujet je l’aie rapporté à un troisième degré de sentiment, c’est néanmoins une chose manifeste que cela ne dépend que de l’entendement seul. Et même
j’ai fait voir dans la Dioptrique, que la grandeur, la distance et la
figure ne s’aperçoivent que par le raisonnement, en les déduisant les unes des autres.
Essai philosophique
concernant
l’entendement humain
(1689), chapitre I,
livre 2e, trad.
P. Coste, © Vrin,
1983, p. 61.
S
105
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 17 et 18
sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que
nous pouvons avoir naturellement.
Et premièrement nos Sens étant frappés par certains objets
extérieurs, font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets
agissent sur nos Sens. C’est ainsi que nous acquérons les idées
que nous avons du blanc, du jaune, du chaud, du froid, du dur,
du mou, du doux, de l’amer, et de tout ce que nous appelons
qualités sensibles. Nos Sens, dis-je, font entrer toutes ces idées
dans notre âme, par où j’entends qu’ils font passer des objets
extérieurs dans l’âme, ce qui y produit ces sortes de perceptions.
Et comme cette grande source de la plupart des idées que nous
avons, dépend entièrement de nos Sens, et se communique par
leur moyen à l’Entendement, je l’appelle SENSATION.
L’autre source d’où l’Entendement vient à recevoir les idées, c’est
la perception des opérations de notre âme sur les idées qu’elle a
reçues par les Sens : opérations qui, devenant l’objet des
réflexions de l’âme, produisent dans l’Entendement une autre
espèce d’idées, que les Objets extérieurs n’auraient pu lui fournir :
telles que sont les idées de ce qu’on appelle apercevoir, penser,
douter, croire, raisonner, connaître, vouloir, et toutes les différentes
actions de notre âme, de l’existence desquelles étant pleinement
convaincus, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, nous
recevons par leur moyen des idées aussi distinctes que celles que
les Corps produisent en nous, lorsqu’ils viennent à frapper nos
Sens. C’est là une source d’idées que chaque Homme a toujours
en lui-même ; et quoique cette Faculté ne soit pas un Sens, parce
qu’elle n’a rien à faire avec les objets extérieurs, elle en approche
beaucoup, et le nom de Sens intérieur ne lui conviendrait pas mal.
Mais comme j’appelle l’autre source de nos Idées sensation, je
nommerai celle-ci RÉFLEXION, parce que l’âme ne reçoit par son
moyen que les idées qu’elle acquiert en réfléchissant sur ses
propres opérations.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Que suggère Locke à travers l’image de la « table rase » ?
2 Nos perceptions se limitent-elles aux données des sens ?
3 Qu’y a-t-il de commun entre la sensation et la pensée ?
106
Problématique
18
Alain
On soutient communément que c’est le toucher qui nous ins-
Éléments
de philosophie (1941),
« Folio/Essais »,
© Gallimard, 1996,
pp. 28-29.
La raison modifie-t-elle la perception sensorielle ?
truit, et par constatation pure et simple, sans aucune interprétation. Mais il n’en est rien. Je ne touche pas ce dé cubique. Non.
Je touche successivement des arêtes, des pointes, des plans
durs et lisses, et réunissant toutes ces apparences en un seul
objet, je juge que cet objet est cubique.
Exercez-vous sur d’autres exemples, car cette analyse conduit
fort loin, et il importe de bien assurer ses premiers pas. Au surplus il est assez clair que je ne puis pas constater comme un fait
donné à mes sens que ce dé cubique et dur est en même temps
blanc de partout, et marqué de points noirs. Je ne le vois jamais
en même temps de partout, et jamais les faces visibles ne sont
colorées de même en même temps, pas plus du reste que je ne
les vois égales en même temps. Mais pourtant c’est un cube
que je vois, à faces égales, et toutes également blanches. Et je
vois cette chose même que je touche. Platon, dans son
Théèthète, demandait par quel sens je connais l’union des perceptions des différents sens en un seul objet.
Revenons à ce dé. Je reconnais six taches noires sur une des
faces. On ne fera pas difficulté d’admettre que c’est là une opération d’entendement, dont les sens fournissent seulement la
matière. Il est clair que, parcourant ces taches noires, et retenant l’ordre et la place de chacune, je forme enfin, et non sans
peine au commencement, l’idée qu’elles sont six, c’est-à-dire
deux fois trois, qui font cinq et un.
Apercevez-vous la ressemblance entre cette action de compter
et cette autre opération par laquelle je reconnais que des apparences successives, pour la main et pour l’œil, me font
connaître un cube ? Par où il apparaîtrait que la perception est
déjà une fonction d’entendement […] et que l’esprit le plus raisonnable y met de lui-même bien plus qu’il ne croit. […] Et nous
voilà déjà mis en garde contre l’idée naïve dont je parlais.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Quelle idée commune Alain se propose-t-il de combattre ici ?
2 Quel rôle joue l’entendement dans la perception ?
3 Pourquoi l’exemple du dé est-il particulièrement bien choisi ?
107
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 19 et 20
Problématique
19
Bergson
[…] enser intuitivement, c’est penser en durée. L’intelligence
part ordinairement de l’immobile, et reconstruit tant bien que mal
le mouvement avec des immobilités juxtaposées. L’intuition part
du mouvement, le pose ou plutôt l’aperçoit comme la réalité
même, et ne voit dans l’immobilité qu’un moment abstrait, instantané pris par notre esprit sur la mobilité. L’intelligence se donne
ordinairement des choses, entendant par là du stable, et fait du
changement un accident qui s’y surajouterait. Pour l’intuition,
l’essentiel est le changement : quant à la chose, telle que l’intelligence l’entend, c’est une coupe pratiquée au milieu du devenir et
érigée par notre esprit en substitut de l’ensemble. La pensée se
représente ordinairement le nouveau comme un nouvel arrangement d’éléments préexistants ; pour elle rien ne se perd, rien ne se
crée. L’intuition, attachée à une durée qui est croissance, y perçoit
une continuité ininterrompue d’imprévisible nouveauté.
[...] Le concept qui est d’origine intellectuelle est tout de suite
clair, au moins pour un esprit qui pourrait donner l’effort suffisant, tandis que l’idée issue d’une intuition commence d’ordinaire par être obscure, quelle que soit la force de notre pensée.
C’est qu’il y a deux espèces de clarté.
Une idée neuve peut être claire parce qu’elle nous présente, simplement arrangés dans un nouvel ordre, des idées élémentaires
que nous possédions déjà. Notre intelligence, ne trouvant alors
dans le nouveau que de l’ancien, se sent en pays de connaissance ;
elle est à son aise ; elle « comprend ». Telle est la clarté que nous
désirons, que nous recherchons, et dont nous savons gré à celui
qui nous l’apporte. Il en est une autre, que nous subissons, et qui
ne s’impose d’ailleurs qu’à la longue. C’est celle de l’idée radicalement neuve et absolument simple qui capte plus ou moins une
intuition. Comme nous ne pouvons la reconstituer avec des éléments préexistants, puisqu’elle n’a pas d’éléments, et comme,
d’autre part, comprendre sans effort consiste à recomposer le
nouveau avec de l’ancien, notre premier mouvement est de la dire
incompréhensible. Mais acceptons-la provisoirement, promenons-nous avec elle dans les divers départements de notre
connaissance : nous la verrons, elle obscure, dissiper des obscurités. Par elle, des problèmes que nous jugions insolubles vont se
résoudre, ou plutôt se dissoudre, soit pour disparaître définitivement soit pour se poser autrement.
La Pensée
et le Mouvant (1938),
« Quadrige »,
© PUF, 14e éd., 2000,
pp. 30-32.
Est-il raisonnable de faire confiance
à ses intuitions ?
P
108
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Qu’est-ce qui distingue l’intuition et la connaissance rationnelle lorsqu’il s’agit
de penser le temps ?
2 La connaissance rationnelle ou intellectuelle est-elle plus claire que l’intuition ?
3 La connaissance rationnelle est-elle plus simple que l’intuition ?
Problématique
20
Leibniz
Il naît une question, si toutes les vérités dépendent de l’expé-
Nouveaux Essais
sur l’entendement
humain (1703),
Préface,
© GF-Flammarion,
1990, pp. 34-35.
La raison provient-elle de l’expérience sensible ?
rience, c’est-à-dire de l’induction et des exemples, ou s’il y en a qui
ont encore un autre fondement. Car si quelques événements se
peuvent prévoir avant toute épreuve qu’on en ait faite, il est manifeste que nous y contribuons quelque chose du nôtre. Les sens,
quoique nécessaires pour toutes nos connaissances actuelles, ne
sont point suffisants pour nous les donner toutes, puisque les sens
ne donnent jamais que des exemples, c’est-à-dire des vérités particulières ou individuelles. Or tous les exemples qui confirment
une vérité générale, de quelque nombre qu’ils soient, ne suffisent
pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité, car
il ne suit point que ce qui est arrivé arrivera de même. Par exemple
les Grecs et les Romains et tous les autres peuples ont toujours
remarqué qu’avant le décours de 24 heures, le jour se change en
nuit, et la nuit en jour. Mais on se serait trompé si l’on avait cru que
la même règle s’observe partout ailleurs, puisque depuis on a
expérimenté le contraire dans le séjour de Nova Zembla1. Et celuilà se tromperait encore qui croirait que, dans nos climats du
moins, c’est une vérité nécessaire et éternelle qui durera toujours,
puisqu’on doit juger que la terre et le soleil même n’existent pas
nécessairement, et qu’il y aura peut-être un temps où ce bel astre
ne sera plus, au moins dans la présente forme, ni tout son système. D’où il paraît que les vérités nécessaires, telles qu’on les
trouve dans les mathématiques pures et particulièrement dans
l’arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes
dont la preuve ne dépende point des exemples, ni par conséquent
du témoignage des sens, quoique sans les sens on ne se serait
jamais avisé d’y penser. C’est ce qu’il faut bien distinguer, et c’est
ce qu’Euclide a si bien compris, qu’il démontre souvent par la raison ce qui se voit assez par l’expérience et les images sensibles.
1. Nouvelle Zélande.
109
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 21 et 22
Car s’ils comprenaient les choses, elles auraient, comme le
prouve la mathématique, je ne dis pas le pouvoir d’attirer, mais
du moins celui de convaincre tout le monde.
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Y a-t-il une contradiction entre les données des sens et la certitude rationnelle ?
2 Les données sensibles sont-elles suffisantes ?
3 Dire que les sens donnent des vérités « particulières » revient-il à dire que ces
données sont purement subjectives ?
Problématique
21
Spinoza
[ ertaines] notions ne sont que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination ; et pourtant les ignorants les
considèrent comme les attributs principaux des choses, parce
qu’ils croient que toutes choses ont été faites pour eux ; et ils
disent que la nature d’une chose est bonne ou mauvaise, saine ou
corrompue, selon la manière dont ils en sont affectés. Par
exemple, si le mouvement que les nerfs reçoivent des objets
représentés grâce aux yeux, contribue à la santé, on dit beaux les
objets qui en sont cause, tandis qu’on dit laids ceux qui provoquent un mouvement contraire. Ceux qui émeuvent la sensibilité
par le nez, on les appelle odorants ou fétides ; ceux qui l’émeuvent
par la langue, doux ou amers, ou insipides, etc. Ceux qui l’émeuvent par le toucher sont dits durs ou mous, rugueux ou lisses, etc.
Et ceux enfin qui impressionnent les oreilles, on dit qu’ils produisent un bruit, un son ou une harmonie ; l’harmonie a fait perdre la
raison aux hommes, n’ont-ils pas cru que Dieu aussi en était ravi !
Il y a même eu des philosophes pour croire que les mouvements
célestes composent une harmonie.
Tout cela montre assez que chacun a jugé des choses selon la
disposition de son cerveau, ou plutôt a considéré comme les
choses elles-mêmes les affections de son imagination. Aussi
n’est-il pas étonnant (soit dit en passant) qu’il se soit élevé
entre les hommes autant de controverses que nous en constatons, d’où est sorti enfin le scepticisme. Car bien que les corps
humains se ressemblent et s’accordent en beaucoup de points,
ils diffèrent cependant sur beaucoup d’autres, et, par la suite, ce
qui paraît bon à l’un paraît mauvais à l’autre, ce qui est dans
l’ordre pour l’un semble confus à l’autre, ce qui est agréable à
l’un est désagréable à l’autre et ainsi du reste. […] Les hommes
jugent des choses selon la disposition de leur cerveau et les
imaginent plutôt qu’ils ne les comprennent par l’entendement.
Éthique (1677),
in Œuvres complètes,
Livre I, Appendice,
trad. R. Caillois,
« La Pléiade »,
© Gallimard, 1955,
pp. 352-353.
C
110
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Est-ce la raison qui est responsable des désaccords entre les hommes ?
2 Imaginer, est-ce une opération de notre raison ?
3 Les qualités sensibles appartiennent-elles réellement aux objets extérieurs ?
Le sensible est-il une qualité des choses
ou du corps ?
Problématique
22
Kant
es Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle
dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité à se servir de son entendement sans la conduite d’un autre.
On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la
cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à
une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir
sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te
servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand
nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis
longtemps d’une conduite étrangère, restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle ; et qui font qu’il est si
facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si
commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la
conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon
régime alimentaire, etc., je n’ai alors pas moi-même à fournir
d’efforts. Il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je
peux payer ; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne. Et si la plus grande partie, et de loin, des
hommes (et parmi eux le beau sexe tout entier) tient ce pas qui
affranchit de la tutelle pour très dangereux et de surcroît très
pénible, c’est que s’y emploient ces tuteurs qui, dans leur
extrême bienveillance, se chargent de les surveiller. Après avoir
abêti leur bétail et avoir empêché avec sollicitude ces créatures
paisibles d’oser faire un pas sans la roulette d’enfant où ils les
avaient emprisonnés, ils leur montrent ensuite le danger qui les
menace s’ils essaient de marcher seuls. Or ce danger n’est sans
Qu’est-ce que
les Lumières ? (1784),
trad. J.-F. Poirier
et Fr. Proust,
© GF-Flammarion,
1991, pp. 43-44.
L
111
La raison est-elle facteur de liberté ?
P a r t i e 2 / Te x t e s
Problématiques 23 et 24
doute pas si grand, car après quelques chutes, ils finissent bien
par apprendre à marcher ; un tel exemple rend pourtant timide
et dissuade d’ordinaire de toute autre tentative ultérieure.
Avez-vous compris l’essentiel ?
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La raison dépend-elle du moi, de la conscience ?
2 Quel est la principale erreur de l’intelligence ?
3 Le langage, les mots sont-ils de bons guides pour raisonner ?
1 Les hommes veulent-ils toujours la liberté ?
2 Quelle est la cause première de la perte de liberté ?
3 Comment les autorités intellectuelles peuvent-elles imposer leur pouvoir ?
Problématique
Nietzsche
Ainsi parlait
Zarathoustra
(1883-1885),
« Des contempteurs
du corps », trad.
H. Albert, révisée
par J. Lacoste,
« Bouquins »,
© Robert Laffont,
1993, pp. 308-309.
23
La raison peut-elle être inconsciente ?
C’est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait. Ils ne
doivent pas changer de doctrine et d’enseignement, mais seulement dire adieu à leur propre corps – et ainsi devenir muets.
« Je suis corps et âme » – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne
parlerait-on pas comme les enfants ?
Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis corps tout entier et
rien autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps.
Le corps est une grande raison, une multiplicité avec un seul
sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.
Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu
appelles « esprit », mon frère, petit instrument et petit jouet de
ta grande raison.
Tu dis « moi » et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand,
c’est – ce à quoi tu ne veux pas croire – ton corps et sa grande
raison : il ne dit pas moi, mais il est moi.
Ce que les sens éprouvent, ce que reconnaît l’esprit, n’a jamais
de fin en soi. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre
qu’ils sont la fin de toute chose : tellement ils sont vains.
Les sens et l’esprit ne sont qu’instruments et jouets : derrière
eux se trouve encore le soi. Le soi, lui aussi, cherche avec les
yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l’esprit.
Toujours le soi écoute et cherche : il compare, soumet,
conquiert et détruit. Il règne, et domine aussi le moi.
Derrière tes sentiments et tes pensées, mon frère, se tient un
maître plus puissant, un sage inconnu – il s’appelle soi. Il habite
ton corps, il est ton corps.
Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure
sagesse. Et qui donc sait pour quoi ton corps a précisément
besoin de ta meilleure sagesse ?
112
Problématique
24
Épictète
Quand un homme se vante d’être à même de comprendre et
Manuel (130 apr.
J.-C.), in Les Stoïciens,
trad. J. Pépin,
« La Pléiade »,
© Gallimard, 1962,
pp. 1130-1131.
Faut-il opposer raisonner et agir ?
d’expliquer les livres de Chrysippe1, dis à part toi : « Si Chrysippe
n’avait pas écrit obscurément, en voici un qui n’aurait pas de
quoi se vanter. » Quant à moi, qu’est-ce que je veux ?
Comprendre la nature, et la suivre. Je cherche donc qui est celui
qui l’explique ; ayant entendu dire que c’est Chrysippe, je vais à
lui. Mais je ne comprends pas ses écrits ; je cherche donc qui les
explique. Jusqu’ici, rien encore de glorieux. Mais, quand j’ai
trouvé l’auteur de l’explication, il reste à mettre en pratique les
préceptes : voilà bien la seule chose glorieuse. Si c’est l’explication même que j’admire, qu’est-ce que cela signifie, sinon que
j’ai fait de moi un grammairien au lieu d’un philosophe, à cette
différence près qu’au lieu d’Homère, j’explique Chrysippe. Plutôt
donc que de me vanter, quand on me dit : « Commente-moi
Chrysippe », je rougis, si je ne peux pas montrer une conduite
qui ressemble et s’accorde à ses enseignements. […]
La première et la plus nécessaire partie de la philosophie, c’est
celle qui traite de la mise en pratique des principes, par exemple :
ne pas mentir ; la deuxième, celle qui traite des démonstrations,
par exemple : d’où il vient qu’il ne faut pas mentir ; la troisième,
celle qui les fonde et en ordonne les articulations, par exemple :
d’où vient-il qu’il y a là une démonstration ? Qu’est-ce qu’une
démonstration ? une conséquence ? une opposition ? Qu’est-ce
que le vrai ? Le faux ? Ainsi, la troisième partie tire sa nécessité de
la deuxième, et la deuxième de la première ; la plus nécessaire,
celle où il faut s’arrêter, c’est la première. Nous, nous faisons
l’inverse : c’est à la troisième partie que nous nous attardons, à
elle que va tout notre effort ; de la première, nous nous désintéressons totalement. Résultat : nous mentons, mais la démonstration
qu’il ne faut pas mentir, nous l’avons toute prête.
1. Chrysippe, philosophe grec (277-205 avant J.-C.), est l’un des fondateurs de l’école stoïcienne, à laquelle Epictète appartient.
113
P a r t i e 2 / Te x t e s
Liste des problématiques
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 Quelle tentation convient-il d’éviter lorsque nous raisonnons ou lisons un philosophe ?
2 L’enchaînement logique du savoir correspond-il aux exigences de l’action ?
3 La raison contredit-elle ou empêche-t-elle l’action ?
Les problématiques apparaissent dans plusieurs dialogues et sont généralement
illustrées par un texte portant le même numéro que la problématique.
Ne l’oublions pas, ces problématiques se recoupent parfois. Elles peuvent donc se
remplacer les unes les autres, ou se cumuler en une même proposition.
1 La raison se résume-t-elle à des arguments ?
• Dialogues 1, 2, 5, 6, 7, 8 • Texte : Schopenhauer
Problématique
25
Platon
l faut pardonner ces longueurs au souvenir et au regret de ces
visions célestes. Je reviens à la beauté. Nous l’avons vue alors,
je l’ai dit, resplendir parmi ces visions ; retombés sur la terre
nous la voyons par le plus pénétrant de tous les sens effacer
tout de son éclat. La vue est, en effet, le plus subtil des organes
du corps ; cependant elle ne perçoit pas la sagesse ; car la
sagesse susciterait d’incroyables amours si elle présentait à nos
yeux une image aussi claire que celle de la beauté, et il en serait
de même de toutes les essences dignes de notre amour. La
beauté seule jouit du privilège d’être la plus visible et la plus
charmante. Mais l’homme dont l’initiation est ancienne ou qui
s’est laissé corrompre a peine à remonter d’ici-bas, dans l’autre
monde, vers la beauté absolue, quand il contemple sur terre
une image qui en porte le nom. Aussi, loin de sentir du respect
à sa vue, il cède à l’aiguillon du plaisir et, comme une bête, il
cherche à la saillir et à lui jeter sa semence, et dans la frénésie
de ses approches il ne craint ni ne rougit de poursuivre une
volupté contre nature. Mais celui qui a été récemment initié, qui
a beaucoup vu dans le ciel, aperçoit-il en un visage une heureuse imitation de la beauté divine ou dans un corps quelques
traits de la beauté idéale, aussitôt il frissonne et sent remuer en
lui quelque chose de ses émotions d’autrefois ; puis, les regards
attachés sur le bel objet, il le vénère comme un dieu, et, s’il ne
craignait de passer pour frénétique, il lui offrirait des victimes
comme à une idole ou à un dieu.
e
Phèdre (IV s. av. J.-C.),
trad. É. Chambry,
© GF-Flammarion,
1992, pp. 147-148.
La saisie du beau peut-elle se passer de la raison ?
I
Avez-vous compris l’essentiel ?
1 La saisie du beau est-elle plus immédiate que celle de la sagesse ?
2 À quelle tentation nous expose l’impression immédiate que suscite la beauté ?
3 Comment peut-on mieux apprécier les belles choses ?
2 La raison peut-elle faire l'économie de la croyance ?
• Dialogues 1, 2, 5, 7, 8 • Texte : Pascal
3 La raison est-elle universelle ?
• Dialogues 1, 5, 6, 7, 8 • Texte : Malebranche
4 L'argument d'autorité est-il conforme à la raison ?
• Dialogues 1, 2, 5, 6 • Texte : Descartes
5 La morale est-elle un produit de la raison ?
• Dialogues 1, 5, 6, 8 • Texte : Bergson
6 Suffit-il de percevoir pour savoir ?
• Dialogues 1, 2, 3, 4, 6, 8
7 La raison oppose-t-elle les hommes plus que les sens ?
• Dialogues 1, 2, 6, 8 • Texte : Spinoza
8 Peut-on se fier à la raison ?
• Dialogues 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 • Texte : Montaigne
9 La raison est-elle réductible à la logique ?
• Dialogues 1, 2, 4, 7, 8 • Texte : Kant
10 Le réel se réduit-il à ce que l'on perçoit ?
• Dialogues 1, 2, 3, 4, 6, 7 • Texte : Marx et Engels
11 Doit-on opposer raison et sensible ?
• Dialogues 2, 3, 4, 6, 7, 8 • Texte : Hume
12 La raison est-elle insensible ?
• Dialogues 2, 6, 8 • Texte : Rousseau
13 La raison se suffit-elle à elle-même ?
• Dialogues 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
14 La raison est-elle une construction de l'esprit ?
• Dialogues 2, 4, 5, 6, 7, 8 • Texte : Hegel
114
115
Liste des remarques méthodologiques
15 L'imagination est-elle incompatible avec la raison ?
• Dialogues 2, 6 • Texte : Pascal
Nous rencontrons deux catégories de remarques méthodologiques : obstacle et résolution. Les différents obstacles ou résolutions établis sont parfois assez proches les
uns des autres. Ils se recoupent, et peuvent donc se remplacer, ou se cumuler en un
même endroit.
16 Percevoir, est-ce seulement recevoir ?
• Dialogues 2, 3, 4, 8 • Texte : Descartes
17 Sommes-nous prisonniers de nos sens ?
• Dialogues 2, 3, 4, 8 • Texte : Locke
18 La raison modifie-t-elle la perception sensorielle ?
• Dialogues 2, 3, 4 • Texte : Alain
Obstacles
1
19 Est-il raisonnable de faire confiance à ses intuitions ?
• Dialogues 3, 5, 6, 7, 8 • Texte : Bergson
20 La raison provient-elle de l'expérience sensible ?
• Dialogues 3, 4 • Texte : Leibniz
21 Le sensible est-il une qualité des choses ou du corps ?
• Dialogues 3, 6 • Texte : Spinoza
Glissement de sens : dialogues 1, 6, 8
Transformation d’une proposition ou d’une idée, s’effectuant subrepticement et
insensiblement par la conversion de cette idée ou de cette proposition en une
formulation voisine proche, mais de sens substantiellement différent.
Exemple : Transformer la proposition « L’être humain est doué de raison » en la proposition
« L’être humain est raisonnable ».
(Voir Précipitation, Emportement émotionnel)
22 La raison est-elle un facteur de liberté ?
• Dialogues 3, 5, 6, 8 • Texte : Kant
Indétermination du relatif : dialogues 1, 3, 7
Refus de répondre, d’expliquer une idée ou de la mettre à l’épreuve, en invoquant la multiplicité indéterminée des points de vue subjectifs possibles.
23 La raison peut-elle être inconsciente ?
• Dialogues 3, 7, 8 • Texte : Nietzsche
Exemple : À la question « La raison libère-t-elle l’homme ? », répondre simplement que
cela dépend de chacun et du point de vue où l’on se place.
(Voir Concept indifférencié)
24 Faut-il opposer raisonner et agir ?
• Dialogues 3, 5, 7, 8 • Texte : Épictète
2
3
25 La saisie du beau peut-elle se passer de la raison ?
• Dialogues 5, 8 • Texte : Platon
Fausse évidence : dialogues 1, 2, 3, 6, 8
Fait de considérer comme indiscutable un lieu commun, un propos banal, justifié d’emblée par son apparente évidence, évidence qui relève de la prévention,
du préjugé ou de l’absence de pensée.
Exemple : Considérer d’emblée pour acquise la proposition suivante : « On ne peut pas
avoir raison contre tout le monde ». On pourrait citer comme contre-exemple l’apparition de
toute nouvelle découverte scientifique importante.
(Voir Certitude dogmatique, Alibi du nombre, Emportement émotionnel, Opinion reçue)
26 Peut-on parler de conflit entre la raison et les passions ?
• Dialogues 5, 7
4
Certitude dogmatique : dialogues 1, 2, 4, 6, 8
Attitude de l’esprit qui juge incontestable une idée particulière et se contente de
l’énoncer hâtivement, voire de la réitérer, sans chercher à la justifier, sans en creuser les présupposés et les conséquences, sans tenter de la mettre à l’épreuve ni
d'envisager une hypothèse contraire. Défaut de la pensée qui interdit toute possibilité de problématique.
Exemple : Lorsque quelqu’un affirme que « La raison nous empêche d’être libre » sans envisager en quoi « La raison est libératrice » ; par exemple, elle nous libère de nos préjugés.
(Voir Emportement émotionnel, Fausse évidence, Opinion reçue, Idée réductrice)
116
117
5
Alibi du nombre : dialogues 1, 4, 7
Référence à une prétendue multiplicité dont l’évocation est censée confirmer
indubitablement une proposition exprimée au préalable.
Exemples : « Tout le monde sait que la raison nous empêche d’être libre », « De nombreux
exemples prouvent que la raison nous libère. » Le nombre dans sa généralité ne prouve rien
en soi, à moins d’être précisé ou explicité.
(Voir Certitude dogmatique, Fausse évidence, Opinion reçue)
6
Opinion reçue : dialogues 1, 4, 5, 6
Fait d’admettre une idée ou une proposition pour la seule raison qu’elle serait validée par l’autorité de la tradition, d’une habitude, du milieu social, d’un spécialiste,
reconnu ou non, ou par l'évidence d'une quelconque « nature éternelle ».
Exemple : Affirmer la proposition « La raison libère l’homme » en la justifiant seulement par
des expressions du type : « L’histoire nous prouve que… », « Depuis l’Antiquité nous savons
que… », « Le philosophe untel dit que… », « La société est fondée sur l’idée que… », etc.
(Voir Alibi du nombre, Certitude dogmatique, Emportement émotionnel, Fausse évidence,
Idée réductrice, Précipitation)
7
Emportement émotionnel : dialogues 1, 7
Moment de la réflexion où nos convictions nous conduisent à refuser l’analyse
et la mise à l’épreuve de nos propos, afin de poursuivre notre discours sans
envisager d’autres possibilités de sens.
Exemple : Lorsque je soutiens l’idée « La raison empêche l’homme d’être libre » et que lancé
dans mon discours, je ne réponds pas à l’objection suivante : « Cette proposition ne consistet-elle pas à défendre la loi du plus fort ? », soit parce que je refuse de répondre aux objections
qui me sont faites, soit parce que je ne prends pas le temps de les formuler moi-même.
(Voir Certitude dogmatique, Concept indifférencié, Idée réductrice, Fausse évidence, Idée
réductrice)
8
Précipitation : dialogues 1, 2, 3, 4, 6, 7, 8
Attitude consistant à formuler une réponse hâtive, voire peu claire, sans avoir au
préalable pris la peine d’identifier les divers facteurs pouvant intervenir dans la résolution de la question à traiter. Entraîne un risque de confusion et de contresens.
Exemple : À la question « La raison libère-t-elle l’homme ? », répondre « L’homme est par
nature doué de raison », sans prendre le temps d’expliquer en quoi cette réponse explique
que la raison libère ou comment la raison pourrait représenter une contrainte.
(Voir Glissement de sens, Certitude dogmatique, Emportement émotionnel)
9
Exemple inexpliqué : dialogues 2, 4, 5, 7
Utilisation abusive d’un exemple consistant à considérer que sa seule formulation sous forme narrative, ou même sa simple évocation, suffit à justifier une
idée ou une thèse, sans que soit fournie l’analyse qui permettrait de démontrer
l’intérêt et la portée de l’exemple en question.
118
Exemple : Lorsque pour défendre l’idée « La foi est contraire à la raison », je mentionne
l’Inquisition sans donner aucune explication.
(Voir Concept indifférencié, Fausse évidence, Idée réductrice)
10 Concept indifférencié : dialogues 1, 3, 6, 7
Utilisation imprécise et tronquée d’un concept, ayant pour conséquence d’engendrer
une proposition qui n’est pas poussée jusqu’au bout, à la fois dans l’exploration de ses
présupposés implicites et dans l’analyse de ses diverses conséquences possibles. La
position adoptée n’est donc pas assumée dans sa logique argumentative complète.
Exemple : « La raison n’est pas la connaissance ». Mais le terme connaissance renvoie-t-il
ici à la connaissance sensible, à une érudition, à l’expérience ? La proposition varie énormément selon les diverses interprétations ; elles produisent différents sens qui peuvent
radicalement s’opposer.
(Voir Certitude dogmatique, Précipitation)
11 Idée réductrice : dialogues 2, 4, 5, 6, 8
Fait de choisir arbitrairement et de défendre un point de vue unique, qui s’avère
incapable de prendre en compte l’ensemble des données d’une question ou
d'un concept, en l’amputant ainsi de ses véritables enjeux. Justification d’une
idée particulière, mais absence de position critique.
Exemple : À la question « La raison libère-t-elle l’homme ? », répondre non et travailler uniquement à l’élaboration de ce point de vue.
(Voir Certitude dogmatique, Emportement émotionnel, Fausse évidence, Opinion reçue)
12 Incertitude paralysante : dialogues 3, 7
Attitude de l’esprit inhibé dans la progression de sa réflexion, parce que deux ou
plusieurs options contradictoires se présentent à lui, sans qu'aucune ne réussisse
d’emblée à emporter son adhésion et sans qu'il ose se risquer à analyser les thèses
en présence ou à articuler une problématique.
Exemple : Énoncer d’abord l’idée que « La raison libère l’homme », ensuite que « La raison
est une contrainte pour l’homme », puis simplement dire que l’on hésite et en conclure que
le problème est difficile et que l’on ne peut pas trancher.
(Voir Concept indifférencié, Difficulté à problématiser)
13 Illusion de synthèse : dialogues 1, 2, 6, 8
Refus de considérer séparément deux ou plusieurs composantes d’une idée en
les maintenant dans une unité factice, ce qui empêche d’évaluer adéquatement
leur dimension conflictuelle et de formuler une problématique prenant en
charge ces divers aspects. Résolution superficielle d’une contradiction.
Exemple : La proposition « À quelques exceptions près, on peut dire que la raison libère
l’homme ». Il s’agit ici d’expliquer en quoi la raison libère l’homme et en quoi elle ne le
libère pas, sans gommer la portée de ces exceptions, aussi rares soient-elles.
(Voir Difficulté à problématiser, Perte de l’unité)
119
14 Perte de l’unité : dialogues 1, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Oubli du lien entre les différents éléments constitutifs d’une réflexion, au profit
d’une approche parcellaire et pointilliste et au détriment d’une prise en considération de l’unité d’ensemble du propos. Rupture de cohérence ou de logique
dans un développement d’idées.
Exemple : Si l’on énonce l’idée « La raison libère l’homme », objecter que la raison est une
négation du sensible, de l’imagination ou de la foi, et répondre à ces objections.
(Voir Suspension de jugement, Penser l’impensable)
4
Exemple : À la question « La raison libère-t-elle l’homme ? », traiter l’aspect psychologique
et intellectuel, voire élaborer une problématique à ce propos, puis aborder l’angle moral de
la question sans se soucier de relier ce nouvel aspect au travail déjà effectué.
(Voir Difficulté à problématiser, Illusion de synthèse, Idée réductrice)
Exemple : Si l’hypothèse de départ est l’idée que « La raison libère l’homme », tenter de
justifier la position inverse : « La raison est une contrainte », même si cette proposition
nous paraît aberrante. Ceci implique, par exemple, d'expliquer que la raison inhibe désirs
et passions.
(Voir Suspension de jugement, Position critique)
15 Difficulté à problématiser : dialogues 1, 2, 3, 5, 6, 7
Insuffisance d’une réflexion, qui, lorsqu’elle rencontre deux ou plusieurs propositions contradictoires sur un sujet donné, hésite ou se refuse à les articuler ensemble.
Elle oscille dès lors entre l’une et l’autre, voire simplement les accole, sans chercher
à les traiter et à les relier véritablement en produisant une problématique.
Exemple : Les propositions « L’homme est libre grâce aux passions » et « Les passions
empêchent l’homme d’être libre » sont énoncées tour à tour, ou accolées. On conclut simplement à une impossibilité de trancher, sans chercher à les articuler ensemble sous la
forme d’une problématique, ce qui permettrait de vérifier sur quelle notion pivote l’opposition. Ainsi l’on pourrait proposer la formulation suivante : « Les passions libèrent l’homme
dans la mesure où il peut encore les soumettre à l’épreuve critique de la raison. »
(Voir Illusion de synthèse, Idée réductrice)
Résolutions
1
2
5
Exemple analysé : dialogues 2, 3, 4, 5
Citer ou inventer, puis expliquer un exemple mettant en situation une problématique ou un concept, afin de les étudier, de les expliquer ou d’en vérifier la validité.
Exemple : Si l’on veut défendre l’idée que « La logique est une contrainte pour l’homme,
dans la mesure où elle est négation du désir », on peut citer l’exemple de l’artiste dont le
fonctionnement ne saurait être réduit à la logique, et l’analyser.
(Voir Achèvement d’une idée, Introduction d’un concept opératoire)
Suspension du jugement : dialogues 2, 5, 7
Mise de côté temporaire de tout parti pris, afin d’énoncer et d’étudier les
diverses possibilités de lecture d’une thèse ou d’une problématique.
Introduction d’un concept opératoire : dialogues 1, 2, 3, 4, 6, 8
Introduction dans la réflexion d’une nouvelle notion ou idée permettant d’articuler
une problématique ou d’éclairer le traitement d’une question.
Le rôle d'un tel concept est d'éviter tout relativisme vide de sens comme « ça
dépend », d’éclaircir les hypothèses, et d’établir des liens entre les idées.
Exemple : Même si l’on pense que la logique est une contrainte, suspendre sa conviction
afin d’étudier et de problématiser la question.
(Voir Position critique, Penser l’impensable)
Exemple : Pour justifier l’idée « La raison libère l’homme », introduire le concept de « maîtrise de soi » et l’expliciter.
(Voir Achèvement d’une idée, Problématique accomplie)
Achèvement d’une idée : dialogues 1, 2, 4, 5, 7
Étude et prise en charge des éléments importants d’une thèse, reconnaissance de ses
présupposés ou de ses conséquences, explication de ses différents sens ou nuances.
Exemple : Si l’on énonce l’idée « La raison libère l’homme », montrer les différents sens du
terme raison, comme norme de l’esprit, comme ordre des choses, comme mode de connaissance, ou opter pour un de ces sens, en explicitant les conséquences.
(Voir Problématique accomplie)
3
Penser l’impensable : dialogues 3, 4, 7
Imaginer et formuler une hypothèse, en analyser les implications et les conséquences, même si nos convictions a priori et notre raisonnement initial semblent se refuser à cette possibilité. Accepter une hypothèse qui s’impose à nous
par la démonstration, même si intuitivement elle nous semble inacceptable.
Position critique : dialogues 2, 4, 5
Soumettre à des questions ou à des objections une thèse, afin de l’analyser et de vérifier ses limites, ce qui permet de préciser son contenu, d’approfondir la compréhension de ses présupposés et de ses conséquences, et d’articuler une problématique.
120
6
7
Problématique accomplie : dialogues 1, 3, 4, 5, 8
Mise en rapport concise de deux ou plusieurs propositions distinctes ou contradictoires sur un même sujet, afin d’articuler une problématique ou de faire
émerger un concept.
La problématique peut prendre soit la forme d’une question, soit celle d’une
proposition exprimant un problème, un paradoxe ou une contradiction.
Exemple : Pour traiter la question du sensible, formuler deux propositions « Le sensible est
le moyen premier d’accéder à la connaissance du monde » et « Nous sommes prisonniers
de nos sens », puis articuler une problématique sous forme de question : « La connaissance sensible se suffit-elle à elle-même ? », ou sous forme d'affirmation : « Le sensible est
une forme indispensable de connaissance qui ne se suffit pas à lui-même ».
(Voir Achèvement d’une idée, Introduction d’un concept opératoire)
121
Index des notions-outils
Les numéros renvoient aux dialogues.
Les notions-outils sont généralement présentées en relation avec d’autres notionsoutils de nature contraire ou voisine, afin de les mettre en valeur et d’en préciser le
sens et l’utilisation.
Abstrait (8)
Analyse (7)
Argument (1)
Argument d'autorité (6)
Argumentation (1)
Attention (3)
Autorité (6)
Empirique (2)
Empirisme (4)
Erreur (4)
Évidence (2)
Exemple (7)
Expliquer (7)
Faute (4)
Catégorie (7)
Cause (4)
Certitude (2)
Concept (5)
Concret (8)
Conscience (3)
Conviction (1)
Croyance (5)
Général (6)
Idée (5)
Identité (4)
Imagination (2)
Immédiat (3)
Induction (2)
Intuition (3)
Irrationnel (7)
Déduction (2)
Démonstration (1)
Dialectique (7)
Différence (4)
Discuter (6)
Discursif (3)
Disputer (6)
Distinction de raison (3)
Distinction réelle (3)
Dogmatisme (1)
Jugement (8)
Justifier (7)
Logique (7)
Mensonge (4)
Morale (6)
Normal (5)
Objectif (5)
Opinion (5)
Opposition (4)
Particulier (6)
Passion (5)
Persuasion (1)
Préjugé (5)
Preuve (1)
Problématique (7)
Raison (1)
Rationalisme (4)
Rationnel (2)
Réceptivité (2)
Réflexion (3)
Relativisme (1)
Représentation (8)
Savoir (5)
Scepticisme (1)
Sensation (1)
Sensibilité (1)
Sentiment (5)
Singulier (6)
Spontanéité (2)
Synthèse (7)
Subjectif (5)
Réponses aux questions sur les textes
Texte 1
Schopenhauer
1 - Non, qu’il démontre ou réfute, il est souvent seulement apparent. Il persuade l’auditeur, persuasion qui n’est pas nécessairement fondée sur la vérité.
2 - Convaincre. Il s’agit plus souvent d’avoir raison, au moins en apparence, plutôt que
de rechercher de façon désintéressée la vérité.
3 - Non, le plus souvent elle est malheureusement au service de la vanité.
Texte 2
Pascal
1 - Non, certaines vérités sont l’objet d’une intuition du cœur et sont connues sans
démonstration.
2 - Non, le cœur produit aussi des idées certaines. Il s’agit seulement de certitudes d’un
autre ordre.
3 - Pour les vérités premières, principes qui sont des axiomes indémontrables, des évidences connues par simple intuition.
Texte 3
Malebranche
1 - Que malgré les grandes différences culturelles entre les hommes, la raison reste la
même pour tous.
2 - Non, dans le premier cas, la raison désigne une faculté, un pouvoir de penser que
l’homme posséderait, alors que dans le second, la raison est l’argument, ou le motif,
voire la cause de l’action.
3 - La raison est toujours universelle, les passions sont particulières : elles renvoient à un
individu donné.
Universel (6)
Texte 4
Descartes
1 - Non, elle est insuffisante. Elle ne fait travailler que la mémoire, sans faire progresser
notre pouvoir de bien juger.
2 - D’une part ils n’ont pas toujours été très clairs, ni parfois très sincères dans leurs
écrits, d’autre part ils ne sont pas tous d’accord entre eux.
3 - En s’efforçant de cultiver son propre jugement.
122
123
Texte 5
Bergson
1 - Au sens où l’on peut toujours justifier rationnellement une conduite morale.
2 - La morale n’est pas rationnelle si l’on entend par là que les conduites morales ont la
raison seule pour origine et pour motivation.
3 - Le domaine de la science, de la connaissance de la nature.
Texte 7
Montaigne
1 - Non, car celles-ci ne peuvent nous être connues que grâce à une révélation divine.
De plus, Dieu la réserve plutôt aux ignorants, aux simples.
2 - Non, la raison est plutôt passive, réceptive. La vérité s’impose à elle du dehors.
3 - Ils nous conduisent à reconnaître notre propre ignorance, à réaliser l’incapacité de la
raison à découvrir, par elle-même, une quelconque vérité.
Texte 9
Marx et Engels
1 - Non, parce que l’esprit découvre que le monde sensible n’est pas en accord avec ses
principes.
2 - Le philosophe ne se contente pas de l’apparence des choses visibles, mais veut
découvrir en elles leur essence.
3 - Ce qui échappe à la perception, c’est le réel en tant que résultat de l’activité
humaine, la dimension historique de ce qui est donné aux sens.
124
1 - Celui qui prétend qu’il y a une réalité extérieure à nos perceptions et que ces perceptions sont l’image exacte de cette réalité.
2 - Non, car pour parler avec précision, l’esprit ne sent guère que ses propres sensations.
3 - Le fait que notre sensation peut changer alors que l’objet reste identique, comme
dans l’exemple de la variation causée par la distance de l’objet.
Texte 12
Rousseau
1 - Non, c’est un sentiment naturel, qu’on éprouve sans raisonner.
2 - À condition que nous soyons capables de nous identifier à celui qui souffre.
3 - Peut-être, mais c’est cette même raison qui en est l’origine. Elle ne corrigerait donc
que son propre défaut.
Texte 14
Hegel
1 - Du réel, c’est-à-dire de ce qui est effectivement.
2 - Ce que critique Hegel, c’est un idéal ou une idée qui serait au-delà de la réalité, qui
serait autre chose que ce qui existe effectivement. L’idéal, c’est le réel, selon lui.
3 - Une pensée qui déserterait le réel risquerait d’être aussi désertée par lui. Elle ne viserait plus aucune réalité, et serait ainsi une pensée vide, une non-pensée.
Kant
1 - Non, puisqu’il organise les données de la sensation.
2 - Non, elles sont en elles-mêmes sans logique, sans lien rationnel. C’est l’entendement
qui doit introduire une logique en elles.
3 - Non, car l’entendement seul ne fournit que des formes vides, sans contenu, qui ne
peuvent donc être un savoir réel.
Texte 10
Hume
Spinoza
1 - Oui, car par définition, un sentiment est ce que chacun éprouve pour lui-même et en
lui-même, d’une façon propre, différente de celle des autres.
2 - Non, mais son pouvoir n’est guère durable et se limite à certaines circonstances de la vie.
3 - Non, puisque ce qui est rationnel, c’est ce qui est identique pour tous les hommes
en tant qu’êtres doués de raison. Cependant, la raison a rarement une grande
influence sur leur comportement.
Texte 8
Texte 11
Texte 15
Pascal
1 - Oui, dans la mesure où sa nature d’être doué de raison en est affectée.
2 - Non, la raison elle-même est le jouet de l’imagination.
3 - Non, elle a la capacité d’inventer, de produire d’elle-même des sensations.
Texte 16
Descartes
1 - Il n’y aurait pas de ressemblance entre notre sensation et l’objet perçu puisque ce
qui agit sur notre système nerveux, les rayons de lumière, n’est pas une partie de
l’objet perçu et n’a rien à voir avec lui.
2 - Non, puisque la sensation que nous éprouvons dépend aussi de la nature de notre
sensibilité et de la constitution du cerveau.
3 - On le remarque lorsque intervient un jugement.
125
Texte 17
Locke
1 - L’idée d’un esprit qui serait, à l’origine, vierge, vide de toute sensation et dépourvu
d’idées innées.
2 - Non, nous pouvons aussi percevoir nos idées, nos états intérieurs.
3 - Elles proviennent toutes deux de l’expérience, elles sont toutes deux des perceptions,
c’est-à-dire que par elles notre esprit est affecté : il reçoit des impressions des objets extérieurs par la sensation et des impressions de ses opérations intérieures par la réflexion.
Texte 21
1 - Non, ce sont les sens et l’imagination.
2 - Non, l’imagination n’est pas rationnelle, celui qui imagine ne s’appuie que sur des
sensations.
3 - Non, elles ne sont que la résultante de l’action de ces corps extérieurs sur notre
propre corps.
Texte 22
Texte 18
Alain
1 - L’idée que percevoir serait une pure constatation, que la sensation serait neutre.
2 - Il permet de donner une unité, celle d’un objet, à des perceptions disparates. C’est
un rôle de synthèse.
3 - Parce qu’il s’agit d’un objet que l’on ne peut jamais voir entièrement, puisque la face
que nous regardons nous cache la face opposée. Saisir la totalité de l’objet suppose
toujours que l’on ajoute quelque chose que l’on ne perçoit pas actuellement à ce que
l’on perçoit effectivement, ce qui nécessite la raison.
Texte 19
Bergson
1 - L’intuition pense la durée et le mouvement, le devenir, alors que la connaissance
rationnelle préfère s’en tenir à l’instant, à la fixité, à l’immobile.
2 - Oui, car elle est plus facile à comprendre, puisqu’elle consiste à ramener l’inconnu
au déjà connu, sous la forme d’un nouvel agencement d’idées déjà connues.
3 - Non, elle est plus complexe, puisqu’elle consiste à relier des éléments divers après
les avoir décomposés ou analysés. L’intuition est plus synthétique : elle saisit un tout
en une seule fois ; elle propose une idée simple, non décomposable.
Texte 23
Nietzsche
1 - Non, la raison réside surtout dans le corps, défini comme une « grande raison ».
L’esprit, la conscience, n’en sont que le jouet : la « petite raison ».
2 - Elle croit être sa propre finalité et celle de toute chose.
3 - Non, ils sont trompeurs. Il faudrait être muet pour entendre « la grande raison ».
Texte 24
Epictète
1 - Celle qui consisterait à faire de cette réflexion un sujet d’érudition purement
livresque, au lieu d’y voir un moyen d’améliorer effectivement notre conduite.
2 - Non, car la mise en pratique est logiquement la conséquence d’une connaissance
rationnelle de la nature et de la pensée, mais dans la vie, l’action doit venir en premier, elle est ce qu’il y a de plus urgent.
3 - Non, elle la prépare et la légitime. Cependant, il arrive trop souvent que nous prenions la raison comme prétexte pour ne rien faire.
Platon
Leibniz
1 - Non, les données sensibles confirment en général la certitude rationnelle.
2 - Non, parce que ces données, bien que vraies, n’ont jamais un caractère de nécessité. Démontrer une propriété géométrique que l’on a observée avec ses yeux permet
de s’assurer qu’il est bien nécessaire qu’il en soit ainsi, que ce n’est pas un hasard.
3 - Absolument pas. Cela signifie que seuls des faits particuliers, déterminés, qui ont lieu
à un moment donné, dans un lieu donné, peuvent être l’objet d’une sensation.
126
Kant
1 - Non, le plus souvent ils préfèrent la servitude.
2 - Le manque de volonté pour raisonner par soi-même.
3 - Ce pouvoir leur est volontairement délégué par ceux qui leur obéissent.
Texte 25
Texte 20
Spinoza
1 - Oui, parce que contrairement à la sagesse, la beauté est perceptible par la vue.
2 - À la tentation de succomber au désir charnel, à la possession physique.
3 - En se rappelant la beauté divine, la vérité originelle, dont elles sont l’imitation ou le reflet.
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