feuilletaient - Les Éditions Noir sur Blanc

feuilletaient - Les Éditions Noir sur Blanc
ALLÉE DE L’INDÉPENDANCE
KRZYSZTOF VARGA
ALLÉE
DE L’INDÉPENDANCE
Traduit du polonais par Agnieszka ĩuk
LES ÉDITIONS NOIR SUR BLANC
La traductrice remercie Pierre Grialou pour son aide inestimable
dans la traduction de cet ouvrage.
Titre original : Aleja NiepodległoĞci
© Krzysztof Varga, 2010. All rights reserved.
Published by arrangement
with Wydawnictwo Czarne, Poland.
© 2015, Les Éditions Noir sur Blanc, Lausanne,
pour la traduction française
ISBN : 978-2-88250-374-9
« Et déjà était morte mon adolescence honteuse
et criminelle ; et j’entrais dans la jeunesse, et
plus j’avançais en âge, plus je m’égarais en de
ridicules chimères. »
SAINT AUGUSTIN, Confessions, VII, 1
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Lorsque le Boeing 767 de la compagnie aérienne polonaise
LOT explosa en plein vol au-dessus de l’Atlantique, Krystian
Aposta était déjà complètement soûl. Et même, il était bourré
comme une pute, totalement niqué par l’alcool, sérieusement
déchiré ou encore raide défoncé. Son état juste avant l’explosion de l’avion était digne de toutes les expressions vulgaires
ayant trait à l’ébriété dont est capable la langue polonaise,
au reste peu inventive. Et c’est seulement parce que c’était
sa langue maternelle qu’elle ne le faisait pas pleurer de rire
ni rougir de honte. Une langue qui suscitait la méfiance chez
les auditeurs à chaque fois qu’elle s’efforçait d’atteindre le
sommet de ses capacités limitées, en essayant de s’affranchir
de ses racines ouvrières et paysannes et en tentant timidement d’élargir ses ressources lexicales. Une langue héritée des
petits magouilleurs et des grands poètes, qui n’avait jamais été
en mesure de donner jour à un langage érotique et qui par
conséquent devait se contenter d’un petit nombre de cochonneries peu raffinées, une langue qui en gros exprimait toutes
les émotions d’un être humain de deux façons : « Classe,
putain ! » et « Merde, putain ! »
Krystian Aposta était aussi l’esclave de sa propre langue
qui maintenant lui pendait hors de la bouche, complètement
inerte, comme la langue d’un chien haletant après la course.
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Si, avant l’explosion de l’avion, les haut-parleurs avaient diffusé comme brève annonce : « Mesdames et Messieurs, nous
sommes extrêmement navrés de vous informer que notre avion
va maintenant exploser et qu’aucun des passagers ne survivra »,
la langue de Krystian n’aurait pu dire que : « Putain, on est
baisés ! »
Mais en attendant, Krystian se taisait, ce qui d’ailleurs lui
réussissait toujours mieux que de parler, comme c’était du
reste le cas pour la majorité des usagers de la langue polonaise. Lorsqu’ils se taisaient, ils savaient être beaux, nobles
et grands, mais dès qu’ils se mettaient à parler, ils se ratatinaient et enlaidissaient. S’opérait alors sur leurs visages une
curieuse métamorphose, leur air intrigant et mystérieux disparaissait, leurs muscles se tendaient, leurs yeux s’écarquillaient,
des spasmes leur crispaient les joues et bien qu’ils fussent en
train de parler, leurs lèvres étaient comme paralysées. Krystian
avait dit beaucoup trop de conneries dans sa vie pour ne pas
commencer enfin à mesurer le prix du silence. Il se taisait
donc, sachant en plus qu’il était ivre et que tout propos plus
long qu’une phrase nominale aurait pu le couvrir de ridicule.
Bien sûr, il savait que même s’il se faisait démasquer, et qu’on
découvrait qu’il était complètement pété à bord, tant qu’il
ne faisait pas de bêtises, il avait la paix. Et il faut savoir que
Krystian ne faisait pas de bêtises quand il était ivre et c’est ce
qui le différenciait de la majorité des usagers de la langue
polonaise. Il ne revendiquait rien, ne menaçait personne, ne
s’en prenait à personne et gardait toujours présent à l’esprit le
fait qu’il était soûl. Il avait tout simplement très peur de l’avion
et comptait anesthésier cette peur avec de l’alcool. Comme il
s’est avéré par la suite, elle était légitime : Krystian Aposta est
mort dans une catastrophe aérienne. Qu’on nous rabâche sans
fin que l’avion est le moyen de locomotion le plus sûr, qu’il
y a plus de gens qui meurent dans des accidents de la route
en une semaine que dans des catastrophes aériennes en une
année et que des tragédies pareilles n’arrivent qu’une fois sur
plusieurs milliers de décollages et d’atterrissages, tout cela ne
pouvait désormais rien y changer. Tout cela ne voulait plus
rien dire au moment où le Boeing 767 à bord duquel était
Krystian Aposta éclatait en vol en une plus grande quantité
de morceaux qu’il y a dans l’année de victimes d’accidents de
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la route ou d’avions qui décollent et atterrissent au principal
aéroport de Varsovie.
L’explosion se produisit à peu près à un tiers du trajet vers
l’Amérique, peut-être même à la moitié, mais indépendamment de l’écart entre ces deux fractions, en bas, il n’y avait
que de l’eau, une infinité d’eau, et c’est dans cette eau qu’allait maintenant prendre fin la vie moyennement longue de
Krystian Aposta. Cette vie que, s’il avait eu le temps d’en faire
le bilan, il aurait été obligé de considérer comme ratée, pleine
de déceptions et d’inquiétudes qui avaient pris lourdement le
pas sur de courts moments d’épiphanie, ces étranges instants
d’éblouissement et de ravissement qui passaient subitement
en ne laissant dans leur sillage qu’un arrière-goût écœurant
et de la honte. Il ne lui en restait qu’une gueule de bois
morale ; voilà que, naïf comme un enfant, il s’était encore
laissé prendre à l’illusion publicitaire, au mensonge de l’emballage, alors que sous son éclat chatoyant ne se cachait en réalité
qu’un grand vide. Et c’est avec une acceptation et un calme
grandissants qu’il accueillait de nouvelles déceptions ; il avait
appris à ne plus rien attendre de la vie, ce qui l’avait rendue
en quelque sorte plus paisible ; ainsi, l’exaltation du temps de
la jeunesse avait progressivement laissé place au renoncement
acharné de la maturité. Une espèce de vérité qu’il avait faite
sienne (plutôt que de faire siens une femme, de l’argent ou
des succès) lui soufflait à l’oreille que de toute façon tout ce
qu’il entreprendrait aboutirait à un échec ou tout au plus à
un semblant de victoire.
Mais Krystian n’avait pas procédé à l’évaluation minutieuse
de sa vie avant l’explosion et ce n’était pas tellement parce
que le temps lui avait manqué, mais plutôt parce qu’il n’avait
pas conscience du fait que le moment du bilan était arrivé.
Il avait juste eu le temps de se cuiter sérieusement à bord de
l’avion, même si au moment où il mourut, ce bord n’existait
déjà plus.
Mais à vrai dire, même sans ça, Krystian n’avait jamais été
très vivace ; en ce qui concerne son copyright personnel, on
peut dire qu’il avait toujours été adepte du minimalisme. Pour
autant, il avait toujours été sensible à ces petits bonheurs
qui l’avaient parfois aidé à se sortir du tas de feuilles pourries dans lequel il était enseveli jusqu’au cou : le parfum des
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jardins ouvriers des Défenseurs de la Paix qui fleurissaient
au printemps, le soleil qui descendait du ciel pour se coucher sur les façades des immeubles rue Wiktorska, la sieste
d’automne-hiver entre la tombée du jour précoce et l’arrivée
de l’obscurité véritable. Il lui en fallait également peu pour
accéder aux semblants de l’amour : le parfum fugace du cou
d’une jeune femme dans un tramway, un petit déjeuner à
deux le dimanche matin. Mais à vrai dire, tout cela c’était déjà
du passé, car depuis de longs mois, il ne sentait plus aucun
parfum, il prenait le tramway de moins en moins souvent et,
s’il le prenait, c’était tête baissée et le regard rivé au plancher du wagon, tandis que les petits déjeuners au menu peu
recherché, qui se limitaient la plupart du temps à des œufs
brouillés ou à des saucisses cuites à l’eau, il les prenait le plus
souvent seul. De tous les plaisirs de la chair, il ne lui restait
désormais que les siestes de l’après-midi qui, à un moment
donné, n’avaient plus été cantonnées aux mois d’automne et
d’hiver. Krystian s’y adonnait désormais aussi au printemps
et en été, comme s’il voulait passer sa vie à dormir. Si jamais
la sieste se prolongeait et qu’il se réveillait au soir avec la
conscience qu’il lui serait désormais difficile de trouver le
sommeil la nuit, il descendait acheter du vin à l’épicerie du
coin ou bien il sortait une bouteille du placard de la cuisine
où il s’était fait un stock pour ce genre d’occasions. Il faut dire
que Krystian Aposta ne se limitait pas à boire avant d’embarquer dans un avion. Il buvait tous les jours et ses siestes de
l’après-midi n’étaient pas dues à la fatigue ou à un déjeuner
trop copieux, mais au fait qu’il avait absorbé au préalable
une ou deux bouteilles de vin. Quant à la nourriture, il lui
en fallait également peu pour se sentir rassasié : un kebab
à la sauce moyennement piquante qu’il achetait à L’Éphèse,
au coin de la rue Odyniec et de l’allée de l’Indépendance,
des épinards à la poêle avec du fromage bleu, son déjeuner
habituel à cette époque-là car c’était l’unique plat qu’il était
capable de préparer seul (mis à part les dix façons de faire
cuire les œufs brouillés) ou encore les plats tout prêts en
bocal qu’il suffisait de réchauffer : Le Bocal polonais, Le Bocal
mexicain ou Le Bocal oriental, tout un empire de bocaux. Ils
lui rappelaient sa tante et ses conserves stockées dans la cave
dans l’attente de l’hiver.
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Paradoxalement, malgré son caractère désordonné et sa mollesse qui progressait d’année en année, il était incroyablement
pragmatique, quoique d’une façon assez particulière et plutôt
superficielle. Il était capable de ne pas faire le ménage des mois
durant, sans parler des carreaux qu’il ne lavait jamais, il se
contentait de repousser du pied sous la commode des amas de
poussière, gris et moelleux, et pourtant, tous les objets devaient
être à leur place, sans quoi il ne pouvait pas s’y retrouver dans
les situations difficiles du quotidien. Son appartement s’encrassait toujours davantage, des restes d’épinards et d’œuf séché
mouchetaient la plaque de cuisson telles des fientes d’oiseaux,
de longues toiles d’araignées pendaient du plafond en se balançant majestueusement, la table de cuisine avec sa nappe cirée
dont les motifs étaient agrémentés, ici et là, de brûlures de
cigarette, était recouverte d’une graisse inamovible, mais il suffisait qu’une chaise soit de travers et Krystian stressait immédiatement, sentait l’angoisse monter et il lui fallait la remettre
droit tout de suite. Tous les objets étaient à leur place, surtout
l’ordinateur et la télé, eux aussi recouverts de poussière et de
crasse. De temps à autre, Krystian les essuyait de sa manche,
et lorsque des taches tenaces de provenance inconnue subsistaient, il crachait sur l’écran et frottait plus fort. Si jamais sa
tante s’était levée de sa tombe et avait vu ce qu’il avait fait de
l’appartement qu’elle lui avait légué, son squelette s’en serait
certainement arraché les cheveux de désespoir.
Krystian avait acquis la science simple de la dépense facile,
mais il savait également faire des économies et pensait même
à investir. Le plus volontiers dans l’immobilier, surtout que
toutes les analyses démontraient clairement que les prix exorbitants des appartements à Varsovie allaient non seulement ne
plus jamais chuter, mais encore qu’ils ne s’arrêteraient plus de
monter et s’envoleraient vers des chiffres de plus en plus abstraits, aussi longtemps que la ville continuerait à exister. Il
feuilletait scrupuleusement les suppléments immobiliers en
étudiant avec soin les annonces imprimées en petits caractères et surfait sur les sites des agences immobilières, jusqu’à
développer une dépendance à ces lectures, ce qui l’humiliait
et le démolissait. Tout ce qui l’intéressait, ce qui éveillait sa
convoitise, lui était inaccessible. Il ne lui restait qu’à se réjouir
du fait qu’il avait un endroit où habiter et qu’il était à l’abri
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du crédit immobilier sur trente ans, et avec lui de la peur
constante qu’un jour il n’aurait peut-être pas de quoi payer ses
mensualités. Du reste, le crédit lui était tout aussi inaccessible,
car Krystian n’était employé nulle part de façon permanente,
il vivait de contrats occasionnels, des boulots alimentaires à
la con qu’il méprisait, mais il ne pouvait pas se permettre de
mépriser l’argent qu’ils lui rapportaient. Et ils lui rapportaient
suffisamment pour vivre à un niveau confortable : il pouvait
donc, à certains moments, dépenser de l’argent facilement, et à
d’autres, en économiser. Ce travail occasionnel était le goutteà-goutte grâce auquel il fournissait à son organisme les doses
de nourriture et d’alcool nécessaires à sa survie. Il se rendit
compte un jour que l’unique bien immobilier qu’il pouvait
se permettre d’acheter était un caveau aux parois maçonnées
dans le cimetière Nord de Varsovie. Selon toute apparence,
c’était un investissement sûr et sans risque, on ne pouvait pas
y perdre. Or là, comme rien n’était resté de Krystian, même
son caveau maçonné ne pouvait lui être d’aucune utilité.
Il entra dans l’avion, les jambes en coton, dissimulant par
un sourire niais sa peur de voler et celle d’être démasqué
par l’équipage comme intrus en état d’ébriété, donc potentiellement dangereux, à qui, conformément au règlement
concernant le transport des passagers, on pouvait refuser
l’accès à bord et ce même s’il possédait un billet valide. Il
avait toujours mal supporté les refus et faisait en sorte d’éviter
d’avoir à demander quoi que ce soit à quiconque. Si toutefois
l’occasion se présentait de forcer la main à quelqu’un, surtout
pour qu’il l’aide ou lui rende service, Krystian en profitait sans
ciller et s’il pouvait faire du chantage pour arriver à ses fins, il
n’hésitait pas. Lorsqu’il sentait de la résistance, et qu’il n’y avait
d’autre issue que de demander gentiment, faire de la lèche
ou se mettre à genoux, la plupart du temps, il abandonnait.
Ses dents irrégulières étirées en sourire et l’odeur intense de
la menthe qui émanait de sa bouche (il avait avalé un paquet
entier de chewing-gums à la menthe forte avant le check-in)
étaient censées détourner l’attention du personnel au sol,
des douaniers vigilants et des hôtesses de l’air, de ses yeux
troubles qui disparaissaient sans cesse sous ses paupières tombantes. Les soulever demandait à Krystian une concentration
et un effort inouïs et avait pour conséquence que ses pupilles
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fuyaient au fond de son crâne, ce qui le rendait semblable à
un mourant. D’ailleurs, ce n’était pas complètement faux, car
il devait mourir quelques heures plus tard. En compagnie de
plus de deux cents autres personnes, pour la plupart sobres,
qui à ce moment-là regardaient avec recueillement Shrek 3
projeté sur des écrans suspendus au plafond, en alternance
avec la visualisation du trajet du vol, ou qui étaient plongés
dans la lecture de romans contemporains imitant les romans
du XIXe siècle ou encore feuilletaient des journaux, surtout
Kaléidoscope, le magazine de bord de la LOT, qui déployait
devant ses lecteurs les merveilles des vieilles villes de GdaĔsk
et de ToruĔ ainsi que celles des plages des Caraïbes. Krystian
s’installa confortablement dans son fauteuil à côté du hublot,
attacha sa ceinture et sentit un fourmillement dans ses mains.
Ce qu’il aimait le moins, c’était bien évidemment le moment
du décollage, lorsqu’il se sentait contraint et impuissant, arraché au sol de force, enfermé dans une grande boîte en métal
et dépendant des caprices de la technologie, de la météo et
des pilotes. Une fois en altitude, il regarda encore une fois
Varsovie, ce tas de cubes disparates comme jetés au hasard
par la rage d’un bambin gigantesque et capricieux et pensa
que c’était quand même mieux de la regarder depuis la rue.
Ce fut pour lui une découverte intéressante, car jusqu’alors,
il lui semblait impossible de regarder Varsovie en marchant
sur ses trottoirs tout de guingois ou en roulant dans ses rues
à l’asphalte défoncé.
Lorsque l’avion avait atteint une altitude de dix mille mètres,
et qu’une mousse épaisse de nuages l’avait séparé de la terre,
Krystian se rendit compte qu’il avait devant lui huit heures
d’enfermement claustrophobique sans possibilité de sortir à
l’air frais ou de s’empoisonner un peu avec du monoxyde de
carbone et des goudrons. Son ivresse ne s’était pas dissipée et
il savait que c’était passablement ivre qu’il devait atterrir à New
York, le dégrisement pouvant provoquer chez lui une soudaine
attaque de panique aux conséquences difficiles à prévoir. Mais
en même temps, il devait être suffisamment sobre pour ne
pas se faire arrêter une fois arrivé à l’aéroport de New York
et pour ne pas se faire réexpédier en Pologne par le premier
avion. Il se mit donc à lire, ce qui permettait non seulement
de tuer le temps efficacement, mais aussi de ne pas réfléchir.
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Il était arrivé à la conclusion, il y a longtemps déjà, que les
humains avaient inventé l’écriture pour moins réfléchir à la
vie et à ses pièges. Tout l’héritage littéraire de l’homme, se
disait Krystian, n’était au fond qu’un anesthésiant au même
titre que le sommeil et l’alcool.
Il lut donc rapidement le dernier numéro du magazine de
bord Kaléidoscope, il analysa minutieusement tous les dessins
représentant les avions de la flotte de la LOT, ainsi que les
données techniques qui les accompagnaient, il se familiarisa
avec le mode d’emploi du masque à oxygène, avec le schéma
d’évacuation en cas d’atterrissage d’urgence, et même avec
ce qui était écrit sur le sac à vomi. Les articles de Kaléidoscope
embobinaient le lecteur par le style baroque de leurs hymnes
à la gloire des maisons de maître des villes polonaises et à
celle des atolls des Caraïbes, le mode d’emploi du masque
à oxygène était comme de la poésie concrète, et ce qu’on
avait écrit sur le sac à vomi était un véritable joyau de haïku.
Il n’avait pas lu le mode d’emploi du gilet de sauvetage et
il avait eu raison car, tout d’abord, il ne se composait que
d’un dessin de silhouette humaine avec le gilet de sauvetage,
ainsi que de flèches expliquant comment endosser cette tenue
inutile, et puis, il ne lui aurait servi à rien de toute façon. En
revanche, le sac à vomi aurait pu lui être utile à tout moment
étant donné que le mélange de la vodka et de la lecture l’avait
rendu passablement nauséeux. Régulièrement, il sentait qu’un
hélicoptère décollait dans sa tête et à ces moments-là, par
précaution, il tendait la main en direction du sac en papier.
Au moment où l’avion se transforma en un gigantesque
feu d’artifice à une altitude de dix mille mètres, Krystian
Aposta était en train de feuilleter bêtement un magazine à
scandale qu’il avait emporté à bord dans le but de se distraire,
c’est-à-dire de tuer le temps à moindre coût. Il était incapable
de lire dans les avions quoi que ce soit de plus consistant, rien
qui aurait pu, même de loin, fleurer le bon sens, la sagesse
ou le sérieux. Même un Flaubert contemporain, un nouveau
Gogol, ou un Thomas Mann polonais du XXIe siècle, ou encore
un Tourgueniev des bords de la Vistule, même eux, il ne les
aurait pas lus. Dans l’avion, Krystian avait besoin d’hebdomadaires populaires à cinq zlotys et de tabloïds à un zloty ainsi
que d’une bouteille de vodka ĩołądkowa Gorzka, Soplica ou
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ĝliwowica, de quelque chose qu’il pouvait avaler assez facilement, même si ce quelque chose n’était pas givré et ne coûtait
qu’une vingtaine de zlotys. Son bagage à main était rempli de
ce type de passe-temps bon marché. Il prenait rarement l’avion,
seulement lorsqu’il n’avait pas d’autre choix, quand des abîmes
de mers et de détroits se mettaient en travers des voies ferrées
ou que le voyage en voiture devenait trop long, trop coûteux
et prenait trop de temps. Alors qu’il avait du temps libre à
revendre – en raison du caractère indépendant de son travail
et de son peu d’implication dans ce travail –, il avait horreur
de perdre du temps. Ainsi, au lieu de prendre la voiture pour
aller à l’autre bout de l’Europe en écoutant de la musique, en
se remémorant telle ou telle période de sa vie et en succombant
à la mélancolie des autoroutes, il achetait un billet d’avion et
deux ou trois bouteilles de vodka à la boutique de l’aéroport.
Parfois, quelqu’un d’autre achetait le billet à sa place.
Comme cette fois-ci. Car il se rendait à New York à l’invitation
d’une fondation qui avait pris la décision suicidaire de le faire
venir en résidence dans le cadre de l’Année de la Pologne aux
États-Unis. Bien évidemment, mis à part les médias polonais,
personne ne s’intéressait à cet événement, et même dans leurs
annonces et leurs comptes rendus, le nom d’Aposta ne fut
jamais mentionné. Il faisait déjà partie des artistes oubliés. Du
reste, avait-il un jour été un véritable artiste ou seulement un
bon à rien et un charlatan qui avait surfé sur la vague d’intérêt
pour le Jeune Art polonais ? Difficile à dire. D’ailleurs, même
Krystian n’avait pas d’idée arrêtée à ce sujet. Il avait toujours
eu une attitude très ambivalente à l’égard de son activité artistique, ce fut un mélange de rares moments d’autosatisfaction
et de fréquentes périodes de doute quant à son talent car,
dans le cas de Krystian, il ne pouvait certainement être question ni d’acharnement au travail ni de persévérance. Souvent,
il se disait que s’il avait réussi à accomplir quelque chose en
matière d’art, c’était il y a longtemps et par hasard, et qu’il
aurait mieux valu renoncer une fois pour toutes à cette pratique embarrassante.
Il lui arrivait cependant d’avoir pour projet de créer une
œuvre qui aurait étonné le monde (bon, au moins la Pologne),
pour prouver à tous ceux qui l’avaient depuis longtemps rayé
de la liste des jeunes artistes prometteurs (d’accord, désormais
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il n’était plus si jeune que ça) qu’il valait quand même quelque
chose. L’apparition de ce projet coïncidait naturellement avec
celle du fond de la première bouteille. Il gagnait en intensité
avec la deuxième bouteille, et arrivait à son apogée lorsqu’elle
était terminée, là, Krystian Aposta s’affalait sur le lit et s’endormait avec la décision ferme d’entamer la création de son opus
magnum étonnant dès le lendemain, juste après le petit déjeuner. Mais la réalité du matin dissipait les chimères de la veille
et Krystian ne pensait désormais plus qu’à se taire avec classe
pour revenir des années plus tard, en vieil homme, marqué par
la vie et par l’oubli, qui se rappellerait au souvenir du monde
à un pas seulement de la tombe, naturellement par une œuvre
maîtresse. Très vite, il se disait cependant qu’il pouvait mourir
à tout instant et que ça n’avait donc pas de sens de passer de
longues heures à réfléchir sur son retour triomphant vingt ou
trente ans plus tard. Et de nouveau, il doutait de ses capacités
et de son talent. Il ne lui restait plus qu’à admettre sa paresse
et sa nullité aussi, avec la conscience qu’il allait passer le restant de sa vie à faire des boulots alimentaires idiots pour des
agences de publicité, des organisations de tout type ou même
des centres culturels de quartier pour lesquels il dessinait des
flyers et des fanzines qui lui commandaient des mises en pages.
À condition bien sûr qu’il y ait toujours de la demande pour
ce genre de boulots.
Pour le moment, il ne pouvait pas se plaindre d’en manquer : il prenait tout, même si ce n’était pas grand-chose, il
respectait les dates limites, le boulot était facile et rapide à
faire, ses projets ne se distinguaient pas par leur originalité,
mais en même temps ce n’était pas ce qu’on lui demandait, il
était donc pas cher et fiable et son ordinateur lui servait plus
souvent à tuer le temps qu’à travailler. Il ne se faisait jamais
embaucher en tant qu’artiste et à chaque fois qu’il devait se
présenter, il disait simplement : infographiste.
Et c’est ce qui le différenciait de la grande majorité des
« artistes plasticiens » ou de façon plus générale de l’écrasante
majorité des peintres, des écrivains, des acteurs, des réalisateurs
et des metteurs en scène, de toute cette tribu de narcisses à
l’ego surdimensionné qui n’ont pas du tout honte de faire ce
qu’ils font. Krystian avait souvent honte pour lui et souvent
aussi pour les autres.
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Là, Krystian Aposta était assis côté hublot dans un Boeing
qui se dirigeait vers New York où il devait représenter l’art
polonais. L’art polonais était récemment très à la mode, il
avait lu dans les journaux que la presse britannique ne tarissait
pas d’éloges au sujet des Young Polish Artists, qu’il ne fallait
surtout pas les manquer et que la Tate Modern était prise
d’assaut par des foules désireuses d’entrer en contact avec
le Jeune Art polonais. Krystian connaissait les noms qui revenaient dans la presse, tous ces Sasnal, tous ces Bujnowski et
Maciejowski, ils étaient plus jeunes que lui, plus connus et plus
riches. Étaient-ils plus doués, ça, il n’en était pas sûr. Parfois,
il se disait qu’en accord avec la justice des mathématiques,
ils devaient être moins doués puisqu’ils avaient fait une plus
grande carrière, et y croire l’aidait. Malheureusement, pas
pour longtemps.
À New York, quelqu’un devait venir le chercher à l’aéroport,
l’accompagner à l’hôtel, l’inviter à déjeuner, et après, lui donner la possibilité de se jeter à corps perdu dans l’Amérique.
Il devinait qu’une jeune fille tenant à la main une pancarte
avec écrit dessus « Mr Krystian Aposta » l’attendrait dans le hall
des arrivées. Elle lui sourirait, lui serrerait la main avec force,
comme un homme, elle lui ferait remarquer que la voiture
attendait, peut-être celle de l’ambassade de Pologne ou de
l’Institut polonais, elle le conduirait à l’hôtel puis le laisserait
seul, et là, une solitude sans bornes submergerait Krystian dans
cette grande ville inconnue.
Il ne savait même pas qui avait eu l’idée de l’inviter, ce
n’était pas en rapport avec une exposition de ses œuvres, on
ne lui avait pas non plus proposé de concevoir une installation lors de son séjour ni de se livrer à aucune autre activité
artistique, ça sentait plutôt le geste de charité. Peut-être que
ce quelqu’un pensait qu’un séjour dans la capitale mondiale
de l’art éveillerait en Krystian un potentiel en sommeil, l’inspirerait pour créer quelque chose de nouveau, mais il n’est pas
exclu qu’il se soit agi simplement d’une erreur commise par
un fonctionnaire ou que l’artiste qui avait été sélectionné à
l’origine y ait renoncé au dernier moment, à son grand regret
d’ailleurs, pour des raisons familiales ou à cause d’un emploi
du temps surchargé et des nombreux engagements qu’il devait
honorer. Lorsque Krystian avait entendu dans le combiné une
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agréable voix féminine l’informer qu’elle appelait du bureau
chargé de l’organisation de l’Année de la Pologne aux ÉtatsUnis, très étonné, il lui avait demandé plusieurs fois s’il s’agissait bien de lui et, lorsque cette dame patiente et sympathique
l’avait assuré non sans un léger amusement dans la voix que
c’était bien de lui qu’il s’agissait, Krystian Aposta avait dit oui
tout de suite. Et tout de suite, une fois le combiné reposé, il
s’était mis à paniquer : et quoi s’il s’avérait finalement qu’il
ne s’agissait pas de lui et que cette dame si sympathique du
bureau de l’Année de la Pologne s’était en fin de compte
trompée d’une façon beaucoup moins sympathique ? Et quoi
si, une fois sur place, les organisateurs américains disaient que
ce n’était pas Krystian qu’ils voulaient, mais un artiste reconnu
ou du moins prometteur, qui avait déjà fait l’objet de plusieurs
expositions individuelles sérieuses, qui avait reçu des prix et
au sujet duquel on avait déjà écrit des articles sérieux dans
la presse spécialisée ? Et que se passerait-il si on découvrait la
terrible vérité, à savoir que Krystian était tout simplement un
charlatan, quelqu’un qui se faisait passer pour un artiste, mais
qui en réalité ne savait rien faire ? Et si on lui demandait de
parler de son œuvre, de ses projets à court et à long terme, et
si on lui demandait : quels profits pensez-vous tirer de votre
séjour à New York ? Est-ce que vous ressentez de la gratitude
envers le peuple américain pour vous avoir délivré du joug
communiste ? Pourquoi dans votre œuvre n’abordez-vous pas
le sujet de l’antisémitisme polonais ni la question queer ? Ne
croyez-vous pas que de nos jours, l’art devrait prendre une position plus affirmée à l’égard de la politique et en parler d’une
voix plus forte ? Et que ferait-il si on lui demandait de se montrer reconnaissant envers ses hôtes et de réaliser une œuvre
lors de son séjour en résidence ? Qu’allait-il leur dire dans son
anglais bancal ? Non seulement son anglais était faible, mais il
avait même perdu l’habitude de parler polonais…
Là, alors qu’il était dans l’avion et qu’il ne pouvait plus faire
marche arrière, il se préparait pour un immense fiasco, il ne
savait aucunement comment l’éviter, quoi dire au moment
où on allait lui poser toutes ces questions difficiles. Se faire
plutôt passer pour un farouche Slave indomptable ou pour
un pauvre bougre arrivé du fin fond de l’Europe, intimidé
par la grandeur et la magnificence de la capitale du monde ?
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Il plongea sa main dans le sac de la boutique duty free et en
sortit un sachet transparent hermétiquement fermé contenant
trois flasques en plastique, pas très chics peut-être, mais parfaites
pour s’en jeter un derrière la cravate sans éveiller les soupçons.
C’est dans ce type de sacs qu’on vendait les boissons à l’aéroport
pour que personne ne puisse monter à bord avec une bombe
liquide. Il était interdit de l’ouvrir avant l’atterrissage. Krystian
se dit toutefois que c’était ridicule, car même s’il était pris, on
n’allait quand même pas le mettre à la porte. Il déchira le sac
et en sortit la première bouteille. Il dévissa le bouchon, s’avança
un peu sur son siège et remplit de vodka la tasse dans laquelle
on lui avait servi le thé peu après le décollage. Il but d’une
traite. Heureusement, à part lui, il n’y avait personne dans sa
rangée. Krystian était collé contre la paroi et le hublot, il avait
éparpillé des journaux sur les deux sièges restants ; l’avion était
rempli seulement aux deux tiers et comme la place de Krystian
se trouvait au fond de l’appareil, il pouvait observer tranquillement le couloir et s’apercevoir à temps du danger figuré par
l’arrivée d’une élégante hôtesse de l’air.
Il se sentit mieux, mais pas suffisamment pour se sentir bien.
Il remplit de nouveau la tasse et but en mangeant un sandwich
qu’il avait gardé exprès pour cette occasion. Il commençait à
ressentir le manque de nicotine. Dommage qu’il n’ait jamais
arrêté de fumer ; mis à part le trou dans le budget lié au prix
du tabac toujours à la hausse et son impact bien connu sur
la santé, fumer s’avérait nocif surtout quand on ne pouvait
pas fumer.
Il jeta un coup d’œil dans le sac en plastique où se trouvaient
encore deux bouteilles non entamées et, un peu apaisé, il revint
à sa lecture de la presse. Lorsque la désintégration soudaine
des passagers du vol 966 se produisit, Krystian était en train de
contempler depuis un bon moment déjà le Super Ekspress ou
le Fakt ou peut-être même les Fakty i Mity 1, il ne savait pas très
bien lui-même. Du reste, ça n’avait pas grande importance. Il
avait gardé pour plus tard les quotidiens d’opinion sérieux, les
nombreux hebdomadaires traitant de questions de société, de
politique et des peoples. Il voulait tout d’abord se troubler les
1. Trois magazines de la presse à scandale. (Toutes les notes sont de la
traductrice.)
21
méninges, se ramollir un peu le cerveau, et dans ce but, avant
de se plonger dans de longs entretiens avec les vedettes ou
dans ce qui se faisait passer pour de la perspicacité politique,
ou bien dans les prophéties sociales incertaines, ou encore
dans des problèmes du monde aussi plats que chez Ptolémée,
il avait décidé de lire et de regarder un peu d’Éros et de
Thanatos dans leur version « masses populaires », c’est-à-dire
de mater des culs et des cadavres.
Il lisait la presse de moins en moins souvent, sa prévisibilité
lui était pénible et l’ennuyait. En termes de prévisibilité, sa
propre vie lui suffisait, mais là, il avait devant lui huit longues
heures à tuer dans l’avion et il était prêt à lire jusqu’à la dernière lettre, y compris la rubrique points de vue, les entretiens
avec les experts boursiers et le courrier des lecteurs. Les articles
sérieux étaient prévisibles, les questions et les réponses dans
les entretiens, les nouveaux scandales et les affaires criminelles
aussi, comme du reste les résultats surprenants des matchs de
la rubrique sport.
De ses yeux mi-clos (ce n’est pas qu’il avait sommeil ; dans
l’avion, il pouvait s’enivrer jusqu’à en perdre connaissance,
mais il n’était malheureusement jamais en mesure de dormir
car, dès qu’il fermait les yeux, il avait l’impression que ce
n’était pas lui mais l’avion qui piquait subitement du nez), il
regardait fixement la couverture bigarrée d’un des tabloïds. Et
de ses yeux mi-clos, le regard effaré, il contemplait un Jakub
Fidelis de papier, héros des mass media, danseur populaire
de la télévision et surtout légende vivante (du moins à ce
moment-là) de la lutte contre le communisme, de la démocratie polonaise, du marché libre, des boîtes de nuit et des
magazines people. Le Plus Grand Danseur de la République
de Pologne, cuisinier, globe-trotter, le roi du style, le rêve de
toutes les femmes polonaises et l’objet de la jalousie de tous
les hommes polonais.
Jakub Fidelis était le poète du dancefloor, le prophète du
divertissement pour les millions de téléspectateurs souffrant
de la grisaille du quotidien, c’était l’amant du petit écran,
un amant plasma, un amant à crédit, c’était un père et un
fils pour les femmes polonaises de dix-sept à soixante-quinze
ans. Jadis, Jakub Fidelis était une idole, et maintenant, ayant
quelque peu vieilli, il était devenu un dieu. Seulement, sur
22
la photo du tabloïd, il faisait penser à un dieu âgé, malade
et fatigué, et c’était choquant vu que jusqu’à présent il avait
toujours eu l’air jeune, en bonne santé et en pleine forme. En
regardant sa photo grand format, Krystian se dit que les dieux
ne mouraient pas jeunes, mais à un âge moyen : avec les yeux
cernés, les premières rides profondes, les cheveux devenus
quelque peu clairsemés et les artères coronaires rétrécies. La
photo du journal était tellement différente de celles qu’on lui
connaissait d’habitude, sans rides, sans valises sous les yeux et
avec une tignasse bien touffue, que Krystian n’arrivait pas à
croire qu’il avait devant lui son ancien ami.
C’était depuis 1989 que Jakub Fidelis trônait sur l’Olympe
de la culture pop et il semblait indestructible, comme si le
temps avait moins de prise sur lui que sur les autres, comme
si ses cellules vieillissaient plus lentement, qu’il n’était pas
concerné par les dangereux coups de tension comme la
majorité de sa classe d’âge, comme si non seulement il ne
connaissait pas de baisse de forme, mais qu’il se portait de
mieux en mieux. Il paraît (la plupart des choses qu’on disait
et écrivait sur lui commençait toujours par « il paraît »), il
paraît donc que c’étaient des transfusions de sang ainsi que
des cures fréquentes qui lui permettaient de rester en forme,
mais on n’avait jamais réussi à le prouver ni même à trouver
d’indices suffisamment solides.
Et donc, il paraît que parfois, lorsqu’il disparaissait des
pistes de danse et des écrans de télé, il se murait dans une
clinique privée hautement surveillée où il se faisait intégralement retaper par les meilleurs, et les plus chers, cardiologues,
physiothérapeutes et diététiciens. Il en revenait boosté et lifté,
encore mieux et un peu plus jeune, comme une voiture à la
carrosserie refaite et au compteur trafiqué.
Jakub Fidelis renaissait sans cesse, il se relevait de chaque
chute. Or, Jakub Fidelis n’était pas juste un Phénix, il était
comme la Pologne : harassé mais indestructible, mort mais
ressuscité. Un mort-vivant, donc, mais un beau mort-vivant.
Là, Krystian regardait son visage avec étonnement, non pas
parce qu’il le connaissait par la télé, la presse populaire ou
Internet, non pas parce qu’il avait l’habitude de le voir dans
des talk-shows et dans des émissions de danse, mais parce qu’il
23
le connaissait depuis son enfance et qu’ils avaient jadis été de
très bons amis.
De leur amitié ne restait plus qu’un tas de cendres depuis
longtemps, et s’ils ne se traînaient pas dans la boue publiquement, c’était juste parce que Jakub Fidelis était partout et
Krystian Aposta nulle part. Jakub Fidelis dansait sur des chaînes
publiques et privées, il invitait dans son émission des célébrités
pour être à son tour invité par elles, et dans leurs émissions,
de nouveau, il dansait et parlait. Car Jakub Fidelis savait non
seulement danser à en perdre haleine, mais aussi beaucoup
parler. C’était un danseur intello.
Alors qu’en général Krystian Aposta ne dansait pas, de
même qu’il parlait plutôt peu. Il avait assez parlé dans sa vie
et s’il prenait la parole, c’était en privé, surtout que personne
n’attendait de lui qu’il prenne la parole en public. Du reste,
depuis un certain temps, il se parlait plus souvent à lui-même
qu’aux autres, il se déchirait en conflits intérieurs, il s’exhortait à agir ou se persuadait de renoncer. Et si jamais il sentait
le besoin de vider son sac, le miroir de sa salle de bains lui
suffisait amplement, mais comme, depuis un certain temps, il
avait du mal à supporter son reflet dans la glace, il avait aussi
renoncé à ses monologues de la salle de bains.
L’amitié entre Aposta et Fidelis naquit naturellement, telle la
saison nouvelle au temps où les saisons se succédaient encore
selon des règles immémoriales. Ils avaient grandi ensemble,
d’abord dans deux écoles maternelles différentes, ensuite à
la même primaire, tous deux avec des lunettes dont un verre
était recouvert de sparadrap et des appareils dentaires plein
la bouche, ils étaient même complémentaires en matière de
meurtrissures, celles qu’ils rapportaient du foot, car lorsque
Fidelis s’écorchait le genou gauche, Krystian faisait de même
avec le droit, lorsque le sang inondait le coude droit de
Krystian, la mère de Jakub passait du désinfectant sur le coude
gauche de son fils.
Ils firent plus tard partie de la première génération devenue
véritablement adulte au moment de la transition politique de
1989, non pas seulement des adultes sur le papier, mais des
adultes en raison d’un événement déterminant qui devait, du
moins en principe, les transformer pour le restant de leur vie.
24
Ils avaient passé leur enfance et leur adolescence en
République populaire de Pologne, ils étaient devenus majeurs au
moment où le régime chancelait sur ses jambes, tel un ouvrierpaysan un jour de paye, et peu de temps après, ils s’étaient
retrouvés à vingt ans citoyens de la Troisième République de
Pologne 1. Une fois adultes, ils avaient été appelés par les journaux, selon les vagues successives de débats médiatiques, la
génération de la fin Gomułka 2, la génération des Premières
Élections Législatives Partiellement Libres 3, la génération Bière
Królewskie, la génération Tout et la génération No Logo.
Krystian avait du mal à suivre ces appellations successives,
plus il y en avait, moins il s’identifiait à elles. Il ne voulait
faire partie d’aucune génération. Comme Jakub, il croyait en
l’individu, pas en la collectivité, et tous deux avaient un grand
ras-le-bol des collectivités, même si, en vérité, ils n’avaient été
ni chez les scouts ni dans les Équipes bénévoles de travail de
la Pologne populaire, tout au plus des membres de la Caisse
d’épargne scolaire et de la Société de l’amitié polono-soviétique
sans qu’ils sachent très bien qui les y avait inscrits ni quand.
Krystian avait compté qu’en l’espace de dix ans, sous l’effet des vagues successives des débats générationnels qui submergeaient la presse (car les éditeurs de presse croyaient de
cette façon attirer les jeunes lecteurs), pas moins de dix-sept
générations avaient été appelées à la vie. C’était une preuve
incontestable qu’à l’époque du postmodernisme le temps avait
véritablement accéléré. Mais une fois que Krystian eut divisé
ces dix-sept générations par les cinq titres qui leur consacraient
chacun un sujet, il n’avait obtenu qu’à peine trois générations
et demie par titre, car chacun des journaux avait appelé la
même génération d’une façon différente. On consacrait donc
un cycle de reportages, disons à la génération « Nous Voulons
Tout », ensuite on publiait les lettres des lecteurs qui s’y identifiaient ainsi que celles des lecteurs qui s’en disaient idéologiquement aux antipodes. Ensuite, on publiait les extraits
1. La IIIe République de Pologne est proclamée le 1er janvier 1990.
2. Władysław Gomułka, homme d’État polonais (1905-1982). Il dirigea
la République populaire de Pologne de 1956 à 1970.
3. 4 juin 1989, premières élections partiellement libres depuis la Seconde
Guerre mondiale.
25
du débat sur le forum Internet, les entretiens avec les sociologues de la jeunesse, avec les anthropologues de la culture,
les journalistes-essayistes, les prêtres ainsi que des hommes
politiques de tous bords, grâce à quoi tout le monde avait du
travail, tout le monde devenait célèbre pour un temps et tout
le monde était content. C’est pas souvent.
Une fois qu’on avait arrêté de débattre de la génération des
jeunes cadres dynamiques, on appelait à la vie la génération
suivante qui, contrairement à son aînée, ne misait pas sur la
carrière, mais cherchait à s’épanouir dans la vie de famille, ne
voulait pas partir en stage aux États-Unis, mais en pèlerinage
au Tibet et, au lieu de passer sa vie dans la solitude, préférait
former des couples et s’adonner à la procréation. Une autre
génération suivait, celle-ci frustrée, sans travail, répugnante,
sale, méchante, munie de bouteilles d’essence et de pierres,
mais étrangement peu pressée de s’en servir. Or, écrivait-on,
toutes ces générations avaient un point commun : aucune
n’avait de vécu générationnel. Aucun traumatisme véritable,
aucun soulèvement, ni guerre ni partage de la Pologne, rien.
Tout au plus un effondrement à la bourse et des licenciements
collectifs.
En ce qui concerne Krystian, il ne pouvait ressentir de
proximité, et encore, qu’avec la génération Sans Teleranek 1.
Le matin du dimanche 13 décembre 1981, comme des millions
d’autres enfants, il était assis devant sa télé à l’écran brouillé
et n’y comprenait rien. Du reste, ce n’était pas tant Teleranek
qui l’intéressait, mais une série qu’on diffusait tout de suite
après. C’est justement à ce moment-là, par ce dimanche glacé
d’hiver, il l’avait compris plus tard, que son enfance avait pris
fin. Après, quand la télévision avait repris son activité et que,
en guise de clips vidéo, elle s’était mise à montrer des soldats
marchant au pas et chantant « Pousse, pousse bien, mon beau
romarin », Krystian avait perdu tout intérêt pour sa vieille télé
Rubin comme d’ailleurs pour tout autre poste de télévision, ce
qui perdura pour être exact jusqu’à la fin des années quatrevingt, lorsque Jakub Fidelis devint l’heureux propriétaire d’un
magnétoscope.
1. Émission de télévision pour enfants diffusée tous les dimanches, sauf
le jour de l’entrée en vigueur de la loi martiale, le 13 décembre 1981.
26
À l’époque, Krystian n’habitait plus avec son père, c’était
sa tante et son oncle qui avaient désormais pris le contrôle
sur sa vie, mais ce matin de dimanche, Kazimierz Aposta
avait garé sa voiture de fonction devant leur immeuble rue
Racławicka et, depuis sa chambre, Krystian l’avait entendu dire
à peine arrivé : je passe en coup de vent, j’ai une réunion au
travail. De la cuisine lui étaient parvenus des chuchotements
puis, d’un seul coup, la voix agacée de sa tante puis celle de
son père qui essayait d’y mettre un bémol : calme-toi, s’il te
plaît, arrête de faire ton hystérique, t’as toujours été une hystérique de toute façon. Ensuite, le père était venu voir Krystian,
mais il ne disait rien, il lui avait juste caressé la tête et puis il
fumait, encore plus que d’habitude, il avait écrasé sa cigarette
dans l’assiette sous la plante verte et en avait immédiatement
rallumé une autre. Il faut que j’y aille, avait-il dit enfin, il avait
ébouriffé les cheveux de Krystian étonné, je passerai demain,
avait-il ajouté, puis il avait disparu, ce n’était d’ailleurs pas la
première fois dans la vie de Krystian.
Krystian avait passé toute la journée de dimanche persuadé
que leur vieille Rubin, en théorie une télé couleur, mais qui
en réalité montrait le monde uniquement dans une teinte
betterave, était tombé définitivement en panne. Encore heureux qu’elle n’ait pas explosé, s’était-il dit alors en pensant
à toutes ces histoires qu’on racontait au sujet des télés qui
explosaient et à cause desquelles les appartements partaient en
fumée. Mais lorsqu’il avait voulu appeler Jakub pour lui faire
part de son petit malheur, il s’était avéré que le téléphone ne
marchait pas non plus.
Le lendemain, un contrôle de maths l’attendait et dès
dimanche soir Krystian avait commencé à simuler la grippe.
Lundi matin, une main s’était posée sur sa tête endormie,
c’était de nouveau son père. Il s’était assis sur le bord de son
lit sans même enlever son manteau, il avait posé sa main sur
son front : tu n’as pas de fièvre, mais si tu ne te sens pas bien,
il vaut mieux que tu restes quelques jours au chaud sous la
couette. Tu ne manqueras rien, il n’y a pas école aujourd’hui,
ni demain, ni après-demain, tu n’auras donc rien à rattraper.
Krystian avait sauté du lit et avait couru à la fenêtre : dans la
cour, une multitude d’enfants faisait des bonhommes de neige
et s’en donnait à cœur joie en faisant de la luge, cet hiver-là
27
il y avait beaucoup de neige. Qu’est-ce qui se passe ? avait-il
demandé. Des vacances supplémentaires, avait dit son père,
allez, au lit, il faut que tu guérisses, je repasserai bientôt. Et il
était parti, la tante de Krystian avait pris sa place, elle venait
justement apporter à Krystian le lait au miel et à l’ail qu’il
haïssait. Bois doucement, c’est chaud, avait-elle dit, il n’y a
rien de mieux pour soigner une grippe ou un rhume.
Dents serrées, s’adonnant à sa rage en silence, Krystian avait
été obligé de passer trois jours pleins au lit à lire Les Enfants du
capitaine Grant de Jules Verne et les petits livres sur l’histoire
de la Seconde Guerre mondiale de la série « Le Tigre jaune »
et c’est seulement une fois que cette quarantaine avait pris
fin que sa tante, l’ayant d’abord longuement regardé dans
les yeux, lui avait donné la permission de sortir à condition
de s’habiller chaudement ; il était hors de question qu’il sorte
sans l’horrible bonnet à oreillettes, les gants en laine qui le
grattaient et l’affreuse écharpe à rayures.
Là, Krystian savait déjà ce qui s’était passé, il était au courant
de la loi martiale, mais cela ne l’avait pas particulièrement
touché : il avait réussi à éviter le contrôle de maths et en plus
il avait des vacances d’hiver imprévues.
Avec Jakub, ils avaient passé les jours suivants à faire le
pied de grue sur le trottoir de l’allée de l’Indépendance en
regardant, avec les yeux émerveillés des enfants, les colonnes
de chars T-55, de véhicules blindés SKOT et de véhicules de
combat d’infanterie roulant dans un bourdonnement assourdissant, depuis le centre-ville vers la périphérie et inversement.
Cette simili-guerre les fascinait et, malgré le grand froid, ils
enviaient les soldats transis qui se réchauffaient auprès des
braseros improvisés, probablement occupés à surveiller la neige
et la glace pour que personne ne les vole et ne les sorte du
pays. Ils étaient allés jusqu’au cinéma Moscou, rue Puławska,
pour voir les SKOT stationnés devant l’affiche d’Apocalypse Now,
le cliché le plus célèbre de l’état de siège, et là, Jakub avait
dit en montrant les bottes en feutre et en caoutchouc des
soldats : laisse tomber, c’est de la merde, impossible de gagner
une guerre moderne avec ces godasses de péquenauds ! Si les
Allemands de l’Ouest rappliquaient, on serait cuits. Et puis,
c’est pas juste les bottes qui sont meilleures chez eux, mais
aussi les tanks et les avions, l’état de siège, c’est la seule guerre
28
que la Pologne a une chance de gagner. Krystian n’avait rien
dit, même s’il sentait que Jakub avait raison, mais il voulait
croire que si jamais il y avait la guerre, avec des bottes en
caoutchouc de péquenauds ou pieds nus, les Polonais la gagneraient, même s’ils devaient affronter les Allemands de l’Ouest.
L’étiquette « génération Sans Teleranek » ne définissait aucunement leur attitude face à la vie, ils avaient à peine treize
ans à l’époque. Et à cette époque-là, les enfants mettaient
du temps à grandir. En décembre 1981, aucun d’eux n’avait
encore jamais goûté au tabac ni à l’alcool. Ils n’étaient pas
non plus accros à Internet, à la Playstation ni aux textos. Ce
fut une époque antéhistorique.
La presse intarissable sur les générations en prolifération
constante s’attachait à souligner que leurs représentants étaient
des rebelles, même si ceux-ci se rebellaient contre la rébellion
et choisissaient un conformisme aigre-doux. Krystian Aposta
n’avait jamais réussi à se dépêtrer de son admiration pour
l’inventivité des journalistes. Fidelis, au contraire, l’accueillait
en toute simplicité et avec compréhension.
C’est vrai, j’ai été un rebelle, disait-il des années plus tard
dans un entretien, et je le suis d’ailleurs toujours, quand on
naît rebelle, on le reste, cela ne dépend pas de l’âge et même,
plus je vieillis, plus je sens la rébellion monter en moi, mais
bien sûr toutes ces étiquettes ne veulent pas dire grand-chose
à mes yeux.
Ce n’était pas bien difficile : en matière de rhétorique de la
contestation, Krystian et Jakub étaient meilleurs que la génération de leurs parents. À l’époque où ils entraient dans l’âge
adulte, on pouvait clamer son anticonformisme haut et fort,
de même que l’anticommunisme et les hautes valeurs morales.
Ainsi, Jakub Fidelis affichait publiquement son nonconformisme, Krystian plutôt en privé, ils étaient donc parfaitement complémentaires. Fidelis était devenu le chantre
de l’anticommunisme, surtout sur les pistes de danse, et il se
montrait de plus en plus radical avec l’âge, ce qu’il réussissait
à merveille, car, contrairement à Krystian, il était comme un
grand vin, il se bonifiait avec l’âge. Aposta en revanche s’éventait comme de la bière, il devenait tiède et sans gaz.
Si néanmoins ils avaient un jour fait partie d’une quelconque
génération, c’était de la génération des Mis en Selle. Il se
29
trouva qu’après 1989, leur génération put du jour au lendemain réussir d’une façon qui aurait été inimaginable quelque
temps plus tôt : ils pouvaient trouver un excellent travail, et ce
malgré leur manque de qualifications, en constatant un matin
avec stupéfaction qu’ils étaient devenus spécialistes en chef,
conseillers financiers ou directeurs adjoints. La main toutepuissante du destin les avait mis en selle, leur avait mis les
rênes dans les mains en criant : hue !
Krystian était rapidement tombé du cheval et s’était fait très
mal, tandis que Jakub continuait toujours à faire son rodéo
périlleux en criant à tue-tête : yyyiiiihhhaaaa !!!
Ils avaient poussé comme des herbes folles sur le terrain de
foot de la rue Wiktorska, en face de l’école numéro soixanteneuf qu’ils fréquentaient tous les deux. Déployant ses ailes entre
les rues Wiktorska et Racławicka, cette bâtisse à étages portait
le nom de Teodor Duracz, défenseur des communistes dans
les procès du Sanacja 1. Ce terrain de foot, c’était le champ
de bataille où s’était progressivement forgée leur fraternité
d’armes : Krystian était ailier gauche, tandis que Fidelis préférait
jouer attaquant droit. Sinon, Aposta était parfois d’accord pour
garder les buts, ce qui ne serait jamais venu à l’esprit de Jakub.
Il avait ses principes (mon honneur ne me le permet pas, disaitil) et il s’y cramponnait avec résolution. Des années plus tard,
il s’était avéré qu’il avait bien raison, du moins selon Krystian.
L’époque de Teodor-Duracz était révolue depuis belle
lurette, ils pouvaient tout au plus associer le nom de Bereza
Kartuska 2 à celui d’Henryk Bereza, que Fidelis avait prononcé à
plusieurs reprises en public, à une époque où il s’y connaissait
en littérature, car il savait s’y connaître en tout et jongler
habilement avec ce savoir. L’état de siège leur avait filé sous le
nez comme un chien qui court à la recherche de son maître.
Leur brève fascination pour les véhicules militaires était passée
sans laisser de trace, le printemps avait succédé à l’hiver et le
premier dégel avait apporté l’espoir que bientôt les beaux jours
viendraient et qu’ils pourraient à nouveau jouer au football,
car aucune junte ne pouvait le leur interdire. C’est là que le
1. Régime autoritaire instauré par le coup d’État du maréchal Piłsudski
en 1922.
2. Bereza Kartuska : camp de prisonniers politiques sous Piłsudski.
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temps avait accéléré pour la première fois, mais à l’époque, ils
ne pouvaient s’en rendre compte. Ils étaient entrés à l’école
primaire-collège dans la deuxième moitié des années soixantedix, et, sans qu’ils s’en soient aperçus, c’était déjà la première
moitié des années quatre-vingt, ils la quittaient désormais,
c’était déjà du passé, comme si ces huit années n’avaient jamais
existé, et ils en sortaient en courant pour la dernière fois,
heureux de l’avoir laissée derrière eux une fois pour toutes
pour se retrouver ensemble, quelque temps plus tard, au lycée
Saint-Augustin. Ils y avaient envoyé leurs candidatures pour
des raisons différentes, à ce qu’il semblait du moins, même si
au fond, comme ils étaient très proches, ils avaient envie de
continuer à fréquenter le même établissement.
Krystian avait choisi Saint-Augustin parce que c’était assez
proche de chez lui, de l’autre côté de l’allée de l’Indépendance, à quelques minutes en bus ou à un quart d’heure de
marche rapide. Seuls les garçons y étaient admis, ce qui lui
donnait un côté élitiste – or en 1983, tout ce qui pouvait
fleurer, même de loin, l’élitisme était extrêmement séduisant.
Jakub avait choisi Saint-Augustin parce qu’à l’époque il croyait
en Dieu et portait au revers de sa veste un pin’s avec écrit
dessus « Totus tuus » qu’il avait rapporté de son pèlerinage au
Vatican. Il était allé voir de ses propres yeux le pape polonais
qui régnait alors sur le monde catholique. Peu de temps s’était
écoulé depuis le dimanche sans Teleranek, mais tellement de
choses avaient changé dans sa vie : sa fascination pour les SKOT
et les chars était désormais passée, là, il s’intéressait de plus
en plus aux filles et à la politique.
Plus tôt, ils s’étaient tous les deux demandé s’il ne valait
pas mieux choisir le lycée Reytan, rue Wiktorska, qui était
encore plus près de chez eux, il suffisait de traverser l’allée
de l’Indépendance, mais ils s’étaient vite mis d’accord (sous la
pression de Jakub) sur le fait que fréquenter une école catholique pour garçons allait les rendre plus populaires auprès des
jeunes filles en fleurs.
Imagine un peu ce que ça doit attirer comme nanas canons,
s’était emballé Fidelis, on leur dira qu’on se prépare pour les
ordinations mineures, il n’y en a pas une qui résistera à ça,
pas plus la salope que la sainte-nitouche. Puis, il avait regardé
fixement Krystian en attendant que celui-ci lui donne raison.
31
Tu vois, avait-il dit lorsque, après une courte réflexion, Krystian
avait enfin acquiescé.
Ainsi, ils avaient choisi Augustin à la place de Reytan et le
fait que Reytan ait été connu pour son activité contestataire et
Augustin plutôt à cause d’un vent catholique nationaliste
et pro-régime, un combiné Pax 1-ONR 2, qui soufflait à pleins
tuyaux dans ses couloirs lustrés à la perfection, ne les dérangeait bizarrement pas, surtout pas Jakub. Alors que, déjà à
l’époque, on disait de lui qu’il lançait des tracts et qu’il participait à des messes pour la patrie, quelqu’un l’avait vu à
l’église Saint-Stanisław-Kostka, à ĩoliborz, on disait qu’il aidait
à remettre les croix de fleurs que les ZOMO 3 enlevaient la nuit,
on savait qu’il s’était pris des coups de matraque et que, après
les manifestations dans la Vieille Ville, il avait passé plusieurs
heures à la taule légendaire de la rue des Jésuites. Il se baladait
partout dans Stary Mokotów avec ses yeux rougis à cause du
gaz lacrymogène et à l’époque c’étaient les plus beaux yeux
du monde.
On avait vu aussi qu’une fois une patrouille de la milice
était venue chez lui pour lui donner un avertissement. Après,
le père de Jakub avait eu, paraît-il, des soucis à l’Institut de
pharmacologie, rue Chełmska, où il travaillait, mais il devait
être fier de son fils, car il l’avait pris à part et lui avait seulement dit de faire attention. Jakub l’avait remercié pour son bon
conseil et il avait filé dans la Vieille Ville où quelque chose se
préparait déjà, tellement il le voulait son vécu générationnel.
Pour tout avertissement, les miliciens avaient soumis Jakub
à un entretien qui devait être le premier de la longue série
de ceux qu’il allait donner dans sa vie. Et la popularité qu’il
avait acquise alors dans le quartier et à l’école préfigurait sa
future célébrité. Lentement, Krystian avait commencé à tomber
en admiration devant Jakub, ce dont il n’allait plus pouvoir se
défaire jusqu’à la fin de ses jours, même lorsque leurs chemins
1. Créée en 1947, cette organisation catholique laïque a des origines
nationalistes voire fascisantes. À ses débuts, Pax réunissait des catholiques
prêts à collaborer avec le régime communiste.
2. ONR, Camp national-radical (Obóz Narodowo-Radykalny), est un mouvement d’extrême droite polonais, fondé en 1934.
3. Les forces spéciales de la milice.
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se seraient définitivement séparés et que leur amitié aurait fait
le grand écart.
Au début, Jakub Fidelis donnait des entretiens aux fanzines
de l’école et à des revues littéraires confidentielles, lesquelles à
l’époque poussaient comme des champignons. Chaque maison
de la culture publiait sa revue littéraire, c’était l’âge d’or de
la graphomanie. On s’était intéressé à Jakub après que son
poème intitulé « Pologne, je te baise » avait paru dans une de
ces revues. Ce chant contestataire audacieux avait été largement commenté dans les milieux artistiques et dissidents, on
en discutait, on le citait dans les débats générationnels successifs et dans les discussions idéologiques, certains avaient même
vu en Jakub un jeune poète barbare très prometteur. Ce fut
cependant, comme cela s’était avéré par la suite, son unique
frasque poétique, son one-hit wonder, et Fidelis lui-même avait
confessé dans un de ses nombreux entretiens, des années plus
tard, que ce poème, comme il le formula joliment, « lui avait
d’abord donné le hoquet et pour finir une longue chiasse ».
Mais c’est justement grâce à ce poème que la presse avait pris
goût à Fidelis. Avec le temps, il s’était mis à donner des entretiens de plus en plus fréquemment, il avait compris que trop,
ce n’était jamais trop, et qu’une fois que le perpetuum mobile
médiatique était lancé, plus il parlait, plus on voulait l’écouter.
Il ne refusait jamais, répondait toujours au téléphone, ayant
réalisé qu’à partir du moment où il figurait dans un carnet
d’adresses, il allait bientôt avoir aussi sa place dans d’autres.
Parfois, lorsqu’il sentait que le vent tombait et que ses voiles
se dégonflaient, il prenait son téléphone, composait le numéro
d’une journaliste et donnait son avis sur un sujet de son choix,
exprimait son indignation à l’égard d’une déclaration faite en
public ou prenait part à une polémique.
Sourire aux lèvres, il donnait des entretiens à des chaînes
de télévision, à des journaux régionaux, jusqu’à finir par
atteindre une apogée d’envergure nationale lorsque, en une
semaine, son portrait grand format apparut dans trois hebdomadaires à la fois : Tygodnik Powszechny, Tygodnik PodhalaĔski
et Tygodnik OstrołĊcki. Jakub Fidelis était devenu l’actualité du
débat public polonais. Mais cela ne lui suffisait pas : il voulait
être son unique avenir possible.
33
Après toutes ces années, Krystian se souvenait toujours du
poème de Fidelis, comme il se souvenait de la description de
la Gaule par César, de certains poèmes du groupe Skamander
ainsi que du poème « Protozoaire 1 » d’Andrzej Bursa. L’œuvre
de Fidelis était un poème érotique brutal où le sujet lyrique
citait les multiples façons perverses de copuler avec sa Matrie. Il
la lui mettait non seulement dans le vagin et dans l’anus, mais
aussi dans ses plaies et ses cicatrices, la faisant saigner d’un
sang noir. Le sujet lyrique s’adonnait également à la nécrophilie homosexuelle en s’accouplant avec les héros nationaux.
À la fin, il suggérait que l’avenir n’appartenait qu’à lui seul.
Voilà comment c’était à peu près :
« Ils n’arrêtent pas avec leur redoute d’Ordon 2
Leur hôtel Michla, ĩytnia, Wola
Moi, je m’en bats les couilles !
Moi, je m’en bats les couilles !
Les coquelicots rouges de Monte Cassino
À la Citadelle, le sacrifice était sanglant
De nouveau, ils ont enseveli la Pologne sous des chimères
C’est à devenir fou
Assez ! des héros, j’en ai ma claque
Je veux enfin entendre seulement mon nom
Pologne, je te baise allègrement
Je baise ton anus et ta chatte et ta chère bouche
Tes plaies par balles et tes cicatrices douloureuses
Je baise Traugutt, KoĞciuszko 3 et puis
Les deuils, les insurrections et les déportations… »
1. « Les enfants sont plus gentils que les adultes / les animaux sont
plus gentils que les enfants / tu me dis qu’en raisonnant ainsi / je suis
forcé d’arriver à la constatation / que ce qui m’est le plus agréable / c’est
un protiste, un protozoaire / et alors / c’est le protozoaire qui m’est plus
agréable / que toi, fils de pute » (Andrzej Bursa, 1932-1957).
2. Redoute d’Ordon, hôtel Michla, ĩytnia, Wola, Monte Cassino,
Citadelle : lieux emblématiques des combats ou du martyre des Polonais
lors des différentes insurrections et de la Seconde Guerre mondiale.
3. Tadeusz KoĞciuszko et Romuald Traugutt : héros nationaux polonais,
chefs des insurrections de 1794 et de 1861-1864 contre l’Empire russe.
34
Krystian ne se souvenait pas très bien de la suite, mais il
n’était pas étonné que Jakub ait voulu effacer de sa mémoire
cet épisode poétique. Le monde est plein d’anciens poètes,
Krystian les rencontrait à tout bout de champ et avait même
pour eux un certain mépris mêlé de compassion. Eux-mêmes
avaient désormais honte de leurs penchants passés. Ils avaient
un assez bon travail, une femme, certains des enfants, et ils ne
voulaient pas que leurs enfants une fois devenus adultes sachent
qu’étant jeunes leurs pères écrivaient des poèmes engagés. Il est
plus facile de devenir poète qu’artiste plasticien, même si, bien
sûr, le monde est plein d’anciens artistes plasticiens aussi, toutes
les institutions qui donnaient du boulot à Krystian employaient
des anciens poètes qui jadis, ayant profité du boom littéraire,
avaient publié deux ou trois poèmes dans des revues littéraires,
lesquelles publiaient à l’époque tout ce qu’on leur envoyait. Et
si jamais une de ces revues ne voulait pas les publier, il leur
suffisait d’envoyer leur œuvre ailleurs en précisant que là et
là, ils avaient été refusés. En général, cela suffisait.
En plus du poème sur l’enfilage de la Pologne, toute sa vie
durant, c’est-à-dire jusqu’à son vol fatal en Boeing 767, Krystian
se souvint aussi de la description de la Gaule par César. Il l’avait
apprise en cours de latin au lycée Saint-Augustin : « Gallia est
omnis divisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam
Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur », etc. Il aurait été capable de la réciter réveillé en pleine
nuit, mais ça faisait désormais longtemps que personne ne
le réveillait en pleine nuit et surtout pas pour entendre de
sa bouche ces phrases immortelles de César, ces phrases qui
lui revenaient souvent d’une façon obsessionnelle. Parfois
en prenant le métro ou en faisant la queue à la caisse, il
s’apercevait d’un seul coup qu’il était en train de marmonner
dans sa barbe : « Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis
Matrona et Sequana dividit. » Et bien qu’il essayât de se défaire
de sa manie, elle revenait sans cesse comme un mauvais rêve,
« Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt », comme
le comptage des lattes du parquet, des lampadaires dans la
rue, comme sauter par-dessus les dalles de trottoir éclatées
ou comme se souvenir des dates apprises en cours d’histoire.
Les années passaient, Krystian avait oublié les gens avec qui il
avait jadis été ami, les endroits où il avait passé ses vacances,
35
il avait oublié toutes ses anciennes trouvailles artistiques qui
devaient lui permettre d’accéder à une célébrité immortelle,
mais il se souvenait de mieux en mieux de la description de
la Gaule par César.
Parfois, il y a des futilités qui nous collent et dont on n’arrive
pas à se vider la tête. Le professeur de polonais au lycée de
Jakub et Krystian connaissait par cœur tout Messire Thadée
d’Adam Mickiewicz, chacun de ses douze chants, mot à mot,
et il est tout à fait possible qu’il en connaissait aussi le treizième
chant 1, même si, étrangement, il ne s’en était jamais vanté. Il
pouvait réciter n’importe quel passage de ce long poème et
quand il ne se plaignait pas d’être obligé d’enseigner la beauté
de la poésie polonaise à un troupeau de moutons, il laissait
les élèves choisir un extrait pour le déclamer ensuite les yeux
mi-clos levés vers le plafond, tandis qu’ils regardaient avec une
admiration rarement vue dans les yeux des moutons un coup
leur professeur, un coup leur exemplaire du chef-d’œuvre de
Mickiewicz, et il faut dire qu’il ne s’en écartait jamais d’un
iota. Du reste, il récitait aussi Słowacki et KrasiĔski, mais avec
une application moindre, il le faisait du reste rarement et un
peu à reculons, pour revenir au plus vite à l’épopée nationale,
les yeux brillant d’une frénésie étrange.
C’était la fin des années quatre-vingt, les professeurs de polonais n’avaient sans doute rien de mieux à faire que d’apprendre
par cœur le canon de la littérature romantique nationale et,
sans doute, en se rasant le matin dans la salle de bains de
leurs appartements exigus dans le quartier d’Ursynów, ils déclamaient devant la glace : « Quel est ce jeune homme de belle
mine / Quelle est la fille à son côté / Qui, près du ĝwiteĨ
aux flots bleus, cheminent dans une lunaire clarté 2 ? » Ils ne
faisaient pas de petits boulots pour arrondir leurs fins de mois,
parce qu’à l’époque il n’y avait nulle part où les faire, parfois
ils donnaient des cours particuliers et n’avaient aucune chance
de se produire dans l’émission J’ai du talent, qui n’existait pas
encore, mais où ils auraient sans doute fait fureur avec leur
1. Ce XIIIe chant de Messire Thadée est un ajout parodique à l’œuvre de
Mickiewicz, dont l’auteur n’est pas certain. Ce poème, riche en grossièretés,
décrit la nuit de noces de Messire Thadée et de Zosia.
2. Vers extraits de « La ĝwitezianka » d’Adam Mickiewicz, 1820.
36
mémoire d’éléphant, passionnés qu’ils étaient, d’autant plus
qu’ils étaient laids et ne prenaient pas soin d’eux, ce qui de
nos jours, à notre époque glamour, est tenu en haute estime.
Aujourd’hui, personne ne se souvient plus du professeur de
polonais. Comme d’ailleurs du professeur de latin qui, peutêtre lui aussi pour impressionner ses élèves ou sinon pour leur
montrer la supériorité sur la barbarie littéraire contemporaine
de ces phrases qui avaient survécu à la culture antique, déclamait, en fixant son regard sur leurs yeux étonnés, les Satires
d’Horace et l’Énéide de Virgile. Le professeur de latin n’avait
certainement lui non plus rien de mieux à faire que d’apprendre par cœur les classiques latins. De même que le professeur de polonais considérait que La Poupée 1 était la dernière
œuvre majeure de la littérature polonaise, le professeur de
latin avait décidé que l’histoire de la littérature avait pris fin
au moment où les langues vernaculaires étaient entrées dans
la poésie. Vu sous cet angle, pour lui, personne ne fut plus
préjudiciable à la culture polonaise que Mikołaj Rej 2.
Voici à quoi passaient leurs années d’éducation polonocatholico-latine. C’est ce que nous verrons plus en détail au
chapitre huit.
1. Roman de Bolesław Prus (1847-1912) publié en 1890.
2. Mikołaj Rej (1505-1569), écrivain polonais considéré comme le fondateur de la littérature et de la langue littéraire polonaises.
2
Ce mois de juin mémorable, ce dimanche si différent de
tous les autres, si peu paresseux, si grouillant de monde
et si fiévreux, Krystian et Jakub, jeunes hommes de vingt et
un ans, marchant d’un pas déhanché, tels les cowboys du
film Le train sifflera trois fois, étaient retournés à leur école
numéro soixante-neuf, transformée pour cette seule journée
en bureau de vote. Ils se sentaient comme des Gulliver dans le
pays des Lilliputiens, comme des Blanche-Neige dans la maison
des Nains, tandis que l’odeur de l’encaustique leur rappelait
les années de l’innocence. Avant d’entrer dans le gymnase où,
à côté d’une table recouverte de tissu vert, se trouvaient les
isoloirs, ils avaient fait le tour de l’école en humant l’odeur
du plancher. Ils avaient regardé les dessins aux crayons de
couleur accrochés au mur, ils avaient fait pipi dans les W.-C.
puant le Lizol 1 en se marrant au-dessus des urinoirs fixés si
près du sol, ils étaient entrés dans une salle de cours pour se
glisser avec effort derrière les pupitres trop petits. L’esprit de
Teodor Duracz s’était depuis longtemps enfui de la bâtisse, un
vent nouveau y soufflait désormais. On barre les cocos, avait dit
Fidelis, et ils les avaient barrés tous les deux. Ce fut peut-être la
1. Un désinfectant très répandu sous le régime communiste. À l’époque,
odeur caractéristique des hôpitaux, des écoles et de l’administration.
39
dernière fois qu’ils avaient fait quelque chose ensemble et en
bonne entente. Après le vote, satisfaits par la tâche accomplie,
se délectant du premier moment dans leur vie où quelque
chose dépendait vraiment d’eux, ils avaient contourné l’école,
sauté par-dessus la clôture du côté de la rue Racławicka et
s’étaient enfoncés dans « la jungle ».
« La jungle » était un recoin humide, sombre, attenant à
l’aile gauche de la bâtisse où ne pénétraient jamais les rayons
du soleil et encore moins les maîtres d’école. Surtout pas maintenant. Ils auraient été obligés de sortir par la porte donnant sur la cour, et de là marcher encore un bon moment, à
découvert, alors qu’ils ne savaient pas qui se cachait dans les
arbustes touffus. Du reste, ils ne se souvenaient plus de leurs
maîtres d’école. Ils avaient été refoulés de leur mémoire par
les professeurs, les prêtres et les bibliothécaires du lycée. Il
s’était avéré que « la jungle » avait elle aussi rétréci, tout y
était trop petit, drôle et attendrissant. C’est probablement là
qu’ils avaient perçu pour la première fois de quelle façon
œuvrait le temps. Ils y avaient passé plus d’une récré du printemps et du début de l’automne. C’était un endroit calme
et sûr qu’émaillaient, autrefois comme à présent, des mégots
de cigarettes et des capsules de bière, « la jungle » offrant un
asile tranquille non seulement aux élèves de l’école numéro
soixante-neuf, mais aussi aux habitants du quartier qui souhaitaient vider une bouteille de piquette ou de vodka ĩytnia
dans le calme et la concentration.
Krystian et Jakub s’étaient posés sur le banc putréfié et regardaient la cour à travers les branchages. Devant leurs yeux, dans
le soleil dominical de juin passaient sur la piste bétonnée les
fantômes des filles de leur classe en train de jouer à chat, dans
un combat inconscient pour gagner l’intérêt des garçons, ainsi
que les fantômes des garçons qui se battaient pour s’attirer
l’attention des filles jouant à l’élastique ou à la marelle.
C’était le printemps, le vrai de vrai, presque l’été, les examens à la fac battaient leur plein, les insectes bourdonnaient
dans les arbustes, en Pologne, une époque allait bientôt
prendre fin. Ils avaient vingt et un ans, ce qui n’était pas peu,
comme il leur semblait à l’époque, ils avaient l’âge idéal pour
devenir des insurgés, mais ils n’étaient pas obligés de mourir pour la Pologne, cette fois-ci un stylo pouvait remplacer
40
la carabine, et sans doute cela les mettait-il un peu mal à
l’aise. Ils avaient eu le temps de terminer le lycée et avaient
même fait un bout d’études à la fac, évitant ainsi l’armée,
et de cette perspective, qui l’eût cru, la visite à « la jungle »
prenait une dimension quelque peu sentimentale. Dans les
jardins ouvriers des Défenseurs de la Paix qui fleurissaient
en face, l’air était lourd et sirupeux, les sensuelles amatrices
de jardinage musardaient dans les sentiers, aguicheuses et
tentatrices, tandis que les retraités voûtés sous leurs petites
casquettes aux couleurs passées ou leurs petits bobs en coton
trituraient la terre ou étendaient leurs corps fatigués et desséchés dans des transats en tournant leurs visages ridés vers
le soleil. Entre les plates-bandes, l’air était étouffant et saturé
d’allergènes. Le printemps régnait sur les jardins ouvriers des
Défenseurs de la Paix et la Pologne sur le gymnase de l’école
numéro soixante-neuf, et chacun pouvait aller voir ce qui lui
convenait le mieux.
Krystian avait pris une inspiration, il avait fait remonter les
glaviots à sa bouche pour cracher à trois mètres devant lui une
boule épaisse et lourde de flegme verdâtre. Il fut un temps où il
était bon au crachat à distance et la visite à « la jungle » lui avait
permis de retrouver instantanément son ancien savoir-faire. En
tant que titulaire d’une bronchite chronique, il savait puiser
en lui des quantités étonnantes de mucus. En réalité, cracher
à distance fut la seule chose qu’il avait bien apprise à l’école
primaire. Au lycée, il avait appris à faire des ronds de fumée,
parfaitement circulaires, épais comme des bretzels de Cracovie,
flottant majestueusement dans l’air, et à cette épreuve difficile,
il n’avait pas d’égal.
Jakub avait sorti les Marlboro achetées au Pewex 1 et avait mis
le paquet ouvert sous le nez d’Aposta. Ils fumaient sans rien
dire et, tout en célébrant ce moment historique ainsi que le
goût néfaste de l’Occident, ils regardaient devant eux, vers les
arbustes touffus à travers lesquels filtraient tant bien que mal
quelques rares rayons de soleil qui diffusaient une atmosphère
de nostalgie et de mélancolie.
1. Un réseau de magasins où, sous le régime communiste, on pouvait
acheter avec des devises de la marchandise étrangère ou de production
polonaise introuvable dans le réseau des magasins accessibles à tous.
41
Tu sais, j’ai été amoureux d’Andzia Konopek, dit soudain
Fidelis en soufflant de la fumée. Il n’avait pas fait de ronds,
en cela, il n’avait jamais pu égaler Krystian, alors pourquoi
se ridiculiser devant lui ? Était-ce le moment exceptionnel où
l’époque de l’école s’était unie à l’âge adulte qui l’avait poussé
à ce genre de confidences ou voulait-il peut-être tourmenter
Krystian ? Difficile à savoir. Aposta avait lâché une série de
ronds contrariés.
Qu’est-ce qui te prend, merde, c’est la journée nostalgie ou
quoi ? J’ai pensé que ça pouvait t’intéresser, répondit Jakub
avec un sourire de travers. Mauvais au crachat et en ronds
de fumée, il excellait dans les grimaces désagréables quand
il voulait être désagréable. Pour être juste, il faut dire qu’il
savait aussi faire des grimaces très aimables lorsqu’il voulait être
aimable. Bon, d’accord, moi aussi, j’ai été amoureux d’elle,
tout le monde le savait, avait dit Aposta en haussant les épaules,
mais ça n’intéresse plus personne maintenant, on est en 1989,
on n’est plus des gosses, les gosses sont bêtes, et à treize ans,
tout le monde est amoureux de quelqu’un. La seule différence
c’est que moi, j’ai été amoureux bêtement et tout le monde
le savait, et toi, tu as été amoureux intelligemment, de sorte
que personne ne s’en est aperçu, alors on pensait que t’étais
amoureux de personne, et c’est pour ça que toutes les filles
étaient amoureuses de toi. À cet âge-là, il n’y a pas de réciprocité en amour, d’ailleurs, plus tard non plus, il faut croire.
Ça, ça reste à voir, avait dit Fidelis en donnant un coup
de pied dans une bouteille de bière Warka vide qui roula
sous les arbustes. Je pense qu’on a devant nous des putains
de possibilités, dit-il en envoyant son mégot d’une pichenette
dans les arbustes.
Aposta avait lâché une dernière série de ronds. Mais on parle
de quoi, là ? De conneries, avait-il dit, et il vit Andzia Konopek
devant ses yeux, elle, ce rêve de tous les pédophiles, une merveille d’innocence perverse tout droit sortie de Nabokov, ce
quelque chose qu’on n’a pas le droit de posséder, ces jambes
fluettes dans leurs collants blancs qu’on n’a pas le droit de
regarder, ces nattes, ce chemisier sous lequel bourgeonnent
de petits seins, et, gêné, Krystian avait senti une tension de
plus en plus affirmée à l’intérieur de son pantalon. C’était,
jusque-là, l’érection la plus triste de sa vie. Fidelis le regardait
42
avec un sourire étrange, parce qu’il savait lire dans les pensées
et parce que ça lui plaisait d’avoir réveillé d’anciennes ardeurs
chez son ami.
Je suis sorti avec elle pendant presque toute la quatrième,
avait dit Fidelis, et toi, tu ne t’en es même pas aperçu.
Aposta avait de nouveau craché, mais cette fois-ci avec moins
de conviction. Il se souvenait de mieux en mieux d’Andzia
Konopek qui non seulement était très jolie mais en plus avait
le plus beau rire, les meilleures notes, même en EPS. Elle
savait chanter et broder, réciter des poèmes pendant les fêtes
du 1er Mai, sauter gracieusement par-dessus l’élastique, elle
était tout simplement effroyablement parfaite, et Aposta réalisa
que, des années durant, il avait rêvé que la vie de cette fille
devienne une succession de malheurs et d’échecs. Or, on ne
savait guère ce qu’elle était devenue car en 1983, à la fin du
collège, Andzia était partie avec ses parents en Australie pour
ne plus jamais remettre le pied à Mokotów. Elle était donc
désormais comme le salut ou la vie éternelle, inaccessible.
Fin des souvenirs, dit Jakub Fidelis en se levant du banc.
On y va, une nouvelle vie nous attend, il faut la prendre par
les couilles.
Tu crois que la vie a des couilles ? C’est du genre féminin la
vie, avait dit Krystian sans savoir encore que sa vie à lui serait
plutôt du genre foireux. Il n’avait pas envie de se lever, ni
d’aller où que ce soit, il était bien dans « la jungle », il aurait
pu y rester des heures durant à faire des ronds, à cracher et à
se remémorer Andzia Konopek, des choses bien futiles. Alors
on va la baiser, dit Fidelis, et il prit la direction de la clôture,
manifestement excité par son sens de la repartie. Krystian se
leva, traversa la broussaille et s’approcha lui aussi de la clôture
en fer. Ils s’y arrêtèrent un instant et, les mains accrochées au
grillage, ils regardèrent les jardins ouvriers. Aposta dit soudain :
c’est là que j’ai appris à faire du vélo. Le jour où ils n’existeront
plus, je perdrai une partie de mon enfance. J’avais un vélo avec
des roulettes à l’arrière pour ne pas me casser la figure. Un
jour, Mieczysław, le voisin de notre cage d’escalier, me les avait
enlevées en disant que j’étais trop grand pour rouler avec. Ce
fut mon rite d’initiation. Je ne me souviens pas de mes premières pollutions nocturnes, ni de ma première cigarette, ni
de mon premier verre de vodka, mais je me souviens toujours
43
de cette journée où le voisin m’avait enlevé les roulettes, il
faisait chaud comme aujourd’hui, on était certainement aussi
au printemps, j’étais en short et tout ça…
Tu vas pas te mettre à chialer, avait grimacé Jakub, tu
te branles trop, ça rend sentimental, avait-il dit, moi, je les
déteste, ces jardins, c’est un furoncle sur le cul du quartier.
J’espère qu’ils vont foutre tout ça en l’air bientôt, cette utopie
communiste du bonheur généralisé où, en échange d’une vie
pourrie, on te donne quelques mètres carrés avec une cahute
en bois pour que tu puisses tuer ton désespoir en cultivant
des radis et des gerberas. Ils devraient les raser et construire
une tour de bureaux à la place. Maintenant, tout va changer,
tu verras.
Moi, je les aime bien, dit doucement Aposta, surtout maintenant quand ils dégagent cette odeur de fleurs bon marché
et qu’on entend le bourdonnement des insectes, un petit bout
de campagne tranquille dans un grand village surexcité.
On aime tous quelque chose, mais il vaut mieux aimer
ce qui est vraiment bien, avait décrété Fidelis. Tu t’es déjà
demandé pourquoi il y a du fil de fer barbelé sur le grillage ?
Pour que les voleurs n’escaladent pas les clôtures et pour
qu’ils ne volent pas les fruits, avait répondu Krystian sans
réfléchir. Quel idiot utile, avait ricané Jakub, tu vois pas que
c’est des jardins concentrationnaires ? Il faudra tout changer, tout reconstruire à zéro. Pour commencer, il faut raser
les plates-bandes ouvrières, déboulonner les statues de tous
ces Lénine, de ces Dzerjinski, de tous ces bourreaux, mettre
de l’ordre dans les cimetières, exhumer Bierut 1, lui faire un
procès public et après l’enterrer de nouveau, mais dans une
fosse commune. Il faut rétablir les vraies proportions. C’est
notre unique occasion de contribuer à ça. Les générations qui
viendront vont nous envier, nos petits-enfants seront fiers de
nous. Je ne m’attends pas à avoir de petits-enfants, lui avait dit
Krystian. Moi, si, avait dit Jakub avec conviction, je veux mourir
dans mon propre lit entouré d’une kyrielle d’enfants qui me
regarderont avec admiration et respect. Dans cette partie de
1. Bolesław Bierut (1892-1956), homme d’État polonais, fondateur en
1947 et dirigeant suprême, jusqu’à sa mort, de la République populaire
de Pologne.
44
l’Europe, on ne peut pas planifier ce genre de choses, avait
dit Krystian.
Ils s’étaient hissés sur la clôture et l’avaient enjambée pour
se retrouver de l’autre côté. Ils s’étaient serré la main, chacun
était parti de son côté, c’est-à-dire déjeuner en famille, comme
on était dimanche, puis prendre la vie par les couilles et la
baiser, ou peut-être plutôt se faire baiser par elle, chacun à
sa façon. Pour le moment, il leur fallait venir à bout de leur
session d’examens à l’université, Krystian en histoire, Jakub en
droit, même si aucun n’aurait su dire pourquoi il avait choisi
cette filière plutôt qu’une autre, ce qui comptait c’est qu’ils
avaient été admis sans problème et qu’ils étudiaient sans grande
conviction, mais avec une obstination certaine. Des mois, puis
des années s’étaient écoulés depuis ce dimanche de juin. Dans
les entretiens qu’il donnait, Jakub exposait invariablement la
même position que celle qu’il avait présentée à Krystian dans
« la jungle », même s’il n’avait jamais personnellement déboulonné aucune statue, ni remis de l’ordre dans les cimetières.
Leurs connaissances étaient occupées à attraper la vie si ce
n’est par les couilles, certainement par le cul. Oui, le cul de
la vie allait bientôt devenir un refuge attrayant et douillet.
Toujours est-il que ni Krystian ni Jakub n’avaient disparu dans
le flot des entreprises qui emportaient tout jeune Varsovien
capable de baragouiner ne serait-ce que deux phrases en
anglais et suffisamment déterminé pour ne pas devenir prof.
En gros, ils s’étaient mis à l’art. De plus en plus souvent, on
pouvait voir Jakub dans les endroits qu’affectionnaient les étudiants du PWST 1, en ce qui concerne Krystian, il traînait aux
alentours des Beaux-Arts. En tout cas, là comme ici, il y avait
des jeunes filles beaucoup plus ouvertes et curieuses de la vie
qu’à la fac de droit ou d’histoire. Jakub en avait jusque-là des
codes, il n’avait pas la tête à ça, potasser les articles le fatiguait, il préférait la danse et le théâtre, pareil pour Krystian,
les étudiants de sa promo, qui étaient divisés entre ceux qui
se reconnaissaient dans l’héritage de Piłsudski et ceux qui se
reconnaissaient dans celui de la National-Démocratie 2, qui
1. Le Conservatoire national supérieur d’art dramatique.
2. Mouvement nationaliste polonais fondé à la fin du XIXe siècle par
Roman Dmowski (1864-1939).
45
portaient tous des blousons de l’armée et même parfois des
casquettes des fraternités étudiantes ou des brodequins militaires, l’agaçaient. Il ne prenait jamais part à leurs discussions incessantes sur la supériorité du maréchal Piłsudski sur
Dmowski ou inversement, il avait déjà donné au lycée, alors
qu’eux, cigarette Wiarus au bec et bière Królewskie à la main,
tordaient toujours leurs visages en des grimaces enfantines de
rage et d’entêtement : Piłsudski avait été obligé de faire le
coup d’État de mai pour sauver la Pologne ; tuer Narutowicz
était une nécessité patriotique ; Piłsudski avait fui pendant la
bataille de Varsovie et c’était le maréchal Foch qui en avait
pris le commandement ; Dmowski était le plus grand et le plus
moderne des Polonais ; si la France avait écouté Piłsudski et
avait attaqué l’Allemagne en 1935 à titre préventif, la Seconde
Guerre mondiale n’aurait jamais eu lieu ; même les Allemands
respectaient Piłsudski ; Piłsudski sous-estimait la puissance
des blindés, il croyait toujours en la cavalerie ; la bêtise des
national-démocrates consistait en leur russophilie.
De tout ça, c’était à la bière Królewskie que Krystian attachait
le plus de prix, même si elle non plus n’était pas fameuse.
Pendant ce temps, Jakub s’exerçait à la danse et comme
son corps était souple et endurant, il a d’abord fait une
immense carrière dans la danse et, comme ça va avec, une aussi
grande carrière érotique parmi les étudiantes des Beaux-Arts
et du PWST, pour devenir ensuite danseur professionnel et
faire ses débuts à la télé dans le premier épisode de l’émission
Danse avec moi jusqu’au bout de l’amour qui s’était avérée plus
tard pionnière et décisive : c’est grâce à elle que les Polonais
s’étaient progressivement découvert un patrimoine génétique
de danseurs et avaient échangé la danse du Bonhomme de
Paille 1 contre la rumba, la samba et le paso doble.
Les années suivantes, Jakub s’était vu proposer des tournées
promotionnelles à travers tout le pays pour la presse gastronomique et les suppléments télé, de nouveaux contrats et ce
qui s’ensuit, la richesse et la gloire. À tel point qu’on avait
1. La danse du Bonhomme de Paille (chocholi taniec), référence aux Noces
de Stanisław WyspiaĔski, interprétée comme symbole de l’impuissance, de la
léthargie, de l’impossibilité de mettre en place une action commune pour
délivrer la Pologne de l’occupation étrangère.
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