Images de la culture

Images de la culture
No.26
IDC-26-COUV-8mm:Mise en page 1 13/12/11 20:52 Page1
images de la culture
jeux de scène
CNC
Direction de la création,
des territoires et des publics
Service de la diffusion culturelle
11 rue Gallilée
75116 Paris
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fax 01 44 34 37 68
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images de la culture
histoires de cinéma
photographie et documentaire
contrechamp des barreaux
CNC Centre national du cinéma et de l’image animée
décembre 2011 No.26
IDC-26-COUV-8mm:Mise en page 1 13/12/11 20:53 Page2
Images de la culture No.17
éd. CNC, novembre 2003, 104 p.
documentaires sur l’algérie :
état des lieux
des images en prison
photographie et documentaire
Images de la culture No.18
éd. CNC, juin 2004, 124 p.
images d’architecture
viêt-nam, les images occultées
photographie et documentaire
Images de la culture No.19
éd. CNC, janvier 2005, 96 p.
dominique bagouet,
l’œuvre oblique
vivre ensemble
autour du monde
Images de la culture No.21
éd. CNC, mai 2006, 108 p.
une visite au musée
image/mouvement
histoires de cinéma
Images de la culture No.22
éd. CNC, juillet 2007, 116 p.
paysages chorégraphiques
contemporains
la ville vue par…
histoires de cinéma
Images de la culture No.23
éd. CNC, août 2008, 128 p.
armand gatti, l’homme en gloire
famille, je vous aime
photographie et documentaire
Images de la culture No.20
éd. CNC, août 2005, 88 p.
femmes en mouvements
urbanisme : non-lieux
contre l’oubli
Images de la culture No.24
éd. CNC, décembre 2009, 92 p.
autour du monde
image / mouvement
histoires de cinéma
Centre national du cinéma
et de l’image animée
Images de la culture No.25
éd. CNC, décembre 2010, 100 p.
une saison russe
image / mouvement
histoires de cinéma
Ces publications sont gratuites,
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(courrier postal ou électronique, télécopie).
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paroles
La reproduction totale ou partielle des articles et des notices
de films doit porter impérativement la mention de leur auteur suivie
de la référence CNC-Images de la culture.
Sans paroles, et sans aucun commentaire à l’écran, Wang Bing nous propose
de regarder pendant 90 minutes un homme seul et silencieux, un homme
sans nom, isolé dans sa grotte et sur les parcelles de terre qu’il cultive.
Nous sommes quelque part en Chine. Dans cette longue réflexion méditative
sur l’homme moderne, la bande son sans paroles accroche d’autant plus
le spectateur : le crissement des pas sur la croûte de glace qui recouvre le sol,
le souffle du vent, les bruits d’objets manipulés, des objets en plastique
ébréchés que l’on authentifie comme les restes de notre civilisation…
L’Homme sans nom fait partie de la sélection des films entrés au catalogue
en partenariat avec le Centre national des arts plastiques.
Il côtoie dans ce numéro les films des artistes cinéastes Florence Lazar,
Martin Le Chevallier, Marie Losier, Frédéric Devaux et Michel Amarger,
Antoine Barraud. Histoire du cinéma, mondialisation, paysages de banlieue,
portraits d’hommes et de femmes remarquables, les thèmes de ces films
sont aussi ceux qui traversent l’ensemble des œuvres présentées ici.
Histoire du cinéma avec des films qui rendent hommage, chacun
à leur manière, à des cinéastes disparus, Satyajit Ray, Nico Papatakis,
Vittorio De Seta, Ingmar Bergman, Jean-Claude Biette, Jacques Baratier,
Lionel Rogosin ou Gadalla Gubara… Des portraits de personnalités encore,
toujours dans le domaine du cinéma avec des actrices comme
Catherine Deneuve, Bernadette Lafont, Juliette Binoche et Claudia Cardinale,
ou dans le domaine des arts vivants, des musiciens, metteurs en scène
ou chorégraphes qui font de la scène des expériences toujours novatrices :
Genesis Breyer Porridge, Anna Halprin, Claude Régy, Christian Rizzo
et Bernard Cavanna.
Guerres, répressions politiques et crises économiques qui agitent le monde,
les documentaristes les observent ici du point de vue humain. Olivier Zuchuat,
Leïla Kilani, Sylvain George, Alassane Diago, Sylvaine Dampierre, Anne Barbé,
Julia Varga, Claudine Bories et Patrice Chagnard scrutent les effets
collatéraux de ces convulsions dont l’homme sort toujours meurtri : deuil
collectif et tentative de réconciliation, populations déplacées dans des camps
provisoires, drames de l’émigration. Dans ces films, la parole y est essentielle
et libératrice : des hommes, des femmes et des enfants cherchent leur place
au sein des sociétés et se posent les questions fondamentales.
Dans ce numéro encore, le Département des publics du Service de la diffusion
culturelle consacre un dossier à l’image en milieu carcéral : état des lieux
des ateliers de formation ou d’éducation à l’image, entretiens avec
des intervenants et des cinéastes. Le catalogue Images de la culture rassemble
à présent un corpus conséquent de films sur la prison, souvent issus d’ateliers,
et permet ainsi leur visibilité; dans le même temps, par la diversité des thèmes
qui le compose, ce catalogue est aussi un outil utilisé par les intervenants
pour l’ouverture sur le monde des personnes incarcérées.
Dans cette optique d’élargissement à tous les publics, le catalogue Images
de la culture devient progressivement accessible aux personnes sourdes
et malentendantes : une centaine de titres sont déjà disponibles en version
codée et sous-titrée.
ISSN : 1262-3415
© CNC-2011
Eric Garandeau
directeur de publication : Eric Garandeau
rédactrice en chef : Anne Cochard
coordination éditoriale : Marc Guiga
ont colaboré à ce numéro :
Michel Amarger, Martine Beugnet, Jean-Baptiste Bruant,
Marie de Brugerolle, Anne Brunswic, Pascale Cassagnau,
Françoise Coupat, Camille Dauvin, Leïla Delannoy, Martin Drouot,
Pierre Eugène, Patrick Facchinetti, Isabelle Gérard-Pigeaud,
Jean-Marc Huitorel, Arnaud Lambert, Sylvain Maestraggi, Frédéric Nau,
Ariane Nouvet, Anaïs Prosaïc, Sabine Quiriconi, Zahia Rahmani,
Jean-Pierre Rehm, Eugenio Renzi, Pascal Richou, Alain Sartelet,
Eva Ségal, Maria Spangaro, Antoine Thirion
rédaction des notices de films :
Myriam Blœdé (M. B.), Mathieu Capel (M. C.), Martin Drouot (M. D.),
Pierre Eugène (P. E.), Mario Fanfani (M.F.), Chloé Fierro (C.F.),
Tristan Gomez (T. G.), Sylvain Maestraggi (S. M.), Eva Ségal (E. S.),
Annick Spay (A. S.), Caroline Terrée (C.T.), Damien Travade (D. T.),
Laurence Wavrin (L. W.)
remerciements à : Diane Baratier, Michèle Bargues, Antoine Barraud,
Alexandre Barry, Gilles Barthélémy, Amélie Benassayag, Delphine de Blic,
Françoise Bordonove, Catherine Bourguet, Gisèle Burda,
Caroline Caccavale, Alain Carou, Jacqueline Caux, Gérald Collas,
Sylvaine Dampierre, Catherine Derosier-Pouchous, Clément Dorival,
Isabelle Dufour-Ferry, Mathieu Eveillard, Julien Farenc,
Nicole Fernandez-Ferrer, Ludovic Fondecave, Sophie Francfort,
Sylvain George, Barbara Hammer, Cléo Jacque, Timon Koulmasis,
Florence Lazar, Antoine Leclercq, Jean-Marc Lhommeau, Pierre Léon,
Vladimir Léon, Catherine Libert, Marie Losier, Martine Markovits,
Christine Micholet, Boris Nicot, Marc Nigita, Marianne Palesse,
Arnold Pasquier, Nicolas Plateau, Christine Puig, Catherine Rechard,
Claude Régy, Pauline Rumelhart, Julien Sallé, Vincent Sorrel,
Hélène Trigueros, Paulette Trouteaud-Alcaraz, Julia Varga,
Marie-Hélène Walser
Images de la culture
est édité par le Centre national du cinéma et de l’image animée
président : Eric Garandeau
directrice générale déléguée : Audrey Azoulay
directrice de la communication : Milvia Pandiani Lacombe
directrice de la création, des territoires et des publics : Anne Cochard
chef du service de la diffusion culturelle : Hélène Raymondaud
responsable du département du développement des publics :
Isabelle Gérard-Pigeaud
maquette : Etienne Robial avec Dupont & Barbier
impression : IME-Imprimerie Moderne de l’Est
La photographie de couverture est extraite du film Trous de mémoire
de Jean-Michel Perez (Cf. p. 94) et les photographies ci-contre sont
extraites du film Les Arrivants de Claudine Bories et Patrice Chagnard
(Cf. p. 73).
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jeux de scène
Rock & Pandrogynia, par Anaïs Prosaïc, et Arrêt sur image, par Jean-Baptiste Bruant
(The Ballad of Genesis and Lady Jaye de Marie Losier)
L’amour toujours, conversation entre Vladimir Léon et Arnold Pasquier (Notre amour)
Le montage comme une partition, entretien avec Delphine de Blic par Jean-Marc Huitorel
(La Peau sur la table – Un Portrait de Bernard Cavanna)
Les tâches d’Anna Halprin, entretien avec Jacqueline Caux par Anaïs Prosaïc
(Who says I have to dance in a theater…)
Psaume, entretien avec Claude Régy et Alexandre Barry par Sabine Quiriconi
(Claude Régy, la brûlure du monde)
histoires de cinéma
Experimental road movie, par Martine Beugnet, et Visite à domicile, par Pierre Eugène
(Cinémas de traverse et Stephen Dwoskin de Frédérique Devaux et Michel Amarger)
Résistance par la poésie, entretien avec Catherine Libert et Antoine Barraud
par Sylvain Maestraggi (Les Champs brûlants et La Forêt des songes)
Nico Papatakis, prince de la révolte, entretien avec Timon Koulmasis par Martin Drouot
(Cinéma, de notre temps – Nico Papatakis le franc-tireur)
Vittorio De Seta, cinéaste inquiet, entretien avec Vincent Sorrel par Martin Drouot
(Le Cinéaste est un athlète – Conversations avec Vittorio De Seta)
Les complicités électives, entretien avec Boris Nicot par Sylvain Maestraggi
(Un Etrange Equipage)
Théâtre des mémoires, entretien avec Pierre Léon par Pierre Eugène (Biette Intermezzo)
Ingmar Bergman se pavane et s’agite, par Martin Drouot (Making-of En présence d’un clown)
Retour sur image – Walk on the Wild Side, par Arnaud Lambert
(On the Bowery de Lionel Rogosin)
Retour sur image – Jacques Baratier en quatre courts, par Sylvain Maestraggi
(Paris la nuit, Eves futures, Eden Miseria, Opération séduction)
autour du monde
Candide au pays des subprimes, par Frédéric Nau (L’An 2008 de Martin Le Chevallier)
Politique de la lenteur, par Pascale Cassagnau (L’Homme sans nom de Wang Bing)
La métaphore du jardin, entretien avec Sylvaine Dampierre par Eva Ségal (Le Pays à l’envers)
Arrêt sur image – Relever le chagrin, par Françoise Coupat
(Les Larmes de l’émigration d’Alassane Diago)
Lieux et mots de la guerre, par Jean-Pierre Rehm (Au loin des villages d’Olivier Zuchuat)
La génération d’avant les “révolutions arabes”, par Zahia Rahmani
(Nos lieux interdits de Leïla Kilani)
J’écris le film en filmant, entretien avec Julia Varga par Eva Ségal (Check Check Poto)
Paysage hors cadre, par Marie de Brugerolle (Les Bosquets de Florence Lazar)
Extérieur nuit, entretien avec Sylvain George par Eugenio Renzi et Antoine Thirion
(No Border, N’entre pas sans violence dans la nuit et Un Homme idéal)
Arrêt sur image – Au bord de la crise de nerf, par Eva Ségal
(Les Arrivants de Claudine Bories et Patrice Chagnard)
photographie et documentaire
Voyage en Italie, par Sylvain Maestraggi (Vues d’Italie de Florence Mauro)
Arrêt sur image – Fascination, par Arnaud Lambert
(Manikda – Ma vie avec Satyajit Ray de Bo Van der Werf)
Portraits en fusion, par Michel Amarger (Lover/Other de Barbara Hammer)
Walker Evans, un sorcier en Alabama, par Pascal Richou
(Louons maintenant les grands hommes de Michel Viotte)
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contre-champs des barreaux (dossier coordonné par Patrick Facchinetti)
Contexte et enjeux
Mouvement du cinéma face à l’inertie carcérale, par Leïla Delannoy
Aventure collective, entretien avec Caroline Caccavale
Lieux Fictifs et les archives de l’INA, entretien avec Clément Dorival
Reconstruction, entretien avec Hélène Trigueros
Regards croisés, entretien avec Catherine Rechard
De la parole au chant : un atelier d’écriture à la Centrale de Clairvaux,
entretien avec Julien Sallé, par Eva Ségal
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le cahier
images de la culture – mode d’emploi
index et bon de commande
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images de la culture
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jeux de scène
rock & pandrogynia
Marie Losier vit à New York et a réalisé depuis 2002 de nombreux courts métrages en vidéo
ou 16 mm avec la famille d’artistes qu’elle côtoie (Mike et George Kuchar, Guy Maddin,
Richard Foreman, Tony Conrad, etc.) et qu’elle met en scène de façon ludique dans des moments
musicaux. En 2011, elle signe The Ballad of Genesis and Lady Jaye, après avoir filmé
sur plusieurs années la vie du couple de musiciens performers Genesis P-Orridge
(Throbbing Gristle et Psychic TV) et sa compagne Lady Jaye. Le film a obtenu de nombreux prix
ou mentions en 2011 aux festivals de Berlin (Teddy et Caligari Awards), Buenos Aires,
Los Angeles, Lisbonne, ainsi qu’au Cinéma du réel. Point de vue d’Anaïs Prosaïc.
Au début des années 1990, l’artiste britannique
Genesis P-Orridge, pionnier du rock industriel
avec les groupes Throbbing Gristle et Psychic
TV (formés l’un en 1975, l’autre en 1981), quitte
Londres et s’installe à New York. Cet exil involontaire est le résultat du harcèlement policier
qui accable la scène underground avec l’aide
de la presse de caniveau à la solde de l’extrêmedroite : les délations de News of the World (dont
le scandale des écoutes téléphoniques a éclaboussé récemment toute la classe politique
d’Outre-Manche) encouragent la répression
contre les artistes qui s’attaquent au moralisme, à l’hypocrisie des conventions sociales,
remettent en question les notions de genre et
d’identité sexuelle, brisent les tabous encadrant les comportements et font voler en éclats
les règles qui fixent les limites de l’expression
artistique et musicale.
Poursuivi par les foudres de l’establishment
depuis la radicalité sulfureuse de ses performances des années 1970 (un membre du parlement accuse son collectif COUM Transmissions,
d’être les “démolisseurs de la civilisation”),
menacé d’interdiction de visite à ses enfants,
Genesis P-Orridge affronte l’acharnement
hargneux des autorités jusqu’à l’absurde : le
15 février 1992, profitant de son absence alors
qu’il voyage au Népal, une opération policière
de grande ampleur, appuyée par un hélicoptère, est déclenchée contre sa maison de
Brighton. Ses archives sont saisies, plus de
deux tonnes de livres rares, enregistrements,
films, manuscrits, photos, affiches représentant une vie de travail et d’expérimentations.
La vision idyllique d’une scène anglaise libérale, favorable aux squats d’artistes, aux
modes de vie les plus excentriques et à l’expérimentation tous azimuts, est sérieusement
mise à mal à la lecture du livre de Barry Miles,
4
London Calling. A Countercultural History of
London since 1945 (Atlantic Books, 2010),
d’où ces informations sont issues. De Francis
Bacon à Johnny Rotten, l’histoire des galleries,
clubs, librairies, squats, modes de vie, minorités ethniques et sexuelles, groupes musicaux,
collectifs de créateurs, publications, se confond
avec celle de l’intolérance conservatrice et de
l’arbitraire policier soutenus par les tabloïds.
Au fil du temps, l’art et la culture populaires
ont cessé d’être considérés comme une menace
pour la société pour devenir des sources d’inspiration gratuites pour le commerce. Dès la fin
des années 1960, mêmes les idées les plus
extrêmes de l’avant-garde sont pillées par la
publicité, la mode, le design, les arts graphiques. La société de consommation accapare la contre-culture. Aujourd’hui, certains
artistes gèrent leur production comme une
marque commerciale, avec la complicité des
médias. Une part de notoriété scandaleuse
est désormais indispensable aux artistes les
plus chers du marché de l’art contemporain.
Dans un retournement d’un cynisme et d’un
mépris pour le public sans équivalent, la presse
à sensation, qui salissait les créateurs iconoclastes en les traitant de délinquants, fait
désormais ses choux gras des célébrités tapageuses incarnant la réussite la plus insolente
et garantissant ses ventes. Les nouvelles formes
musicales, commercialisées comme des marchandises rentables calibrées selon les goûts
du public, les styles de vie non conformistes
adoptés par les classes enrichies par la dérégulation économique, enfin la mondialisation
et les communications instantanées ont mis
fin à l’underground qui aujourd’hui, pour reprendre les termes de Barry Miles, “n’est plus un
lieu, mais un état d’esprit”.
images de la culture
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jeux de scène
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The Ballad of Genesis
and Lady Jaye
2011, 68', couleur, documentaire
réalisation : Marie Losier
production : Marie Losier, Steve Holmgren,
Steady Orbits
participation : New York State Council
of the Arts, ministère de la Culture
et de la Communication (CNAP)
Qui eut cru que l’une des figures les plus
radicales de l’undergound serait le cœur
(forcément meurtri) de la plus poignante
des histoires d’amour? La pudeur avec laquelle
Marie Losier pénètre l’intimité de Genesis
P-Orridge est mise à rude épreuve
par sa candeur, comme par ces films
“de famille” au bord du voyeurisme –
que la “pandrogynie” de Genesis et Lady Jaye
rend pourtant indispensable.
“This is me, and that’s me“ (“c’est moi, et ça
c’est moi”) où comment le vilain petit canard
Neil Andrew Megson est devenu Genesis
P-Orridge, “qui ne sait absolument pas
ce qu’il/elle est” – sinon l’une des figures
légendaires de la performance
et de la musique depuis quarante ans,
dans les groupes COUM Transmissions,
Throbbing Gristle et Psychic TV.
La musique industrielle, dont il est le père
nourricier (et la mère tutélaire) découvre
en lui une origine profondément sexuée
et sexuelle, une rage toujours renouvelée
contre toute limite, toute nomenclature,
tout classement. Sa relation “pandrogyne”
avec Lady Jaye, compagne, complice, membre
tardive de Psychic TV, en est sans doute
l’aboutissement – malgré son dénouement
abrupt – et offre également à Marie Losier
le parfait sésame de cette vie plurielle,
qu’elle assemble en une marqueterie
d’archives personnelles, de captations
et autres mises en scène, que le récit
de P-Orridge coiffe d’une émotion sans
pathos. M. C.
6
esprit libre
Fidèle à lui-même, esprit libre inflexible, irrécupérable par les faiseurs de mode et les marchands de soupe de tous poils, Genesis POrridge a emporté avec lui à New York ses
dispositions à l’exploration des zones obscures de la psyché, des pratiques tribales
transgressives et des rituels initiatiques. En
1993, il rencontre une jeune femme infirmière
le jour, dominatrice professionnelle la nuit,
mais qui explore aussi des formes extrêmes
de théâtralité. Elle a la moitié de son âge et se
fait appeler Lady Jaye. Coup de foudre réciproque, ils se marient. The Ballad of Genesis
and Lady Jaye, réalisé par la cinéaste franconew-yorkaise Marie Losier, évoque en détail
l’histoire de cette relation amoureuse d’un
romantisme hors du commun, doublée d’une
intimité artistique aux dimensions vertigineuses. Passionnée de peinture, de littérature
et d’arts de la scène, Marie Losier a déjà réalisé plusieurs films consacrés aux cinéastes
d’avant-garde George et Mike Kuchar, Guy
Maddin et au metteur en scène Richard Foreman. Elle est également l’auteure de Tony
Conrad DreaMinimalist (2008), un portrait
remarqué du compositeur et cinéaste Tony
Conrad. Le tournage de son portrait croisé de
Genesis et de Lady Jaye s’est prolongé sur une
période de sept années. Marie Losier pose un
regard généreux, vibrant d’empathie, sur les
aspects les plus troublants de leurs activités
publiques et privées. S’ils font de la musique
ensemble avec le groupe de rock psychédélique
Psychic TV, fondé par Genesis en 1981, leur
projet central, baptisé pandrogynia, consiste
à recourir à la chirurgie plastique pour se
transformer en copie l’un de l’autre. Sans
aucun doute l’effet ultime d’une influence
marquante, celle exercée par la rencontre et
les relations de Genesis avec ses mentors des
années 1970, les poètes beat William Burroughs et Brian Gysin ; une version charnelle
du cut-up, la stratégie de création poétique
inventée par l’un, expérimentée par l’autre,
accompagnée d’une recherche spirituelle, guidée par un principe romantique : “La quête
d’un moyen d’être si totalement unis l’un à l’autre
que même la mort ne pourra nous séparer.”
Chevelure peroxidée, lèvres refaites, maquillage
appuyé, dents en or, tatouages, lingerie, cuir et
dentelles sexy, Genesis a poussé sa transformation anatomique jusqu’aux implantations
mammaires. Depuis, Madame Breyer P-Orridge,
née Neil Andrew Megson à Manchester en
1950, a adopté le genre féminin et élaboré sa
nouvelle identité à partir du nom de son
épouse, Jacqueline Breyer.
Le film est construit à partir des archives personnelles du couple et des images tournées
en 16 mm par la réalisatrice : moments de vie
quotidienne entre amis, dans le métro, au parc
avec le chien, activités domestiques dans la
cuisine, ménage en gants de caoutchouc et
robe de soirée, greffes de peaux et opérations
chirurgicales vécues ingénument comme des
rituels qui repoussent les frontières biologiques, enchaînement d’instantanés d’une
tournée de Psychic TV, extraits musicaux mis
en scène et en costumes, duos de violons avec
Tony Conrad. Sous une apparence de drag
queen caricaturale empâtée par l’âge, sanglée
dans des tenues suggestives kitchissimes qui
défient les limites ultimes du mauvais goût,
Genesis conserve une sorte de légèreté angélique, une grâce perverse irrésistible. De longs
entretiens font revivre sa poignante histoire
d’amour avec Lady Jaye, son alter ego espiègle
et fragile, emportée brutalement en 2007 à
l’âge de 37 ans. Le tournage du film s’est interrompu, le temps pour Genesis de se relever
d’un chagrin dévastateur. Marie Losier a abandonné sa caméra pour n’être plus qu’une amie
attentive. Et puis Genesis a souhaité poursuivre la réalisation du film en hommage à Lady
Jaye. Le tournage a encore pris deux ans.
Les magasins de trois minutes de la caméra
Bolex imposent au film un rythme de collage
échevelé. Une bande son sophistiquée, constituée de nombreuses couches d’enregistrements mixés, accompagne les images parfois
muettes de la cinéaste : la force poétique de
cette synchronisation faussement aléatoire
n’altère en rien la précision documentaire du
film. Les œuvres de Marie Losier résultent d’un
artisanat héroïque : réalisés sans argent, mis en
décors et costumes, tournés et montés par ses
soins, leur liberté poétique, leur absence de
linéarité bouleversent les canons ordinaires
du documentaire. En résonnance profonde avec
leurs sujets, ils en traduisent la pureté absolue,
les engagements sans compromis, la rigoureuse exigence d’authenticité, avec une inventivité formelle joyeusement débridée.
Genesis révèle une personnalité exubérante,
dont la radicalité, l’humour et la sensibilité
imprègnent tous les aspects de sa vie, les réussites comme les échecs, les moments d’euphorie exaltée et les chagrins écrasants. The
Ballad of Genesis and Lady Jaye saisit les paradoxes bouleversants, les illuminations et les
souffrances qui accompagnent cette alchimie
improbable, terrible et sacrée, inaugurée en
leur temps par les surréalistes, puis les situationnistes : la transformation de la vie en art.
Anaïs Prosaïc
images de la culture
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arrêt sur image
amour/manifeste
palpitation
cartilagineuse
Soit une partition musicale écrite directement
sur le relief de la figure. Un pois de lumière qui
mange un tiers du visage. La lampe d’auscultation pleine gueule, le crayon du chirurgien
suspendu quelques centièmes de seconde au
ras des paupières. Deux têtes de mickeys tristes
et vieillies par les rides d’expression et le
déplacement des cartilages surlignés momentanément aux marqueurs.
Faire le ménage, en prenant pour chacune de
ces occasions le soin de toujours s’habiller
dans les tenues les plus sexy possible, lingerie
délicate, bas couture de soie, et de très hauts
talons. Tout cela en imaginant que la maison
est pleine des regards de fétichistes invisibles.
Epuiser les tâches ménagères sans soi-même
s’épuiser, une façon douce d’abolir l’ingratitude
de ces corvées, de les transmuer en séances
extraordinaires de fantasmes et d’excitation…
des bottes de cuir qui luisent au fond de la cuisine, “shinny boots of leather in the dark”.
Les reliefs d’un repas sont restés sur la table,
après un dîner dont les personnes se sont
volatilisées.
Autre moment, autre tenue vestimentaire ;
une panoplie d’Hitler histrion et les aboiements
de colère envers toute la tyrannie de la distribution des genres et des présupposés, qu’ils
soient du corps ou du mental, et puis le son
manifeste d’un jet de pierre de sa main au fond
d’une cuve métallique, ponctuation sonore
finale.
Les reliefs d’un repas sont restés sur la table,
après un dîner dont les personnes se sont
volatilisées.
C’est le temps de la coupe, de la découpe, et
du montage qui devient possible.
Larmes artificielles.
“Satellite of Love”.
D’une succession d’images d’archives contre
la pesanteur et l’ingratitude, et leur abolition :
panoplie pandrogynie politique.
“Fuck you I’m a survivor”.
Jean-Baptiste Bruant
jeux de scène
A voir
marielosier.net
genesisbreyerporridge.com
cnc.fr/idc :
Patti Smith, l’océan des possibles,
d’Anaïs Prosaïc, 1997, 51'.
The Ballad of Genesis and Lady Jaye est
disponible au catalogue Images de la culture
à partir du 1er mars 2012.
A lire / A écouter
Balayage mental dans le cadre des
recherches podologiques et cosmologiques,
1995, Ed. du Frac Rhône-Alpes, et 1997,
Ed. Galerie du Jour Agnès b.
jean-baptiste bruant, Collection HYX, 2003.
Dispositif pour écouter radicalement
les anges, bruant & spangaro, double CD,
2005, cneai-Presses du Réel.
7
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l’amour toujours
En amour avec la danse contemporaine depuis toujours, celle par excellence de Pina Bausch
en particulier, Arnold Pasquier a réalisé depuis une vingtaine d’années de nombreux courts
et moyens métrages, souvent en lien avec le mouvement des danseurs et chorégraphes.
Il collabore à l’image avec d’autres cinéastes, Vincent Dieutre, Thomas Bauer,
François Nouguiès… ou Vladimir Léon, qui a aussi produit Notre amour, deuxième film
d’Arnold Pasquier sur le travail du chorégraphe Christian Rizzo. Conversation entre cinéastes.
Vladimir Léon : Notre amour est construit
autour de la pièce de Christian Rizzo Mon amour.
Ce passage du mon au nous me suggère deux
questions : qui est ce nous, si tant est qu’il est
identifiable ? Que signifie ce déplacement ?
Arnold Pasquier : L’idée du titre est apparue
très vite. Quand Christian m’a parlé de son
prochain spectacle à venir, il en avait déjà
choisi le titre, Mon amour ; donc pour une fois
très en amont de la création. Et pour la première fois aussi, c’était un titre court. Pour
mémoire, le spectacle qui précédait s’intitulait Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement, car ils eurent le temps
de regarder tout autour, spectacle dont j’avais
déjà documenté les répétitions [On essaye,
2005]. Mon amour, il s’en expliquait, signifiait
pour lui d’aller à l’essentiel dans ce qui le séduit
dans son rapport à ses interprètes. D’une certaine manière, ce titre a fait écho à la raison
pour laquelle je m’intéresse à son travail. Dans
le travail de Christian, il y a des signes, des manifestations, des transports, des évocations qui
sont très liés à ce que j’essaye de mettre moimême en œuvre dans mes films. Ce passage
du je au nous est en quelque sorte pour moi un
signe de ralliement à ce travail. C’est une façon
de m’approcher de sa matière chorégraphique
et de chercher, par le truchement de ma propre mise en scène, à faire œuvre de fiction.
V.L. : Cette confiance que t’a accordée Christian
Rizzo pour suivre son travail et ton intérêt pour
son œuvre manifestent justement cette proximité du nous. Il y a là apparemment l’affirmation
d’un espace esthétique commun. Comment le
définirais-tu ?
A.P. : Christian n’est pas le premier chorégraphe avec qui j’ai collaboré. Très jeune j’étais
déjà fasciné par Mathilde Monnier, Mark Tomp-
8
kins, Pina Bausch évidemment… J’ai toujours
manifesté le désir de rencontrer des chorégraphes sur le terrain du partage ; partager
leurs expériences par mon regard porté sur
leur travail. On peut même dire que cela traverse presque tous mes films, soit par la forme
documentaire, soit par la captation d’ateliers,
soit par la fiction. Mais Christian, assez généreusement d’ailleurs, est le premier qui ne m’a
rien demandé, avec qui je n’ai pas eu à prouver
quoi que ce soit. Pour On essaye, j’étais arrivé
aux répétitions avec l’accord de Christian mais
à l’invitation d’une de ses danseuses, Maria
Donata d’Urso, avec qui j’avais déjà collaboré
[C’est merveilleux, 2000]. Je cherchais à capter à titre personnel de la matière en mouvement. Au terme de trois heures de filmage, je me
suis rendu compte qu’il y avait matière à faire
un film. Je l’ai monté, l’ai montré à Christian et
il a été très ému ; tout d’abord parce que c’était
la première fois, je pense, que quelqu’un documentait son travail mais aussi parce qu’il avait
sous les yeux les traces de tous ces moments
éphémères qui vont du studio de répétitions
jusqu’à la scène. Dans le travail de Christian il
y a une telle densification de la forme et du
rapport intellectuel à une matière qui, au départ,
est sentimentale, que ce qui fonde son rapport
au monde devient une forme beaucoup plus
abstraite. Les images lui renvoyaient la forme
sentimentale de son propos. Le plus intriguant
par rapport à Christian, comme il ne t’oppose
rien, que tout est possible, est de savoir exactement ce qui te touche dans son travail.
V.L. : Connaissais-tu ses créations avant Soit
le puits était profond… ?
A.P. : J’ai presque tout vu depuis ses débuts. Il y
a eu son installation 100% polyester [1999], pour
deux robes et un ventilateur, mais sa première
grande pièce et pourquoi pas “bodymakers”,
“falbalas”, “bazaar”, etc, etc.? [2001] m’est vraiment tombée sur la tête. J’avais été très impressionné, très ému, tout en reconnaissant que ce
n’était pas le genre de chorégraphie vers laquelle
j’allais d’habitude. Ce qui m’a intéressé c’était
sa manière de fondre entre elles des matières
un peu triviales (design, mode, étalagisme)
pour former un monde pop qu’il sublime et
déplace. Après ça je n’ai eu de cesse de vouloir
travailler avec lui, en tous cas de ramener vers
moi une matière qui m’intéressait.
V.L. : Notre amour n’est ni la chronique des
répétitions d’un spectacle, ni une captation.
Ton regard nous projette dans la poésie du travail, la beauté et l’émotion des interprètes au
travail. Et du coup, peu nous importe que tel
moment du film provienne d’une représentation,
d’une répétition ou de telle autre étape du processus de création de Christian Rizzo. Est-ce
que cette construction aussi imbriquée est
apparue au montage ou bien as-tu prévu toutes
ces correspondances au moment du tournage?
A.P. : Le temps des répétitions impose tout
d’abord une chronologie ; mais un tel projet de
film reste fragile dans la mesure où l’on ne sait
pas où l’on va. Je ne savais rien de ce qu’allait
être le spectacle, donc rien de ce que j’allais
en faire aussi. J’ai lancé quelques pistes générales, qui avaient un rapport avec le travail
précédent pour On essaye, mais il a fallu trouver une sorte de méthode pour faire quelque
chose de ce qui m’était donné en n’étant pas
assujetti à la temporalité. Dans une certaine
mesure, les méthodes de travail de Christian
proposent déjà une forme : chaque séance de
répétition reprend tout depuis le début. Et
puis il a besoin de rassembler très rapidement
tous les éléments du spectacle (la musique, le
décor, les costumes) et il procède ensuite par
soustractions. Il amène un gros millefeuille,
puis il enlève, il déplace. On n’a plus qu’à suivre ce travail sur le motif où petit à petit on
revient, on précise, on affine. Cette façon de
travailler me permet de repérer rapidement
des lieux chorégraphiques au sein du bloc
donné dès le départ, des motifs qui m’intéressent plus que d’autres, de les collectionner et
images de la culture
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Notre amour
2009, 45', couleur, documentaire
réalisation : Arnold Pasquier
production : Les Films de la Liberté,
A. Pasquier
participation : Association Fragile,
Vidéodanse (Centre Pompidou), Le Fresnoy/
Studio national des arts contemporains
Arnold Pasquier se glisse sur scène
et en coulisses pour filmer les répétitions
de Mon amour de Christian Rizzo (création
à l’Opéra de Lille en 2008). La frontière
entre captation et making-of y est trouble ;
de même, quelle licence s’accorde-t-il face
à la chronologie et aux motifs que développe
le chorégraphe ? Du titre du spectacle
à celui du film se révèle en tout cas
l’implication du cinéaste, au-delà du simple
rôle d’observateur.
Film de danse ou film dansé ? Notre amour
ne tranche pas, car s’il reste au plus près
des danseurs, captant gestes et regards,
tâchant encore de lire sur les visages comme
le travail d’intégration et de maturation
en cours, le film ajoute à la pièce de Rizzo
ce qui par essence lui fait défaut : le gros plan,
l’isolement des figures, cadre et hors-cadre,
l’ubiquité et les rythmes qu’autorise
le montage. Le film d’Arnold Pasquier
acquiert par là son fonctionnement propre,
allant bien sûr là où le spectateur de danse
ne peut aller : très, trop près des corps,
comme sur les tapis d’un studio de répétition.
Il crée surtout les ellipses, manques
ou absences que seul le cinéma permet,
jusqu’à perdre parfois, semble-t-il,
la cohérence du travail des danseurs.
Mais il retrouve ainsi la pulsation de la pièce
originelle, tout en enlacements
et embrassades, séparations et arrachements.
Il retrouve aussi la parade érotique
et son magnétisme, cet amour qui a toujours
été le beau souci du cinéaste. M. C.
jeux de scène
d’en donner une autre temporalité au montage – par résonnance, par association. J’utilise des fragments de phrase que je recompose dans un sens et dans un autre pour en
livrer ma propre lecture. Dans ce grand fourmillement de propositions, je puise des éléments et en donne un point de vue personnel.
V.L. : Oui, il y a ces prélèvements, mais il y a
aussi la part fictionnelle que je trouve particulièrement gracieuse, inspirée, que tu y as ajoutée. Pour avoir suivi la production, je sais que
cette part a été plus importante à un moment
qu’elle ne l’est dans la version finale du film ;
on en a beaucoup discuté en cours de montage.
Quand as-tu ressenti la nécessité d’ajouter
cette intervention ? Comment cette invention
très pasquierienne a-t-elle trouvé sa place ?
A.P. : Dans le projet du film, la fiction était à
l’œuvre dès le départ et elle était même assez
ambitieuse. C’était là où j’arrivais d’ailleurs à
me projeter le plus. Les spectacles de Christian sont pour moi des appels fictionnels. Audelà de la dimension spectaculaire et formelle
de son travail, on est assez en accord sur la
mise en scène des corps, l’attention qu’il porte
aux corps des interprètes. Je lui ai proposé
d’utiliser ses acteurs pour les faire jouer quelque
chose qui me regardait plus moi que lui. Elle
partait de l’idée d’un groupe de personnes au
travail vivant une expérience, en l’occurrence
la création d’un spectacle. Je m’invitais dans
un groupe déjà constitué pour être le deuxième
metteur en scène, le metteur en scène de la
mise en scène de Christian en quelque sorte !
Christian, lui, part de rencontres, de présences,
d’attitudes liées au quotidien, qu’il mène peu à
peu vers l’abstraction. Je voulais faire le chemin inverse : partir du studio de danse, du travail chorégraphique, et suivre des parcours
d’individualités dans leur quotidien le plus
prosaïque ; c’est ce passage là qui m’intéresse. Nous n’avons pas eu les moyens financiers pour mettre en œuvre cette fiction (jours
de tournage en plus, rémunération des acteurs).
J’ai donc résumé tout ça en une seule journée
de tournage, à la fin des répétitions, dans un
appartement. J’ai remis en scène des frag-
ments, mes propres pointes d’intérêt dans le
travail que j’avais suivi jusque là. Cet appartement donc, où tous les acteurs étaient réunis,
y compris Christian, était comme le petit théâtre, le condensé, des tensions sentimentales
et amoureuses qui étaient le propos du spectacle. Et puis ces scènes ont été beaucoup
trop longues et ont risqué de mettre en déséquilibre le film, alors nous n’en avons gardé
qu’une toute petite partie.
V.L. : Dans cette forme qu’a finalement trouvée
le film, autant il n’y a pas de césure entre répétitions et représentations autant il y a une rupture très nette entre ce qui touche au spectacle
et la scène finale, fictionnelle, de l’appartement.
Cela montre que la communication entre ces
différents espaces n’est pas si évidente que ça,
en tous cas pas autant que tu l’avais rêvée. Le
film documente en quelque sorte ton propre
cheminement, jusqu’à ta réappropriation finale.
Dans cet écheveau fictionnel que tu avais envisagé au départ, restent deux éléments essentiels dans la scène de fin, deux déclarations
d’amour : la première déclamée par Wouter
Krokaert – qui parle du nous/groupe de travail,
ce qui nous ramène à ton titre – la deuxième
étant l’apparition de Barbara Carlotti, qui, à
ton invitation, est venue chanter une chanson
d’amour. A quel moment t’est venue l’idée de
l’intervention de Barbara ? Et a-t-elle composé cette chanson pour le film ?
A.P. : Le monologue de Wouter a été écrit par
Julien Thèves, auteur de théâtre, sur ma proposition. Je lui avais proposé ce cadre, un
appartement, et l’idée de quelqu’un qui viendrait en quelque sorte pointer ce qui disparaît
dans les spectacles de Christian, c’est-à-dire
une forme de déclaration d’amour immédiate,
sans médiation. Christian la met en œuvre
presque chaque jour des répétitions mais elle
A lire / A voir
arnoldpasquier.com
lassociationfragile.com
Entretien avec Vladimir Léon à propos
de ses films, Images de la culture No.25,
décembre 2010.
9
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page10
finit par s’évanouir dans les fumigènes de sa
scénographie ! Le monologue de Wouter remet
donc en jeu toutes ces histoires de circulation,
réunion, attention, regards, etc. L’invitation
faite à Barbara Carlotti, c’était l’occasion de
faire parler quelqu’un d’autre à ma place en
quelque sorte. Quand j’accompagne les répétitions en les filmant, j’ai un regard très respectueux, je ne mets jamais quoi que ce soit
en danger, je rends grâce au travail de Christian.
L’intervention de Barbara qui vient conclure le
film est un acte plus volontariste de ma part.
Les plus beaux films se terminent toujours par
des chansons ! Pour l’anecdote, quand je lui ai
demandé si elle pensait à une chanson en particulier pour une telle scène finale, elle m’a
répondu qu’elle avait une chanson, jamais
enregistrée, qui s’appelait justement Mon
amour. Il était alors évident que c’était la bonne
personne, la bonne chanson, à la bonne place.
V.L. : Ce que tu dis sur le travail de Rizzo, à
savoir cette forme de déclaration d’amour initiale qui s’estompe dans la mise en place finale
des éléments, fait écho pour moi à ton propre
travail. Pour en revenir à ton titre par exemple,
quiconque le prononce est propulsé dans la
problématique de ton film. On l’a constaté
quand on cherchait des financements : “Où en
est Notre amour ? Que pensez-vous de Notre
amour ? Que faites-vous de Notre amour ?”
Jusqu’au spectateur qui ira acheter un ticket
pour ton film et qui demandera : “Je voudrais
une place pour Notre amour.” Linguistiquement, tu as une façon d’impliquer, de happer
n’importe qui prononce ce titre, c’est une
intrusion puissante ! Inversement, et ce dans
beaucoup de tes films, après le postulat
presque violent du titre – Celui qui aime a raison, Tous ont besoin d’amour, Beaucoup
d’amour, C’est ça l’amour ?... – les images
ménagent une grande distance par rapport au
sentimentalisme. Comme chez Rizzo, est-ce
parce qu’à un moment donné les sentiments
sont trop forts qu’il faut les cacher ?
A.P. : Je ne m’étais jamais posé la question de
cette façon-là ! Comme pour Christian je pense
que c’est une histoire de pudeur. Si l’exposition
des fantasmes, des turpitudes, devient trop
brûlante, elle est, même pour soi, irregardable,
donc il y a forcément mise à distance. Le cinéma
dans lequel je me reconnais est évidemment
celui sentimental et mélodramatique à la
Douglas Sirk. On ne peut plus faire du Sirk
aujourd’hui, on est traversé par une forme de
modernité. Donc je lutte contre l’élan naturel
vers la littéralité en m’imposant des contraintes
et des dispositifs. C’est là où se joue mon travail.
Propos recueillis par Images de la culture,
novembre 2010
10
le montage
comme une partition
Entretien avec la réalisatrice Delphine de Blic, par Jean-Marc Huitorel,
à propos de La Peau sur la table - Un Portrait de Bernard Cavanna, Prix Sacem 2010 du film
documentaire musical, présenté aux Etats généraux du film documentaire de Lussas.
Delphine, en me demandant de mener cet entretien avec toi à propos, principalement, de ton
dernier film, La Peau sur la table, tu n’ignorais
pas que je ne suis ni critique de cinéma, ni critique musical. Par acquis de conscience, je t’ai
toutefois rappelé mon ignorance de ces deux
champs, et plus encore, si c’est possible, du
domaine de la musique contemporaine. C’est
donc avec un critique d’art que tu as choisi de
t’entretenir. C’est de ce point de vue, en effet,
que je connais ton travail, la plupart de tes
films et tout particulièrement La Trace vermillon 1, Tout entière dans le paysage 2 et aussi
Ul. Stawki, que j’ai présenté dans une exposition 3. Ces trois films posent, chacun à sa
manière, des questions concernant l’identité,
la mémoire, le paysage et, plus profondément
encore, ils sont hantés par l’idée de la disparition. Michel Chaillou a écrit un beau livre qui
s’appelle Le Sentiment géographique 4. Je crois
que ce sentiment est fondamental chez toi, y
compris dans ce film dont nous allons parler.
Dans Tout entière dans le paysage, tu dis : “Je
sais aujourd’hui que la géographie de mon
enfance est fragile.” Quand j’ai vu ce dernier
film, La Peau sur la table, j’ai été très impressionné par Bernard Cavanna lui-même, son
charisme, son extrême densité, par cette
manière incroyable qu’il a de faire de sa musique
le cœur de sa vie et de son être ; de son être et
de sa vie, le cœur de sa musique. Mais c’est
peut-être la fragilité de ce sentiment géographique qui vous relie tous les deux.
Le premier entretien que nous avons eu au
sujet du film, c’était à la terrasse d’un café
parisien ; et nous y avons parlé presque exclusivement de la personne Cavanna ; pas, ou peu,
de ton film. C’était sans doute, sinon nécessaire, du moins inévitable. Mais les dieux de la
critique veillaient et ils intervinrent d’une fort
jolie façon : le téléphone portable qui était
censé nous enregistrer ne fonctionna pas.
L’essentiel de l’entretien qui va suivre, nous
l’avons réalisé par Skype, toi à Johannesburg
où tu vis en ce moment et moi en France.
Comment vous êtes-vous rencontrés
Bernard Cavanna et toi ?
Delphine de Blic : C’était il y a quelques années
alors que j’étais étudiante au Fresnoy/Studio
national des arts contemporains. Bernard
Cavanna y était professeur invité et le jour de
la rentrée, il nous présenta son travail. J’ai
éprouvé une très forte émotion à écouter sa
musique dans l’amphi du Fresnoy. Un peu plus
tard, je lui ai demandé de me trouver une
musique pour une installation que je réalisais
(Ce qui nous traverse). Il m’a alors proposé de
recomposer pour Chantal Santon, la chanteuse avec qui je travaillais, un air de son
opéra Zaïde-actualités. L’idée de cette pièce,
c’est de reprendre l’opéra inachevé de Mozart,
Zaïde, comme pour… terminer le travail. Dans
le même temps, j’avais conçu une installation
vidéo autour de Messe un jour ordinaire, sa
pièce interprétée par l’Orchestre national de
Lille et présentée au Fresnoy : en articulation
avec l’orchestre, deux écrans vidéos diffusaient par moments l’image et le son de la violoniste Noëmi Schindler. Il n’y avait pas de violoniste soliste sur scène. Ce fut comme une
pièce pour écran et orchestre ! Très vite j’ai
senti que lui et moi, on faisait quelque chose
de semblable quoique dans des médiums différents ; l’un et l’autre, en effet, hantés par la
peur de la disparition ; l’un comme l’autre un
peu à la marge aussi.
Je me demande si ce qui vous lie également,
et c’est ce qui provoque cette terreur
de la perte, de la rupture, ce n’est pas
précisément l’importance que l’un comme
l’autre vous accordez au lien. C’est un leitmotiv
dans le film, dans ce qu’il dit, dans ta manière
de le capter.
D. de B. : Les traces m’importent également.
C’est le sujet de Tout entière dans le paysage,
mais aussi de Ul. Stawki où je filme en plan
fixe une façade d’immeuble à Varsovie, devant
lequel finit par apparaître un homme tirant un
images de la culture
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La Peau sur la table
Un Portrait de Bernard Cavanna
2010, 100', couleur, documentaire
réalisation : Delphine de Blic
production : Les Films d’Ici, Le Fresnoy/
Studio national des arts contemporains
participation : Sacem
Le compositeur Bernard Cavanna construit
pas à pas une œuvre qui donne voix
aux opprimés. Puisant son inspiration dans
le réel, il se situe ainsi aux marges de la doxa
de la musique contemporaine. En conversation
avec ses amis Henri Dutilleux, Jacques
Rebotier, Gérard Condé, Vincent Manac’h
et Georges Aperghis, il raconte son enfance
et son parcours. Des moments musicaux
illustrent le portrait d’un iconoclaste qui
ne cède rien à ses convictions.
Cavanna est autodidacte. A l’âge de 15 ans,
sidéré par la puissance de Métaboles
de Dutilleux, il rencontre le maître pour lui
soumettre ses premières compositions.
Dutilleux sera sans complaisance mais
encouragera le jeune homme à poursuivre
ses recherches dans une voix plus radicale.
Cavanna est fils d’immigrés italiens.
Sa mère, d’origine allemande, était femme
de ménage. C’est elle qui a éveillé sa sensibilité
musicale avec les Impromptus de Schubert
qu’elle esquissait sur un vieux piano.
Une interprétation dans laquelle Cavanna
dit avoir ressenti l’essence de la musique
de Schubert, “son humanité”. Cette humanité,
il la poursuit depuis dans toute son œuvre.
Que ce soit dans Messe, un jour ordinaire,
à partir du témoignage d’une toxicomane,
ou dans Trois Strophes pour Patrice Lumumba
en hommage au premier ministre congolais
assassiné, Cavanna s’attache à rendre
compte de la fragilité de l’être en mettant
en œuvre des moyens musicaux qui atteignent
un paroxysme saisissant. M. F.
jeux de scène
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Né en France en 1951, Bernard Cavanna fait
tôt le choix de se consacrer à la composition,
qu’il aborde principalement en autodidacte.
Créateur intuitif et original, il est encouragé
par Henri Dutilleux, Paul Mefano et Georges
Aperghis, et fortement influencé par la musique
et la pensée du compositeur roumain Aurèle
Stroë. Il a reçu une Victoire de la musique
en 2000.
Le film s’ouvre sur un marché où il essaie
de vendre à la criée et à un prix défiant
toute concurrence sa production de musique
contemporaine. Cavanna est en effet
un compositeur atypique : de condition
modeste, il garde toujours une distance,
une certaine ironie par rapport à sa réussite
sociale. Le film est empreint de cet humour
mais aussi d’une nostalgie : il se construit
dans le même temps que la démolition
de sa maison d’enfance. Nous le suivons
dans toutes ses activités de musicien
et pédagogue : répétitions, voyages ;
Messe un jour ordinaire à Radio France,
concerto à Shanghai... Un jour, le compositeur
donne un cours sur l’idée de consonance
et de dissonance. Un autre jour, il explique
la Cinquième Symphonie de Mahler
au public lillois.
La réalisatrice a surtout la bonne idée
de privilégier le dialogue de Cavanna
avec d’autres compositeurs ou musiciens.
On évite ainsi, les exercices répétés d’éloge,
pour s’approcher davantage de sa pensée
et de ses doutes.
Sophie Francfort
(Bibliothèque Publique d’Information, Paris)
rouleau de jardinier, comme pour effacer toute
trace au sol. Il se trouve qu’il s’agit du cœur
géographique de l’ancien ghetto rebâti selon
les canons architecturaux des “démocraties
populaires”. Dans Tout entière dans le paysage, on voit aussi un tracteur qui épand du
fumier sur le terrain même de l’ancien camp
d’internement du Vernet, dans le Sud de la
France, comme si la nature engloutissait la
mémoire. Et c’est bien de cela qu’il s’agit
puisqu’il a fallu que je dépasse la trentaine
pour savoir, par les livres, que les paysages de
mon enfance avaient été le décor de camps de
déportation de l’administration française. Que
le camp de Rivesaltes, par exemple, après la
guerre, a reçu des collabos, puis des harkis, et,
à l’époque même où je filmais, était devenu un
camp de rétention pour les migrants. Tout ça
croise ma propre histoire, évidemment, ce
sentiment d’exil, ma mère partant en mission
humanitaire en Inde (La Trace vermillon). Toujours cette peur de la perte. Reconstruire le
lien avec ma mère, faire que cela existe à nouveau. Mon premier film, quand j’étais encore à
l’Ecole Louis Lumière, s’appelait Mémoires.
C’était un film de photographies, marqué par
La Jetée de Chris Marker. Il montrait une
famille indienne installée à Grigny que, petite,
j’avais croisée en Inde… Je suis persuadée,
quand il faut parler du réel, qu’au moins dans
mon travail il faut partir de l’intime. C’est aussi
ce que fait Bernard Cavanna.
Dans La Peau sur la table, l’une des rares fois
où l’on entend ta voix (voix off qui était
centrale dans La Trace vermillon
et dans Tout entière dans le paysage),
c’est précisément pour évoquer le lien à la vie,
au réel. Il s’agit aussi de la construction
de soi, chez toi, chez Cavanna. Et dans ce film,
il me semble que tu as cherché l’expression
cinématographique de cela, dans le cadrage
par exemple.
D. de B. : Tous les jours de ma vie, je filme les
plus petites choses qui me touchent. Et quand
je tourne, je tiens tout le temps la caméra. Différemment de mes cadreurs qui eux sont formés
pour ça… Mais je sais que je dois passer par le
biais du cadre et de la caméra pour voir des
choses que je ne vois pas autrement. Ensuite,
au montage, je trie ; parfois je garde des plans
à moi, cela dépend de ce que je veux dire.
Revenons, si tu veux bien, à La Peau
sur la table. Quel est le sujet de ce film ?
Et pourquoi ce titre ?
D. de B. : Ah, je sais que vous n’aimez pas ce
titre, comme d’autres titres de mes films d’ailleurs… La Peau sur la table, ça vient d’Henri
Dutilleux, c’est un mélange d’une phrase de
Bernard Cavanna qui reprend Céline et de
Dutilleux qui cite Van Gogh. C’est, à propos de
11
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page12
la création, entre “sortir ses tripes” et “y laisser sa peau”.
Je ne sais pas quel est le sujet de ce film.
Quand j’ai rencontré la musique de Bernard, je
ne voulais pas faire un film sur un musicien, je
trouve que la musique produit par elle-même
ses propres images. J’ai vraiment réfléchi à ça
et la première question a été : comment vaisje filmer la musique ? La deuxième question a
été de savoir comment je vais faire son portrait. Car l’origine de ce film, c’est une demande
de Cavanna. Etant donné que, mise à part l’aide
de la Sacem nous l’avons financé tous les
deux, je l’ai réalisé dans une grande liberté. En
fin de montage, on s’est engueulé Bernard et
moi, car il voulait entrer dans la salle de montage et participer à l’élaboration du film. Je lui
ai dit : “En parlant de toi, je parle de moi, donc
c’est pour ça que tu ne peux pas intervenir.”
Ce que je veux dire dans le film, je n’en sais
rien du tout ! J’ai essayé de parler de ce que je
ressentais face à lui, face à ce qu’il était, face
à sa création musicale. Ce qui a été très important pour moi, par rapport à la captation de la
musique, c’est l’idée de considérer l’orchestre
comme une vaste machine organique ! Et de
s’intéresser à ce que nous, auditeurs dans une
salle de concert, nous ne pouvons pas voir,
tous ces petits gestes auxquels on ne peut pas
accéder, celui de l’instrumentiste qui est en
suspension en attendant le coup de baguette
du chef… Je trouve ça magnifique, c’est comme
de la danse ! C’est de la sculpture aussi. D’ailleurs Cavanna dit à un moment dans le film :
“La musique, c’est une sculpture qui est dans
le temps.” Etre au plus proche d’eux. C’est
pour ça que j’ai toujours laissé les autres
cameramen dans le champ. Je m’en fiche car
ce qui est créé, c’est ce moment-là où on est
tous en train de vibrer avec la musique ; donc
A voir / A lire
ddeblic.com
bernardcavanna.com
Jean-Marc Huitorel, La beauté du geste,
l’art contemporain et le sport, Ed. du Regard,
Paris, 2005 ; Art et économie, Cercle d’art,
2008.
12
tout ce qui l’entoure, que ce soit les instruments, les musiciens, les chanteurs, et donc
les cameramen, de fait, en font partie. C’est un
moment de musique, et ce n’est pas quelque
chose de mécanique. Pour moi, c’était très
important de s’approcher de la source du souffle,
jusqu’aux déformations du corps, la trace que
laisse la corde sur les doigts, les corps qui
souffrent à force d’être tendus et se détendent après. Et puis surtout, ne pas montrer
ensuite au montage le moment où l’instrument résonne, parce que ce n’est pas forcément là que se jouent les choses, mais plutôt
dans les attentes, dans les silences des
autres instruments.
D’une certaine façon, la musique
se regarde aussi. Et puis il y a cette organicité
des instruments, des corps. Cela m’a
beaucoup frappé dans le film, cette dimension
charnelle, érotique, parfois même sexuelle
de l’extrémité du corps qui s’approche
de l’instrument de musique, du doigt sur
la corde, de la main sur l’archet, de la bouche
qui prend l’anche. Et ce qui traverse le corps
et le visage d’une chanteuse, c’est très beau
également.
D. de B. : Isa Lagarde qui chante Schubert est
une soprane exceptionnelle en ce sens qu’à la
différence de beaucoup d’autres à la voix également sublime, elle n’avance pas son ego,
mais laisse voir la musique à travers elle. Noëmi
Schindler est comme ça aussi, elle est très
terrienne, très rivée au sol. Comme le dit Bernard, c’est un fauve. C’est d’ailleurs le titre d’une
pièce qu’il a écrite pour elle. Et je la trouve
absolument bouleversante dans cette façon
de jouer de douceur et de violence.
Ce qui frappe dans le film, encore une fois,
c’est l’intensité. L’intensité de tout ce que
tu montres. Evidemment ça tient d’abord
à l’intensité du sujet qu’est Bernard Cavanna,
car il est très dense, mais très doux en même
temps, ce qui est troublant. Mais il n’est pas
le seul, tous les gens qui interviennent
dans le film le sont aussi, Georges Aperghis,
Vincent Manac’h, Gérard Condé…
C’est la présence de Cavanna qui confère
à ses interlocuteurs cette densité,
mais également la manière très intense
dont tu les filmes.
D. de B. : Le montage y est aussi pour beaucoup,
Jean-Marc. Il y a énormément de plans dans
mes films et le montage est un très long travail.
Ton film est une orchestration de plans,
une identique organicité…
D. de B. : Un montage, c’est comme une partition. C’est pour cette raison que je commence
par monter seule pendant des semaines, des
mois parfois, avant d’être rejointe, comme ici
sur ce film, par Guillaume Germaine, un monteur
magnifique, très musicien. A chaque séance,
j’ai besoin de revoir tout ce que j’ai monté la
veille. Je ne peux pas être dérangée car c’est le
moment où tout se construit, où tout se tisse,
où tout se répond. Ce n’est jamais mécanique.
Je filme énormément ; j’ai des centaines
d’heures de rushes pour chaque film. Je ne dis
jamais : ce plan, ça va être ça ; j’attends et je
filme en attendant qu’il se passe quelque chose.
Trois cents heures de rushes concentrées en
une heure et demie de film, ça explique peutêtre pourquoi ça paraît dense ! J’adore le montage alors que le tournage m’est plus difficile.
C’est quand je suis seule avec mes images et
mes sons que j’arrive à exprimer quelque chose,
que je trouve le sens. Cela dit, il m’arrive quand
même de “diriger” le tournage. Par exemple
pour le concerto pour violon, je savais ce qui
allait être retenu à la fin : des images de la violoniste, seule, face aux masses d’instruments.
Et puis je suis aidée par une équipe de cadreurs
exceptionnels. C’est compliqué quand on travaille à partir de ou autour de l’intime, il faut se
méfier de certaines idées fausses. Par exemple, certains pensent qu’une petite caméra
suffit, et que même pas de caméra du tout ce
serait encore mieux (rires) ! Mais ce n’est pas
comme ça que ça marche : c’est le dispositif
qui rend les choses possibles, qui déclenche ce
qui doit advenir ; c’est parce qu’il y a des micros
et des caméras qu’il se passe quelque chose !
Cela m’évoque le rôle de la contrainte dans
la littérature, dans l’art aussi parfois, le rôle
des dispositifs, de ce qu’on pourrait appeler
les règles du jeu. Je pense bien sûr à Georges
Perec et aux rhétoriqueurs de l’Oulipo.
Mais surtout à Perec qui me semble
très présent et chez toi et chez Cavanna.
C’est par le moyen des contraintes qu’il a pu
donner forme à l’indicible sans tomber
dans le pathos, sans noyer sa parole.
Dans La Peau sur la table, quand tu filmes
la visite de Cavanna à sa maison d’enfance
qu’on est en train de démolir, l’ombre de Perec
est évidente !
D. de B. : Perec est très important pour moi.
Pour La Trace vermillon, et plus encore pour Tout
entière dans le paysage. Au moment de la réalisation de ce film, j’ai rencontré Robert Bober
et nous avons beaucoup parlé ensemble. Et
quand j’ai monté le dossier pour La Peau sur
la table, j’y ai placé une phrase de Perec.
C’est étrange que tu évoques Robert Bober
alors qu’on parle de Bernard Cavanna.
Je me souviens que celui-ci habite en haut
du parc de Belleville. Cette rue Vilin, où Perec
a passé les cinq premières années de sa vie
avant que sa mère qui y tenait une petite
échoppe de coiffeuse ne soit déportée
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page13
et assassinée à Auschwitz, et que Bober
a filmée 5, se terminait là-haut, tout près donc
de chez Cavanna. Dans La Peau sur la table,
on sent très souvent l’importance de “là d’où
l’on vient” et comment on se construit
par rapport à ça. C’est très perecquien.
Quand Aperghis lui demande s’il vient
d’une famille de musiciens, il répond que non,
que son père aimait Tino Rossi et que sa mère
était femme de ménage. Chez toi aussi, c’est
essentiel cette question de la construction
de soi à partir de ses improbables sources.
Mais en parlant de ça, je ne sais plus s’il est
encore strictement question du film,
de Bernard Cavanna ou bien de toi.
C’est un peu troublant, cette oscillation,
cette hésitation…
D. de B. : Perec et Bober ont fait ensemble
Récits d’Ellis Island [1979]. Encore des histoires d’exil… Il y a un passage de Perec qui me
suit partout, que je relis sans cesse, la fin de
Espèces d’espaces 6 :
“J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui
seraient des références, des points de départ,
des sources : Mon pays natal, le berceau de
ma famille, la maison où je serais né, l’arbre
que j’aurais vu grandir (que mon père aurait
planté le jour de ma naissance), le grenier de
mon enfance rempli de souvenirs intacts…
De tels lieux n’existent pas, et c’est parce
qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un
doute : il me faut sans cesse le marquer, le
désigner; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais
donné, il faut que j’en fasse la conquête. […]
Ecrire : essayer méticuleusement de retenir
quelque chose, de faire survivre quelque chose :
arracher quelques bribes précises au vide qui
se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une
trace, une arque ou quelques signes.”
Propos recueillis par Jean-Marc Huitorel,
juin 2011
1 Documentaire, 2002, 82'. Riff Production.
Diffusion Arte. Prix Louis Marcorelles et mention
spéciale du Prix du patrimoine au festival du Cinéma
du réel, Paris, 2003.
2 Documentaire, 2006, 58'. Production Le Fresnoy/
Studio national des arts contemporains.
3 Mimetic, Centre d’art de l’Yonne,
Communs du château de Tanlay, 2007.
4 Editions Gallimard, 1976.
5 Cf. catalogue Images de la culture :
En remontant la rue Vilin, de Robert Bober, 1992, 48'.
6 Editions Galilée, 1974.
jeux de scène
les tâches
d’anna halprin
Jacqueline Caux a réalisé de nombreuses émissions de recherche pour France Culture,
collaboré à Art Press, publié des livres d’entretiens avec des plasticiens et des musiciens,
réalisé des courts métrages expérimentaux et des documentaires sur la musique.
Sur la chorégraphe américaine Anna Halprin, elle a consacré deux films, une exposition
et un livre. Entretien à propos de Who says I have to dance in a theater…, par Anaïs Prosaïc.
Quel itinéraire vous a conduit à la réalisation
de films ?
Jacqueline Caux : Je me passionne pour la
musique depuis l’âge de 12 ans, depuis qu’un
professeur qui enseignait les maths et la
musique m’a fait écouter La Nuit transfigurée
de Schoenberg. Plus tard, je me suis intéressée au free jazz avec Ornette Coleman. J’ai dû
travailler très tôt pour gagner ma vie. A 18 ans,
je suis partie à Ibiza. C’est là que j’ai rencontré
Daniel Caux, et pendant quarante ans, nous ne
nous sommes plus quittés. Au début de l’Atelier de création radiophonique de Radio France,
j’ai collaboré avec lui. Tout en continuant à
partager beaucoup d’émotions musicales avec
Daniel, j’ai voulu reprendre des études, et je
me suis orientée vers la psychanalyse. En même
temps, je m’intéressais à l’image, à la photo, je
faisais aussi des sortes de sculptures-tableaux
dans des petites boîtes. J’ai commencé par
des courts métrages, puis j’ai fait des films qui
ont été présentés au festival des Films de
femmes. Je n’ai eu aucune formation, si ce
n’est mon expérience avec Daniel, et plus tard
sans lui, à l’Atelier de création radiophonique,
qui a été l’école où j’ai appris à construire des
documentaires. Avec Louise Bourgeois par
exemple, j’ai enregistré des sons dans son
atelier : frotter le marbre, bouger les sculptures en bois… La radio me donnait le sentiment de faire des films sonores, un espace de
liberté qui faisait appel à l’imaginaire de l’auditeur. Maintenant, je fais des films sur des
artistes dont les œuvres sont en résonance
avec ma vie, ou mon inconscient, ou mes préoccupations.
Comment sont nés les films que vous avez
consacrés à la chorégraphe Anna Halprin ?
J. C. : Il y a trente ans, les compositeurs John
Cage et La Monte Young m’avaient conseillé
d’aller voir cette danseuse extraordinaire travaillant avec les gestes du quotidien. Elle n’était
jamais venue en France, et il n’y avait pas
grand chose sur elle dans les livres sur la danse,
si ce n’est en référence aux grandes danseuses
Simone Forti, Yvonne Rainer, Trisha Brown, les
fondatrices de la Judson Church qui furent ses
élèves. Elle avait rencontré John Cage et Merce
Cunningham à New York en 1942, et La Monte
Young et Terry Riley chez elle, à Kentfield en
Californie, en 1959. La Monte et Terry étaient
alors âgés de 23 ans, et elle les a immédiatement nommés co-directeurs musicaux de son
groupe. La Monte explorait les sons par frictions – canettes de bière frottées contre les
vitres, portes cognées, objets poussés sur le
sol – pour faire surgir les harmoniques. Terry a
très vite commencé une pièce pré-répétitive,
Mescaline Mix, à partir de boucles de bandes
magnétiques sur lesquelles il enregistrait la
voix de certains des danseurs d’Anna Halprin.
Je suis donc venue la voir en 2003, avec en tête
ce que John Cage et La Monte m’avaient dit au
sujet de son travail. Mais je n’ai trouvé chez
elle ni le principe d’indétermination cher à
John Cage, ni le minimalisme… j’ai trouvé le
Bauhaus ! En 1937, chassés par les nazis, les
artistes du Bauhaus s’étaient installés à Chicago, où ils avaient fondé le New Bauhaus. En
1939, déjà danseuse, c’est là qu’Anna rencontre Lawrence Halprin, qui va devenir architecte paysagiste et qu’elle épousera en 1940.
Avec lui, elle fréquente Gropius, Kandinsky,
Moholy-Nagy, et découvre le mélange des arts
et le travail collectif. Le Bauhaus a été sa principale source d’inspiration.
Avant de la rencontrer, je me suis arrêtée trois
jours à San Francisco pour consulter les archives
où elle avait déposé beaucoup de ses œuvres.
Elle avait travaillé à Rome avec le compositeur
Luciano Berio et la chanteuse Cathy Berberian ; en 1963, elle avait créé cette pièce magnifique Espozisione, où elle commence déjà à
travailler sur la verticalité. Elle avait acheté un
grand filet servant à embarquer les voitures
13
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page14
sur les cargos dans le port de San Francisco.
Les danseurs avaient commencé à expérimenter
avec ce filet suspendu aux arbres, chez elle, près
de son plateau de danse en plein air. A Rome et
à Venise, elle l’a accroché dans le théâtre, à
des arbres qu’elle avait fait venir de Californie.
Pendant que certains danseurs y menaient
les Tâches qu’elle avait définies, d’autres descendaient des balcons avec des cordes…
Après avoir approfondi ma connaissance de
son travail et tourné beaucoup d’entretiens
avec elle, je suis rentrée à Paris, je suis allée
voir le festival d’Automne et l’ai fait inviter ;
c’était en 2004, elle allait avoir 84 ans et n’était
jamais venue à Paris. A la Cinémathèque de la
danse, j’ai présenté mon premier film sur elle,
Out of Bounderies - Hors Limites – un clin
d’œil à Daniel qui avait présenté une exposition à Beaubourg intitulée Hors Limites, avec
La Monte Young. Et Thierry Raspail, directeur
du musée d’Art contemporain de Lyon, m’a
appelée le lendemain en me proposant de faire
une exposition sur Anna Halprin.
En quoi consiste une exposition consacrée
à une chorégraphe ?
J. C. : C’était la première fois qu’un musée d’art
contemporain proposait une exposition sur la
danse. Je savais ce dont je pouvais disposer :
des films, des photos, des partitions splendides, très plastiques, colorées, très variées,
parfois immenses, qui indiquent le ton, le lieu,
la durée, le nombre de participants. Ces partitions sont semi-ouvertes, semi-fermées, car
Anna dit toujours quoi faire, mais pas comment le faire. Les unes ont été réalisées par
Larry [Lawrence, son mari], d’autres par les
communautés avec lesquelles Anna a travaillé. Certaines ont été publiées dans mon
livre, qui est devenu le catalogue de l’exposition.
Je voulais aussi des petites cellules musicales
qui montreraient le rôle capital des musiciens
avec qui elle avait été liée et se retrouvait sur
le même terrain de recherche ; ceux qui, comme
elle, essayaient de casser tout ce qui s’était
fait auparavant afin de définir un nouveau
vocabulaire à partir des gestes du quotidien.
Comme elle le dit elle-même, elle est tombée
de l’arbre de la danse en se mettant à danser
avec des talons hauts, des vêtements du quotidien, dans la rue, sur les plages… Elle a reçu
les mêmes critiques que John Cage, La Monte
Young et Terry Riley ; ils ont formé une communauté solidaire. Elle a également été proche
d’une importante musicienne, Pauline Oliveros, très investie dans la musique électronique
expérimentale, qui a participé avec Ramon
Sender et Morton Subotnick, en 1963, à la
création du san Francisco Tape Music Center,
où beaucoup de musiciens européens, comme
Luciano Berio, sont venus travailler.
En 2005, j’ai rendu visite à Anna et Larry pour
14
leur présenter la scénographie de mon exposition. Il y avait un petit passage étroit, entre
deux parties de son travail, où je présentais la
vidéo de la danse qu’elle a réalisée contre son
cancer. Après avoir été atteinte d’un cancer en
1972, avec une récidive en 1975, elle a décidé
de ne plus travailler qu’avec des malades
atteints du cancer, et plus tard – dans les
années 1980 – du sida. Son intérêt majeur
consiste à mettre la créativité au service de la
vie et non l’inverse. Ce qu’elle a vécu avec la
maladie a changé le sens de son travail.
Qu’est-ce qui vous paraît le mieux définir
Anna Halprin ?
J. C. : C’est une fédératrice qui réussit à gérer
les egos pour créer quelque chose en commun
avec aisance, humour, charme et beaucoup de
force aussi. Elle développe une philosophie de
l’inclusion. Elle inclut les gestes du quotidien,
l’architecture, la musique, les autres ethnies,
le public, les personnes âgées, la maladie, le
vieillissement, la mort, l’autobiographie… elle
n’exclut rien. Anna Halprin fait partie de ces
êtres qui, par ce qu’ils font, vous donnent des
leçons de vie. Il suffit de la voir avec des malades
qui savent qu’il leur reste peu de temps à vivre
et qui viennent travailler tous les jours avec elle,
alors que leur corps est en train de les lâcher…
Elle parvient à leur faire encore ressentir des
sensations de plaisir, c’est très puissant.
D’un côté la danse qui brise les corps
avec une discipline de fer, de l’autre celle
qui consiste à désapprendre ce que l’on sait
pour retrouver l’origine du mouvement…
J. C. : Anna Halprin rejette totalement cette
école qui martyrise les corps, comme chez
Merce Cunningham, par exemple. Elle vient de
l’école de Denishawn, qui est beaucoup moins
violente. Elle a toujours refusé de travailler
avec Martha Graham, avec qui elle entretenait
pourtant de bons rapports et qui l’a parfois
aidée. Pour elle, ces chorégraphes fabriquent
des clones d’eux-mêmes; alors qu’Anna cherche
à développer les particularités qui sont propres à chacun. Les danseuses qui ont travaillé
avec elle, Simone Forti, Yvonne Rainer, Trisha
Brown ou Meredith Monk, ont chacune développé un langage très personnel. Elle ne cherche
pas à construire un groupe cohérent, mais à
faire surgir le maximum de potentialités.
Elle a toujours été en relation avec son autobiographie et avec celle des autres. Elle a travaillé avec des enfants quand ses filles étaient
petites, parce qu’elle les regardait jouer, bouger. Maintenant, comme elle le dit : “Je ne suis
plus rock’n roll, je suis rocking chair !” Donc
elle fait une danse intitulée Rocking Chair,
avec des personnes âgées. Qu’est-ce qu’on
fait avec des déambulateurs, des béquilles,
quand on a encore quelque chose à dire ? On
va travailler ensemble et dire ce qu’on souhaite léguer derrière soi avant de mourir. Elle a
réalisé cette danse autour d’un lac près de
San Francisco, au moment du départ des oies
sauvages pour leur grande migration, avec
cinquante-deux personnes âgées de 85 à 100
ans et autant de rocking chairs ! Larry est
décédé en 2010, à l’âge de 93 ans. Son dernier
travail, un très beau théâtre de verdure dans
un parc de San Francisco, a été inauguré par
Anna. En 2009, lors du tournage de mon film
Les Couleurs du prisme – mon hommage à
Daniel [Daniel Caux est décédé en 2008], – j’ai
rencontré Terry Riley à San Francisco et j’ai
revu Anna. C’était un jour de pluie de février. A
89 ans, elle préparait l’inauguration de ce théâtre, sous la pluie, radieuse, avec ses danseurs.
Et après, elle m’a invitée à dîner chez elle, et
c’est encore elle qui a préparé le repas !
En quoi réside la force de cette “non-danse”
qu’on a appelé la post modern dance ?
J. C. : C’est le rapport à la nature, au corps libéré.
Margaret H’Doubler, son professeur d’anatomie
et de biologie au Bennington College où elle a
fait ses études, a été très importante pour
Anna ; elle visualise toujours les articulations
du corps dans son travail. Cette danse qui paraît
être de la non-danse, est en fait extrêmement
exigeante, beaucoup plus qu’une danse qui va
surtout impressionner par la difficulté d’exécution. C’est quelque chose de très difficile à
communiquer, qui ne fonctionne avec les personnes que sur une longue durée de travail.
Avec Simone Forti, Yvonne Rainer, Trisha Brown,
elle a travaillé au quotidien pendant des années.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page15
Il leur suffisait ensuite de monter sur scène
pour être immédiatement capables d’improviser
et d’interréagir. Pour Anna, le travail se confond
avec la vie, sinon il s’agit seulement d’interprétation et ça ne l’intéresse pas. J’ai vu cette
danse magnifique, Parades & Changes, avec
le papier que les danseurs propulsent en l’air
comme une espèce de volcan, une sculpture
entourant les corps nus. Si ça n’est pas réellement incarné par les danseurs, ça perd tout
son sens et ça peut même devenir ridicule.
C’est extrêmement fragile ! Je comprends la
réticence d’Anna face à ceux qui veulent réinterpréter son travail.
Est-ce que vous faites une différence entre
culture “sérieuse” et culture “populaire” ?
J. C. : Ce sont des univers que j’approche de
façons différentes et qui ne répondent pas aux
mêmes besoins. J’ai découvert en même temps
Ornette Coleman et Schoenberg. Dans la Techno,
il y a une forme d’énergie vitale qui complète ce
que m’apportent les autres musiques que j’aime
et qui s’adressent à la réflexion. Dans le jazz,
les musiques arabes – que Daniel et moi avons
aussi beaucoup fréquentées, – dans la musique
indienne ou dans la musique Techno, il y a une
intelligence musicale qui s’adresse au plaisir.
Et comme le dit Daniel, je crois qu’on y a droit.
Je commence l’écriture d’un livre sur le minimalisme et sur La Monte Young, qui portera
aussi la signature de Daniel, en faisant attention de ne pas m’enfermer dans cette époque.
C’est important pour moi de rencontrer aussi
des jeunes artistes qui n’ont ni le même regard,
ni les mêmes préoccupations.
jeux de scène
Comment produisez-vous vos films ?
J. C. : Je suis très critique vis-à-vis de la télévision française et notamment d’Arte. Un de mes
amis a réalisé pour Arte un film sur Phil Glass
et un autre sur Steve Reich. Mais si je propose
mon film dans lequel il y a Steve Reich, Phil
Glass, Terry Riley, Meredith Monk, etc., on me
répond : c’est trop pointu ! Ceux qui réussissent à vendre leurs films à Arte sont dans un
réseau d’amitiés dont je ne fais pas partie.
Mais je réalise des films avec des gens qui ont
atteint un certain niveau de reconnaissance
internationale, et comme ce sont des amis, ils
m’aident, ils me donnent leur musique, leurs
archives… De même les musiciens Techno, ils
savent que nous les avons défendus depuis le
début avec Daniel. Je leur avais promis de
revenir à Detroit pour faire une tournée des
écoles avec mon film The Cycles of the Mental
Machine, tourné là-bas. Donc l’année dernière, je suis retournée à Detroit, sans caméra,
pour leur rendre un peu de ce qu’ils m’avaient
donné. Ce sont des personnages merveilleux,
qui s’investissent dans cette ville en ruines en
s’occupant d’enfants des rues… Mike Banks
d’Underground Resistance, par exemple, les
forme au baseball pour qu’ils puissent entrer
à l’université ; d’autres leur font faire de la
musique, leur donnent des cours de photo ; ils
leur apprennent à vivre ensemble sans se taper
dessus ! Là encore, ça va au-delà de l’art.
Certes ils jouent dans des clubs, mais ils passent aussi beaucoup de temps à travailler dans
leurs studios. D’un côté faire danser les gens,
de l’autre, la recherche.
Je bénéficie du soutien de gens qui aiment
mon travail ; la Sacem m’accorde parfois des
bourses, et comme mes films sont souvent
présentés dans des musées, Beaubourg m’aide
en post-production, ce qui représente parfois
la moitié du budget d’un film. Mes films sont
aussi présentés dans de nombreux festivals
internationaux – où ils sont souvent primés ;
j’ai quelques achats par des chaînes de télévisions étrangères ; je les édite aussi en DVD. Je
réinvestis tout l’argent dans la prochaine production. Pour le film hommage à Daniel, j’ai
fait un emprunt bancaire. Le film dure une
heure et demie, avec des tournages à New
York, en Californie, en Angleterre, en Allemagne.
Mais il est déjà presque remboursé ! J’arrive à
fonctionner en restant indépendante. Et puis
je fais tout toute seule et je m’occupe beaucoup de mes films après qu’ils sont terminés,
ce qui fait qu’ils ont une longue vie.
Propos recueillis par Anaïs Prosaïc,
juillet 2011
Who says I have to dance
in a theater…
2006, 49', couleur, documentaire
réalisation et production : Jacqueline Caux
participation : musée d’Art contemporain/
Lyon
Tourné à Paris où, invitée pour la première
fois en 2004, à l’âge de 84 ans, elle remontait
trois pièces emblématiques de son œuvre,
et en Californie où elle vit et travaille depuis
le milieu des années 1950, ce film permet
d’appréhender une conception tout à fait
singulière de l’art chorégraphique :
pour Anna Halprin, en effet, “la danse n’a
pas à être belle, elle fait simplement partie
de la vie”.
Ce principe qui a orienté son parcours
personnel et professionnel l’a très tôt
conduite à rompre avec toute forme
d’esthétique et à prendre ses distances
avec les représentants de la modern dance,
alors à son apogée, pour mener ses propres
recherches. En privilégiant une approche
sensorielle et relationnelle du mouvement,
en élaborant le concept de “tâches” basées
sur les gestes du quotidien et en composant
à partir d’improvisations et de partitions
ouvertes, Anna Halprin a ouvert la voie
à la postmodern dance américaine – courant
auquel se rattache Trisha Brown qui fut
sa disciple. Pionnière, contestataire,
Anna Halprin le fut à bien des égards :
ainsi, avec l’une des performances présentées
à Paris, Parades and Changes, elle affronte
en 1965 le tabou de la nudité.
Et si, dès son installation sur la Côte Ouest
américaine, elle fait entrer la nature
dans ses expérimentations, elle va aussi
s’affranchir du théâtre et de ses conventions
pour réinsérer la danse dans le flux de la vie.
M. B.
A voir
jacquelinecaux.com
annahalprin.org
cnc.fr/idc :
My Lunch with Anna, d’Alain Buffard, 2005,
58', et Images de la culture No.22, juillet 2007.
15
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page16
psaume
Dans la collection des livrets pédagogiques à insérer dans les boîtiers DVD Images de la culture,
le Centre national du théâtre s’associe une nouvelle fois au CNC pour un document portant
sur deux documentaires du fonds : Claude Régy, le passeur (1997), d’Elisabeth Coronel
et Arnaud de Mézamat, et, nouvelle acquisition, Claude Régy, la brûlure du monde (2005)
d’Alexandre Barry. Extrait du livret, un entretien croisé avec Claude Régy et Alexandre Barry,
par Sabine Quiriconi.
Comment est née l’idée du film Claude Régy,
la brûlure du monde ?
Alexandre Barry : C’est moi qui ai proposé à
Claude de faire un portrait de lui qui soit différent du premier film que j’avais fait pour Arte
en 2003, Claude Régy, par les abîmes. C’était
un film d’entretiens de 26 minutes, sans illustration, ni extrait de spectacles, ni photo. J’ai le
souvenir que Claude était très content du film
qui avait une vraie force brute. J’ai tourné La
brûlure du monde deux ans après cette première expérience que j’ai eu envie de prolonger. Je lui ai présenté le projet comme une tentative, parce que je savais qu’il était réticent
au fait de filmer des images de son travail. Ce
qui m’intéressait, c’était le rapport de Claude
avec les psaumes qui composent Comme un
chant de David, le fait qu’il les monte à ce
moment-là de sa vie, avec cette actrice-là,
Valérie Dréville, qui lui permet des expériences
peu communes… Le matériau était très puissant, aussi bien pour lui que pour elle. Il y avait
donc les chants de David, traduits par Henri
Meschonnic, Claude, avec son histoire par
rapport à ces chants, et Valérie, au travail dans
sa propre histoire et dans la continuation de la
recherche qu’elle a entreprise avec Claude
depuis plusieurs années. Je crois qu’il a senti
aussi la force particulière du travail qui était
en train de se faire et il m’a dit : essayons…
Cherche comment il serait possible de transcrire, par la matière filmique, la matière vivante
du théâtre sans la trahir. Ce qui est un peu la
quadrature du cercle, en fait, surtout pour ce
genre de travail, où l’essentiel se joue dans
l’espace de la représentation. Comment, sous
la surface du film, rendre sensibles ces courants
souterrains, ce rapport vivant à quelqu’un qui
est en face de soi et l’incertitude sur la nature
de la réalité ? Ce sont des questions difficiles
mais essentielles, me semble-t-il, si on veut
ne pas trahir, ne rien affaiblir.
16
L’origine du film est donc le spectacle
Comme un chant de David.
Est-ce la traduction nouvelle des psaumes
par Henri Meschonnic qui vous a incité
à travailler sur la matière biblique ?
Claude Régy : Oui, ce n’était pas la première
fois que je travaillais avec Meschonnic. On
s’était rencontré au moment de Paroles du
sage – le travail que j’ai fait à partir de sa traduction de L’Ecclésiaste. De lui, j’avais lu Jona
et le signifiant errant. Meschonnic ne considère pas la Bible comme un texte religieux. Il
parle de “débondieuser” la Bible et il dit aussi
qu’il ne faut pas confondre le divin et le religieux. Il faut au contraire bien faire la séparation entre les deux et se débarrasser du pouvoir des religieux : la vie de l’esprit, la spiritualité
n’appartiennent à aucune religion ; elles ne
sont pas du tout l’exclusivité de l’armée des
prêtres. Tout le monde a le droit d’en parler.
Pour Meschonnic, les chants de David sont un
poème de la pensée. On y sent l’énergie de la
pensée. Il a traduit le texte selon sa théorie : il
a hébraïsé le français plutôt que franciser
l’hébreu. Il revendique un respect essentiel
des accents conjonctifs et disjonctifs et considère que toute traduction de l’hébreu qui ne
tient pas compte des accents est une trahison. Lui, il les marque par des blancs, que nous
avons évidemment respectés. Certains spectateurs étaient déroutés, surtout ceux qui
vénèrent les psaumes comme un élément de
la cérémonie religieuse, car cette traduction
élimine le vocabulaire habituel du religieux.
Tant mieux si le spectacle avait un air païen.
Comment s’est fait le choix des psaumes
qui composent le spectacle ?
C. R. : Il y a cent psaumes en tout. Pour le spectacle, j’en ai choisi douze. Les psaumes m’ont
intéressé fondamentalement pour prouver que
la querelle des anciens et des modernes est
tout à fait ridicule. Je cite dans un de mes livres
cette phrase d’Adorno : “Le nouveau, c’est en
même temps l’ancien. Dans le nouveau l’ancien
se reconnaît et devient facilement intelligible.” C’est donc, au lieu d’opposer l’ancien et le
moderne, comprendre que l’ancien éclaire et
renouvelle le nouveau, lui donne une lumière
différente. Et c’est un enrichissement réciproque. Je suis repéré comme quelqu’un qui
ne monte que des textes contemporains donc il
fallait absolument que je plonge dans ces textes,
anciens de plus de trois mille ans, pour montrer
leur modernité. C’est un mot que Meschonnic
déteste mais c’est bien grâce à lui que la Bible
est devenue un texte neuf… J’ai donc choisi
des chants qui avaient à faire avec notre époque.
C’était la guerre d’Irak. Bagdad c’est Babylone,
Babylone c’est là où les hébreux ont été déportés… D’ailleurs ça m’a permis de m’apercevoir
que David est le fondateur de l’Etat d’Israël ; il
est le premier à avoir réuni les tribus d’Israël
alors qu’il y avait deux blocs et c’est lui qui a
déplacé la capitale à Jérusalem. Il a fondé
Jérusalem. Il est le fondement mais, après son
fils Salomon, ça s’arrête : l’unification d’Israël
avec Jérusalem pour capitale n’a duré que 72
ans. C’est très court. Ce temps de la force d’Israël et de sa réunification a été détruit très
vite. Donc on est là au cœur des guerres de
Palestine et d’Israël et au cœur de la guerre
d’Irak avec l’intervention américaine. Le fanatisme des psaumes est aussi ce qui m’a frappé.
David dit vouloir étendre la foi en son dieu
“jusqu’aux fins de la terre”. C’est un intégrisme absolu.
Les psaumes sont adressés à “Adonaï ”.
Que désigne ce mot ?
C. R. : Meschonnic a tenu à garder ce mot parce
que, de toute façon, c’est un nom innommable.
Interdit. Il a fait ce choix pour éviter la traduction “mon Seigneur” ou “Seigneur”, qui est chrétienne. “Adonaï”, je crois que ce n’est qu’une
sonorité. C’est quelque chose qui évoque cette
personne sans nom, pour laquelle l’idée même
de nom est bannie. Il faut rendre hommage au
travail de Valérie Dréville parce qu’elle a trouvé
comment dire ce nom qui esquive l’appellation.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page17
C. R. : Le solo crée une concentration naturelle
du spectacle.
Comment avez-vous choisi les psaumes
qui composent le film ?
A. B. : Le choix est venu du long temps qu’on
avait passé en répétition. J’en ai filmé six ou
sept et, parmi ces sept, j’en ai choisi quatre.
J’ai retenu les moments les plus forts, qui évoquaient quelque chose de Claude. Je ne pourrais pas dire que j’ai eu une réflexion sur la
construction, non… c’était de l’ordre de l’intuition. J’ai gardé malgré tout l’ordre dans lequel
ils apparaissent dans le spectacle et qu’avait
construit Claude. J’avais un souci d’équilibre
entre les séquences consacrées aux entretiens avec lui – j’ai filmé une quinzaine
d’heures d’interview – et les psaumes, qui ne
devaient pas simplement être des illustrations de ses réflexions. J’ai voulu créer au
montage des correspondances, des ricochets
de sens… une matière un peu hétéroclite mais
qui, au bout du compte, trouve sa cohérence.
Ensuite, il y a une grande part de subjectivité.
J’ai tenu à garder le long psaume qui dure près
de quinze minutes ce qui, pour un objet télévisuel habituel, est impensable. Je trouvais
intéressant que ce moment devienne comme
le cœur du film.
C. R. : Le choix des psaumes – Meschonnic le
disait lui-même – c’est aussi une écriture.
Si Comme un chant n’avait pas été un solo,
est-ce que vous auriez envisagé de faire
un film et, qui plus est, un portrait intime
de Claude Régy ?
A. B. : Le fait que Valérie soit seule dans cet
espace particulier, qu’il y ait beaucoup d’air,
que ça respire, qu’il y ait ce travail de lumière
et la force rare de sa présence présentaient un
réel intérêt pour le filmage. Parce que je peux
avoir dans l’image elle et l’espace alors que,
s’il y a plusieurs acteurs sur un plateau, soit on
est en plan éloigné pour tous les avoir dans le
cadre, soit il faut faire un découpage. C’est un
autre travail. Là, avec un acteur seul, je savais
que quelque chose pouvait être tenté – de très
frontal et de très rapproché… en tout cas, d’un
radicalisme qui puisse se rapprocher de celui
du travail de Claude.
jeux de scène
A. B. : D’où, ensuite, le choix d’essayer d’inclure
le visage de Valérie en pleine image, à travers
ce visage de faire sentir sa relation à l’espace
et, avec des mouvements qu’on a créés, de
faire aussi sentir l’espace qui entoure cette
présence. Mais c’est parce qu’elle était seule
et qu’il y avait une concentration qui rendait le
travail possible. De plus, l’idée d’associer le
travail de l’actrice à ce portrait intime était
intéressante : je sais ce que représente Valérie
dans le travail de Claude et inversement. La
rencontre entre eux constitue une espèce
d’accord idéal dans la recherche. Certaines
bases ne sont plus à définir. Ce sont deux
artistes, ou plutôt – puisque Claude dit, dans
le film, qu’il a horreur de ce mot – deux chercheurs, qui explorent ensemble. On n’est pas à
la recherche d’un résultat mais on est avant
tout en recherche, à l’écoute d’une écriture.
C. R. : Je voudrais intervenir sur cette histoire
de “portrait intime”. Pour moi, ce n’est pas du
tout un portrait intime mais on ne peut pas
parler si on ne parle pas de soi. Handke disait
que la seule façon de ne pas mentir c’est de
parler de soi. Faire des théories abstraites sur
l’art dramatique ou sur l’art de la mise en
scène ou sur l’art du jeu de l’acteur, cela ne
m’intéresse pas du tout. Si on veut dire des
choses générales, il faut partir de quelque
chose de particulier.
Vous qui êtes si réticent à toute perspective
narcissique, pourquoi avez-vous accepté
qu’Alexandre introduise des photos de vous
enfant à la fin du film ?
C. R. : Parce que j’ai une grande force d’indifférence. Ç’aurait été très bien de ne pas le faire,
c’est peut-être très bien de le faire… c’est
égal. Ça ne se serait pas fait, je n’aurais pas
demandé à ce que ça se fasse. Il se trouve
qu’Alexandre l’a fait. De toute façon, c’est
toute une histoire quand on a quatre-vingts
ans de se voir à vingt ans… ou à trois mois, ou
à quinze ans, en maillot de bain. C’est toute
une histoire. On ne peut pas être indifférent.
Qu’est-ce que vous voyez dans cet adolescent?
C. R. : Je vois qu’on est différent. Je vois comment ça se passe de grandir d’abord puis de
vieillir. Mais c’est tout. C’est objectif. Il ne s’agit
pas de coller des sentiments là-dessus.
A. B. : J’ai intégré au film des photos de Claude
enfant d’abord parce que je les aimais beaucoup, ensuite parce que je trouvais cela un
peu incongru. J’avais choisi une forme de film
sans chronologie, sans commentaire explicatif, où tout passe par sa parole, par la présence
de son visage, par celui de Valérie, le tout
englobé dans les psaumes… il y avait là une
cohérence qui m’intéressait. Puisque le film
brasse des réflexions assez poussées, vu son
grand âge, j’ai eu envie de dire : “Voilà comment
il parle, voilà ce qu’il est”, à travers ce qu’il dit,
et j’ai eu comme un désir de brûler tout ça aussi,
d’un seul coup de basculer dans l’inverse
absolu : l’illustration pure d’un être – et donc
de montrer des photos d’enfance. Avec ce que
ça peut créer de lire ce qu’il y a d’enfance dans
son visage d’homme adulte. Peut-être est-ce
un moyen pour dire que l’essentiel n’est pas
seulement dans la virtuosité avec laquelle il
s’exprime ? Il peut aussi être dans une photo
muette, dans un silence, dans un souvenir. Donc
j’ai subtilisé ces photos et je les ai incluses
dans le film. Il les a découvertes une fois que le
film était fait mais pas finalisé. Et il se trouve
– je le dis parce qu’il ne le dira pas – qu’il a été
très ému de les voir. Peut-être parce qu’il ne
s’y attendait pas. Mais, au-delà de la surprise,
il avait une vraie émotion de se revoir à ce
moment-là, au milieu de ses frères. Peut-être
qu’inconsciemment je voulais le ramener à ce
passé parce que j’ai toujours cru que le rapport que Claude avait avec les textes bibliques
trouvait son origine dans l’enfance ?
C. R. : C’est parce que je suis né dans le protestantisme où on envoie les enfants à ce qu’on
appelle l’Ecole du dimanche. Et là, on lit la Bible
et les pasteurs ne parlent qu’à partir d’interprétations des textes bibliques. Ce qui est très
douteux, c’est justement la façon dont ils les
interprètent.
Vous qui vous méfiez des captations,
êtes-vous intervenu pendant le tournage ?
C. R. : J’étais présent pendant le tournage
mais j’ai pris le parti de ne pas intervenir. Si on
ne laisse pas la liberté à celui qui travaille, on
gâche quelque chose. Je ne connais pas du
tout la technique de la caméra. Je ne suis
jamais intervenu. Sauf une fois, je pense. Le
chant le plus long : tu voulais, avec la caméra,
tourner autour de Valérie et je t’ai dit qu’il me
semblait que c’était mieux de faire un plan
fixe, de face. Et, après, ça m’a fait réfléchir,
parce que tout ce psaume, en plan fixe et assez
rapproché, passait beaucoup mieux en gros
plan filmé qu’il ne passait dans le spectacle.
D’ailleurs ce serait peut-être une idée de filmer
tous les psaumes en gros plan. Ça s’entendrait
autrement… il y aurait une autre présence. Il
n’y a rien de mieux que le gros plan de face.
Solos et gros plans vont bien ensemble ?
A. B. : Si cette tentative, faite de très gros
plans, marche plutôt bien, cela tient beaucoup
à Valérie Dréville aussi, qui est littéralement
traversée par cette parole…
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IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page18
Claude Régy,
la brûlure du monde
2005, 50', couleur, documentaire
réalisation : Alexandre Barry
production : Local Films, Canal 15 Télévision,
Adam Productions, Futurniture/Suède
participation : CNC, Procirep, Angoa Agicoa,
Pierre Bergé
D’une extrême sobriété, d’une grande rigueur
formelle aussi, ce portrait du metteur en scène
Claude Régy est en parfaite harmonie
avec son “sujet”. Moins attaché à l’homme
et à sa biographie qu’à l’artiste, aux principes
de son écriture et à sa pensée, aux qualités
propres à son univers, il suggère cependant
qu’un événement intime, la perte d’un ami,
pourrait avoir été déterminant dans son œuvre.
“S’investir dans une activité où l’on croit,
on espère créer quelque chose, c’est une façon
de compenser le deuil. Et comme on a toujours
une raison d’être en deuil, on trouve toujours
des raisons de travailler.” Entièrement tourné
dans la scénographie de Comme un chant
de David (2003) – un plateau carré, ouvert
sur ses quatre côtés, – le film fait alterner
deux présences : celle de la comédienne
Valérie Dréville disant quelques fragments
de la pièce et celle de Claude Régy, qui
s’exprime plus largement sur son travail.
Il évoque sa conviction qu’il est possible
de toucher le public au-delà des murs
du théâtre, “jusqu’à l’infini”. Il parle
du langage, du geste et de leur essence,
de leur action respective sur le silence
et le vide (l’espace “le plus vide possible”),
des relations entre la voix et le corps.
Et, à propos de la violence, du doute
et du désespoir qui caractérisent le monde
dans lequel nous vivons, il souligne l’acuité,
la profonde actualité des Psaumes de David.
M. B.
18
C. R. : D’ailleurs, je pense qu’une des raisons
qui font que je suis très heureux que ce film ait
eu lieu, c’est qu’il permet de voir le travail de
Valérie sur ces textes-là, traduits de cette
façon-là, d’en garder une trace. Je suis impressionné. Même après l’avoir dirigée je ne sais
pas vraiment comment elle fait pour faire ce
qu’elle fait. En même temps, il y a une obéissance et l’intervention d’une personne qui est
vraiment libre et qui est libre de s’exprimer
elle-même. Dans le spectacle, quand elle passait à proximité des gradins de spectateurs
placés le long de l’espace quadrilatéral, il y
avait aussi une proximité très grande dont le
gros plan rend compte, une proximité qui permet de voir son travail. On voit alors que jouer
n’est pas tricher. On voit que s’il y avait la
moindre intervention de la tricherie même une
seconde, ça ne tiendrait pas. Donc c’est une
leçon sur le travail de l’acteur.
Outre les gros plans, vous avez aussi opté
pour certains mouvements récurrents
de caméra…
A. B. : Le pari était, à partir du dessin de la
mise en scène, d’en capter la vibration et de
recréer le sentiment qu’on a quand on est dans
la représentation. Dans un espace de théâtre
– et c’est là la grande différence avec le
cinéma – la sensation de l’espace se mêle à la
sensation de la présence de l’acteur. A l’image,
soit on a la sensation de la présence de l’acteur parce qu’on s’en approche – et dans ce
cas-là on perd l’espace – soit on a l’espace nu,
sans l’acteur, soit l’espace avec l’acteur “ratiboisé” pour ainsi dire. Donc, comment recréer
la sensation de l’espace et de l’acteur, propre
au théâtre ? J’ai pensé à des mouvements très
simples, élémentaires dans le langage cinématographique, qui étaient des travellings
avant assez lents permettant déjà d’englober
une partie de l’espace et de s’approcher progressivement pour arriver à la sensation du
visage de Valérie qui baigne dans cet espace.
Pendant le long psaume, selon la mise en
scène, l’actrice était au centre de l’espace et
elle tournait sur elle-même : comment capter
ce mouvement circulaire, de va et vient entre
la ligne d’horizon et la verticalité ? Ça s’est fait
pratiquement en improvisant avec Valérie,
dans une grande mobilité. Je n’avais rien fixé.
Le psaume dure quinze minutes et demande à
l’actrice une vraie puissance dans le travail, je
ne pouvais pas non plus faire dix prises. Je
crois d’ailleurs qu’on a juste fait deux ou trois
prises de chaque psaume. Mon idée était d’en
faire le moins possible, de les penser avant, de
les répéter plus ou moins dans le mouvement
pour que ce soit fluide. On n’avait pas non plus
des conditions de tournage qui nous permettaient de faire autrement : une seule caméra,
un travelling qui n’était pas idéal. A un moment,
on entend le bruit des roues du travelling sur
le plancher qui craque… j’ai laissé ces bruits
volontairement pour qu’on perçoive la dimension artisanale du tournage qui est en train de
se faire. C’était aussi ça le film. Mais ce qu’il
faut quand même spécifier c’est que pour filmer
ces extraits, je bénéficiais déjà d’un travail
vraiment élaboré en lumière (par Joël Hourbeigt) et en son (par Philippe Cachia), qui sont
des éléments fondamentaux du spectacle.
Pendant que je filmais, je travaillais aussi avec
Rémy Godefroy et Alexandre Magnin, les techniciens du spectacle, qui se sont mis à la disposition du film. J’ai utilisé, parfois déplacé, le
son du spectacle qui est devenu le son du film.
Seule la musique qui accompagne les photos
a été ajoutée.
Aussi complexe que ce soit de trouver
les façons de filmer ces expériences
de plateau, les propositions scéniques
de Claude ne recèlent-elles pas
des potentialités cinématographiques ?
A. B. : Claude, dans son travail de théâtre, utilise beaucoup le vocabulaire du cinéma : il
parle souvent de ralentis, de gros plans, de
mouvements latéraux, de fondus au noir, de
plans séquences… Mais, surtout, je pense que
son travail a un immense potentiel cinématographique dans la mesure où il permet une
expérience de cinéma. Si un travail, aussi puissant soit-il, ne permet pas une expérience,
pour moi, c’est là que cela devient difficile : il
vaut mieux ne pas y toucher. Parce que ça veut
dire que sans possibilité de tentatives un peu
folles, on est dans la position de capter et capter, malheureusement, c’est détruire, c’est
affaiblir. On voit ce que sont les captations.
Tout le monde est d’accord là-dessus : ce n’est
même pas que c’est mauvais, c’est que ce
n’est rien.
C. R. : Dans le travail que je fais, je pense que
la lenteur, l’espace vide et le silence favorisent
le tournage. L’espace vide exalte la présence
des acteurs surtout s’ils sont seuls. Le silence
au cinéma est très important. L’image sans
texte, à l’écran, peut durer. Et ça je l’utilise
quand même beaucoup par rapport aux mises
en scène où on parle tout le temps qui, si on
les filme, deviennent du théâtre filmé. Tandis
que là on peut avoir l’impression qu’on filme
une personne et qu’on filme un écrivain dans
l’acte d’écrire par exemple. Une chose invisible. C’est cela qui est intéressant. Je pense
donc qu’il est plus facile d’introduire une
caméra dans ce travail que dans une mise en
scène où tout s’agite et parle en continu…
A. B. : … et où il faudrait recourir à un découpage. Chez toi, il n’y a pas de découpage à
faire. Tes spectacles sont des plans séquences.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page19
Là, les psaumes sont des plans séquences.
D’ailleurs j’ai filmé dernièrement, selon le même
principe, Ode maritime de Pessoa avec JeanQuentin Châtelain : le film est un plan séquence
de deux heures. Recourir au découpage, c’est
artificialiser quelque chose. Tout filmage du
travail de Claude ne peut être qu’une tentative. On ne peut pas aborder l’idée d’un travail
comme ça sans passer par l’impossible. Il vaut
mieux se préparer à la difficulté et à la recherche.
Et c’est ce qui m’intéresse. Obligatoirement ça
emmène dans un espace où se pose sans
cesse la question : comment faire ? Et qui,
finalement, nous plonge dans le même état
que celui de Claude quand il commence un
travail et quand il répète.
C. R. : La vraie question est souvent : comment
ne pas faire ?
A. B. : Oui, comment ne pas faire… Mais à un
moment donné tu es obligé de faire quelque
chose.
C. R. : C’est toujours la question primordiale :
comment ne pas faire en faisant ?
A. B. : C’est pour cela que, d’après moi, si on veut
être au plus haut degré de fidélité par rapport
à ce travail, il faut pouvoir le violer, ne pas avoir
peur de le détourner pour le faire apparaître
dans sa nature originelle. En le prenant de
front, on est perdant : c’est comme un négatif
sur lequel rien n’apparaîtrait. On ne peut que
le recréer, le transposer pour en saisir l’essentiel. On ne peut pas le capter. Ce serait la plus
grande des vanités. J’en suis convaincu.
De façon générale, voyez-vous quelque
intérêt à vous prêter au jeu des interviews
et, plus particulièrement, à répondre
aux questions d’Alexandre, qui est votre
assistant depuis près de quinze ans ?
C. R. : C’est un exercice comme un autre alors
autant essayer de le faire sincèrement en tout
cas. Mais je pense toujours à cette phrase de
Blanchot : “La réponse est l’ennemie de la
question.” Donc c’est très dur d’être obligé de
répondre. C’est mieux de faire l’effort de laisser les questions ouvertes.
A. B. : Je crois que c’était le cas, si je m’en souviens bien. J’avais travaillé dans ce sens-là…
C. R. : Mais tu ne gardais que les réponses…
A. B. : Par élégance, quand même. La question
n’est qu’une rampe de lancement, une façon
de t’emmener dans un territoire où tu as un
espace de parole absolu. C’est ça la question.
C. R. : Ce que veut dire Blanchot, il me semble,
jeux de scène
dans cette phrase, c’est que la réponse est à
champ limité alors que la question est infinie.
A. B. : C’est pour cela que tu réponds aussi par
des questions, des interrogations, des mises
en doute. Il y a un vrai cheminement de la pensée. Pour moi, la façon dont les choses sont
dites est au moins aussi importante que ce qui
est dit. Quand je filme quelqu’un c’est pour
faire sentir l’intérêt de ce qui est dit et le mouvement dans lequel c’est dit. Je suis sûr que ça
joue pour n’importe quel spectateur même si
on n’en a pas conscience. Si j’ai laissé tourner
la caméra après la fin des entretiens, par
exemple, c’est parce que Claude a une pensée
qui se construit par paliers et qu’au bout d’un
instant de silence il va continuer sa pensée et
en poursuivre le mouvement. Cette façon de
travailler m’intéresse, parce que ça crée une
présence silencieuse à l’image, un plan muet
où on sent de la pensée en mouvement. Ce qui
apparaît alors, c’est le rapport d’un être avec
lui-même. Et c’est là que ça bouleverse.
C. R. : Je voudrais finir par quelques citations
que j’ai toujours avec moi et qui parlent de
l’écriture. Meschonnic dit : “Un texte, qu’on
l’écrive ou le lise, déborde ce qu’on sait qu’on
dit, déborde ce qu’on sait qu’on entend.” D’où
son autre formulation : “On entend aussi ce
qu’on ne sait pas qu’on entend.” Ça, c’est
essentiel pour moi. Parce qu’on voit aussi ce
qu’on ne sait pas qu’on voit. Qu’on voit un film,
qu’on voit un spectacle ou qu’on lise un texte…
Ce qui est important pour moi maintenant –
j’ai acquis cette conviction – c’est de travailler
sur l’au-delà du texte. C’est relayé par Lévinas
qui écrit : “Un texte contient plus qu’il ne
contient.” Et il dit, de façon plus imagée : “Le
sens immobilisé dans les caractères déchire
déjà la texture qui le tient.” Donc la vie du texte
fait exploser la forme, la formulation même ;
l’essentiel pour un texte n’est pas dans ce qu’il
dit mais dans ce qu’il fait entendre, au-delà de
lui-même. C’est complété d’ailleurs par une
phrase de Merleau-Ponty : “Ce que le peintre
n’a pas figuré appartient aussi au tableau.” Ce
sont là de petites idées qui crèvent les conventions, qui crèvent les murs et qui font qu’on
n’est pas dans la stupidité de croire qu’on sait
ce qu’on fait. C’est au-delà. Tout se passe audelà. C’est même le secret de l’écriture que de
faire entendre autre chose que ce qu’elle a
l’air de dire et ça, pour le jeu des acteurs, c’est
primordial. Et je pense qu’il y très peu de gens
qui en ont conscience. Ça ne s’apprend pas
dans les écoles… pas dans les écoles de théâtre en tous cas. Et ça ne se voit pas beaucoup
sur les plateaux.
Propos recueillis par Sabine Quiriconi,
février 2011
Ed. CnT/CNC, 2011, 36 p.
Les livrets pédagogiques, coéditions CnT-CNC
avec le concours du ministère de la Culture
et de la Communication, sont disponibles
gratuitement sur simple demande (les DVD
sont aux conditions habituelles) :
Au soleil même la nuit d’Eric Darmon
et Catherine Vilpoux (1997, 162'). Ed. 2004,
20 p.
Roméo et Juliette de Hans Peter Cloos
(1997, 130'). Ed. 2005, 24 p.
Elvire Jouvet 40 de Benoît Jacquot
(1986, 42'). Ed. 2006, 64 p.
Voyages en pays lointains – Joël Jouanneau
met en scène Jean-Luc Lagarce
d’Isabelle Marina (2002, 52')
et Journal de Jean-Luc Lagarce (1992, 51').
Ed. 2007, 44 p.
Chéreau/Koltès – Une Autre Solitude
de Stéphane Metge (1996, 76'). Ed. 2009, 40 p.
A voir / A lire
cnc.fr/idc :
Claude Régy, le passeur d’Elisabeth Coronel
et Arnaud de Mézamat, 1997, 92'.
Liv Ullmann-Erland Josephson –
Parce que c’était eux, d’Alexandre Barry,
2004, 57', et Images de la culture No.22,
juillet 2007.
19
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page20
histoires de cinéma
experimental road movie
Captivante plongée au cœur du cinéma expérimental, Cinémas de traverse de Frédérique Devaux
et Michel Amarger chemine aux quatre coins de la planète à travers une mosaïque
de techniques et de formes, des rencontres avec des cinéastes, critiques, organisateurs
de festivals, fondateurs de lieux de création ou de structures de distribution et d’édition.
De ce voyage polyphonique, il en ressort surtout qu’il serait vain de donner à ce cinéma
une seule et unique définition. Analyse de Martine Beugnet.
A ceux qui parlent du cinéma comme d’un art
moribond, Cinémas de traverse oppose un
démenti éclatant. La vitalité du cinéma contemporain est indéniable, pour s’en convaincre, il
suffit de se tourner vers sa branche expérimentale. Témoigner de l’extraordinaire créativité,
du foisonnement des formes qui s’y déploient
aujourd’hui, tel est l’objectif que se sont fixé
Frédérique Devaux et Michel Amarger, auteurs
de ce beau film essai. Les réalisateurs connaissent très bien leur sujet : tous deux sont des
cinéastes reconnus, auteurs d’une importante
filmographie expérimentale et d’une série de
portraits de cinéastes (les Cinexpérimentaux,
cf. Infra). Circonscrire le territoire qu’ils se proposent d’explorer ici n’est pas chose évidente
pour autant. Le film se pose donc d’emblée la
question obligée : comment définir le cinéma
expérimental ?
qu’est-ce que le cinéma expérimental ?
Cinéma “d’avant-garde”, “indépendant”, “différent”, “jeune”, “pur” (Germaine Dulac), “poétique” (Maya Deren, Jonas Mekas), “visionnaire” (Adams Sitney), “underground” (Sheldon
Renan, Parker Tyler), “formal”, “structural” ou
“matérialiste” (Malcolm Le Grice, Peter Gidal),
“fringe film” (Mike Hoolboom), cinéma “activiste”, “abstrait”, “non-narratif”, “expanded
cinema”, “film as film”… l’histoire du cinéma
expérimental a donné lieu à une floraison de
dénominations et de qualificatifs. Comme le
souligne d’ailleurs Gabriele Jutz au tout début
du film, la signification du terme expérimental
lui-même est variable. Il décrit, explique-telle, “un écart plus ou moins grand par rapport
à ce qu’on est habitué à voir”. Lorsqu’il est
associé à cinéma, expérimental devient donc
un simple shifter : son sens dépend du contexte
historique, de l’évolution des conventions et
des pratiques dominantes dont il se démarque.
S’il se définit en partie par opposition au cinéma
20
commercial, le cinéma expérimental n’en est
pas pour autant le négatif. Dans sa préface au
livre de Malcolm Le Grice, Sean Cubitt dénonce
la tendance “à assimiler l’avant-garde au rejet
des principes établis, idée préconçue qui suppose que le sens de l’art expérimental dépend
de ce à quoi il s’oppose” 1. Le cinéma expérimental n’est pas réductible à la contrepartie
du cinéma commercial ; Dominique Noguez le
rappelle dans l’incontournable Eloge du cinéma
expérimental : “C’est le cinéma même.” Il
ajoute : “C’est à partir de lui – qui est ce qu’il y
a de vivant et d’essentiel dans l’art des images
animées et sonores – que les autres films doivent se situer 2.” Cette belle affirmation est aussi,
implicitement, celle de Cinémas de traverse.
Les frontières sont poreuses, et “l’écart” se
réduit parfois (Jutz prend pour exemple la
Nouvelle Vague) ; le cinéma expérimental perdure néanmoins, infiniment plus riche et varié
que ses homologues conventionnels. C’est
d’ailleurs l’impossibilité d’en donner une définition homogène, stable et unilatérale qui à la
fois souligne et garantit son indépendance et
son incroyable liberté de forme et d’expression : si le cinéma expérimental résiste à la
logique du marché et de l’institutionnalisation
de l’art, c’est parce qu’il ne se laisse pas enfermer dans une catégorie ou un mouvement, ne
se laisse pas réduire à un genre ou à un style ;
il les traverse et reste pluriel.
Tous ceux que rencontrent Devaux et Amarger,
dans les studios et les labos, les cinémas et
médiathèques, dans la rue, les universités ou
les écoles des beaux-arts offrent leur propre
définition, plus ou moins élaborée, du cinéma
expérimental – et les interprétations offertes
par les passants croisés sur un trottoir parisien ou new-yorkais ne sont pas les moins
pertinentes. Ce qui émerge au fil des séquences,
c’est une image contrastée, changeante, multiple et néanmoins tout à fait cohérente d’un
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page21
histoires de cinéma
21
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page22
cinéma en constant devenir : le cinéma expérimental est à la fois transgression des règles
établies, invention des formes et économie
parallèle. Art d’exploration, où le résultat n’est
jamais avéré, il évolue dans un espace ouvert,
en marge du cinéma commercial et des autres
disciplines artistiques (dont il reste aussi largement méconnu), et continue de créer ses
propres modes de production et de distribution.
Cinémas de traverse
2009, 166', couleur, documentaire
réalisation : Frédérique Devaux,
Michel Amarger
production : Productions EDA, Corto Pacific,
Cityzen TV
participation : CNC, ministère de la Culture
et de la Communication (DAP), Procirep,
Angoa
Michel Amarger et Frédérique Devaux
proposent un panorama du cinéma dit
“expérimental” sous la forme
d’un documentaire atypique en plusieurs
épisodes. Parcourant le monde, ils recueillent
la parole d’une soixantaine de cinéastes
(Jonas Mekas, Joseph Morder, Boris Lehman,
Peter Kubelka, etc.), montrent leur manière
de travailler, des extraits de leurs films,
mais aussi le fonctionnement des coopératives
et associations liées à cette production.
Ce long documentaire chemine de par
le monde en quatre parties. La première
dresse une cartographie des structures
variées qui ont une fonction d’aide
à la création, souvent technique (laboratoires,
table de montage, tireuse optique),
et/ou font office de centres pour la promotion,
la diffusion et la conservation des films.
La seconde et la troisième parties, sous
la forme subjective et fictionnelle du journal
filmé, vont à la rencontre des cinéastes,
recueillent leur point de vue sur le cinéma
tout en les montrant au travail, sous l’angle
triple du discours, du processus de création,
et de la technique. Des Etats-Unis au Japon,
en passant par l’Algérie, l’Autriche
ou le Sénégal, les thèmes et les pratiques
les plus divers sont abordés : journal filmé,
travail sur pellicule, étude du mouvement,
cinéma corporel… une palette infinie
de productions que la quatrième partie,
alternant entre le documentaire et son propre
work in progress, ne cesse d’exposer
et de détailler. P. E.
22
cartographie vagabonde
Comment rendre compte de la multiplicité des
pratiques, des esthétiques et des modes de
diffusion du cinéma expérimental aujourd’hui ?
Par la polyphonie des voix et des images, la
profusion des témoignages et des extraits de
films, certes, mais aussi par les effets de split
screen et d’inserts (mutations de l’écran qui
s’anime de fenêtres multiples) et par la configuration même du film – sorte de cartographie
vagabonde – adoptée par Devaux et Amarger.
Aucun maniérisme dans la démarche, mais le
simple constat assumé d’une fructueuse
impuissance à contenir son sujet dans les
limites d’un écran et d’une voix unique.
Cinémas de traverse n’est pas un film expérimental, mais il se fait discrètement l’écho de
certaines approches narratives alternatives,
telles qu’elles s’élaborent notamment dans
les formes d’autobiographie filmée, de Jonas
Mekas à Joseph Morder – dont le travail est
par ailleurs évoqué dans le film. A la fois documentaire et road movie, autofiction et journal
filmé, Cinémas de traverse reste à la croisée
des genres, passe du nous au je, circule d’une
ville à l’autre, d’un pays à l’autre, sans souci
apparent de chronologie ou de continuité géographique. Fidèle à l’esprit de Vertov, le film
permet aux passants comme aux artistes de
se répondre d’un lieu à l’autre par la vertu du
montage. Le hasard joue ici son rôle. Puisqu’on
ne pourra pas inclure tous les cinéastes, toutes
les histoires du cinéma expérimental, toutes
les techniques, on s’égarera volontiers sur des
chemins de traverse, où se font les rencontres
fortuites. Le film s’articule en quatre temps,
qui peuvent se voir séparément, mais fait avec
humour état d’une résistance à hiérarchiser, à
organiser les séquences de manière linéaire,
et d’une salutaire incapacité à conclure : “La
première partie s’arrêtait brutalement, ça
nous a surpris, un peu attristés…”, constatent
les narrateurs. A la fin du troisième temps, ils
admettent d’ailleurs que les images accumulées au cours de leurs voyages se trouvent
“dans un désordre indescriptible” et qu’il leur
faut retourner à la table de montage. Jusqu’au
générique de fin et au-delà, les images et les
dialogues continuent d’affluer, et en guise de
conclusion, le dernier son entendu est celui
d’une porte qui s’ouvre.
Rien de confus, pourtant, dans l’impression
que l’on retiendra du captivant état des lieux
que nous présente Cinémas de traverse. De
Paris à Tokyo et à l’île de Gorée, en passant par
Helsinki, Amsterdam, Bejaïa, Vienne et New
York, le film dresse dans un premier temps un
panorama impressionniste, ponctué de rappels historiques et de brefs exposés : labos,
studios, coopératives, maisons d’édition, revues
et festivals où s’élaborent les techniques et
les formes, où les films sont développés et
montés, où les œuvres sont montrées, distribuées, étudiées et archivées. Une vue d’ensemble du cinéma expérimental, tout à la fois
laboratoire et économie parallèle, émerge
progressivement. A chaque étape de leur périple, les réalisateurs rencontrent ceux qui
gèrent les lieux de création et de distribution,
et les artistes cinéastes qui les fréquentent.
Ce sont – pas toujours mais souvent – les
mêmes, motivés par un besoin d’indépendance et la volonté de partager. Les cinéastes
de l’expérimental travaillent seuls ou en équipe
restreinte, mais pour beaucoup, les étapes les
plus coûteuses du processus se font dans des
espaces et autour d’équipements collectifs.
l’art de l’aléatoire
C’est aux processus de création que le film fait
cependant la part belle : de la rue au labo ou à
l’appartement transformé en atelier, une
myriade d’artistes connus et moins connus
révèle les arcanes de leur approche et de leurs
techniques, de la prise de vue au montage et à
la projection. Illustré d’extraits, c’est un formidable kaléidoscope de formes cinématographiques qui se déploie ainsi, et dont on se limitera à citer certaines facettes : cinéma activiste
ou autobiographique soucieux de se démarquer des démarches esthétisantes ; formes
musicales, rythmiques et picturales du cinéma
abstrait ou graphique; expérimentations sonores
où s’inverse la hiérarchie image/son ; projections-performances et éclatement de l’écran
fixe propre au “cinéma élargi” ; found footage
et techniques d’appropriation, ainsi qu’une
multitude d’approches documentaires où, de
la captation du réel à la manipulation du
matériau visuel et sonore, la représentation
de la réalité la plus infime, la plus quotidienne,
devient une invitation à réapprendre à voir. Les
cinéastes au travail démontrent, expliquent,
commentent, en termes à fois limpides, lucides
et engagés, et Cinémas de traverse documente ainsi toute une série de pratiques souvent exigeantes – longs et méticuleux procédés
de captation, de manipulation, d’intervention
sur la matière du film ou sur sa projection dont
la description s’avère fascinante. C’est en
effet à travers ces processus mêmes – et non,
à priori, dans un script ou un scénario préexistant – que s’élaborent la forme et le sens de
chaque œuvre.
images de la culture
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Cinémas de traverse
Dans cette perspective se dessine, en filigrane, l’épineuse question du passage de l’argentique au numérique. Joseph Morder décrit
avec bonheur son expérience du filmage avec
un téléphone portable, “la découverte d’un
nouveau langage filmé”, qui lui rappelle “les
débuts, le super-8”. Pour Yvonne Maxwell, non
seulement le travail sur le support pellicule,
sur la matérialité même du film, est irremplaçable, mais l’œuvre qui en résulte ne peut être
appréhendée dans son intégrité que lors d’une
projection. Certains jeunes artistes, comme
Lynn Loo et Johanna Vaude, ont choisi une voie
hybride, en partie motivée par le désir de
“témoigner” du passage de l’argentique au
numérique, entre “deux outils qui ont chacun
leurs qualités et leurs défauts”. De même,
pour Peter Kubelka, le numérique n’est pas le
successeur logique de l’argentique, mais un
médium complètement différent qui ne saurait remplacer le rapport physique, sculptural
qui s’instaure avec la pellicule, avec le corps
du film. Les potentialités du numérique sont
immenses, mais elles ne se substituent pas à
celles de l’argentique.
Le cinéma expérimental est donc ouvert aux
mutations technologiques et à ses multiples
possibilités ; mais à la différence de la logique
du marché selon laquelle un nouveau procédé
technique annule les précédents, dans le
cinéma expérimental, ils s’additionnent. Dans
Cinémas de traverse, les bobines de film se
partagent l’écran avec l’ordinateur, et le ronronnement du projecteur hante la bande
sonore. Beaucoup de cinéastes adaptent, restaurent ou perfectionnent les dispositifs existants, les détournent de leur usage originel ou
construisent leurs propres appareils (voir,
entre autres, les savoureux commentaires de
Giovanni Martedi et Tony Conrad en bricoleurs
invétérés, ou encore l’infinie délicatesse de
manipulation dans la démonstration de Nicky
Hamlyn et l’extraordinaire minutie du travail
de Peter Tscherkassky, entre simples clous et
crayon laser). C’est d’ailleurs lorsqu’ils s’attardent autour des sacrosaintes tireuses optiques
et tables de montage que Devaux et Amarger
captent certaines des séquences les plus
passionnantes de leur film. Le résultat final
histoires de cinéma
n’est jamais préétabli, jamais certain : tout
cinéaste expérimental teste, explore, tâtonne.
En creux se dessinent ainsi les bases d’une
réflexion – indispensable à notre époque
d’évolution technologique accélérée – sur les
rapports entre l’homme et la machine, et sur
les a priori, trop souvent pris pour argent
comptant, qui sous-tendent cette relation. La
voie du cinéma expérimental, souligne encore
Sean Cubitt, est celle “d’un art aléatoire, ancré
dans ce dialogue entre l’homme et la machine
qui est au cœur de la société contemporaine”,
et qui met en lumière “la tyrannie qui s’exerce,
dans le système capitaliste en particulier, sur
la technologie” 1.
Cette relation spécifique, intime et aléatoire, à
l’outil de la création (qu’il soit caméra argentique ou numérique, tireuse, ordinateur, table
de montage, écran ou projecteur) libère le
cinéma expérimental des limites étroites
qu’un anthropomorphisme de règle impose au
cinéma commercial – autant qu’aux autres
médias audiovisuels. “Le cinéma conventionnel, constate Malcolm Le Grice, n’oppose
aucune résistance à l’anthropomorphisme […].
Il n’offre aucun conflit d’interprétation, aucune
dialectique 1.” En contraste avec le cinéma commercial, la démarche expérimentale n’a jamais
été motivée par l’obligation d’imiter ou de créer
une version crédible de la perception ou la psychologie humaine, mais par le désir d’explorer
des modes de perception et d’interprétation
qui contestent ou renouvellent notre appréhension ordinaire de la réalité. Le paradoxe du
cinéma expérimental est de mettre machine
et technologie – si sophistiquées ou si primitives soient-elles – au cœur d’un questionnement de la perception humaine dans ce qu’elle
a précisément de machinal, d’automatique.
De cette manière, le cinéma expérimental,
héritier de l’enchantement des premiers temps
du cinématographe, continue de prendre le
pouls d’un monde en mutation et d’en tirer des
formes poétiques d’interprétation. Ainsi les
extraits de films qui ponctuent Cinémas de
traverse sont-ils autant d’occasions d’entrevoir la réalité dans un rapport différent à la
durée, à l’espace et à la matière (voir, entre
autres, les images des films de Emily Richard-
Cinexpérimentaux
Stephen Dwoskin
2010, 59', couleur, documentaire
réalisation : Frédérique Devaux,
Michel Amarger
production : Productions EDA
Une visite au domicile de Stephen Dwoskin,
cinéaste indépendant américain né en 1939,
installé à Londres, auteur d’une œuvre
prolifique débutée en 1961.
Cinéma “personnel” plus qu’expérimental
dont il retrace la genèse : tenu à l’écart
par la maladie qui invalide ses jambes,
Stephen Dwoskin interroge le rapport à l’autre
à travers l’œil de la caméra, instrument
d’un échange amoureux entre le cinéaste
et son modèle.
La question de savoir si le handicap
de Stephen Dwoskin détermine sa vision
d’artiste pourrait être balayée au nom
d’une empathie condescendante, jugeant
que “cela n’a pas d’importance”. La chaise
roulante vaut certes comme métaphore
de la différence de l’artiste, comme les ailes
de l’albatros pour Baudelaire. Mais c’est bien
à partir de cette position dans le monde
que s’est constituée l’œuvre qui est la sienne,
c’est à partir de ce point de vue “hors
du monde” et désirant le monde (et, au sein
du monde, les femmes) que se composent
ses films. De cette distance et de ce désir
exacerbés naît une observation minutieuse
des formes de l’affectivité. Le spectateur
fait alors l’expérience sensible de ce que
son regard, par pudeur, ne saurait soutenir
et que la caméra enregistre : sur le visage
du modèle passent mille nuances, variant
de l’abandon à la crainte, du désir
à l’inquiétude. Revient alors à la surface,
chez celui qui regarde, le souvenir partagé
de sentiments imperçus. S. M.
23
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visite à domicile
Pour la collection Cinexpérimentaux qu’ils ont conçue, Michel Amarger et Frédérique Devaux
vont à la rencontre du cinéaste américain Stephen Dwoskin, réalisant un portrait aussi
attentif qu’attachant.
“La littérature est une santé” disait Gilles
Deleuze (dans Critique et Clinique), qui ajoutait, parlant des écrivains : “Ces visions, ces
auditions ne sont pas une affaire privée, mais
forment les figures d’une Histoire et d’une
géographie sans cesse réinventées.” Pour
qualifier le travail de Stephen Dwoskin, cinéaste
expérimental handicapé depuis l’enfance, ces
mots parlent. Ils expriment bien la distinction
qu’ébauchait par ailleurs Deleuze entre le
simple malade extériorisant ses symptômes
et le créateur qui, par une sorte de santé paradoxale, émergeant de la maladie, devenait le
clinicien de son propre rapport décalé au monde.
Stephen Dwoskin, à l’intérieur de l’immobilité
imposée par son handicap, a tout mis en
œuvre pour explorer d’autres mobilités, celle
de la caméra, des performers, du montage.
Rencontrant le cinéaste dans son cadre de vie,
sa maison à étages de Brixton, Michel Amarger
et Frédérique Devaux ouvrent leur film sur le
travelling vertical (peut-être filmé par Dwoskin)
mis en mouvement par un ascenseur domestique, tout en faisant défiler parallèlement, en
surimpression, la filmographie du cinéaste. Ce
plan introductif, à la fois “pauvre” et très
matériel, pourrait fonctionner comme une
métaphore du travail de Dwoskin : filmer des
mises en situation documentées, chercher à
les “élever”, trouver une part plus discrète,
plus intime à leur fonctionnement, sans leur
enlever le grain documentaire.
En s’effaçant derrière la caméra, les deux réalisateurs mettent au premier plan la figure de
Dwoskin, ne laissant apparaître qu’à de rares
moments un assistant au fond de l’image.
Figure solitaire, chargée de son passé, cherchant dans ses archives (journal intime, articles critiques), montrant et commentant ses
films, mais aussi filmée en plein tournage et
montage d’un film à venir. Le portrait se partage entre ces moments liés au travail, et les
complète par de petites séquences tournées
dans le quotidien du cinéaste, filmé dans sa
maison, faisant un tour dans la rue en fauteuil
électrique, ou discutant dans le jardin. Le
calme qui se dégage de ces séquences et le
peu de présences extérieures semblent donner raison à l’assertion du cinéaste : “Plus je
vieillis, plus je suis seul.”
24
un matérialisme des sentiments
Un des premiers films de Dwoskin avait pour
titre Alone (1963) : une jeune femme attendait, dans sa chambre, quelqu’un ou quelque
chose qui ne venait pas. S’amorçait déjà la
pratique récurrente du cinéaste : filmer à l’intérieur d’un cadre réduit, d’une situation, un
ensemble de sensations intimes, un bain
d’humeurs ressenties par l’acteur ou le performer, qu’il s’agissait de faire émerger. Dwoskin
avoue lui-même qu’il ne sait pas bien diriger
ses performers, son travail est de chercher, à
travers la scène qui lui est rendue, des intensités émotionnelles, des traits qu’il pourra ensuite
agrandir, ralentir, découper au montage : le
travail de création se fait en temps réel, le
point de vue se construisant en confrontation
directe avec l’action performée, inconnue à
l’avance. Ainsi, le mouvement du regard semble dirigé par une secrète empathie, point de
liaison invisible entre les différents protagonistes. Il en est ainsi dans Trixi (1969), où la
véritable rencontre amoureuse avec Beatrice
Cordua est tendue et démultipliée par le tournage. La caméra, par sa mobilité, ne déplace
pas simplement le regard du cinéaste, il déloge
le spectateur de sa place de voyeur, et le film à
tonalité pornographique prend un autre sens.
Entre l’artificialité de la performance, la captation documentaire sur ces situations matérielles et leur traitement par Dwoskin, se
dégage un ensemble de sensations nouvelles
qui engagent le regard du spectateur.
Grâce à ce portrait, nous avons l’occasion de
voir comment Dwoskin appréhende l’espace
de la performance, ainsi que son travail de
montage. Face à une femme d’une cinquantaine d’années, en string, bas résilles et talons
hauts, le cinéaste, sa caméra numérique à
deux mains, évolue lentement, s’approche
très près du corps, jusqu’à le frôler. Le sexe et
le visage de la performer semblent être des
points de focalisation ; sur un plan ultérieur,
un exemplaire du Con d’Irène de Louis Aragon
pourrait donner une clé théorique à ce projet
dont nous ne percevons qu’un fragment. Le
montage s’apparente à un collage de plans
courts mais très ralentis, chaque plan menant
au suivant dans la découverte, sans plan de
construction préalable. Pour le travail du
temps, Dwoskin s’est inspiré de compositeurs
dans leur manière d’organiser les instruments
et les tempi. Son ralenti n’est pas le ralenti
classique du cinéma (tourner avec une fréquence d’image supérieure à la normale), mais
un allongement du temps de chaque image,
qui donne une sensation toute particulière.
du rapport à l’autre au rapport à soi
Dwoskin a toujours filmé des rapports, les
espaces intermédiaires qui s’ébauchent entre
les êtres, ou entre un créateur et son œuvre
(tel le film sur le photographe Bill Brandt, Shadows from Light, en 1983), et c’est toujours
sous cette même optique qu’il s’est mis à étudier sa propre histoire. En réalisant une série
de films autobiographiques (tel Trying to kiss
the Moon, en 1994), Dwoskin continue cette
investigation, se prenant comme sujet d’expérimentation, fouillant dans les profondeurs
d’images tirées des archives familiales ou
celles de son journal filmé. Nécessité pour le
cinéaste de retranscrire également son rapport décalé au monde “normal”. Le handicap
contextualise le réel autrement, il met en
cause la normalité par son impossibilité à y
prétendre. “J’ai grandi en étant handicapé, j’ai
été conduit à regarder le monde comme un
endroit absurde. Parfois, il y a des marches qui
n’ont pas à être là […], la plupart des gens
pensent qu’il n’y en a pas. Une seule marche
est une montagne pour moi.” D’où un goût particulier du créateur pour le surréalisme, la
pataphysique, les zones troubles de la sexualité, tout ce qui déplace le “normal” et le
connu. Cette quête de l’inattendu, Stephen
Dwoskin la prolonge également dans le médium
cinématographique, cherchant à le creuser
pour mieux le comprendre, et lui offrir de nouveaux modes d’expériences : l’avant-garde
revendiquée par l’artiste n’est donc pas un
absolu, mais la seule manière cohérente
(“naturelle”, dit-il) d’exploiter son outil artistique. Ce modeste manifeste pour du nouveau
a l’assurance tranquille de son porte-parole :
celle d’un jeu permanent avec des coordonnées empêchées, qu’il est nécessaire, si l’on
veut y insuffler un peu de vie, d’agrandir et de
peupler.
Pierre Eugène
images de la culture
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Stephen Dwoskin (Cinexpérimentaux)
son, Yo Ota et Helga Fanderl où, sous la pression du temps, les images frémissent, les
contrastes s’intensifient, les paysages s’animent d’une vie propre, invisible à l’œil nu).
Si le cinéma expérimental recouvre une telle
diversité de formes et de devenirs possibles,
c’est qu’il est aussi un art profondément impur,
en dialogue constant avec d’autres formes
d’expression (peinture, musique, sculpture,
performance, théâtre, danse…). De ce métissage
fertile, le cinéma expérimental tire une aptitude inégalée à bouleverser notre expérience
de la corporalité, tel ce troublant pas de deux
entre un danseur et la cinéaste Isabelle
Blanche qui le filme : la prise de vue ressemble
à une traque, les images qui en résultent à
une caresse. S’il instaure un rapport étroit à
des outils de création mécaniques, chimiques
ou numériques, le cinéma expérimental n’en
est pas moins un art des sens et du corps. Le
travail sur la matière d’images et de sons en
fait le domaine privilégié de la vision haptique
où le spectateur est invité à exercer son “œil
tactile” 3.
une fragile écologie
La belle intelligence du film d’Amarger et
Devaux naît de leur talent à éviter toute démonstration. Le plus souvent, les problématiques et
les questions de fond s’inscrivent en filigrane,
et même lorsque les narrateurs s’interrogent
eux-mêmes, c’est finalement dans les témoignages des artistes et les images de leurs
films que l’on trouvera des éléments de réponse.
Le cinéma expérimental est-il un cinéma de
pays riches ? Mohamed Hamlaoui, depuis la
Cinémathèque de Bejaïa, répond par la négative et décrit le cinéma expérimental comme
le plus universel des cinémas, celui qui a toujours su faire du manque de moyens une
vertu. L’avenir du cinéma est-il, comme le suggère l’artiste Abigail Child, dans les galeries ?
Non, et le reste du film le confirme. En effet, la
galerie, à la fois espace d’exposition et mode
de distribution, n’est qu’une nouvelle possibilité parmi d’autres.
Ce faisant, Cinémas de traverse bat en brèche
bon nombre de préjugés sur le cinéma expérimental : on est loin, ici, de la vision d’un art élitiste et coupé des réalités sociales, culturelles
et économiques. Même si le cinéma expérimental embrasse les nouvelles technologies,
il reste un art du bricolage, un art des petits
moyens et de la trouvaille, et en cela, il est infiniment plus accessible que le cinéma commercial. La recherche formelle y prime, et le
cinéma expérimental n’en est pas moins –
certainement bien plus que le cinéma conventionnel et l’art contemporain académique – en
prise avec la vie.
Vers la fin de Cinémas de traverse, le cinéaste
Emmanuel Lefrant décrit la manière dont il
histoires de cinéma
procède : il commence par enterrer de la pellicule dans divers endroits du monde, dans des
conditions climatiques différentes. Le résultat final (paysages abstraits dont les intenses
variations de couleur et de texture témoignent
du passage du temps et de la corrosion par les
éléments) dépend des degrés de dégradation
du matériau originel. A une époque où certains
supports argentiques sont, pour des raisons
économiques, en danger de disparition, la
démarche de Lefrant s’offre en métaphore
sensible de la situation du cinéma expérimental aujourd’hui : baromètre des transformations qui affectent notre monde moderne,
soumis aux aléas des mutations industrielles,
le cinéma expérimental est, comme le souligne Pip Chodorov au début du film, une fragile écologie.
Martine Beugnet
1 Malcolm Le Grice, Experimental Cinema
in the Digital Age, introduction de Sean Cubitt,
London, BFI, 2001.
2 Dominique Noguez, Eloge du cinéma expérimental,
Paris Expérimental, 2000.
3 Voir par exemple, dans la lignée de Gilles Deleuze,
les écrits de Laura Marks.
A lire / A voir
stephendwoskin.com
cnc.fr/idc :
Rose Lowder, 2002, 24', et Marcel Hanoun,
une leçon de cinéma, 2003, 65'
(dans la collection Cinexpérimentaux
de Frédérique Devaux et Michel Amarger).
Images de la culture No.22, juillet 2007 :
entretien avec Frédérique Devaux
et Michel Amarger.
De Martine Beugnet : Sexualité, Marginalité,
sexualité, contrôle dans le cinéma français
contemporain, L’Harmattan, 2001; Claire Denis,
Manchester University Press, 2004 ; Proust at
the Movies, avec Marion Schmid, Ashgate,
2005 ; Cinema and Sensation : French Film
and the Art of Transgression, Edinburgh
University Press, 2008.
25
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Les Champs brûlants
résistance par la poésie
Comment vivent les cinéastes indépendants italiens aujourd’hui ? Comment parviennent-ils
à réaliser leurs films ? Les Champs brûlants de Catherine Libert et Stefano Canapa
(Locarno, 2010; Cinéma du Réel et Lussas, 2011) est le premier volet d’une collection de films –
Les Chemins de traverse – consacrée à ces cinéastes qui doivent faire avec peu,
voire avec rien. Antoine Barraud, fondateur de la maison de production House on Fire
qui héberge cette collection, a lui aussi consacré plusieurs films à des cinéastes singuliers,
dont La Forêt des songes sur le Japonais Kôhei Oguri (FID 2010). Catherine Libert
et Antoine Barraud ont, ensemble, procédé à la restauration des films de Pierre Clémenti,
projetés lors du dernier Cinéma du Réel ; ils entretiennent régulièrement un dialogue
d’amitié à propos de leurs films. Conversation croisée, avec Sylvain Maestraggi, autour
de l’indépendance et de la notion de “vie-cinéma”, qui est au centre de leurs échanges.
Il y a une rencontre entre votre propre
approche artistique et intellectuelle,
et celle des cinéastes que vous filmez.
Qu’est-ce qui a suscité la rencontre
avec ces cinéastes ? Pour vous Catherine,
comment s’est faite la rencontre
avec Beppe Gaudino et Isabella Sandri ?
Catherine Libert : J’aimerais tout d’abord faire
le lien entre le film d’Antoine et le mien. Non
seulement ce sont des portraits de cinéastes,
mais nous avons tourné exactement au même
moment, lui au Japon et moi à Rome. Nous
nous sommes téléphoné régulièrement pour
échanger nos impressions. Les Champs brûlants s’inscrit dans un projet plus vaste autour
du cinéma indépendant en Italie, une série d’une
quinzaine de portraits de cinéastes, intitulée
Les Chemins de traverse. Je connaissais déjà
Beppe Gaudino, que j’avais rencontré à Rome
un peu par hasard, et j’avais vu son film Giro di
Luna, qui m’avait beaucoup plu. La rencontre
entre Isabella, Beppe, Stefano Canapa avec
qui j’ai fait le film, et moi-même s’est faite
dans une totale empathie, une reconnaissance
mutuelle immédiate. Les Champs brûlants
est un film en perpétuelle empathie avec ses
personnages. Je ne sais pas si les cinéastes
que je rencontrerai par la suite susciteront ce
genre de relation…
Pourquoi avoir commencé par eux,
alors que le film est présenté comme
le quatrième volet des Chemins de traverse…
C. L. : La rencontre a été si fulgurante que nous
n’avons pas voulu reporter le tournage. Nous
tournons actuellement le premier épisode qui
se situe dans le Piémont.
26
Dans le film vous les avez filmés séparément
la plupart du temps. Pourquoi ce couple
qui travaille ensemble ne s’exprime pas
conjointement ? Est-ce qu’ils réalisent
leurs films ensemble ?
C. L. : Uniquement les documentaires. Sinon
ils fonctionnent en binôme en produisant chacun les films de l’autre. Ils ont des univers très
différents. Isabella est quelqu’un du Nord et
Beppe quelqu’un du Sud, ça se sent dans leur
cinéma. Il était intéressant d’entrer en Italie par
le biais de cette différence-là. Même dans leurs
documentaires, on arrive à distinguer la part
d’Isabella, qui est la part politique, militante,
et celle de Beppe, plus expérimentale et poétique. Je trouvais important d’isoler leur parole,
parce qu’en Italie, où le statut des femmes
cinéastes est très minoritaire, Isabella n’intervient qu’aux côtés de Beppe. Il était important
de les mettre sur un pied d’égalité.
Isabella Sandri semble investie par la volonté
de représenter la réalité italienne au jour
le jour, tandis que Beppe Gaudino aurait
une approche plus métaphorique, proche
de la question de la mémoire, mais qui engage
aussi des questions politiques…
C. L. : Tous les deux traitent la question de la
ruine. Pour Isabella, c’est la ruine contemporaine, qui reflète celle de la société, et pour
Beppe, celle provoquée par le cataclysme naturel, dont l’histoire remonte jusqu’à l’Antiquité.
Commencer la série avec eux me permettait
d’exposer le sentiment de ruine générale que
l’on éprouve face au cinéma italien mais aussi
à la situation politique aujourd’hui en Italie.
Les Chemins de traverse
Les Champs brûlants
2010, 72', noir et blanc et couleur,
documentaire
conception : Catherine Libert,
Stefano Canapa
réalisation et production : Catherine Libert
De Rome à Naples, Catherine Libert
et Stefano Canapa partent à la rencontre
des fondateurs de la Gaundri Film,
les cinéastes Beppe Gaudino et Isabella
Sandri – structure modeste par la taille
mais non par ses ambitions, puisqu’il s’agit,
de cette position excentrée que leur réserve
une indépendance obstinée, de résister
à l’“incompréhensible” du monde actuel,
pour tendre ainsi “vers un cinéma qui n’existe
pas encore”.
Bradyséisme : phénomène géologique
observé à Pouzzoles, qui voit la terre
remonter et baisser lentement, formant
ces gigantesques “Champs brûlants”
(Phlégréens) à l’Ouest de Naples :
un phénomène rare, périphérique, qui fragilise
inexorablement chaque habitation, jusqu’à
la ruine. C’est là qu’a grandi Beppe Gaudino
et là qu’il situe son film le moins méconnu,
Giro di lune tra terra e mare (quelques
extraits parcimonieux nous éclairent).
Bradyséisme : c’est également, selon le mot
du critique Enrico Ghezzi – notre Charon
dans l’enfer passionnant des Gaundri –
ce phénomène qui secoue en de rares périodes
le cinéma : “pas de grands changements
mais de petites vagues”, sapant ses fondations
pour mieux le changer – Godard, entre autres.
Bradyséisme, c’est donc encore
cette indépendance au mépris de toute
stabilité, de toute sécurité (tant émotive
qu’intellectuelle, tant politique qu’esthétique),
dont Sandri et Gaudino, aidés de Ghezzi,
nous offrent ici le passionnant bréviaire.
M. C.
images de la culture
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Par ces Chemins de traverse, voulez-vous
dresser un panorama objectif du cinéma
italien ou travaillez-vous à partir d’affinités
que vous avez avec certains cinéastes ?
Comment se fait le choix des cinéastes ?
C. L. : C’est entièrement subjectif. Je n’ai pas
envie de faire un parcours encyclopédique pour
dire qui fait du cinéma aujourd’hui en Italie. C’est
un parcours de plaisir où la rencontre s’inscrit
comme déterminante, non seulement avec les
cinéastes et avec les films mais aussi avec
Enrico Ghezzi.
La Forêt des songes
2010, 53', couleur, documentaire
réalisation : Antoine Barraud
production : House on Fire
participation : ministère de la Culture
et de la Communication (CNAP), Maison
de la culture du Japon/Paris, Japan Foundation
Dans le climat de débâcle du cinéma japonais
des années 1980, Kohei Oguri en a été
l’une des principales figures émergentes,
avec La Rivière de boue en 1981. Si quatre
films seulement ont suivi, chacun a marqué
le paysage cinématographique comme
l’affirmation chaque fois renouvelée
d’une démarche indifférente au compromis.
Antoine Barraud le rencontre chez lui
pour tenter d’en cerner la singularité.
Une maison de bois traditionnelle, sise
entre forêt et ville : sans doute l’endroit idoine
pour écouter Oguri parler de ses rapports
au médium cinématographique, frappé
d’infirmité pour ne s’adresser qu’à ouïe
et regard quand le monde se donne
à nos cinq sens (ou six, version ogurienne).
Comment dès lors approcher par le biais
du cinéma le monde en sa pluralité, tel que
le découvre l’être-au-monde oriental? Centrale
ici, la question de la “non-occidentalité”
potentielle d’un mode d’expression né
en Europe irrigue profondément une pensée
panthéiste qu’Oguri ne cesse d’opposer
à la pensée “moderne”, anthropocentrée,
humaniste – occidentale. Chez lui tout
s’énonce par flux, courant d’énergie
ou télépathique, dans une vision
dont l’archaïsme revendiqué voudrait
paradoxalement engager l’après
de la modernité. L’empathie d’Antoine
Barraud, attentif à l’intensité vibratile
des formes, des lumières et des sons, offre
à cette pensée un module dont la patience
ne le dispute qu’à l’exigence. M. C.
histoires de cinéma
Nous reviendrons plus tard sur le rôle
d’Enrico Ghezzi… Pour vous Antoine,
qu’est-ce qui a suscité votre rencontre
avec Kôhei Oguri ?
Antoine Barraud : Par rapport à la genèse de
nos films, et pour reprendre ce que disait Catherine, ce qui est beau dans Les Champs brûlants et la série de films à venir, c’est la thématique de la résistance… et la résistance par la
poésie. Si le choix de Beppe Gaudino et Isabella Sandri s’est fait rapidement, c’est aussi
qu’à un moment, quand tout s’écroule, le cinéma,
les gens, les financements, la résistance
consiste simplement à voir et à faire confiance.
De fait, Beppe Gaudino et Isabelle Sandri ont
une compréhension profonde de ce que nous
appelons la “vie-cinéma”. Cette expression
toute simple nous est venue lorsque nous travaillions ensemble à la restauration des films
de Pierre Clémenti. Chez Pierre Clémenti, il n’y
a aucun sens à séparer la vie et les films. Du
coup la phrase de François Truffaut qui cherchait à préférer soit la vie soit le cinéma se
désintégrait totalement. C’est quelque chose
que l’on ressent très fort entre nous et dans
notre relation aux gens et aux films. Que Beppe
et Isabella continuent à nous accompagner,
qu’ils viennent visionner les films des cinéastes
que Catherine doit rencontrer, cela a quelque
chose de poétique et d’évident qui est pour
nous de l’ordre de la résistance.
Pour revenir à Kôhei Oguri, la découverte de
son film La Forêt oubliée [2005] a été pour moi
une expérience incroyable. Chaque fois que je
suis allé le voir, j’étais quasiment seul dans la
salle, et il m’arrivait parfois de m’endormir tant
ce film est lent et exigeant, mais il y a eu un
moment où j’ai compris que le film me voulait
dans cet état, que c’était un film de passage,
un film rituel. Cela me rappelait le cinéma de
Kenneth Anger, qui est un magicien plus qu’un
cinéaste, très attaché à l’idée de rituel. La
Forêt oubliée est un film initiatique qui fait
passer le spectateur dans un autre état de
perception. Dès que j’ai eu l’occasion de rencontrer Kôhei Oguri, je lui ai dit que je voulais
venir le filmer au Japon. Il s’est d’abord montré
incrédule, mais j’ai fini par y arriver !
Filmer un cinéaste, cela répond-il
à un questionnement personnel sur le cinéma?
A. B. : Cela correspond à un moment de notre
vie où, après avoir réalisé un certain nombre
de films qui ont été plus ou moins vus, nous
avions envie de réaliser de grandes fictions.
Cette envie se heurte à de nombreuses difficultés dont celle de gérer l’attente n’est pas la
moindre. Prendre sa caméra, aller filmer des
cinéastes, travailler dans des économies relativement faibles, c’est affirmer que le cinéma
est un jaillissement et qu’attendre ne fait pas
partie du jeu. Aller filmer des cinéastes, c’est
sortir de chez soi, provoquer des rencontres,
apprendre, admirer… c’est prolonger la “viecinéma”.
C. L. : Nous éprouvons le besoin d’aller à la
rencontre de nos pairs. Cela permet d’engager
entre nous un échange sur nos manières de
faire du cinéma.
Dans Les Champs brûlants comme
dans La Forêt des songes, on est face
à des présences, le corps et la parole
des cinéastes sont mis en valeur.
Les extraits de films tiennent peu de place.
Il s’agit plus d’un témoignage de vie,
et de vision, que de l’étude d’une œuvre…
C. L. : Lorsque je pense à La Forêt des songes
et aux Champs brûlants, j’aime bien faire la
différence entre la notion de portrait et celle
de rencontre. J’ai l’impression qu’il s’agit de
rencontres, de quelque chose qui se vit, qui se
traverse, plutôt que d’essayer de cadrer
quelqu’un, de chercher à le décrire. Cela relève
de l’expérience : aller chez l’autre, dormir chez
lui, manger avec lui, faire un voyage ensemble… Le film naît de tout cela plutôt que de la
volonté de définir un individu et d’énumérer sa
filmographie. C’est une méthode commune à
Antoine et à moi qui repose sur cette notion de
“vie-cinéma”.
Dans les deux films, il est question de s’écarter
du langage du cinéma conventionnel
pour trouver de nouvelles formes d’expression.
Vous avez tous les deux réalisé des films
de fiction, ressentez-vous cette nécessité
d’inventer de nouvelles formes ?
C. L. : Je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse
d’inventer de nouvelles formes. Je crois à la vie
autonome de chaque film. Quand on écrit un
scénario, la forme arrive d’elle-même. Cela
peut être un film expérimental comme Un Eté
(actuellement en postproduction), que j’ai
tourné en Super-8, en image par image, en
courant, en nageant, en filant l’image, ou l’écriture peut appeler à faire un film beaucoup
plus posé. Je ne répugne à aucun genre, c’est
vraiment le film lui-même qui appelle sa forme.
27
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page28
La Forêt des songes
et il est toujours en train de chercher des solutions financières pour le faire.
A. B. : Il n’y a pas de volonté de rupture. Quand
Nicole Brenez a projeté à la Cinémathèque les
trois films que j’ai réalisés au Japon (La Forêt
des songes, Les Maisons de feu, La Montagne
de la terreur), j’ai pu reconnaître dans chacun
des films des moments de cinéma qui vont audelà d’un quelconque genre, qu’il soit expérimental, narratif ou documentaire. Mais le cloisonnement des financements comme de la
diffusion nous rappelle que nous sommes sur
des territoires qu’il nous faut défendre. A l’exception de quelques alliés magnifiques comme
Pascale Cassagnau, Nicole Brenez, Christophe Taudière, Sylvie Pras, Massimo Causo et
Enrico Ghezzi, qui comprennent qu’on abatte
les cloisons, et pour qui seul compte le
cinéma, le système de soutien et de diffusion
repose sur des cases qui ne correspondent
plus à des centaines de cinéastes. Ceux-ci
sont rabattus à la marge, dans des économies
limites, alors qu’ils n’ont aucune envie d’être
désolidarisés du cinéma. Kôhei Oguri a 65 ans,
Grand Prix à Cannes il y a vingt ans, dernier
film à la Quinzaine des réalisateurs; aujourd’hui
s’il veut faire un film, il doit nier trente ans de
travail, parce qu’un film sans narration classique, sans célébrités à l’affiche ne trouvera
pas de financements.
C. L. : On rejoint là Beppe Gaudino quand il
parle de la “bouche de l’enfer”, de l’impossibilité d’avancer, de faire des choses. Cela fait
trente ans qu’il veut réaliser son film Pompéi
A voir
houseonfire.fr
28
Vos films soulèvent la question
de l’indépendance des cinéastes.
Catherine, pourquoi avez-vous choisi de mener
votre enquête en Italie plutôt qu’en France ?
C. L. : Par rapport à la politique culturelle italienne, je remarque non sans effroi que la plupart des choix opérés sous l’impulsion de Berlusconi arrivent en France généralement deux
ou trois ans plus tard. L’Italie peut être regardée
comme un laboratoire du pire à venir et, par
contrecoup, des nouvelles formes de résistance. On peut y observer une résistance plus
avancée qu’en France, un cran plus loin, puisque
les cinéastes n’ont plus rien. Les aides régionales tombent, les petits festivals disparaissent… Cela m’intéressait de voir comment
sans chômage, sans aides et sans diffusion, des
cinéastes peuvent encore tenir debout et poursuivre leur œuvre. Ça donne lieu soit à des films
par souscription soit des micro-aides notamment par Fuori Orario, l’émission de télévision
d’Enrico Ghezzi, qui reste très actif pour la
survie des films. Même si notre système est
différent, nous avons énormément à apprendre de l’Italie. Je n’ai pas beaucoup d’espoir
quant à l’avenir culturel et cinématographique
de la France dans les prochaines années…
A. B. : Il est urgent d’identifier et de prévenir
les problèmes. La culpabilisation des artistes
qui a commencé avec la crise des intermittents
est quelque chose d’absolument terrifiant. Il
faut renverser cette culpabilité et réaffirmer
que les institutions existent pour identifier
l’évolution du cinéma et empêcher qu’il soit
soumis à la logique du marché.
Antoine, vous avez fondé la société
de production House on Fire, est-ce pour
répondre aux difficultés que rencontre
le cinéma indépendant ?
A. B. : J’ai fondé la société avec Vincent Wang
et Philippe Dijon. On a ouvert la société pour
un court métrage de Tsai Ming Liang, Madame
Butterfly. Bien sûr, Tsai Ming Liang aurait pu
trouver un producteur, mais le projet serait
devenu autre chose. Nous voulions lui laisser
une entière liberté. D’autre part, aucune maison de production n’aurait été intéressée par
la restauration des films de Pierre Clémenti
comme lui l’entendait, c’est-à-dire une restauration en 16 mm. Nous-mêmes, durant les
trois ans de travail, nous avons eu des moments
de découragement, mais nous avons fini par
avoir les financements et les films ont fait
l’ouverture du festival de New York, ont été
projetés à Cinéma du Réel et tournent dans le
monde entier. Avec l’aide d’Enrico Ghezzi, du
CNAP et de Simon Field (le producteur anglais
d’Apichatpong Weerasethakul), nous préparons le prochain long métrage de Stephen
Dwoskin. Je développe aussi un projet avec
Bertrand Bonello. C’est dur, mais l’envie est
encore bien plus forte que l’abattement.
Catherine, vous évoquiez Enrico Ghezzi
qui tient un rôle central dans Les Champs
brûlants. Va-t-il jouer un rôle dans la suite
des Chemins de traverse ?
C. L. : N’étant pas italienne et Stefano Canapa
ayant quitté l’Italie il y a dix ans, nous avions
besoin d’un guide, d’un Virgile, pour entrer
dans le milieu du cinéma autonome en Italie,
et seul Enrico Ghezzi pouvait correspondre à
cette figure ; aujourd’hui en Italie, c’est le seul
à trouver des solutions de diffusion non seulement à la télévision, mais dans des festivals. Il
est le seul à faire le lien entre des cinéastes
qui sont complètement invisibles dans le pays.
La parole d’Enrico Ghezzi – qui ouvre, entre
autres, Les Champs brûlants – est parfois
déroutante. Quand il parle de l’indépendance,
de la frivolité du cinéaste, d’un cinéma
sans “obligation de voir”, on a l’impression
qu’il ne répond pas tout à fait à ce que vous
attendez de lui… Quelle est votre position
par rapport à cette parole-là ?
C. L. : Ce qui me touche dans la parole d’Enrico,
c’est qu’elle transcende le cinéma, on est
dans la philosophie et non plus dans la critique de cinéma. Il dégage la question de l’indépendance du cinéaste du cliché du cinéaste
maudit, pour toucher à une problématique
plus vaste. La phrase clé pour moi c’est quand
il dit “qui se passionne à juger perd tout” ; cela
s’applique au cinéma comme à la vie.
Le terme de “frivolité” résonne aussi
avec la “résistance par la poésie” que vous
évoquiez tout à l’heure.
Comme si l’engagement ne se résumait pas
au traitement de sujets politiques, mais
s’incarnait aussi dans la recherche formelle…
C. L. : Au-delà de la question de la forme, je
reviendrai à la “vie-cinéma” : la forme d’un film
reflète la vie d’un cinéaste. C’est le thème que
Stefano et moi abordons dans le prochain épisode des Chemins de traverse. Nous tournons
actuellement dans le Piémont avec le cinéaste
Tonino De Bernardi. Il a commencé à faire des
films sans se rendre compte qu’il faisait du
cinéma, en tournant en Super-8 avec sa famille
et ses amis, et puis il a réalisé Médée Miracle
[2007] avec Isabelle Huppert, tout en gardant
la même légèreté. Je pense qu’il y a une résistance authentique dans les choix de vie de
Tonino. Rien ne peut altérer son cinéma parce
qu’il a fait du monde son cinéma.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page29
Vos deux films suivent des partis pris formels
assez importants : le 16 mm noir et blanc
et la prise de son dans le champ,
pour Catherine, l’ambiance sonore, le flou,
le texte déroulant et les dessins dans le film
d’Antoine…
C. L. : Nous construisons les films avec nos
outils : Stephano et moi avons appris à développer la pellicule de manière artisanale, et la
pratique du dessin amène Antoine à des choix
très singuliers tant au niveau du cadre que
des couleurs en vidéo ; mais il n’y a aucune
volonté formelle dans la manière dont nous
faisons nos films…
A. B. : Il y a une forme d’artisanat dans Les
Champs brûlants qui est en adéquation avec
les personnages filmés et leur façon de faire
du cinéma. De mon côté, j’ai commencé à utiliser mes dessins avec le film sur Kenneth Anger,
River of Anger. Il y en a beaucoup dans le film
sur Shûji Terayama, La Montagne de la terreur,
et ceux qui ont suivi, dont La Forêt des songes.
J’ai aussi écrit les génériques à la main ; j’avais
envie de faire du cinéma à la main… Moi qui viens
de l’écrit, j’ai mis un temps fou à avoir des plaisirs de tournage. J’ai fait l’image de mes six ou
sept derniers films et cela a été une évolution
considérable dans mon parcours. Chez Catherine comme chez moi, il y a une fidélité à l’artisanat et à certains aspects de notre parcours.
Catherine, comment avez-vous rencontré
Stefano Canapa qui a fait l’image
des Champs brûlants et qui est devenu
le co-auteur des Chemins de traverse ?
C. L. : Stefano et moi avons eu un parcours
identique à travers les laboratoires artisanaux
en France ; nous avons tous les deux appris à
travailler la pellicule en noir et blanc et en
couleurs. Notre rencontre est une remarquable coïncidence : j’avais besoin d’un collaborateur italien pour faire la route, pas forcément
pour tenir une caméra, et Stefano était à un
moment de sa carrière, lui qui vient du cinéma
expérimental, de la performance et de l’installation, où il avait envie de retourner en Italie
pour voir ce qui se passait dans le cinéma. J’ai
vu ses films, qui ont été un vrai coup de cœur,
et notre collaboration est apparue comme évidente. Le seul drame, c’est que nous travaillions à L’Abominable, un laboratoire de développement artisanal à Paris qui vient d’être
expulsé. Nous avons perdu notre outil de travail et nous sommes très inquiets pour la suite
des Chemins de traverse. Si nous développons les films dans des laboratoires traditionnels, cela n’aura plus du tout la même texture,
ni le même sens économique et artisanal.
Propos recueillis par Sylvain Maestraggi,
juillet 2011
histoires de cinéma
nico papatakis,
prince de la révolte
Né en 1961 en Allemagne, Timon Koulmasis est issu d’une famille grecque exilée pendant
la dictature des Colonels. Après des études d’histoire et de philosophie, il vit entre la France
et la Grèce, partageant son temps entre la traduction de poésie grecque en allemand,
l’enseignement et surtout le cinéma. Il alterne fictions et documentaires, avec, notamment,
The Waste Land (1987-89) et Ulrike Marie Meinhof (1994). Depuis 1996, il coréalise une partie
de ses films documentaires avec Iro Siafliaki. Entretien, par Martin Drouot, à propos de Nico
Papatakis, portrait d’un franc-tireur, nouveau venu dans la collection Cinéma, de notre temps.
Comment est né le projet d’un documentaire
sur Nico Papatakis ?
Timon Koulmasis : J’aimais les films de Nico
et trouvais qu’il y avait une grande modernité
dans la forme de ses films. Il se trouve que je
faisais partie de la commission du CNC d’aide
à l’écriture au documentaire de création, au
même titre qu’André S. Labarthe, directeur de
la collection Cinéma, de notre temps. On analysait de la même manière les projets soumis et
on arrivait toujours à des conclusions radicalement opposées. Cela donnait lieu à des discussions très intéressantes. Je lui ai proposé
de faire un film sur Nico : il a tout de suite aimé
l’idée, d’autant plus qu’il fait partie des gens
qui l’ont connu au moment où il dirigeait le
célèbre cabaret La Rose Rouge à Saint-Germain-des-Prés, dans les années 1950.
Nico Papatakis est mort en décembre 2010,
deux ans après le tournage. Faisiez-vous
déjà un travail de mémoire en le filmant ?
T. K. : Absolument pas. Nico était alors plein de
vie et d’élan. Il ne s’agissait pas pour nous de
sauver quelque chose d’un oubli : nous nous
intéressions d’abord à l’œuvre qui continue à
vivre. La série repose moins sur l’idée de faire
un portrait de réalisateur que sur le fait d’essayer d’approcher une œuvre.
En voix off, vous dites qu’il était exilé grec
à Paris, comme vous. Est-ce déterminant
dans votre attachement à son cinéma
et à sa personne ?
T. K. : L’expérience de l’exil crée une proximité
entre les personnes. Mais ce qui me plaisait
plus encore, c’est qu’il ne fait pas partie d’une
cinématographie nationale mais de l’histoire
du cinéma tout court. Son œuvre se joue des
frontières, des qualifications nationales ou
ethniques. Etant étranger partout – Grec né en
Allemagne vivant en France – je me sens proche
de cela. Je vois d’ailleurs cela plus comme une
richesse que comme un manque, d’avoir été
élevé au milieu de plusieurs cultures. Godard
dit qu’on a deux patries, celle où l’on est né et
celle que l’on se construit.
Comment l’avez-vous rencontré ?
T. K. : J’ai demandé à une amie commune, Prune
Engler, directrice du Festival de la Rochelle, de
nous présenter Nico. C’est la première à avoir
fait une rétrospective de lui en France, voire en
Europe. Avec Iro, nous avons proposé à Nico un
portrait. Il s’est montré très méfiant au début.
Bien sûr, il était très courtois comme toujours,
mais il n’a pas tout de suite dit oui ou non.
Nous nous sommes vus pendant des mois
dans des cafés, jusqu’au jour où il accepté. A
ce moment-là, son comportement est devenu
d’un coup exempt de toute méfiance : il s’est
ouvert à nous, s’est livré, et nous sommes
devenus proches.
Le film est très centré sur sa parole.
Comment avez-vous fait le choix qu’il serait
le seul à parler ?
T. K. : Nous aurions voulu interviewer Michel
Piccoli qui a été acteur dans Les Equilibristes
(1991) ou Anouk Aimée avec qui il a été marié
et avec qui il est resté en très bons termes.
Mais Nico a exclu de manière très catégorique
que quelqu’un d’autre intervienne, non pas
pour garder un contrôle mais parce qu’il déteste
les louanges de rigueur : il disait que les autres
allaient se sentir obligés de ne dire que du
bien, et cela ne l’intéressait pas du tout. Au
final, cela nous allait bien, car on échappait au
portrait classique où d’autres interviendraient
pour éclairer certaines facettes de sa personnalité ou de son art. C’est un être à part qui ne
doit rien à personne. C’était cohérent avec son
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IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page30
œuvre qu’il soit donc seul à l’image. Iro et moi,
nous n’avons pas voulu non plus nous mettre
en avant, faire des choses plus expérimentales
ou formelles comme on peut le faire parfois
dans nos films. Car ce qui nous intéressait,
c’est que les spectateurs écoutent sa parole,
qui est essentielle.
Cinéma, de notre temps
Nico Papatakis,
portrait d’un franc-tireur
2009, 43', couleur, documentaire
réalisation : Timon Koulmasis, Iro Siafliaki
production : AMIP
participation : CNC, Ciné Cinéma, Procirep,
Angoa
Interviewé chez lui peu avant sa disparition,
Nico Papatakis (1918-2010) raconte
son parcours, de sa naissance d’une mère
résistante éthiopienne et d’un père grec
à ses rencontres avec Jacques Prévert,
Jean-Paul Sartre ou Jean Genet, en passant
par ses exils successifs. Selon lui, le cinéma
est une arme de combat. Les extraits
des Abysses (1963) des Pâtres du désordre
(1967) ou des Equilibristes (1991) illustrent
pleinement son adage.
Dans le cadre sombre d’un appartement,
le cinéaste, éternel exilé, parle de sa solitude.
Il veut donner à voir le sentiment d’humiliation
qu’il a toujours ressenti. Son cinéma est
dès lors une œuvre de révolte, mais vouée
à l’échec comme il l’explique en lisant
un passage de son livre Tous les désespoirs
sont permis (Fayard, 2003). Il soutient
d’autres révoltés : en France, il produit
Un Chant d’amour (1950) de Genet avec qui
il vit une amitié houleuse ou, à New York,
aide Cassavetes à finir Shadows (1959),
un cinéma loin des codes d’Hollywood.
Son premier film, Les Abysses, allégorie
de la Guerre d’Algérie, fait scandale à Cannes,
racontant la révolte de bonnes contre
leurs maîtres. Il évoque également la torture
par le biais d’une comédienne qui joue
une terroriste arabe et doit apprendre
à bien crier, dans Gloria Mundi (1975,
sorti en 2005). Son travail sur l’image
et le son fuit le réalisme pour créer
un cinéma paroxystique, qui passe sans
cesse du tragique au grotesque. M. D.
30
Il y a quelques rares moments tout de même
où il marche seul dans la rue, comme
une ombre mélancolique. On sent dans
ces plans un fort sentiment d’exil…
T. K. : Ces quelques plans disent sa situation.
Nico était quelqu’un de très seul. Ce n’était pas
quelqu’un de mélancolique. Jamais il ne se plaignait ; jamais il ne baissait les bras. Si nous
sommes autant restés dans l’appartement,
c’est qu’il était fatigué, que les tournages
étaient interrompus par la maladie. Mais cela
nous a paru cohérent de n’avoir que peu de
plans à l’extérieur, hors de son appartement.
Vous utilisez des photographies mais aucune
image d’archives en film. Etait-ce pour créer
l’impression de feuilleter l’album de sa vie ?
T. K. : Nico a été façonné par sa vie aventureuse, son passé de résistant, sa mère princesse éthiopienne, ses rencontres. Nous avons
voulu raconter ce pan de sa vie avant de donner son œuvre elle-même, car cela a influé sur
ses films. Le raconter en photos plutôt que par
d’autres archives permettait d’avoir comme
seules images en mouvement ses films à lui.
Les films de Nico Papatakis sont faits
d’hystérie, de violence. Au contraire,
votre regard est très doux : vous n’avez jamais
eu envie d’imiter son style pour l’évoquer ?
T. K. : Cela n’aurait aucun sens d’imiter Nico : il
n’est pas imitable. Nous avons voulu nous mettre
en arrière plan nous-mêmes et montrer par
contraste la violence et la radicalité de son propos. L’idée était de rendre accessible son univers.
C’est la raison d’être de ce film : que les gens puissent s’intéresser à l’œuvre de Nico Papatakis.
Au moment où il parle du paroxysme,
vous montrez une scène des Abysses [1962].
Son commentaire donne presque l’impression
d’une analyse de la scène, des passages
d’état d’accalmie à la violence, du grotesque
au tragique. Cet effet de montage révèle
que l’hystérie de ses films est très pensée,
et pas du tout improvisée.
T. K. : Face à ses films, le spectateur ne doit
jamais relâcher son attention. Tous les films de
Nico fonctionnent sur ce même mode, et effectivement, il préparait ses films méticuleusement. Tout est très réfléchi. Il faisait beaucoup
de prises et allait jusqu’au bout demandant
énormément aux acteurs et aux techniciens. Il
était très exigeant.
Votre film évoque sa relation avec Jean Genet
au début et à la fin de sa vie, accentuant
le parallélisme entre les deux artistes.
T. K. : Nico s’en défendrait, alors que Les
Abysses est inspiré du même fait divers que
Les Bonnes (l’histoire des sœurs Papin), et Les
Equilibristes [1991] d’une part de la vie de
Genet. Ils avaient une relation d’amour-haine
très forte. Il y a un cercle dans le film et dans
sa vie, puisque Nico produit le film de Genet,
Un Chant d’amour, en 1950, et qu’il réalise Les
Equilibristes beaucoup plus tard. Mais nous
avons tenu à fermer le film sur la nécessité,
pour Nico, de la révolte avec les images des
Pâtres du désordre [1968], pas sur leur relation.
Il y a une différence notable entre les œuvres
de Jean Genet et de Nico Papatakis.
Genet pratique une héroïsation du voyou
martyr ; Papatakis n’héroïse pas la révolte
du personnage. A ce propos, il dit à la fin
de votre portrait : la révolte doit échouer –
pour que le film donne envie au spectateur
de se révolter.
T. K. : Genet fait de la révolte quelque chose de
beau, de poétique. Nico pense que les rapports sociaux déterminent tout et sont toujours violents. Il y a donc l’échec au bout du
chemin et pas de rédemption. Pour Nico, il s’agit
de rester un homme, de ne pas accepter l’humiliation sans réagir, pour garder sa dignité. S’il
était si seul à la fin, c’est qu’il n’a jamais fait de
compromis. Nico était un prince, non pas parce
qu’il descendait d’une famille royale par sa
mère, mais par son élégance, sa force de caractère et d’esprit face à l’adversité. Nico a été
pour nous une leçon de dignité. Je refuse de
saluer sa mémoire car il est toujours présent :
je le salue tout court.
Qu’a-t’il pensé du film ?
T. K. : Il a vu le film plusieurs fois. Il trouvait très
difficile de se voir lui-même. Mais il nous a dit,
bien après, qu’il était très content du film. Je
pense qu’il s’est reconnu, que nous avons été
honnêtes avec lui, sans être complaisants mais
en montrant quelque chose d’essentiel de sa
parole, de ses films. Il n’a jamais essayé d’intervenir dans ce qu’on faisait. On a fait le film
avec lui et en totale liberté.
Comment vous partagez-vous le travail
avec Iro Siafliaki ?
A voir
timonkoulmasis.eu
cnc.fr/idc :
Ulrike Marie Meinhof, de Timon Koulmasis,
1994, 52'.
Sinasos, histoires d’un village déplacé,
de Timon Koulmasis et Iro Siafiakli, 1997, 58'.
Collection Cinéma, de notre temps (26 films).
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page31
T. K. : On a déjà fait plusieurs films ensemble.
C’est quelque chose d’organique. La parole est
partagée. On a toujours vu Nico ensemble. Il
n’y a pas de séparation des tâches. Les choses
sont réfléchies avant, ensemble. C’est vraiment une collaboration. Chacun de nous fait
des films aussi de son côté. Il n’y a pas de
conflit. On travaille d’ailleurs depuis des années
avec des gens qui nous sont proches. Pour le
tournage, on était juste avec un opérateur. Et
on travaille toujours avec la même monteuse.
Tout est très naturel.
En tant que réalisateur, pensez-vous comme
Nico Papatakis qu’un film est une arme,
un acte de subversion ?
T. K. : Je suis moins optimiste que Nico sur ces
questions. Je ne crois pas que les films fonctionnent comme des armes, malheureusement.
Mais j’ai toujours cru que les films étaient un
moyen de connaissance et que l’émotion qui
peut se dégager, dans les sentiments comme
dans la réflexion, peut changer la manière de
penser des gens. Changer par moments la vie
d’une personne, la manière de réfléchir, rendre
la perception des choses plus belle : c’est déjà
beaucoup demander à un film ! Nico, engagé
politiquement toute sa vie, a aussi conçu ses
films de cette manière ; il essayait de provoquer
un sentiment de révolte, mais il ne faisait pas
un film comme un brûlot ou un manifeste car il
faisait de l’art, de la poésie – c’est par la perception que le spectateur doit ressentir le sentiment de révolte. Je l’admire beaucoup pour ça.
De film en film, vous semblez creuser d’ailleurs
vous-même un sillon autour de la révolte…
T. K. : J’espère qu’il y a une forme de cohérence
dans ce que j’essaie de faire. C’est un sujet qui
m’intéresse. Ou plus exactement ce sont les
gens qui sont à la marge, qui essaient d’avancer en dehors d’une pensée dominante, contre
elle. C’est aussi cela qui fait que les films de
Nico me parlent particulièrement.
Depuis ce film, vous avez réalisé le bien
nommé Parole et Résistance [2010]
sur des résistants face à la dictature grecque
et vous préparez un nouveau film.
Pouvez-vous nous en parler ?
T. K. : Vous allez rire ! Le film s’appelle Portrait
du père en temps de guerre et décrit les années
de mon père pendant l’occupation allemande
à Athènes. Le film est en développement. Après
ce film, je réaliserai une nouvelle fiction. C’est
important pour moi d’alterner les deux. La fiction m’a appris la construction, le documentaire
à aiguiser mon regard, une certaine rigueur
qui profite aussi à la fiction. Il n’y a aucune
séparation entre l’un et l’autre pour moi.
Propos recueillis par Martin Drouot, juin 2011
histoires de cinéma
vittorio de seta,
cinéaste inquiet
Vincent Sorrel a réalisé Par des voies si étroites (1995), sur un alpage itinérant en Savoie,
Là-bas où le diable vous souhaite bonne nuit (1999), peinture de la vie traditionnelle
paysanne qui disparaît en Pologne, et Nous sommes nés pour marcher sur la tête des rois
(2006), sur une petite île d’Ecosse que la communauté a racheté à son Landlord.
Parallèlement, il enseigne le documentaire à l’Université de Grenoble 3 et à Lussas,
et développe une recherche sur les caméras. Entretien à propos du Cinéaste est un athlète,
coréalisé avec Barbara Vey, par Martin Drouot.
Comment est née l’idée de faire un film
sur Vittorio De Seta ?
Vincent Sorrel : C’est certainement l’attrait du
“cinéaste à part”. Dans mon cours sur l’histoire
du cinéma documentaire, les étudiants ont fait
“grève” : ils en avaient assez d’entendre parler
toujours des mêmes cinéastes. L’une d’entre
eux, Barbara Vey, avait ramené de la Cinémathèque régionale de Sicile les courts-métrages
de De Seta dans une très mauvaise copie. Les
dix films n’étaient alors pas encore édités par
La Feltrinelli ou Carlotta, et nous avons pu les
regarder dans leurs formats originaux, alors
que la restauration a depuis lissé les formats
pour les adapter à nos écrans 16/9 ou constituer un programme unique au cinéma. Cela a
été pour moi aussi une découverte forte, car je
n’avais pas vu la rétrospective qui avait déjà
été organisée au Cinéma du réel à Paris ou aux
Etats généraux du film documentaire de Lussas. C’est donc déjà cette idée du cinéaste à
part qui est à l’origine du film, mais aussi de sa
production, puisqu’elle a séduit Jean-Marie
Barbe pour la série qu’il a créée sur les cinéastes
documentaristes vivants. Coproduit par l’INA,
le film a pu se faire aussi avec la liberté de
forme que laisse Bruno Deloye [Ciné Cinéma],
le format de 90 minutes et la possibilité que le
film soit sous-titré, ce qui est de plus en plus
rare. Il semblait inconcevable de faire un film
sur De Seta avec une voice over.
L’idée de sortir de l’oubli un réalisateur
était-elle importante ?
V. S. : Vittorio De Seta est encore mal traité par
le cinéma italien en terme de reconnaissance,
mais il a autant subi cette place de cinéaste à
part qu’il l’a lui-même créée. Aujourd’hui, notre
film remplit ce rôle dans le sens où il éveille les
curiosités sur son œuvre : il y a eu depuis des
hommages et des rétrospectives dans les fes-
tivals, à Lille, Madrid. Mais il ne s’est pas
déplacé : son état physique mais aussi psychologique ne le lui permettent pas. Il peut
être un jour charmant, enthousiaste, affable,
et le lendemain se refermer sur lui-même et
être d’une approche difficile. C’est un cinéaste
inquiet. On le voit bien dans les films. Aujourd’hui
encore, il n’y a pas d’apaisement possible.
Dans le dispositif de parole que propose le
film, nous avons voulu prolonger la discussion
qu’avait entamée Barbara Vey avec le cinéaste
pour son mémoire. Ce n’est pas un cinéaste
installé qui regarde son œuvre du haut de ses
88 ans et nous livre quelques certitudes ; il
justifie encore certains choix, ou se demande
s’il ne faudrait pas retourner à Orgosolo pour
se faire traduire les paroles d’une chanson...
Qu’est-ce qui vous attire particulièrement
dans son cinéma ?
V. S. : La manière dont il propose dans les
années 1950 un cinéma à contre-courant : de
celui du néoréalisme, qui filmait en noir et
blanc pour être plus proche des réalités sociales
mais en même temps enregistrait le son en
postproduction, ou de ce qui allait devenir le
cinéma direct avec la recherche de la parole
de l’autre. De Seta, c’est le Cinémascope, la
couleur et l’enregistrement de sons “réels”, à
la limite du “bruitisme”. Cette proposition est
tellement différente que, bien entendu, elle
attire la curiosité ; cela semble aujourd’hui
assez remarquable pour le cinéma documentaire des années 1950, mais il y avait d’autres
courts-métrages pour les premières parties
de séances réalisés avec ces techniques. Par
contre, de toute cette production, ce sont ceux
de De Seta qui restent pour leur démarche
artistique. Ce qui m’a personnellement intéressé, c’est son rapport à la technique au service du regard. C’est le début de la bande
31
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magnétique, en 1954 ; elle est utilisée par
Chaplin, Rouch et par lui. Avant cela, le son est
optique, enregistré sur pellicule dans un procédé
photographique : il fallait développer la “pellicule son”. Avec le son magnétique, le cinéaste
a non seulement un matériel plus léger, mais il
peut réécouter sur place ce qu’il a enregistré.
Et comme De Seta est un cinéaste inquiet, il
réécoute tous les soirs après le tournage de
manière obsessionnelle ce qu’il a enregistré la
journée. Par contre, il doit attendre trois
semaines pour voir les images. C’est pour ça
que dans Le Temps de l’espadon [1954] quand
le guetteur crie, le son vient d’abord, c’est seulement après qu’on voit l’image de l’homme.
Le Cinéaste est un athlète
Conversations
avec Vittorio De Seta
2010, 80', couleur, documentaire
réalisation : Vincent Sorrel, Barbara Vey
production : Ardèche Images Production, Ina
participation : CNC, Ciné Cinéma,
CR Rhône-Alpes, Procirep, Angoa
Cinéaste en marge du néoréalisme italien,
Vittorio De Seta (né à Palerme en 1923),
raconte son parcours depuis ses premiers
documentaires proches de ceux de Flaherty
jusqu’à Nemesis, film d’archives en cours
de montage retraçant les progrès
et les guerres du siècle passé.
Dans sa propriété plantée d’oliviers, mal
voyant, il commente au son les extraits
de sa filmographie et se remémore de façon
intime, non sans humour, l’aventure
de chaque film.
Depuis les années 1950, Vittorio De Seta porte
son regard en premier lieu sur les populations
pauvres du sud de l’Italie (les pêcheurs
et paysans siciliens, les bergers sardes),
l’homme en quête de lui-même (Un Homme
à moitié, 1966), ou encore les enfants
en difficulté (Journal d’un maître d’école,
1972). Généreusement, il délivre sa méthode,
révélant les artifices de sa mise en scène
comme le poisson faussement pêché
du Temps de l’espadon (1954), ou le chant
ajouté sur une image d’ascenseur descendant
dans Soufrière (1955). Il tourne seul
ou presque et sur un long temps d’observation,
refuse la voix off pour que seules les images
donnent au film sa temporalité. S’il fait jaillir
la beauté de la pauvreté et du travail, c’est
en s’inspirant de la peinture : “Les tableaux
les plus célèbres sont de beaux plans
cadrés.” Le caractère sacré de ses images
leur donne une aura, selon les mots
de Scorsese, de “paradis perdu”. M. D.
32
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Filmé au milieu de ses oliviers ou dans
sa maison, Vittorio De Seta écoute des extraits
de ses bandes son, auxquels s’ajoutent
des extraits de ses principaux films.
Il revient sur son travail et nous livre une leçon
de cinéma. Il évoque ainsi son choix
de supprimer toute voix off pour laisser
uniquement place aux sons ambiants,
et comment ceux-ci influencent le montage.
Il parle aussi bien de la question des cadrages
que des conditions dans lesquelles certaines
images ont été filmées. Ces films sont
désormais les témoins d’un monde disparu,
et nous sommes frappés par le contraste
existant entre la grande poésie des images
et la dureté de ces modes de vie.
Parallèlement, Vincent Sorrel et Barbara Vey
filment la récolte des olives ; certaines images
entrant en résonance avec les documentaires
de Vittorio De Seta. Ce film est à la fois
le portrait d’un cinéaste et un hommage
à son travail, et ce documentaire donne
une réelle envie de découvrir son œuvre.
La façon dont le cinéaste est filmé me semble
être en parfaite continuité avec son œuvre,
et il se dégage du coup de ce film tout à la fois
une certaine mélancolie et une vraie poésie.
Marie-Hélène Walser
(Bibliothèque Départementale de Prêt
du Haut-Rhin)
A voir
carlottavod.com
lafeltrinelli.it
On sent que ses premiers films sont montés
à partir du son, qu’il est traité comme une
musique. Est-ce pour cela que vous le filmez
en train de réécouter le son de ses films ?
V. S. : C’est une explication qu’il donne régulièrement. Quelque part, il a d’abord pensé ses
films par le son. Il ne le formule pas en terme
d’intention, mais ce sont les contraintes techniques, le travail avec la matière même qui
créent chez lui une pensée de la forme. On
parle peu de comment les cinéastes pensent
et travaillent ; dans les écrits sur l’esthétique,
on analyse trop souvent les œuvres comme si
elles étaient sorties de l’imaginaire parfait
d’un créateur. Nous avons décidé de mettre en
scène le point d’origine du son avec le magnétophone, au milieu de son oliveraie, plutôt qu’il
l’explique de nouveau. Nous voulions souligner le côté cathartique de ces sons, souvent
enregistrés de trop près, très forts, saturés,
comme jaillissant hors de la gorge du crieur,
de la mer. Au tournage, à la tombée du jour, les
sons surgissaient de l’oliveraie, de sa terre…
Cette remémoration a de fortes
connotations historiques…
V. S. : Ce que j’ai découvert sur place et qui m’a
semblé passionnant, c’est le lien entre le vécu
de l’homme et son œuvre. Quand on regarde
les films des années 1950, on voit son intérêt
non nostalgique pour l’Italie perdue et ce que
l’humanité est en train de perdre à travers ce
changement. Sa manière de filmer à distance
ce qu’on a appelé parfois des “opéras ethnologiques” vient directement de son vécu : le
moment où il raconte la période de la guerre
est primordial pour comprendre son œuvre.
Lui, qui était marquis, s’est engagé à l’époque
où Mussolini a été emprisonné et il a été prisonnier des Allemands au milieu de gens du
peuple. Il a connu au moment de la République
de Salo, en 1943, un vrai déclencheur : les Allemands proposaient aux soldats italiens affamés des plats de spaghettis pour qu’ils se joignent à eux ; c’est là qu’il a vu la noblesse
morale des paysans du Sud qui ont résisté aux
images de la culture
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spaghettis. Dans ses films, les gens sont occupés à se nourrir : les femmes font le pain, la
culture du blé, on pêche le poisson… Le fait de
se retrouver prisonnier d’anciens alliés de
l’Italie en Autriche, de traverser à la Libération
la nouvelle Europe avec des papiers marqués
d’une croix gammée, a inspiré son rapport au
banditisme (Banditi a Orgosolo, 1960).
Pourquoi avez-vous choisi de le filmer
au milieu de son oliveraie ?
V. S. : Ce pouvait être l’endroit de la remémoration. Le domaine appartenait à sa mère. C’est
une histoire complexe : sa mère était une fasciste extrêmement autoritaire – il l’a mise en
scène aussi dans son film autobiographique
L’Homme à moitié (1966) ; il a connu des humiliations assez fortes. Je crois que ça lui était
impossible de rénover ce domaine. Pourtant,
c’est là qu’il est revenu vivre, de façon assez
spartiate : il ne peut pas échapper à cette histoire
qui a construit son inadéquation au monde.
Derrière ses films, n’y a-t-il pas aussi
une forme de culpabilité ?
V. S. : Bien sûr, et de réparation. C’est “rendre
la noblesse”, comme il dit, c’est rendre hommage. Aujourd’hui le domaine est coupé en
deux – son frère a vendu sa part autrefois. De
l’autre côté, les oliviers sont plus vieux, plus
beaux. Lui, il a choisi de les couper et de
replanter de jeunes oliviers, avec un système
d’irrigation moderne – alors qu’en Calabre on
considérait qu’un olivier ne s’arrose pas. Et il a
mécanisé la récolte. C’est étonnant pour un
cinéaste qui a magnifié les gestes manuels de
l’Italie perdue ! Mais sa vision est critique : la
mécanisation de la récolte a pour but de réduire
la peine – en cela, ce n’est pas quelqu’un de
nostalgique – mais il se demande ce que l’humanité perd à chaque transformation et il
questionne l’idée de progrès.
L’idée de la compensation nourrit son œuvre
en profondeur. Le film qu’il est en train
de faire s’appelle Nemesis, la déesse
de la vengeance… On voit aussi cette idée
dans son film sur l’école : Journal d’un maître
d’école [1972].
histoires de cinéma
V. S. : Journal d’un maître d’école 1 est encore
lié à son inadéquation au monde : il a eu un
précepteur, puis un passage difficile à l’école.
Ce qu’il a construit avec ce film est quelque
chose de très honorable, un geste politique fort.
Quand on le compare aux films plus récents
sur la question, lui est vraiment allé chercher
les exclus. Son film raconte une vraie aventure. C’est un principe de téléréalité, mais il y a
un auteur derrière. Cette situation où la partie
la plus pauvre de la population n’a pas accès à
l’éducation lui est encore une fois insupportable : il veut agir pour eux.
Sa position n’est donc pas celle
d’un observateur passif.
V. S. : Oui, même dans ses courts-métrages où
il semble toujours à distance, ce n’est pas un
simple observateur. Bien sûr, il est toujours en
retrait, en train de regarder le groupe. C’est
l’image récurrente de L’Homme à moitié :
l’homme à moitié caché dans les fourrés qui
regarde les autres s’amuser, travailler. Quand
on le filmait avec ses ouvriers dans son oliveraie, c’était troublant de voir la position naturelle qu’il adoptait, encore une fois à distance
de la vie mais tout en étant son observateur
précis. Sa femme a été extrêmement importante dans son œuvre car elle travaillait le lien
avec les autres, déjà dans les courts-métrages,
mais aussi beaucoup pour Banditi. Lui était ce
fantastique filmeur, elle, était comédienne et
dirigeait une coopérative d’acteurs. Elle dirigeait les bergers sardes dans Banditi. Pour Journal d’un maître d’école, lui était parti dans l’idée
de filmer une classe avec son enseignant, elle
l’a convaincu de prendre un comédien pour le
rôle du maître. Vera Gherarducci écrivait aussi
des poèmes qui ont été édités par Pasolini.
Pour ses courts-métrages, De Seta était seul
à filmer. Pour ses films suivants, il tournait
avec une équipe réduite, pendant un an.
Comment cela se passait-il ?
V. S. : Lors de l’hommage qui a été rendu à De Seta
au festival Cinémondes de Lille en avril dernier,
Jacques Perrin, qui a joué dans L’Homme à moitié (pour lequel il a remporté la Coupe Volpi à
Venise), a envoyé un message vidéo où il expri-
mait sa fascination pour l’homme, mais aussi
la difficulté de travailler avec lui. De Seta lui expliquait seulement les émotions qu’il avait ressenties à travers les événements scénarisés
de sa jeunesse. Il était en étroite collaboration
avec son opérateur, car il avait besoin physiquement de travailler avec la caméra – même
s’il avait un grand chef opérateur, Luciano Tovoli.
Quel sera votre prochain film ?
V. S. : Un film sur la construction d’un cinéma à
Grenoble. Depuis plusieurs années, le Méliès a
un projet d’agrandissement. Je veux montrer
la manière dont l’architecte, le directeur et
l’équipe envisagent la place du spectateur, à la
fois physique et politique. A travers la réalité
de ce projet de construction, il s’agit d’explorer
le mystère de la salle. Que se passe-il pour
nous dans une salle ? Et avec la numérisation ? Quand on regarde les coulisses, il y a une
vraie rupture, un changement fort dont l’enjeu
est lié à la modernité, à la question de la place
de l’homme, car la numérisation c’est notamment de la déshumanisation; on n’a plus besoin
de projectionniste. Ce que défend ce type de
salle comme le Méliès, c’est un cinéma habité :
le projectionniste, le personnel à l’accueil, à la
programmation, tout le monde est là pour rappeler que, derrière les œuvres, il y a des auteurs.
C’est un sujet à la Vittorio De Seta…
V. S. : Faire Le cinéaste est un athlète m’a aidé
à formuler quelque chose d’important : audelà de la nostalgie, il s’agit plutôt d’interroger
la modernité, ou l’idée de progrès, en cherchant à reconnaître ce que l’humanité perd
dans cette transformation à travers des personnes qui résistent.
Propos recueillis par Martin Drouot,
juillet 2011
1 Note de Vincent Sorrel : A l’époque, le film diffusé
par la RAI a été un grand événement télévisuel.
Aujourd’hui, la chaîne a demandé un prix exorbitant
pour les droits du film, en ne cherchant pas
à le valoriser. En cours de restauration
par la Cinémathèque de Bologne, il n’est pas édité
pour l’instant.
33
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:49 Page34
les complicités
électives
La filmographie de Stéphane Tchalgadjieff est aussi fulgurante que téméraire : producteur
entre autres d’Out 1 de Rivette (1971), d’India Song de Duras (1975) et du Diable probablement
de Bresson (1977), il se retire début des années 1980 avant de produire les deux derniers
films d’Antonioni en 1995 et 2004. Parti à la recherche de cette figure héroïque,
Boris Nicot dévoile tout un réseau de complicités qui nous plonge dans les années 1970,
entre expérimentation et utopie, à une période où, selon Jacques Rivette, les moyens
de production se durcissaient pour écumer les “amateurs” issus de la Nouvelle Vague.
Un Etrange Equipage nous invite à réfléchir sur ce que signifie aujourd’hui “être à la marge”.
Entretien avec Boris Nicot, par Sylvain Maestraggi.
Comment vous est venue l’idée de réaliser
Un Etrange Equipage ?
Boris Nicot : Le film est né de la rencontre
avec Stéphane Tchalgadjieff, par l’intermédiaire d’un ami commun, Francis Wishart – rencontre également favorisée par une proximité
géographique, puisqu’il vit comme moi dans le
Sud-Est de la France. Puis il y a eu la rencontre
avec sa filmographie qui m’est apparue comme
“héroïque”, risquée, voire téméraire, du point
de vue de la production, et particulièrement
audacieuse du point de vue artistique. Produire un objet comme Out 1 de Rivette, réalisé
en complète improvisation et sans limitation
de durée, me semblait relever d’une attitude
étonnante, voire paradoxale. Sur le métier de
producteur je n’avais que des idées vagues, la
mythologie perpétuée par certains films comme
Le Mépris de Godard, Prenez garde à la sainte
putain de Fassbinder, L’Etat des choses de
Wim Wenders, Elle a passé tant d’heures sous
les sunlight ou Sauvage innocence de Philippe Garrel, Barton Fink ou Mulholland Drive
du côté hollywoodien… Le producteur y apparaît souvent comme un personnage contraignant et patronal, passant par différentes
figures d’homme d’argent et de pouvoir, businessman, mafieux, aventurier ou bien joueur...
La rencontre avec Stéphane Tchalgadjieff a
éveillé ma curiosité. Travaillant à favoriser et à
défendre l’œuvre des autres, sa position (celle
d’une “grande bonne”, comme il le dit luimême) me paraissait avoir une dignité singulière, dont on peut chercher la cohérence et les
raisons dans les films eux-mêmes. Ceci dit,
malgré l’importance des cinéastes qu’il a produit (Rivette, Jacquot, Bresson, Duras, Straub),
il est difficile de parler de “carrière” à son sujet,
tant ses choix et ses pratiques profession-
34
nelles ont été non conventionnels : primauté
de l’expérimentation, volonté de se faire complice des projets les plus périlleux et les moins
rentables, obstination à ne jamais considérer
l’économie comme une contrainte, cela dans un
parcours mêlant vie professionnelle et vie privée.
Un Etrange Equipage ne se focalise pas
uniquement sur Stéphane Tchalgadjieff,
mais explore tout un réseau de personnes
qui ont contribué à la production de ses films.
B. N. : J’ai senti que ma démarche ne pouvait
se limiter ni à une étude historique ni à une
monographie de producteur. Il fallait élargir le
champ, évoquer une atmosphère ou une constellation particulière à laquelle les films (spécialement Out 1) me donnaient accès et qui se
trouvait confirmée par les récits de Stéphane
Tchalgadjieff… Il me fallait montrer ce que je
découvrais : qu’une idée de l’art cinématographique avait eu cours dans ces années-là,
portée par un certain nombre d’individualités
formant un ensemble (peut-être un groupe,
certainement un “milieu”) guidé par des valeurs
communes et des ententes tacites : un réseau
de complicités, comme dans Out 1. C’est proche
de ce que Serge Daney évoquait lorsqu’il parlait de la communauté cinéphilique comme
d’une contre-société, mais ça ne se réduit pas
à la cinéphilie, c’est ici plus large, cela implique
des institutions et des “compagnons de route”.
Tout cela forme un étrange équipage, expression tirée d’Out 1 et empruntée à Lewis Carroll.
Ce film de Rivette joue un grand rôle
dans la construction d’Un Etrange Equipage,
comme un miroir dans lequel votre film
viendrait se refléter.
B. N. : Out 1 m’a aidé à comprendre cette
période, à suivre les pistes et tisser les relations qui composent la matière de mon propre
film. Je me suis retrouvé dans une position
proche de celle de Colin, le personnage joué
par Jean-Pierre Léaud dans le film de Rivette,
aux prises avec une “conspiration” dont rien
ne m’assurait qu’elle ait existé. Cette hypothèse est à l’origine du film. Par ailleurs, il me
semble que ce cinéma est l’objet d’une trop
grande méconnaissance parmi les gens de ma
génération et les plus jeunes. Ces films sont
pour moi d’une importance majeure, sur le
plan de la forme autant que sur un plan philosophique, par la visée qui les soutient, par
l’esprit de liberté qu’ils manifestent.
Dans votre film, il est sans cesse question
d’être à la marge, à contre-courant, de faire
un cinéma différent… ce qu’une citation
de Marguerite Duras présente comme un acte
politique. Dans Out 1, tourné deux ans
après Mai 68, il est question de l’association,
du complot. Le plan philosophique que vous
évoquez a-t-il une portée politique ?
B. N. : Oui, il y a là une question politique. La
plupart des personnes dont il est question
dans le film ont été marquées par Mai 68. De
manière plus ou moins consciente, les implications philosophiques et politiques des événements de Mai se sont retrouvées au cœur
de leurs démarches. La rupture avec les cadres
sociaux traditionnels correspond dans leur
domaine à une remise en cause du cinéma
industriel, amorcée par la Nouvelle Vague. Pour
certains, tout le rapport à la mise en scène
s’en est trouvé affecté : les compétences et la
hiérarchie ont cédé la place à une autre organisation, celle des complicités, induisant des
modes de fabrication plus affinitaires, horizontaux, imprévisibles. De nouveaux modes de
scénarisation et de travail avec les acteurs ont
également été explorés, marqués par l’improvisation, l’imbrication de l’art et de la vie. D’ailleurs le complot n’est pas seulement une
obsession du cinéma de Rivette, cela peut être
aussi une manière de percevoir le fonctionnement d’une équipe, d’un groupe d’individus
orientés collectivement vers des objectifs de
création. C’est donc aussi redonner à ces
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page35
démarches de cinéma, dominées par la figure
solitaire de l’auteur, une dignité collective.
A votre avis, quelles sont les implications
de cette rupture sur le plan de la production ?
B. N. : Je constate que le cinéma narratif, qui
plus que tout autre art est contraint par les
lois industrielles, laisse en général peu de place
à l’expérimentation. Or elle occupe une place
centrale dans ces démarches cinématographiques qui ont naturellement impliqué un
fonctionnement économique différent de la
logique industrielle. Dans une démarche expérimentale, la question de la réussite ou de
l’échec est de moindre importance par rapport à la tentative elle-même. Par son caractère d’incertitude, l’expérimentation implique
le gaspillage, qui n’est défendable sur le plan
industriel qu’à condition qu’il permette l’innovation efficace, c’est-à-dire la conception d’un
prototype promettant une meilleure rentabilité du produit sur le marché. Je crois que ce
n’est pas le cas pour certains “prototypes”
artistiques dont la dépense engagée peut
demeurer absolument irrécupérable (c’est aussi
à ce prix que l’on fait des avancées scientifiques, d’ailleurs). Comment vit-on le rapport à
l’argent lorsqu’on est au service d’entreprises
non rentables ? Se joue-t-il quelque chose
relevant de ce que Georges Bataille nomme
une économie somptuaire ? Une pure dépense
improductive ? Assume-t-on quelque chose
comme la “part maudite” de l’économie globale et de l’administration des biens et des
personnes ? Ou bien est-on à la recherche d’un
profit se situant ailleurs, au-delà de la rentabilité capitaliste, au-delà du simple retour sur
investissement, sur le plan de l’inévaluable
valeur d’une gloire artistique ou spirituelle ?
Ce sont ces questions qui m’ont intéressé.
Les films sont présentés par Stéphane
Tchalgadjieff et Michael Lonsdale comme
des fragments d’expérience vécue.
Partagez-vous cette nostalgie ?
B. N. : Je ne crois pas qu’on puisse être nostalgique de quelque chose qu’on n’a pas vécu,
mais j’ai une grande estime pour ce genre
d’expériences de vie et de création. Comment
histoires de cinéma
ne pas admirer la liberté que l’on ressent à
travers elles ? Comment ne pas envier cette
capacité à la prise du risque maximum, y compris au niveau institutionnel le plus élevé, en ce
qui concerne la production ? L’époque actuelle
nous offre une puissance et une autonomie
technologiques incroyables, mais que faire, en
tant que créateurs, quand notre temps est
dominé par l’idéologie du risque minimum ?
Un Etrange Equipage est votre troisième
film mais premier documentaire. Comment
avez-vous abordé le genre et existe-t-il
un lien avec vos films précédents ?
B. N. : Ce n’est pas tout à fait mon troisième
film, mais il est sûr que mes trois derniers films
ont été vus par un peu plus de monde. J’ai réalisé un certain nombre d’“objets” auparavant,
en vidéo essentiellement, difficiles à catégoriser, sauf à les classer dans le “tiers secteur”
audiovisuel né de la démocratisation des outils
de réalisation. Je m’intéressais à l’articulation
de la dimension documentaire de la vidéo avec
une expérimentation formelle, mais aussi narrative. Pour citer quelques-unes de mes réalisations antérieures : en 2005, Asile, qui met en
scène des animaux élevés par un couple d’artistes dans un ancien couvent du Luberon,
esquissant une narration privée de parole et
d’où l’humain est absent ; en 2008, D’assez
courtes unités de temps, un essai documentaire plus ample et plus aride, sur la matière
dans ses états contemporains, où domine le
déchet. Un Etrange Equipage est donc différent de ce que j’ai fait jusque-là, dans ses enjeux
comme dans son mode de production. C’est
pour moi un acte cinéphilique, où la création
se confond avec la transmission d’un amour
du cinéma et d’une connaissance. Je me suis
énormément “déplacé” pour l’écriture et la
réalisation de ce film, de mon univers habituel
j’entends, du caractère un peu asocial de mes
productions antérieures, même si ce film
reste un film “à la marge”. Je suis allé à la rencontre de choses que je ne connaissais pas du
tout, et c’est ce qui m’a excité, c’est aussi ce
qui a fait que j’ai trouvé la patience de porter
ce projet pendant le long parcours institutionnel qu’est la production d’un film.
Un Etrange Equipage
2010, 74', couleur, documentaire
réalisation : Boris Nicot
production : Ina
participation : Sunshine, Ciné Cinéma,
CR Provence-Alpes-Côte-d’Azur, CNC, Scam
Stéphane Tchalgadjieff (né en 1942) a produit
quelques-uns des films les plus surprenants
de la décennie 1970 : Out 1 de Jacques Rivette
(1971), India Song de Marguerite Duras (1975),
Le Diable probablement de Robert Bresson
(1977). Autour de la figure du producteur,
Boris Nicot reconstitue le réseau
qui a permis l’émergence de ces films.
Extraits et entretiens esquissent le portrait
d’une époque aujourd’hui légendaire.
C’est sous le signe de Jacquette Rivette
et d’Out 1, sa fresque de quatorze heures
inspirée de L’Histoire des treize de Balzac,
que Boris Nicot a placé son enquête.
A l’instar de Colin, le personnage joué
dans le film de Rivette par Jean-Pierre Léaud,
le réalisateur cherche à rassembler les pièces
d’un puzzle, à établir des liens,
des complicités : une nébuleuse qui a
rassemblé autour d’une quinzaine de films
une communauté éphémère de personnalités
en quête d’un cinéma différent.
Qu’est-ce qui a rendu possible la production
de tels films ? S’agit-il d’un phénomène
politique, d’une conjonction historique,
de l’irrésistible séduction d’un producteur
audacieux ? Si Danièle Gégauff, Michael
Lonsdale, Jean Douchet ou Benoît Jacquot
avancent quelques indices, de longs extraits
sonores et visuels, soigneusement choisis,
témoignent pour eux-mêmes. La fascinante
liberté qui les anime interroge notre propre
désir de cinéma dans un monde où l’on
cherche à prévenir tous les risques. S. M.
35
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est celle d’un homme d’une certaine génération, la trentaine, envers des personnes d’une
autre génération, et il fallait que ça se voit.
Cela m’a amené à développer la part d’automise en scène (les séquences de prises de
notes et schémas, le visionnage d’extraits,
etc.), à fabriquer une figure, en dosant ma présence à l’image, et en montrant la progression
d’un individu à l’intérieur de l’enquête qu’il mène.
Pourquoi vous êtes-vous adressé à l’INA
pour la production du film ?
B. N. : Stéphane Tchalgadjieff a produit beaucoup de ses films en coproduction avec le service de la recherche de l’ORTF, puis de l’INA.
Mon film éclaire indirectement l’œuvre de production de cette institution à ce moment-là,
époque bénie du financement public de la
recherche et de la création audiovisuelle. Nombreux sont les films produits par Stéphane
dont l’accès m’a été donné à partir du moment
où l’INA, en la personne de Gérald Collas, est
devenu producteur du projet. Pour les questions de droits aussi, cela a facilité les choses,
et l’INA apportait une équipe et des moyens
techniques. Mais il n’existe plus de département de recherche à proprement parler. Gérald
Collas fait partie du département de production
et d’édition, au sein duquel œuvre un certain
nombre de producteurs comme lui, produisant
et coproduisant des documentaires et des
émissions (beaucoup concernant les archives
télévisuelles ou radiophoniques de l’INA). Parmi
ces productions, il y a une certaine proportion
de “documentaires de création”, mais rien n’y
oblige. De tels films ne reposent que sur l’initiative des producteurs, sur leur goût et leur
engagement… à condition qu’ils puissent trouver les “guichets” adéquats, souvent en dehors
de l’institution elle-même.
A voir
brsnct.blogspot.com
36
Le film entretient un certain mystère,
il fait une place importante tant au silence
des intervenants qu’à leur parole, et vous y
apparaissez vous-même comme personnage.
Comment avez-vous construit la dramaturgie
ou la mise en scène du film ?
B. N. : J’ai fait tout un travail de préparation au
cours duquel j’ai accumulé de nombreuses
informations. Au moment du montage, il m’a
semblé que ces connaissances ne pouvaient
pas tenir dans le film, que leur place était plutôt dans un article ou un livre. J’ai préféré susciter l’interrogation chez le spectateur, le désir
d’en savoir plus. Je me suis donc éloigné du
documentaire didactique pour travailler sur
une énigme à la manière de Rivette, suggérer
un mystère d’une ampleur plus vaste que le
film. Pour ce qui est de la “mise en scène”, je
l’ai construite autour de l’idée de portrait. J’ai
abordé le tournage comme une série de rencontres très caractérisées, ayant leur logique
propre, leur singularité, leur unité de temps et
de lieu. J’emploie le mot rencontre, car mon
idée était qu’il s’agissait à chaque fois de filmer non seulement un témoignage, mais une
situation composée d’un lieu et de deux personnages : l’intervenant et moi-même, l’enquêteur-réalisateur. Cette idée impliquait de
soigner le choix des lieux et, dans une certaine
mesure, de faire apparaître ces lieux pour euxmêmes dans le film. De plus, il était clair que
j’avais affaire à de “belles personnes” et que
ce que je voulais raconter, au-delà de la spécificité cinéphile, c’était une aventure humaine.
Quant à mon apparition, c’est un autre aspect
qui m’en a fait sentir la nécessité : ma quête
Les extraits sonores et visuels de films jouent
un rôle considérable dans ce dispositif.
Comment les avez-vous sélectionnés,
quelle relation entretiennent-ils avec
vos propres images ? Comment avez-vous
travaillé à partir du matériau que représentent
les films produits par Stéphane Tchalgadjieff?
B. N. : Je me suis immergé comme rarement
dans ce corpus de films et j’y ai suivi des
pistes rationnelles et irrationnelles, au gré de
mes questionnements et de mes hypothèses,
mais aussi de mes désirs et de mes fascinations. Je ne saurais dire ce qui reste exactement de cette immersion un peu folle, monomaniaque, dans ces mondes fictionnels, mais
cela a sûrement affecté le montage des extraits.
En tout cas, je me devais de porter un soin particulier à la présentation des œuvres cinématographiques. Il s’agissait d’expérimenter deux
choses : d’une part ce que l’extrait peut dire du
film lui-même, la capacité du fragment à exprimer la force, le style et l’autonomie du film
dans son entier ; d’autre part ce que l’extrait
peut signifier au contact des autres séquences
du documentaire. On entre ici dans la finesse
des questions de montage, du sens qui peut
résulter de l’enchaînement des images et des
sons. S’il va de soit que le sens d’un extrait
peut être affecté par le commentaire d’un
intervenant, l’extrait peut à son tour affecter
les propos de l’intervenant, créer un rapprochement ou un écart signifiant. Une des lignes
que j’ai suivies pour le choix des extraits a été
la question de l’argent. Chacun de ces films a
une manière particulière de représenter l’argent dans l’espace fictionnel (sous les formes
du contrat, du jeu, de la mendicité, de l’escroquerie, du vol...), ce qui m’a offert un très bon
système de résonances et de contrastes avec
la manière dont Stéphane Tchalgadjieff usait
du signifiant “argent” dans la réalité.
Propos recueillis par Sylvain Maestraggi,
décembre 2010
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page37
théâtre des mémoires
Cinéaste, critique et acteur, entre autres dans deux films de Jean-Claude Biette, Pierre Léon
consacre à son ami cinéaste un Biette Intermezzo quelque huit ans après sa disparition…
sans doute le temps nécessaire pour se poser la question du portrait filmé en l’absence
du sujet, et celle de surexposer par l’image une personnalité discrète.
Entretien avec Pierre Léon, par Pierre Eugène.
Comment est venue l’envie de faire ce film ?
Pierre Léon : J’étais très lié avec Biette, depuis
très longtemps, et quand il est mort soudainement en 2003, ça a été un choc pour tout le
monde. L’idée de faire ce film est venue d’un
seul coup, je me suis dit pourquoi pas moi,
pourquoi je n’aurais pas quelque chose à faire
sur lui ; mais – et je pense que c’est ce qui m’a
empêché de le faire avant – s’est posé le problème du portrait. Le documentaire, pour moi,
n’a pas vraiment de sens, j’ai toujours filmé ce
que j’avais envie de filmer. Mais là j’avais une
difficulté en plus, je faisais un film sur quelqu’un
de mort, ce qui devient très compliqué, car il
n’est pas là, physiquement. C’était un discours
indirect. On avait très peu de choses sur lui.
J’ai mis quelques images car je trouvais qu’il
était beau, et que c’était parlant de voir sa
tête. L’autre problème du portrait est le suivant : comment livrer dans la même démarche
la relation personnelle qu’on a avec quelqu’un
et ce qu’on se doit de livrer au spectateur ?
Quelque chose d’à la fois objectif et personnel. Il est évident pour moi que Biette est un
cinéaste très important, mais le problème est
aussi que ses films ne sont pas connus. Je fais
donc un film sur quelqu’un dont presque personne ne connaît les films.
Alors comment présenter Jean-Claude Biette
aux spectateurs ?
P. L. : C’est un film un peu étrange dans le sens
où je ne veux pas expliquer qui est ce cinéaste,
les gens se débrouillent, et j’appelle ce film
Biette 1, et non pas Biette cinéaste. Il y a eu
beaucoup de discussions à ce sujet, mais les
spectateurs n’ont qu’à faire un effort. C’est à
nous d’être généreux avec les films et pas l’inverse. La version courte est concentrée sur
Biette cinéaste, car je lisais toujours “Biette,
critique, cinéaste”. Mettons les choses enfin à
l’endroit, c’est un cinéaste. Un grand critique,
soit. Mais si on veut lire les textes de Biette et
histoires de cinéma
s’apercevoir que c’est un grand critique, personne n’a besoin de moi pour le dire. En
revanche, essayer de dire “il faut que vous
voyiez ses films car il y a quelque chose”, ça
peut faire partie de mon travail.
Pourquoi insister sur Biette le cinéaste ?
P. L. : Au tournage, il y avait une volonté de ma
part de ne pas laisser de côté le Biette critique. J’ai filmé beaucoup de ce côté-là, et j’ai
quasiment tout enlevé des deux versions, car
je me suis rendu compte que quelqu’un qui
raconte ce qu’il pense, c’est beau ; mais quand
c’est quelqu’un qui raconte ce qu’un autre
pense, ça devient universitaire et pas très
intéressant. Et dans ce film, ça ne marche pas.
Les personnes interrogées étaient très bien
pourtant, ils connaissaient bien Biette : j’avais
demandé à Serge Bozon de potasser et de
m’expliquer le concept du “cinéma filmé”. Serge
l’a très bien fait, mais lorsque je suis arrivé au
montage, ça n’avait pas d’intérêt : ce n’est pas
la voix de Biette et il faut sa voix pour en parler.
De la même manière, j’ai beaucoup tourné sur
Biette et sa passion pour la musique mais n’ai
rien gardé, ce que l’on m’a reproché. Il aimait
beaucoup Stravinsky, c’est une chose. Moi aussi
je peux raconter ça, je peux dire tout ce qu’on
aimait avec Biette. Mais ça devient un truc de
geek, de cinéphile, un jeu qui peut être intéressant à filmer, mais ça ne marche pas. Je n’ai
pas dit que c’était impossible, mais en tout
cas je ne sais pas le faire et j’ai tout enlevé. Je
me suis rendu compte que le plus difficile
était ce rapport à établir entre moi vivant, et
un mort, un ami mort. Je l’ai donc accompagné, en filmant les gens que j’avais envie de voir,
d’entendre, et qui pour moi comptaient dans
la compréhension de Biette. Les autres, je ne
les ai pas filmés. Ce sont des choix très personnels, il n’y a aucune prétention à l’objectivité. Je n’ai pas concrètement pensé à ces
choses, je n’ai rien théorisé. Et ce qui a pu être
Biette Intermezzo
2010, 60', couleur, documentaire
réalisation : Pierre Léon
production : Les Films de la Liberté
participation : CNC, Ciné Cinéma,
CG Val-de-Marne, Ville de Fontenay-sous-Bois,
Procirep, Angoa
Avec les témoignages de nombreux
intervenants (amis, acteurs, cinéastes,
critiques), Pierre Léon dresse un portrait
à facettes du cinéaste Jean-Claude Biette
(1942-2003). Extraits de ses huit films,
apparitions dans d’autres films, documents
inédits, scènes de tournages, et un moment
de mise en scène reconstituée par Pierre
Léon de sa pièce Barbe Bleue : le film
décrit la personnalité singulière et secrète
de ce touche-à-tout mal connu.
Trois présentateurs, Pierre Léon, Françoise
Lebrun et Pascal Cervo, assis dans un théâtre,
mènent la ronde des interventions.
Cette troupe d’amis éclatée évoque
un phobique des groupes (selon Jean Narboni),
traversant le cinéma de Pasolini et des Straub,
s’intégrant au sein de la famille de cinéastes
produits par Paul Vecchiali, ou à la revue
Trafic, à sa création, dont il trouve le titre.
Famille encore, avec les acteurs Jean-Claude
Bouvet et sa mère Paulette, ou ce couple
de cinéma : Howard Vernon et l’émouvante
Sonia Saviange. Sont évoqués aussi l’humour
et l’intelligence de Biette, son goût
pour le secret (Sylvie Pierre), qui donnent
à ses films d’une grande précision
une étrangeté domestique (Louis Skorecki)
par laquelle il marqua et libéra les cinéastes.
La mise en scène de Barbe Bleue, jouée
par nos trois présentateurs, achève de montrer
cette part secrète et déroutante du sujet
Biette, peu connu du grand public, et dont
la place de création était devenue à la fin
fort difficile. P. E.
37
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page38
un déclencheur, sinon l’envie – car je ne sais
pas si j’avais vraiment envie de faire ça –
c’était peut-être une constatation plus générale, moins personnelle qu’historique : il me
semblait, au moment où j’ai entrepris ce travail,
qu’il y avait eu toute une période de l’histoire
du cinéma, récente, qui avait été escamotée.
Par exemple, l’histoire des films Diagonale
produits par Paul Vecchiali ?
P. L. : Pas seulement. Pour moi, c’est plus large :
en gros, le cinéma des années 1970. Diagonale
n’est qu’une partie des choses, j’y inclus aussi
par exemple les films de Rivette de cette époquelà, ceux d’Adolfo Arrieta, de Laszlo Szabo, de
Pierre Zucca. Il y avait une façon de faire les
films qui était très différente de la Nouvelle
Vague. Il y a ceux que j’ai appelés un peu bêtement la “génération perdue” (quand je dis
génération c’est générique, ils n’ont pas du
tout le même âge) : des gens qui ont été extrêmement proches des Cahiers du Cinéma, qui y
ont pour la plupart écrit, arrivés entre 1962 et
1964. Et tous ces cinéastes se sont inscrits en
opposition dialectique avec la Nouvelle Vague,
avec le même capital cinéphilique, et en même
temps une volonté presque idéale de faire du
cinéma populaire. Ils se situaient sur un terrain plus politique : en essayant de concilier
différents langages, de trouver de nouvelles
façons de raconter des histoires.
Des restes politiques de Mai 68 ?
P. L. : Je ne pense pas, 1968 c’était loin. J’avais
l’intuition – qu’un jour Biette a confirmée dans
un entretien – que 1968 était la fin de la Nouvelle Vague. Et le rapport politique, je le voyais
plus dans la façon de faire des films que dans
les sujets. Ce sont des gens qui, pour moi, opéraient précisément (ce que j’ai toujours eu
A lire / A voir
De Jean-Claude Biette :
Qu’est-ce qu’un cinéaste ?, Ed. P.O.L., 2000 ;
Cinémanuel, Ed. P.O.L., 2001.
La revue Trafic (Ed. P.O.L., depuis No.1, 1992).
cnc.fr/idc : Paul Vecchiali, en diagonales,
d’Emmanuel Vernières, 2005, 65',
et Images de la culture No.22, juillet 2007.
38
envie de faire et de voir) sur un rééquilibrage
entre le sujet apparent et le sujet réel d’un
film, en essayant surtout de se débarrasser de
ce chantage au sujet – d’autant plus qu’à
l’époque, la fiction de gauche était très présente. Et surtout, parce qu’arrivait cette nouvelle offensive, dans la critique et le cinéma,
qu’on avait appelée “la nouvelle qualité française” – quelque chose que j’ai ressenti très
violemment. J’ai tout de suite compris que
c’était la fin, l’arrivée de Coup de torchon de
Tavernier [1981], Garde à vue de Claude Miller
[1981]… C’est l’alliance de l’industrie et du
cinéma, le fameux truc de l’époque Lang, et
l’histoire actuelle avançait dans ce sens avec
Reagan et Thatcher. Et au même moment, Biette
proclame dans un entretien : “L’argent d’abord,
le scénario ensuite !” Pour moi, c’est ça la politique : ces gens-là s’opposaient périodiquement à la façon “correcte” de monter un projet, de respecter la chaîne : une sorte de retour
à un cinéma préindustriel. Peut-être est-ce un
idéal, une utopie, mais c’était peut-être la
seule façon pour eux, intuitivement – là je les
englobe tous – de raconter des histoires qui
montrent, témoignent d’une partie de la société
dont jamais personne ne rend compte. C’est
un cinéma extrêmement audacieux. En outre,
Biette, par rapport à la Nouvelle Vague, ne fait
pas un cinéma référentiel. Le rapport au spectateur est très différent. Le côté potache
appartient vraiment à la Nouvelle Vague ; chez
les Vecchialo-biettiens, on est plus proche du
calembour, en jouant beaucoup sur une déformation de la réalité et sur une déformation du
langage. Je suis de la génération d’après et je
décris cela depuis mon ressenti critique, mais
j’ai très bien vu comment ce cinéma a été empêché de continuer dans les années 1980 avec
l’arrivée de la nouvelle génération française, qui
elle, s’est directement raccordée à la Nouvelle
Vague. La génération de Biette s’est fait prendre en étau dans une période de restauration.
Jean Narboni dit dans votre film que Biette
avait la phobie des groupes, qu’il n’a jamais
subi la “contamination” de groupe. Pourtant,
vous l’avez rencontré dans un groupe,
et vous avez dû reconstituer ce groupe pour
le film.
P. L. : J’ai essayé de reconstituer ce que je
savais. Ce n’est pas un groupe, plutôt les rayons
d’un vélo. Ce sont des rapports bilatéraux que
Jean-Claude avait avec certains. Mais ces
personnes ne se connaissaient pas entre elles
ou du moins ne se voyaient pas ensemble avec
Biette. C’était assez étrange l’enterrement de
Biette, il y avait un monde fou, tout le monde
se demandant : “Il connaissait autant de gens
que ça ?” On se connaissait depuis vingt ans
les uns et les autres, sans jamais savoir qu’on
fréquentait Biette. Les groupes, c’est une fausse
idée, ça n’existe pas au cinéma. Je préfère
l’idée de troupe à groupe, car on travaille ensemble et on se dissout après.
Il y a beaucoup de similitudes avec
vos autres films, même si le sujet est différent.
P. L. : Je ne m’en rends pas compte quand je le
fais, mais une fois le film terminé, je me suis
dit que j’avais encore fait quelque chose sur
une communauté. Ça va de films en films, cette
manière d’éclater l’espace par exemple, où l’on
ne sait pas où se passent les choses. Et puis je
me suis dit qu’il était à peu près tourné comme
L’Idiot [2009]. Les gens sont tous un peu dans
leur coin, et le film est monté comme ceux de
Welles, qui faisait le champ au Maroc et le
contrechamp à Venise. Organiquement, ça
répond aussi – je le dis d’autant plus facilement
que je n’y ai pas pensé du tout – au problème
même du sujet, le sujet Biette, un sujet éclaté,
et très secret. Quelqu’un qui parle avec chacune des personnes qu’il connaît, jusqu’au
bout : il n’y a aucune relation superficielle,
elles sont toutes profondes, mais toutes cloisonnées. Comme dit Sylvie Pierre : “Une forteresse avec une entrée pour chaque ami, mais
bon il faut avoir la clé quand même.” Ça rejoint
aussi Barbe Bleue 2. Faire Biette Intermezzo a
été pour moi la source d’une réflexion tout à
fait nouvelle sur Biette, qui s’est retrouvée en
sous-texte. Elle peut être invisible, mais à un
moment donné, j’ai compris que Biette, c’était
Barbe Bleue. Il a une barbe bleue qui ne se voit
pas, comme dans sa pièce. C’est quelque chose
que je n’ai pas voulu mettre en avant, parce
que c’est un peu gros. Disons que c’est un fil
qui a traversé le montage, avec ses portes où
se cachent les gens, d’où ils ne sortent pas.
Mais tout cela je l’ai gardé pour moi, parce
qu’il n’y a pas de théorie à en tirer. Cela a joué
sur ma compréhension de Biette, ce rapport à
Browning et Tourneur, sur ces idées de la différence et du secret. Barbe Bleue, c’est quelqu’un
qui est différent, mais je pense que Biette
était un Barbe Bleue en positif. Il y avait plusieurs portes et derrière ces portes, ce ne sont
pas des cadavres mais des gens vivants, et
dialectiquement c’est la même chose.
Propos recueillis par Pierre Eugène,
septembre 2011
1 Il existe une version longue, 109', intitulée Biette.
2 Barbe Bleue est une pièce de théâtre écrite
par Jean-Claude Biette, puis retravaillée pour
une mise en scène de Christine Laurent, à Lisbonne
en 1996, avec Luis Miguel Cintra. Biette a filmé
les répétitions, et quelques-unes de ses images
se retrouvent dans le film de Pierre Léon. A la fin
de Biette Intermezzo, Pierre Léon a aussi reconstitué
un extrait de la dernière scène, interprétée
par Pascal Cervo, Françoise Lebrun et lui-même.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page39
ingmar bergman se pavane et s’agite 1
Notes à propos du making of de En présence d’un clown, le long métrage d’Ingmar Bergman
tourné en 1998 pour la télévision suédoise. Le making of, non signé, est attribué cependant
au cinéaste. Par Martin Drouot.
“La vie n’est qu’un fantôme errant.
Un pauvre comédien qui se pavane et s’agite
durant son heure sur la scène et qu’ensuite
on n’entend plus. C’est une histoire dite par
un idiot pleine de fracas et qui ne signifie rien.”
(Shakespeare).
C’est sur cette citation de Macbeth que s’ouvre
En présence d’un clown (1998), le “dernier
film avant le dernier” d’Ingmar Bergman 2. De
ce statut même, le film tire un ton particulier, à
la fois rétrospectif – par les thèmes abordés –
et ludique – par une mise à distance farcesque.
Le making of donne une clef pour entrer dans
le film : il dessine le portrait d’un Bergman au
travail tour à tour professeur et enfant, comme
si sa manière d’être ne faisait qu’une avec sa
manière de raconter l’histoire. En 1925, Carl
Akerblom, inventeur enfermé provisoirement
à l’asile, se lie d’amitié avec Osvald Vogler, qui
lui raconte les mémoires de la comtesse Mitzi,
célèbre prostituée viennoise vierge. Akerblom
veut donner vie à une grande invention en réalisant le premier film “muet parlant” 3. Fasciné
par la fin de la vie de Schubert, il décide, défiant
toute chronologie, de raconter le dernier amour
du musicien pour Mitzi. Avec la complicité de
Vogler, il entreprend La Joie de la fille de joie.
Mais la projection se passe mal – les plombs
sautent – et se transforme en une mise en
scène de théâtre minimale. Plus créateur pervers que jamais, Bergman se dépeint ainsi en
Carl Akerblom, l’inventeur fou, qui joue luimême un autre créateur, agonisant celui-ci,
Franz Schubert : la mise en abyme qu’offre ce
making of déploie une vision protéiforme de
l’artiste en fou.
jeux de miroir
Au début de En présence d’un clown, Carl
demande à son médecin ce que Schubert ressentait au moment où il comprit qu’il était
atteint de la syphilis : il devait couler, répond le
médecin. La réponse plaît tant au patient qu’il
la place au centre de son récit et termine son
histoires de cinéma
film-pièce par un “je ne coule pas, je ne coule
pas” désespéré. Akerblom se nourrit de Schubert autant qu’il se projette en lui, car c’est sa
pièce tout entière qui est une relecture de son
séjour à l’hôpital. Akerblom et Vogler rejouent
devant les spectateurs la scène d’amitié qui
les a unis : que Schubert reçoive de son ami prêtre Jacobi la vérité sur son art déclinant, n’estce pas la suite logique de leur rencontre ? Et
quand à la fin de La Joie de la fille de joie,
Schubert donne sa dernière sonate à Mitzi,
n’est-ce pas une réminiscence d’Akerblom
racontant sa dernière invention à sa femme,
Pauline ?
Le making of déplace encore le jeu de miroir :
Akerblom, comme nombre de ses personnages
de créateur, tient beaucoup de Bergman luimême. On le voit en effet confier à ses acteurs
son goût des trains électriques, se rappeler
son premier projecteur dont il regardait les
images à l’envers, ou diriger le chef électricien
pour accentuer l’onirisme d’une lumière… Le
personnage et le cinéaste partagent ce goût
pour l’invention artisanale et la technique,
qu’il a évoqué dans ses films – la troisième
partie de Fanny et Alexandre (1982) en tête, –
ou dans son œuvre écrite au titre révélateur :
Laterna Magica 4.
Ce n’est pas un mystère : Bergman s’est toujours nourri de sa vie, et il est difficile de ne
pas reconnaître dans la tirade de la bellemère une description de sa propre enfance. Il
situe d’ailleurs l’action du film à Uppsala, sa
ville de naissance, comme un retour programmatique. Enfin, il distribue dans le rôle de l’ami
Vogler un de ses acteurs les plus fidèles, Erland
Josephson : le making of montre, loin du cliché
d’un Bergman tyrannisant ses acteurs, la complicité et l’ironie qui règnent entre le Génie,
comme ils l’appellent, et ses interprètes.
le corps du clown
Le making of creuse d’autant plus la veine de
En présence d’un clown qu’il place le corps au
centre de la mise en scène. Si Bergman est le
Making of
En présence d’un clown
1997, 58', couleur, documentaire
production : Sveriges Television
Attribué à Ingmar Bergman lui-même,
ce document exceptionnel suit le tournage
d’En présence d’un clown que le cinéaste
a tourné pour la télévision suédoise en 1997.
Résumant l’histoire (complexe) et montrant
les scènes clés, il permet d’appréhender
le travail de mise en scène du maître
ainsi que sa constante implication sur tous
les aspects artistiques (diction, mouvements
des acteurs) et techniques (lumière, décors,
costumes, effets spéciaux).
Ce making of montre un Ingmar Bergman
(1918-2007) d’une grande vitalité, drôle
et très actif. Pendant les répétitions,
il conduit les acteurs (“Sois tout le temps
un dos démonstratif !”), mime leurs gestes,
corrige le ton ou le regard, précise la situation,
tout en arrangeant le décor et les objets,
et en se déplaçant sur un siège de bureau
à roulettes. “C’est merveilleux, on est payé
pour rejouer notre enfance”, dit Peter
Stormare. Est montré aussi l’aspect
très personnel de ce film pour son auteur,
tel le projecteur cinématographique manuel,
ou la figuration de la mort qu’il représentait
enfant comme un clown blanc. Mis en abyme,
le thème central du film – cher au cinéaste –
est la mise en scène théâtrale même :
“Le principal c’est que, tout d’un coup,
le théâtre soit le miracle. Au milieu
d’une tempête de neige, dans une obscurité
cosmique, il existe là une petite place
chaleureuse et illuminée où s’accomplit
un contact émotionnel entre le créateur
et le récepteur. Voilà le sens.” P. E.
39
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cinéaste du visage et du gros plan 5, il n’en est
pas moins un cinéaste du corps dans ce qu’il a
de plus trivial. En présence d’un clown, à ce
titre, n’est pas avare en descriptions grivoises
sur la syphilis de Schubert, la virginité de Mitzi,
et bascule dans la régression infantile avec
Vogler et sa Société des péteurs du monde,
voire en farce macabre lorsque le clown apparaît pour montrer ses seins et offrir son séant
à l’inventeur fou. Akerblom est un “vieil enfant
déboussolé”, dira sa belle-mère. La formule
est reprise et commentée par les acteurs dans
le making of à juste titre : il s’agit bien d’une
perte de repères aussi bien physiques que
temporels ; le vieil Akerblom redevient un
enfant en position fœtale dans les bras de
Pauline dans une dernière image poignante.
Si Bergman s’est souvent plu à représenter
forains et acteurs, il est rarement allé aussi
loin dans une représentation carnavalesque
du monde. Ici la roue tourne sans cesse et le
corps se vide de toutes parts : larmes et matière
fécale d’Akerblom, vomi de Schubert ou sang
du projectionniste qui en crache tout au long
de la représentation – comme un écho à son
projecteur en panne. Autant de façons d’expulser par le corps qui doublent la plus importante de toutes : la parole. Elle se déverse ici
de tirade en confession, aussi bien dans La
Joie de la fille de Joie que dans En présence
d’un clown et son making of : Bergman luimême n’est jamais le dernier quand il s’agit de
raconter un souvenir, ou d’expliciter le titre
incompris d’un morceau de Schubert.
Mais si on s’attend à ce que le cinéaste parle,
le making of en offre une image plus surprenante : il faut le voir, marionnettiste et faune,
qui jaillit sur le plateau, mime les scènes,
agrippe ses acteurs. Dès le début, il prend l’actrice Gunnel Fred par la main et se projette littéralement avec elle dans le couloir de l’hôpital. Plus tard, il dirige de ses mains les visages
d’Erland Josephson et de Börje Ahlsedt, à
cnc.fr/idc
Liv Ullmann-Erland Josephson –
Parce que c’était eux, d’Alexandre Barry,
2004, 57', et Images de la culture No.22,
juillet 2007.
40
quelques centimètres d’eux. Plus tard encore,
il chuchote son texte à Pernilla August, lové
sur elle au sol. L’implication physique de Bergman dans la direction d’acteurs est remarquable. Il finit par montrer au grand jour son âme
de comédien : sous prétexte qu’il manque un
figurant pour jouer les fous, le cinéaste se fait
tondre et se distribue dans cette figure hautement symbolique.
l’œil derrière le rideau
Plus étonnante encore est la métaphore qui
confronte Bergman non plus à son personnage principal, à la folie, mais à celui du clown
blanc, à savoir la mort elle-même. La mort
s’invite d’abord dans les rêves d’Akerblom,
puis tourne autour de lui dans les coulisses tel
un metteur en scène de l’ombre. Si le premier
acte de La Joie de la fille de joie est joué frontalement, le second débute selon un point de
vue étrange, de biais, depuis les coulisses. On
ne tarde pas à découvrir que ce déplacement
est plus qu’un changement d’axe. C’étaient les
spectateurs bien vivants qui regardaient la
pièce – ils sont fatigués par leur travail, boivent,
draguent, pleurent, – et c’est à présent au tour
de la mort elle-même de jeter un œil sur cette
double mort annoncée (Schubert/Akerblom).
L’œil noir du clown blanc apparaît derrière la
fente du rideau rouge et l’on s’attend à ce que,
tel Molière sur scène jouant Le Malade imaginaire, Akerblom/Schubert s’écroule et meure.
Soudain, le cercle des spectateurs entourés
de chandelles et filmés en plongée pendant
l’entracte ressemble à une veillée funèbre.
Dans le making of, c’est le réalisateur lui-même
qui passe d’un côté du rideau puis de l’autre.
Sa chaise à roulettes glisse du plateau de jeu
à une salle sombre, un grand espace d’où il peut
regarder les moniteurs des images du film
omniscient – tourné à deux caméras. C’est dans
ces coulisses cinématographiques que le théâtre du corps se transforme en images de cinéma.
Vogler ne dit-il pas que “notre enfermement
dans cette prison humiliante qu’est le corps
est une calamité qui ne doit pas entraver le vol
de nos pensées” ?
Bergman insuffle donc son énergie physique à
ses interprètes pour donner corps à son esprit.
Lorsqu’il quitte ses acteurs après les avoir
dirigés, les laissant seuls avec les caméras,
Bergman leur jette un “salut” qui dit bel et bien
un départ. Qui part ? Les acteurs entrent dans
un nouvel espace, celui de la fiction. Bergman
quitte le plateau pour les coulisses. Chaque
scène, chaque prise offre une nouvelle traversée du miroir entre vie et mort, scène et cinéma
– sans que l’on sache très bien qui est vivant
et qui est mort du théâtre ou du cinéma. Le
“premier film parlant et vivant” d’Akerblom,
mort-né, se transforme en théâtre, mais c’est
un film que tourne Bergman d’une pièce qu’il
n’a jamais montée sur scène. L’opération vampirique est à son comble, cinéma et théâtre
finissant par se nourrir l’un l’autre par et pour
le jeu, qui seul au fond vaut qu’on “s’agite et se
pavane”. C’est peut-être parce que Bergman
sait qu’il tourne un de ses derniers films qu’il
peut faire, loin du joueur d’échec hiératique et
vêtu de noir du Septième Sceau, un portrait
vivant de la mort en clown blanc, comme si par
la magie du jeu il arrivait, in fine, à représenter
une mort qui n’en finirait pas de donner, de
rendre la vie.
Martin Drouot
1 S’agite et se pavane (Larmar och gör sig till)
est une pièce de théâtre écrite par Bergman en 1993
qu’il ne montera jamais lui-même mais filmera
pour la télévision suédoise en 1997. Le titre original
suédois reprend la formule shakespearienne
(Struts and Frets), contrairement au titre français :
En présence d’un clown.
2 Comme le dit joliment Jacques Aumont,
in Ingmar Bergman, “Mes films sont l’explication
de mes images”, Ed. Cahiers du cinéma, coll. Auteurs,
2003.
3 Ou plus exactement : le “premier film parlant
et vivant”, puisque les acteurs lisent le texte
derrière l’écran. A noter, c’est la femme de Vogler
qui donne de l’argent pour cette expérience sonore
alors qu’elle est sourde et muette ; cela donne
une idée de l’ironie dans laquelle baigne le film.
4 Ed. Gallimard, 1997.
5 Cf. les pages lumineuses de Gilles Deleuze dans
Cinéma I : L’Image-Mouvement, Editions de Minuit,
1983.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page41
retour sur image
walk on the wild side
Notes à propos de On the Bowery (1956) de Lionel Rogosin, par Arnaud Lambert.
Milieu des années 1950. Ray, qui vient de faire
une saison sur les chemins de fer, débarque à
New York. Au Bowery précisément, l’un des
quartiers les plus miséreux de la ville où viennent s’échouer, dans les flophouses et parfois
à même le trottoir, les clochards, les marginaux et autres recalés du rêve américain. Ray
n’en est pas encore là, il revient avec un maigre pécule et une valise. Il passe sous le métro
aérien qui depuis presque quatre-vingts ans
enténèbre l’avenue et entre au Round House
Bar & Grill, histoire de faire quelques connaissances – il cherche du travail et un endroit
pour dormir. Il a un air un peu craintif. Il sait
sûrement qu’il met un pied en enfer.
Lionel Rogosin est le fils unique d’un self made
man juif, qui a fait fortune dans le textile. En
1954, il abandonne une carrière qui s’annonçait prometteuse, pour se consacrer au cinéma.
C’est un reste de son engagement volontaire
dans la Navy, lors de la Seconde Guerre mondiale : l’oppression, sous toutes ses formes,
existe, il faut la combattre. “Je vis comme si je
tentais de détruire Auschwitz.” L’entreprise
familiale n’était peut-être pas le lieu idéal
pour pareil combat. Il faut voir si le cinéma
quant à lui peut lutter. Rogosin a une idée en
tête, faire un film pour dénoncer l’Apartheid
en Afrique du Sud. Comme il débute derrière la
caméra, il lui faut se faire la main. Il habite
Greenwich village, il commence à traîner plus
à l’est, au Bowery.
On dit que beaucoup des perdus du Bowery
reviennent eux aussi de la guerre. On n’a pas
tous la chance d’être fils unique. Eux sont le
revers de la médaille.
Ray s’offre un verre avant d’en offrir à la tablée
entière. Le voilà donc introduit. Il n’a pas l’air
de s’apercevoir de la tête de ses camarades
alors que cela renseigne. Il en sait un peu plus
sur le quartier mais il est aussi un peu plus
léger. Les piliers de comptoir s’éloignent un à
un – ce n’est pas tout ça mais il faudrait éviter
de rendre son verre au pigeon. Reste Gorman,
histoires de cinéma
qui sera le Virgile de Ray. Lui aussi a l’intention
de trouver une chambre pour la nuit.
Rogosin a déjà un peu filmé avec sa Bolex 16
mm lors de ses voyages en Europe, en Israël,
en Afrique. Au Bowery aussi, il essaie de filmer
ce qu’il voit, sous le manteau. Ce doit être à ce
moment-là qu’il rencontre Gorman, qui va être
son Virgile. Il lui parle de son projet de film.
Ray a mal à la tête quand il se réveille sur le
trottoir le lendemain. C’est assez confus mais
ce qui est sûr c’est qu’il est délesté de son pécule
et de sa valise. Un congénère chiffonnier qui
émerge des cartons lui apprend où trouver du
travail chez des transporteurs. Gorman, lui,
n’a pas trop mal dormi, merci. La montre et la
valise de Ray en gage, voilà qui devrait lui permettre de passer quelques nuits à l’abri.
La White Horse Tavern, à Greenwich, est le repère
des artistes. Là aussi Rogosin parle de son
film. A l’écrivain Mark Sufrin ainsi qu’à l’opérateur Richard Bagley, un pilier de la Tavern. Bagley
a photographié The Quiet One de Sidney Meyers,
écrit par James Agee et Helen Levitt. Ce sont
des rencontres qui comptent. Le projet de Rogosin enthousiasme tout ce petit monde.
“On boit un verre ?” C’est Gorman qui demande.
Mais Ray a décidé que ça suffisait comme ça –
il ne va pas régaler tous les soirs et le dollar
qu’il a gagné aujourd’hui à décharger des
camions, il le garde. D’ailleurs il a entendu parler d’une mission sur le Bowery. Là-bas, interdit de boire. Il va y passer la nuit et se refaire.
Gorman a essayé lui aussi, il y a longtemps – il
n’a pas tenu. Bonne soirée, si tu me cherches
tu sais où me trouver. Il se barre en gloussant.
La mission, c’est l’enfer au milieu de l’enfer.
Pour un bol de soupe, un coin de ciment où
dormir, Ray fait la queue derrière des barreaux.
Je doute que Ray ait vu Le Voleur de bicyclette
de De Sica, mais ça ressemble à la scène de la
messe. Il faut tenir les leçons de morale, le
sermon sur le Christ qui n’oublie personne,
pas même les Bowery men. Surtout il faut tenir
la sobriété. C’est plus facile de faire face aux
trognes des autres avec un peu de mazout dans
le sang. Sinon, ça fait miroir et c’est presque
intolérable de se reconnaître en eux. Ray s’évade
pour retrouver la nuit du Bowery.
Ça fait des mois que Rogosin “repère” dans le
quartier. Au risque de sa santé. Un samedi
après-midi, il rencontre un prénommé Ray. Il
arrive des chemins de fer et a une “gueule”. En
mars 1955, l’équipe commence à tourner mais
ça ne va pas. C’est Bagley qui le dit. Ces gars
sont en mission, ils sont tous convaincus qu’il
faut aller au contact de la réalité, descendre les
caméras dans la rue – jusqu’à ses bas-fonds.
D’ailleurs, ils écrivent sans le savoir une nouvelle page de l’histoire du cinéma, mais quelque
chose cloche. Rogosin et Sufrin retournent à
leurs papiers. “Il faut une trame.” Ils se souviennent de Ray.
La deuxième nuit de Ray au Bowery est emportée, excessive, humaine, démente. Il boit, il
éructe, il cogne, il s’effondre. Ils sont un certain
nombre de grognards comme lui, battus par K.O.
A-t-on jamais vu ça en images ? A-t-on jamais
vu des faces pareilles, filmées de cette manière?
Ils se souviennent aussi de De Sica – mais
l’ont-ils jamais oublié ? Eux, les enfants de
Flaherty et de son “documentaire joué”, ont
pris – comme beaucoup d’autres – la claque
de leur vie dans les rues de Rome. On va faire
comme ça. “Mais c’est de la fiction !” Ce qui ne
veut rien dire et ils vont le prouver. Où ça de la
fiction ? Ça fait des semaines que c’est devenu
leur vie à eux aussi. Embauché Ray, embauché
Gorman, pas pour décharger les camions mais
pour jouer Ray, Gorman, tous les oubliés de
Bowery St., les mazoutés, et aussi, un peu, Lionel, Richard, Mark. On va faire comme ça – la
caméra dans les décors réels, avec les gens d’ici
dans leur propre rôle. Mais on va faire mieux :
on va bricoler l’appareil pour enregistrer le son
directement – et s’il faut mettre en scène,
faire rejouer ce qu’on a vu, on le fera, l’important est de savoir aussi capter le hasard qui va
survenir. Quelques lignes de dialogues écrites
et beaucoup d’improvisation. Rogosin rend la
41
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page42
derful Times en 1965) : neutraliser l’a priori
moral, la bonne conscience humaniste, le surplomb du réalisateur omniscient sur son sujet.
La fiction sert à ça. A faire du documentaire. Ni
pour, ni contre. Avec.
On the Bowery
1956, 62', noir et blanc, documentaire
réalisation : Lionel Rogosin
production : Lionel Rogosin Productions Inc.
En 1956, Lionel Rogosin réalise son premier
film, captant quelques jours de la vie
d’une poignée de déclassés à New York.
Film à la frontière de la fiction
et du documentaire, coécrit avec Mark Sufrin
et filmé par Richard Bagley, il met en scène
des acteurs non-professionnels,
tous rencontrés dans les bars du quartier
du Bowery ; une vision sans complaisance
d’hommes à la dérive, se débattant
entre nuits alcooliques et travail temporaire
le jour.
On the Bowery suit en particulier les aventures
de Ray, fraîchement arrivé dans le quartier
après avoir travaillé aux chemins de fer
du New Jersey. Rencontres et discussions
dans les bars, désœuvrement et alcool ;
pendant les quelques jours passés
sur le Bowery, Ray se fait voler le peu
qui était en sa possession, passe quelques
heures dans un foyer catholique, dort
dans la rue, trouve à décharger des camions ;
il finit par s’éclipser du quartier, en vue
d’une autre vie. A travers l’expérience
de Ray, mais aussi celles de personnages
secondaires, tel Gorman, l’ancien médecin
qui a sombré dans l’alcool, le film s’installe
dans le quotidien du Bowery et documente
conversations de bars, visages et gestes :
sans juger, il met au jour un environnement
impitoyable (pauvreté, addiction, vols)
où éclot paradoxalement une forme
de sociabilité très humaine. Dans une veine
néoréaliste, en partie improvisée, Rogosin
invente un style qui deviendra fondateur
pour nombre de cinéastes dans le monde.
P. E.
42
parole aux sans voix. Immersion, plongée. Devant
la caméra, mais également derrière. Longues
nuits au Bowery. Rogosin leur offre également
une image. Lors de leur première rencontre, il
a désigné les autoportraits de Rembrandt pour
expliquer son film. Bagley a compris instantanément. C’est lui qui décide des emplacements
de la caméra, lui qui compose avec des moyens
dérisoires l’image merveilleusement digne d’On
the Bowery. Il donne à Rogosin ces visages qui
vous regardent depuis le territoire des ombres.
“Reality – as close as we can come to it – is
rarely seen on the screen, but when reality is
seen it is strongly felt.” 1
Dans le Bowery c’est une question de survie,
tout le monde est complice. L’alcool est le
sujet principal des conversations, l’épouse, le
compagnon, et on lui dresse des louanges perpétuelles. L’alcool vous tue et vous sauve. Il
vous sauve en vous tuant. Un pacte lie tout ces
gens : personne ne doit s’en sortir. Ray ne peut
lutter seul contre l’esprit de corps du Bowery.
Il rechute.
Le tournage durera jusqu’au mois d’octobre
1955. Pour trois nuits et trois jours de la vie de
fiction de Ray.
Gorman dit qu’avant le Bowery, il était journaliste au Washington Herald ou qu’il était chirurgien. La politesse exige qu’on acquiesce. Il
ne s’agit pas de croire mais de faire comme si.
L’alcool aide, qui est lui-même un mensonge.
Tout le monde raconte des craques, à part Ray
peut-être. La vie est une fiction qu’on se raconte
d’abord à soi-même.
Gorman se réveille dans sa chambre d’hôtel, le
flacon traîne sur les frusques qui jonchent le
sol. Ray, lui, n’est même plus en état de se
réveiller, il faut qu’on le porte loin de la descente de flics. Lorsque Gorman retrouve Ray
attablé au bar, que Ray lui dit qu’il faut qu’il se
barre du Bowery, qu’il lui manque juste de quoi
s’acheter des fringues décentes, il a presque
envie de le croire. Il le dit à Ray : si jamais il avait
du pognon, il le jure, il lui en filerait. Ray a déjà
entendu ça. Justement, avec la montre et la
valise de Ray déposées au clou, il a encore
quelques billets en poche. Il va hésiter un
moment, mais il va rendre ses dollars à Ray
pour qu’il se fasse la malle. Lui, de toute façon,
ne va pas partir. Il est condamné à finir au
Bowery, il le sait.
“Tout film est un documentaire sur ses acteurs
et son propre tournage.” Voilà qui règle la
question de la fiction. Rogosin coupe court :
Ray joue Ray, Gorman joue Gorman, le chiffonnier Frank Frank le chiffonnier. Ensuite, toute
la question est de savoir comment les conditions d’un tournage, d’une fiction vont leur
permettre de dévoiler davantage de “vérité”.
Et de se révéler à eux-mêmes. On the Bowery
est aussi un documentaire sur des ivrognes en
train de jouer des ivrognes.
Une trame de fiction (“Ray débarque au
Bowery, une valise à main, il cherche à loger
pas cher et c’est le début de sa descente aux
enfers…”) et du son enregistré sur place dans
la mesure de ce qui est techniquement possible : les moyens que Sufrin, Bagley et Rogosin
ont trouvé pour échapper au “commentaire”
traditionnel et plonger le spectateur dans la réalité du quartier et de ces existences dantesques.
Faire corps avec le sujet, sans regarder de loin
ni de haut. Au ras des choses, du caniveau s’il
le faut, des verres le plus souvent. Rogosin
réussit avec On the Bowery là où il échouera
ensuite (un peu avec Come back, Africa en
1960, plus nettement dans Good Times, Won-
La distance vient au montage. Rogosin embauche d’abord Helen Levitt – monteuse et photographe connue pour ses clichés de la rue newyorkaise. Elle saccage le film. Rogosin la vire et
recrute Carl Lerner, bientôt son mentor, ancien
collaborateur de Joseph Strick et futur monteur
de Douze hommes en colère de Sidney Lumet
et de Come Back, Africa... C’est à eux deux qu’on
doit la sécheresse clinique d’On the Bowery.
Des travailleurs saisonniers, des clochards
célestes, New York, la défaite et le bagout.
L’errance immobile, l’absence complète de
perspective : les damnés du Bowery sont de
plein droit des figures du cinéma moderne.
Le plus étonnant : le spectateur pressent intuitivement si l’image qu’il voit est documentaire
ou si elle est mise en scène. Le fondement
même de la démarche de Rogosin est d’accepter
ce différentiel de régime, de ne pas chercher à
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page43
le réduire ou à le dissimuler : la fiction va soutenir l’apparition de fragments bruts de réel,
vus pour eux-mêmes. Les personnages sont
des passeurs, des voyants, et c’est ce qui gravite autour d’eux qui importe : les “figurants”,
les “décors”, les “costumes”… La fiction n’est
qu’une fonction. Elle se sent à des détails : la
focalisation sur un individu particulier, les
mouvements d’appareils, l’éclairage, le surdécoupage des scènes. Elle permet de véritables
épiphanies documentaires : des instants qui
échappent aux nécessités du raccord, des successions libres de plans fixes. Un regard qui reste
en attente face à la réalité, qui semble vouloir
une réponse alors même qu’aucune question
n’a été posée. Le documentaire est une présence muette. En cela, Rogosin poursuit mais
surtout radicalise ses modèles néo-réalistes.
Ray s’appuie sur un lampadaire. Gorman vient
de lui donner une liasse et lui a fait promettre
de se tirer du Bowery. Il semble hésiter encore.
Il regarde les clochards, ceux qui ne sont pas
encore sortis de leur nuit. N’en sortiront plus.
Scène cardinale : Ray qui regarde les clochards,
c’est la fiction qui regarde le documentaire.
Techniquement rien ne raccorde – comme
souvent dans On the Bowery – la caméra est
trop proche, les espaces forcés, Ray ne peut
pas vraiment voir ces visages-là. Au fond, ils
refusent de participer au récit, ils témoignent
pour eux-mêmes. Regards perdus dans le vide,
en équilibre précaire, qui parfois se raccrochent à l’œil de la caméra et semblent vouloir
vous murmurer quelque chose. Ray s’élance, il
sort du champ et du film. Raccord sur l’architecture métallique du métro aérien, plan “objectif”, bruit assourdissant du passage de la rame :
Ray a disparu dans la coupe ou dans le son.
On the Bowery obtient le Prix du meilleur
documentaire à Venise et au British Film Festival. Il est nominé aux Oscars. Puis carbonisé
par la presse américaine que les ratés de la
réussite individuelle n’intéressent guère. Le
film fait le tour des festivals mais n’est pas vu
aux Etats-Unis. Au moins, Rogosin peut-il tourner son film sur l’Apartheid. Ce sera Come back,
Africa, un autre voyage en enfer (tournage illégal,
caméra dissimulée). Il y aura encore quelques
autres films, puis de moins en moins, puis plus
du tout. Rogosin sort du champ et de l’histoire.
Le corps de fiction de Ray attire Hollywood, qui
lui propose un contrat. Ray préfère son corps
réel et le documentaire. L’alcool aussi, peutêtre. Il empruntera toutefois une chose à son
personnage – sa disparition. Quelques mois
plus tard, Ray Salyer saute dans un train de
marchandise et quitte le Bowery sans qu’on
ne sache jamais pour quel autre Cercle.
Ray Salyer, Gorman Hendricks, Frank Matthews, Lionel Rogosin, Mark Sufrin, Richard
Bagley, Carl Lerner. Shadows. Faces. Too Late
Blues…
Dans le film qu’il consacre au tournage d’On the
Bowery, le fils de Rogosin interviewe l’historien Ray Carney. Celui-ci explique qu’“il y a une
sorte d’histoire parallèle. On connaît l’histoire
institutionnelle, celle qui figure dans les livres.
Et cette histoire évoque les grands cinéastes,
ainsi que de grands films récompensés aux
Oscars. Puis il y a la véritable histoire. Ce sont
des réalisateurs tels qu’Engels, Rogosin, Clarke,
Cassavetes. Pour moi, ils sont à l’origine de la
grande tradition du cinéma américain. Il s’agit
de fiction, mais d’un tout autre genre.” On pourrait ajouter les noms de James Agee, de Ben
Maddow, de Sydney Meyers (The Quiet One),
de Joseph Strick (The Savage Eye), de Kent
MacKenzie (The Exiles). Pourquoi cette “véritable histoire” est-elle oubliée ? Sûrement
parce qu’on a écrit l’histoire du cinéma en utilisant un partage assez arbitraire : celui qui
distinguait d’un côté la fiction, dépositaire du
“grand art” donc de la reconnaissance, de l’autre le documentaire. Les films comme On the
Bowery, qui démentaient ce partage, n’y ont
pas résisté. Il faut peut-être réécrire les livres.
Arnaud Lambert
Gorman sait qu’il est condamné à finir au
Bowery. Ça ira assez vite. Il avait promis à
Rogosin qu’il ne toucherait pas un verre le temps
du tournage, lui qui est déjà au stade terminal
d’une cirrhose. Promesse tenue. Les prises de
vues achevées, il reprend la bouteille et se tue
en une nuit. Rogosin règle ses obsèques. “On
the Bowery, à Gorman Hendricks.”
histoires de cinéma
1 Lionel Rogosin, “Interpreting Reality (Notes on
the Esthetics and Practices of Improvisational Acting)”,
Film Culture, No.21, 1960.
A voir / A lire
lionelrogosin.com
D’Arnaud Lambert : Also Known as Chris Marker,
Le Point du Jour Editeur, 2008.
La Parfaite Equipe
2009, 46', couleur, documentaire
réalisation : Michael Rogosin
production : Rogosin Heritage Production
A partir d’entretiens de Lionel Rogosin
(1924-2000) réalisés à Los Angeles en 1999,
du journal de tournage et d’un grand nombre
d’intervenants (spécialistes du cinéma,
historiens et cinéastes, tel Jonas Mekas),
Michael Rogosin revient sur le premier film
de son père, In the Bowery (1956). Il en retrace
la genèse, éclaire la difficulté
de sa construction, le replace dans son époque
et décrit sa réception et son retentissement.
Rien ne prédestinait Lionel Rogosin, fils
d’un industriel new-yorkais, à habiter
dans le quartier trouble et populaire
du Bowery à New York, puis à réaliser un film
sur les marginaux qui en fréquentaient
les bars. Le cinéma néoréaliste et son cortège
de fictions mêlées d’improvisations eurent
une influence décisive sur lui. En témoigne
la scène centrale du bar de On the Bowery,
“orgiaque” et violente, prévue par Rogosin
mais totalement improvisée au tournage.
Les acteurs, tous non-professionnels,
ne feront pas carrière : moins de dix ans
après le tournage, l’alcool aura eu raison
de la majeur partie de cette parfaite équipe.
Malgré un Grand Prix au festival de Venise,
ce tableau fidèle à la mauvaise réputation
du quartier déplaira aux autorités américaines
qui essaieront d’étouffer son écho
aux Etats-Unis et à l’étranger.
Néanmoins, ce “film phare” (Jonas Mekas)
fera école pour les cinéastes américains
et marquera aussi les cinéphiles européens
et soviétiques. P. E.
43
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page44
retour sur image
jacques baratier en quatre courts
Notes à propos de quatre courts métrages documentaires de Jacques Baratier,
dont le portrait filmé Portrait de mon père, Jacques Baratier, de Diane Baratier,
dans la collection Cinéma, de notre temps, était présenté dans Images de la culture No.25.
Après une rétrospective de l’œuvre de Jacques Baratier (1918-2009) à la Cinémathèque
française en février 2011, Paris la nuit (1956), Eves futures (1964), Eden miseria (1967)
et Opération séduction (1975) sont disponibles sur un DVD au catalogue Images de la culture.
Commentaires de Sylvain Maestraggi.
Jacques Baratier a réalisé au cours de sa carrière une vingtaine de documentaires. Et c’est
parmi ces documentaires que l’on trouve une
de ses œuvres majeures, un film commencé
en 1947 et achevé par sa fille Diane Baratier
en 2011, Le Beau Désordre, qu’il n’eut de cesse
de reprendre au fil des années pour le compléter
et le remonter. A l’origine, il s’agit d’un documentaire sur la faune de Saint-Germain-des-Prés
réalisé avec un poète lettriste, Gabriel Pomerand, qui en avait écrit le commentaire et servait de guide à travers les rues de Saint-Germain. Hirsute, l’œil brillant, Pomerand déclamait
des vers bruitistes, haranguait la foule des
existentialistes. Le commentaire fut rejeté par
la production, ce qui donna lieu à une deuxième
version du film, Désordre. On y croisait Jean
Cocteau signant un mur à la craie comme s’il
se fût agi d’un tableau, Juliette Gréco chantant dans les ruines en compagnie de Raymond
Queneau, Boris Vian jouant de la trompette au
petit matin au bord de la Seine. Jaques Baratier était l’un des leurs. C’est dans la liberté qui
régnait dans les cafés et les caves de SaintGermain-des-Prés, ce désordre qui s’opposait
à celui de l’Occupation, comme au retour à
l’ordre de la Libération, qu’il a puisé une part de
l’esprit fantaisiste et anarchiste de ses films.
Vingt ans plus tard, en 1967, Jacques Baratier
sortit une nouvelle version du film qui intégrait
les séquences du premier tout en invitant de
nouveaux personnages à venir témoigner de la
vie de Saint-Germain-des-Prés, parmi lesquels Roger Blin, Roger Vadim, Alain Vian, le
frère de Boris, ou Claude Nougaro, évoquant
Jacques Audiberti. C’est Le Désordre à vingt
ans. A travers les souvenirs des Germanopratins de l’immédiate après-guerre le film mesure
l’évolution du quartier – à leurs yeux parfois la
déchéance, – livré aux boutiques de mode, aux
drugstores et à une nouvelle jeunesse jugée
44
bourgeoise… Cette jeunesse, parfois débarquée de province sans un sou, intéresse pourtant Jacques Baratier : Hermine Karagheuz
rejoue son arrivée à Paris, vendant des poèmes
à la terrasse des cafés, Marie-Hélène Breillat
danse jusqu’à la transe en boîte de nuit, des
beatniks jouent de la guitare sur les quais de
la Seine, on aperçoit Pierre Clémenti et Bulle
Ogier sur la scène des Idoles, la pièce de théâtre de Marc’O. Le Désordre à vingt ans, donc,
parce que vingt ans est l’âge de tous les désordres… Il y a chez Jacques Baratier une nostalgie non du passé, mais de la jeunesse comme
instant exalté et fugitif, renouvelé à chaque
génération, dans lequel il retrouve l’image de
sa propre jeunesse, des jeunes femmes qu’il a
aimées ou admirées, des amis qui ont disparu
(comme le poète Olivier Larronde).
un amoureux de paris
Avec Désordre, Jacques Baratier inaugurait une
série de documentaires sur Paris, qui s’échelonneront jusqu’à la réalisation de son premier long métrage de fiction, Goha, tourné en
Tunisie en 1957, avec Omar Sharif et Claudia
Cardinale. Paris la nuit (1956) succède ainsi à
La Cité du Midi (1952), un film sur un atelier de
cirque dans une ruelle de Montmartre, et Chevalier de Ménilmontant (1953), sur l’enfance
de Maurice Chevalier et les gamins du quartier. Paris la nuit a l’ambition d’être un film
symphonique sur la ville, dans la tradition des
films d’avant-guerre où la métropole était un
thème en soi, accordant les mondes hétéroclites de la grande ville au rythme d’un montage musical. Le montage est d’ailleurs signé
Léonide Azar, monteur d’origine russe, qui avait
côtoyé Eisenstein. Et Charlot, réminiscence
des années 1930, apparaît sous la forme d’un
mannequin dans une vitrine, à côté d’une affiche
des Temps modernes. Le film joue d’accéléra-
tions et de ralentissements orchestrés par un
sergent de ville maniant bâton et sifflet ainsi que
de contrepoints entre circulation et manèges
de foire, clarinette jazz des caves de SaintGermain et biniou d’un troquet auvergnat,
prostituée battant le trottoir de la rue des Vertus et cortège de jeunes mariés, ouvriers et
petits rats de l’Opéra se croisant dans le métro.
On y retrouve une atmosphère proche de celle
des photographies de Robert Doisneau, qui
savait saisir ou mettre en scène des situations
typiques du Paris des années 1950. Ici, les
saynètes qui reconstituent la vie des rues
alternent avec des prises de vues plus documentaires, parfois saisies sur le même lieu.
Les personnages emblématiques de la rue sont
au rendez-vous (marchands à la sauvette, musiciens et chanteurs, clochards, maraîchers du
petit matin), comme les grandes foules, celles
des gares, des bals, des fêtes foraines. On y
voit Paris qui s’amuse et qui travaille, des cabarets de Pigalle aux étalages des Halles, et l’on
se souvient que c’est la ville et ses éclairages
qui ont inventé la nuit. La ville est le lieu d’un
permanent spectacle, et la nuit de la ville,
comme celle du théâtre, du cabaret, du cinéma,
est une nuit qui s’éclaire sur un monde irréel.
Une séquence plus que les autres s’écarte de
la représentation documentaire pour nous
faire plonger dans une atmosphère onirique.
On y voit un homme qui dort sur un lit de camp
dernière lequel apparaissent une à une des
statues (s’agit-il d’un gardien du Louvre ?). Le
plan suivant, une statue de Diane éclairée
dans un parc, rappelle les photos nocturnes
de Brassaï. Dans ce parc, deux hommes louches
rodent autour d’une jeune femme assise sur
un banc la tête plongée dans les mains. Quand
elle se retourne, son visage inexpressif et ses
yeux outrageusement maquillés de noir les
effraient. Le visage de cette jeune femme, celui
peut-être d’une existentialiste mélancolique,
et la séquence entière évoquent l’atmosphère
étrange des films de Franju. Mais ce réalisme
qui frôle le fantastique est sans doute l’une
des caractéristiques du cinéma de Jacques
Baratier, une marque de son imaginaire poétique. Dans cette séquence s’annoncent certains de ses films à venir comme Piège (1970)
images de la culture
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Eves futures
Paris la nuit
Eves futures
Eden miseria
1956, 23', noir et blanc, documentaire
réalisation : Jacques Baratier, Jean Valère
production : Argos Films, Como Films
1964, 16', noir et blanc, documentaire
réalisation : Jacques Baratier
production : Argos Films, Société Nouvelle
Pathé Cinéma
1967, 17', noir et blanc, documentaire
réalisation : Jacques Baratier
production : Argos Films
Pour le flâneur nocturne, Paris est
une symphonie réglée par le bâton facétieux
d’un agent de la circulation, une symphonie
où s’accordent les chanteurs de rue, les cris
des marchands des Halles, la trompette
du jazzman noir et l’accordéon du bal.
Ce Paris aux enseignes de néon, aux pavés
brillant à la lueur des lampadaires, aux quais
de gare déserts où un couple échange
un dernier baiser est aussi un enchantement
visuel d’une poésie inépuisable.
C’est en poète facétieux que Jacques Baratier
entre dans un atelier de la banlieue parisienne
où l’on fabrique des mannequins pour
les vitrines des magasins. Sous l’éclairage
électrique qui dessine leurs silhouettes
parfaites, ces corps féminins indéfiniment
multipliés invitent à la rêverie. Les ouvriers
et les ouvrières qui les produisent
avec des gestes mécaniques semblent,
quant à eux, imperméables au trouble
érotique qui s’empare du cinéaste.
Durant l’hiver 1967, Jacques Baratier
est à Katmandou, alors capitale des hippies
du monde entier. Il interroge des garçons
à cheveux longs venus de France et d’ailleurs.
Pourquoi sont-ils venus là ? Pour fuir
les contraintes d’une société qui les opprime,
disent-ils. Que viennent-ils chercher ?
Le haschich et ses paradis artificiels, bien sûr.
Mais aussi la liberté, le dépouillement,
la fraternité, la sagesse, voire pour certains,
Dieu lui-même.
Nonchalamment, Jacques Baratier flâne
de l’Opéra à Belleville, de Pigalle
à Saint-Germain-des-Prés et des Grands
Magasins à la Foire du Trône. Attentif
aux paysages auxquels le traitement en noir
et blanc donne des allures fantastiques,
il croque aussi les êtres humains
dans leur infinie diversité. Avec tendresse,
curiosité ou amusement. Entre autres gags
visuels, deux ballerines en tutu courant
dans les escaliers du métro croisent
par un hasard bien calculé une brigade
d’ouvriers d’entretien armés de pioches.
Tourné en 1956, Paris la nuit a acquis
avec le temps une valeur historique.
On y retrouve avec une certaine nostalgie
quantité de paysages urbains aujourd’hui
disparus. Les Halles de Baltard brillaient
alors de tous leurs feux nocturnes,
avec leurs cafés, leurs prostituées
et leurs joueurs de billard. Rue de Lappe,
des bougnats jouaient de la musette.
A Vaugirard, des files de chevaux entraient
au pas dans la cour des abattoirs. E. S.
Même si le film détaille les étapes
de fabrication des mannequins, prise de forme,
moulage, démoulage, polissage, finitions,
son propos n’est que très accessoirement
documentaire. Avec l’entrée dans l’atelier
d’une douzaine de jeunes femmes dont
les corps bien vivants se glissent au milieu
de leurs doubles synthétiques, il compose
une véritable chorégraphie qui se conclut
dans le monde idéalisé des grands magasins.
Par des éclairages et des mouvements
de caméra insolites, Jacques Baratier
s’attache d’abord à créer une fantasmagorie.
Le regard qu’il promène dans l’atelier
comme dans les grands magasins est celui
d’un peintre et d’un poète nourri de références
surréalistes. Le plan d’ouverture et de fin
du film – un fragment de mannequin renversé
dans une décharge dans un paysage hivernal
où se détachent en arrière-fond des HLM –
permet de lire le film comme un rêve,
une tentative quasi désespérée d’enchanter
un monde glacial qui semble avoir perdu
le goût du bonheur et de la séduction. E. S.
Si Katmandou a donné lieu à quantité
de fictions, les documentaires de l’époque
sur le sujet sont rares. Tourné en 35 mm
en noir et blanc, le film de Jacques Baratier
a été réalisé dans des conditions matérielles
difficiles dont se ressent surtout la bande
son. Son mérite est de faire voir les visages
de ces néo-vagabonds des années 1960
et surtout de faire entendre leurs mots.
Ils ont fui leurs parents, le lycée
et les commissariats de police. En chemin,
ils ont vendu leur sang ou fait la manche.
Ils ont souvent voyagé sans billet.
Maigres et hirsutes, ces tendres rêveurs
ont choisi de vivre de l’air du temps.
La chanson de Joan Baez qui accompagne
le film rappelle que leur rêve était celui
de toute une génération. En contre-point,
des Népalais vaquent à leurs occupations
sacrées ou profanes. L’un d’entre eux
témoigne de l’opinion assez négative
des habitants de Katmandou sur ces étrangers
qu’ils jugent gravement “irresponsables”.
E. S.
histoires de cinéma
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Paris la nuit
Opération séduction
1975, 19', couleur, documentaire
réalisation : Jacques Baratier
production : Baraka Productions
A la tête d’une mission du Service
de Protection des Indiens, Francisco Meireles
est parvenu à établir le contact avec la tribu
amazonienne des Cintas Largas, attaquée
par les chercheurs de diamant. Jacques
Baratier rejoint ce fonctionnaire au moment
où l’opération dite de “pacification”
se termine. Séduits par ses cadeaux,
les Indiens sortent de la forêt et voient
des Blancs et un Noir pour la première fois,
mais ce contact va leur être fatal.
Tourné en 16 mm avec une pellicule couleur
qui semble avoir souffert, Opération séduction
a d’abord une valeur de témoignage.
Sur les premières images du film qui montrent
un peuple d’égaux sains et vigoureux bercés
par une nature généreuse, la voix off
de l’anthropologue Pierre Clastres fait
entendre une prophétie tragique :
l’irruption de l’Etat va mettre fin à cet âge
d’or. Lors de leur première rencontre
avec les Blancs, les Cintas Largas,
ainsi appelés en raison des larges ceintures
qui constituent leur seul vêtement,
manifestent d’abord une intense curiosité.
Ils viennent ensuite au campement
de la mission où ils s’emparent, sous l’œil
bienveillant des Blancs, de toutes sortes
de biens. Mais ce pillage anodin en annonce
un autre bien plus radical. Si philanthropiques
que soient les intentions du SPI, si honnête
que soit Francisco Meireles, le résultat
de la “pacification” est écrit d’avance :
la tribu perdra sa terre et finira ses jours
dans une réserve misérable. E. S.
46
et L’Araignée de satin (d’après une pièce surréaliste, 1984), ou l’orgie crépusculaire de La Ville
bidon (1975) où Bernadette Lafont tient le rôle
de prêtresse. Cette transfiguration nocturne
se retrouve aussi dans toutes les séquences
tournées sur fond noir de La Poupée (d’après
Jacques Audiberti, 1962). La nuit est l’une des
modalités de la poésie qui, chez Jacques
Baratier, oscille entre la clarté naïve et les
couleurs vives de Goha et l’obscurité du désir
nourri par l’inconscient.
Cet érotisme teinté de fantastique se retrouve
dans Eves futures (1964). Le plan d’ouverture
où l’on voit un mannequin de femme désarticulé renversé sur le tas de gravats d’un terrain
vague rappelle La Poupée de l’artiste surréaliste allemand Hans Bellmer. Le film qui explore
un atelier de fabrication de mannequins pour
boutiques de mode joue sans cesse sur la tension entre la nudité des corps de plastique et
la rudesse avec laquelle ils sont manipulés,
poncés, découpés par les ouvriers qui semblent oublier la ressemblance de ces objets
avec leurs modèles. Or cette ressemblance,
Jacques Baratier l’accentue en faisant figurer
dans son film de vraies jeunes femmes dont le
corps, le visage, se mêlent à celui des mannequins, ou qui défilent dans des tenues à la
mode dans un grand magasin. Au-delà de la
description didactique de la fabrication de
cette statuaire moderne produite en série, selon
une esthétique aussi mièvre que mystérieuse
(regards et postures), Jacques Baratier pose la
question de l’identité de la jeune fille des années
1960. Le mannequin est en quelque sorte le
miroir dans lequel la jeune fille à la mode se
reflète. Par extension, la fabrique de mannequins serait-elle une fabrique de jeunes filles ?
Vu sous cet angle Eves futures rejoint l’observation de la jeunesse menée dans Désordre à
vingt ans, film avec lequel il était projeté en
1967.
L’image particulièrement frappante qui ouvre
le documentaire, et qui revient à la fin, campe
également le décor de plusieurs films de
Jacques Baratier, situés dans la frange de la
ville et sa banlieue. On aperçoit au loin des
tours HLM qui étaient alors nouvelles dans le
paysage. Dans La Poupée, tournée durant la
guerre d’Algérie, un bidonville de banlieue servira de décor pour un village d’Amérique du
Sud dont le peuple (en l’occurrence des ouvriers
algériens) se révolte contre l’oppression d’un
dictateur, et dans La Ville bidon, Jacques Baratier ira observer la vie aux abords d’un terrain
vague de Créteil menacé par une opération
immobilière. De Désordre à Eves futures, en
passant par Paris la nuit, on voit donc s’étendre l’exploration de Paris, des rives de la Seine
jusqu’à la marge.
Enfin comme Paris la nuit, Eves futures est un
film musical. Si la musique de Paris la nuit
était signée Georges van Parys, compositeur
de nombreuses chansons populaires (ne seraitce que La Complainte de la Butte), celle d’Eves
futures, qui oscille entre solo de trompette
jazzy (lointainement inspiré de la Suite pour
orchestre de Bach) et thème pop, est de
Georges Delerue.
le retour au désordre
Eves futures et, à peine terminé, Eden miseria,
sont projetés avec Le Désordre à vingt ans en
1967. Eden miseria qui fait le portrait de jeunes
beatniks venus passé noël à Katmandou, est
une sorte d’épilogue ou de digression sur le
thème de la jeunesse qui traverse Désordre à
vingt ans. Ce court film aurait d’ailleurs pu
donner lieu à une séquence du Désordre à vingt
ans, puisque Jacques Baratier était parti au
Népal à la recherche de Patrick Vian, le fils de
Boris, afin de recueillir son témoignage, et les
hôtels de Katmandou sont comme un écho
lointain et exotique des cafés de Saint-Germain, où sans doute pour la première fois leur
nom a résonné à l’oreille des voyageurs.
Sur un mode plus proche du reportage que les
deux documentaires précédents, ici pas de
mise en scène, le film livre une série de portraits de jeunes gens de différentes nationalités en rupture avec la société. La musique tient
toutefois une place, mais plus discrète, avec la
chanson de Joan Baez, There but for Fortune.
A la veille de Mai 68, Jacques Baratier recueille
le témoignage d’une jeunesse désœuvrée et
fugitive, la même qui débarquait à Paris sans
argent, errant dans les nuits du Désordre à vingt
ans. “Paris est devenu un grand commissa-
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page47
Eden miseria
riat”, déclare l’un d’eux. Dans le voyage, ils
cherchent la liberté et l’amitié, dans la drogue
et la spiritualité la destruction des valeurs
coercitives de la civilisation occidentale. En
France, ce sont des bons à riens, en Inde on les
prend parfois pour des sages (ce qui leur évite
de payer le train !). Leurs cheveux longs, leurs
rêveries utopiques (“je ne veux plus d’école,
plus de prisons, je veux que les gens se sourient”), qui aujourd’hui paraissent un peu ridicules, un peu datés, l’accusation d’inconséquence de la part des Népalais, n’effacent en
rien la sincérité de leurs propos. Et il n’est
d’ailleurs pas surprenant que Jacques Baratier ait été sensible à la fuite et à la révolte de
ces jeunes gens. La vocation artistique du
cinéaste, son amour de la poésie, de la littérature, de la musique, de la peinture, l’ont tenu
en marge de la société et plus tard du monde
du cinéma lui-même où il a souvent été considéré comme un maladroit (il n’est que de lire
les critiques de certains de ses films), inassimilable aux courants esthétiques de l’époque.
Le sentiment de cette différence a trouvé à
s’exprimer dès son premier film, Goha, qui
raconte l’histoire d’un jeune homme plus sage
et plus sincère que la société qui l’entoure,
mais dont tout le monde se moque jusqu’à le
pousser au désespoir. Cette révolte contre les
valeurs établies, contre la suffisance et la violence des représentants de l’ordre, prend
dans les films de Jacques Baratier une tournure satirique et carnavalesque. La Poupée,
La Ville bidon sont des éloges de la liberté
contre tous les pouvoirs : pouvoir politique,
économique, et même psychiatrique dans
Rien, voilà l’ordre (2004). Eloges de la folie et
fidélité poétique au désordre.
Opération séduction (1975) n’est pas éloigné
de ces préoccupations. Dans la région du Rondônia, au nord du Brésil, Jacques Baratier part
enregistrer avec son équipe la première rencontre entre une tribu d’Indiens d’Amazonie et
les membres d’une mission de protection
envoyée sur place pour opérer une “pacification” des Indiens, c’est-à-dire procéder à leur
“séduction” par l’échange d’un certain nombre
de cadeaux, pour que cessent les combats
avec les prospecteurs venus défricher la forêt
à la recherche de diamants, de caoutchouc et
autres matières premières. Il ne s’agit pas
d’un film ethnographique, il n’est pas question
ici de décrire les mœurs des Indiens, mais plutôt sur le mode du reportage, à la manière
d’Eden miseria, de rendre compte d’une situation de manière condensée, et presque tranchante. Si la sortie des Indiens hors de la forêt
est un moment fascinant, le propos du film
dépasse le caractère sensationnel de cet événement. La pacification des Indiens équivaut
à la confiscation de leur territoire, à la destruction de leur mode de vie, voire à leur exter-
histoires de cinéma
mination. Le fonctionnaire qui procède à cette
pacification en est pleinement conscient :
“Toutes les pacifications sans exception sont
désastreuses pour les Indiens”, et il ajoute : “A
quoi bon pacifier les Indiens si c’est pour les
jeter dans une société profondément injuste
dans ses fondements.” Dans un format si court
(18 minutes) chaque mot pèse son poids de
sens. Avec Opération séduction, c’est à une
critique de la société (la “civilisation” par opposition au monde “sauvage”) que se livre une
nouvelle fois Jacques Baratier, un renversement des valeurs de l’ordre et du désordre qui
est l’acte de foi de son œuvre cinématographique. Cette critique s’appuie encore sur la
lecture de l’anthropologue Pierre Clastres et
de son livre La Société contre l’Etat (Edition
de Minuit, 1974) qui nourrit le commentaire
d’introduction du film. Contre les théories évolutionnistes qui définissent les sociétés dites
primitives sous l’espèce du manque (société
sans écriture, sans histoire, sans Etat, sans
marché, etc.), Pierre Clastres soutient l’hypothèse que ces sociétés ne sont pas moins
avancées que la nôtre mais fonctionnent selon
un équilibre qui leur est propre. Les sociétés
primitives sans Etat refusent toute relation de
pouvoir, toute division hiérarchique. Sociétés à
échelle réduite, elles sont du côté du petit, du
limité et du multiple, tandis que les sociétés à
Etat sont à l’inverse du côté de la croissance,
de l’intégration, de l’unification. Le régime selon
lequel fonctionne les sociétés indiennes est
par ailleurs porteur d’une charge subversive
aux yeux du capitalisme, dans la mesure où,
comme l’évoque Jacques Baratier au début du
film, le peu de temps consacré “à ce que l’on
appelle le travail” ne s’oppose pas à “l’abondance et la variété des ressources alimentaires”. Lorsque nous voyons ces Indiens sortir
de la forêt, certes leur présence muette, leurs
arcs, leurs flèches sont inquiétants. Mais leur
naïveté l’est encore plus. Ils reçoivent des
cadeaux, font preuve de curiosité, emportent
tout ce que le campement peut leur offrir et
repartent satisfaits, sans se douter qu’ils
viennent de vendre leur liberté.
Sylvain Maestraggi
cnc.fr/idc
Portrait de mon père, Jacques Baratier
(collection Cinéma, de notre temps),
de Diane Baratier, 2009, 58',
et Images de la culture No.25, décembre 2010.
Les 4 courts métrages sont diffusés
sur un même DVD.
47
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autour du monde
candide au pays des subprimes
Notes à propos du court métrage L’An 2008, de Martin Le Chevallier, par Frédéric Nau.
L’An 2008 est une invitation à regarder notre
monde depuis notre jardin – ou, du moins,
depuis une clairière bretonne, dans laquelle le
réalisateur a planté le décor de la scène initiale
de son film. Dans cet espace neutre apparaît
un jeune homme, d’une allure assez commune,
qui, en marchant, manque de tomber dans un
trou laissé par une plaque d’égout volée. Il s’en
prend alors au voleur qui se plaint, à son tour,
d’être au chômage et de n’avoir d’autre choix,
pour survivre, que de commettre de tels larcins : la faute aux délocalisations… et donc à
la social dumper marocaine, qui fait maintenant, à Rabat, ce qu’il faisait auparavant, en
France. La caméra nous présente ensuite cette
social dumper qui, questionnée par la voix du
jeune homme, répond qu’elle a été elle-même
supplantée par la social dumper chinoise! D’enchaînements en enchaînements, L’An 2008
met ainsi en scène toute une galerie de figures
de notre temps : la femme de Tuvalu victime
des inondations, la veuve écossaise dont la
retraite par capitalisation est menacée, le
retraité américain surendetté, le fripier nigérian, le trader à vélo… La crise des subprimes,
qui a éclaté en 2008 et donne ainsi son titre au
film, fait donc partie des problèmes contemporains évoqués, mais elle n’est pas la seule.
Chacun, en fin de compte, essaie de s’en sortir
tant bien que mal, s’efforçant de tirer le meilleur de sa situation, déterminant des changements à une échelle qui le dépasse, si bien
qu’au bout du compte le voleur de plaque
d’égout paraît modifier le cours de l’existence
du fripier nigérian ! Voilà donc, en miniature, ce
village mondial ou ce monde interconnecté
dont les années 2000 ont voulu parfois nous
chanter les louanges, dont le dire journalistique n’a cessé, en tout cas, de prophétiser,
puis de saluer l’arrivée.
village mondial
Dans ce village du monde, le spectateur est
invité à entrer un peu comme dans un jeu de
Cluedo : qui a volé la plaque d’égout et, surtout, pourquoi ? Dès lors, l’enquête commence.
La victime de ce larcin est désignée par un
48
carton comme “le consommateur français” ; il
conduit les investigations. Après sa première
intervention, d’autres personnages sont présentés à la fois par un rôle typique, explicité
également par un carton (“la Tuvaluane inondée”, “le fripier nigérian”) et par une image
caractéristique : chacun porte un costume
supposé traditionnel et est montré dans un
décor stéréotypé : la Tuvaluane porte un paréo
à fleurs et se tient debout devant une plage ; la
Chinoise est devant une machine à coudre,
sans doute en train de réaliser le “tee-shirt à
4,99€” que portera le consommateur français,
etc. Le ton est donné, ludique et léger : il est
aisé de comprendre que le film se situera aux
antipodes d’un documentaire et, a fortiori,
d’un propos journalistique.
Dans ce monde délibérément tout en clichés,
le personnage du “consommateur français”
fait office de point de repère et de fil conducteur. Il appartient à une tranche d’âge intermédiaire, qui autorise un assez grand nombre
de spectateurs à s’y reconnaître ; il a l’air sympathique du garçon next door : souriant, décontracté mais affable, il est animé de bons sentiments, soucieux de comprendre les raisons
des difficultés des uns et des autres, et épris
de justice (“Désolé, mais nous, les Français, on
est des sentimentaux, on est attaché à nos
paysans” dit-il au fripier nigérian). Un brave
homme, en somme. Il est bien évident que lui
aussi incarne avant tout un archétype, dont la
fadeur peut plus ou moins déplaire, mais il
n’en reste pas moins vrai aussi que rien de ce
qu’exprime ce consommateur français ne paraît
a priori antipathique.
clichés et parodie
Déterminée par un tel programme, menée par
un personnage sans grande originalité, qui va
à la rencontre de figures très stéréotypées,
l’enquête promet de ne pas être sérieuse et de
développer, par-dessus tout, un propos parodique sur les clichés associés à la mondialisation et aux désordres qu’elle cause.
L’humour, omniprésent dans L’An 2008, oriente
bien notre regard dans cette direction. Il y a,
images de la culture
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autour du monde
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L’An 2008
2010, 20', couleur, fiction
réalisation : Martin Le Chevallier
production : Red Star Cinéma
participation : CNC, CR Bretagne, Arte, CNAP,
Ville de Paris
L’année 2008, celle du krach boursier
qui a bouleversé l’équilibre économique
de la planète. Dans un parc se croisent
les acteurs de la crise, personnages
archétypiques qui s’interpellent
et se justifient : le consommateur français,
le surendetté américain, le défricheur
amazonien, la social dumper chinoise, etc.
Les absurdités du monde globalisé réduites
à une curieuse querelle de village.
L’artiste Martin Le Chevallier s’amuse
à démonter les idéologies du monde
contemporain sous la forme de jeux,
de vidéos interactives et d’installations :
discours d’entreprise, discours politique,
obsession sécuritaire, consumérisme,
communication, utopies et jusqu’à nos rêves
de bonheur, tout est passé au crible
de la satire. Avec L’An 2008, c’est la crise
économique qui prête à rire et à frémir,
mais aussi à réfléchir. Car le fond de la fable
est didactique : résumer en un seul lieu
et à travers les dialogues de “personnages
statistiques” tous les problèmes qui menacent
la planète, l’égoïsme et la mesquinerie
de ces personnages ne faisant qu’accentuer
la gravité des enjeux. A qui la faute si
les banques s’effondrent, le chômage règne,
le pouvoir d’achat diminue, le prix du pétrole
et des denrées alimentaires augmente
tandis que la planète se réchauffe ? Chacun
a ses raisons, tous courent après le mode
de vie “à l’Américaine” – qui ne vaut plus rien
s’il est partagé par tous. S. M.
50
tout d’abord, l’effet d’accumulation : le consommateur français s’en prend au chômeur, qui se
récrie contre la social dumper marocaine, ellemême spoliée par son homologue chinoise ;
puis le surendetté américain est blâmé par la
Tuvaluane inondée pour le réchauffement de
la planète ; de même le fripier nigérian et le
défricheur amazonien se querellent-ils pour
savoir qui est le plus coupable des deux dans
les catastrophes planétaires ; le trader à vélo
semble responsable des périls qui pèsent sur
la veuve écossaise… etc. A chaque nouveau
personnage, le rire se libère d’autant plus
franchement que les bonnes intentions du
consommateur français et la bonne conscience
des uns et des autres, simplistes, se heurtent
à une situation manifestement de plus en plus
complexe et que leur attitude en est rendue de
plus en plus absurde.
Le discours tenu par ces figures stéréotypées
est, de surcroît, émaillé de quelques références
à la vie politique française, qui contribuent à
un effet de décalage comique. La social dumper chinoise défend ainsi le développement
économique chinois en affirmant que c’est
“gagnant, gagnant”, comme si elle sortait de la
campagne présidentielle française de 2007.
Décidément fine connaisseuse de la tradition
française, la même ouvrière promet que, grâce
au commerce chinois, “l’Afrique s’éveillera”,
détournant la célèbre formule de Peyrefitte…
sur la Chine, justement !
Il y a bien là une parodie des reportages audiovisuels, avec leurs micro-trottoirs et autres
procédés censés recueillir les réactions spontanées du bon peuple : même si les dialogues
ne tendent nullement au réalisme, ils illustrent malicieusement que cette idée d’une
réaction immédiate, pure de toute influence
extérieure, n’a aucun sens, puisque chacun
est imprégné par les discours ambiants et,
consciemment ou pas, est partiellement déterminé par eux. Les acteurs de L’An 2008 semblent ainsi réciter des citations courantes sur
les effets de la crise des subprimes, du défrichage de la forêt amazonienne ou du développement chinois et africain ; mais, au fond, c’est
ce que nous faisons tous, à un plus ou moins
haut degré, face à des questions dont la com-
plexité souvent nous dépasse. Le film de Martin
Le Chevallier n’entend d’ailleurs pas proposer
une analyse mieux pensante sur ces problèmes,
mais met plutôt en évidence, sur ce ton humoristique, leur insondable difficulté.
et moi, et moi, et moi...
La reprise des discours dominants par les personnages conduit également à un jeu non
moins humoristique sur le rapport entre l’individuel et le collectif. Puisque, au point de départ
du film, le consommateur français s’en prend
au voleur de plaque d’égout, le prétexte à ce tour
d’horizon des crises contemporaines consiste
à trouver le bon coupable pour la plaque d’égout
manquante. D’emblée apparaît ainsi une disproportion dérisoire : un incident somme toute
mineur ne semble pouvoir trouver d’explication que dans les plus graves problèmes de
notre époque. Mais l’argument initial du film
éclaire également l’attitude du consommateur français, c’est-à-dire, dans une certaine
mesure la nôtre, face au monde : s’il s’y intéresse, c’est bien parce qu’il a été affecté dans
son confort quotidien et, même s’il se pique de
justice, il revient régulièrement sur le problème limité qui est le sien. Face à tous les
personnages rencontrés, sa phrase revient
comme un leitmotiv : “A cause de vous, chez
moi maintenant il y a des trous dans la chaussée !” Il y a un profond égoïsme dans son regard
prétendument bienveillant sur les autres.
Cet égoïsme n’est d’ailleurs pas l’apanage du
consommateur français. Il se fait jour, finalement, dans toutes les interventions. Le défricheur amazonien s’écrie : “Je ne vois pas pourquoi je serais le poumon de la planète !” La
social dumper chinoise, elle, justifie sa consommation de viande en disant : “Je ne vois pas
pourquoi je ne mangerais pas des hamburgers
comme tout le monde !” Ces répliques donnent à rire parce que le personnage individuel
y répond à des questions générales par l’expression de ses préoccupations individuelles :
A voir
martinlechevallier.net
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page51
il y a donc un décalage et une disproportion
qui créent une impression d’inadéquation. Mais
elles révèlent aussi une réelle difficulté à définir la responsabilité qui est la nôtre dans le
monde contemporain, car, après tout, le défricheur n’a pas tort de décliner l’obligation qui
lui est faite de préserver la forêt, tandis que
d’autres, comme il le rappelle, ne se privent
pas d’émettre du gaz carbonique en quantité !
Ou encore, lorsque la Chinoise réclame de
“vivre comme une Américaine”, n’est-ce pas
une aspiration à laquelle elle a droit (fût-ce
une chimère) ?
Avec son Candide, Voltaire utilisait la naïveté
du regard d’un apprenti philosophe afin de
révéler les folies de son temps. Le consommateur français de Martin Le Chevallier joue un
rôle analogue : redresseur de torts bien pensant mais peu avisé, il trahit son propre
égoïsme – le nôtre – et donne à voir l’absurdité
des réponses préfabriquées (simplistes ?) aux
problèmes de notre temps.
Une fois ce malheureux et quand même assez
autocentré consommateur français perdu dans
le labyrinthe du monde, comment mettre un
terme à son enquête ? Autrement dit, comment le réalisateur pouvait achever ce court
métrage, car la parodie semble sans fin ? Il y a
bien le trader anglais, qui joue les oiseaux de
mauvais augure et prophétise que “ça va mal
finir” car “personne n’est à l’abri”, mais ni le ton
ni le propos de L’An 2008 ne se prêtent vraiment à une conclusion en apocalypse. Il est
tentant de répondre que Martin Le Chevallier ne
pouvait clore son histoire que par une pirouette.
Marchant silencieusement, le consommateur
français tombe dans le trou laissé par la plaque
d’égout dérobée et crie “Merde !”.
Brutal retour au concret le plus prosaïque pour
l’apprenti justicier des subprimes. Mais aussi
ultime dérision du réalisateur face aux inextricables problématiques du monde contemporain : tous nos stéréotypes, toutes nos explications préconçues, toute notre bonne conscience
se trouvent ainsi remis à leur juste niveau, littéralement plus bas que terre. Si ce n’est un
renoncement à comprendre, c’est du moins
une invitation à la prudence devant la tentation présomptueuse d’apporter des analyses
et des solutions simples. Plutôt que de jouer,
comme le consommateur français, les faux
Candide, dissimulant mal ses intérêts égoïstes
face au monde contemporain, mieux vaut accepter d’en rire un peu, ne serait-ce que dans cette
suspension de l’urgence que permet l’œuvre
esthétique. Ce n’est pas le moindre des mérites
de L’An 2008 que de nous donner l’occasion
de ce rire.
Frédéric Nau
autour du monde
politique de la lenteur
Notes à propos de L’Homme sans nom, de Wang Bing, par Pascale Cassagnau.
“Si j’ai commencé A l’ouest des rails par filmer
les rails, c’est parce que les rails, c’est précisément ce qui relie l’ensemble des parties. Le
rail donne aussi l’impression d’un lien entre le
passé et le présent. Tu entres dans le passé.” 1
Ainsi le cinéaste chinois Wang Bing décrit-il sa
première grande œuvre d’envergure, le film de
neuf heures consacré au gigantesque complexe
industriel Tie Xi, constitué pendant le temps
de l’occupation japonaise et filmé par le cinéaste
de 1999 à 2001, au moment même de l’effondrement économique du complexe minier.
Consacrée à la désindustrialisation de la Mandchourie et composée de trois parties complémentaires – Rouille, Vestiges et Rails, – cette
plongée documentaire multiplie les plans
fixes, les gros plans, au sein d’une temporalité
d’ensemble qui fait de la lenteur un outil opératoire. “Le récit par étape du déclin de l’usine
se ramène à quelques brefs sous-titres : ce
long documentaire se joue du temps, le dilate,
le contracte, le redouble, selon la logique profonde de cette chronique à la temporalité distendue”, écrit Guy Gauthier à propos de A l’ouest
des rails, qui constitue pour l’historien du
cinéma documentaire un véritable essai politique, en vertu même de l’extrême cohérence
du tournage et du montage, de l’attention minutieuse portée aux personnages, donnant au
film la dimension réflexive qui pourrait manquer à une simple chronique. 2
Le principe structural d’immobilité ou de mouvement de la caméra déterminant des focalisations multipliées sur des espaces, sur des
visages, sur des gestes, est à l’œuvre dans
d’autres films de Wang Bing, notamment dans
Crude Oil (2008, mention spéciale au Festival
international du film de Rotterdam), film de
quatorze heures qui traite de l’extraction du
pétrole dans le désert de Gobi, ou dans L’Argent
du charbon (2008).
une histoire de la chine
Avec Feng Ming, chronique d’une femme chinoise (2007), Wang Bing conduit le récit, trois
heures durant, de la vie d’une femme tout au
long du XXe siècle, qui se confond avec l’his-
toire de la Chine évoquée jusqu’à aujourd’hui.
Filmée en plan mi-moyen, face à la caméra,
Feng Ming revisite par la parole la chronique
de sa vie et celle de son mari, en un récit qui
porte dans un même espace narratif la relation
de petits faits quotidiens disant la survie ainsi
que la lutte et une analyse macro-historique
de la Chine. L’approche documentaire du sujet
consiste ici à ne rien omettre de ce qui constitue le réel du personnage au moment où il est
filmé, d’aller chercher dans les plis des objets
le détail d’un signe, en adéquation avec le flot
des mots et la suite des récits égrenés, comme
le rappelle Dork Zabunyan dans son texte sur
le cinéma de Wang Bing : “Cette mémoire proprement dynamique est rendue d’autant plus
sensible qu’un contraste fort s’établit au fil de
Feng Ming entre la parole qui la porte et les
différents objets de la vie quotidienne qui
peuplent le salon de la chroniqueuse : un four
à micro-ondes, la gravure d’un paysage chinois, des bibelots, quelques tasses… Remarquons qu’aucun signe d’un engagement révolutionnaire n’est visible à l’écran, comme si,
par cette absence, c’était toute la fétichisation de l’histoire qui était par là même empêchée […] – fétichisation qui aurait rendu justement impossible le va-et-vient entre passé
et présent précédemment évoqué, qui l’aurait
figé dans une image stéréotypée de la lutte
prolétarienne.” 3 Le montage du film suit le
tempo de l’enregistrement, comme c’est souvent le cas dans les films de Wang Bing.
Le Fossé (2010), d’après Le Chant des martyrs
de Xianhui Yang 4, constitue la version du récit
de Feng Ming dans l’espace de la fiction. Interprété par des acteurs, le film relate la tragédie
des bannissements dans le désert de Gobi de
milliers de citoyens chinois, accusés de dérive
droitière et contre-révolutionnaire par le gouvernement, à la fin des années 1950. Le film
évoque le camp de Jiabiangou où fut interné et
où mourut le mari de Feng Ming. Les récits du
Fossé – film tourné clandestinement – recoupent ceux de Feng Ming ; le film met en image,
par la fiction, le monologue de la femme chinoise, mettant en perspective le paradoxe tra-
51
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L’Homme sans nom
2009, 97', couleur, documentaire
réalisation et production : Wang Bing
participation : Galerie Chantal Crousel,
CNAP
Quelque part en Chine, l’homme sans nom vit
dans une cavité creusée sous la terre,
dans un paysage désolé où se dressent
d’énigmatiques murailles. Solitaire, taciturne,
il vaque par tous les temps aux tâches
que lui impose la culture de son champ.
Sans échanger un mot, mais dans une grande
proximité, Wang Bing suit les moindres gestes
de cet homme qui, saison après saison,
lutte pour sa survie.
Silhouette maigre et recourbée, froissée
par l’effort et le froid, engoncée dans
des loques, les mains noircies, le visage tanné,
l’homme sans nom poursuit inlassablement
son travail : il déplace des sacs de terre,
ramasse à la main le crottin laissé
sur une route glacée, puise l’eau
d’une rivière limoneuse ou d’une flaque
laissée par la pluie, dissimule des sacs
sous terre, bêche son champ.
Ces tâches, parfois incompréhensibles,
sidèrent par la résistance obstinée
dont elles témoignent. Le film dresse la figure
d’une humanité réduite au plus grand
dénuement, exposée aux rudesses
de la nature, retournée à l’état primitif,
et qui pourtant persiste à vivre. Figure primitive
ou figure d’avenir ? Exilé volontaire
ou survivant ? Les ustensiles dont l’homme
se sert, bidons, godets, sacs plastiques,
sont autant de déchets du monde industriel.
Dans le processus d’expansion économique
de la Chine, quelle place tient ce marginal ?
S.M.
52
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Wang Bing filme, avec la lenteur et l’étirement
du temps des longs plans séquences (souvent
éprouvants) qui caractérisent son travail,
un homme seul, taiseux, énigmatique :
qui est-il ? où l’action se situe-t-elle ?
On imagine en Chine, mais aucune réponse
n’est donnée par le réalisateur.
La caméra avance au rythme de son pas
et à sa hauteur. On suit le quotidien
de ce paysan dans sa grande misère, entre
ses repas et son travail : collecter du crottin
de cheval pour fertiliser ses cultures, glaner
des restes et des déchets, charrier des sacs
de terre sur son dos… Survivre. On est “avec”
le personnage, tout au long de ce film aussi
dépouillé que l’univers de celui-ci, presque
hors du temps. Et si le spectateur sent poindre
l’ennui parfois, cet ennui est productif
dans la durée de cette expérience documentaire
de la conservation de soi. Morceau de vérité
ontologique et film choc.
Mathieu Eveillard
(Bibliothèque municipale, Bain-de-Bretagne)
A voir / A lire
A propos de Wang Bing :
Les Cahiers du cinéma : No.586 (2004),
No.591 (2004), No.594 (2004), No.631 (2008),
No.639 (2008), No.651 (2009) ;
Vacarme No.37, automne 2006,
Philippe Mangeot, L’écran documentaire.
cnc.fr/idc :
L’Argent du charbon, de Wang Bing, 2008, 53',
et Images de la culture No.25, décembre 2010.
De Pascale Cassagnau : Intempestif,
Indépendant, Fragile – Marguerite Duras
et le cinéma d’art contemporain, Les Presses
du Réel, Paris, 2011; Un Pays supplémentaire :
la création contemporaine dans l’architecture
des médias, ENSBA, Paris, 2010 ; Future
amnesia : enquêtes sur un troisième cinéma,
Isthme, Paris, 2007.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page53
gique ce que formulait Feng Ming : les forces
de négation de la vie contredites par les puissances de la survie, à la manière du récit de
Robert Anthelme sur et de l’espèce humaine 5.
Entre ses films documentaires purs et ses
films de fiction, L’Homme sans nom (2009)
occupe une place à part dans la filmographie
de Wang Bing. Le film joue le rôle d’un miroir
qui place le documentaire dans le reflet de la
fiction et la fiction dans l’approche méthodologique du documentaire.
L’Homme sans nom, un film sans parole et dans
la quasi-obscurité, met en scène un homme
vivant aux confins de la survie, seul dans un
abri de fortune. Le cinéaste ici occupe une place
à distance pour observer l’homme sans nom,
avec qui il partage néanmoins les espaces de
vie et le temps quotidien. Comme le remarque
Frédéric Sabouraud : “Le cinéma documentaire
tel que l’envisage Wang Bing se fonde sur une
mise à disposition envers une réalité qui lui
fait signe et dans laquelle il s’immerge toutes
antennes dehors, prêt à suivre l’autre filmé en
fonction des surgissements, des déplacements,
des éléments, des éléments inattendus, prêt à
attendre aussi, sans précipitation. Wang Bing,
lorsqu’il tourne, est en phase, en transe, seraiton tenté de dire, avec la réalité dans laquelle il
se plonge.” 6
topologie du quotidien
Filmé dans les ruines d’un village abandonné
entouré par un vieux mur, l’homme sans nom
est littéralement sans identité, sans parole. Le
jour, il travaille dans les ruines, en transportant
des fragments d’objets ; la nuit, il dort dans une
grotte. Le jour, il marche le long des chemins, il
se nourrit, franchit l’enceinte du mur, dans une
parfaite répétition des jours et des nuits, des
gestes. Wang Bing précise dans le catalogue des
Etats généraux du film documentaire de Lussas
en 2010 : “Le protagoniste de cette histoire vit
loin des mondes de la matière et de l’esprit.
C’est un homme de quarante ans, il n’a pas de
nom. Il a construit sa propre condition de survie.
Il va souvent dans des villages voisins, mais il
ne communique pas avec d’autres personnes.
Il ramasse des restes et des déchets mais il ne
mendie pas. Il rôde dans des ruines de villages
autour du monde
abandonnés, à la fois comme un animal et un
fantôme. Sous la double pression politique et
économique, la plupart des gens se retrouvent
privés peu à peu de leur dernière dignité. Mais
l’homme reste toujours un homme. Il cherche
toujours des raisons pour continuer à vivre. J’ai
filmé sur une longue durée, en toutes saisons
et toutes conditions pour pouvoir capter des
moments essentiels.”
Le portrait de l’homme sans nom s’élabore sur
une absence de repères, si ce n’est l’évocation
du cycle naturel des saisons et des rythmes
diurnes et nocturnes. Le temps horizontal célèbre ici l’invention du quotidien par le personnage. Le film dessine une topologie précise
des déplacements du personnage et des transformations de matières, ainsi qu’une économie systématique du recyclage. Matériaux
organiques, objets trouvés, bois : tout élément
trouvé est récupéré, recyclé, déplacé, utilisé,
échangé. Si la société des hommes est absente
des plans et maintenue aux marges du film,
elle est suggérée par l’activité de l’échange. La
place du son dans le plan, la nature même du
son direct, l’absence de voix ou de musique,
donnent à l’espace filmique la force d’un présent en train de se réaliser, dégageant pour le
spectateur un espace partagé au premier plan.
Le souffle du personnage, ses soupirs, sa toux,
les bruits qu’il produit en travaillant, ouvrent le
champ filmique vers le spectateur, par un effet
de naturalisation de la représentation, sur fond
de silence profond. Le spectateur est ainsi invité
à engager un colloque silencieux avec l’homme
sans nom, qui poursuit sans affect ses activités sous le regard de la caméra.
L’insistance, l’itération des gestes sont les motifs
principaux du film de Wang Bing. L’autodétermination de l’homme sans nom s’exerce sans
fin, le jour et la nuit, sans qu’une instance quelconque – destinataire, employeur, famille – ne
se manifeste. Les gestes, les déplacements,
les actions accomplis, semblent effectués sans
finalité autre qu’une pure survie. L’insistance
et l’obstination du personnage sont le chiffre
d’une résistance aveugle et d’une force intérieure, en acte chez tous les personnages filmés par Wang Bing, que Dork Zabunyan décrit
à propos de A l’ouest des rails : “Ces jeux mou-
vants entre l’attente et l’imprévisible qui en
découle – sortes de bougés perceptifs qui affinent notre relation à l’expérience ouvrière, –
empêchent corrélativement toute esthétisation de la misère, laquelle ne fait rien d’autre
que confirmer à sa façon le lieu commun d’une
humanité souffrante. Non que, encore une fois,
la dureté du labeur et des circonstances soit
niée, au contraire ; mais l’endurance filmique
de Wang Bing cherche en parallèle à montrer
les mille modalités selon lesquelles les ouvriers
s’approprient un lieu de travail, où le caractère
mécanique des gestes n’interdit pas l’établissement d’un rapport fort, presque organique,
aux matériaux.” 7
Wang Bing a agencé son film muet comme un
ensemble de quelques plans séquences conçus
à la manière de tableaux, dont la matière lumineuse – des tons très sombres aux valeurs peu
contrastées – est obtenue par l’usage d’outils
numériques spécifiques et de la haute définition de l’image. La matière filmique construit
un espace profond et complexe, qui fait écho à
l’intériorité du personnage, comme le traitement des couleurs et des matières évoquent
l’organicité première des corps et de la terre
dans Le Fossé.
Pascale Cassagnau
1 Wang Bing, cité par Raymond Delambre, Ombres
électriques : les cinémas chinois, Le cerf, 2008, p.298.
2 Guy Gauthier, Géographie sentimentale
du documentaire – L’esprit des lieux, L’Harmattan,
2010, p.142.
3 Dork Zabunyan, Wang Bing, et l’insistance des mots
et des choses, Trafic, été 2011, No.78, p.53.
4 Xianhui Yang, Le Chant des martyrs –
Dans les camps de la mort de la Chine de Mao,
Balland, 2010.
5 Robert Anthelme, L’Espèce humaine, Gallimard,
coll. Tel, 1947.
6 Frédéric Sabouraud, Wang Bing, entre histoire,
mémoire et mythe, Trafic, été 2011, No.78, p. 43.
7 Dork Zabunyan, op. cit., p.50
53
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la métaphore du jardin
Rencontre avec la cinéaste Sylvaine Dampierre. L’occasion de revenir plus en détail
sur l’un de ses premiers films Un Enclos (1999) et le regard des documentaristes sur le milieu
carcéral, que nous développons en p. 86-104. D’Un Enclos au Pays à l’envers (2008), du jardin
de la prison pour femmes de Rennes au jardin créole, Sylvaine Dampierre creuse
les thématiques de l’identité et du territoire, des racines, de la quête de ce qui nous constitue
en profondeur. Entretien avec Eva Ségal.
Depuis Un Enclos jusqu’au Pays à l’envers,
vos films déclinent une thématique
très particulière, le jardin. Comment vous
est venue l’idée de réaliser une série,
une collection ?
Sylvaine Dampierre : Il ne s’agissait pas pour
moi d’ajouter des films aux films mais de
construire une cohérence. J’ai pu constater,
pour l’avoir vécu moi-même, que pour ceux qui
ont un jardin et le cultivent, le jardin peut
devenir un centre du monde et en même temps
un lieu d’où l’on voit le monde. Donc, autant de
jardins, autant de centres du monde possibles
et autant de lieux propices à faire un film. Le
dispositif peut se décliner quasiment à l’infini.
J’ai établi une liste qui contenait entre autres
le jardin ouvrier, le jardin en prison… Je passais souvent le long de la Seine et me demandais si au pied de l’usine Renault, sur l’île SaintGermain, le bouquet de verdure que j’apercevais
depuis la route n’était pas un jardin. L’hypothèse s’est vérifiée et cela a donné le premier
film de la série, L’Ile [1998]. Le jardin en prison
de Un Enclos [1999], je l’ai trouvé dans un livre
de Michel Tournier consacré aux jardins de
curé. Le jardin d’insertion m’a amené à l’Ile de
la Réunion, département français d’outremer
qui compte 35 % de chômeurs, pour réaliser
La Rivière des galets [2000], qui traite en définitive de l’exclusion du travail. Ensuite, avec
Green Guerilla [2003], j’ai entrepris d’explorer
New York, à travers les community gardens,
ces jardins du Bronx et de Brooklyn cultivés
par les communautés noire et latino.
Vous avez donc d’emblée conçu une œuvre
cinématographique qui aurait sa cohérence ?
S. D. : J’espérais que le principe d’une collection de films documentaires intéresserait une
chaîne de télévision. En fait, ça n’a jamais été
le cas, et lorsque mes films ont été diffusés à
la télévision sur Arte ou ailleurs, ils ont été
54
traités comme des films unitaires et les diffuseurs n’ont jamais considéré le jardin comme
un thème digne de ce nom. Evidemment, on
peut voir Un Enclos comme un film sur la prison
et L’Ile comme un film sur la classe ouvrière.
Le jardin est avant tout pour moi un dispositif
qui permet de filmer le monde. J’aurais pu
continuer en filmant l’Afrique du Sud vue du
jardin d’un township ou le conflit israélopalestinien vu d’un jardin de Palestine.
Que vous apporte le jardin en termes
de dispositif filmique ?
S. D. : C’est un lieu bien délimité que j’ai plaisir
à explorer. Les gens qu’on y trouve deviennent
rapidement des personnages. Le fait qu’ils
sont là dans leur lieu d’élection, leur “paradis”,
permet de les montrer sous leur meilleur jour,
d’atteindre à leur intériorité. Le jardin est un lieu
d’accomplissement. Aborder la prison à partir
de ce lieu idyllique peut ressembler à un dispositif d’évitement. Mais ma longue expérience
du travail audiovisuel en prison acquise aux
côtés d’Alain Moreau (au sein de l’association
Fenêtre sur cour, ou dans le dispositif TéléRencontres) m’a appris que beaucoup de
choses sont indicibles et incommunicables
dans la vie en prison. Le décor de la prison est
tellement rebattu qu’il est difficile de ne pas y
produire des clichés. J’ai soumis aux détenues
l’idée de les filmer depuis le jardin et elles ont
adhéré à ce projet.
Dans le jardin, elles font pousser des fleurs
et en prennent soin.
N’est-ce pas une manière de redonner la vie ?
S. D. : Ces gestes de jardinage ont une vertu
évidente et l’activité jardinière devrait être
systématiquement proposée en prison. En plus
de ce jardin de curé attenant à la chapelle (qui
n’était pas conçu au départ pour être accessible aux détenues), la prison de Rennes inclut
entre ses murs plusieurs hectares d’espaces
verts. La direction avait, à cette époque, le projet de les valoriser et de les exploiter, notamment avec l’architecte paysagiste Gilles Clément. Le projet ne s’est pas concrétisé et
aujourd’hui, il y a sur cet emplacement des
UVF [Unités de vie familiale].
Etait-ce une contrainte forte de filmer
uniquement à la lisière de la prison ?
S. D. : Une contrainte mais aussi une liberté,
car le jardin étant sous le contrôle de l’aumônier, un ancien prêtre ouvrier, on n’y croisait
pas de surveillantes. C’était le seul vrai lieu de
rencontres, un lieu où les détenues pouvaient
choisir d’aller quand elles en avaient le temps.
Dans le jardin, moi qui suis seulement de passage, je peux partager avec elles des expériences sensorielles communes : un nuage qui
passe, le temps qu’un cerisier va mettre pour
porter ses fleurs et ses fruits. Hors du jardin,
pour les détenues, le rapport sensoriel au temps
et à l’espace est entièrement conditionné. La
durée se mesure par rapport à la peine qui a
déjà été purgée, par le temps qu’il reste à faire.
Tout est contraignant et généralement destructeur. La visiteuse que je suis, libre de ses
mouvements, ne peut pas prétendre ressentir
cela de la même façon. Bien sûr, dans le jardin,
une détenue reste une détenue, mais nous
avons pu y partager de vrais moments. Dans
ce tout petit espace, tandis que j’étais occupée à tourner mon film dans un coin, le prêtre
pouvait discuter avec une femme dans un autre
coin, chacun pouvait dans ces quelques mètres
carrés se créer son espace intime. On pouvait
avoir plaisir à s’y retrouver, les échanges se
plaçaient sur un autre niveau. Cette liberté de
la rencontre “fortuite” et du choix mutuel n’a
pas de prix.
On est surpris par ces rencontres qui sont
souvent très loin de l’idée préconçue
qu’on se fait de la population carcérale.
S. D. : Je ne voulais pas du tout savoir pour quel
crime ou délit ces femmes étaient détenues.
Lorsque j’en ai eu malgré moi connaissance,
cela ne m’a pas aidée à les aborder, au contraire.
En tout cas, je ne voulais pas que le film place
images de la culture
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être assimilées, ce n’était pas si simple mais
cette difficulté aussi a été surmontée. Chacune
pouvait s’estimer correctement traitée par le
film mais pouvait avoir des réticences à y côtoyer
telle ou telle autre, notamment Marie-Jo. Car
Marie-Jo tient un langage très singulier, elle
dit par exemple qu’elle a choisi de reculer sa
sortie de quelques jours pour pouvoir tailler
ses rosiers. Cela a provoqué des sifflets lors de
cette première projection, et puis au fond, une
forme de compréhension.
le spectateur en position de juger ces femmes
qui ont déjà été jugées. Les femmes qui venaient
au jardin n’étaient qu’une trentaine sur les
230 détenues que comptait la prison de Rennes
à cette époque, et bizarrement, beaucoup de
détenues ignoraient qu’on pouvait s’y rendre
librement du moment que l’aumônier était
présent. Nous sommes dans un centre de détention, les détenues purgent des peines longues,
d’au moins deux ans et demi. Un faible pourcentage d’entre elles ont été condamnées pour
des crimes commis au sein de leur famille et
sur leur propres enfants, mais cela pèse comme
une chape de plomb sur tout le monde. D’abord
sur ces femmes elles-mêmes, qui ont beaucoup de mal à survivre à un crime qu’elles ont
souvent perpétré après avoir subi elles-mêmes
beaucoup de souffrances, mais aussi sur leurs
codétenues, sur les surveillantes…
Le témoignage le plus complet
est celui de cette femme qui vient de sortir
mais demeure en liberté surveillée.
S. D. : Oui, le témoignage de Marie-Jo, récemment libérée mais toujours sous écrou, a servi
d’épine dorsale au film. Ce que j’ai appris en
faisant ce film c’est que le plus difficile dans
l’expérience de la prison est le moment de la
sortie. Pour une détenue qui est attendue par
sa famille à sa sortie, il y en a cent qui se
retrouvent sans aucun soutien et risquent fort
d’échouer dans cette épreuve. D’où l’importance de la récidive qui signe l’échec total de
la prison censée réparer les gens avant de les
réinjecter dans la vie sociale. On s’aperçoit que
rien n’est fait pour que la réinsertion marche,
que même tout est fait pour qu’elle échoue,
que les détenu(e)s restent dans le piège.
Quelles difficultés particulières avez-vous
rencontrées au tournage d’Un Enclos ?
S. D. : Compte tenu des nouvelles règles en
vigueur, ce film ne pourrait plus être tourné
aujourd’hui. Les conditions de tournage en
prison sont forcément précaires. D’abord parce
que les rapports avec les surveillantes sont
tels qu’on n’est jamais sûr de pouvoir revenir
le lendemain. Mais pour ce film tourné en
1997-98, j’ai bénéficié du soutien de la direc-
autour du monde
trice de la prison, Mme Sylvie Manaud, une
jeune directrice avec qui j’ai pu discuter à fond
du projet. La règle du jeu était claire : je pouvais filmer à visage découvert toutes les personnes qui m’en avaient donné et signé l’autorisation, je pouvais filmer librement dans le
jardin, mais les autres espaces de la prison
devaient être filmés hors de toute présence
humaine pour ne pas risquer de prendre dans
le champ quelqu’un qui n’aurait pas accordé
d’autorisation. Cette règle me convenait parfaitement. Je me suis engagée de surcroît à
montrer le film à toutes les personnes qui y
figureraient avant de valider le montage. La
première projection devant toutes les protagonistes a eu lieu une veille de Noël, en présence de la monteuse qui, pour la première
fois, pénétrait dans la prison. C’était un moment
très émouvant, tendu, assez hallucinant. Il y a
eu beaucoup de larmes. J’ai pris conscience
de la violence de ce film qui leur renvoyait leur
image de femmes incarcérées.
Comment ont-elles réagi face à cette image ?
S. D. : Elles ont assumé avec beaucoup de courage et aucune n’a demandé de retrancher une
image, un mot. C’était très courageux d’assumer leur image. Je me suis souvenue que la
coiffeuse de la prison m’avait dit qu’elle était
obligée de coiffer certaines détenues dos au
miroir. Ces femmes-là ne pouvaient pas supporter de se voir dans une glace. C’est très
paradoxal car celle qui va chez le coiffeur a
tout de même un souci de son apparence, et
en même temps elle n’arrive pas à assumer
son image. Mon film pouvait donc être reçu
comme une bombe à retardement.
S’il a été accepté par les détenues,
n’est-ce pas parce que le film les montre dans
cette activité valorisante qu’est le jardinage ?
S. D. : Avoir du respect pour les gens qu’on
filme, c’est bien la moindre des choses. La
détention contraint à s’assimiler au groupe, à
partager son destin avec des gens qu’on n’a
pas choisis. Etre prisonnière, c’est aussi être
prisonnière des autres. Etre dans le même
film que les autres, que des femmes dont on
partage le sort mais auxquelles on ne veut pas
Par quel cheminement êtes-vous allée de
cet enclos en prison au jardin créole qu’on
découvre dans Le Pays à l’envers ?
S. D. : Ce qui réunit tous mes films, c’est la
question du territoire. Le film que j’ai tourné en
Biélorussie sur des terres contaminées par la
catastrophe de Tchernobyl, Pouvons-nous vivre
ici ? [2002], s’inscrit aussi dans cette problématique au sens strict. La terre m’intéresse
dans toutes ses dimensions, concrètes et métaphoriques. Y compris lorsqu’elle devient comme
en Biélorussie potentiellement meurtrière. Le
chemin qui mène d’Un Enclos au Pays à l’envers est un chemin personnel, mais aussi un
chemin de cinéma. A l’origine de ce film en
Guadeloupe, il y a eu l’invitation de la médiathèque du Gosier, la ville natale de mon père, à
montrer mes films dans le cadre du Mois du film
documentaire. Je me suis vite rendue compte
que mon patronyme m’ouvrait beaucoup de
portes : on me traitait à Gosier comme une
enfant du pays, une cinéaste locale. Ce nom me
conférait une forme d’appartenance à laquelle
je n’avais jusque-là pas réfléchi.
Etait-ce la première fois que vous
vous engagiez dans une démarche
autobiographique ?
S. D. : Oui et c’était aussi la première fois que
j’apparaissais à l’image, que je tournais avec
mon fils et mon père. Mais le film mêle d’autres éléments déjà présents dans les films
précédents ; le fil de l’histoire est celui de la
mémoire. La terre du jardin est à la fois le lieu
d’un perpétuel recommencement et le substrat de la mémoire. En Guadeloupe, l’esclavage n’a laissé aucun monument. Je voulais
tenter de saisir avec les outils du cinéma, les
regards, les corps, les lumières, cette mémoire
invisible et indicible.
Ce qui rapproche ces paysans guadeloupéens
des ouvriers-jardiniers de Billancourt
dans L’Ile, n’est-ce pas la précarité
de leur rapport à une terre dont ils ne sont
que des occupants temporaires ?
S. D. : Oui, les anciens esclaves gardent un rapport fragile à ce pays où ils ont été brutalement transplantés. L’esclave est un déraciné.
En enfonçant une igname dans la terre, il fait
55
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un geste qui est à la fois renoncement au
retour et enracinement. Le jardin créole résume
bien la problématique de l’identité : il s’agit
d’une terre d’emprunt mais sur laquelle on fait
pousser beaucoup de choses.
Le Pays à l’envers
2008, 90', couleur, documentaire
réalisation : Sylvaine Dampierre
production : Atlan Films
participation : CNC, CR Guadeloupe, Acsé
En Guadeloupe dans le village natal
de son père, Sylvaine Dampierre conduit
une enquête tout d’abord généalogique.
Mais cette plongée dans les archives
met en mouvement toutes les strates
du passé de l’île, temps de l’esclavage
et de l’abolition, temps de l’industrialisation
et de la désindustrialisation, temps de l’exode
vers la métropole. Avec le concours d’érudits,
jardiniers, musiciens et danseuses,
le film réhabilite ces mémoires enfouies.
“Nous ne nous aimons pas” déclare
brutalement un des témoins. “Nous sommes
un peuple né sous X” explique un généalogiste
qui a enquêté sur les familles d’esclaves.
Les “nouveaux libres” n’ont reçu de noms
qu’en 1848, encore étaient-ils arbitraires
et souvent grotesques. De là, une population
issue de l’esclavage qui ignore largement
son passé et peine à se projeter dans l’avenir.
En réaction contre ce déracinement chronique,
certains tracent des arbres généalogiques
et des cadastres, d’autres inventent
des chorégraphies comme Léna Blou
ou prennent la binette pour faire fleurir
de merveilleux jardins créoles. Le film tisse
entre eux des liens souples qui mènent
du village au bourg puis du bourg au port.
Aux images de famille en 8 mm tournées
par son père en 1962, la cinéaste répond
en filmant à son tour son jeune fils, véritable
dédicataire de ce film dont l’enjeu est
de retrouver la mémoire pour apprendre
à s’aimer. E. S.
56
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Le film de Sylvaine Dampierre est à la fois
un voyage initiatique, une histoire familiale
qui se déroule dans une histoire plus générale,
celle de la Guadeloupe, une réflexion
sur la mémoire et l’oubli. Son enquête remonte
jusqu’à l’époque de l’esclavage. Aux archives,
dans les ruines d’une usine sucrière,
dans les luxuriants jardins créoles,
dans une campagne tropicale dure à défricher,
se dessine l’envers de ce pays où tout
est compliqué et opaque, comme la forêt
foisonnante. Les récits, les musiques
et les corps s’entrecroisent, laissant échapper
les bribes d’une histoire qui résonne encore,
les traces d’une ancienne souffrance
(colonialisme et esclavage). La réalisatrice
tisse son film en entremêlant mémoire
collective et familiale, images d’hier
et d’aujourd’hui. Le film souligne une identité
guadeloupéenne mal assumée, l’insularité
et l’éloignement. Tel un jardin créole,
plein de couleurs, de senteurs, de poésie,
il se déroule montrant les zones d’ombre
et la richesse d’un peuple.
Françoise Bordonove
(Bibliothèque Publique d’Information, Paris.
Nous rendons hommage à Françoise Bordonove
qui nous a quittés brutalement l’été dernier
et qui était membre de la commission IB
depuis cinq ans)
Un des personnages déclare brutalement :
“On est un peuple qui ne s’aime pas.”
Cultiver son jardin, n’est-ce pas une manière
d’apprendre à s’aimer ?
S. D. : C’est probablement aussi vrai pour les
détenues de Rennes ou pour les ouvriers de
Billancourt. On voit dans L’Ile comment Fernand y trouve un ancrage dans la vie. Il y a
dans le jardin un lien vital qui permet aux gens
de se tenir debout, bien qu’ils se penchent
aussi vers la terre. Ils y trouvent des raisons de
vivre et de survivre à travers des gestes simples, en apparence anodins.
Les héros de vos films ne souffrent-ils pas
tous d’une image dégradée d’eux-mêmes ?
S. D. : Ce n’est pas le cas dans Le Pays à l’envers où mes deux jardiniers créoles, Suzette et
Adeline (qui est en fait un homme) ont une
grâce altière, magnifique, une force extraordinaire. Ce respect de la terre qu’ils cultivent au
prix d’un labeur éreintant témoigne d’une grande
sagesse. Il faut savoir qu’une grande partie des
terres agricoles de Guadeloupe a été contaminée par des produits phytosanitaires déversés
par avion sur les bananeraies. Ces produits
qui étaient interdits aux USA depuis vingt ans
ont continué à être utilisés avec la complicité
des politiques sur des terres appartenant en
général à des propriétaires békés. En ruisselant sur les pentes, le chlordécone (famille du
DDT) a contaminé les terres maraîchères en
contrebas, avec de gravissimes conséquences
sanitaires. C’est un énorme scandale de santé
publique dont on commence à peine à saisir
toute l’ampleur.
Par rapport à vos films précédents,
Le Pays à l’envers n’est-il pas plus complexe
dans son montage ?
S. D. : Ce film se présente un peu comme un
jardin créole, dense, prodigue, divers. J’ai longuement travaillé en amont sur l’écriture pour
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page57
tisser ensemble tous les fils qui le composent
– mes-tissages ! Le fil de trame est celui du
patronyme, Dampierre, qui amène à l’histoire
de l’esclavage. Le fil de chaîne est l’histoire de
mon père, son voyage vers la métropole. Un
trajet qui part du village sur les hauteurs, passe
par le bourg, avant d’arriver au port où il a pris
le bateau qui le mènera en France, où je suis
née. Le jardin est en haut dans les mornes, le
mariage se passe au bourg où l’on consulte le
cadastre. Enfin, c’est l’usine sucrière et le
port. Mon père n’a travaillé que quelques mois
dans cette usine mais elle me permettait de
construire une logique spatiale. Les personnages de rencontre et leurs histoires viennent
enrichir le tissu du film comme des broderies.
Le film en super-8 tourné par votre père
dans les années 1960 constituait-il aussi
une forme de point de départ ?
S. D. : Ces bobines font en quelque sorte partie
de mon patrimoine. Je me suis rendu compte
que tous mes souvenirs de ce premier voyage
au pays de mon père étaient en super-8. C’est
ce qui m’a poussée à filmer à mon tour mon fils,
mais uniquement pour les besoins du film. De
même pour l’enquête généalogique, je ne l’ai
menée que dans le cadre du film. Personnellement, je ne suis pas du tout obsédée par ces
questions. La quête généalogique ne me passionne que dans la mesure où elle est un symptôme de la quête identitaire. Ce ne sont pas
mes ancêtres qui m’intéressent mais l’histoire
indicible qui les a amenés là. Cependant, le
moment le plus émouvant pour moi dans cette
enquête a été l’ouverture du registre des Nouveaux Libres. Pas seulement parce que j’ai lu
dans la liste les premiers porteurs du nom de
Dampierre, mais aussi parce que j’ai imaginé
tous les autres qui étaient présents en ces
quelques jours de février 1848. Cette liste
marque l’entrée de tout un peuple dans l’histoire écrite. Avec l’abolition de l’esclavage,
chacun reçoit pour la première fois un étatcivil, c’est un véritable baptême. L’ancien esclave
reçoit un nom qui est à la fois son premier
attribut d’homme libre et son dernier avatar
d’esclave, car ce nom, c’est l’officier d’étatcivil, souvent son ancien maître, qui le lui impose.
C’est un moment très ambigu, fascinant, qu’on
peut se figurer uniquement en lisant cette
liste où les Nouveaux Libres sont inscrits dans
l’ordre où ils se présentent.
Avant 1848, les planteurs n’inscrivaient-ils
pas leurs esclaves dans leurs archives ?
S. D. : Les esclaves apparaissent à l’occasion
des ventes de propriétés ou des héritages car
ils en font partie ; ils ne sont mentionnés que
par leur prénom ou leur surnom, leur âge et
leur valeur. Faute de patronyme, la traçabilité
est pratiquement impossible, l’identité et la
autour du monde
postérité leur sont interdites. Il existait avant
1848 des registres où les esclaves portaient
des matricules comme le bétail mais la plupart de ces registres ont été détruits. Cette
mémoire a été délibérément effacée, les
preuves détruites. Mais ces trous, ces béances
de l’histoire laissent beaucoup de place à
l’imaginaire, à la création. Mon film se situe là,
du côté d’une poétique de l’identité. Il est important d’en délimiter les bords, de faire face au
néant des origines, pour mieux remplir les trous
avec la danse, la musique, la littérature…
L’implication très forte de la chorégraphe
Léna Blou faisait-elle partie du projet initial ?
S. D. : Je me devais de traiter de la mémoire du
corps, et très vite dans les repérages, j’ai fait la
rencontre de Léna Blou qui travaille ce sujet
depuis vingt ans. J’ai découvert en elle à la fois
une magnifique danseuse et une magnifique
passeuse. Elle et moi nous partageons cette
intuition que quelque chose de la mémoire de
l’esclavage, cette mémoire non écrite, se trouve
encore recelée dans la gestuelle. En voyant
Léna, je me suis trouvée à la fois au cœur du
sujet et en face d’une chorégraphe qui avait
donné à tout cela une forme très pertinente.
J’ai aussitôt décidé de confier à la danse une
partie de la narration. Comme le financement
du film a été très difficile, le moment du tournage est venu longtemps après cette première
rencontre. Finalement, notre travail commun
a abouti sur le territoire de l’ancienne usine
sucrière. Juste avant qu’elle soit rasée, la municipalité de Pointe-à-Pitre a demandé à plusieurs
artistes de produire des créations autour de cet
événement, dont Léna Blou. Et c’est là qu’a été
créée avec ses élèves la chorégraphie des plongeurs de canne. Elle a tout de suite senti, compris et trouvé la façon de se saisir de l’image
pour dire, exprimer de manière lumineuse.
Comment votre film a-t-il été reçu
en Guadeloupe ?
S. D. : Le film a été projeté dans le cadre du Mois
du film documentaire, en novembre 2008, le jour
même de l’élection d’Obama; une soirée mémorable qui a été vécue là-bas avec une intensité
particulière. Je me demandais comment la
vision très subjective d’une Guadeloupéenne
de “l’autre bord” allait être acceptée. Le film a
été magnifiquement reçu et après la projection, des gens d’un certain âge se sont levés
pour dire des choses sur leur enfance, leurs
parents, des choses qu’ils semblaient dire pour
la première fois. La phrase du film “on ne s’aime
pas” a provoqué évidemment des remous, mais
c’était un point de départ pour amorcer un travail de réparation. Les gens parlaient aussi
beaucoup de la non-transmission : ils constataient que peu de choses leur avaient été
racontées, qu’eux-mêmes avaient peu trans-
mis et qu’il était temps de faire face à leur propre histoire.
Est-ce que cet effacement de la mémoire
rend difficile de se projeter dans l’avenir ?
S. D. : Pour les Antillais, il est essentiel d’accepter les lacunes, les manques de l’histoire.
Cette incertitude est quelque chose qui me
fonde, comme mon métissage. Je m’enrichis
de ce mélange, de cette part non-décidable, ce
qu’Edouard Glissant appelle “la bâtardise”.
Mais, au-delà du public antillais de là-bas et
d’ici, ce film suscite beaucoup de réactions.
Notamment cette déclaration très dure : “Nous
sommes un peuple né sous X.” Cela dépasse la
question de l’antillanité et de l’origine, qui
n’est en réalité pas du tout centrale pour moi.
Quels sont vos nouveaux projets ?
S. D. : Je travaille sur une fiction qui continue
d’une certaine manière Le Pays à l’envers. Le
point de départ est un document qui m’a été
confié par Michel Rogers, le généalogiste du
film. Ce sont les actes d’un procès qui s’est
déroulé en 1842 aux assises de Pointe-àPitre. Un maître est accusé de meurtre avec
préméditation sur la personne d’un de ses
esclaves et des esclaves viennent y témoigner
contre leur maître. Ce procès s’inscrit dans
cette période pré-abolitionniste où l’on a prétendu réformer l’esclavage avant de l’abolir. A
partir de ce document, j’ai écrit un scénario
qui se passe à Marie-Galante, à la fois en 1842
et de nos jours. J’espère le tourner en 2012. Ce
sera mon premier film de fiction. J’ai par ailleurs un projet de web documentaire sur la
question du territoire et de la mémoire, qui
devrait se passer lui aussi à Marie-Galante.
Avec les Ateliers Varan nous avons également
l’intention de développer en Guadeloupe une
formation de documentaristes car c’est une
terre où il y a des milliers d’histoires passionnantes à raconter et des jeunes gens pleins
d’ardeur qui ont beaucoup d’envies. Cet atelier
serait aussi ouvert à des stagiaires haïtiens. Les
Antilles sont un laboratoire social et humain
extraordinaire, traversé par de multiples contradictions, des luttes puissantes. Cela me paraît
essentiel de former là-bas des documentaristes et plus largement des cinéastes.
Propos recueillis par Eva Ségal, avril 2011
A voir / A lire
cnc.fr/idc :
Un Enclos, de Sylvaine Dampierre
et Bernard Gomez, 1999, 75'.
Voir le dossier Contrechamp des barreaux,
p.86-104.
57
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page58
arrêt sur image
révéler le chagrin
Commentaire d’un photogramme extrait du film Les Larmes de l’émigration, d’Alassane Diago,
par Françoise Coupat.
Selon le Robert, une malle est un “coffre destiné
à contenir les effets qu’on emporte en voyage”,
en quelque sorte une valise avec affaires personnelles. On “fait sa malle”. Dans les milieux
carcéraux “faire sa malle”, signifie “s’évader”,
“se faire la belle”, c’est à dire, partir, sans rien
emporter !
Dans Les Larmes de l’émigration, on voit la malle
de celui qui est parti au loin sans donner de nouvelles depuis vingt-quatre ans. La malle est restée au pays, laissée en gage, tapissée de pages
de journaux en lambeaux, publicités, visages
de femmes blanches, habillées maquillées à
l’occidentale, et qui datent. Depuis vingt-quatre ans, sa femme l’attend. Elle fait périodiquement prendre l’air aux boubous, petit et
grand, aux pantalons, les lave et les renferment
jusqu’à la prochaine fois. La malle et quelques
portraits photographiques, c’est ce qui reste
de lui. Ce qu’elle nous montre de son mari.
En face de cette femme, il y a le fils, c’est lui qui
tient la caméra. Il a 25 ans. Il revient dans le village, deux ans après l’avoir quitté. On apprendra
en périphérie du film qu’Alassane Diago a étudié le cinéma, d’abord au Média-Centre de Dakar
en 2007, qu’il a tôt quitté pour d’autres formations, des résidences d’écriture avec Africadoc
et des rencontres, celle du documentariste
Samba Félix Ndiaye. Convaincu de son chemin
personnel (“filmer pour voir” dit-il), et sans attendre les financements ad hoc, il est parti filmer
dans son village, “filmer pour voir sa mère”. Il y
aura donc deux personnages principaux : elle
58
et le cinéma.
Que va-t-il apprendre, le fils, sur son enfance,
la vie de sa mère et l’absence du père ? Avec sa
caméra il revient secouer la tristesse de sa
mère avec de violentes questions : “Quelle tête
faisions-nous quand nous ne prenions pas le
petit déjeuner ?” ; “Que pensait ton entourage
de ta situation ?” Il l’écoute, il laisse du temps,
il redemande. Il insiste : “Mais regarde-moi,
n’oublie pas que tu t’adresses à des gens !” Il
la voit : son corps las, en sommeil. Et il la voit
dans ses beaux vêtements se mettre en prière,
elle prie pour que l’homme revienne, et qu’il
soit heureux quel que soit l’endroit où il se
trouve ; elle prie pour que le fils qui la filme
“élargisse son espace, ait une bonne voie”. Elle
prie cinq fois par jour “jusqu’à ce que Dieu
change la situation”. Le fils cinéaste présente
alors ses mains ouvertes dans le champ au
premier plan, dans un geste offert, pour se joindre à la prière. Ou encore il la voit aller au jardin du village, faire la vaisselle, elle est fatiguée,
elle dort. Mais elle ne pleure pas, ou plutôt ne
se plaint pas. Son corps a appris à être seul, à
se contenir. A la fin du film, on voit encore une
valise prête à être bouclée : le fils se demande
si sa mère n’a pas oublié qu’après le tournage,
il partira. Non, elle n’a pas oublié. Survient un
regard droit vers la caméra : c’est elle qui guette
la réaction, l’expression du fils.
Oser ce rendez-vous avec sa mère devant une
caméra, c’est l’audace et la force du film. Audace
de nous planter devant la lenteur et les silences
de la mère, sans discourir, sans expliquer. Etre
avec, et non parler sur. Et par cet “interrogatoire”
soutenu sur le passé et la parenté, ils confirment et alimentent leurs désirs de recevoir des
nouvelles de cet absent de longue durée.
Il est revenu auprès d’elle pour révéler le chagrin,
chagrin de tous ceux qui vivent des lignées coupées. Etres et terres laissés à leur pauvreté –
là où il est difficile de vivre depuis longtemps.
Révéler ce chagrin qui nous met, nous spectateur, face à l’abandon, la souffrance et le silence.
Il le révèle et le relève, comme on le dit d’un
personnage à ranimer. Un chagrin qu’il dresse
haut pour combattre avec. Filmer par nécessité,
insistance. Filmer pour riposter, relever le gant.
Le cinéaste sait que l’abandon est reconnaissable dans le monde entier, aussi le film ne
mentionne pas de lieu où cela se passe, juste
une géographie ; celle-ci est l’Afrique. L’homme
est parti, il reviendra, ou pas. Comme beaucoup d’autres, dans ce village et ailleurs, il a
laissé derrière lui des “perdants”, papillons
lourds, allant et venant dans les ruelles, lentement en tout sens, épinglés aux maisons du
pays, des femmes et des enfants sans bruit.
On entre dans ce film par ces images, étranges,
surnaturelles presque. Pas d’hommes en vue.
Seulement des femmes et des enfants. L’homme
attendu, (le mari, le père, le grand-père) est
ailleurs, il vit, il bouge ailleurs. A Paris ? “Où
l’eau est gelée le matin ?” Au Gabon ? “Qui est
au bas de l’Afrique, où règne la paix, où séjournent les fils de la terre d’Yillam ?” Dans le village, des chansons avaient accompagné leurs
départs. A ceux qui restent, il y aura les prières
pour combler l’attente ou conjurer l’absence.
images de la culture
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Elle pourrait, la mère du cinéaste, prendre le
risque de “le faire revenir” avec des prières
magiques, comme d’autres le font… Mais qu’il
revienne avec des troubles mentaux, ou pour
mourir, elle n’a pas envie de prendre ce risque-là,
et “on ne fait pas ça à un musulman”, dit-elle.
“C’est pas bien si ton mari devient fou, meurt,
ou ne peut plus t’être utile.” Elle veut revoir
son homme en entier, l’accueillir bien portant,
pas subir une autre peine.
De nombreux films ces dernières années interrogent les épopées insensées des migrants,
mais peu de films vont au chevet de ceux qui
restent. Alassane Diago, lui, y va, armé d’une
petite caméra (prêtée la première fois, et la
seconde fois, avec un matériel professionnel
complet et un petit budget). A lire son parcours, il semblait pressé d’apprendre le cinéma.
Maintenant, il est pressé de filmer à sa façon,
parce que pressé de revenir sur le “pourquoi” :
pourquoi ils ont eu faim, pourquoi on a faim
dans ces villages, ces pays-là, pourquoi sa mère
endure l’absence du mari, pourquoi cette résignation, pourquoi sa sœur (23 ans) et sa nièce
restées au pays, en sont, elles, à leurs cinq et
quatre ans d’absence du mari et du père ? Où se
trouvent-ils maintenant? Pourquoi les hommes
les quittent sans regard en arrière et se coupent
à jamais de leur famille, des liens d’amour,
asséchant la chaîne de la transmission ?
Le cinéma d’Alassane Diago donne un revers à
la “malédiction”, une dite fatalité. Les “pourquoi”
du cinéaste sont ses munitions. Sa caméra et
ses questions sont tenaces face à sa mère, afin
qu’elle ne lui échappe pas. Il filme avec l’espoir
que le cinéma, en plus du pouvoir de montrer,
aura celui de changer le réel. Et d’abord, pour
que le silence ne s’ajoute pas au silence. Il dit
qu’il a “représenté une mémoire”, qu’il a “fait une
archive”, en tout cas, il donne de la voix. Avec les
larmes réveillées, il arrose une racine asséchée.
Sa mère dit dans ses phrases extirpées au
silence, sa “honte” d’avoir laissé ses enfants
mendier la nourriture chez l’oncle ou les grandsparents, puis, un moment, définit son rôle de
mère et sa faillite : “J’étais là pour vous donner
de l’espoir.” Dans les trois dédicaces qui clôturent le film, l’une est adressée à son père, à
Papa, afin que celui-ci, où qu’il soit, donne
signe de vie. Le père peut-être répondra au
fils, à sa femme, à sa fille et à sa petite fille.
D’autres hommes répondront peut-être à sa
place. Elle est lettre collective, lettre adressée
à tous les hommes partis.
Les Larmes de l’émigration est comme une flèche lancée dans l’espace et les années, une flèche faite pour revenir chargée de messages, de
bonnes ou de je ne sais quelles autres nouvelles.
Nous les attendons ensemble, comme nous attendons le prochain film d’Alassane Diago. C’est
tout ça, l’espoir, et celui-là n’attend pas, n’endure
pas, il oblige à œuvrer à un meilleur pour tous. F.C.
autour du monde
Les Larmes de l’émigration
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Objet éminemment intime, Les Larmes
de l’émigration est pour le réalisateur le moyen
de raconter sa propre histoire, et celle,
plus universelle, de l’émigration et de ses
conséquences sur les individus restés au pays.
Portrait sensible, discret et pudique de la mère,
le film est un exercice périlleux où jamais
on ne se sent de trop. L’hommage à cette vie
consacrée à l’attente est aussi une interrogation
sur une vie d’abnégation, de résignation,
d’oubli de soi, et d’acceptation de la fatalité
du destin. Comment trouve-t-elle cette force
pour supporter cette attente ? Sans cette foi
inébranlable, cela aurait-il été supportable ?
Si la foi lui a permis de supporter tant bien que
mal cette attente douloureuse, elle a en même
temps constitué un enfermement symbolique
dans une vie que la mère n’a pas choisie.
Le film témoigne juste de cette histoire-là,
mais on sent qu’elle est importante pour
le réalisateur; le film revient sur des blessures,
sur l’histoire familiale ; et Alassane Diago
s’interroge sur sa propre position, car lui aussi,
finalement, a quitté le village.
Jean-Marc Lhommeau (Médiathèque
Jacques-Duhamel, Le Plessis-Trévise)
Note
Les renseignements périphériques au film
et les citations hors film, tel le titre de ce texte
emprunté à Alassane Diago dans un entretien,
proviennent de :
lapelliculeensorcelee.org
africadocnetwork.com
Sur/de Françoise Coupat :
cnc.fr/idc : Le Public fait sa scène,
de Jean-François Raynaud, 1997, 35'.
an2040-creation.org
youtube.com/user/couksycinq
2009, 79', couleur, documentaire
réalisation : Alassane Diago
production : Corto Pacific, Les Films
de l’Atelier, TV Rennes 35/Rennes Cité Média
participation : CNC, TLSP (Télévisions locales
de service public), Fonds francophone
de production audiovisuelle du Sud, Procirep,
Angoa
De retour au village, le jeune cinéaste
sénégalais Alassane Diago retrouve sa mère.
Voilà vingt-quatre ans qu’elle est sans
nouvelles de son mari parti pour l’Europe.
Sa vie solitaire et misérable n’est faite que
de labeur et de prières. La génération suivante
connaît le même drame. Houleye, sœur
cadette d’Alassane, a vu son mari partir
peu après le mariage ; leur fillette grandit
elle aussi sans père. L’attente semble le destin
inéluctable des femmes.
Alassane Diago filme sa mère par les rues
poussiéreuses du village et dans les gestes
répétés du quotidien, mais ce qui lui importe
avant tout c’est de recueillir son témoignage.
Comment vit-elle cette attente interminable ?
Compte-t-elle un jour en sortir ?
Aux questions insistantes de son fils,
la mère répond avec pudeur. Sa foi en Allah
la soutient. Mais ses gestes parlent pour elle.
Elle s’accroche à quelques minces reliques :
trois photos anciennes de son mari au temps
de sa jeunesse, un boubou blanc qu’elle lave
et relave sans cesse depuis qu’il est parti.
Elle veut encore croire en son retour, croire
du moins que là où il est, et même au côté
d’une autre femme, il reste un bon musulman.
Houleye qui n’a que 22 ans, dont déjà quatre
à attendre, montrera-t-elle la même
résignation ? Pour Alassane qui s’insurge
contre le malheur des femmes de sa lignée,
ce film constitue aussi un avis de recherche
de son père qu’il a si peu connu. E. S.
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lieux et mots
de la guerre
Troisième film du réalisateur suisse Olivier Zuchuat, Au loin des villages a été présenté
en compétition internationale au FID-Marseille 2008. Analyse de Jean-Pierre Rehm.
Des enfants jouent à s’attraper à cloche-pied.
D’autres entonnent un hymne assis sur des
nattes. Deux ânes passent en trottinant tandis
que des femmes, dont l’une haut perchée sur
un arbre, sont à la corvée de bois. Une assemblée masculine entoure une femme de dos qui
négocie âprement la demande en remariage
de sa fille. Le deuil d’un patriarche au grand
âge est célébré. Des hommes déchargent d’un
camion des sacs de blé sur leurs épaules. Tout
semble paisible, normal. Quel est, alors, ce village “au loin des villages” ?
Où est-on ? Voilà sans doute la première interrogation vers laquelle nous guide le film d’Olivier
Zuchuat. Un carton introductif l’a pourtant
précisé : les images ont été tournées dans le
camp de Gouroukoun au Tchad en 2007, conséquence de l’extension de la crise du Darfour hors
des frontières du Soudan. Dans son enceinte
de 5 km2 sont rassemblés des habitants de
près d’une cinquantaine de villages tchadiens.
Camp de “déplacés” donc, et non de “réfugiés”,
puisque ces victimes de la guerre civile, à grande
distance de leur village d’origine, restent dans
leur pays. A moins de 40 km du camp, la guerre
continue ses ravages, accumulant des victimes
de tous âges et des deux sexes. Le camp n’est
pas un enclos préservé de la guerre, “loin” d’elle.
Au contraire, il la jouxte. Première leçon, si l’on
peut dire. Où est-on ? A cette question élémentaire, la réponse topologique, informative, ne suffit pas : ce qui est immédiatement perceptible
renseigne incomplètement. C’est que la guerre
a pris le visage de “la paix”. Affaire de fabrique
d’images : comment rendre compte de cette
situation, où le conflit a absorbé la paix jusqu’à
se fondre dans les signes de cette dernière ?
En effet, l’obligation de survie contraint d’une
part à accomplir les gestes usuels, identiques
à ceux d’une époque de paix. Il y va de la nécessité pratique autant que d’un recouvrement
symbolique d’une situation hors norme. D’autant plus loin du village, d’autant plus proches
de lui les comportements du quotidien. D’autre part, les manières de se prémunir de l’angoisse et de porter le deuil des disparus ne
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s’expriment pas en un langage universel. Une
grande retenue, c’est la réponse apportée ici
par ces “déplacés” : aucune démonstration,
aucune gesticulation, aucun spectacle visible
comme tel, ne prévaut. Et c’est un des grands
mérites du film d’Olivier Zuchuat de ne jamais
tenter de combler le vide creusé : la guerre est
ici présente, mais par défaut, et elle n’est jamais
autorisée à s’incarner par ses figures reconnues. Du coup, et le retournement est d’importance, c’est la soi-disant familiarité des images
de guerre qui est récusée. Filmer la contiguïté
de la guerre, ou, plus exactement, la guerre
comme contiguïté, tel devient alors ici le défi.
Au loin des villages rappelle à une évidence :
la guerre ne se réduit pas à ses batailles ou à
ses horreurs les plus manifestes, mais elle se
travestit aussi en une forme de quiétude : une
imminence, insaisissable mais prégnante, un
spectre pesant. Parmi d’autres, une scène rend
avec force l’affolement d’une situation où l’on
ne sait plus où l’on se trouve. Revêtu d’un kimono
blanc maculé d’un peu de poussière brune, un
homme de haute taille enchaîne devant la
caméra une suite de katas de karaté. Le sérieux
de cet entraînement guerrier, la conviction
mise dans chaque geste porté sur un adversaire absent, toute cette intensité à vide ne
fait qu’appuyer le caractère incongru, pathétique, de cet exercice muet. Car il renvoie au
déséquilibre des forces, comme si cet homme
qui combattait à mains nues symbolisait à lui
seul la lutte vaine contre un adversaire lourdement armé. Mais il révèle surtout une existence paradoxale, un déplacement essentiel,
souligné autant par la maîtrise de cet art martial, cruellement dérisoire, qu’à cette tenue
exotique inattendue dans ces lieux. De ce
brouillage douloureux des signes, d’autres
séquences font état. Ce sont les enfants sagement assis dans une classe improvisée en
plein air qui ressassent des incantations guerrières. C’est un petit garçon qui commente
scrupuleusement ses dessins du conflit sur
les pages de son cahier d’écolier. L’enfance
est expulsée de son innocence, ou plutôt, c’est
l’innocence tout entière qui se trouve contrainte
de parler la langue de l’horreur.
Rassemblement artificiel, creuset de souvenirs déchirants et toujours suspendu sous la
menace, voilà en quoi consiste le camp de
Gouroukoun. Voilà, autrement dit, sa matière :
celle même qu’il faut parvenir à filmer. Non
pas un décor, ni un site abstrait, mais un lieu
défini autant par l’attente que par le voisinage
du danger. Zuchuat a choisi de ne rien ajouter
de plus. A l’inverse, son film insiste sur ce caractère à la fois carcéral et fantomatique de deux
manières. A l’aide, d’une part, de plans dont la
fixité systématique fait écho à l’implantation
forcée de ces villageois. En redoublant, par ailleurs, l’effet de frontière invisible autour du camp
par un long travelling à ses pourtours qui sera
le seul mouvement autorisé. La caméra ne
prétend pas ici ni s’animer ni animer, elle ne
joue pas à insérer frauduleusement quelque
vie là où celle-ci se trouve suspendue. Elle tente
de trouver sa juste place. Non pas au milieu,
mais en faisant face à ces femmes et à ces
hommes qui attendent dans la crainte, aussi
frontalement que dans un vis-à-vis respectueux de l’impartageable.
Et pourtant, la décision de planter aussi rigoureusement un cadre n’est pas seulement dictée par la claustration de ces déplacés. Une
des toutes premières séquences l’indique de
manière à la fois discrète et fort éloquente :
quelques femmes penchées sur leur court balai
égalisent soigneusement le sol terreux. Planter un cadre, c’est d’abord, ici, faire place nette,
c’est disposer un espace pour le rendre propice.
Propice à quoi ? A ce qu’une parole puisse être
prononcée, et entendue, dans toute son effectivité. Voilà la raison d’être du cadre pour
Zuchuat, qui n’est pas sans rappeler l’entreprise des Straub : non pas cerner ou forclore,
mais aménager au plus juste les dimensions,
les proportions d’un accueil à la parole. Si l’on
accepte de comprendre que la parole n’est
pas seulement un vecteur d’informations, mais
aussi, et surtout ici, une substance, un matériau
lesté de l’expérience qu’il charrie. Une lamentation, en somme, dans la tradition archaïque.
C’est pourquoi ces plaintes, ces récits furieux,
ces listes de victimes que Zuchuat va ainsi
images de la culture
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Au loin des villages
2008, 74', couleur, documentaire
réalisation : Olivier Zuchuat
production : Prince Film SA, AMIP, TSR,
Les Films du Mélangeur
participation : Office fédéral de la culture/
Berne, Scam, COOPI/Milano
Le conflit du Darfour a gagné l’est du Tchad.
En 2005-2006, les villages de l’ethnie dajo
ont été attaqués à l’arme automatique,
pillés et incendiés par les milices janjawids.
La plupart des hommes jeunes ont péri
dans la défense de leurs foyers. Sans même
enterrer leurs morts, les villageois ont tout
abandonné, bétail et champs. 13 000 paysans
attendent désormais dans un immense
camp de “déplacés” où ils survivent grâce
à l’aide internationale.
Le réalisateur suisse Olivier Zuchuat s’est
installé pendant de longs mois à Gouroukoun
et a partagé la vie de ce camp improvisé.
Une vie misérable comme peut l’être
celle de paysans privés de leurs terres,
dont les journées se consument tout entières
dans l’attente et le deuil. Entre des plans
séquences qui font sentir l’attente
interminable qui dévore les réfugiés,
se placent de longues séquences
de témoignages. Les massacres ayant eu lieu
sans témoin, chacun se sert de l’occasion
que lui offre le film pour s’adresser
au monde du dehors. Les femmes disent
dans quelle misère et quelle insécurité
elles se débattent depuis que leurs maris
ont été tués. Les hommes évoquent en détail
les combats auxquels ils ont participé,
où tant de frères sont morts et tant d’autres
ont été mutilés. Bien qu’aucune image
ne montre la guerre, elle est omniprésente
tant dans les récits des adultes que dans
les dessins et les chansons des enfants. E. S.
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Dans ce camp de “déplacés” suite à la guerre
au Darfour, Olivier Zuchuat filme la survie,
les gestes de la vie quotidienne,
les témoignages d’hommes et de femmes
qui ont échappé aux massacres. Le film est
essentiellement composé de plans fixes :
les témoins face à la caméra. Dans un long
plan séquence, un homme cite les noms
de ses camarades massacrés. Cette lecture
bouleversante agit comme le révélateur
d’une guerre qui n’est jamais montrée.
Christine Micholet (BPI, Paris)
autour du monde
recueillir, de plan séquence en plan séquence,
pourraient être assimilés à des chants. Non
que cela sublimerait leur contenu, au contraire,
cela renvoie plutôt à la pleine puissance d’incontestable qui est celle dont ils sont chargés.
Comme si la fonction de son film était moins
celle de montrer, de pointer ou de désigner,
c’est-à-dire de s’adresser d’abord à nous autres
spectateurs et de nous inviter à prendre part à
un spectacle, que d’archiver, de relayer, en
l’absence de tout destinataire immédiat. En ce
sens, le film documente moins exhaustivement la situation du camp, qu’il ne laisse ses
habitants livrer chacun leur propre travail de
deuil, leur propre “monument” oral. C’est la
raison pour laquelle chacun de ces “chants”
est autonome, distinct des autres autant que
du cadre duquel il s’arrache : il n’y a pas de
communauté de la douleur. Une douleur n’en
complète pas une autre, chacune s’ajoute à
l’autre, sans recours. Et le montage consiste à
respecter cette monumentalité éphémère sans
livrer aucune “photo d’ensemble” de Gouroukoun. Si le dernier plan du film, une vue générale du camp justement, se résout à ne montrer que quelques toits de huttes éparses, c’est
pour répéter une dernière fois que nous n’aurons pas pénétré ici, que de ce lieu nous restera la mémoire de ce qui s’y est relaté. Hommage à ceux qui sont tombés à la bataille du
26 septembre 2005 et dont les 46 noms sont
patiemment égrenés. Récit d’un combat où le
narrateur protagoniste finit par révéler qu’il y
a perdu la vue, moment terrible où la vision
qu’il nous a fait partager se replie brutalement
sur une cécité que ses yeux clos n’avaient pas
d’entrée trahie. Chant d’une femme au milieu
d’autres femmes qui pleure la disparition de
son mari. Chaque occurrence est aussi singulière qu’un exorcisme. Dans lequel l’enjeu
consiste moins à chasser des démons qu’à
s’assurer d’être encore là, qu’à trouer de sa
voix une durée qui refuse de s’écouler.
Du lointain dans lequel ce camp est retenu
comme dans un purgatoire, le film de Zuchuat
ne nous aura pas rapproché. Il l’aura seulement laissé se disposer, permettant que ses
habitants se rappellent à eux-mêmes, d’abord,
à nous ensuite, le temps d’un événement de
paroles, fragile et provisoire rempart à la menace
d’effacement. J.-P. R.
A lire
fidmarseille.org :
entretien avec Olivier Zuchuat, par Olivier
Pierre, en date du 5 juillet 2008.
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la génération d’avant les “révolutions arabes”
Notes à propos du film Nos lieux interdits de Leïla Kilani, par Zahia Rahmani.
“Des trous… Des silences… Recoudre, se construire un soi quelconque ? Je n’ai pas de souvenir,
juste des mots… Je répète des mots désordonnés. Quand je suis né, le Maroc était colonisé.
L’Indépendance c’était en 1956, la violence
d’Etat allait arriver tout de suite après. L’affrontement allait commencer… Tu ne peux pas savoir
ce qui s’est passé. C’était un affrontement
contenu, froid, quelque chose de permanent,
d’amer. C’était comme un caméléon qui changeait d’apparence sans arrêt. Trente, quarante
ans ? Ça a implosé !” (Paroles d’un des témoins
de Nos lieux interdits).
Ce film qui date de 2008 traite, comme son titre
l’indique, d’espaces interdits qui seraient communs à un groupe d’individus participant d’un
même destin et d’une même histoire. Voir ou
revoir ce film en ce temps de “révolutions
arabes”, nous fait comprendre combien est
douloureux, long et violent le processus qui
dans les périodes modernes permet à une
communauté humaine de toucher à sa réalisation. Mais encore, Nos lieux interdits fait
l’archive de ce processus en nous montrant
l’exhumation de la souffrance humaine qui
l’accompagne. Celle d’une communauté politique réduite au silence par un régime qui a de
manière aveugle pris en son temps le risque
d’ignorer l’avenir. Laissant se perpétuer au
sein d’une société, ici nous sommes au Maroc,
le risque de son absorption par la violence.
Le film s’ouvre sur un texte qui résume le Maroc
indépendant, celui qui va de 1956 à nos jours,
et la pratique des disparitions forcées pour faire
taire les mouvements d’opposition. “La répression frappait tout le monde et de manière extensive”, est-il écrit, avec des mises au secret dans
des lieux souvent insoupçonnables. Le film de
Leïla Kilani est né de l’existence et du travail
de la commission Instance Equité et Réconciliation, mise en place par le roi Mohamed VI en
2004, et s’achève par le rendu de ses conclusions. Il est dédié à Driss Benzekri qui, après
avoir subi l’arbitraire durant plus de dix-sept ans
comme prisonnier politique, sera, et c’est tout
un symbole, le premier président de cette commission. Il apparaît que pour se faire, Nos lieux
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interdits a eu le soutien de l’Instance Equité et
Réconciliation, l’avance sur recette du Centre
cinématographique marocain, la participation
du Fonds Sud Cinéma, du CNC, des ministères
français de la Culture, des Affaires étrangères, de
la Francophonie, et de la Région Ile-de-France.
Quand en haut lieu on appuie la délivrance de
la parole, l’octroi de moyens semble facilité.
Il a été dit que la réalisatrice en prenant le parti
de suivre des familles qui avaient sollicité la
commission légitimait de fait cette dernière
comme un organe de véritable justice. Ce film,
et c’est toute sa force, n’est pas un enregistrement qui témoignerait de l’activité des multiples acteurs qui participent de cette expérience
peu juridique qu’est la simple écoute de la parole
souffrante. Et en aucune manière il ne légitime
l’existence ou encore moins le fonctionnement
de cette Instance, alors que de nombreuses
associations qui défendaient les droits humains
n’ont eu de cesse de critiquer ses modalités de
fonctionnement. Seule, il est vrai, la parole des
victimes s’exerçait dans cette commission.
Les bourreaux dans l’affaire ont pu pour certains être entendus à huis-clos mais la plupart
ont refusé de témoigner. Plus qu’à une neutralité, c’est avant tout à la subjectivité d’un hors
champ que nous invite Leïla Kilani. Celle qui
convoque le temps de la longue attente et de
la réparation impossible : la justice dont est et
sera à jamais amputé le sujet de la plainte.
Nous sommes saisis dans ce film par l’attitude
quelque peu gênée et gênante des rares personnages masculins qui en sont pourtant les
personnages principaux. L’émotion nous gagne
à la perception de la honte avec laquelle ces
hommes survivants des camps acceptent d’être
pris dans le cadre de la caméra. Ils y opposent
une certaine maladresse de leur être. Ils s’y
montrent tout en s’y annulant. Ce sont des
images d’absents. Ce sont d’autres, des parents,
qui parlent à leur place. Et il semble même
qu’ils les chargent encore de toute la culpabilité, l’infamie et la misère dont par procuration
ils ont eux aussi été les victimes. Trois moments
rythment le film, titrés Le Désordre des origines,
Le Feu des montagnes et La Faim d’utopie. Ils
tentent par les récits que font les locuteurs du
film de leur passé, de leur enfermement et de
leur existence à nouveau, de rendre compte
d’une histoire contemporaine inachevée qui n’a
pu se résoudre à un certain recul, à l’abandon
du désir de toute une génération de tendre vers
une société plus juste.
Sans doute faut-il avoir été personnellement
traversé par l’une des grandes hontes du XXe
siècle pour mesurer toute la portée du film de
Leïla Kilani. Si ce dernier concerne l’histoire
contemporaine du Maroc – celle qui débute en
1956, avec l’Indépendance du pays, le retour
du régime monarchique du roi Mohamed V, et
presque l’entier règne de son héritier et fils, le
roi Hassan II, – il n’est pas sans faire écho à la
longue expérience de violence politique qui
s’exerce encore aujourd’hui envers les peuples
dans les pays arabes. On se souvient qu’en
France, c’est avec la polémique née de la publication du livre de Gilles Perrault, Notre ami le
Roi, en 1990, et l’arrivée à Paris de l’opposant
marxiste Abraham Sarfaty, libéré en 1991 après
plus de dix-sept ans d’emprisonnement, qu’un
plus large public a pu être sensibilisé au drame
vécu par l’opposition marocaine durant cette
période nommée communément les années de
plomb. Quarante années durant lesquelles un
régime n’a eu de cesse de s’opposer et d’interdire en son territoire l’émergence d’une société
civile. C’est pourtant à cette dernière, survivante
ô combien inespérée d’un régime qui sans elle
aurait sombré dans la pire des violences, que
cette monarchie a tenté de s’accrocher. En
répondant de ses agissements arbitraires et
mortifères par la mise en place d’une Instance
images de la culture
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Nos lieux interdits
2008, 102', couleur, documentaire
réalisation : Leïla Kilani
production : CDP, INA, Socco Chico
participation : CNC, ministère des Affaires
étrangères, CR Ile-de-France, Instance
Equité et Réconciliation/Maroc, Centre
cinématographique marocain, RTBF, TSR
voulue comme réconciliatrice, la monarchie
prolongeait à nouveau pour un temps sa survie.
Inaugurés à la toute fin des années 1950 et
jusqu’à la fermeture du camp de Tazmamart
en 1991, les lieux d’exception et la violence
politique marqueront profondément et pour
longtemps encore l’ensemble de la population
marocaine et, au-delà d’elle, les militants
marxistes arabes. Ce peuple qui va lutter pour
son indépendance sera confronté à une monarchie devenue ingrate, autoritaire et méprisante.
Elle trahira l’espoir et de fait l’attente de toutes
celles et ceux qui avaient lutté pour l’avènement d’un régime parlementaire et d’un Maroc
démocratique. A la promesse que fut dans tout
le Maghreb le mouvement des indépendances
et la lutte politique et syndicale qui soutenait
ce mouvement, la réponse des gouvernants
fut toujours répressive. A l’émergence de sociétés plus égalitaires, on infligeait au peuple
répression, arrestations, tortures, pratiques
de la disparition, intimidation, terrorisme, tensions économiques et pressions conservatrices. Au Maroc, cet arsenal sera appliqué
durement, systématiquement, sans remords
et sans recours. Une violence déstabilisatrice
qui affectera toute la société, créant une atmosphère de suspicion et d’inquiétude qui finira
A voir / A lire
Sur la planche (2010), de Leïla Kilani,
long métrage, fiction. Sortie en salles
en février 2012.
De Zahia Rahmani : Moze, 2003 ; “Musulman”
roman, 2005 ; France, récit d’une enfance,
2006 ; Sabine Wespieser Editeur, Paris.
autour du monde
Au Maroc, Tazmamart n’est qu’un
des nombreux lieux de détention secrets
où Hassan II a fait croupir ses opposants.
En 2004, Mohammed VI décide de lever
le silence sur ces détentions arbitraires
perpétrées sous le régime de son père.
L’Instance Equité et Réconciliation a pour
mission de panser les plaies, sans toutefois
incriminer les bourreaux dont l’anonymat
est garanti. Après tant d’années de terreur,
la parole se libère enfin.
30 000 dossiers ont afflué. Leïla Kilani
s’attache aux débats intimes
et aux démarches publiques de quelques
familles meurtries. Une jeune fille enquête
sur la disparition de son grand-père,
militant syndicaliste disparu un 1er mai,
dont les seules traces se trouvent dans
des archives policières encore inaccessibles.
Faute d’élucider les circonstances de sa mort,
la commission offre indemnisation et vague
réhabilitation morale. Quid de la vérité ?
Un fils qui a traîné la honte d’être “un fils
de traître” voudrait inhumer dignement le père
qu’il n’a pas connu. La commission se déclare
incapable de l’identifier parmi les milliers
de morts des fosses communes.
Quid du deuil? Après une tentative de suicide,
un militant révolutionnaire est passé
du bagne à l’asile psychiatrique.
Refusant la compassion, le vieil homme
revendique ses convictions et ses combats.
Quid de la dignité ? Malgré un langage
apaisant, l’Instance Equité et Réconciliation
paraît surtout pressée de tourner la page. E. S.
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Tourné entre 2004 et 2007, Nos lieux interdits
s’appuie sur les travaux de l’Instance Equité
et Réconciliation pour enquêter auprès
de quelques-unes des familles concernées.
Mais au lieu de se tourner vers les figures
emblématiques et médiatiques des victimes
de la répression (familles Ben Barka, Serfaty,
etc.), Leïla Kilani s’intéresse aux plus démunis,
eux aussi touchés de plein fouet par
ces disparitions et internements arbitraires.
En effet ces familles, souvent analphabètes
au moment des faits, ont la plupart du temps
caché à leurs propres descendants, par peur
et par incompréhension de ce qui s’était
passé, les disparitions ou les arrestations.
Ainsi ces jeunes filles qui découvrent
et ne comprennent pas que leur grand-oncle,
aujourd’hui marginal à la dérive, a dans
sa jeunesse milité au parti marxiste-léniniste
dans l’espoir d’une société marocaine
plus juste, et a payé pour cela le prix fort :
enfermement, silence de la famille, des voisins
et des amis. Ou cet homme d’une trentaine
d’années qui cherche vainement, pour l’enterrer
dignement selon le rituel, la dépouille
de son père qu’il n’a pas connu puisqu’il fut
assassiné en prison avant sa naissance.
Ce travail de mémoire crée d’âpres discussions
entre les générations qui voient leurs liens
prendre une dimension nouvelle. Leïla Kilani
rappelle dans un article du Monde qu’avec
cette Instance, c’est le même régime à présent
qui décide de l’écriture de la mémoire.
D’où l’importance, dans le film, d’avoir donné
la parole aux laissés pour compte. Pour ce
regard sans complaisance compassionnelle
sur la majorité silencieuse de la société
marocaine, ce film doit figurer dans
les collections des bibliothèques publiques.
Gisèle Burda
(Bibliothèque Publique d’Information, Paris)
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par anéantir toute velléité de lutte organisée.
C’est très tôt que les grandes figures, les militants de l’Indépendance disparaîtront. Et ce
que nous fait comprendre le film de Leïla Kilani,
c’est que même si ces années de plomb marocaines se disent au passé, c’est au présent
qu’elles se vivent encore. C’est avec la plus
grande des justesses que la cinéaste nous
accompagne dans la manière dont cette horreur doit se révéler à chacun de nous. Nous
sommes mis en présence de ceux qui, en acceptant d’être filmés dans leur questionnement
ou leur quête de justice, rendent compte par
leur silence, leur étonnement et leurs mots, de
l’inhumaine condition qui a participé de leur
malheur. C’est en choisissant de filmer les
dialogues de quelques familles rencontrées
au moment de la constitution des dossiers
pour la commission que la caméra enregistre
l’expérience insondable que furent les geôles
d’exception du roi Hassan II. En présence d’un
fils survivant hébété, ou en l’absence d’un disparu, les mots des familles y sont d’une qualité rare. Et c’est peut-être ce qui est la force,
et mieux encore, la nécessité de ce film. La
langue des témoins y a valeur de vérité. Par son
expression, cette langue se veut témoigner,
avec toute la forme que circonscrit le témoignage, de l’événement dont elle est issue. Et
cette langue tout en disant l’événement, l’exception d’où elle provient, fait événement par
la simple puissance de son exactitude. Des mots
rares dans leur concision, rares dans leur qualité poétique, allant au plus précis de l’expérience, rares tant ils sont les révélateurs d’une
vérité. La dignité toujours peut surpasser l’ignominie; la dignité qui habite les victimes devenus
locuteurs obligés d’une Instance, qui doit faire
d’eux des “réconciliés” devant renoncer à toute
justice. C’est de cela justement que sont témoins
devant nous les hommes quasi muets de ce film.
Mais en dernier lieu, ce film fait aussi événement pour ce qu’il inaugure au sein des sociétés arabes. Elles qui ont longtemps été tenues
en réserve. Pour la première fois dans l’histoire
contemporaine, une société arabo-berbère à
majorité musulmane fait l’exercice de la transparence quant à l’expression de sa douleur et
de sa souffrance. Ce précédent démocratique
est unique dans les sociétés arabes qui, encore
aujourd’hui, subissent l’autorité abusive de
régimes illégitimes. On sait que les travaux de
la commission étaient retransmis par de nombreuses chaînes arabes. Si Abu Ghraib a montré le corps nu et torturé de l’homme arabe par
ceux qui l’ont désigné comme ennemi, Nos
lieux interdits en dit la perpétuation, voire la
tradition, au sein même des sociétés arabes.
j’écris le film en filmant
Formée dans différentes écoles d’art en Hongrie puis en France, Julia Varga se passionne
pour le cinéma documentaire. Son premier film, Check Check Poto, a été remarqué
au FID-Marseille 2010 en compétition française. Entretien avec Eva Ségal.
Quel a été votre parcours avant d’arriver
en France ?
Julia Varga : Je suis née en 1972 en Transylvanie (Roumanie), au sein de la minorité hongroise.
Après l’effondrement du régime, avec mon père,
nous avons émigré à Budapest. Aux Beaux-Arts,
comme le concours était basé sur le dessin
académique, je n’avais aucune chance de réussir. J’ai intégré l’université en maths-informatique, ce qui n’était vraiment pas ma vocation,
et à 21 ans, dégoûtée, j’ai tout arrêté pour réfléchir. Je me suis alors formée au dessin et me
suis inscrite aux Arts-Déco de Budapest en
section vidéo. Fortement orienté vers le graphisme publicitaire et télévisuel, l’enseignement
reposait sur des exercices techniques étouffants. Je suis partie pour la France et me suis
retrouvée aux Beaux-Arts de Tours, puis à Cergy,
où j’ai suivi une formation de quatre ans.
A l’école de Cergy, vous êtes-vous formée
spécifiquement à la vidéo ?
J. V. : Dans cette école, on reçoit une initiation
à toutes les formes d’expression plastique –
photo, peinture, vidéo, sculpture, performance,
son, écriture… – ensuite l’élève développe des
projets personnels. Je n’ai donc pas suivi une
formation centrée sur la vidéo.
Dans le projet de Check Check Poto,
n’aviez-vous pas choisi au départ de vous
exprimer en vidéo ?
J. V. : Non. J’ai été invitée en résidence par Yvane
Chapuis alors directrice des Laboratoires d’Aubervilliers 1 pour réfléchir et travailler sur un projet à Mosaïque. Yvane m’avait dit qu’au fur et à
mesure de la maturation de mes idées Les Laboratoires tenteraient de suivre le financement
du projet. Cette structure accueille les artistes
et accompagne leurs projets sans que la forme
finale soit décidée dès le début. Tout était
ouvert : peinture, installation, photographie…
Zahia Rahmani
Quel genre de travail aviez-vous produit
avant la réalisation de Check Check Poto ?
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J. V. : Beaucoup de photos. J’ai fait aussi des
vidéos, des dessins et des installations mais j’ai
surtout travaillé le portrait et la photographie.
Aviez-vous déjà travaillé avec des adolescents
ou dans les cités de banlieue ?
J. V. : Non, je n’ai pas de sujet a priori. C’est
secondaire. Je ne pense pas qu’il faille s’intéresser aux ados ou à la banlieue. Mais naturellement, j’ai un rapport à ma propre adolescence. J’étais une fille très rebelle et difficile,
une adolescente qui ne faisait rien à l’école.
Même s’il y a de grandes différences entre ma
ville natale en Transylvanie à la fin de l’époque
communiste et Aubervilliers en 2009, les sentiments de ces ados me sont assez familiers.
La grande réussite de l’association Mosaïque
est d’accueillir les adolescents qui en ont le
plus besoin, ceux qui rencontrent chez eux les
plus grandes difficultés, sociales, familiales,
personnelles. Mosaïque est, selon sa propre
définition, un lieu d’écoute et de parole. Tous
les matins, les animateurs préparent des petitsdéjeuners parce qu’ils se sont rendu compte
que beaucoup de jeunes ne mangent pas avant
d’aller à l’école. Mais ce n’est pas cette dimension qui m’intéresse. Je me suis concentrée sur
les moments où, à la différence des centres de
loisirs du quartier qui proposent une large
gamme d’activités, Mosaïque n’offrait rien d’autre à faire que de s’asseoir et de discuter. Le
local est très exigu. A l’étage, il y a un petit bureau
qu’on n’utilise que lorsqu’un adolescent a un
problème très personnel dont il veut parler en
tête-à-tête avec un adulte ; je n’ai jamais filmé
ce type de situations. Au sous-sol, il y a les toilettes où les jeunes peuvent un peu se cacher
et c’est là qu’ils ont interprété le rap qui clôture
le film. Le reste, tout le reste, se passe dans les
quelques mètres carrés du rez-de-chaussée.
Comment avez-vous débuté ce travail
à Mosaïque ?
J. V. : Les Laboratoires d’Aubervilliers m’ont
laissée très libre et j’ai commencé par des visites
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page65
régulières sans filmer. Lorsque j’ai proposé de
venir avec une caméra, l’équipe de Mosaïque a
exprimé une double crainte : que les enfants
deviennent très turbulents devant la caméra
ou bien qu’ils l’abîment. J’ai apporté une petite
caméra DV et j’ai beaucoup filmé, mais j’ai vite
compris, surtout à cause de la médiocrité du
son, que ce matériel ne suffirait pas. Il a fallu
ensuite que j’attende un certain temps avant
que les Laboratoires ne s’équipent d’un matériel de tournage satisfaisant.
Etiez-vous seule sur le tournage ?
J. V. : Oui. D’abord parce que les locaux sont
très exigus. Mais surtout, parce que cette intimité que je recherchais, je n’aurais pas pu l’avoir
si nous avions été plusieurs. De toute façon, je
n’avais pas de budget pour payer un ingénieur
du son sur un tournage aussi long.
A l’arrivée, vous vous êtes retrouvée
avec beaucoup de rushes ?
J. V. : 56 heures, ce qui, en définitive, n’est pas
énorme. Le local est ouvert les après-midi pendant trois heures, je venais donc tourner deux
à trois fois par semaine, mais il n’y avait pas
toujours affluence. Je filmais systématiquement
dès qu’il y avait quelqu’un, sauf lorsqu’on me
demandait d’éteindre la caméra.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus
chez ces jeunes qui viennent à Mosaïque ?
J. V. : Le plus remarquable c’est que, malgré
tous les heurts qu’ils ont avec le monde des
adultes, ils viennent là pour rencontrer des
adultes et se confronter à la norme. Ils viennent raconter leurs histoires de drogue, de
vols de voiture… Mais ils n’assument pas le
fait qu’ils ont besoin de parler pour soulager
leur anxiété ; ils s’asseyent et il faut leur tirer
les vers du nez pour les faire parler. C’est justement ce besoin pas très conscient de parler
qui m’intéresse.
Comment avez-vous conçu l’organisation
du film autour de plans séquences ?
J. V. : Il ne s’agissait pas dans ce film de raconter une histoire mais d’agencer plusieurs petites
histoires. Face à un choix relativement limité,
autour du monde
la question était plutôt par quelle histoire commencer ? Avec laquelle finir ? La scène où les
filles se vernissent longuement les ongles, par
exemple, ne pouvait pas convenir au début
parce qu’elle est très lente. C’est une scène où
il ne se passe presque rien mais qui repose sur
le contraste entre le geste insignifiant, l’apparente légèreté du ton, et la gravité de ce que
ces jeunes filles de 15 ans vivent. En revanche,
nous avons tout de suite monté en ouverture
la scène du sparadrap de Samir parce qu’elle
pouvait donner dès le début au spectateur la
“maquette” du film. Ce que nous avons construit
au montage, c’est une forme de ballet avec les
adolescents.
Aviez-vous dès le départ une idée de la durée
du film terminé ?
J. V. : Non, dans un centre d’art contrairement
à la télévision, la question de la durée ne
prime pas.
Aviez-vous en vous lançant dans ce travail
des références cinématographiques,
telles que Frederick Wiseman par exemple ?
J. V. : A la différence de Wiseman, je ne fais pas
le portrait d’une institution. Je transforme plutôt
ce lieu en une scène de théâtre. Je fréquente
assidûment depuis plusieurs années des festivals de cinéma documentaire. Tout m’intéresse dans le documentaire, même les films
ratés ! (rires) Mais pas les reportages télé ! Ce
qui me passionne dans le documentaire c’est
aussi la manière dont la personne qu’on filme
se met en scène, s’invente, résiste quand on
s’approche d’elle avec une caméra.
A Mosaïque, ceux qui vous ont opposé
le plus de résistance, ce sont les enfants
ou les adultes ?
J. V. : Les adultes, et de loin, car ils ont très
peur du jugement porté sur leur travail et du
regard du quartier sur les jeunes en difficulté
qui fréquentent Mosaïque. Mais ce lieu est
précisément fait pour eux. Et lorsque des jeunes
qui vont bien poussent la porte, les adultes ne
font pas grand chose pour les retenir. Lors du
visionnement du film, ces adultes ont été
presque horrifiés devant l’exhibition de la vio-
lence. “Ça commence avec un coup de couteau et ça finit avec la prison !” m’a dit Bobeker, le responsable de la structure, au sujet du
film. Ma vision est différente : ça commence
avec une discussion et ça finit par une chanson. Il y a une grande différence entre un coup
de couteau filmé et un coup de couteau dont
on parle, entre la prison où l’on va et la prison
que l’on chante. Cette chanson [Du ferme de
La Fouine], beaucoup d’ados la chantent un peu
partout. Comme tous les autres jeunes, ils sont
concernés par la transgression, la relation à la
loi, le contrat social. Cette chanson qu’ils ont
voulu enregistrer et qu’ils ont peur de mal interpréter, ils la mettent en scène avec une forme
d’innocence qui a quelque chose de très émouvant ; elle évoque une situation à laquelle ils
doivent réagir sans en avoir vraiment les moyens.
Quelle était la demande des animateurs
vis-à-vis du film ?
J. V. : Ils auraient voulu un film qui réhabilite
les jeunes et la banlieue. Ils craignent qu’en
montrant la violence on renforce les stéréotypes, les clichés sur la banlieue. Ils rejettent
l’image caricaturale que les médias donnent
d’eux. A mon sens, on peut parler de la réalité
de différentes façons mais on ne doit pas la
nier. Je n’ai pas fait un film sur la banlieue en
général mais sur une institution destinée à
accueillir des jeunes qui en ont particulièrement besoin. Il montre la nécessité des liens
et indirectement met en accusation l’école. Il
montre des jeunes qui recherchent le contact ;
en règle générale, je ne les filme pas seuls
mais en interaction avec les adultes. La seule
séquence qui fait exception est celle où les
garçons racontent leur vol de voiture mais le
spectateur sait que les adultes sont présents.
Est-ce leur manière particulière d’appeler
au secours qui vous émeut ?
J. V. : Je filme leur envie de rencontrer l’autre,
je filme l’ouverture, le possible. Il y a la place
pour de l’attendrissement. Une autre différence
avec le travail des médias est évidemment le
temps que je passe avec eux. Je vais à leur rencontre avec la caméra. Ceux que je filme sont
des individus très jeunes – 12, 13, 15 ans – qui
65
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page66
Check Check Poto
2009, 82', couleur, documentaire
réalisation : Julia Varga
production : J. Varga, Les Laboratoires
d’Aubervilliers, Service communal d’hygiène
et de santé, CG Seine-Saint-Denis
Les adolescents qui entrent à Mosaïque
à Aubervilliers n’ont pas rendez-vous.
Cette antenne du Service hygiène et santé
de la ville est ouverte à tous les petits bobos,
aux blablas, aux silences et aux larmes.
Deux adultes sont là pour ces jeunes
dont l’humiliation et la violence sont le lot
quotidien. Sans autre mission que
de les écouter, les raccommoder, leur donner
des repères et les aider à se relever quand
ils se sentent plus bas que terre.
Plasticienne en résidence aux Laboratoires
d’Aubervilliers, Julia Varga s’est engagée
dans un partenariat avec cette petite structure
d’action sociale locale. Avec l’objectif
de travailler sur l’estime de soi qui manque
tant aux jeunes de la banlieue. Le cinéma
s’est imposé à elle comme un moyen de tisser
des liens avec eux. Elle a installé caméra
et micros pendant plus d’un an dans le local
de Mosaïque, à l’affût, disponible à tout
ce qui pouvait s’y produire, sans rien mettre
en scène. Constitué de micro-récits traités
en longs plans séquence, le film donne
avec sérieux et générosité la parole à ces filles
et garçons sans voix. Quand les mots
manquent cruellement, les gestes – se vernir
les ongles, tapoter sur son portable –
et les corps – recroquevillés, vautrés, affalés,
couturés – disent très crûment la douleur
d’être des vauriens (vaut rien), des exclus,
des décrocheurs, des graines de “racaille”.
E. S.
66
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Julia Varga expose très clairement le rôle
que joue la structure d’accueil Mosaïque
à Aubervilliers en faisant de son film
un témoignage de moments de liberté où
les paroles s’échangent, et où parfois la colère
surgit, un sentiment d’incompréhension
pour certains jeunes s’avérant flagrant.
Le spectateur a l’impression que la caméra
s’est posée à cet endroit, a filmé des moments
souvent extraordinaires de révélations
personnelles, et appartient finalement
elle aussi à ce lieu car elle respecte les jeunes
et les écoute.
Le processus filmique est posé d’emblée,
les enfants savent qu’ils sont filmés, parfois
en jouent, mais l’oublient le plus souvent.
La réalisatrice parvient à se faire accepter
au même titre que les éducateurs, qui eux
sont très peu présents à l’écran. Mais leur
présence est importante dans la bande son
par leur dialogue avec les jeunes.
Julia Varga réussit à filmer l’innocence
qu’il y a en chacun de ces adolescents
même si certains sont déjà considérés
comme perdus par la société. Ils retrouvent
un peu de leur place à Mosaïque et leurs yeux
crépitent devant la caméra. Ils habitent
pleinement le cadre exigu qui leur est donné.
Christine Puig
(Médiathèque José Cabanis, Toulouse)
ne peuvent pas être tenus pour responsables
de la situation globale dans laquelle ils sont
plongés. C’est notre responsabilité commune :
une société où les espérances sont vacillantes,
ou par exemple on ne sait pas pourquoi on fait
des études puisque les emplois manquent. Je
donne à voir des êtres qui sont d’abord fragiles.
Le gosse de 13 ans qui utilise un siège bébé
quand il se met au volant d’une voiture volée,
je ne peux pas le voir comme un “méchant” ! Le
film témoigne d’une envie de les connaître, de
les comprendre.
Comment le film a-t-il été reçu ?
Comment circule-t-il ?
J. V. : Les jeunes sont venus regarder le film en
boucle aux Laboratoires d’Aubervilliers, mais
ils s’intéressaient plus à certaines scènes
qu’à l’ensemble. Ensuite le film a été présenté
au FID à Marseille et à Montreuil dans le cadre
des rencontres de Périphérie, mais beaucoup
de salles en banlieue ont refusé de le programmer à cause de l’image négative qu’il véhiculerait. Cela dit, partout où le film a été montré,
l’accueil a été très positif. Du fait qu’il a été
produit par une structure artistique et non par
un producteur de cinéma, sa diffusion est plus
restreinte. Mais, compte tenu de ma manière
de travailler, je ne pense pas que j’aurais pu le
produire de façon plus classique. Je n’écris
pas en amont. En ce moment, je tourne au
Caire. J’ai déjà 60 heures de rushes et toujours
pas de producteur ni de projet écrit.
Ce que vous tournez actuellement en Egypte
s’inspire-t-il des mêmes principes ?
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page67
J. V. : Là, je m’inscris dans une situation très
évolutive du fait de la révolution en cours.
J’accompagne une communauté de Zabaleen
(chiffonniers) qui est en train de s’organiser
pour être représentée politiquement. C’est
une société d’environ 80 000 personnes, très
hiérarchisée, qui prend en charge tout le cycle
des déchets depuis la collecte jusqu’au recyclage. Ils sont coptes mais ne se mélangent
pas avec les autres coptes des classes moyenne
ou supérieure. C’est la quatrième fois que je
vais tourner chez eux. Je les ai découverts en
2007, avant de commencer Check Check Poto.
paysage hors cadre
Notes à propos du film Les Bosquets de Florence Lazar, par Marie de Brugerolle.
Y a-t-il un lien entre les chiffonniers du Caire
et les adolescents d’Aubervilliers ?
J. V. : Leur point commun est qu’ils sont en
situation difficile et surtout ce sont des rebelles.
Mais je ne cherche pas systématiquement à
faire des films sur des exclus, des gens considérés comme des rebuts. Les Zabaleen sont
fascinants par leur force, leur ingéniosité. En
fait, ces deux projets se sont développés de
manière très différente : à Aubervilliers, j’ai été
invitée, au Caire, c’est moi qui me suis invitée
sans autre soutien que celui d’Olivier Marboeuf de Khiasma 2 qui, pour le dernier voyage,
m’a prêté une caméra.
Envisagez-vous le projet exclusivement
comme un film, sans recourir par exemple
à la photographie ?
J. V. : Le cinéma a potentiellement la capacité
de faire rire, de faire pleurer, de raconter une
histoire, de faire partager un drame ; ce sont
toutes ces possibilités qui m’intéressent. J’aime
le cinéma lorsqu’il est projeté dans une salle
où les gens font la démarche de venir, parfois
débattent. Avec Check Check Poto, j’ai fait pour
la première fois cette expérience de la rencontre avec les spectateurs. C’est génial. Mais le
fait de filmer provoque lui aussi des rencontres formidables, surtout lorsqu’on tourne pendant un an ou deux, on partage un bout de
chemin ensemble. Les gens que je filme, en
tout cas certains d’entre eux, sont conscients
de faire le film avec moi, de communiquer ainsi
avec l’ailleurs, de témoigner, ce que je trouve
très émouvant. J’aime ces liens, ces débats
qui se créent autour du tournage d’un film,
l’accélération que peut donner aux événements la présence d’une caméra.
Propos recueillis à Paris par Eva Ségal,
mai 2011
1 www.leslaboratoires.org
2 www.khiasma.net
autour du monde
Tout commence par la fenêtre. Un long plan
séquence d’une fenêtre ouverte sur une barre
d’immeubles ouvre le film.
Au centre de l’image, biffant la réalité de cette
vue lointaine, une masse sombre forme un
triangle terminé par une masse de tissu en
boule. Le rideau a été noué, comme on le fait
pour faire le ménage, dans un geste pratique.
On ne l’a pas tiré pour voir au dehors, mais
pour qu’il ne gène pas l’activité domestique du
dedans. Ainsi la fenêtre n’est pas ouverte pour
voir l’extérieur mais pour faire entrer l’air dedans.
Il n’y a pas de point de vue, le paysage fait
cadre malgré lui. Et de fait, la ligne perspective
est décentrée à gauche, une oblique verte
conduisant à la barre au loin. Cette barre blanche
et grise coupée en est l’unique horizon.
Avec cette image forte, Florence Lazar pose le
cadre de son film. Un film sur Les Bosquets à
partir de la fenêtre ouverte. Un cadrage dans
le cadre d’un décor qui semble bouché, une
mise en abyme par la tangente du paysage, du
vert dans le gris, du son hors image…
Le son dans cette première séquence est celui
du poste de télévision allumé, hors champ, on
entend : “La nuit vous cache mais je connais
vos visages… En 89 moi aussi j’avais 20 ans
mais je me battais pour la République…”
Nous sommes devant un écran-fenêtre, du
côté de l’ombre, la lumière est dehors. Et c’est
dans cet “en dehors” de l’image, du stéréotype, du cliché tout fait de la banlieue grise où
se sont déroulées les émeutes de 2005, que
Florence Lazar construit une histoire.
Un point de vue sublime, celui dans la nature
comme zone de résistance. En effet, Florence
Lazar fait un film qu’on n’attend pas, qui montre les coins négligés par la télévision en quête
d’ombre, d’immeubles détruits, de “zones”. Or
cette “zone”, c’est aussi celle de la nature
rebelle, qui s’insinue partout, qui pousse malgré la rouille, le béton, qui trace des lignes
vertes, des carrés verts, des curiosités d’herbes
entre les blocs minéraux. La nature comme
reste, comme ruine dans la ville, fait ici contraste
et pointe encore mieux la violence en cours.
Pas celle des dealers ou des “émeutiers”, mais
celle de la planification, qui construit autant que
de nouveaux logements, un nouveau paysage.
Portion, section de nature, le paysage est toujours déjà un cadre.
Les scènes se passent là où on ne les attend pas,
au “périmètre des abords” des immeubles en
cours de destruction, des chantiers de construction. Florence Lazar compose son film.
Florence Lazar a pris le risque du temps. D’aller
sur place durant plusieurs mois, une année.
D’être décalée, femme réalisatrice dehors, de
négocier ses images non pas dans leur forme
mais dans leur possible existence, fragile et
forte, de simplement se tenir debout là, dehors,
avec une caméra.
Ses images furent tournées en plein jour, pas
en douce, elle a résisté, non aux habitants
mais aux pressions d’autorités politiques qui
auraient aimé qu’on n’en montre que le nouveau projet, virtuel.
La réalité, c’est aussi les arbres, l’oisiveté, le
désœuvrement. Les Bosquets ne sont pas
bucoliques et pourtant on y fait la sieste à
l’ombre du pare-choc d’une voiture parce qu’il
y a peu de travail, dans l’attente d’une prochaine tâche et non par fainéantise. C’est le
jeu des postures de corps qui crée un langage.
Ces hommes assis sur des chaises en bois, qui
tapent le carton du jeu de cartes, on dirait du
Pagnol ? Et pourtant, cela n’est pas mis en
scène, c’est ainsi que ces jeunes gens vivent,
aussi. Je pense aux jambes des jeunes femmes
dans A propos de Nice [1930] de Jean Vigo, à
leur ombre portée sur le sol et au contraste des
pieds de chaise en équilibre et de ces corps
jeunes et pourtant déjà marqués. Si la plongée/contre-plongée était une arme dans le
cinéma de la nouvelle objectivité ou pour ce
documentaire d’un anarchiste, c’est le gros
plan qui retrouve une efficacité. Florence Lazar
filme des visages, elle fait des portraits de ces
personnes que l’on voit toujours avec une
capuche, un foulard, qui sont devenus des types.
Ils sont jeunes, il leur manque déjà une ou
deux dents, une cicatrice vient biffer une arcade
sourcilière. On joue, on rit, mais on guette, toujours conscient d’être sous le regard d’un autre.
67
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page68
Les Bosquets
2010, 51', couleur, documentaire
réalisation : Florence Lazar
production : Novembre productions,
Le Fresnoy/Studio national des arts
contemporains
participation : CNAP, Ville de Paris
Les Bosquets, c’est le nom bucolique
d’un quartier HLM de Montfermeil. A la fin
du printemps, la vie semble tranquille.
Au pied d’immeubles délabrés, parmi
les chantiers de rénovation, certains jouent
aux cartes, plus loin, des femmes discutent
sur la pelouse. Cette tranquillité inattendue,
soutenue par de longs plans larges, suspend
notre jugement sur une banlieue stigmatisée
par l’information.
Bucolique la banlieue? Cette ironie en appelle
une autre. Celle de nommer “cité”, l’habitat
collectif des années 1950 à 70. La cité :
la ville, la citoyenneté. Ramener la nature
dans les villes, refonder la cité, c’était bien
là le programme du modernisme.
Mais celui-ci a échoué. Les immeubles sont
aujourd’hui en ruine. Coupés de la ville,
ils sont devenus le théâtre d’émeutes,
le symbole surmédiatisé de l’insécurité,
de l’échec social, de la peur de l’autre.
Comment rafraîchir le regard de tous
ces préjugés ? Avec son rythme calme
et son alternance de tableaux distanciés
et de portraits, Les Bosquets propose
une échappée. Oui, bucolique la banlieue.
Mais sans affectation. En filmant la cité
comme un paysage où passe la lumière,
sans dramatiser l’évident désœuvrement
des habitants, en laissant le micro ouvert
aux paroles, aux indices d’une situation,
qui surgissent parfois du hors champ,
Florence Lazar repose discrètement
la question : qu’est-ce qu’être d’ici ? S. M.
68
Un homme est toujours là, depuis la première
scène en mouvement, il marque de sa présence tranquille l’image. C’est un passeur,
c’est un veilleur. Il fait lien entre la caméra et le
plan, entre nous et la scène. Il regarde alentour, circonscrit ce qui à l’image n’est pas vu,
entend-on son nom ? “Goun”…
Après le long plan de la fenêtre ouverte, une
image d’hommes au travail prend place. Une
barre d’immeubles dont les ouvertures ont été
murées, en attente de destruction, un camion
orange, des hommes avec des gilets de sécurité jaune fluo, et un homme de dos, portant un
casque orange et un gilet de même couleur. Il
marche lentement vers le camion. Tout semble
irréel, comme dans un jeu de Lego ou des bonshommes Playmobil seraient disposés. Seuls à
nouveau, les éléments végétaux sur la droite
marquent le réel de la scène. Ensuite, toujours
au loin, une autre barre d’immeubles habitée
celle-ci est l’arrière-plan d’une curieuse scène.
Au premier plan, deux jeunes femmes discutent assises sur un tapis rouge posé sur l’herbe.
Une conversation calme, ponctuée de quelques
signes de la main, se déroule devant les travaux d’une grue en activité. Vêtues de sombre
et portant des foulards, blanc pour l’une et
noir pour l’autre, les deux femmes forment une
figure atypique. Elles forment le premier plan
animé d’une scène dont l’horizon est obstrué
par une barre d’immeubles. Cette scène est
capitale, subversive et forte. Ici Florence Lazar
inverse et retourne les hiérarchies, celle du
genre pictural occidental classique et celle
sociale d’un habitus urbain de banlieue.
La périphérie fait-elle partie de la ville ? Le
Grand Paris ? Est-on urbain en banlieue ou
rurbain ? Ici pas de ruralité, un urbanisme
d’usage dortoir, et pourtant les jeux d’observations très paysannes sont à l’œuvre. Les allées
et venues des uns et des autres sont filtrées,
on est aux aguets. Il y a des commérages.
Commères, compères, qui sont ces voisins
contemporains ? Proches ? Lointains ?
Le lointain ici est impossible, bouché par les
barres des immeubles, la veduta de Florence
Lazar retourne le paysage vers nous, au-delà
de nous, de notre côté. Notre regard devient un
point de fuite possible. La scène du premier
plan est très classique, deux jeunes femmes
discutent sur un tapis. Seulement le tapis est
d’ordinaire un accessoire d’intérieur, il apparaît dans la peinture hollandaise, avec les
scènes de genre, et montre la richesse. On le
plaçait d’abord au mur ou sur la table, la pratique contemporaine du tapis de sol étant
récente. Le tapis est un ornement récurrent
chez Florence Lazar. Il est présent dès ses premières installations, (Ja Volim Vast, Ja Volim
Vlast à la Galerie-Centre d’art de Noisy-le-Sec
en 2000. On le retrouve sur la table de Le Lieu
de la langue, 2007).
De la même manière que Manet bouleverse
l’ordonnancement conventionnel de la scène
champêtre, pastorale, qui admettait la nudité
héroïque ou divine dans ses compositions,
Florence Lazar nous dérange non pas parce
qu’elle montre des “femmes voilées”, mais
parce qu’elle déplace l’intérieur à l’extérieur. Le
Déjeuner sur l’herbe [1862-63] est scandaleux
non pas parce qu’une femme est nue mais parce
que des hommes vêtus l’accompagnent. Ainsi
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page69
nous ne sommes plus dans un temps suspendu,
hors histoire. Et c’est bien de cela dont il est
question ici : faire histoire dans l’Histoire.
Florence Lazar compose des scènes avec ce
qu’elle trouve et invente des déplacements
pour que les langues se dénouent, les regards
s’échangent. Les dames sur le tapis semblent
hors contexte et pourtant, si leur conversation
demeure privée, on entend le bruit du monde.
Ce sont les grues qui s’activent, les pelleteuses,
rouges, oranges, seuls motifs colorés de ce
lieu. C’est vivant, pas désolé. Et c’est cela qui
est violent : le calme apparent, rien d’inquiétant, tout semble familier. Mais des femmes
sur un tapis dehors, tache rouge sur fond vert,
deux points noirs animés, que l’on n’entend
pas. C’est tout ce que nous ne voyons pas mais
entendons qui inquiète, la connaissance, au
sens d’une expérience sensorielle, auditive,
d’un au-delà de l’image.
Le tapis dehors, c’est le temps du ménage, on
suspend toutes les pièces de tissu lourdes à
l’extérieur pour les dépoussiérer, les aérer. Les
draps, les couvertures, les tapis…
Ceux-ci ont souvent des motifs qui symbolisent un jardin imaginaire, symétrique, comme
les jardins à la française. Le tapis posé sur
l’herbe est finalement une mise en abyme de
cet “en dehors”, on porte un peu de chez soi
dehors, la clôture du jardin est symbolisée par
le bord du tapis. Le tapis est le parangon de
Florence Lazar, il fait contre-point à l’image,
qu’il recadre, souligne.
Il marque une profanation. Reposant sur la
dialectique fanum/profanum, qui appartient
aussi à une histoire de l’art du tableau, Florence Lazar déplace quelque chose de l’intime
dans le public. C’est le scandale du film.
Elle profane un dispositif de contrôle, celui qui
cantonne les femmes au foyer et les hommes
au travail, la banlieue à feu et à sang et le jeu
de cartes comme une occupation passive, par
exemple… ce qui n’est pas faire de l’angélisme, ni dresser un faux portrait calme et
pacifié au service de la restructuration. Au
contraire, c’est subtilement pointer que le
silence est bien plus inquiétant que le bruit,
que le guetteur attend patiemment sa proie, que
le virtuel est parfois la pire des violences…
autour du monde
Redonnant un visage, des regards à des personnes qu’on ne voit que comme des formes
passantes : la femme en djellaba, le jeune
homme à la casquette ou portant un casque.
Ils nous regardent. Et ce regard désigne la
place du spectateur, la nôtre, comme témoin.
Celui qui a vu ne pourra plus jamais dire qu’il
n’était pas là.
“La profanation est le contre-dispositif qui
restitue à l’usage commun ce que le sacrifice
avait séparé et divisé”, dit Giorgio Agamben
dans Qu’est ce qu’un dispositif ? (Ed. Payot &
Rivages, Paris, 2007). Le profane, c’est ce qui
est hors du temple, étymologiquement, hors
du fanum, de l’espace sacré, séparé, hors du
commun. Celui-ci peut être un bâtiment, ou
simplement une ligne tracée au sol. Ce trait
délimite un territoire, comme la ligne d’horizon.
“J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière
ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’interpréter, de modeler, de
contrôler et d’assurer les opinions et les discours des êtres vivants”, précise Agamben.
Les gestes des femmes et des hommes filmés
ici ont une grâce inédite. On pourrait de chaque
scène tirer un parallèle avec un tableau.
Les hommes en “blanc” de travail allongés sur
l’herbe composent malgré eux une scène de
baigneurs cézaniens. La dame debout près du
grand cèdre, à l’orée d’une forêt, est un Corot
du XXIe siècle. Les deux jeunes femmes assises
à nouveau sur un tapis dans l’herbe, cette fois
au printemps, pourraient sortir d’un Renoir…
Curieusement, leurs gestes sont maladroits
dans la nature, on sent que ce n’est pas leur
place habituelle, elles ont oublié la façon de
faire des bouquets. La maladresse, la découverte d’un autre aspect de leur cité, voilà qui
est nouveau, qui déstabilise.
L’appartement témoin aux arêtes rectilignes
contraste avec le champ de hautes herbes où
viennent se promener deux hommes. Le temps
se couvre, ils ont rabattu leurs capuches. Sous
le ciel métallique, ils regardent leurs barres
familières, et imaginent ce qu’on pourra voir
lorsqu’elles ne seront plus là, lorsque l’horizon
sera dégagé. En haut de ce monticule, de dos
et en contre-jour, ils sont de modernes voyageurs. Tel celui de Caspar David Friedrich (Le
Voyageur contemplant une mer de nuages,
1818), ils sont des passeurs vers un ailleurs
au-delà du mur. Ils sont aussi, comme le personnage du tableau, des sujets à part entière.
C’est Gounedi Traoré qui a guidé Florence
Lazar durant ses visites, et il est l’un des joueurs
de cartes. On entend sa voix tout au long du
film, voix off, voice over, celle-ci nous guide
toujours hors champ, instaurant une respiration et une distance face aux images. Nous ne
sommes pas dupes. Nous les avons vus jouer
aux cartes, attendre, rire, travailler, nous ne
pourrons plus penser aux Bosquets comme à
un titre d’actualité, une image d’incendies
parmi d’autres, nous dirons : ceux qui jouaient
aux cartes sous l’auvent, celles qui parlaient
sur leur tapis dans l’herbe, celui qui guidait les
autres sur l’ancien terrain de foot, là où il y
avait aussi des arbres.
A la fin du film, des hommes rangent les poubelles, geste quotidien, l’un dit à l’autre en
rigolant : “Il y aurait besoin d’un karcher pour
nettoyer tout cela…”
Marie de Brugerolle
A lire
A propos de Florence Lazar :
Rue Descartes No.67, 2010,
“Micropolitiques de la visibilité : Florence Lazar”
par Giovanna Zapperi.
De Marie de Brugerolle :
Guy de Cointet, JRP/Ringier, Zürich, 2011.
Premières Critiques, Les Presses du Réel,
Critique et théorie de l’art, Paris, 2010
(“J’ai vu la Gorgonne et je ne suis pas mort”,
sur le travail de Florence Lazar).
Suzanne Laffont, Actes Sud, Paris, 2003.
69
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extérieur nuit
Le cinéma de Sylvain George est lié à la France contemporaine dont il saisi l’esprit
réactionnaire et xénophobe. A l’origine de ses trois premiers courts métrages, il y a toujours
une impulsion réelle et concrète. En même temps, les images tournées en pellicule
aussi bien qu’en numérique semblent provenir d’une époque et d’un lieu lointains, d’un cinéma
à ses débuts, muet, contrasté en noir et blanc. Entre ces deux mondes, une armée de l’ombre
donne un visage et une allure aux luttes des classes aujourd’hui. Ces êtres de la nuit,
Sylvain George les filme inconditionnellement ; il les regarde avec des yeux qui sont à la fois
ceux du cinéphile et du militant. Propos recueillis par Eugenio Renzi et Antoine Thirion.
“No Border (Aspettavo che scendesse la sera)
est mon tout premier court métrage, film ou
geste cinématographique. Les prises de vues
ont été réalisées en 2005, année au cours de
laquelle j’écrivais mon projet cinématographique sur les politiques migratoires en Europe
et dont le long métrage, Qu’ils reposent en
révolte (Des Figures de Guerres I) [2010], constitue aujourd’hui le premier opus.
Dans l’attente des financements du CNC pour
mener à bien mon projet, j’avais décidé de faire
des “repérages” sur la situation des migrants
à Paris, de commencer à rencontrer des personnes, des groupes de militants ; et de “consigner” ces éléments dans un court métrage
dans lequel un certain nombre de choses pourraient être testées, expérimentées, d’un point
de vue politique et esthétique.
Pour ce film, j’ai eu envie de travailler et de
faire l’expérience de l’argentique, support que
je comptais initialement utiliser pour mon
“grand projet”. J’avais aussi le désir, symboliquement parlant, de me confronter pour cette
première expérience à un medium proche de
celui que l’on pouvait trouver au début de
l’histoire du cinéma. Un cinéaste expérimental
dont j’apprécie beaucoup les films documentaires en super 8, Sothean Nhieim, m’a donné
quelques renseignements et conseils, et le
film a été vite réalisé.
J’avais une idée très précise du film que je
souhaitais faire, de ce vers quoi je voulais aller.
Un documentaire expérimental, poétique et
politique dont la thématique serait traitée de
façon non didactique et explicative ; en noir et
blanc, muet, sortes de vues Lumière qui joueraient sur des vitesses de défilement de la
pellicule comme avaient pu le faire, avec leurs
spécificités propres, Marey ou Muybridge. Un
film qui jouerait aussi avec les codes du cinéma
70
muet, du cinéma d’avant-garde, et du cinéma
dit “engagé” (les découpages admis entre le
cinéma/le cinéma politique/le cinéma militant
sont extrêmement idéologiques et je refuse de
souscrire à ceux-ci. Chaque film est porteur de
vues politiques, “avouées” ou non).
Mes influences à l’époque s’inscrivaient à la
croisée des chemins : la tradition des films dits
de “ville”, symphoniques ou non (Vertov, Kaufman, Kirsanoff, Lotar, Storck, Moholy-Nagy,
Oliveira, Vigo, Buñuel, Goldman, Hutton…), le
cinéma dit “d’avant-garde” passé, et plus récent
comme les films de Angela Ricci-Lucchi et
Yervant Gianikian… Je souhaitais aussi essayer
de jouer sur les formes du pamphlet, du manifeste cinématographique, d’où l’usage de textes,
de citations qui renvoient aux références citées,
à certains films de Godard, Medvedkine.
Le film est composé de fragments organisés en
trois parties conçues comme des tableaux. Le
premier est une commémoration de la Révolution française. Je filme le 14 Juillet, les feux
d’artifice, les avions... symboles de la révolution bourgeoise, d’une société dans laquelle
nous vivons aujourd’hui et où les inégalités,
les injustices sont inacceptables. L’image redoublée et en négatif de l’avion qui passe devient
une image qui évoque de façon métaphorique
un bombardement de Paris. Et, de manière plus
directe, l’engagement français dans la guerre
en Afghanistan.
En creux sont désignés l’échec des révolutions
prolétariennes aux XIXe et XXe siècles, et la
nécessité peut-être de retravailler le concept
de révolution. Ce qu’un philosophe allemand
comme Walter Benjamin s’est appliqué à faire
en 1940. La révolution, entendue non plus
comme grand soir mais comme capacité à
faire bifurquer le cours des choses à tout
moment, dans l’ici et le maintenant. Ce qui
implique d’autres conception et rapport au
temps et à/de l’histoire, à même d’être mis en
œuvre par le cinéma.
Le deuxième tableau montre précisément la
société d’aujourd’hui. A travers la situation
des migrants qui tentent de survivre dans les
rues de Paris, se donne à lire par extension la
guerre menée contre les pauvres, la perpétuation des inégalités, l’indifférence.
Le troisième tableau est un tableau d’émancipation. On aperçoit une manifestation organisée par une association du Xe arrondissement
qui vient apporter son soutien aux migrants.
Une petite manifestation, de nuit, coincée entre
des travaux publics, le défilé des voitures, et
qui fait signe de la fragilité de ce combat minoritaire, surtout en 2005 lorsque la question des
sans-papiers n’est pas au centre de la scène
publique. Puis, de jour, un rassemblement de
personnes sans-papiers non loin du ministère
de l’Intérieur. Les décompositions de mouvements, la création et répétition de motifs, le fait
d’isoler, d’agrandir, de se focaliser sur certaines
parties des images, visent à rendre compte
plastiquement, avec toutes les ressources plastiques du médium cinématographique et du
super 8, et de la façon la plus radicale et frontale possible, de ces réalités insupportables.”
“N’entre pas sans violence dans la nuit est
mon deuxième court métrage, tourné lui aussi
en 2005. Je suis toujours dans l’attente de
savoir ce que deviendra mon “grand projet”, si
une subvention me sera accordée par le CNC.
Je continue à me préparer en rencontrant des
associations, des militants, des personnes
sans-papiers. Sensible à la question de la
représentation politique, à savoir comment les
personnes concernées peuvent être les acteurs
de leurs propos, j’entre en contact avec un collectif de sans-papiers extrêmement actif et
dont l’indépendance lui attire de vives critiques.
Si les partis et les associations de gauche en
effet veulent bien soutenir la cause des sanspapiers, ils ont en revanche du mal à accepter
que ceux-ci se présentent eux-mêmes, soient
porteurs de leur propre combat, décident euxmêmes comment mener le combat.
Après leur avoir expliqué mon projet et mon
souhait de filmer certaines de leur mobilisation pour le film que je prépare, je leur propose
de réaliser en parallèle un film court sur la
question des arrestations de personnes sanspapiers à Paris que je mettrais à leur disposition pour aider aux mobilisations sociales.
Rappelons que la France à partir de 2002, au
prétexte de gérer les “flux migratoires”, a, pour
A voir / A lire
independencia.fr
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page71
Un Homme idéal
No Border (Aspettavo
che scendesse la sera)
N’entre pas sans violence
dans la nuit
2005-2008, 24', noir et blanc, documentaire
réalisation : Sylvain George
production : Noir Production
2005-2008, 21', noir et blanc et couleur,
documentaire
réalisation : Sylvain George
production : Noir Production
No Border, comme ces amibes, noires
et fugitives, qui ouvrent un film au noir et blanc
saturé, ode rythmique et comme un rappel
du cinéma pur des années 1920 ; No Border,
la sensualité universelle de visages
et de corps à la chorégraphie élémentaire,
rehaussée par la musique (Part, Schnittke,
Ligeti) ; No Border, l’hypocrisie d’une politique
européenne et française où la circulation
des populations cède le pas à celle du capital.
Ne pas s’y tromper : la jubilation
du mouvement – ces avions en formation,
échappés d’un défilé militaire, – l’émotion
ingénue et sans doute inépuisable
que procurent ces visages taillés sur le vif
par une caméra digitale, ne renvoient
que partiellement à une “essence” cinétique
du cinéma. Mouvements et visages
ne sauraient s’abstraire complètement
et n’existent que dans une situation donnée,
dont No border, en une poignée d’images,
relève les contradictions, sinon l’aberration.
Fermement inscrit dans la France
des années 2000, le film oppose la foule
d’un 14 juillet (fête, rappelons-le, “nationale”),
sa joie naïve devant les feux d’artifices,
au dénuement d’un groupe d’immigrés
sans autre demeure qu’un matelas, comme
aux politiques léonines dont sans-papiers
et demandeurs d’asile sont les victimes.
Le cœur du cinéma étant aussi, au-delà
du seul mouvement, la possibilité de monter,
dos à dos, ce qui en théorie ne saurait
coexister sans friction ni explosion. M. C.
autour du monde
En octobre 2005, les habitants du quartier
Château d’Eau à Paris s’élèvent spontanément
contre ce qu’ils nomment les “rafles”
que la police mène chaque semaine contre
les populations immigrées – ou désignées
comme telles. Sylvain George filme
clandestinement l’événement, cette montée
en tension que matérialise un montage
précis et incisif, qu’il émaille des témoignages
des manifestants.
Comment filmer la résistance citoyenne ?
Premier film de Sylvain George, N’entre pas
sans violence dans la nuit intègre la lignée
des films militants et accompagne l’action
à Paris du 9ème Collectif de sans-papiers,
opposé à la politique d’expulsion et
de discrimination menée par le gouvernement
français. Il s’inscrit ainsi dans l’actualité
la plus brute, le cinéma réflexe et réactif
qu’autorisent plus que jamais les nouvelles
caméras digitales. De ce point de vue, on note
chez Sylvain George une forme d’“esthétique”
de la basse définition, à opposer aux images
télévisuelles, toujours plus lisses et lacunaires.
Mais ce noir et blanc, plus pixellisé
que granuleux, entend aussi rendre grâce
au haut patronage de Baudelaire et Walter
Benjamin, dont les citations émaillent le film
: quoi qu’un peu artificiel, il met à distance
le présent et lui donne comme une patine –
celle de l’Histoire dont il est toujours,
dans son renouvellement perpétuel,
la manifestation la plus urgente. M. C.
Un Homme idéal
(Fragments K.)
2006-2008, 22', noir et blanc et couleur,
documentaire
réalisation : Sylvain George
production : Noir Production
Conçus en réaction aux lois d’immigration
promulguées en 2006, la série des Contrefeux de Sylvain George prolonge l’action
du 9ème Collectif de sans-papiers à Paris.
Un Homme idéal en est le 4ème volet, et trace
en une poignée de séquences le portrait
d’un homme qui, à défaut de papiers
auxquels il a pourtant droit, est condamné
au monde du travail au noir, à l’exploitation,
à l’extrême pauvreté.
Le cœur du court film de Sylvain George
consiste en cet entretien où K., ouvrier
du bâtiment, décrit l’absurdité barbare
de la politique migratoire du gouvernement.
Si K. n’a pas la faconde d’un polémiste,
ses mots d’une implacable évidence tirent
à grands traits le portrait d’un quotidien
rongé par l’injustice. Ils entrent en résonnance
avec ceux de Robert Antelme, disposés
aux bornes du film, moins pour leur écho
littéraire que pour les inscrire dans l’histoire
du siècle passé, ses épisodes les plus
révoltants, son mouvement continué
jusqu’à nous. Les sans-papiers d’aujourd’hui
sont les cousins des manifestants algériens
tués un soir d’octobre 1961 à Paris :
une plaque commémorative rappelle fort
à propos dans quelle tradition se situe
la politique discriminatoire menée
par la France. Tel est le revers des mots de K.,
qui se décrit pourtant lui-même, en tant
qu’ouvrier qualifié d’un secteur en manque
de bras et père d’enfants scolarisés en France,
comme un “homme idéal” pour ce pays. M. C.
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la première fois dans l’existence de la Ve République, fixé des quotas d’expulsions et de reconduites à la frontière : 10 000 par an en 2002,
29 000 aujourd’hui. Pour parvenir à ces quotas,
il importe de procéder à environ 200 000 arrestations. Pour ce faire, la police procède à des
arrestations au faciès (ce qui est interdit par la
loi) dans des quartiers à forte concentration
d’immigrés, gares, métro, etc. Arrestations
massives qui ont lieu à l’improviste. Ce type de
dispositif policier, la rafle, mot tabou, est un
dispositif expérimenté et usité de longue date
par la police française, avec, selon les époques
bien évidemment, des finalités et objectifs
différents. Ce qui ne signifie pas pour autant
que les conséquences de ces dispositifs ne
soient pas dramatiques et mortifères pour les
personnes concernées, ainsi qu’en témoignent
les morts par défenestration ou noyade de
Mme Chulan Zhang Liu ou de Monsieur Baba
Traoré à Paris et dans la région parisienne.
N’entre pas sans violence dans la nuit montre
donc ce qu’étaient les rafles à cette époque :
un nombre impressionnant de policiers en
civil et en uniforme qui arrêtent les personnes
dans le métro, dans les restaurants et salons
de coiffure ; les nombreux bus qui stationnent
dans les rues. J’essaie de rendre compte de la
situation en montrant le dispositif déployé, les
rapports de force en présence, en recueillant
des témoignages, en montant les réactions
des gens qui ont assisté ou assistent aux descentes de police.
On assiste de surcroît au cours de cette rafle à
la première révolte populaire contre les arrestations policières. Les personnes du quartier,
les sans-papiers, le sous-prolétariat, se révoltent et mettent un terme aux arrestations. Il
s’agit là d’un acte historique, une révolte spontanée, inorganisée, non encadrée, fragile et en
même temps tenue, profondément populaire,
qui peut directement être connectée aux
révoltes oubliées et écrasées dans l’histoire :
révolte de paysans, révolte d’esclaves, protestations au Maghreb… Depuis, la stratégie policière a changé. Au lieu de grandes rafles, on
multiplie les contrôles à petite échelle de
manière à éviter toute réaction de masse.
Formellement parlant, il a fallu bien sûr travailler à partir des images réalisées avec cette
caméra vidéo de qualité très moyenne, de
taille très petite (ce qui induit une façon de filmer propre). Elles jouent sur différents registres : films d’intervention à la manière de René
Vautier, Newsreel de Robert Kramer, certains
films de cinéma direct, cinéma burlesque et sa
dimension transgressive (notamment à travers l’image d’un policier). Le montage heurté,
les ruptures, discontinuités, trous et béances
noirs renvoient à la violence de la situation. La
“deuxième” partie du film, après la révolte, qui
recense des témoignages spontanés et des
72
paroles politiques extrêmement fortes, travaille la forme du “détournement” et pointe
l’absence de journalistes sur les lieux (présence uniquement de quelques photographes).
N’entre pas sans violence dans la nuit est donc
le premier film réalisé en France sur les rafles
de personnes sans-papiers, et il montre dans
le même temps la première révolte du sousprolétariat urbain. A travers un exemple particulier, ce film documente les politiques de
l’époque. L’usage du noir et blanc, les différentes
vitesses de défilement des images, accentuent et soulignent le jeu que j’ai volontairement
voulu créer avec les notions de traces, d’archives, de survivances, de documents.”
“Un Homme idéal (fragments K.) est ce que
j’appelle une “petite forme”. Il fait partie d’une
série de films courts – ciné-tracts et fables
didactiques – que j’ai intitulée Contre-feux.
Des films réalisés très rapidement, parfois en
une journée, pour des collectifs de sanspapiers ou des collectifs informels, diffusés
ou non sur internet.
Il a été réalisé en 2006, avec un téléphone portable, outil/média partagé aujourd’hui par le
plus grand nombre. L’idée de faire un film sur
un sujet dont on parlait peu (la question des
sans-papiers commence à revenir peu à peu
dans l’espace public au cours de l’année 2006,
après une “éclipse médiatique” de près de 10
ans), avec un outil comme celui-ci, me semblait politiquement intéressante.
Le film s’attache à montrer le quotidien d’une
personne sans-papiers qui, comme beaucoup
de familles de personnes sans-papiers à ce
moment là, a placé son espoir dans la promesse faite par le ministre de l’Intérieur de
l’époque, Nicolas Sarkozy, de régulariser les
parents des élèves scolarisés. Durant cette
attente, on appréhende le climat politique de
l’époque, la peur qui tenaille les personnes
sans-papiers, le climat anxiogène de la société
française.
Les ressources du medium ont été utilisées et
poussées dans leur retranchement de façon à
traduire plastiquement et métaphoriquement
les réalités attestées. Le jeu sur les pixels, le
flou, le son ou le problème de son, la définition
ou absence de définition de l’image, les images
couleur ou noir et blanc, le cadrage particulier
qu’autorise la taille du médium, m’ont permis
de donner corps à un processus de figuration
des politiques minoritaires et corps opprimés,
et de défiguration des politiques dominantes.”
Propos recueillis par Eugenio Renzi
et Antoine Thirion, avril 2011
Les Arrivants
2009, 112', couleur, documentaire
réalisation : Claudine Bories, Patrice Chagnard
production : Les Films d’Ici,
Les Films du Parotier, AMIP
participation : CNC, CR Ile-de-France,
Acsé (Images de la diversité), Ciné Cinéma
Le jour même de leur arrivée en France,
les étrangers venus en famille se retrouvent
dans les bureaux de la CAFDA (Coordination
de l’accueil des familles demandeuses
d’asile). Ils sont reçus par des fonctionnaires
qui tentent de les aider à faire valoir,
le cas échéant, leur droit à l’asile.
Le face-à-face entre les assistantes sociales
et ces “primo-arrivants” venus du monde
entier est parfois drôle, souvent pathétique,
en tout cas dérangeant. Centré sur quelques
personnages bien choisis, deux assistantes
sociales, cinq familles d’immigrants
(Mongoles, Erythréens, Roumains, Somaliens
et Sri-lankais), le film de Claudine Bories
et Patrice Chagnard scrute le théâtre qui
se joue dans les bureaux exigus de la CAFDA
(Paris XXe). Chacun reste prisonnier de son rôle.
Pris dans l’urgence, les “arrivants”
ne demandent d’abord qu’un abri où se poser,
se nourrir, éventuellement accoucher.
Les “accueillants”, eux, se débattent dans
un système administratif plein d’injonctions
contradictoires : ils doivent à la fois secourir
(dans les limites d’un budget très insuffisant)
et éconduire, conseiller et admonester,
expliquer aux demandeurs d’asile leurs droits
et décourager les demandes abusives.
A l’envers d’un propos militant, le film ne jette
pas d’anathème mais montre la complexité
d’une situation inextricable, où des êtres
humains, ni tous bons, ni tous mauvais, sont
pris au piège d’un système inhumain. E. S.
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
La détresse des demandeurs d’asile, tout juste
arrivés sur le territoire, n’est pas moindre
que leur difficulté à comprendre les règles
du jeu administratif qui les attend avant d’être
fixés sur leur statut. Rude tâche, en retour,
que celle des assistantes sociales, face
à des attentes vitales, alors qu’elles disposent
de moyens matériels rationnés. La puissance
d’émotion des Arrivants est liée au tragique
de la situation avec laquelle se débattent
les personnes filmées au fil des mois. Ce film
remplit l’une des principales tâches – s’il en est
– du cinéma documentaire : mettre de la vérité
à la place des discours tout faits.
Alain Carou (BnF, Paris)
images de la culture
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arrêt sur image
au bord
de la crise de nerfs
Commentaire d’un photogramme extrait du film Les Arrivants, de Claudine Bories
et Patrice Chagnard, par Anne Brunswic.
Caroline : “Là, je crois que je vais péter les
plombs.” Bouillante de rage, elle vient de raccrocher le téléphone et prend à témoin l’équipe
de cinéma. Voilà qu’un militant d’une association d’aide aux réfugiés lui reproche de n’avoir
pas fait le nécessaire pour héberger une famille
afghane! Comme si elle disposait d’une baguette
magique ! Caroline n’en peut plus. Elle est
assistante sociale à la CAFDA, la Coordination
pour l’accueil des familles demandeuses d’asile.
Du matin au soir défilent dans les bureaux de
ce local bruyant des immigrants chargés d’enfants, seuls ou en couples, mais toujours en
situation d’extrême urgence. La plupart ont
abouti à Paris par hasard, au terme d’une fuite
éperdue où ils ont consumé leurs dernières
réserves d’énergie et d’optimisme. Caroline
doit d’abord se procurer les services d’un interprète. La CAFDA est une tour de Babel où l’on
passe du russe au tamoul, de l’arabe à l’espagnol, de l’anglais au chinois et du roumain au
farsi. Pendant qu’une juriste aide les “arrivants” à préparer leur dossier de réfugiés,
l’assistante sociale doit parer au plus pressé :
un hébergement (dans un hôtel de dernière
catégorie), des repas (délivrés dans une cantine souvent fort éloignée de l’hôtel), des soins
pour les bébés, des tickets de métro. Le budget limité de la CAFDA oblige Caroline à dire
souvent non, même aux demandes les plus
légitimes. Plus on l’implore, plus on la supplie,
plus elle se raidit. “On n’est pas une agence de
tourisme”, lâche-t-elle soudain à un demandeur
autour du monde
d’hébergement d’urgence. “C’est trop agressif,
objecte l’interprète, je ne peux pas traduire.”
“Elle a l’air tout le temps en colère, on n’arrive
pas à s’expliquer”, murmure une jeune Mongole à son interprète.
Si Caroline était laissée à elle-même, elle deviendrait une caricature de bureaucrate – arrogante, cassante, cynique. Heureusement, elle
est entourée de collègues plus mûrs qui lui
apprennent à faire la part des choses. Les fautifs, ce ne sont pas les demandeurs d’asile qui
ne veulent, candidement, qu’être accueillis
avec humanité. La CAFDA est enserrée dans
un ensemble de lois, de décrets et de règlements qui transforment l’accueil des étrangers en loterie. Pour une famille qui, après
bien des tribulations humiliantes, recevra un
permis de séjour, cinq autres iront dans un
autre pays porter leur malheur.
A la 78ème minute du film, Caroline, à bout de
nerfs, regarde la caméra. Elle cherche à sortir
de ce huis clos – magnifiquement mis en scène
– qui la met aux prises huit heures par jour
avec “toute la misère du monde”. Où se tourner ? Où porter ses regards ? A qui s’en prendre? Dans le hors-champ du film, jamais montré,
jamais nommé, se tiennent les véritables metteurs en scène de ce spectacle pathétique : les
agents du pouvoir exécutif, législatif, judiciaire
et, par délégation, le citoyen-spectateur que
nous sommes. L’élégance du film et son efficacité tiennent précisément à cette ellipse qui
laisse à chacun matière à penser. Que l’assis-
tante sociale soit “méchante” comme la jeune,
svelte et trop nerveuse Caroline, ou “gentille”
comme sa collègue Colette, une corpulente
mamma dont la bienveillance et la patience
semblent inépuisables, de toute façon, comme
elles le disent, “c’est mission impossible !”
Quelle que soit leur bonne volonté, les travailleurs sociaux, même à la CAFDA, ne sont que
des rouages de la machine à refouler. Le
constat de leur impuissance a de quoi les rendre malades.
Ce visage de Caroline, convulsé par la rage, est
celui que notre pays montre aux étrangers en
quête d’hospitalité. Un visage inquiétant et
indéchiffrable. Au sortir de la CAFDA, ils errent
sans fin dans le métro ou le long d’avenues où
tout paraît bien étrange. Pourquoi dans une
société si paisible et si opulente les gens sontils si nerveux ? se demandent, étonnés, les
vagabonds de la mondialisation. Mais pour le
citoyen-spectateur que nous sommes, le visage
de Caroline a un sens : il est le nôtre, celui d’un
Nord qui a perdu le nord. A. B.
A voir / A lire
Ceux de Primo Levi, d’Anne Barbé, cf. p. 118.
Revue XXI No.10, 2010, “Les arrivants”,
dessins de Benjamin Chaumaz commentés
par Claudine Bories et Patrice Chagnard
(revue21.fr).
cnc.fr/idc :
Bondy Nord – C’est pas la peine qu’on pleure!
de Claudine Bories, 1993, 53'.
Impression – Musée d’Alger,
de Patrice Chagnard, 2003, 52'.
annebrunswic.fr
73
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page74
photographie et documentaire
voyage en italie
Notes à propos de Vues d’Italie, de Florence Mauro, par Sylvain Maestraggi.
De la fin du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1950,
Vues d’Italie esquisse une histoire du regard où
se suivent et se répondent littérature, peinture,
photographie et cinéma.
Le film nous emmène à la rencontre de différents sites emblématiques : Rome, Naples,
Venise, Palerme. A chacun de ces sites est
associé un écrivain faisant part de ses impressions de voyageur : Rome et les ruines de l’Empire (Zola) ; Naples, ville populeuse et labyrinthique (Dumas) ; non loin d’elle le Vésuve
(Chateaubriand), le site archéologique de Pompéi (Gauthier), Cumes et le lac Averne, décors
mythologiques de l’Enéide de Virgile ; Venise,
ville mélancolique bercée par la nonchalance
de ses canaux (Proust, Thomas Mann); Palerme,
théâtre des combats du héros Garibaldi (Dumas,
Maupassant).
Chacune de ces villes voit se superposer différents types d’image représentant des sujets
parfois identiques : vues des sites historiques,
scènes de la vie populaire, séduction des corps.
La peinture apparaît toutefois plus imaginative, entre relevé d’impressions (Corot), lyrisme
théâtral (Hébert) et rêve romantique (Böcklin) ; la photographie précise et monumentale,
héritière des fameuses vedute, vues topographiques dont l’Italie s’était fait une spécialité ;
le cinéma (De Seta, Rossellini) tourné vers le
présent dont il enregistre le témoignage.
A travers ces écrits et ces images, le film retrace
à la fois la tradition du voyage en Italie, c’està-dire la description de l’Italie, “terre classique”, berceau de la culture occidentale, par
les artistes étrangers venus de toute l’Europe,
avec la part de fascination romantique des
pays du Nord pour ceux du Sud, des pays froids
pour la sensualité des peuples méditerranéens, et la reconquête de ce regard par les
Italiens eux-mêmes : associations de photographes faisant le catalogue du patrimoine
national ; exploration de la réalité italienne,
après la Seconde Guerre mondiale et la période
fasciste, par les cinéastes (Rossellini, Antonioni, Pasolini).
74
naissance du tourisme
Le film montre aussi l’évolution du phénomène du tourisme, l’industrialisation du voyage
sous l’effet, entre autres, de l’expansion du chemin de fer. De cette évolution, soutenue par
l’invention de la photographie et bientôt du
cinéma, naissent de nouvelles formes d’images :
cartes postales, films publicitaires d’agences
de voyage, films et photographies d’amateurs
anonymes. Le Grand Tour qui emmenait les
artistes et les jeunes aristocrates aux XVIIe et
XVIIIe siècles découvrir la patrie des Anciens et
de la Renaissance cède la place à une “démocratisation” du voyage. Celle-ci est présentée
comme une forme de déchéance de l’expérience du voyageur éduqué vers l’aveuglement
et le mauvais goût des masses. En témoigne
dans le film l’opposition entre les récits de
voyage des grands écrivains et les descriptions mesquines des guides touristiques, entre
les peintures des pensionnaires de la Villa
Médicis et le kitch des cartes postales. Mais
les guides touristiques existaient bien avant la
Révolution industrielle et Goethe à la toute fin
du XVIIIe siècle déplorait déjà l’insensibilité de
ses compagnons de voyage. On n’a pas attendu
la société de consommation pour se moquer
des touristes : “Je ne suis pas venu ici pour
voir. Je suis ici pour avoir vu”, déclare l’un des
protagonistes de Rome en un jour (1884) d’Auguste Strindberg. Pour les artistes et les écrivains voyageurs du XIXe siècle, l’Italie est une
terre saturée d’images et de récits (Turner
dessine d’après les gravures de l’époque les
étapes de son parcours avant même de partir)
qui les met au défi de s’inscrire dans l’histoire
tout en faisant preuve d’une vision singulière.
De ce point de vue, la phrase clé du film est
celle qui place l’expérience du voyageur entre
“révélation et nostalgie”. Si la nostalgie, portée par la contemplation des ruines et le souvenir des lectures d’Horace et de Virgile, paraît
facile à saisir, c’est à travers la révélation que
se découvre peut-être le bouleversement esthétique qui s’opère en Italie à l’orée du XIXe siècle.
images de la culture
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photographie et documentaire
75
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Photographie & Documentaire tente d’explorer
les rapports ambigus et complémentaires
de la photographie et du film documentaire,
de l’image fixe insérée dans l’image
en mouvement. Photographie d’archive
qui vient à point nommé pallier l’absence
de l’archive filmée dans le documentaire
d’histoire ou le portrait de personnalité ;
sujet central dans le portrait de photographe ;
photographies de famille entremêlées au film
super 8 dans les quêtes familiales d’identités ;
photographie zéro, point de départ
d’une réflexion sur l’image originelle ;
films entièrement composés, de la première
à la dernière image, de banc titres
photographiques ; contrepoint en noir et blanc
au film couleur ; arrêt sur image, focus sur
le détail révélateur ou plans fixes qui jouent
l’esthétique photographique; planches-contact,
albums, photographies savamment extraites
de vrac en boîtes, ou jeu de cartes postales ;
manipulation à vue, regards et jeux de mains ;
son imaginé de la photographie donnée à voir,
commentaire ou non en voix of… A l’appui
des films du fonds Images de la culture,
quelques pistes de réflexion sur ce thème
qui traverse tout le cinéma documentaire.
(Cf. Images de la culture No.17, 18, 21 et 23).
76
récits de voyage
Le film est placé sous le patronage de Goethe,
il aurait pu l’être sous celui de Stendhal. Le
Voyage en Italie de Goethe, réalisé entre 1786
et 1788, est publié en 1817 la même année
que Rome, Naples, Florence. Si pour Goethe,
défenseur du classicisme, c’est-à-dire d’un art
de la mesure inspiré par l’Antiquité, le voyage
en Italie répond au désir d’un retour aux sources,
il se présente également comme un arrachement, un départ précipité pour provoquer le destin, suivant la mode romantique du Wandern,
le vagabondage inspiré par la vie errante des
artisans à travers l’Allemagne. Il s’agit en faisant l’épreuve du monde de partir à la recherche
de soi-même. De fait, Goethe considérera le
voyage en Italie comme une renaissance et
une initiation. “On ne peut rien comparer à la
vie nouvelle que procure à l’homme qui pense
l’observation d’un pays nouveau”, écrit-il en
décembre 1786. Même passion de l’observation chez Stendhal pour qui l’Italie est “occasion à sensations”. Le père du réalisme ne
s’intéresse pas uniquement à la musique et à
l’histoire de la peinture, mais il s’attache à
décrire les mœurs et à la politique de son
temps – tout en revendiquant la partialité de
son point de vue. “Cette esquisse est un ouvrage
naturel. Chaque soir, j’écrivais ce qui m’avait le
plus frappé. J’étais souvent si fatigué que j’avais
à peine le courage de prendre mon papier. Je
n’ai presque rien changé à ces phrases incorrectes, mais inspirées par les choses qu’elles
décrivent : sans doute, beaucoup d’expressions manquent de mesure.” Les premières
lignes de l’avant-propos de Rome, Naples,
Florence, placent l’écriture sous le sceau de
l’authenticité, de la hâte et de l’inspiration. Le
récit de voyage autorise une écriture spontanée et discontinue où la description du monde
s’accorde avec l’expression du sujet.
peinture de plein air
En peinture s’amorce avec Corot et son maître
Pierre-Henri de Valenciennes ou le peintre
anglais Thomas Jones un mouvement similaire qui s’éloigne de la tradition picturale du
XVIIe siècle et annonce l’impressionnisme avec
son goût pour la représentation du quotidien
et l’étude de la perception. Au XVIIe siècle le
voyage en Italie des peintres français est consacré à la copie des antiques et des maîtres de la
Renaissance. Le tableau représente un grand
récit inspiré de l’histoire, de la mythologie ou
de la Bible ; il est produit en atelier. Les études
préparatoires d’après nature se font à la plume,
à l’encre et au lavis, et l’on doit savoir dessiner
d’après le souvenir et non en imitant directement la nature. A la fin du XVIIIe siècle, en Italie, mais aussi en Angleterre, se développe la
peinture de plein air. Les esquisses sont peintes
directement à l’huile dans un style rapide et
schématique, privilégiant les impressions lumineuses et les motifs prosaïques. Les études de
toits de Pierre-Henri de Valenciennes que l’on
peut voir dans le film en sont l’exemple. Dans
l’étude, le paysage est peint pour lui-même,
détaché du sujet mythologique ou de la scène
qui viendra l’orner dans la version définitive
réalisée en atelier. Avec la peinture de plein air
se développe une manière nouvelle dont Corot
deviendra l’emblème. Si les impressionnistes ont
reconnu chez lui un précurseur, le peintre se
réclamait toutefois de la tradition classique.
l’italie à l’époque de sa reproductibilité
technique
“Terre classique”, l’Italie est donc également
une terre d’innovation artistique. Cela vaut pour
la photographie, inventée dans le courant des
années 1830 et qui voit s’ouvrir en Italie, sous
l’impulsion des voyageurs et des Italiens euxmêmes, un immense terrain d’expérimentation.
En 1833, c’est sur les rives du lac de Côme que
l’Anglais Henry Fox Talbot réalise les premiers
essais qui conduiront au calotype, procédé
permettant d’obtenir un négatif sur papier par
opposition au positif direct du daguerréotype.
Cette technique légère qui introduit la reproductibilité dans l’image photographique aura un
succès considérable auprès des voyageurs qui
l’adaptent aux conditions de luminosité et de
température afin d’obtenir une “belle épreuve”.
En 1850, une école romaine de photographie
se constitue au Caffè Greco qui rassemble des
peintres et des photographes de toutes nationalités. On parle bientôt à travers l’Europe
d’une “méthode romaine”. Le patrimoine archi-
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page77
tectural de l’Italie est le motif de prédilection
des photographes qui constituent des ateliers
(comme celui des frères Alinari à Florence)
chargés de fournir en images les amateurs
d’art, les musées et les académies. La photographie est alors l’auxiliaire des arts, elle sert
de modèle aux peintres et se substitue au
dessin, mais c’est aussi une industrie lucrative, ce que n’oublie pas d’évoquer le film. Très
tôt également, elle est amenée à jouer un rôle
politique. La présence d’Alexandre Dumas et
du photographe Gustave Le Gray en Sicile, lors
de la prise de Palerme par Garibaldi en 1860,
est l’occasion d’un des premiers reportages
photographiques. Le temps de l’histoire s’accélère pour adopter la vitesse de l’information.
On compte également sur la photographie
pour donner à l’Italie unifiée son identité nationale : en 1892 est créé le Gabinetto fotografico
nazionale chargé du répertoire des monuments.
alors se comprendre de manière nouvelle. La
“révélation” est de l’ordre du dévoilement d’un
monde méconnu, celui du peuple italien. Passé
le désastre de la seconde guerre mondiale et
du fascisme, au moment où se développe une
nouvelle forme de frivolité (cf. La Dolce Vita),
Rossellini et Antonioni posent sur la réalité
italienne un regard inquiet, découvrant un
monde rural ou prolétaire menacé par les
transformations de la société et une bourgeoisie effrayée par ce monde qu’elle laisse derrière elle sans être assurée de son propre destin. Les photographes du XIXe siècle avaient
déjà représenté la vie populaire, mais leurs
images ne sont pas travaillées par la disparition comme celles des cinéastes du XXe siècle.
Ainsi les magnifiques images du documentariste Vittorio De Seta1 sont les dernières d’une
société de pêcheurs qui semble remonter à la
nuit des temps. Cruelle “nostalgie”.
de l’image-mouvement à l’incertitude
Dans le domaine du cinéma, l’Italie fut le théâtre
d’une innovation peut-être plus anecdotique :
celle du premier travelling réalisé en 1896 par
Alexandre Promio, un opérateur Lumière, sur
le Grand Canal de Venise. Ce n’est pourtant
pas un hasard si le voyage en Italie, et Venise
en particulier qui invite à une rêverie flottante
sur ses gondoles, a donné lieu au premier
mouvement de caméra. L’impression du voyageur est indissociable du mouvement occasionné par le transport, et l’on s’étonne encore
aujourd’hui que la vue d’un paysage à travers
la fenêtre d’un train nous plonge dans un état
de contemplation proche de celui d’une séance
de cinéma. Autre motif à ce premier travelling :
pour celui qui filme, comme pour celui qui
écrit, faire entrer le monde dans un cadre toujours trop étroit, se rapprocher au plus près de
l’expérience vécue du monde.
Mais qu’y a-t-il hors du cadre ? C’est la question que semblent poser les cinéastes italiens
convoqués à la fin du film. Les extraits de L’Avventura d’Antonioni ainsi que ceux de Voyage
en Italie et de Europe 51 de Rossellini posent
un regard moins idéalisé sur la société italienne que celui des bourgeois européens du
XIXe siècle. “Révélation et nostalgie” peuvent
Sylvain Maestraggi
photographie et documentaire
1 Cf. Le cinéaste est un athlète –
Conversations avec Vittorio De Seta, p. 31.
A voir
sylvainmaestraggi.com
cnc.fr/idc :
Roberto Rossellini, de Carlo Lizzani, 2001, 63'.
Rome 1785, de Jean-Loïc Portron, 2002, 50'.
Vues d’Italie
2009, 52', couleur, documentaire
réalisation : Florence Mauro
production : Zadig Productions,
musée d’Orsay
participation : CNC, France 5
Dans ce documentaire foisonnant de tableaux,
photographies et extraits de films,
Florence Mauro propose son propre voyage
en Italie entre 1777 et 1960. C’est avant tout
une histoire du regard, à travers l’évolution
des techniques de reproduction, le choix
des motifs et la manière de les montrer,
mais aussi dans les évocations littéraires lues
en voix off. De l’artiste au touriste, les points
de vue se superposent et se nourrissent.
Goethe suscite par son récit l’engouement
pour le voyage en Italie, et les Romantiques
y cherchent la révélation d’une beauté
perpétuée depuis l’Antiquité par les lectures
d’Homère et de Virgile. Les ruines fascinent
par leur grandeur déchue Keats, Shelley,
Zola. Tout artiste se doit de les reproduire.
La photographie, à partir de 1840, permet
une diffusion accrue des vues de villes,
de paysages marins ou de volcans.
Le désir d’Italie atteint l’amateur éclairé.
C’est aussi un marché et les studios
fleurissent comme celui des Fratelli Alinari
à Florence. Peintures, daguerréotypes,
tirages-papiers coexistent alors entretenant
l’illusion de l’objectivité. Des photographes
s’en affranchissent préférant un folklore
pittoresque reconstitué. Cette industrie
de la nostalgie attire les voyageurs.
Proust à Venise par exemple. Nourri de cinéma,
de cartes postales, de guides illustrés,
le touriste curieux accède à l’Italie.
Avec Vittorini, Pasolini ou Rossellini, le regard
du voyageur devient politique. L. W.
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arrêt sur image
fascination
Commentaire d’un photogramme extrait de Manikda – Ma vie avec Satyajit Ray
de Bo Van der Werf, par Arnaud Lambert.
Ce n’est pas tant qu’on pense que la vérité sort
de la bouche des enfants mais lorsqu’on demande au petit Soham “comment a fait ton grandpère pour prendre toutes ces photos ?” et qu’il
répond “il marchait derrière lui”, il faut reconnaître qu’il formule l’essentiel.
“Lui”, c’est Satyajit Ray, le père du cinéma
d’auteur indien, artiste total sur et en dehors
des plateaux de cinéma. Le grand-père de
Soham, c’est Nemai Ghosh, photographe attitré du cinéaste depuis la toute fin des années
1960. Voilà l’essentiel du casting du documentaire du réalisateur et musicien belge, Bo Van
der Werf.
“Il marchait derrière lui.” Satayjit Ray recourait à une autre expression pour caractériser
Nemai Ghosh. Dans le livre qui célébrait ses 70
ans, composé de photos de Ghosh, il écrivait :
“C’est une sorte de Boswell qui travaillerait
avec un appareil photo plutôt qu’avec un stylo.”
Dans l’aire anglo-saxonne, Boswell ayant été
le biographe attitré de l’homme de lettres
Samuel Johnson au XVIIIe siècle, le nom désigne
un compagnon permanent, un observateur
qui se donne pour mission de reporter minutieusement les faits et gestes de son mentor.
Une fois adoubé par Ray, sur le tournage des
Aventures de Goopy et Bagha (1968), Ghosh a
disposé d’une sorte de carte blanche : c’était
non seulement les tournages qui lui étaient
ouverts mais aussi le bureau et la maison du
cinéaste. Des presque vingt-cinq ans de collaboration entre les deux hommes – Ray est
78
mort le 23 avril 1992 et l’anecdote rapporte
que ce jour sombre a été le seul où Ghosh
n’était pas équipé de son appareil – ont résulté
90 000 clichés, dont d’innombrables consacrés à la personne même de Ray.
Ghosh en tire un légitime orgueil ; son dévouement à Satyajit Ray était total et il en a fait son
“sujet photographique” presque unique – à
l’exception de travaux alimentaires pour d’autres cinéastes bengalis, dont Ritwik Ghatak,
ou de séries consacrées au théâtre à Calcutta.
L’explication de cette exclusivité est toute simple : “J’admirais cet homme.” La question de la
fascination est donc au centre du film, avec
toutes les ambiguïtés qu’elle implique.
Indéniablement, elle est un formidable moteur
à faire des images. Ce dont témoignent les
magnifiques portraits réalisés par Ghosh, dont
beaucoup ont fait le tour de la planète. Le film
de Bo van der Werf insiste à plusieurs reprises
sur l’impressionnante masse d’images – notamment dans l’une des premières séquences où
la caméra survole les tirages répandus sur
toute l’étendue de la terrasse de la famille
Ghosh. Nemai triomphe : “Grâce à mes photos,
les prochaines générations découvriront un
homme extraordinaire.” Le spectateur éprouve
alors ce qu’il éprouvera tout au long du film, le
sentiment mélangé de voir beaucoup d’images
sans avoir vraiment vu Satyajit. Toujours est-il
qu’il prend conscience de l’étrange folie du
photographe, de la démesure de son travail et
de son attachement.
Ray a donc trouvé son Boswell, celui qui écrira
sa légende. En marge de la reconnaissance
artistique et critique qui ne devait qu’à son
génie de cinéaste, se déploiera cet autre récit,
parallèle et complémentaire, nécessaire sans
doute, celui de l’artiste au travail. Et Ghosh en
sera l’auteur. Le critique Samik Bandyopadhyay dit de ce dernier : “Nemai le photographiait pendant le tournage et pendant tout le
long processus de création d’un film. Il créait
ainsi l’image d’un maître-réalisateur, en contrôle
total de son art.” Artiste démiurgique s’il en
est, Satyajit Ray réglait toutes les dimensions
de la cinématographie, du maquillage au décor,
de la lumière à la caméra, de la direction d’acteur à la bande originale. Dans le documentaire de Van der Werf, c’est l’actrice Sharmila
Tagore (Des jours et des nuits dans la forêt,
1970) qui a la formule la plus juste : “C’était un
véritable one man show.” Les images de Ghosh
sont là pour l’attester. Le montrer et le démontrer. “Plus que la création, c’est le créateur que
j’ai tenté de révéler1.” Logiquement, Manikda
- Ma vie avec Satyajit Ray épouse le regard de
Ghosh. Que ce soit par l’intermédiaire des
documents photographiques ou des entretiens avec les anciens collaborateurs de Ray, il
sera bien davantage question de la personne
même du cinéaste que de sa cinématographie.
Le grand mérite du film de Van der Werf est de
révéler par touches progressives la relation
tout à fait singulière, dénuée de mots, qu’entretenaient Ray et Ghosh. Et également cette
sorte de pacte que les deux hommes ont
conclu, peut-être sans le savoir, et dont on peut
se demander si les termes en sont parfaite-
images de la culture
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Manikda
Ma vie avec Satyajit Ray
2005, 52', couleur, documentaire
réalisation : Bo Van der Werf
production : Néon Rouge Production
participation : RTBF, Centre du cinéma
et de l'audiovisuel de la communauté
française de Belgique, CBA
Nemai Gosh a passé près de 25 ans
dans l’ombre de Satyajit Ray en tant que
photographe sur les plateaux de tournage
du cinéaste. Il a aujourd'hui une base
d’archives inestimable. Partant à sa rencontre
en Inde, Bo Van der Werf retrace le parcours
du photographe autodidacte et réalise
un portrait en creux de Satyajit Ray,
par le biais des photographies, d’entretiens
avec d’anciens techniciens et acteurs,
et en revenant sur des lieux de tournages.
Avec un appareil photo trouvé dans un taxi,
Gosh commence son activité à la fin
des années 1960, fixant définitivement
son regard sur Manikda (Bijou, surnom de Ray)
jusqu’à la mort du cinéaste en 1992.
Le film amorce des retrouvailles, celle
entre Gosh et Soumendu Roy par exemple,
chef opérateur de 21 films de Ray,
qui a enseigné à Gosh les rudiments
de la photographie ; celle encore avec l’acteur
Soumitra Chatterjee qui, depuis Le Monde
d’Apu (1959), a joué dans 14 films de Ray.
Le voyage de Van der Werf à travers les clichés
noir et blanc de Gosh est aussi un retour
sur des lieux de tournage de Ray, notamment
le palais en ruine du Salon de musique (1958),
dont l’unique habitante, née en 1921
et conscrite de Ray, guide la visite.
Gosh traverse ce documentaire en prenant
de nouvelles photographies, qui viendront
s’ajouter à sa collection de 90 000 négatifs.
A la date de ce film, la valeur patrimoniale
et la conservation de ces archives n’avaient
pas encore rencontré de soutien. P. E.
photographie et documentaire
ment équilibrés. Pour Ray : la fidélité jamais
démentie de Ghosh et des images pour l’histoire (avec l’âge, “l’apparence physique de
Manikda [le surnom de Satyajit Ray] s’était
peut-être détériorée mais jamais dans mes
photos. Je ne sais pas pourquoi, je choisissais
sans doute le bon angle. Il n’avait jamais l’air
malade.”) ; pour Ghosh : le droit d’habiter sa
passion, d’en vivre, et la sublimation de sa propre existence au voisinage du génie.
Nemai Ghosh s’est donc engagé dans sa fascination. Il n’a eu de cesse d’accomplir cette
sorte d’encyclopédie photographique du charisme personnel de Ray à laquelle on l’a invité.
Dans une large part, l’objectif a été rempli. Ce
qui fait dire à Soumendu Roy, ancien directeur
de la photographie de Ray : “Il continuera à
vivre grâce à tes photos. Tu l’as maintenu vivant.”
On ne peut imaginer hommage plus émouvant
pour un photographe – celui qui anticipe la disparition future de son objet et éprouve le besoin
compulsif d’enregistrer pour conjurer la mort.
Fût-ce au prix de sa propre existence, qui
tourne au sacrifice ! “Je n’ai pas pu consacrer
beaucoup de temps à mes trois enfants. S’ils
ont été bien élevés, je le dois à ma femme et à
mes frères. J’ai manqué beaucoup de choses.”
Cette fascination prend par moment des tournures extrêmes, que Bo van der Werf explore
sans peut-être s’en rendre compte. Par exemple lorsqu’il nous entraîne sur les lieux de ces
tournages que le photographe n’a pas connus
– la première période de Ray, la plus glorieuse,
avant 1968. Il en souffre, Ghosh, de ne pas
avoir été là dès le début. C’est sa croix de Boswell de n’avoir pas pu tout saisir. “Je ne faisais
pas partie de l’équipe à cette époque. Une
véritable agonie…” Une fois de plus, il enfile
son habit d’apôtre. Dans la maison de La Complainte du sentier, il fait les photos d’Apu et de
sa sœur, devenus depuis 1955 de vénérables
adultes. Il prend les photos, même si c’est trop
tard – ultime fidélité à Satyajit.
Quelques instants plus tard, et alors que le
papier vierge est plongé dans le révélateur, on
veut croire que la photographie aura permis à
Ghosh de remonter le temps… Mais non, ni
miracle, ni apparition : les fantômes de Satyajit Ray et de ses équipes n’ont pas imprimé la
pellicule. (Au passage, toutes les attentes du
film sur la photographie auront été comblées :
prises de vue, laboratoire et apparition progressive des images dans les bains.)
“J’ai perdu mon père alors que j’étais très jeune.
J’ai éprouvé autant de chagrin à la mort de
Manikda. J’avais tout perdu.” Il faut attendre
la disparition de Ray pour que l’éclipse de sa
propre existence cesse – mais au fond Ghosh
n’en demandait pas tant : Ray était sa vie. Le
photographe reste seul avec ses négatifs, face
à son monument imaginaire et il n’a plus de
travail. Lui qui avait été si fidèlement l’ombre
de Ray (il marchait derrière lui) retrouve tout à
la fois la lumière et le vide. En charge d’un
impressionnant héritage.
Manikda – Ma vie avec Satyajit Ray retrace
d’ailleurs la difficulté de Nemai Ghosh pour
faire reconnaître la valeur patrimoniale de son
travail et obtenir la préservation de ses précieuses archives. Précédemment, il l’avait
avoué : “Rien n’est répertorié, […] seulement
dans ma mémoire. Si ma mémoire flanche,
tout sera perdu.” La belle séquence du palais
de Nimtita, où a été tourné Le Salon de musique
(1958), fournit un écho profond à cette quête
de la transmission : une dame âgée, drapée de
blanc, semble hanter les lieux. Née en 1921,
conscrite donc de Satyajit Ray, elle accueille
les visiteurs, fait la visite des lieux, raconte les
détails du tournage et ranime les pierres qui
menacent ruine. Au palais comme chez Ghosh,
la mémoire incombe aux témoins, aux vieilles
âmes, seuls en mesure de faire le récit du passé
et de donner un sens aux traces. Le documentaire prend alors tout son sens : garder l’enregistrement de ce qui, pour l’heure, est promis
à disparaître. A. L.
1 “More than the creation, it is the creator I have
tried to reveal.” Nemai Ghosh, Andrew Robinson,
Satyajit Ray, a vision of cinéma, Londres, I.B. Tauris,
2005, p. 11.
Il faut poursuivre la citation : “Whatever he was
doing [...] Manikda was preoccupied. In his eyes,
I felt I could see the whole film. I tried to catch
that impression.”
Note
Depuis la réalisation de ce documentaire,
Nemai Ghosh a publié plusieurs ouvrages,
dont le dernier en 2010, Manik-Da : Memories
of Satyajit Ray, chez Harper Collins India.
Une partie de ses photographies est exposée
de manière permanente au St Xavier’s College
de Calcutta.
cnc.fr/idc
Les Cinémas indiens du Nord au Sud –
Les Générations du cinéma bengali,
d’Hubert Niogret, 2008, 54'.
79
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page80
portraits en fusion
Lorsque Claude Cahun, artiste photographe lesbienne et indépendante, devient le sujet
d’un film de Barbara Hammer, artiste cinéaste lesbienne et indépendante, la convergence
des personnalités fait sens. Dans tous les sens du terme. Lover/Other est un portrait en miroir,
en tiroir, où la photographe française et Marcel Moore, sa compagne, sont caressées
par l’objectif d’une caméra reconnaissante. Une quête artistique, fondue dans une démarche
féministe émancipatrice. Analyse et interview de Barbara Hammer, par Michel Amarger.
Il y a d’abord Claude Cahun, connue sous ce
nom d’artiste comme une figure libre et inspirée par la photographie. Elle s’appelle Lucy
Schwob et naît à Nantes en 1894 dans un couple qui éclate. Le père reforme un autre couple
avec une femme qui a déjà une fille, Suzanne
Malherbe, née en 1892. Celle-ci relate : “Ma mère
s’est remariée avec le père de Lucy et nous
sommes devenues sœurs et amantes, au grand
dam de nos familles.” Elle prendra comme nom
d’artiste Marcel Moore. Leur relation amoureuse
est impétueuse, durable, et sera l’axe d’une vie
d’échanges, orientée vers la création. Lover/
Other élude les premières années où les deux
femmes fréquentent les surréalistes à Paris.
En 1937, elles s’embarquent sur l’île de Jersey
pour y passer le reste de leur vie ensemble.
C’est la période que choisit de traiter Barbara
Hammer, en se basant sur les témoignages de
résidents de l’île. “Elles étaient considérées
comme des excentriques, et je pense qu’elles
l’étaient, explique l’un d’eux, c’étaient des
femmes brillantes mais hors normes, et manifestement lesbiennes. Ce qui à l’époque faisait jaser.” Cheveux courts, pantalons, poses
lascives et volontaires, les photographies confirment l’originalité du couple pour l’époque.
Claude Cahun déclare : “Mon opinion sur l’homosexualité et les homosexuels, est exactement la même que celle sur l’hétérosexualité
et les hétérosexuels. Tout dépend des individus et des circonstances. Je réclame la liberté
générale des mœurs.”
Les positions de Claude Cahun ne pouvaient
que motiver Barbara Hammer à réaliser Lover/
Other. La cinéaste, née à Hollywood en 1939,
lesbienne militante et artiste expérimentale, a
signé plus de 80 films et vidéos de tous formats. Petite-fille de la cuisinière de D.W Griffith, elle est initiée au cinéma par Lillian Gish
dès l’âge de 5 ans. Après des études de philosophie à Los Angeles, une maîtrise de littéra-
80
ture anglaise et une de cinéma à San Francisco, elle se marie et enseigne dans un lycée
à Santa Rosa. Au début des années 1970, elle
s’affirme en tant que lesbienne et se lance
dans la réalisation de films courts et chocs
comme Dyketactics (1974), montrant crûment
son rapport sexuel avec son amante. Les suivants, Superdyke (1975), Multiple Orgasm (1976)
ou Women I love (1976), la hissent au rang de
cinéaste pionnière et éclaireuse de la cause
lesbienne. Elle est à la fois opératrice, monteuse et productrice de la plupart de ses films.
A la fin des années 1980, elle joue avec la tireuse
optique, explore l’art vidéo avec Optical Nerves
(1989), ou Sanctus (1990) dont les vues prises
aux rayons X se combinent aux mouvements
du corps, aux pulsions, à l’écriture. Plus tard,
sa trilogie Nitrate Kisses (1992, premier longmétrage), Tender Fictions (1996) et History
Lessons (2000) est consacrée à la mémoire
lesbienne et à l’histoire des mouvements gays.
Ces films entérinent la renommée militante de
Barbara Hammer. Elle enseigne au School of Arts
Institute de Chicago, au California College of Arts
à Oakland, et multiplie les prises de paroles. L’expérience de sa lutte contre le cancer lui inspire
A Horse is not a Metaphor (2009, Teddy Award
à Berlin). La relation entre l’art et l’engagement
politique, la Résistance en particulier, qu’elle
aborde dans Resisting Paradise (2003), préfigure les recherches entamées autour de la personnalité libre et combative de Claude Cahun.
se vivre, s’aimer, expérimenter
Lover/Other se concentre sur la vie à Jersey en
soulignant d’abord combien l’apparence physique de Claude Cahun la démarque. Dans ses
écrits, elle la stigmatise : “Mon corps humiliait
bien souvent ma pensée. Mon corps mal
construit aux révoltes sans grâces.” C’est pourtant lui qu’elle expose dans ses nombreuses
photographies, dans l’élan des recherches
surréalistes de l’époque : “Imaginer que je suis
autre. Me jouer mon rôle préféré.” Les débuts
sont difficiles : “Je suis née en 1894, un scorpion s’est retourné dans le ventre de ma mère,
écrit-elle. Je passais mes heures solitaires à
déguiser mon âme.” Elle s’ouvre à la vie et à
l’amour en rencontrant Suzanne. A Jersey, les
murs de leur logis abritent leur intense activité créatrice. Les collages démultiplient les
corps. Un résident relate : “Elles faisaient ces
extraordinaires collages pour leur propre plaisir. Ils n’étaient pas conçus pour être vendus.
Si elles avaient voulu les vendre, elles auraient
sans doute échoué car il n’y avait pas de marché pour ce genre d’œuvres sur l’île à cette
époque. Et puis ça les aurait exposées à ce
dont elles n’avaient pas envie : être considérées comme les autres.”
En marge de la communauté de Jersey, l’historienne d’art Whitney Chadwick explique :
“Cahun et Marcel se situent quelque part entre
des écrits sur les surréalistes et par les surréalistes, et les premières tentatives sérieuses
du XXe siècle de théoriser et conceptualiser
une identité sexuelle lesbienne. Elles font partie de la première génération de lesbiennes
qui consciemment ont produit des représentations de lesbiennes contemporaines, y compris des représentations de la sexualité.” Claude
Cahun affirme : “Je veux scandaliser les purs,
les petits-enfants, les vieillards, par ma nudité,
ma voix rauque, le réflexe évident du désir.” Sa
relation passionnelle avec Marcel est un moteur
puissant. Cette immersion du privé dans l’art,
du corps dans l’expression créatrice, est aussi
celle que cultive Barbara Hammer dans ses
films. Dans la vie courante, elle aussi arbore
volontiers pantalons et tenues de cuir noir,
soignant son image, se projetant dans ses
œuvres. Chez elle aussi, le privé renvoie au
geste d’artiste.
Lorsque Claude Cahun fait la couverture du
Jersey News avec un cliché où ses bras dépassent d’un bloc de granit, les vues en couleurs
de Barbara Hammer défilent : les pierres traditionnelles de l’île évoquent la filiation entre
l’art et la matière qui l’a inspirée, entre hier et
aujourd’hui. Ce glissement des couches du
temps, souligné par les plans de la végétation
images de la culture
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“Je ne pouvais pas employer la technique d’un documentaire traditionnel”
Quelques questions à Barbara Hammer à propos de Lover/Other.
Comment est née l’idée de réaliser
Lover/Other ?
J’ai fait un film sur les artistes et la Résistance
française qui s’appelait Resisting Paradise
[2003]. J’y confrontais les vies de Matisse
et Bonnard avec trois combattantes
de la Résistance dans le sud de la France.
Je voulais y faire figurer une lesbienne
mais toutes celles que j’interviewais disaient
qu’elles n’avaient pas ce genre de préférence
sexuelle et que cela n’avait pas d’importance
à une époque où elles vivaient dans le risque.
Je connaissais l’existence de Claude Cahun
et Marcel Moore mais elles ne vivaient pas
à Cassis ni dans les environs, lieu de tournage
de Resisting Paradise et véritable personnage
du film, aussi je ne pouvais pas me servir d’elles.
Comment avez-vous enquêté
pour Lover/Other ?
J’ai fait beaucoup d’interviews sur l’île de Jersey
avec des gens qui connaissaient Cahun
et Moore, ou dont les parents les connaissaient,
qui avaient été Résistants pendant l’occupation
nazie. J’ai trouvé beaucoup de documents,
de photographies, aux Archives de Jersey,
à la librairie et dans d’autres fonds.
Que connaissiez-vous de Claude Cahun
avant de faire le film ?
J’avais vu un portrait d’elle qu’elle avait fait
avec Marcel Moore, à l’Hôtel Sully à Paris ;
je savais qu’elle était lesbienne à partir
du regard fixe qui provenait directement
de la photographie et pénétrait mes yeux.
J’ai parlé au commissaire de l’exposition
des femmes photographes qui faisaient
des autoportraits ; il m’a confirmé qu’elle était
lesbienne puis il m’a dit qu’il y avait la Librairie
des Femmes où je pouvais acheter
sa biographie et le catalogue, ce que j’ai fait
immédiatement.
Quelles étaient les réactions pendant
le tournage ?
Les gens avaient envie de raconter l’histoire
de Cahun et Moore, mais comme les deux
femmes étaient assez repliées et secrètes,
il y en avait peu qui en savaient beaucoup.
Quelle place a Claude Cahun dans l’art
de son époque selon vous ?
La chose la plus importante à savoir,
c’est que Claude Cahun ne travaillait pas seule.
Elle faisait de l’art avec son amante de toujours,
Marcel Moore, qui était aussi sa demi-sœur.
Ce sont les premières collaboratrices
lesbiennes connues dans l’histoire de l’art.
Leurs photos sont les précurseurs du travail
de Cindy Sherman. Leurs dessins sont denses
et poétiques. Leur activisme nous inspire
toutes aujourd’hui. Si nous pouvions être
aussi courageuses !
photographie et documentaire
Comment avez-vous conçu la structure
du film ?
Je fais des recherches, je rassemble de manière
excessive, et puis je trouve un moyen
de mémoriser chaque élément d’image
et de texte. Je n’écris pas de scénario.
Une chose en entraîne une autre.
Comment avez-vous défini la forme
de Lover/Other et sa bande son ?
Je devais trouver une manière dont Cahun
et Moore auraient été fières. Je ne pouvais pas
employer la technique d’un documentaire
traditionnel car c’était contraire à la manière
dont elles pratiquaient l’art. Pour le son,
j’ai fait des visuels et j’ai demandé à Pamela Z,
musicienne d’avant-garde. Je lui disais plus
ou moins ce que je voulais et elle m’envoyait
des échantillons par mail que je commentais.
J’aimais sa voix dans ses interprétations
et j’avais toujours voulu travailler avec elle
sur un film.
Avez-vous eu besoin de beaucoup
de moyens financiers pour réaliser ce film ?
On a besoin de temps, de désir, d’engagement.
Comme je fais tout le tournage et le montage
moi-même, je peux oublier de me payer
ou je peux établir un contrat m’attribuant
un salaire comme réalisatrice/opératrice/
monteuse. Ici, j’ai pu me verser un petit salaire
et rétribuer le travail de Pamela Z car j’ai eu
le soutien du New York Council on the Arts.
Comment situez-vous ce portrait par rapport
à votre travail ?
J’essaie de rendre visible l’invisible. En tant que
pionnière du cinéma lesbien, sensible
aux contributions des lesbiennes à l’histoire
de l’art, à la culture, à la survie des peuples
et des nations pendant la Seconde Guerre
mondiale, je voulais que ces deux maîtresses
femmes soient connues, reconnues et honorées.
Estimez-vous que votre manière de réaliser
a évolué ?
Non, chaque film me dit comment le faire.
Chacun est différent de celui qui le précède.
La technique et les idées découlent du contenu
du film et de la recherche qui précède
sa réalisation.
Pensez-vous que les nouvelles technologies
aident à développer l’expérimentation
au cinéma ?
Oui car les artistes aiment de nouvelles
manières de travailler, mettre les mains
dans du nouveau matériel, de nouvelles
applications pour les ordinateurs, et s’en servir
d’une manière créative, qui n’a peut-être pas
été envisagée par les inventeurs.
Qu’est-ce qui vous inspire
pour créer aujourd’hui ?
Comme toujours, une idée ou une situation
de la vie qui provoque mon émotion. Là je suis
touchée par l’énorme marée noire qui s’est
répandue pendant des mois dans le golfe
du Mexique. Je suis en train de penser
à la manière d’exprimer ma consternation
et ma colère par rapport à cette dévastation
de l’environnement qui touche non seulement
les plantes et les animaux mais le grand corps
de l’océan dans son ensemble.
Propos recueillis et traduits
par Michel Amarger, avril 2011
81
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page82
Lover/Other
2006, 55', couleur, documentaire
réalisation et production : Barbara Hammer
participation : New York State Council
on the Arts, Women in Film, Experimental TV
Center, Wexner Center Media Arts Program,
The Ohio State University
En 1937, après avoir fréquenté l’avant-garde
littéraire et artistique parisienne,
Lucy Schwob, alias Claude Cahun,
et Suzanne Malherbe, alias Marcel Moore,
s’installent sur l’île de Jersey. Couple
d’une radicale liberté, elles se livrent
à des mises en scène photographiques
qui font exploser les cadres de l’identité
sexuelle. A l’arrivée des nazis sur l’île,
leur liberté artistique se fait résistance.
L’œuvre de Claude Cahun, clandestine
en son temps, quoiqu’elle ait publié quelques
textes illustrés de photographies, a été
redécouverte récemment. Ses autoportraits,
où elle explore une multitude de personnages,
hommes ou femmes, dans des poses
et sous les costumes les plus divers, semblent
préfigurer les recherches de Cindy Sherman
apparues quarante ans plus tard, à l’ère
du postmodernisme. Mais dire qu’elle est
en avance sur son temps, c’est ramener
à des catégories trop étroites cette œuvre
d’une irréductible singularité.
Irréductibilité qui s’illustre dans la période
de l’Occupation où l’art affronte le plus
atroce des conformismes. Lover/Other,
qui rassemble par ailleurs le témoignage
d’habitants de l’île, constitue à partir des écrits
et des images fulgurantes de Claude Cahun
un récit quasi autobiographique qui met
en lumière le personnage moins connu
de sa compagne, Marcel Moore. Exaltant
l’amour des deux femmes, certains dialogues
sont interprétés par deux comédiennes. S. M.
82
qui recouvre la maison des deux femmes, renvoie aux photos d’époque où Claude Cahun
prend la pose en dandy. Deux actrices se glissent tout au long du film, dans les silhouettes
de Claude et de sa compagne. Leur présence
donne corps à la sensualité des deux artistes.
Leurs paroles, puisées dans les écrits de Claude
et Marcel, renvoient aux images, les images
aux états d’âme, les sentiments à la création.
Ce qui est dit est mis en pratique par les collages, les mises en scènes soignées ou les
maquillages ; les accessoires parfois incongrus participent à l’exploration d’une autre
réalité. Des formules écrites par Barbara Hammer sur ses images parsèment le film, telles
des ponctuations puisées dans les mots de
Claude Cahun : “Epier ton sommeil” ; “Nous
devons jeter du lest par dessus bord.” Ecritures lancées dans la fluidité de l’écoulement
du film pour se mêler à la matière filmée.
Effets dont la réalisatrice, experte en l’art de
tisser des matières filmiques hétérogènes, use
ici avec mesure, se mettant comme en retrait
dans le sillage de ses sujets. En écho sonore,
des fragments de voix, des bribes de chants
litaniques, des bruissements métalliques,
feutrés, parfois assonants, contribuent à évoquer l’étrangeté nichée dans le quotidien et les
œuvres. En contrôlant le mixage mais aussi le
montage de ses films, Barbara Hammer, comme
ses modèles, participe à toutes les étapes de
la création d’une œuvre. Créer revient pour
elles à affirmer ce qu’on a envie de vivre.
lutter, se révéler
Lover/Other est ainsi un précieux regard sur la
création, son inspiration, sa démystification.
“La question que l’on se pose rarement est :
qui est celle qui tient l’appareil photo et où se
tient-elle ? relève l’historienne d’art. La plupart du temps, c’était Moore qui prenait les
photos, mais parfois elle était devant. Les
positions de sujet/objet ne sont pas figées.
Elles changent de façon très théâtrale. C’est
déjà une autre forme de pratique.” La démarche
repose sur la dualité des deux femmes qui se
dissimulent pour mieux s’exposer. “L’identité
ne peut être que jouée. Elle ne peut être révélée, souligne encore Whitney Chadwick. L’un
des principaux sens du travestissement est de
contester l’idée que l’identité et la subjectivité
sont fixes et immuables.” Les écrits de l’artiste,
énoncés par la comédienne qui la représente,
confirment cette analyse : “Mes masques sont
si parfaits que lorsqu’il leur arrive de se croiser sur la grande place de la conscience, ils ne
se reconnaissent pas.” Mais dès 1919, Claude
Cahun apparaît dans un autoportrait de profil,
où elle se photographie tête nue, en veston, avec
un éclairage et une pose qui rappellent les
portraits d’intellectuels juifs d’Europe de l’Est.
Ce qui, pour l’historienne, revient à “s’inscrire
clairement dans une tout autre lignée”.
La rupture de la Seconde Guerre mondiale fait
ressurgir les origines et modifie l’attitude des
deux femmes. Les résidents de l’île rappellent
le choc de l’arrivée des Allemands en 1940 : ils
sont 20 000 à débarquer parmi les 41 000
habitants. Les images d’archives que Barbara
Hammer aime faire remonter dans ses films
pour fixer la mémoire font jaillir l’arrogance des
soldats allemands. Et plus les règles deviennent
contraignantes plus les habitants se sentent en
prison et enclins à résister. Claude et Marcel font
front en s’isolant davantage, se resserrant dans
leur passion, jusqu’à ce que leur indignation
déborde. Leur maison fait face à la cantine et
elles en profitent pour passer à l’offensive.
Claude met des croix avec des lettres gothiques
en inscrivant “la guerre est finie” pendant que
Marcel fait le guet. Bravant les interdits, elles
écoutent la radio, retranscrivent les informations
sur des billets qu’elles placent sous les cendriers
de la cantine et parfois dans la poche des soldats. Elles écrivent en plusieurs langues, distribuent des tracts, en posent dans l’église et
signent “membres uniques d’une organisation
nommée L’Ennemi, soldats sans nom, mouvement clandestin appelant les soldats allemands
A voir / A lire
barbarahammer.com
jeudepaume.org
queerculturalcenter.org
Claude Cahun : l’exotisme intérieur,
de François Leperlier, Paris, Fayard, 2006.
Cinémas de traverse et Stephen Dowskin,
de Frédérique Devaux et Michel Amarger,p.20-25.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page83
à renverser les nazis”. Leurs photographies,
montrées en parallèle, deviennent grinçantes :
elles représentent des soldats menaçants,
constitués d’assemblages d’objets, indiquant
que l’art est devenu combat.
Mais l’audace a son prix. Les deux activistes
qui ont des origines juives par leur père, mais
ont volontairement omis de se présenter pour
se faire enregistrer comme telles en 1940,
sont interpelées le 28 octobre 1944. “Les deux
femmes juives qui viennent d’être arrêtées
sont de la pire espèce. Elles ont fait circuler
des tracts incitant les soldats allemands à
tirer sur leurs officiers”, note l’administrateur
allemand de Jersey. Il décrit “une perquisition
dans leur maison pleine d’horribles peintures
cubistes” et relève “la découverte de matériel
pornographique d’une nature particulièrement écœurante”. Les œuvres de Claude et
Marcel sont détruites en masse. Le séjour en
prison éprouve les deux femmes qui revendiquent “la force dans le désespoir”, et l’art participe à cette résistance : “Marcel et moi avons
continué nos montages photo dans nos cellules. Nous les collions avec du jus de betterave.” Les dessins se font violents, cris déclinés sur tous les supports possibles. Le verdict
a des allures de sentence surréaliste : six mois
de prison puis fusillées. Elles sont graciées
après l’intervention de l’administrateur de l’île,
et relâchées juste avant l’arrivée des troupes
britanniques, en 1945.
La période de l’après-guerre est d’une autre
tonalité, comme le style plus méditatif du film.
Les photos d’art citées aux côtés d’images de
presse témoignent des silhouettes marquées
par l’Occupation, l’incarcération et le temps
qui a passé. Les deux amantes ne désarment
pas, cultivant leur amour jusqu’à ce que la
mort les sépare. Claude meurt la première, en
1954 ; Marcel vit en recluse jusqu’à sa disparition, en 1972. En filmant l’épitaphe sur leur
tombe commune qui mentionne “Et j’ai vu de
nouveaux cieux et une nouvelle terre”, Barbara
Hammer laisse monter des chants juifs. Les
images en fondus enchaînés où elles posent
ensemble scellent leur union définitive et créatrice. Des scènes de vente publique où un portrait de Claude atteint 40 000 dollars, intercalées avec malice par Barbara Hammer au
milieu du générique de fin, indiquent le prix de
la reconnaissance, tardive. Au terme du film,
l’œil reste impressionné par ce dialogue sans
fin entre les corps, l’amour, l’art, la recherche.
La figure féminine lancée comme un objet/
sujet du désir, posée effrontément dans l’objectif, s’affirme au subjectif. Un élan revendiqué par Barbara Hammer, qui pourrait reprendre ce trait lancé par Claude Cahun à son
amante : “Tu m’aimes et je suis libre.”
Michel Amarger
photographie et documentaire
walker evans,
un sorcier en alabama
Notes à propos du film Louons maintenant les grands hommes de Michel Viotte,
par Pascal Richou.
James Agee, écrivain, et Walker Evans, photographe, sont envoyés au Sud des Etats-Unis,
en Alabama, par le magazine économique Fortune, pour effectuer un reportage sur la vie des
fermiers pauvres, dans les champs de coton.
Nous sommes en 1936, ce sont les heures noires
de la Grande Dépression, les deux amis sont
au début de leur carrière. Trois familles de
métayers blancs, dans une misère conséquente, acceptent pourtant de les accueillir et
de se laisser photographier. Commence alors
une expérience en “immersion totale”, comme
on dit aujourd’hui, qui donnera plus tard un
livre : Louons maintenant les grands hommes.
Agee, beau regard rebelle à la James Dean, est
un idéaliste sensible. Il se lie d’amitié avec les
fermiers, se passionne pour leur existence difficile et veut leur rendre justice. Il livre un texte
lyrique, échevelé, poétique (les cabanes des fermiers deviennent “des créatures de bois de pins
assassinés”), mais aussi factuel, sociologique,
exhaustif. Fortune, surpris, ne sait pas quoi faire
de cet étrange objet de quatre cents pages.
Evans, de son côté, est plus réservé. Grand sec
silencieux, il se tient à distance et se glisse sous
le drap noir de sa chambre 8x10, pour prendre
ces quelques photographies, désormais célèbres, qui ouvriront le livre : un propriétaire, des
fermiers, leurs femmes, leurs enfants, pris
seuls ou en famille, leurs maisons.
Le film de Michel Viotte retrace cette aventure
et nous explique, avec quelques intervenants,
la portée historique, sociologique et méthodologique du livre. La dimension également religieuse, presque biblique, du sujet du livre se
dégage peu à peu : l’existence de ces hommes
et ces femmes qui cultivent le coton, livrés aux
caprices du climat, dans l’angoisse de savoir
si la récolte leur permettra de tenir jusqu’à
l’année prochaine, symbolise dans le fond la
condition humaine sur Terre et sa noblesse
potentielle. La caméra de Michel Viotte filme
longuement les photos de Walker Evans. Estce l’emphase du commentaire, la force grondante du texte d’Agee, la profondeur des sujets
abordés ? L’attention se détache, l’esprit se
met à rêver. On s’attarde sur les détails, on
essaye de déchiffrer les regards, les attitudes.
D’où vient donc le sentiment de la force
intacte, comme inaltérable dans le temps, de
ces photographies ?
Voyez le propriétaire, par exemple. C’est le
méchant de l’histoire : il possède les terres, les
fermiers sont totalement dépendants de lui.
Avec sa veste froissée et étriquée qui essaie
de faire riche, ses petits yeux noirs et rétrécis,
il inquiète sourdement. Voyez maintenant,
parmi les fermiers, une petite fille, Lucille Burroughs, 10 ans sous son chapeau de paille, qui
toise avec défi l’objectif d’Evans. Intelligente,
sensible, farouche, aussi forte que fragile, magnifique personnage : un géant et un fétu de paille.
Et Mme Burroughs, sa mère, devant le pas de
sa porte, avec son attitude tendue, âpre. A la
fois frêle et courageuse, sa force de caractère
affleure sur la pellicule, impose le respect. Et
son mari : assis sous le auvent, fatigué et beau
comme un boxeur ou un charpentier ; il émane
de lui une douceur, une présence solide qui force
l’attention. Il pourrait venir tout droit d’un chefd’œuvre moite et lyrique du cinéma américain.
Ces fermiers, c’est sûr, sont plus vrais, plus
grands que nature. Ils nous replongent instantanément dans le rêve éveillé de l’Amérique,
une Amérique de la croyance, des pionniers.
Des personnages de cinéma ? Ils semblent
n’attendre que leur histoire, leur destin. Il y a
du caractère, de l’émotion, du tragique en eux.
Il y a du mythe presque.
C’est un paradoxe. Alors que nous sommes à
priori dans le domaine du constat “d’urgence”,
du reportage brut, sans fioriture, de la simple
recherche de la prise de conscience, Evans a
fait basculer son sujet dans la fiction, l’archétype, l’intemporel. Nous sommes entrés avec
lui dans les territoires de l’imaginaire.
“Il est difficile de savoir avec exactitude si
Evans a enregistré l’Amérique de son enfance
ou s’il l’a inventée…”, magnifique formule de
John Szarkowski1, qui résume d’un trait cette
ambivalence, profonde, subtile, captivante.
Evans continuera du reste par la suite à suivre,
83
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page84
Louons maintenant
les grands hommes
2004, 53', couleur, documentaire
réalisation : Michel Viotte
production : Néria Productions, France 5
participation : CNC, Procirep, Angoa-Agicoa,
ministère de la Culture et de la Communication
(CNL)
En 1936, au plus fort de la Grande Dépression,
le magazine américain Fortune envoie
l’écrivain James Agee et le photographe
Walker Evans réaliser une série de reportages
sur la condition des métayers blancs
dans les champs de cotons du sud
des Etats-Unis. Du projet naîtra en 1941
un livre mythique, Louons maintenant
les grands hommes, montage expérimental
de mots et d’images, véritable monument
à la gloire des laissés-pour-compte
de la crise.
Conçu comme un entrelacs de photographies
d’Evans, d’extraits lus en off du texte d’Agee,
d’archives filmées de l’époque et d’interviews
de spécialistes et témoins, le film de Michel
Viotte raconte comment vit le jour cette œuvre
complexe et singulière ; comment les deux
auteurs sillonnèrent les Etats du Sud
à la recherche de familles de métayers
emblématiques ; comment leur choix
de s’immerger totalement dans le quotidien
de ces familles révolutionna les méthodes
du journalisme ; comment le virage
conservateur de Fortune empêcha finalement
la publication des reportages, amenant Agee
à en tirer un véritable livre. Ouvrage
à la structure éclatée, truffé de références
bibliques, il fut délibérément conçu
dans le but de “faire exploser le cerveau”
des “intellectuels libéraux suffisants”
(selon l’écrivain Norman McMillan).
Finalement publié en 1941 dans le plus
parfait anonymat, il fallut attendre sa réédition
en 1960 pour qu’éclate sa puissance
documentaire, poétique et transgressive. D. T.
84
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page85
tel un funambule, ce fil, cette corde raide entre
des valeurs contradictoires, réunissant en
même temps authenticité documentaire et
puissance fictionnelle, spontanéité, réactivité, et souci exigeant de la composition, parfois jusqu’à l’abstraction. Publicités, signes,
passagers du métro, passants dans la rue,
magasins encombrés, voitures, épaves… Ses
images d’une réalité “brute” parviennent à un
tel pouvoir d’évocation qu’elles appartiennent
d’emblée au domaine de la vision. Elles pénètrent dans nos mémoires, deviennent des
balises scintillantes dans notre paysage intérieur collectif. Peut-être le “paradoxe Evans”
apparaît-il de la façon la plus nette dans ses
séries sur l’architecture : il y photographie les
bâtiments avec un angle spécial, une lumière
particulière, comme pour en faire disparaître
la réalité et faire surgir leur nature de décor
mental. Ses maisons, ses églises, ses chapiteaux, ses buildings, seuls ou entassés les uns
sur les autres dans une mystérieuse sérialité,
irradient dans une présence plus que réelle.
Nous pensions suivre un cartographe rigoureux dans ses repérages, nous voilà déjà entrés
dans un monde parallèle, dans un tableau
d’Edward Hopper, voire dans L’Empire des
lumières (1954) de René Magritte…
Cette bipolarité, on l’aura compris, qu’on l’appelle rêve/réalité ou documentaire/fiction,
n’appartient bien sûr pas à Evans : en tant que
grand artiste, il se laisse pénétrer, porter par elle.
Particulièrement féconde, elle traverse en fait
l’histoire de la photographie, du cinéma, de la
représentation en général, sous diverses formes,
d’une façon toujours renouvelée, jamais résolue.
Dans le feuilleton qui nous occupe présentement, sur l’utilisation de la photographie dans
le documentaire, on pourrait ainsi, dans le même
ordre d’idée, avancer l’hypothèse d’un autre
retournement secret : la photographie, fixe, filmée, zoomée, balayée en travelling, telle qu’on
la trouve dans presque tous les documentaires, et qui vient en général appuyer le propos, étayer la démonstration du film, c’est paradoxalement ce qui, dans un récit supposément
factuel, rigoureux, et authentique, réintroduit
de la fiction, de l’incertitude, du rêve, de l’énigme.
La photographie est, au début de son histoire
photographie et documentaire
tout au moins, enregistrement, duplication
chimique, captation irréfutable de la réalité.
Aujourd’hui qu’elle “reprend du service” dans
le documentaire, même commentée, cernée,
dépliée, utilisée, prise en otage, elle semble
pouvoir et devoir échapper à son commentaire
même.
Dans les émissions télévisuelles très en vogue
sur les affaires criminelles, qui croisent film
noir et histoire vraie, thriller psychanalytique
et étude de cas, victimes et meurtriers manquent souvent à l’appel du filmage, pour des
raisons différentes (les uns sont six pieds
sous terre, les autres en prison), et ce sont
leurs photos qui prennent en charge leur présence. Le spectateur hypnotisé se met à
décrypter inlassablement ces visages, absorbé
par le vertige des hypothèses policières et fictionnelles, il peut tisser la toile d’une autre
histoire, personnelle, secrète. La photo, loin de
conclure ou de prouver, ouvre les horizons, le
champ des hypothèses, à travers le mystère
d’un regard, d’une attitude, d’un lieu, le hasard
d’un instant, la nature d’une lumière à un
moment précis… Elle appelle l’interprétation,
la conjecture, elle impose la circonspection,
voire même, dans certains cas, une sorte de
crainte sacrée.
James Agee observe intrigué son ami Evans et
le décrit dans Louons maintenant les grands
hommes “s’enveloppant dans une étoffe maléfique (le drap noir de la chambre) pour se livrer
à une véritable séance de sorcellerie”. Quel est
donc le secret de ce photographe de “l’école
documentaire américaine” qui n’a jamais cessé
de vouloir nous emmener de l’autre côté du
miroir ? Il disait rechercher “une pureté, une
rigueur, une simplicité, une immédiateté, une
clarté, qui ne s’obtient que par l’absence de
prétention à l’art”. Il voulait ainsi éviter toute
volonté d’exister, et donc d’interférer, comme
artiste. Abandonner toute mise en scène ou
intention trop lisible, faire avec ce qui est disponible, donné : devenir le capteur transparent et idéal du monde sensible.
On retrouve chez lui comme chez Edward Hopper, le goût de la station-service, émouvant
jalon humain, posé au milieu de nulle part, de
la forêt ou du désert, relais qui permet à
l’homme d’aller encore plus loin, de s’enfoncer
un peu plus avant dans l’obscurité de ce monde
opaque, dont le sens continue d’échapper. La
présence de l’homme dans l’univers, voilà ce
qui émeut Evans. Une présence fragile, livrée,
exposée, perplexe, dotée d’une énigmatique
beauté, qu’il n’a eu de cesse de vouloir capter.
En s’inclinant avec humilité devant les puissances invisibles qui nous régissent, Evans
obtient la faculté d’en délivrer le message
secret. Agee a raison : Walker Evans est un
sorcier, en tout cas, un initié. Il connaît les formules qui vont libérer les sortilèges de la photographie, et invoquer sa double nature insaisissable : enregistrement et énigme. Et cette
double nature, en dernière analyse, est sans
doute le reflet en miroir de celle du monde.
Il y a fort longtemps, un autre artiste avait
d’ailleurs formulé cette idée en ces termes :
“Nous sommes de l’étoffe dont les songes
sont faits. Et notre petite vie est cernée par le
sommeil.” William Shakespeare scrutait les
frontières si fines entre théâtre et réalité. La
photographie n’existait pas encore.
Pascal Richou
1 Dans l’introduction du livre Walker Evans, édité
par le MoMA, Museum of Modern Art, New-York, 1971.
A voir / A lire
Louons maintenant les grands hommes,
de James Agee et Walker Evans,
Terre humaine, Plon, 1972, 1993, 2002.
ageefilms.org
afterwalkerevans.com
cnc.fr/idc :
De Michel Viotte : Jack London, l’enfant
rebelle du rêve californien, 1995, 46' ;
Les Amants de l’aventure, 1999, 79' ; Gabin,
gueule d’amour, 2001, 80' ; Gérard Philipe,
un homme, pas un ange, 2003, 52'.
85
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contrechamp des barreaux
contexte et enjeux
Suite des dossiers publiés dans les No.17 et 19, Images de la culture fait le point, en 2011,
sur la question de l’image en prison, d’autant que le département Développement des publics
du service de la Diffusion culturelle au CNC œuvre au quotidien avec ses partenaires
sur ce sujet. Etat des lieux des ateliers de formation ou d’éducation à l’image, entretiens
avec des intervenants ou des cinéastes, présentation des films entrés récemment au catalogue,
dont les droits ont été acquis par le Secrétariat général (SCPCI-DEDAC) du ministère
de la Culture et de la Communication… Un dossier coordonné par Patrick Facchinetti,
de l’association Cultures, publics et territoires.
En 1985, le Garde des sceaux Robert Badinter
fait entrer la télévision dans les cellules des personnes détenues. Elle existait déjà dans le cadre
des salles collectives.
Concomitamment, la réflexion et la mise en
place de programmes culturels, notamment
dans le domaine de l’image animée, est impulsée par le ministère de la Culture et de la Communication et le ministère de la Justice et des
Libertés, impulsion matérialisée par la signature
d’un premier protocole d’accord en 1986.
Dès lors, des actions d’éducation à l’image vont
être proposées aux personnes placées sous
main de justice en lien avec les dispositifs de
droit commun. Des centres de ressources audiovisuelles sont notamment créés, à partir desquels des films vont être réalisés qui interrogent
la problématique de l’image en prison. Nous
pouvons citer deux références en la matière : De
jour comme de nuit, documentaire de Renaud
Victor tourné en 1991 au centre pénitentiaire
des Baumettes à Marseille, et les réalisations
d’Alain Moreau, prélude aux ateliers de création audiovisuelle à la maison d’arrêt de ParisLa Santé.
Participer à un projet dans le domaine de l’image
animée – tous les projets réalisés en milieu
pénitentiaire en témoignent – c’est d’abord vivre
une expérience collective en participant à un
tournage de film, à des rencontres avec des
cinéastes, à des débats. Mais c’est aussi une
aventure individuelle que de regarder un film,
en se confrontant avec le point de vue d’un réalisateur. C’est aussi envisager un autre rapport
au monde qui nous entoure, développer son
esprit critique, se construire un jugement, un
point de vue.
Ces actions s’inscrivent pour l’administration
pénitentiaire dans une perspective de réinsertion. Elles représentent souvent un temps utile
86
qui permet à la personne détenue de se réenvisager comme partie prenante de la société
qu’elle rejoindra lorsque sa peine sera achevée. Elles sont également un territoire où l’expression, l’échange et l’apprentissage des
règles qui préludent à toute création sont rendus possibles. Elles apportent des éléments
de réflexion et de compréhension qui permettent d’aborder le délit, la sanction et la vie en
société avec de nouvelles clés de lecture.
La réinsertion est aussi une affaire de réconciliation entre le dedans et le dehors, entre soi
et l’autre, entre la personne détenue et la
société. Et ces projets audiovisuels et cinématographiques participent pleinement au développement des liens entre le dedans et le dehors.
Il s’agit bien de modifier les représentations
de la prison et de la personne détenue, de
déplacer le point de vue et de réduire la distance entre la prison et la Cité.
Toute pratique culturelle en prison s’élabore à
partir d’un faisceau d’enjeux, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’image. Le fait d’accepter de s’inscrire dans le cadre d’un projet
dans le domaine de l’image représente déjà
une prise de risque : par rapport à soi-même,
par rapport à ses codétenus, par rapport à la
société en donnant à voir son image, une image
que l’on reconstruit.
quels projets aujourd’hui ?
De nombreux projets sont aujourd’hui développés dans le domaine de l’image animée. On
peut distinguer plusieurs typologies d’actions.
Les ateliers qui ont pour objectifs de sensibiliser les personnes détenues à l’image dans
toutes ses composantes, afin qu’elles puissent les analyser, porter un autre regard sur ce
média et développer leur point de vue critique.
Ces actions visent à démocratiser l’accès aux
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page87
Trous de mémoire
contrechamp des barreaux
87
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page88
Or, les murs
Image à voir, image à faire
Guide de l’image en milieu pénitentiaire
Coédité par l’association Cultures, publics
et territoires et le CNC avec le soutien
du ministère de la Justice et des Libertés
(Direction de l’administration pénitentiaire)
et du ministère de la Culture
et de la Communication (Secrétariat général),
l’objectif de ce guide est de procurer
aux personnels pénitentiaires
et aux professionnels de l’image un outil
pratique et méthodologique susceptible
de les accompagner dans la conception
et la mise en œuvre de leurs projets
en direction des publics sous main de justice.
L’ensemble des questions liées aux actions
cinématographiques et audiovisuelles y sont
abordées : pratique de l’image (ateliers
de sensibilisation, de pratique artistique,
de création, de programmation de films
sur le canal vidéo interne des établissements
pénitentiaires, etc.), diffusion de l’image
(projection et diffusion collective de films)
et sur le canal vidéo interne, diffusions de films
à l’extérieur, mise à disposition de films
dans les médiathèques des établissements
pénitentiaires, etc.) ; mais aussi la question
des droits (droit à l’image, droit d’auteur,
droits musicaux).
Des fiches pratiques sur les ressources
disponibles, le matériel à utiliser, les dispositifs
dans lesquels s’inscrire sans oublier
une présentation des environnements
institutionnels et juridiques sont aussi
proposées.
Enfin, le guide donne la parole à des acteurs
de terrain qui développent des projets
dans le domaine de l’image animée
en direction des publics sous main de justice.
A paraître, premier trimestre 2012.
Disponible en version papier et en version
numérique sur les sites du CNC et de Cultures,
publics et territoires :
cnc.fr
resonance-culture.fr
88
œuvres cinématographiques et audiovisuelles,
aux langages et aux pratiques, et à s’approprier
l’image en tant que telle. On peut citer notamment l’atelier d’éducation à l’image mené au
centre pénitentiaire de Béziers par la Fédération des ciné-clubs de la Méditerranée, l’atelier de sociologie de l’image conduit à la maison d’arrêt de Limoges, les projets développés
par le cinéma Le France à Saint-Etienne, ou
encore ceux proposés par l’association Les 2
Maisons à la maison d’arrêt de Grenoble et au
centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier.
L’association Les Yeux de l’Ouïe mène depuis
maintenant de nombreuses années des ateliers d’éducation à l’image au sein des maisons
d’arrêt de Paris-La Santé et de Metz. Parmi
ceux-ci, Si seulement…, un cycle de programmation de films élaboré par les membres de
l’atelier En quête d’autres regards, depuis la
prison de Paris-La Santé vers le cinéma MK2
Beaubourg. Chaque projection est suivie de
courts-métrages – la mise en forme des regards
portés sur le film – réalisés par les participants à l’atelier. A l’issue de chaque séance,
une discussion autour des films est ouverte
avec le public dans la salle et celle-ci est filmée pour revenir à la prison.
Les ateliers de pratique artistique qui donnent
l’occasion aux personnes placées sous main
de justice de s’expérimenter à la création. Ces
ateliers reposent sur l’implication des bénéficiaires. On peut citer le travail mené par l’association Les Yeux grands ouverts au centre
de détention de Mauzac ou celui du Cercle
audiovisuel par l’association Artenréel à la
maison d’arrêt de Strasbourg.
Les ateliers d’écriture et de création partagée
où, sur la base de la proposition d’un artiste, les
personnes détenues font l’expérience collective et/ou participative de l’art. On peut citer le
projet d’atelier de création partagée (théâtre/
cinéma) actuellement mené par Lieux Fictifs à
Marseille (Cf. p. 92), ou l’atelier d’écriture qui
avait été mené à la centrale de Clairvaux avec
le compositeur Thierry Machuel (Cf. p. 102).
Il s’agit bien là de faire du cinéma en prison et non
pas du cinéma sur la prison, de donner l’opportunité aux personnes placées sous main
de justice de faire l’expérience du cinéma.
C’est à dire l’expérience de l’image de soi et de
celle des autres. Il s’agit aussi de s’interroger
sur les images que l’on fabrique et sur ce
qu’elles produisent.
En lien avec des professionnels de l’image,
des films documentaires ou de fictions sont
aussi proposés, que ce soit en salle collective
ou sur le canal vidéo interne des établissements pénitentiaires. Ils donnent souvent lieu
à des débats en présence des réalisateurs des
œuvres projetées. A titre d’exemple à Angoulême, dans le cadre du partenariat entre le
Festival du film francophone et la maison d’arrêt, trente personnes détenues ont assisté en
août dernier à des projections. On peut aussi
citer l’action menée depuis plusieurs années
par Ciné-Passion en Périgord dans les centres
de détention de Neuvic et de Mauzac.
Afin de renforcer le lien dedans-dehors, des
films réalisés en milieu pénitentiaire sont
régulièrement programmés dans différents
festivals. Ils sont parfois suivis de débats avec
des personnes détenues qui bénéficient pour
l’occasion de permissions de sortir. De même,
celles-ci peuvent faire partie de jurys de festivals où l’occasion leur est donnée de développer leur esprit critique et d’exercer leur libre
arbitre. A titre d’exemple, pour la quinzième
édition du festival Résistances, en partenariat
avec l’association Regard nomade, des personnes détenues de la maison d’arrêt de Foix
se sont portées volontaires comme membres
d’un des jurys, et deux ayant obtenu une permission de sortir ont assisté à la projection du
film documentaire Touentou fille du feu, de
Patrick Profit. Pour la vingt-deuxième édition du
FID-Marseille cette année, un nouveau prix, le
prix Renaud Victor, a été décerné en partenariat avec le centre pénitentiaire des Baumettes,
Lieux Fictifs et le CNC. Ce prix sera reconduit
d’année en année (Cf. p. 93).
Les partenariats entre les festivals et les établissements pénitentiaires se sont d’ailleurs considérablement multipliés. Citons encore celui
entre le Festival régional et international du film
de Guadeloupe et les établissements pénitentiaires de l’île, celui, de longue date, entre le Festival international du film de la Rochelle et la
maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, ou
encore celui entre la maison d’arrêt de Gradignan et le Festival international du film d’histoire
de Pessac.
Plusieurs établissements pénitentiaires s’inscrivent au sein de dispositifs initiés et soutenus
par le CNC. C’est le cas de la maison d’arrêt de
Dijon et des centres pénitentiaires de PoitiersVivonne et de Saint-Denis de la Réunion qui
participent à Passeurs d’images1. Ce partenariat se traduit par la réalisation de films, d’ateliers d’éducation à l’image ou de rencontres
avec des professionnels. Par ailleurs, des établissements pénitentiaires participent régu-
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page89
Surveillante en prison, le contrechamp des barreaux
lièrement au Mois du film documentaire 2.
Enfin, on peut citer la réalisation de projets
novateurs. En août dernier, un web-documentaire a été réalisé par les personnes détenues
des établissements pénitentiaires de Maubeuge et de Bapaume en Nord-Pas-de-Calais,
avec l’appui de l’association Hors Cadre.
quelle visibilité pour les films réalisés
en milieu pénitentiaire ?
Malgré des diffusions ponctuelles en festivals, peu de films tournés en milieu pénitentiaire – films issus d’ateliers ou documentaires de création réalisés par des cinéastes
après de longues enquêtes – font l’objet d’une
diffusion en salles de cinéma ou sur les chaînes
de télévision (hormis les reportages). Les auteurs
de ces films doivent souvent vaincre de nombreuses résistances avant d’obtenir l’autorisation que leur œuvre soit diffusée à l’extérieur.
Seuls quelques films ont pour l’instant échappé
à la règle. On peut citer Les Vidéo Lettres sous
la direction d’Alain Moreau, Sans elle(s) sous
la direction d’Anne Toussaint, l’ensemble des
films réalisés par Lieux Fictifs et notamment
9m2 pour deux diffusé sur Arte (Cf. p. 95) ; où
encore le documentaire La Récidive en question, réalisé par Patrick Viron à la maison d’arrêt de Saint-Etienne et diffusé sur des chaînes
de la région Rhône-Alpes, et celui de Catherine Rechard, Une Prison dans la ville, diffusé
sur France 3 Normandie (Cf. p. 101).
On ne peut évoquer les projets développés
dans le domaine de l’image en direction des
personnes placées sous main de justice sans
évoquer la question du droit à l’image. La loi du
24 novembre 2009 donne la possibilité aux
personnes détenues de pouvoir apparaître à
visage découvert, si elles le souhaitent et si elles
l’ont précédemment consenti par écrit. L’administration pénitentiaire peut s’y opposer, uniquement si cela “s’avère nécessaire à la sauvegarde de l’ordre public, à la prévention des
infractions, à la protection des droits des victimes ou de ceux des tiers ainsi qu’à la réinsertion de la personne concernée. Pour les prévenus, la diffusion et l’utilisation de leur image
ou de leur voix sont autorisées par l’autorité
judiciaire”.3 Cette loi de la République s’avère
contrechamp des barreaux
être une avancée majeure dans la mesure où
elle permet de redonner une identité à des
personnes qui ont vu leur image disparaître au
regard de la société au moment de leur incarcération. Permettre aux personnes détenues
d’apparaître à visage découvert, c’est leur offrir
l’opportunité de se reconstruire – réellement
– une image, de se ré-envisager, de se ré-imaginer. Cela participe aussi des droits fondamentaux de la personne que sont le droit à la
dignité et le droit d’expression. P. F.
1 Passeurs d’images est un dispositif qui consiste
à la mise en place, hors temps scolaire, de projets
d’action culturelle cinématographique et audiovisuelle
en direction des publics, prioritairement les jeunes,
qui, pour des raisons sociales, géographiques
ou culturelles, sont éloignés d’un environnement,
de pratiques et d’une offre cinématographiques et
audiovisuelles. Un nouveau protocole interministériel
relatif au dispositif Passeurs d’images a été signé
en octobre 2009 par le ministère de la Culture
et de la Communication, le secrétariat d’Etat chargé
de la politique de la ville, le CNC, l’Acsé et le ministère
de la Jeunesse et des Solidarités actives.
Avec la signature de ce nouveau protocole, l’opération
s’étend sur tout le territoire national, à l’ensemble
des régions métropolitaines et à l’outre-mer,
en s’appuyant sur les partenariats engagés
avec les collectivités locales, les salles de cinéma,
les associations professionnelles du cinéma
et de l’audiovisuel et les associations à vocation
sociale ou d’insertion. Elle a aussi vocation à s’ouvrir
aux personnes placées sous main de justice.
Passeurs d’images est coordonné par l’association
Kyrnéa International.
passeursdimages.fr
2 moisdudoc.com
3 Extrait de l’article 41 de la loi pénitentiaire
du 24 novembre 2009.
cnc.fr/idc
Les Combats du jour et de la nuit à la maison
d’arrêt de Fleury-Mérogis, de Stéphane Gatti,
1989, 98'.
Evasion, de Yannick Bellon, 1989, 70'.
De jour comme de nuit, de Renaud Victor,
1991, 111'.
Le Dossier télé/prison, d’Alain Moreau, 1998,
35'.
Mon ange, de José Césarini, 1999, 10'.
Un Enclos, de Sylvaine Dampierre
et Bernard Gomez, 1999, 75' (Cf. p. 54)
La Vraie Vie, de José Césarini, 2000, 26'.
Il y a un temps, d’Alain Dufau, 2000, 21'.
Mirage, de Tiziana Bancheri, 2000, 39'.
Les Fraternels (Motivées, motivés),
Jean-Michel Rodrigo, 2000, 26'.
Sans elle(s), d’Anne Toussaint
et Hélène Guillaume, 2001, 58'.
Les Parallèles se croisent aussi,
réalisation collective, 2001, 19'.
Touche pas à mon poste,
de Jean-Christophe Poisson, 2001, 29'.
Nos rendez-vous, de Pascale Thirode
et Angelo Caperna, 2001, 58'.
L’Epreuve du vide, de Caroline Caccavale,
2002, 60'.
Point de chute, d’Adrien Rivollier, 2005, 52'.
La Faute aux photons,
de Jean-Christophe Poisson, 2005, 38'.
Tête d’Or, de Gilles Blanchard, 2007, 97'.
Murmures, de Marine Billet, 2008, 22'
(Cf. p. 116).
Images de la culture No.17, novembre 2003,
Des images en prison ; No.19, janvier 2005,
La Cinquième saison ; No.23, août 2008,
Armand Gatti ; A propos de Tête d’Or de Gilles
Blanchard ; Publication de l’enquête Actions
cinéma/audiovisuel en milieu pénitentiaire.
89
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page90
Les Résidentes
mouvement du cinéma
face à l’inertie carcérale
Notes à propos de quelques films (Les Résidentes d’Hélène Trigueros, Une Prison
dans la ville de Catherine Réchard, Trous de mémoire de Jean-Michel Perez, Sans elle(s)
d’Anne Toussaint et Hélène Guillaume et Or, les murs de Julien Sallé), par Leïla Delannoy.
Nombreux sont les reportages et fictions sur
la prison diffusés à la télévision, des images
qui font grimper l’audimat des chaînes tant
elles véhiculent des fantasmes, des peurs et
des attirances que la société projette sur l’univers carcéral. Incroyables évasions, dangerosité de certains détenus, portraits monstrueux,
la prison devient un spectacle de plus. Or, en
marge de toutes ces représentations qui tentent de nous faire consommer un monde carcéral aveuglant de rebondissements, d’affaires,
d’histoires, se créent des films justes, qui depuis
la prison, nous interrogent sur notre vivre ensemble et sur les pratiques d’enfermement qui y
sont inscrites. Ces films-là nous rappellent
que le cinéma est avant tout politique, au sens
où il réinvente des espaces, des temps et des
émotions en commun. Au sens où il creuse des
brèches dans la succession de frontières qui
nous séparent de l’autre, l’étranger, le détenu.
Au sens où il injecte du mouvement dans l’inertie des regards, des pensées et bien entendu
de la prison.
L’incarcération, cette parenthèse dans l’existence, se constitue de manque, de vide, de rien.
Les jours se répètent inlassablement, déconnectés du rythme du dehors, se succédant
sous le joug du tempo carcéral qui arrache
l’individu à toute possibilité d’être un sujet
pensant et agissant dans le vivre ensemble.
Séquestration autant physique qu’identitaire,
la détention n’autorise qu’une existence flottante dans un lointain passé et un avenir incertain, suspendue à la durée de la peine, accrochée aux attentes successives : police, justice,
libération. La prison s’infiltre de toute part dans
l’identité. Hélène Trigueros nous en rend compte
dans son film Les Résidentes. Au centre de
détention de Joux-la-Ville, les témoignages
des femmes sur des plans rapprochés de leurs
mains, leur peau, leur bouche, se conjuguent
aux images carcérales de portes, barreaux et
barbelés. On ressent alors tout le poids de la
détention mais surtout le fait que la prison est
bien plus qu’un lieu d’isolement, elle s’incor-
90
pore et crée une distance indélébile entre la
personne détenue et le dehors.
Le temps contrôlé se vide d’événements, tranché par les seuls repères que sont l’heure du
parloir, l’heure de la douche, l’heure de la
gamelle, l’heure de la promenade. Le rythme
de la détention “ne possède pas de marque ;
aujourd’hui est identique à hier et va se répéter demain”.1 Le dedans, c’est aussi le lieu où
l’on subit avec une intensité inégalée la “promiscuité spatiale, sonore, et olfactive” 2 : portes
et verrous que l’on ouvre et ferme en permanence, cris de jour comme de nuit, coups incessants dans les portes et les canalisations,
odeurs de moisissure, d’humidité, de pourriture
des déchets coincés dans les barbelés, cohabitation à deux ou trois personnes dans 9 m²
sans compter les autres compagnons de cellule que sont souvent les cafards. En centre de
détention, les cellules individuelles semblent
permettre un aménagement un peu plus appréciable. Celles des résidentes filmées par Hélène
Trigueros disent cependant, malgré leur confort
apparent, toute la mise en scène permanente
de l’incarcération. Une mise en scène qui ne
masque même pas la sensation de gouffre,
de tombeau, dans lesquels les protagonistes
ont le sentiment de devenir invisibles, noyés
dans l’oubli.
d’autres images
Loin des images stéréotypées et spectaculaires, l’autre cinéma qui se saisit de la prison,
est un art de la tolérance et de l’ouverture. Il
décloisonne parce qu’il nous donne à voir des
personnes qui nous ressemblent, qui vivent
proches de nous, qui en dehors du fait d’avoir
un jour commis un acte qui les a conduit derrière les murs, sont aussi nos voisins, nos collègues, nos amis. Sous l’objectif d’Hélène Trigueros, les femmes détenues redeviennent
des tantes, des filles, des mères. Mais la réalisatrice ne gomme pas pour autant la réalité
carcérale qui les transforme, et les frontières
désormais infranchissables avec leurs proches.
Ce cinéma en prison nous rappelle, comme le
disait Jacques de Baroncelli, qu’il sait “mieux
que tous les discours et que tous les livres, en
même temps qu’il rapproche les diverses
classes sociales lorsqu’il rend sensible, sous
les différences superficielles, la pauvre argile
commune, créer peu à peu un état d’esprit
universel, humain”.3 Ces films nous bousculent, car ils nous redonnent la vue de ce monde
qui était devenu invisible. Derrière les hauts
murs, les grilles, les barreaux, se jouent des
luttes avec la vie. Et le cinéma semble permettre une agitation, un sursaut, un réveil, en tous
cas, il en témoigne.
Le film Or, les murs, de Julien Sallé, nous montre le processus de travail d’un groupe de personnes détenues à la prison de Clairvaux avec
un compositeur et un groupe de chanteurs
lyriques. Ce projet, qui prend naissance à l’intérieur et fait des va-et-vient entre le dedans
et le dehors, nous montre bien en quoi la création réinvente des espaces partagés, et permet à ceux du dedans de reprendre possession
d’une certaine existence du dehors, dégagée
de l’unidimensionnalité du statut de détenu
dans lequel on les confine habituellement.
Les films produits par l’association Lieux Fictifs, comme Trous de mémoire de Jean-Michel
Perez, s’inscrivent dans la même démarche. Si
la prison détruit peu à peu toute forme de lien
avec l’extérieur et force les mises en scène de
soi en permanence, ce cinéma documentaire
autorise à être soi, réel, à reprendre possession
de son identité, de sa capacité à voir, à dire, à
penser. Il permet de proposer un regard depuis
un lieu où la vue est obstruée par des barreaux
d’acier, réduisant au fil de la peine l’horizon du
champ des possibles, amenuisant désirs et
anticipations, anesthésiant mémoire et réflexion. Dans Trous de mémoire, les personnes
détenues, stagiaires des ateliers de formation
et d’expression audiovisuelles installés par
Lieux Fictifs à la prison des Baumettes, ont
mené un travail cinématographique à partir
d’images d’archive. En “mettant de nouveau
au travail ces représentations du passé”4, il
est ici question de choisir, réinventer, reconstruire son histoire, son passé, faire que la
mémoire se réactive. Se replacer dans l’his-
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page91
Une Prison dans la ville
toire collective à travers une pratique de
cinéma pour mieux se déplacer, se ré-envisager, remettre en mouvement ses mécanismes
de pensée.
renversement du regard
Mais toute cette force du cinéma ne réside
pas seulement dans le processus de création.
Ce sont l’activité interprétative des publics, la
réception de ces œuvres au dehors et la
“contemplation active”5 qu’elles exigent, qui
contribuent au pouvoir de mettre en mouvement l’inertie carcérale. Grâce à un véritable
renversement du regard, ces films éveillent en
nous une conscience collective d’appartenir à
un même vivre ensemble. Les lents travellings
d’ombres et de lumières de Julien Sallé, les
images du quotidien dans Une Prison dans la
ville dévoilées par Catherine Réchard, le rythme
brutal avec lequel Anne Toussaint et Hélène
Guillaume sans Sans elle(s) nous arrachent
aux images du dehors pour nous faire plonger
dans les entrailles de la prison de la Santé,
tous ces choix formels ainsi que la parole affranchie des personnes détenues qui se saisissent
de cette possibilité d’expression, nous donnent la certitude que le geste cinématographique prend tout son sens ici. Le cinéma agit,
cogne, lutte, il ne nous laisse pas confortablement du bon côté. Et c’est en ce sens qu’il
prend tout son pouvoir, en déconstruisant la
scission, la barrière, la frontière. En montrant
sensiblement et intelligiblement la séparation, il réunit, et donne à voir toute la complexité du monde social et de ses parts d’ombre. Comme l’explique Philippe Combessie :
“La prison est, plus profondément, insupportable en ce qu’elle cristallise une vision simpliste et dépassée du monde social. Cette
vision selon laquelle il y aurait d’un côté, le
bien, la majorité silencieuse, les bons bourgeois, les intellectuels révérencieux et les braves
ouvriers parfois chômeurs, braves tant qu’ils
restent docilement soumis à l’ordre dominant,
et, de l’autre côté, une minorité de citoyens du
monde plus ou moins désaffiliés des réseaux
de sociabilité ordinaire, de marginaux, de mal
pensants, qui font autant de boucs émissaires
facilement sacrifiables à l’égoïsme collectif,
pourrait-on dire, en adaptant quelque peu
l’expression de Paul Fauconnet.”6
Si ce cinéma est souvent non narratif, c’est
pour mieux redonner à l’image et au son toute
leur densité, leur poésie, appeler à une attention de leur existence pour elle-même et non
comme un seul canal de communication, et
bien entendu démonter avec plus de force la
linéarité du carcéral. A Cherbourg dans Une
Prison dans la ville, les voisins de la prison,
habitants et passants de la place Divette, et
les personnes détenues, tous habitent sur ce
même petit territoire ; chacun d’un côté et de
contrechamp des barreaux
l’autre de l’enceinte carcérale se pense, s’imagine, s’invente. Le cinéma devient alors le lieu
de rencontre, où enfin tous ces gens se croisent vraiment, appartiennent au même espacetemps ; tout le monde ici raconte la prison, qui
ne se regarde jamais comme un “truc ordinaire”. Le cinéma en prison ne doit pas gommer les réalités, les souffrances et les ruptures, mais il ne doit pas non plus agir comme
un enfermement de plus. Dans ces films-là, il
ne s’agit pas de montrer des personnes détenues sur-jouant le rôle du détenu. Il s’agit
avant tout de redonner à ces hommes et ces
femmes une place sociale, avec un espace de
parole, une image, une humanité. Affronter le
réel autrement, dire la frontière pour mieux
construire son dépassement. Dire l’inertie
pour mieux la mettre en mouvement. Tels sont
les enjeux de l’image en prison, un lieu doublement figé, de l’extérieur, par toutes les peurs
sociales qui entourent la figure du détenu, et
bien sûr de l’intérieur par tous les mécanismes, visibles et invisibles qui immobilisent
les trajectoires de vie. Ces films nous font sentir tout le poids de cette fixité et nous mettent
en mouvement parce qu’ils nous font vivre
l’expérience de l’inertie, celle de la prison mais
aussi celle de notre regard, qu’ils nous amènent à sa déconstruction.
Dans Or, les murs, l’une des personnes détenues réfléchit au pardon et tente de le définir
ainsi : “Je te réintègre dans le monde, la vie
redevient possible avec toi.” Le cinéma derrière les barreaux est peut-être cela, non pas
un pardon mais un espace-temps qui, malgré
tout l’enchevêtrement de frontières qui peu-
vent s’exercer entre la prison et la société, permet de réintégrer le monde, envisager une
autre vie possible avec l’autre. L. D.
1 Paroles d’une personne détenue, extraites du film
Or, les murs de Julien Sallé.
2 Antoinette Chauvenet, Corinne Rostaing, Françoise Orlic, La Violence carcérale en question, PUF,
col. Le lien social, Paris, 2008.
3 Jacques de Baroncelli, “Le cinéma au service
d’une humanité meilleure”, Cahiers du moiscinéma, Paris, 1925.
4 Jean-Louis Comolli, Cinéma contre spectacle,
Verdier, Paris, 2009.
5 Dominique Noguez, Cinéma &, Paris Expérimental,
col. Sine qua non, Paris, 2010.
6 Philippe Combessie, “Durkheim, Fauconnet et
Foucault. Etayer une perspective abolitionniste à
l’heure de la mondialisation des échanges”, article
publié dans Les Sphères du pénal avec Michel Foucault. Histoire et sociologie du droit de punir,
sous la direction de Marco Cicchini et Michel Porret.
Antipodes, Lausanne, 2007.
91
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page92
9m2 pour deux
aventure collective
En 1994, Caroline Caccavale crée avec Joseph Césarini Lieux Fictifs : laboratoire de recherche
cinématographique, puis, en 1997, les Ateliers de formation et d’expression audiovisuelles
à la prison des Baumettes à Marseille. Elle a produit ainsi dans ce contexte plus
d’une quinzaine d’expériences cinématographiques, dont 9m2 pour deux, diffusé sur Arte
et sorti en salle en 2006. Ce film, ainsi que Trous de mémoire de Jean-Michel Perez
et Eh la famille ! d’Anne Alix et Alain Tabarly, sont en diffusion aujourd’hui au catalogue
Images de la culture. Entretien avec Caroline Caccavale.
Comment est née votre aventure
professionnelle en milieu pénitentiaire ?
Caroline Caccavale : J’ai commencé en 1987
avec Joseph Césarini. Nous étions étudiants
aux Beaux-Arts et je travaillais sur les écrits
de Michel Foucault par rapport à l’enfermement, particulièrement sur la répétition des
sons et des images au sein de l’univers carcéral.
Nous avons contacté alors Jacques Daguerre,
directeur de la prison des Baumettes, afin de
développer un projet de recherche. Il nous a
répondu que l’on ne rentrait pas dans une prison “comme dans un moulin” et qu’il fallait
construire quelque chose qui ait du sens. Au
même moment, une réflexion émergeait autour
des télévisions de proximité, des radios libres,
et j’y réfléchissais aussi en tant qu’étudiante.
Nous avons proposé de créer un atelier vidéo
au sein de la prison, sachant que cela correspondait à l’arrivée des téléviseurs dans les
cellules. Il y avait aussi la possibilité d’imaginer un canal interne propre à l’établissement.
Ceci entrait en résonance avec ce qu’était la
télévision de proximité, ce qu’elle pouvait apporter de nouveau par rapport à l’offre télévisuelle
traditionnelle. On a donc démarré avec un petit
groupe dans la salle polyvalente de la prison ;
on a travaillé sur le décryptage des informations,
des actualités. Dans le même temps, on filmait
les activités proposées dans l’enceinte de l’établissement. Cela représentait pour nous une
première approche de ce qu’était ce territoire.
Cet atelier a donné naissance, dès 1988, à TVB,
le canal interne. Notre parcours a été vraiment
empirique dans la mesure où la question théorique et l’analyse se sont produites à partir
d’une pratique. Je ne suis jamais venue en prison en ayant une idée très précise de ce que je
voulais y faire. C’est en me confrontant à ce
territoire, en expérimentant, que notre travail
et notre démarche se sont construits. A chaque
92
étape, il y a toujours eu une analyse critique,
une réflexion à partir de l’expérimentation
menée. Ce qui pourrait résumer l’action de Lieux
Fictifs c’est la construction d’une analyse critique sur la base de sa propre pratique.
Comment avez-vous travaillé la question
du territoire, territoire singulier que représente
l’établissement pénitentiaire ?
C. C. : La première approche que j’ai eue de ce
territoire, c’était cet espace d’enfermement,
emprunt de répétitions d’images et de sons, qui
ne permettait pas d’ouvrir à d’autres possibles.
Je me suis demandé quelle pouvait être la place
de l’image. L’expérience que nous avons menée
pour le canal interne nous a très rapidement
montré ses limites. On proposait une chaîne de
plus, une chaîne qui s’inscrit dans le processus
de l’enfermement. En somme, la prison regardait
la prison. On s’est dit que l’image, dans ce qu’elle
constitue, pouvait apporter à ce territoire une
ouverture, un lien vers le dehors. On ne peut
pas travailler la question de la prison, sans
travailler la question du dedans et du dehors.
En 1989, Renaud Victor tourne à la prison
des Baumettes De jour comme de nuit.
Vous avez fait partie de cette aventure
singulière.
C. C. : La rencontre avec Renaud représente
pour moi la rencontre avec le cinéma, ce cinéma
particulier qu’est le documentaire. Il nous a
choisis pour partager cette expérience car
nous avions ce préalable-là, une petite expérience de ce qu’était l’image, de ce qu’était la
prison. C’est un film engagé, un film en immersion : nous avons tourné dans la prison durant
deux ans, de jour comme de nuit. Cette expérience nous a permis d’aller plus loin dans
notre questionnement sur la présence et le
rôle de la caméra en milieu pénitentiaire.
Comment ce film a été perçu ?
C. C. : Ce film a représenté une première ouverture. A cette époque, seule la presse spécialisée entrait en prison, il n’y avait pas ou peu
d’interventions d’artistes. Ce film m’a interrogée sur le regard extérieur, ainsi que sur la
nécessité de construire une réciprocité dans
les regards. La prison est constitutive du système disciplinaire et repose sur la question du
regard. En détention, la personne est sous le
regard de l’autre en permanence. Lui donner
la possibilité de construire son propre regard,
de se regarder et de regarder la société, c’est
symboliquement très important. Il faut ensuite
dépasser la question du symbolique et transcender cela en une expérience artistique.
Quelle est la place de l’image,
et plus globalement de la culture en prison,
selon vous ?
C. C. : L’expérience artistique, quelle que soit
sa forme, est essentielle dans la possibilité de
créer un nouveau contexte qui permette, à la
personne détenue de se ré-envisager et donc
d’entamer un processus de changement, et à
la société de changer son regard sur la personne détenue et sur la prison.
Vous menez depuis un certain nombre
d’années des ateliers de création partagée
en prison. Quel en est le principe ?
C. C. : A un moment donné, nous avons eu
envie que la caméra “passe de l’autre côté”.
L’idée est que la réflexion, l’écriture, naissent
à partir d’une expérience menée collectivement. Nous pouvons nous appuyer sur ce que
j’appellerais des “matériaux”, des œuvres,
comme nous le faisons actuellement avec le
texte de Bernard Marie Koltès, Dans la solitude
des champs de coton1. Nous nous appuyons
aussi sur des images d’archives de l’INA, pour
nous mettre collectivement en mouvement.
Dans cet espace commun d’écriture, chacun
vient avec sa personnalité, sa trajectoire, son
expérience, il n’y a pas quelqu’un qui a plus de
pouvoir, de savoir qu’un autre. Nous avons
besoin des savoir-faire, des savoir-être de
chacun pour construire quelque chose ensemble. Ce que je souhaiterais souligner, c’est que
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:50 Page93
L’Epreuve du vide
les artistes viennent au départ avec une proposition artistique, mais celle-ci doit être ensuite
mise collectivement en travail et doit alors se
transformer. Au moment de la diffusion des
œuvres à l’extérieur de la prison, les artistes et
les personnes détenues qui ont participé au
projet prennent alors une responsabilité artistique et sociale avec la communauté.
On évoque souvent cette responsabilité
des artistes, a fortiori en milieu pénitentiaire.
C. C. : Le cadre particulier de la prison nous
oblige à être bien conscients qu’on peut aussi
faire beaucoup de dégâts en pensant faire
beaucoup de bien. Venir avec simplement de
bonnes intentions n’est pas suffisant et cela
peut même être dangereux. Il faut être très
vigilant. Il faut avoir conscience du contexte
dans lequel on évolue, mais aussi du contexte
dans lequel se trouvent les personnes détenues. Il faut travailler avec l’ensemble des
acteurs de l’institution. Cela me semble très
important dans la mesure où la responsabilité
ne doit pas se limiter au petit territoire dans
lequel j’interviens. Mon contexte rentre dans
un contexte global que je dois entendre, afin
de construire des porosités et des liens. Faire
du cinéma en prison, c’est recréer du mouvement et de la temporalité dans un lieu particulièrement immobile.
Depuis plusieurs années maintenant,
vous conduisez une réflexion
au niveau européen.
C. C. : Nous avons souhaité pousser plus loin la
réflexion et la pratique, appréhender ce qui se
passe ailleurs. Il se trouve que la plupart des
partenaires européens qui mènent une réflexion
dans la durée, avec un engagement, une réflexion poussée en la matière, évoluent dans le
domaine du spectacle vivant. Mais nous nous
sommes rendu compte que, malgré les champs
artistiques différents, il y avait des fondements communs, notamment sur la place que
l’art et la culture pouvaient occuper en prison.
Cela nous a permis de remettre en question
nos pratiques, et de voir comment on pouvait
nourrir le cinéma de la pratique du théâtre, et
inversement. L’évolution de notre travail sur
l’image mené en prison se réalise toujours à
partir de nouvelles nécessités. L’ouverture et
le croisement de différentes pratiques permettent aux personnes détenues qui participent à ces expériences artistiques d’acquérir
de nouveaux moyens d’expression et de perception. Nous travaillons maintenant avec des
artistes associés ou invités, issus de disciplines différentes (cinéma, art visuel, théâtre,
danse, création sonore, etc.).
Quels sont les objectifs du projet Frontières
Dedans-Dehors que vous menez à présent
contrechamp des barreaux
depuis plusieurs années au niveau européen?
Quels sont les bénéfices attendus pour
les personnes placées sous main de justice ?
C. C. : L’objectif de ce projet est de développer
à travers l’expérience artistique des espaces
communs de travail entre le dedans (la prison)
et le dehors (la cité), et de conduire cette pratique et cette réflexion dans différents pays
européens. L’expérience artistique devient
l’espace de la rencontre entre ces deux territoires. Concrètement, plusieurs projets de
création sont en développement depuis 2009,
jusqu’en 2012, réalisés par plusieurs cinéastes,
associés à d’autres artistes (créateurs sonores,
danseurs, metteurs en scène, comédiens). Ces
projets de création engagent des personnes
détenues et des personnes de l’extérieur, des
habitants de Marseille ou de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur (étudiants à l’université d’Aix-en-Provence/Département cinéma
et Département anthropologie, étudiants de
l’Ecole supérieure du paysage, élèves d’une
classe de prépa hypokhâgne-khâgne à Avignon, ou groupes ouverts constitués de personnes de différentes générations venant de
divers milieux culturels et sociaux). Les projets se développent à travers des temps de
travail commun, et se déroulent régulièrement au centre pénitentiaire de Marseille et
dans chacun des territoires des participants.
En 2013, cela devrait aboutir à plusieurs
moments de rencontres entre participants du
dedans et du dehors, artistes, œuvres réalisées et public.
L’expérience artistique est donc au centre du
dialogue entre la prison et la société. Le projet
Prix Renaud Victor au FID-Marseille
Avec le soutien du ministère de la Justice
et des Libertés et du CNC, Lieux Fictifs,
le Master Documentaire d’Aix
et le FID-Marseille ont souhaité mener
ensemble une action afin de faire résonner,
dans une même temporalité, l’événement
du Festival international de documentaires
au centre pénitentiaire de Marseille.
Pour la première de ce Prix lors de l’édition
du FID 2011, modestement, une sélection
d’une dizaine de films en compétition a été
présentée à des personnes détenues.
Celles qui ont suivi cette sélection dans
son ensemble ont pu, si elles le désiraient,
se constituer membres du jury et exercer
leur arbitrage à l’occasion de la nomination
d’un film lauréat. Chaque film a été
accompagné et présenté par des étudiants
du Master d’Aix et, dans la mesure du possible,
par les réalisateurs. Préalablement, Lieux Fictifs
a mis en place l’Atelier du regard dans la salle
de cinéma des Ateliers de formation
et d’expression audiovisuelle du centre
pénitentiaire des Baumettes. Son objectif a été
de familiariser ce public avec des films
différents et avec l’exercice du jugement.
Le film lauréat est doté par le CNC
d’un montant de 5000€, équivalent
à l’acquisition des droits pour sa diffusion
au catalogue Images de la culture.
Le prix Renaud Victor au FID 2011 a été attribué
à Trois Disparitions de Soad Hosni
de Rania Stefan. (Ce film sera présenté dans
le prochain numéro d’Images de la culture).
93
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page94
Eh la famille !
Frontières Dedans-Dehors se développe via
une coopération européenne entre opérateurs
culturels et personnels pénitentiaires issus
de plusieurs pays : Slovaquie, Italie, Espagne,
Allemagne, Norvège. Il est produit par Lieux
Fictifs en coproduction avec Marseille Provence 2013.
Quels sont, aujourd’hui, les enjeux majeurs
de l’action audiovisuelle et cinématographique
en prison ?
C. C. : La question fondamentale aujourd’hui
est celle du dedans et du dehors. C’est construire
des liens, des allers-retours qui aient du sens,
des espaces communs de travail. Symboliquement, il faut réduire les murs de séparation, créer concrètement plus de porosité entre
ces territoires. L’art et la culture peuvent aider
à ce déplacement.
Propos recueillis par Patrick Facchinetti,
septembre 2010
1 Adaptation cinématographique, d’après le texte
de Bernard Marie Koltès, diffusée sur 4 écrans,
réalisée par Caroline Caccavale et Joseph Césarini,
de 2009 à 2011. Construction dramaturgique
et direction d’acteur : Jeanne Poitevin
et Maxime Carasso. Interprétée par 25 personnes,
détenus du centre pénitentiaire des Baumettes
et habitants de la ville de Marseille.
Produit par Lieux Fictifs, Alzhar et Marseille
Provence 2013.
94
Trous de mémoire
Eh la famille !
2007, 121', couleur, documentaire
réalisation : Anne Alix, Philippe Tabarly
production : Lieux fictifs, Lemon
En prison, l’absence de la famille est
l’une des carences principales, à tel point
que les détenus des Baumettes à Marseille
ont l’habitude de s’interpeler en disant
“eh, la famille”, comme pour compenser
le manque de ceux qu’ils ne voient que
trop brièvement au parloir. Avec plusieurs
d’entre eux, Anne Alix et Philippe Tabarly ont
mené un atelier audiovisuel sur cette absence
et ces répercussions, engendrant un film
expérimental et foisonnant.
Réalisateurs et détenus ont ainsi cherché
à trouver des formes pour interroger
l’importance de la famille et le poids
de son éloignement. Photographie, vidéo,
chanson, peinture, poésie, mise en scène,
rencontres avec des artistes
(le percussionniste Ismaïla Touré, la pianiste
Géraldine Agostini) sont convoqués
comme catalyseurs de parole. Les photos
de son enfance en Roumanie ravivent
chez Florin des souvenirs douloureux
mais aussi une nostalgie indéfectible.
Frédéric écrit une lettre à un père qu’il n’a
jamais connu. Un autre détenu, peu enclin
à avouer ses faiblesses, trouvera finalement
par le rap les mots pour évoquer sa famille.
Farouk et Dimitri se confrontent à leur enfance
en interrogeant le Père Noël. Une conversation
menée avec Géraldine Agostini ou encore
les confessions de l’épouse d’Hacène vont
conduire, par contre, à renverser les regards
et à interroger les détenus :
qu’est-ce que ça fait pour un enfant,
une épouse, des parents, de vivre avec
un proche en prison ? D. T.
2007, 58', couleur, documentaire
réalisation : Jean-Michel Perez
production : Lieux Fictifs, INA, Lemon
participation : Centre pénitentiaire
de Marseille les Baumettes, SPIPB
Bouches-du-Rhône, Direction régionale
des services pénitentiaires
En prison, “on oublie… on oublie rapidement”,
confie un détenu à la caméra.
Pendant neuf mois, Jean-Michel Perez
a travaillé avec un groupe de prisonniers
des Baumettes, à Marseille, pour interroger
cinématographiquement ces trous
de mémoires. Le temps d’un tournage,
ils vont se confronter à des images d’archives
qui “reflètent toutes un éclat de leur histoire
personnelle, un fragment de mémoire inscrit
dans l’Histoire commune”.
Hacene, Soilihi, Frédéric, Dimitri, Farouk
et Florin sont d’origine étrangère, arrivés
en France il y a plus ou moins longtemps
et pour des raisons diverses. Quel rapport
entretiennent-ils avec leurs racines ?
Quelle place occupent la mémoire et l’oubli,
chez eux qui passent leurs journées
entre quatre murs ? En prenant pour points
de départ des archives télévisées, porteuses
d’un passé à la fois collectif et anonyme,
chacun va trouver par la parole, l’écriture
et l’auto-mise en scène une manière
personnelle d’investir l’image et de convoquer
son histoire propre. Un reportage
sur la Révolution roumaine de 1989, un autre
sur les Comores ou des images du paquebot
Kairouan arrivant à Marseille vont ainsi
se muer en véritables archives personnelles,
fondations d’un travail de remémoration,
de questionnement ou d’oubli du passé.
En arrière-plan de cette expérience
cinématographique à part, une conviction :
affronter ses trous de mémoire, c’est avant
tout une manière de préparer l’avenir. D. T.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page95
lieux fictifs et les archives de l’ina
9 m2 pour deux
2005, 94', couleur, documentaire
réalisation : Jimmy Glasberg, Joseph Césarini
production : Lieux Fictifs, Agat Films & Cie,
Arte France
participation : CNC,
CR Provence-Alpes-Côte-d’Azur
A quoi ressemble le quotidien dans
une cellule de prison? Comment partage-t-on
9 m² avec quelqu’un que l’on n’a pas choisi ?
Lors d’une expérience cinématographique
qui a duré 9 mois, 10 hommes incarcérés
aux Baumettes à Marseille, dirigés
par Joseph Césarini et Jimmy Glasberg, ont
mis en images des réponses à ces questions.
Dans une cellule reconstituée dans la prison
même, les détenus se sont faits interprètes
et filmeurs de leur propre vie.
9 m² pour deux tente d’approcher la réalité
carcérale en évitant le procédé de l’interview
qui, inévitablement, installe une distance
avec le vécu. Dans des scènes à deux plantées
dans un décor réaliste, chacun à son tour
prend la caméra pour filmer son partenaire.
Entre scènes écrites et improvisations, fiction
et réalité, les détenus jouent leur propre rôle,
et l’enfermement prend alors une dimension
extraordinairement concrète. Roger effectue
ses exercices physiques ou regarde un film
pornographique ; Mourad explique
à son nouveau codétenu les règles d’hygiène
qu’il a imposées dans la cellule; Kamel bricole
une bouilloire électrique ; William le fan
de rap et Philippe l’amateur de classique
se querellent au sujet de la musique écoutée…
Sous cette approche délibérément prosaïque,
percent d’autant plus violemment les aspects
dramatiques de l’isolement : solitude
et abstinence sexuelle ; promiscuité gênante,
parfois insupportable ; claustrophobie
et ennui. D. T.
contrechamp des barreaux
Auteur réalisateur, Clément Dorival a rejoint en 2003 Lieux Fictifs. Il intervient au sein des Ateliers
de formation et de création visuelle et sonore au centre pénitentiaire de Marseille
en accompagnant les personnes détenues à la réalisation de films, mais aussi dans une réflexion
sur la perception des images et la place du spectateur. Il a réalisé plusieurs courts métrages
et participé à différents longs métrages (assistant-réalisateur sur 9m² pour deux
de Joseph Césarini et Jimmy Glasberg, Ce qui nous arrive de Caroline Caccavale, et assistant
monteur sur L’Avenir du souvenir de Philippe Constantini). Il est l’auteur de 9m² pour deux,
Chronique d’une expérience en prison (Cf. 97). En 2010, il a coréalisé son premier film
documentaire, avec Christophe Pons, Les Yeux fermés. Depuis 2006, Lieux Fictifs a entamé
un partenariat avec l’INA, dont Trous de mémoire de Jean-Michel Perez a été le premier film.
Depuis, en particulier avec les ateliers Les Spectateurs – Des images en mémoire, des images
en miroir, Clément Dorival poursuit ce travail à partir des archives de l’INA.
Vous avez commencé votre aventure en prison
comme assistant-réalisateur sur le film
9m2 pour deux. Comment s’est déroulé
le tournage ?
Clément Dorival : Le tournage a duré neuf mois,
trois jours par semaine, au sein des Ateliers de
formation et de création visuelle et sonore,
menés par Lieux Fictifs au centre pénitentiaire
de Marseille. Un groupe de huit personnes
détenues avait été choisi par les deux réalisateurs. Ils ont consacré les trois premiers mois
à une formation générale des participants :
utilisation de la caméra-poing, travail sur le
corps, maîtrise de l’espace d’une cellule, mais
aussi visionnage de films en lien au projet de
film (le plan-séquence, représentation de la
prison…), réflexions sur les sujets à mettre en
scène, etc. Le tournage s’est déroulé les six
mois suivants : chaque semaine, les réalisateurs
travaillaient en priorité avec un duo. Ils préparaient ensemble un plan-séquence pendant
deux jours et le tournait le troisième. Pendant
ce temps, j’encadrais le reste du groupe par
des visionnages de films pour nourrir leur
réflexion et libérer leur parole.
Cette première confrontation avec la question
de l’image en prison était-elle conforme
aux représentations que vous aviez
de cet univers ainsi qu’à la manière
dont on pouvait envisager et développer
un projet cinématographique en prison ?
C. D. : Je pense qu’on est toujours surpris quand
on entre pour la première fois en prison. Les
représentations que j’en avais ont explosé à
double titre : d’abord, parce que la prison ne cor-
respondait pas à ce que j’avais envisagé, ensuite
parce que je n’imaginais pas qu’un lieu comme
les Ateliers de formation et de création visuelle
et sonore existe. Un lieu fort et exigeant, qui
pousse les personnes détenues comme les
professionnels à se dépasser, à se laisser surprendre par une expérience collective, humaine
et artistique. Sur le projet de 9m2, Joseph
Césarini, Jimmy Glasberg et Caroline Caccavale m’ont appris l’extrême importance de la
question du point de vue, en particulier dans
un lieu aussi radical : les films réalisés dans
l’atelier sont des œuvres depuis la prison, par
ceux qui la vivent. Ce ne sont pas des films sur
la prison. Cette inversion du regard est fondamentale. Il en découle un déplacement global
du film : nous ne sommes pas dans les stéréotypes de l’extérieur, dans l’image fantasmatique de l’univers carcéral.
Vous conduisez des ateliers de création
partagée, dans le cadre d’une coproduction
avec l’INA, au centre pénitentiaire
des Baumettes et au lycée Mistral d’Avignon.
Quel en est le principe ?
C. D. : Cet atelier s’intitule Les Spectateurs –
Des images en mémoire, des images en miroir.
Il fait partie d’un projet européen, Frontières –
Dedans Dehors, produit par Lieux Fictifs en
coproduction avec Marseille Provence 2013
Capitale européenne de la culture. L’objectif
de cet atelier réside dans la réalisation de
courts métrages à partir d’images d’archives
de l’INA ; il est mené en France et dans des pays
européens partenaires avec des personnes
détenues et plusieurs groupes de participants
95
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page96
du dehors (étudiants, lycéens, chômeurs longue
durée, personnes retraitées vivant en foyer de
travailleurs immigrés).
Depuis 2009 et jusqu’en 2013, un fonds commun d’images d’archives est déterminé chaque
année. Faire travailler des groupes différents
à partir des mêmes archives, c’est affirmer la
participation de chacun à cette mémoire commune, en soulignant l’égalité de tous face à ce
patrimoine. C’est aussi faire apparaître la singularité et les capacités de création de chacun
à partir d’une matière commune. Des temps
de rencontre et de travail sont organisés entre
les différents groupes, que ce soit dedans,
dans les ateliers aux Baumettes, ou dehors au
foyer ADOMA, à Martigues à la MJC ou dans
les universités. Cet atelier est donc une proposition faite aux participants de vivre une expérience non seulement artistique mais aussi
humaine : aller à la rencontre d’autres groupes
et d’autres territoires. La finalité de ce projet
est la création d’une exposition vidéographique
qui sera présentée à Marseille en 2013.
Comment ces ateliers se déroulent-ils
concrètement ?
C. D. : Il est toujours nécessaire d’adapter un
projet aux singularités des participants et des
lieux où il se déroule. Toutefois, des cadres
d’intervention communs sont appliqués dans
l’ensemble des ateliers, quels que soient le
territoire et le groupe : vingt jours d’intervention minimum ; au moins huit participants ;
trois journées de travail et de rencontre organisées avec d’autres groupes ; des enregistrements vidéo et audio (work in progress) réalisés
dans chaque atelier, témoignant des différentes étapes vécues par les participants dans
le processus social et artistique dans lequel
ils sont impliqués ; un évènement de diffusion
locale en clôture de chaque atelier, comme
préalable à la diffusion globale lors de l’exposition de 2013, où tous les courts métrages
seront intégrés.
Un des principes d’intervention est d’entraîner
les participants dans un processus orienté
vers le changement. Le temps de l’atelier est
celui pour mettre à distance son parcours et
sa personnalité, remettre en cause ses certi-
96
tudes et ses préjugés, et parfois même évoluer dans la représentation de soi, de son vécu
et de son avenir. Dans ce processus, les professionnels commencent par montrer aux groupes
des films qui utilisent l’image d’archive. L’objectif est ici d’interroger ensemble le statut et
l’utilisation de ces documents. Cette étape est
un véritable temps d’éducation à l’image. Puis
les participants visionnent les archives. C’est
alors le temps d’éducation à l’histoire qui
débute : les réalisateurs contextualisent les
images. Puis débute le processus de création :
apprentissage technique (montage image, montage son), sélection d’archives, écriture, enregistrement de sons, montage. Les participants
doivent construire un lien personnel avec ces
images d’archives. Le travail des réalisateurs
est d’accompagner l’émergence d’un regard,
d’une expression et d’une singularité. Les films
doivent être construits à partir de la vérité
contenue dans les archives et de la sincérité
du regard porté sur ces images. Enfin, des
contrats d’auteur sont signés avec les participants qui sont allés au bout du processus : la
réalisation d’un court métrage. Ces contrats
sont une reconnaissance juridique et symbolique du travail qu’ils ont mené et du déplacement qu’ils ont opéré. Ils sont passés d’une
place de spectateur à une place d’auteur.
Comment a débuté votre collaboration
avec l’INA ?
C. D. : Lieux Fictifs a entrepris un partenariat
avec l’INA en 2006. Un premier film, Trous de
mémoire, de Jean-Michel Perez, confrontait
individuellement les personnes détenues à
l’histoire collective, avec les archives. Avec Ce
qui nous arrive de Caroline Caccavale, nous
avons utilisé l’archive pour accompagner chaque
personne détenue dans la reconstitution d’une
bande-mémoire personnelle : ces bribes du
passé de chacun étaient alors mises en jeu
collectivement, sur un plateau de théâtre. Les
ateliers Les Spectateurs… poussent cette
logique : les archives sont aujourd’hui des
documents qui forment un terrain d’expérimentation commun à des groupes d’amateurs, en
prison et à l’extérieur.
Comment se concrétise le partenariat avec
l’INA ?
C. D. : Le travail de numérisation entrepris par
l’INA il y a plus de dix ans permet aujourd’hui
un accès facilité aux archives et en multiplie
les usages : au-delà des utilisations traditionnelles radiophonique et télévisuelle, ces images
et ces sons constituent un outil pédagogique
de premier plan, qui permet une approche
éducative accessible au plus grand nombre,
tant dans les domaines de l’éducation à l’image
que dans celui de la pédagogie par l’image.
Depuis 2006, le partenariat Lieux Fictifs/INA
et l’utilisation des archives audiovisuelles en
tant que matériaux de création artistique en
milieu pénitentiaire ont enrichi la pratique de
collaboration de l’INA, traditionnellement réservée à la sauvegarde des archives ; d’autant que
cette collaboration se poursuit dans un cadre
européen. La participation de l’INA se traduit
par la mise à disposition d’un corpus d’archives issu de son fonds couvrant les thématiques de la frontière (physique, géographique,
mais aussi virtuelle ou invisible), ainsi que la
collaboration aux ateliers des pays européens
partenaires. L’INA développe aussi les contacts
avec les télévisions locales.
Vous avez publié 9m2 pour deux,
Chronique d’une expérience
cinématographique en prison.
Qu’est-ce qui a motivé cette écriture ?
C. D. : Au départ, c’est une proposition de Caroline, José et Jimmy. Ils ont eu l’intuition de la
nécessité de documenter un projet aussi original que l’était ce film. De mon côté, cette
écriture me permettait de retrouver un positionnement que je connaissais : l’observation
participante, qui est souvent utilisée par les
anthropologues. Cette position permet d’être
à la fois dans l’expérience et à distance.
Propos recueillis par Patrick Facchinetti,
septembre 2011
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page97
Extrait de 9m² pour deux, Chronique d’une expérience cinématographique en prison,
de Clément Dorival, Ed. Lieux Fictifs, 2008, livre DVD, 210 pages (lieuxfictifs.org).
La loi du cinéma
Ou comment une fausse cellule amène de vraies règles de jeu
Mercredi 15 mai
Installation
C’est le grand jour : les détenus vont découvrir aujourd’hui le décor de cellule. Depuis lundi,
des décorateurs l’installent sur le plateau.
Joseph Césarini : “Nous ne voulions pas que les gars voient le décor en train d’être monté.
Nous espérions que la découverte de la cellule installée leur déclenche un choc émotionnel”.
Les détenus ont du mal à se contenir : ils sentent que quelque chose est en train de se passer.
Les réalisateurs ont décidé de mettre en scène cette découverte : Philippe qui est arrivé lundi,
Momo, Roger, Nordine, Kamel et Mourad entrent séparément dans le studio et sont filmés
par les réalisateurs. Un par un, ils examinent le décor et sont très étonnés de sa ressemblance
parfaite avec leur propre cellule.
Joseph Césarini : “Pour eux, l’arrivée du décor a marqué le début concret du cinéma.
Notre projet est alors devenu sérieux. Car au début de l’expérience, nous sentions qu’ils pensaient
qu’on fabulait un peu. Ils n’étaient pas sûrs de nous. Quand ils ont vu le décor installé,
ils se sont dit Ça y est ! Ce projet va se faire.”
En plus de la concrétisation de l’expérience, le décor a amené avec lui des valeurs de travail,
les premières lois du cinéma. Jimmy Glasberg : “Pendant toute cette période, nous avons mis
en place les bases du jeu. Qu’est-ce que le jeu ? On va jouer à faire du cinématographe.
Puis on a défini l’aire de jeu, le décor, la fausse cellule avec des règles de jeu.
Elles arrivent dès qu’on commence à mettre en place la technique. L’installation de la lumière,
c’est-à dire des projecteurs, a été faite par les détenus : ils ont appris qu’il y a une façon
de manipuler un projecteur, de le bouger, de le charrier, de le situer, de le brancher
et ensuite de gérer le faisceau lumineux. Toutes ces techniques sont des règles qu’il fallait
que les gars apprennent, ou au moins qu’ils comprennent. Alors évidemment certains étaient
un peu dilettantes, mais il fallait les forcer. L’idée était qu’ils comprennent que s’ils voulaient
s’amuser – entre guillemets –, s’ils voulaient jouer ou interpréter ou filmer, il fallait apprendre
les règles. C’était une première étape importante car sans ces règles de départ, ça n’aurait
pas marché.”
Lundi 20 mai 2002
Pendant les jours qui suivent, le groupe s’attelle à la mise en place de la lumière.
Chaque projecteur sur le plateau est numéroté. Ces numéros sont reportés sur le tableau
électrique à l’entrée du studio. Les projecteurs s’allument et s’éteignent donc à partir
de ce tableau. Sur le plateau, Jimmy Glasberg crie des numéros à Nordine qui se trouve devant
le tableau électrique : “17-28-5-26 !” Et Nordine de répondre : “Et le numéro complémentaire ?”
Sacré Nordine ! C’est un très bon animateur de groupe. Il a toujours le mot pour rire. Il contraste
avec Kamel, qui est lui plutôt discret et taciturne. Avec le temps, le groupe commence à exister :
Momo est agréable et assez volontaire. Il a déjà participé à cet atelier et il est donc assez
à l’aise avec la technique. Mourad est encore réservé et ne se livre pas trop. Quant à Philippe
et Roger, s’ils sont arrivés récemment, ils sont ouverts et ont envie de plonger dans l’expérience.
Jimmy Glasberg : “Ce travail d’installation du plateau de tournage a été long mais il nous a permis
de nous intégrer à l’univers carcéral et de faire connaissance avec les personnages.
Le fait de créer de toutes pièces cet espace de jeu a été un élément déterminant pour le tournage
que nous avons entrepris par la suite. La lourdeur technique d’un dispositif fictionnel a amené
le groupe de détenus à apprendre les règles et les lois du cinéma, ce qui pour des hors-la-loi
est la base du respect et du travail. Le ludique cinématographique a alors été pris au sérieux.”
contrechamp des barreaux
97
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page98
reconstruction
Après avoir expérimenté différents métiers de l’image (régie, production, postproduction),
Hélène Trigueros a signé trois films sur le milieu pénitentiaire : Les Résidentes (2006),
Dernier Retour en détention (2007) et Surveillante en prison, le contrechamp des barreaux (2008).
Les femmes sont tout particulièrement au cœur de ses films.
Comment en êtes-vous venue à tourner
des documentaires en prison ?
Hélène Trigueros : La prison m’interpelle depuis
de nombreuses années. Dans les années 1990,
j’avais beaucoup aimé le travail du réalisateur
Jean-Michel Carré. A l’époque, j’étais jeune
étudiante et je me suis dit que si l’occasion
m’était donnée, j’entamerais un travail sur la
prison. La thématique de l’enfermement m’interpelle : comment une personne va-t-elle se
“cogner” contre les murs de la prison pour
essayer de se reconstruire ? L’univers féminin
carcéral est peu exploré ; peut-être est-ce dû
au fait que les femmes ne représentent que
5 % de la population carcérale française ? J’ai
voulu en savoir plus sur elles. Dans mes films,
j’ai pris le parti de parler de l’intime, et finalement peu de la détention et de ses conditions.
Cela m’a d’ailleurs été reproché, certains ne
comprenaient pas pourquoi je ne parlais pas
du quotidien de la prison. Ce qui m’intéressait,
c’était la manière dont elles la vivaient de l’intérieur. Je souhaitais tourner avec des détenues ayant de longues peines. Naturellement,
il y avait des choses difficiles, mais quel que
soit le délit, ces détenues restent des femmes
avant tout et je voulais savoir si une idée de
reconstruction était possible.
Comment avez-vous réussi à instaurer
ce climat de confiance avec elles ?
Elles abordent des questions très intimes
d’une manière simple et franche.
H. T. : Je ne sais pas trop, en fait. Je suis arrivée
avec beaucoup d’humilité, Les Résidentes
était mon premier film. Quand j’ai commencé,
je ne connaissais pas du tout la prison, je ne
savais pas qui j’allais avoir en face de moi. Au
préalable, j’avais rencontré l’assistante sociale
qui m’avait dressé une liste de personnes susceptibles d’être intéressées par ce projet et
qui pouvaient correspondre à ce que je recherchais. Après en avoir vu de nombreuses, il y a
quelques femmes avec qui la rencontre s’est
98
faite. Mais on ne se connaissait pas, nous avons
échangé tout au plus un quart d’heure avant le
début du tournage. J’ai posé tout de suite les
choses, je leur ai expliqué que nous allions
tourner en cellule, que je voulais aborder les
thématiques du corps, de la féminité, de la
sexualité. Quand on entre dans une prison, on
se rend compte que la détention marque énormément les corps ; on pouvait le lire sur le
visage de ces femmes ; le corps parle. Je souhaitais faire en sorte que ces femmes puissent s’exprimer. D’un côté, je suis venue avec
mon projet, et de l’autre, elles avaient envie de
délivrer une partie d’elles-mêmes; elles avaient
besoin de parler et moi j’avais envie d’entendre ; on s’est donc rencontré comme cela.
Quand on regarde vos films, on a l’impression
que vous avez enquêté pendant des mois
tellement la complicité est grande entre
ces femmes et vous.
H. T. : Et pourtant, pour deux des cinq femmes
filmées dans Les Résidentes, je n’ai fait qu’un
seul entretien, notamment pour des contraintes
dues à la production et au fait que dans l’intervalle une des personnes était sortie. Pour les
trois autres, j’ai réalisé deux entretiens. C’est
finalement assez peu. J’ai filmé de mai à novembre. Ce qui est essentiel me semble-t-il, c’est
de bien expliquer la démarche. Je m’étais aussi
entourée d’une équipe de tournage avec qui
j’avais préparé bien en amont le projet.
Comment ont-elles ressenti le film
lorsqu’elles l’ont vu ?
H. T. : Au début du tournage, je leur ai dit :
“Faites-moi confiance, je ne vais pas trahir
votre parole, je ne vais pas procéder à des
coupes sauvages afin de faire un film qui dénature vos propos.” La confiance s’est donc instaurée. Le film est passé sur France 3 et a été
diffusé plusieurs fois sur le canal interne de la
prison. Tout le monde a donc vu le film. Elles
étaient un peu inquiètes d’avoir livré leur inti-
Les Résidentes
2006, 53', couleur, documentaire
réalisation : Hélène Trigueros
production : Dynamo production, France 3
participation : CR Bourgogne
Les résidentes, ce sont ces femmes
emprisonnées pour de longues peines,
qu’Hélène Trigueros rencontre au centre
de détention de Joux-la-Ville. Anna,
Jacqueline, Claire, Manon ou Abiba, toutes là
depuis de longues années, ont dû apprendre
à vivre seules dans leur cellule,
dans le maillage serré de grilles et de barreaux
que constitue la prison. Elles évoquent
le cataclysme qu’a représenté leur
enfermement pour elles et leur entourage.
Commun à toutes les détenues, un sentiment
domine : celui de vivre dans une “bulle”.
En entrant en prison, elles sont comme sorties
du monde. Leurs enfants grandissent,
leurs parents vieillissent, la vie file sans
qu’elles puissent avoir le moindre pouvoir
de réaction sur elle. Avec un horizon visuel,
olfactif et tactile très limité, la sensation
du temps qui passe disparaît, le corps
se dérègle et les “sens se mettent en berne”
(Claire). Mais le plus dur reste le sentiment
de culpabilité. La véritable “punition”
se trouve peut-être dans la permanence
des remords, dans la sensation
de l’irréversibilité de la faute commise
(“je serai toujours coupable” dit Jacqueline)
et dans le poids du mal qu’elles estiment
avoir fait à leur entourage. Reste l’attente
de la libération, ou d’une simple permission,
mais ces perspectives mêmes ne sont pas
forcément apaisantes. Car comme le dit
Manon qui pourrait parler au nom de toutes :
“Je ne sais plus où se trouve ma place dehors.”
D. T.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page99
Dernier Retour en détention
Surveillante en prison,
le contrechamp des barreaux
Dernier Retour en détention
2007, 53', couleur, documentaire
réalisation : Hélène Trigueros
production : Dynamo production, France 3
participation : CNC, CR Bourgogne, Procirep,
Angoa-Agicoa
Au centre de détention de Joux-la-Ville,
après plusieurs années d’incarcération,
Claire va être libérée et Manon va bénéficier
d’une sortie conditionnelle. Hélène Trigueros
suit leurs dernières semaines de détention.
Dans l’intimité et le contre-jour
de leurs cellules, les deux femmes livrent leurs
expériences passées et leur appréhension
du futur : la question de la culpabilité, toujours,
et la libération, pourtant longuement préparée.
La confiance en soi perdue, les sens mis
en sommeil, le repliement sur soi, Claire
et Manon ont les mêmes mots pour décrire
leur début de détention. Chacune a effectué
un long travail de psychothérapie
pour retrouver la parole, analyser le chemin
qui les a conduites là et pouvoir à nouveau
“se regarder en face”, “se reconstruire”.
“Assagies”, “apaisées”, elles ne regrettent
pas ce temps douloureux qu’elles ont passé
face à elles-mêmes. Au retour de sa dernière
permission, Claire s’exprime sur l’angoisse
de sa sortie définitive : “Retrouver la relation
avec mes enfants, la difficulté va être là.”
Pour les deux femmes, la perspective
de la sortie c’est “gérer, assumer
une culpabilité qui ne partira jamais.”
On les retrouve quelques temps après
leur libération. Pour chacune, malgré la joie
d’un entourage familial chaleureux,
elles disent leur besoin de s’isoler parfois,
peut-être pour retrouver le cocon de la cellule.
T. G.
contrechamp des barreaux
2008, 53', couleur, documentaire
réalisation : Hélène Trigueros
production : Dynamo production, France 3
participation : CNC, Planète Justice,
CR Bourgogne, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA-mission
du patrimoine ethnologique)
Depuis 2000 en France, les femmes ont fait
leur entrée dans les équipes de surveillants
des quartiers hommes des maisons d’arrêt.
A celle de Dijon, 11 femmes (et 86 hommes)
y travaillent – en plus des surveillantes
du quartier femmes, qui témoignent aussi
dans le film. En suivant leur quotidien,
Hélène Trigueros enquête sur ce qui a
évolué dans ce métier ces dernières années
et comment les femmes l’abordent
spécifiquement.
Curiosité pour ce milieu particulier
ou reconversion (Patricia était coiffeuse),
elles reviennent sur ce qui les a motivées
pour ce métier. Corinne appréhendait
d’abandonner sa féminité sous l’uniforme,
il n’en est rien. Les détenus la complimentent
parfois, elle apprécie mais veille à mettre
rapidement des limites. Les surveillants jugent
positivement l’arrivée de leurs collègues
femmes et leurs témoignages corroborent
ceux des détenus : plus de rondeur
dans les ordres, plus de psychologie,
apaisement des tensions. Patricia, surveillante
de parloirs, répond à ceux qui la critiquent
de faire trop de “social”, qu’elle tâche
simplement de rester humaine. Elle avoue
que là où elle a le plus de mal, c’est avec
les condamnés pour violences sur enfant,
mais elle n’est pas là pour juger.
Toutes s’accordent à dire que le rôle
du “maton” s’est beaucoup humanisé,
qu’il manque encore d’“estime”,
de reconnaissance, et qu’il faut, pour le mener
à bien, avoir “à l’extérieur” une vie
très équilibrée. T. G.
mité, sachant que toute la détention allait
découvrir ce qu’elles “avaient dans le bide”. Ce
que l’on m’a rapporté lorsque je suis revenue
en prison est intéressant, à savoir que cette
parole, qui était somme toute personnelle, avait
une portée générale. Certaines sont venues
me voir en me disant : “Je vis la même chose, je
ressens la même chose, mais je ne sais pas le
dire.” Elles étaient heureuses que l’on puisse
voir qu’elles avaient gardé une humanité derrière les grilles. Les femmes filmées m’ont dit
que je n’avais pas trahi leur parole et c’était
très important pour moi. Lorsque quelqu’un
accepte de livrer son intimité, on se doit de
jouer franc jeu.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire
un second film avec quelques-unes
d’entre elles ?
H. T. : Quand j’ai tourné Les Résidentes, deux
des cinq femmes détenues allaient sortir l’année suivante. Comme nous évoquions déjà
l’angoisse de la sortie, des permissions, je me
suis dit que ce pourrait être intéressant d’approfondir cette question-là. J’en ai parlé avec
mon producteur et il m’a dit : “Allons-y, on va
poursuivre ce travail.” Nous avons donc exploré
ce dernier mois de détention avec ces deux
femmes et Dernier Retour en détention est né.
Dans les deux films, quels sont les thèmes
que vous avez souhaité privilégier ?
H. T. : La féminité surtout, la reconstruction du
corps, la sexualité ; est-ce qu’après toutes ces
années on éprouve encore du désir ? Ces questions sont totalement niées en prison ; il fallait
en parler. Je ne les ai pas posées systématiquement, je les ai évoquées quand cela me
semblait pertinent ou bien elles sont arrivées
naturellement au cours des entretiens. Je me
suis adaptée à la sensibilité et à la personnalité de chacune des détenues.
Tout au long des entretiens, elles évoquent
le sens qu’elles souhaitent donner
à leur peine. Comment l’avez-vous interprété?
H. T. : J’avais envie de montrer que, quels que
soient leur niveau d’études et leurs origines
sociales, nombre de ces femmes utilisent le
temps de la détention pour faire un travail sur
elles-mêmes. Mais toutes n’en ont pas la capacité, la force ou tout simplement l’envie. Pour
certaines, l’isolement leur permet d’opérer un
retour sur elles-mêmes en profondeur. Elles
se demandent ce qui a fait que, dans leur parcours, leur vie a basculé du jour au lendemain.
Elles se sont dit qu’elles n’allaient pas passer
leur temps “à fumer des clopes et à regarder la
télé” mais qu’il fallait qu’elles réfléchissent à
toutes ces questions. C’est une étape douloureuse mais essentielle dans le processus de
reconstruction, la première, fondamentale, étant
99
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page100
Le Déménagement
celle de l’acceptation du délit. Une fois qu’elles
ont accepté le délit qu’elles ont commis, cette
reconstruction peut réellement s’opérer. C’est
un travail difficile de chaque instant.
Un des témoignages frappants dans Dernier
Retour en détention est celui de cette femme
qui, lors d’une permission, abrutie
par les bruits de son environnement familial,
a trouvé refuge dans sa chambre.
H. T. : Quand on vit enfermé pendant si longtemps dans un univers réduit que l’on finit par
connaître par cœur, on n’est finalement bien
qu’avec soi-même. Elles vivent donc leur cellule comme un refuge. Je me souviens que certaines se demandaient si elles allaient à nouveau pouvoir supporter les bruits de l’extérieur,
ou la lumière par exemple.
Il y a aussi cette femme dans Les Résidentes,
condamnée à perpétuité, qui obtient une
permission de sortie au bout de quinze ans…
H. T. : Oui, effectivement, lors de cette permission elle disait voir des étoiles. Elle a fait du
vélo et elle ne voulait plus s’arrêter. Elle disait
aussi vouloir marcher encore et encore, que
l’eau avait une odeur et que c’était la première
fois, depuis quinze ans, qu’elle se regardait
dans un miroir. Elle constatait les ravages que
la prison avait imprimés sur son corps. On
constate que la prison accélère le processus
de vieillissement du corps.
Etes-vous restée en contact avec
les femmes de Dernier Retour en détention ?
H. T. : Oui, avec l’une des deux pendant deux
ans, et puis, tout d’un coup, le lien s’est fait
moins fort sans être vraiment coupé. De temps
en temps, je reçois un petit message. J’ai partagé un moment très fort avec ces deux femmes.
Quels sont les projets sur lesquels
vous travaillez actuellement ?
H. T. : Les thématiques de l’identité, de la discrimination et de l’enfermement m’interpellent toujours. Je travaille sur un film qui va se
tourner en 2011 sur les Services pénitentiaires
d’insertion et de probation. Tourné au SPIP de
Dijon, il aura pour thème le sens de la peine.
Nous allons travailler en milieu ouvert, sur ce
que recouvrent les peines alternatives à l’incarcération et les aménagements de peine,
ainsi que sur les suivis imposés au sortir de
prison. Je tourne actuellement un documentaire sur un couple homosexuel [Un Désir
ordinaire, pour France 3]. Ce qui m’intéresse,
c’est la façon dont on se regarde, dont on
apprend à se regarder avec ses différences.
Propos recueillis par Patrick Facchinetti,
mars 2011
100
regards croisés
Mêlant la commande et les projets personnels, Catherine Réchard a mené des travaux
photographiques sur des thématiques variées (mémoire, habitat, urbanisme).
Ces travaux se sont souvent accompagnés d’entretiens, ce qui l’a naturellement amenée
à s’intéresser au film documentaire. Quel que soit le sujet ou le support, il lui importe
avant tout d’offrir un espace de paroles aux personnes qu’elle rencontre.
Elle a réalisé Une Prison dans la ville en 2007 et Le Déménagement en 2011.
Comment en êtes-vous venue à travailler
en milieu pénitentiaire ?
Catherine Réchard : J’ai été amenée à travailler
en prison pour la première fois en 1999, après
avoir été contactée par Alix de Morant qui animait des ateliers théâtre à la maison d’arrêt des
femmes de Rouen. Elle m’a invitée à la rejoindre sur son projet afin de réaliser des portraits
des participantes. J’ai donc photographié les
détenues dans leur cellule, où elles se mettaient en scène avec leurs objets du quotidien.
Puis j’ai entrepris une démarche analogue avec
les femmes de “l’extérieur”, sollicitées dans le
but de livrer des récits de vie qui deviendraient
matériau théâtral. Ces femmes de l’extérieur,
sans lien avec la prison, sont venues chacune
à leur tour passer une demi-journée avec les
détenues qui avaient lu leurs récits. C’était un
travail autour de la rencontre, de la question
du dedans-dehors. Cette première expérience
était fondée sur l’échange et j’ai poursuivi dans
cette voie. Pour tous les projets que j’ai développés en milieu pénitentiaire, j’ai toujours eu à
cœur de donner la parole aux personnes incarcérées. Le temps passé en cellule avec ces
femmes, à boire du Ricoré – le café est interdit
en prison – m’a permis de découvrir ce que les
personnes incarcérées réalisent à partir d’objets détournés ou de matériaux récupérés –
dont le plastique des boîtes Ricoré, justement.
C’est ainsi qu’a commencé un autre projet, qui
a donné naissance au livre Système P., paru en
2003 aux Editions Alternatives. J’ai réalisé les
photos de Système P. dans six établissements
pénitentiaires, dont la maison d’arrêt d’Alençon qui était située au cœur de la ville. Cette
prison, qui a fermé en 2010, était nichée dans
les tours de l’ancien château du XIVe siècle. En
réfléchissant sur les relations visuelles entre
la prison et l’extérieur, j’ai rapidement pensé
que le film documentaire serait la forme la
plus appropriée pour développer ce travail. Le
projet a évolué et le film a finalement été tourné
à la maison d’arrêt de Cherbourg, encore plus
imbriquée au centre ville.
Pour ce film, Une Prison dans la ville,
comment avez-vous approché les habitants
des abords de la prison qui sont aussi
les acteurs du documentaire ?
C. R. : Je cherchais des personnes dont les
fenêtres des appartements donnaient sur la
prison. Par l’intermédiaire du cinéma L’Odéon,
j’ai rencontré une femme qui habite dans l’immeuble situé en face de la maison d’arrêt. Elle
m’a présenté ses voisins, et grâce à elle, le
contact avec les habitants des deux immeubles a été simplifié.
La question du dedans-dehors est au centre
de votre travail : la prison est au cœur
de la ville et la ville est très présente
à travers les fenêtres de la prison.
C. R. : C’est le croisement de regards entre voisins qui ne se voient pas. J’avais à cœur de créer
ce flottement et de faire en sorte que l’on ne
sache pas tout de suite où l’on se trouve. Avec
l’image, mais aussi avec les sons, j’ai souhaité
travailler cette ambiguïté. Il y a trois pôles : la
fenêtre de l’habitant, la fenêtre du détenu et les
baies vitrées de la bibliothèque municipale. Les
points de vue se confrontent et se mélangent.
Comment s’est déroulée la préparation
du tournage ?
C. R. : En amont du tournage, nous avons proposé avec la Maison de l’image de Basse-Normandie un atelier de programmation de films
documentaires. Cet atelier me semblait indispensable dans la mesure où cela a permis aux
personnes détenues de mieux comprendre le
projet et de se familiariser avec le cinéma documentaire. Souvent, les gens font l’amalgame
entre documentaire et reportage télé. Avec
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page101
Une Prison dans la ville
Le Déménagement
2007, 52', couleur, documentaire
réalisation : Catherine Réchard
production : Zarafa Films, France 3 Normandie,
Cityzen TV
participation : CNC, CR Basse-Normandie,
Maison de l’image/Basse-Normandie,
Procirep, Angoa
2011, 54', couleur, documentaire
réalisation : Catherine Réchard
production : Candela Productions,
France Télévisions, TV Rennes 35
participation : CNC, CR Bretagne, Procirep,
Angoa
A Cherbourg, les passants ne prêtent plus
vraiment attention aux grands murs gris
qui s’élèvent en plein centre ville, face
à la bibliothèque, et auxquels le marché
s’adosse chaque jeudi. Derrière ces murs,
les détenus de la maison d’arrêt observent,
à travers les grilles de leurs fenêtres,
le quotidien se dérouler sans eux.
Suite d’impressions croisées entre dedans
et dehors, le film questionne la place
de la prison dans la communauté.
A la veille de leur transfert dans une nouvelle
prison située en périphérie de Rennes,
détenus et gardiens s’interrogent.
L’ancienne prison manque certes d’hygiène
mais par les fenêtres, on peut voir le ciel,
des voitures qui passent, parfois quelqu’un
qui salue. On y jouit aussi d’une relative
liberté de déplacements dans les couloirs.
Là-bas, dans la zone industrielle, tout sera
moderne et rationnel mais, chacun le pressent,
déshumanisé.
Quelques reflets dans les vitres
de la bibliothèque, des pans de toits et de rues,
des odeurs de feu de bois les jours
de marché… Voilà ce que les prisonniers
perçoivent du monde extérieur depuis
leur cellule. De leur côté, les Cherbourgeois,
employés et usagers de la bibliothèque
ou habitants des immeubles voisins, essaient
d’imaginer ce qui se passe à l’intérieur :
“On ne les voit pas ces gens-là, mais on est
obligé de penser à eux quand même !”
Qu’ont-ils fait pour se retrouver là ?
Supportent-ils l’enfermement, notamment
quand arrive la nuit et ses angoisses ?
Ont-ils même une cour pour sortir un peu ?
Que deviennent-ils après leur libération ?
Au fil des entretiens, ponctués par des scènes
de la prison au quotidien, Catherine Réchard
tente de percer l’imperméabilité des murs
et fait sien le propos d’un des détenus :
“Quand on ne voit pas, on ne peut rien faire.
Si on voit la vie carcérale et comment
les gens vivent dans leur cellule, ça peut
changer les mentalités.” D. T.
Tourné dans la durée, pendant la période
qui précède et qui suit le déménagement,
le film rend compte, à travers de multiples
entretiens individuels, des rapports
complexes que les détenus entretiennent
avec leur lieu de détention.
Certes, ils ne l’aiment pas, mais ils se sentent
attachés aux plus petites bribes de liberté
qu’il autorise : déambuler entre les étages
ou troquer des biens à l’aide de “yoyos”,
ces fils tendus à travers les barreaux
d’une cellule à l’autre. La prison moderne
dans laquelle ils arrivent répond à des normes
de sécurité plus élevées, elle permet
à davantage de détenus d’avoir une cellule
individuelle, de travailler, de pratiquer
un sport et même une ou deux fois l’an
d’avoir une vie de famille, mais elle atomise
les rapports humains. Le grillage quadrillé
qui couvre toute la façade, empêchant
les regards d’embrasser le ciel et les mains
de se tendre par-delà les barreaux,
symbolise un enfermement plus radical
et quasi mortifère. E. S.
contrechamp des barreaux
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Le film est fondé sur des entretiens menés
avec une poignée de détenus et quelques
agents pénitenciers. Ils témoignent à visage
découvert avec une remarquable sérénité.
Cette confiance dans l’équipe de réalisation
est sans doute le fruit d’un long travail de
préparation, sur lequel repose le succès du
film. Catherine Réchard est d’abord photographe et sait remarquablement filmer les
espaces carcéraux dans leur rapport à la
ville. Elle met également la photographie au
service de son film. En montrant les clichés
“publicitaires” de la nouvelle prison aux détenus, elle les incite efficacement à exprimer
leurs attentes ; elle place aussi le spectateur
dans la même attente, en renforçant son
empathie à l’égard des prisonniers. Dès lors,
les questions d’architecture et d’organisation
carcérales deviennent miraculeusement sensibles, et nous entrons de plain-pied dans le
quotidien des prisonniers. Les principaux
aspects de la nouvelle vie des détenus sont
évoqués. L’hygiène et le confort se sont significativement améliorés, mais le silence et
l’isolement règnent. L’atmosphère générale
est à l’apaisement. La violence carcérale
semble mise entre parenthèses par les
espoirs et les inquiétudes suscités par le
déménagement. Ce moment particulier est
cependant l’occasion de s’interroger sur l’efficacité de l’enfermement et les conditions
d’incarcération dans ces nouveaux centres
pénitenciers.
Julien Farenc
(Bibliothèque nationale de France, Paris)
101
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page102
Jean-Pierre Lenoir, qui animait l’atelier, nous
avons visionné des films documentaires qui
traitaient de l’architecture, de l’urbanisme.
Lorsque j’ai commencé à tourner – et le tournage a duré une vingtaine de jours – les personnes détenues ont ainsi pu mieux appréhender ma démarche.
Qu’ont ressenti les Cherbourgeois
qui ont vu le film ?
C. R. : La projection a eu lieu six mois après le
tournage, le même jour à la prison et au cinéma
de Cherbourg. Au sein de la prison, les personnes détenues étaient très étonnées, très
touchées du regard que les habitants voisins
pouvaient porter sur elles. Celles qui, dans l’intervalle, étaient sorties, sont venues à la projection au cinéma, souvent avec leurs familles.
Les habitants ont fait ainsi la connaissance de
quelques-uns de leurs voisins invisibles.
Le film donne l’impression d’un lieu – la prison
– très proche de la vie urbaine quotidienne.
C. R. : C’est le propre des prisons qui se trouvent en centre ville, il y a une proximité entre
l’intérieur et l’extérieur. J’ai souhaité à travers
ce film documentaire travailler le lien dedansdehors. Images et sons parviennent à passer
de l’un à l’autre par-dessus les murs .
Quelle est la prochaine étape de votre travail
en prison ?
C. R. : Dans chaque projet, il y a un peu du projet suivant. Les projets se nourrissent au gré
des rencontres, des expérimentations menées.
Dans mon travail, je m’attache à travailler le
lien entre l’intérieur et l’extérieur, à nourrir
mes propositions en prison de ce que je fais à
l’extérieur. J’ai mené, l’année dernière, un projet culturel qui comprend un atelier de programmation de films et le tournage d’un film
documentaire. Celui-ci porte sur la fermeture
de la maison d’arrêt de Rennes, l’ouverture de
celle de Rennes-Vezin qui la remplace, et il
aborde les problématiques liées à l’architecture. Le Déménagement interroge la façon
dont l’architecture d’un établissement pénitentiaire détermine les comportements des
personnes détenues et du personnel, et interfère dans son mode de fonctionnement.
Propos recueillis par Patrick Facchinetti,
septembre 2010
102
de la parole au chant :
un atelier d’écriture à la centrale de clairvaux
Formé au cinéma à Paris et à Prague (à la FAMU, la prestigieuse école de cinéma), Julien Sallé
explore l’image en mouvement dans toutes ses dimensions artistiques. Il pratique avec autant
de bonheur le documentaire, la fiction ou les installations d’art vidéo. Or, les murs, qui rend compte
d’un atelier d’écriture à la centrale de Clairvaux conduit par le compositeur de musique chorale
Thierry Machuel est son quatrième film, et son second documentaire. Entretien, par Eva Ségal.
Comment est né le projet d’Or, les murs ?
Le nom de votre mère apparaît au générique…
Julien Sallé : Ma mère, Anne Marie Sallé, anime
le festival culturel de l’Abbaye de Clairvaux, lieu
concomitant à la prison. Cette abbaye cistercienne, après avoir abrité des moines pendant
cinq siècles, a été transformée en prison après
la Révolution française. Vers 1960, ces locaux
ont été abandonnés par l’administration pénitentiaire au moment où la nouvelle prison de
Clairvaux, conçue comme une centrale de haute
sécurité, est entrée en fonctionnement. On
trouve aujourd’hui, à l’intérieur de l’enceinte de
l’abbaye toutes les strates historiques depuis
le XIIIe siècle qui témoignent de cette longue
histoire d’enfermement voulu puis imposé. Pour
mettre à profit l’acoustique exceptionnelle de
l’abbaye, ma mère a monté un festival de musique classique. Chaque année, pendant le festival, un concert est également organisé pour les
détenus. Mais elle a eu l’idée d’aller plus loin
avec eux en faisant venir le compositeur Thierry
Machuel pour un atelier d’écriture et elle m’a
proposé de filmer cette aventure. Le projet
d’aller filmer dans ce lieu, de recueillir la parole
– généralement inaudible – des détenus et de
travailler sur la musique de Thierry Machuel
(que je connaissais déjà bien) m’a tout de
suite intéressé.
On est surpris de voir un compositeur faire
écrire des textes.
J. S. : Le travail de Thierry Machuel est axé sur
la musique chorale, sur la mise en musique de
textes. Nous avons travaillé ensemble dès le
début de l’atelier dans un vrai partage artistique.
Ce qui nous a amené à travailler les textes
ensemble, à nous poser les questions ensemble.
Comment faire évoluer l’écriture ? Sur quoi travailler avec les détenus? La direction de l’atelier
s’est partagée entre nous de façon très naturelle.
Nous avions tous les deux le désir que le film
laisse essentiellement la parole aux détenus. La
création artistique aboutissant sur un concert
public en était comme l’ossature, le fil directeur,
mais le vrai sujet est dans la parole des détenus.
Saviez-vous que vous obtiendriez des textes
aussi forts ?
J. S. : Ça a été une vraie surprise. Nous pensions qu’il y aurait à travailler beaucoup sur
l’écriture. Mais dès les premiers ateliers les
textes lus par les détenus nous ont profondément touchés. Nous avons dû couper ici et là
mais pas du tout réécrire. Les textes avaient
d’emblée une force d’expression extraordinaire. Cela s’explique. L’écriture est une activité solitaire très prisée par les détenus, qui
passent beaucoup de temps à rédiger de la
correspondance. Certains textes qu’on entend
dans le film étaient au départ des lettres mais
leur force poétique est très grande.
Dans le film, on ne voit que des tête-à-tête
entre Thierry Machuel et les détenus.
Y a-t-il eu aussi des temps de travail collectif
dans l’atelier ?
J. S. : Au début, nous nous sommes adressés
au groupe entier pour présenter le projet et la
démarche. Nous avons laissé la possibilité à
chacun de poursuivre le travail avec Thierry
Machuel, sans obligation de participer au film
pour ceux qui ne le souhaitaient pas. Ce qui
nous a conduit à privilégier les tête-à-tête, ce
sont des raisons acoustiques : dans ce local
nu qui était mis à notre disposition, le son serait
vite devenu une bouillie inutilisable. Nous voulions aussi que chacun se sente libre d’exprimer ce qu’il voulait sur son texte. Pour eux,
c’était un contact avec des gens de l’extérieur,
une “parenthèse”, comme ils disaient. En prison, on ne choisit pas les gens avec qui on vit,
ni ceux que l’on côtoie. Les détenus étaient
entièrement libres de venir ou pas à l’atelier.
L’entretien individuel permettait à chacun de
se livrer un peu plus sans le regard des autres.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page103
Car en prison, il faut faire attention à ce qu’on
livre de soi, on ne peut pas donner aux autres
l’occasion d’exploiter une faiblesse.
Or, les murs
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
2009, 61', couleur, documentaire
réalisation : Julien Sallé
production : Red Star Cinéma
participation : CR Champagne-Ardenne,
Sacem, CR Ile-de-France,
Direction interrégionale des services
pénitentiaires de Dijon
Les détenus expriment leur quotidien carcéral
au cours d’entretiens avec le compositeur
Thierry Machuel et par l’écriture de textes.
Ils évoquent la mise à distance de leurs proches
et la crainte de tomber dans l’oubli, la perte
progressive de leur rapport au temps qui passe,
la tentation de l’évasion, la liberté, la nuit.
Est bien sûr évoquée la question du poids
de la faute et de sa nécessaire réparation
vis-à-vis de la justice et de la société.
Les textes sont dits par les détenus eux-mêmes
sur des images de la prison (contraste entre
la beauté des mots et la laideur des différents
lieux de la prison), ou sur des plans
du compositeur chez lui, dans la réflexion
et la création. A ces séquences, viennent
s’ajouter les séances de répétitions du groupe
de chanteurs interprétant les textes mis
en musique. Ces moments chantés évoquent
quant à eux les chants grégoriens qui ont dû
résonner au cours des siècles passés
dans ce qui fût une abbaye avant d’être
reconvertie en prison centrale. On reste frappé
par la justesse des paroles et par les textes
des détenus au cours de cette expérience
de création. A leurs yeux et ceux des autres,
ils reconquièrent leur humanité à travers
cet acte. Par leur travail, ils ont réussi à tisser
un lien ténu avec l’extérieur, comme une façon
de proclamer leur existence et de lui donner
une certaine valeur, même enfermée entre
quatre murs. Le film s’achève sur une image
terrible à mon sens : les détenus réunis
dans le couloir de la prison transformé
en salle de cinéma assistent à la retransmission
du concert joué dans le cloître tout proche.
Emouvants, enfin, ces applaudissements
du public aux interprètes du concert, qui,
indirectement, sont destinés aussi aux
prisonniers restés seuls face à leur écran.
Or, les murs accompagne le compositeur
Thierry Machuel dans les ateliers d’écriture
qu’il a animés à la centrale de Clairvaux (Aube).
Des textes que lui proposent les détenus,
il va tirer des pièces musicales qui seront
jouées à l’abbaye de Clairvaux voisine,
lors du festival Ombres et Lumières.
Pour les détenus, l’expérience est l’occasion
de coucher sur le papier les doutes,
les angoisses qu’ils ressentent, et de se sentir
enfin reconsidérés.
Julien Sallé suit le déroulement du projet,
depuis les textes que les détenus lisent
à Thierry Machuel en tête-à-tête,
jusqu’à la représentation finale – à laquelle
ils n’assisteront pas mais qui leur sera
retransmise, – en passant par le travail
solitaire de composition et les répétitions
avec le chœur de chambre Mikrokosmos.
Loin d’un making of, Or, les murs cherche
à épouser la vocation profonde des ateliers :
laisser les personnes s’approprier la langue
pour exprimer poétiquement leur condition
carcérale et donner à leurs textes, habillés
par la musique grave et cristalline de Thierry
Machuel, une véritable considération hors
les murs. Le rapport particulier au temps ;
l’impression de disparaître ; la solitude
absolue et irrémédiable ; l’espoir, si ténu
soit-il, qu’il y aura une vie après la détention…
Voilà ce que disent les textes de Régis, Frank,
Dominique ou Eric. Mais par dessus-tout
peut-être, ils leur auront permis de ne pas
se sentir “oubliés”. D. T.
contrechamp des barreaux
Gilles Barthélémy
(Bibliothèque départementale de prêt, Belfort)
Pourquoi avez-vous choisi de cadrer
les détenus de dos, au niveau de la nuque ?
J. S. : Ce n’est pas tout à fait la seule image
d’eux ; il y a aussi au début et à la fin, de très
gros plans. La première raison de ce cadre,
c’est qu’il y a toujours une réticence de la part
de l’Administration pénitentiaire à ce que les
personnes détenues soient reconnaissables à
l’image. Certains réalisateurs optent pour le
flou mais moi, je n’ai jamais aimé ça. De dos,
les détenus conservent une véritable présence
physique et, comme le compositeur est cadré
de face en position d’écoute, le spectateur
peut avoir une identification avec celui qui
écoute, ou se placer entre les deux. Thierry sait
écouter et respecter les silences de son interlocuteur, c’est ce qui nous a permis de jouer
avec l’anonymat des personnes détenues.
Thierry Machuel a une manière d’écouter
qui ferait plutôt songer à un psychanalyste ?
J. S. : Oui, il a une forme de distance empathique avec les gens, mais il était vraiment
impressionné par ce qu’il entendait. Sa méthode
consiste à prendre une sorte de dictée musicale qu’il note sur une portée. La prosodie de
la parole donne la base de sa composition. Il
l’intériorise profondément. Il me disait : “Quand
ils parlent, c’est tellement fort que j’entends
déjà la musique.” Nous cherchions lui et moi à
disparaître autant que possible. De ce point de
vue, le fait d’installer la caméra derrière le
détenu était également un avantage.
Comment avez-vous travaillé
avec votre équipe ?
J. S. : Nous étions trois, un ingénieur du son, un
assistant et moi à la caméra. Pour la lumière,
j’ai travaillé en lumière naturelle mais en jouant
beaucoup des ambiances lumineuses qu’on
trouve dans l’ancienne prison abandonnée. J’ai
très longuement topographié ces lieux en ruine
parce que j’ai tout de suite imaginé de les faire
résonner avec la parole des détenus. Le tournage
dans la centrale elle-même a été très limité, je
103
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page104
n’ai pu tourner que quelques images pendant
une matinée, sinon, nous étions limités à notre
salle de rencontre. J’avais envie de développer
un rapport à l’espace, et ce lieu de l’abbaye prison abandonnée est apparu dès l’écriture du
projet comme très important.
Comment vous êtes-vous décidé à inclure
dans le film des images du dehors
par définition inaccessible aux détenus ?
J. S. : Le film travaille le dedans-dehors, la
lumière, le temps. Bien sûr, pour les détenus,
la question de l’intériorité et de l’extériorité
est centrale. Je pensais parler d’espace car la
prison, je la voyais d’abord comme une restriction spatiale. Mais eux, ils expriment leur oppression principalement en termes temporels. A
Clairvaux, ils purgent de très longues peines, au
moins quinze ans. Dans le cas de la perpétuité,
l’horizon de la libération est si hypothétique
qu’il leur est difficile de se projeter si loin. La
plupart des condamnés à perpétuité ont beaucoup d’horloges dans leur cellule afin de garder
malgré tout des repères ; pour eux, le temps de
la peine efface complètement le temps social.
Cette question du temps, je l’ai travaillée à
travers un regard contemplatif sur les anciens
lieux de détention à Clairvaux. Leur temps est
celui de la ruine, où le rapport entre présent,
passé et futur est chamboulé. On a là une
impression de suspension du temps et de vide.
Pourquoi avez-vous accordé tant de place
à la forêt ?
J. S. : Cette forêt est celle qui entoure la prison,
elle représente à mes yeux à la fois l’intériorité
et l’extériorité. C’est à la fois un lieu de recueillement intérieur et un lieu apparemment illimité où l’on peut se perdre. Dans tous mes
films j’entretiens un certain rapport subjectif
à l’espace naturel. Clairvaux est situé dans un
pays de très belles forêts, à la limite de l’Aube
et de la Haute-Marne, le pays de Gaston Bachelard qui, lui-même, a beaucoup écrit sur la forêt.
Il y a dans cette forêt champenoise une grande
poésie qui travaille sur une intériorité illimitée, précieuse. Pour un détenu, l’intériorité est
à la fois un refuge et un enfermement. Le travail artistique du compositeur qui arpente cette
forêt est lui aussi caractérisé par l’intériorité.
Quand vous filmez le compositeur
au travail, vous nous emmenez encore
dans un autre espace…
J. S. : Un espace où l’on peut ouvrir les fenêtres !
Où l’on peut se déplacer. Thierry Machuel est
filmé voyageant en train ou marchant dans de
grands espaces. Quand nous venions travailler
en prison, c’est au moment où l’on sortait qu’on
se rendait compte que les autres étaient enfermés. Alors que pendant nos échanges avec les
détenus, on sentait plutôt se créer des espaces
de liberté. Dans le film, il y a beaucoup de dépla-
104
cements du compositeur, sa mobilité faisant
contraste avec l’immobilité des détenus.
Quelle a été la durée totale de l’atelier
avec les détenus ?
J. S. : En tout environ neuf mois. Pendant la
première moitié, Thierry Machuel était avec
nous tout le temps. Ensuite, il s’est isolé pour
travailler sa composition pendant que nous
continuions des entretiens individuels pour aller
plus loin, en dehors de toute perspective musicale. Mais Thierry revenait régulièrement présenter son travail et leur demander s’ils étaient
d’accord, ce qui n’a d’ailleurs jamais posé de
problème. La musique qu’il écrit n’est pas forcément familière aux détenus – la plupart
n’avaient jamais entendu de musique contemporaine. Il avait donc aussi le désir pédagogique de partager cela avec eux et d’expliquer
comment se fait la musique.
Comment ont-ils réagi au fait que leurs
textes ont été confiés à des voix de femmes ?
J. S. : Ils ont été touchés de voir de belles jeunes
filles s’emparer de leurs paroles. Mais ils n’ont
pu voir le spectacle qu’un mois plus tard, grâce
à la captation que j’ai réalisée. Pour eux, ça a
été un moment très émouvant : ils ne se rendaient pas compte de l’ampleur qu’allaient prendre leurs paroles avec la musique. Le spectateur perçoit la réalité de l’enfermement lorsqu’on
passe directement des images de la salle de
concert dans l’abbaye aux images de l’intérieur
de la prison. On comprend alors que les contraintes sécuritaires ne leur ont pas permis d’assister
à la représentation qui se jouait pourtant à une
centaine de mètres, par-delà quelques murs.
A la distance mise par les murs s’ajoute
aussi une distance sociale quand on voit
par contraste le public du festival ?
J. S. : Même pour ceux qui connaissaient bien
l’abbaye de Clairvaux, ce fut une découverte.
Le public des festivals de musique, à la différence du public du documentaire, est en règle
générale vraiment loin des préoccupations
sociales et politiques. Il vient écouter de la
belle musique dans un beau lieu et se retrouve
assez surpris jusqu’à en être ébranlé de découvrir de l’autre côté des murs des gens finalement pas si éloignés. Je voulais aussi rendre
compte de cela, de la force de la musique dans
l’évocation d’une réalité sociale. Dans le monde
de la musique classique ou contemporaine,
c’est tout de même rare.
En termes d’images, il semble que vous ayez
privilégié le plan fixe. Pour quelle raison ?
J. S. : C’est avant tout une manière de faire ressentir au spectateur ce temps de la détention
si souvent évoqué par les détenus. Le rythme
des quelques mouvements de caméra est
aussi délibérément lent. Je me suis fait fabri-
quer (par un ami plasticien qui travaille dans
la robotique) une petite machine très simple
sur laquelle je posais la caméra pour réaliser
des panoramiques assez lents à 360°.
Comment Or, les murs a-t-il été reçu ?
J. S. : Le film a beaucoup circulé dans les festivals. L’accueil a été très bon au FIFA (Festival
International du Film sur l’Art), même si au
Canada, compte tenu d’une culture très nordaméricaine de la justice, beaucoup ont été
choqués qu’on laisse à des détenus une telle
liberté de parole. En France, les spectateurs
se disent souvent émus par les paroles des
détenus, comme si un écart se réduisait tout
d’un coup entre ceux qui sont dehors et ceux qui
sont dedans. Le public du documentaire est
formé de gens qui ont envie de réfléchir à la
société dans laquelle ils vivent mais ils ne sont
pas forcément sensibilisés à la prison. Il me semble que nous devrions tous savoir ce qui s’y
passe, ça fait partie de notre société ; c’est un
bon thermomètre. Les spectateurs sont touchés parce que ça leur parle du monde dans
lequel ils vivent et ils se rendent compte qu’il y
a du travail à faire pour donner aux détenus
une chance de s’en sortir. En finissant le film,
je savais que j’aurais envie de le défendre
dans des débats, cela ne s’est pas démenti.
Comment se situe ce film par rapport
aux trois autres que vous avez réalisés ?
J. S. : Je fais des allers-retours entre documentaire et fiction, l’un et l’autre se nourrissant mutuellement. La production d’un documentaire est en moyenne plus rapide, cela me
permet donc d’avoir toujours une pratique de
cinéaste dans l’intervalle entre les fictions.
Mes films ont en commun une certaine picturalité et un travail sur le temps. J’ai réalisé en
2005 Dans l’ombre d’une ville, avec Lola Frederich, un documentaire sur des femmes qui
apprenaient à lire et écrire au sein d’ateliers
d’alphabétisation à la Goutte d’Or. Il y a des
points communs avec mon travail à Clairvaux.
Dans les deux cas, j’ai rencontré des gens pris
dans des contraintes lourdes dont la parole
individuelle émerge. Ces femmes de la Goutte
d’Or sont prises entre deux cultures, parfois
rejetées par leur milieu d’origine parce qu’elles
apprennent à lire et à écrire. Elles se cherchent une identité personnelle, composite mais
unique. Pour les détenus, c’est un peu pareil.
On voit que certains parviennent à développer
une humanité assez rare par la réflexion et
l’affirmation de soi, non dans la violence mais
dans la recherche intérieure. En entendant un
des détenus affirmer avec force sa liberté, nous
avons tous été bouleversés pendant le tournage;c’est une formidable preuve d’humanité.
Propos recueillis par Eva Ségal,
septembre 2011
images de la culture
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le cahier
Le Château de Maisons / Catherine Deneuve belle et bien là / La Bibliothèque Sainte-Geneviève / Cinéma au Soudan : conversations avec Gadalla Gubara / La Cuisine en héritage /
Guibert Cinéma / Laloux sauvage / Impression - Yona Friedman / Odile Decq at Work / Bernadette Lafont, exactement / La Cité Manifeste de Mulhouse / Mathieu Lehanneur (Sur mesures)
105
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page106
Au Royaume de Méroé : Mouweis, une ville sous le sable
archéologie
Au Royaume de Méroé :
Mouweis, une ville
sous le sable
Grands Maîtres
de la préhistoire
Le Génie magdalénien
Quand les Egyptiens
naviguaient sur la mer Rouge
2010, 51', couleur, documentaire
réalisation : Stan Neumann
production : Camera Lucida productions,
musée du Louvre
participation : CNC, France Télévisions
2009, 52', couleur, documentaire
réalisation : Philippe Plailly
production : Mona Lisa production, Eurelios,
Arte France
participation : CNC, RTBF, Programme
Média, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA)
2009, 93', couleur, documentaire
conception : Stéphane Bégoin, Flore Kosinetz
réalisation : Stéphane Bégoin
production : Sombrero & Co, Arte France,
musée du Louvre, Nova/WGBH Boston,
NHK/Japon
participation : CNC, Programme Média,
Procirep, Angoa, CR Ile-de-France
Mouweis, ancienne cité nubienne du Royaume
de Méroé, dans l’actuel Soudan, fait l’objet
d’une campagne de fouilles menée par Michel
Baud, égyptologue du musée du Louvre.
De la tâche quotidienne la plus banale
à la découverte la plus enthousiasmante,
le travail de fourmi des archéologues est suivi
le temps d’une saison. Au fil de la visite,
c’est l’ensemble du processus intellectuel
guidant la recherche archéologique qui peu
à peu se donne à voir.
L’époque magdalénienne (environ 18000
à 10000 ans avant J.-C.) constitue sans aucun
doute l’apogée de l’art pariétal préhistorique.
Plusieurs dizaines de grottes ornées
(de Lascaux à Altamira, de Ekain
au Roc-aux-Sorciers) témoignent du génie
des artistes de cette période.
Peintres mais aussi sculpteurs, les hommes
ont laissé des traces de leur art sur
un territoire étonnamment vaste, que le film
de Philippe Plailly nous invite à sillonner.
A partir d’un bas-relief du temple
de Deir-El-Bahari à Louxor, les archéologues
Cheryl Ward et Tom Vosmer tentent de bâtir
un navire tel que ceux qui, il y a 3500 ans,
voguèrent sur la mer Rouge en direction
du mythique pays de Pount. Stéphane Bégoin
accompagne leurs recherches jusqu’à
la reconstitution du voyage originel même.
En point de mire de cette aventure,
une question : les Egyptiens étaient-ils oui
ou non un peuple de marins ?
Rien de spectaculaire aux yeux du profane
n’émerge des fouilles de Mouweis.
Rien de comparable aux pyramides
de la nécropole de Méroé toute proche.
Pourtant, le chantier est d’une importance
capitale car c’est une ville entière qu’il permet
de mettre à jour, et avec elle, des interrogations
nouvelles sur l’organisation sociale
de la civilisation méroïtique. Michel Baud
et son équipe ne cherchent pas à dégager
des “monuments”, mais à cartographier
la cité, à révéler sa structure (quartiers
religieux, administratif ou même “industriel”)
et à comprendre son fonctionnement.
Pour cela, une somme impressionnante
de techniques (la magnétométrie, par exemple)
et de connaissances (céramologie, analyse
hiéroglyphique…) est mise en œuvre.
A la clé, parfois des découvertes, comme
le dégagement de la base d’un pilier – peutêtre celui du temple principal, – mais le plus
souvent, un cheminement lent et minutieux,
qui se poursuivra après la clôture de saison
devant un ordinateur parisien. D. T.
Davantage qu’aux chefs-d’œuvre peints
de Lascaux ou d’Altamira, le film s’intéresse
à la sculpture magdalénienne. Moins connue,
elle n’en a pas moins atteint des sommets
artistiques, tels la gigantesque frise
du Roc-aux-Sorciers (Vienne) ou les motifs
de l’abri de Cap Blanc (Dordogne).
Au-delà de leur beauté fascinante, Philippe
Plailly ausculte ces œuvres mystérieuses
en donnant la parole à de nombreux
archéologues. Les interrogations apparaissent
infinies. Quel était le sens (social, religieux,
esthétique) de ses sculptures ? Y-avait-il
déjà des “styles” artistiques à l’époque ?
Comment expliquer l’étonnante homogénéité
des motifs, observée dans des sites aussi
distants que le Roc-aux-Sorciers en France,
Creswell Crags en Angleterre ou Kurtha
en Egypte? Des hypothèses existent, bien sûr,
mais il n’en reste pas moins que
les Magdaléniens ont emporté avec eux
leurs secrets. Comme le résume l’archéologue
Jean-Michel Geneste : “Nous sommes devant
le décor […], les acteurs sont partis.” D. T.
Si le Nil, en tant que voie de communication,
a joué une rôle déterminant dans
son développement, aucune preuve définitive
n’atteste que l’Egypte antique ait étendu
sa puissance sur les mers alentours.
Le débat est loin d’être anodin : “Mettre
un bateau en mer, c’est un exploit qui dépasse
à bien des égards la construction
d’une pyramide” raconte Tom Vosmer.
Démontrer que le voyage au pays de Pount
n’est pas qu’une légende gravée sur les murs
d’un temple à la gloire de la reine Hatshepsout
mais une réalité historique, bouleverserait
notre connaissance de cette civilisation.
Les deux archéologues déploient alors
des trésors d’imagination et s’entourent
des technologies les plus disparates
(des techniques de menuiserie ancestrales
à la modélisation 3D) pour faire naître
des maigres indices dont ils disposent le Min,
navire entièrement en bois de 20 mètres
de long. Mais une fois ce projet pharaonique
mené à terme, tout reste à prouver : le Min
supportera-t-il un voyage en mer Rouge? D. T.
106
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page107
L’Université cachée de Séoul
architecture & urbanisme
Les 3 No. d’Architectures sont sur un seul DVD.
Architectures
Le Château de Maisons
Architectures
La Bibliothèque
Sainte-Geneviève
Architectures
L’Université cachée de Séoul
2009, 26', couleur, documentaire
conception : Richard Copans, Stan Neumann
réalisation : Juliette Garcias
production : Les Films d’Ici, musée d’Orsay,
Arte France
participation : CNC
2009, 26', couleur, documentaire
conception : Richard Copans, Stan Neumann
réalisation : Richard Copans
production : Les Films d’Ici, Centre Pompidou,
Arte France, Cité de l’architecture
et du patrimoine
participation : CNC, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA)
Pour l’étude du château de Maisons
dans les Yvelines, l’usage de maquettes
modifiées à vue, cher à la série Architectures,
éclaire de façon très détaillée ce que l’édifice
doit à ses précédents médiévaux
ou à l’Antiquité, via la Renaissance italienne.
Sont mises en évidence aussi les innovations
et les trouvailles spécifiques de l’architecte
François Mansart, qui le construisit
pour René de Longueil au milieu du XVIIe siècle.
Selon le principe pédagogique de la collection
Architectures, la Bibliothèque
Sainte-Geneviève, construite à Paris
par l’architecte Henri Labrouste en 1850,
est ici analysée, du programme architectural
au système de construction et à l’organisation
interne. Plans fixes, lents travellings
et maquettes 3D nous aident à comprendre
l’espace unifié de ce bâtiment dont
l’expression architecturale est produite
par sa structure métallique.
A l’aide de nombreuses maquettes en 3D,
Richard Copans décortique l’écriture quasi
abstraite du Bâtiment de la vie étudiante,
construit par Dominique Perrault à Séoul entre
2003 et 2008. La caméra fluide parcourt
le site du campus sous tous ses angles
et permet d’appréhender la stratégie
de camouflage adoptée par l’architecte,
puisqu’il a choisi d’enfouir partiellement
le bâtiment sous la colline afin de ne pas
opacifier le paysage environnant.
Du château fort, Maisons conserve le souvenir
des bastions d’angle et du donjon,
mais plaqués aux extrémités et au centre
d’un unique corps de logis. Les pratiques
militaires évoluant, les demeures des nobles
cessent d’être des forteresses. Les fenêtres
se multiplient. Pour jouir du paysage, Mansart
rajoute des pavillons bas latéraux et crée
des terrasses sur les toits entre Seine et forêt.
L’inscription dans la nature est marquée
aussi par la présence insolite d’un passage
central traversant la base de l’édifice.
L’escalier ne peut donc être axial
mais la prouesse technique de ses volées
s’enroulant autour d’un vide sans supports
n’en manifeste pas moins l’apparat. Il s’agit
de mener aux appartements destinés
à une hypothétique venue du roi. Les lieux sont
modulables pour glorifier l’hôte suprême
ou accroître la salle de bal. Même astuce
pour le service : l’office prend sa lumière dans
des douves sans eau et devient fonctionnel
tout en restant caché par une promenade
surélevée. L. W.
En 1838, l’Etat décide de construire à Paris
une bibliothèque publique ouverte à tous,
à partir des collections de l’abbaye
Sainte-Geneviève. Henri Labrouste conçoit
un bâtiment autonome au sommet
de la montagne Sainte-Geneviève dominée
par la monumentalité du Panthéon. Le plan
compact et rationnel est révolutionnaire :
il superpose l’espace sombre et très
compartimenté du rez-de-chaussée, consacré
au stockage des manuscrits et des livres
anciens, au long plan libre et lumineux
de la salle de lecture à l’étage.
Dans cette salle, les galeries sont accessibles
par des escaliers diagonaux disposés dans
les angles. L’espace basilical des deux nefs
parallèles, recouvertes de voûtes en berceau,
est unifié par la structure métallique
apparente. Les arbalétriers semi-circulaires
en fer s’appuient sur 18 colonnes de fonte,
stabilisées par une base en maçonnerie
au centre et sur des consoles le long des murs.
L’usage de la fonte et du fer est exhibé pour
la première fois dans un bâtiment savant. A. S.
Le bâtiment multifonctionnel, pour retenir
les étudiants sur le campus de l’université
Ewha, est installé au débouché d’un quartier
commerçant en centre ville. Perrault a cisaillé
la colline en deux dans le sens de la pente
et évidé une faille centrale de 200 mètres
de long. Entre les deux parois latérales,
une “vallée” en pente douce de 65 mètres
de large conduit à un escalier monumental,
rythmé par des gradins. Le paysage absorbe
donc les deux parties de ce bâtiment-falaise
qui cache sous terre l’essentiel
de son fonctionnement : deux étages
de parkings enterrés, galeries marchandes
en rez-de-chaussée, salles de classes
dans les étages supérieurs. Les deux façades
de verre, seules sources pour la lumière,
sont bardées de raidisseurs en inox polymiroir
pour mieux résister aux typhons. Sous terre
aux deux extrémités, la paroi aveugle est
rythmée par des contreforts obliques de béton
pour mieux résister à la pression. Le vide
central amplifie le face à face des deux parois
monumentales. A. S.
2008, 26', couleur, documentaire
conception : Richard Copans, Stan Neumann
réalisation : Juliette Garcias
production : Les Films d’Ici, musée du Louvre,
Arte France
participation : CNC
le cahier
107
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page108
Le Centre Pompidou Metz
La Cité Manifeste de Mulhouse
Le Centre Pompidou Metz
2005-2010, 4 x 26', couleur, documentaire
réalisation : Michel Quinejure
production : Mirage illimité,
France Télévisions, Centre Pompidou
participation : CNC, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA),
Metz Métropole, CR Lorraine
2009, 53', couleur, documentaire
réalisation : Odile Fillion
production : Mirage illimité,
France Télévisions
participation : CNC, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA), SOMCO,
Agence nationale de la rénovation urbaine
de la Ville de Mulhouse
Construire autrement
2010, 73', couleur, documentaire
réalisation : Jacques Kébadian
production : Kolam productions, J. Kébadian
participation : ministère de la Culture et de
la Communication (DAPA), CRRAV
En quatre films de 26 minutes consacrés
à la conception et à la réalisation du Centre
Pompidou de Metz, Michel Quinejure décline
les étapes de ce chantier gigantesque,
depuis le projet lauréat de Shigeru Ban
en 2003 jusqu’à l’inauguration du bâtiment
en 2010 ; une période de sept ans d’affinage
des plans puis des travaux, qui auront
vu défiler trois ministres de la Culture
et deux maires de la Ville de Metz.
A l’occasion de son 150e anniversaire en 2001,
la Société Mulhousienne des Cités Ouvrières
(SOMCO) lance un projet ambitieux
de construction de logements sociaux,
la Cité Manifeste, livrée en 2005. Odile Fillion
interroge les architectes choisis à propos
des solutions audacieuses qu’ils ont mises
en œuvre pour déjouer les contraintes
technico-financières et permettre, ainsi,
une plus grande générosité spatiale
et une nouvelle manière d’habiter.
Comment traduire l’acte de construire
dans une démocratie participative en action ?
A travers le projet de transformation
des anciens abattoirs de Calais en Scène
nationale, l’architecte Patrick Bouchain,
le directeur du Channel, Francis Peduzzi
et le maire de Calais Jacky Henin invitent
les citoyens de la ville à devenir des acteurs
constructeurs. Jacques Kébadian rend compte
de cette aventure humaine en donnant
la parole à chacun.
Ce projet représente la première expérience
française de décentralisation
d’un établissement public culturel national,
sous la forme d’un établissement public
de coopération culturelle. La confrontation
des choix stratégiques de la double maîtrise
d’ouvrage en matière de développement
culturel et urbain (Centre Pompidou et Metz
Métropole) révèle un mode de gouvernance
inédit. Michel Quinejure enregistre toute
l’évolution du projet, jusqu’aux difficultés
à travailler avec un double commanditaire sur
une aussi longue durée. L’architecte Shigeru
Ban développe là une recherche formelle
audacieuse et l’invention d’une solution
technique complexe. La structure qui recouvre
le bâtiment, inspirée du chapeau chinois
traditionnel en bambou tressé, deviendra
sans doute l’icône architecturale du début
du XXIe siècle. “Un lieu zen et dépouillé,
une sorte de temple shinto de la culture”,
mais aussi “un lieu de convivialité pensé
avant tout comme un lieu de rassemblement
public” déclare l’architecte. A. S.
Planches techniques à l’appui, Odile Fillion
dresse l’inventaire des statuts, règlements
et conseils hygiéniques de la première cité
ouvrière de France composée de maisons
en bande, construite à Mulhouse en 1853.
En 2001, la SOMCO pilote le nouveau projet
de construction de 61 logements en bordure
de l’ancienne cité. Les cinq équipes
d’architectes et les habitants se succèdent
à l’écran pour vanter l’originalité de chacun
des projets : de grands volumes évoquant
l’architecture industrielle pour Jean Nouvel ;
une recontextualisation du “carré mulhousien”
avec la présence de venelles pour Duncan
Lewis ; une série de maisons individuelles
jumelles pour Shigeru Ban ; une relecture
de l’archétype de la maison au toit à double
pente pour Matthieu Poitevin ; de grands
espaces intérieurs ouverts et fluides
dans des structures légères inspirées
de la serre horticole pour Lacaton et Vassal.
Tous les projets magnifient les surfaces,
les volumes et une grande liberté d’usage
pour les habitations. A. S.
Patrick Bouchain transforme depuis
longtemps des friches industrielles en lieux
culturels (Lieu Unique à Nantes, Condition
Publique à Roubaix) ; il met en place
des chantiers vivants, ouverts au public,
où s’organise un échange d’expériences
autour de l’acte de construire. Le chantier
du Channel est lui aussi propice à la mise
en scène de la méthode de l’architecte :
métamorphose du lieu en recyclant,
en modifiant plutôt qu’en pratiquant la table
rase ; travail collectif avec des artistes
comme le scénographe-constructeur
François Delarozière ; invention d’un “lieu
du don… pas de l’autorité” ; une cabane
de chantier à la fois restaurant, salle
de réunions et lieu de spectacles, où ouvriers,
architectes, visiteurs, artistes, scolaires
discutent de la transformation du site.
Ingénieurs, artistes mais aussi démolisseurs
ou habitants munis de porte-voix s’expriment
ici dans un joyeux brouhaha de scies
mécaniques. Chacun trouve sa place
dans ce lieu de vie, festif et populaire. A. S.
108
images de la culture
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Emile Aillaud, un rêve et des hommes
Odile Decq at Work
Emile Aillaud,
un rêve et des hommes
2010, 58', couleur, documentaire
réalisation : Sonia Cantalapiedra
production : Les Films d’un Jour, Télessonne
participation : CNC, Acsé, ministère de la
Culture et de la Communication (DAPA)
Impression
Yona Friedman
2009, 42', couleur, documentaire
réalisation : Mathieu Vadepied
production : Première Heure
participation : ministère de la Culture et de
la Communication (DGP)
Sonia Cantalapiedra dresse le portrait
d’un architecte poète et humaniste, Emile
Aillaud (1902-1988), à l’appui des nombreux
projets d’architecture sociale qu’il a réalisés.
En décalage avec la production urbaine
des années 1950 à 70, Aillaud a construit
de grands ensembles originaux (La Grande
Borne à Grigny, les Tours Nuages à Nanterre).
Images d’archives et lecture de ses textes
interrogent l’actualité de sa pensée sur
le “vivre ensemble”.
L’architecte utopiste Yona Friedman
(né en 1923) laisse Mathieu Vadepied fureter
dans son appartement parisien, s’attarder
sur les innombrables livres, objets, maquettes
et autres documents qui s’accumulent
un peu partout. On le voit vivre, dessiner,
réfléchir, recycler. Il s’exprime sur le monde,
la vie, le rôle de l’architecture et ses choix
personnels : ceux d’un homme libre
et respectueux de la liberté avant tout.
Critique de la rhétorique fonctionnaliste
de l’après-guerre qui privilégie orthogonalité
des formes et rationalité de la construction,
Emile Aillaud propose un regard plus sensible
sur l’habitat en inventant des espaces
collectifs de qualité. Pour la cité
des Courtillières à Pantin, Aillaud réalise
un immeuble serpentin ceinturant un grand
parc paysager, une architecture ondulante
en lien avec ses espaces extérieurs. “Je suis
en faveur de la concentration des hommes
et résolument hostile à l’éparpillement
individuel, sous réserve que cette foule
soit confuse, multiple et diverse.” Il imagine
donc, avant l’heure, une sorte d’éco-quartier
aux modes doux où “les accolades
des humains qui se déversent des bus”
permettront d’aller vers l’autre, des immeubles
bas “pour rapprocher la mère de l’enfant”,
des façades aux couleurs oniriques, rose
ou bleu ciel. Mais faute de financements,
les espaces collectifs ne seront pas entretenus
et les services n’arriveront jamais. A. S.
Dans son livre L’Architecture de survie.
Une philosophie de la pauvreté (1978),
Yona Friedman défend l’idée que vivre,
c’est survivre. “Vivre dans les conditions
qu’on a”, sans vouloir en imposer aux autres,
à la nature, en croyant qu’on peut changer
les choses. S’adapter est donc vital. Pour lui,
l’improvisation prime sur la planification.
En urbanisme et en architecture,
cela se traduit non pas par une disqualification
du projet mais par la prise en compte du rôle
de l’usager. Celui-ci doit pouvoir “transformer
son appartement, mais aussi la ville”,
ce que favorise l’architecte en choisissant
des techniques de construction simples.
A Madras, par exemple, les habitants aident
à l’édification d’un musée justement dédié
à ce type de technologies. Naît aussi
le concept de “ville spatiale”, fondé
sur la libération de l’espace au sol, grâce
à des structures élevées posées sur
des tours-escaliers. En dessous : de l’ancien,
du provisoire, des espaces verts… A. S.
le cahier
2009, 52', couleur, documentaire
réalisation : Martine Gonthié
production : Vivement Lundi !, TV Rennes 35,
Télénantes
participation : CNC, TLSP, CR Bretagne,
CG Côtes-d’Armor, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA)
Grande lionne échevelée aux yeux cernés
de noir, ex-égérie punk, Odile Decq
est aujourd’hui une architecte reconnue
en France et une star à l’international.
Sur un fond sonore de basse continue
qui rythme le tempo endiablé des images 3D
des projets en cours, Martine Gonthié dresse
un portrait vivant de la diva toute de noir
vêtue au travail, en agence entourée
de ses collaborateurs, ou en visite sur
les chantiers.
Propulsée sur la scène internationale grâce
à sa première œuvre cosignée avec Benoît
Cornette, la très high-tech Banque Populaire
de l’Ouest en 1989 à Rennes, elle revendique
depuis une liberté d’expérimenter au-delà
des contraintes normatives et réglementaires.
“Pour créer il faut avoir de la colère,
je ne m’occupe pas de savoir si ça plaît
ou non.” Omniprésente et didactique à souhait
dans l’agence qu’elle dirige avec brio,
elle oriente les travaux de ses jeunes équipiers
sans jamais les brider. Voyageuse infatigable,
elle affronte l’univers masculin
de la construction sur les chantiers : “Gueuler,
c’est se positionner comme un homme ;
avec des sourires, on obtient beaucoup plus!”
Fidèle aux idées de Virilio, le musée d’art
contemporain de Rome ouvert en 2010
réinvente la “promenade architecturale”
à travers des parcours en zig zag.
Travailleuse acharnée et non-conformiste,
elle multiplie les concours – “pas pour
les gagner, mais pour poser des questions
novatrices”. A. S.
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Rond-Point
Paris hors les murs
L’Invention du Grand Paris
2009, 52', couleur, documentaire
réalisation : Frédéric Biamonti
production : Antoine Martin production
participation : CNC, France Télévisions,
Planète, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA), Procirep,
Angoa, CR Haute-Normandie
Frédéric Biamonti rend compte des réflexions
prospectives foisonnantes des architectes,
urbanistes et élus de tout bord qui se sont
investis dans le projet du Grand Paris,
mis à nouveau à l’ordre du jour par le Chef
de l’Etat en 2008. A travers les plans filmés
du skyline de l’agglomération parisienne
et les images 3D des projets cartographiés,
les acteurs du Grand Paris auscultent
les besoins et les potentiels de Paris hors
les murs.
Comment augmenter la compétitivité
économique de la métropole parisienne
tout en intégrant les conditions écologiques
de la ville durable de l’après-Kyoto ?
Le Grand Paris doit permettre de redonner
de l’unité et de la cohésion sociale. “On n’a
jamais vu une ville où le corps est à ce point
séparé des membres” déclare l’architecte
Richard Rogers. Les dix équipes d’architectes
préconisent un Grand Paris reconstruit
sur lui-même avec plus de mixité sociale
et fonctionnelle ; un urbanisme hybride
et dérèglementé pour une ville compacte
et dense. Transports collectifs en surface,
champs d’éoliennes en bordure
d’agglomération, coulées vertes…
Les politiques présentent en parallèle
un projet planifié de développement
économique via une dizaine de “clusters”
répartis autour de Paris et reliés entre eux
par un métro automatique. Une ville-monde
dédiée aux flux et aux échanges économiques
internationaux est-elle compatible
avec une ville qui valorise le quotidien
de ses habitants ? A. S.
110
Rond-Point
2010, 58', couleur, documentaire
réalisation : Pierre Goetschel
production : L’Œil sauvage,
Candela productions, GIE Grand Ouest Régie
Télévisions, LM TV Sarthe, Rennes Cité Média,
Télénantes
participation: CNC, CG Val-de-Marne,
CR Bretagne, Procirep, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA)
Depuis quelques décennies, les ronds-points,
au sens giratoire imposé, ont fleuri par milliers,
apportant à la circulation une fluidité inédite.
En sillonnant les routes de France au volant
de son camping-car et en interrogeant
des personnalités d’horizons divers (élus,
artistes, urbanistes, ethnologues) Pierre
Goetschel explore avec humour la singularité
de ces lieux “où tout a été prévu pour s’éviter”
et qui redessinent le territoire.
Prenant la forme d’un périple méditatif
qui tourne en rond, cet essai envisage
le giratoire non comme une simple évolution
du carrefour d’antan mais comme un véritable
choix de civilisation. Pour les communes,
ce terre-plein central, en vue et hors d’atteinte
du piéton, est une superbe vitrine pour mettre
en valeur patrimoine et dynamisme locaux
de mille manières. La collection que propose
Pierre Goetschel semble sans limite, sinon
celle financière, la décoration du rond-point
étant un véritable investissement.
Dans les grandes villes à la circulation
saturée, la fluidité engendrée par le giratoire
apparaît comme une conquête
de “tranquillité”, voire de “liberté”,
ainsi que le théorise avec conviction le maire
Jean-Marc Ayrault à propos de Nantes.
A proximité des villes, le giratoire est l’élément
désormais indispensable pour le découpage
des zones (industrielles, d’activités,
artisanales, etc.). Parti en quête de “sens”,
le réalisateur n’aurait trouvé que du “futile”
et du “trivial”. D. T.
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
Documentaire scénarisé ou essai documentaire,
Rond-Point est un road movie en compagnie
d’un étrange routier dans l’univers
des ronds-points. Ces carrefours giratoires
seraient les fleurons du système routier
français célébrant par leur décoration l’identité
régionale et la création contemporaine.
Pierre Goetschel les montre sous tous leurs
aspects et dans leur rôle d’aménagement
du territoire où sont impliqués les politiques
(un conseil municipal alangui et quelque peu
ennuyeux, un salon des maires de France
plutôt joyeux, etc.). Le commentaire off, drôle
et alerte, accompagne des images tantôt
ludiques tantôt poétiques à travers
leur banalité. Quelques intervenants tels
le sculpteur Yves de Arroyo, des jardiniers,
l’urbaniste Yan Le Gall ou le député-maire
de Nantes Jean-Marc Ayrault déclinent
leur théorie sur le rond-point. Le film se clôt
sur l’image insolite d’un danseur qui tourne
sur lui-même sur l’espace central
d’un rond-point. Tout en reconnaissant
les qualités filmiques et l’inventivité
de ce Rond-Point, j’étais agacée par un sujet
aussi anodin. Mais il rappelle par moments
l’art de Jacques Tati (notamment dans Trafic),
ou la vision ironique et saugrenue d’un Luc
Moullet. Sous son apparente légèreté, il offre
la métaphore d’un monde moderne trop
aménagé… qui tourne en rond et en révèle
l’absurdité.
Françoise Bordonove
(Bibliothèque Publique d’Information, Paris)
images de la culture
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Being Claudia Cardinale
histoire du cinéma
Bernadette Lafont, exactement
Being Claudia Cardinale
2007, 50', couleur, documentaire
réalisation : André S. Labarthe, Estelle Fredet
production : PMP Morgane, Ina, France 3
participation : CNC, Ciné Cinéma, Procirep,
Angoa
2005, 53', couleur, documentaire
réalisation : Stefano Mordini
production : Felix Film, AVRO, RAI Trade
participation : YLE, SVT, SBSTV
Elle voulait être institutrice, elle sera
propulsée avec le succès que l’on sait dans
le monde du cinéma. En de longs entretiens
avec elle, Stefano Mordini retrace le parcours
de l’actrice Claudia Cardinale, diva mais “girl
next door”, qui révèle failles et complexité.
Extraits de films, archives et interviews
de producteurs, acteurs et biographes
viennent compléter ce portrait plus réaliste
que l’image idyllique et attendue des stars.
François Truffaut, avec qui elle fit ses débuts
en 1957 dans Les Mistons, la comparait
à Michel Simon pour son côté atypique
et naturel. André S. Labarthe et Estelle Fredet
dressent un portrait convivial de Bernadette
Lafont en la filmant chez elle, en entretien
avec Jean Douchet et Dominique Païni.
Lors de cette rencontre ponctuée d’extraits
de films et d’images d’archives, ils reviennent
sur sa carrière, ses rencontres, son travail
d’actrice.
Découverte à 17 ans lors d’un concours
de beauté à Tunis, où elle habite, organisé
par des studios de cinéma italiens, Claudia
Cardinale fera de la résistance au 7ème art
jusqu’au Pigeon de Monicelli (1958), produit
par Franco Cristaldi, où elle triomphe.
En quelques années le producteur-pygmalion,
qu’elle épouse en 1966, va faire d’elle une star
planétaire. Pour les seules années 1960,
elle ne travaille pas moins qu’avec
les cinéastes Bolognini, Zurlini, Gance,
Verneuil, de Broca, Comencini, Fellini,
Edwards, Hathaway, Leone, Kalatozov,
sans oublier Visconti, Le Guépard (1963)
restant l’un de ses films préférés.
Au fil de l’entretien, sous le sourire légendaire
de “la” Cardinale, apparaît peu à peu
une femme insoumise et révoltée.
Après un divorce qui la fâcha avec toute
la profession, puis un remariage, elle confessa
un viol à 16 ans et la naissance d’un fils
qu’elle dut faire passer pour son frère pendant
longtemps ; un féminisme assumé qui la fit
enfin prendre son destin en main. C. F.
Chez elle à Paris, où se croisent musiciens
et autres jeunes amis, Bernadette Lafont
se remémore ses premiers rôles dans les films
de Claude Chabrol, notamment A double
tour (1959) et Les Bonnes Femmes (1960),
et parle de son rapport au maquillage
et à la composition de ses personnages.
“Mes rôles, je les danse” explique-t-elle.
Elle évoque ses souvenirs du tournage
de La Maman et la Putain de Jean Eustache
(1973), et, à propos du film d’Olivier Peyon
Les Petites Vacances (2006), elle raconte
sa difficulté à assumer la tension et la rage
de ce personnage de grand-mère : “Je savais
que dans ce rôle-là je pourrais mettre
toutes mes souffrances, et je les y ai mises.”
Mais pour cette comédienne hédoniste qui
met tout son naturel dans ses compositions,
“il faut qu’il y ait du plaisir” : “On ne dit pas
je vais travailler, mais je vais jouer”,
précise-t-elle. A. S. Labarthe nous prévient :
“Où commence la vie, où s’arrête le cinéma,
difficile de le savoir avec Bernadette Lafont.”
T. G.
le cahier
Film retenu par la commission
Images en bibliothèques
L’originalité du film repose sur sa construction.
Ce n’est pas le portrait d’une actrice
parmi les autres, mais celui d’une femme
à la personnalité affirmée, un portrait vrai,
ancré dans le réel, sans artifice, comme l’est
Bernadette Lafont. Les extraits de films
ont soigneusement été choisis pour insister
sur les multiples facettes de la comédienne,
afin que le spectateur découvre sa carrière
singulière faite d’avant-gardisme. Il en résulte
un documentaire attachant, permettant
de découvrir la vraie Bernadette Lafont,
et en même temps d’apprendre comment
peuvent se construire les rôles au cinéma.
Paulette Trouteaud-Alcaraz
(Bibliothèque départementale de prêt
de la Haute-Vienne, Limoges)
111
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Final Cut au Pakistan
Les Bulles,
le nouveau cinéma israélien
2008, 58', couleur, documentaire
réalisation : Stéphane Bergouhnioux,
Jean-Marie Nizan
production : Cinétévé, Collectif Beall
participation : CNC, Canal +, Ciné Cinéma,
BeTV
Cinéma au Soudan :
conversations
avec Gadalla Gubara
2008, 51', couleur, documentaire
réalisation et production :
Frédérique Cifuentes
Le cinéma israélien des années 2000
dépeint différentes couches géographiques,
sociales, ethniques ou religieuses, s’éloignant
du sujet du conflit israélo-palestinien.
Les réalisateurs, de Ari Folman à Nir Bergman
en passant par Etgar Keret, s’interrogent
sur les mille facettes de leur cinéma, reflets
de celles de leur pays. Les plans de rue
volés répondent aux extraits des films,
à la recherche de signes.
Portrait du Soudanais Gadalla Gubara
(1920-2008), qui fut le premier cameraman
africain, l’auteur du premier long métrage
soudanais et l’un des fondateurs du FESPACO
de Ouagadougou. Retrouvant pour l’occasion
ses compagnons de route, anciens ou actuels
(confrères, actrices, enfants), le cinéaste
revient sur une carrière débutée en 1946,
durant laquelle il a accompagné, caméra
au poing, les bouleversements historiques
de son pays.
Le cinéma israélien ne cherche plus à englober
toute la réalité du pays, mais se concentre
sur des fragments, des “bulles”.
Au-delà de l’opposition entre Jérusalem
la religieuse et Tel Aviv la légère, chaque
réalisateur explique son point de vue :
Eytan Fox, né aux Etats-Unis (et arrivé
en Israël à l’âge de 2 ans), s’intéresse plus
particulièrement à un quartier insouciant
de Tel Aviv dans La Bulle (2007) ; David Volach,
qui vient d’une famille orthodoxe, s’interroge
sur le poids de la religion dans My father,
my Lord (2007) ; Tawfik Abu Wael, Palestinien
d’Israël, filme les gens qu’il connaît
dans Atash (2004). Interviewées ensemble,
les comédiennes Hiam Abbass, Palestinienne
née près de Nazareth, et Ronit Elkabetz,
Israélienne d’origine marocaine, revendiquent
leur culture commune et rêvent d’un monde
qui ne soit pas gouverné par un regard
masculin guerrier. Tous, cependant, doutent
de l’influence du cinéma sur la paix : aucun
film n’aura autant d’impact qu’une tragédie
telle que l’assassinat d’Yitzhak Rabin
en 1995. M. D.
A 88 ans, aveugle, Gubara n’a rien perdu
de son énergie. Dans son vieux studio
de Khartoum, il continue à rêver ses films
à venir et à se battre pour le développement
du cinéma au Soudan. Sans nostalgie,
il évoque les moments marquants
de son parcours. Sa formation en Egypte,
à Chypre et aux Etats-Unis (il fut l’assistant
de Stanley Kramer) ; ses débuts au sein
de l’Unité cinématographique
du gouvernement soudanais, pour laquelle
il tournera des kilomètres de bandes
d’actualités, immortalisant notamment
(avec Kamal Mohammad Ibrahim) le jour
de l’Indépendance ; ses talents passés
de danseur ; la réalisation de Tajooje (1979),
son chef-d’œuvre ; la fondation du premier
studio soudanais privé, en 1974,
et sa confiscation des années plus tard
par la police secrète, qui choqua tellement
le cinéaste qu’il en perdit la vue…
Entouré de sa quarantaine d’enfants
et petits-enfants qui, tous, font du cinéma,
Gubara peut désormais dresser un bilan :
“J’ai eu de la chance.” D. T.
112
Final Cut au Pakistan
2010, 51', couleur, documentaire
réalisation : Jérôme Florenville
production : Kanari Films, Ciné Cinéma
participation : CNC
Jadis épicentre d’une production riche
et florissante, Lollywood (contraction
de Lahore, deuxième ville et capitale culturelle
du Pakistan, et d’Hollywood) ne produit plus
chaque année qu’une dizaine de films
aux budgets faméliques. Jérôme Florenville
interroge de nombreux acteurs, réalisateurs,
producteurs et exploitants pakistanais
pour tâcher de mettre en lumière
cette cinématographie méconnue et d’analyser
les raisons de son déclin.
Né avec l’Indépendance en 1947, le cinéma
pakistanais connaît un essor rapide.
Les années 1960/70 constituent un âge d’or
durant lequel plusieurs centaines de films
sont produits par an et projetés dans le millier
de salles que compte alors le pays.
Plusieurs extraits de films témoignent
d’un art chantant, foisonnant, multiculturel
et populaire. Une figure incarne cet apogée :
l’acteur Sultan Rahi, le “John Wayne
du Pakistan” (selon l’acteur Osman Khalid
Butt), dont l’assassinat en 1996 marque
symboliquement l’effondrement économique
et esthétique du cinéma national. Les causes
en sont nombreuses : la censure forcenée
imposée dès 1978 par le régime de Zia-ul-Haq;
l’emprise exercée par la mafia sur l’industrie
favorisant la production de films d’action
virils; le corset moral et le terrorisme talibans.
Face à un 7ème art aujourd’hui délabré,
reste la confiance en l’avenir de quelques-uns
(l’acteur Shaan, le cinéaste Syed Noor),
qui se battent pour voir un jour leur
cinématographie revivre. D. T.
images de la culture
IMAGES-CULTURE-26:Mise en page 1 13/12/11 20:51 Page113
Catherine Deneuve belle et bien là
Catherine Deneuve
belle et bien là
2009, 87', couleur, documentaire
réalisation : Anne Andreu
production : Cinétévé, INA, Arte France
participation : CNC, France Télévisions,
TCM, TSR, SVT, AVRO
Catherine Deneuve reçoit dans son salon
Anne Andreu, qui lui donne des photos
à commenter pour remonter le fil
de sa carrière. Un florilège d’extraits de films,
d’émissions de télévision ou de tournages
viennent illustrer le parcours de l’actrice,
ainsi que des interviews de Depardieu,
Téchiné, Desplechin, Jacquot, Wargnier.
On l’imagine froide et sérieuse, on la découvre
drôle, sincère, mais toujours aussi soucieuse
de préserver sa vie privée.
Dès le début du film, Catherine Deneuve
dit ne pas avoir changé depuis la petite fille
choyée qu’elle fut, par des parents artistes.
Elle a “évolué mais pas changé”. D’ailleurs,
elle ne se reconnaît pas dans le mot adulte,
préfère “garçons et filles” à “hommes
et femmes”, aime les gens déraisonnables
et avoue un caractère obstiné.
Au fil des photographies, elle dit aussi ne tirer
aucune gloire de sa beauté – “il n’y a pas
de quoi être fière” – même si cette beauté
l’a forcément beaucoup aidée. Retour donc
aux éléments fondateurs de la carrière
Deneuve : la rencontre avec le cinéma
de Jacques Demy, puis la mort brutale
de Françoise Dorléac en 1967, juste après
Les Demoiselles de Rochefort où elles seront
aussi sœurs à l’écran. Polanski, Buñuel,
Truffaut, Téchiné (“presque un frère”),
la liste des cinéastes avec qui elle a travaillé
est longue et ne cesse de grandir (Ozon,
Honoré, Morel), pour celle qui ne veut pas
être qu’une “cerise sur le gâteau” et aime
encore se mettre en danger. C. F.
le cahier
Guibert Cinéma
Corinne L.
une éclaboussure de l’histoire
2008, 51', couleur, documentaire
réalisation : Carole Wrona
production : 8 & Plus productions, France 3
participation : CNC, Ciné Cinéma
Vedette de cinéma fin des années 1930,
Corinne Luchaire est jugée après guerre dans
le sillage de son père, fondateur des Nouveaux
Temps, journal collaborationniste qui a
participé sans retenue à la propagande nazie.
Soutenus par moult archives et extraits
de film, le dramaturge Pierre Barillet, l’amie
d’enfance Micheline Presle, l’historien
Philippe d’Hughes et le scénariste Jacques
Fieschi dressent le portrait d’une jeune
femme trop frivole.
Née en 1921, Corinne Luchaire prend son envol
avec Prison sans barreaux de Léonide Moguy
(1938). Après six films en deux ans et le succès
du Dernier Tournant de Pierre Chenal (1939),
son physique étrange et son jeu moderne,
sans afféteries, fait d’elle l’égale d’une Michèle
Morgan. Mais sa carrière s’achève
avec la guerre, qu’elle passe entre un Paris
de fêtes et un sanatorium où elle soigne
une tuberculose – dont elle meurt en 1950.
En 1945, la jeune femme est frappée de dix ans
d’indignité nationale tandis que son père
est exécuté. A travers elle, se lit le portrait
d’une époque et d’un certain cinéma oublieux.
Un texte, dit en voix off par Françoise Lebrun,
s’adresse directement à elle, comme pour
la réveiller. Carole Wrona scrute les images,
photographies de famille ou de presse, joue
sur le point et le flou, ralentit les films,
interrogeant l’ambiguïté d’un personnage
qui inspirera en profondeur les récits
d’un Patrick Modiano. M. D.
2010, 58', couleur, documentaire
réalisation : Anthony Doncque
production : TS productions, Cityzen TV
participation : CNC, ministère de la Culture
et de la Communication (CNL), Ciné Cinéma,
CR Basse-Normandie, Ville de Paris
Anthony Doncque dresse une biographie
attentionnée de l’écrivain-journalistephotographe Hervé Guibert (1955-1991),
à travers le prisme malaisé de son rapport
au cinéma. Pour cela, il fait intervenir
des documents inédits (scénarios non réalisés,
lecture de lettres), les témoignages
de nombreux amis et collaborateurs,
son œuvre photographique, des émissions
de télévision et de larges extraits
de son unique film, La Pudeur ou l’Impudeur.
Le rapport d’Hervé Guibert à l’image est
un rapport au désir, comme nous l’explique
l’écrivain Claude Michel Cluny ;
et la photographie qu’il a pratiquée avec talent
était pour lui au seuil de sa fascination
pour l’image animée. Pourtant, la plupart
de ses projets cinématographiques seront
avortés, dont un film sur et avec Isabelle
Adjani (ici en voix off), enterré par la fuite
de son interprète. Le scénario de L’Homme
blessé, coécrit avec Patrice Chéreau
qui en signe la réalisation (festival de Cannes
1983, César du scénario original 1984), sera
une première tentative dont Guibert ne sortira
pas très heureux, comme le raconte Yvonne
Baby, directrice de la section culture
du Monde à laquelle l’écrivain collaborait.
Atteint du sida dès 1988, maladie qui va hanter
ses derniers ouvrages, il réalise peu de temps
avant sa mort La Pudeur et l’Impudeur,
avec la productrice Pascale Breugnot :
une “autofiction” poignante sur son rapport
au corps malade et la peur de la mort. P. E.
113
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Il était une fois... Le Mépris
Il était une fois... King Kong
2010, 52', couleur, documentaire
conception : Laurent Perrin, Serge July,
Marie Genin
réalisation : Laurent Perrin
production : Folamour, TCM
participation : CNC, France Télévisions, RTS
King Kong, réalisé peu après la crise de 1929,
est replacé dans son contexte :
Laurent Perrin cerne à la fois les influences
et les répercussions de ce film mythique.
Il convoque pour cela un grand nombre
d’intervenants, tels le scénariste Jean-Claude
Carrière, l’historien Stéphane Fraser,
la psychanalyste Caroline Eliacheff, de même
qu’en images d’archive, Fay Wray,
l’actrice du film, ou Craig Barron, le maître
des effets spéciaux.
Cette analyse de King Kong dresse
la biographie peu banale de ses deux
réalisateurs, Merian C. Cooper et Ernest B.
Schoedsack, aventuriers fascinés
par l’exotisme de contrées lointaines
et peu explorées. A leur retour de la Première
Guerre mondiale, ils se lancent dans
des documentaires (l’étonnant Grass, 1925),
puis écrivent ce récit singulier.
Laurent Perrin revient sur la crise économique
qui a secoué les Etats-Unis et dans laquelle
le film prend place : lors de la célèbre
et cruelle scène finale, Kong grimpe
sur l’Empire State Building, cet arrogant
symbole d’une croissance spéculative
dont l’illusion s’est défaite. Mais les jeux
symboliques du film touchent autant
à des notions telles que sexualité, violence
ou idolâtrie, champs d’investigation
de la psychanalyse. Sont abordés également
les nombreux remakes de King Kong,
ainsi que l’inspiration qu’il représentera
pour les artistes : des surréalistes à Nagisa
Oshima avec Max mon amour, coscénarisé
par Jean-Claude Carrière. P. E.
114
Il était une fois...
L’Empire des sens
Il était une fois... Le Mépris
2010, 52', couleur, documentaire
conception : David Thompson, Serge July,
Marie Genin
réalisation : David Thompson
production : Folamour, TCM, Arte France
participation : CNC, Procirep, Angoa
2009, 52', couleur, documentaire
conception : Antoine de Gaudemar,
Serge July, Marie Genin
réalisation : Antoine de Gaudemar
production : Folamour, Ina, TCM
participation : CNC, France 5, TSR
Adapté d’un fait divers de 1936, L’Empire
des sens (1976) de Nagisa Oshima, tourné
en pleine période de libération sexuelle,
avec des scènes de sexe non simulées,
est une provocation adressée à la société
japonaise. A l’appui du making-of
et d’interviews de l’époque, David Thompson
fait intervenir aujourd’hui des membres
de l’équipe (Koji Wakamatsu, directeur
de production) et d’autres personnalités,
telle la cinéaste Catherine Breillat.
En 1963, Jean-Luc Godard a 33 ans quand
il réalise Le Mépris : l’histoire d’un couple
qui se défait, d’une femme qui en vient
à mépriser son mari. A partir de témoignages,
d’extraits et d’images d’archive, Antoine
de Gaudemar restitue l’œuvre dans l’histoire
du cinéma et dans la carrière du cinéaste,
à qui il donne la parole pour en retracer
la genèse. Sont présentés également
des extraits de l’entretien entre Godard
et Fritz Lang (1967).
C’est à partir d’une commande d’Anatole
Dauman qu’Oshima écrit ce film
“pornographique” où le désir et l’amour
prennent une vertu politique ;
une représentation du sexe qui combat alors
la censure japonaise – le film y est encore
interdit aujourd’hui dans sa version intégrale.
Développé et monté en France, L’Empire
des sens assume une visée profondément
féministe. A rebours du courant pink japonais
jouant sur l’érotisme et la violence, comme
l’explique le critique Hubert Niogret, Oshima
part du désir féminin et fait de son héroïne
une icône de l’amour absolu. Avis partagé
par Catherine Breillat, pour qui le film fut
une révélation. David Thompson revient
sur les difficultés du tournage, du choix
des acteurs (Eiko Matsuda et Tatsuya Fuji) –
et leur destin après le film, – et les ruses
pour tenter d’échapper à la censure.
A sa sortie, L’Empire des sens connaîtra
un succès mondial, mais ne restera pas sans
conséquence pour Oshima qui devra affronter
un long procès pour obscénité. P. E.
Adapté du roman d’Alberto Moravia, Le Mépris
est l’un des films de Godard qui a le mieux
marché en salle, avec une Brigitte Bardot
alors au sommet de sa gloire, harcelée
par les paparazzi et dont les producteurs
insistent pour la voir nue à l’écran. “Il fallait
faire du nu” explique Godard. L’industrie
cinématographique est alors en pleine crise
et le film marque aussi la fin de la Nouvelle
Vague. Le documentaire décrypte le travail
de mise en scène, de photographie, et note
l’importance de la musique “répétitive,
obsédante et désespérée” de Georges Delerue.
Selon Michel Piccoli, partenaire de Bardot,
c’est l’un des films les plus intimes de Godard,
presque autobiographique – Godard est
alors marié à Anna Karina ; ils se sépareront
en 1965. Tout en racontant son travail,
sa difficulté à gérer les passages à vide,
le cinéaste rend hommage au métier
de producteur et donne sa vision du cinéma :
“On ne s’en est pas servi du cinéma.
C’est une science que les gens ne connaissent
pas” déclare-il. T. G.
images de la culture
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Juliette Binoche dans les yeux
Il était une fois...
Les Enfants du paradis
2009, 51', couleur, documentaire
conception : Serge July, Marie Genin,
Julie Bonan
réalisation : Julie Bonan
production : Folamour, Ina, TCM
participation : CNC, France 5, TSR
Commencé à l’été 1943, Les Enfants
du paradis ne sortira en salle qu’à la Libération
en 1945. Il restera 54 semaines à l’affiche
et sera l’un des grands triomphes
cinématographiques de l’immédiat
après-guerre. A partir d’interventions
de témoins et d’historiens, d’images d’archive
et de longs extraits du film, Julie Bonan
retrace pas à pas la genèse de ce classique
du cinéma français et le resitue
dans le contexte historique de l’Occupation.
Les Enfants du paradis est la sixième
collaboration du réalisateur Marcel Carné
avec Jacques Prévert, auteur des dialogues
et du scénario. Selon le décorateur Alexandre
Trauner, interrogé en 1993, Prévert eut
une grande influence sur le film. “Ces mots
étaient ceux de la rue” dit l’un de ses amis.
Pour Bertrand Tavernier, Carné n’était pas
un scénariste, mais sur le plateau c’était
un perfectionniste. “Il savait exactement
ce qu’il voulait” explique Edward Turk,
son biographe. Jean-Roger Bontemps,
électricien sur le film, se souvient de sa dureté
envers la jeune comédienne Maria Casarès.
Ces témoignages apportent aussi un éclairage
sur les pénuries, les difficiles conditions
de tournage sous l’Occupation et la politique
de Vichy concernant le cinéma.
Le producteur sera arrêté en tant que juif
et le compositeur Joseph Kosma obligé
de prendre un pseudonyme.
Enfin, des entretiens d’archive avec Arletty
et Pierre Brasseur permettent de revenir
sur la carrière des principaux interprètes. T. G.
le cahier
Jean Aurenche,
écrivain de cinéma
2010, 51', couleur, documentaire
réalisation : Alexandre Hilaire, Yacine Badday
production : Tip Top productions, RTV
participation : CNC, Ciné Cinéma,
CR Rhône-Alpes, CG Ardèche, Procirep, Angoa
Le nom de Jean Aurenche reste encore
aujourd’hui associé à celui de son
collaborateur Pierre Bost, et à l’article
de François Truffaut “Une certaine tendance
du cinéma français”, qui prenait le duo
pour cible. Le documentaire redonne toute
sa place au scénariste grâce à des extraits
de films et des interviews de son fils,
Philippe Aurenche, du critique Alain Riou,
et de réalisateurs tels Bertrand Tavernier,
Paul Vecchiali ou Jean-Pierre Mocky.
Jean Aurenche a réalisé des publicités telle
La séance de spiritisme est terminée (1931)
– où il développe son goût pour le gag –
avant d’écrire pour plusieurs générations
de cinéastes, de Jean Delannoy à Bertrand
Tavernier. A propos de La Traversée de Paris
de Claude Autant-Lara (1956), Jean-Marie
Poiré explique sa méthode : Aurenche écrivait
de véritables romans pour chaque scène,
multipliant les descriptions. Et selon Paul
Vecchiali, le scénariste était un véritable
écrivain dont l’inventivité a souvent été bridée
par les metteurs en scène. Si Truffaut lui
reproche l’artifice des dialogues des enfants
dans Jeux interdits de René Clément (1952),
Aurenche est inspiré par des comédiens
inventifs comme Danièle Darrieux
dans Occupe-toi d’Amélie (1949) de Claude
Autant-Lara, ou Philippe Noiret
dans L’Horloger de Saint-Paul (1974)
de Bertrand Tavernier. Ce dernier révèle qu’il
y avait toujours une part autobiographique
dans les scénarios de Jean Aurenche. M. D.
Juliette Binoche dans les yeux
2009, 53', couleur, documentaire
réalisation : Marion Stalens
production : Cinétévé, Arte France
participation : CNC, TSR, Ciné Cinéma,
Procirep, Angoa
“Juliette n’est jamais où on l’attend et c’est
là que je vais la trouver.” C’est à partir
de ce postulat que Marion Stalens filme
au long d’une année sa sœur Juliette Binoche.
Un an de glamour au cinéma et dans
les festivals internationaux, de peinture
et de dessin dans son atelier, de danse
avec Akram Kahn à Londres ; un an pour faire
resurgir, chez cette femme en mouvement
permanent, des souvenirs d’enfance
et des questions existentielles.
Issue d’une famille d’artistes, Juliette
est très jeune persuadée de sa vocation
de comédienne ; les castings humiliants
ne la rebuteront pas ; sa rencontre avec
André Téchiné lance sa carrière. L’exposition
qu’elle prépare pendant ce tournage :
des portraits à grands traits de réalisateurs
ou de comédiens avec qui elle a tourné,
des personnages qu’elle a interprétés.
Ces portraits sont l’occasion pour Marion
Stalens de remonter la filmographie
de Juliette, avec de nombreux extraits de films.
Autre fil conducteur : les répétitions en duo
avec le chorégraphe anglais Akram kahn,
où on lit dans les yeux de l’actrice-danseuse
fatigue physique mais joie du dépassement
de soi. Oscarisée pour Le Patient anglais
en 1997, l’actrice de Kieslowski, Haneke
ou Hou Hsiao-Hsien prend autant de plaisir
à jouer les princesses que des jeunes
femmes de son temps ; une femme au naturel
sincère, telle que nous la montre sa sœur
en train de laver la salade et faire la cuisine,
dans un grand éclat de rire. C. F.
115
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Murmures
danse
Murmures
Laloux sauvage
Le Mystère Egoyan
2009, 26', couleur, documentaire
réalisation : Florence Dauman
production : Argos Films
participation : CNC, Ciné Cinéma, Procirep,
Angoa
2010, 86', couleur, documentaire
conception : N.T. Binh, Alain Mazars
réalisation : Alain Mazars
production : Movie Da, Ego Films Arts
participation : CNC, Ciné Cinéma, Procirep,
Angoa
Consacré à René Laloux (1929-2004), l’un
des maîtres du cinéma d’animation français,
Laloux sauvage dessine un aperçu de l’œuvre
et des conceptions graphiques de l’auteur
finalement peu connu de La Planète sauvage
(1973). Des premières expériences
cinématographiques à la clinique de La Borde
jusqu’aux dernières réalisations, en passant
par sa collaboration avec Roland Topor,
le cinéaste lui-même revient sur une carrière
“en dents de scie”.
Filmé chez lui à Toronto ou sur des lieux
de ses tournages, Atom Egoyan retrace
sa filmographie en partant du plus récent,
Chloé (2009), et en remontant jusqu’au
premier court métrage, Howard in particular
(1979). A l’aide de nombreux extraits de films
et des entretiens avec Arsinée Khanjian,
son épouse et actrice, ou ses plus fidèles
collaborateurs techniques, Alain Mazars
et N.T. Binh éclairent les obsessions saillantes
du cinéaste.
Hilare, un poil débraillé, René Laloux nous
apparaît effectivement, dès les premières
images (le tournage date de 2001),
comme quelque peu “sauvage”. Sauvage,
comme sa trajectoire de cinéaste, qui sera
tout sauf linéaire et conventionnelle.
Elle débute à l’hôpital psychiatrique
de La Borde, où Laloux anime des ateliers
de dessins et d’ombres chinoises dont naîtront
deux films : Tic-Tac (1957) et Les Dents
du singe (1960). C’est là qu’a lieu la rencontre
cruciale avec Topor, avec qui il formera
dix ans durant un “couple d’alliés artistiques”.
Florence Dauman s’arrête largement
sur leur chef d’œuvre, La Planète sauvage,
et sur les conditions ubuesques
de son tournage. Réussite incontestable
(Prix spécial du jury à Cannes), le film
marque aussi un coup d’arrêt pour Laloux,
qui rompt avec Topor. Collaborant par la suite
avec de grands dessinateurs français (Caza,
Mœbius), il ne retrouvera pourtant jamais,
de son propre aveu, les moyens de poursuivre
une œuvre digne de ses ambitions. D. T.
Atom Egoyan se définit lui-même comme
un “malade du contrôle”, et les personnages
qu’il met en scène sont souvent à cette image,
entraînant des états de crise ou de choc
qui révèlent la part viscérale, perverse
ou violente qu’ils ont en eux. L’auteur avoue
son penchant pour des histoires qui brouillent
l’intime et la fiction : Citadel (2006),
par exemple, est construit sur le modèle
d’une lettre à son fils, où le couple
Egoyan/Khanjian se livre complètement.
Mais ces documentaires contiennent aussi
une part fictionnelle plus floue, qui questionne
les spectateurs sur leur propre croyance
dans les images. La qualité du cinéma
d’Egoyan serait, selon sa monteuse,
d’interroger les notions de vérité
et de mensonge, en jouant sur les codes
techniques du cinéma-vérité (l’usage
de la vidéo amateur ou de la voix off),
mais aussi en faisant entrer l’Histoire dans
ses films (le génocide arménien pour Ararat,
2002), et les processus de remémoration
ou de dénégation qu’elle implique. P. E.
116
2008, 22', couleur, adaptation
conception : Marine Billet,
Bouba Landrille Tchouda
réalisation : Marine Billet
chorégraphie et interprétation :
Bouba Landrille Tchouda
production : Sensito Films
participation : Félin Films, CR Rhône-Alpes,
CR Ile-de-France, ministère de la Santé,
de la Jeunesse et des Sports, Procirep,
CG Isère, Ville de Grenoble, Ville d’Echirolles
Dans le décor étouffant d’une cellule,
un homme seul danse les gestes du quotidien
et de la monotonie des jours ; il affronte
la grisaille des murs et les bruits inquiétants
qui résonnent à travers les murs.
Venu du hip hop et des danses urbaines,
le danseur Bouba Landrille Tchouda crée ici
un langage chorégraphique très singulier,
nourri de la capoeira et surtout de la danse
contemporaine qu’il a pratiquée avec
Jean-Claude Gallotta.
Créé à la suite d’interventions en milieu
carcéral, le spectacle Murmures
de la compagnie Malka a été représenté
en 2010 sur plusieurs scènes, notamment
le Théâtre national de Chaillot. Il mettait
en scène, sur une musique originale de Henry
Torgue, la rencontre muette de deux détenus
jetés dans la même cellule. Dans sa version
filmée par Marine Billet, Murmures est un solo
de danse dont le thème majeur n’est pas
la rencontre mais le vertige de la solitude.
Les éléments composant le décor – barreaux,
traversin, lavabo, cuvette des WC, murs –
deviennent tour à tour pour le détenu muet
incarné par Bouba Landrille Tchouda
les partenaires d’une danse qui semble
s’inventer au fil de jours tous affreusement
semblables et interminables. Le film se conclut
par la sortie de prison et la réinvention
de mouvements libres et ludiques dans un
espace extérieur ouvert de toutes parts. E. S.
images de la culture
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Nadia Santini (L'Invention de la cuisine)
métiers d’art
Sur mesures
L’Invention de la cuisine
Nadia Santini
société
La Cuisine en héritage
Sur 4 DVD.
2010, 52', couleur, documentaire
réalisation : Paul Lacoste
production : La Huit, Cuisine TV
participation : CNC, ministère de la Culture
et de la Communication (DAPA-mission
du patrimoine ethnologique)
2009, 50', couleur, documentaire
réalisation : Mounia Meddour
production : Cocktail productions,
Génération Vidéo
participation : CNC, Acsé
(Images de la diversité)
Cette série de 40 films courts a pour but
de faire connaître les métiers d’art et
de susciter des vocations. Ici ces savoir-faire
sont avant tout liés à des personnalités.
Pour chacun des films, la réalisatrice Viviane
Blassel présente un artisan qui lui ouvre
son atelier, explique sa pratique et montre
ses créations. Pour ces métiers parfois rares,
la question de la transmission est souvent
le cœur du sujet.
Pour la collection L’Invention de la cuisine,
Paul Lacoste traverse ici les Alpes
pour rencontrer Nadia Santini, chef
renommée et symbole de la cuisine italienne.
Dans son établissement familial, Dal
Pescatore, situé au cœur de la Lombardie,
Nadia Santini offre une cuisine
d’une extraordinaire simplicité,
transmise de génération en génération
par sa belle-famille, modelée par les produits
et les artisans de sa région.
Transmise de génération en génération
par les femmes et jalousement gardée
d’une famille à l’autre, la cuisine marocaine
est un héritage culturel très riche, propre
à son identité nationale. De Marrakech
à Paris, de nombreux intervenants –
chercheurs, chefs cuisiniers, dadas
(ou nounous), ou simples amateurs –
nous parlent de leur culture mélangeant
cuisine et médecine traditionnelle,
et de l’importance de faire évoluer
sa transmission.
Ils sont céramiste, ébéniste, orfèvre,
bottier, gantier, relieur, verrier, forgeron,
pour les métiers les plus connus ;
mais la plumassière, la dinandière,
l’émailleuse, l’écailliste, le graveur héraldiste,
le maître plisseur ou le créateur en parasolerie
en surprendra sans doute plus d’un.
Tous ont en commun de perpétuer une longue
tradition de savoir-faire, mais ils l’ont adaptée
avec beaucoup d’inventivité, parfois
au contact de maîtres d’art de cultures
différentes, parfois en s’aidant des nouvelles
technologies ou en modifiant les pratiques
ancestrales car les matériaux ont tout
simplement évolué. Tous ont surtout
en commun la passion pour leur métier
et la volonté de le transmettre ; ils sont
entourés d’apprentis ou d’élèves poursuivant
des cursus dans des écoles d’arts
et techniques, qui, ils l’espèrent, prendront
la relève. La plupart des artisans présentés
ont été honorés pour une œuvre ou une série
d’œuvres du prix Liliane Bettencourt
pour l’Intelligence de la main. L. W.
Dal Pescatore, c’est avant tout une histoire
de famille. Nadia a épousé Antonio et s’est
mise à la cuisine pour qu’ils reprennent
le restaurant familial. La grand-mère
de son mari, Nonna, toujours présente,
lui a transmis son savoir-faire et ses recettes.
Ici, l’héritage est vivace, les “tortelli di zucca”
sont quasiment les mêmes que ceux
du grand-père dans les années 1930.
“Changer, ce serait trahir une personne,
une culture, et offrir quelque chose de faux”
soutient Nadia. Elle innove cependant,
mais en douceur, inspirée par la fraîcheur
de son potager et la qualité des produits
régionaux. Démonstration par la terrine
de tomates crues et aubergines frites,
“en accord avec les lois de la nature”
pour préserver goût et vitamines.
Paul Lacoste part aussi à la découverte
des fournisseurs des Santini, convaincu
que c’est l’artisanat qui façonne leur cuisine :
le maraîcher bio, le boucher ou encore
le fromager, dont le parmesan a inspiré
à Nadia l’invention de ses célèbres tuiles. C. T.
2010, 40 x 13', couleur, documentaires
réalisation : Viviane Blassel
production : Dream Way productions
participation : CNC, Fondation Bettencourt
Schueller, TV5 Monde, Stylia, ministère
de la Culture et de la Communication
le cahier
Couscous, tajines, huile d’argan, ras el hanout,
eau de fleur d’oranger… Autant de plats
et de produits chers au cœur des Marocains.
Autant de savoir-faire qui se sont transmis
depuis la nuit des temps dans le secret
des cuisines familiales. La cuisine marocaine,
c’est avant tout un savoir appris par la mère
ou la dada (l’employée chargée des enfants,
de la cuisine et de la médecine familiale).
L’égrainage du couscous, le pétrissage
du pain, le cassage des noix d’argan sont
des gestes séculaires transmis comme
un héritage. Aujourd’hui, les dadas se font
plus rares dans les foyers. Le rôle de la femme
évolue, s’occidentalise, et n’est plus cantonné
à la maison. Les Marocains, conscients
du bien culturel logé dans leurs plats, veulent
désormais le transmettre par la télévision,
les cours particuliers ou les livres.
Tout en gardant ses racines, la cuisine reste
ainsi vivante et évolue, grâce notamment
à l’émigration et aux influences françaises.
C. T.
117
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Un Siècle de Jenny
Films retenus par la commission
Images en bibliothèques
Dans Ceux de Primo Levi, le parti pris
d’Anne Barbé de ne pas montrer les “patients”,
les migrants-demandeurs d’asile victimes
de tortures, produit un film très singulier.
Filmés en réunion ou individuellement,
les spécialistes de ce centre (médecin,
psychiatre, assistante sociale, juriste, etc.)
qui s'expriment proposent pour la plupart
des analyses très fines sur leurs contraintes
professionnelles (notamment l’éternelle
contradiction entre les missions qu’ils se sont
fixées collectivement et l’administration
française qui refuse très souvent
les témoignages des demandeurs d’asile)
et leur motivations personnelles (valeurs
et engagement professionnels et personnels
indissociables). Un film passionnant.
Pauline Rumelhart
(Médiathèque CCBL, Lons-le-Saunier)
Au Maroc comme ailleurs, la cuisine est le reflet
d’un art de vivre, d’un mode d’être : le savoir
cuisiner y est avant tout un savoir féminin ;
il est lié à l’oralité qui est un fondement
de la culture. Parmi ces femmes interviewées,
il y a d’anciennes dadas, ces nounous-esclaves
pleines d’autorité, gardiennes de secrets
qui allient cuisine et médecine. Comme tout
héritage culturel, l’art culinaire doit s’adapter
à l’évolution des modes de vie et à la modernité :
disparition des dadas, éclatement des familles,
ouverture à de nouvelles influences pour se
positionner dans le marché de la restauration.
La Cuisine en héritage est tourné en plusieurs
lieux, au Maroc et en France. Le film mêle
aux images de paysages, de lieux de vie,
de marchés et de boutiques, des gros plans
sur les visages, les gestes, les plats, les épices
colorées, et quelques images d’archives.
Un film riche, érudit et vivant, qui aborde
et absorbe de façon plaisante et convaincante
la totalité de son sujet.
Catherine Bourguet
(Bibliothèque de l’Ecole nationale supérieure
d’architecture de Paris-La Villette)
118
théâtre
Ceux de Primo Levi
2010, 62', couleur, documentaire
conception : Anne Barbé, Diana Kolnikoff
réalisation : Anne Barbé
production : Idéale Audience, CFRT,
Télessonne
participation : CNC, Lichtpunt,
Les Films de Diane, Procirep, Angoa
Un Siècle de Jenny
2008, 52', couleur, documentaire
conception : Federico Nicotra
réalisation : Federico Nicotra,
Laurent Champonnois
production : Beau Comme les Antilles/
Beau Comme une Image, RFO
participation : CNC, Acsé, CR et CG Martinique
Placée sous l’égide de Primo Levi, une équipe
pluridisciplinaire se consacre à Paris
depuis quinze ans aux réfugiés victimes
de tortures ou de violences liées à la guerre.
Tandis que psychologues cliniciens,
médecins généralistes et kinésithérapeutes
les aident à reprendre pied dans l’humanité,
des juristes les accompagnent dans leurs
démarches pour faire reconnaître leur droit
à la protection et à la réparation.
Portrait d’une femme d’exception, ce film
retrace, en sa compagnie, la longue carrière
de Jenny Alpha (1910-2010). Cette artiste
martiniquaise a consacré sa vie à faire
reconnaître la culture créole et à ouvrir
le théâtre français aux comédiens noirs.
Elle raconte ici son parcours d’auteurinterprète à comédienne, ses rencontres
avec les surréalistes et les intellectuels
défenseurs de la Négritude, et son combat
pour obtenir des rôles au théâtre.
Anne Barbé a choisi de ne pas montrer
les étrangers qui fréquentent l’institution
mais de faire entendre les réflexions
et les témoignages personnels des membres
de l’équipe. Tous insistent sur
les traumatismes répétés que subissent
à leur arrivée en France des personnes déjà
traumatisées. “Imaginez que, survivant
d’une catastrophe, vous arriviez au Japon
et que vous ayez 21 jours pour boucler
votre dossier de demande d’asile politique
en japonais !” Aux difficultés d’une langue
étrangère, d’un pays inconnu, d’une existence
matériellement très précaire, s’ajoutent
le risque de se faire arrêter et la peur de voir
sa demande déboutée. Même au Centre,
le demandeur d’asile doit répondre
à des injonctions contradictoires. Tandis que
le juriste exige de lui qu’il se remémore
toutes les atrocités subies, le psychologue,
pour l’aider à sortir de sa position de victime
l’invite, au contraire, à s’appuyer sur
les souvenirs heureux qui pourraient l’aider
à repartir de l’avant. E. S.
Arrivée en 1929 à Paris, Jenny rêve de théâtre
mais se confronte au racisme. “Vous ne pouvez
pas jouer Racine” lui dit-on. A une époque
colonialiste qui s’amuse avec Joséphine
Baker, elle s’affirme en créole, reprenant
d’anciens chants de travailleurs africains.
“Elle a donné ses lettres de noblesse
à la musique de la femme antillaise”
et s’est battue pour “faire émerger toutes
les souffrances d’une société que
l’on connaissait d’une manière coloniale
et folklorique” (Alex Uri, musicologue).
Un combat salué par Aimé Césaire, son ami :
“Elle est toujours restée fidèle à son peuple,
à ses origines.” A 55 ans, elle perce enfin
au théâtre dans La Tragédie du roi Christophe.
Elle va enchaîner les rôles (Shakespeare,
Brecht, Sophocle, Tchekhov) jusqu’à la fin
de sa vie – on la voit ici en répétition d’un texte
de Duras. Elle marque le paysage théâtral
français dans Folie ordinaire d’une fille
de Cham de Julius Amédé Laou, mis en scène
par Daniel Mesguich (et film de Jean Rouch
en 1986). C. T.
images de la culture
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images de la culture mode d’emploi
bon de commande
La Cuisine en héritage p.117
Le fonds Images de la culture est un catalogue de films documentaires géré par le CNC.
Il s’adresse aux organismes culturels, sociaux ou éducatifs, structures très variées comme
des lieux de spectacle, des établissements scolaires, des bibliothèques publiques, des musées,
des lieux de formation, des écoles d’art, des festivals… tous ceux qui mènent une action
culturelle en contact direct avec le public. Les films sont disponibles en format DVD
et en location pour le Béta SP ; ils sont destinés à des diffusions publiques et gratuites
sur le territoire français (DOM-TOM inclus) et à leur consultation sur place (prêt aux particuliers
par l’intermédiaire des médiathèques). Le fonds Images de la culture représente
une grande partie du patrimoine audiovisuel de ces vingt dernières années en rassemblant
les œuvres aidées ou acquises par les différentes Directions du ministère de la Culture
et de la Communication et de l’Acsé (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité
des chances, via la commission CNC Images de la diversité). Le CNC complète ce catalogue
par ses propres acquisitions en particulier par le biais du dispositif Regards sur le cinéma.
Cette réunion d’experts contribue aux choix des documentaires acquis sur l’histoire du cinéma.
tarifs
à l’unité
forfait 10 titres
forfait 20 titres
forfait 50 titres
vente DVD
15 €
location BETA SP
25 € titre/semaine
20 € titre/semaine
240 €
500 €
Les tarifs sont en euros T.T.C., port inclus. Les forfaits sont utilisables dans un délai de un an
à dater de la première commande. Les DVD restent votre propriété dans le cadre d’une utilisation
non commerciale (projection publique gratuite, consultation sur place, prêt aux particuliers
par l’intermédiaire des médiathèques). Tous les titres sont aussi disponibles en Blu Ray :
devis à la demande.
délai de commande
Un mois minimum entre la date de commande et la date de réception. Toute commande,
hors mises à disposition groupées, est à adresser à alain.sartelet@cnc.fr ou idc@cnc.fr.
cas particuliers
– mois du film documentaire : titres sur support Béta SP à 15 € TTC par semaine.
– mises à disposition groupées : des tarifs dégressifs sont appliqués régulièrement
sur des listes de films, proposées à un ensemble de partenaires
(sur www.cnc.fr/idc/, rubrique mises à disposition et sur imagesenbibliotheques.fr).
Dans ce cadre, les deux bons de commande ci-contre vous proposent des tarifs
préférentiels jusqu’au 31 mars 2012. Ils doivent être adressés directement à CinéVidéoCim.
Le catalogue Images de la culture devient progressivement accessible aux personnes sourdes
et malentendantes.
Il est indispensable qu’un sous-titrage pour personnes sourdes et malentendantes soit riche
en indications sonores liées à l’action et rende compte d’une ambiance, d’une atmosphère :
qui parle ? Quel bruit fait réagir les spectateurs ? Quelle type de musique accompagne l’action ?
Dans le respect d’un code couleur prédéfini, l’objectif primordial est de restituer la qualité
du texte original, sa musicalité, sa respiration. 60 titres, notamment sur la thématique
cinéma, sont désormais accessibles. Ces DVD peuvent être regardés au choix, avec ou sans
le sous-titrage destiné aux personnes sourdes et malentendantes.
DVD sous-titrés pour personnes sourdes
et malentendantes
Pour les conditions, voir au verso.
tarif €
89 avenue de Flandre
6,90
9-3, mémoire d’un territoire
6,90
Arletty, Lady Paname
6,90
Bernadette Lafont, exactement
6,90
Boulingrin (Les) (Les Levers de rideau) 6,90
Catherine Deneuve belle et bien là 6,90
Ciao, Federico !
6,90
Cinéma de Jean Giono (Le)
6,90
Delphine Seyrig, portrait d’une comète 6,90
Depardieu, vivre aux éclats
6,90
Emigrés (Les)
6,90
Exilés d'Hollywood (Les)
6,90
Face aux fantômes
6,90
François Truffaut, une autobiographie 6,90
Françoise Dolto
13,00
Frédéric Rossif, la beauté
et la violence du monde
6,90
Grande Aventure de la presse filmée (La)
(sur 2 DVD)
26,00
Hitchcock et la Nouvelle Vague
6,90
Hollywood, le règne des séries
6,90
Il était une fois...
— Certains l’aiment chaud
6,90
— La Dolce Vita
6,90
— Le Dernier Tango à Paris
6,90
— Le Mépris
6,90
— Les Enchaînés
6,90
— Les Enfants du paradis
6,90
— Les Parapluies de Cherbourg
6,90
— Les Tontons flingueurs
6,90
— Rome ville ouverte
6,90
— Sailor & Lula
6,90
— Tchao Pantin
6,90
— Tess
6,90
Jean Cocteau –
Autoportrait d’un inconnu
6,90
Joue la comme la vie
6,90
Juliette Binoche dans les yeux
6,90
Langue ne ment pas (La)
6,90
Luchino Visconti
6,90
Maurice Pialat, l’amour existe
6,90
Mémoires d’immigrés (sur 3 DVD) 20,70
Mouton noir
6,90
Paris 1824
6,90
Passagers d’Orsay
6,90
Petite Espagne
6,90
Pierre Richard, l’art du déséquilibre 6,90
Planète perdue (La)
6,90
Poil de Carotte (Les Levers de rideau) 6,90
Renoir(s), en suivant les fils de l’eau 6,90
Romy Schneider, étrange étrangère 6,90
Sacha Guitry et le cinéma
6,90
Samia forever (Regard sur le cinéma
musical arabe)
6,90
Sonderkommando
6,90
Stéphane Hessel,
une histoire d’engagement
6,90
Tout communique
6,90
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index des films et bon de commande
Ces tarifs préférentiels sont valables jusqu’au 31 mars 2012. Ce bon
de commande est à libeller au nom de CinéVidéoCim et à adresser :
14 rue du Docteur Roux 75015 Paris (ou par mail : luisa@cinecim.fr).
N’oubliez pas de joindre vos coordonnées.
Pour information, au tarifs présentés s’ajoutent :
— frais de gestion quel que soit le nombre de DVD : 7,00 € HT
— frais de port : de 1 à 5 DVD, 11,00 € HT ; de 6 à 10 DVD, 18,00 € HT ;
au-delà de 10 DVD, 25,00 € HT
— TVA : 19,6 %
Tous les nouveaux films disposent du droit de prêt aux particuliers
par l’intermédiaire des médiathèques.
Les titres de collection sont indiqués en gras.
nouveaux titre
page tarif €
9 m2 pour deux
95 14,00
An 2008 (L’)
50 6,90
Arrivants (Les)
72 14,00
Au loin des villages
61 6,90
Au Royaume de Méroé : Mouweis, une ville sous le sable 106 6,90
Ballad of Genesis and Lady Jaye (The)
(DVD disponible à partir du 1er/03/2012)
6 6,90
Being Claudia Cardinale
111 6,90
Bernadette Lafont, exactement
111 6,90
Biette Intermezzo
37 6,90
Bosquets (Les)
68 6,90
Bulles, le nouveau cinema israélien (Les)
112 6,90
Catherine Deneuve belle et bien là
113 6,90
Centre Pompidou Metz (Le) (sur 1 DVD)
108 14,00
Ceux de Primo Levi
73, 118 6,90
Champs brûlants (Les) (Les Chemins de traverse)
26 6,90
Château de Maisons (Le) / La Bibliothèque Sainte-Geneviève /
L’Université cachée de Séoul (Architectures) (sur 1 DVD) 107 6,90
Check Check Poto
66 6,90
Cinéaste est un athtlète (Le) –
Conversations avec Vittorio De Seta
32 6,90
Cinéma au Soudan : conversations avec Gadalla Gubara 112 6,90
Cinémas de traverse
22 19,00
Cité Manifeste de Mulhouse (La)
108 6,90
Claude Régy, la brûlure du monde
18 6,90
Construire autrement
108 6,90
Corinne L. une éclaboussure de l’histoire
113 6,90
Cuisine en héritage (La)
117 6,90
Déménagement (Le)
101 6,90
Dernier Retour en détention
99 6,90
Eh la famille !
94 14,00
Emile Aillaud, un rêve et des hommes
109 6,90
Etrange Equipage (Un)
35 6,90
Final Cut au Pakistan
112 6,90
Forêt des songes (La)
27 6,90
Génie magdalénien (Le) (Grands Maîtres de la préhistoire) 106 6,90
Guibert Cinéma
113 6,90
Homme sans nom (L’)
52 14,00
Il était une fois… King Kong
114 6,90
Il était une fois… L’Empire des sens
114 6,90
Il était une fois… Le Mépris
114 6,90
Il était une fois… Les Enfants du paradis
115 6,90
Impression – Yona Friedman
109 6,90
Jean Aurenche, écrivain de cinéma
115 6,90
Juliette Binoche dans les yeux
115 6,90
Laloux sauvage
116 6,90
Larmes de l’émigration (Les)
59 6,90
Lover/Other
82 6,90
120
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Louons maintenant les grands hommes
84
Making of En présence d’un clown
39
Manikda – Ma vie avec Satyajit Ray
79
Murmures
116
Mystère Egoyan (Le)
116
Nadia Santini (L’Invention de la cuisine)
117
No Border / N’entre pas sans violence dans la nuit /
Un Homme idéal (sur 1 DVD)
71
Nos lieux interdits
63
Nico Papatakis, portrait d’un franc-tireur
(Cinéma, de notre temps)
30
Notre amour
9
Odile Decq at Work
109
On the Bowery
42
Or, les murs
103
Parfaite Equipe (La)
43
Paris hors les murs – L’Invention du Grand Paris
110
Paris la nuit / Eves futures / Eden miseria /
Opération séduction (sur 1 DVD)
45
Pays à l’envers (Le)
56
Peau sur la table (La) – Un Portrait de Bernard Cavanna 11
Prison dans la ville (Une)
101
Quand les Egyptiens naviguaient sur la mer Rouge
106
Résidentes (Les)
98
Rond-Point
110
Siècle de Jenny (Un)
118
Stephen Dwoskin (Cinexpérimentaux)
23
Sur mesures (sur 4 DVD)
117
Surveillante en prison, le contrechamp des barreaux
99
Trous de mémoire
94
Vues d’Italie
77
Who says I have to dance in a theater
15
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14,00 
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14,00
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14,00
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56,00
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films cités au catalogue général
Les films * ne disposent pas du prêt aux particuliers
par l’intermédiaire des médiathèques.
Argent du charbon (L’)
52 6,90 
Cinémas indiens du Nord au Sud
79 14,00 
Claude Régy, le passeur *
19 14,00 
Combats du jour et de la nuit
à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (Les)
89 14,00 
De jour comme de nuit *
89 14,00 
Enclos (Un)
57, 89 6,90 
Epreuve du vide (L’)
89 6,90 
Evasion
89 6,90 
Il y a un temps / La Vraie Vie / Mon ange (sur 1 DVD)
89 6,90 
Liv Ullmann-Erland Josephson – Parce que c’était eux 19, 40 6,90 
Marcel Hanoun, une leçon de cinéma
25 6,90 
Mirage *
89 6,90 
Parallèles se croisent aussi (Les) *
89 6,90 
Patti Smith, l’océan des possibles
7 6,90 
38 6,90 
Paul Vecchiali, en diagonales
Point de chute
89 6,90 
Portrait de mon père, Jacques Baratier
(Cinéma, de notre temps)
47 6,90 
Roberto Rossellini
77 6,90 
Rome 1785
77 6,90 
Rose Lowder (Cinexpérimentaux)
25 6,90 
Sans elle(s)
89 6,90 
Sinasos, histoires d’un village déplacé *
30 6,90 
Tête d’Or
89 14,00 
Ulrike Marie Meinhof *
30 6,90 
images de la culture
IDC-26-COUV-8mm:Mise en page 1 13/12/11 20:53 Page2
Images de la culture No.17
éd. CNC, novembre 2003, 104 p.
documentaires sur l’algérie :
état des lieux
des images en prison
photographie et documentaire
Images de la culture No.18
éd. CNC, juin 2004, 124 p.
images d’architecture
viêt-nam, les images occultées
photographie et documentaire
Images de la culture No.19
éd. CNC, janvier 2005, 96 p.
dominique bagouet,
l’œuvre oblique
vivre ensemble
autour du monde
Images de la culture No.21
éd. CNC, mai 2006, 108 p.
une visite au musée
image/mouvement
histoires de cinéma
Images de la culture No.22
éd. CNC, juillet 2007, 116 p.
paysages chorégraphiques
contemporains
la ville vue par…
histoires de cinéma
Images de la culture No.23
éd. CNC, août 2008, 128 p.
armand gatti, l’homme en gloire
famille, je vous aime
photographie et documentaire
Images de la culture No.20
éd. CNC, août 2005, 88 p.
femmes en mouvements
urbanisme : non-lieux
contre l’oubli
Images de la culture No.24
éd. CNC, décembre 2009, 92 p.
autour du monde
image / mouvement
histoires de cinéma
Centre national du cinéma
et de l’image animée
Images de la culture No.25
éd. CNC, décembre 2010, 100 p.
une saison russe
image / mouvement
histoires de cinéma
Ces publications sont gratuites,
envoyées sur demande écrite
(courrier postal ou électronique, télécopie).
Images de la culture
Service de la diffusion culturelle
11 rue Galilée 75116 Paris
idc@cnc.fr
wwww.cnc.fr/idc
No.26
IDC-26-COUV-8mm:Mise en page 1 13/12/11 20:52 Page1
images de la culture
jeux de scène
CNC
Direction de la création,
des territoires et des publics
Service de la diffusion culturelle
11 rue Gallilée
75116 Paris
tél. 01 44 34 35 05
fax 01 44 34 37 68
idc@cnc.fr
www.cnc.fr/idc
images de la culture
histoires de cinéma
photographie et documentaire
contrechamp des barreaux
CNC Centre national du cinéma et de l’image animée
décembre 2011 No.26
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