a geneve au xxe siecle (1872-1969) - Laboratoire d`histoire sociale

a geneve au xxe siecle (1872-1969) - Laboratoire d`histoire sociale
HISTOIRE DE LA STRUCTURE, DE LA FORME ET DE LA
CULTURE SCOLAIRES DE L’ENSEIGNEMENT OBLIGATOIRE
A GENEVE AU XXE SIECLE (1872-1969)
THÈSE
présentée à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève pour l’obtention du grade
de Docteur ès lettres
par
Christian Alain MULLER
Sous la direction de M. le Professeur Charles Magnin
Thèse n°619
GENÈVE
2007
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A Anne, ma muse, et à mes enfants,
Rourik et Salomé, qui sont avec moi
comme je suis avec eux, indéfectiblement.
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Membres du jury :
Professeur Charles Magnin, Université de Genève, FPSE, directeur
Professeur François Walter, Université de Genève, Lettres, président
Professeur Pierre Caspard, INRP, Service d’histoire de l’éducation à Paris
Professeur Antonio Novoa, Université de Lisbonne
Professeur Frank Simon, Université de Gand
Professeur Fritz Osterwalder, Université de Berne
Mention : Très honorable à l’unanimité du jury (avec les félicitations).
Imprimatur :
La Faculté des lettres, sur le préavis de la commission de MM. Les
professeurs susmentionnés autorise l’impression de la présente thèse, sans
exprimer d’opinion sur les propositions qui y sont énoncées.
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Remerciements
Cette thèse est l’aboutissement d’une recherche de cinq années menée de front avec
les différentes obligations du travail universitaire et celles de l’enseignement secondaire
post-obligatoire. A notre avantage, nous avons pu durant ces années bénéficier d’une
liberté certaine. Nous la devons pour partie à notre directeur de thèse, le professeur
Charles Magnin, qui a fait en sorte que cette liberté soit préservée, conscient qu’il est que
le travail scientifique de fond est toujours de longue haleine et qu’il ne peut se départir
de cette condition essentielle. D’ailleurs, le rendement de la production scientifique a
toujours été à ce prix, n’en déplaise à celles et ceux qui rêvent d’optimiser la science en
la soumettant aux principes de gestion du management. En effet, la science occidentale
est le produit d’un choix de société fait voici déjà quelques siècles : celui de prendre le
risque de subvenir aux besoins d’un groupe d’individus en échange d’un travail
spécifique de développement de la connaissance sans savoir a priori si la société (et le
pouvoir) sera payé en retour. Mais notre gratitude à l’égard de Charles Magnin dépasse
la simple question de l’aménagement de notre temps de travail. Historien à l’écoute et
intellectuel généreux, il a toujours su trouver le temps de nous prodiguer
encouragements, critiques et conseils. Comme directeur de thèse, il a été tour à tour
contradicteur, facilitateur et correcteur d’un travail d’enquête qui lui a toujours tenu à
cœur et dont il a posé les jalons. Tout cela a été possible grâce à une relation affranchie
des rapports hiérarchiques inhérents à la différence des statuts existant dans l’université,
ce qui a permis que le dialogue noué entre nous soit strictement d’ordre scientifique.
Notre dette est également grande à l’égard de Pierre Escofet sans qui la sociologie
serait restée pour nous un continent mal connu. Or, sans ces apports sociologiques,
cette enquête ne serait pas complètement ce qu’elle est au final. Les échanges empiriques
et théoriques que nous avons eus ont été nombreux et toujours très fructueux de par
leur pertinence scientifique. En outre, ce dialogue nous a intimement convaincu que
l’histoire et la sociologie ont beaucoup à faire ensemble sans pour autant se confondre
car elles restent chacune au principe de deux métiers distincts des sciences sociales et
historiques. Nous voudrions également remercier d’abord, Philippe Savoie dont la
sagacité toute historienne a été matière à des réflexions stimulantes au cours de multiples
discussions et ensuite, Denise Morin et Héloïse Dürler, autres sociologues de
l’éducation, qui par leur intérêt pour nos travaux d’historien, ont aidé au resserrement
des analyses exposées ici.
Nous tenons aussi à remercier Astrid Thomann dont les recherches sur la double
question de l’orientation professionnelle et de l’orientation scolaire ont été d’une grande
importance pour notre enquête, ainsi que François Bos et Gregory Kloos, assistants
comme nous au sein du Laboratoire d’histoire sociale et culturelle de l’éducation
(LHISCE) de l’Université de Genève animé par Charles Magnin. Leur lecture et leur
correction de notre manuscrit ont constitué une aide bienvenue et efficace.
A l’heure du bilan, cette thèse est également le résultat d’une série d’autres soutiens
et encouragements à la fois privés, familiaux, tels que ceux de ma mère, ou amicaux, et
professionnels, venus notamment de Martine Ruchat ainsi que de Juliette Michaëlis et
Eléonore Zottos, les collaboratrices passionnées et toujours très disponibles de la
Communauté de Recherche Interdisciplinaire sur l’Education et l’Enfance (CRIÉE). Il
est toujours difficile de faire la part des uns et des autres dans une entreprise voulue
comme nécessairement personnelle. Pourtant, elle est indéniablement œuvre commune
et par là résolument sociale. Alors à tous ceux qui y ont contribué de près ou de loin à
cette recherche, nous leur adressons nos remerciements les plus sincères.
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Introduction générale
Anyone who would improve schooling is a captive of
history in two ways. All people and institutions are the
product of history (defined as past events). And
whether they are aware of it or not, all people use
history (defined as an interpretation of past events)
when they make choices about the present and the
future. The issue is not whether people use a sense of
the past in shaping their lives but how accurate and
appropriate are their historical maps: Are their
influences attentive to context and complexity? Are
their analogies plausible? And how might alternative
understandings of the past produce different visions of
the future?
David Tyack and Larry Cuban, 1995 1
Dire que « l’école est en crise » est une banalité prononcée et répétée
quotidiennement depuis quinze ans dans les discours publiques, politiques et
professionnels de tous les pays que l’on qualifiait et regroupait sous le terme générique
« d’Occident », y compris la Suisse, il n’y a encore pas si longtemps 2. Précisons que ce
que nous qualifions de « crise » part du constat que tous peuvent faire à la seule lumière
de la presse quotidienne à savoir que le système éducatif genevois, à l’instar de
nombreux autres, est en quasi permanence questionné à la fois sur son fonctionnement
et sur son efficience parce qu’il est perçu comme jamais véritablement en adéquation
avec l’état social présent et ceci non seulement dans les débats publics et politiques, mais
également dans les débats des professionnels et des scientifiques de l’éducation 3. Ainsi,
nous utilisons ce vocable dans cette seule acception sans pour autant nous prononcer
Tinkering toward Utopia. A Century of Public School Reform (1995), Havard University Press, 2003, p. 6.
L’apparition de « la crise » de l’enseignement est plus ancienne de quinze ans encore, mais à partir des
années 1990, ce sentiment de « crise » se radicalise autour de deux nouveaux problèmes : l’illettrisme et la
violence (Philippe de Lara, « Le présent d’une illusion. Le rêve d’une pédagogie sans école », Le Débat,
n°110, 2000, p. 192).
3 Cette impression est largement partagée socialement y compris parmi les hauts commis de l’Etat
genevois depuis la fin des années 1960. Par exemple en 1978, la nouvelle secrétaire générale du
Département de l’instruction publique, Marie-Laure François, par ailleurs fortement impliquée dans la
mise en œuvre du Cycle d’Orientation à Genève, énonce le constat suivant dans une interview publiée
dans la presse quotidienne : « Fossé entre les générations, résistance au changement, il y a de tout cela. Je
dirai plutôt que les enfants ont changé malgré l’école, qu’ils sont en avance sur elle » (Journal de Genève, 18
octobre 1978). Une large majorité du monde politique genevois est également acquis à cette idée dans ces
années 1970. En effet, dans le projet de loi visant à modifier les objectifs (i.e. finalités) de l’école publique
dans la loi sur l’Instruction publique (article 4), les auteurs socialistes n’hésitent pas affirmer « qu’il faille
adapter l’école au monde moderne, cela semble évident » (Mémorial des séances du Grand Conseil [désormais
MGC], 30 mai 1975, p. 1627). Une affirmation jamais véritablement discutée pendant plus d’une année
que durent les débats.
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maintenant sur le caractère réel de cette « crise », bien que ce terme indique en soi que
l’école est redevenue depuis quelques décennies un lieu, une institution qui se trouve au
cœur d’enjeux sociaux mettant aux prises des agents dans un conflit suffisamment
ouvert et fort pour être ainsi déclaré. Pourtant, un fait demeure : l’institution scolaire n’a
jamais pris autant de place dans nos sociétés qu’à l’heure actuelle, et cela en dépit de
cette fameuse « crise », au point qu’une société « sans école », chère à Ivan Illich 4,
apparaît comme totalement improbable en l’état 5. Alors qu’au final la création de ces
systèmes d’enseignement est récente à l’échelle de l’histoire humaine puisque aucun,
dans la mesure où on peut les catégoriser véritablement comme des systèmes, ne
dépasse deux cents ans d’âge. Autrement dit, sous le rapport de l’éducation scolaire, les
deux derniers siècles peuvent être lus comme la constitution et le développement de ces
systèmes éducatifs, constituant en soi un phénomène rapide et sans précédent
historiquement 6. Le rappel de ces quelques évidences est nécessaire à la fois pour situer
chronologiquement la « crise » présente, qui n’est de loin pas aussi ancienne que
« l’école », et surtout pour introduire la notion de « système d’enseignement » (et non
pas « d’école ») 7, qui permet du même coup d’inscrire cette enquête historique dans le
champ chronologique de l’histoire contemporaine. En effet, une histoire de
l’enseignement obligatoire n’aurait eu aucune chance de germer voilà plus d’un siècle et
demi dans l’esprit d’un quelconque historien puisque cette obligation légale n’existait
alors tout simplement pas 8, l’idée même de celle-ci ne remontant le cours du temps que
de cent années supplémentaires 9. Enfin, les deux termes, enseignement et système, sont
Cf. Une société sans école, Paris, Seuil, 1971.
Antonio Viñao Frago fait un constat identique : « Ce fut dans le dernier quart du XXe siècle que, dans le
cas espagnol, l’institution scolaire a remplacé le travail, la rue et, en grande mesure, le foyer comme lieux
de socialisation, d’information et de formation. Ce triomphe arrive au moment même où les fondements
de cette institution commencent à être mis en cause […]. Mais, au moins face à son principal ennemi, le
travail des enfants, à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison, le triomphe est total » (Escuela para todos,
Madrid, Marcial Pons Historia, 2004, p. 254).
6 « The national education system in continental Europe was thus the product of state formation in a
transitional period. Its typical forms and objectives were first delineated according to the priorities of the
absolutism but were subsequently decisively transformed through bourgeois revolution » (Andy Green,
Education and State Formation. The Rise of Education Systems in England, France and the USA, Londres,
Macmillan Press, 1990, p. 111 ; cf. ibid. les trois chapitres précédents sur les origines et la constitution des
systèmes scolaires nationaux en Occident, pp. 1-110).
7 Cf. Pierre Caspard, « The School in Crisis, Crisis in the Memory of School. School, Democracy and
Economic Modernity in France from the late Middle Ages to the Present Day », Paedagogica Historica, vol.
34, n°3, 1998, pp. 691-710.
8 Au plan national suisse, l’obligation scolaire n’a été introduite qu’en 1874 lors de la révision de la
constitution fédérale de 1848.
9 En effet, c’est principalement dans le contexte de la Révolution française que se noue fortement, au
moins sur le plan idéologique, le rapport entre démocratie et/ou projet révolutionnaire et la nécessité de la
diffusion massive des savoirs de l’écrit et/ou de l’éducation scolaire publique car, comme l’analyse Mona
Ozouf, « le discours de la régénération [des hommes et de la société] est inséparable d’un discours
pédagogique et […] tous les révolutionnaires ont investi le problème scolaire d’une énorme charge
symbolique. A leurs yeux, l’école est le lieu désigné pour faire ces citoyens plus utiles et ces hommes plus
heureux que promet la régénération » (in François Furet & Mona Ozouf (dir.), Dictionnaire critique de la
Révolution française, t. 4 : Idées, Paris, Flammarion, 1992, p. 380). Sur les différents projets des
révolutionnaires français en matière d’instruction publique, qui ne sont restés d’ailleurs qu’à l’état de
projets, cf. Bronislaw Baczko, Une éducation pour la démocratie. Textes et projets de l’époque révolutionnaire, Paris,
Garnier, 1982. Pour le cas Suisse, cf. Philippe-Albert Stapfer, Instructions pour les Conseils d’éducation
nouvellement institués, données par le Ministre Des Arts et Sciences en janvier 1799, Lausanne, Chez Henri Vincent
imprimeur, 1799, pp. 73-112 ; et pour le cas genevois, cf. Desaussure et Bourrit fils, Rapport et projet de loi
du Comité d’instruction publique, lu à l’Assemblée nationale le 9 août 1793, Genève, 1793, pp. 3-13.
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foncièrement interdépendants car il ne saurait y avoir de crise sans système – social,
politique, économique, scolaire ou autre – et inversement.
Parmi les symptômes de cette « crise », le phénomène qui voit depuis une dizaine
d’années les systèmes éducatifs connaître des tentatives accélérées de réformes
d’envergure variable, en est sans doute une des expressions les plus visibles. Ce
mouvement est quasi général et il touche tous les niveaux de l’enseignement, depuis
l’école primaire jusqu’à l’Université. La réorganisation des filières, notamment
supérieures, et leur harmonisation inter-étatique, la disparition d’écoles et la création de
nouvelles ou encore la fusion d’institutions de formation sont les marques
institutionnelles de l’accélération, plus ou moins ordonnée, d’une refonte structurelle
d’importance variable des systèmes éducatifs en Suisse comme en Europe. Si les
processus actuels de transformations des systèmes d’enseignement sont impulsés par un
ensemble de problèmes et de besoins à la fois scolaires, sociaux, culturels et
économiques issus des sociétés contemporaines, tels que la « démocratisation des
études » 10, « l’égalité des chances » 11, l’accroissement de la demande économique d’une
main-d’œuvre toujours mieux formée, les questions d’efficience et qualité des systèmes
d’enseignement, l’intégration scolaire, sociale et culturelle des immigrés, etc., on fait
comme si ces systèmes éducatifs actuels étaient de l’ordre de l’intangible et non pas le
produit de l’histoire. Cette perte de « mémoire » et plus encore le défaut d’histoire – au
sens scientifique – constituent de notre point de vue une grave perte de sens
socialement12 et scientifiquement 13 partagée.
Ainsi, les transformations actuelles des systèmes de formation sont des productions
sociales indexées historiquement 14 et elles relèvent donc du champ scientifique de
Cf. Viviane Isambert-Jamati, Crises de la société, crises de l'enseignement, Paris, PUF, 1970.
Cf. Charles Magnin, « Le Grand Conseil genevois et l’accès aux études des enfants des classes
populaires 1885-1961 », Revue suisse des sciences de l’éducation : L’expansion des systèmes de formation dans les années
1960 et 1970, n°1, pp. 13-39.
12 Sur ce point nous rejoignons l’analyse de Eric J. Hobsbawm : « La destruction du passé, ou plutôt des
mécanismes sociaux qui rattachent les contemporains aux générations antérieures, est l’un des
phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin du XXe siècle. De nos jours, la plupart des
jeunes grandissent dans une sorte de présent permanent, sans aucun lien organique avec le passé public
des temps dans lesquels ils vivent. Les historiens, dont le métier est de rappeler ce que les autres oublient,
en deviennent plus essentiels que jamais en cette fin de deuxième millénaire. Mais, pour cette raison, ils
doivent être plus que de simples chroniqueurs, compilateurs ou homme de la mémoire, bien que ce soit
aussi une de leurs fonctions nécessaires » (L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1994), Bruxelles,
Complexe, 2000, p. 21).
13 La nécessité de l’historicisation des objets de recherche dans les champs scientifiques des sciences
sociales nous apparaît également incontournable mais souvent ignorée au profit d’une volonté de penser
le monde social tel qu’il est et pour ce qu’il est en oubliant qu’il est un produit du passé. Souvent le
recours à une perspective dite « historique » n’est qu’ornement ou rhétorique visant à la création d’identité
ou à des fins de légitimation. Pourtant, comme le rappelle Pierre Bourdieu, cette perspective est essentielle
au travail scientifique : « La science sociale, qui est condamnée à la rupture critique avec les évidences
premières, n'a pas de meilleure amie pour l'opérer que l'historicisation qui permet de neutraliser, au moins
dans l'ordre de la théorie, les effets de la naturalisation, et en particulier l'amnésie de la genèse individuelle
et collective d'un donné qui se donne toutes les apparences de la nature et demande à être pris pour argent
comptant, taken for granted. Mais – et c'est ce qui fait la difficulté extrême de l'enquête anthropologique –
l'effet de naturalisation s'exerce aussi, il ne faut pas l'oublier, sur la pensée pensante elle-même :
l'incorporation de l'ordre scolastique sous forme de dispositions (habitus) peut, on l'a vu, imposer à la
pensée des présuppositions et des limitations qui, s'étant faites corps, sont enfouies hors des prises de
conscience » (Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 217)
14 Cf. Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris,
Nathan, 1991.
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l’histoire et plus particulièrement de l’histoire de l’éducation 15. En effet, ces évolutions
en cours ne peuvent se comprendre que dans une conception évolutive des systèmes,
des discours et des pratiques éducatifs, qui ne relèvent ni de l’ordre immanent ni de
l’ordre intangible, tant sur le plan géographique que temporel 16. Depuis la fin du XIXe
siècle, ni les systèmes d’enseignement ni les pratiques éducatives ne sont restés
immuables, tout au contraire, ils ont évolué par étapes plus ou moins rapides. Des
évolutions et des étapes qu’il s’agit d’identifier et d’analyser en terme de processus. En
outre, la question de la périodisation de ces transformations entre et au sein d’espaces
différents se pose principalement par les liens entre ces mutations à l’ère d’une
mondialisation qui, certes, s’accélère, mais qui est un phénomène pluriséculaire 17.
Si donc les processus actuels de transformations des systèmes d’enseignement dans
les pays industrialisés sont générés par un ensemble de problèmes et de besoins à la fois
sociaux, culturels et économiques issus de processus travaillant les sociétés
contemporaines, l’histoire de l’éducation propose une série de modèles temporels – par
un rapport construit entre passé et présent – et spatiaux pour penser les problèmes
socio-éducatifs actuels tant des pays dits « développés » que des pays du Sud et de l’Est
(instauration de la démocratie, rapport entre l’économie et la formation obligatoire, lutte
contre l’illettrisme ou l’analphabétisme, accès des femmes à l’école, transfert de modèles
scolaires, etc.)18. Ces « problèmes-besoins » génèrent des débats et des analyses
contradictoires sur la nature et les moyens des évolutions en cours à un moment où les
conflits entre les acteurs sociaux à propos de l’école atteignent une intensité aggravée. Il
est donc impératif que la recherche scientifique fondamentale contribue à les
comprendre et à les expliciter, notamment dans leurs enjeux sociaux et historiques 19.
Cf. David Tyack et Larry Cuban, Tinkering toward Utopia. A Century of public School Reform, Cambridge,
Harvard University Press, 1995 ; Jean-Paul Briand et Jean-Michel Chapoulie, Les Collèges du peuple:
l'enseignement primaire supérieur et le développement de la scolarité prolongée sous la troisième République, Paris,
CNRS/INRP/ENS Fontenay-aux-Roses, 1992 ; Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France 18001967, Paris, Armand Colin, 1968.
16 Cf. notamment pour le cas de la France : François Furet et Jacques Ozouf, Lire et écrire. L'alphabétisation
des Français de Calvin à Jules Ferry, 2 vol., Paris, Editions de Minuit, 1977 ; Yves Gaulupeau, La France à
l'école, Paris, Gallimard, 1992 ; Maurice Crubellier, L'Enfance et la jeunesse dans la société française (1800-1950),
Paris, Armand Colin, 1979 ; Jean-François Chanet, L’Ecole républicaine et les petites patries, Paris, Aubier,
1996.
17 Le premier indice microscopique de la mondialisation, mais aux conséquences démographiques
massives, est l’unification microbienne du monde qui débute avec la grande peste de 1346-1348, laquelle
tua environ un tiers de la population de l’Europe, qui s’achève deux siècles plus tard environ avec la
conquête du Pérou par les conquistadores espagnols en 1540, et qui provoqua à terme la disparition de la
majorité des populations amérindiennes.
18 Ainsi, l’histoire est capable de formuler au moins quelques évidences nécessaires et fondamentales sur
ces questions ou « problèmes ». Par exemple, comme le remarquent François Furet et Jacques Ozouf, « la
transposition mécanique du modèle scolaire de l’Europe occidentale au monde, et notamment au tiers
monde, à travers la colonisation et la décolonisation (aux effets identiques sous ce rapport), s’est très
souvent soldée par un échec : si bien que la séquence de scolarisation alphabétisation, credo du XIXe
siècle, et tenue pour évidente il y a encore vingt-cinq ans, apparaît de plus en plus douteuse, si on l’abstrait
des autres conditions de la vie sociale » (Lire et écrire. L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, t. 1,
Paris, Les éditions de Minuit, 1977, p. 11). Pour un premier bilan de cette question cf. Norberto Bottani,
Charles Magnin et Eléonore Zottos (éd.), L’enseignement secondaire à l’échelle mondiale : bilans et perspectives,
cahier n°14, Actes du colloque de Genève 5-7 septembre 2004, Genève, SRED, décembre 2005.
19 Parmi les pistes à explorer, les historiens mentionnent deux processus parmi d’autres, observables
internationalement, qui se dégagent au regard du rapport entre école et société depuis une vingtaine
d’années et qui relèvent de l’histoire dite « du temps présent ». Il s’agit en premier lieu du déplacement des
discours scientifiques, politiques, professionnels et publiques, qui ont abandonné la question des finalités
de l’école pour s’orienter fortement sur la question des résultats de l’école, et plus généralement de
15
10
Au fil de ces pages initiales, on aura compris en quoi notre démarche s’inscrit dans
les interrogations du présent et comment elle vise à trouver dans le passé, si ce n’est des
réponses, au moins une compréhension accrue des problèmes du présent. Une telle
ambition épistémologique n’a rien d’original puisqu’elle constitue un des deux axes
fondamentaux de la recherche en histoire dans l’analyse des rapports qui unissent passé
et présent 20. Pourtant, elle apparaît éminemment urgente aujourd’hui alors que les
discours publiques, politiques, professionnels et scientifiques sur « l’école » sont, à peu
de chose près, à notre sens, aussi conflictuels qu’inintelligibles. Si cette recherche devait
servir à quelque chose, ce serait d’amener grâce à l’histoire un peu plus d’intelligibilité
dans les débats du moment tant sur la place publique que dans les milieux scientifiques
en contribuant à mieux faire comprendre et à expliquer l’irréductible historicité de la
situation présente. De là découle notre projet d’étudier le système d’enseignement
genevois, dans sa partie obligatoire, et ses rapports avec la société.
Toute enquête historique a ses limites, celle-ci comme les autres. La première est
relative au fait que cette histoire est bornée au seul cas du canton de Genève. Le
caractère monographique de l’enquête tient d’abord à l’héritage historique de la
constitution des systèmes d’enseignement dans une nation organisée selon un modèle
politique fédéral. Ainsi, le projet d’une politique scolaire nationale ayant achoppé en
1874 – alors qu’il semble être relancé en ce début de XXIe siècle – chaque canton a donc
développé son propre système d’enseignement. Cependant, cette diversité ne pourrait
être qu’apparente. Cela demande sans doute à être vérifié systématiquement de manière
empirique. En outre, sur plus d’un siècle, ces différents systèmes d’enseignement ne
sont pas restés figés. Ils ont connu une évolution dont les étapes successives sont
repérables chronologiquement pour ce qui concerne tant la Suisse que l’Europe. La
périodisation de ces transformations précédentes épouse des mouvements d’une
similitude tout aussi saisissante, en dépit de quelques variations, notamment en terme
d’organisation des systèmes 21. La dernière césure chronologique d’envergure remontant
à la toute fin des années 1960 dans le cas genevois et ouvrant la période actuelle
d’évolution des systèmes d’enseignement marque donc logiquement le point
d’aboutissement chronologique de cette recherche. Pour en revenir à ces
« coïncidences » de périodisation, elles sont trop belles pour en être véritablement. Au
contraire, le fait qu’elles ne soient pas des coïncidences mais les marques d’évolutions
globales semblables permet à l’historien d’entrevoir des tendances lourdes de l’évolution
des systèmes éducatifs (unification des systèmes, massification de l’enseignement
l’éducation (et cela à une échelle internationale, au travers notamment des fameuses enquêtes
internationales qui sont avant tout des mesures du rendement scolaire). Ce processus n’est pas à négliger
car il a des incidences fortes sur les pratiques et le champ scientifiques (pour le cas de la sociologie de
l’éducation en France, cf. Franck Poupeau, Une sociologie d’Etat. L’école et ses experts en France, Paris, Raisons
d’agir, 2003). En second lieu, l’écart grandissant entre la demande économique en matière de formation et
l’insertion socio-économique des moins qualifiés (nationaux ou étrangers) légitime un discours largement
répandu socialement sur la prétendue faillite de la mission et de l’efficience d’une école publique tenue
pour responsable de cet état de fait, ce qui renforce à court terme, globalement, la tendance sociale
générale consistant à croire que tous les problèmes sont solubles dans une meilleure gestion soit par la
maximalisation des règles du marché (offre et demande) – et, spécifiquement, les velléités de privatisation
de l’éducation scolaire.
20 Le second axe étant évidemment la proposition inverse, à savoir l’explication ou la « compréhension »,
ce qui revient au même, du passé par le présent (cf. Marc Bloch, Apologie pour l’historie ou métier d’historien
(1943), Paris, Armand Colin, 1967, pp. 11-16).
21 Par exemple, si on prend les cas de Genève et de la France, on constate que les projets « d’école
unique » sont lancés au niveau politique selon des temporalités identiques (1927 et 1946/1947) sans qu’il y
ait un quelconque indice d’une influence dans un sens ou dans l’autre.
11
secondaire inférieur puis supérieur, « demande » accrue de formation scolaire), mais cela
n’apparaît possible que par le recours à l’étude historique. C’est pourquoi en dépit des
limites qu’impose la monographie, nous entendons mettre à jour par l’étude des
ruptures et des continuités d’un système d’enseignement particulier sur un siècle des
dynamiques d’évolution des institutions scolaires qui transcendent les cadres cantonaux
et nationaux 22.
A cette première limite s’en ajoute une seconde qui fait de cette histoire une histoire
partielle du système d’enseignement genevois parce que circonscrite à sa seule partie
définie légalement comme obligatoire. Cette limitation est un choix inhérent au principe
d’économie de la recherche en vertu duquel une histoire fouillée du système
d’enseignement genevois dans sa totalité et ses moindre détails n’aboutirait qu’à un
affinement et non à une modification profonde des analyses. Ainsi, le choix de
s’intéresser avant tout à ce qui correspond aux degrés primaires et secondaires inférieurs
du système d’enseignement n’est pas un choix par défaut mais un choix délibéré dont la
finalité est l’étude de ce que nous concevons comme le « cœur » du système éducatif et
de ses rapports avec l’ensemble de la société.
Enfin, la troisième et dernière limite de l’enquête concerne ses bornes
chronologiques. Pour point de départ, nous avons logiquement pris l’année où
l’obligation scolaire est décrétée à Genève (1872). Elle résulte en quelque sorte de la
période de genèse du système d’enseignement genevois. Celle-ci s’étend des années 1820
à 1870 environ : elle voit d’abord la création d’une offre de scolarisation primaire
publique laïque (1834-1835) puis gratuite (1847-1848). Le décret de la scolarité
obligatoire (1872-1886) achève ainsi le processus d’institutionnalisation d’une l’école
publique en lui donnant en quelque sorte en bout de course son acte de naissance 23. A
cet acte de naissance succède une seconde période de consolidation, de structuration et
de différenciation internes jusqu’à la Première Guerre mondiale (1886-1911). Une
troisième période commence alors (1912-1961) que l’on peut qualifier véritablement
« d’organique » 24 parce que caractérisée à la fois par une grande stabilité de l’institution
et par des relations quasi « symbiotiques » entre le système scolaire et la société jusqu’à la
fin des années 1950. Avec la décennie suivante (1962-1977), une première « crise » du
système, provoquée principalement par la massification de l’enseignement secondaire
inférieur, débouche sur sa réorganisation structurelle partielle, mais elle ouvre, selon
nous, plus généralement une nouvelle et quatrième période déterminée par la « crise »
montante, et pour ainsi dire larvée durant deux décennies (1978-1993)25, puis déclarée
du système d’enseignement (1994-2007). Cette recherche questionne avant tout les
Le recours à l’analyse comparée, malgré les nombreux obstacles qui la rendent très délicate à réaliser,
offre un autre modèle d’investigation des systèmes éducatifs (Wilhelm Frijhoff, « Sur l'utilité d'une histoire
comparée des systèmes éducatifs nationaux », Histoire de l'éducation, 1982, pp. 29-44). Pour une première
tentative conséquente cf. Antonio Nóvoa, La construction du « modèle scolaire » dans l’Europe du Sud-Ouest
(Espagne, France, Portugal). Des années 1860 aux années 1920, thèse en Histoire, Université Paris IV, 2006, 529
p.
23 Soit un ensemble structuré dont les éléments sont interdépendants et forment un tout organisé qui va
de l’école enfantine à l’Université.
24 Soit le moment historique où « l’Ecole bourgeoise » fonctionnellement stable règne socialement de
manière quasi incontestée et remplit de façon optimale sa fonction sociale, « c’est-à-dire au moment
"organique" où l’illusion de la méritocratie scolaire a eu son plein rendement social et symbolique » (JeanClaude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991,
p. 91).
25 Le constat de cette « crise » reste néanmoins relativement variable selon les pays européens. Ainsi, elle
est diagnostiquée plus tôt dans le cas français (cf. Maurice Crubellier, « L’histoire en crise d’une école en
crise », Histoire de l’éducation, n° 18, 1983, pp. 29-48).
22
12
périodes deux et trois dégagées ici parce que, selon nos analyses, elles permettent non
seulement de comprendre à la fois la constitution et le développement du système
scolaire genevois mais également ses dynamiques essentielles sur un siècle environ. En
arrêtant le travail au seuil des années 1970, il peut sembler présomptueux de vouloir
expliquer ainsi la situation présente – à plus de trente ans d’écart – sans mener l’enquête
à son terme chronologique logique, soit jusqu’à l’aube de ce XXIe siècle. S’il est vrai que
ce que nous avons désigné comme la cinquième période mérite sans nul doute une étude
en soi, qui nous l’espérons pourra être le prolongement de celle-ci, il n’en demeure pas
moins que les traits principaux de la « crise de l’école » prennent racines et sont
perceptibles dès les années 1960.
Former le projet de faire une histoire du système d’enseignement suggère de prime
abord de s’engager sur la voie d’une histoire institutionnelle. Cela aurait été d’autant plus
légitime que dans le cas de Genève cette histoire n’existe tout simplement pas pour le
XXe siècle, hormis quelques fragments épars. A ce titre, l’histoire politique et l’histoire
des politiques de l’instruction publique sont mieux connues, notamment grâce à la thèse
de Charles Magnin 26 qui, si elle ne va pas au-delà de 1950, comble néanmoins par ses
précisions sur l’organisation du système scolaire genevois nombre de lacunes dues à
cette absence d’histoire institutionnelle. Etude que complète pour partie la thèse de
Chantal Berthoud pour la seconde moitié du XXe siècle quant aux positions et aux
discours des acteurs individuels et collectifs sur le système d’enseignement et les
transformations internes de l’enseignement secondaire inférieur entre l’Entre-deuxguerres et le milieu des années 1970 environ 27. De ce double point de vue, le XIXe siècle
a suscité beaucoup plus de travaux conséquents 28. Entamer ou prolonger ces deux types
d’histoire aurait été largement justifié dans le cas présent. Pourtant telle n’est pas la voie
que nous avons choisie.
Tout en prenant en compte les aspects politiques et institutionnels de son évolution,
nous avons cherché à saisir dans son ensemble l’histoire du système d’enseignement
dans sa partie obligatoire au moyen d’une histoire sociale et culturelle qui traite
conjointement les institutions, les discours et les pratiques au moyen de la multiplication
raisonnée de l’échelle des observations, des niveaux d’analyse et des méthodes. Le
chemin ainsi pris nous a obligé à nous aventurer dans des espaces encore plus mal
connus, et même inconnus, du système scolaire genevois et d’investiguer les domaines
suivants : les effectifs selon les degrés et les filières ; l’évolution pédagogique et celle des
pratiques quotidienne de la classe ; l’origine sociale, le statut social, le recrutement et
l’idéologie du corps enseignant primaire ; la production culturelle de l’école ; les moyens
financiers et les politiques des bourses d’Etat ; les pratiques réelles de sélection et
d’orientation. Nous avons exploré ces domaines afin de déterminer la nature du système
d’enseignement puis ses rapports, soit sa fonction, avec et dans la société genevoise.
Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université de Genève,
1997.
27 Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du secondaire obligatoire à
Genève (1917-1977), thèse en Lettres, Université de Genève, 2006.
28 Dont notamment les ouvrages suivants : Gabriel Mützenberg, Genève, 1830. Restauration de l’école,
Lausanne, Grand-Pont, 1974 ; Martine Ruchat, L’oiseau et le cachot. Naissance de l’éducation correctionnelle en
Suisse romande. 1800-1913, Genève, Zoé, 1993 ; Rita Hofstetter, Le drapeau dans le cartable. Histoire des écoles
privées à Genève au XIXe siècle, Genève, Zoé, 1994 ; Rita Hofstetter, Les lumières de la démocratie. Histoire de
l’école primaire publique à Genève au XIXe siècle, Berne, Peter Lang, 1998 ; Rita Hofstetter, Grandeur et déclin des
écoles primaires face à l’Etat enseignant, à Genève au XIXe siècle, thèse en Sciences de l’éducation, Université de
Genève, 1993.
26
13
Un tel traitement de l’objet entraîne des obstacles dans le tri de la documentation qui
a été conservée et dans l’exposition de l’analyse. Afin de dégager les dynamiques de
l’évolution du système d’enseignement dans sa partie obligatoire, il n’a pas été possible
de se cantonner à un cadre chronologique strict ni d’ordonner notre propos de manière
linéaire selon ce même cadre. Travaillant à partir de problèmes, nous les avons donc
investigués successivement, ce qui entraîne au fil des différentes parties des
chevauchements, des avancées et des retours en arrière ainsi que des répétitions. Pour
autant, cette structuration du travail était la condition même de réalisation d’une histoire
qui puisse véritablement saisir dans son ensemble et sur une aussi longue période le
système d’enseignement genevois, ne serait-ce que pour sa seule partie obligatoire.
L’histoire « totale » que nous prônons n’est pas l’histoire « du tout ». Cela signifie que ce
n’est pas l’histoire du système d’enseignement qui est traitée dans cette étude, mais
l’histoire de ses dimensions essentielles et qui sont le mieux à même de rendre compte
de son évolution.
14
PREMIÈRE PARTIE
ORIENTATION GENERALE DE L’ENQUETE
15
16
Introduction
« L’histoire totale », non pas « l’histoire de tout », mais
l’histoire comme toile indivisible dans laquelle toutes les
activités humaines sont interconnectées.
Eric J. Hobsbawm, 2004 1
Considérant que l’histoire est « cette science de l’éternel changement », pour
reprendre les mots de l’historien Marc Bloch 2, cette thèse consiste en la construction
d’une connaissance historique approfondie des dynamiques de constitution et
d’évolution du système d’enseignement à Genève sur un siècle. L’étude porte plus
précisément sur l’explicitation des processus premiers et des tendances profondes, tant
au niveau des discours que des institutions et des pratiques, qui ont déterminé le
développement de l’école publique et obligatoire genevoise depuis le dernier tiers du
XIXe siècle jusqu’au deuxième tiers du XXe siècle environ. Pour ce faire, nous avons
constitué un corpus de sources se rapportant à l’école genevoise, mais dont la diversité
des documents qui le compose renvoie à une ambition méthodologique qui est au
principe de ce travail : à savoir varier l’échelle des observations et les niveaux d’analyse
afin de saisir dans leur ensemble les enjeux et les rapports à la fois internes (scolaires) et
externes (sociaux) du système d’enseignement ainsi que leurs évolutions sur un siècle.
Logiquement certaines sources ont été privilégiées selon les perspectives
déterminées pour notre enquête, mais nous avons toujours pris soin de ne pas nous y
tenir exclusivement et nous avons donc systématiquement cherché à les confronter
entre elles, voire à d’autres. C’est notamment pourquoi les statistiques de tous ordres
tiennent une place importante dans cette recherche, nous y avons eu recours dans un
souci de ne pas nous contenter des seuls discours, ou des seules intentions déclarées des
acteurs et pour donner voix aux anonymes, et donc aux plus nombreux, dont souvent la
trace qu’ils laissent ne peut que se compter – et encore pas toujours ! – à défaut de
pouvoir se lire. Emprunter un tel chemin conduit nécessairement à s’interroger sur la
nature du changement, des facteurs qui le déterminent et de la compréhension qu’en ont
d’abord, les historiens, puis les acteurs. En effet selon les niveaux d’analyse investigués,
un changement structural peut d’abord être compris ou non comme tel, mais il peut
aussi être vu comme la source d’une grande continuité des processus historiques passés
ou en cours 3. Pour parer un tel risque d’inversion du réel que pourrait entraîner le fait de
se focaliser sur un aspect unique de notre objet (le système d’enseignement dans sa
« Manifeste pour l’histoire », Le Monde diplomatique, décembre 2004.
La société féodale. La formation des liens de dépendance. Les classes et le gouvernement des hommes (1939), Paris, Albin
Michel, 1968, p. 610.
3 Un des exemples les plus connus de ce type de « ruse » de l’histoire est sans aucun doute la thèse
d’Alexis de Tocqueville (1805-1859) qui démontre que si la Révolution française fut certes une rupture
sociale et politique forte – une innovation à la fois politique et socio-juridique –, elle a parallèlement et
très fortement renforcé la centralisation de l’appareil d’Etat commencée par la monarchie absolue depuis
plusieurs siècles (cf. L’Ancien Régime et la Révolution (1856), Paris, Gallimard, 1988).
1
2
17
partie légalement définie comme obligatoire), nous avons pris le parti d’étendre
l’enquête autant que possible afin de saisir les tendances de fond d’évolution du système
d’enseignement genevois dans leurs liens d’interdépendance, contradictoires ou non. En
effet, étudier véritablement une partie du système d’enseignement sur une période
donnée, ce n’est pas simplement suivre quelques-uns de ses aspects et s’y fier, mais bien
plutôt comparer entre eux les processus affectant les divers éléments structuraux du
système et, de là, établir un modèle de la dynamique de son évolution. La tâche qui nous
attendait a été d’autant plus ardue qu’à quelques exceptions près le fond
historiographique est lacunaire. Cependant, nous avons essayé de tirer un parti
maximum de l’existant qui nous a souvent été précieux à plus d’un titre.
18
Chapitre 1
Objet, méthode, bornes chronologiques et sources
Tant il est vrai que si l’existence des sources fait
l’histoire, ce sont les déplacements de la curiosité
intellectuelle qui, en créant les objets de l’histoire,
constituent les sources qui permettent de les étudier.
François Furet et Jacques Ozouf, 1977 4
Objet de connaissance
L’enquête menée ici est une étude d’histoire sociale et culturelle de l’éducation
consacrée à la structure, à la forme et à la culture scolaires du système d’enseignement
du Canton de Genève pour sa partie obligatoire au XXe siècle. Cependant, elle ne se
résumera pas en une histoire linéaire de l’institution scolaire publique dans sa
construction et dans son développement qui, si elle aurait pu être indéniablement
nécessaire pour un canton pour lequel une telle histoire manque 5, ne constitue pas pour
autant pas la voie privilégiée ici. En effet, par le dépouillement et le traitement à la fois
quantitatif et qualitatif d’un vaste corpus de sources imprimées et d’archives, cette
histoire de l’enseignement obligatoire se centrera sur deux enjeux de connaissance
essentiels et liés que sont, d’une part, la fonction sociale de l’école, autrement dit à quoi
sert socialement le système d’enseignement, et, d’autre part, ce qu’on appelle
communément les dynamiques de son évolution, comme celle, par exemple, de « la
démocratisation des études » déjà mise au jour par Charles Magnin. Nous en
prolongerons ses analyses par la définition et la mesure des facteurs déterminant l’accès
aux degrés supérieurs du système de formation (études secondaires supérieures,
Université) pour les enfants issus des classes populaires au XXe siècle 6.
4 Lire et écrire. L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, t. 1, Paris, Les éditions de Minuit, 1977, p.
10.
5 C’est d’ailleurs encore le cas pour l’immense majorité des cantons suisses pour le XXe siècle. En
revanche, le XIXe siècle est mieux connu pour la Suisse (cf. Rita Hofstetter, Charles Magnin, Lucien
Criblez & Carlo Jenzer, Une école pour la démocratie. Naissance et développement de l’école primaire publique en Suisse
au 19e siècle, Berne, Peter Lang, 1999). La seule tentative sérieuse d’histoire nationale comparée des
systèmes d’enseignement publics, tentant d’en établir une typologie des modèles est celle, stimulante mais
partiellement inaboutie, de Carlo Jenzer (Schulstrukturen als historisch gewachsenes Produkt bildungspolitischer
Vorstellungen : Blitzlichter in die Entstehung der schweizerischen Schulstrukturen, Berne, Peter Lang, 1998).
6 A ce titre les travaux de sociologie de l’éducation de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (cf. Les
héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Les Editions de Minuit, 1964 et La reproduction. Eléments pour une
théorie du système d’enseignement, Paris, Les Editions de Minuit, 1970) et de Christian Baudelot et Roger
Establet (L’école capitaliste en France, Paris, Maspero, 1971) restent fondamentaux.
19
Se référant donc largement au travail pionnier de Charles Magnin sur l’école
publique genevoise au XXe siècle 7, notre analyse se focalisera, sur l’évolution de la
structure, de la forme et de la culture scolaires dans la partie obligatoire du système
d’enseignement public (les 6-15 ans) – car jusqu’aux années 1970 c’est à ce niveau que
s’opère l’essentiel de la différenciation (ou sélection) scolaire des individus – en essayant
d’en dégager les réalités et les effets aux plans scolaire, économique, culturel et social.
Pour tenter de répondre à notre problématique générale, nous étudierons plus
particulièrement les modalités de l’imposition de la forme scolaire ; les facteurs de
massification de l’accès à l’enseignement secondaire inférieur ; la morphologie sociale du
corps enseignant primaire, ses représentations et ses pratiques professionnelles ; les
traits dominants de la culture scolaire (à travers quelques disciplines scolaires) ; enfin, le
financement, les logiques d’organisation successives et les fonctions et les dynamiques
sociales du système d’enseignement au niveau de la scolarité obligatoire. Comme ces
facteurs et ces acteurs, collectifs et individuels, ont des liens d’interdépendance forts
avec les processus du contexte historique qui les englobe, nous tenterons toujours non
pas de rapporter, mais d’expliciter les relations entre les dynamiques de l’évolution de
l’enseignement obligatoire public au XXe siècle et celles plus générales qui sont la
respiration même de l’histoire générale.
Notre recherche vouera également une attention particulière à la mesure des écarts
entre les différents types de discours sur l’éducation (politique, public, administratif,
scientifique et professionnel) et les pratiques (pédagogiques, familiales, et autres) des
acteurs afin de comprendre leur poids et leur force respectives dans l’évolution des
structures des institutions scolaires. Sous ce rapport, l’enquête s’attachera à saisir les
relations, complémentaires ou contradictoires, entre les logiques des discours avec celles
des pratiques relatives au système d’enseignement. Ainsi, ne voulant pas prendre pour
argent comptant les seuls discours des acteurs, il s’agira, par exemple, de comprendre
dans quelle mesure les modifications des flux d’élèves dans le système de formation – en
se demandant notamment en quoi ces modifications peuvent être assimilées ou non à
une « demande sociale » d’éducation scolaire –, ou l’apparition de pratiques
pédagogiques nouvelles, constituent ou non des facteurs de changement 8. Loin
d’enfermer l’école sur elle-même, ou pire encore sur la pédagogie, cette recherche
inscrira les dynamiques de l’évolution du système d’enseignement dans une
interdépendance avec le contexte social et les processus qui l’animent, dans la mesure où
ces derniers sont partie prenante de ces dynamiques. Cela paraît particulièrement
nécessaire à un moment où la question du « changement » en matière d’éducation
scolaire se pose avec tant de force, alors que, paradoxalement, elle constitue un terrain
largement laissé en friche par la recherche historique en éducation 9.
7 Notamment : Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université de
Genève, 1997 ; « Eléments d'une histoire de la lutte pour l'égalité sociale devant l'école en Suisse romande
entre 1924 et 1961 », Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, n° 16, 2000, pp. 57-76 ; « Le Grand Conseil
genevois et l’accès aux études des enfants des classes populaires 1885-1961 », Revue suisse des sciences de
l’éducation : L’expansion des systèmes de formation dans les années 1960 et 1970, n°1, 2001, pp. 13-39 ; et avec
Marco Marcacci, Le Passé Composé. Images de l'école dans la Genève d'il y a cent ans, Genève, Tribune Éditions,
1987.
8 Pour le cas de la France et des écoles primaires supérieures, cf. Jean-Paul Briand & Jean-Michel
Chapoulie, Les Collèges du peuple : l’enseignement primaire supérieur et le développement de la scolarité prolongée sous la
Troisième République. CNRS/INRP/ENS Fontenay-aux-Roses, 1992. Il est à noter que dans le cas
particulier du canton de Genève, on observe des processus identiques (cf. infra partie III).
9 C’est du moins le constat dressé voilà quelques années par de hauts responsables internationaux de
l’éducation (cf. BIE-UNESCO, Apprendre à vivre ensemble : avons-nous échoué ? Synthèse des réflexions et des
contributions issues de la 46e conférence internationale de l’éducation de l’UNESCO, Genève, 5-8 septembre 2001,
20
Définitions
Par structure, nous entendons un ensemble d’éléments tel qu’on ne puisse définir la
fonction ou la variation de l’un d’entre eux indépendamment de celles des autres. La
notion de structure est inséparable de celle de système dans lequel ces éléments sont
reliés entre eux par une « formule des besoins » 10 particulière et de même ordre logique.
Ainsi, une structure « consiste en éléments tels qu’une modification quelconque de l’un
d’eux entraîne une modification de tous les autres » 11.
Quant à la notion de culture scolaire, nous n’entendons plus la définir seulement
comme une formation intellectuelle ou morale mais comme l’ensemble des
représentations, valeurs et connaissances véhiculées par l’institution scolaire, à l’instar de
ce qu’il était convenu d’appeler la « culture classique » (les « humanités »). C’est l’appareil
didactique lui-même, la discipline scolaire, qui est considéré dorénavant comme un
générateur des schèmes de pensée et d’action caractérisant une culture. Autrement dit,
dans le processus éducatif d’acculturation qu’elle exerce, l’École ne se contente pas
d’agir en intermédiaire : elle en élabore les éléments constitutifs, qui sont ceux,
précisément, des disciplines et du travail scolaires. Comme l’écrit André Chervel, ce qu’il
convient d’établir, en somme, à partir de l’étude des contenus et des pratiques de
l’enseignement, c’est « l’existence d’une forme de culture qui est scolaire dans son
principe, qui est engendrée par les contraintes pédagogiques ou plus étroitement
didactiques qui accompagnent en permanence l’enseignement donné en milieu
scolaire », ainsi que « les relations qui se créent historiquement entre cette culture
spécifiquement scolaire et la société dans laquelle elle s’insère » 12. Pour autant nous ne
suivrons pas André Chervel jusqu’au point d’autonomiser la culture scolaire de la culture
en général, de la production de la société, comme il peut parfois le faire.
Ainsi par exemple, avec d’autres, il reprend l’analyse du philologue allemand
Wilamowitz qui affirme que s’il ne nous reste que sept des nonante tragédies d’Eschyle
(v. 525-456 avant J.-C.), « grand massacre » qui concerne bien d’autres tragédiens du
« Siècle de Périclès », cela est dû au « filtre de l’enseignement scolaire » du Moyen Age,
c’est-à-dire que la plupart de ces textes auraient été éliminés au titre qu’ils ne
représentaient alors aucun « intérêt pédagogique particulier » 13. Une telle interprétation
nous paraît donner un poids excessif aux aspects strictement pédagogiques de la
question dans un Moyen Age où le premier « filtre » des œuvres repose avant tout sur
leur caractère contradictoire ou non avec la doctrine de l’Eglise catholique en Occident.
BIE-UNESCO, 2003, pp. 104-105). L’ouvrage de synthèse de David Tyack et Larry Cuban (Tinkering
toward Utopia. A Century of public School Reform, Cambridge, Harvard University Press, 1995) ainsi que le livre
polémique de Diane Ravitch (Left Back. A Century of Battles Over School Reform. New York-Londres, Simon
& Schuster, 2000), ancienne élève du célèbre historien américain de l’éducation L. Cremin (The
Transformation of the School : Progressivism in American education, 1876-1957, New York, Alfred A. Knopf,
1964), qui fut le chef de file du renouveau de l’historiographie de l’éducation américaine au début des
années 1960, font en l’occurrence exception, mais pour le seul cas des Etats-Unis (cf. Ivan Iablonka, « Les
historiens américains aux prises avec leur école. L’évolution récente de l’historiographie de l’éducation aux
Etats-Unis (1961-2001) », Histoire de l’éducation, n° 89, 2001, pp. 3-58 ; Jürgen Herbst, « The History of
Education : State of the Art at the Turn of the Century in Europe and North America », Paedagogica
Historica, n°31-3, 1999, pp. 737-747) ; Antonio Nóvoa, « La nouvelle histoire américaine de l’éducation »,
Histoire de l’éducation, n°73, janvier 1997, pp. 3-48).
10 Norbert Elias, La Société de cour (1969/1974), Paris Flammarion, 1985, p. 170.
11 Cf. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale (1), Paris, Plon, 1958, p. 306.
12 André Chervel, La Culture scolaire. Une approche historique, Paris, Belin, 1998, p. 7.
13 Ibid., p. 184.
21
Cette inversion de la cause et de l’effet nous semble d’autant plus évidente que l’Eglise
détient durant cette période le quasi monopole de l’instruction et de la valorisation du
savoir écrit. De la même manière, la question de l’importance croissante prise par
l’enseignement de l’orthographe dès l’école primaire dans la première moitié du XIXe
siècle est analysée par André Chervel comme un effet, voire un produit exclusivement
scolaire par opposition à une culture classique (enseignement secondaire) qui n’en faisait
que peu de cas 14. Pourtant, ici encore, l’arbitraire, ou l’autonomie, dont serait capable
l’institution scolaire nous apparaît largement surestimé pour cette époque. En effet, ce
problème trouve une meilleure résolution si l’on se demande quelle est avant toute
chose l’utilité, ou la fonction sociale, d’un tel enseignement. Or, le développement de
l’orthographe à l’école primaire est selon nous à mettre en relation directe avec le
développement bureaucratique de l’Etat, dont la croissance rapide du corps des
instituteurs est partie prenante, mais aussi des activités économiques (entreprises). Le
développement rapide des tâches administratives rend nécessaire une plus grande
régularité de la langue écrite dans l’usage courant et professionnel 15, mais comme la
maîtrise de l’écrit conserve conjointement son rôle officiel de distinction sociale,
l’orthographe ne subit pas de réelle simplification et reste donc fortement liée à
l’apprentissage de la grammaire.
Ainsi, si nous retenons les caractères spécifiques de la culture scolaire comme liée
aux impératifs des processus scolaires, nous concevons, en étendant quelque peu ce
qu’écrit Alain Choppin des manuels scolaires à l’ensemble de la production culturelle de
l’école, que la culture scolaire est d’abord un « produit de la société »16 et qu’ainsi des
groupes sociaux cherchent, à travers elle, « à perpétuer leurs identités, leurs valeurs, leurs
traditions, leurs cultures » 17. Malgré ces limites, nous garderons en permanence à l’esprit
dans ce travail l’idée qu’il existe des contraintes spécifiques et internes à la constitution
et à l’évolution de la culture scolaire. Nous le ferons non seulement comme une routine
de travail précieuse, mais aussi pour tenter d’établir la part exacte de ces contraintes
spécifiques dans les processus scolaires.
Enfin par « forme scolaire », nous entendons la définition qu’en donnent Guy
Vincent, Bernard Lahire et Daniel Thin 18 et qui se décline selon cinq caractères :
1. L’école comme lieu séparé chargé de transmettre des savoirs « objectivés » au
moyen de pratiques sociales particulières.
La Culture scolaire. Une approche historique, Paris, Belin, 1998, pp. 186-190.
Cette fonction éminemment pratique de la maîtrise de l’orthographe enseignée à l’école au service de la
sphère d’activité appartenant à la bureaucratie est par ailleurs bien comprise par les acteurs du système
d’enseignement dans l’Entre-deux-guerres à Genève. Ainsi, le doyen de l’Ecole professionnelle
(établissement du secondaire inférieur pour les garçons) se plaint que les élèves lui arrivant de l’école
primaire ont une maîtrise insuffisante de l’orthographe et qu’en conséquence « ceux des élèves de l'Ecole
professionnelle qui ne font pas d'études ultérieures et qui ont besoin d'une bonne connaissance de
l'orthographe parce qu'ils entrent dans l'administration, dans le commerce ou la banque, sont bien plus à
plaindre encore que ceux qui veulent se lancer ensuite dans des recherches littéraires ou linguistiques. Il en
est certainement qui, à cause de cette seule insuffisance, sont pour toujours exclus de postes pour lesquels
ils eussent été parfaitement qualifiés » (Marcel Juge, doyen de l’Ecole professionnelle, cité par Charles
Bailly, professeur de linguistique à l’Université de Genève, « Séance de discussion », Genève, 2 juillet 1930,
AEG DIP 1985 va 5.3.573, pp. 5-6).
16 Alain Choppin, « L’histoire des manuels scolaires : une approche globale », Histoire de l’éducation, n°9,
décembre 1980, p. 1.
17 Alain Choppin, « Introduction », in Histoire de l’éducation : Manuels scolaires, Etats et sociétés, XIXe-XXe siècle,
n°58 (numéro spécial), mai 1993, p. 5.
18 « Sur l’histoire et la théorie de la forme scolaire », in Guy Vincent (dir.), L’éducation prisonnière de la forme
scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1994, pp.
11-48.
14
15
22
2. La « pédagogisation » des relations sociales d’apprentissage à travers des savoirs
codifiés à la fois dans leur contenu et dans la manière de les enseigner.
3. La systématisation de l’enseignement, qui permet la reproduction,
indépendamment de la subjectivité des acteurs, d’effets de socialisation spécifiques.
4. L’école comme lieu d’apprentissage des formes modernes d’assujettissement des
individus, soit des rapports de pouvoir fondés sur des règles impersonnelles et
s’imposant à tous (et qui est intimement lié à la structuration de l’Etat de droit).
5. L’école comme lieu où se construit « un rapport scriptural-scolaire au langage et
au monde » 19.
Ces cinq traits forment génériquement le cadre de réalisation des activités scolaires.
Ainsi, le propre de « la forme scolaire » se caractérise par « la constitution d’un univers
séparé pour l’enfance, l’importation des règles dans l’apprentissage, l’organisation
rationnelle du temps, la multiplication et la répétition d’exercices n’ayant d’autres
fonctions que d’apprendre à apprendre selon les règles ou, autrement dit, ayant pour fin
leur propre fin » 20.
La méthode : une histoire sociale et culturelle
Cette recherche s’inscrit dans une histoire de l’éducation qui entend se placer au
carrefour de l’histoire sociale 21 et de l’histoire culturelle 22 récentes afin de participer au
renouvellement en cours de l’histoire de l’éducation restée trop longtemps prisonnière
d’une histoire des idées pédagogiques qui, indépendamment de ses vertus intrinsèques,
demeurait largement au niveau des seuls discours et généralement hagiographique et
décontextualisée. Ces deux courants historiographiques prennent naissance dans une
volonté de renouvellement méthodologique de l’histoire comme science sociale qui a
conduit à l’émergence de la micro-histoire 23 et de l’histoire sociale et culturelle du
politique, ainsi qu’à celle de nouvelles catégories d’analyse historique (acteurs,
institutions, classes sociales, etc.) nées à la fois d’un bilan critique concernant les
méthodes historiques constituées et d’une ouverture de l’histoire vers les autres sciences
sociales, en particulier l’anthropologie et la sociologie 24.
A travers la notion d’« histoire sociale », nous renvoyons à deux approches qui nous
paraissent complémentaires. Il s’agit en premier lieu d’utiliser les ressources
19 « Sur l’histoire et la théorie de la forme scolaire », in Guy Vincent (dir.), L’éducation prisonnière de la forme
scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1994, p.
36.
20 Ibid., p. 39.
21 Ce qui de notre point de vue oblige l’historien à avoir un rapport privilégié avec la sociologie avant
toute autre science sociale et cela d’autant plus quand l’historien s’intéresse à l’histoire contemporaine, soit
aux XIXe et XXe siècles. Ainsi, notre position rejoint celle de Gérard Noiriel, mais sans pour autant le
suivre quant à l’invention d’un nouveau domaine de recherche que serait la « socio-histoire » car, si les
deux métiers doivent intensément dialoguer et même travailler ensemble parce que leur régime de
scientificité est très proche, ils restent foncièrement différents (cf. Etat, nation et immigration. Vers une histoire
du pouvoir, Paris, Belin, 2001, chapitres 1 et 2).
22 Cf. Jean-Pierre Rioux & Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997.
23 Carlo Ginzburg, « Signes, traces pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, n°6, 1980, pp. 344.
24 Ainsi par exemple, il est significatif de constater que la Société d’Histoire Moderne et Contemporaine a
publié un dossier spécial intitulé « Histoire et anthropologie, nouvelles convergences ? » qui est paru dans
sa Revue d’histoire moderne et contemporaine (n°49-4 bis, supplément 2002). Trois ans auparavant, la même
société s’était interrogée sur les rapports entre l’histoire et la sociologie, et plus particulièrement sur
l’influence récente de l’œuvre de Pierre Bourdieu sur la discipline historique : « Les historiens et la
sociologie de Pierre Bourdieu », Bulletin de la Société d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1999, 3-4.
23
conceptuelles et méthodologiques de l’histoire sociale « traditionnelle », fortement liée à
l’histoire économique et aux sciences économiques. Nous ne déclinerons pas pour
autant l’histoire de l’école obligatoire de manière descriptive au moyen du seul
établissement de séries statistiques plus ou moins longues 25, nous procéderons d’une
manière plus fine, notamment en pratiquant par échantillonnages statistiques
précisément élaborés et justifiés. En effet, l’établissement de séries statistiques et leur
analyse, en premier lieu sur la population scolaire et ses évolutions, apparaissent comme
une forme de « donnée pourtant simple et essentielle » à toute histoire, pour reprendre
les termes de l’historien démographe Alfred Perrenoud, mais souvent laissée de côté
parce qu’il « est aujourd’hui [voilà déjà un quart de siècle] plus aisé de sonder les
comportements, d’appréhender les vouloirs individuels et les attitudes collectives » 26 par
les discours que de se confronter à l’aridité et à la difficulté du travail statistique qui,
pourtant, rend lui aussi compte, mais de manière scientifiquement différente, des
comportements et des pratiques collectives des femmes et des hommes 27.
Les outils de l’histoire sociale récente permettent pour leur part d’appréhender et
d’expliciter scientifiquement « l’agir social »28 (acteurs individuels / acteurs collectifs)
ainsi que les rapports (i.e. les relations) entre les individus ou les groupes sociaux et la
société et ses institutions. Cette approche de l’histoire sociale comprend ainsi les conflits
sous l’angle des échanges qu’ils comportent et lorsqu’elle catégorise les acteurs elle ne se
limite plus à la seule caractérisation des différences de conditions matérielles qui les
distinguent car elle s’attache aussi à cerner la diversité des « représentations » qui sont les
leurs et en quoi elles sont constitutives de ces catégories. Et parce que, selon Jean
Nicolas « le refus, le non, est par excellence le moment de rencontre entre les volontés
individuelles, avec leur dose de liberté et d’incertitude, et la pression des forces
collectives, qu’il s’agisse du milieu [social] d’appartenance ou de l’appareil institutionnel
coercitif » 29 notre analyse historique s’arrêtera plus particulièrement sur les moments de
crise et de conflits. C’est aussi pourquoi cette recherche sera très attentive aux résistances
qui se manifesteront dans les processus étudiés.
Par histoire culturelle nous entendons une histoire « qui s’assigne l’étude des formes
de représentation du monde au sein d’un groupe humain dont la nature peut varier […],
et qui en analyse la gestation, l’expression et la transmission » 30. Cette définition de
l’histoire culturelle permet de dépasser une histoire des idées à la fois décontextualisées
et s’intéressant aux seules élites, qui est encore partiellement prégnante en histoire de
l’éducation. Inversement, il s’agit donc de « s’interroger sur les phénomènes de
circulation des idées et des idéologies dans une société donnée, et [sur] leurs
A ce titre la récente histoire financière de l’Université de Lausanne (Rosanna Lorusso et Délia Nilles,
Histoire de l’Université de Lausanne. Aspects économiques et financiers, Lausanne, Payot, 1997) offre un exemple
intéressant de ce que peut apporter de spécifique l’histoire quantitative, soit des observations et des
réflexions sur la conjoncture et les structures, les crises et la croissance. A noter le dernier chapitre, qui est
résolument comparatiste (pp. 283-339), mais le fond de l’ouvrage apparaît très critiquable en raison du
déficit de contextualisation et du caractère parfois superficiel des analyses proposées. Sur l’usage de la
statistique pour l’institution scolaire cf. notamment Jean-Noël Luc, La statistique de l'enseignement primaire
aux XIXe et XXe siècles. Politique et mode d'emploi, Paris, INRP – Economica, 1985.
26 Alfred Perrenoud, La population de Genève, XVIe-XIXe siècle. Etude démographique, MDSHAG, tome 47,
Genève-Paris, A. Jullien – H. Champion, 1979, p. 3.
27 Cf. Louis Chauvel, Le destin des générations. Structures sociales et cohortes en France au XXe siècle (1998), Paris,
PUF, 2002, pp. 173-184.
28 Arlette Farge, « L’histoire sociale », in François Bédarida (dir.), L’histoire et le métier d’historien en France
1945-1995, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995, pp. 281-300.
29 La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Paris, Le Seuil, 2004, p. 9.
30 Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France : Cultures, tome II, Paris, Gallimard, 1992, p. III.
25
24
articulations avec des représentations moins élaborées » 31. L’étude de ces circulations et
des mécanismes de réception qu’elles impliquent nous intéressera ici au premier chef.
De la sorte, l’histoire culturelle va donc au-delà de l’histoire des seules
« représentations » grâce à sa combinaison avec l’histoire sociale et, ensemble, elles
conduisent à aborder une histoire des « pratiques collectives » et de leur signification, et
en l’occurrence des « pratiques éducatives collectives ».
Ainsi comprises, les approches et méthodes de l’histoire sociale (traditionnelle et
récente) et de l’histoire culturelle se complètent bien plus qu’elles ne s’opposent. Elles
s’éclairent l’une l’autre de manière complexe et heuristique parce qu’elles croisent les
perspectives d’« en haut » et d’« en bas » qui caractérisent le regard historien sur les
institutions, les groupes sociaux et les individus. Elles réunissent également les deux
dimensions essentielles de la « réalité » que sont le matériel et le mental, tout en rendant
possible de faire la part du structurel et du conjoncturel, c’est-à-dire de différencier les
épiphénomènes des tendances de fond. Cette histoire sociale et culturelle de l’éducation
varie les échelles (temps, espaces, groupe/individu, etc.) selon les objets 32 et elle
s’élabore autour des concepts clefs de pratiques et de représentations ou de sensibilités 33.
Précisons encore une fois que cette histoire sociale et culturelle ne saurait se résumer
à l’analyse des seuls discours. C’est pourquoi la recherche présentée ici accorde une
place importante aux pratiques, qu’il est possible d’attester sans les réduire aux discours
car comme le souligne Roger Chartier :
[…] reconnaître que la réalité passée n’est accessible (le plus souvent) qu’à travers
des textes qui entendaient l’organiser, la soumettre ou la représenter n’est pas pour
autant postuler l’identité entre deux logiques : d’un côté, la logique logocentrique et
herméneutique qui gouverne la production de discours ; d’un autre, la logique
pratique qui règle les conduites et les actions. De cette irréductibilité de l’expérience
au discours, toute histoire doit tenir compte en se gardant d’un usage incontrôlé de
la catégorie de « texte », trop souvent indûment appliquée à des pratiques
(ordinaires ou ritualisées) dont les tactiques et les procédures ne sont en rien
semblables aux stratégies discursives. Maintenir la distinction entre les unes et les
autres est le seul moyen d’éviter de « donner pour le principe de la pratique des
agents la théorie que l’on doit construire pour en rendre raison », selon la formule
de Pierre Bourdieu 34.
Ainsi, la double posture historiographique et méthodologique adoptée ici vise à
mettre en position de cumulativité critique deux traditions méthodologiques de la discipline
historique dans la volonté de les rendre chacune et ensemble plus opératoires. Une telle
prise de position épistémologique oblige à réfuter deux tendances actuelles du
développement des études historiques parce qu’elles entrent en contradiction, voire en
opposition, avec l’approche privilégiée pour cette enquête.
Le premier de ces développements concerne ce que Bernard Lepetit, avec l’aide
d’autres historiens plus ou moins proches de la revue Les Annales, qualifie d’« autre
Jean-François Sirinelli et Michel Sot, « L’histoire culturelle », in François Bédarida (dir.), L’histoire et le
métier d’historien en France 1945-1995, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995, p. 346.
32 Cf. Jacques Revel, (dir.), Jeux d’échelles. De la micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1996.
33 Cf. les contributions essentielles sur ces questions de Roger Chartier, « Le monde comme
représentation », Annales E.S.C., 6, 1989, pp. 1505-1520 ; Michel Vovelle, De la cave au grenier. Un itinéraire
en Provence au XVIIIe siècle. De l’histoire sociale à l’histoire des mentalités, Québec, Serge Fleury, éditeur, 1980 ;
Roger Chartier, Georges Duby, Lucien Febvre & al., La sensibilité dans l'histoire, Brionne, G. Monfort, 1987.
34
Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, p. 96.
31
25
histoire sociale », pour reprendre le sous-titre d’un ouvrage qui se veut fondateur d’un
nouveau paradigme et dont nous allons discuter ici les lignes de forces principales 35.
Cherchant à pousser plus avant les injonctions du « tournant critique » énoncés par la
revue Les Annales en 1988 36, Lepetit et les autres contributeurs entendent abandonner la
priorité donnée jusqu’alors dans la discipline aux « structures », aux « déterminations »
(présentées comme « externes » aux individus), à « l’objectivisme » et aux « explications
causales » ainsi qu’aux « mentalités », au profit d’une approche qui privilégie la « liberté »
supposée des acteurs individuels. Il en résulte donc un rejet complet des théories
sociales à la fois fonctionnalistes et structurales 37 (avec les limites que l’application de ce
dernier concept peut avoir en histoire 38).
A partir de ce présupposé théorique commun, les différentes contributions se
partagent grossièrement en deux orientations épistémologiques. La première soutient
l’idée que les individus ne sont prétendument plus de « simples vecteurs » de normes et
de représentations que leur imposent des institutions sociales, mais qu’ils sont devenus,
si l’on suit la contribution de Simona Cerutti, sans conteste la plus radicale de ce point
de vue, des « sujets » capables de « stratégies manipulatrices […] face à une pluralité de
champs normatifs dont la caractéristique principale est d’être contradictoires les uns par
rapport aux autres » 39. Mais en conférant aux « sujets » des compétences pour manipuler
les institutions (codes, normes), on suppose minimalement trois choses que l’individu
serait capable de faire en tout temps et en tout lieu : prendre de la distance par rapport aux
institutions (extériorité), être capable de rationalité (calcul) et avoir une bonne
connaissance du contexte et de ses ressources (stratégie). La seconde orientation
épistémologique que nous récusons soutient que la réalité sociale serait le produit
exclusif des « transactions », des « négociations » ou des « conventions » que les acteurs
sociaux nouent entre eux et qu’elles sont génératrices des institutions 40. Du coup,
l’exploration de ces « transactions » constituerait la seule la possibilité de les connaître
historiquement. Pourtant une telle conception de la réalité et des institutions sociales
comme étant avant tout le produit des interactions entre acteurs, et/ou de leur « sens du
jeu social » en situation tend à être a-historique si l’on pousse sa logique jusqu’au bout
puisque, arrivée à son terme, elle nie toute historicité tant aux acteurs qu’à la situation de
l’interaction 41. Ainsi voit-on comment la primauté accordée à l’individu sur les
Bernard Lepetit (dir.), Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995.
Gérard Noiriel fait une excellente analyse des origines et des enjeux de ce « tournant » centré d’abord
sur des problèmes épistémologiques autour de la méthode et de l’interdisciplinarité – ou plutôt du rapport
entre l’histoire et les autres sciences sociales – et sur une tentative de mobilisation de la profession pour
éviter le risque d’atomisation durable de la discipline (Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996, pp. 150154).
37 Bernard Lepetit (dir.), Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, pp. 14,
21, 274.
38 En effet, François Dosse montre bien en quoi le structuralisme de Claude Levy-Strauss est a-historique
par essence et comment « la longue durée », voire « la très longue durée », de Fernand Braudel a constitué
une « parade » de circonstance pour défendre la discipline (cf. L’histoire en miettes. Des « Annales » à la
« nouvelle histoire », Paris, La Découverte, 1987, pp. 95-118). En conséquence, le structuralisme appliqué à
l’histoire ne peut jamais se dessaisir de la question essentielle du changement des structures et donc de
leur historicité.
39 Bernard Lepetit (dir.), Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, pp. 130131.
40 Cf. Jacques Revel, « L’institution et le social », in Bernard Lepetit (dir.), Les formes de l’expérience. Une autre
histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, pp. 83-84.
41 Et c’est bien ce à quoi aboutit implicitement Bernard Lepetit en reprenant les propos des sociologues
« pragmatiques » Luc Boltanski et Laurent Thévenoz : « voir les actions humaines comme une suite de
séquences où les personnes, engagées dans des moments successifs, doivent mobiliser en elles des
35
36
26
institutions et les structures sociales, et donc la validation de son antériorité, aboutit
logiquement à la nécessité pour l’historien de s’appuyer sur des théories de l’action.
Théories qui, en retour, permettent à l’historien Bernard Lepetit d’énoncer le postulat
scientifiquement relativiste qu’acteurs et chercheurs se retrouvent sur un pied d’égalité
par rapport à la connaissance 42.
Pour autant, les deux orientations épistémologiques que nous venons d’évoquer, ne
sont pas nouvelles et sont issues essentiellement de la sociologie. La première se réfère à
« l’individualisme méthodologique » développé par Raymond Boudon 43 et la seconde à
compétences diverses pour réaliser, au fur et à mesure des rencontres avec les circonstances, une
adéquation avec la situation présente » (Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel,
1995, p. 274). Concernant les oppositions dans la sociologie francophone entre « sociologie critique » et
« sociologie pragmatique », Thomas Bénatouil donne une description pertinente de ce qui les différencie
aux plans épistémologique et méthodologique : « caractériser l’approche pragmatique, en l’opposant à
l’approche critique, par une attention renouvelée à la complexité des stratégies individuelles plutôt qu’aux
structures et aux normes sociales nous semble donc très insuffisant et plutôt ironique dès lors que c’est
précisément de cette manière que la sociologie de Pierre Bourdieu s’est définie contre le structuralisme
[…]. Il vaudrait mieux dire que c’est l’analyse du rapport entre stratégies individuelles et structures sociales
qui change de sens quand on passe d’une sociologie à l’autre. Là où l’approche critique tend à s’intéresser
aux structures en tant qu’elles contraignent les pratiques des agents (et il faudrait nuancer cette affirmation
trop générale, comme le montre l’étude des "logiques pratiques" […]), l’approche pragmatique souligne
que les capacités réflexives de ces mêmes agents leur permettent d’aborder les structures comme des
ressources (ou des cibles) de leurs actions (à ceci près, là encore, que l’usage de ces ressources "obéit" à
des règles complexes propres à chaque régime d’actions) » (« Critique et pragmatique en sociologie.
Quelques principes de lecture », Annales HSS, n°2, 1999, p. 299 note 19). Mais si « le projet pragmatique
veut comprendre l’action : la rencontre d’une personne […] et d’un lieu dans, pour et par lequel se
déploient des actions, par différence avec la gestion par un acteur de contraintes ou la socialisation d’un
agent dans des structures » (ibid., p. 295), un tel projet est proprement a-historique puisque délibérément il
ignore donc le temps dans lequel l’action se passe et il réfute indirectement aux acteurs la capacité - pour
une fois ! -, mais sans se soucier de leur consentement, à faire des « expériences » et à les réinvestir dans
d’autres situations postérieures.
42 Bernard Lepetit énonce ainsi ce prolongement logique des théories qui font de l’acteur social son
propre sujet d’action : « L’accès (inégal ou partiel, mais réel) à la connaissance des déterminations, et la
possibilité de savoir ce qu’ils disent et ce qu’ils font sont accordés à l’ensemble des acteurs, et non plus
réservés au rapport savant au monde » (Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel,
1995, p. 20). Les conséquences logiques d’une telle position épistémologique devraient être tirées jusqu’au
bout par ceux qui la soutiennent au sein des sciences sociales : à savoir qu’il n’y a pas plus de légitimité
que cela à la science qu’ils font et qu’en conséquence ils devraient quitter sur-le-champ les postes
institutionnels qu’en général ils occupent, avec la rémunération matérielle et symbolique qui va avec, puis
finalement changer de métier, car quel peut bien être l’intérêt de leur travail s’il n’apporte rien de plus que
ce que les acteurs peuvent percevoir et comprendre de ce qu’ils font et de ce qui leur arrive (cf. également
François Dosse, L’Empire du sens, Paris, La Découverte, 1995, pp. 58-59 ; et pour l’économie, cf. Bruno
Amable et Stefano Palombarini, L’économie politique n’est par une science morale, Paris, Raisons d’agir, 2005, pp.
59-90).
43 Encore que là une large sélection des thèses de Boudon s’opère en faveur de la « liberté » de l’acteur. En
effet, Raymond Boudon pratique une macrosociologie qui ne renie en aucun cas toute forme de
déterminisme. Ainsi par exemple, prenant appui sur les théories de la philosophie politique anglo-saxonne
du XVIIIe siècle, et en premier lieu sur Bernard de Mandeville (1670-1733) et sa Fables des abeilles (1714)
au sous-titre explicite (Private Vices, Public Benefits), il développe la notion « d’effet pervers » comme produit
d’un effet d’agrégation des stratégies « rationnelles » que développent les acteurs en poursuivant des buts :
« Un exemple classique d’effet d’amplification est celui des paniques financières comme celles de la grande
crise des années 30. Une rumeur se répand sur une possible insolvabilité des banques. Chacun des clients en
particulier se présente alors au guichet pour retirer ses avoirs avant que la banque ne fasse faillite.
L’agrégation de ces actions individuelles a évidemment l’effet de mettre réellement la banque dans un état
d’insolvabilité. La croyance en la véracité de la rumeur a pour conséquence d’en provoquer la réalisation.
Bien entendu, ce résultat n’a en tant que tel été recherché par aucun des agents » (La logique du social, Paris,
Hachette, 1979, p. 119). Aussi séduisantes que puissent être de telles démonstrations, il n’en reste pas
27
« l’interactionnisme symbolique » dont la première forme théorique aboutie a été
énoncée voilà quarante ans par Peter Berger et Thomas Luckmann 44. Sans prétendre
disposer des compétences épistémologiques suffisantes pour nous prononcer sur le
fond quant à la validité de ces théories et sur la qualité de leur opérationnalité empirique
dans les autres sciences sociales, il nous apparaît que leur importation en histoire
nécessite une mise au point épistémologique et méthodologique. En outre, ces
sociologies, ou théories de l’action ainsi importées semblent parfois mal maîtrisées. De
sorte que leur usage historique, ou plus souvent la programmatique de celui-ci, mélange
les principes de « l’individualisme méthodologique » avec ceux de « l’interactionnisme
symbolique », auxquels s’ajoutent encore souvent des emprunts divers faits à
l’ethnométhodologie 45. Aussi bien ces importations et emprunts ne se justifient jamais
du fait qu’ils font l’impasse sur une autre sociologie de l’action qui, au moyen des
concepts d’habitus puis de dispositions, est en chantier depuis plus de trente ans dans le
sillage des travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron 46.
Vouloir décider s’il y a « au départ » des individus plutôt que des institutions ou des
structures sociales, c’est retrouver la bonne vieille impasse de savoir qui de l’œuf ou de la
poule a existé en premier. A notre sens, une telle posture est foncièrement une aporie
parce qu’elle biaise de facto la relation d’interdépendance entre individus et institutions, au seul
profit des premiers, amputant par là l’analyse de la réalité sociale de son deuxième terme.
Un exemple théorique très simple résout à notre sens ce problème. A partir du moment
où les êtres humains se sont mis à cultiver la terre et que ce moyen de se procurer de la
nourriture s’est très largement répandu, parce qu’il était le plus rentable et le plus sûr,
des milliards d’individus ont été concernés par cette activité primordiale et la très grande
majorité d’entre eux y ont consacré beaucoup de leur vie, de leur énergie et de leur
intelligence. Pourtant la pratique, ou l’action de cultiver la terre ne se décline en aucun
cas en autant de milliards de façons différentes. Quelques dizaines de techniques, au
plus, ont été diffusées et utilisées. Cette petite démonstration vise seulement à mettre en
lumière le fait qu’un individu n’est viable au jour de sa naissance que s’il est pris en
charge, et donc déterminé, par une structure sociale aussi restreinte soit-elle (en premier
lieu la « famille »). Ainsi, poser d’emblée l’antériorité de l’individu sur la société est
absurde parce que la transmission culturelle est anthropologiquement au principe de
l’existence humaine et que cette transmission s’opère à travers des institutions sociales
dont chacune est, à des degrés divers, à la fois dépositaire (inertie) et acteur (action).
Cela ne signifie pas que les relations sont à bannir de l’analyse historique, au contraire,
mais simplement que les individus sont « chargés » par les institutions sociales qui les
englobent de schèmes de pensée et d’action à caractère sociologique et historique qui
limitent drastiquement leur liberté d’action. Ces limites à l’action individuelle (« libre »)
sont très bien démontrées empiriquement par Louis Chauvel par exemple pour le cas de
la France du XXe siècle lorsqu’ils montrent, à l’échelle de la population d’un grand pays
européen 47, que le fait d’être né à quelques années d’écart (de dix à quinze ans environ)
moins qu’elles présupposent en règle générale des individus sans passé et toujours capables de calculer
« rationnellement » selon la situation sociale et un contexte historique qui n’est jamais défini.
44 La construction sociale de la réalité (1966), Paris, Armand Colin, 1996.
45 Ce mélange, finalement peu explicité, se retrouve ainsi chez Bernard Lepetit (« De l’échelle en histoire »,
in Jacques Revel (dir.), Jeux d’échelles. De la micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1996, pp. 8081).
46 Cf. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, éditions de Minuit, 1980, pp. 87-109.
47 Au moyen d’échantillons représentatifs portant sur plusieurs dizaines de milliers de personnes (Le destin
des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, PUF, 2005, p. 59).
28
entraîne des probabilités de trajectoires sociales ou de « destins » sociohistoriques
radicalement différentes 48.
Le second développement actuel des études historiques que nous contestons est
celui qui, depuis peu, tend à porter au faîte de la méthode historique « une histoire
sociale des cultures » qui se voudrait « totale » en s’adjugeant notamment les territoires
traditionnels de l’histoire intellectuelle tels que l’histoire de la littérature ou l’histoire des
sciences 49. Si l’on peut raisonnablement admettre que l’intérêt pour le culturel en
histoire, et notamment en histoire contemporaine, est largement porté par le fait que
nos sociétés charrient désormais une masse de productions culturelles – encore que
l’augmentation de leur nombre ne dise rien sur leur intensité et leur efficience sociales –,
le vocable « d’histoire culturelle » a surtout permis de renouer avec l’histoire politique
(i.e. « événementielle ») 50 et l’histoire des idées et aussi dans une moindre mesure, avec le
genre biographique 51, ainsi que de les sortir (définitivement ?) de l’ornière d’une
herméneutique creuse. Le retour de la question de la « mémoire », les impasses
psychologisantes de l’histoire des mentalités et le souffle passager de la micro-histoire
ont également contribué à cette éclosion. En s’arrogeant de nouveaux objets et de
nouveaux territoires, alors que l’historiographie française semble « tenir bon » contre les
dérives relativistes du linguistic turn et de son avatar qu’est la New Cultural History, cette
« histoire culturelle » ou « histoire sociale du culturel » n’apparaît pas exempte de risques
de retour vers des analyses plus internalistes et qui implique, à notre sens, un
appauvrissement réel des méthodes d’enquêtes bien plus qu’un prétendu
« Il est possible de considérer qu’il existe bel et bien des générations sociales différentes : celles nées de
1920 à 1935, spécifiquement marquées par les vingt premières années de la reprise de l’après-guerre et
définies par une structure sociale industrielle et ouvrière intégrée, qui, malgré un faible niveau de
formation et des perspectives sociales modestes, purent bénéficier du plein emploi, de l’extension de la
protection sociale, d’une retraite décente à la fin de sa vie professionnelle ; celles de 1936-1950, recrutées
lors de la décade [sic] dorée, qui vécurent ainsi la première explosion scolaire, l’expansion tertiaire,
l’extension de l’emploi des appareils de l’Etat-providence et de l’emploi privé, voyant ainsi doubler ses
chances d’accès au salariat moyen et supérieur ; celles de 1950-1965, marquées par la stagnation » (Le destin
des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, PUF, 2005, p. 95).
49 Ce qui est à notre sens le plaidoyer traversant l’ouvrage de Philippe Poirrier, Les enjeux de l’histoire
culturelle, Paris, Seuil, 2004.
50 Dans le cadre de l’historiographie française, l’ouvrage de Paul Bois (Les paysans de l’Ouest. Des structures
économiques et sociales aux options politiques depuis l’époque révolutionnaire dans la Sarthe (1960), Paris, Flammarion,
1971) est la première étude qui met en lumière les impasses d’une histoire sociale quantitative, largement
marxisante, axée sur les seules structures sociales et économiques (« infrastructures ») et y subordonnant le
culturel, l’idéologique et le politique (« superstructures »). En effet, Paul Bois démontre que les clivages
politiques d’un département de l’Ouest français, qui se reproduisent de manière invariée sur presque deux
siècles, se sont structurés en quelques années à peine pendant la Révolution française (pp. 354-364). Il
faudra cependant une dizaine d’année pour que le « retour de l’événement » et les premières prémices
d’une lecture « culturelle » s’amorce en histoire (par exemple, des indices de cette inflexion sont présents
dans les articles de Pierre Nora, « Le retour de l’événement », in Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de
l’histoire, vol. 1 : Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974, pp. 210-218 ; et de Jacques Julliard, « La
politique », in Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l’histoire, vol. 2 : Nouvelles approches, Paris , Gallimard,
1974, pp. 305-332).
51 En effet, la question de la biographie renvoie bien plus à une forme d’histoire qu’à un champ historique.
La biographie avait été écartée par l’histoire sociale et économique préférant la masse des anonymes à la
célébrité des « grands hommes ». Comme pour l’histoire politique, ce rejet se basait sur la conception que
ces deux histoires étaient non significatives parce que déconnectées du social et du nombre. Si la
biographie a pu se faire progressivement une place dans l’histoire de mentalités, et dans la micro-histoire,
c’est au prix de sa redéfinition méthodologique qui vise soit la démonstration d’un archétype social, sorte
de prétexte à l’analyse d’un contexte, d’un milieu ou de réseaux sociaux, soit un « cas limite » (i.e. typique)
permettant de mettre en lumière les marges, et donc les normes, d’un champ social, culturel ou politique
(cf. Giovanni Levi, « Les usages de la biographie », Annales ESC, n°6, 1989, p. 1331).
48
29
« enrichissement de la boîte à outil de l’historien » 52. La focalisation sur les seules
« représentations » 53 et plus encore sur les « relations » comprises essentiellement
comme des « interactions » de sujet à sujet 54 sont un exemple éclairant des effets d’une
telle orientation méthodologique qui a pour première conséquence, par exemple et pour
le dire de manière triviale, que de plus en plus d’historiens ne savent, ni ne veulent
compter. S’inspirant de l’herméneutique, « l’alltagsgeschichte » participe de cette même
orientation en prétendant que la réalité sociale est le produit d’une « médiatisation »
générateur de sens pour les acteurs et que donc cette réalité ne serait accessible que par
l’analyse des « pores de l’action communicative » 55. Le retour – car retour il y a – à des
postures qui relèvent d’une interprétation des discours par eux-mêmes sous prétexte que
ceux-ci seraient le produit des interactions sociales relèguent à l’arrière-plan la question
des structures et/ou des déterminations sociales et renvoie notre discipline scientifique à
ses vieux démons littéraires, véritable inconscient collectif qui traverse la profession.
Voilà presque quarante ans, Emmanuel Le Roy Ladurie remarquait bien cette
persistance du style littéraire dans les soutenances de thèses d’Etat en France alors que
l’histoire quantitative et structuraliste était au faîte de la discipline : « Certains maîtres
pensent que le futur docteur doit administrer la preuve qu’il sait bien écrire ; en bref, il
doit avoir un style littéraire. D’autres, au contraire, tordent son cou à l’éloquence et
souhaitent que le candidat se borne à énoncer platement les données que sa recherche a
mises à jour » 56. L’ouvrage de Philippe Carrard démontre la persistance de cet
« inconscient littéraire » 57 dans la pratique d’écriture des « grands » historiens français
depuis les années 1950 ; y compris chez ceux qui ont déclaré vouloir rompre avec cette
pratique en tant qu’initiateurs de la « Nouvelle Histoire » 58.
Notre position épistémologique sur le caractère non littéraire mais bien scientifique
de la discipline historique est celle que développe Jean-Claude Passeron sur le régime de
scientificité « contextuel » et « assertorique » de ce qu’il appelle les sciences historiques,
et en premier lieu la sociologie et l’histoire. Selon lui, l’histoire ne peut donc être
soumise au « test réfutateur » de la scientificité tel que Karl Popper le conçoit, parce que
« ce qui caractérise le statut épistémologique des sciences sociales c’est que leurs
raisonnements ne peuvent transmettre la vérité d’une proposition à la suivante comme
dans une chaîne déductive. Mais ces sciences ont en commun une autre manière de
Contrairement à ce qu’affirme le sociologue Philippe Urfalino, cité par Philippe Poirrier, Les enjeux de
l’histoire culturelle, Paris, Seuil, 2004, p. 387.
53 En même temps, l’intérêt déclaré pour les « pratiques culturelles » reste limité dans la production
historiographique, alors que de fait la distinction entre « pratique sociale » et « pratique culturelle »
demeure totalement floue de par l’extension indéfinie ou « totalisante » donnée à l’adjectif « culturel ».
54 Pascal Ory, L’histoire culturelle, « Que sais-je ? », Paris, PUF, 2004, pp. 18 et 116.
55 Alf Lüdtke, « Qu’est-ce que l’histoire du quotidien et qui la pratique ? », in Alf Lüdtke (dir.), Histoire du
quotidien, Paris, MSH, 1994, p. 20. Dans ce cas propre au débat historiographique allemand, les influences
de la phénoménologie de Husserl et plus encore de « l’agir communicationnel » de Habermas se
manifestent clairement.
56 Le territoire de l’historien, Paris, Gallimard, 1973, p. 541.
57 Gérard Noiriel montre bien comment le prestige de la littérature infléchit, et de fait domine, les
carrières des historiens dans le dernier tiers du XIXe siècle en France, soit au moment même où la
« méthode historique » devient le modèle de la pratique du métier : « Après avoir mobilisé toute son
énergie pour améliorer sa position à l’intérieur de la profession, l’historien doit alors s’efforcer d’en sortir,
pour viser une consécration plus large, celle que procure l’entrée dans les institutions les plus prestigieuses
de la nation, notamment l’Académie Française. A ce niveau, comme le remarquait Gabriel Monod, ce
n’est pas tant le chercheur, mais l’écrivain que la République veut honorer dans l’historien » (Sur la « crise »
de l’histoire, Paris, Belin, 1996, p. 268).
58 Poétique de la Nouvelle Histoire. Le discours historique en France de Braudel à Chartier, Dijon, Quetigny /
Lausanne, Payot, 1998.
52
30
prouver : faire converger des preuves de forme logique différente dans un argumentaire
d’ensemble, leurs arguments dans un langage de l’interprétation, leur interprétations
dans un théorie plausible » 59.
Que ce soit individuellement ou collectivement, ces interactions, dont on fait
actuellement si grand cas en sciences sociales – et plus récemment en histoire comme
nous venons de le voir – nous apparaissent au final peu opératoires pour la recherche
empirique parce que peu cumulative méthodologiquement et contenant des présupposés
a-historiques évidents. Quant aux sociologies, ou plutôt aux théories de l’action, nous
retiendrons celles développées, sur des bases empiriques, par Pierre Bourdieu et ses
successeurs plus ou moins critiques parce qu’elles nous apparaissent comme beaucoup
plus opératoires parce qu’étant mieux capable que d’autres de rendre compte de
processus sociaux complexes. En effet, les relations, plutôt que les interactions, sont
largement déterminées par des dispositions (génératrices de schèmes de pensée et
d’action) 60 qui sont déposées dans les corps et les esprits des acteurs par des institutions
sociales (famille, école et autres) qui y participent avec plus ou moins de force et qui
bornent singulièrement leur liberté d’action. Cette constatation, comme le dit Norbert
Elias, repose « sur l’observation que chaque individu est tributaire depuis son enfance
d’une multitude d’individus interdépendants » et que « c’est à l’intérieur du réseau
d’interdépendance où l’homme s’insère à sa naissance, que se développe et s’affirme – à
des degrés divers et selon des modèles variables – son autonomie relative d’individu
indépendant » 61. En subordonnant les structures aux interactions plutôt que de les
concevoir dans un rapport dialectique et interdépendant, on s’interdit de comprendre les
relations mais aussi les positions socioculturelles qui sont aux principes mêmes de la vie
sociale des acteurs, individuels et collectifs, et des institutions sociales. C’est seulement
en tenant ensemble cette double dimension que l’analyse historique dévoile ce que sont
les processus de fonctionnements sociaux.
Le type d’histoire sociale et culturelle de l’éducation ambitionné dans cette recherche
vise donc à approfondir la connaissance de l’évolution du système d’enseignement et
des pratiques éducatives scolaires à Genève au XXe siècle en articulant relations
sociétales, systémiques et individuelles avec des espaces et des temporalités variables.
Cette double orientation méthodologique apparaît d’autant plus pertinente en ce qui
concerne l’histoire du système d’enseignement que celui-ci est une institution sociale –
soit une organisation structurée selon des normes explicites et implicites et occupant
une fonction spécifique dans la société – dont l’étude tend à se partager entre une
approche macro-analytique et une approche micro-analytique 62. Or, notre projet
consiste bien « à tenir ensemble » ces deux approches par la combinaison de l’histoire
sociale et de l’histoire culturelle, afin de renouer avec la complexité des configurations
sociales par une variation de l’échelle des observations 63. Cette dernière est éminemment
« La forme des preuves dans les sciences historiques », Revue européenne des sciences sociales, tome 39, n°120,
2001, pp. 49, 36-37, 75.
60 Pour une première approche circonstanciée de la théorie des dispositions et donc de l’action, cf.
Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998 ; Emmanuel Bourdieu, Savoir
faire : contribution à une théorie dispositionnelle de l’action, Paris, Seuil, 1998 ; Pierre Bourdieu, Le Sens pratique,
Paris, Editions de Minuit, 1980.
61 La société de cour (1969/1974), Paris, Flammarion, 1985, p. 151.
62 Jacques Revel, « L’institution et le social », in Bernard Lepetit, (dir.), Les formes de l’expérience. Une autre
histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, pp. 81-83.
63 Un exemple convaincant de ce type d’approche est l’analyse que livrent David Tyack et Larry Cuban
concernant l’évolution du système scolaire américain au XXe siècle (Tinkering toward Utopia. A Century of
Public School Reform, Harvard University Press, Cambridge (MA)-London, 1995).
59
31
nécessaire à l’enquête parce que la comparaison – et d’autant plus la comparaison
historique – constitue le principe d’analyse essentiel de la recherche dans les sciences
sociales et historiques 64. Mais cette variation doit être raisonnée et ne pas se réduire à
une démultiplication désordonnée des points de vue (et encore moins à
l’intersubjectivité). Néanmoins, le résultat d’une telle analyse n’aboutira en aucun cas à
une théorie explicative conduisant à l’abolition de l’irréductible singularité du contexte
du cas étudié car, comme le précise justement Jean-Claude Passeron, « le sens des
abstractions ou des typologies historiques ne peut jamais être désindexé des
contextes » 65.
Bornes chronologiques
Comme cadre chronologique, l’enquête, sous réserve de quelques incursions en
amont et en aval des dates retenues, se borne à une période d’un siècle environ. La
délimitation de ce siècle d’histoire du système d’enseignement genevoise est en partie
imposée par le fait que les séries d’archives ouvertes à la consultation, en premier lieu,
celles de l’école publique 66, ne dépassent pas les années 1960. Pour autant, les deux dates
qui encadrent ce siècle n’ont de loin pas été choisies par un seul souci de commodité.
En effet, elles correspondent précisément à des étapes institutionnelles décisives de
l’histoire du système d’enseignement genevois. Ainsi, 1872 est l’année de l’instauration
légale de l’obligation scolaire pour tous les enfants de 6 à 13 ans et constitue ainsi l’acte
de naissance officiel du système scolaire genevois dans la mesure où à partir de ce
moment l’école publique genevoise est organisée comme faisant véritablement système,
de l’école enfantine à l’Université. L’obligation scolaire constitue la définition légale de
l’injonction sociale faite à toutes et à tous d’acquérir un minimum de savoir
fondamentaux via l’institution scolaire pour pouvoir vivre en société. En ce sens, elle ne
se confond pas directement avec la création d’une école publique. Cependant, la
réalisation de cette obligation passe historiquement par la mise en place et surtout le
développement d’une école publique car une telle tâche dépasse à l’évidence les seuls
moyens de l’instruction privée. Quant à 1969 67, la borne aval de cette histoire, c’est
l’année qui marque par la généralisation effective du Cycle d’orientation – « école
moyenne unique » – l’aboutissement de la première grande réforme structurelle du
système scolaire dans sa partie obligatoire depuis 1886. Toutefois, ces césures
chronologiques ne sont pas que des marqueurs de l’évolution institutionnelle du système
d’enseignement genevois. Elles mettent aussi en évidence le lien qui existe entre le
pouvoir politique et l’organisation structurelle du système d’enseignement, à Genève
comme ailleurs, à travers les actes législatifs qui en définissent l’architecture générale.
Ces deux dates, 1872 et 1969, indiquent surtout une première périodisation grossière
dans la mesure où elles scandent une période qui se caractérise comme réunissant la
phase ascendante puis « organique », et au final « heureuse », de l’histoire du système
éducatif genevois. Inversement, la période précédente constitue celle de sa genèse et la
Jean-Claude Passeron souligne justement que « ce qui fait des sciences historiques au sens plein, ce n’est
ni le formalisme ni la méthode expérimentale, mais le contrôle méthodologique des raisonnements
comparatifs : seul ce contrôle sépare, dans l’interprétation conceptuelle, le mimétique de l’analogique » (Le
raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991, p. 147).
65
Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991, p. 62.
66 La principale série des archives du DIP de Genève déposée aux archives d’Etat (AEG) s’arrête en 1959
(série 1985), mais d’autres séries postérieures (séries 1988, 1990) touchent le milieu des années 1960.
67 Précédant de peu les révisions de la Constitution fédérale de 1872 et 1874, qui établissent au niveau
national le principe de l’instruction obligatoire, gratuite et déconfessionnalisée.
64
32
suivante celle de sa « crise », d’abord larvée puis déclarée. Ainsi, ce n’est pas tant l’origine
du système d’enseignement qui intéresse cette enquête, origine par ailleurs déjà
partiellement investiguée, que son évolution en tant que système sur un siècle environ.
Enfin, par l’analyse des dynamiques qui sont au principe de cette évolution, notre
travail vise également à expliquer comment et pourquoi le système d’enseignement est
entré en « crise », en ce sens que la majorité des discours tenus sur lui ont tendu à le
désigner comme étant en inadéquation plus ou moins forte avec le reste de la société, à
partir des débuts des années 1960. Une « crise » qui, malgré des hauts et des bas dans
son intensité, n’est toujours par refermée quarante ans plus tard.
Le corpus de sources
En cohérence avec notre volonté de varier l’échelle des observations, et
corrélativement les méthodes d’analyse, le corpus de sources constitué et exploité ici
peut se distinguer en deux catégories principales : les documents « internes » et les
documents « externes » à l’institution scolaire (et à ses acteurs). Ces deux catégories
renferment aussi bien des sources imprimées (i.e. publiées) que manuscrites (ou
dactylographiées). Cette distinction générale entre les sources n’est pas anecdotique dans
la mesure où elle renvoie à la fois à la problématique élaborée pour cette recherche, à la
nature des documents dépouillés et au niveau d’observation choisi. En effet, les
documents produits par les acteurs du système d’enseignement que nous qualifions
d’« internes », sont bien évidemment ceux qui ont été dépouillés de la manière la plus
systématique et ils composent donc la majorité de la masse documentaire triée et
analysée. Inversement, les sources dites « externes » au système ont été sélectionnées en
fonction des besoins de l’enquête et elles sont donc de provenance et de statut
extrêmement variables, leur intérêt premier étant de mettre en exergue les relations
d’interdépendance entre le système d’enseignement et la société dont il est partie
prenante.
Cette distinction entre origine « interne » ou « externe » au système d’enseignement
des documents constituant notre corpus est nécessaire dans la mesure où, si nous
voulions vraiment sonder les relations entre l’école publique obligatoire et la société (le
contexte), il s’agissait d’éviter que ce travail ne porte une empreinte scolaire trop
exclusive. En outre, comme ces relations ont toujours existé, il est arrivé parfois de
retrouver dans un fond d’archives du Département de l’Instruction publique (DIP) des
documents « externes » à l’école et, logiquement, des documents « internes » dans des
fonds d’archives ne relevant pas de l’institution scolaire. La circulation des documents
apportant en quelque sorte une preuve matérielle de ces relations.
Notre volonté de confronter, de faire dialoguer dialectiquement, les documents
produits par le système d’enseignement et ses acteurs avec ceux d’autres acteurs et
institutions de la société induit que la masse des sources apparaît tout simplement
comme énorme, démesurée à l’échelle du travail d’un historien, et ceci en dépit des
pertes qu’occasionne l’action du temps. En effet, les seules archives du Département de
l’Instruction publique pour le XXe siècle ont de quoi occuper nombre d’historiens
apprentis et chevronnés pour bien des années. C’est pourquoi, plutôt que de prendre le
parti – évidemment intenable ! – de « tout lire » pour faire cette histoire du système
d’enseignement genevois entre 1872 et 1969, nous avons dû au préalable trier la masse
documentaire sur la base des informations données par les inventaires, et parfois en
opérant une seconde vérification directe (ou première quand les inventaires n’existent
pas), afin de n’en retenir que ce qui nous intéressait.
33
A cette première contrainte s’en est ajoutée une seconde, représentée par l’absence
presque complète, sauf rares exceptions, d’une historiographie sur laquelle s’appuyer. Si
bien que nous trouvions dès le départ de cette étude devant deux contraintes
contradictoires puisque la première exigeait de ne pas « tout dépouiller » et la seconde de
« tout faire » ou presque. C’est alors que la construction de l’objet, le choix de la
méthode et les modèles historiographiques de base retenus prennent toute leur
importance puisqu’ils nous ont permis d’opérer un renversement du rapport classique
aux sources. Plutôt que de tout compulser ou alors de réduire notre objet, nous avons
opté pour un premier tri des documents après un inventaire succinct du corpus possible
en fonction de notre questionnaire préalablement établi. Or pour dresser un tel
questionnaire, les connaissances historiographiques et sociologiques accumulées sur les
systèmes d’enseignements, ou plus généralement sur « l’école », depuis l’Ancien Régime
dans les pays occidentaux (cf. chapitre 2 infra) se sont avérées très précieuses, mais au
prix d’un risque, certes relativement limité, mais un risque quand même, car nous avons
supposé d’emblée que celui de Genève avait une homologie relativement importante avec
ces systèmes.
Pour autant, les choix initiaux quant aux sources ne sont pas restés statiques. Alors
que certaines séries documentaires se sont immédiatement imposées comme
incontournables, il est également arrivé que les pistes suivies se soient montrées
infructueuses ou incomplètes, il nous a fallu alors en dénicher d’autres, meilleures ou
complémentaires, au prix de beaucoup de persévérance et d’un peu d’imagination. Au fil
de l’enquête et de ses inflexions successives, les ressources documentaires ont
néanmoins toujours su répondre d’une manière ou d’une autre tant aux sollicitations de
notre questionnaire qu’au traitement méthodologique privilégié. Par ailleurs, nous avons
toujours tenté de dépouiller avant tout « les documents de la pratique [qui] sont, pour
reprendre les mots de Marc Bloch, la source la plus précieuse sur laquelle puisse se
pencher l’historien de la société » 68. C’est pourquoi nous pouvons affirmer que s’il est
fort possible que certains documents aient pu nous échapper, les principes et l’économie
de construction de notre objet, notre méthodologie, notre corpus et notre analyse, nous
permettent d’affirmer que rien d’essentiel n’a été négligé.
Des documents et des données « externes » au système d’enseignement ont été
dépouillés en fonction des besoins de l’analyse des relations entre l’école et son
environnement. Ainsi, la confrontation entre le deux types de documents, « internes » et
« externes », a permis aussi bien d’inscrire les dynamiques scolaires dans les changements
du contexte social et politique que d’éviter de tomber dans une histoire enfermant
l’école sur elle-même. Dans cette opération de contextualisation qui est aussi le moyen
d’investiguer les rapports entre école et société, la consultation d’autres archives et le
recours à l’historiographie existante sur Genève, plus fournie que pour l’école au XXe
siècle, nous ont été indispensables 69. Concernant les institutions politiques, et plus
particulièrement le pouvoir législatif dont les documents représentent à eux seuls une
masse considérable, nous avons bénéficié de la thèse d’histoire de Charles Magnin, qui a
Soit des document dont l’usage est quotidien et « s’ils ne sont pas toujours sincères, du moins, à la
différence des textes narratifs destinés à la postérité, ont-ils le mérite de n’avoir voulu, au pis, tromper que
les contemporains, dont la crédulité avait d’autres limites que la nôtre » (La société féodale. La formation des
liens de dépendances. Les classes et le gouvernement des hommes, Paris (1939), Paris, Albin Michel, 1968, p. 122).
69 Et avant tout le chapitre de Jean-Claude Favez et Claude Raffestin - « De la Genève radicale à la cité
internationale » - dans l’ouvrage de synthèse de Paul Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, GenèveLausanne, 1974, pp. 299-385 ; et dans une moindre mesure les différents annuaires statistiques relatifs au
Canton de Genève pour les XIXe et XXe siècles.
68
34
déjà défriché une bonne partie du terrain, et du petit ouvrage d’Eric Moradpour 70,
accompagné de sa base de donnée informatique qui recense tous les débats du Grand
Conseil de sa fondation en 1846 à 1988 sur l’« école et [la] jeunesse ». La thèse d’histoire
de Chantal Berthoud apporte des compléments d’analyses importants et y ajoute
l’évolution des politiques scolaires relatives à l’enseignement secondaire inférieur 71. Ces
différents travaux forment un premier socle d’analyses et de données ou d’inventaire
stables et organisés au plan historiographique pour l’éducation au XXe siècle. Ils ont
donc été pour notre étude d’une réelle utilité. Par ailleurs, le passage par les débats
politiques est rendu absolument obligé par le fait incontournable que les systèmes
d’enseignement contemporains sont directement subordonnés au pouvoir politique et
donc déterminés par lui dans leurs dimensions structurelles, légales et matérielles.
Afin de constituer notre corpus et suivant les modalités que nous venons d’énoncer,
nous avons dépouillé de nombreuses séries d’archives et de publications auxquelles se
sont parfois ajoutées des données récoltées pour d’autres recherches personnelles
antérieures. Evidemment, une majorité des séries de sources d’archives examinées sont
celles qui sont conservées par les archives du Département de l’Instruction publique
(DIP) logées aux Archives d’Etat de Genève (AEG) mais également par la Communauté
de Recherche Interdisciplinaire sur l’Education et l’Enfance (CRIÉE)72 à Genève, qui
possède nombre de documents et de séries documentaires uniques (manuels scolaires,
archives du syndicat des enseignants primaires genevois (UIPG), etc.) et d’où nous
avons tiré, en conséquence, l’essentiel des données traitées par cette enquête. Comme
nous avons varié l’échelle des observations afin d’interroger divers niveaux de « réalité »
et acteurs du système d’enseignement genevois dans sa partie obligatoire pour en saisir
les dynamiques principales, il en résulte que de nombreux genres de documents se
retrouvent représentés dans notre corpus : publications internes ; circulaires ; rapports ;
correspondances ; procès-verbaux divers ; plaintes ; registres administratifs ; plans
d’études ; etc. Dans des proportions moindres, les Archives du Département de Justice
et Police (DJP : dossier « gris » de la police), les Archives Institut Jean-Jacques Rousseau
(AIJJR) et les Archives de l’Université (AUG), nous ont apporté quelques compléments.
Outre ces différentes séries d’archives, nous avons dépouillé les publications
officielles des autorités politiques (les Rapports de gestion du Conseil d’Etat et le Mémorial des
séances du Grand Conseil), des autorités scolaires (Bulletin officiel de l’enseignement primaire), de
la presse professionnelle (L’Educateur, les comptes rendus des divers congrès
corporatistes (Société pédagogique romande (SPR)) et ponctuellement la presse
quotidienne (La Tribune de Genève, La Suisse, Le Journal de Genève), principalement
collectionnés aux AEG, aux AIJJR et à la Bibliothèque publique et universitaire (BPU)
de la Ville de Genève. Certains ouvrages d’acteurs plus ou moins proches et éminents de
l’enseignement genevois (Albert Malche, Robert Dottrens, Samuel Roller, etc.) ont
également retenu notre attention en tant que sources. Un autre ensemble de données,
essentiellement chiffrées, ont été tirée des publications ou des bases de données établies
par des historiens ou par les offices statistiques cantonaux et fédéraux.
On le voit notre corpus de documents et de données a été établi en tentant de « faire
flèche de tout bois » et il est donc composé d’un large éventail de genres de documents.
Ecole et jeunesse. Esquisse d’une histoire des débats au parlement genevois, 1846-1961, Cahier du service de la
recherche sociologique, n° 14, Genève, juillet 1981.
71 Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du secondaire obligatoire à
Genève (1917-1977), thèse en Lettres en histoire, Université de Genève, 2006.
72 Faisant partie du Service de la recherche en d’éducation (SRED) dépendant du Département de
l’Instruction publique de l’Etat de Genève.
70
35
Cette diversité est le produit de notre questionnaire. Y répondre a rendu nécessaire
l’exploitation de séries documentaires de nature très différente. Certaines ont pu être
reconstituées assez aisément pour de longues périodes (les lois, les plans d’études, les
manuels scolaires) ou même directement exploitées (les archives de l’UIPG, les rapports
et comptes rendus des congrès de la SPR), alors que d’autres sont restées incomplètes
(les archives relatives aux bourses d’Etat) dans la durée ou ont été exploitées
ponctuellement pour répondre à des besoins spécifiques de l’enquête (les procèsverbaux des séances de la commission scolaire, par exemple). Pourtant, la constitution
de ces séries, même partiellement, a été essentielle car, d’abord, elle a permis leur
confrontation quand cela était nécessaire, ensuite, elle a maintenu la cohérence de l’objet
en permettant de donner des limites à la recherche de documents et de données.
La question de « l’histoire orale »
Etant donné que nous faisons une histoire portant sur des événements et des
processus remontant à moins de quarante ans, nombre d’historiens se réclamant de
l’histoire du « temps présent » pourraient se demander avec quelque pertinence
pourquoi nous nous limitons aux seules sources écrites. En effet, selon eux, la
particularité de leur travail historique est notamment liée à la contingence temporelle qui
les met dans une situation différente des autres historiens dans la mesure où leurs
travaux se confrontent aux témoins encore vivants 73. Sans nul doute, il aurait été
possible pour cette recherche de recueillir un certain nombre de témoignages afin de
constituer un corpus de sources orales puisque, à l’heure actuelle, il est toujours loisible
de retrouver des acteurs encore vivants de l’époque prise en compte ici, du moins pour
les quatre-vingts dernières années environ. Pourtant, nous avons choisi de ne pas y
recourir et c’est sur choix que nous entendons nous expliquer maintenant.
Laissant de côté la question du rapport entre mémoire et histoire dont
l’historiographie fait plus ou moins grand cas depuis un quart de siècle 74, ce n’est que la
nature et l’usage possible du témoignage comme source de « l’histoire orale » qui nous
intéresse ici. Avec l’introduction de l’entretien comme technique d’enquête, technique
venue de la sociologie mais désormais très largement répandue en sciences sociales,
l’historien n’est plus seulement un découvreur et un analyseur de traces du passé mais
un producteur de celles-ci. Il s’agit donc d’une inversion du rapport à la source qui n’est
pas sans incidence sur le métier et qui ne doit pas se comprendre comme la simple
adjonction d’une technique de plus à la panoplie de l’historien. C’est pourquoi il est
essentiel de rappeler brièvement les intentions et les conditions proprement historiques
de ce renversement.
La volonté de recueillir des témoignages oraux sur le passé est le produit d’un certain
militantisme historien des années 1960 qui, se confondant généralement avec un
engagement politique de gauche, vise trois finalités : redonner la parole aux « sans-voix »
de l’histoire (ou aux « vaincus » 75, ce qui revient souvent au même), investiguer les
marges et les marginaux des sociétés pour mieux en comprendre les mécanismes sociaux
Cf. les contributions de l’ouvrage collectif Ecrire l’histoire du temps présent : en hommage à François Bédarida,
actes de la journée d’études de l’IHTP [Institut d’histoire du temps présent] (14 mai 1992), Paris, CNRS,
1993.
74 Et dont l’acte fondateur communément admis dans l’historiographie francophone est l’entreprise des
Lieux de mémoire engagée par Pierre Nora pendant dix ans (1984-1993).
75 Dont le titre de l’ouvrage de Nathan Wachtel paru au début des années 1970 est emblématique (La
vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570, Paris, Gallimard, 1971).
73
36
dominants, enfin dépasser les apories de l’histoire économique et sociale alors
hégémonique. Pourtant cette percée n’est pas étrangère non plus au contexte de
développement des sciences sociales en particulier, et des sociétés occidentales en
général, qui offrent les cadres de réception nécessaire à sa diffusion. Ainsi, les
mouvements sociaux de mai 1968 s’accompagnent largement de la « libération » du « je »
ouvrant la voie à ce que certains ont appelé dans la décennie suivante le « retour du
sujet » ou « de l’acteur » 76 puis à celle du « relativisme » en sciences sociales au début des
années 1980 77. On le voit, ce déplacement des intérêts de l’historien n’est de loin pas le
fruit des seules tensions internes à la discipline, et aux sciences sociales plus
généralement, mais il est davantage dû à des inflexions sociales et culturelles bien plus
larges et prégnantes. A cela s’ajoute la question de la « mémoire » impulsée par la
« fièvre » commémorative qui s’empare de sociétés en perte d’identités collectives fortes
parce que souffrant de l’anomie politique et de la fragmentation sociale et économique.
Elle ouvre de fait un rapport conflictuel entre les intérêts socio-politiques du passé et
ceux du présent. Conflit dont, pour la Suisse, les « affaires » des fonds juifs en
déshérence et, pour la France, la résurgence des « errements » du régime de Vichy dans
les années 1990 sont des illustrations parlantes.
En « fabricant » sa source par la provocation du témoignage, l’historien pratiquant
« l’histoire orale » 78 constitue un corpus central à son analyse qui est de nature très
différente de ce que sont les archives orales induites par le développement
technologique des moyens de communication 79. Et c’est bien cette fabrication qui pose
problème car le témoignage (en règle générale individuel) est une reconstruction
subjective et individuelle du passé et non une trace de ce même passé « pris sur le vif ».
En étant invité à se raconter, le témoin, humble ou prestigieux, introduit dans son récit
des logiques présentes liées à l’ordonnance et à la cohérence que chacun croit nécessaire
de donner à sa vie face à un interlocuteur (de surcroît étranger), mais qui dans le même
temps se substituent le plus souvent aux logiques qui étaient au principe de ses actions
et de ses pensées au moment où les faits se sont produits 80. La situation particulière de
l’entretien impose au témoin cette injonction de réorganisation logique de l’expression
de son vécu personnel 81. C’est pourquoi évoquer les sources « orales » recueillies de cette
Cf. l’ouvrage d’Alain Touraine qui se veut l’écho programmatique de ce « retour » dans la sociologie
française : Le retour de l’acteur. Essai de sociologie, Paris, Fayard, 1984.
77 Dans le champ historiographique francophone, cette offensive trouve ses prémices de légitimation dès
la première moitié des années 1950 avec le livre de l’historien chrétien personnaliste Henri-Irénée Marrou
(De la connaissance historique (1954), Paris, Seuil, 1975, pp. 9-12).
78 Bien que cette expression soit quasiment consacrée dans la profession, elle nous apparaît comme
définitivement vague et épistémologiquement fausse puisqu’aucun autre type d’histoire – sociale,
culturelle, politique, économique et autres – ne renvoie a priori de manière univoque à un seul type de
sources, même si chacune en privilégie certaines par la construction même de ses objets.
79 Cf. Florence Descamps, « L’histoire orale, une chance à saisir pour les archivistes et les historiens »,
Revue suisse d’histoire, vol. 53-3, 2003, pp. 310-318.
80 Encore que ces logiques de comportement, comme le rappelle Max Weber, par « les motifs invoqués
[…] dissimulent trop souvent à l’agent même l’ensemble réel dans lequel s’accomplit son activité, à tel
point que les témoignages, même les plus sincères subjectivement, n’ont qu’une valeur relative » (Economie
et Société (1921), Paris, Plon, 1971, p. 9).
81 C’est ce que démontre bien Pierre Bourdieu quant à « l’illusion biographique » dont sont porteuses les
histoires de vie : « Les lois qui régissent la production des discours dans la relation entre un habitus et un
marché s’appliquent à cette forme particulière d’expression qu’est le discours sur soi ; et le récit de vie
variera, tant dans sa forme que dans son contenu, selon la qualité sociale du marché sur lequel il sera
offert – la situation d’enquête elle-même contribuant inévitablement à déterminer la forme et le contenu
du discours recueilli. Mais l’objet propre de ce discours, c'est-à-dire la présentation publique, donc
l’officialisation, d’une représentation privée de sa propre vie, implique un surcroît de contraintes et de
76
37
manière comme particulièrement heuristiques pour l’usage que peut en faire l’historien
apparaît souvent comme peu probant. Ou alors il faut faire tout un travail de
reconstruction en amont et trouver une problématique centrée sur une partie de la vie
des personnes interviewées, telle que, par exemple, la vie professionnelle 82. Sous cet
angle, la carrière, ou plutôt la vocation d’instituteur peut être élevée « en objet d’étude
historique » selon la conception que s’il s’agit d’un élément essentiellement
biographique, la vocation est avant tout un « idéal social » collectif dans lequel s’opère
un processus d’individuation qui est largement déterminé par des normes et des
conditions sociales qui s’imposent à l’individu 83. Certes, cette manière de poser la
question de la biographie comme élément collectif et même constitutif d’un corps
professionnel afin d’en dégager des aspects structuraux de l’identité du métier
(l’« éthos ») est assez probante, mais elle reste très limitée en terme d’apport de
connaissances. Même la méthode dite « biographique », qui est de loin la plus contrôlée
de ces formes de fabrication de sources, n’est pas exempte de ces limites bien que la
prise en compte des biais spécifiques à ce type de source et une grande rigueur dans leur
critique puissent effectivement donner des démonstrations satisfaisantes
historiquement 84.
En revanche, si faire parler les plus humbles face à l’inégalité foncière d’accès à la
parole et à la constitution de traces historiques, comme une sorte de « réparation » 85, vise
seulement à diversifier les types de documents, et cela est une intention tout à fait
louable et légitime au regard du métier d’historien, rien ne garantit en aucun cas d’être
ainsi plus près de la « réalité ». En outre, la distinction entre ce type de sources orales
censures spécifiques (dont les sanctions juridiques contre les usurpations d’identité ou le port illégal de
décorations représentent la limite). Et tout permet de supposer que les lois de la biographie officielle
tendront à s’imposer bien au-delà des situations officielles, au travers des présupposés inconscients de
l’interrogation (comme le souci de la chronologie et tout ce qui est inhérent à la représentation de la vie
comme histoire), au travers aussi de la situation d’enquête qui, selon la distance objective entre
l’interrogateur et l’interrogé, et selon l’aptitude du premier à "manipuler" cette relation, pourra varier
depuis cette forme douce d’interrogatoire officiel qu’est le plus souvent, à l’insu du sociologue, l’enquête
sociologique, jusqu’à la confidence, au travers enfin de la représentation plus ou moins consciente que
l’enquêté se fera de la situation d’enquête, en fonction de son expérience directe ou médiate de situations
équivalentes (interview d’écrivains célèbres, ou d’homme politique, situation d’examen, etc.) et qui
orientera tout son effort de présentation de soi ou, mieux, de production de soi » (Raisons pratiques. Sur la
théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994, pp. 87-88).
82 « C’est à partir du moment où l’on entreprend de reconstruire les conditions structurales,
historiquement produites, du rapport à l’histoire familiale, espace où se composent des trajectoires
sociales, que les récits des origines peuvent être mis en relation et se répondre comme des représentations
du monde social, élaborées par exemple au terme d’une histoire scolaire et professionnelle dont ils
permettent à la fois de désigner et de dépasser les contradictions. Autrement dit, par-delà les variations
quasi infinies des histoires sociales individuelles, on peut alors ébaucher les constantes, sociologiquement
produites, du mode de la relation de et à l’histoire familiale passée. La sociologie d’un ensemble construit
d’"histoires de vie" est ainsi inséparablement l’analyse du retour de l’histoire et du retour sur l’histoire »
(Francine Muel-Dreyfus, Le métier d’éducateur. Les instituteurs de 1900, les éducateurs spécialisés de 1968, Paris,
Les Editions de Minuit, 2000, p. 12).
83 Cf. Jean-François Chanet, « Vocation et traitement. Réflexions sur la "nature sociale" du métier
d’instituteur dans la France de la IIIe République », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°47-3, 2000, p.
583. Un axe d’investigation que Jean-François Chanet doit, comme il le rappelle lui-même, aux analyses de
Jean-Claude Passeron (« Biographies, flux, itinéraires, trajectoires », Revue française de sociologie, 21, 1989, pp.
3-22).
84 Cf. Jean Peneff, La méthode biographique. De l’Ecole de Chicago à l’historie orale, Paris, Armand Colin, 1990.
85 Outre des questions méthodologiques relatives à la constitution d’échantillons représentatifs, il faudrait
encore se demander et analyser qui accepte ou refuse de témoigner afin de relever ainsi des inégalités au
sein même des classes populaires.
38
(entretien) et les sources écrites réside bien dans cet acte de fabrication, de production
de l’historien puisque, sur le plan formel, l’entretien est normalement retranscrit pour le
travail, retrouvant à terme un statut plus « traditionnel ». Certes, l’historien doit encore
un fois faire « flèches de tout bois » en matière de documents (images, objets, etc.) et le
témoignage provoqué peut y avoir sa part, mais les contraintes inhérentes à la
« fabrication » de telles sources interdisent d’en faire un usage et de leur conférer un
statut aussi privilégiés que certains attribuent à ce type de documents 86.
Concernant l’usage de telles sources, il n’est pas non plus inutile de rappeler que la
biographie ou l’autobiographie constituent quantitativement des sources mineures en
histoire moderne et contemporaine. Bien évidemment, cette « histoire orale » use des
règles de la « méthode », dont la première est la construction de l’objet, ou du
questionnaire, et la seconde est la vérification puis la confrontation des sources entre
elles. Pourtant à la lumière des restrictions intrinsèques liées à la production d’un tel type
de source par l’historien, ces sources « orales » ne peuvent être qu’un appoint et non le
corpus primordial de l’historien. Au surplus, le jeu de confrontation entre témoignage
postérieur et document d’époque semble plus prometteur méthodologiquement pour
certaines problématiques, comme celles, par exemple, qui sont relatives à la transmission
de la mémoire collective et à sa reconstruction. En revanche, s’il s’agit par là de montrer
la pluralité des vécus singuliers (individu) de l’histoire, cela ne nous apparaît en aucun
cas comme une nouveauté, mais plutôt comme un truisme car parmi les fondements
qu’apprend rapidement tout apprenti historien, c’est bien que les hommes dont nous
avons conservé les traces y expriment un point de vue déterminé par leur position et
leur trajectoire dans l’espace social 87.
86 Problème méthodologique essentiel mais qui pourtant semble échapper à des historiens spécialistes de
« l’histoire orale », tel Jean-Loup Delmas dont les propos à cet égard ne peuvent que nous laisser
dubitatifs : « Des sciences nouvelles comme la linguistique et l’ethnologie […] et plus récemment, à la fin
des années 1970 et 1980, l’histoire à son tour […], nous ont appris que tout individu pouvait être porteur,
au-delà de sa mémoire personnelle, d’une fraction de la mémoire collective. C’est aussi un regard
nouveau : le chercheur ne s’intéressera pas seulement au ministre, au député ou au personnage influent de
la vie collective, mais également à l’individu le plus modeste, dépositaire d’une expérience, d’un savoir,
d’un savoir-faire, de coutumes ou, tout simplement, d’une identité. A cet intérêt élargi s’est ajouté la
facilité nouvelle de saisir par le son et l’image tout être et toute chose. La matière brute utilisable est
devenue infinie et se rapproche, ainsi que certains chercheurs l’ont souligné, du matériau d’autres sciences,
comme le végétal pour le botaniste ou le minéral pour le géologue. Tout est document en puissance :
c’est, dans ce domaine, le chercheur qui opère désormais son choix, en fonction de son point de vue, et
qui crée son document » (« L’élargissement de la notion de source », in François Bédarida (dir.), L’histoire et
le métier d’historien en France 1945-1995, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995, p. 112).
Excepté la dernière proposition, il n’y a rien là de nouveau dans le travail de l’historien parce que – faut-il
le rappeler ? – ce sont l’objet et la méthode qui questionnent les sources et cela d’une manière toujours
renouvelée, c’est-à-dire tout aussi infinie, à quoi s’ajoute le développement même des méthodes du travail
qui étend le champ des investigations historiennes à des documents laissés jusque-là en friche, sans
compter que régulièrement de nouveaux documents du passé sont retrouvés et archivés. En ce sens, « la
différence fondamentale entre la conception qui a prévalu dans la définition de nos archives et celle qui
apparaît aujourd’hui », selon Delmas, ne consiste qu’en une posture rhétorique creuse.
87 Un autre risque, plus grand celui-là, est que cette « histoire orale » commence à croire et à faire accroire
que la multiplication des points de vue (i.e. « l’intersubjectivité »), serait plus à même de rendre compte de
la multiplicité infinie des réalités historiques. Mais accepter la diversité infinie, ou presque, des points de
vue, c’est se perdre dans une histoire sans bornes et sans gains de connaissance scientifique puisque cela
revient non plus à tendre le micro aux acteurs mais à le leur donner ! Il ne reste alors plus à l’historien qu’à
faire un autre métier puisqu’il ne sert socialement plus à rien ! Pourtant un des axiomes essentiels du
métier, comme le rappelait naguère Lucien Febvre, c’est bien de trier dans les sources, et donc de les
limiter en fonction de son objet.
39
Un autre problème constitutif d’un telle « histoire orale » est celui qui tend à
l’enfermer sur les sources qu’elle produit elle-même sous prétexte de nouveauté, de
proximité avec le présent, et du traitement d’une histoire plus « chaude ». Le risque
inhérent à un tel type d’histoire est celui qui frappe ce qu’on appelle le linguistic turn 88
puisque, centré sur la seule analyse des discours, il les enferme sur eux-mêmes 89
débouchant sur une histoire culturelle (ou des « représentations ») qui ne fait qu’aligner
des platitudes et tombe facilement dans l’anachronisme via une herméneutique stérile
des sources. Un autre risque plus spécifique à la technique même de l’entretien tient à ce
qu’on peut appeler l’effet de réalité que le contact direct et physique avec l’individu qui
« a vécu » induit facilement. Ce risque est d’autant plus grand que le récit historique use
banalement d’un tel procédé littéraire 90 (dont en premier lieu la métaphore) et que les
notions de « mentalités » et plus récemment de « sensibilité » 91 favorisent en histoire la
recherche de ces effets de réalité par la reconstruction des sentiments et des ressentis
des acteurs dans le contexte des événements. Or, cette reconstruction des diverses
réalités vécues par les acteurs, souvent valorisées implicitement parce qu’elles donnent à
voir a priori la complexité du réel, n’a de sens scientifiquement parlant que si elle dit
quelque chose sur les rapports sociaux et au monde de catégories d’individus, euxmêmes socialement positionnés. Le danger de se « faire prendre », même à son corps
défendant, par les impressions présentes des témoins et de les réinvestir tel quel dans le
passé invite l’historien à une extrême prudence face aux limites très importante de telles
sources 92.
Reste la question de la réduction du rôle de « témoin » à celui d’informateur qui, si
elle peut sans doute être utile, exige qu’on se pose la question du « coût » d’un tel type
de travail, ne serait-ce que dans le simple rapport entre temps utilisé et importance des
données recueillies. Or, ce « coût » nous apparaît comme très largement exorbitant par
rapport à ce que nous pourrions en escompter dans notre étude 93. A l’aune du principe
Sur cette question épistémologique, nous rejoignons pour l’essentiel les réserves et les critiques
exprimées par Gérard Noiriel (Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996, pp. 126-148).
89 « Par un déplacement qui substitue la critique des catégories et des modes d’écriture à celle des sources,
la question de celui qui parle à la question de ce dont il parle, on impose la conclusion qu’il n’y a rien en
histoire sinon des textes, encore des textes, toujours des textes, mais qui ne réfèrent plus à aucun contexte
extérieur ; l’histoire est fiction, interprétations subjectives sans cesse revisitées et révisées ; elle est
littérature » (Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 1996, p. 284).
90 Pour ne rien dire de « l’inconscient littéraire » qui habite véritablement non seulement l’histoire mais les
sciences sociales en général. La faible formalisation du langage dans ces sciences sociales s’y prête d’autant
mieux que nombre de chercheurs sont très sensibles à la « qualité de l’écriture », dont les critères implicites
relèvent tous du genre littéraire. Pourtant, rien ne garantit qu’un ouvrage « bien écrit » selon des normes
relevant de l’esthétique littéraire réponde au seul critère pertinent qui doit guider le travail scientifique, à
savoir, pour le dire un peu trivialement, la distinction du « vrai » et du « faux » au moyen d’un récit
démontré parce que prouvé empiriquement.
91 Dont Alain Corbin est un des pionniers (cf. Le Miasme et la jonquille. L’Odorat et l’imaginaire social, XVIIIeXIXe siècles, Paris, Aubier, 1982 ; cf. Les cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les compagnes au
XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1994).
92 Ce genre de problèmes se pose également en histoire de l’éducation dans le livre de Jacques Ozouf
construit sur des « archives provoquées », en l’occurrence des autobiographies, mais qui, dans ce cas, sont
écrites (cf. Nous les maîtres d’écoles. Autobiographies d’instituteurs de la Belle Epoque, « Archives », Paris,
Gallimard, 1977, pp. 12-13).
93 Voilà déjà plus de vingt ans, Pierre Nora posait la question de la rentabilité des sources de « l’histoire
orale » dans une société occidentale qui produit par ailleurs des sources en quantité jamais égalée et sur
une gamme de supports qui n’a jamais été aussi diversifiée dans le passé : « Mais quand on songe un
instant qu’il s’agit là d’archives d’un genre très spécial, dont l’établissement exige trente-six heures pour
une heure d’enregistrement et dont l’utilisation ne peut être que ponctuelle, puisqu’elles tirent leur sens de
l’audition intégrale, il est impossible de ne pas s’interroger sur leur exploitation possible » (« Entre
88
40
d’économie de la recherche, nous avons donc écarté le recours à « l’histoire orale » non
seulement à cause de la difficulté d’user convenablement de telles sources mais avant
tout parce qu’elles ne sont que secondes et non premières en histoire 94.
Définition du classement socioprofessionnel
Travailler sur le statut socioprofessionnel d’individus appartenant à différentes
générations sur un siècle pose quelques problèmes qu’il convient d’expliciter. Le plus
important d’entre eux concerne sans doute les conceptions changeantes de la hiérarchie
sociale et des indicateurs qui permettent de l’établir. Entre 1950 et 1970 environ, ce
débat historien aux connotations idéologiques fortes s’est concentré notamment sur la
définition de la structure de la société préindustrielle de l’Ancien Régime. Pour le
résumer schématiquement, aux tenants d’un système d’ordres, basé sur le prestige social
hérité comme constitutif d’une position sociale occupée et juridiquement définie,
s’opposaient les tenants d’un système de classes construit sur la propriété des moyens de
productions (fortune, capital) 95. Au-delà de ces impasses, dont la principale a été une
forme de réification des catégories sociales, cette histoire « sociale » (à forte composante
économique) a permis des avancées décisives sur le plan méthodologique
(dépouillement de nouvelles sources ; constitution de séries documentaires ; traitements
statistiques ; etc.) 96. Malgré ces limites, comment parler d’un groupe social ou d’un corps
professionnel, sans minimalement s’interroger sur l’origine et/ou la morphologie
sociales de ceux qui le composent et le font vivre, agir ?
Les apports de la sociologie de Pierre Bourdieu permettent d’affiner nettement la
valeur de cet indicateur qu’est la catégorie socioprofessionnelle à travers les concepts de
capital économique (le patrimoine et le revenu), capital culturel (le savoir et le savoirfaire) et capital social (les réseaux de relations) comme autant de propriétés sociales dont
la combinaison positionne et hiérarchise dans l’espace social les individus et les divers
Mémoire et Histoire. La problématique des lieux », Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires, tome I : La
République, Paris, Gallimard, 1984, p. XXVIII).
94 En 1978, Paul Thompson expliquait la nécessité de confronter les témoignages oraux avec des sources
plus objectives (i.e. écrites, iconographiques ou matérielles), mêmes si ceux-ci sont recueillis dans des
confitions ordinaires (The Voice of the Past : Oral History, Oxford, Oxford University Press, 1978).
95 Pour un premier aperçu de cette vive controverse dans l’historiographie française, cf. Arlette Farge,
« L’histoire sociale », in François Bédarida (dir.), L’histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Paris,
1995, pp. 282-292.
96 Encore une fois, ce n’est pas un hasard si ces préoccupations naissent dans l’Entre-deux-guerres,
particulièrement en France, alors que les questions économiques du moment sont d’une grande acuité (cf.
François Dosse, L’histoire en miettes. Des « Annales » à la « nouvelle histoire », Paris, La Découverte, 1987, pp.
13-15). Dans ce qui deviendra la célèbre revue les Annales (1929), dirigée par Marc Bloch et Lucien
Febvre, les aspects notamment économiques et sociologiques (par l’influence des travaux de Durkheim)
prennent une place croissante dans le développement de la science historique. Dans les années 1930, les
travaux d’Ernest Labrousse en histoire économique (avec un usage important des statistiques, cf. Esquisse
du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle, Paris, Dalloz, 1933) et de Georges Lefebvre sur
les mouvements et les mentalités des paysans français pendant la Révolution française (La Grande Peur de
1789, Paris, Armand Colin, 1939) renouvellent les approches et modélisent deux types d’histoire qui
fleurissent successivement après la Seconde Guerre mondiale, soit entre les années 1950 et 1970, parce
qu’elles étendent le « territoire » des historiens et qu’elles renouvellent les méthodes et les paradigmes. En
Grande-Bretagne, les travaux et les analyses historiographiques des historiens marxistes Edward P.
Thompson (The making of the English working class, New York, Vintage Books, 1963) et Edward H. Carr
(What is history ?: the George Macaulay Trevelyan lectures delivered in the University of Cambridge January-March 1961,
New York, A.A. Knopf, 1962) participent d’un mouvement similaire bien que spécifique au contexte
anglo-saxon.
41
groupes dont ils font partie 97. Pour autant, cela ne nous oblige pas à penser cette
position sociale comme statique et immuable dans le temps ; au contraire, elle peut
évoluer 98. Cette position est relative à un moment donné de l’histoire d’une société et, en
conséquence, il est beaucoup plus profitable scientifiquement de réfléchir en terme
d’écarts sociaux relatifs. En effet, ces écarts appartiennent toujours à des époques
historiquement différenciées quant à la structure sociale dont ils forment l’ordonnance
même 99.
Si le capital social des individus n’est que très difficilement appréhendable au moyen
du classement socioprofessionnel, ce dernier est généralement le produit d’un mélange
entre le capital économique et le capital culturel des individus. La profession ou le
métier exercé renvoie autant à une échelle de rémunération ou/et de patrimoine, certes
variable, mais de manière limitée sauf exceptions statistiquement non significatives, qu’à
la détention d’un savoir et d’un savoir-faire pratique ou/et intellectuel. On peut
naturellement objecter que le capital culturel légitime, c’est-à-dire reconnu socialement
comme pertinent et utile, détenu par un individu peut être supérieur à la position que lui
confère sa situation réelle de travail. Il s’agit alors en tout état de cause d’une forme de
déclassement social sur le marché du travail selon la règle de l’offre et de la demande :
un surnombre d’individus formés tentent d’accéder à un nombre inférieur de places
disponibles. Le cas des artisans et des paysans depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle
avec l’amorce du processus d’industrialisation est à cet égard exemplaire. Mais comme,
de manière toujours plus interdépendante au XXe siècle, l’emploi occupé tend à
correspondre à un niveau de formation 100, pour dire qu’un tel phénomène de
déclassement s’est bel et bien produit, il faudrait observer une croissance rapide de
diplômés. Or, ce n’est pas le cas et, de ce que nous savons, la peur du chômage des
intellectuels déclassés et révolutionnaires, une des grandes peurs bourgeoises depuis le
XIXe siècle, qui s’est incarnée dans les chefs de la révolution bolchevique de 1917, n’est
restée qu’un phantasme jusqu’à la fin des années 1940 101. Et à partir des années 1950,
Ces trois formes du capital servent de ressources réellement mobilisables par l’individu ou le groupe en
cas de besoin et ils se récapitulent dans un « capital symbolique » dont la détention confère une place et
une position dans l’ordre social (cf. Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Editions
de Minuit, 1979, pp. 112-127 ; cf. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit, 1980, pp.
191-207).
98 Claude Thélot, Tel père, tel fils, position sociale et origine familiale, Paris, Dunod, 1982, p. 177.
99 En ce sens, les travaux de Pierre Bourdieu sur « la distinction sociale » permettent de comprendre les
mécanismes de pouvoir, de « prise d’écart », quand ce n’est pas de « mise à l’écart », de certains groupes
sociaux par rapport à d’autres en usant d’un « capital symbolique » (discours, comportement, modes de
vie) plus ou moins sophistiqué (cf. Choses dites, Paris, Les Editions de Minuit, 1987, p. 160 ; La distinction,
critique sociale du jugement, Paris, Les Editions de Minuit, 1979).
100 Cf. infra partie VI. Ce lien est particulièrement explicite pour la formation professionnelle dont un des
caractères essentiels de l’évolution depuis la fin du XIXe siècle est sa scolarisation. Bien qu’il n’existe pas
d’étude historique sur cet objet pour Genève et même pour la Suisse au XXe siècle, le cas de la France
fournit un premier cadre explicatif satisfaisant de ce phénomène dans le cas genevois dans la mesure ou
les temporalités apparaissent, pour le peu que nous en savons, relativement similaires : « la scolarisation
des formations professionnelles commencée depuis la fin du XIXe siècle, puis la mise en place au cours
des années 1930-1950 d’un système de classement des salariés [plus informel dans le cas suisse], qui fait
correspondre une hiérarchie des emplois à une hiérarchie des niveaux de certification, ont enraciné l’idée
d’une corrélation équivalente et nécessaire entre diplôme produit par le système de formation et position
occupée dans le système de production. […] On le voit, depuis un siècle et dans des contextes
économiques très différents, la possession du diplôme est de première importance puisqu’elle
conditionne, peu ou prou, l’accès à un emploi, à un salaire et à un statut » (Guy Brucy, Histoire des diplômes
de l’enseignement technique et professionnel (1880-1965). L’Etat, l’Ecole et les Entreprises et la certification des
compétences, Paris, Belin, 1998, pp. 5-6).
101 Cf. Roger Girod, Politiques de l’éducation. L’illusoire et le possible, Paris. PUF, 1981, pp. 113-114.
97
42
c’est l’inverse qui est vrai à Genève : l’inquiétude se retourne complètement pour porter
sur le problème du manque de main-d’œuvre suffisamment formée pour faire tourner à
plein régime le système économique et bureaucratique 102.
Sans doute, le statut socioprofessionnel n’est pas tout le statut social d’un individu
car celui-ci est constitué de l’ensemble des rapports sociaux qui déterminent l’accès et la
production des biens collectifs matériels, culturels et symboliques. Cependant, il est un
indice convenable du positionnement des individus dans la structure sociale. Pour faire
nos diverses analyses, nous avons donc établi une grille de classement
socioprofessionnelle qui soit à la fois suffisamment large pour être significative sur tout
le siècle et assez précise pour distinguer les écarts de position des individus au sein de la
société genevoise. A partir de là, les données utilisées dans cette enquête ont toutes été
traduites en fonction de cette grille qui comporte neuf catégories et qui se rapporte à
l’ensemble du siècle (Tableau 1).
Tableau 1 : Classement des catégories socioprofessionnelles
Catégories (codage)
Ouvriers et employés non et peu
qualifiés
Ouvriers semi et qualifiés
Employés (subalternes)
Exploitants agricoles
Artisans, indépendants et petits
entrepreneurs
« Cadres » 103 et professions
intermédiaires
Cadres supérieurs et professions
libérales
Rentiers
Chômeurs, infirmes et autres
Résumé des critères d’agrégation
Hommes (ou femmes) vendant leur seule force de travail
sans qualification spécifique (bâtiment, industries,
services)
Ouvriers salariés au bénéfice d’une formation pratique
ou en apprentissage, voire en école professionnelle
(bâtiment, industries)
Employés des échelons inférieurs des services et des
administrations, sans responsabilités
Propriétaires ou exploitants au bénéfice d’un patrimoine
foncier ou non mais gérant leur production (ferme,
pêche, vignoble)
Indépendants au bénéfice d’un bon savoir-faire ou/et
d’un patrimoine et gérant leur production (commerce,
artisanat, etc.)
Employés jouissant de responsabilités limitées dans leur
travail et dans les processus de décision (services,
commerce, administration, enseignement)
Employés et indépendants au bénéfice de larges ou
totales responsabilités dans la gestion du travail et de la
production ainsi que dans les processus de décision.
Bénéficiaires d’un revenu de patrimoine privé ou d’une
rente publique
Sans emplois et invalides
Cf. infra partie III.
Comme le rappelle Thomas Piketty, les « nomenclatures » des catégories socioprofessionnelles
(abrégées « CSP ») développées en France depuis la Seconde Guerre mondiale « figurent en effet parmi les
plus sophistiquées au monde, et les CSP ont rapidement pris en France une importance capitale pour
représenter l’inégalité et les différentes positions sociales ». C’est pourquoi nous nous en inspirons
largement ici et introduisons donc dans notre analyse « la notion de "cadre" [qui] est une notion
spécifiquement française » parce qu’elle nous apparaît comme pertinente, tant pour la mesure du prestige
social d’une profession que pour la caractérisation de la nature générale du travail à effectuer (Les hauts
revenus en France au XXe siècle. Inégalités et redistributions, 1901-1998, Paris, Grasset, 2001, p. 24).
102
103
43
44
Chapitre 2
Cinq livres-clés et un bilan historiographique sur l’école publique genevoise
au XXe siècle
Une attitude sympathique et ouverte à tous les efforts
sincères et successifs tentés et à tenter pour faire de
l’histoire une véritable science est peut-être l’attitude qui
convient le mieux à celui qui demande au passé de lui
livrer quelques-uns de ses secrets. Le malheur et en
même temps l’honneur de l’histoire, comme du reste de
toutes les sciences de l’homme, c’est qu’il lui faut des
efforts patients et inouïs pour arriver à se définir ellemême ; mais grâce au labeur de ceux qui la cultivent elle
progresse en même temps qu’elle cherche à découvrir
son image dans un miroir.
Robert Latouche, 1956 104
Cinq références méthodologiques
Avant de dresser un bilan de l’historiographie de l’école publique genevoise (et de
son système d’enseignement) au XXe siècle, il apparaît nécessaire de s’arrêter sur les cinq
ouvrages dont cette enquête s’inspire largement et qui constituent le creuset des
références méthodologiques et historiographiques générales relatives au type d’histoire
de l’éducation qui est ambitionné dans cette recherche. En l’occurrence, il ne s’agit en
aucun cas de se livrer à une discussion critique et serrée de chacun des ouvrages, mais
davantage de rendre compte de la dette scientifique, et en même temps des différences,
que cette étude doit à ces références afin d’expliciter au mieux les racines et les procédés
qui en forment les bases. Ainsi, nous présenterons succinctement et précisément les
apports de chacun de ces ouvrages en ce qu’ils nous ont été indispensables pour mener
cette enquête.
Le livre de François Furet et Jacques Ozouf intitulé Lire et écrire. L’alphabétisation des
Français de Calvin à Jules Ferry, et paru en 1977, ouvre logiquement ce tableau. Le premier
gain historiographique de ces deux tomes concerne indubitablement la mesure du
progrès de l’alphabétisation à l’échelle de la France sur quatre siècles, en dépit de
variations aussi bien temporelles – faisant succéder périodes d’accélération et de
ralentissements – que géographiques, entre le nord-est et le sud-ouest du pays (la
fameuse ligne Saint-Malo - Genève). Le second gain est la distinction démontrée entre
histoire de l’alphabétisation et histoire de l’école qui, si elles ne sont de loin pas
étrangères l’une à l’autre, ne se confondent cependant pas dans une même histoire.
Enfin, le dernier gain consiste dans le type d’histoire pratiquée par François Furet et
104
Les origines de l’économie occidentale (IVe-XIe siècles), Paris, Albin Michel, 1970, pp. 13-14.
45
Jacques Ozouf, que l’on peut qualifier de structurale en ce sens qu’à travers la
confrontation et le croisement de données principalement quantitatives (statistiques),
mais aussi documentaires et historiographiques, ils aboutissent à faire une histoire
sociale du processus culturel séculaire que constitue l’« acculturation » des masses à la
« civilisation » de l’écrit, pour en démontrer la force, la prégnance, les inflexions, les
rythmes (entre ville et campagne et entre hommes et femmes, par exemple) ou les effets.
Parue une année plus tôt, L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle de Roger
Chartier, Marie-Madeleine Compère et Dominique Julia apporte une contribution
complémentaire à l’ouvrage précédent et tout aussi fondamentale pour l’histoire de
l’éducation scolaire, en démontrant que « les trois siècles de l’époque moderne sont
marqués dans l’Occident tout entier par les conquêtes de la forme scolaire aux dépens
des modes anciens de l’apprentissage » 105. Cependant, l’apparition et la diffusion de cette
« nouvelle forme scolaire » ne se sont pas faites sans résistances 106. D’une part, cette
forme scolaire est corrélée à la progression de la scolarisation, qui elle-même est en lien
étroit avec le processus d’urbanisation et, d’autre part, elle participe à la mise en place
d’une nouvelle forme de domination sociale issue d’un réaménagement général des
rapports de pouvoir dans les champs politique (la constitution de l’Etat monarchique) et
religieux (la Réforme et la Contre-Réforme) sous l’Ancien Régime. Ainsi avec la forme
scolaire, l’apprentissage n’est plus tributaire de relations de personne à personne puisque
désormais ces relations sont objectivées dans des règles impersonnelles auxquelles les
élèves doivent se soumettre indépendamment de la personnalité du maître. Enfin, les
trois historiens montrent bien comment ce modèle de sociabilité particulier qu’est la
forme scolaire se diffuse progressivement du haut vers le bas de la société dans un
double effort d’acculturation religieuse et sociale des masses de la part des élites, d’abord
à la ville puis à la campagne, afin de garantir la pérennité de l’ordre social.
Toute recherche en sciences sociales et historiques ayant pour objet le système
d’enseignement, ou étant en relation directe avec lui, ne peut faire l’économie d’un
détour approfondi par l’ouvrage célèbre et déjà plus que trentenaire de Pierre Bourdieu
et Jean-Claude Passeron intitulé La reproduction. Eléments pour une théorie du système
d’enseignement. Se présentant sur le modèle de L’Ethique de Baruch Spinoza (1632-1677),
du moins dans le livre premier, et formant la mise en théorie de l’enquête empirique
parue en 1964 sous le titre Les héritiers. Les étudiants et la culture, le livre explicite les trois
mécanismes sociologiques qui sont au principe de la fonction sociale, foncièrement
reproductrice des inégalités sociales des systèmes d’enseignement occidentaux. En
premier lieu, les deux sociologues montrent par quels processus, avec quelles institutions
(i.e. le système d’enseignement) et suivant quels déterminismes sociaux, une société
fortement différenciée (dans la division du travail social) tend à perpétuer les inégalités
socioculturelles entre les groupes sociaux qui forment sa structure. En second lieu, ils
démontrent comment une institution (le système d’enseignement) et ses acteurs (les
enseignants) obtiennent une autonomie relative au moyen de l’imposition d’un arbitraire
culturel (scolaire) qui naturalise et légitime par l’usage d’une « violence symbolique » le
classement social des individus en fonction de leur origine sociale. Ceux-ci étant très
inégalement préparés au plan de la distance socioculturelle à recevoir la culture légitime
que dispense le système d’enseignement et qui sert à les classer. En troisième lieu, Pierre
Bourdieu et Jean-Claude Passeron montrent en quoi le système d’enseignement détient
le monopole de ce processus de reproduction des inégalités sociales, à ce moment
105 Roger Chartier, Marie-Madeleine Compère et Dominique Julia, L’éducation en France du XVIe au XVIIIe
siècle, Paris, SEDES, 1976, p. 293.
106 Ibid., p. 173.
46
donné et dans l’état de la société française d’alors, et quels en sont les effets
sociologiques (i.e. la théorie de « la reproduction »).
La critique que la théorie de la reproduction est « indépendante de toute
contextualisation de temps ou de lieu, de toute histoire », comme l’affirme encore
Antoine Prost au début du XXIe siècle 107, ne résiste guère à un examen attentif de
l’ouvrage 108. Quand il affirme en outre, réactualisant la critique principale qu’il avait
formulée lors de la sortie du livre 109, que cette théorie empêche de faire de l’école « un
outil de transformation démocratique » au titre qu’elle établit sans échappatoire que « les
systèmes scolaires sont des outils de reproduction et [qu’] ils ne peuvent être rien
d’autre », l’historien se place non plus sur le terrain de la connaissance scientifique, mais
sur celui des croyances et de l’idéologie. Cela est d’autant plus curieux qu’en 1970
Antoine Prost affirmait que la théorie de « la reproduction » est « pour l’essentiel […]
juste » 110. On comprend surtout ici que le jugement de valeur porté par Prost sur la
théorie de la reproduction dévoile une proximité avec la culture politique de la gauche
démocratique et réformiste, qui considère l’école publique comme un outil de progrès
social. En l’occurrence, c’est bien plus l’homo politicus que l’historien qui parle ainsi de la
« reproduction ».
De toutes les critiques qui ont pu être faites de cette théorie, une seule nous apparaît
véritablement fondée car elle porte non pas sur un type de conception a priori de la
société ou sur des croyances, mais sur la mise en question de fondements empiriques, et
donc scientifiques, de cette théorie du système d’enseignement. Ainsi l’ouvrage de Louis
Gruel montre que le traitement analytique opéré par Pierre Bourdieu et Jean-Claude
Passeron pour Les héritiers, qui constitue l’enquête empirique de La reproduction, est très
fragile, puisqu’il repose sur un nombre de données très restreint accumulé sans normes
d’échantillonnage 111 – voire inexistant – puisque, au moins une des thèses centrales de
l’ouvrage est assénée sans aucune démonstration empirique 112, notamment statistique.
Enfin, Louis Gruel ajoute qu’il n’est jamais fait référence à des travaux précurseurs tels
107 « 1968, ou la politisation du débat pédagogique », in Jacques Girault, Les enseignants dans la société française
au XXe siècle. Itinéraires, enjeux, engagements, Paris, Publication de la Sorbonne, 2004, p. 156.
108 cf. La reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Les Editions de Minuit, 1970,
pp. 71-72, 173-174. D’ailleurs, Jean-Claude Passeron précise bien deux décennies plus tard que la système
de la reproduction « ne s’applique guère qu’à "l’âge d’or" de l’Ecole bourgeoise (en France, fin du XIXe et
première moitié du XXe siècle), c’est-à-dire au moment "organique" où l’illusion de la méritocratie scolaire
a eu son plein rendement social et symbolique » (Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du
raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991, p. 91).
109 cf. « Une sociologie stérile : la reproduction », Esprit, décembre 1970, pp. 851-861.
110 Ibid., p. 856.
111 Pour ce faire, l’auteur a analysé le recueil des données empiriques publié par Pierre Bourdieu et JeanClaude Passeron sous le titre Les étudiants et leurs études. Comptes rendus d’enquête, Cahiers du centre de
sociologie européenne, Paris, Mouton, 128, 1964, 128 p.
112 « Le pivot de cette théorie de la sélection scolaire est bien entendu constitué par les énoncés 3 et 4
impliquant que le corps enseignant valorise le "capital culturel" hérité en interprétant ses manifestations
comme des signes d’excellence individuelle : le noyau stratégique des Héritiers assure que l’évaluation
professorale assimile les effets du privilège à des talents, apprécie comme un don l’aisance conférée par la
familiarité parentale avec la culture savante, fait mérite aux élèves "du bon goût" reçu, tient les "facilités"
apparentes des biens-nés pour des prouesses et les stigmates du laborieux apprentissages des boursiers
pour des témoignages de médiocrité. C’est là que réside la dimension théorique la plus originale et la plus
spécifique de l’ouvrage. Mais on ne trouve ni dans Les héritiers, ni dans le Cahier initial, une seule donnée
empirique un tant soit peu contrôlée permettant de tenir les énoncés concernés pour autre chose que des
déclarations au culot. Une lecture vigilante montre que ces énoncés sont en réalités des assertions
avancées d’autorité – des "coups" rhétoriques » (Louis Gruel, Pierre Bourdieu illusionniste, Rennes, PUR,
2005, pp. 29-30).
47
que ceux du démographe Alain Girard 113. Au moins deux constats peuvent être fait à
partir de cette critique. Le premier est de mettre cruellement en lumière le fait qu’il aura
fallu un tiers de siècle pour que cette théorie, qui a pourtant suscité d’innombrables
prises de position de tous ordres et de toute nature, soit, à notre connaissance,
véritablement discutée dans ses fondements empiriques. Ce constat en dit long sur la
faiblesse intrinsèque de la critique en sciences sociales, sciences encore trop souvent
occupées, selon nous, à énoncer un jugement sur ce qui est dit, en fonction des lunettes
de spécialiste ou des croyances de chacun plutôt que de poser la question de savoir sur
quelles bases, sur quelle méthode et sur quel système de preuve le travail est conçu afin,
à partir de là, de mettre véritablement à l’épreuve la capacité d’une recherche à dire « le
vrai ». Le second constat est que, malgré les critiques formulées à juste titre par Louis
Gruel, la théorie de la reproduction comme analyse générale des systèmes
d’enseignement semble fonctionner de manière « miraculeuse » puisque, jusqu’à présent,
aucune autre étude d’envergure comparable n’est venue la contredire. Parmi les
ouvrages visant à contester la théorie de reproduction, celui de Raymond Boudon,
publié trois ans après, discute non pas du système d’enseignement en soi, mais des seuls
effets du système quant à la question de la mobilité sociale dans les sociétés occidentales
pour attester que cette mobilité existe bel et bien 114. En outre, d’autres travaux
d’envergure et postérieurs sur les systèmes d’enseignement nationaux auraient tendance
à confirmer plutôt qu’à infirmer les interprétations de Pierre Bourdieu et Jean-Claude
Passeron. Et si l’on prend la tentative de synthèse sur le système scolaire des Etats-Unis
au XXe siècle des historiens Larry Cuban et David Tyack, on y retrouve nombre
d’analyses et d’interprétations déjà faites dans La reproduction, un processus que les deux
historiens américains déclinent comme une « grammaire » au moyen de laquelle ils
montrent la persistance des pratiques éducatives 115 et des effets sociaux du système
scolaire américain sur le siècle 116.
La stabilité des structures et des pratiques scolaires, et incidemment de leurs effets
au XXe siècle, constitue la thèse centrale du livre de Larry Cuban et David Tyack au titre
éloquent : Tinkering toward Utopia. A Century of public School Reform. Au moyen du concept
de « grammar of schooling » 117, qui s’approche, selon des modalités moins formalisées, de ce
que nous avons défini précédemment118 comme la structure, la forme et la culture
scolaires, ils explicitent comment le système d’enseignement aux Etats-Unis réagit aux
réformes et en quoi sa résistance (i.e. permanences) relève d’abord de facteurs sociaux et
culturels et non pas des facteurs politiques (i.e. idéologiques) ou pédagogiques. Pour
autant, ils n’établissent en aucun cas que le système d’enseignement est figé. Au
contraire, ils montrent que celui-ci évolue au rythme de la société mais, et c’est sans
doute l’analyse principale de cet ouvrage, que les périodes, ou « cycles », d’évolution de
l’école tant dans ses pratiques que dans ses effets socioculturels réels, sont régis par des
temporalités ne coïncidant que rarement avec celles de la politique et des idéologies qui
Pierre Bourdieu illusionniste, Rennes, PUR, 2005, pp. 19-46.
L’inégalité des chances, la mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Paris, Colin, 1973.
115 Des permanences sur tout le siècle que Larry Cuban a mis en évidence dix ans auparavant (cf. How
Teachers Taught. Constancy and Change in American Classroom 1880-1990 (1984), New York, Teacher College
Press, 1993).
116 Tinkering toward Utopia. A Century of public School Reform, Cambridge, Harvard University Press, 1995.
117 « By the "grammar" of schooling we mean the regular structures and rules that organize the work of
instruction » (David Tyack and William Tobin, « The "Grammar" of Schooling : Why Has it Been so
Hard to Change ? », American Educational Research Journal, vol. 31, n° 3, p. 454).
118 Cf. supra chapitre 1.
113
114
48
sont pourtant au principe des volontés et des actions des réformes scolaires. En
conséquence, des réformes ainsi impulsées ne peuvent généralement qu’échouer 119.
Enfin, le dernier ouvrage crucial pour la construction cette recherche est celui de
Louis Chauvel, Le destin des générations. Structures sociales et cohortes en France au XXe siècle,
qui nous intéresse ici à la fois par le lien qu’il établit entre diplôme scolaire et trajectoire
sociale au XXe siècle ainsi que par la méthodologie employée. A partir de la comparaison
et du croisement d’un ensemble d’indicateurs (pouvoir d’achat, structure
professionnelle, pratique religieuse, suicide des jeunes, taux de scolarité, taux d’accès au
diplôme, etc.), le sociologue fait œuvre d’histoire sociale en rendant compte
statistiquement de l’évolution de la structure sociale de la France sur l’ensemble du XXe
siècle. Il perce à jour les transformations tendancielles rythmant les états successifs de la
société française et qui se déploient comme autant de « déterminismes » sociaux
s’imposant à des cohortes d’âge (ou générations) en infléchissant leur « destin » 120. Dans
la production de ces « destins » différents selon l’année de naissance, le système
d’enseignement occupe une place prédominante mais non exclusive par le rapport noué
entre niveau scolaire atteint et accès à une position socioprofessionnelle. Louis Chauvel
fait ainsi la démonstration qu’un usage habile des méthodes quantitatives débouche sur
des résultats d’un haut degré qualitatif puisqu’il arrive à spécifier des dynamiques
sociales et à mesurer leurs effets au fil des générations.
Chacun aura pu constater que sur les cinq ouvrages brièvement présentés ci-dessus
pour leur contribution respective à la présente enquête, deux n’appartiennent pas à
l’histoire mais à la sociologie, et à la sociologie française de surcroît. Ce choix est le
produit de ce que nous avons indiqué dans le chapitre précédent sur le rapport privilégié
que nous entretenons avec la sociologie plus qu’avec d’autres sciences sociales, il est
également la conséquence du fait que l’étude du système d’enseignement par la
sociologie de l’éducation est particulièrement développée en France 121. Nous avons donc
essayé d’en tirer le meilleur parti possible comme historien et en fonction de notre objet.
Une histoire de l’éducation sectorisée qui se développe
Voilà presque un quart de siècle, le sociologue Giovanni Busino relevait, pour le
déplorer, que la production historiographique en Suisse romande en matière d’éducation
était quasi inexistante pour la période couvrant les cent trente dernières années (18501980) ou alors composée de « monographies hagiographiques », à l’exception du petit
ouvrage d’Eric Moradpour pour le seul canton de Genève 122. Un ouvrage qui, par
ailleurs, constitue avant tout un instrument de travail très utile quant il peut être couplé
avec la base de données dont il est le fruit 123. Seul le livre de Gabriel Mützenberg, issu de
119 Cf. Larry Cuban et David Tyack, Tinkering toward Utopia. A Century of public School Reform, Cambridge,
Harvard University Press, 1995, pp. 40-59.
120 Le destin des générations. Structures sociales et cohortes en France au XXe siècle (1998), Paris, 2002, p. 95.
121 Encore que si la sociologie de l’éducation était au plus haut de la discipline sociologie dans les années
1960-1970, les années 1980 marque une inflexion, avec une perte de prestige correspondante, de l’étude
du « système d’enseignement et de sa contribution à la reproduction d’un ordre social inégalitaire » vers
une « sociologie appliquée » centrée sur les problèmes des « banlieues », soit prétendument « plus proche
du terrain, des processus et des acteurs » (Franck Poupeau, Une sociologie d’Etat. L’école et ses experts en France,
Paris, Raisons d’agir, 2003, pp. 15-19).
122 Ecole et jeunesse. Esquisse d’une histoire des débats au parlement genevois, 1846-1961, Cahiers du service de la
Recherche sociologique, n°14, Genève, juillet 1981.
123 Cf. « Réflexions rhapsodiques et asymptotiques en marges des transformations / évolutions de la
sociologie de l’éducation en Suisse romande de 1960 à 1982 », Revue européenne des sciences sociales. Cahiers
Vilfredo Pareto, n°63, 1982, pp. 251-302.
49
sa thèse, constituait alors une étude de grande ampleur mais elle est consacrée à l’histoire
de l’école genevoise dans la première moitié du XIXe siècle. Cependant, les deux
dernières décennies ont rendu largement caduque ce constat. Mais ces apports sont
inégaux quant aux aspects et aux temporalités de l’éducation investigués et il reste en
conséquence beaucoup reste à faire. De ce point de vue, l’histoire politique de
l’éducation et des institutions scolaires est sans aucun doute le domaine qui a connu le
plus fort investissement et donc les plus grandes avancées sur le plan de la connaissance
historique en éducation pour le canton de Genève 124.
Prolongeant le renouveau amorcé au début des années 1970 par les travaux de
Gabriel Mützenberg sur l’éducation à Genève autour de 1830 et de Marie-Laure
François et de Philippe Schwed concernant l’histoire du Cycle d’orientation, ceux de
Charles Magnin sur les débats politiques relatifs à l’école ont apporté un nouveau
développement de l’histoire de l’éducation à partir de la seconde moitié des années
1980 125. Légèrement plus tardifs, les deux ouvrages de Rita Hofstetter, qui sont le fruit
de sa thèse en sciences de l’éducation 126, sur les écoles privées au XIXe siècle 127 et sur ce
qu’on appelle communément la construction de « l’école d’Etat » toujours au XIXe siècle
à Genève 128, puis la thèse de Charles Magnin, sur « l’égalité d’accès à l’instruction
publique et plus particulièrement à l’instruction supérieure des enfants issus des classes
populaires » 129 entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, constituent les trois
principales contributions récentes à ce développement. On peut y ajouter la thèse en
sociologie d’André Petitat, qui, dès 1982, fait une large place à l’histoire, principalement
par le recours à l’historiographie européenne, mais qui en mélangeant les temporalités
depuis le Moyen Âge jusqu’aux années 1970, et les espaces, de Genève à l’Europe, réduit
à la portion congrue le cas genevois. Et si l’auteur se réclame d’une double démarche en
tant que « sociologue-historien », une étude approfondie de l’ouvrage montre que le
recours à l’histoire sert pour beaucoup à contrer la théorie sociologique de « la
reproduction » formalisée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron au moyen d’une
124 C’est pourquoi prétendre que « l’histoire de l’école primaire à Genève est désormais bien connue »,
alors que cette histoire n’existe que par parties pour le XXe siècle, via les travaux de la CRIEE (cf. infra
dans ce chapitre) et de manière essentiellement politique pour le XIXe siècle, nous paraît une affirmation
quelque peu excessive (Rita Hofstetter, Bernard Schneuwly, Valérie Lussi et Marco Cicchini, « Formation
des enseignants secondaires : logiques disciplinaires ou professionnelles ? Le cas de Genève (fin 19e –
première moitié du 20e siècle) », Revue suisse d’histoire, n°3, 2004, p. 283, note 22).
125 Ceux-ci consistent pas ailleurs en un approfondissement d’un champ de recherche entamé au début
des années 1970 : Instruction publique et privée et rapport de classes, à Genève, au XIXe siècle : la loi sur l’Instruction
publique du 5 juin 1886, mémoire de licence en histoire, facultés des lettres, Genève, 1973 ; cf. « La
reproclamation de l'instruction obligatoire, à Genève, au 19e siècle : du refus de 1842 à l'acceptation de
1872 », in G. Genovesi (éd.), Introduction, Development and Extension of Compulsory Education, vol. I, Università
di Parma, Bollettino C.I.R.S.E. (Centro Italiano per la Ricerca Storico-Educativa), 1986, pp. 269-280 ; avec
Marco Marcacci, Le Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans, Genève, Tribune Editions,
1987 ; puis encore et plus tardivement cf. « Au nom du père : démocratie, discipline sociale et instruction
publique. Les débats et décisions de la Constituante genevoise de 1847 sur la gratuité de l'instruction
primaire et l'instruction obligatoire », Equinoxe, n° 11, 1994, pp. 145-158.
126 Grandeur et déclin des écoles primaires privées face à l’Etat enseignant à Genève au XIXe siècle, thèse en sciences de
l’éducation, Université de Genève, 1993.
127 Le drapeau dans le cartable : Histoire des écoles privées à Genève au 19e siècle, Genève, Zoé, 1994.
128 Les lumières de la démocratie. Histoire de l’école primaire publique à Genève au XIXe siècle, Berne, Peter Lang,
1998.
129 Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université de Genève,
1997, p. 4.
50
suite d’évidences tirées de l’historiographie sur l’éducation puis agencées aux seules fins
de cette contradiction 130.
Viennent ensuite les publications à caractère commémoratif, qui voient le jour au fil
des anniversaires, et d’autant plus nombreux que les vingt dernières années du XXe
siècle ont été propices à l’expression d’une certaine « fièvre » de la commémoration
puisqu’elles ont correspondu au centenaire de la mise en place du système
d’enseignement genevois (1886-1986) puis à différents anniversaires d’écoles
secondaires anciennes (Ecole supérieure de commerce, ESJF) ou récentes (Collège pour
adultes et l’Ecole de Culture générale) fondées durant les décennies 1960 et 1970,
période durant laquelle l’enseignement secondaire a connu une importante
restructuration à Genève 131. Ce type de production historiographique, par ailleurs fort
répandu, s’inscrit dans une longue tradition locale 132 dans la mesure où nombre d’acteurs
de l’éducation du canton ont été bien souvent leurs propres historiens aux XIXe et XXe
siècles. On y trouve de tout : de la chronique parfois bien faite 133 à des mélanges de
genres (souvenirs, littérature, petites biographies) qui, quelquefois, ne relèvent tout
Théorie qu’André Petitat qualifie de « pessimiste » (sic) et qu’il estime alors être à la fois dominante
scientifiquement et réductrice des liens tissés entre école et société car incapable de rendre compte de
l’évolution historique de ses liens. Ainsi, le recours à l’histoire est largement déterminé comme un moyen
de vérifier empiriquement la théorie de « la reproduction ». Il en découle que l’apport réellement
empirique et historique est limité à deux chapitres : le premier porte sur l’histoire de l’école d’horlogerie de
Genève au XIXe siècle, et le second traite de la mobilité sociale par l’école ou par l’activité professionnelle
dans les années 1960, à partir de l’analyse du rapport entre carrières scolaires et origines
socioprofessionnelles des pères au moyen d’un échantillon d’élèves nés en 1951-1952. Pour autant, il
apparaît quelque peu étrange de convoquer les écoles du Moyen Âge et de l’Ancien Régime pour
s’opposer à une théorie qui ne s’applique à montrer la fonction sociale des systèmes d’enseignement que
depuis qu’ils sont des systèmes d’enseignement dans des sociétés fortement différenciées ; c’est-à-dire au
mieux depuis le XIXe siècle, même si Emile Durkheim fait commencer l’histoire des systèmes
d’enseignement avec les université médiévales en se basant sur le double critère de l’examen et du diplôme
(L’évolution pédagogique en France, t. 1 : Des origines à la renaissance, Paris, Alcan, 1938, p. 161). En effet, Pierre
Bourdieu et Jean-Claude Passeron précisent bien que « seule la formulation des conditions génériques de
possibilité d’une AP [action pédagogique] institutionnalisée permet de donner tout son sens à la recherche
des conditions sociales nécessaires à la réalisation de ces conditions génériques, i.e. de comprendre,
comment, dans des situations historiques différentes, des processus sociaux tels que la concentration
urbaine, les progrès de la division du travail impliquant l’autonomisation des instances ou des pratiques
intellectuelles, la constitution d’un marché des biens symboliques, etc., prennent un sens systématique en
tant que système des conditions sociales de l’apparition d’un SE [système d’enseignement] » (La
reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Les Editions de Minuit, 1970, pp. 71). La
critique principale portée par André Petitat contre l’école « reproductrice » des inégalités sociales vise à
une sorte de dépassement du modèle afin, prétendument, de mieux rendre compte de l’évolution de la
société et de l’école, en dotant cette dernière d’une capacité d’imposition d’un arbitraire culturel propre
(Production de l'école-Production de la société. Analyse socio-historique de quelques moments décisifs de l'évolution scolaire en
Occident, Genève, Droz, 1981, pp. 12-13, 446, 461-471). On retrouve un usage analogue du recours à
l’histoire, également au service d’une critique du modèle de la « reproduction » chez le sociologue Philippe
Perrenoud quelques années auparavant (« Les politiques de démocratisation de l’enseignement et leurs
fondements idéologiques », Revue suisse de sociologie, n°1, 1978, pp. 152 et 177-179).
131 Cf. Chantal Renevey Fry, Ecole et culture générale. 25 ans de l’ECG, Genève, DIP, 1998 ; La deuxième voie.
Les 40 ans du Collège pour adultes, Genève, DIP-CRIÉE, 2002.
132 Un des derniers exemples de la tradition précédente est l’ouvrage anniversaire publié en 1959 pour les
400 ans du Collège de Genève. Cependant, cet ouvrage marque une première inflexion vers une facture
plus historienne du genre ne serait-ce du fait que certains historiens locaux y ont participé, à l’instar de
Louis Binz (cf. Le Collège de Genève. Mélanges historiques et littéraires, Genève, Alexandre Jullien, 1959).
133
Cf. Du passé à l’avenir… Le livre du 100e anniversaire de l’Ecole supérieure de commerce de Genève, Genève,
Slatkine, 1988.
130
51
simplement pas de l’histoire de l’éducation134. Cette production à caractère historique
n’est pas négligeable en soi. D’ailleurs, elle renferme souvent nombre d’informations
biographiques, chronologiques et factuelles qui permettent un gain de temps appréciable
dans une recherche.
Il convient de distinguer la commémoration de type hagiographique de celle qui est
prétexte à faire de l’histoire. Indéniablement, la qualité de cette production
historiographique, trop souvent inégale jusque-là, s’est fortement améliorée avec la
fondation de la Communauté de recherche interdisciplinaire sur l’éducation et l’enfance
(CRIÉE). Créée dans la foulée d’une exposition consacrée en 1986 au centenaire de la
loi sur l’Instruction publique de 1886 135, son « premier acte […] fut de constituer une
collection pour sauvegarder le patrimoine scolaire genevois » 136. Plus encore, son activité
a permis un progrès déterminant et sans doute durable du caractère historien des
ouvrages commémoratifs. En effet, autant en lien avec ses expositions qu’en dehors
d’elles, la CRIÉE est à l’origine d’une série de productions historiques, ou de soutien à
ce type de productions, qui relève à la fois de l’histoire politique et institutionnelle et de
l’histoire sociale et culturelle de l’éducation137. Les connaissances ainsi accumulées
depuis bientôt vingt ans sont appréciables. Cependant, le principe de l’exposition grand
public impose des contraintes spécifiques à la fois temporelles, humaines et financières
mais aussi historiques, qui font que les publications qui les accompagnent constituent le
plus souvent le défrichage d’une question lié au propos muséographique tenu et non pas
étude exhaustive de l’objet traité. Les éclairages et les ébauches qu’elles contiennent
portent souvent sur une longue durée (de un à plusieurs siècles) et permettent
assurément une certaine cumulativité du savoir historique même si à certains égards ce
savoir reste fragmentaire. Les autres publications relèvent de l’histoire institutionnelle
d’établissements ou de services scolaires dans leurs dimensions sociales et culturelles.
Au-delà de ces travaux, l’historiographie de l’école publique genevoise 138 est beaucoup
plus lacunaire, tant par le type de recherches effectué que par les objets traités. Ainsi,
quelques mémoires de licence et de diplôme faits à l’Université de Genève constituent
134 Cf. Pierre Jacquet, Le Collège moderne de Genève (anciennement Ecole professionnelle). Histoire d’une institution,
Genève, DIP-Imprimeries populaires, 1970.
135 Charles Magnin et Marco Marcacci, Le Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans,
Genève, Tribune Editions, 1987.
136 « La CRIÉE », in Juliette Michaëlis et Dominik Joos (dir.), Musées et collections historiques sur l’éducation en
Suisse, Association suisse des musées et collections historiques sur l’école, l’enfance et la jeunesse,
Amriswil, 2005, p. 25.
137 Dont principalement et par ordre chronologique : Charles Magnin et Marco Marcacci, Le Passé Composé.
Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans, Genève, Tribune Editions, 1987 ; Les Cahiers au feu…Usage des
souvenirs d'école, SRED, Musée d'ethnographie, Genève, 1990 ; A vos places ! Ecoles primaires entre élitismes et
démocratie. Genève : 1880-1960, SRED, Genève, 1994 ; En attendant le prince charmant. L'éducation des jeunes filles
à Genève, 1740-1970, SRED, Genève, 1997 ; Chantal Renevey Fry (dir), Pâtamodlé. L'éducation des plus petits,
1815-1980, SRED, Genève, 2001 ; Chantal Renevey Fry, La deuxième voie. Les 40 ans du Collège pour adultes,
La CRIÉE, Direction générale de l’enseignement secondaire post-obligatoire, Genève, 2002 ; Marco
Marccaci et Elizabeth Chardon, « Tu finiras au Grütli ! » Une école de fin de scolarité, Genève 1929-1969, SRED,
Ed. Passé Présent, Genève, 2004 ; Eléonore Zottos, « Santé, jeunesse ! » Histoire de la médecine scolaire à
Genève : 1884-2004, SSJ, La CRIÉE, Genève, 2004 ; Eléonore Zottos et Chantal Renevey Fry (dir.), De
toutes les couleurs. Un siècle de dessin à l’école, Genève, In Folio, MEG, CRIÉE-SRED, 2006.
138 Nous avons exclu ici les études portant sur l’Université de Genève qui, d’un point de vue
institutionnel, est la mieux connue mais qui reste très largement hors du cadre de la présente recherche
(cf. Charles Borgeaud, Histoire de l’Université de Genève. L’Académie et l’Université au XIXe siècle (1814-1900), 2
vol., Genève, Georg, 1934 ; Paul-Frédéric Geisendorf, L’Université de Genève : quatre siècles d’histoire, Genève,
Alex Jullien, 1959 ; Marco Marcacci, Histoire de l’Université de Genève, 1559-1986, Université de Genève,
1986).
52
un apport non négligeable à cette historiographie locale, mais la valeur de ces travaux est
très inégale, c’est pourquoi nous n’évoquerons ici que ceux qui se signalent à la fois par
leur qualité et leur rapport avec notre objet.
L’histoire politique de l’éducation
Pour le XXe siècle comme pour le XIXe siècle, l’histoire politique de l’éducation est
sans nul doute le domaine de recherche le plus investigué de l’histoire de l’école
publique genevoise. Et logiquement c’est celle qui a précocement pris sa place dans
l’histoire générale du canton pour l’époque contemporaine 139. Elle procède d’une
histoire politique plus ancienne centrée essentiellement sur les débats et les décisions
(lois) des institutions politiques cantonales (exécutif et législatif) 140. Plus spécifiquement,
plusieurs contributions ont été apportées à cette histoire politique au cours des trente
dernières années avec pour point commun qu’elles puisent aux mêmes sources que les
histoires précédentes, à savoir la législation et le débat politique cantonal sur l’instruction
publique, mais en renouvelant en profondeur les approches et les analyses.
Le mémoire de licence d’histoire et la thèse en Lettres de Charles Magnin, produits à
vingt-quatre ans d’écart, constituent indéniablement la contribution la plus massive pour
le XXe siècle et l’origine des évolutions qui en sont la marque 141. Outre l’apport de
connaissances amené par ces deux études successives, c’est avant tout le traitement
foncièrement historien des sources produites par les institutions politiques cantonales
qui permet à cette histoire politique de dépasser la simple chronique et de rendre
intelligible des processus relatifs aux liens entre la culture politique et le système
d’enseignement. En effet, les travaux de Charles Magnin montrent clairement en quoi
l’accès des enfants des classes populaires aux études supérieures est tributaire des
représentations dominantes de « l’intelligence », de l’ « égalité des chances » et des besoin
de formation de main-d’œuvre. Il fait ainsi apparaître comment des acteurs politiques,
professionnels et scientifiques 142 peuvent penser en toute bonne foi que le système
scolaire est « démocratique » même lorsqu’il continue de dresser des obstacles quasi
insurmontables à la réussite scolaire des élèves issus des classes populaires. Enfin, il
montre également comment ces représentations basculent plus ou moins rapidement au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale 143.
139 Cf. François Ruchon, Histoire politique de Genève, vol. 2, Genève, Alex Jullien, 1953 ; Jean-Claude Favez
& Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul Guichonnet (éd.), Histoire de
Genève, Genève-Lausanne, 1974, pp. 299-385.
140 Etienne Chennaz, « L’instruction publique genevoise au cours du XIXe siècle (1814-1914) », 1814-1914
Genève-Suisse. Le livre du centenaire, Genève, Alex Jullien 1914, pp. 435-508 ; Louise Hautesource
[pseudonyme de Rosine Tissot-Cerutti, institutrice à Genève de 1892 à 1923], « L’instruction publique à
Genève au XIXe siècle », Nos Centenaires, Genève, Atar, 1914, pp. 165-199. On trouve également des
informations relatives à l’histoire politique de l’éducation, mais généralement par institution ou ordre
d’enseignement, dans le recueil de monographies publié la même année par le Département de
l’instruction publique pour l’Exposition nationale tenue alors à Berne : L’enseignement primaire et
l’enseignement secondaire à Genève, Genève, Atar, 1914, 408 p.
141 Instruction publique et privée et rapport de classes à Genève au XIXe siècle : la loi sur l’instruction publique du 5 juin
1886, mémoire de licence d’histoire, faculté de Lettres, Université de Genève, 1973 ; Le parlement genevois et
l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université de Genève, 1997.
142 Cf. Charles Magnin, « Eléments d’une histoire de la lutte pour l’égalité sociale devant l’école en Suisse
romande entre 1924 et 1961 », Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, nº 16, Lausanne, Association pour
l'étude de l'histoire du mouvement ouvrier (AEHMO), 2000, p. 57-76.
143 Charles Magnin, Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997, pp. 455-490.
53
La contribution d’Eric Moradpour 144 et, dans une moindre mesure, celle de Nelly
Delay-Malherbe 145 posent les premiers jalons d’une histoire plus générale du système
scolaire et de la prise en charge de l’enfance par les services de l’Etat. Ces deux ouvrages
sont d’abord d’utiles instruments de travail permettant assez aisément de suivre puis
d’approfondir les aspects politiques de ces questions. Alors que le premier se présente
davantage comme un inventaire commenté des lois et des débats parlementaires du
Grand Conseil genevois sur plus d’un siècle, le second est plus achevé bien qu’il ne
couvre qu’une période limitée (1891-1937). Ce dernier est un premier apport à un
chantier que la thèse en sciences de l’éducation et les ouvrages de Martine Ruchat sur
l’éducation correctionnelle au XIXe siècle et la prise en charge dans l’école des élèves
dits « anormaux » au tournant du XXe siècle prolongent dans une perspective d’histoire
sociale puis culturelle.
Enfin, nous retiendrons l’étude de Barbara Lucas, mémoire de diplôme en histoire
économique intitulé La rénovation permanente. L’école genevoise et ses enjeux (1886-1911), parce
qu’il est en rapport direct avec notre problématique et que c’est un travail de bonne
facture historique. En effet, à partir d’une histoire politique toujours bâtie sur les débats
du Grand Conseil de Genève et sur les lois sur l’instruction publique successives,
augmentés de pièces d’archives et de publications d’époque, l’historienne produit des
analyses fort utiles pour l’histoire du système d’enseignement. Exploitant au maximum
les ressources de son corpus de sources 146, elle montre bien comment et en quoi, dans
les deux décennies de la période décrite, le système d’enseignement, stabilisé par la loi
sur l’Instruction publique de 1886, a été de fait un chantier continu dans lequel se
nouent des rapports structuraux entre le corps enseignant (primaire essentiellement), un
certain type de pratiques pédagogiques (intuitif et utilitaire), les dirigeants politiques et
les députés (au niveau cantonal), l’administration scolaire (et son développement) et le
renouveau de la pédagogie par les sciences expérimentales (la ou les « science(s) de
l’éducation » en naissance) 147. En poussant davantage les analyses de Barbara Lucas, que
notre propre étude confirment très largement, on comprend surtout que la période
1886-1911 a été un moment d’ajustement, de consolidation et de différenciation interne
des structures du système d’enseignement dont, au final, la souplesse d’organisation et la
fonctionnalité sociale lui ont permis, au prix de modifications partielles et successives,
de bénéficier ensuite d’une ère de stabilité longue d’un demi siècle (1911-1962).
En revanche, la dernière partie de l’ouvrage postérieure de Rita Hofstetter, puisant
aux mêmes sources et citant par ailleurs le travail de Barbara Lucas (en reprenant
directement le terme de « rénovation » du titre du mémoire) est très en dessous, ne
serait-ce que quantitativement, de ces analyses 148. De manière générale, l’ouvrage de Rita
Hofstetter souffre d’un défaut méthodologique majeur qui biaise l’ensemble de
l’analyse : à savoir que le corpus documentaire est analysé en fonction d’« une vision
Ecole et jeunesse. Esquisse d’une histoire des débats au parlement genevois, 1846-1961, Cahiers du Service de la
recherche sociologique, n° 14, Genève, 1981.
145 Enfance protégée, familles encadrées. Matériaux pour une histoire des services officiels de protection de l’enfance à Genève,
Cahiers du Service de la recherche sociologique, n° 16, Genève, 1982.
146 Elle ne se livre pas expressément à des considérations de méthode. En revanche, elle fait preuve à cet
égard d’une réelle maîtrise du rapport aux sources (Barbara Lucas, La rénovation permanente. L’école publique
genevoise et ses enjeux (1886-1911), mémoire de diplôme d’histoire économique et sociale, Université de
Genève, 1995, pp. 8-9).
147 Barbara Lucas, La rénovation permanente. L’école publique genevoise et ses enjeux (1886-1911), mémoire de
diplôme d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1995, pp. 190-201.
148 Les lumières de la démocratie. Histoire de l’école primaire publique à Genève au XIXe siècle, Berne, Peter Lang,
1998, pp. 309-346.
144
54
téléologique de l’école d’Etat », comme le démontre Pierre Caspard dans le compterendu qu’il lui a consacré 149. Ainsi, toutes les informations données, tous les faits établis
et toutes les analyses faites en deviennent difficilement utilisables parce que tous sont
sujets à réexamen.
Si l’histoire politique de l’éducation s’est bien muée en une histoire des politiques de
l’éducation, un autre phénomène, plus général, semble affecter la production historique
sur l’école genevoise. Comme le remarque Barbara Lucas, « il apparaît clairement que
l’attention des historiens, suivant celle du monde politique de la fin du siècle [XXe], se
déplace progressivement vers l’instruction secondaire » 150. Pour le dire autrement et plus
précisément, le déplacement des intérêts de l’historiographie semble suivre le
mouvement même du développement du système d’enseignement qui, à partir de la
Première Guerre mondiale, est toujours davantage porté par la croissance de
l’enseignement secondaire. En effet, force est de constater qu’emmenés par le cours
même des événements, des acteurs et de leurs discours, les analyses des historiens se
déplacent sensiblement au cours du XXe siècle de l’enseignement primaire à
l’enseignement secondaire. Cela est particulièrement perceptible dans le cadre plus vaste
des histoires de Genève qui retracent les évolutions générales du système
d’enseignement151.
La renaissance de l’histoire des institutions scolaires
Bien qu’il soit parfois difficile d’établir une véritable frontière entre histoire politique
et histoire institutionnelle, cette dernière est celle qui est la plus traditionnelle. De ce
point de vue, l’année 1914 a été particulièrement féconde dans la foulée des
commémorations relatives au centenaire de l’indépendance genevoise retrouvée au
terme de l’annexion française (1798-1813) et à celui de l’entrée du canton de Genève
dans la Confédération (1814-1914). Trois ouvrages relativement volumineux sont
publiés simultanément cette année-là et, si leurs auteurs s’appuient beaucoup sur les lois
et/ou les débats parlementaires concernant l’instruction publique, leurs travaux sont
exemplaires du caractère mêlé de l’histoire institutionnelle et de l’histoire politique. Le
second critère qui les réunit est qu’ils sont tous produits par des acteurs du système
d’enseignement, qui s’en font ainsi les premiers historiens. Comme ces histoires traitent
du « long » XIXe siècle (1789-1914), il nous faut leur accorder une certaine attention car
leur récit mord largement sur la période de notre enquête (1872-1969) et la partie
obligatoire de l’enseignement publique y occupe une place variable mais souvent non
négligeable.
Examinons tout d’abord, la contribution d’Etienne Chennaz, qu’il écrit alors qu’il est
depuis peu le troisième secrétaire du Département de l’instruction publique (1911).
Cette histoire se déploie sur deux fronts parallèles suivant l’ordre chronologique des
siècles (XVIIIe-XIXe) : d’une part, un histoire politique de l’éducation évoquant ses
transformations à travers les principales lois concernant l’instruction publique et, d’autre
part, une histoire institutionnelle de la mise en place et/ou de l’évolution des différentes
Paedagogica Historica, tome XXXVI, 2000-2, p. 750.
Ibid., p. 17.
151 Cf. François Ruchon, Histoire politique de Genève, volume II, Genève, Alex Jullien, 1953 ; cf. JeanClaude Favez & Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul Guichonnet
(éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, pp. 299-385.
149
150
55
parties du système d’enseignement, de l’école enfantine à l’Université 152. Essentiellement
descriptif, ce long chapitre est fortement centré sur les deux institutions les plus
prestigieuses du système d’enseignement genevois, soit le Collège et
l’Académie/Université 153. C’est une histoire linéaire des progrès de l’instruction publique
accompagnant celle de la société dans l’établissement du régime démocratique et de la
modernité sociale et économique.
Vient ensuite la contribution de Louise Hautesource 154, institutrice de profession
qui, si elle use toujours des mêmes sources (lois et débats), enrichit son corpus
d’informations tirées parfois des journaux, de publications diverses ou des comptes
rendus annuels de gestion du Conseil d’Etat genevois (exécutif) ainsi que d’éléments qui
tiennent sans aucun doute autant à sa connaissance personnelle des faits par des lectures
diverses qu’à son appartenance au corps enseignant primaire 155. Privilégiant une
approche thématique des questions relatives à l’instruction publique au XIXe siècle,
Louise Hautesource dépasse la simple chronique des politiques éducatives et des écoles
pour traiter des programmes, de l’éducation des filles à travers l’Ecole supérieure de
jeunes filles (ESJF), des méthodes pédagogiques en vigueur dans l’enseignement
primaire, des « œuvres extra-scolaires » ou encore de la situation matérielle du corps
enseignant primaire. Ainsi, le choix des thématiques de l’auteur dessine une histoire plus
critique qui, fait révélateur, en un peu plus de trente pages, ne dit mot de l’Université et
du Collège. Et cette histoire touche de beaucoup plus près les enjeux sociaux et culturels
de l’éducation scolaire à destination des masses que les autres publications historiques de
cette époque. Certaines de ses prises de position soulignent les engagements nonconformistes de cette institutrice, tant sur les finalités de l’instruction publique que sur
les moyens nécessaires à leur mise en œuvre.
Ne voulant certainement pas rester en marge du mouvement général lié à la fête du
centenaire de 1914 et profitant de l’exposition nationale qui a lieu à Berne cette année-là,
le Département de l’Instruction publique y va de sa propre publication sur L’enseignement
152 « L’instruction publique genevoise au cours du XIXe siècle (1814-1914) », 1814-1914 Genève-Suisse. Le
livre du centenaire, Genève, Alex Jullien, 1914, pp. 435-508.
153 Cinq ans auparavant (1909), ces deux institutions prestigieuses ont bénéficié de plusieurs notices
historiques largement publiées à l’occasion du 350e anniversaire de la fondation du Collège et de
l’Académie par Jean Calvin (1559) : cf. Les jubilés de Genève en 1909, 2ème fascicule : Université et Collège,
Genève, Atar, 1909, 133 p.
154 Pseudonyme de Rosine Tissot-Cerrutti, institutrice de 1892 à 1923, qui publie également des romans
historiques et des pièces de théâtre et fait partie des quelques institutrices très engagées. Si elle occupe le
poste de rédactrice en chef de L’Ecolier genevois devenu ensuite L’Ecolier romand (journal à destination des
élèves de l’école primaire créé par un groupe d’instituteurs afin de lutter contre l’influence de la littérature
enfantine immorale avec les mêmes « armes ») de 1920 à 1929, elle n’accède à aucun poste hiérarchique
alors qu’elle jouit d’une véritable renommée. Ceci s’explique sans doute par le fait qu’elle affiche une
inclination certaine pour les idées conservatrices et, qu’en conséquence, sa promotion au sein d’un
Département de l’Instruction publique (DIP) généralement tenu par un Conseiller d’Etat radical et une
bureaucratie peuplée de ces mêmes radicaux était inconcevable. En tant qu’institutrice, elle ne renie pas les
possibilités de la science expérimentale pour améliorer la pédagogie, mais elle s’élève dès le début du XXe
siècle contre les « nouvelles » pédagogies qui, outre qu’elles prétendent obliger les maîtres à « intéresser »
leurs élèves, privent ces mêmes élèves du sens de « l’effort » indispensable à la réussite des apprentissages
scolaires. De ce point de vue, elle défend des positions traditionalistes sur la culture du métier contre les
intervenants extérieurs au corps professionnel. Ces critiques sont cependant soutenues par une
connaissance réelle des tentatives de développement de la pédagogie et de la psychologie expérimentale
(cf. Louise Hautesource, « L’instruction publique à Genève au XIXe siècle », Nos Centenaires, Genève, Atar,
1914, p. 180).
155 Louise Hautesource, « L’instruction publique à Genève au XIXe siècle », Nos Centenaires, Genève, Atar,
1914, pp. 165-199.
56
primaire et l’enseignement secondaire à Genève 156. Pour réaliser cet ouvrage, le DIP a sollicité le
concours des membres à chaque fois « les plus éminents » ou des meilleurs spécialistes
pris en son sein. Ainsi, des inspecteurs, le directeur de l’enseignement primaire, tel
directeur d’établissement et des enseignants d’une discipline particulière apportent leur
contribution selon leur domaine de compétence. Si l’ouvrage se présente d’abord dans
une première partie comme un état des lieux de l’instruction publique, de l’école
enfantine à la fin du secondaire supérieur, chaque article s’ouvre sur un « aperçu
historique », sorte de passage obligé initial. Ces chapitres représentent un peu plus de la
moitié du volume et ils sont consacrés aux différents ordres d’enseignements (enfantin,
primaire, secondaire), aux établissements secondaires (Collège, ESJF, etc.) ou aux
institutions scolaires et para-scolaires (classes gardiennes, cuisines scolaires, etc.). Une
seconde partie porte uniquement sur les disciplines d’enseignement selon les
établissements (dessin, gymnastique, latin, etc.). Cette division donne ainsi un caractère
hybride à cet ouvrage. Il fait œuvre à la fois d’histoire et, en même temps par sa
description de l’état présent dans les disciplines d’enseignement, il devient une source
pour contribuer à une histoire de la culture scolaire. Parallèlement à cela, le caractère
généralement descriptif des textes composant l’ouvrage accentue encore cet usage de
source que doit en faire l’historien de l’éducation. Ainsi, il est sans doute excessif de
notre part d’avoir rangé cet ouvrage parmi les contributions historiques, mais nous
l’avons fait afin de montrer en quoi la faible production historiographique est alors due
aux membres de l’enseignement et quel est le traitement historique appliqué au système
d’enseignement ou aux parties qui le composent.
Ayant pour objet l’histoire de la genèse et des débuts de la réforme de
l’enseignement secondaire inférieur que constituent la création et la consolidation du
Cycle d’orientation (C.O.), les cahiers que Marie-Laure François et Philippe Schwed,
deux enseignants du secondaire, ont consacrés à cette école marque dès 1969 la
naissance d’une nouvelle forme d’histoire des institutions scolaires à Genève 157. La
formation des deux auteurs aux études historiques, partielle pour la première et
complète pour le second, est sans aucun doute une facteur décisif de cette évolution.
Ainsi, ils s’attachent à établir une continuité entre la nouvelle structure et les tentatives
de réformes précédentes portant sur la création d’une « école moyenne » à partir des
années 1920. Si ce dernier point est loin d’être évident, le propos général est centré sur
l’enjeu de la « démocratisation des études », dont ils ne cachent pas qu’ils en sont des
partisans déclarés 158. De ce point de vue, il s’agit avant tout d’une histoire politique et
institutionnelle d’une « idée » et d’une « réforme » ainsi que de leur origine, qui tourne
autour d’un objet, ou plutôt d’une question cependant peu problématisée en tant que
Genève, Atar, 1914, 408 p.
Cf. Le Cycle d’orientation dans l’enseignement secondaire genevois. Histoire d’une idée pédagogique 1927-1962,
Commission d’Etude Permanente du Cycle d’orientation (CEPCO), cahier n°1, Genève, 1969 ; Le Cycle
d’orientation de l’enseignement secondaire genevois. Histoire d’une école 1962-1969, Commission d’Etude Permanente
du Cycle d’orientation (CEPCO), cahier n°2, Genève, juin 1971.
158 Cette adhésion traverse de temps en temps le texte comme dans le cas de la mise en exergue de
l’exemple d’un élève qui a, en quelque sorte, été « sauvé » de la sélection scolaire par les nouvelles mesures
« d’orientation » et d’appui pédagogique du C.O. : « Deux cours d’appuis successifs sont donnés à l’élève
qui terminera le CO avec des notes suffisantes en langues et excellentes en sciences. Quatre ans plus tard,
cet élève obtient la douzième maturité scientifique au Collège de Genève. La décision de transfert prise
par le Conseil d’école, en décembre 1962, a probablement modifié la carrière entière de ce jeune homme »
(Marie-Laure François et Philippe Schwed, Le Cycle d’orientation de l’enseignement secondaire genevois. Histoire
d’une école 1962-1969, Commission d’Etude Permanente du Cycle d’orientation (CEPCO), cahier n°2,
Genève, juin 1971, p. 35).
156
157
57
telle. Malgré leur parti pris, les auteurs conservent une certaine distance critique 159 qui,
sans nul doute, est due au fait qu’ils restent proches des sources qu’ils ont pris soin de
varier. Ils restituent d’une manière synthétique et précise les enjeux et les perceptions
d’un moment charnière dans l’histoire du système d’enseignement genevois (les années
1960-1970), qui mêlent acteurs politiques, autorités scolaires et corps enseignants
(primaires et secondaires) ainsi que, dans une moindre mesure, l’opinion publique. Au
final, il en résulte une histoire institutionnelle assez « objective » quand bien même elle
est une histoire faite « à chaud ». Trente-cinq ans plus tard, cet important chantier est
repris par Chantal Berthoud dans sa thèse sur le Cycle d’orientation mais avec d’autres
développements méthodologiques et en étendant le corpus des sources 160.
A côté de ce basculement initial, on trouve le petit livre de Philippe Barras sur
l’Ecole professionnelle et ménagère de Genève 161 qui marque le premier jalon d’une
autre histoire institutionnelle. Une histoire qui dépasse celle de la chronique singulière
pour faire de l’établissement « un objet historique digne de ce nom ». De telles études de
cas (i.e. monographies) « ne prennent leur sens que si elles adoptent une problématique
à la fois applicable à l’exemple étudié et généralisable à d’autres […] et articulée avec une
information rigoureuse quant au contexte historique et au cadre institutionnel et
réglementaire » 162. Affirmant d’emblée qu’il va « tenter d’éclairer les relations qui
existaient entre l’école ménagère et le monde politique, social et intellectuel de l’époque ;
cela sans négliger pour autant son organisation interne » 163, Philippe Barras se tient à sa
méthode en montrant bien quelles ont été les intentions (i.e. représentations) puis les
fonctions sociales de la fondation et de l’évolution sur trois décennies de cette
institution scolaire de l’enseignement secondaire inférieur destinée à des jeunes filles,
très majoritairement d’origine populaire 164.
A une histoire de l’établissement bien comprise qui s’intéresse au corps enseignants,
aux élèves, aux bâtiments et à l’organisation générale de l’école, s’ajoute ici une histoire
culturelle relative au type d’enseignement dispensé et à ses finalités sociales. L’analyse du
contenu même des programmes dévoile une « idéologie », pour reprendre le terme
même de l’historien, qui à travers la forme scolaire vise à définir les contours d’un rôle
social très précis des femmes des classes populaires (mère, éducatrice, épouse et parfois
ouvrière) et donc à acculturer ces mêmes femmes aux valeurs bourgeoises
dominantes 165. Ainsi en s’intéressant à un établissement secondaire, et féminin de
surcroît, Philippe Barras donne un premier exemple d’étude convaincante d’histoire des
Par exemple, cf. Marie-Laure François et Philippe Schwed, Le Cycle d’orientation de l’enseignement secondaire
genevois. Histoire d’une école 1962-1969, Commission d’Etude Permanente du Cycle d’orientation (CEPCO),
cahier n°2, Genève, juin 1971, pp. 64-65.
160 Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du secondaire obligatoire à
Genève (1927-1977), thèse en Lettres, Université de Genève, 2006.
161 Il s’agit de la publication d’un mémoire de licence d’histoire soutenu à l’Université de Genève :
Philippe Barras, L’Ecole professionnelle et ménagère de jeunes filles de Genève (1897-1927). Histoire d’une institution,
Cahiers de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, Genève, Droz, 1994.
162 Marie-Madeleine Compère et Philippe Savoie, « L’établissement secondaire et l’histoire de
l’éducation », Histoire de l’éducation, n°90, mai 2001, pp. 13-15.
163 Philippe Barras, L’Ecole professionnelle et ménagère de jeunes filles de Genève (1897-1927). Histoire d’une
institution, Cahiers de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, Genève, Droz, 1994. p. 2.
164 Ibid., p. 47.
165 On peut même ajouter que ce sont les filles méritantes, et en premier lieu scolairement, des milieux
populaires qui sont avant tout visées par cet enseignement faisant un grande place aux disciplines
ménagères car l’accès à l’Ecole professionnelle et ménagère reste improbable pour la majorité des filles
avant les années 1950 (cf. infra partie III).
159
58
institutions scolaires. On peut seulement regretter que celle-ci ne soit pas allée au-delà
de la fin des années 1920.
Mais c’est sans aucun doute le livre de Marco Marccaci sur l’école du Grütli 166 qui
donne l’exemple d’une histoire institutionnelle de l’éducation accomplie, qui constitue
un modèle de travail pour investiguer d’autres écoles ou établissements des
enseignements primaires et secondaires 167. Bien que Marco Marccaci garde le cadre
strictement institutionnel de l’école qu’il étudie, il le dépasse néanmoins en pratiquant
une histoire aux dimensions sociales et culturelles affirmées. Cette approche emmène
ainsi l’historien sur les traces de la forme et de la culture scolaires en touchant aux
pratiques d’enseignement mais aussi à l’origine scolaire et sociale des élèves, ainsi qu’à
leur destination socio-scolaire 168 ou encore au corps enseignant et à la direction de
l’établissement. Cependant, le caractère exclusivement descriptif de certaines parties et
un usage assez maigre de l’évolution du contexte socio-historique (hormis dans l’analyse
du rapport de l’école aux familles des élèves et à leurs origines sociales) affaiblit parfois
la démonstration 169.
Plus intéressant encore, la monographie sur l’école du Grütli montre, par un cas
empirique, à la fois la position effectivement cruciale qu’occupent les trois dernières
années de la scolarité obligatoire dans la sélection des élèves à Genève au cœur du XXe
siècle et une certaine concurrence à laquelle se livrent les écoles secondaires inférieures
pour garder leur public dans une période de l’Entre-deux-guerres marquée d’abord par
la baisse puis par la stagnation démographiques. Une concurrence qu’avive encore la
prolongation de la scolarité obligatoire à plein temps de 14 à 15 ans (1933) 170 et qui
amène les directions et les enseignants des écoles du secondaire inférieur à une offensive
contre les classes primaires de fin de scolarité obligatoire. Celle-ci réussit puisque les
autorités scolaires mènent, dès 1936, une politique d’orientation systématique des élèves
qui n’accusent pas trop de retard vers l’enseignement secondaire inférieur. Avatar de la
réforme avortée de la création d’une « école moyenne unique » en 1927 et devenue voie
de relégation scolaire à partir de 1936, l’école du Grütli et son histoire servent donc de
166 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004.
167 Il faut encore signaler la contribution antérieure de quelques années de Philippe Schwed sur l’Ecole
supérieure et secondaire des jeunes filles (ESJF). Cependant, celle-ci, fruit du cent cinquantième
anniversaire de la fondation de l’ESJF (1847-1997), est moins fouillée et alterne par moment petites
chroniques et galeries de portraits. Malgré tout, l’auteur montre la lente conquête de l’égalité hommefemme dans l’accès à une instruction secondaire supérieure, qui passe par une sorte de rattrapage séculaire
du Collège (garçons) et qui aboutit finalement à la fusion des deux écoles au seuil des années 1970 (Ecole
des femmes ou femmes savantes ? Chronique de l’école supérieure des jeunes filles de Genève, Genève, Collège Voltaire –
Editions Passé Présent, 1997).
168 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, pp. 80, 90-91, 96-97, 181-185.
169 Par exemple rien n’est dit sur le fait que si ces classes, dites de « préapprentissage », qui regroupent à
partir de 1936 les élèves les plus « difficiles » de la scolarité obligatoire afin de les orienter vers des métiers
manuels, ont aussi bien « marché » pour les anciens élèves et les enseignants, cela tient peut-être davantage
au fait que les élèves qui les ont fréquentées de 1936 jusqu’en 1969 sont tous, ou presque, nés durant la
période 1930-1955 et que ces générations ont donc pu, au sortir de l’école obligatoire, bénéficier d’une
période de plein emploi et de prospérité sans équivalent historique (cf. infra partie VI). Une opportunité
historique d’insertion professionnelle que les élèves « difficiles » des générations suivantes, jusqu’à
aujourd’hui, ne rencontrent plus et cela malgré la multiplication des dispositifs publics ou privés qui ont
été mis en place depuis vingt ans pour faciliter cette insertion. Cette histoire « heureuse » de l’école du
Grütli a peut-être été d’abord celle d’une époque « heureuse » de la société et de l’école publique.
170 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, pp. 44-49.
59
révélateurs de certaines des dynamiques internes d’évolution du système d’enseignement
resituées minimalement dans un contexte plus large. Si les limites intrinsèques de
l’enquête (l’établissement) et un manque de vue d’ensemble du système d’enseignement
n’amènent qu’au simple constat de ces dynamiques, cette histoire d’une école est la
première qui commence à cerner aux plans scolaires, sociaux et culturels les évolutions
du système d’enseignement genevois.
De l’histoire sociale et des idées à l’histoire culturelle
Si l’histoire politique de l’éducation connaît un développement important dans les
années 1980, d’autres études s’aventurent à la même époque sur les terres de l’histoire
sociale. Elles ouvrent indéniablement une nouvelle voie. Le mémoire de licence en
histoire économique de Liliane Fazan, consacré à l’apprentissage professionnel de la fin
du XIXe siècle aux années 1930, constitue le premier travail de ce type concernant
Genève 171. Elle jette ainsi le jalon initial d’une histoire de l’apprentissage qui reste à faire
malgré les qualités de ce mémoire de licence. Par la suite, les recherches relevant d’une
histoire sociale de l’éducation se multiplient, portées qu’elles sont par la diffusion des
travaux de Michel Foucault 172. De ce point de vue, les ouvrages de Geneviève Heller ont
notablement contribué à ce développement bien que portant sur le seul canton de
Vaud 173. La voie historiographique alors ouverte a plutôt été féconde puisque nombre de
travaux ont suivi, mais leur cadre chronologique ne dépasse pas les deux premières
décennies du XXe siècle et leurs objets demeurent souvent secondaires par rapport au
système d’enseignement proprement dit. Ce développement constitue un véritable
transfert du renouvellement des méthodes historiques opéré à partir des années 1970.
Mais ce transfert méthodologique touche l’objet éducation avec un décalage d’une
décennie environ du moins dans le cas de Genève.
Ces travaux privilégient une approche qui consiste à s’intéresser spécifiquement aux
phénomènes d’exclusion et de ségrégation à travers les mécanismes visant à les réguler
et les discours les légitimant puis, de là, à développer une perspective fonctionnaliste qui
par l’attention portée aux marginaux et à la transgression explique les normes mises en
place au centre du système éducatif. Ainsi, le mémoire de diplôme d’histoire
économique d’Emilia Carrupt portant sur l’hygiène à l’école primaire genevoise 174
constitue une application au cas genevois du modèle d’étude effectué par Geneviève
Heller pour le canton de Vaud et paru quatre ans plus tôt 175. Mais c’est surtout la thèse
et les publications postérieures de Martine Ruchat qui offrent l’exemple de travail le plus
achevé de ce type d’approche et c’est elle qui est la productrice de l’essentiel de ces
contributions pour le canton de Genève 176. Ces dernières portent sur les enjeux sociaux
171 La politique de l’apprentissage à Genève, de 1892 à 1930 (de la première loi genevoise à la première loi fédérale sur la
formation professionnelle), mémoire de licence, Département d’Histoire économique, FSES, Université de
Genève, 1981, 200 p.
172 Dont surtout Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
173 Cf. « Propre en ordre » : habitation et vie domestique 1850-1930 : l’exemple vaudois, Lausanne, Editions d’En
Bas, 1979 ; « Tiens-toi droit ! » : l’enfant à l’école au 19e siècle : espace, morale et santé : l’exemple vaudois, Lausanne,
Editions d’En Bas, 1988.
174 Emilia Carrupt, « Mens sana in corpore sano ». L’hygiène à l’école primaire 1860-1920 : l’exemple genevois,
mémoire de diplôme, Département d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1992, 161 p.
175 « Tiens-toi droit ! » : l’enfant à l’école au 19e siècle : espace, morale et santé : l’exemple vaudois, Lausanne, Editions
d’En Bas, 1988.
176 Le sacrifice de l’ombre. Une histoire de l’éducation correctionnelle au XIXe siècle à Genève, thèse en Sciences de
l’éducation, Université de Genève, 1990, 549 p. Une version modifiée et légèrement raccourcie de la thèse
a été publiée sous le titre : L’oiseau et le cachot. Naissance de l’éducation correctionnelle en Suisse romande, 1800-
60
de la scolarité des enfants des classes populaires et sur la mise en place de politiques
éducatives successives pour ceux qui sont désignés comme refusant la forme et l’ordre
scolaires.
Parallèlement à cette production historiographique d’inspiration foucaldienne,
l’histoire des idées pédagogiques trouve ses marques institutionnelles à la section des
Sciences de l’éducation de l’Université de Genève avec les travaux du philosophe Daniel
Hameline 177. Ceux-ci portent avant tout sur la déconstruction du discours pédagogique
(langage et images) 178, y compris dans sa rhétorique, notamment avec les travaux de
Nanine Charbonnel 179, du XVIIIe au XXe siècle. La création de la fondation des
Archives Institut Jean-Jacques Rousseau en 1984 oriente une partie des recherches de ce
type sur l’histoire de l’Institut et de ses acteurs 180, et plus généralement sur celle de
l’Education nouvelle 181. C’est dans le livre de Joseph Coquoz consacré au Home « Chez
nous » que cette histoire trouve un premier aboutissement car elle ne se contente pas de
l’analyse des seuls idées et discours mais confronte ces derniers à des pratiques
institutionnelles 182. Deux autres orientations de ces travaux traitent, d’une part, de la
formation des enseignants primaires et, d’autre part, de ce qu’on appelle désormais les
sciences de l’éducation 183. Pour ce dernier objet, l’institutionnalisation académique de la
1913, Genève, Zoé, 1993. De nombreux articles du même auteur prolongent et diversifient ces analyses
dans cette même décennie.
177 Pour un condensé représentatif des intérêts et des développements de ces études sur les idées et les
discours pédagogiques, cf. l’ouvrage de Daniel Hameline, L’éducation dans le miroir du temps, Collection
« Institut J.-J. Rousseau », Lausanne, LEP, 2002.
178 Cf. Daniel Hameline, L’éducation, ses images et son propos, Paris, ESF, 1986.
179 Cf. La tâche aveugle, tomes I à III, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1991-1993.
180 Cf. Mireille Cifali et Daniel Hameline, avec la collaboration de Lucie Allaman Berset, (dir.), Innovation
pédagogique : science, rhétorique, propagande, Actes du IIe colloque international de Genève, 24 avril 1998,
AIJJR, Université de Genève, 1998 ; cf. Martine Ruchat et Charles Magnin (dir.), « Je suis celui qu’on ne
connaît pas et qui passe ». Charles Baudouin (1893-1963), Collection « Institut J.-J. Rousseau », Lausanne, LEP,
2005.
181 Cf. Daniel Hameline, Arielle Jornod et Malika Belkaïd, L'école active, textes fondateurs, Paris, PUF, 1996.
182 Cf. De l’« Education nouvelle » à l’éducation spécialisée. Un exemple suisse, le Home « Chez nous » 1919-1989,
Collection « Institut J.-J. Rousseau », Lausanne, LEP, 1998.
183 Pour être précis, trois mémoires de licence en sciences de l’éducation dirigés par Daniel Hameline
ouvrent en fait le chemin entre la fin des années 1980 et les années 1990. Portant respectivement sur le
rapport entre « théoriciens » et « praticiens » entre 1921 et 1932, sur la formation des enseignants
primaires et, enfin, sur l’éphémère vogue du concept de « pédotechnie » dans le premier tiers du XXe
siècle, les travaux respectifs d’Arielle Jornod, Constantin Franziskakis et Astrid Thomann anticipent à leur
manière le développement des études à caractère historique sur les sciences de l’éducation qui vont suivre
de peu. En effet, ils proposent des analyses essentiellement axées sur les institutions, sur les discours (et
idées), et sur les grands acteurs, plutôt que sur les acteurs collectifs. Ainsi, ces mémoires se centrent sur
« l’Education nouvelle » et les instituteurs (et leur formation professionnelle), sur les grandes figures
pédagogiques du moment, les discours pédagogiques et les idées qu’ils contiennent ainsi que sur l’Institut
Jean-Jacques Rousseau (cf. Arielle Jornod, Théorie/pratique : fusion ou fission ? L’union des journaux des
« théoriciens » et des « praticiens » de l’éducation de 1921 à 1932 : L’Intermédiaire des éducateurs et l’Educateur,
mémoire de licence en science de l’éducation, Université de Genève, 1989, 216 p. ; Constantin
Franziskakis, La Formation des instituteurs et des institutrices à Genève entre 1900 et 1930, mémoire de licence en
science de l’éducation, Université de Genève, 1992, 121 p. ; Astrid Thomann, La pédotechnie. Chronique d’une
mort annoncée, mémoire de licence en science de l’éducation, Université de Genève, 1998, 135 p.). Malgré
un traitement parfois anachronique des documents (p. 193), le travail d’Arielle Jornod montre de manière
évidente l’opposition croissante et rapide des corps enseignants primaires romands, et au premier titre des
Genevois, à l’égard des sciences de l’éducation en gestation via l’Institut Jean-Jacques Rousseau, et leur
tentative de mainmise sur la formation, l’idéologie et la pratique professionnelles du corps. Cependant,
l’auteur reste en quelque sorte piégée par la rhétorique de ce débat entre « théorie » et « pratique » en
n’arrivant pas à le dépasser. Enfin, l’étude d’Astrid Thomann sur l’apparition, le développement et la
disparition rapide la « théorie pratique » qu’a semblé pouvoir être la « pédotechnie » est un bon exemple
61
formation des enseignants primaires dans le cadre de la section des Sciences de
l’éducation de la FPSE 184 (1996) a sans doute été une incitation puissante au
développement des recherches, mais cette histoire reste souvent éloignée de l’institution
scolaire pour se focaliser sur les développements institutionnels de l’apparition et de
l’évolution des sciences de l’éducation à partir de la fin du XIXe siècle 185. Seuls la
formation des enseignants (primaires puis secondaires), dans la mesure où les sciences
de l’éducation y jouent un rôle, et les développements académiques de ces mêmes
sciences ramènent cette histoire vers le système d’enseignement.
S’assignant la double mission de récolter des archives et de les montrer de manière
historienne au public, les publications de la CRIÉE présentent après vingt ans d’activité
un bilan historiographique significatif sur le plan de l’histoire sociale et culturelle de
l’éducation et de l’école. En effet, le système d’enseignement constitue en quelque sorte
l’objet « naturel » de cette histoire de l’éducation privilégiant d’abord le scolaire, mais
sans s’y restreindre, et le XXe siècle y a pleinement droit de cité. La forme, la culture et
les pratiques scolaires y sont notamment investiguées à travers les lois, les règlements,
les bulletins scolaires, les manuels et les cahiers d’élèves, pour ne citer que les principales
sources dépouillées 186. Plus récemment, le travail de la CRIÉE sur l’éducation des filles
et des enfants avant l’âge de la scolarité primaire s’inscrit moins dans le champ exclusif
de l’éducation scolaire pour s’étendre aux pratiques éducatives d’autres institutions
(médicales et d’assistance) et celles de la famille 187. Usant de la commémoration et de
l’exposition grand public comme marchepied pour développer l’histoire de l’éducation
locale, ces publications privilégient les dimensions sociales (classes sociales et sexes) et
culturelles (représentations), mais sans négliger pour autant celle plus proprement
institutionnelle (lois, règlements), de cette histoire sur des périodes souvent longues, de
l’ordre du siècle au moins. En ce sens, la publication du Passé Composé en 1987, premier
livre accompagnant la première exposition qui donne naissance à la CRIÉE, constitue
un petit « manifeste » et un début de concrétisation de ces ambitions en vue d’une forme
d’histoire « totale » de l’école genevoise au XXe siècle. En l’état, les connaissances
accumulées restent encore cependant relativement parcellaires.
d’une histoire des idées qui débouche sur celle plus large des représentations et en acquière ainsi d’autant
plus d’intérêt et de force démonstrative.
184 Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation.
185
Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly, les principaux initiateurs et contributeurs de cette histoire
depuis 1997, définissent de la manière suivante leur objet et leur méthode : « Nous avons opté pour une
étude empirique [de l’histoire des sciences de l’éducation] fondée sur une approche socio-institutionnelle.
Celle-ci s’appuie d’abord sur l’analyse de données factuelles (lois, règlements, cours, filières de formation,
chaires, publications, interventions…) ; ensuite sur l’étude des positions des principaux acteurs concernés,
en particulier des syndicats enseignants, des décideurs émanant des instances politiques et administratives,
et des hommes de sciences, insérés dans les milieux scientifiques et universitaires, telles que ces positions
transparaissent des sources disponibles, qui, nous en sommes conscients, restituent surtout l’écho des voix
et positions les plus autorisées » (Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly, « L’universitarisation de la
formation des enseignants et l’émergence des sciences de l’éducation (1870-1933). L’exception
genevoise ? », in Lucien Criblez, Rita Hofstetter et Danièle Périsset-Bagnoud (dir.), La formation des
enseignant(e)s primaires. Histoire et réformes actuelles, Berne, Peter Lang, 2000, p. 268).
186 Cf. Charles Magnin et Marco Marcacci, Le Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans,
Genève, Tribune Editions, 1987 ; Les Cahiers au feu…Usage des souvenirs d'école, SRED, Musée
d'ethnographie, Genève, 1990 ; A vos places ! Ecoles primaires entre élitismes et démocratie. Genève : 1880-1960,
SRED, Genève, 1994 ; De toute les couleurs. Un siècle de dessins à l’école, SRED, Musée d'ethnographie,
Genève, 2006.
187 Cf. En attendant le prince charmant. L'éducation des jeunes filles à Genève, 1740-1970, SRED, Genève, 1997 ;
Chantal Renevey Fry (dir.), Pâtamodlé. L'éducation des plus petits, 1815-1980, SRED, Genève, 2001.
62
Suivant en cela les inflexions agitant l’historiographie récente, de nouvelles
contributions à l’histoire de l’éducation se développent à partir du milieu des années
1990 qui se réclament avant tout d’une histoire culturelle, pour laquelle le concept de
« représentation » (ou d’« image ») apparaît comme un maître mot. C’est ainsi qu’un long
chapitre de la thèse en Lettres de Charles Heimberg porte sur les conceptions, les
revendications et quelques tentatives du mouvement ouvrier concernant l’éducation
scolaire au tournant du XXe siècle 188. Nous retrouvons également ici Martine Ruchat,
dont l’approche foucaldienne a évolué vers une histoire qui, s’il elle n’abandonne pas
totalement ses caractéristiques sociales, s’en départit partiellement pour se centrer sur les
discours et les acteurs, ou plus précisément sur les modes de désignation de l’écart à la
norme et sur la question de savoir qui est légitimé à l’énoncer 189. Il en résulte un type
d’histoire culturelle qui se cherche et qui, se disant « notionnelle », tend à faire accroire
qu’il existe une forte identité entre la logique des mots et des discours (notions,
concepts) et celle des pratiques 190 alors, qu’au contraire, selon nous, il s’agit
préalablement de distinguer ces deux logiques car, comme l’écrit Roger Chartier, « il
existe une radicale séparation entre l’objet de la connaissance historique et la conscience
subjective des acteurs » 191.
Se réclamant de cette « nouvelle » histoire culturelle construite autour des notions de
« croyances » et de « représentations », mais sans opérer de distinguo entre elles 192, la
récente thèse en Lettres de Chantal Berthoud cerne les positions (i.e. opinions) des
acteurs individuels et collectifs, notamment celles du corps enseignant secondaire, dans
la genèse de la réforme de l’enseignement secondaire inférieur entre 1927 et 1977 qui a
abouti à son unification par la création du Cycle d’orientation. Il en résulte une mise en
évidence de dynamiques internes à l’institution scolaire avec leur part d’autonomie,
particulièrement sur l’implication de l’institution dans le phénomène de la massification
de l’accès à l’enseignement secondaire par une politique (i.e. offre) scolaire délibérée. Ce
choix d’une option méthodologique qui privilégie l’« interaction » des acteurs à travers
188 Cf. Charles Heimberg, L’œuvre des travailleurs eux-mêmes ? Valeurs et espoirs dans le mouvement ouvrier genevois
au tournant du siècle (1885-1914), Genève, Slatkine, 1996, pp. 489-530.
189 Inventer les arriérés pour créer l’intelligence. L’arriéré scolaire et la classe spéciale. Histoire d’un concept et d’une
innovation psychopédagogique, 1874-1914, Berne, Peter Lang, 2003.
190 « L’approche de la connaissance de l’enfant par l’histoire notionnelle plus que toute autre histoire nous
éclaire sur le caractère relatif, parce qu’historiquement déterminé, des catégories sociales. Il n’en demeure
pas moins que derrière l’arbitraire de la langue et les désignations linguistiques, il y a des acteurs qui
dépistent, classent, désignent, nomment, donnant sens à la réalité à partir de leur propres pratiques
d’enseignants, de médecins, de psychologues. Ce livre est en quelque sorte l’histoire de ces pratiques
cognitives » (Martine Ruchat, Inventer les arriérés pour créer l’intelligence. L’arriéré scolaire et la classe spéciale. Histoire
d’un concept et d’une innovation psychopédagogique, 1874-1914, Berne, Peter Lang, 2003, p. 6).
191 Cf. « L’histoire aujourd’hui : doutes, défis, propositions », Eutopias, n°42, 1994, p. 1-24. A nos yeux,
l’usage de la notion de « représentation collective » apparaît comme beaucoup plus opératoire que celle
d’« histoire notionnelle » puisqu’« elle autorise à articuler, mieux sans doute que le concept de mentalité,
trois modalités du rapport au monde social : d’abord, le travail de classement et de découpage qui produit
les configurations intellectuelles multiples par lesquelles la réalité est contradictoirement construite par les
différents groupes qui composent une société ; ensuite les pratiques qui visent à faire reconnaître une
identité sociale, à exhiber une manière propre d’être au monde, à signifier symboliquement un statut et un
rang ; enfin, les formes institutionnalisées et objectivées grâce auxquelles des « représentants » (instances
collectives ou individus singuliers) marquent de façon visible et perpétuée l’existence du groupe, de la
communauté ou de la classe » (Roger Chartier, « Le monde comme représentation », Au bord de la falaise.
L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, p. 78).
192
Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du secondaire obligatoire à
Genève (1927-1977), thèse en Lettres, Université de Genève, 2006, pp. 9-10.
63
leurs discours 193 produit une histoire se centrant d’abord sur les discours entre les
différents acteurs collectifs (les enseignants, l’administration scolaire et les sciences de
l’éducation) et individuels, mettant ainsi à contribution un vaste corpus de sources. Le
caractère éminemment conflictuel de l’objet (la réforme de l’enseignement secondaire
inférieur) parce qu’il est foncièrement chargé de très lourds enjeux sociaux permet à
Chantal Berthoud d’identifier des rapports de force entre ces acteurs dans un débat
portant sur les finalités sociales de l’enseignement secondaire (« l’égalité des chances » et
de la sélection scolaire) dont l’analyse révèle à son tour certaines dynamiques d’évolution
du système d’enseignement. Mais ces dynamiques institutionnelles sont parfois peu
articulées avec leur contexte 194 et leur retraduction de déterminismes extérieurs au
système d’enseignement (sociaux, économiques et culturels) est finalement peu
explicitée 195. Seul le poids des contraintes émanant de la sphère politique est
véritablement pris en compte. Hormis ces quelques réserves, il n’en demeure pas moins
que cette étude est un premier travail de fond sur une évolution cruciale du système
d’enseignement à Genève au XXe siècle et que nombre des analyses de Chantal
Berthoud sont corroborées par les nôtres.
Ibid. pp. 18-19.
Ainsi, bien que l’enquête aille jusqu’en 1977, rien n’est dit, ou presque, sur le mouvement de Mai 68 et
ses conséquences, ne serait-ce que sur la critique gauchiste de l’école qui se développe dans son sillage.
195 Cela est sans aucun doute la conséquence du choix méthodologique assumé par Chantal Berthoud
lorsqu’elle écrit : « nous n’avons pas cherché à répondre aux questions suivantes : Qu’était-elle vraiment
[cette école] ? A-t-elle rempli ses fonctions ? En d’autres termes, l’analyse du décalage entre la théorie
porteuse d’idéal – d’utopie diraient certains – et les réalisations effectives restent à faire » (Une école du
second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du secondaire obligatoire à Genève (19271977), thèse en Lettres, Université de Genève, 2006, p. 25).
193
194
64
Conclusion
Pour tout dire d’un mot, les causes, en histoire pas plus
qu’ailleurs, ne se postulent pas. Elles se cherchent…
Marc Bloch, 1944 196
Durant la période qui va de 1870 à 1970 environ, l’histoire politique de l’éducation
et celle des institutions scolaires conserve une prééminence certaine à Genève, tout en
proposant plusieurs travaux d’un intérêt évident. Dans une première époque, les
commémorations et les acteurs du système d’enseignement ont été les occasions et les
moteurs de ces histoires qui, quand elles étaient critiques, ne l’étaient pas sur des bases
scientifiques. Parfois d’ordre politique, les critiques portaient essentiellement sur les
dimensions institutionnelles et pédagogiques de l’école et elles étaient généralement au
service d’intérêts ou de causes que leurs auteurs entendaient défendre 197. De ce point de
vue, les années 1980 marquent indéniablement un tournant avec à la fois une
amélioration méthodologique et un développement considérable de la production
historiographique. Pourtant, en lisant le sixième volume de l’Encyclopédie de Genève
consacré à l’école et à la science qui a été publiée en 1988, le lecteur pourrait croire qu’il
a sous les yeux un bilan de l’histoire de l’école genevoise. Si tel est bien le cas s’agissant
de l’Ancien Régime et de la première moitié du XIXe siècle grâce au texte de Gabriel
Mützenberg 198, il n’en est rien pour la seconde moitié de ce siècle et pour le XXe car le
Apologie pour l’histoire ou métier d’historien (1964), Paris, Armand Colin, 1967, p. 103.
Membre influent de la scène éducative genevoise au XXe siècle, Robert Dottrens (1893-1983) est un
bon exemple de l’usage que les pédagogues font de l’histoire. Porté par ses intérêts premiers que sont les
transformations des pratiques éducatives de l’enseignement primaire vers plus d’efficience pédagogique et
par la prise en compte de la connaissance scientifique (et d’abord psychologique) de l’enfant au service
d’une conception qui fait de l’école un outil de réformisme social (Le progrès à l’école : sélection des élèves ou
changement des méthodes ?, Neuchâtel-Paris, Delachaux & Niestlé, 1936, p. 31), Robert Dottrens milite pour
une formation universitaire des enseignants primaires parce qu’il considère qu’elle est le moyen essentiel
des transformations socioscolaires qu’il appelle de ses vœux. Il n’est donc pas étonnant que ses deux
publications à caractère historique se rapportent directement à la formation des enseignants primaires.
Bien que séparé par quarante ans, ces deux histoires combinent les trois mêmes éléments de base : la
justification d’un institution scolaire de formation des enseignants primaires, une dimension
autobiographique marquée et une histoire qui de politique et d’institutionnelle qu’elle est d’abord dérive
rapidement vers une histoire des idées de la pédagogie. Le premier des deux textes est le plus historique
(cf. Les études pédagogiques à Genève, 1835-1933, Lausanne, Payot, 1933, 63 p.), tandis que le second consiste
avant tout en une défense du bilan de son action et de certaines méthodes pédagogiques (telles que la
lecture globale ou l’écriture script) qu’il avait prôné en tant qu’ancien directeur de l’école primaire et de
l’école expérimentale du Mail (cf. L’école expérimentale du Mail, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1971).
Cependant, ces deux contributions de Robert Dottrens à l’histoire de l’enseignement primaire ne peuvent
être comptées au nombre des contributions historiques - au sens scientifique du terme. Elles constituent
donc avant tout une mine d’informations de première main, mais sous réserve de les soumettre aux
procédures classiques de la critique des sources.
198 Gabriel Mützenberg, « Naissance et développement de l’école », in Encyclopédie de Genève, vol 6 : La
science et l’école, Genève, Association de l’Encyclopédie de Genève, 1988, pp. 10-22.
196
197
65
texte les concernant porte en réalité surtout sur le lendemain des années 1960 199 en
négligeant complètement les avancées historiographiques récentes qu’on a vues
concernant la période précitée. Dans ces mêmes années, la fondation des Archives
Institut J.-J. Rousseau puis, peu de temps après, celle de la CRIÉE ont participé de
manière décisive à ses avancées en leur donnant une assise institutionnelle lié à
l’enrichissement et à l’exploitation des archives indispensables pour faire l’histoire de
l’éducation des XIXe et XXe siècles. En 1998, la création d’une chaire d’histoire de
l’éducation à l’Université de Genève, occupée par Charles Magnin, a encore renforcé ces
développements historiographiques.
En même temps, le canton de Genève apparaît plutôt bien loti à l’échelle nationale
quant à la production historique. Cela tient essentiellement à une solide tradition
académique pour l’histoire moderne et contemporaine. Il n’empêche que l’éducation
reste un objet largement sous investigué dans celle-ci malgré les « grands » pédagogues
locaux qui lui sont associés et les institutions pédagogiques célèbres que le canton
abritait ou abrite toujours (tels que l’Institut J.-J. Rousseau ou le Bureau International de
l’Education). En effet, l’analyse des sujets de mémoires de licence en histoire et en
histoire économique, les deux principaux départements universitaires pourvoyeurs de
licenciés dans la discipline, sont un indicateur fiable de la hiérarchie des intérêts et des
objets animant la corporation au niveau local car le mémoire de licence constitue
traditionnellement l’exercice méthodologique et empirique qui parachève et atteste, en
cas de réussite, de la formation au métier. Or, on constate que le nombre de ceux
consacrés à des objets d’histoire de l’éducation en général se résume à moins d’une
trentaine sur les quarante dernières années environ (2,7%) 200. Cette position minoritaire
dans la formation du corps des historiens est révélatrice d’une certaine faiblesse
persistante de l’histoire de l’éducation qui, de manière générale, reste ainsi un objet des
plus secondaires parmi les préoccupations de la profession.
Malgré les signes d’une indéniable vigueur nouvelle, le chantier de l’histoire de
l’éducation se développe encore trop souvent de manière « parcellaire » et, comme
ailleurs, au gré des méthodes et d’objets. Cela ne serait que de peu de conséquences si le
nombre de producteurs d’histoire de l’éducation n’était pas aussi étroit. Il en résulte une
production continue, certes, mais aussi discontinue car suivant des intérêts éclatés. Ainsi,
l’intérêt pour l’objet éducation apparaît d’abord porté par des raisons conjoncturelles –
la commémoration ou le prestige social de certaines des institutions scolaires de la cité
genevoise 201 – ou, maintenant, par des personnes qui en font leur principal sujet de
recherche, mais dont seule la ténacité individuelle supporte des avancées significatives
Cf. Jean de Senarclens et Catherine Santschi, « L’école à Genève aujourd’hui », in Encyclopédie de Genève,
vol 6 : La science et l’école, Genève, Association de l’Encyclopédie de Genève, 1988, pp. 23-48. A titre de
comparaison, la partie consacrée à l’Université est plus retreinte en taille (ibid., pp. 49-59), mais beaucoup
plus cohérente historiquement. Cela est évidement dû au fait que son auteur Marco Marcacci venait
d’achever quelques années auparavant une histoire de cette institution (cf. Histoire de l’Université de Genève,
1559-1986, Université de Genève, 1986).
200 Sur 622 mémoires de licences validés en histoire générale (faculté des Lettres), toutes époques et
approches confondues, entre 1962 et 2005, seuls 17 relèvent de l’histoire de l’éducation, soit 2,7%. En
histoire économique (faculté des Sciences économiques et sociales), on ne compte que 12 mémoires sur
433 entre 1963 et 2005, soit un taux identique de 2,7%. Ainsi, 29 mémoires sur 1'055 traitent d’un objet
ou d’un aspect de l’éducation, scolaire ou non, toutes périodes historiques confondues.
201 Ce qui ne suffit cependant pas à tout régler comme par magie puisque même le célèbre Institut JeanJacques Rousseau fondé par Edouard Claparède attend encore véritablement son historien depuis la
première chronique de Pierre Bovet qui fut son directeur pendant les vingt premières années (Vingt ans de
vie. L’Institut J. J. Rousseau de 1912 à 1932, Neuchâtel-Paris, Delachaux et Niestlé, 1932) et les contributions
de Daniel Hameline.
199
66
dans l’accumulation des connaissances et dans son institutionnalisation depuis vingtcinq ans 202. Si ces avancées historiographiques et institutionnelles participent et
témoignent de la reconnaissance de la progression de l’histoire de l’éducation à Genève,
il apparaît impératif de la renforcer encore.
La focalisation sur un objet aussi « naturel » et large que le système d’enseignement
pour l’histoire de l’éducation fournit, à notre sens, un moyen d’opérer ce renforcement
afin d’établir une continuité et une cumulativité des méthodes et des connaissances
historiques. Le choix de privilégier l’étude de cet objet au XXe siècle découle non pas
tant de la volonté de combler des lacunes de l’historiographie existante que d’accepter
en connaissance de cause la prise en charge de la responsabilité sociale de l’historien.
Dans une société où l’école est devenue un enjeu majeur des conflits sociaux et dans la
mesure où ses questions de recherche sont irrémédiablement inscrites dans son temps, il
convient à l’historien de l’éducation d’expliciter ces conflits et leur sens par l’étude du
passé. En outre, le partage d’un objet commun donnerait également l’occasion et les
moyens d’amorcer un dialogue sur les méthodes qui est nécessaire à la progression de
cette histoire de l’éducation, et plus particulièrement de l’institution scolaire, car on ne
peut se satisfaire d’un consensus par défaut, produit d’une absence de débat, qui rend
équivalent tous les genres d’histoire ou qui plutôt tend inconsciemment à un seul genre
d’histoire qui, aussi culturel soit-il, reste uniquement centré sur les idées et les
« représentations » que véhiculent les discours des acteurs sur l’éducation et sur
l’école 203.
A dire vrai, il convient donc de pratiquer une histoire qui soit à la fois sociale et
culturelle afin de réintroduire l’objet éducation dans ses dimensions socioculturelles car
elles constituent le préalable de l’explication des événements, des phénomènes et des
processus qui en rythment les évolutions. En ce sens, l’ambition d’une forme d’histoire
« totale » de l’école doit rester intacte, mais de manière beaucoup plus approfondie et
cumulative pour véritablement épouser dans toute sa force et son ampleur le
mouvement et la respiration de cette histoire sur une longue durée. La présente enquête
a l’espoir de participer à cette double ambition à la fois en nouant la gerbe des parts de
l’acquis et en tentant de porter plus avant l’histoire de l’éducation en proposant de
nouveaux développements méthodologiques et analytiques. Pour ce faire, nous avons
porté l’effort de l’enquête sur plusieurs fronts. La première opération – la plus évidente
aussi – a consisté à étendre le dépouillement des sources à des documents ignorés ou
peu utilisés jusque-là, tels que, par exemple, les archives du syndicat des enseignants
primaires et la publication officielle du DIP qu’est le Bulletin officiel de l’enseignement
primaire. La seconde réside dans l’usage privilégié du chiffre et de la statistique. Non que
le chiffre ait une valeur supérieure aux autres formes de la preuve en histoire, mais bien
202 A l’exemple de Charles Magnin dont le mémoire de licence et la thèse en Lettres porte sur l’éducation à
un quart de siècle de distance, la création d’un poste d’histoire au Service de la recherche sociologique du
Département de l’instruction publique en 1980 qu’il occupa pendant dix-huit ans, la fondation de la
CRIÉE (1988) et l’activité en tant que directeur (1999) des Archives Institut J.-J. Rousseau (AIJJR)
témoignent d’une grande continuité dans les idées. En revanche, la création d’une chaire de « approche
sociohistorique des rapports entre professionnalisation, savoirs et formation » en 2005 à la section des
Sciences de l’éducation de l’Université de Genève est sans une doute une nouvelle progression
institutionnelle de l’histoire de l’éducation à Genève. D’autant plus qu’elle est occupée par Rita Hofstetter.
Cependant, l’usage du terme « sociohistorique » qui inscrit dans le présent la définition de la chaire laisse
entrevoir les limites (i.e. résistances) à un nouvel élargissement institutionnel de l’histoire de l’éducation au
sein des Sciences de l’éducation.
203 Cf. Charles Magnin, « L’histoire de l’éducation en Suisse : esquisse d’un bilan et quelques perspectives
d’avenir », Annali si storia dell’educazione e delle istituzioni scholastiche, n° 12/2005, 2006, pp. 309-315.
67
parce qu’il est une manière heuristique d’analyser la réalité sociale et historique. En effet,
l’outil statistique participe selon des modalités spécifiques à l’établissement puis à
l’explicitation des faits et des processus historiques. Si bien que s’en priver, c’est
s’interdire un moyen supplémentaire, qui, à nos yeux relève pourtant de la « boîte à
outils » normale de l’historien 204. Plus fondamentalement, le recours à la statistique
rejoint la troisième opération, de loin la plus ambitieuse, qui vise à varier l’échelle des
observations (les focales) puis à systématiser les approches et, enfin, à confronter les
données, les analyses et les résultats. Ces trois opérations constituent les principes
essentiels qui ont guidé le travail empirique constitutif de cette enquête. Toutefois, là
encore, il ne faut pas se méprendre : il ne s’agit pas d’une multiplication désordonnée
des points de vue dans l’espoir que ceux-ci amèneraient nécessairement plus de vérité. Il
est ici question d’une combinaison des niveaux d’analyse qui est organisée par les
contraintes même du questionnaire. Selon les niveaux d’analyse choisis, nous avons opté
pour des traitements différents des sources qui chacun correspond des outils d’analyse
spécifique. Tout ceci a pour seul but de dire le comment afin d’accéder au pourquoi des
évolutions historiques observées pour ce qui est du système d’enseignement à Genève
sur un siècle.
204 En effet, la méconnaissance du raisonnement statistique participe, notamment via les chercheurs en
sciences sociales qui le réfutent, généralement parce que ce sont ceux-là qui le méconnaissent et qu’ils sont
donc les plus enclins à croire les discours de sens commun qui l’invalident, de la croyance qu’il est de
caractère entièrement déterministe (i.e. mécaniste) : « l’ignorance de la statistique ou, mieux, le manque
d’accoutumance au mode de pensée statistique, conduisent à confondre le probable (par exemple la
relation entre l’origine sociale et la réussite scolaire) avec le certain, le nécessaire. D’où toutes sortes
d’accusations absurdes, comme le reproche de fatalisme, ou des objections sans objet, comme l’échec
d’une partie des enfants de la classe dominantes qui est, tout au contraire, un élément capital du mode de
reproduction statistique » (Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Ed. de Minuit, 1984, p. 40).
68
DEUXIÈME PARTIE
IMPOSITION ET EXTENSION DE LA FORME SCOLAIRE (1872-1923)
69
70
Introduction
Il convient de faire connaître les moyens dont
l’Etat, la société disposent à Genève pour arriver
à combattre le vice depuis l’enfance même. […]
comme moyen de prévention, il faut placer en
première ligne l’instruction obligatoire.
John Cuénoud, 1889 1
Nous avons le souvenir des invasions
périodiques de ces familles débarquées de la
veille, peuplant nos classes d'une nuée de pupilles
dont nous avions peine à déchiffrer l'état civil
dans le charabia maternel. Les seuls mots
intelligibles – vous en souvient-il, mes confrères
qui en riiez ou pestiez suivant le degré d'humour ?
– étaient « vestiaire », « cuisine », « gardienne » et
« colonie de vacances ».
Madame Tissot-Cerruti, régente, 1934 2
Le lien entre niveau d’instruction et criminalité fait ici par John Cuénoud (18221899), philanthrope récemment retraité de son poste de Directeur de la Police Centrale
genevoise, n’est alors pas nouveau ni original, à Genève et généralement en Occident.
La conception de l’éducation scolaire comme moyen privilégié pour prévenir le crime à
la racine – en agissant au plus tôt sur la « jeunesse » – et plus globalement pour régler la
« question sociale » qui obnubile les élites bourgeoises, tant réactionnaires que libérales,
est constituée dès le premier quart du XIXe siècle 3. Or, dans le dernier quart du XIXe
siècle, la jeunesse et les problèmes qu’elle engendre prennent une large place parmi les
interrogations sociales. Face à ce que l’on peut appeler sans aucun doute une « crise » la
concernant, c’est en particulier l’école publique qui apparaît comme une des institutions
propres à résoudre cette crise. Cette relation entre école, enfance ou jeunesse et ordre
socio-politique a largement été nourrie et débattue au cours des deux siècles écoulés.
Cependant, de manière conjoncturelle, elle réoccupe le devant de la scène politicomédiatique depuis le milieu des années 1990. Bien que constituant à la fois une classe
d’âge fortement minoritaire dans nos sociétés occidentales vieillissantes
démographiquement et le réceptacle de tous les fantasmes consuméristes, la jeunesse, ou
Statistiques des crimes et délits accomplis à Genève de 1817 à 1885, Genève, 1889, p. 32.
Fille d’horloger genevois née en 1870, cette institutrice a exercé son métier de 1892 à 1923 (« Ecole
d’hier, d’aujourd’hui et de demain », Journal de Genève, 19 février 1934).
3 Cf. A. Ramu, Rapport sur l'instruction primaire dans le canton de Genève lu à l'assemblée générale de la Société pour
l'instruction religieuse, le 6 décembre 1827, Genève, 1828, pp. 13-14.
1
2
71
du moins une fraction de celle-ci, apparaît désormais menaçante et comme synonyme
d’une hypothétique résurgence des « classes dangereuses » chères au XIXe siècle 4.
La deuxième partie de cette thèse vise à questionner, par l’investigation du cas du
Canton de Genève, le double refus de la scolarisation et de la délinquance juvénile
(enfants et adolescents) au tournant des XIXe et XXe siècles. Des refus qui sont, à notre
sens, solidaires parce qu’ils constituent, en premier lieu, des marqueurs sociaux essentiels
de la précarité matérielle et culturelle de certaines catégories de population dans les
société occidentales modernes et, en second lieu, des espaces sociaux dans lesquels se
jouent la détermination sociale des individus appartenant à ces mêmes catégories de la
population. Pour ce faire, nous nous appuierons principalement sur les ressources
documentaires fournies par les archives du Département de l’Instruction publique (DIP)
et du Département de Justice et Police (DPJ) genevois.
Par précarité, nous entendons un état, et non un processus, caractérisant des
groupes sociaux en situation d’être exclus de la participation à la production et de l’usage
des biens matériels et culturels communs. Dans un contexte légal où la fréquentation de
l’école est obligatoire entre six et quinze ans, nous décrirons puis expliciterons les liens
d’interdépendance qui existent entre la déscolarisation – ou plutôt la non scolarisation –
et la délinquance des jeunes dans la structuration ou la reproduction d’une situation de
précarité sociale. Corrélativement, et quand cela sera nécessaire, nous analyserons,
comme l’autre face de cette recherche, le lien entre la non scolarisation ou la
déscolarisation et la mise au travail, précoce ou non, des jeunes.
Pour ce faire, notre démarche s’inspire en partie de celle que Maurice Crubellier a
utilisée pour décrire et analyser l’enfance et la jeunesse en France entre 1800 et 1950.
Cette démarche consiste à étudier les relations qui se nouent entre d’une part la jeunesse
– plus précisément celle issue des classes populaires – considérée, comme un groupe
social particulier mais non autonome car inséré et dominé par le monde des adultes, et
d’autre part le projet « civilisateur » – au sens où Norbert Elias l’entend 5 – que constitue
la scolarisation de tous les enfants depuis la seconde moitié du XIXe siècle et qui aurait
avant tout pour but, selon Maurice Crubellier, de « casser » cette « société enfantine » 6.
Pour notre part, nous analysons que la scolarisation des masses a modifié, et non pas
« cassé », les modalités de la sociabilité juvénile. Pour le cas de Genève au tournant des
XIXe et XXe siècles, nous visons à restituer et à analyser les cohérences internes des
modes de faire – les pratiques – d’une fraction de la jeunesse se présentant comme
rétive, socialement et culturellement à l’école et aux valeurs dominantes ainsi qu’aux
modalités de son insertion sociale et économique. Cette approche complète, plus qu’elle
ne conteste, les approches historiques dominantes portant principalement sur les
représentations et sur les pratiques des adultes à l’égard de l’enfance et de la jeunesse 7.
C’est pourquoi nous nous appuierons largement sur cette historiographie, et notamment
sur les travaux de Martine Ruchat pour ce qui concerne les enjeux sociaux et politiques
4 Cf. Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses (1958), Paris, Hachette, 1984. En France dans le
courant des années 1990, « on passe ainsi d’un discours de lutte contre les inégalités sociales à un discours
de protection de la société contre une menace intérieure venant des quartiers populaires, culturellement et
économiquement déshérités » (Mathias Millet et Daniel Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question
sociale, Paris, PUF, 2005, p. 5).
5 La civilisation des mœurs (1939), Paris, 1969.
6 L’enfance et la jeunesse dans la société française, 1800-1950, Paris, Armand Colin, 1979, p. 72.
7 Cf. Eggle Becchi et Dominique Julia (dir.), Histoire de l’enfance en Occident, tome 2 : du XVIIIe à nos jours,
Paris, Seuil, 1998.
72
du traitement institutionnel de l’enfance dite « difficile » 8. Mais si l’analyse des marges est
une manière efficace pour déchiffrer les normes, ce sont avant tout les autres, ceux qui
forment la majorité, les « hésitants » et leurs comportements moins explicites, qui nous
intéressent ici. Dans les limites du cas genevois, il s’agit de montrer comment, et avec
quelle efficience l’instauration de l’obligation scolaire a participé au règlement des
comportements de la jeunesse des classes populaires considérés comme plus ou moins
« dangereux » parce qu’antagoniques socialement, tout en promouvant un projet socioéducatif visant à assurer à chacun une insertion sociale et économique le préservant tant
de l’assistance publique que de la dépendance d’autrui ou de la criminalité.
Il nous apparaît dès lors qu’une meilleure connaissance de cette institutionnalisation 9
de l’enfance et de la jeunesse à travers l’école – et plus exactement à travers l’imposition
à tous sans exception de la forme scolaire – est fondamentale non seulement parce
qu’elle est une des modalités constitutives de nos sociétés occidentales, mais aussi parce
qu’elle nous permet de mieux comprendre pourquoi et comment cette
institutionnalisation, via l’institutionnalisation de l’école publique, laïque et obligatoire
elle-même, semble se dénouer aujourd’hui en raison de la précarité renaissante qui
frappe divers groupes sociaux.
Martine Ruchat, Le sacrifice de l’ombre. Une histoire de l’éducation correctionnelle au XIXe siècle à Genève, thèse en
Sciences de l’éducation, FPSE, Université de Genève, 1990 ; L’oiseau et le cachot. Naissance de l’éducation
correctionnelle en Suisse romande, 1800-1913, Genève, Zoé, 1993 ; Inventer les arriérés pour créer l’intelligence.
L’arriéré scolaire et la classe spéciale. Histoire d’un concept et d’une innovation psychopédagogique, 1874-1914, Berne,
Peter Lang, 2003. Et dans une moindre mesure l’ouvrage de Nelly Delay-Malherbe, Enfance protégée, familles
encadrées. Matériaux pour une histoire des services officiels de protection de l’enfance à Genève, Cahiers du Service de la
recherche sociologique, n°16, Genève, 1982.
9 Processus social, plus ou moins conflictuel, de constitution d’une institution sociale, qui est par
définition une forme organisée (telle la famille, l’armée, la justice, etc.) et qui accomplit un travail social
remplissant une fonction mais dont l’utilité sociale et les fins qu’elle sert peuvent se trouver être
différentes des causes qui l’ont fait naître (cf. Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique (1895),
Paris, PUF, 1963, pp. 3-46, 89-123).
8
73
74
Chapitre 3
Société et école à Genève au XIXe siècle
Si le territoire du Canton de Genève est restreint, il connaît pourtant deux
modifications de très grande importance au début du XIXe siècle. La première consiste
en une extension territoriale de fait avec l’annexion des communes rurales catholiques
cédées par la France et le Royaume de Piémont-Sardaigne au Traité de Vienne (1815)
afin d’établir l’unité physique du territoire genevois et d’assurer un accès continu du
nouveau Canton de Genève à la Confédération helvétique. La seconde modification est
une réorganisation et une extension de l’espace urbain et industriel de la ville par la
démolition des imposantes fortifications qui comptent alors pour un tiers environ dans
la superficie de la cité. Un démantèlement qui s’opère « au profit des classes bourgeoises
[industrielles et commerçantes] qui disposent des moyens pour acquérir les terrains », et
qui accroissent de cette manière leur influence économique contre l’ancienne
bourgeoisie aux mœurs aristocratiques 10.
Pendant l’Ancien Régime, le petit territoire de la République de Genève, dont
l’essentiel est formé par la cité elle-même, se compose d’une population majoritairement
urbaine et protestante, et qui, pour l’essentiel, a « accès à la civilisation écrite ».
Inversement, Roger Girod montre que la population des anciennes communes sardes
est à plus de 80% analphabète à la fin de l’Ancien Régime, pour moins de 50% dans les
anciennes communes françaises 11. Cependant, les périodes révolutionnaires et
napoléoniennes (1789-1815) constituent l’amorce d’une progression généralisée de
l’alphabétisation. Cette alphabétisation, à laquelle échappe cependant l’importante
population domestique d’origine paysanne, étrangère (Savoie et Pays de Gex) et
généralement féminine, est le produit de l’initiative privée et elle marque
institutionnellement le lien entre instruction et protestantisme en milieu urbain.
L’instruction publique : une question socio-politique (1815-1885)
Avec la Restauration et le retour au pouvoir des élites réactionnaires, cet effort de
scolarisation – l’école commence alors à être comprise comme un outil primordial pour
résoudre la « question sociale » en « civilisant » les masses – est à la fois approfondi puis
étendu à cette nouvelle campagne genevoise où vit une population rurale et catholique
dont le taux d’alphabétisation est généralement bas. Partiellement grâce à l’introduction
de la méthode de l’enseignement mutuel, la première moitié du XIXe siècle est une
Jean-Claude Favez & Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul
Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, p. 302.
11 Roger Girod, « Le recul de l’analphabétisme dans la région de Genève, de la fin du XVIIIe siècle au
milieu du XIXe siècle », in Mélanges d’histoire économique et sociale en hommage au professeur Anthony Babel, tome
2, Genève, 1963, p. 188.
10
75
période de rattrapage pour ces populations 12. Si bien qu’avant 1850, environ 80% des
enfants reçoivent une instruction dans les écoles publiques ou dans les écoles privées
(Tableau 1). C’est d’ailleurs pourquoi le principe de l’obligation scolaire, en réflexion
depuis 1830, achoppe sur les deux arguments de la liberté d’enseignement et de son
inutilité 13, alors que l’Etat affirme son emprise sur l’instruction primaire en établissant en
deux temps sa laïcité puis sa gratuité (1833-1835, 1847-1848) 14.
Tableau 1 : Enfants de 6 à 13 ans scolarisés dans le Canton de Genève, en 1843 et 1886 15
Ecole primaire publique
Ecoles secondaires (publiques)
Ecoles privées
Nombre enfants scolarisés
Nombre enfants non scolarisés
Total enfants 6-13 ans
1843
1886
3'922 42,9%
8'246 72,2%
500
5,5%
814
7,1%
2'900 31,7%
2'018 17,7%
7'322 80,1% 11'335 16 99,2%
1'819 19,9%
88
0,8%
9'141 100%
11'423 100%
L’établissement de la démocratie représentative fondée sur le suffrage universel
masculin avec la Constitution de 1842 ne marque a priori aucune rupture entre le régime
conservateur de la Restauration et le régime radical quant à la mission de l’école
populaire : civiliser les masses. Cependant, l’opposition entre ancien et nouveau régime
existe bel et bien. D’une part, l’anticléricalisme des radicaux achève de séculariser
définitivement l’école publique. D’autre part, s’opposant à une conception rigide et
hiérarchiquement immuable de la société, ces derniers promeuvent un projet
sociopolitique où la mobilité et la hiérarchisation sociales des individus sont assurées par
l’expression des talents dont le garant est l’établissement puis le maintien de la
démocratie représentative et pour lequel l’école publique apparaît comme indispensable :
Quant à l’instruction publique, je crois qu’il est d’utilité publique de la rendre
obligatoire ; en effet, l’instruction du peuple amène sa moralité, et la moralité le
bien-être. En outre, nous avons maintenant le suffrage universel, c’est là une arme
puissante qu’il serait dangereux de confier à des hommes qui ne sauraient pas s’en
servir ; il est nécessaire de donner aux citoyens l’instruction qui leur manque pour
connaître leurs droits et savoir les exercer. Il était triste aux dernières élections de
voir la masse d’individus qui étaient forcés de faire écrire leurs bulletins par d’autres
personnes 17.
En revanche, la notion d’ordre – tant public que social – ne saurait souffrir de
dérogation, bien que la révolution de 1846 soit le produit de l’insurrection populaire. La
nouvelle bourgeoisie, maintenant au pouvoir, ne rompt donc pas avec les tâches
Cf. Christian Alain Muller, « L’enseignement mutuel à Genève ou l’histoire de l’"échec" d’une
innovation pédagogique en contexte, 1815-1850 », Paedagogica Historica, vol. 41-1/2 : School and Modernity :
Knowledge, Institutions and Practices, 2005, pp. 97-119.
13 Cf. Charles. Magnin, La reproclamation de l’instruction obligatoire, à Genève, au 19e siècle : du refus de 1842 à
l’acceptation de 1872, Genève, Service de la Recherche sociologique, 1986.
14 Cf. Charles Magnin, « Au nom du père : démocratie, discipline sociale et instruction publique. Les
débats et décisions de la Constituante genevoise de 1847 sur la gratuité de l’instruction primaire et
l’instruction obligatoire », Equinoxe, n°11, 1994, pp. 145-158.
15 Source : Gabriel Mützenberg, Genève 1830. Restauration de l’école, Lausanne, 1974, p. 512 ; Rapport de gestion
du Conseil d’Etat pour l’année 1886, Genève, 1887.
16 Dans ce chiffre sont également compris les 257 enfants qui reçoivent une instruction à domicile.
17 Mémorial des séances de l’assemblée constituante genevoise, Genève, 1842, tome II, pp. 1740-1741.
12
76
essentielles de l’école primaire populaire : imposer des normes culturelles (langage,
patriotisme), consolider l’adhésion idéologique au régime démocratique, faire régner la
Raison contre les passions dangereuses (religieuses, sociales, etc.) et assurer
l’indépendance économique des individus 18. Ces investissements sur l’enfant à différents
niveaux permettent également de comprendre en quoi celui-ci est devenu un bien social
dans lequel l’avenir de la société se construit 19. Après la lutte séculaire pour la
conservation de l’enfant sous l’Ancien Régime 20, son éducation, et a fortiori son
éducation scolaire, constitue la seconde étape : celle de sa mise en valeur car n’est-ce pas
« dans l’école qu’est l’avenir social tout entier » 21. Désormais parler de l’enfance et de
son éducation revient à parler des intérêts de la Nation, et donc de ceux de l’Etat.
L’obligation scolaire instaurée en 1872 par la nouvelle loi sur l’Instruction publique,
en plein du Kulturkampf 22, est un fait politique qui vise à l’adhésion de tous au principe
18 Cf. Antoine Pons, « Rapport à l’appui du projet de loi générale sur l’instruction publique par le Conseil
d’Etat, dans sa séance du 12 juillet 1848 » (Mémorial des séances du Grand Conseil (désormais : MGC), Genève,
1848, pp. 2048-2052).
19 D’après Guillaume Fatio parmi les 187 œuvres philanthropiques diverses existant alors dans le Canton
de Genève, 60 se destinent à la jeunesse de moins de 16 ans, soit un tiers environ (« Coup d’œil historique
sur les œuvres philanthropiques genevoises », in Rapport annuel du Bureau central de Bienfaisance, Genève,
1910, p. 82).
20 A Genève depuis l’Ancien Régime, c’est l’Etat à travers son Hospice général, fondé au XVIe siècle, qui
prend en charge les enfants abandonnés. En pays catholique, l’Eglise et la monarchie mènent un combat
commun contre ce qui est de plus en plus ressenti comme une perte de forces vives, préjudiciables pour la
prospérité et la puissance du pays (cf. M. Moheau, Recherches et considérations sur la population de la France
(1778), réédition annotée par Eric Vilquin, Paris, FNED, PUF, 1994, pp. 55-60 ; cf. également Jacques
Donzelot, La police des familles, Paris, Ed. Minuit, 1977, pp. 15-48).
21 Intervention de Mme Rosen-Dufaure, ancienne vice-présidente de la Société pour les études
psychologiques de Paris, Xe congrès de la Société des Instituteurs romands. Rapport sur les deux questions mises à
l’étude (août 1886), Porrentruy, Imprimerie Victor Michel, 1886, p. 42.
22 Le Kulturkampf est un événement européen, du moins dans les pays catholiques ou bi-confessionnels tels
que l’Allemagne et la Suisse. Déjà stimulé par les obstacles que les catholiques – plutôt conservateurs –
ont dressés devant la naissance et l’existence de l’Etat fédéral, le conflit entre l’Etat et l’Eglise catholique
romaine se retrouve relancé par la déclaration d’infaillibilité pontificale en matière doctrinale (septembre
1870). Cette déclaration fait suite à un Syllabus du pape Pie IX de 1864 condamnant le libéralisme, le
progrès et la modernité en général et où s’affirme théoriquement la politique ultramontaine de la papauté.
Affrontement politique sur la sécularisation puis la laïcité, entre science et foi, entre modernisme et
tradition, le Kulturkampf recouvre et donne un axe de revendications idéologiques structuré à tout un
ensemble de problèmes socio-économiques que vivent mal les classes populaires notamment rurales face à
l’industrialisation, l’urbanisation et la sécularisation des modes de vie. A ceci s’ajoute un conflit de pouvoir
très concret. En effet, l’Etat national se doit au minimum d’être neutre sur le plan confessionnel alors qu’il
est également en concurrence avec les Eglises dans les domaines de l’instruction, du droit civil (mariage,
voire des libertés personnelles (morale et interdits)). Le Kulturkampf redonne corps au vieux complot
jésuite. A Genève, le conflit est particulièrement aigu dans un canton où être genevois signifie être
protestant (identité) mais dans lequel la population catholique issue des communes rattachées au canton
en 1815, qui bien que dominée socialement et politiquement, progresse démographiquement par les
naissances et l’immigration pour devenir majoritaire à partir de 1860 (51% de la population environ). Les
autorités civiles de Genève mettent le feu aux poudres en s’opposant à la création d’un évêché pour Mgr
Mermillod vicaire apostolique. Puis à Genève, comme dans le Jura bernois, les gouvernements expulsent
les dignitaires les plus fidèles à Rome. Dans tous les cas, la laïcisation de l’enseignement, notamment
primaire, est alors perçue comme un moyen privilégié de combattre l’influence de l’Eglise catholique
romaine. A Genève, la séparation définitive de l’Etat et de l’Eglise protestante a eu lieu en 1907 avec la
suppression en votation populaire du budget des cultes (cf. Jean-Claude Favez & Claude Raffestin, « De la
Genève radicale à la cité internationale » in Paul Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne,
1974, pp. 314-318).
77
du régime de la démocratie représentative 23. Une décision qui ne fait par ailleurs
qu’anticiper de deux ans l’obligation de la scolarité primaire établie par la révision de la
Constitution fédérale de 1874 (article 27)24, qui confirme à la fois la laïcisation 25 et la
gratuité de l’école primaire, principes adoptés à Genève dès 1847-1848. Désormais ces
trois principes, gratuité, laïcité et obligation, fondent l’école d’Etat, à Genève comme
généralement en Europe.
La primauté des finalités sociales et économiques de l’école d’Etat (1886-1914)
Une fois l’obligation scolaire à plein temps imposée de six à douze ans en 1872 puis
prolongée d’une année en 1886, les finalités de l’école pour tous évoluent. En effet, au
souci d’adhésion idéologique via la préparation du futur citoyen succède, en tête des
préoccupations, celles portant sur l’insertion économique des individus, dans le but
d’assurer à la fois l’autonomie économique de chacun et le développement économique
du canton 26. La seconde industrialisation (mécanique, chimie, électricité) qui touche
désormais Genève 27 et le développement précoce du secteur tertiaire moderne (Tableau
2) poussent en faveur d’un développement corrélatif du système d’enseignement 28. Les
quinze années qui suivent sont marquées par la création d’écoles secondaires
Rita Hofstetter, Les lumières de la démocratie. Histoire de l’école primaire publique à Genève au XIXe siècle, Berne,
Peter Lang, 1998, pp. 285-288.
24 En revanche, la mise en place de programmes scolaires fédéraux échoue. Ce sont les examens de
recrues qui servent alors de moyen de contrôle du niveau de la scolarisation obligatoire (i.e. primaire) de la
population à travers l'évaluation scolaire des jeunes hommes. Un classement des cantons effectué sur la
moyenne des résultats est publié chaque année et conditionne en partie le montant de la subvention
fédérale à l'école primaire octroyée à chaque canton. Ces résultats et surtout leur publicité constituent un
moyen indirect mais puissant de la Confédération pour pousser à un minimum d'homogénéisation de
l'enseignement primaire à l'échelle nationale (cf. Werner Lustenberger, Les examens pédagogiques de recrues:
une contributions à l'histoire de l'école en Suisse, Zurich, Ruegger, 1997). Par ailleurs, l'examen passé par les
recrues pour leur incorporation est proprement scolaire (cf. Pierre Bovet, Les examens de recrues dans l'armée
suisse, 1854-1913. Enquête internationale sur les examens, Paris-Neuchâtel et Niestlé, 1935, pp. 58-59).
25 Une laïcité appliquée de manière tolérante, notamment à l’égard des minorités religieuses, puisqu’au
début du XXe siècle les israélites orthodoxes « sont tacitement autorisés » à ne pas devoir écrire le samedi,
jour d’école (William Rosier, conseiller d’Etat chargé du DIP, à M. Kuoni, secrétaire du Conseil scolaire
de Saint-Gall, Genève, 9 juillet 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.32).
26 Incarnée pour le radical Antoine Carteret dans la figure idéale de l’« ouvrier distingué » et qualifié
(MGC, 1878, p. 1804) alors qu’un autre, radical, Georges Favon, voit dans l’instruction primaire un moyen
de donner des armes essentielles aux plus pauvres pour « les aider dans la lutte de tous les jours » (MGC,
1885, p. 467).
27 Jean-Claude Favez & Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul
Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, p. 320.
28 Parmi les activités dites des services, la domesticité (personnel de maison) représente de loin la part
prépondérante. Ainsi en 1870, 36% des personnes employées dans le secteur tertiaire le sont dans le
service domestique, et 88% d’entre elles sont des femmes. Et si, en 1910, fin de la période qui nous
intéresse ici, cette part tombe à 22% des activités liées aux services, ce sont les autres secteurs qui se
développent (banques, assurances, commerce, hôtellerie, transports, etc.) dont les emplois, pour une part
notable d’entre eux, nécessitent un minimum de savoirs scolaires. Ces derniers trouvent donc preneurs
parmi une population minimalement instruite (y compris via l’apprentissage). D’ailleurs, la moitié des
créations d’écoles secondaires ne concerne pas directement l’industrie ou le bâtiment. Cependant, la tâche
assignée par les élites à l’école publique reste l’orientation des masses vers le secteur secondaire
pourvoyeur d’emplois, tout en cherchant à développer une main-d’œuvre ouvrière très qualifiée pour les
industries de luxe et de pointe à travers la fondation d’écoles techniques aux effectifs limités (cf. Paul
Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol. I : Statistiques
économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, pp. 50-51).
23
78
professionnelles ou semi-professionnelles 29, et celle de nouvelles filières dans les écoles
secondaires existantes 30. Si certaines de ces écoles ne sont initialement pas des créations
de l’Etat mais de la Ville de Genève en tant que municipalité, l’Etat cantonal finit
néanmoins par les ramener progressivement dans son giron 31. Après un progrès
d’unification de la base du système scolaire entre les deux lois de 1872 et 1886, la longue
période qui s’ouvre est celle de sa différenciation accrue dès la sortie de l’école primaire
afin d’offrir des écoles secondaires adaptées aux différents publics et correspondant à
leur destination professionnelle. En revanche, la dualité étanche dès les degrés
supérieurs de l’école obligatoire publique entre une école du peuple (primaire) et une
école des élites (secondaire) est confirmée légalement 32. En 1911, la création des Cours
professionnels commerciaux et industriels (ouverts en 1915) vise à restructurer par sa
scolarisation partielle (de quatorze à seize ans) un apprentissage en dégénérescence,
malgré le maintien d’un important secteur artisanal et de la Fabrique (horlogerie) dans la
structure productive du canton. Plus généralement, la création d’une « classe
complémentaire » à plein temps, vite appelée 7ème primaire, pour les enfants de
l’agglomération, qui repousse de treize à quatorze ans la fin de l’école primaire pour tous
ceux qui ne sont pas en apprentissage ou à l'école secondaire, participe au même titre
que la fondation des Cours professionnels et celle d’écoles professionnelles d’un double
mouvement : d’une part, l’allongement et la généralisation de la durée de la scolarisation
à plein temps et, d’autre part, l’approfondissement du lien, toujours plus étroit, entre
système de formation et système économique. Un processus qui s’initie alors et qui va
croissant tout au long du XXe siècle.
Tableau 2 : Répartition de la population active par branche économique, Canton de Genève, 1870-1910 33
primaire
secondaire
tertiaire
incertain
total
1870
1880
1888
1900
1910
8'410 20.9% 7'927 15.1% 7'312 14.0% 7'198
9.9% 6'230
7.6%
16'647 41.4% 22'819 43.6% 20'753 39.8% 33'025 45.3% 35'910 43.7%
13'839 34.4% 20'499 39.1% 21'957 42.1% 30'490 41.9% 36'283 44.2%
1'327
3.3% 1'156
2.2% 2'106
4.1% 2'118
2.9% 3'661
4.5%
40'223
100% 52'401
100% 52'128
100% 72'831
100% 82'084
100%
En dépit de critiques sur les contenus et les valeurs que dispense l’école publique
(civisme patriotique et travail), les porte-paroles du mouvement ouvrier, principalement
Le mouvement commence dès 1876 avec l’Ecole des arts industriels puis il s’amplifie avec la création de
l’Ecole professionnelle (1886), l’Ecole supérieure de commerce (1888), l’Ecole d’horticulture (1887),
l’Ecole de mécanique (1891), l’Ecole ménagère de Carouge (1894), l’Ecole professionnelle et ménagère
des jeunes filles de Genève (1897), l’Ecole des métiers des professions des bâtiments (1898) et le
Technicum (1901).
30 A l’instar de la section commerciale de l’Ecole Supérieure des Jeunes Filles en 1898.
31 Par exemple, après seulement quatre ans d’existence, l’Ecole d’horticulture, fruit d’une initiative privée,
est reprise par l’Etat. En 1902, c’est la Ville de Genève qui lui cède l’Ecole de mécanique.
32 L’unification des degrés de l’école primaire pour tous les élèves échoue et la loi de 1886 maintient le
début du Collège dès la 7ème année (correspondant à la 6ème du primaire) avec l’apprentissage du latin et
son caractère payant (cf. Barbara Lucas, La rénovation permanente. L’école publique genevoise et ses enjeux (18861911), mémoire de diplôme d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1995, pp. 32-42). En
France, la dualité du système d’enseignement avec des finalités de ségrégation sociale identique est alors
similaire (cf. Christian Baudelot et Roger Establet, L’école capitaliste en France, Paris, Maspero, 1971, pp. 4143).
33 Source : Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol.
I : Statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, pp. 50-51.
29
79
socialistes, sont acquis aux principes de l’enseignement obligatoire. Cependant, l’alliance
des socialistes et des radicaux favorise le développement du mouvement syndicaliste
révolutionnaire à Genève. Axé sur la lutte socioéconomique, l’influence de ce courant
culmine avec les dures grèves de 1902-1903, avant de retomber face aux échecs de ces
combats 34. Malgré tout, le consensus politique entre socialistes et radicaux fonctionne
encore au niveau politique en cette fin de XIXe siècle et les demandes socialistes portent
avant tout sur un développement de certaines modalités de la scolarisation : l’extension
de la formation professionnelle, l’aménagement des horaires, la gratuité des fournitures
scolaires, ou encore l’allègement des programmes 35. Au nom de la lutte contre
l’ignorance ennemie de la liberté, le caractère utilitaire de l’enseignement public est
soutenu par le même consensus dans une période où la crise économique sévit jusqu’au
milieu des années 1890 36. La nouvelle ambition qui se dessine alors pour l’enseignement
obligatoire (les degrés supérieurs de l’école primaire essentiellement) est celle de
préparer à la formation d’une main-d’œuvre mieux qualifiée afin de soutenir l’expansion
industrielle. Il s’ensuit une réorientation partielle de l’enseignement à la fois sur le
contenu, avec un accent mis sur les sciences, et sur la méthode. L’enseignement dit
« intuitif », basé sur l’observation et l’expérience, apparaît alors comme providentiel pour
développer les facultés concrètes et l’habileté manuelle (dessin et travaux manuels). Cet
enseignement qui ne se diffuse que progressivement et inégalement dans les pratiques
enseignantes 37, ne rompt pas foncièrement avec la mission culturelle et civilisatrice de
l’école primaire publique pour les classes populaires :
En ce qui concerne les travaux manuels, comme moyen d’éducation, qu’on ne nous
dise pas qu’il s’agit d’une utopie, car ils ont depuis longtemps préoccupé les
pédagogues ; L’Emile de Rousseau en est un exemple. […] Partout [en Europe] le
but est d’habituer l’enfant à un travail réglé, à l’ordre, de former l’œil et la main et
de retirer de la rue une foule d’enfants qui y passent de trop longues heures 38.
L’école primaire publique, un instrument pour civiliser les pauvres… étrangers
Cet effort civilisateur se renforce encore via l’école et l’entreprise durant cette
période. Pour sa part, l’école doit ainsi s’attacher autant à l’instruction de savoirs liés à la
civilisation écrite qu’à l’éducation à des normes morales qui forment un fait de
Cf. Marc Vuilleumier, « Le syndicalisme révolutionnaire en Suisse romande », Ricerche storiche, 1975, pp.
43-73.
35 Cf. Charles Heimberg, L’œuvre des travailleurs eux-mêmes ? Valeurs et espoirs dans le mouvement ouvrier genevois au
tournant du siècle (1885-1914), Genève, Slatkine, 1996, pp. 489-516.
36 La « Grande Crise » (1873-1894) qui secoue les économies capitalistes est principalement due à une
forte baisse des prix, des profits et des taux d’intérêts (dépression) alors que globalement
l’industrialisation, la production industrielle, le commerce international et les investissements continuent
leur rapide progression (cf. Eric J. Hobsbawm, L’ère des empires, 1875-1914 (1987), Paris, Fayard, 2002, pp.
52-66).
37 En effet, la branche qui devait incarner la méthode, à savoir les travaux manuels, est finalement
abandonnée (cf. Lucas, La rénovation permanente. L’école..., op. cit., pp. 46-48). En revanche, les autres
procédés liés à l’observation et au concret pénètrent plus ou moins fortement selon les branches les
pratiques d’enseignement de l’école primaire avant 1914.
38 Alexandre Gavard, Mémorial des Séances du Grand Conseil, pp. 543-544, cité par Charles Magnin, Instruction
publique et privée et rapport de classes, à Genève, au XIXe siècle : la loi sur l’Instruction publique du 5 juin 1886,
mémoire de licence histoire, facultés des lettres, Genève, 1973, p. 141.
34
80
civilisation : la maîtrise du corps, de l’esprit et du langage sont indissociables Un fait
dont les autorités scolaires cherchent souvent à mesurer la progression :
Un fait réjouissant nous a frappés cette année : c’est le progrès qui semble
s’accomplir, au moins dans plusieurs écoles, en ce qui concerne la discipline
extérieure. Il nous a paru que les manières débraillées et tapageuses, que les
expressions grossières et malsonnantes tendaient à disparaître et à faire place à une
tenue plus convenable et à un langage plus civilisé 39.
Cibles de cette ambition civilisatrice, les parents étrangers et leurs enfants sont en
première ligne car ils sont nombreux dans les milieux populaires et plus éloignés,
semble-t-il, des normes de la forme scolaire qu’ils ont donc logiquement plus de mal à
accepter. Ainsi l’inspecteur des écoles primaires Louis Delafontaine constate en 1902 à
propos des effectifs de Carouge, une petite ville aux portes de Genève, que « l'élément
suisse ne dépasse l'élément étranger que de 59 élèves seulement, et, tandis que le premier
ne donne lieu à aucune plainte, que les parents s'intéressent aux travaux scolaires et font
leur possible pour envoyer leurs enfants régulièrement en classe, il n'en est
malheureusement pas de même de l'élément étranger » 40.
Une impression de désordre social domine alors la vision des contemporains sur une
ville qui s’étend et progresse au rythme de l’exode rural et du grossissement des
faubourgs ouvriers, où « les classes dangereuses » 41 et étrangères se concentrent au
passage des deux siècles 42. Comme les acteurs et les professionnels de l’éducation ont
généralement foi dans la capacité du système d'enseignement à être une institution de
transformation et/ou de régulation sociale (« un instrument d'administration
intellectuelle et morale » 43), ils espèrent en user efficacement 44. Un exemple, celui de
l’exode rural, en dit long sur la permanence de cette croyance. Ainsi à Genève depuis la
seconde moitié du XIXe siècle, on croit pouvoir régler ce problème récurrent grâce à
l’école primaire publique en agissant sur les mentalités pour empêcher cet exode. En
1848, le conseiller d’Etat radical Louis-Antoine Pons voit alors dans l’école publique un
moyen efficace de contrer le « penchant à l’immigration des jeunes campagnards » dans
la cité 45. Une idée tenace, puisqu’on la retrouve encore soixante ans plus tard sous la
plume de William Rosier (1856-1924)46, autre radical et conseiller d’Etat en charge du
Rapport sur la gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1892, Genève, 1893, p. 41.
« Carouge », 1902, 2 juillet 1902, AEG DIP 1988 22.12.1.
41 L’expression est tirée du titre du premier ouvrage de John Cuénoud, alors directeur de la Police à
Genève : La population flottante et les classes dangereuses à Genève (nos dangers intérieurs), Genève, Jules-Guillaume
Fick, 1879.
42 Entre 1870 et 1910, le nombre des ouvriers double à Genève (cf. Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec
la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol. I : Statistiques économiques et sociales pour la période
1815-1914, Université de Genève, 1986, pp. 50-51).
43 Ch. Vignier, inspecteur des écoles primaires, Rapport sur la marche générale de l'école primaire des
Pâquis (garçons) pendant l'année 1906-1907, Genève, 9 juillet 1907, AEG DIP 1988 22.12.1.
44 Cette position est commune à l’Europe mais également aux Etats-Unis car comme le disent bien David
Tyack et Lary Cuban : the « […] millennial thinking about schooling has also been a favored solution to
social and economic problems. In the early twentieth century, educational elites saw themselves as expert
social engineers who could perfect the nation by consciously directing the evolution of society » (Tinkering
toward Utopia. A Century of Public School Reform, Harvard College, 2003, p. 2).
45 « Rapport à l’appui du projet de loi générale sur l’instruction publique par le Conseil d’Etat, dans sa
séance du 12 juillet 1848 », Mémorial des séances du Grand Conseil, Genève, 1848, p. 2049.
46 William Rosier commence sa carrière comme instituteur. Ayant obtenu une licence de géographie à
l’Université de Genève, il remplace le professeur de géographie Paul Chaix au Collège en 1875. En une
dizaine d’années, sa carrière avance rapidement : en 1876, il enseigne aux cours du soir de l’Ecole
39
40
81
DIP, comme justification de la défense de l’enseignement agricole dans les écoles
secondaires rurales :
Aussi, est-il de toute nécessité de lutter contre cet abandon de la terre, en donnant
aux élèves ruraux un enseignement agricole approprié, en leur montrant les
avantages du travail de la campagne qui, bien entendu et bien compris, permet
d'élever une famille, et les inconvénients du travail souvent antihygiénique de la
ville. Il faut surtout rendre le goût de la campagne [souligné par nous] que beaucoup
d'entre eux ont perdu, et c'est, en particulier, par l'enseignement donné dans les
écoles rurales que nous pourrons atteindre ce but 47.
Dans le dernier quart du XIXe siècle, John Cuénoud oppose, avec nostalgie, la vision
de la Genève de l’Ancien Régime, paisible, encadrée et contrôlée, à celle de la nouvelle
Genève trépidante, saisie de « la fièvre des affaires », désordonnée socialement et dont la
population a doublé en cinquante ans (passant de 50'000 à 100'000 habitants environ), et
qui va encore s’accroître de plus de 50% en vingt ans (Tableau 3). Après la fin de la
prépondérance démographique des protestants dans la seconde moitié du siècle, la
préoccupation suivante, et dès lors dominante, des élites est l’immigration – des
pauvres ! – et les problèmes qui, à leur avis, en découlent sur le plan social : la
corruption des mœurs et la criminalité 48.
Cet ensemble de transformations démographiques, sociales, économiques et
culturelles engendrent des peurs quant à la perte d’une forme d’identité genevoise qui se
structurait spécifiquement en ville depuis l’Ancien Régime par une sociabilité de « grand
village » et qui permettait d’entretenir alors un contrôle social efficace et policé 49 que
seules les communes rurales connaissent encore jusqu’à la veille de la Première Guerre
mondiale 50. Edmond Boissier résume bien ce problème du risque d’effacement de la
vieille identité genevoise face à cet afflux d’étrangers quand il évoque la perte de cette
« âme genevoise », et finalement suisse, puisant sa force dans la rigueur morale, le sens
civique et la foi protestante 51. Mais il reconnaît également le rôle économique désormais
essentiel de la main-d’œuvre étrangère qui se révèle donc être indispensable et, en
conséquence, il préconise l’« assimilation » des étrangers.
industrielle ; en 1878, à l’Ecole supérieure et secondaire des Jeunes filles ; en 1882, il est professeur de
géographie au Gymnase, dont il devient le doyen de la section classique en 1887 ; enfin, en 1902, il est le
premier titulaire de la nouvelle chaire de Géographie de l’Université de Genève, créée par le conseiller
d’Etat radical Georges Favon. Egalement membre du parti radical, William Rosier est plusieurs fois élu au
Grand Conseil (1895-1901) avant d’accéder au Conseil d’Etat pour plusieurs mandats consécutifs durant
lesquels il dirige le Département de l’Instruction publique.
47 C’est ce qu’écrit alors William Rosier, conseiller d’Etat (i.e. ministre) chargé du Département de
l’Instruction publique à Genève, au conseiller fédéral, département fédéral de l'agriculture, Genève, 12
juillet 1912, AEG DIP 1985 va 5.3.40.
48 Statistiques des crimes et délits accomplis à Genève de 1817 à 1885. Genève, 1889, pp. 1-4.
49 « La population enserrée dans la vieille enceinte formait comme une grande famille ; on ne pouvait faire
un pas dans la ville sans rencontrer un ami, une relation », évoque avec regret John Cuénoud (Statistiques
des crimes et délits accomplis à Genève de 1817 à 1885, Genève, 1889, p. 3).
50 Cf. Christian Alain Muller, « "Je lui ai serré le cou avec du fil blanc…" Infanticide et contrôle social à
Genève au 19e siècle (1815-1875) », in Johann Heinrich Pestalozzi, Sur la législation et l’infanticide. Edité par
le Conseil scientifique du Centre de documentation et de recherche Pestalozzi d'Yverdon-les-Bains,
Berne, Peter Lang, 2003, pp. 219-242.
51 L’assimilation des étrangers, Genève, 1909, pp. 8-9.
82
Tableau 3 : Origines nationales de la population résidente, Canton de Genève, 1870-1910 52
1870
1880
1888
1900
1910
Genevois
40'510
43.5%
42'541
41.9%
40'034
37.9%
46'591
35.2%
53'265
32.1%
Confédérés
17'142
18.4%
21'147
20.8%
25'565
24.3%
34'276
25.9%
43'798
26.4%
Etrangers :
Pop. GE
35'587
38.1%
93'239
37'907
37.3%
101'595
39'910
37.8%
105'509
51'522
38.9%
132'389
68'923
41.5%
165'986
La question de l’immigration étrangère, et pour partie celle des Confédérés, est donc
bien la grande question qui préoccupe les élites et les autorités genevoises au tournant
du XXe siècle. Il est vrai que Genève connaît un apport important de population venue
de l’extérieur du canton à un rythme accéléré depuis 1890. Pourtant, les avis sont
partagés sur les conséquences de cette immigration, et rien ne l’illustre mieux que les
publications du Bureau cantonal de statistique et de recensement. Celui-ci est un grand
pourvoyeur de données officielles en la matière depuis 1895 53, ce qui montre bien que la
question est brûlante d’actualité. L’une de ses publications officielles n’hésite pas à parler
de « l’invasion étrangère »54 en 1901, avant qu’il ne torde le cou à ce fantasme deux ans
plus tard en constatant statistiquement que « cette population nouvelle se recrute dans
toutes les classes de la population : pauvres et riches, salariés et rentiers » 55.
L’origine des immigrés évolue durant cette période. Outre les Confédérés venant des
autres cantons suisses, Genève connaît d’abord un apport d’étrangers venus
principalement de la France voisine, au point que le canton « a une coloration savoyarde
prononcée » 56, puis les Italiens prennent le relais dès la fin du XIXe siècle (Tableau 4).
Face à ces profondes et rapides modifications de la composition par confession et par
nationalité de la population du canton, les conservateurs, protestants et nostalgiques de
l’Ancien Régime ou de la Restauration, et les radicaux, partisans de la modernité,
s’opposent sur le plan politique à partir de 1880 quant à l’action de l’Etat pour gérer et
réguler les conséquences sociales de cette immigration massive.
Source : Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol.
I : Statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, pp. 15-16.
53 Chaque année, le Bureau publie une ou plusieurs brochures relatives soit à l’ensemble de la population :
Recensement de 1895, résultats détaillés, soit à quelque point démographique spécial : Les étrangers dans le Canton
de Genève, Mortalité et natalité, Les naturalisations à Genève de 1814 à 1898, Bureau cantonal de statistique, Le
recensement cantonal de 1899, Genève, Imprimerie de la Tribune de Genève, 1900, p. 3 (cf. également E.
Kühne, Les étrangers dans le canton de Genève, Genève, 1898).
54 Département de l’Intérieur et de l’Industrie, Le recensement cantonal de 1900, Genève, Imprimerie de la
Tribune de Genève, 1901, p. 5.
55 Département de l’Intérieur et de l’Industrie, L’immigration à Genève en 1902, Genève, Genève, Imprimerie
de la Tribune de Genève, 1903, p. 7.
56 Claude Raffestin, Genève, essai de géographie industrielle, Saint-Amand-Montrand, Imprimerie Bussière, 1968,
p. 19.
52
83
Tableau 4 : Répartition de la population étrangère selon les principaux lieux d’origine, Canton de
Genève, 1870-1910 57
1870
1880
1888
1900
1910
Français
29'353
82.5%
30'003
79.2%
30'621
76.7%
34'277
66.5%
35'768
51.9%
Italiens
1'376
3.8%
2'534
6.7%
3'289
8.2%
10'211
19.8%
14'924
21.7%
Allemands
2'892
8.1%
3'543
9.4%
3'965
9.9%
4'653
9.0%
5'536
8.0%
Il convient de souligner ici que l’école primaire publique (dans laquelle il faut inclure
l’école complémentaire et les écoles secondaires rurales) a vu ses effectifs progresser
fortement entre 1873 et 1914, en conséquence de la rapide augmentation de la
population par immigration principalement durant cette période. Si entre 1873 et 1893,
le taux d’accroissement des effectifs est de l’ordre de 33 % (de 6'000 à 8'000 élèves
environ), celui-ci culmine à 75 % entre 1894 et 1914 (de 8'000 à 14'000 élèves environ).
Ce fort mouvement démographique se traduit matériellement par un accroissement du
nombre des écoles, surtout dans l’agglomération urbaine qui absorbe l’essentiel de cette
croissance, mais la construction des nouveaux bâtiments a de la peine à suivre le rythme
comme en témoigne le rapport d’un inspecteur des écoles primaires en 1900 :
La création de ces classes répondait à des besoins urgents, mais hélas, elle n'en
satisfait qu'une partie car l'École de la Rue de Carouge continue à abriter de
nombreux groupes d'écoliers et certains locaux qu'il eut [sic] fallu abandonner ont
dû être réoccupés, vu le flot grandissant de la population scolaire. Il ne faut pas se le
dissimuler, l'état du bâtiment de la Rue de Carouge est absolument défectueux 58.
L’effort produit par l’institution scolaire et l’Etat est donc important, surtout qu’à
cette seule croissance s’ajoute un développement organisationnel avec la différenciation
des types de classes – classes préparatoires à l’école primaire, classes primaires du soir 59,
classes spéciales (1898), classes préparatoires de l’école complémentaire (1908) puis
classes faibles (1918) – visant une plus grande efficacité scolaire par l'homogénéisation
des publics. Avec ténacité, le système d'enseignement a fait mieux que d’absorber
chaque année ces nouveaux élèves, issus pour une large part de l’immigration :
Il est à remarquer que le 26% des élèves qui nous ont été présentés à l'ouverture de
l'année scolaire étaient insuffisamment préparés pour suivre l'enseignement de la
première année. Nous constatons avec regret que cette proportion d'enfants
retardés, quoique inférieure à celle d'autres groupes scolaires, est encore trop élevée.
Cette anomalie provient surtout, pensons-nous, de ce que les parents oublient trop
souvent que l'école est obligatoire dès l'âge de 6 ans, et que, pour suivre les leçons
de la 1ère année de l'école primaire [2e degré de l’école obligatoire], l'enfant doit
avoir reçu l'enseignement de la classe supérieure de l'école enfantine. Cet oubli
Source : Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol.
I : Statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, pp. 15-16.
58 « Rapport sur la marche des écoles de Plainpalais pendant l'année scolaire 1899-1900 », Genève, 8 juillet
1900, AEG DIP 1988 22.12.1.
59 Pour ces deux premiers types de classes, cf. Louisa Picker, inspectrice de l’école primaire, Rapport sur la
marche des deux divisions inférieures des écoles primaires de la Ville de Genève, Genève, juillet 1904, AEG DIP 1988
22.12.1.
57
84
regrettable, ajouté à l'entrée de nombreux enfants venant du dehors, parlant une
langue étrangère, ou n'ayant jamais fréquenté aucune école, entrave forcément la
marche régulière de l'enseignement, et nous oblige à créer des classes préparatoires
dans tous les groupes scolaires un peu importants 60.
Fruits de la ségrégation urbaine, certains quartiers ou communes connaissent des
concentrations impressionnantes d’élèves étrangers. Ainsi au début du XXe siècle, le
Carouge ouvrier amène une proportion de 70% d’élèves dits « étrangers », soit non
genevois (en fait 47% de non-nationaux et 23% de Confédérés), dans les classes
primaires de la commune 61.
Les conservateurs, organisés depuis peu dans le parti dit Démocrate, jouent d’une
image idéalisée de l’ancienne République 62. S’ils ont été battus par la révolution de 1846,
et s’ils tendent à être minoritaires sur le plan politique, ils n’en prolongent pas moins
leur combat moral et social contre les vices et la pauvreté à travers la philanthropie et ses
multiples associations privées, qui bénéficient d'importants relais politiques et dont
l’effort principal porte sur l’éducation morale et physique du peuple. Comme « La
révolution de 1846 marque la fin du règne des "hommes sages et paisibles" que d’autres
appellent "aristocrates" : déchus du pouvoir politique, ils se retrouve[nt] du reste en
d’autres lieux, comme la Société d’utilité publique ou la Société des arts, voués à des
tâches apparemment plus modestes, soucieux d’hygiène et d’éducation, d’assainissement,
de réformes pénitentiaires, de relèvement, de lutte contre le vice » 63. Pour bien saisir
l’ampleur et la force de ce mouvement à Genève, et cela jusqu’à la Première Guerre
mondiale, il suffit de lire Guillaume Fatio qui, en 1905, ne dénombre pas moins « de 167
œuvres philanthropiques en activité à cette date et destinées à soutenir les habitants » du
petit canton 64. Leur action puise sa légitimité dans une sorte d’auto-responsablité sociale
que leur procurent à la fois le souvenir de leur ancien pouvoir, leur fortune et leur statut
de notables. Défenseurs des libertés individuelles et de la sphère privée, ils rechignent à
l’intervention et à la gestion étatique des problèmes sociaux, lui préférant les initiatives
privées, qui pourtant usent largement du soutien financier et légal de l’Etat et qui, elles,
ne se privent pas de s’ingérer dans la vie des familles populaires.
A Genève comme ailleurs en Europe, se situant « à équidistance de l’initiative privée
et de l’Etat libéral, la philanthropie fait œuvre de dépolitisation des problèmes sociaux
par leur traitement moral de la part d’institutions privées tout en usant du cadre formel
étatique pour agir et intervenir dans la sphère privée des familles populaires » 65. De fait,
l’influence sociale et culturelle des conservateurs n’est pas négligeable et ils restent
capables de mobiliser, et dans une certaine mesure de faire l’opinion publique. C’est
60 Louisa Picker, inspectrices des écoles primaires, Rapport sur la marche des deux années inférieures des Écoles du
Boulevard James-Fazy, Rue Necker et Cropettes, année scolaire 1907-1908, Genève, juillet 1908, AEG DIP 1988
22.12.1.
61 Cf. Louis Delafontaine, [rapport sur l’]Ecole de Carouge, s. l., juillet 1904, AEG DIP 1988 22.12.1.
62 Il s’agit là d’une représentation mythique de la République et de ses origines liées à la Réforme qui est
largement partagée par la population genevoise dès la seconde moitié du XVIIIe siècle et qui résulte du
fait que ce siècle a été le théâtre de troubles socio-politiques sans cesse renaissants entre 1707 et 1794. Sur
cette question de culture politique, cf. Christian Alain Muller, « Nostalgie politique, révolution et régime
républicain à Genève à la fin de l’Ancien Régime (1782-1792) », in A. Grosrichard & G. Bardazzi (Ed.),
Dénouement des Lumières et invention romantique, Genève, Droz, 2003, pp. 19-46.
63 Alberto Cairoli, Giovanni Chiaberto et Sabina Engel (Le Déclin des maisons closes. La prostitution à Genève à
la fin du XIXe siècle, Genève, Zoé, 1987, pp. 17-18).
64 « Coup d’œil historique sur les œuvres philanthropiques genevoises », in Rapport annuel du Bureau central
de Bienfaisance, Genève, 1910, p. 55.
65 Jacques Donzelot, La police des familles, Paris, Ed. Minuit, 1977, pp. 55-56.
85
d’ailleurs pourquoi le parti conservateur (démocrate) pousse avec succès au
développement des droits populaires par la mise en place d’une démocratie semi-directe
(principalement par le référendum facultatif en 1879 et l’initiative en matière législative
en 1891). De manière faussement paradoxale, ils prennent donc la tête du combat pour
le développement de la démocratie tout en comptant avant tout sur les réflexes
conservateurs du corps électoral lors des consultations populaires 66. Ainsi, comme
l’analyse justement Marc Vuilleumier, « l’hégémonie culturelle du libéralisme
conservateur » n’a guère été ébranlée par le radicalisme, en dépit des écrasantes victoires
électorales de ce dernier au XIXe siècle 67.
Les radicaux sont généralement acquis à une fonction minimalement redistributive
de l’Etat. Ils prennent bien soin de ne pas s’opposer à l’initiative privée mais, pour eux,
l’Etat doit nécessairement jouer un rôle important sur le plan social et culturel dans
l’évolution de la société. Une évolution qui est à leurs yeux synonyme de progrès, à
travers l’expansion économique et industrielle notamment. Une certaine mobilité sociale
et des écarts sociaux pas trop accentués – ne serait-ce que pour éviter toute explosion
sociale – définissent le contour de la solidarité que tous les Genevois, indépendamment
de leur origine confessionnelle et nationale, sont en droit d’attendre d’un Etat
moderne 68. C’est pourquoi durant cette période, « une attention toute particulière est
vouée à l’instruction publique. En créant des écoles de formation professionnelle et
technique pour filles et garçons et un enseignement agricole, en contestant au profit des
sciences exactes la place des humanités classiques au Collège, en développant à
l’Université l’enseignement des sciences sociales, Favon et ses amis entendent non
seulement adapter l’école aux besoins de la société industrielle, mais donner aux fils de la
classe ouvrière les moyens de s’intégrer dans la société de leur temps, tout en offrant des
chances nouvelles aux plus doués d’entre eux » 69. De ce point de vue, l’école publique
est en quelque sorte le premier garant d’une concorde sociale que des inégalités trop
fortes ou le rejet de l’étranger mettent en danger. Ainsi, l’introduction d’une caisse
d’épargne scolaire destinée à développer le sens de l’épargne chez les enfants est-elle
alors rejetée notamment avec l’argument que cela risquerait de souligner les inégalités
sociales entre des élèves n’ayant pas les même moyen d’alimenter leur compte 70. En
1911, c’est le conseiller d’Etat radical en charge du DIP, William Rosier, qui rappelle
suite à une plainte que les propos xénophobes ne sont pas admissibles dans l’école
publique car celle-ci est ouverte « à tous les élèves sans distinction de rang ou de
nationalité » 71.
Ce rapide survol du XIXe siècle, nous a permis en dépit de son caractère synthétique
d’établir à quel point les finalités et les politiques scolaires ont évolué à la fois entre le
privé et l’Etat. Si à certains moments, les enjeux politiques apparaissent comme
Jean-Claude Favez & Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul
Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, pp. 318-319.
67 « Mouvement ouvrier, formation et culture : le cas de Genève (1890-1939), Revue syndicale suisse, n°1,
1989, p. 10.
68 L’instauration du Tribunal des prud’hommes en 1882 en est un exemple significatif (Jean-Claude Favez
& Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul Guichonnet (éd.), Histoire de
Genève, Genève-Lausanne, 1974, pp. 327-329).
69 Jean-Claude Favez & Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul
Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, p. 328.
70 Cf. Eric Moradpour, École et jeunesse. Esquisse d'une histoire des débats au parlement genevois, 1846-1961,
Cahiers du service de la recherche sociologique, Genève, 1981, pp. 83-84.
71 Lettre à Charles Vignier, inspecteur des écoles primaires, Genève, 19 décembre 1911, AEG DIP 1985
va 5.3.34).
66
86
dominants, il est caricatural de dire que les autres intérêts économiques, sociaux et
culturels disparaissent. En effet, ces intérêts sont interdépendants, parfois même
inextricables et contradictoires, car il est difficile de trouver dans les textes des débats
politiques, publics ou professionnels sur le domaine scolaire des objectifs pédagogiques
qui ne poursuivent pas différents buts ou finalités, souvent disparates. Finalement, leur
sélection et leur mise en avant dans les discours dépendent essentiellement de la
conjoncture. En revanche, ce qui perdure obstinément c’est que l’éducation scolaire, et
son développement continu, constitue une des grandes questions de cette période car
elle est considérée comme un instrument privilégié de régulation, de transformation ou
de freinage des évolutions politiques, économiques, socioculturelles et démographiques
qui secouent alors la société genevoise. Et si l’école se trouve investie de manière forte
sur ces questions, l’institution qu’elle est en retire en retour une légitimité croissante.
87
88
Chapitre 4
Non-scolarisation, déscolarisation et précarité sociale
La part du « peuple » échappant à l’école
Bien que la pratique d’envoyer les enfants à l’école soit déjà étendue et ancienne
pour la grande majorité de la population genevoise dans ce dernier tiers du XIXe siècle,
l’instauration de l’obligation scolaire avec la loi sur l’Instruction publique de 1872 initie
une volonté de contrôler et de réduire la non-fréquentation de l’école ou sa
fréquentation irrégulière par les enfants massivement issus des milieux populaires 72. La
loi de 1886 confirme et renforce encore légalement cette volonté 73, qui se perpétue avec
une égale intensité jusqu’en 1914. Or, pour mener à bien une telle tâche, la première
étape consiste à mesurer l’étendue du problème. Les chiffres collectés entre 1875 et
1882 sont le fait des autorités municipales à qui le DIP a demandé expressément de
relever « les noms des enfants de six à treize ans ne recevant aucune instruction » 74.
Ceux publiés pour les années 1885-1889 proviennent du Bureau général du
recensement, créé par la loi du 9 juillet 1881 et rattaché alors au Département des
Contributions publiques, qui relève ces données sur la demande du DIP 75. Par ailleurs,
ce Bureau, passé au Département du commerce et de l’industrie (DCI) en 1890, fournit
en 1911 des fiches individuelles au DIP afin de vérifier la scolarisation des enfants
quand celle-ci semble incertaine ou non connue 76.
L’article 23 de cette loi prévoit une simple amende en cas d’infraction.
Après des avertissements, une amende, des arrêts de police peuvent être prononcés ainsi que l’expulsion
du territoire genevois des familles étrangères au Canton (étrangers et confédérés) après deux infractions
(art. 11).
74 Procès-verbaux de la commission des inspecteurs primaires, Genève, 12 janvier 1876, AEG IP Gd 8.
75 C’est d’ailleurs le radical Antoine Carteret, conseiller d’Etat chargé du DIP, qui fait inscrire
expressément dans la loi cette tâche (ajout à l’article 3) afin de permettre au Département de l’Instruction
publique de trouver les enfants non scolarisés (MGC, tome 3, 1881, pp. 1799-1802).
76 AEG IP Go 3. En outre, l’article 10 de la loi sur l’Instruction publique de 1911 (comme la précédente
en 1886) prévoit la création d’un rôle des enfants en âge de scolarité obligatoire pour chaque commune du
Canton, rôle que le Bureau du recensement est chargé d’organiser (William Rosier, conseiller d’Etat chargé
du DIP, à Albert Maunoir, conseiller d’Etat DCI, Genève, 1er décembre 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.32 ;
W. Rosier, conseiller d’Etat DIP, à Albert Maunoir, conseiller d’Etat DCI, Genève, 15 décembre 1911,
AEG DIP 1985 va 5.3.32).
72
73
89
Tableau 5 : Répartition des enfants de 6 à 13 ans scolarisés et non scolarisés, Canton de Genève, 1875-1889 77
1875 1876 1877 1878 1879 1880 1881 1882 1883 1884 1885 1886 1887 1888 1889
Ecoles secondaires 771 777 746 821 860 962 920 832 n.d. n.d.
884 814 902 616 513
Ecoles primaires 5'930 6'032 6'284 6'170 6'438 6'640 6'811 7'099 n.d. n.d. 8'247 8'246 8'119 8'486 9'081
Ecoles privées
2'587 2'490 2'217 2'358 2'151 2'173 2'354 2'493 n.d. n.d. 2'133 2'018 1'766 1'925 2'078
Instruction à
domicile
207 215 187 189 179 225 174 164 n.d. n.d.
212 257 228 215 213
Sans instruction
336 369 219 370 282 319 312 417 n.d. n.d.
88
88
82
53
72
Total
9'831 9'883 9'653 9'908 9'910 10'319 10'571 11'005 11'697 11'454 11'564 11'423 11'097 11'295 11'957
Le tableau brossé par les autorités cantonales concernant la non-fréquentation
scolaire (Tableau 5), à ne pas confondre avec l’absentéisme partiel ou répété, est limité
dans le temps comme dans l’explicitation des raisons qui font qu’un nombre presque
incompressible d’enfants ne fréquentent toujours pas l’école obligatoire en dépit du fait
que la loi sur l’Instruction publique l’exige pourtant depuis 1872. Si des causes d’absence
dont le sens est assez évident, telles que la maladie ou des infirmités ainsi que la mise
précoce au travail 78, les mentions de « négligence des parents » puis de « non vaccinés »,
apparues au cours des ans dans le dénombrement (Tableau 6), ne disent en fin de
compte pas grand chose sur les motifs qui font qu’une part, certes très faible, de la
population enfantine échappe à l’obligation scolaire ni sur une quelconque différence de
comportement en la matière entre garçons et filles 79. En y ajoutant les « motifs
inconnus », c’est alors pour la majorité des cas concernés que nous ignorons les causes
de cette mauvaise ou de cette non-scolarisation.
Source : Comptes-rendus puis Rapports de gestion du Conseil d’Etat du Canton de Genève, Genève, 1876-1890.
Les apprentissages dans certaines professions peuvent effectivement commencer tôt en ville (entre 11 et
13 ans) au moins depuis le milieu du XIXe siècle (cf. « Annexe n°2 : Tableau de l’âge d’entrée en
apprentissage, pour les professions industrielles et commerciales principalement exercées dans la Canton
de Genève », in M. D. Chossat (rapporteur), Rapport au Conseil d’Instruction publique sur l’enseignement à fournir
dans la Canton de Genève aux classes industrielles et commerçantes de la population, et sur les établissements publics
destinées à y pourvoir, Genève, 1846).
79 Les modifications successives des rubriques, en particulier depuis 1885, nous obligent à interroger la
fiabilité de ces chiffres. Ceci d’autant que la liste des foyers où se trouvent des « enfants abandonnés »,
établie par le Département de Justice et Police en 1891 dans le cadre du débat sur la loi sur l’enfance
abandonnée, dresse un tableau nettement plus noir de la situation. En effet, 665 enfants sont alors
qualifiés d’« abandonnés » formant un bataillon impressionnant de « vagabonds », de « livrés à euxmêmes », de « maraudeurs », etc., mais dont paradoxalement la part qui ne fréquente pas l’école est très
faible (21 cas) (Martine Ruchat, L’oiseau et le cachot, Genève, Zoé, 1993, pp. 184-189).
77
78
90
Tableau 6 : Répartition des enfants de 6 à 13 ans ne recevant aucune instruction scolaire, 1875-1889 80
En apprentissage
/ au travail
Malades /
infirmes
Ecole du soir
Misère
Arrivés récents à
Genève
Négligence des
parents / sans
motifs valables
Renvoyé de l'école
Manque de
chaussures
Non vaccinés
Motif inconnu
Total
1875 1876 1877 1878 1879 1880 1881 1882 1883 1884 1885 1886 1887 1888 1889
8
100
19
23
33
26
10
55 n.d.
n.d.
17
12
33
8
15
27
58
77
100
85
164
127
4
4
8
10
6
41
1
1
36
1
15
1
13
1
n.d.
n.d.
n.d.
7
5
109 n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
2
1
169 n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
26
36
2
30
34
2
41
1
n.d.
n.d.
84 n.d.
417 n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
2
1
2
2
82
53
72
95
296
336
210
369
119
219
243
370
156
282
24
319
115
54
312
88
88
Rien n’est dit non plus quant à l’origine sociale de ces enfants mais les connaissances
existantes, par ailleurs, nous autorisent à déduire qu’ils appartiennent aux classes
populaires. En outre, nous pourrions nous contenter de l’explication générale du
contemporain John Cuénoud et admettre qu’il s’agit sûrement là d’une population
« flottante » et souvent « interlope », composée majoritairement d’étrangers venant
s’arrimer à la prospérité genevoise 81. Heureusement, les ressources des archives
permettent pour une période postérieure, soit entre 1896 et 1912 82, d’affiner nettement
notre connaissance de la question tant sur les procédures de traitement des cas que sur
la population concernée et sur les raisons de cette non- ou irrégulière scolarisation d’un
nombre limité d’enfants âgés de six à treize ans.
Outre, les rapports dressés par la police et les diverses dénonciations faites par des
particuliers, ce sont avant tout les enseignants qui alertent le Département de
l’Instruction publique via des formulaires ad hoc et qui témoignent que la lutte contre la
non-scolarisation et l’absentéisme se durcit suite à la loi sur l’Instruction publique de
1886. Si les maîtres et maîtresses signalent les absences ou la non-présence d’un élève
dans la classe ou lors d’un changement d’école, leur temps de réaction varie
sensiblement, entre une semaine et plusieurs mois d’absentéisme chronique ou prolongé.
Pourtant peu après la loi sur l’Instruction publique de 1872, le DIP avait défini des
règles simples et relativement tolérantes pour établir la fréquentation régulière ou non de
l’école primaire :
Source : Comptes-rendus puis Rapports de gestion du Conseil d’Etat du Canton de Genève, Genève, 1876-1890.
Cf. John Cuénoud, La population flottante et les classes dangereuses à Genève (nos dangers intérieurs), Genève,
Imprimerie Jules-Guillaume Fick, 1879, pp. 6-9, et Statistiques des crimes et délits accomplis à Genève de 1817 à
1885, Genève, 1889, pp. 8-9.
82 Il s’agit d’un fond constitué d’environ 1'000 petits dossiers concernant l’absentéisme et les dits
« récalcitrants » à l’obligation scolaire, qui se distribue sur le plan documentaire entre des rapports
d’enseignants, des rapports de police et de la correspondance, dont des lettres de dénonciation anonymes
ou non. Malheureusement la série est incomplète car au moins les années 1907, 1908 et 1909 et une partie
de 1910 manquent. Une analyse quantitative se révèle donc exclue : AEG IP Go 1, 2 & 3.
80
81
91
Sera considéré comme ne fréquentant pas régulièrement l’école, tout élève ayant
manqué dix séances sur une période de vingt jours. Le Département n’admet
aucune excuse valable, soit pour la période de vingt jours, soit pour l’avenir, que les
cas de maladies ou d’absence de la localité 83.
Cependant, une évolution sensible s’opère à partir de 1900 car les contrôles des
régents principaux, les interventions des inspecteurs et, si nécessaire, la convocation des
parents par le chef du DIP en personne se font plus précis et plus rapides, soulignant
ainsi un accroissement de la surveillance et des mesures de contraintes en même temps
que leur banalisation. L’introduction en 1909 du livret scolaire pour chaque élève de
l’école primaire donne un instrument supplémentaire de contrôle.
Ce sont les interventions de police principalement, ou alors celles du DIP, aiguillées
par des témoignages de particuliers 84 et par le Bureau général du recensement, qui
permettent de débusquer les enfants échappant totalement à l’obligation scolaire. A
partir de 1892, la Commission de l’enfance abandonnée fournit parfois sur la demande
du DIP un court rapport sur la situation de la famille de l’enfant concerné. Après des
avertissements verbaux puis écrits, une amende (art. 8 de la loi de 1886) est infligée au
contrevenant (entre 3 et 10 francs généralement)85 avant que d’autres mesures puissent
être prises (arrêts ou expulsion des non genevois) ou alors des mesures qui relèvent de la
loi sur l’enfance abandonnée (1892)86. Une fois la famille et l’enfant remis sur le droit
chemin, l’administration scolaire exerce temporairement un suivi des présences.
Les causes de l’absentéisme scolaire
Les enfants concernés par l’absentéisme scolaire chronique, et plus encore ceux qui
ne sont pas ou plus scolarisés, appartiennent tous aux classes populaires. Les ouvriers
plus ou moins qualifiés (vannier, colporteur, jardinier, etc.) et les manœuvres composent
l’essentiel des types de professions des pères. Et, il se trouve que dans un nombre non
négligeable de cas, il n’y a qu’un seul parent présent : en règle générale la mère, assez
souvent veuve 87, parfois seule ou en concubinage. Une situation qui n’est guère
Procès-verbaux de la commission des inspecteurs des écoles primaires, Genève, 15 mai 1876, AEG Gd 8.
Comme cette dénonciation d’un groupe anonyme de « mères de familles » : Lettre au DIP, Genève, 12
décembre 1911, AEG IP Go 3.
85 Somme relativement importante si l’on songe que le salaire mensuel d’un manœuvre du bâtiment atteint
environ 100 francs pour un plein emploi vers 1910 (soit théoriquement 300 jours de travail par an), ce qui
est loin d’être toujours le cas (chômage, maladie, accident) (cf. Roger Girod, « Evolution du gain annuel
de manœuvres, d’ouvriers, d’employés et de dirigeants depuis un siècle environ. Le cas de Genève », in
Revue suisse d’économie politique et de statistique, 94-2, 1958, pp. 250-256).
86 Cette loi fait suite à celle votée l’année précédente sur la puissance paternelle et la complète. En effet, la
loi sur l’enfance abandonnée donne pouvoir à l’Etat de s’occuper des enfants dont les parents ont été
déchus de leurs droits parentaux. En 1896, la procédure se durcit et est accélérée pour éviter que les
parents ne soustraient leurs enfants au placement administratif. Comme le note Martine Ruchat, cette loi
constitue « un paradoxe de la visée progressiste et humaniste : en même temps que des pressions sociales
s’exercent sur les classes populaires afin de leur imprimer le modèle conjugal et familial bourgeois, cette
vie privée est du même coup envahie par des agents de la colonisation culturelle ; tant qu’il ne sera pas
centré sur la sphère familiale, le mode de socialité des classes populaires va être désormais traversé par ces
agents de l’utilité publique » (L’oiseau et le cachot, Genève, Zoé, 1993, p. 193).
87 Genève est une ville de célibat féminin depuis l’Ancien Régime et les veuves y sont traditionnellement
nombreuses (cf. Alfred Perrenoud, La population de Genève, XVIe-XIXe siècle. Etude démographique,
MDSHAG, tome 47, Genève-Paris : A. Jullien – H. Champion, 1979, pp. 95-96). Au tout début du XXe
siècle, elles représentent 16% de la population féminine du Canton (Canton de Genève recensement
cantonal de 1901, Genève, 1 mars 1903, AEG Commerce K.10.1). Bien que la ville soit plus propice aux
83
84
92
surprenante dans la mesure où les femmes seules constituent de loin les individus les
plus vulnérables socialement, avec les enfants « trouvés ». L’examen des dossiers du DIP
et d’une partie de ceux du Département de Justice et Police (DJP) permet de dégager les
causes de l’absentéisme, que l’on peut ramener au nombre de quatre.
La première est celle des enfants « livrés à eux-mêmes », tel que cela est souvent dit
dans les diverses sources, parce que les parents ne peuvent pas s’en occuper
véritablement et qu’ils font preuve d’une tolérance plus ou moins forcée (plus grande
pour les garçons que pour les filles) à l'égard de certaines formes de comportements
autonomes, notamment à partir de l’adolescence. Cependant, ces enfants ont rarement
moins de 9 ou 10 ans 88, car les plus petits, quand ils ne sont pas scolarisés, sont en
général gardés à la maison sous divers mode de surveillances (mère, aînés, voisins, etc.).
En effet, rares sont les enfants en dessous de cet âge laissés seuls sur la voie publique,
mais des cas existent pourtant :
Cette femme va ramasser le coke tous les matins dans les rues et chiffonne en
même temps. Elle n’a pas d’autres occupations ni d’autres ressources. Quant à
l’enfant il y a plus de trois mois qu’on l’a renvoyé de l’école parce qu’il n’était pas
habillé convenablement et qu’il avait souvent des absences. En ce moment il ne fait
que vagabonder et courir les rues toute la journée et va mendier sans même que sa
mère le lui commande. La mère doit aller trouver M. le pasteur pour tâcher d’avoir
des habillements pour pouvoir envoyer de nouveau son enfant à l’école 89.
Outre qu’ici l’enfant est mis à contribution pour participer par la mendicité à la
survie du foyer, ce qui est loin d’être une exception, ce cas particulier montre également
que le rapport à la fréquentation de l’école est à géométrie variable. Si certains enfants
échappent effectivement à l’obligation scolaire, ils apparaissent comme peu nombreux et
cela concerne avant tout les enfants en bas âge. Les autres, plus nombreux, alternent de
fait des périodes de scolarisation et des périodes d’absentéisme, qui parfois touchent à la
déscolarisation tellement l'absence se prolonge, comme dans le cas du petit Brasset, 8
ans, vivant avec sa mère, lingère et veuve, qui est surpris par un policier alors qu’il joue
« à la paume » pendant les heures d’école. Une école qu’il ne fréquente déjà plus depuis
un mois 90.
Les élèves de la campagne sont relativement longtemps soumis à ces fluctuations de
fréquentation liées, dans leur cas, au rythme des travaux agricoles. Dans la première
moitié du XIXe siècle, les effectifs des classes primaires rurales fondent d’avril à octobre,
aides de bienfaisance, à un meilleur choix sur le marché de l’immobilier et à une diversification des métiers
dits de « service personnel » (lingère, repasseuse, etc.) pour les veuves et qu’elles soient donc poussées à
s’y installer et à y être surreprésentées, il n’existe a priori pas de différence à ce moment-là entre la ville et
la campagne (Ville de Genève. Recensement cantonal 1901, Genève, 4 décembre 1901, AEG Commerce
K.10.1), contrairement à ce que l’on observe en général (Cf. Michel Oris & Emiko Ochiai, « Family Crisis
in the Context of Different Family Systems », in Renzo Derosas et Michel Oris (éd.), When Dad died,
Individuals and Families Coping with Distress in Past Societies, Bern, Berlin, etc., Peter Lang, 2002, pp. 59-60). La
présence des veuves avec enfants en ville semble pourtant se vérifier, notamment pour les immigrés
confédérés ou étrangers, vers 1880 (cf. Luigi Lorenzetti, « Immigration et mariage à Genève. Aspects de
l’insertion urbaine à la fin du XIXe siècle », in Hans-Jörg Gilomen, Anne-Lise Head-König et Anne
Radeff, Migrations vers les villes. Exclusion-assimilation-intégration-multicularité, Zurich, Chronos, 2000, p. 236).
88 Il y a évidemment des exceptions comme le petit Hans de 8 ans qui fait « des polissonneries sur la place
du Molard » au lieu d’être à l’école. Rapport du gendarme Joye, Genève, 20 mai 1903, AEG IP Go 1).
89 L’enfant est par ailleurs illégitime et il vit seul avec sa mère en 1889 (AEG : Justice et Police dossier Ga
3.244).
90 « Rapport du brigadier Delaigue », Genève, 17 janvier 1900, AEG IP Go 1.
93
lorsqu’arrivent les principaux travaux des champs (moissons, vendanges, etc.) 91. A la
ville, les absences obéissent à d’autres motivations et conditions de vie. Ainsi, un enfant
de la ville, âgé de onze ans et « livré à lui-même », semble user de l’école comme d’un
lieu où se mettre « au chaud » pendant l’hiver. En effet, le relevé de ses absences laisse
penser que sa fréquentation scolaire obéit au rythme des saisons. A la fin de l’automne, il
retourne en classe et, dès le retour des beaux jours, il s’égaye à nouveau 92. Le reste relève
de l’absentéisme plus ou moins passager pour des raisons ponctuelles, estimées comme
inégalement valables par l’autorité scolaire :
Les maladies, les exigences de la vie domestique ont, comme de coutume, motivé la
très grande généralité des absences ; mais s’il y a des cas d’irrégularité où un maître
n’a pas le courage de gronder, si parfois les conditions d’existence de la famille, une
maladie de la mère, peuvent à la rigueur justifier une absence, il faut reconnaître
qu’il y a quelquefois des abus. Un certain nombre de maîtres et maîtresses se
plaignent vivement de ce qu’on retient trop facilement l’enfant à la maison, pour
garder le magasin, pour faire une commission, pour suppléer la mère dans la tenue
du ménage 93.
Si selon les cas et les circonstances les responsables scolaires font preuve d’une réelle
compréhension des diverses situations vécues par les familles populaires, en même
temps, l’institution scolaire ne se prive pas de renvoyer les enfants ne répondant pas aux
normes de présences, d’hygiène et d’habillement. Au reste, la persistance de la nonconformation aux normes de propreté et d’habillement a alors été comprise par certains
politiques comme une tactique pour échapper à l’obligation scolaire 94. Non seulement le
renvoi de l’école vise à stigmatiser symboliquement des parents définis comme
« négligents » mais il consacre ainsi des situations quasi insolubles pour les familles qui
ne peuvent correspondre à ces normes, et donc satisfaire à l’obligation scolaire, sans une
aide matérielle. C’est pour répondre à ce genre de besoins que la gratuité du matériel
scolaire pour l’enseignement primaire est établie en 1895 et qu’un début de vestiaire
scolaire – distribution de vêtements et de chaussures – fonctionne dès 1904, avec un
financement tiré de la subvention fédérale à l’école primaire. A la veille de la Première
Guerre mondiale, un élève sur vingt-cinq de l’école primaire publique bénéficie de cette
prestation. Malheureusement, nous n’avons que peu de chiffres sur ces distributions qui
se font au moyen du magasin de l’Hospice Général. Pourtant, malgré cette maigre
récolte, certains chiffres donnent des indications intéressantes. Ainsi entre 1912 et 1913,
le nombre d’élèves d’origine genevoise qui bénéficient de cette prestation passe de 69 à
98. Pour 1913, nous possédons la liste de tous les bénéficiaires, qui se décomposent de
la manière suivante : sur un total de 534 élèves, 98 sont genevois (18%), 161 sont
confédérés (30%), 272 sont étrangers (51%) et 3 sont d’origine inconnue. Ces élèves
aidés représentent un peu moins de 4% de l’ensemble des élèves de l’école primaire,
chiffre qui donne une première estimation du nombre de familles avec des enfants en
Registre de l'état des écoles d'enseignement mutuel des écoles rurales du Canton. AEG IP Gg 1 & Gg 2.
« Relevé d’absences d’octobre à juin de Colland », Collège de Carouge, 27 juin 1891, AEG DIP Justice
et Police Ga 81.5963.
93 Charles Vignier, inspecteur des écoles primaires, « Rapport sur la marche des écoles primaires de la Ville
de Genève pendant l’année scolaire 1899-1900 », Genève, 10 juillet 1900, AEG DIP 22.12.1.
94 « Remarquons que cette persistance est équivalente à la volonté arrêtée de ne pas envoyer les enfants à
l’école » assène un député du Grand Conseil genevois en 1878 (MGC, 28 août 1878, p. 1806).
91
92
94
situation précaire matériellement 95. Suite à la paupérisation générale qui sévit pendant la
Première Guerre mondiale, l’Hospice général voit ses réserves de vêtements et de
chaussures s’épuiser, si bien que le DIP doit se tourner vers les fabricants afin de
satisfaire aux besoins des enfants scolarisés des classes populaires 96.
La seconde cause de non-fréquentation est liée aux besoins du travail domestique
afin de remplacer un des parents manquants ou déficients (absence du père, maladie ou
accident grave d’un des conjoints, abandon du domicile conjugal par un des parents). Là,
la division des tâches selon les sexes est bien marquée. Les filles suppléent les mères
dans la tenue de la maison et pour garder les frères et sœurs plus petits 97. Dans ce
dernier cas, des garçons peuvent parfois en être chargés. Cependant, ils sont
généralement astreints aux « commissions », terme polysémique qui renvoie à une série
de travaux devant être exécutés à l’extérieur du foyer et qui consistent souvent en une
aide aux tâches parentales. Le travail fourni par ces enfants dans le cadre familial
participe de tactiques de circonstances servant soit à suppléer l’absence ou
l’indisponibilité parentale, soit à libérer le ou les parents des tâches domestiques afin que
ces derniers puissent travailler pour subvenir aux besoins du foyer.
La troisième cause consiste en une mise effective au travail. Celle-ci peut être une
aide au travail parental 98 ou alors une activité spécifique, dont le revenus sert
généralement d’appoint aux ressources du ménage familial. Là, trois situations
coexistent. D’abord, il y a les enfants qui respectent globalement l’obligation scolaire et
qui usent de leur temps libre pour exercer une activité rémunérée. Autour des années
1880, la vente de journaux dans la rue par des enfants en âge scolaire est suffisamment
répandue pour que la Police s’occupe spécifiquement de cette question 99. Pourtant, ce
type de petits travaux rémunérés semble persister malgré tout 100 et l’interdiction du
colportage doit encore être réaffirmée en 1913 101. Pour autant, cette activité se perpétue
au-delà de la Première Guerre mondiale, notamment pour de jeunes enfants 102 : « de huit
à onze ans, j’ai vendu la Tribune », témoigne ainsi Paul Vuichard, parqueteur né en
1915 103. Si cette pratique n’est pas vraiment appréciée des autorités, elle ne fait
cependant que peu problème. Ce n'est que lorsqu’il est exercé aux dépens des heures
scolaires que le travail des enfants est véritablement réprimé. Enfin, il y a ceux qui
terminent leur scolarité primaire vers 12-13 ans et qui tendent à sortir de l’école avant le
terme légal pour entrer dans le monde du travail.
« Vêtements et chaussures fournis aux élèves genevois », Genève, 3 mars 1912 ; « Fournitures de
vêtements, chaussures, etc., aux enfants nécessiteux », Genève, 24 juin 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.40.
96 Président de l’hospice général à William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève, 2 mars 1917, AEG DIP
1985 va 5.3.82.
97 Par ailleurs, les filles semblent être plus sujettes aux absences que les garçons (cf. Rapport sur la marche
des écoles de Plainpalais pendant l'année scolaire 1898-1899, Genève, 1899, AEG DIP 1988 va 22.12.1).
98 « Il est vrai que ma fille Marie Buffy s’absente souvent, mais cela par nécessité je ne puis m’en passer les
mercredi et samedi matin jours de marché », avoue, par exemple, Mme Buffy, veuve avec 4 enfants (Mme
Buffy veuve à un inspecteur des écoles primaires, Genève, 21 septembre 1897, AEG IP Go 1).
99 AEG : JP dossier Ga 81.5949 (1881).
100 AEG : JP dossier Ga 128.9353 (1904).
101 Règlement concernant la discipline en dehors de l’école, Genève, 4 mars 1913, art. 2.e.
102 Cf. E. Golay, régent de l’école de la rue de Berne aux Pâquis, au second secrétaire du DIP, Genève, 8
mars 1915, AEG DIP 1985 va 5.3.66.
103 Christine Detraz (resp.), « C’était pas tous les jours dimanche… ». Vie quotidienne du monde ouvrier. Genève,
1890-1950, Musée d’ethnographie et Fondation du Collège du Travail, Genève, 1992, p. 115.
95
95
A partir de cet âge crucial de treize ans, les problèmes d’absence scolaires se
manifestent ou s’accentuent en règle générale 104. En effet, on perçoit clairement que
nombre de parents considèrent que leur progéniture est désormais « comme affranchie
de l’école primaire » ainsi que le constate une inspectrice de ces écoles 105. La
conséquence de cette mise au travail, c’est l’inscription à l’école complémentaire qui
n’est pas faite ou bien ce sont les absences qui augmentent considérablement. Leur
scolarisation ne s’en trouve pas améliorée, déjà que les enfants des classes populaires
sortent massivement de l’école primaire avec une à deux années de retard 106, ce qui en
dit long sur le niveau moyen d’instruction atteint par ces populations. C’est aussi
pourquoi l’école complémentaire appartient de fait à la division primaire de
l’enseignement public ainsi que son programme et ses maîtres. Il faut également noter
que le « retard scolaire » commence tôt car en 1904 en Ville de Genève, déjà « 20% des
élèves des divisions inférieures ont dépassé l'âge correspondant à leur degré ». Parmi
eux, les enfants étrangers sont légèrement surreprésentés (50% pour un peu moins de
40% de l’effectif total) 107. Certains élèves de l’école primaire accusent même un retard si
important qu'à la fin du XIXe siècle des classes préparatoires à l’Ecole complémentaire
sont mises en place (officialisées en 1908), où se retrouvent en fait les élèves de 13 ans
environ n’ayant pas dépassé le niveau des degrés inférieurs de l’école primaire 108. Dans
ces classes, avant même l’instauration des « classes spéciales » officielles de l'école
primaire (1898), se retrouvent séparés les « arriérés, insoumis, peu doués » dont les
résultats dans les apprentissages et l’éducation sont considérés comme généralement
mauvais 109.
En outre, certains parents n'hésitent pas à demander purement et simplement que
leurs enfants mis au travail ou éventuellement en apprentissage soient exemptés de
l’école complémentaire avant leur quinze ans révolus 110. L’exemption est
systématiquement refusée par les autorités scolaires, ce qui provoque en retour une
résistance passive des parents qui ignorent les multiples rappels à l’ordre des différents
responsables de l’école publique :
« Six élèves, attardés dans les classes primaires, ont atteint leur 15e année, sans parvenir à l’école
secondaire ; deux ont quitté à 14 ans en dépit de la Loi, cinq ont échappé à toute espèce d’obligation et
n’ont suivi aucune école », constate un inspecteur dans son rapport annuel (Ecole secondaire [rurale] de
Chêne-Bourg, 1902, Genève, juillet 1902, AEG DIP 1988 va 22.12.1).
105 Rapport de L. Berthet sur les élèves Irène Renner et Jeanne Forclaz, Genève, 10 mars 1906, AEG IP
Go 2.
106 « La première année est formée des élèves de la division précédente et de ceux des 4ème et 5ème années
[primaires] publiques ou privées » (L. Delafontaine, inspecteur, Ecole complémentaire 1899-1900,
Genève, 7 juillet 1900, AEG 1988 22.12.1 ; cf. également l’inspectrice Picker au Chef DIP, 23 avril 1906,
AEG IP Go 2 ; Lettre de Bertolini, tabacs et journaux, au conseiller d’Etat DIP, Genève, 7 mai 1912,
AEG IP Go 3). A la campagne, la situation paraît être équivalente à la même période puisque dans
certaines écoles la moitié des élèves au minimum n’atteignent pas la 6e primaire à 13 ans (AEG IP Gd 12,
3 février 1903).
107 Louisa Picker, inspectrice écoles primaires, « Rapport sur la marche des deux divisions inférieures des
écoles primaires de la Ville de Genève », Genève, juillet 1904, AEG DIP 1988 22.12.1.
108 « L'école préparatoire se compose d'élèves sortis des écoles publiques et privées, et qui sont de la force
de nos 2ème et 3ème années primaires. Ils ont 13 ans cependant, et cet âge, comparé au degré de l'instruction
qu'il possèdent, laisse beaucoup à penser sur l'éducation qu'ils ont reçue », précise l’inspecteur
Delafontaine ([Rapport sur l’] Ecole complémentaire 1899-1900, Genève, 7 juillet 1900, AEG 1988 22.12.1).
109 DIP, Statistiques (1897), Genève, 1893-1914, p. 68, AEG IP Cp I).
110 Cf. Mme Jacquier à M. Fontaine, inspecteur des écoles primaires, Genève, 3 octobre 1911, AEG IP Go
3. Certains font valoir des cours du soir (M. Bisang à M. l’inspecteur des écoles primaires, Genève, 3
octobre 1911, AEG IP Go 3) et d’autres la limite d’âge de 15 ans presque atteinte (M. Duvaney à M.
l’inspecteur des écoles primaires, Genève, 7 décembre 1911, AEG IP Go 3).
104
96
Une élève de l’école des Pâquis, Juliette Mulatier, 4ème année, Mme Wahl, s’absente
depuis plusieurs mois. Les parents refusent de l’envoyer à l’école et ne répondent à
aucun de mes avertissements. Je leur ai demandé, par lettre, la date de naissance
exacte de leur fille, je n’ai reçu aucune réponse. Cette enfant aura 13 ans en juillet ;
elle devrait donc fréquenter l’école primaire jusqu’à la fin de l’année scolaire, puis
faire l’école complémentaire. Au lieu de cela, elle vend des journaux et garde ses
petits frères. La mère a répondu à Mme Wahl que si on lui envoyait quelqu’un pour
garder ses enfants, elle nous enverrait sa fille. Le père vend la Tribune, la mère
travaille, c’est vrai, mais cependant la famille ne paraît pas être dans la misère loin
de là. Veuillez, je vous prie convoquer les parents au plus tôt, et leur faire
comprendre qu’il doivent envoyer leur fille à l’école. Je ne ferai plus aucune
démarche auprès d’eux, d’autant plus que ce sont plutôt des gens grossiers qui,
plusieurs fois déjà, ont enfreint la loi 111.
Au tournant du XXe siècle, la majorité des signalements d’absentéisme fort concerne
principalement l’école complémentaire où « les absences et les arrivées tardives sont
fréquentes » 112 ce qui permet de comprendre que les familles appartenant aux classes
populaires, qui ne sont pas toutes dans une situation précaire matériellement, loin de là,
ont dès lors accepté la scolarisation initiale de leurs enfants, mais que cette scolarisation
trouve ses limites avec l’âge d’entrée sur le marché du travail. Certains parents n’hésitent
pas à tricher avec l’âge de leur enfant afin de déjouer la méfiance de patrons et le faire
engager avant l’âge légal de treize ans révolus113. D’ailleurs, nombreux sont les enfants
qui quittent l’école primaire puis l’école complémentaire en cours d’année parce qu’ils
ont atteint l’âge révolu (treize et quinze ans). Ainsi, nombre d’enfants sortent de l’école
primaire parce qu’il ont simplement atteint l’âge de fin de scolarité obligatoire alors
même qu’ils n’ont pas dépassé le 4e ou le 5e degré sur les six qu’elle en compte 114. Des
abandons de scolarité que les autorités scolaires déplorent bien évidemment, mais sans
pouvoir vraiment les empêcher.
Quant à une sortie anticipée de l’école primaire avant les treize ans révolus (de
l’ordre de quelques mois), des dérogations sont parfois accordées pour ceux qui entrent
en bonne et due forme en apprentissage, mais à la condition expresse qu’ils suivent
régulièrement les cours de l’école complémentaire qui prolonge à temps partiel la fin de
la scolarité obligatoire jusqu’à quinze ans 115. En revanche, il n’y a que quelques cas
d’enfants de moins de treize ans qui non scolarisés sont exploités au travail.
Généralement, il s’agit d’enfants étrangers arrivés récemment et recueillis par une famille
immigrée qui en est plus ou moins proche 116. Puis, à la prétendue mauvaise volonté des
parents, succède celle des patrons pour qui le temps scolaire empiète sur le temps de
travail, ce qui perturbe d'autant la fréquentation et le climat de ces classes (absences et
arrivées tardives) 117. En 1899, des institutrices de la Ville de Genève « se plaignent du
Louisa Picker, inspectrice, au conseiller d’Etat, Genève 23 février 1906, AEG Go IP 2.
DIP, Statistiques (1897), Genève, 1893-1914, p. 68, AEG IP Cp I.
113 Cf. Ch. Leclerc, droguiste, au conseiller d’Etat DIP, Genève, 26 mars 1912, AEG IP Go 3.
114 Intervention de William Rosier, conseiller d’Etat DIP, MGC, 22 mars 1911, p. 413.
115 Par exemple cet enfant qui est dispensé de l’école primaire avant ses 13 ans révolus pour cause de
travail, mais à la condition de suivre l’école complémentaire (William Rosier, conseiller d’Etat DIP, à M.
Paul Séchaud, Genève, 19 avril 1902, AEG IP Go 1).
116 Tel le cas de la jeune Maria Gatti, 11 ans (« Rapport du brigadier Rouge », Genève, 29 décembre 1898,
AEG IP Go 1).
117 « Olga née au mois de juin 1897, ne fréquente aucune école, pasque [sic] travaillant dans un magasin de
fourrure que [sic] neuf heures par jour, elle ne pourrait pas s’absenter une heure par jour [à l’école
111
112
97
mauvais vouloir de certaines maîtresses d'atelier et de magasin, de l'habitude qu'elles
prennent de retenir les jeunes filles une ou deux fois par semaine, prétextant un surcroît
de travail momentané ». Quels que soient les inconvénients de ces irrégularités en
quelque sorte liées aux « exigences du métier », elles préfèrent cependant, « encore voir
les patrons recourir à ce système plutôt que d'imiter ceux qui font remplacer par des
heures supplémentaires, le temps que l'apprenti ou l'apprentie passe à l'école
complémentaire » 118. Si bien que le Conseil d’Etat transige et aménage l’horaire entre
1889 et 1892 119. Alors que certains employeurs se font rappeler à l’ordre 120, d’autres
demandent des dispenses en faisant valoir que la loi sur l’Instruction publique de 1886
(art. 39) les y autorise si l’apprenti reçoit d’« autre manière une instruction reconnue
équivalente par le Département » 121. A la campagne, la fréquentation des écoles
secondaires rurales reste encore soumise aux impératifs du rythme saisonnier des
travaux agricoles à la fin du XIXe siècle car « dès que les travaux de campagne entrent en
activités, les absences se multiplient » 122.
Enfin, la quatrième cause de non-respect de l’obligation scolaire relève des
impossibilités physiques ou mentales partielles ou durables qu’éprouvent un certain
nombre d’enfants. Ces motifs sont aisément recevables pour les autorités scolaires s’ils
sont certifiés par un expert, généralement un médecin, en particulier pour les malades 123,
dans le souci évident d’empêcher les abus. Rappelons par ailleurs que les classes
spéciales créées en 1898 suite au recensement fédéral avaient été demandées dès 1886 et
prévues d’abord non pas pour les élèves déficients intellectuellement mais, en premier
lieu, pour les élèves indisciplinés 124. Puis rapidement, le traitement de « l’anormalité
scolaire » ouvre « un nouvel espace d’intervention et d’investigation à des experts »
complémentaire], elle perderait [sic] sa place » se défend, par exemple, un père (F. L. Silver au conseiller
d’Etat DIP, Genève, 2 avril 1912, AEG IP Go 3).
118 Charles Vignier, inspecteur écoles primaires, Rapport sur la marche des écoles complémentaires de la
Ville de Genève pendant l'année 1899, Genève, 1899, AEG DIP 1988 22.12.1.
119 Cf. Barbara Lucas, La rénovation permanente. L’école publique genevoise et ses enjeux (1886-1911), mémoire de
diplôme d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1995, pp. 83-85. En outre, une classe
complémentaire avec des horaires différents (16h30-18h) existe à l’école du Grütli en Ville « dans le but de
faciliter patrons et employés » (William Rosier, conseiller d'État DIP Genève, au Gérant de l'Union pour
la sauvegarde des crédits, Genève, 27 novembre 1912, AEG DIP 1985 va 5.3.40).
120 Lettre d'Alexandre Gavard, chef DIP, à Madame Auberge, maîtresse d’apprentissage, Genève, 20
octobre 1898, AEG IP Go 1. Liliane Fazan note de manière complémentaire que l’on « retrouve les
mêmes difficultés dans l’application de la loi fédérale sur les fabriques à propos de l’interdiction
d’employer les jeunes de moins de 14 ans : 10 contraventions sont dressées contres des industriels
genevois en 1898-1899, 14 en 1900-1901 et 15 en 1904-1905. La raison invoquée est que la scolarité
obligatoire s’arrête à 13 ans [à Genève]. Pourtant, après que l’obligation scolaire est relevée à 14 ans
(1911), le nombre des contraventions ne diminue pas, au contraire : 22 en 1916-1917, 25 en 1918-1919, 13
en 1920-1921 et 16 en 1924-1925. Ces problèmes démontrent que les lois de protections ouvrières sont
mal respectées d’autant plus que les pénalités contre les patrons sont dérisoires » (La politique de
l’apprentissage à Genève, de 1892 à 1930 (de la première loi genevoise à la première loi fédérale sur la formation
professionnelle), mémoire de licence, Département d’Histoire économique, FSES, Université de Genève,
1981, p. 98).
121 Lettre de Maître Alfred Martin, avocat, au conseiller d’Etat DIP, Genève, 2 octobre 1897, AEG IP Go
1.
122 Rapport sur la gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1890, Genève Imprimerie Centrale genevoise,
Genève, 1891, p. 84.
123 Cf. « Certificat du Dr Jaunin pour Eugénie G. », Genève, 27 octobre 1898, AEG IP Go 1.
124 Martine Ruchat, Inventer les arriérés pour créer l’intelligence. L’arriéré scolaire et la classe spéciale. Histoire d’un
concept et d’une innovation psychopédagogique, 1874-1914, Berne, Peter Lang, 2003, pp. 45-46.
98
scientifiques au sein de l’école (d'abord le médecin puis le psychologue) 125. Néanmoins,
la mise en classe spéciale procède souvent de facteurs d’ordre sociologique parce qu’elle
est le résultat d’une scolarisation chaotique comme dans le cas de filles Renner au début
du XXe siècle :
L’enfant est intelligent, et ne doit sa place dans la classe spéciale [2ème année
primaire] qu’à son retard aux études, engendré par ses absences réitérées. Les
parents ont toujours un nouveau prétexte pour garder Irène à la maison. Marguerite
Renner, sa sœur, qui fréquente également la classe spéciale, ne vient jamais à
l’heure, chaque jour elle manque au moins la première leçon 126.
Ces différentes causes au manquement de l’obligation scolaire ne s’excluent pas l’une
l’autre, bien au contraire. Souvent la situation précaire de ces familles les rend
vulnérables à un enchaînement de difficultés qui aggrave d’autant la non-scolarisation ou
la déscolarisation des enfants. Ainsi en 1906, le cas de Julia, 13 ans, et donc sur le point
de terminer sa scolarité à plein temps, est emblématique du caractère inextricable des
situations que vivent ces familles, généralement en situation précaire matériellement :
Ma mère étant depuis longtemps malade, […] je gagne très peux, et nous fesons pas
le tour avec mon gain, ma mère ma prier de vous écrire pour elle, elle ne peu pas le
faire elle-même. Julia Nussly a eut très mal à une main, ce qui l’empêchait d’acister
aux leçons de l’école, parce qu’elle souffrait beaucoup jour et nuit cette main a été
malade plus d’un moi, et en plus ces temps elle a une mauvaise grippe produite par
les pieds toujours mouilliés, des mauvaise chaussure qu’elle a, je me suis adressé a
plusieurs personnes toujours sans résultat, ma mère en a demandé au mois de
novembre, à l’Hospice Général il en ont donné une paire de chaussure mais
maintenant je n’ose pas renouveler en si peux de temps ma demande, le pasteur ne
fait rien pour ns aider un peux, je ne sais pas comment me tirer d’affaire. Mois je
gagne trop peu pour en acheter ; et le gain est trop minime pour cela, je suis seul
pour gagner nous sommes quatre a la maison, personne nous aide que quelques
kilogs de pain que l’Hospice général nous fait, et une mère qui est toujours
malade 127.
Hormis son aspect anecdotique et en dépit d’une certaine exagération des problèmes
pour essayer d’échapper à une possible amende, ce cas permet néanmoins d’exemplifier
concrètement comment la non-scolarisation ou la scolarisation irrégulière constitue
effectivement un marqueur tangible de la précarité sociale dans un contexte légal
d’obligation scolaire.
Valérie Lussi et Christian Alain Muller, « Emergence des sciences de l’éducation : la question de
l’anormalité scolaire. Genève 1897-1937 », Carnets de bord. Revue de jeunes chercheurs en sciences humaines, n°2,
2001, p. 21 ; cf. de manière plus complète : Martine Ruchat, Inventer les arriérés pour créer l’intelligence. L’arriéré
scolaire et la classe spéciale. Histoire d’un concept et d’une innovation psychopédagogique, 1874-1914, Berne. Peter Lang,
2003.
126 L. Reymond, régent, à l’inspectrice, Genève, 5 mai 1903, AEG IP Go 1.
127 A. Nussly à l’inspecteur des écoles primaires, Genève, 16 février 1906, AEG IP Go 2. Nous avons
respecté l’orthographe du texte parce qu’elle nous a paru intéressante en soi.
125
99
L’école obligatoire : un large consensus social
A Genève, le rapport qu’entretiennent les classes populaires avec l’école ne se
caractérise donc pas par une hostilité à l’obligation et à l’institution scolaires. Au
contraire, elles semblent plutôt bien acceptées puisqu’en dépit d’une situation sociale et
économique généralement difficile pour les familles d'ouvriers et d'employés subalternes
il arrive que des parents soient en demande d’école, du moins pour les apprentissages de
base (lire, écrire et compter), comme ce père se plaignant en 1875 à l’inspecteur des
écoles primaires Gautier que son fils ne sait qu’à « peine composer », quand bien même
il n’est pas encore à l’école primaire 128. La crise, souvent le chômage, puis les luttes très
dures entre les ouvriers et les patrons au début du XXe siècle, tendent à rendre encore
plus précaire la situation matérielle de ces familles durant cette période (1872-1914). En
effet, le chômage chronique aggrave encore la réduction du pouvoir d’achat des ouvriers
déjà provoquée par l’augmentation plus rapide des prix que des salaires. Ainsi les salaires
réels baissent entre 1890 et 1895 et encore une fois entre 1900 et 1905, à Genève
comme en Suisse, en dépit du fait que pour la période 1894-1914 la tendance générale
soit à la hausse des salaires. Les conflits se multiplient donc pour culminer avec les
grèves générales de 1898 et 1902, ces dernières paralysant la ville pendant trois jours 129.
L’idée de l’apprentissage n’est pas combattue non plus et le travail des adolescents
est socialement accepté, y compris par les autorités scolaires qui accordent plus
facilement, semble-t-il, des dérogations à l’âge de la fin de scolarité obligatoire à plein
temps (autour de treize ans) à des fins de mise au travail ou en apprentissage. Mais on
perçoit que le caractère utilitariste de l’école est privilégié. Dans ce dernier tiers du XIXe
siècle 130, il y a donc convergence de vue entre les élites et les classes populaires sur la
nécessité pour les individus d’acquérir un minimum de formation scolaire, afin que,
devenus adultes, ils puissent subvenir à leurs besoins propres puis à ceux de leur famille.
Pour ceux qui n’ont ni capital financier ou foncier (rente), ou seulement un capital
culturel à transmettre 131, le travail individuel reste le seul moyen de vivre dans une
société urbaine et industrielle parce que la famille constitue une « unité de
consommation » 132 pour laquelle il faut chercher de quoi vivre à l’extérieur. Fruit d’une
évolution séculaire, cette famille, généralement nucléaire, n’est donc plus une unité de
production comme c’était encore pour l’essentiel le cas sous l’Ancien Régime. Et
comme la valeur ajoutée de ce travail est généralement faible et qu’elle se combine avec
une faible différenciation des sources de revenus, la mise au travail rapide de tous les
membres de la famille – homme, femme et enfants – vise à contrebalancer ces
désavantages structuraux. Un impératif qui entre rapidement et périodiquement en
conflit avec le respect de l’obligation scolaire dans les cas de familles en situation
précaire.
Procès-verbaux de la commission des inspecteurs primaires, Genève, 10 novembre 1875, AEG IP Gd 8.
Cf. Marlyse Bachmann et Jocelyne Burgener, Etudes des grèves à Genève de 1885 à 1902, mémoire de
licence, Département d’histoire économique, FSES, Université de Genève, 1970.
130 Les historiens reconnaissent généralement que le 19e siècle est un siècle « long » dont l’unité historique
pour l’Occident correspond à la période 1789-1913, soit de la Révolution française à la Première Guerre
mondiale.
131 Encore que l’industrialisation et le machinisme provoquent la faillite économique puis logiquement la
disparition de savoirs-faires artisanaux élaborés qui étaient sources à la fois de revenus substantiels et de
prestige social.
132 Carlo A. Corsini, « Enfance et famille au XIXe siècle », in Becchi et Julia (dir.), Histoire de l’enfance en
Occident, tome 2 : du XVIIIe à nos jours, Paris, Seuil, 1998, p. 298.
128
129
100
Chapitre 5
Des vagabonds aux « apaches » 133
Lieux et expressions de la sociabilité de la jeunesse
Outre la rue du quartier dans laquelle ils habitent, les enfants et les adolescents issus
des classes populaires investissent durant leur temps libre, ou durant celui pris sur le
temps scolaire, divers lieux appartenant à l’espace public et aux statuts variés. Les talus
et autres terrains vagues sont propices aux jeux et aux rencontres, mais également les
jardins publics 134, les cours intérieures des immeubles 135, sans oublier parfois les toits 136
et les cimetières137. Ce détournement de lieux, synonyme d’appropriations, à des fins
autres que celles généralement définies par la société des adultes, engendre de manière
récurrente des conflits et des plaintes, soit des autorités responsables des lieux, soit des
voisins ou encore des propriétaires. L’usage des terrains vagues apparaît comme le
moindre mal et une certaine tolérance aux activités propres aux enfants y est de fait
pratiquée. Mais voilà, la rapide augmentation démographique de la ville et de ses
alentours engendre une progression de l’urbanisation ainsi que sa densification, si bien
que les terrains vagues tendent à disparaître 138. C’est alors que commence à germer l’idée
de la création ou de la réservation d’espaces spécifiquement destinés aux enfants au sein
même du tissu urbain 139. Quant aux adolescents, principalement les garçons, ils sont
destinés à être embrigadés dans les diverses sociétés sportives ou liées aux mouvements
de jeunesse (scoutisme, politique ou sport), mais qui ne prennent véritablement leur
essor et leur caractère de masses que dans l’Entre-deux-guerres 140.
Ce terme est proprement parisien et n’apparaît qu’aux cours de la première décennie du XXe siècle (cf.
l'article de Michelle Perrot, « Dans la France de la Belle Epoque, les « apaches », premières bandes de
jeunes », in Les marginaux et les exclus dans l’histoire, Cahiers Jussieu 5, 10/18, Paris 1979, pp. 387-407).
134 AEG JP dossier Ga 5.471 (1889) ; Rapport du gendarme Joye, 20 mai 1903, AEG IP Go 1, Rapport
gendarme Comte, 25 mai 1903, AEG IP Go 1.
135 AEG JP dossier Ga 81.5949 (1884).
136 AEG JP Ga 2.175 (1889).
137 « Circulaire municipale de la Commune de Bardonnex », 10 avril 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.34.
138 Pour le cas de la France, cf. Maurice Crubellier, L’enfance et la jeunesse dans la société française, 1800-1950,
Paris, Armand Colin, 1979, pp. 326-327.
139 Edmond Boissier (président), Rapport présenté à Monsieur le Conseiller d’Etat chargé du Département de
l’Instruction publique sur les travaux de la Commission chargée d’établir un projet de règlement sur la discipline en dehors de
l’école, Genève, s. d. [circa 1912], AEG DIP 1985 va 5.3.45, p. 7. A partir de l’Entre-deux-guerres, « la rue
elle-même, si longtemps lieu de vagabondage mais aussi espace d’élection de l’enfant pauvre, vagabond,
hors-la-loi, devient, […] un lieu mieux surveillé, et donc une aire de jeu [plus ou moins] autorisée [mais de
manière temporaire] sur le chemin qui va de la maison à l’école », et inversement. Davantage, « la cour du
grand immeuble urbain devient elle aussi le lieu de jeux auto-organisés, de jeux à règles initiant aux
comportements sociaux » (Eggle Becchi, « Le XXe siècle », in Eggle Becchi et Dominique Julia, Histoire de
l’enfance en Occident, tome 2 : du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Seuil, pp. 368-369).
140 A l’exemple de la fondation en 1921 de l’Union sportive du Travail de Plainpalais (cf. Charles
Heimberg, « Libérer le sport ouvrier de la tutelle bourgeoise. L’exemple de l’Union sportive du Travail de
133
101
Le développement des sociétés et des clubs sportifs privés, reposant sur la sociabilité
traditionnelle du cercle qui remonte à l’Ancien Régime, commence à Genève dès la fin
du XIXe siècle. Dans ce mouvement de première diffusion de la pratique sportive,
Marianne Coppey distingue trois types d’associations sportives avant la Première Guerre
mondiale : les sociétés tentant de reproduire le caractère originel, c’est-à-dire
aristocratique, des clubs anglo-saxons (comme le tir par exemple) ; les associations de la
moyenne et petite bourgeoisie, cette dernière regroupant notamment les indépendants
par profession (artisans) et pour lesquelles se constitue un embryon de public et de
presse spécialisés (autour notamment du cyclisme avec la construction de deux
vélodromes) ; enfin les sociétés scolaires constituées par les étudiants ou les écoliers des
écoles secondaires (football). Durant cette époque, « il semble que les principales
motivations des jeunes joueurs de football résid[ent] dans un désir de divertissement et
d'émancipation 141. Pour les sociétés d'étudiants genevois, la fin des années 1890 [est] une
période prospère car c'est à ce moment-là qu'elles commenc[ent] à proliférer. Il y [a]
donc une nette corrélation entre le développement des sociétés estudiantines et la
diffusion du football dans ces milieux ». Même si certaines de ces sociétés se forment au
niveau des écoles secondaires (Ecole professionnelle), elles restent en marge des milieux
populaires alors qu’elles sont par ailleurs en butte à l’hostilité « des parents ou du corps
enseignant ou encore à celle des clubs civils. Ceux-ci effectivement, mépris[ent] le jeu
élaboré par les écoliers » et regardent avec une certaine méfiance cette forme de
sociabilité interne et moins dépendante du contrôle des adultes. Pourtant les pédagogues
« considér[ent] [alors] le sport comme un outil permettant de façonner le caractère des
individus et d'inculquer certaines valeurs morales à ses pratiquants, tout en les
amusant ». Mais le début du XXe siècle est aussi le moment où le sport devient spectacle
et comme tel source d’exemple pour ceux qui regardent :
Avec l'apparition d'une assistance attirée par les ébats sportifs, l'action éducative
exercée par le sport s'élargi[t] et touch[e] désormais non seulement les pratiquants
mais également le public. Cette foi dans la capacité des hommes à être éduqués,
entre autres par l'assistance à un cérémonial ou un spectacle, découl[e] directement
de la pédagogie des Lumières. Spectacle édifiant, la pratique sportive me[t] en scène
les normes sociales de comportement de la vie courante : l'action raisonnée, la
violence contrôlée, la collaboration entre équipiers, le fair-play, le respect de
l'adversaire et des décisions de l'arbitre, etc. 142.
En fin de compte, seule la gymnastique, pour ses vertus militaires, pénètre
officiellement le système d'enseignement, en particulier l'école primaire. Il faut attendre
le début des années 1920 pour que des responsables de l’école publique puissent
constater, pour le déplorer que, dans les écoles primaires des quartiers populaires de la
ville de Genève, « le football, excellent pour la culture physique, quand il est pratiqué
Plainpalais », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n°18 : dossier sport ouvrier, Lausanne AEHMO, 2002, pp.
22-30).
141 Toujours dans le cas de la France, Maurice Crubellier analyse qu’à la même époque la diffusion de la
gymnastique et autres pratiques sportives parmi les adolescents issus des milieux privilégiés (étudiants et
lycéens) participent d’un identique « besoin spontané de sociabilité, du besoin d’une sociabilité autre que
celle que comportait ou tolérait l’institution scolaire » (L’enfance et la jeunesse dans la société française, 18001950, Paris, Armand Colin, 1979, p. 322).
142 L’implantation du sport à Genève (1890-1914), mémoire de licence d’histoire contemporaine, Université de
Genève, 1990, pp. 62-63 et 72-73.
102
avec modération, a pris chez nos garçons une prépondérance telle que le travail scolaire
passe trop facilement en second rang » 143.
Il apparaît ainsi qu’en ville les activités de l’enfant tendent à se limiter à quatre lieux :
le foyer familial, l’école et ses activités sociales (cuisines scolaires, classes gardiennes,
colonies de vacances), les lieux d’activités spécialisés (sport et autres) et bientôt la « place
de jeux ». Tous lieux sous l'ordonnance et le contrôle plus ou moins fort des adultes et
bien délimités spatialement. Pour autant, la place de jeux comme un espace pensé et
intégré dans les plans de construction de logement se développe dans l’Entre-deuxguerres pour accueillir les enfants après les heures de classe. Ainsi, « il semble […]
nécessaire de prévoir désormais, lors de constructions d’habitations, l’obligation de
réserver, pour un nombre d’appartements donné, des emplacements de jeux destinés
aux enfants » 144. Le règlement de la jeunesse « populaire » passe en premier lieu par son
contingentement dans l’espace public.
Parmi tous les lieux investis par cette jeunesse, c’est la rue – au sens générique de ce
terme – qui cristallise l’essentiel des mesures, des énergies et des attentions de l’époque.
Elle constitue pour les autorités et les instances privées de contrôle social
(philanthropie) un espace dans lequel l’enfant et l’adolescent ne sauraient stationner 145.
Pour eux, son utilisation est limitée au seul déplacement d’un lieu à un autre, à moins
qu’ils ne soient accompagnés d’un adulte. Toute autre attitude est condamnée comme
un signe évident de vagabondage, défini comme l’« antichambre du vice » 146, parce que
source de tous les dangers et maux susceptibles de corrompre l’enfant. Les discours
officiels s’étendent sur les risques de mauvaises fréquentations et donc de la
« contagion » du vice et du crime sur les enfants qui pratiquent la rue. C’est alors en
général une perversion exogène à l’enfance qui est stigmatisée 147. Pourtant, ce sont avant
tout les signes et les pratiques d’une sociabilité indépendante de la part des jeunes gens
qui provoquent l’inquiétude et les plaintes des adultes :
[…] ayant fait une enquête d’après une plainte portée, au sujet de jeunes gens qui
passent leur temps à jouer chemin du Couchant [à] Plainpalais, nous nous sommes
transportés sur les lieux, nous avons trouvé dans la grande cour derrière les
bâtiments 3, 5, 7, 9 de la dite rue, ces individus qui passent leur vie à jouer soit à
l’argent soit à d’autres jeux, nous avons acquis la certitude que les sommes qu’ils
jouent sont très minimes. D’après les renseignements que nous avons pris ces
jeunes gens travaillent rarement, tous les voisins s’en plaignent ; ils font un vrai
scandale et lorsqu’il leur est fait des observations ils insultent le monde et
continuent de même 148.
Dans ce cas, l’activité signalée comme délictueuse par les voisins de ce quartier
populaire s’avère être au final relativement anodine pour la police, en dépit du fait que
les jeux d’argent sont traditionnellement fortement condamnés sur le plan moral à
Genève. Il n’empêche, l’agrégation et les activités de la dizaine de jeunes gens
Menu, inspecteur écoles primaires, « Rapport sur la marche de l'école primaire de la Rue des EauxVives durant l'année scolaire 1921-1922 », Genève, 1922, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
144 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°41, janvier 1930, p. 8.
145 Cf. Martine Ruchat, Le sacrifice de l’ombre, thèse en Sciences de l’éducation, Université de Genève, p. 74.
146 Vuagnat (rapporteur), Rapport de la commission chargée d’examiner les deux projets de loi de MM. Vuagnat et
Maunoir sur la création de Tribunaux spéciaux pour enfants, Genève, Albert Kündig, 10 janvier 1910, p. 7.
147 Celle-ci reste pour l'essentiel définie comme un âge de « l'innocence » et de la « faiblesse » pour
reprendre les mots de Philippe Ariès (L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1973, p. 169).
148 Rapport du brigadier Guillot et du garde des Eaux Laboret, 5 novembre 1884, AEG JP dossier Ga
81.5949.
143
103
mentionnée ici, âgés de quinze à dix-neuf ans (à l’exception d’un adulte de vingt-trois
ans), sont perçues par les adultes comme étant au mieux inciviles et au pire délinquantes,
à partir du moment où leur comportement échappe aux stéréotypes des jeux enfantins
moralement admis et s’approprie ou plutôt détourne les agissements des adultes. Si tous
ne sont plus astreints légalement à la scolarité obligatoire, il apparaît très clairement que
leur insertion socioprofessionnelle est très faible, voire inexistante. En effet, sur six pour
lesquels nous avons une déclaration à ce sujet un seul, et c’est le plus âgé, peut se targuer
d’un métier. Parmi les cinq autres, deux se déclarent manœuvres et trois sans profession.
Il y a donc toute une frange d’adolescents qui ne trouve pas de travail et qui n’arrivent
pas vraiment à s’insérer de manière claire dans le marché du travail, en partie aussi à
cause de la crise économique, qui sévit dans certains secteurs jusqu’en 1907-1908 149.
Pour les enfants encore en âge de scolarité obligatoire, la rue au sens large reste le
terrain de jeux à la fois proche, disponible et offrant le spectacle de la vie des adultes,
avant que d’autres divertissements rendus possibles par l’évolution technologique
captent définitivement leur regard. Mais cette observation des uns par les autres se
renverse parfois, nous donnant alors un aperçu, certes subjectif, mais instructif de ces
activités enfantines « hors murs » :
C'est avec une vive satisfaction que j'ai appris que votre Département s'occupe d'un
règlement de surveillance des écoliers primaires, en dehors des heures de classe.
Habitant une maison qui donne sur un petit carrefour où aboutissent 3 rues riches
en enfants (garçons et filles la plupart de 10 à 13 ans) je suis à même de voir
comment ils emploient les longs loisirs que, à partir du mois de mars jusqu'en
octobre, ils passent entièrement dans la rue, et cela depuis 3h ½ jusqu'à 9h et même
10h du soir. Ils les passent tantôt à se battre ou lutter plutôt brutalement, tantôt à
jouer à la balle au risque d'atteindre un passant ou les fenêtres des maisons voisines,
ou bien à commettre des déprédations dans les arbustes du talus de l'Église russe,
quand ils ne sont pas réunis en cercle autour d'un plus grand qui leur fait la lecture
d'un journal pour rire, français, tel que le Rigolo ou l'Épatant, ou qu'ils ne courent pas
à Plainpalais pour assister à des représentations cinématographiques, comme celle
de l'Olympia qui l'automne dernier, leur offrait à prix réduit (20 cts) des films aux
titres suggestifs : « Ce cochon d'Émile », « Adèle est grosse », etc. 150.
En dépit du caractère anodin des activités décrites ci-dessus, ce sont leurs
potentialités (mauvais exemples de la presse ou du cinéma naissant, influence néfaste de
plus grands) et leurs conséquences directes (mixité entre filles et garçons) qui
apparaissent comme dangereuses. En refusant aux enfants l’espace de leur expression
qu’est la rue, on espère les en faire disparaître, tout comme la pratique de la violence,
plus ou moins simulée, mais qui toujours dérange, dans l’espace public.
La violence de l’enfant et de la jeunesse en général, dans la rue et plus encore à
l’école, n’est plus considérée comme une expression corporelle acceptable à ces âges ni
comme une forme légitime 151 de rapports entre eux, comme cela a pu être encore le cas
149 Claude Raffestin, Genève, essai de géographie industrielle, Saint-Amand-Montrand, Imprimerie Bussière,
1968, p. 74-75.
150 Cette « ancienne fonctionnaire », propose rien de moins que d’enlever les enfants de la rue par
différentes mesures dont deux relèvent de l’institution scolaire (davantage de devoirs, l’organisation de
classes le soir et l’interdiction de la rue aux mineurs après 20 heures) (Mme Jacques à W. Rosier, conseiller
d’Etat DIP, Genève, 3 mai 1912, AEG DIP 1985 va 5.3.45).
151 Au sens qu’en donne Pierre Bourdieu : « Que veut dire légitime ? Ce mot est un mot technique du
vocabulaire sociologique que j’emploie sciemment, car seuls des mots techniques permettent de dire, donc
de penser, et de manière rigoureuse, les choses difficiles. Est légitime une institution, ou une action, ou un
104
sous certaines formes à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Ainsi, pendant la
révolution genevoise (1792-1798) et au plus fort des affrontements sociopolitiques, on
trouve des cas de bandes d’enfants des milieux populaires qui s’en prennent à des
« petits Messieurs », enfants des familles aristocratiques, et qui vont jusqu’à ce battre
avec des représentant de l’autorité. De même, des rixes entre adolescents peuvent aller
assez loin dans l’usage de la violence 152. En des temps moins violents, soit sous
l’occupation française (1798-1813), Rodolphe Rey, dans un texte biographique sur le
général Dufour (1787-1875), rappelle qu’alors « [les élèves du] Collège ayant eu des
démêlés avec les polissons des rues et une rencontre générale devant avoir lieu, il
[Dufour] dressa le plan de la bataille » 153. Dans ces trois exemples, on voit clairement
que ces violences entre « enfants », en fait des adolescents, s’inscrivent dans des
antagonismes politiques et/ou sociaux qui sont ceux des adultes. De sorte que cette
violence, si elle n’apparaît pas comme véritablement légitime, s’inscrit néanmoins dans
les affrontements symboliques et réels de la société. Elle ne semble donc pas aussi
dérangeante et inacceptable qu’à la fin du XIXe siècle. Certes, on peut analyser que le
seuil de tolérance à la violence adolescente est encore descendu au cours du siècle – ce
qui est relativement évident –, mais il apparaît également que cette violence est devenue
incompréhensible aux contemporains, et donc d’autant plus dangereuse
symboliquement à leurs yeux, parce qu’elle échappe à toute lecture l’inscrivant dans les
conflits politiques et sociaux explicites du moment. Au contraire, cinquante ans plus
tard, l’élève « batailleur » est compris comme un élément dangereux pour ses
camarades154 et donc à discipliner ou à écarter. En revanche, la violence des adultes à
l’égard des enfants, mais dans certaines limites, est socialement acceptée et légitime en
milieu populaire où les « corrections » restent la manière la plus rapide de sévir face à la
désobéissance. Ainsi, Louis Clerc, horloger sertisseur de 48 ans, genevois et relativement
à l’aise matériellement malgré ses six enfants, n’hésite aucunement à revendiquer que la
mauvaise conduite d’un des siens n’est en aucun cas due au « manque d’avoir corrigé son
enfant » 155.
L’école et « l’invention » de l’adolescence
Le refus de la soumission à l’autorité des adultes caractérise une forme de
comportement, individuel et collectif, considérée comme très inquiétante et très
intolérable au vu des réactions fortes et des paroles dures qu’elle suscite chez les adultes,
et notamment chez ceux qui sont investis de l’autorité scolaire ou de la puissance
publique. Dans le cadre de l’école, les marques explicites et implicites de cette
insoumission – on parle alors d’enfant ou d’élèves « indomptables » et « incorrigibles » –
sont nombreuses allant du chahut en classe aux « bravades » par le regard et les messes
usage qui est dominant et méconnu comme tel, c’est-à-dire tacitement reconnu » (Questions de sociologie,
Minuit, Paris, 1984, p. 110).
152 Erice Golay, Quand le peuple devint roi. Mouvement populaire, politique et révolution à Genève de 1789 à 1794,
Genève, Slatkine, 2001, pp. 297-298 ; 308-309.
153 Cité in Louis Mercier et Alphonse Marti, Livre de lecture à l’usage du degré supérieur des Ecoles primaires,
Genève, ATAR, 1911, p. 155.
154 Procès-verbaux de la conférence des inspecteurs primaires, 1914-1916, Genève, 21 avril 1914, AEG DIP 1990
16.83.
155 Rapport de l’agent de sûreté Favey, Genève, 11 juin 1889, AEG JP dossier Ga 5.412. Sur cette question
à Genève pour l’ensemble du XIXe siècle : cf. Séverine Auray, Aspects de la déviance familiale à Genève au XIXe
siècle : violences conjugales et violences sur les enfants de 1815 à 1891, mémoire de diplôme en Histoire économique
et sociale, Université de Genève, 2002.
105
basses (« l’impertinence ») 156, en passant par le lancer de pierre contre l’école 157 ou les
enseignants. Toutes ces attitudes et ces actes signifient une résistance à l’intériorisation
des codes de la civilité bourgeoise et urbaine qui exige avant tout la stricte obéissance
aux adultes et le refus de toute violence physique. Le « mauvais tour » et le vandalisme à
l’école, si possible exécuté en groupe avec meneurs et suiveurs 158, constituent d’autres
types de résistances à la forme scolaire, surtout avec son renforcement depuis l’extrême
fin du XIXe siècle, de la part d’adolescents, et dans une moindre mesure d’adolescentes,
issus des classes populaires. Ainsi en 1898, l’élève Dumont met à profit un jour d’école
buissonnière pour revenir dans son école des Pâquis où il bouche la serrure de sa classe,
répand des saletés dans le vestibule et fournit ses camarades de classes en carbone de
calcium pour qu’ils en versent dans les encriers, ce qui dégage une « odeur
insupportable » 159.
Pourtant si l’institution scolaire vise à étendre son contrôle, sa discipline dans le
temps (classes gardiennes), et dans l’espace, avec un projet puis un règlement de la
discipline hors de l’école (1913), elle doit également lutter contre l’entrée en son sein ou
dans ses abords de pratiques que la jeunesse importe de l’extérieur et qui sont
considérées comme nocives pour elle. Ainsi en est-il de fumer, chose qui, en ce début de
XXe siècle, est une pratique courante d'un certain nombre d'adolescents, voire des
enfants 160. Une pratique qui semble d'ailleurs ancrée depuis longtemps chez les écoliers
puisque elle est attestée dès le milieu du XIXe siècle :
Il est à regretter que l’habitude de fumer se soit manifestée chez un assez grand
nombre d’écoliers. Le Département ne saurait atteindre des faits qui se passent à la
rue ou au foyer domestique ; c’est donc aux parents surtout qu’incombe le devoir
d’extirper avec soin une habitude aussi pernicieuse pour le physique et pour le
moral de leurs enfants 161.
Cependant, fumer est une marque sociale de distinction négative pour les élites, et
l’adolescent qui fume s’inscrit contre la norme, ce qui induit logiquement d’autres
comportements déviants, faisant de lui un « indiscipliné », donc à surveiller et,
évidemment, à « discipliner ».
L’autre combat que mènent de front les autorités scolaires est la lutte contre
l’influence fâcheuse des nouveaux médias de masse naissants que sont la presse à bas
prix destinée à la jeunesse et le cinéma, parce qu’ils suscitent un engouement certain
auprès de jeunes esprits. En effet, les Nick Carter et autres séries policières et d’aventure
ainsi que les revues illustrées de différents genres qui commencent à fleurir vers 1910,
sont considérées comme immorales par le DIP puisque relatant des « histoires de
détectives, de vols, de meurtres », aux titres généralement éloquents, tels « La môme aux
beaux yeux », « Larrons d’amour », « Gigiolette », « La fille sans nom », etc. D’ailleurs, les
vignettes qui figurent sous ces titres ne laissent aucun doute sur leur contenu puisque s’y
trouve représenté, par exemple, « une femme qui applique un fer rouge sur le bras d’un
Une régente à l’inspecteur des écoles primaires, Genève, non datée [circa 1900], AEG IP Go 1.
Rapport de l’agent de police Divorne, Genève, Genève, 24 juin 1891, AEG JP dossier Ga 81.5963.
158 Louisa Picker, régente à l’école secondaire, au secrétaire du DIP, Genève, 9 décembre 1898, AEG IP
Go 1.
159 Adolphe Vautier, conseiller d'Etat Justice et Police, à William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève, 9
février 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.34.
160 Certains ont moins de 10 ans, semble-t-il ! (cf. Waradal, régente, à l’inspectrice, Genève, 23 avril 1911,
AEG IP Go 3).
161 Compte-rendu de l’administration du Conseil d’Etat pendant l’année 1848, Genève, 1849, p. 108.
156
157
106
enfant martyr, des voleurs qui vident un coffre-fort, des scènes de chambre à coucher
ou d’assassinat, sans parler des apaches, des souteneurs et des filles qui illustrent le
tout » 162. Arguant que l’exemple littéraire ou visuel augmente dramatiquement le risque
de passage à l’acte criminel, la direction de l’enseignement primaire estime que la
jeunesse doit impérativement en être préservée. L’ignorance devenant paradoxalement
une arme éducative au service de la probité 163. Outre que l’élève pris en flagrant délit
d’amener de telles lectures à l’école doit être puni, celles-ci seront confisquées puis
détruites 164. Le DIP, avec l’aide des milieux philanthropiques regroupés sur cette
question dans l’Association genevoise contre la littérature immorale et criminelle
(section de l’association suisse du même nom) fondée en 1910 et qui, en 1914, compte
environ 600 membres 165, étend son action préventive. Avec l’aide du DJP, il obtient que
ces imprimés soient retirés de la devanture des kiosques à proximité des écoles primaires
de la ville de Genève.
Quant au cinématographe appâtant son public avec des thèmes identiques166, tous
reconnaissent ses potentialités pédagogiques167 au vu de la fascination qu’il exerce sur les
jeunes, comme sur leurs aînés d’ailleurs 168, mais tout l’enjeu de la lutte menée par le DIP,
toujours avec le concours du DJP, consiste à en exclure la fréquentation par les enfants
grâce à une réglementation particulière imposant une limite d’âge (16 ans) et en
surveillant au mieux le contenu de ce média extrascolaire 169. Cependant, les autorités
162 Albert Malche, directeur de l’enseignement primaire, à William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève,
5 février 1913, AEG DIP 1988 22.3.5.
163 En 1913, Albert Malche, à la fois professeur de pédagogie à la faculté des Lettres de l’Université de
Genève et directeur de l’enseignement primaire, estime qu’ « il y a lieu également de ne pas attirer
l’attention des enfants sur les délits possibles que certains d’entre eux peuvent ignorer » (Malche, Picker,
Pesson, Rapport sur le règlement hors de l’école et les règlements de police de Genève, Genève, 20 janvier 1913, AEG
DIP 1985 va 5.3.45).
164 William Rosier, conseiller d'État DIP, « Circulaire sur la littérature enfantine immorale », Genève, 1er
avril 1910, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
165 Eugène Mittendorff, président, Rapport présenté à l’Assemblée générale du jeudi 14 avril 1914, Genève, 1914,
p. 6.
166 Un fonctionnaire du DIP va le vérifier de ses yeux en 1916 : « Je me suis rendu à l’Apollo [un des
premiers cinémas genevois] pour voir le film cinématographique "Les mystères de New York" au sujet
duquel une plainte vous est parvenue de la part de la Compagnie des pasteurs. Il s’agit, en effet, dans la
série de ces représentations dont l’Apollo ne donne qu’une tranche chaque semaine, d’une bande de
malfaiteurs qui ne reculent devant rien pour échapper à la justice et qui font servir tous les progrès d’une
science, du reste fantaisiste, à leurs fins criminelles. L’effraction, le narcotique, le browning sont la
monnaie courante de ce mélodrame » (lettre à William Rosier, conseiller d’Etat DIP Genève, Genève, 13
mars 1916, AEG DIP 1988 22.3.5 ; cf. également William Rosier, conseiller d’Etat DIP Genève, « Projet
de circulaire aux parents sur le règlement de la discipline hors de l'École », Genève, 31 décembre 1913,
AEG DIP 1985 va 5.3.45).
167 En 1912, un particulier philanthrope en est convaincu puisqu’il en profite pour ouvrir un
cinématographe à vocation scolaire et il offre ses services au DIP tout en demandant son soutien (A.
Bosio, tenancier de la Société genevoise des Amis de l’instruction, à William Rosier, conseiller d’Etat DIP,
Genève, 2 mai 1912, AEG DIP 1985 va 5.3.40).
168 « Il importe de voir ce qu’il y a à faire pour opposer une digue à l’esprit dans lequel se fait aujourd’hui
l’exploitation de cet admirable instrument d’instruction et de culture morale », écrit alors H. Roehrich,
président de l’Association genevoise contre la littérature immorale et criminelle, à William Rosier,
conseiller d’Etat DIP Genève, Genève, 3 décembre 1912, AEG DIP 1985 va 5.3.40.
169 En 1912, le Conseil d’Etat de Genève arrête : « D'ajouter un article 7 bis au Règlement sur les bals et
les spectacles, du 6 avril 1877, ainsi conçu: "Il est interdit aux propriétaires ou concessionnaires de
cinématographe et spectacles analogues, de recevoir des enfants âgés de moins de 16 ans, non
accompagnés de leurs parents. Exception peut être faite pour des représentation spécialement organisées
en vue de la jeunesse, avec l'assentiment et sous le contrôle du Département de l'Instruction publique, qui
107
scolaires ne s’en tiennent pas à une simple répression. Rapidement, avec le concours
actif des enseignants, et particulièrement des instituteurs, le système d’enseignement
reprend à son compte l’usage de ces médias. Dès le lendemain de la Première Guerre
mondiale, le cinéma scolaire devient une institution à la fois permanente et importante
de l’école primaire avec un réel investissement dans l’achat d’un matériel coûteux
(projecteurs et films). A partir de 1919, une véritable politique scolaire de l’usage du
cinématographe se met donc en place car tous les acteurs de l’enseignement apparaissent
persuadés du fait qu’il doit « rendre de grands services, soit en illustrant certains
enseignements, soit en détournant l’intérêt des enfants de spectacles qui leur seraient
nuisibles » 170. Dès lors, des « représentations régulières » destinées aux classes de 4, 5, 6
et 7èmes années primaires ont lieu et sont intégrées à l’horaire scolaire 171.
Sur le front de la littérature enfantine, l’initiative émane des instituteurs eux-mêmes
qui, toujours en 1919, créent L’Ecolier genevois, dans le but clairement déclaré de lutter
avec les mêmes armes contre « ces feuilles malsaines, mal imprimées et détestablement
illustrées qui inondent les kiosques ». Une entreprise qui connaît un réel succès auprès
des élèves et des familles puisque « pour le n°2, 1'745 abonnements sont assurés, et
2'524 exemplaires de ce numéro ont été achetés par les élèves » et qu’« il y a donc
actuellement au moins 4'250 enfants qui se sont intéressés à cette publication » 172. Ce
succès ne se dément pas car dès le milieu des années 1920 la revue étend son audience à
l’ensemble de la Suisse romande en devenant L’Ecolier romand. Ainsi, l’institution scolaire
s’approprie des techniques pour combattre des messages culturels concurrents avec les
mêmes armes.
L’étude des comportements propres à la jeunesse, et spécifiquement de ceux qu’elle
adopte à l'égard des adultes tout au long de la période, fait apparaître une évolution
socioculturelle essentielle dans la perception de la jeunesse et de ses pratiques. En effet,
la distinction entre l’enfant et l’adolescent se construit progressivement : l’adolescence
étant petit à petit distinguée socialement comme catégorie d’âge spécifique par rapport
aux autres catégories d’âge (à partir de douze ou treize ans jusqu’à vingt ans environ).
Cette perception d’une position spécifique dans le cycle de vie apparaît comme effet
structurel de la forme scolaire dans la mesure où, séparée pratiquement et
symboliquement du monde des adultes par l’école, l’adolescence devient une période de
transition, de préparation plus ou moins longue à la vie adulte que l’obligation scolaire
généralise à tous 173. Il est significatif de voir que le petit vagabond de dix ans et moins
qui mendie et qui vole est d’abord une victime de ses parents. Alors que l’adolescent qui
vagabonde, sans travail, a priori sans attaches, devient progressivement un suspect, un
criminel en puissance en cette aube de XXe siècle. En ce sens la définition du
vagabondage apportée par les contemporains change avec l’adolescent : il signifie que ce
dernier cherche l’indépendance, qu’il se livre à des pratiques sociales autonomes
fixe les conditions auxquelles ces autorisations sont accordées" » (Genève, 8 juin 1912, AEG DIP 1985 va
5.3.45).
170 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°1, avril 1919, pp. 2-3.
171 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°3, septembre 1919, p. 3.
172 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°6, juin 1920, p. 4.
173 Et c’est bien là un des effets de la scolarisation qui en dissociant l’enfance du réseau social dans lequel
il est familialement inséré, construit une distinction des âges et cela dès le Haut Moyen Age : « Bien que le
vocabulaire employé pour désigner les enfants aux différents âges soit imprécis, les textes monastiques
parlent généralement après saint Benoît (ch. 33), des pueri jusqu’à 15 ans, puis des adolescentes. D’autres
préfèrent la classification traditionnelle transmise par Isidore de Séville : infantia jusqu’à 7 ans, pueritia de 7
à 14 ans, puis adolescentia jusqu’à 21 ans et au-delà » (Pierre Riché, Ecoles et enseignement dans le Haut Moyen
Age, Paris, Aubier, 1979, p. 200).
108
(bandes, promiscuité des sexes, etc.) et qu’il est sujet à des influences sociales autres et
concurrentes de celles du travail et/ou de l’école 174. C’est bien cela qui fait de cette
nouvelle classe d’âge un groupe menaçant pour les adultes et les élites bourgeoises. Le
débat sur le projet de loi sur l’enfance abandonnée (1892) constitue sans doute la
première occurrence dans le discours politique de la figure nouvelle de « l’enfance
dangereuse » 175. Pourtant, même si certains de ces adolescents sont qualifiés
« d’apaches » à Genève, il n’ont que peu à voir avec les nombreuses bandes qui, fortes
de leur sociabilité spécifique, sévissent à Paris 176. Tout au plus le terme s’est-il répandu à
travers la presse, toujours prompte au sensationnel. On en affuble ceux qui commettent
des petits larcins en bande et qui s’opposent par la parole (insultes) et par le geste
(menaces et coups) aux adultes. Comme ces derniers supportent souvent mal leurs
agissements, une telle cohabitation engendre facilement des conflits de voisinage sans
fins qui constituent la trame habituelle des relations dans les quartiers populaires de la
ville 177. Il reste à établir les contours et les proportions de cette dangerosité supposée à
Genève.
La mesure de la dangerosité juvénile (1872-1914)
En dépit de l’abondance des discours et des mesures institutionnelles sur l’enfance
abandonnée dont Martine Ruchat montre la montée en puissance tout au long du XIXe
siècle par la mise en place de l’éducation correctionnelle 178, la dangerosité enfantine est
alors peu explicitée quant à son ampleur et à son intensité. En même temps que le taux
des arrestations de police pour vagabondage et mendicité tombe de 45 à 10% de toutes
les arrestations entre 1872 et 1913 179, le nombre des enfants de seize ans et moins 180
jugés au Tribunal correctionnel décroît également de manière significative (Tableau 7).
Comme la question du « discernement » de l’enfant, c’est-à-dire de sa responsabilité, est
systématiquement posée, les enfants de moins 16 ans s'en trouvent aisément dégagés et
le nombre des condamnations en est réduit d’autant. Pour la période 1872-1913, Martine
Ruchat recense 269 affaires (dont seulement 8% mettent en cause des filles), dont la très
large majorité concerne des affaires d’atteintes à la propriété (vols, abus de confiance,
escroquerie). Les objets dérobés sont des matières premières diverses, de l’argent, des
174 « On peut dire d’un enfant qu’il vagabonde s’il se trouve, sans but défini, hors du cercle de surveillance
de ses parents ou répondants » note alors E. Grosgurin dans son Rapport de la sous-commission chargée
d’examiner le Projet de règlement concernant la discipline en dehors de l’école, Genève, 26 mai 1912, p. 4, AEG DIP
1985 va 5.3.136.
175 Martine Ruchat, L’oiseau et le cachot. Naissance de l’éducation correctionnelle en Suisse romande, 1800-1913,
Genève, Zoé, 1993, p. 192.
176 Cf. Michelle Perrot, « Dans la France de la Belle Epoque, les "apaches", premières bandes de jeunes »,
in Les marginaux et les exclus dans l’histoire, Cahiers Jussieu 5, 10/18, Paris, 1979, pp. 387-407.
177 M. A. Cravero, M. Laplace, E. Duperrier, R. Joseph à M. le Directeur de la Police centrale, Genève, 13
novembre 1906, AEG JP dossier Ga 131.9672. Ces problèmes de cohabitation ne se rencontrent donc pas
dans les beaux quartiers mais, comme ici à Plainpalais, dans les quartier populaires, comme en témoigne la
déclaration d’activité des six plaignants, deux femmes et quatre hommes, âgés de 16 à 52 ans (dont deux
Français, un Italien, un Confédéré et deux Genevois) : ménagère, commis, menuisier, manœuvre et sans
profession (« Ouverture d’enquête du garde Jacquet », Genève, 29 novembre 1906, AEG JP dossier Ga
131.9672).
178 L’oiseau et le cachot. Naissance de l’éducation correctionnelle en Suisse romande, 1800-1913, Genève, Zoé, 1993.
179 Martine Ruchat, Le sacrifice de l’ombre. Une histoire de l’éducation correctionnelle au XIXe siècle à Genève, thèse en
Sciences de l’éducation, Université de Genève, 1990, annexes 7 et 8, pp. 540-543.
180 Aucun enfant de moins de 10 ans ne peut comparaître au tribunal avec le nouveau Code pénal de 1874
selon les articles 48, 49, 50 et 51.
109
vêtements et des bijoux, en particulier des montres à chaîne, faciles d’accès et parfois de
grand prix, qui, par ailleurs, ont peut-être une valeur symbolique forte pour les garçons.
Tableau 7 : Evolution des sentences des Tribunaux correctionnels et pénaux concernant les
mineurs de 10 à 20 ans à Genève entre 1872 et 1912 181
10-15 ans
16-20 ans
1872
1877
1882
1887
1892
1897
1902
1907
1912
total
Condamnés
9
12%
2
4%
1
2%
0
0%
0
0%
0
0%
0
0%
1
4%
0
0%
13
Libérés
8
11%
2
4%
7
12%
1
3%
3
7%
0
0%
1
4%
1
4%
1
6%
24
Condamnés
47
64%
34
68%
34
57%
16
47%
32
76%
25
81%
24
92%
20
77%
10
63%
242
Libérés
10
14%
12
24%
18
30%
17
50%
7
17%
6
19%
1
4%
4
15%
5
31%
80
Total
Total de jours de
réclusion
Moyenne des peines en
jours de réclusion
74 100%
50 100%
60 100%
34 100%
42 100%
31 100%
26 100%
26 100%
16 100%
3'662
3'435
4'254
2'509
5'415
3'646
4'345
6'711
3'991
359
37'96
8
65
95
122
157
169
146
181
336
399
186
En étendant par sondage (de cinq ans en cinq ans) la récolte de ces données pour la
catégorie d’âge supérieure (16-20 ans), qui forme une autre tranche de la jeunesse ne
bénéficiant pas de la non-responsabilité pénale due à l’âge, nous rencontrons des
résultats et des conclusions similaires. Les filles continuent à être notablement sousreprésentées (moins de 1 cas sur 10). En revanche, elles sont soumises à une surveillance
légale et sociale de leur corps et de leur sexualité dans leur rapport au refus de la
maternité (avortement, voire l’infanticide) et à la prostitution, à laquelle parfois les
parents eux-mêmes poussent. Cependant, il s’agit essentiellement d’une prostitution
clandestine et plus ou moins occasionnelle car, en règle générale, les maisons closes
« achètent » des filles venues des autres cantons ou de l’étranger 182. Il existe donc pour
les femmes deux formes spécifiques de crimes qui ne sont pas recensées ici.
Les vols et les autres délits du même ordre sont également dominants, mais un
nombre négligeable de cas relevant des coups et blessures ainsi que de l’outrage et de la
rébellion contre les forces de l’ordre (environ 20%), représentées avant tout par les
policiers et les gardes ruraux, marquent sans aucun doute la différence entre les deux
tranches d’âges. Par ailleurs, ces affaires opposent souvent des groupes, plus ou moins
jeunes, aux policiers ou aux gardes ruraux 183. Quant aux vols à grande échelle, ils
semblent plutôt rares. Pour la grande majorité de ceux-ci, on devine, par le type d’objets
(vêtements notamment) ou les petites sommes dérobées, que c’est souvent l’occasion,
ou la tentation, qui fait le larron dans le but d'améliorer un ordinaire précaire. Ainsi,
certains se livrent à l’abus de confiance, au vol et autres trafics de manière répétée. Par
exemple en 1897, L. Riedoz, dix-neuf ans et prétendument voyageur de commerce,
opère successivement le vol d’un pantalon – qu’il porte au moment de son arrestation –
Source : AEG JP Fb 1 à 13.
Cf. Alberto Cairoli, Giovanni Chiaberto et Sabina Engel, Le déclin des maisons closes. La prostitution à
Genève à Genève à la fin du XIXe siècle. Genève, Zoé, pp. 51-63.
183 Les nombres d’individus engagés dans la bagarre sont parfois impressionnants. Ainsi, en 1883 c’est au
moins huit jeunes gens âgés de 18 à 23 ans qui se battent contre un policer et un instituteur à Plainpalais
(AEG Jur Pen O, 1883, procédure 9399). En 1897, c’est une coterie de jeunes savoyards, entre 50 et 100,
qui s’en prennent à deux policiers lors de la vogue annuelle d’Hermance sur fond de rivalité nationale
(AEG Jur Pen O, 1897, procédure 124).
181
182
110
avec un peu d’argent, puis fait les poches d’un homme ivre 184, accapare de l’argent qu’on
lui a demandé de transporter et enfin détourne à son profit entier le produit de la vente
de cartes postales 185. Un de ses acolytes du moment, L. Dancet, dix-neuf ans également
et mécanicien, se livre au vol de vélo et à la revente des pièces 186. Au demeurant, la
solidarité ne paraît pas leur fort puisque dans une des affaires où ils sont communément
impliqués ils se renvoient allègrement la responsabilité du délit devant la police 187.
Pour les inculpés qui sont régulièrement insérés dans le marché du travail – à partir
de 13 ans – leurs emplois vont du travail non qualifié aux métiers manuels qualifiés 188. Si
peu de jeunes appréhendés de plus de quinze ans se déclarent sans profession, ce qui ne
signifie pas pour autant qu’ils travaillent régulièrement, les déclarations faites montrent
une forte surreprésentation des métiers manuels ayant des degrés de qualification allant
de sans (manœuvres, porte-mortier, « garçon de … ») à moyen (ramoneur, menuisier,
serrurier, etc.) et qui relèvent dans leur écrasante majorité soit de l’industrie ou de
l’artisanat (métallurgie, machines, bois et textiles) soit des services, mais toujours dans
des tâches subalternes (cocher, domestique, portier, garçon de café, etc.).
En revanche, l’examen des peines prononcées montre leur durcissement sur la
période considérée lors même que le nombre d’affaires diminue (Tableau 7). Cela
signifie que les affaires qui vont jusqu’au tribunal sont plus graves et que les « vols de
lapins » n’y sont plus jugés comme en 1872. En conséquence, les petites affaires liées à
la délinquance juvénile des moins de seize ans sont traitées par d’autres voies. En
premier lieu par le Tribunal de police (qui peut prononcer jusqu’à des arrêts de prison),
ce que confirme le plus grand recours aux détentions administratives (Tableau 8), et, en
second lieu, « par la mise en place d’une filière de protection de l’enfance ».
Parallèlement, l’idée qu’il y a des « inconvénients […] à mettre trop tôt l'enfant en
contact avec le gendarme » 189 est progressivement admise. Quant aux comparutions au
Tribunal criminel, elles deviennent de plus en plus rares et concernent généralement des
affaires de vols « qualifiés », c’est à dire organisés et multiples, pour des adolescent de
dix-sept ans et plus.
AEG Jur Pen O, 1897, procédure 13024.
AEG Jur Pen O, 1897, procédure 13007.
186 AEG Jur Pen O, 1897, procédure 13010.
187 AEG Jur Pen O, 1897, procédure 13024.
188 Martine Ruchat, Le sacrifice de l’ombre. Une histoire de l’éducation correctionnelle au XIXe siècle à Genève, thèse en
Sciences de l’éducation, Université de Genève, 1990, pp. 217-220.
189 E. Martin, rapporteur, « Rapport de la sous-commission chargée d'examiner la question de l'application
du règlement sur la discipline en dehors de l'École », Genève, 10 juin 1914, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
184
185
111
Tableau 8 : Mouvement des entrées des mineurs de 10 à 15 ans à la prison Saint-Antoine à
Genève 190 entre 1885-1914 191
Relaxés,
Libérés avec
acquittés, ou sans
Détention
Détention
Puissance
10-15 ans non lieux caution
administrative préventive Condamnations paternelle 192 En attente Total
1885-1889
60 50%
5 4%
7 6%
15 13%
4
3%
27 23%
2 2% 120
1890-1894
92 56%
11 7%
9 5%
14 9%
1
1%
37 23%
0 0% 164
1895-1899
69 76%
2 2%
2 2%
5 5%
0
0%
11 12%
2 2% 91
1900-1904
40 53%
5 7%
15 20%
7 9%
0
0%
5 7%
4 5% 76
1905-1909
44 37%
25 21%
26 22%
7 6%
2
2%
9 8%
6 5% 119
1910-1914
48 56%
12 14%
18 21%
6 7%
1
1%
0 0%
0 0% 85
Pour les plus de seize ans, l’observation du mouvement des entrées à la principale
prison de Genève ne laisse guère entrevoir une quelconque recrudescence de la
criminalité (Tableau 9). Certes, le passage dans ce lieu des jeunes hommes et jeunes filles
augmente mais pas de manière disproportionnée par rapport à l’augmentation de la
population genevoise. En outre, la part des enfants et des mineurs en général décroît,
passant de 33,6% à 30,8% de la population du canton entre 1880 et 1910 193. Ce recul des
moins de 20 ans est dû au fait que l’immigration, principale cause de la croissance
démographique genevoise, repose majoritairement sur l’apport d’individus adultes.
Entre 1895 et 1899, « l’augmentation du nombre des mineurs est moitié moindre que
celle des adultes », soit 7,5 % contre 14 à 15% 194.
Tableau 9 : Mouvement des entrées des adolescents de 16 à 20 ans par genre à la prison SaintAntoine à Genève entre 1885-1914 195
1885-1889
1890-1894
1895-1899
1900-1904
1905-1909
1910-1914
hommes femmes total
585
141 726
730
113 843
758
119 877
777
81 858
835
97 932
952
131 1'083
Quant à l’origine nationale des 255 condamnés de dix à vingt ans pour la période
1872-1912 (cf. supra Tableau 7), elle ne confirme en rien les discours sur la prétendue
dangerosité supérieure des étrangers et a fortiori des jeunes. Certes, les étrangers sont
légèrement surreprésentés sur l’ensemble de la période (42%), mais les confédérés leur
Il s’agit de la principale prison de Genève, celle où passe la très grande majorité des personnes arrêtées
et détenues, tant en préventive qu’après une condamnation. La prison de l’Evêché est nettement plus
petite et il n’en a pas été tenu compte ici à cause des risques de doublons liés aux transferts qui s’opéraient
entre les deux prisons.
191 Source : Rapports sur la gestion du Conseil d’Etat du Canton de Genève, Genève, 1886-1915.
192 Héritage du droit civil de l’Ancien Régime, elle donne pouvoir au père de mettre en détention son
enfant pour mauvaise conduite grave. Archaïque, la puissance paternelle disparaît progressivement.
193 Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol. I :
statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, p. 26.
194 Bureau central de statistique, Le recensement cantonal de 1899, Genève, Imprimerie de la Tribune de
Genève, 1900, p. 7.
195 Source : Rapports sur la gestion du Conseil d’Etat du Canton de Genève, Genève, 1886-1915.
190
112
disputent la première place (33%), puis viennent les Genevois (25%). Somme toute, cela
paraît normal en croisant la catégorie socioprofessionnelle des condamnés avec leur
origine nationale : les étrangers et les confédérés nombreux dans les classes populaires
sont donc nombreux à se retrouver devant les juges.
Ainsi plus que la dangerosité réelle de la jeunesse, et ici des mineurs, ce sont les
formes et les pratiques de la sociabilité de celle-ci, comprises comme potentiellement,
plus qu’effectivement dangereuses, et la question de la reproduction de familles
« immorales » au sein de la société qui inquiètent les autorités et les élites. Hormis les
délits (vols et autres), les agrégations informelles et les détournements de fonction de
certains lieux, l’usage de la violence physique et le défi de l’autorité des adultes
constituent les autres signes sociaux d’une jeunesse – populaire – « mal éduquée ».
113
114
Chapitre 6
Le déploiement initial de la forme scolaire
Avec et contre les parents
Ce sont les parents que les autorités politiques et scolaires rendent responsables en
premier lieu des agissements de leurs enfants et, d’une façon certes très incantatoire,
elles les somment d’intervenir régulièrement. Pourtant, même si les enfants des classes
populaires paraissent livrés à eux-mêmes, et même « abandonnés » dans la rue comme
les élites se complaisent à le dire, la réalité apparaît plus complexe. A l’instar de ce que
Farge et Revel ont montré pour les quartiers populaires de Paris au XVIIIe siècle 196, les
enfants ne sont pas totalement sans surveillance et une certaine bienveillance collective
les entoure. D’ailleurs, les contemporains sont conscients de cette réalité puisqu’en 1912,
certains tentent de qualifier le vagabondage pour ne pas mettre tous les enfants
fréquentant la rue dans le même panier et pour tenir compte des conditions sociales de
leur vie familiale :
[…] tel autre, muni d’une tartine [à l’heure du goûter], sera autorisé, pour des
raisons diverses, l’exiguïté du logement parfois, à prendre ses ébats dans la rue. […]
il est évidemment exposé à toute la polissonnerie ambiante, […] mais il n’erre pas
ça et là, à proprement parler il ne vagabonde pas. Tout autre est l’attitude de
l’enfant qui vagabonde : il quittera son quartier, il poussera une reconnaissance à
travers la ville ou vers les terrains vagues ; loin des siens et de la rue coutumière, le
vertige des polissonneries le saisit et l’entraîne ; il entendra les leçons des pires
initiateurs… 197
Si les traces d’une telle surveillance collective sont rares, il en existe cependant
d’autres, comme dans le cas de ce petit mendiant de sept ans en 1889 :
Lequel a été vu mendier dans la rue de la Croix d’Or où il faisait le boiteux en
quêtant les passants ; lorsqu’ils ont voulu l’amener au poste il a poussé de grands
cris ce qui a occasionné un attroupement devant le poste 198.
Bien que nombre de familles en situation précaire soient « sous surveillance » des
autorités et des sociétés philanthropiques à qui cette tâche est déléguée par voie légale 199,
cela n’empêche nullement certains parents appartenant à ces classes de défendre leurs
enfants face à l’institution scolaire quand ils estiment que certaines limites sont
dépassées dans le traitement de leur enfant. La violence physique et le mépris à l’égard
Logiques de la foule. L’affaire des enlèvements d’enfants. Paris 1750, Paris, Hachette, 1998, pp. 87-120.
E. Grosgurin, Rapport de la sous-commission chargée d’examiner le Projet de règlement concernant la discipline en
dehors de l’école, Genève, 26 mai 1912, p. 4, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
198 AEG JP dossier Ga 3.244.
199 Au titre de la loi sur l’enfance abandonnée (1892).
196
197
115
de l’élève, du moins quand ils franchissent les limites de ce qui semble alors acceptable,
suscitent des plaintes de la part des parents 200. On comprend ainsi pourquoi, un
inspecteur dans son discours de fin d’année n’hésite pas à appeler les parents à faire
confiance à l’école et à ses membres. De ce fait, il soulève la question centrale de
l’institutionnalisation de l’école obligatoire en enjoignant les parents de ne pas saper le
crédit et l’autorité du maître, car c’est bien sur lui que repose de manière indissociable la
légitimité et le bon fonctionnement de l’institution :
N'acceptez pas sans contrôle les dires, les réclamations et les plaintes de jeunes
coupables qu'une punition a exaspérés. Informez-vous ; allez auprès du maître luimême et vous pourrez, presque chaque fois, vous convaincre que cette punition
que vous trouviez injuste ou excessive était, au contraire, juste et méritée. Mais
surtout gardez-vous, comme d'un crime véritable, de critiquer, de blâmer, devant
vos enfants, la conduite et les agissements de l'instituteur : vous ruineriez sans
retour son indispensable autorité 201.
Si certains parents essayent de défendre leur enfant face à l’autorité scolaire ou
accordent peu de légitimité à l’école en général 202, d’autres inversement font appel à ces
autorités, et avant tout aux autorités policières cette fois, pour les aider à remettre leur
progéniture sur le droit chemin. Dans cette seconde situation, c’est généralement la mère
qui fait la démarche afin que l’Etat intervienne pour « dresser » et « faire obéir » le
mineur, qui en règle générale est un garçon ayant dépassé l’âge de quinze ans. Ces
recours indiquent logiquement une crise maximale de l’autorité parentale, et notamment
du père ou de son absence, – une des formes essentielles de la discipline traditionnelle
dans la famille – au sein du foyer face à un adolescent semblant faire ce que bon lui
semble :
Il est de toute nécessité que cet enfant soit placé au plus vite possible, pour le
soustraire du danger qu’il encourt toujours davantage, en vivant ici sans travailler et
sans rien apprendre et en fréquentant de la mauvaise compagnie. Je suis
malheureusement impuissante pour le faire obéir, le faire marcher, d’autant plus que
je ne suis pas secondée par mon mari, qui ne veut pas s’en occuper, l’enfant ne lui
appartenant pas. Du reste il est toujours malade qui [sic] pourrait rien faire avec
mon garçon qui est plus fort que lui et moi 203.
Face à l’impossibilité d’utiliser la force physique pour ramener le jeune homme à un
meilleur comportement, c’est directement son placement en institution qui est demandé
ici. Sans toujours aller aussi loin, d’autres parents attendent une intervention ponctuelle
de la police dans le but espéré de couper l’adolescent de ses mauvaises fréquentations
qui sont rendues responsables du fait qu’il côtoie des prostituées, commet de petits
larcins ou encore participe à des rixes 204. Nonobstant l’insistance sur les « mauvaises »
fréquentations qui sert à disculper quelque peu la famille, la démarche de recours à la
200 Voir par exemple Procès-verbaux de la commission des inspecteurs, Genève, 20 août 1873, AEG IP Gd 8 ;
Réponse des parents Graf à l’avis d’absence de Mlle Basifolier, régente, Genève, 14 février 1900 AEG IP
Go 1 ; Procès-verbaux de la conférence des inspecteurs primaires, Genève, 24 mars, 1914, AEG DIP 1990 16.83.
201 Munier, inspecteur des écoles primaires, « Rapport sur la marche des écoles primaires 1898-1899 »,
Genève, 1er juillet 1899, AEG DIP 1988 22.12.1
202 Cf. supra partie IV, introduction.
203 Lettre de Mme Voilliet au Directeur de la Police centrale, Genève, 11 janvier 1888, AEG JP dossier Ga
3.268.
204 « Rapport de l’agent de sûreté Miagre », Genève, 25 avril 1888, AEG JP dossier Ga 4.299.
116
police de la part des parents permet surtout de comprendre que le comportement de
l’adolescent met en danger le groupe. En effet pour les familles confédérées ou
étrangères, des attitudes délictueuses peuvent se solder par une expulsion du canton qui,
s’il elle n’est pas exécutée, entraîne la clandestinité. Ainsi, le recours à l’Etat sert
également à prévenir la mise en cause de la responsabilité parentale. Parallèlement, les
parents reprochent principalement à leur progéniture de rompre le consensus qui veut
que chaque membre de la famille en âge de le faire participe au revenu du foyer. Bien
que relevant de logiques internes aux familles et à leurs voies d’existence, de telles
attitudes apportent des cautions venues « d’en bas » aux milieux philanthropiques qui
prônent une action plus forte et intrusive dans les familles des classes populaires sous le
double argument « de sauver les enfants » et de combattre les causes du vice et du crime.
En ce début de XXe siècle, ce combat passe par une bataille sur l’hygiène corporelle
conduite par le Service médical des écoles. Les rapports officiels se réjouissent ainsi de
l’extension de l’équipement des douches scolaires, instaurées pour la première fois en
1894 205, à toutes les nouvelles écoles construites depuis lors et de la progression de leur
fréquentation. Bien que la politique hygiéniste des autorités scolaires s’inscrive avec
force et constance à partir de la fin du XIXe siècle dans une volonté « normalisante et
socialisante » (postures imposées par le travail scolaire et son mobilier, la gymnastique,
l’éducation morale en général) 206, la politique officielle du DIP reste néanmoins celle de
la persuasion « sauf s'il y a nécessité absolue au point de vue hygiénique ». Par ailleurs,
les maîtres tendent à ne pas trop insister 207. Certains enseignants primaires faisant
visiblement preuve d'une tolérance excessive, le corps enseignant est plus d’une fois
rappelé officiellement à plus de vigilance en la matière 208. En revanche, le DIP refuse
d’imposer strictement la douche à tous les élèves sans exception, hormis sur
présentation d’un certificat médical, comme le préconise pourtant le médecin chef des
écoles 209 dès 1912. Au nom toujours de la préservation de la santé physique du groupe
face aux récalcitrants – « toujours les mêmes, en général ceux qui auraient besoin le plus
d’un bain », selon l’avis du médecin chef – celui-ci tente encore une fois d’imposer la
seule dispense sur avis médical en 1915 210, sans plus de succès cependant.
Alors que la délinquance des jeunes ne progresse pas et que le vagabondage régresse
fortement entre le dernier tiers du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, la
jeunesse, dans ses franges populaires, continue néanmoins à faire l’objet d’une volonté
accrue de conformation aux normes de sociabilité dominantes. Pour les plus
205 Cette innovation est le fruit de l’intervention personnelle de l’architecte Krafft, qui est aussi membre de
la société d’Utilité publique de Genève. Sa proposition est favorablement reçue et six mois après le DIP
passe à l’action en équipant une première école en Ville de Genève (au bouelvard James-Fazy à SaintGervais, quartier traditionnellement populaire) (cf. Emilia Carrupt, « Mens sana in corpore sano ». L’hygiène à
l’école primaire 1860-1920 : l’exemple genevois, mémoire de diplôme en Histoire économique et sociale,
Université de Genève, 1992, p. 140 ; Eléonore Zottos, Santé, jeunesse ! Hitsoire de la médecine scolaire à Genève :
1884-2004, Genève, SSJ- La Criée, 2004, p. 38).
206 Sur ces aspects de la forme scolaire à Genève cf. Emilia Carrupt, « Mens sana in corpore sano ». L’hygiène à
l’école primaire 1860-1920 : l’exemple genevois, mémoire de diplôme en Histoire économique et sociale,
Université de Genève, 1992 ; et sur les développements de la médecine scolaire spécifiquement cf.
Eléonore Zottos, Santé, jeunesse ! Histoire de la médecine scolaire à Genève : 1884-2004, Genève, SSJ- La Criée,
2004.
207 DIP à M. L. de Candolle, président de la Société des Arts, Genève, 28 février 1911, AEG DIP 5.3.32.
208 Rapport sur la gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1903, Genève, 1904, p. 48.
209 Dr Rilliet, médecin-inspecteur chef des écoles, Rapport sur l’état sanitaire dans les écoles pendant l’année 19121913, Genève, 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.48.
210 Le médecin inspecteur-chef des écoles, Rapport sur l’état sanitaire dans les écoles pendant l’année 1914-1915,
Genève, 1915, AEG DIP 1985 va 5.3.74.
117
« récalcitrants », c’est l’éducation correctionnelle par la privation de la liberté et la mise
au travail qui se charge de la besogne, tandis que pour tous les autres, c’est avant tout
l’école et surtout la forme scolaire avec son extension (temps et espace) qui s’en charge
graduellement. En effet, la bataille de l’absentéisme étant en passe d’être gagnée au
début du XXe siècle 211, le DIP renforce son contrôle sur les arrivées tardives, ce qui a
pour effet d’élever d’un cran l’exigence de conformité scolaire 212 :
Mmes les maîtresses et MM. les maîtres se déclarent assez satisfaits de la conduite et
de la régularité : la principale cause de la majorité des absences a été une épidémie
de scarlatine bénigne circonscrite à quelques quartiers. Néanmoins, il ne semble pas
que l'entrée en classe portée à 7 ½ heures ait diminué de beaucoup le nombre des
arrivées tardives, ce qui tendrait à prouver que l'inexactitude de certains enfants est
surtout le fait de la négligence des parents et qu'il s'agit dans bien des cas d'une
habitude prise, de la plus regrettable et de la plus invétérée des habitudes. L'écolier
peu ponctuel deviendra difficilement l'homme soucieux d'accomplir strictement son
devoir journalier et de faire honneur à ses affaires 213.
Il est vrai que l’usage du temps et le rapport à l’école qu’entretiennent certaines
familles a de quoi surprendre et paraître a priori complètement incompréhensible pour
les enseignants. Comme dans le cas ci-dessous où les résistances à l’obligation et à la
discipline scolaires (douches, horaires, travail) semblent encore s’exprimer de manière
radicale, mais rare à cette époque :
Mercredi après-midi les 2 élèves Mulatier ne sont pas venus à l’école parce que nous
avions les douches. Vendredi matin ils ne sont [pas] venus sous prétexte que leur
maman était malade. Aujourd’hui samedi ils ne sont pas venus ; ce matin Arnold
Ritter a été les chercher 2 fois ; ils n’étaient pas levés ; à 10 heures la maman a
répondu qu’elle avait besoin d’eux pour aller leur acheter un costume. A 1 ½ heure
[13h30] comme ils n’étaient pas en classe j’ai envoyé Arnold et la maman a répondu
que Charles [9 ans ½] et Fernand [11 ans ½] ne voulaient pas aller à l’école. Ils
n’avaient pas encore dîné à 1 ½ h. [,] ce qu’il y a de plus ennuyeux, c’est qu’ils sont
constamment dans la rue à vagabonder lorsqu’ils ne viennent pas à l’école. Hier à 5
heures, ils étaient dans la rue Rousseau, ils avaient chacun une cigarette allumée à la
bouche 214.
Le regard porté sur cette famille par l’institutrice qui écrit cette lettre à l’inspectrice
circonscrit bien ce que Martine Ruchat a justement appelé le « délit de mauvaise
éducation » qui permet de surveiller le quotidien des gens. Son acte légal de fondation
est la loi sur l’enfance abandonnée qui a servi de cadre pour développer la lutte contre
D’autres pays, et villes notamment, connaissent un grand déficit de respect de l’obligation scolaire.
Ainsi à Paris au début du XXe siècle, Michelle Perrot estime que sur 200'000 enfants en âge de scolarité
environ 45'000 (environ 25%) ne sont tout simplement pas scolarisés (« La fin des vagabonds », L’Histoire,
n°3, juillet-août 1978, p. 29).
212 En 1910, cinq de ces « récalcitrants » sont envoyés à la colonie de Serix-sur-Oron (maison de
correction) (cf. Martine Ruchat, « "Récalcitrants, rebelles et vicieux" : les figures de l’intolérable à Genève
dans la seconde moitié du 19ème siècle », in Mauro Cerutti et Charles Heimberg, Pour une histoire des gens sans
histoire, Genève, 1995, p. 143).
213 Dussoix, inspecteur écoles primaires, Rapport sur la marche des Écoles primaires de la Ville de Genève
pendant l'année scolaire 1903-1904, Genève, 5 juillet 1904, AEG DIP 1988 22.12.1.
214 Lettre de Waradal, régente, à l’inspectrice, Genève, 23 avril 1911, AEG IP Go 3.
211
118
les parents dits « négligents » 215. Or, ces échanges, aux intérêts parfois contradictoires,
entre parents des classes populaires et autorités, s’expliquent évidemment par le fait que
l’enfant a accédé au statut de bien social. Il ne saurait donc être laissé à dans seule
dépendance de l’espace privé, et c’est pourquoi l’école primaire publique obligatoire se
trouve fondamentalement dans une double posture : d’une part compléter l’éducation
familiale et d’autre part lutter contre celle-ci dans ce qu’elle a de plus contraire aux
valeurs dominantes. L’inspecteur Charles Vignier exprime bien en 1902 cet enjeu
essentiel de l’école primaire :
Nombreux sont les enfants qui ne peuvent recevoir chez leurs parents les notions
d'ordre, de propreté, de décence : il importe donc que l'école se charge de cette
tâche et l'accomplisse avec dévouement et compétence. Alors seulement l'Ecole
primaire sera appréciée à sa juste valeur et les énormes sacrifices consentis par l'Etat
et la Commune, ne le seront pas en vain, car ils contribuent au bonheur des
générations futures 216.
D’où la volonté des responsables de l’école publique d’amener les parents à se
conformer aux normes et aux codes exprimant les exigences de l’institution scolaire à
leur égard 217, c’est-à-dire finalement à s’y soumettre, afin d’assurer la cohérence
éducative souhaitée selon les normes promues par les élites sociales :
S'il est vrai que l'éducation a pour but de faire autant que possible de l'individu un
instrument de bonheur pour lui-même et pour ses semblables, de donner à l'élèves
la volonté et les moyens de parvenir à la perfection dont il sera un jour susceptible,
il est de toute nécessité que la famille prête son concours à l'école. Il faut que la
famille et l'école, ces deux milieux où se donne l'éducation, se complètent
réciproquement, que l'influence de l'une vienne accentuer celle de l'autre. Il faut que
la famille exerce, comme l'école, cette action régularisatrice, qui profite aux études
aussi bien qu'à l'éducation ; il faut que dans la famille comme à l'école, la vie soit
assujettie à un programme qui inculque en quelque sorte à l'esprit l'idée de l'ordre, le
respect de la règle, l'amour de la discipline 218.
Ainsi l’enjeu de la conformation des parents aux normes scolaires est essentiel, et les
contemporains l’ont bien compris à leur manière mais, comme l’affirme un inspecteur
des écoles primaires, « l’école n'est pas omnipotente » et ainsi « ses enseignements sont
renforcés, contrariés et abolis parfois, malheureusement, par les influences extérieures ».
Dès lors, comme le souligne toujours le même inspecteur, il est impératif que « la
famille, l'entourage de l'enfant, agissent dans le même sens qu'elle, si, pénétrés de son
Martine Ruchat, L'oiseau et le cachot : naissance de l'éducation correctionnelle en Suisse romande, 1800-1913,
Genève, Zoé, 1993, p. 195.
216 « Rapport sur la marche des écoles de la commune du Petit-Saconnex pendant l'année scolaire 19011902 », Genève, 6 juillet 1902, AEG DIP 1988 22.12.1.
217 Jean-Christophe Bourquin montre un mouvement similaire d’imposition progressif de ces normes face
aux familles pour les cantons de Fribourg et de Vaud entre le milieu du XIXe siècle et jusqu’à la Première
Guerre mondiale. Dans les trois cas « l’institutionnalisation » de l’école publique et obligatoire progresse
durant cette période au sens où son principal indicateur, l’absentéisme, régresse continuellement durant
cette période (« Normes étatiques et normes locales : contrôle et répression des absences scolaires dans les
statistiques fribourgeoises 1850-1912 », in Rita Hofstetter, Charles Magnin, Lucien Criblez, Carlo Jentzer
(ed.), Une école pour la démocratie. Naissance et développement de l’école primaire en Suisse au 19e siècle, Berne, Peter
Lang, 1999, pp. 217-226).
218 Charles Vignier, inspecteur écoles primaires, « Rapport sur la marche générale de l'école primaire des
Pâquis (garçons) pendant l'année 1906-1907 », Genève, 9 juillet 1907, AEG DIP 1988 22.12.1.
215
119
bon vouloir, les pères et mères acceptent comme preuve de sollicitude des leçons
morales données à leurs enfants, l'influence de l'éducation scolaire est décuplée » 219.
Toutefois loin de travailler seulement pour le compte d’autrui, l’école publique en tant
qu’institution est directement intéressée à la réalisation pratique de ces valeurs morales
qu’elle participe à imposer car son crédit, son autorité et sa légitimité sociale, et a fortiori
celles de son personnel, en dépendent. C’est pourquoi les autorités scolaires demandent
expressément le concours des parents dans cette opération de légitimation sociale car
pour rappeler efficacement à l’ordre les enfants « pénibles », il est nécessaire que « la
punition donnée à l'école [soit] toujours confirmée à la maison ». En outre, « les parents
ne s'intéressent pas suffisamment à ce que fait l'enfant à l'école » et comme, « ils ne
savent pas toujours éviter les paroles imprudentes qui nuisent à leur autorité en
affaiblissant celle du maître », ils entretiennent le désordre dans l'institution 220. Non
seulement, l’école exige légalement des parents de se conformer à des normes d’hygiène
et de comportement à travers leurs enfants mais, en outre, elle leur demande de les
intérioriser afin de lui en rendre raison face à leur progéniture. Il n’empêche,
l’imposition de ces normes ne va pas sans mal ni sans une répétition inlassable des
exigences scolaires en la matière :
On remarque à chaque rentrée des classes, particulièrement à celle du mois d'août,
un certain relâchement dans la tenue et la toilette, chez les garçons comme chez les
jeunes filles. Les bonnes habitudes d'ordre et de propreté acquises à l'école se
perdent pendant les vacances, et il faut quelquefois plusieurs semaines pour
remettre les enfants au pas. [...] Qu'ils [parents] nous permettent de leur dire que
pauvreté et saleté sont deux, que la première peut aller sans l'autre. La pauvreté sale
repousse la sympathie, la pauvreté qui se respecte jusque dans son apparence est
respectée à son tour 221.
A ces impératifs « civilisationnels » et sociaux fondamentaux s’ajoutent ceux d’ordre
économique auxquels, même indirectement, l’école « populaire » prépare
indéniablement. Ordre et progrès social riment alors essentiellement avec discipline et
travail :
C'est en accomplissant jour par jour, ponctuellement, la petite tâche qui lui est
judicieusement imposée qu'il se formera à la méthode dans le travail sans laquelle
les oeuvres humaines ne seraient que vaine confusion. Par toutes les manifestations
qui nous semblent parfois puériles, se révèlent les dispositions favorables ou
contraires qu'il s'agit d'encourager ou de détruire. Et l'on ne saurait en développer
de meilleures que l'esprit d'ordre, de volonté, de persévérance 222.
Au bout du compte, l’éducation scolaire diffère dans le temps la participation
économique des enfants223, au profit de ce qui est compris comme une fructuation d’un
219 « Rapport sur la marche des écoles primaires et complémentaires du groupe boulevard James-Fazy, rue
Necker et Cropettes pendant l'année scolaire 1906-07 : Division supérieure 5e et 6e années », Genève,
juillet 1907, p. 3, AEG DIP 1988 22.12.1.
220 Rapport sur la marche des écoles de Plainpalais pendant l'année scolaire 1896-1897, Genève, 1897, AEG DIP
1988 22.12.1
221 Ibidem.
222 « Rapport sur la marche des écoles primaires et complémentaires du groupe boulevard James-Fazy, rue
Necker et Cropettes pendant l'année scolaire 1906-07 : Division supérieure 5e et 6e années », Genève,
juillet 1907, p. 3, AEG DIP 1988 22.12.1.
223 Cf. l’interdiction du travail des enfants par la Loi fédérale sur les Fabriques de 1877.
120
capital humain dont les dividendes individuels, économiques et sociaux escomptés
valent l’investissement consenti. Ainsi, entre 1875 et 1910, les dépenses d’exploitations
de l’école primaire passent de 7 à 11 % des dépenses ordinaires de l'Etat cantonal, sans
compter la construction des nouveaux bâtiments scolaires rendus nécessaires par
l’augmentation rapide des effectifs 224.
L’allongement du temps scolaire (1887-1911)
L’approfondissement et l’extension de la forme scolaire tendent à régler au plus et
au mieux la jeunesse dans son ensemble – mais surtout celle des classes populaires – afin
de sauvegarder l’ordre social et le progrès social des deux plus grands dangers qui les
menacent : le crime et le désordre social (débouchant sur l’anarchie et sur la révolution),
auxquels les graves troubles liés aux luttes ouvrières du début du XXe siècle semblent
donner corps.
L’extension de la forme scolaire passe par un allongement du temps scolaire et une
multiplication des usages de l'espace scolaire. Le temps de l’école, ou de la classe plus
proprement dit, est strictement réglementé. Certes, les horaires et le temps scolaires sont
relativement lourds. L’année scolaire compte entre 42 et 46 semaines et on va à l’école
primaire pour un nombre d’heures hebdomadaire variant de 25 à 35 heures (en
moyenne de 30 à 33 heures) 225. Pourtant l’enfant des classes populaires de sept à treize
ans vivant dans l’agglomération urbaine peut voir son temps scolaire s’allonger de
manière importante. Tout d’abord à la pause de midi en hiver, les cuisines scolaires,
initiative privée mais rapidement subventionnée par le DIP, le nourrissent et l’encadrent,
puis, après les leçons de l’après-midi, ce sont les classes gardiennes qui l’accueillent.
Pendant les grandes vacances de l’été, c’est au tour des colonies de vacances de prendre
le relais pendant plusieurs semaines, jusqu’à la prochaine rentrée… scolaire. On le voit, à
l’école s’ajoutent d’autres lieux, parfois insérés dans le bâtiment scolaire, dans lesquels la
forme scolaire se reproduit avec plus ou moins de force à destination des enfants du
« peuple » essentiellement. Parallèlement, les bâtiments scolaires qui sont alors
construits, véritables « palais scolaires » incarnant la puissance publique et le souci de
l’Etat pour l’éducation « populaire », marquent un approfondissement des tâches de
l’école obligatoire publique dont témoigne la différenciation de l’espace scolaire par la
dévolution de certaines de ses parties à des activités spécifiques (salles de travaux
manuels, cuisines, réfectoires, salles de gymnastique, douches, préaux couverts puis
musées scolaires). Comme l’analysent Charles Magnin et Marco Marcacci, « dans cette
perspective, la localisation, l’orientation et l’organisation de l’école doivent être
soigneusement étudiées pour répondre à diverses exigences. Il s’agit surtout d’éviter des
voisinages malencontreux au point de vue sanitaire et moral. Le territoire scolaire se
trouve ainsi nettement délimité, la conception et l’agencement de cet espace traduisant
en outre des préoccupations hygiéniques et disciplinaires, aussi bien que pédagogiques.
Eclairage, aération et chauffage, sécurité des personnes, circulation aisée et surveillance
facile deviennent autant d’exigence nouvelles imposées aux architectes et aux
constructeurs d’écoles » 226. Ce bref aperçu schématique montre bien le résultat d’une
évolution qu’il nous faut maintenant détailler et analyser.
Le principe de la finalité sociale de ces organismes privés et publics s’exprime à
travers une « offre de service » qui consiste en une prise en charge de l’enfant en
Cf. infra partie VI, chapitre 21.
Art. 37 de la loi sur l’Instruction publique de 1886.
226 Le Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans, Genève, Tribune Editions, 1987, p. 32.
224
225
121
échange de la possibilité de le discipliner culturellement (corps et esprit) autour des six
valeurs essentielles que sont la patrie, le civisme, le mérite, le travail, l’ordre et la raison,
et qui imprègnent entièrement la culture scolaire 227. Toutes les institutions périscolaires
(cuisines scolaires, classes gardiennes, colonies de vacances 228) participent à la diffusion
de ces valeurs en jouant habilement sur la dualité des fonctions. L’une est un service
rendu aux familles des classes populaires en s’occupant de leurs enfants la journée, et en
règle générale gratuitement, dans un environnement économique difficile où sans aucun
doute plus d’un tiers des femmes de ces familles, souvent récemment arrivées à Genève,
travaillent229 pour de bas salaires. Un chiffre qui donne, par ailleurs, une idée de la
précarité relative des ménages à Genève à cette époque. L’autre est un renforcement de
l’emprise, par l’habitude imprimée par la répétition, et de la légitimité des modes de la
civilité bourgeoise – ce qui inclut les modes de domination et les modalités de
socialisation qui y sont corrélés – sur ces mêmes enfants via la forme scolaire 230.
Les cuisines scolaires sont la première institution de ce type créée sur la base d’une
initiative privée. Mais alors que les cuisines « populaires », dont la première se nomme
déjà « Cuisines économiques et scolaires de Plainpalais » en 1881, sont ouvertes par les
sociétés philanthropiques habituelles, les cuisines spécifiquement « scolaires » sont, elles,
le fruit de la volonté des milieux francs-maçons, fortement liés aux radicaux. Lors du
débat sur la loi sur l’Instruction publique de 1886, la prise en charge des réfectoires
scolaires, ainsi que des classes gardiennes, achoppe sur les coûts excessifs que cela
engendrerait. On craint alors que l’offre ne crée une demande en période de crise
économique et de difficultés budgétaires, à la fois pour l’Etat cantonal et pour les
communes chargées de les supporter financièrement 231. Usant de la latitude laissée par
l’article 72 232 de la nouvelle loi sur l’Instruction publique, les trois premières cuisines
scolaires sont ouvertes dès 1887, puis le mouvement s’amplifie avec les créations
successives de neuf nouvelles cuisines jusqu’en 1913 233.
227 Cf. infra partie V ; cf. également, pour la fin du XIXe siècle, Charles Magnin et Marco Marccaci, Le
Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans, Genève, Tribune Editions, 1987, pp. 85-88.
228 Il faut aussi y ajouter les écoles en plein air qui se développent alors.
229 Ce chiffre est un minimum, en effet la part des femmes actives en 1888 représente déjà 35% de la
population féminine totale, mineures comprises. Ce taux monte à 38% environ en 1910 (Paul Bairoch et
Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol. I : Statistiques économiques et
sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, p. 51).
230 Comme il y a un très fort soupçon que certains enfants vont aux cuisines scolaires mais pas à l’école,
cela permet de comprendre en quoi l’offre de ces services n’est pas négligeable pour les familles
populaires.
231 Liliane Palandella, Vive le parascolaire ! Entre l’école et la famille à Genève depuis 1886, Genève, GIAP, 2006,
pp. 26-32.
232 « Les salles d’écoles ne peuvent être affectées à d’autres usages qu’à ceux de l’enseignement, sauf
autorisation du Département donnée sur préavis de l’autorité municipale. L’autorité municipale peut
néanmoins, lorsqu’elle le juge opportun, utiliser les bâtiments scolaires pour la création de classes
gardiennes et de réfectoires scolaires ».
233 Liliane Palandella, Vive le parascolaire ! Entre l’école et la famille à Genève depuis 1886, Genève, GIAP, 2006,
pp. 45-49.
122
Tableau 10 : Activités des cuisines scolaires de 1895 à 1912 234
Années Durée en journées scolaires Nombre moyen d’enfants dîners goûters
1895
363
300 27'571
1900
695
830 56'575
21'831
1905
730
1'120 70'224
33'914
1910
697
1'104 64'702
23'826
1912
879
1'453 71'651
54'839
Fonctionnant durant l’hiver, avec une durée variable selon les années et la longueur
de la saison froide (de la mi-novembre à Pâques en règle générale), les cuisines scolaires
connaissent un indéniable succès que confirment à la fois le soutien financier de l’Etat
dès 1893 235 (10% du produit du monopole de l’alcool 236), confirmé légalement en
1895 237, le nombre croissant de repas ou goûters servis (Tableau 10) et la création de
nouvelles cuisines scolaires. S’il s’agit de nourrir les enfants qui ont « faim », les cuisines
scolaires, comme l’analyse Geneviève Heller, servent également à « mener une action
éducative sur tous les détails de la vie quotidienne » en inculquant aux enfants un
comportement convenable et à créer de « meilleures habitudes qu’à la maison » car « les
cuisines scolaires sont aussi des leçons de bonnes tenues, de politesse, de propreté » et
l’apprentissage d’une frugalité raisonnée en matière de nourriture 238. En outre, pour les
filles « les cuisines scolaires ont encore un autre but. En les intéressant aux travaux du
ménage auxquels elles ne peuvent pas participer chez elles, en coopérant en une certaine
mesure à la préparation des repas, elles apprennent ces milles petits soins qui font la
mère de famille vraiment digne de ce beau nom » 239.
A l'inverse des cuisines scolaires, les classes gardiennes sont une structure étatique
dès leur création en 1888 parce qu’elles sont comprises comme ayant un rôle plus
clairement éducatif dont, en premier lieu, celui d’empêcher les enfants de vagabonder
dans les rues en se substituant partiellement à la famille durant le temps où les parents
sont indisponibles pour cause de travail. Comme aucune opposition ne se manifeste, la
loi et le règlement d’application proposés par la Commission scolaire sont votés au pas
de charge en dépit du fait que les deux tiers du traitement des maîtres incombent au
canton contre un tiers pour les communes. La loi précise également que la fréquentation
de ces classes peut être rendue « obligatoire pour les élèves dont la conduite donnerait
lieu à des plaintes » (art. 2) 240. La loi de 1895 aggrave encore le possible caractère
disciplinaire des classes gardiennes en rendant leur fréquentation obligatoire pour les
enfants âgés de moins de treize ans qui sont officiellement déclarés « privés de
surveillance » 241.
Source : Document anonyme intitulé « Cuisines scolaires », Genève, s. d. [circa 1913], AEG DIP 1985
va 5.3.40, p. 10.
235 Autrement, des collectes de dons en nature ou en argent sont périodiquement faites. Document
anonyme intitulé « Cuisines scolaires », Genève, s. d. [circa 1913], AEG DIP 1985 va 5.3.40, p. 2.
236 Instauré par la loi fédérale du 23 décembre 1883.
237 Art. 43 bis alinéa d) de la loi du 26 octobre 1895.
238 « Tiens-toi droit ». L’enfant à l’école primaire au 19e siècle : espace, morale, santé. L’exemple vaudois, Lausanne,
Editions d’En bas, 1988, p. 192.
239 Document anonyme intitulé « Cuisines scolaires », Genève, s. d. [circa 1913], AEG DIP 1985 va 5.3.40,
p. 9.
240 MGC, 28 avril 1888, pp. 586-589.
241 Art. 43 bis alinéas b) & c) de la loi du 26 octobre 1895.
234
123
Ouvrant également avec un horaire étendu pendant les vacances, les classes
gardiennes ordinaires fonctionnent seulement en hiver durant l'année scolaire, selon des
modalités équivalentes à celles des cuisines scolaires (5 à 7 mois) 242. A raison de quatre
heures par jour (11h-13h, 16h-18h), les enfants-élèves jouent, chantent, lisent, se
promènent, préparent leurs devoirs, dessinent et font des travaux manuels ou ménagers
selon leur sexe 243. Classe après la classe, les classes gardiennes prolongent longuement le
temps scolaire pour ces enfants d’ouvriers, dans le but de les empêcher de devenir
« vicieux » ou « rebelles ». Peut-être parce que leur attrait est moins évident que pour les
cuisines scolaires, elles pâtissent d’un début de fréquentation plus difficile, c’est-à-dire de
plus de résistance, dans certaines communes 244. En dépit de cela, elles connaissent un
réel et croissant succès puisque les calculs effectués par Liliane Palandella montrent que
le taux de fréquentation est de 8% des élèves scolarisés pour la dernière décennie du
XIXe siècle et qu’il double pour se stabiliser à 15% en 1914 245.
En octobre 1910, avec le soutien massif de l’Union des Instituteurs Primaires
Genevois (UIPG) qui réclame, par ailleurs, une stricte application de l’obligation de
fréquentation des classes gardiennes des enfants dits « sans surveillance » 246, un nouvel
horaire de soirée (18 à 20 heures) est ajouté, sous la condition que le nombre d’enfants
soit suffisant. L’année suivante, le DIP examine la possibilité de les étendre au
printemps, – ce qui aurait pour conséquence de faire fonctionner l’institution durant
toute l’année –, en faisant valoir l’argument d’un vagabondage important des élèves à la
sortie des leçons 247. A l’automne 1911, le Conseil administratif de la Ville de Genève
autorise à titre d’essai les inspecteurs du DIP à organiser des classes gardiennes de 16
heures à 18 heures dans chaque école, avant même l’ouverture de celles régulières
d’hiver 248. Enfin, les autorités scolaires orientent leurs efforts vers la lutte contre
l’absentéisme ou l’irrégularité de fréquentation des classes gardiennes de la part des
enfants inscrits en faisant valoir que les rigueurs de la loi sur l’obligation scolaire, qui
vient d’être portée à quatorze ans révolus pour les enfants n’étant pas en école ou en
apprentissage, sont également valables dans ce cas 249.
En importance et au plan chronologique, les colonies de vacances constituent la
dernière de ces institutions prolongeant directement la forme scolaire. Leur naissance et
leur développement datent pour l’essentiel du début du XXe siècle. A nouveau, l’Etat
met, dès 1908, la main au porte-monnaie pour subventionner ces initiatives privées
issues d’horizons contrastés (comité de cuisines scolaires, sociétés philanthropiques,
Eglises, etc.) et à la taille variable (de quelques dizaines à plusieurs centaines de
« Les classes gardiennes, dont chacun se plaît à reconnaître l'utilité de première importance ont été
ouvertes, non seulement pendant l'hiver, mais aussi pendant l'année scolaire toute entière [1898-1899],
préservant ainsi, de plus en plus, des exemples fâcheux de la rue, les enfants qui manquent de surveillance
de leur famille » (Rapport sur la gestion du Conseil d'Etat pendant l'année 1899, Genève, 1900, p. 92).
243 Règlement de 1913.
244 Sur le cas de la commune de Chêne-Bourg en 1897, cf. Liliane Palandella, Vive le parascolaire ! Entre
l’école et la famille à Genève depuis 1886, Genève, GIAP, 2006, p. 50.
245 Ibid., p. 47.
246 Ibid., pp. 55-56.
247 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, au Président de la Commission de surveillance de l’enfance
abandonnée, Genève, 18 mai, 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.34 ; le Président de la Commission de
surveillance de l’enfance abandonnée à William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève, 19 mai 1911, AEG
DIP 1985 va 5.3.34.
248 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, au Président du Conseil administratif de la Ville de Genève,
Genève, 21 octobre 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.34.
249 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Circulaire sur les classes gardiennes, Genève, 20 novembre 1911,
AEG DIP 1985 va 5.3.34.
242
124
participants). Généralement, toutes demandent une participation financière modique aux
parents. La surveillance est principalement confiée à des bénévoles mais aussi à des
régents assistés parfois de membres du clergé catholique ou de pasteurs, ainsi que de
médecins 250. Les colonies de vacances offrent une alternative aux classes gardiennes
d’été et leur nombre, aussi bien que leur fréquentation, augmente régulièrement. En
1909, 927 enfants partent en colonies de vacances et, si l’année suivante ce chiffre
descend à 537, il remonte à 1'001 en 1911. Et ce ne sont pas moins de 1'203 enfants qui
partent en colonies durant l’été 1914 251.
La forme scolaire déborde (1913-1914)
On l’a vu, depuis l’instauration de la scolarité obligatoire en 1872, et plus encore
après 1886, l’emprise de l’école sur les enfants de six à treize ans progresse de manière
continue (contrôle de l’absentéisme et du comportement). Ceux de quatorze et quinze
ans y restent soumis partiellement à travers l’école complémentaire, voire même jusqu’à
seize ans avec les nouveaux Cours professionnels commerciaux et industriels 252 qui, eux,
scolarisent l’apprentissage dès leur ouverture en 1915. En 1911, la scolarité obligatoire à
plein temps est allongée d’une année (de treize à quatorze ans) pour les enfants de
l’agglomération urbaine afin de remédier quelques peu aux effets du retard scolaire (avec
des sorties de la scolarité obligatoire dès la 3e ou la 4e primaire) 253, ce qui évidemment
entraîne un sursaut des résistances de la part des familles populaires et des patrons, mais
celles-ci retombent vite. Les activités périscolaires complètent l’édifice en étirant dans le
temps et l’espace, et au-delà de l’école stricto sensu, l'emprise de la forme scolaire sur les
enfants en âge de scolarité obligatoire. Pourtant cela ne paraît pas encore suffisant. Le
parachèvement de ce processus d’imposition et d’extension de la forme scolaire semble
devoir se poursuivre jusqu’au seuil du logement des familles des classes populaires, car
après l’enceinte scolaire, voilà que c’est la rue elle-même qui est visée, et ceci en dépit
des multiples déclarations qui soulignent la primauté du choix parental dans l’éducation
des enfants. Le projet d’instaurer officiellement une discipline – scolaire ! – « en dehors
de l’école » doit remplir une fonction autre, non seulement punitive mais également
préventive, cette fois.
Le texte constitutif qui est censé rendre pratique et officielle cette ambition est Le
règlement concernant la discipline en dehors de l’école. Ce type de règlement n’est pas nouveau.
Un premier texte concernant pour l’essentiel les mêmes dispositions avait déjà été
promulgué dans le canton de Neuchâtel en 1876 254. Entré en vigueur en 1913 à Genève
et édicté en vertu de l’article 38 de la loi sur l’Instruction publique du 30 septembre
Comme dans le cas des colonies de vacances de l’Espoir, la plus importante du moment (cf. Colonies de
Vacances de l’Espoir – 9ème année, Genève, 1912, AEG DIP 1985 va 5.3.40).
251 DIP, Statistiques (1909), 1893-1914, p. 279, AEG IP Cp I ; Rapport sur le gestion du Conseil d’Etat pendant
l’année 1910, Genève, 1911, p. 535 ; Rapport sur le gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1911, Genève, 1912,
p. 591 ; Rapport sur le gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1914, Genève, 1915, p. 372.
252 En effet, l’article 3 de la Loi instituant des Cours professionnels, commerciaux et industriels du 30
septembre 1911 stipule que « les apprentis et apprenties du commerce et de l’industrie et les jeunes gens
qui sont au service d’autrui ou de leur parents, sans apprendre un métier déterminé, sont astreints à suivre,
de 14 à 16 ans révolus, les cours professionnels commerciaux et industriels, s’ils ne reçoivent pas d’une
autre manière une instruction reconnue équivalente par le Département de l’Instruction publique.
Toutefois, les apprentis qui justifient, par un examen, qu’ils possèdent les connaissances générales et
spéciales nécessaires à leur profession, peuvent être dispensés de tout ou partie de ces cours ».
253 MGC, 22 mars 1911, p. 413.
254 Voir intervention de M. Riolley, professeur à Neuchâtel, Xe congrès de la Société des Instituteurs romands.
Rapport sur les deux questions mises à l’étude (août 1886), Porrentruy, Imprimerie Victor Michel, p. 37.
250
125
1911, ce règlement vise rien moins qu’à étendre à l’ensemble de l’espace public la
relation subordonnée et codifiée de l’élève envers le maître d’école, mais dans son seul
caractère éducationnel, relation qui était limitée jusque-là à l’enceinte de l’école publique
ou privée :
L’action morale du corps enseignant, précaire jusqu’ici, parce que limitée à la vie des
bâtiments scolaires, se prolongera dans le reste de la journée, plongera avec plus
d’efficacité dans la vie réelle de l’enfant, car la maison même, la rue même, avec sa
liberté relative, avec son intensité de suggestion, ont ici une influence essentielle 255.
L’article premier du règlement énonce les valeurs mêmes de la civilité bourgeoise qui
sont autant de buts éducatifs que l’on entend faire intérioriser aux enfants : le respect
d’autrui, la politesse verbale et gestuelle, l’assistance aux plus faibles, la réputation de
l’école, que l’élève représente désormais en permanence, et le refus de toute forme de
violence physique 256 ainsi que le respect de la sacro-sainte propriété d’autrui 257. Viennent
ensuite toute une série d’interdictions liées à des pratiques réprouvées et à l’usage de
l’espace public (de vagabonder, d’aller seul dans les cafés, au cinéma, de fumer, de
colporter, de lancer des projectiles, de porter des armes (sic), d’écrire sur les murs, etc.),
qui, nous renseignent en négatif sur certaines pratiques des enfants et des adolescents.
Un véritable couvre-feu (20 heures en hiver et 21 heures en été) est instauré parce
« qu'en empêchant les enfants de rôder à des heures tardives, on prévient le plus grand
nombre de délits et des crimes commis par des mineurs » 258. Une telle tentative n’est pas
nouvelle. Depuis 1909 déjà, les policiers ont l’ordre de consigner les enfants vus dans la
rue au-delà de 21 heures 259.
Pour réaliser une telle ambition – une forme d’éducation morale totale 260 – l’article 4
enjoint que tous, ou presque, participent solidairement à l’application du dit règlement :
Emile Grosgurin, Rapport de la sous-commission chargée d’examiner le Projet de règlement concernant la discipline en
dehors de l’école, Genève, 26 mai 1912, p. 3, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
256 Il arrive pourtant que des actes assez graves de violence physique se produisent qui ne concernent pas
seulement des adolescents. Ainsi en pleine Première Guerre mondiale, un enfant de 10 ans crève l’œil d’un
de ses camarades avec sa plume lors d’une rixe pendant la rentrée dans la classe après la récréation. Mais
quand on connaît le motif de la dispute, des provocations répétées de la victime avec une photo de
« boche » vis-à-vis d’un camarade français dont le père est alors au front en France, on comprend que
c’est là une exception à cet âge et que les causes de cette violence relèvent de catégories de perception
légitimes parce qu’empruntées à l’univers des adultes (guerre, nationalisme). D’ailleurs, le DIP considère
cette affaire comme un accident et indemnise confortablement la famille de l’enfant qui a perdu un œil
dans cet incident (J. Chevallet au Conseil d’Etat du canton de Genève, Genève, 27 décembre 1916, AEG
DIP 1988 22.3.5 ; Edouard Lafontaine, inspecteur des écoles, Rapport sur l’accident dont à été victime, en juin
dernier, l’enfant Georges Chevallet, élève de l’école du Boulevard Carl Vogt, Genève, janvier 1917, AEG DIP 1988
22.3.5).
257 Phrase ajoutée sur la base de la proposition du directeur de l’enseignement primaire et de deux
inspecteurs primaires afin qualifier de manière générale les délits possibles (Malche, Picker, Pesson,
Rapport sur le règlement hors de l’école et les règlements de police de Genève, Genève, 20 janvier 1913,
AEG DIP 1985 va 5.3.45).
258 Albert Malche, directeur de l’enseignement primaire, à William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève,
25 février 1914, AEG 1985 va 5.3.136.
259 Paul Magnenat, conseiller d'État Justice et Police Genève, à William Rosier conseiller d'État DIP,
Genève, 7 mars 1914, AEG 1985 va 5.3.136.
260 Cette ambition n’est pas nouvelle. Face à l’analphabétisme et au poids des traditions encore toutes
récentes de l’Ancien Régime, les révolutionnaires français ont imaginé que les fêtes civiques, l’action des
militants auprès de la population, la presse partisane ainsi que la saturation de l’espace public par des
symboles révolutionnaires constituaient une série de moyens pour éduquer politiquement les masses (cf.
Mona Ozouf, La fête révolutionnaire, Paris, Gallimard, 1976).
255
126
parents, fonctionnaires cantonaux, autorités municipales et membres de la commission
scolaire ou celle de la protection de l’enfance. Pourtant comme on pressent bien que
cela sera difficile à concrétiser, il est prévu de confier spécialement cette tâche à des
fonctionnaires du DIP. Et, en effet, la mise en application du règlement ne s’avère pas
aussi simple que prévu. Tout d’abord le corps enseignant ne semble pas particulièrement
prêt à ajouter cette nouvelle tâche à son travail ordinaire. Les maîtres demandent à n’être
chargés que de la surveillance de leurs propres élèves, ce qui a pour conséquence de
vider de tous sens l’ambition initiale du règlement261. Quant au Département de Justice
et Police, il ne paraît guère empressé d’ajouter ces nouvelles fonctions à la charge des
policiers 262. Face à l’insistance du DIP, le corps de police obtient un compromis qui se
résume à la récolte de renseignements sur les enfants, à leur transmission aux autorités
scolaires et à l’application stricte du couvre-feu 263, soit des tâches qu'il prend déjà en
charge. En revanche, les comités de quartier de l’Enfance abandonnée sont
naturellement et facilement mis à contribution. Finalement, un inspecteur nommé par le
DIP s’occupe spécialement de cette question et de centraliser les renseignements 264. Il
n’empêche, les ambitions affichées de mobilisation de tous se trouvent réduites à la
portion congrue. Ainsi, Henri Gander, doté du sous-statut de « commis-inspecteur », n’a
pas les moyens de mener sa tâche à bien pour appliquer le règlement de la discipline en
dehors de l’école et notamment la surveillance des cinémas 265. Pour pallier cette
insuffisance, des mesures sont ponctuellement prises par la commission officielle de
protection des mineurs qui, par exemple, délègue deux inspecteurs à la sortie des
cinémas en 1915 266. De fait, c’est la Chambre pénale de l’enfance, créée également en
1913, qui va traiter les cas lourds signalés.
Bien que le règlement soit en fin de compte de faible portée dans son application, il
n’est pas sans incidence pratique et symbolique. Malgré un discours qui tend à nier le
caractère judiciaire du Règlement concernant la discipline en dehors de l’école au profit
d’un vocabulaire et d’une intention « paternels » cautionnés par la protection de l’enfant
face « aux dangers toujours plus grands » 267 qui le menaceraient en permanence, ce
document marque à la fois la création d’une sorte de sous-juridiction scolaire parallèle
qui, si elle est en partie concurrente avec la justice pénale ordinaire (vols), possède
néanmoins son propre régime de délits et de sanctions. Seules les autorités scolaires ont
a priori le droit de mettre en œuvre les sanctions pour les enfants concernés. La retenue
du jeudi s’institue (art. 5) comme une peine exclusivement scolaire 268 exécutée par le
corps enseignant et promise à un long avenir. En effet, la retenue du jeudi est
officiellement généralisée trois ans plus tard comme une sanction aux divers
manquements des élèves au devoir scolaire :
Lettre de William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève, 7 novembre 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
Lettre anonyme [d’Albert Malche ?], Genève, 22 septembre 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
263 Albert Malche, directeur enseignement primaire, à W, Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève, 25 février
1914, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
264 Il s’agit d’Henri Gander, maître à l’école professionnelle, qui est nommé « inspecteur surveillant » et qui
est « attaché à la Commission officielle de la protection des mineurs » (Procès-verbaux de la conférence des
inspecteurs primaires, 1914-1916, Genève, 20 octobre 1914, AEG DIP 1990 16.83).
265 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, à Paul Magnenat, conseiller d’Etat DJP, Genève, 19 avril 1915,
AEG DIP 1985 va 5.3.66.
266 Louis Eggly, vice-président de la direction de la commission officielle de protection des mineurs, à
William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève, 15 décembre 1915, AEG DIP 1985 va 5.3.66.
267 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Circulaire aux fonctionnaires de l’enseignement primaire,
professionnel et secondaire, Genève, 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
268 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, aux directeurs, Genève, 4 avril 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
261
262
127
Il est institué, dans chaque école primaire de l'agglomération urbaine, une retenue
du jeudi, entre 9 et 11 heures, pour les élèves qui ont manifesté dans les jours
précédents, une paresse ou une indiscipline grave. […] Une discipline stricte et
silencieuse doit régner pendant la retenue. Le surveillant, qui s'est procuré le registre
la veille, fait l'appel et, s'il y a lieu, indique les travaux à faire. Il en surveille
l'exécution. Si un travail est trop court, le surveillant est autorisé à imposer à l'élève
une occupation judicieusement choisie pour terminer le temps de sa punition 269.
En revanche, si ce premier traitement ne suffit pas à remettre l’enfant concerné dans
le droit chemin, les autorités scolaires passent la main à l’office judiciaire compétent (art.
7).
Le règlement marque donc bien la montée d’un degré supplémentaire de
l’intervention publique vis-à-vis de l’enfance dans l’espace public. Ce renforcement de
l’action de l'Etat n’est d’ailleurs pas nié par les autorités scolaires. Au contraire, le
recours à l’Etat, « qui protège les adultes par toutes sortes de lois et de règlements », est
justifié par « la population elle-même [qui] a demandé que l’Etat se mette discrètement
au service de la famille dans cette partie de sa tâche » 270. Au delà des discours de
circonstances et des fortes limites de son application, le règlement apparaît comme une
sorte de délire momentané, fruit par ailleurs d’un large consensus politique et social au
sein des élites politiques, philanthropiques et scolaires comme le montre la composition
de la commission qu’il l’a établi 271. Mais il illustre aussi fort bien l’aboutissement de la
phase d’institutionnalisation de l’école publique et exprime jusqu’au paroxysme la
croyance bourgeoise dans le pouvoir de l’école à transformer radicalement et à son
profit les rapports sociaux.
Nature et efficience de la forme scolaire à Genève
Quelles ont été les caractéristiques et les résultats de cette imposition et extension de
la forme scolaire par l’obligation scolaire comme instrument privilégié pour régler
intérieurement les enfants puis les adolescents issus des classes populaires pour, à la fois,
assurer leur insertion économique et prévenir le crime ? Les constatations des autorités
scolaires et politiques durant la période oscillent entre optimisme et déception quant au
comportement général de la jeunesse, même si ces propos servent aussi des besoins
rhétoriques pour la cause du moment. Concernant l’efficience de ce double mouvement,
les sources que nous pouvons rassembler au lendemain de la Première Guerre mondiale
(1914-1918) permettent d’établir quelques points d’aboutissements et tendances
significatives des effets de l’imposition de la forme scolaire.
269 (Albert Malche, directeur de l’enseignement primaire, à William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Genève,
6 décembre 1916, AEG DIP 5.3.73).
270 William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Circulaire aux parents sur le règlement de la discipline hors de
l’école, Genève, 31 décembre 1913, AEG DIP 1985 va 5.3.45.
271 Le détail de la composition de la commission chargée d’établir le projet permet de voir qu’elle cherche
à rassembler, en respectant un savant équilibre entre tous les milieux concernés par l’enfance et
l’éducation, tout en accordant une large place aux représentants du DIP, concernés au premier chef.
Outre le secrétaire du DIP, elle comporte deux représentants politiques (un radical et un démocrate), un
avocat, deux médecins (dont la Dr. Champendal, spécialiste des questions de la petite enfance), la
présidente de la Société d’Utilité publique des femmes genevoises, le directeur de l’Hospice général, le
directeur adjoint de l’Enfance abandonnée, quatre directeurs d’écoles secondaires, deux inspecteurs des
écoles primaires et deux régents principaux (Etienne Chennaz, secrétaire DIP, Liste de la Commission
chargée d’établir un projet de règlement sur la discipline en dehors de l’école, Genève, 1913, AEG DIP
1985 va 5.3.45).
128
Au début des années 1920, alors que la conjoncture économique et sociale est à
nouveau difficile suite à la Première Guerre mondiale, on peut dire que l’ordre scolaire
règne. Certes la génération qui est alors sur les bancs de l’école publique obligatoire est
nouvelle et, si la population genevoise n'a guère augmenté, sa composition s’est en
revanche modifiée. Du fait de la guerre, nombre d’étrangers ont quitté Genève pour
retourner dans leur pays d’origine (France et Italie) et ils ont été en partie remplacés par
des Confédérés 272. Les différents inspecteurs et directeurs, dont beaucoup étaient déjà en
service avant 1914, signalent une réelle amélioration de la fréquentation et de la
discipline pour l’année scolaire 1921-1922. Il ne s’agit pas seulement d’impressions mais
d’une réalité étayée par des faits. Cependant, rien n’indique que cette amélioration ait un
quelconque lien avec le départ des étrangers. De toute manière, tous appartiennent aux
classes populaires.
Ainsi, il est particulièrement remarquable de constater que le pourcentage d’absences
affectant les écoles primaires aux larges effectifs situées dans les quartiers populaires de
l’agglomération urbaine varie peu de l’une à l’autre. Les absences ne dépassent pas 5%
des heures, les arrivées tardives signalées sont au nombre de deux en moyenne par élève.
A titre de comparaison indicative, en 1904, la moyenne des arrivées tardives par élève
dans les écoles primaires de Carouge (quartier ouvrier) s’élevait alors à plus de 12 273.
Quant aux absences non motivées, elles se limitent à 2% des cas pour toute l’année
scolaire 274. Qualitativement maintenant, les rapports font état d’une bonne hygiène
générale 275, du bon comportement des élèves qui « se montrent, pour la plupart, polis,
obéissants, affectueux [sic] envers leurs maîtres » 276. En outre, à Carouge du moins, les
« parents […] respectent de plus en plus l’ordre établi par l’école » 277. D’ailleurs,
nombreux sont les responsables scolaires qui se félicitent également de l’augmentation et
de l'amélioration des rapports entre les familles et les enseignants, qui « font disparaître
certaines préventions et contribuent à dissiper les malentendus » 278. Pour autant, les
autorités ne relâchent pas la pression car elles continuent leurs enquêtes sur les familles,
et les parents « oubliant » d’envoyer leurs enfants à l’école sont régulièrement
« poursuivis et condamnés » 279. Cependant, les réfractaires sont désormais des cas isolés,
rares. Dans l’Entre-deux-guerres, on ne trouve que de manière éparse dans les archives
Entre 1914 et 1920, la part des étrangers dans la population genevoise recule de 41 à 30% alors que
celle des Suisses non genevois progresse de 27 à 38% (Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de
Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol. I : Statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914,
Université de Genève, 1986, p. 16).
273 Cf. Louis Delafontaine, inspecteur primaire, « [rapport sur l’]Ecole de Carouge », s.l., juillet 1904, AEG
DIP 1988 22.12.1.
274 Chiffres issus de divers rapports d’inspecteur de la ville et de la campagne pour l’année scolaire 19211922 : AEG DIP 1985 va 5.3.136. En dépit de la forte proximité des chiffres, il n’y aucune raison de les
mettre en doute car ils sont issus de rapports manuscrits strictement internes au Département de
l’Instruction publique et rendus selon des modalités et des dates différentes.
275 E. Tissot, directeurs des écoles primaires, « Rapport 1922 (sur les écoles de Necker, Onex, Bernex,
Laconnex, Soral, Plan-les-Ouates, Confignon, Perly, Troinex, Veyrier et Compesière-Bardonnex) »,
Genève, 7 janvier 1923, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
276Charles Vignier, inspecteur écoles primaires, Rapport pour l’année 1921-1922, Genève, 1923, AEG
DIP 1985 va 5.3.136.
277 Marti, directeur des écoles primaires de Carouge, « Rapport pour l’année scolaire 1921-1922 », Carouge,
5 janvier 1923, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
278 Menu, inspecteur écoles primaires, « Rapport sur la marche de l’école primaire de la Rue des EauxVives durant l’année scolaire 1921-1922 », Genève, 1923, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
279 Robert Dottrens, inspecteur écoles primaires, « Rapport sur la marche de l’école du Bd Carl-Vogt,
pendant l’année scolaire 1921-1922 », Genève, 28 décembre 1922, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
272
129
des cas de déscolarisation précoce, et alors rapidement la machine administrative se met
efficacement en marche à l’instigation des autorités scolaires, comme ici en 1930 :
J'ai le regret de vous signaler aux fins d'intervention de la part de la Protection des
mineurs la famille du jeune Bourquin Roger [fils d'un employé subalterne des CFF à
Neuchâtel, 5e de 7 enfants et âgé de 13 ans], domicilié 31 rue des Abattoirs et inscrit
dans la classe de Mlle Hilfiker. Cet élève s'absente fréquemment et fournit sur
l'instigation de sa mère des excuses mensongères. Madame Bourquin refuse en
outre d'envoyer son enfant à la retenue du jeudi et engage son fils à la résistance
contre l'école. Je connais depuis longtemps cette famille et je suis convaincu que les
parents ne sont pas capables d’élever leurs enfants 280.
Seule la seconde extension de la scolarité obligatoire à plein temps en 1933 (de
quatorze à quinze ans) sur fond de chômage de masse et de crise économique majeure
voit ressurgir temporairement des pratiques d’évitement ou de contournement de
l’obligation scolaire pour les élèves en fin de scolarité pratique contre lesquelles le DIP
n’hésite pas à amender les parents fautifs en 1934 281.
L’obligation scolaire pour tous sans exception est dès lors un fait durablement établi
et inscrit dans les mentalités. En outre, la diminution du nombre d’élèves par classe à
l’école primaire participe favorablement, sans nul doute, à son respect et à son contrôle
puisque l’on passe d’une moyenne de 31 élèves par classe en 1895 à une moyenne de 24
élèves en 1922, largement en-dessous du chiffre maximum de 40 élèves fixé depuis la loi
sur l’Instruction publique de 1886. Cependant, il existe de grandes variations entre les
classes et les écoles, les classes spéciales et les classes dites « faibles » de l’école primaire
qui fonctionnent avec des effectifs réduits. Si ce ratio maître/élèves est dû pour
l’essentiel au recul démographique de cette période (2'000 élèves en moins pour 19
classes en plus entre 1914 et 1922), il s’inscrit néanmoins dans une tendance lourde car à
partir de ce moment cette moyenne ne dépasse plus 28 élèves par classe primaire au XXe
siècle à Genève.
Toujours en 1922, la Chambre pénale de l’enfance instituée en 1913 ne traite que de
18 infractions au titre du règlement de la discipline hors de l’école sur les 337 affaires
relevant du Tribunal de police. Quinze de ces cas sont dénoncés pour « mauvaise
conduite persistante » et trois pour vol 282. Deux tiers concernent les élèves des Cours
professionnels, commerciaux et industriels qui prolongent à temps partiel la scolarité
obligatoire après l’école primaire pour les adolescents des classes populaires de
l’agglomération urbaine. La scolarité obligatoire à temps partiel est alors étendue à seize
puis même jusqu’à dix-huit ans en 1921. Ces deux constats témoignent pareillement du
haut degré d’institutionnalisation qu'a maintenant atteint l’école obligatoire.
Si la tenue, la propreté et la discipline sont des caractéristiques essentielles de la
forme scolaire, elles ne l’épuisent pas. La pédagogie mise en œuvre et le contenu de
l’enseignement contribuent également à dessiner ses contours et ses caractéristiques.
Elles lient étroitement la forme scolaire, comme la deuxième face d’une pièce, avec la
culture scolaire proprement dite. Outre le dessin enseigné avec des motivations
Emmanuel Duvillard, directeur du Bureau d’archives scolaires et de recherches pédagogiques, à Albert
Atrzenwiler, directeur de l’enseignement primaire, Genève, 5 mai 1930, AEG DIP 1985 va 5.3.249.
281 Cf. Rapport de gestion du Conseil d’Etat pour 1934, Genève, 1935, p. 21.
282 Paul Châtillon, Chambre pénale de l’enfance. Statistique de l’année 1922, Genève, janvier 1923, AEG DIP
5.3.32.
280
130
utilitaires à partir de 1889 283, l’école primaire publique genevoise dispense d'abord les
savoirs scolaires de base que sont la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Comme
l’analysent Charles Magnin et Marco Marcacci, le niveau de maîtrise de ces savoirs par la
population constitue alors un enjeu leur conférant une valeur intrinsèque parce qu’elles
sont « devenues des indices du degré de civilisation atteint par une collectivité » 284. Ainsi,
l’apprentissage de l’écriture construit autant une discipline corporelle 285 qu’intellectuelle
dont la bonne maîtrise consacre une « volonté maîtrisée » et une « capacité
d’autodiscipline », alors que l’apprentissage du calcul doit à la fois former à la
« gymnastique de l’esprit » et faire acquérir un savoir utile au quotidien286. La bonne
posture est un préalable didactique à toutes les activités scolaires et, symétriquement, elle
constitue un marqueur physique du bon apprentissage. Un corps mal maîtrisé ne peut
pas permettre un travail scolaire efficace. A ces préoccupations scolaires viennent
s’ajouter celles des médecins sur les conséquences néfastes des postures corporelles, ou
plutôt des mauvaises postures, qu’impose le travail scolaire, d’où notamment les
changements successifs de pupitres – ce qui par ailleurs génère un marché – afin de
corriger ces mauvaises positions en fonction du travail scolaire 287. Cette économie
corporelle est foncièrement liée aux apprentissages (savoirs) de base que les écoles
rurales secondaires (campagne) et l’école complémentaire (ville), suites normales de
l’école primaire, prolongent et parachèvent. Ainsi, la pratique de l’écriture s’apprend en
classe à travers une série de postures qui, parce qu’elles tiennent compte à la fois des
préoccupations médicales et scolaires, sont très précisément codifiées :
Une tenue du corps physiologiquement bonne : buste droit, station assise sur les
deux ischions, coudes appliqués entièrement sur la table, tête droite ; quant au
cahier, il doit être légèrement incliné de droite à gauche 288.
Une maîtrise du corps selon les normes scolaires qui est d’autant plus importante
qu’elle est articulée à des finalités fortement liées à leur utilité pratique pour l’entrée sur
le marché du travail :
Quelle que soit la carrière à laquelle un jeune homme se voue, il lui est
indispensable de savoir rédiger avec clarté et correction, exprimer ses idées de façon
à être facilement compris, manier le calcul avec rapidité et exactitude, tracer un
croquis d’une manière assez parfaite pour qu’il traduise nettement la conception de
son esprit 289.
D’autres matières, enseignées à des fins patriotiques, utilitaires, identitaires et
moralisantes (histoire, géographie, travaux manuels, géométrie) s’ajoutent aux
283 Cf. Eléonore Zottos, « 1872-1911 : une branche obligatoire », in Eléonore Zottos et Chantal Renevey
Fry (dir.), De toutes les couleurs. Un siècle de dessins à l'école, Genève, Infolio, CRIEE et Musée d'ethnographie,
2006, pp. 17-47.
284 Le Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans, Genève, Tribune Editions, 1987, p. 59.
285 Les ardoises sont supprimées à la rentrée de septembre 1896 pour être remplacées par l’usage du
papier.
286 Charles Magnin et Marco Marcacci, Le Passé Composé. Images de l’école dans la Genève d’il y a cent ans,
Genève, Tribune Editions, 1987, p. 60.
287 Cf. Emilia Carrupt, « Mens sana in corpore sano ». L’hygiène à l’école primaire 1860-1920 : l’exemple genevois,
mémoire licence d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1992, pp. 75-81.
288 Charles Vignier, inspecteur des écoles primaires, « Rapport sur l’écriture dans les écoles [primaires] »,
Genève, 12 décembre 1911, AEG DIP 1985 va 1985 5.3.32.
289 Rapport sur la gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1896, Genève, 1897, p. 59.
131
principales, mais au-delà des différences et des variations, toute la culture scolaire
déploie une incessante morale du travail 290, alors que l’enfant est légalement protégé et
soustrait depuis le dernier quart du XIXe siècle à l’exploitation économique capitaliste 291.
Mais cette soustraction n’est que temporaire, l’école – « asile du labeur aimé » 292 –
constituant une préparation comprise comme la plus fructueuse de l’enfant à sa
participation civique, sociale et économique à la société au sortir de l’école obligatoire.
Mais c’est cette même interdiction qui amène les enfants à se livrer notamment aux
petits travaux de rues, si volontiers réprimés, alors qu’ils sont souvent indispensables
pour les familles en situation précaire. Cette « clause sociale du besoin » explique
pourquoi le travail productif des jeunes adolescents des classes populaires en ville, sans
compter la participation aux travaux domestiques principalement dévolue aux filles, se
perpétue dans l'Entre-deux-guerres, mais cette fois toujours en dehors des heures
scolaires et non plus pendant ces mêmes heures, comme le démontre l’enquête menée
en 1920 par Emmanuel Duvillard, directeur du Bureau d’archives scolaires du DIP :
L'enquête sur le travail postscolaire (travail dans les magasins et les ateliers de
l'agglomération) a porté sur 2'505 enfants, garçons et filles. Dans les classes de filles
la proportion des enfants employées en dehors des heures de classe est de 7% en 5e
année, 9% en 6e et 10% en classe complémentaire. La durée quotidienne de ce
travail varie entre 1 ½ et 5 ½ heures. 6% des fillettes des trois dernières classes ne
jouissent d'aucun repos. La durée du travail du jeudi varie, selon les cas, entre 5 et
10 ½ heures. L'enquête a révélé quelques cas de fillettes occupées à servir dans les
cafés jusqu'à neuf heures du soir. Pour être complète, l'enquête devrait tenir compte
du travail domestique, mais il serait difficile d'en établir avec exactitude les données
statistiques. La proportion des garçons employés en dehors des heures de classe est
de 12% en 5e année, 19% en 6e, 41% dans la classe complémentaire. 21% des
garçons ne jouissent d'aucun jour de repos. Pour certains la durée totale des heures
scolaires et postscolaires hebdomadaires atteint 57 à 65 heures 293.
Cf. infra, la Conclusion de la Partie V. Par ailleurs, cette apologie morale du travail a une longue
tradition à Genève qui remonte à la Réforme calviniste du XVIe siècle au moment où le renouveau
religieux la sécularise comme le démontre Herbert Lüthy : « Le calvinisme, en transposant ces vertus
salutaires de l’ascétisme [de la règle monastique] dans la vie temporelle et en les attribuant au travail
rémunéré de l’"homme économique" exerçant sa profession pour sa propre subsistance et celle des siens,
en a changé le sens et la portée ; c’est cette humble activité économique qui, non par le gain qui en résulte
et presque malgré ce gain si celui-ci dépasse les besoins d’une vie honnête, mais parce qu’il est obéissance
de l’homme envers Dieu, se trouve justifié et comme spiritualisé. Le travail n’est ainsi plus une pénitence,
conséquence déplorable de la chute, il est un exercice de la pitié comme la prière, il est ordonné à
l’homme non pour son châtiment, mais pour son salut et pour la glorification de Dieu. Nous nous
trouvons devant une nouvelle table des valeurs d’une nouvelle société » (La Banque Protestante en France de la
Révocation de l’Edit de Nantes à la Révolution, tome I : Dispersion et regroupements (1685-1730), SEVPEN, Paris,
1959, p. 5).
291 Bien que ce phénomène affecte assez peu Genève, le travail enfantin est ici comme ailleurs en Europe
« jugé scandaleux par les rares philanthropes et hommes politiques que préoccupe cette exploitation de
l’enfance et les risques qu’on lui fait courir (comme le montrent les enquêtes parlementaires un peu
partout dans la seconde moitié du siècle [19e], et bien que, de nos jours encore, on ait rarement voulu
l’étudier dans ses dimensions subjectives (motivations nées dans la famille même, attitudes envers les
activités productrices et rémunératrices exercées dans son propre milieu, apprentissage social pratique et
utilisation du temps), il reste qu’un véritable topos culturel est constamment présenté aux enfants
bourgeois, qui eux, ne sont pas obligés de travailler : l’enfant “laborieux” est le héros de nombreux livres
d’enfants, », analyse Eggle Becchi (« Le XIXe siècle », in Eggle Becchi et Dominique Julia (dir.), Histoire de
l’enfance en Occident, tome 2 : du XVIIIe à nos jours, Paris, Seuil, 1998, p. 195).
292 Charles Vignier, inspecteur écoles primaires, « Rapport pour l’année 1921-1922 », Genève, 1923, AEG
DIP 1985 va 5.3.136.
293 Bulletin officiel de l'enseignement primaire, n°8, décembre 1920, pp. 4-5.
290
132
Pour ancrer cette morale du travail dans les consciences, toute une économie
symbolique de peines et de récompenses se déploie, dont l’objet emblématique est le
livre de prix 294. D’où un souci important du rendement et de l’efficacité des
apprentissages dès les classes primaires, qui est incorporé par les élèves dans le mérite
résultant du travail et par la constitution d’une hiérarchie interne à la classe (les
« rangs »). A ce jeu, les « jeunes filles affirment chaque année une supériorité
grandissante sur leurs camarades de l’autre sexe », plus distraits en général, au début des
années 1920 295 déjà.
Parallèlement à leur développement, ces différents traits de la forme et de la culture
scolaires suscitent les critiques des tenants de l’Education nouvelle 296 face à une école
publique et à ses membres qui pourtant, en bien des circonstances, s’arment « de
patience » et composent tant avec les résistances des familles qu’avec les conditions
sociales contrariant encore l’imposition des normes scolaires dans la première décennie
du XXe siècle :
Les absences se chiffrent par une moyenne de 21,4 par élève pour les garçons et de
29 pour les jeunes filles, dont il faut déduire le 70% causées par la maladie. Les
défections sont plus nombreuses que par le passé et l'on constate que dans les
classes des jeunes filles, les élèves les plus âgées sont souvent retenues à la maison,
soit pour aider aux travaux du ménage, soit surtout pour garder les frères et soeurs
plus jeunes pendant que la maman est obligée de s'absenter. Comme il n'y a pas de
mauvaise volonté de la part des personnes, l'école doit forcément s'armer de
patience pour supporter dans la limite du possible ces défections qui n'ont d'autres
causes que la situation précaire de quelques familles. [...] A l'extérieur nous devons
recommander aux jeunes garçons d'être plus polis et à quelques-uns de ne pas rester
trop tard dans les rues.
Les devoirs faits en classe ont été en général satisfaisants, à part cependant ceux
produits par quelques élèves insouciants. Les leçons dans bien des cas, chez les
garçons, ne sont pas suffisamment étudiées, et plusieurs maîtres s'entendent à dire
qu'il ne faudrait pas, sur ce point, être trop sévère, parce que les enfants dont il
s'agit ne sont pas suffisamment suivis à la maison par les parents dont tout le temps
est accaparé par les travaux journaliers.
On voit par ce qui précède que l'école de Carouge, avec le nombre considérable
d'enfants étrangers qui la fréquentent, se trouve dans une situation toute spéciale, et
il faut savoir gré au corps enseignant communal, très au courant dans ce genre de
travail, de conduire à bon port tous ces éléments si divers 297.
Cependant, les divergences au sein des professionnels de l’enseignement ne portent
pas sur la nécessité de l’école, très partiellement sur ses finalités, mais avant tout sur ses
Cf. Lucie Allaman Berset, Le livre de prix, objet et signe de valeur. Histoire et analyse de la valeur. Genève, 18151981, Cahier de la section des sciences de l’éducation, n°86, FPSE, Université de Genève, 1998.
295 Menu, inspecteur écoles primaires, « Rapport sur la marche de l’école primaire de la Rue des EauxVives durant l’année scolaire 1921-1922 », Genève, 1923, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
296 A Genève, c’est l’Institut Jean-Jacques Rousseau fondé par Edouard Claparède (1873-1940) en 1912
qui constitue un des principaux foyers internationaux de l’Education nouvelle et du développement des
sciences de l’éducation (cf. Christian Alain Muller & al., « Aspects of the Disciplinary Constitution of
Sciences of Education : the « Prototype » of Institute Jean-Jacques Rousseau in Geneva, (1911-1933) », in
Christopher Day & Dolf van Veen (ed.), Educationnal Research in Europe. Yearbook 2001, Garant Publishers,
Leuven/Apeldoorn, 2001, pp. 93-107).
297 Louis Delafontaine, inspecteur des écoles primaires, Carouge, 1907, Genève, juillet 1907, AEG DIP
1988 22.12.1.
294
133
moyens. Ainsi Emmanuel Duvillard, alors jeune instituteur bientôt appelé à
d’importantes fonctions hiérarchiques dans l’administration scolaire, peut-il accuser, en
1910, l’école « traditionnelle » de favoriser le mal social du vagabondage des enfants,
tout en voyant en elle le principal remède à ce mal :
La forme la plus répandue de délit chez l'enfant est le vagabondage. La majorité des
jeunes vagabonds est intellectuellement inférieure et paresseuse. Les causes du
vagabondage ne peuvent être cherchées dans le retour atavique au vagabondage
ancestral ; il faut plutôt les rechercher dans ce sentiment de malaise qui est celui des
enfants auxquels la discipline répressive de l'école est insupportable. Le
vagabondage spécial (souteneur précoce) se rencontre à Genève. La période critique
dans l'accoutumance aux délits est celle qui suit la sortie de l'école primaire ; les
adolescents libérés de la discipline scolaire ne trouvent plus dans leur milieu
nouveau la surveillance et les conseils suffisants pour résister aux suggestions
malsaines de la rue 298.
Après la Première Guerre mondiale, nombre des partisans de l’Education nouvelle
et de l’Ecole active occupent désormais les échelons intermédiaires et supérieurs de la
hiérarchie scolaire, à l’instar de Robert Dottrens (1893-1993), alors inspecteur des écoles
primaires, qui s’autorise, en 1922, à faire des reproches sur la dureté de la discipline
régnant des écoles :
Peut-être a-t-on, ici et là, la préoccupation trop exclusive d'obtenir des résultats
brillants aux épreuves. Cet état d'esprit restreint l'action éducative du maître. Les
enfants sont bien stylés, mais on se rend compte, au cours des interrogatoires,
combien la discipline excessive qui règne dans la classe étouffe la spontanéité, la
curiosité naturelle, l'initiative des écoliers 299.
D’ailleurs, ces critiques peuvent légitimement être formulées officiellement au sein
du DIP dans la mesure où Albert Malche, le directeur de l’enseignement primaire les
partage et les exprime dès 1916 :
Pour que le travail de l'esprit soit plus actif à l'école primaire, il serait désirable
qu'on s'orientât plus que par le passé vers une discipline de plus en plus libérale 300. On ne
demande nullement que le maître se relâche des exigences ou abdique une part de
son prestige. On souhaite simplement qu'on ne marque pas trop de notes, qu'on
n’inflige pas trop de pensums, que l'élève puisse ouvrir la bouche sans être en
position d'inculpé, qu'on tienne compte des intentions, des motifs, de l'effort, plus
que du résultat brut, en un mot, qu'on agisse envers les enfants moins en juge qu'en
père de famille. Il est très probable que la plupart des mauvaises réponses qu'on
entend en classe proviennent de l'état d'inhibition où se trouvent l'enfant : rendu à luimême, il n'est point sot ; c'est l'appareil scolaire qui le paralyse 301. Il suffit de se rendre
compte de cet inconvénient pour avoir la volonté et pour trouver les moyens d'y
remédier 302.
298 « Rapport sur la Protection de l'enfance par une juridiction appropriée et par la création de tribunaux
spéciaux », Bulletin de la société pédagogique genevoise, n° 6, 19 janvier 1910, p. 52.
299 « Rapport sur la marche des écoles de la rue Hugo-de-Senger et du Bd Carl-Vogt, pendant l'année
scolaire 1921-1922 », Genève, 28 décembre 1922, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
300 Souligné par nous.
301 Souligné par nous.
302 Rapport général sur l'enseignement dans les Ecoles primaires de Genève et les Ecoles secondaires rurales durant l'année
1915-1916, Genève, 10 août 1916, AEG DIP 1985 va 5.3.73, p. 10.
134
Pour autant, si ces propos de deux responsables de l’enseignement primaire
dessinent un nouvel idéal pédagogique de la relation entre le maître et l’élève qui doit
être régi davantage par l’autocontrainte que par la contrainte, ils constituent aussi une
preuve substantielle, en dépit d’une certaine exagération sur le caractère obtus et quasi
militaire de la discipline scolaire, du fort degré d’imposition qu’a alors atteint la forme
scolaire auprès des enfants des classes populaires. Et si les partisans de l’école active et
des idées de l’Education nouvelle prônent une discipline librement consentie, c’est-àdire intériorisée et non plus une simple coercition externe, c’est au nom d’une meilleure
intériorisation des normes socioscolaires – et donc des rapports de domination – et de
l’efficacité des apprentissages toutes choses qui procèdent de fait d’une augmentation de
l’exigence de conformité avec la forme scolaire. Cependant, on se méprendrait en
croyant lire dans ces discours une volonté d’abolir tous les moyens de coercition et de
sanction traditionnels à l’égard des élèves. En effet, l’imposition d’un nouveau régime
disciplinaire plus « libéral » à l’école obligatoire ne suppose pas la suppression pure et
simple du régime disciplinaire traditionnel mais son dépassement en conservant ce qui
peut être utile. Ainsi en 1930, Robert Dottrens lui-même n’hésite pas à demander le
placement en institution d’un enfant « vagabond » de l’école primaire issu d’une famille
populaire :
René Z […] (Bd C. Vogt) classe de M. Boujon, est ce garçon qui s'est enfui de
Drognens [VD]. Malgré ses promesses de se bien conduire, il recommence à
vagabonder et sa mère m'a dit en pleurant qu'elle était dans l'impossibilité de se faire
obéir. Ce garçon fait ce qu'il veut. Etant donné son tempérament, il y a danger de
ne pas intervenir. J'estime qu'il y a nécessité d'interner ce garçon pour le rééduquer.
Il ne tardera pas à se dévoyer totalement si des mesures de protection ne sont pas
prises à son égard 303.
Cette affaire est aussi l’occasion de mettre en question le régime disciplinaire de
l’établissement fermé de Drognens (VD), dont les responsables n’hésitent pas à affirmer
que le recours aux châtiments corporels est nécessaire et justifiable. Le DIP genevois
ayant une position diamétralement opposée à cet égard, les responsables de l’autorité
scolaire se posent alors la question de savoir s’il convient de continuer à envoyer des
élèves dans cet établissement. A ce dernier, il est officiellement demandé de changer son
règlement disciplinaire en abolissant les châtiments corporels sous peine de ne plus
recevoir d’enfants genevois 304.
Ces discours de l’Education nouvelle ne sont pas sans influence sur l’école publique.
Bien au contraire, l’éducation spéciale et l’école enfantine en particulier – cette dernière
étant acquise à la méthode de Fröbel depuis la fin du XIXe siècle – en sont partiellement
imprégnées. En 1911, cette diffusion gagne même la Commission scolaire du canton de
Genève, qui adopte formellement les principes du « self-governement ». Se faisant, elle
consacre le modèle du bon élève dont le comportement est en tout point raisonnable
parce qu’il a intériorisé à l’école les principes de dominations qui fonde la morale de la
société bourgeoise (le travail et la hiérarchie du mérite avec la démocratie et l’Etat de
droit). Après ce travail et ce temps de conformation scolaire, il apparaît apte à mener sa
303 Robert Dottrens, directeur d’école primaire, à Albert Malche, conseiller d’Etat DIP Genève, Genève,
24 janvier 1930, AEG DIP 1985 va 5.3.249.
304 Robert Dottrens, directeur d’école primaire, à Albert Malche, conseiller d’Etat DIP, Genève, 11
décembre 1929, AEG DIP 1985 va 5.3.249.
135
vie future de manière raisonnée (en terme de calcul rationnel par les individus des choix
à faire tant dans leur vie privée que leur vie publique) :
1.- Le problème de la discipline consiste à concilier, en assignant à chacun son
domaine propre, deux besoins diamétralement opposés de la nature humaine : le
besoin d'obéissance ponctuelle, tel qu'il est impliqué dans tout travail collectif et
dans tout ordre social, et le besoin de liberté, d'indépendance inhérent à tout
homme.
2.- Pour exercer une action profonde sur la formation du caractère et ne pas se
borner à produire des effets tout superficiels, la discipline doit être librement
consentie. Il faut entendre par là que l'on doit amener l'enfant à comprendre la
nécessité de se soumettre à certaines règles 305.
Pourtant, l’adoption au sein de l’école publique des méthodes actives ne concerne
alors que les enseignements spécifiques destinés à des publics d’élèves restreints et en
difficulté. En 1922, Emmanuel Duvillard, à la fois directeur du Bureau d’archives
scolaires et de recherche pédagogique du DIP et inspecteur des écoles primaires,
souligne cette difficulté d’adaptation des procédés pédagogiques nouveaux à mesure que
les élèves avancent en âge, en particulier à propos des classes faibles des degrés
inférieurs de l’enseignement primaire. Ces classes regroupent alors plus de 700 élèves
pour les degrés 1 à 3 de l’école primaire dans des classes dont l’effectif est limité à 20
élèves306. Pour les autres, l’introduction et la « routinisation » des idées et des méthodes
nouvelles dépendent des limites imposées par les contraintes matérielles, sociales et
culturelles qui reposent sur le système d'enseignement avec de fortes variations dans ses
degrés 307.
Commission scolaire, La discipline à l'école, Genève, 10 mai 1911, AEG DIP 1985 va 5.3.5.
Rapport sur la marche des classes faibles pendant l’année scolaire 1922, Genève, 24 janvier 1923, AEG DIP 1985
va 5.3.136.
307 Aux Etats-Unis, Larry Cuban et David Tyack analysent également que les réformes des pratiques
d’enseignement s’implantent d’abord dans les « périphéries » du système scolaire, dans des enseignements
spécifiques (Tinkering toward Utopia. A Century of Public School Reform, Harvard University Press, Cambridge
Massachusetts, 1995, pp. 87-88).
305
306
136
Conclusion
En 1886, au Xe congrès de la Société des instituteurs de la Suisse romande, sur la
première question mise en débat (« Les écoles primaires remplissent-elles suffisamment
leur mission éducative pour former le caractères des élèves 308 ? En particulier, que
pourrait-il être organisé dans les grandes localités à l’égard des enfants vicieux ou
indisciplinés ? »), les orateurs qui se succèdent peignent un tableau dramatisé de la
situation de la jeunesse en cette fin de XIXe siècle. Livrée à elle-même par des parents
incapables de l’éduquer, cette jeunesse, ou du moins une frange importante de celle
essentiellement ouvrière et souvent immigrée (soit de la campagne, soit de l’étranger), se
caractérise à leur yeux par le vandalisme, le refus de l’autorité, l’absentéisme scolaire, la
désobéissance et l’insolence, et jusqu’à la délinquance. Entre la famille et la rue, l’école
publique peine à s’imposer selon ses formes et ses valeurs. Quoi qu’il en soit de ces
alarmes, les congressistes perçoivent bien la crise sociale de la jeunesse à cette époque.
En effet, en cette fin de siècle, une partie des enfants et des adolescents issus des
classes populaires résiste encore à l’imposition des différentes et nouvelles disciplines
industrielles, culturelles, sexuelles et scolaires. Ces nouveaux modes et rapports de
dominations instaurés par les diverses élites de la bourgeoisie libérale et capitaliste
achèvent de priver la jeunesse des espaces traditionnels d’expression et d’action
permettant sa socialisation 309, que l’urbanisation, l’industrialisation et les flux migratoires
ont déjà largement détruits. En 1904, l’inspecteur des écoles primaires Dussoix est alors
un des rares à diagnostiquer la « crise » des disciplines traditionnelles, et surtout à tenter
de donner une explication, certes insuffisante parce qu’au bout du compte uniquement
morale, des comportements a-scolaires des enfants des classes populaires urbaines, en
liant l’évolution des relations économiques et ce qu’il pense être une modifications des
relations parentales au sein des familles :
Il faut du reste reconnaître que, dans presque toutes les circonstances où la
nécessité s'impose de réfréner chez les élèves quelque mauvais penchant, de sévir
pour quelque infraction, si l'on remonte à la source, on est forcé de constater que
308 A Genève, les instituteurs conçoivent à la fois comme possible et nécessaire la participation de l’école
primaire à la formation du « caractère ». Cette préparation scolaire est comprise comme une préparation
générale « à la vie », qui elle-même consiste en une « lutte » permanente de l’individu : « étant donné que
les enfants auront à lutter plus tard, nous devons les préparer à la lutte en les faisant intelligents, moraux,
solides et adroits. L’homme étant à la fois corps et âme, il faut préparer ces deux éléments » (Société
pédagogique genevoise, Procès-verbaux des assemblées générales : 1877-1883, Genève, 28 septembre 1882, La
CRIÉE, p. 264).
309 Ainsi par exemple le charivari, pratique attestée à Genève dans la seconde moitié du XIXe siècle malgré
son interdiction, est organisé par une jeunesse groupée, avec le consentement tacite de la communauté,
avec pour but de faire respecter les normes issus des coutumes locales, notamment lors des fêtes et des
cérémonies (remariages, etc.). Sur cette question voir l’article fondamental de Edward P. Thompson,
« Rough Music : le charivari anglais », Annales E.S.C., 27-2, 1972, pp. 285-312, et son développement :
« Rough Music et charivari. Quelques réflexions complémentaires », in Jacques Le Goff et Jean-Claude
Schmitt, Le charivari, Actes de la table ronde organisée à Paris (25-27 avril 1977), Paris EHESS, 1981, pp.
273-283.
137
l'indifférence ou la grande faiblesse des chefs de famille est la cause de tout le mal.
Il semble qu'avec les nouvelles conditions économiques, le lien familial tend à se
relâcher, que le père se dérobe facilement au devoir qui lui incombe de transmettre
à ses enfants au prix d'une forte discipline, les principes solides qu'il a reçus luimême ; s'il intervient, c'est trop souvent sous le coup de la contrariété que lui cause
l'incartade de son enfant, et la punition perd alors la portée qu'elle aurait eue, si elle
avait été infligée de sang-froid, avec la gravité qui convient pour faire réfléchir le
coupable. Pour convaincre de cette vérité attristante, il n'y a qu'à remarquer ce qui
se passe pour les observations consignées avec une régularité et une persistance
dignes d'un meilleur sort par Mmes les maîtresses et MM. les maîtres dans les
bulletins hebdomadaires. La même constatation – leçons jamais sues, manque
d'ordre ou d'assiduité – peut être répétée périodiquement d'un bout du carnet à
l'autre sans que rien n’indique qu'un effort ait été tenté par les parents pour ramener
les récalcitrants dans la voie normale310.
Dépourvu de droits, parfois exploité dans un apprentissage qui n’en a que le nom et
qui permet surtout de payer faiblement sa participation à la production sous prétexte de
formation 311, sans reconnaissance sociale propre et laissé sans repères par la crise
généralisée « des disciplines traditionnelles » en milieu urbain 312, l’adolescent, qui se
conçoit alors comme membre d’une catégorie d’âge à part entière, se montre hostile à
l’idéologie du travail, refuse de participer au revenu familial et se regroupe, se retrouve
entre pairs. Des agrégations spontanées dont le mode de fonctionnement s’approche
rapidement de la délinquance, du moins dans ses signes extérieurs (dissimulation,
appropriation de lieux par leur détournement, outrance des attitudes ou/et du langage,
etc.) car, sur le fond, la délinquance juvénile est à la fois faible et maîtrisée à Genève.
C’est toujours cette même « crise » que John Cuénoud perçoit de manière plus
maladroite quand il évoque l’ancienne Genève où « les jeunes gens, à partir de
l’adolescence, étaient suivis et surveillés, non seulement par leurs parents, mais par les
amis des parents eux-mêmes » 313. Encore qu’à Genève la part de la tradition urbaine et
artisanale, l’exiguïté du territoire et une prospérité certaine limitent cette « crise ». Mais
s’il est vrai que l’enfant, sujet de toutes les attentions, cristallise promesses et espoirs
d’un futur meilleur via son éducation, le jeune homme ou l’adolescent issu des milieux
populaires, lui, est un danger, un indocile en puissance à qui il faut apprendre
l’obéissance et la soumission : la classe comme l’atelier s’y emploient.
Avec la promulgation de l’instruction obligatoire, l’école primaire publique entre en
conflit avec les entreprises ou les familles parce qu’elle empiète sur un temps dévolu au
travail productif. Pour les premières, elle les prive d’une main-d’œuvre à bon marché.
Pour les secondes, elle réduit l’aide aux tâches domestiques et le revenu d’appoint aux
ménages populaires fournit par la mise au travail de l’enfant. Mais progressivement la
« Rapport sur la marche des Écoles primaires de la Ville de Genève pendant l'année scolaire 19031904 », Genève, 5 juillet 1904, AEG DIP 1988 22.12.1.
311 Et comme le remarque Liliane Fazan pour les adolescents : « Double inégalité donc d’une couche
sociale, qui appartient déjà à la classe défavorisée de la société : les apprentis sont les plus exploités parmi
les travailleurs, et les plus défavorisés parmi les jeunes adolescents » (La politique de l’apprentissage à Genève, de
1892 à 1930 (de la première loi genevoise à la première loi fédérale sur la formation professionnelle), mémoire de licence
en Histoire économique et sociale, Université de Genève, 1981, p. 91).
312 Selon la juste expression de Michelle Perrot (« Dans la France de la Belle Epoque, les « apaches »,
premières bandes de jeunes », Les marginaux et les exclus dans l’histoire, Cahiers Jussieu 5, 10/18, Paris, 1979,
p. 397).
313 Statistiques des crimes et délits accomplis à Genève de 1817 à 1885. Genève, 1889, p. 3.
310
138
discipline scolaire précède la discipline du travail salarié 314 et y prépare, ne serait-ce déjà
que par son travail de sélection des élèves les plus doués issus du peuple, qui accèdent
ainsi aux nouvelles écoles professionnelles. Puis, dans les limites de leur logique
intrinsèque et respective (apprentissage versus production), les deux formes s’articulent
lentement à partir du long chantier de ce qu’on peut appeler la restructuration de
l’apprentissage par sa scolarisation et par l’instauration de deux filières : scolaire et
professionnelle. Dans les deux cas, il s’agit pour les autorités genevoises de répondre aux
nouveaux besoins économiques créés par l’industrialisation : d’une part, améliorer la
formation de la main-d’œuvre, objectif qui, bien que soumis à des réajustements
incessants, est réalisé dès la fin du XIXe siècle ; d’autre part, s’assurer que la formation
professionnelle en entreprise soit de qualité en fixant le cadre institutionnel de
l’apprentissage, objectif dont la première étape n’est accomplie officiellement qu’en 1919
avec l’introduction de l’examen de fin d’apprentissage 315.
La filière scolaire sert à la formation théorique d’ouvriers ou de techniciens qualifiés.
Comme telle elle est réservée à une minorité « méritante » entrant dans les diverses
écoles professionnelles créées pour les secteurs industriels et artisanaux de pointe ou en
fort développement et qui sont finalement regroupées par souci de cohérence dans
l’Ecole des Arts et Métiers (1909). Quant à la filière professionnelle, sa structuration
commence avec la Loi sur le travail des mineurs (1899), qui rend obligatoire la signature
d’un contrat d’apprentissage entre les parties. Pourtant, cette obligation légale, qui oblige
également à donner du temps à l’apprenti pour se former de manière théorique et donc
à suivre des cours (art. 13), provoque une diminution des apprentis inscrits. Cette
dernière montre bien qu’une part non négligeable des apprentissages ne sont qu’une
coquille vide et qu’ils ne servent qu’a l’exploitation productive d’adolescents souspayés 316.
Confronté à une loi cantonale contraignante dans l’esprit mais pas dans la forme,
puisqu’aucune sanction n’est prévue pour les contrevenants, les patrons préfèrent
néanmoins engager leurs apprentis directement comme aides, commis ou manœuvres et
contre rémunération. Mais cela ne résout pas le problème d’une partie des mineurs nonapprentis, sans qualification et donc voués à la précarité sociale parce qu’ils sont les
premiers touchés par le chômage. Alors que l’obligation de l’apprentissage achoppe au
niveau politique depuis 1890 317, la création de la 7ème primaire à plein temps et
l’extension de la scolarité obligatoire à seize ans avec la création des Cours
professionnels, commerciaux et industriels (1911), ouverts seulement en 1915 pour des
raisons budgétaires 318, remplissent tout à la fois les fonctions d’éducation morale et
scolaire, d’occupation des adolescents de l’agglomération urbaine et de première
tentative structurelle pour améliorer la formation professionnelle théorique de base des
apprentis formés en entreprise. Vu ses fonctions essentielles de l’éducation scolaire, le
corps enseignant primaire approuve ces mesures, quand il ne les réclame pas :
Tel ce « “mauvais sujet” qui refuse de travailler et d’être assujetti à un patron », comme le montre
Martine Ruchat (« "Récalcitrants, rebelles et vicieux": les figures de l’intolérable à Genève dans la seconde
moitié du 19ème siècle », in Mauro Cerutti et Charles Heimberg, Pour une histoire des gens sans histoire, Genève,
1995, p. 144).
315 Liliane Fazan, La politique de l’apprentissage à Genève, de 1892 à 1930 (de la première loi genevoise à la première loi
fédérale sur la formation professionnelle), mémoire de licence en Histoire économique et sociale, Université de
Genève, 1981, p. 152.
316 Ibid., pp. 94-95.
317 Ibid., pp. 105-114.
318 Voir Rapport sur la gestion du Conseil d’Etat pendant l’année 1915, Genève, 1916, pp. 555-557.
314
139
A treize ans, au moment de sa sortie de l'école, l'enfant est trop jeune pour faire un
apprenti. Il devient petit commissionnaire, c'est-à-dire qu'il vagabonde dans la ville,
exposé aux pires promiscuités, à toutes les tentations malsaines, de la rue. [...] Il faut
[...] maintenir le plus longtemps possible l'enfant à l'école 319 afin de mieux l'armer pour la vie
et pour le soustraire aux influences de la rue. La loi fédérale en fixant à 14 ans l'âge
requis pour l'entrée en apprentissage n'a pas voulu permettre aux parents d'exploiter
leurs enfants dans un but de lucre. […] [On] demande en outre la création de
classes d'arriérés, l'obligation de l'enseignement complémentaire jusqu'à 16 ans et le
rétablissement des écoles du soir à la campagne. [...] La prolongation de la scolarité
obligatoire à l'Ecole primaire jusqu'à 14 ans révolus pour tous les élèves ne
fréquentant pas un établissement secondaire est désirable au triple point de vue
intellectuel, éducatif et moral. Cette conclusion est adoptée à l'unanimité 320.
Si l’on passe encore souvent de l’école primaire à l’usine, à l’atelier ou au magasin
sans transition à cette époque à Genève, les mesures prises à cet égard au lendemain de
la Première Guerre mondiale confirment la tendance de chercher une réponse scolaire
aux problèmes socio-économiques alors que la jeunesse la plus défavorisée reste peu
encouragée à accéder à l’apprentissage. Finalement la partie de ces jeunes gens qui ne
trouvent pas de place sert d’abord de réservoir de main-d’œuvre à bon marché. Entre
1914 et 1918, le développement de l’industrie de guerre (munitions) a certes permis la
baisse du chômage des jeunes et leur insertion économique, ainsi que celle des
femmes 321, mais dès 1921, la scolarité obligatoire à temps partiel est à nouveau
prolongée de seize ans à dix-huit ans 322, tant pour les filles que pour les garçons sans
occupation, via les Cours professionnels, commerciaux et industriels, afin d’occuper une
jeunesse en proie à un chômage massif provoqué par la crise économique de l’aprèsguerre qui sévit entre 1919 et 1923 323. Ainsi pour les élèves sortant de l’école obligatoire
à 14 ans révolus, Emmanuel Duvillard constate « que l'état du marché du travail à
Genève ne permet pas encore l'utilisation complète des forces juvéniles puisque le 35%
seulement de l'effectif des élèves libérables à fin juin 1923 a trouvé une occupation (308
élèves sur 872) » 324.
En fin de compte, la forme scolaire et son extension ont été un des moyens pour
institutionnaliser, mais aussi pour dominer la jeunesse appartenant aux classes populaires
qui était, pour une large part, issue de l’immigration et lui faire intérioriser les rapports
de domination. Outre la morale du mérite par le travail qui imprègne la culture
scolaire 325, au même titre que le calvinisme a pu auparavant imprégner la culture des
élites, la forme scolaire telle qu’elle se déploie à Genève correspond à une socialisation
Souligné par nous.
UIPG, Procès-verbaux des assemblées générales et plénières, Genève, 20 février 1908, CRIÉE Fond UIPG
7626/2.
321 Cf. Liliane Fazan, La politique de l’apprentissage à Genève, de 1892 à 1930 (de la première loi genevoise à la
première loi fédérale sur la formation professionnelle), mémoire de licence en Histoire économique et sociale,
Université de Genève, 1981, p. 20. En 1917, l’industrie genevoise de l’armement emploie près de 10'000
personnes (cf. Jean-Claude Favez & Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in
Paul Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, p. 331).
322 Selon la même logique, entre 1921 et 1924, la scolarité à plein temps des élèves de la ville de Genève
qui ne sont pas en école secondaire et qui n’ont pas encore accompli leur 7e primaire est prolongée jusqu’à
15 ans.
323 Entre 1920 et 1922, le nombre de chômeurs est multiplié par 10 en Suisse (Annuaire statistiques de la
Suisse, 1935, p. 290).
324 (Rapport sur l'application de la loi de juin 1923 (prolongation de la scolarité obligatoire), Genève, 14 avril 1924,
AEG DIP 1985 va 5.3.32).
325 Cf. infra partie V.
319
320
140
particulière constituée sur les valeurs essentielles que sont le respect pour et l’obéissance
à des hiérarchies (scolaires, sociales, politiques, etc.) et à leurs représentants (enseignants,
notables, autorités, etc.), à travers des normes de civilité imposant la maîtrise du corps et
du langage (la « bonne tenue » et le « bien parler » 326), l’exclusion de la violence physique
dans les rapports sociaux et enfin la rationalisation du rapport au monde et aux autres (le
respect de la propriété, le débat, le calcul raisonnable des choix, etc.). Ce dernier rapport
est essentiel car il crée chez le « civilisé » (i.e. « scolarisé ») le ressort principal de
l’idéologie démocratique, du moins le croit-on alors. L’éducation scolaire, comme la
démocratie, fonde donc l’espoir d’une société harmonieuse parce que pacifiée dans ses
rapports sociaux et en progrès constant.
En situation précaire matériellement, les enfants et les adolescents des classes
populaires évoluent dans un espace social et un espace familial dans lesquels les liens de
dépendance – économiques, culturels et sociaux – sont des plus rares, ce qui a pour effet
d’augmenter l’intensité des maigres liens existants et de les rendre particulièrement
vulnérables aux accidents de la vie et aux variations de la conjoncture 327. Bien sûr ces
liens sont inégaux entre eux quant au crédit symbolique et aux retombées économiques
qu’ils procurent. Mais de manière générale avant 1914, les jeunes des classes populaires
sont pour l’essentiel éloignés et exclus des formes principales de la recomposition
sociale qui s’opère alors, si ce n’est par la fréquentation des écoles professionnelles ou
l’apprentissage. Dans ce moment où le mouvement ouvrier structure son identité propre
à Genève et s’intéresse à la formation professionnelle et à l’instruction des adultes 328, sa
forme institutionnelle la plus aboutie qu’est le syndicat ne fait pas vraiment de place à
cette jeunesse populaire.
Pourtant l’enfant à l’école ou aux classes gardiennes, c’est éventuellement une perte
économique mais c’est également plus de temps pour le travail des autres membres du
foyer. L’école obligatoire, c’est aussi peut-être pour un enfant d’ouvrier la possibilité
326 D’ailleurs en 1916, Albert Malche, directeur de l’enseignement primaire, s’émeut de ce problème, et
plus particulièrement du mauvais exemple parfois donné par les maîtres eux-mêmes : « l'exemple du
maître, l'habitude de parler correctement dans toutes les leçons, les lectures fréquentes, tout devrait
contribuer à doter les élèves d'un vocabulaire et d'une syntaxe pour ainsi dire inconscients, automatiques ;
et la grammaire fournirait la raison de ces usages, leur justification, préciserait leurs nuances. C'est dire que
l'effort doit être porté sur le français parlé, qu'on a trop négligé jusqu'ici. On devrait, en particulier,
proscrire absolument de l'école les termes impropres ou même l'argot qu'on y entend encore : "embêter,
flemmard, pirate, brotter ses tâches, voyons voire", etc. Il serait indispensable de réagir contre des
expressions telles que : "J'y sais mieux que lui ; pour pas qu'i vienne ; que tu te voyes, soyes, etc. ; j'en ai
des comme ça ; c'te fois" et tant d'autres qu'il serait facile d'ajouter à cette liste. Il faut avoir le courage de
le reconnaître : on parle mal, et cela d'une manière assez générale, à l'école primaire » (Rapport général sur
l'enseignement dans les Ecoles primaires de Genève et les Ecoles secondaires rurales durant l'année 1915-1916, Genève,
10 août 1916, AEG DIP 1985 va 5.3.73, p. 9). Il s’ensuit un début de réaction consistant essentiellement
en un rappel à l’ordre du corps enseignant primaire sur le travail de l’expression orale (Albert Malche,
Circulaire adressée à Messieurs les maîtres et Mesdames les maîtresses des Ecoles primaires et de la classe complémentaire,
Genève, le 29 décembre 1916, AEG DIP 5.3.73 ; William Rosier, conseiller d’Etat DIP, Circulaire à MM.
Les membres du corps enseignant primaire, Genève, novembre 1916, AEG DIP 5.3.73). Enfin, deux circulaires
adressées au corps enseignant primaire mettent encore une fois l'accent sur le « bien parlé » à l'école
primaire (Albert Malche, Circulaire adressée à Messieurs les maîtres et Mesdames les maîtresses des Ecoles primaires et
de la classe complémentaire, Genève, le 29 décembre 1916, AEG DIP 5.3.73 ; W. Rosier, Circulaire à MM. Les
membres du corps enseignant primaire, Genève, novembre 1916, AEG DIP 5.3.73).
327
L’Hospice général prend généralement à sa charge ces familles qui deviennent assistées selon une
tradition pluriséculaire à Genève. Cf. Bernard Lescaze, (Ed.), Sauver l’âme, nourrir le corps. De l’Hôpital général
à l’Hospice général de Genève 1535-1985, Genève, Hospice général, 1985.
328 Cf. Charles Heimberg, L’œuvre des travailleurs eux-mêmes ? Valeurs et espoirs dans le mouvement ouvrier genevois
au tournant du siècle (1885-1914), Genève, Slatkine, 1996.
141
d’accéder au savoir et à un vrai apprentissage ainsi qu’à un emploi semi-qualifié (atelier,
bureau) ou qualifié (écoles professionnelles), c’est-à-dire à une forme d’émancipation
culturelle et sociale à laquelle les élites marxistes et autres (anarchiste, syndicaliste
révolutionnaire) du mouvement ouvrier croient beaucoup alors à Genève comme
ailleurs, ne serait-ce que pour mieux lutter contre la bourgeoisie capitaliste en s’appuyant
sur d’autres valeurs et un projet social total alternatif :
Il faut donc que les travailleurs se créent une sorte de vie enseignante, qu’ils
s’arment de plus en plus de toutes les vérités qui sont en leur faveur. A cette
condition seule ils formeront un parti capable de défendre leurs intérêts de classe si
particuliers, à cette condition seule, ils sauront exiger ce qui est vraiment susceptible
de transformer leur malheureuse position. C’est en faisant un prolétariat intelligent
des questions économiques qu’on a fait un véritable parti du prolétariat en France
et en Allemagne et partout où il existe. C’est de cette façon qu’on est arrivé à faire
sortir de la classe ouvrière de véritables orateurs et écrivains distingués, dont le
remarquable talent a été tout entier consacré à l’affranchissement de leur classe 329.
Pour que l’école puisse remplir symboliquement et socialement ce rôle de ressource
culturelle auprès des classes populaires, il est nécessaire que ces dernières intègrent le
discours, les valeurs et les processus institutionnels qui visent à les acculturer selon les
normes et les représentations dominantes. Et dans ce processus, la forme et la culture
scolaires se rendent finalement indispensables, comme l’avaient bien compris les
radicaux au tournant des deux siècles avec pour résultat les multiples modifications
apportées alors à l’instruction publique et en premier lieu le renforcement de
l’enseignement obligatoire par l’école primaire entre 1886 et 1911 330. Refuser l’école
devient une des formes de l’enfermement social et un des éléments qui génère la
reproduction de la précarité sociale, surtout au vu de l’importance croissante que
commencent à prendre les systèmes scolaires dans la stratification sociale des individus
et dans leur accès tant au marché du travail qu’à l’exercice de leurs droits civils et
politiques. Un lien qui se renforce très fortement tout au long du XXe siècle. C’est
pourquoi, après la Première Guerre mondiale, les enjeux sociaux de la scolarisation ne
portent dès lors plus tant sur la nécessité de l’école publique et obligatoire que sur ses
finalités, sa fonction sociale, ses valeurs et sa « démocratisation » 331.
329 Cité par Marc Vuilleumier, « Mouvement ouvrier, formation et culture : le cas de Genève (18901939) », Revue syndicale suisse, n°1, 1989, p. 6 ; cf. également Charles Magnin, Instruction publique et privée et
rapport de classes, à Genève au XIXe siècle. La loi sur l’instruction publique du 5 juin 1886, mémoire de licence
d’histoire, faculté des Lettres, Université de Genève, 1973, p. 229). A Genève, tout ceci reste
essentiellement de l’ordre des bonnes intentions avant la Première Guerre mondiale.
330 Barbara Lucas, La rénovation permanente. L’école publique genevoise et ses enjeux (1886-1911), mémoire de
diplôme d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1995.
331 Cf. pour le cas de Genève, Charles Magnin, Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950,
thèse en Lettres, Université de Genève, 1997.
142
TROISIEME PARTIE
LA CROISEE DES « DESTINS » :
L’ACCES A L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE (1889-1977)
143
144
Introduction
C’est le seul héritage que je laisserai à mes enfants :
l’instruction qui leur permettra de faire leur chemin dans
la vie.
Francis Nicolas (brigadier de gendarmerie et père de
trois enfants mineurs) 19211
Depuis une quarantaine d’années, une des questions centrales qui agite les sociétés
occidentales quant à l’école et plus généralement aux systèmes d’enseignement est celle
de la « démocratisation des études ». Ce sont surtout les années 1960 et 1970 qui
marquent le moment le plus fort des luttes idéologiques autour de cette question, au
point qu’à Genève, cette « démocratisation » est inscrite dans le marbre de la loi sur
l’Instruction publique depuis 19772. Redéfinie depuis les années 1960 au moyen du
concept « d’égalité des chances », que la sociologie de l’éducation de Pierre Bourdieu et
Jean-Claude Passeron à travers leur modèle général de la « reproduction » sociale via les
systèmes d’enseignement a décrit, mis en évidence et diffusé - davantage en terme
d’« inégalités » des chances, il est vrai3 - , cette notion de « démocratisation des études »
est pourtant apparue dès l’aube du XXe siècle et a fortement évolué au cours du siècle,
comme l’a montré Charles Magnin dans le cas de Genève4. Selon des termes qui ont
beaucoup changé au fils des décennies, cette bataille a porté essentiellement sur l’accès à
l’enseignement secondaire des enfants issus des classes populaires, d’abord inférieur,
puis supérieur, ce dernier permettant alors d’accéder à l’université. Dans le cas genevois
la réalisation de cette ambition volontariste en matière de promotion sociale par l’école a
finalement induit et légitimé des changements importants de structure du système
d’enseignement au niveau de l’enseignement secondaire inférieur avec la création d’un
Cycle d’orientation.
La notion de « démocratisation des études » est lourdement connotée
idéologiquement. C’est pourquoi les batailles qu’on va voir maintenant – comme celles
d’aujourd’hui – se sont déployées sur les résultats des politiques scolaires et les réformes
successives à y apporter5. Pourtant historiquement, ce qu’on appelle communément la
« Demande de fonds de bourses », Genève, 2 septembre 1921, AEG DIP 1985 va 5.3.119.
En particulier de « tendre à corriger les inégalités des chances de réussite scolaire des élèves, dès les
premiers degrés de l’école » (Loi sur l’instruction publique du 6 novembre 1940, art.4, lettre e). Nouvelle
teneur selon la loi du 23 juin 1977, in Recueil authentique des lois et actes du gouvernement de la République et
Canton de Genève, 1977, t. 163, p. 293).
3 Rappelons que cette étude se compose de deux volets, le premier empirique (Les héritiers. Les étudiants et la
culture, Paris, Les Editions de Minuit, 1964) et le second théorique (La reproduction. Eléments pour une théorie
du système d’enseignement, Paris, Les Editions de Minuit, 1970) (sur les problèmes relatifs au rapport entre
données empiriques et assertions théoriques cf. partie I, chapitre 2).
4 Charles Magnin, Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université
de Genève, 1997.
5 Bien qu’il apparaisse qu’en un temps de fort chômage structurel et de stagnation économique prolongée
(depuis au moins le début des années 1990, cf. Jean-Paul Fitoussi, « Les piètres performances de la zone
1
2
145
« démocratisation des études » est le produit de deux phénomènes capitaux et
interdépendants qui l’expliquent dans les faits et dans les pratiques et qui sont au cœur
de l’évolution des systèmes d’enseignement au cours du XXe siècle : l’allongement
continu de la durée de la scolarité à plein temps et la massification de l’enseignement
secondaire6. Mais à ce stade le questionnement resterait incomplet si l’on ne s’intéressait
pas plus avant à la logique sous-jacente et structurante du système d’enseignement que
constitue la fonction de différenciation sociale à laquelle il participe activement, en la
légitimant par une forme de classement « scolaire » des individus dans les sociétés
occidentales modernes. En effet, cette différenciation s’opère au moyen d’une sélection
dont l’école est comptable devant la société. Autrement dit, c’est la logique et la nature
de cette sélection scolaire qui sous-tend aussi bien la « démocratisation » que la
« massification » de l’enseignement secondaire ; de même que l’allongement moyen du
temps de scolarisation des individus. Cette troisième partie traite donc de cette modalité
cruciale du rôle social de l’école obligatoire (la sélection) dans le cas de Genève, et non
pas de la notion partisane et idéologique de « démocratisation des études », que nous
convoquerons en terme de « représentation », pour cerner les positions des acteurs
collectifs et individuels7. Notre analyse se développe en essayant de dégager les réalités,
les évolutions et les effets dans leurs enjeux scolaires, politiques, économiques et sociaux
de la sélection scolaire.
euro », Le Monde, , 2-3 janvier 2005, pp. 1, 11.), ce soient davantage les coûts et la mesure des effets de
l’instruction publique, en terme d’efficience dans les apprentissages ainsi que la bonne adéquation de
l’orientation scolaire puis professionnelle des élèves avec les offres du marché de l’emploi qui se trouvent
propulsés au premier rang des préoccupations sur l’école en Occident plutôt que « l’égalité des chances »
scolaires.
6 On considère ici qu’il y a massification selon le calcul fort simple suivant : dès que 50% et plus des
individus d’une ou plusieurs classes d’âge accèdent aux écoles secondaire.
7 On le fera en usant des travaux de Charles Magnin pour ce qui est des débats politiques, et de ceux de
Marco Marcacci ainsi que, dans une moindre mesure, de la thèse de Chantal Berthoud, pour ce qui est des
débats internes au système d’enseignement entre les autorités scolaires et les corps enseignants
secondaires.
146
Chapitre 7
L’inversion des flux dans l’enseignement obligatoire (1937-1959)
Les historiens ne sauraient se satisfaire d’images et
d’anecdotes, si significatives soient-elles. Ils ont besoin
de spécifier et de compter.
Eric J. Hobsbawm, 19998
L’accès à l’enseignement secondaire en question
Entre 1872 et 1969, soit pendant presque un siècle, l’organisation du système
d’enseignement public repose globalement toujours sur une division en trois filières que
l’on peut qualifier schématiquement de la manière suivante : la première est l’école du
« peuple », constituée par l’enseignement primaire dans sa totalité et les écoles
secondaires complémentaires à temps partiel ; la seconde est l’école des « notables »
composée de la base de l’enseignement primaire, généralement effectué en écoles
privées, puis suivi des écoles secondaires à plein temps donnant accès aux études
supérieures et la troisième, souvent oubliée parce qu’intermédiaire et donc moins visible,
est l’école des « classes moyennes »9 comprenant successivement l’école primaire et les
L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, Bruxelles, Complexes, 1999, p. 381-382.
Cependant, l’expression « classes moyennes » prête à confusion (ce qui induit souvent le pluriel), d’autant
plus que la réalité sociologique de cet « entre-deux », entre prolétaires et bourgeois pour reprendre la
division binaire de la vulgate marxiste, est effectivement hétérogène. De manière générique, la classe
moyenne se caractérise par quatre traits que sont la « conscience de classe » d’appartenir à un groupe qui
n’est ni prolétaire ni dirigeant, une aspiration à la promotion sociale – et donc une vision relativement
mobile de la structure sociale – un sentiment, justifié ?, de la fragilité de cette position et enfin la
possession d’un patrimoine économique ou culturel. Pourtant les structures des classes moyennes
changent radicalement au XXe siècle. Ainsi, la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle voient un essor
assez important des indépendants formant la majorité de ce que l’on peut définir les classes moyennes
traditionnelles selon les caractéristiques suivantes : revenu non-salarié ou mixte (rentiers, indépendants,
etc.) avec une forte adhésion aux valeurs et au mode de vie bourgeois dans l’espoir d’une promotion
sociale. A partir de l’Entre-deux-guerres, ces classes moyennes régressent, selon des spécificités nationales
qui peuvent être fortes, pour finir par être largement remplacées par les classes moyennes « modernes » au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Bénéficiant de l’extraordinaire expansion économique des
« Trente glorieuses » (1948-1978), pour reprendre l’expression consacrée de Jean Fourastié en 1979, ces
nouvelles classes moyennes se distinguent des anciennes par leurs revenus essentiellement salariés – issus
de la tertiarisation des économies occidentales, du développement corrélatif des systèmes d’enseignement
et de la fonction publique (en Suisse moins qu’en France, cf. Louis Chauvel, « Le retour des classes
sociales ? », Revue de l’OFCE, n°79, 2001, p. 334) avec la mise en place de l’Etat-providence – ; par un style
de vie ostensiblement urbain et axé sur la consommation ainsi que par des tentatives d’accumulation du
patrimoine tant économique que culturel d’origine et enfin par leur féminisation (cf. Serge Berstein, « Les
classes moyennes devant l’histoire », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 37, 1993, pp. 3-12 ; Klaus-Peter Sick,
« Le concept de classes moyennes. Notion sociologique ou slogan politique ? », Vingtième siècle. Revue
d’histoire, 37, 1993, pp. 13-33 ; Christophe Charle, « Les "classes moyennes" en France : discours pluriel et
histoire singulière (1870-2000) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 50-4, 2003, pp. 108-134).
8
9
147
écoles secondaires à plein temps donnant accès soit, au mieux, aux classes non latines du
Collège et de l’ESJF soit, au pire, à un apprentissage et, généralement, aux différentes
écoles professionnelles (Ecole supérieure de commerce, Ecole des arts et métiers). Cette
division ternaire est légalement instaurée par la loi sur l’Instruction publique de 1886
puis confirmée, mais de manière ambiguë, par celle qui lui succède en 1940 ; ceci en
dépit des modifications successives, plus ou moins importantes, mais continuelles qu’a
connues le système d’enseignement genevois et qui, cependant, en modifie
profondément à terme la nature et les fonctions au cours du XXe siècle10. Quant aux
deux tentatives d’unification de ces filières pour créer une « école moyenne unique » à
des fins d’orientation à la fin de l’école obligatoire, elles échouent à vingt ans d’écart (en
1927 puis en 1946).
Pourtant au lendemain de la seconde tentative, les autorités (i.e. administration)
scolaires commencent à s’inquiéter : les effectifs augmentent et leur répartition dans les
trois derniers degrés de la scolarité obligatoire se modifie rapidement. Résultat, le
primaire se vide et le secondaire inférieur enfle. Ces transformations conjointes des
effectifs et des flux d’élèves entraînent des problèmes grandissants sur les plans
matériels et humains. Dans ces années 1950, les locaux et les enseignants sont en passe
d’être insuffisants11. De fait, ce sont ces questions logistiques (matérielles et humaines)
qui, parce qu’elles engendrent des problèmes organisationnels, rendent visibles la
perception de ces phénomènes par les acteurs du système d’enseignement et les experts
des question scolaires. Leur perception en devient d’autant plus aiguë que les deux
phénomènes se conjuguent, mais peu nombreux sont ceux qui, à ce moment, s’en
rendent véritablement compte. En revanche, du fait de ces enjeux sociaux, la
modification rapide des publics dans les établissements de l’enseignement secondaire
inférieur sont temporairement relégués au second plan des préoccupations des autorités
politiques et administratives en charge de l’école publique, au profit d’enjeux d’abord
scolaires, c’est-à-dire essentiellement liés à l’organisation et au fonctionnement du
système d’enseignement ; viennent ensuite les questions d’ordre économique. Ces
questions se trouvent principalement discutées autour des notions d’« orientation
professionnelle » puis d’« orientation scolaire », qui ont pour enjeu central la distribution
des élèves entre les différentes filières puis, conséquemment, leur insertion sur le marché
du travail et dans la société au sortir du système d’enseignement.
Ainsi, la fin des années 1940 marque le début du fort développement de ce qui
devient alors « l’orientation scolaire », qui va de paire avec son autonomisation (i.e.
différenciation) par rapport à « l’orientation professionnelle », au moyen d’une série
d’initiatives et de dispositions mises en place comme une réponse rationnelle (et rendues
nécessaires) par cette modification significative de la répartition des élèves entre les
filières à la fin de la scolarité obligatoire. C’est là du moins l’argumentation développée a
posteriori par le pédagogue et chercheur Samuel Roller qui, dès 1954, perçoit désormais
clairement la combinaison et la nature des facteurs engendrant cette évolution rapide, à
la fois quantitative et qualitative, des flux d’élèves au sein de ces différentes filières :
Cf. infra partie VI.
Le problème de manque de locaux devient vite endémique et il commence logiquement par
l’enseignement primaire pour lequel dès 1952 le DIP peine à ouvrir des classes enfantines pour des élèves
de moins de 6 ans (âge du début de la scolarité obligatoire) et donc en refuse malgré la demande (MGC,
27 septembre 1952, p. 1178). En une décennie, le problème ne fait que croître : « les plus apparents de ces
problèmes, les plus urgents aussi, sont ceux des locaux à construire […] » (Jean-Paul Extermann, La
réforme de l’enseignement secondaire, Genève, DIP, 1960, p. 9).
10
11
148
Trois facteurs ont contribué, depuis sept ans, à poser à Genève le problème de
l'orientation scolaire :
a) un facteur démographique. L'augmentation de la natalité provoque un afflux
d'élèves dans l'enseignement secondaire inférieur. Il s'agit d'endiguer12 ce flot.
b) un facteur social. En 1946, notre Grand Conseil décidait, sur la proposition d'un
député socialiste, d'accorder la gratuité de l'enseignement à tous les élèves en âge
de scolarité obligatoire, quelle que soit l'école qu'ils fréquentent. Il en est résulté
que désormais la plus grande partie de nos écoliers, âgés de 12 à 14 ans, se sont
inscrits dans les écoles secondaires inférieures pour « y tenter leur chance » (seuls
furent admis, bien entendu, les élèves qui avaient des résultats scolaires considérés
comme suffisants).
c) un facteur de politique scolaire. Le même député qui avait obtenu l'octroi de la
gratuité de études jusqu'à 15 ans demandait à la même époque (1946) que soit
étudié le problème de l'entrée dans l'enseignement secondaire de tous les enfants
biens doués, afin qu'il puissent faire des études secondaires, quel que soit leur
milieu socio-économique. Ce député proposait la création d'une école « moyenne »
située entre le primaire (7e année, 11-12 ans) et le secondaire inférieur (15-16 ans),
et qui aurait eu pour fonction première de pourvoir à l'orientation des élèves afin
que chacun d'eux pût entreprendre, dès 15 ans, son apprentissage (intellectuel ou
manuel) dans le milieu scolaire (école de culture, écoles techniques, ou centres
d'apprentissage) qui convienne le mieux à ses capacités.
Ce projet n'a pas été réalisé13.
L’analyse de Roller est globalement pertinente au moment où il s’exprime, soit au
milieu des années 1950, mais comme bien des acteurs d’alors et même d’après, il ne fait
que constater le problème quand celui-ci est devenu tellement important qu’il appelle
nécessairement des solutions. Et comme c’est sur l’orientation scolaire qu’il compte
pour résoudre pratiquement cette question, il présente son développement scientifique
comme le produit de la volonté de la résoudre. Pour cela, il fait référence à la première
grande enquête d’orientation scolaire de 1947-1951 qui est mise en place suite au second
refus politique d’instaurer une « école moyenne unique » dite « d’orientation » (projet
Dupont-Willemin), et qui a été dirigée par lui-même ainsi que par le psychologue de
l’Institut Jean-Jacques Rousseau (IJJR) André Rey. Or, une telle justification basée sur
une approche essentiellement gestionnaire des flux d’élèves passe sur le fait que le
développement de l’orientation scolaire résulte d’abord d’un compromis politique face
au refus du projet d’école unique de 1946. En effet, si ce projet est dans ses grandes
lignes la copie de celui d’André Oltramare présenté en 192714, une de ses novations
majeures réside dans l’introduction d’épreuves psychologiques à des fins d’orientation
scolaire des élèves. Bien que les débats, qui se prolongent jusqu’en 1950, aboutissent au
refus de la création d’une « école moyenne unique », la gratuité de l’instruction
secondaire obligatoire (à l’exception des fournitures scolaires) est votée ainsi que
l’instauration d’une grande expérience d’orientation scolaire15, afin de satisfaire au souci
Souligné par nous.
« Le problème de l'orientation scolaire à Genève », in Cahiers de pédagogie expérimentale et de psychologie de
l'enfant, nouvelle série, n° 11, Neuchâtel, 1954, p. 64.
14 Cf. infra chapitre 10. Ce dernier ne peut venir défendre personnellement son projet en raison des
incompatibilités légales qui interdisent de cumuler un poste de la fonction publique avec un mandat
politique. En effet, il est à ce moment-là professeur à l’Université.
15 Il est cependant significatif de constater que ces questions sur les effectifs et plus généralement sur
l’orientation scolaire se trouvent progressivement mises au centre des préoccupations éducatives des
responsables politiques en Suisse. Ainsi, en 1949 le sujet général traité par la Conférence des chefs de
département de l’Instruction publique (CDIP) concerne la « scolarité obligatoire », notamment à travers
12
13
149
de la gauche démocratique16 d’améliorer les mécanismes permettant une juste sélection
par l’école des enfants « bien doués » issus des classes populaires17.
Or, le phénomène de la massification de l’enseignement secondaire inférieur débute
certainement à l’aube des années 1930 car si nous pouvons sans conteste l’observer dès
la seconde moitié de cette décennie (cf. infra Figure 1), nous constatons également qu’il
faut en situer le point d’origine chronologique (la bascule statistique) légèrement plus
tôt. C’est en tout cas ce que semblent confirmer les quelques chiffres établis par JeanClaude Eberhard à la fin des années 1950 sur l’évolution de la fréquentation des filières
masculines de l’enseignement secondaire depuis la fin des années 1920 :
A Genève, grâce au concours du service de l’enseignement secondaire, nous avons
pu estimer assez exactement l’évolution de l’effectif des admissions au Collège
(section la plus intellectuelle) et au Collège moderne (section moyenne) durant une
période de vingt-cinq ans. Compte tenu à la fois de la fluctuation du chiffre des
naissances dans l’ensemble de la Suisse et du progrès démographique consécutif à
l’immigration, l’indice de fréquence des admissions au Collège, fixé à 100,0 pour
1929, passe de 148,3 en 1934, mais fléchit à 139,9 en 1944, pour remonter
régulièrement à 149,2 en 1949 et à 192,1 en 1955. Au Collège moderne, l’indice
paraît en régression : calculé sur des basses toutefois moins précises, il décroît de
100,0 en 1929 à 92,8 en 1944 et à 88,4 en 195518.
Comme malheureusement la méthode de construction de cet indice nous reste
obscure et qu’elle donne, selon nos propres analyses, une estimation peu significative de
la fréquentation du Collège moderne, nous prendrons ces chiffres comme une
confirmation de tendance pour le seul cas du Collège.
Mais avant d’analyser les conséquences scolaires, sociales et politiques de cette
évolution du déplacement quantitatif des parcours des élèves du primaire vers le
secondaire inférieur sur environ un quart de siècle, il est nécessaire d’établir aussi
objectivement que possible ce fait puis les facteurs qui l’engendrent. D’ailleurs, ce souci
de compter pour voir ce qui se passe vraiment concernant la répartition des effectifs est
présent dès le début des années 1950 chez les responsables du DIP. En effet, une remise
en ordre à la fois des statistiques et des procédures de recueillement des données
concernant la distribution des élèves dans les derniers degrés et leur destination au sortir
de la scolarité obligatoire (y compris les apprentissages) est opérée dès 195319.
L’initiative émane des plus hautes instances du DIP, à savoir du conseiller d’Etat radical
Alfred Borel, qui parallèlement à la question des déplacements de flux entre primaire et
secondaire inférieur, s’inquiète des évolutions démographiques en cours et cherche donc
le moyen de faire des prévisions fiables afin d’estimer puis de programmer l’évolution
des sujets spécialement consacrés à la « répartition dans les classes ordinaires », aux « effectifs » ou encore
à « la promotion d’un degré dans l’autre ».
16 Comme le règlement du Grand Conseil interdit aux partis politiques de proposer des projets de loi, c’est
à un ou plusieurs députés que revient ce droit : Albert Dupont-Willemin se fait alors le porte-parole du
parti socialiste (MGC, 1947, p. 347).
17 Cf. Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997, pp. 355-454.
18 Les facteurs sociaux de la carrière scolaire, Publication syndicales de l’Union syndicale suisse, Berne,
Imprimerie de l’Union, 1961, pp. 9-10.
19 Notamment sous la conduite d’Henri Grandjean (à la fois directeur de l’enseignement primaire jusqu’en
1952 et directeur de l’enseignement secondaire) et Jean-Paul Extermann (directeur du Collège moderne),
auxquels se joint ultérieurement Raymond Uldry (alors chef du service des apprentissages).
150
générale des effectifs pour y faire face20. Les enseignants primaires sont notamment mis
à contribution face à l’urgence de connaître très régulièrement les flux d’élèves :
Dans le désir de simplifier le travail administratif des maîtres, le Département avait,
il y a quelques années, décidé de limiter l’envoi de ces statistiques à quelques dates
seulement. Ce système ne peut être maintenu, car les effectifs des classes ont
généralement perdu leur stabilité de naguère, du fait de l’augmentation continue et
du mouvement de la population. Le Département doit être à même, en tout temps,
de connaître le nombre des élèves qui fréquentent telle ou telle classe. En
conséquence, dès janvier 1955, les maîtres principaux sont priés d’établir une
statistique par mois (soit au total 10 par année scolaire)21.
La progressive massification de l’accès au secondaire inférieur (1937-1959)
Officiellement, le système d’enseignement genevois commence à sélectionner les
élèves garçons dès le 7e degré compris dans le cadre de la scolarité obligatoire, qui
correspond à la première année (7e latine) du Collège, voie scolaire de l’élite, alors que
pour les autres écoles secondaires la sélection est repoussée d’une année (8e degré)22.
Cependant, il s’agit là d’une description quelque peu schématique de la sélection scolaire
car jusqu’aux années 1950 celle-ci commence initialement dans la répartition des élèves
entre enseignement privé et enseignement public. Elle se poursuit ensuite avec les
premiers degrés de l’école obligatoire, soit à partir de la deuxième enfantine, puis opère
de fait à chaque degré de la scolarité primaire via l’« échec scolaire » et le redoublement.
Il en résulte que c’est l’accumulation d’années de retard scolaire qui est la première
marque tangible de la sélection scolaire. Dans le but d’établir quand a débuté
l’accroissement quantitatif de la fréquentation des écoles de l’enseignement secondaire
inférieur et pour en suivre l’évolution de ce phénomène, on a construit des séries
statistiques pour les différentes filières des trois derniers degrés de la scolarité obligatoire
tels que fixés depuis 1933 (7e, 8e et 9e). Malheureusement, les statistiques officielles sont
largement lacunaires, notamment en ce qui concerne l’école primaire, pour laquelle la
répartition des élèves par degré est généralement inexistante ou perdue pour la très large
majorité du siècle considéré ici. C’est pourquoi on a fait ici un bloc des trois derniers
degrés de l’enseignement obligatoire, en le considérant comme équivalent à un cycle de
sélection. Cependant ce choix n’a pas été fait que par défaut car il permet aussi de
mettre en lumière des processus différenciés d’accès entre les différentes écoles
présentes au secondaire inférieur. En effet, la division ternaire du système scolaire
obligatoire publique est particulièrement visible dans ses trois derniers degrés car c’est
l’endroit où sont institutionnellement définis filières et écoles clairement distinguées et
où s’opère donc la sélection des élèves entre 12 et 14 ans.
20 Cf. le volumineux dossier constitué dans les années 1950 qui collationne plusieurs centaines de pièces
imprimées ou manuscrites à caractère statistiques, souvent disparates, faisant état de ses préoccupations et
qui permettent par ailleurs une qualité jusque-là inédite de la production statistique interne du DIP dans
ces années-là : AEG DIP 1985 va 5.3.815 et AEG DIP 1988 va 22.11.1 à 4. cf. également Alfred Borel,
conseiller d’Etat DIP, à Jean Dutoit, conseiller d’Etat Département des travaux publics (DTP), Genève,
29 décembre 1955, AEG DIP 1985 va 5.3.701 ; Alfred Borel, conseiller d’Etat DIP, à Jean Dutoit,
conseiller d’Etat DTP, Genève, 23 novembre 1956, AEG DIP 1985 va 5.3.701
21 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n° 108, février 1955, p. 36.
22 La 7e latine de l’ESJF a été supprimée en 1921.
151
Pour la fin de l’école primaire, la différenciation des genres (filles / garçons) n’a
malheureusement pas pu être faite, faute de sources, empêchant ainsi une comparaison
par genre du début du processus de massification du secondaire. Malgré tout, il apparaît
que, depuis les années 1920 au moins, les filles subissent un retard scolaire moins
important en moyenne que les garçons, ce qui pourrait signifier que leur chance
d’accéder au secondaire inférieur ait été d’emblée plus grande, même si l’investissement
éducatif des familles à leur égard est traditionnellement moindre que pour les garçons23.
En revanche, les filières du secondaire inférieur sont de facto strictement différenciées
par genre puisque les écoles le sont. Rappelons que pour la période considérée (19371959), la filière d’excellence du Collège pour les garçons débute dès 12 ans (avec
l’introduction de l’enseignement du latin), alors que celle des filles à l’Ecole supérieure et
secondaire des jeunes filles (ESJF) est retardée d’une année (à 13 ans) ainsi qu’au Collège
moderne (garçons) et à l’Ecole professionnelle et ménagère (filles), écoles secondaires
préparant généralement à l’entrée dans l’enseignement professionnel. Ces quatre écoles
forment les écoles par genre de l’enseignement secondaire inférieur au sein desquelles
s’opère de surcroît une différenciation interne par sections. Enfin, il ne faut pas oublier
qu’une proportion non négligeable d’élèves filles et garçons du Collège ou de l’ESJF
sont issus des écoles primaires privées, maintenant ainsi clairement la séparation entre
l’école des élites et celle des classes populaires tout au long de la scolarité obligatoire. Le
premier critère explicite de cette distinction reste l’argent, jusqu’à l’instauration de la
gratuité de l’enseignement secondaire inférieur en 194624, une mesure qui est, par
ailleurs, une concession faite à la gauche démocratique pour qui le « mur de l’argent »
reste alors l’obstacle insurmontable et principal à l’expression et à la réalisation des
« talents » des enfants « bien doués » du « peuple » dans une carrière scolaire ascendante
puis à leur entrée éventuelle dans les élites sociales25.
Dans l’analyse statistique, il n’a été tenu compte que des âges théoriques des élèves
présents dans les trois derniers degrés de la scolarité obligatoire, considérant que tous
avaient leur place dans le degré correspondant à leur âge. Cependant, ce présupposé est
un pur artifice puisque les redoublements sont encore si nombreux à la fin des années
1950 que la majorité des élèves sortent de la scolarité obligatoire avec un à deux ans de
retard26. Dans la mesure où nous sommes en défaut de pouvoir suivre chaque élève des
différentes classes d’âges successives par manque de sources, cette méthode constitue la
seule valable. C’est pourquoi les analyses et les conclusions qui en sont tirées seront
affinées par des études complémentaires ponctuelles.
Pour analyser l’évolution de la répartition des élèves entre les écoles de
l’enseignement secondaire inférieur compris dans le cadre de la scolarité obligatoire,
23 Pour le cas de la France, Christian Baudelot et Roger Establet montrent, statistiques à l’appui, que le
XXe siècle a connu un fort accroissement de la scolarisation des filles et que, de manière générale, celles-ci
connaissent une plus grande réussite scolaire que leurs homologues masculins. Cependant, ils montrent
également que cette différence entre les sexes quant à la réussite scolaire reste sous déterminante par
rapport au facteur de l’origine sociale (Allez filles !, Paris, Seuil, 1992).
24 Deux ans auparavant, en 1944, l’instauration des allocations familiales a apporté un supplément de
revenus aux familles dans l’entretien de leurs enfants et incidemment un second soutien financier, après
les bourses d’Etat et les exemptions d’écolages, pour une prolongation de la scolarisation des « bons »
élèves issus des classes populaires.
25 Cf. Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997.
26 Voir infra chapitre 11. Par exemple pour l’année scolaire 1957-1958, seuls 37% des élèves ont l’âge de
leur degré de scolarité, 41% ont un an de retard, 17% deux ans de retard et 5% plus de deux ans de retard,
cf. « Tableau 1 – recensement général de enfants de la volée scolaire 1942/1943 », Genève, 1958, AEG
DIP 1985 va 5.3.815.
152
nous sommes partis d’un constat statistique qui met en évidence le renversement
complet de la quotité de fréquentation entre ces deux ordres d’enseignement depuis la
création de l’école obligatoire en 1872 : au crépuscule des années 1950, plus de quatre
élèves sur cinq d’une classe d’âge quittent l’enseignement obligatoire en ayant fait au
moins une année d’école secondaire. C’est dire que cet enseignement secondaire conçu à
l’origine pour accueillir une minorité d’élèves est devenu en l’espace de trois à quatre
générations la voie « normale » de la sortie de la scolarité obligatoire. S’il est vrai que
certaines écoles secondaires ont été modifiées et que d’autres, a priori plus accessibles,
sont apparues au niveau de l’enseignement secondaire supérieur, il n’empêche que les
trois voies distinctes du système d’enseignement public ont été préservées avec une
continuité certaine, notamment politique, comme en témoigne, encore une fois, les refus
successifs de la création d’une « école moyenne »27.
Dans l’Entre-deux guerres (1919-1939), les effectifs des élèves compris dans les
trois derniers degrés de la scolarité obligatoire (de 13 à 15 ans) baissent progressivement,
suite à l’arrivée dès 1922-1923 des classes d’âges moins nombreuses nées pendant et
après la Première Guerre mondiale28. Ensuite, les effectifs augmentent à nouveau à la fin
des années 1940 pour retrouver un niveau comparable à ceux de 1914 puis les dépasser.
Mais outre cette évolution globale des effectifs, c’est leur répartition entre l’école
primaire et les établissements du secondaire inférieur qui nous fournissent les
informations les plus significatives. Tandis qu’au lendemain de la Première Guerre
mondiale les effectifs des trois derniers degrés de l’école primaire subissent une érosion
parallèle à celle de la courbe démographique des classes d’âge concernées, ceux des
écoles secondaires se maintiennent dans les années 1930 à des niveaux équivalents à
ceux de la période 1910-1914, voire progressent. Cela signifie qu’au sein d’une même
cohorte, il y a une proportion plus importante d’élèves qui entrent dans les écoles
secondaires à cette époque qu’avant-guerre. Le phénomène est d’autant plus frappant
que les cohortes d’élèves des années 1930 constituent numériquement des groupes
nettement plus restreints. Le taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire
inférieur est donc déjà en progression dans les années 1930 (Figure 1)29 ; c’est-à-dire
bien avant la forte poussée démographique qui s’amorce dans les années 1940 et dont
les effets commencent à devenir visibles dès le début des années 1950 (et d’abord à
l’école primaire).
Cf. infra chapitres 9 et 10.
Cf. Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire rétrospectif de Genève, vol. I :
Statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève, 1986, p. 26, 32-34, 66-78 ;
Service cantonal de statistique, Annuaire statistique du canton de Genève, vol. 2 (1962), Genève, pp. 180-181 ;
vol. 7 (1968), p. 212 ; vol. 14 (1974), p. 50.
29 D’autres chiffres partiels établis par le DIP confirment cette tendance : cf. « tableau 1935-1950 », AEG
DIP 1985 va 5.3.71.
27
28
153
Répartition des élèves 7e-9e degrés, canton de Genève, 1937-1959
(échelle semi-logarithmique)
10000
1000
1937 1938
1939
1940 1941
1942
1943 1944
1945
1946 1947
Ecole primaire: 6e/7e-8e/9e (depuis 1945)
1948
1949 1950
1951
1952 1953
1954
1955 1956
1957
1958 1959
nombre total élève enseignement secondaire inférieur
Figure 130
Autrement dit, l’augmentation des effectifs dans le secondaire inférieur marque le
franchissement d’un palier sur le plan quantitatif dès les années 1920. En effet, le
prolongement de la scolarité obligatoire à plein temps de 13 à 14 ans pour les enfants de
l’agglomération urbaine en 1911 amène à la fois la création de la 7e primaire et incite un
plus grand nombre d’élèves à entrer dans l’enseignement secondaire inférieur,
principalement à l’Ecole professionnelle, pour les garçons, et à l’Ecole professionnelle et
ménagère, pour les filles. Si bien que pour ceux qui ont l’âge correspondant au degré
scolaire dans lequel ils se trouvent (sans retard scolaire), même s’ils sont une minorité à
être dans ce cas, le fait d’effectuer une année d’école secondaire inférieure (constitué en
un cycle d’études de deux ou trois ans) permet d’attendre l’entrée en apprentissage qui,
auparavant, pouvait se faire dès treize ans révolus et, a fortiori, incite à prendre goût à
des études plus ou moins longues ou prestigieuses.
30 Sources: Comptes rendus du Conseil d'Etat pour les années 1953-1959, 1967. Restrictions sur les données :
1. Les chiffres des écoles secondaires sont homogènes pour toutes les années, soit l’état des élèves au 1er
ou 31 décembre de l’année considérée. 2. Pour l’école primaire (7e-9e), les années 1937, 1947, 1953-1959
sont exactes quant au nombre d’élèves pour les années considérées, en revanche les données concernant
les années 1938-1946, 1948-1952 ont été reconstituées sur la base d’une publication graphique statistique
(Compte d’Etat de la République et Canton de Genève suivi du rapport sur la gestion du Conseil d’Etat, 1967. Genève,
Chancellerie d’Etat, 1968, p. 88). En outre, dès 1945, la dernière année enfantine obligatoire (6-7 ans)
devient la première primaire suite à la loi du 2 mai qui institue une nouvelle classification des degrés
scolaires (création de la 9ème primaire).
Note méthodologique : les graphiques qui suivent sont en règle générale élaborés sur la base d’une échelle
semi-logarithmique (i.e. logarithmique). En effet, les graphiques à échelle arithmétique ne permettent pas
d’apprécier correctement l’ampleur des mouvements des valeurs car la distance en ordonnées entre deux
graduations n’est représentative que de la variation absolue et, ainsi, ils ignorent le point de départ relatif
avant chaque hausse ou baisse. Au contraire, cette même distance est représentative de la variation relative
dans le graphique à échelle semi-logarithmique. Ce dernier est donc analytiquement et visuellement plus
« vrai » car les variations absolues sont réduites et, inversement, les petites variations relatives s’en
trouvent amplifiées. Seuls quelques graphiques sont donnés au moyen de l’échelle arithmétique parce
qu’ils portent sur un nombre réduit d’observations et sur de petites valeurs. Tous les autres graphiques
exprimant les évolutions en pourcentages (ou en indice) rendent déjà compte de la variation relative.
154
Pour autant, les modifications de la scolarité obligatoire opérées par la révision de la
loi sur l’Instruction publique en 1911 introduisent un déséquilibre dans l’organisation de
la fin du système d’enseignement telle qu’elle avait été prévue dans la loi de 1886. En
effet, la 7e primaire ne débouche sur aucune autre filière que l’apprentissage dual (école
et entreprise) ou l’entrée directe dans la vie active, sauf à raccorder les écoles de
l’enseignement secondaire inférieur avec un décalage d’une année (l’Ecole
professionnelle pour les garçons, l’Ecole professionnelle et ménagère pour les filles)
pour ensuite entrer à l’Ecole des arts et métiers. Pour les « bons » élèves, cette 7e
primaire n’est donc que de peu d’intérêt, alors qu’elle renforce encore le chevauchement
entre les derniers degrés primaires et tous les premiers degrés du secondaire inférieur en
étendant d’une année la scolarité obligatoire à plein temps. C’est dans l’Entre-deuxguerres que les effets de ce déséquilibre se perçoivent le plus clairement car ils se
trouvent amplifiés alors à la fois par une forte baisse de la démographie et par une
conjoncture économique mauvaise, voire catastrophique.
En dépit des préventions officielles imprégnées de la crainte de voir se former
un « prolétariat intellectuel et révolutionnaire », le phénomène de l’augmentation de la
fréquentation des écoles du secondaire inférieur s’accélère brutalement. Entre 1933 et
1934, ces écoles gagnent plus de 300 élèves ce qui correspond à une augmentation
d’environ 20% des effectifs en une année. Ensuite, les effectifs des quatre principales
écoles secondaires à plein temps progressent encore légèrement (8%) avant de se
stabiliser après par un léger recul (7% en moins en 1937), tandis que la conjoncture
démographique reste décroissante puis stationnaire (Tableau 1)31. Une bonne part de
cette brusque augmentation est due au second allongement de la scolarité obligatoire à
plein temps jusqu’à l’âge de quinze ans révolus en 1933. Une mesure légale prise à la fois
pour se donner le temps d’une meilleur « orientation professionnelle » des élèves, tout
en retardant leur entrée sur le marché du travail en un temps de chômage massif, et pour
se mettre en conformité avec la législation fédérale en matière d’âge légal d’entrée en
apprentissage (loi de 1930)32. Il apparaît donc que les « bons » élèves de l’école primaire
issus des milieux populaires, ceux qui n’ont pas de retard et qui sont temporairement
regroupés dans des classes de 6eB, dites « fortes » entre 1926 et 193433, se dirigent dès ce
moment vers les écoles secondaires (en ayant la possibilité, parfois vérifiée, de raccorder
la 5e du Collège puis les sections non latines), ne serait-ce que pour attendre l’âge
d’entrée en apprentissage et parce qu’il y sont officiellement encouragés par le DIP et le
corps enseignant du secondaire inférieur. Or, cette seconde prolongation de la scolarité
obligatoire à plein temps aggrave encore le déséquilibre de l’organisation du système
d’enseignement, initié en 1911, entre l’école primaire et l’enseignement secondaire
inférieur en allongeant d’une année ces deux voies parallèles de la fin de la scolarité
obligatoire.
31 Entre 1920 et 1930, la classe d’âge des 10-14 ans, soit ceux ayant l’âge correspondant à la fréquentation
normale de l’enseignement secondaire inférieur, régresse en chiffres absolus de 11'500 à 8'500 environ
pour se stabiliser à ce niveau jusqu’en 1950 (Service cantonal de statistique, Recensements fédéraux de la
population de 1850 à 1980. Rétrospective statistique, études et documents, n° 10, Département de l’Economie
publique, Genève, 1987, pp. 30-31).
32 Cf. MGC, Genève, 13 mai 1933, pp. 710-716 et Annexe, 1933, pp. 206-208.
33 Etablies par la loi du 14 mars 1925.
155
Tableau 1 : Evolution du nombre d'élèves dans les écoles secondaires à plein temps, degrés 7, 8
et 9, Canton de Genève, 1932-194534
années
1932
1933
1934
1935
1936
1937
1938
1939
1940
1941
1942
1943
1944
1945
Elèves du
secondaire
inférieur
1535
1625
1958
2120
2049
1897
1849
1858
1899
1877
1829
2034
2122
2231
Collège
div. inf.
449
475
574
598
609
567
515
526
546
537
498
557
579
589
ESJF
div. inf.
401
486
591
622
583
539
513
512
543
512
470
537
541
562
Collège
moderne
413
383
425
494
457
419
429
428
453
482
506
584
610
618
Ecole
professionnelle
et ménagère
272
281
368
406
400
372
392
392
357
346
355
356
392
462
L’observation la plus intéressante est la très forte augmentation des effectifs dans
les écoles secondaires (Tableau 1), particulièrement pour les filles (ESJF et Ecole
professionnelle et ménagère). Il s’agit là d’une conséquence directe de la prolongation de
la scolarité obligatoire à plein temps jusqu’à quinze ans révolus en 1933 (20% d’élèves
en plus entre 1933 et 1934). Cette conséquence est particulièrement forte pour l’Ecole
professionnelle et ménagère qui, connaissant un recrutement populaire plus marqué, dû
à son caractère préprofessionnel, enregistre le plus fort accroissement d’effectif parmi
toutes ces écoles (31%). Cette augmentation de la fréquentation plus forte des filles que
des garçons est sans doute à mettre sur le compte du moindre retard scolaire accumulé
en moyenne par elles dans le cours de leur scolarité primaire.
Ce sont d’ailleurs ces parcours « normaux », en fait minoritaires pour cause de
retard scolaire massif, et donc en réalité « idéaux », qui amènent pour partie les députés
du Grand Conseil à accepter dans la loi sur l’Instruction publique de 1940 l’inscription
d’un article (29) qui stipule que la fin de la scolarité obligatoire se fait dans le secondaire
et que « la division complémentaire [de l’école primaire] est destinée aux élèves qui, pour
des raisons majeures, achèvent leur scolarité sans pouvoir entreprendre d’études
secondaires ou professionnelles ». D’ailleurs l’augmentation des effectifs dans les écoles
secondaire reste relativement limité et apparaît maîtrisé. Bien que le phénomène de la
massification de l’enseignement secondaire semble désormais amorcé, il n’y a aucune
volonté politique de l’encourager en 1940.
La défaite du second projet d’« école moyenne unique », dit Dupont-Willemin, au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale (1946) rappelle, si besoin est, que l’accès de
tous à l’enseignement secondaire inférieur continue de rassembler des majorités
politiques contre lui. Cependant, cet échec permet d’approfondir la question de
« l’orientation scolaire » qui constitue alors une réponse politique minimale de la droite
parlementaire aux critiques sur le caractère de classe de la sélection scolaire. Peu après,
elle sert de premier moyen aux autorités scolaires pour tenter de réguler les changements
34
Source : Comptes rendus du Conseil d’Etat pour les années 1933-1946.
156
dans les flux scolaires, ce qui favorise le développement de cette orientation scolaire,
principalement au travers d’une grande enquête, amorcée en 1946-1947 et poursuivie
jusqu’en 1951. Il s’agit à la fois d’améliorer et d’étendre très largement l’usage de cette
orientation désormais qualifiée très précisément de « scolaire », et non plus de
« professionnelle »35. Mais cette voie révèle aussi l’incompréhension – et la surprise –
devant ces changements et la croyance bien ancrée qu’ils constituent pour l’essentiel des
irrégularités du système d’enseignement, toujours perçu comme étant composé
essentiellement de trois parties distinctes et relativement imperméables entre elles suite à
la sélection opérée aux 7e et 8e degrés. La fin de l’école primaire dirige les élèves vers le
marché du travail ou l’apprentissage en entreprise, voire jusqu’en 1933, à l’Ecole des arts
et métiers à partir de 14 ans ; les écoles de l’enseignement secondaire inférieur donnent
accès aux écoles professionnelles et parfois au secondaire supérieur ; enfin, les écoles
secondaires tenant dans la même main le secondaire inférieur et supérieur octroient
l’accès aux études supérieures. Jusque-là, chaque filière correspond à un public
socialement déterminé (respectivement les ouvriers, les classes moyennes traditionnelles
puis récentes et les classes supérieures). Du fait de ces clivages forts entre filières, les
possibilités de passer d’une filière à une autre ne pouvait avant tout se faire par
proximité socio-scolaire. Par exemple, dans une perspective ascendante, le parcours
probable, pour un fils ou une fille d’ouvrier consiste à passer de l’école primaire au
Collège moderne ou à l’Ecole professionnelle pour ensuite entrer dans le meilleur des
cas dans une école professionnelle (Ecole supérieure de commerce, Ecole des arts et
métiers). Pour quelques uns, les « mieux doués », le passage au Collège ou à l’ESJF
constitue le meilleur des parcours possibles car menant aux filières non latines des
études secondaires supérieures. En revanche, les filières latines et classiques demeurent
alors hors de portée des élèves des classes populaires sauf pour de très rares exceptions
parce que la sélection y est à la fois forte et précoce. Cependant, durant la deuxième
moitié de la décennie 1950, les faits commence rapidement tordre le cou à ces idées et
rendre effective la disposition de la loi sur l’Instruction publique de 1940 (art. 29) qui
stipule que la fin « normale » de la scolarité obligatoire s’effectue dans l’enseignement
secondaire inférieur. Dès 1945, la proportion des élèves de l’école primaire devient
minoritaire (moins de 50%), alors même que le 7e degré, à l’exception de la 7e latine du
Collège, est une année dévolue au primaire. Assurément, en deux décennie, la répartition
des élèves dans les trois derniers degrés de la scolarité obligatoire entre l’école primaire
et les écoles secondaires se modifie radicalement (Tableau 2).
Le développement de l’orientation scolaire n’est pas propre au seul Canton de Genève. En 1952 et
1953, la Conférence des chefs de Départements de l’Instruction publique en Suisse (CDIP) consacre une
bonne part de ses réflexions et travaux à l’orientation scolaire, puis en 1956 à la gratuité de l’enseignement
secondaire, par ailleurs déjà concédé pour l’enseignement secondaire inférieur depuis dix ans à Genève.
Une telle comparaison permet de resituer plus globalement le développement rapide de l’orientation
scolaire durant la décennie des années 1950.
35
157
Tableau 2 : Répartition en % des élèves par école entre la fin du primaire et l'enseignement
secondaire inférieur public (7e-9e degrés) du Canton de Genève, 1937-195936
années
1937
1938
1939
1940
1941
1942
1943
1944
1945
1946
1947
1948
1949
1950
1951
1952
1953
1954
1955
1956
1957
1958
1959
Taux
d’accroissement
par école
Primaire
6e/8e-7e/9e
primaire37
59.3
59.3
59.0
58.1
57.6
57.8
52.8
50.8
48.9
48.6
49.5
48.0
46.5
45.7
44.9
44.9
45.7
46.4
47.7
46.2
43.5
40.1
37.1
-37.5
Collège
(div. inf.)
12.1
11.3
11.6
12.0
12.1
11.5
12.9
13.4
13.5
12.5
12.0
12.0
13.1
14.1
15.0
16.1
15.1
14.0
14.3
15.3
15.3
15.2
15.0
+23.0
Secondaire inférieur
ESJF
Collège
(div. inf.)
moderne
11.6
9.0
11.3
9.4
11.3
9.4
12.0
10.0
11.6
10.9
10.8
11.7
12.5
13.5
12.5
14.1
12.9
14.2
13.8
14.2
14.7
14.0
15.5
14.8
14.7
15.3
14.7
15.6
15.2
15.1
15.6
13.9
16.0
13.8
16.0
13.7
15.7
12.8
16.3
13.0
19.1
12.5
19.4
14.4
19.5
16.0
+68.1
+77.7
EMP38
1ère-2e
8.0
8.7
8.7
7.9
7.8
8.2
8.3
9.2
10.5
10.9
9.8
9.7
10.4
9.9
9.8
9.5
9.4
9.9
9.5
9.4
9.6
10.9
12.4
total
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
100.0
+55.0
Malgré le fait que l’enseignement secondaire inférieur demeure payant jusqu’en
1946, la reprise démographique de la décennie 1940 confère une acuité sans pareille aux
problèmes liés à l’explosion des effectifs et met le système d’enseignement à rude
épreuve d’abord au niveau de l’école primaire, puis au niveau de l’enseignement
secondaire et, enfin, au niveau universitaire dans la deuxième moitié des années 196039.
C’est bien ce que montre l’accroissement des effectifs des quatre écoles à plein temps
du secondaire inférieur entre 1937 et 1959 (cf. infra Tableau 2). L’octroi de la gratuité
de toutes les études secondaires par le Grand Conseil en 1957, « après bien des
atermoiements »40, provoque un deuxième « décollage » de la fréquentation de
Source : Comptes-rendus du Conseil d’Etat pour les années 1953-1959, 1967.
Est compris dans l’enseignement primaire, notamment parce qu’elles en dépendent administrativement
et que le type d’enseignement dispensé est largement similaire, les Ecoles secondaires rurales (1937-1939)
auxquelles succèdent brièvement les Ecoles complémentaires (1940-1942).
38 Ecole professionnelle et ménagère (filles).
39 Cf. Marco Marcacci, Histoire de l’Université de Genève, 1559-1986, Université de Genève, 1987, pp. 249259.
40 Charles Magnin, « A la cosignataire d’une histoire trentenaire qui demeure très éclairante », in Mélanges
MLF, Genève, 2002, p. 37.
36
37
158
l’enseignement secondaire inférieur puisque dans les deux années qui suivent (19581959) celle-ci progresse de plus de 6%. Comme c’est avant tout le Collège moderne
(3,5%)41 et l’Ecole professionnelle et ménagère (2,8%) qui profitent de cette hausse, cela
indique que l’argument de la gratuité des études a un poids certain pour les familles des
classes populaires dans leur décision de faire tenter « leur chance » dans l’enseignement
secondaire à ceux de leurs enfants qui semblent en avoir les capacités scolaires (i.e. les
notes). Ces évolutions démontrent aussi que l’idée qu’une certaine réussite scolaire est
une ressource accessible pour une forme de promotion sociale s’insinue
progressivement dans les consciences.
Pourtant, cette évolution n’est pas égale entre les écoles et elle varie selon leur
niveau de sélectivité : le Collège, pour les garçons, et l’ESJF, pour les filles, sont la voie
de l’élite scolaire et sociale via leurs divisions inférieures respectives ; le Collège moderne
(anciennement l’Ecole professionnelle), pour les garçons, et l’Ecole professionnelle et
ménagère, pour les filles, constituent la voie du secondaire inférieur ouvrant d’abord la
porte aux écoles des filières professionnelles et techniques. Alors que l’école primaire
voit en proportion ses élèves se diriger en toujours plus grand nombre vers les écoles de
l’enseignement secondaire inférieur, le Collège est l’établissement pour lequel ce report
est le plus faible. En effet, il reste de loin l’établissement qui, entre les degrés du
secondaire inférieur et ceux du secondaire supérieur, sélectionne le plus fortement :
entre 1950 et 1955 (en résultats cumulés), un élève sur deux seulement est promu de la
division inférieure à la division supérieure (53,6% de réussite dont 6,3% en faisant usage
du redoublement)42. Constat qui confirme à la fois une pratique de sélection fortement
élitaire au Collège et un recrutement social élevé, hormis pour une petite minorité
d’élèves aux résultats scolaires brillants et dont le milieu familial pousse, ou du moins,
autorise une telle orientation43. Par ailleurs, un tel choix tend à devenir rationnel pour les
familles aux revenus modestes, ne serait-ce que parce qu’il est d’un coût financier
meilleur marché à mesure que l’on avance dans la formidable expansion économique
des Trente Glorieuses (1948-1978)44. Nul doute que les sacrifices consentis pour
41 D’autant plus que le passage par le Collège moderne permet l’accès aux filières non latines du Collège
de Genève à partir du premier degré de l’enseignement secondaire post-obligatoire (i.e. supérieur).
42 Henri Stehlé, directeur du Collège, à Henri Grandjean, directeur de l’enseignement secondaire, Genève,
24 octobre 1956, AEG DIP 1985 va 5.3.711.
43 A ce titre, il serait intéressant d’étudier les parcours des élèves du Collège issus des classes moyennes
récentes, notamment les fils d’enseignants du primaire et du secondaire dont les pères ou les mères ont été
eux-mêmes au Collège ou à l’ESJF, mais dans une section moins prestigieuse que celle consacrée par
l’enseignement du latin. Cela permettrait de voir dans quelle mesure les professionnels de l’éducation font
(« fabriquent ») des élèves modèles de leurs fils et filles, et s’ils les poussent dans la voie royale de
l’ascension sociale via les études secondaires classiques. Sur cette question le cas de la France est explicite
puisque, si les Ecoles primaires supérieures ont été sans conteste la première voie de massification des
études secondaires par l’accès aux écoles techniques et professionnelles pour les garçons et que le corps
des enseignants de ces écoles pouvaient s’opposer aux corps enseignants des Collèges, cela n’empêchait
pas que les premiers envoyaient leurs propres enfants dans les écoles des seconds afin qu’ils puissent
accéder aux études supérieures (cf. Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, « L’enseignement
supérieur des garçons en France 1918/1942 », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 39, septembre 1981,
pp. 87-111).
44 En effet, pour l’ensemble de la Suisse : « stärker als das Produkt je Einwohner wuchs das Sozialprodukt
als ganzes, und zwar um 340 Prozent von 1910 bis 1970, um 80 Prozent von 1910 bis 1950 und um 144
Prozent von 1950 bis 1970 » (Hansjörg Siegenthaler, « Schweiz 1910-1970 », in Carlo M. Cipolla (éd.),
Europäische Wirtschaftgeschichte, tome 5 : Die europaïschen Volkswirtschaften im zwanzigsten Jahrundert, StuttgartNew York, 1980, p. 246). Soit une croissance du produit national de 7,2% en moyenne entre 1950 et 1970
contre 2% pour la période 1910-1950.
159
l’investissement dans les études des enfants apparaissent de moins en moins lourds en
regard de l’augmentation régulière des salaires réels45.
Sans conteste, durant cette période, le Collège moderne constitue la voie principale
d’accès à l’enseignement secondaire des enfants de sexe masculin des classes populaires.
Ainsi en 1955, les deux tiers de ses élèves proviennent des principaux quartiers
populaires, pour ne pas dire traditionnellement ouvriers, de l’agglomération genevoise
(Servette, Charmilles, Eaux-Vives, Plainpalais et Carouge-Acacias) alors que les élèves
issus des « beaux » quartiers représentent à peine plus d’un élève sur dix (Cité, Champel,
Malagnou-Florissant)46. Bien que le processus de ségrégation urbaine selon l’origine
sociale ne soit pas excessivement développé à Genève, l’énorme écart chiffré issu de la
provenance topographique des élèves du Collège moderne, alors au nombre d’environ
600, ne trompe pourtant pas.
En revanche, que l’ESJF soit quantitativement la principale voie d’accès des filles à
l’enseignement secondaire à de quoi surprendre. Si celle-ci n’apparaît pas comme une
école pratiquant une sélection aussi forte que le Collège, elle reste néanmoins la voie
féminine d’accès aux études secondaires supérieures. A priori, il semble difficile de
fournir un facteur explicatif à cet investissement en faveur de l’éducation des filles.
Certes, depuis l’Entre-deux-guerres, les filles, se révèlent être à l’école primaire plus
« scolaires » que leur homologues masculins dans les milieux populaires, comme se
plaisent à le relever périodiquement les différents rapports des autorités scolaires47, mais
cela ne constitue qu’un élément d’explications parmi d’autres pour rendre compte cette
spécificité relative au genre, les autres nous échappant pour l’instant48. En revanche, à
l’Ecole professionnelle et ménagère des jeunes filles le véritable décollage ne s’effectue
qu’à la toute fin des années 1950.
Cette nette différence chronologique entre le développement, en terme d’effectifs,
de l’ESJF et de l’Ecole professionnelle et ménagère est, semble-t-il, à mettre en relation
avec l’origine sociale différente des deux publics féminins de ces écoles. En effet, il
apparaît que les filles des classes supérieures ont bénéficié dans l’Entre-deux-guerres
En Suisse entre 1943 et 1972, l’augmentation des salaires réels est constante : 36,1% pour 1943-1952,
25% pour 1953-1962 et 35,1% pour 1963-1972, soit 97,5% en trente ans ou 3,3% de croissance en
moyenne annuelle. Si les années 1943-1945 sont celles du rattrapage pour retrouver l’indice de 1939 (100),
les années suivantes, sauf une exception (1951), sont toutes celles de l’accroissement du salaire réel et
donc du pouvoir d’achat (source : Office fédéral de la statistique, « Evolution des salaires nominaux, des
prix
et
des
salaires
réels,
1939-2000 »,
disponible
sur :
http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/de/index/themen/rbeit_und_e/loehne__erwerbseinkommen/blan
k/kennzahlen0/lohnentwicklung/nominal_und_real.ContentPar.0003.DownloadFile.tmp/D3421_npcr_d
_f_03.pdf). A Genève, le revenu médian issus du travail salarié ou indépendant passe de l’indice 100 en
1950 à l’indice 160 en 1970, soit une multiplication par plus de 1,5 (Roger Girod, Evolutions des revenus et
mobilité sociale (à Genève, 1950-1980), Genève, Droz, 1986, p. 23 (tableau I/3).
46 « Provenance des élèves du Collège moderne (quartiers) », Genève, 10 mai 1955, AEG DIP 1985 va
5.3.815.
47 Ainsi, « trop nombreux sont encore ceux [des garçons] qui n'apportent à l'étude qu'une attention
distraite et dont le jeu est l'unique préoccupation. […] les jeunes filles de nos écoles affirment chaque
année une supériorité grandissante sur leurs camarades de l'autre sexe » (Louis Menu, inspecteur des
écoles primaires, Rapport sur la marche de l'école primaire de la Rue des Eaux-Vives durant l'année scolaire 19211922, Genève, juillet 1922, AEG DIP 1985 va 5.3.136).
48 Surtout que le peu que l’on sache sur les « stratégies » familiales en matière d’éducation des filles tend à
infirmer une telle tendance en faveur de leur scolarisation. Ainsi, l’étude d’Anne-Françoise Praz portant
sur un échantillon de deux communes vaudoises (protestantes) et de deux communes fribourgeoise
(catholiques) entre 1860 et 1930 montre bien que les filles restent toujours défavorisées par rapport aux
garçons dans l’accès à une formation « post-primaire » (De l’enfant utile à l’enfant précieux. Filles et garçons dans
les cantons de Vaud et Fribourg (1860-1930), Lausanne, Antipodes, 2005, pp. 568-574).
45
160
d’un investissement conscient dans leur éducation de la part de leurs familles, alors que
les filles de la classe ouvrière, et de manière atténuée de la basse classe moyenne salariée,
cèdent alors le pas devant leurs homologues masculins qui accèdent majoritairement au
Collège moderne. Cette hypothèse se confirme par l’observation de la position des
enfants par sexe dans la fratrie qui fréquentent les écoles à plein temps de
l’enseignement secondaire inférieur dans l’Entre-deux-guerres. En prenant l’échantillon
des boursiers de ces écoles, ceux-ci appartenant presque tous à la classe ouvrière et à la
basse classe salariée des services (employés subalternes), pour trois années couvrant une
période d’une décennie environ (Tableau 3), on observe qu’effectivement les cadets
garçons sont surreprésentés (de l’ordre de 15 à 20%) par rapport à leurs camarades
féminines49.
Tableau 3 : Position dans la fratrie des boursiers d’Etat selon l’école secondaire suivie, canton de
Genève, 1926, 1931 et 193650
filles
garçons
Collège
Ecole
professionnelle
puis Collège
moderne (1934)
total garçons
total
cadets
2à3
cadet 1
aîné
unique
total
1936
cadets
2à4
cadet 1
aîné
unique
total
1931
cadets
2à5
cadet 1
aîné
Ecoles
secondaires
unique
1926
23.5% 23.5% 29.4% 23.5% 100% 54.2% 20.8% 25.0% 0.0% 100% 45.8% 20.8% 29.2% 4.2% 100%
42.4% 27.3% 18.2% 12.1% 100% 45.3% 28.3% 13.2% 13.2% 100% 40.4% 31.9% 14.9% 12.8% 100%
36.0% 26.0% 22.0% 16.0% 100% 49.7% 24.6% 19.1% 6.6% 100% 43.1% 26.4% 22.0% 8.5% 100%
ESJF
44.0% 24.0% 12.0% 20.0% 100% 37.0% 35.6% 21.9% 5.5% 100% 42.0% 36.0% 10.0% 12.0% 100%
Ecole
professionnelle et
ménagère
35.7% 25.0% 25.0% 14.3% 100% 47.6% 23.8% 9.5% 19.0% 100% 38.8% 23.9% 28.4% 9.0% 100%
total filles
39.6% 24.5% 18.9% 17.0% 100% 42.3% 29.7% 15.7% 12.3% 100% 40.4% 29.9% 19.2% 10.5% 100%
Total
37.8% 25.3% 20.4% 16.5% 100% 46.0% 27.1% 17.4% 9.4% 100% 41.8% 28.2% 20.6% 9.5% 100%
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, face à la relative imperméabilité des
trois parties distinctes du système d’enseignement dans les derniers degrés de la scolarité
obligatoire, les familles appartenant aux milieux modestes adoptent progressivement des
stratégies scolaires directes ou indirectes visant à ce que leurs enfants accèdent à la
meilleure filière possible de l’enseignement secondaire inférieur. Ces stratégies sont
démontrées et explicitées par le sociologue Roger Girod51 à la fin des années 195052. Au
49 Il faut noter également à noter qu’à cette époque le contrôle des naissances continue à progresser. En
effet, si en 1926 on trouve encore une ou deux familles de boursiers comptant 7 enfants au total, en 1936,
le nombre maximum d’enfant ne dépasse pas 4. De même le nombre d’enfants uniques boursiers passe de
36 à 41% dans le même laps de temps (Tableau 3). Ce phénomène démographique est général au canton
de Genève puisque, entre 1920 et 1941, le nombre moyen de personnes par ménage régresse de 3,4 à 2,9
(Service cantonal de statistique, Recensements fédéraux de la population de 1850 à 1980. Etudes et documents, vol 2,
n°10, Genève, 1987, p. 97). Bien évidemment de manière générale, le renforcement de cette tendance
démographique séculaire accroît les conditions sociales d’investissement scolaire, et autres, sur un enfant
unique ou presque.
50 Sources : AEG DIP 1985 va 5.3 186, 187, 269, 271, 273, 382, 383, 385.
51 Roger Girod et Jean-François Rouiller, Milieu social et orientation de la carrière des adolescents, vol- I, Genève :
Centre de recherches de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève
(Section de sociologie), 1961, pp. 34-35. Il s’agit de la prolongation d’une première enquête faite avec la
161
moyen d’une vaste enquête sur une volée de plus de 2'500 élèves nés entre 1942 et 1943,
et quittant le secondaire (les premières classes d’âge du boom démographique), il
reconstitue et observe le parcours d’environ 1'700 d’entre eux. Sur ce nombre les
changements de filières sont très faibles et dans la proportion de deux tiers ils
s’effectuent de manière « descendante », en particulier depuis le Collège inférieur. Ces
infléchissements descendants des parcours scolaires concernent en majorité les fils
d’employés et les cadres. Ils démontrent « que certaines familles appartenant à ces
milieux essaient de pousser le plus loin possible dans les voies des études même leurs
enfants les moins doués pour l'école, et qu'il vient un moment où ils ne peuvent
vraiment plus suivre et doivent rétrograder »53. Si 17% des élèves observés quittent la
scolarité obligatoire en sortant de l’école primaire, les autres (83%) passent au minimum
une année dans l’enseignement secondaire inférieur. Fait révélateur de la mise en place
de stratégies familiales par rapport au cursus scolaire, un nombre important d’élèves
paraissent ne pas hésiter pas à doubler une année primaire pour faire au moins une
« bonne » année de secondaire avant de quitter l’école obligatoire, ce à quoi les incitent
d’ailleurs alors toute une série de mesures mises en place depuis vingt ans54. Ainsi, les
derniers degrés de l’enseignement primaire, soit les classes dites « de fin de scolarité
obligatoire » (8e et 9e), tendent à se vider définitivement au cours des années 1950, alors
que la conjoncture démographique est toujours à la hausse (Tableau 4).
Tableau 4 : Répartition des élèves en chiffres absolus (filles et garçons confondus) dans les trois
derniers degrés de l'école primaire publique du Canton de Genève, 1953-195955
1953
1954
1955
1956
1957
1958
1959
7e
1'468
1'628
1'882
2'033
2'168
2'054
2'016
8e 9e
total 7e–9e
314 111
1'893
306 79
2'013
289 69
2'240
319 89
2'441
296 91
2'555
278 67
2'399
260 45
2'321
Pour bien mesurer l’importance du changement survenu, il suffit de rappeler, à titre
de comparaison ponctuelle, qu’en 1922, soit quelque trente-cinq ans plus tôt, sur 739
filles de quatorze ans terminant légalement leur temps de scolarité obligatoire à plein
temps – cette dernière se terminant à cet âge depuis 1911 est alors suivie de deux années
dites « complémentaires » comprenant des classes d’une heure quotidienne seulement
(Cours industriels et commerciaux) –, seules 97 accèdent alors à l’enseignement
secondaire à plein temps, se distribuant entre l’ESJF et l’Ecole professionnelle et
collaboration de Walo Hutmacher et portant sur les seuls élèves passant de l’école primaire au Collège. Ses
résultats montrent d’ailleurs la persistance du caractère fortement sélectif de cette voie de l’enseignement
secondaire inférieur (cf. Changement de condition sociale d’une génération à l’autre : données détaillées, enquête de
mobilité sociale, Etudes et documents du centre de recherches sociologiques de Genève, 1956, 29 p.).
52 En 1957, 45% des élèves du Collège moderne, voie principale du secondaire inférieur pour les garçons,
comptent une année de retard scolaire (cf. Jean-Paul Extermann, « Rapport du département de
l’instruction publique », in La réforme de l’enseignement secondaire, Genève, DIP, 1960, p. 25).
53 Roger Girod et Jean-François Rouiller, Milieu social et orientation de la carrière des adolescents, vol. I, Centre de
recherches de la Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Genève, 1961, pp. 8-9.
54 Les allocations familiales (1944), la gratuité de l’enseignement secondaire inférieur (1946), la gratuité des
fournitures scolaires (1954) et l’allocation de formation professionnelle (1958).
55 Source : Comptes-rendus du Conseil d’Etat pour les années 1953-1959.
162
ménagère (13%). Les garçons ne font guère mieux puisque seuls 82 sur un total de 556
entrent alors à l’Ecole professionnelle (15%) et aucun au Collège. Dans des proportions
très similaires entre les deux sexes, un peu moins d’un quart se retrouvent à continuer
l’école primaire à plein temps56. Il faut encore relever que seuls 17% des garçons contre
21% des filles sont en apprentissages, alors que les commissionnaires et employés, soit
ceux qui entrent directement sur le marché du travail au sortir de l’école obligatoire
(souvent par ailleurs les adolescents effectuent alors des travaux de commissionnaires
après les heures d’école), représentent 18% des garçons contre seulement 10% des filles.
Enfin, les filles sont facilement placées à l’extérieur du canton, sans doute au pair ou en
vue d’emplois liés aux services personnels, puisque 13% ont quitté Genève contre 7%
des garçons. Ce qui signifie que la poursuite d’un parcours scolaire à plein temps au-delà
de l’âge légal d’obligation, que l’on peut ainsi qualifier de « demande scolaire », au sens le
plus limité, n’existe que pour un gros quart à un tiers, au mieux, des élèves et des
familles au lendemain de la Première Guerre mondiale. A ce stade de la réflexion, il est
donc nécessaire de poursuivre l’analyse afin d’identifier et d’expliciter les facteurs
déterminants de la massification de l’enseignement secondaire entamée dès le milieu des
années 1930.
56 Emmanuel Duvillard, Rapport sur les travaux effectués au bureau d’archives scolaires et de recherches pédagogiques
pendant l’année 1922, Genève, 24 janvier 1923, pp. 1-2, AEG DIP 1985 va 5.3.136.
163
164
Chapitre 8
L’offre scolaire des bourses d’Etat pour l’enseignement secondaire (1889-1936)
Jusqu’au début des années 1950, nombre d’acteurs de l’école publique genevoise
peuvent assez aisément, et avec conviction, défendre l’idée que celle-ci est
« démocratique » parce qu’elle assure la possibilité réelle, et parfois concrétisée, d’offrir à
un enfant « bien doué » des classes populaires d’accéder aux études secondaires, d’abord
au Collège classique puis à l’Université. Le projet de réforme pour la création d’une
« école moyenne » en 1927 vise avant tout à pousser jusqu’au bout cette logique en
systématisant ce processus de sélection des enfants les « mieux doués », selon l’idée que
l’intelligence est un don distribué aléatoirement dans la population et qu’il faut donc le
détecter parmi tous les enfants scolarisé, au moyen de cette nouvelle école « moyenne »
unique à un degré57. Le refus de cette réforme a notamment été argumenté au nom du
fait que le système des bourses pour l’enseignement secondaire permet alors à chaque
élève « bien doué » – selon l’expression consacrée de l’époque – mais économiquement
démuni de poursuivre une carrière scolaire ascendante.
En 1940, lors du vote sur la révision de la Loi sur l’Instruction publique, le
conseiller d’Etat radical Adrien Lachenal en charge du DIP s’oppose à la proposition
des députés socialistes demandant la gratuité de l’enseignement secondaire58 avec trois
arguments, tous d’ordre financier. D’abord, l’état actuel des finances publiques ne peut
prendre en charge une telle dépense supplémentaire. Ensuite, les taxes des écoles
secondaires à Genève sont « modérées » et donc pas si inaccessibles. Enfin, le système
des bourses d’Etat59 et des exemptions complètes ou partielles des taxes d’écolage
constitue un effort important en faveur des « enfants de condition modeste » et qu’en
l’état tout fonctionne bien60. Ainsi, les autorités scolaires jugent-elles qu’elles en font
57 Cf. Charles Magnin, Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997, pp. 200-223.
58 Cf. Born, « Rapport de minorité de la commission chargée d’examiner le projet de loi sur l’Instruction
publique », MGC, Genève, 6 novembre 1946, p. 1348.
59 Depuis sa mise en application en 1888, ce système a connu quelques changements. La loi sur
l’Instruction publique de 1886 prévoit à ses articles 180 et 184 la création d’un fond de bourse pour les
établissements d’enseignement secondaire. Le premier règlement inclue dans ce dispositif toutes les écoles
secondaires, y compris les écoles secondaires rurales, pourtant relevant de l’enseignement primaire mais
excepté les deux dernières années du Collège (2e et 1ère). Son financement est initialement assuré par une
prélèvement de 10% au plus sur les taxes d’écolage payées par les élèves des établissements secondaires, le
solde étant placé dans « fond social » (capital) rapportant intérêt. Ce fond est donc « destiné à aider dans
leurs études les élèves qui se sont distingués par leurs aptitudes et leur conduite » (art. 9) et ils sont
également exemptés des taxes (art. 17) sous condition de l’examen de « la situation de fortune » des
parents ou du tuteur (art. 10). En revanche, le boursier doit d’engager « dès qu’il le pourra » à rembourser
la moitié des « sommes alloués à titre de bourse » (art. 11 alinéa 6, Règlement relatif au Fonds de Bourses,
Genève, 1888). Le nouveau règlement de 1911 ne change quasiment rien à ces dispositions (cf. Règlement
relatif au Fonds de Bourses, Genève, 1910 (sic)). En 1918 le maximum du prélèvement possible sur les taxes
d’écolage payées par les élèves du secondaire est porté à 15% (loi du 9 novembre 1918).
60 Adrien Lachenal, conseiller d’Etat radical en charge du DIP, lâche alors quelques chiffres qui
impressionnent en arguant que le coût total de ces mesures s’élève à environ 100'000 francs et concernent
165
déjà beaucoup en la matière et elles considèrent que l’école publique genevoise est
démocratique selon les conceptions dominantes de l’époque61.
Outre la parole des acteurs, il convient d’établir quelle a été la pratique et son
évolution. Quelles écoles ont été concernées, et dans quelles proportions, et, plus
généralement, qui en a bénéficié ? En l’état, les sources permettent de reconstituer pour
la période 1889-1936 l’ensemble de l’attribution de bourses62. Seules les aides financières
directes (i.e. en espèces) ont été retenues ici. Les exemptions totales ou partielles des
taxes d’écolage des écoles secondaires n’ont pas été considérées, faute de sources
suffisantes63. Ce manque est quelque peu préjudiciable car l’exemption complète ou
partielle est une mesure complémentaire qui, représente peut-être l’effort financier le
plus important de la part de l’Etat en terme de soutien économique aux études
secondaires, tout étant le moins visible, mais aussi le plus indolore en période de
difficultés budgétaires64. En effet, le fond de bourses est alimenté par un prélèvement de
6 à 7% en moyenne sur l’ensemble des taxes d’écolage de l’enseignement secondaire et
les bourses se financent de manière mécanique, alors que l’exemption représente une
perte sèche pour les deniers publics. En outre, il est à noter que les enfants d’origine
étrangère n’ont pas droit aux bourses65. En droit, elles ne sont accordées qu’aux seuls
Suisses, Genevois et Confédérés66. En revanche, les élèves étrangers bénéficient des
exemptions partielles ou totales des taxes d’écolages67. Les enfants naturalisés ont
également droit aux bourses d’Etat. Avec l’ajustement du règlement en 1926, le
conseiller d’Etat chargé du DIP, le socialiste André Oltramare, en profite pour régler le
cas des Français qui ont une option jusqu’à l’âge de 18 ans quant au choix définitif de
leur nationalité. Pourtant, outre les règles et malgré une situation financière
généralement difficile dans l’Entre-deux-guerres, il arrive que le DIP verse une
allocation – et non une bourse, mais cela revient au même – pour des enfants d’origine
étrangère68.
au total 673 élèves présents dans l’enseignement secondaire (MGC, Genève, 6 novembre 1940, pp. 13521353).
61 Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université
de Genève, 1997, pp. 274-281.
62 Grâce à quatre registres dans lesquels sont consignés par école secondaire le nom, la somme et avec
quelques irrégularités le degré scolaire du boursier : AEG DIP 1990 va 16.79, 80, 81 et 82.
63 Pourtant d’après les quelques indications qui nous sont parvenues, l’effort n’est pas négligeable. En
1933-34, 302 exemptions de l’écolage » et « 145 réductions de l’écolage ont été accordées outre les bourses
qui comprennent d’office l’exemption » (cf. L’admission aux écoles secondaires, IIIème conférence internationale de
l’Instruction publique, Genève, BIE, 1934, p. 191).
64 Ainsi par exemple en 1938, le déficit budgétaire se monte à plus de 5 millions de francs, ce qui
représente 11,7% de dépenses non couvertes par les recettes, alors que le budget du DIP est de loin le
plus important avec 21% des dépenses totales de l’Etat cantonal contre 24,5% en 1929, année de bénéfice
record (prêt de 3 millions de francs).
65 En outre, pour eux les taxes d’écolages des écoles secondaires sont doublées.
66 André Oltramare, conseiller d’Etat DIP, « Circulaire sur les Fonds de bourses », Genève, 23 août 1926,
AEG DIP 1985 va 5.3.185.
67 Cf. DIP à Madame P. Kissner, Genève, 21 octobre 1926, AEG DIP 1985 va 5.3.186.
68 Par exemple, Roland Larpin, aîné de trois enfants, fils d’un garçon de magasin français et élève de
première année au Collège moderne en 1936, est débouté de sa demande de bourse. Cependant, le DIP lui
verse une allocation équivalente de 60 francs (cf. Demande de réduction ou d’exemption de la taxe
scolaire de Larpin, Genève, 1er octobre 1936, AEG DIP 1985 va 5.3.383 ; Bourses [1927-1936], p. 93,
AEG DIP 1990 va 16.82).
166
Sommes des bourses d'Etat (francs constants de 1914) et des boursiers, canton de Genève, 1889-1936
(échelle semi-logarithmique)
100'000
10'000
1'000
100
10
1889- 1891- 1893- 1895- 1897- 1899- 1901- 1903- 1905- 1907- 1909- 1911- 1913- 1915- 1917- 1919- 1921- 1923- 1925- 1927- 1929- 1931- 1933- 19351890 1892 1894 1896 1898 1900 1902 1904 1906 1908 1910 1912 1914 1916 1918 1920 1922 1924 1926 1928 1930 1932 1934 1936
som m e en CHF
nom bre des boursiers
Figure 2
En observant conjointement la courbe des dépenses pour les bourses et celle du
nombre des élèves boursiers sur l’ensemble de la période considérée (Figure 2), on
constate que les dépenses tendent à augmenter avec plus ou moins de variations alors
que le nombre des élèves boursiers des écoles secondaires atteint rapidement un
maximum durant la Première Guerre mondiale puis chute de manière constante avant
de remonter assez rapidement à la fin des années 1920. Enfin, les deux courbes accusent
un recul significatif à l’extrême fin de la période. Ces importantes variations entre 1889
et 1936 s’expliquent à la fois par des causes externes et internes qu’il faut maintenant
exposer pour comprendre ce qui se joue dans ces évolutions.
La hausse parallèle du moins jusqu’en 1914 des dépenses et du nombre de boursiers
correspond et s’explique par les effets de la forte croissance démographique que connaît
Genève entre la dernière décennie du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Les cohortes
d’élèves au sein du système d’enseignement augmentent dans des proportions identiques
aux degrés primaires et secondaires, en dépit du fait que la part des mineurs dans la
population tende à baisser et que l’immigration forte que connaît alors Genève soit
d’abord celle d’adultes. Par ailleurs, la croissance quasi continue de l’effectif des
boursiers puis sa diminution au lendemain de la Première Guerre mondiale correspond
au recul général des effectifs tant au primaire qu’au secondaire. Cette baisse s’explique
par l’arrivée des classes creuses nées pendant et au sortir de la Grande guerre et qui
marque le début de vingt ans de stagnation démographique pour le Canton de Genève69.
En revanche, la chute des dépenses anticipe celle du nombre de boursiers parce
qu’elle est consécutive à la fois à la forte inflation qui a sévi entre 1914 et 1918
(dépréciation de la valeur réelle de la monnaie et donc de celle des bourses) puis aux
Entre 1914 et 1945, la population du Canton oscille autour de 170'000 personnes environ (cf. Service
cantonal de statistique, Recensements fédéraux de la population de 1850 à 1980. Rétrospective statistique, vol. 2,
études et documents, n°10, Genève, Département de l’Economie publique, 1987, p. 56).
69
167
sérieuses difficultés budgétaires auquel l’Etat de Genève est confronté jusqu’en 192370.
Un certain retour à la normale vers la fin des années 1920 – avant que la Grande crise de
1929 annihile définitivement tout espoir de reprise économique à court et moyen terme
– voit progressivement les deux courbes se rapprocher à nouveau. Pourtant cette
évolution ne signifie pas un retour à la période précédente, bien au contraire, une
évolution significative de la pratique a eu lieu.
Le renversement de la politique d’offre des bourses d’Etat (1923-1927)
A partir de l’année scolaire 1925-1926, un changement marquant s’opère dans la
distribution des bourses. Jusque-là, les sommes distribuées sont identiques pour tous les
boursiers selon des variations établies en fonction à la fois du degré et de l’école
secondaire fréquentée71. La logique centrale d’une telle politique est qu’à mesure que
l’élève progresse il devient d’autant plus « méritant » et qu’en conséquence il mérite
d’être davantage aidé financièrement à condition, bien évidemment, que sa famille soit
de « condition modeste ». Dès l’année scolaire 1923-1924, un premier infléchissement de
cette logique est opéré avec l’octroi « des doubles et triples bourses […] à des élèves
particulièrement méritants », en tenant notamment compte de leur situation familiale,
mais avant tout pour « les cas intéressants » du point de vue des études :
M. le Président [le conseiller d’Etat chargé du DIP] suggère d'abord qu'en principe
aucune modification ne soit apportée pour la division inférieure. En division
supérieure, il conviendrait précisément d'augmenter la quotité des bourses, en
tenant compte cependant des dispositions des élèves pour les études, de leur
situation de famille, [...] la résolution suivante […] est acceptée par la conférence :
La quotité de la bourse est fixée eu égard au mérite et aux besoins du candidat,
entre certaines limites dépendant du caractère particulier de chaque établissement.
La bourse « simple » représente la montant alloué aux cas ordinaires ; il peut être
70 C’est d’ailleurs à ce moment qu’est introduit à Genève l’impôt sur le revenu pour augmenter les recettes
de l’Etat (Loi sur les contributions publiques du 24 mars 1923, MGC, 1924, pp. 557-563). D’ailleurs, la
même année, les taxes d’écolages des écoles secondaires sont augmentées selon diverses proportions
allant d’une augmentation de quelques francs au double (Recueil authentique des lois et acte du gouvernement de la
République et canton de Genève, tome CIX : année 1923, Genève, 1924, pp. 284-285).
71 Ainsi pour l’année scolaire 1921-1922 l’échelle des bourses se décompose de la manière suivante :
Collège division inférieure
60.- fr.
division moyenne
70.- fr.
(rappel : la division supérieure est exclue des bourses, soit les deux dernières années 2e
et 1ère)
ESJF division inférieure
50.- fr.
division moyenne
70.- fr.
division supérieure
75.- fr.
Ecole professionnelle
1ère année
65.- fr.
2ème année
45.- fr.
50.- fr.
Ecole d’administration
1ère année
2ème année
45.- fr.
20.- fr.
3ème année
Ecole de commerce
70.- fr.
Ecole ménagère et prof. 1ère & 2ème années 45.- fr.
3ème année
55.- fr. [apprentissage]
60.- fr.
Ecole des Arts et Métiers 1ère année
2ème année
75.100.- fr.
3ème année
« Comité de gestion du fond des bourses », Genève, 18 octobre 1921, AEG DIP 1988 va 22.2.1.
168
alloué des bourses doubles, triples ou quadruples, ces dernières dans les cas tout à
fait exceptionnels72.
En somme, bien que l’allocation de ces bourses spéciales reste conditionnée aux
enfants de familles justifiant d’un revenu modeste, elle récompense avant tout le mérite
scolaire d’un élève qui se distingue parmi d’autres. C’est en 1925 qu’une nouvelle
politique se met en place sur le principe d’une différenciation de l’aide en fonction à la
fois des besoins financiers de chacun et d’après, chose nouvelle, une enquête sociale.
Le résultat de cette enquête est porté sur un formulaire d’« enquête pour bourses
scolaires » qui comprend les informations suivantes : nom de l’élève et du père, ou de la
mère en l’absence de ce dernier, adresse, classe de l’enfant, les membres composant la
famille et les revenus des divers membres la composant, les biens et les dettes éventuels,
le calcul d’un coefficient de revenu par personne et parfois diverses remarques et
appréciations tel que l’état des biens, la situations de divers membres de la famille, les
autres aides apportées par divers organismes, etc.. Ces formulaires permettent de voir
sur quel type d’informations sont basés l’octroi ou non des bourses. Ainsi, le cas du
jeune Grillet, fils d’agriculteur à Confignon en 1931 illustre de manière significative
l’influence déterminante que peut alors prendre l’enquête sociale dans l’attribution d’une
bourse. Dans ce document particulier, les informations financières sont totalement
éludées au profit d’un tableau assez long de la situation sociale de la famille et des
rapports entre ses divers membres73. On observe dans ce cas, et à travers d’autres de la
même époque, que les décisions d’attribution des bourses ne dépendent pas seulement,
et même ici pas du tout, d’un calcul technique sur la situation financière de la famille
mais autant, si ce n’est plus, sur son inscription sociale telle que décrite. Si ce document
a un caractère exceptionnel, il est néanmoins révélateur de nouveaux facteurs d’ordre
sociologique intervenant dans le processus de décision. Si l’on ne s’en tient qu’aux
critères établissant la situation financière de la famille, on n’arrive pas à établir
exactement une échelle des bourses en fonction des revenus, preuve du caractère
subjectif de l’octroi. Ces paramètres se combinent, en dernier lieu bien évidemment,
avec une évaluation du mérite scolaire de l’élève. Ce mérite est consigné dans le
formulaire de « demande de bourse » où le fonctionnaire (enseignant, inspecteur) donne
un préavis scolaire. Enfin, une lettre de motivation des parents complète le dossier.
Ainsi, à la logique du seul mérite scolaire se mêle maintenant celle des besoins
économiques et sociaux. Il s’agit incidemment d’une première brèche, sous son seul
aspect économique, dans l’idée que traiter tout le monde à la même enseigne est
égalitaire, indépendamment des inégalités sociales et culturelles qui distinguent et
hiérarchisent les individus tant dans la société qu’à l’école. En outre, André Oltramare
décide de faire une certaine publicité par voie de presse à cette offre de bourse afin que
tous ceux qui pourraient y avoir droit en soit informés74.
A l’Ecole professionnelle (garçons) et à l’Ecole professionnelle et ménagère (filles),
les bourses octroyées par élève sont généralement comprises dans des montants allant
de 75 et 150 francs. De la sorte, elles constituent un appoint à une scolarité prolongée
dans l’enseignement secondaire inférieur. En revanche, à l’Ecole supérieure et
Rapport de la Conférence des directeurs de l'enseignement secondaire, Genève, 28 septembre 1922, AEG DIP 1988
va 22.2.1.
73 « Formulaire Grillet », 10 mars 1931, AEG DIP 1985 va 5.3.269.
74 Il fait ainsi paraître une circulaire rappelant les modalités de l’octroi des bourses d’Etat dans la feuille
d’avis officielle et trois fois par semaine dans les journaux genevois depuis la fin août à la mi-septembre
1926 (cf. « Circulaire sur les Fonds de bourses », Genève, 23 août 1926, AEG DIP 1985 va 5.3.185).
72
169
secondaire des jeunes filles (ESJF) et au Collège, les bourses accusent des écarts très
importants. Certains élèves de la division inférieure ne touchent que 40 francs, à titre de
bourse minimale, alors que d’autres du même degré touchent jusqu’à 300 francs75. Cette
somme n’est pas négligeable à cette époque car elle correspond à environ un mois de
salaire d’un ouvrier ou d’un employé qualifié, sous la condition qu’il travaille tout le
mois sans maladie ni jours chômés, ce qui est rare dans cette période très difficile
économiquement76.
L’arrivée à la tête du Département de l’Instruction publique du socialiste André
Oltramare (1924-1927) explique pour l’essentiel cette nouvelle politique qui marque sans
aucun doute une avancée dans une volonté politique de rendre l’accès aux écoles
secondaires plus « démocratique », en particulier pour le Collège et l’ESJF, voies d’accès
scolaire à l’élite, respectivement pour les hommes et les femmes :
M. Le Président désirerait que des modifications fussent apportées dans les usages actuels
pour l'attribution des bourses. Une enquête serait faite en dehors des établissements
scolaires, par un fonctionnaire pour connaître la situation exacte de la famille. Les
établissements fourniraient les indications sur la valeur de l'élève. Le Comité statuera sur la
proposition du Département en tenant compte des disponibilités. Jusqu'à présent, la
quotité des bourses était fixée d'après les classes. A titre d'essai, M. le Président demande
qu'on tienne compte davantage de la situation de la famille et de la valeur de l'élève. [...] Le
Comité adopte les propositions de M. le Président pour la fixation de la quotité des
bourses77.
Dès lors, l’attribution des bourses trouve un équilibre entre deux enquêtes d’ordres
différents : la première scolaire et la seconde socioéconomique. Si l’obtention du
certificat de fin d’année reste le critère scolaire décisif pour l’obtention d’une bourse
d’Etat, les élèves de l’Ecole professionnelle et ménagère et de l’Ecole des arts et métiers
en sont dispensés. Quant aux élèves médiocres, mais à la situation financière familiale
répondant aux conditions d’octroi, ils ont droit malgré tout à une demi bourse78.
L’essai s’impose définitivement dans la pratique. Pourtant, André Oltramare
n’invente rien sur le moment. Au contraire, son accession à la présidence du DIP lui
permet visiblement de systématiser une politique existante de soutien financier aux
enfants des classes populaires dans leur parcours scolaire. Soutien auquel il préside déjà
depuis 1920 dans le privé au travers d’une fondation nommée « Pour l’Avenir ». C’est
bien cette impossibilité de faire système de la part de la fondation qui interroge son rôle
75 Ainsi par exemple en 1926, Daniel Anet, aîné d’une famille de cinq enfants et fils de jardinier, touche
une bourse de 225 francs pour son entrée en 3e Réale latine au Collège après avoir obtenu le certificat
l’année scolaire précédente (en 4e) (« Fonds de bourses. Renseignement à fournir au Comité », Genève, 29
août 1926, AEG DIP 1985 va 5.3.186).
76 « J’ai rempli 7 cartes de chômage entre 1930 et 1936, ça vous dit quelque chose ? ça représente 6 mois
de chômage par année, pendant 7 ans », rapporte Paul Vuichard, ancien parqueteur, cité in Christine
Détraz (resp.), « C’était pas tous les jours dimanche… ». Vie quotidienne du monde ouvrier. Genève, 1890-1950,
Musée d’ethnographie et Fondation du Collège du Travail, Genève, 1992, p. 50.
77 Procès-verbal du Comité de gestion du Fonds de bourses, Genève, 19 octobre 1925, AEG DIP 1988 va 22.2.1.
78 Ibidem. Dès lors l’échelle d’attribution se fait selon un calcul du revenu par tête selon l’échelle suivante :
« Lorsque les ressources [par an] par tête de famille seront de 750.- à 1000.-, la bourses s'élèvera à fr. 75.-;
elle sera considérée comme normale; ce sera la plus fréquente. Lorsqu'il s'agira d'accorder simplement une
aide à la famille, la bourse sera de 40.-; cette somme sera également considérée comme ½ bourse ; elle
sera aussi attribuée aux élèves médiocres. Lorsque l'élève se distinguera dans sa classe et si les ressources
par tête sont inférieures à fr. 750.- il pourra lui être attribué une double bourse de fr. 150.-. Pour de
revenus de fr. 700.- par tête, triple bourse fr. 225.- Pour des revenus de fr. 600.- par tête, quadruple bourse
fr. 300.- » (« Extrait du procès-verbal de la séance du Comité du Fonds de bourses du 19 octobre 1925 »,
AEG DIP 1988 va 22.2.1).
170
social, notamment à cause du manque de moyen financier pour satisfaire à toutes les
demandes de bourse. Ce succès de l’action de la Fondation auprès des familles laisse
entrevoir qu’il existe une « demande » scolaire mais, en même temps, elle pousse à une
remise en question partielle des finalités de cette aide : est-elle réservée aux seuls très
bons élèves défavorisés ou bien s’étend-t-elle à tous ceux qui sont à la fois « méritants »
et défavorisés économiquement ? Dans la mesure où l’action de la Fondation vise à une
recomposition des élites sociales sur la base du seul mérite scolaire, compris comme la
preuve de l’« l’intelligence » des individus, et que ses moyens financiers sont limités, la
première option tend naturellement à l’emporter sur la seconde :
La proportion des candidats présentés par leur famille nous semble anormale au
regard des demandes d’inscription faites par les maîtres et maîtresses des enfants ;
sans doute ceux-ci ne connaissent pas toujours la situation économique qui motive
la demande des parents, plus parfois peut-être que des aptitudes spéciales chez
leurs enfants ; et si nos ressources nous permettaient de venir en aide à tous ceux
qui le méritent comme nous le désirons, nous nous réjouirions de recevoir des
candidats en nombre aussi grands des familles que de l’école79.
La Fondation « Pour l’Avenir » regroupe l’élite intellectuelle genevoise progressiste
modérée, de la gauche au centre droit politique. Sa constitution résulte de la volonté de
réaliser une plus grande justice sociale par une meilleure justice scolaire. En ce sens, elle
vise à faciliter l’accès à la formation secondaire et universitaire pour les élèves issus de
milieux modestes, au moyen de bourses et de subsides. En l’occurrence, ses membres
aspirent à la réalisation du « principe démocratique du droit de chacun à occuper la place
qu’il mérite par ses aptitudes ». Cependant, à cet enjeu se mêlent à la fois une aspiration
à la réforme sociale, une volonté d’apaisement des conflits et une intention de contrôle
de la répartition des individus dans la hiérarchie sociale. C’est dans cet esprit que les
scientifiques (psychologues et pédagogues) de l’Institut Jean-Jacques Rousseau (IJJR),
éminents représentants du mouvement de l’Education Nouvelle, soutiennent également
la création de la Fondation dès le printemps 192080.
Cette volonté affichée de plus grande justice sociale n’est pas isolée d’autres enjeux
sociaux fondamentaux. Plus en amont, se dessine une volonté d’apaisement social face à
la crainte de l’attrait que le projet révolutionnaire communiste exerce sur les masses
ouvrières depuis le succès de la Révolution bolchévique en Russie (1917). Ainsi, divers
anciens bénéficiaires (boursiers) de « Pour l’Avenir » conçoivent l’action de la fondation
comme « un antidote à la révolution »81. Bien que portée par de véritables aspirations
démocratiques, il en résulte que les conceptions idéologiques qui sont au principe de
l’action des membres de la Fondation conduisent à une vision malthusienne de la justice
sociale. Cette vision sert par ailleurs de fond idéologique de base et d’horizon d’attente
progressiste lors des débats sur la « démocratisation des études » qui trouvent leur
développement pratique dans l’attribution d’un soutien financier et dans « l’orientation »
scolaire via l’usage d’épreuves pédagogiques et psychologiques bien avant celles
organisées à l’échelle de la scolarité obligatoire lors de la grande enquête « d’orientation
scolaire » de 1947-195182. Dans le cadre de la Fondation, une première version de la
procédure d’attribution des bourses est définie dès septembre 1920 et c’est logiquement
Fondation « Pour l’Avenir », Rapport année 1925, Genève, mars 1926, AIJJR Fonds Pour l’Avenir, p. 5.
Pour plus de détails cf. infra chapitre 10.
81 La Fondation « Pour l’Avenir ». Enquête sur les résultats de 15 ans d’activité, Genève c.a. 1938, AIJJR Fonds
Pour l’Avenir, p. 64.
82 Cf. infra chapitre 10.
79
80
171
à l’IJJR qu’est confiée la tâche de sélectionner les boursiers dans le cadre des activités qu’il
mène dans son cabinet d’Orientation professionnelle fondé en 1918.
Dès sa création, la Fondation rencontre un solide appui de la part des autorités
politiques genevoises. Représentées dans ses instances83, celles-ci lui assurent un
immédiat et substantiel appui financier84 et administratif85. Plus encore, le Département
de l’Instruction Publique (DIP) et la Fondation tentent d’établir une véritable
collaboration. En 1921, sur la proposition de son président André Oltramare, le DIP
introduit, un « carnet d’aptitudes » dans les classes de 4e, 5e et 6e de l’enseignement
primaire (les dix à douze ans) afin de faciliter « l’orientation professionnelle » par la
« sélection » (dépistage) des boursiers. Comme souvent à Genève, une part de cette
expérience privée passe dans la sphère publique pour s’y fondre. Désormais, pour les
bourses d’Etat, aucun des successeurs d’André Oltramare ne reviendra sur le principe
qui consiste en la prise en compte des inégalités économiques et sociales afin d’assurer
pratiquement une distribution plus ciblée des ressources des dites bourses. Insister sur
cette nouvelle politique constitue la première petite brèche dans l’idée, alors dominante
et toute libérale, que le caractère « démocratique » des institutions réside essentiellement
dans le traitement égal de tous les individus.
Evolution de la bourse moyenne en francs constants (1914) pour les écoles secondaires à Genève, 1889-1936
(échelle semi-logarithmique)
CHF
100
10
1889- 1891- 1893- 1895- 1897- 1899- 1901- 1903- 1905- 1907- 1909- 1911- 1913- 1915- 1917- 1919- 1921- 1923- 1925- 1927- 1929- 1931- 1933- 19351890 1892 1894 1896 1898 1900 1902 1904 1906 1908 1910 1912 1914 1916 1918 1920 1922 1924 1926 1928 1930 1932 1934 1936
Figure 386
83 Le conseil de la fondation se compose de vingt-et-un membres dont trois sont nommés par le Conseil
d’Etat, trois par la Commission scolaire du DIP, trois par l’Union ouvrière, trois par l’Union sociale et
neuf par les premiers souscripteurs de la fondation. Le conseil approuve ou non le choix définitif des
boursiers (La Fondation « Pour l’Avenir ». Enquête sur les résultats de 15 ans d’activité, Genève c.a. 1938, AIJJR
Fonds Pour l’Avenir, p. 3).
84
L’appui financier de l’Etat cantonal à la fondation Pour l’Avenir est « équivalente au montant des
intérêts produit chaque année par le capital de la fondation » (Loi du 18 juin 1921).
85 Outre des apports proprement financiers, le DIP décide que les boursiers de la Fondation sont au
bénéfice de l’exemption des taxes scolaires dans les établissements d’enseignement secondaire.
86 Source : AEG DIP 1990 va 16.79 à 82.
172
Toujours à propos des bourses d’Etat, la seconde évolution notable concerne leur
valorisation régulière, c’est-à-dire que l’Etat produit un effort financier continu qui fait
que, si le nombre de boursiers augmentent, la valeur totale des bourses augmentent au
moins dans des proportions identiques. Dès la mise en place de cette nouvelle politique
d’attribution des bourses au milieu des années 1920, la valeur moyenne de chaque
bourse allouée progresse rapidement jusqu’au début des années 1930 (Figure 3), année
où un coup d’arrêt lui est porté pour cause de grave déficit des comptes de l’Etat
cantonal. Cependant, ce mouvement est général pour l’ensemble des bourses. Il montre
la réussite d’un transfert, du privé vers le public, par la systématisation d’une politique de
soutien financier que seul l’Etat avec ses moyens, même limités, est en mesure de
concrétiser et l’étendre à tous. Pourtant, lorsqu’on affine l’exploitation des données, des
contrastes se font jour quant aux résultats de ce système d’attribution de bourses et
quant à son évolution.
Un soutien ciblé : l’enseignement secondaire inférieur à plein temps (1915-1936)
Pour rendre compte, et d’une certaine manière évaluer les effets de cette politique
des bourses d’Etat sur un demi siècle, notamment suite à son infléchissement net depuis
192587, il est nécessaire de focaliser l’observation et l’analyse sur l’enseignement
secondaire inférieur, soit au sortir de l’école primaire, car c’est là, plus qu’ailleurs, que
s’opère la sélection des « destins » scolaires. En effet, la sélection trouve avant tout son
rendement optimum, ou son effet le plus radical, dans ce qui est l’accès à l’enseignement
secondaire à plein temps, lui-même segmenté en deux filières hiérarchisées. C’est
pourquoi il convient de se concentrer sur ces degrés du système d’enseignement. A
fortiori, cette focalisation est induite elle-même par l’orientation pratique des allocations
de bourses puisque, entre 1889 et 1936, au minimum 70% de celles-ci sont accordées
pour l’enseignement secondaire à plein temps. Et bien que les données manquent pour
la période 1891-1914, c’est toujours l’enseignement secondaire inférieur (compris dans
les deux ou trois derniers degrés de la scolarité obligatoire selon l’école) qui concentre
pour toutes les années 60% et plus de boursiers (Figure 4).
87 Par ailleurs, les années précédant 1900 sont peu significatives car elles représentent la mise en place
embryonnaire des bourses qui ne concernent alors que quelques dizaines de personnes (moins de
cinquante en général).
173
Répartition des boursiers entre le Collège, l'ESJF, l'Ecole professionnelle puis Collège moderne (1934) et
l'Ecole professionnelle et ménagère (divisions inférieures et supérieures), canton de Genève, 1915-1936
100%
80%
60%
40%
20%
0%
1914- 1915- 1916- 1917- 1918- 1919- 1920- 1921- 1922- 1923- 1924- 1925- 1926- 1927- 1928- 1929- 1930- 1931- 1932- 1933- 1934- 1935- 19361915 1916 1917 1918 1919 1920 1921 1922 1923 1924 1925 1926 1927 1928 1929 1930 1931 1932 1933 1934 1935 1936 1937
boursiers des quatres écoles secondaires
boursiers de la "division inférieure" des écoles secondaires
Figure 488
Jusqu’au début des années 1920, le principe de l’attribution des bourses consiste en
un « arrosage » plus ou moins étendu, qui bénéficie en premier lieu à l’Ecole
professionnelle des garçons, et en une extension du nombre de bénéficiaires appartenant
à toute une série d’écoles de l’enseignement secondaire post-obligatoire : les écoles de
l’enseignement professionnel sont regroupées en 1909 dans l’Ecole des Arts et Métiers,
l’Ecole de commerce et temporairement même à l’Ecole des Beaux-Arts.
Si le tournant dans la politique d’attribution initié en 1925-1926 réorganise cette
dispersion, il n’apparaît pas qu’il soit motivé par des impératifs d’économie financière.
En concentrant l’observation statistique sur les degrés inférieurs de l’enseignement
secondaire (les divisions inférieures du Collège et de l’ESJF à trois degrés, l’Ecole
professionnelle devenue Collège moderne en 1934 et l’Ecole professionnelle et
ménagère à deux degrés), on constate une progression parallèle de la valeur réelle des
bourses (Figure 5). Sans aucun doute la nouvelle politique des bourses établit une offre
de soutien financier étatique en faveur des élèves des écoles de l’enseignement
secondaire inférieur à plein temps avant le terme de la scolarité obligatoire.
88
Source : AEG DIP 1990 va 16.79 à 82.
174
Moyenne en CHF des bourses d'Etat (francs constants 1914) par écoles de l'enseignement secondaire inférieur,
canton de Genève, 1889-1936 (échelle semi-logarithmique)
100
10
1889- 1891- 1893- 1895- 1897- 1899- 1901- 1903- 1905- 1907- 1909- 1911- 1913- 1915- 1917- 1919- 1921- 1923- 1925- 1927- 1929- 1931- 1933- 19351890 1892 1894 1896 1898 1900 1902 1904 1906 1908 1910 1912 1914 1916 1918 1920 1922 1924 1926 1928 1930 1932 1934 1936
ESJF (division inférieure)
Ecole professionnelle / Collège m oderne (1934)
Collège (division inférieure)
Ecole professionnelle et m énagère (Genève et Carouge)
Figure 589
Visiblement, la réponse des familles à cette offre de soutien financier étatique est
réelle. Elle s’installe même dans les mœurs puisque à la hausse de la valeur des bourses
pour les degrés inférieurs de l’enseignement secondaire à plein temps correspond une
augmentation de la proportion d’élèves boursiers dans ces mêmes degrés. Encore que le
Collège, voie de l’excellence et donc pratiquant une forte sélection, résiste davantage à la
tendance générale. C’est ce que confirme d’ailleurs la proportion d’élèves boursiers dans
les différentes écoles secondaires (Figure 6). Toujours à propos du Collège, notons que
la part des boursiers atteint rarement un élève sur vingt et que ceux qui bénéficient
d’une bourse importante ne se chiffrent qu’à quelques unités par année scolaire. Il faut
donc rester prudent et éviter des conclusions hâtives sur l’impact de la politique des
bourses (offre) sur la croissance de la demande en matière d’enseignement secondaire.
Cependant, il est indéniable que la proportion des élèves boursiers augmente dans les
différentes écoles secondaires pour ce qui est des 8e et 9e degrés de l’enseignement
obligatoire, soit au moment où s’opère de manière décisive la sélection scolaire. La
tendance profite en premier lieu à l’Ecole professionnelle et ménagère, puis à l’Ecole
professionnelle (devenant Collège moderne) et enfin, mais avec moins de force, à
l’ESJF.
Considérant que la valeur moyenne des bourses progresse continuellement depuis
la deuxième moitié des années 1920, la progression corrélative de la proportion du
nombre de boursiers par école suggère un début de « démocratisation » car on ne voit
pas que les critères d’attribution des bourses, basés sur les ressources des parents, aient
été modifiés. Il est aussi possible que la Grande crise économique faisant sentir ses
effets autour de 1930-1931, avec pour première conséquence l’instauration d’un
chômage massif, des enfants appartenant à des milieux qui jusque-là n’avaient pas eu
besoin ni rempli les critères d’obtention des bourses aient dès lors été en droit de les
obtenir et y ont sans doute recouru.
89
Source : AEG DIP 1990 va 16.79 à 82.
175
Pourcentages des élèves boursiers dans les quatre principales écoles de l'enseignement secondaire inférieur
(degrés 7e/8e-9e), canton de Genève, 1889-1936
25%
20%
15%
10%
5%
0%
1889- 1891- 1893- 1895- 1897- 1899- 1901- 1903- 1905- 1907- 1909- 1911- 1913- 1915- 1917- 1919- 1921- 1923- 1925- 1927- 1929- 1931- 1933- 19351890 1892 1894 1896 1898 1900 1902 1904 1906 1908 1910 1912 1914 1916 1918 1920 1922 1924 1926 1928 1930 1932 1934 1936
Ecole professionnelle / Collège m oderne (1934)
ESJF (division inférieure)
Collège (division inférieure)
Ecole professionnelle et m énagère (Genève et Carouge)
Figure 690
La fin de la période considérée marque sur les deux plans des finances et des
individus un net recul des bourses attribuées tant sur le plan de l’investissement étatique
que du nombre des bénéficiaires. Cela est dû à la très mauvaise situation budgétaire à
laquelle l’Etat de Genève doit faire face en 1935, qui entraîne une politique de coupes
drastiques dans les dépenses, y compris pour le DIP91. Pourtant, les dégâts restent
limités car l’effort d’aide financière produit en faveur des élèves les plus faibles
économiquement est maintenu. En effet, si la proportion des élèves boursiers revient à
ce qu’elle fut dix ans auparavant dans le cas extrême du Collège (cf. infra Figure 6), la
valeur des bourses accordées ne diminue pas dans les mêmes termes (cf. infra Figures 3
et 5) ; ceci à tous les degrés de l’enseignement secondaire (cf. infra Figure 2). A cela,
s’ajoute que l’exemption systématique des taxes d’écolages est accordée aux élèves qui
sont déboutés de leur demande de bourse92. Une mesure de généralisation qui participe
de la politique d’orientation du DIP qui pousse ainsi les élèves « normalement doués » à
entrer dans les écoles de l’enseignement secondaire inférieur pour y terminer leur
scolarité obligatoire93. Il s’agit là d’un premier pas décisif vers la gratuité de
l’enseignement secondaire qui est finalement obtenue une décennie plus tard (1946).
Alors que la demande de bourses se maintient et est même favorisée par la politique
scolaire du DIP, c’est pour des raisons de conjoncture budgétaire liées à la très profonde
crise économique de ces années-là que l’offre peine à la satisfaire.
Source : AEG DIP 1990 va 16.79 à 82.
Soit notamment une réduction linéaire de 10% sur les salaires.
92 Pour certaines écoles secondaires, les exemptions, comme mesure de remplacement, concernent
presque la moitié des demandes de bourses (cf. Registre des Bourses 1929-1937, AEG DIP 1990 va 16.82).
93 Cf. infra chapitre 9.
90
91
176
A qui profitent les bourses d’Etat (1922-1936) ?
Les bourses d’Etat pour l’enseignement secondaire sont explicitement destinées « à
aider dans leurs études les élèves qui se sont distingués par leurs aptitudes et leurs
conduites ». Leur attribution est également subordonnée à la « situation de fortune, au
nombre d’enfants et aux charges de famille des parents »94. En suivant à la lettre le
Règlement, il s’agit donc d’aider financièrement des élèves « bien doués » scolairement
mais défavorisés économiquement. Ces deux critères d’attribution des bourses dessinent
les contours d’un public cible que l’on peut identifier en terme de catégories
socioprofessionnelles95 afin de voir vers quelles couches sociales cette aide financière
aux études secondaires s’est réellement dirigée. La série de données par catégories
socioprofessionnelles qui suit couvre une période de quinze ans et comprend quatre
années pour lesquelles il a été possible de retrouver entre 90 et 95% des formulaires de
demande de bourses qui contiennent la mention de la profession du père, avec parfois le
salaire mensuel ou annuel, et à partir de 1936, celle de la mère, principalement pour
celles qui sont seules à élever leur enfant (veuves, célibataires, divorcées).
On observe que les bourses sont prioritairement accordées à trois catégories
socioprofessionnelles représentant ensemble plus de 80% des boursiers : les ouvriers, de
non qualifiés à qualifiés96, et les employés, occupant en règle générale des emplois
subalternes (Tableau 5). En revanche la distribution à l’intérieur de ces trois catégories
se modifie quelque peu en dix ans. Indéniablement, les ouvriers bénéficient de cette
évolution puisque leur part passe de 50% à 66% environ des boursiers. Cette inflexion
du soutien financier se fait aux dépens des employés qui régressent nettement97. La
valeur moyenne des bourses au cours des quatre années retenues montre des variations
plus atténuées, mais dont l’évolution d’ensemble apparaît encore une fois comme
Articles 9 et 10 des Règlements relatif au fonds de bourses, Genève, 1888 et 1911.
Il n’existe pas de lien automatique entre la position sociale et le revenu car ce dernier peut accuser des
différences sensibles au sein d’une même profession. Ainsi, un ouvrier qualifié peut gagner à certaines
époques nettement plus qu’un employé ou même un cadre inférieur. La catégorie socioprofessionnelle
détermine cependant une position sociale moyenne relative à la fois à l’échelle des revenus, au capital
culturel et à l’influence sociale des individus qui la composent à ce moment-là de la société (l’Entre-deuxguerres). La typologie socioprofessionnelle élaborée ici est faite empiriquement sur les métiers déclarés et
leur « valeur » sociale à Genève à cette époque (cf. partie I, chapitre 1).
96 D’après les maigres renseignements retrouvés sur les professions des pères et des mères ouvriers des
boursiers, la typologie suivante a été établie (cf. partie I, chapitre 1) : les ouvriers dits « non qualifiés » et
« peu qualifiés » regroupent ceux qui n’ont que leur force de travail (manœuvres) à faire valoir ou une
capacité minime, basée sur la pratique d’un métier à faible savoir-faire (chauffeur, ouvrier de …) ; les
ouvriers dits « semi qualifiés » et « qualifiés » regroupent ceux qui font valoir un métier au sens plein du
terme. Maintenant, il est difficile d’établir sur le simple énoncé du métier si son titulaire possède
réellement une formation en la matière ou s’il s’agit d’un savoir pratique appris sur le tas, comme cela est
alors généralement le cas pour la grande majorité des ouvriers (en 1941, environ 48% des ouvriers
hommes sont considérés comme « qualifiés » et seulement 26% des ouvrières. Ces dernières représentant
38% de la main-d’œuvre ouvrière totale) (cf. Service cantonal de statistique, Recensement fédéraux de la
population de 1850 à 1980. Rétrospective statistique, études et document, n° 10, Département de l’Economie
publique, Genève, 1987, pp. 114-117).
97 A titre indicatif, le salaire d’un commis de l’administration ou d’un facteur en 1930 sont respectivement
de 580.- et 430.- francs par mois (Paul Bairoch et Jean-Paul Bovée (avec la coll. de Jean Batou), Annuaire
rétrospectif de Genève, vol. I : Statistiques économiques et sociales pour la période 1815-1914, Université de Genève,
1986, p. 57). Cependant, certains fonctionnaires sont en dessous de ces normes puisqu’ils peuvent gagner
moins de 400.- francs mensuels (« formulaire demande de bourse pour Yvonne Saltz », 1931, AEG DIP
1985 va 5.3.271). Il semble que les salaires des employés subalternes, notamment dans l’administration,
soient légèrement supérieurs à ceux des ouvriers en général, plus exposés au chômage, ce qui explique
partiellement la décroissance de leur présence dans les bourses dans les années 1930.
94
95
177
favorable aux ouvriers en général. Pourtant, cette dernière observation est peu précise
car le calcul de la moyenne des bourses écrase les aides ciblées fortes, notamment en
fonction de l’école secondaire suivie ainsi qu’entre les degrés inférieurs (fin de la
scolarité obligatoire) et supérieurs de l’enseignement secondaire (scolarité postobligatoire). Pourtant, si l’année 1931 marque en quelque sorte le sommet de cette
politique de bourses, 1936 scelle indéniablement son recul. Le financement des bourses
d’Etat ne résiste pas aux coupes budgétaires qu’impose l’affaissement des recettes de
l’Etat cantonal dû à la Grande crise économique. Significative aussi, l’apparition de
quelques unités appartenant aux profession libérales et aux cadres supérieurs, absents
jusqu’alors98, et un renforcement des « sans » profession. Expression désignant les
individus qui se déclarent d’abord comme chômeurs sans faire valoir un quelconque
métier. En revanche, d’autres déclarent un métier mais arguent ou précisent leur
situation de chômage dans leur demande d’une bourse d’Etat pour leur enfant. Malgré
l’étroitesse de l’échantillon (408 individus au total), il est possible d’observer que les
« ouvriers », toutes sous-catégories confondues, sont en général plus proches des
grandes bourses que les employés. Ainsi, la politique initiée par André Oltramare, et
perpétuée par ses successeurs, a généralement rencontré le public auquel elle était
destinée.
Et encore sur les six, quatre donnent une profession au caractère incertain : 3 « artistes » et un « homme
de lettres » contre un avocat et un ingénieur.
98
178
Tableau 5 : Valeurs moyennes des bourses d’Etat (en francs suisses constants de 1922) pour
l’enseignement secondaire inférieur à plein temps (Collège division inférieure, ESJF
division inférieure, Ecole professionnelle et Ecole professionnelle et ménagère)
selon le statut professionnel des pères, canton de Genève, 1922, 1926, 1931 et 193699
n.s.
0
0%
n.s.
0
0%
0
99
13
19%
104
21
20%
114
28
24%
107
70
22
32%
110
43
40%
124
49
43%
94
59
24
35%
84
32
30%
103
20
17%
78
54
1
1%
n.s.
5
5%
n.s.
1
1%
n.s.
n.s.
2
3%
n.s.
1
1%
n.s.
3
3%
n.s.
n.s.
4
6%
n.s.
1
1%
n.s.
3
3%
n.s.
n.s.
n.s.
0
0
0%
0%
n.s.
n.s.
0
2
0%
2%
n.s.
n.s.
6
0
5%
0%
113
n.s.
n.s.
5
4%
115 115 100%
90
95
n.s.
68
1
1%
69 100%
n.s.
2
2%
98 107 100%
valeur
moyenne
Boursiers
3%
%
valeur
moyenne
2
%
n.s.
%
Boursiers
1936
valeur
moyenne
1931
Boursiers
Ouvriers
agriculture
0
0%
Ouvriers non
qualifiés et peu
qualifiés
14 12%
Ouvriers semi
qualifiés et
qualifiés
37 32%
Employés
subalternes
52 44%
Exploitants
agricoles
8
7%
Artisans et
indépendants
4
3%
Cadres et
professions
intermédiaires
1
1%
Cadres supérieurs
et professions
libérales
0
0%
Rentiers
1
1%
Sans (chômeurs,
malades, infirmes)
0
0%
Total et moyenne 117 100%
1926
valeur
moyenne
%
Boursiers
1922
De manière quasi immuable, toutes les catégories socioprofessionnelles sont égales
devant l’impitoyable sélection du Collège, alors que l’ESJF semble offrir de meilleures
chances de promotion scolaire (Tableau 6) et peut-être sociale en cas de réussite scolaire
justement, pour les boursières. C’est pourtant la fraction basse de l’enseignement
secondaire inférieur (l’Ecole professionnelle et l’Ecole professionnelle et ménagère) qui
recueille la majorité des boursiers, mais, il est vrai, avec des bourses de moindre valeur.
Malgré ces limites et s’il est difficile d’objectiver les résultats concrets de cette politique
en terme de promotion sociale via la promotion scolaire pour les enfants issus des
classes populaires, l’effort de l’Etat n’est pas négligeable car il concerne au meilleur
moment dans la première moitié des années 1930 entre 15% et 20% des effectifs (150 à
200 élèves environ) de l’enseignement secondaire inférieur, dans lequel se trouve la
grande majorité des boursiers. Ceci, sans compter avec la première aide, qui consiste en
l’exonération des taxes d’écolages. Enfin, le passage par l’enseignement secondaire
inférieur ouvre les portes des écoles secondaires professionnelles techniques (Ecole des
99 Sources : AEG DIP 1985 va 5.3 186, 187, 269, 271, 273, 382, 383, 385 ; 1990 va 16.81-82) [n.s. = non
significatif (moins de 5 ou 6%)].
179
arts et métiers) ou du tertiaire (Ecole d’administration, Ecole de commerce) et sans
aucun doute à de meilleures places d’apprentissage en entreprise.
Tableau 6 : Statuts socioprofessionnel des pères des boursiers par écoles de l’enseignement
secondaire inférieur à plein temps (Collège division inférieure, ESJF division
inférieure, Ecole professionnelle et Ecole professionnelle et ménagère), canton de
Genève, 1922, 1926, 1931 et 1936100
Ecole supérieure des
Ecole professionnelle
Ecole professionnelle
jeunes filles, division
puis - Collège
et ménagère
inférieure
moderne (1934)
total
1922 1926 1931 1936 1922 1926 1931 1936 1922 1926 1931 1936 1922 1926 1931 1936
Collège division
inférieure
Ouvriers
agriculture
Ouvriers non
qualifiés et
peu qualifiés
Ouvriers semi
qualifiés et
qualifiés
Employés
subalternes
Exploitants
agricoles
Artisans et
indépendants
Cadres et
professions
intermédiaires
Cadres
supérieurs et
professions
libérales
Rentiers
Sans
(chômeurs,
malades,
infirmes)
Total
Total en %
0
0
0
0
0
0
0
0
0
1
0
0
0
1
0
0
2
4
0
4
0
2
2
6
4
9
7
7
10
8
4
4
14
85
2
3
5
1
9
4
12
11
26
5
21
14
9
10
5
23
160
6
4
3
1
14
3
17
6
26
10
10
8
6
7
2
5
128
0
0
1
0
2
1
2
0
5
0
1
0
1
0
1
1
15
1
0
0
0
0
1
1
0
3
1
0
1
0
0
0
2
10
0
1
0
2
0
2
0
0
1
1
1
1
0
0
0
0
9
0
1
0
0
0
0
2
0
0
0
0
0
0
1
1
0
0
0
0
0
0
1
3
0
0
0
0
0
0
0
6
3
0
0
0
14
8
13
10% 12% 12%
2
0
8
27
7% 20%
0
0
0
0
0
1
2
0
1
1
1
8
13
39
22
70
25
42
39
24
23
13
46
426
19% 36% 19% 52% 36% 39% 34% 18% 33% 12% 40% 100%
Pourtant, un critère surdétermine tous les autres dans la valeur de la bourse allouée.
C’est celui de l’état civil de la mère. Le statut de mère seule, veuve, célibataire ou
divorcée, augmente très nettement la valeur de la bourse accordée (Tableau 7). Les
bourses maximales (300.- CHF) – de l’ordre de quelques unités par année – sont
principalement données aux élèves qui sont à la charge de leur mère. Ce n’est pas tant
une option charitable de la part du Comité des bourses qu’une conséquence logique de
la condition d’infériorité économique et sociale des femmes dans les sociétés
occidentales. Issues dans leur très grande majorité des classes populaires101, ces femmes,
Sources : AEG DIP 1985 va 5.3 186, 187, 269, 271, 273, 382, 383, 385.
Suivant les années, entre 20 et 30% se déclarent comme ménagère (femme au foyer) et 40 à 60%
déclarent un emploi subalterne dans les services personnels, comme ouvrière ou employée.
100
101
180
notamment parce qu’elles sont massivement peu qualifiées professionnellement, ont un
revenu en moyenne largement inférieur à celui des hommes.
Tableau 7 : Etat civil des mères seules et valeur des bourses (en francs suisses constants de 1922)
pour les écoles de l’enseignement secondaire inférieur à plein temps (Collège
division inférieure, ESJF division inférieure, Ecole professionnelle et Ecole
professionnelle et ménagère), canton de Genève, 1922, 1926, 1931 et 1936102
-9
+37
167
38
25%
+52
valeur
moyenne
20%
%
26
nombre
135
1936
valeur
moyenne
22%
%
19
nombre
59
1931
valeur
moyenne
%
28%
nombre
45
1926
valeur
moyenne
%
Cheffe de famille,
mère seule (veuve,
divorcée ou
célibataire)
Boursiers
Différences
bourses père et
mères seules
nombre
1922
95
0
Si une déclaration d’« orientation professionnelle » ne dit rien de très sûr sur le
parcours effectif de l’élève dans et au sortir de sa scolarité (profession, emploi et salaire),
elle n’est pas inintéressante ni inutile dans la mesure où elle nous informe sur « l’espace
des possibles » et des ambitions imaginées par les acteurs à un moment crucial de leur
scolarité. Or, pour les quatre années considérées (1922, 1926, 1931 et 1936), entre 50 et
60% de ces déclarations nous sont parvenues. Pourtant, un problème essentiel subsiste
car, si les formulaires sont généralement signés par les parents, en règle générale, ce sont
les autorités scolaires qui les remplissent. Ainsi, il est très difficile de faire la part de ce
qui relève des parents, voire de l’élève, et celle qui relève de l’école, en particulier des
enseignants, dans cette déclaration. La mention n’est cependant pas fantaisiste et peut
être comprise comme la résultante de trois composantes. D’abord, les ambitions
parentales eu égard à l’intérêt que les parents portent, ou non, à la scolarité de leur
enfant et donc à la valeur qu’ils lui accordent. Mais le fait même que la bourse est
demandée et que l’enfant entre dans l’enseignement secondaire atteste d’un intérêt
minimal. Ensuite, il y a l’école secondaire dans laquelle l’élève va entrer ou dans laquelle
il est déjà et qui conditionne largement son meilleur parcours scolaire possible. Ainsi,
des études universitaires sont très éloignées pour un élève entrant à l’Ecole
professionnelle. Enfin, il y a l’évaluation de l’enseignant, qui porte essentiellement sur
les capacités scolaires de l’élève, garantes ou non de sa réussite dans la voie choisie.
En outre, en lieu et place d’une profession ou d’un secteur économique, il n’est
parfois fait mention que des branches scolaires dans lesquelles l’élève se distingue,
auxquelles s’ajoutent des considérations sur ses éventuels « dons » et « mérites » pour les
études. Plus intéressant, il arrive aussi que les aptitudes dévoilées, visiblement par
l’enseignant, ne coïncident pas avec l’« orientation professionnelle » donnée qui, elle,
émane de l’avis des parents. Dans ces cas, on trouve l’expression de la subjectivité des
parents dont les attentes en matière de formation pour leur progéniture se retrouvent en
décalage évident par rapport à la logique déclarée de l’ « orientation » (i.e. sélection), qui
est basée sur les performances scolaire de l’élève et l’appréciation des maîtres. Quoi qu’il
en soit, ces mentions « d’orientation » des élèves demandeurs de bourses permettent
d’observer quelques tendances de fond quant aux représentations des parents sur les
102
Sources : AEG DIP 1985 va 5.3 186, 187, 269, 271, 273, 382, 383, 385.
181
bénéfices attendus de la fréquentation d’une école secondaire selon l’origine
socioprofessionnelle des boursiers. Ici, il n’a été tenu compte que des boursiers de
l’enseignement secondaire inférieur (Tableau 8)103.
Tableau 8 : « Orientation professionnelle » déclarée par catégories socioprofessionnelles et par
genre pour les enfants d’ouvriers (non qualifiés et qualifiés) et d’employés
subalternes d’après les formulaires de demande de bourses d’Etat pour
l’enseignement secondaire inférieur à plein temps (divisions inférieures du Collège
et de l’ESJF, Ecole professionnelle et Ecole professionnelle et ménagère), canton de
Genève, 1922, 1926, 1931 et 1936104
Sexe
Formation
universitaire
Secteur tertiaire
Secteur secondaire
Total
1922
1926
1931
ouvriers employés ouvriers employés ouvriers employés
g
f
g
f
g
f
g
f
g
f
g
f
0
21
10
31
0
20
4
24
1
15
8
24
0
13
0
13
1
6
3
10
0
5
2
7
2
5
4
11
0
5
1
6
1
17
7
25
0
16
1
17
1
8
2
11
1
10
0
11
1936
ouvriers employés
g
f
g
f total
1
1
10
23
8
10
19 34105
0
1
2
3
1
7
2
10
Un constat s’impose : les enfants d’ouvriers annoncent massivement leur intention
d’accéder soit à des professions du tertiaire, ou tout au moins à des filières scolaires
aboutissant à ces professions. Inversement, les enfants d’employés se prononcent
rarement pour des professions ou pour une « orientation professionnelle » menant à des
emplois, pourtant qualifiés, de l’industrie. En revanche, l’espace des possibles exprimé
exclut de manière quasi systématique un éventuel accès à l’Université106. Autre constat
significatif, les enfants d’ouvriers, mais aussi d’employés, ont une propension importante
à déclarer viser des métiers du tertiaire, en excluant généralement le domaine technique
et industriel. La carrière dans l’enseignement semble attractive ou du moins accessible,
mais davantage pour les filles que pour les garçons. Cela n’est sans doute pas sans
rapport avec le fait que l’ESJF s’avère un peu plus accessible que le Collège du point de
vue de la sélection. Les grandes régies de l’administration fédérale (Postes et Chemins de
fer fédéraux) recueillent une large part des intentions évoquées, et cette fois
majoritairement pour les garçons. De manière générale, le travail de bureau, une certaine
protection de l’emploi dans le service de l’Etat et la représentation d’un travail
intellectuel, aussi limité puisse-t-il être, sont compris comme les marques matérielles et
symboliques d’une ascension sociale certaine chez les ouvriers.
Parallèlement, plusieurs facteurs poussent les enfants d’ouvriers ayant un bon
niveau scolaire (les « normalement doués ») vers l’enseignement secondaire inférieur
103
Parce que les filières sont plus spécifiques, les choix les plus précis sont logiquement formulés à
mesure que l’on monte dans les degrés de l’enseignement secondaire supérieur.
104 Sources : AEG DIP 1985 va 5.3 186, 187, 269, 271, 273, 382, 383, 385 [g=garçons ; f=filles].
105 La très nette augmentation du nombre de filles dans le secondaire à plein temps, notamment à travers
l’Ecole professionnelle et ménagère quant aux bourses accordées, apparaît comme une conséquence
directe de la prolongation d’une année la durée de la scolarité obligatoire à plein temps en 1933. En effet
en 1933, l’Ecole ménagère comptait pour ses classes de première et deuxième années sur un total de 281
élèves. En 1934, les effectifs grimpent de plus de 30% pour atteindre 368 élèves, et, enfin en 1935, il y a
encore 10% d’augmentation (406 élèves). Cf. infra chapitre 9.
106 Cette possibilité s’accroît nettement pour les boursiers du secondaire supérieur, mais dans une grande
mesure en rapport avec la filière spécialisée qu’ils ont choisie au Collège et à l’ESJF dont pour les plus
prestigieuses (en général avec latin) le débouché naturel est effectivement l’université. Mais cela ne
concerne qu’une dizaine d’individus au plus.
182
10
182
64
256
dans les derniers degrés de la scolarité obligatoire dans la mesure où ils remplissent les
normes de promotion (les notes). La prolongation de la durée de la scolarité obligatoire
d’une année en 1933 et la crise économique, en provoquant la rareté de l’emploi et des
apprentissages, constituent alors des incitations supplémentaires pour ces familles
ouvrières à amener leurs enfants à tenter leur chance scolairement. D’ailleurs, la
prolongation de la scolarité obligatoire est pour partie liée au problème du chômage car
il s’agit pour les autorités politiques genevoises de retarder l’arrivée des adolescents sur
le marché du travail ou dans l’apprentissage tout en mettant en la législation cantonale
avec la législation fédérale qui date de 1930. Ces élèves se dirigent dès lors
principalement vers le Collège moderne pour les garçons et vers l’Ecole professionnelle
et ménagère pour les filles (cf. supra Figure 6). Les autorités scolaires les y encouragent
par ailleurs dès le milieu des années 1930107. L’analyse fine de l’orientation ou du désir
professionnel déclaré des boursiers d’Etat présents (51% de déclarations) dans les quatre
écoles secondaires à plein temps (Tableau 8) en 1936 montre qu’effectivement le
Collège moderne et l’Ecole professionnelle et ménagère se sont enrichis d’un public
nouveau. Bien qu’il ne constitue qu’une frange des boursiers, celle-ci est appelée à
grossir dans les deux décennies suivantes. En effet, les professions techniques, dites
alors « manuelles », même si pour la grande majorité elles relèvent d’une formation
professionnelle assez poussée (Ecole des arts et métiers), se retrouvent dans des
proportions jamais atteintes, particulièrement chez les filles108. Pour ces nouveaux élèves
relativement nombreux à partir de 1933, la fréquentation de l’enseignement secondaire
inférieur consiste d’abord en une période d’attente, de une à deux années, avant de
pouvoir entrer en apprentissage ou aller directement travailler. Cependant, on relève
aussi l’arrivée au Collège moderne de quelques « bons » élèves sortis de la 7e primaire de
l’école du Grütli, qui déclarent s’orienter vers des apprentissages scolaires de métiers
techniques de l’Ecole des arts et métiers (mécanique et électricité). Incontestablement, la
nouvelle politique des bourses, avec celle pratique libérale des exemptions, a constitué
une offre de soutien scolaire étatique qui peut être considérée comme le point de départ
de la diffusion au sein des classes populaires de l’idée que le système d’enseignement
dans sa partie obligatoire est une ressource susceptible d’améliorer la condition sociale
de leurs enfants.
Cf. infra chapitre 9.
Notamment la couture et équivalents dominent (17 fois sur 18 déclarations). Cela est dû à l’attrait que
peut alors avoir dans une situation économique difficile et de raréfaction de l’emploi la 3e année de l’Ecole
professionnelle et ménagère, qui est une année d’apprentissage scolaire à plein temps.
107
108
183
184
Chapitre 9
L’enseignement secondaire inférieur devient la fin « normale »
de la scolarité obligatoire (1911-1940)
Il faut rappeler, en outre, que l’obligation scolaire a été
portée en 1911 de 13 à 14 ans, mais que cette
importante décision n’a pas été suivie de la réforme de
l’organisation scolaire qu’elle aurait dû tout
naturellement entraîner.
Max Hochstaetter, 1927109
A la fois maître à l’Ecole professionnelle et administrateur de l’IJJR, Max
Hochstaetter fait partie de la petite minorité des enseignants de cette école de
l’enseignement secondaire inférieur qui est en faveur du projet de création d’une « école
moyenne unique » proposé en 1927 par André Oltramare, le premier conseiller d’Etat
socialiste chargé du DIP. Son acceptation d’une réforme des structures scolaires des
deux derniers degrés de la scolarité obligatoire qui, pourtant, fait disparaître « son » école
est pour partie due au fait qu’il est un des rares acteurs de l’époque qui réussisse alors à
identifier le principal facteur structurel qui, combiné à d’autres facteurs idéologiques,
démographiques et scolaires, provoque dans l’Entre-deux-guerres une première véritable
« crise » de l’enseignement secondaire inférieur : la prolongation d’une année de l’âge de
la scolarité obligatoire en 1911.
Motivée par le souci de donner l’instruction scolaire de base la plus complète
possible à chaque enfant des classes populaires tout en le soustrayant à une mise au
travail (« exploitation ») trop précoce110, la Société pédagogique genevoise (SPG)111,
regroupant les professionnels de l’enseignement et dominée par les enseignants du
secondaire, amène le DIP à demander et à obtenir lors de la révision de la loi sur
l’Instruction publique en 1911 que la scolarité obligatoire à plein temps pour les élèves
des agglomérations urbaines soit allongée d’une année, c’est-à-dire pour la majorité
d’entre eux. En effet, l’augmentation de la durée de la scolarité apparaît effectivement
nécessaire afin de remédier minimalement aux conséquences d’un retard scolaire qui
affecte nombre d’élèves et qui fait que certains sortent de la scolarité obligatoire dès la 3e
La Réforme Scolaire de 1927. Pour éclairer l’opinion publique, Genève, Imprimeries populaires, 1927, p. 5.
Barbara Lucas, La rénovation permanente. L’école publique genevoise et ses enjeux (1886-1911), mémoire de
diplôme d’histoire économique et sociale, Université de Genève, 1995, pp. 175-176. De son côté, le corps
enseignant primaire, récemment regroupé dans l’Union des instituteurs genevois (UIPG), réclame
également cette prolongation de la scolarité obligatoire pour des raisons identiques (cf. UIPG, Procèsverbaux des assemblées, Genève, 20 février 1908, CRIÉE Fonds UIPG n° 7626/1).
111 Il s’agit là d’une société dont les membres venus d’horizons divers discutent des questions relative à
l’Instruction publique à Genève. Il ne faut pas la confondre avec la Société pédagogique genevoise créée
en 1966 et qui reprenant la suite de l’Union des instituteurs genevois constitue l’organe corporatif des
enseignants primaires (cf. infra partie IV, chapitre 18).
109
110
185
ou 4e primaire112. Alors que les autorités politiques et scolaires continuent à considérer
l’école primaire comme un tout cohérent se suffisant à lui-même, cette prolongation de
la scolarité obligatoire introduit un déséquilibre entre l’enseignement primaire et
l’enseignement secondaire inférieur. Jusque-là, seule la première classe (7ème) du Collège
et de l’ESJF débute en même temps que se termine la dernière année de l’école primaire.
Cet état de fait n’a alors guère d’incidence puisque une bonne part des élèves des classes
de la division inférieure viennent des écoles primaires privées et que pour les autres leur
caractère payant et le début de l’apprentissage du latin les rendent à peu près
inaccessibles aux enfant de l’école « populaire » (i.e. primaire publique). Pour le reste, un
enseignement secondaire inférieur post-obligatoire fait suite à un enseignement primaire
qui se termine en même temps que la scolarité obligatoire à plein temps113. En revanche,
la nouvelle classe dite « complémentaire », vite désignée dans l’usage courant de manière
significative comme la « 7ème primaire », empiète sur la première année de toutes les
autres écoles du secondaire inférieur à plein temps (Ecole professionnelle, Ecole
professionnelle et ménagère, Collège et ESJF) tout en donnant un accès direct à l’Ecole
des arts et métiers (i.e. professionnelle). Ce chevauchement de la fin de l’école primaire
et du début de l’enseignement secondaire inférieur à l’intérieur du cadre légal de la
scolarité obligatoire à plein temps perdure jusqu’à la généralisation du Cycle
d’orientation en 1969. Or, le déséquilibre ainsi initié entre les deux ordres
d’enseignement se trouve être le vecteur structurel de tous les problèmes et questions
relatifs au passage de l’un à l’autre pendant le demi siècle qui suit la révision de 1911.
L’essentiel des réformes envisagés ou faites vise à résorber ce déséquilibre structurel.
De la « pléthore » à la « pénurie » d’élèves (1915-1931)
La continuité de la poussée démographique et les effets « mécaniques » du recul de
l’âge de libération de la scolarité obligatoire à 14 ans révolus en 1911 provoque une
augmentation régulière et relativement rapide des effectifs des écoles secondaires
inférieures jusqu’en 1921-1922. Malgré de fortes variations, l’Ecole professionnelle
(garçons) est celle sur laquelle ces effets se font le plus directement sentir parce que la
plus accessible aux « bons » élèves de l’école « populaire » (i.e. primaire) (Figure 3). Si
bien que, dès 1915, les autorités scolaires s’inquiètent de l’augmentation des effectifs de
l’école. Alors que « la vanité » de certains parents est stigmatisée, toute une série de
mesures sont envisagées (augmentation de la note de passage, examen d’admission) par
la Conférence des inspecteurs de l’enseignement primaire dans le but de réduire cette
croissance des effectifs dans la filière basse du secondaire inférieur114. Malgré une
volonté initiale de restreindre davantage l’accès à l’enseignement secondaire, William
Rosier, le conseiller d’Etat radical, fait valoir son point de vue. Il n’est finalement opéré
qu’une clarification des normes de passage entre les deux ordres d’enseignement, en
précisant que pour les admissions dans l’enseignement secondaire « les résultats de
français et d’arithmétique doivent seuls être pris en considération », sauf exception quant
à certaines filières pour lesquelles un examen s’admission supplémentaire peut être
MGC, 22 mars 1911, p. 413.
Jusqu’en 1911, les deux dernières années de la scolarité obligatoire (quatorze et quinze ans) ne sont pas
à plein temps. Après 1911, les communes rurales conservent l’ancien système alors que dans
l’agglomération urbaine cette scolarité partielle est repoussée entre quinze et seize ans.
114 Procès-verbaux de la Conférence des inspecteurs de l’enseignement primaire 1914-1916, Genève, 8 juillet 1915,
AEG DIP 1990 va 16.83.
112
113
186
demandé dans une branche pour cause de résultats insuffisants115. Malgré ces mesures, le
déséquilibre du système d’enseignement est maintenu avec une offre parallèle à l’école
primaire (7e année) d’une année de scolarité obligatoire dans d’enseignement secondaire
inférieur à des élèves « normalement doués » (i.e. sans retard scolaire) qui auparavant n’y
auraient sans doute jamais eu accès. Même s’il ne s’agit que d’une minorité d’entre eux
comme le montre la forte augmentation du nombre de bourses octroyées durant cette
période116.
Après un recul certain des effectifs des écoles de l’enseignement secondaire
inférieur au plus fort de la Première Guerre mondiale, une nouvelle et brève hausse se
manifeste dans l’immédiat après-guerre (Figure 3). Tant et si bien que ce sont les
directions de ces écoles qui, cette fois, réclament des mesures de la part du DIP car elles
ont alors pour principale préoccupation la volonté d’endiguer cet afflux d’« élèves peu
doués » qui « encombre[nt] les degrés inférieurs des établissements d’instruction
secondaire ». Pour ce faire, elles demandent et obtiennent de la part des plus hautes
instances du DIP que, pour la rentrée de septembre 1922, « ne seront promus dans les
établissement d'instruction secondaire que les élèves sortant des 5e ou de 6e primaire,
avec au minimum, le chiffre de 6 [sur un maximum de 10] pour le français et
l'arithmétique. Ceux qui n'atteindront ce minimum que pour l’une de ces deux branches,
devront faire un examen d’admission qui portera sur la branche pour laquelle ils ont une
moyenne inférieure à 6 ». En revanche, pour le passage d'une classe primaire à la
suivante, « le règlement n'est pas modifié. Le minimum de 5 pour le français et
l'arithmétique est maintenu »117. Si l’aggravation de la sélection par le relèvement des
notes de promotion détourne sans doute des élèves de l’enseignement secondaire
inférieur, sans qu’il soit possible d’estimer l’impact réel de cette mesure, c’est bien plutôt
la baisse démographique qui vide progressivement ces mêmes écoles de leur élèves à
partir de 1925 (Figure 7).
Procès-verbal de la Conférence des directeurs des établissements d’instruction secondaire et d’enseignement professionnel et
des directeurs et inspecteurs d’enseignement primaire, Genève, 25 août 1915, AEG DIP 1990 va 16.83.
116 Cf. supra chapitre 8.
117 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°11, décembre 1921, p. 3 ; Bulletin officiel de l’enseignement primaire,
n°12, avril 1922, p. 2.
115
187
Répartition des élèves par école de l'enseignement secondaire inférieur, canton de Genève, 1911-1945
800
700
600
500
400
300
200
1911
1912
1913
1914
1915
1916
1917
1918
1919
Ecole professionnelle et Collège m oderne (1934) (garçons)
1920
1921
1922
1923
1924
1925
1926
Ecole professionnelle et m énagère (filles)
1927
1928
1929
1930
Collège (garçons)
1931
1932
1933
ESJF (filles)
Figure 7118
Pour autant, le recul général des effectifs se produit différemment selon les écoles
de l’enseignement secondaire inférieur (Figure 3). En effet, la division inférieure du
Collège (garçons) voit ses effectifs s’éroder régulièrement dès 1919 pour atteindre son
plancher en 1927. Pour l’ESJF (filles), la baisse est plus tardive mais aussi plus brutale
avec une perte de près de 50% de l’effectif de la division inférieure en trois ans (19241927). Cependant, cette réduction brutale est pour partie provoquée par la suppression
de la 7e en 1924, ce qui a pour effet de retirer d’un coup et mécaniquement à l’ESJF une
centaine d’élèves environ. Inversement, l’Ecole professionnelle et ménagère voit
globalement augmenter son nombre d’élèves jusqu’en 1927 avant de subir un recul
significatif les trois années suivantes (-26%). Mais l’école la plus touchée par cette baisse
est l’Ecole professionnelle (garçons) qui, après avoir enregistré une première diminution
de son effectif des classes de 1ère et 2ème années entre 1923 et 1925, suivi d’une courte
stabilisation, voit le nombre de ses élèves chuter très brutalement après 1927, en
seulement deux ans (-32%). Ainsi, dans tous les cas, 1927 se présente comme une année
charnière mais de manière contrastée selon les écoles : les divisions inférieures des
écoles d’élites enregistrent à ce moment leur seuil minimal d’élèves alors que les écoles
contenant les filières basses de l’enseignement secondaire inférieur voient là une
dernière fois leurs classes bien remplies avant que leurs effectifs ne baissent brutalement
dans les années suivantes. Or, ces différences d’intensité et ces décalages temporels
entre écoles de l’enseignement secondaire inférieur dans les effets que produit la baisse
démographique sur leurs effectifs sont principalement dus aux modalités de
recrutement, donc de la sélection, et a fortiori au parcours scolaire des élèves.
L’évolution des effectifs de la voie du Collège et de l’ESJF, sauf dans le cas de la
suppression de la 7ème en 1924, épouse donc de manière plus régulière le recul
démographique parce que cette voie est très sélective. En effet, le renforcement des
normes de sélection en 1922, le recrutement des bons élèves et le fait qu’une partie non
118
Sources : Rapports de gestion du Conseil d’Etat pour les années 1911-1933.
188
négligeable des élèves viennent des écoles privées119 garantissent des parcours plus
linéaires, avec une accumulation moindre de retard scolaire, ce qui atténue les risques de
grandes variations dans les effectifs.
A l’inverse, l’Ecole professionnelle fait véritablement office, pour les garçons,
d’« école moyenne » car elle permet autant le raccordement aux écoles professionnelles
qu’aux classes non latines du Collège ou encore l’entrée en apprentissage, voire dans la
vie active. Il en résulte des classes composées d’élèves moins sélectionnés (i.e. avec plus
de retard scolaire en moyenne) et plus hétérogènes dans leur niveau scolaire, ce qui a
pour effet d’augmenter les risques de plus grandes variations dans l’évolution des
effectifs par l’accumulation de facteurs proprement scolaires (retard et pratique de la
sélection) et d’autres, notamment d’ordre démographique, selon les époques ; ceci
explique également les décalages temporels observés avec le Collège et l’ESJF. C’est
d’ailleurs pour faire face à cette hétérogénéité que, de 1920 à 1923, l’Ecole
professionnelle ouvre, en 1ère année, des classes dites « faibles ». Dotées d’un programme
spécial, elles regroupent les élèves peinant à suivre le rythme normal de l’enseignement.
Au bout du compte, l’expérience est abandonnée pour lui préférer une élévation des
conditions d’admission (examens) et refouler ces élèves avec un faible niveau scolaire
vers les 7ème de l’école primaire120. En revanche, l’évolution des effectifs Ecole
professionnelle et ménagère est beaucoup plus régulière, bien qu’elle enregistre le même
décalage temporel que l’Ecole professionnelle pour un public de jeunes filles qui se
destinent principalement aux écoles professionnelles (Ecole supérieure de commerce et
quelques sections de l’Ecole des arts et métiers) et à l’apprentissage. A partir de 1927,
l’effet de la baisse démographique joue également à plein pour ces deux écoles de
l’enseignement secondaire inférieur puisque la dégringolade de leurs effectifs continue
jusqu’en 1932. La chose est d’autant plus grave que, hormis les classes d’apprentissage
de 3e année de l’Ecole professionnelle et ménagère, ces deux années de l’enseignement
secondaire inférieur représentent pour elles l’essentiel de leurs élèves, contrairement au
Collège et à l’ESJF dont la majorité des élèves occupent les classes des quatre années de
l’enseignement secondaire supérieur. Une telle évolution négative de la courbe des
effectifs engendre des inquiétudes et des réflexes de défenses corporatistes tant du côté
du corps enseignant que des directions de ces écoles face au problème qui consiste à
assurer un recrutement minimalement stable des élèves. Ces inquiétudes sont d’autant
plus vives qu’en 1926 un projet de réforme de l’enseignement secondaire inférieur est
mis en consultation interne au DIP et que celui-ci en dessine une profonde
restructuration.
A l’automne 1926, un projet d’« école moyenne unique » émanant du conseiller
d’Etat socialiste André Oltramare est mis en consultation d’abord auprès des directions
d’école (novembre 1926) puis auprès des différents corps enseignants secondaires et
primaires et de leurs associations professionnelles (février 1927). Le conseiller d’Etat
part du constat que le système d’enseignement est devenu, au fil des modifications
successives intervenues sur une organisation vieille de quarante ans, « un labyrinthe
d’une complexité inextricable » qui laisse des parents désemparés quant au choix
d’« orientation » à faire pour leurs enfants. En conséquence, nombreux sont ceux qui se
trompent. André Oltramare fait de son grand projet d’école moyenne unique de deux
Entre 1922 et 1926, 26% des élèves de la 7ème latine, première classe de la division inférieure du
Collège, proviennent directement des écoles privées (Léopold Gautier, directeur du Collège, à André
Oltramare, conseiller d’Etat DIP, Genève, 28 février 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328).
120 Marc Juge (doyen du Collège moderne), Les cinquante premières années du Collège moderne de Genève (anc.
Ecole professionnelle), Genève, ATAR, 1937, p. 21.
119
189
ans le moyen de réarticuler rationnellement les enseignements primaires et secondaires
en réglant notamment le problème de la « 7ème classe primaire » qui « n’aboutit à rien »
pour « les meilleurs éléments » de l’école primaire121. Cependant, le conseiller d’Etat ne
considère pas cette question comme l’enjeu central de sa réforme. Ce qui lui importe
d’abord, c’est de parfaire l’édifice initié avec la création des classes de 6e B, dites
« fortes », qui regroupent, depuis la rentrée 1926, les élèves « bien doués » de l’école
primaire (i.e. « populaire ») afin de leur organiser institutionnellement un moyen d’accès
privilégié à l’enseignement secondaire généraliste ou professionnel et, dans la mesure de
leurs capacités, aux études supérieures. En revanche, André Oltramare n’a pas pour
objectif de promouvoir à tout prix le plus possible d’élèves vers les carrières dites
« libérales » via un accès plus large aux études secondaires. Selon une optique
résolument malthusienne, il vise seulement une « juste » sélection des élèves, soit libérée
de leur origine sociale. Pour ce faire, son projet supprime notamment la 7ème latine du
Collège car son maintien même assorti de la gratuité fausserait, à ses yeux, la sélection
(i.e. répartition) des élèves « parce que les meilleurs éléments ser[aient] attirés au Collège
au détriment des établissement professionnels ». Inversement, son maintien comme
classe payante lui conserve son caractère « aristocratique du point de vue social »122.
Certes, le « défaut de raccordement entre les programmes des deux ordres
d’enseignement » et les « chevauchements », les « doubles emplois » de l’organisation
scolaire lui importent123, mais face aux oppositions très fortes qui se manifestent
d’emblée au sein du DIP, il lâche facilement cet objectif secondaire en espérant ainsi
sauver l’essentiel.
Le projet initial a pour avantage de mettre fin au chevauchement d’une année entre
l’école primaire et les écoles composant l’enseignement secondaire inférieur et, sous cet
aspect, il règle potentiellement le déséquilibre introduit en 1911 entre les deux ordres
d’enseignement. Or, il est rejeté massivement par le corps enseignant et les directions
des écoles secondaires, principalement parce qu’il induit à court terme une
« primarisation » d’au moins la moitié de l’enseignement secondaire inférieur et de son
personnel enseignant124. En effet, la réforme d’André Oltramare prévoit que la future
école moyenne unique relève de l’enseignement primaire dans le but de garantir la
gratuité afin de ne pas prétériter pour des raisons économiques « l’orientation » (i.e. la
sélection) des élèves « biens doués » issus des classes populaires et leurs chances
d’accéder aux études supérieures. Une telle volonté de « démocratisation des études » en
vue d’une recomposition des élites, basée sur la croyance que l’intelligence est un don
naturel distribués aléatoirement dans la population et qu’en conséquence l’école doit se
charger de le détecter et de le développer chez chaque élève qui en est pourvu quelle que
soit son origine sociale125, entre ainsi directement en conflit avec les intérêts particuliers
121 André Oltramare, conseiller d’Etat, « Exposé fait en conférence plénière du secondaire », Genève,
février 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, pp. 3-5.
122 Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 3
octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, pp. 10-11.
123 Il évoque d’ailleurs « la concurrence » qui s’exercerait alors entre « les 6es et 7es année primaires » et
« les diverses écoles secondaires » (André Oltramare, conseiller d’Etat, « Exposé fait en conférence
plénière du secondaire », Genève, février 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 11).
124 « Projet de révision de la loi sur l’Instruction publique. Organisation de l’enseignement », s.l., s.d. [circa
1926], AEG DIP 1985 va 5.3.328. Robert Dottrens, directeur des écoles primaires, a d’ailleurs bien senti
la chose puisqu’il soulève ce problème dans son commentaire fait au conseiller d’Etat sur son projet dès
janvier 1927 : « le personnel de l'enseignement secondaire qui ne doit pas goûter fort la perspective de
revenir à l'école primaire » (« Quelques réflexions au sujet du projet de réforme de l’enseignement
secondaire inférieur », Genève, 17 janvier 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 3).
125 Cf. infra chapitre 10.
190
(i.e. corporatistes) du corps enseignant secondaire. Ces intérêts sont essentiellement liés
à la question du statut d’école secondaire, d’où une opposition massive, mais pas
unanime126, et souvent très ferme, notamment de la part des associations d’enseignants
et des directions de l’Ecole professionnelle et de l’Ecole professionnelle et ménagère. A
l’instar de l'Union des Maîtres et Maîtresse de l'École professionnelle et ménagère127 qui
exprime très directement cette position :
Les membres de notre association s'opposent à la création d'une école moyenne de
caractère primaire se substituant à l'enseignement secondaire [inférieur]. La
situation faite aux maîtres gradués de l’Université, chargés de l’enseignement des
branches spéciales à l’École moyenne, serait injuste eu égard aux traitements de
leurs collègues de l'enseignement secondaire, porteurs de titres égaux128.
La force de l’opposition des corps enseignants secondaires s’explique par le fait que
le premier projet d’« école moyenne unique » qui leur est présenté en 1926 démantèle
leurs écoles et les rattache à l’enseignement primaire. Cette « peur » est liée à la perte de
prestige symbolique et matérielle (i.e. un déclassement) pour les enseignants secondaires
en cas d’acceptation politique d’un tel projet129. Ces craintes ne sont pas anodines car la
différence salariale entre les deux ordres d’enseignement est considérable et, pour les
quelques d’enseignants de ces écoles qui sont sortis du rang des instituteurs130,
l’aboutissement d’un tel projet signifierait l’annulation de leur promotion
professionnelle.
Un second projet, fruit d’un remaniement important du premier après la
consultation interne au DIP, est présenté au Grand Conseil en juillet 1927. Il réduit
l’école moyenne de deux à une année – dite « d’orientation » – et celle-ci n’est plus
« unique » parce qu’elle laisse intact l’organigramme scolaire pour ce qui est des filles131
ne modifiant ainsi que la partie concernant les garçons qui entérine la suppression de la
7ème latine du Collège132 et la disparition de l’Ecole professionnelle133. Les corps
126 Ainsi, les enseignants des Cours professionnels, commerciaux et industriels approuvent le projet
d’école moyenne unique (cf. A. Dupraz, Association du personnel des Cours professionnels, à André
Oltramare, conseiller d’Etat DIP, Genève, 18 mars 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328). Le doyen des Cours
professionnels, Duaime, est lui bien conscient du déséquilibre introduit par la prolongation de la scolarité
obligatoire en 1911 alors que « la loi de 1886 a été faite alors que l’entrée en apprentissage était de 13 ans.
Mais depuis, la Confédération a reporté à 14 ans le début de l’apprentissage, ce qui coupe en deux certains
établissements ». Il admet donc que « c’est un des avantages du projet [que] de supprimer complètement
cet inconvénient » (Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction
publique, Genève, 3 octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 13).
127 Association professionnelle fondée en 1916 dans le but de « développer entre collègues l’espirt de
bonne confraternité, [et à] soutenir […] les intérêts professionnels de ses membres » (cité par Philippe
Barras, L’Ecole professionnelle et ménagère des jeunes filles de Genève (1897-1927). Histoire d’une institution, Genève,
Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 1994, p. 45).
128 Marguerite Goss, présidente de l’UMMEPM, à André Oltramare, conseiller d’Etat DIP, Genève, 22
mars 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328.
129 Cf. Chantal Berthoud, Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du
secondaire obligatoire à Genève (1927-1977), thèse en Lettres, Université de Genève, 2006, pp. 65-68.
130 Cf. infra partie IV, chapitre 13.
131 En outre, il est intéressant de constater, que dans la succession des compromis que fait André
Oltramare pour sauver son projet des oppositions internes et externes au DIP, il en arrive à sacrifier « les
filles » avec l’espoir de faire passer le cœur de son projet. Preuve que, pour lui, la recomposition des élites
sur la base d’une méritocratie de l’intelligence se joue par les garçons et non par les filles.
132 Cependant, première entorse faite au principe de « l’orientation », la 6e du Collège dans laquelle débute
le latin commencerait en même temps que l’année d’école moyenne, ne réduisant l’apprentissage du latin
que d’une année par rapport à la situation existante.
191
enseignants de ces deux écoles secondaires sont à la fois particulièrement et
publiquement engagés contre la réalisation d’une telle école moyenne134. Au contraire,
les écoles professionnelles135 et l’Ecole professionnelle et ménagère136 ainsi que, dans une
moindre mesure, l’ESJF137 se déclarent favorables à ce second projet d’« école
moyenne » courte qui les épargne pour l’essentiel. En ce sens, la réduction drastique du
plan de réforme a eu l’effet, certainement calculé, de diviser par moitié l’opposition du
corps enseignant et des directions secondaires. De son côté, l’Ecole professionnelle
mène campagne sous la houlette de son doyen Marc Juge ; d’autant plus que le troisième
et dernier « plan » de réforme envisagé début 1928 continue à laisser en l’état toutes les
autres écoles de l’enseignement secondaire inférieur (Collège, ESJF et Ecole ménagère),
y compris la fameuse 7ème latine du Collège, pour ne conserver du projet initial que la
disparition de l’Ecole professionnelle138. Des différents corps enseignants des écoles
secondaires opposés au projet initial de 1926, celui de l’Ecole professionnelle est donc le
seul à n’avoir rien obtenu au cours des discussions internes au DIP et dans les séances
de la commission parlementaire chargée d’étudier le projet. Mais cela est parfaitement
logique dans la mesure où l’on a vu que l’Ecole professionnelle fonctionne déjà comme
une sorte d’« école moyenne » en assurant une large répartition des élèves garçons, de
l’apprentissage au Collège en passant par les écoles professionnelles. Si bien que le cœur
du projet d’école moyenne pour organiser « l’orientation » des élèves exige
nécessairement la transformation de l’Ecole professionnelle : l’abandonner signifie la fin
définitive du projet. D’ailleurs, André Oltramare en est parfaitement conscient puisqu’il
déclare sans ambiguïté que « l’école moyenne se fera dans les locaux de l’Ecole
professionnelle et que M. Juge en sera le doyen »139 ; une proposition qui ne suffit pas à
convaincre le combatif doyen de sacrifier « son » école. Du côté des enseignants du
Collège comme de la droite politique, c’est sur la défense de la 7ème latine, voie de l’élite,
que les débats et les oppositions au projet se focalisent et qui, au bout du compte,
obtiennent gain de cause. Minés par les oppositions politiques internes et assaillis de
demandes ainsi que d’amendements contradictoires de la part des écoles et des
associations professionnelles140 qui ont pour effet non pas de résoudre des problèmes,
133 André Oltramare, conseiller d’Etat DIP, dit très clairement que l’école moyenne qu’il envisage est
l’équivalent de l’Ecole professionnelle mais qu’elle « aura le programme final de l’école primaire » (Procèsverbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 19 septembre
1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 2).
134 Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 3
octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 7 ; cf. Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du
projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 10 octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 1.
135 Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 3
octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 14.
136 Ibid., p. 13.
137 Ibid., p. 11.
138 Cf. document intitulé « 3e plan de réorganisation scolaire », s.l., s.d. [circa fin 1927], AEG DIP 1985 va
5.3.328.
139 Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 17
octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 3.
140 Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 16
avril 1928, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 1. Ces propositions et amendements portent autant, si ce n’est
plus, sur la promotion d’avantages salariaux et la volonté de régler des problèmes spécifiques aux écoles,
que sur l’organisation scolaire proprement dite. Il faut dire que la présentation du travail de la commission
parlementaire comme une révision générale de la loi sur l’Instruction publique, et non pas seulement de la
seule création d’une « école moyenne », favorise le glissement vers d’autres questions secondaires.
Questions qui finissent par parasiter l’objet central d’une commission qui s’enferre dans une discussion
interminable et épuisante parce que menée article par article (cf. MGC, annexes, 2 juin 1928, p. 150).
192
mais d’en faire surgir de nouveaux parce que suscitant de nouvelles oppositions, le
radical Adrien Lachenal, président de la commission parlementaire, finit par proposer et
obtient après seize séances tenues en huit mois (septembre 1927-avril 1928), le renvoi au
Conseil d’Etat141. En juin 1928, le Grand Conseil renvoie donc effectivement le projet
d’école moyenne au Conseil d’Etat, à la satisfaction de beaucoup, car tous savent que la
bataille décisive se joue en définitive au plan politique (i.e. législatif) ; d’autant plus que la
commission parlementaire a approuvé à l’automne précédent « le principe de l’école
moyenne tel qu’il est fixé par le [second] projet »142. Le renvoi constitue de fait un
« enterrement [politique] de première classe » quoi qu’en dise alors le nouveau conseiller
d’Etat en charge du DIP, le radical et ancien directeur de l’enseignement primaire Albert
Malche143. Pourtant, les discussions à l’interne du DIP continuent entre 1929 et 1931
suite au renvoi par le Grand Conseil. Pendant ces années, le projet d’une école moyenne
longue est repris et remanié dans l’optique d’une révision de la loi sur l’Instruction
publique à l’instigation d’Albert Malche qui a donc succédé à André Oltramare à la tête
du DIP en 1928. Enfin, certains prolongements de la réforme avortée décidés par les
autorités scolaires dès 1928-1929 et combinés avec la baisse brutale des effectifs
relancent vite l’incertitude des enseignants et des directions secondaires quant à l’avenir
ou à la pérennité des deux principales, l’Ecole professionnelle et, l’Ecole professionnelle
et ménagère dans les années qui suivent.
Dès la rentrée de septembre 1928, les effectifs de l’Ecole professionnelle et de
l’Ecole professionnelle et ménagère se mettent régulièrement à baisser pour atteindre
leur minimum entre 1932 et 1933 (Figure 3)144. Dans un tel contexte de « pénurie »
d’élèves, tout ce qui paraît renforcer la 7ème primaire, garçons et filles, ne peut que
constituer de fait une menace pour les enseignants et le personnel administratif de ces
deux écoles de l’enseignement secondaire inférieur. En ce sens, la création de classes de
fin de scolarité obligatoire pour les garçons à l’école du Grütli en 1929, puis leur
développement rapide dans les années suivantes, est compris comme une offre scolaire
concurrente. Avatar de la réforme avortée de 1927, ces classes constituent une première
tentative pour résoudre « l’impasse » de la 7e année primaire, selon le terme qu’emploie
lucidement Albert Malche en 1926 pour caractériser cette dernière année primaire. C’est
d’ailleurs une des raisons qui font que le directeur de l’enseignement primaire, qui est
aussi depuis 1912 professeur de pédagogie à l’Université de Genève, fait partie des rares
personnes au sein du DIP qui soient favorables au projet de création d’une école
moyenne unique de deux ans tel que prévu par le projet initial145. C’est par sa volonté
notamment que sont ouvertes ces nouvelles classes de fin de scolarité primaire dès 1929.
Très vite, elles remplissent leur rôle en devenant la meilleure façon de prendre en charge
les élèves garçons qui ne peuvent, pour des résultats scolaires insuffisants en 6e, ou ne
« Quelles que soient nos opinions politiques, nous avons le désir d'aboutir. Mais la loi rencontre des
opposants de tous côtés, et d'avance on peut dire qu'elle risque de sombrer. C'est pourquoi je demande si
le Conseil d'Etat peut revoir tout le projet », déclare alors quelque peu dépité le président de la
commission (Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique,
Genève, 24 avril 1928, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 7).
142 Par 7 voix contre 2 et 2 abstentions (Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi
sur l'Instruction publique, Genève, 17 octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 9).
143 Charles Magnin, Le parlement genevois et l’égalité d’accès à l’instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997, p. 198.
144 Soit moins de 400 élèves pour l’Ecole professionnelle et moins de 300 pour l’Ecole ménagère.
145 « Réorganisation de l'enseignement secondaire », Genève, 26 novembre 1926, AEG DIP 1985 va
5.3.328.
141
193
veulent aller à l’Ecole professionnelle146. En effet, le Grütli relevant de l’ordre de
l’enseignement primaire, et donc à ce titre gratuit pour les garçons des classes
populaires, assure un début de formation à l’apprentissage147 pour les élèves issus d’un
parcours scolaire « normal » (i.e. sans retard scolaire) en primaire. Centrée autour des
méthodes « actives » et d’une conception résolument pratique de l’apprentissage, les
deux aspects étant intimement liés pour son corps enseignant et son directeur
Emmanuel Duvillard, tous deux issus de l’enseignement primaire, l’école donne une
véritable préparation professionnelle avec un début de spécialisation à travers des
sections différenciées selon l’« orientation professionnelle » des élèves :
La section commerciale est destinée aux élèves qui feront des études secondaires
ou un apprentissage de commerce, la section industrielle à ceux qui apprendront
un métier manuel, la section complémentaire aux élèves retardés148.
Outre que cette division en sections est directement inspirée par celle proposée
pour les 2ème années dans le projet initial d’école moyenne unique d’André Oltramare,
cette transformation des 7ème primaires garçons semble être rapidement appréciée tant
par les élèves, que par les familles et les entreprises. Or, en ouvrant un tel type de classes
pour attirer d’abord les élèves normalement « doués » de l’école primaire, soit au
parcours scolaire à peu près normal, les autorités scolaires organisent de leur propre
initiative une concurrence directe au recrutement de l’Ecole professionnelle et plus
globalement entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire inférieur.
En 1926, lors de la consultation interne au DIP concernant le projet de création
d’école moyenne unique, on apprend que seuls 4% des élèves de l’Ecole professionnelle
passent au Collège (en 5e) après les deux années, alors que 55% se dirigent en
apprentissage, dont 33% après la première année et 22% après la seconde149. L’Ecole
professionnelle sert donc d’abord de lieu d’attente et de préparation à l’apprentissage en
entreprise plus qu’elle ne prépare véritablement à l’entrée dans les écoles
professionnelles à plein temps ou à une préparation à des études secondaires (Collège).
Comme le constatent les responsables scolaires et politiques, une différenciation du
public s’opère entre la première et la deuxième année. Les élèves de première se
destinent à l’entrée à l’apprentissage en entreprise alors que ceux de seconde visent
davantage les écoles professionnelles (l’Ecole des arts et métiers, l’Ecole
d’administration et l’Ecole supérieure de commerce) et quelques-uns le Collège150. Une
décennie plus tard, le nombre des élèves de l’Ecole professionnelle qui se dirige
directement vers l’apprentissage à sa sortie, pour les deux années confondues, diminue
quelque peu, mais il représente toujours un bon tiers de l’effectif151. Ainsi, les classes de
fins de scolarité du Grütli sont en mesure de mordre très sérieusement sur le
146 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, pp. 92-94.
147 Il s’agit de la référence essentielle de l’école comme en témoigne ses divers noms : « classes de
préapprentissage », « classes préprofessionnelles », « enseignement complémentaire ou école primaire
supérieure ».
148 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°38, septembre 1929, p. 5.
149 Marc Juge, doyen de l’Ecole professionnelle, Rapport sur la dislocation éventuelle de l’Ecole professionnelle,
présenté à Monsieur la Conseiller d’Etat A. Oltramare, président du Département de l’Instruction publique, Genève, 12
novembre 1926, p. 4.
150 Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 10
octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 3.
151 Marc Juge (doyen du Collège moderne), Les cinquante premières années du Collège moderne de Genève (anc.
Ecole professionnelle), Genève, ATAR, 1937, p. 36.
194
recrutement de l’Ecole professionnelle pour au moins un tiers et même jusqu’à la moitié
de ses élèves qui se destinent à l’apprentissage. Dans la mesure où les élèves de 7ème
primaire ont également accès à deux sections de l’Ecole des arts et métiers (« métiers » et
« arts industriels »), les risques qu’elles puissent détourner à leur profit une proportion
encore plus grande d’élèves s’en trouvent encore augmentés. En revanche, la voie du
Collège reste très sélective et aucune concurrence n’est véritablement à craindre. En
effet, parmi les quelques chiffres qui permettent de se faire une idée de la sélection
scolaire, il est à noter qu’entre 1922 et 1925, seulement un peu plus de 7% des élèves
composant la 5e du Collège, dernière année de la division inférieure et année de
raccordement pour les élèves de 2e année de l’Ecole professionnelle, proviennent de
celle-ci, soit au mieux une dizaine d’individus152. Autre information significative de la
sélection scolaire et surtout sociale qu’opère le Collège dès sa première année, on
observe qu’en 7e, constituant le commencement de la voie menant aux études
universitaires avec l’introduction du latin, sur 173 élèves entrés en septembre 1927, 111
(64%) ont déjà fait du latin avant d’y entrer, « soit dans les écoles privées, ou en leçons
particulières »153. Autrement dit, tout concourt bien à l’entrée en « crise » de
l’enseignement secondaire inférieur au début des années 1930.
La « grande crise » de 1932-1933
Confrontés qu’ils sont à la baisse de leur effectif d’élèves, il n’est pas étonnant que
ce soient les enseignants de l’Ecole professionnelle qui se montrent les plus engagés et
les plus hostiles aux classes de 7e primaire de fin de scolarité. Ils considèrent, avec
quelques bonnes raisons, que la création des classes du Grütli en 1929 constitue une
véritable offre scolaire concurrente. D’autant plus attractive qu’elle jouit de la gratuité du
primaire et qu’elle offre une véritable possibilité aux « bons » élèves des classes
populaires de faire un apprentissage ; c’est-à-dire de devenir ouvrier ou employé qualifié
(bureaux et industrie) à une époque où une telle formation professionnelle ne concerne
encore qu’une minorité de la population active154. Ainsi, les enseignants et la direction de
l’Ecole professionnelle (garçons), et a fortiori ceux de l’Ecole professionnelle et
ménagère (filles), ne peuvent que percevoir le développement des 7ème classes primaires
comme une menace pour leur public dans une conjoncture de baisse démographique,
dans la mesure où, comme déjà constaté dans les années 1920, plus de la moitié de leurs
élèves se destinent à l’apprentissage. Une menace qu’avive encore, à leurs yeux, la
décision politique de la prolongation d’une année de la durée de la scolarité obligatoire à
plein temps (de quatorze à quinze ans) en 1933.
L’idée d’une nouvelle prolongation de la scolarité obligatoire circule depuis le milieu
des années 1920 et elle revient souvent dans le bouillonnement des débats
professionnels, politiques et public sur la réforme d’école moyenne de 1927155. Dans la
foulée de l’ouverture des classes de 7ème primaire de « préapprentissage » en septembre
Léopold Gautier, directeur du Collège, Rapport, Genève, 3 mars 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328.
Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 3
octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 6.
154 S’il n’existe pas pour lors de chiffres donnant la partie de la population active disposant d’une
formation professionnelle certifiée, il est remarquable qu’en 1941 guère plus d’un ouvrier sur trois est
considéré comme « qualifié », ce qui ne garantit d’ailleurs pas qu’il soit titulaire d’un diplôme de fin
d’apprentissage (Service cantonal de la statistique, Recensements fédéraux de la population de 1850 à 1980 :
rétrospective statistique, études et documents, n°10, Genève, avril 1987, p. 114).
155 Cf. Procès-verbaux de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève,
10 octobre 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 4.
152
153
195
1929 et voulant tenir sa promesse de faire suite au renvoi du projet Oltramare au
Conseil d’Etat en 1928, Albert Malche, conseiller d’Etat en charge du DIP, entreprend
« de préparer un nouveau projet de loi portant spécialement sur la création d’une école
moyenne qui pourrait comporter deux ou trois années d’études »156. La volonté de
donner du temps pour « retarder le plus possible le choix que chaque élève doit faire »
au sortir de la scolarité obligatoire afin de garantir le meilleur « choix » possible implique
de revenir au principe d’une « école moyenne » longue durant plus d’une année. Pour ce
faire, l’idée d’une nouvelle prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à quinze ans
semble s’imposer157. Mais en 1930, le nouveau conseiller d’Etat chargé du DIP, le radical
Paul Lachenal, se montre plus prudent. Suite à un examen minutieux des multiples
causes de l’échec de 1927158, le nouveau projet de révision de la loi sur l’Instruction
publique qu’il propose vise à « bouleverser le moins possible l’organisation actuelle »159
pour ne répondre qu’au strict besoin de coordination dans les trois derniers degrés de la
scolarité obligatoire. Ainsi, la révision présente une série de suggestions, telle qu’une
« école moyenne » d’un, deux ou trois ans, dans le but évident d’éviter la multiplication
des oppositions, mais qui en affaiblit d’autant la portée. Soumis à consultation auprès
des associations professionnelles au début 1932, le projet tombe quelque peu dans
l’oubli alors que le canton de Genève bascule dans une crise politique d’une violence
rare sur fond de crise sociale et économique aiguë160.
Nonobstant, le Grand Conseil, sur la proposition du Conseil d’Etat, vote en janvier
1930 une nouvelle prolongation de la scolarité obligatoire, mais celle-ci reste très
incomplète puisqu’elle prévoit la libération anticipée avant quatorze ans des élèves
promus ou inscrits en 7ème année en cas d’apprentissage ou d’emploi régulier161. Or, la
raréfaction du travail, avec la montée rapide du chômage qui en résulte sous le coup de
la grande dépression qui frappe de plein fouet le canton de Genève en 1932 amène le
doyen des cours professionnels, Duaime, à proposer de fixer la fin de la scolarité
obligatoire à la fin de l’année scolaire au cours de laquelle l’enfant atteint l’âge de 15 ans
révolus162. En effet, il constate que parmi les élèves qui sont astreints à fréquenter les
Cours professionnels (entre quatorze et seize ans) environ « 300 jeunes gens et jeunes
filles libérés de l’école sont sans emploi » et qu’ainsi, en libérant les élèves à 14 ans
révolus, voire avant pour ceux qui justifient un travail ou un apprentissage, le DIP ne
Procès-verbal de séance sur le projet de révision de la loi sur l’instruction publique, Genève, 25 septembre 1928,
AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 1.
157 Procès-verbal de séance sur le projet de révision de la loi sur l’instruction publique, Genève, 25 septembre 1928,
AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 2. Une prolongation que confirme Durand, le directeur des écoles
secondaires rurales : « Si j’ai bien compris le schéma que vous avez esquissé, l’école primaire comprendrait
5 années d'études ; l’école moyenne, trois ; la scolarité obligatoire s’étendrait jusqu’à 15 ans révolus. C’est
là le principe » (Lettre à Albert Malche, conseiller d’Etat DIP, Genève, 1er novembre 1929, AEG DIP
1985 va 5.3.328).
158 Cf. document intitulé « Projet de loi Oltramare 1927 », s.l., 30 septembre 1931, AEG DIP 1985 va
5.3.328 ; cf. document « intitulé actuelle », s.l., circa 1931, AEG DIP 1985 va 5.3.328
159 Cité par Marie-Laure François et Philippe Schwed, Le Cycle d’orientation dans l’enseignement secondaire
genevois. Histoire d’une idée pédagogique 1927-1962, Commission d’Etude Permanente du Cycle d’orientation
(CEPCO), cahier n°1, Genève, 1969, p. 19.
160 Jean-Claude Favez et Claude Raffestin, « De la Genève radicale à la cité internationale » in Paul
Guichonnet (éd.), Histoire de Genève, Genève-Lausanne, 1974, pp. 344-351.
161 « Les élèves de 7me année qui auront atteint l’âge de 14 ans révolus avant le 1er décembre pourront être
libérés dès la rentrée s’ils fournissent la preuve d’une occupation régulière » (« Loi sur la scolarité
obligatoire », 11 janvier 1930, in Recueil des lois et actes authentiques de la République et Canton de Genève, tome
CXVI – année 1930, Genève, Imprimerie nationale, 1931, p. 11).
162 « Extrait du procès-verbal de la conférence des directeurs primaires », Genève, 21 décembre 1932,
AEG DIP 1985 va 5.3.309.
156
196
fait au final qu’enlever des « occasions de travail à leurs aînés »163. Une position que
partage le conseiller d’Etat radical en charge du DIP, Paul Lachenal, et, dès janvier 1933,
il entend faire aboutir rapidement cette deuxième prolongation de la scolarité obligatoire
à plein temps pour laquelle nombre « de raisons pédagogiques » militent également164.
Si effectivement « la crise économique actuelle impose au Département le devoir de
retenir les enfants à l’école le plus longtemps possible »165, nombre de responsables
importants de l’administration scolaire voient dans une scolarité obligatoire repoussée à
quinze ans révolus l’occasion de régler toutes une série de problèmes structurels d’ordre
pédagogique, et même psychologique ou physiologique, liés à l’organigramme scolaire et
à la répartition des élèves dans les derniers degrés de l’enseignement obligatoire. Ainsi,
pour Duaime, et Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire, une telle
prolongation permet d’augmenter la durée pendant laquelle tous les enfants sont soumis
« à l’influence de l’école », avec pour effet tangible de compléter leur « période de
préparation » scolaire tout en retardant leur entrée sur le marché du travail ou en
apprentissage. Un effet d’autant plus désirable sur le plan scolaire qu’un nombre très
appréciable d’élèves quitte définitivement l’école parce qu’ils ont atteint la limite d’âge
avant même d’avoir achevé le programme de l’école primaire. Des considérations
relatives aux transformations « morales » (i.e. psychiques) et physiologiques de la
« puberté » complètent ce tableau166. Enfin, ils entament une réflexion approfondie sur
les conséquences que devrait avoir cette nouvelle mesure sur la fin de l’école primaire et
les écoles secondaires, outre le simple alignement du statut et traitement des instituteurs
de la campagne sur ceux de la ville167. Cependant, leur réflexion n’inclut pas les voies
conduisant aux études supérieures que sont les divisions inférieures du Collège et de
l’ESJF. Bien que déplorant l’absence d’une « école moyenne », l’occasion leur semble
pourtant belle de régler le défaut d’articulation entre l’enseignement primaire et
l’enseignement secondaire inférieur par une meilleure répartition des élèves en fonction
de leur « orientation professionnelle » :
Conférence des directeurs de l’enseignement primaire, Procès-verbal, Genève, 21 février 1933, AEG DIP
va 5.3.309, p. 3.
164 Paul Lachenal, conseiller d’Etat DIP, à Emile Paquin, président UIPG section Messieurs, et à E.
Unger-Schnepff, présidente UIPG section Dames, Genève, 7 février 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.573.
165 Ibidem.
166 Duaime, doyen des Cours professionnels, et Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire,
Rapport sur la prolongation de la scolarité obligatoire, Genève, 23 février 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309, pp. 24.
167 Une égalité de traitement à laquelle Durand, le directeur des écoles secondaires rurales (terminant la
scolarité obligatoire des élèves de la campagne et ayant un caractère primaire malgré leur nom), s’oppose
fermement, mais sans succès depuis 1929 au moins : « Je crois facile la création de l'école moyenne en ville
et dans les communes suburbaines, mais j’y vois des difficultés très grandes à la campagne. En effet, s’il
est possible d'instituer deux écoles moyennes dans l’agglomération sur la rive gauche, l'autre sur la rive
droite; où s'ouvriront ces écoles dans les communes rurales ? [...] J’y vois, pour l'instant, deux objections:
1. les locaux des ESR seraient insuffisants pour recevoir tous les élèves depuis la 5ème. 2. Les distances à
parcourir par les élèves de leur domicile à l’école et vice-versa, sont trop longues [...]. Ce que je souhaite,
c’est que le projet soit tel que les enfants de la campagne restent le plus longtemps possible dans leur
milieu ; qu’il empêche ainsi l’exode vers la ville d'une quantité d’enfants qui ne réussissent pas dans
l'enseignement secondaire, qui y perdent leur temps et font fausse route, tout en obligeant leurs parents à
de lourdes dépenses sans résultats. L’essentiel, selon moi, c’est que la loi future n’oblige pas les familles à
diriger encore plus vite que maintenant leurs enfants vers les établissements urbains » (Durand, directeur
des écoles secondaires rurales, à Albert Malche, conseiller d’Etat DIP, Genève, 1er novembre 1929, AEG
DIP 1985 va 5.3.328).
163
197
Pour les jeunes gens, le danger n’est pas grand, car l’Ecole professionnelle, qui est
en réalité un collège secondaire moderne, n’a jamais prétendu être ou devenir un
établissement de préapprentissage. Il suffirait d’opérer un triage plus précis des
élèves sortant de 6e classe [primaire] et engager tous ceux qui paraissent avoir des
aptitudes suffisantes à suivre l’Ecole professionnelle. On devrait signaler aux
maîtres des élèves biens doués dont les parents hésiteraient devant des études
secondaires en raison de leur situation matérielle, qu’ils pourraient adresser au
Département une demande d’obtention de bourse168.
Pour les garçons, la répartition paraît donc limpide : aux classes primaires de
préapprentissage, qui gagneraient mécaniquement une 8e année, les élèves destinés à
l’apprentissage ou au travail immédiat au sortir de la scolarité et à l’Ecole professionnelle
ceux qui visent les écoles professionnelles ou les section non latine du Collège. Une
distinction nette de la distribution des élèves en fonction de leur destin professionnel
qu’Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire, pratique officiellement
depuis quelques mois déjà suite à des plaintes venues de l’Ecole des arts et métiers. En
effet, le corps enseignant de cette école reproche aux instituteurs le fait « que bien des
parents commettent chaque année une erreur en faisant suivre à leur fils, soit une 7e
année primaire ou soit une année de préapprentissage pour les diriger sur la Section de
Mécanique » alors que la « voie normale » est l’Ecole professionnelle. Le directeur de
l’Ecole des arts et métiers, Alfred Pasche, appuie ces plaintes et estime en accord avec
une majorité de son corps enseignant que les 7e préapprentissages « n’atteignent pas leur
but »169. Le directeur de l’enseignement primaire prend acte de ce défaut d’information
et rappelle officiellement aux instituteurs de « bien conseiller à ceux de leurs élèves qui
ont l’intention de faire des études de mécanique de ne pas passer par la 7me classe
primaire ». Seules les sections « métiers » et « arts industriels », considérées comme
moins difficiles parce que plus « manuelles », sont accessibles depuis les 7ème primaires170.
Du côté des filles, les choses sont plus compliquées car l’Ecole professionnelle et
ménagère a un « caractère professionnel et préprofessionnel » affirmé. Dans le cas d’une
prolongation d’une année de la durée de la scolarité primaire, l’école primaire
s’effacerait, pour Duiame et Atzenwiler, et les 7e et 8e primaires « devraient être
réservées aux élèves retardées et ne pouvant être promues dans l’enseignement
secondaire ». En revanche, toutes celles qui auraient « des notes suffisantes devraient
être dirigées » vers l’Ecole professionnelle et ménagère avec un accès facilité aux bourses
pour les familles populaires171. Ainsi, les problèmes dits de « double emploi » dans la
structure scolaire de la fin de l’enseignement obligatoire seraient en bonne partie résolus.
L’efficience du système en serait améliorée grâce à une meilleure « orientation
professionnelle », même si Duaime et Albert Atzenwiler estiment nécessaire la création
d’un office spécifique à cette question172. Avec une pareille batterie d’arguments et une
situation économique qui tourne au désastre, la prolongation de la scolarité obligatoire
de quatorze à quinze ans révolus, avec une limite de libération au 30 juin pour éviter les
168 Duaime, doyen des Cours professionnels, et Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire,
Rapport sur la prolongation de la scolarité obligatoire, Genève, 23 février 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309, pp. 78.
169 Procès-verbal de la sous-commission de la section de mécanique de l’Ecole des arts et métiers, Genève, 13 octobre
1932, AEG DIP 1985 va 5.3.309.
170 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°58, janvier 1933, p. 7.
171 Duaime, doyen des Cours professionnels, et Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire,
Rapport sur la prolongation de la scolarité obligatoire, Genève, 23 février 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309, p. 8.
172 Ibidem.
198
sorties anticipées avant la fin de l’année scolaire, est votée le 13 mai 1933 par le Grand
Conseil. En outre, la loi offre l’avantage appréciable d’harmoniser la législation
cantonale avec la loi fédérale sur le travail des mineurs qui fixe l’âge limite d’emploi d’un
mineur à quinze ans et avec la première loi fédérale sur la formation professionnelle de
1930173. Jusque-là, tout semble aller bien. Pourtant, loin de résoudre le déséquilibre
introduit par la première prolongation de la scolarité obligatoire à plein temps en 1911,
la seconde prolongation de 1933 l’accentue et la « crise » qui couve depuis plusieurs
années se déclare ; elle s’étend très vite à l’ensemble de l’enseignement secondaire.
En effet, un peu plus d’un mois environ après la promulgation de la loi du 13 mai
1933, l’Union du corps enseignant secondaire genevois (UCESG), qui fédère toutes les
associations des différents corps enseignant des écoles secondaires du canton de
Genève, adresse un « mémoire » au conseiller d’Etat en charge du DIP dans lequel elle
énonce les conséquences négatives qu’occasionnent désormais pour l’enseignement
secondaire, et avant tout dans sa partie inférieure, la prolongation de la scolarité
obligatoire à quinze ans et s’en prend ouvertement à l’enseignement primaire :
Le renforcement de la classe complémentaire (7ème primaire) et la création d’une
classe nouvelle (8ème primaire) tels qu’ils sont prévus […] nous ont émus.
1. Ils constituent une extension redoutable de la cœxistence de classes parallèles
pour élèves de 12 à 15 ans dans les degrés primaire et secondaire.
2. Ils favorisent le développement de rallonges primaires qui bénéficient seules de
la gratuité et vont entraver, en quantité et en qualité, le recrutement normal de
l’enseignement secondaire inférieur préparant à l’enseignement secondaire
professionnel et général.
3. Ils créent, entre les enfants de même âge, des différences sociales accentuées en
faisant reposer l’option entre classes primaires et secondaires sur des
considérations pécuniaires ; ils retardent ou empêchent, de ce fait, leur admission
dans les écoles professionnelles.
4. Ils occasionnent, pour l’Etat, des dépenses dont la nécessité n’est pas démontrée
et orientent l’enseignement public vers une école moyenne rattachée au degré
primaire dont les 7èmes et 8èmes classes constitueraient vraisemblablement la solide
armature.
L’Union vous a déjà exprimé, voici plus d’un an, les craintes qu’elle éprouvait à
l’égard d’un enseignement primaire de plus en plus tentaculaire et ambitieux de se
prolonger par le haut174.
Conséquence mécanique de la prolongation de l’obligation scolaire, les nouvelles
8 primaires sont dénoncées par l’UCESG comme étant le moyen pour l’enseignement
primaire de satisfaire son « ambition » au détriment de l’enseignement secondaire
inférieur. Ce qui constitue l’enjeu fondamental de la réaction de l’UCESG est la question
du recrutement des élèves pour l’Ecole professionnelle et l’Ecole professionnelle et
ménagère ainsi que, plus en aval, pour l’Ecole des arts et métiers qui reçoit ses élèves de
ces écoles ou de la division inférieure du Collège et de l’ESJF. D’ailleurs, les
représentants du corps enseignant secondaire ne s’en cachent pas. Leur argumentation
souligne avec force la nécessité « d’épuiser les possibilités encore grandes qu’offre
ème
Cela devient d’autant plus urgent que la loi est mise ne vigueur le 1er janvier 1933 et que certaines
dispositions du droit cantonal ne sont maintenues que par un arrêté fédéral du 24 mars 1933 (Jean-Pierre
Tabin, Formation professionnelle en Suisse. Histoire et actualité, Lausanne, Réalités sociales, 1989, p. 81).
174 UCESG, Mémoire remis à Monsieur le Conseiller d’Etat chargé du Département de l’Instruction publique au sujet de
la loi du 13 mai 1933 portant à 15 ans la fin de la scolarité obligatoire, Genève, 20 juin 1933, AEG DIP 1985 va
5.3.309, p. 1.
173
199
l’enseignement secondaire » et « d’éviter tout faux départ » avant d’organiser un
« renforcement indésirable des classes primaires […] au détriment de l’effectif normal
des classes secondaires »175. A ce titre, la gratuité – « ce monopole » – dont bénéficie
l’enseignement primaire constitue pour l’UCESG un moyen de concurrence déloyale.
C’est pourquoi elle réclame une politique très libérale en matière d’exemption de taxes et
d’attribution des bourses de la part du DIP afin que le caractère payant du secondaire ne
soit pas un inconvénient au recrutement « normal » des élèves176. L’intérêt porté aux
risques de dépenses supplémentaires pour l’Etat et les généreuses déclarations arguant
que « tout élève de treize ans doit pouvoir courir sa chance dans l’enseignement
secondaire » cachent mal au final le même objectif : s’assurer que les élèves « qui ne sont
pas notoirement anormaux ou retardés » passent dans les écoles de l’enseignement
secondaire inférieur pour achever leur scolarité obligatoire. Ainsi, le cœur du propos du
« mémoire », par le fait que la discussion de la destination des élèves au terme de la
scolarité obligatoire tourne autour des écoles professionnelles et de l’apprentissage, ne
trompe pas sur l’identité de ses auteurs. Ce texte virulent émane logiquement des
enseignants des écoles qui forment la fraction « basse » de l’enseignement secondaire
inférieur, soit l’Ecole professionnelle et l’Ecole professionnelle et ménagère qui, pour
l’occasion, ont réussi à obtenir le soutien de l’ensemble du corps enseignant secondaire.
Un soutien pas aussi facile à emporter qu’il n’y paraît car, si les écoles professionnelles
sont directement intéressées au maintien des effectifs des écoles les précédant, car elles
leur fournissent leurs élèves, le Collège et l’ESJF n’y ont que peu d’intérêts. Il s’agit là
d’une première car lors des débats sur le projet d’école moyenne en 1927-1928 le corps
enseignant secondaire s’est révélé divisé en fonction d’intérêts catégoriels déterminés par
l’appartenance à une école particulière. A contrario, la prise de position collective de
l’UCESG de 1933 marque sans aucun doute une avancée décisive dans la construction
d’une identité professionnelle dépassant les différences de statut, de salaire, de prestige
et l’éclatement géographique qui caractérisent alors les écoles et les corps enseignants de
l’enseignement secondaire inférieur, professionnel et supérieur.
Que le recrutement des élèves soit l’enjeu essentiel de la réaction de l’UCESG est le
produit de la baisse rapide des effectifs dans les écoles de l’enseignement secondaire
inférieur et l’ampleur de cette baisse explique la force du propos. Depuis deux ans,
l’Ecole professionnelle et l’Ecole professionnelle et ménagère enregistrent chaque année
une nouvelle diminution du nombre d’élèves alors que dans les divisions inférieures du
Collège et de l’ESJF la situation reste stable, voire est en voie d’amélioration. L’année
scolaire 1932-1933 est de loin la pire pour ces deux écoles puisque leurs effectifs
atteignent leur plancher historique depuis 1911 (Figure 4). C’est à l’Ecole professionnelle
que la situation est la plus dramatique car l’effectif retrouve son niveau de 1901 en
passant sous la barre des 400 unités177. Au total, si le recul du nombre d’élèves reste
limité (17%) entre 1930 et 1933, celui-ci atteint 47% pour la période 1922-1933.
L’essentiel de la perte est, certes, dû à la baisse démographique des années 1920, mais il
n’est pas contestable qu’un tel phénomène sur un laps de temps relativement court laisse
alors des impressions profondes dans les esprits des enseignants et des membres de la
direction de l’école. A l’inverse, les classes garçons de préapprentissage de la 7e primaire
regroupées à l’école du Grütli connaissent un succès grandissant comme l’atteste le
doublement de l’effectif entre les années scolaires 1931-1932 et 1932-1933 (de 155 à 292
élèves). Autrement dit, ces 7e recrutent un nombre croissant de garçons des classes
Ibid., p. 2.
Ibid., pp. 3-4.
177 386 élèves en 1933.
175
176
200
populaires attirés pour des raisons pratiques et économiques (gratuité) ainsi que par le
but de préparer au mieux l’entrée en apprentissage. D’ailleurs, c’est la réponse
enthousiaste à cette offre scolaire de la part de familles de garçons sans retard scolaire
qui oblige le DIP à « créer des classes de 8e pour les jeunes gens ayant achevé le
programme de 7e avant d’avoir atteint l’âge d’être libérés »178 suite au vote de la loi sur la
prolongation de la scolarité obligatoire (mai 1933). Il est improbable qu’une telle
différence dans l’évolution des effectifs de garçons ait pu échapper au personnel de
l’Ecole professionnelle. Dans une telle conjoncture, ces derniers ne peuvent
objectivement comprendre l’extension de l’école primaire par des 8ème que comme une
nouvelle menace sur leur recrutement. C’est pourquoi ils tentent d’emblée de les bloquer
avant même leur instauration
En revanche, la mise en cause d’un enseignement primaire « tentaculaire et
ambitieux » par l’UCESG ne repose sur aucun fondement autre que le succès de la
fréquentation des classes de 7ème primaire, et plus particulièrement des classes de
préapprentissage. En effet, au contraire de ce que l’Union prétend, les responsables de
l’enseignement primaire se révèlent acquis à une distribution des « bons » élèves au sortir
de la 6ème primaire vers l’enseignement secondaire inférieur. Trois mois auparavant, lors
de ses discussions sur la prolongation de la scolarité obligatoire, la conférence des
directeurs des écoles primaires propose en effet rien de moins que « de faire suivre la 7e
et la 8e année aux enfants les moins doués » et « de permettre aux enfants les mieux
doués de suivre les classes de l’enseignement secondaire inférieur, par des moyens
appropriés, bourses, gratuités ou autres »179. Les représentants du corps enseignant
primaire se rangent également à cet avis avant même le vote du Grand Conseil :
Dans la nouvelle organisation [issue de la prolongation de la durée de la scolarité
obligatoire], tous les meilleurs élèves de 6e années s’orienteront désormais vers les
classes inférieures du Collège ou vers l'École professionnelle ; seuls resteront en 7e
et 8e complémentaire les élèves incapables de suivre l'enseignement secondaire ; ces
éléments risquent de ne retirer que bien peu de profit de la prolongation de la
scolarité qui leur sera imposée. Il serait donc bon, pensons-nous d’accentuer
encore le caractère de préapprentissage donné à la 7e actuelle, et d’augmenter la
part des travaux manuels dans le programme général, aussi bien en 7e qu’en 8e180.
La prétendue menace d’un enseignement primaire voulant annexer le secondaire
inférieur n’est qu’un argument rhétorique ou, au pire, un fantasme du corps enseignant
Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, p. 45.
179 Conférence des directeurs de l’enseignement primaire, Procès-verbal, Genève, 21 février 1933, AEG DIP
va 5.3.309, p. 4.
180 Gustave Willemin, président de l’UIPG section Messieurs, à Paul Lachenal, conseiller d’Etat DIP,
Genève, 26 avril 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309 ; cf. également Gustave Willemin, Rapport du président de
l’UIPG (Messieurs) pour l’année 1934, Genève, 23 janvier 1935, CRIEE Fonds UIPG n°8328, p. 3. En
l’occurrence, il y a une parfaite identité de vue entre les instituteurs et les institutrices à ce propos : « Dans
sa dernière séance, l’UIPG section dames a examiné le projet que vous lui avez soumis de prolongation de
la scolarité obligatoire. Elle ne peut qu’applaudir à ce projet tant au point de vue social qu’au point de vue
pédagogique. Cependant il serait souhaitable pour éviter que ces classes de 7e et 8e fassent double emploi
avec des classes ménagères, qu’on accordât aux enfants doués des bourses en plus grand nombre afin de
leur permettre de suivre l'enseignement soit de l'école ménagère, soit de l'école secondaire [ESJF]. Nous
pensons donc que ces 7e et 8e pourraient être créées pour les enfants les moins développés. Ces classes
seraient alors surtout des classes d'enseignement pratique de préapprentissage » (E. Unger-Schneppf,
présidente UIPG section Dames, à Paul Lachenal, conseiller d’Etat DIP, Genève, 18 mars 1933, AEG
DIP 1985 va 5.3.309).
178
201
secondaire pour faire valoir ses intérêts, qui consistent principalement en la défense de
son public181. Il n’y a guère que les enseignants de 7e primaire du Préapprentissage du
Grütli qui, fiers « de l'effort pédagogique qui a assuré le succès toujours croissant » de
leurs classes de garçons, essaient tant bien que mal de défendre leur recrutement182 face
à ce qui semble être une position de principe quasi générale au sein des autorités
scolaires, y compris du corps enseignant primaire. Et encore cette défense ne survientelle qu’après que les autorités scolaires répondant aux alarmes des écoles de
l’enseignement secondaire inférieur aient ostensiblement commencé à opter en cette fin
d’année scolaire 1933 pour une politique renforcée d’informations auprès des parents
des élèves de 6e primaire dans le but de les amener, dans la mesure du possible, à
pousser leurs enfants vers ces mêmes écoles secondaires. Se sentant indirectement et
injustement « blâmés » par cette publicité faite par le DIP pour les écoles secondaires,
les instituteurs de l’école du Grütli rétorquent « qu’avant d’exercer une pression sur les
parents, il serait désirable que le Département recherchât les cause de la désaffection
témoignée par la population à l'égard de certains établissements scolaires [i.e.
secondaire] »183. Nonobstant, la cause est déjà entendue et ils se retrouvent bien seuls car
le conseiller d’Etat en charge du DIP, le radical Paul Lachenal, s’est déjà fait une
Chantal Berthoud perçoit bien cette « peur » du corps enseignant secondaire, portée avant tout par les
enseignants du secondaire inférieur, à la fois de la « primarisation » en 1927 et de la concurrence que
peuvent exercer les classes primaires sur leurs effectifs (Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril
de l’école moyenne. Une histoire du secondaire obligatoire à Genève (1927-1977), thèse en Lettres, Université de
Genève, 2006, p. 65). En revanche, l’option méthodologique privilégiant les représentations des acteurs
individuels et collectifs de l’enseignement secondaire (associations professionnelles) lui fait épouser ici un
peu vite le seul point des enseignants secondaires sans le corroborer avec des éléments probants
démontrant une quelconque ambition de la part de la direction ou du corps enseignant primaires pour
faire grossir l’école primaire en mordant sur le public des écoles secondaires (ibidem, pp. 74-77). En outre,
cette prise pour argent comptant des discours des acteurs semble venir également pour partie d’une
surdétermination des sources due à l’importation d’une interprétation propre au cas de la France dont une
dynamique essentielle du système d’enseignement est effectivement le produit d’une forte concurrence
entre l’enseignement primaire supérieur et l’enseignement secondaire. Pour autant, une telle comparaison
ne peut se faire qu’à condition d’identifier les acteurs et des processus similaires dans la réalité locale
étudiée (Genève). Or rien de tel n’est possible à notre sens. Si on doit faire malgré tout une analogie entre
les deux cas, force est de reconnaître qu’à Genève, ce n’est pas tant l’enseignement primaire qui occupe la
place du primaire supérieur français mais bien l’Ecole professionnelle et l’Ecole professionnelle et
ménagère. A la différence de la France, ces écoles sont d’ordre secondaire et, à leur terme, succède alors
en règle générale l’enseignement secondaire général et professionnel, réduisant ainsi les risques d’une
concurrence entre ces écoles secondaires. Ces réserves n’empêchent cependant pas que cette thèse
comporte des comparaisons suggestives mettant en relation des problèmes et des processus ayant des
proximités certaines, notamment sur les questions relatives à la baisse des effectifs et des solutions
envisagées pour y remédier : « De plus, ce n’était pas principalement les élèves les moins bons
scolairement qu’avaient perdus les établissements secondaires, mais les élèves originaires des fractions
inférieure des classes moyennes, et la perte de cette clientèle avait imposé, pour maintenir les effectifs, de
limiter au minimum la sélection sur critères scolaires à l’entrée et en cours d’études. C’est pourquoi,
comme on l’a montré ailleurs pour la période postérieure à 1920, l’administration de l’enseignement
secondaire et ses soutiens parlementaires ont cherché, par diverses mesures réglementaires –
augmentation des bourses, gratuité des études, instructions aux instituteurs pour qu’ils favorisent
l’orientation vers les études secondaires – à attirer dans les lycées et collèges les bons élèves issus des
classes moyennes et populaires qui constituaient une partie importante de la clientèle de l’enseignement
primaire supérieur » (Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, « L’enseignement primaire supérieur
des garçons en France 1918/1942, Actes de la recherche en sciences sociales : « Grandes et petites écoles, n°39,
septembre 1981, pp. 89-90).
182 Les enseignants de l’école du Grütli, à Paul Lachenal, conseiller d’Etat DIP, Genève, 2 juillet 1933,
AEG DIP 1985 va 5.3.309.
183 Ibidem.
181
202
religion. Désormais, « les 7èmes et les 8èmes années primaires doivent être considérées
comme des voies de garages »184, selon les propres termes du conseiller d’Etat s’adressant
aux directeurs des écoles secondaires185.
L’enseignement secondaire inférieur devient la fin « normale » de la scolarité obligatoire (1933-1936)
Cette nouvelle politique scolaire et délibérée d’« orientation » des élèves vers les
écoles de l’enseignement secondaire inférieur de la part des plus hautes instances du
DIP induit nécessairement une révision des normes et des pratiques de sélection
complétée par une attribution libérales des exemptions des taxes et des frais d’écolage,
par ailleurs déjà largement en place186, afin d’attirer un maximum d’élèves dans un ordre
d’enseignement qui demeure payant. Les plus directement concernées par la baisse des
effectifs, les directions de l’Ecole professionnelle et de l’Ecole professionnelle et
ménagère, soutenues par les directions des écoles professionnelles, obtiennent
immédiatement une latitude certaine dans les mesures à prendre pour « donner leur
chance » à un maximum d’élèves. Parmi celles-ci, la baisse des exigences dans les
examens d’admission des élèves n’ayant pas les notes pour passer directement dans
l’enseignement secondaire inférieur est à la fois la plus importante et la plus
significative187. Dans la foulée, le doyen de l’Ecole professionnelle obtient dès juillet
1933 que la note de français en 6e primaire soit commune pour les branches de la
composition et de l’orthographe car, selon lui, en maintenant les deux notes « on lèse
les élèves » qui veulent passer dans les écoles secondaires188. La demande est loin d’être
anodine. En effet, l’orthographe fonctionne depuis longtemps comme une discipline de
sélection des élèves candidats à l’entrée dans l’enseignement secondaire, alors que la
composition est la branche reine de l’enseignement primaire189. En moyenne, les notes
en composition sont meilleures qu’en orthographe à l’école primaire. Or, en proposant
une moyenne entre les deux notes, le doyen de l’Ecole professionnelle ne demande rien
d’autre qu’une compensation de la seconde par la première. Par ce tour de passe-passe
jouant sur les propriétés mathématiques de la moyenne, il obtient purement et
simplement un abaissement (i.e. adoucissement) de la sélection. De son côté, valorisant
le caractère préprofessionnel de son école, la directrice de l’Ecole professionnelle et
ménagère n’hésite pas à demander tant « l’exonération des finances [i.e. taxes] scolaires
et le défraiement des débours pour les fournitures » scolaires, refusées jusque-là par le
DIP pour les élèves admis conditionnellement. Elle demande également que soient
moins prises en compte les notes de français et d’arithmétique dans l’admission des
élèves :
Souligné par nous.
Procès-verbal de la Conférence des directeurs de l’enseignement secondaire, Genève, 1er juillet 1933, AEG DIP 1985
va 5.3.309.
186 Cf. supra chapitre 8.
187 En effet, Paul Lachenal, conseiller d’Etat DIP, laissent « libres » les écoles secondaires « de déterminer
le nombre d’examens à refaire » (Procès-verbal de la Conférence des directeurs de l’enseignement secondaire, Genève,
1er juillet 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309).
188 Procès-verbal de la Conférence des directeurs de l’enseignement secondaire, Genève, 1er juillet 1933, AEG DIP 1985
va 5.3.309.
189 D’ailleurs, le doyen de l’Ecole professionnelle ne se prive de lancer des récriminations contre le corps
enseignant primaire qui, à son avis, néglige trop l’apprentissage de l’orthographe au profit de la
composition (cf. Marc Juge, doyen de l’Ecole professionnelle, au Président de l’UIPG, Genève, 19
novembre 1931, CRIÉE Fonds UIPG, 7622 dossier 25 ; et cf. également infra partie IV, chapitre 16).
184
185
203
Monsieur le président, nous ne discutons pas la convenance de la disposition
susmentionnée pour les écoles d'enseignement général [le 4 minimal sur 6] en
français et en arithmétique, Collège et école secondaire [ESJF] ; ces écoles font
appel à des aptitudes intellectuelles pour lesquelles la langue maternelle et
l'arithmétique sont incontestablement les critères fondamentaux. Mais, par contre,
nous sommes fermement convaincus que les élèves qui, en raison même d'un
déficit éventuel dans l'une de ces branches optent notamment pour notre école, en
vue de poursuivre un apprentissage faisant appel à des aptitudes d'un tout autre
ordre, ne doivent pas être prétéritées et être privées de l'appui financier de l'État.
Nous pensons que pour l'admission à l'École ménagère une bonne note de dessin
ou de couture est une indication aussi déterminante que les résultats obtenus en
composition française, orthographe ou calcul. Nous prions donc le Département
de bien vouloir encore examiner si une discrimination ne doit pas être faite entre
les élèves qui entreprennent des études dites générales et celles qui visent une
formation professionnelle n'exigeant pas du tout les mêmes aptitudes190.
Bien évidemment, les directions du Collège et de l’ESJF montrent quelques
réticences à un assouplissement de la sélection et entendent bien ne pas y participer191. Si
l’Ecole professionnelle et ménagère peut faire valoir son orientation préprofessionnelle
pour ouvrir son accès à un plus grand nombre d’élèves (filles), l’Ecole professionnelle
est dans une position plus délicate car ses élèves se dirigent autant vers l’apprentissage
que vers les écoles professionnelles et les filières non latines (i.e. modernes) du Collège.
Ainsi, faire valoir le seul caractère professionnel de l’école, même si c’est bien ces élèveslà – majoritaires - qui constituent l’enjeu de la lutte avec les 7ème primaires, risque de lui
faire perdre une part de son prestige social. Surtout que depuis 1920 au moins192, la
direction de l’école lorgne sur la prestigieuse appellation « collège »193 et qu’elle est en
passe de l’obtenir194. Face à ces tentatives réussies de favoriser par une moindre sélection
le recrutement des écoles secondaires inférieures au détriment de l’école primaire, le
directeur de l’enseignement primaire, avec l’assentiment du conseiller d’Etat chargé du
DIP, entend que ces mêmes écoles « assument les conséquences des atténuations dont
ils auront fait bénéficier certains élèves ». En conséquence, il estime qu’elles doivent les
garder durant toute l’année scolaire plutôt que de les renvoyer, après quelques mois, en
7e primaire quand elles s’aperçoivent qu’ils n’arrivent pas à suivre l’enseignement. Une
moindre sélection qu’il déplore, par ailleurs, en la qualifiant « d’indulgence excessive »195.
190 Irène Levy-Delafontaine, directrice de l’Ecole professionnelle et ménagère, à Paul Lachenal, conseiller
d’Etat DIP, Genève, 2 juin 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309.
191 Léopold Gautier, directeur du Collège, rappelle ainsi que la décision que les élèves ayant « deux ou
plusieurs notes insuffisantes » à la sortie de l’école primaire doivent refaire les quatre examens d’admission
pour entrer dans les écoles secondaires a été prise d’un commun accord entre les directions de
l’enseignement secondaire et la direction de l’enseignement primaire au début des années 1920 (Procèsverbal de la Conférence des directeurs de l’enseignement secondaire, Genève, 1er juillet 1933, AEG DIP 1985 va
5.3.309).
192 Cf. Pierre Jacquet, Le Collège moderne de Genève (anciennement Ecole professionnelle). Histoire d’une institution,
Genève, DIP-Imprimeries populaires, 1970, p. 62.
193 « C’est un établissement de culture générale "moderne" (c'est-à-dire sans latin), analogue au "Collège
scientifique" vaudois », n’hésite pas à déclarer Marc Juge, le doyen, en définissant son école (Procès-verbaux
de la Commission du Grand Conseil chargée du projet de loi sur l'Instruction publique, Genève, 10 octobre 1927,
AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 1).
194 En effet, par arrêté législatif du 21 février 1934, l’Ecole professionnelle prend le nom de « Collège
moderne pour garçons de treize à quinze ans ».
195 Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire, à Paul Lachenal, conseiller d’Etat DIP,
Genève, 2 juillet 1933, AEG DIP 1985 va 5.3.309. Cette petite grogne suggère que le directeur de
l’enseignement primaire, et avec lui ce corps enseignant, se fait une idée un peu trop haute du niveau
204
Indépendamment de ces regrets, il s’agit d’une profonde modification des critères de la
sélection scolaire car, dix ans auparavant, les directions de l’enseignement secondaire
réclamaient un renforcement de celle-ci pour contrer une « pléthore » d’élèves. Sous le
coup de la « pénurie » des élèves, un basculement s’est donc opéré et il ne fait que
s’accentuer jusqu’à la fin des années 1930 : l’enseignement secondaire inférieur est
devenu la fin « normale » de la scolarité obligatoire au moyen d’un abaissement sensible
des normes et des pratiques de la sélection scolaire et, ceci, avec l’accord de la majorité
des acteurs du système d’enseignement.
Pourtant, à regarder l’évolution des effectifs durant les deux années suivantes
(Figure 8) et contrairement aux appréhensions du corps enseignant secondaire, on
observe que la prolongation de la scolarité obligatoire a d’abord permis de stabiliser,
voire d’augmenter – « mécaniquement » – les effectifs des écoles de l’enseignement
secondaire inférieur. Sans que cela se fasse véritablement au détriment des classes de 7e
et 8e primaires de préapprentissage puisque leur effectif grossissent également. Ce n’est
qu’à partir de 1936 que la politique du DIP en faveur des écoles de l’enseignement
secondaire inférieur semble porter ses fruits en même temps qu’elle devient
systématique. Les élèves du primaire au parcours scolaire « normal » sont désormais
officiellement encouragés à entrer dans les écoles secondaires à la fois par une politique
libérale d’exonération des taxes d’écolage196 et par des informations officielles délivrées
directement aux familles quant aux facilités accordées par l’Etat, deux pratiques initiées
dès 1925-1926 par le conseiller d’Etat socialiste André Oltramare, mais alors avant tout
à destination des meilleurs élèves issus des classes populaires.
scolaire réel et du recrutement social de l’Ecole professionnelle. Son caractère secondaire et son
enseignement dit « moderne » les autorisent à penser que les élèves se dirigeant vers un apprentissage
n’ont rien à faire dans une école secondaire pour garçons.
196 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, pp. 51-59.
205
Répartition des élèves par école de l'enseignement secondaire inférieur et de 7e-8e années primaires de l'école
du Grütli, canton de Genève, 1911-1945
800
Scolarité obligatoire à plein temps jusqu’à 15 ans
700
600
500
400
300
200
100
0
1911
1913
1915
1917
1919
1921
1923
1925
1927
1929
Ecole professionnelle et Collège m oderne (1934) (garçons)
Collège (garçons)
7e-8e prim aires du Grütli (garçons)
1931
1933
1935
1937
1939
1941
1943
1945
Ecole professionnelle et m énagère (filles)
ESJF (filles)
Figure 8197
Cependant, le DIP ne se contente plus de ces mesures incitatives, additionnées des
conseils répétés aux instituteurs – toujours soupçonnés par les représentants de
l’enseignement secondaire, enseignants et directions confondus, de pousser leurs élèves
vers les 7e et 8e primaires198 – et de la latitude laissée aux écoles secondaires en matière
de sélection des élèves. Les autorités scolaires entreprennent maintenant de favoriser
directement et systématiquement les élèves sortant de 6e primaire sans, ou sans trop, de
retard scolaire. Elles n’hésitent donc pas à les retirer autoritairement des classes
primaires de fin de scolarité pour les mettre dans le secondaire au bénéfice d’une
exemption des taxes d’écolage199. Il en résulte que le caractère non ordinaire des classes
de 7ème primaires s’accentue nettement. Ainsi, les 7ème et 8ème de préapprentissage du
Grütli deviennent progressivement le lieu de rassemblement des élèves (garçons) les plus
difficiles sur le plan disciplinaire et les plus en retard sur le plan scolaire (certains n’ont
pas dépassé la 4e primaire à 13 ans !). Le Grütli et, avec lui, la fin de l’école primaire
tendent à redevenir une impasse scolaire, mais réservées aux plus faibles scolairement.
Face à ces pratiques, l’Union des instituteurs primaires genevois (UIPG) prend bien la
défense des classes de préapprentissage en 1937, mais seulement pour demander qu’elles
soient maintenues « dans leur forme et leurs locaux actuels »200. Ce détournement des
élèves « normaux » de l’école primaire vers le secondaire est pour partie le résultat d’un
travail de lobbying intensif auprès des autorités scolaires et d’un renforcement des
informations données aux parents de ces élèves en fin de scolarité primaire de la part
197 Sources : Rapports de gestion du Conseil d’Etat pour les années 1911-1945 et Marco Marcacci et Elizabeth
Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969, Genève, La Criée-SRED-Passé
Présent, 2004, p. 63.
198 Cf. Procès-verbal de la Conférence des directeurs de l’enseignement secondaire, Genève, 1er juillet 1933, AEG DIP
1985 va 5.3.309.
199 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, p. 49.
200 Charles Duchemin, Rapport du président de l’Union des Instituteurs Primaires Genevois pour l’année 1936,
Genève, 11 février 1937, CRIÉE Fonds UIPG n°8328, p. 12.
206
des représentants du corps enseignant des écoles du secondaire inférieur201. Pour des
raisons d’ordre corporatiste, ces derniers sont en quête de la conservation, voire de
l’augmentation, d’un public d’élèves « normalement doués » que les nouvelles classes
primaires de « préapprentissage » semblent même être susceptibles de leur retirer en
cette période de stagnation démographique.
Cherchant encore à pousser son avantage, le corps enseignant secondaire n’en reste
pas là et, dès février 1934, par l’intermédiaire de l’UCESG, il soumet au conseiller d’Etat
en charge du DIP un projet de réforme qui constitue sa réponse à celui mis en
consultation par les autorités scolaires deux ans auparavant. Selon ce projet, les trois
derniers degrés de la scolarité obligatoire appartiendraient alors entièrement à
l’enseignement secondaire inférieur, excepté les classes d’« anormaux » laissées à l’école
primaire. Cette dernière se verrait amputée des 6ème et serait donc réduite à cinq années
seulement. Encore une fois, l’Ecole professionnelle et l’Ecole professionnelle et
ménagère, rebaptisées respectivement et symétriquement « Ecole secondaire des
garçons » et « Ecole secondaire des jeunes filles », constituent le cœur de la réforme
puisque leur sont assignées la distribution (« orientation ») des élèves au sortir de la
scolarité obligatoire. Pour ce faire, elles abriteraient deux sections A et B : la première
regroupant les élèves « normalement doués » qui se destinent aux études secondaires
non latines (Collège et ESJF), aux écoles professionnelles ou à l’apprentissage, et la
seconde réservée aux élèves « peu doués » et qui ne servirait qu’à une préparation à
l’apprentissage. Cependant, la section A « ne doit pas être une Ecole de
Préapprentissage » car, comme ces écoles relèvent de l’enseignement secondaire,
l’UCESG défend un enseignement généraliste pour tous et donc peu spécialisé afin de
ne pas nuire « aux études futures ». Toujours en fonction de ce caractère secondaire, le
personnel enseignant ne devrait « comprendre que des gradués universitaires » et, si une
petite place est faite aux instituteurs, ce n’est qu’à titre « transitoire » pendant la phase
d’absorption des 6ème et 7ème primaires. D’ailleurs, cette extension de l’enseignement
secondaire au détriment de l’enseignement primaire est présentée comme un moyen de
réduire le « grand nombre de licenciés sans emploi » ; argument qui n’est pas sans portée
à une époque où le chômage des « carrières libérales » et d’autres détenteurs de diplômes
universitaires inquiètent effectivement des élites craignant la formation d’un prolétariat
intellectuel devenant révolutionnaire parce que frustré des « bonnes » places auxquelles
ses longues études lui donnent a priori droit202. Enfin, la gratuité de l’enseignement
secondaire inférieur (écolage et fourniture) est demandée, dans la mesure où, si « l’Etat
oblige les élèves à fréquenter l’Ecole jusqu’à quinze ans », il paraît logique qu’il leur
donne « la possibilité de la faire quel que doit leur degré de fortune »203 et
indépendamment de l’établissement dans lesquels ils se trouvent.
Indéniablement, le projet de l’UCESG introduit toute une série de principes
nouveaux. Le plus important d’entre eux celui qui fait de la future « école moyenne »
une école secondaire. A cela, s’ajoute une répartition des élèves en sections, qui doit
s’opérer définitivement après « une période d’essai de 3 mois » en première année, et la
gratuité de l’ensemble des écoles de l’enseignement secondaire inférieur. Cette dernière
201 Cf. Chantal Berthoud, Une école du second degré « élitaire » pour tous ou le péril de l’école moyenne. Une histoire du
secondaire obligatoire à Genève (1927-1977), thèse en Lettres, Université de Genève, 2006, pp. 84-86, 89-90.
202 Ce type d’argument se retrouve également dans les débats du Grand Conseil sur le projet d’école
moyenne du socialiste André Oltramare en 1927 (cf. Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à
l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université de Genève, 1997, p. 250).
203 UCESG, Mémoire à l’appui du projet de loi sur l’Instruction publique présentée par l’Union du corps enseignant
secondaire, Genève, 8 février 1924, AEG DIP 1985 va 5.3.328, pp. 1-4.
207
disposition rétablit le principe légal de 1872 liant indissociablement « obligation » et
« gratuité ». Cependant, l’audace des modifications proposées par l’UCESG s’arrête là.
Elle laisse intacte la voie de l’élite avec le maintien de la filière latine du Collège dès
douze ans qui, ensuite, demeure imperméable pendant toute la scolarité secondaire.
Cette voie est même renforcée pour les filles car, par souci de symétrie, la division
inférieure de l’ESJF retrouve sa 7ème latine supprimée en 1924. Seule la gratuité de
l’enseignement secondaire inférieur atténue quelque peu le caractère de classe de cette
filière de formation des élites. Si une partie des modifications proposées, principalement
la gratuité et, incidemment, la période d’essai, sont de nature à faciliter quelque peu
l’accès aux études aux enfants des classes populaires, un tel objectif de
« démocratisation » reste largement étranger au projet. Au final, on ne peut être que
d’accord avec Albert Atzenwiler, directeur de l’enseignement primaire, quand il conclut
dans son rapport que « ce qui semble préoccuper, à l’exclusion de toute autres chose,
l’UCES[G], c’est le rattachement, presque l’annexion, d’un certain nombre de classes qui
sont rattachées actuellement » à l’enseignement primaire et qu’en l’occurrence le projet
« sous couleur de servir l’intérêt général, défend en réalité des intérêts particuliers »204.
Au surplus, le directeur de l’enseignement primaire ne refuse pas le principe d’un
enseignement secondaire inférieur regroupant in corpore les 13-15 ans. Il s’en déclare
même « partisan », quitte à sacrifier les 6ème primaires, mais à la condition « qu’il s’agisse
d’une réforme d’ensemble, portant à la fois sur l’organisation, les méthodes, les
programmes et la préparation [i.e. formation professionnelle] du corps enseignant »205.
Une série de conditions que le projet de l’UCESG ne remplit évidemment pas, même s’il
améliore la rationalisation de la fin de la scolarité obligatoire, tant du point de vue des
programmes que de l’organisation et même s’il propose une « démocratisation des
études », selon les conceptions de l’époque, c'est-à-dire permettant l’orientation (i.e.
sélection) des élèves « uniquement d’après leurs aptitudes intellectuelles et
professionnelles, et non plus […] d’après la situation matérielle des parents »206. Le
maintien des filières latines, le défaut « d’un but, d’une doctrine, des méthodes » pour
l’école secondaire projetée et l’absence de préparation pédagogique du corps enseignant
secondaire, notamment en matière de psychologie de l’enfant alors qu’ils devraient se
confronter à des élèves relativement hétérogènes scolairement, constituent des
insuffisances qui condamnent le projet207. Cependant, Albert Atzenwiler ne s’arrête pas à
une critique serrée. Parallèlement, il établit un véritable contre-projet dont l’objet est la
création d’ « une école secondaire de filles et de garçons, ayant, dans la diversité de ses
sections, une unité constituant réellement un ordre d’études nouveau »208. Ainsi, il
propose une « Ecole secondaire de culture générale » de trois années regroupant sans
exception l’ensemble des écoles et filières de l’enseignement secondaire inférieur et la
6ème primaire (degrés 7 à 9). Cette véritable « école moyenne unique » serait divisée en
trois sections dites « classique » (A), « moderne » (B) et « complémentaire » (C) ; chacune
servant à « l’orientation » des élèves. Reprenant la division ternaire du système
d’enseignement pour l’intégrer dans une même structure afin de permettre une bonne
« orientation » des élèves, Atzenwiler prévoit différentes mesures pédagogiques variables
204 Observations adressées à Monsieur le Conseiller d’Etat Paul Lachenal, Chef du Département de l’Instruction publique
sur un récent Projet de modification à la loi sur l’Instruction publique proposée par l’Union du corps enseignant
secondaire genevois, Genève, avril 1934, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 17.
205 Ibid., p. 1.
206 Ibid., p. 2.
207 Ibid., pp. 3, 6 et 9.
208 Ibid., p. 8.
208
selon les sections et les années (nombre d’enseignants par classe, méthodes,
programmes) pour à la fois assurer la transition du passage de tous les élèves entre les
deux ordres d’enseignement. Des mesures dans lesquelles la « psychologie de
l’adolescent » tient une place importante209. En outre, il propose le rattachement de la
2ème année enfantine à une école primaire qui débuterait avec la scolarité obligatoire et
retrouverait ainsi six années. D’ailleurs, son projet est relativement avancé puisque il
intègre une étude précise de solutions logistiques (bâtiments) et des coûts financiers de
son « école secondaire » unique210.
Hormis les questions conjoncturelles, mais ô combien importantes quant à la
répartition des effectifs entre les enseignements primaire et secondaire, le
développement d’une offre scolaire en faveur des écoles appartenant à la fraction basse
de l’enseignement secondaire inférieur a l’avantage de la cohérence structurelle car elle
résout le problème de l’articulation des deux ordres d’enseignement en les faisant se
succéder chronologiquement dans le cursus scolaire, comme cela était le cas avant 1911,
à l’exception notable des filières d’élites différenciées selon le genre. Si le projet de
réforme des trois derniers degrés de la scolarité obligatoire de l’UCESG est rejeté par le
DIP, dès septembre 1934, les classes de 6e primaires sont néanmoins réorganisées sur le
modèle des sections A et B du projet afin de concrétiser cette articulation voulue
comme rationnelle. Ainsi, les 6e B fortes, destinées à préparer les élèves « biens doués » à
l’enseignement secondaire, sont supprimées au titre que, « chaque année, un grand
nombre d’enfants se destinent à l’enseignement secondaire » et que les classes fortes ne
préparent spécialement qu’une « infime minorité » d’entre eux211. La plus grande
ouverture de l’accès à l’enseignement secondaire inférieur se fait donc aux dépens d’une
sursélection des élèves issus de l’école « populaire » (i.e. primaire), un principe qui
constituait pourtant le cœur du projet de « démocratisation des études » du socialiste
André Oltramare. Dès lors, les classes de 6e primaires sont distinguées en deux
catégories principales : « les sixièmes A [qui] doivent devenir les véritables classes de
raccordement avec l’enseignement secondaire » et « les sixièmes D [qui] doivent devenir
les classes de récupération [sic] des élèves qui ont éprouvé de sérieuses difficultés au
cours des années précédentes »212. Dorénavant, un élève « normal » termine
« normalement » sa scolarité obligatoire dans un établissement de l’enseignement
secondaire inférieur. Or, ce qui change fondamentalement par rapport à la situation qui
prévalait entre 1886 et 1910, c’est précisément que l’articulation entre l’enseignement
primaire et l’enseignement secondaire s’opère maintenant dans le cadre de la scolarité
obligatoire, amenant d’office, et non plus véritablement par choix, les élèves
« normalement doués » à entrer dans l’enseignement secondaire et à y tenter
consécutivement « leur chance ».
La légalisation d’une politique scolaire (1937-1940)
Durant la seconde moitié des années 1930, les autorités scolaires poursuivent avec
constance leur politique d’orientation systématique des élèves n’ayant pas ou peu de
retard scolaire vers les écoles de l’enseignement secondaire inférieur. Et pour éviter tout
« malentendu », plus ou moins volontaire, de leur part, les instituteurs se voient rappeler
officiellement qu’ils ont l’interdiction d’inscrire « la mention "Promu en 7ème année" dans
Ibid., p. 7.
Ibid., pp. 12-16.
211 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°63, mars 1934, p. 7.
212 Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°65, octobre 1934, p. 4.
209
210
209
le bulletin annuel des élèves de 6ème année A qui ont obtenu des résultats suffisants pour
être admis dans l’enseignement secondaire général ou professionnel ». Ils doivent s’en
tenir uniquement à la mention « promu »213. D’ailleurs, les directions des écoles
secondaires continuent à exercer une pression sur le DIP selon des intérêts et des
logiques propres reposant essentiellement sur la conservation ou le développement d’un
public, corrélativement le maintien de postes d’enseignement, quand il leur apparaît que
leurs effectifs sont en baisse ou risquent de l’être. Des intérêts considérés d’ailleurs
comme légitimes par ceux qui les expriment puisqu’ils ne cherchent aucunement à les
cacher. A l’exemple de la directrice de l’Ecole professionnelle et ménagère qui en 1939
expose ces intérêts assez crûment :
La direction de l’Ecole professionnelle et ménagère n’envisage pas sans inquiétude
une nouvelle diminution qui pourrait se produire, en septembre prochain, lors de
l’inscription des élèves de 1ère année, si le Département ne décide pas d’adresser à
nouveau aux élèves de 6me année primaire, une lettre analogue à celle d’août 1937.
Dans notre lettre du 4 juin 1937, nous attirions l’attention du Département sur les
possibilités que représente notre Ecole pour préparer une main-d’œuvre suisse
qualifiée et retarder, selon les prescriptions fédérales, l’époque d'entrée en
apprentissage privé en utilisant pleinement ses installations actuelles et son
personnel enseignant. Nous protestons contre le gonflement artificiel de l’effectif
des classes de 7e et 8e année [primaire], entièrement gratuites, qui ne devraient être
fréquentées que par les anormaux, les retardés ou les indisciplinés, en un mot par
les seuls inaptes à suivre un enseignement secondaire accessible aux élèves moyens214
pour lesquels notre Ecole a été instituée. [...]
Nous pouvons craindre de ne pouvoir utiliser chez nous ceux de nos maîtres
spéciaux qui sont au plancher de leur poste et qu'une situation spéciale ne permet
pas d'utiliser dans d’autres établissements. D’autre part, nos maîtresses de classes et
celles de nos maîtresses d’atelier enseignant dans les classes ménagères, en cas de
diminution du nombre de nos classes, ne donneraient plus la totalité des heures
répondant à leur traitement215.
Encore une fois l’habituel reproche fait à l’encontre d’un enseignement primaire
« voleur » d’élèves est sans fondement216 car les fluctuations des effectifs dans les deux
derniers degrés de la scolarité obligatoire sont d’abord tributaires de l’évolution
démographique. Ainsi, la baisse des effectifs entre 1935 et 1937 affecte l’ensemble des
écoles y compris les classes de 7ème primaire de préapprentissage (garçons). Dans cette
conjoncture démographique, la politique du DIP de promotion vers les écoles
secondaires évite tout au plus que leurs effectifs ne chutent encore. A dire vrai, c’est le
Collège moderne qui bénéficie d’un report d’élèves contre les 7ème primaire car à partir
de 1939 son effectif d’élèves s’accroît nettement plus vite que les autres écoles
Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°74, juin 1937, p. 6.
Souligné par nous.
215 Irène Levy-Delafontaine, directrice de l’Ecole professionnelle et ménagère, à Adrien Lachenal,
conseiller d’Etat DIP, Genève, 15 juin 1939, AEG DIP 1985 va 5.3.441.
216 Encore qu’il semble que certains enseignants mènent individuellement un combat d’arrière-garde en
faveur des 7ème primaires, notamment de l’école du Grütli, et ce, contre l’opinion dominante de leurs
représentants syndicaux (UIPG) et de la direction de l’enseignement primaire. En effet, le directeur de
l’enseignement secondaire constate encore en 1940 et à son grand regret « qu’un certain nombre de livrets
d’élèves portent "promues en 7me" ou "promue en 7me commerciale" alors que ces élèves ont des notes
suffisantes pour entrer dans l’enseignement secondaire ou dans l’enseignement secondaire professionnel »
(Henri Grandjean, directeur de l’enseignement secondaire, à Albert Atzenwiler, directeur de
l’enseignement primaire, Genève, 19 septembre 1940, AEG DIP 1985 va 5.3.444).
213
214
210
secondaires (Figure 8). Ce fait constitue un premier indice un peu solide pour
dénombrer le début de phénomène de massification du secondaire inférieur. Une
hypothèse qui se confirme si on la rapporte à l’origine socioprofessionnelle des élèves
boursiers217 et aux déclarations des enseignants du Collège moderne concernant des
classes de première année regroupant parfois « une véritable coalition d’indisciplinés ».
Ces enseignants réclament volontiers l’exclusion de ces élèves, dont les pires sont
qualifiés de « déséquilibrés », et demandent impérativement « qu’on les mette dans une
classe de préapprentissage »218. Face à la grogne des maîtres dont les plus virulents
n’hésitent pas à demander explicitement un renforcement de la sélection
(« l’élimination » (sic)) pour diminuer une hétérogénéité devenue insupportable parce
qu’elle perturbe gravement leur enseignement, le doyen du Collège moderne défend le
rôle « éducatif » de l’école envers des enfants dont « l’indiscipline n’est que passagère »
parce que due à l’adolescence, « période de crise et de transformations »219. Conséquence
logique mais aussi prix à payer, la baisse de la sélection dans les écoles de la fraction
basse de l’enseignement secondaire généraliste a visiblement entraîné, comme ici au
Collège moderne, l’arrivée d’élèves qui auparavant y auraient été refusés. Ceux-ci
semblent donc avoir de la peine à s’adapter aux méthodes et aux normes de cet ordre
d’enseignement. Un prix que le doyen du Collège moderne accepte de payer220. Sur la
base de ces constats, il est possible d’établir que la politique volontariste des autorités
scolaires participe à un début de massification de l’enseignement secondaire inférieur.
De toute manière, l’école primaire est sous haute surveillance des autorités scolaires.
En effet, dès le lendemain des plaintes sur le risque d’une diminution du nombre de ses
élèves que la directrice de l’Ecole professionnelle et ménagère adresse au conseiller
d’Etat, le directeur de l’enseignement secondaire, Henri Grandjean, réagit en demandant
au directeur de l’enseignement primaire de lui communiquer la liste des élèves qui,
« promus de 6ème année primaire avec des notes suffisantes dans l’enseignement
secondaire, […] s’inscrivent cependant dans les septièmes » ; ceci afin que le conseiller
d’Etat puisse envoyer un courrier aux parents de ces élèves pour les enjoindre à mettre
leur enfant dans les écoles secondaires plutôt que de les laisser à l’école primaire221. Ces
différentes pratiques de surveillance et d’informations auprès des parents se poursuivent
dans la décennie suivante, tout comme les directives officielles qui rappellent
inlassablement au corps enseignant primaire que les écoles secondaires priment sur les
7ème primaires222. Une continuité qui fait progressivement le désespoir des instituteurs de
l’école du Grütli à mesure que le nombre des élèves qui leur sont confiés baisse en
même temps que leur niveau scolaire. Eux qui devaient être une avant-garde
Cf. supra chapitre 8.
Procès-verbal de la Conférence des maîtres du Collège moderne, Genève, 23 juin 1938, AEG DIP 1985 va
5.3.439, pp. 3-4.
219 Ibid., pp. 5 et 4.
220 En 1939, la suppression des classes de 1ère année d’apprentissage de l’Ecole de commerce qui accepte
les élèves à partir de 14 ans est supprimée au titre que l’obligation scolaire ayant été portée à 15 ans
révolus, aucun adolescent ne peut entamer un apprentissage avant cet âge. Cette nouvelle disposition
oblige tous les garçons qui se destinent à entrer dans la section « apprentissage » de l’Ecole supérieure de
commerce à faire deux ans, et non plus un, de Collège moderne, poussant ainsi à une plus longue
fréquentation de ce dernier (Pierre Jacquet, Le Collège moderne de Genève (anciennement Ecole professionnelle).
Histoire d’une institution, Genève, DIP-Imprimeries populaires, 1970, pp. 63-64).
221 Henri Grandjean, directeur de l’enseignement secondaire, à Albert Atzenwiler, directeur de
l’enseignement primaire, Genève, 16 juin 1939, AEG DIP 1985 va 5.3.441.
222 Cf. Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n°83, juin 1941, pp. 6-7 ; cf. Bulletin officiel de l’enseignement
primaire, n° 87, juin 1943, pp. 6-7.
217
218
211
pédagogique (Ecole active) et sociale223 se retrouvent à gérer « l’échec scolaire » au
lendemain la Seconde Guerre mondiale :
Il y a quelques années encore, lorsqu’elles s’appelaient « classes de
préapprentissage », les 7es et 8es années de l’école du Grütli jouissaient d’une
excellente réputation. Il en est sorti un grand nombre d’élèves qui, après un
apprentissage chez un patron, ont fait une utile et honorable carrière. Or, depuis
quelques années, les maîtres de l’école ont pu constater un double fléchissement
dans le nombre et la qualité des élèves qu’ils recevaient. Ce regrettable changement
est la conséquence de deux dispositions adoptées par le Département de
l’Instruction publique en matière de promotion des élèves et qui sont les suivantes :
I. Tous les élèves qui sortent de 7e A [équivalente aux 6e A avant 1945] avec des
notes suffisantes sont dirigés sur le Collège moderne (les maîtres de 7e et les
inspecteurs insistent auprès des parents qui voudraient diriger leurs enfants sur
l’école du Grütli pour qu’ils renoncent à leur idée).
II. Les élèves qui auront 13 ans révolus le 1er septembre et qui ne sont pas promus
dans le degré suivant sont admis dans des classes C. Ces classes C sont concentrées
à l’école du Grütli.
Ces dispositions auront sur la destination de l’école du Grütli, si elles doivent se
perpétuer, une influence profonde. Elles les transformeront, à brève échéance, en
une école de déficients où les débiles mentaux en âge scolaire viendront attendre
l’époque de leur libération, puisque n’y seront plus admis que les élèves sortant des
classes D et des élèves ayant au moins deux années de retard224.
Pour autant, la proposition des instituteurs pour sauver leur public, soit diriger vers
leurs classes le « nombre important d’élèves » qui au sortir de la 1ère année ou de la 2ème
année du Collège moderne entre en apprentissage en entreprise, n’a aucune chance de
recevoir un écho favorable auprès du directeur de l’enseignement primaire. En effet,
Henri Grandjean est un farouche partisan de la politique de l’enseignement secondaire
inférieur visant à la fin « normale » de la scolarité obligatoire. Jusque dans les années
1950, il demeure d’ailleurs persuadé, à l’instar du corps enseignant secondaire dont il est
issu225, que le corps enseignant primaire « imbu de sa supériorité pédagogique » essaie
d’empêcher les élèves d’aller dans l’enseignement secondaire inférieur par de mauvais
conseils. Quant aux classes dites « de préapprentissage », il comprend leur instauration
comme le « souci de créer des classes concurrentes à l’enseignement secondaire
inférieur » afin « de leur enlever leurs élèves, et de constituer une école "moyenne" à
caractère résolument primaire »226. Face à de telles dispositions d’esprit, les doléances des
instituteurs du Grütli restent lettres mortes. La réalisation de cette politique scolaire de
promotion vers les établissements de l’enseignement secondaire inférieur est d’autant
plus facilitée qu’avec la mort du directeur de l’enseignement primaire d’Albert
Atzenwiler à la fin de l’année 1940, c’est Henri Grandjean lui-même qui reprend sa
fonction en la cumulant avec celle de directeur de l’enseignement secondaire !
Cf. Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 19291969, Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, pp. 31-35.
224 La Conférence des maîtres de l’école du Grütli à Henri Grandjean, directeur des enseignements
primaires et secondaires, Genève, 1er juillet 1947, AEG DIP 1985 va 5.3.770.
225 Henri Grandjean commence sa carrière d’enseignant d’histoire à l’Ecole professionnelle et à l’ESJF dès
1919 (cf. Henri Gandjean, directeur de l’enseignement secondaire, à Jean-Paul Extermann, directeur
détaché de l’enseignement, Genève, 14 février 1958, AEG DIP 1985 va 5.3.796).
226 Henri Grandjean, directeur de l’enseignement secondaire, « Admission dans l’enseignement
secondaire », Genève, 28 avril 1950, AEG DIP 1985 va 5.3.579, p. 2.
223
212
Parallèlement, l’œuvre de rationalisation des derniers degrés de la scolarité
obligatoire se poursuit par petites touches successives. Ainsi, la classe pour garçons de
quatorze à quinze ans de l’Ecole supérieure de commerce est supprimée à cause à la fois
de son « caractère professionnel » et parce que faisant « double emploi avec la 2ème année
du Collège moderne »227. Lentement mais sûrement, une articulation du système
d’enseignement se dessine qui, en supprimant les doublons et les chevauchements,
rétablit la succession l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire inférieur
dans le cadre de la scolarité obligatoire et que suit l’enseignement secondaire
professionnel pour la scolarité post-obligatoire. Cette articulation, Henri Grandjean la
défend et en propose une ébauche dès sa prise de fonction en tant que directeur de
l’enseignement secondaire en 1938, poste nouvellement créé. En effet, pour éviter « tout
risque de conflits entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire », il estime
nécessaire d’ « établir une coupure nette entre ces deux [ordres d’]enseignement ». En
conséquence, il propose que « les 6e » restent « primaires » et que « les 7e et 8e
primaires » deviennent des « sections j[eunes] gens du Collège moderne [et] j[eunes]
filles de l'Ecole ménagère ». De ce fait, estime-t-il, toutes les « discussions sur la
répartition des élèves » tomberaient d’elles-mêmes228.
La révision de la loi sur l’Instruction publique telle qu’elle est votée par le Grand
Conseil le 6 novembre 1940 consiste principalement en une mise en ordre de la loi sur
l’Instruction publique de 1886. La première opération concerne l’élimination de tout ce
qui ne relève pas des principes de l’Instruction publique. Ainsi, la liste des disciplines à
enseigner est renvoyée dans le domaine réglementaire et remplacée par l’introduction
d’articles définissant les buts de l’Instruction publique. La deuxième opération est celle
de la mise à jour des « normes légales » afin qu’elles « correspondent à la réalité du
système scolaire »229. Cela est plus particulièrement vrai de son article 29 qui stipule que
la fin « normale » de la scolarité obligatoire se fait dans l’enseignement secondaire. C’est
devenu là une réalité de fait et cruciale de la politique scolaire du DIP mais absente de la
loi. Pourtant, on aurait tort de penser qu’il s’agit là d’une mesure qui s’étend
« universellement » à tous les élèves car, même adoucie pour la fraction basse de
l’enseignement secondaire inférieur, la sélection scolaire constitue toujours le ressort
essentiel du fonctionnement du système d’enseignement. C’est notamment pourquoi au
final, malgré les discours, la subdivision entre primaire et secondaire se maintient dans
les derniers degrés de la scolarité obligatoire. Si « les 7èmes et 8èmes primaires » se
perpétuent c’est qu’une fonction bien précise leur est assignée : celle d’être
« exclusivement des classes complémentaires à l'enseignement primaire », destinées aux
élèves les plus faibles scolairement (i.e. « retardés »), qui, « en aucun cas, […] ne peuvent
être assimilées à l'enseignement secondaire inférieur »230.
L’augmentation du taux de scolarisation dans le secondaire inférieur avant la fin de
l’école obligatoire paraît suffisamment perceptible dans la seconde moitié des années
1930 pour que certains, notamment dans les milieux proches des questions éducatives et
souvent liés directement ou indirectement à l’IJJR, s’en inquiètent déjà231. Cette
Bulletin officiel de l’enseignement primaire, n° 83, juin 1941, p. 10.
Henri Grandjean, « notes », Genève, 8 avril 1938, AEG DIP 1985 va 5.3.439.
229 Marco Marcacci et Elizabeth Chardon, Tu finiras au Grütli ! Une école de fin de scolarité. Genève 1929-1969,
Genève, La Criée-SRED-Passé Présent, 2004, p. 53.
230 Adrien Lachenal, conseiller d’Etat DIP, « Allocution aux promotions de l’Ecole supérieure de
commerce », Genève, 1er juillet 1939, AEG DIP 1985 va 5.3.439, pp. 3-4.
231 Ce mouvement n’est cependant pas propre à Genève ou à la Suisse. La France connaît une tendance
similaire à la même époque (cf. Jean-Paul Briand & Jean-Michel Chapoulie, Les Collèges du peuple :
227
228
213
inquiétude se focalise en cette époque de grave crise économique sur les problèmes du
chômage qui touchent les « carrières libérales »232. Cependant, le DIP ne modifie en rien
sa politique qui consiste à faire de la fréquentation des écoles de l’enseignement
secondaire inférieur la fin « normale » de la scolarité obligatoire. Il arrive même à la faire
inscrire dans le marbre de la loi.
Si l’on va au-delà des apparences, on constate que cette « peur » sociale et cette
politique scolaire ne sont pas antinomiques. Au contraire, elles se complètent. En effet,
la volonté de résoudre les problèmes structurels de la fin de la scolarité obligatoire vise
plus ou moins confusément à travers projets, réorganisation et pratiques à une
rationalisation des cursus scolaires qui sont toujours et nécessairement articulés sur des
« destins » sociaux. C’est bien pourquoi les acteurs réfléchissent alors essentiellement en
terme d’« orientation professionnelle » eu égard aux conséquences socioprofessionnelles
des parcours scolaires. Pour ce faire, c’est bien en premier lieu à l’intérieur du système
d’enseignement qu’on se soucie de réguler les cursus scolaire dans la meilleure
adéquation des aptitudes de chaque élève et des besoins sociaux. De ce point de vue, la
baisse relative des normes de sélection dans les écoles du secondaire inférieur entraîne,
certes, un moindre tri à l’entrée, mais elle n’empêche nullement une distribution
sélective des élèves à sa sortie, de l’apprentissage au Collège en passant par les écoles
professionnelles. Au fil des retouches successives et des pratiques institutionnelles dans
les années 1930, la solution de l’enseignement secondaire comme moyen de résoudre le
chevauchement des deux ordres d’enseignement dans les derniers degrés de la scolarité
obligatoire et pour assurer au mieux selon les besoins socioéconomiques la place de
chacun dans la société s’impose parce qu’au bout du compte tous, sans exception ou
presque, lui reconnaissent une vocation naturelle à « orienter » (i.e. sélectionner) les
élèves au sein du système d’enseignement.
Qu’il s’agisse du projet de l’UCESG et, plus encore du contre-projet d’Albert
Atzenwiler en 1934 et, dans une moindre mesure, de celui d’Henri Grandjean en 1938, il
est remarquable de constater que ces documents contiennent des idées, des principes et
des dispositions qui, pour un bon nombre d’entre elles, présideront à la création du
Cycle d’orientation (C.O.) quelques trente ans plus tard (1962). D’ailleurs, Robert
Dottrens n’hésite pas à écrire en 1936 que, d’après « de nombreuses personnalités », la
meilleure organisation scolaire serait la création d’un « second cycle d’études (école
moyenne) », long de trois années, « dont la fin coïnciderait avec la période de scolarité
obligatoire (15 ans) » et « permettrait une répartition bien meilleure des
enseignements »233. Preuve, s’il en est, de leur circulation au sein des élites scolaires,
preuve aussi que le C.O. est bien moins une création ex nihilo qu’une construction lente
qui finit pas s’imposer comme la solution rationnelle au problème récurrent de
« l’orientation » (i.e. sélection) des élèves à la fin de la scolarité obligatoire, cela à un
moment de l’évolution sociale et dans une conjoncture socioéconomique
exceptionnellement favorables234.
l’enseignement primaire supérieur et le développement de la scolarité prolongée sous la Troisième République.
CNRS/INRP/ENS Fontenay-aux-Roses, 1992).
232 « L’orientation professionnelle en rapport avec l’encombrement des carrières libérales est un problème
des plus graves, qui préoccupe à l’heure actuelle bien des milieux », affirme alors Léon Walther, spécialiste
de l’orientation professionnelle à l’IJJR, dans la préface d’un livre expressément consacré au sujet :
Orientation professionnelle et carrières libérales, Neuchâtel et Paris, Delachaux & Niestlé, 1936, p. 5.
233 « L’école primaire en Suisse romande et plus particulièrement à Genève », in Walter Guyer (éd.),
Erziehungsgedanke und Bildungswesen in des Schweiz – L’éducation en Suisse : tendance et réalisations, Frauenfeld,
Huber Verlag, 1936, p. 50.
234 Cf. infra chapitre 10.
214
Cependant, il existe deux restrictions de taille à ce qui pourrait apparaître comme
une « démocratisation » et/ou une massification volontaire de l’enseignement secondaire
inférieur de la part des autorités scolaires et politiques dans l’Entre-deux-guerres. La
première restriction concerne l’important retard scolaire qui affecte plus de la moitié des
élèves dans le cadre de l’école primaire et empêche une majorité d’entre eux d’accéder à
la fraction basse de l’enseignement secondaire inférieur. Pour que l’enseignement
secondaire se massifie véritablement, il faut que les familles décident de laisser leurs
enfants à l’école au-delà de l’âge de fin de scolarité obligatoire (quinze ans) – ce qui
suppose qu’elles aient intégré la conception que l’école peut leur être « profitable ». En
ce sens, la fréquentation des écoles de l’enseignement secondaire inférieur concerne
avant tout les enfants « normalement doués » qui accèdent seulement au Collège
moderne (i.e. Ecole professionnelle) et à l’Ecole professionnelle et ménagère. En effet –
deuxième restriction de taille à cette démocratisation/massification du secondaire
inférieur –, la voie de la formation des élites, les classes latines des divisions inférieures
du Collège et de l’ESJF, demeure farouchement préservée de tout adoucissement de la
sélection, comme en témoigne la distinction toujours opérée entre les « biens doués » et
les « normalement doués ». D’ailleurs, l’abandon des classes primaires de 6e B fortes en
1934 marque un recul de la volonté de pousser les meilleurs enfants des classes
populaires vers les études supérieures par leur sursélection. Autrement dit, le souci de
l’adéquation du nombre de gens formés et des places disponibles sur le marché de
l’emploi, selon une logique malthusienne235, reste alors dominant dans une période
profondément marquée par la Grande crise économique mondiale.
De fait, cette logique n’est jamais vraiment remise en question au sein du DIP. Seul
est contesté, au niveau politique (Grand Conseil), le caractère de classe de la sélection
scolaire des élites et c’est autour de la question de l’existence de la 7ème année du Collège,
ou plutôt de la question de sa suppression que les débats se cristallisent. En règle
générale, c’est des députés de gauche (socialistes) que vient l’offensive. Cette question
récurrente n’est pas anodine parce que cette classe est un lieu stratégique, et donc
éminemment symbolique, dans le système d’enseignement genevois. En effet, son
existence est intimement liée, dans l’esprit des hommes du siècle, à la sélection et à la
fabrication de l’élite masculine locale et pour laquelle l’apprentissage du latin dès la 7e
fonctionne comme une branche de sélection, notamment en empêchant tout
raccordement scolaire ultérieur ; la tentative la plus sérieuse pour la supprimer étant celle
du socialiste André Oltramare avec son projet législatif d’école moyenne de 1927.
Les questions liées à « l’orientation professionnelle » des élèves au travers de leurs
parcours scolaires dans les derniers degrés de la scolarité obligatoire sont alors dans l’air
du temps, dans la mesure où la crise économique renforce la volonté de mieux
sélectionner les élèves afin d’éviter les « pertes », y compris financières, sur des
investissements infructueux, à savoir des élèves qui échouent dans leurs études
secondaires. La lente progression du taux de scolarisation dans le secondaire inférieur
avant la fin de la scolarité obligatoire n’apparaît pas toujours très clairement aux acteurs
de l’enseignement durant la décennie 1930-1940, notamment parce que pour eux, il
s’agit avant tout de maintenir des publics selon des intérêts corporatistes. Nombre
d’entre eux s’inquiètent néanmoins des enjeux sociopolitiques de la sélection scolaire
dans l’accessibilité aux études secondaires face à la Grande crise économique, selon une
volonté de strict ajustement de l’offre et de la demande de travail en période de
Cette conception de la sélection scolaire est également particulièrement prégnante parmi le personnel
politique du canton dès les années 1920 (cf. Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à
l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres, Université de Genève, 1997, pp. 254-255).
235
215
chômage massif236. Le problème des carrières dites « libérales » monopolise l’attention
des contemporains par la « peur » sociale de la figure de l’intellectuel se muant en
révolutionnaire parce que prolétarisé237 dans un contexte porté par des tensions
sociopolitiques très fortes238, amorçant la montée du péril nazi et la marche à la grande
conflagration mondiale.
Au début de la Seconde Guerre mondiale et au lendemain de la stupéfiante défaite
de la France (mai-juin 1940), la révision de la loi sur l’Instruction publique offre ainsi
une nouvelle opportunité aux socialistes pour remettre sur le tapis la question de la
suppression de la 7e latine du Collège. Bien que la tentative échoue logiquement vu les
rapports de force politique (la droite est majoritaire au Grand Conseil), l’argumentaire
auquel se rallie la majorité des députés est éclairant à la fois sur le caractère naturel et sur
l’impérieuse nécessité sociale de la sélection scolaire (i.e. « orientation
professionnelle »)239 légitimant donc la répartition des élèves entre les trois parties
distinctes et hiérarchisées de la fin de l’enseignement obligatoire :
Cette septième du Collège est aussi une classe d’essai pour opérer la sélection.
Quand un enfant quitte l’école primaire, il se peut qu’il ait intérêt à se spécialiser
secondairement avant d’autres élèves moins spécialement doués : je pense aux
élèves de l’école primaire qui aboutiront au Collège moderne, puis à l’Ecole de
commerce ou autre école secondaire, qui suivront deux années complémentaires au
lieu de faire deux années secondaires – voilà, Monsieur Pillionnel, pour l’orientation
professionnelle240 – pour les jeunes filles : école ménagère ou école secondaire. Les
parents ont ainsi pour leurs enfants une année de choix, si elle s’accomplit avec
succès, tant mieux pour l’enfant, qui fait une année secondaire de plus. Si, au
La crise atteint Genève, comme le reste de la Suisse en général, en 1931 et c’est à ce moment que le
nombre des chômeurs s’envole toujours plus chaque année : 2'220 en 1931, 4'200 en 1932 puis culmine à
6'020 en 1937 (Claude Raffestin, Genève, essai de géographie industrielle, Saint-Amand-Montrand, Imprimerie
Bussière, 1968, p. 77).
237 Commune à l’ensemble de l’Occident, cette idée ne date pas de l’Entre-deux-guerres, et on peut même
la faire remonter aux premières interprétations sur les causes de la Révolution française au XIXe siècle (cf.
André Chervel, La culture scolaire. Une approche historique, Paris, 1998, pp. 182-183), mais la crise économique
l’aggrave et semble lui donner d’autant plus corps dans les discours de l’époque : « Il est vrai que, de tout
temps, un certain nombre de bacheliers et de licenciés ont eu de la peine à trouver une occupation
correspondant à leur formation. La grande crise de l’Entre-deux-guerres a fait du sous-emploi et de la
dégradation de la condition d’une partie des diplômés un problème aigu en Allemagne et dans bien
d’autres pays. D’une façon générale, les ouvrages consacrés à la situation professionnelle et sociale des
diplômés ont été imprégnés de pessimisme jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, et même
pendant quelques années ensuite. L’un des livres les plus connus sur les travailleurs non manuels, White
Collar, de C. Wright Mills, qui date de 1951, traite encore dans cet esprit la question des débouchés de
l’enseignement supérieur » (Roger Girod, Politiques de l’éducation. L’illusoire et le possible, Paris. PUF, 1981, pp.
113-114). Par ailleurs, des boursiers de la fondation « Pour l’Avenir » (cf. infra chapitre 10) comprennent
aussi son action en faveur de la « justice sociale » par la « justice scolaire » comme « un antidote à la
révolution » (La Fondation « Pour l’Avenir ». Enquête sur les résultats de 15 ans d’activité, Genève, circa. 1938,
AIJJR Fonds Pour l’Avenir, p. 64).
238 A Genève, cette tension atteint son paroxysme le 9 novembre 1932, quand l’armée suisse tire sur la
foule faisant 13 morts et plusieurs centaines de blessés. La foule composée de militants socialistes et
d’ouvriers en très large majorité s’est rassemblée pour manifester contre un meeting de l’Union nationale,
parti fascisant dirigé par Georges Oltramare, qui n’est autre que le frère cadet du socialiste André
Oltramare (cf. Georges Kliebès, Un coup… tirez bas … feu !... : Genève, 9 novembre 1932, Genève, Editions
Slatkine, 1992 ; cf. Charles Heimberg, Pour une histoire sans trous de mémoire : 60 ans après la fusillade du 9
novembre à Genève, Genève, Edité par le GSSA, 1992).
239 Cf. Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997, pp. 281-285.
240 Souligné par nous.
236
216
contraire, on constate qu’il ne « mord » pas, il n’a pas pour autant compromis le
raccordement, après cette année d’essai avorté, il peut aller au Collège moderne241.
241
Adrien Lachenal, conseiller d’Etat DIP, MGC, 6 novembre 1940, pp. 1381-1382.
217
218
Chapitre 10
De la sélection des « mieux doués » au Cycle d’orientation (1920-1964)242
Déjà posée avant 1914 avec l’accroissement de la division du travail243, la question
d’une meilleure répartition des individus dans l’ordre socioéconomique est fortement
relancée par les difficultés économiques qu’engendre la reconversion des économies au
lendemain de la Première Guerre mondiale. Si Genève, canton d’un pays resté neutre
dans ce conflit, est un peu moins touché conjoncturellement par ce problème, l’intérêt
pour cette question se développe autour de la notion d’« orientation professionnelle ».
Dans la décennie qui suit la Grande Guerre, on assiste en effet à la création de plusieurs
institutions qui déploient leurs activités dans ce nouveau domaine de recherche et de
pratique. Fruit de l’initiative privée, ces institutions poursuivent des intérêts très variés,
d’ordre économique, réformiste socialement, voire philanthropique, ou encore
scientifique. Et si l’orientation professionnelle répond donc à des finalités très diverses,
qui s’avèrent parfois contradictoires, elle procède, en revanche, toujours de la volonté de
définir la meilleure et la plus rationnelle affectation des individus dans l’ordre social
(élite) ou dans l’ordre économique (division du travail) en mettant à contribution les
apports scientifiques fournis par l’essor parallèle de la récente psychologie expérimentale
qui, en retour, trouve là un champ d’application et donc de développement. Alors que
les milieux économiques genevois s’intéressent d’abord à l’orientation professionnelle
comme moyen scientifique et technique d’organiser le processus d’amélioration du
rendement, ouvrant ainsi un « marché » vite disputé, l’Etat cantonal se tient informé des
initiatives relatives à l’orientation professionnelle sans toutefois développer de structure
propre en la matière au cours des années 1920. Pour autant, la sélection (i.e. orientation)
des candidats aux formations professionnelles (apprentis) et l’aspiration à la réforme
sociale, selon une volonté d’apaisement des conflits sociaux avec une intention de
contrôle de la répartition des individus dans la hiérarchie sociale par une sélection
242 Le présent chapitre, et plus généralement tout ce que nous pouvons dire à propos de l’orientation
professionnelle et de l’orientation scolaire, nous le devons aux recherches d’Astrid Thomann. Ainsi, les
informations et les analyses présentées ici sont pour beaucoup le produit d’une communication que nous
avons présentée conjointement au 24e congrès de l’ISCHE à Paris, en juillet 2002. Nous tenons donc à
remercier Astrid Thomann pour sa générosité intellectuelle tout en soulignant l’importante dette que nous
avons ainsi contractée à son égard dans la compréhension des processus de sélection scolaire au sein du
système scolaire genevois et de leurs rapports avec la société. D’ailleurs, Astrid Thomann prépare une
thèse en Sciences de l’éducation sur cet objet et dont le titre est : « Entre formation et profession :
l’orientation scolaire et professionnelle à Genève (1890-1969) ». Pour une première approche sur l’histoire
de l’orientation professionnelle en Suisse cf. Astrid Thomann et al., « L’Orientation professionnelle et les
sciences de l’éducations : deux voies contrastées », in Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly (éd.), Emergence
des sciences de l’éducation en Suisse à la croisée de traditions académiques contrastées. Fin du 19e – première moitié du 20e
siècle, Berne, Peter Lang, 2006, pp. 291-320.
243 Cf. Michel Huteau et Jacques Lautrey, « Les origines et la naissance du mouvement d’orientation »,
L’orientation scolaire et professionnelle, n°1, janvier-mars 1979, pp. 3-5.
219
scolaire conçue comme neutre socialement, se rejoignent pour faire du système
d’enseignement le premier lieu de concrétisation de ces enjeux sociaux244.
Les origines : « Pour l’Avenir » et le projet d’école moyenne unique (1920-1927)
Au sein des milieux de gauche, tout au moins parmi ceux appartenant à son aile
démocratique, et en liaison avec l’essor des questions pédagogiques et de leur réforme
dans le sillage du mouvement de l’Education nouvelle dans l’immédiat après Première
Guerre mondiale, l’accès des enfants les plus « doués » des classes populaires devient
une question sociale à résoudre. Comme souvent, face aux refus d’agir des autorités
politiques (voir par exemple le cas des « cuisines scolaires » en 1888245), c’est l’initiative
privée qui prend les devants. A Genève, comme nous l’avons vu, c’est la Fondation
« Pour l’Avenir » qui a été la première institution privée d’application sociale de quelque
chose qui ressemble à une tentative d’encouragement conséquente aux études à
destination des enfants des classes populaires246. Se référant au mouvement des
Compagnons de l’Université Nouvelle en France247, la Fondation « Pour l’Avenir »
résulte d’une volonté de plus grande justice sociale passant par une meilleure justice
scolaire. En ce sens, elle est une création de la gauche socialiste et démocratique
puisqu’elle émane de la Commission de Justice sociale dans l’Education de l’Union
sociale ; cette dernière étant un organisme du mouvement socialiste réformiste né dans
l’immédiat après-guerre248. Cette volonté se traduit par la facilitation de l’accès à la
formation (supérieure ou professionnelle) grâce à l’attribution de bourses. En
244 A Genève, le psychologue Edouard Claparède est parmi les premiers à proposer une « orientation
professionnelle » conçue comme un processus continu qui doit être intégré à l’école et qui, selon lui,
permettrait ainsi de détecter les aptitudes des individus afin de construire une « école sur mesure » (cf.
Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale, Genève, Kündig, 1916). Ce processus continu doit également
permettre de « détecter les talents » et de sélectionner les élèves les « mieux doués » scolairement (cf.
L’orientation professionnelle. Ses problèmes et ses méthodes, Etudes et documents : Série J. – Enseignement no1,
Genève, BIT, 1922).
245 Cf. Liliane Palandella, Vive le parascolaire ! Entre l’école et la famille à Genève depuis 1886, Genève, GIAP,
2006.
246 Cf. « Lettre au Conseil d’Etat, Genève, 29 mars 1920, AEG DIP 1985 va 5.3.119.
247 « Il s’est trouvé un groupe d'universitaires mobilisés, d’esprit très "ancien combattant" – il faut lire leur
analyse des transformations provoquées par la guerre chez les intellectuels – et très sensible à la
fraternisation des classes sociales sous l’uniforme, comme aux carences du commandement et au peu
d’instruction de la troupe. Ce groupe lance une campagne pour reconstruire le système d’éducation sur de
nouvelles bases. Les "Compagnons" – c’est ainsi qu'ils se désignent, anonymement et collectivement publient leur manifeste sous le titre : L’Université nouvelle (1918). L’idée centrale en est l’école unique. Il
s’agit de donner à tous les Français la même formation de base et d’élever le niveau général d'instruction,
donc d’allonger cette école unique jusqu’à 14 ans. Concrètement, cela implique l’unification des petites
classes des lycées et des écoles primaires, l’allongement des études élémentaires et le raccourcissement des
études secondaires, qui commenceraient deux ans plus tard. La dernière année de l’école unique serait une
année d'orientation. Et les compagnons écrivent, exprimant déjà le lien communément établi en France au
XXe siècle entre justice scolaire et justice sociale : "L’école unique résout simultanément deux questions:
elle est l’enseignement démocratique et elle est la sélection par le mérite" » (Antoine Prost, Histoire générale
de l'enseignement et de l'éducation en France, t. 4 : L'École et la Famille dans une société en mutation, Paris, 1981, p.
215).
248 « Emus par les événements qui suivirent l’Armistice de novembre 1918 et qui suscitèrent dans tout le
pays, et durant tout l’hiver, une inquiétude et une agitation générales, quelques citoyens genevois
formèrent en 1919, une association qui prit le nom d’Union sociale. Le nom indiquait suffisamment le but
général : grouper tous ceux qui, sincèrement, désiraient travailler à une union sur le terrain social, au lieu
d’attendre de la lutte la solution des conflits rendus plus aigus par la crise de la guerre » (Brochure « Pour
l’Avenir », Genève, avril 1920, AIJJR Fonds Pour l’Avenir, p. 4).
220
l’occurrence, les promoteurs de la fondation aspirent à ce que le « principe démocratique
du droit de chacun à occuper la place qu’il mérite par ses aptitudes soit enfin réalisé »249.
La volonté d’apaisement social, la crainte de l’attrait que le projet révolutionnaire
communiste suite à sa prise de pouvoir en Russie exerce sur les masses ouvrières,
conjugués à de véritables aspirations démocratiques dépassant le cadre politique, se
mêlent et conduisent à une vision malthusienne de la justice sociale. Cette vision sert de
cadre référence et d’horizon d’attente progressistes lors des débats sur la
« démocratisation » de l’enseignement secondaire et dans le développement de
l’« orientation scolaire » jusqu’aux années 1950.
Bénéficiant rapidement du soutien financier et administratif des autorités politiques
et scolaires genevoises250, qui sont représentées dans les instances de la Fondation puis
menant rapidement une véritable collaboration avec Département de l’Instruction
Publique (DIP) via l’introduction du carnet d’aptitudes dans les derniers degrés de la
scolarité obligatoire251, la Fondation a été le premier lieu d’expérimentation scientifique
de l’orientation scolaire – plus que de l’orientation professionnelle. Afin de faciliter
l’« orientation professionnelle » et la sélection (ou dépistage) des futurs boursiers252, une
première version de la procédure d’attribution des bourses est définie et c’est à l’IJJR
qu’est confiée la tâche de sélectionner les boursiers dans le cadre des activités qu’il mène
dans son cabinet d’orientation professionnelle, fondé en 1918 et dirigé par le
psychologue Léon Walther253. Les tests pédagogiques et psychologiques, rapidement mis
en place et exécutés par des membres éminents de l’Institut Jean-Jacques Rousseau
(IJJR)254, aux côtés de l’enquête sociale et des entretiens, ces derniers visant à jauger du
« Circulaire Pour l’Avenir Fondation pour la justice sociale de l’éducation », Genève, avril 1920, AEG
DIP 1985 va 5.3.119.
250
Outre des apports proprement financiers, le DIP décide que les boursiers de la Fondation seront au
bénéfice de l’exemption des taxes scolaires dans les établissements d’enseignement secondaire inférieur
(cf. Fondation « Pour l’Avenir », Rapport année 1921, Genève, Rotogravure SA, mai 1922, AIJJR Fonds
Pour l’Avenir, pp. 3-5).
251 Celui-ci est utilisé dans les classes de 6e primaire, de 7e du Collège et de l’ESJF et aux premières années
de l’Ecole professionnelle et de l’Ecole professionnelle et ménagère (les douze à quatorze ans).
252 André Oltramare, président de la fondation « Pour l’Avenir », à Jules Mussard, conseiller d’Etat DIP,
Genève, 22 novembre 1920, AEG DIP 1985 va 5.3.119 ; Jules Mussard, conseiller d’Etat DIP, à André
Oltramare, président de la fondation « Pour l’Avenir », Genève, 4 décembre 1920, AEG DIP 1985 va
5.3.119.
253 Dès sa création, le cabinet de l’IJJR s’est intéressé aux questions du rapport entre école et profession, et
elle en constitue peut-être même l’origine. En mars 1918, une seconde et vaste enquête d’orientation
professionnelle préparée par Julien Fontègne (1879-1944), qui joue alors un rôle décisif dans la création
du cabinet et qui devient peu après un des grands spécialistes de l’orientation professionnelle en France
(cf. Jean-Paul Sauzède, Astrologie, déterminisme et orientation. De la typoscomie d’Adolphe Ferrière à l’orientation
assisté par ordinateur : quelle est la place du sujet dans son orientation, thèse en Sciences de l’éducation, Université
de Lumière Lyon II, 1995, pp. 56 et 97), est lancée avec l’accord du DIP. Un questionnaire portant sur la
profession des pères et des mères et sur les préférences exprimées des élèves pour les métiers est adressé à
toutes les classes de l’école primaire genevoise. Cherchant les facteurs quant au choix du métier par les
enfants par rapport à celui des parents, les résultats de l’enquête révèle surtout le hiatus béant qui existe
entre la structure par secteur d’activité de la population active et les souhaits de métier exprimés par les
enfants. Par exemple, 25% des élèves garçons âgés de 9 à 14 ans déclarent vouloir devenir mécanicien
alors que seulement 1% désirent être maçons. Ces résultats achèvent de convaincre les membres de l’IJJR
de l’urgence d’une véritable « orientation professionnelle » à Genève (cf. M. Chavannes et H. Jezler, « Le
choix d’une profession », L’Intermédiaire des Educateurs, n°64-67, janvier-avril 1919, pp. 25-36 ; cf.
« Statistique du choix de la profession de l’école primaire à Genève », s.l., s.d., AIJJR Fonds général FG 1
D).
254
Parmi ceux-ci, signalons notamment : Edouard Claparède, Pierre Bovet et Jean Piaget (cf. « Procèsverbaux des séances du Conseil de la Fondation Pour l’Avenir de 1920 à 1928 », Genève, AIJJR Fonds
249
221
« caractère » et du niveau « moral » des candidats, ont pour but explicite de sélectionner
(i.e. orienter professionnellement) bien qu’au demeurant, les notes et les appréciations
des bulletins scolaires constituent le premier critère de sélection255. La sélection ne
dérange alors pas. Elle est même perçue comme naturelle en vertu des trois préceptes
qui guident le tri des boursiers : nécessiteux matériellement, méritants scolairement et
talentueux intellectuellement ; ceci selon un dosage variable de cas en cas. De toute
manière, la Fondation ne peut aider tous les enfants des classes populaires au regard de
ses moyens financiers, ce qui l’oblige, de fait, à une sélection. Cependant au sein du
Conseil de la Fondation, deux tendances se dessinent dans le contexte de la crise sociale,
politique et économique de l’Entre-deux-guerres. La première veut le renforcement de la
sélection et continue de percevoir l’« orientation professionnelle » selon cette optique.
La seconde paraît prête à répondre d’abord à un besoin d’ordre social et tend à adoucir
la sélection des boursiers : elle consiste à ne plus seulement aider les « mieux doués »
mais d’élargir cette aide à tous les élèves méritant scolairement mais privés des
ressources économiques256.
Pour autant, on observe que la grande majorité des candidats qui passent la
sélection du concours ne se dirige pas vers les filières de formation professionnelle, mais
vers celles qui débouchent sur des études « longues » ou du moins d’une certaine
longueur257. Si l’ambition des dirigeants de la fondation (universitaires, membres de
l’IJJR et politiques de la gauche modérée au centre-gauche)258 est de trouver le
« génie »259 caché dans les classes populaires, l’analyse du soutien financier concret
montre que les boursiers accédant à l’Université sont l’exception : une dizaine de cas sur
plus d’une centaine en quinze ans d’activité. De fait, ce soutien porte avant tout sur des
parcours dans les degrés des enseignements secondaires inférieur et supérieur. Marqué
du sceau de la crainte de la formation d’un prolétariat intellectuel, sentiment que ne
partage pas André Oltramare, les membres de la Fondation cherchent continuellement à
améliorer l’orientation – sélection – des candidats. Mais là encore, les résultats obtenus
après quinze ans d’activités ont de quoi dissiper cette crainte. En effet, le nombre
d’années d’études subventionnées concerne principalement l’enseignement secondaire.
En effet, 57% des années boursiers appartiennent à la filière du secondaire supérieur
(Collège et ESJF), 10% au secondaire inférieur (Collège moderne et Ecole
professionnelle et ménagère), 23% au secondaire post-obligatoire professionnel (Ecole
Pour l’Avenir). En effet, c’est à partir de 1918 que l’orientation professionnelle commence à se développer
à Genève avec la création du premier cabinet d’orientation professionnelle à l’IJJR. En tant que champ
d’application de la psychologie expérimentale et plus particulièrement de la psychotechnique, elle se
présente comme un nouveau terrain scientifique à investir. C’est ce que fait l’IJJR qui apparaît sans
conteste comme le centre névralgique des activités menées dans ce domaine par le développement de
nombreuses recherches et par la mise sur pied de plusieurs enseignements.
255 La Fondation « Pour l’Avenir ». Enquête sur les résultats de 15 ans d’activité, Genève c.a. 1938, AIJJR Fonds
Pour l’Avenir, p. 75.
256 Ibid., p. 12.
257 Ibid., pp. 34-42
258 Pour autant, le projet rassemble des individus d’horizons fort différents et des grands noms de la
Genève du XXe siècle puisqu’on y retrouve des personnalités appartenant au DIP (Emmanuel Duvillard,
Jules Dubois, Albert Malche, Etienne Chennaz, l’inspectrice Dompartin, les professeurs du Collège
(William Rappard) et des professeurs de l’université (Eugène Pittard)), des membres de l’IJJR comme
Edouard Claparède et Pierre Bovet, mais aussi la féministe Emilie Gourd, des artistes, ainsi que des
pasteurs et des banquiers, tous signataires en soutien au projet (« Circulaire Pour l’Avenir Fondation pour
la justice sociale de l’éducation », Genève, avril 1920, AEG DIP 1985 va 5.3.119).
259 La Fondation « Pour l’Avenir ». Enquête sur les résultats de 15 ans d’activité, Genève c.a. 1938, AIJJR Fonds
Pour l’Avenir, p. 77.
222
de Commerce et Ecole des arts et métiers), alors que l’Université et le Polytechnicum ne
représentent que 5,5% des années financées. On voit donc que l’effort de la fondation
porte en priorité sur la filière du secondaire supérieur et, inversement, que ses
investissements dans des études de niveau universitaire apparaissent marginales : quatre
licences pour les hommes et un doctorat (ès Sciences physiques) pour une femme,
notons-le. Les destinations professionnelles connues pour les anciens boursiers
confirment d’ailleurs cette orientation et l’arrêt des études, en règle générale, au niveau
du secondaire (Tableau 9).
Tableau 9 : Destinations par catégories socioprofessionnelles des boursiers de la fondation Pour
l’Avenir, canton de Genève, 1921-1936260
Ouvriers qualifiés
Employés (commerce, banque,
administration)
Cadres et professions intermédiaires
(enseignants, journalistes)
Cadres supérieurs et professions libérales
Sans
total
hommes
16
30%
17
32%
femmes
3
7%
23
53%
total
19
20%
40
42%
12
23%
11
26%
23
24%
7
1
53
13%
2%
100%
1
5
43
2%
12%
100%
8
6
96
8%
6%
100%
Outre la différence traditionnelle entre hommes et femmes concernant les
catégories « employés » et « ouvriers qualifiés », il est à noter que les cadres et
professions intermédiaires renvoient essentiellement (19 sur 23) à l’enseignement public,
primaire (femmes) et secondaire (hommes), c’est-à-dire au service de l’Etat. Au sein des
cadres supérieurs, les artistes (peintre, musiciens) sont largement surreprésentés, ce qui
démontre indirectement l’inaccessibilité structurale pour les boursiers, eu égard à leur
origine sociale basse, à des formations supérieures réellement prestigieuses (droit ou
médecine par exemple).
L’activité de la Fondation « Pour l’Avenir » trace déjà les tendances à venir sur les
procédés d’orientation scolaire qui prendront véritablement formes au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, elle reste marquée par les idées comprises
comme « progressistes » de l’époque en la matière : l’acceptation du principe de sélection
au service d’un idéal méritocratique et d’une conception à la fois innéiste et inégalitaire
des talents fondant une hiérarchie sociale légitime. En outre, elle ne s’adresse qu’à une
population d’élèves issus des classes populaires pour pallier aux insuffisances de leur
situation économique.
Ce qui n’avait été qu’une initiative privée à l’action limitée va servir de matrice, non
seulement à la nouvelle politique des bourses d’Etat de l’enseignement secondaire
octroyées dès 1925261, mais surtout à un projet beaucoup plus ambitieux de
généralisation de l’orientation (i.e. sélection) scolaire des élèves les plus « doués » de
condition modeste. Une sélection qui passe nécessairement par la refonte d’une partie
importante du système scolaire au niveau de l’enseignement secondaire inférieur et de la
fin de la l’école primaire (scolarité obligatoire). Fondateur et premier président de « Pour
l’Avenir », André Oltramare, devenu le premier conseiller d’Etat socialiste en charge du
260
261
Ibid., pp. 39, 43-45 et 55.
Cf. supra chapitre 8.
223
DIP en 1924, est le concepteur de ce nouveau projet qui reprend à grande échelle
l’objectif de la fondation en cherchant à le systématiser dans l’école262.
Parce que, selon lui, « la formation de l’élite par une exacte sélection des mieux
doués est la base [naturelle] de toute démocratie »263, André Oltramare est le premier à
Genève à vouloir instaurer une orientation à caractère « scolaire »264. Bien que son projet
initial d’école moyenne unique de deux ans se soit finalement réduit à celui d’une école
moyenne d’une seule année, principalement pour les garçons, le but reste le même : il
s’agit « d’offrir à tous les moyens d’une orientation professionnelle claire et décisive au
sortir de l’école primaire »265. Ainsi, la sélection scolaire est élevée au rang de principe
socio-politique nécessaire au bon fonctionnement social ; l’efficience du fonctionnement
social dépendant de l’efficacité du fonctionnement scolaire ; ceci procédant d’une vision
de la société comme naturellement hiérarchisée avec une élite dirigeante. Sorte de loterie
biologique dans la distribution de l’intelligence (la théorie du « don »), la sélection des
« biens doués » vise potentiellement à une recomposition de l’élite sociale sur une base
neutre et exacte, c’est-à-dire la construction d’une sélection « scientifique », notamment
avec l’aide d’experts externes à l’école : médecins et surtout psychologues. Parallèlement,
le seul critère social retenu pour combattre l’inégalité dont serait victime les enfants
doués de milieu modeste est celui du manque économique qui interdit l’accès à
l’enseignement secondaire (Collège), qui reste payant.
Cependant, cette systématisation de « l’orientation professionnelle » n’est pas
complète. Le projet conserve malgré tout certains traits structurels de l’organigramme
scolaire et comme dans le cas de « Pour l’Avenir », les élèves concernés restent ceux des
classes populaires, évidemment majoritaires. En effet, si le projet présenté au Grand
Conseil réduit la structure ternaire du système d’enseignement, il conserve néanmoins le
principe d’une dualité minimale dans le cadre de la scolarité obligatoire : la 6e année
primaire est commune pour tous les élèves avec des classes fortes, la 7ème latine est certes
supprimée, mais la 6e du Collège (avec laquelle commencerait l’apprentissage du latin)
est conservée parallèlement à l’année de la nouvelle « école moyenne ». Alliant volonté
de réforme au nom de l’efficacité sociale – à chacun sa place selon ses capacités et son
mérite scolaire – et rationalisation de l’enseignement par l’homogénéisation des publics
ainsi que l’articulation raisonnée des programmes d’études entre les ordres
d’enseignement (primaire et secondaire inférieur), la refonte partielle du système
d’enseignement voulue par le socialiste André Oltramare, conseiller d’Etat en charge du
DIP, exclut toute augmentation de la durée de l’école obligatoire à plein temps d’une
année (de 14 à 15 ans) pour des raisons budgétaires. Ainsi, le premier cycle moyen
« d’orientation » serait établi sur une seule année et servirait notamment à distribuer les
bons élèves soit vers la filière des écoles professionnelles (l’Ecole des arts et métiers et
l’Ecole supérieure de commerce), soit vers les filières non latines du Collège ou de
l’ESJF. Les élèves « bien doués », et d’abord ceux d’origine populaire de l’école primaire
sont déjà regroupés depuis 1926 dans des 6ème B fortes, rebaptisées pour l’occasion
262
Sur les idées d’André Oltramare et son projet de « démocratisation des études » au niveau politique et
législatif, Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres,
Université de Genève, 1997, pp. 200-223.
263
Cité par Charles Magnin, Le parlement genevois et l'égalité d'accès à l'instruction, 1885-1950, thèse en Lettres
(Département d’Histoire générale), Université de Genève, 1997, p. 208.
264 Cette expression n’est jamais utilisée dans les sources, et le terme « orientation » reste synonyme de
sélection, au sens large.
265 André Oltramare, conseiller d’Etat DIP, « Exposé fait en conférence plénière du secondaire », Genève,
février 1927, AEG DIP 1985 va 5.3.328, p. 4.
224
« classes spéciales »266, mais qui, pour atteindre le but visé, doivent pouvoir être ensuite
dirigés vers la filière latine de l’enseignement secondaire supérieur (Collège et ESJF),
écoles qui avec le projet d’école moyenne ne comprendraient plus, pour les garçons, que
les six ans d’études du latin nécessaires pour se présenter aux examens de maturité.
Ainsi, le premier cycle court d’un an de l’école moyenne organiserait une première
articulation, limitée et encore un peu implicite, entre orientation scolaire et orientation
professionnelle. En effet, cette année d’école moyenne devait permettre aux élèves de se
répartir entre l’apprentissage et le secondaire inférieur à caractère généraliste ou
professionnel :
La première année des diverses écoles secondaires parachèvera désormais le cycle
primaire. Dès l’année suivante, c’est-à-dire dès leur 15e année, les élèves répartis
dans les filières qui correspondent le mieux à leurs aptitudes et à leurs intentions,
commenceront les études qui les conduiront soit au seuil de la vie universitaire, soit
au diplôme de fin d’apprentissage. De cette manière, les études générales et
techniques seront plus approfondies puisqu’elles s’étendront sur une année de plus
sans qu’un effort supplémentaire soit exigé des élèves. […] Les élèves auront plus
de temps pour leurs travaux personnels, les exercices physiques et pour des
enseignements facultatifs grâce auxquels ils pourront faire l’épreuve de leurs goûts
et de leurs aptitudes et s’orienter professionnellement267.
Le projet vise donc à organiser une meilleure répartition des élèves en fonction de
leurs aptitudes et de leurs « performances » scolaires, même si l’on s’aperçoit dans les
deux cas que les enfants de la bourgeoisie ne sont pas concernés. Le fait que l’école
moyenne devait appartenir à l’ordre de l’enseignement primaire relève de la volonté du
conseiller d’Etat socialiste d’assurer la gratuité de cette école, afin de la rendre accessible
aux familles ouvrières car, jusqu’alors, l’enseignement secondaire reste soumis aux taxes
d’écolage.
Les acteurs décisifs de la sélection scolaire restent les enseignants : les instituteurs
pour les deux derniers degrés du primaire et les enseignants secondaires pour la
première année d’orientation. En outre, la revendication de la gratuité de la première
année du Collège – faisant partie du cursus obligatoire – est mise sous le boisseau par
André Oltramare afin de ne pas effrayer les députés en temps de difficultés budgétaires
chroniques de l’Etat cantonal. Ce qui a pour effet de rendre un peu illusoire le caractère
systématique de l’accès des enfants « bien doués » à la voie des études supérieures parce
qu’en définitive, le projet ne règle pas ce que ses promoteurs comprennent comme le
principal obstacle à cet accès aux études supérieures : l’inégalité économique268 ; même si
la modification radicale qu’Oltramare a opérée dès 1925 dans le mode d’attribution des
bourses d’Etat alliée à une politique d’exemption des écolages pallient indirectement et
pour partie ce manque. Cependant, comme l’accès à la filière classique du Collège ne
concerne qu’une minorité des enfants, l’« orientation » de cette école moyenne courte
Et les classes spéciales accueillant les élèves « anormaux » de l’école primaire devaient être rebaptisées
« classes Pestalozzi ».
267 MGC, Annexes, Genève, 1927, p. 357.
268 Ainsi, Max Hochstaetter, administrateur de l’IJJR et maître à l’Ecole professionnelle, relève que dans le
système d’enseignement tel qu’il existe alors « il est regrettable d’avoir pour les enfants du même âge, des
classes qui sont les unes payantes et les autres gratuites. L’orientation scolaire et professionnelle en est
viciée. La situation sociale et financière des parents intervient, alors que seules les capacités individuelles
devraient servir de critère » (La Réforme scolaire de 1927. Pour éclairer l’opinion publique, Genève, 1927. Rapport
présenté à la Société pédagogique genevoise (séance publique et contradictoire du 5 octobre 1927), AEG
DIP 1985 va 5.3.579).
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devait marquer un progrès. En dépit du fait qu’on continue à dire que le jugement des
parents reste souverain en matière d’orientation, la réforme porte malgré tout la
potentialité d’une remise en cause de l’accès des enfants issus de milieux favorisés à ces
même études dans les cas où ils se révéleraient médiocres ou très moyens. Eventualité
que la droite politique et la bourgeoisie ne peuvent ni accepter, ni même envisager.
Malgré une tentative pour montrer que la réforme n’engendrerait aucun coût
supplémentaire et, la consultation des différentes écoles concernées (des degrés enfants,
primaires et secondaires, voire même universitaires), le projet est mis sur la touche après
de longues et âpres discussions tant au sein des milieux professionnels concernés
(enseignants) que dans la commission du Grand Conseil chargée de l’examiner. Par
ailleurs, ces débats débordent largement sur la scène publique par voie de presse269.
Après une timide tentative de relance du projet en 1928-1929 par le radical Albert
Malche, qui a succédé à André Oltramare à la tête du DIP270, celui-ci réapparaît
néanmoins en 1931 sous une forme édulcorée. Selon la volonté du conseiller d’Etat
chargé du DIP, le radical Paul Lachenal, ce nouveau projet répond au seul et strict
besoin de coordination des programmes pour faciliter la transition des élèves entre le
primaire et le secondaire, devenu nécessaire tout en maintenant au maximum la
structure existante. Après plusieurs remaniements et un bref retour en 1940271, le projet
d’« école moyenne » est facilement enterré au Grand Conseil par les partis bourgeois
pour dix ans272.
L’orientation professionnelle entre dans le système d’enseignement (1928-1945)
La destination des élèves dans le système d’enseignement et dans le système
économique au sortir de l’école obligatoire constitue un problème dont on commence
alors à se préoccuper sérieusement, tant pour des raisons internes à l’enseignement
obligatoire que pour des raisons liées aux difficultés de la conjoncture économique dans
l’Entre-deux-guerres. La notion d’orientation, alors qualifiée uniquement de
« professionnelle » alors qu’elle relève bien à la fois du scolaire et du professionnel,
explique pour moitié – la volonté d’accroître la productivité par une plus grande
rationalisation de l’organisation du travail (« taylorism