Philosophie et Culture La littérature, jurisprudence de la vie

Philosophie et Culture La littérature, jurisprudence de la vie
Café philo
de Latresne
Philosophie et Culture
La littérature, jurisprudence de la vie ?
Compte-rendu de la réunion du 15 –3 - 2012
Introduction
Version 1 du 17-3-12
Du dessin à l’écriture
Peinture, sculpture, gravures étaient déjà très au point 30 000 ans avant JC, sous forme figurative.
Des graphismes abstraits furent réalisés 15 000 ans avant JC.
L’écriture apparaît vers 3400 avant JC d’abord en Mésopotamie et Egypte, ultérieurement en Chine et en
Amérique.
Le monde entre dans l’écriture
Nous n’avons jamais accès aux choses qu’à travers leurs descriptions, leurs représentations.
Toute représentation repose sur un certain point de vue qui donne sens à la représentation.
Tout énoncé introduit des écarts d’interprétation et le contexte est nécessaire à la bonne compréhension.
Pour que certaines choses soient représentées, d’autres doivent être présentes. Avec la perception, le réel
est effectivement présent. (*1)
De l’écriture à la littérature
L’écriture va conduire au « livre », elle est preuve d’humanité.
Elle va ouvrir les voies à la communication et à la transmission. (*2)
Issue de la transmission, la littérature nous permet de nous voir vivre.
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L’épopée de Gilgamesh
A la mort d’Enkidu, son ami, avec qui il a combattu, Gilgamesh roi d’Uruk va rechercher
l’immortalité. N’y parvenant pas, il choisit la sagesse et décide de mener une vie heureuse jusqu’à sa mort.
Ce récit légendaire de l’ancienne Mésopotamie fait partie des œuvres littéraires les plus anciennes
de l’humanité, la première version complète connue a été rédigée en akkadien (assyro-babylonien) dans la
Babylonie du XVIII ème siècle av. J.C.; écrite en cunéiforme sur des tablettes d’argile, elle s’inspire de
plusieurs récits, en particulier sumériens, composés vers la fin du III ème millénaire av. J.C.
Les genres littéraires
La littérature, pour beaucoup, c’est le roman… Mais c’est aussi le théâtre, la poésie, l’argumentaire, la
bande dessinée, la lettre et la narration au sens large.
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La requête de Salomon
Alain Finkielkraut écrivain et philosophe (né en 1949) raconte :
« Le roi Salomon suppliait l’Eternel de lui accorder un cœur intelligent.
Ce n’est ni à lui ni à l’Histoire que nous pouvons adresser notre requête, c’est à la littérature. Cette
médiation n’est pas une garantie, sans elle toutefois, la grâce d’un cœur intelligent nous serait à jamais
inaccessible.
Et nous connaîtrions peut-être les lois de la vie, mais non sa jurisprudence. » (*3)
Raconter une histoire
La littérature européenne commence par une querelle. Achille et Agamemnon se disputent une femme
Briseis.
L’épopée homérique avec ses héros, ses dieux, ses mythes, s’enracine dans la prose de la condition
humaine.
Pour Alain Finkielkraut, « la littérature nous raconte une histoire qui ne nous raconte pas d’histoire. »
(*3)
La vie, c’est la littérature
Marcel Proust est celui qui rassemble les acquis et les réussites précédents (Flaubert, Balzac…)
et fournit un nouveau tremplin aux écrivains qui lui succèderont (Sartre, Genet, Céline …).
« Cette vie qui ne peut pas « s’observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin d’être traduites
et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées.
La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue,
c’est la littérature. » (*4)
Un agrandissement de la vie
Les écrivains réorganisent notre perception du monde, des êtres, des valeurs, du présent ou de
l’avenir.
A travers la littérature, c’est notre existence qui est changée.
La littérature rajoute le possible au pensable dans la vie, la pratique à la théorie.
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Le combat contre les préjugés
« Ce n’est pas par l’inculture ou par la barbarie que la littérature est mise hors d’état d’agir, c’est
par la déferlante narrative (donc littéraire) des préjugés et des poncifs qui donnent à chaque époque sa
physionomie, sa tonalité, sa cohérence. » (*3)
« Il faut bien connaître les préjugés de son siècle, afin de ne les choquer pas trop, ni trop les
suivre. » Montesquieu (1689-1755)
Pour approfondir et nuancer
« On a besoin de la littérature pour soustraire le monde réel aux lectures sommaires, que celles-ci
soient le fait du sentimentalisme facile ou de l’intelligence implacable.
La littérature nous apprend à nous défier des théorèmes de l’entendement et à substituer au règne
des antinomies, celui de la nuance.» (*3)
Faire face à l’irruption du monde
« L’être dans-le-monde de la vieille humanité cède inexorablement la place à un être-pour-l’écran
délivré des contraintes de la pesanteur, victorieux des distances, saturé de sensationnel…
Autrefois c’était l’homme qui allait au monde et non le monde à l’homme… » (*3)
La littérature est un modérateur de cette irruption du monde car les personnages n’y vivent pas par
procuration devant un écran ou au téléphone.
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L’irrémédiable est possible
Les grandes leçons que nous livre la littérature sont que :
- Les ressources de la tyrannie sont infinies,
- La liberté humaine est fragile.
- La culture ne nous protège pas de la barbarie.
C’est pour nous la découverte crucifiante de l’irrémédiable… (*3)
Se délivrer des automatismes
Pour le philosophe Alain (1868-1951) : « Si l’on veut juger de la valeur d’une œuvre d’art, il faut
se demander non à quoi elle peut nous servir, mais de quel automatisme de pensée elle nous délivre.»
Le « cœur intelligent » auquel nous donne accès la littérature, nous délivre du cœur naïf et de
l’intelligence prétentieuse, il nous maintient les pieds sur terre tout en laissant la tête au ciel.
Aller au-delà des frontières
Pour l’écrivain Franz Kafka (1883-1924) :
« Toute littérature est assaut contre la frontière. » (*5)
En effet la force de la littérature, c’est sa liberté, elle est à même de s’affranchir de tout passeport
et de tout poste frontière…
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Du particulier à l’universel
Chaque histoire racontée par la littérature est différente des autres, car elle est relative à un ou
quelques individus particuliers.
Les comportements humains, eux semblent invariables quelle que soit l’époque ou le lieu :
héroïsme, lâcheté, générosité, égoïsme, recherche de pouvoir, d’amour, d’argent…
La littérature met donc en scène les travers et les désirs que nous partageons tous, occidentaux ou
peuples indiens d’Amazonie..., elle permet d’accéder à un universel humain.
Discussion :
La littérature est-elle la vraie vie, la vie vraiment vécue selon Marcel Proust, car elle peut
s’observer ?
. Il y a eu une vie avant la littérature et il y a encore des gens qui ne savent pas lire de par le monde et
dont la vie vaut la peine d’être vécue.
.Lorsqu’il y avait peu ou pas d’écriture, il y avait une transmission orale qui jouait le même rôle que
la littérature aujourd’hui.
. Qu’est-ce qu’une vraie vie ? La vie normale avec ses expériences nous fournit des occasions de
revenir sur notre vécu et donc de penser notre vie qui est donc la vraie vie.
. La vraie vie c’est aussi quand nous délaissons un peu l’avoir pour nous consacrer davantage à
l’être.
La littérature a-t-elle une fonction prépondérante d’ouverture au monde ou peut-elle être cause
d’enfermement de soi ?
. La littérature, c’est un espace de créativité car elle donne accès à un monde onirique.
. Il y a parfois censure en littérature, ce qui tend à prouver qu’elle est libre et capable de déclancher
des prises de conscience intolérables aux dictatures.
. Lire beaucoup de littérature peut avoir un effet pervers si nous perdons toute distance, si nous nous
laissons trop impressionner, une forme d’aliénation est alors possible. Cette situation est d’autant
plus envisageable, qu’à l’inverse, si nous sommes trop critique en lisant un livre, nous ne sommes
plus dedans !
La littérature favorise–t-elle l’homme qui va au monde à son rythme ou est-elle une brèche ouverte
au monde qui va à l’homme ?
. Tout dépend du type de littérature sélectionnée, il nous est en effet possible de choisir de ne pas lire
telle ou telle littérature.
. Ce choix est parfois instinctif, parfois raisonné si nous avons des objectifs particuliers et il dépend
beaucoup de l’auteur, nous revenons facilement vers un auteur qui nous a déjà séduit.
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. Entrer dans la littérature implique souvent un effort, elle se mérite et nous sommes alors maître de
la démarche, nous tournons les pages à notre rythme, c’est une ouverture au monde, mais c’est nous
qui allons au monde.
La littérature permet-elle de donner du sens à la vie, ou du moins de poser le problème du sens de la
vie ?
. Là où il n’y a pas de livre, les populations sont maintenues dans un univers mental clos, elles sont
formatées par la propagande officielle.
. Dans les groupes de lecture, la mise en commun des interprétations différentes qui résultent de la
lecture d’un même livre fait prendre conscience de la diversité de la vie et de la diversité de son
interprétation.
. Certains livres font en quelque sorte écho à nous-même, résonance au fonds de nous...
Qu’est-ce qui fait qu’un texte est un chef d’oeuvre ?
. C’est un texte qui s’imprime en nous, en y laissant une trace forte.
. Lorsqu’il fait appel à des sentiments, des actions, des pensées à portée universelle.
. Quand un livre est encore lu 300 ans après avoir été écrit, qu’il a échappé à toute mode, c’est un
chef d’oeuvre.
Les comportements humains sont-ils les seuls à ne pas changer dans un monde où tout change ?
. Lorsque Caïn tue son frère Abel par jalousie, il manifeste un sentiment qui est inchangé en nous
aujourd’hui.
. La recherche de l’amour, le désir de rencontre, d’investigation, de recherche, de voyage sont des
sentiments qui entrent toujours en jeu dans la littérature.
. La recherche de pouvoir, de puissance est tout aussi universellement présente dans notre monde et
donc dans la littérature.
La littérature peut-elle changer les gens ou au contraire a-t-elle un effet de renforcement des
tendances initiales de chacun ?
. C’est souvent un élément déclencheur qui va par exemple faire voyager ou inciter à un choix de
vocation (Hubert Reeves).
. Il est vrai que si nous choisissons nos lectures en conformité avec nos goûts, nous les renforçons, il
n’y a donc aucune chance pour que nous soyons changés.
. Sans une ouverture préalable, sans un goût de découvrir, nous ne pouvons espérer être changé. On
ne peut l’être que si l’on est déjà dans cette démarche d’évolution personnelle.
. Le fait de consulter la bibliothèque de quelqu’un d’autre en dit long sur cette personne, c’est
comme aller dans son intimité, ce qui montre bien à quel point nous sommes sélectifs dans nos
lectures et résistants au changement.
. La littérature est parfois aussi une pure échappatoire dans des situations d’enfermement
(bibliothèque de prison).
La littérature a-t-elle une fonction psychanalytique avec dévoilement de sentiments enfouis ?
. Les descriptions littéraires suscitent parfois la remémoration de certains évènements, de certaines
odeurs, faisant ainsi écho à quelque chose d’intérieur.
. Dans l’hypothèse toujours possible d’un souvenir enfoui remontant à la conscience lors d’une lecture,
il n’y aura pas d’effet thérapeutique, faute d’une aide à la gestion de cette prise de conscience.
. La violence dans la littérature pose problème, car dans certains cas, un véritable mode d’emploi à la
violence ou au suicide est donné. Toutefois il n’y a pas que la violence qui soit en question, car certains
romans très nostalgiques ont aussi des effets déprimants (Les souffrances du jeune Werther)
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La littérature a-t-elle besoin du contexte sensoriel du livre ? La liseuse électronique peut-elle véhiculer
la littérature ?
. Nous avons une relation sensorielle au livre, son odeur, sa texture, son esthétique de couverture
participent au choix ou au rejet du livre et en cas de lecture, s’intègrent dans le souvenir laissé par le
livre.
. Le fait de tourner une page est un élément de rythme essentiel qui n’appartient qu’au livre et qui
fournit un instant de répit, de modération dans la lecture.
. La liseuse électronique est un média beaucoup plus froid avec lequel il est plus difficile de nouer une
relation sensorielle.
. Le média technologique qu’est la liseuse ne change pas le rapport avec la littérature, il faut toujours
faire un effort pour entrer dans le texte, à la différence d’un écran où le film s’imprime directement en
nous sans effort de notre part et où il s’impose à nous.
. Beaucoup de livres anciens ne seront bientôt plus en état d’être consulté. Aussi l’effort de numérisation
qui est nécessaire peut se financer au travers de ces liseuses utilisant les fichiers numérisés.
. Le problème de la généralisation éventuelle de la liseuse tient aux contraintes économiques en jeu :
afin qu’un maximum de lecteurs acquièrent les droits d’utiliser les fichiers correspondants, les grands
éditeurs américains issus d’Internet qui se sont lancés dans cette bataille, proposent des textes censurés
afin que personne ne soit choqué par les contenus. Il y a la à terme un danger de mort pour la liberté de
la littérature.
Le livre audio, est-ce encore de la littérature ?
. Dans le livre audio, la maîtrise du rythme est perdue, le texte s’impose à nous tout comme un film
vidéo et pourtant, c’est toujours de littérature qu’il s’agit.
. Le livre audio est comme un intermédiaire entre le livre et le cinéma, nous perdons le contrôle, mais
l’imagerie intérieure est toujours intensément sollicitée.
Conclusion : ce qu’il est utile pour nous de retenir
. La littérature est à la fois ouverture et découverte.
. Elle nous offre la possibilité d’évoluer et de changer si nous le souhaitons.
. Elle a pris la place qui était celle des veillées et des contes autrefois.
. « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » Fernando Pessoa
. Elle ne doit pas se substituer à la vie : « Jette ce livre et vis » A. Gide
. « Un con qui marche va plus loin qu’un intellectuel assis ! » Audiard
. « La littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer » Roland Barthes
Références :
(*1) Jocelyn Benoist – Eléments de philosophie réaliste – Vrin - 2011
(*2) Le livre des livres - Prat Europa – 1988
(*3) Alain Finkielkraut - Un cœur intelligent - Stock Flammarion – 2009
(*4) Marcel Proust - Le temps retrouvé - NRF – 1927
(*5) Franz Kafka – Journal – Poche - 2002
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