Jeanne Laurent, fondatrice du service public pour la culture

Jeanne Laurent, fondatrice du service public pour la culture
Préface
Pendant longtemps, l’histoire de la décentralisation a été présentée
sous les couleurs d’une épopée, rythmée par des combats et des
conquêtes, conduite dans la pauvreté et le désintéressement, exaltée
par un esprit missionnaire au service du bien public. On racontait les
embûches, les traverses, les pièges, les menaces. On désignait du
doigt ennemis et adversaires, et l’on était heureux, somme toute, que
l’État ait joué, pour lancer et soutenir cette geste, le rôle du chevalier
blanc. À la tête des troupes, enfin, il paraissait juste et bon de rappeler l’action d’un chef lucide, intrépide, droit comme une épée :
Mademoiselle Jeanne Laurent, que les centres dramatiques ont continué à saluer jusqu’à ces dernières années comme leur fondatrice et
comme la Mère Courage qui les a conduits à la victoire, bien qu’elle
n’ait présidé à leur aventure que pendant peu d’années. Son image
réelle s’est ainsi effacée au fil du temps au profit d’un portrait de
légende, chacun faisant comme si le théâtre public était resté le même
depuis sa fondation, dans la fidélité aux mêmes valeurs.
Or, il est devenu possible, au bout d’un demi-siècle, de faire une histoire de la décentralisation théâtrale sans lyrisme et sans complaisance, en prenant en compte les changements successifs qui l’ont
affectée, en consonance avec les transformations subies par la société,
par la sensibilité collective et par la culture commune de la nation.
Ce travail est aujourd’hui largement entamé, mais la biographie de
Jeanne Laurent restait à écrire. C’est à quoi s’est attachée Marion
Denizot, qui nous livre ici un premier portrait raisonné de cette femme
d’exception, d’après la belle thèse de doctorat qu’elle lui a consacrée
à l’université de Paris X-Nanterre.
On voit ainsi se dégager la figure d’une combattante née, armée d’une
volonté inébranlable, d’un esprit de décision aussi précis que rapide,
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JEANNE LAURENT : UNE FONDATRICE DU SERVICE PUBLIC POUR LA CULTURE – 1946-1952
passionnée et tout autant raisonnable, ne rêvant que du possible, mais
acharnée à traduire en actes les pensées et les projets dès qu’elle a
décidé de leur justesse et de leur légitimité : dans ses années de formation, déjà, elle joue son rôle dans la cohorte pionnière qui a ouvert
aux femmes la route de l’instruction et qui les a fait entrer dans l’université, dans la recherche, dans la haute fonction publique. Dotée
d’une vive sensibilité artistique, elle n’aime rien tant dans la création
picturale (et bientôt théâtrale) que l’audace tempérée, l’innovation
dénuée de violence, le juste partage entre sagesse et plaisir.
Dès le moment où Jeanne Laurent a jugé que la décentralisation théâtrale était d’intérêt public et qu’il était possible de trouver des artistes
capables de la réaliser, elle s’y est attachée avec une extraordinaire
constance. Cette idée, elle ne l’a pas inventée, mais elle l’a vue s’élaborer pas à pas, de l’avant-guerre à Vichy et de Vichy à la Résistance,
à travers des plans de plus en plus précis. Et c’est vrai qu’aux yeux
de Jeanne Laurent, un tel projet impliquait une éthique exigeante, dès
le moment où il devait engager la parole et le crédit de l’État : sans
peser en rien sur la liberté du théâtre et sur la logique propre à tous
les arts, ne mettait-il pas en avant une mission de service public, qu’il
s’agissait de formuler pour la première fois peut-être ?
Que Jeanne Laurent, malgré les apparences, ait trouvé un environnement favorable à son entreprise, rien de plus certain : il ne manquait
pas alors de militants, dans les associations, dans les syndicats ou
dans les milieux intellectuels pour ouvrir le débat et mener le combat
sur la culture populaire, sur la diffusion de l’art, sur la nécessité de
soustraire le théâtre à la dictature de l’argent, etc. L’esprit public était
prêt à recevoir les innovations qui lui étaient proposées, malgré les
polémiques et les pesanteurs. Jeune France, Uriage, la Résistance
avaient préparé le terrain, formé des hommes, esquissé les enjeux. II
n’y avait pas enfin à chercher longtemps une esthétique de référence
pour servir à la décentralisation : les leçons du Cartel étaient encore
vivaces et tout à fait compatibles avec les objectifs de l’État.
Mais encore fallait-il passer à l’action. Et c’est dans l’action, me
semble-t-il, que Jeanne Laurent fut magnifique. Elle a dû, en effet,
mener le combat décentralisateur depuis le Centre, c’est-à-dire depuis
l’État, et du même coup définir à la fois les relations de l’État avec
les collectivités territoriales, avec les artistes, avec le public : la tâche
était d’autant plus nouvelle qu’il ne s’agissait ni de mécénat ni d’art
officiel, mais d’une démarche démocratique, qui engageait des
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Préface
citoyens au service de la nation. Pour inscrire dans les faits ce projet
fondateur. Jeanne Laurent a d’emblée trouvé une méthode qui mérite
aujourd’hui encore d’être donnée en exemple.
Premier article : une fois définis les objectifs, les garder en ligne de
mire sans transiger à aucun moment dans leur application. Cela s’appelle, en d’autres mots, mettre en œuvre une politique d’intérêt général, qui ne prenne en compte par définition aucun critère d’ordre
privé : il s’agit ici d’installer en province, dans des théâtres stables,
des troupes permanentes, qui travaillent sans esprit de vedettariat
pour un public nouveau, qui est à former et à étendre dans toutes les
classes de la société.
Deuxième article : cela suppose de procéder avec le plus grand soin
au choix des hommes chargés de réaliser ce programme et de savoir
exactement doser, dans les rapports que l’administration devra entretenir avec eux, liberté et contrainte, surveillance et confiance amicale,
engagement personnel et neutralité.
Troisième article, enfin : assurer dignement et en toute circonstance
la responsabilité de l’État. D’où, chez Jeanne Laurent, ces rapports à
la fois égalitaires, confiants et dénués de familiarité (sauf à de rares
moments de brève émotion, vite maîtrisés) qu’elle a entretenus avec
Dasté, Vilar, Gignoux, qui ne l’ont jamais appelée par son prénom et
qui ont décidé une fois pour toutes de se fier à sa parole, parce qu’elle
incarnait l’État.
S’il n’y avait qu’une seule leçon à tirer de l’œuvre de Jeanne Laurent,
aujourd’hui comme hier, ce serait bien celle-ci : elle proposerait aux
responsables de la Culture un mode d’emploi de leurs fonctions et un
vade-mecum pour guider leurs comportements. Elle leur prescrirait
de respecter les artistes, mais de ne pas leur céder en tout ; de surveiller le fonctionnement des institutions en comprenant les problèmes qu’elles affrontent ; de garder une vue claire des objectifs à
atteindre, sans se perdre en effets d’annonce, en complaisances
avouées ou inavouables, en finasseries ou en mensonges ; de résister
à leur ministre et à son cabinet, chaque fois que c’est juste et précisément pour leur rendre service, au risque d’en subir de désagréables
conséquences et d’apprendre à leurs dépens la goujaterie et l’esprit
de rancune dont les hommes politiques peuvent être capables, servis
quand il le faut par la lâcheté de l’administration.
Quant à savoir ce qui reste aujourd’hui du travail de Jeanne Laurent,
la réponse est simple : tout bonnement la décentralisation elle-même,
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reprise dès 1959 (c’est-à-dire sept ans après la honteuse éviction de
sa fondatrice) et poursuivie depuis de ministre en ministre. En 2005,
on compte à travers la France une quarantaine de centres dramatiques
nationaux ou régionaux et plus de soixante-dix scènes nationales. Le
ministère de la Culture s’est largement déconcentré au profit de ses
vingt-deux directions régionales. Les collectivités territoriales dépensent désormais plus d’argent que l’État en matière culturelle. Plusieurs centaines de troupes portent le théâtre là où ne peuvent ou ne
veulent aller les institutions. Oui, le grain semé par Jeanne Laurent a
superbement germé. Le théâtre français lui en sait gré, profondément,
même s’il faut ajouter que la situation des arts et de la société a bien
changé depuis les années cinquante et qu’on est aujourd’hui, confusément ou explicitement, en quête d’une nouvelle définition du service public et en nostalgie de quelques pratiques perdues de la
citoyenneté. Mais c’est une autre histoire.
Robert ABIRACHED
professeur émérite
à l’université de Paris X-Nanterre,
directeur du Théâtre et des Spectacles
au ministère de la Culture de 1981 à 1988
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