INTIMITÉS

INTIMITÉS
revu e d e l’a s s o c i at i o n d e s b i b l i ot h é c a i re s d e f ra n c e
Bibliothèque(s)
47/48
DÉCEMBRE
2009
INTIMITÉS
1 Sommaire 2 Bibliobrèves 4
Intimité, par Jean-François Jacques 8 Vers une bibliothèque
d’univers, par Pierre Franqueville 13 Habiter et programmer le vide, par Dominique Jakob et Brendan Macfarlane 16 Intérieurs hollandais, par Valérie
Serre-Rauzet 20 L’intelligence des sens et le design immersif, par Philippe Levreaud 23 Voyages en chaise musicale, par Jan Stühn 28
L’intimité, l’espace et le temps, par Marielle de Miribel 31 Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les usagers de votre BU… sans
jamais oser le leur demander…, par Mariangela Roselli 35 L’espace public de la bibliothèque à l’épreuve du téléphone portable, par Émilie
Bettega et Cécile Swiatek 40 Petits riens de tout le monde… Des truffes, par Sylvie Decobert 44 L’Heure de la nuit close, par Michel Chaillou 48
Collecter l’océan ? L’archivage de l’intime en ligne, par Christine Genin 50 Blogs à lunettes, blogs à paillettes, par Caroline Rives 54 Le
bibliothécaire mis à nu ?, par Françoise Muller et Renaud Muller 60 L’éternité au présent. La Grenette, bibliothèque de l’intime, par Philippe
Lejeune 62 La petite morte, par François Bon 66 Parler pour voir. Un atelier philo en bibliothèque, par Hervé Parpaillon 68 La mémoire
revisitée, par Françoise Lhuillier et Laëtitia Fisseux 72 Un grain de sel dans la bibliothèque, par Régine Detambel 76 Quand la médiathèque fait
bip, par Jean-Pierre Bruey et Thierry Madiot 80 Une médiathèque outil du lien social, par Émilie Dauphin 84 L’intimité et la bibliothèque : un
paradoxe en prison, par Michèle Sales 86 Actualités de l’ABF • Les gens • En bref • Un tour en Finlande, par Anne-Marie Delaune 88 Reportages • Des
Éditorial, par Dominique Arot
bibliothèques d’art vues de Florence, par Cécile Arnaud • Viabilité environnementale et bibliothèques, par Vincent Bonnet • La Défense en mouvement, par Jean-Philippe Lamy
94 Réflexions • Les bibliothèques numériques et nos missions : évolutions ou révolution ?, par Jacques Sauteron 105 Espaces & architecture • Les espaces
intérieurs de la Bibliothèque Sainte-Barbe à Paris, par Cécile Swiatek 108 Paroles d’éditeur • Claire Paulhan, éditrice pour mémoire, Propos recueillis par Jean Gabriel
Cosculluela 110 Bonnes feuilles • Ça et 25 centimes. Alberto Manguel intime 114 Le billet des hybrides • À quoi peut bien servir un réseau social en bibliothèque ?,
par Franck Queyraud 118 Les bibliothèques exposent 121 Notes de lecture 122 Bibli(h)oroscope 127
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Vie de l’association
Publication paraissant depuis 1907.
Éditée par l’Association des
bibliothécaires de France
31, rue de Chabrol – 75010 Paris
Téléphone : 01 55 33 10 30
Télécopie : 01 55 33 10 31
abf@abf.asso.fr
www.abf.asso.fr
Directeur de la publication
Dominique Arot
Rédacteur en chef
Philippe Levreaud
redaction@abf.asso.fr.
Secrétariat de rédaction
Michel Delacroix
m.delacroix@abf.asso.fr.
Comité de rédaction
Dominique Arot, Geneviève
Boulbet, Danielle Chantereau,
Bernard Démay, Bernard
Huchet, Jean Mallet, Béatrice
Pedot, Caroline Rives.
Responsable de rubrique
Les bibliothèques exposent
Nicole Picot
Publicité
Christine Guyot
Téléphone : 06 26 64 91 68
christine.guyot@gmail.com
Éditorial
© P. Dana
C
es trois dernières années ont passé très vite depuis ce matin d’hiver ensoleillé
en 2007 à Blois où le Conseil national a mis en place un nouveau bureau et
m’a élu président de l’ABF. Réunions, rendez-vous, déplacements, se sont succédé
sur un rythme rapide et régulier pour tenter de faire vivre au mieux notre association, de continuer à en faire un lieu de débats et de réflexion professionnelle, pour
faire entendre la voix des bibliothécaires dans notre société. Y sommes-nous entièrement parvenus ? Ce n’est bien sûr pas à moi d’en juger. Je pourrais simplement
dire que je quitterai mes fonctions à la fin du mois de janvier sincèrement émerveillé par la richesse humaine de tous les échanges avec collègues et partenaires
français et étrangers. La chance de l’ABF, ce sont ses nombreux adhérents, plus de
deux mille et qui devraient être beaucoup plus nombreux. C’est aussi son équipe
de permanents fidèles et imaginatifs (merci Danielle, Olivia, Christine, Émilia et
Philippe !), c’est aussi cette revue à faire découvrir encore plus. La nouvelle organisation de notre association est maintenant bien en place, qui met heureusement
au centre de notre fonctionnement les groupes régionaux si vivants et si divers.
Et la relance des groupes Nord-Pas-de-Calais (merci Anne !) et Auvergne (merci
Françoise !) fait partie, avec la réussite des trois derniers congrès, des grandes
joies de mon mandat.
À la nouvelle équipe qui va se mettre en place, à laquelle je souhaite pleine réussite, les objectifs ne vont pas manquer : répondre aux défis du numérique en y
apportant le sens de l’intérêt collectif et la maîtrise de l’information des bibliothécaires, étendre encore l’impact, la réflexion et la qualité de fonctionnement
de l’ABF, améliorer et pérenniser la vie inter-associative, veiller aux enjeux de la
formation et des statuts, défendre la place de bibliothèques en constant renouvellement dans notre société en une période difficile pour les budgets publics.
Puisque ce beau numéro est consacré à l’« intime », je dévoilerai un peu de
l’intimité de mon bureau de la BM de Lille qui ouvre sur un grand jardin : au
mur une grande affiche tricolore qui reproduit le décret du 17 octobre 1792 de
la Convention nationale pour saluer le courage des Lillois dans la défense de
leur ville et du territoire français, sur un petit meuble une cafetière automatique
dont l’usage ponctue entretiens et réunions, quelques livres, aussi. En résumé,
peut-être, les valeurs qui m’ont guidé durant ces trois années : convictions, esprit
républicain, convivialité, goût du partage et du dialogue des idées.
Longue vie à l’ABF pour faire vivre ces idées et merci à tous !
DOMINIQUE AROT
Josiane Stern
Téléphone : 01 47 88 19 99
josiane_stern@wanadoo.fr
Diffusion
ABIS - Danielle Chantereau
Téléphone : 01 55 33 10 33
Télécopie : 01 55 33 10 31
dchantereau@abf.asso.fr
Maquette
M.-C. Carini et Pictorus
Mise en pages
Éditions de l'Analogie
Abonnements 2009
Individuel : 50 €
Collectivités : 90 €
France 90 € – Étranger 95 €
Commission paritaire
n° 1109G82347
ISSN : 1632-9201
Dépot légal : décembre 2009
Impression : Jouve, Paris
Bibliothèque(s)
REVUE DE L’ASSOCIATION
DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE
Au sommaire des prochains numéros de Bibliothèque(s)
• n° 49 : Littérature française – 15 mars 2010
• n° 50 : Région Centre – 31 mai 2010
• n° 51 : Bande dessinée – 31 juillet 2010
est analysée dans la base Pascal
produite par l’Inist et dans la base Lisa.
Couverture : © P. Dana.
1
47/48
DÉCEMBRE
2009
Sommaire
4
Bibliobrèves
Dossier
I NT I MI TÉS
8
Intimité, par JEAN-FRANÇOIS JACQUES
13
Vers une bibliothèque d’univers, par PIERRE FRANQUEVILLE
16
Habiter et programmer le vide, par DOMINIQUE JAKOB et BRENDAN MACFARLANE
20
Intérieurs hollandais, par VALÉRIE SERRE-RAUZET
23
L’intelligence des sens et le design immersif, par PHILIPPE LEVREAUD
28
Voyages en chaise musicale, par JAN STÜHN
31
L’intimité, l’espace et le temps, par MARIELLE DE MIRIBEL
35
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les usagers de votre BU…
sans jamais oser le leur demander…, par MARIANGELA ROSELLI
40
L’espace public de la bibliothèque à l’épreuve du téléphone portable,
par ÉMILIE BETTEGA et CÉCILE SWIATEK
44
Petits riens de tout le monde… Des truffes, par SYLVIE DECOBERT
48
L’Heure de la nuit close, par MICHEL CHAILLOU
50
Collecter l’océan ? L’archivage de l’intime en ligne, par CHRISTINE GENIN
54
Blogs à lunettes, blogs à paillettes, par CAROLINE RIVES
60
Le bibliothécaire mis à nu ?, par FRANÇOISE MULLER et RENAUD MULLER
62
L’éternité au présent. La Grenette, bibliothèque de l’intime, par PHILIPPE LEJEUNE
66
La petite morte, par FRANÇOIS BON
68
Parler pour voir. Un atelier philo en bibliothèque, par HERVÉ PARPAILLON
72
La mémoire revisitée. Quand l’écriture accompagne les personnes âgées :
l’expérience ardéchoise, par FRANÇOISE LHUILLIER et LAËTITIA FISSEUX
76
Un grain de sel dans la bibliothèque, par RÉGINE DETAMBEL
80
Quand la médiathèque fait bip, par JEAN-PIERRE BRUEY et THIERRY MADIOT
84
Une médiathèque outil du lien social. L’exemple de Signy-l’Abbaye,
par ÉMILIE DAUPHIN
86
L’intimité et la bibliothèque : un paradoxe en prison, par MICHÈLE SALES
Liste des annonceurs
• Demco
• Onisep
• Borgeaud Bibliothèques
2
2e de couverture
3e de couverture
4e de couverture
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
• Cirrus
• Vodeclic
• Electre
p. 19
p. 53
p. 71
Actualités de l’ABF
88
Les gens. En bref
Voyage d’étude
90
Un tour en Finlande, par ANNE-MARIE DELAUNE
Reportages
94
Des bibliothèques d’art vues de Florence, par CÉCILE ARNAUD
97
Viabilité environnementale et bibliothèques. Un nouveau groupe d’intérêt
spécialisé de l’Ifla, par VINCENT BONNET
100
La Défense en mouvement. Les bibliothèques et centres de documentation
du ministère de la Défense, par JEAN-PHILIPPE LAMY
Réflexions
105
Les bibliothèques numériques et nos missions : évolutions ou révolution ?,
par JACQUES SAUTERON
Espaces & architecture
108
Les espaces intérieurs de la Bibliothèque Sainte-Barbe à Paris,
par CÉCILE SWIATEK
Paroles d’éditeur
110
Claire Paulhan, éditrice pour mémoire, propos recueillis
par JEAN GABRIEL COSCULLUELA
Bonnes feuilles
114
Ça et 25 centimes. Alberto Manguel intime
Le billet des hybrides
118
À quoi peut bien servir un réseau social en bibliothèque ?
L’exemple de Facebook, par FRANCK QUEYRAUD
121
Les bibliothèques exposent
122
Notes de lecture
En écho La Métamorphose des objets, par PHILIPPE LEVREAUD • Tu nous as
quittés… Paraître et disparaître dans le Carnet du Monde, par PHILIPPE LEVREAUD
• Dans l’intimité des maîtres du monde. Les décors privés des Romains,
par PIERRE DANA • Les bibliothèques éditent Babar, Harry Potter et Cie,
par PHILIPPE LEVREAUD • Histoires de livres, livres d’histoire Cartonnages
romantiques, 1840-1870. Un âge d’or de la reliure du livre d’enfants,
par PIERRE DANA • Boîte à idées, boîte à outils Accueillir les publics.
Comprendre et agir, par MARIE-NOËLLE LAROUX • Sac à dos. Une anthologie
de poésie contemporaine pour lecteurs en herbe, par MARTINE PRINGUET
127
Bibli(h)oroscope
Les opinions exprimées dans Bibliothèque(s) n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.
3
Agenda
• 21 janvier, Taverny (95) : 2e journée
d’étude du cycle sur les musiques
noires américaines « Rap, hip hop,
slam » par Bernard Poupon (BM de
Montreuil), organisée par la BDP
95. Miniconcert du groupe BlazbrO
(www.blazbro.com). 3e jour-née
« R’n’B, new soul » le 18/02.
Inscr. : http://bibliotheques.
valdoise.fr / Contact : patrick.
goczkowski@valdoise.fr /
Tél. 01 30 30 86 35
• 21 janvier, Limoges (87) : « Voyage
au temps de la Renaissance »,
conférence dans le cadre du cycle
« Trésors de la Bfm » qui se poursuivra le 18 mars avec « Papiers d’écrivains ». Pôle Limousin et Patrimoine
de la Bfm. Rens. : 05 55 45 96 00 /
www.bm-limoges.fr
• 22-23 janvier, Laval (53) :
Colloque « Rencontres autour de la
lecture » organisées par Lecture en
tête en partenariat avec l’Institut
supérieur des métiers de Laval, avec
notamment Bruno Blanckeman,
Alexandra Saemmer, Chatal
Horellou-Lafarge et Georges-Olivier
Châteaureynaud… Journées gratuites (inscr. av. 17/01 : lecture-entete@wanadoo.fr)
www.festivalpremierroman.fr
• 3-7 février, Haut-Rhin (68) :
animation « Saveurs musicales
créoles » dans 8 bibliothèques.
Rens. : galaup@cg68.fr /
www.mediatheque.cg68.fr/
animation.html
• 25-28 mars, Laval (53) : 17e
édition du festival Lecture en tête
qui valorise le premier roman de
fiction. Des rencontres autour de
la lecture sont programmées en
partenariat avec la BDP 53.
Tél. 02 43 53 11 90
www.festivalpremierroman.fr
4
En vrac
■ UNE BIBLIOTHÈQUE
POUR ASILE
© Bibliothèques Sans Frontières
• 18 janvier, Paris (75) : Journée
interprofessionnelle « Découvrir la
poésie écrite par les femmes » à la
bibliothèque Marguerite Audoux
(3e). Rens. : Emmanuelle Leroyer/
Lucie Espinas (Tél. 01 53 80 08 00)
e.leroyer@printempsdespoetes.com
Bibliothèques sans frontières
(BSF) s’engage dans des
projets en France. Dans le
cadre de son programme
« Regards sur le monde »,
une première bibliothèque
a été créée dans le centre
d’accueil de demandeurs
d’asile (Cada) de Beauchamp
(95). La mise en place de
ces espaces cogérés par les
demandeurs permet la lecture
en français et dans leurs
langues d’origine (tamoul,
tibétain, russe, arabe, farsi…),
c’est aussi l’occasion de
faire travailler plus de 15
éditeurs étrangers. D’autres
équipements de ce type
devraient voir le jour en 2010.
www.bibliosansfrontieres.org
■ ESPACES PUBLICS
NUMÉRIQUES
ARTESI Île-de-France (Agence
régionale des technologies
de l’information) a lancé une
enquête auprès des EPN
(espaces publics numériques
franciliens) pour faire un
état des lieux du territoire
sur l’évolution des services
proposés aux habitants et
sur les postes d’animateur
multimédia. Celle-ci s’inscrit
dans une démarche plus
globale, aux niveaux régional
et national, de réflexion sur
les EPN et leurs rôles dans
les politiques publiques
nationales ou territoriales.
Un forum en ligne recueillera
l’expression directe des uns
et des autres.
Contact : Marie-Hélène Feron
Tél. 01 53 85 92 15
feron@artesi-idf.com
www.artesi-idf.com / www.
accespublic.artesi-idf.fr
■ 30 ANS DU COBIAC
Le Cobiac a soufflé ses
trente bougies les 10 et 11
septembre en organisant un
séminaire sur la réalité de
terrain, les problématiques
rencontrées par les
professionnels de la chaîne
du livre et leurs besoins.
Soulignons le développement
remarquable de la lecture
publique, des bibliothèques
et de l’édition dans des pays
tels que le Maroc, l’Algérie, le
Liban ces dernières années.
Toutefois, la fin des FSP
(Maroc, Liban) remettent à
l’ordre du jour avec encore
plus d’évidence le soutien de
la coopération internationale
avec des associations telles
que le Cobiac. Ces pistes ont
été dégagées pour le travail
de coopération :
• Bibliothèques : demandes
de formations (de base,
à l’animation et au
développement des publics,
au travail en équipe, à la
formation de formateurs) ;
expertise/évaluation ;
développement des échanges
professionnels ; dons de
livres et achats de livres
neufs sur place.
• Libraires-éditeurs :
demandes de formations
aux métiers du livre
(dont l’illustration) et
professionnalisation de la
chaîne du livre ; circulation
du livre sud-sud et sudnord ; vente et achats de
droits ; co-édition.
Les partenaires ont
exprimé le souhait d’un
accompagnement à la
conduite de projet, d’un
appui à la pérennité des
réseaux locaux en place et
d’une compréhension des
méthodologies locales.
Les actes de ces journées
paraîtront en 2010.
■ ASSISTANCE JURIDIQUE
Le MOTif, Observatoire du
livre et de l’écrit en Île-deFrance, vient de mettre en
place pour ses adhérents,
acteurs de la chaîne du livre,
une assistance juridique
gratuite.
Un avocat spécialisé en droit
de la propriété littéraire et
artistique et en droit des
affaires répond par téléphone
aux questions sur le droit
■ UN NOUVEAU SITE
POUR L’ABF
Après une sérieuse étude conduite
par Oliance depuis 2007, la
mise en place d’un nouveau
site internet pour l’ABF a été
confiée à IntuitivArts. Avec un
design entièrement nouveau, une
page d’accueil fraîche et aérée,
une ergonomie améliorée, une
navigation plus intuitive, une
interactivité accrue et, à terme, de nouveaux services, ce
nouveau site est en ligne depuis le 18 décembre dans une
version légère qui sera progressivement enrichie.
www.abf.asso.fr
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
BIBLIObrèves
applicable au livre et à sa
commercialisation.
Responsable du Pôle
ressources : Catherine Sas
www.lemotif.fr/fr/le-motif/
assistance/
■ ANCIENS ÉLÈVES
DE L’ENSSIB
L’assemblée générale
constitutive de l’Association
des anciens élèves de l’Enssib
se tiendra le lundi 25/01
à 14h. Les initiateurs du
projet entendent créer un
espace de rencontre entre
les professionnels formés
à l’Enssib, à l’ENSB, à l’IFB
et dans les filières DESS/
master assurées, au moins
partiellement, par l’Enssib.
Elle tiendra à jour un annuaire
renseigné de ces anciens
élèves, les représentera dans
les organismes et instances
influant sur la conception
des programmes d’études,
parrainera les élèves en cours
de formation et facilitera
leur entrée sur le marché du
travail.
Contact : david-georges.
picard@bnu.fr
■ BU – DONNÉES 2007
■ SALON DU LIVRE DE PARIS 2010
Pour sa 30e édition, le Salon du livre de Paris (Porte de
Versailles, 26-31/03) s’annonce résolument tourné « vers
l’avenir et l’international » et, malgré les polémiques de
l’automne, la représentativité de l’édition y sera au moins
aussi importante que lors des éditions précédentes : grandes
ou petites maisons d’édition, secteurs dynamiques comme
la jeunesse ou la bande dessinée, édition en régions. Près de
1 200 maisons d’édition réserveront au public des moments
de découvertes et de nombreuses séances de dédicaces. De
nouvelles délégations étrangères viendront rencontrer le public français, comme les lettres turques,
russes ou nordiques. Les régions travaillent actuellement sur une programmation commune.
Des initiatives à destination des professionnels seront mises en œuvre ou poursuivies.
• Création du Centre de droits, un nouvel espace de négociation qui permettra aux éditeurs,
agents littéraires et responsables des droits de se réunir à Paris.
• Remise des prix Sorcières par l’ABF et l’ALSJ, récompensant les meilleurs livres dans les
catégories tout-petits, albums, documentaires et romans (lundi 29/03) sur un nouvel espace :
la Scène.
• 2e Marché des droits audiovisuels de la SCELF (mardi 30/03) de 9h à 19h.
• Assises du Syndicat national de l’édition (mercredi 31/03) pour faire un point sur les grands
enjeux du marché du livre en 2010.
• Une salle de conférences, désormais au centre du salon, proposera une programmation
destinée au public et aux professionnels du livre.
Pour marquer cette 30e édition, le salon mettra à l’honneur 30 auteurs français, 30 auteurs
étrangers sélectionnés par un jury ainsi que 30 auteurs invités par le CNL. Ils compareront
leurs univers romanesques et dresseront un état des lieux de la vitalité littéraire française et
étrangère sur un pavillon anniversaire. Une librairie multilingue et une exposition de 30 cabinets
de curiosités compléteront ce dispositif.
Comme chaque année, Bibliothèque(s) s’associera à la thématique du salon. Toutefois, rompant
avec ses habitudes, son dossier sera constitué par les contributions d’une dizaine d’écrivains,
français ou francophones, qui reviendront sur leur rapport à la bibliothèque publique.
Découvrez la plateforme « pro » du salon : www.salondulivreparis.com
30e Salon du livre du 26 au mercredi 31 mars 2010 : www.salondulivreparis.com
Documentation française
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acquisitions,moyens,
locaux et personnel. Enfin,
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Le résultat de l’enquête
statistique générale
auprès des bibliothèques
et services documentaires
des établissements de
l’Enseignement supérieur
est disponible à La
]
Internet
■ FRANCE-BRÉSIL
La BnF et la Fundação
Biblioteca National do
Brasil lancent un portail
commun : « frança.br ».
Ce portail rassemble des
documents numérisés
significatifs de l’histoire des
relations entre la France
et le Brésil du XVIe au
XXe s. : textes imprimés,
dessins, estampes,
photographies et cartes.
L’opération clôt l’Année
de la France au Brésil et
témoigne de la volonté
des deux nations de
promouvoir leurs
échanges.
Disponible également
sur gallica.bnf.fr
Contacts : claudine.
hermabessiere@bnf.fr /
tél. 01 53 79 41 18
ou jean-noel.orengo@bnf.fr
/ tél. 01 53 79 41 14.
5
DOSSIER
Š9
6
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Š 29
Š 40
Š 44
Š 73
Š 82
Š 85
Intimités
[ ]
De la forme du bâtiment aux espaces qu’il propose, aux collections qu’il héberge, aux
services qu’il offre, aux gens qui s’y croisent, s’y rencon trent, usagers, professionnels,
conférenciers ou artistes invités, dans l’espace physique, dans les rapports des hommes
aux choses et dans ceux des personnes entre elles, à chaque niveau de la bibliothèque,
dans son bâti, ses missions, son fonctionnement, partout en somme, parce qu’elle est
faite non seulement pour tous mais aussi pour chacun, il est question du désir, de sa
prise en charge, de son expression, et de sa confrontation au réel.
Question de sa traduction matérielle – brique, béton, verre –, en surfaces aménagées
– plateaux, cloisons, recoins –, en mobilier – assis, couché, vautré –, en services renouvelés – appelés par l’innovation technologique et en réponse à la pression qu’elle impose –,
en collections élargies, adaptées – puisque l’esprit souffle aujourd’hui sur la toile, en
dehors des supports traditionnels –, en relations inédites aussi, de part et d’autre de la
banque d’accueil, de l’estrade de l’invité, de la scène du musicien, de la page de l’écrivain ou de l’écran de l’ordinateur : en tout point de la bibliothèque, physique ou virtuelle.
Placer l’usager « au centre » ne se décrète pas. Encore faut-il mieux le comprendre,
cerner ses attentes – enquêtes, études, colloques –, inventer de nouveaux rapports
et, surtout, répondre aux nouveaux comportements que fait naître un environnement
sociétal toujours plus enveloppant. « Aujourd'hui, écrit Geneviève Brisac, on ne creuse
plus de trous pour y enfouir ses secrets. La honte d'être à nu est un sentiment qui n’a
plus cours. L'intime est tout au plus un sujet de colloque. Le village mondial croule sous
les ragots, les aveux, les révélations. L'espace public est saturé 1. »
Espace public, service public, la bibliothèque est saturée de cet « intime exhibé 2 » qui va
se loger jusque, non pas dans les pages – c’est l’évidence même – mais entre les pages
des livres en ces « truffes » qui, traces de cet aller-retour matérialisé entre espace public
et sphère intime, sont comme les lapsus des usagers.
Ces « intimités » multiples circulent dans la bibliothèque comme le sang sous la peau.
Après s’être épanchées largement dans notre partie magazine, elles auront irrigué
jusqu’à notre couverture, repeinte aux couleurs du monde ombilical…
1. Geneviève Brisac, 52 ou la seconde vie, Éd. de l’Olivier.
2. Anne-Claire Rebreyend, Intimités amoureuses, cf. infra p. 64.
Nos remerciements à Dominique Lahary
pour ses dessins pages 15, 18, 32, 33, 37, 39 et 86.
7
DOSSIER
JEAN-FRANÇOIS JACQUES
Consultant
Jadis pensée comme
instrument au service
de la collectivité – la
Intimité
notion de « lecture
publique » –, la
bibliothèque tend
désormais à donner
satisfaction à l’usager
dans sa dimension
LA BIBLIOTHÈQUE,
cision et un goût parfait ; les bibliothécaires aussi, qui ont
UN LIEU PARADOXAL
mûrement réfléchi à la classification et à la signalisation. Voilà
individuelle. Certes,
Cette bibliothèque est récente 1.
l’intime ne se résume
Une grande banque accueille
pas au secret ou à la
les visiteurs. Elle est adossée à
solitude, et appelle
un mur blanc qu’anime une longue série de noms d’écrivains.
aussi au partage.
On pénètre ensuite dans une
Peut-on néanmoins
très grande salle, lumineuse, où
maintenir l’idée même
chaque détail de l’aménagement
d’un « modèle » de
bibliothèque ?
est réfléchi. À droite, un ensemble
de longues tables de bois clair,
parallèles, ponctuées de lampes
de lecture au design très contemporain, adossées aux grandes
fenêtres ouvrant sur la ville. Les
chaises sont belles, visiblement
confortables. À gauche, les rayonnages, longues travées parallèles,
très espacées. Entre les deux, une
nouvelle banque d’accueil et de
renseignement. L’éclairage, bien
coordonné aux travées, est soigné,
la signalisation parfaite, pour une
part gravée dans le sol, idée gra-
DR
phique originale. Le mur opposé
aux tables accueille une série de
Intimité publique.
carels, où sont distribués les services informatiques, clairement
une bibliothèque fonctionnelle, lumineuse, où l’on ne se perd
pas, où tout est à une juste place, où la surveillance est aisée
et les conditions de travail du personnel comme du « public »
– au singulier, manifestement, des « lecteurs » plutôt – sont
parfaites. Que demander de plus ? Cette bibliothèque n’aura
apparemment besoin d’aucune retouche, pendant longtemps.
Retouches au reste difficiles à apporter, tant l’ensemble est
cohérent, et soumis aux droits de l’architecte. Rien ne bougera… et seul un esprit un peu provocateur se demandera
où sont la poésie, l’imprévu, la réponse possible à de futures
évolutions, la prise en compte de la variété des publics, de la
variété des usages, où sont les espaces d’intimité…
La bibliothèque est un lieu paradoxal : lieu public, elle
accueille des individus qui viennent y pratiquer des activités personnelles, dont certaines sont, à des degrés divers,
intimes. La plus importante, la lecture, qui est sa mission première, est des plus intimes. L’usage généralisé de la notion
« d’information », la prévalence dans l’esprit des professionnels de la notion de « citoyenneté » – missions incontestables
au demeurant – ont peut-être abouti à ce résultat paradoxal,
qui est d’avoir recyclé dans l’architecture et l’aménagement
des bibliothèques d’aujourd’hui la coexistence du magasin
désormais ouvert et accueillant et de la salle de travail, non
sans rigidité. L’espace de convivialité, quand il n’est pas
isolé comme tel, est souvent rejeté à l’entrée de la bibliothèque, dans un espace improbable « Presse – Actualité –
Convivialité ».
décrits par une signalisation murale géante, très graphique.
L’architecte a bien travaillé, a tout coordonné avec une pré1. Toute ressemblance avec une bibliothèque précise n’est pas fortuite, bien
entendu !
8
INTIME, INTIMITÉS
La bibliothèque, lieu d’intimité ? Premier indice : les bibliothécaires constatent tous les jours que les usagers n’ont de
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
cesse de ménager autour
d’eux des espaces d’intimité, seuls ou à plusieurs. Car il y a plusieurs
facettes à cette notion,
qui ne se résume pas au
secret ou à la solitude.
Et voulons-nous, savonsnous accueillir l’intime,
ménager ces espaces
d’intimité, au-delà du
l’architecture, dans l’organisation des espaces
DR
vaut le plus souvent, dans
DR
fonctionnalisme qui pré-
À la bibliothèque d'Illkirch (67)…
Un siège où se vautrer.
publics, le mobilier, dans
les règlements ? Pourtant, c’est bien d’un double mouve-
bande. On recherchera alors un lieu où « se poser » en cercle
ment dont il s’agit : si l’on vient à la bibliothèque rechercher
d’intimité ; à défaut, on le créera, en rapprochant des chaises
un espace intime, c’est aussi parce que l’on pourra en sortir
ou des fauteuils, et en suscitant un relatif isolement autour
aussitôt, opérer un déplacement, un mouvement vers l’autre,
du petit groupe ainsi créé, au sein duquel la parole est alors
vers l’échange, impossible dans la solitude de chez soi. Ce qui
essentielle.
constitue en soi une de nos missions, invoquée souvent par
L’intime comprend aussi tout ce qui a trait au corps, voire
la notion de « lieu de sociabilité », dont il faut que nous ayons
à la sexualité. On distingue par exemple les postures intimes,
une vision dynamique et non statique.
ou les gestes intimes, que l’on adopte en principe chez soi,
Il faudrait d’abord s’entendre sur ce qu’est « l’intime » :
mais qui sont possibles en public, si l’on feint de croire que les
qu’en dit le « Robert culturel » ? Et pour chacun des sens, quel
autres ne verront rien, ou si l’on s’y abandonne en oubliant le
rapport possible peut-il y avoir avec la bibliothèque ?
lieu où l’on est. S’asseoir en tailleur au milieu des travées, se
L’intime, c’est d’abord ce qui est « secret, invisible, impé-
« vautrer » quand un canapé l’autorise, s’allonger ou s’asseoir
nétrable, profond », propre à une seule personne. Plus encore
par terre adossé à un mur, se poser au milieu d’un escalier,
que l’acte de lire, c’est ce que l’on pense, rêve, éprouve pen-
téléphoner à voix basse, lire – un MP3 sur les oreilles –, rêver,
dant la lecture. C’est l’invisible aux autres. Premier élément
s’embrasser, parfois s’endormir un moment sont autant de
à prendre en compte dans l’architecture et l’aménagement :
postures intimes.
une personne recherchera dans la bibliothèque un espace
L’intime, c’est aussi ce que l’on partage de soi : des confi-
d’isolement, de « retrait » où n’être pas dérangée. Et s’il s’agit
dences, des propos intimes, un journal intime. Partage pour
de la « lecture », et surtout des échanges autour de la lec-
lequel la bibliothèque, un lieu public, offre un cadre rassurant
ture, et non de la « recherche d’information » ou du travail de
dans un espace voué par définition à la relation. Prendre sur
formation, l’attitude adoptée ne sera pas la même : ce n’est
un chariot les livres que « l’autre », au sens plein du terme,
plus d’une table et d’une chaise dont le lecteur a ici besoin,
vient de rapporter, c’est prendre un livre qui porte la marque
mais d’un fauteuil profond… Il cherchera aussi une discrétion
encore chaude du lecteur précédent, c’est se saisir de ce que
maximale de la part de l’institution, cherchera à échapper au
cet autre vient de lire, c’est partager avec lui une connivence,
regard et au jugement supposé possible des professionnels
une intimité. Pourquoi voit-on encore tant de monumentales
– mais pas forcément des autres usagers du lieu.
banques de retour derrière lesquelles sont stockés les cha-
L’intime, c’est aussi le partage, c’est ce qui est « très étroitement lié avec quelqu’un : ami, confident, familier ». On dit
riots, en attente de rangement, le lendemain souvent – quand
les livres seront « refroidis » ?
« le cercle des intimes », comme « le cercle de famille ». On
L’intime désigne enfin des choses, un environnement par-
vient à la bibliothèque partager cette « intimité à plusieurs » :
ticulier et protégé : on parle de l’intimité d’un lieu. Intimité
on vient avec un ou deux amis, deux ou trois parents, sa petite
caractérisée par une « ambiance » générale, des éclairages, le
JEAN-FRANÇOIS JACQUES 䊳 Intimité
9
DOSSIER
ont amené le livre jusqu’au lecteur, avec ceux qui l’ont déjà lu
ou qui le liront. La bibliothèque est un lieu privilégié de ces
échanges, de ces partages, même si la lecture effective ne s’y
déroule pas. Michèle Petit distingue ainsi les partages clandestins, discrets ou publics : chariots de retour où « chaque
livre est encore marqué du désir de celui qui l’avait choisi » ;
notes personnelles en marge des livres 3, « mots partagés, […],
mots entendus », partages spontanés au cours d’animations.
Toutes ces formes de sociabilité participent du « lien social ».
En ce qui concerne les adolescents, Michèle Petit souligne
encore l’importance du rôle de « forum » joué par les bibliothèques, permettant les rencontres imprévues, spontanées. A
DR
contrario, les animations, cadre sans doute trop contraignant,
rencontrent auprès d’eux peu de succès. Le manque d’intiStrasbourg, médiathèque André Malraux.
mité de ces formes publiques d’échange leur est sans doute
confort des sièges, des couleurs douces… Offrir cette intimité,
trop pesant. « Peut-être perçoivent-ils une insistance un peu
c’est prévoir et aménager volontairement des espaces de la
lourde […] chez les professionnels du livre, sur la nécessité de
bibliothèque avec les éléments qui vont créer le retrait par
socialiser la lecture ? » ajoute-t-elle, en soulignant aussi que,
rapport à l’agitation ambiante, dans l’architecture, le mobilier,
dans certains cas, c’est l’émotion, c’est l’empathie qui ont
les éclairages…
conduit des adolescents à acquérir une distance critique. Ces
Faut-il avoir peur d’offrir ainsi aux publics des espaces
d’intimité ? La lecture est un acte double : acte intime, elle se
réflexions marquent clairement les limites des prescriptions
des bibliothécaires.
pratique en silence. Dans la solitude ou en public, mais le plus
souvent dans un relatif retrait de l’environnement. Et pourtant,
dit Michèle Petit, « la lecture ne coupe pas du monde. Elle y
introduit différemment 2. » Elle est aussi échange, appel au
partage : avec l’auteur, avec les différents intermédiaires qui
Un refuge improvisé à La Haye.
10
La sortie hors de l’intime, au sens de ce qui est propre à la
personne, intérieur, indicible ou volontairement tu, passe
3. Cf. infra Sylvie Decobert, « Petits riens de tout le monde. Des truffes… »,
pp. 44-47.
DR
DR
2. Michèle Petit, Éloge de la lecture : la construction de soi, Belin, 2005.
pp. 113 sq.
INTÉRIEUR/EXTÉRIEURS
S’isoler à Issy-les-Moulineaux.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
par le regard de l’autre, la parole de l’autre, recherchés ou
bilité essentiellement
subis. C’est la relation étroite entretenue avec une ou deux
confiée au mobilier.
autres personnes, avec qui l’on désire partager un moment,
Cette notion de flexi-
une impression, une émotion, une parole, une lecture, à
bilité s’entend non
l’écart des autres. La bibliothèque est aussi le lieu de ces
seulement
événements-là : déplacement volontairement recherché ou
adaptation par les
inconsciemment provoqué hors de la solitude, hors de l’in-
bibliothécaires, mais
timité, parfois hors des schémas de pensée communs. Ce
aussi comme appro-
mouvement est symbolisé par le mouvement alternatif du
priation par le public,
document : mise à disposition des publics / appropriation
qui pourra déplacer
privée / restitution au collectif.
à sa guise certaines
chauffeuses, chaises,
soient pas empêchés par un cadre où le fonctionnalisme pré-
tables basses ou autres
vaudrait sur le bien-être, ou au contraire que la rupture de
éléments légers. Elle
l’intimité soit brutalement provoquée par ce cadre.
s’étend aussi aux élé-
Comment la bibliothèque peut-elle accueillir ces diffé-
ments de l’accueil et
rentes facettes de l’intimité ? Celle que nous avons décrite en
du dialogue entre les
introduction le peut-elle réellement ? Bibliothécaires et sou-
bibliothécaires et les
vent architectes ont une vision très ambivalente : derrière un
usagers : on préférera
discours qui reprend les lieux communs de la modernité – la
des tables où s’as-
bibliothèque « lieu de vie » – , se profile une construction et
seoir côte à côte ou
des aménagements où prévalent la ligne architecturale, le
à 90°, plutôt que la
confort des collections, la linéarité du classement, les discu-
banque et son détes-
tables impératifs de la surveillance, et surtout le modèle du
table face-à-face assis-
public comme « lecteur » : solitaire, silencieux, emprunteur,
debout, à proximité
n’ayant ni faim ni soif, ni besoin de communiquer avec l’exté-
des oreilles des autres
rieur, ayant ses propres instruments d’écriture et pas besoin
usagers, accompagnée
de courant pour son ordinateur… Ayant en résumé des
de sa grande zone de
usages très déterminés de la bibliothèque… sauf un : venir
stockage de chariots.
À Rotterdam, un trône…
DR
Mais il faut faire en sorte que ces « déplacements » ne
DR
comme
… lecture et vodka.
utiliser l’espace de travail et pas les documents ! Nous avons
Les seules surfaces nécessairement encloisonnées sont
tendance – l’exemple cité plus haut le montre – à oublier de
celles qui doivent accueillir des activités bruyantes – tra-
laisser l’indispensable marge d’appropriation des espaces
vail ou réunion de petits groupes, et petite enfance, public
publics par les usagers, à fin d’usages intimes. Il y a toujours
auprès de qui l’oralité prévaut – ou au contraire des publics
une forme de négociation entre des propositions d’usages
demandant le silence total – étudiants, lycéens ou adultes
mises en œuvre par les concepteurs, et les usages effectifs
isolés en particulier. L’architecture peut cependant prévoir
des utilisateurs des bibliothèques. Les exemples photogra-
un certain nombre de « coins » d’intimité : on pourra faire
phiques ci-contre montrent comment certains espaces de
le parallèle entre l’exemple ci-contre d’un musée de Berlin
retrait sont créés : derrière une pile de chaises à Rotterdam,
et celui de la bibliothèque d’Illkirch-Graffenstaden (67). Je
dos à l’espace vide à Issy-les-Moulineaux (annexe). Mais
citerai ici un exemple récent, puisé dans un programme
cette appropriation est-elle possible à Strasbourg ?
soumis à un concours d’architecture 4 : « La médiathèque
Pour dépasser cette contradiction, un certain nombre
offrira des lieux spacieux, de respiration et de bien-être
d’éléments de programmes peuvent être brièvement donnés.
qui incitent à un séjour prolongé. L’architecture, le mobilier, les couleurs, la signalétique participeront à la créa-
« PROGRAMME » VERSUS « MODÈLE » ?
tion d’ambiances différenciées selon les activités et les
publics accueillis et offriront une multitude de possibles
L’architecture doit être le moins possible cloisonnée, ce
aux publics : la lecture silencieuse, la lecture conviviale,
qui permettra un morcellement dynamique des différentes
zones, avec le maximum de flexibilité dans le temps, flexi-
4. Café-programmation, Programme de la Médiathèque d’Angoulême.
JEAN-FRANÇOIS JACQUES 䊳 Intimité
11
DR
DOSSIER
Berlin, Gemäldegalerie.
les espaces ouverts de circulation, les espaces individuels
présentation d'un mobilier composite peut apporter de
ou collectifs, du mobilier confort ou classique, des équipe-
la chaleur, de la vie, voire de la folie à certains espaces,
ments audiovisuels, les lieux d’échange et de discussion,
par opposition à quelque chose de froid, de très ordonné,
les lieux de concentration, des lieux fixes ou modulables
que les usagers n’oseraient pas utiliser. » On en voit des
selon les envies, les besoins… » Dans cet objectif, « le mobi-
exemples à Rotterdam.
On ne saurait mieux décrire ce que devraient devenir les
de la médiathèque ou même d'un ensemble spatial. Il peut,
bibliothèques, loin de tout modèle, et donc loin de la modé-
selon les espaces concernés et l’ambiance souhaitée, faire
lisation des comportements à laquelle nous tendons plus ou
preuve d’une certaine extravagance et d’éclectisme. La
moins inconsciemment. ■
DR
lier n'est pas forcément harmonieux et cohérent à l'échelle
Bibliothèque d’Illkirch-Graffenstaden (67).
12
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
PIERRE FRANQUEVILLE
Agence ABCD Culture
Vers une bibliothèque
d’
univers
Vie urbaine et révolution
technologique ont
métamorphosé la vie
quotidienne. À leur
tour, ces nouveaux
comportements obligent
à repenser de fond en
LES STATISTIQUES, TOUJOURS LES STATISTIQUES
Premier constat. Après 30 ans d’effort et d’investissement
massifs dans le domaine des équipements du livre, le
Département des Études, de la Prospective et des statistiques
du ministère de la Culture nous confirme 1 que la fréquentation
des bibliothèques baissent d’année en année. Le nombre de
m2 créés a pourtant été considérablement augmenté depuis
les années 1980, l’architecture s’est faite séduisante, les technologies nouvelles ont largement investi ces nouveaux bâtiments pour légitimer la nouvelle appellation de médiathèque,
les choix documentaires ont été ajustés, les classifications
repensées, le libre accès est devenu la règle pour coller au
besoin de liberté des lecteurs, les personnels formés pour
encourager les diverses formes de médiation, les enquêtes
ont mesuré les effets de ces réformes, les professionnels ont
observé la planète bibliothèque pour rechercher l’inspiration
en direction d’autres pays…
Des moyens colossaux ont été déployés pour que nos
bibliothèques contemporaines soient remises au goût du
jour et ces efforts semblent demeurer largement insuffisants.
Comment expliquer cela ?
semblent autant de signes que les
équipements du livre, malgré toutes
comble la bibliothèque
les attentions qui sont les nôtres,
où doivent composer
restent en deçà – ou à côté, et c’est
utilisation collective
notre question ici – de ce que les
et usages solitaires,
lecteurs en attendent. Signes également que nous n’avons pas pu
et il n’est pas certain
anticiper certaines évolutions que
que cette obligation se
nous subissons actuellement avec
satisfasse d’une simple
une certaine violence.
refonte cosmétique. La
Or, que constate-t-on de la part
des lecteurs ?
• Ils utilisent la bibliothèque
comme un lieu de travail sur leurs
propres documents, rendant ainsi
secondaires ou accessoires les col-
définition même de ces
équipements pourrait
être ébranlée et remise
en question.
lections existantes, ce qui impose
de repenser la relation aux documents offerts sur place. Bien
entendu, cette tendance est plus forte dans les agglomérations
et les métropoles où le lectorat étudiant est plus nombreux.
Les étudiants faussant, là où ils résident, les usages des bibliothèques publiques car s’il s’agit ici uniquement de ces dernières.
NOUVELLES TENDANCES, NOUVELLES FISSURES
L’influence de ce lectorat jeune et massif est important au point
que l’on ne peut dissocier dans une aire d’influence donnée les
Deuxième constat. Il y a quelques années déjà nous avions
BM des BU. Qu’importe cependant, le lectorat étudiant se rap-
conclu un article dans le BBF par la formule « les profession-
proche dans sa pratique de la bibliothèque du lectorat lycéen
nels imaginent de nouveaux équipements, les programmistes
et collégien.
les programment, les architectes les réalisent, … les lecteurs
les détournent ! »
• Ils sont nombreux désormais à venir avec leurs propres
outils à connecter (ordinateurs personnels portables) sur
Nous revenons aujourd’hui sur ce sujet pour attirer de nou-
place, ce qui impose de mettre à disposition des lecteurs
veau l’attention des professionnels du livre sur quelques ten-
des modes de connexion souples et largement disponibles
dances observées récemment par l’agence. Tendances qui nous
selon les lieux. Là encore, si cette tendance reste surtout
1. Je fais allusion ici à l’enquête sur « Les pratiques culturelles des Français à l’ère
numérique » qui ne fait que confirmer ce que les professionnels du livre, très
attentifs à leurs propres résultats statistiques, savent déjà. Source Édition La
Découverte / Ministère de la Culture et de la Communication.
métropolitaine, elle indique un penchant qui s’accentuera
avec le temps. La légèreté des outils améliore de jour en jour
leur portabilité et leur autonomie. Bientôt, on effectuera les
PIERRE FRANQUEVILLE 䊳 Vers une bibliothèque d’univers
13
DOSSIER
14
recherches documentaires via un Opac en ligne auquel on
que ces pratiques répétées provoquent sur nos comporte-
se connectera directement par le biais de son propre outil,
ments et plus particulièrement nos postures de consultation
recherches que l’on croisera aussitôt avec sa propre biblio-
et nos gestuelles devant ces outils. C’est notamment le cas
thèque, le web, les sites des autres équipements.
des jeunes générations élevées avec la télévision et l’ordi-
• Ils utilisent la bibliothèque comme un lieu de travail seul
nateur, voire désormais avec les terminaux que l’on pourrait
ou en groupe, ce qui impose d’offrir des configurations mul-
qualifier d’« hyperportables 3 ». Face à ces modifications com-
tiples correspondant aux différentes modalités de travail des
portementales, la bibliothèque des années 1980-1990 semble
lecteurs. Cet aspect avait déjà été abordé par l’agence dans la
déjà vieillotte et largement dépassée. Là où il conviendrait de
programmation de la médiathèque d’Issy-les-Moulineaux (92),
répondre par un travail fin sur la notion de confort, on ne fait
l’une des premières élaborée par ABCD. Déjà, la question appa-
souvent – mais peut-on faire autrement ? – qu’avec les moyens
raissait de savoir s’il fallait créer un espace réservé au travail
du bord, à savoir les catalogues des fournisseurs de mobilier
en groupe, où il soit possible de parler à haute voix sans gêner
des collectivités (même si ces derniers ont largement et posi-
les autres usagers, ou s’il fallait réserver une salle à ceux qui
tivement amélioré leur offre). Parfois l’architecte s’en mêle,
souhaitaient un silence parfait. À la limite, la réponse importe
mais trop souvent dans un registre uniquement esthétique
peu ! La vraie question reste : comment intégrer dans un même
veillant au respect de son œuvre. La réponse est malheureu-
espace des modalités d’usage de la bibliothèque contradic-
sement beaucoup trop pauvre pour prendre en compte de
toires, allant de l’individu seul aux travaux collectifs dans leur
façon efficace ces nouvelles attentes.
pluralité ? Cette question est celle que se posent également
• Ils habitent la bibliothèque comme un lieu de vie à part
les concepteurs d’un open space
entière amenant avec eux les nouvelles pratiques sociales
« Habiter c’est d’abord
avoir des habitudes
à tel point que le dehors
devient une enveloppe
de mon être et du dedans
que je suis. »
de bureau : comment qualifier un
contemporaines, notamment les pratiques traditionnellement
espace de façon à ce que toutes les
réservées à l’univers domestique et à l’espace urbain. Ainsi, on
modalités de sociabilité soient ren-
observe que la bibliothèque comme espace réservé aux pra-
dues possibles sans se contrarier
tiques intellectuelles calmes et silencieuses et donc protégées
mutuellement. Or, dans nos équi-
comme telles, est détournée vers un usage plus mixte, plus
pements du livre, nous constatons
urbain. Combien de professionnels voit-on se battre quotidien-
Pierre Sansot,
Du bon usage de la lenteur
actuellement une très grande diver-
nement pour une application stricte du règlement, notamment
sité de modes « conversationnels »
en matière de silence. Désormais, téléphoner, boire, manger
autorisés ou du moins acceptés
ou grignoter, échanger, dormir, jouer… apparaissent choses
aujourd’hui, alors qu’il y a peu ils étaient encore très contraints
naturelles pour nombre des nouveaux visiteurs, les plus jeunes
par le règlement intérieur ou par une image caractéristique de
en particulier. On sent bien, malgré tout, que ces abus et micro-
la bibliothèque comme espace monofonctionnel silencieux.
fissures trahissent là encore une modification profonde du sta-
• Ils recherchent des postures de lecture/consultation
tut de la bibliothèque qui a perdu le caractère sanctuarisé qui
appelant des modalités de confort différentes, un même lec-
la définissait encore récemment. À cette rupture des digues du
teur pouvant successivement lors d’un même séjour dans la
modèle répondent l’inadéquation des espaces et plus globa-
bibliothèque en adopter plusieurs relevant de modes travail/
lement de la notion de confort habituellement mise en œuvre
loisir/détente. Ce qui impose de diversifier les mobiliers mis
dans le registre des équipements du livre. Mais c’est vraisem-
à disposition des lecteurs. Sans doute l’influence de l’espace
blablement la définition du service offert qui est aussi remise
domestique, qui est désormais ouvertement plurifonction-
en cause. Le passage d’un lieu d’étude à un lieu de vie ne se
nel – espace familial, tout autant qu’espace de travail et de
fait pas sans poser problème. Il y a sans doute un rêve qui se
loisir –, y est pour beaucoup. Là encore la généralisation des
cache derrière cela, rêve-utopie qui participe des vœux que
technologies de l’information dans l’espace quotidien brouille
formulait Umberto Eco dans sa conférence du 10 mars 1981
les frontières d’antan entre espace domestique et espace pro-
éditée ensuite sous le titre plus connu De bibliotheca 4 quand il
fessionnel. Ce qui est important ici est de noter – comme le fait
décrivait une bibliothèque ouverte 24h/24 et dans laquelle on
le VIA 2 dans son cahier de tendance 2009 très justement titré
trouvait tout ou presque pour y séjourner de longues journées,
« Conforts, la génération vautrée » – ce sont les modifications
voire déborder sur la nuit.
2. Le VIA, Valorisation de l’Innovation de l’Ameublement, est une association
qui explore les nouvelles tendances en matière de confort et d’ameublement.
3. Cf. infra Cécile Swiatek, « L’espace public de la bibliothèque à l’épreuve du
téléphone portable », pp. 40-43.
4. Umberto Eco, De Bibliotheca, L’Échoppe, 1986.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
NOUVELLES FISSURES,
AU CŒUR MÊME DU MÉTIER
Troisième constat. Interrogeant récemment des bibliothécaires de la Bpi sur les pratiques documentaires des lecteurs
actuels, ils m’avouaient qu’ils rencontraient de plus en plus de
jeunes usagers qui ne savaient plus effectuer de recherches à
partir du catalogue mis à leur disposition. Le renseignement
est d’autant plus intéressant qu’il ne s’agit pas de lecteurs
débutants, mais d’étudiants confirmés. Les lecteurs actuels
ne sauraient donc plus utiliser la bibliothèque ?
En d’autres termes, carences des jeunes lecteurs étudiants
à maîtriser l’outil bibliothèque, objectifs décodés du géant de
l’information numérique à faire un usage commercial d’informations détournées d’ouvrages, volonté de certains professionnels de la bibliothéconomie à proposer eux aussi des services d’information personnalisés ne disent-ils pas une seule
et même chose : la nécessité d’ajouter à nos équipements de
lecture publique une fonction documentaire personnalisée et
individualisée. Un service à la carte en quelque sorte, encore
rare, mais qu’il serait urgent d’étendre.
En croisant cette remarque avec la lecture d’un article de
Roger Chartier 5, nous touchons là une autre évolution majeure
UNE MODERNITÉ DÉJÀ BATTUE EN BRÈCHE
de nos équipements. Celui-ci dit en substance que l’objectif de
Nous voyons pour notre part, dans les objectifs non avoués de
Google n’est pas la construction d’une bibliothèque universelle
l’industriel, dans sa réussite si ostentatoire, dans les difficultés
mise à la disposition de l’humanité, mais plutôt la construc-
de nos nouveaux lecteurs à utiliser le catalogue, dans la chute
tion d’une banque de données four-
des statistiques de fréquentation ou
nissant les « informations » à ceux
dans les tentatives de quelques pro-
qui les cherchent. La distinction est
fessionnels du livre d’orienter le métier
forte quand on sait que nos lecteurs
vers l’édition des contenus et la docu-
étudiants dont il était question plus
mentation… une attente non satisfaite
bas savent, à défaut d’effectuer une
qui dessine en creux les limites du
recherche dans le catalogue d’une
modèle existant de la bibliothèque
bibliothèque, consulter sur le bout
publique. Or c’est le modèle lui-même
des doigts leur moteur de recherche
qui est ici en cause, pas uniquement
favori.
l’aménagement de nos équipements.
Ne doit-on pas lire dans ces deux
Sans doute nous croyions-nous
éléments – le comportement des
sauvés ? Après avoir réformé en pro-
lecteurs, les objectifs décodés d’un
fondeur la pratique de la bibliothé-
industriel du numérique – le signe
conomie, modernisé l’image de nos
que nos bibliothèques s’inscrivent
équipements par une architecture
désormais dans un modèle plus
et un design contemporains, ouvert
documentaire que bibliothécono-
nos magasins au libre accès, après y
mique. Sans doute un autre élément vient-il confirmer cette
avoir introduit les technologies les plus récentes…, il nous
tendance : le succès rencontré par les services très personna-
faut remettre l’ouvrage sur le métier et affronter à nouveau
lisés des recherches documentaires proposés par certaines
l’inconnu et l’expérimentation.
grandes bibliothèques municipales ou nationales. On songe
Oui, nos équipements ont prématurément vieilli, non pas
ici au Guichet du savoir créé par la BM de Lyon, aux Cité des
d’une usure naturelle, qui donne de la patine aux choses
métiers et Cité de la Santé rattachées à la médiathèque de la
anciennes, mais d’une façon structurelle ; ils sont devenus en
Cité des sciences et de l’industrie, au Renseignement à dis-
quelques années seulement des objets déjà décalés avec leur
tance créé il y 25 ans par la Bpi (qui a évolué vers l’échange
temps, une survivance d’une autre époque, un peu comme on
par courriel et le travail en réseau). Nul doute que ces services
regarde aujourd’hui le design des années 1970, plastiques aux
répondent à une demande de plus en plus légitime que l’on ne
couleurs criardes, objets décalés trop vite. Trop proches de nous
confondra pas avec la tâche fondamentale des bibliothèques
pour être classés patrimoine. Trop loin de nous pour répondre
rappelée dans ce même article consistant à « protéger, catalo-
aux besoins et modalités d’usage qui sont désormais les nôtres.
guer, rendre accessibles les textes dans leurs formes succes-
Cette observation vaut pour les plus prospectifs d’entre
sives et concurrentes ».
eux qui avaient été pour le monde des bibliothèques des équi-
5. Roger Chartier, « L’avenir numérique du livre », Le Monde, 27/10/2009.
pements phares, porteur d’un incroyable renouveau, d’une
PIERRE FRANQUEVILLE 䊳 Vers une bibliothèque d’univers
15
DOSSIER
HABITER ET PROGRAMMER LE VIDE : JAKOB+MACFARLANE
Mettre en place un espace hébergeant des informations, des livres, a toujours été, d’une façon ou d’une autre,
une part importante de notre travail.
Une de nos premières réalisations fut un nouvel environnement pour la librairie Books by Artists-Florence
Loewy, à Paris, où le déplacement du corps crée le vide dans un volume imaginaire de piles de livres, laissant
des espaces résiduels formant les étagères et structurant l’organisation de l’espace. Depuis ce projet plusieurs
autres réalisations prirent forme, entre autres l’étagère Three pour l’éditeur Sawaya & Moroni, la Chambre
Rouge, la cellule de lecture Reading Pod, l’espace Fnac du futur, Futur Appart ou dernièrement un projet d’une
DR
médiathèque pour la ville de Saint-Malo.
Dans l’approche de ces projets, nous avons toujours vu le livre comme une partie d’un
tout. Par sa répétition, il est assimilé comme élément constitutif de l’espace. Nous nous
intéressons aux différents systèmes engendrés par la répétition, l’itération, à la façon dont
ceux-ci sont interrogés, mis en question, retravaillés afin de créer de nouvelles interfaces
d’échanges, de dialogues et d’usage.
Dans un travail plus récent, la Chambre Rouge, nous avons imaginé un objet (trans)formé
par des personnes parlant, lisant, ou ne faisant rien… Nous avons inventé un programme
non spécifique – non utile mais finalement nécessaire, et qui peut être créé dans un lieu
public extérieur ou intérieur. La Chambre Rouge est
DR
un espace où le public est invité à passer du temps,
occuper l’espace, dans un lieu non spécifique, adapThree est une étagère objet autour de laquelle on circule.
Sa silhouette transparente évoque le tronc d’un arbre
dans lequel sont rangés les livres. La matière de l’étagère
disparaît mais la silhouette de l’étagère est signifiée par
les livres qui occupent les alvéoles.
table dans son usage – un vide, tout simplement,
ou un espace non programmé et par conséquent
appropriable.
La Chambre Rouge ou le projet de la cellule de lecture
Reading Pod sont des lieux libres, adaptables à pluavec la salle de lecture classique.
DR
sieurs configurations, postures. Ils sont en rupture
La Chambre Rouge représente la première étape
d’une idée réellement révolutionnaire selon laquelle
nos espaces informatifs, éducationnels du futur
seront comme des « nuages » d’informations expo-
Chambre rouge est à la fois un banc public,
un espace de lecture pour très petits qui peuvent
se lover dans les alvéoles, très grands dans les
grandes alvéoles, pour solitaires ou pour des
groupes de 3/4 personnes selon les configurations.
DR
nentielles, en constant changement, modifiés par
l’utilisateur et par le créateur en temps réel… Nous
L’installation Futur Appart représente un espace lors
d’un rêve d’une personne qui pense à son espace.
Futur Appart se construit autour du corps de cette
personne suivant le rythme du rêve.
transformons l’espace d’après les échanges d’informations que nous générons.
Tous ces mots que nous associons à l’espace
façon encore plus riche. Ces « nuages » existent déjà dans la forme la plus
DR
d’une bibliothèque publique sont possibles et peuvent être expérimentés d’une
simple d’Internet, mais nous pouvons extrapoler cette métaphore à l’apprentissage d’une création environnementale.
Dominique JAKOB
Brendan MACFARLANE
Jakob+Macfarlane : www.jakobmacfarlane.com
À lire ( en anglais) : Jakob+Macfarlane, NeoArchitecture, 2006.
16
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Reading Pod offre plusieurs types
d’espaces au lecteur pour s’allonger,
s’assoir, se lover.
DOSSIER
véritable aspiration à incarner une idée de la modernité géné-
Le second c’est que la définition programmatique des équi-
reuse, associée à une exigence de démocratisation des savoirs.
pements du livre – je désigne ici les bibliothèques publiques
Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi un tel réquisi-
qui ne sont ni patrimoniales ni spécialisées, même si certaines
toire, si sévère ?
d’entre elles disposent de sections de ce type – doit être éta-
Je proposerai deux raisons à cela. La première, c’est que
la lecture publique nous semblait à tous répondre au principe
blie selon des critères qui relèvent de l’usage constaté et non
plus de paramètres bibliothéconomiques a priori.
de l’offre. Exprimé autrement : il suffisait de proposer pour
Ne doit-on donc pas procéder à une petite révolution
que le public dispose. Ce principe relève, on le sait désormais,
copernicienne en se décidant enfin à créer des bibliothèques
d’une certaine candeur qui n’est plus de mise. Sans doute
publiques pour nos lecteurs ?
le formidable enthousiasme des années 1980 nous avait
Autrement dit, l’organisation spatiale des bibliothèques
tous convaincu que la chose était simple. Elle ne l’est plus
ne serait plus à concevoir en fonction de sections établies
aujourd’hui. Au nom de ce principe nous avons bâti des équi-
selon les différents types de documents, voire les types de
pements dont la structure, quoique rhabillée de neuf, parée
public qu’elles accueillent (sections Actualités, section Étude,
des technologies contemporaines, était déclinée de modèles
section Références…), mais selon une typologie d’usages que
anciens fournis par les bibliothèques d’étude et bibliothèques
nous désignerons sous la terminologie d’« univers », dans l’at-
patrimoniales. La nature du document dictait la structure des
tente d’une définition plus précise. Chaque univers désignant
sections. Il est clair aujourd’hui que le lecteur contemporain a
des zones dédiées à des comportements d’usagers, à des
peu à voir avec le lecteur idéal de ces équipements. La sacrali-
critères de confort, à des postures de consultation…
sation des lieux qu’imposait naturellement le modèle semble
aujourd’hui battue en brèche.
PREMIÈRE APPROCHE DE LA NOTION D’« UNIVERS »
La seconde vient sans doute du lecteur lui-même et de
la grande liberté qu’il a acquise. En un lecteur résident sans
L’agence de conseil ABCD travaille actuellement sur un pro-
doute plusieurs lecteurs, nous dirions également plusieurs
jet de réaménagement de la Bpi et la notion d’« univers » se
usagers, et cette pluralité s’exprime dans nos équipements
place au centre de cette réflexion. Celle-ci est en cours, c’est
avec une assez grande effronterie 6. Sans doute ceux-ci ont-ils
pourquoi on se limitera à une première approche qui ne peut
du mal à accepter cela.
en aucun cas être considérée comme finalisée. C’est ici le principe qu’il faut retenir et non le détail de la proposition.
TRADUIRE LE PRIMAT DES USAGES
Quelques éléments simples nous permettent d’approcher
cette notion :
Les propositions que nous articulons ici traitent à la fois de l’offre
• un univers correspond à un ensemble de pratiques
de services et de la forme des équipements. Elles partent de
homogènes destinées à ce que les usagers ne se gênent pas
deux postulats simples : le premier c’est que nos équipements
mutuellement ;
doivent s’appliquer à répondre aux exigences latentes de nos
• un univers définit une attitude vis-à-vis des autres : je
visiteurs et ne pas aller contre. Et ces attentes, il faut les lire,
suis solitaire et silencieux, je discute avec quelqu’un à haute
d’une part, dans la difficulté de nos lecteurs à utiliser les outils
voix, je travaille en groupe et échange à haute voix (et toutes
traditionnels de la recherche (le catalogue), d’autre part dans les
les modalités d’échanges et de travail en groupe)… ;
détournements que les lecteurs font des équipements que nous
mettons à leur disposition car elles s’y expriment clairement 7.
6. En chaque usager se déploient plusieurs lecteurs qui s’expriment indépendamment les uns des autres à des moments différents de la journée ; chacun
exigeant des modalités de lecture et de consultation différentes : consultation
rapide debout, consultation décontractée en position assise semi allongée, position assise à une table… Même remarque sur les différents niveaux relationnels
dans les bibliothèques ; un même lecteur pouvant à des moments différents
rechercher la solitude, l’échange informel, l’échange à plusieurs dans le cadre
d’une collaboration… Autant de niveaux de confort et d’échange qui peuvent
alterner dans une même journée.
7. J’ai toujours accueilli avec beaucoup de scepticisme les résultats d’enquêtes
engagées vers le lectorat destinées à percevoir les attentes de ce dernier. Sans
doute pour n’avoir jamais rien lu de bien pertinent à ce sujet. Je reste certain que
les actes de nos lecteurs, leurs détournements des équipements, bien interprétés,
constituent des matériaux plus intéressants si on les considère comme l’expression en acte de la liberté, de l’insouciance et de leur intelligence réunies.
• un univers correspond à un type de confort global défini
par : une ambiance acoustique, un éclairement approprié ;
• un univers peut être dédié à une ou plusieurs postures
de consultation (debout, assise avec table de travail, assise
avec fauteuil, assise avec tablette…) ;
• un univers peut être défini autour d’un service qui le structure (un service documentaire personnalisé par exemple) ;
• un univers peut être défini par un service connexe de la
bibliothèque : café, snack…
• une bibliothèque est constituée de plusieurs univers
contigus ou foisonnés ;
• un univers est une zone définie spatialement…
PIERRE FRANQUEVILLE 䊳 Vers une bibliothèque d’univers
17
DOSSIER
QUELQUES EXEMPLES D’ « UNIVERS »
Univers 1 : zone de contact et de découverte de l’équipement.
Le visiteur est debout ou assis sur des tabourets hauts, voire
accueilli dans des espaces-salons réservés à un accueil individuel ; il est accueilli personnellement, il interroge le personnel
ou groupées. La consultation se rapproche de celle d’un
usage domestique de type salon personnel, cabinet de lecture… La conversation est autorisée. La présence de tables
basses peut inciter au travail en groupe, leur absence peut
au contraire en dissuader.
qui est situé à côté ou en face de lui, on parle librement à haute
Univers 4 : les lecteurs disposent de multiple « boîtes »
voix, il s’agit d’une zone de contact, d’échanges, d’assistance
de tailles S/M/L/XL/XXL. Ces espaces clos peuvent être recher-
à la recherche sur le catalogue mais également à la recherche
chés pour un travail solitaire mais bruyant (l’apprentissage
documentaire élargie 8. La question s’apparente à celles qui sont
d’une langue, seul ou accompagné par un médiateur), pour
posées au Guichet du savoir de la BM de Lyon ou porte simple-
un travail en groupe (répétition d’un texte à plusieurs, pré-
ment sur la recherche d’un ouvrage présent ou non dans le cata-
paration d’un examen…). Ils prennent la forme de « boîtes »
logue. Cette recherche peut soit aboutir immédiatement, soit
isolées acoustiquement mais transparentes visuellement.
nécessiter un nouveau rendez vous parce qu’elle implique du
L’assemblage de plusieurs boîtes aux dimensions multiples
personnel un travail qu’il fera ultérieurement. Les outils et acti-
(pour une, deux, 5, 10 personnes) constitue l’univers 4. Les
vités de médiation de l’équipement sont présentés via un affi-
boîtes se réservent à l’avance. Elles sont facilement contrô-
chage classique ou par écrans réactualisés en permanence. On
lables par le personnel. Un accompagnement est possible
s’inscrit, on règle les modalités de son inscription. On emprunte,
(pour les personnes à handicap), notamment dans le cas de
on retourne ses documents. Il n’y a pas nécessairement de docu-
formations pouvant impliquer la présence d’un répétiteur.
ments dans cette zone. Des postes de recherche associant Web
On peut y importer ses propres ouvrages, ceux de la biblio-
et Opac en libre accès sont présents. Leur positionnement est tel
thèque. Elles disposent d’une connexion wifil ou wifi. On peut
que l’intervention du personnel est facile. Cet univers est placé
y importer un instrument de musique pour répéter. On peut
à l’entrée de l’équipement.
demander que la boîte que l’on a réservée soit fermée à clé
Univers 2 : le visiteur prend un café, grignote un fruit,
un sandwich… tout en consultant ses documents où ceux
présentés par l’établissement au titre des nouveautés. La
presse est en libre accès. Il est servi ou non à la place selon
le temps d’une pause, de façon à n’avoir pas à déménager et
emporter avec soi des ouvrages ou équipements. Cet univers
s’apparente aux salles de réunion mises à disposition des
personnes travaillant en open-space.
la prestation prévue. Il dispose d’une connexion wifil ou wifi.
Univers 5 : le lecteur est assis à une table de travail selon
Le confort est celui d’un café. La bibliothèque y organise des
une posture de consultation traditionnelle. Cet univers, c’est
lectures, des signatures, des discussions thématiques… La
un peu la bibliothèque d’étude traditionnelle qui s’apparente
bibliothèque y présente ses activités de médiation, confé-
à la bibliothèque silencieuse et studieuse. Le mobilier est de
rences, signatures… Des Opac sont présents. Il est acces-
dimension variable selon la recherche que l’on doit y faire,
sible de façon autonome ou non et peut être ouvert quand
le nombre de documents exploités simultanément. C’est
la bibliothèque ne l’est pas.
d’ailleurs la relation au document qui dicte prioritairement ici
Univers 3 : les visiteurs disposent de multiples salons modulables
l’ergonomie du lieu. On ne s’y trouve pas loin des collections
de référence qui peuvent être consultées régulièrement. Le
silence est de rigueur.
et échangent librement à
haute voix. Ils disposent
PREMIÈRES IMPLICATIONS
de fauteuils, de cana-
POUR LES PROFESSIONNELS ?
pés dont la rotation ou la
Sans entrer dans une analyse fine des implications que sou-
modularité permettent des
lève l’application de ce modèle, posons quelques premières
configurations solitaires
réflexions.
8. Je milite pour l’extension de ce service dans nos bibliothèques publiques
contemporaines : le bibliothécaire devra désormais à mon sens jouer un rôle de
plus en plus actif pour former les lecteurs aux multiples outils de la recherche
documentaire, moteurs de recherche sur Internet compris, voire prendre en
charge ces recherche quand elles ne peuvent l’être par le public.
18
En premier lieu les responsables des « sections » entendues
au sens traditionnel ne sont plus propriétaires des espaces et
équipements qui viennent d’être cités. Il y a une mutualisation
des univers au service des différents responsables des collec-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
tions. Deux sections peuvent partager un même univers. Par
nouveau tracé de la limite des compétences de l’architecte
exemple, la section Musiques peut partager avec la section
et des bureaux d’étude est à imaginer.
Autoformation en langues les « boîtes » mises à disposition
Terminons par un élément important, le rôle des profes-
dans l’univers 4. Inversement, une section (Presse) peut trouver
sionnels dans ce dispositif. Ils font ce que Google ne fait pas et
intérêt à se situer à proximité de deux univers : le café (univers 2)
ne fera pas de sitôt : accompagner les lecteurs et usagers vers
et les salons modulables (univers 3).
des savoirs construits, accompagner les recherches par un
On perçoit que l’implantation des collections obéit désor-
soutien documentaire et bibliographique, former les lecteurs
mais à une logique propre qui est radicalement indépendante
à ces recherches… Sans doute faut-il que le métier des profes-
de celle des univers, si ce n’est une proximité d’usage ; cette
sionnels du livre évolue encore davantage qu’aujourd’hui vers
logique pouvant alors être guidée avant tout par l’objectif de
une compétence tournée vers les contenus et la médiation de
proposer une grande clarté de la classification.
contenus. Dans l’espace de la bibliothèque les profession-
La conception architecturale des univers devient essen-
nels sont placés à l’interface des collections et des univers de
tielle : la notion de confort et notamment de confort acous-
façon à recevoir, accompagner le lecteur et le visiteur, faciliter
tique et visuel prime. La scénographie des lieux, au sens de
les démarches, aider à la recherche.
recherche sur leur ergonomie, leur ambiance, est prioritaire
et ne doit plus être reléguée comme c’est trop souvent le cas
COMMENT CONCLURE ?
aujourd’hui.
Un métier semble manquer d’ailleurs, celui de scéno-
Pour les usagers qui n’ont pas abandonné le chemin des biblio-
graphe de ces espaces. Un métier qui se situe entre l’ar-
thèques, il apparaît clairement que s’ils continuent à utiliser
chitecture et le mobilier. Les agences d’aménagement des
les équipements du livre, ce n’est plus tout à fait en tant que
espaces commerciaux parlent de leur côté de compétences
bibliothèques. Il y a là dorénavant un décalage très net, et qui
en design global pour désigner ce savoir-faire qui donne
s’accentue d’année en année, entre l’usage qui est fait de ces
une importance capitale à l’adéquation des usages et des
équipements et la définition qui est la leur. Nos bibliothèques
postures avec la volumétrie, l’éclairement, l’acoustique, le
ne sont-elles pas devenues par détournement et sans que nous
mobilier, la signalétique…, en un mot tout ce qui n’est pas
nous en soyons vraiment aperçus autre chose que des biblio-
dans le contrat de
l’architecte 9.
Sans doute la chaine des
compétences appelées à seconder la maîtrise d’ouvrage
devra-t-elle ajouter prochainement cet élément essentiel. Un
thèques ? Mais quoi au fait ? Certainement des équipements
qui répondent à des besoins d’intérêt général, mais lesquels ?
Une réflexion de fond s’impose sur le statut de ces nouveaux équipements intermédiaires que les usagers s’appro-
9. Ces différents savoir-faire ne relèvent cependant pas forcément des architectes.
Tous ne s’y intéressent d’ailleurs pas. Il manque ici une compétence globale que
les maîtres d’ouvrage d’espaces commerciaux ont largement comblé eux même
en solidarisant autour d’eux différentes compétences : ambiance, mobilier,
design, architecture, marketing, merchandising… Il faut observer les nouveaux
lieux imaginés par certaines enseignes, telles que Monoprix, pour être convaincu
qu’une très forte attention est portée à ces nouvelles tendances urbaines.
prient et formatent autant qu’ils le peuvent à leur usage à
partir de ceux qui existent. Et pour les autres, les usagers du
dehors, ceux qui ne fréquentent pas ou plus, qu’appellentils de leur vœux ? Des bibliothèques ? En sommes-nous certains ? Il est sans doute temps d’y réfléchir. ■
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PIERRE FRANQUEVILLE 䊳 Vers une bibliothèque d’univers
19
DOSSIER
VALÉRIE SERRE-RAUZET
Réseau des médiathèques
de Montpellier agglomération
Le thème du Congrès
annuel de l’Association
néerlandaise des
bibliothèques publiques
était : « Créer un paradis
public 1 ». Rien de plus
ambitieux. Cette osmose
Intérieurs
hollandais
recherchée entre
espace intime et espace
public trouverait-elle
sa réalisation dans
la bibliothèque du
L e succès de ces bibliothèques
« Polder model » ?
peut s’analyser sous l’angle de
l’intime et de son traitement dans
les espaces publics. Véritable exercice d’équilibriste que de
concilier la grande disparité des publics en un lieu et d’adapter celui-ci au caractère unique de chacun. Ceci se traduit plus
particulièrement dans les espaces, les matériaux, les assises
ou les usages. Mais tout cela converge vers un point commun :
avant tout, les personnes sont au centre du projet.
1. Jean-François Jacques, « Créer un paradis public », BBF, 2004, n° 5, pp. 115116.
ESPACES
À part les bibliothèques des deux principales villes du pays,
la plupart des bibliothèques néerlandaises sont de taille relativement modeste, dans un pays où les mètres carrés sont
particulièrement précieux. Cette contrainte interdit une monumentalité excessive, sauf à bâtir en hauteur.
Ces dimensions raisonnées n’interdisent en rien des locaux
spacieux, avec notamment des atriums larges et lumineux
permettant d’embrasser le bâtiment d’un seul regard et de
respirer à son aise. Aucune réduction des espaces de circulation : celle-ci porte sur le volume des collections présentées. Les plafonds sont traités de manière à offrir des espaces
plus aérés dans les zones les plus fréquentées, ou bien sont
surbaissés pour contribuer à une sensation d’intimité. La
niche romantique de la DOK de Delft (Discotheek Openbare
Bibliotheek & Kunstcentrum /Delft Openbare bibliotheeK) en
témoigne, comme les stations de travail individuel métalliques
de l’OBA d’Amsterdam (Openbare Bibliotheek) 2. Ces dispositifs d’ambiance cachent sous leur apparente simplicité une
étude soigneuse des besoins spatiaux des individus.
Les bâtiments sont conçus dans une approche réconci-
© V. Serre-Rauzet
© V. Serre-Rauzet
liant pragmatisme et esthétique qui donne le premier rôle aux
À la DOK (architectes : Liesbeth van der Pol/Dok architecten et Aat Vos/Aequo
architects) : vue de l’atrium et des documentaires adultes depuis le haut de l’escalier (à gauche) ; des fauteuils avec ordinateur intégré dans l’assise (à droite).
20
fonctionnalités et aux services proposés. Pragmatisme dans
la maitrise des coûts – une enveloppe de 2,3 millions d’euros
pour l’ensemble de l’aménagement de la DOK, électricité et
sols compris – et l’évolutivité des services. Esthétique dans
2. Cf. Anne Verneuil, « Pays-Bas, des bibliothèques sans complexe »,
Bibliothèque(s) n°46, oct. 2009, pp. 60-65.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
l’utilisation de codes visuels forts ou de pièces de
mobilier sources d’inspiration.
Ce mobilier contribue à rythmer les espaces tout
en créant des cloisons, et donc des niches, qui ne
limitent pas le regard pour autant ; l’emploi des étagères est privilégié en raison de leur plasticité, de
leur évolutivité. Cette volonté de ne pas obstruer
le regard se retrouve dans l’utilisation massive de
parois vitrées en façades. Ces ouvertures sur l’extérieur favorisent l’évasion du regard au cours d’une
lecture. Ainsi la façade arrière de la DOK permet de
même, la façade de l’OBA embrasse largement la
ville, offrant autant d’invitations à la rêverie.
Par ailleurs le traitement des espaces permet
de créer des ponts entre le virtuel et le réel, maté-
© V. Serre-Rauzet
pénétrer la salle d’exposition de l’artothèque ; de
rialisant les deux et les unissant en un seul lieu.
L’aspect ludique de la DOK illustre à la fois les
À la DOK, esprit lounge du multimédia (architectes : Liesbeth van der Pol/Dok
architecten et Aat Vos/Aequo architects).
ambiances de jeux vidéo et une atmosphère fami-
ASSISES
lière, joyeuse.
Le traitement des assises est un exemple particulièrement
MATÉRIAUX
marquant du rapport au confort de l’usager dans les bibliothèques hollandaises.
L’apparente simplicité des matériaux employés, qui cache par-
Les assises de la DOK ont été étudiées en fonction des
fois leur haute technicité, est toujours l’objet d’une grande
usages qui en sont faits. Il existe un type de fauteuil parti-
réflexion, d’une attention particulière. Ainsi les bancs blancs
culier – ambiance lounge – pour le visionnage de film sur
de l’OBA contribuent-ils à réintroduire dans un espace public
les écrans installés dans l’espace multimédia. Des fauteuils
un mobilier qui évoque le domicile privé. Les bacs à CD de la
permettent une assise très décontractée à mi-chemin entre
DOK sont équipés sur le niveau supérieur de la face d’un cous-
verticalité et horizontalité. L’espace Périodiques propose deux
sin qui permet un appui long sans pour autant souffrir des
types d’assises, l’une, de type travail, adaptée à la lecture
arêtes du mobilier. L’utilisation de la technique vise le confort
des quotidiens posés sur des tables, et l’autre, plus décon-
de l’individu dans une adéquation parfaite à ses usages.
tractée, dans des fauteuils, pour la lecture de magazines. Les
L’aménagement intérieur a été conçu sous l’angle de la
sièges associés aux postes Opac sont des tabourets en forme
convivialité et de la création d’un espace permettant l’ap-
de beignets, en plastique transparent rouge. D’autres postes
propriation la plus immédiate des locaux par chacun. Les
informatiques, pour des consultations plus longues, intègrent
banques d’accueil longues et aériennes sont équipées,
l’unité centrale dans l’assise et ont un bras orientable afin
sous le revêtement de skaï jaune, d’une couche de mousse
d’ajuster l’écran à l’usager. Enfin, les fauteuils de l’espace
permettant d’apporter de la douceur. Ce choix introduit un
enfant sont des canapés de mousse ferme aux accoudoirs
contraste net avec l’aspect industriel du bâtiment. La sim-
largement arrondis invitant à un confort moelleux.
plicité des volumes est compensée par le traitement parti-
Les assises de l’OBA sont d’un design plus chic tout en
culièrement sophistiqué de la qualité des matériaux, sans
restant d’une grande simplicité. Ainsi les bancs sont en skaï
ostentation pour autant. Les étagères sont réalisées dans
blanc et équipés d’un écran d’ordinateur complètement orien-
des matériaux doux, du MDF (fibres de moyenne densité)
table grâce à un bras articulé. Ils autorisent une assise clas-
non traité. Les angles sont adoucis. Tout contribue à créer une
sique, mais aussi en tailleur (usage fréquemment constaté)
atmosphère accueillante qui permet de se sentir à l’aise et
ou encore une position plus horizontale. Les sièges ovoïdes
bienvenu. On retrouve souvent des éléments qui, par petites
en matière plastique sont très confortables pour une lecture
touches, évoquent le domicile : des moquettes zébrées à la
détente. De nombreux fauteuils, permettant une lecture de
DOK, des voilages à l’OBA.
détente, sont disposés le long de la façade vitrée à tous les
VALÉRIE SERRE-RAUZET 䊳 Intérieurs hollandais
21
© V. Serre-Rauzet
© V. Serre-Rauzet
DOSSIER
OBA (architecte : Jo Coenen) : fauteuils ovoïdes (à gauche), voilages et luminaires (à droite).
niveaux. Leurs formes et coloris varient sensiblement, et cha-
La compréhension extensive de ces usages est poussée
cun peut trouver celui qui lui convient le mieux selon l’usage
à un très haut niveau, y compris dans les services offerts aux
et le moment. D’autres sièges en Jeunesse sont favorables à la
publics, au sein desquels l’intime a toute sa place. À la DOK, il
lecture d’une histoire avec des enfants assis sur les côtés. Les
est non seulement possible de bénéficier de cours mais aussi
enfants peuvent s’abriter des regards des adultes en allant se
de conseils médicaux ou de gestion financière. Mieux encore,
réfugier sur la plateforme supérieure du dromen (espace de
un nouveau service se développe : il consiste pour les usagers
rêve ou de méditation), une mezzanine circulaire située au-
à venir raconter une histoire. Ils peuvent enregistrer ce récit
dessus d’un ensemble d’étagères, agrémentée de coussins.
et y mêler des matériaux personnels et institutionnels issus
d’archives nationales, locales ou personnelles. La projection
USAGES
de ces récits se fera à terme sur écran géant, dans la bibliothèque, et le public pourra interagir sur l’écran – ou créer à
Le traitement des espaces au sein des bibliothèques hollan-
son tour – grâce à une table tactile. L’intime est donc aussi
daises incarne le « troisième lieu » de Habermas, entre le domi-
au cœur des services ; présent, manifeste et public, il devient
cile, lieu de l’intime, et le travail, lieu public 3. L’inspiration de
œuvre, récit communicable, transmissible.
leur conception se trouve sans doute pour une part dans les
cafés qui offrent une possibilité de travailler et de se distraire,
de s’approprier des lieux publics pour les privatiser l’espace
de quelques heures. La bibliothèque devient un lieu unique
Le polder model est la conscience de vivre dans un environ-
et capable de se renouveler dans ses propositions afin de tou-
nement créé artificiellement et collectivement ; par exten-
jours surprendre et séduire.
sion, c’est un mode de fonctionnement des organisations
Face au développement des usages multiples qu’incarne
basé sur la concertation et le consensus les plus extrêmes.
le troisième lieu, il est donc important que les bibliothèques
Le polder model a été le fil conducteur du projet de rénova-
proposent à la fois des espaces adaptables, polyvalents mais
tion et de transformation de la DOK, dans une large concer-
aussi des services qui leur soient assortis. Il s’agit de créer en
tation avec les aménageurs locaux, les habitants du quar-
quelque sorte un hub de la communauté, et de rendre pos-
tier, les commerçants, les usagers de la bibliothèque mais
sibles ses divers usages. Le règlement intérieur qui les intègre
aussi les personnes habitant au-dessus de la bibliothèque.
illustre cette souplesse. Il n’interdit quasiment rien : portables,
Il importait que le projet soit complètement intégré et four-
boissons, nourriture, mp3, rollers, tout ou presque est autorisé,
nisse à la fois les services attendus et la complémentarité
comme chez soi. Il n’est d’ailleurs pas rare de croiser un collè-
avec le quartier.
gue partant en service public armé d’une tasse de café, posée à
22
POLDER MODEL
Les bibliothèques néerlandaises tissent des partenariats
coté des bouquets de fleurs sur les banques d’accueil.
avec les institutions locales, publiques ou privées. Ainsi, l’in-
3. Le concept de troisième lieu a été décrit par Ray Oldenburg dans The Great
Good Place: Cafes, Coffee Shops, Community Centers, Beauty Parlors, General
Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You Through the Day, Paragon
House, 1989 ; il est dérivé de la philosophie d’Habermas.
dividu n’est plus appelé à franchir les frontières des espaces
qu’il fréquente. Celles-ci s’abolissent devant lui, et les espaces
s’interpénètrent autour de lui. ■
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
PHILIPPE LEVREAUD
Bibliothèque(s)
intelligence
sens
L’
des
et le design immersif
La numérisation permet
de traduire des réalités
hétérogènes en données
homogènes. La création
d’interfaces pourrait
renouveler l’usage
de la bibliothèque
comme ses fonctions
L a tradition occidentale repose largement sur une métaphy-
l’image en mouvement la tridimen-
sique qui oppose l’âme et le corps et dénonce de multiples
sionalité, l’hologramme, et celui-ci
traditionnelles, de
façons la tromperie des sens pour privilégier la voie de l’esprit
serait-il convaincant, il lui faudrait
l’accueil à la recherche
dans la recherche de la connaissance. Notre société marchande
comme au cinéma le son, puis la
a d’une certaine façon entériné cette attitude : opérant par la
parole, l’odeur – ah, le cinéma en
et à la consultation des
séduction, la voie la plus rapide pour convaincre, elle s’adresse
« odorama 1 » –, le toucher (par des
donc d’abord aux sens. Les publicitaires flattent l’œil et l’oreille,
massages d’infra-basses). Quand
les camelots le goût et le toucher, il n’est pas jusqu’au boulanger
tout cela serait réuni, manquerait
qui tente d’attirer le chaland par la diffusion sur le trottoir d’une
encore le degré suprême de l’illu-
fallacieuse odeur de pain chaud qui ne doit rien au fournil et
sion où fiction et réalité devenues
tout à la cornue.
indiscernables, ces deux plans pour-
ByVolta / Gaël Hietin
documents.
Chacun des sens traduisant un aspect différent de la réa-
raient communiquer de plain pied.
lité, il était tentant de jeter des ponts entre eux. Ce fut l’art
Depuis l’Entrée du train en gare de la
cultivé de la saisie des correspondances, le développement de
Ciotat, le cinéma n’a eu de cesse de
facultés synesthésiques ; techniques du corps, disciplines de
solliciter la participation physique
l’âme, ascèse de la pensée, on fit à cet effet assaut de tous les
du spectateur, qu’il s’agisse de lui
stratagèmes : manquait encore ce qui pouvait les rapporter les
tirer les larmes, d’affoler son cœur
uns aux autres selon des voies plus objectives, satisfaisant au
par des films à suspense ou, grâce à
mieux les calculs de la raison. La résolution de l’ensemble des
des écrans enveloppants, de le jeter à terre par la projection d’un
sensations en données numériques permet enfin de jeter des
vertigineux parcours de montagnes russes. Mais cette expé-
passerelles alliant la souplesse de la liane à la solidité du car-
rience demeure univoque. Reste à faire réagir l’écran – l’envi-
bone. Mieux, l’analyse permettant la synthèse, il est désormais
ronnement – à la présence du public. En un mot, à conquérir un
possible de travailler sinon à produire tout à fait des sensations
espace interactif.
La vitrine audio-active de la Fnac
Montparnasse, conçue par GH-DESIGN /
designer Gaël Hietin, label « Janus »
de l’Institut français du design (2008).
nouvelles du moins à les composer selon de nouveaux arran-
Interface est le maître mot de cette conception où s’épou-
gements. Enfin, puisque la mesure de l’activité cérébrale nous
sent l’intérieur et l’extérieur, où, au contact, leur propre semble
renseigne aussi bien sur le traitement des données empiriques
s’échanger, se traduire l’un en l’autre. Pour cela, il faut sensibi-
livrées par les sens, que sur l’activité de la pensée, il est désor-
liser l’extérieur, le rendre homogène à notre sensibilité, réactif
mais possible de jouer délibérément sur la frontière du corps et
comme nous.
de l’esprit : à l’interface.
Truffé de capteurs (caméra, micros, etc.), l’espace tente
d’échapper à sa célèbre définition kantienne de « forme a priori
INTERFACE ET POLYSENSORIALITÉ
Chaque réalité produit son manque : dans le carnaval de la
mimesis, le mot appelle l’image, l’image fixe le mouvement,
1. Pour Polyester (1981), le cinéaste John Waters proposait de libérer, en grattant aux moments désignés, les pastilles d’une carte distribuée à l’entrée, des
odeurs de colle, de fleurs, d’herbe, de pizza… Ceci fut repris par les Nuls pour des
sketches sur Canal+. Curieusement, ces deux expériences se terminaient de la
même façon sur une provocation scatologique.
PHILIPPE LEVREAUD 䊳 L’intelligence des sens et le design immersif
23
DOSSIER
de la sensibilité », pour devenir non plus structuration de l’es-
à plusieurs mains, une clef méthodologique pour avancer. »
prit, mais bien une seconde peau apte à répondre, selon un pro-
C’est ainsi qu’il a rencontré des auteurs et des designers pour
gramme qu’il convient d’établir, aux sollicitations de quiconque
mettre en forme la physique de l’expérience. Aboutissement de
entre en elle – dans son champ –, au contact ou à distance, de
sa réflexion, il a créé byVOLTA, agence « spécialisée de l’identité
réagir au doigt et à l’œil, c’est le cas de le dire. À notre faculté
et du design sensoriel, de l’aménagement des espaces » pour
d’être diversement affectés répond ainsi un espace tout à la fois
travailler sur la « sensorialité des espaces ». Ses travaux ont
activé et activateur : à notre polysensibilité répond la polysen-
concerné dans un premier temps plutôt l’identité de marques
sorialité de l’espace.
commerciales dans le domaine du luxe : ainsi a-t-il travaillé à
Car il est tentant désormais de composer les sensations
la construction d’une installation polysensorielle dans le bar à
entre elles. Les amateurs de vin le savent bien, le goût n’est pas
champagne de la galerie marchande de luxe d’un hôtel-casino à
séparable de l’odorat, la vue affecte l’ensemble – avez-vous
Macao. Ce bubble-bar se présente comme un « jacuzzi sonore ».
goûté au « champagne » bleu de Hongrie ? – et, si chacun de
Le visiteur, attiré dans une bulle d’or, s’installe sur un sofa où
ces facteurs et bien d’autres encore entrent en compte dans
son corps vibre au son d’une musique spatialisée ; des images
une dégustation, on voit bien que le monde s’ouvre comme un
métaphoriques « vitaminées ou relaxantes » sont projetées avec
large domaine d’investigation si peu que l’on s’avise d’étendre
lesquelles le client peut interagir, ses mouvements déclenchant
le champ de ces troublantes expériences. Qui n’a entendu un
des nuées de bulles. Ainsi plongé dans la coupe même, ses
lecteur s’extasier sur l’odeur d’un livre, le grain d’un papier
capacités à la dégustation sont aiguisées par la diffusion d’une
– et, à rebours, d’incurables nostalgiques du bon vieux vinyle
senteur élaborée par un nez de la parfumerie fine Givaudan
33 t déplorer le coffret « cristal », le format miniature du CD,
pour épurer l’atmosphère et « révéler l’olfaction réelle du vin de
incarnant à son tour, au temps venu du MP3, la nostalgie de la
champagne », et tout spécialement le Brut, fleuron de la marque
matière. Cette relation sensuelle au « support » ne peut-elle se
Moët&Chandon.
prolonger ? Et ne peut-on pas prolonger ces sensations pour
Sommes-nous bien loin des préoccupations de la biblio-
opérer la grande traversée qui mène du support au contenu ?
thèque ? Puisqu’il s’agit aujourd’hui d’attirer les non-lecteurs,
Du matériel à l’immatériel ? Des sens au sens ?
voudrions-nous dire que celle-ci aurait un jour à « promouvoir »
ses contenus de cette façon ? Le mur animé d’une pluie de lettres
OPÉRATION SÉDUCTION
conçu pour l’espace André Essel de la Fnac par le designer Gaël
Hietin peut répondre comme un tableau magique aux sollici-
Dans sa première vie de journaliste de voyage, les consignes de
tations d’un conférencier, voire alimenter sa méditation ; ce
faire toujours plus vivant et toujours plus court ont amené Olivier
mur joue avec le graphisme entre contenu et contenant : voilà
Bergeron à s’interroger sur les limites de l’écrit et de l’image
qui pourrait aller dans cette direction. Toujours pour la Fnac-
fixe, conjugueraient-ils leurs efforts pour rendre compte d’une
Montparnasse, cette vitrine animée qui interagit avec l’ombre
réalité riche, foisonnante, multiforme et surtout mouvante. « Il
du promeneur où, pour le côté « un peu show » des cds audio
fallait donc multiplier les écritures et faire travailler des auteurs
encartés se mettent en route quand vous touchez simplement
ensembles sur les même objectifs ; la “sensorialité” s’est impo-
la vitrine laquelle se transforme en équaliseur géant : voici une
sée comme un dénominateur commun permettant un travail
façon de jouer entre le design, le graphisme, la forme, les contenus et les contenants pour entrer dans les contenus de façon
plus instantanée, plus directe. Cette approche par l’interface,
rendant les frontières perméables, aiderait à résoudre l’un des
grands problèmes de la bibliothèque : approchant le support, on
pénètre déjà dans le contenu.
Mais suivons maintenant Olivier Bergeron qui s’emploie à
ByVolta / Gaël Hietin
reprendre les divers usages de la bibliothèque. « Notre travail,
dit-il, c’est de réunir les usages d’un lieu, le produit – ici, le livre –
et la façon dont on va le recevoir, l’appréhender. » Il note tout
d’abord que sa fréquentation par des non-lecteurs engage une
réflexion sur le confort, le bien-être. La bibliothèque ne peutLa bibliothèque André Essel, Fnac Montparnasse (3e étage)
propose des interfaces interactives et la sélection Fnac à consulter
sur place. Projet conçu par GH-DESIGN / designer Gaël Hietin.
24
elle être considérée aussi comme un lieu de détente, de repos ?
C’est à concevoir de tels espaces, en interface avec des besoins
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
ByVolta / Gaël Hietin
DOSSIER
Bar à champagne, espace Moët & Chandon, hôtel-casino Venetian Cotaï, Macao.
physiologiques, que s’attache une tendance du design nommée,
ignoré par les moyens classiques de recherche et les médias
faute de mieux, « design prophylactique ».
traditionnels.
« Et, pour ceux qui ne sont pas nécessairement des cher-
« On voit que si on commence à parler de physiologie,
cheurs, la consultation de la culture ne remplit-elle pas ce même
d’émotions et de renvoyer ces émotions dans un univers immer-
type de besoin au niveau du cerveau ?
sif, on est proche de la problématique de l’intime. En poussant
« On pourrait alors concevoir des liens entre contenants et
cette dynamique, on peut se dire que des moteurs de recherche
contenus qui soient reliés à votre état d’esprit, soit une tout
pourraient être reliés à d’autres capacités que celles qui sont
autre façon, plus intuitive, de naviguer dans un catalogue…
exploitées aujourd’hui. »
Imaginons que l’on se rend l’esprit un peu chagrin à la bibliothèque. On aimerait y trouver un univers qui puisse compenser cet état d’âme. On pourrait cliquer sur des symboles, des
NAVIGATION
textures, des couleurs sur des cartes qui sont en relation avec
Une des réalisations de ByVOLTA ouvre encore une autre voie.
vos émotions du moment. Ces clics généreraient une liste de
Quand il est devenu courant de lire sur écran, à l’heure de
champs du possible qu’il serait possible d’affiner par la suite à
l’essor des e-books et autres liseuses, alors que de toutes
l’aide de moteurs de recherche. C’est l’enjeu de ce travail qui,
parts des contenus de diverses natures trouvent à s’articu-
rencontrant des interfaces innovantes physiques, pourrait per-
ler – textes, images, images animées –, l’idée d’un mobilier
mettre de se balader dans une bibliothèque sur un plan émo-
technologique interactif est devenue réalité. Le Magic book
tionnel, très différent de celui du chercheur. Les émotions sont
(exposé à la Cité des sciences) concentre tout ce savoir-faire
une composante réelle de notre expérience du monde, or les
dans un équipement unique : un livre-table réactif et open-
outils médias actuels ne permettent pas d’en dessiner la carte
source propre à équiper tout réseau : centres commerciaux,
ou d’en relever les tendances. C’est finalement tout un pan des
musées, offices de tourisme et, pourquoi pas, bibliothèques.
flux d’informations qui constituent notre quotidien qui est ainsi
Olivier Bergeron verrait bien un tel outil équiper l’espace
PHILIPPE LEVREAUD 䊳 L’intelligence des sens et le design immersif
25
DOSSIER
– et elles sont déjà nombreuses, surtout avec le web 2.0 qui se
nourrit en fonction de l’utilisateur –, chercher les interfaces qui
vont permettre de faire ce retour d’expérience. On parle déjà à ce
titre de Web 3.0 prenant en compte la sémantique et l’humain.
L’identification des données existantes exploitables, liées à un
ByVolta / Gaël Hietin
territoire, aux personnes et aux objets qui le composent, conjuguée à la possibilité de collecter un retour qualifié de la part
de l’utilisateur rend possible la construction de représentations
thématiques et cartographiques qui alimentent de nouveaux
services aux citoyens.
Eh bien il faut œuvrer avec des approches pluridisciplinaires
d’accueil. Mieux qu’un plan, une maquette, une brochure, il
ront, sur la base des éléments de ces référencements existants
guiderait l’usager de façon interactive, intuitive, en prenant en
– composantes lexicales, composants thématiques, etc. –, ce
compte – pourquoi pas – ses désirs, ses humeurs du moment.
qui peut orienter vers tel domaine ou tel type d’émotions. Les
Au lieu d’une page inerte, l’image peut s’y animer, tourner
bibliothèques sont très bien outillées pour cela : elles ont déjà
sur elle-même en trois dimensions : la page se développe,
toutes les bases de données. Le moteur de recherche n’existe
se creuse, s’ouvre en profondeur. C’est la navigation internet
pas encore mais des labos comme le Lutin ou Lip6 de Paris-VI
sans la souris.
travaillent des registres lexicaux qui nous amènent vers d’autres
Bien sûr, la numérisation a permis l’utilisation d’outils de
consultation de livres anciens sur internet par exemple, mais, en
– anthropologie, sémiologie, informatique… – qui détermine-
visions du moteur de recherche. Il s’agit de définir de nouveaux
modes de navigation.
termes d’agrément, l’étape immersive serait à Internet ce qu’est
« Comme on peut taguer ma recherche, je vais d’une certaine
ce dernier à la manipulation directe des documents précieux par
façon la nourrir moi-même : c’est une mise en forme du nuage
quelques heureux en gants blancs.
de tags. De nombreux travaux d’artistes reprennent déjà ces
Mais allons plus loin et songeons à ce que serait une salle
données : Maurice Benayoun ainsi génère des cartographies-
de consultation dématérialisée. « La bibliothèque, dit Olivier
sculpturales émotionnelles, topographie en relief du monde des
Bergeron, est un espace qui doit raconter des histoires. » Dans
émotions à un instant T en circulation, sur le web.
ces espaces, ces histoires pourront être évolutives, intégrer
« Tout avance un peu ensemble. C’est parce qu’on sait le faire
toute sortes de rebonds, s’échapper, s’augmenter en cours de
par des interfaces, c’est parce qu’il y en a déjà (muti-touch, les
« lecture »…
livres qu’on feuillette sans toucher, etc.) que se pose la ques-
« Imaginons que l’on charte un roman de George Sand en
tion : déjà, au niveau informatique, on a des moyens d’opérer
termes d’interventions physiques, items olfactifs, etc., et qu’on
des croisements autres qu’alphabétiques qui autoriseraient,
le projette dans un univers sublimé, une sorte d’installation artis-
après sélection d’un livre en fonction de l’humeur, de le recevoir
tique reliée à l’univers du livre. Ce sera notre vision du livre, dont
dans un Magic book ou dans un espace plus immersif. Et grâce
nous serons l’auteur. » Une question vient alors : cette vision
à la mise en réseau et à la géolocalisation, cela peut aller plus
artistique ne déborde-t-elle pas le rôle que l’on peut attendre
loin – comme avec Google Earth –, vous amener vers d’autres
d’une bibliothèque ? « Oui et non, pense Olivier Bergeron, parce
domaines d’intérêt : une recherche sur le bien-être peut ainsi
que si l’on reste dans l’idée du service public, on peut jouer d’in-
vous entraîner au spa d’à côté. »
terprétations qui peuvent être assez éclairantes en se plaçant au
service du contenu. »
26
« Dans une bibliothèque, il y a déjà des fiches-résumés !
Magic book permet de présenter des produits culturels par des
contenus animés, avec remise à jour distante, sous une forme
attractive, sensorielle, interactive et intuitive.
Et si au-delà des champs magnétiques, la bibliothèque était
traversée par des champs thématiques au travers desquels les
Au-delà de cela, « il s’agirait donc de faire évoluer un fichier
boussoles du XXIe siècle permettrait de trouver son chemin ?
thématique de bibliothèque, d’y pénétrer sur d’autres critères
« Les premières base de ce travail sont déjà visibles sur des
que des thématiques type « infos du 20 h », « l’étranger », « la
sites prototypes d’avant garde, tel sencities.com, un Citu Guide
culture », d’entrer dans ces enjeux-là par d’autres moyens. C’est
qui vous propose des visites dans la Paris en fonction d’un état
à quoi nous travaillonsent aujourd’hui avec des labos et un
d’esprit pressenti. Ce sont les prémisses de ces nouvelles capa-
consortium d’entreprise dans le cadre de projets E-MOI-Urban
cités, qui au niveau du consortium de recherche E-MOI seront
Web Cube : identifier dans les donnés exploitables qui existent
exploitables à partir de la fin 2010. »
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
BON BIBLIOTHÉCAIRE ET MAUVAIS BOULANGER
« Plus simplement, une agence de design comme byVOLTA
Travaillant à des projets architecturaux d’envergure qui ont
besoin de communiquer avec leurs publics, son objectif serait
par exemple de consacrer son savoir-faire dans une approche
physique et polymorphe du dispositif de recherche des bibliothèques dans le cadre d’un équipement flexible. Ce serait également un espace d’accueil 2.
« J’aimerais mettre en place un showroom expérimental,
ByVolta / architecte Stéphanie Bach
vise l’expérimentation et la qualification de nouveaux usages.
qu’une grande bibliothèque comme la BnF me dise : “Vous avez
un sous-sol, voilà, exprimez ce que pourrait être la nouvelle interface autour du livre.” Ça donnerait forcément quelque chose
égard, tous les degrés sont possibles. On donnerait ainsi une
réponse à la dématérialisation… La bibliothèque possède déjà
tout le trésor dont on peut rêver pour raconter des histoires.
Si l’on peut arriver à sublimer ne serait-ce que cet univers de
savoir, dans un espace interactif et sensoriel pour passer d’un
univers à l’autre, et qu’en plus les gens soient contents, qu’ils
arrivent à manipuler, alors sans doute la bibliothèque s’ouvrira
un nouveau public… »
Reste une question, qu’il n’est pas possible de reléguer plus
longtemps. Dès lors qu’il s’agit de recueillir et d’utiliser des
données sur les états des usagers, de les réduire en données
stockables, manipulables, susceptibles d’être croisées, une
ByVolta / architecte Stéphanie Bach
d’intéressant. Après, on y mettrait de l’émotion ou pas, à cet
Au Futuroscope (Poitiers), en haut : un espace d’accueil produit autour de ses
animations interactives sur fond de message « techno-poésie » : les savoirs
s’échangent, et dans l'interrelation une réalité nouvelle se construit. En bas :
« Design prophylactique », la chute d’eau au cœur de la circulation. Ses jeux de
couleurs synchronisés avec un dispositif d’olfaction contrôlée et sa réfrigération
en font un passage obligé pour se ressourcer.
menace d’ordre éthique ne plane-t-elle pas sur cet horizon digne
du Meilleur des mondes ?
supporte, en revanche, c’est la fausse odeur de pain devant les
« De même que dans le web 2.0 où l’on n’intervient que si
boulangeries. Les gens se disent “tiens il y a du bon pain ici”.
l’on en ressent le désir, tout est affaire de décision volontaire. Il
Là on est êtes typiquement dans la manipulation, typiquement
y a aussi des meneurs de jeu qui donnent des règles. On peut
dans ce qu’il ne faut pas faire pour que l’espace immersif puisse
délimiter les choses. Mais c’est une vraie question à laquelle je
fonctionner. On retombre dans les travers du marketing vulgaire.
ne saurais pas répondre seul. Seul un comité d’éthique avec
Il faut faire tout le contraire, être juste, vrai, pertinent, proposer
des philosophes pourrait répondre. La question s’est d’ailleurs
des services utiles à l’usage des hommes, de leur désir, de leurs
posée en Île-de-France. Un centre commercial voulait en effet
rééls besoins et, idéalement, en leur faisant gagner du temps. »
suivre les gens, cartographier leurs déplacements. Pour que cela
soit fait de façon ouverte ils ont disposé de grands panneaux
Souvenons-nous de Rimbaud : « Le poête se fait voyant par
pour présenter l’expérience. Ça n’est pas du tout passé : les gens
un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » ;
ont sauté au plafond. Or ça se fait déjà avec leurs téléphones
avec le temps du numérique, nous entrons dans un monde où il
portables.
s’agirait plutôt de régler l’immense circulation du savoir à partir
« Tant que l’on se situe sur la base du volontariat, j’estime
de la connaissance de nos sens. ■
qu’il n’y a pas de manipulation. Pas davantage en tout cas que
dans tout spectacle. Avec simplement d’autres moyens, d’autres
écritures. On agite cette question depuis l’Antiquité. Ce qui m’in17, rue d’Hauteville – 75010 Paris
2. Dans ce cadre d’idée, Stéphanie Bach-Bouglionne (architecte d’interieur de
l’agence) met au point un hall d’accueil destiné au parc du Futuroscope qui
s’éloigne d’une problématique de marque et vise le multi-serviciels dans un
espace interactif au service des animations proposées par le Parc.
Tél. : 01 48 00 81 19
www.byvolta.com
PHILIPPE LEVREAUD 䊳 L’intelligence des sens et le design immersif
27
DOSSIER
JAN STÜHN
Designatics production
GmbH
L’interconnexion
générale a pour
corollaire le désir
d’isolement. Si cela a
bien été compris dans
chaise
musicale
Voyages en
les bibliothèques,
comment traduire
ce désir en mobilier
adapté ? Lors du dernier
congrès de l’ABF, Sonic
VOUS ÊTES-VOUS DÉJÀ ASSIS
DANS UN CASQUE AUDIO ?
chair a intrigué : ses
Être assis dans un casque audio
concepteurs nous
semble inhabituel. Mais en y réflé-
éclairent sur son
chissant, on peut très bien rap-
histoire, et sur son
accueil en bibliothèque.
procher les haut-parleurs de ses
oreilles – comme s’il s’agissait d’un
casque. Non pas pour fatiguer les
tympans, mais pour vivre une sen-
sation auditive nouvelle, particulière. Les avantages sont évidents : la distance entre le haut-parleur et l’auditeur diminue
et rien qui puisse affecter les sons ne s’immisce. L’auditeur
est au centre du spectre sonore et la
puissance du son est diminuée.
Nous avons développé ce type
de haut-parleur de grande
dimension : le Sonic chair.
L’idée du Sonic chair
est née d’un contrat
pour un mobilier de
lounge que les jeunes
pourraient utiliser pour
écouter de la musique
dans un environnement
par ailleurs silencieux,
© P. Savouret
par exemple une filiale pour
jeunes d’une banque. Et
bien entendu, le produit
se devait de paraître
attrayant. L’antinomie ne
pouvait pas être plus
grande.
28
Les designers Holger Fritzlar et Michael Kientzler ont créé
sur ordinateur les formes de siège les plus diverses. Une
demi-sphère semblait la plus adaptée au monde sonore fermé
souhaité. Mais là aussi le fond réfléchissait le son. Alors on
décida simplement de le couper – il resta un cercle. Un filet
pour appuyer le dos le transforma en siège.
Le jour suivant on testa le fait de visser deux haut-parleurs
de PC sur un cercle de bois. Le son était étonnant, on se serait
cru assis dans un casque audio. Peu à peu les designers ont
perfectionné le système sonore et affiné la reproduction. Les
deux haut-parleurs de PC sont devenus des baffles de grand
volume à 3 voies, et le filet dans le dos s’est transformé en
une membrane sonore. Cette membrane renforce les basses
fréquences entre 16 et 40 Hz par le résonateur corporel inerte
et de ce fait, elle remplit deux fonctions. Elle permet à l’utilisateur de sentir le son, comme dans un concert live. De plus, elle
sert à l’isolation du son, puisque moins de puissance sonore
du caisson de basse est nécessaire. Ce sont en effet les basses
fréquences qui posent problème, parce qu’elles ont le plus
grand spectre de résonance et la plus grande incidence sur
l’environnement. Les fréquences moyennes et hautes sont
très audibles pour l’utilisateur du fauteuil de par la faible distance entre le haut-parleur et l’oreille, mais ne sont pas très
audibles à l’extérieur et donc peu dérangeantes. De plus, le
fauteuil dispose d’autres composants actifs et passifs d’isolation du son. Outre la doublure par mousse isolante, nous
utilisons le principe de l’inversion de phase. Et c’est ainsi
que nous produisons dans le Sonic chair un effet d’audiococooning, malgré une conception ouverte. En définitive, cet
objet design nous a aussi rapporté le Reddot design award,
ainsi que le fait d’être nominés pour le prix du Design de la
République Fédérale d’Allemagne.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
DE LA BANQUE
ment dans les bibliothèques, les musées, les expositions, ou
À LA BIBLIOTHÈQUE
simplement pour passer le temps dans les salles d’attente,
Holger Fritzlar et Michael
Kienzler étaient convainDR
cus par le Sonic chair
et pensaient qu’il ne
conviendrait pas seulement à des filiales de
banque. En partenariat
avec l’agence Designatics,
dont Michael Kienzler
DR
était le dirigeant associé,
un site web est créé en
Les designers Holger Fritzlar
(en haut) et Michael Kientzler
(en bas).
2006, et le premier prototype présenté à la Foire du
livre de Francfort.
Les premiers articles de presse suivent et des personnes
intéressées se font connaître. Encouragés, les designers
présentent le Sonic chair à la foire du mobilier de Cologne
en 2007. Le succès du prototype qui avait continué à faire
l’objet de développements et d’améliorations est extraordinaire pour les designers. Visiteurs, presse, radio et télévision
comme dans le salon première classe de la Lufthansa à l’aéroport de Francfort, où les fauteuils ont été installés depuis
début 2009, le Sonic chair est au service de l’envie toujours
plus grande d ’isolement et d’individualisme dans un monde
de plus en plus interconnecté.
L’un de nos premiers clients a été la bibliothèque de Delft
aux Pays Bas, un bâtiment neuf inondé de lumière, d’une
architecture moderne. Outre les livres, la bibliothèque possède aussi un grand nombre de CD. Jusqu’ici les usagers
devaient prendre un emballage de CD sur le rayon, aller à
la banque de prêt et se faire remettre le CD pour l’écouter
ensuite dans une station d’écoute dotée de hauts-parleurs.
Grâce au Sonic chair, équipé d’un iMac, toute la collection
numérisée a pu être chargée sur le disque dur et l’usager
bénéficie d’un accès direct à tous les titres ; il peut demander
des informations complémentaires mises à disposition ou
surfer parallèlement sur internet. Depuis, d’autres bibliothèques se sont ajoutées.
ADAPTATIONS
assiègent le stand. Le journal télévisé de l’ARD commence
Autrefois la bibliothèque était un lieu de tranquillité et
sa présentation de la foire avec des images du Sonic chair.
de silence, qui permettait de se concentrer sur la lecture.
D’autres stations TV et la presse quotidienne prennent le
Aujourd’hui les nouveaux médias, du livre enregistré à inter-
relais. Des radios réalisent des interviews dans le Sonic
net en passant par le CD et le DVD, sont de plus en plus impor-
chair et la presse spécialisée découvre à la foire une nou-
tants. Les bibliothèques d’aujourd’hui doivent s’adapter à ces
velle tendance de la fusion entre meuble et multimédia. En
médias audiovisuels. Le Sonic chair peut aider à résoudre ce
même temps, un document produit en amont est diffusé sur
problème. Il offre à l’utilisateur la possibilité d’avoir accès à
la Deutsche Welle internationale.
tous ces types de medias sans gêner les autres usagers. On
Le point culminant reste à venir : lorsque le blog de
peut y écouter des données audio ou surfer sur
Cologne Designspotter parle du Sonic chair, une avalanche
internet tout en étant isolé. La forme arrondie
se déclenche : en une nuit, plus de 2 000 personnes visi-
n’autorise que la vue vers l’avant. Les autres
tent notre site web. D’autres blogs sur les gadgets s’em-
peuvent à peine voir ce qui se passe dans
parent de la nouvelle et provoquent un intérêt mondial.
le fauteuil. Pour l’utilisation en biblio-
D’innombrables internautes du monde entier visitent le site
thèque, on équipe le fauteuil de façon
et s’annoncent par mail. Des rédacteurs de quotidiens et de
à diminuer au maximum le niveau
journaux spécialisés du monde entier sont sensibilisés par
sonore du haut-parleur.
les blogs et en parlent. Une telle campagne de pub n’aurait
Dans un monde où la communi-
pas pu être financée par une agence comme Designatics, et
cation multimédia et l’infor-
elle permet de trouver les premiers clients importants. Outre
mation sub-
Intel, Esthée Lauder, des bibliothèques, des agences immo-
mergent
bilières et des banques découvrent l’intérêt du Sonic chair.
les gens,
Les possibilités d’utilisation du Sonic chair sont très
le désir de
diverses. Aujourd’hui nous ne savons pas encore délimiter le
moments
marché. Espace de travail isolé optiquement et acoustique-
tranquillité et de concen-
ment dans les bureaux de demain, terminal pour l’infotain-
tration est grand.
de
JAN STÜHN 䊳 Voyages en chaise musicale
29
DOSSIER
JUKE BOX LITTÉRAIRE
Comment faire lire les adolescents ? Le Centre de promotion du livre jeunesse de Montreuil (CPLJ)
a pris le taureau par les cornes. Tirant bénéfice tant des discours tenus sur la question et des
résultats de l’étude de Sylvie Octobre sur les loisirs culturels des 6-14 ans, que de l’observation
en ateliers des attitudes et postures des jeunes lecteurs, sa réflexion a débouché sur la nécessité
d’inventer une forme de médiation littéraire originale. Il s’agissait de concevoir un lieu où les ados
puissent se sentir à l’aise, où ils pourraient choisir leur lecture et se trouver en tête-à-tête intime
avec l’auteur.
Espace, meuble et contenu, le Juke Box est la réponse à cette équation. Cette boîte ouverte sur
les côtés permet d’être isolés sans être séparés, seul ou à plusieurs, dans la posture préférée des
ados. Cette boîte a un contenu : un écran – support élu de toutes les formes de communication des
ad
jeunes – où l’on peut voir des films – vecteur plébiscité – réalisés spécialement pour le Juke Box. Des
jeu
écrivains évoquent
leur propre enfance, leurs lectures préférées, leur univers personnel. Ce n’est qu’après cette
évo
évocation intime que l’œuvre est abordée, par ses héros, ses lieux, d’abord, et que l’on entre dans les coulisses de
l’écriture avant de conclure par une lecture d’extraits. L’écran tactile est situé à portée de bras, les hauts-parleurs dans le dos, rendant
ainsi le son plus enveloppant. Installé dans la bibliothèque, le Juke Box est attirant, au point qu’il fonctionne aussi bien comme « îlot
de lecture », livre en mains, en l’absence de projection.
Les productions vidéo résultent d’un choix opéré par un comité de lecture du CPLJ (équipe, bibliothécaires, enseignants et documentalistes) qui sélectionne de 6 à 9 ouvrages par an. Pour sa troisième année de fonctionnement, la programmation s’est enrichie d’un site
qui relie les saisons passées et, jouant de ses possibilités
interactives, permet aux ados utilisateurs de se soumettre
à leur tour au même exercice que les écrivains. Pour boucler la boucle, l’opération « La culture et l’art au collège »
en Seine-Saint-Denis transpose dans la réalité – sélection
en librairies, rencontres, etc. – l’ensemble du parcours proposé dans le Juke Box.
Pour l’heure le Juke Box n’est pas fabriqué en
série : il tourne en médiathèque, salons et festivals.
Renseignements : contact@bibliotheques93.fr
© Éric Garault
D’après les propos de Sylvie Vassalo
(directrice du CPLJ)
recueillis par Philippe Levreaud
Le Sonic chair offre à l’usager la possibilité de s’échapper
le bruit du moteur de modèles historiques. Et la « Klang-
quelque temps de cette activité stressante, et de se concen-
Initiative » fait la publicité de Sonic chair pour l’expérience
trer complètement sur l’activité présente. Et en même temps
musicale unique en son genre de la nouvelle Philharmonie de
l’accès à tous les nouveaux médias est possible. Le Sonic
Hambourg, qui ouvrira en 2011.
chair crée de l’intimité au beau milieu de l’espace public.
Depuis, un système de distribution est né. À l’encontre des
En le couplant avec un iMac ou un iPod, on peut présen-
tendances générales, le fauteuil est produit en Allemagne. Le
ter de façon optimale des films et de la musique depuis les
cuir et les textiles viennent de Suède et du Danemark, les haut-
ressources numériques en ligne. L’expérience sonore intense
parleurs de Norvège, et les amplificateurs ont été développés
fidélise l’usager. Des fonds particuliers peuvent aussi être
spécialement pour Sonic chair aux Pays-Bas. Cette garantie de
présentés de façon inhabituelle : le Museum of Art de New
qualité permet à Holger Fritzlar et à Designatics de s’adapter
York voudrait mettre à disposition le son des instruments
de façon individualisée aux désirs des clients. ■
anciens grâce au Sonic chair. Au musée de l’automobile de
Hambourg, le visiteur peut « sentir » dans un Sonic chair
30
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Trad. de l’allemand par Suzanne ROUSSELOT
DOSSIER
MARIELLE DE MIRIBEL
Mediadix (Saint-Cloud – 92)
intimité, l’espace
et le temps
L’
La bibliothèque « lieu
du lien » ? Oui, mais de
quels liens s’agit-il ?
Un meilleur accueil,
plus de services, la
fin du bibliothécaire
retranché ? Est-il si
Q u’est-ce que l’intimité ? Une façon d’être à l’autre sans
masque social.
facile d’aller vers
quand la frontière ténue entre relation professionnelle et relation per-
l’autre ? Et qui va vers
Quand peut-on rencontrer des situations d’intimité en
sonnelle est franchie par mégarde,
qui ? Tant de questions,
bibliothèque ? Trois cas de figure existent, liés à trois types
et que chacun se dévoile à l’autre
pour un geste simple.
de relations :
dans sa sphère privée.
Simple ? Rien n’est
• entre bibliothécaires : elles sont généralement, et par
L’intimité est un échange réci-
définition, professionnelles, mais l’amitié peut naître de la
proque, où chacun se positionne
simple quand s’expose
fréquentation quotidienne : les collègues peuvent devenir des
de manière fortuite et sans l’avoir
le jeu social…
amis, des confidents, des intimes avec qui on peut partager
cherché, au même niveau relation-
sans risque des ressentis, des pensées en phase d’élabora-
nel que l’autre. Si par exemple, en service public, vous rece-
tion, des espoirs, des projets…
vez, avec l’écoute respectueuse nécessaire, les confidences
• entre lecteurs : c’est devenu un lieu commun et même
d’un lecteur, sans alimenter vous-même les échanges, on ne
une source de notoriété pour les bibliothèques, ces dernières
peut pas dire que la relation est une relation d’intimité, car
sont un lieu de rencontres, d’échanges, de drague et plus
seul un des deux protagonistes se dévoile.
si affinité. Des couples, des familles arrivent et repartent,
Il est important de savoir observer, de l’extérieur, le
ensemble la plupart du temps, se croisent, se séparent, se
niveau relationnel entre deux personnes pour savoir repérer,
rejoignent dans des relations plus ou moins proches, plus ou
aux signes non verbaux manifestés par l’un, l’autre ou les
moins intimes. Il y a aussi les rencontres entre copains qui
deux, s’il est opportun d’intervenir pour rompre une relation
frôlent parfois l’intime, dans les rires ou le silence complices,
pesante ou, au contraire, malavisé de couper une relation for-
la lecture commune autour d’un même support, la proximité
tuite et magique entre deux personnes. Car l’intimité est une
physique. Sans oublier, en bibliothèque, les rencontres entre
relation éphémère, subtile, volatile, impromptue et cependant
inconnus qui, d’un regard, se reconnaissent, s’attirent et en
riche et précieuse.
viennent à tisser peu à peu des relations d’intimité.
Deux concepts majeurs permettent de comprendre la
• entre lecteur et bibliothécaire : relation privilégiée, un
relation d’intimité et de la respecter : il s’agit de la notion de
des ciments de la profession, elle est une source importante de
« proxémique », mise à jour par Edward Twichell Hall 1, membre
motivation en service public. Ce type de relations, authentiques
de l’École de Palo Alto, et celle de la structuration du temps,
mais assez rares, peut se nouer de manière impromptue autour
de lectures partagées, de conseils, de formation individuelle,
1. Edouard Twitchell Hall, La Dimension cachée, Paris, Seuil, 1971.
MARIELLE DE MIRIBEL 䊳 L’intimité, l’espace et le temps
31
DOSSIER
De même, quand nous aidons un lecteur à faire une
recherche sur ordinateur, la relation est physiquement très
proche. En touchant la souris, ou en se tenant dans le dos
du lecteur ou à son côté, nous entrons dans son espace personnel. Il peut alors se sentir envahi et son cerveau, occupé
à traiter cette intrusion au mieux sur le plan social, cesse
de se concentrer sur l’objectif, accaparé par le processus
relationnel. Comme tout animal, il cherche instinctivement à
prendre de la distance et, coincé sur sa chaise, peut se sentir
piégé. Il n’est plus en phase avec nous, ne réfléchit plus avec
nous. Et, si nous n’avons pas conscience de son retrait, de
ce qui cause sa gêne, nous risquons de nous sentir inutile et
d’en ressentir de la frustration.
• Dans la distance personnelle, l’autre est une connaissance ; quand deux connaissances se rencontrent dans la
bibliothèque, elles s’arrêtent ordinairement à une distance
d’environ 0,80 à 1,20 m pour bavarder. C’est la distance du
bras tendu, mais elle est aussi très liée aux codes culturels :
ici, on se rapproche pour serrer la main, tenir le bras, vous
élaborée par Éric Berne 2, père de l’analyse transactionnelle.
faire la bise, là, on s’écarte respectueusement pour s’incli-
Ces deux notions sont en permanence mises en œuvre par
ner. Alors ces personnes évoquent d’une voix normale des
chacun d’entre nous, de manière inconsciente la plupart du
sujets convenus : études des enfants, vie quotidienne, cui-
temps, et savoir les décrypter permet d’adapter son compor-
sine, bricolage, dernières lectures ou films à voir…
tement de manière adéquate en fonction de la situation.
Si nous approchons l’autre de trop près, il va inconsciemment se reculer. Si nous restons trop loin, il se rap-
LA NOTION DE PROXÉMIQUE
dans la culture de chacun risque de générer à la longue
La distance physique et relationnelle qui sépare deux ou plu-
un malaise et des conflits. Ne nous est-il jamais arrivé de
sieurs interlocuteurs n’est pas fortuite. Elle se trouve détermi-
ressentir de la gêne et de la colère face à quelqu’un qui
née par un ensemble de règles qui reflètent leurs messages et
nous parle « sous le nez » ? Nous n’écoutons plus, nous
leurs intentions. Selon les règles de la proxémique, « la distance
cherchons à fuir. En revanche, si dans les mêmes circons-
physique entre les personnes conditionne et induit la distance
tances c’est l’autre qui s’écarte peu à peu, nous nous sen-
relationnelle ou psychologique, et réciproquement ». Quatre
tons rejetés, pas écoutés, sans savoir très bien pourquoi.
distances permettent de distinguer quatre types de relations :
Peuvent s’ensuivre frustration et colère : « Qu’est-ce qu’il
• Dans la distance intime, l’autre est un ami ; dans cette
relation très proche physiquement, deux personnes peuvent se
32
prochera de nous. Une trop grande différence proxémique
y a ? Je sens le pâté ? ».
• Dans la distance sociale, l’autre est un individu ; dans
parler sur un ton confidentiel. Les échanges sont émotionnelle-
ce cas, où la distance se situe environ entre 1,20 m et 2,40 m,
ment riches et empreints de confiance réciproque ; les têtes se
l’autre est un individu que je ne connais pas, et avec qui je
rapprochent, le niveau sonore diminue, les personnes peuvent
suis en relation pour une transaction momentanée : payer
se toucher, se sentir sans répugnance de part et d’autre.
mes achats à la caisse de la grande surface, acheter un billet
L’intrusion d’une personne qui n’a pas le statut de proche
de train, aller chercher de l’argent à la banque, un paquet à
dans notre espace intime déclenche un sentiment d’insécu-
la poste, rendre mes livres à la bibliothèque. L’échange est
rité : serrés dans un ascenseur, dans le métro, si un étranger
tout à fait impersonnel et peut être entendu sans inconvé-
pénètre dans cet espace d’intimité, proche de notre corps,
nient par d’autres personnes. Cette distance se caractérise
nous fuyons son regard, refusons la communication avec lui
également par une barrière physique entre les personnes :
ou la vivons comme une agression.
une table, un comptoir, un guichet, une banque de prêt.
2. Éric Berne, Que dites-vous après avoir dit Bonjour ?, Éric Koehler éd., coll. « Le
corps à vivre », 2001.
c’est pourquoi il est incongru, sur le plan de la communication,
Ce type de relation ne permet pas d’échange personnel et
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
de vouloir créer du lien avec les lecteurs au moment de l’inscription, par exemple, de part et d’autre d’une banque de prêt.
LES SIX MANIÈRES DE STRUCTURER SON TEMPS
DANS LA RELATION À L’AUTRE
C’est pourquoi, en Suède et dans d’autres pays, les banques
disparaissent au profit de tables de convivialité ; certaines
bibliothèques, comme la médiathèque de Malmö, invitent
les lecteurs à choisir eux-mêmes la distance relationnelle qui
leur convient dans leur interaction avec le personnel : dans le
hall d’accueil où ils sont mobiles, il n’y pas de zone affectée
aux bibliothécaires (comme on peut le voir dans les espaces
affectés à la banque de prêt), et le
lieu d’inscription est un simple comp-
Toute personne est quotidiennement confrontée à la nécessité de structurer son temps dans la relation à l’autre : « De
quelle manière vais-je être en relation avec cette personne, de
façon satisfaisante pour moi et sans risque ? » Pour structurer
son temps, chacun dispose de six degrés d’intensité et, plus
l’on descend dans la structuration du temps, plus le risque
relationnel est fort mais aussi plus la
relation est susceptible d’être riche.
toir, support de l’ordinateur. Ce mode
• Le retrait ; la personne est
opératoire a été adopté également
présente physiquement, mais intel-
dans les boutiques France Télécom.
lectuellement absente. Dans ses
Les relations entre bibliothécaire
réflexions, elle est coupée du monde
et lecteur oscillent souvent entre
environnant auquel elle peut tou-
relation sociale et relation person-
tefois revenir rapidement sur une
nelle. Chacun a pu en faire l’expé-
simple incitation. Au cours d’une
rience : il suffit de quitter la banque
réunion, par exemple, il peut arriver
de prêt pour accompagner le lec-
que l’on se demande : « Voyons,
teur en rayon et, insensiblement, la
est-ce que j’ai bien pensé à nourrir le
relation change et se personnalise :
chat ce matin ? » C’est une manière
le lecteur se met à vous parler de
de se ressourcer, parfois nécessaire,
ses lectures, de ses recherches ou
en particulier pour les personnalités
d’autres sujets qui le préoccupent.
de type « rêveur ».
• dans la distance publique,
• Le rituel ; après le retrait, où
l’autre est un symbole ; celle-ci per-
chacun est dans sa bulle, le rituel est
met une information publique destinée à être entendue par
la manière socialement codée, prévi-
de nombreuses personnes. C’est la distance qui sépare le pro-
sible et sans danger d’entrer en relation avec l’autre. Il est le
fesseur des étudiants, celle qui a cours en réunion publique,
plus petit dénominateur commun de la relation : « Bonjour,
en conférence de presse, en meeting… En fait, dès qu’une per-
ça va ? – Oui, merci, et toi ? » Par mon salut (un sourire, un
sonne joue un rôle, dès qu’elle adopte un masque social, elle
bonjour, une poignée de main, la bise…), je prends acte de
préfère tenir les autres à distance. Ainsi le regard ne dévisage
la présence de l’autre dans mon univers et le lui signifie. Ces
plus, l’information est appauvrie, la communication est rame-
échanges sont stéréotypés et répondent à des normes cultu-
née au discours rationnel. La relation a moins d’implication,
relles codées. Essayez donc un matin, pour voir, de dire bon-
est plus contrôlable.
jour à votre supérieur hiérarchique d’une manière inusitée :
Plus on s’éloigne et plus les gestes deviennent stylisés,
plus symboliques tandis que le contenu du message est
une bise au lieu d’un salut discret de la main, ou l’inverse…
Vous verrez ce que vous allez déclencher !
valorisé et se formalise. C’est la distance que peuvent avoir
• Le passe-temps ; c’est une manière de passer le temps
à gérer des bibliothécaires en amphithéâtre, quand ils assu-
avec les autres, de partager un temps commun et de faire partie
ment la formation des utilisateurs, dans le cadre d’un cursus
d’un groupe. Les échanges ont peu d’implication et n’ont pas
universitaire par ex. : ce n’est ni leur nom ni leur personne
pour but de faire avancer le débat. Il s’agit simplement de dialo-
qui importe, mais leur statut et le contenu à transmettre.
guer avec les autres, pour le plaisir d’être ensemble. Les sujets
Comprendre les règles de la proxémique permet de gérer
abordés sont stéréotypés et sans danger : si les Anglais sont
au mieux de nombreuses relations professionnelles et de
réputés pour évoquer le temps qu’il fait, on peut aussi échan-
diminuer une source importante de conflits. Ces règles se
ger de la même manière sur les maladies, les loisirs (dont la
combinent avec celles de la structuration du temps, emprun-
lecture), la cuisine, le bricolage, les soldes, le tricot, les voyages,
tées à l’analyse transactionnelle.
l’éducation des enfants… Ces échanges permettent d’avoir une
MARIELLE DE MIRIBEL 䊳 L’intimité, l’espace et le temps
33
DOSSIER
vie sociale et de repérer les personnes avec qui on se sent en
LA STRUCTURATION DU TEMPS
affinité, avec qui l’on souhaite approfondir la relation.
• L’activité ; chacun investit son énergie en vue de l’at-
Être présent physiquement
mais ailleurs mentalement
Retrait
Entrer en relation
avec les autres de manière
culturellement codifiée
Rituels
teinte d’un but commun : on travaille ensemble. Dans le temps
professionnel, activité souvent salariée, on pourrait croire que
chacun devrait consacrer 100 % de son temps de travail à l’activité. Or, il n’en est rien. L’homme est un animal social qui
intensifie son efficacité dans la relation et l’échange avec les
autres, et cette relation doit passer par les différents stades
de la « structuration du temps » pour pouvoir être harmonieuse et se développer dans la confiance. Sans cette montée
en puissance progressive, le risque est grand de tomber dans
les jeux psychologiques.
• Les jeux psychologiques ; ils sont les écueils des relations ou d’une ambiance mal gérée. Chacun s’échauffe et
s’investit émotionnellement dans un débat qui se termine
de façon négative pour tous : on discute, on discute, parfois
Se rassembler autour
de sujets de conversation
sans danger
Passe-temps
même le ton monte, et les rumeurs et bruits de couloir s’intensifient. Chacun se mêle à la bataille et tente de persuader
les autres ; à la fin, après un retournement des rôles, chacun
Travailler ensemble
vers le même objectif
Activité
se sent mal compris, blessé ou humilié à des degrés divers. Le
problème à la base, oublié dans le feu des réparties, n’a pas
été résolu. Loin de là.
Si l’on sait que ces jeux psychologiques n’ont rien à voir
avec l’activité dont ils ne sont qu’un ersatz, pourquoi jouet-on ? Parce que c’est une manière efficace et rapide, bien
Jeu psychologique
Intimité
Se stimuler psychologiquement
dans des relations nocives
Être soi sans
masque social
qu’inconsciente, de se sentir vivant à ses yeux et aux yeux
des autres.
Jouer sur la distance permet de jouer sur la relation et le
Avec un bon niveau de conscience, on peut voir arriver les
degré de structuration du temps. Si je m’écarte de l’autre, j’intro-
jeux psychologiques et en subodorer l’issue inéluctable. Car
duis de la distance et je m’installe de plus en plus dans mon rôle
« un jeu, dit Berne 3, est le déroulement d’une série de transac-
et ma fonction. Si je me rapproche de l’autre, je crée un cadre
tions cachées complémentaires progressant vers un résultat
favorable à une relation humaine, jeu ou intimité, de personne à
bien défini et prévisible ». Ils sont donc répétitifs avec des
personne : je crée un lien, aussi éphémère soit-il. ■
règles préétablies, comme le sont tous les jeux de société.
• L’intimité ou la confiance ; elles sont le degré le plus
e,
onn
ers e lien
p
l
s la n,
Ver elatio
r
la
élaboré de la relation. C’est l’échange vrai, authentique,
ne nécessitant pas de barrière de défense. Berne le définit
comme « l’échange d’expression émotionnelle, exempt de jeu
et/ou d’exploitation ». À ce stade, qui nécessite un haut degré
de confiance réciproque, chacun communique avec l’autre
L’autre est un ami
ou un intime
selon ce qu’il est réellement, sans chercher à se tromper ni à
tromper l’autre ; il exprime ce qu’il ressent, dans le respect de
Distance intime
L’autre est une connaissance
Distance personnelle
ce qu’il est, car il sait que l’autre l’accueillera sans jugement.
Ce type de relation, cet instant privilégié est rare, il ne peut se
programmer à l’avance, mais il nourrit chacun de manière subtile et profonde car il se développe dans la confiance partagée.
L’autre est un individu
Rituels
L’autre est un symbole
Retrait
3. Éric Berne, Des jeux et des hommes, Stock, coll. « Essais Documents », 1984.
34
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Distance sociale
Distance publique
Ver
la f s le s
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tio ut,
n, l
e rô
le
DOSSIER
MARIANGELA ROSELLI
Maître de conférences en sociologie
Université de Toulouse 2 – Le Mirail
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir
usagers de
votre BU…
sur les
sans jamais oser le leur demander…
Suivre des usagers,
observer leur utilisation
de la bibliothèque,
de ses collections et
services pour déceler
leurs habitudes et
les logiques qui les
soutiennent : quand
une sociologue joue
D ans le cadre d’une enquête menée de novembre 2006 à
diantes pour un étudiant et à la BU
mai 2008 sur les usages de la BU de l’université de lettres et
cinq étudiantes pour un seul étu-
de sciences humaines de Toulouse 2 – Le Mirail (UTM), une
diant. Aujourd’hui, les utilisateurs
la vie cachée de la
ethnographie des différents espaces et dispositifs de la biblio-
des postes informatiques sont des
bibliothèque qui prend
thèque a été réalisée. Les observations, suivies d’entretiens
hommes, et un rapide tour des deux
forme et sens.
sur les pratiques ainsi observées, ont donné lieu à un riche
« îlots » de PC permet d’observer
corpus de scènes et de portraits autour des postes informa-
une très large consultation de sites
tiques dont quelques-uns sont proposés ici.
en arabe. Ici, comme dans l’aile sud du même étage, sur les
au « privé », c’est
quelques machines en libre accès pour le traitement de texte,
AUX POSTES INFORMATIQUES DE LA SALLE
RECHERCHE DOCUMENTAIRE INFORMATISÉE
Mardi 17 avril 2008, entre 10h30 et 12h30. À 10h30, tous les
on voit combien la « fracture numérique » est encore présente
dans une université de masse au cœur d’un quartier dont la
population est faiblement dotée en capital économique et
culturel « légitime ».
postes informatiques en état de marche sont occupés, comme
11h15 : un usager (environ 20 ans, jean baggy, sweat-
c’est le cas la plupart du temps entre 10h et 16h. L’impression,
shirt à capuche) téléphone à voix basse, il invite un ami à le
positive, d’affluence produite par la foule qui entoure les
rejoindre : « Tu vois la salle informatique en bas ? Eh ben j’suis
postes informatiques est largement atténuée lorsqu’on
là ! » Moins de deux minutes plus tard, son ami le rejoint, même
regarde de plus près ce que font les usagers du multimédia :
tenue vestimentaire, même hexis corporelle ; il s’affale sur une
ils naviguent sur des sites d’achat ou d’information généra-
chaise exactement comme son compère et ils commencent à
listes et, très souvent, marchands.
chuchoter tout en « surfant » sur ce qui semble être un site
Tous les usagers sont seuls, pour l’instant. On voit com-
universitaire, mais qui contient des pages de photos appa-
bien l’utilisation de ce service est massive, on observe aussi
remment particulièrement drôles sur lesquelles ils s’attardent
que la parité entre garçons et filles est atteinte au début de la
séance d’observation. Comme dans d’autres espaces de la BU,
on peut s’interroger sur la topographie « sexuée » des lieux
où les hommes sont parfois aussi nombreux que les femmes
À paraître (avril 2010) :
Marc Perrenoud, Mariangela Roselli, Du lecteur à l’usager,
e thnographie d’une bibliothèque universitaire, Presses
universitaires du Mirail, 2010. ISBN : 978-2-8107-0085-1
alors que sur l’ensemble de l’UTM on trouve presque trois étu-
MARIANGELA ROSELLI 䊳 Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les usagers de votre BU… sans jamais oser le leur demander…
35
DOSSIER
tout spécialement. Ils restent environ une heure à naviguer
Algérien d’origine, il habite seul dans un studio de la
paresseusement en devisant à voix suffisamment basse pour
Reynerie (« derrière Varèse 1 ») et ne veut pas parler de son
ne pas s’attirer de remarque, puis ils quittent les lieux un peu
histoire personnelle. Il dira simplement qu’il est séparé de
avant la cohue de 12h30 dans les restaurants environnants.
sa femme et de ses enfants depuis longtemps et que seul un
Les postes informatiques en nombre élevé représentent la
de ses fils est à Toulouse, en contact avec lui. Apparemment,
nouveauté et l’attraction de la bibliothèque ; ce qui explique
celui-ci a fait un bref passage à l’UTM l’année dernière (son
que tant d’usagers séjournent là longuement. Sur ces postes
père ne peut me dire où il était inscrit), il en est reparti « pour
informatiques qui donnent un libre accès à Internet, on trouve
travailler » – « il fait du travail, intérim, ça va bien pour lui
aussi de jeunes adultes habitant dans le quartier du Mirail,
maintenant ». C’est ce fils qui a amené Mohammed à la BU la
séparé de l’université par une passerelle piétonne.
semaine dernière pour lui montrer la salle RDI.
Mohammed n’a pas d’ordinateur, mais il a eu l’occasion d’en
PASSAGERS CLANDESTINS
utiliser un dans son travail : « J’étais magasinier, enfin assistant,
c’était pour le stock. » En outre il a pu utiliser un PC dans des
Ni étudiants, ni enseignants chercheurs, ces passagers sont
associations de quartier, mais il ne souhaite plus y aller, sans
clandestins à un double titre : ils fréquentent la bibliothèque
préciser davantage ses raisons (« C’est pas pour moi. ») Il vient
sans être inscrits à l’UTM ni a fortiori à la BU et ils utilisent cer-
donc à la BU en véritable passager clandestin, il lui en coûte
tains des services proposés (essentiellement Internet) à l’abri
déjà probablement beaucoup de pénétrer dans l’enceinte de
des regards, quasiment en cachette. Conscients d’être illégi-
l’université, et s’il le fait c’est probablement qu’il a une forte
times dans un univers studieux, ils se coulent dans le moule
motivation, sans doute d’ordre privé, d’aller consulter les sites
de l’étudiant tel qu’ils l’imaginent, incorporant par là même
d’actualité algériens en ce moment. Le cas est particulièrement
les normes comportementales conventionnelles (silence,
énigmatique et je ne souhaite pas plus que Mohammed prolon-
déplacements à pas feutrés et en nombre limité, discrétion et
ger un entretien qui le met mal à l’aise.
solitude). Par leurs comportements, ils montrent jusqu’à quel
Comme pour s’excuser de profiter indûment d’un équipe-
point les représentations normatives qui sont généralement
ment public, il m’explique que cette utilisation est seulement
associées à la BU produisent des pratiques normées, héritières
temporaire et répond à un besoin ponctuel (il ne précise pas
d’une vision ascétique et distante du savoir, mais en éloignent
lequel) :
d'autres, plus proches du monde réel et de la vie des gens.
« C’est ouvert, mais y a pas trop de monde, c’est tranquille, c’est bien mais c’est pas chez moi. Je suis touriste juste,
Un immigré peu bavard. Mohammed est un usager atypique.
Il a probablement plus de 45 ans, est plutôt grand, maigre,
vêtu d’un vieux costume dépareillé ; il vient aux postes informatiques du 2e Nord. Depuis une semaine, je l’ai vu plusieurs
après je m’en vais on me voit plus […] C’est pas vraiment fait
pour nous ici, là je viens juste comme ça.
– Mais ça vous intéresserait de venir régulièrement utiliser
Internet ici ?
fois en Recherche documentaire informatisée (RDI) et quand
– Ça je peux pas dire, je sais pas. »
je l’aborde, son premier réflexe est le refus de l’entretien.
Fin de l’entretien.
Finalement, il accepte, mais ne répondra qu’à certaines questions, et encore de manière très laconique, dans un français pas
Un travailleur immigré. Mouss a 32 ans, il est actuel-
toujours compréhensible, laissant vite paraître une gêne et un
lement au chômage. Il a passé un long moment sur un des
désir d’écourter l’entretien. Voyant son malaise, et après avoir
postes informatiques au 2e Nord. Il a surtout navigué sur ce
essayé de le rassurer, je mets fin rapidement à l’interview.
qui m’a semblé être un site de formation, équipé d’un cahier,
26 septembre 2007, 2e Nord, 14h00 : Mohammed a navi-
sur lequel il a pris des notes, et de photocopies de textes et
gué pendant une petite heure sur des sites en arabe, princi-
schémas. Pendant que je l’observais, j’ai pu voir qu’il est aussi
palement, des sites d’actualité, semble-t-il. « Pour se tenir
allé consulter différents sites en lien avec l’humoriste algérien
au courant, savoir ce qui se passe. » Il a une télévision mais
Cartouche (d’abord Google, puis des webzines, Wikipédia,
pas d’antenne satellite, « là c’est pas pareil, c’est bien, on fait
des sites de télévisions) et des sites en arabe visiblement
comme on veut, on a des nouvelles du pays ».
consacrés à l’actualité (télévision algérienne, par exemple). Il
semble tout à fait tranquille, posé, il porte une chemise à car-
1. Les ensembles d’immeubles du quartier portent les noms de compositeurs de
musique contemporaine (Ohana, Varèse, Xenakis, etc.) que, contrairement aux
urbanistes, les habitants n’ont que peu de chances de connaître.
36
reaux, des jeans, des baskets, a une trentaine d’années, une
barbe de trois jours, et est visiblement d’origine maghrébine
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
ce que confirme son accent. Abordé à sa sortie de la salle, il ne
fait aucune difficulté pour répondre à mes questions.
Aujourd’hui, la formation professionnelle, l’association
dans laquelle il s’investit et la vie domestique semblent être
Mercredi 17 octobre 2007, 2e Nord, 11h00 : interrogé sur
les trois composantes à peu près exclusives de sa vie depuis
son activité précise sur le poste informatique, Mouss fait
deux ans. Ce type d’usager, l’enquête a montré qu’il était peu
immédiatement référence aux « études » (« concernant les
fréquent mais bien présent, tous les jours, à toute heure, au 2e
études, j’ai des cours et des exercices à faire ») pour dési-
Nord. Mouss dit venir deux à trois fois par semaine pour utili-
gner la formation professionnelle qu’il suit et qui devrait lui
ser l’accès Internet. Il possède un PC mais n’a pas d’accès au
permettre de devenir conducteur d’engins dans le bâtiment.
web et, de plus, son ordinateur est en panne depuis quelques
Il a passé du temps sur Internet
jours. Sa femme est aussi en for-
sur le site de « l’école » dans
mation, elle a des « devoirs » à
laquelle il se forme et qui pro-
transmettre par e-mail et Mouss
pose un « thésaurus » en ligne
les envoie quand il vient à la BU.
avec des résumés de cours, une
Cet équipement universitaire
foire aux questions, etc. Mouss
remplit pour lui et quelques
estime qu’il est resté environ
autres habitants du quartier une
deux heures sur l’ordinateur,
fonction primordiale, notamment
en comptant le petit moment de
en matière d’insertion. L’usage
détente où il est allé chercher
que Mouss peut faire de la BU se
des informations sur Cartouche
limite aux postes informatiques
(« c’est un artiste que j’aime
en libre accès, il n’est jamais allé
bien »). Pour ce qui est de sa
dans les étages supérieurs. Dans
formation, il a l’habitude de ces
son utilisation des équipements
recherches de renseignements.
informatiques de la BU, il a rare-
L’école, en fait le centre de for-
ment eu l’occasion d’entrer en
mation dans lequel il est inscrit,
contact avec les personnels, en
possède un site web sur lequel
fait il ne l’a fait qu’à une seule
les étudiants peuvent se rendre
reprise, et avec une demande
pour poser des questions, revoir des points de cours (« on
très spécifique : « Euh, j’avais besoin d’un ordinateur qui ait
peut consulter ce qu’on appelle le “thésaurus” »). Comme la
le clavier en arabe et j’avais demandé et la personne m’avait
plupart du temps, la recherche de Mouss a été fructueuse ;
dit que ça n’existe pas ici. Moi, c’était juste parce que là où je
il semble familier de ce type de démarche, sait ce qu’il va
travaille, enfin à l’association, nous avons des bénéficiaires
chercher et, en général, il trouve. Quand ce n’est pas le cas, il
qui ne parlent pas le français, donc il faut faire des affiches
patiente jusqu’à ce qu’il puisse parler directement avec un des
utilisant l’arabe, par exemple. »
formateurs. Indubitablement, Mouss est aussi pragmatique
Le petit capital culturel légitime de Mouss lui a permis
que patient et méthodique. Sa « tenue » et son niveau de
d’entrer en contact avec des membres du personnel proba-
langue m’intriguent, ne correspondant pas du tout à l’habitus
blement plus spontanément que la plupart des habitants du
ouvrier que l’on pourrait s’attendre à rencontrer. Ses origines
quartier qui viennent à la BU. Toutefois cette interaction est
sociales et son parcours expliquent cet état de fait.
restée isolée et Mouss est devenu typiquement un usager
Mouss est algérien, fils de professeur et, dans son pays,
marginal, tirant discrètement, presque subrepticement, un
ingénieur d’État en zootechnie (« c’est la production ani-
maigre profit de la présence du campus et de ses équipements
male »). Il est arrivé en France avec sa femme et un jeune
au cœur d’un quartier très défavorisé.
enfant en 2000 mais le couple est rapidement parti s’installer au Canada (« on a essayé de faire quelque chose là-bas
Le trait sociologique marquant de ces portraits est la
dans le cadre de l’immigration »). L’expérience canadienne
conscience d’importer des pratiques inédites, voire illicites
a tourné court, Mouss évoquant à ce propos des difficultés
ou déviantes, et le sentiment de ne pas remplir tous les cri-
à s’adapter là-bas. Il a ensuite été inscrit à l’UTM en 2004,
tères lettrés requis implicitement par cet univers savant : la
un an en géographie. Depuis deux ans, il est bénévole dans
BU, malgré les TIC, met en scène plutôt un patrimoine litté-
une association de soutien scolaire dans le quartier du Mirail.
raire que des outils de diffusion et de circulation de contenus.
MARIANGELA ROSELLI 䊳 Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les usagers de votre BU… sans jamais oser le leur demander…
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DOSSIER
certes, ce sont des formes créatives de transition, d’ouverture,
gros pull rose, jeans, baskets surdimensionnées, est visible-
de dialogue entre savoirs établis et savoirs diffus qui sont ici
ment en grande conversation avec une correspondante qu’on
à l’œuvre. Mais l’offre proposée par la BU reste largement
imagine lointaine (Chine ? Japon ? Corée ?) et dont on distin-
marquée par son histoire lettrée et sa relation privilégiée avec
gue le visage sur l’écran. L’usagère porte des écouteurs et un
l’imprimé. L’enquête ethnographique montre clairement que
petit micro juste devant sa bouche qui lui permet de chuchoter
l’on se construit comme utilisateur « indépendant » parce que
sans gêner les autres, malgré des gesticulations et quelques
l’on se perçoit toujours symboliquement comme « étranger »
exclamations à peine contenues. La plupart des utilisateurs ont
au lieu et éloigné du savoir savant.
d’ailleurs les oreilles bouchées par des écouteurs. Le premier
garçon, polo rayé, jean slim et blouson paramilitaire posé sur
VOYAGEURS COSMOPOLITES
le dossier de la chaise, jongle avec une virtuosité désinvolte sur
plusieurs « fenêtres » (niveaux d’écrans). Il semble qu’il envoie
La scène par laquelle se conclut cette « photographie » d’une
des photos et/ou de la musique à un ami dont on aperçoit
BU est choisie volontairement pour montrer à quel point le
parfois le visage, mais avec qui il communique apparemment
même environnement informatisé et numérisé produit des
par échange de texte (Messenger). Son correspondant doit le
usagers très différents. Nous sommes ici au dernier étage de
voir lui aussi puisque l’usager fait régulièrement des signes à
la bibliothèque, à l’écart des flux et de l’agitation d’en bas
la minicaméra qui surplombe son écran. Le dernier des trois
(entrée, messagerie personnelle, RDI), dans un endroit pai-
occupants du mur ouest semble un peu plus âgé (peut-être
sible et lumineux où sont censés se rassembler les « vrais »
30 ans), il est vêtu de manière assez stricte, pantalon et veste
lecteurs, silencieux, méditatifs, en retrait.
assortis ; il semble naviguer entre une boîte e-mail et des sites
Internet non identifiés. Une paire d’écouteurs le relie lui aussi à
4e
Sud-Ouest, connexion vers l’Asie ? Mardi 28 février
2008, 13h30. Peut-être plus encore qu’à l’étage inférieur, le
son ordinateur. Ces trois usagers resteront à leur poste plus de
deux heures et demie sans se lever une seule fois.
quart Sud-Ouest est largement occupé par des étudiants qui
consultent Internet ou utilisent leur ordinateur portable. La
La caractéristique principale de ces utilisateurs est leur
connexion avec des pays lointains semble assez répandue,
capacité à passer sans transition d’un usage scolaire, voire
on trouve beaucoup de webcams fixées aux écrans plats, et
scientifique, de l’outil Internet à un usage privé, voire intime.
les utilisateurs semblent être ici souvent d’origine étrangère.
Les utilisations simultanées et entremêlées de l’outil multi-
Toutefois, à la différence de la salle RDI, pas de Maghrébins
média et des ressources numériques interdisent toute césure
mais, comme au 3e, plusieurs usagers apparemment d’origine
analytique entre le registre studieux et le ludique, les études
asiatique. Une fois encore opère de manière très puissante un
et les intérêts personnels. Cependant ce mélange des genres à
effet de territorialisation évidemment aussi inconscient qu’in-
l’écran, bien que déstabilisant pour le professionnel et l’obser-
volontaire. Les usagers de la salle RDI ne possèdent proba-
vateur, donne à voir, mieux que tout autre usage, l’espace dans
blement pas d’ordinateur portable (deux à trois fois plus cher
lequel émergent des pratiques croisées et des profils d’usagers
qu’un PC « de bureau ») ; ils n’ont peut-être même pas accès
plus volatils dans leurs comportements. Le multimédia, par la
à un ordinateur performant en dehors de l’université (même
nature immédiate, diffuse et fluide des contenus véhiculés,
si le taux d’équipement en informatique a considérablement
permet aux lecteurs les moins littéraires d’accéder aux savoirs
augmenté ces dernières années, il est encore loin d’atteindre
sans passer par la vérification lettrée, cette reconnaissance de
100 % de la population), alors que les usagers des 3e et 4e
la maîtrise de l’écrit comme outil intellectuel accordée par les
étage utilisent leurs propres machines qui, l’observation récur-
institutions (scolaires, périscolaires, savantes) sous forme de
rente a permis de le vérifier régulièrement, sont souvent des
bonnes notes, réussite, admission, intégration.
modèles très récents, hypercompacts et très rapides.
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L’autre point commun des usagers décrits dans ces pages
Aujourd’hui, à 13h30, une demi-douzaine d’usagers, autant
est le choix stratégique des places occupées en BU : les box
de garçons que de filles, sont répartis le long des étroites
contre les murs et les box en angle sont préférés aux box en
tablettes qui courent le long des murs, visiblement destinées à
série et en miroir sans séparation bâtie. Signe que, si le privé
recevoir des ordinateurs dans la mesure où elles sont équipées
et l’intime peuvent cohabiter avec le travail scolaire, ils consti-
de prises et de connexions Internet. Une fille et deux garçons,
tuent des sphères personnelles qui ne se partagent qu’en cas
tous trois apparemment d’origine asiatique, font face au mur
de relation amicale durable (comme les binômes d’étudiantes
ouest, séparés les uns des autres de deux mètres environ. Elle,
travaillant sur poste informatique qui restent ensemble à la
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ville, en week-end, etc.). Signe également que ces utilisateurs
de sa famille, de ses amis, de son université d’origine, la BU
entendent soustraire au regard et au contrôle leurs pratiques,
est un refuge et un centre de services de valeur inestimable.
recherchant par conséquent non pas la tranquillité – comme
C’est là qu’elle vient systématiquement entre les cours, après
les autres – mais l’isolement et la séparation.
les cours, mais c’est là aussi que se déroule sa vie : scolaire, pra-
4e
étage s’élève dans la « noblesse culturelle » et dans
tique, artistique, sociale à distance, sociale de proximité. Alors
l’abstraction pour regrouper les disciplines du livre et de l’es-
qu’elle passe son temps devant un écran, on voit bien que les
prit. De fait, se trouvent ici les quartiers de la philosophie et
pratiques de navigation de Francesca, même lorsqu’elles débor-
psychologie (Nord-Ouest), des arts (Nord-Est) ainsi qu’un
dent l’usage scolaire et documentaire, restent instrumentales et
vaste espace couvrant l’ensemble de l’aile Sud consacré à la
n’ont rien en commun avec celles des « passagers clandestins »
linguistique et surtout aux littératures française et étrangères.
qui les utilisent comme le seul accès aux informations.
Le
La vidéothèque, au milieu de l’aile Sud, pourrait faire figure
d’intruse dans cette empyrée bibliolâtre, mais sa présence ici
On trouve aussi dans cet étage protégé une grande majo-
n’est pas incongrue, un puissant effet de contrôle social jouant
rité d’usagers solitaires, régulièrement entourés de plusieurs
pour la préserver d’un usage trop récréatif.
ouvrages extraits des rayons, restant souvent une demi-journée, voire une journée entière. Beaucoup plus de femmes que
Une étudiante en mobilité internationale. Francesca,
d’hommes dans cet espace, ceux-ci étant souvent plus âgés
25 ans, L3 d’Histoire contemporaine, en échange Erasmus
que celles-là (les garçons mettent en général plus de temps à
(Rome), fidèle de l’un des postes informatiques (box) du 2e
se construire en conformité avec ce modèle studieux). Si le taux
Sud (devant l’entrée de la salle des thèses), a un usage privatif
de féminité semble régulièrement inférieur à celui de l’Univer-
des services informatisés de la BU, qu’elle utilise avec une
sité au 2e étage, où de nombreux garçons viennent mettre en
amie. Elle passe sans cesse entre Wikipédia pour son dossier
œuvre des usages « hétérodoxes », il monte avec les niveaux du
d’histoire et une recherche de locations d’été à Venise, un vol
bâtiment et le degré de légitimité littéraire. Au 4e on trouve un
Toulouse-Venise pour son amie. Elle ne fait aucune séparation
public correspondant assez largement au lecteur idéal, lettré,
entre temps studieux et temps pratique dans ses séjours régu-
studieux et autonome. On est enfin dans une vraie bibliothèque.
liers et prolongés (3-4h) devant un poste informatique. Elle
Mais, à côté de ce public, s’est développé un public nouveau,
travaille sur écran, avec une clé USB, se déplace pour consul-
tout aussi autonome, fait d’internautes indépendants (portable
ter un ouvrage qu’elle repose rapidement sur le rayonnage.
et câble privés), plus âgés (25 ans), travaillant à l’écran, sou-
Francesca fait partie des occupants réguliers et fidèles de
vent entourés de supports imprimés. Ces usagers, tout aussi
l’un des box avec ordinateur situés au 2e étage ; on peut dire
autonomes que les lecteurs lettrés, trouvent naturellement leur
que, sans avoir de carte de bibliothèque, elle appartient au
place ici, à côté des experts et parmi eux ; ils plaisent beau-
groupe – sans doute important – des « séjourneurs » de la BU
coup aux bibliothécaires parce qu’ils sont solitaires, silencieux
qui utilisent beaucoup les services et les collections tout en
et immobiles. Le digital native, figure idéale de la bibliothèque
restant invisibles dans les statistiques d’enregistrement. Elle
(universitaire) à l’avenir ? ■
fait partie de ces étudiants qui, à force de fréquenter la BU,
finissent par se l’approprier et plier à leurs propres habitudes
d’usage les parties et les services qu’ils utilisent le plus.
Début mai 2007, 16h. Lorsque je l’aborde, elle consulte
depuis une bonne demi-heure Internet en compagnie d’une
amie à qui elle explique pas à pas la procédure de recherche,
clé USB branchée et prête à saisir les sites et les pages qui l’intéressent. À mon arrivée, les deux étudiantes sont à peine troublées par l’aveu qu’elles me font d’une recherche d’annonces
de location d’une chambre à Venise pour 2008. Tout en poursuivant son exploration des sites d’annonces de location, Francesca
m’explique que « cette bibliothèque est tout » pour elle : foyer,
point de rencontres, point ressources pour les informations et
la documentation. Pour Francesca, étudiante Erasmus en mobilité internationale occupant une chambre en cité U, éloignée
MARIANGELA ROSELLI 䊳 Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les usagers de votre BU… sans jamais oser le leur demander…
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DOSSIER
ÉMILIE BETTEGA
CÉCILE SWIATEK
Bibliothèque de l’Université
Paris-Est – Marne-la-Vallée
Bibliothèque universitaire
Pierre et Marie Curie (BUPMC)
L’espace public de la bibliothèque
Le téléphone portable
est un couteau suisse !
Comment comprendre
et comment intégrer
le surgissement d’un
épreuve
à l’
du téléphone portable
nouvel appareil, à la
fois vecteur d’intimité
et instrument
possible d’un service
personnalisé ?
UN OBJET COMPLEXE
Interroger le lien entre une institution dont les modalités d’avenir
posent question à la communauté
professionnelle internationale – la
© SCD de l'Université de Reims
bibliothèque – et un objet technologique extrêmement diffusé à
l’échelle mondiale et en perpétuelle
évolution – le téléphone portable –,
c’est soulever un ensemble de questions sociologiques, linguistiques,
technologiques et culturelles. Mais
c’est aussi poser la question du rôle
des nouvelles technologies de l’information et de la communication
en bibliothèque sous l’angle de leur
© SCD de l'Université de Reims
usage… en admettant d’entrée de
support particulièrement intime,
fait l’objet d’un usage permanent par une grande partie de ses
détenteurs, même en bibliothèque.
Il est rapidement devenu, pour
mation et de communication : téléphonie portative avec conversation orale ou écrite (SMS), photographie, vidéo, scanner, GPS,
accès Internet, blocs-notes, visionneuses bureautiques, etc. Le
téléphone portable est devenu un micro-ordinateur, un support
unique qui tient dans la main, un accessoire incontournable
d’accès à l’information.
Mais a-t-il aujourd’hui droit de cité en bibliothèque ? On
ne s’interroge plus sur la place et l’intérêt de l’usage des ordinateurs dans nos salles de lecture, qu’ils soient fixes ou portables, personnels ou prêtés par la bibliothèque. Mais quid du
téléphone portable ? Dans les bibliothèques les plus récentes,
il n’est par rare de voir un pictogramme signalétique représentant un téléphone barré à côté d’autres interdictions.
Loin de vouloir jeter l’anathème sur l’interdiction des téléphones portables dans nos bibliothèques publiques et universitaires, souvent justifiée par l’application d’un règlement
intérieur visant le respect de chacun et l’imposition du silence,
nous souhaiterions esquisser des solutions pour intégrer cet
objet, sous certaines conditions, au sein de nos institutions
afin d’ajuster les pratiques de nos usagers à nos missions.
RÉTICENCES ET RÉSISTANCES
beaucoup, indispensable à toute
Si comparaison n’est pas raison, nous voudrions rappe-
vie sociale. Le smartphone avec
ler que de nombreuses BM ou BU étaient et sont encore
connexion Internet y ajoute la dimension de la recherche d’in-
parfois réticentes à l’usage de la messagerie personnelle
formation, désormais potentiellement omniprésente. L’appareil
sur les postes publics. Nous pouvions entendre que les
est consultable d’à peu près n’importe où et ses versions les
bibliothèques n’étaient pas des cafés Internet et qu’il était
Zonage à la BU Robert de Sorbon de Reims.
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jeu que le téléphone portable, ce
plus récentes cumulent un ensemble de technologies d’infor-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
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contraire à leur mission de rendre des
Sont-ils réellement per-
postes réservés à la recherche documentaire accessibles
turbateurs de l’espace
à un usage d’ordre privé.
« public » ? Et comment
De plus en plus de bibliothèques sont revenues sur cette
réagir dès lors que le
position après un agrandissement de leur parc informatique,
téléphone portable, tra-
pour des raisons technologiques, mais aussi parce qu’à l’heure
ditionnellement refusé
des blogs et des outils de communication et d’information du
en bibliothèque à cause
web 2.0, la frontière entre communication et information n’est
de son usage historique
plus aussi imperméable qu’autrefois. Dans nos universités, les
– celui de la conversa-
espaces numériques de travail (ENT) intègrent tous des ser-
tion orale – est devenu
vices de messagerie puisque les universités ont développé des
un support courant de
messageries institutionnelles. Il devient difficile pour l’usager
recherche d’information ?
final de penser qu’aujourd’hui on puisse lui refuser un service
Posons-nous la question sous l’angle du degré de perméa-
de connexion Internet, surtout à l’heure des forfaits ADSL et de
bilité entre espaces publics et privés. Peut-on réellement pro-
l’installation du wifi dans les jardins publics.
jeter une confidentialité, une intimité dans un espace public ?
La réponse de bon sens serait : « Oui, tant que cela implique
le respect d’autrui, des règles de courtoisie, du règlement
ENTRE COMMUNICATION INTIME
ET OUVERTURE À L’INFORMATION
en vigueur, et n’enfreint pas la loi. Non, dans le cas inverse,
lorsque son activité n’est pas adaptée au lieu et dérange les
Dès 2002, Olivier Martin et François de Singly s’interrogeaient sur le degré « d’individuation » du téléphone portable 1. Dans leur enquête, les auteurs soulignent le paradoxe
de cet objet tout à la fois intime et instrument de relation :
« Le portable constitue la preuve que l’individualisation n’est
pas contraire au lien social (…). Le processus central de l’autonomie dans les sociétés modernes avancées valorise l’individu, sa liberté, non pas pour s’enfermer sur soi, mais pour
choisir les personnes avec lesquelles il veut être en contact.
L’individualisme contemporain est “relationnel” et il prend
plusieurs formes. »
autres usagers. » C’est sur cette base que les bibliothécaires
régulent les usages et les comportements en dédiant les
espaces des locaux publics à certaines activités plus ou moins
sonores, par salle ou par tranche horaire : salle de consultation, heure du conte, animation musicale… Et sur elle encore
que les usagers règlent d’eux-mêmes leur comportements,
tant à leur propre égard qu’à celui d’autrui. Cette autorégulation du public, plus fine et plus circonstanciée que ce qui
peut lui être imposé par l’agencement des espaces ou l’intervention du personnel au nom du règlement, vise à rétablir
l’équilibre entre les intimités. Chacun vaque à ses occupations
Alors, comment réagir en bibliothèque lorsque ces usages,
« intimes » ou « privés », surgissent dans nos espaces ?
sans déranger le voisin. C’est un mécanisme informel, complémentaire à la régulation par les bibliothécaires.
La question est donc d’établir où se situe la ligne de tolé-
1. Olivier Martin et François de Singly, « Le téléphone portable dans la vie conjugale. Retrouver un territoire personnel ou maintenir le lien conjugal ? », Réseaux,
2002, n° 112-113, pp. 212 à 248.
rance de l’intimité dans l’espace public. La première frontière
est franchie à l’instant où l’usage du téléphone implique
ÉMILIE BETTEGA et CÉCILE SWIATEK 䊳 L’espace public de la bibliothèque à l’épreuve du téléphone portable
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DOSSIER
une conversation orale : dans ce cas, le téléphone est un
et d’archives ouvertes, ou les achats d’applications universi-
vecteur de nuisance sonore et ne peut cohabiter avec un
taires sur iTunes Apple store, comme les applications d’ima-
espace de lecture silencieuse. Heureusement, les SMS et les
gerie anatomique de la University of Utah. Enfin, les canaux
messages de microblogging ou plus généralement du web
de communication intimes comme le microblogging ou les
2.0 se développent de plus en plus, au détriment de l’appel
réseaux sociaux mélangent le partage de communications
vocal. Ces écrits ne génèrent aucune des nuisances sonores
confidentielles et d’information. Témoins par exemple le
si crispantes pour l’entourage de l’usager qui utilise cet ins-
suivi de périodiques sur Twitter, les applications Facebook
trument… pour peu qu’il ait pensé à opter pour des alertes
pour les recherches dans les catalogues du Sudoc, des BU de
en mode silencieux.
Leeds, Liverpool et de la TKK d’Helsinki, ou encore le FanClub
La seconde frontière est celle de l’usage du téléphone en
Facebook de WorldCat, sans oublier les multiples mashups
mode « image » : scanner, photo ou vidéo sont à proscrire
aussi bien personnels qu’institutionnels, qui sont des pages
pour des raisons de droit de reproduction de documents, de
web personnalisées rassemblant plusieurs sources d'informa-
respect de la vie privée d’autrui, et de droit à l’image. Le télé-
tion et applications en provenance d’autres sites, comme par
phone portable ne peut être admis s’il concourt à violer la loi
exemple le Netvibes de Jubil, le portail documentaire de la BU
sur le droit d’auteur d’une part, entre en conflit avec l’intimité
Pierre et Marie Curie (BUPMC) 3.
d’autrui d’autre part. Ceci posé, rien d’autre ne semble inter-
Le problème posé par l’objet téléphone tourne donc autour
de quelques usages. Interdire de manière claire et exclusive
dire l’usage du téléphone mobile dans ses autres options.
Il est impossible de différencier les usages de communi-
les cibles réelles que sont la conversation à voix haute et les
cation et d’information sur ces appareils car ces options sont
modes photo, scanner et vidéo permettrait de dédramatiser
toutes deux intégrées non seulement sur le support (le télé-
certaines situations et donnerait aux autres usages du télé-
phone), mais aussi sur les canaux et médias qui les achemi-
phone portable un droit de cité. Interdire un objet qui offre des
nent jusqu’à l’usager. Par exemple, les SMS peuvent contenir
accès à de l’information documentaire semble en revanche
aussi bien de l’information personnelle qu’institutionnelle,
contre-productif dans un établissement qui vise la diffusion
comme les services de référence SMS que commencent à
d’information culturelle ou académique. Du moment qu’il
développer certaines bibliothèques 2.
respecte le silence réglementaire, en quoi serait-il utile de
La navigation Internet sur téléphone permet de remon-
légiférer plus avant des usages qui échappent nécessairement
ter aussi bien les communications privées d’une message-
à notre contrôle ? Mieux vaut concentrer ses efforts sur la ges-
rie que de l’information documentaire, comme le démontre
tion des nuisances sonores.
l’existence de multiples applications smartphones pour une
consultation aisée de plateformes de revues électroniques
UN « TÉLÉPHONOIR » DANS LA BIBLIOTHÈQUE ?
Malgré tout, il reste difficile de rejeter totalement la conversation téléphonique dès lors qu’on accepte la présence active du
téléphone portable dans ses murs. Quelles solutions envisager pour offrir un espace d’intimité téléphonique à nos usagers ? En partant du postulat que l’ouverture de tels espaces
est légitime car ils proposent un service en adéquation à des
© SCD de l'Université d’Angers
usages, voyons quels visages présentent ces espaces « per-
Zone com’ à la BU de Belle-Beille d’Angers.
2. Cf. Ellyssa Kroski, « Text message reference: Is it effective ? », Library Journal,
15/10/2009 ; en ligne : www.libraryjournal.com/article/CA6701869.html?nid=2
673&source=title&rid=1105906703
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sonnels » lorsqu’ils existent.
On a connu dans l’histoire de la vie privée des espaces
destinés à un usage particulier lié à l’idée que ces lieux étaient
voués à la détente ou à la réflexion, comme le boudoir du
3. Pour aller plus loin, nous vous invitons à consulter le blog du bibliothécaire
Gerry McKiernan (Iowa State University), consacré aux relations entre technologies
mobiles et bibliothèques : http://mobile-libraries.blogspot.com. Sur la téléphonie
mobile pour naviguer sur Internet et autres usages, voir l’enquête « La diffusion
des technologies de l'information dans la société française », réalisée en 2007 à
la demande du Conseil général des technologies de l’information et de l’Autorité
de régulation des télécommunications et des postes (ARCEP) : www.arcep.fr/
uploads/tx_gspublication/etude-credoc-2007.pdf (pp.59-63, 83-92 et 188-193).
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XVIIIe s. ou le fumoir du XIXe s. Aujourd’hui, l’usage de ce nou-
EFFET RETOUR : LES SERVICES PERSONNALISÉS
vel outil implique une certaine régulation de son usage dans
EN BIBLIOTHÈQUE
les espaces publics. Il doit être éteint en avion au moment du
décollage pour des raisons de sécurité et dans les salles de
théâtre et de concert pour des raisons évidentes de civilité… et
de législation (art. L33-3 du Code des postes et des communications électroniques). Dans le train, son usage est limité aux
plateformes entre les wagons. Les bibliothèques commencent
à s’inspirer de ces espaces réservés. Le téléphone n’est plus
banni du moment que ses usages sonores sont circonscrits
dans un espace dédié.
À la BU située sur le campus de Belle-Beille à Angers,
pour faire face aux problèmes de bruit causés par l’existence
d’un corridor sonore qui longe les salles de lecture ouvertes,
des « zones » ont été réservées aux activités silencieuses de
lecture et d’étude comme les zones « calme » ou « silence »,
d’autres ont été consacrées aux activités sonores de travail en groupe, discussions et téléphonie vocale comme les
zones « libre » ou « com’ ». Elles sont identifiées par des pictogrammes 4. On retrouve le même phénomène dans d’autres
bibliothèques qui ont choisi d’intégrer cette évolution des
comportements.
Parmi ces bibliothèques qui ont travaillé sur les espaces
en fonction du volume sonore figure la BU Robert de Sorbon
à Reims qui autorise un lieu de rendez-vous et de travail en
groupe dans le kiosque à presse – toutefois les conversations
téléphoniques se déroulent à l’extérieur : le kiosque reste une
« zone de calme ». Dans le cadre du projet de construction
de la Bibliothèque centrale de l’université Paris-Est – Marnela-Vallée, il est prévu d'aménager un espace de détente
sur chaque niveau des espaces de consultation, nommé
aujourd’hui « téléphonoir ». Il s’agit d’aménager dans ce lieu,
situé entre une salle de travail en groupe et le local dédié aux
photocopieurs, un espace de détente où il sera confortable de
téléphoner tout en étant, pourquoi pas, entouré de livres mis
en espace de telle sorte que le caractère « livresque » du lieu
permette aux étudiants de se sentir à la fois en bibliothèque
et dans un espace d’intimité et de confidentialité.
Au-delà du développement des espaces « sonores » de
détente, de travail en groupe ou de téléphonie orale, le développement du téléphone portable a fait naître une volonté
d’utiliser ses canaux au lieu de les rejeter. C’est cette fois l’espace public qui cherche à s’immiscer dans la sphère privée.
Observons comment les bibliothèques renversent la situation
Les téléphones portables et les smartphones en particulier
sont un enjeu pour les bibliothèques : toujours à portée de
main de l’usager, ils forment un moyen très rapide et efficace
de communication autour des services de nos établissements.
Dans le cadre des services aux usagers, les bibliothèques
ont mis en place des procédures de dématérialisation, comme
le remplacement progressif de la lettre de rappel par un courrier électronique. Certains professionnels se posent la question du SMS de rappel. Le procédé est-il trop intrusif pour la
vie privée ? Tout dépend du degré de liberté de choix laissé à
l’usager, qui doit pouvoir préciser s’il accepte que la bibliothèque utilise son numéro personnel pour lui adresser des
informations par SMS.
Il est intéressant d’observer que la dématérialisation des
échanges modifie le langage et rapproche l’institution de ses
usagers. En créant un effet de proximité, un langage moins
formel peut aider à fidéliser les usagers sensibles à ce mode
de communication. Mais ce n’est peut-être pas pour autant
qu’il s’agit de passer outrancièrement à un langage familier ou
au fameux langage « texto », propre aux SMS et au microblogging, rapide, condensé et qui se joue des codes de la langue,
de l’orthographe et de la syntaxe 5.
Un autre service à envisager est celui du push d’information ciblée. L’expérience montre que la démocratisation des
flux n’est pas telle qu’elle entraîne une personnalisation de la
bibliothèque pour l’usager. En revanche, la possibilité de se
faire envoyer un SMS de veille sur les dernières acquisitions
de la bibliothèque, ciblé selon les critères de thématique, de
langue et de niveau choisis au préalable par le lecteur, peut
intéresser les usagers. De même, on pourrait imaginer que
les BM ou les BU d’une même agglomération parviennent
à se coordonner pour mettre à la disposition de leur public
commun une application l’informant en temps réel du taux
d’occupation des bibliothèques concernées.
Nombre d’autres applications de nos services pour une
navigation sur téléphone portable seraient envisageables :
services de questions-réponses, estimation du temps d’attente pour accéder à une bibliothèque, informations culturelles, etc. Mais ceci est une autre histoire… et détendonsnous quand un lecteur sort son téléphone de sa poche !
Peut-être va-t-il simplement regarder l’heure ? ■
et cherchent à faire entrer sur le portable de leurs usagers aussi
bien leurs services classiques que des envois personnalisés.
4. Cf. http://bu.univ-angers.fr/blog/?p=1341.
5. Cf. Cédric Flairon, Jean-René Klein et Sébastien Paumier, « Le langage SMS,
étude d’un corpus informatisé à partir de l’enquête “Faites don de vos SMS à
la science” ».
ÉMILIE BETTEGA et CÉCILE SWIATEK 䊳 L’espace public de la bibliothèque à l’épreuve du téléphone portable
43
DOSSIER
SYLVIE DECOBERT
BDP de Lot-et-Garonne
Entre le prêt et le
retour, le livre a pris du
poids : un supplément
d’âme ? Lien vivant
au foyer ? Équivalent
d’un graffiti sur un
monument historique ?
Bouteille à la mer ?
Petits riens
de tout le monde…
Des truffes
Trace involontaire ou
adresse anonyme, la
« truffe » est le témoin
du passage d’un lecteur,
la bribe d’un « récit
P ouvez-vous imaginer tout ce
La lecture peut être déjà en soi une expérience person-
personnel », elle peut
que les bibliothécaires retrouvent
nelle, très intime, et souvent privée. Le livre que l’on choisit
à son tour vivre une
dans les livres qui leur sont rap-
de lire dévoile une part de nous-mêmes dont on ignorait
portés ? La diversité est clairement
parfois l’existence. Michel Melot 1 n’a-t-il pas comparé
de mise en matière de marque-
l’objet à un miroir de soi, que l’on place symétriquement
regard sensible d’une
page… Tickets de bus, cartes pos-
à son corps, comme un autre soi-même ? Pour le lecteur,
bibliothécaire artiste…
tales, fleurs séchées, billets doux,
l’acte de tendre au bibliothécaire un livre qu’il souhaite
vie seconde sous le
recettes de cuisine, emballages
emporter avec lui, dans son univers intime, éveille déjà un
de chocolat en tablette, dessins d’enfants, lettres, papiers
sentiment trouble, fortement lié à une connivence secrète.
administratifs, télégrammes, cartes de restaurant, petits
L’intime y tient alors un rôle essentiel, sans cesse présent,
objets divers… Autant de témoignages, autant de bribes de
mais tout en douceur, en filigrane, de manière presque
vie ainsi révélées.
imperceptible. Parfois, ni le lecteur ni le bibliothécaire n’en
ont conscience. Ainsi, on a déjà constaté que les lecteurs
n’empruntaient pas les mêmes titres lorsqu’ils ont affaire
à des bornes automatisées. Il n’est pas toujours évident
de révéler à l’autre son goût pour la littérature érotique,
religieuse ou ésotérique…
PAROLE INTIME
Le livre, si l’on s’en tient à une définition classique, c’est tout
ce qui « réside » entre deux couvertures… Il enveloppe, préserve, protège, comme le ferait une membrane, une « peau
papier ». Que dire alors de toutes ces traces oubliées entre
ses pages ? Le plus souvent, il s’agit d’un acte involontaire
1. Michel Melot, Livre, L’œil neuf éditions, coll. « L’âme des choses », 2006, p. 183.
44
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
« Le livre s’est simplement ouvert
à une page où dort
un signet d’herbe sèche
– notre passé –
et nous lisons noir sur blanc
le texte impossible et clair
du secret
que nous croyions gardé… »
Camille Laurens, Index
SYLVIE DECOBERT 䊳 Petits riens de tout le monde… Des truffes
45
DOSSIER
INVENTAIRE
183 cartes postales
119 marque-pages
77 publicités
39 photographies
31 lettres
29 coupures de journaux
6 échantillons de parfum
1 plaquette de pilules
24 calendriers
5 emballages de chocolat
contraceptives
20 cartes de visite
4 entrées de piscine
1 billet de banque
18 enveloppes
4 cartes de jeux
1 télégramme
18 notes d’hôtel
4 entrées de concert
1 petit bout de laine grise
16 morceaux de papier
3 emballages de médica-
1 montre
hygiénique
ments
15 listes de courses
3 contraventions
14 billets de train
2 sachets de graines de
13 recettes de cuisine
semis
11 cartes de menus
2 pochettes de pellicules
10 reçus de carte bleue
photos
9 tickets de réduction
2 avis de décès
7 billets de loterie
1 feuille de soins
Pour plus d’informations
ou l’envoi de vos truffes,
rendez-vous sur le blog
Entre-pages, l’intime ou la
science des objets trouvés
dans les livres : http://
traces.penne.free.fr/wordpress/ ou sur le blog
http://vert.de.gris.free.fr/
de la part du lecteur : tel objet aura servi de marque-page
d’un traitement de faveur de la part du bibliothécaire, s’il
qui, une fois le livre refermé, restera emprisonné jusqu’à ce
s’agit d’une jolie carte postale ou d’une photographie. La
qu’un autre lecteur le libère, parfois des années après. La
truffe est alors exposée, épinglée au mur, dans l’attente
« truffe », puisque c’est le joli nom qui semble être donné
hypothétique du retour de son propriétaire. Encore faut-il
à ce type de trouvailles, est destinée à être gardée secrète,
que ce dernier la reconnaisse et ose la réclamer. Car on
entre espace public et espace privé. Une place nécessaire,
trouve, au verso de certaines cartes postales, des pans
discrète et rare. Insaisissable quand elle jaillit une fois le
entiers de vies dévoilés, du récit insolite des dernières
livre rendu, c’est la part de nous-mêmes qui nous échappe
vacances aux petits mots doux et autres surnoms familiers.
et que l’on cherche à cacher. À cacher ou à dévoiler sans le
Il arrive aussi que le bibliothécaire – c’est mon cas – choi-
dire ? Sans se le dire… ? Livre trop tôt rendu, dans l’affole-
sisse de conserver précieusement dans des boîtes tout ce
ment du délai dépassé, ou impatience envers le suivant, le
que les livres veulent bien déverser. J’ai recueilli depuis des
nouveau à découvrir…
années ce trop-plein d’images et de mots, devenu semaine
Mais pas seulement : l’oubli n’est que la trace incons-
après semaine une source inépuisable d’étonnements. Mon
ciente d’une volonté de partage ou de don, un morceau de
regard a trouvé dans ces témoignages accumulés autant d’évo-
soi que l’on dévoile, dans le secret de la lecture, la douceur
cations intimes et familières, rarement perçues au premier
curieuse et retenue de l’effeuillage, comme une parole de
abord : réminiscences de lectures sous formes d’annotations,
l’intime, comme un clin d’œil à l’anonymat si particulier, en
vacillements, rêveries, élans, indécisions… Que peut-il subsis-
définitive si contestable, de l’histoire des livres publics…
ter dans ces traces laissées par des inconnus, qui se goûtent
Le plus souvent, ces petits bouts de papier à première
comme un mets délicat et persiste longtemps comme une
vue insignifiants atterrissent dans la poubelle la plus
énigme sans solution ? Peut-être le trouble de reconnaître
proche, sans même un regard. Quelquefois, ils bénéficient
dans leurs émois nos propres sensations, nos
propres hésitations. Quelque chose d’humble
Extrait d’une truffe
(Carte avec une rose écrite à l’encre noire)
et de précieux, de fragile, d’imprévisible,
« Que cette rose délicate qui vous ressemble vous dise
fondamentale, est une clé, un espace infini
toute mon affection profonde et mon estime la plus
à explorer.
d’inattendu. L’intime y occupe une place
haute. Santé meilleure, paix surtout vous soit accordées.
Vous êtes la fleur sensitive, poussée sur la rocaille trop
dure à votre nature délicate, mais votre intelligence, votre
culture vous aideront à éclairer la brume ambiante. »
46
SOUFFLEURS DE SECRETS
Le trouble naît aussi de la limite à ne pas franchir ; certains
bouts de papier révèlent des secrets inavoués, des paroles
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
pour soi seul, des mots retenus, auxquels on n’aurait pas
de carnets et d’assemblages divers, des récits se créent,
dû avoir accès. Ainsi, telle lettre révélant le décès de la
des rêveries se dessinent, passant d’un intime à un autre
personne aimée, telle carte de vœux douce amère entre
par l’association d’images et de mots.
un père et sa fille ne s’étant pas vus depuis des années,
Une pochette de diapositives, des photographies de
telle infraction au Code de la route n’ayant pas été réglée à
mariage, une plaquette de pilules contraceptives entamée,
temps, telle photographie révélant l’univers privé de celui
une affiche datée de 1954, une publicité pour les bons du
qui l’a perdue… Une règle évidente pour le bibliothécaire
trésor, un billet de train Toulouse-Paris de 1996, des tickets
concernant la part intime de ses lecteurs : ne jamais chercher
de loto, des graines de petits pois en sachet, une lame de
à l’exposer, préserver la pudeur, le non-dit. On comprend
rasoir, des fleurs séchées, un billet de banque, une montre…
pourquoi la plupart des professionnels choisissent de se
La liste n’est pas exhaustive et elle ne cesse de s’accroître
débarrasser aussitôt de tous ces témoignages laissés par
avec le temps.
les usagers de la bibliothèque à leur insu. On le sait bien,
Prolongement virtuel des carnets, un blog personnel a
les secrets brûlent les doigts… En les conservant, le biblio-
été conçu, évoluant au gré des trouvailles. On y trouve un
thécaire s’engage pourtant à en garder la part secrète. Il
inventaire complet de la collecte, des photographies des
me semble qu’il ne faut ni protéger ni exhiber l’intime. On
collages et assemblages, des récits imaginaires nourris des
mesure à la quantité et la qualité des traces retrouvées parmi
découvertes… La vie de la bibliothèque et de ses lecteurs
les pages le temps qui s’écoule lentement, comme si l’oubli
se reflète aussi dans ces petits riens. On dit souvent qu’il
de ces petites choses – volontaire ou involontaire – avait un
faut savoir lire entre les lignes pour pénétrer dans un roman.
quelconque pouvoir pour différer l’effacement, le temps qui
Pour les bibliothécaires, il suffit parfois de regarder entre les
passe. Trace, empreinte, marque…
pages pour entrer dans l’intimité des lecteurs. ■
Pudeur et impudeur s’égrènent donc au fil de cette collecte, qui n’a ni début, ni fin. Pour faire face à la quantité
des objets collectés, il a bien vite fallu les trier, les organiser. Des petits carnets ont été alors conçus, à la manière de
récits de voyages. Il s’agit pourtant de voyages particuliers,
Zoran Živković, La bouquineuse,
de voyages intérieurs, nés au fil des pages. L’assemblage
trad. Svetlana Valenti et Slobodan
de ces papiers, sur des supports divers, en facilite la pré-
Despot, Xénia, 2009, 128 p., ISBN
sentation et rend d’emblée la collection plus séduisante au
978-2-88892-075-5
regard. Ces collages font ressortir inévitablement la diver-
De la truffe comme moteur diégé-
sité des matériaux collectés, révélant leur part de mystère
tique ou comment une bouquineuse
ou de sensualité. Ils apportent aussi un éclairage particu-
méthodique et obsessionnelle, pra-
lier sur tel détail d’une image ou d’un texte. Ils permettent
tiquant la « lecture-santé » en cro-
également de construire à partir de fragments en apportant
quant des pommes, se trouve embar-
une dimension poétique à l’ensemble. Le plaisir de collecter,
quée dans de troublantes aventures
d’assembler, de coller, a presque un goût d’enfance ; c’est
où la mort et l’amour jouent à cache-
une manière de regarder autrement tous ces petits trésors
cache entre les pages.
négligés, tous ces objets sans valeur, voués à la destruction.
Recrutée comme lectrice par un mystérieux comman-
L’ordinaire devient extraordinaire, le bout de papier que l’on
ditaire anonyme, des « truffes » abandonnées dans les
n’a pas su voir devient précieux trésor, empli d’humour et
livres empruntés à la bibliothèque la conduiront à exercer
de poésie. Le carnet se transforme en musée, réceptacle
ses talents de musée en cimetière avant de trouver l’âme
de tous ces petits riens de tout le monde. Il y a de l’amu-
sœur pour lire à deux en dégustant une salade de fruits.
sement dans le collage, de la légèreté, une joie certaine à
L’écrivain serbe, auteur d’une œuvre au succès mondial,
déchirer le papier, le superposer, le froisser, le mélanger à
traduite en plus de 60 pays, n’avait encore jamais été
d’autres… Travailler le papier, c’est prouver sa liberté de
publié en français. C’est fait, grâce à de jeunes éditions
transformer un matériau brut. L’intime du lecteur, ainsi
suisses, créées en 2006 par un transfuge des fameuses
révélé, se confronte à un autre intime, un autre imaginaire,
éditions de L’Âge d’homme. Un catalogue à suivre.
celui du bibliothécaire collectionneur. Exposés sous forme
SYLVIE DECOBERT 䊳 Petits riens de tout le monde… Des truffes
47
DOSSIER
MICHEL CHAILLOU
Écrivain
Michel Chaillou a
beaucoup fréquenté
les bibliothèques, il
en égrène le chapelet
tout au long de ses
L’Heure de la
nuit close
entretiens passionnés
avec Jean Védrines,
L’Écoute intérieure 1.
Quel appel intime guide
A u fond de ma mémoire, la cour
Ensuite cela deviendra plus sérieux, mes grands-parents
sablée d’un patronage et sous les
paternels qui m’élevaient devenant concierges plus au centre
les pas de l’écrivain
toits une pièce jaune mansardée au
de Nantes d’un établissement de l’évêché et de ce fait tenus de
quand, en bibliothèque,
bout d’un couloir comme un bras
faire le ménage des vieux titres d’une bibliothèque sanctifiée
tendu. J’y emprunte dans le désordre
par la foi, d’ôter grain à grain de ces vies de saints de saintes, la
de mes heures des livres à quatre
païenne poussière, cette analphabète qui n’a pas encore trouvé
sous. J’ai encore leur couverture
son prêtre.
les chemins de l’enfer le
mènent au paradis ?
cartonnée dans les doigts, dans les
Je revois cette salle à demi circulaire à l’étage parmi l’em-
yeux leurs phrases d’indiens, de cow-boys, leurs chevauchées
phase d’autres bureaux. J’en descends souvent avec sous le
vers l’Ouest. L’ouest qu’à Nantes justement j’habite, avec la
bras quelques volumes sages, des récits exemplaires qui m’en-
Loire comme seule caravane d’eau douce.
chantent et que rappellent, évoquent certains de mes propres
De quoi parlaient-ils exactement ces fichus bouquins ? De
romans à caractère autobiographique. Puis, les hasards de
quoi parlent les livres quand on a neuf-dix ans ? De notre enfance
l’existence me rendent héritier, hélas passagèrement, d’une
sans nul doute dont on feuillette les pages, des pages de rues
bibliothèque familiale que la nécessité nous obligera bientôt
parcourues, de ciels secoués par l’orage, des pages westerns
assez vite à vendre, avant que je trouve le temps d’en explorer
qu’on prolonge alors par des jeux sur des mustangs imaginaires
tous les titres. Mais une collection de romans pour dames (de
dans un bois à peine civilisé au-delà de Chantenay, un faubourg.
petits volumes élégamment reliés qu’elles devaient ouvrir de
C’est le jeudi au patronage notre conquête de l’Ouest et quelle
leurs mains d’autrefois si subtilement gantées) m’est restée
que soit la tribu du jour, soleil ou averses.
dans les doigts comme aussi le poids fort austère d’un vaste
1. Fayard, 2007.
dictionnaire où je me perdais dans le fracas des définitions trop
savantes dont il m’arrivait de me reposer en m’égarant ensuite
à plaisir dans le dédale fort romanesque de nombreux autres
Michel Chaillou, né en 1930, est l’auteur d’une
ouvrages naguère fréquentés par mes ancêtres et c’était, sans
trentaine d’ouvrages, romans et essais publiés par
nul doute, leurs ombres se mêlant à la mienne qui devaient en
Gallimard, Le Seuil et Fayard. Son œuvre a reçu le
premier s’en offusquer quand, en cachette de ma mère, j’osais,
Grand prix de littérature de l’Académie française en
en Bretagne où nous vivions alors, j’osais aller dérober à l’éta-
2007. Dernier ouvrage paru : Le dernier des Romains
(Fayard 2009) ; Domestique chez Montaigne est réédité par Gallimard, coll. « L’imaginaire ». Il a confié
une partie de ses manuscrits à la BnF.
En 2010, il donnera 5 conférences à l’Université permanente
de Nantes dans son cycle « Aimer la littérature », sous le titre
générique « L’écoute intérieure » : « L'écrivain, un métis du
jour et de la nuit » (2/02) ; « Le roman du style » (2/03) ; « Le
temps à qui je parle » (30/03) ; « La fleur des rues » (6/04) ;
« Prendre la route » (4/05).
gère interdite à mes jeunes années, les œuvres du marquis de
Sade et quelques autres romans licencieux du dix-huitième et
du dix-septième siècle.
J’ai toujours lu des livres pas de mon âge, hanté dès mon
enfance par la hautaine gravité des souvenirs de Chateaubriand
au château de Combourg, me délectant bien avant qu’on me
les propose au lycée des phrases à malice du génial Michel
de Montaigne. Madame de Sévigné fut aussi mon grand flirt
et Mademoiselle de Scudéry dont la Carte de Tendre me ravit
toujours.
48
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
© Michel Chaillou
DOSSIER
Michel Chaillou parmi ses livres.
Encore aujourd’hui, dans une bibliothèque, je cherche tou-
oreilles pour percevoir, vraiment entendre, la rumeur qui s’enfle
jours l’étagère défendue, pas ce qu’il est convenu d’appeler son
ainsi de page en page, le livre bis, ter ou quater, le livre etc., le
enfer, mais plutôt ses paradis, les volumes qui, à loquet fermé,
livre qui n’en finit pas de s’éterniser dans ses mots, la littérature
respirent la confidence et le secret. Comment écrire le secret
somme toute, par exemple la mer continuée dans la mer qui se
sans le dévoiler, mon ambition actuelle.
lasse d’être à l’instant nommée, reflux et flux de la beauté. ■
À la Bibliothèque nationale, alors essentiellement rue de
Richelieu, Dieu seul sait le nombre de journées passées à lire
Michel Chaillou tient un blog : www.michel-chaillou.com
ainsi au hasard (le hasard mon grand maître) au fichier matières
On peut y lire :
pour échapper aux modes qui voient les lecteurs toujours se
« 23 octobre. Hier soir à la BN. À la sortie d’une brillante exposi-
rassembler autour des mêmes ouvrages, cherchant au contraire
tion de la Bibliothèque nationale vouée à la lecture, je me suis
celui dédaigné depuis des lustres, un ensemble de phrases
demandé si celle-ci était vraiment montrable, si ambitionner de
encore lues par personne comme la fois où, retenu par un titre
la filmer, de la photographier en tous ses états ne conduisait
que je jugeais alors mystérieux : L’Heure de la nuit close, j’al-
pas immanquablement à n’attraper, figer que des postures ?
lais innocemment ouvrir un traité de mathématiques du dix-
L’essence de la lecture (sa fumée, son feu qui brûle le regard)
neuvième siècle enfiévré d’inconnues, mais pas de la nature
ne risque-t-elle pas de s’évanouir dès qu’on s’efforce de la sur-
de celles que j’espérais alors rencontrer, car c’était l’époque où
j’écrivais Le Rêve de Saxe, un livre sur le tourment amoureux et
je m’essoufflais à déshabiller tous les récits y compris les plus
populaires, argotiques même, qui de près ou de loin en avaient
copieusement traité !
Une bibliothèque pour moi, on l’a compris, c’est une chambre
d’échos. Il ne faut pas seulement lire avec ses yeux, mais aussi,
prendre, cette tentative relevant même d’une certaine forme
d’indécence comme de vouloir pénétrer par effraction dans
la chambrée intime que constitue tout lecteur avec son livre ?
Aussi ma gêne grandissait-elle de voir ainsi livrée au public
intrus l’âme d’une solitude partagée qui se déshabille de page
en page.
Mais je n’appartiens pas à cette société du spectacle, je suis d’un
autre temps, d’un temps avec marges où j’aime m’accouder. »
quand il s’agit d’une œuvre de style, écouter de toutes ses
MICHEL CHAILLOU 䊳 L’Heure de la nuit close
49
DOSSIER
CHRISTINE GENIN
BnF
Chargée de collection en littérature
française contemporaine
Bien des écrivains se
sont saisis d’Internet :
leur blog expose
l’état de leur travail,
des chantiers s’y font
jour. Cette forme de
publication instantanée
a poussé certains à
Collecter
l’océan ?
L’archivage de l’intime en ligne
l’exercice du journal,
intime ou non. Pour
d’autres, Internet est
L a pratique du journal intime a
notation régulière d’informations, quelles qu’elles soient : afin
le lieu d’apprentissage
connu ces dernières années un
d’éviter la confusion avec le « journal » de presse, le français
regain considérable avec la mode
a pris l’habitude d’utiliser l’expression « journal intime » pour
des blogs. L’utilisation d’Internet
sauvegarder cette mine
désigner l’expression personnelle, mais beaucoup, comme
dans un but d’expression person-
Philippe Lejeune, lui préfèrent celle de journal personnel.
d’avant-textes ?
nelle date d’il y a déjà une quin-
L’intime, en outre, est un concept mutant, qui évolue au gré
zaine d’années : en 1995, les tout
des codes sociaux et des injonctions culturelles qui formatent
premiers journaux francophones
notre moi : exposé aux caméras de télévision, disséminé sur
en ligne sont québécois ; fin 1999
les blogs, il s’est aujourd’hui tout à la fois exalté et fragilisé, ce
Philippe Lejeune 1 en recense 67 et
qui explique la soif de théorisation dont il fait l’objet. Le terme
de l’écriture. Comment
tard 2.
Tant que les
d’« extime » est aussi sujet à de nombreux contresens 3 : Serge
blogs n’existent pas, en effet, un
Tisseron a très justement redéfini l’« extimité » 4 comme l’ex-
minimum de connaissances tech-
pression d’un désir de communiquer avec autrui à propos de
niques est nécessaire pour mettre
son monde intérieur, non pour l’exhiber, mais pour mieux s’ap-
son journal en ligne. Les premiers
proprier en retour sa propre vie.
126 un an plus
blogs apparaissent au tournant
du siècle, mais l’outil est d’abord
assez confidentiel ; en 2003, les plateformes de blogs pren-
L’INTIMITÉ EN RÉSEAU
nent vraiment leur essor en France : la mise en ligne devient
Affirmer que l’intime mis en ligne n’est plus intime serait en
alors très simple et l’expression publique sur Internet s’ouvre
tout cas se tromper totalement. Il s’est inventé, sur Internet,
à un large public.
une intimité en réseau : la présence du lecteur derrière
Avec cet investissement massif d’Internet par l’écriture
l’épaule du diariste en ligne – souvent réciproque, car la plu-
personnelle éclate ce qu’il y a de paradoxal à rendre public
part des lecteurs tiennent également un blog – lui apporte à
l’intime. Même dans un cahier et le secret de son cabinet,
la fois de la retenue et une émulation en forme de défi person-
toutefois, la pratique du journal n’a jamais été uniquement
nel. La dialectique du semblable (les histoires se répètent) et
liée à l’exploration de l’intime. Le terme « journal » désigne la
du différent (chaque histoire est singulière) qui a toujours été
le moteur de l’écriture autobiographique joue donc à plein
1. Philippe Lejeune, « Cher écran… » Journal personnel, ordinateur, internet,
Seuil, 2000.
2. www.autopacte.org/un_an_apr%E8s.html
50
3. Françoise Simonet-Tenant, « L'extime », La Faute à Rousseau, n°51, juin 2009.
4. Serge Tisseron, L'Intimité surexposée, Ramsay, 2001.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
dans la pratique du blog. L’exposition est
également tempérée par un large recours
aux pratiques de l’anonymat et du pseudonymat 5.
Il ne faut d’ailleurs pas réduire les
journaux personnels en ligne à de simples
consignes égotistes d’états d’âme : beaucoup de blogueurs racontent le monde
tout autant qu’ils se racontent. Certains
blogs ont plutôt une dominante extime :
carnets de notes, journaux professionnels, carnets d’admirations, réflexions
sur la société ou la politique, récits de
voyages, etc. Émergent ainsi de nouvelles
formes d’écriture personnelle : contrairement à ce qu’imaginent ceux qui ne les
lisent pas, l’écriture des blogs est souvent
très littéraire, mais aussi empreinte de vivacité, de réactivité.
personnelle des plateformes de blogs vers le microblogging
Les écrivains, d’ailleurs, s’approprient également la forme
en 140 signes et d’autres modes d’expression en ligne. Avec
du blog, pour en faire qui un journal intime, qui un carnet de
l’explosion actuelle des réseaux sociaux, les contenus mis
bord, qui un brouillon d’écriture. Internet transforme ainsi
en ligne sont de plus en plus éclatés, dispersés : nombre
peu à peu la littérature contemporaine, fait bouger les fron-
de blogs ont déjà fermé et beaucoup sont appelés à dispa-
tières entre les écrits désignés comme littéraires ou pas et
raître prochainement. Il importe de saisir ce point de bascule
conduit à l’invention de nouvelles formes, plus courtes, frag-
pour tenter de garder la mémoire du véritable phénomène
mentaires, collaboratives, où s’invitent l’image et le multimé-
de société qu’a été l’investissement massif d’Internet par
dia. Ces blogs ou sites d’écrivains sont, de fait, les avatars
l’expression personnelle.
numériques des avant-textes et les archives que les biblio-
L’archivage de l’intime n’est toutefois pas sans poser un
thèques conservaient jusqu’alors sous la forme de manus-
certain nombre de questions : l’expression personnelle en
crits, de lettres ou d’archives personnelles ; ces matériaux
ligne se trouve en effet au cœur de la tension entre le devoir
se trouvent désormais exposés en temps réel en ligne, et il
de mémoire et le droit à l’oubli. L’internaute qui, seul face à
convient de veiller dès maintenant à leur préservation pour
son écran, dépose un billet sur son blog à destination d’amis
les générations futures.
proches, ou au contraire de lecteurs sans visage, n’a pas
forcément conscience de procéder à une publication. Mais il
L’OCÉAN DU MOI
convient de rappeler qu’un site ou un blog, dès lors que son
accès est public, en est bien une, par définition : son public,
Dans le domaine éminemment fragile et instable des journaux
serait-il restreint en fait, ne l'est pas en droit.
personnels, l’archivage d’Internet est une nécessité pour pré-
D’un blogueur à l’autre, il existe toute une palette d’atti-
server le champ inédit et immense de l’expression autobio-
tudes, dans le rapport au temps et à la conservation, entre
graphique qui s’y est constitué : cet océan de paroles est un
ceux qui considèrent leurs billets comme une expression
réservoir de récits de vies et de documents sur l’état de la
éphémère, n’ayant de sens que dans les échanges et commen-
société, des idées et des modes relationnels qui sera pour la
taires immédiats, sans vocation à être archivée, et ceux pour
postérité un précieux témoignage. Dix ans après, force est de
qui ce sont des textes autobiographiques qui, en s’accumu-
constater qu’il ne reste déjà plus grand-chose des premiers
lant, finissent par constituer une œuvre proprement littéraire.
journaux en ligne recensés en 2000 par Philippe Lejeune. Par
Certains peuvent avoir voulu l’oubli et avoir effacé leurs traces
ailleurs, s’amorce aujourd’hui un transfert de l’expression
pour plus tard souhaiter retrouver la mémoire de leurs textes
disparus. La logique du flux, de l’immédiateté sans volonté
5. Valclair, « L’intime au risque de la parole publique : une expérience de blogueur », La Faute à Rousseau, n°51, juin 2009 : http://activites.sitapa.org/tablesrondes/Valclair14mars09.pdf
de conservation, s’oppose au désir de conservation, pour soi
ou pour la postérité.
CHRISTINE GENIN 䊳 Collecter l’océan ? L’archivage de l’intime en ligne
51
DOSSIER
LE TEMPS DES MOISSONS
Quelques sites
Une collecte exhaustive de la toile est impossible ; à défaut,
il faut trouver les moyens d’un archivage le plus représentatif
possible et développer des procédures permettant d’engranger des échantillons significatifs. Contrairement à ce qu’il en
est pour les autres supports, les éditeurs ou les auteurs de
sites ne sont ainsi pas tenus de déposer eux-mêmes leur pro-
www.sitapa.org
http://autopacte.org
http://valclair.canalblog.com
http://alteretego.canalblog.com
http://regardsolitaires.free.fr
duction. Tout en s’inscrivant clairement dans la tradition et la
www.tierslivre.net
législation du dépôt légal, révisée en 2006, la Bibliothèque
www.desordre.net/blog/
nationale de France confie à des robots (des logiciels de cap-
www.berlol.net/jlr2/
ture et d’indexation) la tâche de prendre le relai des hommes
www.martinesonnet.fr/blogwp/
mieux 6.
http://l-autofictif.over-blog.com
pour archiver le web au
Cette collecte en grande
partie automatisée est la meilleure façon de constituer la
mémoire la plus étendue possible, mais elle manque de pro-
l’équipe du département Littérature et Art de la BnF. Quant
fondeur et risque d’oublier les sites les moins référencés. Elle
aux sites d’expression personnelle, ils sont collectés dans le
est donc complétée par une collecte thématique, qui permet
cadre d’une fructueuse collaboration avec l’Association pour
de constituer des archives plus complètes et plus fréquentes
l’autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA 7),
d’un nombre limité de sites repérés par des bibliothécaires
dont le président Philippe Lejeune et le webmestre Bernard
travaillant dans une discipline ou sur un thème.
Massip, entourés par une équipe de blogueurs, apportent
Les blogs et journaux personnels en ligne entrent dans le
leur expertise dans la constitution des listes de journaux en
champ de ce dépôt légal et peuvent donc être collectés sans
ligne 8. Cette sélection, qui s’efforce de repérer les sites dis-
intervention ni accord des internautes concernés. Ce domaine
crets susceptibles d’échapper aux collectes automatisées,
vaste et fuyant, toutefois, échappe assez largement au robot,
se veut représentative des diverses tendances en matière
alors même qu’il est nécessaire de le collecter car, davantage
d’expression personnelle et la plus variée possible, tant dans
que les sites académiques, pérennes et dotés d’archives, ces
les contenus et les thématiques que dans les modes d’ex-
sites sont fragiles, éphémères, nomades, toujours suscep-
pression, l’âge et la condition sociale des auteurs. La colla-
tibles de disparaître ou de déménager. La veille documentaire
boration s’est amorcée courant 2007 et, à raison de deux col-
concernant les blogs et les sites d’écrivains est assurée par
lectes annuelles depuis cette date, ce sont désormais près de
6. www.bnf.fr/PAGES/collections/archives_internet.htm
500 blogs ou sites, soit 870 gigaoctets de données, qui sont
entrés grâce à elle dans les Archives de l’Internet. Deux ans
seulement après son démarrage, quelques dizaines de sites
archivés ne sont plus disponibles en ligne, et avec le passage
du temps leur nombre ne fera que croître.
Afin de protéger les auteurs et d’éviter tout risque d’utilisation non souhaitée, les Archives de l’Internet ne sont pas mises
en ligne, leur consultation ne peut s’effectuer qu’après accréditation dans les salles de Recherche de la BnF et aucune copie
numérique n’est possible. Pour le moment, les sites archivés
ne sont pas indexés par sujets, ce qui les rend difficiles à aborder pour qui ne sait pas exactement ce qu’il cherche : mis en
ligne début 2009, le parcours guidé (S’)écrire en ligne 9 offre
un point d’entrée dans ces archives de l’intime. ■
7. Cf. infra Philippe Lejeune, « L’éternité au présent », pp. 62-65.
8. Bernard Massip, « Une collaboration entre l’APA et la BnF : L’archivage des
journaux personnels en ligne », La Faute à Rousseau, n°47, février 2008 : www.
sitapa.org/doc/articleCollab_bnf_apa.pdf
9. http://blog.bnf.fr/lecteurs/index.php/2009/03/31/decouvrir-des-blogs-decrivains/ et http://blog.bnf.fr/lecteurs/index.php/2009/04/06/du-journalintime-au-blog/
52
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
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DOSSIER
CAROLINE RIVES
BnF, Coordinatrice de la politique documentaire
Direction des collections
Forte tendance du
temps, les blogs de
bibliothécaires. On
y mêle ou pas les
registres intimes et
professionnels. Ici on
parle bibliothéconomie
à visage découvert, et là
on s’exerce à la danse
Blogs à lunettes,
blogs à paillettes
La part de l’intime dans les blogs
de bibliothécaires
du ventre, visage voilé,
on montre son nombril.
Mais attention, un
blog peut en cacher un
L’auteur de cet article signale
aussi dans Bibliopédia une « liste des blogs francophones de
autre…
qu’elle ne tient pas de blog à titre
bibliothécaires, documentalistes et archivistes 5 » qui est plus
personnel (et qu’elle n’a pas l’in-
sélective, mais apparemment fréquemment mise à jour. Ce
tention de le faire). Elle contribue de temps au temps au blog
mouvement n’a rien d’étonnant : il s’insère dans la proliféra-
Lecteurs de la Bibliothèque nationale de France 1, mais ce
tion vertigineuse de ce nouveau mode d’expression.
qu’elle y raconte n’a rien de personnel.
Faute de pouvoir les envisager tous, on a procédé par sondage à partir de ces deux listes, en se laissant parfois entraî-
QU’EST-CE QU’UN BLOG DE BIBLIOTHÉCAIRE ?
ner vers d’autres recommandées par les blogueurs. Il n’était
pas non plus pertinent de chercher à en analyser ici toutes
Les blogs de bibliothécaires sont autrement appelés « biblioblogs », un très vilain mot comme le soulignaient à juste titre
Marlène Delhaye et Nicolas Morin, dans l’article qu’ils leur
consacraient en 2007 2. D’après Wikipédia, « le biblioblog est
un blog spécialisé dans le domaine des sciences de l’information et de la documentation, réalisé par un bibliothécaire,
un archiviste ou un documentaliste de manière personnelle
ou pour sa collectivité 3 ». Pour les auteurs précités, un blog
de bibliothécaire est « un blog parlant du métier de bibliothécaire et des préoccupations de cette profession ». Comme
personnelle que leur auteur y dévoile. On ne parlera donc ici
que des blogs animés par une personne : dans les blogs institutionnels, la part de l’intime est nécessairement moins présente, même si le langage peut y être plus libre, plus poétique
ou plus drôle que dans d’autres formes de communication
institutionnelle 6.
QUELLE DÉFINITION DE L’INTIME ?
eux, nous nous limiterons ici à la blogosphère francophone.
Il s’agit ici de ce qu’on a pu percevoir de la part personnelle des
Toujours d’après Wikipédia, « la biblioblogosphère franco-
auteurs, telle qu’elle apparaît dans leurs blogs : goûts littérai-
BibZen 4
res ou musicaux, connivence avec un groupe de pairs, ressenti
répertoriait 191 sites au 10/10/2007, il y en a probablement
de la vie professionnelle, vie familiale, passions, humour, pho-
plus aujourd’hui, bien que certains disparaissent. On trouvera
tos de vacances, recettes de cuisine, coups de gueule, liens
1. http://blog.bnf.fr/lecteurs/
2. Marlène Delhaye, Nicolas Morin « Un panorama de la blogosphère francophone
à la fin de 2006 », BBF, 2007.
3. http://fr.wikipedia.org/wiki/Biblioblog
4. http://bibliotheque20.wordpress.com/bibzen/bibzen-listes-des-blogs/
sur des sites ou des blogs non bibliothéconomiques, voire des
phone est riche de plus de deux cents biblioblog ».
54
leurs dimensions : nous nous sommes attachés à la seule part
5. www.bibliopedia.fr/index.php/Biblioblogs
6. Voir par ex. Bambou http://docmiop.wordpress.com, réseau des médiathèques Ouest-Provence.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
sujets plus scabreux 7… Si la littérature professionnelle imprimée fait peu de place à la vie ou aux opinions personnelles
(hors les genres très spéciaux que sont les nécrologies et les
saluts à des collègues éminents partis en retraite 8…), le blog
ouvre un espace de liberté dont les auteurs se saisissent plus
ou moins, et de façon très différenciée : « … tous les blogs
étudiés partagent une même démarche stylistique générale.
On y écrit “légèrement”, de façon volontairement informelle,
en usant parfois largement des émotions, des clins d’œil, private jokes et autres références de blog à blog. On y écrit aussi
assez souvent des choses qui, sans être intimes, sont néanmoins personnelles : livres lus, musiques écoutées, voyages
ont assez régulièrement leur place dans ces blogs qui, malgré
tout, restent des blogs professionnels 9. »
Le titre que donne Daniel Bourrion à l’article qu’il a publié
dans le dernier numéro du BBF « Du monologue au débat professionnel : mon blog, mon boulot, mon nombril 10 » est à cet
égard significatif. Hélas, au-delà du titre, il est peu question
de nombril dans l’article… Le côté interactif du blog encourage
cette tendance : les blogs de bibliothécaires sont consultés
par des petits groupes de personnes, et les dialogues qui s’y
nouent incitent à des formes de connivence 11. Les possibilités d’illustration (l’image fixe surtout, mais aussi la vidéo) y
contribuent également : un texte sérieux peut être illustré par
une image décalée, c’est fréquent sur le blog de Dominique
Lahary. Si les blogs qui se contentent de prodiguer conseils de
lecture et photos de vacances sont légèrement fastidieux, le
voyage de l’internaute l’amène parfois sur des terrains drôles,
émouvants voire un peu subversifs.
parfois que l’un(e) ou l’autre s’illustre par une image graphique.
C’est le cas par exemple de Sylvère Mercier sur Bibliobsession 13
QUI PARLE ? LE NOM, L’ANONYMAT,
LE PSEUDONYME
ou de Marion sur Sometimes you’re the salt in my coffee 14.
Dans un premier cas, le nom de l’auteur (une figure importante de la profession) fait partie de l’intitulé de son blog, par
Les cas de figure sont très divers et représentatifs du caractère
exemple Bertrand Calenge dans Bertrand Calenge : carnet
plus ou moins personnel des propos tenus : grosso modo, plus
de notes 15 ou Dominique Lahary 16 dans DLog (supplément à
le blog est strictement professionnel, plus son auteur s’y pré-
www.lahary.fr/pro – blog professionnel de Dominique Lahary,
sente à visage découvert. Ce terme est d’ailleurs impropre :
bibliothécaire). Leur nom est en quelque sorte une marque,
les portraits photographiques sont rarissimes 12, mais il arrive
comme peut l’être celui d’Yves Saint-Laurent dans le monde
7. Par ex., sur Le dindon travesti : http://dindontravesti.wordpress.
com/2009/01/25/breve-n%c2%b02
8. La regrettée revue Interlignes (1987-1992) préfigurait cependant le ton de
certains blogs…
9. Cf. supra, Delhaye et Morin, p. 56
10. Daniel Bourrion, BBF, 2009-4.
11. Par exemple sur Casus Bibli : « Moins politique qu’Olivier Tacheau (je ne suis
pas directeur), moins technique que Lully (il me faut des heures pour obtenir
“Hello world”, après avoir compulsé le manuel “php” puis copié le code sur un
forum), moins “technodoule” que Daniel Bourrion (je ne sais même pas ce que
ça veut dire), moins emprunté que J.-C. Brochard (je ne suis pas équipé), j’ai
la modeste ambition d’évoquer, peut-être d’analyser, les relations triangulaires
bibliothécaire-usager-éditeur, principalement dans une optique “documentation
électronique”. » http://casusbibli.wordpress.com/category/uncategorized
12. Voir cependant Biblioroots www.biblioroots.fr/a-propos-de-lauteur
du parfum.
Dans un deuxième cas, l’auteur – souvent un jeune techno
qui a déjà commencé à tenir ses promesses – se présente
dans la rubrique ad hoc (Qui suis-je, À propos, Le coin du
voile…) avec son vrai nom, sa fonction professionnelle voire
ses publications… Par exemple Lionel Maurel sur S.I.Lex 17 ou
13. www.bibliobsession.net/envoyer-un-mail-au-bibliobsede
14. www.blogger.com/profile/18259748819408563616
15. http://bccn.wordpress.com
16. http://lahary.wordpress.com
17. http://scinfolex.wordpress.com/droits-dauteur-en-bibliotheque
CAROLINE RIVES 䊳 Blogs à lunettes, blogs à paillettes
55
DOSSIER
n’ai pas envie de devenir une cible. Si rester dans l’anonymat
est ce qui peut garantir ma liberté d’expression, je n’ai aucun
problème avec ça. Je ne cherche pas la gloire de toutes façons :
je suis bibliothécaire 24… » En effet, l’auteur d’un blog satirique
a de toute évidence intérêt à ne pas être trop facilement repéré
par ses supérieurs hiérarchiques ou ses autorités de tutelle.
C’est probablement le cas pour la délicieuse et acide Marion :
« Bibliothécaire, auteur du (feu) blog Tout aigre tout miel, où
je déversais allègrement mes aigreurs sur le dos des enfants,
des vieux, des autres, bref, de mon cher public, me revoici en
bibliothécaire acariâtre dans une version entièrement dessinée.
Ce blog s’adresse à tout le monde mais est dédié avec une tendresse toute particulière à mes collègues bibliothécaires d’ici
Sylvère Mercier sur Bibliobsession avec un copieux curriculum
ou d’ailleurs 25. » Certains blogs, dont l’adresse tend à laisser
vitae 18. Le CV peut d’ailleurs répondre à un tout autre objectif,
penser qu’ils appartiennent à ce genre, sont carrément en accès
au service d’une recherche d’emploi : on le devine dans le blog
restreint, par exemple : http://lajolieviedepeewee.hautetfort.
d’Hervé Grosdoit-Artur 19.
com/anecdotes_de_bibliotheque
Le contexte professionnel de l’auteur peut être mentionné
L’animatrice de Figoblog, pionnière érudite du genre qui a
de façon plus elliptique, ainsi de David Liziard : « David Liziard,
longtemps maintenu son anonymat, rend aujourd’hui public son
directeur d’une bibliothèque municipale 20. » Il n’est pourtant
vrai nom (puisque tous les gens intéressés le connaissent…) :
pas vraiment difficile de savoir quelle BM il dirige ! Ou de façon
« Figoblog est le blog personnel de Manue, plus connue dans la
plus énigmatique : « Je m’appelle Léo Mabmacien, je travaille
vraie vie sous le nom d’Emmanuelle Bermès… Née en Lorraine
dans une bibliothèque (oui-oui je porte des lunettes !), je m’in-
vers la fin des années 1970, Manue en a gardé un goût prononcé
téresse aux livres anciens, aux autographes, aux livres objets…
pour les mirabelles et les quiches, que seules les figues ont su
et à Internet 21. » Nos recherches (peu poussées) ne nous ont
détrôner dans son cœur. Manue a été élève à l’École des char-
pas permis d’identifier aussi facilement Léo Mabmacien (sans
tes et à l’Enssib avant d’être affectée comme conservateur des
doute un pseudonyme). On est parfois confronté à une cer-
bibliothèques à la BnF, où elle sévit toujours 26. »
taine coquetterie : si l’auteur de Casus Bibli ne donne pas son
La notoriété, à l’inverse, peut rendre au moins pour un temps
nom, il précise quand même : « Vous pouvez me contacter à
timide : l’auteur (anonyme) de Bib à Paris 27 est saisie d’un doute
l’adresse benjamin point bober arobase free point fr 22. »
fin 2008 : « Bon, et vous aurez peut-être remarqué que les notes
Parfois il revendique son anonymat. C’est le cas de l’anima-
personnelles ont quelque peu disparu : oui, mais j’ai eu la sur-
teur/trice (?) de Bibliopathe : « Bibliothécaire (enfin presque)
prise de découvrir que mon blog était cité sur la page Biblioblogs
à mes heures perdues, je vous propose un p’tiot blog 23 sans
prétention, juste pour le plaisir égoïste de me défouler de tout
ce stress, cette tension propres aux agents du service public !!!
À prendre au 23e degré, bien sûr ! » Et aussi de l’animatrice
de Pirathécaire – le blogue que les bibliothécaires lisent en
cachette : « Si vous avez cliqué sur le lien menant à cette page
en pensant trouver la réponse à cette question, il se pourrait que vous soyez naïf. Non, je ne vous dirai pas qui je suis.
Pirathécaire, peut-être, idiote, sûrement pas. En tout cas pas
tant que ça. J’ai un emploi, des relations et des obligations. Je
18. www.linkedin.com/in/bibliobsession
19. Objectif ATQCPB http://atqcpb.blogspot.com
20. B&C : un bibliothécaire perdu dans l’information www.blogger.com/
profile/00492115071986020380
21. Bibliomab http://bibliomab.wordpress.com/about
22. http://casusbibli.wordpress.com/about
23. www.bibliopathe.com/a-propos
56
24. http://pirathecaire.wordpress.com
25. Sometimes you’re the salt in my coffee http://salt-in-my-coffee.blogspot.com
26. www.figoblog.org/about
27. http://bibaparis.hautetfort.com/index-3.html
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
VOUS AVEZ DIT ÉGOTISTE ?
On a tendance à penser ou lire par-ci par-là que les blogs sont des domaines de l’égotisme des bibliothécaires.
Certes ! Mais qui peut définir constamment quelle est la frontière entre sa part d’intime et sa vie publique ?
Pourquoi toujours opposer de manière manichéenne la sphère privée et l’autre publique, alors qu’elles sont
en permanence terrains d’osmoses ? Difficile à saisir ce qui ressort tantôt de l’objectivité du professionnel,
tantôt de sa subjectivité de passionné qui le définit également. Soyons égotistes, un moment ! Je, donc. Après
une expérience de blog pour ma bibliothèque, j’ai eu envie moi aussi de devenir un biblioblogueur. En octobre
2007, j’ai donc créé mon biblioblog La mémoire de silence (http://memoire2silence.wordpress.com/) pour
pouvoir échanger et partager…, ne sachant pas bien dans quel tourbillon, je me lançais…
Assez rapidement, je me suis rendu compte qu’il fallait séparer le côté « un peu technophile critique » sur
le Web 2.0 de mes passions littéraires, philosophiques ou artistiques, passions qui font que je suis devenu
un bibliothécaire plutôt qu’un informaticien (Je vous aime quand même les informaticiens !) Bref, à la suite
d’un numéro du Matricule des anges consacré à Rick Bass, j’ai donc créé fin novembre 2007 un blog encore
plus égotiste : Rick Bass et les nature writing : http://naturewriting.wordpress.com/ et j’ai continué à écrire
alternativement sur les deux blogs. En février 2008 s’est produit un moment phare : une de mes lectrices,
bibliothécaire bénévole pendant un temps et conteuse pour enfants depuis, m’a écrit plusieurs fois en disant
qu’elle partageait ce que j’écrivais sur ce blog… Elle habitait loin de Saint-Raphaël, dans une bourgade de
l’Ain. Je lui ai proposé d’écrire ensemble sur ce blog. Et depuis, ce n’est plus vraiment un blog égotiste mais un
embryon de journal littéraire au gré de nos envies. On y propose des interviews d’écrivains pour la jeunesse
– Christian Poslaniec, avec qui on est devenus amis ! –, des écrivains tels que Michèle Hien à propos de son
merveilleux roman La Délouicha ou des peintres contemporains tels que Marie Morel… Du blog personnel, on
est passé à autre chose. Cette parole intime a généré de vraies rencontres et de vraies amitiés…
Du côté de mon blog professionnel, cela m’a permis de rencontrer d’autres biblioblogueurs. Nos envies de réfléchir à un nouveau modèle de bibliothèque face aux mutations de l’ère numérique nous ont conduits à développer
dans le cadre du groupe de travail de l’ABF « Bibliothèques hybrides » un projet de site centré sur la formation
et l’autoformation aux usages des TIC pour les bibliothèques : le Bibliolab (http://bibliolab.fr). Celui-ci a ouvert
officiellement le 26 septembre 2009, après plus d’un an d’échanges, le soir, après le travail !
Égotistes, seulement, les biblioblogueurs ?
Franck QUEYRAUD
Médiathèque de Saint-Raphaël
Coordinateur groupe de travail ABF « Bibliothèques hybrides »
de Bibliopedia, j’ai donc des scrupules maintenant à vous entretenir des aventures de Sheldon et Leonard ou des Chevaliers du
zodiaque. En plus, mes notes sur la journée “Outils numériques
et fonds anciens” sont dans le Bibliobuzz de novembre. Le début
de la gloire ! (Enfin, façon de parler, hein !) Qui m’a temporairement fait lever le pied sur les notes perso 28. » La lecture de
la suite laisse heureusement penser que l’auteur ne s’est pas
longtemps laissé décourager.
Et l’auteur de Vagabondages, Thomas Chaimbault, qui se
garde bien de façon générale de révéler quoi que ce soit d’intime sur son blog, rappelle qu’on prend des risques à tenir des
propos trop libres sur le web 29.
28. http://bibaparis.hautetfort.com/index-3.html
29. www.vagabondages.org/post/2009/10/01/Politique-%C3%A9ditoriale-surles-m%C3%A9dias-sociaux
ESSAI DE TYPOLOGIE
Le parcours (partiel et lacunaire) que nous avons effectué dans
la blogosphère française nous a amenés à tenter de dresser un
embryon de typologie des auteurs et des genres :
• les penseurs de la profession : citons, en France,
Bertrand Calenge, Dominique Lahary 30 ou Didier Guilbaud
– Ruralement vôtre : le blog de Didier Guilbaud 31. Là, la part
de l’intime est des plus restreintes (une rubrique zen chez
Didier Guilbaud pourtant ! 32), même si la (forte) personnalité
des auteurs peut transparaître dans un mode d’expression
plus libre. Au programme, à dose variable, humour et prolixité.
30. Cf. notes 15 et 16.
31. http://guilbauddidier.wordpress.com/to-be-or-not/
32. On retrouvera du zen sur B&C http://bruitetchuchotements.blogspot.
com/2008/04/les-koans-du-bibliothcaire-zen.html
CAROLINE RIVES 䊳 Blogs à lunettes, blogs à paillettes
57
DOSSIER
• Les amoureux du patri-
• Les moqueuses : si la ten-
moine : également des gens
dance techno est plutôt domi-
sérieux, ils ne font que discrète-
née par le yang, la tendance
ment allusion à des états d’âme
moqueuse semble s’épanouir
plus personnels. Ainsi Rémi
dans la composante yin de la
Mathis, dans À la toison d’or 33,
profession. Le quotidien profes-
confie-t-il son goût pour José
sionnel de la lecture publique y
Maria de Heredia à qui il devrait
est décrit sans langue de bois.
sa vocation. Leo Mabmacien
On y retrouve de façon récur-
dans BiblioMab ne s’éloigne,
rente le genre du dialogue plus
lui, jamais de son sujet.
ou moins imaginaire avec un
lecteur plus ou moins pénible 38.
• Les jeunes technos : là,
Dans un contexte idéologique
la diversité est à l’honneur. Les
qui met le service au lecteur au
auteurs y aménagent souvent
centre des préoccupations du
des espaces identifiés sur leur
bibliothécaire, c’est un mode de
blog pour y déployer leur intimité,
défoulement libérateur, qui n’est
voire renvoient sur un blog bis.
pas sans rappeler Les tribula-
Ainsi, l’intime de Sylvère Mercier
tions d’une caissière 39. L’auteur
se révèle-t-il dans La cage aux bibliothécaires 34 , ou cette gale-
de Bibliopathe réussit à subvertir le genre avec un pastiche
rie constitue-t-elle un autre masque ? Daniel Bourrion a établi
de Twilight, le succès (mérité) de Stephenie Meyer 40. Un des
une séparation entre un blog plus professionnel, Face écran :
plus représentatifs est probablement celui de Marion, déjà cité,
le nouveau blog du taiseux
bavard 35,
et
Sometimes, you’re the salt in my coffee. Il a la particularité de
un blog personnel consacré à la littéra-
laisser une large part à son talent de caricaturiste, particulière-
Terres 36.
Emmanuelle Bermès, sur
ment mis en valeur dans sa délectable série sur le désherbage.
Figoblog : un blog sur Internet, la biblio-
L’auteur de Une trottinette dans ma kitchenette 41 a récemment
théconomie et la confiture de figue, ren-
décidé (comme Daniel Bourrion…) de dissocier ses passions
voie à travers la rubrique Confiture de figue
entre deux blogs, l’un dédié aux bibliothèques, l’autre à la
l’image d’un univers plus féminin, familial,
cuisine. Plus déjantée, Kibrille anime Une fille à paillettes : le
gourmand et poétique. Yohann Brun 37
journal d’une bibliothécaire à paillettes 42. Là, il faut fouiller
dans Biblioroots mêle dans ses messages
pour trouver des ersatz de traces de bibliothéconomie 43, mais
comptes rendus de sa pratique dans le vir-
le ton de Kibrille est inimitable… Bien qu’elle soit indubitable-
tuel, découvertes musicales et littéraires,
ment moqueuse (avec un langage châtié jusqu’au précieux qui
et considérations politiques dans un esprit
contraste avec le ton direct des blogs précédents), nous avons
délibérément « djeun ». Aux jeunes tech-
un doute (sans aucun jugement de valeur) sur la féminitude de
nos s’ajoute une variante : les jeunes pros
Brunhilde Wagner, auteur présumé des messages postés sur
qui s’intéressent aux TIC, mais aussi aux
Le dindon travesti 44.
ture,
autres aspects de la bibliothéconomie,
en particulier les questions d’accueil des
publics.
33. http://alatoisondor.wordpress.com/
34. www.bibliobsession.net/la-cage-aux-bibliothecaires/
35. www.face-ecran.fr/
36. www.face-ecran.fr/terres/
37. Lui aussi donne du fil à retordre à qui veut l’identifier : sa biographie en ligne
donne sa photo, son âge et son lieu de travail. On trouvera son nom grâce à un
de ses derniers messages, qui renvoie à un article d’Archimag scanné où il est
interviewé, mais pour être sûr de l’orthographier correctement, il est préférable
de se reporter à la version papier du magazine !
58
38. Des exemples : http://trottinettebiblio.wordpress.com/2009/02/26/la-vieprivee-des-gens/, http://salt-in-my-coffee.blogspot.com/2009/09/cest-bienmoi.html, http://www.bibliopathe.com/tag/claude-francois/
39. http://caissierenofutur.over-blog.com/
40. www.bibliopathe.com/2008/12/26/a-la-maniere-de-stephenie-meyer/
41. http://trottinette.wordpress.com/
42. http://unefilleapaillettes.hautetfort.com/
43. « Bah ! si tu veux relativiser, tu peux te dire qu’il y a des gens à
BibliothécaireWorld pour qui c’est compliqué de déjeuner, d’aller au restaurant,
de conduire, d’aller aux toilettes… Tou… c’est compliqué quoi… Alors toi, à côté,
avec tes questions existentielles sur la vie, c’est un peu pipi d’chat. Il y a des gens
à BibliothécaireLand qui sont des “Happening” à eux tout seuls. Ils élèvent la vie
au niveau de l’art ou l’art au niveau de la vie… Je ne sais pas bien… mais ces gens
là, moi, je m’incline, je suis toute petite. »
44. http://dindontravesti.wordpress.com/
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
Au-delà, on trouve quantité de blogs impossibles à ranger
bonne idée de ce que je voulais y mettre. Il s’agissait avant tout
dans une catégorie, tant ils sont intimement liés à la person-
de témoigner du quotidien d’un bibliothécaire de village, et d’ex-
nalité de leur auteur. C’est le cas du blog d’Hervé Grosdoit-
primer à quel point ce quotidien m’habitait, à quel point il était
Artur, Objectif ATQCPB, dédié à sa recherche d’emploi. Cette
ce que je suis, ce que j’étais destiné – sans que ce soit pour
odyssée se termine bien puisque le dernier message conclut
autant une évidence dès le début de ma carrière – à devenir et
la quête de l’auteur, enfin casé à la médiathèque d’Evreux.
comment, en arrivant ici au milieu des années 1990, j’avais, petit
Il pourra peut-être donner quelque espoir aux contributeurs
à petit, été gagné par le sentiment d’avoir trouvé ma place. Ma
de la défunte liste Biblio.fr qui l’ont alimentée au fil du temps
place. » L’auteur, modeste, philosophe, cultivé, tolérant y distille
des récits de leurs succès et de leurs trop fréquents échecs.
la chronique d’un métier utile, au rythme des saisons, et nous
Lui aussi original, le Bobobiblioblog 45 relate les heurs et
fait partager des extraits de lectures. On y retrouve le genre du
malheurs du quotidien d’un bibliothécaire en milieu hospi-
dialogue rapporté, avec moins de fiel que chez les moqueuses
talier. Si l’essentiel est très professionnel, on tombe parfois
mais tout autant d’humour 47.
sur des récits d’errance assez littéraires, par exemple dans le
Ce bref panorama n’a d’autre ambition que d’effleurer
message intitulé La règle 17 : « Aujourd’hui, j’ai encore oublié
la surface de la blogosphère bibliothéconomique. D’autres
la règle n° 17, malgré mes mésaventures passées : à l’hôpital,
blogs, d’autres genres pourront être repérés par le navigateur
ne rentre jamais dans une zone que tu n’as pas clairement
curieux. Saluons ici enfin un petit dernier, en pleine actualité,
identifiée… » La suite dans la rubrique Anecdotes.
et délibérément situé dans la tendance moqueuse : Le carnet
On entre dans un autre monde avec Les yeux ouverts : car-
de route d’un bibliothécaire en temps de grippe 48. ■
nets d’un bibliothécaire de campagne 46 : « Je m’appelle Nescio,
j’aurai 42 ans dans quelques jours. Je suis bibliothécaire à M.
et aussi à M., deux communes du Condroz, sur les hauteurs de
Huy. En commençant ce blog il y a trois ans, j’avais une assez
45. http://bobobiblioblog.free.fr/
46. http://les-yeux-ouverts.blogspot.com/
47. Par exemple : « Grand panneau “horaires” ? Pas vu ! Affichette “fermé”
juste en dessous dudit panneau ? Fondue dans le paysage ! – Euh, monsieur,
c’est fermé aujourd’hui la bibliothèque… – Hein quoi ? mais non c’est pas fermé
aujourd’hui ! – Si, si, je vous assure, on est lundi, ce n’est jamais ouvert le lundi.
– M’enfin, non, c’est pas fermé aujourd’hui ! Elle l’emmène jusqu’au panneau
“horaires” plaqué sur la porte d’entrée (quand elle est décidée, faut pas l’emmerder). Il regarde. Se renfrogne. – Ben, et on ne peut pas lui téléphoner au
bibliothécaire, pour qu’il vienne ? »
48. http://grippalabibli.wordpress.com/
LE BLOG LECTEURS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE
Parmi les différents espaces collaboratifs ouverts progressivement par la BnF sur Internet, on peut noter
les blogs – http://blog.bnf.fr –, autour d’une exposition, d’un événement, de la bibliothèque numérique
Gallica ou tourné vers les utilisateurs. Son Blog Lecteurs – http://blog.bnf.fr/lecteurs – n’est pas animé
par les seuls lecteurs, contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre. C’est un espace conçu pour
et avec les lecteurs et internautes, et soucieux de répondre à leurs attentes.
Il s’agit donc d’un blog institutionnel, lancé fin 2008 à l’occasion de l’anniversaire des dix ans de la bibliothèque de recherche (Rez-de-jardin), animé par une petite équipe et de nombreux contributeurs, dans le
cadre de leurs fonctions professionnelles. L’intime y a peu de place ; on parlera davantage ici du ton, plus
informel, voire décalé, moins purement informatif que dans l’ensemble du site. On y a droit à l’humour, à
la fantaisie. Les choix, quoique réfléchis, y sont personnels. Les billets se répartissent dans trois grandes catégories : « Dans le
monde », « La BnF », « Votre BnF », la médiane étant pour l’instant la plus fournie. Dans les articles autour de la bibliothèque,
différentes approches sont déclinées : découverte des fonds et collections, coups de cœur pour un livre ou une œuvre, quiz,
mode d’emploi ou encore regards vers les coulisses. L’aspect multilingue est recherché mais peut difficilement être maintenu de
manière régulière. À l’inverse d’autres blogs de bibliothèques plus anciens, les aspects de témoignages, participations, coups
de cœur de lecteurs sont encore peu nombreux. Mais l’outil et la pratique se forment et s’améliorent en étant utilisés. Et, le
sait-on ? « la persévérance fait avec la patience un pacte silencieux. » (Anne Barratin, Œuvres posthumes, 1920).
Odile FALIU
BnF, coordinatrice de la recherche et de la valorisation
à la direction des collections
CAROLINE RIVES 䊳 Blogs à lunettes, blogs à paillettes
59
DOSSIER
FRANÇOISE MULLER
RENAUD MULLER
Médiathèque de Moulins
Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand
Président du Comité d’orientation
de l’Association régionale pour l’amélioration
des conditions de travail (ARACT Auvergne)
Le
bibliothécaire
mis à nu ?
La page est tournée
depuis longtemps
du bibliothécaire à
l’ancienne retranché
dans son bureau 1.
Au point que, de
« transparence »
en « proximité » et
L es congrès, journées d’étude,
ment du collectif de travail et les marges de manœuvre dont
en « polyvalence »,
ouvertures de nouvelles biblio-
chacun dispose dans l’exercice de ses missions. L’urgence
thèques se succèdent, et un
et la nécessité des évolutions peuvent amener à négliger
la surexposition au
constat s’impose : un nouveau
ces paramètres, alors même qu’ils sont clairement identifiés
collectif guette des
modèle de bibliothécaire domine
aujourd’hui comme sources de « risques psychosociaux »
professionnels dont
dans les discours et les projets. Le
(sentiment d’impuissance, montée de la violence, absen-
l’intimité même est
propos n’est pas ici d’analyser les
téisme, conduites déviantes ou addictives…).
raisons ni d’évaluer la pertinence
En ce qui concerne spécifiquement le besoin d’intimité
de cette évolution ou le degré
dans le cadre du travail, il suffit de s’intéresser, par exemple,
l’ouverture au contrôle
d’adhésion des professionnels à
à la critique dont les bureaux en open space font désormais
généralisé, il n’y a qu’un
cette mutation, mais de mettre
l’objet. Il ne s’agit là que d’une situation de travail parmi
l’accent sur quelques consé-
d’autres qui, se cumulant, remettent en question l’espace
quences de nouvelles conditions
intime du bibliothécaire.
désormais évaluable. De
pas : le pas de trop ?
de travail.
Les compétences relation-
DE NOUVEAUX ESPACES
© Bibliohèque(s)
nelles, l’activité de contact avec le
public et les partenaires extérieurs
Si les constructions malheureuses pour l’organisation du tra-
deviennent en effet une exigence
vail interne ne datent pas d’hier, c’est aujourd’hui l’accumu-
pour l’ensemble des personnels
lation des contraintes qui pose question.
de bibliothèque. Ces change-
Les extensions d’horaires d’ouverture et une autre vision
ments ont un impact sur l’identité
des bibliothèques donnent lieu à un niveau de présence plus
au travail et sur les frontières qui
élevé de l’ensemble des personnels en service public, tant
distinguent l’espace intime du
sur le plan quantitatif que qualitatif. L’obligation d’être face
rôle professionnel : ils question-
au public, d’assurer non seulement une permanence mais d’y
nent l’identité du bibliothécaire, le
adjoindre, avec le sourire, un arsenal de compétences nou-
sens de son travail, le fonctionne-
velles et variées habilement mises à disposition de l’usager
1. De ceux que décrivait Jules Tellier, par exemple, rapportant les propos de l’un
d’entre eux : « Croyez-vous que j’aurais accepté cette place, s’il eût fallu me déranger à tout instant pour des imbéciles qui seraient venus lire ici des romans ou des
vers. » (Cf. Henri Michel « Les bibliothèques municipales » extrait de « Bibliothèques,
livres et librairies », in Bibliothèque(s), n°25, mars 2006, pp. 62-63.)
60
suppose, pour le bibliothécaire, une mobilisation affective
importante.
En contrepoint, la tendance semble être à une grande
transparence dans les espaces internes. À l’occasion de
visites dans des établissements de construction récente et
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
pour ne donner que quelques exemples, les partis pris suivants ont pu être constatés : une cuisine du personnel aux
parois vitrées, dans laquelle les commensaux sont exposés (et vice versa) au regard de leurs collègues installés
dans les bureaux mitoyens ; ailleurs, il est inévitable de
traverser le petit espace meublé utilisé par le personnel
pour ses pauses (y compris déjeuner) afin d’accéder à des
bureaux ; peuvent s’ajouter à cette liste les bureaux, pourtant déjà bien servis en lumière naturelle, comportant tous
une fenêtre (dépourvue de store) donnant sur le couloir.
jamais aux regards des collègues, même dans un bureau
de direction. L’absence de poste de travail individualisé
(bureaux « tournants ») contribue également à la surexposition au collectif.
Ces modes d’organisation permettent le contrôle entre
pairs, et même de la part des usagers, mais ils peuvent
© Bibliohèque(s)
Ainsi, même si on peut s’isoler du bruit, on ne se soustrait
Médiathèque de Gradignan (33), des espaces de repos
pour les bibliothécaires… tout en transparence.
donner lieu également à des tensions plus fortes sur le lieu
de travail. Les espaces de retrait constituent en effet une
variable classique de régulation des conflits.
restent dans l’ombre tout en attendant d’être reconnus pour
la qualité de leur travail ? Peut-on raisonnablement tenter de
conformer les individus à des standards comportementaux
ÉVALUER L’INTIME
(maîtrise des émotions, disponibilité au conseil…) durant tout
le temps de travail ? L’évaluateur est contraint de chercher un
Les règles qui déterminent la place de chacun au sein des
équilibre entre ce qui est exposé à son jugement et ce qu’il
bibliothèques ont changé. Cette place a longtemps été définie
laisse hors de son champ d’évaluation, ce qui n’empêche pas
en fonction des catégories déterminées au moment du recru-
qu’il puisse être perçu comme une autorité soit intrusive soit
tement, de préférence par concours. Si les catégories jouent
indifférente.
toujours un rôle important, elles sont concurrencées par une
Les risques potentiels des modes d’organisation trop
autre forme de positionnement, à partir des compétences que
cloisonnés (statuts, activités, espaces) sont bien identifiés :
l’on reconnaît au bibliothécaire.
difficulté de coordination des personnels, manque de recon-
Il est d’usage en gestion des ressources humaines de
naissance et d’implication. Mais au-delà de ses promesses,
distinguer trois types de compétences : les savoirs (connais-
le décloisonnement génère à son tour des dysfonctionne-
sances), le savoir-faire (mise en œuvre), les savoir être (com-
ments, des troubles psychosociaux liés à la surexposition du
portements, manière d’être). Avec la mise en place d’une
salarié au regard des autres, à la mise en danger de l’espace
évaluation formalisée, à la fois plus ouverte et plus exigeante
intime dans l’exercice du métier. Les contraintes inhérentes
que la traditionnelle notation, des dimensions de la personne
aux nouveaux modèles de bibliothèques, les besoins de sou-
habituellement considérées comme intimes deviennent
plesse (horaires d’ouverture, polyvalence des personnels…),
sujettes au contrôle organisationnel. Ceci peut représenter
l’évolution de la fonction soutiennent les logiques de décloi-
une opportunité pour certains agents, dans la mesure où des
sonnement. Ces évolutions sont susceptibles de mettre à nu
qualités personnelles et des comportements qui ne sont pas
le bibliothécaire si l’on ne protège ou ne réhabilite pas un
liés au statut peuvent être reconnus dans un profil de poste et
espace personnel dans le cadre de travail.
une évaluation. Mais ce processus porte en lui des contraintes
fortes qui pèsent autant sur l’évaluateur que sur l’évalué car il
Que ces quelques réflexions ne soient pas perçues comme
oblige à poser la question des frontières du contrôle organisa-
l’expression d’une quelconque nostalgie à l’égard des biblio-
tionnel et hiérarchique sur le subordonné : jusqu’à quel point
thèques du passé – et souvent encore du présent… Elles ne
de dévoilement faut-il aller pour identifier des efforts ou au
sont que témoignage d’interrogations qui naissent dans le
contraire un manque d’implication, en particulier dans le cas
quotidien du travail, de questionnements sur des choix que
de subordonnés qui préservent soigneusement leur intimité et
l’on fait, sur leurs conséquences que l’on gère. ■
FRANÇOISE MULLER et RENAUD MULLER 䊳 Le bibliothécaire mis à nu ?
61
DOSSIER
PHILIPPE LEJEUNE
Université Paris XIII
Président de l’APA
Les écrits de l’intime,
mémoires, journaux,
correspondances,
sont expression de la
vie avant que d’être
témoignages du passé
que le temps dilapide. Il
éternité
L’
au présent
La Grenette, bibliothèque de l’intime
fallait sauver au présent
ce dont les historiens
du futur déploreraient la
disparition. L’Association
N ous sommes à Ambérieu-en-
perçu qu’il y avait un problème – et qu’à moi seul je ne pour-
s’en est chargée.
Bugey (01), à 40 km de Lyon, au
rais le résoudre.
© APA
pour l’autobiographie
APA, réserves.
1er
étage de la médiathèque de la
Le problème, c’est que la société française n’est guère
ville, la Grenette, dans une grande
accueillante pour les écrits personnels des inconnus. On a
et haute salle à voûte lambrissée :
tenu un journal, rédigé des souvenirs, gardé une précieuse
quatre tables bien équipées, avec
correspondance, composé son autobiographie… On aimerait,
éclairage tamisé et branchement
au minimum, que cela vous survive, que cela reste quelque
pour ordinateur, accueillent ceux
part, mais où ? On rêve aussi de se faire lire par quelqu’un
qui viennent lire sur place les
avec qui on pourrait ensuite parler… Éditer ? Ce serait le rêve.
textes personnels inédits du fonds
Mais il y a plus de 99 % de chances de refus. Le confier aux
de l’Association pour l’autobiogra-
archives du département ou de la ville ? On n’y prend que
phie (APA). S’agit-il d’une bibliothèque, ou bien d’archives ?
les papiers des morts, et plutôt des vieux morts, notables ou
Les deux à la fois. Voici l’histoire.
célèbres. Votre famille ? Les familles aiment les souvenirs collectifs et les albums photos, elles se méfient de ceux qui font
cavalier seul, elles n’aiment guère les journaux et les autobio-
GENÈSE
Fin des années 1980, j’étais chercheur en autobiographie.
personne. » Vous êtes désespéré, et vous m’écrivez. À mon
Je travaillais sur les écritures ordinaires du XIXe s. Plusieurs
tour d’être embarrassé. Impossible d’entasser cela chez moi :
fois, à l’occasion d’émissions radio ou d’entretiens dans des
moi aussi, quand je mourrai, on videra tout ! Et même, comme
journaux, j’ai lancé des appels : « Si vous avez des mémoires,
lecteur, puis-je avoir compréhension et sympathie pour n’im-
journaux, manuscrits du
62
graphies. On brûlera tout à votre mort : « Ça ne peut intéresser
XIXe
s. dans vos archives familiales,
porte quelle expérience humaine ? J’ai mes limites !
cela m’intéresse… » On me répondait normalement, je pro-
En 1988, j’ai entrevu la solution : en Italie, près d’Arezzo,
gressais dans mes recherches, jusqu’au jour où j’ai reçu une
dans un petit village, Pieve Santo Stefano, un journaliste ita-
lettre qui commençait ainsi : « Monsieur, je vous écris pour
lien, Saverio Tutino, organisait depuis quatre ans un concours
vous informer que je n’ai pas de manuscrits du XIXe siècle dans
annuel d’autobiographie. Je suis allé voir sur place. La munici-
mes archives… » Après quelques phrases embarrassées, la
palité mettait à sa disposition des locaux pour archiver, il avait
personne me proposait de lire sa propre autobiographie, en
recruté une commission de lecture dans la population locale, il
s’excusant de n’être pas du XIXe s.… J’ai souri, j’ai accepté.
recevait chaque année deux cents textes, en sélectionnait dix,
Mais après avoir reçu plusieurs lettres de ce type, j’ai mieux
donnait le prix à l’un d’eux, mais surtout cataloguait et archi-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
vait les deux cents textes, pour créer peu à peu un énorme
fonds de textes intimes inédits, mis à la disposition des chercheurs, éditeurs, historiens, curieux que cela intéresserait.
J’ai laissé tomber l’idée, déplaisante, du concours. Pour le
reste, c’était la solution à mon problème.
AMBÉRIEU-EN-BUGEY
Il fallait d’abord trouver une petite ville : ce fut Ambérieu-enBugey, dont la belle bibliothèque avait de l’espace libre. Mon
amie Chantal Chaveyriat-Dumoulin, elle-même bibliothécaire
à Lyon, habitait Ambérieu, et n’eut aucun mal à convaincre
dans l’aventure. À eux deux, ils ont à leur tour convaincu la
municipalité, qui nous accueille généreusement depuis 1992.
Dans les locaux de la bibliothèque, beau bâtiment du début
du XIXe s., nous disposons d’une pièce pour notre secrétariat,
de locaux pour archiver notre fonds (actuellement plus de
2 500 dépôts, 200 mètres linéaires de boîtes d’archives), et
de l’usage de la belle salle de lecture, qui sert en même temps
de salle d’exposition. À l’entrée de la ville, un panneau routier
annonce : « Ambérieu, ville de l’autobiographie. »
© APA
Michel Vannet, bibliothécaire de la ville, de se lancer avec nous
APA, salle de lecture.
de Lyon), nous éditons une revue, La Faute à Rousseau (cf.
encadré) mais, au centre de nos activités, il y a la lecture des
textes qu’on nous envoie. Cinq groupes, répartis sur toute la
France (Aix-en-Provence, Perche-Normandie, Paris, Sceaux,
Strasbourg), reçoivent chaque mois d’Ambérieu par la poste
un lot de textes à lire.
UN FONCTIONNEMENT VIVANT
Comment faisons-nous connaître notre offre de lecture et
de conservation ? Par le bouche à oreille, à l’occasion d’émis-
Il fallait ensuite des équipes de lecteurs pour accueillir les
sions de radio ou d’articles de presse. Nous proposons d’ac-
textes qu’on allait nous envoyer. Nous avons fondé en 1992
cueillir, de lire, de décrire et commenter, puis de conserver
une association loi de 1901, l’Association pour l’autobiogra-
dans un fonds dûment catalogué et indexé tous les textes
phie et le patrimoine autobiographique (APA). Nous étions 15
autobiographiques inédits (récits, journaux, correspondan-
au début, nous sommes aujourd’hui 700. Nous organisons
ces) qu’on voudra bien nous confier. Nous ne publions rien :
des tables rondes, des week-ends de rencontre, des groupes
chacun reste maître de son texte. Nous acceptons aussi, bien
d’écriture, des expositions (en 1997, en particulier, une grande
sûr, de différer la lecture après la mort de l’auteur, ou après
exposition de journaux intimes à la Bibliothèque municipale
un nombre d’années spécifié.
La faute à Rousseau
Paraît trois fois par an depuis octobre 1992. À la fois lien entre les membres de l’APA et moyen de communication vers l’extérieur, cette revue s’articule autour d’un dossier thématique (qui prolonge le plus souvent
une table ronde ou des Journées de rencontre), propose une réflexion sur tout ce qui touche au phénomène
autobiographique et rend compte de la vie de l’association. Diffusée en librairie (liste sur le site).
Derniers numéros : « Les rêves », « Villes », « Intime, privé, public » ; à paraître en 2010 : « Photographies »
(fév.), « L’oubli » (juin), « Europe et autobiographie » (oct.).
Le Garde-mémoire
Publié tous les deux ans (8 vol. parus), il regroupe les échos de lecture présentant les textes ou documents
déposés à l’APA pendant la période et comporte des index thématiques et chronologiques. La collection
constitue un catalogue raisonné du fonds de l’association. Cette collection est accessible dans certaines bibliothèques et notamment à la BnF Tolbiac, secteur chercheurs « rez-de-jardin », salle 5, littérature d'expression
française, en accès libre (cote 840.16 ASSO).
PHILIPPE LEJEUNE 䊳 L’éternité au présent. La Grenette, bibliothèque de l’intime
63
DOSSIER
Anne-Claire Rebreyend, Intimités amoureuses,
France 1920-1975, Presses universitaires du
Mirail, coll. « Le temps du genre », 2008, 340 p.,
13,5 x 21,8 cm, ISBN 978-2-8107-0026-4
Garde-mémoire est accessible sur le site de l’APA, mais protégé de la curiosité indiscrète des moteurs de recherche par un
mot de passe. C’est une sorte de « catalogue raisonné », qui
peut d’ailleurs se lire pour lui-même, comme un roman unanimiste, une sorte de fresque de la vie contemporaine. Mais il est
Pour son projet d’« historiciser les systèmes
avant tout destiné à guider les lecteurs : nous voulons que nos
de représentation de l’intime », l’auteur a fait
archives fonctionnent comme une bibliothèque, que nos textes
appel à 247 textes du fonds de l’APA complété
vivent et ne se couvrent pas de poussière.
de sources orales. L’enquête reconnaît trois
Pour cela, d’abord, nous avons donné l’exemple. Nous
périodes qui, au cours du demi-siècle étudié, conduisent
avons organisé des Groupes de relecture. Après avoir lu les
de l’« intime feutré » (entre-deux-guerres) à l’« intime ques-
textes dans le désordre de leur arrivée, nous les regroupons
tionné » de la Seconde Guerre et du baby boom, puis à
par thème et nous essayons d’en donner un panorama orga-
l’« intime exhibé » des années 1965-75. Sa force est de
nisé. En 2003-2006, un groupe a relu tous les textes concer-
s’appuyer sur les mots mêmes par lesquels les individus se
nant la Seconde Guerre mondiale, et publié une sorte de petit
représentent leur pratique sexuelle, mots qui parfois man-
guide commenté (« 1939-1945. Lectures du fonds APA », n° 33
quent et parfois anticipent la réalité. Ce livre, que l’abon-
des Cahiers de l’APA, 2006). En 2006-2009, un autre groupe
dance du discours direct rend passionnant, constitue le
a exploré les textes concernant l’amour (« L’amour dans tous
meilleur hommage possible à l’entreprise de l’APA.
ses états. Lectures du fonds APA », n° 41 des Cahiers de l’APA,
PL.
Nous recevons en moyenne entre 150 et 180 dépôts par an.
Ces chiffres ne disent pas l’essentiel : un dépôt, cela peut être
aussi bien un récit dactylographié d’une trentaine de pages
qu’un ensemble de 65 cahiers manuscrits de 200 pages chacun, ou dix boîtes d’archives pleines de correspondance. Pour
la répartition entre les genres : nous recevons 75 % de récits
autobiographiques, 20 % de journaux personnels, 5 % de correspondances – en proportion inverse de ce qui existe dans
la réalité, mais c’est normal. Les récits ont été écrits pour être
communiqués. Transmettre un journal ou des lettres est un
acte plus difficile. Nous avons des textes d’autrefois (XIXe s.,
début du XXe) venus d’archives familiales, passionnants mais en
petit nombre. Le gros de ce que nous recevons vient d’auteurs
encore vivants, nés dans les années 1920 à 1950. Peu de textes
écrits par des jeunes d’aujourd’hui (à 20 ou 30 ans, on ne pense
guère à archiver ses écrits !) Pour l’archivage des blogs, nous
travaillons en partenariat avec la BnF 1.
Chacun de nos groupes de lecture se réunit une fois par
mois : on se répartit d’abord les nouveaux textes, en fonction
des goûts et des affinités ; ensuite on lit à haute voix, on critique et améliore en commun les comptes rendus de lecture
que chacun a rédigés pour le ou les textes qu’il a pris en charge
à la séance précédente ; enfin on fait circuler dans le groupe
les textes déjà commentés. Après avoir été soumis pour approbation au déposant, nos comptes rendus sont réunis tous les
deux ans dans un volume collectif, le Garde-mémoire, muni d’index. Huit volumes ont été publiés de 1994 à 2008, le neuvième
sortira en juin 2010. Depuis cette année, une grande partie du
2009). Un troisième groupe est au travail pour relire tous les
textes concernant le Maghreb.
Ensuite, nous proposons à des bibliothèques publiques
d’accueillir provisoirement des dépôts (renouvelables) de
notre fonds, et de les mettre à disposition de leurs lecteurs
pour emprunt. Nous appelons cela un « Prête-mémoire ».
Cela suppose que nous ayons les textes en double (un exemplaire doit toujours rester à La Grenette). Cela suppose surtout
une forte motivation chez les bibliothécaires. C’est le cas par
exemple de ceux de la Maison du livre, de l’image et du son de
Villeurbanne (69). Leur Prête-mémoire fonctionne depuis avril
2006. En septembre 2009, ils ont installé leur troisième sélection, une trentaine de textes. Ils viennent faire leur marché à la
Grenette, composer un assortiment de textes qui circulent au
moins autant que le reste de leur fonds.
Prête-mémoire
Afin de favoriser la circulation et la communication au
public de son fonds, l’APA a mis en place des conventions
avec certaines bibliothèques municipales, qui accueillent
un ensemble sélectionné et régulièrement renouvelé de
textes pouvant être empruntés : les Prête-mémoire. Ils
existent à :
• Ambérieu, Médiathèque municipale La Grenette ;
• Paris, Bibliothèque Mouffetard (01 43 37 96 54) ;
• Paris, Bibliothèque Beaugrenelle (01 45 77 63 40) ;
• Villeurbanne, Maison du livre, de l’image et du son
(04 78 68 04 04).
Pour installer un Prête-mémoire, contacter l’APA.
1. Cf. supra : Christine Genin, « Collecter l’océan », pp. 50-52.
64
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
COMMENT UNE BIBLIOTHÉCAIRE DEVIENT ÉDITRICE DE L’INTIME : MARTINE LÉVY
« Diplômée en 1976 de l’École de bibliothécaires documentalistes (EBD) de l’Institut catholique de Paris, je suis aujourd’hui
responsable administrative de cette école et… éditrice. Les mots-clés de ce cheminement personnel pourraient être “littérature” et “humains”. J’ai travaillé dans des bibliothèques, celle d’un centre culturel étranger à Paris puis dans une bibliothèque
juridique. Catalogage, recherches bibliographiques, accueil du public, étude pour la mise en place d’un fichier informatique,
voici quelques-unes des tâches qui m’incombaient.
Le décès de mon père a fourni le déclic. En publiant pour ses proches deux courts récits autobiographiques, j’ai découvert le
plaisir de l’édition, et celui de donner à lire.
Lisant surtout des autobiographies, de l’autofiction, des récits personnels, je me suis intéressée de plus près à ces genres
littéraires et j’ai créé les Éditions La cause des livres (en écho à La Cause des enfants de Françoise Dolto). Le fil rouge de ce
parcours est le livre dans lequel je cherche, outre une écriture, comment chacun se débrouille avec la vie. Je pourrais faire miens
les mots d’Helen Epstein dans Écrire la vie : “Tandis qu’une partie de moi lisait pour me perdre, une autre lisait pour apprendre
comment vivaient les autres.”
Depuis 2003, j’ai publié des autobiographies, journaux intimes ou essais mêlant la sociologie, l’histoire (la petite et la grande),
la psychologie… : Le Traumatisme en héritage de Helen Epstein (préf. Boris Cyrulnik), La Rivière au bord de l’eau : journal d’une
enfant d’ailleurs d’Opal Whiteley (préf. Philippe Lejeune), le Journal 1902-1924 d’Aline R. de Lens (préf. Sapho). L’édition de ce
journal qui dormait tranquillement à la BnF a été une véritable aventure éditoriale. Nous avons réédité les Souvenirs d’Herculine
Barbin, texte étonnant redécouvert par Michel Foucault. En 2009, le journal d’une gardienne de musée et Écrire la vie : nonfiction, vérité et psychanalyse de Helen Epstein (préf. Philippe Grimbert).
Ma formation me sert à chaque étape de la fabrication d’un livre : méthode, recherches bibliographiques pertinentes, esprit de
synthèse et d’analyse pour la présentation des textes. En travaillant à l’EBD qui forme de futurs bibliothécaires-documentalistes,
je songe parfois qu’ils trouveront peut-être un de ces titres dans leur fonds, car une de mes plus grandes joies est de voir “mes”
livres, accessibles à tous dans des bibliothèques ! »
www.lacausedeslivres.com
UN LIEU POUR L’AUTOBIOGRAPHIE
Enfin et surtout, nous accueillons à La Grenette toutes les
personnes qui veulent lire des textes de notre fonds. Ce sont
surtout des chercheurs, mais pas seulement : des personnes
qui ont des projets d’écriture viennent aussi s’y immerger. Ces
chercheurs sont principalement des historiens. Ils prennent
contact par mail ou téléphone avec notre chargée de mission,
Christine Coutard, qui prépare leur visite en faisant, à partir des Garde-mémoire et de sa connaissance du fonds, les
repérages nécessaires. Elle affine avec eux quand ils sont sur
place : c’est du sur-mesure. Ces visites peuvent être ponctuelles, ou s’étaler sur une longue durée, selon l’ampleur du
corpus envisagé. Notre visiteuse la plus assidue a certaine-
des comportements amoureux, mais aussi de leur expression dans les récits, journaux ou lettres. Et au moment de la
publication, elle a bien sûr rencontré – et résolu en dialogue
avec nous – tous les problèmes déontologiques délicats que
posent les citations de textes si intimes.
Généreusement accueillie par la ville et la Médiathèque
d’Ambérieu, notre association vit des cotisations de ses
membres et de quelques subventions, précieuses mais aléatoires. Nous sommes des bénévoles, et le service que nous
rendons est gratuit : il n’est pas nécessaire d’adhérer pour
déposer un texte. Mais il n’est pas interdit à des bibliothèques
amies, en s’abonnant à La Faute à Rousseau, de soutenir notre
action et d’ouvrir à leurs lecteurs les portes de l’intime… ■
ment été, jusqu’à présent, Anne-Claire Rebreyend, une jeune
historienne qui, ayant entrepris une thèse intitulée « Pour une
histoire de l’intime. Sexualités et sentiments amoureux en
France de 1920 à 1975 », a choisi de travailler essentiellement
à partir d’un corpus de 247 textes du fonds APA. Soutenue
en 2006, cette thèse est devenue en 2009 un livre, Intimités
amoureuses. France 1920-1975. De « l’intime feutré » à « l’in-
APA
La Grenette
10, rue Amédée-Bonnet
01500 Ambérieu-en-Bugey
Contact : 04 74 34 65 71 / apa@sitapa.org
Site : www.sitapa.org
time exhibé », elle analyse sur trois générations l’évolution
PHILIPPE LEJEUNE 䊳 L’éternité au présent. La Grenette, bibliothèque de l’intime
65
DOSSIER
FRANÇOIS BON
Écrivain
Cofondateur de Tierslivre.net
Quel est l’enjeu d’un
atelier d’écriture – ou
comment partager
ce « point de nonpartage » ? François Bon
petite
morte
La
a pris la question à sa
source, dans son rapport
d’écrivain à ce nœud qui
fonde : « Il n’y a pas (…)
de description possible
qui contourne cette
instance où tout de la vie,
« LES FANTÔMES VIENNENT
PAR LE DOS »
de l’histoire personnelle,
Je ne crois pas employer jamais,
des usages du corps et
en tout cas depuis bien long-
du dévoilement de la
temps, une notion qui renvoie à
l’intime ou à ce qui ne l’est pas.
relation à l’autre soit
Ce n’est pas une notion muette,
contournable. Mais
simplement qu’elle ne me corres-
ce que nous avons
pond pas.
Il peut y avoir des contextes
à transmettre, c’est
pour l’intime, choses de la vie
comment, sur ces pistes,
privée, permissivité de la relation
marcher seul. »
entre les êtres, et ce qu’on nomme
écriture intime ce qui en participe.
Est-ce que d’autres notions ont simplement remplacé ce que
cette notion recouvrait, ou bien simplement je ne me situe
pas dans la carte de ses usages ?
Par exemple, la notion de publication a un contenu juridique précis. Devient publique une écriture lorsque insérée
dans un support qui en permet l’accès et la circulation, indépendamment de sa nature, papier ou blog.
66
Pouvons-nous, dans une quête d’écriture régulière, qu’on
souhaite aussi radicale qu’on puisse la mener, ou l’accepter,
nous dispenser de lever ces trappes, toujours violentes, pas
maîtrisables ? Qui le tente s’écarte de la voix vive de la littérature. C’est un travail intérieur qui n’a pas pour autant de trace
dans l’écriture qu’on tient. Des pans entiers de notre plus
haute littérature, Bossuet, Racine ou Saint-Simon, déploient
des œuvres radicales, et radicalement littérature, sans jamais
de référence à ce que désigne l’intime.
On regarde un point fixe dans la nuit. Les fantômes viennent par le dos. Les morts nous déshabillent et nous exhibent.
C’est dans ce point le plus démuni de soi-même (comme on se
voit dans le rêve : déformé, infirme, comme embryonnaire ou
le contraire, ridé, à la fin) qu’on conquiert ce point provisoire
où la langue a passage. Elle emporte. Elle charrie forcément,
ici, des bribes arrachées aux rives, là où soi-même on les a
affaiblies. On sait reconnaître, dans l’instance publiée, ce qui
reste de ce charroi : parfois peut-être une couleur, un mot, une
maison, un couloir, un visage.
L’AUNE DU DEHORS
Parce que cette frontière est tangible, je sais l’appliquer,
On parle parfois d’écriture intime lorsqu’un texte fait de ce
en amont de l’écriture même, ou dans la décision par quoi je
processus son contenu même. Tiennent probablement de
l’insère dans un contenu publié ou pas. Je ne crois pas qu’elle
l’intime ces zones directement sexuelles qu’expose le nar-
divise pour autant l’écriture même. La question du corps,
rateur de À la recherche du temps perdu. Mais le processus
d’une part, la question de la relation à l’autre, d’autre part, la
de fiction les arrache à ce qui en ferait finalité même tempo-
question de l’autobiographie aussi, nous traversent en perma-
raire du texte. Ce mouvement d’arrachement a pris une autre
nence. La phrase de Roland Barthes, « on écrit toujours avec
grandeur, une autre radicalité, avec Artaud : à ce point de soi-
de soi », définit bien ce point de non-partage.
même il n’y a que dehors. Ou bien : à ce point de soi-même il
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
y a encore confrontation avec le grand dehors. Ces fantômes
de Kafka, on décortique son Proust. Il n’y a pas, et pareil dans
qu’on arrache sont ceux qui crient par vos mots. Ce qui s’en
des œuvres plus récentes, Koltès ou Duras, de description
exprime dans le texte publié se juge à l’aune de ce dehors, et
possible qui contourne cette instance où tout de la vie, de
non de l’exhibition de soi-même.
l’histoire personnelle, des usages du corps et du dévoilement
Les typologies de lieux, quand ils deviennent ceux de nos
de la relation à l’autre soit contournable.
fictions, la fluidité ou la cinétique des rêves, lorsque nous les
Mais ce que nous avons à transmettre, c’est comment, sur
convoquons dans l’intuition des textes, l’approche grimaçante
ces pistes, marcher seul. Comment disposer en adulte, indé-
des visages, et même n’importe quel mort qu’on cherche,
pendamment de la radicalité artistique de ce qu’on va chercher,
lorsqu’il suppose de passer par ses morts à soi, supposent
de la possibilité intérieure de séparation entre le publiable, et
cette traversée de l’intime, ces scènes forcément originelles.
les trappes à fantômes qu’on aura levées pour y satisfaire ?
La question donc ne se pose pas, de contourner, ou pas, ce
qui tient de l’intime.
Dans l’expérience qu’on accumule, chacun, des moments
inouïs que provoquent, dans l’atelier d’écriture, ce surgisse-
La question pour moi tient seulement de cette ligne de par-
ment de l’obéissance, cette dépossession radicale de la maî-
tage et où on l’établit. Il peut m’arriver de souhaiter, comme
trise par quoi le texte devient littérature, il y a que cette fron-
on peut avoir plusieurs calepins, de disposer de plusieurs
tière est sans cesse transgressée. Des pans entiers de texte
ordinateurs, un qui serait réservé au service public ou aux
se déclenchent par nos propositions, qui ne participeront pas
écritures publiées, et un autre qui serait réservé aux usages
de cette élévation collective, par quoi s’établit ensuite la litté-
secrets de l’écriture. Mais on peut bien sûr utiliser son propre
rature, mais seront l’incise par quoi celui qui a écrit pourra y
ordinateur pour cela aussi : il suffit d’utiliser des traitements
cheminer, affronter, ne plus subir.
de texte différents.
Par expérience, quoi qu’on fasse et précise, on n’endiguera
Il peut m’arriver, comme à quiconque, et parce que juste-
pas ce surgissement, et difficile de l’ériger en critère : lave de
ment cela fait partie de la discipline globale, de consacrer tel-
l’aveu, morts touchés. Ce qui nous revient, ensuite, non pas
les semaines à la quête de ces matières qui pourraient entrer
à l’écrivain dont le travail, en ce lieu, est de provoquer la dés-
dans un carnet secret, et dont on constitue un fichier qu’on
tabilisation, la mise en mouvement, d’en appeler au risque,
intitulera « impubliables 2009 ». On peut insérer ces écritu-
mais à la structure accompagnante, c’est d’accueillir ce qui ici
res dans un dossier bloqué par un mot de passe à soi-même
a été transgressé, et d’aider à ce que cela devienne conquête
réservé, et que nul proche ni légataire ne saurait trouver.
de force. Il me suffit de me remémorer un par un les ateliers
Internet est une possibilité inouïe de ce point de vue : rien
tenus en quinze ans, pour que ces moments-là reviennent
de plus facile qu’ouvrir un blog ou un site sous un pseudo-
avec force. Un type en prison décrit soudain un meurtre, et
nyme, et d’y tenir la langue de ce qu’on refuserait de voir lié
c’est évident qu’il ne s’agit pas de l’affaire qui l’a placé ici :
à son nom civil, et le corpus des précédents travaux. Il y a
alors détruire le texte avait été le plus sage.
des précédents dans la littérature, et le plus beau symbole en
Par expérience, c’est peut-être le lieu d’écriture pour lequel
est peut-être le Mon cœur mis à nu de Baudelaire. Peut-être
j’en appelle le plus à la maîtrise. La mienne. Par exemple avec
encore plus radical – et de toute façon il n’y a pas à se priver de
Enfance, de Rimbaud, dans les Illuminations. On commente
ces expériences, justement parce qu’elles sont au point même
« la petite morte ». On commente phrase à phrase jusqu’au
de cette recherche essentielle, sans triche, où on se prend
bout du poème, y compris la petite morte qu’il porte, lui. Mais
soi-même à bras le corps, un site sans lien. Tant qu’aucun
la jeune mère trépassée qui descend le perron : où est le réel ?
autre site ne pointera vers le vôtre, il sera protégé des moteurs
La route est rouge : où est le réel ? Cette maison inhabitée
de recherche, et vous aurez un espace de publication avec la
qu’on longe : pourquoi elle dans le poème ? Alors on peut
totalité des labyrinthes, images, fictions ou narrations, dont
s’engager vers ces rares souvenirs qui sont pour chacun les
l’inertie spécifique vous aidera à conquérir ce dépouillement
transitions de l’intensité, les fissures ou fractures principales,
essentiel, s’il vous est nécessaire.
parce qu’il n’y aura pas écriture sans les convoquer – et qui
participent de l’intime. Mais on s’interdira de l’écrire. On se
AFFRONTER, MARCHER SEUL
hissera à rebours vers cette intensité pour savoir qui descend
le perron, dire les rosiers, et longer les maisons vides que
Est-ce que c’est la limite des pratiques de transmission,
dans le grenier de vos crânes vous portez. ■
notamment d’atelier d’écriture, ou cours de création littéraire ? On propose des chemins. On va sur la piste d’Artaud,
FRANÇOIS BON 䊳 La petite morte
67
DOSSIER
HERVÉ PARPAILLON
Professeur de philosophie
Conseiller à la Maison de l’industrie de Bordeaux-Bruges
Intervenant dans la formation initiale et continue
du personnel du CHU de Bordeaux
Parler pour voir
La philosophie est
un exercice de mise à
Un atelier philo en bibliothèque
distance de l’opinion.
L’objectiver, la
soupeser au trébuchet
de la raison, donner
UN MODE DE LECTURE
en partage non des
6 mars 2007. Ils sont vingt-quatre,
affects, mais une
de tous âges, une jeune femme, je
pensée argumentée, la
l’apprendrai plus tard, a seulement
soumettre à l’épreuve
seize ans, plusieurs personnes ont
allègrement dépassé la soixan-
du dialogue, c’est
taine. Ils sont assis sur les chaises
exposer notre part
ou dans les fauteuils d’un espace
la plus intime pour
de lecture, donc très près des
en dépouiller la
subjectivité, l’investir
autrement. N’est-ce
pas ce qui fait de la
livres ; ils attendent que commence
ce premier atelier de philosophie
de la Bibliothèque municipale de
Bègles.
Je leur propose un texte classique, le début de la Lettre à
bibliothèque un lieu
Ménécée d’Épicure, où il est ques-
du savoir ?
tion de l’essentielle relation entre
philosophie et bonheur. Ils sont
sion ? Des passages qui soulèvent des objections, ou, au
contraire, que vous pourriez renforcer par des arguments
complémentaires ? »
Ici aussi, un temps de mise en route, et les questions s’enchaînent, se font écho. J’apporte des précisions sur l’auteur,
son œuvre, seulement lorsqu’elles permettent d’avancer
dans le traitement des problèmes soulevés. C’est d’ailleurs
une règle de l’exercice : il ne peut s’agir de faire un cours de
philosophie : un arrière-plan philosophique ne prend sens
qu’à l’occasion du questionnement posé, « à propos de et au
moment où ».
Les deux heures imparties passent alors très vite, avant la
clôture de la séance par un « pot » avec jus de fruits et petits
biscuits.
QUESTIONS DE MÉTHODE
étonnés du mode de lecture demandé : « Tout d’abord, je
Lorsque nous avions décidé, avec la directrice de la biblio-
vous propose que nous lisions ce texte individuellement et
thèque, Dominique Mitou, de commencer ces ateliers, une
silencieusement. Ensuite un d’entre nous, nous ne savons
incertitude majeure était apparue : comment coexisteraient,
pas qui, commencera à lire à haute voix et s’arrêtera quand il
dans le cadre d’une séance, des personnes d’horizons très
le souhaitera, il sera relayé par une autre personne ; ainsi de
divers ? Il nous paraissait en effet nécessaire d’ouvrir ces ate-
suite jusqu’à la fin. »
liers à un public très large, à partir de 16 ans et sans requérir
Bien sûr, un silence s’installe avant qu’une personne ne se
68
Je sollicite ensuite les questions : « Sur quels points ce
texte peut susciter notre étonnement, notre incompréhen-
des connaissances préalables en philosophie.
lance et lise devant le groupe. Les regards se tournent vers moi
Certes, je n’avais pas seulement une expérience très clas-
pour constater que ce silence me laisse souriant et confiant.
sique de professeur de philosophie en terminale, j’interve-
Un participant commence, suivi par un autre, quelques petits
nais aussi dans des lieux où l’interrogation philosophique
moments de suspens entre deux lecteurs, mais, petit à petit,
est moins attendue : dans la formation des cadres de santé
un rythme se met en place, la parole circule.
du Centre hospitalier universitaire de Bordeaux, auprès des
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
© P. Dana
DOSSIER
étudiants infirmiers, mais aussi des apprentis chaudronniers
dénonce la stérilité et qui doit laisser place à la conversation où
ou mécaniciens du CFAI de Bordeaux-Bruges, en BEP ou Bac
chacun se tourne vers l’autre.
Pro. Tous ces publics étaient cependant « captifs » : ils avaient
obligation de venir m’écouter, de travailler avec moi.
La deuxième méthode est inspirée de la « pêche à la ligne »
socratique 3. Je pose une question, de préférence fermée, une
Le contexte est différent dans un atelier de philosophie, les
réponse avec un seul argument doit être donnée par un par-
participants peuvent très bien ne venir qu’une seule fois, en
ticipant, un second questionne la réponse du précédent, etc.
passant, il est donc impossible a priori de savoir qui sera là.
jusqu’à ce que nous obtenions trois questions, trois réponses,
Ceci n’est pas sans implication pour la continuité des ateliers :
toutes écrites sur un paper board et sur lesquelles le groupe
un thème peut être traité en plusieurs séances, mais il faut
entier focalise ensuite sa réflexion.
également qu’un participant occasionnel puisse s’intégrer à
la réflexion en cours.
J’ai donc choisi deux entrées méthodologiques prenant en
compte ces conditions.
Tout d’abord, la lecture à tour de rôle qui a tant intrigué les
Les deux méthodes peuvent être pratiquées successivement à propos d’un même thème. La seconde remplace
régulièrement la première, en début de séance, pour que le
recours à un texte n’apparaisse pas comme le seul exercice
philosophique possible.
participants lors de la première séance. Le principe fut proposé
Dans tous les cas, le but est de montrer aux participants que
par Matthew Lipmann 1, disciple du philosophe John Dewey qui
nous entrons et persévérons dans une démarche d’atelier. Selon
a inspiré un pédagogue assez connu en France : Célestin Freinet.
l’étymologie, l’atelier est un « petit morceau de bois » (attelle) ;
L’enjeu est de créer un effet de groupe et une relation d’inter-
il faut faire des copeaux, enlever du superflu pour atteindre ce
locution. Écoutant la personne qui lit à haute voix le texte que
qui n’était pas visible, non pas parce qu’il était caché, mais parce
tous ont sous les yeux, chacun sait qu’il pourra faire la même
qu’il était trop visible, comme le souligne Michel Foucault 4.
chose, mais à un autre moment. Se construisent ainsi une identification et une différenciation entre les participants, ce qui
permettra durant les questions-réponses ultérieures d’éviter
les collisions de parole, la « discussion » dont Gilles Deleuze 2
1. Matthew Lipmann, À l’école de la pensée, De Boeck, 1995.
2. Gilles Deleuze, Deux régimes de fous : textes et entretiens, 1975-1995, chap.
« Nous avons inventé la ritournelle », Éd. de Minuit, 2003.
3. Platon, Le Sophiste, 221, trad. E. Chambry, Garnier-Flammarion.
4. Michel Foucault : « Il y a longtemps que l’on sait que le rôle de la philosophie n’est pas de découvrir ce qui est caché, mais de rendre visible ce qui est
précisément visible, c’est-à-dire de faire apparaître ce qui est si proche, ce qui
est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela
nous ne le percevons pas. Alors que le rôle de la science est de faire connaître ce
que nous ne voyons pas, le rôle de la philosophie est de faire voir ce que nous
voyons. » (Cité par Christiane Chauviré, in Voir le visible, la seconde philosophie
de Wittgenstein, PUF, 2003).
HERVÉ PARPAILLON 䊳 Parler pour voir. Un atelier philo en bibliothèque
69
DOSSIER
IMPLICATIONS
fond intérêt, évoquer la rémanence de la réflexion : une
Ce travail minutieux, rigoureux, suscite la question du désir
des personnes qui viennent régulièrement aux séances
d’atelier : qu’est-ce qui les conduit à s’engager dans une
réflexion qui, si elle concerne toujours des problèmes ayant
des conséquences pratiques, ne leur promet rien, ne leur
donne aucune réponse qu’il suffirait ensuite d’appliquer ?
La généralité, voire l’universalité des questions et des
problèmes traités laissent peu de place à une expression
qui serait uniquement personnelle, à un « récit de soi ».
Plusieurs participants, lors du « pot » convivial de fin de
séance, sont cependant venus me voir pour dire leur pro-
fois rentrés chez eux, certains poursuivent les interrogations initiées lors de l’atelier, se plongent dans des livres
de philosophie. Tous ceux qui pratiquent la philosophie
régulièrement découvrent ce phénomène propre à l’étonnement philosophique : il n’y a pas seulement dérangement d’une habitude, ou d’une façon d’habiter ma vie que
je pourrais facilement échanger contre une autre habitude
ou un autre habiter, mais de l’habitude ou de l’habiter en
tant que « mien », ce qui peut être vecteur de découvertes,
de pensées inattendues. En d’autres termes, l’étonnement
philosophique m’implique de telle sorte que je ne sais pas
jusqu’à quel point j’y suis impliqué.
Un autre indice peut être décelé dans les demandes for-
POURQUOI UN ATELIER PHILO
À LA BIBLIOTHÈQUE ?
mulées : une majorité de personnes se sont prononcées en
faveur de « La question d’autrui ». Après plusieurs séances
où furent étudiés des textes de Lévinas, une participante a
Pourquoi pas ? De la même façon, il y a eu un atelier
posé la question : « Les animaux ont-ils un visage ? » qui
d’écriture qui s’est éteint avec le départ de la personne
a conduit le groupe à se pencher sur le statut de l’animal.
qui l’animait.
Autour du thème de l’éducation, ce fut une autre partici-
Parce que selon moi ce qui compte avant tout ce sont
pante qui anima plusieurs rencontres et choisit des textes
les personnes.
d’Hannah Arendt. Depuis ces expériences, la plupart des
Un peu par hasard, j’ai rencontré Hervé Parpaillon. Nous
thèmes sont décidés en commun pour une durée de plu-
avons parlé. Quand je l’ai entendu raconter son expé-
sieurs séances. Ce fut le cas pour « Le féminin », « La tech-
rience auprès des apprentis chaudronniers ou mécani-
nique », et au début de la saison 2009-2010, « Le corps ».
ciens, j’ai su que c’était lui ! C'est-à-dire une personne
Au fil des mois, puis des années, un petit groupe d’une
capable de saisir immédiatement le contexte : un atelier
quinzaine de personnes assidues, toutes lectrices fidèles de
philo qui s’adresse à un public sans doute intéressé,
la bibliothèque, s’est constitué. Il s’enrichit à chaque séance
mais qui n’a aucune formation philosophique. Une règle :
de visiteurs plus occasionnels qui viennent une fois, deux
chacun vient quand il veut, quand il peut. Grâce au dispo-
fois, disparaissent pour éventuellement resurgir quelques
sitif astucieux mis en place par Hervé, le participant occa-
mois plus tard.
sionnel n’a aucune difficulté à s’insérer dans la réflexion.
L’atelier s’est également ouvert à d’autres manifesta-
La bibliothèque, avec son atelier philo, veut offrir une
tions proposées par la bibliothèque de Bègles : en juin
pause, une parenthèse, pour un moment de réflexion, de
2009, après un concert de l’école de musique municipale,
retour sur soi dans un cadre collectif. Encore faut-il que
un atelier élargi a réuni une trentaine de personnes autour
le public accepte de mettre à l’épreuve ses certitudes
de textes sur la musique de Platon, Schopenhauer ou
et ses idées toutes faites et que chacun accepte de se
Nietzsche.
plier au cheminement de l’interrogation philosophique. Il
Ce sont très probablement ces pistes d’ouverture qui
faut aussi que l’intervenant soit capable de rigueur sans
restent à explorer. Certaines restent en suspens : un blog
raideur formelle, d’écouter sans susciter l’épanchement
des « mardis philo » n’a pas eu grand succès. La difficulté
narcissique, d’être en empathie avec « son public » sans
technique consistant à fournir un mot de passe, une adresse
tomber dans la démagogie…
de courriel a, de leur propre aveu, rebuté ceux qui avaient
À sa demande, Hervé Parpaillon n’est pas rémunéré pour
tenté l’exercice. La poursuite des ateliers semble donc très
ce travail. Quelle curieuse idée de nos jours ! J’y vois une
nettement liée à ce qui réunit les participants : un échange
marque de liberté.
de parole vive, autour d’un travail commun, dans le cadre
Dominique MITOU
Directrice de la BM de Bègles
70
d’un lieu accueillant qui, pour la quatrième année consécutive, s’avère propice à la réflexion. ■
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
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DOSSIER
FRANÇOISE LHUILLIER
LAËTITIA FISSEUX
BDP de l’Ardèche
Écrivain ethnologue
La
mémoire revisitée
Le for intérieur est
ce nœud ultime qui,
parvenu à sa pointe
extrême, nous relie
encore à la vie. La
Quand l’écriture accompagne
les personnes âgées :
l’expérience ardéchoise
mémoire, la parole
ménagent l’ouverture à
cette intimité secrète,
et l’écriture qui tient
aux deux. Comment la
LE SENS DE LA VIE
deuils, les handicaps s’installent ? Comment faire pour que
bibliothèque peut-elle
PROLONGÉE
ce merveilleux supplément de vie ne devienne pas exclusion
offrir cet ultime accès
Une personne âgée est une per-
au sens ?
sonne, un parcours de vie avec
un métier, des activités, des expériences. Elle a ses propres goûts,
ses propres centres d’intérêts, ses
loisirs, ses habitudes de vie.
Nous nous réjouissons tous des
formidables progrès de l’espérance
de vie de ces dernières décennies :
nous vivrons plus longtemps et
© Éric Penot
population demande des réponses politiques et sociales,
mais aussi humaines et éthiques qui permettent non seulement la prise en charge de la vieillesse (le logement, le
soin et le couvert ne sont pas tout dans la vie) mais sans
doute d’abord leur prise en compte en créant les conditions
d’équité et de dignité qui permettent à chacun de faire face à
sa destinée personnelle.
nous pose aussi collectivement
des questions et des problèmes
Le conseil général de l’Ardèche conduit depuis longtemps une
inédits : quel est le sens de la vie
politique volontariste à cet égard, inscrite dans ses schémas
prolongée quand l’isolement, les
sociaux, en direction des personnes âgées vivant en établis-
Laëtitia Fisseux en atelier.
Depuis 2008, Laëtitia Fisseux, écrivain biographe, expérimente l’accompagnement par l’écrit dans les établissements dans 6 maisons de retraite : 7 groupes d’atelier
d’écriture, plus de 60 biographies et plus de 200 courriers, plusieurs dizaines d’écrits divers individualisés, 16
journaux saisonniers pour environ 70 personnes âgées
rédactrices, 2 recueils de mémoire (Recettes du bonheur,
72
La prise de conscience récente du vieillissement de la
LA QUALITÉ DE VIE DES PERSONNES ÂGÉES
AU CŒUR DE L’ACTION CULTURELLE ET SOCIALE
en bonne santé. Mais ce progrès
Remèdes d’autrefois).
et souffrance pour la personne et son entourage ?
sement avec l’objectif de favoriser leur accès à la culture et
leur participation à la vie sociale, maintenir le lien rompu par
l’isolement et la vieillesse, stimuler la mémoire, provoquer
des rencontres entre générations, redonner du sens à une
population qui est à la fois un témoin du passé et un trait
d’union vers l’avenir.
Pour contribuer à répondre aux besoins que soulève cette
question du sens, la bibliothèque départementale, solidaire
des publics dits empêchés, a initié le secteur Culture bleue
depuis bientôt 15 ans, en partenariat avec la Direction soli-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
darité du département, afin de favoriser les activités
collectives et individuelles autour du livre, de la lecture et de l’écrit en direction des personnes âgées.
Culture bleue est au cœur de l’action croisée des
bibliothécaires, des animateurs en gérontologie et des
acteurs de la sphère médico-sociale, et décline trois
grands leviers du soutien départemental aux initiatives culturelles locales : la fourniture de collections
d’ouvrages diversifiées, de matériel d’animation, la
sensibilisation et la formation des acteurs du réseau
des établissements et la formulation de projets fédérateurs. Actuellement, plus de 50 établissements
bénéficient du service Culture bleue de la BDP qui
propose une offre culturelle adaptée aux personnes
âgées, destinée à créer un climat d’épanouissement
et à favoriser un état de sérénité physique et intellectuelle. C’est dans ce cadre général du programme
Culture bleue du conseil général que s’inscrivent les
activités d’accompagnement par l’écrit des personnes
SE SOUVENIR, COMMUNIQUER,
PARTAGER : DEUX PUBLICATIONS
À l’occasion des formations et des rencontres orga-
© Éric Penot
âgées en établissement.
Image tirée du livre La Prunelle de nos yeux, édité par la BDP de l’Ardèche.
nisées régulièrement par la BDP avec les animateurs
des établissements naissent et prennent forme des
et émouvants, entremêlant l’intime et le collectif, les petites
projets en commun.
histoires et la grande. Ils sont le fruit de l’enthousiasme, de
Ainsi La Prunelle de nos yeux, objets de souvenirs, souve-
l’écoute, de la disponibilité,
nirs d’objets en maison de retraite est un recueil de souvenirs
de la tendresse et du res-
réalisé en 2007 avec 100 résidents de 12 maisons de retraite à
pect nécessaires pour créer
partir d’un objet cher qui parle du temps qui échappe, des liens
la confiance et recueillir
intimes que l’on tisse avec des biens matériels, de la nostalgie
les confidences indispen-
qui se niche dans l’évocation d’un porte-monnaie, d’un bijou,
sables à ces projets.
ou encore d’une horloge qui a dû être laissée et dont l’on « se
contente aujourd’hui de regarder très souvent la photo ».
Impliquer les personnes
âgées dans la publication
« Leur autrefois fut immense
et nul n’a le droit de le recroqueviller
en une enveloppe dérisoire.
Ils n’ont pas prétendu
figurer au nombre des grands
et, toutefois, j’ai découvert
de la grandeur en eux.
Et, malgré les tracasseries de l’âge,
il leur arrive de respirer
la douce lumière du soir. »
Avec Les Mots du potager : abécédaire de souvenirs dans
d’un ouvrage, c’est leur
les maisons de retraite, conçu en 2009 avec 122 résidents de
prouver que la vie conti-
10 maisons de retraite, nous revisitons le passé des personnes
âgées par le prisme du jardin qui évoque à la fois les outils,
nue, que leur expérience Pierre Sansot
et leur vécu ont un sens,
les légumes, les fleurs, les ambiances, les moments de vie, les
qu’elles peuvent s’inscrire dans une action, ici et maintenant,
relations amicales ou simplement les étapes de l’existence.
et que leur mémoire est prise en compte.
La réalisation de ces deux publications a été accompagnée par un écrivain ethnologue pour aider les animateurs à
la récolte, au tri et au classement des objets et des souvenirs
UN SOIN DU CŒUR AUPRÈS DU CORPS SOUFFRANT
des personnes âgées qui relèvent à la fois de leur mémoire
Dans le contexte de Culture bleue, le conseil général expé-
intime et de leur aujourd’hui. Véritable aboutissement d’une
rimente depuis bientôt deux ans les services de Laëtitia
démarche au long cours, ces recueils sont des livres précieux
Fisseux, écrivain-biographe, dédiés aux personnes malades
FRANÇOISE LHUILLIER et LAËTITIA FISSEUX 䊳 La mémoire revisitée
73
DOSSIER
et hospitalisées en fin de vie, ainsi qu’aux personnes âgées
loureux, de pouvoir exprimer une douleur, une colère, un
résidant en maison de retraite.
regret ou une culpabilité, faire place aux émotions, s’auto-
Membre agréée de l’Académie des écrivains publics de
riser à n’être plus que soi… Écrire, c’est aussi ranimer un
France, formée à l’accompagnement en fin de vie, à la commu-
lien social distendu ou rompu, renouer avec son entourage
nication non violente et à la guidance des publics en difficulté,
et l’extérieur, lutter contre l’isolement affectif. Écrire, c’est
Laëtitia Fisseux est passée par « l’école de la vie » qui l’a natu-
encore soulager la peine et la peur aux abords de la mort,
rellement dirigée vers les personnes en souffrance psycholo-
permettre un rapprochement avant l’ultime séparation et
gique, comme les aidants familiaux de malades Alzheimer par
finalement, un lâcher-prise. Un cheminement difficile que la
exemple, qu’elle suit également. C’est une complicité mer-
magie de l’écriture autorise. Au-delà de ces divers aspects,
veilleuse qui s’installe par le medium de l’écrit.
la personne qui se raconte se sent valorisée à travers ses
Elle propose à ces publics empêchés un accompagne-
réussites et bonheurs passés. Écrire, c’est une création tou-
ment par l’écrit, soit individuellement pour un écrit intime et
jours unique, un projet de vie individualisé toujours pos-
privé qui se déroule en chambre, soit en petit groupe pour
sible ! Force est de constater les bénéfices offerts par l’écrit
des écrits collaboratifs. C’est l’occasion de favoriser le rap-
en tant que soin du cœur et de l’âme.
prochement de ceux qui leur sont chers, d’écrire une lettre à
un proche, de rédiger sa biographie pour ses descendants,
QUELQUES TÉMOIGNAGES
de participer à un atelier d’écriture en groupe ou bien encore
L’époux de Marie, une dame en fin de vie, en témoigne. Il
de réaliser un journal ou un recueil entre résidents.
Pour le bénéfice de chacun, la participation des équipes
a souhaité écrire leur histoire d’amour pour la lui relire. Un
soignantes et des animateurs qui encadrent les personnes
dernier projet qu’il a ainsi pu bâtir et partager avec elle et
sont indispensables à la mise en place et au bon déroule-
conserver par la suite pour leurs deux filles : « Le travail que
ment de ce service d’écriture.
nous avons fait ensemble m’a permis de soulager la difficulté
Cet accompagnement offre la possibilité de se relier aux
d’accompagner ma femme. Cela m’a donné un moyen de
autres, mais aussi à soi-même, de « dire » merci, pardon, je
communiquer avec elle. À ce jour, elle n’est plus là, mais j’ai
t’aime… Il est bon de délester son cœur de souvenirs dou-
avec moi ce support qui me relie à elle. De plus, l’échange
que nous avons eu, Laëtitia et moi, m’a aidé et me pousse à
aller de l’avant. Ce qui n’est pas évident. »
LE SERVICE CULTURE BLEUE DE LA BDP DE L’ARDÈCHE
L’offre de services :
• Prêt régulier aux établissements de documents multisupports et
le prêt d’outils adaptés.
© Sylvie Crolard
• Conseils et renseignements bibliographiques aux animateurs.
• Information, cycles de formation pour les animateurs, aide aux
animations.
• Activités autour de l’écrit : recueils de mémoires, ateliers d’écriLecture dans une résidence de personnes âgées.
ture, correspondance personnelle, biographie.
Culture bleue en chiffres :
• Budget annuel d’acquisitions : 32 000 €.
• 1 poste et demi d’assistant qualifié de conservation.
• 54 établissements (à ce jour) et 5 000 personnes âgées desservis par
l’intermédiaire des animateurs.
• 20 000 documents prêtés par an.
• Un fonds multisupport de 60 000 documents (livres en gros caractères,
beaux livres, films, revues, mallettes d’animations, jeux, expositions…).
74
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
« Votre passage a été bénéfique pour
mon mari qui a soulagé sa conscience en
se confiant à vous. Vous avez réalisé tout
ça par écrit d’une manière très touchante.
Toute la famille vous en remercie. »
« D’évoquer mes souvenirs, ça m’a
rappelé le bon temps, ma jeunesse. Ça
m’a fait bien plaisir. J’ai fait lire ma biographie à ma famille, ils l’ont trouvée formidable. Quand je la relis, je suis content
de l’avoir fait, ça m’a plu, vraiment. Un
service d’écriture, c’est utile pour les vieux
comme moi. D’ailleurs, en écrivant mes
souvenirs, j’ai réalisé que j’étais devenu
vieux, c’est vrai ! C’est malheureux que je
ne puisse plus écrire, car écrire, c’était ma
passion, c’était ma vie… »
« Vous m’avez rappelé tous mes souvailler la mémoire, il faut la faire travailler
la mémoire ! En cherchant bien, j’ai trouvé
beaucoup de choses à dire très anciennes !
Mes enfants me demandent toujours si je
© Éric Penot
venirs d’enfance, ça m’a fait surtout tra-
Image tirée du livre La Prunelle de nos yeux, édité par la BDP de l’Ardèche.
continue mon histoire, surtout mon fils, il
a été très curieux. Il a commencé à la lire et
il souriait !… Il ne s’imaginait sûrement pas que soi-même, on
sée et ne pouvant me déplacer, cela m’a rendu bien service
a eu dix-sept ans et que l’on est plein de souvenirs ! Il a appris
d’avoir une personne qui a écrit pour moi quand j’en avais
des choses en lisant cette biographie, il en a été fier aussi. Si
besoin. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent plus écrire…
un jour je pars de ce monde, mes petits-enfants en hériteront. »
Plus rien ne me fait plaisir sinon me relier à ceux que j’aime
et ils habitent au Canada ! C’est donc trop cher pour télé-
« Ça peut rendre service à ceux qui ont besoin et si ça fait
phoner. »
pas autre chose, ça fait un divertissement ! Pour les souvenirs,
si on se remémore ce qui s’est dit ou passé à un moment, on
Les personnes qui osent l’écrit se font véritablement du
peut se retrouver devant un fait qu’on ne comprenait pas et
bien. Au cœur de l’intime, cet élan personnel reste un principe
des fois, mieux le comprendre. On découvre des trucs qu’on
vital vers un mieux-être toujours possible.
n’aurait peut-être pas sus. Le journal de la maison de retraite,
Conscient des multiples bienfaits procurés par ce service
ça permet de connaître mieux les gens qui vivent ici. On les
à la personne, le département de l’Ardèche projette d’étendre
voit, mais on ne les connaît pas vraiment. »
cette action à tout le territoire en installant, dans le cadre de
Culture bleue, un dispositif de formation à l’accompagnement
« Ça m’a fait plaisir et ça m’a rendu service, car j’ai pu
écrire à mon fils et aussi à des amis qui habitent loin. Parfois,
j’ai pleuré, mais ça fait du bien. »
par l’écrit à destination des animateurs en place dans les établissements.
En Ardèche, nous œuvrons pour que l’individu, malade ou
âgé, soit reconnu dans son identité prioritaire d’être humain
« La biographie m’a fait marcher la mémoire, les souvenirs, sinon, on n’en parle pas, peuchère. En étant paraly-
aimant et aimable, mais aussi respecté en tant qu’être pensant et acteur de sa vie jusqu’à son dernier jour. ■
FRANÇOISE LHUILLIER et LAËTITIA FISSEUX 䊳 La mémoire revisitée
75
DOSSIER
RÉGINE DETAMBEL
Écrivain
« Je n’ai jamais pris une
bibliothèque pour un
lieu public. Un écrivain
n’est pas non plus une
grain sel
Un
de
dans la bibliothèque
personne publique. Je
suis un petit moulin
à sel qui sécrète de
l’intime »… Régine
Detambel, écrivain du
corps, est entrée dans
la danse, la sarabande
du désir comme
ANIMER/RANIMER
thèque, qui viennent revivifier l’intime, c’est comme boire
elle s’y déploie en
Ce que je fais en bibliothèque : je
bibliothèque…
m’anime. Je m’anime en donnant
des conférences-débats sur des
thèmes divers (« les vieillesses », « la peau », « les écrivains
marcheurs », « comment les livres nous soignent »), je propose des ateliers d’écriture, des cafés littéraires où je donne
la parole aux lecteurs sur des sujets intimes, comme le livre
de leur vie ou le mot qui a fait basculer leur existence, je viens
parler de mon propre travail et, depuis peu, je viens présenter
des auteurs. J’ai ainsi reçu Hélène Cixous, Pascal Quignard,
Michel Deguy, Olivier Rolin, Lydie Salvayre, Sylvie Germain,
Jean Echenoz, etc.
De quelque côté que l’on se place – écrivain, lecteur,
participant, animateur –, goûter aux animations en biblio-
de l’eau de mer qui rend la soif toujours plus folle, une
eau euphorisante, hallucinogène, enivrante, hypnotique,
excitante. C’est que les animations révèlent à chacun une
faculté exceptionnelle, qu’il faut croire d’ordinaire enfouie,
et que tous peuvent voir à l’œuvre sur eux-mêmes : ils
étaient des dormants et là, il faut se rendre à l’évidence,
le mort se révèle soudain comme vivant. L’exaltation est
absolue. Ce n’est pas la chair qui resurgit et se marbre de
sang. Simplement, chaque sursaut de l’animation fait tressaillir et boire ce qui était immobile et sec, dans la tête et
dans l’existence. Les silences engloutissants de la vie, ces
blancs, ces ignorances, ces dessiccations, les voilà interrompus et pour longtemps désamorcés par un temps de
présence aux autres qui vaut un long signal de remémoration, de régénération. L’amour, l’admiration, la colère, l’humour, le respect, la sincérité, la curiosité même et surtout
le jeu, reviennent enfin héler l’intime. « Nous n’avions donc
pas perdu le monde », disent certains avec des soupirs de
soulagés. Ils reviendront puisque la bibliothèque animée
est une souple dépendance, une emprise active, une folie
douce et circulaire qui permet de se calmer, de se déprendre
et de se reprendre. Sans compter l’influence mobilisatrice
des voix (celles du public, celles des invités…), qui donnent
à tous un sentiment d’appartenance et d’unité. Les applau-
© P. Dana
dissements ont la même fonction. En bibliothèque — et il
76
n’est pas besoin pour cela d’un auditorium sophistiqué —,
l’audible nous embrasse et nous réunit dans une communauté de consonance.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Les Ailes du désir, de Wim Wenders © 1987 Road Movies – Argos Films
DOSSIER
UN CONTE POLYPHONIQUE
lique – devant des lecteurs qui ne seront lecteurs qu’une
fois revenus à la solitude – donc eux aussi angéliques. Pour
Il y avait Bruno Ganz qui jouait Damiel, il y avait Otto Sander,
dire les désirs en bibliothèque, je me sens comme Wenders
qui faisait Cassiel, et aussi Marion la trapéziste. C’était un
face à ce qui ne se décrit pas. Ou alors seulement dans un
film en noir et blanc et en couleur, tout à la fois. À un moment
parallèle avec la bande-son des Ailes du désir, qui est aussi
donné, le film bascule dans la couleur. Damiel interprète un
extrêmement sophistiquée que les rumeurs, le silence sonore,
ange tombé amoureux d’une trapéziste, qui abandonne l’im-
plein d’échos, d’une bibliothèque. Les anges de Berlin enten-
mortalité pour la vie terrestre, c’est-à-dire le monde sensible.
dent les pensées intimes des personnes qu’ils croisent, et
À partir de là, errances et désirs dans Berlin où les anges cir-
leur oreille fantastique est une immense chambre d’échos
culent parmi les êtres humains. Les observent, écoutent et
où fusent les interrogations, les confessions et les espoirs
entendent leur monologue intérieur, et sourient aux enfants
de chacun. La bande-son d’une bibliothèque, ce serait cela
qui sont les seuls à remarquer leur présence. Wim Wenders
aussi, une sorte de conte mélancolique et polyphonique, voire
dira de son propre film : « On ne peut rien décrire sinon un
métaphysique, suspendu entre les deux mondes du dehors et
désir ou des désirs. C’est par là qu’on commence quand on
du dedans, du social et de l’intime.
veut faire un film… ».
C’est sans doute également par là qu’on commence pour
évoquer l’intime en bibliothèque. Je ne sais pourquoi Berlin
MOULIN À SEL
à l’époque du mur (les portails électroniques sans doute), je
Et moi, là-dedans, je suis la trapéziste, je m’écartèle pour parler
ne sais pourquoi les anges (les livres et leurs auteurs morts,
en public de ce qui m’est le plus profond. Par exemple, je donne
j’imagine), je ne sais pourquoi la trapéziste (peut-être ce côté
des conférences. L’une d’elle s’intitule « Être senior aujourd’hui :
funambule qui anime tout écrivain venu parler en public – vie
épreuve ou vie de château ? ». Là, je tente de faire de chaque
terrestre et monde sensible – de son travail solitaire – angé-
mot un acte de résistance, cette guerre des mots définissant la
RÉGINE DETAMBEL 䊳 Un grain de sel dans la bibliothèque
77
DOSSIER
Je parle à des vivants mortels. À des êtres qui en ont soudain
• Dernier ouvrage paru :
Régine Detambel, Noces de chêne, Gallimard,
2008, 128 p. ISBN 978-2-07012252-3
conscience. Et c’est en regardant leur visage que je comprends
comment ma voix touche à l’intime. Quand je me dédouble,
quand la conférencière parle tandis que l’écrivain en moi
Son corps a trahi Marie Seignalet. Elle ago-
observe, je vois le désir visible dans le mouvement, dans les
nise et meurt sous une marche de la maison
micromouvements de chacun sur sa chaise devenue trop petite
de retraite. Taine, son amoureux, pensionnaire
pour contenir le sujet qui grandit en se découvrant. Le corps du
comme elle, part à sa recherche sur les pentes
lecteur, du penseur, est toujours immense par rapport à son
du Ventoux où il la croit partie.
corps physique ! Il prend plus de place, regardez-les bouger en
« Il admire les grosses branches vertes, dans
écoutant. Ceux qui ferment les yeux quand je parle n’écoutent
leur balancement sans fin. Il marche dans le tunnel de leur
feuillage avec l’impression de se retrouver à l’intérieur de
l’écorce d’un concombre, et il se sent aussi moelleux que
s’il en était la pulpe, quoi qu’il puisse être aujourd’hui, à
quatre-vingts ans, un tantinet filandreux et granuleux. De
temps en temps, il s’arrête au pied d’un tronc énorme,
enfonce son poing fermé et pousse, jusqu’à la saignée du
coude, dans un trou que la pourriture a su creuser bien
rond. Ça le fait rire. » (p. 43)
Sans dissoudre le fil narratif, l’écriture accompagne cette
plongée dans « la vie vivante », en tissant une étoffe continue entre la vie intérieure et les battements du monde où
composent mémoire et sensations brutes. « Vivre, c’est
naître à chaque instant. La mort survient quand la naissance s’arrête. » PL
• À paraître :
50 histoires fraîches, Gallimard, coll. « Blanche » (avril
pas le discours mais seulement la chanson, le rythme, la musicalité, font de l’intime avec mes propos, sous mes yeux, face
à moi, avec une créativité de cancre, et une incroyable capacité d’abstraction. La voix féconde l’auditeur, elle éveille son
intériorité, met en mouvement sa pensée. Gigotis, agitations,
yeux fermés puis rouverts, interventions multiples du corps,
voix tonitruante soudain, interruptions, apnées, chorégraphie
des émotions. Comme si moi je pouvais lire sur les corps l’effet
que produisent mes mots. Et c’est pour cette raison que je n’ai
jamais pris une bibliothèque pour un lieu public. Un écrivain
n’est pas non plus une personne publique. Je suis un petit moulin à sel qui sécrète de l’intime, comme dans ce conte fameux
du moulin tombé au fond de la mer et qui continue de tourner,
et de produire du sel, et qui ne risque pourtant pas d’en saturer
le monde, tant il est vide, ce monde !
Animer cum grano salis. Ranimer la bibliothèque avec un
grain de sel.
2010).
Sur l’aile, Mercure de France (avril 2010).
guerre des corps, la guerre déclarée que notre monde livre au
J’avais commencé mon travail de conférencière (ou de petit
corps vieilli, apparenté au corps malade et ainsi accaparé par le
moulin) avec un travail sur la peau, la caresse, la métaphore
discours médical. Car la vieillesse est officiellement reconnue
peau/papier, pour finir sur la lecture caressante. C’est en par-
comme un organe malade du grand corps social.
courant la France et ses bibliothèques avec La Peau racontée
Ce que la langue fait au vieillissement des corps, voici ce
que j’ai perçu ce que je tente de dire aujourd’hui sur l’intime.
dont je traite, en défaisant avec férocité les représentations et
J’ai commencé à comprendre la bibliothèque comme une
clichés convenus d’une certaine « rhétorique du crépuscule de
biosphère dans laquelle le feutrage papetier et humain est
la vie ». Regardez les barbons ridicules de Molière, regardez
de même importance, donnant au lieu ses caractéristiques
à la télévision ces gérontes victimes et malades ! On nous a
vivantes et son pouvoir symbiotique. Nul n’entre ici s’il n’a
confisqué les trésors de la vieillesse pour que nous n’en ayons
la faculté de se faire papier, chair-papier, et de ressentir/rai-
rien à faire, rien à apprendre ni à attendre… juste un âge de
sonner désormais comme un lecteur. J’ai parlé des vieillesses
déchéance à combattre et retarder.
et de la peau, c’est-à-dire de la douleur de l’intériorité et du
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la question du bon-
face-à-face avec le singulier en soi. Je parle de peau devant
heur, celle de la possibilité d’accéder au monde intérieur où
un public que je ne touche pas de mes mains. En kinésithéra-
se forgent les mythes, les désirs et les rêves, seul terreau
peute, je viens parler en bibliothèque de la seule action qui ne
valable où peut naître le fragile sentiment de joie d’un sujet
peut se faire hors métaphore, c’est-à-dire toucher !
libre entretenant avec son corps enchaîné au réel un dialogue
qui va permettre la traversée des âges et de leurs tempêtes.
78
BIOSPHÈRE
Ce sont donc mes métaphores qui donneront accès aux
émotions. Le corps est touché. J’agite le langage du corps rudi-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
mentaire, d’avant la parole, et c’est ce corps que je vise, qui
Prise de conscience soudaine d’une vérité intérieure, éclai-
ranime tout un vécu vivant, nous permet de relier les espaces
rages sur une part de soi jusqu’alors obscure. Et un enthou-
morcelés et les temps étagés de notre expérience psychique,
siasme la prend, un sentiment triomphant, encore jamais
de les mettre en résonance. Je donne des mots à la chair. Je
connu, de légitimité. Elle a quatre-vingt-dix ans, mais ses
veux qu’on quitte ma conférence avec le sentiment d’une unité
mains sont brûlantes, elle me réchauffe les doigts dans les
retrouvée, un sentiment de plénitude et de félicité. Quignard
siens alors que j’ai consumé toute mon énergie dans l’heure
écrit : « Quelque chose d’ouvert à tous les vents cessait en
et demie de conférence, dépensant évidemment autre chose
nous. Le forum intérieur — qui s’entend encore un peu dans
que de la parole. Mais en parlant, je reconstruisais ailleurs une
le for intérieur — se soustrayait au forum. »
densité qui ranimait mon public. J’ai projeté une volonté, une
Voilà ce qui devrait arriver quand tu m’écoutes.
MAISON D’HABITATION
confiance. Et maintenant Anne, quatre-vingt-dix ans, irradie.
MÉTAPHORES VIVES
Je te parle des choses que nous savons tous sans savoir que
Il y aussi les ateliers d’écriture. Comme la souris et l’éléphant,
nous les savons. Tu es en quête d’échos de ce que tu as vécu de
la mangouste et le serpent, le chat et le chien, l’atelier d’écri-
façon obscure, confuse et qui quelquefois se révèle, s’explicite
ture a son ennemi héréditaire. Mais la bataille n’a pas lieu sur
de façon lumineuse et se transforme grâce à une histoire, un
un champ et l’on n’entend pas le choc des armes. Plutôt donc
fragment, une simple phrase. Partout tu attends cette phrase.
qu’un ennemi juré et irréconciliable qui laisserait penser qu’on
Toutefois ne cherche aucune certitude dans ma voix. Ma confé-
peut mener contre lui une guerre ordinaire, je dirais que l’ate-
rence est lieu de plongée en soi-même, non d’efficacité. Je ne
lier a son ténia, son hôte parasite : le cliché. Il n’est pas simple
donne pas de discours universitaire, sûr et certain, avec un plan
de définir un cliché. En théorie, les clichés sont des images au
et des conséquences logiques. Au contraire mon propos est
repos, bien constituées et trop bien définies, qui ont perdu leur
plein de citations, de digressions, va en tous sens, fait pour y
pouvoir imaginaire. En quelque sorte, de vieux beaux, de grands
glaner, pour échauffer le sujet, et non le réchauffer, pour te per-
rivaux gominés, toujours prêts à séduire avec des trucs cente-
mettre mille associations d’idées. Ce qu’on appelle déranger. Je
naires. L’atelier se donne pour tâche d’inventer d’autres images,
viens te déranger. Moments de rêverie pour permettre tes pen-
des images toutes neuves celles-là, et vivantes de la vie du lan-
sées, relancer ta créativité. Qui vient pour rencontrer l’utile en
gage vivant. Cette fabrication est inaccessible à nous-mêmes,
ressort avec une création, sa propre création, fomentée pendant
transcendante à nous-mêmes. Notre volonté ne la décide pas. Et
la durée de mon discours. Par exemple Mireille qui est venue
pourtant, c’est là le vrai travail de celui qui écrit, presque la seule
m’entendre parler de Picasso et de Hokusaï et de Sarraute et de
référence qu’on exige de lui, son seul talent obligé, car l’absence
Colette en leur grand âge, et qui sort en me disant : « Maintenant
de cette aptitude-là est rédhibitoire. Elles donnent, ces images
je sais comment j’inventerai ma vieillesse. »
littéraires, disait Bachelard, « une espérance à un sentiment,
Anne fait : « À travers mon propre corps, vous avez deviné
une vigueur spéciale à notre décision d’être une personne, une
comment je suis. » Une phrase lui a donné de ses nouvelles.
tonicité même à notre vie physique ». L’image littéraire n’est
pas seulement un mot juste, c’est un son clair, peut-être même
Régine Detambel anime fréquemment des rencontres
un parfum. Et, j’irai plus loin, une phéromone. Le transfert d’in-
avec des écrivains en bibliothèque. Au calendrier du pre-
formations par signaux chimiques est courant chez les êtres
mier trimestre 2010 :
vivants. Pourquoi ne pas imaginer l’image littéraire comme une
• Carole Martinez à Levallois (92), Bibliothèque Gabriel-
substance (ou un mélange de substances) qui, après avoir été
Péri, le 30 /01 à 16 h.
sécrétée par un individu émetteur, est perçue par un individu
• Lydie Salvayre, en duo littéraire à la BM de Bègles (33),
récepteur chez lequel elle provoque une réaction comportemen-
le 13/02 à 18 h (en partenariat avec Lettres du monde) ;
tale spécifique ? Quoi qu’il en soit, quand l’atelier l’entend, cette
• Silvia Baron Supervielle, médiathèque Maison des
image littéraire neuve, quand il la flaire, la lit, la sent ou la reçoit,
savoirs d’Agde (34), le 19/03 à 18 h.
aussitôt son bonheur se manifeste gestuellement, comme si
• Martin Winckler, BM de Vigneux-sur-Seine (91), le
cette image était un cadeau d’amant ou de mère à son nourris-
27/03, 15 h.
son. Les mains se frottent, les genoux se décroisent, on change
Pour suivre ses multiples activités : www.detambel.com
de position, les sourires naissent sur des visages de vrais goûteurs, les nez se froncent et enfin on respire. ■
RÉGINE DETAMBEL 䊳 Un grain de sel dans la bibliothèque
79
DOSSIER
JEAN-PIERRE BRUEY
THIERRY MADIOT
Médiathèque Blaise Cendrars
Conflans-Sainte-Honorine
Musicien
Un musicien à
la médiathèque.
Improvisateur, il lui
est offert de déserter
l’auditorium pour
investir directement
l’espace discothèque.
De nouvelles questions,
Quand
la
médiathèque
fait bip
profondes, se posent
alors : comment
articuler le désir et
l’imprévu ? Intervenir
sans violence, partager
sans s’imposer ?
L’INTIME SONORE
ET LA DISCOTHÈQUE
Comment cela joue-t-il,
Étonnamment, une discothèque
et se joue-t-il ?
de prêt est aussi calme qu’une
bibliothèque voire plus. En effet, la
musique généralement diffusée est
assez tranquille, mais aussi suffisamment douce et puissante pour
absorber les sons de la présence
d’autrui comme une légère ouate
isolant les êtres. On y croise peu
d’enfants ou de groupes et l’audi-
DR
teur y vient rechercher ce qui fera
son écoute intime des semaines à
Le musicien en sentant inconsciemment l’enjeu se doit
d’éviter en ce contexte l’aspect vulgaire que prend son intervention. Pas de début, pas de fin de morceau. Un continuum
qui serait déjà présent comme la rumeur du monde et n’appellerait pas à la reconnaissance par des applaudissements.
Ne pas projeter le son – à la face – mais le diffuser par les
réverbérations architecturales. Il peut déambuler comme
tout autre visiteur ou quasiment disparaître physiquement
pour s’immerger dans sa bulle, ainsi que le font les autres
visiteurs-emprunteurs. Il doit essayer de proposer des sons
qui ne feraient pas obstacle à ceux qui sont recherchés et
fantasmés par l’usager. Des sons qui exciteraient plutôt, par
leurs résonances mentales, l’acuité auditive aux musiques
empaquetées à écouter prochainement, en soi, chez soi.
Thierry MADIOT
venir, des découvertes qui nourriront son esprit.
Au contraire du concert, versant extraverti de la musique,
LA VIE, QUOI !
moyen de rencontre et de partage collectif, la discothèque offre
80
une manière d’entrer dans le coquillage : celui où l’on perçoit
C’est entendu, à la médiathèque, on s’y croise, on s’y parle,
le son de la mer tout au creux de l’oreille. Elle nous amène à
on y travaille, on y mange (en cachette), on y partage des
vouloir que le son nous pénètre par les conduits auditifs mais
informations, des rumeurs, des perceptions, bref on y vit.
sans la présence inopportune de l’autre, des autres.
La médiathèque, lieu de vie est une réalité familière à tous.
Malgré l’évidence de la proposition, l’intervention du musi-
Mais un soupçon s’insinue : n’y manquerait-il pas du manque,
cien en direct, non organisée comme un showcase, bouleverse
c’est-à-dire du désir, dans ces espaces bien organisés, hiérar-
ces schémas, comme une sorte de présence indécente, en
chisés, nettoyés, éclairés, étiquetés, trop bien empaquetés
chair et en os, qui pourrait vous toucher sans pouvoir recou-
peut-être ? Un besoin de dérèglement se fait sentir. Vaincre
rir au bouton « stop », dont les ondes émises dans le même
une routine en quelque sorte. Un antidote passager existe :
espace, sans césure, seraient quasi pornographiques.
la Bip ou Brigade d’intervention poétique qui déploie ses
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DR
DOSSIER
fastes sonores et gestuels du sol au plafond. Elle se compose
source de perturbation pour le public, mais on sait que notre
de trois activistes tous terrains : Thierry Madiot, à la trompe,
place est légitime car les gens viennent chercher un accès,
énormément, Alfred Spirli, dresseur de mouches et Li-Ping
leur propre accès intime et privé vers l’art et la culture… Au
Ting, corps-musique comme son nom l’indique. Le badaud
moment de leur choix, on fait irruption comme si on sortait
y perd son latin jusque dans la salle des usuels et le bambin
des bois et ça peut déstabiliser. Mais cette déstabilisation
rigole jusqu’à l’hyperbole… les grincheux jouent des coudes
permet d’entendre différemment, même si parfois on peut
et s’esquivent tout piteux. Le dérangement aura pour d’autres
refermer quelqu’un, qui a moins besoin d’entendre un texte
valeur de déplacement et de rencontre avec eux-mêmes, l’art,
ou une musique dans l’instant que de le lire ou l’écouter chez
leurs voisins, le rire, l’émotion… la vie quoi !
lui. En fait, ce sont des expériences complémentaires. Une
Retour sur une folle journée à la médiathèque Blaise-
même musique et un même livre prennent des sens ou des
Cendrars de Conflans-Sainte-Honorine en compagnie de
Thierry Madiot, tromboniste.
« Lorsqu’on s’interroge sur les strates les plus élémenJean-Pierre BRUEY
taires et les plus profondes de la faculté psychique d’être
atteint par quelque chose, il faut notamment vouloir
UNE LECTURE DIFFÉRENTE DU MONDE
• Intervenir directement dans les espaces d’une médiathèque, n’est-ce pas déstabilisant ?
Thierry Madiot : C’est certain, tout le monde est plus
exposé car on partage le même espace. Nos instrument sont
posés à claire-voie, ils ne sont pas sur scène… une frontière
s’estompe. Quelqu’un à qui cela ne plaît pas peut nous le dire
savoir comment se déroule le re-désarmement d’une
écoute dure, prudente et devenue étroite. En réalité,
dans la constitution psycho-acoustique, la transition
vers l’écoute intime va toujours de pair avec un changement d’attitude : on quitte l’audition unidimensionnelle
de l’alarme et la distance pour une audition en vol, saisie de manière polymorphe… » (Peter Sloterdijk, Bulles,
Hachette, coll. « Pluriel », 2003)
en face, ça peut arriver… Jouer dans les rayonnages peut être
JEAN-PIERRE BRUEY et THIERRY MADIOT 䊳 Quand la médiathèque fait bip
81
DOSSIER
2
DR
DR
1
résonances tellement différents selon le contexte. Notre tra-
jouer pour eux, sans leur faire jouer ce qu’ils veulent. Tous les
vail, c’est juste une lecture différente du monde…
codes, la charte du lieu sont complètement transformés et
certains peuvent avoir peur car c’est le territoire de leurs habi-
• Passer de la scène à la médiathèque, n’est-ce pas faire le
tudes. Nôtre rôle c’est de les interpeller mais sans aller trop
grand écart ?
loin pour ne pas les perturber dans leur propre personnalité.
Non, car avec Alfred et Li-Ping, on préfère le hors-scène
Personne n’est venu nous apostropher en disant : « Qu’est ce
et quand il y une scène, en général on la fuit sauf à la re-fa-
que vous faites, je ne peux pas lire ! » C’est une provocation
briquer, en y invitant du public par exemple, façon de faire
tout intérieure, sans s’immiscer dans leur réflexion intime. Par
exploser cette bi-frontalité que l’on ne veut pas intégrer dans
exemple en déployant entre les rayons une longue trompe,
nos performances… Ceci dit, l’espace est toujours source de
avec des sons graves qui permet de continuer à lire son bou-
contrainte, que ce soit par les matériaux, l’architecture…
quin, ni plus ni moins une soufflerie – étrange familiarité, façon
d’interroger les espaces, de les superposer…
• La réception par le public peut être brouillée, difficile.
Il est important de signifier qu’on n’est pas là pour agresser,
en jouant fort par exemple. Il faut être attentif aux gens sans
• Le corps dansé avec Li-Ping, vos gestes participent aussi
de ce dérèglement…
Effectivement, le corps dans la médiathèque est un corps
La Brigade d’intervention poétique
derrière la table, qui s’efface derrière un livre et notre pré-
Thierry Madiot : tromboniste, joueur de trompes, il
sence gestuelle peut constituer une réelle incongruité.
se définit avant tout comme « respirateur ». Après des
débuts dans le jazz, il se tourne vers l’improvisation libre
• Vous vous approchez très près des gens, parfois vous pou-
et la musique contemporaine (membre des ensembles
vez même les toucher…
]hiatus[ et Dedalus). http://madiot.free.fr/
Oui, mais on essaie surtout de provoquer des événements
Alfred Spirli : percussionniste, son jeu est autant visuel
intimes, qui touchent de l’intérieur. Si, par exemple, on chu-
que musical et ébranle un tourbillon poétique qui n’ap-
chote à l’oreille de quelqu’un, même sans contact, le son touche
partient qu’à lui. Membre de l’ARFI (L’effet vapeur, les
le tympan, entre dans la tête et la peau réagit, frissonne… On a
Âmes nées Ziques), il joue dans des spectacles de rue,
l’expérience de ça dans les massages sonores 1. On rentre dans
des contextes Jeune public et en compagnie de danseurs.
une zone inhabituelle, où l’on est touché de l’intérieur, psychi-
www.arfi.org/musiciensandco/cv_spirli.html
quement, à un endroit où l’on contrôle moins, où l’inconscient
Li-Ping Ting : danseuse, performeuse issue du théâtre
expérimental, originaire de Taïwan. Collaboration suivie
avec Thierry Madiot (Inouïr). Membre de Topophonie. Son
travail intègre des objets trouvés, du quotidien (pavés,
sucre, plumes…) en des installations éphémères.
82
1. Thierry Madiot est avec Pascal Battus à l’origine d’une pratique qui se développe depuis 2001 avec succès : les « massages sonores ». Le musicien qui se tient
derrière l’auditeur, manipule de petits objets à proximité des oreilles. La faiblesse
du volume est compensée par la proximité de la source qui rétablit la palette dynamique. La situation d’écoute « acousmatique » (la source sonore n’est pas visible)
et l’intimité du dispositif induisent une relation émotionnelle au son particulière et
forte [NdE]. Pour en savoir plus : http://soundmassage.online.fr/
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
est le travail de la pensée, de la machine humaine… On cherche
toujours comment ça se passe pour rentrer dans cet espace
là… L’art touche à des endroits qu’on ne peut pas nommer, on
ne peut pas savoir quel trajet fait cette chose-là à l’intérieur
des gens. L’art est essentiel et ne sert à rien : qu’est ce qui est
beau ?, qu’est ce qui agit et transforme ? On n’en sait rien, c’est
un travail invisible…
4
DR
DR
3
La Brigade d'intervention poétique en action à la médiathèque
Blaise Cendrars de Conflans-Sainte-Honorine : Thierry Madiot (1),
Li-Ping Ting (1, 3 et 4) et Alfred Spirli (2 et 3).
contexte… C’est plus scénique, là il y a un petit théâtre, un
petit espace où il est plus naturel d’aller jouer.
• Vos actions déclenchent aussi les rires…
C’est vrai qu’Alfred Spirli est un clown extraordinaire. Ce
ESPACE/MUSIQUE
travail du côté du rire, du sourire c’est aussi une manière de
La réception, l’attention, vous a-t-elle semblé égale dans
respirer : un peu le sucre qui enlève l’amertume… On travaille
l’ensemble des espaces de la médiathèque ?
l’intériorité, on touche plein de choses, on ne sait pas trop
Dans la discothèque, j’ai remarqué que les gens ne voulaient pas du tout tenir compte du fait que j’étais en train de
où on va, ça peut inquiéter – le rire est un relâchement, une
manière de détourner l’angoisse. ■
jouer alors qu’ils venaient chercher des disques. Et ils vou-
Propos recueillis par Jean-Pierre BRUEY
laient surtout éviter les échanges… Il y avait une vraie perturbation, presque une gêne, à la limite de l’obscène. Je n’ai pas
voulu aller jusque-là, c’est-à-dire que je n’ai quasiment pas
joué de trombone. J’ai fait des sons très longs à la limite de
la musique, de l’environnement sonore parce que, si j’avais
joué de la musique, soit ça passait dans l’obscénité, soit je
détruisais cet espace discothèque qui est l’espace des usagers, qui leur appartient, qui n’est pas une scène – sans quoi
je privatiserais cet espace-là et du coup je ferais une espèce
Depuis la manifestation « Spoutnik sonore » en 2005 2,
la médiathèque Blaise Cendrars poursuit une série d’actions visant à familiariser le public avec des formes d’expression mal connues et pourtant au cœur de la scène
artistique contemporaine. Une formation a été entreprise dans le cadre du centre culturel André Malraux
(CCAM), scène nationale de Vandœuvre-les-Nancy, pour
une trentaine de stagiaires. En mars dernier, l’invitation
de petit « coup d’État », disant « la musique, c’est moi »… En
faite à Michel Doneda (sax soprano) et Frédéric Blondy
fait, l’irruption de la musique en chair et en os, pas seulement
(piano préparé) rassemblait une centaine d’auditeurs
dans le corps du musicien mais dans le son produit et qui
ne passait pas par des enceintes, ça pouvait être choquant…
Dans cet espace policé, calme, je me suis fait le fantasme
d’une musique assez étale qui permettait à tout le monde
d’aller où il voulait…
curieux et heureux… Le 28/11 ce fut le duo Jacques Di
Donato (clarinette) et Bruno Maurice (accordéon). À
venir en 2010 :
• 29/01 : trio Das Kapital avec Hasse Poulsen (guitare),
Edward Perraud (batterie), Daniel Erdmann (saxophones).
Du côté de l’espace Jeunesse c’est différent eu égard au
public et aussi à la spécificité de l’aménagement dans lequel
le livre n’est pas tout à fait central mais replacé dans un
2. Cf. Philippe Levreaud, « “Allez voir ailleurs si on y est”. Conflans sur
orbite », Bibliothèque(s) n°26/27, pp. 86-88.
JEAN-PIERRE BRUEY et THIERRY MADIOT 䊳 Quand la médiathèque fait bip
83
DOSSIER
ÉMILIE DAUPHIN
Médiathèque Yves Coppens
Signy-l’Abbaye (08)
outil
social
Une médiathèque
du lien
Donner droit à l’intimité
des usagers dans la
bibliothèque, c’est
aussi pouvoir les
L’exemple de Signy-l’Abbaye
écouter, leur répondre,
les aider dans toutes
les dimensions de leur
existence. Au-delà du
DR
prêt de livres…
Espace emploi et formation.
L a médiathèque-centre-social
de la fonction publique et la rédaction de lettres de motivation
Yves Coppens, structure hybride
ou de CV. Celui-ci se situe au sein même de la bibliothèque,
de la commune rurale de Signy-
isolé par un paravent mais ouvert sur les rayonnages. Par
l’Abbaye (1 365 hab), est issue
ailleurs, à l’étage, un bureau, fermé cette fois-ci, sert à accueillir
d’une réflexion menée en 2001
les différentes permanences sociales (ANPE, mission locale,
par les élus locaux qui souhai-
PMI, etc.), cette pièce assurant la confidentialité.
taient doter leur village d’un lieu
En plus de ces services, la médiathèque est également Relais
alliant culturel et social. En 2005,
services publics. Le RSP permet la délivrance de renseigne-
dans une volonté d’ouverture, le
ments administratifs de tous ordres, l’accompagnement pour
projet, soutenu par de nombreux
effectuer des démarches en ligne, le suivi d’un dossier avec les
partenaires (Drac, CNL, Caf des
organismes partenaires et l’obtention d’un rendez-vous avec
Ardennes, conseil général et BDP),
un agent. Ce point informationnel est une aide précieuse pour
est présenté aux acteurs de la vie
les personnes en difficulté, un accueil et une écoute. L’accueil
locale de la commune et du canton
se déroule au centre de la bibliothèque comme une demande
afin de connaître leurs souhaits et
de renseignements. Lorsqu’un questionnement relève de l’in-
les diverses actions susceptibles
time, le personnel prend le temps de recevoir l’usager dans un
de voir le jour dans cet espace.
bureau et d’effectuer à ses côtés les démarches nécessaires au
déblocage de la situation. La responsable RSP, Précilia Macra,
CENTRE SOCIAL-MÉDIATHÈQUE
OU MÉDIATHÈQUE-CENTRE SOCIAL ?
84
est déjà intervenue dans des dossiers concernant la CPAM,
la Caf, Pôle Emploi par exemple, et fait le lien entre ces différentes administrations : un affichage des offres d’emploi via la
La Maison Yves Coppens ouvre en 2007 comme un lieu d’ac-
passerelle de l’ANPE. Ainsi, quatre personnes venant faire leur
cueil, d’information, de documentation, de culture, d’anima-
déclaration mensuelle sur le site internet des Assedic ont-elles
tions et de loisirs, parce qu’en plus des services traditionnels
retrouvé un emploi. Grâce à la connaissance des publics et des
d’une bibliothèque, elle offre un service de proximité facilitant
personnes en difficulté, elle est à même de répondre à leurs
les démarches administratives développant le lien social.
demandes et de cibler leurs besoins.
Son organisation spatiale ne diffère pas de celle d’une
Le RSP est un service qui apporte une grande valeur
médiathèque. Sur les deux étages réservés à l’accueil du public,
ajoutée aux missions de la bibliothèque. Des habitants de la
elle offre un espace pour la recherche d’emploi constitué d’un
commune ayant franchi le seuil de la médiathèque pour une
ordinateur et d’ouvrages sur l’orientation scolaire, les concours
demande d’ordre administrative ont découvert ce qu’est réel-
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
lement une bibliothèque. Par méconnaissance, nombreuses
sont les personnes qui pensent ne pas être à leur place au sein
de ces structures culturelles. Or, ces mêmes personnes ont été
étonnées de trouver des ouvrages de cuisine, de loisirs créatifs et de bricolage. Elles ont découvert que la bibliothèque
s’adressait aussi à elles, ce qui leur était inconcevable auparavant. L’effet inverse existe également. Des usagers viennent emprunter des documents et s’aperçoivent qu’un souci
administratif peut être traité. Par l’écoute et la discussion, les
pour les orienter, tant par la documentation proposée que
par une aide pour les démarches administratives et sociales.
DR
publics se confient énormément et nous sommes présents
Aide à la lecture à la médiathèque Yves Coppens.
Cette structure hybride croise parfaitement le champ cultu-
réponse à tout questionnement afin de ne pas laisser quelqu’un
rel et l’espace social, peu importe alors sa dénomination.
dans le désarroi. Je viens en aide aux publics demandeurs dans
Médiathèque-centre social ou centre-social médiathèque, ces
la limite de mes champs de compétence. Dans le cas contraire,
deux appellations se confondent : il s’agit d’une maison ouverte
je fais le lien avec la personne responsable ou avec les adminis-
sur autrui. Son fonctionnement est pensé pour les usagers.
trations concernées. Ces autres missions ne sont pas contraires
à ma profession, elles créent un lien fort avec l’usager.
L’ACCUEIL SOCIAL, MISSION DE LA BIBLIOTHÈQUE ?
À l’heure actuelle, dans un contexte économique difficile, il
est important d’apporter une valeur ajoutée au modèle classi-
Le Manifeste de l’Unesco sur la bibliothèque publique
souligne son rôle informationnel et social : « La bibliothèque
publique est le centre local d’information qui met facilement à la
disposition de ses usagers les connaissances et les informations
de toute sorte. […] Les collections et les services doivent faire
appel à tous les types de supports et à toutes les technologies
que des bibliothèques. Allier le culturel et le social est essentiel ; cette voie permettra à nos établissements de perdurer.
En Grande-Bretagne, le modèle des Idea Store et des lieux
« plug and play » est une réussite, pourquoi ne pas s’inspirer
de cette démarche pour faire de nos bibliothèques des lieux
plus animés encore.
modernes, de même qu’à la documentation traditionnelle. Il est
essentiel qu’ils soient d’excellente qualité, répondant aux conditions et besoins locaux. » Aujourd’hui, les professionnels doivent déplacer le centre de gravité des collections vers les publics
SERVICE SOCIAL, SERVICE CULTUREL :
QUELLE ORGANISATION ?
mais aussi développer une autre politique et axer sa préoccupa-
Ce champ de réflexion demande néanmoins de modifier l’aspect
tion sur le social, les deux n’étant pas incompatibles. « Cessons
structurel et organisationnel de la bibliothèque. En effet, plu-
de survaloriser la dimension technique de notre travail », disait
sieurs corps de métiers cohabitent au sein de l’établissement :
Anne-Marie Bertrand dans La Gazette des communes. La tech-
filière animation, administrative et culturelle. Le personnel a dû
nicité du métier est chose importante, mais elle ne se suffit pas ;
s’adapter au métier de chacun et a appris un versant profession-
il est essentiel de travailler la dimension sociale.
nel inconnu à ce jour. Dans les premiers temps, la méconnais-
La médiathèque Yves Coppens est un lieu ouvert où il n’est
sance des missions propres à chacun a rendu difficile l’appré-
pas interdit de parler, de rire, de manger, de boire (on y trouve
hension de la transversalité des tâches. D’autre part, la venue
une machine à café) ; c’est une bibliothèque vivante que les usa-
de collaborateurs extérieurs – du secteur social, notamment –
gers s’approprient. L’essentiel est que chacun s’y sente comme
modifie profondément l’aspect traditionnel de la bibliothèque et
chez soi. Une ludothèque est située dans l’espace jeunesse, il y
permet une diversification et un pluralisme des usagers.
a du bruit et ce n’est pas incompatible avec la bibliothèque. Le
Après deux ans de fonctionnement, y a-t-il un écart entre l’in-
métier de bibliothécaire n’est pas incompatible avec d’autres
tuition de départ et la réalité ? Le regard des élus locaux sur la
missions que la bibliothéconomie. À de nombreuses reprises,
structure est positif, malgré quelques ajustements et quelques
je suis intervenue dans des dossiers, j’ai aidé des personnes à
difficultés, nous avons réalisé la maison qu’ils souhaitaient
remplir des feuilles d’impôt lorsque ma collègue est absente et
voir naître et vivre. À l’heure actuelle, 50 % de la population
j’ai écouté des parents en difficulté face à l’éducation de leurs
est inscrite, active, et participe à la vie de la médiathèque. Une
enfants. Notre objectif est d’apporter au moins un début de
dynamique est lancée. ■
ÉMILIE DAUPHIN 䊳 Une médiathèque outil du lien social. L’exemple de Signy-l’Abbaye
85
DOSSIER
MICHÈLE SALES
ex chargée de mission pour le développement
de la lecture et des activités culturelles en milieu
pénitentiaire en Aquitaine (de 1993 à 2007)
L’intimité et la bibliothèque :
Quand de toutes parts,
l’intimité est niée,
lire pourrait être le
dernier acte libre d’un
corps contraint. Est-il
un
en
paradoxe
prison
cependant si simple
de lire en prison ?
Lorsqu’elles font défaut,
CONTRAINTE PAR CORPS
se dessine un réseau
Peut-on parler de l’intime et des
de conditions qui font
bibliothèques dans les prisons ?
paraître l’acte de lecture
plus déterminé qu’on
L’intime c’est le corps, d’abord, puis
l’espace intérieur ensuite, les deux
étant intimement liés.
Le lieu carcéral est d’abord une
l’eût cru, plus fragile, et
plus précieux d’autant.
contrainte sur le corps privé de la
liberté d’aller et de venir, privé de
vue par l’enceinte des murs, puni
par l’odeur, puni par le bruit incessant et violent. Privé de goût aussi,
d’une vie naturelle.
Le manque d’intimité des cellules surpeuplées ne permet
pas à chacun d’écouter ou de voir ce qu’il aime. La cellule est
souvent sombre, mal éclairée. Pas de confort, le bruit des autres,
l’horaire imposé découragerait n’importe quel lecteur. Là, lire est
une conquête, une affirmation.
La « contrainte par corps », terme juridique, n’est pas qu’une
expression : c’est la réalité vécue jour après jour pendant le
temps de détention.
VIE INTÉRIEURE
le corps, par la nourriture carcérale.
La vie intérieure, ensuite, que peut-il en rester dans une pro-
Privé de l’autre sexe, hommes et
miscuité constante, une intranquillité permanente, l’angoisse
femmes, privés d’amour, privés
du procès au ventre, l’attention captée à chaque instant de vie
d’intimité, et cette souffrance-là est
par les soucis à l’intérieur et à l’extérieur. Seuls les plus forts
intense. Privés de vie de famille, de
résistent à cet envahissement.
la présence d’enfants, des parents
qui vieillissent loin.
Qu’y peuvent les bibliothèques en prison ? Est-ce que
ces lieux, exigus pour la plupart, peuvent représenter autre
Et le corps souvent est malade,
chose, peut-être symboliquement, sinon matériellement ? On
souffrant, rage de dents ou plus
a beaucoup dit à ce sujet. J’ai beaucoup dit aussi, plus pour
grave, traité avec un peu plus d’hu-
convaincre que par conviction. Que la bibliothèque dans la
manité depuis quelques années,
prison est un lieu autre que la prison. Que la bibliothèque
mais il faut avoir vu une jeune
appartient au monde extérieur, est une ouverture, une fenêtre,
femme souffrant de mycose sur les mains à qui la pommade
nécessaire met un mois à parvenir pour comprendre pourquoi
ça ronge aussi de l’intérieur.
Privé du temps, de celui qui s’écoule, tout est sur un autre
rythme, les jours, les semaines, les saisons, le temps s’étire ou
se contracte.
Du corps il reste l’enveloppe niée ou magnifiée, corps qui se
voûtent et se négligent, ou corps couverts de muscles artificiels,
86
gonflés, cultivés. Pas de corps à l’aise, pas de corps qui vivent
un temps d’apaisement, de retour sur soi…
Il faut s’accrocher au symbole, la bibliothèque serait la
liberté, le temps retrouvé, le goût de vivre, lieu de respect des
personnes et de leurs choix.
Oui, il faut le dire, très fort, aux autorités carcérales et
culturelles, tout en dépend.
Oui, il faut pouvoir voir tout cela et vivre exactement le
contraire.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
DOSSIER
DU PARLOIR À L’ÉCRITOIR
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les ateliers d’écriture ont en détention autant de succès,
voire plus, que des ateliers a priori plus attractifs comme la musique, le slam, la BD, le théâtre… S’y
passent des choses essentielles, dues à ce que la parole écrite permet une plus grande liberté dans
l’expression de l’intime. Dues aussi bien évidemment aux qualités humaines de l’animateur qui aura
installé un climat de confiance et posé un regard sensible sur les participants.
C’est l’heure du repas et le surveillant, en venant chercher les participants à l’atelier « lecture à voix
haute », les découvre deux par deux, un exemplaire de Matin brun de Franck Pavloff entre les mains,
s’appliquant à peaufiner leur lecture. « Cinq minutes, s’il vous plaît, on n’a pas fini ! »
C’est un petit groupe réuni autour de l’écriture d’une fable, dans la bibliothèque. On en profite pour parcourir les livres en rayon et en
conseiller un, « toi qui t’intéresse à la versification », et « dans cette collection BD, il y a souvent des choses très intéressantes ». Le
lendemain, les livres sont empruntés. Le dernier jour de l’atelier, on se dépêche de finir son histoire. « Ah pourquoi vous ne revenez
pas la semaine prochaine ? »
C’est un atelier d’écriture de poésie qui fédère les quatre établissements pénitentiaires de la région, et rassemble ces passeurs
indispensables et précieux que sont les enseignants, les bibliothécaires, les intervenants extérieurs. « Ouverture », « Territoires »,
« La Théorie d’extraction utile » et « Balades » forment une série regroupée sous le titre générique « Écritoir », néologisme né des
similitudes que l’on remarque souvent entre un atelier d’écriture et cet autre lieu d’échanges en prison qu’est le parloir.
À chaque fin d’atelier d’écriture, conte, prose ou poésie, les détenus repartent avec une trace de leur production, un livret témoin
qui leur appartient et dont ils peuvent être fiers.
En détention, tout le système de communication interne est basé sur l’écrit. Ceux qui ne savent pas écrire se font aider, certains
suivent des cours pour s’affranchir de cette dépendance. La correspondance avec les proches prend une place essentielle. Mais
au-delà de cet aspect pratique, les mots de la poésie, les aphorismes, l’écriture de soi semblent répondre à une nouvelle quête de
rêve et de sens.
Claire SOUBRANNE
Chargée de mission
Développement des actions culturelles en milieu pénitentiaire
Centre régional du livre en Limousin - ALCOL
LIEUX DÉFIS
Des images qui me reviennent après tant d’années, il y a des
pièces un peu attristées par des fenêtres étroites, des éclairages
rien au rapport complexe de l’enfermement avec la nécessaire
liberté intérieure pour lire, entendre ou voir.
Et pourtant, oui, sans aucun doute, ces lieux sont vécus
pauvres, des étagères sur lesquelles il y a des livres, bien sûr,
autrement que le reste de la prison par le personnel et par les
des livres pas toujours vivants, des beaux, des neufs, des vieux
personnes détenues. Ces lieux sont des défis. Défis à la sécu-
(vite on devient vieux dans ces lieux, les livres suivent la règle). Il
rité puisque peu de surveillance à l’intérieur, défis au temps
y a peu d’autres choses, le multimédia se heurtant ici au manque
volé pour autre chose qu’endurer sa peine, défis puisqu’ici on
de matériel en possession des personnes détenues, et de l’iné-
s’autorise à penser seul, et à exercer des choix exprimant une
galité qu’engendre la disposition ou non d’un matériel d’écoute
personnalité niée par le système pénitentiaire.
ou d’un ordinateur.
Mais ces lieux existent, doivent impérativement exister. La
Chaises disparates, coin lecture insuffisant en taille et en
lecture et l’accès à la culture des personnes détenues ne sont
confort (que dire des fauteuils en bois parfois fournis par l’admi-
pas limités par décision de justice. Ce qui pourrait s’y conquérir
nistration, raides et durs, si peu faits pour le corps).
comme intimité est là. Cette intimité est dans les livres. Nul ne
Temps limité, curieusement limité, entre les horaires internes,
peut interférer entre ce que dit un auteur et ce qu’un lecteur lit,
les promenades à heures fixes, les parloirs pour les avocats ou la
comprend, intériorise. Personne ne peut s’immiscer entre une
famille, les consultations médicales, etc.
pensée écrite et un lecteur qui la reçoit, personne pour contrôler,
Et qui ne peut pas comprendre que tout cela est ici plus
important que la lecture ?
Parfois, dans certains lieux, existent des médiathèques
modèles, plus vastes, plus agréables. Je crois que cela ne change
orienter, décoder, si ce n’est le lecteur lui-même.
Là commence l’évasion. Là est aussi l’objet des efforts considérables mis en œuvre pour qu’une fois où l’autre cela puisse
se produire. ■
MICHÈLE SALES 䊳 L’intimité et la bibliothèque : un paradoxe en prison
87
Les gens
Pierre Andricq,
ex directeur de la
médiathèque de
l’Alliance française
de Buenos Aires
(Argentine), a pris la
direction du réseau des bibliothèques
de la Communauté d’agglomération
Évry Centre Essonne depuis le 7
septembre. Il succède à Josette
Granjon.
Bruno Dartiguenave
a quitté le poste de
directeur de la BDP de
Maine-et-Loire depuis
le 1er septembre. Il
a rejoint la Drac de
Bretagne comme chargé de mission
actions territoriales et DGD, concours
particulier pour les bibliothèques.
Elena Caillard, bibliothécaire
territoriale en disponibilité (de la
ville de Nice), a rejoint depuis le
16 novembre, l’équipe du CRFCB de
Marseille pour assurer la coordination
et le suivi des formations en direction
des personnels des bibliothèques
territoriales. Elle prend la suite de
Cécile Ghioldi.
Gaetano Manfredonia, enseignant,
puis élève conservateur à l’Enssib,
promotion Albert Londres, est devenu
au 1er juillet directeur de la BDP de
Corrèze (19).
Marielle de Miribel
a quitté en décembre
ses fonctions à
Médiadix pour entrer
à l’Inspection des
bibliothèques de la
Ville de Paris.
Isabelle Ramon prendra
la responsabilité de
la BM de Colmar le 1er
janvier 2010. Membre
du CA du groupe ABF
Alsace, elle a géré
le site de formation
de Mulhouse pendant une dizaine
d'année. Elle était adjointe à la BM de
Mulhouse depuis 27 ans.
Emmanuelle Relle a laissé la direction
de la BM de La Ciotat (13) pour prendre
celle de l’annexe de la BDP des
Bouches-du-Rhône à Saint-Rémy-deProvence le 1er septembre.
88
En bref
■ COMMISSION
INTERNATIONALE
Après les deux congrès
« québécois » de Montréal
(AIFBD) et de Québec
(Ifla) en l’été 2008, dans
lesquels les collègues de la
commission internationale
et du groupe Île-de-France
se sont fortement investis,
plusieurs pistes avaient été
tracées :
• poursuivre la
sensibilisation des
adhérents aux questions
internationales et réfléchir à
la concrétisation d’un projet
à échelle européenne,
éventuellement avec la
commission jeunesse ;
• commencer une
investigation sur les
politiques internationales
des collectivités
territoriales aux différents
échelons ;
• préparer la réception
des délégués étrangers au
congrès de Paris de 2009.
Les hasards du calendrier
et des propositions de
partenaires ont fait que
plusieurs membres de
la commission ont été
sollicités pour divers
projets :
• participation à un comité
de pilotage proposé par
le ministère des Affaires
étrangères et géré par
Culture et développement
en vue d’un état des
lieux et de l’élaboration
d’un vademecum de la
coopération internationale
(en cours de finalisation) ;
• investissement important
au Comité français Ifla
(CFI) – attribution des
bourses ; suivi des
boursiers ; préparation du
congrès de Milan (2009) ;
redéfinition, surtout, des
statuts du CFI, souhaitant
être, plus qu’un relais de
l’Ifla, à la disposition des
professionnels et mettre à
disposition son expertise
dans les questions
internationales.
• accueil des congressistes
étrangers au congrès de
Paris (2009) avec l’accueil
particulier d’un délégué
palestinien ;
• participation au congrès
de l’Ifla à Milan : présence
notable, interventions
(cf. pp. 95-97 de ce numéro)
• préparation de futurs
échanges avec des
collègues allemands et
italiens, et contact avec
l’association Bibliothèques
sans frontières.
Si nombre de collègues,
dans et hors de la
commission, sont
désormais engagés
dans des actions de
coopération ou relatives
à l’international, voyages
d’études, échanges…,
l’association manque
d’objectifs forts et de
projets concrets autour
desquels se rassembler. La
commission internationale
s’est réunie à la
mi-décembre pour faire
des propositions. D’ores
et déjà, plusieurs axes
peuvent être définis :
• assurer une réelle
prise en charge de cette
question par les instances
nationales de l’association
et une représentation de
la commission au Bureau
national ;
• revoir les critères et
les conditions d’accueil
des délégués étrangers
au congrès ; assurer une
meilleure liaison avec les
congressistes ;
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
• conduire une investigation
auprès des collectivités
locales pour recenser les
actions en ce domaine et
contribuer à d’éventuels
rapprochements ;
• poursuivre l’engagement
au sein du CFI ; encourager
les collègues à participer à
l’IFLA ;
• acter les « bonnes
pratiques » à l’étranger
et les intégrer à la
réflexion sur l’avenir des
bibliothèques ;
• favoriser les échanges
professionnels (travail
avec d’autres associations
étrangères, proposition de
convention, etc.). Un projet
est en cours avec le MOTif
en Île-de-France ;
• concrétiser des projets
de coopération et
d’accompagnement à la
lecture dans les pays en
voie de développement en
lien avec des associations
comme BSF.
■ COMMISSION HANDICAP
La commission handicap de
l’ABF est un lieu d’échange
et de confrontation
d’expériences dans le
domaine du handicap au
sein des bibliothèques. Elle
réunit des professionnels
de bibliothèques
publiques, universitaires et
spécialisées (l’AVH).
Elle a publié Handicap
et Bibliothèque dans la
collection « Médiathèmes »
(première version en 2007)
et qui a été actualisé
et enrichi cette année
pour prendre en compte
l’actualité juridique liée
au handicap (la parution
des décrets d’application
de la loi Dadvsi et la mise
en place des diagnostics
d’accessibilité liés à la loi de
2005)… Cet ouvrage décrit
Actualités de l’ABF
le contexte juridique et
institutionnel actuel et fait
le point sur les collections,
les services, les animations
que l’on peut proposer aux
personnes handicapées en
bibliothèque.
Par ailleurs, nous
organisons des ateliers ou
des rencontres thématiques
au moment du Salon du
livre de Paris ou du congrès
de l’ABF autour de sujets
ciblés ou d'actualité :
« Animation et Handicap :
vers une mixité des
publics » (Salon du livre
2008), « Construire une
bibliothèque accessible :
l'impact de la loi du 11
février 2005 » (Congrès ABF
2009)…
La commission est enfin
toujours ouverte à tout
adhérent souhaitant
participer à une réflexion
et une mise en commun
des différentes initiatives
relatives à la problématique
du handicap dans les
bibliothèques.
Contact : marienoelle.
andissac@wanadoo.fr
■ GROUPE DE TRAVAIL
BIBLIOTHÈQUES /
MÉDIATHÈQUES DE
COMITÉS D’ENTREPRISE
Pendant ces trois années
le Groupe de travail a
continué à réfléchir sur
le sens moderne des
bibliothèques/médiathèques
sur le lieu de travail dans
un temps où le réseau
institutionnel de la lecture
publique s’est puissamment
développé et où les comités
d’entreprise glissaient vers
des formes de consommation
de loisirs parfois éloignées
des missions sociales et
culturelles de l’institution.
L’objectif arrêté lors du
Salon du livre de Paris 2007
de réaliser un document
qui dirait le sens profond et
moderne de la médiathèque
de CE est concrétisé avec
la publication en octobre
2009 d’une plaquette
au format PDF, Les
médiathèques de comités
d’entreprise, aujourd’hui,
accompagnée d’une
présentation de la Charte
pour le développement de
la lecture en entreprise,
le texte fondamental
sur le sujet. Ce travail se
décline en dix chapitres
substantiels énonçant une
réalité, une identité, un
partenariat, un avenir, un
patrimoine, une nécessité,
une ambition, une liberté,
un plaisir, un droit qui
font des bibliothèques/
médiathèques sur le
lieu de travail un espace
essentiel de la citoyenneté
et de la démocratie, et
une singularité dans le
réseau général de la lecture
publique.
Le groupe de travail
a répondu aussi
aux demandes des
professionnels souhaitant
des articles pour les revues,
comme le BBF par exemple,
ou des interventions lors de
journées d’études, comme
celles organisées par le
groupe régional de l’ABF
Poitou-Charentes-Limousin
ou le Service du livre et des
bibliothèques du CCE SNCF.
C’est aussi à l’initiative du
GT que le bureau national a
pris la décision d’adresser
une lettre le 10 mars 2008
aux secrétaires de comités
d’entreprise afin que les
départs à la retraite des
militants bénévoles soient
compensés par des emplois
professionnels.
Le groupe va continuer les
trois prochaines années
ce travail de recherche et
de sensibilisation pour
rendre visible le sens
des médiathèques de
comités d’entreprise qui
contribuent d’une manière
originale à participer de
la valorisation de l’indice
d’épanouissement humain.
■ ÎLE-DE-FRANCE
11/02 : 2e journée du
cycle sur « Bibliothèques
et partenariats » initiée
en octobre 2009 : « Les
partenariats à toutes les
étapes de la chaîne du livre,
de la constitution des fonds
jusqu’à la sensibilisation
des publics spécifiques ».
Au programme :
connaissance du territoire,
constitution des collections,
mise en place et valorisation
des services.
Rens. et inscr. Ophélie
Ramonatxo : 06 70 84 00 07
/ Gabriel Lacroix : gabriel.
lacroix3@orange.fr
Précisions sur : www.abf.
asso.fr
■ MIDI-PYRÉNÉES
18/01 : suite à l’AG du
matin, de 14 à 18 h :
conférence et table ronde
autour du livre de Martine
Poulain, « Livres pillés,
lectures surveillées. Les
bibliothèques françaises
sous l’Occupation » en
présence de l’auteur,
avec Anne-Marie Pavillard
(archives de la BDIC) et
Jean-Claude Kuperminc
(bibliothèque et archives
de l’Alliance israélite
universelle), suivie
d’un débat modéré par
Brice Torecillas. Journée
organisée en partenariat
avec le pôle Société de la
médiathèque José Cabanis.
Grand auditorium de la
médiathèque José Cabanis.
]
Inscription gratuite : agnes.
bach@univ-tlse2.fr
■ PACA
Un voyage d’étude à San
Francisco est à l’étude
pour un groupe de 10 à
15 personnes en mars ou
avril. Programme en cours
d’élaboration autour de
la bibliothèque publique
de San Francisco et ses
26 annexes, un volet
« développement durable et
bibliothèques », la Berkeley
Library, la médiathèque de
l’Alliance française et la
bibliothèque de la California
State East Bay University.
Une bourse sera proposée
aux adhérents ABF PACA en
fonction de leur grade pour
la participation aux frais
de vol et d'hôtel (les frais
de repas, visa, assurance
restant à la charge des
participants).
Dates envisagées : 3-10/03,
21-28/03 ou 23/04-1/05.
Si vous êtes intéressé,
nous contacter pour faire
part de votre préférence
sur www.doodle.com/
iqwgxsfeu9pnik6u
Informations
complémentaires dès que
possible sur les pages
régionales du groupe.
Organisatrices : Virginie
Chaigne et Estelle Cayla.
Inscription : geboli@mairiemarseille.fr
■ PARIS
Visites de la bibliothèque
Sainte-Barbe (cf. dans ce
numéro pp. 108-109), les
vendredis 8/01, 5/02 12/03,
9h15 à 10h45. Elles se
poursuivront les 9/04, 7/05
et 4/06.
Inscriptions (dans la limite
des places disponibles) :
David Matarasso : david.
matarasso@univ-paris3.fr
89
[
Actualités de l’ABF
Voyage d’étude
Groupe Poitou-Charentes-Limousin
Un tour en Finlande
Voyage d’étude en Finlande, 23-28 février 2009
Seize bibliothécaires ont fait ce qui prend désormais figure de pèlerinage 1 : le voyage en Finlande est
aux bibliothécaires ce que le voyage à Bayreuth fut aux wagnériens, une équipée aux sources de la
« musique de l’avenir ». En neuf étapes.
© AM Delaune
© Annie Zukowski
Fin-land, suo-mi : « terre des marais »
Claude Simon
Bibliothèque Metsö (Tampere).
1. Cf. « À la découverte du modèle finlandais », par
le groupe ABF-Lorraine, Bibliothèque(s), n° 37, mars
2008, pp. 64-67 ; « Les bibliothèques en Finlande »,
par le groupe ABF-Rhône-Alpes, (http://abfrhonealpes.midiblogs.com/archive/2008) ; « Compte
rendu du voyage d’études 16 au 22 mai 2006 », par
le groupe ABF-Normandie (www.abf.asso.fr, pages
régionales Normandie, rubrique Archives).
90
> Cyber-café, studio musical,
serre ou magasin…
Harri Annala, un des responsables de
la Kirjasto 10 (Bibliothèque 10), nous
reçoit. Ce « 8e frère 2 » guidera nos
pérégrinations dans le réseau HelMet 3
qui relie les bibliothèques d’Helsinki,
Espoo, Vantaa et Kauniainen.
Située au numéro 10 de l’immeuble de la Poste, en face de la
gare au centre d’Helsinki, elle est
spécialisée en musique et multimédia. Ouverte 78 h par semaine,
jusqu’à 22 h, ou 20 h le week-end,
elle s’adresse plus particulièrement aux jeunes. Son personnel
est jeune lui aussi, masculin et
décontracté. Très compétent aussi
2. Allusion au roman d’Aleksis Kivi, considéré
comme fondateur de la littérature nationale,
Les Sept Frères, ndlr.
3. www.helmet.fi
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
pour accompagner les usagers dans
leurs projets d’enregistrements sonores,
de montages vidéo, d’émissions de radio
ou sur Internet, ou même pour bâtir sur
place un spectacle après avoir repoussé
les rayons. Harri nous dit fièrement qu’on
vient ici « pour voir un pote ». Un peu à
l’étroit dans ses 1 000 m2, la bibliothèque
propose quand même 47 000 CD, des
© Sylvie Brachet
Rajaton kirjasto – sivistyksen ja elämysten lähde elämänkaaren kaikissa
vaiheissa = Bibliothèque sans frontière – source de lumières et d’inspiration tout au long de votre vie.
Autrement dit « Enjoy life », ainsi que
Kristina Virtanen, responsable de l’accueil des bibliothécaires étrangers à
Helsinki, résume le projet 2006-2010
pour les bibliothèques publiques du
département Culture au Ministère finlandais de l’Éducation. Au programme
des voyageurs, ce seront neuf visites
de bibliothèques, minutieusement
organisées…
Bibliothèque Pohjois-Haaga (Helsinki).
Helsinki Bibliothèque 10 (Helsinki) : écouter
confortablement de la musique classique.
]
© Agnès Gastou
© Agnès Gastou
Actualités de l’ABF
Bibliothèque Metsö (Tampere), vue panoramique.
> Comme à la maison…
entre amis
La nuit tombe maintenant et, dans un
quartier plus urbanisé, la petite biblio-
lise », et elle n’en manque pas. Quant
à son adjoint, qui sait bien qu’il ne sera
jamais riche puisqu’à formation égale 4
les bibliothécaires sont nettement moins
rémunérés que les enseignants, il nous
dit toutefois son plaisir d’animer un club
de lecteurs à la maison de retraite voisine
où il retrouve son vieux professeur de littérature qui l'impressionnait tant jadis.
Saara nous vante la plasticité de leurs
banques d’accueil sur roulettes où l’on
peut se mettre « côte à côte avec l’usager pour rechercher ensemble l’information ». Elle dit que « dans une petite
équipe, dès qu’on a une idée, on la réa-
Très contrastée, la Bibliothèque
Rikhardinkatu occupe un bel édifice
> Musée, broc’,
havre de paix
4. 2 agents sur 3 sont qualifiés : recrutement à Bac+3
ou +5, diplôme universitaire incluant des mentions
en sciences de l’information et stages. 3 universités
délivrent ces formations : Tampere, Oulu, Turku.
© Marie Christine Plaignaud
À quelques kilomètres de là, en pleine
nature semble-t-il, la Bibliothèque Viikki
dite « Korona », ronde et bleue, offre des
espaces lumineux avec trois jardins d’hiver – égyptien, planté de papyrus, japonais, façon zen et méditerranéen, avec
citronniers – grâce à la double paroi de
verre qui l’englobe d’air chaud. Là, on ne
craint pas de prêter des documents d’un
type inattendu comme des bâtons de randonnées ou des compteurs pour mesurer
la consommation des appareils ménagers, au gré des partenariats locaux,
associatifs ou municipaux. Conservant de
nombreuses collections, elle se présente
sous forme de magasins en libre accès
avec une salle de travail ouverte en soussol 24h/24. Viikki vit harmonieusement
sa mitoyenneté avec la Bibliothèque centrale de l’Université d’agriculture, partageant une Salle des périodiques communiquant entre les deux bibliothèques.
thèque Pohjois-Haaga nous apparaît
de la rue en pleine activité. Tous les
écrans, comme mis en vitrine, sont visiblement occupés. Saara Ihamäki et son
adjoint sont là disponibles pour nous
accueillir ; leur site Internet l’indique :
ici, on peut louer un bibliothécaire (pour
45 minutes !). Tout simplement, ils nous
disent leur joie d’avoir participé au
rajeunissement de ce lieu carré et clos,
« d’allure soviétique », et d’avoir vendu
un tiers des collections « un beau jour de
folie ». Place faite aux usagers !
© Sylvie Brachet
partitions, des DVD dans des espaces
diversifiés d’écoute – fauteuils clubs
pour le classique, déco ethnique pour
les musiques du monde… –, un studio
d’enregistrement, une salle multimédia.
Au cœur de la capitale d’un pays qui
compte 30 orchestres symphoniques,
elle fait partie de la « ceinture musicale »
d’Helsinki, à deux pas du chantier de la
Philharmonie Sibelius.
Bibliothèque Rikhardinkatu (Helsinki),
les fichiers livrés aux artistes .
Bibliothèque Rikhardinkatu (Helsinki),
accueil.
91
[
Actualités de l’ABF
Horaires d’ouverture : très larges, de 10 h à 20-22 h, et toujours le dimanche
après-midi.
Automatisation des services : automates de prêt et machines de tri pour les
documents rendus. La lecture du code-barres entraîne chaque document vers
boîte ou chariot, prêt à partir pour sa destination aller ou retour.
Travail en réseau : signifie pour les usagers des services très développés sur
le Web, comme le service des réservations. HelMet offre 2 millions de documents réservables à domicile, dans la limite de 30 par personne. Ce service
très demandé se paie 0,50 €. Pour les bibliothécaires, le travail en réseau
signifie la centralisation des acquisitions et du catalogage à la Bibliothèque
centrale ainsi que la conservation dans un dépôt central. Une autonomie est
préservée : sélection et désherbage, choix du classement. Côté conservation,
chacun peut constituer sa petite réserve, ou vendre à 1 ou 2 €.
Temps de travail interne (back office) : dans les bibliothèques du réseau
Helmet, il n'excède pas 20 % des 36 h hebdomadaires. La priorité est d’être
au contact des publics. Les documents facilement classables – albums, BD
par exemple – se passent très bien d’une cote.
© Agnès Gastou
Mobilier : mobile et adapté. Les écrans sont souvent disposés en respectant
une certaine discrétion mais la fantaisie règne aussi. Ainsi, des stations-services de l’information (Information Gas Service 1) sont installées au carrefour,
sur le trottoir ou au fond de la vénérable Kirjasto Rikhardinkatu.
Bibliothèque Apple (Espoo), « siège téléphone ».
Profils : les profils des bibliothécaires varient selon les caractéristiques des
établissements. Au pays de Linus Torvalds (Linux) et de Nokia (téléphonie
mobile), ils doivent développer des compétences pointues pour une population très éduquée.
© Agnès Gastou
1. http://igs.kirjastot.fi/en-GB/iGS
© Annie Zukowski
Bibliothèque Sello (Espoo), « machine de tri des retours ».
Bibliothèque Sampola (Tampere), la maison du conte.
92
construit pour elle au XIXe s., restructuré à la fin du XXe par un bel
escalier en volute qui distribue
les différents espaces. À l’occasion de cette métamorphose, la
bibliothèque s’est spécialisée
dans les arts. Son directeur,
Jorma Mähönen, nous présente
très courtoisement l’artothèque
« inspirée » de celle de la Maison
du livre de Villeurbanne (69),
qu’il visita en 1989 et dont il
garde précieusement le dossier de présentation. C’est une
galerie encombrée de tableaux
et d’objets qui est gérée avec
une association d’artistes et qui
attire les amateurs. Sur chaque
œuvre sont indiqués deux prix :
celui de la location mensuelle
et le prix de vente si l’on souhaite s’approprier l’objet. Par
ailleurs, la bibliothèque expose
des livres d’artiste dans les
antiques vitrines boisées, et les
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
anciens fichiers avec des tiroirs à malice
sont eux-mêmes devenus objets d’art.
C’est un joyeux mariage de l’ancien et
du nouveau.
Il faut prendre le train pour se rendre
à Espoo. Les coquettes gares en bois
ponctuent sous la neige une sorte de
conte de fée qu’on aurait lu autrefois.
Nous nous rendons cependant au
centre commercial Apple où des oriflammes et une passerelle de lecture
suspendue au-dessus de la galerie marchande nous signalent la bibliothèque.
Havre de sérénité dans un univers marchand. L’accueil est gradué, des toutpetits aux plus grands, marqué par des
espaces spécifiques. Un immense sofa
incite le passant à une pause. Là, en
buvant un verre d’eau fraîche, on nous
apprend qu’un troubadour va régulièrement d’une bibliothèque d’Espoo à
l’autre chanter et animer des séances
poétiques. Et si au café voisin nous trouvons des livres de la bibliothèque qui
traînent sur les banquettes, ce n’est pas
]
© AM Delaune
© Agnès Gastou
Actualités de l’ABF
Bibliothèque Sello (Espoo), vue générale.
un hasard : le club de lecteurs s’y réunit
souvent. Mais à la bibliothèque il n’y a
rien à vendre.
> Office municipal, théâtre
et salle de concert
La Bibliothèque Sello est située dans un
autre centre commercial. Spacieuse, ses
5 800 m2 sont répartis sur deux niveaux ;
le rez-de-chaussée, accessible de l’esplanade, est une véritable agora. Lieu de
transaction de documents, on y retire ses
réservations (classées par date sur des
dizaines de mètres linéaires). Un bureau
municipal – état-civil, tickets de transports, informations diverses – occupe
un coin à droite. Les adolescents sont
accueillis à leur département par des
bibliothécaires issus de l’immigration :
livres bien sûr, CD, DVD, mais aussi jeux
de société et jeux vidéo leur sont proposés. Là aussi, on retrouve les copains.
La bibliothèque offre une multitude
de petites salles vitrées : ici, on voit un
groupe occuper la salle de jeux multimédia, là c’est un vieux monsieur qui joue du
trombone et, à l’entrée d’une salle informatique, on peut lire les horaires pour
trouver quelqu’un qui va vous dépanner
dans vos diverses manipulations…
À Tampere, 200 km au nord, c’est l’enthousiaste Pälvi Karlstedt qui nous
accueille dans sa célèbre Metsö, la bibliothèque municipale nichée dans un jardin.
Pälvi a collaboré à ce bâtiment en forme
de coq de bruyère avec les architectes
concepteurs, ainsi qu’au choix du mobi-
Bibliothèque Sello (Espoo), zone silence.
lier, jusqu’au moindre détail. Elle adhère
à l’esprit du projet, très finlandais : blanc
cassé du ciel neigeux, bleu des lacs en
été, vert des sapins de la taïga… Des
miroirs à la hauteur des enfants ont
été disposés au bout des rayons pour
refléter les arbres et le ciel. Une salle de
théâtre nous émerveille avec ses poufs
dépliables, ses vitrines débordantes de
marionnettes et la séance improvisée que
nous offre Pälvi en français. Les sièges,
tels ces bancs coffres encombrés de nounours des forêts lapones, sont de toutes
tailles et pour tous les usages. Grâce
des courbes des voûtes, des lampes et
de l’auditorium, noté meilleure salle de
concert de Tampere.
Mais il faut s’imprégner vite car Elina
Harju nous attend déjà pour présenter
« son » Netti-Nysse 5, un grand bus qui va
chercher et embarque les usagers pour
de ludiques initiations. Son objectif :
apprendre à des publics âgés ou isolés
comment communiquer avec les outils
modernes. Elina nous rappelle que la
Finlande est vaste (3/4 de la superficie
de la France) et que ses 5 millions d’habitants ont tendance à se disperser dans la
belle nature. Ce bus coloré nous dépose à
la Bibliothèque Sampola, dernière étape.
Au sein de cette banale bibliothèque carrée de 1 000 m2 est enchâssée la Maison
de Blanche Neige ! Fonctionnellement,
c’est la salle d’Heure du conte, mais au
pays de Père Noël, on sert le conte à
toute heure semble-t-il !
Dans ce voyage, chacun partait sans
doute avec ses propres interrogations.
J’étais moi-même curieuse de nos collègues finlandais : de les voir à l’œuvre
dans leur contexte, animant des bibliothèques réputées pour leur dynamisme.
Finalement il me semble que la loi très
démocratique de 1998 6, qui oblige les
communes à proposer des services de
documentation et d’information de bon
niveau et adaptés, n’est pas à l’origine
de ce dynamisme. Sans aucun doute, la
loi est un appui, et en dix ans de nombreuses bibliothèques ont été construites
et rénovées. Mais là comme souvent, la
loi apparaît comme la juste reconnaissance d’un état de fait, car il est bien certain qu’aucune loi ne saurait susciter un
tel engagement des professionnels que
l’on a pu rencontrer, qui tous font preuve
d’une souplesse déterminée à coller à la
réalité de leurs concitoyens et les aider à
goûter aux joies de la vie.
Anne-Marie DELAUNE
IUFM du Limousin
6. La loi de 1998 réactualise celle de 1928 : 1. Les autorités locales ont obligation d’organiser les services de
bibliothèques et d’information ; 2. La bibliothèque est
un service municipal de base ; 3. Son utilisation et le
prêt sont gratuits ; 4. Des personnels qualifiés doivent
être en nombre suffisant et les équipements renouvelés
souvent ; 5. La qualité des services doit être évaluée, en
particulier l’accès à ces services. www.lib.hel.fi
Le rapport 2008 de la bibliothèque
d’Helsinki est consultable en ligne. Il
est éloquent : www.lib.hel.fi/en-GB/
5. www.tampere.fi/kirjasto/nettinysse
93
[
Reportages
ABF-Groupe Art
Des bibliothèques d’art vues de Florence
Actualités de la pré-conférence Ifla 2009
© Hanzade Uralman
L’engouement pour l’Italie qui s’est développé dès le Grand Tour s’est confirmé lors de la rencontre des
bibliothécaires d’art à Florence du 19 au 21/10 2009. Cette ville renferme des collections remarquables
pour les chercheurs de niveau international. Voici un aperçu de quelques-unes de nos découvertes…
Vue de la bibliothèque du musée d'art
moderne d'Istanbul.
C’est grâce aux rencontres organisées
par l’Institut allemand d’histoire de
l’art, le musée des Offices, la Villa I Tatti
et la bibliothèque Marucelliana que
nous avons pu découvrir ces bibliothèques spécialisées qui forment à
Florence une sorte de campus et sont
financées soit par les instituts étrangers
soit par les pouvoirs publics italiens.
Nous évoquerons trois leitmotiv des
bibliothèques de musées et les activités de deux instituts remarquables
avant de présenter des ressources
documentaires spécialisées que les
adhérents du groupe Art gagneraient
à utiliser.
> Des bibliothèques de
musées : réseauter 1, valoriser
les fonds, élargir les publics
La session d’ouverture a été menée
avec brio par Claudio Di Benedetto,
directeur de la bibliothèque du musée
des Offices qui a présenté la longue
histoire de l’institution et résumé
les caractéristiques de la majorité
de ces bibliothèques : une politique
d’acquisition établie en fonction des
1. Terme utilisé dans les bibliothèques du Québec.
94
collections du musée et des besoins
documentaires des personnels scientifiques, un attachement très fort
des usagers internes à « leur » outil
de travail – ceux-ci estimant que les
règles d’accès au prêt et aux fonds
doivent leur être spécifiques, enfin,
un Département du musée qui doit
défendre sa place au sein de l’institution puisqu’il est considéré comme
un centre de coûts par la direction à la
différence des services d’expositions
qui génèrent des ressources propres.
Au musée du Prado, le transfert de la
bibliothèque dans un nouveau site en
2008 a marqué une étape importante
de la modernisation des bibliothèques
spécialisées espagnoles. Ce musée
national, créé en 1819 pour accueillir
les collections royales de peintures, a
été doté d’une véritable bibliothèque :
salle de lecture spacieuse dans la
Cason del Buen Retiro, accès libre aux
rayonnages, installation de compactus
pour préserver une partie des 60 000
volumes dont 4 500 livres antérieurs
à 1900, 1 000 titres de périodiques
ainsi que des catalogues de vente.
Entre 2003 et 2007, les acquisitions
ont crû de manière notable pour combler certaines lacunes tandis que le
fonctionnement a été amélioré grâce
au logiciel ABSYS qui a permis le prêt
informatisé ainsi qu’un signalement
dans le catalogue collectif des bibliothèques patrimoniales espagnoles,
de 2 000 volumes rares du XVIe siècle
au XIXe siècle. Outre la mise en valeur
de fonds particuliers comme celui de
José de Madrazo, la bibliothèque a
participé au projet de bibliothèque
virtuelle du réseau des musées nationaux espagnols.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Le lancement imminent du catalogue
collectif pour les musées espagnols
répond à un besoin de visibilité de
ce réseau. Ces bibliothèques ont été
conçues à la suite de textes réglementaires publiés en 1901 et 1903 mais
leur situation se révèle contrastée.
Malgré un renouveau depuis la fin du
Franquisme, un bilan a déploré, en
2005, un déficit en professionnels et
l’absence de catalogage informatisé. Il
a préconisé par ailleurs la création d’un
catalogue commun à 17 bibliothèques.
Associé à une volonté politique d’accueillir un public plus large, ce nouveau
catalogue va permettre de faire évoluer
à la fois le fonctionnement interne et la
coopération en matière d’acquisitions
et d’échanges entre les bibliothèques.
La mise en valeur des fonds constitue
un objectif primordial des bibliothèques
d’art à l’heure où la promotion des institutions passe par le réseau internet.
Tel est le défi qu’a relevé la bibliothèque
Gulbenkian en commémorant le legs
effectué par S. Gulbenkian au Portugal il
y a cinquante ans. La numérisation de sa
bibliothèque personnelle, précédée par
des travaux de conservation et de catalogage, témoigne de sa passion exceptionnelle pour les œuvres d’art, y compris les
manuscrits et les livres, qu’il considérait
comme « ses enfants ». L’histoire de
sa démarche de collectionneur, de ses
goûts esthétiques et de ceux de son
époque est ainsi devenue mieux connue.
La bibliothèque du musée d’art
moderne d’Istanbul s’est démarquée
quant à elle des établissements intégrés dans les universités ou les centres
culturels par une ouverture plus large
vers le grand public. Sa politique documentaire a été orientée vers les artistes
Reportages
L’Institut allemand d’histoire de l’art à
Florence a été conçu à la fin du XIXe s.,
à une époque où prévalait l’idée que
les artistes allemands devaient être en
contact avec les modèles artistiques italiens. Cet établissement a conservé sa
vocation de soutien à la recherche, de
plus en plus interdisciplinaire, en développant différentes actions : accueillir
une cinquantaine de chercheurs par
an dont 18 boursiers, offrir toutes les
ressources utiles à leurs travaux par le
biais d’une documentation exhaustive
sur l’Italie centrale et plus largement
sur le monde méditerranéen. En bref, le
fonds se distingue par l’attention accordée aux revues et aux photos.
Dans ce but, la photothèque de l’institut
a lancé de nouveaux services : la numérisation de dessins sur l’héraldique et de
sculptures des XIIe et XIIIe s. en témoigne.
Ce dernier projet entend favoriser l’étude
des échanges culturels et la conservation des objets. Vous serez probablement impressionnés commee nous lors
de la visualisation du pilote du projet
Cenobium : « C’est Pixar, appliqué aux
chapiteaux ! », a résumé une collègue.
Fruit d’une collaboration entre l’institut
allemand et l’université de Pise, ces
prises de vues en 3D peuvent être feuilletées à distance.
Quant à la Villa I Tatti, c’est le résultat
d’un don confié à l’université d’Harvard (MA) en 1959. Bernard Berenson
considérait qu’il vivait dans « a lay
monastery », « a library with a house
attached 2 ». Passionné par l’art italien
2. Un monastère laïc, avec une bibliothèque à
laquelle était rattachée sa maison.
Michæl Rocke, directeur de la
bibliothèque, nous a donné
des précisions concernant
l’évolution des fonds. Comme
tout collectionneur privé,
Berenson avait un point de
vue assez éclectique quant
au choix des ouvrages mais
où la peinture et l’archéologie
dominaient. Vers 1960, l’université d’Harvard a arrêté une
politique d’acquisition plus
systématique, centrée sur
la Renaissance vue sous un
angle pluridisciplinaire.
Aujourd’hui, les fonds se
révèlent assez différents de la
collection d’origine : ainsi, un
cinquième de la bibliothèque
provient de la collection initiale
de Berenson.
DR
> Bibliothèques d’instituts :
se distinguer et innover
et singulièrement par les primitifs, son épouse et lui ont
disposé leurs œuvres d’art,
livres compris, dans l’ensemble de leur domicile. Une
cinquantaine de boursiers y
séjourne annuellement pour
faire des recherches sur la
Renaissance.
DR
turcs modernes et contemporains ainsi
que la muséologie. Située dans un
bâtiment à l’architecture résolument
novatrice, la bibliothèque est devenue
une vitrine des activités du musée,
envisagé comme un lieu de rencontre
social et éducatif. Au-delà de la période
de lancement, la question va se poser à
terme de savoir quels seront les moyens
disponibles pour pérenniser son fonctionnement.
]
En haut : Uffizi, conférence à la bibliothèque du musée
des offices ; en bas : Villa I Tatti, salle de conférence.
• 160 000 volumes et 617 périodiques y
sont rassemblés, 40 % des documents
ressortissent au domaine de l’histoire
de l’art ;
• le champ de la musique est en pleine
expansion ;
• les fonds spécialisés font toute l’originalité de la collection qui est composée de manuscrits (lettres du légataire,
biographies, etc.) et avant tout de photos prises par Berenson lui-même puis
complétées par la voie de multiples
legs ;
• les ressources électroniques sont
considérables car gérées par l’institution mère ;
• l’indexation sujet correspond à la classification LC (Library of Congress).
La photothèque a fait l’objet d’un catalogue maison, en cours d’informatisation. Les efforts portent prioritairement
sur l’identification des œuvres orphelines, perdues, rares. C’est un choix
stratégique pour la recherche comme le
sont les développements de consortia.
> Iris et ARTstor :
coopérer et négocier
Les technologies disponibles, les coûts
d’investissements, la complexité du
droit d’auteurs sont de puissantes incitations à mutualiser les ressources.
Consortium régional fondé en 1993,
le catalogue collectif Iris a facilité la
localisation de ressources disséminées
dans les institutions florentines. La
couverture documentaire porte sur la
Renaissance italienne, la muséologie,
la restauration et la conservation, l’histoire de l’art et les humanités. Cet outil
n’a cessé de s’enrichir par l’intégration
de fichiers rétroconvertis et surtout de
catalogues d’exposition et d’images. Il
sera complété prochainement par des
biographies et des visites virtuelles du
pôle muséal florentin. Outre les 250 000
95
[
Reportages
DR
Leonardino ; suivront prochainement la
Galerie du costume et la Galerie d’art
moderne.
© Christiane Olde-Choukair
Visite privée du Corridoio Vasariano (corridor de Vasari
au dessus du ponte vecchio) au musée des Offices.
De gauche à droite. L. Trunel, C. Granger, C. Older,
C. Di Benedetto, J. Ebeling, C. Arnaud.
notices tous supports confondus,
de nouveaux partenaires ont rejoint
cet ensemble, dont la bibliothèque
Par ailleurs, la base d’images ARTstor
est un exemple d’outil fédératif mis
en place par les pays anglo-saxons
selon un modèle économique payant.
Destinée à la communauté scientifique,
elle a intégré les dernières avancées des
technologies. À l’instar de JStor, base
de données d’archives de périodiques,
ARTstor a bénéficié au démarrage de
l’appui financier de la Fondation Mellon.
Transformée en organisme autonome
juridiquement sans but lucratif, cette
base d’images a désormais numérisé plus d’un million de documents
issus notamment de fonds photographiques détenus par des musées, des
bibliothèques d’artistes, des photothèques. C’est un regroupement de
photothèques existantes, consultables
à distance par les historiens d’art qui
ont toujours eu un besoin aigu de faire
appel à des reproductions d’œuvres
d’art pour étudier et faire connaître les
collections. À la différence des moteurs
de recherche généralistes, ARTstor a
opté pour une démarche éditoriale en
amont. Ce choix couvre l’histoire de l’art
occidental et les disciplines connexes,
et l’accent est mis désormais sur l’art
CONTINUEZ LA VISITE…
En Italie…
• Ministère de la Culture italien : www.beniculturali.it
• Bibliothèque Riccardiana : www.riccardiana.firenze.sbn.it
• Bibliothèque Marucelliana : www.maru.firenze.sbn.it
• Bibliothèque Laurentine : www.bml.firenze.sbn.it
• Kunsthistoriches Institut de Florence : www.khi.fi.it
• Villa I Tatti : www.itatti.it
DR
• Catalogue collectif spécialisé Iris : www.iris.firenze.it
Bibliothèque Riccardiana.
• Cenobium : projet en 3D http://cenobium.isti.cnr.it/index.php
Et ailleurs…
• Espagne – Catalogue collectif des bibliothèques patrimoniales espagnoles :
www.mcu.es/bibliotecas/MC/CCPB/index.html
• Portugal – Bibliothèque Gulbenkian : www.biblarte.gulbenkian.pt/main.asp
• Turquie – Bibliothèque du musée d’art moderne d’Istanbul : www.istanbulmodern.
org/en/f_index.html
96
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
extra-occidental, l’art contemporain,
l’architecture et l’art islamique.
Le défi à relever consiste autant à faire
migrer des ressources visuelles traditionnelles (photos, diapositives) vers
des supports en ligne qu’à trouver des
solutions pour améliorer les modalités
d’accès grâce aux possibilités offertes
par l’environnement informatique. Par
exemple, ARTstor permet à ce jour d’organiser sa propre bibliothèque d’images,
de regrouper des documents dispersés
physiquement selon des thèmes, de
faire des annotations, de comparer des
œuvres qui ont fait l’objet de différentes
attributions ou restaurations, d’analyser
le détail des images ainsi que de partager
des ressources entre des communautés
de collègues ou d’étudiants. En résumé,
ARTstor vise à créer un nouvel espace
de travail pour la nouvelle génération
de conservateurs. Le modèle économique qui est suivi ici diffère des actions
menées en faveur des archives ouvertes
soutenues par certaines institutions de
recherche européennes, notamment,
comme l’a rappelé J. Simane à l’issue
de la conférence, le Kunsthistorisches
Institut de Florence.
Outre deux communications passionnantes sur le peintre Sasseta
(par M. Israels, historienne) et sur les
recettes mentionnées dans des manuscrits anciens (par P. Baraldi, chimiste),
la visite de trois prestigieuses bibliothèques patrimoniales a rendu le
séjour toscan particulièrement mémorable pour le groupe d’une soixantaine de bibliothécaires que nous formions. Nous vous invitons à découvrir
une partie de leur splendeur en vous
connectant aux sites internet de « la
Marucelliana », « la Riccardiana » et
« la Laurenziana ». Pour les adhérents
du groupe Art de l’ABF, l’association
entend donner une large audience à ces
échanges d’expériences en les poursuivant par un voyage d’études à Florence
et surtout à Rome en 2010.
Cécile ARNAUD
Service des bibliothèques,
des archives et de la documentation générale (SBADG),
Direction des Musées de France
Reportages
]
Viabilité environnementale et bibliothèques
Un nouveau groupe d’intérêt spécialisé de l’Ifla
En 2008, au 74e congrès de l’Ifla à Québec, une vingtaine de bibliothécaires rassemblés autour des
thématiques du changement climatique, du développement durable, et de leurs implications dans le
monde des bibliothèques constatent qu’une structure dédiée à ces problématiques y fait défaut. Ils
votent sa création : le groupe « Viabilité environnementale et bibliothèques 1 » est né.
> Qui sommes-nous ?
Considérant que le rôle de l’humanité
dans le changement climatique et la
notion de développement durable sont
au cœur de la société, et par conséquent au cœur des bibliothèques,
Viabilité environnementale et bibliothèques se donne pour mission de
défendre et promouvoir le développement durable au sein des bibliothèques, en particulier sur le plan
environnemental.
Ses objectifs principaux sont de :
• lister les effets du changement climatique sur les bibliothèques (modification des conditions de stockage et de
préservation, isolation des constructions, impact sur les finances des
bibliothèques, management…) ;
• appliquer de bonnes pratiques
environnementales (récupération des
eaux de pluie, utilisation des énergies
renouvelables, limitation des impressions, etc.) ;
Fort du soutien de représentants éminents de l’Ifla – Marian Koren (PaysBas), Pascal Sanz (France), JeanPhilippe Accart (Suisse), entre autres –,
ils réunissent vingt-cinq signatures
leur permettant de prétendre au nom
de Groupe d’intérêt spécialisé ou
Groupe d’intérêts spéciaux 2 (SIG).
Selon les statuts de l’Ifla, les groupes
d’intérêt spéciaux peuvent être établis
de façon informelle et pour un temps
donné, pour permettre à des groupes
de membres de discuter des questions
spécifiques professionnelles, sociales
et culturelles liées à la profession. Les
groupes de discussions peuvent être
créés pour deux ans renouvelables et
doivent être soutenus par une section 3.
Après de nombreux contacts avec les
sections, le groupe obtient le soutien
2. En anglais : Special Interest Group – SIG.
3. Voir www.cfifla.asso.fr/accueilifla/introiflacorps.
htm#3
de la section Préservation et conservation, dirigée par Per Cullhed. Fin
décembre 2008, le SIG Viabilité environnementale et bibliothèques est officiellement créé.
Ce statut de SIG permet d’obtenir :
• 1h30 de session pour quatre congrès
de l’Ifla consécutifs. En l’occurrence,
pour la période 2009-2012 ;
• la mise à disposition d’une salle et
de tout le matériel technique afférent ;
• l’inscription de la session dans le
programme officiel (livret distribué au
3 000 participants et présence sur le
site officiel du congrès) ;
• l’autorisation de lancer des appels
à communication pour les prochains
congrès ;
• une page web sur le site Internet de
l’Ifla www.ifla.org/en/environmentalsustainability-and-libraries ;
• une liste de diffusion http://infoserv.
inist.fr/wwsympa.fcgi/info/ensulib.
• proposer des recommandations environnementales à la profession (recyclage de documents périmés, utilisation de matériel biodégradable, etc.) ;
L’IFLA
• accroître et promouvoir les ressources documentaires et des services
de bibliothèques liés à la durabilité
(développement de collections sur les
thèmes environnementaux, expositions, assistance, etc.) ;
• 5 divisions : types de bibliothèques, collections de bibliothèques, services de
bibliothèques, soutien à la profession, régions ;
• accroître la prise de conscience des
bibliothécaires sur les sujets environnementaux.
1. En anglais : « Environmental Sustainability and
Libraries ».
Son organisation 1 repose sur une structure complexe se composant de :
• 3 piliers : société, profession, membres ;
• 6 programmes fondamentaux ;
• 48 sections ;
• 11 groupes d’intérêts spécialisés ;
• 1 groupe de discussion ;
• 4 domaines d’activité conjointe.
1. www.ifla.org/en/activities-and-groups. Les informations détaillées sur l’organisation de la structure
et de ses différentes strates sont disponibles sur le site du Comité français Ifla (CFI) : www.cfifla.asso.fr/
accueilifla/introiflacorps.htm#3
97
[
Reportages
> Milan 2009.
Première session publique
a proposé cinq interventions de différentes natures 4 :
À l’occasion de sa première session
publique le 26 août 2009, le groupe
4. Textes disponibles sur www.ifla.org/annual-conference/ifla75/programme2009-en.php rubrique 168.
BÉNÉVOLE POUR LE CONGRÈS DE L’IFLA : UNE OPPORTUNITÉ À SAISIR
Quoi faire ?
Être bénévole lors du congrès de l’Ifla consiste à aider au bon déroulement du
congrès en occupant l’un des postes suivants :
• Accueil : orientation des délégués ; tenue d’un des guichets d’accueil (enregistrement et paiement, distribution des sacs de documentation, inscription aux
visites de bibliothèques et aux évènements sociaux) ; intendance de salle ; aide
aux interprètes.
• Journalisme : pour l’Ifla express.
• Informatique : aide aux intervenants pour modifier et transférer leur diaporama
dans le système informatique central ; assistance pour les postes de consultation
d’Internet ; assistance pour l’installation des posters.
• Secrétariat : assistance personnelle de l’un des membres du conseil d’administration (« governing board »).
Comment faire ?
Il est possible de prendre contact avec l’équipe organisatrice dès le congrès précédent (sur le stand de la salle d’exposition) ou via le site Ifla volunteers dès le
mois de mars. Un simple formulaire est à remplir pour candidater. Il est nécessaire
de parler au moins l’anglais.
Après acceptation de votre dossier, il vous faudra signaler les dates et heures
pour lesquelles vous êtes disponibles (pensez à bien repérer les conférences
auxquelles vous souhaitez assister à l’Ifla afin de vous déclarer indisponible à
ces moments-là).
Des avantages
Le plus précieux de tous est l’accès gratuit au congrès. En dehors de vos heures de
service, vous pourrez assister à toutes les conférences et événements du congrès.
Noter qu’être bénévole est compatible avec la bourse du CFI (Comité français Ifla)
qui ne couvre pas l’inscription au congrès pour les Français.
Outre divers avantages matériels (repas offerts, ticket de bus…) variables selon
les années, le bénévolat permet de découvrir le fonctionnement de l’Ifla : qu’est-ce
que l’Ifla express ? Le « governing board » ? Quelle différence entre la « présidente » et la « présidente élue » ? Et tant d’autres questions que vous n’avez
jamais osé poser. Les réponses vous seront révélées sur le tas…
C’est aussi un moyen de participer à l’affirmation de la présence francophone au
sein de l’Ifla. Enfin, cela permet de rencontrer des bibliothécaires du pays où se
déroule le congrès (ils constituent la majorité des bénévoles), des personnalités du
monde des bibliothèques et de mener à bien des projets grâce à un « réseautage »
efficace.
Amandine JACQUET
Médiathèque départementale
de la Drôme (site de Crest)
98
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
• Viabilité environnementale et bibliothèques. Un nouveau groupe d’intérêt
spécialisé de l’IFLA (Vincent Bonnet,
BMVR Marseille, coprésident du
groupe).
• Contribution des bibliothèques
dans la réalisation de l’objectif du
Millénaire (Onu) n°7 : garantir la viabilité environnementale (Araceli García
Martín, Biblioteca Hispánica, Madrid,
Espagne).
• Création du projet de réseau Recida
(Rosario Toril, Ceneam, ministère de
l’Environnement, « Ministerio de Medio
Ambiente y Medio Rural y Marino »,
Espagne ; Montserrat Grabolosa, Parc
naturel de la zone volcanique de la
Garrotxa, Département de l’environnement et du logement, gouvernement
autonome de la Catalogne, Espagne ;
Ana Sanchez Montanes, IEDCYT,
conseil supérieur de la recherche scientifique, ministère des Sciences et de
l’Innovation, Espagne).
• Construire un centre culturel HQE.
Une approche durable et rationnelle
(Christel Duchemann, Centre social et
culturel, Méricourt).
• Un agenda pour le groupe d’intérêt
spécialisé Viabilité environnementale et bibliothèques (Veerle Minner
Van Neygen, université Carlos III de
Madrid, Getafe, Espagne, présidente
du groupe).
Ce programme a visiblement intéressé puisque il a réuni plus de 100
participants. Dans l’objectif de tenir
informées les personnes présentes,
nous avons fait circuler une feuille de
présence et avons obtenu les cartes
de visites de certains participants.
80 personnes ont ainsi laissé leurs
coordonnées dans le but manifeste
de suivre les évolutions du groupe.
Nous sommes, à ma connaissance,
le seul groupe à avoir organisé cette
démarche durant le congrès.
De plus, le court remue-méninge
surprise (car non annoncé sur le programme officiel) de la fin de session
a permis de faire travailler en commun une quinzaine de personnes
de différents horizons. Inspiré de
la Brainstorming session d’Ellen
Reportages
]
© Christel Duchemann
1
1. Projet de Médiathèque centre culturel
et social HQE de Méricourt (62) ;
2. Bibliothèque d’Harlemmermeer
(Floriande), Pays-Bas ; 3. Médiathèque HQE
La Passerelle, Bourg-les-Valence (26).
Tise 5, mais avec une durée bien plus
courte, les participants ont travaillé 15
minutes autour de 3 thèmes : constructions, usagers et management. Cette
opération surprise a été une occasion
unique de réseautage 6, de partage
5. Nouvelle présidente de l’Ifla 2009-2011.
6. Terme québécois signifiant mise en réseau, prise
de contact.
8e PRIX IFLA MARKETING
L’Ifla récompense le meilleur
projet de marketing pour tout
type de bibliothèque par son Prix
International Ifla de marketing
(1 000 $).
Toute bibliothèque faisant la promotion de ses services peut s'inscrire.
Candidatures avant le 31/01, formulaire disponible sur : www.ifla.
org/en
Contact : dineshkg.in@gmail.com
d’expériences et de préfiguration de
pistes de développement.
> Pour conclure
Cette première session de Viabilité
environnementale et bibliothèques
est un réel succès. Le nombre de participants, mais également le nombre de
contacts noués, sont le signe que nous
répondons à un besoin d’information,
de concertation et de partage sur les
liens entre bibliothèques et développement durable. Plus largement, la
prise en compte des problématiques
du changement climatique et du développement durable montre l’émergence de la notion de bibliothèque
écologique.
Nous ne sommes qu’au début de la
démarche, et le partage des savoirs
doit encore être accru. Ainsi, il est
aujourd’hui indispensable de travailler
en concertation avec les représentants
du courant de pensée des green libraries nord-américaines. De la même
manière, il est nécessaire d’amener
les bibliothécaires des pays en voie de
développement à s’interroger sur ces
© Vincent Bonnet
3
© Vincent Bonnet
2
thèmes. C’est pourquoi nous poursuivrons notre exploration des thèmes
liant bibliothèques et viabilité environnementale lors du prochain congrès en
organisant une session active. Il s’agira
de partager le temps de session entre
présentations magistrales de réalisations concrètes et travail de groupe in
situ sous la forme d’un remue-méninges
débouchant sur des nouvelles pistes de
réflexions.
Vincent BONNET
Coprésident
Directeur adjoint
de la bibliothèque du Merlan
Réseau des bibliothèques
de Marseille
Le compte rendu complet de la session sera envoyé à toutes les personnes ayant souscrit un abonnement à la liste de diffusion : http://
infoserv.inist.fr/wwsympa.fcgi/
info/ensulib
Si cet article vous a intéressé, et si
vous aussi vous voulez participer
à ce groupe, rejoignez-nous sur
www.ifla.org/en/environmentalsustainability-and-libraries
99
[
Reportages
La Défense en mouvement
Les bibliothèques et centres de documentation du ministère de la Défense (1/3)
Organisation et collections
Peu connues du public, et guère davantage des bibliothécaires et documentalistes professionnels,
les bibliothèques de l’armée méritent un sérieux coup de projecteur. Lancé en 2007, un plan de
modernisation est en cours ; il permet de faire toute la lumière sur ces établissements un peu
particuliers dont nous ferons le tour en trois étapes.
général des bibliothèques Jean-Marie
Arnoult 3. Ce dernier document a inspiré le « Plan de modernisation des
bibliothèques de la défense », lancé
en septembre 2007 dans le cadre d’un
« mandat CRIA (comité de la réforme et
de l’innovation administratives) », organisme alors chargé, dans chaque ministère, des opérations de modernisation.
DR
> Organisation administrative
des bibliothèques du ministère
de la Défense
Manuscrit X12A : Manœuvre des dragons, fonds ancien du centre de documentation
de l’École militaire (CDEM, Paris).
Le ministère de la Défense représente
le premier lieu de l’exercice de la fonction régalienne et se caractérise par un
haut niveau de dotation budgétaire,
le second de l’État après l’Éducation
nationale. Le maintien de la dissuasion nucléaire (porte-avion Charles de
Gaulle, flotte de sous-marins nucléaires
lanceurs d’engins…) et les nouvelles
stratégies, notamment la nécessité
de forces de projection, supposent de
nouvelles armes et organisations, par
exemple les bâtiments de projection et
de commandement (BPC, type Mistral).
Aussi le ministère s’appuie-t-il sur un
fort potentiel d’études et de recherches,
développé et maintenu à travers l’histoire. Est-il besoin de rappeler ici le statut militaire de l’École polytechnique ?
Plus discrets par nature, les nombreux
centres de recherche de l’armement
bénéficient d’un soutien documentaire
de qualité.
100
Intégrant donc les activités d’enseignement et de recherche – et à un très haut
niveau –, le ministère de la Défense
s’est-il donné les moyens de la collecte
et de l’exploitation de l’information ?
Quel rôle les bibliothèques jouent-elles
dans ce contexte ?
Les fonds patrimoniaux de ces bibliothèques ont fait l’objet d’articles dans
une série de six volumes publiés en
1995 sous l’égide du ministère de la
Culture 1. Mais la connaissance des
bibliothèques de la Défense repose
essentiellement sur deux documents
synthétiques relativement récents :
le Rapport du contrôleur général des
armées (CGA) Föllmi 2 et le Rapport du
CGA Jacques Perget et de l’inspecteur
1. Patrimoine des bibliothèques de France, 5 tomes,
Payot, 1995.
2. Jean-Paul Föllmi, Rapport sur les bibliothèques
et les centres de documentation, Ministère de la
Défense, 1999.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Typologie documentaire et organisation
hiérarchique. La récente Direction du
patrimoine, de la mémoire et des archives
(DMPA), créée en 1999, a précisément
pour mission d’exercer un contrôle
scientifique sur les archives, les musées
et les bibliothèques de la Défense. Les
archives et les musées ont fait l’objet des
premiers programmes de modernisation
lancés par la DMPA, à un moment où ces
institutions patrimoniales se trouvaient
sous le feu de l’actualité législative. La
loi sur les musées date en effet de 2002,
celle sur les archives de 2008 et le ministère de la Défense ne pouvait, à tout le
moins, qu’accompagner le mouvement
de réflexion et de définition de ces institutions patrimoniales au cœur des missions de l’État. Il en va bien différemment
de la politique des bibliothèques, jamais
relayée en France, comme chacun sait,
par la volonté du législateur. Le ministère de la Défense a néanmoins initié de
lui-même une grande enquête concer3. Jacques Perget, Jean-Marie Arnoult, Rapport sur la
politique du ministère de la Défense dans le domaine
des bibliothèques, 2006.
Reportages
nant ses bibliothèques qui, comme
dans la société civile, se répartissent
entre bibliothèques de loisirs et bibliothèques d’études et de recherche. Doté
de moyens significatifs, l’audit PergetArnoult de 2006 a identifié 191 unités
documentaires, qui se répartissent en
4 catégories :
• bibliothèques des cercles militaires
et garnisons : le nombre de réponses
au questionnaire en donne 91, mais
ce chiffre pourrait être nettement plus
élevé ; il s’agit des bibliothèques de loisirs, assimilables à la lecture publique ;
• bibliothèques d’enseignement : au
nombre d’environ 60, elles dépendent
d’écoles d’enseignement supérieur ou
d’application, notamment celles qui
sont liées aux hôpitaux (bibliothèque
du service de santé des armées). Ces
organismes d’enseignement et de
recherche dépendent des états-majors
ou de directions distinctes de la DMPA ;
• bibliothèques et centres de documentation de recherche et d’administration : une vingtaine d’unités documen-
taires sont partie intégrantes de centres
de recherche, comme le Cedocar (Centre
de documentation de l’armement) ou
les services documentaires du contrôle
général des armées, de la DMPA, etc.
• bibliothèques d’institutions patrimoniales : le ministère de la Défense
compte une vingtaine de musées et de
centres d’archives, eux-mêmes dotés de
bibliothèques. Trois musées, le musée
national de la Marine, le musée de l’Air
et de l’Espace, le musée de l’Armée sont
dotés du statut d’établissement public
à caractère administratif (EPA), le service historique de la défense (SHD, service des archives de la défense) étant un
service à compétence nationale (SCN).
Les organigrammes sont compliqués
par le fait que les institutions ellesmêmes comprennent plusieurs localisations et parfois des bibliothèques
dans chacune de ces localisations.
Par exemple, le SHD est subdivisé en
autant de départements que d’armées :
Terre, Air, Mer ; tous les départements
sont localisés au château de Vincennes
]
mais, en outre, le département Marine
est doté de cinq dépôts dans les ports
militaires de Cherbourg, Brest, Lorient,
Rochefort et Toulon 4.
Organisation fonctionnelle. La DMPA
n’exerce son autorité de manière directe
que sur les bibliothèques du SHD, et joue
un rôle de coordination administrative et
scientifique de toutes les autres unités
documentaires. Aussi est-il apparu rapidement que le plan de modernisation
des bibliothèques pouvait justement
représenter l’occasion de mettre en
place une structure fonctionnelle. En
pratique, les principales bibliothèques
du ministère, soit une centaine d’unités
documentaires (bibliothèques et centres
de documentation), ont été regroupées
en cinq pôles thématiques :
• le pôle Information scientifique et
technique, bicéphale, est placé sous
la double responsabilité de la bibliothèque centrale de l’École polytech4. Cf. Jean-François Dubos « Les bibliothèques de
marine », article à paraître in Bibliothèques, n°50,
mai 2010.
Le Centre de documentation de l’École militaire (CDEM)
Au cœur de Paris, sur le site prestigieux de l’École militaire, le Centre de documentation de l’École militaire (CDEM) a ouvert ses portes
au public en octobre 2009, dans un bâtiment datant de la seconde moitié du XIXe siècle entièrement réhabilité. Cette création découle
du constat opéré en 2004 par Mme Alliot-Marie, alors ministre de la Défense : le trop grand nombre de petites bibliothèques présentes
sur le site de l’École militaire, aux missions et politiques d’acquisition souvent redondantes, nuisait à la visibilité de l’institution au
plan national comme au plan international et appelait une nécessaire réorganisation.
Si le CDEM a pour vocation première de répondre aux besoins documentaires des centres de formation et de recherche de l’Enseignement militaire supérieur, dans les domaines de la stratégie, de la défense et de la sécurité, des relations internationales et de la
géopolitique, il est également ouvert à l’ensemble des acteurs de la réflexion de défense (universitaires, chercheurs civils…). Il dispose
en outre d’un important fonds ancien (manuscrits, imprimés, cartes et plans), hérité de la bibliothèque de l’ancienne École de guerre.
Deux missions essentielles incombent au CDEM :
• la mise à disposition de ressources faisant référence : la bibliothèque, qui peut accueillir 150 lecteurs sur trois niveaux (1 800 m2),
propose l’accès à près de 100 000 monographies, 300 titres de périodiques vivants, et à des ressources électroniques spécialisées.
Tous les documents sont signalés dans le catalogue en ligne du CDEM ;
• l’offre de prestations documentaires, sous la forme de produits d’information à valeur
ajoutée (bibliographies, synthèses, dossiers documentaires, veille spécialisée, etc.), à destination des centres de recherche et de formation de l’Enseignement militaire supérieur.
Contact :
87, avenue de Suffren – 75007 Paris (pour les lecteurs extérieurs)
ou 1, place Joffre – 75007 Paris (pour les personnels accrédités sur le site de l’École
militaire)
Tél. : 01 76 64 85 98 / accueil.cdem@ems.defense.gouv.fr
www.cdem.defense.gouv.fr
© CDEM
Véronique SCHULTZ
Conservateur des bibliothèques
Directrice du Centre de documentation de l’École militaire
101
[
Reportages
sieurs centres documentaires de l’administration centrale.
Photo Gilles Zindy, © État major de l’armée de Terre
Par cette organisation thématique il ne
s’agissait pas de répondre à une exigence purement intellectuelle. Même
si les bibliothèques et centres de documentation relevant de thématiques
identiques présentent évidemment des
points communs quant au contenu de
leurs collections, le but de cette organisation demeure fonctionnel : il s’agit
de servir de relais aux actions et orientations de l’administration centrale,
d’une part, d’exprimer et de formuler
les besoins d’autre part.
Fonds ancien du centre de documentation
de l’école militaire (CDEM), Paris.
nique (BCX) et du Cedocar ; double
responsabilité, car ce réseau présente
la particularité d’associer des bibliothèques d’écoles supérieures à de
nombreux services documentaires de
centres de recherches ;
• le pôle Défense, sécurité, relations
internationales a pour tête de réseau
le centre de documentation de l’École
militaire (CDEM), tout récemment inauguré (cf. encadré) ; il regroupe les unités
documentaires des organismes de formation militaire supérieure ;
• le pôle Histoire, géographie, ethnographie a pour tête de réseau le Service
historique de la Défense ; une thématique qui s’accorde naturellement
avec l’organisation administrative de
la DMPA puisque celle-ci est l’autorité
hiérarchique directe du SHD et qu’elle
exerce la tutelle des trois musées établissements publics ;
• une logique assez proche a prévalu pour
le pôle Santé et documentation médicale, pour lequel l’organisation administrative se confond avec la thématique ;
en effet, toutes les unités documentaires
relèvent du service de santé des armées
(SSA) et la bibliothèque du Val-de-Grâce
en constitue le point central ;
• enfin, le pôle juridique et administratif a pour tête de réseau le Centre
de documentation du contrôle général
des armées et comprend d’ailleurs plu-
102
Les représentants des unités documentaires têtes de réseau se réunissent
environ tous les trois mois sous l’égide
du bureau chargé de la politique des
archives et des bibliothèques. Les premières séances ont été consacrées à
l’état des lieux des systèmes d’information (SI), sur lesquels nous reviendrons
avec le projet Isatis.
Communication interne et évaluation.
Comme toute politique de rénovation,
d’analyse et de suivi, la modernisation
des bibliothèques et centres de documentation repose sur une évaluation
(en l’occurrence : secteurs d’acquisition,
nature et nombre de documents, coûts,
rotation et pertinence des collections)
et des services aux utilisateurs (équipements, ratios d’espaces, fréquentation globale, communications et prêts
par utilisateur, etc.). Aussi, à l’instar du
ministère de l’Enseignement supérieur
pour ses bibliothèques universitaires
et du ministère de la Culture et de la
Communication (MCC) pour ses bibliothèques publiques, le ministère de la
Défense s’est doté d’un outil de mesure
et d’évaluation commun pour son réseau
documentaire. Conforme à la norme Afnor
sur l’évaluation des bibliothèques et
centres de documentation, un questionnaire a été adapté à notre ministère et diffusé largement. La collecte et l’exploitation des résultats de 2008 sont en cours.
Les informations statistiques qui en sont
issues seront restituées sous la forme
d’indicateurs constituant un tableau de
bord des bibliothèques, dans la diversité
de leurs collections et prestations.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Enfin, la DMPA a mis en place un outil
de communication de type Extranet.
Doté d’un forum et d’un espace de travail commun, le service ExtraBib est
ouvert à tout collaborateur du ministère. Présenté lors de la Première journée des bibliothécaires et documentalistes de la défense (25/06/2009), il
a vocation à assurer la cohésion professionnelle de ces métiers, et vise à
appuyer l’expression des besoins et la
diffusion des instructions et documents
méthodologiques.
> Les collections :
politiques d’acquisition
et état de la conservation
Histoire des collections. Malgré les
lacunes des catalogues, l’histoire des
fonds est relativement bien connue dans
les bibliothèques les plus anciennes.
Dans la grande diversité institutionnelle
que nous avons constatée (puisque
les bibliothèques militaires relèvent
d’écoles aussi bien que d’hôpitaux, de
musées, d’archives, etc.), il existe deux
caractéristiques communes, qui tiennent aux origines des collections et à la
période révolutionnaire.
Le mystère des origines. Nous disposons rarement d’informations sur
les origines des bibliothèques, alors
que la création des institutions dont
elles dépendent est très précisément
connue. Le cas de l’École d’application
de l’arme blindée et cavalerie (ex. École
de cavalerie) illustre cette catégorie
largement représentée dans l’histoire
de nos bibliothèques. Créée en 1763,
elle occupe encore les mêmes locaux
à Saumur (49, chef-lieu Angers). Les
archives indiquent que la bibliothèque
fut installée dès l’origine dans le bâtiment central construit entre 1767 et
1771, mais nous ne possédons aucun
inventaire avant la seconde guerre mondiale. Pourtant la bibliothèque comprend près de 500 ouvrages anciens.
Mais ils semblent provenir pour l’essentiel de la donation d’Octave Gallice,
amateur de chevaux du XIXe s.
Une autre grande institution médicale
militaire, le service de santé des Armées
Reportages
(Val-de-Grâce), fait exception à ce mystère des origines. Sa bibliothèque a en
effet été expressément créée par l’ordonnance royale du 4/08/1772 5 et n’a
connu, fait remarquable, aucune vicissitude majeure depuis ce temps.
La Révolution, événement fondateur. Si
l’origine conjecturale des bibliothèques
militaires françaises constitue la première caractéristique de leur histoire, leur
soudain et massif enrichissement lors de
la Révolution apparaît comme l’événement commun au caractère quasi fondateur. À la naissance de l’École polytechnique en 1794, le premier bibliothécaire,
le physicien Pierre Jacotot, en organisa
ainsi les collections, à partir d’ouvrages
de mathématiques et de physique. En
1797, le traité de Tolentino officialisa la
confiscation de trésors artistiques dans
le patrimoine du Vatican. L’ingénieur militaire Gaspard Monge préleva au bénéfice
de la bibliothèque de l’école environ 200
ouvrages d’art et d’architecture, notamment le traité de Vitruve édité à Venise
(1510) et relié en marocain vert aux
armes de Thomas Mahieu, secrétaire de
Catherine de Médicis 6.
Composition des collections et politique documentaire. Les bibliothèques
de cercles et garnisons contiennent des
ouvrages de loisir, de qualité et de quantité variables. Constituées en grande partie au début de la IIIe République, elles
avaient une vocation encyclopédique,
instrument de formation technique et
outil de culture générale à la disposition des officiers, de la troupe et, depuis
plusieurs décennies, de leurs familles.
Mais, comme le notent les auteurs du
rapport de 2006, les restructurations successives n’ont entraîné « aucune modification notable ni de structure, ni de
méthode » et ont abouti « à une attrition
du réseau de bibliothèques de proximité
mis en place depuis 1872 ». La dernière
grande vague de restructurations, liées
5. Pierre-Frédéric Garrett, « La bibliothèque centrale
du service de santé des armées », Actu Santé, n°84,
2004.
6. Francine Masson (Bibliothèque de l'École polytechnique), Patrimoine des bibliothèques de France
vol. 1 Ile-de-France, Payot, 1995.
à la création de la nouvelle carte militaire
(2008-2014), se traduit par le transfert
ou la cession de bibliothèques entières
au niveau des cercles et garnisons. La
DMPA, forte d’une expertise juridique,
a élaboré un corpus de textes destinés
à encadrer ces opérations dont elle
contrôle la partie scientifique (expertise des collections relevant du domaine
public). S’appliquant au seul SHD, le projet Retrival a été lancé en octobre 2009 7.
Dans les bibliothèques d’études et de
recherche, de loin les plus importantes
en nombre et en qualité, on constate
en toute logique la spécialisation des
fonds en relation avec l’enseignement
dispensé. Dans les bibliothèques des
grandes écoles ou des hôpitaux militaires, comme dans les bibliothèques
universitaires, la documentation
contemporaine consiste en traités scientifiques et techniques et en revues électroniques sous la forme d’abonnements
auprès des grands groupes éditoriaux
(7 000 titres électroniques à la BCX).
Le rapport d’audit de 2006 relève que
90 % des fonds concerne la médecine à
la bibliothèque du Val-de-Grâce, 92 %
à l’hôpital d’instruction des armées de
Brest, 100 %, à l’hôpital d’instruction
de Bordeaux. De même, l’aéronautique
représente 100 % des fonds documentaires du musée de l’Air et de l’Espace).
7. Cf. Jean-Philippe Lamy, « Le projet Retrival du
ministère de la Défense ou peut-on financer le catalogage par la vente de livres ? », Bibliothèque(s), n°44,
mai 2009, pp. 52-53.
]
La bibliothèque de l’École polytechnique, devenue militaire en 1804, soit
peu de temps après sa création, possède
depuis lors une majorité de documents
de technologie militaire en particulier
dans les domaines de l’artillerie et du
génie, des origines à l’époque contemporaine. En outre, elle vise l’excellence
dans le domaine de l’économétrie.
Les livres et revues historiques représentent l’une des spécialités les plus
fréquentes. En tant que support de la
matière enseignée ou étudiée, ils sont
naturellement majoritaires dans les
bibliothèques des services historiques
(centres d’archives) et des musées. En
tant qu’objets patrimoniaux, à la fois
sources de recherches et d’expositions,
ils se trouvent dans de nombreuses
bibliothèques, et parfois dans des proportions inattendues. Rappelons que
l’école de cavalerie de Saumur possède 1 200 ouvrages anciens d’équitation, parmi lesquels de précieux
traités italiens et espagnols du XVIe s.,
par exemple, Il cavalerizzo de C. Corte
(1575) et Ordini di cavalcare de F. Grisone
(1550). Par ailleurs, la bibliothèque de
l’École polytechnique conserve plusieurs incunables, dont le De re militari
de Roberto Valturio (Vérone, 1483),
in-folio comprenant 96 gravures sur
bois. À la bibliothèque du SHD (département Terre), on trouve, entre autres
raretés, un traité manuscrit d’artillerie,
rédigé en 6 volumes par Werth Wolff von
Senfftenberg entre 1560 et 1570. Les
« Le Corps Guerrier », Inflexions. Civils et militaires : pouvoir
dire, n°12 octobre-décembre 2009, La documentation française,
214 p., ISSN 1772-3760
Plateforme d’échanges entre civils et militaires, Inflexions est
édité par l’armée de terre. Cette revue de sciences humaines de
haute tenue repose « sur la volonté méthodologique de croiser
les approches de praticiens et de théoriciens français et étrangers, civils et militaires » sur l’action militaire en de passionnants
et volumineux dossiers thématiques, avec résumés en anglais.
Signalons cette livraison étonnante qui fait écho au thème de notre dossier
« Intimités » : corps-machine de guerre (P. Godart), corps dressé (P.-J. Givre), paré
ou dissimulé (J.-M. Mantin), entretenu, flatté, brimé (P. Gillet) ou offert en sacrifice
(C. Benoit), corps miroir de l’âme (P. Clervoy) ou incorporé au corps collectif (M.
Castillo), engagé (D. Le Guay), travaillé par l’éthique (J.-C. Quentel) ; autant de
perspectives riches qui méritent le détour. PL
103
Reportages
particulier, plus d’un millier de volumes
de l’ancien fonds jésuite. Le livre le plus
ancien est l’incunable La Cité de Dieu
de saint Augustin, datant de 1470. Cette
tendance à la diversité est confirmée par
le fait qu’en moyenne une bibliothèque
sur deux possède plus de 15 % de son
fonds en dehors des cinq domaines de
compétences intéressant directement la
Défense (histoire, géographie, sciences
et technologie, stratégie, droit).
© École d’application de l’artillerie
[
© École d’application de l’artillerie
L’Art de jetter les bombes, INV. 1404,
Atlas de simulacre de siège, 1768, INV TF 144.
magnifiques illustrations comprennent
des costumes et décors orientaux qui
accompagnent les dessins techniques
d’une grande précision et d’un intérêt
historique exceptionnel 8.
Lors de la fondation de cette bibliothèque sous son nom de « dépôt général de la guerre » (1688, sous le règne de
Louis XIV), le ministre Louvois préconisait, dans le but d’instruire les officiers,
de rassembler les ouvrages de mathématiques, d’astronomie, de géodésie,
mais aussi d’histoire des batailles.
Toutefois la spécialisation des collections a rapidement évolué vers l’encyclopédisme qu’exigeait la formation des
futurs officiers, et la nécessité de stimuler la curiosité intellectuelle et d’inclure
dans les enseignements des matières
telles que l’ethnographie, les arts, la littérature. Cet encyclopédisme est naturel dans le cadre d’une formation secondaire générale comme celle qui était,
et est encore, dispensée au Prytanée
militaire de La Flèche, qui contient plus
de 30 000 volumes. On y remarque, en
8. Isabelle Bruller (Bibliothèque du service historique de l'armée de Terre), Patrimoine des bibliothèques de France vol. 1 Ile-de-France, Payot, 1995.
104
On peut être aussi surpris par la nature
des supports conservés dans les bibliothèques militaires françaises. Ainsi,
l’École polytechnique mène régulièrement une collecte active d’archives des
scientifiques, en favorisant le dépôt
d’archives privées d’anciens élèves passés dans le monde de la science ou de
l’économie. Les chercheurs et historiens
des sciences ont ainsi accès aux papiers
de Louis de Saulses de Freycinet (18461923) ou d’Alfred Sauvy (1898-1990). La
bibliothèque du musée national de la
Marine a reçu les archives de l’historien
Michel Mollat du Jourdin (décédé en
1988), professeur à l’Université ParisSorbonne et membre de l’académie de
Marine.
Outre les manuscrits et dossiers personnels, les bibliothèques de la Défense
conservent des documents cartographiques et photographiques exceptionnels par leur nombre et leur originalité.
La bibliothèque du département Marine
du SHD détient ainsi plus de 100 000
images de toute nature : photographies
et cartes, mais aussi cartes postales,
dessins et relevés manuscrits réalisés
lors de campagnes ou missions dans le
monde entier. Certains recueils ont une
grande valeur ethnographique, comme
le dossier constitué par le capitaine
de frégate Miot, lors de sa mission sur
l’Astrée (1868-1870) dans le Pacifique.
À l’intérêt historique s’ajoute la valeur
esthétique, dans le cas des dessins originaux de Duché de Vancy qui ont servi
à la gravure des planches du compte
rendu de l’expédition Lapérouse.
Les documents autres que les livres
figurent donc assez couramment dans
les collections des bibliothèques de
la Défense, mais cette situation est
plutôt la conséquence des hasards de
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
l’histoire que l’effet d’une politique
documentaire. En dehors de l’École
polytechnique, seul le musée national
de la Marine organise la collecte des
archives des chercheurs. Ce dernier
établissement dispose d’une charte
documentaire écrite et d’un plan de
développement des collections, que la
direction de la Mémoire, du patrimoine
et des archives a entrepris de reprendre
comme modèle pour l’ensemble des
unités documentaires du ministère dans
le cadre du plan de modernisation.
Toutefois, ces méthodes trouvent parfois
leurs limites dans les missions des institutions dont les bibliothèques sont ellesmêmes partie intégrantes. Pour en revenir aux exemples des bibliothèques des
musées (musée nationale de la Marine,
musée de l’Air et de l’Espace, musée
nationale de l’Armée), on constate que le
statut de leurs fonds demeure ambigu,
parfois considérés comme objets de collections muséographiques (les photographies anciennes du musée de la Marine),
ce qui induit un traitement signalétique
(inventaire, catalogage) différent et
des modalités d’accès distinctes, car
les ouvrages précieux en bibliothèque
sont plus accessibles que ceux qui sont
conservés dans des réserves de musées.
À l’inverse, on remarque que certaines
bibliothèques gèrent des objets, comme
à l’École polytechnique. La mise en valeur
d’objets 3D, peu fréquente dans les
bibliothèques et archives, atteint dans
ce cas des limites liées aux pratiques
professionnelles de bibliothécaires.
En pratique, les technologies (numérisation, signalement dans des catalogues
communs aux collections de musée et
de bibliothèques) devraient permettre
la convergence des méthodes et une
large diffusion auprès des publics, indépendamment des conditions de traitement interne des œuvres et documents.
Qu’en est-il, sur ce point, de l’offre des
prestations et services ? Ce sera l’objet d’un article dans notre prochaine
livraison.
Jean-Philippe LAMY
Ministère de la Défense
Direction de la mémoire,
du patrimoine et des archives
– BPAB
Réflexions
]
Les bibliothèques numériques et nos missions :
évolutions ou révolution ? (1/2)
Le nombre de projets de bibliothèques numériques ne cesse de croître, en France et à travers le monde,
sans pour autant nous donner le tournis. Devant ce phénomène affectant l’ensemble des bibliothèques
du monde, il nous a semblé bien venu d’en esquisser un panorama et de débrouiller l’écheveau complexe
de leurs enjeux complexes parfois un peu secrets. Cet article se poursuivra dans notre prochain numéro.
Lancées il y a plusieurs années sur la
toile, les bibliothèques numériques se
sont multipliées en cette année 2009.
Émanant de tous types de bibliothèque
(lecture publique, universitaire ou spécialisée), lointains descendants des
bases de données d’indexation, les
projets évoluent tandis que la profession cherche à organiser la coopération
et la synergie des initiatives afin de
limiter le coût de ces opérations. Loin
des simples auxiliaires de recherche
d’informations contenues au sein de
documents papiers, elles offrent désormais un accès intemporel et « aspatial »
de documents plein texte. Le rêve de
bibliothèque de Babel mille fois promis
et rêvé par des auteurs tels que Borgès
serait-il enfin à portée de main ?
> Un vaste panorama
En France. Lancée en 1996, Gallica,
bibliothèque numérique de la BnF,
comptait en 2008 près de 90 000 documents, une goutte d’eau à l’aune du
patrimoine de la BnF, ce qui a conduit
son président, Bruno Racine, à lancer
une industrialisation du processus avec
un objectif affiché de 400 000 nouveaux
documents sur trois ans.
Devant les coûts élevés de ce projet et la
faiblesse des moyens accordés par l’État
malgré les ambitions affichées, la BnF a
engagé en plein mois d’août, après Lyon
et nombre d’autres bibliothèques de par
le monde, une négociation de partenariat avec le célèbre moteur de recherche
américain Google, qui propose de numériser les fonds des bibliothèques gratuitement à condition de récupérer une
copie des documents pour sa propre
base, Google Book Search. Jean-Noël
Jeanneney, ancien président de la BnF
et pourfendeur de la politique de numérisation intensive de Google 1, réagit
vivement à cette initiative tandis que
Frédéric Mitterrand, nouveau ministre
de la Culture, se voit dans l’obligation de
proclamer la volonté d’inscrire la numérisation du patrimoine numérique dans
une stratégie globale.
Dans le même temps, nombre de BM
en région, centres d’archives ou BU ont
également engagé des processus de
numérisation.
En juin 2008, Christine Albanel a donc
confié le soin à Bruno Racine, président
de la BnF, de piloter un groupe de travail
émanant du Conseil du livre en vue de
parvenir à un rapport sur la constitution
d’un véritable schéma numérique national des bibliothèques. Plusieurs associations professionnelles (ABF, ADBU,
ADBDP, ADBGV, FILL), IGB, ministère de
la Culture, ministère de l’Éducation nationale ainsi que des personnalités qualifiées – Patrick Bazin (Lyon), Louis Burle
(Troyes) – participent à ces travaux. La
remise du rapport définitif est prévue à
l’automne. Quelques pistes émergent :
• la transformation de Gallica en
Bibliothèque numérique partagée et
non plus spécifiquement bibliothèque
numérique de la BnF ; celle-ci deviendrait d’ailleurs la Bibliothèque numérique de France.
• l’étude de mise en œuvre d’une plateforme nationale d’accès aux ressources
électroniques pour les bibliothèques
sur le modèle d’EKZ 2 en Allemagne.
En Europe. En 2005, en riposte au
modèle jugé culturellement dange1. Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l’Europe,
éditions Mille et une nuits, coll. « Essais », 2005.
2. EKZ, plateforme de services aux bibliothèques ekz.
bibliotheksservice.
reux et uniformisant de Google Book
Search, Jean-Noël Jeanneney avait pris
l’initiative avec plusieurs directeurs de
bibliothèques nationales européennes
de lancer Europeana 3, véritable bibliothèque numérique européenne financée
par des programmes européens et ayant
pour objectif de promouvoir sur la toile la
diversité culturelle et le multilinguisme
européen. Lors de son lancement, le 20
novembre 2008, elle affichait l’ambition
de proposer l’accès à plus de 10 millions
d’œuvres d’ici à 2010. Elle dut arrêter
son activité provisoirement suite à un
afflux très important de connexions 4 le
jour de son ouverture. Elle comptabilise
aujourd’hui près de 4 millions de documents dont une grande partie provient du
patrimoine français : Gallica, documents
de l’INA 5 ou du Louvre 6 notamment.
Dans le monde. Outre ces initiatives
française et européenne, l’importance
de ces enjeux ont donné lieu à un
réseau des bibliothèques numériques
francophones dans le cadre du Réseau
francophone des bibliothèques nationales numériques (RFBNN 7), créé en
2006. C’est en grande pompe qu’en
octobre 2008 fut lancée, à Québec, une
bibliothèque numérique francophone,
lors de la XIIe Conférence des chefs
d’État et de gouvernement ayant le
français en partage. Précédant de peu
Europeana et visant à promouvoir l’influence et la diversité de la langue française à travers le monde, elle associait
3. Bibliothèque numérique européenne. www.europeana.eu/portal/
4. Plus de 10 millions de connexions par heure ont
été enregistrées le jour de son ouverture.
5. Institut national de l’audiovisuel : www.ina.fr
6. Musée du Louvre : www.louvre.fr
7. www.rfbnn.org
105
[
Réflexions
les bibliothèques nationales des pays
suivants : France, Belgique, Suisse,
Canada – Bibliothèques et Archives du
Canada et Québec (BAnQ) –, Cambodge,
Haïti, Luxembourg, Madagascar, Mali,
Maroc, Sénégal, Tunisie et Viêt-Nam.
De son côté, et dès octobre 2004,
Google Book Search 8, le célèbre
moteur de recherche internet, poursuivait la diversification de ses activités
en lançant la première bibliothèque
numérique mondiale. Prenant dans un
premier temps le nom de Google Print,
cette bibliothèque numérique gérée par
un opérateur privé évolua ensuite sous
celui de Google Book Search et adapta
enfin son nom en français, Google
livres, afin de séduire les bibliothèques
réticentes à avaliser l’opération, vécue
par certains – dont Jean-Noël Jeanneney,
alors président de la BnF – comme la
captation d’un héritage public par un
opérateur privé (cf supra).
Point de tels débats au sein des grandes
bibliothèques anglo-saxonnes américaines ou britanniques qui n’hésitent
pas à signer rapidement avec Google. En
France, la BM de Lyon fut la première à
signer avec Google en juillet 2008 pour
un projet de numérisation de masse.
Google prend en charge à ses frais
l’ensemble des opérations de numérisation et accepte le contrôle scientifique des bibliothécaires en charge des
fonds mis à sa disposition le temps de
l’opération. Google alimente sa bibliothèque numérique avec un exemplaire
de chaque ouvrage numérisé et remet
un autre exemplaire à la bibliothèque
propriétaire des ouvrages dont elle
8. http://books.google.fr/books/
106
peut disposer à sa guise. L’opération
de numérisation ne coûte donc rien
aux pouvoirs publics tout en leur permettant de réaliser un projet d’ampleur
valorisant patrimoine et territoire.
Mais Google n’est pas philanthrope
pour autant, ces opérations sont financées par la publicité et leurs dérivés
dont vit cet opérateur. Plus la bibliothèque de Google est consultée, plus
les annonceurs publicitaires souhaitent
être présents. Google étudie également
à la loupe le profil des internautes utilisant les services qu’il propose, ce qui lui
permet ensuite de proposer aux annonceurs de cibler leurs offres en fonction
des centres d’intérêt des utilisateurs. Il
ne s’agit donc pas d’une offre de service
public désintéressée mais bien d’une
offre de service commercial qui ne s’affiche pas toujours comme telle.
Son efficacité reste cependant inégalée.
En décembre 2008, l’interface Google
Recherche de livres était disponible
en plus de 35 langues, du japonais
au tchèque ou au finnois. Le Projet
Bibliothèque s’étendait à 28 partenaires dont, notamment, sept bibliothèques internationales : l’université
d’Oxford (Royaume-Uni), l’université
Complutense de Madrid (Espagne), la
Bibliothèque de Catalogne (Espagne),
la Bibliothèque universitaire de
Lausanne (Suisse), l’Université de Gand
(Belgique) et l’Université Kei_ (Japon). Il
constituait donc et de loin la première
bibliothèque numérique du monde.
Suite à tout cela, l’Unesco 9 décide à
son tour d’accompagner les initiatives
9. Organisation des nations unies pour l’éducation,
la science et la culture : www.unesco.org/fr
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
publiques de numérisation et de mise
à disposition du patrimoine culturel à
vocation universelle. S’appuyant notamment sur la Bibliothèque nationale du
congrès 10, elle lance la bibliothèque
numérique mondiale : World Digital
Library 11 le mardi 21 avril 2009. Celle-ci
rassemble plusieurs dizaines de milliers
d’objets numérisés provenant de plus
de 26 bibliothèques présentes dans
dix-neuf pays différents. Se voulant plus
sélectif et plus qualitatif que les autres
grands projets de numérisation, elle a
l’intérêt de promouvoir également des
documents chinois, arabes, russes ou
indiens souvent absents ailleurs.
> Des enjeux d’importance
Préservation et conservation. Préserver
et conserver le patrimoine afin de mieux
le transmettre aux générations futures
est une des missions importantes de la
BnF, des BM classées ainsi que des BU.
Numériser des livres anciens, des corpus
de presse nationale ou régionale en voie
de dégradation permet d’assurer une
pérennité des documents originaux tout
en assurant leur communication au grand
public, aux étudiants et aux chercheurs.
Cela nécessite néanmoins le respect
de normes ouvertes et applicables
à l’ensemble des opérateurs de la
numérisation, que ce soit en France
ou à l’étranger. Les associations professionnelles de bibliothécaires ont ici
un rôle à jouer au moins aussi important que celui exercé par l’Ifla 12 pour
l’émergence de l’ISBD et de l’Unimarc.
Rôle à jouer d’autant plus que, loin de
la numérisation en mode image des
premiers temps, il s’agit désormais de
numériser les textes et documents en
OCR ou ROC 13 (Reconnaissance optique
de caractères), caractère par caractère,
afin de permettre une indexation fine et
un processus de recherche libre dans
l’ensemble des documents numérisés.
10. Plus importante bibliothèque américaine.
11. World Digital Library : www.wdl.org/fr/
12. International Federation of Library Association :
www.ifla.org
13. OCR : optical character recognition : http://
fr.wikipedia.org/wiki/Reconnaissance_optique_
de_caract%C3%A8res
Réflexions
L’intégration des normes OAI-PMH 14,
définies par les chercheurs lors de la
convention de Santa Fe en 1999, est
donc indispensable dans tout processus de numérisation. Les fournisseurs
de logiciels de bibliothèques à travers le
monde devront les intégrer afin de permettre l’interopérabilité et l’échange de
données numériques à travers le monde.
La révolution des SIGB passera nécessairement par leur capacité à gérer des
bibliothèques numériques et à permettre
la communication multibase, ce qui
impose la standardisation des normes
au niveau international. La préservation
durable des données numériques et la
capacité des institutions à les échanger
et à les partager à de multiples niveaux
rendent ces choix impératifs.
Communication des œuvres à tous les
publics. Parmi les usages des publics
– consultation sur place, emprunt… – la
consultation numérique sur tout type de
support – ordinateur, baladeur numérique, téléphone portable, e-book (livre
numérique) – ne cesse de progresser au
sein des sociétés occidentales et des
pays riches. L’Asie du Sud-Est, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Amérique du
Nord ou l’Europe connaissent un développement sans précédent des technologies numériques et notamment chez
les plus jeunes générations désormais
baptisées « digital natives 15 ».
Or, ces technologies de plus en plus
puissantes permettent des usages de
plus en plus diversifiés. Non contents
de jouer aux jeux vidéo ou de se complaire dans le consumérisme numérique
(achats en ligne), les jeunes – et pas
seulement eux – lisent de plus en plus
d’informations en ligne. En témoigne
le succès de la presse numérique : si
la chute de la vente des journaux et
magazines ne cesse de se poursuivre
partout à travers la planète, leur lecture
sur Internet ne s’est, elle, jamais aussi
bien portée.
Mieux, de nouveaux médias d’information ne se sont constitués que sur
Internet et offrent souvent une tonalité
d’expression plus libre et moins convenue : Rue 89, Bakchich info, Vendredi 16
constituent quelques-uns des emblèmes
français de ce mouvement. Certains
tentent cependant la création de périodiques imprimés suite à leur succès
Internet. On peut ainsi désormais trouver
en kiosque des versions imprimées de
Vendredi ou de Bakchich info 17.
Mais revenons aux lecteurs et aux livres.
Le souhait de ceux-ci est désormais de
disposer d’un accès nomade aux documents numériques. L’ordinateur même
mini reste encombrant. Son accès
nomade à Internet est par ailleurs
conditionné au fournisseur d’accès
(certains proposent à leurs abonnés
l’accès à des hot spots – bornes d’accès à Internet et/ou aux accès Wi-Fi18
gratuits proposés par des opérateurs
publics ou privés –, voire à des abonnements spécifiques à un réseau 3G +19).
Deux outils semblent bien mieux adaptés : le téléphone portable devenu de
plus en plus souvent un PDA 18 (téléphone intelligent permettant d’accéder
à de multiples fonctions et souvent
géré par un système d’exploitation
adapté) et dont l’iPhone d’Apple symbolise le renouveau, et les lecteurs de
16. Hebdomadaire virtuel Vendredi : http://vendredi.
info
14. Open Archive Initiative – Protocol Métadata
Harvesting : http://urfist-apps.unice.fr/wiki_AO/
index.php/Le_fonctionnement_de_base_%28OAIPMH%29
17. Site d’information Bakchich info : www.bakchich.
info
15. Digital natives ou natifs numériques : http://
fr.wikipedia.org/wiki/Natif_num%C3%A9rique
18. Personal Digital Assistant : http://fr.wikipedia.
org/wiki/Assistant_personnel
]
livres numériques également appelés
« e-books » qui avec l’invention de
l’encre électronique semblent connaître
une seconde jeunesse et un véritable
décollage des ventes (tels le Kindle
d’Amazone qui devrait être offert à un
certain nombre d’étudiants américains
à la rentrée universitaire 2009).
Le succès de la presse en ligne est lié à
la diversité des titres présents et à l’actualisation toujours plus rapide des sites
d’information. L’internet apporte une
véritable plus-value à la presse par l’accès à l’information immédiate autrefois
réservée aux journalistes. La lecture de
livres numériques a également tendance
à s’accélérer. S’il lui a fallu davantage de
temps pour émerger, c’est, d’une part, en
raison de l’absence de nécessité immédiate (en tous cas vécue comme telle
par les médiateurs du livre : éditeurs,
libraires, bibliothécaires), le livre numérique étant même parfois vécu comme
une menace par ces différents médiateurs et, d’autre part, en raison des coûts
phénoménaux déjà évoqués plus haut de
telles opérations de numérisation.
La suite à paraître de cet article dans le
prochain numéro de Bibliothèque(s),
nous conduira à examiner les enjeux
en lien avec le droit et l’économie des
bibliothèques numériques afin d’achever le panorama ici engagé.
Jacques SAUTERON
Bibliothèque d’étude
et d’information,
Cergy-Pontoise (95)
Secrétaire général de l’ABF
107
[
Espaces & architecture
Les espaces intérieurs de la Bibliothèque
Sainte-Barbe à Paris
Dans le Quartier latin à Paris, à deux pas des bibliothèques Sainte-Geneviève, Cujas et de la
Sorbonne, une nouvelle bibliothèque a ouvert ses portes en mars 2009 après une dizaine d’années
de préparation et une réflexion sur la mise en espace des services et des « lieux de vie ».
DR
DR
DR
L’organisation des espaces intérieurs
a tenu compte de la classification aux
monuments historiques de certaines
parties du bâtiment, notamment ses
volumes. Les espaces ont été pensés
selon trois facteurs : les besoins et pratiques des usagers, la conservation des
volumes des salles, et les différences de
niveau entre les étages des ailes de 1880
et de celle, centrale, de 1936. Les choix
se sont moins fondés sur une étude des
besoins des usagers proprement dits que
sur une réflexion pour mettre des services et des « lieux de vie » en espace. Les
contraintes du bâtiment ont dicté leurs
règles aux lieux de lecture, de service et
de circulation. Une enquête auprès d’un
échantillon d’un millier d’étudiants en
BU parisiennes de lettres, histoire, écogestion, droit et langues, et environ 500
entretiens en face-à-face ont été menés
par la société SCP Communication fin
2003. Cette étude diligentée par la mission 3UM a déterminé les publics-cibles à
desservir par niveau, discipline et modes
de fréquentation pour désengorger les
De haut en bas : le kiosque, le réfectoire
et l’automate RFID.
La Bibliothèque interuniversitaire 1
Sainte-Barbe propose 130 000 livres
et 300 périodiques équipés en RFID,
empruntables et en libre-accès. Elle est
destinée principalement aux étudiants
des cycles L et M en Lettres et langues,
droit, sciences politiques, éco-gestion,
sciences humaines et sociales, et arts.
1. Les universités Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris 2
Panthéon-Assas, Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et Paris
Sorbonne-Paris 4 sont les quatre universités cocontractantes de la bibliothèque Sainte-Barbe. La
bibliothèque est rattachée administrativement à
l’université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.
108
bibliothèques proches et leur être complémentaire.
L’ouverture de Sainte-Barbe a confirmé
la fréquentation par les étudiants ciblés
dans le projet, qui a été massive malgré
la délocalisation des cours de cycle L
loin du Quartier latin par plusieurs universités. Elle a aussi attiré des étudiants
plus inattendus : étudiants avancés
en droit, étudiants en médecine et de
classes préparatoires scientifiques à
la recherche de salles de travail accessibles, peu enclins à affronter les files
d’attente des bibliothèques voisines
souvent engorgées et tout aussi peu
liées à leurs besoins documentaires. À
ce jour, Sainte-Barbe compte 15 000 inscrits, 3 000 à 4 000 entrées par jour et
une moyenne de 281 prêts quotidiens.
L’aménagement intérieur de SainteBarbe a été conçu selon un objectif
essentiel : assurer la fluidité de la circulation dans tout le bâtiment. Le hall
est un grand espace nu, accessible pour
prendre une pause café, téléphoner,
manger son sandwich, discuter… c’est
Ce projet, porté par la mission Université du troisième millénaire (U3M), a vu le jour en
1998 avec le rachat des bâtiments de l’ancien collège Sainte-Barbe par la Chancellerie
des Universités de Paris. Le concours d’architecte de 2001 pour rénover et relier entre
elles trois ailes de bâtiment datées de 1880 et 1936 a été remporté par l’agence
Stinco. Dans quelques mois, Sainte-Barbe partagera ses espaces de lecture avec la
bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, qui fermera au public pour rénovation.
La surface SHON est de 13 000 m2, la surface utile de 11 408 m2 pour l’ensemble du
bâtiment ; Sainte-Barbe occupe 9 055 m2 utiles, dont 3 927 m2 seront réservés à la
bibliothèque de la Sorbonne pendant sa fermeture.
La bibliothèque dédie environ 5 000 m2 aux salles de lecture, 2 000m2 aux bureaux,
circulations, espaces techniques et de stockage, et plus de 1 200 m2 à sa terrasse.
Elle ouvre ses quatre étages au public potentiel de 200 000 étudiants de Paris et
d’Île-de-France dans sept des salles de lecture, offre 800 places assises sans compter les 400 temporairement attribuées à la Sorbonne, 200 postes informatiques, le
prêt d’ordinateurs portables, le wifi. Des salles de travail en groupe sont disponibles
à chaque étage.
www.bsb.univ-paris3.fr
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
3
4
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2
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1
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DR
Espaces & architecture
1. Le point renseignement ; 2. la salle de lecture ; 3 et 4. le kiosque.
un espace que l’usager peut occuper à
sa guise. Il était conçu pour une circulation totalement souple, libre : la fréquentation massive des lieux a toutefois
créé de petits engorgements, générant
des files d’attente de l’ordre d’une
dizaine de minutes. Les étages des trois
ailes, situés à des hauteurs différentes
et dans des bâtiments construits avec
des matériaux disparates, ont été reliés
entre eux afin de permettre au lecteur
de circuler horizontalement en passant
insensiblement d’un bâtiment à l’autre,
et, verticalement, par des escaliers et
des ascenseurs. Le souci de fluidité
des circulations se traduit par la signalétique minimale qui guide le lecteur
entre les espaces. Les allées et venues
sont aussi fluidifiées grâce au système
de prêt intégralement géré par des
automates RFID. Les bureaux d’orientation et de renseignement bibliographique sont situés entre les salles de
lecture et ne gênent le mouvement ni
ne perturbent le silence.
Certains espaces sont uniques, comme
la salle de dessin du collège ou l’an-
cien réfectoire situé dans l’une des
ailes du XIXe siècle, qui a conservé ses
mosaïques et ses remarquables tables
de marbre. Ces deux salles de lecture
à l’atmosphère toute particulière sont
actuellement à la disposition de la
Sorbonne. Un autre espace frappant
est le « kiosque ». L’ancien préau couvert du collège a été vitré pour devenir
un lieu clos destiné à la détente et à
la lecture de la presse générale. C’est
un exemple typique des volumes qui
ont dicté l’organisation du mobilier
à Sainte-Barbe : le préau a conservé
ses dimensions et sa hauteur sous
plafond, et la grande salle obtenue a
été dotée de canapés modernes d’un
rouge vif, confortables et de qualité,
conformément à l’effort important qui
a été fait pour l’ensemble des meubles.
Le public respecte le mobilier, qui
rencontre un vif succès et suscite des
retours enthousiastes. De véritables
efforts ont été fournis pour faire des
espaces agréables et accueillants. La
volonté de créer des « lieux de vie » et
des espaces de détente destinés à de
jeunes étudiants a été suivie d’effets…
même si l’affluence du public rend parfois la réalité un peu moins idéale que
le projet. L’idée reste cependant que
chaque usager trouve un espace qui lui
corresponde, où il se sente bien pour
travailler ou pour faire une pause.
Le sentiment dominant suite à l’ouverture des espaces intérieurs de SainteBarbe étant la satisfaction en termes
de locaux, d’atmosphère, de qualité de
l’accueil et de services, le directeur de
la bibliothèque, M. François Michaud,
indique n’envisager pour l’heure
aucune modification ou réaménagement des espaces intérieurs de travail
individuel, en groupe ou de détente.
Ces espaces sont en effet équilibrés et
la circulation globalement fluide malgré
les petites files d’attente du hall et le
kiosque trop fréquenté pour tenir pleinement son rôle de lieu de détente.
Cécile SWIATEK
Bibliothèque universitaire
Pierre et Marie Curie (BUPMC)
109
[
Paroles d’éditeur
Claire Paulhan, éditrice pour mémoire
Sobriété, goût, discrétion, engagement : ce legs attaché au nom de Paulhan depuis presque un
siècle par la grâce de Jean, son grand-père, est aujourd’hui dans les mains de Claire, éditrice de
correspondances, journaux intimes, agendas, carnets. Sa pratique artisanale, le soin, l’attention dont
elle entoure chaque livre nouveau est un hommage rendu à la vie faite littérature, à cette part de
l’ombre pour d’aucuns la plus belle.
• Quand avez-vous créé les
éditions Claire Paulhan ?
Quel est le premier livre
publié par les éditions ?
Claire Paulhan : J’ai pris
la décision de fonder ma
propre maison d’éditions
en 1996, et ai pu sortir mon
premier livre, sous mon
nom, en 1997 : Sous l’Occupation, de Jean Grenier.
• Comment en êtes-vous
venue à l’édition ? Quelle a
été la préhistoire des éditions Claire Paulhan ?
Photo D.R. Coll. particulière
J’ai effectivement travaillé
pendant plus de dix années
chez d’autres éditeurs, où
j’ai appris le métier, sur
le tas : bizarrement, malgré un grand-père, Jean
Paulhan, qui était encore
très impliqué dans le milieu
littéraire et éditorial pendant mon enfance dans
les années 1960, je n’avais
aucune idée des différentes
Jean Paulhan en 1938.
110
étapes de constitution et
de fabrication d’un livre…
J’ai donc travaillé pour
Ramsay, où j’ai créé la collection « Pour mémoire »,
spécialisée dans les écrits
autobiographiques, puis
chez Seghers, où j’avais
transporté cette collection
et en avais créé une autre,
de correspondances littéraires : « Missives ». Puis,
chez Verdier. Enfin, comprenant que j’aimais plus
que tout travailler seule et
ne dépendre que de moi,
je me suis décidée à sauter
le pas…
• Vous parlez de « ma
propre fabrique de livres ».
Comment travaillez-vous ?
J’ai fondé une entreprise
individuelle, dont je ne suis
même pas salariée et dans
laquelle je travaille seule.
(Pour gagner ma vie, je
suis salariée à mi-temps, à
l’IMEC 1, où je m’occupe de
l’inventaire des fonds d’archives et de l’organisation
intellectuelle d’expositions.)
De temps en temps, j’arrive
à me faire aider, non seulement par des stagiaires
provenant d’IUT des Métiers
du livre, mais aussi par des
amis, qui souhaitent gentiment participer à mon effort
éditorial.
À partir du moment où j’ai
accepté un texte (journal
intime, correspondance
littéraire, plus rarement des
mémoires, d’un écrivain
du XXe siècle), je donne à
l’annotateur/trice quelques
consignes et attend sagement que ce travail-là soit
fini. Quand cette première
version est terminée, je la
lis attentivement, prends
des notes et commence à
travailler de conserve avec
l’annotateur et l’ayantdroit : par exemple, je compare la retranscription avec
le manuscrit original, ajoute
ou complète des notes,
veille au bon équilibre entre
texte et appareil critique,
cherche des illustrations.
Puis, je passe à la longue
et difficile mise en page
qui inaugure pour moi une
période monomaniaque,
pendant laquelle je suis
entièrement « attachée à ma
proie »… J’imprime autant
1. Institut mémoires de l’édition contemporaine
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
de jeux d’épreuves successifs qu’il est nécessaire,
puis fixe une date de parution, file voir mon imprimeur avec mon précieux
cd, prépare le terrain des
libraires et de la presse, et
attends l’arrivée des caisses
de livres imprimés. Je les
couvre un à un avec la couverture rempliée qui est un
peu ma marque de fabrique
et commence à faire les
factures et les paquets pour
les particuliers et pour les
libraires qui travaillent avec
la Poste, avec leur coursier
ou avec Prisme.
Combien de livres publiés
aujourd’hui ? À quel
rythme ?
Depuis le journal tenu
sous l’Occupation par
Jean Grenier, j’ai publié 31
titres, dont certains sont
malheureusement épuisés
aujourd’hui, au rythme de 2
ou 3 livres seulement par an
– car ce sont des ouvrages
très difficiles à mettre au
point – et parfois moins,
comme en cette année 2009
où j’ai eu un peu trop de travail à l’IMEC.
• Dans votre catalogue,
nous croisons des auteurs
connus, mais aussi des
auteurs plus confidentiels…
Pour les uns comme pour
les autres, ce sont pour
nous de véritables décou-
Paroles d’éditeur
]
Je m’intéresse particulièrement à ce qu’on a appelé
« l’esprit NRF », non seulement car les écrivains
qui y ont participé de près
ou de loin ont connu mon
grand-père (cela donne un
sens personnel et intime à
ces travaux), mais aussi car
grâce à ses archives, déposées à l’IMEC, je peux trouver facilement tout un tas
d’informations sur l’époque
ou les personnes citées. Par
ailleurs, c’est une période
– entre l’Affaire Dreyfus et
la Seconde Guerre mondiale – pendant laquelle les
écrivains ont beaucoup tenu
de journaux intimes, ont
beaucoup correspondu entre
eux. Beaucoup de documents d’histoire littéraire
ont déjà été publiés, mais il
reste encore vraiment beaucoup de livres possibles…
Il suffit d’être attentif et de
travailler.
J’ai donc publié les journaux
intimes ou les correspondances de Jean Grenier,
Jean Follain, Valery Larbaud,
Jacques Rivière, Jacques
Copeau, Paul Éluard, Jean
Guéhenno, Pierre Jean Jouve,
Georges Perros, Michel
Leiris, François Mauriac,
Henri Thomas. Mais aussi
Catherine Pozzi, qui a été
à la marge de la galaxie
NRF… Mais encore Georges
Hyvernaud, Mireille Havet,
Rachel Bespaloff, Ferdinand
Bac, qui n’ont nullement
croisé le chemin de La NRF.
Et enfin, je consacre une
partie de mon activité
éditoriale – mais une par-
DR
vertes. Ces auteurs, dont
certains sont aujourd’hui
oubliés, appartiennent
à une période précise de
l’histoire littéraire ou de
l’histoire tout court. Parleznous un peu de vos auteurs.
Claire Paulhan.
tie seulement – à publier
comme elles le méritent des
correspondances de Jean
Paulhan et certains de ses
écrits autobiographiques qui
n’entrent pas dans le cadre
de ses Œuvres complètes
chez Gallimard.
Tous ces textes, que j’ai
eu le bonheur de découvrir
et de faire venir au jour,
avaient parfois été refusés
par d’autres d’éditeurs, parfois ils dormaient dans des
greniers ou dans des caves
et en ont surgi par hasard,
parfois ils m’ont été recommandés ou apportés.
• Agendas, carnets, lettres,
correspondances, journaux
intimes… : vous êtes l’un
des rares éditeurs à avoir
fait le choix singulier de
n’éditer que « l’intime ».
Pourquoi ? Quelles différences faites-vous entre
ces divers genres de « l’intime » ?
particuliers dans la société
et l’histoire que sont les
écrivains, mais j’ai envie
d’accumuler mes connaissances en histoire littéraire.
Par ailleurs, je crois être suffisamment fascinée par ce
domaine pour y consacrer,
avec constance, tout le soin
nécessaire…
Je n’aime pas lire de romans,
surtout contemporains, car
je les juge trop souvent mal
pensés, mal écrits, et de
plus, mal édités. Mon choix
correspond à mes goûts : je
m’intéresse non seulement à
la vie de ces êtres tellement
Sans compter que toutes
les formes de littérature
autobiographique me passionnent : de la note prise
en style télégraphique sur
le motif au journal intime
sur-écrit et sur-déployé ; de
la « note de blanchisseuse »,
111
[
Paroles d’éditeur
D.R. Coll. E. Royer
qui éclaire tout un pan de
vie secrète, à l’autoportrait
le plus complaisant ; du fait
énoncé sèchement au récit
le plus luxuriant et mensonger… Il y a, dans ce domaine
littéraire qui s’enrichit de
ses croisements avec la psychologie et l’histoire, tout ce
que j’apprécie de savoir et
d’accumuler en ma propre
mémoire.
Valery Larbaud.
• Rapprocheriez-vous votre
production de la création
littéraire, de l’histoire
littéraire ou de la critique
littéraire ? Ou les livres
que vous éditez, les désirez-vous inclassables,
entre création, histoire et
critique ?
Les livres que je publie sont
certes destinés à enrichir
l’histoire littéraire en général,
faire connaître le rapport à
la création littéraire de tel ou
tel écrivain, ou la genèse de
certaines œuvres, mais ils
donnent à lire d’abord des
écrits – que l’on peut estimer
secondaires, documentaires
ou parallèles au regard des
œuvres publiées du vivant
de l’écrivain – mais des écrits
attestés par des manuscrits,
des lettres, auxquels une édition avec un appareil critique
de qualité permet de donner
tout leur sens…
• Ne trouvez-vous pas
que dans l’édition, la diffusion-distribution, « la
circulation générale des
marchandises » qu’évoque
Alain Nadaud dans Malaise
dans la littérature, la littérature se réduit trop souvent
aux romans, laissant sans
médiation aucune d’autres
écrits littéraires où se crée
aussi la langue : écrits
intimes, critique littéraire,
poésie, théâtre… Ces « millions de romans pour rien »,
pour reprendre des mots
d’Yves Bonnefoy, n’occultent-ils pas le reste de la
littérature ? Vous semblez
partager ces constats, non ?
« TRAVAILLEZ BIEN, JE SUIS VOTRE AMI »
… C’est ainsi que Jacques Rivière, alors
directeur de La NRF, conclut un billet à
Valery Larbaud (25 février 1922). Le labeur,
l’estime et l’affection indissociablement
liés baignent leurs échanges publiés en
2006 sous le titre Correspondance 19121924. Le Bénédictin & l’Homme de barre.
Parmi la trentaine d’ouvrages publiés par
Claire Paulhan, celui-ci lui a semblé résumer assez son travail : rien de spectaculaire, une inlassable attention, une extraordinaire aptitude à se mettre au service des
autres – des hommes d’esprit à la tâche.
Sa jaquette vert amande dit un goût exquis
des couleurs, le papier ivoire d’une belle
main se fait l’ami des yeux, et la couverture rempliée comble le bibliophile que
hante l’infernale vision d’un dos cassé. Un
appareil critique complet, préface pesée,
double index, cahier de documents couleur à l’image des Albums de la Pléiade,
embrasse le tout. Mais la touche suprême
est au colophon : l’hommage rendu aux
travailleurs de l’ombre, à la confrérie des
érudits, des correcteurs, des proches, qui
sont tout le moral de l’éditeur, s’y trouve
rehaussé d’une touche d’humour – accueil
du lecteur dans le cercle amical, et conjuration du « méchant homme » – posée comme
au septième jour le sourire de l’artisan sur
son œuvre.
112
Première page du manuscrit de Valery Larbaud, Notes pour servir
à ma biographie, coll. E. Royer.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Comment vivez-vous ces
moments de surproduction ?
Effectivement, il y a trop de
petits romans publiés, et
aussitôt totalement oubliés
par leurs éditeurs euxmêmes, romans qui encombrent, office après office,
les tables des libraires, qui
n’en peuvent mais. Mais,
si on réfléchit, c’est aussi
une situation assez privilégiée de vivre une époque
où une telle opulence
est possible. Cela devrait
pousser chacun à aiguiser
son libre-arbitre et exercer
son sens critique : choisir
parmi la quantité de titres
nouveaux sélectionnés par
le libraire ceux qui sont faits
pour vous, ceux qui doivent croiser votre chemin,
allumer une lumière dans
votre mémoire, déclencher
quelque chose… Je fais
confiance à la littérature, à
la poésie, aux essais – mais
aussi à internet et sa possibilité de rechercher la plus
infime aiguille dans une
botte de foin – pour leur
trouver, à plus ou moins
long terme, un public,
même petit, mais convaincu,
amplifié par la lecture des
livres qu’on tient en mains,
un public rendu plus intelligent et plus ouvert…
• Sur l’un des textes que
vous avez écrit à partir de
votre travail et au début de
cet entretien, vous évoquez,
en parlant de vos projets
éditoriaux, la complexité, le
risque ? Pouvez-vous nous
en dire davantage ?
Je le dis plus haut : les livres
que je publie sont des livres
qui demandent des mois
de travail, des recherches
sans fin, des vérifications
minutieuses, des relectures
attentives…
C’est là où réside
leur complexité
(et leur intérêt).
Après leur parution, il faut qu’ils
trouvent leurs
lecteurs et, pour
ce risque-là, finalement,
je compte de moins en
moins sur la presse, tant
professionnelle que journalistique. Je compte sur
le bouche à oreille, sur les
salons et les marchés, sur
le contact direct entre le
fabricant et l’amateur, sur
l’image du travail bien fait…
• Parlez-nous de vos projets. Il y a ceux qui concernent Jean Paulhan, votre
grand-père, dont la correspondance est en grande
partie à découvrir, je crois ?
Mais qu’y a-t-il d’autre en
gestation ?
Dans l’avenir, j’aimerais
publier des notes sur Paris
de Henri Calet, la suite
du monumental et unique
journal de Mireille Havet,
le journal de Jacques
Lemarchand, des lettres
à Jean Paulhan écrites
par Jean-Richard Bloch,
Georges Navel, Bernard
Groethuysen, etc. Mais je
n’aime pas évoquer des
projets pour lesquels je ne
peux pas fixer encore une
échéance… C’est comme
une sorte de superstition !
Prochaine parution :
Mireille Havet, Journal
1927-1929 (mars 2010).
]
Photo Choumoff. Coll. particulière
Paroles d’éditeur
« Aller au-devant, rompre, ne
rien admettre, détruire et rejeter tout ce qui, même de très
loin, menace une seconde
Mireille Havet en 1917.
l'indépendance, voici mes
lois. Ce n'est pas une politique de la conciliation, c'est exactement une révolte. Je
ne mangerai pas de votre pain. Je serai abracadabrante
jusqu'au bout. »
Carte postale de Mireille Havet (1917).
• Hors les livres que
vous publiez, quelle est
votre dernière découverte
reliée à « la littérature de
l’intime » ?
Je pense aux mémoires de
Claude Lanzmann, Le Lièvre
de Patagonie, où l’on est
emporté par le souffle de
l’Histoire, la force d’un destin particulier, la sûreté du
style, la curiosité du regard
de l’auteur : tout cela forme
un livre très vivant, parfois
agaçant, mais passionnant.
• Pour terminer, un mot,
encore pour les bibliothécaires, pour tout ce qui
touche à la diffusion de la
littérature de l’intime ?
« Lorsqu’on est la petite fille d’un monument de la littérature française, naît-on avec une responsabilité intellectuelle
et morale ?
On ne naît pas avec, on l’acquiert ou pas ; on se charge de
cette responsabilité ou pas. Chacun son choix. »
Entretien avec Frédéric de la Vignalière pour Le Mague :
www.lemague.net/dyn/spip.php?article1323
Eh bien, j’espère que les
bibliothécaires considèrent
mes publications comme
des ouvrages de fonds, qui
accompagnent utilement les
œuvres « officielles » d’un
écrivain. À part pour Mireille
Havet et Catherine Pozzi,
dont l’œuvre principale se
trouve être les tomes de
journal que j’ai découverts
et publiés posthumément,
tous les autres auteurs de
mon catalogue sont plus
ou moins connus pour des
œuvres éditées de leur
vivant. Dans ce cas, mon
travail consiste à les hisser
hors de l’oubli dans lequel
ils sont parfois tombés,
à éclairer leur place dans
l’histoire littéraire, à maintenir leur nom et leur existence, ce qui ne me semble
pas éloigné du devoir des
bibliothécaires, gardiens et
passeurs des livres…
Propos recueillis
par Jean Gabriel
COSCULLUELA
113
[
Bonnes feuilles
Ça et 25 centimes
Alberto Manguel intime
« Improvisation nourrie de l’expérience d’une vie, jam session dans le cadre d’une fabuleuse
bibliothèque », c’est ainsi que Claude Rouquet, éditeur de L’Escampette et ami d’Alberto Manguel,
présente ces dix conversations qui les ont réunis en toute « franchise intérieure ». Aujourd’hui un livre
savoureux dont nous sommes heureux de vous présenter quelques extraits.
Alberto Manguel, Ça et 25
centimes, L'Escampette
éditions, 2009, 227 p.,
14 x 21 cm, ISBN 978-2356-08019-6
> Une enfance sans enfant
Alberto Manguel naît en Argentine en
mars 1948 de parents « d’extractions
russes et autrichiennes ». Un mois
plus tard exactement, il suit son père
qui vient d’être nommé ambassadeur
auprès du nouvel État d’Israël. Il y est
élevé par une nourrice recrutée sur
petite annonce, Ellin…
« – Ellin était une lettrée ?
– Ellin était une Européenne ! Cela
veut dire qu’il y avait une culture de
base, qu’une famille bourgeoise juive
tchèque-allemande connaissait nécessairement la culture européenne.
Ellin me racontait que son père allait
souvent voir des pièces de théâtre.
Toute cette société le faisait, il n’y
avait là rien de spécial. Le père réunissait ses enfants avant d’aller au
théâtre et leur lisait la pièce. Une chose
qu’Ellin m’a donnée – et qui est très
importante ! – est le sentiment que la
culture, littéraire, artistique, musicale,
n’est pas quelque chose d’extraordinaire mais quelque chose de tous les
jours et qu’il n’y a pas de différence
entre une littérature considérée populaire et une littérature dite classique.
Ce qui compte c’est d’y trouver notre
bonheur et un miroir du monde. Ellin
lisait les romans de Cronin, Guy des
Cars, Alberto Moravia, Erich Maria
Remarque, Graham Greene, Mazo de
la Roche… Et tout ça avec une connaissance de base, très traditionnelle, de
Goethe, Schiller, Shakespeare, etc.
Ellin avait deux caractéristiques très
particulières pour une nourrice. L’une,
elle n’avait aucun sens de l’humour,
aucun, elle ne savait pas ce qu’était
une blague, une plaisanterie ; l’autre,
elle ne savait pas ce qu’était un enfant !
Elle me traitait comme un adulte.
DR
– Sur le même ton ?
Alberto Manguel enfant.
114
– Exactement le même ton, avec les
mêmes thèmes, en s’attendant au
même genre de réponses et surtout
avec le même sérieux. Je n’ai jamais,
jamais, eu le sentiment qu’on me traitait de façon moins intelligente parce
que j’étais un enfant.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
– Mais cela, tu l’as compris après, pas
sur le moment ?
– Sur le moment je comprenais qu’Ellin ne me traitait pas comme les autres
adultes me traitaient. Jamais elle ne me
parlait avec des petits mots d’enfant.
Jamais. Elle me parlait d’une façon qui
me plaisait beaucoup plus que lorsque
c’était un membre ou un ami de la famille.
Elle était une femme sans chair, tout
os, avec une peau tannée, des cheveux
gris et crépus ; sa voix était presque
sans modulations. Elle attachait peu
d’importance à ses toilettes : elle portait des robes simples, de couleur ocre
ou brune ; ses chaussures étaient de
celles que les Anglais appellent « raisonnables »…
Très vite j’ai compris que cela me donnait certaines prérogatives, comme par
exemple trouver normal que je m’intéresse aux livres. Quand je le voulais,
Ellin m’emmenait à la librairie et je
pouvais acheter les livres de mon choix.
Jamais elle ne m’a dit : « Ce livre est un
livre pour adulte. » (…)
Très souvent des amis me demandent comment j’ai vécu cette enfance
si bizarre, sans mes parents. Eh bien,
j’étais heureux comme tout ! La personne
qui s’occupait de moi, qui m’aimait, qui
m’intéressait, que je n’avais pas à partager, c’était Ellin. J’étais l’enfant unique
d’une femme qui pouvait se dévouer à
moi 24 heures sur 24 ! Ellin me donnait
des cours le matin, mathématiques, géographie, histoire, littérature…
– Ellin s’occupait de tout ?
– De tout ! Elle était, comme au XIXe
siècle, mon tuteur.
]
DR
Bonnes feuilles
Alberto et Lucy.
– Tu ne fréquentais pas l’école ?
– Je ne fréquentais pas d’école. Je ne
fréquentais pas d’autres enfants. Je
ne fréquentais pas d’autres adultes.
Mais avec Ellin, on voyageait. On est
allé à Venise, à Paris, en Jordanie, en
Allemagne. Je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir de la concurrence, d’avoir
à me montrer meilleur ou pire… (…)
Le souvenir que je garde de mon
enfance est le souvenir d’un grand
bonheur.
Ellin n’était pas une spécialiste, mais
ce qui est important pour moi, c’est
que, très jeune, j’ai eu certaines
notions de géographie, d’histoire,
et jamais le sentiment que je devais
me limiter à quelque chose, que le
monde qui était le mien, dans lequel
je devais prendre mes repères, était
limité à ma famille ou à mon pays ou
à ma culture ; tous ces possessifs ne
faisaient pas partie de la langue qu’on
m’a apprise enfant.
(…)
– Tu m’as dit que tes parents, d’origine juive, n’étaient pas pratiquants.
Mais la culture juive était-elle présente ?
– Déjà, ta bibliothèque !
– Chez Ellin elle l’était. Dans le sens du
respect pour le livre, pour les choses
intellectuelles. Pour tout ce qui concernait l’intelligence et l’appréciation de
la création artistique. (…)
– Cette première bibliothèque, c’était
combien de livres ?
J’inventais beaucoup d’histoires
quand j’étais petit, à partir de celles
que je lisais. Je les réinventais, les
changeais pour en être un participant.
Tout cela se mêle dans une espèce de
réalité. Je pense maintenant que c’était
parce que tous ces lieux – ce sous-sol
que j’habitais avec Ellin, les voyages
que nous faisions, les déplacements,
les retours en Argentine – étaient très
déroutants pour moi. Je ne savais plus
exactement où était mon chez-moi et
j’étais poussé à le trouver dans mes
livres.
(…) Mes livres étaient réellement mon
chez-moi.
– Voilà. Et je savais que c’était ma bibliothèque, mes livres.
– Entre soixante et cent. (…) Cette
bibliothèque, je m’amusais à la ranger de façons différentes, parfois par
taille, parfois par thème ; j’inscrivais
mon nom dans les livres et j’en amenais toujours quelques-uns avec moi.
Quand nous sommes allés à Venise, à
Paris, j’emmenai dans ma petite valise
certains de mes livres. Une collection
s’appelait Golden Books, des livres avec
beaucoup d’illustrations et peu de texte
que j’aimais beaucoup. C’était souvent
avec ces livres-là que je voyageais. Mes
livres étaient un peu mes points de
référence, mon histoire. Je n’avais pas
de réelle histoire de famille, même si
j’avais effectivement deux frères (ma
sœur et ma demi-sœur sont nées bien
plus tard), un père, une mère, une tante
115
[
Bonnes feuilles
(une veuve qui nous avait rejoints en
Israël avec ses deux enfants, qui ont été
mes deux premiers amis). »
> Comment travaillent
les livres
« (…) Les livres travaillent d’une façon
assez étrange. On ne peut pas dire que
c’est en lisant un livre que les choses
changent. Ce n’est pas parce qu’elle
lit un certain livre que la population
change d’avis. Mais un livre peut toucher la pensée d’un petit groupe de
personnes, et peut donner lieu à un
changement dans l’imaginaire collectif
par une transmission qui échappe à la
lecture. Il suffit qu’une idée passe dans
l’imaginaire de quelques personnes
pour qu’elle se développe et s’étende
pour finir par atteindre la majorité. (…)
Je pense que nous faisons une erreur
quand nous croyons que nous écrivons
pour cette entité qu’est le peuple. Si
nous arrivons à lancer par un texte une
idée qui peut intéresser un petit groupe
de gens, de lecteurs intelligents, cela
est suffisant. Puis les idées font leur
propre chemin.
Un des grands mensonges qu’on nous
raconte depuis toujours est l’idée que
la littérature est un passe-temps, un
luxe presque superflu. Or, la littérature
est un lieu aussi concret que cette pièce
et n’est pas un passe-temps mais est
faite du temps lui-même. Elle habite,
lorsqu’elle est vraie, le passé, le présent
et le futur.
Je pense que l’enseignement de la
littérature passe par ce constat. Les
maîtres le savent. Ce n’est que quand
l’élève réalise que c’est son histoire
qui se raconte, son lieu qui se définit,
son temps qu’on est en train de saisir
dans le livre, qu’il devient lecteur. Sans
cela, il n’y a aucune raison de supposer
que le livre est plus important qu’un jeu
vidéo. Si un livre s’arrête au bout de la
page, il n’est pas plus important qu’un
jeu vidéo ! La littérature qui compte est
celle qui prolonge notre vie… »
> Sanctuaire
Alberto Manguel s’est souvent déplacé
au gré d’activités que le hasard lui offre
et qu’il saisit à la volée.
« C’est intéressant de savoir qu’on
garde toujours en soi une bibliothèque
imaginaire, une bibliothèque mentale,
vraiment virtuelle, et qu’on peut vivre
avec une petite bibliothèque matérielle.
DR
(…) Ce qui m’intéresse de plus en plus
n’est pas la littérature en elle-même,
mais la littérature comme une façon de
m’interroger sur le monde. Les histoires
qui s’arrêtent à la fin de la page peuvent
me satisfaire pour une demi-heure, mais
j’ai besoin qu’elles s’ouvrent, qu’elles
me permettent de les aménager, de les
transformer, pour qu’elles me servent
d’une façon absolument pratique.
116
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Cela fut mon cas pendant de très nombreuses années pour des raisons d’espace. C’est une situation qui implique
un travail compliqué. On se dit, oui en
effet, dans tel volume de Schopenhauer,
je me souviens que quelque part au
milieu, vers la moitié de la page de
droite, il y avait telle référence. Mais
ensuite, aller chercher cette référence
dans une bibliothèque publique, c’est
presque impossible.
– Où étaient tes livres ?
– Mes livres, je les envoyais au fur et à
mesure dans un dépôt, près de Toronto.
Je faisais des caisses qui rejoignaient ce
dépôt. Je payais un petit loyer mensuel
pour ce stockage. Je ne gardais avec moi
que les livres dont j’avais besoin pour
mon travail immédiat. En fonction de
mes travaux, Une histoire de la lecture
ou Le Livre d’images, ma bibliothèque
changeait. (…) Avec le succès d’Une histoire de la lecture, je pouvais enfin me
permettre de mettre un peu d’argent de
côté pour l’achat d’une maison. (…) Et,
comme dans les meilleures histoires,
tout s’est passé d’une manière cohérente ! Christine [libraire à Poitiers] nous
a présenté un agent immobilier qu’elle
connaissait et qui s’est avéré être une
personne charmante. Il nous a montré de
nombreuses propriétés dans la région,
d’un très grand charme et à des prix enfin
accessibles pour nous ! Il nous montrait
tellement de belles choses que je finis
par lui dire : « Puisque vous avez tout ce
choix, vous n’auriez pas une abbaye ou
un couvent ? » Moi j’avais en tête, comme
endroit idéal, un endroit fermé avec une
manière de cloître. Il me répond : « Je n’ai
pas de couvent à vous montrer, mais j’ai
un presbytère ! » Il nous donne rendezvous à Mondion, ici ! Craig et moi avons
pris la route, et nous sommes montés
sur la colline qui domine le village. Le
champ, de l’autre côté de ce mur, était
couvert de tournesols en fleur. Nous
sommes arrivés devant la petite église.
C’était d’une beauté sobre, reposante…
Puis, on nous ouvre le portail, et je vois
le jardin. Ça a suffi ! J’ai écarté les mains
et me suis écrié « Quelle merveille ! » On
a visité la maison. Le bel escalier en bois
m’a charmé lui aussi ! Les cheminées… Et
Bonnes feuilles
]
la vision de la grange démolie qui forme
l’aile droite de l’ensemble. C’était un tas
de pierres. J’ai su que la bibliothèque
serait là ! Puis il y avait une tour ! Voilà,
j’ai su que c’était là ! (…)
Nous avons donc pensé qu’il était
nécessaire d’honorer ce lieu. Lorsque
nous nous sommes prêtés à ce cérémonial avec le champagne, il y avait
sur l’escalier de l’église un énorme chat
blanc qui nous a regardés, tout le temps
que nous étions là, et qui n’est jamais
revenu. Les cloches se sont mises à sonner. Pour moi, tous ces petits faits ne
sont pas seulement des symboles, des
échos, dans la nature ou dans le monde,
de ce qui nous arrive, mais ils ont aussi
une certaine justesse littéraire.
– Combien de temps as-tu mis à ranger
les livres ?
– Construire la bibliothèque a demandé
presque un an. Craig est parti pendant un
été et moi je suis resté ici avec les caisses
de livres ! Je ne pouvais pas déballer
une caisse et mettre les livres sur les
étagères car ils n’étaient pas en ordre.
Donc, il fallait déballer toutes les caisses,
30 000 livres, tout en établissant un classement. J’ai fini par avoir des colonnes
de livres, comme les colonnes de pierres
qu’on voit dans les déserts. C’est seulement quand j’ai pu estimer l’importance
de chaque groupe que j’ai pu organiser
la répartition sur les étagères. J’ai travaillé pendant trois mois, avec une joie
immense. Je redécouvrais les livres, je
lisais en même temps, je retrouvais des
petits bouts de papier entre les pages,
avec un nom, une adresse oubliée, je me
disais, « il faut absolument que je relise
ce livre-là », je découvrais que j’avais
deux ou trois éditions du même livre.
DR
Finalement nous avons signé, et nous
avons acheté une bouteille de champagne. Nous sommes venus devant le
portail, les gens habitant encore ici ;
et nous avons bu et versé un peu de
champagne devant le portail pour le
dieu Dionysos, car Mondion c’est le
mont de Dionysos. Là où il y a l’église
aujourd’hui se dressait un temple à
Dionysos et nous avons voulu lui rendre
hommage.
Alberto Manguel chez lui.
C’était une aventure autobiographique
et de réflexion sur moi-même. L’essai
de Walter Benjamin, En déballant ma
bibliothèque, donne un peu le ton de
ce genre de geste. En ces moments, je
déballais des bibliothèques différentes,
dont certains livres remontaient à mon
adolescence, à mon enfance aussi. Il y a
des livres que je possède depuis l’âge de
4 ou 5 ans. Je n’allais pas me coucher, je
restais jusqu’à 2 heures du matin, je me
levais à 6 heures, j’oubliais de manger,
j’étais ici dans un monde à part, pendant
trois mois ! J’ai fini de ranger la bibliothèque le jour du retour de Craig ! J’avais
de la musique et j’étais en train d’écouter Wagner. J’ai préparé la première partie de Tannhäuser et j’ai déclenché la
musique au moment où Craig entrait ! Il
a été complètement ébloui ! C’était déjà
une impression forte de voir la bibliothèque vide, mais de voir tous les livres
en place, avec en plus la musique fastueuse, c’était absolument merveilleux.
La nuit où j’ai fini de ranger les livres,
j’ai dormi dans la bibliothèque, par
terre. Je sentais qu’il était nécessaire
que je m’approprie l’endroit. Craig dit
que c’est comme un chien qui pisse
dans les coins. C’était une conclusion et
c’était un début ! J’ai senti que dorénavant j’allais travailler d’une autre façon.
– Commencer une vie nouvelle ?
– Commencer une autre façon d’écrire
et de lire. Avec un autre rythme, avec
beaucoup moins d’angoisse par rapport à ce que je ne connaissais pas, ce
que je n’avais pas lu, ce que je n’avais
pas fait. (…) Je sais que j’ai ouvert
tous mes livres, et je sais que je ne les
lirai pas tous. Cela me soulage, cette
impossibilité. Je vais peut-être – mais
aurai-je le temps de le faire ? – les
rouvrir tous encore une fois ! Je pense
qu’on crée avec les livres un lien qui
est vivant ! Par amitié, par respect pour
eux, je voudrais les ouvrir encore une
fois ! Les éleveurs d’abeilles disent que
lorsqu’un apiculteur meurt, quelqu’un
doit immédiatement aller dire aux
abeilles que leur éleveur est mort. Je
voudrais que quelqu’un fasse cela avec
mes livres.
– Je comprends parfaitement ce que tu
dis là…
– Oh je sais que tu comprends. Ce n’est
pas le genre de chose qu’on peut dire
facilement. Mais il est important que
les livres sachent que l’interruption du
dialogue, de l’amitié, n’est pas volontaire. J’espère que quelqu’un, lors de
ma mort, fera cela pour moi… »
117
[
Le billet des hybrides
À quoi peut bien servir
un réseau social en bibliothèque ?
L’exemple de Facebook
« 350 millions de membres, et vous… ? » Autrefois, la bibliothèque accueillait des lecteurs, ils sont
devenus des usagers. Aura-t-elle bientôt des amis, voire – à l’image des clubs de football et des
groupes de rock – des fans ? Certaines ont déjà tenté l’expérience. Pourquoi, comment ?
« J’ai 800 amis sur Facebook ! » Ce
qui nous gêne, ce qui revient comme
une antienne dès que nous parlons
d’un réseau social sur Internet, c’est
le nombre d’amis que nous pouvons
avoir. Car, sûr, dans la vraie vie, nonvirtuelle, nous avons un, deux, voire
une dizaine d’amis au maximum…
Avoir un profil avec des centaines ou
des milliers « d’amis » nous pose problème en tant qu’individu et en tant
que bibliothécaire. En fait, ce terme
d’« amis » est mal choisi. On devrait
parler plutôt parler de liens… qui nous
rapprochent. C’est d’ailleurs, en sociologie, un des éléments de la définition
d’un réseau social 1.
Le social networking (réseautage
social en ligne 2) est apparu dès 1995,
mais c’est à partir de 2003 qu’il s’est
développé avec le site Friendster aux
États-Unis « qui proposait une nouvelle approche de la rencontre en
ligne, largement inspirée de la théorie
de Stanley Milgram, selon laquelle il
existerait six degrés de séparation au
maximum entre chaque personne dans
le monde 3 ». Comme l’explique Fred
Cavazza sur son blog, « les médias
sociaux sont donc des outils et services permettant à des individus de
s’exprimer (et donc d’exister) en ligne
dans le but de se rencontrer et de partager 4 ». Né il y a cinq ans, Facebook
(FB pour les intimes) a d’abord été
un réseau social fermé, le « copain
1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Réseau_social
2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Réseautage_social
118
d’avant » des étudiants de Harvard.
Facebook a dépassé les 350 millions
d’utilisateurs dans le monde 5.
> Quelles utilisations ?
On peut envisager l’utilisation et l’animation d’un réseau social à la manière
d’un lieu comme celui de la bibliothèque 6 si pertinemment décrit par
Cécile Arènes : agora publique, mais
ici numérique – où se révèle une certaine part intime d’un individu, pour
rester en phase avec le thème de ce
numéro –, même si la grande comédie
des masques sociaux n’est pas à sousestimer (anonymat, pseudonymes,
mythomanie, etc.). Pour le monde des
bibliothèques, on pourrait distinguer
deux utilisations majeures d’un réseau
social : une utilisation personnelle et/
ou professionnelle du bibliothécaire
affirmant son « identité numérique »
et une utilisation plus institutionnelle
qui permet à l’établissement d’aller là
où se trouvent certains de ces publics.
> Se créer un profil
Avant de détailler les usages, rappelons un fait important. Vous devez vous
inscrire pour voir et participer. On crée
d’abord un profil personnel où l’on
indique… ce que bon nous semble :
nos coordonnées pour nous joindre,
nos études, nos passions, nos opinions
politiques ou religieuses, une vraie
date de naissance ou juste un jour et
3. www.internetactu.net/2004/01/05/le-socialnetworking-un-nouveau-metier-a-tisser-pour-lesreseaux-de-personnes
5. www.neteco.com/299986-facebook-cap-300-utilisateurs-rentabilite.html
4. www.fredcavazza.net/2008/05/19/panoramades-medias-sociaux
6. « La bibliothèque comme lieu » : www.liberlibri.
fr/?p=772
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
un mois pour les plus pudiques ! Pas
d’obligation de remplir ces cases.
On ne dit que ce que l’on a envie de
montrer… La part de l’intime, nous la
conservons si nous voulons !
Deuxième étape : la recherche d’amis
– maintenant vous savez que je préfère parler de liens – on cherche donc
à se lier… FB vous aide à trouver des
amis de plusieurs manières. D’abord,
en vous proposant de chercher parmi
les contacts de votre boîte aux lettres
(indiscret qu’il est !). Il vous dit qui est
sur FB. Vous pouvez alors proposer à
cet ami potentiel de devenir le vôtre.
Ensuite, selon les informations que
vous aurez laissées sur votre profil, FB
vous suggérera des noms : des gens
qui aiment le même écrivain que vous
où qui font partie d’un groupe comme
celui consacré à Emmanuel Guibert 7,
l’auteur de BD. Il existe des groupes
d’amateurs très sérieux et d’autres
plus farfelus, qui naissent, vivent
et meurent comme ils sont apparus.
Ceux sur « la main de Thierry Henry »
(200 000 fans) risquent de ne pas passer l’année ! Vous pourrez aussi créer
votre groupe : celui des « Amis de la
BN de Côte d’Ivoire » ou le groupe
consacré à une animation ponctuelle
et recevoir les commentaires des
membres du groupe. Enfin, vous pourrez rechercher des amis en tapant simplement leur nom.
Important, votre profil peut être ouvert
à tous ou fermé (cf. ill.). Dans ce cas,
vous avez la main pour accepter l’ami
ou pas. Votre compte comprend une
boîte aux lettres qui vous permet de
7. www.facebook.com/group.php?gid=161088
649139&ref=ts
Le billet des hybrides
lui demander qui il est et pourquoi il
souhaite être ami avec vous. À vous
de définir des critères d’utilisation
de votre profil et de protéger votre
vie privée ! Pour un professionnel de
l’information, il est intéressant d’avoir
dans ses amis des gens de nature complètement différente pour étudier, par
exemple, ce qu’ils font sur le réseau,
ce qui les intéresse… On peut rester
en communauté aussi (geeks, bibliothécaires… ou garagistes) mais est-ce
vraiment le but ?
FB est le domaine des applications en
tout genre : quizz pour connaître votre
niveau de culture générale sur les films
gore ou pour installer une ferme virtuelle où vous semez, arrosez, récoltez
ou ramassez des œufs. Vous n’aurez
plus d’excuses : FB vous rappelle la
date d’anniversaire de vos amis et les
événements qui vous intéressent. En
général, les « grands » médias se focalisent là-dessus.
> Des usages individuels
et/ou professionnels
On communique sur ce que l’on appelle
le mur. On le « taggue » de nos commentaires, de nos réflexions. Outil de
partage et de veille, grâce à des liens
vers des sites, des billets, des vidéos,
au moyen d’un simple copié-collé. On
peut annoncer un événement (une
conférence dans votre bibliothèque,
une pétition à signer, à relayer). La
fonction « Partager » permet d’envoyer
une information vers un groupe d’amis
que vous sélectionnez. Si vous êtes sur
le mur d’un de vos amis, « Partager »
permet d’envoyer son information vers
votre mur. C’est ainsi que se diffuse
de manière massive
et rapide à travers
les réseaux d’amis
les informations
à relayer. Si vous
utilisez plusieurs
outils, par exemple,
un compte twitter 8,
vous pouvez coupler
celui-ci avec FB. À
quoi cela sert-il ? Si
vous le souhaitez,
ce que vous écrivez
sur Twitter sera relayé sur FB, vers un
autre groupe d’amis. Vous mélangez
ainsi vos réseaux sociaux et vos informations.
Le mur peut ressembler à un outil de
publication comme un blog de signalement. Permettez-moi d’utiliser ma
pratique. Je me suis rendu compte
récemment que je n’écrivais plus sur
mon blog professionnel ; non par
désintérêt, mais parce qu’il est plus
facile de publier ses découvertes dans
la toile sur FB. Mon blog, restant en
usage dorénavant pour des billets de
réflexion plus personnels.
Outil de veille ou de publication, FB
est aussi un lieu de mémoire individuel
car vous conservez toute votre activité.
C’est d’ailleurs un des reproches fait à
FB : comment nos données sont-elles
conservées, comment sont-elles utilisées ? Récemment, FB a voulu changer
les conditions générales d’utilisation
(CGU). En résumé, il devenait propriétaire de tout ce que vous publiez sur
votre mur, comme les photos de la
fête d’anniversaire de votre petit dernier… Sous la pression, FB a reculé.
D’autres sites (Amazon, Fnac) utilisent
également nos comportements sur
les réseaux. La fonction
« ceux qui ont acheté
ceci ont acheté cela »
en est la preuve. C’est la
contrepartie pour utiliser
ces services de manière
gratuite. Mais restons
vigilants.
8. Cf. notre précédent billet par
Sophie Cornière, Bibliothèque(s)
n° 45, pp. 75-76.
]
Enfin, l’aspect relationnel est certainement une des raisons du succès de
cet outil. Une fonction de tchat (cf. ill.)
est incorporée à la manière d’un MSN,
active ou non active. Communiquer
avec un artiste devient très facile :
certains se prêtent simplement au jeu.
C’est une évolution du rapport artiste/
fan. Un fan moins adulateur en quelque
sorte. Les fonctions neuronales y
gagnent ! Pour un bibliothécaire, c’est
parfois un moyen plus rapide que les
attachés de presse pour atteindre le
futur conférencier de sa bibliothèque.
> Des usages institutionnels
Silvère Mercier, dans un billet
paru sur son blog incontournable,
Bibliobsession, nous le rappelait : pour
une institution, créer une page qui aura
des fans est préférable à un profil (individuel) qui aura des amis. Disons-le,
humoristiquement, cela évitera de
répondre à la question « sexe de votre
institution » ! En lisant attentivement
les commentaires de ce billet, la BM
d’Angers qui avait créé un profil (personnel) répond à la critique de Silvère
regrettant le choix du profil. Elle a créé
également une page qui ne contient en
définitive que 59 fans. Par contre, le
profil BM d’Angers accueille 597 amis.
Décidemment, les usages de nos utilisateurs sont impénétrables. En définitive, la BM d’Angers « alimente profil
et page avec le même contenu : on fait
un article sur la page et on le partage
sur le profil 9 ». Le wiki Bibliopedia pos9. www.bibliobsession.net/2009/09/22/pourquoi-etcomment-utiliser-facebook-pour-une-bibliotheque/
119
[
Le billet des hybrides
Aspect positif de ces
échanges : avoir les avis
de nos publics, recueillir
leurs demandes, faire écho
et participer à la vie de la
cité. C’est une application
très concrète pour mettre
en application toutes les
remarques issues des
enquêtes et colloques de
connaissance des publics.
sède une page qui recense les réseaux
sociaux 10 des bibliothèques francophones.
Pourquoi être sur FB pour une bibliothèque ? Réponse simple : une partie
de nos usagers l’utilisent. La page FB
de la bibliothèque est une annexe du
site de la bibliothèque et parfois son
site unique quand la bibliothèque n’a
pas de site. Dès lors, se retrouvent
sur la page : informations pratiques
(horaires, tarifs), activités et annonces
d’événements (conférences, ateliers), diaporama d’images, articles
des bibliothécaires comme pour la
Bibliothèque de Toulouse.
La page qui accueille des fans (ou des
amis, si l’on a choisi un profil) pourra
recevoir les commentaires de ceux-ci.
Comme le site traditionnel, la page
facebook est un outil de communication. Elle nécessite non seulement un
animateur de page qui sera aussi un
modérateur de la parole des usagers.
Quels commentaires mon établissement va-t-il pouvoir accepter ? La question est centrale et il faut y réfléchir
avant présentation à nos hiérarchies.
10. www.bibliopedia.fr/index.php/Bibliospaces
Poursuivez la lecture de ce billet
sur le bibliolab (www.bibliolab.fr
rubrique Ressources) avec une
sélection des meilleurs pages FB
et une présentation de quelques
autres réseaux sociaux.
120
Communiquer sur les
nouvelles acquisitions ou
autour des animations de
la bibliothèque, publier les
mp3 de la bibliothèque,
faire de la veille et du suivi. Certes !
Hubert Guillaud sur son blog La feuille
nous interroge : « L’essentiel n’est certainement pas d’ouvrir un espace dédié
à un projet clos, mais au contraire
de s’ouvrir à un plus large auditoire.
Le but n’est pas d’ouvrir une page ou
un groupe aux couleurs de sa bibliothèque, mais d’imaginer plutôt ouvrir
des groupes plus larges capables de
toucher plus de monde. Pour un discothécaire, il vaut mieux ouvrir une
page I love Rock’n Roll qu’une page
au nom de la discothèque de Trifouillisles-Oies 11. » Message entendu par les
bibliothécaires musicaux de la BFM
de Limoges qui ont créé L’e-music box
(381 amis) 12, une page qui se veut un
juke-box virtuel dédié aux artistes du
Limousin (cf . ill.).
> Ceci n’est pas un jeu vidéo :
la fonction reset n’existe pas
sur le web !
D’autres limites se dégagent sur la
conservation des données personnelles. Comment sont-elles conservées ? Que deviendront-elles après
notre mort ? Quand je quitte un réseau
social, puis-je les effacer ? Ai-je l’assurance que ce que j’ai dit à un certain âge de la vie ne se retournera pas
contre moi. C’était l’objet du récent
11. http://lafeuille.homo-numericus.net/2009/04/
facebook-etre-ou-ne-pas-etre.html
12. www.facebook.com/search/?init=srp&
sfxp=&q=biblioth%C3%A8que+angers#/
lemusicbox?v=wall&ref=ts
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
débat à l’Assemblée nationale suite à
la proposition de loi de deux députés
sur le droit à l’oubli numérique 13. Si
Internet est un média de « flux », c’est
aussi un média de « stock ». Le virtuel
est toujours inscrit dans du matériel.
Comme le précise Denis Ettighoffer,
fondateur d’Eurotechnopolis Institut :
« L’homme numérique doit pouvoir
compter sur la loi pour faire effacer des
données sur le Net qui pourraient être
attentatoires à son intégrité morale,
à sa liberté individuelle, à celle de sa
famille, qui limiteraient ou tenteraient
d’influencer ses activités privées,
publiques ou professionnelles. » Il
faut donc être rapidement conscient de
notre identité numérique sur Internet
et les réseaux sociaux. La fonction
reset d’un jeu vidéo n’existe pas sur le
web. Nous avons aussi le rôle d’informer nos plus jeunes usagers sur ces
risques. Je passe rapidement sur le
devoir de réserve du fonctionnaire que
vous connaissez par cœur.
Conclure ? Même si le modèle économique de ces réseaux sociaux n’est
pas fixé (gratuit, payant) et que le
recul nous manque pour analyser ce
phénomène fulgurant, ces outils ne
sont pas qu’un effet de mode passagère. Ils illustrent le besoin de
communication des individus qui ont
tendance à se replier vers un cocon
protecteur. Autant le téléphone me
parait symboliser un désir de ne
jamais quitter le cadre rassurant de
son proche entourage, autant les
réseaux sociaux représentent des
volontés d’ouverture et de découverte
vers les autres. Terminons par un clin
d’œil en essayant de créer une loi à
la manière d’Asimov : « Tout site aura
dans le futur une tendance naturelle à
devenir un réseau social. »
Franck QUEYRAUD
Groupe ABF
Bibliothèques hybrides
Médiathèque
de Saint-Raphaël (83)
13. www.actualites-du-web.com/2009/11/une-proposition-de-loi-sur-le-droit-a-loubli-numerique
Les bibliothèques exposent
]
LES BIBLIOTHÈQUES EXPOSENT
Cette rubrique signale régulièrement les expositions proposées en bibliothèques, prochaines et en cours, sur tous sujets et tous
types de documents. Merci d’envoyer vos informations 3 mois au moins avant leur inauguration à Nicole Picot : npicot@abf.asso.fr
N’oubliez pas non plus d’envoyer vos catalogues et publications associées à ces expositions à la rédaction pour notre rubrique « Les
bibliothèques éditent » dans « Notes de lecture ».
03 : Moulins, Médiathèque, « La Fabric, exposition de Christian
Voltz » (17/11/09-31/01/10). – 06 : Nice, Bibliothèque Louis Nucéra,
« Barre Phillips : 40 ans de création musicale »
(11/12/09-06/02/10). – 13 : Aix-en-Provence,
Bibliothèque Méjanes, « 1, 2,3… : Komagata,
manifestation jeunesse » (06/12/09-30/01/10) ;
BDP des Bouches-du-Rhône, « Maiden Africa,
photographies de Pascal Grimaud » (28/0127/03) ; « Le singulier bestiaire de Tomi Ungerer,
exposition de collages, dessins, illustrations,
sculptures » (28/01-27/03). – 17 : Laleu-La
Pallice, BM, « Des oiseaux de papier, exposition d’origami » (09/12/09-23/01/10). – 21 :
Dijon, Bibliothèque centre-ville, « Louis Venot,
libraire, éditeur et photographe dijonnais, 1875-1940 » (04/12/0930/01/10) ; Bibliothèque Fontaine d’Ouche et Port du canal, « Art à
la page, exposition des originaux de Claude Ponti »
(01/03-31/03). – 29 : Brest, Bibliothèque d’études,
« Brest en Bulles » (15/12/09-15/03/10). – 34 :
Montpellier, Médiathèque Françoise Giroud, « L’art
postal », « Les jardins » (15/12/09-30/01/10). – 41 :
Blois, Bibliothèque Abbé Grégoire, « Athanase Kircher,
1602-1680, le dernier des Humanistes » (11/12/0913/02/10). – 42 : Saint-Étienne, Médiathèque centrale de Tarentaize, « Bacchanales, revue de poésie,
une aventure poétique » (10/12/09-30/01/10). – 44 :
Nantes, Médiathèque Jacques Demy, « En route mauvaise troupe, Nantes et le surréalisme » (23/10/0927/02/10) ; « Le goût de la forme » (08/12-30/01). –
45 : Orléans, Médiathèque, « Le cirque, toute une
histoire ! » (10/12/09-23/01/10). – 51 : Châlons- en-Champagne,
BMVR, « La Bible, Trésor de l’Humanité » (05/12/09-27/02/10) ;
Reims, Bibliothèque Carnegie, « Les plus belles reliures d’art de
la Bibliothèque municipale de Reims » (15/12/09-23/01/10) C ;
Médiathèque Jean Falala, « Prendre le temps… sur un air des années
50. Illustrations originales de Jean-François Martin
tirées du livre : Refrains de mon enfance » (01/12/0930/01/10). – 56 : Quimper, Médiathèque, « Fenêtre
sur François Béalu » (23/10/09-25/01/10). – 59 :
Lille, Médiathèque Jean Lévy, « Psaumes, chants
de l’humanité » (12/01-03/04). – 67 : Strasbourg,
Bibliothèque André Malraux, « Méli-mélo
d’images » (02/12/09-30/01/10) ; Médiathèque
Ouest, « De Constantinople à Istanbul. Voyage
photographique » (19/01-27/02) ; Médiathèque
Sud, « États d’âme à la Wolf » (19/01-27/02) ;
Bibliothèque de Maîche, « Jouets d’autrefois »
(02/12/09-30/01/10) ; BnU, « La langue confisquée. Die geraubte
Sprache. Victor Klemperer et la LTI : illustrations d’Édouard
Steegman » (09/11/09-20/01/10) ; « Friedrich Hölderlin, présence
du poète » (27/01-01/04). – 72 : Le Mans, Médiathèque de l’Espal ; Bibliothèque des Vergers, « Robotto » (17/11/09-30/01/10) ;
Médiathèque Louis Aragon, « En pays manga : voyage photogra-
phique à travers la bande dessinée au Japon. Photographies de
Thierry Soufflard » (17/11/09-13/02/10) ; « Manga music » (05/0130/01) ; Médiathèque Saulnières, « Cases manga, planches réalisées par l’atelier BD, animé par Fabrice Tournez » (18/01-30/01). –
75 : Paris, Bibliothèque Chaptal, « Dano, un
illustrateur » (10/12/09-19/01/10) ; Bibliothèque
Courcelles, « Dessins de Yoshimi Katahira
Mangata » (20/01/-31/01) ; Bibliothèque de l’Heure
Joyeuse, « Petites empreintes et livres d’art. Si les
enfants se mettent à faire des livres » (19/09/0931/01/10) ; Bibliothèque Mazarine, « Antiquité,
Lumières et Révolution. L’Abbé Leblond, 1738-1809,
second fondateur de la Bibliothèque Mazarine »
(19/11/09-26/02/10) C ; Bibliothèque des arts décoratifs, « Bucarest, photographies contemporaines »
(18/01-13/02) ; « Animal de bibliothèque » (22/0217/04) ; Bibliothèque Diderot, « Arlequin serviteur de
deux maitres, illustrations de Sylvia Lutin » (01/12/0930/01/10) ; Bibliothèque Forney, « Peinture sous verre
dans le monde » (26/01-17/04) ; BnF, Site François
Mitterrand, « Jeunes photographes de la Bourse du
talent. Toutes les couleurs du monde » (15/12/0921/02/10) ; « Miniatures et peintures indiennes »
(09/02-09/05) ; Opéra-Garnier, Bibliothèque-musée,
« Les Ballets russes » (24/11/09-23/05/10) C. – 77 :
Meaux, Médiathèque Luxembourg, « Une cuisine
grande comme un jardin » (26/01-06/02) ; « Histoire
de l’enregistrement sonore. Exposition réalisée par
la Médiathèque de Lagny » (02/03-20/03) ; Melun,
Astrolabe, Médiathèque et Archives, « Enfantina : des
livres pour les enfants au fil des siècles » (08/12/09-24/02/10) ;
« À l’assaut des contes de Grimm » (05/01-27/01) ; « Melun is not
dead : Show case. Photographies par Christelle Gers » (09/0120/01). – 79 : Coulon, Médiathèque, « L’eau, donner à boire à 7 milliards d’hommes » (19/01-30/01) ; Frontenay-Rohan, Médiathèque,
« L’eau douce » (12/01-30/01) ; Niort, Médiathèque, « L’arbre sans
fin » (05/01-30/01). – 81 : Castres, BM, « Concorde,
l’audace : une aventure, un mythe, une perspective »
(12/01-13/02). – 86 : Poitiers, Médiathèque François
Mitterrand, « Carte blanche à Thierry Groensteen »
(08/12/09-27/02/10) ; « Les héros de la bande dessinée » (08/12/09-27/02/10). – 87 : Limoges, BFM,
« Esprit porcelaine, le couloir du temps » (15/12/0923/01/10). – 92 : Rueil-Malmaison, Médiathèque
Jacques-Baumel, « Les rencontres de l’histoire et
de l’actualité 2009, la Méditerranée » (02/12/0930/01/10) ; « La Méditerranée, périple d’une civilisation, en partenariat avec l’Institut du monde arabe » (05/01-30/01). –
93 : Bobigny, Bibliothèque Elsa Triolet, « Sara, la vie est un voyage »
(15/12/09-13/02/10) ; « 19+1= Des illustrateurs de Livres au Trésor
mis en boîte » (15/12/09-13/02/10).
* : itinérante ; C : catalogue ; P : publication.
121
[
Notes de lecture
En écho
Frédéric Kaplan, La Métamorphose
des objets, éd. Fyp, 2009, 224 p., ISBN
978-2-916571-27-0
Après Les Machines apprivoisées
(Vuibert, 2005), l’auteur, spécialiste
de l’intelligence artificielle, ingénieur,
inventeur de nouveaux objets – qui
ont été exposés au MoMa et au
Centre Pompidou – livre ici, dans un
ouvrage écrit simplement et d’un
abord facile, une remarquable et stimulante introduction au
monde qui prend forme sous nos yeux.
La réduction de toute réalité en données numériques
compilables et échangeables à l’échelle mondiale ouvre des
perspectives inédites. C’est en premier lieu la valeur même des
objets qui est affectée. Notre parc domestique d’ustensiles
numériques constitue une sorte de « méga-objet » susceptible
d’être mis en réseau ; ainsi reliés à l’ordinateur planétaire qui
aujourd’hui s’auto-assemble « et promet demain de jouer le rôle
central d’organisateur de nos vies », ils deviennent de simples
interfaces. Jadis fétichisés, aujourd’hui désinvestis 1, la valeur a
déserté les objets pour s’attacher à leur utilisation. Ce transfert
de « la valeur intime de l’objet d’un support physique historique
à des données numériques archivables » induit une nouvelle
économie reposant sur la circulation des traces relevées de nos
usages intimes. Kaplan montre comment l’ensemble opaque de
ces données brutes constitue un « minerai biographique » dont
l’exploitation produit « une réécriture intelligible » de nos vies.
À travers l’exemple de quelques objets qu’il a conçus à titre
expérimental – le robot interactif QB1, la Docklamp, une
lampe-caméra, la table Reflect qui symbolise les échanges
d’une conversation –, Kaplan met en lumière les possibilités
nouvelles qui s’offrent à nous de prolonger notre façon d’habiter
le monde, mais aussi d’utiliser notre mémoire, de solliciter notre
1. Rappelons à ce sujet les brillantes analyses de Jean Baudrillard dans Le Système des
objets (1968).
Daniel et Françoise Rivet, Tu nous as
quittés… Paraître et disparaître dans le
Carnet du Monde, Armand Colin, 2009,
192 p., 14 x 21 cm, ISBN 978-2-20035474-9
D
epuis que les historiens ont délaissé
la longue vue promenée sur les champs
de bataille pour balayer au microscope
le champ du quotidien, c’est désormais
dans les gestes les plus anecdotiques qu’il nous est donné
de lire les mouvements profonds d’une époque. À scruter
122
imagination, de la conduire dans des zones inexplorées. Un mot
revient sans cesse dans ses analyses, « lucidité ». Pour lui, ces
outils permettent une « réflexion sur soi » et « une nouvelle
lucidité sur le monde ». Remarquable observateur du quotidien
– le sien, celui de ses proches –, c’est toujours des usages réels
que part sa réflexion, ancrée dans l’étoffe la plus concrète de la
vie. Ses descriptions des pratiques de l’écoute musicale, ou de
la lecture par exemple, sont d’une grande justesse 2. Écouter,
lire, c’est marquer 3, jalonner, repérer, effectuer un parcours qui
n’appartient qu’à nous. À l’ère de l’abondance qui est la nôtre,
« la question n’est donc plus celle de l’accès, mais celle de nos
cheminements ».
Avec une attitude finalement rare dans ce type d’ouvrages,
Frédéric Kaplan ne sous-estime pas la pente orwellienne sur
laquelle engage cette universelle computation et la menace à
l’horizon d’une société de contrôle. Des pages sur l’universelle
synchronicité à laquelle nous soumettent les technologies du
temps réel sont à cet égard éloquentes. Ainsi met-il en garde
contre le spectre d’une normalisation des comportements
de laquelle doit se démarquer l’idée d’une appropriation
du monde qu’enrichirait la possibilité de « transformer
émotionnellement et esthétiquement nos pratiques les plus
communes ». Il pointe, chaque fois qu’il est nécessaire,
les dérives possibles et surtout les leurres d’un univers où
l’interactivité ne se donnerait pas pour but de nous permettre
d’habiter le monde avec une conscience affinée. L’exercice
concret de la liberté constitue l’horizon de maintes critiques,
comme celle, par exemple, d’une conception superficielle de
la domotique. Sa conclusion sera donc mesurée : après une
période de boulimie caractéristique de l’apparition de libertés
nouvelles, il enjoint à faire le pari d’une « diététique » qui
« conduira à transformer l’exhibitionnisme contemporain en
un art de la mémoire ».
Philippe LEVREAUD
2. Envisagé comme une interface, le livre imprimé n’est pour lui pas menacé de disparaître.
3. Cf. Peter Szendy, Sur écoute : esthétique de l’espionnage, Minuit, 2007.
ces pages qu’un regard distrait parcourt ordinairement, les
auteurs n’ont certes pas tiré de révélation propre à modifier
de fond en comble notre perception du siècle, mais l’évolution
des mœurs s’y trouve éclairée comme les pensées secrètes le
sont par un soudain lapsus. La fonction informative du Carnet,
ce « grand livre ouvert des familles », se trouve maintenant
débordée par le registre affectif, voire « féérique », mais
aussi idéologique. En trois temps inégaux, l’étude porte sur
les annonces de fiançailles et de mariage, les faire part de
naissance et, enfin, les avis de décès.
Prenant comme point de référence les pages du Temps des
années 1860-1920, les auteurs mesurent l’écart progressif
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Notes de lecture
du ton, révélateur du glissement de la sensibilité et des
libertés prises avec les conventions par lequel on est
passé du « télégraphe obsolète au SMS balbutiant ». Les
annonces mondaines migrent vers le Figaro, le travail devient
méritoire, les rôles sociaux s’affichent ou s’effacent devant
les engagements plus personnels, les femmes se rendent
visibles en se dépouillant du nom de leur mari, l’enfantroi fait son apparition. Le reflet de l’ego de l’annonceur a
supplanté la fonction strictement informative dans un Carnet
métamorphosé. Foin pourtant d’une lecture univoque, c’est
une série d’ambivalences qui se dégagent, caractéristiques
d’une époque qualifiée tour à tour de post-, d’hyper- ou de surmoderne, et qui peuvent se résumer ainsi : cette exposition
croissante de l’intimité témoigne-t-elle d’une individualisation
qui fait éclater le vernis social ou bien traduit-elle au contraire
une culture de la petite différence narcissique dans une société
uniformisée ? L’ouvrage se consacre pour les deux tiers aux
avis de décès et aux messages anniversaires où se donnent
à lire le rapport à la mort et le fait religieux, mais aussi la
relation au politique. Les leçons d’instruction civique et le
conflit entre catholiques et laïques s’estompent, se produit
un « éboulement » dans les mots : un syncrétisme s’esquisse
reposant non plus sur des dogmes mais sur des valeurs
Gilles Sauron, Dans l’intimité des
maîtres du monde. Les décors privés
des Romains, Picard, coll. « Antiqua »,
2009, 304 p., ill., 24,5 x 33 cm, ISBN
978-2-7084-0837-1
A
uteur d’un ouvrage sur La grande
fresque de la villa des Mystères à
Pompéi, mais aussi de L’Histoire
végétalisée. Ornement et politique
à Rome, l’auteur, professeur
d’archéologie romaine à la Sorbonne spécialiste de l’art
romain, s’intéresse à la « sémantique architecturale » et « aux
rapports de formes et de significations entre les décors publics
et les décors privés des Romains ». Il n’est pas question ici
de rendre compte dans le détail de ce livre savant auquel
une iconographie et une présentation somptueuse confèrent
l’aspect trompeur de ce qu’il est convenu d’appeler un « beau
livre » (ce qu’il est aussi, assurément). Le recours permanent
aux textes pour étayer l’interprétation, les nombreuses
discussions critiques – au ton parfois fort polémique –
engagent bien des pages dans des querelles scientifiques qui
ne nous retiendront pas ici. Ce seront plutôt les deux chapitres
consacrés à la bibliothèque de la fameuse villa des Papyrus
d’Herculanum (270 m de long en front de mer… et reconstruite à
Malibu pour accueillir les collections du musée Getty !) dont les
fouilles au XVIIIe s. ont livré, outre un impressionnant ensemble
de statuaire, pas moins de 2 000 rouleaux carbonisés. Parmi
]
consensuelles, relevant comme il est dit ici d’un « humanisme
transcendantal ». Après le défilé des non-conformistes des
années 1930 et les générations imprégnées d’existentialisme,
l’individu s’impose, désormais « source de la norme et du
sens ». Mais si l’on assiste au « découronnement » du
père, on constate que les mères restent une « valeur refuge
inexpugnable ».
Daniel et Françoise Rivet exploitent brillamment cette mine
riche en pépites, excellent à dégager de cette mosaïque les
figures du temps et à souligner comment ces simples avis
témoignent de multiples relectures de l’Histoire 1. Enfin,
les abondantes citations étant assorties de commentaires
lapidaires, volontiers subjectifs, parfois ironiques mais
toujours très ajustés sur la « nounourserie » des uns ou la
« lucidité un peu rêche » des autres, ce qui aurait pu n’être
qu’un ouvrage assez sec offre une lecture de bout en bout
savoureuse.
Philippe LEVREAUD
1. Hasard ? La lecture de cet ouvrage entre en résonance, tant par l’objet que par la
méthode, avec celui d’Anne-Claire Rebreyend, mentionné ici-même p. 64. Leur lecture en
parallèle est riche en harmoniques.
ceux-ci figurait une exceptionnelle collection de manuscrits
épicuriens dus à Philodème, familier de Pison, un beau-père
de César. La discussion qui s’ensuit porte sur le rapport entre
la philosophie du propriétaire et ce qui se peut lire de l’univers
auquel renvoie la construction et qui se résume ainsi : « Une
villa peut-elle être aussi épicurienne que son propriétaire ? »
Au risque de simplifier un peu la conclusion, celle-ci se ramène
au constat d’un célèbre ouvrage de Paul Veyne : le recours
au mythe n’implique pas une adhésion naïve. Méditer cette
question nous ramène à envisager, à la lumière de ce travail
historique, le débat sur l’architecture et le décor public dans
sa relation à l’intime qui nous agite au présent. Citons donc les
derniers mots de l’ouvrage qui aborde tant d’autre sujets (des
« Inspirations pythagoriciennes » à « L’influence de la contresociété élégiaque » en passant par les « Intérieurs de femmes »
ou « Chez Tibère : la mise en scène astrologique du destin de
l’Empereur ») pour questionner le « besoin de décors » des
Romains : « Si les Romains ont tant eu besoin de s’entourer
dans les espaces de leur vie privée de décors où peinture,
sculpture, architecture, art des jardins, aménagements
aquatiques et perspectives sur d’amples paysages se
disputaient la primauté, c’est sans doute qu’ils ressentaient
la nécessité de compenser la vie active qu’ils s’imposaient sur
le terrain public, notamment dans les domaines de la politique,
de l’administration et de l’armée, par un goût qui ne fit que se
développer pour la contemplation. »
Pierre DANA
123
[
Notes de lecture
Les bibliothèques éditent
Collectif ss la dir. d’Olivier Piffault,
Babar, Harry Potter & Cie. Livres
d’enfants d’hier et d’aujourd’hui, BnF,
2008, 580 p., 251 ill. et dépliant coul.,
17,5 x 21 cm, ISBN 978-2-7177-2422-6
P
résentée du 14/10/08 au 11/04/09 à
la BnF sur le site François Mitterrrand,
l’exposition dont cet ouvrage est le catalogue consacrait
l’intégration récente, début 2008, de La joie par les livres au sein
de la BnF. Pour brosser le vaste panorama des ouvrages destinés à
la jeunesse – de la publication en 1658 de l’Orbis sensualium pictus
de Comenius à celle des Trois brigands de Tomi Ungerer (1968) –,
ce ne sont pas moins de dix-sept fées qui se sont penchées
sur le berceau du jardin d’enfants de l’édition. Universitaires,
formateurs, journalistes, éditeurs, critiques, conservateurs de la
BnF et piliers du CNLJ-JPL : tous les grands noms associés à la
littérature enfantine étant au générique, leur énumération devient
superflue. Il faut en revanche souligner l’habile découpage de ce
volume imposant. En insérant la chronologie dans une approche
thématique, les focales varient, la vie circule. L’alternance classique
entre articles introductifs et notices des 250 pièces exposées, le
repérage efficace de ces dernières 1, ce qu’il faut d’encadrés et de
sous-chapitres confèrent une remarquable souplesse à l’ouvrage
qui, de ce fait, peut se lire agréablement dans la continuité ou être
consulté dans le désordre par petites tranches. L’écriture, enfin,
vise avec succès un public très large : l’échafaudage scientifique a
été retiré, reste l’essentiel qui, bien pesé, tient en des mots simples
et un discours aisé. Entrons.
Après un rapide parcours historique fournissant une vue
d’ensemble, cette production foisonnante (Corinne GibelloBernette) est envisagée sous trois perspectives : le public, en
parcourant la pyramide des âges ; le document et son évolution ; les
usages et leurs enjeux. « Du bébé à l’enfant-lecteur à la découverte
du livre » balaye la typologie de la production – livres pour bébés,
livres de l’oralité (comptines, rondes et chansons), abécédaires,
livres de jeux, albums, pop-ups… –, en pointant comment s’y
transcrivent les enjeux idéologiques et les influences étrangères
(anglaise, allemande, slave, russe), comment peu à peu l’image
s’associe au texte et finit par s’imposer. Deuxième grand volet,
« Le livre exploré » interroge formes et contenus. Il s’attache à
retracer l’apparition de la bande dessinée et sa légitimation sujette
à polémique (O. Piffault), des livres de vulgarisation, manuels et
documentaires (F. Hache-Bissette), le développement de genres
à succès (aventure, fantasy) qui à leur tour soulèvent la question
des enjeux littéraires (F. Ballanger) et de la traduction (I. NièresChevrel) dans le roman pour la jeunesse. « Grands enfants, petits
adultes : les enjeux » rassemble pour finir les problématiques
sensibles dans le champ d’une littérature destinée à un public en
formation, instrumentalisée en jouant des armes de la prescription
et de la censure (J.-Y. Mollier). Terrain de choix pour la propagande
religieuse aux prises avec la sécularisation progressive de
l’enseignement, lieu désigné pour l’expérimentation pédagogique
(M. Butlen), la production est électrisée de courants contraires.
Mais au fait, tandis que les grands s’empoignent à leur sujet, ces
enfants, objets de toutes les attentions, « que lisent-ils vraiment ? »
(N. Diament). Et quelle place tiennent désormais le livre et la
lecture dans leur imaginaire et leurs pratiques quand le cinéma,
la télévision, et maintenant internet doublent, accompagnent,
concurrencent l’imprimé (L. Aknin, O. Piffault) ? L’économie qui n’a
jamais été absente des politiques éditoriales prend ici les devants :
l’enfance est un marché.
Tout au long de l’ouvrage, les enjeux théoriques sont signalés, les
grandes lignes des problématiques et des polémiques historiques
résumées sans alourdir le propos de discussions argumentées :
notes et bibliographies indiquent les pistes à suivre. En revanche,
quelques encadrés replacent sous les projecteurs des créateurs
oubliés, redressent des perspectives (notamment sur les séries de
best-sellers). Bien que beaucoup d’encre ait coulé à son sujet, N.
Diament déplorait que « l’édition et la littérature pour la jeunesse
française n’ont pas de mémoire ». Voici donc un incontournable
jalon qui pourra servir de tremplin pour la redécouverte de
son passé. Car par les partis que l’on vient d’énoncer, Babar,
Harry Potter et Cie est propre à intéresser un public très large,
et sa diffusion devrait s’étendre bien au-delà du cercle des
professionnels et des savants.
Philippe LEVREAUD
1. Dues à Corinne Gibello-Bernette, Carine Picaud et Olivier Piffault.
Histoires de livres, livres d’histoire
Élisabeth Verdure, Cartonnages
romantiques, 1840-1870. Un âge d’or de
la reliure du livre d’enfants, Éd. Stéphane
Bachès, 2008, 144 p., 22,5 x 30,5 cm, ill.,
ISBN 978-2-915266-74-0
Rose dragée, bleu glacier, vert pastel ou
vert gazon, mauve tendre, rouge madras,
bleu de Bretagne, et or, de l’or à foison,
124
en arabesques, en entrelacs, en décor floral, à l’égyptienne,
moussant autour de touchants médaillons peints… L’univers
des « cartonnages romantiques » est une bonbonnière dans
laquelle on plonge avec délice dès lors que l’on s’y abandonne.
Car devant tant de séductions sucrées, tout esprit sérieux fait la
moue, la fine bouche. Notre regard contemporain ne voit là que
produits en série, reliures fragiles et souvent abimées, textes
édifiants sans intérêt, bref, une marchandise dépréciée pour les
uns, un sous-produit culturel pour les autres. Rideau.
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Notes de lecture
Mais Elisabeth Verdure, relieur de son état, a été curieuse
de ces objets dédaignés, elle les collectionne depuis trente
ans et les étudie depuis douze. Des membracides aux naines
blanches, il n’est pas un objet d’étude qui ne rétribue au
centuple un intérêt naissant au point de le transformer en
passion dévorante. Soucieuse de leur conservation, l’auteur
a fait don de sa provende à la BM de Lyon, qui l’a exposée
(3/04-5/07/08). Un beau livre en est résulté qui n’est pas un
catalogue raisonné des 500 pièces accumulées mais une étude
technique, scientifique et pointilleuse de ces produits d’une
époque. Première mise au point, schémas et explications à
l’appui, le terme de « cartonnage » prête à confusion. En termes
techniques de reliure, ces livres qu’aucun fil ne relie aux plats
sont d’incontestables « emboîtages ». Ils n’ont été désignés
ainsi que pour les opposer aux livres reliés qui circulaient
alors couramment. Le fil de leur fabrication est alors déroulé :
couture, impression des papiers de couverture, confection
des décors, gaufrage, dorure, impression des vignettes en
lithographie coloriée, lithochromie ou chromolithographie, pas
un détail – en ces matières, le merveilleux gît dans le détail –
n’échappe à son enquête vigilante.
Ainsi mis à nu, ces livres ravissants destinés à récompenser
l’effort des élèves méritants, à être offerts lors de grandes
occasions, surtout conçus pour le plaisir des yeux, pour traîner
bien en vue sur des tables basses, ainsi dépouillés, apparaît
l’envers du décor : le produit de série d’un processus industriel
balbutiant, mal dégrossi, hérissé de malfaçons, fragile, vite
]
décoloré, déchiré, échiné. Comme la tenture cramoisie du
théâtre qui découvre un mur de briques, cette superbe étude
magistralement mise en pages – beau travail de l’éditeur –
décrit par le menu les tromperies de la société industrielle du
XIXe s. tout entière résumée dans cette production : mensonges
moraux de cette littérature édifiante « de chanoines et de
bas-bleus », art d’illusionniste des imprimeurs et façonniers
faisant passer pour objets de luxe de grossiers ouvrages. Les
techniques étaient à leurs débuts, il eût fallu du temps, du soin,
on goûtait au contraire à la joie de la mécanisation. Marx n’est
pas convoqué mais son fantôme hante ces pages. Derrière
le discours lénifiant, la réalité de l’atelier, une illustration en
témoigne violemment qui montre les chaînes de l’atelier de
pliure de Mame, alors l’un des principaux éditeurs de ce marché
dopé par la loi Guizot et la loi Falloux, avec Ardant, Barbou,
Lefort, Lehuby et Mégard, tous actifs en Province.
Quatre bref aperçus complètent cette étude, consacrés à
défendre l’adjectif romantique appliqué à cette production
(F. Marcoin), à préciser l’image de l’enfance qui se dégage de
l’iconographie des médaillons (M.-F. Boyer-Vidal), le contexte
des livres de prix (J.-P. Laroche) et la nature de l’illustration
intérieure (C. Fargeat).
Ayant perdu toute innocence, le lecteur, qui désormais sait,
peut alors retourner à ses rêveries coupables en rose tutu et
vert espoir, frisées d’or et de nostalgie.
Pierre DANA
Boîte à idées, boîte à outils
Marielle de Miribel, Accueillir les publics.
Comprendre et agir, Éd. du Cercle de la
librairie, coll. « Bibliothèques », 2009,
512 p., 17 x 24 cm, ISBN 978-2-76540971-7
L
es bibliothèques se préoccupent
depuis longtemps d’accueillir leurs
lecteurs réels ou potentiels. Le
font-elles au mieux ? Pourquoi le
relationnel envers les publics mais aussi au sein des équipes
est-il si important et favorise-t-il la renommée ou le succès
des bibliothèques ? Y a-t-il des « recettes » toutes prêtes
à appliquer à l’accueil ? C’est à ces questions que Marielle
de Miribel (avec la collaboration de Benoît Lizée et Tony
Faragasso) essaie de répondre dans ce livre, un pavé de 30
chapitres et plus de 500 p.
Dès l’introduction, l’auteur – conservatrice en chef de
bibliothèque mais aussi docteur en sciences de l’information
et de la communication, analyste transactionnelle de
surcroît, et formatrice à Médiadix – annonce la destination
de cet ouvrage : les directions de bibliothèque pour former
leur personnel à l’accueil, et le personnel lui-même qui
souhaite améliorer sa pratique. L’accueil est une tâche
difficile qui rebute certains bibliothécaires car elle exige
tact, disponibilité, sens du service public et compétences
professionnelles. Est-ce suffisant pour établir la relation au
lecteur et répondre à sa demande ?
Cet ouvrage s’adresse aussi bien aux bibliothèques
municipales qu’aux bibliothèques universitaires. Il est
construit en huit parties. Dans « Les enjeux de l’accueil », il
décrit le contrat triangulaire bibliothécaire/service/lecteur
et rappelle des évidences parfois oubliées : le bibliothécaire
est « fonctionnaire et diplomate, expert sur les collections,
médiateur ». « Informer ou communiquer ? » est-ce la même
chose ? L’auteur revient sur la différence entre « informer »,
centré sur le récepteur et « communiquer » centré sur l’émetteur,
et le déséquilibre entre information et communication, point
faible des bibliothèques. La communication est un processus
obéissant à des règles souvent méconnues. L’auteur passe en
revue toutes les formes d’information et de communication :
accueil physique, accueil téléphonique, signalétique, etc.
La mise en espace, l’organisation des collections et le
fonctionnement qui participent à créer un environnement
favorable au sentiment d’accueil du lecteur sont passés au
crible dans « Les ressources à disposition ».
125
[
Notes de lecture
Un chapitre entier détaille la perception des événements à
travers le cadre de référence lié à la personnalité et au vécu
de chacun. Un autre, « Regards sur les publics », dresse des
typologies de comportements de lecteurs. Marielle de Miribel
justifie ce chapitre en souhaitant aider le personnel en situation
d’accueil et lui donner des clés de compréhension. Quant aux
« Risques du métier », tous les professionnels savent que le
conflit, le stress engendré par des flux de lecteurs qui doivent
cohabiter vont bien au-delà du rôle d’expert en collections et de
la noblesse du « cœur de métier ». La relation bibliothécaire /
lecteur (ou lecteurs) est bien plus complexe 1. Les deux derniers
chapitres – « Les outils du bibliothécaire de référence » et « Les
outils du professionnel de la médiation » – intéresseront les
bibliothécaires qui recherchent des conseils pratiques pour
gérer les conflits à l’accueil, et améliorer ce premier contact
avec la bibliothèque. Tous les chapitres sont accompagnés d’une
bibliographie, reprenant des articles parfois déjà cités.
Mais la lecture de cet ouvrage donne une impression de
trop-plein. L’auteur a, semble-t-il, voulu écrire la bible de
1. Cf. supra dans le dossier de ce numéro : Marielle de Miribel, « L’intimité, l’espace et le
temps », pp. 31-34.
Sac à dos. Une anthologie de poésie
contemporaine pour lecteurs en herbe,
Intr. Jean-Michel Espitallier, Le Mot et
le reste, 2009, 288 p., 11 x 17 cm, ISBN
978-2-91537868-9
La
poésie, et particulièrement les
écritures contemporaines, doit être
présente dans les collections des
bibliothèques : nos établissements ont
à être attentifs à la poésie car, c’est dans ces textes que se
trouve une sorte d’extrême, d’absolu des recherches en écriture
et, au-delà, le regard que portent les auteurs, créateurs sur le
monde, donc sur eux et… les autres.
Combien d’entre nous restent perplexes devant un champ
de propositions si vaste qu’il relève plutôt de la jungle par
sa complexité et ses enchevêtrements. Et malgré cela nous
souhaitons accompagner, faire connaître, mieux comprendre et
transmettre cette part essentielle de la culture de notre époque.
Sac à dos est, pour cela, un petit livre épatant : dans un format
de poche pratique et, bien sûr, nomade, cette anthologie est
un bel assemblage pour plonger au cœur de la poésie actuelle
sans s’y perdre.
Les éditions Le Mot et le Reste ont choisi 39 poètes et les
présentent au fil des pages dans un ordre alphabétique de bon
sens. Pour chaque poète : une courte biographie, la présentation
de l’œuvre choisie (son contexte mais aussi parfois son
sens, le procédé d’écriture mis en œuvre) ainsi qu’une courte
bibliographie…
L’ensemble est précédé d’une jubilatoire introduction de JeanMichel Espitallier : le poète a réussi, en 31 pages, à questionner
126
la communication, rédigeant deux livres en un : des outils
pratiques et une analyse transactionnelle de la psychologie
des protagonistes. Le filtre permanent de la Programmation
neuro-linguistique (PLN) risque de rebuter certains
professionnels. Rien ne semble oublié, mais à trop vouloir
analyser les difficultés (et les solutions préconisées) à travers
l’interaction psychologique bibliothécaire/lecteur, on minimise
les supports d’information et de communication qu’ils soient
papier ou virtuel, même si un chapitre est consacré aux
aspects techniques des portails. Or, les lecteurs de nouvelles
générations demandent que les bibliothécaires connaissent les
codes d’internet et des réseaux sociaux afin qu’ils se sentent
« accueillis ». On peut donc se demander si ce livre deviendra
un ouvrage de référence à garder dans son bureau, ou un pavé
trop gros qui ne sera jamais lu en entier.
À lire au moins la galerie de portraits, emblématique des
publics croisés dans nos bibliothèques, une vision assez
juste et humoristique. Et à retenir la conclusion de l’auteur :
« Être soi-même, mettre à l’aise les lecteurs et savoir gérer les
situations difficiles. »
Marie-Noëlle LAROUX
(« mais qu’est-ce que la poésie ? » bien sûr) et présenter les
formes et les courants, les grands noms, les thèmes, les
recherches, les avant-gardes, etc. avec précision et entrain.
Cette introduction est un véritable outil pour « avancer dans
la jungle » (l’auteur a d’ailleurs déjà réalisé une Caisse à outils
pour la poésie très utile, publiée chez Pocket en 2006).
Voici donc une Anthologie de poésie de belle envergure mais
de dimensions modestes susceptible de ne pas effaroucher
les néophytes qui l’emprunteront facilement et y trouveront de
toutes façons leur bonheur de lectures tant le choix est divers et
ouvert. Voici aussi un livre qui permet à une petite bibliothèque
de proposer pour 12 euros un panorama de la poésie
actuelle. Et enfin, cet ouvrage accompagnera efficacement les
bibliothécaires dans leur travail de constitution de fonds Poésie.
Une toute dernière précision : au-delà du choix des poètes,
l’Anthologie est aussi une jolie occasion de mettre en valeur
des choix d’éditeurs de poésie : on retrouve ainsi de grandes
maisons parisiennes : Minuit, POL, José Corti, les excellents
éditeurs que sont Tarabuste, Cheyne, Bleu du ciel, Jacques
Brémond, Le Dé bleu, Al Dante, Le Temps qu’il fait, Fata Morgana
et bien d’autres… Leur travail est fervent, essentiel, fragile. Cela
méritait d’être souligné.
On comprendra que ce livre ait reçu le soutien du Printemps
des poètes.
« … si la Poésie ne vous aide pas à vivre, faites autre chose.
Je la tiens pour essentielle à l’homme autant que les
battements de mon cœur… »
Pierre Seghers
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
Martine PRINGUET
Horoscope
]
Bibli(h)oroscope 2010
par Serena Strale
Dessins tirés de l’Horoscope de Erhard S. Schön (XVIIe s.)
Bélier (21/03-20/04)
Travail : Vous en rêviez depuis que la BM
de Lyon avait fait affaire avec Google, vous
aussi allez signer le contrat du siècle !… pour
numériser les mémoires en 57 volumes de
Gaston Montrousseau, bienfaiteur de la ville.
Du monde entier, on pourra ainsi apprendre en p. 2 631 le nom du
père célèbre du fils caché de la maîtresse présumée du député.
Amour : Vous lancez aussi, modernité et numérique obligent,
un blog de la médiathèque spécial rencontres littéraires. Intitulé
« Bibtic », et par une curieuse méprise, il devient instantanément
le site le plus prisé de rencontres tout court sur le département.
Santé : Tout numérique on vous dit ! N’allez plus chez le médecin,
consultez en ligne…
Cancer (22/06-22/07)
Travail : Les finances locales vont souffrir
de la réforme de la taxe professionnelle et
des baisses des dotations. Vos élus vous
demanderont d’équilibrer les recettes de la
bibliothèque. Vous leur proposerez donc,
au choix, d’augmenter le tarif de la carte d’adhésion à 140 € ou
de vendre un calendrier osé des bibliothécaires. Heureusement,
votre équipe a la chance de respecter la parité hommes-femmes,
votre public cible en sera élargi et les gains seront donc en conséquence…
Amour : Allez reconnaissez-le, vous avez un faible pour Avril…
Santé : À force de poser nu(e) pour le bien de la collectivité, vous
risquez l’angine de poitrine. Gardez vos chaussettes pour les
photos.
Taureau (21/04-21/05)
Lion (23/07-22/08)
Travail : Afin d’encourager la mixité des
publics au sein de la bibliothèque, vous mettez en place des combats de catch entre les
membres du club des anciens et les « Z’y va »
du quartier du Moulin-Défoncé. Contre toute
attente, ce sont les premiers qui gagnent, grâce à Mamie Léontine
qui rétame les gamins à grands coups de Danielle Steel.
Travail : Depuis que vous avez demandé
une disponibilité pour reprendre une librairie, vous êtes heureux d’être votre propre
chef, mais croulez sous les responsabilités,
le travail et les soucis. En plus, vos satanés
collègues continuent de vous embêter, cette fois comme clients…
Amour : Si vous êtes un homme, c’est le coup de foudre avec
Mamie Léontine. Sinon, 2010 sera calme côté sentimental.
Amour : Pas le temps, vous n’êtes plus fonctionnaire à horaires
fixes ! Ou alors sortez avec un comptable, la librairie en a besoin…
Santé : Le catch, ce n’est pas pour vous. Préférez un sport moins
violent, comme le récolement ou la refonte totale de l’indexation
des collections.
Santé : Des vacances ? Avec les retours à réexpédier, les commandes à fournir, le bilan à rédiger, les prêts à régler, le magasin
à ranger ? Sans parler de la demande de label LIR au ministère…
Gémeaux (22/05-21/06)
Vierge (23/08-22/09)
Travail : Pour lutter contre la désertification
des zones rurales, votre BDP va contribuer
à l’ouverture de la première bibliothèquecafé-boulangerie-poste-épicerie-buralistegraineterie-mercerie-droguerie-sex-shopquincaillerie-animalerie du département. Un équipement appelé
à devenir un modèle, du moins dès que les lapins auront arrêté
de manger les livres, qu’on ne retrouvera plus de graines dans les
CD et que les clients ne confondront plus les douchettes à codebarres avec des sex toys.
Travail : La conduite de projet managérial
de la ville a mis en évidence la nécessité
intrinsèque d’un guide de structuration de
la segmentation stratégique des orientations
et des objectifs. Sachant que l’efficience ne
pourra être obtenue que grâce à une priorisation des actions lors
de séances de reporting, arriverez-vous à formuler le processus
d’alimentation des tableaux de production de données ?
Amour : Pas d’avenir avec le chauffeur du bibliobus, mais votre
futur poste devrait vous réserver des surprises…
Santé : Tout arrêt maladie impossible suite à l’augmentation
excessive de l’absentéisme l’an passé. La direction générale
vous injecte des amphétamines pour que vous veniez à bout des
objectifs d’équipe. Après rendu du dossier d’évaluation qui sera
soumis au jugement de cohérence… vous serez bon pour l’hôpital
psychiatrique.
Santé : Le mal des transports vous mine, le chauffeur n’apprécie
pas que vous vomissiez à chaque fois dans le bibliobus. Demandez
votre mutation dans la bibliothèque ci-dessus, dès que vous avez
suivi une formation de cafetier-boulanger-postier-épicie- etc.
Amour : Indicateur non inclus dans le dispositif de pilotage du
service.
127
[
Horoscope
Balance (23/09-22/10)
Travail : Comme chaque année, la rentrée littéraire 2010 vous déprimera par son manque
d’inspiration. Vivement le prochain livre de
Frédéric Mitterrand pour mettre un peu de
piment.
Amour : Pas facile de mener la vie de couple en travaillant tous les
dimanches et tous les soirs jusqu’à 20 heures ! Simplifiez-vous la
vie, sortez avec un entraîneur de foot ou un pasteur protestant,
les horaires de travail sont presque les mêmes…
Santé : Prévoyez de bien vous couvrir, les radiateurs de la médiathèque sont encore en panne. Vous envisagiez sérieusement de
brûler quelques livres pour vous réchauffer, mais vous venez malheureusement d’être affecté aux ressources électroniques.
Scorpion (23/10-22/11)
Travail : Très impliqué dans la recherche de
financements, vous proposez à l’usine locale
de charcuterie industrielle un mécénat pour
la bibliothèque. Vous en profitez pour organiser un salon du livre et de la cochonnaille.
Alliance inhabituelle, mais la seule autre entreprise sur la commune fabriquait des cercueils…
Amour : Le lecteur assidu et enamouré du vendredi vous semble
mignon, mais vous découvrirez sur son compte lecteur qu’il lit
beaucoup trop de livres sur les serial killers… Méfiance.
Santé : On vous diagnostiquera un SIGB elbow dû à l’accès de
l’utilisation de la douchette lors des transactions. Passez donc à
l’automate de prêt pour vous économiser, il vous reste encore de
nombreuses années avant une hypothétique retraite.
Capricorne (22/12-20/01)
Travail : Après deux années difficiles, le budget d’acquisition de votre établissement est
encore réduit en 2010. Mais ne vous inquiétez
pas, une subvention inattendue vous permettra d’acheter enfin la collection complète des
Martine que vous réclame votre élue qui est, bien sûr, une grande
connaisseuse de littérature jeunesse (en rayon grande surface).
Amour : Depuis que toutes vos soirées sont consacrées à des réunions de travail dans le cadre du Projet urbain de cohésion sociale,
votre vie sentimentale bat de l’aile. Mais les natifs du troisième
décan reprendront espoir en organisant des speed dating dans
la bibliothèque.
Santé : Maux de tête et angoisses, attention à la technologie RFID
qui vous mine… à moins que ce ne soit le rapport d’activité à rendre
à la DLL ? Reprenez des forces, installez un appareil de luminothérapie dans votre bureau.
Verseau (21/01-19/02)
Travail : L’université veut transformer le SCD
en Learning center et toute l’équipe révise
frénétiquement son anglais. En attendant,
vous continuez à pourchasser les étudiants
qui prennent la BU pour une cabine téléphonique géante. Tenez bon, la réforme est en cours.
Amour : Célibataires, une rencontre se fera en début d’année entre
le magasin et la cafétéria. Si vous êtes en couple, n’oubliez pas
de poser vos congés à temps pour partir ensemble en vacances.
Santé : Faites un petit break bien mérité en mai 2010 pour aller au
congrès ABF à Tours. Avec un peu de chance, le salon des exposants
comprendra un stand de vins régionaux pour se remonter le moral.
Sagittaire (23/11-21/12)
Travail : La bibliothèque est réquisitionnée
pour devenir centre de vaccination contre la
grippe A. Vous remplacez donc les lecteurs
de code-barres par les seringues et transformez la salle de l’Heure du conte en cabinet
de consultation. Et comme vous ne ratez pas une occasion de
développer votre public, vous ne laissez personne ressortir du
bâtiment avant d’avoir souscrit un abonnement à la bibliothèque.
130 % d’inscrits en plus !
Amour : Le médecin vous fait les yeux doux, mais il vous a fait
trop mal en vous vaccinant pour que vous puissiez le considérer
avec bienveillance.
Santé : Premier vacciné, vous êtes prêt à résister à ce fichu H1N1.
Manque de chance, c’est la rougeole que vous attraperez.
128
Poissons (20/02-20/03)
Travail : La crise de l’an passé vous a inspiré :
après quelques manipulations obscures, vous
parvenez à faire coter votre médiathèque en
bourse. La tendance est à la hausse, le cours
reste modeste, mais vos collègues vous réclament déjà des stock options. Vous leur fixez des objectifs de prêt
qui conditionneront leurs revenus. Pour les bonus, ils repasseront…
Amour : + 25 points en 2010. Investissez prudemment vos sentiments dans des valeurs sûres.
Santé : Les actionnaires vous usent plus vite que les lecteurs ne le
faisaient ! Faites attention à votre tension, pas seulement pendant
les heures d’ouverture du palais Brongniart car votre boîte de retour
pour les livres engrange aussi les transactions durant la nuit…
Bibliothèque(s) - REVUE DE L’ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES DE FRANCE n° 47/48 - décembre 2009
CollectionsBiblio_210_297_1109hd.pdf
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