Géopolitique des cultures et culture européenne PDF

Géopolitique des cultures et culture européenne PDF
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Géopolitique des cultures et culture européenne (Cours/conférence de
Richard Miller au Collège Belgique, le 18/9/2013).
Mesdames, Messieurs,
Notre sujet, « Géopolitique des cultures et culture européenne », semblera
peut-être trop vaste1. Toutefois, j’ai acquis la conviction, par une participation
active aux débats parlementaires, par l’étude et l’analyse, par le souci d’aller
voir sur place, mais aussi par la fréquentation assidue des politiques culturelles
depuis plusieurs années, que ce que l’on pourrait appeler une « diplomatie
culturelle » constitue un enjeu-clé du monde qui se met en place. C’est le cas,
en particulier, pour l’Union européenne.
Qui parle de culture, parle de l’humain.
Si le 19ème siècle a été marqué par la question sociale, si le 20ème siècle l’a été
par la résistance démocratique face aux totalitarismes, c’est l’humanité même
qui sera la question politique majeure du 21ème siècle. L’humanité confrontée
au retour de la transcendance. L’humanité en proie aux tensions du vivreensemble. L’humanité à travers les phénomènes migratoires. Mais l’humanité
aussi, face au devenir de la planète et aux risques écologiques. L’humanité
enfin, au sein d’un univers « bio-technologique », dans lequel une partie de la
population mondiale meurt de faim, de maladie, de misère, sous le regard
médiatique de l’autre.
L’humanité trouve son origine dans l’acte de s’extraire de la nature. Lorsqu’au
sein de l’évolution des espèces, un anthropoïde, dressé sur ses deux membres
inférieurs, le visage libéré de la position animale orientée vers le sol, a posé un
regard nouveau sur le monde qui l’environnait, un regard prenant conscience
de pouvoir changer la configuration de celui-ci, de pouvoir agir autrement
qu’en répétant les mêmes gestes, cet anthropoïde, en s’individualisant, est
devenu anthropos. Il est devenu homme2.
1
Ce cours-conférence a été présenté à l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts, en
septembre 2013, dans le cadre du Collège Belgique, avec pour directeur scientifique le professeur Lambros
Couloubaritsis.
2
J’avais choisi d’illustrer mon propos en projetant le début de 2001, l’Odyssée de l’espace. Ce film, réalisé par
Stanley Kubrick en 1968, demeure indépassé dans la mise en images de l’humanité naissante : c’est une
authentique épiphanie (sur le sens à donner à ce mot, cf. Richard Miller, L’imaginisation du réel, Bruxelles,
Ousia, 2012, p. 41-48).
2
Peu importe ici, que l’on ne puisse pas dater précisément ce passage :
l’humanité que nous considérons est celle qui est présente dès lors que
s’effectue, entre le corps qui perçoit et ce qui est perçu, un travail de prise en
charge de la réalité extérieure. L’homme, l’anthropos « naît » au moment où
devient réel pour lui non plus simplement ce qui est, mais ce qui peut être.
Cette surrection de l’être-humain représente un triple passage : de l’animalité,
à l’humanité ; de la nature, à la « culture » (au sens général d’acculturation, de
formation, équivalent au terme philosophique allemand Bildung3); de l’absence
de savoir, aux limites du croire.
Entre la planète terre, et l’humain que je suis ; entre la planète terre, et les
êtres humains qui ont vécu et qui vivent sur celle-ci, existe une séparation. Cela
ne signifie pas que nous ne soyons pas des êtres naturels, avec un corps, des
besoins, des contraintes et des désirs naturels, mais cela signifie que nous ne
sommes pas, semblables à des animaux, immergés dans le monde naturel. Le
monde est tel qu’il est pour nous. Le réel est toujours l’image que les hommes
se font de lui4. Il n’est pas inutile d’y insister : image se dit en allemand Bild, qui
a donné Bildung. Avec l’humain, avec la capacité transformatrice du réel dont
dispose l’humanité, nous avons affaire au monde de la culture. Comme disent
les philosophes, nous sommes-au-monde. De plus, nous le savons ; nous savons
que nous existons. Mais cet être-au-monde et ce savoir-être-au-monde sont
sans explication : notre existence n’est accompagnée d’aucun mode d’emploi.
Nous sommes dotés de la faculté de voir, de juger, de changer, d’aménager, de
détruire, de construire, de démultiplier sans limite la complexité des choses,
des êtres et de la vie entière, mais nous ne savons pas pourquoi. Nous ne
savons ni à quoi c’est dû, ni à quoi ça sert – ou devrait servir.
Faculté extraordinaire dès lors – y compris au sens premier de « sortir de
l’ordinaire » – que cette liberté des humains que nous sommes. Liberté de
pouvoir changer les choses, de pouvoir les nommer à notre gré, de pouvoir les
organiser différemment, etc… Mais liberté grevée d’une responsabilité sans
répit. Car les êtres humains, exprimé de façon abrupte, sont capables de tout.
Ils sont d’autant plus capables de tout, du bien comme du mal, de toute chose
comme de son contraire, que précisément le pourquoi leur fait défaut. Tous,
3
Bildung est un concept fondamental de la dialectique hégélienne.
Dans une thèse publiée sous la direction des professeurs Lambros Couloubaritsis et Baudouin Decharneux,
c’est ce phénomène vital que j’ai nommé l’imaginisation du réel ; cf. Richard Miller, op.cit.
4
3
nous ignorons la finalité ultime des chemins que nous empruntons. J’ouvre une
parenthèse pour souligner d’emblée que ceux qui prétendent détenir la vérité
une sont aussi ceux qui se sentent le plus autorisés à commettre n’importe
quoi, en ce compris le pire !
Il n’y a nul mode d’emploi. Par conséquent, l’homme peut tout accomplir, en
reportant sans cesse plus loin les limites de son pouvoir. De surcroît, il peut
tout imaginer, tout et n’importe quoi, pour expliquer qui il est, pour justifier ce
qu’il fait, pour authentifier ce qu’il croit… C’est ce que je désignais en parlant
du passage de l’absence de savoir aux limites du croire. L’être humain ne peut
jamais que croire : croire connaître, croire comprendre, croire en ce qu’on lui
a appris, croire savoir que sa vie n’est pas sans pourquoi, qu’elle a un sens, un
destin… Et puis, surtout, croire avoir raison.
Il n’est pas surprenant que, privé de cause première, privé de savoir ultime,
sans certitude autre que celle de devoir vivre et de devoir mourir, chacune et
chacun recherche la stabilité réconfortante d’une identité. Une identité qui
apparaît d’autant plus sûre, d’autant plus stable, d’autant plus confortée et
réconfortante, qu’elle est partagée par les autres, par ceux avec qui l’on vit.
Une identité qui ne serait pas partagée, une identité qui serait unique, serait
forcément inquiétante, n’apportant par elle-même aucune garantie solide sur
quoi pouvoir se fonder. C’est, inversement, ce qui explique que la présence de
personnes autres, différentes, est si perturbante : c’est le sol de nos certitudes
fragiles qui révèle alors sa friabilité. Par contre, une identité partagée, une
identité en commun, ça c’est du solide ! C’est avoir au moins la certitude d’être
comme les autres, et donc d’être - tout comme les autres sont. Etre comme les
autres, avant tout, c’est être. Le groupe où l’on naît est le berceau de notre
identité : la même langue, la même histoire, le même environnement, les
mêmes mœurs, les mêmes croyances, les mêmes illusions sont en commun. La
même culture est en commun. Telle est la deuxième signification générale de
ce mot ; en ce sens, on parle de « cultures » au pluriel.
Arrivés à ce point, il importe de reprendre notre titre afin de l’expliciter. Le
présent texte, humblement, entend rendre hommage à un grand théoricien et
internationaliste convaincu, le professeur belge de Relations internationales,
Jean Barrea. Celui-ci, à travers son enseignement à l’Université catholique de
Louvain, ainsi qu’à travers des ouvrages de référence, a été un des premiers et
4
des plus éminents spécialistes à insister sur le facteur culturel dans les relations
internationales. Il en a fait un point central de la problématique - décisive, vous
en conviendrez - de la guerre et de la paix. Le fil conducteur de la pensée de
Jean Barrea5 visait à dépasser l’antagonisme traditionnel entre réalisme et
idéalisme, entre la position de ceux qui voient dans les Relations
Internationales la possibilité de concrétiser des idéaux, notamment en matière
de paix, et la position de realpolitik de ceux pour qui les Relations
Internationales doivent viser l’intérêt de l’Etat (ou de toute autre entité
politique, comme l’Empire, l’Union, le Bloc…), et ce, en sachant jusqu’où aller,
ou au contraire ne pas aller, trop loin. Le curseur de la realpolitik est en effet le
risque, le risque de l’affrontement voire de la guerre. J’illustrerai ceci en
renvoyant à L’Hiver de la grande solitude, roman qu’Ismail Kadaré, Prix Nobel
de littérature, a consacré aux longs mois d’incertitude durant lesquels l’Albanie
communiste se sépara du communisme soviétique ; au risque d’être, comme la
Hongrie, envahie par les chars du Pacte de Varsovie6.
La culture, selon Jean Barrea, offre le moyen de dépasser l’antagonisme
réalisme-idéalisme. En ce sens, la culture de la paix proposerait des alternatives
car, comme le rappelle le Préambule de la Charte de l’Unesco : « Si les guerres
prennent naissance dans l’esprit des hommes, la paix se construit par l’esprit
des hommes ». Autrement dit, nous aurions affaire à un choix ; ce choix, il en a
fait, en 1984, le titre de son ouvrage principal, L’utopie ou la guerre7. J’ai utilisé
le conditionnel ; je crois en effet que le dilemme entre l’utopie culturelle ou la
guerre est obsolète. Mais affirmer cela, dans le contexte géopolitique du 21ème
siècle naissant, ne constitue en rien une critique des préoccupations culturelles
de Borrea ; ni d’ailleurs une critique de ceux, comme Louis Michel8, qui ont
inscrit les préoccupations culturelles dans leur action sur la scène
internationale. C’est, au contraire, acter le fait que l’enjeu culturel, pour des
5
Françoise Massart-Piérard (dir.), Culture et Relations internationales Liber amicorum Jean Barrea, Louvain,
Presses Universitaires, 2007.
6
Ismail Kadaré, L’Hiver de la grande solitude, trad. J. Vrioni, Paris, Le Livre de Poche/Biblio, 2005. Ce roman a
connu plusieurs versions qui ont suscité la polémique en raison du rôle trop positif attribué au futur dictateur
Enver Hoxha ; cf. Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, Comprendre les Balkans. Histoire, sociétés,
perspectives, Paris, Non Lieu, 2007, p. 137 et sq. Citer ce roman, me permet aussi d’annoncer ce qui sera
développé ci-dessous, à savoir que l’oeuvre littéraire ne permet pas de leçon commune.
7
Jean Borrea, L’utopie ou la guerre. D’Erasme à la crise des euromissiles, Louvain-la-Neuve, Ciaco, 1984.
8
Cf. Louis Michel, Horizons L’axe du bien, Bruxelles, Luc Pire, 2004.
5
raisons liées aux phénomènes de mondialisation et de globalisation9, est sorti
de l’ombre pour s’installer au coeur des conflits. Dès lors, traiter de
« culture », ou de « diplomatie culturelle » au sein d’une politique des Affaires
étrangères ne relève pas d’un point de vue idéaliste. L’antagonisme réalismeidéalisme s’est lui-même résorbé.
Mon exposé, dès lors, se veut en rupture avec les chants de la bien-pensance et
du politiquement correct, annonçant une culture prophylactique, du genre
« Ecoutons la musique de l’autre », « Le monde est un village », « Brassons les
différences », « La culture adoucit les mœurs », « Respectons nos cultures
mutuelles », « Good music makes good people »,…
Commençons par reprendre la signification première de la « culture », à savoir
la distinction être humain/nature. Le penseur qui, de la façon la plus radicale, a
conceptualisé cette séparation, cette surrection de l’humain, celui qui a opéré
ce que l’on appelé la révolution copernicienne, est Emmanuel Kant. Au point de
vue des Relations internationales, Kant a défendu le concept de
cosmopolitisme dans des textes décisifs10. Si je le rappelle, ce n’est pas tant
pour son engagement cosmopolitique que pour ce qui fonde celui-ci : l’analyse
kantienne des conditions de possibilité de la connaissance humaine. Ces
conditions, on le sait, sont l’espace et le temps11. C’est par cette « grille »
formée de l’espace et du temps (nous voyons, par exemple, tel objet « ici » et
« maintenant »), que nous pouvons connaître quelque chose. C’est parce que
nous sommes dotés de l’intuition du temps et de l’espace que nous pouvons
ordonner, mettre en ordre ce que nous voyons, ce qui nous arrive, ce que nous
pensons, ce que nous faisons.
Mais si toute connaissance – et j’en viens à la seconde signification générale du
mot culture - est structurée à la moulinette de l’espace et du temps, et si,
comme je l’ai évoqué, un désir puissant d’identité fonde ce que nous pouvons
connaître, ce que nous croyons pouvoir connaître, alors il est évident, il est
logique, que l’affirmation de notre identité, de notre appartenance au groupe,
9
« Mondialisation » et « Globalisation » ne sont pas synonymes. La globalisation inclut une volonté
d’uniformisation culturelle internationale de nature anglophone ; cf. sur ce point l’excellente mise au point de
Philippe Séguin, La mondialisation sonne-t-elle le glas du politique ?, Montréal, Fides, 2000, p.34 et sq.
10
Cf. notamment Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, trad. L. Ferry,
in Œuvres philosophiques, t. II, Paris, Gallimard/Pléiade, 1985, p. 185-205 ; en particulier, p.204.
11
Emmanuel Kant, La critique de la raison pure, trad. J. Barni, rev. et cor., in Œuvres philosophiques, t. I, Paris,
Gallimard/Pléiade, 1980, p. 705 et sq.
6
de notre adhésion à la communauté, se fonde et se nourrisse de ces deux
dimensions : le lieu (l’espace) qui est le nôtre, l’histoire (le temps) qui est la
nôtre. Notre identité se confond avec le territoire de la tradition. Plus le
territoire (l’espace) s’élargit, plus la tradition (le temps) diffère. Plus la tradition
transmise est solide, plus elle concerne un territoire limité, et, partant, un
nombre restreint de personnes ; ceci vaut pour une famille, une communauté,
un peuple, une nation, un Empire… Il n’y a donc pas de continuum spatial, pas
d’extension sur la planète considérée comme un territoire seul et unique. La
terre, le globe, les cinq continents ne sont en aucune façon le sol ou la
sédimentation de l’universel : il n’y a pas, il n’existe pas, un univers corrélatif
des valeurs dites universelles. Seuls existent des territoires séparés, voués à
des phénomènes identitaires, lesquels s’accompagnent toujours de coupures,
de césures, de limitations et de délimitations entre les populations. Bref, des
frontières. La frontière résulte de notre faculté culturelle12, celle-là même qui
nous met en mesure de porter sur le monde des regards différents. Si le monde
était opaque et intangible pour les êtres humains, ceux-ci seraient limités,
condamnés leur vie durant à répéter, à l’instar des animaux, un seul et même
comportement. Mais tel n’est pas le cas. « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur
au-delà », constatait Pascal dans ses Pensées13. C’est exact. Encore que dans ce
cas, les Pyrénées peuvent être considérées comme remplissant le rôle d’une
frontière dite naturelle. Sauf – ceci est très révélateur – pour les Catalans
espagnols et français, ou pour les Basques. Mais n’allons pas trop vite en
besogne.
Les éléments que je viens de rappeler ont de tout temps et en tout lieu, à
toutes les époques et sous toutes les latitudes, caractérisé l’Histoire humaine.
On peut en étudier les modalités politiques, les effets économiques, durant le
Néolithique, l’Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance, les Temps Modernes.
Avec des mouvements tantôt plus rapides, tantôt plus longs, selon les
continents et les civilisations ; selon aussi les modes de gouvernementalité. En
traiter, serait intellectuellement passionnant, mais impossible en une soirée.
Qu’importe, il existe d’excellents livres comme les travaux de Fernand Braudel
12
Sur la dimension culturelle de la frontière, cf. le passionnant ouvrage de Patrick Picouet et Jean-Pierre
Renard, Les frontières mondiales Origines et dynamiques, Nantes, éditions du Temps, 2007.
13
Pascal, pensée 294, in Pensées sur la justice, Paris, GF, 2011, p. 143.
7
sur l’histoire de la Méditerranée14, ou celui que notre hôte au sein de
l’Académie, Hervé Hasquin, a consacré à Louis XIV face à l’Europe du Nord15.
Je vais, pour ma part, m’en tenir au défi inouï, inédit, qu’est l’Union
européenne.
L’Union européenne vit au rythme d’une mondialisation non achevée du
monde – peut-être est-elle en cours d’achèvement mais nous ne pressentons
pas encore quelle forme de gouvernementalité pourrait être efficace et
garantir la paix. Le seul à le savoir, c’est Jacques Attali qui sait tout, et qui dès
2011, a publié un livre au titre prometteur : Demain, qui gouvernera le
monde ?..., mais sans finalement donner la réponse16. Plus sérieusement, la
mondialisation dépasse désormais les frontières des nations, et est en voie de
dépasser celles d’ensembles plus vastes comme l’Union européenne ellemême, mais aussi les Amériques, la Chine, les pays émergents, l’ensemble
russo-eurasien, la Francophonie internationale… Ensembles qui tendent à
reporter leurs frontières vers leur périphérie (l’espace Schengen, par exemple,
pour 26 des Etats-membres de l’Union européenne). Mais ce phénomène
d’écartement et, dans certains cas, de disparition des frontières nationales est
concomitant de l’émergence de nouvelles formes de limites : nous-mêmes,
Belges, ne pouvons que penser à la limitation intérieure que nous nous
sommes imposée, à savoir une frontière de type linguistique ! Nous vivons dans
un pays, au cœur de l’Union européenne qui a supprimé les postes-frontières,
mais qui est institutionnellement structuré autour d’une limite linguistique,
donc éminemment culturelle17.
Il existe d’autre formes de remodelage frontalier dont un exemple frappant est
la nouvelle configuration des pays balkaniques : « L’Europe centrale, après la
fin du communisme, écrit Michel Onfray, obéit à d’autres tracés, elle a connu
14
Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe siècle, 3 tomes, Paris, Livre de
Poche/Références, 1993 ; et La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, 3 tomes,
Paris, Livre de Poche/Références, 1996.
15
Hervé Hasquin, Louis XIV face à l’Europe du Nord. L’absolutisme vaincu par les libertés, Bruxelles, Racine,
2005.
16
Jacques Attali, Demain, qui gouvernera le monde ?, Paris, Fayard, 2011.
17
Un mot au sujet des séparatistes flamands. Forts de leur nombre à l’intérieur de la Belgique, ils voient avec
inquiétude leur réduction – terme culinaire – au sein d’une Europe plus vaste. La crainte de la N-VA de Bart de
Wever, lequel referme les écoutilles, les sabords, les fenêtres et les portes, n’est évidemment pas la Belgique :
c’est bel et bien l’Europe. Il n’est pas innocent que Bart de Wever ait été reçu à Londres au 10, Downing Street
pour en parler.
8
des partitions, des morcellements, des éclatements. Nouveaux pays, fins
d’anciennes formules. Naguère l’Autriche-Hongrie, il y a peu la Yougoslavie, la
Tchécoslovaquie, aujourd’hui disparues sous le poids de nouvelles volontés
politiques : Tchéquie, Slovaquie, Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine »18.
Curieusement, Onfray ne cite pas la Serbie, la Macédoine, le Monténégro,
l’Albanie, ni l’encore fragile Kosovo. Il y a aussi les frontières régionales ou
identitaires, reconnues ou non. Les survivances des frontières étatiques
tracées, au temps heureux des colonies, sur le sol africain. Régis Debré affirme,
chiffres à l’appui, que des frontières au sol, il ne s’en est jamais tant créé qu’au
cours des cinquante dernières années. Il y aurait depuis 1991, selon les chiffres
qu’il cite, vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles, spécialement en
Europe et en Eurasie. Sans oublier les kilomètres de Murs de béton et de
clôtures électrifiées… Et Régis Debré, de conclure « Fossile obscène que la
frontière, peut-être, mais qui s’agite comme un beau diable. Il tire la langue à
Google Earth et met le feu à la plaine – Balkans, Asie centrale, Caucase, Corne
de l’Afrique et jusqu’à la paisible Belgique »19.
Les grands ensembles qui forment de plus en plus l’ossature géopolitique du
monde/mondialisé n’effacent nullement, mais au contraire probablement
amplifient-ils les désirs, les besoins et les ambitions identitaires, la quête des
limites. Non plus l’appel du large, mais celui de la frontière, celui de la tradition
et du local.
En fait, la logique européenne des Etats-nations qui, à partir du 19ème siècle, et
à travers les luttes d’indépendance et les révolutions nationales, s’est opposée
à la logique impériale, a toujours été inquiétée par les appartenances et par les
identités culturelles. Une nation est un ensemble à vocation identitaire, voire
identificatrice des citoyens – ce que la notion de carte d’identité dit d’ailleurs
très explicitement. Citoyens qui vivent sur un territoire défini, au sein d’un Etat
qui a pour mission déléguée d’assurer et la sécurité extérieure et la cohésion
intérieure. Le problème, c’est que cela n’a jamais été aussi simple. Les
frontières ont toujours été poreuses, et les populations composites. C’est donc
18
Michel Onfray, Théorie du voyage. Poétique de la géographie, Paris, Livre de poche/Biblio essais, 2007, p. 2728.
19
Régis Debré, Eloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, p. 18-19. La présence de la Belgique dans cette
énumération fait penser à cette interrogation étonnante de Jean Genet : « Comment est-on belge ?
palestinien ?... », Un captif amoureux, Paris, Gallimard, 1986, p. 212.
9
souvent au prix de souffrances, de brimades, de contraintes linguistiques,
d’humiliations, de déplacements de population (la traite des Noirs), d’exils de
personnes, de pogroms, d’enfermements, jusqu’aux massacres et génocides
(les tribus indiennes de l’Ouest américain, l’extermination des juifs par les
nazis…), c’est au prix de vies brisées, que des Etats-nations ont assuré leur
« cohésion ».
A côté de ces évènements extrêmes, on ne doit pas oublier les vies agressées
au rythme quotidien des actes journaliers de la cité : les femmes jugées
indignes par la France républicaine et fraternelle de se présenter au bac20, les
homosexuels visés par des lois liberticides, les sièges des transports en
commun interdits aux Noirs dans l’Amérique des années 1950 21,…
Contrairement donc au discours politiquement correct qui voit en elle un
sauf-conduit pour la paix des peuples et la communion des humains, la
culture est l’illustration la plus visible et la plus parlante de la faculté humaine
de pouvoir aussi accomplir le pire. A aucun moment, ni nulle part, quelque
chose comme une entente culturelle, comme un respect de la culture de
l’autre, n’a arrêté un envahisseur, n’a humanisé un ennemi, n’a empêché la
barbarie destructrice, n’a stoppé un génocide. Partout et toujours ont primé la
rivalité, le conflit, la destruction, le pillage, le massacre, le déplacement des
populations, l’éradication des langues, l’imposition de souffrances et
d’humiliations à des races, des peuples, des communautés religieuses... Les
cultures, les identités culturelles ne sont pas « naturellement » porteuses de
paix et de bien-être. La littérature française, par exemple, a beau s’afficher
universelle, elle a quand même engendré en son sein les idées nationalistes des
Barrès et compagnie, idées que l’on retrouve aux fondements du fascisme22.
Les Avant-gardistes italiens, les Futuristes dont les œuvres et les idées auront
20
Julie-Victoire Daubié, née le 26 mars 1824 à Bains-les-Bains, dans les Vosges, est la première femme
française ayant obtenu le droit de se présenter au baccalauréat à Lyon en 1861, et la première à l'obtenir le 17
août 1861. C'est aussi la première licencié (sans e, orthographe de l'époque) ès lettres le 28 octobre 1872.
21
Rosa Louise McCauley Parks, (4 février 1913, Tuskegee, Alabama États-Unis – 24 octobre 2005, Detroit,
Michigan), a refusé le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama) de céder sa place à un passager blanc
dans un bus. Arrêtée par la police, elle se vit infliger une amende de 10 dollars (plus 4 dollars de frais de justice)
le 5 décembre ; elle fit appel de ce jugement. Un pasteur noir inconnu de 26 ans, Martin Luther King, avec le
concours de Ralph Abernathy, lança alors une campagne de protestation et de boycott contre la compagnie de
bus qui dura 381 jours. Le 13 novembre 1956, la Cour suprême cassa les lois ségrégationnistes dans les bus en
les déclarant anticonstitutionnelles.
22
Cf. Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Bruxelles, Complexe, 1985 ; et Zeev Sternhell,
Mario Sznajder, Maia Ashéri, Naissance de l’idéologie fasciste, Paris, Gallimard/Folio, 1989.
10
une influence considérable sur divers courants artistiques du XXe siècle, ont
quant à eux nourri le totalitarisme de Mussolini. A tel point que dans le journal
fasciste Impero du 18 mai 1925, Mussolini déclarait : « Le fascisme ne pourra
jamais s’acquitter de sa formidable mission sur le seul terrain politique. Le
fascisme procède de la guerre, et c’est par la guerre qu’il doit s’achever (…) La
future guerre sera une guerre futuriste »23. La joie des émotions, la beauté des
récits et des figures légendaires, les frémissements des plaisirs musicaux n’a
pas empêché – au contraire – ni le national-socialisme allemand, ni la
déportation des Juifs, ni le pillage de leurs biens, ni l’organisation rationnelle de
la torture et de l’extermination. Quant aux intellectuels, consciences morales
du siècle passé, ils sont pléthore à avoir tu, excusé ou soutenu les crimes
staliniens, et autres folies des dictateurs communistes…
Ce constat-là est tout, sauf banal. S’il ne peut pas être passé sous silence, il
demeure malheureusement trop peu entendu. Et ce, malgré de nombreuses
voix lucides. Je pense à un Romain Gary. Né en Russie, il émigre en France à
l’âge de 14 ans (la langue française dans laquelle il écrira son œuvre, lui est
donc étrangère). En 1940, il rejoint la France Libre. Capitaine à l’escadrille
Lorraine, il participe à la Bataille d’Angleterre, ainsi qu’aux campagnes
d’Afrique, d’Abyssinie, de Lybie et de Normandie. Il poursuivra ensuite une
carrière diplomatique à Sofia, à Berne, et finalement à la direction « Europe »
du Quai d’Orsay. On a donc affaire à quelqu’un qui en connaît un bout sur la
question de la migration, de la guerre, de la diplomatie et de la littérature.
Dans les années 1970, il publie un roman passé inaperçu. Son titre : Europa.
Pour l’édition de la traduction aux Etats-Unis, Romain Gary jugera nécessaire
de le faire précéder d’une note introductive où l’on peut lire ceci : « … s’il veut
dire vraiment quelque chose, le mot « culture » signifie – ou devrait signifier –
un mode de comportement individuel et collectif, une force éthique agissante,
à même de pénétrer l’ensemble des rapports humains et des manières de voir.
Or l’histoire de l’Europe prouve que rien de ce genre ne s’est jamais produit
(…). A cet égard notre héritage spirituel a systématiquement échoué, et
souvent de manière monstrueuse. Pour le seul XXe siècle : les holocaustes de la
Première et de la Deuxième Guerre mondiale ; l’Allemagne hitlérienne ; la
France de Vichy qui, en 1942, aura pourvu en Juifs les camps d’extermination
23
Cf. Ivo Andrić (Prix Nobel de littérature), La Naissance du fascisme, trad. A. Capon, Paris, Non Lieu, 2012, p.
78-79. Je souligne.
11
nazis ; Prague plongée dans les ténèbres ; l’impitoyable indifférence des
dirigeants soviétiques à l’égard des droits de l’homme ». Et Romain Gary de
conclure qu’il n’y a pas un seul bulletin d’information qui ne montre que « la
culture ne parvient pas à atteindre notre fibre psychologique et sociale, ni à
devenir un système éthique vivant. Nos chefs-d’œuvre restent en-dehors et audessus, dans leur ghetto doré, incapables de redescendre… »24.
Que faire, dès lors ? Gary trouve une réponse dans sa « tentative de traiter
délibérément, obsessionnellement, et presque exclusivement, de ce conflit
dans une œuvre de fiction »25. On sent sous ses mots l’aveu d’un regret et d’une
impuissance. De même peut-on lire chez un autre romancier, Claude Simon, la
prise en compte de l’échec de la culture humaniste : « Dans l’Histoire, tout se
tient. Le « trou noir » d’Auschwitz (sans parler du Goulag) a rendu tout discours
« humaniste » simplement indécent ». A la question de savoir quel est le devoir
d’engagement de l’écrivain vis-à-vis du monde, le même Claude Simon ne peut,
désabusé, que répondre : « Le devoir impérieux de l’écrivain c’est de faire la
meilleure littérature possible »26. Sans plus.
On pourrait multiplier les exemples. Je n’en citerai plus qu’un ; une tribune,
publiée par le quotidien Le Monde, dans laquelle Elie Barnavi – qui fut lui aussi
diplomate – écrit : « Eh non, la culture n’est pas un antidote au fanatisme et à
la barbarie. C’est plus compliqué que cela, hélas ! Pis, fanatisme et barbarie
font partie de la culture, prennent appui sur la culture, dressent une culture
contre les autres. Faire marcher les victimes vers les chambres à gaz aux sons
de Beethoven, ce fut un acte de culture »27.
Il faut avoir le courage d’affronter cette contradiction, et accepter la vérité
suivante : les émotions suscitées par les arts et par la littérature n’ont pas
créé des sociétés meilleures. A elles seules, elles n’y parviennent pas.
Au constat historique, s’est ajoutée une dimension contemporaine : dans le
monde/mondialisé, dans l’univers de la globalisation culturelle, les désirs
24
Romain Gary, Europa, précédé de Note pour l’édition américaine, Paris, Gallimard/Folio, 1999, p. 10 ;
signalons que Paul Audi, qui a traduit cette Note, a consacré une étude au roman de Gary : L’Europe et son
fantôme, Paris, Léo Scheer, 2002.
25
Ibid., p.11. L’auteur souligne.
26
Claude Simon (Prix Nobel de littérature) interrogé par Bernard-Henri Lévy, in Les aventures de la liberté,
Paris, Livre de Poche, 1993, p.19-30.
27
Elie Barnavi, Culture contre fanatismes, in Le Monde, 20 janv. 2013, p.17.
12
identitaires sont, d’une part, moins satisfaits – chaque culture est de plus en
plus mixée par un grand brassage (la musique de Rachid Tahi en est un exemple
très réussi) – et, d’autre part, ils sont par réaction, de plus en plus exigeants, de
plus en plus pressants, de plus en plus sur la défensive ; entendez, de plus en
plus agressifs. Les identités culturelles sont désormais au coeur des conflits ou,
tout au moins, sont devenues un facteur agissant de conflits d’autre nature
(conflits économiques, énergétiques, idéologiques…).
En outre, les pratiques culturelles sont devenues des enjeux politiques et
économiques de première importance. C’est le cas pour le devenir de l’Europe :
quelle politique européenne rendra suffisamment compte de l’unidiversité
culturelle des Etats-membres, et ce, tout en réussissant l’intégration
européenne nécessaire ? C’est le cas également des négociations mondiales
pour l’organisation du commerce : quel sera leur impact sur les politiques
culturelles ? Quel sera, par exemple, le poids réel du principe de l’exception
culturelle dans la négociation d’un nouvel accord commercial entre l’Europe et
les Etats-Unis ? Question essentielle, quand on sait combien la politique
internationale et commerciale des USA englobe la guerre économique des
produits culturels ; avec pour résultat, que les statistiques du commerce
international pour l’année 2011 indiquent que les exportations de l’Amérique
du Nord dans le domaine des services culturels et des loisirs a atteint les 16
537 millions de dollars, soit plus du double des exportations européennes28.
La convergence des multiples aspects politiques, économiques, géopolitiques
et identitaires, ne peut dès lors que requérir notre vigilance, car cette
dimension culturelle dont l’importance est de plus en plus agissante a aussi
contribué, je le répète, à diviser, rejeter, condamner et tuer. Elle n’a pas, bien
entendu, accompli que cela ; mais il serait vain de ne pas reconnaître qu’à cela
aussi, la culture a servi.
Suis-je occupé de donner raison à Samuel Huntington29, auteur du Choc des
civilisations ? Non. Pas parce que son auteur, Samuel Huntington, aurait
commis un péché de lèse-majesté, d’irrévérence, à l’égard de la sacro-sainte
culture ! Ma critique est d’un autre ordre. En annonçant que trois civilisations
sont destinées à entrer en conflit, l’Occident et la civilisation musulmane, d’une
28
29
Cf. Mondes émergents. L’Atlas du Monde Diplomatique, Paris, p. 81.
Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, trad. J.-L. Fidel, Paris, Odile Jacob, 1997.
13
part ; et l’Occident et la civilisation chinoise30, d’autre part, il y va à la trop
grosse louche. Il a commencé par omettre de définir ce qu’il entendait par
culture – celle-ci est infiniment plus complexe que ce qu’il en dit rapidement.
Ensuite sa division du monde en grands ensembles : civilisation occidentale,
civilisation latino-américaine, civilisation africaine, civilisation islamique,
civilisation orthodoxe, ne tient pas compte précisément de toutes les velléités
identitaires qui creusent de l’intérieur les grands ensembles civilisationnels ou
impériaux. Il fait de ceux-ci des blocs monolithiques, sans tenir compte des
lignes de fracture.
Je reformule donc mon propos : en une trentaine d’années, le monde s’est
considérablement transformé. Depuis l’effondrement du Bloc communiste et la
fin de la tension bipolaire entre l’Ouest et l’Est, la problématique des identités
culturelles – et religieuses31 – occupe désormais une place déterminante dans
nombre de conflits, et joue un rôle de plus en plus actif, en deuxième ligne,
dans la plupart des autres conflits (même les guerres dues aux trafiquants de
narcoïdes en Amérique latine ou aux confins asiatiques, revêtent une
dimension d’agression à l’égard des pays occidentaux consommateurs). C’est
cette évolution qui constitue dans les faits le dépassement de l’antagonisme
réalisme/idéalisme, realpolitik/idéalisme culturel, pointé par Jean Borrea. Je
m’explique : dans un monde où les conflits étaient destinés à s’accaparer le
territoire de l’autre, à s’approprier les biens et propriétés de l’autre, dans un
monde où l’on tuait pour prendre à l’autre ce qu’il avait, une diplomatie
culturelle n’avait guère d’impact. Par contre, dans un monde où l’on tue l’autre
non plus pour ce qu’il a, mais pour ce qu’il est, une politique culturelle prend
tout son sens ; à la condition de ne pas reculer, précisément, devant le fait,
30
Sur les relations entre l’Europe et la Chine, rien n’interdit à priori d’avoir une approche plus positive : à un
moment où la Chine, après la longue période maoïste, est en recherche de culture, l’Union européenne
pourrait développer une véritable politique culturelle dans ses Relations avec la Chine. Voir l’analyse de
Philippe Kern, sur le site de KEA : http://www.keanet.eu/in-the-mood-for-love/ : “China remains envious of
Europe’s cultural heritage, its excellence in enabling the expression of creativity, its drive to maintain cultural
diversity, its cultural institutions (museums, theaters), the quality of its designers, architects, artists and
production companies… China’s priority is to develop partnership with Europe at policy and business levels. If
only Europe were more conscious of its cultural and business assets. The meeting of Western and Eastern
cultural traditions and know-how will benefit world creation, liberate creative energies whilst at the same time
increase mutual understanding. Is Europe in the mood for love? ».
31
Il va de soi que l’aspect religieux est essentiel. Il est peu présent ici car j’ai voulu mettre axer ma réflexion sur
la politique culturelle. J’ai traité du défi que représente la société pluriconvictionnelle dans Liberté et
libéralisme ? Introduction philosophique à l’humanisme libéral, Bruxelles, l’Académie en poche, 2012, p. 79 et
sq.
14
qu’en tant que politique elle doit s’articuler à la composante première de la
politique : la relation ami/ennemi32. Il n’y a pas de politique sans qu’intervienne
cette distinction. Mais, comme d’autre part nous nous situons dans le champ
d’une politique culturelle, il ne s’agit pas de définir qui est ennemi, mais
d’identifier les idées, les notions, les discours ennemis.
Est-ce un vœu pieux ? Ce ne devrait pas l’être. Pourquoi ? Parce qu’il existe un
projet, une ambition, une construction politique, qui a pour nom Union
européenne ; laquelle, me semble-t-il, a besoin comme de pain d’une politique
européenne de la culture, adaptée à l’essence et aux défis du fédéralisme
européen. Une telle politique culturelle européenne devra être en mesure
d’identifier quelles sont les idées ennemies, quels sont les concepts qui lui sont
adverses et opposés ; et sur cette base, identifier l’attitude à adopter, la voie à
suivre, la riposte à choisir. Elle doit anticiper, et combattre les courants
idéologiques ennemis comme les nationalismes, les fondamentalismes, les néoracismes, l’antisémitisme, les populismes…
Dans le cadre géopolitique actuel les problématiques d’ordre culturel ont
acquis une telle importance, qu’une diplomatie culturelle non seulement n’est
plus utopique, mais est au contraire nécessaire. Cette présence culturelle au
cœur des Relations internationales requiert lucidité et détermination de la part
des acteurs européens. La culture dès lors, contrairement à ce à quoi la
médiacratie actuelle l’a réduite, ne doit pas être cantonnée à l’industrie du
divertissement ni au registre des émotions. Son créneau est celui de la qualité
de ce que l’on apprend, de ce que l’on enseigne, de ce que l’on comprend, de
ce que l’on édifie en commun.
A cet égard, un des problèmes majeurs pour l’Europe est de manquer
d’intelligibilité. On ne sait plus exactement où elle est, où elle se situe, où elle
va, ce qu’elle fait, ce qu’elle réussit ou pas. L’Europe a besoin d’une adhésion
populaire plus forte. Malheureusement cette adhésion, de plus en plus
nombreux sont les citoyens qui ne sont plus disposés à la lui accorder. Qui
oserait prédire si, après les élections européennes de 2014, le parlement
européen sera majoritairement composé de profédéralistes ou
32
Cf. Julien Freund, L’essence du politique, Paris, Sirey, 1965. Freund définit les trois présupposés du politique
en ces termes : la relation du commandement et de l’obéissance, la relation du privé et du public, la relation de
l’ami et de l’ennemi. Cette dernière a d’abord été mise en avant par Carl Schmitt, in La notion de politique,
trad. M.-L. Steinhauser, Paris, Flammarion Champs, 1992 ; préface de Julien Freund.
15
d’eurosceptiques ? Ce projet politique, unique dans l’histoire de l’humanité,
porté par une volonté partagée de paix, et qui a réussi l’exploit d’amener des
Etats-nation souverains à transférer, pour le bien et la prospérité du plus grand
nombre, des parts entières de leur souveraineté à une entité supranationale,
ce projet d’une Union européenne convainc difficilement. Est-ce dû à la nature
des politiques européennes ? Pas entièrement. Est-ce dû à la complexité du
paquebot Europe ? Pas seulement. Le désenchantement européen, se nourrit
aussi d’une insuffisance de la pensée politique, et partant, de l’intelligence
citoyenne. C’est ce qui explique d’ailleurs la résurgence et le succès actuel des
idées ennemies, les fondamentalismes, nationalismes et autres « identités
meurtrières ».
En réalité, le projet européen est à ce point inédit, inouï, encore jamais
expérimenté, que nous ne disposons pas des notions, des concepts, pour en
définir l’origine, les limites, les enjeux et les objectifs. Incapables de penser
l’Europe, il est malaisé d’en rendre compte aux premiers concernés : les 507
millions de citoyens qui ne sont, aujourd’hui encore, européens qu’à la
condition d’avoir une carte d’identité nationale.
Nos concepts sont demeurés attachés à la géopolitique des Etats-nation, cellelà même dont les pères fondateurs du projet européen ont tenté de nous
sortir ; celle-ci ayant abouti – il ne faudrait quand même pas l’oublier – aux
dizaines de millions de morts provoqués par deux Guerres mondiales. Par
ailleurs, lorsque l’on tente de dépasser les paramètres étatico-nationaux, on ne
fait que remettre au goût du jour ceux qui caractérisaient les Empires de jadis.
C’est le cas d’Ulrich Beck, co-auteur d’un ouvrage au titre explicite : Pour un
Empire européen33 Or, cette vision impériale de l’Union européenne, non
seulement elle ne correspond à rien, mais de plus elle effraie nombre de pays,
notamment à l’Est de l’Europe, là où l’Histoire a été une lutte contre l’Empire
romain, contre l’Empire ottoman, contre l’Empire austro-hongrois, et contre
l’Empire communiste (avec la présence entretemps du totale Staat nazi).
Il faut, je pense, viser une conscience européenne, oserais-je dire plus
organique. Approfondir la connaissance des réalités européennes. Etre porteur
33
Ulrich Beck, Edgar Grande, Pour un Empire européen, trad. A. Duthoo, Paris, Flammarion, 2007. Si le titre
original est Das kosmopolitische Europa, l’objectif est bien L’Empire cosmopolitique, comme exposé
notamment au chapitre 3, p. 75 et sq.
16
d’une culture plus élaborée par le savoir ; une culture « transeuropéenne » qui,
par exemple, permette de comprendre que l’élargissement de l’Union, après la
chute du communisme, était non seulement un devoir mais une nécessité ; pas
seulement pour les pays de l’est concernés, mais aussi pour l’Europe
occidentale. Comprendre que les européens de l’est ne sont pas des étrangers
venus prendre le travail des Belges. Comprendre que ces pays ont été le
rempart durant des siècles contre l’Empire ottoman, et que les combats qu’ils
ont menés ont aussi, entre autres, permis à nos Etats de l’ouest de prendre
naissance et de se maintenir. Comprendre que le développement économique,
aujourd’hui et demain, de pays comme la Croatie, la Hongrie, la Roumanie…
sont aussi la condition du développement économique de l’Europe tout
entière.
Cela n’est possible que si l’Union européenne ose enfin s’avancer sur le
terrain d’une culture partagée par les Européens. Arrivé à ce point, il me faut
insister sur un principe essentiel : la culture est distincte de l’art. Art et culture
ne recouvrent pas des champs identiques. L’art suscite un plaisir esthétique. La
création musicale, plastique, littéraire, théâtrale, cinématographique,… suscite
émotion, joie, effroi, émerveillement. L’œuvre est créée à l’occasion d’un
échange singulier entre le romancier et les mots, entre le peintre et les
couleurs, entre le musicien et les sons. L’œuvre est vécue à l’occasion d’un
échange singulier entre le lecteur qui la lit, le spectateur qui la regarde,
l’auditeur qui l’écoute. L’art nous reconduit, créateur, interprète, lecteur…,
chacun singulièrement face à nous-même, là où, au bout du compte, nous
sommes seul(s). Le pluriel du mot « seul » est significatif : la reconduction face
à la solitude de chacun est de façon paradoxale ce qui est le lot de tous. Cette
humanité singulièrement partagée n’est-elle pas la seule voie d’accès en nous à
l’universalisable ? Avec, pour corolaire, que ce qu’enseigne la parole grecque
« connais-toi toi-même » est moins égoïste qu’il n’y paraît. C’est en ce sens
qu’il faut lire la remarque très profonde que fait Abdelwahab Meddeb lorsqu’il
affirme que la pensée en islam souffre d’une absence décisive : « Les grandes
tragédies grecques n’ont pas résonné en langue arabe ». Rien n’y est parvenu
des conflits tragiques « qui constituent l’épreuve ultime de la liberté, qui
parfois défie les mois de la cité ». Et de préciser que, même si des poètes et des
philosophes arabes ont rencontré et exploré le sentiment de l’existence, « rien
n’est venu remplacer ce moment cardinal de la culture universelle qu’est la
17
tragédie athénienne (…) autour d’une grandiose mise en scène du surgissement
radical de la liberté humaine et de la rupture qu’elle entraîne avec l’ordre du
monde ». Le théâtre tragique grec touche à l’universel, parce qu’il parle à
chacune et à chacun. L’absence d’une telle parole, dit notre auteur, est « un
des grands drames de l’islam »34.
Il n’y a pas de « leçon commune » à tirer de L’étranger de Camus, ni de Crime
et châtiment de Dostoïevski ; ni davantage de la Symphonie n°1 en ré majeur
de Malher, ou du Baiser de Rodin. En outre, non seulement art et culture
diffèrent, mais l’acte créatif lui-même s’oppose à celle-ci. La création désigne
l’apparition d’une nouveauté imprévue qui n’existait pas encore dans la
culture. « L’art, par essence, pose, pour la culture même, la question des
frontières de la culture », a écrit le philosophe belge Max Loreau35. Que les
faiseurs d’opinion n’empêchent quiconque de lire, de voir, d’entendre,
d’éprouver librement ; qu’ils laissent les artistes travailler et créer, sans leur
imposer un cahier des charges, européen ou non ; il devrait, à cet égard, suffire
de rappeler l’échec du très doctrinal « réalisme-socialiste »…
L’émotion, en ce compris l’intelligence de l’émotion, est l’alpha et l’oméga de la
création artistique, elle pénètre les arts de la scène et du spectacle, les arts
plastiques, l’écriture… La culture elle, vient après coup. Elle prend en charge les
faits, les données, les évènements, le ressenti, le vécu. Elle construit et
aménage à destination de chacune et de chacun de l’explicable. Ce travail
ultérieur, qui explique ce qu’il en est du réel, de l’imaginaire et de la vie,
caractérise toute forme de culture, en ce compris la culture européenne. Mais,
ce qui, depuis son origine grecque, distingue celle-ci, c’est son refus de s’en
tenir à des croyances superficielles. Au fur et à mesure que se consolidait, dans
la Grèce antique, l’état civique - c’est-à-dire le droit de débattre au sein de la
polis - on a vu se développer en même temps la capacité d’évoquer des
hypothèses différentes à propos du kosmos ; la liberté aussi de pouvoir les
confronter. La civilisation européenne est ainsi née à Milet (ville d’Asie
Mineure, c’est-à-dire de la Turquie actuelle) avec les philosophes Thalès et
34
In André Glucksmann, Nicole Bacharan, Abdelwahab Meddeb, La plus belle histoire de la liberté, préface de
Vaclav Havel, Paris, Seuil, 2009, p.150-151.
35
Max Loreau, Art, culture, subversion, in La peinture à l’œuvre et l’énigme du corps, Paris, Gallimard Essais,
1980, p.65. Je souligne le mot « frontières ». Max Loreau explicite en fait le leitmotiv de Jean Dubuffet « L’art
est anticulture ».
18
Anaximandre. Ceux-ci ont, les premiers, substitué aux explications de nature
transcendante, la question proprement scientifique « Qu’est-ce que ? »36. Cette
volonté de comprendre ce qui est, de percer à jour les « lois » de la nature, tout
autant que les lois de la Cité, cette volonté de connaître mieux et davantage,
tel est l’esprit même de la culture, ou de la civilisation, européenne ; laquelle
sera portée et théorisée à partir de la Renaissance, en particulier par les
Lumières.
La culture, pour les Européens que nous sommes, ce sont des savoirs,
travaillés, acquis et partagés ; non pas l’adhésion émue et spontanée à la
communauté, mais l’approfondissement des recherches et des
connaissances. C’est pourquoi les sciences humaines, en ce 21ème siècle
naissant, siècle dont j’ai commencé par affirmer qu’il sera marqué par la
question de l’humain, doivent, tant et plus, nourrir les questionnements
politiques, défricher des territoires communs pour des rencontres possibles
entre des cultures différentes. Il faut, sans naïveté, sans angélisme,
approfondir, élargir, amplifier, diffuser au maximum ce que chercheurs,
auteurs, intellectuels, universités (le mot université ne vient-il pas
d’universitas), ont à nous dire de cette question en laquelle Kant résumait son
œuvre, sa pensée, sa philosophie, son enseignement : « Qu’est-ce que
l’homme ? ».
J’ai laissé ci-dessus, on l’a bien compris, comme dans la lumière d’une clairière,
la possibilité d’un accès à l’universalité de l’humain. Je terminerai donc en
précisant ceci. L’accès que m’ouvre sur la condition humaine une solitude
originelle, partagée par toutes et tous, solitude à chaque fois éveillée, ravivée
par la rencontre avec une œuvre littéraire ou artistique, je ne le nie
évidemment pas. Je continue à maintenir toutefois que, seul, cela ne permet
pas, pour dire les choses rapidement, de fonder un monde meilleur. Une
amélioration positive ne peut être le fait que d’un projet politique soutenu.
L’Union européenne est un tel projet.
C’est la raison pour laquelle je ne peux éviter deux questions. Tout d’abord,
n’est-il pas contradictoire d’avoir posé comme point de départ la dimension
36
Plusieurs ouvrages-clé méritent d’être cités : Philippe Nemo, Qu’est-ce que l’Occident ?, Paris, PUF Quadrige,
2004 ; Lambros Couloubaritsis, Aux origines de la philosophie européenne, Bruxelles, De Boeck, 1994, et
Histoire de la philosophie ancienne et médiévale, Paris, Grasset, 1998 ; Carlo Rovelli, Anaximandre de Milet ou
la naissance de la pensée scientifique, trad. M. Smerlak, Paris, Dunod, 2009.
19
mortifère, et aussi bien la dimension meurtrière des identités culturelles, pour
ensuite solliciter l’adhésion à une culture dite des « connaissances
partagées » ? Ensuite, quels pourraient être les instruments d’une politique
culturelle européenne telle qu’explicitée ci-dessus ? Autrement dit, que faire ?
A la première question, il est répondu la plupart du temps par une sorte de
profession de foi : il faut, même si tout prouve le contraire, continuer à croire
en l’avènement possible d’un monde meilleur, en l’épiphanie d’une universalité
sans ennemi, en une raison qui finira par triompher de ses contradictions ! Tout
n’est pas à rejeter dans cette attitude, car elle traduit un sentiment
irrépressible de confiance en l’humanité. Confiance d’ailleurs confortée par le
fait que l’Histoire n’a pas été marquée que par le mal : la liberté humaine est
aussi un pouvoir pour le bien. Des avancées positives ont pu être accomplies.
Elie Barnavi, dans l’article cité ci-dessus, le souligne : « Après tout, la première
moitié du XXe siècle ne résume pas l’histoire de l’humanité. La démocratie a
fait des avancées remarquables, et pas seulement en Occident. Les droits de
l’homme sont sortis des livres des philosophes pour investir le droit positif, y
compris le droit des gens (…) La guerre n’a pas disparu, loin s’en faut, mais elle
est moins légitime que jadis… ». C’est exact : pour imparfaits qu’ils soient, des
mécanismes internationaux de prévention et de contrôle ont été mis en place,
existent, sont opérationnels, et parfois même efficaces. Ma réponse, dès lors,
tend à fonder plus précisément cette réflexion sur les acquis de la construction
européenne. L’existence d’une entité – voire d’une puissance – politique et
économique dont la « politique étrangère et de sécurité commune », depuis
les Traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007), est fondée sur des
principes humanistes et pacifiques, est sans précédent. Une telle opportunité
a toujours fait défaut durant les siècles passés. Ce fut le cas, par exemple, à
l’issue des épouvantables Guerres de religions qui avaient dévasté le territoire
européen, et décimé les populations. Les Humanistes de la Renaissance ont pu
avec courage initier les concepts fondateurs des Lumières comme le droit, la
raison, la paix. Un Erasme, par exemple, en 1515, a pu écrire des hommes que
« la diversité superficielle des noms de leur pays suffit à elle seule à les diviser »
et regretter dans la foulée qu’ils ne se réconcilient pas « plutôt sur toutes les
valeurs qu’ils partagent ensemble »37. Mais cet humanisme naissant ne put
37
Erasme, La complainte de la paix, 1515, cité in Yves Hersant, Fabienne Durand-Bogaert, Europes de
l’Antiquité au XXe siècle. Anthologie critique et commentée, Paris, Laffont Bouquins, 2000, p.929.
20
empêcher ni le massacre de la Saint-Barthélemy, ni tant d’autres crimes
perpétrés au nom de croyances opposées.
Aujourd’hui, grâce à la détermination politique et démocratique, il peut en être
autrement. Née d’un demi-siècle de Guerres mondiales, l’Union européenne
est une construction qui s’opère dans et pour la paix. Ses valeurs essentielles
fondent sa politique étrangère : les articles 3 et 21 du Traité sur l’Union
Européenne assignent à celle-ci la défense des grands principes (démocratie,
état de droit, droits de l’homme et de l’enfant, libertés fondamentales) ainsi
que l’organisation de la sécurité collective (respect du droit international et de
la charte des Nations Unies, développement durable, solidarité, lutte contre la
pauvreté…)38. L’Union européenne est un édifice nouveau, à la fois récent et
inédit, sur la scène internationale. Que cet édifice soit confronté à des
difficultés économiques, sociales, citoyennes, sociétales… relève des enjeux
politiques inévitables. Par contre, l’Union européenne ne pourra surmonter
ceux-ci, ne pourra assurer le bien-être des citoyens et la prospérité
« transeuropéenne », qu’à la condition d’être portée par une adhésion de type
culturel ; une adhésion populaire.
La période critique que traverse l’Union Européenne, et de façon plus aigüe la
Grèce ou l’Espagne, requiert un volontarisme lucide. Il faut aller vers une
solidarité institutionnelle renforcée, c’est-à-dire vers davantage de fédéralisme
européen. Un fédéralisme dont les modalités, je le répète, sont encore
insuffisamment pensées et sont à inventer. Or, comme l’a remarquablement
montré Etienne Balibar - un des rares auteurs, avec Jürgen Habermas, à avoir
une vision politique et philosophique de l’Europe – le fédéralisme n’a aucune
chance de voir le jour sans la démocratie. La crise actuelle peut – doit - être
l’occasion de cette émergence démocratique à l’échelle transeuropéenne :
« elle conditionne une renaissance de la participation politique active (ou de la
citoyenneté) et est le seul antidote possible au développement des populismes
nationalistes ou néo-fascistes »39. Balibar propose d’envisager le concept de
« populisme » sous un autre angle, celui d’un sursaut des peuples européens,
réveillés par la crise grecque et se préoccupant enfin de l’Europe qui les
concerne – ou qui devrait les concerner. Pour ma part, il me paraît impossible
38
Cf. Maxime Lefebvre, La politique étrangère européenne, Paris, PUF Que sais-je ?, 2011.
Etienne Balibar, Réflexions sur la crise européenne, in Les Temps Modernes, avril-juin 2013, n°673, Paris,
p.128-151.
39
21
d’offrir une nouvelle virginité au terme « populisme » ; et ce, malgré l’appel au
peuple qui résonne à travers son origine. Par contre, convaincu de la nécessité
de trouver la voie de l’adhésion populaire au projet européen, je retiendrais
le terme inusité de « popularisme » : l’Europe ne sera fédéraliste,
transeuropéenne, que si elle est populaire, dans tous les sens du mot.
Que l’on me comprenne bien, je n’ai pas la naïveté de croire qu’une politique
culturelle européenne constituerait la réponse à la crise actuelle. Membre du
Comité des Affaires européennes réunissant des parlementaires belges du
Sénat et de la Chambre, je suis avec beaucoup d’attention les décisions
européennes, en matière de rigueur budgétaire, ou de relance économique 40.
Je soutiens avec le même engagement la nécessité d’une politique de sécurité
et d’une force militaire communes. Mais rien ne peut se construire en-dehors
de la volonté citoyenne.
Il me reste à tenter de répondre à la seconde question ainsi reformulée : quels
moteurs populaires pour quelle culture ?
La seule culture qui permette de faire pièce aux « idées ennemies », telles
qu’évoquées et définies ci-dessus, la seule qui permette de concrétiser les
objectifs d’une politique étrangère européenne respectueuse des engagements
du Traité sur l’Union, est une « culture de la liberté ». Cette notion ne doit pas
être comprise comme étant seulement synonyme de « libre culture ». Par
« culture de la liberté », j’entends désigner une politique qui se dresse contre
tout courant qui, volontairement ou involontairement, tend à couper la liberté
de ses origines, à la vider de son contenu, de son sens, et de sa portée concrète
pour chacune et chacun.
Il faut avoir le courage de rappeler que dans la vie des collectivités humaines,
tout ne se vaut pas. Contre le relativisme culturel qui place sur un pied d’égalité
toute croyance et toute pratique (y compris les mutilations génitales imposées
à des millions de femmes), contre le formatage médiatique de l’intelligence et
de l’émotion, contre l’abandon de l’enseignement des humanités, contre la
banalisation des diktats bien-pensants (autrement dit, qui ne pensent pas), j’en
appelle à une « culture cultivée », à un savoir partagé, à une nourriture de la
40
J’ai déposé une proposition de résolution au Sénat pour que soit renforcée l’association des parlementaires
« nationaux » aux débats sur les décisions budgétaires, prises au niveau européen, mais qui concernent
directement les Etats-membres.
22
pensée, à une volonté commune de comprendre mieux et davantage. Il y a là
un travail de réhabilitation immense à accomplir, dont Elie Barnavi a également
raison d’affirmer qu’il est avant tout une affaire politique qui concerne tous les
niveaux de pouvoir ; depuis les collectivités locales jusqu’aux organismes
internationaux, en passant par les outils publics d’aide à la création et à la
diffusion.
Voici dès lors - ceci ne réduisant en rien la nécessité d’avancées démocratiques
au niveau du fonctionnement des Institutions de l’Union - quelques pistes pour
populariser un dessein et un destin européens communs.
Pédagogues et historiens doivent urgemment parvenir à rédiger une Histoire
de l’Europe, libérée des œillères nationales. La tâche n’est évidemment pas
simple, tant les nations européennes se sont affrontées et combattues au cours
des siècles. Mais elle est essentielle : on ne peut construire un avenir sur
l’ignorance du passé.
L’ensemble des cursus scolaires organisés dans les Etats-membres doit intégrer
cet enseignement de l’histoire de l’Europe, autrement dit de la généalogie de la
civilisation européenne. Celle-ci s’est constituée à travers cinq grandes étapes :
le savoir grec, le droit romain, l’éthique judéo-chrétienne, l’humanisme
Renaissant, la société libérale. Avec cette caractéristique non négligeable d’être
la seule parmi les différentes civilisations, à être passée par chacune de ces
étapes et les avoir intégrées41.
Un maximum de disciplines enseignées doivent être marquées d’un exposant
« Europe » : pas uniquement le cours d’histoire, mais aussi les cours de langue,
de littérature, de sciences… Et ce, complémentairement à l’introduction dans le
cursus scolaire organisé dans chaque Etat-membre d’un cours consacré aux
principes de la culture européenne et aux valeurs de la démocratie : respect
des droits et des libertés, scolarité, éducation, tolérance, dignité humaine,
solidarité, engagement pour la paix, responsabilité écologique, progrès
scientifique… Pour le cas précis des risques de radicalisation religieuse, contrer
ceux-ci sur le long terme passe nécessairement par l’école : un enseignement
de l’histoire culturelle des religions et convictions philosophiques42, organisé à
41
Cf. sur ce point, Philippe Nemo, Qu’est-ce que l’Occident ?, op. cit.
C’est aussi le sens du combat que je mène depuis des années au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles
pour la création d’un cours de Philosophie et d’histoire culturelle des religions dans l’enseignement secondaire.
42
23
l’attention de tous les élèves, permettra de mieux connaître et comprendre
l’autre.
Si on peut supposer que les universités, l’enseignement supérieur et le monde
de la Recherche sont, par nature, de plus en plus internationalisés, il faut veiller
à accentuer leur déploiement à l’échelle européenne. Le programme Erasmus
va en ce sens. Il serait bon de l’étendre à un maximum de secteurs
d’apprentissages y compris dans l’enseignement technique et professionnel43.
J’ai insisté sur le fait que la culture ce sont des connaissances partagées. Raison
pour laquelle j’accorde une telle confiance et une telle attention à la scolarité.
En particulier à l’enseignement de valeurs humaines et humanistes. Cela ne
signifie pas que je plaiderais pour le retour à une pédagogie dépassée. C’est
tout au contraire : la culture européenne, depuis ses origines, s’est toujours
accompagnée d’une réflexion pédagogique évoluant avec les progrès de la
société. A l’heure présente, aucune option pédagogique ne peut plus ignorer
Internet44. Si la culture, ce sont des connaissances partagées, non seulement
internet permet un accès sans précédent aux connaissances, mais il est aussi un
outil sans précédent de partage des connaissances. La technologie Internet est
un appoint capital pour la construction européenne.
L’histoire du continent européen, cela a été rappelé, est faite de guerres, de
violences et de massacres accomplis par des « Européens » sur des
« Européens ». Sans abuser d’une procédure, qui deviendrait alors un procédé,
le pardon peut être considéré comme un acte de culture européenne ; cela
devrait être le cas entre différents pays de l’ex-Yougoslavie. On peut, à titre
d’exemple, rappeler l’agenouillement spontané devant le monument du ghetto
juif, accompli par Willy Brandt à Varsovie le 7 décembre 1970. Willy Brandt,
Chancelier d’Allemagne fédérale depuis un an, et lui-même résistant antinazi, a
demandé pardon, les deux genoux en terre, pour le crime collectif de ses
compatriotes45. Ce faisant, il a contribué à faire progresser la cause
européenne. D’autres actes symboliques, liés à la réconciliation franco43
J’ai, en ce sens, déposé une Proposition de résolution au Parlement wallon visant l’initiation d’un programme
« Erasmus » pour l’apprentissage des métiers techniques à travers les fonds structurels de développement
régional (Doc 881 (2013-2014)-n°1 ; proposition co-signée par Pierre-Yves Jeholet.
44
Lire à ce sujet, l’interview du professeur Bernard Surlemont, Directeur du programme Entrepreneurs, dans le
quotidien Le Soir, 29/10/2013.
45
Cf. Gérard Saint-Paul, L’agenouillement au ghetto, Paris, Michel de Maule, 2012.
24
allemande, ont également eu un fort impact : Charles de Gaulle et Konrad
Adenauer priant ensemble dans la cathédrale de Reims, ou François Mitterand
et Helmut Kohl, main dans la main, à Verdun.
Puisque nous sommes dans le champ culturel, et en poursuivant la réflexion
relative aux fautes assumées, la restitution des biens personnels et collectifs
est également un acte de culture européenne. Les biens personnels et les
œuvres d’art appartenant aux familles juives déportées46, bien entendu. Mais
aussi les œuvres emportées par les armées victorieuses. Notamment celles que
l’on retrouve encore aujourd’hui dans les « collections » napoléoniennes des
Musées français47.
Dans le registre « Patrimoines », les folklores, partout présents et souvent
parents, sur l’ensemble du territoire européen, doivent pouvoir se poursuivre
et se développer, en-dehors de toute velléité de mise sous tutelle par le
politiquement correct. Il est évident qu’il s’agit de manifestations identitaires,
mais leur contenu est inscrit dans une configuration autre ; une configuration
faite notamment de dérision et d’ironie face aux contraintes de la vie. Le
folklore (mot qui signifie, ne l’oublions pas, « savoir populaire), est une
réappropriation populaire de la vie. A ce titre, il est fortement ancré à une
appartenance locale. Cet enracinement est salutaire : il n’y a nulle universalité
sans ancrage local, et pouvoir être soi-même est une condition de l’ouverture
aux autres48.
Comme des manifestations de type folklorique sont organisées à travers toute
l’Europe et que, souvent fondées sur les mêmes légendes et les mêmes réalités
concrètes, elles ne sont pas sans parenté, le développement de réseaux
transnationaux, est un moyen populaire de « mettre de la chair » sur l’ossature
de l’Union européenne ; l’ossature étant les Etats-membres. Dans le même
ordre d’idées, la suppression des frontières internes, fait des relations et des
46
Cf. notamment Hector Feliciano, Le musée disparu. Enquête sur le pillage d’œuvres d’art en France par les
nazis, trad. S. Doubin, Paris, Gallimard Folio Histoire, 2008. Une enquête récemment menée dans 162 musées
aux Pays-Bas a permis d’identifier 139 œuvres d’art dérobées à des familles juives par les nazis, cf. Agence
Belga, 31/10/2013.
47
Je me suis beaucoup battu pour que le Musée de Nantes restitue à la cathédrale de Tournai, un Rubens que
les soldats de la République avaient purement et simplement volé. Un texte, en ce sens, a été, sur ma
proposition, voté à l’unanimité par le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sur la problématique de
la restitution des œuvres d’art, cf. Emmanuel Pierrat, Faut-il rendre les œuvres d’art ?, Paris, CNRS, 2011.
48
Cf. la note ajoutée en 1986 et intitulée Généralisation tardive, par Louis Dumont à son ouvrage de référence
ère
consacré au folklore, La tarasque, Paris, Gallimard Sciences humaines, 1987 (1 éd. 1951), p.233 et sq.
25
projets « transfrontaliers » entre les Etats-membres, de multiples foyers
potentiels pour une culture « transeuropéenne ».
J’ai évoqué des pistes en matière d’enseignement ; plus particulièrement en
relation avec les racines historiques de l’Europe. Au début de mon exposé,
j’avais en outre insisté sur l’autre dimension de la connaissance humaine :
l’espace, autrement dit le territoire. Les citoyens qui donnent vie au continent
européen doivent arpenter celui-ci. La suppression des barrières nationales,
l’effondrement du Rideau de fer, la réunification d’Etats que l’Histoire et le
communisme avaient séparés…, ont ouvert des horizons européens nouveaux.
Nous devons pouvoir nous les approprier, les rendre pleinement nôtres. Le
territoire de l’Union européenne - nous n’y sommes pas encore habitués - est à
connaître et à découvrir. Comme l’a été le territoire américain.
Le cinéma européen peut, comme l’a été le cinéma américain, mais avec ses
spécificités bien sûr, être le miroir symbolique de cette découverte et de cette
appropriation. Il ne sera plus seulement la mise en images de nos Histoires
nationales respectives, mais il sera un cinéma ouvert sur les espaces, le voyage,
le road-movie : découverte des villes d’Europe, non plus comme lieux
d’enfermement, non plus arrêts, mais lieux de passage. Les villes européennes
seront, à la différence de la Prairie perdue, notre géographie retrouvée. Pour
cela, il faut une politique européenne du cinéma qui ait deux objectifs
principaux : la création de films, la capacité pour les Européens de voir ces
films.
A l’heure de la société techno-médiatique, des media européens sont
absolument indispensables. Il n’y a aujourd’hui aucun media susceptible de
faire partager les principes essentiels de la construction européenne. Seules
existent une chaîne de télévision franco-allemande (Arte), et une organisation
des chaînes publiques nationales qui a son siège principal à Genève, donc endehors de l'Union. Le téléspectateur européen n’a, sur quelque support
technique que ce soit, qu’un accès très limité à une programmation porteuse
de l’unidiversité européenne : émissions, films, débats, connaissance mutuelle
des populations…49
49
Richard Miller, Wim Wenders, Fabian Maray, Visages du cinema européen, Bruxelles, Luc Pire, 2003. Cf.
ème
également, Richard Miller, Le 7 art de la démocratie, in L’éthique de la liberté, Bruxelles, Luc Pire, 2007, p. 99
et sq.
26
Les organismes publics de radio-télévision des différents Etats-membres
doivent, dans leur cahier des charges, contrat de gestion ou autre, inclure une
mission de service public axée sur l’appartenance européenne des citoyens. Il
doit s’agir d’une obligation de production et de diffusion (quota significatif de
films, de documentaires, d’émissions d’informations et d’analyse,… d’origine
européenne, à des heures de grande écoute), vérifiable par un organe de
régulation européen.
Cette obligation de service public doit inclure la diffusion d’œuvres et
d’émissions en version originale, également sous-titrées, de façon à faciliter
l’apprentissage et la maîtrise de plusieurs langues européennes.
La procédure du Droit d’Initiative Européen qui devait permettre aux citoyens
des différents Etats-membres d’influer sur les politiques européennes,
moyennant des pétitions recueillant un million de signatures, s’est soldée par
un échec complet. Elle doit être entièrement revue, afin de donner pleine
satisfaction à toutes celles et à tous ceux qui veulent encore penser que
l’Europe n’est pas le problème, mais la solution.
Ma conclusion sera sous forme de réponse à ceux qui, comme Alain
Finkielkraut50, évoquent le célèbre texte d’Ernest Renan – Qu’est-ce qu’une
nation ? - au secours de leurs tremblotements nationalistes. Le texte de Renan
est exemplaire. Tout ce qu’il avance de la nation, je m’y rallie : « Une nation est
une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une,
constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre
dans le présent. L’une est la possession d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est
le consentement actuel, le désir de vivre ensemble… »51. Simplement, cette
lucidité dans l’analyse, cette rigueur dans l’argumentation c’est à l’Europe qu’il
faut aujourd’hui les appliquer. Pour trois raisons.
D’abord, c’est en 1882 que Renan, en Sorbonne, a présenté son texte, c’est-àdire dans la méconnaissance – et pour cause – des deux Guerres internationales de 1914 et de 1940 et de leurs conséquences. Ensuite, la réalité
géopolitique du 21ème siècle, j’y ai suffisamment insisté, rend nécessaire pour
garantir la paix et notre sécurité de s’unir à l’échelle du continent européen. Et
50
Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013. Cf, également les trois pages racoleuses que lui
consacre William Bourton dans le quotidien Le Soir, Bruxelles, 30/10/2013.
51
Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, Paris, Mille et une nuits, 1997, p. 31.
27
enfin, parce qu’il faut aussi avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que
c’est ce que Renan lui-même avait prédit : « Les nations ne sont pas quelque
chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération
européenne probablement les remplacera »52.
Richard Miller
52
Op. cit., p. 33.
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