L`enseignement de l`orthographe en FLE

L`enseignement de l`orthographe en FLE
Impr. Rapidoffset, Le Locle
54
2011 | No 54
Institut des sciences
du langage et de la
communication
Maud Dubois, Alain Kamber
& Carine Skupien Dekens (Eds)
L’enseignement de l’orthographe en FLE
L’enseignement de l’orthographe
en FLE
T r a v a u x
n e u c h â t e l o i s
d e
l i n g u i s ti q u e
TRANEL (Travaux neuchâtelois de linguistique)
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2011
Tous droits réservés
ISSN 1010-1705
Travaux neuchâtelois de linguistique
N° 54, 2011 • ISSN 1010-1705
Table des matières

Maud DUBOIS, Alain KAMBER & Carine SKUPIEN DEKENS
Avant-propos ------------------------------------------------------- 1-6

Daniel LUZZATI
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux
de référence pour le français -------------------------------------- 7-19

Martha MAKASSIKIS & Jean-Christophe PELLAT
Les étudiants natifs et allophones face à
l’orthographe française: le cas des
homonymes ------------------------------------------------------ 21-48

Saliha AMOKRANE
Du lien entre la maîtrise du système
phonologique et les compétences
orthographiques -------------------------------------------------- 49-61

Danièle GEFFROY KONŠTACKÝ & Sylva NOVÁKOVÁ
De la phonologie à la graphie vers leur
synergie: une expérience tchèque -------------------------------- 63-72

Claire FONDET & Fabrice JEJCIC
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour
l’apprentissage de l’orthographe française ---------------------- 73-92

Christian SURCOUF
L’enseignement et l’apprentissage de la
conjugaison en FLE: comment réduire les
difficultés engendrées par l’orthographe ------------------------ 93-112

Jeanne GONAC’H & Clara MORTAMET
Pratiques orthographiques en français
d’étudiants étrangers: le cas d’étudiants
hispano-américains et afghans ------------------------------- 113-127
IV

Jean-Marc DEFAYS & Frédéric SAENEN
De l’incidence du cotexte sur les choix
orthographiques en FLE: étude de cas ------------------------ 129-146

Claude GRUAZ
Pour une méthode active de remédiation
orthographique pour des apprenants
allophones ---------------------------------------------------- 147-157

Marie-Claude LE BOT & Elisabeth RICHARD
Pour une analyse morphologique des
productions écrites d’élèves FLS ------------------------------ 159-172
Adresses des auteurs ---------------------------------------------- 173-174
Comité de lecture ------------------------------------------------------- 175
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 1-6
Avant-propos
Maud DUBOIS, Alain KAMBER & Carine SKUPIEN DEKENS
Institut de langue et civilisation françaises, Université de Neuchâtel
L’apprentissage de l’orthographe constitue à l’évidence une difficulté
majeure pour les apprenants du français allophones. Par ailleurs,
l’orthographe étant un critère de sélection sur le marché du travail et un
facteur de stigmatisation sociale, on peut légitimement considérer
l’acquisition de cette compétence comme prioritaire pour des étudiants
allophones qui peuvent être amenés à poursuivre un cursus universitaire ou
à exercer une activité professionnelle dans un pays francophone.
Il semble que la pratique de l’enseignement de l’orthographe en FLM et en
FLE n’ait pas toujours su tenir compte des spécificités du public visé,
considérant que les zones orthographiques problématiques étaient les
mêmes pour les francophones et les allophones. Ainsi, dans un certain
nombre de manuels, les règles étaient présentées par difficulté croissante,
puis venaient des listes d’exception, et des exercices. Dans la mesure où
l’on élabore un enseignement spécifique pour allophones, on se trouve
confronté à des choix méthodologiques. Depuis les travaux de Catach
(1980), on prend davantage en considération la structure complexe de la
langue à enseigner, mettant l’accent sur l’un ou l’autre des systèmes
(phonogrammique, morphogrammique et logogrammique) de l’orthographe
française. Les travaux présentés ci-dessous viennent enrichir cette
approche, en la nuançant et en la complétant, et en apportant des
éléments nouveaux, notamment la mise en valeur de la langue maternelle
et des connaissances préalables des apprenants.
Adopter une approche plurisystémique
Si l’on veut décrire la compétence orthographique d’apprenants allophones
d’une part, et permettre à ceux-ci d’améliorer leurs compétences d’autre
part, il faut impérativement intégrer des facteurs tels que le rapport – ou la
tension – entre la phonie et la graphie, les connaissances de la
morphosyntaxe et de la sémiographie, mais également les compétences
extralinguistiques.
Daniel LUZZATI explique pourquoi la maîtrise de l’orthographe est
considérée, dans les référentiels se fondant sur les descripteurs du CECR,
comme une composante des compétences de l’écrit de l’apprenant, et non
2
Avant-propos
comme une compétence spécifique autonome. A ce jour, les descriptifs des
quatre niveaux A1, A2, B1 et B2 (Luzzati 2004, 2007, 2008 et 2011) sont
prêts et présentent les objectifs possibles d’apprenants du français. La
hiérarchisation des niveaux de compétence intègre à la fois le rapport
graphèmes / phonèmes, l’homophonie lexicale, l’orthographe grammaticale
et la morphologie verbale. Les niveaux C en revanche s’avèrent beaucoup
plus difficiles à décrire, la maîtrise orthographique impliquant, à l’instar du
français langue maternelle, des variations d’ordre individuel. Ce manque
d’homogénéité ne permet pas non plus le recours aux descripteurs existant
pour le français langue maternelle. L’auteur insiste sur le fait que, loin de la
sacralisation dont l’orthographe fait l’objet en français, un niveau C se
distingue avant tout par des compétences réflexives, la maîtrise d’outils et
la capacité de l’apprenant à mobiliser les compétences qu’il a acquises.
C’est à partir de la complexité du système orthographique français, "plurisystème" ou "système de systèmes" (Catach, 1980) que Martha
MAKASSIKIS & Jean-Christophe PELLAT exposent leur recherche.
L’articulation entre les principes sémiographique (particulièrement
importants en français avec les lettres muettes, par exemple) et
phonographique, propre à chaque langue, devrait être prise en compte
dans les manuels d’orthographes, ce qui n’est pas toujours le cas pour ceux
du français. Selon les auteurs, le principe sémiographique est souvent
relégué au second plan. De ce point de vue, deux méthodes d’enseignement
de l’orthographe FLE sont examinées de façon critique, L’orthographe
progressive du français, niveau débutant (Chollet & Robert, 2004), et le
Manuel d’orthographe pour le français contemporain (Skupien Dekens,
Kamber & Dubois, 2011). Les auteurs présentent ensuite une enquête
visant à comparer les performances orthographiques des étudiants FLE à
celle des étudiants FLM, en particulier en ce qui concerne les homonymes.
Il en ressort essentiellement que les étudiants francophones commettent
plus d’erreurs logogrammiques et étymologiques que les étudiants
allophones qui, eux, commettent plus d’erreurs phonogrammiques. Les
auteurs concluent à la nécessité pour les concepteurs de manuels
d’orthographe (FLM ou FLE) de présenter les dimensions phonographique
et sémiographique de manière "à la fois séparée et combinée".
Tenir compte de la phonologie des langues maternelles
Les apprenants ayant une langue maternelle dont le système phonologique
est éloigné du français devraient pouvoir bénéficier avant toute chose d’un
enseignement de phonétique qui leur permettrait dans un deuxième temps
d’acquérir l’orthographe du français. Les expériences menées par les
auteurs des deux articles suivants parviennent à la même conclusion: sans
une bonne maîtrise de la phonologie du français, l’orthographe ne peut être
apprise efficacement.
Maud Dubois, Alain Kamber & Carine Skupien Dekens
3
A partir d’un corpus de productions écrites d’étudiants algériens en licence
de français comprenant trois activités distinctes (dictée, rédaction et copie
de texte), Saliha AMOKRANE examine si, à un niveau universitaire où elle
n’est plus enseignée, l’orthographe est réellement maîtrisée et quels sont
les problèmes rencontrés par les scripteurs. L’un des principaux résultats
de cette recherche est qu’un très grand nombre d’erreurs sont imputables à
une mauvaise maîtrise du système phonologique, et ce pour les trois types
de tâches demandées. Ces erreurs concernent essentiellement les
phonèmes vocaliques, qui diffèrent grandement entre le français et l’arabe.
L’auteure en déduit qu’un enseignement approprié de phonétique devrait
être dispensé aux étudiants arabophones au-delà de ce qui est prescrit
dans les programmes scolaires (Amokrane, 2007) et qu’il devrait exercer
aussi bien la discrimination auditive que la correction phonétique en
production orale.
Après avoir décrit les systèmes phonologiques et prosodiques du français
et du tchèque, Danièle GEFFROY KONŠTACKÝ & Sylva NOVÁKOVÁ montrent
comment les particularités du français posent des problèmes aux locuteurs
tchécophones, particulièrement dans la chaîne parlée: difficulté à
reconnaître des mots et à les segmenter, difficultés dans le passage d’un
graphème à plusieurs phonèmes, (notamment avec le e caduc). Une
expérience de terrain (sous la forme d’une dictée en première année de
pédagogie à l’Université) montre en effet que les problèmes principaux sont
dus à une mauvaise perception de la phonologie du français. En
conséquence, les auteures proposent un travail en amont permettant, dès
le début de l’apprentissage, l’acquisition systématique des compétences
phonético-phonologiques. Elles proposent également de ne pas se
contenter d’enseigner les mots isolément, mais de favoriser aussi la
prosodie. Elles présentent brièvement leur manuel, Entre nous (Nováková et
al., 2010 et 2011), dans lequel l’apprentissage commence de façon
exclusivement audio-orale.
Utiliser la transcription phonétique
Indépendamment de toute référence à la langue maternelle de l’apprenant,
l’enseignement de l’orthographe aurait tout à gagner d’un recours
systématique à l’alphabet phonétique. Ceci afin de permettre un
enseignement plus complet, qui intègre par exemple les phénomènes de
liaisons ou les lettres muettes, ou pour donner accès à un système plus
régulier et plus simple, celui de la morphologie verbale de l’oral.
Claire FONDET & Fabrice JEJCIC présentent leur logiciel OrthoFonic
construit sur une structuration scientifique du vocabulaire, notamment en
fonction de listes de fréquence, construites à partir d’enquêtes ou de
corpus informatisés, et qui font apparaitre une grande concentration du
4
Avant-propos
vocabulaire d’usage très courant. Ainsi, il s’agit de privilégier
l’enseignement des formes les plus fréquentes, qui constituent un "noyau"
du français. L’orthographe rectifiée y est privilégiée. Les différentes listes
sont présentées, avec leur transcription phonétique en Alfonic (voir
Martinet et al., 1983 et Martinet, 1989) et en API, ainsi qu’avec les
différentes utilisations didactiques possibles, grâce au codage spécifique
du logiciel. Le codage Alfonic est explicité, ainsi que les fonctions des divers
champs de la base de données. Les auteurs donnent ensuite des exemples
concrets d’utilisation en classe de la base de données, dans le cadre d’un
apprentissage spécifique notamment des graphies des finales, des liaisons,
des homophones, des accords des adjectifs ou de la morphologie des noms.
Ils appellent à une collaboration entre chercheurs et pédagogues, avec la
participation de spécialistes en traitement automatique des langues.
Partant du constat que l’acquisition des formes verbales écrites du français
est rendue plus difficile pour un apprenant allophone par le fait que ce
dernier doit à la fois intégrer les formes et leur orthographe, Christian
SURCOUF montre l’avantage que constitue l’apprentissage du système
verbal par ses formes orales transcrites en API: une comparaison des codes
écrit et oral met en évidence que la complexité orthographique du système
de conjugaison des verbes – accentuée par la manière de le présenter dans
les ouvrages de référence traditionnels – masque les régularités de l’oral
(voir Pouradier Duteil, 1997). L’auteur propose une classification des verbes
ainsi que des tableaux de formes verbales basés sur le code phonique
susceptibles d’être utilisés comme une passerelle vers l’apprentissage de
l’orthographe.
Bâtir sur les connaissances préalables
Une autre tendance qui se dégage des contributions de ce volume est
l’importance de la langue maternelle et des connaissances préalables des
apprenants.
Sur la base d’un corpus de textes d’apprenants de FLE produits dans deux
contextes distincts – Amérique hispanophone et Afghanistan –, Jeanne
GONAC’H et Clara MORTAMET analysent les "zones orthographiques
problématiques" de ces apprenants, adoptant l’hypothèse selon laquelle la
ou les langue(s) présente(s) dans leur répertoire peuvent influencer les
erreurs commises (voir aussi Mortamet & Gonac’h, 2011), quantitativement
différentes de celles de scripteurs natifs. Il s’agit ici de comparer les
performances d’apprenants dont la langue maternelle est proche du
français – l’espagnol – ou au contraire très éloignée – le dari – pour des
erreurs concernant le marquage du genre et du nombre ainsi que des
erreurs phonographiques. Les auteures montrent que si des points
communs peuvent être mis au jour, il existe bel et bien des différences
Maud Dubois, Alain Kamber & Carine Skupien Dekens
5
spécifiques liées au système propre des langues sources concernées.
A partir d’un corpus de productions écrites de vingt étudiants de FLE de
niveau B1 et de nationalités diverses, Jean-Marc DEFAYS et Frédéric
SAENEN examinent les divers facteurs qui interviennent dans l’acquisition
de l’orthographe. L’influence de la langue maternelle (voir Castelloti, 2005),
le rôle que peuvent jouer certaines langues relais (à l’instar de l’anglais),
mais également la capacité à prendre en compte le cotexte d’un mot sont
des éléments cardinaux de la performance écrite. En opérant un test en
deux phases distinctes (mots isolés / mots en contexte), les auteurs
montrent ainsi que la contextualisation d’un mot sur un axe syntagmatique
peut aider les apprenants à l’orthographier correctement, mais qu’elle reste
insuffisante dans certains cas, notamment en ce qui concerne les marques
du pluriel. Ces erreurs indiquent que le sens de la phrase reste opaque pour
les apprenants, mais aussi que l’articulation simultanée de l’orthographe
d’usage et de l’orthographe grammaticale constitue une difficulté majeure
pour eux.
Claude GRUAZ propose une approche de l’enseignement de l’orthographe
du français à des apprenants étrangers qui valorise le plus possible les
compétences orthographiques et les automatismes déjà en place. L’analyse
des écarts, sur la base de textes produits par les apprenants, permet
d’identifier leurs sources (erreur de prononciation, problème purement
graphique, aspect morphologique ou de marquage spécifique), d’établir un
profil orthographique et de proposer un processus de remédiation à
l’apprenant (voir Crefor Haute-Normandie, 2009). L’auteur insiste sur la
nécessité de mener une réflexion avec l’apprenant sur sa représentation de
l’orthographe et de ses propres difficultés, puis sur la mise en évidence de
régularités dans le système orthographique, à partir de ses connaissances
préalables. Le rôle du formateur est d’entraîner l’apprenant à manipuler la
langue (par substitution et analogie), pour qu’il puisse réactiver certaines
connaissances et découvrir les grandes régularités du système.
Examinant un corpus de textes produits par des élèves majoritairement
turcophones d’un collège breton, Marie-Claude LE BOT et Elisabeth
RICHARD ont pour objectif de décrire et d’expliquer les erreurs commises
par des scripteurs que leur performance met en grande difficulté scolaire
alors même que leur maîtrise du code oral est satisfaisante. L’analyse
s’appuie sur l’hypothèse que les erreurs ne sont pas seulement des écarts
fautifs par rapport à une norme, mais qu’elles révèlent des stratégies
cohérentes dans le cadre d’un apprentissage en cours (Cogis, 2002). Les
auteures montrent que cette approche permet de réduire l’image négative
véhiculée par ces textes et de mettre en évidence les acquis de ces élèves
dans le code graphique, mais également de mieux cerner leurs lacunes,
notamment la maîtrise de la morphologie verbale et nominale (Besse &
Porquier, 1984).
6
Avant-propos
A travers des approches diverses, les travaux réunis dans ce volume
démontrent la nécessité de changer la perspective de l’enseignement de
l’orthographe FLE, et de mettre l’apprenant au centre du processus, avec
sa langue, sa phonologie, ses stratégies et ses tentatives d’appropriation
de l’orthographe française.
Bibliographie
Amokrane, S. (2007): Pour améliorer la maîtrise de l’orthographe en FLE/FLS… renforcer
l’enseignement de la phonétique. In: les Annales de l’université d’Alger, n°17 tome, 31-37.
Besse H. & Porquier R. (1984): Grammaires et didactique des langues. Paris (Hatier).
Castelloti, V. (2005): La
(CLE International).
Langue
maternelle
en
classe
de
langue
étrangère.
Paris
Catach, N. (1980): L’Orthographe française. Paris (Nathan).
Chollet, I. & Robert, J.-M. (2004): Orthographe progressive du français, niveau débutant. Paris (CLE
International).
Cogis, D. (2002): Comment le genre graphique vient aux enfants. In: Hass, G. (dir): Apprendre,
comprendre l’orthographe autrement de la maternelle au lycée, CRDP Bourgogne, 19-42.
Crefor Haute-Normandie, coordination Mercier J.-P., direction Gruaz, C., collaboration Bottois, F.,
Chesnel, C. & Funkiewiez, F (2009): Recherche-action Orthographe et illettrisme.
(http://www.crefor-hn.fr/sites/default/files/Recherche_action_orthographe.pdf)
Luzzati, D. (2004): Chapitre 8: "la matière graphique". In: Niveau B2 pour le français, un référentiel,
289-326, Beacco, J.-C., Bouquet, S. & Porquier R. (dir.). Paris (Didier).
Luzzati, D. (2007): Chapitre 8: "la matière graphique". In: Niveau A1 pour le français, un référentiel,
139-155, Beacco, J.-C. & Porquier R. (dir.). Paris (Didier).
Luzzati, D. (2008): Chapitre 8: "la matière graphique". In: Niveau A2 pour le français, un référentiel,
139-155, Beacco, J-.C & Porquier R. (dir.). Paris (Didier).
Luzzati, D. (2011): Chapitre 8: "la matière graphique". In: Niveau B1 pour le français: un référentiel,
Beacco, J.-C., Blin, B., Houles, E., Lepage, S. & Riba, P. (dir.). Paris (Didier).
Martinet, A. & J., Villard, J., Boyer, D. & Dominici, G. (1983): Vers l’écrit avec Alfonic. Paris
(réédition 2006, Association RAPHAEL).
Martinet, A. (1989): Alfonic au plus près de l’orthographe. In: Liaison Alfonic, fascicule 2, 7-12.
Mortamet, C. & Gonac’h, J., (2011): Variation orthographique en français: le cas des non-natifs. In:
Schnaffer, I. & Bertrand, O. (dirs.): Variétés, variations et formes du français. Paris (Les
éditions de l’école Polytechnique).
Nováková, S., Kolmanová, J., Geffroy Konštacký, D. & Táborská, J. (2009): Le français ENTRE NOUS
1. Plzeň (Fraus).
Nováková, S., Kolmanová, J., Geffroy Konštacký, D. & Táborská, J. (2010): Le français ENTRE NOUS
2. Plzeň (Fraus).
Pouradier Duteil, F. (1997): Le Verbe français en conjugaison orale. Francfort/Main (Peter Lang).
Skupien Dekens, C., Kamber, A. & Dubois, M. (2011): Manuel d’orthographe pour le français
contemporain. Neuchâtel (Alphil – Presses universitaires suisses).
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 7-19
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de
référence pour le français
Daniel LUZZATI
LIUM, Université du Maine
In the framework of the CEFR, language versions for French devotes a chapter from A1
to "graphic material". These chapters are designed according to phonology,
vocabulary –especially homophones –, grammatical words and verbal features. A1/A2
& B1/B2 are now completed. Thus, it becomes interesting to ask a few questions:
 Is the title "matière graphique" relevant?
 Prejudgements (plan, verbal morphology by basis...) are they timely?
 Is the hierarchy of skill levels working with spelling?
 Is the skill levels succession expected by the CEFR working with spelling?
 What could be C reference levels?
Introduction
Pour l’élaboration des chapitres consacrés à la Matière graphique du
français dans les référentiels issus du CECR1, nous sommes parti de l’idée
que les difficultés de l’écriture du français peuvent s’expliquer par un
principe relativement simple: les mots latins, qui ont conservé le même
nombre de syllabes en italien, espagnol, portugais, roumain... se sont
systématiquement réduits en français. En général, l’accent est demeuré au
même endroit, mais les syllabes postérieures (et parfois antérieures) ont
disparu ou se sont amuïes, notamment à l’oral: asinum a donné âne, regem
est devenu roi, nominem s’est réduit en nom; caballus, au lieu de donner
cavallo (caballo, cavalo...) est devenu cheval, ou plutôt /∫fal/ avec la
disparition du schwa, qui induit en outre des assimilations2. On aboutit
ainsi à un recours massif, d’une part à des morphèmes grammaticaux liés
qui ne s’entendent pas (nie, nies, nient), et d’autre part à une surabondance
de mots/formes monosyllabiques homophones hétérographes (nid, nids, ni),
en concurrence parfois avec des séquences de mots grammaticaux (n’y). On
peut illustrer cette caractéristique du français à l’aide de la Figure 1.
1
Dans Luzzati (2004, 2007, 2008, 2011) nous avons rédigé les chapitres correspondants dans
les niveaux de références pour le français parus chez Didier (Niveaux A1/A2/B1/B2 pour le
français, un référentiel).
2
Indépendamment du fait qu’une forme cavale demeure en usage.
8
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de référence pour le français
Français
Consonnes
Italien
24
14
4
15/10
20
5
255/150
480
70
3,33%
35%
62%
4,97
0,47
0,65
17/15
Voyelles
Nombre de combinaisons-mots C/V
% combinaisons-mots vides
Anglais
3
5
Nombre moyen de combinaisons-mots
ou "taux de confusion"
Fig.1: taux de confusion des séquences C/V en français, anglais et italien, issus de Luzzati (2010: 37)
En d’autres termes, l’écriture de l’anglais est difficile parce que la relation
phonèmes/graphèmes est particulièrement complexe, du fait d’un système
phonologique très riche, qui produit un nombre de combinaisons-mots
important, dont plus du tiers reste inexploité. La complexité de l’écriture
française est la conséquence à la fois d’une relation phonèmes/graphèmes
complexe et d’une multiplication des homophones monosyllabiques qui,
outre qu’elle va croissant du fait de l’émergence des voyelles opposées,
impose une hétérographie nécessairement ardue, ce que dénote un "taux
de confusion" près de 10 fois supérieur à celui de l’anglais ou de l’italien,
avec un nombre très faible de combinaisons-mots inexploitées. En italien,
l’écriture ne pose guère de problème, que ce soit pour les italophones ou
pour les apprenants étrangers, dans la mesure où ce qui s’écrit s’entend et
ce qui s’entend s’écrit, avec une faible proportion de mots monosyllabiques,
et une majorité de combinaisons-mots inexploitées.
Pour le français, la maîtrise de l’orthographe ne pose pas les mêmes
problèmes en FLE qu’en langue maternelle, à tel point qu’on peut penser
que c’est essentiellement la maîtrise d’une langue étrangère qui pourrait
aider les apprenants francophones à pallier certaines de leurs difficultés.
Dès lors qu’on peut les traduire aisément, les homophones grammaticaux,
seuls (a/à, et/est/ai/ait/aie/aies/aient, ce/se, on/ont, son/sont,
ses/ces/c’est/s’est/sait…) ou en séquence (la/l’a, les/l’est/l’ai, qui la/qui
l’a/qu’il a/qu’il la/qu’il l’a…), deviennent massivement transparents, avec
accès direct au sens, sans avoir à passer nécessairement par une case
grammaire. De ce fait ils constituent a priori moins une difficulté majeure
en FLE que les morphèmes grammaticaux muets, ou bien que les
homophones lexicaux, qui posent des problèmes considérables, en relation
avec la maîtrise de leur sens.
3
L’existence des consonnes /ɲ/ et /ŋ/ étant discutable, le français standard comporte entre
15 et 17 consonnes.
4
Les 5 voyelles opposées (/ε̃/ et /œ̃/, /e/ et //, /‫כ‬/ et /o/, /ø/ et /œ/, /a/ et /ɑ/) étant de moins en
moins discriminées, le système vocalique actuel du français standard comporte entre 10 et
15 voyelles.
5
Nous entendons par "combinaison-mot C/V" les mots composés d’une consonne et d’une
voyelle (jeu, jet, gît, jus, joue, gens, jeun, jonc par exemple), et les "combinaisons-mots
vides" sont les séquences C/V qui ne correspondent à aucun mot possible (/ʒo/ ou (/ʒ‫כ‬/ par
exemple).
Daniel Luzzati
9
On comprend dès lors que, dans le cadre de la construction de référentiels
pour le français, il ait fallu construire un chapitre spécifique, consacré à
l’orthographe. Cela posait un certain nombre de problèmes qu’il fallait
résoudre dans le cadre contraint de la constitution de référentiels à partir
des descripteurs du CECR (cf. annexe 1), les référentiels en question ayant à
considérer la maîtrise de l’orthographe comme une des composantes des
compétences de l’écrit, et non comme une compétence spécifique et
autonome.
1.
La matière graphique
Les chapitres en question s’intitulent matière graphique, ce qui pointe sur
deux compétences distinctes: d’une part il s’agit de lire, à voix basse
comme à voix haute (compétence orthoépique, commune à toutes les
langues); d’autre part, il s’agit de maîtriser les pièges de l’écriture
(compétence orthographique, dont la difficulté et le statut sont particuliers
avec le français). Cela évoque ensuite l’ensemble des moyens utilisés pour
écrire une langue. Matière, comme matériau, renvoie à quelque chose de
massif, de plus naturel (de moins artificiel si on veut) que l’orthographe. La
matière graphique est un ensemble dont la complexité est difficile à sonder,
un ensemble à l’intérieur duquel on puise, sans nécessairement savoir
pourquoi. Si on évoque une matière graphique, on lui présuppose en outre
un "contraire", un "pendant" ou un "reflet": la matière sonore. On peut en
somme penser l’écrit de deux manières différentes: comme la transposition
de l’oral ou comme un système autonome, comme le font Anis et al. (1988)
ou Catach (1991).
L’expression peut convenir à toutes les langues, à la différence
d’orthographe. Ailleurs, on parle en général non pas de respect d’une
norme, mais simplement de dire les lettres, d’épeler (spelling). Parfois,
comme en espagnol ou en italien, le mot existe, s’écrit sans h (ortografia), et
son usage correspond moins à une sacralisation de la norme graphique, qui
ne fait pas de problème, qu’à l’idée de graphie et d’écriture. Il s’agit en
somme essentiellement d’orthoépie et, à l’occasion seulement,
d’orthographe. En français, il s’agit surtout d’orthographe, et le mot se
décline: orthographier, orthographie, orthographique (famille qui ne
demande qu’à s’agrandir, avec orthographiquement, dysorthographie...).
Pour le français, l’orthographe est en somme bien davantage que l’écriture
ou la graphie: matière, discipline, domaine, voire religion ou position
idéologique, avec exercice fétiche à la clé, la dictée. Il était préférable, dans
les référentiels, de ne pas renvoyer d’emblée à cette sacralisation, même si
le terme est utilisé à l’intérieur des chapitres concernés.
Nous aurions pu certes recourir à l’expression code écrit, qui possède son
pendant, le code oral. Elle présuppose qu’il existe une convention
10
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de référence pour le français
exprimable et exécutable, et qu’en matière d’écriture, les choses peuvent
être explicites, sinon régulières. Mais le code en question aurait eu
l’inconvénient de porter une comparaison avec d’autres codes: le code de la
route ou le code civil par exemple, ensemble de règles exprimables,
constitutives de liens sociaux fondamentaux, dont le non respect, outre un
danger éventuel, donne lieu à des infractions dûment réprimées. Leur
maîtrise est réputée possible, quitte à recourir à une jurisprudence ample
et complexe. Un code écrit du français serait ainsi présupposé explicite et
réductible à un ensemble de "règles", érigeant ce concept comme un
sésame, alors qu’il peut apparaître comme fallacieux, notamment lorsqu’il
repose sur une maîtrise illusoire de la grammaire. Qui plus est, le non
respect d’un code écrit serait passible de sanctions, certes symboliques,
mais protectrices d’un lien social ainsi mis à mal: une faute d’orthographe
est certes en deçà d’un délit, mais néanmoins condamnable devant
certains "tribunaux" scolaires. L’expression présuppose en somme
l’existence d’une sentence orthographique, ce qui n’était pas le but
recherché.
Nous aurions pu enfin utiliser sémiographie (étymologiquement, l’"écriture
des signes"), qu’il faut comprendre comme la "représentation graphique du
sens linguistique", tel que défini par Fayol & Jaffré (2008: 94), dont le
pendant serait la phonologie. Mais on aurait alors placé les référentiels
dans un champ théorique, alors qu’il s’agit d’outils destinés à un public plus
large que les seuls linguistes.
2.
Les partis-pris
Le premier parti-pris est celui des référentiels. Il s’agit non pas de
construire un manuel d’orthographe mais de lister les objectifs possibles
d’un apprenant-utilisateur pour les 4 niveaux actuellement traités (A1, A2,
B1, B2), de façon à permettre à ceux qui ont à construire des curricula, des
manuel, des cours… de disposer d’un outil adaptable en fonction d’objectifs
et de publics divers. Le deuxième parti-pris a été celui de la méthode, qui a
consisté à commencer par le niveau B2 pour s’attaquer ensuite dans l’ordre
aux niveaux A1, A2 et B1, tout en traitant de la compétence graphique en
relation avec les autres. La présentation peut en effet prendre un aspect
réductionniste, pas la démarche ou les contenus. Les compétences
lexicales doivent renvoyer aux "fonctions générales et spécifiques"; les
compétences orthoépiques doivent s’appuyer sur le chapitre consacré à la
Matière sonore; l’orthographe des formes verbales renvoie aux
compétences grammaticales (ainsi, jusqu’à B2, le passé simple ne fait pas
partie des compétences visées). Le troisième parti-pris consiste à partir
des formes orales pour aller vers les formes graphiques. On présuppose
ainsi que les compétences graphiques ne sont pas des compétences
Daniel Luzzati
11
autonomes, qu’elles sont secondes par rapport aux compétences orales (en
réception comme en production), qu’elles doivent s’appuyer sur elles, et
qu’elles ne doivent pas passer nécessairement par une maîtrise des
concepts grammaticaux (français parlé et français grammatical normé ne
sont pas nécessairement convergents). Le quatrième parti-pris consiste à
accorder la primauté au sens sur la forme, aux signifiés sur les signifiants. A
partir des chapitres organisateurs initiaux sur les "spécifications" et les
"fonctions", qui font l’inventaire des compétences à maîtriser, on identifie
quelles sont les formes à acquérir.
Nous avons systématiquement organisé les chapitres Matière graphique en
4 sections, en recourant cette fois au concept d’orthographe, au sens de
norme graphique de référence, sans tenir compte des rectifications de
1990, dans la mesure où le nombre de points concernés, accents
circonflexes sur i exceptés, est trop faible pour les niveaux du CECR qui
nous occupent (de A1 à B2) :
- L’orthographe et la prononciation
- L’orthographe lexicale
- L’orthographe grammaticale
- L’orthographe des formes verbales
L’orthographe et la prononciation, c’est-à-dire la partie orthoépique, a été
organisée par phonèmes vocaliques et consonantiques. Les glides (/w/, /ɥ/
et /j/) ont été intégrés à la suite des phonèmes vocaliques, qui traitent
ensemble les voyelles opposées selon l’aperture, sauf /ε̃/ et /œ̃/: /e/ et //,
/‫כ‬/ et /o/, /ø/ et /œ/. Nous avons considéré 3 "niveaux" possibles, en
distinguant les "graphies de base", les "graphies occasionnelles" et les
"graphies rares" (en réduisant la classification à "graphies de base" et
"autres graphies" en A1 et A2), ce qui se rapproche des descriptions de Gak
(1976) ou Catach (1991) qui, d’une certaine manière, intégraient déjà l’idée
de niveaux de compétence.
La compétence lexicale consiste en un inventaire des homophones
hétérographes concernés par le niveau visé. Il ne s’agit pas en effet de
reprendre les items recensés dans les chapitres consacrés aux "fonctions
générales et spécifiques", mais de collationner ceux qui présentent des
difficultés orthographiques. Nous avons eu recours à des moyens
diacritiques, qui peuvent s’illustrer à partir des entrées suivantes: haut,
{os}, eau au, oh, ho, (aulx) ou pan, pend-s <pendre, (paon), (Pan6). Une série
6
Ces notations réclament bien évidemment un mode d’emploi, dont voici quelques
illustrations: "Les formes verbales sont indiquées avec des variations de désinence: entrees-ent <entrer renvoie aux formes j’entre, tu entres et ils entrent; entré+entrai-s-tent <entrer renvoie aux formes entré, entrés, entrée, entrées, j’entrai, j’entrais, tu entrais, il
entrait et ils entraient - Pour les adjectifs, les noms ou les participes, seules les formes du
masculin singulier seront indiquées, même si le féminin et le pluriel sont souvent
12
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de référence pour le français
ne sera présente que si 1 item au moins relève du niveau considéré et, s’il y
en a plusieurs, elle apparaîtra plusieurs fois (aux entrées au, eau et haut par
exemple). Elle peut toutefois inclure, entre parenthèses, des items relevant
d’un niveau supérieur: l’importance d’une graphie se perçoit par rapport à
l’ensemble du système. La majuscule signale les noms propres. Pour les
formes verbales, il faut indiquer leurs variations ainsi que l’infinitif, ce qui
se présente par exemple de la manière suivante: dit, {dix}, di+dis+dit <dire,
ou été, été+étais-t-ent <être, (étaie-es-ent <étayer), (étai). Parfois enfin il
existe, sinon plusieurs formes de certains items, du moins plusieurs
prononciations possibles ({os} par exemple). Les listes concernent les mots
que l’apprenant-utilisateur est censé reconnaître, entre autres parce qu’il
est censé savoir s’il maîtrise ou non leur sens. La capacité à les produire (vs
orthographier) constitue une cible variable, en fonction des utilisations des
référentiels.
L’orthographe grammaticale est abordée autant que possible à partir de
l’oral, en listant les morphèmes grammaticaux monosyllabiques et les
séquences de mots grammaticaux ambiguës. La variabilité est abordée tout
d’abord en listant les morphèmes invariables, puis les variations en genre
et en nombre. Ces dernières sont abordées comme si la forme neutre était
le masculin singulier, angle sinon le plus usuel, du moins le plus attendu. On
évoque donc les marques, audibles et muettes, d’une part du féminin
grammatical, d’autre part du pluriel grammatical.
Pour décrire la compétence morphologique relative aux formes verbales, et
notamment aux radicaux, nous n’avons pas utilisé la subdivision
traditionnelle en "groupes", évoquant simplement les verbes en -er, en -ir
ou en -r(e). Nous avons préféré la description par bases, issue de Pinchon &
Couté (1980), qui permet de classifier les verbes en fonction du nombre et
de la distribution (suivant les temps et les personnes) des bases orales
qu’ils comportent. Elle correspond à une approche de l’orthographe fondée
sur les formes orales. Pour les utilisateurs des référentiels, elle permet
également de s’appuyer sur certaines personnes davantage que sur
d’autres, notamment en production: la personne 3 (il/elle) est évidemment
d’un emploi beaucoup plus fréquent que la personne 4 (nous), à laquelle
elle peut d’ailleurs se substituer, par l’intermédiaire de on. Elle fait en outre
apparaître d’emblée que les verbes les plus faciles (courir par exemple) ne
sont pas forcément les plus attendus, et que les verbes les plus difficiles
(ceux qui comportent le plus de bases, c’est-à-dire les plus "irréguliers")
sont aussi les verbes les plus courants (être, avoir, savoir, vouloir, pouvoir,
concernées: on indiquera mur, mûr, mûre (sans préciser murs, mûrs ou mûres), ou bien
entrée, entré+entrai-s-t-ent <entrer (sans préciser entrées – pluriel du nom et féminin
pluriel du participe – ou entrés) - On utilisera le codage par { } pour indiquer les mots à
prononciation multiple (six ou os par exemple), et / pour indiquer les mots à graphies
multiples (clé/clef ou soûl/saoul ou balaye/balaie par exemple)."
Daniel Luzzati
13
aller, faire), en l’occurrence ceux qui peuvent fonctionner comme
"auxiliaires".
3.
La hiérarchisation des niveaux de compétence
La hiérarchisation des niveaux de compétences, c’est-à-dire la répartition
section par section entre A1 et B2 est autant un résultat qu’un calcul. Elle
comporte d’ailleurs quelques fluctuations ou incohérences. En ce qui
concerne le rapport graphèmes/phonèmes, cela recoupe peu ou prou la
logique des 77 "graphèmes de bases" de N. Catach (1991) dès A1, puis des
quelque 133 graphèmes plus rares, en partie acquis entre A2 et B1, en
considérant que cette acquisition concerne pleinement la réception et
partiellement la production. La logique est double: il s’agit d’une part de
respecter le fonctionnement du système (en intégrant simultanément par
exemple les m devant b/p pour la graphie des nasales), et d’autre part la
prééminence des signifiés, portée par les "fonctions générales et
spécifiques". Ainsi, dès lors que chien ou rien apparaissent en A1, la graphie
en pour [ε̃] s’impose, et la fréquence des mots visés importe davantage que
celle des seuls graphèmes. En la matière, la hiérarchisation des niveaux de
compétence suit une courbe non linéaire: 76 graphèmes en A1, 94 en A2, et
119 en B1 et 124 en B2. Autrement dit 61% des graphèmes-cibles recensés
dans B2 doivent être reconnus dès A1, 75% (+14%) à compter de A2, 96%
(+26%) à partir de B1, B2 n’en ajoutant que 4%. A titre d’exemple, on
trouvera en Figure 2 un cas vocalique, et en Figure 3 un cas consonantique.
[ε̃]
Graphie de base
Graphies fréquentes
Graphies occasionnelles
exemples
in
ain
vin, inscrire
pain, vaincre
ein
en
im
aim
yn
ym
plein, peindre, rein
chien, rien
impair
faim
synthèse
symbole
niveaux
A1
A2
B1
Fig.2: exemple de hiérarchisation de la relation phonème-graphème pour un phonème vocalique
14
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de référence pour le français
[k]
Graphies de base
Graphies occasionnelles
Graphie rare
exemples
c
qu
k
q
cc
ch
ck
cqu
cch
curieux, couper
chaque, quand
kilo
coq, cinq
occasion, occuper
orchestre, chœur
ticket, bifteck
acquérir, grecque
saccharine
niveaux
A1
A2
B1
B2
C
Fig.3: exemple de hiérarchisation de la relation phonème-graphème pour un phonème consonantique
Alors qu’en matière de graphèmes, plus on "monte" dans les niveaux, moins
il y a de nouveaux graphèmes, c’est l’inverse pour l’homophonie lexicale: 214
entrées dès A1, 556 à compter de A2, 1290 à partir de B1, et 2097 en B2.
Autrement dit, 10% des entrées-cibles recensées dans B2 doivent être
reconnues dès A1, 26% (+16%) en A2, 61% (+35%) en B1, B2 ajoutant les
39% restantes. A cet aspect quantitatif s’ajoute une perspective qualitative:
pour chaque entrée, le nombre de termes mentionnés augmente, en
relevant les phénomènes d’homophonie des niveaux ultérieurs: sol est
évoqué dès A1, dans la mesure où il y a une confusion possible et à venir
avec sole et saule, qui n’apparaissent en tant que tels qu’en B2; on va
trouver lait, les (laid) en A1 et A2, et lait, les, laid (lai, laie, lais, lei, lé, lès, lez)
en B1 et B2. Que ces derniers termes relèvent un jour de C1, C2, ou même
C2+, ne change rien au fait que l’importance de la discrimination graphique
lait, les, laid est corrélée à l’ampleur de l’homophonie sous-jacente, qui
s’étend en outre à la morphologie liée (l’es-t, l’ai-e-s-nt).
Celle-ci dépend de l’orthographe grammaticale, qui relève tout d’abord
cette homophonie des mots grammaticaux, seuls ou en séquence. Comme
pour les graphèmes, l’essentiel apparaît dès A1 (23 entrées, contre 34 en
B2), mais, comme pour l’homophonie lexicale, il faut intégrer une
perspective qualitative: dans la séquence les / l’est / l’ai / l’est / l’es, l’es est
signalé en A1 et intégré à compter de B1, en même temps que l’ensemble
des morphèmes de personne 2. Compte tenu de la spécificité du français,
on a ensuite donné la liste des morphèmes grammaticaux invariables (45 en
A1, contre 79 en B2). A compter de B2 apparaissent 17 homonymes à double
genre (un/une mode). Pour le genre et le nombre, les procédés les plus
courants (-e féminin, -s/-x pluriel) apparaissent dès A1, et les réalisations
complexes à compter de B1 (magnifique/public, habile/subtil,
travail/portail, canal/bal, pluriel des adjectifs ou des noms composés…7),
en fonction de la présence des items dans les "fonctions générales et
spécifiques".
7
On aura compris que ce sont les variations de réalisation qui sont ici visées, que cela
concerne le singulier (*magnific-magnifique public-publique, *habil-habile, subtile-subtil…)
ou le pluriel (travails, travaux, *portaux-portails, *canals-canaux, bals-baux…).
Daniel Luzzati
15
Pour la morphologie verbale, l’ensemble du système (cf. Figure 4) est
présent dès A1. Ce qui change véritablement, c’est l’introduction des temps
verbaux. A1 et A2 ne comportent que le présent, qui autorise l’accès au
passé (passé composé) comme au futur (futur périphrastique). Les bases de
l’imparfait, du subjonctif présent et du futur simple apparaissent à compter
de B1. L’introduction de la base du passé simple et du subjonctif imparfait
est repoussée aux niveaux C, du fait notamment qu’elle a quasiment
disparu de l’oral. Morphologiquement, les temps composés sont considérés
comme n’ayant pas d’existence propre, c’est-à-dire qu’ils sont envisagés
comme des formes simples suivies d’un participe passé, forme verbale
adjective8. Dès A1, ceux-ci sont présentés comme partie intégrante des
formes finales en /e/ ou //, en /i/ et en /y/, c’est-à-dire en fonction de leurs
réalisations orales, en concurrence avec un ensemble circonscrit d’autres
formes verbales. Nous avons procédé de la même manière avec les
désinences du présent des verbes en /ε̃/ (craindre, peindre, tenir…), en /õ/
(fondre, rompre…), en /u/ (coudre, bouillir…), ou en /o/-/ø/ (valoir, vouloir…),
en les introduisant en fonction de l’apparition des verbes en questions dans
les "fonctions générales et spécifiques". Les particularités orthographiques
des formes verbales mentionnent dès A1 la notation des sons /s/, /k/, /g/
devant et /a/ et /o/ (ç/ge/qu/gu +a/o), le e muet dans les formes en voyelle +
-er (il crie, il sue…, mais il conclut) et l’impératif personne 2. Nous
introduisons les particularités relatives à l’imparfait (criions, gagniez…),
celles des participes passés en /y/ (dû) et des verbes en -dre à compter de
B1, en réservant les formes en -eler/-eter ou les verbes comme acquérir au
niveau B29.
8
L’accord du participe passé a d’ailleurs intérêt à être traité à la manière de Wilmet (1999) ou
de Cavanna (1989), c’est-à-dire en considérant le participe comme un adjectif qui s’accorde
lorsque le substantif support est connu, c’est-à-dire "placé avant", quel que soit
l’"auxiliaire".
9
Suivant la même logique, les formes en /y/ étant introduites dès A1, nous introduisons en B1
les formes spéciales des participes passés en /y/. Idem pour les verbes en –dre (plus haut
sont mentionnés en A1 des verbes comme craindre, fondre, coudre).
16
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de référence pour le français
Nombre de bases
Type
Une base
1B-type1
1B-type2
Deux bases
2B-type1
2B-type2
2B-type3
2B-type4
2B-type5
Trois bases
2B-type6
3B-type1
3B-type2
3B-type3
Quatre bases
Cinq bases
Irréguliers
(hors du système des bases)
4B
5B
>5B
Exemples
courir et composés
cueillir, verbes en -ure, -uer, -ouer
(conclure, jouer, suer)
verbes en –er (parler)
et en –ir (ouvrir, offrir)
Verbes en e/è+consonne+er
comme jeter, lever
Verbes comme payer
et croire, prévoir…
Verbes en –ier, comme prier,
ainsi que rire et ses composés
Verbes battre, mettre, pondre
vivre…
Verbes finir, lire, plaire…
Verbes partir, dormir, sentir
servir…
Verbes envoyer, voir, mourir …
Verbes devoir, recevoir, apercevoir
boire
Verbes venir, tenir, prendre
Verbes pouvoir et devoir
Verbes avoir, être, aller, faire, savoir
Fig.4: répartition des radicaux verbaux par bases
4.
Matière graphique et niveaux C
Avec les niveaux C, dont les référentiels n’existent pas actuellement, la
question orthographique prend en français une tournure particulière. Alors
que les descripteurs du CECR disponibles sont suffisants pour les niveaux
A et B, ils ne conviennent plus au-delà. Affirmer par exemple en C1 que "La
mise en page, les paragraphes et la ponctuation sont logiques et facilitants.
L’orthographe est exacte à l’exception de quelques lapsus" (voir annexe 1),
et en C2 que "Les écrits sont sans faute d’orthographe" fonctionne peutêtre avec l’espagnol ou l’italien, mais pas avec le français. D’une part, c’est
utopique et, d’autre part, l’importance accordée à la maîtrise graphique est
telle en français qu’il faut que les descripteurs en rendent compte. On peut
d’ailleurs se demander s’il ne faudrait pas reprendre les mêmes
descripteurs que pour le FLM qui, alors qu’ils divergent pour A et B,
convergeraient pour C.
Cela donnerait pour C1: "Connaît l’ensemble des exceptions et subtilités
relatives à l’orthographe, même s’il a occasionnellement besoin de temps et
de manuels spécialisés pour les mettre en pratique" (voir annexe 2), et pour
C2: "L’orthographe est totalement maîtrisée sans outils spécialisés. Est
capable de rectifier sans hésitation un texte éventuellement fautif". On
aboutit à une double contradiction: d’une part, la difficulté d’une parfaite
maîtrise de l’orthographe, pour les francophones comme pour les
Daniel Luzzati
17
apprenants étrangers, associée à un discours peu réaliste sur la question;
d’autre part, les limites du CECR dès lors qu’on touche aux niveaux C.
En effet, les descripteurs ci-dessus ne conviennent pas à bon nombre de
locuteurs et on est incapable de définir de façon réaliste ce qui est exigible
des secrétaires, des artisans, des cadres, des médecins... et des élèves.
Alors qu’il existe bien évidemment des compétences de niveaux C relatives
à l’écriture, ne serait-ce qu’en termes de lexique et d’aptitudes discursives,
il ne devrait plus y en avoir en orthographe, ou plutôt l’orthographe ne
devrait pas devenir une compétence supplémentaire discriminante. Avec le
français c’est tout le contraire qui se produit, et il demeure au-delà de B2
un nombre conséquent de difficultés qui peuvent amener à concevoir un
niveau C2+. Les rectifications de 1990, concernent d’ailleurs pour
l’essentiel, outre l’accent circonflexe sur le i, des phénomènes qui relèvent
des niveaux C. Qui plus est, la sacralisation de l’orthographe donne une
importance particulière à cette compétence, et les efforts consacrés à
surmonter les obstacles justifient en partie l’attachement de certains
enseignants de FLE vis-à-vis d’une compétence somme toute secondaire
au regard du CECR.
Il n’est pas anodin que l’élaboration des niveaux de référence par langue
s’arrête aujourd’hui au niveau B2, ce qui ferait des niveaux C une finalité
toute théorique. Le volume des connaissances à décrire devient abyssal;
deux niveaux ne suffisent plus et on voit rapidement émerger un C2+,
finalement destiné à héberger une hypothétique perfection; on est face à
quelque chose qui ne peut plus être homogène. Tel apprenant-utilisateur
développera des compétences en fonction de ses besoins qui pourront être
importants en compréhension orale et modestes en expression écrite. Tel
apprenant-utilisateur atteindra un C2+ dans l’ontologie restreinte qui est la
sienne, en demeurant bien en deçà pour tout le reste. Tel apprenantutilisateur ne conservera ses compétences que le temps qu’il les pratique
au meilleur niveau, et les verra évoluer au même rythme que ses besoins.
Comme le dit Riba (2010: 425-426), "la vraie compétence acquise du
locuteur de niveau C devrait être la possibilité de comprendre l’autre sans
se diluer en lui". Une vraie compétence graphique de niveau C consisterait
en somme, au-delà d’une hypothétique absence totale de "fautes", en une
conscience de leur valeur, une aptitude à les reprendre, voire à les
commenter. Une compétence de niveau C est une compétence réflexive, qui
amènerait moins à ne jamais se tromper qu’à savoir éviter les "fautes", en
fonction de leur nature comme des contextes, quitte à opérer les
vérifications nécessaires et à solliciter de l’aide. Une compétence de niveau
C consisterait également à disposer des outils, y compris grammaticaux,
propres à ne pas réitérer ses éventuelles erreurs, à faire de celles-ci un
processus vertueux, pouvant conduire à restructurer ses connaissances en
fonction des obstacles rencontrés. Une compétence de niveau C
18
L’orthographe dans l’élaboration des niveaux de référence pour le français
consisterait enfin à ne plus faire de l’orthographe un obstacle à une
utilisation large de l’ensemble de ses connaissances, à ne plus éviter
l’emploi d’un morphème lexical ou grammatical pour la seule raison qu’on a
un doute sur une double lettre ou sur un accord excessivement sophistiqué.
Bibliographie
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Beacco, J.C. (2007): L’approche par compétences dans l’enseignement des langues. Paris (Didier).
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Cahiers de l’Observatoire des pratiques linguistiques, No1. Orléans (Presses Universitaires
d’Orléans).
Brissaud, C., Jaffré, J.P., & Pellat, J.C. (dir) (2008): Nouvelles recherches en orthographe. Limoges
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Catach, N. (1991): L’orthographe française. Paris (Nathan).
Cavanna, F. (1989): Mignonne allons voir si la rose. Paris (Belfond).
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Luzzati, D. (2010): Le français et son orthographe. Paris (Didier).
Pinchon, J. & Couté, B. (1980): Le système verbal du français: descriptions et applications
pédagogiques. Paris (Nathan).
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européen commun de référence pour les langues Thèse, Paris 3.
Wilmet, M. (1999): Le participe passé autrement. Paris-Bruxelles (Duculot).
Daniel Luzzati
19
Annexe 1: descripteurs du CECR pour la compétence orthographique
générale, Conseil de l’Europe (2005: 92-93)
Déclinaison par niveaux de la "Maitrise de l’orthographe" (p. 93)
A1 Peut copier de courtes expressions et des mots familiers, par exemple des signaux ou
consignes simples, le nom des objets quotidiens, le nom des magasins et un ensemble
d’expressions utilisées régulièrement. Peut épeler son adresse, sa nationalité et d’autres
informations personnelles de ce type.
A2 Peut copier de courtes expressions sur des sujets courants, par exemple les indications
pour aller quelque part. Peut écrire avec une relative exactitude phonétique (mais pas
forcément orthographique) des mots courts qui appartiennent à son vocabulaire oral.
B1 Peut produire un écrit suivi généralement compréhensible tout du long. L’orthographe, la
ponctuation et la mise en page sont assez justes pour être suivies facilement le plus
souvent.
B2 Peut produire un écrit suivi, clair et intelligible qui suive les règles d’usage de la mise en
page et de l’organisation. L’orthographe et la ponctuation sont relativement exacts mais
peuvent subir l’influence de la langue maternelle.
C1 La mise en page, les paragraphes et la ponctuation sont logiques et facilitants.
L’orthographe est exacte à l’exception de quelques lapsus.
C2 Les écrits sont sans faute d’orthographe.
Annexe 2: descripteurs dérivés du CECR pour une compétence orthographique en français langue maternelle, Luzzati (2010: 239-240)
Déclinaison par niveaux d’une Maitrise de l’orthographe dans une perspective FLM
A1 Maitrise l’essentiel des signes du code écrit. Peut copier un court texte presque sans erreur.
Distribue correctement les blancs. Sait orthographier l’essentiel de son vocabulaire courant.
Peut transcrire l’essentiel des phénomènes d’accord, dès lors qu’ils sont audibles. Peut
produire un texte court parfaitement compréhensible.
A2 Connait l’ensemble des signes du code écrit. Copie sans erreur. Maitrise parfaitement la
distribution des blancs. Orthographie presque sans erreur l’essentiel du vocabulaire
courant, même s’il ne le pratique pas régulièrement. Respecte globalement les accords,
même ceux qui ne sont pas audibles. Peut produire un texte court pratiquement sans erreur
et un texte relativement long parfaitement compréhensible.
B1 Peut produire un écrit suivi, clair et intelligible qui suive les règles d’usage de la mise en
page, de l’organisation et de l’orthographe, même s’il aborde des sujets nouveaux. Peut
identifier dans ses textes l’essentiel des mots susceptibles de comporter des fautes et
parvient à en corriger une bonne part, avec les outils à sa disposition.
B2 Peut produire un texte long et structuré qui ne comporte plus que quelques erreurs
d’orthographe résiduelles et non systématiques. Maitrise la relecture d’un texte fautif et
parvient à le rectifier sans mal, à l’aide des outils à sa disposition.
C1 Parvient à varier l’approche discursive et à produire des textes dans une langue soutenue.
Connait l’ensemble des exceptions et subtilités relatives à l’orthographe, même s’il a
occasionnellement besoin de temps et de manuels spécialisés pour les mettre en pratique.
C2 Maitrise parfaitement les variations discursives et peut utiliser une langue recherchée
autant que de besoin. L’orthographe est totalement maitrisée sans outils spécialisés. Est
capable de rectifier sans hésitation un texte éventuellement fautif.
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 21-48
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe française: le cas des homonymes
Martha MAKASSIKIS & Jean-Christophe PELLAT
UR LILPA (Linguistique, langues, parole), Université de Strasbourg
As a mixed system, French spelling has both significant phonographic and
semiographic characteristics. Due to the impact of spelling structure on learning and
acquisition strategies, one must take into account these specificities when
elaborating teaching tools. Nonetheless, most FFL spelling textbooks focus on the
phonographic dimension and give little weight to semiography.
The survey on homonyms conducted among native and non native speakers of French,
studying at the University of Strasbourg, unveiled the better results of the latter in
writing logograms during a written examination. However, in gap filling exercises,
their success rate is significantly lower than that of natives, due to difficulties
encountered in vocabulary. Both groups relied heavily on meaning to write the
logograms they heard. This fact shows that the semiographic dimension gains
importance when phonography is powerless to help the writers.
Qui compare les manuels d’orthographe existants destinés à un public
endophone (Le Bled (1946) et O.R.T.H. (1979), par exemple) et allophone
(Orthographe progressive du français (2004) et Orthographe 450 nouveaux
exercices (2003)) est frappé par les choix des auteurs. On note en effet un
choix commun, l’étude des morphogrammes, qui semble dicté par la
structure de l’orthographe française, et un choix spécifique au public visé,
les logogrammes en français langue maternelle (FLM), les phonogrammes
en français langue étrangère (FLE). L’objectif de cette étude est de vérifier,
au moyen de deux expériences, si les zones orthographiques ciblées par les
concepteurs de manuels en fonction du public sont fondées et de mettre à
l’épreuve l’idée selon laquelle les logogrammes ("figures de mots"),
permettant de distinguer les homophones, sont moins aisés à acquérir
chez les étudiants natifs.
Après une mise au point sur les enjeux de l’apprentissage de l’orthographe
française et un aperçu du traitement de l’orthographe dans quelques
manuels de FLE, nous exposerons les résultats d’une double enquête: une
analyse de productions écrites et un compte rendu d’entretiens sur
l’orthographe et les stratégies de mémorisation des homonymes en
français.1
1
Le présent texte applique les Rectifications orthographiques de 1990.
22
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
1.
Les enjeux de l’apprentissage de l’orthographe française
1.1
L’incidence de la structure d’une orthographe sur les
apprentissages
Diverses observations tendent à montrer que la structure des orthographes
a une incidence sur les apprentissages et les stratégies d’acquisition.
Dorit Ravid (2001: 1) constate que, dans l’acquisition de l’orthographe,
"children are early on sensitive to the typological imperatives of their
language"2. Ils construisent en effet des stratégies parfaitement adaptées
aux traits typologiques de la langue dont ils doivent apprendre
l’orthographe. Pour acquérir la morphologie de l’hébreu, les enfants doivent
ainsi distinguer root, pattern et stem-and-suffixe structure3. La
connaissance orthographique se subdivise alors en quatre aspects
majeurs. Il s’agit d’abord de "mapping phonology onto graphemic
segments"4 (idem: 11), avec les problèmes de notation qui en découlent,
consonantiques et surtout vocaliques. Viennent ensuite "the conventions of
the orthographic system"5 (idem: 11) et les difficultés qu’entrainent
l’absence de notation vocalique et la démarcation des mots. Le troisième
aspect est à mettre en relation avec les "morphological regularities in the
spelling system"6 (idem: 12). Les "two morphological classes which are
reflected in the orthography – root letters and function letters"7 (idem: 20)
constituent une aide à l’acquisition de l’orthographe, mais "homophonous
root letters are clearly more difficult to spell correctly than homophonous
function letters"8 (idem: 24). Sur ce point, et pour mieux mettre en évidence
les spécificités de l’acquisition en hébreu, D. Ravid propose une
comparaison avec l’orthographe du néerlandais. Il s’avère, en effet, que
contrairement aux enfants hébreux, les "Dutch-speaking children"9
n’accordent guère d’intérêt à la morphologie, "because they do not need
morphological operations in order to construct words"10 (idem: 26).
2
"les enfants sont sensibles tôt aux impératifs typologiques de leur langue" (cette traduction
et celles qui suivent sont de notre initiative)
3
"la racine, le patron et la structure radical-et-suffixe"
4
"faire correspondre la phonologie aux segments graphémiques"
5
"les conventions du système orthographique"
6
"régularités morphologiques du système orthographique"
7
"deux classes morphologiques qui sont reflétées dans l’orthographe – lettres radicales et
lettres fonctionnelles –"
8
"les lettres radicales homophones sont manifestement plus difficiles à bien orthographier
que les lettres fonctionnelles homophones"
9
"enfants néerlandophones"
10
"parce qu’ils n’ont pas besoin des opérations morphologiques pour construire les mots"
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
1.2
23
La structure des systèmes d’écriture et de l’orthographe
française
Tous les systèmes d’écriture suivent deux principes directeurs: la
représentation du sens linguistique (principe sémiographique) et la
représentation des unités sonores, phonèmes ou syllabes (principe
phonographique). La linguistique structurale, suivant Ferdinand de
Saussure, a privilégié le principe phonographique, en donnant comme
modèle idéal de l’orthographe la transcription phonétique (position encore
défendue par V. Gak en 2001). Ce faisant, elle a relégué au second plan,
voire ignoré, le principe sémiographique, pourtant essentiel, puisque
l’écriture en tant que moyen de communication doit donner accès au sens.
En fait, les systèmes d’écriture reposent sur un compromis entre les
principes phonographique et sémiographique, qui résulte de l’histoire
particulière de la constitution de chaque système. On a évalué le degré de
transparence phonographique des orthographes utilisant les caractères
latins, en opposant le finnois, l’espagnol et le hongrois, les plus
transparentes, à l’anglais, au français et au danois, les plus opaques. D’un
autre point de vue, on peut distinguer les orthographes où la part de la
sémiographie est importante (anglais, chinois, français, japonais) et celles
où elle joue un rôle mineur (le turc par exemple). Bref, on peut dire que
pratiquement tous les systèmes d’écritures sont mixtes, combinant selon
des dosages différents la sémiographie et la phonographie.
L’orthographe française constitue elle aussi un système mixte, un
plurisystème ou "système de systèmes" selon N. Catach (1980). Si l’on peut
observer une forte régularité (à 96%) dans les correspondances
graphèmes-phonèmes (règles de prononciation), les correspondances
phonèmes-graphèmes (règles de transcription) sont plus irrégulières (71%,
selon Fayol & Jaffré 2008: 115). Cela tient à l’importance de la dimension
sémiographique de l’orthographe française: les lettres dites muettes jouent
un rôle à des niveaux linguistiques supérieurs (lexique et grammaire) et les
phonogrammes eux-mêmes sont utilisés à des fins sémiographiques
(Jaffré & Pellat, 2008). Selon les termes de N. Catach (1980), les
morphogrammes grammaticaux, qui ne sont pas toujours prononcés,
jouent un rôle essentiel dans la morphologie grammaticale, comme le -s
des pluriels nominaux (chants) ou de la 2e personne du singulier des verbes
(tu chantes) ou le -e du féminin (Emilie jolie). Les logogrammes (ou figures
de mots) permettent de distinguer la plupart des homophones lexicaux ou
grammaticaux du français, comme cygnes et signes, son et sont.
L’apprentissage de l’orthographe est conditionné par cette structuration
complexe. En français langue maternelle, on commence à construire un
modèle développemental sur certaines zones orthographiques, comme le
font C. Brissaud et alii (2006) sur l’acquisition des formes verbales en /E/ de
24
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
6 à 15 ans: au CP, le premier traitement des formes en /E/ est
phonographique (choix des graphèmes simples e et é), puis le traitement
morphographique est introduit progressivement, à commencer par le choix
du morphogramme -er dès la 2e année du primaire. L’écriture des
homophones constitue un autre problème majeur des scripteurs natifs,
comme nous le verrons ci-après.
1.3
Un exemple de structuration inadéquate du domaine orthographique dans un manuel de FLE
Pour bien apprendre l’orthographe française, il importe donc de bien
comprendre sa structure. Or, il se trouve que souvent la structure de
l’orthographe française n’apparait pas de manière claire dans les manuels
qui lui sont consacrés. L’Orthographe progressive du français, niveau
débutant d’I. Chollet et de J.-M. Robert (2004) (désormais OPF) en
témoigne.
Ce manuel complémentaire, très utilisé dans les classes de FLE, donne la
priorité aux correspondances phonographiques. Comme les apprenants du
FLE rencontrent au départ des difficultés avec la prononciation du français,
beaucoup de manuels de FLE subordonnent l’orthographe à la
prononciation, insistant en particulier, pour la lecture, sur la distinction
entre les lettres qui se prononcent et celles qui ne se prononcent pas. Dans
cette intention certes louable, on ne donne guère d’indications sur les
règles de transcription qui commandent le choix des graphèmes dans
l’écriture du français et l’on fait souvent l’impasse sur le niveau
sémiographique.
Les deux leçons choisies de l’OPF (2004: 8-9, 104-105) (annexes 1a-1d)
sont le chapitre 2 "i ou î (y)" et le chapitre 40 "consonnes finales non
prononcées (1): le s". Elles se découpent en deux parties: après un petit
encadré contenant deux phrases illustrant les lettres à étudier, une page
de leçon donne un inventaire d’observations de l’usage des lettres
concernées, suivie d’exercices d’application sur la page en regard; la
démarche est nettement déductive, comme on la connait en FLM avec le
Bled. Mais, contrairement à celui-ci, OPF formule très peu de règles ou de
préceptes, se contentant le plus souvent d’aligner des observations de
l’usage illustrées par divers exemples (avec des renvois à d’autres leçons),
ce qui est une pratique courante des manuels de FLE.
Ces leçons comportent trois défauts principaux:
1) En ce qui concerne la lettre i, les correspondances avec l’oral ne sont pas
hiérarchisées. Or, les trois graphies présentées n’ont pas la même
importance (D. Luzzati, 2010: 24). Alors que i et y sont prioritaires au niveau
débutant (niveau A du Cadre Européen Commun de Référence pour les
Langues - CECRL), î peut être étudié plus tard (niveau B du CECRL). En
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
25
outre, on pourrait alléger le travail des étudiants en tenant compte des
Rectifications de 1990: dans tous les exemples (dîner, île, chaîne, plaît,
connaître, boîte), l’accent circonflexe peut être supprimé, ce qui rend
inutile cette partie consacrée à î.11
2) La présentation des usages de i et les exercices mêlent deux approches
inverses des rapports phonèmes-graphèmes: le rapport de transcription
(différentes graphies du phonème [i]) est compliqué par la présentation de
la prononciation de digrammes qui correspondent à des phonèmes
différents (ai, oi, in, aî, oî), ce qui brouille la perception de la prononciation
du phonème directement associé au graphème étudié.
3) La dimension sémiographique est subordonnée aux correspondances
phonographiques:
- Pour la lettre i, on présente pêle-mêle une liste de consonnes et de
voyelles finales: "A la fin d’un mot, la lettre i est parfois suivie de e, l, s, t, x
ou y qui ne se prononcent pas". Aucune explication n’est donnée sur le rôle
de ces lettres, qui viennent en quelque sorte "habiller" la lettre i dans les
mots (naguère, la méthode du Sablier (1976) présentait les "costumes"
d’une lettre). On y trouve des morphogrammes lexicaux (lit, nuit, gris), des
éléments de suffixes (boulangerie), des lettres à valeur logogrammique
(prix), etc.
- Pour la lettre s, le titre met en valeur la subordination à l’oral (Les
consonnes finales non prononcées), donnant une présentation négative de
ses emplois. Mais on commence par la règle générale du pluriel: "Au pluriel,
les noms et les adjectifs prennent généralement un -s muet". L’essentiel de
la leçon est consacré à la problématique de la prononciation de -s final (ou
des consonnes qui le précèdent: poids, longtemps), avec quelques
compléments d’information éparpillés sur les noms et adjectifs terminés
par -s (héros, précis), les articles, adjectifs possessifs et pronoms terminés
par -s, et divers mots invariables (alors, après, …), non concernés par le
pluriel. La leçon s’achève sur le -s final muet "dans les conjugaisons", sans
indication de la personne concernée (tu finis, nous finissons). L’absence de
traitement spécifique des deux valeurs grammaticales principales de -s
(pluriels nominaux et 2e personne du singulier des verbes), associée au
manque d’explications morphologiques, n’apporte aucune aide aux
apprenants pour savoir utiliser le -s à bon escient.
Quant aux exercices suivant les leçons, ils portent sur l’orthographe de
façon ciblée (exercices à trous sur la ou les lettres concernées) ou plus
globale (écrire un nom correspondant à un dessin). Pour s, on relève un
exercice classique de mise au pluriel d’un groupe nominal (Ex.: un mot
précis → des mots précis) et un exercice où il faut barrer le -s "quand il ne
11
Une preuve que les Rectifications simplifient l’apprentissage de l’orthographe en FLE.
26
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
se prononce pas". Pour les deux lettres, un exercice de remise en ordre des
lettres d’un mot (anagramme) semble difficile pour les apprenants (un
hôpital ou une ncqliieu: la réponse attendue est clinique). En résumé, à part
les anagrammes, les exercices confirment la priorité donnée à la question
de la prononciation des lettres.
1.4
Une approche linguistique de l’orthographe française
Le Manuel d’orthographe pour le français contemporain (Université de
Neuchâtel, 2010) suit la répartition classique en deux parties – I.
Orthographe grammaticale; II. Orthographe d’usage – pour mettre en
évidence les dimensions morphogrammique (grammaticale) et
phonogrammique de l’orthographe française. À travers leur choix d’entamer
leur manuel par l’étude de l’orthographe grammaticale, les auteurs
montrent qu’ils sont conscients de la dimension sémiographique très
importante de l’orthographe française au niveau B du CECRL.
Les cours proposés sont détaillés et rigoureux (cf. la présentation de tous
les cas de figure pour le pluriel des noms, p.3-5, ou la schématisation pour
l’accord du participe passé, p.58) (annexes 2a-2b). Les exemples et le
vocabulaire actualisés sont issus de listes du logiciel Vocabprofile et de
"Corpus français" de l’Université de Leipzig. Les formes erronées dans les
exercices de cacographie semblent issues de copies authentiques
d’étudiants (cf. *model, *aid, *intèrne, p.103) (annexe 2c). Tous ces
éléments font de ce manuel un outil scientifiquement fiable,
langagièrement authentique, particulièrement adapté à l’étude du français
contemporain écrit.
On pourrait seulement regretter la légère différence d’approche choisie
pour les deux parties. En effet, dans la première partie, centrée sur les
morphogrammes, la dimension phonographique est ponctuellement
convoquée pour renseigner les apprenants sur les changements de
prononciation (cf. œuf [œf] / œufs [ø], p.4), alors que dans la seconde
partie, centrée sur les phonogrammes, la dimension morphogrammique
(lexicale et grammaticale) n’est pas localement exploitée pour justifier
certaines consonnes finales muettes (par exemple, un hasard, un art, p.83)
ou certaines formes homophoniques (par exemple, tant / temps / t’en,
p.77). Une suggestion d’amélioration consisterait à introduire quelques
explications d’ordre sémiographique dans la partie consacrée à
l’orthographe d’usage, fondée essentiellement sur la phonographie, un peu
à l’image (inversée) de la partie consacrée à l’orthographe grammaticale,
majoritairement fondée sur la sémiographie, et contenant quelques
remarques phonographiques.
L’étude de manuels d’orthographe a révélé la conscience des concepteurs
d’avoir affaire à une orthographe articulée autour de deux axes:
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
27
phonographique et sémiographique. Mais la manière d’approcher ce
second axe laisse à désirer. Tantôt dissimulée derrière une vitrine
phonographique (Orthographe progressive du français), tantôt détachée de
la phonographie (Manuel d’orthographe pour le français contemporain), la
sémiographie montre aux apprenants l’un ou l’autre de ses deux profils.
Comment les étudiants natifs et allophones gèrent-ils en pratique cette
dimension importante de l’orthographe française? C’est ce que nous allons
examiner maintenant.
2.
Le rapport des étudiants natifs et allophones à l’orthographe:
performances et représentations
2.1
Enquêtes réalisées
Le rapport des étudiants natifs et allophones à l’orthographe française a
été étudié à partir d’une analyse de copies (a) et d’une expérimentation
orthographique sur les homonymes (b).
(a)
Pour rendre compte des erreurs commises par les étudiants
francophones et allophones, nous avons recueilli 122 copies d’examen
d’étudiants de licence et de master inscrits dans les filières de droit et de
lettres de l’Université de Strasbourg pendant l’année universitaire 20072008. La moitié des copies avaient pour auteurs des locuteurs-scripteurs
allophones, l’autre moitié des locuteurs-scripteurs natifs. Les erreurs
d’orthographe relevées ont été classées en erreurs à dominante
phonogrammique, morphogrammique, logogrammique, étymologique et
historique.
(b)
L’expérimentation sur les homonymes s’est déroulée en trois étapes.
Suite à quelques questions préliminaires qui nous ont permis d’esquisser le
profil linguistique de l’étudiant (notamment son rapport à la langue
française), nous avons proposé au candidat de compléter sous notre dictée
un exercice à trous (annexe 3a). Chaque étudiant a ensuite été convié à
justifier quelques graphies qu’il avait proposées. La dernière étape de
l’expérimentation consistait en la lecture d’un dialogue extrait d’un livre de
jeunesse, où l’on apprend la comparution au tribunal d’un petit garçon à
cause d’une faute d’orthographe qu’il a commise dans une dictée (annexe
3c). Le dialogue a été lu par l’expérimentateur de manière théâtralisée afin
de faciliter l’accès au sens. Les étudiants avaient sous les yeux une copie
du texte lu et pouvaient voir les phrases en même temps qu’ils les
entendaient. La lecture du dialogue était suivie de questions ciblées sur le
texte ("résumez la situation décrite dans le dialogue", "que pensez-vous de
cette situation? est-elle exagérée, reflète-t-elle en partie la réalité?"), de
questions plus générales sur le rôle de l’orthographe, le rapport des
scripteurs en général et des étudiants interrogés en particulier à
28
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
l’orthographe française (sont-ils en bons termes avec l’orthographe?), et de
questions plus personnelles sur les secteurs de l’orthographe qui les
fâchent le plus, les stratégies qu’ils mettent en place pour écrire les
homonymes et les souvenirs qu’ils ont gardés de la manière dont ils ont
appris l’orthographe française durant leurs premières années d’étude de la
langue française. Soixante sujets ont été soumis à l’expérimentation: 30
sujets FLE et 30 FLM. Les volontaires allophones étaient tous étudiants.
Cinq des candidats endophones étaient des retraités.
La visée de ces deux enquêtes était de comparer les performances
orthographiques (en général, puis dans la zone logogrammique en
particulier) des étudiants FLE pris dans leur globalité, dans toute leur
diversité linguistique, à celles des étudiants FLM pour voir si de grandes
tendances se dessinaient en fonction du rapport des étudiants au français
– natifs ou non natifs.
2.2
Résultats obtenus
2.2.1 Analyse de copies: les étudiants allophones sont plus forts
dans l’écriture des homonymes en situation de production.
56
étudiants
FLE
56
étudiants
FLM
Erreurs à
dominante
phonogrammique
Erreurs à
dominante
morphogrammique
Erreurs à
dominante
logogrammique
1091
669
136
33%
53%
742
561
43%
Total
6,6%
Erreurs à
dominante
étymologique
et historique
150
7,4%
268
15,5%
1726
9%
155
32,5%
2046
Tableau 1: Résultats comparés des copies des étudiants FLE et FLM.
Les résultats révèlent une répartition des erreurs orthographiques à peu
près similaire dans les deux groupes. En FLM comme en FLE, il apparait
que les deux zones à haut risque sont les phonogrammes (graphèmes
renvoyant à des phonèmes) et les morphogrammes (graphèmes renvoyant à
des morphèmes). Les erreurs enregistrées sur les phonogrammes en FLM
(43%) sont surprenantes dans la mesure où les étudiants natifs ne
devraient pas rencontrer de difficulté particulière à transcrire les sons de
leur langue qu’ils ont appris depuis leur plus tendre enfance. En examinant
le type d’erreurs commises par les étudiants FLM dans cette zone, on
constate qu’il s’agit essentiellement d’erreurs d’accents (*prejudice,
*differents, *particulierement, *d’aprés, *reservé, *complétement) et
d’erreurs sur les consonnes doubles (*inssufisament, *unilatterale,
*bilaterrale). En FLE, les erreurs phonogrammiques concernent aussi
beaucoup d’erreurs d’accents (*pere, *enoncés, *séparement, *prémières,
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
29
*réligieuses, *alinèa, *trés, *réél, *éxplications, *préscrit), mais également
des erreurs dues à une correspondance phonie-graphie non encore
stabilisée (*beacoup, *on vera, *facon, *rejetté, *decission, *premier
partie, *le problem, *précisemment) et à un problème de discrimination
des sons du français (*fesceux (pour faisceau), *enversement (pour
inversement), *aucune indice).
Dans les deux groupes, les zones à risque moindre sont les logogrammes et
les lettres étymologiques et historiques. Le risque d’erreur est moins
important, sans doute parce que le nombre de mots touchés par le
phénomène d’homonymie ou ayant gardé une trace écrite de leur histoire,
de leur étymologie est plus limité. On note néanmoins une petite
différence: les étudiants étrangers commettent moins d’erreurs sur les
logogrammes et les lettres étymologiques et historiques que les étudiants
français (6,6% vs 9% et 7,4% vs 15,5%). Comparativement, les étudiants
FLE sont plus performants dans l’écriture des lettres étymologiques et
historiques que leurs homologues français (2 fois moins d’erreurs). Notre
hypothèse est qu’ayant une langue maternelle à laquelle ils peuvent se
référer, ils auraient tendance à associer les lettres étymologiques et
historiques du français, généralement inaudibles ou insuffisamment
audibles, à leurs équivalents souvent audibles dans leur langue, ce qui aide
à les écrire correctement. Pour les logogrammes, le passage par
l’équivalent en langue maternelle ou par une autre langue connue des
apprenants leur permettraient de distinguer clairement ce qui en français
est identique phonétiquement.
Comparativement, il apparait à priori que les étudiants français ont plus de
difficultés avec les lettres étymologiques et historiques et les
logogrammes, et les étudiants étrangers avec les phonogrammes.
Signalons toutefois que la zone morphogrammique touche autant les FLM
que les FLE (32,5% et 33% d’erreurs respectivement). Ce résultat
s’explique notamment par le fait que la morphographie est une dimension
bien développée et caractéristique du système orthographique français.
Ces résultats sont corroborés par une analyse statistique au moyen du test
de χ2 (khi deux) ou test de Pearson, qui "sert à apprécier en probabilité
l’écart constaté entre une observation et un modèle théorique, quel que
soit le nombre de variables" (Muller, 1992: 116).
30
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Les étudiants FLE commettent plus d’erreurs phonogrammiques,
et les étudiants FLM plus d’erreurs logogrammiques et étymologiques /
historiques.
Données sélectionnées pour effectuer le test
FLE
FLM
P
1091
742
M
669
561
L
136
155
LEH
150
268
Test de χ2
4 fois 2 données (3 degrés de liberté).
Effectifs
réels
FLES
FLM
TOTAL
P
M
L
LEH
Total
1091
742
1833
669
561
1230
136
155
291
150
268
418
2046
1726
3772
Effectifs
théoriques
FLES
F M
TOTAL
P
M
L
LEH
Total
994,25186
838,74814
1833
667,17391
562,82609
1230
157,84358
133,15642
291
226,73065
191,26935
418
2046
1726
3772
Parts de χ2
FLES
FLM
TOTAL
P
9,41432
11,15973
20,57405
M
0,00500
0,00592
0,01092
L
3,02288
3,58332
6,60620
LEH
25,96734
30,78168
56,74902
Total
38,40954
45,53066
83,94019
χ2 = 83,94019. Probabilité < 0, 001.
Résultats
Les étudiants de FLE font nettement plus d’erreurs à dominante
phonogrammique (P) et nettement moins d’erreurs à dominante logogrammique
(L) et étymologique et historique (LEH) que les étudiants de FLM.
Tableau 2: Test de χ2 effectué sur les quatre types d’erreurs
orthographiques commises par les étudiants FLE et FLM: plus d’erreurs
phonogrammiques chez les premiers, plus d’erreurs logogrammiques et
étymologiques / historiques chez les seconds.12
12
Nous tenons à remercier vivement M. Marc Hug, professeur émérite à l’Université de
Strasbourg, pour son aide dans la constitution et l’exploitation de ces données statistiques.
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
31
Cette première enquête confirme les orientations des concepteurs de
manuels d’orthographe. La zone morphogrammique est une zone de
difficulté commune aux deux groupes. Les zones logogrammique et
étymologique / historique posent plus de difficultés aux étudiants natifs, et
la zone phonogrammique est plus délicate à acquérir pour les étudiants
allophones. Afin d’en savoir un peu plus sur les raisons des meilleures
performances des étudiants FLE dans l’écriture des homonymes, nous
avons effectué une enquête complémentaire, dont nous rendons compte
ci-après.
2.2.2 Expérimentation sur les homonymes: les étudiants francophones sont plus performants dans l’écriture des homonymes
dans un exercice à trous.
ÉTAPE 1: ÉCRITURE D’HOMONYMES
Les résultats obtenus à l’exercice à trous apparaissent en contradiction
avec ceux obtenus en situation de production écrite: les étudiants
allophones qui s’étaient révélés plus performants dans l’écriture des
homonymes en situation de production écrite, voient leurs performances
baisser au profit des natifs dans l’exercice à trous (annexe 3b).
Ces performances orthographiques amoindries s’expliquent par la
fréquence de rencontre et d’utilisation des mots à écrire. On observe en
effet, dans les deux groupes d’étudiants, un faible pourcentage de réussite
lorsque les mots sont rarement vus et utilisés (chère, à l’envi), et un fort
pourcentage de réussite lorsque les mots sont fréquemment rencontrés et
employés (son, ce soir, voir). Les étudiants allophones étant moins
fréquemment exposés aux mots de la langue française et ayant moins
souvent l’occasion de les employer au quotidien, leurs performances
orthographiques sont inférieures à celles de leurs collègues natifs.13 Les
performances orthographiques constatées s’expliquent aussi par le sens
des mots à écrire: les mots mal orthographiés sont souvent ceux qui sont
inconnus des sujets.
ÉTAPE 2: EXPLICATION DE GRAPHIES
Les sujets ont invoqué 12 raisons principales pour expliquer leurs graphies.
-
13
la grammaire: "Les quelques fois: quelque s’accorde avec fois, parce
que c’est un adjectif dans ce cas." - "Quel qu’il soit: lorsque le
pronom quel est suivi de que et du subjonctif, il ne peut être lié." On peut noter au passage que les étudiants de FLM ont obtenu un pourcentage de réussite
record pour l’écriture de cygnes (100% contre 40% seulement en FLE). Les deux groupes ont
obtenu un pourcentage de réussite identique pour l’écriture de quelques fois (87%).
32
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
"J’ai écrit basilic avec -c, parce que c’est un nom masculin.
D’habitude, c’est le féminin qui s’écrit avec -que."
-
le sens: "Près: la proximité est mise en valeur, plutôt que le fait d’être
sur le point. Et comme dans la phrase le jour est près de disparaître,
le jour n’est pas un être animé, il ne peut pas être suivi de prêt avec
un -t."
-
le son: "Loncre: j’ai écrit ce que j’ai écouté [sic]" - "Les seins mènent
une vie acèptique: je sais que ce n’est pas ça, mais c’est ce que j’ai
entendu." - "(coup de) poing: je prononce en moi-même la consonne
inaudible avec un petit accent du sud pour me souvenir de
l’orthographe."
-
la manipulation d’outils linguistiques (remplacement par un
synonyme, mise au féminin, etc.): "Les quelques fois: j’ai pensé à
plusieurs fois." - "Le jour est près de disparaître: le jour est prêt, mais
je ne peux pas dire la journée est prête; donc c’est près." - "C’est au
patron que tu auras affaire: j’ai écrit affaire en un mot, parce que
c’est la construction avoir affaire à qqn, et non avoir qqch à faire, qui
lui s’écrit en deux mots."
-
l’association avec d’autres mots français de la même famille, des
mots étrangers équivalents qui aident à lever l’ambigüité graphique
ou des mots anciens (étymons): "Le cours du fleuve: cours, ce n’est
jamais que le masculin de course." - "Tâche dans le sens de mission
s’écrit avec un accent circonflexe. Je l’associe au roumain taşka, qui
signifie petit bagage qu’on doit porter." - "Ascétique vient du
grec ασκητικός."
-
la conformité au patron graphique français: "J’ai écrit basilique avec
-que, parce qu’avec -c, ce n’est pas très français." - "Ascéthique me
semble trop simple sans le h. En français, on aime bien les h, on aime
bien faire compliqué."
-
la mémoire visuelle: "Je connais l’orthographe du mot basilic, car je
le vois souvent écrit sur mon lieu de travail." - "À l’envi: je l’ai vu dans
ma tête sans -e." - "J’apprends les mots d’une manière
photographique."
-
la routine: "Censé: c’est comme ça que je l’écris d’habitude. C’est la
première orthographe qui m’est venue à l’esprit." - "Exigeants: dérive
du verbe exiger. Je ne suis pas toujours consciente pourquoi je l’écris
comme ça. Ça vient spontanément." - "Cours: le mot m’est venu
naturellement."
-
l’esthétique: "Appelle: c’est plus joli avec deux l." - "Chaire: ça ne me
plaît pas comme je l’ai écrit."
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
-
33
l’incertitude: "Prêt: j’ai un gros doute. Près, c’est proche et prêt, il est
l’heure. Je n’arrive pas à trancher." - "Appelle: je ne sais pas s’il y a
un accent; je ne me souviens pas."
-
la certitude: "Coup: je suis sûre, parce que je le sais." - "Voir: je
connais le mot."
-
la norme absolue: "Cris: parce que je sais que ça s’écrit comme ça." "Aire: c’est comme ça."
De manière générale, les trois explications le plus fréquemment émises
dans les deux groupes ont été le sens du mot, la grammaire et la
mémorisation. En FLE, la phonétique a également été invoquée à de
multiples reprises pour expliquer la graphie des mots. Cette explication
serait-elle la trace d’une représentation essentiellement phonographique
de l’orthographe française chez les étudiants allophones? Il semblerait que
oui. Ce fait confirme l’idée que l’orthographe à apprendre (ici alphabétique)
détermine la stratégie de tout scripteur (d’abord phonographique).
Cette seconde enquête permet de nuancer les résultats de l’analyse des
copies. En situation de production écrite, les étudiants allophones
commettent moins d’erreurs dans l’écriture des homonymes, mais ils se
révèlent plus vulnérables dans l’écriture d’homonymes choisis et dictés par
un référent externe. Les mots qu’ils sont alors invités à écrire ne leur sont
pas toujours connus. Parfois, ils sont connus d’eux, mais non reconnus à
l’oral, en raison de la prononciation française qui n’oralise pas tout ce qui
est écrit. La séquence phonique opacifie l’accès au sens et complique la
tâche de sélection de la graphie adéquate.
2.2.3 Représentations de l’orthographe française
ÉTAPE 3: ENTRETIEN SEMI-DIRIGÉ
Dans la dernière étape de l’expérimentation, nous souhaitions mettre au
jour les stratégies employées par les deux groupes pour bien orthographier
les homonymes. Nous n’avons pas trouvé de stratégies différentes en
fonction du rapport des sujets au français. Les stratégies étaient dans
l’ensemble les mêmes: délimitation du sens du mot à partir du contexte
donné dans la phrase, attention portée à l’environnement immédiat du mot
dans la phrase (ce qui précède et suit), mémorisation de l’image du mot…
Toutefois, nous avons pu faire ressortir trois représentations des
locuteurs-scripteurs français sur l’orthographe de leur langue (Figure 1).
- La première représentation de l’orthographe, décelée chez deux des cinq
retraités, âgés de 63 et 68 ans, consiste à penser que faire des fautes
d’orthographe dans un écrit qu’on adresse à quelqu’un, c’est faire injure à
cette personne, lui manquer de respect.
34
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
R1: J’offense l’autre par mes fautes d’orthographe.
- La deuxième représentation, repérée chez des apprenants âgés de 20 à 23
ans, consiste à dire que faire des fautes d’orthographe dans un écrit qu’on
adresse à quelqu’un, c’est lui laisser la possibilité de nous juger, c’est se
rabaisser aux yeux de cette personne.
R2: Je suis jugé par l’autre à cause de mes fautes d’orthographe.
- La troisième représentation, identifiée chez un étudiant de 23 ans, voit les
problèmes d’orthographe non plus comme des fautes, mais comme des
erreurs qui sont la marque d’une pratique insuffisante de l’écrit, d’un
raisonnement différent de celui institué par la norme, d’une
systématisation insuffisante. Commettre des erreurs d’orthographe, c’est
un peu normal au vu de la complexité de l’orthographe française; c’est
gênant quand on exerce un métier où l’on a besoin de maitriser
l’orthographe; autrement, ce n’est pas dérangeant. Mais cela ne doit en
aucun cas être utilisé pour émettre un jugement de valeur sur autrui.
R3: Mes erreurs d’orthographe ne portent nullement atteinte à ma
personne, ni à celle d’autrui. Elles me signalent que je dois poursuivre
mes efforts en matière d’acquisition de l’orthographe.
Les représentations de l’erreur
d’orthographe en FLM
R1
une erreur
d’orthographe
= une offense
à l’autre
R2
une erreur
d’orthographe
= une dévalorisation
de soi
Fig.1: L’erreur d’orthographe en FLM: une histoire de représentation(s).
R3
une erreur
d’orthographe
= la marque d’une
pratique insuffisante
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
3.
35
Conclusion
En conclusion, les apprenants allophones rencontrent des difficultés avec
les phonogrammes français et les apprenants natifs comme les allophones
gèrent mal les sémiogrammes. Toutefois, la relation n’est pas la même en
fonction du sémiogramme considéré, du contexte d’écriture et du rapport
de l’apprenant au français. Alors que les morphogrammes posent autant de
problèmes aux natifs qu’aux allophones, les logogrammes posent plus de
difficultés aux natifs en situation de production écrite et plus de difficultés
aux allophones dans le contexte d’un exercice à trous. Pour contrer les
pièges liés à la prononciation identique des homonymes, les apprenants
des deux groupes s’appuient sur le sens du mot qu’ils ont à écrire, ainsi que
sur des indices grammaticaux (syntagmatiques et paradigmatiques). Quand
ces deux facteurs se révèlent inefficaces, ils recourent à la mémorisation.
La structure de l’orthographe française est complexe parce qu’elle articule,
comme toutes les orthographes, deux dimensions (phono- et sémiographique), mais qui peuvent, contrairement aux autres orthographes, être
combinées d’au moins quatre manières différentes: la phonographie seule
(ex. a d’arrivée), la sémiographie seule (ex. -e d’arrivée), la phonographie
assortie d’éléments sémiographiques (ex. est), la sémiographie assortie
d’éléments ayant une valeur phonographique inexprimée dans ledit mot,
mais qui se réalise dans les dérivés (ex. -d de retard). Les manuels devront
en conséquence s’efforcer de présenter ces deux dimensions de manière à
la fois séparée et combinée – la phonographie seule et en lien avec la
sémiographie; la sémiographie seule et en lien avec la phonographie –,
puisque l’on sait que la structure d’une orthographe détermine les
apprentissages et stratégies d’acquisition. En FLE, la priorité
phonogrammique déterminée par l’apprentissage de la prononciation du
français ne saurait exclure la dimension sémiographique.
Enfin, les représentations sur l’orthographe française varient en fonction
du public cible. Les étudiants allophones ont une représentation
essentiellement phonographique de l’orthographe qui correspond à la
manière dont cet objet leur est enseigné. Les étudiants endophones
nourrissent une représentation plutôt normative de l’orthographe, qui est
sans doute conforme à la représentation qu’on en a en France et qui se
manifeste à l’occasion des grands débats linguistiques (Rectifications
orthographiques de 1990, débats actuels sur la féminisation des noms de
professions, etc.).
36
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Bibliographie
Manuels d’orthographe
Bled, E. & Bled O. (1946): Cours d’orthographe et Cours supérieur d’orthographe. Paris (Hachette
éducation).
Chollet, I. & Robert, J.-M. (2004): Orthographe progressive du français, niveau débutant. Paris (CLE
International).
Guion, J. & J. (1979-1983): Apprendre l’O.R.T.H.OGRAPHE: livre de l’élève CP, CE1, CE2, CM1, CM2,
6e et 5e, 4e, 3e, LEP. Paris (Hatier).
Hermeline, L. (2003): Orthographe 450 nouveaux exercices – Niveau débutant. Paris (CLE
International).
Skupien Dekens, C., Kamber, A. & Dubois, M. (2010): Manuel d’orthographe pour le français
contemporain. Université de Neuchâtel.
Thimonnier, R. (1974): Code orthographique et grammatical. Verviers (Marabout).
Ouvrages de référence
Brissaud, C. & Cogis, D. (2011): Comment enseigner l’orthographe aujourd’hui? Paris (Hatier).
Brissaud, C., Chevrot, J.-P. & Lefrançois, P. (2006): Les formes verbales en /E/ entre 8 et 15 ans:
contraintes et conflits dans la construction des savoirs sur une difficulté majeure du
français. In: Langue française, 151, 74-93.
Brissaud, C., Jaffré, J.-P. & Pellat, J.-C. (éds.) (2008): Nouvelles recherches en orthographe.
Limoges (Lambert-Lucas).
Catach, N. (1980): L’orthographe française. Paris (Nathan).
Coulmas, F. (2003): Writing systems. An introduction to their linguistic analysis. Cambridge
(Cambridge University Press).
Cuq, J.-P. & Gruca, I. (2005): Cours de didactique du français langue étrangère et seconde.
Grenoble (PUG).
Ducard, D., Honvault, R. & Jaffré, J.-P. (1995): L’orthographe en trois dimensions. Paris (Nathan).
Fayol, M. & Jaffré, J.-P. (2008): Orthographier. Paris (PUF).
Gak, V. (1976): L’orthographe du français: essai de description théorique et pratique. Paris
(SELAF).
Gak, V. (2001): À propos du système graphique du français: quelques problèmes à discuter. In:
Gruaz C. & Honvault R. (éds): Variations sur l'orthographe et les systèmes d'écriture, Paris
(Champion), 23-34.
Gruaz, C. (2005): Aspects du mot français. Paris (L’Harmattan).
Harris, R. (1993): La sémiologie de l’écrit. Paris (CNRS Éditions).
Heniqui, F. (2006): L’interprétation sémiographique des phonogrammes: les voyelles du français
[o] et [ε̃]. Mémoire de Master réalisé sous la direction de J.-C. Pellat. Université de
Strasbourg.
Jaffré, J.-P. & Pellat, J.-C. (2008): Sémiographie et orthographes: le cas du français. In: C.
Brissaud, J.-P. Jaffré & J.-C. Pellat (éds.): Nouvelles recherches en orthographe. Limoges
(Lambert-Lucas), 9-30.
Jaffré, J.-P. (2001): Écriture(s) et problèmes terminologiques. In: Colombat, B. & Savelli, M. (éds.):
Métalangage et terminologie linguistique. Leuven (Peeters). Coll. Orbis/Supplementa 17,
529-543.
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
37
Jaffré, J.-P. (2003): La morphographie du français: un cas sémiographique. In: Rééducation
orthophonique, 213, 13-26.
Luzzati, D. (2010): Le français et son orthographe. Paris (Didier).
Muller, C. (1992): Initiation aux méthodes de la statistique linguistique. Paris (Honoré Champion).
Pellat, J.-C. (2003): Variation et plurisystème graphique au XVIIe siècle. In: Faits de langue, 22,
139-150.
Préfontaine, R.-R. & Cote Préfontaine, G. (1976): Le Sablier. L'apprentissage de la langue,
principes et techniques. Paris (Hatier).
Ravid, D. (2001): Learning to spell in a Semitic language: the case of Hebrew. Colloque organisé
par l’Université Marc Bloch – Strasbourg 2 et le CNRS. Strasbourg University, 29 & 30
novembre 2001, communication non publiée.
Saussure, F. (de) (2001): Cours de linguistique générale. Paris (Payot).
Spache, G. (1940): A critical analysis of various methods of classifying spelling errors. In: Journal
of Educational Psychology, vol. 31, Issue 2, 111-134.
Vachek, J. (1973): Written Language: General Problems and Problems of English. The Hague
(Mouton).
38
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Annexe 1a: Chollet, I. & Robert, J.-M. (2004): Orthographe progressive
du français, niveau débutant, chapitre 2: i ou y (î) – leçon.
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
39
Annexe 1b: Chollet, I. & Robert, J.-M. (2004): Orthographe progressive
du français, niveau débutant, chapitre 2: i ou y (î) – exercices.
40
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Annexe 1c: Chollet, I. & Robert, J.-M. (2004): Orthographe progressive
du français, niveau débutant, chapitre 40: les consonnes finales non
prononcées (1): le s –leçon.
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
41
Annexe 1d: Chollet, I. & Robert, J.-M. (2004): Orthographe progressive
du français, niveau débutant, chapitre 40: les consonnes finales non
prononcées (1): le s – exercices.
42
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Annexe 2a: Skupien Dekens, C., Kamber, A. & Dubois, M. (2010):
Manuel d’orthographe pour le français contemporain, Université de
Neuchâtel, 3-7.
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
43
44
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
45
Annexe 2b: Skupien Dekens, C., Kamber, A. & Dubois, M. (2010):
Manuel d’orthographe pour le français contemporain, Neuchâtel,
Université de Neuchâtel, in 58.
Annexe 2c: Skupien Dekens, C., Kamber, A. & Dubois, M. (2010):
Manuel d’orthographe pour le français contemporain, Neuchâtel,
Université de Neuchâtel, in 103.
46
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
Annexe 3a: Exercice à trous sur les homonymes.
EXERCICE D’ORTHOGRAPHE
1. À Strasbourg, en hiver, on peut se promener le long de l’Ill et nourrir les
__________ qui, nonchalants, se laissent porter par le ___________ du fleuve.
(cygnes) (cours)
2. La perspective actionnelle est une méthodologie d’enseignement des langues qui
privilégie l’approche par ___________. (tâches)
3. À partir du mois prochain, les enfants du quartier pourront profiter d’une nouvelle
___________ de jeux. (aire)
4. Les ___________ mènent une vie ___________. (saints) (ascétique)
5. Dans le ___________, le navire levait ___________. (port) (l’ancre)
6. Nul n’est ___________ ignorer la loi. (censé)
7. Venez dîner avec moi : nous ferons bonne ___________. (Th 319)14 (chère)
8. Théophile est un grand consommateur de filets de ___________. (sole)
9. Mon amie italienne fait de délicieuses pâtes au ___________. (basilic)
10. Le jour est ___________ de disparaître. (Th 322) (près de)
11. J’ai manqué mon train. La prochaine fois, je me rendrai à la gare ___________.
(plus tôt)
12. Les ___________ que je suis allé au théâtre me donnent envie d’y retourner. (Th
322) (quelques fois)
13. Travaillez ___________ : vous réussirez mieux. (Th 322) (davantage)
14. Les deux avocats disputèrent ___________ sans parvenir à un accord. (à l’envi)
15. Pour régler un tel ___________, il faut aller en justice. (Th 320) (différend)
16. C’est au patron que tu ________________ si tu continues à négliger ton travail.
(auras affaire)
17. ___________, _______________ le temps, je viendrai te ___________. (ce soir)
(quel que soit), (voir)
18. C’est toi qui ______________. Ne te _________ pas maintenant ! (l’as voulu)
(plains)
19. L’olivier qu’elle _______________ ___________ très vite dans _______
appartement. (s’est acheté) (croît) (son)
14
Les phrases 7, 10, 13 et 15 sont tirées de R. Thimonnier, 1974 : 319, 322 et 320, d’où les
indications entre parenthèses (Th 319), (Th 322) et (Th 320).
Martha Makassikis & Jean-Christophe Pellat
47
20. Vos parents ______________________ sur certains points,
____________________ sur d’autres. (sont tolérants) (mais exigeants)
21. Il a prononcé un discours ___________ tout le monde. (convainquant)
22. Il faut qu’elle ___________ cette affaire au plus vite. (conclue)
23. Melpomène et Igor vivent en _____________. (colocation)
24. L’enfant _____________ sa maman, mais cette dernière n’entend pas ses
_______. (appelle) (cris)
25. Il a assommé son agresseur d’un _______________. (coup de poing)
Annexe 3b: Les performances orthographiques des étudiants allophones et
endophones à l’exercice à trous portant sur les homonymes.
FRÉQUENCE DE RÉUSSITE AUX HOMONYMES
EN FLM (30 COPIES)
Mots du
corpus
cygnes
cours
tâche(s)
aire
saints
ascétique
port
l’ancre
censé
chère
sole
basilic
près
plus tôt
quelques fois
davantage
à l’envi
différend
auras affaire
ce soir
quel que soit
voir
l’as voulu
plains
s’est acheté
Graphies
justes
30
24
29
29
29
24
30
28
19
3
21
28
16
29
26
25
10
14
13
30
14
29
12
22
25
EN FLES (30 COPIES)
Fréquence
1
0,8
0,97
0,97
0,97
0,8
1
0,93
0,63
0,1
0,70
0,93
0,53
0,97
0,87
0,83
0,33
0,47
0,43
1
0,47
0,97
0,4
0,73
0,83
Mots du
corpus
cygnes
cours
tâche(s)
aire
saints
ascétique
port
l’ancre
censé
chère
sole
basilic
près
plus tôt
quelques fois
davantage
à l’envi
différend
auras affaire
ce soir
quel que soit
voir
l’as voulu
plains
s’est acheté
Graphies
justes
12
13
23
17
18
12
27
20
20
1
10
22
5
19
26
18
1
7
6
29
8
30
9
11
19
Fréquence
0,4
0,43
0,77
0,57
0,6
0,4
0,9
0,67
0,67
0,03
0,33
0,73
0,17
0,63
0,87
0,60
0,03
0,23
0,2
0,97
0,27
1
0,3
0,37
0,63
48
Les étudiants natifs et allophones face à l’orthographe des homonymes
croît
son
sont tolérants
mais
exigeants
convainquant
conclue
colocation
appelle
cris
coup de poing
Total
27
30
25
24
0,9
1
0,83
0,8
17
0,57
20
0,67
22
0,73
30
1
30
1
30
1
814 graphies justes
sur 1050
soit 77% de graphies
justes
croît
son
sont tolérants
mais
exigeants
convainquant
conclue
colocation
appelle
cris
coup de poing
Total
10
28
18
16
0,33
0,93
0,6
0,53
6
0,2
9
0,30
13
0,43
20
0,67
21
0,7
16
0,53
540 graphies justes
sur 1050
soit 51% de graphies
justes
Annexe 3c: Dialogue ayant servi d’amorce à l’entretien.
Au tribunal
LE PROCUREUR (ricanant) – Le petit Albert pourra-t-il nous expliquer pourquoi il avait écrit
dans une dictée : “la tante est insupportable”? Je dis bien: la tante avec un “a”! Il ne va
tout de même pas prétendre que c’est sa tente de camping qu’il trouvait insupportable !
Voyons, c’est bien de Mademoiselle Rossi qu’il s’agissait! … Pour moi, Monsieur le Juge,
l’affaire est claire: ce vaurien est un récidiviste et il mérite les travaux forcés à
perpétuité!
LE JUGE – Accusé, qu’avez-vous à dire pour votre défense?
L’ACCUSÉ – Heu… C’était la faute de l’apostrophe.
LE JUGE – Quoi ?
L’AVOCAT DE LA DÉFENSE – Une simple faute d’apostrophe, Monsieur le Juge. Le texte de la
dictée parlait d’une personne qui attendait depuis longtemps le retour d’un être cher et
trouvait cette attente insupportable… Encore un mauvais tour de l’orthographe, hélas!
Gianni Rodari, Histoires au téléphone
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 49-61
Du lien entre la maîtrise du système phonologique et les compétences orthographiques
Saliha AMOKRANE
Université d’Alger 2
In our article, we are going to focus on the results obtained in our research which
aimed at checking spelling skill of Algerian students. The corpus analysis in which we
used three types of tests: dictation, writing and copying exercise allowed us to come
out success as well as failure. Some mistakes made by Algerian students are common
with those made by French native speakers; others are however specific to the
Algerians. We have more particularly noticed the important impact that the phonology
skill has on the more or less successful spelling practices in all suggested tests.
L’orthographe française qui est considérée comme un système "opaque"
ou "profond" dans lequel on représente, outre le niveau phonologique, les
aspects morphologiques et syntaxiques, pose de sérieux problèmes aux
scripteurs francophones natifs et son apprentissage est un parcours semé
d’embûches comme en témoignent ces propos d’une jeune lycéenne
française (élève du lycée professionnel en 2ème année de CAP)1 rapportés
par A. Millet, V. Lucci & J. Billiez (1990: 230): "moi je connais pas les règles
d’orthographe, alors je sais pas j’en connais certaines, mais je les connais
pas toutes. Moi je trouve que c’est nul moi ce truc, c’est nul! Pourquoi pas
écrire les mots, les choses, comme on les entend, c’est tout hein". Si le
problème est posé pour des francophones natifs, il ne peut que l’être de
manière encore plus ardue pour des étudiants dont la langue maternelle
n’est pas le français, comme c’est le cas des étudiants algériens qui ont
comme langue maternelle le berbère et/ou l’arabe dialectal et comme
première langue d’enseignement l’arabe dit classique. C’est ce qui a motivé
notre travail de recherche en doctorat, qui visait à vérifier la maîtrise de
l’orthographe par des étudiants algériens du département de français de
deux universités algériennes – Alger et Constantine – et à déterminer les
sources de leurs problèmes. Dans le cadre de cet article, nous partons des
résultats de cette recherche.
Le choix de ce public se justifiait par le fait qu’il s’agissait d’étudiants (des
quatre années de licence)2 c’est-à-dire d’apprenants qui en principe
1
CAP: Certificat d’aptitude professionnelle.
2
A l’époque où nous avons réalisé notre recherche, le système LMD (Licence – Master –
Doctorat) n’avait pas encore été introduit dans les départements de français des deux
universités.
50
Maîtrise du système phonologique et compétences orthographiques
n’étaient plus en phase d’apprentissage de l’orthographe. En effet, si l’on
se réfère aux programmes d’enseignement du français en Algérie, on se
rend compte que l’enseignement de l’orthographe n’est quasiment plus
pris en charge à partir de la 8ème année fondamentale3 (soit la 5ème année
d’enseignement du français)4. De fait, certaines unités didactiques
comportant un volume horaire global de 12 heures ne prévoient aucun
contenu pour la séance d’orthographe à laquelle on consacre normalement
1 heure. Au lycée, l’orthographe n’apparaît plus comme activité dans le
programme, même si les concepteurs de ce dernier précisent que "la liste
des activités et notions figurant dans le tableau des contenus de l’UD5 n’est
pas exhaustive"6. La deuxième raison de notre choix est liée au fait que ces
étudiants préparent une licence de français et donc qu’un grand nombre
d’entre eux seront appelés eux-mêmes à enseigner la langue française et
par la même occasion l’orthographe.
1.
Le corpus
Sachant que, comme le souligne Brissaud (1998: 67), "la performance
orthographique varie d’une tâche à l’autre et qu’il existe, par exemple, un
décalage entre la performance orthographique en dictée et celle en
rédaction", nous avons proposé trois types d’épreuves pour recueillir notre
corpus: une dictée, un exercice de copie et une rédaction.
1.1
La dictée
Cette première épreuve concerne trois des ensembles dégagés par Catach,
Duprez & Legris (1980: 13-15) dans leur typologie des erreurs, à savoir les
erreurs à dominante phonétique, les erreurs à dominante phonogrammique
et des erreurs portant sur les homophones.
3
L’école fondamentale a été mise en place par l’ordonnance du 16 avril 1976 et comprend les
neuf premières années du système éducatif algérien. Les neuf années se répartissent en
3 cycles de 3 ans:
Le 1er cycle comprend les 1ère, 2ème et 3ème années fondamentales.
Le 2ème cycle comprend les 4ème, 5ème et 6ème années fondamentales.
Le 3ème cycle comprend les 7ème, 8ème et 9ème années fondamentales.
4
L’enseignement du français commençait en 4ème année fondamentale. Dans le rapport final
de la commission nationale de réforme du système éducatif installée en mai 2000, il est
préconisé de réintroduire le français dès la 2ème année du cycle primaire. Mais, à l’heure
actuelle il commence en 3ème année sous prétexte que "l’élève doit d’abord se familiariser
avec sa langue nationale pendant les deux premières années de sa scolarisation".
5
L’unité didactique.
6
Programme de français de l’enseignement secondaire, Office national des publications
scolaires, 1991-1992.
Saliha Amokrane
51
1.1.1 La zone des phonogrammes
Sachant que selon les études menées sur des apprenants ayant le français
comme langue maternelle la phonographie se met en place en premier, il
nous a semblé que la maîtrise de celle-ci par des apprenants n’ayant pas le
français comme langue maternelle méritait d’être vérifiée, d’autant plus
que la zone des phonogrammes représente la partie centrale du système
graphique.
Notre hypothèse était que, du fait de la nature des systèmes linguistiques
en présence, cette zone du plurisystème graphique risquait de poser
problème et cela pour différentes raisons.
Tout d’abord, puisque la maîtrise des écritures alphabétiques exige la
reconnaissance des phonèmes, nous avons pensé que des difficultés au
niveau phonique pouvaient avoir des répercussions sur le maniement du
système graphique. Or, les systèmes vocaliques arabe et français sont
particulièrement différents. En effet, face à la richesse du système
vocalique français, qui constitue une source majeure de problèmes dans la
mesure où, comme l’affirme Argod-Dutard (1996: 58) "il est difficile sur les
plans auditif et phonatoire de distinguer quatre degrés surtout à l’arrière de
la bouche, de bien maintenir deux séries vocaliques d’avant", nous avons,
en arabe (qui est la première langue apprise par nos étudiants) un système
vocalique qui ne compte que six voyelles dont trois brèves /a/-/i/-/u/ et les
trois longues correspondantes /a:/-/i:/-/u:/7. De ce fait et dans la mesure
où, comme l’a montré Troubetzkoy, "le crible phonologique" de la langue
maternelle a tendance à réduire considérablement les capacités de
discrimination et de catégorisation phonémique des non natifs, il est fort
probable que les apprenants butent sur les phonèmes vocaliques et donc
qu’un grand nombre d’erreurs soit d’origine phonétique.
Ensuite, le français, du fait de la pluralité des transcriptions potentielles
d’un même phonème ainsi que de la pluralité des valeurs que peut avoir une
même graphie selon le contexte d’apparition, est considéré comme non
biunivoque, ce qui implique qu’il est possible de produire dans cette langue
des formes phonologiquement plausibles mais qui, au regard de la norme
orthographique, seront considérées comme inadmissibles (ex:
"otomobile"). A l’inverse, nous avons en arabe, une correspondance entre
phonie et graphie presque générale. En effet, selon Koughougli, cité par
Ghellaï (1997: 50), "le principe fondamental de l’écriture arabe est que la
graphie normale d’un mot reflète exactement sa prononciation". En fait, le
système graphique de l’arabe fait coexister deux formes d’écriture: l’une
dite "pointée" qui permet de noter aussi bien les voyelles que les
7
Koughougli, cité par Ghellaï (1997: 49) précise que "le petit nombre de voyelles de l’arabe
fait que chacune d’entre elles dispose d’un large espace, ce qui permet des réalisations
phonétiques variées".
52
Maîtrise du système phonologique et compétences orthographiques
consonnes et qui est donc très proche de la prononciation et l’autre "non
pointée" qui ne note pas les voyelles brèves et qui note donc moins que la
prononciation. De ce fait, nous avons supposé que l’existence, en français,
de plusieurs graphèmes pour transcrire un seul et même phonème, voire de
graphèmes qui ne notent aucun phonème (le français note plus que ce qui
est prononcé) va être une source de difficultés pour des arabophones.
1.1.2 La zone des logogrammes
Cette zone du plurisystème graphique n’est pas centrale. Toutefois, il nous
a semblé bon de la contrôler dans la mesure où nous avons fait l’hypothèse
que la particularité du système graphique arabe que nous venons de
mentionner, à savoir la correspondance quasi parfaite entre phonie et
graphie, allait entraîner des difficultés à ce niveau également. En effet,
nous avons supposé que cette zone qui représente, même pour des
francophones natifs, une source majeure de problèmes allait constituer
pour les étudiants algériens une pierre d’achoppement supplémentaire.
Pour vérifier ces différentes hypothèses, la dictée proposée comportait
plusieurs parties:
La première partie composée d’une dictée de termes isolés visait à vérifier
la maîtrise de certaines oppositions phonologiques que nous avons
considéré, au regard des systèmes vocaliques en présence, comme
pouvant être à l’origine de nombreuses erreurs à dominante phonétique.
Par exemple, pour les voyelles orales les oppositions /i//E/ (ex: précis);
/i/~/y/ (ex: illusion); /u//o/ (ex: fourreau)8; /ø//o/ (ex: eurovision);
/œ//ɔ/ (ex: horreur) 9; et pour les voyelles nasales, inexistantes en arabe,
les oppositions /ɑ̃/~/ɔ̃/ (ex: attention); /ɛ/̃ /ɑ̃/ (ex: tympan)10. Nous avons
dicté des séries de 5 termes pour chaque opposition11. Dans chaque terme
proposé apparaissent les deux unités susceptibles d’être confondues,
l’objectif étant de savoir si les étudiants parviennent à les distinguer et à
les opposer fonctionnellement.
Dans la deuxième partie de la dictée de termes isolés, nous voulions
contrôler la maîtrise des différents allographes (même si certaines des
8
Dans ces trois séries d’oppositions, il s’agissait de contrôler la maîtrise de l’opposition
entre un phonème existant en arabe et un phonème inexistant.
9
Dans ces deux séries, les deux phonèmes en opposition sont inexistants en tant que
phonèmes.
10
Tous ces exemples sont extraits de notre corpus.
11
Après coup, il nous a semblé que pour le contrôle des oppositions phonologiques, il aurait
été préférable de partir de non-mots car, dans ce cas, le recours nécessaire à la voie
phonographémique pour transcrire les unités aurait permis aux confusions de se manifester
de manière plus systématique. En effet, nous avons remarqué que pour la même opposition
le nombre d’erreurs varie selon la fréquence du mot proposé et la familiarité des étudiants
avec ce dernier.
Saliha Amokrane
53
formes proposées, telles que "paon" pourraient être considérées comme
logogrammiques) correspondant à 14 phonèmes (soit 9 consonnes: /s/, /ž/,
/k/, /g/, /z/, /j/, /t/, /f /et /R/ et 5 voyelles: /ε̃/, /O/, /ã/ /E/,/i/). A ce niveau,
nous avons proposé autant de termes que de graphèmes correspondant à
chacun des phonèmes. Pour le choix des différents allographes, nous nous
sommes référée aux grilles analytiques proposées par Gey (1987: 25-33).
Dans la troisième partie de la dictée, qui était une dictée de phrases, nous
nous proposions de contrôler la maîtrise de certains logogrammes,
grammaticaux pour la plupart, à savoir: se/ce; ces/ses/c’est/s’est; et/est;
a/à; on/ont; son/sont; sans/sang; tous/tout; ou/où; si/s’y; la/là.
1.2
La rédaction
Cette deuxième épreuve était une question ouverte dans laquelle les
étudiants avaient toute liberté de s’exprimer à leur guise mais en même
temps toute latitude de n’utiliser que les unités ne comportant pas de
difficultés orthographiques particulières (au niveau phonogrammique par
exemple) et les structures ne nécessitant pas de calculs trop complexes
(au niveau morphogrammique). Les étudiants risquaient donc d’éviter,
autant que possible, les formes qui leur posaient problème. Une des
stratégies d’évitement fréquemment utilisée a été de limiter la réponse à
une phrase, de manière à prendre le minimum de risques et donc de
s’exposer le moins possible (à ce propos, nous avons d’ailleurs noté que
23,20% des étudiants ont produit moins de 5 lignes)12.
De ce fait, les données que nous pouvions rassembler à travers cette
épreuve seule risquaient d’être insuffisantes car, si elle nous permettait de
repérer un certain nombre d’erreurs, elle risquait également de laisser se
manifester des "fautes invisibles" ou "fautes en négatif"13, selon la
terminologie de Rojas (1971: 62).
Toutefois, la rédaction, dans la mesure où elle était combinée à deux autres
épreuves très différentes (la dictée et la copie), nous semblait intéressante
car elle allait nous permettre de mieux faire la part entre erreurs de
compétence (qui se retrouvent quelle que soit la nature de l’épreuve) et
erreurs de performance (liées à la tâche).
12
Le nombre total d’étudiants examinés est de 292 dont 156 à Alger et 136 à Constantine. Ils
sont répartis comme suit: 1ère année: 45 à Alger et 37 à Constantine; 2ème année: 38 à Alger
et 36 à Constantine; 3ème année: 24 à Alger et 32 à Constantine; 4ème année: 49 à Alger et 31
à Constantine.
13
On parlera de "fautes en négatif" lorsqu’un apprenant qui ignore totalement ("usage nul") ou
partiellement une forme ne l’utilise pas soit par méconnaissance soit par autocensure (peur
de l’erreur) ou stratégie d’évitement.
54
Maîtrise du système phonologique et compétences orthographiques
Pour recueillir les productions des étudiants, nous avons posé la question
suivante: "Vous avez été orientés en licence de français. Etes-vous
satisfaits de cette orientation? Justifiez votre réponse".
Cette question présentait l’intérêt de concerner tous les étudiants et donc
de permettre à chacun d’entre eux d’avoir quelque chose à dire. En effet,
sachant que l’orientation est effectuée par ordinateur sur la base de 15
propositions faites par le nouveau bachelier mais en fonction des places
disponibles dans chaque filière, il arrive rarement que le bachelier soit
orienté vers les filières qui représentent ses premiers choix (ceci n’est pas
vrai pour les meilleurs d’entre eux puisque les élèves ayant obtenu une
mention "bien" ou "très bien" au bac ont la possibilité de ne faire qu’une
seule proposition qui est automatiquement acceptée). L’orientation
représente donc un véritable problème qui touche la plupart des étudiants.
Le choix de cette thématique, directement en rapport avec la vie de ces
étudiants, se justifiait encore par le fait que, comme cela a été mis en
évidence par nombre d’études, lorsque le thème de la production est trop
étranger au producteur du texte, il peut constituer un facteur paralysant.
De fait, selon Fayol (1984: 66), "l’écrivain "jongle" avec les contraintes
inhérentes au "fond" et à "la forme"" ou pour reprendre une terminologie
plus récente, passer d’opérations de "bas niveau" à des opérations de
"haut niveau". Ceci conduit le scripteur à "négliger", bien souvent,
l’orthographe ou plutôt à laisser se manifester "un dysfonctionnement dû à
l’incapacité de contrôler aussi14 le code orthographique quand le sujet à
traiter est trop paralysant" (Dabin & Baudry, 1985: 38).
Par le thème choisi, cette épreuve représentait donc une situation
relativement "favorable" pour l’étudiant. Mais, en fait, dans la mesure où il
devait donner une opinion personnelle et la justifier, son attention ne
pouvait pas être mobilisée exclusivement par l’orthographe, comme cela
pouvait être le cas dans le premier test, à savoir la dictée.
1.3
La copie
La troisième épreuve était la copie d’un texte. Les erreurs de copie sont
souvent jugées impardonnables car recopier un texte sans contrainte de
temps semble être un exercice très facile. Or, ces erreurs existent et nous
pensons qu’elles peuvent, également, être liées à des difficultés
particulières que rencontrent les élèves. Dans ce cas, leur étude permet de
mieux savoir quels sont les problèmes posés par l’apprentissage de
l’orthographe et de repérer les zones du plurisystème qui ne sont pas
maîtrisées. De fait, nous avons fait l’hypothèse que certaines zones sont si
peu maîtrisées qu’elles ne sont même pas perçues par les apprenants (les
14
C’est nous qui soulignons.
Saliha Amokrane
55
accents, la ponctuation, les majuscules en particulier). Nous avons donc
essayé à travers ce test de vérifier le concept de "cécité sélective"15 qui
nous a semblé pouvoir caractériser cette attitude des étudiants face à
certaines caractéristiques du texte à recopier.
2.
Les résultats
L’analyse tant quantitative que qualitative des productions des étudiants
obtenues à travers les trois tests nous a permis de noter qu’à tous les
niveaux examinés (phonétique, phonogrammique, logogrammique) erreurs
et réussites coexistent.
2.1
Les réussites
Nous avons pu noter que les étudiants sont conscients du caractère non
biunivoque du système graphique français. En effet, à l’exception de "gg",
toutes les graphies susceptibles de transcrire les différents phonèmes et
que nous avons contrôlées sont réalisées, qu’ils s’agissent des plus
fréquentes comme les archigraphèmes (ex: IN pour transcrire /ε̃/, O pour
transcrire /o/) ou des plus rares comme les sous-graphèmes (ex: "ain" ou
"im" pour transcrire /ε̃/) voire les graphies logogrammiques (ex: "aon" pour
transcrire /ã/).
Par ailleurs, nous avons pu constater que ce sont le plus souvent les
archigraphèmes qui sont utilisés pour transcrire les différents phonèmes
que nous avons contrôlés, ce qui signifie que les étudiants sont conscients
de la fréquence relative des différents graphèmes. Nous n’avons relevé
qu’un seul cas où ceci ne se vérifie pas, celui de l’archigraphème AN qui a
souvent été remplacé par "en". Or, nous savons qu’en fait ces deux
graphèmes ont une fréquence quasi identique en français et que si Catach
a retenu AN comme archigraphème c’est parce que c’est la graphie la
moins ambiguë ("en" pouvant transcrire également /ε̃/ ex: "viens" ou /εn/
ex: "spécimen").
Enfin, toujours en ce qui concerne les phonogrammes, nous avons pu
constater que les scripteurs utilisent des unités définies avec des règles
phonogrammiques pratiquement toujours motivées judicieusement par
rapport au système graphique français. Les cas de graphies hors système
que nous avons pu relever telles que "ku" et "cku" pour transcrire /k/ ou
"quu" et "qu" pour transcrire /ky/, sont extrêmement rares.
Pour les consonnes doubles, même s’il y a encore de très nombreuses
erreurs d’adjonction et de suppression, nous avons néanmoins pu noter
que les étudiants ont mémorisé un certain nombre de règles quant à la
15
Ce concept que nous proposons est élaboré sur le modèle du concept de "surdité sélective"
utilisé en phonétique.
56
Maîtrise du système phonologique et compétences orthographiques
nature des consonnes qui peuvent être doublées et quant à la place des
consonnes doubles. En effet, d’une part les étudiants n’ont jamais doublé
les consonnes qui ne le sont pas en français et d’autre part, nous n’avons
relevé aucun cas de consonnes doubles à l’initiale et relativement peu en
finale absolue (ex: Ecureuill, giraff) et après une autre consonne (ex:
sangllier).
Pour les consonnes finales muettes, nous pouvons dire qu’à défaut de les
réaliser toujours avec pertinence, les étudiants en manifestent le souci de
façon récurrente. En effet, alors qu’elles n’existent pas en arabe, il arrive
fréquemment qu’elles soient notées même dans des contextes où elles ne
sont pas requises. De plus, nous constatons que les étudiants n’utilisent
comme consonnes finales muettes que des consonnes qui jouent
fréquemment ce rôle en français, telles "t" et "d", essentiellement dans des
formes comme pent pour "paon", pigeant pour "pigeon", jauard pour
"jaguar".
Par ailleurs, comme pour les consonnes finales muettes, les étudiants
manifestent, également, un réel souci pour le "e" final qui a beaucoup plus
souvent été ajouté (après le "r", le "l", le "z", le "f" mais également après le
"i") que supprimé.
En ce qui concerne les logogrammes, enfin, les scripteurs utilisent
généralement les graphies conventionnelles pour les différents
homophones, même s’ils ont tendance à sur-utiliser une graphie dans
chaque couple lorsque ceux-ci fonctionnent en couple. Exemple: pour les
homophones en /u/ nous avons une domination de la forme "ou", de la
même manière pour les homophones en /sə/, nous avons domination de la
forme "se".
2.2
Les erreurs
A côté des réussites dont nous venons de faire état, nous avons,
également, pu observer un certain nombre d’erreurs. Certaines ne sont pas
spécifiques aux étudiants algériens, d’autres, par contre, le sont.
2.2.1 Les erreurs non spécifiques aux étudiants algériens
Tout d’abord, nous avons noté un grand nombre d’erreurs sur les
diacritiques qui sont le plus souvent supprimés. Ce type d’erreur a déjà été
mis au jour par Lucci & Millet (1994) chez les scripteurs francophones
natifs.
Nous avons également relevé de nombreux cas de confusion entre les
différents allographes susceptibles de transcrire un même phonème. Ceci a
été, également, signalé en FLM par Lucci & Millet (1994: 101). En effet, ils
ont mis en évidence des hésitations sur la transcription du /s/, du /E/, du
Saliha Amokrane
57
/ã/ et plus sporadiquement du /i/ et du /o/. Ils précisent que "ces zones
présentent sans doute des possibilités concurrentielles de transcription
d’un son trop nombreuses pour que tous les scripteurs, dans des situations
où les contraintes sont fortes, puissent réaliser des graphies normées pour
toutes les occurrences de ces sons".
Mais, en ce qui concerne les étudiants algériens, l’éventail des erreurs est
plus large. En effet, nous remarquons que les étudiants algériens ont des
difficultés à transcrire non seulement les phonèmes cités par Lucci & Millet
mais également dans l’ordre croissant de difficulté, le /t/, le /f/, le /ž/, le
/z/, le / ε̃/, le /g/, le /j/, le /k/ et le /R/.
Par ailleurs, nous avons noté des erreurs liées à la non maîtrise des valeurs
de position de certains graphèmes tels que le "s" intervocalique, le "c"
devant "a", "o", "u", le "g" devant "a", "o", "u", le "ç" devant "i" qui se
retrouvent également chez les jeunes scripteurs francophones natifs.
Enfin, nous avons constaté des erreurs sur les homophones qui sont
sensiblement les mêmes que celles qui ont été dégagées par des
chercheurs travaillant sur des scripteurs francophones natifs. En effet,
comme nous l’avons nous-même constaté, ils ont noté une tendance à
privilégier une graphie (souvent la plus courte) dans chaque couple.
2.2.2 Les erreurs spécifiques aux étudiants algériens
Nous avons pu relever l’impact très important de la maîtrise du système
phonologique sur les réussites plus ou moins grandes en orthographe.
Tout d’abord, nous avons constaté que les erreurs à dominante phonétique
sont omniprésentes puisqu’elles se retrouvent aussi bien en dictée, en
copie qu’en rédaction. Ceci nous permet donc d’affirmer qu’il s’agit
d’erreurs de compétence et non pas d’erreurs de performance.
Pour la dictée, nous avons remarqué qu’il y avait systématiquement
confusion entre les différentes unités que nous avons évaluées. C’est ainsi
que nous avons obtenu les réalisations suivantes: "pricis" ou "pressée"
pour précis; "attentian" ou "attontion" pour attention; "boucoup" ou
"beaucaup" pour beaucoup; "eupheri" ou "auphorie" pour euphorie;
"heureure" ou "aurore" pour horreur; "initile" ou "unutil" pour inutile;
"pintain" ou "panten" pour pantin. Nous avons constaté également que la
confusion se faisait non seulement lorsque les unités apparaissaient dans
le même mot (ce qui représente un degré supérieur de difficulté) mais
également lorsqu’une seule des deux unités apparaissait (ex. "privantion"
pour prévention; "euforé" pour euphorie; "ortiquilteur" pour horticulteur;
"infonteré" pour infanterie).
Parmi toutes les oppositions évaluées, ce sont les oppositions /ɑ̃/~/ɔ̃/,
/i/~/E/ et /i/~/y/ qui posent le plus de problèmes.
58
Maîtrise du système phonologique et compétences orthographiques
Nous retrouvons des erreurs de type phonique dans l’exercice de copie
également. Celles-ci se manifestent sous forme de confusions, de
suppressions, d’adjonctions ou de métathèses. Les confusions, qui sont les
erreurs les plus fréquentes, portent essentiellement sur deux oppositions
qui ont déjà été identifiées comme source majeure de problèmes en dictée
à savoir l’opposition /ɑ̃/~/ɔ̃/ (à travers les formes "compagne" pour
campagne, "habitonts" pour habitants, "tromblent" pour tremblent…) et
/o/~/u/ (dans les formes "voulumineuse" pour volumineuse, "autoubus"
pour autobus, "coullines" pour collines et inversement "s’accropir" pour
s’accroupir…). Par contre, les oppositions /i/~/E/ et /i/~/y/, qui font partie
des oppositions les moins bien maîtrisées en dictée, n’apparaissent pas
comme source importante de problème en copie (le nombre d’erreurs
relevées restant faible).
En rédaction, nous avons également relevé des erreurs de type phonique
qui se sont manifestées sous forme de confusions, de suppressions, de
nasalisations/dénasalisations, d’adjonctions, de métathèses. Toutefois, ce
sont essentiellement les confusions qui dominent et, majoritairement,
celles-ci concernent les oppositions qui ont été relevées comme posant
problème en dictée et en copie à savoir dans l’ordre décroissant les trois
paires /i/~/E/, /ɑ̃/~/ɔ̃/ et /o/~/u/. Les formes fautives relevées sont pour
/i/~/E/: "baccalauriat" pour baccalauréat, "amiliore" pour améliore ou
inversement "enréchir" pour enrichir, "letterature" pour littérature…; pour
/ɑ̃/~/ɔ̃/: "volanté" pour volonté, "rependre" pour répondre. Et inversement
"fronçaise" pour française, "longue" pour langue…; pour /o/~/u/ "volu" pour
voulu, "govermentale" pour gouvernementale et inversement "époucrite"
pour hypocrite, "voulenté" pour volonté…
La forme d’erreur la plus fréquente, quel que soit le type d’épreuve, semble
bien être la confusion; mais ce qui mérite d’être signalé, c’est que celle-ci
ne se fait pas nécessairement au détriment du phonème absent en arabe.
C’est ainsi, par exemple, que pour l’opposition /i/~/E/ la confusion entre les
deux unités aboutit au remplacement du /i/ (qui existe en arabe) par le /E/
(absent en arabe en tant que phonème).
Les erreurs à dominante phonétique se manifestent également, même si
c’est de façon plus sporadique, par la confusion entre certaines consonnes,
en particulier /s/~/z/ et /p/~/b/.
Par ailleurs, nous avons remarqué que la non maîtrise des oppositions
phonologiques perturbe aussi bien le fonctionnement des phonogrammes
que des logogrammes. De fait, dans les deux cas le champ des possibles
est élargi. C’est ainsi que pour transcrire un phonème les étudiants doivent
choisir non seulement entre les différents allographes mais également
entre ces allographes et d’autres graphèmes du fait de la confusion
phonétique (ex: pour transcrire le /E/, le "i" va entrer en concurrence avec
Saliha Amokrane
59
tous les allographes susceptibles de transcrire ce phonème); de la même
manière, pour les logogrammes la confusion se fera non seulement entre
les formes homophones mais également entre les formes qui fonctionnent
comme telles du fait de la confusion au niveau phonique (ex: le "ont" sera
aussi souvent confondu avec "on" qu’avec "en", et bien plus, le "on" est
plus souvent confondu avec "en" qu’avec "ont").
Les difficultés au niveau phonique se manifestent également à travers une
tendance lourde à modifier la structure syllabique des items dictés. C’est
ainsi que nous avons relevé des cas de suppression des groupes
consonantiques consonne+liquide qui sont absents en arabe (ex:
"embillant" pour embryon; "hordeuve" pour hors-d’œuvre…); des cas de
suppression ou de modification des syllabes composées d’une voyelle
seule, cas de figure absent également en arabe où toute voyelle est portée
par une consonne (exemple de suppression: "cureuil" pour écureuil;
exemple de modification par adjonction d’une consonne initiale: "posé"
pour oser…).
3.
Propositions
Partant du constat que les difficultés au niveau phonique sont
omniprésentes et qu’elles sont source de problèmes en orthographe, nous
avons pu mettre en évidence la nécessité, pour accroître et développer les
compétences orthographiques d’apprenants arabophones, de renforcer la
maîtrise du système phonologique plus particulièrement du système
vocalique puisque, malgré la présence d’erreurs concernant les consonnes,
ce sont essentiellement les voyelles qui ont posé problème. Nous avons
proposé de prolonger l’enseignement de la phonétique car il nous semble
tout à fait utopique de considérer que le système vocalique français dans
toute sa complexité puisse être maîtrisé par des arabophones après deux
années seulement d’enseignement. En effet, dans les programmes de 5ème
AF (2ème année d’enseignement du français) il est bien question de
poursuivre l’acquisition du système phonétique, d’éduquer l’écoute
attentive d’énoncés de plus en plus longs, de poursuivre l’entraînement à
l’effort articulatoire mais dans le guide du maître il est spécifié qu’ "on
reprend (pas systématiquement) les oppositions qui ne sont pas encore
maîtrisées du point de vue de la prononciation". Or, si on ne les reprend
pas, il est difficile d’imaginer que les problèmes peuvent alors se résoudre.
Et en 6ème AF, par contre, il n’est plus question de phonétique.
Cet enseignement doit, dans un premier temps, viser le renforcement des
capacités de discrimination auditive (sans lesquelles il semble difficile de
parvenir à une précision articulatoire). Selon le niveau envisagé, les
activités devraient viser le repérage des phonèmes isolés ou celui des
phonèmes en opposition. Cependant, étant donné les spécificités du
60
Maîtrise du système phonologique et compétences orthographiques
système vocalique arabe (chacune des voyelles est susceptible de recevoir
diverses réalisations phonétiques selon le contexte d’apparition: par
exemple le /i/ sera réalisé [i] dans un contexte non emphatique et [e] dans
un contexte emphatique, de la même manière le /u/ sera réalisé [u] dans un
contexte non emphatique et [o] dans un contexte emphatique)16, il nous
semble essentiel d’insister sur les exercices de commutation entre les
phonèmes le plus souvent confondus pour faire prendre conscience de
l’impact que peut avoir, sur le sens du message, le transfert en français de
cette non discrimination phonologique du système arabe.
Ensuite, il faudrait viser l’amélioration de l’articulation en faisant travailler
les oppositions les plus difficiles à maîtriser eu égard aux systèmes
phonologiques en présence, à travers des exercices de phonétique
corrective. Bien évidemment cela nécessite de mettre à la disposition des
enseignants les moyens nécessaires car il parait malaisé d’envisager ce
type d’objectif avec des classes surchargées (40 élèves minimum) et
souvent de niveau très hétérogène.
Toutefois, sachant que les exercices qui ciblent une difficulté peuvent être
réussis alors même que les problèmes subsistent et qu’ils peuvent resurgir
dès lors qu’il faut penser au message et à sa réalisation linguistiquement
correcte tant du point de vue syntaxique que lexical et phonétique, il nous
semble impératif de multiplier les occasions de production spontanée pour
permettre aux apprenants de mettre en pratique leurs connaissances
phonétiques. Il y a donc lieu de renforcer le volet oral de l’enseignement de
la langue, insuffisamment pris en charge dans l’enseignement en Algérie à
tous les niveaux d’enseignement, du primaire à l’université, et cela aussi
bien en réception qu’en production.
Conclusion
En conclusion, nous reprendrons les termes de Mahmoudian cité par
Catach, Duprez & Legris (1980: 5), selon qui "les variations d’orthographe
qui sont la contrepartie d’une différence phonique sont mieux maîtrisées
car plus directement accessibles à l’intuition du sujet" et nous ajouterons
que cela implique que les différences phoniques en question soient bel et
bien perçues ou, en d’autres termes, que le système phonologique de la
langue cible soit dominé car si tel n’est pas le cas, il parait difficile de viser
une bonne compétence orthographique. Pour que le système phonologique
soit maîtrisé, il y a lieu – et cela est selon nous tout à fait impératif – de
redonner à la phonétique une place de choix dans l’enseignement des
langues étrangères. Cependant, l’objectif minimal (une intelligibilité
confortable) souvent visé en phonétique nous semble insuffisant. En effet,
si la confusion entre /i/ et /E/ peut ne pas gêner la communication à l’oral
16
/sil/ "coule", /ţefl/ "garçon"; /kul/ "mange", /şof/ "laine".
Saliha Amokrane
61
puisque le contexte dans lequel est produit l’énoncé peut lever l’ambiguïté,
par contre elle sera source de difficulté orthographique à l’écrit.
Bibliographie
Amokrane, S. (2006): L’orthographe française: sa pratique et son enseignement en Algérie. Thèse
de doctorat (Université d’Alger).
Amokrane, S. (2007): Pour améliorer la maîtrise de l’orthographe en FLE/FLS… renforcer
l’enseignement de la phonétique. In: les Annales de l’université d’Alger, n°17 tome, 31-37.
Amokrane, S. (2009): Apprentissage de l’écriture en contexte plurilingue: Problèmes liés à
l’acquisition de l’orthographe. In: Synergies Algérie n°6, 71-77.
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Brissaud, C. (1998): L’imparfait et ses concurrents du CM2 à la troisième. In: Le français
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la pratique pédagogique. In: Repères n°63, INRP, 65-69.
Gey, M. (1987): Didactique de l’orthographe française. Paris (Nathan).
Ghellaï, M. (1997): Analyse des erreurs et des représentations orthographiques du français par des
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Gruaz, C. (1985): Phonèmes, graphèmes, morphèmes. In: Pratiques n°46, 97-107.
Hermeline, L. (2001): Enseigner la phonétique: oui mais comment? In: Le français dans le monde
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Lucci, V. & Millet, A. (1994): L’orthographe de tous les jours: enquête sur les pratiques
orthographiques des Français. Paris (H. Champion, Coll. "Politique linguistique 4").
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Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 63-72
De la phonologie à la graphie vers leur synergie:
une expérience tchèque
Danièle GEFFROY KONŠTACKÝ & Sylva NOVÁKOVÁ
Section de français, Faculté de Pédagogie, Université Hradec Králové,
& Fakulta pedagogická ZČU v Plzni, KRF
In Czech the written form of the language is mainly phonological and learners find it
difficult at first to handle with the French system. The authors noticed that the
methodological approach of these last twenty years did not help improving that
aspect of the foreign language acquisition in secondary schools. On the basis of a
short text dictated to their first year students they study the reasons why, besides
having better communicative competences, the students still have problems in
spelling. The authors are convinced that the link between the phonological and
graphical systems of the language should be taught from the beginning of the studies
to avoid an appropriation of inaccurate sequences of words and to improve the
understanding and writing of meaningful sequences. They recommend an audio-oral
introduction to the new language, where the differences between the two
phonological systems are taken into account, and suggest the use of manuals that are
conceived in that sense.
Introduction
Savoir appliquer une orthographe correcte est sans aucun doute l’une des
compétences qui se révèlent les plus difficiles à acquérir, que ce soit en
langue maternelle ou en langue étrangère. Les technologies de
l’information et de la communication n’ont pas encore apporté de solution
convaincante dans ce domaine. Or, l’orthographe fait partie des
compétences "stratégiques" dans le contexte de la communication écrite
(Kross, 2011), le sujet mérite donc d’être traité avec une attention
particulière.
Le présent article se veut une contribution au débat autour de la
méthodologie qui serait susceptible d’aider les apprenants à comprendre le
système de fonctionnement de la langue française et leur permettrait de
développer des habitudes d’apprentissage efficaces.
Les réflexions des auteures de cet article sont le reflet de leurs
observations auprès de groupes où les apprenants sont constamment
exposés aux différences multiples de deux systèmes linguistiques, le
système français et le tchèque.
64
1.
De la phonologie à la graphie vers leur synergie: une expérience tchèque
Caractéristiques principales du tchèque et du français
Pour mieux comprendre les interférences potentielles qui peuvent surgir
pendant l’apprentissage du français par les apprenants tchèques, il nous
parait utile de présenter les principales caractéristiques des deux langues
ainsi que leurs bases phonético/phonologiques.
tchèque
français
classification
généalogique
langue indo-européenne,
groupe slave occidental
langue indo-européenne,
groupe roman occidental
type
morphologique
plus synthétique
que le français
plus analytique
que le tchèque
morphologie
nominale
plus riche qu’en français,
7 cas grammaticaux
moins riche qu’en tchèque, absence
de cas grammaticaux
morphologie verbale
moins riche
plus riche
Tableau 1 : Comparaison générale de la langue tchèque avec la langue française
(Source: http://www.unicaen.fr/typo_langues/consultation_langue.php?malang=fr)
1.1
Les inventaires phonémiques
Par rapport au système phonologique du français qui opère avec un nombre
de voyelles variant de 13 à 16, selon les approches linguistiques adoptées,
le tchèque possède 5 voyelles fondamentales. Celles-ci se manifestent
sous les variantes "courte" ou "longue", leur durée vocalique ayant un rôle
distinctif. A ces cinq voyelles fondamentales, courtes ou longues, viennent
s’ajouter trois diphtongues.
Le système consonantique tchèque est par contre plus varié: 28 consonnes
(contre 21 en français, dont 3 semi-consonnes).
Les deux systèmes phonémiques peuvent être résumés ainsi:
systèmes phonologiques
tchèque
français
10 (5 "courtes"
+ 5 "longues")
La durée vocalique
est phonologique.
13 - 16
nombre de diphtongues
3 (dont 1 d’origine
tchèque)
0
nombre de consonnes
28
18
0
3
nombre de voyelles
nombre de semi-consonnes
Tableau 2 : Inventaire phonémique du tchèque et du français
Danièle Geffroy Konštacký & Sylva Nováková
65
L’articulation dans les deux langues est très différente, celle du français
étant nettement plus marquée par la tension des muscles de l’appareil
articulatoire que celle du tchèque. (Dohalská & Schulzová, 2003)
1.2
Le niveau prosodique
L’unité de perception et de production est la même, la syllabe, mais alors
que la syllabation en français est influencée par le maintien ou la chute du
e caduc ou instable et la contraction de certaines syllabes, en tchèque, la
perte d’une syllabe serait perçue comme une déformation évidente. Par
ailleurs, les mots lexicaux gardent leurs structures syllabiques dans les
groupes rythmiques, autrement dit le processus de la resyllabation n’existe
pas en tchèque.
Par contre les structures syllabiques de type CC, CCC ou CCCC existent et
sont dues au caractère des consonnes syllabiques /r/ et /l/ (dans quelques
cas rarissimes /m/ et /n/) et aux règles phonotactiques du tchèque.
Les deux langues sont des langues qui ont un accent fixe: la syllabe
porteuse de l’accent principal est bien définie mais, alors qu’en tchèque
c’est la première syllabe du "mot lexical", en français c’est la dernière
syllabe du "mot phonétique" (Wioland, 2005: 28).
2.
Problèmes phonético/phonologiques et phonographématiques
des apprenants tchèques
Pendant les premières années d’apprentissage, la plupart des difficultés
sont issues des multiples interférences entre les deux langues. L’impact
d’une langue étrangère apprise avant le français ne sera pas traité ici car il
n’y a pas encore, à notre connaissance, de résultats pour les recherches
entreprises sur ce sujet. Néanmoins, nous avons constaté dans la pratique
combien les interférences avec l’anglais étaient également fréquentes,
notamment lorsqu’il s’agit du lexique commun aux deux langues et de sa
graphie, comme indépendant/independent, par exemple.
Mais les problèmes de perception et, par conséquent, de production sont
aussi posés par les particularités même du système phonologique français
que nous avons présentées: d’une part le nombre et la variété des
segments vocaliques du français, d’autre part sa structure syllabique qui
estompe les limites entre les mots orthographiques font que les
apprenants ne reconnaissent plus un mot familier appris isolément dès lors
qu’il est intégré dans un groupe de sens ou une phrase complexe.
Enfin l’une des difficultés qui se présentent le plus souvent provient d’une
graphie identique dans les deux langues pour des sons différents: alors que
la graphie <e> est toujours prononcée [ε] en tchèque, nous savons combien
66
De la phonologie à la graphie vers leur synergie: une expérience tchèque
de sons elle peut représenter en français suivant son entourage. Non
prononcée à la fin des mots, elle est cependant un indicateur important
pour la prononciation de la consonne qui la précède.
En français, les sons entrent en contact dans la chaine parlée et subissent
de multiples influences provenant notamment des contractions, du e
instable, des liaisons et des élisions, formant ainsi les groupes rythmiques
(les groupes de sens). Pour les étrangers, ces groupes rendent plus difficile
la perception des mots lexicaux et, de ce fait, le décodage du message
lorsque leur oreille n’est pas entrainée à la perception de ces groupes.
3.
La graphie et le son en interface
3.1
La réalité scolaire
Si nous considérons les descripteurs des niveaux B1-B2 du CECRL, les deux
niveaux où se situent les étudiants qui obtiennent la maturita (le
baccalauréat tchèque) qui leur permet de s’inscrire aux examens d’entrée
des facultés, nous constatons combien les objectifs à atteindre sont
exigeants par rapport à la réalité scolaire tchèque. Dans la partie du
chapitre 5 intitulée Les compétences de l’apprenant/utilisateur, tableau
Maitrise du système phonologique (p. 92) nous lisons:
B2
B1
A acquis une prononciation et une intonation claires et naturelles.
La prononciation est clairement intelligible même si un accent étranger est
quelquefois perceptible et si des erreurs de prononciation proviennent
occasionnellement.
(source: http://www.coe.int/t/dg4/linguistic/source/framework_FR.pdf)
Nous estimons que, pour répondre à ces objectifs, la formation doit inclure
un entrainement systématique des faits phonético/phonologiques.
Le développement du langage dans la classe de langue étrangère nécessite
une réelle interactivité entre les apprenants et les formateurs. L’oreille de
l’apprenant perçoit très vite les caractéristiques prosodiques de la langue:
l’intonation, le rythme et les accentuations, mais il est nécessaire d’attirer
immédiatement l’attention sur les différences essentielles entre la langue
maternelle, la première langue étrangère en cours d’apprentissage
(l’anglais en République tchèque) et la nouvelle langue étrangère (le
français ou l’allemand pour les élèves tchèques). En effet, sans cette prise
de conscience de la part de l’apprenant, jeune adolescent, adolescent ou
adulte, le schéma phonologique de sa langue maternelle va être transféré
dans la langue étrangère et ce phénomène d’interférence va créer un
barrage à la compréhension puis à l’expression orale tout d’abord, au
passage à l’écrit ensuite. Toutefois, nous croyons important de distinguer
parmi les phénomènes phonologiques, comme le faisait déjà Walter (1977:
Danièle Geffroy Konštacký & Sylva Nováková
67
149-150), ce qui doit être considéré comme essentiel de ce qui est
simplement contingent, comme l’intonation qui varie d’une région à une
autre et d’un locuteur à un autre suivant sa personnalité ou son humeur du
moment.
L’apprentissage de l’écrit est étroitement lié aux capacités métaphonologiques de l’apprenant et ce que dit Egaud au sujet des jeunes
élèves souffrant de troubles spécifiques du langage oral et écrit est tout
aussi valable pour les apprenants d’une langue autre que la langue
maternelle:
"D’une part la conscience phonologique est nécessaire pour apprendre à lire et à
écrire, d’autre part l’apprentissage de la lecture et de l’écriture améliore rapidement
en retour la conscience phonémique." (Egaud, 2001)
Les meilleures conditions d’apprentissage de cette langue restent celles
qui reproduisent les grandes étapes de l’apprentissage de la langue
maternelle par le jeune enfant et l’on constate un nombre important
d’interférences et de déficiences, à l’oral comme à l’écrit, lorsque ces
étapes ne sont pas respectées. (Egaud, 2001, Hagège, 1996)
3.2
Du niveau secondaire au supérieur
L’évaluation de la conscience phonémique de nos apprenants est réalisée
au début de leur première année d’études à l’université. Les étudiants
proviennent d’établissements différents et ont été admis après un examen
d’entrée qui détermine s’ils ont les connaissances suffisantes pour suivre
les cours en français.
Cette première année est considérée comme une "mise à niveau" afin qu’ils
aient les compétences requises pour poursuivre leurs études dans la filière
qu’ils ont choisie. Puisque nous possédons les résultats obtenus à
l’examen d’entrée (épreuves écrites et orales, niveau B1-B2 du CECRL)
nous pouvons évaluer en fin d’année le chemin parcouru et recommander
les points sur lesquels ils devront porter leur attention l’année suivante. Il
s’agit, nous le voyons, d’une évaluation formative destinée à guider
l’étudiant dans la suite de sa formation.
4.
Notre expérience
Nous décrirons une expérience effectuée à la fin du mois d’avril 2011. Afin
d’étudier, entre autres, l’influence des phénomènes phoniques sur
l’écriture, nous avons opté pour la technique de la dictée. Cela nous
permettait d’observer le niveau de l’interlangue des étudiants qui débutent
leur formation pour devenir enseignant(e) de FLE et le type des erreurs
persistantes.
68
4.1
De la phonologie à la graphie vers leur synergie: une expérience tchèque
Données de départ
Le texte de la dictée est d’un niveau B1 du CECRL pour le lexique et les
structures grammaticales: aucun mot inconnu, plusieurs pronoms
personnels, présent, passé composé, plus-que-parfait, plusieurs phrases
complexes.
4.2
Protocole du test
Objectifs
Evaluer la capacité de perception orale et la
compétence orthographique d’un groupe cible
d’étudiant(e)s tchèques
Hypothèse
Les apprenants ayant déjà rencontré tous les
éléments linguistiques repérés dans le texte, les
erreurs proviendront de la subsistance d’une
déficience dans le processus d’apprentissage /
enseignement de la compréhension d’un message
oral et de sa transcription écrite.
Méthode
Dictée (lecture à haute voix)
Corpus
Extrait de Exercices de conversation et de diction
pour étudiants américains.
E. Ionesco, In Théâtre V.
JM: Bonjour, Monsieur. Vous ne me demandez pas d’où je viens?
Ph: Je ne vous le demande pas car je le sais. Vous venez de Paris où vous avez passé
une partie de vos vacances.
JM: Comment savez-vous que j’ai été à Paris?
Ph: C’est vous-même qui me l’avez dit, hier soir, quand je vous ai rencontré à la gare.
JM: Excusez-moi, j’avais oublié.
Ph: Au moins, est-ce que vous avez appris le français?
JM: Non, je n’ai pas pu l’apprendre. Les Parisiens parlent très mal le français. Ils le
font sans doute exprès, car ils doivent connaitre leur langue.
[…]
JM: Je n’ai pas fait grand-chose et je n’ai rien entendu d’intéressant puisque je
n’entends rien, mais j’ai vu de très belles choses.
NB: Dans A l’écoute des sons – Les voyelles, page 64, Thérèse Pagniez-Delbart a choisi ce texte de
Ionesco comme exercice de perception et de discrimination du son [ə] muet.
Lectrice de la dictée
Enseignante universitaire d’origine française
Consigne (orale)
"Je vais vous dicter un dialogue entre deux
personnes, Jean-Marie (que vous écrirez JM) et
Philippe (que vous écrirez Ph). Les signes de
ponctuation vous seront dictés. Le texte sera lu une
fois avant puis une fois après avoir été dicté. Vous
n’aurez aucun temps de relecture ensuite."
Danièle Geffroy Konštacký & Sylva Nováková
69
Auditeurs et scripteurs 20 étudiant(e)s tchèques en première année de
licence de la Faculté de Pédagogie (futurs
professeurs de FLE potentiels).
Condition du test
4.3
Test effectué dans une salle bien insonorisée
Les résultats et leur interprétation
Notre hypothèse de départ s’est trouvée confirmée: en dehors des erreurs
"d’inattention" pour certains accords, les erreurs qui changeaient le sens
du message provenaient d’une mauvaise discrimination phonologique et
d’un manque de réflexion sur le sens de la phrase. Nous indiquons en gris
les graphies qui ont été incorrectement transcrites par les étudiants:
JM :
Bonjour, Monsieur. Vous ne me demandez pas d’où je
viens ?
Ph :
Je ne vous le demande pas car je le sais. Vous venez de
Paris où vous avez passé une partie de vos vacances.
JM :
Comment savez-vous que j’ai été à Paris ?
Ph :
C’est vous-même qui me l’avez dit, hier soir, quand je vous
ai rencontré à la gare.
JM :
Excusez-moi, j’avais oublié.
Ph :
Au moins, est-ce que vous avez appris le français ?
JM :
Non, je n’ai pas pu l’apprendre. Les Parisiens parlent très
mal le français. Ils le font sans doute exprès, car ils
doivent connaitre leur langue.
[…]
JM :
Je n’ai pas fait grand chose et je n’ai rien entendu
d’intéressant puisque je n’entends rien, mais j’ai vu de très
belles choses.
-
graphie incorrecte du son [e]: -ez/é transcrits e par 8 étudiants
-
effet d’homophonie: d’où (écrit doux par 2 étudiants) / où (écrit ou par
3 étudiants)
-
e muet non transcrit dans partie (3 étudiants)
-
non perception de la nasale: Au moins (transcrit Oh, moi ou au mois
par 8 étudiants)
-
enchainement vocalique non détecté: j’ai été (écrit j’étais par 5
étudiants)
70
De la phonologie à la graphie vers leur synergie: une expérience tchèque
-
confusion phonologique entre rien et bien (par 3 étudiants)
-
graphie fautive dans Je n’ai pas fait grand chose (écrit grande par 5
étudiants) qui révèle que ces scripteurs ont fait usage de leur
connaissance lexicale (chose mot féminin) pour compenser une
perception orale déficiente
-
non perception de la nasale: entendu/entends (écrit attendu/attends
par 4 étudiants)
-
perception déficiente: de (écrit des par la moitié des étudiants)
Ces résultats nous amènent à recommander un travail en amont, auprès
des enseignants en activité dans les établissements primaires et
secondaires et des futurs enseignants, pour qu’ils adoptent certaines
démarches qui favoriseront la perception de la phonologie du français par
leurs élèves.
"L’apprentissage devient celui de la perception, et le rôle du formateur est d’élargir le
champ perceptif de l’apprenant." (Trocme-Fabre, 1987: 111)
A cette fin, nous proposons quelques principes qui pourraient être
appliqués dans les cours de FLE:
●
Parler et écrire, c’est d’abord écouter. Celui qui perçoit mal les sons
les prononce mal et écrit incorrectement les messages, qu’ils soient
dictés ou rédigés personnellement.
●
Donner la préséance à l’oral sur l’écrit et opérer constamment un allerretour entre la graphie et le son.
●
Eviter d’apprendre à lire et/ou à prononcer des mots isolés,
l’apprenant doit acquérir une prononciation syllabique correcte par
l’articulation des groupes rythmiques. Prendre en compte le e instable
et son rôle dans la chaine prosodique.
●
Entrainer aussi bien les faits prosodiques que phonématiques. En
effet, ce sont les faits prosodiques qui influencent le caractère des
segments dans le flux de la parole. De mauvais traits prosodiques
(intonation, rythme et pauses) peuvent non seulement perturber la
communication, mais aussi entrainer une interprétation fautive d’un
message qui serait par ailleurs bien construit.
La mise en place de ces principes dès le début de l’apprentissage
permettrait d’éviter les ancrages défectueux et les absences de repères
entre le son et la graphie. L’acquisition systématique des compétences
phonético / phonologiques favoriserait la compréhension des messages
oraux et écrits et une expression écrite correcte.
Danièle Geffroy Konštacký & Sylva Nováková
71
Conclusion
Nous sommes convaincues de la pertinence de lier la phonie à la graphie et
de développer une méthodologie qui favoriserait l’apprentissage des
graphèmes par des phonèmes et vice versa (Pétrissans, 2010, Léon et al.,
2009, Wioland, 1994). Des manuels comme Plaisir des sons (KanemanPougatch & Pedoya-Guimbretière, 1989) et A l’écoute des sons (PagniezDelbart, 1990 et 1992) ont ouvert la voie dans ce sens.
Il ne reste dès lors qu’à souhaiter que les formations initiale et continue en
République tchèque prennent en compte l’importance de cette association
phonologie-graphie dans le processus de l’apprentissage/enseignement du
FLE. Le nouveau manuel Le français Entre Nous destiné aux jeunes
adolescents des établissements primaires et secondaires tchèques
propose cette approche depuis une année (Nováková, Kolmanová, Geffroy
Konštacký & Táborská, 2009 et 2010). Les débuts de l’apprentissage sont
exclusivement audio-oraux, le passage à l’écrit se faisant progressivement
après plusieurs semaines. Après avoir appris à discriminer les nouveaux
sons et après avoir réalisé naturellement la (re)syllabation du français par
la reproduction de courtes formes telles que les comptines et de
microdialogues, l’apprenant tchèque est moins perturbé par la découverte
de la forme écrite. A partir du niveau 2, le côté sonore est mis explicitement
en relation avec le code écrit. A travers diverses activités, l’apprenant est
amené à la compréhension de cette relation. Il découvre alors qu’elle est
plus transparente et régulière qu’en anglais (qu’il a considéré jusqu’alors
comme une langue plus facile). Les nouvelles sonorités sont toujours
introduites dans le contexte d’un "mot phonétique", ce qui habitue les
apprenants à mieux reconnaitre les "mots lexicaux" dans la chaine parlée
et à écrire ainsi correctement. Les premiers rapports des enseignants qui
ont introduit cette démarche auprès de leurs élèves sont très positifs, il est
toutefois encore trop tôt pour mesurer la portée des résultats au-delà de
plusieurs années.
Nous recommandons les approches pédagogiques qui prennent en
considération la langue maternelle des apprenants (Catach, 1994) et la
découverte systématique des relations entre les graphies et les sons du
français, parce qu’elles nous semblent le mieux répondre aux besoins de
nos apprenants en favorisant leur prise de conscience des phénomènes
particuliers à chacune des deux langues et, dans le cas qui nous intéresse
ici, en leur donnant accès à une meilleure maitrise de leur compétence
orthographique.
Note: Nous appliquons l’orthographe recommandée par l’Académie
française.
72
De la phonologie à la graphie vers leur synergie: une expérience tchèque
Bibliographie
Catach, N. (1994): Le rôle de l’écrit dans l’acquisition d’une langue étrangère, ou l’utilisation des
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OrthoFonic : un projet de didacticiel pour
l’apprentissage de l’orthographe française
Claire FONDET & Fabrice JEJCIC
UMR 8589, CNRS-LAMOP, Paris 1 Panthéon Sorbonne
Histoire des systèmes graphiques du français et de ses variétés
Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris
OrthoFonic is a lexical database of 5,500 words and 8,500 forms which is based on the
Listes orthographiques de base (Basic Spelling Lists, 1984, 4000 forms). This list
takes into account the revised spellings of the “Rectifications orthographiques” of
1990. To these Spelling Lists, which are in turn taken essentially from the Frequency
Dictionary of French Words by A. Juilland et al. (1970), have been added the
corresponding Alfonic phonological transcriptions and the IPA phonetic transcriptions
as used in the Petit Robert. Thus, OrthoFonic could become the motor for a
computerised teaching program constructed around the orthographical, phonological,
phonetic and grammatical information associated with the most frequent lexical
items of written French.
Creating a software program based on this high frequency lexis would make it
possible to do away with forms that are rare or unused, and could encourage the
acquisition of the written forms that are the most frequent in actual use.
Introduction
Chacun sait que la plupart des erreurs orthographiques, chez l’enfant
comme chez l’adulte, sont commises sur les mots les plus ordinaires et les
plus fréquents, plutôt que sur les mots rares (Ters, 1973: 60), cf. les
exercices grammaticaux habituels concernant les homonymes
monosyllabiques tels que: a/à, ou/où, etc. Ces observations plaident, avec
évidence, en faveur d’une didactique de l’acquisition de l’écrit construite
sur les formes les plus récurrentes de la langue.
Le projet OrthoFonic (combinaison de orthographe et Alfonic) ambitionne
de renouveler l’enseignement du français courant en partant de formes
vedettes et de formes fléchies classées selon un critère de fréquence. Les
deux partenaires, le CNRS-LAMOP et l’Association RAPHAEL, recherchent
actuellement un financement auprès de la région Île-de-France dans le
cadre d’un PICRI1, pour la mise au point d’un didacticiel d’apprentissage de
l’écrit et de l’oral du français d’usage courant.
1
RAPHAEL = Recherche pour l’Application de la PHonologie aux Apprentissage de l’Écriture
et de la Lecture, PICRI = Partenariats Institutions-Citoyens pour la Recherche et
l’Innovation. Le financement serait destiné à la mise au point informatique du didacticiel.
74
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
Ce projet pourrait intéresser à la fois le public scolaire (niveau élémentaire
et début du secondaire), les personnes en difficulté (enfants et adultes
éprouvant des gênes langagières, qu’elles soient orales ou écrites), les
enfants scolarisés nouvellement arrivés en France (français langue
seconde), les personnes en situation d’apprentissage du français langue
étrangère (oral et écrit) et les migrants en situation d’alphabétisation dans
les pays francophones2.
1.
Un vocabulaire scientifiquement construit
Les Listes orthographiques de base (1620 mots, 4000 formes)3 étaient,
d’une certaine manière, et dit en toute modestie, en avance sur le temps
quant à leur utilisation. À l’époque de leur élaboration sous la direction de
Nina Catach, au début des années quatre-vingt et publiées en 1984, il
n’existait pas encore de moyens techniques pour les utiliser à l’école
autrement que sur un support papier. L’informatique était centralisée, les
programmes et les données fonctionnaient avec des cartes perforées et, en
dehors des laboratoires scientifiques, leur exploitation informatique n’était
pas possible. Chaque tri, des quelque 4000 cartes comportant les mots de
ces listes, coutait l’équivalent de 2,60 € et l’on recevait le lendemain à Paris
les tris imprimés des résultats du supercalculateur d’Orsay qui étaient
livrés par navette. Aujourd’hui, la base complète, avec deux fois plus de
données et trois fois plus de champs, nous livre un tri, le temps de taper sur
la touche entrée du clavier d’ordinateur. Ce changement technologique et
la banalisation de l’usage du micro-ordinateur ont motivé l’élaboration du
projet actuel.
La base de données lexicales OrthoFonic (5500 mots, 8500 formes), fondée
pour une grande part sur les Listes orthographiques de base (version 1994:
5000 mots, 8000 formes), a la particularité de contenir les formes fléchies
les plus fréquentes et les mots les plus fréquents (a, ai, avait et ont sont les
formes fléchies les plus fréquentes du mot avoir, forme vedette du verbe,
ou lemme, au sens d’entrée de dictionnaire). D’autre part les Listes
orthographiques de base (LOB), dont le Frequency Dictionary of French
Words (FDFW), 5082 mots (Juilland et al., 1970), avait servi de fondement,
avaient été complétées par les principales listes de vocabulaire du
français: L’élaboration du français élémentaire, 1063 mots (Gougenheim et
al. 1956, 1971), Le vocabulaire orthographique de base, 7691 mots (Ters et
al., 1968), L’échelle Dubois-Buyse, 3725 mots (Ters et al, 1969) et, enfin, le
Dictionnaire des fréquences du Trésor de la langue française, 71415 mots
2
La didactique du français langue seconde (FLS) se distingue de celle du français langue
étrangère (FLE) et du français langue maternelle (FLM). Sans entrer dans le débat de cette
classification, disons simplement que la didactique doit être adaptée à la situation.
3
Catach N., Jejcic F. et équipe HESO (1984): Les listes orthographiques de base du français,
Paris, F. Nathan, 160 p.
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
75
(document interne du CNRS sous forme de volumes polycopiés). Toutes ces
listes, construites à partir d’enquêtes ou de corpus informatisés, font
apparaitre une grande concentration du vocabulaire d’usage très courant:
elles ont en commun la quasi-totalité des 1280 premiers mots du Trésor de
la langue française dont la fréquence, rapportée au nombre d’occurrences,
est supérieure à 5000 (LOB, 1984: 17).
2.
Un vocabulaire performant, de haute fréquence d’usage
Ce travail de synthèse sur les listes de fréquence assure un haut
rendement au vocabulaire sélectionné. D’après nos études, dont les
résultats sont comparables à la plupart des autres études de fréquence du
vocabulaire, nous obtenons, pour les 5082 mots du FDFW, les chiffres
suivants:
- les 10 premiers mots couvrent près de 35 % de la fréquence d’usage4;
- les 100 premiers mots couvrent près de 68 % de la fréquence d’usage;
- les 1000 premiers mots couvrent près de 89 % de la fréquence d’usage.
Parallèlement à cette observation, le Dictionnaire des fréquences du Trésor
de la langue française fait apparaitre que les 50 premiers mots, auxquels
on ajoute les formes des verbes être et avoir, représentent plus de 35
millions d’occurrences, soit 50% de la fréquence (LOB, 1984: 16).
Cette "performance lexicale" nous a conduits à penser que nous sommes
ici en présence d’une forme de "noyau" de la langue qu’il convient de
privilégier dans l’enseignement.
3.
Un vocabulaire conforme à la norme orthographique à
enseigner
Le lexique intègre les Rectifications orthographiques de 1990, publiées
dans les Documents administratifs du Journal officiel du 6 décembre 1990.
Ces rectifications, approuvées par l’Académie française, constituent, en
principe, la nouvelle norme orthographique à enseigner (Bulletins Officiels
de l’Éducation nationale: n° 5, du 12 avril 2007 et n° 6 du 28 aout 2008).
Dans la 9e édition en cours de son Dictionnaire, l’Académie rappelle que les
nouvelles variantes cohabitent aux côtés des variantes graphiques
traditionnelles pratiquées par les générations antérieures et: "[qu’] aucune
de deux graphies ne peut être tenue pour fautive".
4
Le coefficient d’usage est la mise en rapport complexe de la fréquence (nombre
d’occurrences) et de la dispersion (distribution des occurrences suivant les différents
genres de textes: romans, théâtre, essais, presse, textes scientifiques et techniques), cf.
FDFW, Introduction, p. XXX-XXXIX (genres de textes) et p. LXVII-LXXI (usage).
76
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
Parmi les dictionnaires actuels, Hachette, depuis son édition de 2002, et le
Petit Larousse, depuis son édition de 2012 (publiée en 2011), intègrent
totalement les Rectifications orthographiques de 1990. Le Petit Robert les
insère en partie au fur et à mesure des millésimes.
Voici quelques exemples de mots rectifiés présents dans OrthoFonic:
- abime, accroitre, aout, boite, bruler, couter, croute, diner, etc.
(suppression de l’accent circonflexe sur i et u), idem pour apparaitre et les
autres verbes en -aitre;
- un après-midi / des après-midis, un porte-avion / des porte-avions
(marque du pluriel systématisée sur le second élément du composé à trait
d’union);
- à priori (francisation de l’emprunt latin avec accent grave sur la
préposition);
- assoir (correction de l’anomalie graphique par suppression du -eparasite);
- cèdera (accent grave conforme à la prononciation pour le verbe céder et
les autres verbes du même type);
- asséner, évènement (alignement de l’accentuation sur la prononciation);
- francisation des emprunts (accentuation, soudure de certains composés
et marques de nombre), qu’ils soient latins (référendum, arborétums),
italiens (spaghettis, à capella), anglais (weekend, cowboys), ou
appartiennent à d’autres langues encore.
Les Rectifications orthographiques de 1990, par les modifications
apportées, représentent donc une rationalisation du système graphique.
4.
Une structure lexicale élaborée pour la didactique
OrthoFonic présente une structure hiérarchisée composée de 6 listes
complémentaires de vocabulaire (voir Fig. 1, ci-dessous).
Les listes LBØ (LB "zéro"), LB1, LB2 et LB3 – qui composent les LOB 8000
formes – fonctionnent sur des indices de fréquence décroissante dont la
distribution est globalisée à l’intérieur de quatre classes de fréquences.
Ainsi la liste LBØ contient-elle les formes lexicales les plus fréquentes et la
liste LB3 les formes lexicales les moins fréquentes.
La liste LB4 comprend le vocabulaire le plus fréquent en usage dans la
presse (Skupien-Dekens C., Kamber A. & Dubois M., 2010: Avant-propos) et
un lexique de la vie pratique issu de méthodes d’alphabétisation. La liste
LB4 ne fonctionne pas sur des indices de fréquence calculés, mais intègre
un lexique pratique courant, absent des LOB.
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
77
La liste LB5 est prévue pour accueillir des lexiques personnels, des
vocabulaires spécifiques aux utilisateurs ou aux groupes d’usagers.
Cet ensemble de listes peut être représenté par le tableau suivant:
N° liste / nb formes
LBØ - 157 formes
LB1 - 403 formes
LB2 - 3459 formes
LB3 - 4000 formes environ
LB4 - 500 formes environ
LB5 - nb de formes ouvert
N° d’usage FDFW
inférieur à 100
entre 100 et 250
inférieur à 1280
supérieur à 1280
Lexiques complémentaires
lexiques de la vie pratique
lexique personnel / du
groupe
Fréquence ou type
supérieure à 1000
supérieure à 30
supérieure ou = à 5
inférieure à 5
Types vocabulaires
méthodes
d’alphabétisation
vocabulaire de la presse
vocabulaires des usagers
Fig. 1: Hiérarchie de la structure lexicale
4.1
La fréquence du vocabulaire, listes LBØ à LB3
La notion de fréquence d’usage est tout particulièrement productive pour la
didactique. Si nous prenons pour exemple le verbe être qui, toutes formes
conjuguées réunies, arrive au 4e rang de la fréquence d’usage, ceci indique
que ce verbe est le 4e mot le plus courant. Ce mot vedette représente toute
une série de formes verbales; ses formes conjuguées apparaissent dans les
trois premières listes:
- est, était et sont, dont la fréquence est supérieure à 1000, font partie de
LBØ;
- es, étaient, étions, et encore quelques autres formes dont la fréquence
est supérieure à 30, appartiennent à la liste LB1;
- fussent, serions, soyez, et encore quelques autres formes dont la
fréquence est supérieure ou égale à 5, relèvent de la liste LB2.
Toutes ces formes fléchies ont comme dénominateur commun le numéro
du rang d’usage qui est le 4.
4.2
Les lexiques complémentaires, liste LB4
La liste LB4, qui n’est pas construite sur des calculs de fréquence, est
cependant élaborée à partir du vocabulaire le plus fréquent de la presse
écrite et à partir de lexiques de méthodes d’alphabétisation. À ce jour,
cette liste comprend 500 mots supplémentaires, permettant d’actualiser
les premières listes LBØ à LB3.
Les tableaux, ci-dessous (Fig. 2 et 3), présentent:
- colonne 1: la forme orthographique;
78
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
- colonnes 2, 3 et 4: la nature grammaticale, le genre et le nombre;
- colonne 5: la provenance de la forme: code PR = lexique de la presse,
code AL = méthodes d’alphabétisation;
- colonne 6: la transcription phonologique en Alfonic;
- colonne 7: la transcription phonétique en alphabet phonétique international (API). Pour ces deux dernières, cf. § 4.6.
1 - Orthographe
bancaire
banlieue
bicyclette
bloquer
boursier
caméra
canal
1 - Orthographe
biscotte
boisson
boiter
bonbon
bougie
bouillon
boulangerie
2 - NG
AJ
NO
NO
VE
NO
NO
NO
2 - NG
NO
NO
VE
NO
NO
NO
NO
3 - Ge
S
F
F
4 - Nb
S
S
M
F
M
S
S
S
3 - Ge
F
F
4 - Nb
S
S
M
F
M
F
S
S
S
S
5-L
PR
PR
PR
PR
PR
PR
PR
5-L
AL
AL
AL
AL
AL
AL
AL
6 - Alfonic
bäcer
bälix
bisiclet
bloce
bwrsie
camera
canal
7 - API
b^kec
b^lyø
bisiklet
bloké
b_csyé
kaméca
kanal
6 - Alfonic
biscot
bwasö
bwate
böbö
bwji
bwyö
bwläjxri
7 - API
biskàt
bwasç
bwaté
bçbç
b_ji
b_yç
b_l^j)ci
Fig. 2 et 3: Liste LB4: extraits du vocabulaire le plus fréquent de la presse et extraits du vocabulaire
de méthodes d’alphabétisation.
4.3
Le lexique utilisateurs, la liste LB5 ouverte
La liste LB5 est une partie ouverte destinée à accueillir le lexique personnel
de l’usager ou du groupe. Ainsi, par exemple, dans le cadre d’activités
spécifiques de la classe, les élèves pourraient intégrer dans cette liste un
lexique spécialisé comme celui des sciences de la nature, celui de la
géographie ou d’une autre discipline dont les vocables n’appartiennent pas
à la langue courante. Et, pourquoi pas aussi des mots du vocabulaire
personnel de l’apprenant?
4.4
Le codage orthographique
Une des difficultés de l’orthographe française provient des lettres muettes
et des liaisons obligatoires ou facultatives. C’est pourquoi, en 1984, on
avait choisi un codage pour marquer les différents types de lettres
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
79
muettes5, et un autre codage pour indiquer les liaisons, lorsque la forme
considérée est placée devant un mot à initiale vocalique. Il s’agit
essentiellement des lettres finales n, r, s, t (LOB, 1984: 20-23)6. Le tableau
ci-dessous illustre ce système et nous donne le nombre de formes relevant
de chaque code:
Codage
• code 7
• code 8
• code =
Type
lettres lexicales
lettres grammaticales
lettres susceptibles de liaison
Exemple
doigt77
aimées88
chers8=
Nb formes
1122
3116
373
Le code 7 indique des lettres muettes de type lexical, le code 8 les lettres
muettes de type grammatical et le signe = indique les liaisons potentielles
(laissées à l’appréciation de l’enseignant). Dans l’exemple doigt77, où ni le g- ni le -t ne se prononcent, les codages du -g- par 7 et du -t par 7
établissent un lien avec les mots de la même famille: doigté et l’étymologie
latine digitum. Par contre, ces deux lettres sont prononcées dans la forme
dérivée digital. Cela correspond à la fonction dérivative de ces graphèmes
qu’il est intéressant de transmettre dans le cadre d’un apprentissage. Dans
l’exemple aimées88, où les deux dernières lettres ne sont pas prononcées,
le codage du -e-, marque de féminin par 8, et le codage du -s, marque de
pluriel par 8, renseignent sur la nature grammaticale de ces graphies. Car le
-e est souvent une façon de marquer le féminin d’une forme, et le -s est
très fréquemment la marque du pluriel des adjectifs et des noms, bien qu’il
indique aussi la marque verbale de la 2e personne du singulier. Dans
l’exemple chers8=, les codes 8 et = signifient respectivement que l’adjectif
est au masculin pluriel (code 8) et que le -s peut être prononcé devant un
mot commençant par une voyelle, comme dans la séquence: chers8= amis.
Ce système de codage est une aide précieuse à la compréhension et à la
maitrise d’une partie difficile du système grapho-phonique du français.
4.5
Le codage grammatical
Le codage grammatical concerne la nature grammaticale des formes
(parties du discours), le genre, le nombre, et indique les mots vedettes
(cf. § 1).
5
Les chiffres 7 et 8 utilisés dans ce codage sont liés au fait qu’à l’époque le codage
informatique était limité aux lettres majuscules sans accent. Ainsi, afin de pouvoir traiter
les diacritiques, le code 1 représentait l’accent aigu (ex.: E1=é), le code 2 l’accent grave, le
code 3 l’accent circonflexe, le code 4 le tréma, le code 5 la cédille. De plus le chiffre 6 codait
le nom propre (ex.: PARIS6).
6
La sélection de ces cas de liaison a reposé uniquement sur le sentiment linguistique des
auteurs à l’époque.
80
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
• Codage du champ "nature grammaticale"; les codages suivants sont
utilisés:
Code
AJ
AR
AV
Valeur
adjectif
article
adverbe
CJ
IN
LO
NO
conjonction
interjection
locution
nom
NU
PN
PS
VE
numéral
pronom
préposition
verbe
• Codage du champ "genre"; les codages suivants sont utilisés:
Code
F
M
Valeur
féminin
masculin
Remarque:
l’absence des codes de notation du genre, M ou
F, indique qu’il s’agit d’une forme épicène
• Codage du champ "nombre"; les codages suivants sont utilisés:
Code
S
P
Valeur
singulier
pluriel
Remarque:
l’absence des codes de notation du nombre, S ou
P, indique qu’il s’agit d’une forme invariable
• Codage du champ "vedette"; le codage suivant est utilisé:
Code
Valeur
*
forme
vedette
forme
fléchie
4.6
Remarque:
la présence de l’astérisque dans le champ
indique une forme vedette, type entrée de
dictionnaire (ex.: *être);
l’absence de l’astérisque dans le champ indique
une forme fléchie, réalisée dans le discours (ex.:
était8=)
Les codages phoniques
Pour le versant oral de la langue, OrthoFonic présente deux codages
phoniques: l’API et l’Alfonic. L’API fut inventé pour noter toutes les langues
du monde, en 1888, par Paul Passy. Ce codage est plus particulièrement
adapté à l’apprentissage du français langue étrangère. En revanche pour
les élèves francophones, André Martinet, à la demande d’enseignants dans
les années soixante-dix, mit au point le code phonologique dénommé
Alfonic, selon les oppositions pertinentes du français oral. Le but était
d’enseigner l’écrit à partir de l’oral. L’utilisation du clavier de la machine à
écrire et la proximité avec la graphie du français ont été privilégiées. Ce
code était considéré comme un outil que les élèves devaient s’approprier
depuis la dernière année de Maternelle jusqu’au Cours Préparatoire. Dans
la perspective de l’acquisition de l’orthographe, l’emploi de l’outil Alfonic
qui est conçu comme une écriture de transition, s’est révélé très efficace,
conduisant à la mise en place d’une conscience critique de la norme
orthographique (Vial J. et Villard J., 1986: 1-2).
Peu d’écoles pratiquent l’Alfonic aujourd’hui, mais un didacticiel a été
élaboré en application du projet européen Je parle donc j’écris (cédérom et
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
81
livret produits en 2005). Ce logiciel est accessible gratuitement (voir sites
internet). L’Association RAPHAEL poursuit ce projet.
Certains caractères de l’Alfonic sont différents de ceux de l’API (quelques
consonnes et la plupart des voyelles). Pour les consonnes il n’y a pas de
différence de signes entre les deux codes. Inversement, certaines voyelles
sont notées différemment. L’Alfonic suit la théorie de la phonologie
présentée dans les Éléments de linguistique générale d’André Martinet. Sur
le plan phonologique, il n’y a pas de différence entre les deux codes en ce
qui concerne le système consonantique. La question se pose
essentiellement pour la notation de certaines oppositions vocaliques (loi de
position). Il s’agit des voyelles orales d’ouverture moyenne correspondant
aux archigraphèmes É, È, EU, O.
(1) en Alfonic: /è/ ~ /e/, en API: [e] ~ [é]; (2) en Alfonic: /o/ ~ /ô/, en API: [à] ~
[o]; (3) en Alfonic /x/ ~ /x^/, en API: [-] ~ [(].
- 1) Opposition /è/ ~ /e/, en API [e] ~ [é]: si nous prenons la forme verbale
prêtait (707), celle-ci est transcrite ici en Alfonic: /pretè/ et en API:
[pcete]. La différence réside ici dans la voyelle de la première syllabe. Car,
du point de vue phonologique, il n’existe pas en français d’opposition /e/
~ /è/ en syllabe intérieure, c’est-à-dire non finale, même si l’orthographe
autorise une prononciation ouverte de la voyelle en question. On
considère en effet que dans ce cas /e/ et /è/ sont en distribution
complémentaire ([é] en syllabe ouverte, [e] en syllabe fermée). Le fait de
prononcer /è/ en syllabe ouverte est ici une variante libre, à la différence
de pré / prêt (Alfonic /pre/ ~ /prè/, API [pcé] ~ [pce]). On trouvera donc en
API [e] en toute position, contre /è/ seulement en finale absolue en
Alfonic. Autres exemples: perdu, Alfonic \perdu\, API [pecdu]; paisible,
Alfonic \pezibl\, API [pezibl]; prévu, Alfonic \prevu\, API [pcévu].
- 2) Opposition /o/ ~ /ô/, en API: [à] ~ [o]. L’API transcrit partout la
différence voyelle ouverte ~ voyelle fermée, tandis que l’Alfonic ne garde
ici cette opposition qu’en syllabe finale fermée. Exemples: notre =
Alfonic: /notr/ et API: [nàtc]; le nôtre = Alfonic /lx nôtr/ et API [l) notc]. Et
par ailleurs porter donne en Alfonic \porte\ et en API [pàcté]; poser donne
\poze\ en Alfonic et en API [pozé].
- 3) Même chose pour l’opposition /x/ ~ /x^/, en API: [-] ~ [(]. L’Alfonic ne
garde cette opposition que dans le cas de la voyelle en syllabe finale
fermée. Cette opposition est bien représentée, car même s’il n’existe que
de rares paires minimales (ex.: jeune ~ jeûne), le suffixe -euse est
productif, ex.: heureuse.
Entre l’API et l’Alfonic, tous deux présents dans OrthoFonic, quelle notation
faudra-t-il privilégier? Telle est la question qui se pose à l’enseignant. Cela
dépendra de la situation pédagogique. L’API peut paraitre plus "juste" pour
noter les manières différentes de prononcer l’archigraphème EU dans fleur
82
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
et dans feu. L’expérience montre en effet que, dans les cas de
neutralisation de voyelles, les enfants adoptent spontanément une
démarche plus phonétique que phonologique7.
En fait, la différence entre les deux codes n’a pas été d’avantage
accentuée. C’est ainsi que l’effacement du schwa intérieur et du -e final –
ex.: bib(e)ron, ball(e) – ont été harmonisés dans les deux types de notation.
Quel que soit le code préféré, l’étude de la face phonique du vocabulaire
fera prendre conscience de la variation dans l’oral et permettra de
développer un esprit de tolérance à ce sujet. Certes, la base OrthoFonic
peut paraitre rigide, mais constitue un point de départ pour alimenter la
réflexion.
Dans l’avenir, sur le plan technique, le codage en API pourrait permettre,
via une interface appropriée, la reproduction sonore des vocables, utile en
FLE et FLS, ainsi qu’en FLM, pour lever l’ambigüité graphique des formes
homographes hétérophones (Jejcic 1987: 37-39), ex.: les poules du couvent
couvent.
La base de données OrthoFonic
5.
Dans sa configuration actuelle, la base de données comprend environ 8500
enregistrements et 16 champs par enregistrement. Le tableau ci-après
(Fig. 4) présente la base et les fonctions des divers champs.
Nom du
champ
Nusage
7
Exemple Fonction
0072
Ved
*
Formes_C
petit7=
Alfonic
Nat
pxti
AJ
numéro d’usage, établi d’après le rang d’usage du FDFW.
Plus ce chiffre est petit, plus la forme est fréquente.
L’adjectif petit est au 72e rang, ce qui signifie qu’il est le 72e
mot (au sens de lemme), le plus utilisé
la présence du signe "*" étoile, indique qu’il s’agit d’une
forme vedette, ex.: * petit7, avec étoile, est une forme
vedette; petits78=, sans étoile, est une forme fléchie de
l’adjectif petit7
formes des mots avec lettres muettes et liaisons codées: ici
le code "7" indique une lettre muette de type lexical,
dérivative ou non dérivative selon le cas, ex.: petit7 donne
petite; le code "8" indique une lettre muette de type
grammatical, pluriel, ex.: petits78= pluriel; le code "="
indique une liaison possible devant initiale vocalique, ex.:
petits78= enfants, chaine graphique prononcée [p)tiz^f^]
avec la liaison
transcription phonologique en caractères Alfonic
nature grammaticale, 10 catégories: AJ: adjectif, AR: article,
AV: adverbe, CJ: conjonction, IN: interjection, LO: locution,
Martinet, A. (1989: 12). Il s’agit de la neutralisation d’une voyelle dont l’ouverture ou la
fermeture dépend du contexte comme dans le cas de père, autrefois prononcé [péc’]. Selon
l’article cité, les enfants avaient tendance à noter fête en Alfonic: \fèt\ au lieu de \fet\.
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
Ge
M
Nb
S
Nl
0
Sl
FD, DB,
GG, HE,
TL, AL,
PR, _
83
NO: nom, NU: numéral, PN: pronom, PS: préposition, VE:
verbe
genre. Remarque: l’absence de code M ou F indique une
forme épicène
nombre. Remarque: l’absence de code S ou P indique une
forme invariable
numéro de la Liste orthographique de base: plus le numéro
est petit, plus la fréquence de la forme est élevée. Les
formes sont regroupées par "fourchette" de fréquence dans
4 listes: liste 0 [liste "zéro"] = mots très fréquents, liste 1
[liste "un"] = mots un peu moins fréquents, liste 2 = encore
un peu moins fréquents, liste 3 = mots les moins fréquents;
liste 4 = liste complémentaire ne fonctionnant pas sur des
critères de fréquence, liste 5 = liste ouverte complétée par
l’usager
sous-liste, indique la provenance de la forme ou son
attestation dans une liste de vocabulaire: FD, la forme
provient du FDFW; DB, la forme provient de l’Échelle DuboisBuyse; GG, la forme provient du Français fondamental de G.
Gougenheim; HE, la forme est codée par HESO (équipe de
recherche du CNRS, 1973-1998), TL, la forme provient du
Dictionnaire de fréquence du Trésor de la langue française
(Institut National de la Langue Française-CNRS, aujourd’hui
ATILF); AL vocables issus de méthodes d’alphabétisation; PR
mots issus du vocabulaire fréquent de la presse; absence de
marque, la forme provient de la liste ouverte par l’usager
Formes
petit
formes orthographiques des mots (sans le codage des
lettres muettes)
Inverse
titep
formes inverses des mots sans le codage des lettres
muettes: les mots sont écrits "à l’envers", la dernière lettre
du mot a le rang un et la première lettre du mot le dernier
rang, ex.: titep est l’inverse de la forme petit - ceci permet de
regrouper et trier des formes de mots qui ont des finales
identiques
Inverse_C
7titep
formes inverses des mots avec le codage des lettres
muettes:
ex: 7titep est l’inverse de la forme petit7 – ceci permet de
regrouper et trier soit des formes de mots qui ont des finales
et des codes identiques (toutes les formes terminées par un
-t codé 7), soit toutes les formes terminées par un code 7,
indépendamment de la lettre qui précède le code
Syllab
pe tit
syllabisation graphique de la forme, selon les règles orthotypographiques de coupure des mots. La coupure syllabique
est indiquée par un blanc graphique interne au mot: pe_tit
Phonetique
PàTI
transcription phonétique de la forme en code machine dont
la correspondance en API est [p)ti]
Syll_Phon
Pà/TI
transcription phonétique de la forme en code machine avec
indication par un / "slash" de la coupure syllabique et dont la
correspondance en API est [p)/ti]
Phon_Inv
ITàP
transcription phonétique inverse des formes, ex.: [it)p] est
l’inverse de la forme [p)ti], ceci permet de regrouper toutes
les finales à prononciation identique
Fig. 4: Structure de la base de données OrthoFonic.
84
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
6.
L’exploitation didactique de la base de données OrthoFonic
Les exemples qui suivent représentent quelques pistes d’utilisations
diverses de la base sur les graphies des finales:
- les oppositions finales codées / finales non codées (§ 6.1.1)
- les finales codées de liaisons potentielles (§ 6.1.2)
- les finales codées de formes homophones (§ 6.1.3)
- les adjectifs épicènes (§ 6.1.4)
- les noms féminins terminés par -t et les noms masculins terminés par -e
(§ 6.1.5)
6.1
Les recherches sur les graphies des finales
Nous l’avions déjà mentionné plus haut: une grande partie des difficultés
de l’orthographe provient des mots familiers et des lettres finales muettes.
À ce dernier point en particulier correspondent des fonctionnements
lexicaux et grammaticaux divers.
Une observation sur les graphies finales les plus fréquentes nous donne le
tableau ci-dessous (Fig. 5), les graphies les plus fréquentes étant placées à
gauche:
Nombre de finales par type de lettre
-s
1600
-r
1102
-t
1053
-n
463
-e
414
-x
142
-z
87
-d
68
-p
11
Fig. 5: Recherche sur les lettres finales les plus fréquentes
Trois ensembles se distinguent nettement. Le premier, avec les finales -s,
-r et -t, marque la prédominance du -s. La polyvalence du -s est distribuée
entre la marque générale du pluriel des adjectifs et des noms, mais aussi la
marque de seconde personne du singulier et de la première personne du
pluriel du paradigme verbal, et souvent encore il peut être un marqueur
graphique de l’adverbe et de la préposition, etc. Des remarques similaires
s’appliquent au second ensemble, avec les finales -n, -e, et -x, et au
troisième ensemble avec les finales en -z, -d et -p.
Ce type d’investigation sur les mêmes finales peut être poursuivi sur
l’absence et/ou la présence du codage graphique des finales.
6.1.1 Les oppositions finales codées / finales non codées
L’absence de code en finale indique que la lettre est prononcée. Dans le cas
contraire, elle est codée 7 ou 8, ce que montrent les exemples qui suivent:
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
85
-s est prononcé dans autobus, il est muet dans abus7 où le code, de type
lexical, indique une dérivation possible comme dans abuser, abusif,
abusivement; il est aussi muet dans abeilles8 où le code, de type
grammatical, indique le pluriel du nom abeilles. Le tableau ci-dessous (Fig.
6) donne une vue synthétique de ces fonctionnements, leur nombre
d’occurrences (abréviation: nb.) et quelques exemples.
finale
nb.
exemples
finale
nb.
exemples
finale
nb.
exemple
-s
12
autobus
-s7
156
abus7
-s8
1229
abeilles8
-r
329
aboutir
-r7
66
acier7
-r8
705
chanter8
-t
27
brut
-t7
641
abondant7
-t8
299
fait8
-n
446
abandon
-e7
122
entrée7
-e8
251
jolie8
-es78
41
pensées78
-x7
43
boiteux7
-x8
51
animaux8
-z8
75
aimez8
-z
1
gaz
-z7
2
nez7
-d
1
sud
-d7
60
abord7
-p
2
cap
-p7
8
beaucoup7
Fig. 6: Oppositions entre les lettres finales les plus fréquentes
Dans l’exemple abandon, le -n est censé être prononcé, mais en réalité il
est le second élément du graphème on, notant la voyelle nasale. La finale
-x, marque lexicale dérivative dans boiteux7, est une marque de pluriel
dans animaux8. Contrairement au -s final, très récurrent, le -x final est une
graphie moins fréquente mais présente sur des noms et des adjectifs très
courants, dont la dérivation est systématiquement réalisée par l’alternance
de -x en -s-, boiteux7 / boiteuse, heureux7 / heureuse, etc. La finale -z
correspond au second élément graphique du graphème ez, marque
systématique de la seconde personne du pluriel des verbes. Par contre,
dans nez, chez et rez-de-chaussée, le z a été conservé pour des raisons de
distinction, notamment d’homonymes pour nez (cf. DHOF: 707).
6.1.2 Les finales codées de liaisons potentielles
Les liaisons, devant un mot à initiale vocalique, paraissent évidentes pour
quelques mots-outils d’usage très courant: pas7=, deux7=, est8=,
grand7=, tes8=, etc., voir tableau (Fig. 7).
86
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
let.
nb.
exemples
let.
nb.
exemples
let.
nb.
exemple
-s=
14
en bas= âge
-s7=
21
après7=
-s8=
168
aimables8=
-x7=
42
couteux7=
-x8=
6
aux8=
-z7=
2
assez7=
-z8=
7
allez8=
-t8=
44
allait8=
-t=
19
bout= à bout7
-t7=
23
avant7=
-d=
2
de pied= en cap
-d7=
5
grand7=
-p7=
1
trop7=
-r7=
2
dernier7=
Fig. 7: Locutions courantes et mots fréquents produisant la liaison
Certes ces liaisons ne sont pas à mettre toutes sur le même plan: seules
deux d’entre elles sont obligatoires ici. L’économie de la base OrthoFonic
ne tient pas compte de cette différence. Cependant, le codage de certaines
liaisons moins évidentes permet une réflexion sur les registres de langue,
ce qui est le cas de l’adjectif couteux7= dont la liaison suppose un style
soutenu.
D’autre part, environ 80 locutions courantes, ou expressions figées (de
pied= en cap), ont été intégrées aux listes. Leur intérêt est d’apporter à
l’enseignement de l’orthographe des compléments d’information sur des
liaisons internes anciennes qui souvent ne se font plus par ailleurs.
6.1.3 Les finales codées de formes homophones
La distinction apportée par le système de codage est une des clés montrant
les diverses fonctions des marques morphologiques de l’orthographe. La
requête qui demande à la base de lister tous les mots prononcés en [fe],
nous donne à l’écran le résultat suivant:
FORMES-C
fais8=
fait7
fait8=
faits78
fait7=
faits78
fait7
faits78
NAT
VE
VE
VE
VE
NO
NO
AJ
AJ
GE
M
M
M
M
M
M
NB
S
S
S
P
S
P
S
P
SL
1
1
1
2
1/2
1
3
3
Fig. 8: Listage de tous les mots qui se prononcent en [fe]
Les mots listés nous montrent l’opposition entre les verbes, les noms et les
adjectifs ainsi que l’opposition entre les morphogrammes lexicaux et les
morphogrammes grammaticaux. Cette différenciation entre les codes 7 et 8
est illustrée par les occurrences d’homographes fait7= et fait8=. Dans le
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
87
premier exemple, le code 7 indique une lettre muette de type lexical qui est
rattachée à la catégorie du nom masculin singulier, le code =, qui
s’applique à la même lettre, signale que le -t final est prononcé devant
initiale vocalique, comme dans la locution "prendre fait et cause". En
revanche, dans le second exemple, le code 8, désigne une lettre muette de
type grammatical qui dépend de la catégorie du verbe au singulier. Le code
= signale une liaison facultative, ex.: "il fait encore beau". Il est possible
d’analyser ainsi chacune des occurrences listées.
Il nous semble que ce processus de découverte des sous-systèmes
graphiques de l’orthographe contribue à une acquisition solide des
connaissances nécessaires à la maitrise de l’écrit.
Parallèlement au travail d’analyse graphique, l’observation peut aussi
porter sur la fréquence des formes relevant des différentes catégories
grammaticales: les formes [fe] du verbe et du nom relèvent toutes des
listes LB1 et LB2 (code SL, informations de la dernière colonne à droite),
contrairement aux deux dernières occurrences qui appartiennent à la liste
LB3.
6.1.4 Les adjectifs épicènes
Si la conscience linguistique parait bien établie sur la séparation des
genres – féminin et masculin – pour les apprenants en FLM, une autre piste
de réflexion peut être amorcée sur l’absence de marque de genre, lorsque
la forme graphique se termine en -e. C’est le cas des adjectifs épicènes
dont voici quelques exemples.
FORMES-C
NAT GE NB SL
difficile
AJ
S 2
difficiles8
AJ
P 2
pauvre
AJ
S 2
pauvres8=
AJ
P 2
facile
AJ
S 2
faciles8
AJ
P 2
nécessaire
AJ
S 2
nécessaires8 AJ
P 2
politique
AJ
S 3
politiques8
AJ
P 3
Fig. 9: Extraits du listage des adjectifs dont la colonne genre (GE) est vide
L’exercice de la commutation "une femme pauvre / un homme pauvre"
valide l’absence de genre marqué. L’observation de la fréquence des
formes indique que l’adjectif politique, liste LB3, est moins fréquent que
les autres, liste LB2, ce que confirme aussi le sentiment linguistique de
tout un chacun.
88
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
D’autre part, ces investigations peuvent être étendues à la sphère du nom.
La notion de nom épicène a facilité les changements récents liés à la
féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions (FJTN: 1999).
Par exemple, professeur et ministre sont épicènes phonétiquement
parlant, mais graphiquement le genre féminin est indiqué par l’ajout d’un
-e, marque de féminin, à professeure et d’une marque syntaxique par le
déterminant féminin une/la devant le vocable ministre.
6.1.5 Les noms féminins terminés par -t et les noms masculins
terminés par -e
On peut s’intéresser à un paradoxe: certains noms féminins sont terminés
par -t, d’autres, masculins, le sont par -e. On constate que les premiers
sont beaucoup moins nombreux que les seconds. On peut se poser encore
d’autres questions (étymologie, difficulté de mémorisation du genre des
noms masculins terminés par -e, par exemple le genre de solde qui a deux
entrées dans le dictionnaire).
190 208 345 part7 nuit7 mort7 698 1035 1094 plupart7 dent7 forêt7 2335 minuit7 verre membre théâtre système genre arbre terme pote passage centre commerce crime rêve ouvrage 1250 1302 1344 1503 1532 1563 1586 1644 1646 1677 1703 1781 1795 1814 ministère fleuve capitaine mystère décembre kilomètre programme musée septembre ange poste comte souffle charme Fig. 10: Listes noms féminins terminés par -t
70 268 271 277 300 324 329 337 343 352 354 356 358 361 homme compte exemple père livre service maitre problème nombre caractère être ordre siècle peuple 678 695 702 705 709 758 787 789 815 822 859 884 895 899 Fig. 11: Extraits de la liste de noms masculins terminés par -e
Ce ne sont-là que quelques exemples de recherches que les apprenants,
quels que soient leur niveau et leur âge, pourront effectuer selon tel ou tel
critère. Autre possibilité: le maitre ou le formateur proposera en vrac une
liste de mots à classer sans autre consigne, pour amener l’élève à découvrir
la structure de la langue. Si cet exercice est orienté vers une solution
unique, la présence d’un intrus la rendra plus ludique. La base OrthoFonic
est un outil dont chacun pourra découvrir les possibilités.
Claire Fondet & Fabrice Jejcic
7.
89
Les objectifs du projet
Le succès de la candidature PICRI serait le début d’un partenariat
réunissant l’ensemble des acteurs pour la mise au point du didacticiel en
question. Ce partenariat impliquerait, outre le CNRS-LAMOP et
l’association RAPHAEL déjà cités, d’une part des étudiants inscrits en
Master 2 de traitement automatique des langues, d’autre part des
enseignants et leurs élèves. Les étudiants auraient à déployer une interface
logicielle dans un langage le plus naturel possible pour les futurs
utilisateurs. Avec le groupe de professeurs et directeurs d’écoles, serait
établie une typologie des requêtes fondée sur leur expérience. On
obtiendrait ainsi un outil de travail souple, capable de produire des
sélections et des tris adaptés à des séquences didactiques déterminées.
La mise au point du logiciel devrait être réalisée en relation avec les
praticiens et leurs élèves. Pour ces derniers, la médiation de l’ordinateur,
dans un travail en petits groupes, est un élément stimulant dont il faut tenir
compte.
Ce programme concernerait des classes de CM1 et CM2 de l’école
élémentaire et les classes de collège. Il bénéficierait notamment aux
enfants en difficulté pour une meilleure intégration scolaire.
Le champ d’expérimentation, si l’on peut s’exprimer ainsi, concernerait en
grande partie des classes situées en ZEP (zone d’éducation prioritaire),
dans la commune de Villejuif, où la mixité sociale et les différences
socioculturelles sont du plus grand intérêt pour une telle entreprise.
Par ailleurs, pourquoi ne pas envisager par la suite un autre volet destiné à
des adultes (souvent parents d’enfants scolarisés), en exploitant les
mêmes éléments de la base OrthoFonic, afin de développer un module
d’alphabétisation?
Conclusion
Le caractère novateur de ce projet de logiciel interactif et dynamique
repose sur:
- la haute fréquence d’usage du vocabulaire proposé;
- le système de codage grammatical des lexèmes et le système de codage
orthographique des formes facilitant la maitrise des diverses fonctions des
lettres muettes de l’orthographe;
- l’appropriation systématique de la relation oral - écrit.
OrthoFonic vise de la sorte à renouveler les modalités d’acquisition par une
approche multidimensionnelle montrant les relations entre système
graphique et système phonique, mais aussi les relations à l’intérieur de
l’écrit entre les divers sous-systèmes de l’orthographe.
90
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
À terme, nous espérons disposer gratuitement d’un tel logiciel, qui
favoriserait la démarche heuristique et valoriserait les connaissances de
l’apprenant au fur et à mesure que ce dernier consolide ses acquisitions.
Abréviations et sigles
API = Alphabet Phonétique International
CNRS = Centre National de la Recherche Scientifique
DHOF = Dictionnaire Historique de l’Orthographe Française (cf. Bibliographie: Catach, N. dir.)
FDWF = Frequency Dictionary of French Words (cf. Bibliographie: Juilland, A.)
FLE = Français Langue Étrangère
FLM = Français Langue Maternelle
FLS = Français Langue Seconde
FJTN = Femme, j’écris ton nom... (cf. Bibliographie: Becquer, A.)
LAMOP = Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris
LOB = Listes Orthographiques de Base (cf. Bibliographie: Catach, N., Jejcic, F. & équipe HESO)
PICRI = Partenariats Institutions-Citoyens pour la Recherche et l’Innovation
RAPHAEL = Recherche pour l’Application de la PHonologie aux Apprentissage de l’Écriture et de la
Lecture
TLF = Trésor de la Langue Française
UMR = Unité Mixte de Recherche
Bibliographie de l’article
Association Phonétique Internationale, Le maitre phonétique, revue fondée par Paul Passy et
éditée de 1904 à 1967.
Becquer, A., Cerquiglini, B., Cholewka, N., Coutier, M., Frécher, J. & Mathieu, M.-J. (1999): Femme,
j’écris ton nom... Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et
fonctions. Paris (CNRS-INaLF, La Documentation française).
Bulletins Officiels de l’Éducation nationale: n° 5, du 12 avril 2007 et n° 6 du 28 aout 2008.
Catach, N. dir. (1995): Dictionnaire historique de l’orthographe française. Paris (Larousse).
Catach, N., Jejcic F. & équipe HESO (1984): Les listes orthographiques de base du français. Paris
(Nathan).
Gougenheim, G., Michéa, R., Rivenc, P. & Sauvageot, A. (1956): L’élaboration du français
élémentaire. Paris (Didier).
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française, t. 1, p. LXXXII-XC. Paris (Larousse).
Jejcic, F. (1987): Pour un programme minimal de phonétisation automatique du français. In:
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Juilland, A. et al. (1970): Frequency Dictionary of French Words. The Hague (Mouton).
Martinet, A. (1960): Éléments de linguistique générale. Paris (Armand Colin).
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Trésor de la langue française, Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècle (1789-1960), 19711994, publié sous la direction de Paul Imbs puis de Bernard Quemada. Paris (CNRSKlincksieck-Gallimard).
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actuels. De la "droicte escripture" aux Rectifications de 1990. In: Rectification à l’oral et à
l’écrit, Paris (coll. L’Homme dans la langue, Ophrys), 191-206.
Biedermann-Pasques, L. & Jejcic, F., éds. (2006): Les rectifications orthographiques de 1990.
Analyses des pratiques réelles. In: Cahiers de l’Observatoire des pratiques linguistiques, 1,
Orléans, (Délégation générale à la langue française et aux langues de France – Presses
Universitaires d’Orléans).
Biedermann-Pasques, L., & Jejcic, F. (2005): "Orthographe". In: Encyclopaedia Universalis, site
abonnés internet: http://www.universalis.fr.
Catach N., Gruaz, C. & Duprez, D. (1980, 2e éd. 1984, 3e éd. 1995): L’orthographe française, traité
théorique et pratique. Paris (Nathan).
Dictionnaire de l’Académie française (9e édition en cours), t. 1, A-Enzyme, 1992. Paris (Imprimerie
Nationale); t. 2, Éocène-Mappemonde, 2000, Paris (Fayard, Imprimerie Nationale); t. 3,
Maquereau-Quotité, 2011 Paris (Fayard, Imprimerie Nationale); la suite du Dictionnaire
parait en fascicules, dernier paru en 2011, de Quadru- à Raidisseur, Paris Imprimerie
Nationale, Documents Administratifs du Journal Officiel de la République Française.
Fondet, C. (1990): Vaincre l’illettrisme. Paris (Édition Science et service Quart Monde).
Martinet, A. & Walter, H. (1973): Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel.
Paris (France-Expansion).
Martinet, A., Martinet, J. et al. (1983): Vers l’écrit avec Alfonic. Paris (Hachette), rééd. Paris
(RAPHAEL, 2006).
Taulelle, D., Rey-Debove, J., Boumendil-Lucot, A., Lechheb, S. et al. (1989): Le Robert Oral-Écrit.
Paris (Dictionnaires Le Robert).
92
OrthoFonic: un projet de didacticiel pour l’apprentissage de l’orthographe française
Sites internet
<http://www.inforef.be/projets/jeparledoncjecris/index.html>, accès libre au didacticiel "Je parle
donc j’écris".
<http://www.vjf.cnrs.fr/orthographe>, accès aux documents officiels concernant les rectifications
de l’orthographe française et à la bibliographie thématique.
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 93-112
L’enseignement et l’apprentissage de la
conjugaison en FLE: comment réduire les
difficultés engendrées par l’orthographe?
Christian SURCOUF
École de français langue étrangère (EFLE), Université de Lausanne,
Faculté des lettres UNIL
French verb morphology has always been a major challenge for learners as well as
teachers of French as a foreign language. Learning difficulties arise not only from the
inherent complexity of the conjugation system itself, but mostly from the traditional
description found in specialized books, grammars, etc. French spelling alone tends to
complexify the actual oral verb morphology by more than 60%, thus hindering
efficient learning. Following Dubois (1967), Csécsy (1968), Pouradier Duteil (1997),
etc., I suggest an alternative approach, exclusively based on phonetic transcription,
and starting with plural forms instead of singular ones (Mayer 1969). For more than
500 verbs of the 2nd and 3rd groups, this strategy allows learners to first memorize the
present tense plural form e.g. /illiz/ (ils lisent, "they read") and take the stem’s final
consonant away to get the singular /illi/ (il lit, "he reads").
Introduction
Il suffit de parcourir la Toile pour constater que nombre de scripteurs
francophones ont des difficultés en orthographe. Qu’un tel problème se
retrouve chez les apprenants de français langue étrangère (FLE) n’a rien
d’étonnant. La problématique est cependant différente. Alors que le
scripteur francophone natif a déjà une excellente maitrise de la langue
avant d’appréhender le code écrit, il en est tout autrement des apprenants
de FLE, pour qui, à la difficulté de l’apprentissage de la langue se greffe
celle de l’acquisition de l’orthographe, notamment de sa lecture. D’un point
de vue pédagogique, il parait donc important de proposer des stratégies
susceptibles d’atténuer cette double difficulté.
En nous concentrant sur l’apprentissage de la conjugaison, on examinera
dans un premier temps les problèmes engendrés par la classification
traditionnelle, fondée à la fois sur la nature de l’infinitif du verbe et les
spécificités orthographiques de sa conjugaison. Une fois mises en évidence
les diverses difficultés engendrées par une telle classification, on
examinera l’intérêt pédagogique des propositions linguistiques basées sur
la morphologie orale (dans la lignée de Csécsy, 1968; Dubois, 1967;
Pouradier Duteil, 1997), en préconisant le recours à la transcription
94
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
phonétique, et une redistribution de l’ordre des personnes du paradigme,
non plus de je à ils, comme le veut la tradition, mais de vous à je1.
1.
Les facteurs de complexité
Bien qu’au sein des langues romanes, la conjugaison du français s’avère
une des plus simples, elle n’en reste pas moins complexe. Si dans la lignée
du français fondamental, on ne retient que 339 verbes (Gougenheim et al.,
1964: 206) et qu’on exclut des temps simples le Passé Simple2 et l’Imparfait
du subjonctif, il reste néanmoins plus de 10 000 formes simples
potentielles à acquérir. Si par ailleurs, "un mot sur quatre ou cinq est un
verbe en français" (Catach, 1995: 227), la conjugaison s’impose comme
incontournable, et constitue
l’un
des
défis
majeurs
dans
l’enseignement/apprentissage du FLE. Toute réflexion pédagogique sur la
question doit par conséquent s’efforcer de repérer les facteurs de
complexification et, si possible, proposer des solutions pour les atténuer
ou, dans le meilleur des cas, les éliminer.
Il est important de différencier complexité de complexification. La
complexité peut être inhérente à l’objet même, et/ou résulter de la
présentation qui en est faite (i.e. d’une complexification). Par exemple, la
morphologie verbale du français s’avère plus complexe que celle de
l’anglais (le Présent anglais connait deux formes du verbe drink /driŋk/
/driŋks/ contre quatre en français /bwa/, /byvõ/, /byve/, /bwav/)3. Ce type
de complexité est irréductible. L’apprenant est contraint d’acquérir
l’ensemble du paradigme en usage, quelle qu’en soit le degré de
complexité. À cette complexité inhérente au fonctionnement même de la
langue, s’ajoute celle de toute démarche métalinguistique de description,
qu’elle soit scientifique ou pédagogique. Comme on le démontrera
quantitativement, ce second type de complexité issu des stratégies de
présentation de la conjugaison peut faire l’objet d’améliorations si, nous
allons le voir, on écarte – au moins provisoirement – l’orthographe, et
l’infinitif comme critères de classification.
1
En ce sens notre proposition se démarque des précédentes (cf. note 23).
2
Les temps grammaticaux, ou "tiroirs verbaux", sont écrits avec une initiale majuscule, ou
abrégés ainsi: Pr (Subj): Présent (du subjonctif), Imp: Imparfait, PS: Passé simple, Cond (Pr):
Conditionnel Présent.
3
Parmi les facteurs de complexité d’une langue recensés par Nichols (2009: 111-112)
apparait le nombre de formes de la conjugaison (pour une réflexion critique sur la notion de
"complexité" dans les langues, voir Deutscher, 2009).
Christian Surcouf
95
2.
La complexité due à l’orthographe
2.1.
Le nombre de formes écrites et orales avant décomposition
Préoccupons-nous tout d’abord du nombre de formes écrites et orales à
l’aide de deux exemples concrets, l’un "régulier" (à ce propos voir les
réserves de Pouradier Duteil, 1997: 74), ôter, l’autre "irrégulier", être,
conjugués à tous les temps simples usuels4. Pour l’instant, notre examen
ne concerne que les formes écrites et orales globales, c’est-à-dire, en
partie, ce à quoi l’apprenant se voit confronté dès qu’il ouvre un ouvrage de
référence. En théorie, six personnes déclinées en six temps simples
donneraient (6x6) 36 formes, mais qu’en est-il exactement (à ce propos,
voir également les réflexions de Besse & Porquier, 1984: 51)?
1
2
3
4
5
6
Pr
ôte
/ot/
ôtes
/ot/
ôte
/ot/
ôtons
/otõ/
ôtez
/otE/
ôtent
/ot/
écrit 5 formes
oral 3 formes
Imp
ôtais5
/otE/
ôtais
/otE/
ôtait
/otE/
ôtions
/otjõ/
ôtiez
/otjE/
ôtaient
/otE/
PS
ôtai
/otE/
ôtas
/ota/
ôta
/ota/
ôtâmes
/otam/
ôtâtes
/otat/
ôtèrent
/otɛʁ/
Futur
ôterai
/otʁE/6
ôteras
/otʁa/
ôtera
/otʁa/
ôterons
/otʁõ/
ôterez
/otʁE/
ôteront
/otʁõ/
Cond Pr
ôterais
/otʁE/
ôterais
/otʁE/
ôterait
/otʁE/
ôterions
/otəʁjõ/
ôteriez
/otəʁjE/
ôteraient
/otʁE/
Pr Subj
ôte
/ot/
ôtes
/ot/
ôte
/ot/
ôtions
/otjõ/
ôtiez
/otjE/
ôtent
/ot/
5 formes
3 formes
6 formes
5 formes
6 formes
3 formes
5 formes
3 formes
5 formes
3 formes
nombre total de formes écrites différentes:
nombre total de formes orales différentes:
27 (sur 36)
14 (sur 36)
Tableau 1 – Les 36 conjugaisons des temps simples du verbe ôter (sans l’Imparfait du subjonctif)
4
En accord avec Blanche-Benveniste (2010: 64), le Subjonctif Imparfait est considéré comme
désuet, et est exclu du tableau. Selon Lexique 3.71 (corpus comportant plus de 50 millions
de mots selon New et al., 2007: 663), la forme la plus courante de l’Imparfait du subjonctif
est fussions (dans le corpus écrit) et n’apparait qu’une fois toutes les 104 occurrences de
mots. L’Impératif, identique au Présent pour la quasi-totalité des verbes, est ici ignoré.
5
Même si une telle différence subsiste, entre autres, dans certaines régions de Suisse
romande (Detey et al., 2010: 223), comme le remarque Léon (2007: 89): "Les paires
minimales telles que irai /iRe/ ≠ irais /iRɛ/ tendent à disparaitre soit au profit de [e] en
province, soit au profit de [e] à Paris". Aussi neutralisera-t-on la différence à l’aide de
l’archiphonème /E/ (cf. également Brissaud et al., 2006; Éluerd, 2009: 23).
6
En "français standard", le /ə/, selon les contextes, peut être facultatif (comme ici),
obligatoire /ʒãtʁəʁE/ (j’entrerai), impossible /ʒluʁE/ (je louerai) (cf. Gaatone, 2001: 216).
96
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
À l’opposé de cette régularité, quelle est la conjugaison d’être, à la fois
verbe le plus irrégulier et le plus fréquent de la langue française (Le Goffic,
1997: 13)? Diffère-t-elle radicalement à cet égard?
1
2
3
4
5
6
Pr
suis
/sɥi/
es
/E/
est
/E/
sommes
/sɔm/
êtes
/ɛt/
sont
/sõ/
écrit 6 formes
oral 5 formes
Imp
étais
/etE/
étais
/etE/
était
/etE/
étions
/etjõ/
étiez
/etje/
étaient
/etE/
PS
fus
/fy/
fus
/fy/
fut
/fy/
fûmes
/fym/
fûtes
/fyt/
furent
/fyʁ/
Futur
serai
/sʁE/
seras
/sʁa/
sera
/sʁa/
serons
/sʁõ/
serez
/sʁE/
seront
/sʁõ/
Cond Pr
serais
/sʁE/
serais
/sʁE/
serait
/sʁE/
serions
/səʁjõ/
seriez
/səʁjE/
seraient
/sʁE/
Pr Subj
sois
/swa/
sois
/swa/
soit
/swa/
soyons
/swajõ/
soyez
/swaje/
soient
/swa/
5 formes
3 formes
5 formes
4 formes
6 formes
3 formes
5 formes
3 formes
5 formes
3 formes
nombre total de formes écrites différentes:
nombre total de formes orales différentes:
32 (sur 36)
20 (sur 36)
Tableau 2 – Les 36 conjugaisons des temps simples du verbe être (sans l’Imparfait du subjonctif)
Afin de mieux percevoir la différence entre les présentations écrite et orale
et la complexification que l’une ou l’autre peut engendrer lors de
l’apprentissage, synthétisons les résultats des deux tableaux en
comparant maintenant les écarts entre le nombre de formes écrites et
orales pour chacun des deux verbes. Dans tous les cas, le passage de l’oral
à l’écrit implique un accroissement de 20% à 100% du nombre de formes
dans les deux verbes choisis.
Le verbe ôter
nb de formes écrites
nb de formes orales
écrit ՜ oral
oral ՜ écrit
Pr
5
3
-40%
+67%
Imp
5
3
-40%
+67%
nb total de formes écrites différentes:
nb total de formes orales différentes:
écrit ՜ oral
oral ՜ écrit
PS
6
5
-17%
+20%
Fut
6
3
-50%
+100%
Cond
5
3
-40%
+67%
Pr Sbj
5
3
-40%
+67%
27
moyenne par tiroir verbal 5,33
14
moyenne par tiroir verbal 3,33
-48%
+93%
Tableau 3 – Variations du nombre de formes dans le passage de l’écrit à l’oral ou de l’oral à l’écrit
(ôter)
Christian Surcouf
Le verbe être
nb de formes écrites
nb de formes orales
écrit ՜ oral
oral ՜ écrit
97
Pr
6
5
-17%
+20%
Imp
5
3
-40%
+67%
nb total de formes écrites différentes:
nb total de formes orales différentes:
écrit ՜ oral
oral ՜ écrit
PS7
5
4
-20%
+25%
Fut
6
3
-50%
+100%
Cond
5
3
-40%
+67%
Pr Sbj
5
3
-40%
+67%
32
moyenne par tiroir verbal 5,33
20
moyenne par tiroir verbal 3,5
-38%
+60%
Tableau 4 – Variations du nombre de formes dans le passage de l’écrit à l’oral ou de l’oral à l’écrit
(être)
Si le recours au pourcentage peut paraitre abusif pour représenter des
variations en deçà de 6, la disparité entre écrit et oral exposée ici est
extrapolable – avec quelques ajustements selon les verbes – à toute la
conjugaison du français. En d’autres termes, une disparité potentielle
comprise entre 60% (être) et 93% (ôter) entre formes orales et écrites
complexifie la morphologie orale d’autant sur des centaines de verbes. En
somme, l’apprenant consultant un ouvrage de référence ordinaire percevra
la conjugaison du français comme au moins 60% plus complexe qu’elle ne
l’est en réalité à l’oral.
Par ailleurs, à ses débuts, quel que soit le système scriptural de sa langue
source, il est peu probable que l’apprenant saisisse toute la complexité de
l’enchevêtrement des quatre mécanismes régissant l’orthographe du
français (phonogrammique, morphogrammique, distinctif, et étymologique,
cf. Catach, 1995: 27s; 2004: 53s; Riegel et al., 2009: 121s). Si, à l’instar de
tout système alphabétique, l’orthographe du français repose en grande
partie sur un principe phonogrammique (80 à 85% selon Catach, 1995: 27)8,
parmi les trois restants, le principe morphogrammique rend délicate la
compréhension du fonctionnement de la conjugaison orthographique, et
son extrapolation à l’oral. En effet, si certains morphogrammes ont un
pendant oral, à l’instar du digramme ai se lisant /E/ dans l’Imparfait Il
dansait (Riegel et al., 2009: 127), d’autres n’offrent aucune contrepartie
orale. Dans /ildãs(t)isi/ Ils dansent ici, alors que la liaison facultative
7
On conserve ici le nombre théorique. Les formes d’adresse /tyota/ (tu ôtas), /tyfy/ (tu fus) et
/vuzotat/ (vous ôtâtes), /vufyt/ (vous fûtes) étant inusitées, le nombre effectif de formes
orales (surtout lues) se réduirait en définitive à 4 pour ôter et 3 pour être.
8
Catach (1995: 36) recense 133 phonogrammes susceptibles d’être réduits à 45 dans un
"code minimal de transcription du français, nécessaire à l’expression écrite d’un scripteur
débutant" (réduits à 33 archigraphèmes chez Riegel et al., 2009: 122). La problématique est
toutefois différente, puisqu’en FLM, les apprentis scripteurs connaissent déjà la plupart
des formes orales des mots à écrire et à lire. Tel n’est pas le cas en FLE, où les irrégularités
parasitent l’association entre formes orale et écrite, et rendent délicate la recherche de
toute logique de fonctionnement (cf. par ex. lien /lj/, vs lient /li/, tien /tj/ et tient /tj/, etc.).
98
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
parvient occasionnellement à justifier la présence du t final, le n demeure
quant à lui inexpliqué.
Dans la lecture des formes orthographiques de la conjugaison, les
débutants en quête de cohérence tendent à généraliser le principe
phonogrammique en attribuant un phonème à chaque graphème. Une telle
attitude peut en partie résulter d’une projection des mécanismes du
système orthographique de la langue source (s’il existe). On peut par
ailleurs supposer que cette tendance est d’autant plus forte que ce
système
orthographique
source
s’approche
d’une
biunivocité
9
graphème/phonème . Par exemple, les apprenants hispanophones (mais
pas seulement) tendent à lire erronément (tu) vas /vas/, as /as/ (formes qui,
en l’occurrence, font écho à celles de l’espagnol), (ils) font /fɔnt/, sont
/sɔnt/10, etc.
Conséquence directe de la présence de ces "lettres muettes", plusieurs
formes écrites différentes peuvent transcrire une forme orale unique: /kuʁ/
s’écrit cours, court, courent au Présent de l’Indicatif et coures, coure, et
aussi courent au Subjonctif (sur la difficulté des apprenants de FLE à
dissocier les formes indicatives et subjonctives, cf. Besse & Porquier, 1984:
51). Parmi les verbes "irréguliers", d’autres singularités orthographiques,
plus ponctuelles, contribuent également à opacifier le fonctionnement de
la conjugaison. Constatant la présence du d dans Il défend, il fond, etc.
l’apprenant pourrait supposer qu’il sert d’indicateur, à la fois écrit et oral,
du pluriel ils défendent /ildefãd/, ils fondent /ilfõd/, etc. Des contreexemples existent cependant: il prend, il coud, etc. ne donnent pas ils
*prendent, ils *coudent (du verbe couder, pas coudre). Une seconde
hypothèse consisterait à justifier la présence de ce d à l’aide de l’infinitif:
défendre, fondre, coudre, prendre, etc. Mais là encore les verbes en -indre
invalident un tel raisonnement: il craint, il joint, il peint (cf. les remarques
de Catach, 1995: 234; Thimonnier, 1967: 257-258). De même, alors que la
logique conduira l’apprenant à une lecture correcte de vit-il /vitil/, fait-il
/fɛtil/, elle le mènera à lire incorrectement prend-il */pʁãdil/, s’assied-il
*/sasjedil/. Si l’orthographe pose des problèmes au francophone natif –
même expert – en production (Jaffré, 2005: 354-355), elle ne peut
néanmoins jamais le conduire à inférer que le pluriel de il coud serait ils
coudent. Tel n’est évidemment pas le cas de l’apprenant de FLE, qui
9
Katz & Frost (1992: 69) citent par ex. l’orthographe du serbo-croate: "Each letter represents
only one phoneme and each phoneme is represented by only one letter". Le hongrois,
l’espagnol, l’italien, le finnois, etc. présentent des fonctionnements proches de la
biunivocité. Si l’orthographe française s’illustre comme l’une des plus complexes (Jaffré,
2005: 354-355), alors la probabilité d’une projection simplificatrice chez les apprenants est
élevée.
10
La langue espagnole dicterait ici /son/, sans /t/.
Christian Surcouf
99
s’évertuera à chercher des régularités sur la base des informations
orthographiques à sa disposition.
Bien entendu, comme le montrent les recherches sur l’orthographe et sa
didactique (par ex. Catach, 1995; Catach, 2004; Thimonnier, 1967), la
plupart de ces graphies peuvent faire l’objet de justifications. Toutefois, si
en français langue maternelle (FLM), il est possible de "tabler sur la
connaissance, relativement approfondie, qu’ils [=les élèves francophones
natifs] ont de la langue parlée" (Thimonnier, 1967: 255), en FLE, les
débutants se retrouvent quant à eux confrontés à l’apprentissage
simultané de la langue orale et écrite, sans que la première puisse prévenir
les erreurs de lecture de la seconde. Au contraire, les difficultés
d’appariement entre formes orales et écrites rendront toujours plus
délicate la quête de compréhension du fonctionnement du système
morphologique.
2.2.
La complexité des modèles proposés dans les ouvrages de
référence
À de rares exceptions près, les manuels, les grammaires, les dictionnaires
– bilingues ou monolingues –, reproduisent la classification traditionnelle
exposée dans les ouvrages spécialisés, dont nous allons examiner quatre
exemples ici: le Bescherelle (Arrivé, 2006), le Larousse (Le Lay, 1995), le
Littré (Éluerd, 2009) ou le Robert & Nathan (Carelli et al., 1995). Sans qu’elle
soit toujours ouvertement déclarée, la finalité de tels manuels est avant
tout orthographique. Ainsi le Robert & Nathan précise-t-il que "les
difficultés spécifiques [sont] mises en évidence par des jeux de couleurs
dans chaque tableau" (1995: 3), et surligne par exemple le e dans "nous
mangeons", signalant manifestement non pas une "difficulté spécifique"
de la conjugaison française mais de son orthographe (tous les
francophones savent conjuguer manger).
Rappelons une évidence. Dans le fonctionnement de toute langue vivante,
l’oral est premier, et l’écrit, s’il existe, en est la transposition plus ou moins
cohérente11. En d’autres termes, le fonctionnement systémique d’une
langue provient de son usage oral. La morphologie verbale n’échappe pas à
cette loi12. Dès lors, en apprentissage, la conjugaison orale devrait
nécessairement primer. Si les irrégularités orthographiques peuvent
intéresser les apprenants de FLE, leur effort devra cependant porter au
11
En d’autres termes, toute langue vivante est acquise par le bébé de manière orale. L’écrit,
s’il existe, ne précède jamais l’oral. C’est en ce sens que l’oral est premier.
12
Citons l’exception de argüer, dont l’orthographe arguer avant 1990, est probablement à
l’origine de conjugaisons telles que /ʒaʁg/, /nuzaʁgõ/, rimant avec celle de narguer, là où l’on
attendrait une conjugaison de type dénuer, conformément aux paires dénuer-dénuement,
argüer-argument.
100
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
premier chef sur la compréhension des mécanismes élémentaires de la
morphologie verbale orale, dont la restitution orthographique, nous l’avons
vu en partie, tend à occulter les régularités.
Examinons d’autres écueils de la présentation traditionnelle, et penchonsnous sur le "1er groupe", que les quatre manuels retenus subdivisent en un
nombre variable de sous-groupes (N), chacun représenté par un verbemodèle:
Bescherelle
N verbe modèle13
13 aimer, placer, manger,
Larousse
22
Littré14
31
Robert
Nathan
& 34
peser, céder, jeter, modeler, créer, assiéger,
apprécier, payer, broyer, envoyer
aimer, créer, étudier, distinguer, manger, placer, acquiescer, céder,
protéger, rapiécer, appeler, interpeller, geler, dépecer, jeter, acheter,
payer (1), payer (2), employer, essuyer, envoyer, arguer
chanter, briller, signer, créer, crier, étudier, jouer, saluer, payer (1), payer
(2), grasseyer, envoyer, nettoyer, essuyer, aider, pleurer, commencer,
acquiescer, manger, déneiger, arguer, dépecer, geler, appeler,
interpeller, acheter, jeter, lever, rapiécer, protéger, céder
parler, commencer, acquiescer, marquer, manger, distinguer, arguer,
payer, grasseyer, employer, envoyer, ennuyer, prier, signer, briller,
pallier, travailler, réveiller, mouiller, semer, dépecer, acheter, jeter, geler,
appeler, interpeller, créer, accéder, abréger, régner, déléguer, disséquer,
remuer, louer
Tableau 5 – Les subdivisions du "1er groupe" dans quatre ouvrages de référence
On remarquera en premier lieu la divergence considérable dans le nombre
de sous-groupes selon les ouvrages, allant presque du simple au triple.
Quel qu’en soit le degré de minutie, ces subdivisions tendront
inévitablement, en FLE, à entraver le repérage des régularités de la
conjugaison orale. En effet, certains verbes, à l’instar d’acquiescer, briller
commencer, naviguer, bouger, marquer, etc. présentés comme différents –
en vertu de particularités orthographiques – obéissent à un modèle de
conjugaison orale unique et parfaitement régulier de type parler: En voici
l’illustration pour le Présent:
ʒ(ə), ty, il(z)
–
nu(z)
paʁl, akjɛs , bʁij, komãs, navig, buʒ, maʁk õ
vu(z)
e
Tableau 6 – Le Présent régulier de verbes relevant de sous-groupes orthographiques différents
13
On conserve ici l’orthographe des auteurs, qui justifie à elle seule l’existence des sousgroupes pour arguer, et interpeller (argüer et interpeler après 1990).
14
Le Littré propose une transcription phonétique des bases orales, et fusionne des approches
orthographiques et orales. Par ex. la conjugaison de jouer se différencie de celle de chanter
en raison de "deux radicaux à l’oral [ʒu-], [ʒw-]", pleurer, parce qu’il connait une alternance
[œ/ø] (Éluerd, 2009: 106 & 115), etc.
Christian Surcouf
101
Si la répartition en sous-groupes sur des fondements uniquement
orthographiques établit des discriminations sans pertinence pour l’oral, ce
n’est cependant pas toujours le cas. En effet, certains sous-groupes sont le
reflet de véritables différences dans la morphologie orale. Tel est le cas par
exemple des verbes modèles céder, acheter, broyer:
ʒ(ə), ty, il(z) sɛd, aʃɛt, bʁwa
–
nu(z)
sed, aʃ(ə)t, bʁwaj õ
vu(z)
e
Tableau 7 – Le Présent à deux bases15 de verbes relevant de sous-groupes orthographiques
différents
Comme l’illustre ce bref examen du 1er groupe, pour l’apprenant de FLE en
quête de compréhension de la morphologie orale, la consultation des
ouvrages spécialisés de conjugaison (ou de dictionnaires, manuels,
grammaires) pose au moins deux problèmes. La répartition en sousgroupes orthographiquement motivés ne permet pas d’inférer le
fonctionnement de la morphologie orale, puisque deux sous-groupes
peuvent ou non avoir une conjugaison orale similaire. Par ailleurs, cette
classification donne une vision beaucoup plus complexe de la réalité
morphologique. Dans le cas extrême du Robert & Nathan, les verbes à
conjugaison orale unique (aimer, briller, marquer, etc.) se voient répartis en
19 sous-groupes pour des raisons orthographiques (18 pour Littré, 9 pour
Larousse, 4 pour Bescherelle). Le tableau suivant synthétise les cas de
figure des quatre ouvrages pour chaque type de verbe modèle du 1er groupe
(à 1 base du type marquer /maʁk/; à 2 bases du type lever /lɛv/-/ləv-/, céder
/sɛd/-/sed-/, broyer /bʁwa/-/bʁwaj-/; et à 3 bases du type envoyer /ãvwa//ãvwaj-/-/ãveʁ-/).
nb de bases dans le verbe modèle:
1
2
ə/ɛ ɛ/e -/j
3
nb de sous-groupes correspondants dans le:
Bescherelle 4
Larousse 10
Littré 18
Robert & Nathan 19
3
6
7
7
3
3
3
5
2
2
2
2
1
1
1
1
Tableau 8 – Correspondances entre sous-groupes de conjugaisons orale et écrite dans 4 ouvrages
Dans le pire des cas, l’apprenant se retrouve confronté à une conjugaison
orthographique paraissant dix-neuf fois plus complexe qu’elle ne l’est en
réalité à l’oral. Il est alors probable que l’apprenant soucieux de
comprendre les régularités de la morphologie verbale se sente découragé
15
Pour ce terme, cf. §4.
102
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
face à une telle complexité, et à son manque de cohérence par rapport à
l’oral.
En définitive, comme le montre ce bref examen, il semble difficile en début
d’apprentissage de proposer une vision systémique claire, simple, et
immédiatement accessible de la présentation orthographique de la
conjugaison.
3.
La complexité de la classification traditionnelle en dehors de
l’orthographe
Si la dimension orthographique entrave considérablement toute recherche
de systémicité, là ne réside pas le seul inconvénient de la classification
traditionnelle. On l’a vu, un verbe en -er, relevant par définition du 1er
groupe (à l’exception d’aller), n’obéit pas nécessairement à un modèle
unique de conjugaison, et peut correspondre en fait à cinq types différents
(dont un ne concerne que (r)envoyer). Qu’en est-il maintenant des deux
autres groupes? Le 2e est le plus homogène de la conjugaison française, il
se construit sur deux bases orales (par ex. /finis/-/fini/), et ne comporte en
français continental qu’une seule exception: haïr16. En revanche, le Robert
& Nathan décourage d’emblée toute quête de logique pour le 3e groupe,
puisque, selon les auteurs, "il n’existe pas de modèle de conjugaison et
donc de règle de formation pour le 3e groupe" (Carelli et al., 1995: 13). Si, on
le verra, cette affirmation est à nuancer, il n’en demeure pas moins que la
classification traditionnelle inspirée du latin (Dubois, 1967: 56; Germain &
Séguin, 1998: 11) et articulée sur l’infinitif pose plusieurs problèmes
pédagogiques en FLE.
En premier lieu, en dépit des apparences, le choix de l’infinitif comme
indice de classification ne permet pas de prédire avec certitude
l’appartenance à un groupe17. C’est notamment le cas des verbes en -ir,
susceptibles de relever du 2e ou du 3e groupe. Ainsi sur les 400 verbes en -ir
du Petit Robert (2011), 313 (78%) appartiennent au 2e groupe (type finir), 87
(22%) au 3e, répartis en dix types de conjugaisons différents, avec comme
verbes modèles: acquérir, assaillir, courir, couvrir, cueillir, fuir, mourir,
sentir, tenir, vêtir (cf. Kilani-Schoch & Dressler, 2005: 166-169). Cette
opacité du classement se voit aggravée par la présence de 61 verbes du 3e
groupe avec une rime similaire en /iʁ/, mais une orthographe en -ire,
16
Le paradigme est régulier pour de nombreux canadiens francophones, avec deux bases /ai//ais/.
17
Pouradier Duteil (1997: 8) préconise l’usage de la 3e personne du pluriel du Présent à la
place de l’infinitif (cf. cependant la défense de l’infinitif par Kilani-Schoch & Dressler, 2005:
151-152). Gaatone (2001: 217) rappelle qu’il n’est pas toujours possible "de prévoir le
nombre et la forme des bases à partir de l’une d’entre elles" (pour une alternative, cf.
également les réflexions de Bonami & Boyé, 2007).
Christian Surcouf
103
dépendant de six types de conjugaison avec pour verbes modèles cuire,
écrire, luire, dire, maudire et enfin rire, dont la conjugaison orale est
identique à celle de fuir (verbe en -ir). Récapitulons. Sur l’ensemble des
6628 verbes du Petit Robert (2011), on obtient la répartition suivante (cf.
également Séguin, 1989: 125):
1er Gr
nb de verbes 5922
%
89%
2e Gr
313
5%
3e Gr
393
6%
Total
6628
100%
Tableau 9 – Répartition des verbes dans les groupes dans le Petit Robert (2011)
Si l’on exclut haïr, seul le 2e groupe est homogène. Cependant, en raison
d’une porosité entre les 2e et 3e groupes, l’apprenant de FLE face à un verbe
en -ir court le risque de faire une prédiction fausse dans un cas sur cinq, et
par exemple produire nous *offrissons, je *courirai sur le modèle de finir,
nous finissons, je finirai. Une difficulté analogue, mais de moindre ampleur,
existe avec 500 verbes (8%) du 1er groupe, qui n’obéissent pas à la
conjugaison à base unique des 92% restants de type chanter (cf. Tableau 8).
Le problème essentiel concerne donc le 3e groupe, qui ne comprend que 6%
des verbes, dont beaucoup sont très courants. Ainsi, en excluant être et
avoir, parmi les 100 verbes les plus fréquents de la base Lexique 3.71 (New
et al., 2007) des sous-titres de films, 49 appartiennent au 3e groupe, 2 au
2e, et 49 au 1er. En somme, les verbes du groupe dont la conjugaison est à
priori la moins prédictible et la plus difficile à apprendre comptent pour la
moitié des occurrences.
Si, dans sa quête de compréhension des régularités orales de la
conjugaison, l’apprenant recherchait une forme de systémicité au sein de
la classification traditionnelle – de loin la plus courante dans
l’enseignement/apprentissage du FLE et du FLM –, il pourrait émettre des
hypothèses selon plusieurs axes, et supposer que:
(a) La répartition en trois groupes se voit justifiée
fonctionnement homogène au sein de chaque groupe;
par
un
(b) L’infinitif est un indicateur univoque du groupe et du type de
conjugaison qui constitue ce groupe;
(c) Chaque groupe a un nombre fixe de bases orales.
Or, on l’a vu, aucune de ces hypothèses n’est vérifiée. Ajoutons que, contre
l’hypothèse (c), des verbes tels que tuer, et conclure se trouvent
respectivement dans le 1er et le 3e groupe en dépit de conjugaisons très
similaires. En effet, si l’on exclut le Participe passé, on a dans les deux cas
une base unique pour construire l’ensemble du paradigme: /ty/ et /kõkly/.
Pour l’apprenant débutant (ou avancé), ce genre de rapprochement, bien
que souhaitable, s’avère d’autant plus difficile qu’il va à l’encontre de
104
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
toutes les présentations traditionnelles disponibles. Par ailleurs,
pédagogiquement, on ne peut s’attendre à ce que l’apprenant interroge la
pertinence des regroupements proposés dans les "ouvrages de référence",
dont le statut d’autorité repose justement sur la confiance que leur
confèrent les usagers. En définitive, toute attitude de défiance
contreviendrait à la dynamique même de consultation de tels ouvrages.
Maintenant que les problèmes essentiels18 sont identifiés, que proposer
comme alternative susceptible de simplifier ou, du moins, d’éviter de
complexifier l’apprentissage de la conjugaison?
4.
Présentation linguistique succincte de la conjugaison
Ne sera ici fournie qu’une présentation linguistique succincte concernant
la morphologie verbale du français (des développements plus ou moins
conséquents sont proposés par Blanche-Benveniste, 2010: 63-78; Bonami
& Boyé, 2007; Boyé, 2000; Csécsy, 1968; Dubois, 1967: 56-79; Gaatone,
2001; Germain & Séguin, 1998: 70-81; Kilani-Schoch & Dressler, 2005: 117210; Le Goffic, 1997; Mahmoudian, 1976: 310-318; Marty, 1971: 105-117;
Pinchon & Couté, 1981; Pouradier Duteil, 1997; Séguin, 1989: 124-137;
Touratier, 1996: 15-58; Wagner & Pinchon, 1991: 262-269). Même si d’un
point de vue linguistique, "après un siècle d’analyse ou presque, aucun
consensus ne semble près de se dégager" (Morin, 2008: 136), les
regroupements s’avèrent pédagogiquement plus satisfaisants que la
classification traditionnelle, dans la mesure où ils s’effectuent sur la base
de l’oral, et évitent les écueils orthographiques mentionnés plus haut.
L’intérêt de la décomposition des formes orales repose sur un ensemble de
mécanismes permettant d’isoler d’une part un nombre restreint de bases
(ici jusqu’à cinq pour les non-supplétifs19), d’autre part les désinences. En
FLE, si, pour les niveaux débutants, on exclut le Passé simple (cf.
Gougenheim et al., 1964: 218) et l’Imparfait du Subjonctif de la
présentation, on obtient cinq tiroirs verbaux simples usuels, auquel il
faudrait adjoindre le Participe passé pour autoriser la construction des
temps composés20. La conjugaison du verbe ôter donnerait le tableau
suivant:
18
Faute de place, nous n’avons pas évoqué les problèmes de la décomposition des formes
orthographiques, en radical et désinences.
19
C’est-à-dire, très schématiquement (pour une discussion de cette problématique, qui
dépend notamment du cadre théorique adopté, cf. Bonami & Boyé, 2003), des verbes tels
que avoir, être, aller, qui sont à la fois indécomposables selon ces principes, et comportent
de surcroit des bases sans relation morphologique immédiate entre elles, telles que par ex.
pour aller /va/, /alõ/, /iʁa/, /aj/, etc. (cf. Kilani-Schoch & Dressler, 2005: 72).
20
L’Impératif est identique au Présent de l’indicatif, sauf pour avoir, être, savoir, vouloir, où il
reprend la base du Présent du Subjonctif.
Christian Surcouf
Pr
105
Imp
Futur
Cond Pr
Pr S
E
1
2
3
ot
4
õ
5
E
6
E
ot
(ə)ʁ E
a
õ
j
E
E
ot (ə)ʁ
ot
õ
E
õ
õ
əʁ j
E
(ə)ʁ E
ot
j
õ
E
Tableau 10 – La conjugaison orale du verbe ôter des cinq tiroirs verbaux simples usuels
En renouvelant la même opération sur une multitude de verbes, apparait
alors la possibilité de séparer d’une part une constante, ici /ot/, constituant
la base, et de l’autre des désinences (à cet égard, cf. les réserves de
l’approche par commutation formulées par Morin, 2007: 136). Si l’on isole
les désinences pour l’ensemble des verbes du français (sauf pour avoir,
être, dire, faire, aller), en tenant compte de la neutralisation de la
différence /e/-/ɛ/ (cf. note 5), on aboutit à neuf désinences différentes21:
/õ/, /E/, /jõ/, /jE/, /(ə)ʁE/, /(ə)ʁa/, /(ə)ʁõ/, /(ə)ʁjE/ et /(ə)ʁõ/ (cf. également Le
Goffic, 1997: 8; Marty, 1971: 107s) (pour une répartition sémantique des
désinences en fonction des paramètres "personne", "nombre", "temps", et
"modalité", cf. Gaatone, 2001: 217-218):
Pr
1
2
3
4 õ
5 E
6
Imp
Futur
Cond Pr
Pr S
E
E
õ
j
E
E
E
a
(ə)ʁ
õ
E
õ
(ə)ʁ
j
õ
E
j
õ
E
E
Tableau 11 – Grille désinentielle orale type des cinq tiroirs verbaux simples usuels
Ainsi devient-il possible de donner une présentation transversale de la
conjugaison, en recourant à cette grille de désinences (ou "grille
flexionnelle" chez Boyé, 2000: 37s). Limitons-nous à deux exemples:
21
On ne compte pas ici la "désinence zéro" (Le Goffic, 1997: 9) – comme dans /ilot-/ (il ôte) –,
puisqu’elle est par définition inaudible, et ne présente guère de pertinence pédagogique.
Certains phénomènes phonotactiques réguliers pourront être signalés dans le tableau
individuel de chaque verbe. Par ex. à l’Imparfait /kõklyjõ/ (concluions) s’inscrit parfaitement
dans le gabarit, mais pas /ãtʁijõ/ (entrions), qui requiert un /i/ intercalaire, en raison d’une
base avec une coda à double consonne /ãtʁ/ (pour les autres "sons intercalaires", cf.
Pouradier Duteil, 1997: 17-24).
106
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
Pr
Imp
1
2
3
lav
4
õ
5
E
6
Futur
Cond Pr
Pr S
E
E
lav
(ə)ʁ E
a
õ
j
E
E
lav (ə)ʁ
lav
õ
E
õ
lav
õ
əʁ j
E
(ə)ʁ E
j
õ
E
Tableau 12 – Conjugaison orale du verbe laver aux cinq tiroirs verbaux simples usuels
Pr
Imp
Futur
Cond Pr
Pr S
E
1
2 pø
3
4
õ
puv
5
E
6 pœv
E
puv
E
a
pu ʁ
õ
j
E
E
pu ʁ
õ
E
õ
õ
j
E
E
pɥis
j
õ
E
Tableau 13 – Conjugaison orale du verbe pouvoir aux cinq tiroirs verbaux simples usuels
En tant que tiroir verbal le plus utilisé (Maingueneau, 1999: 529; Riegel et
al., 2009), le plus complexe, et de surcroit fondamental dans la formation
d’autres temps grammaticaux (Imparfait, Subjonctif Présent, et, selon les
verbes, l’Impératif, le Futur et le Conditionnel Présent), le Présent occupe
une position centrale et nécessairement prioritaire dans l’apprentissage du
français. Pédagogiquement, c’est donc par lui qu’une telle approche orale
de la conjugaison doit être mise en place. Si l’on exclut les verbes défectifs,
et être, avoir, aller, dire, faire, chaque verbe s’inscrit dans un des cinq
gabarits suivants de répartitions des bases, chacun illustré par un
exemple:
Type I
1 base
Type II
laver
1
2
3
4
5
6
lav
Type III
2 bases
jeter
õ
E
1
2
3
4
5
6
peindre
ʒɛt
ʒət
ʒɛt
Type IV
õ
E
1
2
3
4
5
6
et
etɛɲ
õ
E
Type V
3 bases
finir
1
2
3
4
5
6
boire
fini
finis
õ
E
1
2
3
4
5
6
bwa
byv
õ
E
bwav
Tableau 14 – Les cinq gabarits de la conjugaison du Présent (hors être, avoir, aller, dire, faire)
Quantitativement, les 6577 verbes du Petit Robert (2011) retenus (des
exemples figurent pour chaque type), se répartissent de la sorte
(cf. également Séguin, 1989):
Christian Surcouf
107
Type I
Type II
1 Gr.
laver, entrer,
marcher
lever, céder,
payer, noyer
total
(% Gr)
2e Gr.
5422
(92%)
500
(8%)
total
(% Gr)
3e Gr.
0
0
0
courir, offrir,
conclure
quérir,
mourir, croire
craindre,
savoir, valoir
32
(9%)
5454
23
(7%)
523
82,9%
8%
er
total
(% Gr)
TOTAL
Type III
Type IV
Type V
0
0
0
finir, rougir,
choisir
311
(100%)
vivre, tendre,
0
fondre
vouloir, tenir
prendre
37
(11%)
37
197
(58%)
508
55
(15%)
55
0,6%
7,7%
0,8%
Tableau 15 – La répartition des verbes du Petit Robert (2011) selon les cinq gabarits du Présent
Les types I, II et IV constituent environ 99% de l’ensemble de la
conjugaison. Un verbe sur quatre se conjugue sur une base unique (I). Les
500 verbes de type II du 1er groupe s’avèrent hautement prédictibles en
fonction de leur rime à l’infinitif (cf. les répartitions du Tableau 8). À l’instar
de tous ceux du 2e groupe (sauf haïr), la majorité des verbes du 3e groupe
(58%, 197 verbes) relèvent du gabarit IV, et se caractérisent par une base
longue et une courte. À la suite de Séguin (1989: 129), on pourrait a priori
considérer que "la marque du pluriel se fait par adjonction d’une consonne
au radical nu" (nous soulignons), répertoriées ci-dessous:
CONSONNE
NB DE VERBES
EXEMPLE AU SINGULIER
EXEMPLE AU PLURIEL
/s/
328 (311+17)
/fini/ (finit), /nɛ/ (nait)
/finis/ (finissent), /nɛs/ (naissent)
/z/
53
/li/ (lit)
/liz/ (lisent)
/d/
49
/tã/ (tend)
/tãd/ (tendent)
/t/
46
/sã/ (sent)
/sãt/ (sentent)
/v/
22
/sɥi/ (suit)
/sɥiv/ (suivent)
/m/
3
/dɔʁ/ (dort)
/dɔʁm/ (dorment)
/p/
3
/ʁõ/ (rompt)
/ʁõp/ (rompent)
/k/
2
/v/ (vainc)
/vk/ (vainquent)
/j/
1
/bu/ (bout)
/buj/ (bouillent)
/l/
1
/mu/ (moud)
/mul/ (moulent)
total
508
Tableau 16 – Répartition quantitative des dix consonnes22 des bases longues des verbes de type
IV, issus du Petit Robert (2011)
En FLE, la Grammaire des premiers temps (Abry & Chalaron, 1997: 28-29)
recourt à cette stratégie de présentation et explique que "la base
22
Contrairement à Séguin (1989: 129) et Kilani-Schoch & Dressler (2005: 147), on ne retiendra
pas /ɲ/, qui, conjointement, met en œuvre une dénasalisation /p/-/pɛɲ/ (peint-peignent) ou
d’autres irrégularités /ʒw/-/ʒwaɲ/ (joint-joignent), et ne fonctionne donc pas comme /v//vk/, ou /tã/-/tãd/, etc.
108
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
longue=base courte + consonne". De nombreux exemples illustrent cette
équation, à l’image de la présentation de finir, et des verbes s’inscrivant
dans ce modèle caractérisé par l’ajout de "[s]":
+[s]
FINIR
je
tu
fini
il
fini
fini
s
s
[fini]
t




grandir, vieillir, rougir, applaudir
paraitre, disparaitre, comparaitre, naitre,
(re)connaitre
croitre et ses composés
maudire
ils
finiss ent
vous finiss ez
[finis]
nous finiss ons
Tableau 17 – Exemple de présentation de la conjugaison de finir (Abry & Chalaron, 1997: 28)
D’autres tableaux synthétiques sont présentés pour "+[z]", avec taire
[tɛ]՜[tɛz] comme modèle, "+[t]", avec sortir [sɔʁ]՜[sɔʁt], etc. En dépit de
son intérêt et de son aspect novateur en FLE, cette approche pourrait être
améliorée. Imaginons un apprenant qui aurait intégré la règle selon laquelle
à la base du singulier – première dans la présentation, donc plus saillante
–, on ajoute /s/ comme dans /ʁuʒi/, /fini/, /nɛ/, etc., alors, en présence de
formes du singulier telles que /vi/ (vit), /li/ (lit), /plɛ/ (plait), présentant des
rimes analogues, il pourrait faire l’hypothèse qu’il faut ajouter un /s/. Il
aboutirait à des prévisions fausses */vis/, */lis/, */plɛs/. Pour éviter cet
inconvénient, notre proposition consistera à inverser l’ordre des personnes
en 5, 4, 6, 3, 2, 123. Ainsi, en présentant la base du pluriel en premier /liz/,
/viv/, /plɛz/, etc. on permet à l’apprenant de trouver avec certitude la base
du singulier en soustrayant la consonne finale. S’il a mémorisé que le verbe
est à deux bases, de /liz/, /viv/, /plɛz/, etc. il obtiendra sans erreur /li/, /vi/,
/plɛ/. Voici quelques présentations possibles du Présent, tenant compte de
cette nouvelle disposition:
LAVER
vu lav e
nu
õ
il
il
ty
ʒə
23
COURIR
vu kuʁ e
nu
õ
il
il
ty
ʒə
CONCLURE
vu kõkly e
nu
õ
il
il
ty
ʒə
JETER
vu ʒət e
nu
õ
il
ʒɛt
il
ty
ʒə
NOYER
vu nwaj e
nu
õ
il
nwa
il
ty
ʒə
Mayer (1969: 558-559) proposait déjà de mettre le pluriel en premier, mais dans l’ordre:
nous, vous, ils. Toutefois, la forme avec nous disparaissant progressivement au profit de
celle avec on (cf. Detey et al., 2010: 98), il parait préférable de présenter la forme avec vous,
d’un usage beaucoup plus fréquent, en tête de paradigme. Dans l’apprentissage par cœur
de la conjugaison – largement pratiqué –, cette forme, mémorisée en premier, sera plus
immédiatement disponible pour l’interaction orale. De plus, pour les verbes en -er, (89% de
la totalité), la forme avec vous est homophone de l’infinitif de la classification traditionnelle.
Christian Surcouf
FINIR
109
VIVRE
vu finis e
nu
õ
il
il
fini
ty
ʒə
BOIRE
24
vu byv
e
nu
õ
il
bwav
il
bwa
ty
ʒə
PARTIR
JOINDRE
SAVOIR
vu viv e
nu
õ
il
il
vi
ty
ʒə
vu paʁt e
nu
õ
il
il
paʁ
ty
ʒə
vu ʒwaɲ e
nu
õ
il
il
ʒw
ty
ʒə
vu sav e
nu
õ
il
il
sE
ty
ʒə
DEVOIR
VOULOIR
PRENDRE
VENIR
vu dəv
e
nu
õ
il
dwav
il
dwa
ty
ʒə
vu vul e
nu
õ
il
vœl
il
vø
ty
ʒə
vu pʁən e
nu
õ
il
pʁɛn
il
pʁã
ty
ʒə
vu vən e
nu
õ
il
vjɛn
il
vj
ty
ʒə
Tableau 18 – Quelques exemples de présentation de la conjugaison orale du Présent
La présentation suivante de l’ensemble du paradigme des tiroirs verbaux
courants mettrait rapidement en évidence la distribution des bases orales:
Pr
byv
vu
nu
il
bwav
il
bwa
ty
ʒə
E
õ
Imp
byv
je
jõ
E
Pr S
byv
je
jõ
Fut
bwa
ʁe
ʁõ
bwav
Cond
bwa
ʁje
ʁjõ
ʁE
ʁa
ʁE
Tableau 19 – La distribution des trois bases de boire aux cinq tiroirs verbaux simples usuels
Conclusion
En permettant une visualisation immédiate de la répartition des bases au
travers de l’ensemble du paradigme, une telle présentation réduit
considérablement la complexification résultant de la conjugaison
orthographique. Toutefois, aussi anciennes soient les avancées
linguistiques autorisant ce genre d’approche, force est de constater
qu’elles
demeurent
en
grande
partie
ignorées
dans
l’enseignement/apprentissage du FLE (cf. Germain & Séguin, 1998: 10).
24
Sur les 55 verbes à trois bases – conjugués selon 7 verbes modèles: boire, devoir, mouvoir,
pouvoir, prendre, venir, vouloir –, 15, à l’image de boire, mettent en partie en œuvre une
opposition pluriel/singulier que cette disposition rend plus immédiate /bwav/-/bwa/,
/dwav/-/dwa/, etc.
110
L’enseignement et l’apprentissage de la conjugaison en FLE
Pourquoi? La principale raison réside à notre avis dans la méconnaissance
de la transcription phonétique, tant chez les apprenants que chez les
enseignants25. Aussi, serait-il naïf de proposer l’adoption d’une telle
approche sans, au préalable, initier les apprenants (et les enseignants) à la
lecture et l’écriture des symboles phonétiques. Beaucoup objecteront
qu’une telle pratique constitue un surcroit de travail pour les débutants.
Sur le court terme certes, mais l’apprentissage d’une langue étrangère
s’envisage sur la durée. En dépit des premières réticences, la transcription
phonétique se révèle un outil précieux d’apprentissage, qu’il est possible
d’aborder de façon ludique et constructive (mots croisés phonétiques, le
mot phonétique le plus long, etc.). Elle permet à la fois de donner une vision
plus juste et moins fugitive de l’oral, tout en servant de passerelle vers
l’orthographe26.
Par ailleurs, la présentation inversée des personnes préconisée ici fait écho
à d’autres phénomènes de la morphologie du français. La différence
pluriel/singulier et la stratégie de soustraction à laquelle elle donne lieu
(/sãt/-/sã/ sentent, sent) se retrouve également dans la différence
féminin/masculin de certains adjectifs et de certains noms: /lãt/-/lã/
(lente-lent), /ʁezidãt/-/ʁezidã/ (résidente, résident), etc. (cf. BlancheBenveniste, 1997: 143s; Blanche-Benveniste, 2010: 60s). En somme,
contrairement à ce qu’a toujours imposé la tradition lexicographique ou
grammaticale, le pluriel du verbe27, et le féminin des noms et adjectifs
s’avèrent préférables comme formes orales à mémoriser. Reste à savoir si
dans l’apprentissage de la morphologie, l’efficacité sur le long terme
l’emportera sur l’inertie de la tradition inspirée par l’enseignement du FLM,
lequel n’a nul besoin de se préoccuper des difficultés de nos apprenants de
FLE…
25
En dépit des remarques de Catach (2004: 108): "L’API est absolument indispensable
aujourd’hui, ne serait-ce que pour l’apprentissage des langues étrangères".
26
En définitive, 17 symboles (/y/, /u/, /e/, /ɛ/, /ø/, /œ/, /ə/, /ɔ/, /õ/, /ã/, //, /ʃ/, /ʒ/, /ɲ/, /ʁ/, /j/,
/ɥ/) doivent être appris, soit parce qu’ils restituent des phonèmes différents de ce que la
lecture des lettres imposerait normalement (par ex. /y/ ne se lit pas /i/, comme
l’orthographe de mythe le laisse supposer), soit qu’ils sont absents de l’alphabet latin /ɛ/,
/ø/, etc.
27
"The signans of the plural tends to echo the meaning of a numeral increment by an
increased length of the form" (Jakobson, 1965: 30). En d’autres termes, iconiquement, on
désigne davantage d’entités avec des bases longues (pluriel), qu’avec des courtes
(singulier).
Christian Surcouf
111
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Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 113-127
Pratiques orthographiques en français
d’étudiants étrangers: le cas d’étudiants
hispano-américains et afghans
Jeanne GONAC’H & Clara MORTAMET
IRED, Université de Rouen & UFR Lettres et sciences humaines, Université de
Rouen
In this article, we analyze and compare French spelling errors produced by two
different groups of university students who have learned French in a country where
French is a foreign language (FFL): students from Central and South American
countries (Salvador, Peru and Argentine) and Afghanistan. Our corpus is based on
errors found in papers of graduate distance-learning students, most of whom are
planning on becoming French teachers in their countries. Our aim is to identify what
errors are specific to FFL university students and eventually what errors are specific
to the two different groups. The first results of our study confirm tendencies observed
on previous research and prove that there exist specific types of errors for FFL
learners. In the end, we will also discuss the limit of error categories.
Introduction
S’interroger sur l’élaboration de méthodes d’enseignement spécifiques
pour pallier les problèmes d’orthographe des apprenants en contexte FLE
implique en amont d’identifier les problèmes particuliers que l’orthographe
française pose aux apprenants allophones. Or, les études qui ont inventorié
les erreurs spécifiques à ces apprenants d’une part sont peu nombreuses
et d’autre part montrent que la majorité des erreurs des apprenants FLE, si
elles sont plus nombreuses que celles de leurs pairs natifs, ne sont pas
pour autant toujours différentes de celles de ces derniers (Amokrane &
Brissaud, à paraitre). Cette ressemblance entre les erreurs des natifs et
des non-natifs dans des copies universitaires a été confortée dans une
étude contrastive que nous avons menée récemment à partir de copies
d’étudiants éthiopiens et mahorais (Mortamet & Gonac’h, 2011), étude qui
s’est ajoutée à l’expérience que nous avons de l’analyse de l’orthographe
des natifs monolingues et bilingues (Mortamet, 2003; Gonac’h, 2009).
Notre contribution vise ainsi à compléter l’analyse des zones
orthographiques problématiques pour des apprenants en contexte FLE.
Pour ce faire, nous avons choisi d’analyser les erreurs produites dans des
copies d’examen rédigées par des étudiants de 3ème année de licence
inscrits en sciences du langage en télé-enseignement à l’université de
Rouen. En effet, par le biais de ce centre, nous avons accès à des dizaines
114
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
de copies du monde entier. Ces adultes en formation sont répartis sur tous
les continents, très majoritairement dans les pays du Sud. Beaucoup de
ces étudiants n’ont pas le français pour langue première, mais l’enseignent
ou souhaitent l’enseigner dans leur pays. Ce corpus offre la possibilité de
comparer des productions émanant de contextes d’apprentissage très
divers. Dans le cadre de cette étude, nous explorons deux contextes de
français langue étrangère: l’Amérique hispanophone d’une part, et
l’Afghanistan d’autre part.
Dans un premier temps, nous ferons le point des travaux, relevant tant de
la sociolinguistique que de la didactique, qui nous ont inspirées pour
penser la question des erreurs d’orthographe chez les non-natifs. Nous
présenterons ensuite la méthodologie de recueil et d’analyse des
productions. Nous analyserons enfin les principales erreurs observées
dans notre corpus, qu’elles relèvent de la fonction morphographique,
visuographique,
phonographique,
ou
qu’elles
fassent
l’objet
d’interprétations mixtes.
1.
Les erreurs d’orthographe des non-natifs comme objet de
recherche
1.1
Un objet au croisement de plusieurs domaines de recherche
La question des erreurs d’orthographe des non-natifs nécessite une
expertise à la fois sur l’orthographe, sur le plurilinguisme et sur
l’acquisition-apprentissage des langues.
En ce qui concerne l’analyse des erreurs d’orthographe, nous nous
appuyons d’abord sur les travaux de Catach (1986, 1998), mais aussi sur
ceux de Brissaud (2006), de Honvault (dir., 2006), de Lucci & Millet (1994),
de Manesse & Cogis (2007). Ces études, s’appuyant toutes sur l’analyse de
l’orthographe française de Catach (phonographie, morphographie,
idéographie, logographie), qu’elles affinent au passage, présentent l’intérêt
de décrire des pratiques orthographiques dans des activités diverses (des
dictées comme dans Manesse & Cogis, des écrits ordinaires comme dans
Lucci & Millet, des écrits scolaires dans Brissaud), par des locuteurs divers
(des élèves dans Manesse & Cogis, Brissaud, des secrétaires et des
étudiants dans Lucci & Millet). Elles donnent également à voir des
pratiques issues de situations plus ou moins formelles, plus ou moins
publiques (des brouillons dans Lucci & Millet, des écrits scolaires dans
Brissaud, Manesse & Cogis). Mais elles nous ont surtout servi ici à établir
notre grille d’analyse des erreurs, et à comparer les erreurs de notre corpus
avec celles rencontrées dans ces corpus de natifs. Elles ont enfin alimenté
notre réflexion plus générale sur l’orthographe du français et les pratiques
orthographiques des francophones (Honvault (dir.), 2006).
Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
115
En ce qui concerne les questions de plurilinguisme et de didactique des
langues, nous nous appuyons essentiellement sur les travaux développés
par Porquier & Py (2005), Selinker (1994), Tarone (2005), et ceux menés
dans le cadre du CECR. Les réflexions nées autour de la notion de
compétence plurilingue (Coste, Moore & Zarate, 1997: 105-106) ont ouvert
la voie à une nouvelle conceptualisation des liens entre compétence et
pratique des langues présentes dans le répertoire sans faire intervenir
l’idée de l’influence négative d’une langue sur l’autre. Coste (2002: 120)
souligne ainsi que les compétences de toutes les ressources langagières
présentes dans le répertoire sont mises en relation. Il fait l’hypothèse que
les éventuelles différences entre les compétences des non-natifs et des
natifs sont liées à la "circulation interlinguistique" des répertoires. Avec
Coste, nous faisons donc l’hypothèse que les langues présentes dans le
répertoire des non-natifs peuvent affecter leur orthographe, et donner lieu
à des erreurs "différentes" de celles des natifs – la "différence" pouvant
porter sur les types d’erreurs, ou sur la proportion de chaque type d’erreurs
dans l’ensemble des erreurs. Cette hypothèse implique aussi que les
pratiques orthographiques des apprenants peuvent être affectées
différemment lorsque les répertoires langagiers sont distincts. C’est ce que
nous nous attacherons à regarder ici en comparant les pratiques
d’étudiants afghans et hispano-américains en français.
1.2
Quelques particularités des non-natifs
Dans une précédente recherche (Mortamet & Gonac’h, 2011), nous avons
comparé des copies rédigées dans un contexte FLE (l’Ethiopie) et dans un
contexte FLS (Mayotte) du point de vue de l’orthographe. Notre hypothèse
de départ était alors que les étudiants en contexte FLE produiraient des
erreurs différentes de celles des étudiants en contexte FLS. Nos résultats
ont plutôt infirmé cette hypothèse: il apparait des erreurs spécifiques dans
ces deux contextes, qui les différencient des natifs mais pas entre eux. En
particulier, nous avons montré que les non-natifs, quel que soit leur
contexte d’apprentissage (FLE et FLS), produisaient en proportion
davantage d’erreurs d’accord en genre que ce que l’on rencontre dans des
corpus de natifs.
Dans une étude portant sur des natifs, Brissaud et alii (2006) indiquent par
exemple que les erreurs d’accord en genre figurent parmi les plus
fréquentes, mais qu’elles ne sont pas plus fréquentes que celles portant
sur les accords en nombre ou sur les cas d’homophonie verbale. Dans
l’étude de Manesse & Cogis (2007: 111ss.), qui porte également sur un
corpus de natifs, les accords en genre apparaissent même quelque peu
plus réussis que les accords en nombre.
116
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
Dans notre corpus d’erreurs produits par les étudiants éthiopiens et
mahorais, les erreurs liées au genre sont non seulement plus nombreuses
mais aussi différentes de celles des natifs. De plus, elles ne relèvent pas
uniquement de l’orthographe (un problème majeure, la méthodologie
audio-visuel) mais aussi, bien souvent de la morphologie (la problème, un
public instruite, etc.). A partir de ces résultats, nous avons fait l’hypothèse
que l’apprentissage du genre grammatical en français, que ce soit par
l’orthographe ou par la morphologie, posait davantage problème aux
étudiants non-natifs qu’à leurs pairs natifs notamment parce que le
marquage du genre grammatical dans leurs langues premières n’existe pas
ou ne fonctionne pas de la même façon.
Nous appuyant sur cette hypothèse de circulation interlinguistique, nous
avons voulu ici prolonger ce travail dans cette direction en comparant les
erreurs produites par des étudiants dont la langue première ou principale
est typologiquement proche du français (l’espagnol) avec celles des
étudiants dont la langue première ou principale est très éloignée du
français (le dari).
2.
Méthodologie
2.1
Choix du corpus
Nous avons constitué deux groupes d’étudiants: huit étudiants afghans
d’une part et huit étudiants hispano-américains (6 Salvadoriens, 1
Péruvienne et 1 Argentine) d’autre part. Parmi les étudiants afghans, cinq
sont des femmes; ils ont autour de 30 ans à l’exception d’une personne qui
en a 60. Parmi les étudiants hispano-américains, sept sont des femmes. Ils
sont âgés entre 25 et 30 ans et une femme a plus de 60 ans.
Pour chaque étudiant, nous avons analysé cinq de leurs copies d’examens
de troisième année de licence de Sciences du langage parcours FLE. Nous
avons toujours choisi des copies rédigées de façon libre (dissertations,
commentaires de texte, etc.).
2.2
Méthodologie d’analyse
Pour chaque étudiant, nous avons relevé l’ensemble des erreurs produites
et les avons ensuite classées selon différentes catégories1. Dans un
premier temps, nous analyserons ici plus particulièrement les catégories
suivantes: les problèmes liés à l’accord en genre qui relèvent de
l’orthographe (un nouvelle emploi) et de la morphologie (son rigueur)2 (§3);
1
Pour une présentation complète des catégories, voir Mortamet & Gonac’h, 2011.
2
Ces deux types d’erreurs étant très représentés (tous les étudiants en font) et répétés dans
les mêmes copies, il nous a semblé que ces formes devaient être analysées ensemble. Pour
Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
117
les problèmes d’accord en nombre qui relèvent de l’orthographe (ces
communication) (§4); les erreurs liées aux lettres hors système (autheur,
mannière) (§5); les problèmes qui relèvent de la phonographie (contrasens,
distiné) (§6). Nous analyserons aussi les erreurs qui peuvent avoir des
origines différentes et qui peuvent donc être interprétées de deux façons
différentes (§7).
Nous n’analyserons pas les écarts portant sur les diacritiques et les
auxiliaires d’écriture (accents, traits d’union, apostrophes), les césures, les
"ratés graphiques", ni sur la ponctuation, ces zones d’écarts soulevant
chacune des questions particulières, difficiles à articuler avec celles
présentées ici3. Par ailleurs, nous écarterons aussi certaines catégories
très faiblement représentées dans nos copies. Il s’agit notamment des
accords sur les verbes conjugués, des anglicismes, des erreurs de
morphographie lexicale (aspet), des erreurs sur les morphonogrammes
(judicière).
Une fois toutes ces formes relevées et classées, nous avons compté les
occurrences dans chaque catégorie pour chaque étudiant (toutes copies
confondues). Cela nous a permis d’établir des diagnostics de chaque
étudiant, de regarder les écarts les plus fréquemment rencontrés chez
chacun d’entre eux, ceux qu’ils avaient en commun, ceux qui les
distinguaient. Par contre, nous n’avons pas fait la somme par groupe des
erreurs de chaque type. Nous avons en effet voulu adopter une analyse
qualitative, en établissant un diagnostic par étudiant, et en comparant
ensuite les deux ensembles de diagnostics. La comparaison de nos deux
populations, que nous présentons maintenant, ne s’appuie donc pas sur un
diagnostic global de chaque groupe d’étudiants, mais sur un ensemble
d’évaluations individuelles qui composent chaque groupe.
la même raison, nous avons analysé ensemble tous les problèmes de genre, qu’ils portent
sur les participes passés, les adjectifs, les attributs ou les noms. Nous avons fait la même
chose avec les erreurs concernant le nombre.
3
Les diacritiques et auxiliaires d’écriture ne font pas partie, ou à des degrés divers, du
plurisystème graphique: si les accents aigus et graves sur le <e> et le tréma présentent pour
certains encore une dimension phonographique, elle est dans certains cas discutée, et ne
vaut plus pour les autres diacritiques et auxiliaires que sont les traits d’union, les
apostrophes, l’accent circonflexe. La question de la césure, absente de notre corpus du fait
du niveau avancé de nos scripteurs, pose des questions diverses, entre morphographie et
visuographie. Les "ratés graphiques" (répétitions de syllabes comme dans institutution,
omissions de syllabes dans instution), relativement nombreux, sont pour l’essentiel dus à la
contrainte physique de l’écriture manuscrite et difficilement interprétables, a priori du
moins, comme des erreurs d’orthographe. La ponctuation enfin relève d’un autre niveau,
celui de la phrase et du texte.
118
3.
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
Les erreurs portant sur le genre
Dans l’ensemble du corpus, les erreurs liées à l’accord en genre qui
relèvent de l’orthographe et de la morphologie sont un peu plus
nombreuses que les erreurs liées à l’accord en nombre. Il faut tout de suite
souligner que les étudiants afghans contribuent largement à ce volume et
que parmi eux, certains produisent largement plus d’erreurs que d’autres
(l’un d’entre eux produit plus de 30 erreurs alors qu’on en relève 140 dans
l’ensemble des copies de ce groupe). Autrement dit, sur ce point,
l’hétérogénéité interne au groupe est plus forte chez les étudiants afghans
que chez les étudiants hispano-américains.
Il n’en reste pas moins que ces résultats rejoignent ce que nous avons déjà
constaté, à savoir que les variations liées au genre sont les plus
nombreuses. Elles sont bel et bien surreprésentées dans les productions
des étudiants dont le français n’est pas la langue première par rapport aux
productions des natifs (cf. supra, §1.2).
3.1
Particularités des étudiants afghans
Les étudiants afghans se distinguent particulièrement par leurs erreurs
portant sur le genre morphologique, catégorie à laquelle ils contribuent
beaucoup plus que les étudiants hispano-américains. Nous avons repéré
dans cette catégorie plusieurs cas de figure: soit les étudiants utilisent les
marques du masculin alors que les marques du féminin sont attendues soit
l’inverse; les marques du masculin peuvent être portées par le
déterminant: son rigueur; par l’adjectif: la compétence communicatif et
peuvent aussi être multiples comme dans: le revu pour la revue. Les
marques du masculin portées par le déterminant sont les erreurs les plus
fréquentes et les plus partagées chez les étudiants afghans (7 étudiants
sur 8). Le nombre d’erreurs de ce type varie de façon importante à
l’intérieur du groupe puisque l’un d’entre eux en fait dix, et que cinq autres
n’en font qu’une. Les marques du masculin (ou l’absence de marque du
féminin) sur l’adjectif et les marques "multiples" concernent quatre
étudiants.
Parmi ces erreurs, certaines indiquent que des terminaisons nominales
régulières, qui sont plutôt typiques d’un genre, ne sont pas reconnues par
les étudiants. C’est le cas par exemple des terminaisons du féminin -ion
(mission), -ologie (méthodologie), -ure (candidature).
Les marques du féminin sont aussi souvent utilisées quand celles du
masculin sont attendues. Alors que les marques du masculin portaient plus
souvent sur le déterminant seulement (le façon), les marques du féminin
les plus partagées sont celles qui portent uniquement sur l’adjectif
(diverses domaines). Ensuite, on compte les erreurs qui impliquent l’ajout
Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
119
des marques du féminin à la fois sur les déterminants et les adjectifs (une
phénomène sociale) que cinq scripteurs différents produisent. Viennent
ensuite les erreurs sur le déterminant seul (la couloir), et enfin les marques
sur les participes passés, qu’un seul étudiant produit (l’apprentissage s’est
développée).
Nous avons distingué les marques du féminin et du masculin afin de faire
émerger des tendances: soit à "masculiniser" ou à l’inverse à "féminiser".
Toutefois, cette distinction ne s’est avérée pertinente que pour un étudiant
afghan qui a tendance à féminiser. Pour tous les autres, on ne repère
aucune tendance particulière.
Comme signalé plus haut, les confusions sur le genre au niveau
morphologique sont beaucoup moins nombreuses pour les étudiants
hispano-américains. Seulement la moitié des étudiants produit des erreurs
de ce type et parmi eux, une étudiante – péruvienne – se détache en en
produisant beaucoup plus que les autres. Les erreurs ne sont pas liées à un
calque de l’espagnol à l’exception de "La petite chaperon rouge"
(Caperucita Roja, féminin en espagnol). Ainsi, par exemple, un étudiant
écrit "la texte" alors qu’en espagnol "texte" est aussi masculin (el texto).
La comparaison des deux contextes d’apprentissage révèle que la question
du genre ne pose pas les mêmes problèmes aux étudiants afghans et aux
étudiants hispano-américains. Alors que les étudiants afghans utilisent
tous, souvent et à différents niveaux, des marques du féminin ou du
masculin quand l’inverse est attendu, seules quelques erreurs
apparaissent dans le corpus de copies des Hispano-américains. Le
marquage du genre grammatical dans les langues premières peut être un
des motifs d’explication de cette différence entre les deux groupes. Ainsi,
en dari, langue que tous nos étudiants pratiquent, le genre grammatical
n’est pas marqué, alors qu’en espagnol il l’est. Les quelques erreurs
produites par les Hispano-américains peuvent être liées au fait que les
genres grammaticaux du français et de l’espagnol ne correspondent pas
toujours. Pour les Afghans, on peut penser que les erreurs sont liées au
surcoût cognitif que représente l’apprentissage du genre grammatical.
Ainsi, on peut même penser que c’est la logique de la "loterie" qui domine
dans leurs copies lorsqu’ils ne connaissent pas le genre. Si cette
interprétation est juste, il y a fort à parier que chez les Afghans étudiés, les
méconnaissances du genre des noms utilisés sont plus nombreuses que
celles qui apparaissent ici: si les cas de loterie malchanceuse sont
remarquables, ceux de loterie chanceuse se confondent avec les formes
issues d’une bonne maitrise du genre.
120
3.2
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
Erreurs communes aux deux groupes
Pour les étudiants afghans comme pour les étudiants hispano-américains,
les problèmes d’accord orthographique liés au genre portent
essentiellement sur l’absence d’accord au féminin de l’adjectif (une notion
flou; des études supérieurs) et aussi et non moins souvent sur l’ajout de
lettres qui correspondent grammaticalement au féminin sur l’adjectif (un
nouvelle emploi; les mots inconnues). Là encore, on peut trouver dans les
langues premières une explication à cette convergence de pratiques. Si les
hispanophones rejoignent ici les Afghans, c’est que malgré leur usage d’un
genre grammatical, celui-ci ne se manifeste jamais uniquement
orthographiquement: quand le genre n’est pas porté par l’adjectif à l’oral
(comme c’est le cas pour negro/negra), la forme écrite est épicène
(suave/suave) mais on ne connaît pas de cas comme noir/noire. Les erreurs
sur les participes passés et les attributs qui ont été intégrées à cette
catégorie ne sont pas nombreuses (elle est basé) et restent donc
marginales. Un étudiant hispano-américain se distingue néanmoins ici car,
contrairement aux autres, ses erreurs portent essentiellement sur les
participes passés. Pour autant, cette particularité ne signale pas pour nous
une incompétence particulière de cet étudiant sur la question des
participes passés. En effet, autant il est difficile de ne pas employer de
noms, et donc de masquer la non-reconnaissance de leur genre, autant
l’emploi des participes passés peut être évité ou du moins limité dans des
textes tels que ceux que nous étudions. Cet étudiant fait davantage
d’erreurs car il utilise davantage de participes passés, et sa particularité
tient surtout à sa prise de risques. Enfin, sauf exception, on ne relève pas
non plus de tendance à masculiniser ou à féminiser tant au niveau des
groupes qu’au niveau des étudiants.
3.3
Bilan
Pour les deux groupes, les erreurs de genre au niveau morphologique et au
niveau orthographique portent en majorité sur le syntagme nominal. Le
genre est une des difficultés majeures pour les étudiants afghans, au
niveau morphologique et au niveau orthographique. Les étudiants hispanoaméricains rejoignent les étudiants afghans uniquement sur les erreurs au
niveau orthographique. Par rapport aux hypothèses qui pourraient éclairer
ce résultat, la question du genre grammatical dans les langues premières
nous semble être une des plus pertinentes.
4.
Le nombre
La question des accords en nombre relève essentiellement de
l’orthographe (les langue) et seulement quelques erreurs marginales sont
Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
121
d’ordre morphologique (le document authentique oraux); nous laisserons
donc ces dernières de côté. Les erreurs liées à l’accord en nombre sont la
2ème catégorie la plus nombreuse pour l’ensemble des étudiants des deux
groupes.
4.1
Des accords en nombre désordonnés chez les étudiants
afghans
Parmi les différents types d’erreurs portant sur le nombre, nous n’avons
pas été étonnées de l’absence de <s> sur le nom quand celui-ci est précédé
d’un déterminant au pluriel (les texte) ni de l’absence de <s> sur l’adjectif
(des documents authentique) pas plus que de l’absence de <s> sur les deux
(des raison typique). En revanche, l’absence de <s> sur le nom alors que le
déterminant et l’adjectif sont marqués au pluriel (les texte littéraires) nous
a plus surprises. Ce type d’erreurs est en effet le deuxième le plus partagé
par les étudiants afghans (cinq d’entre eux en produisent) et il n’est donc
pas marginal. Ce non-marquage du nom pris "en sandwich" entre deux
formes au pluriel suggère deux interprétations possibles. Ces erreurs
peuvent être mises en relation avec le fait que les compétences des
étudiants ne sont pas systématisées sur ce point: l’apprentissage est en
cours, et l’attention est portée sur la marque du pluriel du déterminant et
de l’adjectif en priorité. Ces erreurs peuvent aussi être éclairées par le
marquage du pluriel en dari. En effet, en dari, à l’oral et à l’écrit, le pluriel
est porté par le déterminant uniquement (des langues étrangères: zaban
hay kharji; une langue étrangère: yak zaban kharji). Au contraire, en
français, le pluriel est marqué par l’ensemble des composants du syntagme
nominal à l’écrit, mais seulement par le déterminant à l’oral, à l’exception
des pluriels dits "irréguliers" (des chevaux) et de la liaison entre l’adjectif
antéposé et le nom (des petits amis). Ces différences de marquage peuvent
être sources de confusion pour l’apprenant qui n’est pas habitué à marquer
le nombre par un morphogramme, mais toujours par un phonogramme.
Du point de vue des étudiants (et non plus des types d’erreurs), on
remarque que les quatre étudiants qui produisent le plus d’erreurs
d’accord en nombre font aussi partie de ceux qui font le plus d’erreurs sur
le genre. Généralement, la tendance au niveau de la fréquence des erreurs
de genre rejoint celle des erreurs de nombre.
4.2
Les erreurs attendues des étudiants hispano-américains
Les Hispano-américains produisent beaucoup moins d’erreurs et moins
d’erreurs de types différents que les étudiants afghans: le type d’erreur le
plus fréquent est, de même que pour les Afghans, celui de "ces
communication". On ne rencontre pas non plus beaucoup d’erreurs sur les
122
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
participes passés et les attributs; elles se concentrent essentiellement sur
le syntagme nominal.
Dans l’ensemble ces erreurs sont marginales dans ce corpus. Un étudiant
se distingue en produisant davantage d’erreurs de ce type. Il faisait aussi
partie de ceux qui produisaient le plus d’erreurs sur le genre au niveau
orthographique. De la même façon que dans le corpus afghan, la tendance
au niveau de la fréquence des erreurs sur le nombre rejoint donc celle des
erreurs sur le genre.
5.
Les erreurs visuographiques
Parmi les erreurs visuographiques, nous analyserons ici uniquement celles
qui concernent les lettres hors système. Il s’agit toujours d’ajouts et
d’omissions de lettres étymologiques et de consonnes doubles chez les
Afghans et les Hispano-américains.
C’est la première catégorie d’erreurs qui n’oppose pas les deux groupes
d’étudiants. On relève une trentaine d’erreurs pour chaque groupe: ajout ou
omission de <h>: autheur, autentique; ajout ou omission de <n>: mentioner,
mannière; etc. Nous avons même relevé une erreur identique dans les deux
groupes: synonime. De manière générale, il n’existe pas pour chaque
étudiant de tendance à ajouter ou à omettre des lettres étymologiques ou
des consonnes doubles.
Sur ce point, nous n’avons pas relevé dans notre corpus plus d’erreurs ou
des erreurs différentes de celles produites par des natifs (telles qu’elles
apparaissent dans les études déjà citées de Brissaud et alii, 2006, Manesse
& Cogis, 2007, Jaffré & Bollengier, 1995). Autrement dit, les lettres hors
système, qui constituent une des spécificités de l’orthographe française,
ont été dans l’ensemble rapidement intégrées au système orthographique
des apprenants FLE. Notons au passage que ce résultat nuance sinon
contredit l’opinion de certains spécialistes de l’orthographe qui appellent à
une réforme de l’orthographe sur ces lettres hors système en priorité.
Finalement, malgré leur caractère non motivé, elles posent plutôt moins de
difficultés, y compris chez les apprenants de FLE, que la question des
accords ou de la transcription des phonèmes.
6.
Les erreurs phonographiques
Dans cette catégorie, nous avons classé les erreurs du type: répétation
pour répétition.
Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
6.1
123
Des phonogrammes vocaliques problématiques pour les
étudiants afghans
Les étudiants afghans produisent en majorité des erreurs au niveau des
graphèmes chargés de transcrire les phonèmes vocaliques. Par exemple,
on compte pour le seul phonème /E/4 quatre correspondants graphiques
différents ("des interjonction", "portinent", "logiciale", "distiné"), pour le
phonème /O/, deux graphèmes différents ("communité"; "emboucher")
ainsi que pour le phonème /i/ ("déchotomie", "répétation"), etc. Sept des
huit étudiants afghans produisent au moins une erreur de type
phonographique. La répartition de ces erreurs est très inégale au sein du
groupe. Ainsi, l’un d’entre eux produit un quart du total des erreurs de ce
type.
Ce type d’erreur est le plus attendu dans les copies de locuteurs nonnatifs, et on les trouve d’ailleurs aussi dans les copies des Ethiopiens
(Mortamet & Gonac’h, 2011), mais surtout dans celles des Maghrébins
analysées par Amokrane et Brissaud (2011). Il s’agit d’une conséquence
naturelle de la complexité du système vocalique du français.
6.2
Quelques phonogrammes consonantiques chez les étudiants
hispano-américains
La zone phonographique ne pose pas de difficultés comparables aux
étudiants hispano-américains. Et, contrairement au groupe des Afghans,
ce sont davantage quelques graphèmes consonantiques qui leur posent
problème, en particulier le phonème /s/ (s’agisait; accesible) et les <ss>
pour suffissant par exemple. On peut ajouter que la voyelle nasale /ɛ/̃ est
souvent traduite à l’écrit par le graphème <an> (salvadorian). Enfin, il
apparait nettement que la plupart des erreurs de type phonogrammique
sont des calques de l’espagnol: acent (< acento); contra (< contra); divide
(< divide); peuble (< pueblo). Ainsi, la parenté linguistique de l’espagnol
avec le français, si elle a pu favoriser certaines compétences
orthographiques, peut aussi, comme ici, freiner l’apprentissage de formes
pourtant assez courantes.
7.
Les erreurs donnant lieu à plusieurs interprétations
Il convient pour terminer de revenir sur les erreurs pouvant relever de
plusieurs catégories, sans que l’on puisse à aucun moment déterminer si
l’erreur relève de l’une ou de l’autre, c’est-à-dire d’un problème
visuographique, phonographique ou encore morphographique. Ces erreurs
4
Nous prenons ici pour référence le système phonologique restreint, qui neutralise
l’opposition /e/ /ε/ (/E/), et /o/ /ᴐ/ (/O/).
124
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
ne constituent pas un bon indicateur de différences ou spécificités entre
les groupes: elles ne permettent en effet ni de caractériser nos corpus – on
en trouve probablement dans d’autres corpus, y compris chez des natifs –
et elles ne permettent pas non plus de distinguer nos deux groupes, ni
même de distinguer des étudiants à l’intérieur de chaque groupe. Pour
autant, il nous semble important de les présenter et de les analyser ici,
parce qu’elles interrogent les catégories établies, et qu’elles posent la
question de l’interprétation des erreurs, préalable nécessaire mais pas
toujours possible à leur remédiation.
7.1
Visuographie et morphographie grammaticale
Ces erreurs impliquent essentiellement deux lettres de notre système: le
<e> et le <s> en position finale, qui assurent de nombreuses fonctions,
comme pour ce qui nous intéresse ici une fonction morphologique – la
marque du féminin (une amie), celle du pluriel (des copains) – et une
fonction visuographique (le mois; la vie). Nous avons ainsi relevé une
vingtaine d’erreurs sur le <e> et une dizaine d’erreurs sur le <s> assurant
ces fonctions.
Prenons l’exemple de l’omission du <e> dans mond, norm et etap. Dans ce
cas on peut dire que cette omission est liée à une méconnaissance des
règles de combinaison et de position des lettres pour constituer les
graphèmes. La règle en l’occurrence est que si le phonème consonantique
est en position finale de mot, le graphème consonantique est accompagné
d’un <e> diacritique qui le marque en tant que phonogramme; en l’absence
de ce <e>, il est fréquent d’avoir affaire à un morphogramme. C’est le cas
par exemple de porte / port. Cette règle vaut surtout pour les
phonogrammes t, d, s, avec quelques exceptions, mais est beaucoup moins
systématique pour r ou l (jovial mais fidèle). Ce type d’erreurs est souvent
relevé chez les jeunes apprenants natifs qui ne maitrisent pas encore ces
règles. Elles sont plus rares chez les apprenants qui connaissent les règles
et sont habitués à l’image de ces terminaisons de mots.
Pour les exemples d’omission tels que écrir et facil, qui, nous l’avons vu,
concernent des phonogrammes qui fonctionnent moins systématiquement
avec un <e> diacritique final, on peut penser que les étudiants font une
analogie dans le premier cas avec des infinitifs comme finir, partir et dans
le second cas avec des adjectifs terminés par <l> comme amical.
A l’inverse, lorsque l’étudiant ajoute des <e> quand ils ne sont pas
nécessaires, on peut penser qu’il "surapplique" la règle de position
précédente. C’est le cas en particulier des <e> diacritiques ajoutés après
des consonnes liquides comme dans erreure, par analogie à heure. On peut
aussi penser que les étudiants les ajoutent par analogie à ce qui se fait
Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
125
pour certains noms d’animés, comme professeure. Dans ce cas ils
fonctionnent comme un genre référentiel et non grammatical.
Nous retrouvons également des analogies de ce type quand les scripteurs
omettent un <s> comme dans: le moi (quand mois est attendu) ou quand ils
en ajoutent comme dans: le soucis. Il semble évident ici que l’existence de
formes comme souris les rend familières à l’œil.
7.2
Phonographie et morphographie grammaticale
Une erreur telle que la compréhension écrit peut relever à la fois du cas
précédent – méconnaissance des règles de combinaison graphique – et
d’un cas d’omission de la marque du féminin sur un adjectif qualificatif non
épicène. Dans le second cas, il s’agit d’un problème de morphologie
orthographique (§3).
7.3
Phonographie et morphographie lexicale
Nous avons relevé deux erreurs dans le corpus hispano-américain,
languistique pour linguistique et briève pour brève, qui nous font penser
d’abord que l’image acoustique des mots n’est pas stable dans le
répertoire de ces apprenants et que leur graphie est donc non maitrisée. En
même temps, on peut considérer que le raisonnement qu’ils ont adopté
pour orthographier ces mots relève de la morphographie lexicale:
brièvement – briève (en espagnol: brevemente – breve).
On le voit, ces derniers cas d’erreurs sont impossibles à interpréter de
façon univoque. On ne peut se livrer à une interprétation, et donc tenter une
remédiation ciblée, en l’absence d’un échange avec les scripteurs, ou du
moins de tests spécifiques complémentaires. Ces erreurs étant par ailleurs
assez rares, mais aussi combinées avec des erreurs relevant de l’une des
interprétations possibles, on ne peut guère s’appuyer non plus sur des
régularités de scripteurs.
8.
Conclusion
Ce travail a permis de montrer qu’il existe bien des zones de l’orthographe
qui sont moins bien maitrisées par les étudiants FLE que par les étudiants
natifs et qu’il convient, donc, de construire des méthodologies
d’apprentissage spécifiques pour ces publics. L’analyse contrastive des
copies des étudiants afghans et hispano-américains a d’abord permis de
dégager des points communs à chacun des groupes: accords en genre et en
nombre, ajout / omission de lettres hors système, choix de phonogrammes
ne correspondant pas au phonème. Les problèmes d’accord en nombre
ainsi que les erreurs liées aux lettres hors système ne sont pas spécifiques
des non-natifs, on en relève également dans les copies des étudiants
126
Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers
natifs. Il nous semble que ces erreurs sont davantage à mettre en liaison
avec la spécificité et la complexité de l’orthographe française qu’avec la
question de la maitrise du français par les scripteurs. Les erreurs liées à la
transcription des phonèmes sont quant à elles spécifiques aux étudiants
non-natifs. Contrairement aux autres, ces erreurs sont à mettre en lien
avec la circulation interlinguistique des répertoires des apprenants.
L’analyse contrastive a aussi permis de dégager des spécificités de chacun
des groupes. C’est à partir de ces spécificités que nous pouvons
maintenant apporter des éléments de discussion à notre hypothèse initiale
– celle selon laquelle la distance typologique des langues présentes dans
le répertoire des apprenants a un effet sur les formes qu’ils produisent en
français. A propos du genre morphologique, il apparait bien qu’il fait l’objet
de plus d’erreurs chez les étudiants afghans que chez les étudiants
hispano-américains. On peut penser que l’apprentissage du genre
grammatical pose davantage de problèmes aux étudiants afghans parce
que le dari n’a pas de genre grammatical, contrairement au français et à
l’espagnol. Et si les étudiants hispano-américains font parfois des erreurs
sur certains mots qui ont le même genre grammatical en espagnol et en
français, c’est parce que le genre grammatical des deux langues n’est pas
systématiquement symétrique. Néanmoins, il nous semble bien que la
proximité du français et de l’espagnol joue un rôle dans la "meilleure"
maitrise de l’orthographe des étudiants hispanophones. Il conviendra de
confirmer ce résultat dans l’analyse de nouveaux corpus. Enfin, cette
analyse a montré que certaines interprétations des écarts d’orthographe
étaient nécessairement multiples, et qu’une remédiation en orthographe
devait aussi tenir compte de la diversité des voies qui mènent aux mêmes
erreurs.
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Jeanne Gonac’h & Clara Mortamet
127
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Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 129-146
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
Jean-Marc DEFAYS & Frédéric SAENEN
Université de Liège, Institut Supérieur des Langues Vivantes
This article is based on a survey carried out at the ISLV (University of Liège) among
students in French as a Foreign Language (FLE) with a B1-level. The given exercise
consisted of writing a sequence of words out of context and then of relocating the
exact same words in the text from which they were taken. By means of a keen
statistical analysis of the transcriptions, we attempt to determine where the most
common spelling mistakes (lexical as well as grammatical) are made for a student in
FLE, thereby assessing the impact of context on spelling.
Introduction
Il faut admettre que les recherches relatives à l’acquisition de
l’orthographe, qui conjuguent et renforcent mutuellement les perspectives
de la linguistique, de la psycholinguistique, de la linguistique cognitive,
n’en sont encore qu’à leurs débuts, et qu’elles n’ont encore guère profité
concrètement jusqu’à présent à la didactique des langues, maternelle ou
étrangères. Il n’empêche que leur multiplication, leur diversification et
leurs résultats, de plus en plus riches et intéressants, laissent penser qu’il
ne tardera plus longtemps avant que les méthodes et les pratiques
d’enseignement des langues puissent petit à petit se débarrasser de
représentations, d’explications ou d’exercices inutiles voire néfastes au
profit de stratégies pertinentes et efficaces.
C’est avec cette conviction que nous menons nos enquêtes sur l’acquisition
de l’orthographe chez des apprenants de français langue étrangère, et que
nous présentons ici un aperçu des indices sans doute encourageants qu’on
peut en tirer, mais surtout des questions fondamentales que ces sondages,
aussi limités soient-ils, soulèvent. Une des premières porte sur les
rapports entre l’acquisition de l’orthographe en langue maternelle et en
langue étrangère, soit dans l’absolu, c’est-à-dire sans tenir compte de la
différence entre les systèmes des deux langues en présence
(éventuellement plus de deux si l’on tient compte de langues-relais), soit en
en tenant compte, par exemple quant à leur degré d’opacité relative. À ce
titre on pourrait réactualiser les comparaisons déjà éprouvées entre
l’apprentissage du code écrit de la langue maternelle et celui d’une langue
étrangère, ou inversement entre l’apprentissage d’une langue étrangère et
130
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
les problèmes que rencontre le dysphasique ou l’illettré en langue
maternelle.
La première démarche dans ce champ d’investigation consiste à dresser et
revoir sans cesse la liste de facteurs qui peuvent influencer l’acquisition de
l’orthographe. Parmi les principaux, on retiendra: le profil de l’apprenant
(âge, scolarité, motivation,…); le niveau de maîtrise de la langue maternelle
et de la langue étrangère cible qu’il a atteint; le système linguistique de la
langue ou des langues qu’il maîtrise déjà et avec la(les)quelle(s) des
transferts, conscients ou non, auront probablement lieu; le contexte
situationnel, pragmatique de la performance; le cotexte syntagmatique,
discursif, générique du ou des mots à orthographier; l’enseignement et les
instructions qu’il a reçus concernant l’orthographe d’une manière générale
ou concernant tel type de mots en particulier; etc. C’est la nature de ces
facteurs, leur combinaison, leur évolution, et leur impact qui doivent faire
l’objet de recherches minutieuses et méthodiques, telles que celle que
nous avons tenté de mener ici et qui questionnent plus précisément les
paramètres "cotexte", "langue-source", "orthographe d’usage vs
grammatical" et "système français".
Fayol & Jaffré (2008) ont en effet bien mis en évidence qu’en matière
d’apprentissage de la langue maternelle "peu de données fiables sont
disponibles sur l’amélioration de l’orthographe lexicale par un
enseignement explicite et systématique"1. La remarque vaut également
pour l’enseignement du FLE! La question que nous soulevons à travers les
modestes résultats de notre étude de cas se situe à l’intersection du
faisceau de difficultés au centre duquel se tient l’étudiant en FLE quand il
s’agit d’orthographier un mot: influence de la langue maternelle / opacité
de la langue cible, conscience de la coprésence de l’orthographe
grammaticale et de l’orthographe d’usage, influence du cotexte sur la
morphologie du mot, etc. Certes, notre recherche porte sur les productions
d’un groupe d’étudiants restreint (une vingtaine), et ne concerne qu’un seul
niveau (le B1 en l’occurrence); mais c’est, à notre avis, en analysant dans le
détail les options graphiques des apprenants que nous sommes au plus
près du diagnostic concret de leur difficulté et du pronostic d’une
éventuelle remédiation.
1.
Les hypothèses
Nous allons tenter de mettre à l’épreuve, à travers les résultats de notre
recherche, les trois hypothèses suivantes:
1
Fayol & Jaffré (2008:214).
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
1.1
131
Il y a des "zones de risques orthographiques" propres au public des
apprenants en FLE:
acquérir une bonne orthographe en français n’a rien d’une sinécure pour les
étudiants allophones. Il leur faut prendre en effet conscience de la
coexistence d’une orthographe d’usage (souvent arbitraire ou, ce qui
revient presque au même pour des étudiants non linguistes, explicable par
des raisons historiques) et d’une orthographe grammaticale (plus
justifiable, mais compliquée par les "nombreuses exceptions à la règle" qui
relèvent, elles de l’arbitrarité).
1.2
Le cotexte amène une plus-value en ce qui concerne l’orthographe
grammaticale:
le positionnement sur un axe syntagmatique d’un "mot" doit forcément être
facilité par les éléments qui le précèdent et qui le suivent: déterminants,
pronoms personnels, adjectifs, prépositions, etc. Non seulement il règle la
question du choix sur l’axe paradigmatique (par exemple pour le cas des
homophones) et dans la dimension sémantique, mais il éclaircit également
les flexions morphologiques ou les variations en genre et en nombre
susceptibles d’affecter le terme. De nombreuses erreurs sont imputables
au manque d’attention ou de compréhension que les étudiants manifestent
face au cotexte, soit immédiat soit plus large, dans lequel s’inscrit l’unité
de sens.
1.3
Les influences de la langue maternelle mais aussi de la /des languerelais
sont prépondérantes sur les choix orthographiques, et c’est surtout le cas
en ce qui concerne l’orthographe d’usage puisque, pour transcrire un mot
qu’il n’aura jamais rencontré auparavant, un étudiant fera comme par
réflexe le lien avec un autre terme qu’il connaît dans son propre idiome
voire dans la lingua franca actuelle, l’anglais.
2.
La démarche
Le présent article se base sur une recherche menée auprès d’une classe de
20 étudiants Erasmus de niveau B1, inscrits au cours du soir de FLE
dispensé par l’Institut Supérieur des Langues Vivantes, à l’Université de
Liège. Le public concerné se composait de neuf Espagnols (de E1 à E9),
trois Italiens (de I1 à I3), deux Portugais (P1 et P2), un Anglais (An), un
Allemand (All), un Bulgare (Bu), un Grec (Gr), un Chinois (Ch) et un
Vietnamien (Vi).
132
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
Le travail a été mené en deux temps. Dans une première phase (phase 1),
les étudiants se sont vu dicter une liste de 45 mots de toutes natures, sans
aucun environnement linguistique susceptible de les orienter vers le choix
d’une orthographe. Il s’agissait de reporter sur une grille la première
graphie qui s’imposait à l’esprit à l’écoute du vocable. Chaque mot a été
dicté deux fois. La liste a ensuite été retirée aux étudiants. Cette phase a
permis de mettre en évidence la première représentation graphique d’un
mot, hors contexte, qui s’impose spontanément à l’esprit des étudiants
testés.
Quant à la seconde phase (phase 2), un texte lacunaire a été distribué.2 De
ce document ont été retirés les mots dictés lors de la phase 1. Ils
apparaissaient dans le document suivant le même ordre qu’en phase 1. Les
étudiants ont dû remplir les blancs, en tenant compte cette fois du cotexte
phrastique où apparaissaient les mots, et choisir en conséquence la forme
qui leur paraissait correcte. Chaque paragraphe a été lu à haute voix une
fois. On a redicté ensuite phrase à phrase. Enfin, on a procédé à une lecture
à haute voix globale du texte, ininterrompue. Les étudiants ont donc
entendu trois fois la forme manquante. Cette phase 2 a amené une
dimension supplémentaire à l’analyse en ajoutant du cotexte, phrastique et
textuel, puisqu’il s’agissait cette fois de réinsérer les vocables
précédemment entendus dans un texte cohérent.
3.
Les résultats
3.1
Phase 1
Le tableau suivant reproduit la liste intégrale3 des mots dictés aux
étudiants. OT est l’Orthographe du Texte, telle qu’elle y apparaissait. AOA
sont les Autres Formes Acceptées sous la plume de l’étudiant.
1. OT "cent" / AOA: sans, sens, sent, sang
2. OT "réseau" / AOA: réseaux
3. OT "ses" / AOA: c’est, s’est, sais, ces
4. OT "succès" / AOA: 5. OT "point" / AOA: points
6. OT "créé" / AOA: créer, créés, créées
24. OT "faisaient" / AOA: faisais/t
25. OT "problématiques" / AOA:
problématique
26. OT "quelques" / AOA: quelque, quelqu’
27. OT "déjà" / AOA: 28. OT "télécharger" / AOA:
téléchargé(e)(s)/ez
29. OT: "cas" / AOA: -
2
Il s’agit de la première partie d’un article de presse, "Facebook pervertit-il les élèves?",
signé Stéphanie Bocart et extrait du journal La Libre Belgique en ligne du 17 janvier 2011. Ce
texte a été choisi car, selon son niveau de difficulté, son lexique, sa syntaxe et son thème, il
appartient au corpus des documents susceptibles d’être proposés au cours de l’année par
l’enseignant à ses étudiants de niveau B1.
3
Afin de respecter les contraintes de longueur de cet article, seuls les résultats les plus
significatifs qui sont exploités dans nos conclusions ont été conservés.
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
133
7. OT "Belges" / AOA: belge(s), Belge
8. OT "quatre" / AOA: 9. OT "scolaire" / AOA: scolaires
10. OT "jeux" / AOA: jeu, je
11. OT "innombrables" / AOA: innombrable
30. OT "illégal" / AOA: illégale/s
31. OT "lèvent" / AOA: lève(s)
32. OT "âge" / AOA: âges
33. OT "mis" / AOA: mi
34. OT "technologie" / AOA: technologies
12. OT "règles" / AOA: règle
13. OT "bancs" / AOA: banc
14. OT "installés" / AOA: installer,
installé(e/s)
15. OT "pris" / AOA: prix, prit
16. OT "reçoivent" / AOA: reçoive(s)
17. OT "visite" / AOA: visites
18. OT "également" AOA:19. OT "tant" / AOA: t’en, temps, tend(s)
20. OT "dû" / AOA: du, du(e)(s)
21. OT "régler" / AOA: réglé(e)(s), réglez
22. OT "problèmes" / AOA: problème
23. OT "commençaient" / AOA:
commançais/t
35. OT "sein" / AOA: saint/s, sain/s, cinq
36. OT "où" / AOA: ou
37. OT "tellement" / AOA: 38. OT "outils" / AOA: outil
39. OT "permettent" / AOA: permette/s
40. OT "enquête" / AOA: enquêtes
41. OT "possèdent" / AOA: possède/s
42. OT "dont" / AOA: don
43. OT "accès" / AOA: axais/t/ent
44. OT "contrôle" / AOA: contrôles
45. OT "fréquents" / AOA: fréquent
On remarque d’emblée la disparité des termes dictés, tant au niveau de
leurs natures que des difficultés orthographiques qu’ils posent.
Cette liste comporte en effet:

des termes dont une seule orthographe est admissible: par exemple
"succès" ou les adverbes;

des substantifs, adjectifs ou déterminants qui peuvent présenter deux
ou trois orthographes, selon la variation en genre et/ou en nombre:
"réseau", "règles", "bancs", etc.

des formes verbales dont l’orthographe change selon une variation de
personne: "reçoive/es/ent", "commençais/ait/aient", etc.

des formes verbales dont les variantes orthographiques relèvent d’une
variation modale (infinitif, participe passé, certaines formes de
l’indicatif): "installés", "régler", etc.

des termes dont l’homophonie peut engendrer des graphies
concernant deux natures différentes: belge / Belge, pris / prix, dû / du,
etc.

des termes qui ont une homophonie très riche, car transversale à de
nombreuses natures: "cent", "ses", etc.
Pour nombre de ces formes se posent de surcroît les problèmes
traditionnellement liés à l’orthographe d’usage: présence de double
consonne? accents? digrammes / trigrammes? nasales? hiatus? lettres
muettes internes ou finales?
134
3.2
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
Graphies proposées par les étudiants en phase 1, puis en
phase 2
Pour chaque famille de mots définie ci-dessus, nous allons présenter et
analyser les performances des étudiants en sous-catégorisant tout d’abord
les problèmes ponctuels liés à la perception du rapport oral / écrit ainsi
qu’à l’orthographe d’usage (phase 1) puis en révélant l’incidence de la mise
en cotexte sur leurs graphies définitivement adoptées (phase 2). Par souci
de commodité de lecture et de clarté, les nombres sont écrits en chiffres et
non en lettres. Les identifiants d’étudiants (E1, E2, etc.) sont en général
directement suivis de leur graphie entre guillemets. Le descriptif de la
phase 2 est introduit par la flèche et par la transcription du cotexte
phrastique. Les initiales PC signifient "Proposition correcte".
3.2.1 Les termes dont une seule orthographe est admissible
Le substantif "succès" n’a d’emblée été orthographié correctement que par
7 étudiants. E9, P1 et All orthographient à l’anglaise "success". Le
problème principal est lié à l’accent grave du mot et au redoublement de la
consonne "c".
 "Et le succès auprès des jeunes…": 6 PC, de la part des étudiants qui
avaient proposé "succès" en phase 1. E3 et Ch, qui n’avaient rien perçu en
phase 1, proposent cette fois "success". Aucune des graphies fautives
relevées en phase 1 n’est corrigée, parfois même elles sont aggravées (E7
passe de "succede" à "sucsede", I1 de "suxes" à "suxece").
Le substantif "cas" a semble-t-il beaucoup dérouté les apprenants. Si 10
graphies sont correctes, les 10 autres dénotent un embarras: sur les 5
Espagnols qui ont hésité, E6 et E8 optent pour "quand". An et All
transcrivent "car" (conjonction ou anglicisme?) et E4 l’anglicisme "calm".
P1 écrit phonétiquement "ca" et E9 "ka".
 "…dans la plupart des cas,… ": 15 PC. 7 étudiants rectifient le cap, et
parfois pour des erreurs lourdes ou des absences de réponses en phase 1.
Plus gênants sont les problèmes de E1 et de E3: E1 avait proposé "cas" en
phase 1 mais il modifie en "càs"; E3 avait lui aussi identifié le mot en phase
1, mais il n’intègre rien à cet endroit du texte lacunaire.
Le numéral "quatre" n’a été mal orthographié que par I2 "quattre", par
interférence.
 "… et quatre autres ados…": 19 PC. Idem phase 1.
L’adverbe "déjà" a été correctement orthographié par 14 étudiants. Les
problèmes rencontrés par les six autres concernent bien sûr la succession
accent aigu / accent grave.
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
135
 "… sont déjà identifiés…": 15 PC. Les 6 étudiants pointés en phase 1
commettent a nouveau une erreur. Tous (sauf E3 et P2 qui maintiennent
leur "dèja" initial) tentent de rectifier, mais ils n’y parviennent pas. I1 passe
de "déjà" à "dejá", I2 de "dejà" à "dejá", I3 de "dêja" à "dèja" et P1 de "dejá"
à "déjá").
Les adverbes en "–ment" sont intéressants à observer. "Tellement" est
correctement écrit 12 fois. Il est proposé avec des accents chez 3
hispanophones (E1: "tellèmènt", E6: "tèlement"; E7: "téllement"). Aucun
italophone ne semble avoir appliqué la règle de formation sur l’adjectif
féminin (I1 et I3 "telment", I2 "talment"). P1 "télemont" propose une
orthographe qui ne montre aucun lien avec la forme adverbiale.
"Également" est correctement écrit 11 fois. Il ne subit qu’une interférence,
chez E7 "égualement". I1 "égalmant" perd le lien avec l’adverbe, qu’il avait
pourtant maintenu en finale dans "telment". Ni P1 ni P2 n’appliquent la
règle de formation et donnent "égalment". Parmi les étudiants hors du
domaine roman, seul All propose une forme erronée, avec "égalément".
 "…ce n’est plus tellement Internet…": 12 PC. Les étudiants qui avaient
proposé "tellement" en phase 1 réitèrent la performance. Seul E1 corrige
parfaitement son accentuation initialement fautive, ce qui amène le total à
13 PC. Les erreurs relèvent d’accents ajoutés ou déplacés à mauvais
escient (E8 aboutit à "tèlement") ou de formation partielle (I1 "talement"
féminise la forme italienne de l’adjectif!). E6 maintient "tèlement" et I2
"talment". La rectification que P1 propose à "télemont" en "télèmant"
s’éloigne encore un peu plus d’une identification avec la règle de formation
des adverbes en "–ment". Enfin, E9 rectifie son orthographe correcte de
phase 1 en "téllement".
 "… qu’il adresse également aux enseignants…": 12 PC. Seul E9 corrige
avec fruit son "égalment" de la phase 1. P1 et P2 maintiennent par contre
cette graphie et I3 l’adopte pour préciser quelque peu son "eglement" de
phase 1. E7 conserve "égualement". Seul All redouble le "l" dans sa
nouvelle proposition, avec "egallement". I1 perd le lien avec la base
adjectivale "égal" en passant à "eguelmant". Enfin, deux étudiants qui
avaient en phase 1 une bonne graphie introduisent une erreur: E1
"égalèment" et I2 "egalement".
3.2.2 Les substantifs, adjectifs ou déterminants qui peuvent
présenter deux ou trois orthographes, selon la variation en
genre et/ou en nombre
Dans cette catégorie, en phase 1, certains termes n’ont pour ainsi dire posé
aucun problème: c’est le cas de "visite" (faux seulement chez E4 "visit"), de
"point" (partout correct sauf I3 "pain" et P1 "puant") et de "quelques" (faux
chez seulement Ch "qualeque"). Un mot comme "problèmes" sur lequel il
136
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
avait été insisté en classe lors de cours précédents est aussi globalement
réussi (correct dans 17 cas).
 "L’objet de sa visite…": 20 PC. Le mot est partout correct, même chez E4
qui le rectifie.
 "… à tel point qu’aujourd’hui près de 100% des ados…": 19 PC. P1
modifie "puant" en "pont".
 "… quelques points noirs…": 10 PC. Ch n’identifie toujours pas le mot et
écrit "quel". 9 étudiants (E3, E4, E5, E7, E9, I2, P1, P2 et All) omettent de le
mettre au pluriel, alors que le cotexte est clairement pluriel.
 "… à cause de problèmes liés…": 10 PC. L’évidence n’est pas apparue aux
étudiants dans ce cas en raison du "de", souvent envisagé comme singulier,
pourtant 11 étudiants l’indiquent. Les autres maintiennent leur
orthographe de départ, correcte ou erronée.
a) Les substantifs
"Banc" est le substantif qui a été globalement le moins bien identifié. Seul
E1 en propose une graphie acceptable. 16 étudiants n’identifient pas la
nasale. Ainsi, tous les I et les P, 5 Espagnols et An proposent "bon". Parmi
les solutions les plus éloignées, on trouve Gr "bot", Ch "bomb" et E9 "bine".
Bu et Vi proposent l’anglicisme "band", All propose "ban"4. E3 et E4 sont les
plus éloignés car ils donnent "vont".
 "… trois longs bancs de bois…": 3 PC. E1 maintient la forme correcte de
phase 1 et on observe quatre corrections qui aboutissent à la graphie
attendue (E2, I2) soit à l’identification du mot "banc", mais au singulier (E7,
I3). Ces quatre étudiants corrigent l’identification de la nasale, ce qui est
aussi le cas de E5 "bandes", E8 "banques", I1 "bande", Gr "band", bien
qu’ils aboutissent à des mots inappropriés. E3, E6 et All n’indiquent rien
cette fois. Ch et Vi maintiennent des formes erronées, mais les accordent
au pluriel. P2 "bôll" aboutit à la forme la plus aberrante.
"Outil", du fait de la diphtongue et de la lettre finale muette, a aussi
perturbé les étudiants. Seuls 8 en connaissaient manifestement
l’orthographe correcte. 5 proposent "outi". E8 et I3 transcrivent "uti(s)". À
noter qu’aucun étudiant n’a, à ce stade, commis la confusion fréquente
avec l’adjectif "utile".
 "…la mise à disposition pour des prix tout à fait raisonnables d’outils
mobiles…": 7 PC. 7 étudiants qui avaient en phase 1 correctement
orthographié le mot aboutissent à la forme correcte au pluriel requise par le
cotexte. E6 corrige "outis" en "outils". La confusion avec l’adjectif "utile"
4
Mais c’est une option phonétique car, en tant que B1, il ne connaît sans doute pas
l’existence de ce terme rare en français…
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
137
apparaît dans 5 cas chez des étudiants qui, en phase 1, avaient proposé
"outi" (E3), "outir" (I1), "outi" (P2), rien (E5 et P1). E9 et All combinent les
deux formes en "outile". La diphtongue "ou" pose des problèmes évidents
de transcription, dans la mesure où I2 passe de "outi" à "otils" et P1, qui
n’avait rien proposé, donne "úti".
"Contrôle" a de même été correctement transcrit par 5 étudiants. La
majorité des autres ont subi l’interférence de l’anglais, pour la perte du
circonflexe (maintenu chez E4 et P1 "contrôl" et All "contrôlle") et du e
final.
 "… une perte de contrôle…": 4 PC. Il s’agit de An, Bu et Vi (qui avaient
déjà prouvé en phase 1 maîtriser l’orthographe du terme) et de Ch qui
corrige "control". Tous les autres sont tributaires de l’anglicisme ou de leur
forme erronée de phase 1. Deux étudiants se corrigent à mauvais escient:
E1, qui passe de la forme correcte en phase 1 à l’anglicisme "control", et
Gr, qui propose "controle". E7 fait apparaître le circonflexe sur la syllabe
nasale.
b) Les adjectifs
"Innombrable" a été correctement orthographié par tous les E, sauf E6. Les
difficultés des autres étudiants n’ont pas nécessairement porté sur le
redoublement (présent chez 4 fautifs sur 8) mais bien sur l’identification de
la nasale (on obtient ainsi I3 "innobrable", All "ineaubrable"), voire sur la
syllabe finale (Vi "innonrable", I1 "innomabre").
 "… les services innombrables…": 6 PC. Sur les 10 étudiants qui avaient
correctement écrit ce mot en phase 1, seuls 5 pensent à l’accorder au
pluriel, malgré le cotexte évident. I1, qui partait de "innomabre", rectifie
non seulement l’orthographe mais l’accorde correctement. En général, les
étudiants qui avaient en phase 1 une orthographe incorrecte la
maintiennent. All affine son "ineaubrable" en "inonbrable". Par contre le
cotexte ne semble pas aider An qui passe de "innoblable" à "enomblable".
Ch, qui n’avait rien proposé initialement, donne "inombrale".
Alors que, rappelons-le, "problème" n’est mal orthographié que 3 fois sur
20, "problématique" est mal orthographié 13 fois sur 20! Ce renversement
s’explique par l’oubli de l’accent (8 fois) ou son maintien en accent grave (5
fois). S’ajoute la question de la finale "-ique", que E8 et E9 anglicisent en "ic".
 "… une série de problématiques qui ne pouvaient…": 4 PC. Le substantif
est lui aussi précédé d’un "de" pluriel mais seul le verbe, un peu plus loin,
porte un indice de nombre. Dès lors, l’accord n’est effectué que par 5
étudiants ici! Les erreurs décrites en phase 1 (accents mal orientés ou
omis, finales en –ic) se maintiennent.
138
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
"Illégal" posait le double problème de l’accent et du redoublement
consonantique. 8 étudiants seulement proposent une des formes admises.
Quand les étudiants mettent les "ll" (E1, I2, All, Bu, Gr), ils se trompent avec
l’accent, soit omis ou orienté en grave. E5 donne "ilègal". La graphie de Ch
"éligal" est la plus éloignée et trahit une difficulté de perception
phonétique.
 "… le téléchargement est totalement illégal…": 2 PC. À l’exception de Bu,
aucun étudiant n’arrive à une orthographe correcte de ce mot en cotexte. 5
l’accordent au féminin, All va jusqu’au féminin pluriel "illégales". Chez E3,
e7 et I3, l’accent aigu indiqué en phase 1 disparaît. E9 réduit le double "l" à
un seul. La plupart des orthographes incorrectes de phase 1 sont
maintenues, seuls E5 et Gr corrigent leur accent grave en accent aigu.
"Fréquent" n’a été correctement orthographié que 7 fois. Pour E3, E5, E6, I3
et All, l’accent aigu est absent. Bu propose une mauvaise terminaison,
"fréquant". E7, I1 et I2 donnent la forme au féminin, ce qui ne correspond
pas à la réalité phonologique dictée. E4 et Vi confondent avec "fréquence".
 "Les dérapages sont de plus en plus fréquents." 4 PC. Bu corrige
"fréquant" en "fréquents". Le mot "dérapages" est apparemment perçu
comme féminin par 7 étudiants, qui accordent l’adjectif en fonction. Parmi
ceux-là, on retrouve E4 et Vi, qui partaient du substantif "fréquence" et le
corrigent en adjectif. Les problèmes d’accents sont corrigés chez E3, I2, I3
et P2. Par contre, l’accent disparaît chez E7.
3.2.3 Les formes verbales dont l’orthographe change selon une
variation de personne
La forme "reçoivent" (acceptée au singulier) n’a pas posé de difficulté à 9
étudiants. Les graphies erronées s’échelonnent comme suit: la cédille
oubliée par Gr "recoivent"; une forme hybride avec l’idée d’infinitif chez E7
"reçoivre" ainsi que E9 et All "recoivre"; des résolutions graphiques du "ç"
et de la diphtongue "oi" en E4 "résuave", E6 "resuave", P1 "ressouave", P2
"reçuavre"; un calque approximatif de la langue maternelle pour I1
"recevre"; le retour à l’infinitif chez I2 "récevoir" et Ch "recevoir".5
 "Ce matin, ils reçoivent Christophe Bustraen…": 11 PC. E1, qui avait
proposé une forme correcte en phase 1, se corrige mal en écrivant ici
"réçoivent". Les deux corrections les plus saillantes sont E6 et E7. I2 et All
donnent "recoivent", prouvant qu’ils ont intégré le fait que le verbe devait
être conjugué. E9 écrit cette fois "reçois". Les deux orthographes les plus
5
Signalons que, dès les premières leçons dispensées au B1, la conjugaison du présent de
l’indicatif est revue en profondeur et censée maîtrisée pour la composition des autres
conjugaisons (imparfait, subjonctif…).
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
139
éloignées de la forme correcte et empreintes de phonétisme pur sont à
nouveau P1 "résouvae" et P2 "reçeave".
La forme "commençaient" est la seule à avoir été ratée par tous les
étudiants. En effet, pas un seul n’a identifié un imparfait lors de la dictée.
10 ont proposé l’infinitif correct et 1 l’infinitif incorrect (I2 "commancer"). 6
autres ont proposé le participe passé, au masculin, correct, et 1 incorrect
(P1 "commancé"). I2 écrit "comonce".
 "…trois adolescents qui à cette époque-là commençaient à surfer…": 4
PC. Ce sont E1, E2, E8 et Bu. Gr propose "commencait". E3, E4, E5, E7
proposent le présent "commencent" et I2 "commancent". E6, E9, P2, An y
voient le participe passé, tout comme I1 "comoncé" et I3 "commoncé" qui
commettent des erreurs d’usage. All, Ch et Vi maintiennent l’infinitif.
Pour "faisaient", aucun étudiant n’a pensé à la graphie du pluriel (la plus
ardue, en général) mais 8 ont proposé des formes acceptables ("faisais" ou
"faisait"). E1 a redoublé le "s". P1 et P2 ont proposé une conjugaison
erronée du présent "faisez" E3, E5, I1 et CH n’ont rien écrit. Les autres
orthographes conservent l’idée de forme verbale, conjuguée ou à l’infinitif,
mais sont assez farfelues (E8, "faissez", I3 "faisév, E9 "faussait", E2
"fosser", All "feuser").
 "C’est en m’intéressant à ce qu’ils faisaient…": 6 PC, de la part des
étudiants qui avaient proposé des formes acceptables en phase 1. E4 et E7
passent de "faisait" à "faisent". E1 maintient le "s" redoublé et accorde au
pluriel. P1 et P2 ajustent en P1 "fasait" et P2 "faisent", se rapprochant du
sémantisme du verbe. Les autres orthographes farfelues se modifient
également, mais jamais pour arriver à la correction parfaite: E9 donne
"faissaient", E2 et All "faisait", I3 "faisent", E8 "faissent"). E3, qui n’avait
rien en phase 1, propose cette fois "faisant". Ch ne propose toujours rien.
3.2.4 Les formes verbales dont les variantes orthographiques
relèvent d’une variation modale
"Créé" a d’abord été perçu comme l’infinitif (11 propositions correctement
orthographiée; E1 "créér" et E3 "crèer"). E8 propose l’alternance "créer /
créé". Les problèmes relèvent de la position de l’accent (All "creé" et I1
"crée"), du hiatus résolu (I3 "cré"), de la confusion avec un autre verbe
l’infinitif ou conjugué (Ch: "crier" et P1 "creiez").
 "…des adolescents ont créé leur profil…": 8 PC. An maintient sa
proposition "créé" de phase 1 et 7 étudiants, qui avaient tous proposé
l’infinitif correct en phase 1, aboutissent au participe "créé". En dehors de
cela, les tendances sont très diverses. L’accentuation du participe a posé
le principal problème: E1, E2 et All transcrivent "crée", E3 donne "crées" et
E9 "creé". Le hiatus pose un problème à E5 qui, bien qu’ayant proposé
"créer" en phase 1, modifie en "creié". E4 "créent" et I1 "creient" proposent
140
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
une forme logiquement incompatible avec l’auxiliaire conjugué déjà présent
dans la phrase. Ch corrige en "écrié" et P2 passe de "créer" à "criée".
3.2.5 Les termes dont l’homophonie peut engendrer des graphies
concernant deux natures différentes
Dans le mot "Belges"6, seule la majuscule distingue la nature. E2, E8, E9,
P1, An, Bu et Ch ont commencé le mot par la majuscule. On notera E3
"belgue" et E8 "Bèlge".
 "Comme des milliers de jeunes Belges…": 2 PC. Seuls P1, An et Bu
marquent cette fois la majuscule qui distingue le substantif de l’adjectif. Le
pluriel est respecté dans 16 cas, seuls l’oublient I1, P1, P2 et Ch. E3
"belgues" reproduit l’erreur de la phase 1.
"Pris", représenté 8 fois, a été supplanté par son homophone nominal
"prix" (12 fois).
 "Les sept ados y ont pris place": 16 PC, bien qu’il figure dans une
expression figée ("prendre place"). I1 maintient "prix", P2 passe de "prix" à
"prit" et Ch de "prix" à "prie".
"Dû" a été adopté a priori par 9 étudiants, 11 autres ont opté pour la
contraction "du". Seuls E1 "doux" et Ch "tu" ont commis des confusions
phonétiques.
 "…les deux premières situations que j’ai dû régler…": 9 PC. Parmi elles, 6
étudiants ont articulé avec l’infinitif "régler". E3, E5, E9, I2 et P1
maintiennent "du". I1 et All passent de "dû" en phase 1 à "du" ici. Ch et E1
corrigent. E7, qui avait proposé "dû" en phase 1, ne propose rien ici.
"Mis", choisi a priori par 16 étudiants.
 "Moi, j’ai mis que j’avais 2 ans…": 18 PC, sauf All qui passe de «mis» en
phase 1 à "mi".
Pour "où", étonnamment, c’est la graphie du pronom relatif "où" qui a été
choisie en majorité (14 occurrences!) avant celle, plus simple puisque
dépourvue d’accent, de la conjonction de coordination "ou" (4 occurrences).
I3 et P1 proposent erronément "oú".
 "le service tout en un de Facebook où il y a possibilité…": 15 PC. I3 et P1
fossilisent "oú". I1 et Ch maintiennent "ou".
"Dont", a été correctement proposé 9 fois. E1, E2, E6, E7, I3, All confondent
avec "donc". Ch interprète correctement la nasale mais pas la consonne
initiale et propose "ton". Les graphies les plus aberrantes sont P1 "dan", I1
"dôn" et E8 "d’eau".
6
Nos étudiants sont forcément familiarisés avec ce vocable!
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
141
 "dont 63 % disposent d’un accès": 8 PC. 6 étudiants qui avaient déjà
proposé "dont" en phase 1 reproduisent cette réponse. Seuls E8 "d’eau" et
P2 "don" corrigent en "dont". Les autres maintiennent "donc", ou le
proposent cette fois, comme I1 ou Ch.
Enfin, le substantif "accès" a été classé ici, car il offrait une homophonie
avec certaines formes de l’imparfait de "axer". Aucun étudiant n’a opté
pour l’une de ces dernière, mais le x de ce verbe, ou de son participe passé,
était présent chez E2 "axé", I1 "axes", I2 "axces". Les autres erreurs portent
sur l’absence d’accent ou la confusion avec l’anglais (E9 et All "access"). An
a compris "excès".
 "…disposent d’un accès Internet…": 6 PC. L’ambiguïté avec le verbe
"axer" ou le mot "excès" est levée pour E2 et An (qui corrigent) et I1
"acesse", mais pas pour I2 "axcès". Le problème de l’accent final, absent
dans la plupart des cas ou mal orienté chez E4, se pose pour 11 étudiants.
Le mot anglais "access" est choisi par E9 et All.
3.2.6. Les termes qui ont une homophonie très riche, car transversale
à de nombreuses natures
"Cent" a suscité 16 graphies correctes. E9 et Bu donnent d’emblée la
graphie attendue dans le texte, sinon, le choix graphique le plus répandu
est "sans", pour 6 étudiants. A l’inverse de la tendance observée avec
"banc", la nasale a été parfaitement identifié sauf dans trois cas: I1 et I3
"son" et P1 "sont". E8 marque une hésitation entre "sans" et "sain". E4
propose le mot anglais "sound".7
 "Cinq cent millions. " 16 PC. E7, E9, Bu et Ch accordent en "cents".
Les formes suscitées par "ses" sont globalement acceptables, même si
aucun étudiant n’a a priori pensé à la forme du déterminant possessif. On
trouve le démonstratif "ces", les formes conjuguées "sais / s", les
combinaisons présentatives "c’est" et réflexive "s’est". I1 donne "cet" et E9
"ce".
 "…discuter en ligne avec ses amis…": 17 PC. Seuls E5, E7 et E8
maintiennent "ces".
"Sein" a posé de réelles difficultés. Seul Gr a proposé la graphie du texte.
Les autres formes admises étaient Bu "saint", Vi "sain", E2 E4 et All "cinq".
E1, E7, I3 et P2 donnent "sens". E8, E9 et I1 donnent "sans". P1 donne
7
A noter qu’une incertitude règne quant au choix de la graphie "sens" car E2, E5 et I2 l’ont
peut-être choisie en pensant au substantif "sens" et non à la forme conjuguée de "sentir"…
142
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
"cent" et An "sang". E3 propose la seule graphie dénasalisée avec "scène"
et Ch la forme inexistante "sin".8
 "au sein de la police": 5 PC. L’expression ne permet pas de lever
l’ambiguïté ou d’éclairer le sens. 4 bonnes réponses seulement, dont Gr. E2
et All passent à "seine". 7 étudiants proposent "sens" ou "sense", soit
qu’ils le maintiennent, soit qu’ils l’avancent après s’être abstenus en phase
1 (comme E5 et E6). Les autres réponses se font en dépit du sens
contextuel ou de la phonétique : E9 "chef", I1 "centre", P1 "sede", An
"s’en". E3 s’abstient cette fois de répondre.
Enfin, "tant" n’a été spontanément transcrit que par Gr et Vi. Parmi les
propositions acceptables, on compte 8 étudiants qui ont opté pour
"temps". S’il n’a jamais été confondu avec "dans", le mot a suscité bon
nombre de graphies incorrectes. E5, E7, E9 et P1 donnent "temp". E2 et All
inventent "tent". I2 propose "tot" et E6 est le seul à confondre la nasale
avec "ton".
 "En tant que médiateur…": 14 PC, dont 12 corrigées de "temps" ou de
formes éloignées. Seuls E5, E7, E8, A, et Ch maintiennent ou proposent
"temps".
4.
Bilan de la recherche par rapport aux hypothèses de départ
Le tableau synoptique ci-dessous, élaboré à partir des résultats obtenus en
phase 2, propose un regroupement de certains mots de l’exercice selon
deux critères, afin de nourrir la réflexion qui suit:
Mots les mieux réussis:
Mots les moins bien réussis:
visite (20 PC)
point (19 PC)
quatre (19 PC)
mis (18 PC)
pris (16 PC)
âge (16 PC)
déjà (15 PC)
où (15 PC)
Belges (2 PC)
illégal (2PC)
bancs (3 PC)
contrôle (4 PC)
fréquents (4 PC)
problématiques (4PC)
commençaient (4 PC)
sein (5 PC)
accès (6 PC)
succès (6 PC)
faisaient (6 PC)
Les constats précédents, confrontés aux hypothèses de départ de notre
étude, nous permettent d’avancer les conclusions suivantes:
8
Comparer les choix pour "cent" et "sein" permet de mesurer le désarroi des étudiants face
aux homophones courts, car certains qui avaient bien identifiés le premier en appliquent
une graphie équivalente au second.
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
4.1
143
Il y a des "zones de risques orthographiques" propres au public
des apprenants en FLE
Il est clair que les problèmes d’orthographe d’usage les plus fréquemment
rencontrés par les étudiants FLE sont relatifs à la non biunivocité dans le
rapport oral/écrit du français. On y retrouve ainsi les doubles consonnes,
les digrammes ou trigrammes censés rendre un seul son, la transcription
des voyelles nasales, les lettres muettes, les accents et signes
diacritiques, etc.
La conjonction d’exigences morphologiques et flexionnelles dans un même
mot dès qu’il est situé en contexte induit souvent l’étudiant en erreur, ce
qui explique que les formes verbales comme "commençaient" par exemple
aient été si mal réussies: elle cumule un redoublement, une cédille, la
flexion du pluriel en –nt et la nécessité de discriminer phonologiquement la
finale par rapport à l’infinitif ou au participe passé.
Parmi les mots les moins bien réussis, on retrouve également "banc", qui a
suscité la perplexité dès la phase 1 et n’a guère été éclairci par le cotexte. Il
faut dire que les complexités y foisonnent: le /b/ explosif initial est souvent
confondu avec /v/ par les hispanophones, la nasale est perçue
différemment aussi bien phonétiquement que dans son rendu
orthographique, la dernière lettre est muette, le signifié n’est pas connu de
tous les apprenants B1 et, cerise sur le gâteau, il faut penser à mettre le
pluriel! Ce graphème très court est emblématique des "nœuds" de
problèmes orthographiques que recouvrent certains mots, à différents
niveaux, et qui déstabilisent complètement les apprenants.
4.2
Le cotexte amène une plus-value en ce qui concerne
l’orthographe
Il est clair que, pour ce qui concerne l’orthographe d’usage, la mise en
cotexte est relativement inopérante pour la rectification d’orthographes
ignorées. Les erreurs fossilisées9 le demeurent, en dépit de
l’environnement du mot.
La contextualisation peut par contre s’avérer fort utile pour discriminer le
bon choix à opérer parmi des homophones sur un axe paradigmatique
autant que syntagmatique. C’est le cas de "cent", "tant" et "ses" (pas du
tout de "sein", terme utilisé dans une expression figée et mobilisant une
nasale difficile à identifier pour les étudiants). Ces mots sont, avec "cas",
les mieux corrigés dans la phase 2.
9
On entend par fossilisation lorsque les "imprécisions et [l]es incorrections [sont] incrustées
au cours de l’apprentissage […] parce qu’elles n’ont pas été corrigées à temps". D’après
Defays, J.-M. & Deltour, S. (2003): Le français langue étrangère et seconde. Enseignement
et apprentissage. Sprimont (Mardaga).
144
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
Les participes sont aussi très bien appliqués, dans la mesure où "mis"
souffre peu de concurrence à un niveau B1 (les étudiants ne pensent pas
d’emblée à la notation musicale ou à l’expression de la moitié) et où
l’ambiguïté entre "prix" et "pris" est vite dissipée par le sens de la phrase.
Dans le cas du mot "Belges", le choix de la nature nominale dénotée par la
majuscule n’est pas facilité par le cotexte, car la proximité immédiate de
l’adjectif "jeunes" a sans doute été contaminante…
On remarque cependant que, en dehors des environnements très clairs,
surchargés en indices, la mise en cotexte ne conditionne pas
systématiquement le choix dans ce qui constitue une clé de voûte de
l’orthographe grammaticale: les marques du pluriel. L’article "de / d’" n’est
ainsi pas nettement perçu comme introducteur d’un pluriel.
Les difficultés entraînées par les formes à l’imparfait "faisaient" (6 PC) et
"commençaient" (4 PC) sont plus inquiétantes car elles montrent, par le
maintien de formes connexes (infinitifs, participes…) voire aberrantes, la
déconnexion qui peut persister entre le mot et le sens du texte. Pour
"commençaient", la difficulté à choisir la conjugaison provenait sans doute
en grande partie de l’écran entre le sujet et le verbe. L’indicateur temporel
aurait cependant pu mettre sur la voie…
En fait, tout se passe comme si les apprenants ne parvenaient pas à
embrayer entre ces deux vitesses que seraient l’orthographe grammaticale
et l’orthographe d’usage, quand elles posent plusieurs problèmes
simultanément dans le même mot.
4.3
Les influences de la langue maternelle mais aussi de la languerelai sont prépondérantes sur les choix orthographiques
Debyser (1970) définit d’office, du point de vue de la pédagogie des langues
vivantes, l’interférence comme une "faute". Or, les influences de la langue
maternelle ou relai, inévitables, peuvent parfois jouer un rôle de
facilitateur, donc positif (par exemple dans le cas de "point", mot identique
à son équivalent anglais, maîtrisé par les hispanophones), même si les cas
restent rares en français. On le voit avec "illégal", l’un des mots les moins
réussis (2 PC) alors qu’il existe phonétiquement quasi à l’identique en
italien ou en espagnol, mais les "ll" et l’accent perturbent ici le jeu.
Les interférences négatives se vérifient par exemple avec le mot "contrôle",
correct dans 4 cas seulement, à cause de sa graphie anglicisée! Et "succès"
n’est pas loin de subir le même sort, si ce n’est qu’il suscite des
orthographes autrement hérissées de la part de ceux qui ne se basent pas
sur l’anglais pour le former…
Dans le cas des adverbes en "–ment", on s’aperçoit que les graphies
incorrectes se concentrent chez des locuteurs de langue romane,
Jean-Marc Defays & Frédéric Saenen
145
notamment italophones. Plus subtilement encore, on relève le cas du
déterminant indéfini "quelques", laissé au singulier malgré son
environnement pluriel. Ce phénomène s’explique par l’interférence, en tout
cas pour les langues romanes dans lesquelles la construction reste au
singulier.
5.
Conclusions et perspectives
Des travaux comme ceux qui précèdent sont révélateurs d’une multiplicité
de facteurs d’explications au problème de la "cacographie" et de
l’intrication des problèmes spécifiques que pose la langue française sur ce
point. L’orthographe est souvent envisagée comme une fatalité par
l’apprenant en FLE, qui hérite comme par contrecoup des discours
stéréotypés selon lesquels "Le français, c’est une langue pleine
d’exceptions", "En français, rien ne s’écrit comme ça se dit", etc.
Deux nécessités semblent s’imposer à l’enseignant face aux difficultés
orthographiques de ses étudiants. La première est bien entendu la
description, la comparaison et l’explication d’erreurs, chez différents
apprenants de différentes langues dans différentes circonstances, de
façon à définir et à redéfinir des typologies, et des situations ou des zones
"à risques", qui pourront aider l’enseignant à (faire) comprendre les
phénomènes et les mécanismes concernés par ces erreurs, et à les traiter,
voire les prévenir. La seconde nécessité, plus utile encore, est celle de la
mise à l’examen, à l’épreuve, à l’œuvre de stratégies, à la fois
d’enseignement et d’(auto)apprentissage. On a encore beaucoup à
découvrir sur les opérations de segmentation, d’appariement,
d’assemblage auquel se livre, spontanément ou non, un enfant ou un adulte
confronté à une langue étrangère; sur la constitution d’un lexique mental
nouveau et de ses interférences ou transferts avec celui de la langue
maternelle; sur la distinction entre la transcription phonologique et la
récupération directe (adressage lexical), et sur leur succession, leur
interaction, leur combinaison lors de l’apprentissage d’une langue
étrangère.
Puisque le cœur du problème semble se situer notamment à l’articulation
entre orthographe d’usage et orthographe grammaticale, voire dans le
choix entre voie directe (lexicale) et indirecte (non lexicale)10, ne s’agirait-il
pas de s’interroger de façon constructive – avec les étudiants et sur base
de leurs difficultés à discriminer les sons d’un mot, à identifier sa nature
hors et en cotexte – afin de trouver une dynamique à acquérir entre ces
deux dimensions qui sont vouées à cohabiter dans le langage écrit, ceci
dans le cadre d’un apprentissage raisonné de l’autoanalyse et de
10
Voir à ce sujet l’article de Pacton, S., Fayol, M. & Perruchet, P (1999) mentionné en
bibliographie.
146
De l’incidence du cotexte sur les choix orthographiques en FLE: étude de cas
l’autocorrection, à la charnière épilinguistique entre la réflexion
métalinguistique et la pratique linguistique ? C’est à cet endroit qu’à notre
avis les analyses qui précèdent encouragent à entreprendre des recherches
plus poussées et des expériences riches d’enseignement.
Bibliographie
Castelloti, V. (2005): La
(CLE International).
Langue
maternelle
en
classe
de
langue
étrangère.
Paris
Catach, N. (1995): L’orthographe française. Paris (Nathan).
Cuq, J.-P. dir. (2003): Dictionnaire de didactique du français. Langue étrangère et seconde. Paris
(CLE International).
Debyser, F. (1970): La Linguistique contrastive et les interférences. In: Langue française, Volume
8, n°1, 31-61.
Defays, J.-M., Maréchal, M. & Melon, S. (2000): La Maîtrise du français du secondaire au
supérieur. Bruxelles (De Boeck-Duculot).
Defays, J.-M. & Deltour, S. (2003): Le français langue étrangère et seconde. Enseignement et
apprentissage. Sprimont (Mardaga).
Fayol, M. & Jaffré, J.-P. (2008): Orthographier. Paris (PUF).
Fayol, M. & Largy, P. (1995): Une approche cognitive fonctionnelle de l’orthographe grammaticale.
In: Langue française, Volume 95, n°95, 80-98.
Pacton, S., Fayol, M. & Perruchet, P. (1999): L’apprentissage de l’orthographe lexicale: le cas des
régularités. In: Langue française, Volume 124, n°124, 23-39.
Salins, G.-D. (1996): Grammaire pour l’enseignement/apprentissage du FLE. Paris (Didier-Hatier).
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 147-157
Pour une méthode active de remédiation orthographique pour des apprenants allophones
Claude GRUAZ
Teaching orthography to allophone adults is the source of specific problems to which
the knowledge of grammatical rules applied to exercises gives no satisfactory answer.
These persons have a competence of their own language and the question is how to
let them acquire new automatisms.
The progression put forward is:
1. Identification of the deviations from the rules by means of a diagram which helps
to draw an orthographic profile.
2. Orthographical profile.
3. Remedying, taking into account linguistic considerations and the competence of
the person.
4. Pedagogical processes based on analogy and substitution.
5. Positive evaluation.
La démarche scolaire d’apprentissage de l’orthographe consiste à
enseigner des règles, dans une progression qui va des plus simples aux
plus compliquées, et de procéder ensuite à des exercices d’application.
Elle ne peut s’appliquer à des apprenants étrangers qui ont une
compétence orthographique dans leur propre langue et possèdent des
automatismes. Chaque cas sera particulier dans la mesure où la langue de
départ sera différente1.
La démarche qui fait l’objet de cet article se fonde sur l’expérience acquise
lors d’une recherche à la fois théorique et pratique menée avec des
formateurs auprès de personnes ayant des difficultés en orthographe2.
Il ne s’agit pas de procéder à une démarche de transfert qui consisterait
d’abord à repérer ce que les règles de la langue de départ et le français ont
en commun et en quoi elles se distinguent les unes des autres, puis à
établir des correspondances entre ces règles.
La démarche générale est schématisée dans la figure 1.
Le principe général est de faire acquérir à l’apprenant une stratégie
d’ajustement au contexte, voire de contournement, c’est-à-dire des
réflexes qui lui permettront de construire une phrase dans laquelle ses
éventuelles lacunes n’apparaitront pas.
1
Ce texte prend en compte les Rectifications de l’orthographe parues au Journal officiel
(Documents administratifs) du 6 décembre 1990.
2
Crefor (2009), Goffinet (2010).
148
Pour une méthode active de remédiation orthographique
NON PAS
Règle à priori → exercices d’application
MAIS
Texte produit → relevé des écarts → interprétation → profil orthographique →
travail de remédiation → production de texte
Fig. 1. Démarche générale.
Nous examinerons successivement:
- l’identification des écarts,
- le profil orthographique,
- la remédiation,
- l’analogie,
- l’évaluation positive.
1.
Identification des écarts
La démarche a pour point de départ un texte écrit par l’apprenant.
Les écarts sont dus à une maitrise insuffisante de l’oral ou proprement
graphiques.
1.1
Écarts dus à des erreurs de prononciation.
Avant toute chose, il convient de connaitre et d’identifier les difficultés des
apprenants, c’est-à-dire de repérer les écarts qu’ils produisent dans des
textes qu’ils écrivent en français3.
Une grande part des écarts est due à des erreurs de prononciation. Celle-ci
constitue une difficulté pour les apprenants dont la langue d’origine peut
différer par le nombre et par la nature des sons. Par exemple, l’arabe
possède trois voyelles, lesquelles peuvent être longues ou brèves, alors
que l’allongement n’est plus guère distinctif en français standard.
Les sons du français se répartissent en 11 voyelles orales, 3 semi-voyelles
et 17 consonnes.
Une première difficulté est due au fait que certaines voyelles ont un double
timbre, ex. par [a] / pas [²], beau [] / bol [à], etc.
3
Nous éviterons autant que faire se peut d’employer des termes techniques, à l’exception de
« graphème ». Pour une présentation plus théorique, on pourra se reporter à Catach (1980)
et à Gruaz (1990).
Claude Gruaz
149
Une seconde difficulté repose sur la distinction entre consonnes sourdes et
consonnes sonores, ex. pas [p] / bas [b], fais [f] / vais [v], ton [t] / don [d],
etc.
Lorsqu’un écart graphique porte sur une graphie liée à l’oral, il faut
s’assurer prioritairement que le son correspondant est prononcé
correctement ou, à tout le moins, que l’apprenant perçoit la différence
entre les deux sons.
1.2
Écarts graphiques
Une grille à double entrée(Fig. 2 en annexe) permet d’identifier les écarts
graphiques4.
En colonne sont indiqués les modes d’écart:
- confusion, ex. ansuite pour ensuite,
- omission, ex. les déjeuner pour les déjeuners,
- ajout, ex. le travaille pour le travail,
- déplacement, ex. logn pour long.
En ligne figurent les types d’écart:
- dessin de la lettre,
- écriture du son,
- catégorisation grammaticale,
- nom et adjectif,
- verbe,
- marques,
- le mot et la phrase.
(Nous renvoyons à la grille 2 ci-dessous, les exemples retenus dans ce qui
suit se situent, par souci de simplification, uniquement dans la colonne
"confusion"; certaines cases contiennent des exemples possibles mais non
relevés dans des textes).
1.2.1 Le dessin de la lettre
Les lettres peuvent être mal formées (ex. n dans lovg pour long), en
particulier lorsque les caractères de la langue L1 sont différents
(cyrilliques, arabes, etc.). C’est parfois le cas des majuscules (ex. V pour U;
4
Cette grille repose sur le plurisystème graphique de Nina Catach (1980) et la grammaire
homologique de C. Gruaz (1990). La terminologie a été volontairement simplifiée.
150
Pour une méthode active de remédiation orthographique
minuscules à la place des majuscules ou l’inverse), qui peuvent aussi être
mal placées (ex. uN aVion).
1.2.2 L’écriture du son
L’unité de transcription du son n’est pas la lettre mais le graphème, unité
fonctionnelle minimale de la chaine écrite, ex. b, eau, x dans beaux.
Le français a 130 graphèmes5 qui transcrivent 36 phonèmes6, soit en
moyenne 3,5 graphèmes pour un même son. Le risque d’erreur est donc
grand dans le domaine de la transcription d’un son, auquel il convient
d’ajouter les graphèmes qui ont une autre fonction, grammaticale ou
distinctive (voir ci-dessous).
La relation de l’oral à l’écrit revêt trois aspects:
a) la prononciation et la transcription sont incorrectes; la rectification ne
peut se faire qu’après avoir entendu l’apprenant; la remédiation doit alors
porter prioritairement sur l’oral;
b) la prononciation est correcte mais la transcription ne l’est pas; ce qui est
en cause ici est la perception ou la reconnaissance du son, ex. [p] de par
confondu avec [b] de bar ;
c) la prononciation est correcte et la transcription est possible mais
incorrecte, ex. ansuite pour ensuite; la remédiation fait appel aux
régularités lexicales ou grammaticales, lorsqu’elles existent.
1.2.3 L’aspect morphologique
Une difficulté majeure est de reconnaitre la catégorie des mots, surtout,
mais non exclusivement, la distinction entre les nominaux et les verbes.
Les nominaux peuvent être confondus avec des verbes, ex. il *travail pour il
travaille ou l’inverse, ex. le *déjeunai pour le déjeuner.
Pour les noms et les adjectifs, la confusion porte sur les marques de genre
(ex. la *bel histoire) ou de nombre (ex. les *animaus).
Pour les verbes, la confusion apparait dans la conjugaison (ex. nous étiont,
avec un t de troisième personne, pour nous étions). Elle peut aussi porter
sur le nombre (ex. ils *cours pour ils courent) ou le genre (ex. elle est
*devenu pour elle est devenue).
1.2.4 Les marques spécifiques
Des marques spécifiques rejoignent les domaines grammatical et lexical.
5
Cf. Catach (1980: 10-15).
6
Ibid, p. 37.
Claude Gruaz
151
a) Marques de rappel de féminin
La présence de lettres muettes, généralement en finale de mot, peut être
détectée par le recours au féminin, ex. t final de petit prononcé dans petite.
C’est ainsi que l’on peut rencontrer un moment *bénit (au lieu de béni) à
cause de bénite.
b) Marques de rappel des dérivés
Des lettres muettes, finales ou internes, sont également prononcées dans
les dérivés, ex. p final de champ prononcé dans champêtre, p et s
prononcés dans corpuscule, t final de petit prononcé dans petitesse; ce t
est donc une marque de rappel à double titre, en tant que marque
grammaticale et lexicale. La graphie *verd serait déduite de verdeur.
c) Marques distinctives
Ces lettres servent à distinguer des mots qui ont la même prononciation,
ex. le c de sceau différencie ce mot de seau. L’absence du h de thon
entraine la confusion avec ton.
d) Marques de liaison
Une lettre finale muette peut être prononcée en position de liaison avec le
début du mot suivant à initiale vocalique, ex. s de grands est prononcé dans
les grands animaux mais ne l’est pas dans les grands fauves. Lorsque cette
lettre n’a pas de valeur grammaticale, elle est maintenue devant un mot à
initiale consonantique, ex. s de moins prononcé dans moins aride, non
prononcé dans moins sec; la graphie *moin sec peut être attribuée à
l’ignorance de cette régularité. Notons que la graphie de certaines lettres
de liaison ne correspond pas à leur prononciation ex. d de prend est écrit t
dans *prent-il.
Remarque: une même lettre peut avoir plusieurs fonctions, ex. le t final de
toit est une marque de rappel dérivative (toiture) et une marque distinctive
(toit / toi).
La distinction est globale lorsque la graphie distingue des mots qui se
prononcent de la même façon, ex. seau, sceau, sot.
1.2.5 Les lettres hors système
Certaines lettres n’ont plus de fonction et sont parfois oubliées, elles sont
de nature étymologique, ex. h de humeur (latin humor) ou relèvent de
l’histoire de l’orthographe, ex. h de huit (latin octo) ou huile (latin oleum).
152
Pour une méthode active de remédiation orthographique
1.2.6 Le mot
a) Composants du mot
Certaines parties du mot font l’objet d’erreurs, ex. le suffixe eau de
renardeau écrit au comme le graphème final de landau.
b) Segmentation du mot
Lorsqu’un mot n’est pas identifié ou est ignoré, la segmentation de la
séquence dans laquelle il figure peut être erronée, ex. à la vance pour à
l’avance.
1.2.7 La phrase et la ponctuation
La ponctuation peut ne pas traduire la structure de la phrase, ex. Jean et
Marie; travaillent.
2.
Profil orthographique
En faisant la somme des écarts figurant dans chaque ligne, on repère les
types qui sont les plus fréquents, par exemple tous les cas de
prononciation correcte mais de transcription incorrecte.
De la même façon, la somme des écarts contenus dans les colonnes
indique si les modes les plus récurrents sont la confusion, l’omission,
l’ajout ou le déplacement.
Les cases situées à l’intersection des lignes et des colonnes informent
précisément sur les écarts les plus souvent rencontrés, par exemple
confusion des verbes avec les noms et les adjectifs.
Mais il s’agit là de données strictement quantitatives et l’on se gardera d’en
déduire que l’on doit commencer la remédiation par celle des écarts les
plus fréquents. Avant de procéder à la remédiation, il convient de procéder
à une analyse linguistique et à des échanges avec l’apprenant afin d’affiner
ces observations. Ces échanges se poursuivront tout au long du travail.
3.
Remédiation
L’objectif du processus de remédiation est de donner à l’apprenant de
véritables réflexes orthographiques qui lui permettront de surmonter les
difficultés qu’il rencontre et qui se substitueront à la fonction que les
règles ou les régularités, voire les exceptions, enseignées à l’école étaient
supposées assurer car, pour autant qu’il les connaisse, il faudrait qu’il
sache laquelle appliquer dans un contexte donné.
Claude Gruaz
153
Dès le début, la démarche doit reposer sur le vécu de l’apprenant. Le travail
de remédiation portera donc sur un texte dont il est l’auteur.
Une indication essentielle est la conscience que l’écrivant a de ses
difficultés. Cette indication vient en complément des informations données
par la grille, laquelle a pu faire apparaitre des lacunes dont l’apprenant
n’avait pas toujours conscience et dont l’observateur aurait pu ne pas
mesurer la récurrence. Un entretien préalable fera apparaitre ses propres
représentations de l’orthographe en général ("c’est incompréhensible", "je
n’y arriverai jamais") et l’existence de blocages personnels en face de
certaines difficultés. Et tout écrivant francophone n’est-il pas en situation
d’éternel apprenant devant un accord du participe passé, devant le
doublement de consonnes ou devant certains emplois du x de pluriel?7
Les données fournies par le profil orthographique et les représentations de
l’écrivant sont alors mises en relation avec le système orthographique, ce
qui permettra au formateur d’établir un ordre de priorité entre les écarts.
Ainsi, l’approche des expressions graphiques du nombre ne peut être
traitée de façon satisfaisante si la distinction entre les nominaux et le
verbe n’est pas maitrisée.
Précisons que par système, s’entend non pas un ensemble de règles
strictes, toujours vraies et établies une fois pour toutes, mais un ensemble
de régularités, généralement vraies, mais qui, dans l’état actuel de
l’orthographe, s’accompagnent de trop nombreuses exceptions. Ce sont
donc ces régularités qu’il conviendra de faire acquérir en priorité. Ainsi
écrire les *chevaus est bien davantage une "faute" vis-à-vis de la norme
que du système tel qu’il devrait être et de la logique.
Lors de la remédiation, l’apprenant doit être actif: il s’agit essentiellement
de lui faire acquérir des moyens de résoudre ultérieurement par lui-même
les problèmes qu’il rencontre lorsqu’il est seul devant la page.
La remédiation prend la forme d’un dialogue suivi entre l’apprenant et le
formateur. Ce dialogue est fondé à la fois sur le contenu strictement
linguistique tel que le formateur l’a envisagé et sur les représentations de
l’apprenant. Le formateur doit être prêt à modifier le processus engagé en
fonction des réactions de l’apprenant.
Sur quoi repose ce dialogue?
Le principe fondamental est de partir des compétences de l’apprenant.
Quel que soit son niveau orthographique en français, il a une compétence, à
tout le moins dans sa langue maternelle. Il ne s’agit donc pas de lui
apporter des connaissances entièrement nouvelles "de l’extérieur", mais
de détecter ses connaissances réelles, "intérieures" en quelque sorte, et de
7
Cf. Gruaz (dir.): (2009, 2010).
154
Pour une méthode active de remédiation orthographique
développer celles-ci. Par exemple, un apprenant anglais saura ce qu’est un
accord et un adjectif, mais il pourra éprouver des difficultés à accorder un
adjectif en français.
C’est sur le repérage des compétences réelles, qui doit précéder toute
remédiation, que se construit une hiérarchisation des sujets traités. La
remédiation linéaire, progressant du début à la fin du texte, ne saurait en
effet être retenue.
On peut penser que l’apprenant qui écrit les hibous dormes connait:
1. la notion de pluriel,
2. le principe de l’accord entre le sujet et le verbe,
3. le s comme marque de pluriel.
mais qu’il ne maitrise pas :
1. les marques de pluriel des verbes,
2. que le pluriel de hibou s’écrit avec un x et non un s… et il reste au
formateur d’espérer que l’apprenant ne lui demande pas pourquoi8.
Une fois repérée, une lacune doit être replacée dans le système – au sens
que nous donnons à ce terme – orthographique français: chaque point est à
l’intersection de plusieurs voies à l’intérieur d’un réseau de régularités.
Selon les compétences de l’apprenant, une voie sera privilégiée. Ainsi la
remédiation portant sur la graphie déjeunai mise pour déjeuner peut
prendre appui sur:
1. le contexte syntaxique: l’examen de contextes produits pour cette étude
permet de découvrir que déjeunai sera le plus souvent précédé d’un
pronom personnel et variera selon les personnes, les temps et les modes
verbaux, alors que déjeuner sera précédé d’un article (le déjeuner) ou d’une
préposition (Je viens de déjeuner). Selon la compétence métalinguistique
de l’apprenant, le recours à une terminologie grammaticale sera plus ou
moins efficace. Toutefois, une démarche très marquée par son caractère
métalinguistique ne semble pas devoir être privilégiée.
2. le rapport à l’oral: la substitution du verbe déjeuner par un verbe du 2e ou
du 3e groupe dans le même contexte écartera l’homophonie (Je viens de
déjeuner / Je viens de courir).
La référence au système doit être préférée au recours au sens: on sait que
la notion de pluriel ne doit pas être confondue avec celle de pluralité; de ce
fait il est plus pertinent de justifier l’accord d’un verbe par le déterminant
qui précède le nom sujet que par son sens propre, par exemple ténèbres
est un pluriel grammatical et un singulier sémantique (tènèbres a le sens
8
Il faudrait alors lui préciser que l’Académie a renoncé à appliquer ce qu’elle avait accepté en
1908!
Claude Gruaz
155
de nuit) précédé d’un déterminant au pluriel dans les ténèbres tombent et
par voie de conséquence le verbe est au pluriel.
Le travail de remédiation tel qu’il est présenté ici est individuel, mais il
pourrait aussi faire l’objet d’un travail de groupe, le formateur devant alors
préalablement procéder à une synthèse des écarts observés dans les
profils des apprenants et entreprendre une réflexion collective. Ce travail
collectif peut présenter l’avantage de faire disparaitre les blocages qui
existent chez certains apprenants.
4.
L’analogie
La démarche de remédiation préconisée repose essentiellement sur le
principe d’analogie.
Ce principe est le suivant: le remplacement d’un élément (mot ou lettre) –
le déclencheur –, par un autre dans une phrase a pour effet de faire
apparaitre
- soit la graphie correcte de l’élément remplacé : dans la phrase Je vais
arriver demain, va-t-on écrire arriver ou arrivé? il suffit de remplacer arriver
par venir.
- soit la graphie correcte d’autres éléments présents dans la séquence
considérée. Il suffit alors de remplacer le terme qui pose problème par un
autre : va-t-on écrire un visage commun ou commin? on remplace visage
par figure, soit une figure commune, le u prononcé dans ce dernier mot
justifie la graphie un. Pour reprendre l’exemple précédent, on peut
remplacer je vais par j’ai ou je suis, et l’on écrira alors arrivé dans je suis
arrivé par analogie avec venu dans je suis venu et arriver dans je vais arriver
par analogie avec venir dans je vais venir9.
La remédiation orthographique est donc essentiellement une manipulation
de la langue, non seulement écrite mais aussi orale. Le rôle du formateur
est d’entrainer l’apprenant à procéder à ces substitutions, ce qui aura pour
effet indirect de réactiver des connaissances dont il n’a peut-être pas
conscience, des "connaissances inconnues" en quelque sorte. L’acquisition
de tels automatismes est au cœur du processus de remédiation.
5.
L’évaluation positive
Tout au long du processus de remédiation, le formateur soulignera ce qu’il y
a de positif dans la production écrite de l’apprenant. Il est essentiel de lui
montrer qu’il connait de l’orthographe sinon l’orthographe, que
9
Crefor (2009: 37ss.).
156
Pour une méthode active de remédiation orthographique
l’orthographe n’est pas un domaine auquel il n’a pas accès mais dans
lequel il a d’ores et déjà pénétré.
Le problème pour lui est d’en découvrir les grandes avenues, les grandes
régularités et non pas les multiples ruelles et exceptions qui
l’encombrent10 et sur lesquelles l’école n’a que trop tendance à mettre
l’accent (à insister sur les sept pluriels en oux, on en vient à mettre un x à
des mots nouveaux, comme en témoigne le titre du film Les ripoux).
Conclusion
La participation active de l’apprenant est essentielle à l’acquisition de
l’orthographe. Le rôle du formateur n’est donc pas d’enseigner des règles,
mais d’habituer l’apprenant à résoudre par lui-même les problèmes qui se
poseront à lui lorsqu’il ne sera plus accompagné.
Pour atteindre cet objectif, le formateur doit disposer de moyens qui lui
permettront dans un premier temps d’identifier les difficultés réelles de
l’apprenant et dans un second temps de les surmonter.
Le recours à l’analogie sera bien souvent d’une grande efficacité dans la
mesure où cette analogie fera appel aux connaissances de l’apprenant,
qu’il s’agisse de sa propre langue ou de la langue maternelle pour un
apprenant allophone.
Bibliographie
Catach, N., avec la coll. de Gruaz, C. & Duprez, A. (1980): L’orthographe française, traité théorique
et pratique. Paris (Nathan).
Crefor Haute-Normandie, coordination Mercier J.-P., direction Gruaz, C., collaboration Bottois, F.,
Chesnel, C. & Funkiewiez, F (2009): Recherche-action Orthographe et illettrisme.
(http://www.crefor-hn.fr/sites/default/files/Recherche_action_orthographe.pdf)
Goffinet, S.- A. (2010): Orthographe et illettrisme. In: Le journal de l’alpha, N° 176, novembre 2010.
Bruxelles (Lire et écrire Communauté française).
Gruaz C. (1990): Du signe au sens, pour une grammaire homologique des composants du mot.
Rouen (Presses Universitaires de l’Université de Rouen).
Gruaz C. (dir.) (2009): Les consonnes doubles, féminins et dérivés. Limoges (Lambert-Lucas).
Gruaz C. (dir.) (2010): Le x final. Limoges (Lambert-Lucas).
10
On pourra sur ce sujet consulter le site de l’assocation ÉROFA, Études pour une
Rationalisation de l’Orthographe Française d’Aujourd’hui, http://erofa.free.fr.
Claude Gruaz
Annexe 1: Grille d’évaluation diagnostique
157
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 159-172
Pour une analyse morphologique des
productions écrites d’élèves FLS
Marie-Claude LE BOT & Elisabeth RICHARD
EA LIDILE 3874, UFR Langues, Université Rennes 2
In this article we study a corpus of written work by allophonic secondary school pupils
(aged 11-15), the majority of which are Turkish native speakers whose language at
school is French.
Although their written work in French does not conform with conventional spelling
due to the fact that it is based on sound, the linguistic description of the corpus also
shows that it does not comply either with phonetic spelling. Their written work both
testifies to a number of skills acquired through learning and provides an explanation
as to the origin of their spelling mistakes. It is our contention that the strategies of
French language spelling are for the most part based on the paradigmatic dimension
of the language, independently of its segmental dimension structuring its verbal or
nominal units.
Notre réflexion s’appuie sur l’examen d’un corpus d’élèves d’un collège
d’une grande agglomération bretonne1. Le corpus a pour particularité de
retenir les productions écrites d’élèves allophones, majoritairement
turcophones, qui ont pour langue de scolarité le français. Les performances
langagières en français de ces élèves présentent une disparité très nette
entre production orale et production écrite. En effet, si la performance
orale de ces élèves est satisfaisante, en revanche leur performance écrite
est un problème majeur et a pour effet de les mettre en grande difficulté
scolaire.
En début d’année scolaire, les responsables du collège ont repéré les 24
élèves allophones les plus en difficulté et ont souhaité vérifier leur niveau
de langue en les soumettant à une évaluation de niveau A22. Homogène du
point de vue des productions langagières, le groupe ne l’était pas du point
de vue scolaire puisqu’il était composé d’élèves régulièrement inscrits dans
des classes de 6ème, 5ème et 4ème du collège (âgés de 11 à 15 ans). Plus
précisément, le groupe était organisé comme suit: 14 élèves inscrits en
1
Le corpus a été recueilli dans le cadre du Master "Etudes linguistiques appliquées à
l’enseignement et à l’apprentissage des langues", Université Rennes 2. Que soient ici
chaleureusement remerciés les différents acteurs du collège d’accueil et les étudiants
stagiaires du Master.
2
Les épreuves se sont déroulées le 10 décembre 2010.
160
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
6ème, dont 6 en section SEGPA3 (11 garçons, 3 filles); 5 élèves en 5ème (4
garçons, 1 fille); 4 élèves en 4ème (1 garçon, 3 filles).
Cette étude prend appui sur un corpus composé des 48 productions écrites
dirigées obtenues dans le cadre de cette évaluation et correspondant à
deux exercices différents4. Pour le premier exercice, les élèves étaient
invités à écrire le récit d’un voyage. La consigne écrite était accompagnée
de quatre photographies dont trois étaient sous-titrées. Le second exercice
– de type épistolaire – consistait à répondre à une lettre d’invitation
accompagnant la consigne. Il s’agissait, dans ce cas, de décliner l’invitation
et de s’en expliquer.
Pour chacun des exercices, les élèves devaient produire un texte de 60 à 80
mots et cet aspect de la consigne a été bien respecté.
L’objectif de l’étude que nous présentons est d’engager une réflexion qui
puisse, à long terme, répondre aux interrogations de l’équipe enseignante
du collège devant des erreurs récurrentes, mais 'inclassables', de ces
élèves allophones lorsqu’on les rapporte aux performances écrites des
autres élèves de ces classes. L’examen du corpus dont nous présentons ici
l’analyse linguistique est une première étape qui devrait ouvrir un certain
nombre de pistes de réflexion méthodologiques et didactiques.
Nous avons abordé ces productions en appliquant la méthodologie de
l’analyse d’erreurs, dont l’objectif n’est pas de simplement mesurer des
écarts par rapport à une norme, mais d’évaluer aussi les acquis et les
stratégies d’apprentissage qui sont à l’œuvre. En cela, nous confortons
l’hypothèse développée notamment par D. Cogis (2002: 37): "Quoi qu’il en
soit, la disparité supposée des productions graphiques des enfants – "le
n’importe quoi" – se réduit singulièrement, si l’on interprète leurs graphies
en tant que produits résultant de certaines procédures". Notre démarche
s’accorde avec celle utilisée pour la description des interlangues
d’apprenants, qui rapporte ces productions particulières à des
actualisations de systèmes intermédiaires5, spécifiques et caractéristiques
d’un apprentissage en train de se faire.
Pour autant, et c’est ce qui en fait leur spécificité, les difficultés
linguistiques que présentent ces élèves à l’écrit ne sont pas assimilables à
3
SEGPA: Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté destinée aux élèves
"présentant des difficultés d’apprentissage graves et durables".
http://eduscol.education.fr/pid23266-cid46765/sections-d-enseignement-general-etprofessionnel-adapte.html
4
Il s’agit de productions écrites à la main et non sur traitement de texte. L’usage du
dictionnaire n’était pas autorisé.
5
"La double caractéristique de l’interlangue repose d’une part sur […] la nature et les règles
de grammaire intériorisée, d’autre part sur son caractère évolutif". Besse, H. & Porquier, R.
(1984: 217).
Marie-Claude Le Bot & Elisabeth Richard
161
celles des publics allophones de FLE et l’analyse des productions amène à
déconstruire l’évaluation globalement déficitaire qu’elles suscitent au
premier abord. Une analyse des systèmes graphiques mobilisés permet
d’affiner l’évaluation des acquis en matière d’écriture et de tracer en creux
ce qui n’a pas fait l’objet d’un apprentissage pertinent.
Notre exposé rendra compte de la méthodologie que nous avons choisie.
Nous nous attacherons à relever les marques d’une acquisition effective
des apprentissages scolaires, en ce qui concerne la construction du texte,
d’une part, et l’exploitation des systèmes graphiques d’autre part. Cette
description nous permettra ensuite de cerner au plus près, ce qui, selon
nous, constitue le déficit majeur des productions écrites de ces élèves et
qui concerne la morphologie nominale et verbale.
1.
La construction des textes
Bien que les textes que nous reproduisons ci-après ne correspondent pas,
loin s’en faut, aux productions attendues d’élèves de collège, elles n’en
montrent pas moins une maîtrise certaine – mais partielle – de la langue
française et de son écriture.
Les deux textes qui suivent sont des productions complètes et nous avons
maintenu la mise en page adoptée par les élèves eux-mêmes. Le premier
est un récit de voyage, le second, une lettre. Nous examinerons les écrits
du point de vue textuel afin de faire le point sur les acquis scolaires en
matière de genre, de cohésion et d’argumentation.
(1) Récit de voyage
A Paris je suis monter a la touR effélle, je suis paRti a la fête foRaine.
Je voyeR tout de la touR effélle. Aussi ans 2000 il y a vais un feudartifise est ya un
Pétare qui ya explosé a coté de moi j’ai eu
tellemen peur que j’ai sur sote, j’aimé
bien voir les avion voleR en laiRs il on
avais baucoups d’avions. Paris s’est beau
mes il ya beaucoup de bruix s’est les avions
si tu ten doR les avions te raivaille, on
n’auras plus besoin de Réveille.
Fin
Kemal
(2) Lettre
Bonjour, merci pour votre invitation Philippe mait
Malheuresement je ne peut pas venir, quar je d’évrai
partir en tunisie mait je pourrait petêtre venir lanné
prochaine avec toi et ce que ta famille va bien
ta sœur ton frére et tout ta famille est passe leur
bonjour aurevoir.
merci pour l’invitation
Chaouki
162
1.1
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
Les genres textuels
Dans un premier abord, c’est bien l’aspect très désorganisé de ces textes
qui est le plus remarquable, et cette appréciation tient beaucoup au
caractère relativement peu prédictible des séquences graphiques qui se
juxtaposent sans prise en compte conventionnelle des marques graphiques
de la ponctuation et des majuscules. Mais, alors que ces textes se
présentent, dans un premier temps, comme proprement 'illisibles', il
s’avère que ces mêmes écrits subissent avec succès le test de lecture à
voix haute (serait-il plus exact de parler de test de 'déchiffrage'?). En effet,
dans leur version oralisée, la majorité d’entre eux n’engendre que très peu
de problèmes d’interprétation dans la mesure où, non seulement ils
répondent à la consigne imposée, mais ils satisfont aussi aux contraintes
principales de l’organisation générale des différents genres de textes. C’est
ainsi que pour le premier écrit, les réponses sont conformes à ce qui était
attendu, c’est-à-dire un récit qui intègre des éléments visuels imposés,
ainsi que leurs annotations toponymiques. De la même manière, le genre
épistolaire attendu est convoqué de manière adéquate pour répondre au
second exercice, et les textes intègrent les conventions linguistiques du
genre (termes d’adresse et de politesse, salutations, mise en page).
1.2
La cohésion
Pour ce qui est de l’analyse textuelle des productions, on note que les
élèves exploitent de manière pertinente des marqueurs formels qui
assurent la cohésion des textes. En effet, la majorité des écrits atteste
d’une structuration interne et d’une organisation chronologique des
événements qui impliquent une maîtrise des oppositions temporelles
(passé-composé vs imparfait pour le récit, présent vs futur pour la lettre),
des marqueurs lexicaux adéquats ainsi qu’une exploitation conforme du
système anaphorique pronominal ou lexical, comme le montrent les
exemples ci-dessous:
(3) est jesuis rentré chez moi pour dormir quart j’était fatiger parceQue tout ce que j’ai fait
c’était beaucoup
(4) Après avoir finis la visite. on est aller voir le film d’harry potter
(5) Le dix-huit juiellet j’étaient à Paris. le premier jour j’ai visité le château de versaille et
ensuite avec mes parents nous sommes aller manger des glaces dans un parc. L’avant
d’ernier jour nous avons visité la cathédrale de paris […]
(6) mais je pourait petêtre venir lanné prochaine avec toi
(7) je suis conten que tu me inviter chez toi, malheureusement je ne peu pas venir à pariscar
je pars en Amérique pendent 2 mois excuse moi.
Marie-Claude Le Bot & Elisabeth Richard
1.3
163
L’argumentation
Nous ferons la même remarque en ce qui concerne la maîtrise du système
argumentatif, puisque les productions attestent de capacités de
hiérarchisation des arguments (système oppositif et explicatif), de mise en
forme de l’information (formes disloquées, présentatifs), d’expression de la
subjectivité (intensité, marquage énonciatif), comme l’illustrent les extraits
suivants:
(8) cette année j’ai pas beaucoup des vacances, par côntre l’année prochaine j’aurais tous
les vacances d’été
(9) mait Malheuresement je ne peut pas venir
(10) j’ai aussi visitér le château de versaille
(11) Après se que j’ai particulierement aimer ses le futuroscope
C’est ainsi que l’analyse textuelle conduit à nuancer l’impression
immédiate donnée par une première lecture des productions écrites de ces
élèves "en très grande difficulté scolaire". En effet, ces écrits témoignent
d’une exploitation pertinente des ressources de la langue française en
matière d’expression de la temporalité, de l’argumentation et de la
subjectivité, conformes, en grande partie, aux attentes scolaires
correspondant à leur niveau d’étude.
Cette observation, permet donc de pondérer d’une manière positive
l’évaluation de ces élèves, qui ont acquis un certain nombre d’outils
linguistiques et qui sont effectivement en phase d’acquisition des
compétences argumentatives et lexicales dispensées au collège.
Cette première conclusion est par ailleurs cohérente avec la remarque déjà
faite que ces élèves ne présentent pas de productions orales déficitaires
majeures, et il est clair que l’appui sur une langue orale performante joue
ici un rôle non négligeable.
Pour autant, l’échec scolaire est bien le dénominateur commun de ce
groupe d’élèves et nous montrerons que cette évaluation s’objective, en
grande partie, sur l’aspect orthographique des productions écrites.
2.
Les stratégies graphiques
Dans cette partie, nous nous intéresserons aux procédés de mise en lettres
et nous porterons la description sur deux aspects des performances des
élèves en distinguant les erreurs qui procèdent directement de leur
condition d’élèves allophones de celles qui relèvent de l’orthographe au
sens de Catach6.
6
Catach oppose la graphie d’une langue qu’elle définit comme "la manière d’écrire les sons
ou les mots sans référence à une norme ou au système de langue", à l’orthographe qui est
"la manière d’écrire les sons et les mots d’une langue en conformité avec le système de
164
2.1
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
Les traces d’une langue première
Un premier ensemble d’erreurs est à imputer à des phénomènes
d’interférence avec la langue maternelle des élèves. C’est sans doute sur
ce point que les performances ici décrites sont les plus proches de celles
que l’on recueille auprès de publics FLE.
Plus précisément – dans un nombre relativement restreint de productions,
toutefois – on relève des graphies erronées directement liées à un
parasitage phonétique et phonologique, notamment sur la nasalité
vocalique et le trait de voisement de certaines consonnes. Nous en
donnons toutes les occurrences:
[ɑ̃] se trouve régulièrement graphié par "on", ou à l’inverse [ɔ]̃ par "an, en"
(12) on a rontré chez ma tente
(12’) Apres le matin en c’est reveiller en aprix le petit déjeuner.
[ɛ]̃ est graphié par "an, en"
(13) an jardan; mersi de me an vite
(13’) j’ai en petit peux eus la mal de mer
[y] graphié "i"
(14) visiter les batiments historique et des moniment
[d] graphié "t" ou, à l’inverse, [t] graphié "d"
(15) je vais de réserver un billet
(15’) je toi aller en Allemagne
Ces erreurs sont régulières dans un apprentissage FLE dans la mesure où la
graphie s’appuie sur les réalisations phonétiques orales des apprenants.
Nous considérons qu’elles signalent, chez nos élèves, une maîtrise
insuffisamment consolidée du système phonologique du français et
permettent de poser l’hypothèse d’une exposition encore forte à la langue
maternelle (notamment dans le cadre familial). Chez certains élèves, cette
caractéristique FLE des productions apparaît aussi dans leurs difficultés à
utiliser correctement les déterminants nominaux, qu’il s’agisse du choix du
genre, ou de celui des allomorphes: "je suis allée avec mon famille", "on a
regardai des plusieurs films". Il faut toutefois signaler que, dans notre
transcription graphique propre à cette langue et en suivant certains rapports établis avec
les autres sous-systèmes de langue (morphologie, syntaxe, lexique)" (1980: 26).
Marie-Claude Le Bot & Elisabeth Richard
165
corpus, ces erreurs de type FLE occupent une place mineure et ne
concernent que 6 élèves sur 247.
2.2
Les signes d’une stratégie ortho-graphique
L’examen du corpus met au jour une seconde catégorie d’erreurs,
massivement présente et généralisable à l’ensemble des écrits, cette fois.
Sur ce point, notre corpus présente des différences très notables avec les
tableaux d’erreurs relevés dans des corpus d’apprenants FLE, et contribue
à faire de ces élèves allophones des représentants du public Français
Langue Seconde (FLS),8 qui désigne, ici, ces élèves allophones qui évoluent
dans deux communautés linguistiques relativement étanches, turcophone
pour ce qui relève du contexte familial et francophone pour le reste de leurs
échanges.
En effet, bien qu’erronées, les productions graphiques, ne sont pas pour
autant aléatoires et les textes montrent une utilisation effective, mais
erratique, de l’ensemble des procédés orthographiques qu’impose
l’écriture du français. Même si les résultats ne sont pas ceux attendus, le
projet graphique des élèves d’écrire du français en français est bien réel.
En effet, les erreurs relevées attestent d’une connaissance très complète
des diverses actualisations graphiques du français et signent la mise en
œuvre d’une stratégie orthographique qui s’appuie sur le panel des règles
en usage de la mise en lettres du français.
Autrement dit, pour ces élèves, le projet d’écriture de la langue s’alimente
bien de la connaissance qu’ils ont d’un certain nombre de formes
graphiques attestées en français. Cette remarque se voit vérifiée par deux
caractéristiques de ces écrits: une correspondance phonie-graphie qui
n’est pas aléatoire et des manifestations hypertrophiques de procédés
graphiques spécifiques au français. Ces deux points viennent illustrer de
manière complémentaire que ces élèves ont bien été engagés dans un
processus d’acquisition de l’écrit et que leurs productions en portent les
traces.
Il faut tout d’abord rappeler le caractère spectaculaire, parce que
contrasté, de ces écrits qui font cohabiter – au sein d’un même texte et
parfois dans même segment – la présence de séquences parfaitement
orthographiées et d’autres qui ne le sont pas. Il est tout autant paradoxal
de relever que les mots d’usage peu fréquent ne sont pas l’objet de plus
7
Dans le même ordre d’idées, on a noté qu’un élève ne maîtrise pas correctement la
conjugaison du passé-composé, notamment pour ce qui est du choix de l’auxiliaire.
8
Cette étude confirme donc les projections de Cuq sur l’évolution de la population scolaire
française qui prévoyait que " [la question du FLS], quasi réservée aux régions francophones
hors la France métropolitaine, va être de plus en plus intégrée au débat scolaire français"
(2005: 96).
166
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
d’erreurs que ceux qui ne le sont pas. Il semblerait même que ce soit
l’inverse. Par exemple en (7), "malheureusement" et "excuse moi" sont
correctement orthographiés à côté de "conten", "je ne peu pas" et
"pendent", qui sont pourtant d’un usage courant.
Par ailleurs, l’analyse des productions erronées atteste que les procédés
de mise en lettres des phonèmes sont appliqués et qu’ils aboutissent,
majoritairement, à assurer une correspondance phonie-graphie. En effet,
les séquences graphiées par les élèves correspondent à des séquences,
potentiellement allographes, du français sans que ces graphies insolites
n’altèrent pas la réalité phonique de ce qui est transcrit, comme en atteste
le florilège suivant: "biyet", "biye", "ennuiller", "brier", "trenquile", "quar",
"couzin".
De la même manière, l’exploitation du système des accents grave, aigu et
circonflexe est à l’œuvre, souvent de façon non conforme, mais néanmoins
efficiente ("le tramouè", "la fête forène"). On note cependant une manière
radicale, et très fréquemment adoptée, de régler la question épineuse des
accents: de très nombreux exemples montrent une exploitation
systématique de la lettre "e" en lieu et place de la transcription de [e] ou [ɛ].
Pour autant, même si le qualificatif de 'phonétique' est tentant à utiliser
pour spécifier ce mode d’écriture, il se révèle inexact parce qu’il suggère
que la graphie de ces élèves procèderait d’un assujettissement exclusif à
l’oral.
Or, il nous faut aussi prendre en compte un autre aspect de ces productions
erronées qui touche les doubles consonnes, les lettres sans
correspondant(s) phonique(s), les apostrophes, les accents. Il est à noter
que toutes ces particularités propres à l’orthographe du français ont en
commun d’échapper à une stricte stratégie de mise en correspondance
phonie-graphie9. Leur actualisation dans la graphie du français mobilise
d’autres connaissances, en particulier une analyse des niveaux
morphologique, syntaxique et lexical de la langue. Une grande partie de
l’effort demandé aux scripteurs du français lors de l’apprentissage porte
sur ces procédés, et leur maîtrise en est, de ce fait, valorisée et très
valorisante.
Nous relevons que les élèves n’ignorent pas tous ces aspects de la graphie
du français, mais qu’ils en font un usage très inattendu, que nous pourrions
qualifier de 'débridé', 'd’excessif'. Leurs choix graphiques ("bonjoure
fhilippe") renvoient l’image d’une écriture complexifiée, preuve qu’ils ont
9
De même, les observations de Fayol et Jaffré sur des élèves FLM à propos de "abhit, ihver":
"Ces résultats suggèrent que les enfants n’acquièrent pas que les formes orthographiques
en relation directe avec la phonologique. Ils apprennent aussi des indices orthographiques
qu’ils placent parfois en position erronée, mais qui témoignent d’un apprentissage
orthographique relativement indépendant de la phonologie." (2008:187)
Marie-Claude Le Bot & Elisabeth Richard
167
bien intégré l’idée que l’écriture du français contraint de se plier à une
ortho-graphe.
Il en est ainsi de l’exploitation exagérée des accents ou des doubles
consonnes graphiques, comme le montrent ces exemples "par côntre", "j’ai
aussi visitér", "chèr philippe" et aussi "la semmaine", "la deusiemme
semaine").
L’emploi abusif de l’apostrophe est également intéressant à observer car
ce signe est très présent dans les écrits des élèves: "l’avant d’ernier jour",
"mon cousin abitait j’uste a coté", "jusqu’que à 19h", "merci de t’on
invitation". Si le résultat aboutit à une graphie inédite des mots concernés,
on notera cependant que l’apostrophe vient se placer, dans la majorité des
cas, derrière une lettre, ou une suite de lettres qui ne lui est pas
inhabituelle en français: d’; j’; jusqu’, t’.
Un autre aspect intéressant, et parmi les plus réguliers, est une
exploitation – a priori erratique – de lettres sans correspondant phonique.
Les erreurs alors rencontrées sont de deux types: soit il y a un mauvais
choix de la lettre en question ("beaucoup de bruix", "dans un restaurand",
"une foit", les musique de Mozare), soit il y a un ajout sur un mot qui ne le
demandait pas ("Mc Deaux", "un écrant plasma", "un hôtele"). On note
aussi que ces lettres ne résultent cependant pas d’un choix aléatoire, car
elles
sont
effectivement
exploitées
comme
morphogrammes
(grammaticaux et/ou dérivatifs) du français (e, t, d, s, x) et nous n’avons pas
rencontré de lettre 'insolite'.
Tout ceci confirme que ces élèves ont, non seulement, eu accès à un
apprentissage de l’écrit du français, mais qu’ils en connaissent les formes
valorisées sans être en mesure de les exploiter à bon escient. A ce titre,
nous interpréterons ces erreurs comme des manifestations
d’hypercorrection10, identifiée par P. Bourdieu11, comme une marque de
distinction sociale. Sur ce point, nous posons que le maniement correct des
lettres sans correspondant phonique est le pendant de celui des liaisons
facultatives dans la langue orale: là où leur actualisation à-propos dans les
discours des locuteurs et/ou des scripteurs atteste d’une maîtrise de la
norme officielle, une exploitation hypertrophiée est à la fois le signe d’une
connaissance partielle de leur application et, dans en même temps, une
reconnaissance de leur valeur. Cette remarque complète l’analyse que
nous faisons de ces productions comme relevant d’une graphie qui inclut le
10
La définition qu’en donne Francard précise que "le concept d’hypercorrection rend compte
de la propension de certains locuteurs à produire des formes qu’ils veulent conformes à un
usage légitimé, mais qui, en réalité, s’en écartent", in Moreau (1997: 158).
Pour une discussion de la notion, cf. aussi Gadet (1997: 15).
11
Bourdieu (1982: 84-85).
168
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
principe d’une orthographe, sans en maîtriser les règles, sinon de manière
très parcellaire.
3.
Un écrit désordonné
Il reste que ces écrits sont, en contexte scolaire, évalués très
négativement et l’impression de très grande désorganisation qu’ils donnent
à voir (à lire) n’est pas tempérée par les acquis dans l’apprentissage de
l’écrit du français dont ils témoignent pourtant et que nous venons de
présenter. C’est donc à une évaluation du déficit d’apprentissage que nous
allons désormais nous intéresser, et les extraits suivants en sont de bons
exemples:
(16) ensuite j’ai jouer avec mais jouer
(17) ma meRe ne ve pas car on a Reserver déplace pouR le Japon
(18) se te tres très Bien
(19) c’est ai trô beau, je tes bien la bas
(20) ont a regardait la télé
Ces séquences sont typiques du corpus et combinent deux caractéristiques
qui altèrent gravement le processus de lecture de ces textes.
Premièrement, elles s’insèrent dans un continuum graphique rarement
affecté des marques de la ponctuation: pas de virgules, très peu de points,
un emploi très fluctuant des majuscules, qui peuvent aussi bien apparaître
au milieu d’une phrase comme au milieu d’un mot.
Deuxièmement, ces séquences graphiques alternent des suites de lettres
et des blancs sans que les unes et les autres ne soient obligatoirement en
correspondance avec ce qui est supposé être graphié, c’est-à-dire:
- un nom: (16) "avec mais jouer"; (17) "déplace"
- ou un verbe: (18) "se te"; (19) "c’est ai"; "je tes bien"; (20) "ont a regardait".
Il est à noter que la graphie de l’unité verbale est plus massivement
désorganisée que celle de l’unité nominale12.
3. 1
Un stock de formes écrites
Nous postulons que la stratégie mise en œuvre s’appuie sur une
connaissance de la langue ordonnée sur le mode d’un stock de mots et dont
l’écriture a fait l’objet d’un apprentissage et d’une mémorisation pour luimême. Il nous apparaît, en effet, que l’apprentissage a pour effet de fournir
12
Sur ce point, notre étude, rejoint les analyses menées sur les morphogrammes
grammaticaux par Béatrix-Kholer (1991).
Marie-Claude Le Bot & Elisabeth Richard
169
aux élèves un ensemble de séquences écrites qui sont à leur disposition
comme le seraient des éléments d’une seule et même liste.
Hormis un certain nombre de locutions 'prêtes à l’emploi', (par exemple:
"c’est", "il y a"), cette liste semble composée d’un ensemble de mots écrits
au sens strictement graphique du terme, à savoir ce qui, dans la phrase, est
écrit entre deux blancs ("tes", "mais", "pour", "déplace", "regardait").
Certains mots semblent avoir fait l’objet d’une appropriation
orthographique attestée, mais leur instabilité graphique reste la règle.
Pour ces élèves, l’écriture de la langue consiste alors à exploiter ce stock,
en s’attachant transcrire la linéarité phonétique au moyen d’une
juxtaposition de mots écrits, sans prise en compte systématique des
contraintes qu’impose la morphologie dans le découpage de la chaine
sonore ni de ses effets sur l’orthographe.
L’exemple (16) "ensuite j’ai jouer avec mais jouer" est particulièrement
illustratif du procédé utilisé. En effet, c’est par la juxtaposition des mots
sélectionnés "avec", "mais", "jouer" que cet élève assure la transcription
de l’unité nominale [avɛkmɛʒue]13, avec pour point de vue exclusif une
correspondance phonie-graphie la plus fidèle possible.
L’écriture des verbes procède de la même manière et les extraits suivants:
(18) "se te très très Bien", (19) "c’est ai trô beau, je tes bien la bas"; (20)
"ont a regardait" montrent la même stratégie de juxtaposition de mots
écrits très étroitement assujettie à la chaine sonore. On remarquera, en
outre, que chacun des mots choisis, lorsqu’il est envisagé pour lui-même,
participe bien à écrire des fragments de verbe: bases ou auxiliaires fléchis
(ont, a, ai, regardait), pronoms personnels ou réfléchis (je, se, te). En
revanche, rapportées aux verbes qu’elles ont pour projet de transcrire, ces
successions de fragments s’affranchissent des règles qui contraignent
leurs modalités de co-présence dans le verbe: *ont+a+regardait vs on+a+
regardé.
3.2
Une morphologie aléatoire
La succession des mots montre une totale indifférence à la problématique
de l’homophonie et des incidences allographiques qui en découlent. Plus
exactement, le stock de mots graphiques n’est pas filtré par les contraintes
liées à l’organisation morphologique interne des unités nominales ou
verbales. La notion de morphologie nous est ici utile pour désigner le mode
de construction des noms et des verbes, dans la mesure où il répond à un
modèle formel marqué par un principe de solidarité interne. Nous
entendons par là que les noms et les verbes peuvent être considérés
13
A condition de considérer que l’opposition ouvert/fermé est neutralisée.
170
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
comme des unités14 dont l’organisation interne est contrainte par l’ordre, le
nombre et la catégorie des morphèmes et lexème en co-présence15.
Faire le bon choix parmi tous les allographes disponibles (ex: mes, m’est,
m’ai) suppose la mise en œuvre d’une analyse qui distribue chacun au sein
de programmes unitaires différents, imposant ainsi les catégories des
éléments co-présents. C’est ainsi que "mes" ne peut être suivi d’un lexème
assorti des suffixes de flexion verbale, mais qu’il peut commuter avec tous
les déterminants du nom; en revanche la présence de "m’ai" impose
corrélativement et exclusivement celle de "je"; et la présence de "m’est" et
de "il/elle" est réciproquement contrainte.
Les erreurs observées montrent que la stratégie de la juxtaposition
développée par les élèves ignore cette dimension de l’analyse de la langue.
En effet, c’est bien parce que l’unité nominale a valeur formelle de
programme16 et requiert un déterminant entre la préposition et la base que
le choix de l’allographe "mais" ("avec mais jouer") est incorrect et que
s’impose l’allographe "mes". Pour les mêmes raisons, ne prenant pas appui
sur la programmation verbale la séquence (20) "ont + a + regardait" revient
à faire se succéder trois graphies de bases verbales fléchies (deux formes
du verbe "avoir", une forme du verbe "regarder").
Il est clair que, pour ces élèves, le problème ne réside pas dans une
méconnaissance du verbe ou du nom qu’ils utilisent correctement, mais
très précisément dans la façon d’écrire ces noms et ces verbes. Comme
chacune des formes écrites apprises n’est pas soumise une analyse de
dimension segmentale – définissant ainsi sa place et sa catégorie au sein
d’un ensemble solidaire – toutes les formes allographes se valent et sont
donc substituables l’une à l’autre de façon totalement aléatoire: "ont/on";
"mais/mes"; "déplace/des places". Or, s’il s’agit bien d’une question liée à
l’homophonie – une des difficultés cruciale du français – l’ambiguïté est
résolue si on se place du point de vue de la segmentation en unités
morphologiques. Dans cet ordre d’analyse, selon l’unité ─ nominale ou
verbale ─ à laquelle elles appartiennent, les séquences [ɔ̃] [mɛ] [deplas]
14
A la suite de Bonnet et Barreau (1974: 63-67), nous exploitons la notion d’unité de manière
restrictive puisque nous considérons que les liens de solidarité interne au nom et au verbe
relèvent de la morphologie et non pas de la syntaxe.
15
"Unité nominale": pour+les+portes vs "unité verbale": avant+ que + tu + me + les + portes.
16
Les unités sont à concevoir comme des programmes formels d’engendrement des noms et
des verbes. Le programme du nom solidarise les fragments suivants: [Préposition +
Déterminant nominal + Base]: [avɛk+mɛ+ʒue] = avec+mes+jouets. Le programme du verbe
impose un nombre plus conséquent de fragments: [Conjonction + déterminant verbal +
négation1 + morphème de complément indirect + morphème de complément direct +
auxiliaire
fléchi
+
négation2
+
base
verbale
au
participe
passé]:
[paRsəkə+ty+nə+mə+lɛz+avɛ+pa+dəmɑ̃de] = parce que + tu + ne + me + les + avais +
pas + demandés. On comprend dès lors que la maîtrise du verbe, et de son écriture, soit
l’objet de difficultés plus conséquentes.
Marie-Claude Le Bot & Elisabeth Richard
171
n’occupent pas la même place, ne correspondent pas au même nombre de
fragments et n’appartiennent donc pas à la même catégorie.
Formellement, c’est ainsi que [ɔ̃] entre soit dans la liste de substitution des
déterminants verbaux, soit dans la liste des allomorphes de la base du
verbe "avoir"17. De la même façon, soit [deplas] se fragmente alors sur le
mode d’une base verbale précédée d’un préfixe de dérivation et se définit
comme forme fléchie du verbe déplacer "(dé)place", soit la séquence se
fragmente en déterminant + base qui en fait un nom "des places". De ce
fait, ces formes homophones ne sont jamais commutables l’une pour
l’autre au sein d’une même unité18.
Un des rôles assignés à l’orthographe est, à la fois, de pointer et de lever
cette homophonie segmentale formelle par le jeu des techniques
d’écritures: les allographes venant marquer la catégorie, et les blancs
graphiques matérialiser les frontières (entre les unités et entre les
fragments d’une même unité). En conséquence, c’est faute de s’appuyer de
manière adéquate sur une segmentation en unités au niveau de la phrase et
sur une analyse correcte des fragments qui les composent que les
problèmes réciproques de l’homophonie et de l’allographie restent entiers
pour les élèves observés. Dans tous les cas, l’effet est le même et il conduit
à un brouillage de ce qui est attendu en matière de marquage des frontières
à l’écrit.
Conclusion
Notre réflexion, qui devra être complétée par une étude longitudinale,
démontre que la stratégie d’encodage graphique adoptée par ces élèves
allophones mobilise des acquis indiscutables. Mais elle montre aussi
l’avantage qu’il y aurait à initier les élèves à prendre en compte la
dimension morphologique de la langue ici entendue non seulement comme
"chaînes d’accords morphologiques" (Jaffre & Bessonnat, 1993), mais
comme un principe de constitution de programmes d’engendrement du
nom et du verbe en français. Les notions de solidarité interne des unités et
de segmentation, qui en est son corollaire, nous paraissent ouvrir des
pistes didactiques intéressantes pour nourrir les questionnements du
passage de l’oral à l’écrit dans l’apprentissage de la langue.
17
/ɔ/̃ ≠ /ʒə/ ≠ /ty/ ≠ /il/ ≠ /nu/ ≠ /vu/ et doit donc alors être graphié "on"
/ɔ/̃ ≠ /ɛ/ ≠ /a/ ≠ /avɔ/̃ ≠ /ave/ et doit donc alors être graphié "ont"
18
/deplas/ vs /deRɑ̃ʒ/ /détaʃ/ etc. et doit donc alors être, graphié "dé-" et lié à la base (préfixe
dérivatif).
/deplas/ vs /meplas/ vs /teplas/ vs /kɛlkəplas/, graphié "des" et détaché de la base
(déterminant nominal).
172
Pour une analyse morphologique des productions écrites d’élèves FLS
Bibliographie
Besse H. & Porquier R. (1984): Grammaires et didactique des langues. Paris (Hatier).
Bétrix-Köhler D. (1991): Dis-moi comment tu orthographies, je te dirai qui tu es. Centre Vaudois de
Recherches Pédagogiques.
Bonnet, J. & Barreau, J. (1974): L’esprit des mots. Traité de linguistique française. Tome 1.
Grammaire. Paris (l’Ecole).
Bourdieu, P. (1982): Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques. Paris
(Fayard).
Catach, N. (1980): L’orthographe française – Traité théorique et pratique. Paris (Nathan).
Cogis, D. (2002): Comment le genre graphique vient aux enfants. In: Hass, G. (dir): Apprendre,
comprendre l’orthographe autrement de la maternelle au lycée, CRDP Bourgogne, 19-42.
Cuq, J.-P. & Gruca, I. (2005): Cours de didactique du français langue étrangère et seconde.
Grenoble (PUG).
Fayol, M. & Jaffré, J. P. (2008): Orthographier. Paris (PUF).
Gadet, F. (1997): Le français ordinaire. Paris (Armand Colin).
Jaffré, J. P. & Bessonnat, D. (1993): Accord ou pas d’accord? Les chaînes morphologiques. In:
Garcia Debanc, C. (dir): Ecriture et langue, Pratiques, 77, 25-42.
Moreau, M.-L. (éd). (1997): Sociolinguistique. Concepts de base. Hayen (Mardaga).
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 173-174
Adresses des auteurs
Saliha AMOKRANE, samokrane52@yahoo.fr
Université d’Alger 2, rue Djamel Eddine El Afghani, Bouzaréah, Alger,
Algérie
Jean-Marc DEFAYS & Frédéric SAENEN, jmdefays@ulg.ac.be &
fsaenen@ulg.ac.be
Université de Liège, Institut Supérieur des Langues Vivantes, Place du 20Août, 7, B-4000 Liège (Belgique)
Claire FONDET & Fabrice JEJCIC, cfondet@vjf.cnrs.fr & jejcic@vjf.cnrs.fr
UMR 8589, CNRS-LAMOP, Paris 1 Panthéon Sorbonne
Histoire des systèmes graphiques du français et de ses variétés
Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris
7 rue Guy Môquet, F-94801 Villejuif cédex
Danièle GEFFROY KONŠTACKÝ & Sylva NOVÁKOVÁ, daniele.geffroy@uhk.cz
& snovakov@krf.zcu.cz
Section de français, Faculté de Pédagogie, Université Hradec Králové,
Rokitanského 62, 500 03 Hradec Králové, République tchèque &
Fakulta pedagogická ZCU, KRF, Jungmannova 1, 306 14 Plzeň, République
tchèque
Jeanne GONAC’H & Clara MORTAMET, jeanne.gonach@univ-rouen.fr &
clara.mortamet@univ-rouen.fr
IRED, 7 rue Thomas Becket, Université de Rouen, F-76821 Mont Saint
Aignan & DESCILAC, UFR Lettres et sciences humaines, Université de
Rouen, F-76821 Mont Saint Aignan Cedex
Claude GRUAZ , claude.gruaz@wanadoo.fr
5, rue aux Boulangers, F-27240 Avrilly
Marie-Claude LE BOT & Elisabeth RICHARD, Marie-claude.lebot@univrennes2.fr & Elisabeth.richard@univ-rennes2.fr
EA LIDILE 3874, UFR Langues, Université Rennes 2,
Place du Recteur Henri Le Moal, CS 24307, F-35043 Rennes cedex
174
L’enseignement de l’orthographe en FLE
Daniel LUZZATI, daniel.luzzati@univ-lemans.fr
LIUM, Université du Maine, Avenue Olivier Messiaen, F-72085 Le Mans
Cedex 9
Martha MAKASSIKIS & Jean-Christophe PELLAT,
martha.makassikis@gmail.com & pellat@unistra.fr
UR LILPA (Linguistique, langues, parole), Université de Strasbourg, UFR
Lettres, 22, rue Descartes, F-67084 Strasbourg Cedex
Christian SURCOUF, christian.surcouf@unil.ch
École de français langue étrangère (EFLE), Université de Lausanne,
Faculté des lettres UNIL, Dorigny Anthropole, CH-1015 Lausanne
Travaux neuchâtelois de linguistique, 2011, 54, 175
Comité de lecture pour ce numéro
Emmanuelle Carette (CRAPEL, Université de Nancy 2), Francis Carton
(CRAPEL, Université de Nancy 2), Virginie Conti (Université de Neuchâtel),
Noël Cordonier (Haute Ecole pédagogique, Lausanne), Gilles Corminboeuf
(Université de Neuchâtel), Charlotte Dejean (Université de Grenoble 3),
Daniel Elmiger (Université de Genève), Anne Grobet (Université de Genève),
Jean-Marc Luscher (Université de Genève), Marinette Matthey (Université
de Grenoble 3), Jean-François de Pietro (Institut de Recherche et de
Documentation Pédagogique, Neuchâtel), Isabelle Racine (Université de
Genève), Bertrand Sthioul (Université de Genève), Martine Wirthner (Institut
de Recherche et de Documentation Pédagogique, Neuchâtel), Françoise
Zay (Université de Genève)
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