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HISTOIRE DES GRANDS
ENSEMBLES,
MÉMOIRE DES HABITANTS
Actes de la journée d’information et de réflexion,
organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne,
le 1er décembre 2005
Adresse : Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne
Maison départementale de l’habitat • Boulevard de l’Écoute-s’il-Pleut • 91000 Evry
Tél. : 01 64 97 00 32 • fax : 01 64 97 00 33
E-mail : cr.ville.essonne@wanadoo.fr
Site Internet : http://ressourcespolville.maisondebanlieue.asso.fr
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Directrice de la publication
Évelyne Bouzzine, directrice
Directrice de la rédaction
Delphine Doré, chargée d’information et de documentation
Bibliographie
Delphine Doré, chargée d’information et de documentation
Marie-Emilie Collin, assistante-documentaliste
Participation :
Stéphanie Wolska, chargée de mission sur la question éducative
Conception graphique et correction des textes
Édire
Cette journée a été réalisée en partenariat avec
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MAIRIE
MAISON DE BANLIEUE
ET DE L'ARCHITECTURE
Le Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne est financé par
• La Caisse des dépôts et consignations
• Le conseil général de l’Essonne
• La Délégation interministérielle à la Ville
• La Direction départementale de la jeunesse et des sports de l’Essonne
• Le Fonds d’Action et de Soutien pour l’Intégration et la Lutte contre les discriminations
(FASILD)
• Le Fonds social européen
• La Mission départementale aux droits des femmes et à l’égalité de l’Essonne
• La préfecture de l’Essonne
• La préfecture de Région Île-de-France
Tous droits réservés
© Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne, Évry, 2006.
Crédit photo de couverture © Collection privée
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Sommaire
PREAMBULE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 3
LES GRANDS ENSEMBLES : POINTS DE REPÈRES HISTORIQUES . . . . . . . . P. 6
Pierre PEILLON, conseiller technique à l’Union sociale pour l’Habitat
HISTOIRE ET MÉMOIRE : QUESTIONS DE MÉTHODE . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 14
GENERIQUES, organisme de recherche et de création culturelle
sur l’histoire et la mémoire de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS :
QUELS ENJEUX POUR LES HISTORIENS ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 18
Thibault TELLIER, maître de conférences à l’Université Lille-III,
membre du comité de pilotage du programme « Ville et mémoire » DIV/DAF
HISTOIRE ET MEMOIRE, L’INVESTISSEMENT DE L’ETAT
ET DES COLLECTIVITES TERRITORIALES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 23
LA CITÉ NATIONALE DE L’HISTOIRE DE L’IMMIGRATION :
UN PROJET ATYPIQUE DANS LE PAYSAGE CULTUREL FRANÇAIS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Katell GUIZIOU, chargée de mission Réseau à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration
p.23
MÉMOIRE ET PATRIMOINE DES GRANDS ENSEMBLES :
QUEL RÔLE POUR UN SERVICE D’ARCHIVES DÉPARTEMENTAL ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Frédérique BAZZONI, directrice des Archives départementales de l’Essonne
p.31
DES PROJETS MEMOIRE, POUR QUOI FAIRE ?
LES ENSEIGNEMENTS DE DEUX EXPERIENCES LOCALES . . . . . . . . . . . . .P. 34
«J’AI LA MÉMOIRE QUI PLANCHE… NOYER-RENARD 1958-1991 »,
PRÉSENTATION DE L’EXPÉRIENCE MENÉE À ATHIS-MONS (91) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
François PETIT, directeur de Maison de Banlieue et de l’Architecture
«BILLARDON, HISTOIRE D’UN GRAND ENSEMBLE »,
PRÉSENTATION DE L’EXPÉRIENCE MENÉE À DIJON (21) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sylvain TABOURY, sociologue, enseignant à l’école de Versailles,
co-auteur de « Billardon, histoire d’un grand ensemble »
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
p.34
p.37
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
COMMENT RÉALISER DES FILMS SUR LA MÉMOIRE ?
PRÉSENTATION DE DEUX PROJETS DE FILM . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 44
« ILS ONT FILME LES GRANDS ENSEMBLES EN ESSONNE »
Marie-Catherine DELACROIX, directrice de CINEAM
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 44
« LA VIE AVANT LA MIENNE » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sébastien LEDOUX, enseignant au collège Jean Vilar à Grigny (91)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 46
LE PROJET EQUAL ODYSSEE (S) : FORMER DES MEDIATEURS
DE LA MEMOIRE POUR LUTTER CONTRE LES DISCRIMINATIONS . . . . . . . . P. 50
GENERIQUES, organisme de recherche et de création culturelle sur l’histoire et
la mémoire de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles
ANNEXES
Bibliographie indicative . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 55
Bon de commande du cahier n° 11 de Maison de Banlieue et de l’Architecture
« Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne » . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 61
Bon de commande de l’exposition itinérante
« Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 62
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Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Préambule
’histoire des grands ensembles et de ses habitants est peu connue et peu étudiée.
De la Reconstruction aux villes nouvelles, les grands ensembles constituent une
étape importante de la fabrication de la banlieue, en Essonne comme ailleurs.
Le vieillissement de ce patrimoine immobilier et les mutations sociologiques sont à
l’origine de la nécessaire transformation de ces « ENSEMBLES ASSEZ GRANDS ».
L
Aussi, dans le contexte actuel de démolitions-reconstructions de ces grands
ensembles, donner une place à la mémoire des habitants – immigrés de l’extérieur
comme de l’intérieur – dans l’histoire de ces quartiers a constitué, pour le Centre de
Ressources Politique de la Ville en Essonne, un axe prioritaire de son action au cours
de l’année 2005.
Le Centre de Ressources s’est ainsi fortement impliqué dans deux projets partenariaux :
● l’exposition « Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne », avec
Maison de Banlieue et de l’Architecture, le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et
d’Environnement de l’Essonne et CINEAM ;
● le projet Equal « Odyssée(s) – former les médiateurs de la mémoire pour lutter
contre les discriminations », avec Génériques, la FACEEF, l’AEFTI et la BDIC.
Il a également construit en partenariat, piloté et organisé la journée d’information
et de réflexion du 1er décembre 2005 « Histoire des grands ensembles, mémoire des
habitants ».
■ Le projet autour de l’exposition « Des ensembles assez grands :
mémoire et projets en Essonne »
L’histoire des grands ensembles en Essonne est récente, complexe, à peine esquissée.
L’exposition « Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne » propose de
la relater grâce à onze panneaux.
Elle analyse l’implantation de ces grands ensembles essonniens, leur forme urbaine
et aussi leur avenir, notamment au regard du Programme national de la rénovation
urbaine institué par la loi Borloo d’août 2003. Elle rend compte également de la
diversité des réalisations en Essonne : à Massy, aux Ulis, à Étampes, à Athis-Mons, à
Évry et à Corbeil-Essonnes.
Les quatre associations, Maison de Banlieue et de l’Architecture, le Conseil
d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de l’Essonne, le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne et CINEAM, travaillant chacune à leur manière sur la
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
question de la ville et des patrimoines ont abordé cette histoire avec des points de vue
différents, nuancés, des regards croisés – historique, social et urbanistique.
L’exposition « Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne » a ouvert
ses portes au public de mai à décembre 2005 à Maison de Banlieue et de
l’Architecture à Athis-Mons (91). Elle s’est également tenue à la Maison départementale de l’Habitat à Évry (91) en mars et en avril 2006. Elle est depuis itinérante1.
Maison de Banlieue et de l’Architecture a également édité une publication faisant
écho à cette exposition : « Des ensembles assez grands :mémoire et projets en Essonne »,
cahier n°11, paru en mai 20052.
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Dans le cadre de cette exposition, le Centre de Ressources a organisé en mai et en juin
2005, deux cycles de qualification et deux rencontres-débats :
● « Conduire un projet sur la mémoire au service d’un territoire », cycle de qualification qui s’est tenu les 26 et 27 mai 2005 ;
● « Pour une ville passante et solidaire, acquérir une culture de l’urbanité », cycle de
qualification qui s’est tenu les 16 et 17 juin 2005 ;
● « Le monde des grands ensembles » et « Billardon, histoire d'un grand ensemble »
rencontre-débat, animée par Frédéric Dufaux, Hervé Vieillard-Baron et Sylvain
Taboury, qui s’est tenue le 20 mai 2005 ;
● « Petit traité de la banlieue », rencontre-débat animée par Marc Hatzfeld, qui s’est
tenue le 3 juin 2005.
■ Le projet Equal « Odyssée(s) – former les médiateurs de la mémoire pour lutter contre les discriminations »
Dans cette même démarche de valorisation de la mémoire et dans le cadre du programme européen EQUAL, Génériques et le Centre de Ressources Politique de la Ville
en Essonne se sont associés en 2005 afin de sensibiliser et de former les acteurs associatifs de l’Essonne à la nécessité de préserver, de valoriser leur patrimoine et d’encourager la réalisation de projets mémoire sur l’histoire, ainsi que sur la mémoire de
l’immigration et des quartiers.
Les archives des associations constituent en effet une véritable richesse pour la
mémoire des quartiers et de leurs habitants. Elles représentent une source essentielle
pour la connaissance de l’histoire des populations, notamment celles de l’immigration qui ont fait l’histoire de la France contemporaine.
En raison des mauvaises conditions de conservation, de déménagements, de cessations d’activité, les fonds des associations sont souvent menacés de disparition.
Les archives associatives comportent donc de multiples richesses, mais des richesses
encore inexploitées ou méconnues.
1. Voir en annexes le bon de commande pour louer cette exposition.
2. Voir en annexes le bon de commande pour se procurer le cahier n°11 de Maison de Banlieue et de l’Architecture.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Depuis 1987, Génériques, organisme de recherche et de création culturelle, spécialisé
dans l’histoire et la mémoire de l’immigration, s’emploie à valoriser le patrimoine de
l’immigration à travers la préservation et l’inventaire des archives publiques et privées d’une part, et l’encouragement à la réalisation de projets culturels sur l’histoire
et la mémoire, d’autre part.
Cette action, qui se déroulera jusqu’à la fin de l’année 2007, est également menée en
partenariat avec la FACEEF – Fédération des associations et comités d’Espagnols
émigrés en France –, la Fédération AEFTI – Association pour l’enseignement et la formation des travailleurs immigrés – et la BDIC – Bibliothèque de documentation
internationale contemporaine.
■ A la confluence de ces deux projets partenariaux : la journée d’information
et de réflexion du 1er décembre 2005 « Histoire des grands ensembles,
mémoire des habitants »
Cette journée d’information et de réflexion a été organisée par le Centre de
Ressources Politique de la Ville en Essonne le 1er décembre 2005 dans le cadre de ces
deux projets partenariaux. Il s’agissait de restituer les réflexions et les apports méthodologiques émanant de ces deux projets.
Par des approches croisées de chercheurs et de professionnels de terrain, l’axe principal de cette journée a donc été centré sur les « projets mémoire » qui mobilisent des
compétences et des savoir-faire spécifiques dans la restitution de la mémoire des habitants de ces quartiers.
Ainsi, cette journée a montré que toute initiative culturelle « mémoire » doit
répondre à des exigences concomitantes de rigueur scientifique et de qualité esthétique. Il est indispensable, pour donner à ces projets des résultats d’envergure, d’élaborer les outils et de former les acteurs de terrain à la conduite de projets culturels
sur l’histoire et la mémoire.
Par la mise en ligne des actes de cette journée, le Centre de Ressources Politique de
la Ville en Essonne souhaite contribuer au débat public et apporter des éléments de
réflexion et d’information sur l’histoire des grands ensembles et la mémoire des
habitants.
En valorisant de nombreux projets mémoire, ces actes montrent que les objectifs de ces
projets sont de promouvoir et d’améliorer la connaissance de l’histoire des habitants.
Sans oublier que, si les premiers bénéficiaires de ces projets sont les habitants d’un
quartier, ils doivent avoir aussi pour ambition de toucher l’ensemble de la société…
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Les grands ensembles :
points de repères historiques
Pierre PEILLON,
Conseiller technique à l’Union sociale pour l’Habitat,
Auteur de Utopie et désordre urbains. Essai sur les grands ensembles d’habitation,
paru aux éditions de l’Aube en 2001
lors que s’engagent des programmes
de restructuration en profondeur des
grands quartiers d’habitat social, la
question de la mémoire de ces territoires surgit avec une vigueur particulière : programmes de recherche, colloques, rencontres
diverses, etc. Et ceci intervient dans un
contexte un peu particulier lié à la fois :
■ aux conditions d’évolution de ces
ensembles, souvent chaotiques et douloureuses ;
■ à la connaissance historique que l’on a de
ces sites,inégale et parcellaire :en définitive
assez bonne pour ce qui est des conditions
politiques et urbaines de leur réalisation1 ;
plutôt médiocre, en revanche, en ce qui
concerne le fonctionnement et la gestion
des quartiers, tout au moins au cours des
deux premières décennies.
A
De ce fait, nombre de propos qui sont
tenus sur ce passé,somme toute assez récent,
sont souvent orientés par l’actualité et par
des problématiques contemporaines, avec un
risque d’anachronisme, voire de déterminisme, ou du moins de généralisations abusives :
■ par rapport à la complexité de situations
qui ne se réduisent ni à ce qu’en disent les
médias, ni à ce qu’en rapportent les
mémoires ;
■ par rapport à la diversité des contextes :
1. Voir en particulier l’ouvrage de B. Vayssière, Reconstructiondéconstruction. Le hard french ou l’architecture française des
Trente Glorieuses, éditions Picard, 1988.
d’une région à l’autre, d’une ville à l’autre,
voire, à l’intérieur d’un même ensemble,
d’un sous-quartier à l’autre.
De manière sous-jacente, il y a une question lancinante, qui taraude particulièrement
– ou devrait tarauder – l’ensemble des acteurs
de la sphère publique et para-publique : comment se fait-il que des quartiers, édifiés il y a
si peu de temps, et qui représentaient alors
l’archétype du progrès technique et social
comme de la modernité, aient pu aussi rapidement être assimilés à des images d’échec et
de marginalité ? Et comment le grand
ensemble a-t-il pu se trouver ainsi positionné
en bas de l’échelle des produits-logements ?
Dans ce type de réflexion, interfèrent des
éléments relevant de problématiques
diverses : politiques et économiques, démographiques et sociologiques, d’urbanisme et
de logement, etc. Ce qui fait courir le risque,
après avoir pointé les raccourcis simplificateurs, de se heurter au même écueil – notamment compte tenu d’une certaine spécificité
en la matière de l’Île-de-France – lorsque l’on
essaie d’embrasser une telle complexité en
un temps limité…
Définition
Le terme de « grand ensemble » apparaît avant
guerre, en 1935, sous la plume de l’architecte
Marcel Rotival. Il prend ensuite une connotation administrative et technico-économique,
lorsqu’en 1951 Eugène Claudius-Petit,
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
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ministre de la Reconstruction et de
l’Urbanisme (MRU), fait autoriser un programme de 10 000 logements en « constructions normalisées », dont le cadre de
réalisation sera le « grand ensemble du secteur industrialisé ».
La définition que l’on peut en donner est
celle d’immeubles de grandes proportions
– « tours et barres » – dans leur large majorité
composés de logements locatifs sociaux, édifiés de façon très rapide entre 1955 et 1975
selon les méthodes répétitives de la construction industrialisée, généralement à l’écart de
la ville dite « classique » ou « ordinaire », et en
rupture avec ses modes de composition1. Si,
dans les villes moyennes, il s’agit d’ensembles
de 1 000 à 3 000 logements,on atteint dans les
plus grandes agglomérations des « paquets »
de 4 à 5 000 logements, voire 8 000, s’étendant sur 150 à 300 hectares. Ils représentent
au total près d’un million d’unités, soit le
quart du parc total de logements locatifs
sociaux – outre quelque 100 000 logements
en copropriété.
Ce modèle de construction fut brutalement stoppé par la « circulaire Guichard2» du
21 mars 1973, qui interdit les tours et les
barres. Et la politique urbaine prit alors une
autre orientation.
Aux origines de ce type de réalisation
Un programme en réponse
à des besoins massifs
Si des programmes aussi massifs ont ainsi été
engagés, c’est que les besoins de la France du
début des années 1950 étaient énormes, en
réponse à diverses causes :
1. « Ces immeubles ont toujours un minimum de quatre niveaux
au-dessus du rez-de-chaussée et jusqu’à plusieurs dizaines.»
Citation extraite du Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, Pierre Merlin et Françoise Choay (dir.), PUF, 3e édition, 2000,
p. 391.
2. Olivier Guichard, d’abord ministre du Plan et de l’Aménagement
du Territoire, puis ministre de l’Équipement au moment de la circulaire de 1973.
■
un état d’inconfort extrême du parc
– avec beaucoup d’insalubrité et de taudis –
résultant d’un quasi-blocage de la construction pendant une trentaine d’années. Au
recensement de 1954,plus de 40 % des logements n’avaient pas l’eau courante et 90 %
pas de salle d’eau ;
■ une croissance démographique soutenue
(baby-boom après la Libération) ;
■ d’importants mouvements migratoires :
exode rural, exode urbain – départ de citadins vers la banlieue, souvent chassés par
des opérations de rénovation – et migrations d’une région à l’autre, en cohérence
avec une politique d’industrialisation et
d’aménagement plus ou moins bien maîtrisé du territoire – avec des perspectives
d’urbanisation totalement démesurées ;
■ le retour – ou la venue – des rapatriés
d’Afrique du Nord.
L’ensemble de ces éléments a généré une
crise du logement sans précédent,affectant la
majeure partie des catégories sociales, au premier chef évidemment les jeunes ménages
incapables de décohabiter3 : par manque de
logement, on mourrait de froid dans les rues
des grandes villes. Il fallait donc donner un
« coup de fouet » à la construction et l’on est
ainsi passé de 60 000 logements édifiés en
1949 à 280 000 en 1955, pour atteindre la
« pointe » de 555 000 – dont 125 000 locatifs
sociaux – en 1973. La spécificité française
tient dans ce mode particulier de réalisation,
que Bruno Vayssière a qualifié de hard
french. Par exemple, l’ex-République fédérale
d’Allemagne, avec pourtant une « pointe » de
plus de 700 000 logements annuels, n’emprunta pas cette voie. C’est plutôt dans les
pays d’Europe de l’Est que le modèle s’est
retrouvé, ainsi que dans ceux du tiers-monde
où l’exportèrent les entreprises françaises.
3. Au recensement de 1954, la moitié d’entre eux logeaient chez
leurs parents.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Le grand ensemble : une exacerbation
française de l’ « architecture moderne »
Le cadre conceptuel était celui de l’architecture dite « moderne », dont les Congrès internationaux d’architecture moderne,à partir de
1929, structurèrent et diffusèrent la théorie,
en particulier dans le domaine du logement,
aboutissant à la publication en 1941 de la
Charte d’Athènes.
La dimension fonctionnaliste
Rédigée par Le Corbusier,la Charte d’Athènes
se propose, sur fond des exigences de l’hygiénisme, de définir les différentes « fonctions
urbaines » – habiter, travailler, circuler et se
divertir –, de soigneusement les séparer et
d’organiser en conséquence le nouvel espace
urbain.
La dimension rationaliste
Sans doute la contribution d’autres pays,
notamment celle de l’Allemagne de Weimar
– du Bauhaus au service de l’Urbanisme de
Francfort –,fut-elle essentielle dans ce courant
de pensée. Mais il est vraisemblable que, audelà de la personnalité du Corbusier, talentueux propagandiste de la cause qui
accomplit l’essentiel de sa carrière en France,
les préoccupations rationalistes des architectes « modernes » trouvèrent un écho particulier dans l’esprit français issu des Lumières,
hanté par la maîtrise des déterminants
anthropologiques et soucieux d’une mise en
ordre rationnelle et pratique de l’espace (système métrique), du territoire (découpage en
départements) et du temps (calendrier républicain).
C’est dans un tel contexte que, sur notre
sol, ce courant de pensée put connaître une
particulière expansion fondée, au-delà du
souci hygiéniste, sur une abstraction – rejet
de l’histoire urbaine comme du site naturel –
qui proclamait l’existence de « l’homme standard ».Aussi les fonctions urbaines pouvant se
rapporter à un certain nombre de types bien
connus, une fois les unes et les autres défi-
nies, chacune d’elles devait se traduire par la
forme la plus rationnelle, parce que la mieux
adaptée à son objet.
La dimension universaliste
L’abstraction rationaliste conduit à ne s’attacher qu’à l’« homme de toujours », l’« homme
universel » dont les besoins, considérés
comme identiques, quels que soient les lieux
et les époques, répondent à quelques standards aisément identifiables. Cette conception d’un modèle se révèlera évidemment
fort utile lorsqu’il s’agira de définir des
réponses qui pourront être répétitives, et
donc industrialisées.
Étaient ainsi posées l’ensemble des bases
de ce que l’architecte Roland Castro qualifiera plus tard de « rationalisme totalitaire ».
Même si les intentions corbuséennes ont parfois été dévoyées, que des objectifs de la
Charte d’Athènes se sont souvent trouvés
altérés par des prescriptions administrativoéconomiques, le poids de ces principes a
néanmoins été déterminant dans la création
de ces nouveaux fragments de l’espace
urbain.
Le cadre de réalisation
L’autre ensemble de causes relève du système
de décision et de production qui a présidé à
la mise en œuvre de ces grands ensembles.
■ Un État centralisé, dont les corps techniques de la Construction et des Travaux
Publics venaient, avec la Reconstruction,
d’expérimenter méthodes et procédures
planificatrices et de mettre au point un système décisionnaire efficace. Pendant vingt
ans, ce fut l’administration d’État qui, soucieuse d’engager sur la voie de la modernité
économique et urbaine un pays encore largement rural, pilota un puissant dispositif
dont l’effet fut d’imposer – y compris à
une opinion publique souvent perplexe et
au mépris des diversités régionales – un
système unifié d’urbanisation et un
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
ensemble hypertrophié de réglementation.
Et dans la mesure où l’État – ou ses prolongements – supportait lui-même une large
partie du coût, ayant pour cela développé
un dispositif de financements spécifiques
adaptés – avec une « batterie » de prêts bonifiés à long terme, il avait le souci d’économiser autant que possible les dépenses qui
y étaient affectées.
■ Imposant le « tout béton », des entreprises
du bâtiment en plein essor, originaires des
travaux publics, dont l’avancée technologique se manifestait sur la scène internationale, s’engagèrent dans une préfabrication
lourde qui induisait normalisation et standardisation. Pour se développer, cette industrie s’appuya, avec le soutien de l’État, sur le
marché très « porteur » des HLM, où l’abaissement des coûts constitua un souci
constant.
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Les enjeux de ces deux très puissants
acteurs convergèrent donc sur une industrialisation poussée du bâtiment, garante à la fois
du développement du confort et d’une
construction au moindre coût.Tout ceci évidemment sans égard pour des considérations
d’esthétique, de forme urbaine, de paysage
bâti, etc. Et encore moins de vie sociale générée par ces nouveaux quartiers. La frange
supérieure de la profession architecturale, de
structure alors très mandarinale, adhéra sans
trop d’état d’âme à ces orientations, et les
organismes HLM,souvent de création récente
et sans expérience confirmée de la construction de masse, se laissèrent réduire à un rôle
administratif au sein d’un dispositif qui les
dépassait largement.
Ce modèle de construction s’est rapidement imposé et, dans la mesure où il est
devenu quasiment la seule réponse possible
aux besoins en la matière, la réalisation d’une
très grande partie des logements sociaux est
passée par ces modes d’urbanisation, réduisant de ce fait les alternatives – immeuble « de
ville », logement individuel – à un rôle marginal. « Norme » architecturale et urbaine,
comme il en était des normes techniques,elle
devait marquer nos villes, de même que
l’image du logement social.
Une construction idéologique
Il serait toutefois erroné, ou tout au moins
réducteur, de considérer la logique de réalisation des grands ensembles sous le seul angle
de la nécessité – induisant une construction
massive – et de la rationalité économique
– générant une industrialisation du processus
de production. Cela a aussi correspondu à un
projet collectif, qui révèle l’image que la pensée technico-sociale des années 1950 avait de
l’homme de la société industrielle des Trente
Glorieuses.
On se trouve en effet à la croisée de trois
courants :
■ celui d’un pouvoir politique soucieux du
confort de ses concitoyens - avec le développement en parallèle des Arts ménagers.
C’est un projet politique républicain, porté
par une classe politique majoritairement
issue de la Résistance, qui vise à accorder à
chacun des citoyens, aux pauvres comme
aux classes moyennes, une égalité de traitement. C’est très clairement à l’œuvre une
idéologie de l’égalité ;
■ celui de la haute administration. C’est un
projet social issu de l’« imaginaire technocratique », qui correspond à la prise de pouvoir du corps des Ponts-et-Chaussées sur
l’urbanisme et le logement.Tout imprégné
d’idéologie rationaliste et d’une représentation jacobine du territoire, ce projet repose
sur l’idée qu’en assurant la linéarité des
façades et la rectitude des voies,on procède
à une « mise en ordre » généralisée de l’espace urbain, et sans doute, de façon un peu
virtuelle, d’une société qui, mieux organisée, serait sujette à moins de heurts (rappelons que l’on est alors en pleine période
gaullienne) ;
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
■
l’imaginaire, totalement déconnecté des
réalités sociologiques, de l’élite de la corporation architecturale. C’est l’« imaginaire
architectural », confronté au défi de réaliser
l’objet parfait et définitif de la ville idéale,
évidemment à mille lieues de toute considération sur la valeur d’usage des logements
réalisés.
On le voit, dans ce projet quasi « prométhéen » de modernisation de la société et de la
ville, les grands absents étaient les collectivités locales – sauf les plus importantes… – et
les habitants. C’est ainsi que les puissants
acteurs précédemment décrits, rassemblés
sous la bannière irrécusable de la nécessité et
de la modernité, ont pu engager une transformation en profondeur du paysage et du fonctionnement de nos villes.
Les caractéristiques
de ces nouveaux ensembles
Dans les conditions de réalisation décrites, il
n’est pas étonnant que ces quartiers se caractérisent par une assez large homogénéité, en
termes de contenant – formes bâties – et, à
moindre degré, de contenu.
Un nouvel espace urbain
L’État développa des outils juridiques qui permettaient de mobiliser de larges assises foncières d’un seul tenant. Néanmoins, pour des
raisons à la fois de coût et de délai de réalisation, celles-ci se situaient à l’écart des villes
constituées – ce qui rejoignait au demeurant
l’ambition d’inspiration utopiste des architectes de concevoir des ensembles entièrement nouveaux et largement autonomes. Mal
reliés aux tissus bâtis existants, leur desserte
en transport en commun connut souvent
d’importants retards de réalisation, à l’instar
d’ailleurs de beaucoup d’équipements collectifs. Leur composition interne en a fait des
« objets » radicalement différents de la ville
classique, avec une négation affectée du site,
la primauté donnée au bâtiment – dont la
forme géométrique et monotone résulte uniquement du procédé constructif retenu – sur
l’espace public et la déconnexion entre l’un
et l’autre. Sous la pression des intérêts économiques, les bâtiments se font toujours plus
hauts ou plus longs, de même que les voies
sont plus monumentales, et les espaces verts
hypertrophiés sans pour autant d’ailleurs
recevoir d’affectation précise.
Bien évidemment, les principes fonctionnalistes avaient interdit toute fonction qui ne
serait pas le logement, exception faite de
quelques petits centres commerciaux introvertis – comme tout le reste… Dans les faits,
sauf exception, seul le logement social est
venu sur ces territoires, la promotion privée
leur préférant généralement des sites urbains
plus classiques.
Ainsi, l’enclavement physique est-il allé de
pair avec le monofonctionnalisme HLM et le
monolithisme architectural.Tout ceci ne tarda
pas à se révéler lourd de conséquences sur les
modes de fonctionnement de ces territoires,
comme sur la capacité des habitants,pour une
large part d’origine rurale, à s’y insérer.
Le peuplement de ces ensembles
Les conséquences de cette « monoculture
HLM » ne tardèrent pas à se manifester dans le
peuplement de ces nouveaux quartiers.
Certes, les grands ensembles de la première
génération – par exemple celui hypermédiatisé de Sarcelles, érigé en archétype du grand
ensemble quoique les modes de financement
en fassent un cas assez spécifique – abritèrent-ils au début un peuplement plutôt diversifié, qui entretint la représentation virtuelle
de l’« homme standard » corbuséen. Mais
assez vite, alors que se desserraient les tensions sur le marché du logement, ces
ensembles se spécialisèrent dans le logement
des ouvriers et des petits employés, notamment lorsque leur édification était liée à l’essor d’activités industrielles – vallée de la
Seine, pays de Montbéliard, région dunker-
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Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
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quoise. On constate donc une occupation à
dominante populaire,correspondant à ce que
l’on appelait il y a trente ans la « classe
ouvrière ».
Tout ceci était d’ailleurs parfaitement
conforme à la vocation classique du logement
social d’abriter des populations économiquement modestes, mais ayant un emploi
– comme tout le monde à l’époque… – et
socialement intégrées.Dans le contexte d’une
économie nationale en expansion et d’une
élévation continue des niveaux de vie, l’habitat HLM constituait un élément essentiel d’ascension sociale et d’intégration urbaine.
Arrachant les classes populaires à la misère
et aux conditions d’insalubrité qu’elles
connaissaient depuis un siècle, le grand
ensemble représenta donc un formidable instrument de progrès social1 ; mais les conditions même de sa réalisation – esprit
d’abstraction, éloignement de la ville, manque
de qualification urbaine et de contenu symbolique, retards pris dans la réalisation des
équipements publics – le rendaient en fait
assez fragile, ce que la suite de l’histoire ne
tarda pas à montrer.
Les conditions de dégradation
des grands ensembles
C’est en moins d’une décennie que ce qui
avait été le symbole de la modernité, du
confort et du progrès, s’est trouvé associé à
des notions de marginalité sociale et d’exclusion. Les grands ensembles sont en effet devenus, en un temps très bref pour la majeure
partie d’entre eux – dix ans, cinq ans, et certains n’étaient même pas terminés ! – des
espaces peu prisés par les citadins – développement de la vacance – où le fonctionnement
du service public – sécurité, enseignement,
etc. – s’est révélé insatisfaisant ou inadapté et
où se sont exacerbées tensions sociales et vio1. Voir le chapitre « Chemin de grue, chemin de progrès… », In Cent
ans d’habitat social. Une utopie réaliste, R.H. Guerrand, Albin
Michel, 1989.
lences diverses.
De manière complexe, ceci est le fruit de
phénomènes sociaux et de marché – les uns
voulus, les autres plus difficiles à prévoir –
dont la convergence peut seule expliquer la
brutalité et l’aspect dévastateur du processus.
Dans celui-ci, certaines causes tiennent aux
caractéristiques des quartiers eux-mêmes,tandis que d’autres relèvent du marché général
du logement,ainsi que d’évolutions sociales et
économiques plus globales.
Un changement radical de peuplement
Le développement économique s’est accompagné de changements dans la société
– société de consommation, expansion des
classes moyennes – et dans son système de
valeurs – développement de l’individualisme.
Sur fond d’accroissement des mobilités,ceuxci induisirent des dynamiques résidentielles
dont l’effet fut de pousser au départ une partie des occupants des grands ensembles,
généralement les plus aisés, ce qui modifia la
position du logement social dans les marchés
locaux, en particulier pour les catégories
populaires classiques.
À la place laissée vide, sont alors venues
s’installer des catégories de population qui,
n’ayant pas accès aux HLM, campaient jusqu’alors, dans des conditions infra-sociales,
aux marges de la ville : quart-monde et marginaux divers, gitans dans le Midi de la France,
occupants de cités de transit, et notamment
habitants des bidonvilles refluant devant les
politiques de résorption de l’habitat insalubre. Et surtout arrivèrent des populations
étrangères affectées par le changement de
politique migratoire mis en œuvre à partir du
milieu des années 1970 : le passage du système de rotation de travailleurs « noria » au
regroupement familial généra un besoin
important de logements, souvent de grande
taille, que l’habitat social, notamment dans les
grands ensembles qui perdaient leurs occupants antérieurs,était en mesure de leur offrir.
Les premières difficultés de cohabitation
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
qui en résultèrent – surtout quand on imagine le choc que constitue le passage sans
transition des hauts plateaux algériens ou
anatoliens au 15e étage d’une tour de Vaulxen-Velin ou du Val Fourré – accélérèrent le
mouvement engagé de départ des occupants
les plus anciens. Et ceci avec une double
conséquence : d’une part, un développement brusque de la vacance qui,dans certains
quartiers, put atteindre des taux de 20 à 25 %
(un tiers aux Minguettes au milieu des
années 1980) ; d’autre part, une tendance à
une spécialisation plus ou moins accentuée
de ces territoires dans la fonction d’accueil
des populations marginalisées du point de
vue social ou culturel. Ce qui fait que des
lieux qui, dix ou vingt ans plus tôt, représentaient la première marche d’un itinéraire résidentiel, sont devenus, pour nombre de
ménages, des « trappes résidentielles ».
Il est vrai que les institutions – les bailleurs
HLM certes,mais aussi l’ensemble des acteurs
concernés –, un peu désorientées par la brutalité du processus, n’ont pas su dans un premier temps adapter leurs modalités de
gestion sur ces territoires : leur caractère
« administré » constitua en lui-même un élément des difficultés de ces quartiers, qui
n’ont cessé de s’accentuer au fur et à mesure
qu’ils subissaient les contrecoups de grandes
mutations nationales.
Les évolutions économiques
et sociales nationales
On sait comment, au cours des décennies
1975-1995, s’est installé en France, un chômage de masse qui est parmi les plus importants des pays développés. Or, c’est lorsque
ces nouvelles populations sont en place dans
ces quartiers qu’il se fait le plus dévastateur
– frappant au premier chef celles-ci, peu formées et mal intégrées – et créant de nouvelles catégories de pauvres. Et quand en
outre ce chômage concerne les branches
d’activité – sidérurgie, automobile – dont le
développement antérieur avait précisément
généré ces grands ensembles, on mesure les
effets directs qu’en ont subis ces derniers.
Toutefois, on sait aussi que ce que l’on
appelait jadis « la crise » n’a pas seulement été
économique. Elle a également affecté la
société et ses valeurs. De ce point de vue
encore, les grands ensembles se sont trouvés
« en première ligne ». Ce qui a été en jeu en
effet, c’est tout ce qui touche au « lien social »,
à la faculté de se sentir membre d’une communauté, à tisser des relations avec les autres
– tous éléments encore plus importants dans
ces « isolats urbains » sans mémoire, à l’identité aussi fragile, que dans la ville classique,
édifiée sur un réseau de lieux symboliques et
ancrés dans la conscience collective locale.
L’effritement de ce que les sociologues qualifient de « grandes institutions de socialisation » – la famille, l’église, ainsi que les
syndicats et les organisations populaires qui
constituaient la trame de ce que l’on appelait
jadis les « banlieues rouges » – laissa sans
structuration et sans repères des populations
auxquelles l’espace bâti environnant ne risquait guère d’en proposer.
Et dans une sorte d’inversion tragique, ce
sont l’ensemble des éléments qui avaient
fondé la réalisation de ces territoires qui se
sont trouvés affectés : le travail, fondateur de
la séparation des fonctions, la position centrale de la classe ouvrière,les valeurs d’égalité
et de solidarité,etc.Ce sont tous ces symboles
urbains de la « modernité » qui, en moins de
quinze ans, sont devenus datés, complètement obsolètes, dévalorisant très vite les
grands ensembles réalisés quinze ans plus tôt
sous son égide – dévalorisation qui concernait au premier chef leur place dans le marché
du logement, ainsi que les représentations
sociales les concernant.
Les modifications dans le champ
du logement et de la ville
La mise en œuvre de la réforme du financement du logement intervenue en 1977, qui a
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
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donné la priorité aux aides personnelles par
rapport aux aides à la pierre, visait d’une part
à réduire la spécificité du logement HLM et à
mieux l’intégrer dans les logiques de
marché ; d’autre part, pour des motivations
tant idéologiques qu’économiques, à développer l’accession à la propriété. Enfin, elle
s’attachait à l’amélioration de l’habitat
ancien. Aucun de ces trois volets ne fut sans
effet sur les grands ensembles HLM :
■ les évolutions de loyer en logement social
furent pénalisantes pour les occupants les
moins pauvres – touchant peu d’aides personnalisées au logement – ce qui constitua
une invitation supplémentaire à leur
départ ;
■ le développement de l’accession en individuel, généralement dans des espaces périurbains, aboutit au même effet, ainsi qu’à
l’obsolescence du logement social, considéré comme l’« habitat du pauvre », tandis
que, a contrario, le pavillon en propriété
devenait la norme sociale ;
■ les politiques de restauration de l’habitat
ancien conduisirent à la réduction d’un
parc locatif privé « infra-social » qui abritait
jusqu’alors des ménages en situation de
grande marginalité, lesquels refluèrent sur
les grands ensembles.
La conséquence, dans un contexte de
croissance urbaine et de hausse des valeurs
foncières et immobilières, fut une accentuation dans la différenciation des territoires
urbains. La pauvreté a de plus en plus tendu à
se recouper avec les territoires de la relégation urbaine que, pour une large part, dessine
la géographie des grands ensembles,générant
une ségrégation urbaine accentuée. Sans
doute tout ceci a-t-il permis à des populations
très fragiles d’avoir un toit, mais il faut voir la
contrepartie que représente le prix à payer
pour ces quartiers, pour l’image du logement
HLM, ainsi que pour ces populations marginalisées elles-mêmes, puisque ségrégation
spatiale n’a pas tardé à rimer avec différenciation sociale.
La dévalorisation médiatique
Conséquence des différents éléments examinés – mais en même temps en aggravant de
façon dramatique les effets – ces territoires
ont été victimes d’un effet d’image. Engagé
avec des reportages journalistiques volontiers complaisants sur les violences urbaines
qui s’y déroulaient – de l’été 1981 à l’automne 2005,la constance a été de règle – ceci
a conduit à une disqualification des espaces
et, plus grave encore, de leurs occupants, par
effet de « stigmatisation ».
Déjà la situation à l’écart, comme le caractère inhabituel et pour le moins « voyant » de
ces ensembles de hauts immeubles, en font-il
des objets singuliers, difficiles à assimiler par
la ville « classique », sa culture et ses représentations. Quand s’y ajoute une occupation
par des populations d’origine étrangère, mal
intégrées dans l’économie et dans la société,
l’ensemble des conditions de rejet se trouvent réunies. L’intolérance sociale et ethnique, dont on sait les prolongements
électoraux, en constitue une conséquence
assez évidente.
Pour conclure…
La compréhension des grands ensembles
nécessite ainsi un effort de rétrospective sur
un « objet » qui n’est pas simple. Sans doute
sont-ils, depuis leur conception, aux marges
de la ville classique et de la société intégrée.
Néanmoins, ils reviennent périodiquement
au cœur de celles-ci,du fait des difficultés qui
s’exacerbent sur leur territoire. Et les tensions qui viennent agiter leurs conditions de
fonctionnement peuvent, on le voit bien
avec les évènements de l’automne 2005, se
trouver au centre de débats fondamentaux
pour l’ensemble de notre système social.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Histoire et mémoire :
questions de méthode
GENERIQUES,
Organisme de recherche et de création culturelle sur l’histoire et la mémoire
de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles
epuis la réédition, dans les
années 1970, des textes du sociologue Maurice Halbwachs sur les
cadres sociaux de la mémoire, on assiste à
une multiplication des travaux de réflexion
épistémologiques sur les rapports et les
enjeux de l’histoire et de la mémoire. Il
convient de souligner que ces travaux ne se
limitent pas au champ de l’histoire (les historiens n’étant pas nécessairement pionniers
en la matière). Ils émanent aussi d’autres disciplines qui ont contribué à orienter la
réflexion vers l’approche pluridisciplinaire à
l’œuvre aujourd’hui. Sociologues, philosophes, historiens, psychanalystes, mais aussi
écrivains et artistes ont questionné les rapports complexes entre histoire et mémoire1.
L’analyse des rapports entre histoire et
mémoire tend à se limiter à l’histoire très
contemporaine. Or, l’observation de périodes
plus anciennes est également instructive
quant au fonctionnement de la mémoire et à
ses modalités de transmission. Des traces subsistent dans les mythes, les contes, l’hagiographie, etc. En d’autres termes, la proximité ou
la distanciation n’est pas nécessairement une
affaire de temps dans les formes de construction et d’expression de la mémoire ; particulièrement si l’on considère qu’histoire et
mémoire n’ont pas les mêmes temporalités :
« L’histoire serait éminemment chronologique et la mémoire, dans ses processus de
D
1. Le texte proposé ici emprunte notamment aux travaux de Paul
Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, éditions du Seuil, 2000 ;
d’Enzo Traverso, Le Passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique éditions, 2005 ou de TzvetanTodorov, Les Abus de
la mémoire,Arléa, 1995.
transformation deviendrait anachronique »
(Paul Ricœur), voire achronologique.
Les rapports entre histoire
et mémoire : vers un enrichissement
mutuel ?
La mémoire est souvent utilisée comme synonyme de l’histoire. Or, malgré des perméabilités renforcées ces dernières années, histoire
et mémoire restent de natures essentiellement différentes. À l’origine, histoire et
mémoire procèdent d’une même préoccupation : le passé.Toutefois, la première se place
sur le terrain de la connaissance, de l’interprétation et de l’enseignement. La seconde
plus fréquemment sur celui du souvenir, de la
commémoration et de la transmission.
L’histoire, qui appartient aux sciences
humaines, est une interprétation du passé
avec les outils et les méthodes du présent.
C’est ainsi qu’elle se renouvelle, qu’elle revisite le passé : sous cet angle, l’historiographie
devient, en quelque sorte, un miroir des « présents ». Comme le souligne Paul Ricœur, « le
travail des historiens est lui-même soumis au
contrôle des autres historiens ».
La notion de mémoire est plurielle. Le premier sens, immédiat, fait référence à la
mémoire individuelle. Cette dernière ne doit
pas être opposée à la mémoire collective et, a
contrario, la mémoire collective ne doit pas
être lue comme la somme des mémoires individuelles. La mémoire individuelle est essentielle à la compréhension des mémoires
collectives, notamment par son processus
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
complexe de construction et de reconstruction permanente. Le deuxième sens, qui nous
intéresse ici, renvoie à la mémoire collective.
La « Mémoire collective1 » est un concept qui
apparaît sous la plume du sociologue
Maurice Halbwachs pour désigner « le présent du passé » ou « la faculté collective de se
souvenir ». Maurice Halbwachs 2 avait déjà
souligné le caractère pluriel de la mémoire.
Pluralité qui s’est confortée par la suite :
aujourd’hui,on parle de mémoires de groupe,
de mémoires de quartier, de mémoires familiales, de mémoire d’un événement, etc. Par
conséquent, chaque individu s’inscrit dans
différents espaces mémoriels. En définitive, la
mémoire est « une expression du passé dans
le présent »,mais une expression sélective qui
se renouvelle sans cesse, de façon consciente
ou inconsciente.
15
Par ailleurs, la mémoire ne s’oppose pas à
l’oubli : au contraire, l’oubli est une composante de la mémoire. Comme le fait remarquer
Tzvetan Todorov, les deux termes qui contrastent sont l’effacement (l’oubli) et la conservation. La mémoire est toujours une interaction
des deux. La mémoire est sélective : « certains
éléments sont conservés, d’autres sont
oubliés ».C’est cet écart,cette tension qui rend
intelligible la construction de la mémoire.
Les rapports entre histoire et mémoire
induisent la question de l’objectivité et de la
subjectivité. Si dans une relation purement
antinomique, l’histoire relèverait de l’objectivité et la mémoire de la subjectivité, dans la
pratique il convient d’être plus nuancé.
L’histoire qui tend à l’objectivité est empreinte
de la subjectivité de celui qui l’écrit. Même si
l’historien s’appuie sur des sources et s’efforce
de replacer sa réflexion dans les contextes
(champs sémantiques, chronologie, etc.), il est
1. Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, édition critique par
Gérard Namer, nouvelle édition revue et augmentée, Albin Michel,
1997.
2. Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Mouton,
cop. 1976.
porteur d’une part de subjectivité conditionnée par son temps, son environnement, son
parcours. Quant aux sources, même les plus
administratives, elles ne sont jamais neutres.
L’historien s’emploie à en déjouer les pièges, à
en décrypter le discours, mais il en subsiste
toujours quelques traces. Par ailleurs, l’histoire
témoigne parfois de ses propres amnésies ou
de ses propres aveuglements.
De l’autre côté,la mémoire,qui s’appuie sur
le vécu ou la transmission du vécu et qui s’exprime sur un terrain affectif et passionné,
apparaît comme une expression plus humaine
du passé, mais aussi plus sélective et subjective. En effet, elle est en tension permanente
entre des prises de positions et des enjeux qui
animent le présent. La part de subjectivité est
d’autant plus importante que la mémoire se
positionne dans une logique d’affirmation
exclusive,de revendication revancharde ou de
victimisation. Les dangers d’instrumentalisation, de concurrences mémorielles ou de
transmission de mémoires faussées ne sont
alors jamais loin. À l’inverse, une mémoire
apaisée est en mesure d’opérer une introspection : son discours gagne en objectivité.
Par conséquent, il est souhaitable qu’histoire et mémoire puissent s’enrichir mutuellement, pacifiquement, sans entrer dans une
concurrence, une opposition contre-productive ou à l’inverse dans une empathie qui leur
ferait perdre leurs essences respectives. Dans
cette symbiose, la mémoire nourrit l’historiographie, sert de matériaux aux historiens,
transmet un vécu, tandis que l’histoire joue
une fonction corrective à l’égard des
mémoires et favorise indirectement leur
expression. En interaction, l’histoire et la
mémoire créent un champ propice à l’écriture de l’histoire : c’est ce qu’Amos
Funkenstein3 définit comme « la conscience
historique ».
3. « Collective Memory and Historical Consciousness », History and
Memory, 1989, I, n°1 : cité par Enzo Traverso, Le Passé mode d’emploi, op. cit.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Temps et contextes de l’émergence
de la mémoire
C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que
l’entendement de la mémoire, dans son
acception actuelle, se développe ; d’abord
aux États-Unis,puis en Europe.La mémoire de
la Shoah, longtemps restée dans le domaine
du non-dit, est l’une des premières à s’exprimer. En France, plusieurs facteurs concomitants vont favoriser l’essor des pratiques et
des expressions mémorielles :
■
Le facteur sociétal : selon l’historien Pierre
Nora, auteur des Lieux de mémoire 1, le phénomène émerge au tournant des années 1970
au moment où la société française connaît de
profondes mutations. Il cite notamment le
déracinement des bases rurales et chrétiennes,
le déclin de l’idée révolutionnaire, la prise de
conscience de la contrainte internationale,l’arrêt de la croissance, l’urbanisation, etc.
Pendant longtemps coexistaient une
mémoire officielle, c’est-à-dire une mémoire
forgée par l’histoire nationale, de tradition
positiviste, mise en place sous la
IIIe République et des mémoires intériorisées
par les groupes sociaux. Et ce n’est que plus
tard, dans les années 1960-1970, que les
mémoires minoritaires,portées à l’origine par
des mouvements contestataires, ont commencé à s’exprimer.
gressif de l’expérience transmise vers l’expérience vécue aurait commencé lors de la
Première Guerre mondiale avec le déracinement brutal de millions de personnes.
■
Le facteur scientifique : le renouvellement
des sciences humaines et sociales et le dynamisme de l’historiographie française à partir
des années 1960, impulsé par des travaux
pionniers anglo-saxons, ouvre des champs
propices à l’expression et au développement
des mémoires (histoire sociale, histoire des
minorités, histoire des mentalités et des
représentations, etc.). En outre, la véritable
explosion que connaissent l’histoire contemporaine et l’histoire du temps présent dans
les années 1970-1980 provoque l’irruption
du témoin et de la mémoire dans le chantier
de l’historien. Le témoin est un détenteur
potentiel d’éléments nouveaux que les
sources traditionnelles ne pourraient fournir.
L’histoire contemporaine fait entrer dans son
champ les acteurs-témoins2 ou les traces
d’une mémoire transmise (par exemple de la
Commune de Paris ou, plus près de nous, des
Première et Seconde Guerres mondiales 3).
La mémoire participe aussi, à sa façon, au
renouvellement de l’historiographie, notamment lorsqu’elle s’exprime là où l’histoire
comporte des points aveugles,là où la société
témoigne d’une certaine amnésie collective.
■
■
Le facteur identitaire : si l’on observe
l’émergence de la mémoire à l’échelle plus
large des sociétés contemporaines, les causes
seraient plus anciennes. Enzo Traverso
explique qu’elle est inhérente à une crise de
la transmission : l’expérience vécue (individuelle) prend le pas sur l’expérience transmise (collective), la première étant un trait de
la modernité et le signe de la montée de l’individualisme, la seconde étant l’apanage des
sociétés traditionnelles. Ce basculement pro-
1. Pierre Nora, Les Lieux de mémoire : 3 tomes, Gallimard, 1997
Le facteur militant : l’histoire du XXe siècle,
mondialisée, marquée par les totalitarismes,
les guerres et les dominations a induit l’émergence des notions de droit et de devoir de
mémoire, c’est-à-dire les questions de la
reconnaissance et de la réparation. On est ici
dans le domaine de l’injonction. La mémoire
des oubliés et des victimes de l’histoire s’affirme d’abord sur le terrain de la lutte poli2. Annette Wieviorka, L’Ère du témoin, Plon, 1998.
3. À cet égard, il est intéressant de noter que deux des grandes institutions muséographiques qui mettent en scène les deux guerres
mondiales se placent, par leur appellation, sur des terrains différents : un Historial pour la Première Guerre et un Mémorial pour la
Seconde Guerre.
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Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
16
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
tique et médiatique ou emprunte parfois le
recours juridique :
– le témoin,présenté comme une victime et
souvent sacralisé,est,qu’il le veuille ou non,
tiré de l’oubli pour témoigner ;
– les pouvoirs publics sont interpellés pour
reconnaître des culpabilités de l’État dans
le passé, qu’il s’agisse de Vichy, de la
guerre d’Algérie,de l’esclavage,de la réhabilitation des « mutins de 1917 » ou plus
récemment du passé colonial de la
France ;
- l’historien est quant à lui sollicité comme
« juge ». La seconde moitié du XXe siècle
inaugure l’entrée de l’histoire et de la
mémoire dans les tribunaux.
■
17
Le facteur politique : à partir des
années 1980, l’engouement du grand public
pour l’histoire, inaugure un rapport affectif
mais aussi commercial au passé propice à la
vogue mémorielle. Du côté des politiques
publiques, trois éléments semblent à l’origine
de la prise en compte progressive de la question de la mémoire :
– d’abord, la montée en puissance des reven-
dications militantes, rappelées ci-dessus, et
qu’expriment certains acteurs sociaux, qui
estiment nécessaire de réhabiliter l’origine
et les tourments historiques subis par leurs
aînés (colonisation, esclavage, immigration). Pour nombre de ces acteurs, l’égalité
revendiquée aujourd’hui se légitime autant
par l’appartenance à la communauté nationale que par les sacrifices consentis dans le
passé par leurs ascendants.
– l’affirmation d’un courant nationaliste
xénophobe au sein de l’électorat amène
aussi comme contrepoint au récit historique qu’il développe l’émergence d’une
sorte de contre-discours, montrant la
diversité historique du peuplement français. Le recours au passé est là aussi censé
refonder la communauté nationale, menacée d’implosion.
– le troisième point – peut-être le plus discutable – réside dans la prétendue crise
d’identité des générations issues de l’immigration. Dans cette perspective, le soutien aux projets mémoire a pour ressort
de répondre à la dite crise, comme si les
jeunes « de souche » en étaient épargnés.
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Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Histoire des grands ensembles,
mémoire des habitants :
quels enjeux pour les historiens ?
Thibault TELLIER,
Maître de conférences à l’Université Lille III,
Membre du comité de pilotage du programme « Ville et mémoire » DIV/DAF
ans un numéro spécial de la revue
Vingtième Siècle consacré aux crises
urbaines, l’historien Antoine Prost
l’affirmait sans détours : la réflexion historienne avait été jusque-là « singulièrement
courte » quant aux récentes évolutions
urbaines de la France 1. De son point de vue,
les historiens n’avaient guère contribué à
expliquer les évolutions récentes qui avaient
pourtant fait changer la France de manière
durable. Cela s’expliquait notamment, selon
lui, par un manque de sensibilisation des
Français à leur environnement urbain.
Près de dix ans après cette analyse,on peut,
globalement, considérer que la situation a sensiblement évolué vers une meilleure prise en
compte des enjeux liés à l’histoire urbaine de
ces trente dernières années, surtout en ce qui
concerne ce que Frédéric Dufaux et Annie
Fourcaut ont appelé dans leur ouvrage Le
Monde des grands ensembles2.
De ce point de vue, le programme engagé
il y a cinq ans par la Délégation interministérielle à la Ville (DIV) et la Direction des
Archives de France (DAF) témoigne de cette
évolution qui consiste à produire les outils
nécessaires à la compréhension de la ville
contemporaine. Il n’en reste pas moins que
travailler sur l’histoire des politiques de la
ville contemporaine pose pour l’historien un
certain nombre d’enjeux qu’il convient ici de
présenter succinctement.
D
1. Antoine Prost, « Une histoire urgente : le temps présent des
villes », In : Vingtième Siècle, numéro spécial, « Villes en crise ? »,
oct.-déc. 1999, p. 125.
2. Annie Fourcaut et Frédéric Dufaux (dir.), Le Monde des grands
ensembles, éditions Créaphis, 2004.
Le long silence des historiens
sur la ville contemporaine
Les processus liés à l’haussmanisation ont
très longtemps marqué le seuil au-delà
duquel les historiens se déclaraient incompétents pour analyser les ressorts de la ville
contemporaine.
Si les systèmes urbains ont longuement été
étudiés par les historiens modernistes – on
pense ici notamment aux travaux de Daniel
Roche et d’Arlette Farge sur le peuple parisien ou à ceux de Philippe Guignet sur le système de gouvernance des villes du nord de la
France –, en revanche, les travaux concernant
le vingtième siècle se font encore extrêmement rares.
Bien qu’Annie Fourcaut sur les lotissements de l’entre-deux-guerres et Danièle
Voldman sur la Reconstruction après la
Seconde Guerre mondiale aient considérablement contribué à renouveler le champ historiographique lié à la connaissance de la ville
contemporaine, il y a encore, à l’heure
actuelle, des sortes de «trous noirs» de la
recherche sur l’ensemble de cette période,en
particulier sur les années les plus récentes.
Surtout, nous manquons encore d’une synthèse sur le vingtième siècle, comparable à
celle concernant le siècle précédent, écrite il
y a plus de dix ans maintenant par un autre
historien, Jean-Luc Pinol3. Ces lacunes historiographiques rejaillissent d’ailleurs sur les
programmes scolaires qui prennent par
3. Jean-Luc Pinol,Le Monde des villes au XIXe siècle,Hachette,1991.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
18
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
exemple beaucoup plus en compte le fonctionnement de la ville athénienne du ve siècle
avant J.-C. que les mutations de la France
contemporaine du point de vue de l’urbanisation1.
19
Néanmoins, depuis maintenant quelques
années, on assiste à un renouvellement profond des champs de recherches dédiés à la
connaissance de la ville contemporaine.Trois
grands axes peuvent être ainsi retenus :
■ Essentiellement sous la direction d’Annie
Fourcaut, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I-Panthéon
Sorbonne et directrice du Centre d’histoire
sociale du XXe siècle, plusieurs travaux ont
été engagés sur l’histoire des grands
ensembles, autant du point de vue de la
construction que des représentations
sociales qu’ils ont alimentées. Les travaux
de Sabine Effosse sur le financement du
logement social (thèse dirigée par Alain
Plessis) et ceux de Paul Landauer sur la
Société centrale immobilière (SCIC), l’organisme de construction de la Caisse des
dépôts, (thèse dirigée par Danièle Voldman)
sont également essentiels pour saisir toute
la complexité de ce phénomène qui a profondément marqué l’histoire des Trente
Glorieuses.À ce jour,des études témoignent
de l’évolution des connaissances dont on
dispose pour appréhender le phénomène
des grands ensembles d’habitation, notamment la nécessaire prise en compte de la
dimension comparative2.
■ Le second champ concerne l’étude des
villes nouvelles. Ici aussi, les recherches ont
été engagées avec un regard neuf par les
historiens, en particulier dans le cadre du
programme interministériel d’histoire et
d’évaluation des villes nouvelles françaises
1. Thibault Tellier, « Comprendre la ville contemporaine », In
Territoires, N°465, cahier 1, février 2006, p. 6.
2. Annie Fourcaut et Frédéric Dufaux, (sous la dir. de), Le Monde des
grands ensembles, op. cit., Du point de vue de l’historiographie, on
citera en particulier l’étude très complète des mêmes auteurs
accompagnés cette fois de Rémy Skoutelsky, Faire l’histoire des
grands ensembles, Bibliographie 1950-1980, ENS éditions, 2003.
mis en place en 2001 sous la responsabilité
de Jean-Eudes Roullier,inspecteur général des
finances honoraire et auquel Loïc Vadelorge,
maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Saint-Quentin-enYvelines, a grandement contribué3.
■ Le troisième axe, sans doute celui qui
demeure le plus en jachère à l’heure
actuelle, concerne la création et le développement des politiques urbaines de réparation à partir des années 1970, surtout en
direction des grands ensembles d’habitation dont la désagrégation à la fois matérielle et sociale commandait en effet dans
ces années une action urgente et ciblée de
la part des pouvoirs publics. D’« Habitat et
vie sociale » à la politique de la Ville, il s’agit
cette fois de travailler sur l’histoire immédiate, celle des trente dernières années. À
l’heure de la mise en place de la loi Borloo
(1er août 2003) sur le renouvellement urbain
et le changement radical qu’elle constitue
pour les orientations de la politique de la
Ville, l’étude de celle-ci, avec le recul historique indispensable, est devenue non seulement possible (les premières mesures
datant de 1975),mais également nécessaire.
Le programme mis en place conjointement
par la DIV et la DAF depuis 2001 donne,avec la
prise en compte de la mémoire des habitants,
un relief particulier aux recherches qui sont
entreprises ou qui sont sur le point de l’être.
Le programme DIV-DAF : répondre
au besoin urgent de collecter
une mémoire qui risque de disparaître
En 2001, les deux ministères de la Culture et
de la Ville se sont en effet entendus pour
mettre en place un programme de
recherches sur le thème de l’histoire de la
politique de la Ville et de la mémoire s’y rap3. Pour en savoir plus sur ce programme, consulter le site Internet :
www.villes-nouvelles.equipement.gouv.fr
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
portant. Cette décision répondait en premier
lieu aux attentes exprimées par les archivistes municipaux lors de leur congrès tenu
l’année précédente à Toulouse sur le thème
« Archives et politique de la Ville ». Au cours
de leurs travaux, les archivistes s’étaient particulièrement attachés à la question de l’utilisation et de la valorisation des sources
concernant la politique de la Ville. À cette
occasion, plusieurs expériences locales
menées par des archivistes avaient été présentées.
Dès lors, la Délégation interministérielle à
la Ville s’est notamment associée au programme «Relire la ville des Trente Glorieuses»
piloté par Annie Fourcaut dans le cadre du
programme «ACIVille» du ministère de la
Recherche. D’autre part, le 24 avril 2001, s’est
tenue une journée d’études sur «Les grands
ensembles entre histoire et mémoire». Cette
rencontre eut pour objectif de confronter le
récit des historiens et les témoignages des
premiers habitants des grands ensembles
autour de la thématique de l’entrée des lieux.
Au cours des confrontations et des débats,
émergea effectivement la nécessité de produire une mémoire urbaine liée au développement des grands ensembles et à leur
dégradation.
C’est au cours de la journée d’études du
17 juin 2004 sur le thème «Villes et
mémoires» que fut présentée officiellement
la campagne de collecte de la mémoire liée à
la politique de la Ville. Y fut donnée également l’instruction de tri visant à sensibiliser
les services déconcentrés de l’Etat, ainsi que
les différentes institutions privées et
publiques, sur la nécessité de verser leurs
archives aux services compétents. Cette journée organisée conjointement par la DIV et la
DAF a, en particulier, permis d’éclairer au
plan scientifique les enjeux de mémoire et
d’histoire de la politique de la Ville autour de
trois thématiques : la mise en place de la politique de la Ville en tant que politique
publique spécifique, la mémoire des lieux et
du patrimoine urbain, la mémoire des habitants des quartiers.
Afin de mieux encadrer d’un point de vue
scientifique et méthodologique les recherches lancées sur la mémoire, il fut décidé de
choisir des sites tests afin d’expérimenter la
démarche. Dans un premier temps, six sites
ont été retenus : le quartier de Franc-Moisin à
Saint-Denis ; les quartiers sud de Cayenne en
Guyane ; le quartier de Caucriauville au
Havre ; le quartier de La Bourgogne à
Tourcoing ; le quartier des Minguettes à
Vénissieux et enfin celui de Ousse-des-Bois à
Pau.
En procédant au lancement d’une campagne d’archives orales et de témoignages
sur la politique de la Ville, l’objectif est triple :
■ recueillir la mémoire de la politique de la
Ville afin d’en écrire l’histoire ;
■ constituer un corpus de sources cohérent
pour la recherche ;
■ aider à l’encadrement méthodologique et
scientifique des projets relatifs à l’histoire et
à la mémoire des quartiers de la politique
de la Ville et à leur valorisation.
Près de deux ans après son lancement,
seuls les sites de Saint-Denis et de Cayenne
sont capables de produire un premier bilan.
D’autres sites devraient toutefois prochainement compléter la liste.
D’ores et déjà,il est néanmoins possible de
dégager un certain nombre d’enseignements
sur la portée d’un tel programme. Tout
d’abord, il répond à un besoin urgent : celui
de collecter une mémoire qui risque de disparaître si l’on n’y prend garde.Dans le même
ordre d’idées, il est également nécessaire de
procéder très rapidement à l’archivage de
documents trop souvent considérés par certaines administrations comme subalternes.
L’instruction de tri actuellement en voie
d’achèvement servira désormais de référence. En second lieu, la mise en place de ce
programme d’enquête orale doit également
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
20
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
permettre de faciliter la concrétisation d’initiatives locales menées soit par des municipalités, soit par des associations, soit par les
deux à la fois. Enfin, il doit s’agir de contribuer à la prise de recul suffisante que nécessitent actuellement les opérations de
réhabilitation menées sous l’égide de
l’Agence nationale de rénovation urbaine
(ANRU). Dans ce cadre, une convention a
d’ailleurs été passée entre la DIV et l’ANRU
assurant entre ces deux instances le principe
d’échange d’informations.
On l’aura donc compris : le programme
développé par la DIV et la DAF n’en est qu’à
ses débuts et les perspectives de développement ultérieurs sont nombreux. D’ores et
déjà, on doit pouvoir en tirer quelques questionnements concernant la recherche historique.
Quels enjeux pour la recherche
historique ?
21
Les projets ayant pour objectif de recueillir la
mémoire urbaine ont tendance actuellement
à se développer. Plusieurs d’entre eux ont
donné lieu à une publication, comme par
exemple, ceux des grands ensembles dijonnais1.Certains centres de ressources politique
de la Ville, à commencer par celui de
l’Essonne, se sont également engagés dans un
travail sur la production et la signification de
la mémoire urbaine2.
Si la production semble donc en pleine
expansion, un certain nombre de questions
semble se poser. Nous proposons ici, sans
prétendre nullement à l’exhaustivité, quelques pistes de réflexion et de débats.
Tout d’abord, il convient de s’interroger sur
l’objet d’études lui-même. Doit-on parler, en
ce qui concerne la politique de la Ville, des
programmes spécifiques d’action engagés
1. Sylvain Taboury et Karine Gougerot, Billardon, histoire d’un
grand ensemble, Créaphis, 2004.
2. Des ensembles assez grands : mémoire et projets urbains en
Essonne, Maison de banlieue et de l’architecture, cahier n°11,
mai 2005.
depuis 1981 ou de l’ensemble des politiques
urbaines engagées sur le territoire national
pour lutter contre le développement de certains problèmes, au premier rang desquels les
phénomènes de ségrégation sociale ?
Concernant la première hypothèse, il est
nécessaire de s’interroger sur la possibilité de
faire l’histoire d’un dispositif de politique
publique sans pour autant « tomber » dans
l’histoire officielle.
En second lieu, il convient de s’interroger
sur les sources disponibles pour faire une
telle histoire. Une chose est certaine : les
sources officielles sont abondantes. Cela
nécessitera d’ailleurs prochainement la publication d’un guide officiel des sources liées à
la politique de la Ville. Cela suppose également la prise en compte d’autres gisements
archivistiques que ceux liés directement à la
politique de la Ville. Ainsi, il est par exemple
nécessaire d’associer les fonds disponibles à
la Caisse des dépôts et consignations (un
groupe de recherches est constitué à cet effet
au Centre d’histoire sociale de Paris IPanthéon Sorbonne), à ceux de l’ex-Union
nationale des HLM ou bien encore à ceux de
l’Équipement pour la compréhension générale des choses,et de la politique du logement
social en particulier.
En troisième lieu,il convient de veiller à ne
pas limiter les politiques de la ville et du logement à une période récente. Il faut au
contraire veiller à les restituer dans le temps
long. Il est aussi nécessaire de s’interroger sur
certains termes,comme le mot « crise » qui est
couramment utilisé pour désigner l’évolution
de la ville contemporaine.De ce point de vue,
il paraît utile de définir des séquences
urbaines et de revoir la chronologie urbaine
des cinquante dernières années.Ainsi, les travaux engagés sur les villes nouvelles ont
notamment montré que, dans une très large
mesure, les villes nouvelles ne pouvaient être
totalement opposées aux grands ensembles
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
dans les objectifs qui leur étaient assignés
ainsi que dans leur développement.
Enfin, il convient de définir avec précision
et mesure les raisons pour lesquelles telle ou
telle ville souhaite engager un projet sur l’histoire et la mémoire d’un quartier. S’agit-il de
faire participer les habitants au devenir de
leur cadre de vie quotidien ? S’agit-il plutôt de
favoriser l’émergence de projets scientifiques
en rapport avec les universités locales ?
L’expérience a montré que les projets les plus
aboutis mêlaient étroitement les deux
approches, permettant ainsi par exemple un
travail en réseau avec les différents partenaires locaux réunis autour du chef de projet
politique de la Ville et des chercheurs. Dans
ce cas,l’implication des centres de ressources
politique de la Ville s’avère essentielle dans la
mise en œuvre de la démarche.
Pour conclure…
Récemment, des historiens de l’immigration
se montraient inquiets de l’amalgame qui
pouvait être fait au sujet de l’interprétation
des origines des manifestations de violence
qui ont éclaté un peu partout sur le territoire
national au cours de l’automne 20051. Les
remarques émises valent également pour les
historiens qui travaillent sur les problématiques urbaines du vingtième siècle.
Au-delà du caractère propre de la
recherche scientifique, il importe que les historiens, à la suite des sociologues mais avec
leurs outils propres, s’emparent de l’objet
d’études essentiel que constitue aujourd’hui
la ville contemporaine. Ces études comportent en effet un caractère de citoyenneté qu’il
convient de ne pas négliger. Cela explique
d’ailleurs que le programme initié par la DIV
et la DAF se déroule en lien avec le projet de
la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Les événements de l’automne 2005 ont
en effet montré l’impératif besoin de disposer d’un corpus de réflexion sur les thématiques urbaines contemporaines.
Par ailleurs, il convient également de se
montrer prudent quant à la multiplication des
projets liés à la recherche d’une mémoire collective. Mal maîtrisés, certains d’entre eux
peuvent aboutir au résultat contraire de ce
pourquoi ils ont été engagés, à savoir peutêtre réveiller d’anciennes blessures chez certains habitants, sans pour autant leur fournir
les clés de lecture nécessaires à la compréhension de ces impensés.
L’enjeu du programme qui vient d’être présenté ici n’est donc pas de faire « simplement » une histoire de la politique de la Ville,
ce qui serait déjà beaucoup. Il tend en réalité
à restituer la complexité de ce qui fut, et dans
une large mesure l’est encore, le destin de
millions de personnes en France. Comme le
disait récemment l’historienne Mona Ozouf
au sujet des événements qui ont secoué la
France à la fin de l’année 2005 et surtout de
l’insuffisance des explications fournies à
cette occasion : « Il y aurait besoin d’une véritable enquête sur les gens, les lieux, les conditions de vie, comme l’avait entrepris Louis
René Villermé au XIXe siècle sur le prolétariat
industriel. Il est temps d’abandonner la
réflexion théorique pour s’intéresser aux
hommes2 ».
Puisse le programme national DIV-DAF servir de prélude à cette quête, aussi ambitieuse
qu’essentielle pour la compréhension du
fonctionnement actuel de la société française.
1. Le Monde, 28 novembre 2005.
2. Télérama, 28 décembre 2005.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
22
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Histoire et mémoire, l’investissement de l’État
et des collectivités territoriales
Katell GUIZIOU,
Chargée de mission Réseau à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration
Frédérique BAZZONI,
Directrice des Archives départementales de l’Essonne
La Cité nationale de l’histoire de l’immigration :
un projet atypique dans le paysage culturel français
Katell GUIZIOU
a Cité nationale de l’histoire de l’immigration ouvrira au public au printemps
2007. Elle a vocation à être une institution culturelle innovante : par des biais pédagogiques et culturels, elle a pour objectif de
reconnaître l’apport de deux siècles d’immigration en France. Il s’agit de donner sa vraie
place à l’histoire – aux histoires – de l’immigration dans l’histoire de France.
L
La genèse du projet : valoriser
les cultures issues de l’immigration
et présenter l’histoire de l’immigration
Un projet ancien
Valoriser les cultures issues de l’immigration,
présenter l’histoire de l’immigration, sont des
idées qui ont germé voilà plus de vingt ans
dans l’esprit d’acteurs de la société civile,
associatifs et universitaires principalement.
En 1992, une association présidée par
Gérard Noiriel défend la création d’un musée
de l’Immigration. Quatre ans auparavant l’historien avait fait paraître un ouvrage qui a fait
date depuis,Le Creuset français1.Ce livre rappelait l’histoire de l’immigration en France
aux XIXe et XXe siècles et, dans sa conclusion,
1. Gérard Noiriel, Le Creuset français : histoire de l’immigration
XIXe et xxe siècles, Le Seuil, 1988 (1re édition).
appelait, à la veille du bicentenaire de la
Révolution française, à réintégrer l’histoire de
l’immigration dans l’histoire de France. Il
appelait aussi de ses vœux la création d’un
centre sur l’histoire de l’immigration qui
« associerait les spécialistes,les associations et
les individus intéressés afin d’aboutir à une
œuvre collective ».
À l’aube des années 2000, ce projet de
centre de mémoire a été remis en lumière
grâce à l’action inlassable de militants et
d’universitaires. Sur le plan politique, en
1999, le premier ministre Lionel Jospin a
confié une mission à Driss El Yazami, délégué
général de l’association Génériques, et à
Rémy Schwartz, maître de requêtes au
Conseil d’État. Ces deux personnalités lui ont
remis, en novembre 2001, un rapport de faisabilité pour la création d’un Centre national
de l’histoire et des cultures de l’immigration.
Ce rapport est resté lettre morte pendant un
certain temps pour cause d’élection présidentielle. Puis, le Comité interministériel à
l’intégration a remis en avril 2003, la question
d’un musée de l’Immigration au goût du jour
et a créé la mission de préfiguration du centre
de ressources et de mémoire de l’immigration. Cette mission a été confiée à Jacques
Toubon, ancien Garde des Sceaux et ancien
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
23
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
ministre de la Culture, en s’appuyant essentiellement sur l’Agence pour le développement des relations interculturelles (ADRI).
24
Une méthode participative
Il est important de mettre en avant,dans cette
phase de préfiguration, la méthode participative employée par la Cité.
Pendant un an et demi la mission de préfiguration a ainsi travaillé sur les deux piliers
de ce musée : le pilier universitaire et la
société civile.Pendant cette période,trois instances consultatives ont ainsi été
constituées :
■ un conseil scientifique qui rassemblait
une vingtaine de spécialistes de l’histoire de
l’immigration ;
■ un forum avec des représentants de la
société civile.Au début, il comprenait environ 80 représentants associatifs, puis il s’est
élargi à tous ceux qui voulaient participer à
ses travaux1 ;
■ un comité technique qui rassemblait les
représentants des administrations concernées.
Ces trois instances ont fonctionné pendant six mois de manière indépendante et à la
suite d’un colloque en novembre 2003, il est
apparu judicieux de faire se rencontrer ces
différents milieux et non plus de les cloisonner. Un comité de pilotage, a été créé, qui
comprenait les personnes les plus actives des
trois instances précédentes. Au total, ce sont
250 personnes qui ont contribué aux consultations de préfiguration de la Cité.
Au printemps 2004, un rapport synthétisant un certain nombre de propositions a été
remis au premier ministre. Ce qui devait être,
à l’origine, un simple centre de ressources
rassemblant les différentes sources de l’histoire de l’immigration, a peu à peu évolué
vers une dimension plus culturelle, patrimo-
niale, permettant de redonner toute sa
noblesse à l’histoire de l’immigration. C’est
suite à ce rapport que le premier ministre
Jean-Pierre Raffarin a, le 8 juillet 2004, lancé
officiellement la création de la Cité nationale
de l’histoire de l’immigration.
Les premières étapes du projet :
définir les contours de la Cité
et expliquer son installation
au palais de la Porte Dorée
L’objet et les contours de la Cité
Cette méthode participative a permis de définir dans un premier temps l’objet et les
contours de la Cité : il s’agit de traiter de l’histoire des migrations étrangères, des années
1820 à nos jours. Sur le plan chronologique,
le point de départ se situe à la rencontre de
trois phénomènes : la naissance des migrations de masse, l’évolution vers l’État-Nation
et la transformation de l’immigré en étranger
juridique. En ce qui concerne les populations
représentées, la frontière juridique (la nationalité) définit le champ d’intervention de la
Cité.
Toutefois, le tracé de ce périmètre ne va
pas sans une certaine souplesse. La Cité ne
s’interdit pas de traiter de questions « adjacentes ». Dans le prologue de son exposition
permanente,pourront ainsi être abordées des
mobilités ancrées dans la plus longue durée,
notamment les migrations internes et la
mémoire des migrants provinciaux. De la
même manière, si l’histoire des Français
d’Outre-mer, des rapatriés d’Algérie et des
harkis n’entre pas dans les thématiques ordinaires de la Cité, cette dernière pourra, dans
des colloques ou des expositions temporaires, aborder ces destins singuliers qui rendent compte d’une expérience de migration.
1. Le cinquième Forum de la Cité a eu lieu le 30 janvier 2006 à Paris.
Plus de 200 représentants du monde associatif, universitaire, culturel y ont participé.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
La question du lieu : « retourner
le symbole comme un gant »
La question du lieu a elle aussi été abordée
pendant cette année et demi de préfiguration. Il s’agissait tout d’abord d’installer la
Cité dans un endroit central. Paris a donc été
préférée à Marseille par exemple. Pour des
raisons budgétaires, il s’agissait aussi de trouver un bâtiment qui existait déjà. Après de
nombreuses discussions, c’est le Palais de la
Porte Dorée,situé dans le XIIe arrondissement,
près du bois de Vincennes, qui a été choisi. Le
Palais, pavillon d’accueil de l’exposition coloniale de 1931, puis musée des Colonies (pendant six mois) et musée de la France
d’Outre-Mer, est devenu, en 1960, le musée
des arts d’Afrique et d’Océanie.
En s’installant à la Porte Dorée, la Cité souhaite « retourner le symbole comme un gant ».
Tout en respectant l’intégrité du lieu,il s’agira
de lutter contre l’imagerie héritée de la colonisation. Néanmoins, il faudra aussi bien insister sur le point suivant : l’histoire de
l’immigration n’est pas un sous-ensemble de
l’histoire de la colonisation.Ainsi, l’institution
respectera dans son parcours permanent
l’histoire des grandes vagues d’immigration,
dans laquelle les migrations venues d’Europe
sont quantitativement plus importantes que
celles provenant des anciens pays colonisés.
Détourner cet édifice de sa symbolique initiale sera un défi à relever pour les historiens,
scénographes et architectes qui travaillent
sur le site. Ce sera notamment le défi de
Patrick Bouchain (cabinet Construire) qui a
gagné le concours de réhabilitation du Palais
de la Porte Dorée. Le projet architectural finalisé, les travaux vont pouvoir commencer.
Selon le vœu de l’architecte et de la Cité, ce
chantier sera ouvert au public. Il s’agit, là
encore, de favoriser une appropriation collective du projet de Cité.
L’organisation de la Cité : mettre
en œuvre la diversité des activités
Juridiquement,la Cité a été créée le 1er janvier
2005. C’est actuellement un groupement
d’intérêt public (GIP) d’une durée de deux
ans. L’établissement public définitif (un établissement public administratif) sera créé au
1er janvier 2007. Le GIP a trois ministères de
tutelle : le ministère de la Culture et de la
Communication, le ministère de l’Éducation
nationale et de la Recherche et le ministère
de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion
sociale. Nous avons également deux autres
partenaires : le FASILD et la ville de Paris.
Cette triple tutelle ministérielle est une
structuration novatrice pour une institution
culturelle.
Le choix du nom « Cité nationale de l’histoire de l’immigration » est très symbolique
de la diversité des activités que va contenir
cette nouvelle institution. Une activité patrimoniale certes, avec la création d’un musée
national et la mise en place d’une importante
médiathèque, mais aussi des activités pédagogiques, culturelles, des lieux de découvertes
et de débats. La Cité sera aussi la tête de pont
d’un réseau français et international d’associations, d’institutions et de collectivités travaillant sur les questions d’histoire et de
mémoire de l’immigration : c’est là sa grande
originalité…
Un musée national vivant
Quand la mission de préfiguration tenait ses
différentes réunions, il a été souhaité que le
mot de musée soit utilisé pour cette nouvelle
institution. Pourtant, certains membres des
instances consultatives craignaient que ce
mot ne fige l’histoire de l’immigration et l’enferme dans des catégories immuables. Or, le
souci de sortir l’immigration de son traitement social pour l’inscrire dans le champ culturel et le souci de lui donner une place
reconnue dans l’histoire de France, était en
fait de légitimer cette histoire dans une insti-
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
25
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
26
tution culturelle prestigieuse, chargée de rassembler et de conserver les œuvres témoignant de cette histoire.
Ce musée national donnera des repères
sur l’histoire de l’immigration depuis le début
du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Il n’est pas
question de faire une présentation passéiste
de cette histoire, mais de l’inscrire dans l’actualité et de traiter aussi des événements
actuels, notamment par le biais d’expositions
temporaires.
Ce musée national va concrètement se
développer autour d’une installation permanente de 1 500 m2 qu’on appelle « Repères » et
qui retracera deux siècles de l’histoire de
l’immigration, présentée à travers des documents, des archives, des photographies qui
dispenseront une information à la carte en
proposant un parcours, en trois espaces distincts :
■ un espace prologue introductif, qui permettra de situer l’histoire française de l’immigration en Europe ;
■ un espace chronologique en six grandes
séquences de 1820 à nos jours ;
■ un espace parcours conçu pour être visité
de façon libre et s’articulant autour de trois
grandes parties : être un étranger, être un
immigré (les raisons du départ ; le voyage ;
les premiers jours ;les éléments de rupture ;
le regard de l’autre ;l’entre soi ;les multiples
va-et-vient ; le déracinement) ; les immigrés
qui font la France (les origines multiples de
la population française ; le travail des immigrés, richesse de la France ; la guerre, les
combats partisans ; le creuset français ; le
sport ) et l’éclosion de la diversité (la
langue française et les langues de France ;
les croyances et les pratiques religieuses ; le
brassage culturel ; les apports de l’immigration dans la culture française)1.
Une des caractéristiques importante de la
Cité est d’être le premier musée national à
ouvrir sans collection préexistante. La Cité
devra donc relever le défi de collecter et de
constituer cette collection à partir des traces
matérielles (œuvres d’art, documents
sonores, audiovisuels ou iconographiques,
archives), mais aussi grâce aux traces immatérielles des histoires d’immigration.
La recherche et la pédagogie
Ce pôle est un des plus importants de la Cité
car il regroupe l’action scientifique (colloques scientifiques, éditions, revue Hommes
et Migrations), pédagogique (relations avec
l’Éducation nationale, modules pédagogiques) et la médiathèque (archivage, numérisation de documents).
Au sein du Palais de la Porte Dorée, 800 m2
seront investis par une médiathèque qui sera
ouverte à la fois au grand public mais également aux chercheurs. Le principe est de
mettre à disposition un fonds de publications, de films, de témoignages, des bases de
données et des fonds qui sont moins connus
ou moins accessibles.La médiathèque ouvrira
en 2008.
La Cité aura aussi une politique éditoriale
très importante, notamment en co-édition,
afin d’offrir à ses visiteurs des catalogues
d’expositions, mais aussi des ouvrages de synthèse sur la question, voire des livres pour
enfants. Ces éditions seront à la fois à destination des chercheurs et des universitaires,mais
aussi à destination du grand public. La revue
Hommes et Migrations aura vocation à devenir la revue de référence de la Cité.
La Cité développe actuellement une riche
collaboration avec l’Éducation nationale.
Quand le musée sera ouvert, il déclinera un
panel assez large d’outils pédagogiques : des
ateliers pour le public scolaire, des dossiers
pédagogiques, des formations avec les enseignants pour appréhender les ressources qui
sont au sein de la Cité et en amont pour favoriser les travaux sur l’histoire de l’immigration.
1. Titres des sections et des sous-sections non définitifs.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Une programmation culturelle
et artistique
La Cité a pour vocation d’être un lieu vivant
et ouvert à la diversité et à la découverte. La
politique de programmation des activités culturelles sera le reflet de cette volonté. De
grandes expositions temporaires auront lieu
tous les ans, venant parfois illustrer des colloques organisés par la Cité. Ainsi, au printemps 2008, l’exposition de la Cité sur
l’année 1931 s’appuiera sur le bilan du colloque « colonisation, décolonisation et immigration », qui se tiendra en septembre 2006.
De plus petites expositions (expositions-dossier,expositions-photos),produites par la Cité
ou en coproduction avec le réseau, viendront
illustrer des thèmes d’actualités, apporter un
éclairage artistique sur l’histoire de l’immigration, ou valoriseront des mémoires locales
ou des histoires particulières. La programmation culturelle concernera aussi le spectacle
vivant et la production d’événements dans ou
hors les murs. Un festival sur les cinémas de
l’immigration devrait prochainement voir le
jour. Enfin, une partie de cette programmation sera réservée aux questions historiques
et d’actualité, avec des débats, des cafés littéraires organisés par la revue Hommes et
Migrations ou des émissions de radio.
La relation avec les publics :
diffuser et développer
La Cité, dès sa conception, a souhaité s’adresser à tous les publics. Pour ce faire, elle a mis
en place une étude des publics et des
groupes de travail visant à parfaire les offres
en direction des publics les plus divers.
La création d’une Cité virtuelle sur le site
Internet www.histoire-immigration.fr s’effectue en phase avec la création de la Cité
comme lieu physique. Ce site propose un
agenda, une newsletter, mais aussi une exposition virtuelle d’une vingtaine de minute sur
l’histoire de l’immigration et des portraits de
personnes d’origine étrangère. Un magazine
en ligne tourné vers le grand public, consul-
table à l’adresse suivante www.alterites.com,
propose d’ores et déjà un panorama de l’actualité interculturelle. Avec plus de
60 000 visiteurs par mois,le site Internet reste
un des principaux pôles de la Cité.
L’originalité de la Cité : constituer
un réseau de reconnaissance
des mémoires locales
Dans le rapport de la mission de préfiguration, la constitution d’un réseau de la Cité
nationale de l’histoire de l’immigration tient
une place essentielle.Ainsi, la Cité est conçue
comme « un équipement central prestigieux
et un réseau d’acteurs concourant à l’appropriation collective du projet ».
Le réseau de la Cité nationale
de l’histoire de l’immigration :
un lieu fédérateur des initiatives,
un lieu de coproduction et de diffusion,
un laboratoire d’innovation
Garant de la démarche participative privilégiée dès la phase de préfiguration, le réseau
se constitue au même rythme que la Cité
dont il est un élément structurant, essentiel
dans sa conception, sa mise en œuvre et son
irrigation dans les régions, en Europe et le
reste du monde.
Le réseau rassemble « les représentants de
la société civile, dont les associations, les collectivités locales, les réseaux d’élus, les universités et les entreprises », ainsi que les
professionnels de l’Éducation nationale et les
artistes qui travaillent ou souhaitent s’investir
sur les questions d’histoire de l’immigration.
Favorisant une politique d’ouverture en multipliant les approches et les publics, le réseau
constitue l’originalité de la Cité comme un
lieu fédérateur des initiatives, un lieu de
coproduction et de diffusion, et avant tout un
laboratoire d’innovation.
Il devra mettre en place un certain nombre
d’activités pour l’ouverture en 2007 et être
capable de répondre à certains besoins et cer-
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
27
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
taines attentes des acteurs du réseau. Il aura
ainsi pour missions principales de capitaliser
et de valoriser les projets, d’assister leur montage et d’assurer leur circulation, de créer des
échanges et de diffuser des outils de qualification des acteurs.
Ce réseau national est en train de se doubler d’un réseau international. L’idée de créer
en France un musée dédié à l’histoire de l’immigration est, en effet, une idée qui a déjà
abouti dans de nombreux autres pays,
comme aux États-Unis (Musée d’Ellis Island)
ou en Australie (musée de l’Immigration).
Quelques exemples d’actions menées
par le département Réseau de la Cité
Même en phase de préfiguration, le département Réseau a mené des actions en partenariat. Il a aussi préparé l’ouverture au public,
mettant en œuvre notamment un colossal travail de repérage de projets et d’acteurs.
28
Le repérage des acteurs et des projets
Les premières actions du réseau de la Cité ont
été destinées à repérer les acteurs et les projets locaux s’investissant sur les champs de
l’histoire et de la mémoire de l’immigration.
En effet, des associations, des institutions culturelles, des municipalités, des universités travaillent depuis plusieurs années sur ces
thématiques. La Cité était rentrée en contact
avec un certain nombre d’entre elles lors des
forums organisés par la mission de préfiguration en 2003.Très vite, il est apparu qu’il fallait élargir ce réseau, plutôt associatif, pour
aller à la rencontre de l’ensemble des acteurs
œuvrant sur ces questions.
Ainsi, entre septembre 2004 et septembre
2005, la Cité a sillonné toute la France métropolitaine et la Corse. Des réunions interrégionales d’information sur le projet, réalisées
avec l’appui des préfectures de région, des
FASILD régionaux, et dans une certaine
mesure des DRAC et des rectorats ont permis
d’identifier plus de 5 000 contacts.Ouvertes à
tous, elles ont été l’occasion non seulement
de faire connaître la Cité,mais aussi de consti-
tuer un réseau de partenaires, de relais et
d’opérateurs régionaux. Elles ont donné lieu
à la réalisation d’un répertoire de projets,
directement consultable sur le site Internet
de la Cité, ainsi qu’à des comptes-rendus eux
aussi téléchargeables sur ce site.
Ces répertoires de projets constituent
pour la Cité un vivier de contacts et d’idées.
C’est une première et importante étape dans
la valorisation du travail effectué localement
sur les mémoires de l’immigration. Cette base
de données met en réseau les acteurs qui travaillent sur ces questions, au niveau régional
mais aussi à l’échelon national. Pour la Cité,
c’est un outil de collecte de sources patrimoniales (archives, photographies, etc.), de productions et de programmation culturelle,
puisqu’elle s’appuiera, courant 2006, sur les
structures locales, régionales et nationales
pour élaborer et enrichir les collections de la
Cité, pour accueillir des événements ou
coproduire des expositions ou des actions
culturelles. Plus de 600 projets sont déjà
consultables sur le site Internet, la constitution d’un annuaire d’acteurs est programmée
pour 2006.
Un retour réflexif sur ce repérage
Il est apparu rapidement que cette base foisonnante, rassemblant des projets très divers,
devait acquérir une certaine intelligibilité visà-vis des acteurs eux-mêmes et dans la perspective de création d’un réseau. C’est
pourquoi le département a mis en place plusieurs enquêtes visant à opérer un retour
réflexif sur cette base.
Une première enquête sur les attentes et
les besoins du réseau de la Cité a été réalisée
en 2005 par des étudiants de Sciences-Po.Elle
porte sur les sept premières régions visitées
par la Cité. Il s’agissait, à travers une enquête
téléphonique,de mener une analyse plus qualitative et plus détaillée des attentes des
acteurs régionaux par rapport à la Cité nationale (thématiques, activités, relations etc.).
Une autre équipe d’étudiants complétera ce
travail en 2006 pour les régions visitées en
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
2005. Les résultats ont déterminé très clairement certains besoins des acteurs : la nécessité d’aider à la diffusion des travaux, des
besoins en méthodologie et en valorisation
de projets, etc.
Dès octobre 2005, la Cité a souhaité
qu’une analyse plus qualitative des « projets–mémoire » recensés dans la base soit
menée en vue d’apporter des éléments de
compréhension nouveaux et plus détaillés
sur les partenaires en région et sur les possibilités de collaboration avec la Cité nationale.
Cette étude réalisée par l’association Opale
devait définir une typologie des projets selon
les thématiques, les disciplines, les porteurs
de projet et une analyse des productions liées
à ces projets.
Malgré les précautions à prendre, le repérage effectué n’étant ni complet, ni exempt
d’erreurs, les résultats de cette étude sont
intéressants, voire étonnants. À l’échelon du
territoire,plus d’un tiers des départements ne
recenserait aucun projet. Eu égard à leur taux
de population immigrée comparé au nombre
de projets recensés, certaines régions apparaissent dynamiques comme l’Aquitaine ou
les Pays-de-la-Loire, et d’autres moins comme
l’Île-de-France ou la région Rhône-Alpes. Les
acteurs qui travaillent majoritairement sur
cette question sont très diversifiés. Un tiers
des structures (34 %) qui se sont emparées
des questions liées à l’histoire de l’immigration appartiennent au secteur artistique et
culturel. Les structures sociales et socioculturelles représentent 28 % des acteurs. Les
musées, les archives et les bibliothèques sont
très faiblement représentés (5 %), ainsi que
les collectivités locales (seulement 8 %). 60 %
des projets de la base ont pour objet des histoires individuelles, qui mettent à jour l’intime et la mémoire, plus que l’histoire. 30 %
sont liés à l’histoire coloniale et 22 % au
monde urbain, mais seulement 2,4 % mentionnent des opérations de renouvellement
urbain. Ces projets sont majoritairement réalisés avec les habitants, dans le cadre d’ateliers (45 %). Les financeurs principaux sont le
FASILD, les collectivités territoriales, les
DRAC, tandis que seulement 6 % des projets
auraient été financés dans le cadre de
contrats de ville – mais peut-être faudrait-il
croiser ce financement avec celui des communes.
D’autres études qui s’appuient sur ce repérage seront initiées en 2006, notamment un
inventaire et une typologie des productions
artistiques, pédagogiques et scientifiques de
la base de données de projets de la Cité, et un
rapport de synthèse sur la question du soutien des projets, comprenant une définition
des besoins des acteurs, de leurs attentes et
des propositions.
Des actions de valorisation
En complément des colloques scientifiques
annuels programmés par la Cité, une programmation de rencontres, mêlant les thématiques et les publics, est envisagée pour
favoriser les médiations et les passerelles
entre des secteurs qui se côtoient peu,notamment le monde universitaire et les secteurs
du travail social, de l’animation socioculturelle et du culturel. Ces rencontres de professionnels sont initiées par des partenaires
extérieurs ou par la Cité qui,à cette occasion,
construit des partenariats larges, en particulier avec les villes, avec des têtes de réseaux
d’associations ou d’entreprises intéressées
par un investissement durable sur l’histoire et
la mémoire de l’immigration.
Sera programmée une rencontre d’ampleur
nationale tous les deux ans, à l’image de celle
qui s’est déroulée les 24 et 25 novembre 2005
à l’initiative du Havre sur le thème « Mémoire
des migrations dans les villes portuaires ». La
ville du Havre, en partenariat avec la Cité, a
souhaité mettre en avant ce versant de son histoire. En préparation du colloque, la ville a travaillé pendant plus d’un an dans ses quartiers,
avec ses habitants, mais aussi avec des historiens, des journalistes et des artistes. Deux
livres sur l’histoire de l’immigration au Havre
ont été édités. Des productions audiovisuelles
ont été réalisées par la scène nationale le
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
29
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Volcan.Le Centre départemental de documentation pédagogique (CDDP) de Seine-Maritime
a réalisé un DVD à but pédagogique avec des
entretiens de migrants. Des associations ont
créé des spectacles culturels. Une exposition
multimédia a mis en image et en son, les ateliers réalisés dans les quartiers. De son côté, la
Cité a préparé deux jours de rencontres avec
d’autres villes portuaires comme Cherbourg,
Dunkerque, Nantes, Bordeaux et Marseille. Ce
colloque a fait alterner tables rondes avec des
élus et des historiens, et ateliers regroupant
des porteurs de projets et des représentants
d’institutions. Ces ateliers ont permis de
confronter projets et thématiques. Dans ce
cas, la Cité a impulsé une démarche qui a
ensuite été prise à bras le corps par la mairie.
Depuis, les opinions ont changé, le dialogue
avec les quartiers a évolué et les élus, eux
aussi, ont bénéficié de ce travail.
30
Une implication pour la collecte
du musée
La direction du musée souhaite mettre à
contribution les opérateurs du réseau pour
collecter des sources en vue de constituer
progressivement les collections du musée. En
effet, les opérateurs qui ont déjà fait ce travail
de préservation, de collecte et de restitution
des sources matérielles ou immatérielles portant sur l’immigration peuvent alimenter les
fonds des collections dès lors que la Cité aura
arrêté les orientations de sa politique d’acquisition et en aura fixé les modalités techniques et juridiques.
Les 600 projets repérés par la Cité en
région constituent de ce fait un vivier tout à
fait exceptionnel. Selon la démarche participative engagée par la Cité, un appel à contri-
bution sera lancé courant 2006 en tenant
compte des axes fondamentaux des collections fixés par le musée. De la même façon,
l’identification d’artistes contemporains ayant
traité dans leur œuvre des sujets relatifs à
l’immigration pourrait être favorisée par le
réseau, notamment par des centres culturels,
les musées, les galeries, etc.
Pour conclure…
La Cité nationale de l’histoire de l’immigration est un projet atypique dans le paysage
culturel français. Elle souhaite aborder l’histoire de l’immigration en France sous l’angle
culturel et non pas sous l’angle social et elle
souhaite surtout s’adresser à l’ensemble des
Français. Le musée national qui est un élément de la Cité n’est ni un musée des BeauxArts, ni un musée d’histoire, ni encore un
musée de société dans l’acceptation classique
et française du terme : les collections seront
multidisciplinaires. La Cité a été conçue dès
son origine comme la tête de pont d’un
réseau d’acteurs dans toute la France. Ce
caractère atypique, cette originalité rendent
ce projet passionnant et difficile à la fois. Ce
nouvel ensemble culturel est à l’heure
actuelle en chantier. Pourtant, cette construction, cette déconstruction renouvelées sans
cesse deviennent peu à peu les caractéristiques de la Cité. Elle est en soi un chantier
permanent et accessible à tous.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLE, MÉMOIRE DES HABITANTS
Mémoire et patrimoine des grands ensembles :
quel rôle pour un service d’archives départemental ?
Frédérique BAZZONI
a première évidence dans cette
démarche consistant à collecter et à diffuser la « mémoire » des grands
ensembles, c’est précisément qu’il est difficile
de collecter cette mémoire, élément pour le
moins diffus, mouvant et intangible, comparativement à la notion de patrimoine,qui renvoie
à des matériaux plus palpables – immeubles,
documents, etc. Et de facto, il apparaît encore
plus ardu de la diffuser et de la valoriser. Ce
n’est pas tant en raison de l’indigence des
sources,mais plutôt du fait de leur extrême dispersion et hétérogénéité, de leur caractère
souvent privé – ou assimilé – et de la réticence
fréquente rencontrée aussi bien auprès des
producteurs publics que privés de ces sources
à les communiquer et à les faire connaître.
Autre élément dirimant dans cette
démarche de mise en valeur : il n’existe
aucune définition juridique, technique ou
administrative définitivement établie de la
notion de « grand ensemble », mais plutôt une
image sociologico-culturelle, évolutive
certes, mais généralement dégradée et dégradante. Cette réalité urbaine nouvelle apparue
dès les années 1950 s’est par ailleurs souvent
mêlée à d’autres tentatives de (re-)construction de l’espace urbain et social, avec la naissance des villes nouvelles,des zones urbaines
prioritaires (ZUP) et autres zones d’activités
commerciales (ZAC) : autant de facteurs
contribuant à « flouter » encore davantage la
représentation des grands ensembles.
Enfin, il faut souligner que retracer l’histoire des grands ensembles, voire raviver la
mémoire des habitants,c’est plonger au cœur
d’enjeux politiques, économiques, sociaux et
culturels actuels des plus sensibles, qui peu-
L
vent pervertir l’interprétation impartiale,
voire scientifique, portée sur les sources disponibles.
Quel est le champ d’intervention d’un
service d’archives départemental ?
Les services d’archives départementaux sont
placés depuis 1984 sous la tutelle des
conseils généraux, mais restent voués à recevoir les archives publiques produites par l’ensemble des services publics installés dans le
ressort du département – services déconcentrés de l’État, du conseil général, des collectivités locales, des officiers publics et
organismes publics ou privés chargés d’une
mission de service public – sans oublier les
archives privées ayant un intérêt pour l’histoire du département.
À noter que les services publics ou assimilés ont normalement l’obligation de verser aux
Archives départementales territorialement
compétentes leurs archives à caractère définitif ; en revanche, les producteurs privés n’ont
aucune obligation en la matière, sauf dans le
cas d’une protection de leurs archives au titre
des monuments historiques (classement).
De fait, la collecte des archives publiques
relève d’une démarche initiée le plus souvent
par les Archives départementales, absorbant
l’essentiel du temps de travail des archivistes,
et celle de fonds privés d’un processus
encore plus volontariste, subordonné la plupart du temps à la disponibilité de ces mêmes
archivistes.
Les informations relatives à l’histoire des
grands ensembles proviennent donc de deux
catégories de producteurs :
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
31
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
■
publics :
– services de l’État : direction départementale de l’équipement, préfectures et souspréfectures ;
– services du conseil général : services en
charge de l’habitat ou de la politique de la
Ville – compétence encore « neuve » pour
les départements, d’où la faible représentativité des sources émanant de ces services ;
– collectivités locales : services techniques,
urbanisme – l’existence ou non d’un service d’archives permanent dans une commune constitue un facteur essentiel pour
l’accès à ces sources ;
– sociétés d’économie mixte.
■ privés :
– architectes ;
– bailleurs de fonds ;
– habitants.
32
Les fonds d’archives relatifs
aux grands ensembles conservés
aux Archives départementales
de l’Essonne
Sans énumérer tous les fonds relatifs aux
grands ensembles, on peut toutefois en citer
quelques-uns parmi les plus représentatifs :
■ le fonds de l’établissement public d’aménagement de la ville nouvelle d’Évry
(EPEVRY) qui donne de nombreuses informations sur les grands ensembles de Grigny,
Fleury-Mérogis, Courcouronnes, Évry, RisOrangis ;
■ le fonds de la direction départementale de
l’équipement, qui traite à peu près de tous
les grands projets de construction à MassyAntony, Corbeil-Essonnes, Étampes, Val
d’Yerres, etc. ;
■ les fonds des préfectures et sous-préfectures : direction de l’administration communale ou des collectivités locales, direction
de la coordination et de l’action économique, entre autres ;
■ les fonds audiovisuels provenant soit des
collectivités elles-mêmes – services de la
communication –, soit de personnes privées – témoignages oraux d’acteurs plus ou
moins directs de la construction de ces
ensembles ou d’habitants – ou encore d’organismes ou associations œuvrant sur le terrain culturel.
À noter le caractère pionnier des Archives
départementales de l’Essonne dans la collecte des archives de la ville nouvelle d’Evry :
il s’agit du premier fonds de ce type versé de
façon organisé et systématique dans un service d’archives publiques, à l’échelle de la
couronne parisienne, à la liquidation de l’établissement. Une réflexion vient par ailleurs
de s’engager au sein de la Direction des
Archives de France concernant le tri et la
conservation des fonds des villes nouvelles,
donnant lieu à un tableau de gestion des
archives des villes nouvelles, pour lequel le
travail de collecte et d’évaluation mené par
les Archives de l’Essonne a servi d’appui.
Les difficultés à communiquer
et à valoriser un fonds d’archives
relatif aux grands ensembles
Dans ce domaine, la coordination en amont
entre les acteurs participant à cette
démarche de collecte et de valorisation
mémorielle et patrimoniale est primordiale et
indispensable, compte tenu de la diversité de
ces fonds, de leur éparpillement et de leur
faible visibilité :
■ faible visibilité auprès des chercheurs, qui
ne travaillent que très rarement sur ce type
de documents, par méconnaissance, mais
aussi par manque de temps et de méthodologie ;
■ faible visibilité a fortiori auprès du grand
public, car l’on se trouve sur le terrain de
l’histoire en construction, du vécu quotidien et la dimension « patrimoniale » n’apparaît pas encore, étant essentiellement
reliée à des événements plus anciens.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLE, MÉMOIRE DES HABITANTS
La question de la prise en compte de l’intérêt de ces sources par les producteurs euxmêmes est plus complexe : elle est liée d’une
part à l’intérêt porté en général à la gestion
des archives – très faible la plupart du temps,
qu’il s’agisse du secteur public ou privé – ;
d’autre part à l’attention portée à leur communication et à leur exploitation : le témoignage que peuvent produire ces documents
sur les intentions politiques, sociales, voire
économiques à l’œuvre dans ces projets de
construction, dans leur maintenance également, ne tournant pas toujours à l’avantage
des acteurs de ces projets, il apparaît d’autant
moins pertinent d’en faire connaître le
contenu.
On peut tenter de contourner la difficulté
posée par la collecte de sources « institutionnelles » en s’intéressant aux sources privées :
celles des acteurs privés de ces projets et
celles des habitants. Néanmoins, il s’agit
d’une démarche ardue à un triple point de
vue :
■ collecter la mémoire collective reste une
entreprise ambiguë. On ne peut capter que
des témoignages individuels et toute extrapolation à partir de ceux-ci demeure une
construction sujette à partialité ;
■ ce type de collecte repose sur une action
complètement volontariste du service d’archives qui ne peut s’appuyer en l’occurrence sur aucune obligation légale de
versement ou de dépôt, seulement sur l’incitation ou la négociation, et qui suppose
des moyens humains et du temps – les
équipes étant la plupart du temps complètement accaparées par la collecte et le traitement des archives publiques ;
■ les acteurs privés de ces projets – architectes notamment – ne sont guère enclins à
déposer leurs fonds dans un service d’archives. Soit ils les gardent par devers eux,
soit ils les placent auprès d’organismes plus
spécialisés dans la conservation et la communication de fonds d’architecture.
En matière de valorisation de fonds d’archives relatifs aux grands ensembles, on se
trouve actuellement à la croisée de deux chemins très antagonistes : d’une part, la montée
de la réflexion sur la naissance des grands
ensembles (leur évolution, leur avenir, leur
signification) ; d’autre part, une absence de
reconnaissance des sources y afférant (mais
non une absence de sources).
C’est cette divergence qu’un service d’archives départemental doit s’efforcer de combler et que les Archives départementales de
l’Essonne travaillent à réduire en proposant,
entre autres :
■ une brochure destinée aux universités,
diffusée dans le courant de l’année 2006 et
présentant les fonds d’archives particulièrement intéressants et encore sous-exploités ;
■ un cycle de cours et de conférences
consacré à l’histoire des idées, permettant
de découvrir certaines zones urbaines sous
un autre angle de vue ;
■ à l’horizon 2008, une exposition sur les
quarante ans du département, qui mettra en
exergue les changements dans le paysage
urbain de l’Essonne ;
■ des fonds d’archives papier et audiovisuels classés et accessibles.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
33
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Des projets mémoire, pour quoi faire ?
Les enseignements de deux expériences locales
François PETIT,
Directeur de Maison de Banlieue et de l’Architecture
Sylvain TABOURY,
Sociologue, enseignant à l’école d’architecture de Versailles,
Co-auteur avec Karine Gougerot de
Billardon, histoire d’un grand ensemble, paru aux éditions Créaphis en 2004
«J’ai la mémoire qui planche… Noyer-Renard 1958-1991 »,
présentation de l’expérience menée à Athis-Mons (91)
François PETIT
e Noyer-Renard, les Froides-Bouillies
sont les appellations d’un même espace
situé d’un côté de la RN7. C’est un des
quartiers de la ville d’Athis-Mons (91), situé
sur le plateau qui domine les vallées de l’Orge
et de la Seine.
Construit entre 1958 et 1962 au milieu de
lotissements pavillonnaires qui se sont développés entre les deux guerres, le NoyerRenard est un îlot de barres, uniquement de
barres – pas de tours, car il est situé à proximité de l’aérogare d’Orly inauguré en 1961 –
regroupant 1 250 logements sociaux en location. Ces logements ont été réalisés par le
Foyer du fonctionnaire et de la famille (FFF),
devenu Groupe immobilier 3F.
Le projet de travailler avec les habitants
sur les trente ans de la cité du Noyer-Renard
est né en 1990, lors du démarrage du centre
culturel et de la mise en place du développement social de ce quartier (DSQ).
L’objectif était de proposer une histoire
vivante du quartier et non pas l’histoire du
quartier. Il s’agissait de faire « plancher les
mémoires » de façon plus « spectaculaire ».
L
Des souvenirs se sont ravivés, d’autres informations ont été signalées. Cette dynamique a
été essentielle car elle s’est inscrite dans le
nouvel élan donné pour modifier l’image du
quartier dans la ville.
Un nouvel élan pour modifier l’image
du quartier dans la ville
En mai 1989, le groupe immobilier 3F a entrepris une réhabilitation très importante des
logements qui a duré plus de dix-huit mois.
Elle a permis d’améliorer nettement le confort
dans les logements : isolation, façades, remplacement des fenêtres, amélioration du système
de chauffage, réfection des pièces d’eau,
remise aux normes des installations, etc.
Par ailleurs, pour rattraper le temps perdu
et accompagner la rénovation de bâtiments
d’habitation, la nouvelle équipe municipale
conduite par Marie-Noëlle Lienemann (divers
gauche) a souhaité, en faisant inscrire le quartier dans les opérations nationales de DSQ,
multiplier les moyens disponibles pour améliorer rapidement et durablement la vie quo-
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
34
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
tidienne des habitants du Noyer-Renard.
L’opération « J’ai la mémoire qui planche…
une ville, des quartiers, Noyer-Renard, 19581991,Athis-Mons » est née dans ce contexte, à
l’initiative du centre culturel d’Athis-Mons.
Elle s’est déroulée en 1990 et en 1991, soutenue par la politique de la Ville.
L’association centre culturel d’Athis-Mons
renaissait de ses cendres après quelques
années d’interruption1. Pour renouer avec les
différents publics – jeune et tout public – ont
été relancées une programmation de spectacles vivants, différentes actions culturelles
autour des arts, en direction des scolaires, et
un projet sur la mémoire de ce quartier.
La synergie entre les multiples acteurs
– acteurs municipaux, acteurs de l’Etat,
acteurs associatifs – a été réelle : elle a fait
bouger une situation qui s’était dégradée sur
le quartier.
35
« J’ai la mémoire qui planche… » :
un « projet-mémoire » précurseur ?
Depuis une dizaine d’années, les pouvoirs
publics répondent aux demandes croissantes
qui s’expriment dans la société sous la forme,
notamment, d’initiatives appelées « projetsmémoire ».
En 2001, les ministères de la Culture et de
la Ville ont mis en place un programme de
recherches sur le thème de l’histoire de la
politique de la Ville et de la mémoire s’y rapportant. Depuis, de nombreux « projetsmémoire » ont vu le jour,en particulier dans le
cadre de la rénovation urbaine2.
En 1990, au moment où ce projet a été initié au Noyer-Renard, ce type d’initiative était
beaucoup moins répandu. C’est en ce sens
que ce projet peut être qualifié de précurseur, bien qu’aujourd’hui la méthodologie
employée puisse paraître « classique ».
1. François Petit y était animateur.
2. Voir en particulier la contribution de ThibaultTellier « Histoire des
grands ensembles,mémoire des habitants :quels enjeux pour les historiens ? »
Une collecte d’informations a été ainsi
organisée auprès des archives municipales,
du bailleur,de journaux,etc.Des témoignages
d’habitants, de responsables d’associations
(sociales, culturelles, sportives, syndicales,
régionales ou communautaires, commerçantes, etc.) ont été enregistrés. Cette collecte s’est constituée progressivement : du
plus public au plus intime – d’un album de
cartes postales, de photos de classes, d’associations, de photos de famille (de la naissance
à la mort) – en s’appuyant sur différents
réseaux, sur des communiqués dans la presse
locale, sur le bouche à oreille.
Cette démarche a été menée dans l’écoute
et le respect des engagements : retour des
documents, autorisations de reproductions
ou d’utilisation, vérification des informations,
etc.
Pour communiquer sur ce projet, trois
affiches ont été réalisées :
■ avec la photo aérienne du quartier NoyerRenard à sa construction appelant à communiquer des informations « vos souvenirs
nous intéressent » ;
■ avec une grande photo des élèves des
écoles élémentaires du quartier prise sur la
place centrale ;
■ avec une mosaïque de photos de familles
annonçant les dates et le lieu de l’exposition.
Ce projet a été restitué sous la forme d’une
exposition ponctuée de temps forts d’animation.
L’exposition, comprenant des textes et des
reproductions de photos, a été installée pendant un mois, en décembre 2001, au sous-sol
de l’espace Michelet,ancienne église du quartier. Elle présentait les grandes étapes de la
construction, l’arrivée des premiers habitants, les différents équipements dont les
écoles, ainsi que des témoignages d’habitants. Les visiteurs étaient accueillis par deux
colonnes de valises et une salle à manger des
années 1960 a été reconstituée avec des
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
objets prêtés par des particuliers et des
meubles trouvés à Emmaüs.
Quant aux animations, elles ont consisté
en des spectacles et des concerts donnés sur
place et en centre-ville. Une rencontre-débat
a été organisée avec les élus, ainsi que des
conférences avec Annie Fourcaut pour présenter l’ouvrage Les Premiers Banlieusards,
paru en 1991 aux éditions Créaphis sous la
direction d’Alain Faure, des conférences sur
la généalogie, sur le devenir du quartier avec
le Conseil d’Architecture, d’Environnement
et d’Urbanisme de l’Essonne. Un rassemblement de voitures des années 1960 a été également été présenté.
« J’ai la mémoire qui planche… » :
quinze ans plus tard, un projet
qui continue et évolue en fonction
des transformations du quartier
L’exposition a accueilli plus de 1 600 personnes, dont 700 élèves de 33 classes à qui a
été proposé un questionnaire sous forme de
jeu. Les animations hors spectacles ont
accueilli un peu plus de 200 personnes.
Ces deux années de préparation à temps
partiel,mais régulier,ont permis de réinstaller
avec ses autres missions le centre culturel sur
la ville et de renouer avec les établissements
scolaires.
Ce sont également ces actions culturelles,
autour du spectacle vivant comme du cinéma
et de notre environnement urbain de banlieue qui ont facilité la reconnaissance de ce
travail par la DRAC et le conseil général de
l’Essonne.
Avec ce travail culturel de mémoire, nous
avons pu également établir les constats suivants :
■ Si un centre culturel travaille à réduire
l’écart entre des œuvres et des publics, on
peut considérer le territoire comme une
« œuvre », certes inachevée, et les habitants
de ce territoire comme les publics. L’action
culturelle, en apportant une meilleure
connaissance de ce territoire et de ses habitants, permet un rapprochement entre les
deux, a fortiori en commune de banlieue
peuplée d’immigrés de l’intérieur comme
de l’extérieur.
■ En redonnant une conscience fière à ce
quartier dans la ville, une certaine « jalousie »
a été ressentie par les autres quartiers qui
trouvaient que beaucoup d’égards et de
moyens avaient été accordés au quartier du
Noyer-Renard. C’est pourquoi une attention
toute particulière a été donnée pour les projets menés avec les écoles à jumeler des
classes en zone d’éducation prioritaire (ZEP)
et des classes hors ZEP.
Force est de constater qu’il n’a pas été pris
autant de gants ni mis de moyens pour travailler sur la mémoire du quartier ancien de
la commune, le noyau historique villageois,
lors de la mise en place d’une ZAC (zone d’activités commerciales) et de la destruction
– reconstruction et densification du secteur.
■ La conscience d’être en territoire spécifique de banlieue n’est pas née de suite.
Même en ayant travaillé auparavant deux
ans à Grigny (le passage du village à la ville
et les vingt ans de la Grande Borne), la
démarche menée sur le quartier du NoyerRenard est restée assez ethnographique et
localisée, presque à l’écart de l’histoire plus
large et balbutiante de la banlieue.
Il n’y a pas eu de publication à cette occasion, seulement une duplication des textes de
l’exposition, déposés en bibliothèques municipales et aux archives tant locales que départementales. Les seuls documents publiés
furent les trois affiches – la grande photo de
classe fut distribuée à tous les élèves – et la
sortie d’un programme qui annonçait les
manifestations autour de cette exposition et
remerciait les différents participants (entretiens, prêts, partenaires financiers, etc.).
La parution en mai 2005 du Cahier n°11
de la Maison de Banlieue et de l’Architecture
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
36
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Des Ensembles assez grands : mémoire et
projets en Essonne, qui accompagne l’exposition actuelle éponyme1, permet de laisser
une trace de ce travail comme de l’histoire de
ce quartier. Cette recherche, les actions culturelles qui ont suivi (classes inter-quartier,
inter-banlieue, mallette pédagogique, etc.),
une nouvelle recherche menée sur le développement des lotissements pavillonnaires
intitulée « Du cabanon au pavillon », sont à
l’origine même de notre association Maison
de Banlieue et de l’Architecture, « centre d’interprétation de l’environnement urbain, du
patrimoine en banlieue et de l’architecture »,
née d’un centre culturel associatif et du service urbanisme municipal de la ville d’AthisMons.Maison de Banlieue et de l’Architecture
est désormais rattachée à la communauté de
communes des Portes de l’Essonne et soute-
37
nue par le Département, la politique de la
Ville et la DRAC.
Depuis, le DSQ a cédé la place à une opération de renouvellement urbain (ORU) et se
trouve actuellement en projet ANRU (démolition–reconstruction).
Dans ce cadre un projet à l’initiative du
bailleur et soutenue par la commune intitulé
« Mémoire en marche au Noyer-Renard »
devrait, avec l’outil photographique, suivre
l’évolution du chantier, la vie et les réactions
des habitants devant les transformations du
quartier.
« J’ai la mémoire qui planche… » est un
projet qui s’inscrit dans la durée et qui évolue
encore aujourd’hui. Projet à suivre…
1. Pour connaître l’ensemble de ce projet « Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne », mené en partenariat par Maison de
Banlieue et de l’Architecture, le Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne, le Conseil d'Architecture, d'Environnement et
d'Urbanisme de l'Essonne et CINEAM,se reporter au préambule de cette journée. Pour commander ce cahier et l’exposition itinérante,se reporter en annexes.
« Billardon, histoire d’un grand ensemble »,
présentation de l’expérience menée à Dijon (21)
Sylvain TABOURY
a cité Jean-Billardon, barre de 14 étages
et de 250 logements, a été le premier
grand ensemble de la ville de Dijon,
construit entre 1953 et 1955 et démoli en
2003.
Sélectionné parmi les immeubles significatifs de l’architecture du XXe siècle par la
Direction de l’architecture et du patrimoine
(DAPA) du ministère de la Culture, Billardon
était un symbole incontournable de l’histoire
du quartier des Grésilles et de l’aggloméra-
L
tion dijonnaise, ainsi qu’un formidable
témoin de l’architecture novatrice de l’aprèsguerre.
Sollicités par le service Inventaire de la
Direction régionale des affaires culturelles de
Bourgogne (DRAC) et par l’Office public
d’aménagement et de construction de Dijon
(Opac),dans le cadre de l’opération de renouvellement urbain (ORU) du quartier des
Grésilles,nous avons collecté et rassemblé,de
janvier à juillet 2003, les traces de cette his-
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
toire, les archives, mais aussi les témoignages,
recomposant des trajectoires familiales, professionnelles, des documents iconographiques et sonores.
La restitution auprès des habitants et des
partenaires du projet en octobre 2004,
accompagnée d’une table ronde avec différents intervenants et acteurs du quartier,a été
un moment fort, inscrit dans le processus de
transformation engagé sur le quartier des
Grésilles.
Une exposition, intitulée « Mémoires de
Billardon, fragments de vies », a également été
présentée dans les locaux prestigieux du
musée de la Vie bourguignonne de Dijon, du
14 octobre 2004 au 31 janvier 2005.
Billardon, une place à part dans
la mémoire des habitants du quartier
De fait, la démolition de la Cité Billardon, le
4 juillet 2003, restera sans aucun doute un
événement sensible dans la mémoire de
nombre d’habitants de l’agglomération dijonnaise.
Cette barre fut la première construction
d’un tout nouveau quartier – le quartier des
Grésilles –, à Dijon, où près de 4 000 logements ont été construits entre 1953 et 1966
– 14 970 habitants en 1968, 8 263 en 2003 –
sur un terrain agricole demeuré nu, à l’est du
territoire communal.
Les 14 étages et 250 logements de l’immeuble, élevés au milieu des champs et des
jardins familiaux, où un écriteau « Chasse
interdite » était encore visible quelques
années auparavant, faisaient alors l’admiration des très nombreux badauds venus visiter
cette toute nouvelle Cité radieuse, construite
tel un Meccano de béton et d’acier.
« Immeuble révolutionnaire », « Meccano
géant à l’échelle du monde moderne », les
titres de la presse de l’époque donnent un
aperçu de l’impact national et international
de l’événement. « Des visiteurs étaient venus
de toute la France et même de l’étranger,jeter
un coup d’œil au chantier », rappelait un
article de la presse locale le jour de la démolition.
Cette barre de 14 étages et de 250 logements, desservis par des coursives placées
tous les trois niveaux, était une déclinaison
appauvrie du modèle de la Cité radieuse du
Corbusier, inaugurée le 14 octobre 1952.
Les appartements étaient de deux types :
les uns de deux et trois pièces, situés dans les
ailes,de disposition traditionnelle,orientés au
sud et pourvus de loggias ; les autres, de cinq
pièces, situés au centre du bâtiment, du type
« duplex ». Huit espaces commerciaux avaient
été aménagés en rez-de-chaussée.
Cependant, en dépit des ressemblances et
de la qualité architecturale de l’édifice, l’immeuble n’était pas une unité d’habitation au
sens où Le Corbusier l’entendait.
L’originalité de la Cité Billardon tient en
réalité au procédé constructif qui fut utilisé
lors de son édification. Elle fut la toute première à expérimenter en France le procédé
de préfabrication Estiot, réutilisé par la suite
pour la construction de plusieurs grands
ensembles, comme le Noyer-Renard à AthisMons, la Cité des 4 000 à la Courneuve, la
Grâce-de-Dieu à Caen, la Croix des-Oiseaux et
Champ-Fleury à Avignon, le Gros Buisson à
Épinay, Sainte-Barbe à Metz, le Haut-du-Lièvre
à Nancy, les tours du Lancy à Genève ou
encore des bâtiments d’habitation à Alger.
Le mode constructif, repris sur celui des
gratte-ciel américains, associait l’acier en
ossature et le béton en pré-enrobage avec
une majeure partie réalisée en atelier. Le procédé donnait des résultats évidents : précision remarquable, rapidité d’exécution, peu
ou pas d’installations de chantier – suppression des coffrages, des étayages, des échafaudages – et surtout économie considérable de
main-d’œuvre. Il s’agissait des prémices d’industrialisation dite lourde du bâtiment.
Forte de cette première expérience, la
commune avait ensuite réalisé deux autres
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
38
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
cités de même type, Épirey, puis Lochères.
Mais le modèle de Billardon fut perverti :dans
une logique de réduction des coûts de production et de rapidité d’exécution, tous les
espaces peu productifs, comme les logements en duplex, les cellules commerciales,
ou les très grands halls, ont été supprimés.
Les deux cités comprennent 348 logements, relativement mal desservis et sans
attrait, des petits logements sur un seul
niveau.
39
La démolition de Billardon n’a donc évidemment pas la même signification, ni les
mêmes conséquences que celles d’Épirey ou
des Lochères, déjà démolies en 1992 et 2000.
Cet immeuble possédait une fonction symbolique incontestable, une place à part dans
la vie des résidents qui s’y sont succédé,
comme dans la mémoire des habitants du
quartier.
Les récits que nous avons pu recueillir
auprès d’une trentaine d’anciens résidents de
l’immeuble nous offrent différentes représentations de l’histoire de Billardon, et des
personnes qui y ont vécu ou travaillé
d’avril 1955 à décembre 2002.
Les témoignages des plus anciens, arrivés
parmi les premiers, en 1955, répondent aux
histoires des plus jeunes, derniers occupants
du rafiot, aujourd’hui démoli.
Ils sont venus d’horizons divers – de Côted’Or, de Bretagne, d’Alsace, de la région parisienne, du Maroc, d’Algérie, du Portugal, du
Cambodge ou d’ailleurs – et leurs paroles traduisent l’enracinement profond de leurs souvenirs de Billardon, que certains n’auraient
jamais voulu quitter.
Bien sûr, la mémoire n’est pas objective. Le
discours s’élabore toujours à partir d’un présent et la disparition engendre certainement
une nostalgie conduisant à magnifier les bons
moments et à tempérer les plus pénibles.
Mais en faisant imploser Billardon, c’est bien
tout un pan de leur vie que l’on a réduit en
poussière. Chaque témoin traduit avec ses
mots ces petits faits de la vie quotidienne,
souvent jugés sans importance, petits riens
ou traumatismes, anecdotes ou événements
tragiques, qui ont marqué leur sensibilité.
Billardon, richesse patrimoniale
ou héritage encombrant : les enjeux
de la démolition
La transformation en cours ou à venir de sites
dans le cadre du Programme national de rénovation urbaine, institué par la loi Borloo du
1er août 2003, et la priorité donnée à la démolition-reconstruction sur fond de crise du
logement social, pose avec plus d’acuité la
question de l’appréciation du patrimoine
constitué par les grands ensembles.
De nombreuses communes mobilisées
dans des programmes d’intervention n’ont
qu’une vision très partielle de l’histoire de
ces quartiers, de leurs évolutions, dont les
conséquences ne sont envisagées le plus souvent qu’à travers le prisme d’une crise sociale
impossible à juguler. Or, n’est-il pas singulier,
voire dangereux, d’entreprendre des opérations de transformation urbaine aussi radicales, sans même commencer par chercher à
comprendre comment, par qui et pour
quelles raisons ces espaces ont été construits
ou transformés, sans évaluer, dans certains
cas, l’impact des politiques précédemment
engagées ?
Richesse patrimoniale ou héritage encombrant, définir une nouvelle vision de la ville
exige un travail d’enquête, d’expertise, une
capitalisation des expériences, rarement mis
en œuvre.
Et c’est sans doute là le talon d’Achille
d’une politique de transformation urbaine
menée dans l’urgence, qui ne peut se nourrir
de capitalisation critique, et occulte le rôle
crucial de l’accompagnement qualitatif et de
la sensibilisation et/ou de la formation des
élus, des services de l’État et des collectivités,
des opérateurs et des aménageurs, des
bailleurs.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Ces images devenues presque ordinaires
de parpaings, pans de bétons fracassés, vitres
brisées laissent songeur : quel regard les résidents – et notamment les plus jeunes – pourront-ils bien porter à l’avenir sur un
environnement si violemment rejeté ?
Pourquoi respecter ce qui n’est bon qu’à être
démoli ?
nale des affaires culturelles (DRAC) de
Bourgogne, sur les budgets de l’opération
de renouvellement urbain du quartier, fut
bloquée administrativement pendant plusieurs mois. Entre-temps, tous les locataires
de l’immeuble avaient été relogés… (la dernière famille quitte son logement le
23 décembre 2002).
Ces enjeux se sont bien évidemment
posés dans le cas de Billardon.La Direction de
l’architecture et du patrimoine (DAPA) du
ministère de la Culture avait décidé de répertorier la Cité Billardon parmi les immeubles
représentatifs de l’architecture du XXe siècle.
L’immeuble avait reçu le label « Patrimoine du
XXe siècle » à la fin des années 1990.
Or, ce processus de « patrimonialisation »
était inconcevable pour de nombreuses personnalités locales, voire de nombreux habitants du quartier.
Stigmatisé comme une « verrue » dans le
quartier,l’immeuble était devenu un véritable
cauchemar : dégradations, violence, difficultés et « mal-vivre » constituaient le quotidien
de locataires excédés, souvent « assignés à
résidence ».
Bagarres,agressions,cambriolages,drogue,
vitres brisées, ascenseurs en panne alimentaient manchettes de journaux et témoignages, décrivant le naufrage d’un immeuble
à la dérive, devenu symbole de tous les maux.
La démolition paraissait donc inéluctable,
comme une délivrance, la promesse d’un avenir meilleur. Les partenaires institutionnels se
devaient de mettre en scène leur capacité à
changer la vie des habitants du quartier, réparer les erreurs d’une période de l’urbanisation contemporaine, dont Billardon était l’un
des symboles les plus représentatifs.
Les enjeux du projet : le recueil
de la mémoire et la participation
des habitants
L’idée d’une enquête ethnographique sur
l’édifice et ses locataires avait donc du mal
à passer dans la réflexion de certains décideurs. La mise en œuvre du projet, initié par
le service Inventaire de la Direction régio-
À Dijon, le projet a mis de long mois à se
concrétiser. L’enjeu de ce travail était double :
■ Un enjeu de connaissance et d’analyse de
l’histoire et des différentes étapes de l’évolution urbaine et sociale de l’immeuble et
du quartier, des vécus, trajectoires résidentielles et familiales des habitants de la cité. Il
a été réalisé à travers :
– une recherche historique dans les
archives du bailleur, de la commune, des
journaux locaux, de l’agence d’urbanisme, etc., replaçant l’étude dans le
contexte général de l’histoire de la France
de la Reconstruction et des quarante dernières années ;
– une écoute, dévoilant les différentes
représentations de ce quartier, non plus à
partir de critères ou de théories de spécialistes, mais en suivant pas à pas (mot à
mot) les trajets, les images qu’y déposent
les habitants et les acteurs du quartier. Le
travail artistique – photographies, textes –
ayant alors pour fonction de réintroduire
ces regards croisés dans la circulation de
la ville,d’en faire des éléments de partage,
de réflexion commune.
■ Un enjeu de concertation, d’information,
de participation citoyenne et de dialogue,
de prospective,ouvrant sur l’avenir du quartier, inscrit dans une démarche inter-partenariale et une problématique sociale et
urbaine globale, issue de la démarche de
renouvellement urbain.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
41
Durant les premiers mois de cette intervention, une recherche historique et sociologique a été menée au sein :
■ des services de l’Opac : services archives,
communication, gestion locative, antenne
des Grésilles (correspondances, documents
administratifs, études, documents de communication, enquêtes d’occupation, etc.) ;
■ de la ville de Dijon : archives municipales
(revues de presse, biographies, registres des
délibérations municipales), bibliothèque,
service communication, etc. ;
■ de la Comadi (communauté d’agglomération) : archives (projets, notes, rapports
d’études), collections iconographiques et
cartographiques de l’Agence intercommunale d’urbanisme ;
■ des familles et associations ou structuresrelais du quartier : photos et films de
familles, reportages photographiques,
vidéographiques, bulletins associatifs, etc. ;
■ de toute autre source d’information :
archives du bien public, de l’étude de
M. Beck (architecte de Billardon), centre de
documentation du ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement
(études, articles de revues spécialisées),
Bibliothèque nationale de France, etc.
Ces recherches ont permis de retracer les
différentes étapes de construction et de
transformation de cet immeuble dans son territoire, ainsi que l’évolution de sa composition socio-démographique. Une iconographie
importante a pu être collectée et répertoriée
sur CD-Rom.
Une présence longue – deux à trois jours
par semaine pendant cinq mois – a été assurée sur le terrain, favorisant notre immersion
et l’observation du quotidien des habitants
du quartier, le recueil d’une parole informelle, permettant d’expliciter notre
démarche, ses objectifs, son intérêt, l’instauration d’une quotidienneté, de relations de
confiance. Pour cela, une présence régulière
aux différentes manifestations, aux réunions
et aux événements publics liés au quartier et
une fréquentation de lieux de rencontre et
d’échanges préalablement identifiés ont été
nécessaires.
Des rencontres collectives et individuelles
ont été organisées avec les partenaires – associations, structures et personnes-relais sur le
quartier – nous permettant d’être rapidement
identifiés et de baliser précisément notre rôle
– le rôle de chacun – dans le projet,de recueillir
leur connaissance du terrain, leurs représentations et leurs réflexions sur le projet.
Les ateliers avec les techniciens, les élus et
les associations concernées devaient définir
précisément :
■ les objectifs à court, moyen et, le cas
échéant, long terme ;
■ les actions à court, moyen et long terme ;
■ les modalités de leur déroulement.
Ces rencontres avaient également pour
objectif de faire fonctionner le « bouche-àoreille », qui demeure bien souvent le principal vecteur d’information pour ce type de
démarche.Elles nous permettaient également
de nouer des premiers contacts avec les habitants et les personnes-relais impliqués dans la
vie du quartier.
Ont été mis en œuvre :
■ un moment de rencontre-discussion avec
les habitants sous la forme d’une soirée projection-débat : présentation du travail de
recueil de mémoire, personnes et structures porteuses, méthodes, finalités ; définition en commun des modalités de leur
participation au projet ;
■ sollicitation et information de la presse
locale (journaux, radio, télévision), des
bulletins associatifs, de la communication
institutionnelle (ville, communauté d’agglomération, bailleur, etc.) pour relayer et présenter le plus précisément possible la
démarche entreprise et les personnes en
charge de ce travail ;
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
■
des entretiens individuels, en couple ou
en petits groupes sous la forme d’entretiens semi-directifs de type « récits de
vie(s) », recueillis auprès d’habitants ou
d’anciens habitants du quartier, de professionnels travaillant ou ayant exercé leur
activité dans le quartier, d’élus ou de responsables associatifs.
Les entretiens ont été enregistrés et traités
sur support numérique – mini-disc –, et les
documents et les objets soigneusement
inventoriés et/ou scannés.
Ces entretiens avaient pour objectif d’enregistrer non pas l’histoire de ce quartier,
mais la manière qu’avaient nos interlocuteurs
de dire leur propre histoire, ce qui faisait
mémoire pour ces personnes en contact
étroit avec le quartier, natifs ou de passage,
enracinés ou nouveaux venus. Il s’agissait de
souvenirs, d’impressions d’enfance, de petits
faits de la vie quotidienne parfois jugés sans
importance, d’événements heureux ou tragiques, qui ont marqué leur sensibilité. Cela
supposait donc que l’on prenne le temps,précisément de parler et d’écouter. Les entretiens se sont déroulés de préférence au
domicile des personnes, pas dans la rue ou
dans une salle impersonnelle, mais dans la
sphère privée plus à même de laisser venir
ces épopées de l’intime.
L’objectif n’était pas de faire une archéologie du quartier, ni même d’enfermer nos
interlocuteurs dans la norme de la personne
type qui habite un grand ensemble, mais bien
de montrer que cet immeuble était composé
de fragments de vies, de destins d’hommes et
de femmes singuliers. Il s’agissait de montrer
comment, à un moment donné, ces personnes, venues parfois d’horizons lointains,
se sont arrêtées là et ont enrichi ce lieu de
leurs histoires et de leurs trajectoires particulières.
Nous avons donc insisté sur les trajectoires
familiales et professionnelles de chacun : ori-
gines, parcours résidentiels, étapes et ruptures de vies – mariage, naissances, emplois
successifs, divorces, décès, etc. –, points de
repères autour desquels chacun construit
« son temps », étapes qui organisent la durée,
le vécu familial,domestique,les faits d’une vie
et les événements de l’histoire.
Le souvenir trouve également un support
concret dans l’espace et les multiples bouleversements du bâti et du cadre de vie.
Démolitions, reconstructions, aménagements, suscitent une perte de repères et invitent d’autant plus à faire un travail de
mémoire.Dans cette perspective,ont été évoqués les souvenirs attachés plus précisément
au quartier des Grésilles et à l’immeuble
Billardon.
Les personnes interrogées ont été invitées
à s’appuyer le plus largement possible sur des
descriptions détaillées (déménagement, logements successifs, accessibilité au travail ou
aux équipements et services, nombre et identité des commerces, relations de voisinage,
espaces collectifs), leurs pratiques (loisirs, vie
scolaire, pratiques commerciales, etc.), les
événements (fêtes, accidents, etc.) ou personnes marquantes ; leurs perceptions du
quartier et de son évolution – qu’ils y habitent toujours ou pas –,leurs projections éventuelles dans l’avenir (liste de thèmes non
exhaustive).
De février à juin 2003, une quinzaine d’entretiens ont pu être réalisés auprès d’une
trentaine d’anciens locataires de l’immeuble,
des premiers résidents de Billardon dans les
années 1950 aux derniers occupants, récemment relogés.
Des outils pour l’action : la restitution
Tout au long de l’étude,nous avons rencontré
et consulté régulièrement l’ensemble des institutions et des partenaires concernés par la
démarche,afin de leur soumettre les premiers
éléments de notre travail,recueillir leurs commentaires, leurs suggestions et leurs cri-
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
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tiques. Ces rencontres ont été l’occasion de
partager une réflexion, d’élaborer des propositions de restitution aux différents publics.
Malgré nos craintes initiales, une restitution de qualité a pu être proposée aux habitants, grâce à l’implication très forte de
l’Opac de Dijon, véritable porteur du projet,
et dans une moindre mesure du service
Inventaire de la Direction régionale des
affaires culturelles de Bourgogne.
Leur implication a permis de trouver différents partenaires financiers, comme la Caisse
des dépôts et consignations ou la communauté d’agglomération.
De notre côté, sur la base du rapport et du
reportage photographique que nous avions
remis à nos commanditaires, nous avons pu
convaincre les éditions Créaphis, reconnues
pour la qualité de leurs publications de documents d’histoire, de sciences sociales et de
photographie, de formuler une proposition
éditoriale de qualité.
Sur la base de nos recommandations, deux
pistes de restitution ont été privilégiées :
■ une exposition, événement fort et fédérateur, pouvant susciter des échanges, des
moments de rencontre entre habitants du
quartier et résidents extérieurs, dans une
optique d’ouverture du quartier au reste de
la ville, les productions de certains groupes
d’habitants pouvant être également valorisées, ainsi que les objets ou films recueillis
dans le cadre du projet ;
■ une publication, associant textes et documents d’archives sur l’histoire du quartier,
une sélection de témoignages et de photographies professionnelles et amateurs et
accompagnant cette exposition, pour une
diffusion plus large des résultats de l’opération, et une appropriation durable du projet
par les habitants du quartier et les autres
résidents de l’agglomération.
Cette restitution avait également pour
objectif de mettre en lumière les différentes
préoccupations des habitants, permettant
aux acteurs de terrain de disposer d’une base
de connaissances pour définir et programmer
leurs interventions, à court, moyen et long
terme.
Un tel travail fait émerger des représentations collectives, des divergences, des tensions qu’il faut savoir analyser et traiter pour
améliorer les rapports sociaux et les conditions de vie des habitants.
Encore faut-il que ces paroles soient prises
en compte pour permettre aux institutions
de redéfinir leurs modes d’intervention sur la
ville : vaste chantier…
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Comment réaliser des films sur la mémoire ?
Présentation de deux projets de film
Marie-Catherine DELACROIX,
Directrice de CINEAM
Sébastien LEDOUX,
Enseignant au collège Jean-Vilar à Grigny (91)
« Ils ont filmé les grands ensembles en Essonne »
Marie-Catherine DELACROIX
a vie quotidienne dans l’appartement,
les fêtes familiales, les fêtes religieuses,
les fêtes de quartier, les travaux aux
alentours, la première neige sur la dalle, les
patins à roulettes qu’on étrenne un lendemain de Noël, un coucher de soleil sur un
champs de hautes tours …
Depuis le début du XXe siècle, des cinéastes
amateurs ont réalisé des films sur leur environnement immédiat, ce qui donne des renseignements inestimables sur la vie de la
banlieue depuis les années 1920 jusqu’à nos
jours.
CINÉAM, association essonnienne, a pour
mission de sauvegarder et de valoriser ce
patrimoine cinématographique amateur.
Depuis 1999, l’association a constitué progressivement un fonds d’intérêt départemental : plus de 400 heures de films ayant comme
sujet ou comme décor l’Essonne et la banlieue parisienne. L’association recherche des
films amateurs, en noir et blanc ou en couleur, des films vidéo, vieilles bobines qui parlent de la vie quotidienne ou plus
extraordinaire dans ces lieux.
En 2004, l’association CINÉAM a décidé de
lancer sur trois années un chantier de collecte de films amateurs ayant comme sujet
ou comme décor les grands ensembles en
Essonne.
L
Genèse du projet : mieux connaître
les grands ensembles par le biais
de leurs habitants
Ce projet a été initialisé à partir d’un double
constat :
■ L’histoire des grands ensembles et l’actualité s’y rapportant ont été traitées par des
professionnels de l’image. Le documentaire
et la fiction s’y sont intéressés. Néanmoins,
au-delà de ces films officiels, il existe
d’autres documents : les films amateurs, le
plus souvent films des familles qui vivaient
– ou vivent encore – dans ces lieux, qui un
jour ont saisi leur caméra et se sont filmés
en train de vivre, tout simplement. Aucune
structure n’avait recensé a priori ce type de
documents en Essonne et en Île-de-France.
■ En Essonne, les grands ensembles sont
nombreux et variés dans la taille des programmes, ainsi que les architectures réalisées et le statut des constructions,locataires
ou propriétaires. Les habitants de ces communes de banlieue connaissent peu ou mal
les lieux où ils vivent et les enseignants, les
éducateurs, les historiens, les associations,
les réalisateurs de films sont en demande de
sources d’informations pour agir dans le
sens d’une meilleure compréhension de ces
territoires.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
44
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Réalisation du projet : développer
les liens et les échanges entre
les habitants et les différents acteurs
de ces territoires
45
Tout d’abord, il s’est agi de circonscrire l’objet même de ce projet : qu’entendait-on par
« grand ensemble » ?
Il a été alors entendu que le projet porterait sur les premiers programmes de logements collectifs – plus de 250 logements en
location ou en copropriété, nés de la
Reconstruction (années 1945-1950) jusqu’au
dernier grand programme de Grigny (19671969), en passant par des villes comme
Massy, les Ulis, la ville nouvelle d’Évry, etc.
L’ambition du projet était d’acquérir de
nouveaux outils d’analyse de cet environnement humain, urbain et architectural et de
contribuer ainsi à mieux appréhender cette
vague d’urbanisation qui a fortement marqué
le département de l’Essonne.
Développer les liens et les échanges entre
les habitants et les différents acteurs de ce
territoire, réfléchir sur la ville d’hier et les
préoccupations d’aujourd’hui en constituaient les principaux objectifs.
Soutenue par le conseil général de
l’Essonne et la DRAC, CINÉAM s’est associée
également à d’autres partenaires pour croiser
les regards et les approches : le Centre de
Ressources Politique de la Ville en Essonne,
Maison de Banlieue et de l’Architecture à AthisMons, le Conseil d’Architecture d’Urbanisme
et d’Environnement de l’Essonne.
À ce jour, plus de 30 heures de films ont
été rassemblés dans les villes d’Athis-Mons,
d’Évry, de Vigneux-sur-Seine, de Brétigny-surOrge, des Ulis, de Saint-Michel-sur-Orge, de
Longjumeau, d’Arpajon, de Courcouronnes,
de Massy, de Choisy et d’Orly.
Les films ainsi collectés ont été restaurés,
numérisés, analysés1. Des copies sur DVD ont
été données aux ayants droit.
Un documentaire d’une quarantaine de
minutes a été réalisé à partir de ces archives
privées en collaboration avec les cinéastes
amateurs, auteurs de ces images. Ce documentaire accompagne l’exposition itinérante intitulée « Des ensembles assez grands, mémoires
et projets en Essonne » réalisée par Maison de
Banlieue et de l’Architecture avec le Centre de
Ressources Politique de la Ville en Essonne, le
Conseil d’Architecture d’Urbanisme et
d’Environnement de l’Essonne et CINÉAM.
Des projections-débats ont été organisées
pour mettre en parallèle films professionnels
tournés au début de la construction des
grands ensembles et films de famille.
Perspectives du projet :
vers la création d’un fonds de films
amateurs sur le logement social
Au cours du deuxième semestre 2006, l’association CINÉAM organisera une projection
d’extraits des collections rassemblées pendant l’année. Un architecte spécialiste de la
période les commentera dans la salle.
Une action toute particulière sera également menée en 2006 dans la ville de SaintMichel-sur-Orge, dans le quartier du
Bois-des-Roches classé en zone urbaine sensible. En effet, la ville a sollicité l’association
CINÉAM pour entreprendre un travail de
mémoire des habitants du quartier à partir de
documents d’origine privée : films, récits de
vie, photographies, etc. Une mise en scène du
quartier sera réalisée à partir de ces matériaux collectés tout au long de l’année.
Cet ensemble unique et l’intérêt qu’il suscite conduisent l’association CINÉAM pour
les années à venir à choisir comme un de ses
thèmes prioritaires de collecte : le logement
social.
1. Les films sont consultables sur rendez-vous auprès de CINÉAM.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
« La vie avant la mienne »
Sébastien LEDOUX
e film documentaire La vie avant la
mienne a été réalisé dans le cadre d’un
projet « Art-ethno », piloté par Acte 91.
Ce projet intitulé « Mémoires familiales » a
concerné une classe de 4e du collège JeanVilar à Grigny (Essonne) durant l’année 20042005.
L
Genèse du projet : de la difficulté
de transmettre l’histoire familiale
Le projet « Mémoires familiales1» fait suite à
différents projets menés déjà avec des élèves
du collège Jean-Vilar :
■ Mémoires des origines, recueil de textes
décrivant les conditions d’arrivée de leurs
parents en France métropolitaine avait été
écrit par des élèves de 5e en 2001 ;
■ Mémoire familiale, documentaire vidéo
réalisé à partir des témoignages de parents
interviewés par leur enfant sur leur parcours de vie. Ce travail a été effectué avec
une classe de 5e en 2001-2002 avec l’aide de
l’association « Décider » à Grigny.
Ce travail de mémoire intergénérationnelle qui concernait la plupart du temps des
familles, ayant connu une immigration, part
de plusieurs constats :
■ Les élèves méconnaissent leur histoire
familiale. Cette méconnaissance a pour
conséquence une difficulté de l’élève à se
situer dans une filiation, dans l’espacetemps et à se construire un projet personnel. Elle a pour corollaire la constitution
d’un imaginaire par l’élève qui fait du quartier de la Grande-Borne son véritable géni1. Le DVD du film La vie avant la mienne sera disponible dans le
courant de l’automne 2006 auprès du Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne sur présentation d’un projet de diffusion.
teur : les élèves se reconnaissent avant tout
comme issus du quartier et « frères » entre
eux.
■ Les élèves éprouvent un sentiment complexé à l’égard de leurs parents qui s’explique en partie par leur intériorisation de
la figure répulsive largement véhiculée de
l’immigré.Le terme de « blédard » – celui qui
vient du bled –,insulte lancée entre eux renvoyant à la fois à l’idiot,à l’illettré,à celui qui
« débarque », est l’expression même de cette
intériorisation. Il faut donc se démarquer de
la figure du migrant que représente le
parent.
■ Les parents se sentent fragilisés au sein de
la famille, comme ils le sont au sein de la
société. Cette fragilité est à relier au sentiment de disqualification du parent, sentiment ressenti du fait de sa position sociale
défavorisée et parfois déclassée, de son inscription dans un territoire fortement stigmatisé, de sa propre position d’immigrant
ne cessant d’être malgré lui l’intrus d’un
pays. Ce sentiment de disqualification se
double souvent d’une difficulté à élaborer
et à transmettre une parole sur l’exil – lieu
de souffrance – à son enfant que l’on ne
reconnaît pas comme destinataire légitime.
On le voit bien, ces différents éléments
concourent à rendre non désirable par les
uns comme par les autres la transmission de
l’histoire familiale. Il s’agit en quelque sorte
d’un accord tacite entre les deux parties pour
éviter la prise de parole à ce sujet.
Évidemment, ces constats sont à relativiser : ils sont vécus par les enfants comme par
les parents à des degrés extrêmement divers.
Néanmoins, la prégnance de ces faits observés sur plusieurs années de façon purement
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
46
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
empirique nous a convaincu qu’un travail
dans ce domaine recelait des enjeux multiples que l’école de la République ne pouvait
ignorer.
C’est ainsi que nous avons décidé de conduire un nouveau projet pour 2004-2005
avec une classe de 4e du collège.Le projet intitulé « Mémoires familiales » se donne pour
objectif concret la réalisation par les élèves
d’un documentaire dans lequel ils auraient
interviewé leurs parents sur leur parcours de
vie.
47
Dans le même temps,un tel travail tente de
répondre aux constats énoncés précédemment en se donnant pour objectifs de :
■ créer un espace de parole entre l’enfant et
son parent sur le thème de la mémoire familiale et ainsi proposer à l’enfant des « perspectives de passé » qui le consolideraient
dans un projet de vie ;
■ faire émerger un questionnement personnel de l’enfant sur son identité en favorisant
sa réinscription dans une filiation valorisante tout en évitant de le renvoyer grossièrement et artificiellement à sa communauté
d’origine ;
■ inscrire le parent et son enfant plus fortement dans une communauté nationale composite en recueillant une mémoire de
l’immigration. Solliciter de leur part une
prise de parole à ce sujet, c’est en effet
contribuer à accepter leur place dans l’histoire et l’espace de la Nation.
Réalisation du projet : une équipe
mobilisée et une méthodologie
solide pour impliquer les élèves
et les parents
Les partenaires
Pour enrichir la démarche et « professionnaliser » en quelque sorte la conduite du projet,
nous avons souhaité faire appel à différentes
personnes : un professeur de français du collège, Clarisse Debaere, un ethnologue,
Christian Leclerc, et une réalisatrice, Sonia
Cantalapiedra.
La participation financière de dix partenaires a permis à ces intervenants – en
particulier à la réalisatrice – de venir régulièrement tout au long de l’année, ce qui a
grandement profité aux élèves. Un tel soutien
financier doit être souligné : des structures
locales – FSE du collège, Mipop, association
Décider, REP de Grigny –, départementales
– Acte 91, Centre de Ressources Politique de
la Ville en Essonne, CAF de l’Essonne –, régionales – rectorat de Versailles,Arcadi – et nationales – FASILD – ont ainsi contribué à la
réalisation du projet.
La mise en œuvre
Les élèves ont d’abord travaillé à l’écrit sur la
création d’un personnage imaginaire. Le personnage imaginaire de chacun a ensuite été
joué et interviewé par un autre élève.Tous les
élèves de la classe ont été interviewés dans ce
cadre-là. Ils ont pu être ainsi sensibilisés aux
enjeux de l’interview tant sur l’aspect technique que sur l’aspect relationnel et émotionnel. La création d’un personnage
imaginaire a par ailleurs favorisé l’émergence
d’une parole personnelle et libre. Il n’était
pas question d’aborder directement le thème
du projet. Des élèves avaient en effet
demandé à changer de classe en début d’année à l’annonce du projet...
Cette pédagogie du détour s’est poursuivie ensuite avec les élèves par la mise en
parole de leurs représentations du quartier
de la Grande Borne. Cette expression s’est
faite avec la fabrication d’un plan de quartier
dans lequel ils ont indiqué les lieux aimés,fréquentés, redoutés ou ignorés.
La famille comme lieu de l’intime a été
évoquée à cette occasion.
Entre février et mars, l’intervenante réalisatrice s’est entretenue avec des petits
groupes d’élèves pour parler de la thématique du projet. Les résistances au projet ont
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
ainsi pu s’exprimer librement, en dehors du
regard des professeurs comme de celui des
pairs. La peur des moqueries à la vue des
parents sur l’écran constituait le principal
motif de ces résistances. La proposition de
faire réaliser les interviews par équipe de
deux – un camarade filme l’enfant questionnant son parent – a pu aider certains à surmonter ces craintes.
Dans le même temps, des habitants du
quartier sont venus en classe pour témoigner
de leur parcours de vie. Les élèves ont ainsi
pu se familiariser « en sécurité » avec le thème
de la mémoire individuelle sans que cela les
touche directement.
Grâce à ce travail préparatoire qui aura
permis sur cinq mois de rendre les élèves
acteurs de leur projet,certains ont accepté de
questionner leur parent chez eux, en général
filmés par un(e) camarade de classe. Nous
avions rencontré tous les parents des élèves
de la classe dès le début de l’année pour leur
présenter le projet.Des rencontres ont même
été organisées dans le local de l’association
« Décider » à la Grande Borne. Certains ont
rapidement donné leur accord pour y participer, d’autres ont d’abord accepté avant de
changer d’avis, d’autres encore l’ont donné
juste avant l’interview. Finalement, dix
parents sur vingt-trois élèves ont participé au
film.
Le montage a été effectué durant le mois
de mai à partir de thèmes retenus par les
élèves eux-mêmes. C’est à cette période que
le titre du film, La vie avant la mienne, a été
proposé par un élève, puis adopté par tous.
La marque de la réussite du projet tient en
un élément simple : les élèves se sont si bien
approprié le projet qu’aucun ne souhaitait en
rester à l’écart au mois d’avril.Tous ont donc
participé au film, que ce soit en interrogeant
leur parent, celui d’un(e) camarade, ou en filmant un parent,un habitant venu en classe.Ils
ont exprimé une grande fierté à l’occasion de
la projection du film au mois de juin à Grigny.
Bilan du projet : un changement de
regard sur l’immigration et une
nouvelle motivation pour les élèves
Le projet constitue une réussite dans la
mesure où les élèves s’en sont emparés. La
qualité du film vient du fait qu’il est devenu
au fil des mois leur film.Les images nous montrent une vraie rencontre entre l’enfant et son
parent et non la simple réalisation d’un exercice demandé par l’enseignant.
Pour autant, a-t-il répondu à tous les objectifs énoncés au départ ? Un bilan écrit effectué par les élèves à la fin de l’année nous
donne quelques pistes :
■ L’élève a pu en toute liberté se positionner vis-à-vis de la thématique de la mémoire
familiale. Il n’a jamais été question de « folkloriser » les racines du jeune en lui demandant de chercher dans sa famille ce qui
pouvait « faire » origine culturelle identitaire. Du coup, chacun s’est investi à des
degrés divers, accompagné de ses propres
questionnements.
■ Pour certains,il apparaît clairement que le
projet a constitué un événement important.
Il leur a permis de découvrir une histoire de
leur parent jusque-là méconnue. Cette histoire a souvent conduit à valoriser le parent
aux yeux de son enfant.
■ D’autres, dont les parents n’étaient pas
présents dans le projet, ont su faire évoluer
leurs représentations de la figure de l’immigré. Un élève a pu écrire : « J’ai appris à
connaître les gens avant de les juger.Avant,
j’appelais toujours [il cite le prénom d’un
élève de la classe] ”blédard” mais maintenant je le considère comme [il cite à nouveau son prénom] et non comme un
blédard. »
Le projet a donc été suffisamment loin
pour opérer une déconstruction – en tout cas
provisoire – de ces représentations chez la
plupart des élèves. Cette déconstruction a
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
48
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
permis de quitter des objets de représentations pour reconnaître derrière eux des individus comme sujets. C’est, à nos yeux, le
grand apport de cette expérience.À travers la
rencontre de vies et de visages, les élèves ont
ainsi pu appréhender des sujets porteurs
d’une histoire individuelle dont la parole a
été humanisante. Ils se sont enrichis de ces
histoires qui ont fait sens pour eux, soit directement lorsqu’il s’agissait de leur propre
parent, soit indirectement en les transférant
par rapport à leur parent.
Le phénomène de l’immigration n’a donc
pas seulement été intellectuellement compris par les élèves – les histoires des uns et
des autres recouvrent à peu près toutes les
causes de l’immigration. Il s’est retrouvé également valorisé, valorisation dont ils ont été
« en retour » les bénéficiaires.
Enfin, nous avons pu constater qu’à la fin
de l’année, chaque élève avait élaboré un pro-
jet d’orientation réaliste. Il existe au collège
Jean-Vilar des choix importants dès la fin de
la 4e – 3e générale, 3e découverte professionnelle, 3e d’insertion professionnelle – qui
sont déterminants pour la suite de la scolarité. Nous rencontrons en règle générale des
difficultés pour certains élèves qui ne savent
absolument pas vers quoi s’orienter mais qui
pourtant doivent faire des choix en raison de
leur faible niveau.Pour cette classe qui n’avait
pas un niveau différent des autres classes,
nous n’avons pas eu besoin de travailler avec
les élèves la question de la motivation. Ils se
sont inscrits eux-mêmes dans des voies différentes selon leur propre choix.
Simple hasard ou lien de causalité avec le
projet ? Sans en faire une recette magique
dans la lutte contre le décrochage scolaire,
nous préfèrons penser que l’inscription dans
la grande comme dans la petite histoire a
ouvert ces élèves à une nouvelle temporalité.
49
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Le projet Equal Odyssée(s) :
former des médiateurs de la mémoire
pour lutter contre les discriminations
GENERIQUES,
Organisme de recherche et de création culturelle sur l’histoire et la mémoire
de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles
réée
en
1987,
l’association
Génériques est un organisme de
recherche et de création culturelle sur
l’histoire et la mémoire de l’immigration en
France aux XIXe et XXe siècles.
Sensible à la valorisation du patrimoine de
l’immigration, Génériques a engagé en 1992
un partenariat avec la Direction des Archives
de France (DAF), l’inventaire national des
sources d’archives publiques et privées sur
l’histoire des étrangers en France aux XIXe et
XXe siècles. Par son ampleur, ce travail d’enquête, une première aussi bien en France
qu’en Europe, a donné lieu à la publication
d’un ouvrage en quatre tomes, les trois premiers étant consacrés aux archives territoriales et le quatrième aux archives nationales.
Génériques a par ailleurs développé
depuis sa création une action importante en
direction des détenteurs d’archives privées
en vue de leur sauvegarde, de leur préservation et de leur inventaire. Cette activité a
donné lieu à la mise en place de partenariats
avec un grand nombre de structures. Le
réseau constitué au cours des années montre
à la fois la diversité des origines géographiques concernées, mais également la
variété des types de structures détentrices
d’archives (associations issues de l’immigration, foyers de travailleurs, institutions religieuses, organismes de formation, etc.).
Enfin, Génériques a œuvré depuis plus de
dix ans en faveur de la création d’un lieu de
mémoire consacré à l’immigration. Driss El
Yazami, délégué général de l’association a
C
ainsi corédigé, avec Rémy Schwartz un rapport remis à Lionel Jospin, alors premier
ministre, sur la création d’un tel lieu.
Génériques a par la suite été associée à l’ensemble de la démarche conduite par la mission de préfiguration présidée par M. Jacques
Toubon, qui a donné lieu à la création de la
Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
L’association est toujours impliquée dans ses
travaux, à la fois par la présence de M. El
Yazami au conseil d’administration et par une
présence active au sein du comité de pilotage.
Depuis dix-huit ans, Génériques est à la
jonction des milieux associatif, culturel et
universitaire, s’attachant à favoriser les
échanges et les rencontres entre ces secteurs
dans le but d’améliorer la connaissance de
l’histoire de l’immigration et de mettre en
valeur l’apport des populations étrangères à
la construction de la France. Génériques inscrit cette démarche dans le sens même de la
lutte contre le racisme et la xénophobie.
Un projet visant à élaborer une
méthodologie pour la conception et la
réalisation de projets sur l’histoire et
la mémoire
Avec la création de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, les pouvoirs publics
ont clairement démontré leur volonté d’agir
pour une meilleure connaissance de l’histoire
et de l’apport des populations étrangères à
l’histoire de la France. Des projets locaux
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
50
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
51
allant dans ce sens se multiplient depuis
quelques années, notamment dans le cadre
de programmes de rénovation urbaine, sans
toutefois répondre de manière rigoureusement scientifique aux besoins, ni initier des
projets de grande visibilité.
La multiplication de projets sur la
mémoire de l’immigration témoigne du
besoin de sa réappropriation afin de renforcer les bases sur lesquelles se construit l’avenir. La connaissance de leur propre histoire
par les populations immigrées, notamment
par les jeunes, est un des facteurs incontournables d’un processus d’intégration y compris dans le champ du marché du travail. En
outre, une meilleure connaissance par la
société française de la place des populations
immigrées dans l’histoire économique, politique, culturelle et sociale du pays peut
contribuer à changer les représentations et
donc à limiter les comportements discriminatoires.
Génériques a donc souhaité développer
un projet visant à élaborer une méthodologie
pour la conception et la réalisation de projets
sur l’histoire et la mémoire.
Le projet Odyssée(s),qui a pour objectif de
« Former des médiateurs de la mémoire pour
lutter contre les discriminations » est conduit
au titre du thème B du programme EQUAL
(lutte contre le racisme et la xénophobie) et
contribue aux objectifs assignés au Fonds
social européen (FSE) en matière de lutte
contre les inégalités et les discriminations en
lien avec le marché du travail. La phase de
mise en œuvre proprement dite du projet
prendra fin au 31 décembre 2007.
Un projet s’appuyant sur un réseau
solide de partenaires
Pour atteindre pleinement les objectifs
fixés, il s’est agi de s’appuyer sur un réseau
solide, constitué d’associations issues de l’immigration avec la FACEEF (Fédération des
associations et centres d’Espagnols émigrés
en France), d’associations de formation des
populations immigrées avec la Fédération
AEFTI (Fédération des associations pour l’enseignement et la formation des travailleurs
immigrés et de leurs familles), d’organismes
intégrés au dispositif institutionnel public
avec le Centre Ressources Politique de la Ville
en Essonne et d’un organisme scientifique et
universitaire avec la BDIC (Bibliothèque de
documentation internationale contemporaine). Chacun vient enrichir le partenariat
par des apports en compétences et en expertise. Ces réseaux constituent la base à partir
de laquelle cette expertise pourrait essaimer.
Génériques a été désignée tête de liste
pour représenter le partenariat auprès des
pouvoirs publics, pour être l’interlocuteur de
l’ensemble des membres et pour gérer l’aide
du FSE.Elle agit en qualité de coordinateur du
projet.
La BDIC apporte au partenariat ses compétences et son expertise dans trois
domaines notamment : la réalisation d’inventaires d’archives privées, la conception et la
réalisation de projets sur l’histoire et la
conception de base de données.
Service inter-établissement de coopération documentaire lié aux universités de
Paris-I, Paris-II, Paris-VIII et Paris-X, la BDIC est
depuis 1982 CADIST (Centre d'acquisition et
de diffusion de l’information scientifique et
technique) « Relations internationales et
monde contemporain ». Forte de sa dynamique de réseau, d’une documentation riche
et souvent unique et d’une politique active
de collecte d’archives, elle constitue aujourd’hui, par ses publications et ses manifestations scientifiques, ainsi que par les travaux
de recherche qu’elle nourrit et impulse dans
les domaines de l’histoire et des sciences
connexes un établissement pilote pour l’histoire et l’historiographie du monde contemporain
La FACEEF dispose de quinze années d’expérience et de compétences dans le domaine
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
de la mémoire (publications, expositions, sauvegarde d’archives, etc.) et d’une bonne
connaissance de la réalité de la communauté
espagnole.Au cœur d’un partenariat international (avec la Fundación 1 de Mayo et la
CEAEE), elle fait également partie du conseil
d’administration de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
La FACEEF est une fédération qui regroupe
174 associations et centres socio-culturels
d’Espagnols sur l’ensemble du territoire français et qui œuvre pour que l’intégration de la
communauté espagnole dans la société française soit respectueuse du patrimoine et des
apports culturels et linguistiques de cette
communauté. Pour parvenir à ces objectifs, la
FACEEF s’efforce de soutenir les activités de
ses associations membres, en leur facilitant
les supports et l’infrastructure nécessaires.
La fédération AEFTI, quant à elle, dispose
d’une bonne connaissance du monde de la formation et d’une expertise pédagogique en
direction des publics en difficulté et des populations immigrées. De plus, elle met à la disposition du partenariat son réseau associatif et
offre la possibilité d’inscrire dans la réalité du
marché de l’emploi l’élaboration de la méthodologie et des outils élaborés dans la lutte
contre les discriminations liées à l’emploi.
L’AEFTI est née en 1971, suite à l’engagement de bénévoles de différents horizons
contre l’analphabétisme et l’inégalité de traitement que subissent les immigrés. Ils avaient
comme objectif de répondre aux besoins des
immigrés et des plus démunis, oubliés des
actions de la formation professionnelle continue. Dans cette optique, l’AEFTI a été amenée
à réfléchir sur les méthodologies les plus pertinentes, à créer des outils pédagogiques appropriés aux spécificités des publics. L’AEFTI
considère l’alphabétisation comme un enjeu
de lutte contre les inégalités sociales et culturelles, une forme de lutte contre le racisme.
Le Centre Ressources Politique de la Ville
en Essonne dispose d’un réseau associatif
important et d’une excellente connaissance
du département de l’Essonne,notamment des
sites de rénovation urbaine.
Il assure des missions d’information (lettre
mensuelle adressée à 1800 destinataires, service FIL INFO DOC, etc.), de qualification,
d’échanges et de débats (cycles de qualification, rencontres-débats, journées d’information :expertise en ingénierie de formation des
acteurs de la politique de la Ville) et de mise en
réseau et de facilitation des échanges (partenariats, suivi et conseil des projets associatifs).
Le Centre Ressources Politique de la Ville
en Essonne est né d’une volonté commune
du conseil général, de l’État et des réseaux de
professionnels, avec le concours de la Caisse
des dépôts et consignations et du FASILD, de
se doter d’un espace d’échanges et de
confrontation d’expériences et de pratiques,
pour produire une culture professionnelle
commune de la politique de la Ville et du
développement local.
Le centre de ressources s’inscrit dans le
réseau national constitué de 14 centres de
ressources politique de la Ville, animé par la
Délégation Interministérielle à la Ville. C’est
le troisième centre de ressources politique de
la Ville créé en Île-de-France.
Un projet reposant sur la conduite de
deux actions principales
La formalisation de la méthodologie repose
sur la conduite de deux actions principales
menées en étroite collaboration avec les
quatre membres du partenariat qui représentent à la fois les secteurs associatif, institutionnel et scientifique.
Il s’agit tout d’abord de former et de qualifier des acteurs associatifs et de jeunes historiens à la sauvegarde et à l’inventaire des
archives privées, ainsi qu’à la lecture et au
traitement de l’archive.
Par ailleurs, une deuxième action concernant la préparation d’une exposition sur l’histoire culturelle de l’immigration maghrébine
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
52
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
constitue le second champ d’action développé permettant l’analyse de la méthodologie déployée et sa formalisation.
Enfin, des actions de communication, sous
forme de publications, d’organisation de
séminaires et de création d’espaces Internet
contribuent à élargir la réflexion et l’impact
des actions à un public plus large.
La dimension égalité des chances
entre les hommes et les femmes
53
Tous les partenaires se sont engagés pour
que le présent projet prenne en compte la
dimension de l’égalité des chances entre les
hommes et les femmes. Le Centre Ressources
Politique de la Ville en Essonne ainsi que
l’AEFTI mènent des actions spécifiques en
direction de groupes de femmes se trouvant
dans une précarité importante tant économique que sociale. Notre démarche consiste
donc à associer ces groupes de femmes dans
des formes et des modalités appropriées.
En outre, une attention particulière est
portée à l’identification des projets mémoire
concernant plus particulièrement les trajectoires et l’histoire de femmes immigrées. Il
s’agit également d’encourager la prise en
compte de cette histoire dans la conception
et la réalisation de projets mémoire sur l’immigration.
La dimension européenne : le
partenariat transnational
Parallèlement à la formalisation de cette
méthodologie en France,Génériques a mis en
place un partenariat transnational avec le partenariat italien « Pane e Denti » et le partenariat grec « Xenios Dias ».
Au niveau transnational, c’est la recherche
et l’échange de bonnes pratiques avec nos
partenaires italien et grec qui est au cœur des
activités développées.
Trois ateliers thématiques de réflexion ont
été programmés portant sur 3 questions :
■ l’atelier organisé par les Italiens a
concerné les bonnes pratiques italiennes, grecques et françaises en
matière d’employabilité et de gestion de
la diversité dans les entreprises (20 et 21
février 2006) ;
■ le second atelier, organisé par la France,
portera sur le thème des opinions
publiques sur la question de l’immigration (25 et 26 septembre 2006) ;
■ le troisième atelier, qui aura lieu en
décembre 2006, portera sur l’étude des
comportements et des perceptions vis-àvis des immigrés par certains groupes
cibles (personnel des services publics,
agences publiques pour l’emploi, journalistes, etc.) et sur la présentation d’outils
méthodologiques pour une meilleure
gestion des conflits et une lutte plus
active contre les discriminations.
Ces ateliers seront conclus par un séminaire organisé à Bruxelles qui placera ces
questions dans une perspective européenne.
Des rapports sont publiés en ligne à la suite de
chaque rencontre. Une rubrique du site
Internet de notre partenaire italien est consacrée à nos activités transnationales. Les enseignements tirés de l’expérience de nos
partenaires permettront d’enrichir la réflexion
générale de notre partenariat national sur les
questions de mémoire et de place du culturel
dans l’intégration des populations immigrées.
La différence de situations entre les trois
pays au regard de l’immigration parait évidente : alors que la France est un pays d’immigration depuis deux cents ans,recevant des
populations originaires de pays européens et
d’autres continents,l’Italie a longtemps été un
pays d’émigration, vers la France notamment,
et est récemment devenu un pays d’immigration ; en Grèce,le phénomène d’immigration
est relativement nouveau puisqu’il ne date
que du début des années 1990.
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Cependant, plusieurs éléments ont plaidé
pour la mise en place d’un partenariat transnational. Tout d’abord, les trois partenaires
transnationaux placent la lutte contre les discriminations à la base de leurs objectifs nationaux et de leurs activités.
Ensuite, les trois projets tendent aussi à
contribuer au changement des mentalités et
des représentations que la société d’accueil a
des populations immigrées, de manière à faciliter leur intégration sur le marché du travail.
Enfin, la différence entre les projets réside
principalement dans les approches choisies
pour lutter contre les discriminations : dans
le projet italien,l’action développée est basée
sur un partenariat fort et diversifié, sur une
campagne de communication de masse et sur
des sessions de formation ; le projet français
vise à concevoir une méthodologie pour la
création et la réalisation de projets culturels
sur l’histoire et la mémoire des populations
immigrées, comme moyen de faire connaître
la participation des immigrés à l’histoire politique, culturelle, économique et sociale du
pays ; le projet grec a pour objectif de valoriser le rôle positif des immigrés dans l’économie, par la mise en place d’un programme
pilote d’échanges culturels entre immigrés et
grecs, par l’identification des stéréotypes
négatifs relayés par les médias et par la mise
en place d’une campagne de communication
qui sensibilisera à la lutte contre les discriminations.
54
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Bibliographie indicative
Histoire des grands ensembles :
mémoire des habitants
1er décembre 2005, mise à jour en juillet 2006
Les références précédées d’un ● sont consultables à l’espace d’information et de documentation du Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne.
Certains documents sont en cours d’acquisition.
Contacter le FIL INFO DOC au 01 64 97 27 75, ou par e-mail : doccr.essonne@wanadoo.fr
LES DOCUMENTS SONT CLASSÉES PAR THÉMATIQUE, PUIS PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE CROISSANT.
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES
Vivre dans les grands ensembles, René Kaes, Éditions ouvrières, 1963
Propriétaire locataire : les origines du logement social en France, Roger Henri Guerrand, Quintette,
1987
Loger le peuple, Jean-Paul Flamand, La Découverte, 1989
Les premiers banlieusards : aux origines des banlieues de Paris, Alain Faure (dir.), éditions Créaphis,
1991
Les grands ensembles. Histoire de milieux, milieu d'histoires, M. Giraud, L’Harmattan, coll. « Villes et
entreprises », 2000
Ensembles moyens et grands, D. J. Tajan, Le Visiteur, 2001, pp. 20-35
Utopie et désordres urbains : essai sur les grands ensembles d’habitation, Pierre Peillon, éditions de
l’Aube, coll. « Société et territoire », juin 2001
● Le grand ensemble, histoire et devenir, Urbanisme, n° 322, janv.-fév. 2002, pp. 35-80
● Les grands ensembles entre histoire et mémoire, Délégation interministérielle à la Ville, juin 2002, 52 p
Consultable en ligne et téléchargeable : http://i.ville.gouv:divbib/doc.GrdsEnsembles.pdf
Faire l'histoire des grands ensembles : bibliographie 1950-1980, Frédéric Dufaux, Annie Fourcaut,
Rémy Skoutelsky, ENS éditions, Sociétés, espaces, temps, 2003
Les grands ensembles, une histoire qui continue, F. Tomas, J.-N. Noël, M. Bonilla, Presses de l’université de Saint-Étienne, 2003
La mémoire des villes nouvelles, Revue française de la société d’ethnologie, n° 1, 2003
La mémoire politique de Villeneuve d’Ascq, Thibault Tellier, Revue française de la société d’ethnologie,
n° 1, 2003
● De l’emblème au problème. Histoire des grands ensembles dans une ville communiste, S. Tissot,
Annales de la recherche urbaine, n° 93, mars 2003, pp. 122-129
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
55
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Grands ensembles : pourquoi les démolir ?, B. Vayssière, Études foncières, 5 juin 2003, pp 10-15
● Grands ensembles et classes moyennes : aux sources d’un malentendu ?, Pierre PEILLON,
Urbanisme, n° 333, nov.-déc 2003
● Le monde des grands ensembles, F. Dufaux, A. Fourcaut, Créaphis, 2004
● Faut-il détruire les grands ensembles ? De l’univoque à la polyphonie..., F. Moiroux, D’A, Architectures,
1er novembre 2004, pp 19-33
● Des ensembles assez grands : mémoire et projets en Essonne, Cahiers de la Maison de Banlieue et
de l’Architecture, n°11, mai 2005
Habitats en devenir : la rénovation urbaine sous l’objectif des professionnels et des habitants, ANRU et
ESH, La Documentation française, octobre 2005
Régénérer les grands ensembles, Frédérique de Gravelaine (coord.) et Ariella Masboungi (dir.),
éditions La Villette, coll. « Projet urbain », 2006
L’art d’habiter un grand ensemble HLM, Denis La Mache, éditions l’Harmattan, coll. « Logiques
sociales », mars 2006
HISTOIRE ET MÉMOIRE : QUESTIONS DE MÉTHODE
56
L’enquête et ses méthodes : l’entretien, A. Blanchet et A. Gottman, Nathan université, coll.
« sociologie 128 », 1992
La misère du monde, Pierre Bourdieu (dir.), éditions du Seuil, 1993
L’entretien compréhensif, Jean-Claude Kauffman, Nathan université, coll. « sociologie 128 », 1996
Le passé au présent. Tradition, mémoire et histoire dans les sciences sociales, Bertrand Müller, Les
Annuelles, n° 8, 1997, pp. 173-190
Les techniques d’enquête : méthode et exercices corrigés, Nicole Bertier, Edition Armand Colin, coll.
« Cursus », 1998
Les historiens et le travail de mémoire, collectif, Esprit, août 2000
● Bilan de l’action recueil de la mémoire, Turbulence, en collab. avec AGECIF, AFPA Nord-Pas-deCalais, novembre 2001, 50 p.
Consultable en ligne et téléchargeable :
http://www.culture-proximite.org/4medias/basedoc/pdf/etudes/memoireenpdc.pdf
Les contrebandiers de la mémoire, Jacques Hassoun, La Découverte, janvier 2002
● Rencontre entre professionnels de la mémoire, Opale, Opale, novembre 2002, 13 p
Consultable en ligne et téléchargeable :
http://www.culture-proximite.org/4medias/basedoc/pdf/etudes/memoire.pdf
Guide de l’enquête de terrain, Stéphane Beaud et Florence Weber, La Découverte, 2003
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
La rupture patrimoniale, Michel Rautenberg, À la croisée, 2003
Répertoire analytique des actions de terrain travaillant l'histoire et/ou la mémoire de populations et/ou de
territoires, J.-B. Debost, Association l'Entre-deux, mars 2003
Mémoires partagées, mémoires vivantes, D. Bachelart, C. De Linares, A. Delarge, Pour, n° 181,
mars 2004, pp. 51-176
Histoire et mémoire : un couple antinomique ?, Enzo Traverso, Le passé, mode d’emploi, Édition la
Fabrique,2005
L’histoire entre mémoire et épistémologie, Bertrand Müller (et alii), Payot, 2005
Mémoire des villes et des habitants : finalités, usages et conditions des démarches, collectif, Pôle de
Ressources Ville et Développement Social du Val d’Oise, coll. « La soirée du pôle », 2006
HISTOIRE ET MÉMOIRE DE L’IMMIGRATION
Presse et mémoire : France des étrangers, France des libertés, Collectif, Mémoire-Génériques-éditions
ouvrières, 1990
Mémoire et intégration, Jacques BAROU (dir.), éditions Syros, 1993
Un siècle d’immigration en France (3 volumes), David Assouline et Medhi Lallaoui, éditions Au nom de
la mémoire/Syros, 1996-1997
Histoire coloniale et immigration, une invention de l’étranger, Eric Savarèse, Séguier, 2000
L’héritage colonial : un trou de mémoire, collectif, Hommes & Migrations, n°1228, novembre-décembre
2000
Histoire de l’immigration, Marie-Claude Blanc-Chaléard, La Découverte, 2001
● Mémoires familiales et immigrations, Collectif, Informations sociales, n° 89, 2001
● Vies de familles, Edwige Rude-Antoine (coord. par), Hommes & Migrations, n°1232, juillet-août
2001, pp. 4-67
● La construction de l’identité chez les jeunes d’origine étrangère, Collectif, L’école des parents et des
éducateurs, hors-série n°2, septembre 2001
De l’immigration à la citoyenneté, Itinéraire d’une association maghrébine en France : l’ATMF, 1960 -2003,
Zakya DAOUD, Editions Mémoire de la Méditerranée, 2002
Regards croisés, l'immigration dans le Nord Pas de Calais, Documents d’ethnologie régionale du NordPas-de-Calais, n° 12, musée régional d’Ethnologie, 2002
Deux siècles d’immigration en France, Philippe Dewitte, la Documentation française, coll. « Le point sur
l’intégration et la citoyenneté », 2003
● Mémoire de l’immigration, Collectif, La lettre du FASILD, n° 60, décembre 2003
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
57
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Les immigrés et la France : XIXe-XXe siècles, Marie-Claude Blanc-Chaléard, Documents photographiques, n° 8035, 4e trimestre 2003
Gens d’ici, venus d’ailleurs : la France de l’immigration, 1900 à nos jours, Gérard Noiriel, éditions du
Chêne, 2004
Histoire des Français venus d’ailleurs : de 1850 à nos jours, Vincent Viet, Ed. Perrin, Coll. « Tempus »,
2004
● Vers un lieu de mémoire de l’immigration, Philippe Dewitte, Gérard Noiriel, Philippe Bernard et
al., Hommes & Migrations, n° 1232, janvier-février 2004
● Familles : lieux de mémoire et d’avenir, collectif, L’École des parents, hors-série n° 1, mars 2004
● Musée et histoire de l’immigration : un enjeu pour toutes les nations, actes du colloque international
des 9 et 10 décembre 2004 à la Bibliothèque nationale de France
Souvenirs de familles immigrées, David Lepoutre, Isabelle Cannoodt, éditions Odile Jacob, 2005
La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial., Pascal Blanchard, Nicolas
Balancel et Sandrine Lemaire (dir.), La Découverte, septembre 2005
MÉMOIRE DES HABITANTS : QUELQUES PROJETS MÉMOIRE
58
Les Carnougues, mémoire vive. Singulière banlieue, M. Grandjonc, Edisud, 1996
Visage de La Plaine : mémoire photographique, A. Rouker, Filigranes éditions, 1998
La Courneuve, rue Renoir... avant démolition, A. Lejarre, O. Pasquiers, F. Thiéry, Le Bar Floréal Édition, 2000
● Laval : Renouer avec la mémoire pour envisager le futur, J. Couvreur, Laval, L’action culturelle dans
la ville-Culture & Proximité, mars 2000, 6 p
Consultable en ligne et téléchargeable : http://i.ville.gouv.fr/divbib/doc/Lavalopale.pdf
Fleurs de béton, A. Vincenot, M. Tribalat,, Editions Romillat, 2001
● Les carrefours de la mémoire dans la ville habitée. Travail d'anamnèse, commémoration, remémoration., A. Boubeker, ministère de la Culture, 2002, 110 p.
Consultable en ligne et téléchargeable :
http://passeursdeculture.injep.fr/IMG/pdf/rapport_boubeker_.pdf
● Dans les quartiers, un vrai travail de mémoire, M. Desjardins, Délégation interministérielle à la ville,
juillet 2002
Consultable en ligne et téléchargeable : http://www.ville.gouv.fr/infos/dossiers/memoire.html
● À la croisée des chemins : trajets d’écoute. Pavillonnaires et grands ensembles à Athis-Mons, avril-juillet
2002, S. Taboury, F. Lozes et K. Gougerot, Maison de Banlieue et de l’Architecture, Association As de
Pic, septembre 2002, vidéo 55 mn
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
● Mémoire de vies, mémoire de ville, Commune de Garges-lès-Gonesse, Pôle ressources du Val
d’Oise, Pôle de Ressources Départemental Ville et Développement social, Résonances, n° 40, novembre
2002
Consultable en ligne et téléchargeable : http://www.poleressources95.org/article.php3?id_article=114
Récits-pro-cités, E. Darley, J.-C. Martinez, les Imaginayres, 2003
C'est mon quartier, collectif, Zutique productions, juin 2003, DVD 43 mn
● Billardon : histoire d'un grand ensemble (1953-2003), S. Taboury, K. Gougerot, Créaphis, 2004
● Laisse ton empreinte, collectif, association Laisse ton empreinte, 2004, 80 p, + CD
● Villes et mémoires : les archives de la politique de la ville. Dossier participant, Délégation interministérielle à la ville, Direction des archives de France, juin 2004, 27 p
Consultable en ligne et téléchargeable :
http ://i.ville.gouv.fr/divbib/doc/dossierparticipant170604.pdf
Douce banlieue, Gérard Mordillat, Frédérique Jacquet, Éditions de l’Atelier, 2005
Image de ma ville, Médiathèque des Trois Mondes, 2005, DVD, 106 mn
Je de mémoire, Médiathèque des Trois Mondes, 2005, DVD
Vivre aux minguettes : des habitants parlent et agissent, Le groupe du Mardi, éditions Mario Mella,
[s.d.]
SITES INTERNET À CONSULTER
ASSOCIATION ARALIS
http://www.aralis.org/
CAUE DE L’ESSONNE
http://www.caue91.asso.fr/
CENTRE D’HISTOIRE SOCIALE : FAIRE L'HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES
Bibliographie localisée des travaux publiés et inédits sur les grands ensembles français des années 1950
au début des années 1980. Consultable sous forme de base de données.
http://histoire-sociale.univ-paris1.fr/Intro.htm
CENTRE DE RESSOURCES POLITIQUE DE LA VILLE EN ESSONNE
http://ressourcespolville.maisondebanlieue.asso.fr/
CITE NATIONALE DE L’HISTOIRE DE L’IMMIGRATION
Créée le 1er janvier 2005
Siège social : Palais de la Porte Dorée, 293 avenue Daumesnil – 75012 Paris
http://www.histoire-immigration.fr
DIV (Délégation Interministérielle à la Ville)
http://www.ville.gouv.fr
Voir en particulier les deux dossiers ville « Histoire et mémoire de la politique de la ville : la DIV se mobilise », réalisé en mars 2005 et « Dans les quartiers, un vrai travail sur la mémoire », réalisé en juillet 2002.
La base de données i.ville du Centre de Ressources de la DIV
http://i.ville.gouv.fr/
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HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
L'EVOLUTION DES GRANDS ENSEMBLES PARISIENS : LE POINT DE VUE DES DOCUMENTAIRES
TELEVISES par Jeanne Hamel Levasseur
http://www.forumdesimages.net/fr/alacarte/htm/ETUDE/GRANDS_ENSEMBLES/content.htm
GENERIQUES
Organisme de recherches et de création culturelle, spécialisé dans l'histoire et la préservation des
archives de l'immigration
http://www.generiques.org/
MAISON DE BANLIEUE ET DE L’ARCHITECTURE
http://maisondebanlieue.asso.fr/
MAIRIE DE GRIGNY : LA GRANDE BORNE A 30 ANS « MA VILLE MON QUARTIER ET MOI ? »
Contexte national 1960-1980 : les origines des grands ensembles.
http://www.grigny91.fr/histoire/gborne.htm
60
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Des ensembles assez grands :
mémoire et projets en Essonne
Cahiers n°11 de Maison de Banlieue et de l’Architecture
es quartiers de logements collectifs (ces ensembles plus
ou moins grands composés d'immeubles, en longueur
ou en hauteur, en location ou en copropriété) ont fabriqué,
à des époques différentes et récentes,nos villes de banlieue,
à côté des noyaux villageois anciens et des lotissements
pavillonnaires.
Tous ces morceaux de ville sont des morceaux habités –
que l'on soit de passage ou installé depuis des décennies –
dont l'histoire est à peine esquissée. En travaillant à plusieurs – Centre de Ressources Politique de la Ville en
Essonne, Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et
d'Environnement de l'Essonne, CINEAM, Maison de Banlieue et de l'Architecture, quelques particuliers ou structures – nous avions conscience que toute jeune histoire est complexe.Nous
voulions nuancer les points de vue – historique, social ou urbanistique – pour essayer modestement de rendre compte de cette complexité. Par cette série d'articles, nous espérons mieux
faire comprendre l'implantation en Essonne de ces grands ensembles, la nouvelle forme
urbaine, la diversité des réalisations (Athis-Mons, Étampes, Massy, Les Ulis, etc.), quelques unes
des mesures apportées aux problèmes rencontrés.
L
RÉALISATION : Maison de Banlieue et de l'Architecture, Centre de Ressources Politique de la Ville
en Essonne, Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et d'Environnement de l'Essonne, CINEAM.
CONCEPTION GRAPHIQUE : Edire
Date de parution : mai 2005 •ISBN : 2-9521356-1-4
BON DE COMMANDE A RETOURNER
Nom - Prénom : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Code - Ville : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Organisme : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tél.-Fax : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Prix de la publication :
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Chèque à joindre à l’Ordre de Maison de Banlieue et de l’Architecture
A retourner à :
Maison de Banlieue et de l’Architecture
41, rue Geneviève Anthonioz-de Gaulle (ex. rue R. Schuman)
91200 Athis-Mons
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
61
HISTOIRE DES GRANDS ENSEMBLES, MÉMOIRE DES HABITANTS
Des ensembles assez grands :
mémoire et projets en Essonne
Exposition itinérante
N
62
ous ne saurons sans doute
pas quelle est la plus haute
tour, la plus longue des barres, la
plus sensible des cités,le plus fragile
des immeubles, la plus ancienne
résidence, le plus vert des quartiers… en sortant de cette exposition et de ce temps fort d'animation
sur le thème des « Ensembles assez
Grands en Essonne. »
Vous aurez peut-être un autre regard, une autre
appréciation sur ces différents programmes de logements collectifs qui ont, depuis la Seconde Guerre
mondiale, après les hectares de développement des
quartiers pavillonnaires, colonisé notre sol essonnien.
Ce sont des installations qui ont joué en fonction d'opportunités foncières, décidées avec ou sans l'aval des
communes concernées ou en bonne liaison avec les
quartiers et le réseau ferré existants.
Quel boum démographique, économique, urbanistique fut la période des Trente Glorieuses pour ce morceau de territoire de la Seine-et-Oise qui va devenir
l'Essonne en 1964 ! La première révolution fut de trouver enfin un toit digne de ce nom après les meublés
insalubres de la capitale, les logements vétustes de la
province ou de la campagne, les bidonvilles de la
proche couronne ! Il a fallu construire vite, et pas toujours bien, pour que tous ces immigrés de l'intérieur
comme de l'extérieur, montant à la capitale, puissent
louer ou acheter leur appartement… en banlieue. Les
autres révolutions sociales : un travail
presque assuré mais souvent loin de
l'immeuble, des biens d'équipements
électroménagers dans les premières
grandes surfaces, le développement
de l'automobile, une nouvelle forme
de ville aussi… fonctionnelle, des
quartiers entiers qui, jusqu'à la ville
nouvelle d'Évry, vont littéralement
sortir de terre.Combien de nouveaux
habitants vont donc, à un moment ou un autre, passer
par ces ensembles assez grands qui ne sont pas, en
Essonne, les plus grands de la région Île-de-France ?
Certains bâtiments ont maintenant une cinquantaine
d'années et vieillissent bien. D'autres, parfois les plus
récents, se sont dégradés. Nos conditions économiques et de vie ont changé. Certains bâtiments sont
rénovés et d'autres, qu'il serait plus coûteux de réhabiliter, seront « cassés ».
Nos quatre associations, travaillant chacune à leur
manière sur la question de la ville et des « patrimoines »
(bâtis, culturels, filmés, etc.), se sont regroupées pour
interpréter un morceau de notre histoire contemporaine et s'interrogent pour mieux aborder l'avenir.
CONCEPTION-RÉALISATION : Maison de Banlieue
et de l'Architecture, Centre de Ressources Politique
de la Ville en Essonne, Conseil d'Architecture, d'Urbanisme
et d'Environnement de l'Essonne, CINEAM.
11 panneaux (90X190cm)
Je souhaite recevoir une convention de prêt pour cette exposition
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Maison de Banlieue et de l’Architecture au 01 69 38 07 85 ou par mail maisondebanlieue@free.fr
Actes de la journée organisée par le Centre de Ressources
Politique de la Ville en Essonne, le 1er décembre 2005
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