La Poésie française pour les Nuls

La Poésie française pour les Nuls
La Poésie française pour les Nuls
«Pour les Nuls» est une marque déposée de Wiley Publishing, Inc.
«For Dummies» est une marque déposée de Wiley Publishing, Inc.
© Éditions First-Gründ, Paris, 2010. Publié en accord avec Wiley Publishing, Inc.
60, rue Mazarine
75006 Paris - France
Tél. 01 45 49 60 00
Fax 01 45 49 60 01
Courriel : firstinfo@efirst.com
Internet : www.pourlesnuls.fr
ISBN : 978-2-7540-1700-8
Dépôt légal : 4e trimestre 2010
ISBN numérique : 9782754025591
Correction : Muriel Mékiés
Mise en page : Reskato
Couverture : KN Conception
Dessins de Partie : Marc Chalvin
Cette oeuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute
reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette oeuvre est
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propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété
intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
À propos de l’auteur
Romancier, nouvelliste, auteur à succès d’essais et d’ouvrages pédagogiques, Jean-Joseph
Julaud a enseigné la littérature et l’histoire durant de nombreuses années avant de se
consacrer à l’écriture. Il est également l’auteur de L’Histoire de France pour les Nuls, de
La Littérature française pour les Nuls, de L’Histoire de France juniors pour les Nuls et de
la Petite Anthologie de la Poésie française.
Remerciements
À tous ceux qui depuis dix ans
Donnent des ailes à mes livres,
À ceux du passé, du présent
Sans lesquels First ne pourrait vivre,
Au PDG Vincent Barbare,
Aux éditeurs et éditrices
Qui lisent, corrigent, préparent,
Aux créateurs et créatrices
De maquettes ou de dessins,
À ceux et celles qui envoient
Aux journaux proches ou lointains
Des épreuves pour que la voie
Du succès devienne autoroute,
Merci! Du fond du cœur, merci!
Merci à tous, merci à toutes,
À celles et ceux que voici :
Merci Karine et Marie-Anne,
Isabelle et puis Caroline,
Merci Benjamin, Laury-Anne,
Mille mercis pour toi, Claudine…
Pierre-Olivier, Sophie, Jean-Pierre…
Serge, merci pour la confiance
Que vous m’accordâtes pour faire
En six mois l’Histoire de France.
Merci Sarah, merci Charlène,
Louisa, Xavier, Marie-Denise,
David. L’édition sans peine
Est chaque jour votre entreprise.
Merci Pierre, merci Damien,
Antoine, Laure, Emmanuelle,
Chantal, Marie-Aimée, Bizien,
Et j’en oublie… Que ceux et celles
Que je ne nomme et qui sont là,
Dans le parage de mes livres,
Sachent que mon merci s’en va
Où qu’ils aient décidé de vivre.
À mes lectrices, mes lecteurs,
Aux libraires qui me soutiennent,
Merci, merci, du fond du cœur.
Maintenant, poésie, en scène!
La Poésie française pour les Nuls
Sommaire
Page de titre
Page de Copyright
À propos de l’auteur
Remerciements
Introduction
Comment ce livre est organisé
Première partie: Le Moyen Âge: la fleur des chants
Deuxième partie: Le XVIe siècle: la poésie au pouvoir!
Troisième partie: Le XVIIe siècle: Baroque? Classique?
Quatrième partie: Le XVIIIe siècle: la poésie en marge
Cinquième partie: Le XIXe siècle: le poème en «je»
Sixième partie: Le XXe siècle: les inventeurs du trésor
Septième partie: XXIe siècle: horizon 2100
Huitième partie: La partie des Dix
Les icônes utilisées dans ce livre
Première partie - Le Moyen Âge : la fleur des chants
Chapitre 1 - Les voix du seigneur
Des jongleurs pas très clercs…
Littérature nomade et sédentaire
Scènes et mécènes
Une langue nourrie aux saints
Vole, belle Eulalie!
Tombe, pauvre Léger
Souffre, triste Alexis…
Chapitre 2 - Faites l’amour, pas la guerre
Fol amour et fin’amor des troubadours
Guillaume IX, el desdichado...
Le désir sans désordres
Ventadour à la cour d’Aliénor
Belles et pastourelles…
Pastourelle et mal mariée
La chanson d’aube
Chanson d’aube en langue d’oïl
La chanson de toile
La reverdie
Ceux qui prennent congé
Jean Bodel entre en maladrerie
Adam de la Halle parmi les ignorants…
Les trouvères : le cœur en bandoulière
Chrétien de Troyes : chevaliers de la Table ronde…
Thibault de Champagne, prince et poète
Colin Muset, l’amuseur
Rutebeuf : Que sont mes amis devenus…
Musique et poésie
Guillaume du village de Machaut
Eustache Deschamps en ballade
Voix libres
Christine de Pisan, femme majeure
Charles d’Orléans, prince en exil
François Villon, le bon garçon…
Les grands rhétoriqueurs
Chapitre 3 - Faites la guerre, pas l’amour
Le langage des gestes
La lutte contre les forces du mal
Chansons de geste en cycles
Les chansons à succès
Roland de Roncevaux
Huon de Bordeaux occit Charlot !
Les Quatre Fils Aymon et leur cheval magique
Moyen Âge : tableau récapitulatif
Deuxième partie - Le XVIe siècle : la poésie au pouvoir !
Chapitre 4 - Formes et Réforme
Clément Marot, l’ado…
« Espèce de sagouin ! »
Tel père, tel fils : Jean et Clément
Le poète en cavale…
Marot chez Calvin
La part de Lyon
Délie de Scève…
Les élégies de Pernette
Désir de Labé
Envie de baisers
Chapitre 5 - La Pléiade : le club des sept
Là-haut sur la montagne…
Dinemandi, l’érudit
Coquet Coqueret…
Heureux qui, comme Joachim…
Du Bellay enrage…
Du Bellay s’engage
Ronsard, poète souverain
Au nom du père
Au nom du fils
Au nom de Cassandre Salviati
La Franciade
Brigadistes en deuxième ligne
Le gentil Belleau
Baïf le guignon
Jodelle se brise les ailes
Peletier du Mans, fort en maths
Chapitre 6 - L’effervescence baroque
Les plumes légères
Philippe Desportes bien en cour
Papillon de Lasphrise, le coquin
Les mines sombres
Sponde : des sonnets de la mort…
Chassignet, le désespoir tranquille
Ferveurs des réformés
Du Bartas illumine l’Europe
Agrippa : Le Bouc du désert
XVIe siècle : tableau récapitulatif
Troisième partie - Le XVIIe : Baroque ? Classique ?
Chapitre 7 - Le léonin et les libertins
Enfin, Malherbe vain ?...
Le poète et le roi
À la cour d’Henri IV
Économies et intérêts
Maître et thuriféraires
François Maynard : d’excellents résultats
Honorat de Racan, la voix de son maître
Pauvre Théophile de Viau !
Minuscule ergastule…
Théophile, grand poète de la France
Baroques et sybarites
Régnier contre Malherbe
L’amusant Saint-Amant
Tristan L’Hermite bretteur et littérateur
Un temps précieux
La chambre bleue et ses délices
En Voiture !
Scarron prince du burlesque
Chapitre 8 - Dans les rayons du Roi-Soleil
L’affable La Fontaine
De Chaury à Paris
Les bons contes…
Les fables pour Monseigneur le Dauphin
Styles et stylets de Boileau
Mutilé à vie
Nicolas le médisant
Du Lutrin aux Épîtres
Chapitre 9 - La poésie en scène
La lyre de Corneille
Le débarquement en Normandie
Rodrigue en stances
Des vers presque immortels que vous connaissez presque :
Camille en colère
Polyeucte en prière
Le doux Racine
Bérénice, Phèdre…
Un compositeur
XVIIe siècle : tableau récapitulatif
Quatrième partie - Le XVIIIe siècle : la poésie en marge !
Chapitre 10 - Des maîtres de modeste étoffe
Rousseau, Jean-Baptiste, le ronchon
Mauvais caractère !
La magie de Circé
Antoine Houdar de la Motte, le moderne
Plume au clair dans la mêlée
La rime n’est point la poésie
Voltaire poète ?
Un peu de douceur
Le philosophe et le désastre
La lyre en mineurs
Jacques Delille, fruit de la passion
Nicolas-Germain Léonard : « Un seul être me manque »…
Nicolas-Florent Gilbert : satires en tous sens
Évariste de Parny, le Madécasse imaginaire
Chapitre 11 - Adélaïde et les frères Chénier
André Chénier, le sacrifié
Grecs et Latins pour modèles
Au pied de l’échafaud…
Adélaïde Dufrénoy l’élégiaque
L’enfant de Nantes
Un best-seller
Marie-Joseph Chénier, l’engagé
Pilier de la Révolution
Le Caïn d’Abel
Égalité et liberté
Tableau récapitulatif : XVIIIe siècle
Cinquième partie - Le XIXe siècle : le poème en « je »
Chapitre 12 - Les as de cœur du romantisme
Lamartine et son Lac
Des vers en vogue sur les « Ô »…
Les sources du Lac
Voici le banc rustique…
Ruiné et pensionné
La gloire en un sonnet
Le secret de Félix Arvers
Jules de Rességuier, l’économe…
Vigny et son loup
Bienvenue à l’Élysée !
Privé de guerre !
La passion Dorval
Les malheurs d’Alfred
Musset et sa Muse
Beau, spirituel, mélancolique…
Le pilote George
Les quatre Nuits
Je suis venu trop tard…
Femmes romantiques
Marceline, femme de génie
Desbordes-Valmore et le malheur
Louise Ackermann, Victorine Choquet…
Gérard de Nerval, l’inconsolé
Les temps lucides
Poésie à la folie
Pétrus Borel le frénétique
La nique au Grand Cénacle
Pauvre bougre ! Jules Janin
Chapitre 13 - Hugo fait boum boum…
Les enfances de Victor
Besançon, Madrid, Paris
Chateaubriand ou rien
Les audaces du mètre
20 ans : Tout n’est qu’odes et beauté…
27 ans : Allons à l’Orient !
Hernani en bataille
Le cœur du Maître
30 ans : Les Feuilles d’automne
La passion Juliette
33 ans : Les Chants du crépuscule
35 ans : Les Voix intérieures
38 ans : Les Rayons et les ombres
La douleur sans nom
41 ans : la tragédie de Villequier
Hugo à l’Assemblée
Les tribulations d’Hugo dans les îles
La Légende des siècles, 1859
La sérénité de l’aïeul
Le triomphal retour
Le corbillard des pauvres
Chapitre 14 - Impeccables Parnassiens
Cahier des charges : contre les gnangnans
Les romantiques en ligne de mire
L’art pour l’art
Théophile Gautier et sa bande
Gautier le myope
Leconte de l’île Bourbon
François Coppée et ses plumes
Heredia : Comme un vol de gerfauts
Banville des heures heureuses
Sully Prudhomme : N’y touchez pas…
Aloysius Bertrand et le poème en prose
Chapitre 15 - Éclatants symbolistes
Baudelaire, prince des nuées
Le révolté en marche
De Paris à Port-Louis
Cent romans, au moins…
Les Fleurs du mal, de Babou
Les Petits poèmes en prose
Un Namur fatal
Verlaine, pauvre Lélian…
Avant Arthur
La planète des mélancoliques
Les maléfices de la fée verte
Avec Arthur
Dernier acte à deux balles
Après Arthur
Arthur Rimbaud, le fugitif
Fuir Charleville
La folle aventure
L’exil au Harar
Les poètes maudits
Entre l’énigme et le tapage
Lautréamont à la mèche rebelle
Le cœur Cros
Mallarmé sur le vide papier
Triste en corps bière
Laforgue, le météore
Palettes et penchants lyriques
Léon Dierx de l’île Bourbon
Bulle de Catulle
L’école romane de Moréas
La biche de Maurice Rollinat
Tableau récapitulatif : XIXe siècle
Sixième partie - Le XXe siècle : les inventeurs du trésor
Chapitre 16 - Vive la liberté !
L’échappée belle
Le point mort d’Apollinaire
Point de points…
Cendrars, le bourlingueur
Cendrars en œuvres
Fargue, le piéton de Paris
Max Jacob, jongleur d’images
Les fervents
Péguy, ses Mystères, sa Tapisserie…
Henri de Régnier, nostalgie…
Saint-Pol Roux en son manoir
Francis Jammes en paradis
Versets de Claudel
Des lyrismes exigeants
Charmes de Valéry
Reverdy chez les bénédictins
Segalen en stèles
Médecin de marine
Chapitre 17 - Le surréalisme, beauté convulsive…
Détruire les tiroirs du cerveau
À Tristan, Dada…
Les moustaches de La Joconde
Une chanson de guetteur
Caractère de Breton
Passions d’Éluard
Le royaume d’Aragon
Le prophète Desnos
Chapitre 18 - Bouquet de styles
Les accordeurs de rêves
Anna de Noailles et son Cœur innombrable
Supervielle, l’homme de la pampa
La Tour du Pin en Quête de joie
Pierre Jean Jouve, un pluriel singulier
Il était une foi : Marie Noël
Partitions en grand arroi
Henri Michaux l’explorateur
Comprendre Saint-John Perse
René Char, capitaine Alexandre…
Poèmes en vacances
Ponge et la leçon des choses
Le bonheur est dans le Prévert
Trop fort, Paul Fort
Prévert fait le Jacques
Queneau et l’OuLiPo
Chapitre 19 - Les tons modernes
Des lyrismes pluriels
Témoignage de Bonnefoy
Les quatorze pieds de Jacques Réda
Roy, Bosquet, Thomas
André du Bouchet
Philippe Jaccottet
Jean-Claude Renard
Andrée Chédid
Des quêtes singulières
Paul-Jean Toulet
Pierre Albert-Birot
Paul Morand
Philippe Soupault
Benjamin Fondane
Benjamin Péret
Jean Follain
Jean Tardieu
Paul Valet
Maurice Fombeure
André Frénaud
Guillevic
Edmond Jabès
Aimé Césaire
Luc Bérimont
Alain Borne
Paul Celan
René Guy Cadou
Georges Perros
Charles Le Quintrec
Serge Wellens
Xavier Grall
Bernard Noël
Bernard Delvaille
Roger Kowalski
Claude Esteban
André Laude
Philippe Truchon
Chapitre 20 - Les poètes ont-ils disparu?
Claude Vigée
Petite musique d’automne
Lorand Gaspar
La Lutte fait soir
Jacques Charpentreau
La Fuyante
Michel Deguy
Jude Stéfan
Court paradis
Jacques Roubaud
Marie-Claire Bancquart
Partition
Henri Meschonnic
Maintenant
Paul-Louis Rossi
Musée
Lionel Ray
Syllabes de sable…
Gérard Le Gouic
Dévoilez-moi…
Franck Venaille
Jean Orizet
Dominique Fourcade
Jean-Claude Pirotte
James Sacré
Daniel Biga
Né nu
Jean-Luc Steinmetz
Jacques Ancet
Tristan Cabral
Christian Prigent
André Velter
Guy Goffette
Esther Tellermann
Roland Halbert
Est-ce vrai…
Patrice Delbourg
Jean-Louis Giovannoni
Traité de la toile cirée (extrait)
Bernard Bretonnière
Jean-François Dubois
Benoît Conort
Jean-Michel Maulpoix
Yvon Le Men
Yves Di Manno
Yves Leclair
Ennui mécanique
Dominique Sampiero
Antoine Emaz
Bernard Ripoche
Il est agréable au ciel…
Pascal Boulanger
Ariane Dreyfus
Charles Dantzig
Les accidents du dimanche
Philippe Beck
Jean-Pascal Dubost
L’Ardoise
Valérie Rouzeau
Albane Gellé
Un bruit de verre en elle
Magali Thuillier
Nolwenn Euzen
Note sur l’encadrement mental du portrait étranger
Septième partie - Le XXIe siècle : horizon 2100
Chapitre 21 - Lyres à hautes voix
Ceux qui prennent la prose
Caroline Dubois
Jérôme Mauche
En vers et contre tout
Christophe Lamiot Enos
Jean-Jacques Viton
Les arpenteurs de pages
Les cut-up
Les minimalistes
Les éclaireurs
Chapitre 22 - La came de l’âme : le slam
Poésie en scène
Enfant de Chicago
Déjà, au Moyen Âge…
Figures de proue
Pilote le Hot au gouvernail
Grand Corps Malade à guichets fermés
Huitième partie - La partie des Dix
Chapitre 23 - Dix récitations d’école
« Oui ? La suite ?... »
1 - Le paresseux
2 - Et la mer et l’amour…
3 - Le Cid
4 - Le Laboureur et ses Enfants
5 - Soleils couchants
6 - L’homme et la mer
7 - Tristesse
8 - Le ciel est par-dessus le toit
9 - Le buffet
10 - La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf
Chapitre 24 - Dix vers titres
1 - Amants, heureux amants
Valéry Larbaud, 1921 - Jean de La Fontaine
2 - Autant en emporte le vent
Margaret Mitchell, 1936 - François Villon
3 - Bonjour tristesse
Françoise Sagan, 1954 - Paul Éluard
4 - Dans un mois, dans un an
Françoise Sagan, 1957 - Jean Racine
5 - Les Chênes qu’on abat
André Malraux, 1971 - Victor Hugo
6 - Prends garde à la douceur des choses
Raphaëlle Billetdoux, 1976 - Paul-Jean Toulet
7 - Méchamment les oiseaux
Suzanne Prou, 1971 - Stéphane Mallarmé
8 - Les oiseaux se cachent pour mourir
Colleen McCullough, 1977 - François Coppée
9 - Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre
Flora Groult, 1979 - Paul Verlaine
10 - Patience dans l’azur
Hubert Reeves, 1981 - Paul Valéry
Chapitre 25 - Les dix commandements pour écrire un poème
Mettez-vous en règles
1 - Premier commandement : choisissez votre genre
2 - Vous avez dit classique, choisissez votre forme
3 - Apprenez à compter les syllabes d’un vers
4 - Identifiez le vers
5 - Maîtrisez les rimes
6 - Appliquez la loi d’alternance
7 - Identifiez les strophes
8 - Jouez avec les sons
9 - Osez l’enjambement…
10 - Soyez libre
Chapitre 26 - Dix haïkus
Léguer votre nom
Trois lignes, pas plus
Une vie ne suffit pas…
Une virgule de beauté
Côté technique…
Chapitre 27 - Dix poètes francophones
1 - Amina Saïd, Tunisie
2 - Thanh-Vân Ton-That, Viêt-Nam
3 - Claude Beausoleil, Québec
4 - Hamid Tibouchi, Algérie
5 - Abdellatif Laâbi, Maroc
6 - Jean-Claude Awono, Cameroun
7 - Léopold Sédar Senghor, Sénégal
8 - René Depestre, Haïti
9 - Jean-Joseph Rabearivelo, Madagascar
10 - Georges Schéhadé, Liban
Salah Stétié, Liban
Vénus Khoury Ghata, Liban
Neuvième Partie - Index
Introduction
Ils arrivent, ils sont là! De tous les horizons, ils sont venus. Colin, Colin Muset, vous aviez
disparu, vous, l’enchanteur à la vielle, les seigneurs divertis vous ont-ils enfin payé vos
gages ? François Villon, vous êtes de retour! Entrez, François, vous n’avez pas vieilli, vous
avez toujours trente-trois ans, on ne nous a pas menti, et votre Testament, le voici, intact,
François : «Hé! Dieu, si j’eusse estudié au temps de ma jeunesse folle et à bonnes mœurs
dédié, j’eusse maison et couche molle, mais quoi? je fuyois l’escolle… »
Ô bonheur, il est venu aussi, celui qui vous édita, vous sauva de l’oubli : Clément Marot :
« Dedans Paris, ville jolie…» Oui, c’est bien lui, on dirait qu’il sifflote toujours quelque
trouvaille. Ah! Que les poètes ne sont-ils tous comme Marot, joyeux, malins et drôles, à
donner le tournis.
Regardez, la fête continue… Voici Pierre de Ronsard, et Du Bellay, environnés de leurs
petits sonnets qui papotent entre eux dans les mémoires vagabondes : « Heureux qui comme
Ulysse...» dit l’un; et l’autre de répondre : « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la
chandelle...» Agrippa, passez, Agrippa d’Aubigné, les cent pendus de Blois ont été bien
vengés.
Alors, Malherbe, on désherbe la langue? Toujours penché sur le bon grain et sur l’ivraie,
vous nous avez pourtant écrit de belles choses : «Et rose, elle a vécu ce que vivent les
roses...» Racine, cher Jean Racine, demeurant rue des Marais-Saint-Germain et des bonheurs
perdus, vous êtes venu en voisin des déroutes du cœur : «Ariane, ma sœur, de quel amour
blessée...» Chénier, André, approchez, savez-vous que votre Jeune captive a survécu,
pendant que vous montiez à l’échafaud, sous nos regards encore désolés, consternés?
Ah! Vous voici, Lamartine! Nous emmènerez-vous en bateau tout à l’heure, sur le lac de vos
pleurs? Ciel! Un loup! Que vient-il faire ici en pleine poésie? En général, ces animaux
féroces ne quittent guère l’image où ils se terrent : celle des hommes ordinaires. Allons, que
personne n’ait peur! Vigny le traque, l’épuise, l’écrit; il nous rejoint tout à l’heure, dès qu’il
aura fini : «Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler».
Hugo, Victor, taisez-vous! C’est vrai, à la fin! Chut, Hugo, on vous aime bien, on vous adore,
au point qu’un chapitre entier ici vous est réservé, pour vous, Monsieur, pour vous tout seul.
Pour vos grandes envolées. Oui, mais aussi pour vos immenses chagrins. Alors, un chapitre
en écrin, pour Léopoldine, oui, c’est bien! « Demain, dès l’aube… ». Hugo Victor, laissez
quand même le petit Baudelaire devenir grand, pourvu que la syphilis lui prête vie, et qu’il
nous cueille ses Fleurs du mal. Quel dommage ce serait s’il ne nous léguait sa belle
descendance: «Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur...»!
Verlaine, Rimbaud, petits cochons, vous avez l’air malin en patachons! Mais dès que vous
prenez la plume, tous les quinquets du ciel s’allument, et nous voilà à vos côtés, titubants de
beauté. Dites, Mallarmé, que c’est rasoir d’enseigner l’anglais toute sa vie ! Mieux vaut le
coupe-gorge de la poésie! Alors, Apollinaire, on sort de la Santé? On n’a rien volé, on n’a
pas été inculpé? Tant mieux. Déjà, des vagues de mots et de lecteurs se précipitent vers Le
Pont Mirabeau.
Breton, Éluard et Aragon, êtes-vous boxeurs ou poètes? Est-ce ainsi que vos vers entreront
dans les têtes? Aragon, Louis, qui êtes assagi, entre le rêve et la folie des amours en sursis,
dites-nous, d’Elsa : « Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire, j’ai vu tous
les soleils...»
Merci, à l’infini, merci à vous tous qui avez mis en œuvre votre vie afin que l’indicible de
nos existences, les malheurs et les bonheurs insupportables, trompent le silence. Merci
Colin, François, Clément, Victor, Charles et les autres…
Lecteur, que faites-vous ici? Courez vers eux qui vous attendent! Ils sont venus pour vous.
Volez de page en page, butinez les vies, les sonnets et les odes, sillonnez la modernité qui
bourdonne. Allez, venez, et faites votre miel. Le poème, les mots, sont des cadeaux du ciel.
Jean-Joseph Julaud
Comment ce livre est organisé
Si vous êtes un habitué de la collection « Pour les Nuls », vous savez déjà que ce livre est
organisé de la façon la plus simple qui soit afin que tout y devienne clair, limpide et
lumineux, même la complexité qui n’essaie plus d’ennuyer, d’égarer ou de donner des
complexes au lecteur que vous êtes!
L’excursion poétique qui vous est proposée ici utilise le cadre pratique de la chronologie :
nous inaugurons la balade (et la ballade…) au Moyen Âge, nous la poursuivons au XVI e
siècle avec Ronsard et sa Pléiade conquérante, puis vient le XVII e siècle entre baroque et
classicisme. Pas très en forme, la poésie, au XVIIIe, mais le fond demeure aussi riche qu’au
XIXe où le romantisme et le symbolisme font palpiter les cœurs et comblent les esprits.
Voici le XX e siècle et ses explosions de toute sorte qui emportent les mots dans l’univers
poétique, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre… Pour terminer, avant les coups de
projecteur de la partie des Dix, vous terminerez le voyage par un regard sur la poésie
aujourd’hui, dans notre XXIe siècle effervescent où la came de l’âme, c’est le slam…
Première partie: Le Moyen Âge: la fleur des chants
Réjouissez-vous : ce soir, ou demain soir, ou quand vous voulez - l’invitation est
permanente, il suffit d’ouvrir ce livre… – vous êtes attendu(e) au château où le seigneur du
lieu a préparé une grande fête! Vous y verrez des acrobates, des musiciens, des jongleurs qui
vont mimer et chanter mille et une histoires cocasses, salaces ou sacrées… Un peu plus loin
dans le temps et l’espace, voici les chansons de geste où sont exaltés les exploits des héros
qui ont pour nom Roland de Roncevaux, Huon de Bordeaux… À propos de Bordeaux, voici
que surgit Guillaume IX d’Aquitaine qui invente l’exquise façon de courtiser appelée alors
l a fin’amor (peut-être allez-vous découvrir que vous aussi, vous la pratiquez…). D’autres
belles vous attendent, ou bien des chevaliers. Laissez-vous bercer par des pastourelles, des
chansons d’aube, des reverdies... Écoutez enfin la poésie qui se sépare du chant à l’époque
de Christine de Pisan, Charles d’Orléans, celle du mauvais garçon : François Villon!
Deuxième partie: Le XVIe siècle: la poésie au pouvoir!
La plume de Clément Marot, légère, parfois frivole, vole et volette par les fonds et les
formes d’une poésie qui se dégage des longs temps du dit et du chanté en château pour une
pratique plus personnelle, «portative», plus vaste dans ses champs d’exercice. Voulez-vous
du blason, de l’épître, de l’épigramme ? On vous livre tout cela à foison. On vous propose
même la nouveauté importée d’Italie : le sonnet! Louise Labé y fond l’or pur de ses désirs…
Lorsque Marot meurt en 1544, Ronsard a vingt ans, l’âge où tout paraît vieux, démodé… Du
passé proche, Ronsard, Du Bellay et leurs amis ne conservent que le sonnet; ils n’ont d’yeux
que pour les perfections de l’Antiquité et remettent à la mode l’ode et l’épopée. C’est qu’il
faut à la France encore trop latinisante, à son roi, une langue riche, au vocabulaire abondant,
une langue de conquérante! 24 août 1572 : le rêve d’un royaume en paix avec ses deux
religions s’évanouit dans le sang. La poésie s’assombrit avec Chassignet, s’encolère avec
d’Aubigné, fulgure et foisonne… Attention : Malherbe vient…
Troisième partie: Le XVIIe siècle: Baroque? Classique?
« Enfin, Malherbe vint...» Cette moitié d’alexandrin est extraite d’une épître de Nicolas
Boileau qui se félicitait de la survenue de François de Malherbe dans l’histoire de la langue
française en général et dans celle de la poésie en particulier. Qu’a donc fait Malherbe? Il a
défait - déconstruit, diraient sur un petit ton flûté, nos précieux contemporains... ce que
Ronsard avait bâti : à l’exubérance un peu trop inventive de la langue, il a substitué une
rigueur intégriste, une approche économe qui a garanti à la langue française sa clarté, à la
poésie sa musicalité et sa richesse. Premier bénéficiaire : Jean de La Fontaine et son
bestiaire qui nous enchante toujours. Malherbe meurt en 1628, deux ans après le baroque
Théophile de Viau dont vous allez lire, révolté, le martyre! Danseur, homme de scène,
amoureux des ballets, du théâtre - et roi… - Louis XIV agit de sorte que la poésie occupe
sous son règne le second plan. Mais sous l’art dramatique d’un Jean Racine, la poésie
devient une incessante source de ravissement…
Quatrième partie: Le XVIIIe siècle: la poésie en marge
Que se passe-t-il au XVIII e siècle pour que le fleuve poésie soit ainsi asséché, ou du moins
pour qu’en son lit on ne trouve que traces résiduelles d’un fond toujours capable de refléter
les magies de l’azur, mais replié dans la forme de flaques éparses qui ont pour nom Houdar,
Léonard ou Gilbert, ou bien encore Parny? Siècle des Lumières, le XVIIIe! Siècle de la
raison, de la croyance et non plus de la foi. Siècle des sciences, temps légendaires sans qu’il
y paraisse où deux géants des éléments s’affrontent pour la conquête du monde : la terre et le
fer! Les physiologistes affirment que le seul avenir possible pour la planète et pour les
hommes est le travail de la terre nourricière; pour les industriels, ce sont le fer et la science
qui sauveront le monde. Et la poésie dans tout cela? On lui coupe le cou : une lame d’acier
tranche la tête de l’un des plus grands poètes français, André Chénier - pendant que son
frère, Marie-Joseph, écrit ces paroles de premières lignes : La victoire, en chantant…
Cinquième partie: Le XIXe siècle: le poème en «je»
Qu’ils sont doux et gentils, les premiers romantiques! Leur cœur gonflé d’amour n’en peut
plus de battre des chamades qui chamboulent tout à l’approche de dames énamourées,
mystérieuses, accessibles… «Ô temps suspends ton vol» supplie Lamartine. Mais le temps
ne tombe pas dans le lac et poursuit sa course où s’inscrivent les envolées pathétiques et
antithétiques d’un Hugo qui arpente le siècle sur ses douze pieds alexandrins. « Demain, dès
l’aube… » : vous vous rappelez sûrement ce poème de douleur que vous récitâtes un matin
d’automne en cours moyen 2e année, ou plus tôt, ou plus tard, et aujourd’hui encore… Le
romantisme intime de Lamartine ou Vigny, celui d’Hugo l’actif, le militant, laissent la place
en même temps aux parfaits Parnassiens qui cisèlent des formes souvent vides, et aux
symbolistes dont le père, Baudelaire, offre aux générations montantes un bouquet de ses
fleurs heureusement inquiétantes. Inquiétants aussi, mais irrésistibles, les Verlaine, Rimbaud
qui, à petits coups de bec, brisent la perfection d’œuf du vers classique pour offrir des ailes
aux Mallarmé, Apollinaire, à leurs coups de dés, à leur bruyère…
Sixième partie: Le XXe siècle: les inventeurs du trésor
Dans le vocabulaire juridique, les découvreurs de pièces, ou lingots enfouis en terre ou
parmi les pierres des vieux édifices, sont appelés des « inventeurs ». Ils exhument la
richesse des temps passés et ils en usent à leur façon. Dans ce qu’ils jugèrent les ruines de la
pensée en contention dans la métrique, la rime et tout l’appareil d’écriture classique, les
chercheurs de trésor ont trouvé la poésie, intacte, originelle, la poésie nue. Inventeurs du
trésor, ils ont fait exploser la gangue et le mortier où elle s’était emprisonnée (protégée ?).
Ils l’ont installée au centre de leur univers neuf : le surréalisme où les idées,
automatiquement, retrouvent les sources initiales. Les deux guerres mondiales bousculent les
arts. La poésie n’a jamais connu une telle révolution, une telle densité, jamais elle n’a été
aussi inventive dans sa forme, séduisante ou déroutante; avec ou sans le surréalisme, les
Éluard, Aragon, Max Jacob, Michaux ou Char, Prévert ou Bonnefoy, Ponge ou Gaspar se
laissent inventer par le poème sans jamais être dupes de l’écriture - jamais elle n’a eu autant
d’audacieux prétendants (parfois de prétendus poètes…), de chevaliers servis…
Septième partie: XXIe siècle: horizon 2100
Ce siècle a eu dix ans, et des modes repartent, déjà quelque nom perce où quelque autre
s’écarte… (Hugo eût fait mieux…). De tous ceux dont on parle aujourd’hui, qui atteindra
2100? Certains croient au vers, dur comme fer, d’autres osent en tout temps la prose,
d’autres encore, explorateurs ou éclaireurs, créent leur propre véhicule, hors série, unique, et
le larguent tout seul pour la grande traversée… D’autres enfin montent de nouvelles gammes
sur scène : le slam - on dit son propre poème face à un public qui juge et note! Savent-ils,
ces conquérants du dernier cri, qu’ils imitent les grandes fêtes données en l’honneur de la
poésie voilà… mille ans, fêtes appelées «puys»? On y désignait comme on le fait
aujourd’hui le meilleur poète du temps qui pouvait remettre son titre en jeu. Le nom de
certains d’entre eux est même arrivé jusqu’à nous! Alors, pour les slameurs, horizon 3000?
Pourquoi pas…
Huitième partie: La partie des Dix
« Combien j’ai douce souvenance...» Ainsi commence l’un des rares poèmes de
Chateaubriand. Dans ce premier chapitre de la récréative partie des Dix, peut-être aurezvous douce ou moins douce souvenance (cela dépend de la note que vous obtîntes…) des
récitations d’école primaire ou de collège. « Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si
calme»… Sauriez-vous réciter la suite? Autre rubrique : les titres d’œuvres empruntés à des
poèmes : Autant en emporte le vent va vous livrer son secret, avec neuf autres titres
célèbres. Et puis, il vous faut penser à vous, à votre avenir, à votre postérité… Désirez-vous
graver votre nom dans l’histoire de la poésie? Suivez à la lettre les dix commandements pour
écrire un poème, afin qu’on puisse vous lire pendant des siècles! Et pourquoi ne choisiriezvous pas le haïku, ce poème japonais, très court, qui vous assurera une gloire internationale?
En attendant, lisez les dix exemples qui vous sont proposés. Enfin, pour terminer en beauté et
sous forme d’envoi ou d’envol, faites le tour de la Terre en compagnie de dix poètes
francophones.
Les icônes utilisées dans ce livre
On entre discrètement chez un auteur, on l’observe dans son quotidien, on se penche sur son
épaule pour suivre les hésitations de sa plume, on partage un peu sa vie, ses joies, ses
tragédies. On le connaît mieux, on a vécu chez lui, un peu, et on désire ensuite le lire.
Beaucoup.
De petits événements qui émaillent la vie d’un auteur, des histoires de tous les jours qui ont
traversé leur existence, de l’inattendu, de l’imprévu, du pittoresque, de l’émouvant; souvent
ce qui a précédé l’écriture d’un texte qu’on aime, et qu’on aimera encore davantage.
Des détails ou des étapes déterminantes dans la vie ou la création d’un poète, ce qui peutêtre a décidé de sa vie, de sa carrière… Ou bien des définitions, des compléments
d’information, tout pour vous apporter l’aide que vous attendez.
Est-il besoin de définir cette icône? Le plaisir de lire se définit-il? Livrez-vous à lui, sans
retenue, il vous conduit au ravissement.
Pendant que les poètes versifient, cherchent rimes et rythmes, les peintres inventent leurs
mondes, le colorent et nous le laissent en héritage; les compositeurs de musique bâtissent des
cathédrales sonores, transparentes et pures, universelles. À vous de les découvrir en même
temps que les poèmes.
Que se passe-t-il chez nos voisins? Quels sont les poètes qui en même temps qu’à Paris ou
ailleurs en France, écrivent des œuvres que la postérité va conserver? Vous le saurez en
suivant cette icône.
Qu’elle soit classique ou moderne, la poésie suit des règles d’écriture qu’il est nécessaire de
connaître pour mieux comprendre l’œuvre proposée. Les règles de l’écriture classique sont
nombreuses, mais faciles à assimiler. Vous allez tout savoir des strophes, rimes, syllabes,
assonances, tout connaître du sonnet, des odes, des épîtres… Les règles de l’écriture
moderne se sont affranchies des chemins balisés du classicisme. Elles défrichent en temps
réel les nouveaux territoires de la poésie. Chaque poète les façonne selon ses convictions,
ses choix, sa sensibilité. Riche poisson à venir.
Un élément, un événement que vous aimeriez développer un peu plus, quelques détails ou des
vérités sur tel ou tel mouvement littéraire, telle ou telle affirmation dons un contexte qui vous
est alors révélé… Courez-y, vous saurez tout.
Que pensait-on des poètes en leur temps? Les appréciait-on de la même façon
qu’aujourd’hui? Comment les critiques accueillaient-ils leurs nouvelles œuvres? Avec quel
enthousiasme? Quelle jalousie? Et aujourd’hui, voit-on tout cela de la même façon? Ces
critiques vous paraissent-elles injustes, cruelles, complaisantes, justifiées? À votre tour,
vous pourrez critiquer les critiques…
Première partie
Le Moyen Âge : la fleur des chants
Dans cette partie…
De la musique, du chant, de la profération, de la scansion (du verbe scander : marquer le rythme), voilà
définie la poésie au Moyen Âge. C’est une entreprise de spectacles créés par des ménestrels dans les
châteaux, ou par des jongleurs itinérants qui parcourent l’Europe ou le Moyen-Orient. Ils en rapportent
mille récits d’aventures ou de croisades joués dans les grands rassemblements populaires telles les foires
de Champagne. On édifie les foules par le récit de la vie des saints, on les galvanise avec des épopées
guerrières, on les charme avec des passions amoureuses, on les amuse avec des farces. Mais, peu à peu,
la poésie et la musique, après s’être longtemps tenu la main comme deux bambines un peu bruyantes, vont
vivre chacune de leur côté leur adolescence. La musique confie son langage aux vents, le suspend aux
cordes ; la poésie peu à peu investit le silence de la lecture, l’intimité de la pensée qui s’enivre de la
nature, ou souffre de l’amour et de ses forfaitures.
Chapitre 1
Les voix du seigneur
Dans ce chapitre :
Littérature française : les circonstances de sa naissance
Le rôle des jongleurs et des clercs
Les premiers textes en roman
Ça suffit! Charlemagne, l’empereur de la bougeotte, ça suffit! Ça suffit, la chasse aux Saxons,
aux Vascons, aux Bretons, aux Sarrasins! Vous avez tout fait pour que l’Église catholique
domine votre immense empire, l’Europe, pour que son latin y circule et devienne la langue
écrite dominante. Et le pape vous a récompensé en vous couronnant empereur à Rome, en
l’an 800! Que voulez-vous de plus? De l’ordre? Vous n’avez pas eu le temps de l’installer
avant qu’une pleurésie vous terrasse en 814? Eh bien, il s’est fait attendre aux IX e et X e
siècles, après les conflits stupides que se sont livrés votre fils et ses propres fils qui se sont
partagé votre empire. Mais peu à peu, installés sur les terres que vous leur aviez confiées,
vos compagnons - vos comtes - s’y sont sentis chez eux. La France de vos successeurs est
devenue un damier de comtés à la tête desquels les seigneurs tout puissants, leur peuple et
les bourgeois commencent à en avoir assez de l’Église et de son latin! Peuple, seigneurs et
bourgeois parlent le roman, mélange de latin, de francique, de germain, forme d’un ancien
français vigoureux et dru, seulement oral, assez mûr pour devenir littérature écrite et précise,
transmissible. Place aux jongleurs virevoltants et rieurs, place aux seigneurs, place aux
clercs partageurs de savoir, la poésie française entre dans l’Histoire!
Des jongleurs pas très clercs…
Quelle est donc cette ville où l’on s’agite dans le soleil d’un mois de mai du XII e ou XIII e
siècle? Est-ce Provins où s’ouvrirait la troisième foire de Champagne, après Lagny en
janvier et Bar-sur-Aube en mars? Est-ce Poitiers, Laon, Chartres ou Paris où le
bouillonnement de la vie intellectuelle s’accommode fort bien de l’effervescence de la fête?
Est-ce Toulouse où scintille dans le soleil une violette d’or?... Et qui sont ces personnages
colorés au rire éclatant, au verbe haut, qui se tiennent près d’une grande estrade? Des
jongleurs? Des clercs? Des mécènes?
Littérature nomade et sédentaire
Approchons-nous d’abord des jongleurs et des clercs… Les premiers, amuseurs, parlent la
langue du peuple, distraient le peuple, le seigneur et même les gens d’Église, tant leurs tours,
leurs chants et leurs récits se déboutonnent ou se débraillent dans leurs spectacles ; les
seconds, instruits, nourris de latin, trop peut-être, lorgnent du côté des premiers pour en faire
les médiateurs de leur savoir, de leur morale, vers le plus grand nombre.
Étonnants voyageurs
Provins? Poitiers? Toulouse? Qu’importe la ville! Ils sont venus, ils sont tous là, les
jongleurs, pour des jours et des nuits de fête. Les jongleurs! Sans eux, point de rire, point
d’émotion, sans eux point d’acrobaties, point d’ours qui fait le beau, sans eux point de
musique, point de chants. Sans les jongleurs, point de vie, point de poésie! Étonnants
voyageurs, ces jongleurs : la vielle, la harpe ou la rote – sorte de lyre à trois cordes – sur le
dos, toujours sur les chemins et les routes du temps, de villes en villages, ils observent la
vie, les mœurs, écoutent les légendes ou les histoires vraies, les accommodent à leur façon,
les mélangent à de l’antique, à des récits en toc d’époque.
842 : Les Serments de Strasbourg
Louis le Germanique, Charles le Chauve, roi de la Francia occidentalis et Lothaire,
petits-fils de Charlemagne, se font la guerre. Louis et Charles font alliance et
rédigent à Strasbourg des serments de mutuelle assistance en langue tudesque et en
langue romane. Les serments de Charles le Chauve constituent la première
manifestation écrite de la langue romane, son embryon, son cocon, son terreau, sa
source, sa cellule mère, bref, en voici un extrait:
Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in
avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon frade Karlo
et in aiuhdha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son frada salvar dift, in o
quid il mi altresi fazet et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui, meon vol,
cist meon fadre Karle in damno sit.
Traduisons : Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut
commun à partir d’aujourd’hui, et tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je
secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit
secourir son frère selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je
ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être
dommageable à mon frère Charles…
La chanson de Graindor
Parfois, les jongleurs se font reporters de guerre, suivent les croisades jusqu’à Jérusalem, en
rapportent les récits d’exploits éblouissants pour les conquérants – consternants pour les
conquis… Ainsi celui que Richard le Pèlerin rapporte de la première croisade : La Chanson
d’Antioche, reportage en léger différé de la bataille qui opposa chrétiens et Sarrasins le 28
juin 1098, chanson «arrangée» et adaptée cent ans plus tard par Graindor de Douai, jongleur
né à… Douai – chanson également écrite en occitan (langue romane du sud, ou langue d’oc)
par le chevalier et poète Grégoire Béchade qui avait pris part à la croisade. Les jongleurs
peuvent aussi pérégriner jusqu’à Compostelle. Tout cela porté, mimé, chanté sur la scène,
émeut le peuple, ou l’amuse, détend dans leur château les gentilshommes et fait rêver les
nobles dames.
Raimbaud à Antioche
Dans ce quatrième fragment de La Chanson d’Antioche de Graindor de Douai, on
assiste en direct à l’assaut donné par les chevaliers contre les murs de Jérusalem le
28 juin 1098. Malgré le coup de massue que lui donne un Turc, Raimbaud Creton,
chevalier du Cambrésis, sera le premier à pénétrer dans Jérusalem. Il en rapportera
un morceau de la «vraie croix» qui s’est transmis de génération en génération par les
aînés de la famille, jusqu’à aujourd’hui. Dans la chanson, le chevalier Raimbaud
Creton, c’est un peu Rambo l’invincible des films américains tirés des romans de
David Morrell; cet auteur aurait choisi le nom de son héros en hommage au poète
Arthur Rimbaud (1854-1891), Arthur Rimbaud né à Charleville-Mézières, en
Ardenne, proche voisine du Cambrésis…
Le jour fut beau et clair, et le soleil rayonne
L’assaut fut grand, les cris terribles.
Les Flamands sont furieux, chacun d’eux s’avance,
Ils dressent jusqu’à quatre de leurs échelles,
Et sire Raimbaud Creton monte en haut,
Evervin de Creil monte par une autre […]
Raimbaud frappe un Sarrasin dont il coupe les pieds
Payen de Camelli en tue un autre;
Un Turc donne un grand coup de massue à Raimbaud,
Tel qu’il le jette en bas tout étourdi…
(La Chanson d’Antioche – Graindor de Douai, 1180)
Le clerc : les prix…
Des gens sérieux, les clercs! De bons élèves dans leur enfance, des collectionneurs de prix
d’excellence, de très bons étudiants nourris, gavés de latin dans les abbayes jusqu’au X e
siècle, puis dans les écoles liées à une cathédrale au XII e siècle, et enfin, à partir du XIII e
siècle, dans les universités. À la fin de leurs études, ils peuvent devenir prêtres, moines,
chanoines, ou bien demeurer laïques et s’attacher à la personne d’un seigneur, à une ville.
Leur connaissance du latin leur ouvre toutes les portes, y compris celle de l’aventure. Au
XIII e siècle, certains d’entre eux, viveurs contrariés par leurs années d’enfermement
studieux, révoltés contre les outrances et les dérives de l’Église, se rattrapent en formant de
petites troupes itinérantes, les goliards – les «gueulards». Ils vont de ville en ville, singeant
la religion à travers des poésies latines d’une grande virtuosité. Certaines d’entre elles nous
sont parvenues, rassemblées sous ce titre Carmina Burana.
Oc? Oïl? Ancien et moyen français
Oui? Oc! Oui? Oïl! Sur cette différence dans la façon de dire oui, oc ou oïl, reposent
les deux grands groupes linguistiques de l’ancien français en langue romane; ce sont
la langue d’oc et la langue d’oïl. La langue d’oc est parlée au sud d’une ligne qui va
de Bordeaux à Lyon, dans les Alpes, la vallée du Rhône, et dans les pays catalans; la
langue d’oïl se pratique au nord de la Loire, ainsi qu’en Bourgogne, en FrancheComté, en Saintonge, dans le Poitou et le Berry. Cette différence s’estompe au milieu
du XIV e siècle pour faire place au moyen français, langue unique, écrite et parlée
jusqu’au début du XVIIe siècle où naît le français classique.
Scènes et mécènes
Revenons à la fête en ce mai du XIIe ou XIIIe siècle! Les jongleurs préparent leur spectacle,
le répètent. Des clercs s’entretiennent avec eux. Leur collaboration ne cesse de croître au fil
des décennies, encouragée par l’aristocratie qui, depuis ses excès batailleurs de la période
carolingienne, s’est assagie.
Nobles et bourgeois
La noblesse s’est installée dans ses terres, et elle prospère, exerce un pouvoir politique qui
lui permet de se passer de l’autorité spirituelle.
Cette stabilité nouvelle autorise le développement du commerce ; les villes s’enrichissent et
peuvent conquérir leur charte communale, c’est-à-dire s’affranchir de la tutelle du seigneur,
se gérer librement dans l’intérêt de tous ses membres. Parmi eux, les bourgeois représentent
la classe la plus active dans les affaires. Des fortunes se bâtissent rapidement.
La cerise culturelle
Tout va donc pour le mieux dans le meilleur du Moyen Âge? Non : nobles et bourgeois n’ont
qu’une hâte : forger dans la langue parlée par le plus grand nombre, la langue romane, une
littérature qui leur offrira le reflet de leurs passions, de leurs conquêtes, qui distraira leurs
visiteurs, qui enchantera les dames, rassemblera dans les villes ou villages pour de grandes
fêtes profanes ou religieuses le peuple reconnu dans ses légendes, ses farces et ses fables. Et
qui donc peut leur faire mûrir cette cerise culturelle sur le gâteau commercial et social? Eh
bien, ceux que vous voyez là, tout près de la scène en fête, qui discutent peut-être de
l’adaptation en langue populaire de la vie de tel ou tel saint, ou bien d’un épisode édifiant
lors du martyre d’une pauvre sainte rôtie par les Romains : les jongleurs et les clercs.
Le Moyen Âge ? Quel Moyen Âge ?
Les historiens ont fixé le début du Moyen Âge à la chute de l’Empire romain, en l’an
476. Il se termine en l’année 1453 au cours de laquelle les Turcs prennent la ville de
Constantinople, le 29 mai, à peine deux mois avant la dernière bataille de la guerre
de Cent Ans, à… Castillon-la-Bataille, près de Bordeaux, le 17 juillet. Faites la
soustraction (de tête!): 1453-476=? Si vous avez passé plus de deux minutes pour
trouver la réponse, vous venez d’échouer à l’ancien examen d’entrée en sixième…
Mais, dans l’instant, vous avez répondu : 977 ans ! Bravo, vous pouvez entrer à Poly
technique - pour visiter, seulement… On peut arrondir à 1000 ans. Le Moyen Âge
dure donc un millénaire (entre l’an 500, environ, et l’an 1500). Lorsqu’on parle du
haut Moyen Âge, on fait allusion à ce qui s’est passé entre le Ve et le Xe siècle.
Le château et la ville sponsorisent…
Avant la grande fête où nous suivons leurs préparatifs, les jongleurs se sont produits au
château du lieu où ils séjournent. À la demande du prince ou du duc, ils ont raconté de
fabuleux exploits qui ont fasciné les vassaux présents, les petits chevaliers, et surtout les
dames qui en ont fermé les yeux! Ils ont collaboré avec le ménestrel du château, un jongleur
sédentaire, ou bien un ancien clerc, comme Rutebeuf, attaché à son seigneur, son financier,
son mécène - son sponsor - dont il organise les divertissements. Les villes enrichies, Arras,
par exemple, pratiquent également le mécénat : elles financent leurs jongleurs, leurs poètes
qui, dans les fêtes ou les foires, offrent aux spectateurs une littérature souvent sans
complaisance, qui mélange le réalisme et la satire, entre deux représentations d’inspiration
religieuse pour faire bonne figure…
Une langue nourrie aux saints
Donner à la langue romane son essor dans la littérature, lui accorder ses lettres de noblesse
dans le tiers état, soit, mais encore faut-il passer par la case spirituelle, par la leçon
religieuse. Or il se trouve que des jongleurs ont intégré à leur répertoire la vie des saints, et
qu’ils la chantent en des spectacles auxquels assistent, parmi le peuple, des gens d’Église,
des clercs, des seigneurs. Tout ce monde s’accorde pour voir dans les épisodes ainsi offerts
à la foule des laborieux une occasion de l’édifier, de lui fournir des exemples de fidélité à la
parole donnée, de courage, de renoncement. Ainsi en va-t-il dans les vies versifiées et
chantées de sainte Eulalie, de saint Léger, et de saint Alexis. Elles acquièrent le privilège
d’accéder à l’écrit et deviennent ainsi, après Les Serments de Strasbourg, les trois premiers
pas d’une longue histoire, celle de notre littérature.
Vole, belle Eulalie!
Acte de naissance de la poésie écrite en langue romane, la Cantilène de sainte Eulalie fait
partie de l’hagiographie édifiante de l’époque (du grec agio: saint, et de graphein: écrire).
Suivons son voyage jusqu’à Valenciennes, puis jusqu’à nous.
Eulalie, torturée à 13 ans
Année 303 de notre ère. Les Romains sont inquiets. Les Barbares se sont infiltrés un peu
partout aux limites de l’empire. Des révoltes éclatent en tous lieux. L’empereur Dioclétien
poussé par son gendre Maximien Galère décide de lancer une nouvelle persécution contre
les chrétiens pourtant inoffensifs et bien intégrés. En Espagne, la répression est féroce. Les
prêtres conseillent aux chrétiens de se retirer à la campagne afin d’éviter les massacres, ce
qu’ils font. Mais une jeune fille noble, Eulalie, 13 ans, décide d’affronter le gouverneur
romain Datianus. Elle se rend à Merida, demande à le rencontrer. Arrêtée, torturée, elle
meurt sur le bûcher. Alors qu’elle expire, son âme s’envole vers le ciel sous la forme d’une
colombe immaculée.
Prudence, Venance…
Vers 380, le poète latin et chrétien Prudence (348 - 407) écrit le récit de ce martyre repris
ensuite par saint Augustin, puis par le poète Venance Fortunat, né en 530, mort à Poitiers en
609. Conservé dans les monastères, ce récit illustre les sermons d’église donnés en langue
rustique depuis le concile de Tours en 813, afin que les fidèles comprennent les histoires
capables d’élever leur âme, de moraliser leurs mœurs. Parmi ces fidèles, des jongleurs
bouleversés par la jeunesse d’Eulalie, par cette colombe qui s’envole de sa bouche, ajoutent
ce récit à leur répertoire et s’en vont par les routes et chemins, le racontant à leur façon
devant des assemblées populaires émues aux larmes.
Dans le monastère de Saint-Amand
Nous voici maintenant au monastère de Saint-Amand dans le Nord en l’an 881. Le roi Louis
III vient de remporter près d’Abbeville une éclatante victoire, huit mille Vikings ont péri, le
reste est en déroute. On fête l’événement en relatant la bataille en langue francique, la langue
germanique des Francs. Ce texte est écrit sur un parchemin. Un autre texte succède au chant
guerrier, un poème destiné à être chanté, une cantilène, vingt-neuf vers en langue romane. La
langue parlée qui se trouve soudain promue langue écrite.
Bulletin de naissance
Cette cantilène qu’on entonne en 881 raconte le martyre de sainte Eulalie – soudain revenue
dans l’actualité religieuse en 878 car on vient d’installer ses restes dans la cathédrale de la
Sainte-Croix à Barcelone. La Cantilène de sainte Eulalie devient le bulletin de naissance de
la poésie écrite dans un royaume de France qui n’existe pas vraiment, dans une langue
française qui n’en porte pas le nom puisque son support, le roman, n’en est que le prototype.
Mais de la même façon qu’on écoute les balbutiements d’un nouveau-né sans y comprendre
grand-chose, on se laisse aller aujourd’hui avec attendrissement et curiosité à la lecture de
cette cantilène, autrement appelée « séquence », de sainte Eulalie, redécouverte en 1837 et,
depuis, conservée à la bibliothèque de Valenciennes.
Cantilène de sainte Eulalie en roman (les dix premiers vers)
Buona pulcella fut Eulalia.
Bel avret corps, bellezour anima.
Voldrent la veintre li Deo inimi,
Voldrent la faire diaule servir.
Elle no’nt eskoltet les mals conselliers
Qu’elle De o raneiet, chi maent sus en ciel,
Ne por or ned argent ne paramenz
Por manatce regiel ne preiement.
Niule cose non la pouret omque pleier
La polle sempre non amast lo Deo menestier.
Cantilène de sainte Eulalie en français
Eulalie fut une bonne pucelle (= jeune fille)
Elle avait un beau corps et une âme encore plus belle
Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre,
Voulurent lui faire servir le Diable.
Elle n’écoute pas les mauvais conseillers
Qui veulent qu’elle renie Dieu qui demeure là-haut au ciel,
Ni pour de l’or ni pour de l’argent ni pour des bijoux
Ni par menace du roi ni par prière.
Nulle chose ne put jamais la plier
Ni faire que la pucelle n’aimât plus le service de Dieu.
Tombe, pauvre Léger
Eulalie en cantilène donne une leçon de foi. Voici maintenant, dans un genre différent, la
« Vita », ou vie de Léger, canonisé après bien des déboires.
On lui arrache la langue
Né en 616, Léger devient évêque d’Autun et s’oppose au projet de réunion de la Bourgogne à
la Neustrie (nord-ouest de l’actuelle France). Emprisonné puis libéré, il rentre à Autun. Mais
Ebroïn, maire du palais de Neustrie, fait encercler la ville. Pour éviter aux Autunois un
massacre, Léger se livre à l’ennemi. Ebroïn se laisse-t-il attendrir par ce geste généreux?
Point du tout : il fait crever les yeux de Léger, puis il ordonne qu’on lui coupe les lèvres,
qu’on lui arrache la langue! Évidemment, Léger est très mal en point.
On lui coupe la tête
Il est recueilli par les sœurs du couvent de Fécamp où il retrouve miraculeusement la parole.
Mais ce n’est pas tout : parce qu’il commence à rassembler les foules par ses sermons
exemplaires, les Neustriens s’en courroucent. Ils le sortent du couvent, le jugent et lui
coupent la tête! Son corps est enterré dans une forêt près d’Amiens. Bientôt, des miracles s’y
accomplissent. Voilà Léger devenu saint! Et l’exemple de son courage est rapporté dans un
manuscrit du XI e siècle rédigé en langue romane et conservé à Clermont-Ferrand.
Des sizains assonancés
La Vita de saint Léger est composée de 240 octosyllabes, vers de huit syllabes dont c’est ici
la première utilisation. Ils sont assonancés, c’est-à-dire que leurs finales comportent un son
identique issu de voyelles. Ces octosyllabes sont regroupés en strophes de six vers appelées
sizains. Voici les trois derniers de ces sizains. L’action se situe au moment où Ebroïn
ordonne que Léger soit décapité.
La Vita de saint Léger en roman
Quatr’ omnes i tramist armez
Que lui alessunt decoller.
Li tres vindrent a sanct Lethgier,
Jus se giterent a sos pez.
De lor pechietz que avrent faiz
Il los absols et personet.
Lo quarz, uns fel, nom aut Vadart,
Ab un ispieth lo decollat.
Et cum il l’aud tollut lo queu,
Lo corps estera sobrels piez;
Cio fud lonx dis que non cadit.
Lai s’aprosmat que lui firid;
Entrol talia los pez de jus:
Lo corps estera sempre sus.
Del corps asaz l’avez audit
Et dels flaiels que grand sustint.
L’anima reciut domine deus,
Als altres sanz en vai en cel.
La Vita de saint Léger en français d’aujourd’hui
Il envoya quatre hommes armés
Pour qu’ils aillent lui trancher la tête.
Les trois vinrent auprès de saint Léger,
Ils se jetèrent à ses pieds :
Pour que de leurs péchés qu’ils avaient commis
Il leur donne l’absolution et le pardon.
Le quatrième, un traître, qui se nomma Wadard,
Lui trancha la tête avec une épée.
Et comme il lui avait enlevé la tête,
Le corps resta debout sur les pieds.
Cela dura longtemps sans qu’il ne tombât.
Là, celui qui l’avait frappé s’approcha;
Puis il lui coupa les pieds dessus.
Le corps resta toujours debout.
Du corps, vous avez assez entendu,
Et des tortures qu’il avait supportées avec grandeur.
Dieu; le Seigneur, reçut l’âme.
Il s’en va au ciel chez les autres saints.
Souffre, triste Alexis…
Étrange et triste histoire que celle d’Alexis qui vécut au Ve siècle: fils du sénateur romain
Euphémien, il quitte la jeune fille noble et riche qu’il vient d’épouser et s’en va vivre
pendant dix-sept ans, avec les mendiants, en Syrie. Il se montre si bon et si généreux que la
population veut en faire un saint de son vivant! Alexis s’enfuit de nouveau, il regagne Rome
où il croise son père qui ne le reconnaît pas. Alexis lui parle de son fils disparu sans se faire
connaître et lui demande de le loger sous un escalier de son palais. Là, il vit des restes de
repas, subit les humiliations des serviteurs, sans se plaindre. Il écrit en même temps
l’histoire de sa vie, y met le point final et meurt. Aussitôt, on découvre le parchemin, on
l’emporte à la femme d’Alexis demeurée fidèle et à son père. C’est la désolation dans le
palais. La richesse ne console pas. La vie d’Alexis bouleverse les Romains. Ils l’enterrent
en grande pompe et en font un saint.
La vie de saint Alexis (strophes 43, 44, 45)
Attribué au chanoine Thibaut de Vernon, le poème qui raconte la vie de saint Alexis est
composé au XIe siècle. C’est un ensemble de 625 décasyllabes, vers de dix syllabes,
assonancés (mêmes finales vocaliques) regroupés en 125 quintils (strophes de cinq vers).
L’écriture est d’une telle qualité qu’on juge que cette Vita est la première œuvre réellement
littéraire en langue romane.
Ist de la nef et vait edrant a Rome :
Vait par les rues dont il ja bien fut cointes,
Altre puis altre, mais son pedre i encontret,
Ensemble o lui grant masse de ses omes;
Sil reconut, par son dreit nom le nomet :
« Eufemiiens, bels sire, riches om,
Quer me heberge por Deu en ta maison :
Soz ton degret me fai un grabatum
Empor ton fil dont tu as tel dolour.
Toz sui enfers, sim pais por soue amour».
Quant ot li pedre la clamour son fil,
Plourent sui ueil, ne s’en puet astenir :
« Por amour Deu e por mon chier ami,
Tot te donrai, bons om, quant que m’a quis,
Lit ed ostel e pain e charn e vin ».
La vie de saint Alexis en français d’aujourd’hui
Il sort du navire et se rend directement à Rome.
Il s’en va par les rues qu’il avait bien connues jadis.
Il va de l’une à l’autre, mais voilà qu’il rencontre son père,
Accompagné de nombreux vassaux;
Alexis le reconnut et l’appela par son nom exact :
« Euphémien, cher seigneur, homme puissant,
Héberge-moi donc, au nom de Dieu, dans ta maison;
Sous ton escalier fais-moi un grabat en souvenir de ton fils,
Pour lequel tu éprouves telle douleur.
Je suis très malade, nourris-moi donc par amour pour lui ».
Quand le père entend cet homme se réclamer de son fils,
Des larmes coulent de ses yeux, il ne peut s’en empêcher :
« Pour l’amour de Dieu et de celui que je chéris,
Je te donnerai, saint homme, ce que tu m’as demandé :
Un lit, un toit, du pain, de la viande et du vin ».
Chapitre 2
Faites l’amour, pas la guerre
Dans ce chapitre :
Troubadours et trouvères
La poésie narrative de Chrétien de Troyes
Ballades et rondeaux
L’amour, au X e siècle, c’est plutôt la dernière roue d’un chariot où les femmes sont
rudement secouées, malmenées, méprisées. Jusqu’au jour où elles vont tourner le dos à leurs
rustauds qui, tout marris, vont leur écrire des poésies. Ainsi naissent les troubadours et les
trouvères qui chantent leurs vers à la louange des femmes à conquérir désormais. Des
femmes qui ne s’en laissent plus conter, prennent en main leur destin, comme le fait Christine
de Pisan, la première à vivre de sa plume! Les hommes aussi servent la poésie. Deux d’entre
eux, un presque roi et un quasi-vagabond, y déposent leurs joies, leur malice et leurs
misères, devenues aujourd’hui nos trésors.
Fol amour et fin’amor des troubadours
Quel est donc l’idéal amoureux, comment définir la courtoisie toute nouvelle sur le marché
du sentiment, au XIIe siècle? Il s’agit tout simplement de tuer le rustre en l’homme, de le
rendre sensible et tendre, doux en paroles, raffiné dans l’art de la conversation, distingué,
habile en tout, patient en conquête, bref, d’en faire un être parfait qui n’a qu’un souci :
célébrer la beauté, les grâces et l’esprit de la femme de ses pensées, une femme lointaine,
inaccessible sans être insensible, un idéal, la métaphore d’une étoile… Cette forme d’amour
subtil, dégagé de toutes les patauderies rustiques, porte ce nom joli : la «fin’amor». On
l’appelle aussi l’amour courtois. Quel programme! Un gros dur, Guillaume IX (1071 - 1126),
devenu un cœur tendre, va être le premier à l’appliquer…
Guillaume IX, el desdichado...
Quel homme, ce Guillaume IX, comte de Poitiers, duc d’Aquitaine et de Gascogne! Un géant
blond à la tête de soleil, et les braises de l’enfer dans les yeux. Une voix si puissante qu’elle
fait trembler les murs, et le pape lui-même, Urbain II qui fait chou blanc en Aquitaine et
Poitou lors de la mobilisation générale pour la première croisade. Un domaine immense :
Poitou, Gascogne, Limousin, Angoumois… Bien plus riche que le roi!
Un joujou extra…
Une présence incandescente, Guillaume IX, un chouchou de la nature avec son piège à filles,
son piège tabou qui les fait instantanément tomber à ses genoux, dans son escarcelle à
pucelles délurées! Oui mais… Cette furieuse inclination vers le beau sexe n’est pas du goût
de toutes les femmes qui préfèrent plutôt une approche par le rêve, par la douceur, une
conquête par le cœur. Guillaume se moque bien de tout cela. Homme de toutes les envolées,
poète, il vous trousse en quelques coups de plumes d’oie une petite pièce de ces vers dont il
a le secret, gaillards et crus, où, par exemple, il est question de deux montures qu’il possède,
mais qui ne se supportent pas, et qu’il voudrait dompter à cela. Comptable fanfaron, il révèle
dans une chanson qu’en huit jours, il a servi ces deux-là cent dix-huit fois… Crac, boum,
hue! (ainsi que le chanta, en 1966 apr. J.-C., l’un des plus grands trouvères du XXe siècle:
Jacques Dutronc…)
La raclée à Héraclée
Guillaume le flamboyant, le roi de la fête, le somptueux, le triomphant! Sans foi ni loi, ou
presque, Guillaume : il profite du départ pour la croisade de Raymond de Toulouse en 1098
pour envahir ses terres. Pour cela, il prétexte le lien de parenté entre sa femme Philippa et
Raymond. Puis, attiré par les récits fabuleux, par les exploits de chevaliers que rapportent
des croisades les jongleurs nomades, tel Richard le Pèlerin, il lève une armée de trente mille
hommes, en prend le commandement. En route pour Jérusalem, Guillaume! En avant, vers
l’aventure et la gloire ! Hélas : les Sarrasins l’attendent à Héraclée où il subit une cuisante
défaite - une raclée… Quelques batailles plus tard, il a perdu presque tous ses compagnons.
Il rentre en France, l’oreille basse, retrouve Poitiers. Et Philippa?
Poésie lyrique, épique, dramatique…
Les troubadours, un peu plus tard les trouvères, plus tard encore les poètes quels
qu’ils soient expriment leur vision du monde, des êtres, de l’amour, de la mort, de
l’angoisse ou du rêve, ou de tout autre thème essentiel ou existentiel en utilisant leur
« moi » personnel. Cette vision des choses à travers la sensibilité du poète, son «je»,
son «moi» et leur subjectivité porte le nom de lyrisme. Le mot lyrisme est issu luimême du terme lyre qui désigne l’instrument de musique d’Orphée, le poète
charmeur et chanteur dans la mythologie grecque, comblé de dons par le dieu
Apollon, le brillant qui conduit les muses et joue lui aussi, à l’occasion, de la lyre.
Mais la poésie n’est pas seulement lyrique. Celle de Chrétien de Troyes que nous
allons rencontrer se fait narrative à la naissance du roman. Économe ou ennemie du
«je» lyrique, la poésie peut aussi se faire descriptive, objective, épique lorsqu’elle
raconte les exploits guerriers, dramatique lorsqu’elle développe un dialogue. Elle
peut même chasser ce «je» sensible, l’expression du sentiment qu’elle estime
parasite, en devenant comme au XIX e siècle chez les Parnassiens, soucieuse
seulement de perfection formelle. Riche programme pour toutes ces gammes,
versifiées ou non, du cœur et de l’esprit.
Les chemins du cœur
Parlons de Philippa. Mais parlons d’abord d’Ermengarde d’Anjou qui fut la première femme
de Guillaume, épousée en 1089, à dix-sept ans. Guillaume en a dix-huit, mâle mateur,
dominateur en diable. Ermengarde n’apprécie que modérément la situation, puis s’en lasse,
s’en outre, s’en fâche, et s’enfuit! Qu’importe, Guillaume épouse Philippa. Philippa
supporte. Philippa s’emporte. Philippa s’en va. Déconfit, et d’autant plus penaud après sa
croisade calamiteuse, Guillaume se sent soudain le cœur chagrin. Il devient « el
desdichado », le malheureux (mais ce n’est pas celui de Nerval dans le poème El
Desdichado qui désigne on ne sait trop quel « prince d’Aquitaine» ni quelle « tour
abolie »…) Et lorsqu’il apprend où se sont réfugiées Ermengarde et Philippa, où elles ont
trouvé leur bonheur, près d’Arbrissel à Fontevraud, il n’a plus qu’une idée : découvrir,
plume à la main, tous les chemins du cœur.
Fontevraud, Arbrissel et les femmes
Il s’appelle Robert d’Arbrissel. Fils et petit-fils de prêtre - le célibat des prêtres est
peu respecté -, il est né en 1047 à Arbrissel au sud-est de Rennes. La méditation, les
prières répétées, peut-être à l’excès, le conduisent à la conclusion que son corps
n’est qu’une guenille. Il quitte sa petite ville, sa femme et s’en va nu-pieds sur les
chemins, suivi par une foule de fidèles, des femmes surtout, qui apprécient son
élévation spirituelle, à mille lieues des rudesses du temps. Le pape Urbain II qu’il
rencontre en 1096 lui décerne même le titre de «semeur du verbe divin»! Un semeur
qui continue de mortifier son corps, ne le couvrant que d’un sac, imité en cela par
ses fidèles, hommes et femmes, de sorte que, parfois, dans les forêts que la foule
dévote et presque nue sillonne, les soupirs ont des accents suspects. Du moins, c’est
ce que racontent les mauvaises langues qui voient le mal partout… Robert
d’Arbrissel décide alors de fixer sa troupe dans un lieu retiré, Fontevraud, où il
fonde une abbaye placée sous le signe de la pauvreté, de la chasteté et de
l’obéissance. Dans cette abbaye dirigée par une dame de haute vertu, les hommes
doivent servir les femmes. C’est là que se sont réfugiées les épouses déçues de
Guillaume d’Aquitaine, Ermengarde et Philippa, délivrées des misères de la chair,
tout entières tournées vers l’esprit. Ainsi naquit le premier Club Med (club
médiéval).
Le désir sans désordres
Guillaume le rustre aux écrits hardis devient Guillaume le délicat. Il se met à écrire des
poèmes où la femme aimée est semblable à l’étoile brillante, hors de portée, n’acceptant que
les purs hommages de son chevalier, de son amoureux qui peut soupirer sa vie entière sans
récompense!
La femme d’à côté
Guillaume IX devient le premier troubadour connu de l’histoire – il y en eut avant lui ou
même en son temps, que la chronique n’a pas mentionnés ou retenus –, promoteur d’une
forme d’amour inédite : partant de la certitude que le sentiment amoureux s’éteint dès qu’il
est satisfait, Guillaume propose de n’aimer que des femmes inaccessibles, ou interdites –
celle du voisin par exemple, à condition qu’il ne soit pas au courant… Ainsi l’expression de
l’amour passe par celle de l’intensité d’un désir qui ne sera sans doute pas assouvi. Du statut
de dominant, l’homme passe à celui de dominé - toujours valable aujourd’hui : l’homme
cherche avant tout à plaire à celle qu’il conquiert, maîtresse du jeu (au début tout au
moins…)
Le cahier des charges du troubadour
Guillaume, quel est le cahier des charges d’un troubadour? D’où vient son nom? Troubadour
vient de l’occitan trobar qui signifie trouver, composer, inventer. Le troubadour est un
chercheur comme toutes les époques aimeraient en posséder, parce que c’est un chercheur
qui trouve. Et que trouve-t-il? Eh bien la meilleure façon de transmettre à celle qu’il aime les
sentiments qu’il ressent, et cette façon prend l’allure d’un poème associé à une mélodie, le
tout qui porte le nom de canso peut être interprété par un jongleur ou par le troubadour luimême. Guillaume, la fin’amor vous a-t-elle rendu vos femmes? Bien sûr : désormais, elles
logent pour toujours dans mes chansons d’amour.
La fin’amor du prince de Blaye
Nous sommes à Blaye, près de Bordeaux, vers 1150. Le seigneur du lieu, Jaufré
Rudel, écoute le récit de pèlerins venus d’Antioche. Ils affirment qu’à Tripoli, en
Palestine, existe une princesse d’une beauté telle qu’on ne peut l’imaginer. Jaufré
Rudel en tombe immédiatement amoureux fou. Il écrit des poèmes pour cette absente
mystérieuse et splendide. Puis il décide d’aller vers elle, de lui avouer son amour
sans bornes.
Il embarque pour Tripoli, mais sa maladie d’amour devient une maladie tout court, si
grave que lorsqu’il aborde à Tripoli, on a juste le temps d’aller chercher la
princesse magnifique : Jaufré la voit, sa beauté le foudroie, et il meurt dans ses
bras ! Même si l’on a dit que cette version est fausse, que Jaufré Rudel, s’étant
croisé, serait tombé amoureux de la femme de Raymond Ier de Tripoli, la belle
Odierne, même si l’on est à peu près certain que les sept chansons qu’il a écrites
l’ont été pour elle, l’amour interdit, que ces chansons transfigurent, demeure l’un des
plus beaux exemples de la fin’amor.
Lanquand li jorn son lonc en mai
Lanquand li jorn son lonc en mai / m’es bels douz chans d’auzels
de loing / e quand me suis partitz de lai / remembra-m
d’un’amor de loing / vauc de talan enbroncs e clis / si que chans
ni flors d’albespis / no-m platz plus que l’inverns gelatz/Ja mais
d’amor no-m gauzirai/si no-m gau d’est’amor de loing
Lorsque les jours sont longs en mai / le chant des oiseaux
lointains m’est doux/Et quand je m’évade d’où je suis / Je me
souviens d’un amour d’ailleurs / Je vais le front bas de
désir/Ainsi chants ni fleurs ni aubépine/ne me plaît plus que la
gelée d’hiver / Je ne connaîtrai jamais le bonheur d’aimer/Si ne
jouis de cet amour lointain.
La cobla
Le poème fait l’objet de toutes sortes de recherches pour obtenir un rythme, des harmonies et
des assonances qui plaisent à l’oreille et au cœur. La strophe ou cobla comporte entre six et
dix vers, des octosyllabes en général. Nous, troubadours, cherchons l’originalité dans la
succession des rimes qui peuvent se succéder ainsi (chaque lettre représente la fin
assonancée d’un vers) : ABBAAB ou bien AABABA… ou toute autre disposition. Voici par
exemple, une de mes compositions, écrite en 1110 :
La chanson de Guillaume en occitan
Amigu’ai ieu non sai qui s’es,
Qu’anc no la vi si m’aiut fes;
Ni.m fes que.m plassa ni que.m pes,
Ni no m’en cau,
Qu’anc non ac Norman ni Frances
Dins mon ostau.
Anc non la vi et am la fort
Anc no n’aic dreyt ni no.m fes tort;
Quan no la veiy be m’en déport,
No.m pretz un jau,
Qu’ie.n sai gensor e bellazor,
E que mais vau.
No sai lo luec ves on s’esta
Si es en pueg ho es en pla,
Non aus dire lo tort que m’a
Albans m’en cau
E peza.m be quar sai remanc
Aitan vau.
La chanson de Guillaume en français
Une amie, j’en ai une et ne sais qui elle est
Jamais je ne la vis, je le dis par ma foi;
Elle ne m’a rien fait qui me plaise ou me pèse
Cela m’est égal
Car jamais il n’y eut ni Normand ni Français
Dans ma maison
Jamais je ne l’ai vue et pourtant, je l’aime fort
Jamais je n’ai eu de droit sur elle, elle ne m’a jamais fait de tort,
Quand je ne la vois pas, est-ce du déplaisir?
Qu’importe au coq!
Car j’en connais une plus aimable et plus belle
Et qui vaut mieux
Je ne sais pas l’endroit où elle vit,
Si c’est à la montagne ou si c’est dans la plaine;
Je n’ose pas avouer la peine qu’elle me fait
Mais cela me pèse
Et je suis peiné qu’elle demeure ici
Quand je m’en vais
Les trois trobars
Voulez-vous vous exercer à l’art du trobar? Vous avez le choix entre trois degrés de
virtuosité, trois styles :
Le trobar ric (poésie riche) qui privilégie la virtuosité technique, tels ceux d’Arnaut
Daniel né à Ribérac (1150 – 1210) bâtis sur le retour dans chaque strophe des mêmes
mots terminant le vers.
Le trobar clus (poésie fermée) tels ceux… d’Arnaut Daniel également, appelé en son
temps « le meilleur forgeron du parler maternel ».
Le trobar leu (poésie ouverte) à l’expression limpide.
La sextine d’Arnaut Daniel
Un exemple? Voici, d’Arnaut Daniel, un trobar ric : Quand me soveni... C’est une sextine
dont l’écriture impose que les six vers de la deuxième strophe soient disposés suivant ce
schéma: 6 – 1 – 5 – 2 – 4 – 3, et que l’envoi (la dernière strophe) de trois vers contienne les
six mots deux fois utilisés à la fin des vers précédents.
Quand me soveni de la cambra
Ont a mon dam sai que nulhs òm non intra
Ans me son tots plus que fraire ni oncle,
Non ai membre non fremisca, neis l’ongla
Aicí com’ fai l’enfant denant la verga
Tal paur ai no’l siá tròp de l’arma
Del cors li fos, non de l’arma (6)
E consentis m’a celat dins sa cambra ! (1)
Que plus me nafra’l còr que còps de verga (5)
Car lo sieus sers lai ont ilh es non de intra (2)
Tots temps serai amb lieis com’ carns e ongla (4)
E non creirai chastic d’amic ni d’oncle (3)
Arnaut trasmet sa chanson d’ongla (4) e d’oncle (3)
A grat de lieis que de sa verga (5) a l’arma (6),
Son Desirat, qui pretz en cambra (1) intra (2)
La sextine d’Arnaut Daniel en français
Quand je me souviens de la chambre
Où à mon dam je sais que personne n’entre,
Mais où tous sont pour moi plus sévères que frère ou oncle,
Je n’ai membre qui ne frémisse, ni ongle,
Ainsi que fait l’enfant devant la verge :
Que mon âme tout entière lui revienne, telle est ma peur
Puisse-t-elle mon corps, sinon mon âme,
Recevoir en secret dans sa chambre!
Cela blesse mon cœur plus que coups de verge,
Car là où elle se trouve, son esclave n’entre point;
Je serai toujours avec elle comme sont chair et ongle,
Et n’entendrai de remontrance ni d’ami, ni d’oncle.
Arnaut envoie sa chanson d’ongle et d’oncle
Au gré de celle qui tient son âme sous la verge,
À sa Désirée, dont le Mérite pénètre en toute chambre
Ventadour à la cour d’Aliénor
Prince du trobar leu, de la canso qui fait d’amour se pâmer les dames, silhouette de demidieu à la chevelure flamboyante, doux et tendre en propos, ferme et précis dans son art, tel
est Bernart de Ventadour dont le nom rime, ô merveille, avec troubadour…
Doré comme du bon pain
Au château de Ventadour (on en voit les ruines à Moustier-Ventadour, près d’Égletons en
Corrèze) naît en 1124 un bel enfant, fruit des amours d’une femme dont on sait que l’activité
principale consiste à «chauffer le four à cuire le pain ». Mais qui donc est son père? Le mari
de la chauffeuse de four, archer de son état et boulanger adjoint? Peut-être… Mais la rumeur
chuchote si fort en cette année 1124 qu’on l’entend encore. Et voici ce qu’elle dit : Bernart
(avec un «t», parce que ce Bernart est unique) serait le fils de son seigneur, Ebles II de
Ventadour, amateur de pain frais et de mie bien tendre…
Le papa, c’est Guillaume…
Ebles Il? Vous n’y pensez pas! Le père de Bernart? Eh bien, mais tout le monde le sait, mais
personne ne le dit : c’est Guillaume, le duc d’Aquitaine Guillaume IX, le prince des
troubadours! Qu’importe la rumeur, Bernart grandit, devient un superbe jeune homme, doré
comme du bon pain au soleil de Corrèze, doué pour la lecture, l’écriture et le chant. Ebles II,
appelé Lo Cantador, expert en création de toute sorte de trobars, lui apprend à composer des
poèmes. Bernart excelle aussi dans l’art de plaire.
Bernart et Marguerite
Ebles III devient seigneur de Ventadour à la mort de son père Ebles II. Il a épousé en 1148 la
belle Marguerite de Turenne. Persuadé que le don de fabriquer le trobar est héréditaire,
Ebles III s’y essaie, mais les résultats sont calamiteux. Bernart, en revanche, écrit
superbement, ce qui n’échappe pas à Marguerite. Bernart et Marguerite… Et voici que repart
la rumeur! Une rumeur qui s’appuie sur des récits où l’on voit Ebles III qui part fort tôt pour
la chasse un matin, puis qui en revient trop tôt… Bernart et Marguerite, attention… Trop
tard! Bernart est sur le champ chassé du château. Marguerite est répudiée, enfermée dans un
couvent. La fin’amor a ses limites.
La fin’amor pour Aliénor
Où aller? Aliénor d’Aquitaine, l’éblouissante Aliénor, petite-fille de Guillaume le
Troubadour, vient d’être répudiée par le roi de France, son mari, Louis VII le sérieux, le
grave, dont elle a dit : Je croyais avoir épousé un homme, et non un moine! Elle épouse
Henri II Plantagenêt. Il a vingt ans, elle en a trente.
En 1154, elle devient reine d’Angleterre tout en conservant l’Aquitaine! Elle a entendu
parler du beau troubadour de Ventadour, et l’invite à sa cour. C’est lui qui va mettre à la
mode dans tout l’espace Plantagenêt - qui couvre plus de la moitié de la France – la
fin’amor.
Bernart et la reine d’Angleterre…
Après six ans de bonheur – et presque autant d’enfants – Aliénor découvre que son roi Henri
la trompe avec la belle Rosamonde qui meurt peu de temps après, empoisonnée, on ne sait
trop par qui – et on préfère ne pas le savoir… La reine d’Angleterre revient alors en France,
à Poitiers où elle entretient des poètes qui chantent l’amour. Évidemment, le doux Bernart
tout doré l’a suivie (il serait peut-être temps de se demander si entre Bernart et Aliénor…
Cela ne nous regarde pas, mais, selon une rumeur persistante, il serait fort probable que…
On ne peut être plus clair!)
Bernart prend sa retraite
Amours déçues entre Aliénor et Bernart? Peut-être! Il quitte Poitiers et devient le protégé
d’Ermengarde de Narbonne. Amours déçues encore? Ce n’est pas impossible. Bernart court
alors se réfugier à Toulouse chez Raymond V auprès duquel il semble trouver la paix,
jusqu’à la mort de celui-ci en 1194. Le troubadour de la fin’amor prend alors sa retraite et la
robe de bure au monastère de Dalon (dans l’actuelle Dordogne). Il y termine ses jours. Y
séjourne-t-il avec un autre troubadour qui s’y est aussi retiré, Bertran de Born, spécialiste du
sirventès, poème à caractère satirique ou moral chanté en langue d’oc aux XIIe et XIIIe
siècles? Peut-être. Oublié ou ignoré pendant des centaines d’années, Bernart de Ventadour a
été redécouvert au XIXe siècle. Depuis, il est considéré comme le meilleur de tous ceux qui
chantèrent le plus bellement l’amour : les troubadours!
Chanson de Bernart de Ventadour
Voici une chanson de Bernart de Ventadour, sincère et harmonieuse comme le sont les
quarante et une poésies qu’il nous a laissées. Celle-ci est composée de huitains, strophes de
huit vers ; chaque vers est un octosyllabe. Une strophe de huit octosyllabes est une strophe
carrée - de même qu’une strophe de six vers de six syllabes, de dix vers de décasyllabes,
etc. Ici, les octosyllabes sont assonancés et disposés ainsi : ABABCDCD.
La Lauzeta en occitan
Can vei la lauzeta mover
De joi sas alas contra’l rai,
Que s’oblid’ e’s laissa chazer
Per la doussor c’al cor li vai,
Ai! Tan grans enveya m’en ve
De cui qu’eu veya jauzion!
Meravilhas ai, car desse
Lo cor de dezirer no’m fon
Ailas! Tan cuidava saber
D’amor, e tan petit en sai,
Car eu d’amar no’m posc tener
Celeis don ja pro non aurai.
Tout m’a mon cor, e tout m’a me,
E se mezeis e tot lo mon;
E can se’m tolc, no’m laisset re
Mas dezirer e cor volon.
L’Alouette en français
Quand je vois l’alouette agiter
De joie ses ailes dans un rayon,
Qui s’oublie et se laisse tomber
Pour la douceur qui envahit son cœur,
Ah! Il me vient si grande envie
De ceux que je vois dans le bonheur
Que je m’étonne qu’à l’instant même
De désir le cœur ne fonde en moi.
Hélas! J’imaginais tant savoir
En amour, mais j’en sais si peu!
Pourrais-je me retenir d’aimer
Celle dont je n’aurai jamais rien?
Elle m’a pris le cœur et m’échappe
Me lèse et lèse tout le monde;
Par elle ainsi privé
Ne me restent que le désir et le cœur ardent.
Des nouvelles de Marie de France
J’ai pour nom Marie, et je suis de France. Voilà pourquoi on appelle cette femme
auteur, qui vit, au XII e siècle, à la cour du roi Henri II d’Angleterre et d’Aliénor
d’Aquitaine, Marie de France (vers 1170). Elle nous a laissé des lais qui sont des
sortes de nouvelles écrites en vers, et qu’elle appelle les lais bretons. Que
racontent-ils? La douleur et les bonheurs des amours interdites, clandestines. Son
écriture économe et poétique restitue l’émotion essentielle. Ainsi, dans le Lai du
chèvrefeuille, en cent dix-huit octosyllabes, Marie de France met en scène Tristan,
chassé de la cour du roi Marc pour être devenu l’amant de la reine Iseut; il erre dans
la forêt où il espère rencontrer un jour son aimée kar ne pot lent vivre sansz li - car
il ne peut vivre sans elle. Tristan apprend qu’Iseut et la cour vont emprunter un
chemin forestier. Il prépare une branche de coudrier, y inscrit son nom et la place sur
le chemin que va emprunter la reine. Elle saura le reconnaître, il en est sûr, ils ont
déjà utilisé ce signe secret… Voici la fin de ce lai en octosyllabes assonancés.
Ne vus sanz mei
D’euls deus fu il (tut) autresi
Cume del chevrefoil esteit
Ki a la codre se perneit:
Quant il s’i est laciez e pris
E tut entur le fust s’est mis,
Ensemble poënt bien durer;
Mes ki puis les volt desevrer,
Li codres muert hastivement
E li chevrefoil ensement.
«Bele amie, si est de nus :
Ne vus sanz mei, ne mei sanz vus! »
Ni moi sans vous
D’eux deux il en fut ainsi
Comme il en est du chèvrefeuille
Qui au coudrier se prend :
Quand il s’est enlacé et pris
Et tout autour du fût s’est mis,
Ensemble ils peuvent bien durer;
Qui les veut ensuite désunir
Fait tôt le coudrier mourir
Et le chèvrefeuille avec lui.
- Belle amie, ainsi est de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous.
Marie de France – Œuvres, XIIe siècle
Belles et pastourelles…
La fin’amor, certes… La tension douloureuse vers l’être aimé, inaccessible, oui… Le joy ou
désir sans cesse renouvelé qui porte en lui douleur et délices… Tout cela est fort bon! Mais
qui peut nier la douceur de l’amoureuse besogne, s’interrogent chevaliers, dames qui se
languissent d’un corps absent, ou bergères surprises dans la rosée d’un matin de printemps?
Après avoir migré à la fin du XIIe siècle vers les territoires de la langue d’oïl, la fin’amor
devient chez les trouvères l’amour courtois avec le même projet et les mêmes exigences.
Avec, aussi, la même envie de prendre la vie à pleins bras, la vie d’un corps joli… Voici
quatre genres pratiqués davantage en langue d’oïl qu’en langue d’oc aux XIIe et XII e
siècles.
La pastourelle met en scène un jeune homme, souvent un chevalier, qui aborde une
jeune fille, bergère en général, et, dès la dernière strophe, conclut son affaire ou en
obtient la promesse.
La chanson d’aube dit la plainte alanguie d’amoureux qui, avant que le soleil se lève,
doivent quitter la douceur de l’amoureuse union.
La chanson de toile accompagne les travaux domestiques. Elle raconte une histoire
qui met en scène des amours contrariées qui se terminent tantôt bien, tantôt mal.
La reverdie, enfin, comme son nom l’indique, célèbre tout ce qui accompagne la
poussée des sèves de printemps par lesquelles tout reverdit…
Pastourelle et mal mariée
Cinq huitains, strophes de huit vers, pour cette pastourelle anonyme. Les deux premiers vers
de chaque strophe sont des décasyllabes rimés. Le 3e et le 6e vers qui comportent cinq
syllabes sont des pentasyllabes. Les 3e, 4e, 7e et 8e vers sont des hexamètres (six syllabes).
Le schéma rimique est le même dans les cinq huitains : AABBABBA. Le schéma strophique
et rimique des pastourelles ou des chansons de mal mariées (déconvenue de l’épousée après
ses noces) est variable et comporte souvent des reprises ou refrains à la fin des strophes.
Pastourelle « Enmi la rousee » en langue d’oïl
Enmi la rousee que nest la flor,
Que la rose est bele au point du jor!
Par mi cele arbroie
Cil oisellon s’envoisent
Et mainent grant baudor.
Quant j’oi la leur joie,
Pour riens ne m’i tendroie
D’amer bien par amors.
La pastore ert bele et avenant;
Ele a les euz verz, la bouche riant.
Benoet soit li mestre
Qui tele la fist nestre,
Bien est a mon talent.
Je m’assis a destre,
Si li dis : « Damoiselle,
Vostre amor vous demant. »
Ele me respont : « Sire Champenois,
Par vostre folie ne m’avrois des mois,
Car je suis amie
Au filz dame Marie,
Robinet le cortois,
Qui me chauce et lie
Et si ne me let mie
Sanz biau chapiau d’orfrois.»
Quant vi que proiere ne m’i vaut noient,
Couchai la a terre tout maintenant,
Levai li le chainse,
Si vi la char si blanche,
Tant fui je plus ardant,
Fis li la folie.
El nel contredist mie,
Ainz le vout bonement.
Quand de la pastore oi fet mon talent,
Sus mon palefroi montai maintenant,
Et ele s’escrie :
«Au filz sainte Marie,
Chevalier, vos conmant;
Ne m’oublïez mie,
Car je sui vostre amie,
Mes revenez souvent. »
La chanson d’aube
Deux amants s’éveillent dans cette courte chanson d’aube qui comporte un refrain. Chaque
strophe est composée de quatre heptasyllabes, vers de sept syllabes, suivis d’un
pentasyllabe, puis de trois autres heptasyllabes et enfin du refrain. Le tout forme un ensemble
de douze vers, douzain, huit pour le chant, huitain, quatre pour le refrain, quatrain. Les
assonances, refrains compris, suivent ce schéma : ABABCCDD EDED.
Chanson d’aube en langue d’oïl
Entre moi et mon amin,
En un boix k’est le Betune,
Alainmes juwant mairdi
Toute lai nuit a la lune,
Tant k’il ajornait
Et ke I’alowe chantait
Ke dit : « amins, alons an »,
Et il respont doucement :
« ll n’est mie jours,
Saverouze au cors gent,
Si m’ait amors,
I’alowette nos mant.»
Adont ce trait pres de mi,
Et je fu pas anfruine ;
Bien trois fois me baixait il,
Ainsi fix je lui plus d’une,
K’ainz ne m’anoiait.
Adonc vocexiens nous lai
Ke celle nuit durest sant,
Mais ke plus n’alest dixant :
« ll n’est mie jours,
Saverouze au cors gent,
Si m’ait amors,
I’alowette nos mant. »
Anonyme
Chanson d’aube en français
Ensemble avec mon ami,
Dans un bois près de Béthune,
Nous allâmes jouer mardi,
Toute la nuit sous la lune,
Jusqu’au point du jour
Où l’alouette chantait,
Qui dit: «Mon ami, partons »
Et doucement il répond :
« Il ne fait pas jour,
Charmeuse au corps joli,
J’en atteste amour,
L’alouette a menti »
Il s’approche près de moi
Et je ne fus pas sauvage;
Il me baisa bien trois fois
Et moi aussi, plus d’une :
Rien ne me fâchait!
Comme nous aurions aimé
Que cette nuit dure cent nuits,
Mais qu’il n’allât plus disant :
«Il ne fait pas jour,
Charmeuse au corps joli,
J’en atteste amour,
L’alouette a menti »
La chanson de toile
Imaginez des femmes qui travaillent, la quenouille à la main près de quelque fenêtre dans un
après-midi d’été… L’une d’elle commence à chanter l’histoire de la fille du roi mariée à un
vieillard… La chanson de toile accompagne les tâches et plaît à l’imagination. Elle est ici
composée de quintils, strophes de cinq vers : trois décasyllabes suivis d’un hexamètre et
d’un décasyllabe final. Les assonances suivent ce schéma : AAABB.
En un vergier, lez une fontenele
Dont clere est l’onde et blanche la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maxele;
Aé, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout solaz et ris
Cuens Guis amis, com male destineie!
Mes père m’a a un viellart donee
Qui en cest meis m’a mise et enserrée
N’en puis eissir a soir n’a matinee
Aé, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout solaz et ris
La chanson en français d’aujourd’hui
Dans un verger auprès d’une fontaine
Dont l’onde est pure et blanc le fin gravier,
Est assise fille de roi, main à la joue;
En soupirant, elle appelle son ami :
Ah, comte Guy bien-aimé
Votre amour m’ôte la joie et le rire
«Comte Guy bien-aimé, cruelle destinée!
Mon père m’a donnée à un vieillard
Qui sous ce toit me tient enfermée
Et je n’en puis sortir ni le soir ni le matin
Ah, comte Guy bien-aimé
Votre amour m’ôte la joie et le rire»
Voici la suite : le mauvais mari entend cette plainte; il déboucle sa ceinture et châtie la
pauvre fille, mais il s’en repent aussitôt. La fille blessée invoque Dieu qui l’exauce : Guy,
son bien-aimé, vient la prendre dans ses bras et la consoler. La fin des chansons de toile
n’est pas toujours heureuse. Dans La Belle Doette, une femme à sa fenêtre attend le retour de
son chevalier, mais c’est un page qui arrive et lui annonce la mort de son bien-aimé.
Désespérée, elle décide de lui rendre hommage en construisant une abbaye.
La reverdie
Tout reverdit, le printemps revient, avec toutes ses ardeurs, toutes ses envies. Cette reverdie
anonyme est composée de sizains, strophes de six vers composées de deux heptasyllabes
(sept syllabes), d’un pentasyllabe (cinq syllabes), les trois autres vers suivent la même
structure. Les assonances se suivent ainsi : AABCCB.
Volez vous que je vous chant
Un son d’amors avenant?
Vilain ne fist mie,
Ainz le fist un chevalier
Souz l’ombre d’un olivier
Entre les braz s’amie.
Chemisete avoit de lin
En blanc peliçon hermin
Et bliaut de soie,
Chauces ot de jaglobai
Et sollers de flors de mai,
Estroitement chauçade.
Cainturete avoit de fueille
Qui verdist quant li tens mueille;
D’or hert boutonade.
L’aumosniere estoit d’amor;
Li pendant furent de flor,
Par amors fut donade.
Reverdie en français
Voulez-vous que je vous chante
Une chanson d’amour plaisante?
Ce n’est pas un vilain
Qui la fit, mais un chevalier
Dans l’ombrage d’un olivier
Aux bras de son amie.
Elle avait une chemisette de lin,
Une blanche pelisse d’hermine
Et une robe de soie,
Ses chausses étaient de glaïeul
Et ses souliers de fleurs de mai,
Étroitement serrés.
Sa ceinture était de feuille
Verdissante par temps de pluie,
Et en or le bouton;
Son aumônière était d’amour,
Et les cordons étaient de fleurs :
C’était un don de l’amour
Anonyme
Expression écrite : Imaginez la suite…
Le Roman de Renart : vingt-cinq mille
octosyllabes !
Se moquer sans risque, dans les chaumières ou les auberges, ou sur la place
publique, des chevaliers très fiers, des barons et des prêtres, de la religion tout
entière, de ses miracles, des dames et des nobles, des serfs et des vilains? C’est
possible: il suffit d’avoir recours au fameux animal à tout faire : Renart! Le Roman
de Renart n’est pas un roman au sens où on l’entend aujourd’hui. C’est un ensemble
de récits, écrits en octosyllabes aux rimes plates (aa / bb / cc…) entre le milieu du
XIIe siècle et la fin du XIIIe siècle. Ces récits sont d’inégale longueur - entre 300 et
3000 vers. La totalité du Roman de Renart comporte 25000 vers répartis en 27
groupes appelés branches - selon une classification qui date du XIX e siècle.
Les auteurs? Ils sont une trentaine. Trois seulement ont été identifiés : Perrot de
Saint-Cloud (récits datés de 1174), Richard de Lison, et un prêtre de la Croix-en-
Brie. Les autres auteurs sont anonymes – et, parfois, font bien de le rester, car les
dérives vers la grossièreté gratuite ne manquent pas, surtout dans les dernières
branches. Renart, c’est le roublard ou le roulé, le futé malicieux ou le calculateur
féroce. Renart, c’est mille personnages où se déploient, le temps d’un récit,
l’hypocrisie, l’habileté, l’escroquerie, la débrouillardise, la débauche, la
malhonnêteté, tous les vices et toutes les malices, l’éventail des figures humaines
mises à la portée de tous par le truchement d’une narration où chacun traduit sans
peine les codes adoptés.
Ceux qui prennent congé
En grandes formes, la poésie en ces XIIe et XIIIe siècles. Les poètes lui créent mille et un
berceaux afin d’y déposer leurs mots tendres ou inquiets, leurs espoirs d’amour… Parmi ces
créateurs de forme, Jean Bodel d’Arras (1165 – 1210) dont le congé va devenir le père
d’une nombreuse descendance. Il y pratique un lyrisme personnel original, l’expression de
sentiments moins guidés par les désirs d’amour courtois que par le souci de dire le quotidien
dans sa réalité quelle qu’elle soit, son âpreté.
Jean Bodel entre en maladrerie
Dame où sont tous les biens, je prends congé de votre sainte chandelle... Voyons pourquoi
Jean Bodel écrit cela et à qui il s’adresse...
Itier, Norman et la vierge
Des fous, des hallucinés, des gangreneux, des convulsionnaires, des œdémateux… Voilà de
quoi les campagnes d’Europe pouvaient se peupler en quelques semaines au début du XIIe
siècle. Voilà qui on pouvait rencontrer dans la région d’Arras vers 1110, désolation et
désespoir… Or, en ces temps de folie, vivaient à Arras deux ménestrels qui se détestaient,
Itier et Norman. Une nuit, la vierge leur apparut en même temps. L’évêque Lambert ne voulut
consentir à croire cette histoire que si les deux ennemis se réconciliaient, ce qu’ils firent.
Notre-Dame-des-Ardents
La nuit suivante, l’évêque Lambert en oraison dans la cathédrale reçut des mains mêmes de
la vierge un cierge allumé, une chandelle dont quelques gouttes rendirent miraculeuse l’eau
déjà bénite qui guérit tous les malades de ce qu’on appelle aujourd’hui l’ergotisme et qui
portait alors le nom de mal des ardents. L’ergotisme est dû à l’ergot du seigle, un
champignon dont les toxines attaquent le système nerveux. Afin de perpétuer cette mémorable
histoire, les bourgeois d’Arras créèrent la confrérie de Notre-Dame-des-Ardents, ou de la
Sainte-Chandelle, dans laquelle seuls les jongleurs ou ménestrels d’excellence pouvaient
être admis. C’est ce qui pouvait arriver de mieux à Jean Bodel en 1194, en attendant que
l’imprévisible, le pire survînt…
Des taches rouges sur les bras…
Un clerc, Jean Bodel, né en 1165 près d’Arras, mais aussi un jongleur, puis un ménestrel
attaché à sa ville, la ville d’Arras dont il est sergent de l’échevinage. Il écrit toutes sortes de
textes, des pastourelles amusantes, des récits pleins de malice et d’ironie, et des pièces de
théâtre commandées par la confrérie de la Sainte-Chandelle, tel le Jeu de Saint-Nicolas où
l’on assiste à la conversion de Sarrasins au christianisme lors de la troisième croisade.
Mille autres projets d’écriture lui brûlent les doigts, et, pour alimenter ses Jeux, ses récits ou
ses poèmes, il décide de se croiser et de partir en Terre sainte. Hélas, des taches rouges
apparaissent sur ses bras, ses jambes : il est atteint de la lèpre!
Sur un air d’Hélinand
À cette époque, les lépreux doivent tout quitter et entrer dans une maladrerie où ils attendent
la mort, à l’écart de la ville. Jean Bodel ne partira pas en Terre sainte. Abattement, détresse
d’abord, puis cette idée : dire adieu à tous les amis, à toutes et tous les aimés, écrire cela
sous la forme d’un poème, prendre congé. Voilà, le nom est trouvé : le congé. Jean Bodel
crée ce genre que beaucoup de poètes vont reprendre et imiter dans les deux siècles qui
suivent. Pour bâtir son type de strophe, Bodel se rappelle celle de son contemporain,
Hélinand de Froidmont, un lettré plutôt sombre et qui ne cesse de pratiquer la mortification,
retiré dans une abbaye où il a écrit les Vers de la mort . La strophe d’Hélinand et celle de
Bodel sont le douzain d’octosyllabes aux assonances disposées ainsi : AABAABBBABBA,
et dont voici pour chacun d’eux un exemple :
Hélinand, Les vers de la mort en langue d’oïl
Morz apaise les ennoisiez,
Mors acoise les envoisiez,
Morz totes les meslees fine,
Morz met en croix toz faus croisiez,
Morz fait droit a toz les boisiez,
Morz toz les plaiz a droit termine,
Morz desoivre rose d’espine,
Paille de grain, gruis de farine,
Les purs vins des faus armoisiez;
Morz voit par mi voile, cortine,
Morz seule set et adevine
Com chascuns est a droit proisiez.
Hélinand, Les vers de la mort en français
Mort apaise les chicaniers,
Mort amadoue les dissipés,
Mort finit toutes les batailles;
Mort met en croix tout faux croisé,
Mort fait droit à tous les dupés,
Met fin justement à tout procès;
Mort distingue rose et épine,
Paille et grain, orge et farine,
Les vins purs et les armoisés;
Mort sait voir sous voile et courtine,
Mort seulement sait et devine
Combien il faut chacun priser.
Congé de Jean Bodel en langue d’oïl
Pitiez, ou ma matere puise,
M’ensaigne k’en ce me déduise
Que je sor ma matere die.
N’est drois que mon sens amenuise
Pour nuls mal qui le cor des truise
Dont Diex a fait sa commandie.
Puis il m’a joué de bondie,
Sans barat et sans truandie
Est drois que jë a chascun ruise
Tel don que nus ne m’esconddie,
Congié, ains c’on me contredie,
Car adiés criem que ne lor nuise.
Congé de Jean Bodel en français
Détresse où je puise mon sujet,
M’enseigne à me divertir
En parlant à mon propre sujet.
Il n’est pas juste que mon esprit diminue
À cause d’un mal qui détruit le corps,
Où Dieu a marqué sa volonté.
Puisqu’Il m’a donné le signal,
Il est juste, sans ruser ni mendier,
Qu’un don que nul ne me refuse,
Le congé j’en sollicite chacun
Avant qu’on me l’interdise:
Leur nuire devient ma hantise
Adam de la Halle parmi les ignorants…
Étrange, Adam de la Halle! Étrange Adam, dit le Bossu, même si, comme il l’affirme, il ne
l’est mie (il ne l’est pas). Il habite Arras où il est né vers 1235. Fils du bourgeois Henri le
Bossu, il commence des études de clerc. Mais un jour, il remarque une jeune fille d’une si
grande beauté, la troublante Maroie, qu’il abandonne ses études de clerc pour l’épouser.
Hélas! Lui qui rêvait de partir, de conquérir la gloire à Paris peut-être, ou ailleurs, le voici
rivé parmi les siens.
Le Jeu de la Feuillée
Que faire? Tenter un exil? Soit, mais cette tentation pourrait fournir le sujet d’un grand
spectacle ! Adam de la Halle se met à l’œuvre. Ainsi naît Le Jeu de la Feuillée - la feuillée
représente la loge de verdure où est servi le repas des fées à la fin du spectacle, mais, à
l’époque, feuillée se prononce comme le mot folie, qui est le motif essentiel de la pièce. On
y découvre les bourgeois d’Arras, sa propre famille, férocement croqués, et le portrait
charge de sa femme Maroie aux « cheveux rares, noirs et raides ». Le Jeu de la Feuillée est
une des premières pièces du théâtre profane. Il sera suivi du Jeu de Robin et Marion,
délicieuse mise en scène de la fidélité de Marion qu’un chevalier veut ravir à Robin.
Robin m’aime, Robin m’a…
MARIONS / Robins m’aime, Robins m’a; / Robins m’a demandee, sim’ara.
/LICHEVALIERS/Or dites, douche bergerete,/Ameriés vous un chevalier? /
MARIONS : Biaus sire, troiés vous arrier. / Je ne sai que chevalier sont./ Deseur
tous les hommes du mont/ Je n’ameroie que Robin.
MARION/ Robin m’aime, Robin m’a;/ Robin m’a demandée, et il m’aura. / Le
chevalier: Dites-moi donc, douce bergerette,/ Aimeriez-vous un chevalier? /
MARION/ En arrière, beau seigneur./ Je ne sais ce que sont les chevaliers./ De tous
les hommes au monde,/ Je n’aimerai que Robin.
Poète du comte d’Artois
Paris, 1270! Adam de la Halle a pu y terminer ses études - on en est presque sûr par des
recoupements effectués à partir de plusieurs chansons d’étudiants. Le comte d’Artois, Robert
II, le prend ensuite à son service. Voici Adam poète et musicien officiel. Cette fois, il quitte
vraiment Arras, accompagnant le comte au secours de Charles d’Anjou dont les troupes
occupant la Sicile se sont fait massacrer pendant un mois - mars 1282 - par la population en
rébellion. Avant de partir d’Arras, Adam écrit son Congé, à la façon de Jean Bodel, toujours
sur un air d’Hélinand (douzain d’octosyllabes aux rimes se succédant ainsi :
AABAABBBABBA) mais plein d’amertume et de tristesse. Que s’est-il passé? Quelque
infortune d’amour? Sans doute…
Congé d’Adam de la Halle en langue d’oïl (strophe 4)
Puis que che vient au congié prendre,
Je doi premierement descendre
A cheus que plus a envis lais.
Aler voeil mon tans miex despendre,
Nature n’est mais en moi tendre
Pour faire cans ne sons ne lais.
Li an acourchent mes eslais;
De che feroie bien relais
Que je soloie plus chier vendre.
Trop ai esté entre les lais,
Dont mes damages i est lais :
Miex vient avoir apris c’aprendre.
Congé d’Adam de la Halle en français
Puisqu’il s’agit de prendre congé,
Je dois en venir en premier lieu
À ceux qu’il me coûte le plus de laisser;
Je veux aller dépenser mieux mon temps;
La nature en moi n’est plus tendre
Pour faire chants et mélodies et lais;
Les ans réduisent mes élans;
Je l’abandonnerais bien,
Ce que je vendais le plus cher;
J’ai trop vécu parmi les ignorants
Et les dommages en sont lourds :
Avoir appris vaut mieux qu’apprendre.
Mort à Naples
Adam de la Halle meurt en Italie en 1287. C’est là-bas qu’il donne pour la première fois le
Jeu de Robin et Marion, l’ancêtre de l’opéra-comique.
Les trouvères : le cœur en bandoulière
Même si la poésie n’est pas une affaire de cour, mais une entreprise du cœur, elle peut
s’épanouir tout autant sous les dorures des palais qu’à la belle étoile. Voici quatre poètes de
ces temps-là, Chrétien de Troyes, Thibault de Champagne, Colin Muset et Rutebeuf, les deux
premiers riches de biens et de rimes, les deux autres logés à la fortune des routes.
Chrétien de Troyes : chevaliers de la Table ronde…
Chrétien de Troyes naît on ne sait trop où vers 1135 et meurt célèbre, comblé, en 1185, après
avoir vécu à la cour de Marie de Champagne à Troyes. C’est de cette cour, grâce à Chrétien,
que va se développer dans tout l’espace de la langue d’oïl l’amour courtois des trouvères,
héritier de la fin’amor des troubadours. Savez-vous qui est Marie de Champagne? Oui, eh
bien expliquons-le à ceux qui ne le savent pas… Puis nous ferons mieux connaissance avec
Chrétien de Troyes.
Fille de reine
Quelle famille que celle de Guillaume IX! Et encore, vous ne savez pas tout, son ascendance
vous a été cachée : dans ses ancêtres, on trouve Rollon, le terrible chef viking qui pilla au
Xe siècle une partie du territoire de la Francia du Nord avant qu’elle devienne, avec
l’accord du roi Charles III le Simple, le duché de Normandie. Et dans la descendance de
Guillaume, vous connaissez déjà sa petite-fille, la belle, la superbe Aliénor d’Aquitaine,
mais vous ignorez peut-être que du roi Louis VII qu’elle épousa en 1137, elle eut deux
filles : Marie en 1145 et Alix en 1150. Marie, fille de reine, arrière-petite-fille de
troubadour, devient la comtesse Marie de Champagne. Elle tient à Troyes une brillante cour
de lettrés, d’artistes, de poètes qui, pendant que les chevaliers, dont son mari Henri le
Libéral, guerroient outre-mer, dissertent avec raison des délices de l’amour…
L’art d’aimer
Marie remarque à sa cour un jeune clerc fort lettré, imprégné de grec, de latin, et qui a
brillamment traduit L’Art d’aimer d’Ovide : Chrétien de Troyes. Elle lui fait découvrir le
poète français, Robert Wace, né à Jersey en 1115, devenu chanoine de Bayeux et mort en
Angleterre en 1175. Wace a lui-même lu l’auteur anglais, Geoffrey de Monmouth, qui a écrit
une Histoire des rois de Bretagne où apparaît pour la première fois un certain roi Arthur!
Wace en a tiré, en 1155, le Roman de Brut, ou Brut d’Angleterre. Chrétien se dit que toute
cette matière de Bretagne pourrait être accommodée à la façon courtoise - recette de
Guillaume IX -, en respectant ce qu’il devine des attentes de Marie qui la lui a fait connaître.
Pour adapter la légende du roi Arthur, il décide d’utiliser l’octosyllabe.
Le vrai château de Camaalot…
Voici donc cette matière de Bretagne : au château de Camaalot, vers le V e siècle (et non sur
M6), vivent le roi Arthur et la reine Guenièvre. La reine Guenièvre est très malheureuse :
elle vient d’être enlevée par le cruel chevalier Méléagant, souverain du royaume de Gorre
qui a aussi capturé les chevaliers du roi Arthur. Mais la reine Guenièvre a un amoureux :
Lancelot du Lac soi-même! Il se lance à la poursuite de Méléagant, et parvient à l’affronter
sous les yeux de sa belle après avoir emprunté la charrette d’infamie.
Lancelot humilié
Méléagant est vaincu. La reine Guenièvre va être délivrée par Lancelot, mais, au lieu de lui
manifester une folle reconnaissance, elle demeure de glace. Pourquoi? Tout simplement
parce que Lancelot a hésité le temps de deux pas avant de monter dans la charrette d’infamie
qui l’a conduit au château de Méléagant! La suite du récit montre combien s’épanouit l’idée
que la femme doit gouverner en tout la relation qu’elle entretient avec celui qui la désire.
Lancelot va se laisser humilier à plusieurs reprises encore avant de mériter sa belle. Ainsi se
dessine le code des relations amoureuses qui nous régissent encore, à peu près…
Un vrai roman
Les récits de Chrétien de Troyes sont écrits en vers romans et non en vers latins. Dès
1160, ces récits contant les aventures fabuleuses de héros à mi-chemin entre le réel
et l’imaginaire, des « romans ». Dès le XIVe siècle, l’écriture en vers fait place à la
prose. Ainsi apparaît ce genre que nous connaissons et fréquentons aujourd’hui, le
roman dont voici la définition actuelle : œuvre d’imagination en prose, assez longue,
qui fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels.
Érec, Cligès, Yvain, Perceval
Quatre autres romans de Chrétien de Troyes, également écrits en octosyllabes, traitent aussi
de cette façon d’aimer :
Érec et Énide (1165) : l’action se passe à la cour du roi Arthur et met en scène un
chevalier, Érec, qui tente de concilier son amour pour Énide avec la nécessité de sa vie
professionnelle : accomplir des exploits.
Cligès (1176) : Cligès aime Fénice, femme de son frère Alis. Celle-ci, pour ne pas
appartenir à deux hommes – comme Iseut la Blonde appartient à Marc et Tristan – se fait
passer pour morte afin de vivre sa passion en secret.
Yvain ou le Chevalier au lion (1180) : mille exploits sont accomplis par les
chevaliers pour les beaux yeux de leur belle. On n’oublie pas cependant les bons
sentiments chrétiens : les chevaliers secourent, au fil de leurs prouesses, les faibles, les
opprimés, la veuve et l’orphelin.
Perceval ou le Conte du Graal (1181) : le jeune chevalier Perceval affronte avec
bravoure les épreuves qui le conduisent vers le mystérieux Graal.
Amour, querelle et bataille
Chrétien de Troyes nous a aussi laissé des chansons. Voici un extrait de la plus connue :
Amour, querelle et bataille.
Chanson de Chrétien de Troyes en roman
Fols cuers legiers ne volages
Ne puet rien d’Alors apprendre.
Tels n’est pas li miens corages,
Ainz sert senz merci attendre.
Ainz que m’i cudasse prendre,
Fu vers li durs et salvages.
Or me plaist, senz raison rendre,
K’en son prou soit mes damages
Chanson de Chrétien de Troyes en français
Un cœur insensé, léger, volage
Ne peut rien apprendre d’Amour.
Tel n’est pas mon propre cœur :
Il sert sans espérer de récompense.
Avant d’avoir songé m’éprendre,
Je fus envers lui dur et sauvage.
Il me plaît, sans en faire le compte,
Qu’à son profit soit mon dommage.
Thibault de Champagne, prince et poète
Thibault de Champagne (1201 - 1253), ne serait-ce pas le fils de Marie de Champagne, le
petit-fils d’Aliénor d’Aquitaine, l’arrière-arrière-petit-fils de Guillaume IX le magnifique?
Eh bien si, on ne peut rien vous cacher! Avec une telle ascendance, que peut-on attendre de
ce Thibault de Champagne? Des poèmes bien sûr, mais pas seulement…
Thibault, 13 ans, à Bouvines !
Dimanche 27 juillet 1214. Près du petit village de Bouvines dans le Nord, une bataille est en
train de se dérouler. Le roi de France, Philippe Auguste, y prend part avec plusieurs milliers
de chevaliers qui attaquent Anglais, Germains, Flamands et les vainquent en quelques heures.
Parmi les combattants proches de Philippe Auguste, avez-vous remarqué ce jeune garçon qui
manie déjà l’épée avec une redoutable dextérité? Eh bien il s’agit de Thibault IV de
Champagne, treize ans, âge qui le situerait, aujourd’hui, plutôt dans une classe de cinquième.
Autre temps, autres mœurs… Philippe Auguste, son parrain, l’a invité à participer à cette
bataille, qui va quand même faire des milliers de morts, afin qu’il effectue en quelque sorte
un stage de formation accélérée en chevalerie.
La légende de Thibault et Blanche
Thibault IV aura l’occasion de mettre en pratique ses acquis de Bouvines puisqu’il prendra
la tête d’une croisade, en 1239. Mais en attendant, voyons son parcours de poète passionné
par l’art des trouvères, et pris de passion pour une femme, et quelle femme : Blanche de
Castille elle-même! Oui, la reine Blanche de Castille, épouse du roi Louis VIII mort en 1226.
Elle est devenue régente de France en attendant la majorité de son fils, le futur
Louis IX, dit saint Louis. Thibault est fasciné par la beauté de Blanche, au point que des
rumeurs courent : Blanche serait enceinte de Thibault! La reine en est outrée : elle devra
même se mettre nue devant un jury d’honneur afin de bien montrer qu’elle porte ventre plat et
non point rondelet d’un fruit coupable… Ce qui ne l’empêche pas de profiter de la situation,
manipulant Thibault pour servir sa politique.
Thibault en foire
Thibault IV continue de chanter son amour pour Blanche, pour la femme en général, fréquente
les scènes des foires de Champagne, aime se mêler aux jongleurs, aux ménestrels. Silence…
La foire chaude de la saint Jean à Troyes vient de s’ouvrir en cette année 1230. Écoutons
Thibaultt IV de Champagne, dit le Chansonnier, qui s’accompagne à la harpe, pendant qu’en
son cœur soupire peut-être la dame de ses pensées… Chacune des strophes de La chanson
de Thibault est un neuvain, elle comporte neuf vers assonancés de cette façon :
ABBACCBDD.
La chanson de Thibault en langue d’oïl
Dame, quant je devant vos fui
Et je vos vi premièrement,
Mes cuers aloit si tressaillant
Qu’il vos remest quant je m’esmui.
Lors fu menés sanz raençon
En la douce chartre en prison,
Dont li piler sont de talent
Et li huis sont de biau vëoir
Et li anel dou bon espoir.
La chanson de Thibault en français
Dame quand je fus devant vous
La première fois que je vous vis,
Mon cœur allait si bondissant
Qu’il vous resta quand je m’en fus.
Alors il fut mené sans rançon
Captif dans la douce prison
Dont les piliers sont de désir,
Les portes de belle vision
Et les anneaux de bon espoir.
Les fatrasies surréalistes
Incroyable, étonnant, surréaliste… au point que le pape de ce mouvement poétique
du XXe siècle demandera une traduction en français moderne de quelques poèmes
appartenant à ce genre «déjanté» : la fatrasie. La fatrasie, c’est un peu n’importe
quoi mis bout à bout pour obtenir vers, strophes et tout ce qui peut faire penser en
apparence à un poème. Ce sont des images qui se suivent sans queue ni tête, ventre à
terre, vers les abîmes du sens au bord desquels on est pris de vertige. L’inventeur de
la fatrasie s’appelle Philippe de Rémy (1210 - 1265) qu’il ne faut pas confondre
avec son fils, Philippe de Beaumanoir, juriste dans le Gâtinais.
Philippe de Rémy a écrit aussi deux romans étonnants : La Manekine, et Jehan et
Blonde. Voici une strophe de l’une de ses fatrasies :
Un grand hareng saur/Assiégea Gisors/D’un côté, de l’autre,/Et deux hommes
morts/Vinrent avec force/Portant une porte/C’était une vieille tourte/Pour aller
crier: «Alerte!»,/Le cri d’une caille morte/Les eût pris de force/Sous un chapeau
de feutre.
Évidemment, dans ces fatrasies, les contemporains de Philippe de Rémy pouvaient
décoder des allusions à certains personnages politiques, religieux, qui nous
échappent aujourd’hui.
Colin Muset, l’amuseur
Point de naissance princière pour Colin Muset (né vers 1210), point de prestigieuse
ascendance, de parrain roi, de grand-mère deux fois reine, rien de tout cela. Colin Muset est
né sous le signe de la bonne étoile, ascendant belle humeur et malice, pour un destin qui
s’inscrit dans la bonne chère, la chanson et l’amour. Partout où l’on s’amuse, où l’on chante,
il est là, trouvère à l’infatigable vielle qui commence au printemps sa tournée des foires et
rentre au foyer bourse pleine après avoir insisté parfois auprès de pingres seigneurs pour
obtenir son dû. Muset, est-ce vraiment son nom? On n’en est pas sûr, on entend plutôt une
variante du verbe «muser» qui signifie flâner, aller ça et là, à l’aventure, se laisser vivre.
Voilà qui contraste fort avec les poésies de cour, tendues dans le désir, à rompre parfois, ou
quelque peu empesées. Colin le tendre nous charme et nous distrait, nous montre ses contes à
sec, et sa femme amoureuse… de son sac enflé.
Une structure originale
La chanson de Colin Muset est faite de neuvains composés de quatre heptasyllabes, d’un vers
de quatre syllabes, suivi de quatre autres heptasyllabes, assonancés de façon originale :
ABBACCCCC.
Chanson de Colin Muset en langue d’oïl
Sire cuens, j’ai vielé
Devant vous en vostre ostel,
Si ne m’avez rien doné
Ne mes gages aquités :
C’est vilanie!
Foi que doi sainte Marie,
Ensi ne vous sieurré mie.
M’aumosniere est mal garnie
Et ma bourse mal farsie.
Quant je vieng à mon ostel
Et ma fame a regardé
Derrier moi le sac enflé,
Et je qui sui bien paré
De robe grise,
Sachiez qu’ele a tost jus mise
La conoille sans faintise;
Ele me rit par franchise,
Ses deus bras au col me plie.
Chanson de Colin Muset en français
Sire comte, j’ai viellé
Devant vous, en votre hôtel;
Vous ne m’avez rien donné,
Ni mes gages acquittés :
C’est vilenie.
Foi que dois à sainte Marie,
Aussi je ne vous suivrai mie.
Mon aumônière est mal garnie
Et ma bourse mal farcie.
Quand je viens à ma maison
Et que ma femme a aperçu
Derrière moi le sac enflé,
Et que je suis bien paré
De robe grise,
Sachez qu’elle a vite posé
La quenouille sans feintise;
Elle me rit franchement,
Ses deux bras entourent mon cou.
Dante et Béatrix
L’un des plus grands poètes italiens - peut-être le plus grand - Dante Alighieri, né à
Florence en 1265, et tombé amoureux très jeune de la belle Béatrix trop tôt disparue,
l’immortalise dans ses poèmes. Pour des raisons politiques, il séjourne à Paris, crée
cette distinction entre les deux façons de parler qu’il a entendues : la langue d’oc et
la langue d’oïl, et va mourir à Ravenne en 1321. Son œuvre majeure et mystérieuse,
La Divine Comédie, comprend trois poèmes : L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis.
Rutebeuf : Que sont mes amis devenus…
« Comment vous noume la gent de votre conissance? Sire, sachiez bien sans doutance que
hom m’apele Rutebuef, qui est dit de rude et de buef» Voilà comment notre Rutebeuf (1230 1285), notre « pauvre Rutebeuf» décline son identité au seigneur qui le questionne avant de
l’engager sans doute pour un spectacle en son château. D’autres passages de son œuvre
proposent le même surnom, qui s’infléchit alors vers l’allusion à la vigueur qu’il s’attribue :
Se Rustebués fet rime rude,/Je n’i part plus, més Rustebués/Est aussi rudes comme bués
(Rutebeuf fait rime rude, Je quitte le débat, mais Rutebeuf est aussi rude qu’un bœuf).
Un dandy de grands chemins
On peut tout imaginer avec cette rudesse brandie comme un étendard, affichée comme une
garantie pour toutes sortes d’activités. L’écriture d’abord. Celle de la poésie surtout où il
nous livre de lui-même un portrait désarmant de sincérité : il aime le jeu, mise beaucoup et
perd bien davantage, il fait la fête, les 400 coups, s’étourdit et se réveille groggy avec des
tessons de vie à recoller afin de trouver encore une place dans le décor des jours. C’est un
dandy de grands chemins, Rutebeuf, un hippie des temps anciens qu’on imagine en ce moment
bras dessus bras dessous avec des Kerouac et des Calet, des bien élevés de l’amertume, sur
les routes d’éternité.
Les malheurs de Théophile
Pauvre, Rutebeuf? Voire… De foire en foire, de château en château, il se produit, jongleur
d’abord itinérant, ménestrel engagé pour un temps, auteur pour la scène d’un Miracle de
Théophile, un Théophile en Cilicie (Turquie) qui vend son âme au diable pour retrouver la
dignité de grand prêtre que son évêque lui a reprise; un Théophile si malheureux d’avoir
conclu ce pacte qu’il demande à la Vierge elle-même d’aller reprendre le contrat chez le
Malin.
Ce qu’elle fait, devant un parterre de spectateurs éblouis, bouleversés, et édifiés par cette
conduite…
Pauvre femme !
Poèmes chantés ou dits, saynètes et petits drames à sujets religieux ou profanes, tout cela ne
rapporte-t-il pas de quoi tenir à distance la pauvreté, Rutebeuf? Si, mais, le jeu, les amours
pillent ma bourse avant le retour chez cette femme qui est mienne et que je vous décris ainsi
dans Mariage Rutebeuf: Et si n’est pas gente ne bele;/Cinquante ans a en s’escuele,/S’est
maigre et seche. (Elle n’est ni avenante ni belle/Elle a cinquante ans dans sa corbeille : Elle
est maigre et sèche.) Pauvre Rutebeuf! Et pauvre femme…
La guerre de Troyes
Troyes, foire chaude de mai, 1249, Rutebeuf est là parmi le peuple des jongleurs, des clercs,
près des seigneurs et des bourgeois. Toute la foire bruit de l’affaire : la guerre est déclarée
entre le clergé régulier, celui des ordres, des abbayes, les moines, et le clergé séculier, celui
qui est dans la vie, dans le siècle, les prêtres. Rutebeuf prend partie pour les réguliers, et
cela fait grand bruit. La querelle se poursuit. Rutebeuf revient à Paris - c’est là qu’il vit - et
voilà qu’il entre en palinodie : ce ne sont plus les réguliers qu’il soutient, mais les séculiers.
Il dénonce avec force les ordres mendiants dont les membres s’en vont quêtant deux par
deux, et qui s’installent dans les chaires d’université pour prêcher l’austérité. De plus en
plus influents auprès du roi Louis IX, le futur saint Louis, ils ont soif de pouvoir et le pape
enchanté les choie comme ses enfants… Rutebeuf attaque tous les puissants d’alors dans des
fabliaux, des textes satiriques (Renard le Bestourné, Le Dit de l’Herberie).
Les fabliaux : petits potins et contes moraux
Petites histoires, drôles de rumeurs, petits potins, racontars : le seigneur qui tente de
séduire la femme du laboureur, le prêtre qui la lutine, la femme elle-même
calculatrice, habile, sournoise, menteuse… Le bourgeois riche trompé par un malin
qui va, lui aussi, profiter des charmes de l’épouse délurée. La brave paysanne qui
tente de graisser la paume d’un chevalier avec du saindoux, parce qu’on lui a dit
que, si elle voulait récupérer sa vache perdue, il fallait justement graisser la paume
de celui qui la retenait, c’est-à-dire lui donner un gras pourboire… L’opulence
dénoncée, l’injustice soulignée, les excès du pouvoir politique… Tout cela est mis
en récit et en octosyllabes de façon efficace et amusante.
Le fabliau du Moyen Âge est bref, il est destiné à être dit en public, sur les places,
dans les auberges, au cours de banquets ou réjouissances diverses. Il doit faire rire,
ou réfléchir, dès les premières phrases. À la fin du récit, la morale est sauve. En
général…
Et tant aimés…
Guillaume de Saint-Amour, professeur à l’université de Paris, attaque ces hypocrites,
soutenu par Rutebeuf son ami. Mais le roi s’en fâche, exile Guillaume. Rutebeuf tombe en
disgrâce, Louis IX ne supporte pas ce poète trop lucide qui dénonce les dérives de l’Église,
les écrit et les chante…
La pauvreté de Rutebeuf devient bien réelle, et il nous la conte sans complaisance dans la
Complainte Rutebeuf. Au roi de France, Philippe le Hardi - fils de Louis IX mort en 1270
lors de la huitième croisade - il adresse une touchante supplique qui demeure sans suite. Le
« rude bœuf» y apparaît désenchanté, ses «amis» lui ont tourné le dos, lui qui les avait « tant
aimés »…
Rutebeuf et la méthode « couée »
La dominante de la «facture» de l’écriture Rutebeuf est la strophe couée. Qu’est la strophe
couée? vous demandez-vous. Eh bien, même si la réponse vous surprend, il s’agit d’une
strophe à queue. Pourquoi à queue? Parce queue… Parce qu’elle se compose, chez Rutebeuf,
de deux octosyllabes suivis d’un vers court de quatre syllabes, puis viennent deux nouveaux
octosyllabes, puis un autre vers court de quatre syllabes, et ainsi de suite. Est-ce tout? Non :
les deux octosyllabes possèdent des rimes suivies (AA) et le vers court une rime différente
(B) et cette rime nouvelle est reprise à la fin des deux octosyllabes qui suivent (BB), puis le
nouveau vers de quatre syllabes introduit une rime nouvelle (C), reprise dans les deux
octosyllabes qui arrivent (CC), et cela tout au long du poème. Rutebeuf n’est pas l’inventeur
de cette méthode « couée », mais c’est lui qui en a tiré le meilleur parti.
Complainte de Rutebeuf en langue d’oïl
Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si pres tenu
Et tant amé?
Je cuit qu’ils sont trop cler semé;
Il ne furent pas bien femé,
Si sont failli.
Itel ami m’ont bien bailli,
C’onques, tant com Diez m’assailli
En maint costé,
N’en vis un seul en mon osté,
L’amor est morte.
Ce sont amis que vens emporte,
Et il ventoit devant ma porte
Ses emporta,
C’onques nus ne m’en conforta
Complainte de Rutebeuf en français
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés?
Je crois qu’ils sont trop clairsemés;
Ils ne furent point entretenus
Puisqu’ils sont partis.
Ces amis m’ont bien peiné
Car jamais, quand Dieu m’a mis à l’épreuve
De tous côtés,
Je n’en vis un seul en ma maison.
Je crois que le vent les a dispersés,
L’amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte,
Les emporta
Musique et poésie
Avec Guillaume de Machaut, musique et poésie sont unies pour la vie puisqu’elles ont
toujours vécu de la sorte. Selon Machaut, il ne peut ni ne pourra en être autrement. Avec
Eustache Deschamps, la poésie peu à peu se détache de sa mise en musique. Elle commence
à emprunter les chemins du silence et de l’intime.
Guillaume du village de Machaut
Machaut (1300 - 1377) : aime assez à chahuter… L’épellation du nom de Machaut,
Guillaume de son prénom, pourrait être prétexte à présenter un joyeux drille qui se fût
spécialisé dans les chahuts de collège. Point du tout : Guillaume de Machaut, c’est du
sérieux! Tout jeune, il est remarqué par Jean de Luxembourg dont la mère n’est autre que la
fille de saint Louis et le père l’empereur Henri VII qui règne sur le Saint Empire romain
germanique.
Guillaume à Crécy
En 1323, Guillaume devient aumônier et secrétaire de Jean de Luxembourg, suit son maître
dans toutes ses missions diplomatiques ou guerrières, y compris à Crécy en 1346 où l’armée
des chevaliers subit une cuisante défaite contre les Anglais. C’est à la fin de cette bataille
que Jean de Luxembourg, devenu aveugle en 1340, se fait attacher par des chaînes à ses
fidèles compagnons et leur ordonne de se lancer dans la bataille où ils meurent tous. Fin
héroïque que Guillaume de Machaut ne raconte pas, la mode n’est plus à la poésie épique.
Guillaume chanoine
Guillaume préfère écrire de la poésie lyrique qu’il met en musique, ou de la musique qu’il
accommode à son inspiration poétique… C’est un tendre, Guillaume, un ambitieux qui
devient chanoine de Reims en 1377, qui évolue dans l’entourage des princes pour lesquels il
écrit des Jugements tel celui de Charles le Mauvais, petit-fils du roi de France Louis X le
Hutin. Il se spécialise aussi dans le dit narratif, poème lyrique récité, mais qu’il met aussi en
musique dans Le Remède de fortune que voici.
Chanson du Remède de fortune en ancien français
Tels rit au main qui au soir pleure
Et tels cuide qu’Amours labeure
Pour son bien, qu’elle li court seure
Et ma l’atourne;
Et tels cuide que joie aqueure
Pour li aidier, qu’elle demeure.
Car Fortune tout ce deveure,
Quant elle tourne,
Qui n’atent mie qu’il adjourne
Pour tourner; qu’elle ne sejourne,
Eins tourne, retourne et bestourne,
Tant qu’au desseur
Mest celui qui gist mas en l’ourne;
Le sormonté au bas retourne,
Et le plus joieus mat et mourne
Fait en po d’eure.
Chanson du Remède de fortune en français d’aujourd’hui
Un tel rit le matin, qui le soir pleure.
Tel autre pense qu’Amour se démène
En sa faveur, alors qu’elle l’attaque
Et l’assiège.
Cet autre croit que la joie accourt
Pour l’aider, mais elle tarde;
Car Fortune dévore tout
En tournant.
Elle qui n’attend pas le lever du jour
Pour tourner, elle ne s’attarde pas
Mais tourne, retourne et renverse
De telle manière qu’elle met au-dessus
Celui qui était au plus bas
Celui qui était au faîte redescend
Et le plus joyeux, en peu de temps,
Elle le rend affligé et triste.
Eustache Deschamps en ballade
Nous sommes le 19 mai 1364, dans la cathédrale de Reims. Nous assistons au sacre du roi
Charles V, qui succède à son père (allons, on cherche, il n’est pas question de vous le livrer
immédiatement… alors, ça vient? eh bien oui, son père…) Jean II le Bon. La messe chantée à
quatre voix vous transporte dans l’éther d’une spiritualité dopée à la quadriphonie. C’est
bien normal, c’est du Machaut, du Guillaume de Machaut que vous apercevez là-bas, près
des stalles de bois où il va s’asseoir, à côté de qui? De son élève, Eustache Deschamps
(1346 - 1406), qui est aussi son neveu, dix-huit ans, et qui va devenir écuyer, huissier
d’armes et chevaucheur à la cour du nouveau roi.
Rien ne se peut comparer à Paris
Deschamps chevaucheur du roi… Cette fonction va lui faire parcourir toute l’Europe, et,
comme il ne cesse d’écrire des vers sur tout ce qu’il voit, aime ou déteste, on apprend de sa
plume, par exemple, qu’en Bohême, les lits sont sales, la bière détestable et que la vermine
grouille partout. « Rien ne se peut comparer à Paris» écrit-il dans sa Ballade sur Paris
«C’est la cité couronnée au-dessus de toutes/Fontaine et puits de sens et de savoir, Située sur
le fleuve de la Seine./Elle a des vignes, des terres, des bois et des prairies.»
Gouverneur de Charles VI
En 1373, il se marie. Trois enfants naissent avant qu’il se retrouve veuf, maître des eaux et
forêts de Champagne et de Brie, comme, plus tard, La Fontaine… Gouverneur du jeune
Charles VI, il effectue mille et cent missions qui ne l’intéressent guère; ce qu’il aime, c’est
écrire. Écrire de la poésie, sans l’accommoder de musique. Car, dit-il, la musique naturelle
des mots suffit au vers. La musique qu’on ajoute au texte est superflue, artificielle. Ainsi, le
divorce entre musique et poésie est-il consommé en cette fin du XIVe siècle. On dit les textes
sans les chanter, la poésie n’est plus proférée, elle est lue, presque en silence, elle se
rapproche du cœur et de ses sources.
Disgrâce et solitude
Écrire! Eustache Deschamps y passe tout le temps que lui laissent ses fonctions. On estime à
quatre-vingt-deux mille vers l’ensemble de son œuvre composée de mille quatre cents
poèmes, des lais, des rondeaux et des ballades dont il est l’un des promoteurs les plus zélés,
sinon le créateur. Avant que Charles VI ne sombre dans la folie, il quitte la cour dont il
n’approuve pas les mœurs à son goût trop festives, ni les dépenses excessives, pour se
mettre au service de Louis d’Orléans, frère du roi. Cette décision lui vaut une disgrâce qui le
plonge dans la solitude et dans un état de nécessité tel que sa santé se dégradant, il meurt en
1407, peu de temps avant que Louis d’Orléans ne soit lâchement assassiné sur l’ordre de
Jean sans Peur.
Partons en ballade
La ballade mise au point par Eustache Deschamps se compose de trois strophes de dix
octosyllabes suivies d’une strophe de cinq octosyllabes appelée «envoi» car elle était
destinée au prince qui l’avait commandée ou en l’hommage duquel elle était écrite. Le
dernier vers de chaque huitain et du quintil (qu’est le quintil? Vous l’apprîtes dans les pages
qui précèdent, est-on obligé de vous rappeler que c’est une strophe de cinq vers? Non? Tant
mieux…) Le schéma rimique du huitain est le suivant : ABABBCCDCD; et celui du quintil :
AADAAD. Voici, d’Eustache Deschamps, l’une des mille ballades. Son écriture quitte peu à
peu l’ancien français pour s’approcher du moyen français, davantage à notre portée, nous,
lecteurs peu experts en langue des siècles trop lointains. Donc, puisque cette lecture est
facilitée, il n’est point besoin de vous proposer comme cela fut fait jusqu’ici, une traduction.
Non? Allons, un petit effort, et de cette rencontre amoureuse, vous allez tout comprendre, et
ce que vous ne comprenez pas, imaginez-le…
Ballade amoureuse
Le droit jour d’une Pentecôte,
En ce gracieux mois de Mai,
Celle où j’ai m’espérance toute
En un joli verger trouvai
Cueillant roses, puis lui priai :
Baisez-moi. Si dit : Volontiers.
Aise fus; adonc la baisai
Par amours, entre les rosiers.
Adonc n’eut ni paour ni doute,
Mais de s’amour me confortai;
Espoir fut dès lors de ma route,
Ains meilleur jardin ne trouvai.
De là me vient le bien que j’ai,
L’octroi et le doux désirier
Que j’ouïs, comme je l’accolai,
Par amours, entre les rosiers.
Ce doux baiser ôte et rebute
Plus de griefs que dire ne sais
De moi; adoucie est trèstoute
Ma douleur; en joie vivrais.
Le jour et l’heure bénirais
Dont me vint le très-doux baiser,
Quand ma dame lors encontrais
Par amours, entre les rosiers.
Prince, ma dame à point trouvai
Ce jour, et bien m’étais métier;
De bonne heure la saluai,
Par amours, entre les rosiers.
Eustache Deschamps - Ballades, 1362
Les deux Roman de la Rose
L’amour, toujours l’amour! En voici un mode d’emploi en deux parties bien
différentes. L’une et l’autre décrivent le long chemin pour parvenir à la rose,
symbole de bien des choses. Mais, si dans la première, écrite par Guillaume de
Lorris en quatre mille vers, la délicatesse confine à la guimauve, dans la seconde,
celle de Jehan de Meung (1240 - 1305), dix-huit mille vers, la femme et les moines
prennent de rudes volées de mots durs ! Accrochez (toutes…) vos ceintures ! Voyons
d’abord la version de Guillaume de Lorris (1200 - 1238) : un amant, Guillaume,
arrive devant un haut mur, le mur qui entoure le jardin du déduit - ce terme désigne
les ébats amoureux. Le mur semble composé d’images : la convoitise, la tristesse, la
haine, l’avarice, la pauvreté… Bref, on a compris que si on est triste, haineux, avare,
on n’a aucune chance d’aller au déduit! Soudain, Dame Oyseuse ouvre la porte du
jardin. Vous imaginez la suite…
Dans la version que compose Jehan de Meung, l’approche de l’amour n’est plus ni
courtoise ni délicate, elle est amère et cynique. on assiste à un tir nourri contre
l’amour qui devient seulement un plaisir physique, contre la royauté, l’église et la
noblesse, contre les communautés monastiques outrageusement enrichies, contre les
ancêtres de tous les Tartuffes – mais pour une philosophie matérialiste de tous les
plaisirs! Les femmes sont stigmatisées en des termes si directs - ou bien elles se
fardent, ou bien elles sont folles, ou bien elles parlent trop, ou bien ce sont des
coquettes, et pire encore, et parfois tout ensemble… - que le roman prend des allures
de violent réquisitoire. Et son auteur, aux yeux du lecteur, n’en sort ni innocent, ni
forcément grandi !
Voix libres
Une femme indépendante qui paie chèrement sa liberté, Christine de Pisan, une féministe
avant la lettre qui mène tous les combats de la modernité; un prince revenu d’exil qui tourne
en rond et en rondeaux dans son château de Blois ; un touchant mafieux, petit malfrat, génie
mystérieux qui nous lègue son Paris lumineux et vergogneux; et des rhétoriqueurs qui
s’amusent. Voici, en ce XVe siècle de tourments, la liberté des chants.
Christine de Pisan, femme majeure
Quinze ans, parée comme une princesse et déjà reine des mots, couvée par le regard
affectueux du roi lecteur, Charles V, aux cinq paires de besicles, admirée par Eustache
Deschamps, par tous les hommes qui sont là en ce jour d’épousailles, par toutes les femmes
qui retrouvent dans ses pas leurs rêves de jeunes filles avant la vraie vie, radieuse, comblée
au bras d’Étienne de Castel, notaire et secrétaire du roi, voici que s’avance, dans l’éclat
délicat de ses quinze ans, Christine de Pisan.
Vie joyeuse, plantureuse et paisible
Veut-elle lier son sort désormais et pour toujours à Étienne de Castel, dans la fidélité et le
respect de la parole donnée? Oui. Christine a dit oui du haut de son jeune âge, fière, sûre
d’elle, à l’acmé du bonheur… Vite, Christine, profitez de ces instants, laissez venir à vous
les douces images d’antan : votre naissance à Venise en 1364, votre arrivée en France en
1370, après que votre père, devin et médecin, a donné si grande satisfaction dans ses
prédictions que le roi, passionné de divination, l’a attaché à son service. Votre vie jusqu’à
ce jour est «joyeuse, plantureuse et paisible» ainsi que vous l’avez écrit. On loue vos dons
pour la musique, pour l’écriture, pour la poésie où déjà vous excellez. Sonnez trompettes!
Luth, harpe et douçaine, rebec et tambourin qui accompagnez les pas heureux des épousés,
charmez le sort afin que, des époux, la vie tout entière soit fille de bonne étoile!
Finie la belle vie
Mais le sort hélas ne fut jamais enfant de l’harmonie! Et Thomas de Pisan, votre devin de
père Christine, ne voit rien venir de ses coups les plus funestes. Dès 1380, le malheur
s’installe : rongé par la tuberculose qui l’a atteint deux ans plus tôt après la mort de sa
femme, la reine Jeanne de Bourbon, sa conseillère en politique et en arts, Charles V meurt.
C’en est fini de la belle vie. L’entourage de Charles VI, qui n’a que douze ans, écarte la cour
de son père pour placer la sienne, réflexe de tous les temps. Cinq années passent. Thomas de
Pisan s’éteint. Bientôt, Étienne de Castel et ses affaires sont au plus mal.
Une vie de Charles V
Étienne est emporté par une « hastive épidémie» en 1389; ses affaires en ruines lui survivent
et vont traîner de procès en procès pendant des années. Et qui va devoir affronter cette
situation, lutter pour faire vivre les trois enfants du ménage alors que tous les appuis sont
tombés? Christine, forte et déterminée, sûre que son art peut assurer sa subsistance, pari fou
en ce monde d’alors gouverné seulement par des hommes qui jugent, goguenards et
moqueurs, toute tentative d’émancipation des femmes. Sauf Louis d’Orléans, sauf Jean de
Berry, sauf bien d’autres hommes qui admirent le courage (et la beauté) de Christine. Sauf,
aussi, et surtout, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui lui commande une vie de Charles
V, son frère disparu.
Ballades, lais, virelais
Désormais femme de lettres connue et célébrée dans toutes les cours du royaume, Christine
écrit, pour vivre, tantôt mélancolique, tantôt rayonnante, tantôt soucieuse ou triomphante, des
ballades, des lais, des virelais (lais à refrains mis à la mode par Guillaume de Machaut), des
dits, des complaintes, des essais sur l’amour, des romans allégoriques, La Cité des Dames,
par exemple, premier ouvrage féministe, où l’image, les capacités de la femme sont
simplement décrites à l’égal de celles des hommes.
Toutes êtes, serez et fûtes…
«Toutes êtes, serez et fûtes/De fait ou de volonté putes »… Christine enrage lorsqu’elle lit ce
passage du Roman de la Rose dans sa version finale écrite par Jehan de Meung! Quelle
insulte à la femme, quel mépris! Elle réplique à travers de vives épîtres, plus de six mille
vers, à tous ceux qui soutiennent la vision dévalorisante de la femme. La querelle s’apaise.
Christine cependant continue d’agir et d’écrire pour que la condition de la femme
s’améliore. Christine souhaite d’abord pour ses semblables un accès à la culture, à
l’éducation, au maniement des armes! Mais, n’en déplaise aux féministes d’aujourd’hui, elle
approuve l’idée de soumission à l’époux, parce qu’elle y voit une garantie de «paix» du
ménage…
Simple bergère
Déçue sans doute par les luttes politiques qui déchirent la France, par la désastreuse défaite
de la chevalerie à Azincourt, par la mainmise des Anglais sur les affaires du royaume, elle
se retire à l’abbaye de Poissy d’où sa voix se fait entendre à nouveau pour célébrer Jeanne
d’Arc : «L’an mil quatre cent vingt et neuf/Reprit à luire le soleil/Voici femme, simple
bergère/Plus preux qu’oncques homme fut à Rome» Simple bergère… Et dire qu’aujourd’hui
certains auteurs nous affirment que Jeanne d’Arc n’était point bergère, que ceci et que cela,
et que point on ne la brûla… Allons, Jeanne fut bien ce que l’histoire nous en a transmis, et
ce qu’en dit François Villon dans sa Ballade des dames du temps jadis : Et Jehanne la
Bonne Lorraine/Que les Anglais brûlèrent à Rouen… Alors, pour ceux qui doutent de Jeanne
aujourd’hui, lisez François, lisez Christine! Puisqu’on vous le dit…
Un des plus authentiques bas-bleus…
Christine de Pisan écrit beaucoup, certains disent beaucoup trop. Il est vrai que sa prose
abondante est datée dans ses images, ses métaphores qui nous sont parfois
incompréhensibles. Mais, Monsieur Gustave Lanson (1857 - 1934), qui avez écrit une
histoire de la littérature qui fit longtemps autorité, de quel droit vous permîtes-vous d’écrire
à propos de Christine : «… un des plus authentiques bas-bleus, la première de cette
insupportable lignée de femmes auteurs qui n’ont affaire que de multiplier les preuves de
leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité ». On imagine que Christine se
fût amusée de ce jugement et que, poétesse délicieuse et malicieuse, elle eût dans l’instant
recherché, en termes d’une syllabe, toutes les rimes à Lanson. Christine de Pisan meurt au
début des années 1430.
Ballade de Christine, Seulete, en moyen français
Seulete suy et seulete veuil estre,
Seulete m’a mon doulz ami laissiée;
Seulete suy, sanz compaignon ne maistre,
Seulete suy, dolente et courrouciée,
Seulete suy en languour mésaisée,
Seulete suy plus que nulle esgarée,
Seulete suy sanz ami demourée.
Seulete suy à huis ou à fenestre,
Seulete suy en un anglet muciée,
Seulete suy pour moi de plours repaistre,
Seulete suy, dolente ou apaisiée,
Seulete suy, riens n’est qui tant messiée,
Seulete suy en ma chambre enserrée,
Seulete suy sanz ami demourée.
Seulete suy partout et en tout estre,
Seulete suy, ou je voise ou je siée,
Seulete suy, plus qu’autre riens terrestre,
Seulete suy de chascun délaissiée,
Seulete suy durement abaissiée,
Seulete suy souvent toute éplourée,
Seulete suy sans ami demourée.
Princes, or est ma doulour commenciée :
Seulete suy de tout deuil menaciée,
Seulete suy plus teinte que morée,
Seulete suy sanz ami demourée.
Christine de Pisan – Cent ballades, 1415
Ballade de Christine, Seulette, en français d’aujourd’hui
Seule je suis et seule je veux être
Toute seule mon doux ami m’a laissée
Seule je suis sans compagnon ni maître,
Seule je suis, souffrante et affligée
Seule je suis, malade de langueur
Seule je suis, plus qu’aucune égarée
Seule je suis, sans ami demeurée
Seule je suis, à la porte ou la fenêtre
Seule je suis, dans un angle blottie
Seule je suis, pour me repaître de pleurs
Seule je suis, souffrante ou apaisée
Seule je suis, rien ne peut mieux m’aller
Seule je suis, dans ma chambre enfermée
Seule je suis, sans ami demeurée
Seule je suis, partout, en tout foyer
Seule je suis, que j’aille ou reste assise
Seule je suis plus qu’aucun ici-bas
Seule je suis, de chacun délaissée
Seule je suis, souvent tout éplorée
Seule je suis, sans ami demeurée.
Princes, voici ma douleur commencée
Seule je suis, de tout deuil menacée
Seule je suis, plus noire que morelle,
Seule je suis, sans ami demeurée
Christine de Pisan - Cent ballades, 1415
Christine de Pisan en œuvres
Dit de la rose – 1401
Le Chemin de longue estude – 1402
La mutacion de fortune – 1403
Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V – 1404
La Cité des Dames – 1405
La mentation – 1410
Livre de la paix – 1413
Le Ditié de Jeanne d’Arc – 1430
Charles d’Orléans, prince en exil
Charles d’Orléans, prince en exil
Azincourt, aujourd’hui dans le Pas-de-Calais, 25 octobre 1415. Cinquante mille combattants
français (selon un chroniqueur de l’époque, Jean Lefebvre de Saint-Rémy) se font battre à
plate couture par… dix mille Anglais! À dix-sept heures, une contre-attaque française le
menaçant, le roi d’Angleterre, Henri V, décide de faire égorger tous les Français qu’il a faits
prisonniers, et d’en brûler quelques dizaines dans des granges pleines de foin. Tous les
Français sauf quelques-uns qui pourraient rapporter une belle rançon.
Charles vaincu, orphelin, veuf…
Parmi les rares épargnés d’Azincourt, voici, le cœur crevé de la douleur d’avoir tout perdu,
Charles d’Orléans (1394 – 1465), fils de Louis d’Orléans, frère de Charles VI, assassiné sur
l’ordre de Jean sans Peur. Au lendemain de cet assassinat, Valentine Visconti, épouse de
Louis, mère de Charles qui n’était alors qu’un adolescent rêveur de seize ans, lui avait fait
jurer de venger son père. Valentine était morte de chagrin l’année suivante. Orphelin,
Charles devenait veuf en 1409 : Isabelle de Valois, sa cousine germaine, épousée trois ans
auparavant – déjà veuve de Richard II d’Angleterre - mourait à vingt ans en mettant leur fille
au monde.
Vingt-cinq ans de captivité
Prisonnier d’Henri V, Charles est emmené en Angleterre. Celle qu’il a épousée en 1410
alors qu’elle n’avait que onze ans, Bonne d’Armagnac, meurt deux mois après la défaite
d’Azincourt, à seize ans. Est-ce assez de malheurs sur les épaules et dans le cœur de Charles
d’Orléans? Non, puisque, personne ne pouvant payer sa rançon, sa captivité va durer vingtcinq ans! De vingt-quatre à quarante-neuf ans, loin des querelles de cour et de partis, il ne
rêve qu’à ce « doux pays de France» qu’il aperçoit parfois des côtes anglaises, par beau
temps.
Marie, 14 ans, se marie à Charles
Ballades, rondeaux, chansons et complaintes, aux destinataires difficiles à identifier (Alice
Chaucer, l’épouse de son geôlier? Bonne, la disparue? ou bien plus simplement, la
France…) se succèdent et composent une œuvre qui va se prolonger au château de Blois où
l’exilé s’installe à son retour, en 1440. La dot de sa nouvelle épouse, Marie de Clèves,
quatorze ans, a payé en partie sa rançon. Marie est la petite-fille de Jean sans Peur… Le 27
juin 1462, naît Louis, le deuxième enfant du couple – Charles a soixante-huit ans, Marie,
trente-six. C’est le futur Louis XII qui régnera sur la France de 1498 à 1515.
Le rondeau : Le temps a laissé son manteau…
Apparu alors que la poésie se sépare du chant au XIVe siècle, le rondeau est une forme
poétique caractérisée par sa brièveté qui n’atteint pas, cependant, l’économie du haïku,
poème japonais de dix-sept syllabes… Le rondeau, composé de trois strophes (5 vers, 3
vers, 5 vers, ou 4, 2, 4 vers), commence par un vers qui devient refrain à la fin de la 2e
strophe et à la fin du poème. Charles d’Orléans a porté ce genre à sa perfection, en en
composant plus de quatre cents dans son château de Blois après son retour de captivité.
Voici celui que tout écolier peu ou prou a appris, ou tout au moins connu :
Le temps a laissé son manteau
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.
Il n’y a bête ni oiseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau !
De vent, de froidure et de pluie.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie,
Gouttes d’argent, d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau
Le temps a laissé son manteau.
Charles d’Orléans - Rondeaux
La poésie de Charles d’Orléans
Charles, qui s’est défini ainsi : « l’homme égaré qui ne sait où il va», meurt à soixante et
onze ans, le 5 janvier 1465. Marie lui survit vingt-deux ans. Douceur et douleur se mêlent
dans les vers de Charles d’Orléans comme peut se marier aux rayons du soleil la pluie
chagrine. Et cela transforme sa mélancolie en tristesse raffinée, son désespoir en élégante
résignation.
En la forest d’Ennuyeuse Tristesse
En la forest d’Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m’avint qu’a par moy cheminoye,
Si rencontray l’Amoureuse Deesse
Qui m’appella, demandant ou j’aloye.
Je respondy que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu’a bon droit appeller me povoye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.
En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy : « Amy, se je savoye
Pourquoy tu es mis en ceste destresse,
A mon povair voulentiers t’ayderoye;
Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye
De tout plaisir, ne sçay qui l’en osta;
Or me desplaist qu’a present je te voye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.
- Helas! dis je, souverainne Princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroye?
Cest par la Mort qui fait a tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui estoit tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidoit, si bien m’acompaigna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va. »
Aveugle suy, ne sçay ou aler doye;
De mon baston, affin que ne fervoye,
Je vois tastant mon chemin ça et la;
C’est grant pitié qu’il couvient que je soye
L’omme esgaré qui ne scet ou il va.
Charles d’Orléans - Rondeaux
En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse
En la forêt d’ennuyeuse tristesse,
Un jour il m’advint alors que seul cheminant,
Je rencontrai l’amoureuse déesse.
Qui m’appela demandant où j’allais.
Je répondis que par hasard j’étais
En ce bois depuis longtemps exilé
Et qu’à bon droit on pouvait m’appeler
L’homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par grande gentillesse,
Elle me dit : « Ami, si je savais
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
Par mon pouvoir volontiers je t’aiderais
Car jadis je mis ton cœur sur la voie
De tout plaisir, j’ignore qui l’en ôta.
Il me déplaît qu’à présent je te voie
L’homme égaré qui ne sait où il va. »
«Hélas!», dis-je « souveraine princesse,
Vous connaissez ma vie, pourquoi vous la conterais-je?
C’est par la mort qui à tous fait rudesse,
Qui m’a volé celle que j’aimais,
En qui était tout l’espoir que j’avais,
Qui me guidait, si bien m’accompagna
De son vivant; que point ne me trouvais
L’homme égaré qui ne sait où il va. »
Aveugle suis, je ne sais où je dois aller :
De mon bâton, pour point que je ne m’égare,
Je vais tâtant mon chemin çà et là;
C’est grande pitié qu’il convient que je sois
L’homme égaré qui ne sait pas où il va…
Charles d’Orléans - Rondeaux
François Villon, le bon garçon…
On ne sait trop qui il est, d’où il vient. Il ne sait où il va. Il est passé par ici, il repassera par
la case prison chaque fois qu’il le faudra, pour avoir fauté ici où là. Et toujours, son « plus
que père », le chapelain Guillaume Villon, le sauvera. Lais et Testament, voilà l’héritage de
François, prénom de Villon le poète, grand lecteur de Rutebeuf et d’autres, à qui il emprunta
certains thèmes, les traitant à sa façon, et les rendant inimitables. Peu d’invention chez cet as
de la ballade. Du charme et du venin; une âme avec des bleus partout. Beaucoup de lui, un
peu de nous…
Paris, 5 juin 1455, une rixe fait un mort
Paris. Jeudi de la Fête-Dieu, 5 juin 1455. Rue Saint-Jacques, sous le cadran de l’église de
Saint-Benoît-le-Bétourné, ainsi nommée parce que son chœur est tourné vers l’ouest et non
vers l’est comme pour les autres églises, François de Montcorbier (Villon) se repose sur un
banc de pierre en compagnie d’un prêtre nommé Gilles et d’une jeune et belle Ysabeau. Le
trio rit, s’amuse, s’esclaffe, quand survient soudain un autre prêtre, Philippe Sermoise. Le
trio ne rit plus ni ne s’amuse ni ne s’esclaffe tant ce Sermoise a l’air sombre. Sa colère
éclate : c’est à François qu’il en veut. Parce que Ysabeau… et que Ysabeau et François… et
qu’elle Ysabeau, avec François… Bien, on a compris…
Sermoise meurt
Le trio se lève, se dirige vers la porte du cloître de Saint-Benoît. Sermoise tire alors une
dague cachée sous son manteau, se précipite sur François qui n’a pas le temps d’esquiver le
coup : ses lèvres sont fendues, il saigne abondamment. À son tour, il tire sa dague et en
donne un coup à Sermoise qui malgré tout attaque encore. François lui lance une pierre au
visage. Sermoise tombe. Il est emmené à l’Hôtel-Dieu, et dans la soirée, au bout de son sang,
meurt après avoir pardonné à François. Oui mais… la justice enquête et bannit François pour
un an.
Paris, Noël 1456 : vol important au collège de Navarre
Paris, nuit de Noël 1456. Le collège de Navarre est désert. Presque désert… On entend des
pas furtifs, des froissements d’étoffe, des cliquetis feutrés, et comme un bruit d’écus qui
s’entrechoquent. Bientôt, dans la nuit glacée, trois ou quatre ombres glissent contre les
murailles, gagnent la rue, disparaissent.
Personne n’aurait connu les auteurs de ce fructueux fric-frac, cinq cents écus d’or, si l’un
d’eux n’avait tout raconté un soir de 1457, ivre dans une taverne près de Notre-Dame. Et
quel nom livra-t-il, entre autres? François, le même François que celui de la dague
meurtrière…
Qui suis-je ?
Vite, François, il faut fuir sinon vous serez pendu! Soit, je m’enfuis à Angers, je tente ma
chance auprès du roi René d’Anjou, comme moi poète, mais auparavant, j’écris un Lais pour
dire adieu, une forme de congé, quarante strophes de huit octosyllabes. Moi, François
Villon… Vous, François Villon? Oui et non mon nom, mon vrai nom vous échappera
toujours. On m’appelle Monterbier ou Montcorbier, ou des Loges, on m’attribue toute sorte
d’ascendance, on me dit noble, ou sorti du ruisseau, mais ce dont je suis sûr c’est que je ne
serais rien sans maître Guillaume Villon, professeur de droit ecclésiastique et chanoine de
Saint-Benoît-le-Bétourné. C’est lui qui m’a conduit vers le grade de maître es arts, je suis
clerc.
Paris, automne 1462, un notaire blessé par des malfrats
Paris, un soir d’automne en 1462. Quatre compères dînent rue de la Parcheminerie à Paris,
puis sortent, fort joyeux, vers la rue Saint-Jacques qu’ils comptent remonter jusqu’au cloître
de Saint-Benoît-le-Bétourné. Parmi eux, François, notre poète qui vient d’achever l’écriture
de son œuvre majeure : Le Testament , composé de ballades, d’octosyllabes d’adieux
renouvelés aux amis, aux ennemis, aux femmes aimées. Mais… en face du couvent des
Marthurins, travaille encore à la lueur des bougies un notaire pontifical, maître Ferrebouc.
Le quatuor se met à l’invectiver si bruyamment que Ferrebouc descend. Courte bagarre. Une
dague est sortie. Ferrebouc est blessé. La justice cette fois condamne tout le monde au gibet!
Villon va être « pendu et estranglé ». Plus de rémission possible, il a été déchu de son titre
de clerc qui lui garantissait un jugement auprès du tribunal ecclésiastique.
Est-il mort ?
Que faire? Villon tente sa chance, écrit une ballade de circonstance, l’envoie à la Cour du
Parlement… qui commue la peine capitale en bannissement pour dix ans. Le 5 janvier 1463,
Villon François est conduit aux portes de Paris. Ordre lui est donné de ne plus y reparaître
avant 1473. On ne le reverra jamais. Il était né en 1431. Où est-il mort? Est-il mort? On n’en
sait rien! De même que pour les cinq années qui vont de 1457 à 1462, on n’est sûr de rien.
Des questions sur Villon ? Des réponses…
A-t-il comme on le pense appartenu à la fameuse bande des Coquillards, sorte de
mafia de l’époque, qui terrifiait les campagnes? Oui, sans doute…
A-t-il séjourné à Angers chez le roi René? C’est fort probable.
Existe-t-il des traces écrites de son errance? Oui, des ballades déposées de sa main
parmi celles de Charles d’Orléans au château de Blois, lors d’un concours de poésie.
Aucun doute, en revanche sur son séjour dans la « dure prison de Meung», à Meungsur-Loire, en 1461…
Pourquoi Thibault d’Aussigny, l’évêque d’Orléans, l’y a-t-il jeté? On ne le saura sans
doute jamais ; on peut cependant le supposer en lisant ce vers de l’emprisonné : « Je ne
suis son serf, ni sa biche… ».
C’est le passage de Louis XI dans la ville de Meung qui tire Villon de ce mauvais pas.
Une rêverie baroque et violente
Poète notre homme, et truand maladroit, malchanceux. Inventeur? Non, il utilise des formes
existantes : ballades, doubles ballades, et reprend le congé - rappelez-vous Jean Bodel
d’Arras, Adam de la Halle… Sa poésie pourtant nous touche, plus que toute autre de ces
temps troublés de la guerre de Cent Ans, une poésie de la mélancolie, de la nostalgie, de la
misère de l’humaine condition, des images des bas-fonds ; la turpitude et le regret du crime
pour la première fois hôtes de strophes plus sincères que tous les épanchements doucereux
des cœurs de trouvères. Colporteur de son propre mystère, il nous laisse à l’orée d’une
rêverie baroque et violente, avec des mots volés dans les enfers et dans son paradis. C’est là
qu’il vit.
Villon en œuvres
Villon en œuvres
Le Lais - 1456
Le Testament - 1462
Ballade des dames du temps jadis en moyen français
Dites-moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine?
Mais où sont les neiges d’antan?
Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine?
Mais où sont les neiges d’antan ?
La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine?
Mais où sont les neiges d’antan ?
Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’antan ?
François Villon - Le Testament, 1462
Ballade des dames du temps jadis en français d’aujourd’hui
Dites-moi où, en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine,
Alcibiade et Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine;
Écho, qui parle quand bruit on mène
Sur la rivière ou sur l’étang,
Et qui eut beauté surhumaine.
Mais où sont les neiges d’antan ?
Où est la très sage Héloïse,
Pour qui fut châtré puis moine
Pierre Abélard à Saint-Dénis?
Pour son amour il subit cette peine.
Semblablement où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût jeté en sac dans la Seine?
Mais où sont les neiges d’antan ?
La reine Blanche comme lis,
Qui chantait à voix de sirène;
Berthe au Grand Pied, Béatrix, Aélis,
Eremberg, qui possédait le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine,
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, où, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d’antan?
François Villon - Le Testament, 1462
Les grands rhétoriqueurs
Où sont les poètes dans la deuxième moitié du XVe siècle, après Villon, et au début du
XVIe? Où trouve-t-on leurs traces? On les a dits longtemps absents, ou plutôt incompétents,
légers, frivoles, navrants aussi… Mais qui donc a dit cela, et ceci : leurs écrits ne vaudraient
pas tripette? C’est au XIXe siècle qu’on les méprisa de la sorte et qu’ils tombèrent dans une
disgrâce où les plongeaient les censeurs d’alors : il fallait que la poésie pensât, qu’elle
s’engageât, qu’elle s’élevât, ah, là là! Et les mots devenus jeux sous la plume de nos poètes
de la fin du XVe siècle et du début du XVIe, tout cela leur parut fumeux, gratuit, stupide!
On vous a aimés
Pourtant, Jean Meschinot, Jean Molinet, Guillaume Crétin, Jean Lemaire de Belges et Jean
Marot, vos œuvres travaillées, virtuoses, amusantes, sans autre objet que celui d’une
célébration du prince pour son éclat, ou du verbe pour le verbe, n’ont pas déplu en votre
temps, on vous a célébrés, on vous a aimés, on vous a trouvés drôles, par exemple quand
Jean Lemaire de Belges écrit ses Épîtres de l’Amant vert… Qui donc est cet amant vert?
C’est le perroquet de Marguerite de Provence, mort de désespoir parce que sa maîtresse l’a
quitté pour rejoindre son père. Pauvre Marguerite qui est désespérée, elle aussi, car son beau
Philippe le Beau est mort à trente-quatre ans et le poète tente de tirer sa duchesse hors du
deuil…
La première épître de l’Amant vert (extrait)
Tu es cruelle ou au moins trop sévère
Vu que ton œil qui en deuil persévère
N’aime couleur qui ne soit noire ou obscure
Et se moque bien du vert ou de la gaieté.
Or, plût aux dieux que mon corps assez beau
Fût transformé pour cette heure en corbeau,
Et mon collier vermeil et purpurin
Fût aussi brun qu’un More ou Barbarin.
Alors, ma triste laideur te plairait,
Cela me vaudrait mieux que ma belle verdeur.
Tailleurs de vers
Quelle finesse, ces épîtres, quelle ironie tendre. Vous pratiquez aussi tous les jeux que les
mots permettent en de petits poèmes rébus ou acrostiches ou autres… Alors, avec cette
distance myope des époques à la mémoire partisane, on vous a nommés, au XIXe siècle, les
grands rhétoriqueurs, autrement dit les petits joueurs de syllabes, les bricoleurs de vers, les
faiseurs de formes si variées qu’elles confinent à l’informe. On vous a trouvés dissipés,
inconstants, bref, on vous a jugés insignifiants. Justice vous est rendue au XXe siècle où vos
jeux sont repris, remis en nourrice, ils s’épanouissent car s’ouvre le temps où devenu majeur,
le mot fait jeu égal avec le sentiment. Et l’on s’amuse à l’Oulipo de Queneau comme vous le
fîtes en votre temps. Il fallait comprendre qu’à votre époque la langue française se stabilise
et que les poètes explorent ses ressources.
Petit jeu de Molinet…
Voici un exemple des amusements des Grands Rhétoriqueurs. Ici, c’est Jean Molinet qui joue
avec son nom :
Molinet n’est pas sans bruit, ni sans nom non
Il a son son et comme tu vois voix…
La voix de son maître
Où pratiquer cette recherche sinon auprès de ceux qui assurent la stabilité du pays : les
princes en leur cour, qui se font mécènes et s’appellent roi de France, duc ou duchesse de
Bretagne, ou duc de Bourgogne. Oui, les grands rhétoriqueurs célèbrent leurs maîtres, oui, ils
écrivent des poèmes de circonstance qui n’ont guère d’intérêt aujourd’hui, mais ils nous
laissent à travers leurs acrobaties d’écriture un héritage brillant comme un diamant dont les
facettes s’appellent pages de livres et qui sont dignes d’orner nos mémoires.
La poésie en jeux
Les grands rhétoriqueurs multiplient les jeux, les défis, les formes, les audaces, ils jouent
avec la langue française. Voici quelques-uns de leurs jouets favoris…
acrostiche - poème dont la première lettre de chaque vers forme un mot lu
verticalement
palindrome – phrase qu’on peut lire de gauche à droite et de droite à gauche
rimes équivoquées – mêmes sonorités de mots mais mots différents : mort sûre et
morsure
rébus - fin de vers formant un mot avec une lettre : petit s pour petitesse
fatras – poème en 13 octosyllabes, proche de la fatrasie, poème du non-sens où les
images sans lien délirent joyeusement
Chapitre 3
Faites la guerre, pas l’amour
Dans ce chapitre :
Le rôle de la chanson de geste
Technique du jongleur
Les chansons de geste les plus célèbres
Bien établis dans leurs seigneuries, les nobles en leur château, après avoir décliné sur tous
les tons et de toutes les façons la fin’amor et l’amour courtois, s’ennuient et rêvent
d’aventures. Les chansons de geste, longs poèmes en décasyllabes ou alexandrins, vont leur
apporter sur un plateau – celui des jongleurs – des héros, des exploits, des récits édifiants,
fantastiques ou pittoresques, tout pour se préparer l’esprit à toutes les conquêtes ou
reconquêtes, à toutes les croisades.
Le langage des gestes
Retour vers 1100 pour entendre l’écho d’un genre qui a vécu presque cinq cents ans, du Xe
au XVe siècle : la chanson de geste, poésie épique en décasyllabes (vers de dix syllabes) ou
en alexandrins (vers de douze syllabes). Chanson de geste? S’agit-il de chanter en mimant ce
qu’on dit, en faisant de grands gestes, des effets de manche? Point du tout : geste en ce cas est
du genre féminin. C’est le pluriel neutre substantivé du participe passé du verbe latin gerere
qui signifie faire ou accomplir – en plus simple : le verbe latin est devenu un nom (un
substantif). La geste est un genre pratiqué depuis fort longtemps : à Rome on raconte déjà les
res gestae, c’est-à-dire les choses accomplies, les actions civiles, politiques ou militaires
qui ont pour point commun de rapporter sur le mode épique les épisodes glorieux de la vie
des braves.
La lutte contre les forces du mal
Lorsque le jongleur ou le ménestrel interprète une chanson de geste, il raconte donc les
exploits de héros des temps passés, leurs faits et gestes - ici aussi, dans cette expression, les
faits et gestes, le mot geste est du féminin et désigne les faits accomplis, et n’a rien à voir
avec la gesticulation. Allons, jongleurs et ménestrels, les seigneurs et leurs dames vous
attendent, il faut leur raconter l’Histoire, la leur ramentevoir!
Ramentevoir l’histoire…
« Oyez, oyez, bonnes gens… Oyez La Chanson de Roland…» Le jongleur vient d’annoncer
son programme. Vous savez que va être chantée la matière de France, c’est-à-dire l’histoire
de votre pays, et particulièrement celle du VIIIe siècle tout imprégnée des exploits guerriers
du Grand Charles : l’empereur Charlemagne! Sur le sol de l’immense salle à manger du
château, on a répandu des herbes odorantes, les dames ont revêtu leurs beaux atours, étoffes
de velours rouge et col d’hermine. Les damoiseaux et damoiselles affichent leur jeunesse
splendide. Les hommes en grands habits de fête, vaste chapeau sur la tête, devisent et rient
bruyamment. Tous sont assis à la table disposée en fer à cheval ; ils sont sans vis-à-vis, de
sorte que le spectacle puisse être vu de tous, aisément. Tambourins, fifres, silence : voici le
jongleur.
Carles li reis
Premier vers : Carles li reis, nostre emepereres magnes… Le personnage principal est
annoncé dès les premiers mots – c’est une constante dans les chansons de geste. Et
maintenant, écoutons la première laisse! Qu’est la laisse? C’est une strophe de longueur fort
variable dont chaque vers se termine par la même assonance, le même son vocalique et, dès
1170, par la même rime. On trouve des laisses de sept, douze, quatorze vers, etc. dans La
Chanson de Roland. Dans d’autres chansons, cette longueur est variable également, les
strophes pouvant alors atteindre plusieurs centaines de vers. La laisse correspond à un
mouvement du récit. Lorsqu’elle est terminée, le jongleur – et les auditeurs – souffle un peu,
ou bien les acrobates entrent en scène pour mimer ce qui a été raconté, ou ce qui vient.
Écoutons les laisses suivantes. Avez-vous remarqué? Chaque début de laisse reprend un
vers, ou bien identique au premier ou au dernier de la précédente, ou composé des mêmes
mots initiaux.
Les pouvoirs de la parataxe
Le jongleur prend plaisir à accentuer les assonances. Chante-t-il? Pas vraiment, il
psalmodie, scande son récit, cela crée un curieux effet, une sorte d’envoûtement. Il change de
ton au fil de la laisse, tantôt grave et lent, tantôt pressé comme un galop, tantôt aigu comme la
pointe d’une épée.
Écoutez : les groupes de mots se succèdent sans liaison grammaticale, ils sont juxtaposés, la
subordination n’existe presque pas! La narration est faite d’images coupées net, et cela donne
du rythme, de la vivacité, comme savent les créer certains réalisateurs au cinéma. Ce
procédé de juxtaposition des groupes, des images porte le nom savant de parataxe.
4002 décasyllabes!
La Chanson de Roland que vous écoutez, composée vers 1070, copiée entre 1140 et 1170
comporte 4 002 vers en 291 laisses, ce qui demande plusieurs jours de représentation. Les
vers sont de dix syllabes, le décasyllabe est la longueur idéale pour la chanson de geste,
même si plus tard, vous trouverez des chansons en vers de douze syllabes – les alexandrins.
Chaque décasyllabe se compose d’un ensemble de quatre syllabes suivi d’un deuxième
ensemble de six syllabes ; le public d’alors est accoutumé à ce rythme qui permet toute sorte
d’effets, de répétition. C’est presque une marche militaire, un roulement de syllabes qui
annonce celui des tambours, une invitation à l’héroïsme, une sorte de permanent «À
l’attaque ! », tout cela mâtiné de passages pathétiques, telle la mort d’un héros, ou poétiques,
ou moraux. Il faut charmer, embrigader, éduquer…
Chansons de geste en cycles
Les chansons de geste peuvent être classées en cycles thématiques. Les trois premiers cycles
montrent un affaiblissement du pouvoir impérial et de l’esprit féodal.
Le premier est la geste du roi où sont rapportés de façon avantageuse, poétique ou
épique, les événements de la vie de Charlemagne et de certains de ses pairs. Ce cycle
comprend La Chanson de Roland, Le pèlerinage de Charlemagne, Huon de Bordeaux,
Berthe aux Grands Pieds. L’empereur y apparaît en souverain puissant et respecté.
Le deuxième est le cycle de Garin de Monglane ou cycle de Guillaume d’Orange,
composé de vingt-quatre chansons, où sont décrits de multiples combats contre les
Sarrasins avant et après Roncevaux. Le Couronnement de Louis, Aliscans, Girard de
Vienne, Aimeri de Narbonne, Charroi de Nîmes font partie de ce cycle. La puissance de
l’empereur y est mise en doute.
Le troisième est le cycle des vassaux révoltés, ou geste de Doon de Mayence ; Girart
de Roussillon, Raoul de Cambrai, Renaud de Montauban composent ce cycle. Des
barons, des comtes se révoltent contre le roi ou l’empereur.
Le quatrième est le cycle de la croisade et comprend La Chanson d’Antioche - dont
vous lûtes au début de cette partie un extrait -, La Chanson de Jérusalem.
D’autres gestes qui n’ont pas leur place dans ces cycles sont chantées et rapportent par
exemple les événements de la croisade contre les Albigeois (les Cathares).
Les chansons à succès
Voici trois chansons de geste qui, en leur temps, obtinrent un succès comparable à celui qui a
hissé au sommet du succès nos plus grands ménestrels modernes. De la soumission à
l’autorité dans La Chanson de Roland, à la révolte dans Renaud de Montauban, en passant
par les fantaisies de Huon de Bordeaux, c’est un cycle d’histoire qui se dessine sous nos
yeux, cycle de vie, sans cesse répété dans le passé, ou aujourd’hui.
Roland de Roncevaux
La Chanson de Roland se trouve depuis des siècles en tête du classement des chansons de
geste. Que raconte-t-elle ? Voyons d’abord la légende, puis la réalité…
L’embuscade
4 002 vers… Un peu trop long pour vous qui n’avez pas l’intention de partir en croisade? Eh
bien résumons l’histoire : l’action se passe en 778. Charlemagne revient d’Espagne où sa
campagne contre les Maures n’a pas remporté un franc succès. De plus, Ganelon, beau-frère
de Charlemagne est jaloux de la préférence que celui-ci accorde à son neveu : le comte
Roland, pair de France, gardien des Marches de Bretagne. Ganelon, complice de Marsile, le
roi fourbe de Saragosse tend une embuscade à son rival : il s’est arrangé pour que les vingt
mille hommes de Roland ferment la marche et se trouvent ralentis dans les gorges de
Roncevaux. C’est alors que les quatre cent mille - dans la chanson seulement… – musulmans
de Marsile fondent sur les valeureux chevaliers de Roland qui se retrouvent donc à un contre
vingt! Les combattants héroïques se retrouvent à terre, transpercés de mille coups!
Forcément, ils en meurent…
La défaite
Roland résiste jusqu’au bout, mais il est vaincu par le nombre. Avant de trépasser, il voit
étendu son cher compagnon Olivier, dont l’épée Hauteclaire est devenue inutile; il se met à
pleurer! Alors, seulement, il sonne de l’olifant, cette trompe qui, utilisée plus tôt, eût joué la
sirène du danger et averti Charlemagne et son avant-garde : ils eussent fait demi-tour! Sa
dernière minute arrivée, Roland ne veut pas que sa fidèle épée Durandal tombe aux mains
des païens de Marsile : il tente de la briser sur un rocher. Durandal ne se brise pas, elle
rebondit vers le ciel, mais le rocher, lui, est fendu. Aujourd’hui encore, on peut voir une
brèche de quarante mètres de large, de cent mètres de hauteur, au-dessus du cirque de
Gavarnie (bien loin du col de Roncevaux…) Trop fort, Roland!
Le triomphe
Roland meurt - longuement, en plusieurs laisses de 8, de 12, de 14 vers… Charlemagne qui a
entendu l’olifant est accouru avec toute sa troupe au triple galop : trop tard! Alors se produit
un prodige qui montre bien que Dieu est dans le camp de Charlemagne, même s’il demeure
invisible : le soleil arrête sa course! Oui, le soleil demeure immobile quelques heures, le
temps pour Charlemagne et ses compagnons d’aller châtier les païens en fuite ! Marsile est
défait. Baligant, l’émir de Babylone, qui venait à son secours avec les soldats de quarante
royaumes, est tué par Charlemagne qui peut entrer dans Saragosse ; Marsile en périt de
chagrin, sa femme Bramidoine se convertit au christianisme. Charlemagne rentre à Aix-laChapelle. Là-bas, Aude, la fiancée de Roland, meurt sur le coup en apprenant que son héros
ne reviendra jamais plus. Et Ganelon, le félon? Il est écartelé devant une foule immense!
La réalité
Que s’est-il passé en réalité? L’avant-garde de l’armée – Charlemagne à sa tête - repasse les
Pyrénées le 15 août 778, tandis que Roland – préfet des Marches de Bretagne – commande
l’arrière-garde. Celle-ci est ralentie, pour ne pas dire encombrée, par des centaines de
lourds chariots chargés du butin amassé çà et là pendant le séjour espagnol. En franchissant
le défilé de Roncevaux, elle tombe dans une embuscade tendue par une bande de Vascons,
les ancêtres des Basques. Malgré une défense héroïque, Roland, tous ses compagnons, tous
ses soldats, sont passés au fil de l’épée. Dans la réalité, point d’Olivier, l’ami fidèle, point
de Ganelon… Beaucoup d’autres personnages de la chanson ne sont que des fictions – des
symboles surtout : la fidélité, l’amitié, la bravoure, la trahison. En 778, on parle à peine de
cette embuscade. Eginhard qui suit toute sa vie Charlemagne comme son ombre la mentionne
en précisant que les Vascons ne purent être châtiés parce qu’ils s’enfuirent immédiatement
dans les montagnes. Il ne mentionne pas que le soleil arrêta sa course…
Jouez au jongleur
Avec cette laisse 173 où l’on voit Roland qui frappe le rocher avec son épée Durandal, vous
pouvez vous imaginer le jongleur déclamant, scandant les vers sur le schéma 4/6 : Rollant
ferit (4 syllabes) en une perré bise (6 syllabes) Plus en ababt (4) que jo ne vos sai dire (6) et
ainsi de suite. Par ailleurs, remarquez la fin des vers, l’assonance de cette laisse repose sur
le son « i », la laisse 174 est en « an », la 175 en« u »… Appuyez bien ce son « i », tentez de
lui donner une portée pathétiiiiiique, si vous le pouvez. Allons, jongleur, à vos décasyllabes!
Durendal en laisse et en langue d’oïl
Rollant ferit en une perre bise.
Plus en abat que jo ne vos sai dire.
L’espee cruist, ne fruisset ne ne brise,
Cuntre ciel amunt est resortie.
Quant veit li quens que ne la freindrat mie,
Mult dulcement la pleinst a sei meisme :
«E! Durendal, cum es bele et seintisme!
En l’oriet punt asez i ad reliques,
La dent seint Perre et del sanc seint Basilie
E des chevels mun seignor seint Denise;
Del vestement i ad seinte Marie :
Il nen est dreiz que paiens te baillisent;
De chrestiens devez estre servie.
Ne vos ait hume ki facet cuardie!
Mult larges teres de vus avrai cunquises,
Que Carles tent, ki la barbe ad flurie;
E li empereres en est ber et riches. »
Durandal en laisse et en français moderne
Roland frappe sur une pierre grise.
Il en abat plus que je ne sais vous dire.
L’épée grince, mais elle ne se rompt ni ne se brise.
Vers le ciel elle a rebondi.
Quand le comte voit qu’il ne la brisera pas,
Tout doucement il la plaint en lui-même :
«Ah! Durandal, comme tu es belle et très sainte!
Dans ton pommeau d’or, il y a bien des reliques,
Une dent de saint Pierre et du sang de saint Basile
Et des cheveux de monseigneur saint Denis,
Et du vêtement de sainte Marie.
Il n’est pas juste que des païens te possèdent :
C’est par des chrétiens que tu dois être servie.
Ne soyez pas à un homme capable de couardise!
J’aurai par vous conquis tant de terres immenses
Que tient Charles dont la barbe est fleurie!
Et l’empereur en est puissant et riche. »
Huon de Bordeaux occit Charlot !
De la fantaisie, parfois débridée, de la rêverie, des aventures féeriques. LaChanson de
Huon de Bordeaux qui totalise dix mille décasyllabes, rompt avec la solennité du genre.
Écrite au milieu du XIIIe siècle, elle témoigne de l’émancipation du monde féodal qui
s’écarte de l’autorité du souverain.
Un coup de Charlot
Seguin de Bordeaux a deux fils : Huon et Gérard. Amaury de la Tour, qui convoite leurs
terres, les accuse de refuser l’hommage à Charlemagne. Celui-ci les convoque à sa cour où
ils comptent s’expliquer, mais en chemin, Amaury qui s’est fait un complice de Charlot, le
fils de l’empereur, les attaque! Gérard est grièvement blessé par un coup de Charlot. Huon
veut secourir son frère ; il y met un peu trop de conviction et tue Charlot! Charlemagne
décide alors de faire exécuter l’assassin de son fils. Cependant, sur l’intervention de l’oncle
du condamné, substitue à la peine de mort une série d’épreuves dont Huon devra revenir
vainqueur.
Esclarmonde baisée trois fois
Et quelles épreuves ! Il doit quitter la France et s’en aller insulter le roi de Babylone,
l’amiral Gaudise. Il doit s’inviter à sa table et tuer le premier de ses barons. Gaudise a une
fille magnifique : Esclarmonde. Huon doit la baiser avec feu, trois fois (sur la bouche).
Enfin, il doit rapporter à Charlemagne pour gage de soumission de la part de Gaudise, quatre
de ses dents et sa barbe qui lui aura été arrachée! Huon commence son voyage par Rome, où
il se confesse au pape. Puis il traverse ensuite la Syrie, témoin de mille merveilles.
Folle amoureuse…
Huon fait ensuite la connaissance du nain Aubéron, roi du pays féerique de Monmur. Ce nain
qui possède la beauté et l’immortalité des dieux est le fils de Jules César et de la fée
Morgue. Il prend Huon en amitié, lui conseillant de suivre toujours les conseils qu’il lui
donne. Mais Huon est trop étourdi pour se les rappeler, et le nain se fâche souvent contre lui.
Huon parvient cependant à accomplir les trois obligations, mais ce qu’il n’avait pas prévu,
c’est qu’ayant baisé avec une fougue sans mesure la bouche de la belle Esclarmonde, celleci est tombée folle amoureuse de lui!
Avatars d’Aubéron
Le nain Aubéron – personnage sans doute emprunté à l’Alberich de la légende des
Nibelungen, épopée germanique écrite vers 1200 - a poursuivi son existence dans la
création littéraire et musicale. En effet, William Shakespeare lui donne un rôle dans
son drame Le Songe d’une nuit d’été – on jouait à cette époque une adaptation
théâtrale de Huon de Bordeaux en Angleterre. Le compositeur et chef d’orchestre
allemand Carl-Maria von Weber écrit, en 1826, un opéra intitulé Oberon. Il meurt la
veille de la première représentation.
Huon au paradis
Huon s’enfuit avec elle du palais de Gaudise qu’il a tué, sans oublier de lui arracher la barbe
et de lui extraire quatre dents. Aubéron conseille à Huon de ne pas partager le même lit
qu’Esclarmonde avant de l’avoir épousée. Huon n’en fait qu’à sa tête, et la jeune fille lui est
enlevée. Il va la retrouver après mille aventures et pouvoir rentrer en France après son
mariage célébré par le pape. Mais en France, son propre frère, aidé du traître Ganelon - que
vous avez déjà rencontré dans La Chanson de Roland… – lui tend un piège. Huon est sauvé
encore une fois par Aubéron qui lui promet une place dans son pays de féerie : le paradis!
Paroles du jongleur
La Chanson de Huon de Bordeaux compte 10 553 décasyllabes qui, après réflexion, ne
figureront pas tous dans cet ouvrage… En voici quelques-uns, le début et la fin, paroles du
jongleur.
Le début et la fin de la chanson d’Huon
Segnours, oiiés - ke Jhesus bien vous fache,
Li glorieus ki nous fist a s’ymage! –
Boine canchon estraite del lignaige
De Charlemaine a l’aduré coraige […]
Vous ki m’avés de vos deniers donné,
Que Diex vous laist tés oevres demener
Q’en paradis vous meche reposer,
Et moi aveuc ki le vous ai conté.
En français moderne
Seigneurs oyes - que Jésus bien vous fâche,
Lui qui glorieux nous fit à son image –
Bonne chanson extraite du lignage
De Charlemagne au courage sans faille […]
Vous qui m’avez de vos deniers donné,
Que Dieu vous laisse conduire vos affaires
Qu’en paradis vous puissiez reposer
Et moi avec qui vous ai diverti.
Les Quatre Fils Aymon et leur cheval magique
Chanson du troisième cycle de la geste des héros, Renaud de Montauban met en scène les
quatre fils Aymon et leur cheval magique, Bayard, qui déplace tant d’air quand il galope
qu’en Ardenne on dit encore lorsque le vent souffle que ce sont les fils Aymon et leur cheval
qui passent… Cette chanson, qui met en scène la résistance à l’autorité, est écrite au début du
XIIIe siècle par Hugues de Villeneuve.
Échec et mat
Très en colère, Charlemagne! Alors que Renaud, l’un des fils du duc Aymon, jouait aux
échecs avec son neveu Bertolais, un différend survient entre eux. Renaud se lève, Bertolais
lui fait face. Les épées sortent de leur fourreau, s’activent. Berthelais tombe, mort.
Évidemment, la colère de Charlemagne étant l’équivalent d’un cyclone des tropiques, ou
d’un ouragan des steppes, Renaud prend ses jambes à son cou, avec ses frères Allard,
Richard et Guiscard. Leur moyen de locomotion est plutôt original, c’est un cheval à quatre
places en ligne, appelé Bayard, si puissant que son déplacement provoque une sorte de
tornade déchaînée. Voilà une chanson où souffle l’esprit, sans doute, mais surtout le vent…
Méchant Charlemagne !
Les frères se réfugient dans une forêt d’Ardenne. Aidés de l’enchanteur, et sans doute
architecte et maçon, Maugis, ils bâtissent un château sur une crête qui domine la Meuse. Las :
Charlemagne les retrouve et assiège la forteresse. Il finit par amnistier les frères à condition
qu’ils partent en croisade et lui laissent leur cheval magique. Fourbe et méchant,
Charlemagne, qui joue dans cette chanson un rôle inhabituel, fait lier les pieds du cheval
Bayard qui est jeté dans un fleuve. Mais magique Bayard est plus fort que Charlemagne. Il
réussit à sortir vivant du fleuve et rejoint les quatre frères. Mille aventures les attendent
pendant la croisade, puis Renaud finit sa vie en partageant celle des ouvriers qui construisent
la cathédrale de Cologne.
Moyen Âge : tableau récapitulatif
842 : Serments de Strasbourg
880 : Cantilène de sainte Eulalie
1110 : Chansons de Guillaume d’Aquitaine
1150 : La Chanson de Roland
1160 : Chansons de Bernart de Ventadour
1170 : Lais de Marie de France
1200 : Renaud de Montauban, Hugues de Villeneuve
1200 : Congé de Jean Bodel
1250 : Huon de Bordeaux
1270 : Congé d’Adam de la Halle
1280 : Yvain ou le Chevalier au lion, Chrétien de Troyes
1280 : Dits et chansons de Rutebeuf
1300 : Le Roman de la Rose, Jehan de Meung
1370 : Chansons de Guillaume de Machaut
1380 : Ballades d’Eustache Deschamps
1400 : Poèmes de Christine de Pisan
1450 : Rondeaux de Charles d’Orléans
1460 : Le Testament de François Villon
Deuxième partie
Le XVIe siècle : la poésie au pouvoir !
Dans cette partie…
Après une entrée en fanfare dans le XVIe siècle par l’éclatante victoire de Marignan, la France va passer
son siècle à torturer sa spiritualité, les catholiques massacrant les protestants et inversement. Que fait la
poésie? Tout en poursuivant son petit train de réforme ou de maintien des formes, elle s’adapte aux
situations entre le supportable et l’insoutenable. Clément Marot, ballotté entre papistes et huguenots,
choisit une prudente malice. À Lyon, on se concentre sur le sonnet. Et sur la montagne Sainte-Geneviève,
dans un Paris chahuté, Du Bellay, Ronsard et la Pléiade proclament que la France est majeure, qu’elle
peut en perdre son latin pour s’installer dans une langue française riche de mille trouvailles, œuvre de ses
poètes. Ainsi se trouve portée au rang de force politique la poésie. Qu’elle en profite… cela ne se
reproduira pas. Déjà, sous Henri III, Desportes le léger clôt le XVIe siècle avec ses mignardises pendant
que d’Aubigné livre comme un beau diable des combats déjà perdus. La poésie des douteurs se livre,
déroutée, au Grand Siècle dompteur.
Chapitre 4
Formes et Réforme
Dans ce chapitre :
Les poètes et la Réforme
L’École de Lyon
La naissance du sonnet
Sur fond de réforme religieuse, les formes poétiques se diversifient, s’affirment, se
renouvellent. C’est Marot, l’aventurier de la rime, le protégé de François Ier, le joyeux
poète, qui balance entre catholiques et protestants, flou sur la Réforme, ferme sur la forme :
rondeaux, ballades, blasons, élégies, épîtres, épigrammes jaillissent de sa plume légère,
frivole parfois. C’est à Lyon une école qui, autour de Maurice Scève, s’imprègne des
influences italiennes, et installe peu à peu sur son trône le prince des poèmes : le sonnet.
Clément Marot, l’ado…
Champion du rondeau, de l’épître, des rimes équivoquées, héritage des grands rhétoriqueurs,
voyageur, bagarreur, joyeux drille, malicieux, audacieux, élégant en tout temps, en tout lieu,
voici Marot, le catholique et protestant, en un seul Dieu…
« Espèce de sagouin ! »
« Marot, vous n’êtes qu’un maraud!»; « Sagon, vil sagouin!»; « Allons, Marot, allons, Sagon,
calmez-vous, allons… » ; « Marau… Sagouin… Mar… Sag… ». Cette querelle se déroule
dans la cour du château d’Alençon, le 16 août 1534, lors du mariage d’Isabeau d’Albret.
Rien ni personne ne peut calmer la colère de l’un, la fureur de l’autre, pas même vous,
lecteur, qui voyez sous vos yeux Marot, ce poète virevoltant, malicieux, délicieux, harcelé
par un Sagon poétaillon… Et le ton monte encore : «Vil maraud, hérétique, hérét…» Ah!
C’est donc de cela qu’il s’agit : Marot affiche sa sympathie pour les protestants, Sagon
appartient au clan des irréductibles catholiques. «Hérétique? Qui? Moi?...» Clément, non,
Clément, ne sortez pas de son fourreau votre poignard, non, ne levez pas la main sur ce…
Retenu par vos amis, Clément, vous n’irez pas plus loin : Sagon sans arme s’est enfui. Mais
sa galopade a fait tant de bruit qu’on en parle encore aujourd’hui.
Tel père, tel fils : Jean et Clément
Ah, Marot! Clément soupe au lait! Le Clément de ces dames qui succombent aux charmes de
la rime, Clément le tombeur, le beau parleur, Clément de la joute amoureuse, et de tous les
combats, le vers en première ligne. Clément, fils de son père Jean, « Jehan des Maretz, alias
Marot ». Jean Marot, l’ami de Jean Meschinot, de Lemaire de Belges, de tous les
rhétoriqueurs dont il fait partie, est né à Mathieu, près de Caen, en 1464. Faillite à Caen, le
voici en Quercy, à Cahors, en terre occitane d’où ses ancêtres, peut-être, étaient originaires.
C’est là que naît, en 1496, Clément.
Le chant royal de Jean
Jean, chapelier qui vivote, pauvre de bien, riche de savoir, autodidacte, est introduit à la
cour d’Anne de Bretagne qui l’apprécie. Chantre des fastes et batailles de Louis XII jusqu’en
1515, il est valet de garde-robe de François Ier entre 1516 et 1524, année de sa mort. Poète,
Jean Marot? Oui, connu, reconnu en son temps champion du rondeau, de la ballade, du chant
royal (cinq strophes de onze décasyllabes ABABBCCDEDE; le onzième vers est le refrain ;
un quintil – strophe de cinq vers – termine le chant ; cet «envoi» se termine par le refrain). Il
lègue à Clément sa charge de valet de François Ier, et tous ses talents. Marot vit, Marot aime,
suit la cour au camp du Drap d’or en 1521. François Ier y accueille le roi d’Angleterre Henri
VIII, cherche à l’éblouir. En vain. Puis, c’est l’Italie, en 1525, la défaite de Pavie.
Marot à Pavie?
Dans une lettre à un ami datée du 27 août 1687, Messire Roger de Rabutin , genre de
bacchus militaire et lettré du Grand Siècle, cousin de Madame de Sévigné, écrit
ceci : «À ce propos, je vous veux conter ce que fit Marot après la bataille de
Pavie. Marot, un des valets de chambre de François Ier, ayant été blessé au bras à
la bataille de Pavie, écrivit à une femme qu’il aimait en France, le détail de cette
journée, et comment il y avait été blessé; et après avoir badiné sur les blessures
que lui avaient faites ses amis et ses ennemis, il finit sa lettre comme je vais finir
la mienne: Celle du bras journellement s’amende / Celle du cœur, je vous la
recommande». La participation de Marot à Pavie est mise en doute par certains: ils
n’ont pas lu Rabutin… Pavie, 1525, François Ier encerclé, fait prisonnier par les
troupes de Charles-Quint, est mis en geôle en Espagne…
Clément, mangeur de lard
Après la bataille de Pavie, Marot retrouve à Paris son grand amour : Isabeau. Qui d’elle ou
de lui soupçonne l’autre d’inconstance? Qu’importe ! Mais en voici la conséquence : Isabeau
accuse Marot d’avoir « mangé lard en carême», ce que la religion catholique interdit alors
que la religion réformée, protestante, s’en bat l’œil ! Puisqu’il a mangé ce lard, Marot
devient un hérétique. Nicolas Bouchart, docteur en Sorbonne, le fait enfermer à la prison du
Châtelet - il la décrit dans son poème L’Enfer. La situation est grave : à tout instant, l’affaire
de Clément peut aller de telle sorte qu’il se retrouve sur un bûcher, et qu’il parte en fumée
comme d’autres hérétiques déjà rôtis à Paris! Et le roi François, prisonnier en Espagne, n’est
pas là pour le protéger du fanatisme. Clément s’en tire in extremis : l’évêque de Chartres,
son ami Louis Guimart, le fait transférer chez lui, et lui donne pour prison sa maison…
François Ier revenu, Clément est libéré. C’est à ce moment qu’il tombe amoureux d’Anne
d’Alençon pour qui il écrit de délicates petites pièces de vers, tel ce rondeau : De sa grande
amie.
De sa grande amie
Dedans Paris, Ville jolie,
Un jour passant mélancolie
Je pris alliance nouvelle
À la plus gaie damoiselle
Qui soit d’ici en Italie.
D’honnêteté elle est saisie,
Et crois selon ma fantaisie
Qu’il n’en est guère de plus belle
Dedans Paris.
Je ne vous la nommerai mie
Sinon que c’est ma grand amie,
Car l’alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j’eus d’elle,
Sans penser aucune infamie
Dedans Paris.
Clément Marot - L’Adolescence clémentine, 1532
Le poète en cavale…
Libre, Marot. Sage? Non : un soir de 1527, il est témoin du transfert d’un pauvre bougre par
quatre archers du guet. Il n’écoute que son cœur, bouscule les archers, le supposé bandit
s’enfuit, mais lui, Marot, se retrouve au cachot. Il raconte en un poème cette aventure au roi
qui en rit, le fait délivrer… Huit années passent. Et tout va pour le mieux. Le roi catholique
François et sa sœur, Marguerite de Navarre, acquise aux idées des réformés, le préservent
de tout danger. Il se marie, publie son recueil L’ Adolescence clémentine (1532) ; de plus, il
réédite les poésies de Villon. Bonheur, succès.
Expert en épîtres
Multiple, jaillissant toujours de la plus soleilleuse des malices, l’inspiration de
Marot ne se contente pas des formes déjà utilisées par les générations qui le
précèdent. En bon humaniste, il fouille dans les genres anciens pour y trouver
l’épître, peu pratiquée (la lettre, du latin épistola). Il excelle dans ces pièces de
bonne dimension, la plupart du temps en décasyllabes. C’est une épître au roi qui
sauve Marot du cachot où il a été jeté pour avoir mangé lard en carême. Pur héritage
du gène rhétoriqueur de Marot père, elle joue avec les rimes calembour, les rimes
équivoquées. Voici par exemple le début de celle qui fit tant rire François I er qu’il
ordonna qu’aussitôt son poète fût sorti de sa geôle :
En m’ébattant je fais rondeaux en rime,
Et en rimant bien souvent je m’enrime;
Bref, c’est pitié d’entre nous rimailleurs,
Car vous trouvez assez de rime ailleurs,
Et quand vous plaît mieux que moi rimassez,
Des biens avez et de la rime assez :
Mais moi, à tout ma rime et ma rimaille,
Je ne soutiens (dont je suis marri) maille […]
Clément en Italie
Hélas, en 1534, des affichettes attaquant les catholiques sont placardées au château
d’Amboise. Clément doit s’enfuir en Italie chez la fille de Louis XII, protestante. C’est là
qu’il approfondit l’art de Pétrarque et de son Canzoniere dont il s’inspire pour écrire le
premier sonnet français, dédié à la duchesse de Ferrare. Il y met aussi à la mode le blason,
poème d’octosyllabes à rimes plates AABBCCDD… célébrant un être, un objet ou une idée
en général, et le corps de la femme en particulier – voilà pourquoi de Marot nous demeure
aujourd’hui le fameux et délicieux Blason du Beau Tetin…
Le Beau Tetin
Tetin refaict, plus blanc qu’un œuf,
Tetin de satin blanc tout neuf,
Tetin qui fait honte à la rose,
Tetin plus beau que nulle chose;
Tetin dur, non pas Tetin, voyre,
Mais petite boule d’Ivoire,
Au milieu duquel est assise
Une fraize ou une cerise,
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gaige qu’il est ainsi.
Tetin donc au petit bout rouge
Tetin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller.
Tetin gauche, tetin mignon,
Tousjours loing de son compaignon,
Tetin qui porte temoignaige
Du demourant du personnage.
Quand on te voit il vient à mainctz
Une envie dedans les mains
De te taster, de te tenir;
Mais il se faut bien contenir
D’en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendroit une aultre envie.
O tetin ni grand ni petit,
Tetin meur, tetin d’appetit,
Tetin qui nuict et jour criez
Mariez moy tost, mariez!
Tetin qui t’enfles, et repoulses
Ton gorgerin de deux bons poulses,
À bon droict heureux on dira
Celluy qui de laict t’emplira,
Faisant d’un tetin de pucelle
Tetin de femme entiere et belle.
Clément Marot - Blason, 1535
Marot chez Calvin
Le duc de Ferrare, fidèle aux saints, n’apprécie ni le Beau Tetin de Marot, ni son sonnet, ni
son goût pour la Réforme. D’accord avec le pape, il le chasse. Marot revient en France,
abjure et devient « bon catholique » à Lyon, subit encore les attaques de Sagon le médiocre,
traduit les psaumes de David qui terminent premiers au hit-parade des chants des…
réformés! La faculté de théologie, la Sorbonne font interdire la publication de ces psaumes.
Marot doit s’enfuir encore. Il part pour Genève que Calvin gouverne d’une main de fer. Qu’y
fait Marot qui le pousse à quitter son asile genevois? Séduit-il la femme de celui qui
l’accueillait? Peut-être… S’adonne-t-il à des loisirs interdits par le calvinisme, le jeu de
trictrac, par exemple? Sans doute… Est-il tant privé de ressources qu’il ne lui en reste plus
qu’une : trouver son salut encore en Italie? Oui, c’est sûr !
La mort à Turin
C’est là-bas, à Turin, seul, démuni, abandonné, que meurt en 1544 le plus vif, le plus
spirituel, le plus pétillant des poètes du XVIe siècle, Clément Marot, à l’âge de quaranteneuf ans. Doucement, pour le garder encore un peu sur les frontières du temps où la mémoire
en sentinelle veille, voici de lui, de ses poèmes, le dernier ou presque…
De soi-même
Plus ne suis ce que j’ai été,
Et ne le saurais jamais être;
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître :
Je t’ai servi sur tous les dieux.
Ô si je pouvais deux fois naître,
Comme je te servirais mieux!
Clément Marot - Épigrammes, 1541
Pétrarque
Poète italien, Pétrarque est né en 1304, à Arezzo. Épris du monde antique, terrifié
par l’idée de la fuite du temps, c’est un humaniste qui a pour souci d’accorder sa
place à l’homme dans la littérature qu’il veut purifier, défaire de toutes les erreurs
grossières de certains auteurs médiévaux. Le 6 avril 1327, il rencontre dans l’église
Saint-Clair à Avignon, Laure, la plus belle des femmes à ses yeux. Mais la plus
vertueuse aussi. D’elle, Pétrarque écrit qu’elle avait la forme d’un ange, que ses
paroles avaient un autre son que la voix humaine, que sa démarche… Bref, il en est
éperdument amoureux! Mais elle est mariée. Et elle meurt de la peste vingt et un
jours plus tard. Cet amour sans merci va nourrir son œuvre : le Canzoniere, recueil
de poèmes amoureux tous dédiés à Laure. Le sonnet y règne en maître : quatorze
alexandrins répartis en deux quatrains suivis de deux tercets. Giovanni Boccace
(1313 - 1375) est son élève et son admirateur le plus fervent, auteur, entre autres,
d’un étonnant recueil de nouvelles : le Décaméron.
Clément Marot en œuvres
1532 - L’Adolescence clémentine
1543 - Psaumes
Ce qu’ils en ont dit
Imitons de Marot l’élégant badinage… – Nicolas Boileau (1636 -1711)
Marot, par son tour et son style, semble avoir écrit depuis Ronsard : il n’y a guère
entre ce premier et nous que la différence de quelques mots. – La Bruyère (1645-1696)
Une causerie facile, semée par intervalles de mots vifs et fins est presque le seul
mérite qui le distingue – Sainte-Beuve (1804-1869)
La part de Lyon
L’école de Lyon n’est pas une école avec ses salles de classe ou son préau. Mais on y fait la
cour… L’amoureux échange s’y décline à l’italienne, car l’Italie est proche et que le
commerce, prospère, a transformé la capitale des Gaules en carrefour de cultures. Sur les
bords du Rhône, on se sent plus libre qu’en Sorbonne…
Délie de Scève…
« Pourquoi ne daignez-vous pas être musicien? Pourquoi négligez-vous l’art du chant ? » Ce
sont, entre autres, les deux questions que pose Maurice Scève à Clément Marot qui, en 1536,
revient d’Italie après avoir mis à la mode le blason et composé son premier sonnet à la cour
de Renée de France, à Ferrare. Pourquoi? On ne connaît pas la réponse de Marot.
Pernette l’élève
On sait en revanche qu’à Lyon où est né en 1500 d’un père échevin, Maurice Scève, nul ne
peut se dire cultivé s’il n’ajoute à son arc culturel - et métaphorique - la corde du luth.
Maurice Scève, outre la philosophie, les sciences, la peinture, le latin, le grec, connaît la
musique, compose, et joue du luth. Pernette, au « corps chaste où vertu repose », Pernette,
seize ans, « que beauté composa», Pernette, cette âme gentille, étudie la philosophie, les
sciences, la peinture, le latin, le grec, la musique et le luth. Et qui lui enseigne tout cela?
Maurice Scève…
Maurice le professeur
Bientôt, le professeur écrit : Ce lien d’or, rais de toi, mon Soleil, / Qui par le bras
t’asservit Âme et vie, / Détient si fort avec la vue l’œil / Que ma pensée il t’a toute ravie…
Et l’élève, en vers aussi, livre ceci : Je te promis au soir que, pour ce jour, / Je m’en irais
à ton instance grande / Faire chez toi quelque peu de séjour : / Mais je ne puis… parquoi
me recommande, / Te promettant m’acquitter pour l’amende, / Non d’un seul jour, mais de
toute ma vie… Alors, qui peut dire, qui peut nier aujourd’hui encore, que ces deux-là ne
s’aimèrent point, qui peut mettre en doute leur passion mis à part les ronchons ou les cuistres
analystes qui vous disent que non : la poésie est un art, l’amour n’est qu’un souci. Allons
donc!
Pernette meurt
Cuistres qui ignorez et l’amour et la vie, lisez ceci : lorsque Pernette rencontre pour la
première fois en 1536, Maurice Scève, elle est fiancée au seigneur du Guillet. Elle se marie
deux ans plus tard. Douleur, passion, sagesse, résolutions, tensions, serments de vertu,
résignation, flamme qui brûle et torture, souffrance, souffrance… Tout cela se trouve et se
révèle dans les quatre cent quarante-neuf dizains d’octosyllabes, répartis par groupes de
neuf, séparés par cinquante emblèmes, qui composent l’œuvre majeure de Maurice Scève :
Délie. Délie, c’est l’idée peut-être, son anagramme du moins, et c’est surtout Pernette. Et
Pernette, à vingt-cinq ans, en 1545, est atteinte de la peste, elle en meurt. Et meurt en même
temps l’inspiration brillante de Maurice Scève. Il demeure le poète qu’on imite, qu’on
célèbre, même s’il recherche la solitude et le silence. En 1564, on ne sait où, ni comment,
disparaît celui qui de Délie écrivait : « Tant je l’aimais qu’en elle encor je vis ». Encore,
c’est-à-dire aujourd’hui.
Renée de France hausse le sourcil
Renée de France, duchesse de Ferrare lance en 1536 un concours du blason. Marot,
en exil à la cour de Ferrare avant de revenir à Paris en passant par Lyon, est
évidemment à l’origine de cette initiative qui remporte un succès considérable. Ce
n’est pas son Blason du Beau Tétin qui l’emporte, mais le Blason du Sourcil, signé
Maurice Scève. C’est la duchesse de Ferrare qui l’a choisi. Voilà enfin la gloire
pour le professeur de Pernette qui est peut-être l’heureuse propriétaire du sourcil en
question. C’est Maurice Scève que la postérité retient pour fondateur de ce qu’on
appelle l’École lyonnaise : il rassemble autour de lui dans l’effervescence créatrice,
ses deux sœurs, Claudine et Jeanne, Louise Labé, quelques autres encore, et…
Pernette, forcément !
Blason du Sourcil
Sourcil tractif en voûte fléchissant
Trop plus qu’ébène, ou jayet noircissant.
Haut forjeté pour ombrager les yeux,
Quand ils font signe ou de mort, ou de mieux.
Sourcil qui rend peureux les plus hardis,
Et courageux les plus accouardis.
Sourcil qui fait l’air clair obscur soudain,
Quand il froncit par ire, ou par dédain,
Et puis le rend serein, clair et joyeux
Quand il est doux, plaisant et gracieux.
Sourcil qui chasse et provoque les nues
Selon que sont ses archées tenues.
Sourcil assis au lieu haut pour enseigne,
Par qui le cœur son vouloir nous enseigne,
Nous découvrant sa profonde pensée,
Ou soit de paix, ou de guerre offensée.
Sourcil, non pas sourcil, mais un sous-ciel
Qui est le dixième et superficiel,
Où l’on peut voir deux étoiles ardentes,
Lesquelles sont de son arc dépendantes,
Étincelant plus souvent et plus clair
Qu’en été chaud un bien soudain éclair.
Sourcil qui fait mon espoir prospérer,
Et tout à coup me fait désespérer.
Sourcil sur qui amour prit le pourtrait
Et le patron de son arc, qui attrait
Hommes et Dieux à son obéissance,
Par triste mort et douce jouissance.
Ô sourcil brun, sous tes noires ténèbres
J’ensevelis en désirs trop funèbres
Ma liberté et ma dolente vie,
Qui doucement par toi me fut ravie.
Maurice Scève - Blason, 1536
La tombe de Laure
Humaniste, Maurice Scève s’intéresse très tôt à la culture gréco-latine et à l’Italie, à
Pétrarque en particulier et surtout à Laure son inspiratrice. Où donc se trouve le
tombeau de Laure ? Cette question obsède Maurice Scève au point… qu’il le
découvre, en 1533! Miracle : ce tombeau occupe l’emplacement de la chapelle des
Cordeliers à Avignon où se trouvait le caveau de famille de Laure. Mieux encore :
sous une dalle, Scève découvre un coffret de plomb qui contient, ô nouveau miracle,
un sonetto – un sonnet – de Pétrarque lui-même ! C’en est trop pour les savants de
l’époque qui accusent Scève d’avoir monté lui-même cette histoire et d’avoir
composé le sonnet. Depuis, on croit savoir que ce fameux sonetto fut écrit par un
fidèle de Pétrarque qui n’avait pu assister aux obsèques de sa belle. On peut penser
aussi que cette tombe n’était pas celle de Laure, et que le sonetto n’était finalement
de personne. Qui sait !
Les élégies de Pernette
Pernette du Guillet naît dans une famille noble en 1520. Elle… Mais vous savez déjà tout si
vous avez lu l’histoire magnifique et douloureuse de Maurice Scève et de sa Délie. Pernette
apprend avec lui, notamment, la musique. Elle excelle au luth et compose en même temps des
chansons et leur accompagnement. Dès 1540, dans les cercles lettrés de Lyon, on s’assemble
pour les écouter. On remarque assis à quelque distance l’un de l’autre, le sieur du Guillet et
le professeur Maurice Scève. Voici Pernette qui serre contre elle son luth : « Entre ses bras,
ô heureux, près du cœur / Elle te serre en grand’délicatesse / Et me repousse avec toute
rigueur / Tirant de toi sa joie et sa liesse… ». C’est Maurice Scève qui s’adresse au luth.
Dans sa pensée
Et maintenant, entrons dans la pensée de Pernette, écoutons sa chanson; il s’agit de la Rime V
dans ses œuvres publiées après sa mort par son mari… Observez bien la fin du vers 2 : le
vice à se muer, et la fin du dernier vers : ce vice mueras. Allons, faites un effort… Ne
voyez-vous pas que ces deux passages sont des anagrammes de Maurice Scève ? N’est-ce
pas que ces amants nous bouleversent encore…
Rime V – Puis qu’il t’a plu
Puis qu’il t’a plu de me faire connaître,
Et par ta main, le vice à ce muer,
Je tâcherai faire en moi ce bien croître,
Qui seul en toi me pourra transmuer :
C’est à savoir, de tant m’évertuer
Que connaîtrai, que par égal office
Je fuirai loin d’ignorance le vice,
Puis que le désir de me transmuer a
De noire en blanche, et par si haut service
En mon erreur ce vice muera
Désir de Labé
Que n’a-t-on raconté à propos de Louise Labé ! On a même prétendu qu’elle n’a jamais
existé, que ses poèmes ne sont qu’inventions de versificateurs en mal de distraction. Ils
auraient créé ce personnage de fiction pour lui attribuer de brûlants sonnets qu’ils n’eussent
osé publier tels et d’eux signés… Et tout cela se serait passé autour de Maurice Scève.
Quand on connaît, à travers sa Délie et sa vie, l’amoureux - ou l’amant - de Pernette du
Guillet, on l’imagine mal en inspirateur de ce genre de mystification. Mais quand, par
ailleurs, on nous suggère que Jeanne d’Arc n’aurait qu’une existence incertaine alors que sa
contemporaine, Christine de Pisan, vous l’avez lu en ces pages, écrit à son adresse des vers
qu’on peut encore lire : Le Ditié de Jehanne d’Arc, on peut faire un sort à ces assertions du
doute de tout, parfois pernicieuses…
Envie de baisers
Donc, Louise Labé a bel et bien existé et de son héritage incandescent, nous portons tous
quelques braises. Non? Ne lûtes-vous point, ou n’entendîtes-vous point quelque jour de
naguère ou jadis : Baise m’encor, rebaise-moi et baise ? Alors, vous le voyez bien que vous
possédez, peut-être sans le savoir, une braise de Louise Labé !
Hardie Louise !
Louise, née vers 1520, est la fille de Charly – Charly, Pierre Charly, un cordier lyonnais qui
a fait fortune. Élevée chez les sœurs, puis mariée à un cordier, Louise gagne le surnom de
« La Belle Cordière ». Cet adjectif, en soi, est presque une biographie… Si on y ajoute les
qualificatifs hardie et conquérante, on trace le programme de toute sa vie. Hardie, Louise
l’est lorsqu’elle exige d’apprendre le maniement des armes et de participer à des tournois. À
cette époque, pour une femme, cela ne se fait pas. Plus hardie encore : on raconte qu’en
1542, parmi les combattants qui assiègent la ville de Perpignan, on remarque une silhouette
qui galvanise le courage des soldats : Louise déguisée en homme? Oui, la légende le raconte,
et on est bien tenté de la croire.
Conquérante aussi…
Conquérante Louise ? Sans aucun doute : d’abord elle s’installe hardiment dans les cercles
culturels, habituellement interdits aux femmes, auprès de Maurice Scève. Conquérante? Bien
sûr, lorsqu’elle revendique sa liberté après que des bruits courent sur ses liaisons avec un
bel Italien, notamment, ou bien avec Olivier de Magny, poète, ami de Du Bellay. Magny
entretient une correspondance amoureuse avec Louise, se vante même de sa bonne fortune
dans l’une de ses odes, se moquant des complaisances du mari, le cordier Ennemond Perrin.
Conquérante enfin, Louise, lorsqu’elle réussit à faire publier son œuvre, de son vivant, par le
meilleur éditeur de l’époque.
Jouir de son art
Alors, évidemment, toutes ces conquêtes, attestées, vérifiées, sûres et certaines, ont irrité les
misogynes de ce temps-là, de tous les temps, de notre temps… Voilà pourquoi, sans doute,
certains ne lui pardonnent pas aujourd’hui d’avoir existé, la nient dans sa vie, dans son art.
Laissons à leurs lubies ces douteurs grognons. Il est l’heure, il est toujours l’heure, de jouir
de l’instant en dégustant de Louise la spécialité : le sonnet. Attachez – presque toutes – vos
ceintures, les décasyllabes que vous allez lire voyagent à la vitesse de la lumière, une
vitesse qui convient parfaitement aux transports amoureux…
De Louise, deux sonnets
Les sonnets de Louise Labé ont passé sans difficulté la barrière des âges : l’universelle
passion amoureuse les imprègne tout entiers, bâtie sur une sincérité qui fait l’économie
d’allusions érudites, de références pour initiés. Épithètes riches, variées, précises,
invocations, énumérations, tout cela s’ajoute à une écriture qui emprunte à la musique les
secrets de l’harmonie pure. Chaque sonnet de Louise est un ravissement.
Baise m’encor…
Baise m’encor, rebaise moy et baise :
Donne m’en un de tes plus savoureus,
Donne m’en un de tes plus amoureus :
Je t’en rendrai quatre plus chaus que braise.
Las, te plein tu ? ça que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :
Tousjours suis mal, vivant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.
Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie
Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie
De celui-là pour lequel vais mourant;
Si avec lui vivre le demeurant
De mes courts jours ne m’empêchait envie;
Si m’accolant, me disait : Chère Amie,
Contentons-nous l’un l’autre, s’assurant
Que jà tempête, Euripe, ni courant
Ne nous pourra déjoindre en notre vie ;
Si, de mes bras le tenant accolé,
Comme du lierre est l’arbre encercelé1,
La mort venait, de mon aise envieuse,
Lors que souef1 plus il me baiserait,
Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,
Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.
Louise Labé - Sonnets, 1555
Chapitre 5
La Pléiade : le club des sept
Dans ce chapitre :
Les poètes pères de la langue française
Les poètes fils de cour
Rayonnement de la Pléiade
Sus au latin ! Vive le français ! Voilà les slogans qu’eussent proférés les Du Bellay, les
Ronsard ou les Belleau, les Jodelle, les Peletier ou les Baïf, s’ils avaient sacrifié à la mode
contemporaine des manifestations. On les eût entendus chanter, du Louvre à La Cité :
« Sébillet, si tu savais, ton latin - in, ton latin - in, Sébillet, si tu savais, ton latin, où on
s’le… » La suite? Non. Aucune hésitation! Exagérées, pensez-vous, ces élégances
langagières des cortèges contemporains transposées au XVIe siècle? Pas vraiment : la
querelle entre les tenants de la langue latine et les poètes-soldats du français s’envenime
parfois avec de semblables accents. Ou presque. Il faut dire qu’à cette époque, on sait encore
hésiter…
Là-haut sur la montagne…
Grimpons sur la montagne Sainte-Geneviève, à Paris. Soixante et un mètres au-dessus du
niveau de la mer, Paris est vraiment la ville de tous les miracles : on y entre colline, on en
ressort montagne! Donc, nous voici tout en haut de cette élévation naturelle sur laquelle
s’installèrent les Romains, occupée maintenant, en 1547, par l’enclos Sainte-Geneviève et
une dizaine de collèges parmi lesquels celui de Coqueret où nous sommes attendus…
Dinemandi, l’érudit
Entrez, entrez! Vous êtes bien au collège de Coqueret, à Paris. C’est moi, Jean Dorat, qui en
suis le supérieur. Mon collège a été fondé par un prêtre d’Amiens, Nicolas Coqueret, au
siècle dernier. Siècle sans ambition : l’étude des textes y était limitée, tout reposait sur de
vieux commentaires pleins d’erreurs ; on ne pouvait écrire, créer que soumis à des
obligations étouffantes. De l’air, de l’air! Et cet air, moi, Jean Dorat, je le trouve en puisant
aux sources vives des cultures grecques et latines. Je suis devenu le plus grand helléniste, le
plus grand latiniste de France – mais, soyez tranquille, je demeure modeste, je n’ai pas
oublié que je suis né à Limoges, de parents pauvres, les Dinemandi (du lorrain Disnamandy:
mange matin), et qui m’ont poussé vers la ville où j’ai commencé par devenir correcteur chez
les plus grands imprimeurs avant de faire de solides études.
Pédagogie à l’ancienne…
Heureux êtes-vous si vous faites vos études au collège de Coqueret. Si vous les
aviez faites dans le collège voisin, celui de Montaigu, vous auriez connu l’enfer que
décrit dans ses Colloques l’humaniste néerlandais Erasme (1466 - 1536) qui y
séjourna :
« Le supérieur de Montaigu, Jan Standonck, contraignit les élèves pauvres à un
régime si rude que plusieurs d’entre eux, pourtant doués et qui donnaient les plus
belles espérances, moururent ou devinrent, par sa faute, aveugles, fous ou lépreux,
dès la première année d’essai. Aucun ne resta sans courir quelque danger pour sa
vie. Non content de ces rigueurs, Standonck leur interdit absolument l’usage de la
viande… Au cœur de l’hiver, on les nourrissait d’un peu de pain, on leur faisait
boire l’eau du puits, corrompue et dangereuse, quand le froid du matin ne l’avait pas
gelée. J’en connais beaucoup qui, même aujourd’hui, ne peuvent se guérir des
infirmités contractées au collège de Montaigu. Il y avait quelques chambres basses
dont le plâtre était moisi, et qu’empestait le voisinage des latrines. Personne ne les
habita jamais sans y mourir ou prendre quelque maladie grave. Je ne parle pas de la
cruauté avec laquelle on fouettait les écoliers, même innocents. On prétendait abattre
ainsi l’orgueil; entendez par orgueil toute noblesse de nature, que l’on s’ingéniait à
ruiner, pour rendre les adolescents aptes à la vie monastique… Combien on y
dévorait d’œufs pourris ! Combien on y buvait du vin gâté ! »
Et qui donc, outre Erasme, est sorti de ce collège d’enfer – d’où les élèves brisés
sortent avec un niveau plus qu’excellent, s’ils survivent? Rabelais qui affirme qu’il
vaut mieux être chien qu’élève à Montaigu ; Calvin, le réformateur, qui fit brûler à
Genève le philosophe Michel Servet qui l’avait contredit! Et puis Ignace de Loyola,
fondateur de l’ordre des jésuites…
Coquet Coqueret…
Sans doute êtes-vous intéressé par mon programme pédagogique? Le voici : le matin, lecture,
explication des auteurs grecs et latins, le midi et l’après-midi, lecture, explication des
auteurs latins au moyen des auteurs grecs, le soir et une partie de la nuit, lecture des…
Certes, mais est-ce là tout votre programme, Jean Dorat ? Non, bien sûr, je leur donne aussi
en lecture les auteurs italiens, Dante, Pétrarque… Tout cela leur permet de s’imprégner des
genres littéraires pratiqués par les Anciens, de les étudier, et plus tard, de les imiter.
Allégories
J’aime surtout leur faire comprendre que les œuvres des Anciens sont des allégories
destinées à nous faire comprendre le sens de notre passage sur Terre : l’Odyssée, par
exemple, c’est l’annonce de toutes les embûches qui nous attendent dans l’existence, et
chaque aventure d’Ulysse lors de son voyage, correspond à l’une des nôtres dans notre vie.
Pensez aux chants des sirènes, pensez aux compagnons d’Ulysse, à la belle, la fatale Circé
qui les transforme en cochons…
Ils iront loin…
Approchez, je vais vous présenter trois de mes élèves les plus prometteurs : voici JeanAntoine de Baïf dont le père vient de mourir en cette année 1547 - il m’appointait
généreusement pour l’éducation de son fils - ; voici Pierre de Ronsard et Joachim du Bellay.
Trois amis inséparables qui ont de grands projets pour la langue française. Ils ont même
donné un nom à leur trio : la Brigade! Et je puis même vous révéler qu’ils ont l’intention de
déclencher une révolution! Rassurez-vous : il s’agit seulement d’une révolution en poésie.
Cela m’amuse et m’intéresse. S’ils réussissent, je suis sûr qu’on parlera longtemps de cette
« Brigade » dans les siècles à venir…
Heureux qui, comme Joachim…
Heureux qui, comme Joachim, est né en 1522, au château de la Turmelière, près de Liré en
Anjou ! Mais malheureux très tôt : sa mère meurt en 1523, son père en 1531. Illustre famille
que celle des Du Bellay ; on y trouve des diplomates, des militaires, des écrivains, des
hommes d’Église. Le père de Joachim est tellement fier de tout cet arbre généalogique qu’il
le grimpe, de branche en branche et qui trouve-t-il tout au sommet? Hugues Capet, ni plus ni
moins! On veut bien le croire… L’éducation de Joachim, orphelin, inclut certains aspects
buissonniers qui le privent d’une solide formation en grec. Qu’importe : après avoir étudié le
droit à Poitiers, après sa rencontre avec l’érudit Jacques Peletier du Mans en 1546, et celle
de Ronsard en 1547, il entre au collège de Coqueret où vous venez, vous, de le voir en plein
travail.
Du Bellay enrage…
1549. Vive la révolution! À bas les « ineptes rimasseurs» et l’ « importun coassement des
corbeaux » ! Qui sont donc ces rimasseurs ou rimailleurs et ces noirs corbeaux sur lesquels
Du Bellay s’acharne? Qui attaque-t-il ainsi dans la préface de son premier recueil de poèmes
paru en 1550, L’Olive - cent quinze sonnets dédiés à une maîtresse imaginaire? Ceux qu’il
attaque, ces rimasseurs, sont ses prédécesseurs! Aux orties, tout cela! Villon, Charles
d’Orléans et compagnie, tous sont passés de mode : les formes qu’ils utilisent sont
incommodes, inadaptées, la langue qu’ils pratiquent est « encore en son enfance ».
Le péril latin
Si tout cela demeure en l’état, si la langue française, sa littérature, son vocabulaire ne
subissent pas un vigoureux traitement de rénovation, si la poésie ne change pas radicalement
ses habitudes, c’est le latin, encore le latin qui va l’emporter, étouffer la langue nationale! Et
ce n’est pas l’illustre, l’érudit, le poète oublié Thomas Sébillet qui s’en attristera, lui qui
vient de publier en 1548 son Art poétique français où l’on sent le latin souverain, où les
formes en poésie demeurent ce qu’elles sont depuis longtemps : le rondeau, la ballade, le
chant royal, le lai, le virelai… Non, disent en chœur Baïf, Ronsard et Du Bellay, non, cela ne
passera pas! Et c’est là qu’ils ont fait éclater, en 1549, la bombe qu’ils préparaient dès notre
visite à Coqueret.
Du Bellay s’engage
La bombe de Coqueret, rédigée sous l’œil amusé et forcément complice de Jean Dorat, a une
forme, celle d’un livre; elle porte un nom : Défense et illustration de la langue française –
c’est Du Bellay, le plus protégé des trois par ses relations, qui la signe. Et elle n’est pas
lancée sans raison : en 1539, le roi de France, François Ier, a fait publier l’ordonnance de
Villers-Cotterêts qui précise que tous les actes de la vie civile devront être rédigés et
prononcés « en langaige maternel François et non autrement ». Belle intention, mais le
« langaige maternel François » n’existe pas vraiment pour l’écrit, ou du moins il demeure
dans l’ombre d’un latin toujours triomphant.
Une France en mal de prestige
Et qui peut faire naître cette langue française dont rêvent François Ier, poète à ses heures,
puis Henri II, son fils, puis Charles IX… ? Les poètes! Ils possèdent la culture et l’audace
nécessaires pour créer, inventer du vocabulaire, de nouvelles formes versifiées, toute une
littérature qu’attend une France en mal de prestige, et que la Réforme menace dans son unité.
Voilà pourquoi nos Du Bellay, Ronsard et consorts sont si bien en cour, voilà pourquoi les
rois choient celui d’entre eux qui porte le mieux leurs espoirs : Ronsard. Ils le nomment, en
quelque sorte, porte-parole de leur gouvernement, de leurs actions d’éclat. Sur lui et sa
Brigade qui s’agrandit et portera le nom de Pléiade, repose l’espoir d’une France unifiée
dans sa communication, et donc plus facile à centraliser…
Comment enrichir la langue française ? Recettes…
La langue française manque de mots. Voici, issus de la Défense et illustration de la langue
française de Du Bellay, quelques conseils précis…
Prenons dans la langue des ouvriers et des laboureurs les mots techniques, les
expressions, les images qu’ils utilisent.
Empruntons des mots aux dialectes provinciaux, au picard, au poitevin, au gascon (il
en sera tant emprunté au gascon que Malherbe, au début du XVIIe siècle, dira qu’il
« dégasconne » la langue française…).
Retrouvons les mots qu’on peut lire dans les vieux romans et poètes françois :
ajourner, pour faire Jour, anuyter, pour faire nuyt, assener, pour frapper ou on visoit
et proprement d’un coup de main, isnel pour leger, et mil’ autres bons motz que nous
avons perduz par notre négligence.
Inventons des mots nouveaux : Ne crains doncques, Poëte futur, d’innover quelques
termes, en long poëme principalement, avec modestie toutefois, Analogie & jugement
de l’Oreille. Ces mots nouveaux peuvent provenir d’une dérivation des termes grecs ou
latins. Ainsi sont créés du grec lyrique, périphrase, stratagème; et du latin : exceller,
inversion, révolu, etc.
Composons des mots… composés tels que l’été donne-vin, le mouton porte-laine, la
terre porte-grains.
Formons des mots par provignement (en les faisant prendre racine), obtenant par exemple
des diminutifs : Amelette Ronsardelette, mignonelette, doucelette (c’est signé Ronsard pour
son épitaphe… ces « elette » sont morts avec lui, on ne peut le regretter).
Le poème brigadiste, mode d’emploi
Du Bellay ne se contente pas de détruire ce qui s’est fait, de vitupérer ses prédécesseurs et
leur façon d’écrire, de se moquer des rhétoriqueurs, il construit sa propre théorie de la
création poétique, infaillible selon lui et ses compagnons de rime pour accéder à la
perfection versifiée. Sa démarche d’écriture comporte trois étapes :
L’innutrition : c’est la phase de documentation, de lectures multipliées, commentées,
l’étape des acquisitions, de l’appropriation des techniques observées, identifiées chez
les auteurs anciens, grecs et latins, italiens, modèles immortels.
L’inspiration : le contact prolongé avec les modèles immortels produit une sorte
d’illumination qui conduit à l’écriture; Du Bellay l’appelle aussi l’enthousiasme ou la
fureur divine ; c’est une euphorie mystique ; « les poètes, écrit-il, ne sont pas en
possession d’eux-mêmes quand ils composent, ils sont transportés, possédés » (shootés,
Joachim ?).
Les finitions : évidemment, la phase du schoo… de l’inspiration laisse des traces de
son passage brouillon. Il faut alors limer, polir le vers, bâtir la forme choisie comme on
ferait d’une pièce d’orfèvrerie, comme on taille un diamant, afin que le poème devienne
comme lui : éternel.
Du Bellay en première ligne
Entrons davantage encore dans les éclats de la bombe, le détail de la Défense et illustration
de la langue française. Que refusent nos brigadistes et leur porte-parole et signataire
Joachim du Bellay ? Beaucoup de choses…
Interdite, la ballade – comme celles de Villon - ou le chant royal, vive l’ode ou
l’épopée.
Plus de lai ou de virelai – comme ceux de Marie de France -, mais l’élégie qui
exprime les sentiments.
Supprimé, le rondeau – comme ceux de Charles d’Orléans -, place au sonnet!
Une obligation (de plus) en versification : alternance des rimes féminines et
masculines – une rime féminine n’est pas forcément un mot féminin, c’est un mot terminé
par un e muet ; une rime masculine se termine par toute autre lettre.
Préférence accordée à l’alexandrin (vers de douze syllabes).
Sur la scène, plus de mystères, mais la tragédie à la grecque.
Enfin, finies les grosses farces, bienvenue aux comédies.
Préférez l’ode et le sonnet…
«Vous êtes jeune, votre écriture s’épanouit dans le genre court, préférez aux longs poèmes
l’ode, genre en vogue chez les Anciens, Pindare en particulier, et le sonnet, tels ceux de
Pétrarque… » Voici ce que conseille à Joachim du Bellay Jacques Peletier du Mans,
l’inspirateur de la Brigade, en visite à Paris en 1546. Du Bellay n’oubliera pas ce conseil.
De 1553 à 1557, lors de son séjour à Rome où il est secrétaire de son cousin Jean, cardinal
de Paris, Joachim versifie, versifie encore et sans cesse - innutrition, inspiration, finitions…
Ce sont d’abord des sonnets en décasyllabes, puis, peu à peu, l’alexandrin devient son mètre
et son roi.
Les Regrets
Ainsi, dans ce recueil qu’il serait regrettable que vous ne connussiez point : Les Regrets, les
cent quatre-vingt-onze sonnets publiés sont composés en alexandrins. Leurs thèmes? Ils
s’écartent du lyrisme amoureux auquel était attachée l’image du sonnet; ce sont, selon le titre,
les regrets, la nostalgie du pays quitté, de la douceur angevine, c’est aussi la satire, la
description de la ville, mais aussi et quand même la passion pour l’aimée… Deux ans après
la publication des Regrets, Joachim du Bellay meurt à Paris le 1er janvier 1560, d’une
attaque d’apoplexie. Il est enterré le 4 janvier dans une chapelle de Notre-Dame de Paris.
Belle qui tient ma vie…
Que se passe-t-il à cette époque en Italie? Jules II demande à Michel-Ange (1475 1564), sculpteur de la magnifique Pietà, de peindre le plafond de la chapelle
Sixtine, ce qu’il fait en quatre ans (1508 - 1512). Et en Flandre? Pieter Bruegel
l’Ancien (1525 - 1569) peint Le Repas de noces, un an avant sa mort, alors qu’il vit
à Bruxelles (aujourd’hui, au 132 de la rue Haute). Du nouveau en musique? Clément
Janequin (1490 - 1560), compose La Bataille de Marignan, il met en musique Marot
et Ronsard. Thoinot Arbeau (anagramme de Jehan Tabourot, 1520 – 1595) écrit la
fameuse Pavane – Belle qui tient ma vie / Captive dans tes yeux / Qui m’a l’ âme
ravie / D′un sourire gracieux / Viens tôt me secourir / Ou me faudra mourir …
Roland de Lassus (1532 - 1594) compose chansons, madrigaux et motets. En Italie,
Palestrina (1526 – 1594) écrit des motets, des litanies et des psaumes.
Trois sonnets
Voici de Du Bellay, dans Les Regrets, trois sonnets. L’un connu de vous, sûrement, l’autre
peut-être, et le troisième non, probablement. Le premier dit la nostalgie douce du pays bienaimé ; dans le deuxième, la vive douleur de l’exilé se fait entendre; le troisième est une leçon
de savoir-vivre. Dégustez lentement tous ces alexandrins…
Heureux qui comme Ulysse
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme cestuy-là qui conquit la Toison,
Et puis est retourné plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine.
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.
Joachim du Bellay – Les Regrets, 1558
France, mère des arts, des armes et des lois
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle?
France, France, réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.
Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.
Joachim du Bellay – Les Regrets, 1558
Cousin, parle toujours des vices en commun
Cousin, parle toujours des vices en commun,
Et ne discours jamais d’affaires à la table,
Mais surtout garde-toi d’être trop véritable,
Si en particulier tu parles de quelqu’un.
Ne commets ton secret à la foi d’un chacun,
Ne dis rien qui ne soit pour le moins vraisemblable
Si tu mens, que ce soit pour chose profitable
Et qui ne tourne point au déshonneur d’aucun.
Surtout garde-toi bien d’être double en paroles,
Et n’use sans propos de finesses frivoles,
Pour acquérir le bruit d’être bon courtisan.
L′artifice caché, c’est le vrai artifice :
La souris bien souvent périt par son indice,
Et souvent par son art se trompe l’artisan.
Joachim du Bellay - Les Regrets, 1558
Êtes-vous sonnet?
Né en Sicile au XIIIe siècle, le sonnet varie sa forme, sa longueur, son schéma
rimique avant de se stabiliser sous la plume de Du Bellay qui l’impose en France. À
cette époque, certains s’en moquent tel Thomas Sébillet qui trouve sa structure « un
peu fâcheuse », ou le poète Bar thélémy Aneau qui ironise sur cette forme, la
qualifiant de « sonnerie » ou de «sonnette» – soupçonné d’être protestant, Aneau
sera massacré par la foule en 1561, dans le collège où il enseigne. Du Bellay publie
d’abord des sonnets de décasyllabes, dans L’Olive en 1550. Puis il choisit
l’alexandrin dans son recueil Les Regrets en 1558. Aujourd’hui, on appelle
« régulier » le type de sonnet contenu dans Les Regrets. Ce sonnet « modèle » est
composé de quatorze alexandrins répartis en deux quatrains aux rimes croisées :
ABBA ABBA, et deux tercets se succédant sur deux schémas de rimes possibles
pour le second tercet : CCD EED – disposition marotique, c’est-à-dire utilisée par
Clément Marot – ou CCD EDE, disposition appelée régulière qui s’impose au XVIIe
siècle. Autre contrainte : les rimes féminines – terminées par un « e » muet, (ou
« es », ou « ent »), mais sans forcément être un nom du genre féminin – et masculines
– terminées par toute autre lettre – doivent alterner. Observez par exemple les rimes
de Heureux qui comme Ulysse : voyage, rime A féminine – toison, rime B masculine
– raison, rime B masculine – âge, rime A féminine, etc.
Du Bellay en œuvres
1549 - Défense et illustration de la langue française
1550 - L’Olive (sonnets)
1558 - Les Regrets
Ce qu’ils en ont dit
De tous les poètes du XVIe siècle, c’est le plus personnel, celui qui a mis le plus de luimême dans ses écrits – Émile Faguet (1847-1916)
Ronsard, poète souverain
Trois heures du matin au collège de Coqueret sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris, une
nuit de l’année 1547. Dans la bibliothèque, le jeune Pierre de Ronsard termine comme
chaque nuit la lecture des œuvres que lui a conseillées son maître Jean Dorat. Il saisit la
chandelle, s’en va vers la chambre où dort depuis le souper Jean-Antoine de Baïf. Il le
réveille. Baïf sort du lit, prend la chandelle et va commencer sa journée de lecture à la
bibliothèque. Ronsard se glisse dans le lit tout chaud que son ami vient de quitter. Ainsi
économise-t-on le chauffage à Coqueret… Chut, Ronsard dort. Ronsard rêve. Il traverse un
songe qui s’appelle la vie. Et le voici au sommet de la gloire jusqu’à la fin des temps :
prince des poètes et poète des princes. Voyons comment il a pu en arriver là…
Au nom du père
Quand on a un père, Loys de Ronsard, qui est entré en 1507 dans la ville de Gênes révoltée
aux côtés de la légende vivante Bayard, chevalier sans peur et sans reproche, quand ce même
père se couvre de gloire en capturant à la bataille de Marignan en 1515 le duc de Milan
Ludovic Sforza dit le More, quand ce père encore est choisi en 1526 par Louise de Savoie,
mère de François Ier, pour accompagner les enfants royaux en otage à Madrid, quand ce père
se mêle aussi d’écrire des vers en latin, quand on se retrouve mis en pension au collège de
Montaigne à onze ans, né à la Possonnière près de Vendôme, et que, malgré tout, on a le bras
plus long que la Manche (puisqu’on va séjourner en Écosse…), que peut-on faire pour
devenir Pierre de Ronsard afin de vivre et dormir à jamais dans les livres? Eh bien, on
devient page…
Au nom du fils
Page, le petit Pierre l’est devenu en 1536, à douze ans, après avoir été retiré du collège de
Navarre, voisin de celui de Montaigu où il a failli mourir… Il sert d’abord le premier fils de
François Ier, François, duc de Bretagne, qui meurt cette année-là, à dix-huit ans. Il passe au
service de Charles, troisième fils du roi, puis à celui de Jacques Stuart, roi d’Écosse qui
vient d’épouser Madeleine, fille de François Ier. Pierre part donc pour l’Écosse, y reste
deux ans, y apprend l’anglais. De retour en France, il est renvoyé en mission en Écosse, sur
un bateau qui, pris dans une tempête, manque de disparaître corps et biens (et Ronsard
avec!). Paris de nouveau. Page d’Henri II. Puis, en 1540, Lazare de Baïf, le père de JeanAntoine, son futur brigadiste, l’emmène à Haguenau, ville d’empire où l’on parle allemand.
Pierre y apprend l’allemand. Il atteint l’âge de seize ans. Et l’amour, dans toute cette
histoire? On y va, on y va…
Au nom de Cassandre Salviati
Que de vers pour Cassandre dans l’œuvre de Ronsard ! Qui est-elle? Pourquoi elle?
L’épousa-t-il ? L’aima-t-elle ? Voici les réponses à toutes ces questions et à bien d’autres
encore…
Cupidon et le branle de Bourgogne
Nous sommes le 21 avril 1545, à la cour de Blois. Un grand bal est donné - mesdames,
rêvez… – ce ne sont que robes à traînes de velours, dentelles, brocarts brodés d’or et
d’argent. Soudain, elle surgit… Qui? Cassandre Salviati, fille de Bernardo Salviati,
banquier de François Ier ! Cassandre a treize ans, Pierre en a vingt et un. Dans la lumière
d’or et de pourpre, au son des violes de gambe, des sacqueboutes et des chalmies (ne
craignez rien, ce sont des instruments de musique de la Renaissance utilisés en ces lignes
intenses pour créer une ambiance d’époque…) elle danse un étonnant branle de Bourgogne,
pose les yeux sur lui. Ah ! Cupidon vient de décocher sa flèche! En plein branle, Pierre vient
de tomber fou amoureux. Lui parle-t-elle ? Peut-être, mais on n’entend rien : cinq ans plus
tôt, Pierre est devenu quasiment sourd! Hélas, point de belle idylle à vous donner en pâture :
Cassandre épouse l’année suivante Jacques de Peigné, seigneur de Pray !
Épigramme, élégie, églogue…
La suite, on la connaît : c’est Coqueret, Jean Dorat, l’érudit, qui jubile en voyant ses trois
élèves créer chez lui la Brigade appelée à s’agrandir. Ronsard partage toutes les opinions,
toutes les décisions de Du Bellay, toutes ses théories, l’innutrition, l’inspiration, les
finitions… Et il écrit, écrit, des odes surtout, imitées du poète grec Pindare (Ve siècle av. J.C.), mais il s’illustre aussi dans des genres imités de l’Antiquité :
L’épigramme, court poème gravé à l’origine sur une stèle ; l’auteur y fait preuve
d’ironie, d’émotion, ou bien il célèbre les charmes de la nature.
L’élégie, chant de deuil en grec, qui devient sous la plume des poètes de la Pléiade,
une plainte la plupart du temps en décasyllabes à rimes plates; l’élégie peut être
amoureuse, politique, morale, funèbre…
L’églogue, poème pastoral, emprunté aux poètes latins Théocrite (315 – 250 av. J.C.) et Virgile (70 - 19 av. J.-C.) qui met en scène des bergères et des bergers ; la
Pléiade en fait le terreau d’une célébration des temps forts de la vie du Prince, ou de la
vie amoureuse.
La Pléiade ? Quelle Pléiade ?
Belle légende que celle de la Pléiade. Légende parce qu’elle n’a jamais existé en
groupe constitué dont les membres se seraient réunis autour de Ronsard pour des
discussions passionnées autour de l’ode et du sonnet, ou de la promotion de la
langue française. La Pléiade, dans la mythologie, ce sont les sept filles d’Atlas et de
Pléioné, qui furent transformées en étoiles composant la constellation du Taureau
(qui n’en comporte en réalité que six…). C’était aussi l’inscription céleste des sept
plus grands poètes de l’école d’Alexandrie. Ronsard, dans l’Hymne de Henri II en
1555, énumère ceux qui peuvent l’aider dans sa tâche poétique. Ils sont sept : Du
Bellay, Baïf, Peletier, Belleau, Pontus de Tyard, Jodelle et lui-même. Il emploie
alors le terme de Pléiade. Les protestants s’emparent de cette comparaison
prétentieuse et la ridiculisent. En 1597, le premier biographe de Ronsard établit une
liste des membres de ce qu’il appelle de nouveau la Pléiade; il prend l’initiative de
remplacer Peletier, pourtant à l’origine de tout le mouvement, par Jean Dorat que
vous connaissez aussi. Depuis, l’hôtel de la mémoire, aux sept étoiles, affiche
complet.
L’ode à la mode
« J’osai le premier des nostres enrichir ma langue de ce mot : ode ». Vous voilà renseigné :
cette phrase est écrite par Ronsard, et il souhaite demeurer le père de l’ode en français –
même si Du Bellay en a publié quelques mois avant lui, utilisant ce nom le premier! Ode
vient du grec ôdè qui signifie chant. En poésie, l’ode, qui se passe en général du chant, est
une louange en général et en particulier aux dieux, aux grands héros, aux petits héros, bref, à
tout ce qui a besoin d’être célébré pour entrer dans la mémoire collective. L’ode peut aussi
célébrer l’amour, voire le vin et la bonne chère (oui, chère et non chair; chère vient du grec
kara qui signifie tête ; faire bonne chère, c’est faire bonne tête quand on est en compagnie,
pour manger par exemple, de la bonne chair, de la bonne viande). Il existe trois types d’ode :
L’ode pindarique, créée par le poète grec Pindare au Ve siècle av. J.-C. De longueur
variable, elle comporte la strophe, l’antistrophe (reprise nuancée du contenu de la
première strophe) et l’épode, sorte d’envoi final.
L’ode anacréontique, sur le modèle de celles d’Anacréon, poète grec du Ve siècle
av. J.-C. Elle ne comporte pas de division strophique.
L’ode à la mode d’Horace, poète latin du Ier siècle av. J.- C., formée de plusieurs
strophes de couplets alternés d’inégales longueurs.
Odelette ronsardelette
L’ode peut se faire odelette lorsqu’elle est inspirée par Cassandre, l’éblouissante du bal de
Blois, dont il semble qu’on entende dans les octosyllabes qui suivent, le bruit des pas pris
dans le gracieux branle qu’elle dansa sous les yeux pleins d’amour du pauvre Ronsard
sourd :
À sa maîtresse
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautés laissé choir!
Ô vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir!
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Pierre de Ronsard - Quatre Premiers Livres des Odes, 1555 (3e édition). Ode XVII
Pas malin Mellin…
La première édition des Quatre Premiers Livres des Odes de Pierre de Ronsard,
Vandômois, est publiée en 1550. Scandale et maladresse : le poète a oublié de dédicacer ses
poèmes à Diane de Poitiers par exemple, et surtout au poète officiel d’Henri II : Mellin de
Saint-Gelais. La cour est réunie un soir, en présence du roi. Mellin a décidé de se venger de
toute cette jeunesse turbulente de la Défense de la langue française, qui menace son
influence de poète à l’ancienne. Il a apporté les Quatre Premiers Livres des Odes et les
ridiculise en les lisant de façon ironique et ampoulée. Soudain, outrée, la sœur du roi,
Marguerite de Valois, se lève, arrache l’ouvrage des mains de Mellin. Et, dans le silence qui
s’est fait, elle approche doucement l’octosyllabe, assouplit la strophe, libère la musique des
mots… C’est un triomphe. Ronsard est sauvé, presque sacré ce soir-là où Mellin de SaintGelais va devoir faire ses valises…
Du rase-mottes…
Saint-Gelais n’avait pas tout à fait tort : certaines odes du jeune Ronsard étaient empesées,
trop imitées des marbres grecs, hiératiques et froids. Ronsard assouplit – trop – ses outils et
donne un Livret de Folastries en 1553 qui sont, hum… un peu osées, et même rase-mottes.
Ronsard adopte enfin la bonne altitude et trouve son rythme de croisière dans le sonnet, son
genre majeur, en décasyllabes, puis en alexandrins qui donnent à ses nouvelles amours avec
Marie l’Angevine, Marie Dupin, rencontrée en 1555 à Bourgueil, les ailes nécessaires pour
voler jusqu’à nous. Vingt ans après ces amours rompues, Ronsard apprendra la mort de « sa
fleur de quinze ans » ; ses vers « Sur la mort de Marie » confondront l’image de Marie de
Clèves qu’Henri III vient de perdre et celle de la « rose de Bourgueil ».
Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse
Pour Marie Dupin
Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse :
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l’épine assis, sa complainte amoureuse.
Sus ! debout! allons voir l’herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos œillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir de l’eau, d’une main si soigneuse.
Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l’Aube, aux filles gracieux,
Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.
Pierre de Ronsard - Second Livre des Amours, 1572
Je vous envoye un bouquet…
Pour Marie Dupin
Je vous envoye un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies,
Qui ne les eust à ce vespre cueillies,
Cheutes à terre elles fussent demain.
Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,
En peu de tems cherront toutes flétries,
Et comme fleurs, periront tout soudain.
Le tems s’en va, le tems s’en va, ma Dame,
Las ! le tems non, mais nous nous en allons,
Et tost serons estendus sous la lame :
Et des amours desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle :
Pour-ce aimés moy, ce-pendant qu’estes belle.
Pierre de Ronsard - Second Livre des Amours, 1578
Ô… Ah…
Ronsard pourrait se contenter de ronsardiser galamment en déclinant sur tous les tons la rose
et ses symboles, jusqu’à en perdre les pétales, mais Ronsard ne peut être Ronsard sans un
projet qui viserait si haut qu’il atteindrait le ciel. Justement, c’est bien de cela qu’il s’agit,
car Ronsard envisage avec toute l’humilité qui le caractérise, de réécrire l’Ancien
Testament. Tout simplement. Heureusement pour l’Ancien Testament et pour nous, il se
contentera d’écrire à partir de 1553, puis de publier, des hymnes au souverain, à la justice,
au ciel, aux astres, à l’âme, à l’éternité, à tout ce qui peut se célébrer avec force « Ô » et
« Ah », aujourd’hui passés de mode, ou du moins en d’autres termes déclamés…
La Franciade
Tout cela est fort bon, Ronsard, mais, la France, oui, la France qui possède le privilège inouï
de vous loger en son sein, la France a besoin et vous le savez, d’une légende, d’une épopée
qui la fonde enfin, d’une Iliade et d’une Odyssée à la grecque, d’une Énéide à la latine…
Je m’en vas bouder en Vendômois
J’y pense, j’y pense, pour tout vous dire… Mais le roi Henri II m’a promis pour ce projet
une prébende – des sous, un profit attaché à une abbaye - que je ne vois pas venir. Puisque
c’est ainsi, je m’en vas bouder en Vendômois ! Là-bas, j’écris des odes, des épigrammes,
des élégies que je publie en 1559. Henri II meurt. Je reviens à Paris. J’écris des discours,
des épîtres flatteuses… Mais point encore la légende de la France que j’ai prévu d’intituler
La Franciade. J’y raconterai que Francion, le fils d’Hector le Troyen, Astyanax pour les
intimes de l’Iliade, arriva par la mer en Provence, et que sa descendance donna naissance
aux souverains de France…
La Franciade, ou presque…
Il faut attendre qu’enfin j’acquière le prieuré de Saint-Cosme près de Tours et que je reçoive
tout près, au château de Plessis-les-Tours, en novembre 1565, Catherine de Médicis et son
fils le roi Charles IX pour que le projet de La Franciade renaisse. C’est la reine elle-même
qui me le demande alors, me le commande, avec une douce fermeté, et qui m’impose de
l’écrire en décasyllabes. Je préférerais pourtant l’alexandrin, dont l’ampleur est plus adaptée
à l’épopée. Retour à Paris en 1570. On m’accueille, on me loue, on me célèbre, on
m’attend… La Franciade ? Oui… La voici : quatre chants sur les vingt-quatre prévus.
Charles IX est content, mais il n’aura pas le temps de lire la suite que je n’écrirai pas : il
meurt en 1574, de tuberculose et du désespoir que lui a causé le massacre de la SaintBarthélemy le 24 août 1572 entre catholiques et protestants.
La Franciade (début)
Muse, l’honneur des sommets de Parnasse,
Guide ma langue et me chante la race
Des rois François yssus de Francion
Enfant d’Hector Troyen de nation,
Qu’on appeloit en sa jeunesse tendre
Astyanax et du nom de Scamandre…
Consoler Hélène
Je fais tout ce que je peux pour me faire apprécier par son successeur et frère Henri III.
J’épouse même son désespoir lorsque celle qu’il aime, Marie de Clèves, meurt à vingt et un
an, et qu’il me demande pour sa mémoire Sur la mort de Marie. Peut-être en connaissezvous le sonnet qui commence ainsi : Comme on voit sur la branche au mois de may la
rose… Rien n’y fait, Henri III me préfère le poète Philippe Desportes, plus joyeux, paraît-il,
plus drôle, plus léger. Eh bien soit, puisque c’est comme ça, je m’en vas encore une fois
bouder en Vendômois, de longs mois, loin du roi Henri III ! Mais à Paris où je reviens
parfois, je m’acquitte de la tâche que m’a donnée Catherine de Médicis : consoler une de ses
dames d’honneur, la belle Hélène de Surgères dont le beau Jacques de la Rivière vient d’être
emporté par la guerre entre catholiques et protestants.
Comme on voit sur la branche au mois de may la rose
Sur la mort de Marie
Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa premiere fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au poinct du jour l’arrose;
La grace dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d’odeur;
Mais batue ou de pluye, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, fueille à fueille déclose.
Ainsi en ta premiere et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuee, et cendre tu reposes.
Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase pleine de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
Pierre de Ronsard - Second Livre des Amours, 1578
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle
Pour Hélène de Surgères
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.
Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille resveillant,
Benissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre et fantaume sans os :
Par les ombres myrteux je prendray mon repos :
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’huy les roses de la vie.
Pierre de Ronsard - Second Livre des Amours, 1578
Adieu, chers compagnons !
J’écris des sonnets pour elle, j’ai cinquante-quatre ans, elle en a vingt-cinq, encore des
sonnets… Te regardant assise auprès de ta cousine / Belle comme l’aurore et toi comme
un soleil […] ; Ce premier jour de mai, Hélène, je vous jure […] Par tous les rossignols,
miracle des oiseaux / Que seule vous serez ma dernière aventure… Bientôt je ne sais si je
la console ou bien si je l’aime. Disons que je fais les deux à la fois. Mais elle demeure de
glace! Hélène, ne m’entendez-vous pas? Êtes-vous sourde comme moi ? Non, ce n’est pas
cela…
Voilà comment sont nés mes Sonnets pour Hélène, de tendresse et de douleur mêlés,
d’aigreur et de regret aussi, tout ce qu’on largue un soir d’hiver quand on s’éteint en 1585, le
28 décembre au soir, au prieuré de Saint-Cosme.
Je n’ay plus que les os, un squelette je semble
Je n’ay plus que les os, un squelette je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son fils deux grans maistres ensemble,
Ne me sçauroient guerir, leur mestier m’a trompé,
Adieu plaisant soleil, mon œil est estoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se desassemble.
Quel amy me voyant en ce point despouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lict et me baisant la face,
En essuiant mes yeux par la mort endormis?
Adieu chers compaignons, adieu mes chers amis,
Je m’en vay le premier vous preparer la place.
Pierre de Ronsard - Second Livre des Amours, 1584
Ronsard en œuvres
1550 - Le Premier Livre des Odes
1552 - Les amours de Cassandre
1555 - Les amours de Marie
1555 - Les Hymnes
1572 - La Franciade (poème inachevé)
1574 - Sonnets pour Hélène
1572, 1578, 1584 - Second Livre des Amours
Ce qu’ils en ont dit
Sa langue est trop luxuriante – Malherbe (1555 – 1628)
Ronsard a écrit de pitoyables poésies – Le Grand Arnauld (1612 – 1694), prédicateur
janséniste
Ronsard, […] par une autre méthode, / Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa
mode, / Et toutefois longtemps eut un heureux destin. / Mais sa Muse, en français
parlant grec et latin, / Vit, dans l’âge suivant, par un retour grotesque, / Tomber de
ses grands mots le faste pédantesque. / Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut, /
Rendis plus retenus Desportes et Bertaut. / Enfin Malherbe vint, et, le premier en
France, / Fit sentir dans les vers une juste cadence… - Nicolas Boileau (1636 – 1711)
Ronsard gâta la langue en transportant dans la langue française les composés grecs
dont se servaient les philosophes et les médecins - Voltaire (1694 - 1778)
Il tapait comme un sourd sur la pauvre langue française - Jules Michelet (1798 - 1874)
dans son Histoire de France
C’est plus grand que Virgile, et ça vaut Goethe - Gustave Flaubert (1821 - 1880)
On a trop vu l’amour alimenter sa poésie ; sa majeure source d’inspiration, c’est
l’ivresse, une ivresse mythologique, philosophique, d’un christianisme qui s’allie
étrangement au paganisme – André Gide (1869 - 1951)
Brigadistes en deuxième ligne
Belleau, Baïf, Jodelle, Peletier… Il faut bien que les statues des grands, tels Du Bellay et
Ronsard, reposent sur un piédestal. C’est le rôle que joue ce quatuor d’amis : Belleau le
gentil, Baïf l’érudit, Jodelle le roi du risque, Peletier la science… Tous quatre convaincus
que le siècle est à bâtir, que la poésie doit soigner sa forme, ses formes pour s’en aller vers
le futur, notre présent.
Le gentil Belleau
Pour présenter Belleau, membre de la Pléiade (1528 - 1577), l’auteur de cet ouvrage est
fortement tenté d’écrire lui aussi, en quelques vers rimés, un sonnet ou plutôt une
rodomontade… Voici le résultat…
Connaissez-vous Belleau de Nogent-le-Rotrou ?
Élève de Boncourt, il écrit des poèmes
Remarqués de Ronsard – ce sont un peu les mêmes
Que ceux qu’il composa… On trouve peu ou prou
Un semblant de blason et des vers de bon goût
Célébrant des objets, des animaux qu’on aime,
L’escargot, le corail, le papillon et même
Le pinceau, l’ombre et l’huître! Il écrira surtout
La Bergerie, œuvre en prose et en vers. Il charme
Son lecteur d’amoureux sonnets, d’épithalames,
De mascarades et de longs chants de vendanges
Belleau parfois coquin, Belleau jamais vulgaire,
Peintre de la nature. Avec sa plume d’ange
Toujours léger, un brin pervers, Belleau sut plaire.
De l’auteur, le quatorzième jour de may de l’an 2010
Trousse l’escarlatin…
L’épithalame est un chant que les Anciens composaient en l’honneur des nouveaux époux; la
mascarade se situe entre la comédie-ballet et la tragédie, elle met en scène des allégories
tirées de la mythologie. En 1565, Belleau, auquel Ronsard donne le titre de « peintre de la
nature », publie La Bergerie. Son talent personnel fait merveille, dans l’air du temps, un peu
polisson :
Si tu veux que je meure…
Si tu veux que je meure entre tes bras, m’amie,
Trousse l’escarlatin de ton beau pellisson
Puis me baise et me presse et nous entrelassons
Comme, autour des ormeaux, le lierre se plie.
Dégraffe ce colet, m’amour, que je manie
De ton sein blanchissant le petit mont besson :
Puis me baise et me presse, et me tiens de façon
Que le plaisir commun nous enivre, ma vie.
L’un va cherchant la mort aux flancs d’une muraille
En escarmouche, en garde, en assaut, en bataille
Pour acheter un nom qu’on surnomme l’honneur.
Mais moy, je veux mourir sur tes lèvres, maîtresse,
C’est ma gloire, mon heur, mon trésor, ma richesse,
Car j’ai logé ma vie en ta bouche, mon cœur.
Rémy Belleau - La Bergerie, 1565
Les dernières pierres
En 1576, un autre recueil paraît où les pierres rares sont décrites, et mises en parenté avec
les sentiments de l’être aimant : Les Amours et nouveaux échanges de pierres précieuses ;
puis c’est une comédie : La Reconnue. Puis Belleau s’éteint en 1577. Ses mille amis
pleurant leur doux compagnon éditent à leurs frais toute son œuvre.
Baïf le guignon
Baïf… cela vous rappelle Coqueret, le bon temps passé auprès de Jean Dorat qui, du haut de
la montagne Sainte-Geneviève, aperçoit la Grèce en se mettant sur la pointe des pieds, et en
fermant les yeux… Baïf, le revoyez-vous se levant à trois heures du matin pour laisser la
place à Ronsard qui se couche dans son lit tout chaud? Quel excellent élève, Baïf ! Studieux,
plus que tout autre, toujours premier en grec et latin, devant Ronsard et Du Bellay ! Qu’il en
profite, Jean-Antoine, la suite du programme n’est pas vraiment réjouissante. Il faut dire
qu’il n’est pas né sous le signe de la chance : né à Venise - pourtant… -, il ne connaîtra pas
sa mère, car Lazare de Baïf, son père, n’y tient pas, cela risquerait de fâcher son épouse.
Déçu, Baïf…
Son éducation confiée à Dorat - pourtant… – ne va pas le conduire au succès littéraire : en
1552, son premier recueil de poèmes, Les Amours de Méline, trop érudit, rebute les lecteurs.
Déçu, Baïf se replie au Mans où il pense avoir trouvé une sorte de famille poétique qui lui
convient. Elle rassemble une dizaine d’écrivains dont Vauquelin de la Fresnaye, La Péruse
ou Scévole de Sainte-Marthe, tous des spécialistes de l’art lyrique. Baïf, après avoir connu
une certaine Francine, publie, en 1555, Les Amours de… Francine. Ce sont trois cents
poèmes dont beaucoup de sonnets! Baïf voyage, écrit des pièces qu’il fait représenter :
insuccès total!
Orthographe illisible
Baïf tente alors d’allier dans une même écriture la musique et la poésie : raté! Il essaie de
rédiger ses œuvres dans une nouvelle orthographe qui se révèle illisible! Pauvre Baïf, son
seul bonheur lui vient des honneurs de la cour : célébrant le mariage de François II et de
Marie Stuart, il avait obtenu une pension qui fut reconduite par Charles IX et Henri III.
Secrétaire de la Chambre du Roi, poète officiel des Valois, il réussit dans les vers de
circonstance. Il meurt en 1586, avec une autre satisfaction cependant, celle d’avoir plu à des
compositeurs comme Jacques Mauduit qui écrivit des motets sur les vers qu’il avait
cadencés dans le style grec et latin, ou Roland de Lassus (1532 – 1594) qui mit en musique
un de ses poèmes.
Ô ma belle rebelle
Ô ma belle rebelle,
Las, que tu m’es cruelle!
Quand la cuisante ardeur,
Qui me brusle le cœur,
Fait que je te demande
À sa bruslure grande
Un rafraichissement
D’un baiser seulement.
Ô ma belle rebelle
Las, que tu m’es cruelle!
Quand d’un petit baiser
Tu ne veux m’apaiser,
Mais par tes fines ruses
Tousjours tu m’en refuses,
Au lieu d’allegement
Acroissant mon tourment.
Jean-Antoine de Baïf - Les Amours de Francine, 1555
Jodelle se brise les ailes
Février 1558. Il pleut sur Calais, il pleut sur Paris, il pleut partout. Mais dans le cœur du roi
Henri II et dans celui de toute la France, il fait grand soleil : Calais, la ville anglaise depuis
des lustres de lustres, vient de devenir française, le roi de France y est entré en vainqueur le
23 janvier! Un courrier à cheval a été dépêché dans la capitale : il faut fêter l’événement. On
fait alors appel à Étienne Jodelle.
Un surdoué !
Jodelle, c’est un surdoué, né en 1532 ! Un enfant prodige! À dix-sept ans, il publie ses
premiers sonnets, odes et charontides. Il sait tout faire, c’est un tourbillon de vie, une tornade
d’énergie créatrice : à vingt ans, il fait représenter devant le roi Henri II ses premières
pièces, une tragédie : Cléopâtre captive, et une comédie : Eugène dont il joue le rôle
principal. En 1553, ses pièces sont de nouveau jouées, et il est porté en triomphe! On ne
parle plus que de lui, c’est la coqueluche du Tout-Paris!
Portrait de Jodelle par Jodelle
Je desseine, et taille, et charpente et massonne,
Je brode, je pourtray, je couppe, je façonne,
Je cizele, je grave, émaillant et dorant,
Je griffonne, je peins, dorant et colorant,
Je tapisse, j’assieds, je festonne et décore,
Je musique, je sonne, et poëtise encore
Étienne Jodelle - Recueil des inscriptions, 1558
Un amoureux
L’écriture ne lui suffit pas : il peint, il sculpte, il construit, il excelle en tout. Il organise de
grandes fêtes en l’honneur du roi qui donnent lieu à des réjouissances où la licence s’invite
en tout et partout; mais cela fait froncer le sourcil aux dévots, aux tartuffes. Qu’importe les
dévots, Jodelle vit, Jodelle vole! Jodelle dépense des sommes folles. On le voit même à
Lyon où, dit-on, il connaît d’intime façon la belle Louise Labé… et tombe amoureux,
perdant, comme Scève, de Pernette du Guillet.
Un naufragé
En 1558, il va donc écrire et monter le spectacle destiné à célébrer la prise de Calais par le
roi. Il n’a que trois jours pour le faire. Il pleut toujours. On scie, on cloue, on monte dans la
salle où doit se dérouler le spectacle. Le jour venu, rien ne se passe comme prévu : la foule
est trop nombreuse, les récitants inaudibles, la machinerie mise au point pour figurer le
navire Argo s’abat dans un grand fracas… Le navire, les argonautes, Jason que joue Jodelle
sombrent dans le ridicule. Jodelle ne s’en relèvera pas. On perd sa trace. En 1566, un acte
notarial fait état de sa condamnation à mort pour des faits qui se seraient déroulés quelques
années auparavant, mais sa peine est remise. En 1573, il meurt ruiné, seul.
Dernier acte
Étienne Jodelle, poète, dramaturge, nous laisse en héritage la tragédie en cinq actes
et en alexandrins où s’applique la loi d’alternance entre rimes féminines et
masculines. Cléopâtre captive, pièce jouée le 9 février 1553 devant le roi Henri II
illustre la forme nouvelle de ce genre qui s’épanouira au XVIIe siècle. Jodelle y
resserre l’action, limite les lieux et le temps où elle se déroule. Jodelle le dépensier,
le flambeur, enseigne au drame la rigueur et l’économie !
Peletier du Mans, fort en maths
Vous venez de gagner un milliard (de centimes) d’euros, ce qui est bien, mais savez-vous
que Jacques Peletier du Mans y est pour quelque chose, et que vous devez lui être infiniment
reconnaissant – sinon vous n’eussiez compté qu’en millions vos ronds. Car Jacques Peletier
du Mans, né… au Mans en 1517, véritable esprit de la Renaissance qui s’intéresse à tout,
mathématicien passionné qui va publier de nombreux ouvrages ayant pour sujet l’algèbre ou
la géométrie, médecin curieux du corps, soucieux d’en réparer les désordres avec les
moyens de l’époque, mais aussi par des procédés de son invention, grammairien qui veut
donner à la langue française un statut de langue nationale, inventeur d’un nouveau système
graphique, fondé sur des signes phonétiques – système exposé dans Dialogue de l’ortografe
e prononciation françoise (1550) qui ne réunit guère de convaincus – Jacques Peletier du
Mans, donc, a inventé le mot « milliard ». CQFS : ce qu’il fallait savoir.
On recrute Pontus de Tyard !
On les imagine mal, aujourd’hui, les deux grands amis Peletier et Pontus de Tyard
(1521 - 1605, poète de la Pléiade, au service de Charles IX et Henri III) répondant
aux questions et à la question ordinaire qui vise à définir le profil du candidat ad
hoc pour le poste concerné. Chacun d’eux s’annoncerait mathématicien, poète,
philosophe, astronome, physicien, météorologue, linguiste, musicien, bref, savant
humaniste et passionné de tout. Les grands yeux qu’ouvriraient nos chasseurs de têtes
contemporains face à cette liste ! On leur dirait : Vous nous brouillez les pistes, on
ne peut être ensemble tout cela, quelle est votre spécialité? Ils répondraient, surpris :
Tout ce que nous avons décliné, est-ce interdit? Oui, répondrait-on, aujourd’hui, on
est un spécialiste ou on n’est rien, les encyclopédistes sont des imposteurs, nos
diplômés, nos universitaires n’ont dans le cerveau qu’un élément de la liste que vous
prétendez maîtriser! Alors, ahuris, Peletier et Pontus de Tyard qu’on aurait renvoyés
dans leur siècle doré, à leurs études pour les passions de toutes sortes, eussent été
effrayés qu’on ait jugé nécessaire d’amputer de bien plus des deux tiers le cerveau
des lauréas des universités ou d’autres facultés… C’est sans doute un cauchemar, se
seraient dits Tyard et Pelletier, une fable, une folie, la faillite de la culture et de la
société. Question : ont-ils raison, sont-ils fous à lier?
Révolution pacifique
Ce que vous savez aussi, c’est qu’il joue un rôle capital dans la naissance de la Défense et
illustration de la langue française – il en donne l’esprit dès 1545 dans la préface de son Art
poétique traduit d’Horace. C’est lui l’âme de la Révolution pacifique qui fait entrer tout
doucement dans les mœurs et les habitudes d’écriture le français que nous parlons
aujourd’hui. Alors, pourquoi ne figure-t-il pas en tête de liste des sept de la Pléiade? Eh
bien, parce que Peletier du Mans est un modeste, un vrai penseur, un intellectuel pur que
l’idée de gloire n’effleure même pas. Peletier aime le changement, le voyage.
Lui aussi, Louise ?...
Il séjourne dans les grandes villes où il perfectionne son savoir déjà encyclopédique :
Poitiers, Bordeaux, Lyon. Ronsard l’a inscrit pendant plus de vingt-cinq ans dans son cercle
d’étoiles, la Pléiade – avant que Dorat le remplace. On aura tout dit de lui lorsque vous
saurez que lui aussi fréquenta les Lyonnais, et que, parmi ces Lyonnais, la Lyonnaise Louise
Labé lui tourneboula le cœur… Baise m’encor, rebaise-moi et baise… Qui sait, c’était peutêtre pour lui! Peletier meurt pauvre, mais toujours aussi savant en 1582.
Ne touche pas à mon orthographe !
Après de multiples essais de réforme de l’orthographe, Jacques Peletier du Mans se
rend compte que les Français sont très attachés à une orthographe unique – à quoi
bon en avoir trente-six… – et défend qu’on la modifie !
Ceux qui entreprennent de corriger notre orthographe - autant que je puis
connaître leur intention et fantaisie - ne tendent à autre fin qu’à rapporter
l’écriture à la prononciation, et, par ce moyen, ils tâchent à en ôter la superfluité
abusive qu’ils disent y être. S’ils le font en faveur des Français, il m’est avis
qu’ils ne leur font pas si grand plaisir comme ils le pensent, car les Français,
pour être de si longtemps accoutumés, assurés et confirmés en la mode d’écrire
qu’ils tiennent de présent, sans jamais avoir entendu parler de plainte ni de
réforme aucune, se trouveront tout ébahis et penseront qu’on se veut moquer
d’eux de la leur vouloir ainsi ôter tout d’un coup […] Si vous introduisez une
nouvelle façon d’orthographe il faut qu’à toutes sortes de gens vous ôtiez ainsi la
plume des mains ou, ce qui ne vaut guère mieux, que vous les mettiez à
recommencer: tellement qu’au lieu de les gratifier, vous les mettrez en peine de
désapprendre une chose qu’ils trouvent bonne et aisée, pour en apprendre une
longue, fâcheuse et difficile et qui ne leur pourra apporter que confusion, erreur
et obscurité.
Jacques Peletier du Mans
Chapitre 6
L’effervescence baroque
Dans ce chapitre :
Poésie légère en temps de troubles
Plumes mystiques face à la crise
Poèmes de mort et de colère
Quel était l’idéal, le rêve exaltant des humanistes au début du XVIe siècle? Redonner à
l’homme toute sa place dans un monde plein d’espérance, un monde que la connaissance peut
sauver! Mais l’homme, c’est aussi l’excès, la brutalité, et toutes les dérives qui tentent de
mettre en œuvre des idées par la pire des violences! Les poètes qui vivent et voient les
guerres de Religion et leur cortège d’abominations sont dégrisés : pour eux, loin de la
certitude, le monde n’est que changement, illusion, inconstance. Quelles solutions adopter?
Ou bien, comme Desportes et Papillon, on… papillonne; ou bien, comme Chassignet, on
désespère; ou bien, comme Agrippa d’Aubigné, on se bat. Toute cette agitation de la société
trouve son reflet dans une écriture foisonnante, débordante et généreuse : le baroque.
Les plumes légères
Le 24 août 1572, le massacre de la Saint-Barthélémy porte un coup fatal à l’image d’une
poésie capable de donner au pays une voix assez puissante pour éviter les tragédies. Les
ambitions de la Pléiade qui prétendait marier poétique et politique sont ruinées. Le nouveau
roi Henri III aime la légèreté, l’élégance, l’insouciance. Ses conquêtes féminines ne se
comptent plus - et non masculines comme le veut une légende tenace qui date du XIXe siècle
et prend les mignons du roi pour des homosexuels, alors que ce sont de fameux coureurs de
jupon, comme leur maître… Philippe Desportes l’amuse, le distrait et surtout le conseille
utilement en affaires, pendant que la veine libertine se donne des libertés qu’illustre un
Papillon de Lasphrise butineur en diable…
Philippe Desportes bien en cour
Quel habile homme, ce Philippe Desportes! Il prend la précaution de naître dans une famille
chartraine (de Chartres) nantie, fait de solides études, fréquente des comtesses, des évêques
qui le promènent en Italie, des secrétaires d’État qui lui font rencontrer Ronsard, Baïf, publie
des poèmes doux et prudents, un premier recueil intitulé, avec modestie : Premières Œuvres,
en 1573. Cette même année, il se glisse opportunément dans l’entourage d’Henri d’Anjou qui
part se faire sacrer roi en… Pologne ! Mais, en France, Charles IX meurt l’année suivante.
Henri d’Anjou, frère de Charles IX, lui succède sous le nom d’Henri III.
Il veille sur son roi
Les Polonais refusant de laisser partir leur roi tout neuf, Henri III doit quitter de nuit le
château de Wawel, sans oublier d’emporter une partie du budget du pays! Vienne l’accueille
à bras ouverts – il y dépense une fortune - puis c’est Venise où le nouveau roi de France
tombe amoureux de toutes les femmes et particulièrement d’une prostituée de légende,
Veronica Franco. Desportes est toujours là, qui veille sur son roi, et contribue à lui faire
accepter l’idée d’un retour plus rapide sur le trône de France où on l’attend.
Le doux Desportes
Desportes excelle en tout : on le voit partout, on le consulte sur tous les sujets, parfois bien
éloignés de la poésie. Ainsi, il n’est pas étranger à la naissance en France des droits de
douane qui vont alimenter les caisses du royaume, à l’apparition des taxes multiples sur les
cartes à jouer, l’accession à la maîtrise des artisans… Un expert en économie et en
administration, Desportes ! Et en poésie? Aussi… Du moins pour cette époque où l’on
préfère aux charrois strophiques trop pomponnés de savoir antique, la légèreté, la douceur,
le « doux-coulant », et des vers qui voyagent sagement, sans tourment syntaxique, avec
l’élégance des amours de cour.
Prière au sommeil
Somme, doux repos de nos yeux.
Aimé des hommes et des dieux,
Fils de la Nuit et du Silence,
Qui peux les esprits délier,
Qui fais les soucis oublier,
Endormant toute violence.
Approche, ô Sommeil désiré!
Las ! c’est trop longtemps demeuré :
La nuit est à demi passée,
Et je suis encore attendant
Que tu chasses le soin mordant,
Hôte importun de ma pensée.
Clos mes yeux, fais-moi sommeiller,
Je t’attends sur mon oreiller,
Où je tiens la tête appuyée :
Je suis dans mon lit sans mouvoir,
Pour mieux ta douceur recevoir,
Douceur dont la peine est noyée.
Hâte-toi, Sommeil, de venir :
Mais qui te peut tant retenir?
Rien en ce lieu ne te retarde,
Le chien n’aboie ici autour,
Le coq n’annonce point le jour,
On n’entend point l’oie criarde.
Un petit ruisseau doux-coulant
À dos rompu se va roulant,
Qui t’invite de son murmure,
Et l’obscurité de la nuit,
Moite, sans chaleur et sans bruit,
Propre au repos de la nature.
Philippe Desportes - Les Amours de Diane, 1573
Votre potage vaut mieux que vos psaumes !
Desportes écrit à la demande pour quelque princesse, quelque prince, ou pour lui-même, des
sonnets, des élégies, des chansons, traduit des psaumes, le tout porté aux nues par les
lecteurs de son temps, à l’exception du brutal François de Malherbe qui arrive dans les
pages suivantes sur la scène poétique française… Un soir, Malherbe est invité chez
Desportes pour le dîner. Il arrive en retard. Desportes l’accueille pourtant chaleureusement
pendant que le potage refroidit. « Désirez-vous un exemplaire des psaumes que j’ai traduits
et qui viennent d’être publiés ? » lui demande-t-il. « Inutile, répond Malherbe, je les ai déjà
lus. Votre potage vaut mieux que vos psaumes ! »
L’arrivée à Bonport
Malgré l’opinion des ronchons malherbiens, la gloire et le succès de Desportes sont
constants, au point d’éclipser sans appel Ronsard et consorts qui tentent eux aussi
d’assouplir leurs vers, d’y rendre rares les références aux marbres romains, aux colonnes
grecques, à tout le petit butin mythologique que se partagent les initiés de Coqueret, les élus
de Montaigu, en vain. En 1585, Ronsard meurt, amer, épuisé. C’est Desportes, malgré tout
demeuré son ami, qui organise ses funérailles. Après l’assassinat d’Henri III en 1589, il joue
un rôle important dans le ralliement au catholicisme d’Henri IV le protestant. Le nouveau roi
lui accorde une abbaye à Bonport (Eure), au bord de la Seine. Jusqu’à sa mort, le 5 octobre
1606, il partage son temps entre Bonport et sa luxueuse maison de Vanves où le roi vient
rendre de fréquentes visites à ce conseiller d’État qui sait si bien parler du cœur.
Arrête un peu, mon cœur…
Arrête un peu, mon Cœur, où vas-tu si courant?
- Je vais trouver les yeux qui sain me peuvent rendre.
- Je te prie, attends-moi. - Je ne te puis attendre,
Je suis pressé du feu qui me va dévorant.
- Il faut bien, ô mon cœur ! que tu sois ignorant,
De ne pouvoir encor ta misère comprendre :
Ces yeux d’un seul regard te réduiront en cendre :
Ce sont tes ennemis, t’iront-ils secourant?
- Envers ses ennemis, si doucement on n’use ;
Ces yeux ne sont point tels. - Ah ! c’est ce qui t’abuse :
Le fin berger surprend l’oiseau par des appâts.
- Tu t’abuses toi-même, ou tu brûles d’envie,
Car l’oiseau malheureux s’envole à son trépas,
Moi, je vole à des yeux qui me donnent la vie.
Philippe Desportes - Stances, 1573
Desportes en œuvres
1583 - Premières Œuvres - Amours de Diane, Amours d’Hyppolite, Élégies
1603 - Psaumes
Ce qu’ils en ont dit
Ce poète orgueilleux [Boileau parle de Ronsard] trébuché de si haut /
Rendit plus retenus Desportes et Bertaut – Nicolas Boileau (1636 – 1711) Rendit plus
retenus Desportes et Bertaut – Nicolas Boileau (1636 – 1711)
Ce poète clair et facile, de peu de génie mais de très réel talent possédait
remarquablement son métier – Jacques Lavaud (1894 – 1975)
Papillon de Lasphrise, le coquin
Malheur aux papillons qui traversent les champs de bataille : les Papillon, famille issue du
Midi, ont été ruinés par les conflits religieux, ce qui ne les empêche pas de mettre au monde
en 1555, près de Tours, un petit coquin de fils qu’ils prénomment Marc. Lorsqu’il prend son
envol, le petit Papillon s’engage dans les armées catholiques et se bat où on l’envoie
jusqu’en 1589. Entre deux coups de braquemart (épée courte datant du Moyen Âge), il chante
à travers des centaines de poèmes ses fortunes de cœur, plus proches des hardiesses du
voyeur que des illuminations du Voyant…
Quel boute-en-train !
Un boute-en-train, Papillon! Un homme qui court la prétentaine, et le guilledou, avec bonne
fortune si on en croit ses vers qui rapportent quelques-unes de ses amoureuses luttes.
Certaines de ses compositions mettent en scène, par exemple, ses façons délurées
d’approcher la beauté féminine, en catimini, sans que celle qui se dénude ne se doute de quoi
que ce soit. C’est sa manière à lui, Papillon, de lutter contre l’amertume du temps, de ne pas
glisser dans la désespérance. Approchez-vous de lui qui lorgne celle qu’il a par hasard
aperçue, presque nue… et devenez vous aussi, le temps de deux quatrains, de deux tercets, un
boute-en-train coquin…
Je l’œilladais mi-nue, échevelée
Je l’œilladais mi-nue, échevelée,
Par un pertuis dérobé finement,
Mon cœur battait d’un tel débattement
Qu’on m’eût jugé comme en peur déréglée.
Or’j’étais plein d’une ardeur enflammée,
Ore de glace en ce frissonnement.
Je fus ravi d’un doux contentement,
Tant que ma vie en fut toute pâmée.
Là follâtrait le beau soleil joyeux,
Avec un vent, zéphyre gracieux,
Parmi l’or blond de sa tresse ondoyante,
Qui haut volante ombrageait ses genoux.
Que de beautés ! mais le destin jaloux
Ne me permit de voir ma chère attente.
Marc de Papillon de Lasphrise – Œuvres poétiques, 1597
L’or lève en ce pré…
L’œuvre de Papillon de Lasphrise, ainsi nommé car il possédait le fief de Lasphrise en
Touraine, comporte plus de vingt mille vers. On y trouve les Amours de Théophile, où il
célèbre Renée le Poulcre, jeune et belle pensionnaire dans un couvent du Mans hélas peu
encline à l’étude documentaire de quelque lépidoptère que ce soit, même si dans les deux
derniers vers d’un sonnet qui lui est adressé, elle peut reconnaître, deux fois anagrammé
(lettres mélangées pour former de nouveaux mots), son nom : Orne ce pré elleu, L’or lève en
ce pré… On y lit aussi L’Amour passionné de Noémie, prénom qui désigne celle qui ne fut
point sourde aux charmes badins du butinage : Esther de Rochefort, dame de Chantosme. On
trouve encore dans les œuvres du Papillon coquin un conte plutôt leste : La Nouvelle
Inconnue ; d’autres pièces encore plus lestes. Enfin, avant sa mort en 1599, des pages bien
sages, de poésie religieuse…
Que ne suis-je échangé en précieuse pluie
Que ne suis-je échangé en précieuse pluie,
J’assoupirai Éole en sa prison soufflant!
Que ne suis-je changé en aigle haut volant
Pour te faire compagne à la grande Asterie !
Que ne suis-je échangé en babillarde pie
Pour t’aller saluer ores en gaudissant !
Que ne suis-je échangé en taureau blanchissant
Pour paître bienheureux en ta belle prairie!
Mais que n’ai-je le charme au valeureux Jason
Pour gagner glorieux ta plus riche toison,
Car tu es l’ornement du troupeau mieux voulu,
J’en crois les saints bergers, le prophète Anagramme
Dit encor que toi seule ORNE CE PRÉ ELLEU
Que L’OR LÈVE EN CE PRÉ pour l’amour de ma dame.
Marc Papillon de Lasphrise - Œuvres poétiques, 1597
Les mines sombres
À la légèreté de Desportes, aux roboratives œillades de Papillon, s’oppose un autre courant
poétique face aux désordres du monde que provoquent les guerres de Religion. C’est une
sorte de descente aux enfers, le soulignement permanent de l’inutilité de la vie ; on dirait
qu’une stupeur désespérée s’est emparée de la pensée des poètes, un aquoibonisme supposé
conduire à la foi qui sauve - mais ce n’est pas si sûr…
Sponde : des sonnets de la mort…
Convertis au protestantisme et passés en Navarre les Sponde sont espagnols. Ils entrent au
service de la reine Jeanne d’Albret qui se charge de l’éducation du petit Jean, né en 1557 à
Mauléon, dans les Basses-Pyrénées. Jean de Sponde demeure fidèle en toute occasion au fils
de Jeanne : Henri IV ! Il se convertit au catholicisme lorsque son maître le fait – puisque
Paris vaut bien une messe… Mais cette conversion lui vaut la haine des protestants qui le
considèrent comme un renégat. C’est surtout un grand mélancolique, humaniste, juriste,
cyclothymique… Un impulsif qui se plaît dans la soudaine ivresse de l’amour, la célébration
ébahie du corps de la femme, puis sombre dans l’angoisse la plus étouffante, la plus
pessimiste des visions de l’existence. L’amour et la mort vont souvent de conserve dans ses
vers ; il aime l’antithèse, le mélange détonant, s’inscrivant de la sorte dans une esthétique de
l’instable, presque de la convulsion où transparaît le mouvement baroque. Il meurt le 18
mars 1595, abandonné du roi, seul, ruiné, à Bordeaux.
Je meurs…
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuits
Font tant, qu’à tous moments je ne sais qui je suis,
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire,
Et me cuidant aider moi-même je me nuis;
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte, et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Actéon de ses chiens déchiré!
Si l’éclat de mon âme est si bien altéré
Qu’elle, qui me devrait faire vivre, me tue :
Deux Déesses nous ont tramé tout notre sort,
Mais pour divers sujets nous trouvons même mort,
Moi de ne la point voir, et lui de l’avoir vue.
Jean de Sponde - Les Amours, 1597
Chassignet, le désespoir tranquille
Quatre cent quarante-quatre sonnets rassemblés sous ce titre : Le Mespris de la vie et
consolation contre la mort. Voilà l’œuvre majeure de Jean-Baptiste Chassignet, écrite à
vingt-cinq ans. On sait peu de chose sur lui, sinon qu’il est né en 1570 ou 1571, à Besançon,
alors terre du Saint Empire romain germanique. Son père est médecin. Jean-Baptiste devient
docteur en droit en 1593. La publication de ses sonnets lui apporte la renommée, mais il ne
semble pas atteint de l’ambition littéraire dévorante de certains de ses contemporains.
Il s’endort
Père de sept enfants, avocat fiscal au baillage de Gray, il mène une vie tranquille, guéri
semble-t-il de ses visions hallucinées des corps en pourriture… Son rôle de négociateur en
Flandre à la veille de l’édit de Nantes est déterminant. Son œuvre – redécouverte récemment
– comprend aussi Les Paraphrases sur les cent cinquante psaumes de David, publiées en
1612.
Il meurt le 28 octobre 1635. Ou plutôt, il s’endort… : Qu’est-ce que d’estre mort ? - que
n’estre plus au monde. Avant que naistre au monde, enduriez-vous douleur? Ne point
naistre en ce monde, est-ce quelque malheur? La mort et le sommeil marchant en mesme
ronde.
Mortel pense quel est…
Mortel pense quel est dessous la couverture
D’un charnier mortuaire un corps mangé de vers,
Décharné, dénervé, où les os découverts,
Dépoulpés, dénoués, délaissent leur jointure :
Ici l’une des mains tombe de pourriture,
Les yeux d’autre côté détournés à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pâture :
Le ventre déchiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le nez mi-rongé difforme le visage;
Puis connaissant l’état de ta fragilité,
Fonde en Dieu seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus savant et plus sage.
Jean-Baptiste Chassignet – Mespris de la vie et consolation contre la mort, 1594
Ferveurs des réformés
Les réformés? Ils sont enthousiastes, généreux, pleins d’une imagination sans limites : c’est
Du Bartas qui recrée le monde à sa façon, en alexandrins inspirés de la Genèse, avec
délices, érudition et originalité; c’est Agrippa d’Aubigné qui s’inscrit dans le cours des
troubles religieux avec une rigueur morale, une intransigeance, une obstination qui vont lui
coûter bien des amis. Mais ses emportements traduisent le désir d’un monde plus humain,
plus sensible, plus profond. Ces deux réformés, adeptes d’un calvinisme rigoureux, offrent à
travers l’excès lui-même, une richesse propre à élever l’esprit.
Du Bartas illumine l’Europe
Dans les années 1580, tout promeneur passant devant les librairies espagnoles, allemandes,
polonaises, italiennes, hollandaises – l’Europe, en somme, à cette époque – pouvait lire sur
leur frontispice le nom des plus grands auteurs de tous les temps : Platon, Homère, Virgile,
Du Bartas. Vous connaissez les trois premiers, de nom tout au moins, comme tout le monde,
mais le quatrième, Du Bartas… Vous avez beau fouiller dans votre mémoire, vous n’en
trouvez point trace ou presque. Et pourtant, en 1576, Du Bartas, Guillaume de son prénom,
est reçu comme un roi par… le roi d’Écosse Jacques VI, futur Jacques Ier d’Angleterre,
fondateur de la dynastie des Stuart. Jacques VI admire tellement Du Bartas qu’il a traduit ses
poèmes en anglais! Mais qui est ce Du Bartas ?
Salustre devient Saluste
Guillaume du Bartas est le fils de François Salustre. Les Salustre sont des Gascons,
marchands, et protestants. Ils ont fait de bonnes affaires et se sont établis à Montfort, en
Armagnac (Gers). Lorsque Guillaume naît, en 1544, son père se dit que l’échelle sociale
passe plus facilement par des noms illustres, et il modifie Salustre en Salluste ou Saluste –
c’est le nom d’un fameux historien romain, protégé de Jules César, sans en avoir l’« r »…
Puis, le père Saluste achète la terre du Bartas, avec un modeste manoir.
Légitimer la particule
À sa mort, il lègue le tout à son fils Guillaume devenu docteur en droit en 1567 à l’université
de Toulouse. Guillaume, tout fier de son diplôme et de son manoir, s’octroie une particule,
gomme Saluste et signe : Guillaume du Bartas ! Un faux noble, Du Bartas ? Pas tout à fait : à
Nérac, capitale de la Navarre protestante, la reine Jeanne d’Albret, la mère du futur Henri
IV, le fait nommer écuyer tranchant (celui qui découpe la viande royale). Cela suffit pour
légitimer une particule. Voilà notre Guillaume officiellement du Bartas, ascendant commerce
et rôti…
Un succès européen !
Du Bartas est un pacifiste, il n’aime pas la guerre et le confesse volontiers. Ses occupations?
La poésie! Il n’aime que versifier. À vingt et un ans, il remporte la Violette d’or aux
prestigieux Jeux Floraux de Toulouse. Il écrit ensuite de longs poèmes à sujet biblique où
l’on comprend sans mal qu’est mise en scène la lutte à mort entre catholiques et protestants.
En 1578, il publie son œuvre majeure : La Semaine. Aussitôt, c’est un succès foudroyant non
seulement en France, mais dans toute l’Europe ! Les rééditions se succèdent et atteignent le
nombre jamais vu de soixante-dix en vingt ans, un succès à faire pâlir d’envie nos bestsellers d’aujourd’hui. Voilà pourquoi on découvre dans toute l’Europe son nom près des
Platon, Homère et Virgile…
La Genèse en sept mille vers
Que contient donc ce livre magique qui aimante tous les regards en cette fin du XVIe siècle,
et peut nous laisser aujourd’hui un peu perplexes?... Il s’agit d’une réécriture en sept mille
alexandrins de la Genèse, le livre de la création dans la Bible. Son titre : La Sepmaine,
évoque les sept jours qui furent nécessaires à la création du monde, selon les Écritures.
L’imagination de Du Bartas y est tellement brillante, tellement habile et astucieuse, décrivant
le monde biblique et le monde réel en même temps, y ajoutant mille anecdotes et précisions
quasi scientifiques, qu’on a pu parler d’une véritable encyclopédie !
La petite Semaine
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi de Navarre, Du Bartas croule sous les
honneurs. Le futur Henri IV vient lui rendre visite chez lui - ce jour-là, la foudre ajoute à cet
honneur extrême un éclat étonnant : elle tombe en plein milieu du dîner et de la salle des
invités ! Une Seconde Semaine est commencée qui ne sera jamais achevée – elle comptait
pourtant quatorze mille vers, déjà… Du Bartas meurt le 28 août 1590. Deux décennies plus
tard, on le trouve excessif, plein d’emphase, de démesure ; encore une décennie, et il est
oublié, complètement! Du Bartas inaugure ainsi une mode - l’écrivain adulé, puis
complètement oublié – qui trouvera son plein épanouissement dans le dernier tiers du XXe
siècle…
Baroque à souhait
Maintenant que vous voici revenu à la vie, Du Bartas, parlez-nous de la nuit, façon
Sepmaine, avec moult périphrases, ces petits trains de mots équivalant à un seul terme; par
exemple, l’architecte du monde pour désigner Dieu; mais épargnez-nous ces bizarres
redoublements de syllabes initiales de certains mots, que vous pratiquâtes pour créer une
harmonie imitative ; ainsi, la mer, pour vous, peut être le flo-flottant séjour ; vous parlez du
« ba-battement » de l’aile, de la rafale « sou-soufflante ». C’est curieux, étrange, baroque à
souhait. On a beaucoup ironisé de votre temps sur ces bégaiements, surtout les catholiques.
Aujourd’hui, on en sourit, presque attendri. Et puis on vous lit, on entre dans votre Douce
nuit, et on s’y laisse bercer par vos alexandrins à rimes suivies. Il s’en faudrait de peu qu’on
relise en entier votre Sepmaine que vous publiâtes à trente-quatre ans, et que jamais
personne ne considéra comme une erreur de Genèse…
Douce nuit…
L’architecte du monde ordonna qu’à leur tour
Le jour suivît la nuit, la nuit suivît le jour.
La nuit peut tempérer du jour la sécheresse,
Humecte notre ciel et nos guérets engraisse;
La nuit est celle-là qui de ses ailes sombres
Sur le monde muet fait avecques les ombres
Desgouter le silence, et couler dans les os
Des recrus animaux un sommeilleux repos.
Ô douce Nuit, sans toi, sans toi l’humaine vie
Ne serait qu’un enfer, où le chagrin, l’envie,
La peine, l’avarice et cent façons de morts
Sans fin bourrelleraient et nos murs et nos corps.
Ô Nuit, tu vas ôtant le masque et la feintise
Dont sur l’humain théâtre en vain on se déguise,
Tandis que le jour luit : ô Nuit alme, par toi
Sont faits du tout égaux le bouvier et le Roy,
Le pauvre et l’opulent, le Grec et le Barbare,
Le juge et l’accusé, le savant et l’ignare,
Le maître et le valet, le difforme et le beau :
Car, Nuit, tu couvres tout de ton obscur manteau [...]
Guillaume Du Bartas - La Sepmaine, 1581
Ce qu’ils en ont dit
Après Ronsard, il est le premier - François Grudé de la Croix du Maine (1552 - 1592)
Bartas est un méchant poète - Jacques Davy du Perron (1556 - 1618)
Du Bartas en œuvres
1574 - La Muse chrétienne
1578 - La Sepmaine
1582 - Hymne de la Paix - Sonnets des Neuf Muses Pyrénées
1584 - La Seconde Semaine
Agrippa : Le Bouc du désert
Colère et fureur, rage, courroux, torche d’enfer dans les guerres démentes, malheur, malheur,
braises dans les tempêtes, brûlure de la parole, alexandrins frappés, torturés dans la forge du
tourment… Tout cela en deux mots? Agrippa d’Aubigné ! Préparez-vous : vous allez assister
à la plus étonnante, la plus bouleversante et la plus bouleversée des vies de poètes qui
vécurent les siècles passés…
L’enfant ou la mère ?
Et pourtant… 1557, voici près de Saintes où il a vu le jour, l’enfant de cinq ans, Agrippa,
allongé dans son lit, écharpé par une fièvre qui le laisse presque mort. Mais la nuit où son
esprit aurait pu s’éteindre, « une femme fort blanche » lui apparaît ; elle lui donne « un
baiser froid comme la glace » puis s’efface… Qui est-ce? Peut-être Catherine de Lestang,
dame des Landes-Guinemer, sa mère… Il ne l’a jamais connue. La nuit où il naquit, en 1552,
le médecin vint trouver son père avec cette question : « L’enfant ou la mère?», et le père,
malgré sa passion pour cette épouse qui lisait saint Basile de Césarée (en Turquie) dans le
texte (en latin) répondit : « L’enfant ! ». Ainsi vint au monde Théodore Agrippa d’Aubigné.
Agrippa, contraction de aegre partus en latin : enfanté dans la douleur.
Tant pis…
Le père d’Agrippa, Jean d’Aubigné, calviniste convaincu, donne trois précepteurs à son fils :
Jean Cottin, Jean Morel et Peregrim afin qu’il étudie l’hébreu, le grec et le latin. À six ans,
Agrippa lit, écrit et comprend l’hébreu, le grec et le latin, sans oublier le français!
Aujourd’hui, à cet âge, dans tous les cours préparatoires de France et de Navarre, les
bambins sont plutôt experts en consoles diverses ou jeux variés sur Internet. C’est sans doute
tant mieux, c’est peut-être tant pis…
Malade de la peste…
Avril 1560. Agrippa a huit ans. Il vient de traduire le Criton du philosophe grec Platon. Son
père l’emmène alors à Amboise où viennent d’être pendus cent conjurés protestants qui
voulaient s’emparer du pouvoir. Devant les cadavres, il fait jurer vengeance à l’enfant! En
1562, à dix ans, Agrippa est à Paris. À peine a-t-il commencé à suivre les leçons de
l’humaniste protestant Béroalde qu’il doit fuir avec son précepteur les persécutions contre
les calvinistes. À Courances, ils sont arrêtés, emprisonnés par des soldats du parti
catholique qui exigent leur conversion. Ils refusent, vont être livrés au bûcher. Le bourreau
vient leur rendre visite et les exhorte à la conversion. Alors, du haut de ses dix ans, Agrippa
lui répond : « L’horreur de la messe m’ôte celle du feu ! Je suis prêt à mourir».
La peste !
In extremis, Agrippa s’évade – n’oublions pas qu’il n’a que dix ans… – avec son
précepteur. Ils se dirigent vers Montargis où ils sont recueillis par Renée de France,
princesse protestante, fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne. Après Montargis, ils partent
pour Gien, puis Orléans. Agrippa est soudain saisi d’une forte fièvre, de frissons, de
vertiges… C’est la peste, terrifiante. Tout le monde en meurt, ou presque puisqu’Agrippa en
guérit! Mars 1563 : la place d’Orléans est attaquée, Jean d’Aubigné la défend, il est blessé et
meurt sous les yeux de son fils.
Rage, colère et idéal
1565. Le voici réfugié à Genève où vient de mourir Calvin. À treize ans, Agrippa qui avait
décidé d’arrêter ses études au grand désespoir de son père, va les reprendre pour les beaux
yeux de son premier amour : Louise Sarrasin. Que se passe-t-il alors? On ne sait trop, mais
on devine… Agrippa est chassé de la ville. À Lyon, il désespère, fréquente des magiciens,
pense au suicide. Son cousin le sauve… Quelques mois plus tard, Agrippa est à Saintes chez
Aubin d’Abbeville qui gère la fortune de son père. Il se fâche contre lui, quitte sa chambre,
pieds nus, de nuit, et s’enfuit à travers champs, bois et chemins pour s’engager un peu plus
loin dans l’armée huguenote!
La mort du paysan
Il se bat comme un fou furieux à Angoulême, à Pons en 1568, à Jarnac où Condé est blessé à
mort près de lui, à La Roche-l’Abeille en 1569. Mais un soir, on amène dans la troupe un
paysan soupçonné de complicité avec les catholiques. Les soldats ont déjà tiré leur épée. Le
paysan est innocent. Agrippa le sait, mais ne fait rien, ne dit rien, et le pauvre homme meurt
transpercé, sans une plainte. Le remords de cette navrante exécution le poursuivra toujours.
Diane, la nièce de Cassandre…
En 1571, Agrippa a dix-neuf ans. Évidemment, il s’enflamme pour la plus belle, la plus
éblouissante qui soit : elle s’appelle Diane Salviati, c’est la nièce de Cassandre Salviati Mignonne allons voir si la rose… – aimée de Ronsard. Cet amour est réciproque, passionné
mais prudent, tant la différence de rang et de fortune est importante. Le 18 août 1572,
Agrippa se rend à Paris où les esprits s’échauffent en attendant le mariage explosif entre le
protestant Henri de Navarre, futur Henri IV, et Marguerite de Valois, catholique. À vingt ans,
Agrippa déjà fort de ses mille aventures, est une sorte d’alliage détonant entre la rage et le
désespoir, le tout à la remorque d’un idéalisme combattant. Le 21 août, il se bat en duel
contre un catholique qu’il blesse gravement, il doit fuir Paris. Cette fuite lui sauve la vie, car
trois jours plus tard, c’est le massacre de la Saint-Barthélémy!
Baroque et rococo
Le mot baroque vient du portugais barroco qui lui-même est issu du latin verrucus
désignant une verrue. Il désigne, en joaillerie, les pierres qui ne sont pas parfaites.
Son sens étendu à l’architecture, à la littérature, à toute forme d’art, souligne le
caractère profus d’une œuvre, chargé ou même surchargé, pour des réussites
variables, qu’on juge généreuses, richement inspirées ou fouillis selon le goût qu’on
s’est forgé. Le baroque, en littérature, opère la liaison entre la Renaissance et le
triomphe de l’âge classique, à partir de 1660. Il cohabite avec le classicisme
naissant au temps de Louis XIII. C’est un art du mouvement, de l’instable, de
l’émotion vive, du pathétique, reflet des temps tourmentés de la Réforme et de la
Contre-Réforme.
En musique, le courant baroque s’étend du début du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe
siècle. Il désigne un style de musique où s’enrichit l’harmonie, où foisonnent les
inventions, les contrastes, où apparaissent et disparaissent des formes dont certaines,
se prolongeant, connaîtront une bonne fortune à l’époque (musicale) classique qui
commence vers 1750: l’opéra, le concerto, la sonate qui aboutit à la symphonie.
Une ornementation imitant les rochers, les pierres, les coquillages, les décors
naturels… C’est très roc, rocaille, c’est rococo ! Voilà comment est né ce terme,
rococo, au début du XVIIIe siècle. Il souligne le style de l’abondance, de la courbe
naturelle, de la délicatesse raffinée, inspirée, foisonnante, un peu trop parfois, de
sorte que certains affirment que le rococo est un avatar artistique, architectural du
baroque. On s’y perd un peu… Le rococo, né à Versailles sous Louis XIV, se
développe lors de la Régence, et à la cour de Louis XV. Mais c’est hors de France
qu’il s’épanouit surtout, en Bavière avec Louis II, ou en Prusse où l’empereur
Frédéric II l’adopte pour décorer ses châteaux. Voulez-vous vous immerger dans du
pur rococo « frédéricien » ? Visitez, à Potsdam près de Berlin, le château de
Sanssouci - où l’on trouve beaucoup de tableaux du peintre Watteau, un rococo -,
vous serez sûrement surpris, sans doute ébloui, ou les deux à la fois, sans souci…
Mourir dans les bras de Diane !
Assagi Agrippa? Point du tout : en décembre 1572, il se prend de querelle contre des
catholiques dans un petit village de Beauce, près de Chartres. Rossé, poignardé, bien mal en
point, il s’en va au château de Talcy, dans les bras de Diane Salviati qui le sauve. Mariage?
Non! disent les parents! Ce d’Aubigné est trop pauvre! Mourir, se dit-il encore, résoudrait
tout. Non! Agrippa vit, écrit fiévreusement son canzoniere : Le Printemps, un ensemble de
poèmes avec du feu, du sang, des squelettes, qui disent la passion dévorante et tragique – tout
pour séduire ! Il le dédie à Diane… Devenu écuyer du roi de Navarre avec qui il se brouille
régulièrement à cause de son franc-parler, Agrippa fait preuve d’une étonnante bravoure sur
tous les champs de bataille. Il est si gravement blessé à Casteljaloux qu’il pense mourir. Il
compose alors les premières pages de son œuvre majeure : Les Tragiques.
Les Tragiques : plus de neuf mille alexandrins !
La rédaction des Tragiques va durer trente ans ! Les sept livres évoquent les sept
sceaux de l’Apocalypse. Leurs 9302 alexandrins sont publiés en 1616 sous le
pseudonyme acronyme de LBDD : Le Bouc Du Désert, en référence à un chapitre du
Lévitique dans la Bible où un bouc expiatoire est envoyé au démon sauvage Azazel,
dans le désert. On y découvre dans un style épique (l’aventure) et satirique (la
critique appuyée) le récit des guerres de Religion sous ces sept titres : Misères,
Princes, Chambre dorée, Feux, Fers, Vengeances, Jugement. Évidemment, on
comprend que les catholiques sont promis aux braises de l’enfer, et que les
protestants vivront le bonheur éternel près de Dieu, parce qu’ils sont demeurés
fidèles à leur foi.
Le tout est écrit à la hargne, la colère hallucinée, à la férocité - le portrait du roi
Henri III est un vitriolage parfait! Pourtant, le lyrisme réussit à apaiser, parfois, les
alexandrins qui se laissent alors bercer par la rêverie d’un monde meilleur.
L’ensemble est tendu à rompre, comme un sanglot qui n’en finirait pas, l’immense
chagrin d’un idéaliste généreux, sans cesse dans l’action, et qui a épuisé les forces
de son corps et de son esprit à défendre, sans vraie victoire, une cause qui fut
perdue.
Sièges, fâcheries, réconciliations…
En 1579, il se bat à Limoges. La mitraille éclate partout autour de lui, tue ses compagnons
d’armes, explose quasiment à ses pieds, sans l’atteindre. Encore sauvé, d’Aubigné! 1580, il
conquiert et pille la région de Montaigu. Trois ans plus tard, il épouse Suzanne de Lezay,
rencontrée en 1577. On le trouve ensuite sur tous les champs de bataille : en Saintonge, à
Oléron, à Coutras, à Niort, à Maillezais dont il s’empare et devient gouverneur. 1589 : siège
de Paris, 1590 : siège de Paris de nouveau – les protestants tentent encore de s’emparer de la
capitale. 1591 : siège de Rouen. 1592, escarmouches en Poitou. 1593 : siège de Poitiers.
Fâcheries à répétition contre le roi, et réconciliations. Séjour à la cour, puis fâcherie de
longue durée. Le roi, en 1605, tente un rapprochement : Agrippa se rappelle la promesse
qu’il a faite à son père et ne comprend pas qu’Henri IV ait abjuré!
Le bonheur en famille ?
Torrent roulant luttes, combats, débordements, furies, la vie d’Agrippa trouve-t-elle sur la
rive, douce consolation au sein de sa famille? Point du tout : sa femme, Suzanne de Lezay,
meurt en 1595. Son fils Constant a le tempérament rebelle – il a de qui tenir… En 1608, ce
fils épouse sans le consentement de son père Anne Marchant qu’il estourbit d’un coup en
1619, l’ayant surprise dans une auberge de Niort avec un expert en galipettes! Peu de
conséquences pour l’outragé protégé par son père, malgré de multiples trahisons,
fripouilleries et friponneries.
Quatre fois condamné à mort
Agrippa, dans la peine, ne trouve de soutien qu’en la page et la plume. Il écrit une Histoire
universelle où éclatent ses convictions calvinistes. Évidemment, cette Histoire est
condamnée à Paris. Le voici de nouveau en danger de mort! Il doit fuir. Il gagne Genève où
un accueil triomphal lui est réservé, un instant de bonheur dans cette existence brute… Le 24
avril 1623, à soixante et onze ans, autre instant de bonheur, il se remarie avec Renée
Burlamacchi. Ses ennemis n’acceptant pas ce mariage le font condamner à mort - pour la
quatrième fois dans son existence! Il s’en moque, épouse Renée, leur union est heureuse.
Mais, fidèle, le malheur veille : Marie, fille aînée d’Agrippa, meurt trois ans plus tard.
Constant le trahit une dernière fois au profit des catholiques. Agrippa a tout juste le temps de
mettre un point final à ses Mémoires : Sa vie à ses enfants. Le jeudi 9 mai 1630, à Genève,
le poète, le soldat, l’engagé, l’enragé d’Aubigné Agrippa, rend son dernier soupir.
Constant, le faux-monnayeur
Constant d’Aubigné… Parlons un peu de ce fils d’Agrippa. Né en 1585, il abjure le
protestantisme en 1618, au grand désespoir de son père. Dans son château de Maillezais en
Vendée, il se livre à des excès de toute sorte. Après avoir assassiné sa femme adultère en
1619, il est emprisonné quelque temps. Libéré, il se remarie en 1627 à Jeanne de Cardilhac
qu’il a rencontrée… en prison! Multipliant les séjours en cachots pour violences, fausse
monnaie et fripouilleries diverses, il dilapide rapidement la dot que Jeanne lui a apportée,
tout en lui faisant trois enfants prénommés Constant comme papa, né en 1628, Charles, né en
1634, et Françoise, née en 1635 - à la prison de Niort où maman vivait près de papa
incarcéré pour dettes! Françoise ? Françoise d’Aubigné ? Cela vous fait sursauter, vous vous
dites : ne serait-ce point?... Eh bien si : cette petite Françoise qui grandit entre ses deux
parents tourmentés épousera le poète Scarron, puis deviendra madame de Maintenon,
l’ultime épouse de Louis le Grand, Louis XIV !
« Francine ! Elle vit encore… »
Digne petite-fille de son grand-père Agrippa pour ce qui est des flirts avec la mort,
Françoise d’Aubigné, la petite Francine comme on l’appelle lorsqu’elle part avec
ses parents pour la Martinique - Constant a décidé d’aller y vivre après avoir purgé
toutes ses peines de prison en 1645. Francine, pendant la traversée, se trouve si mal
qu’on la croit morte. Sa mère Jeanne, au désespoir, veut la revoir une dernière fois
avant qu’on lance par-dessus bord son corps enveloppé dans une toile. « Elle vit
encore, elle vit… » s’écrie-t-elle. Le canon, déjà prêt pour marquer l’immersion, se
tait, Francine est sauvée ! Elle survit et brille encore de toute sa beauté dans notre
mémoire du Grand Siècle.
Ô France désolée, ô terre sanguinaire…
Observez le vocabulaire qu’emploie Agrippa dans cet extrait des Tragiques : sang, pleurs,
rage, poison, venin, pourriture… Quel spectacle!
« Ô France désolée ! ô terre sanguinaire!
Non pas terre, mais cendre : ô mère! si c’est mère
Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein,
Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main.
Tu leur donnes la vie, et dessous ta mamelle
S’émeut des obstinés la sanglante querelle;
Sur ton pis blanchissant ta race se débat,
Et le fruit de ton flanc fait le champ du combat. »
Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est entre ses bras de deux enfants chargée. […]
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés, ne calment leurs esprits;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d’un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins tous déchirés sanglants,
Qui, ainsy que du cœur, des mains se vont cherchant […].
Elle dit : «Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté;
Or, vivez de venin, sanglante géniture.
Je n’ay plus que du sang pour votre nourriture ! »
Agrippa d’Aubigné - Les Tragiques - Livre premier - Misères, 1616
Ce qu’ils en ont dit
Le type vivant, l’abrégé de son siècle - Sainte-Beuve (1804 - 1869)
Bonne lame, bonne plume, mauvais compagnon, sans peur, sans scrupule, poète et
brigand, honneur des lettres, peste publique, avec des poussées de rude honnêteté qui lui
donnent une mine d’homme antique, de héros de Plutarque - Anatole France (1844 1924)
Agrippa en œuvres
1576 - Le Printemps
1616 - Les Tragiques
1629 - Sa Vie à ses enfants
XVIe siècle : tableau récapitulatif
1532 : L’Adolescence clémentine (Clément Marot)
1539 : Ordonnance de Villers-Cotterêts (le français langue nationale)
1552 : Les Amours (Ronsard)
1554 : Sonnets (Louise Labé)
1558 : Les Regrets (Joachim du Bellay)
1578 : La Sepmaine (Guillaume du Bartas)
1583 : Premières Œuvres (Philippe Desportes)
1589 : Les Tragiques (œuvre publiée en 1616 et 1623 après remaniements) (Agrippa
d’Aubigné)
Troisième partie
Le XVIIe : Baroque ? Classique ?
Quel fouillis, la langue française au début du XVIIe siècle! Il faut d’urgence faire le tri dans le
vocabulaire hérité des enthousiasmes de la Pléiade, ajuster et uniformiser les prononciations,
l’orthographe. N’est-ce point à ce prix, pense-t-on, qu’une nation peut vraiment se construire, exister,
accueillant dans la clarté, la précision, la pensée qu’on veut lui délivrer? Malherbe se met à la tâche,
critique les excès et les bizarreries des poètes et écrivains baroques qui continuent pourtant à rimer dans
les formes les plus variées. La révolte des princes et du Parlement - la Fronde - favorise un temps de
flottement où naît la gratuité des précieuses et précieux. Puis, en 1661, surgit le Roi-Soleil, Louis XIV.
Pendant que ses châteaux et ses guerres engloutissent des sommes qui dépassent les moyens du royaume,
la création s’inscrit dans un idéal de mesure, d’économie, de rigueur, d’équilibre à l’antique : le
classicisme. La Fontaine dans ses fables et Racine dans ses tragédies illustrent cet apogée d’un style dont
l’influence, quelle qu’elle soit, s’étend bien au-delà du XVIIe siècle.
Chapitre 7
Le léonin et les libertins
Dans ce chapitre :
Le classicisme prend son essor avec Malherbe
Le baroque vit encore de belles heures
Les salons précieux brillent
De la rigueur, de l’application, de la besogne, et de l’économie; tout cela appliqué à la
langue française afin qu’elle s’affine, précise mieux la pensée qu’elle exprime, devienne un
instrument de communication clair, efficace, avec des règles enfin fixées pour longtemps. Tel
est l’objectif du très sérieux Malherbe et de ses bons élèves Maynard et Racan. Le français
classique est en train de naître sous leurs efforts, et dans leurs vers ajustés et précis. Mais la
poésie passe encore du bon temps et sait se divertir et sourire, ou traiter avec sagesse la
cruauté du sort. On apprécie à la cour et dans les salons les poètes brillants, joyeux, et point
avares de concetti (patience, vous allez découvrir, bientôt, ce que signifie ce mot). Le style
baroque poursuit et termine son parcours effervescent pendant que la forteresse classique
s’élève, puissante et prête à accueillir de nouveaux hôtes.
Enfin, Malherbe vain ?...
Enfin, Malherbe vain? Mais non, voyons… Voici la bonne orthographe de ce début de
citation : Enfin, Malherbe vint… En êtes-vous sûr ? Fut-il vain et futile? Ou fut-il utile qu’il
vînt? Pour y répondre, vous ne lirez pas la suite en vain…
Le poète et le roi
Un soir de janvier 1628, un vieil homme triste et abattu quitte la petite ville de Marans (dans
l’actuelle Charente-Maritime). Il y a rencontré Louis XIII. Le roi de France dirige avec
Richelieu le siège de la place forte protestante de La Rochelle que les Anglais tentent de
ravitailler par la mer. Des vingt-huit mille habitants de la ville encerclée, seuls un peu plus
de cinq mille survivront à ce siège impitoyable et cruel. Le vieil homme n’est pas un inconnu
pour le jeune roi, c’est le poète de la cour, complice de sa mère, la reine Marie de Médicis,
toujours prêt à écrire une ode flatteuse, à tirer des salves d’alexandrins pour célébrer une
naissance, un mariage, une victoire. La première fois que le pouvoir le remarque, c’est en
1596, trente-deux ans avant cette visite à La Rochelle : Henri IV, le père de Louis XIII, a
repris la ville de Marseille qui s’était érigée en république quasi indépendante; il reçoit d’un
poète séjournant à Aix, deux odes d’un puissant lyrisme qui le charment et l’étonnent. Elles
sont signées François de Malherbe.
Suis-je noble ?
François de Malherbe est né à Caen, en 1555. Toute sa vie, il s’est posé la même question à
propos de sa particule : Suis-je noble, ne le suis-je point vraiment? Tantôt on lui affirme
qu’il ne descend que d’une modeste branche de tanneurs, ce qui est vrai, ou bien on lui dit
qu’il rattache à tort son nom à la prestigieuse branche des Malherbe de Saint-Aignan, ce qui
est faux : Malherbe appartient bien à cette branche prestigieuse, qui compte parmi ses
représentants, de modestes tanneurs, voilà tout! Le gentilhomme Malherbe commence ses
études dans sa ville natale, à Caen. Il les poursuit à Paris, puis à Bâle et Heidelberg. Il
acquiert une vaste culture - européenne de surcroît.
Les Larmes de saint Pierre
Va-t-il succéder à son père au tribunal de Caen ? Non : il entre au service du gouverneur de
la Provence, Henri d’Angoulême, bâtard d’Henri II et Jane Stuart, fille naturelle du roi
d’Écosse. À Aix, il succombe au charme de Madeleine de Coriolis qu’il épouse en 1581. Six
ans plus tard, il publie une œuvre foisonnante, pleine de recherche d’effets, plus touffue que
dense, baroque à souhait : Les Larmes de saint Pierre. Dans le même temps, son protecteur,
le duc d’Angoulême, est tué en duel.
Juge sévère
Pendant treize ans, Malherbe va vivoter entre Aix-en Provence et Caen, Madeleine à ses
côtés. Il affûte sa plume aux exigences du temps, travaille la langue à l’économie, juge
sévèrement sa propre démesure passée et, surtout, celle des autres, de Philippe Desportes en
particulier dont il envie la place auprès du roi. De cette époque demeurent de nombreux
poèmes dont l’ode Consolation à Monsieur du Périer, son ami, qui venait de perdre sa fille
de cinq ans - Malherbe lui-même, dans le même temps, conduisait en terre ses deux petits
garçons.
Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille
Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront toujours
Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale, où ta raison perdue
Ne se retrouve pas?
Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n’ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.
Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin;
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Puis quand ainsi serait, que selon ta prière,
Elle aurait obtenu
D’avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
Qu’en fût-il advenu?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste
Elle eût eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eût moins senti la poussière funeste
Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon Du Périer, aussitôt que la Parque
Ôte l’âme du corps,
L’âge s’évanouit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts [...]
François de Malherbe - Œuvres, édition posthume, 1630
À la cour d’Henri IV
Décembre 1600. Venue de Florence, Marie de Médicis, future reine de France, passe par
Aix pour se rendre à Paris. Elle apporte à Henri IV, à l’occasion de leur mariage, six cent
mille écus d’or, une dot énorme tirée de la banque familiale. Malherbe en profite pour
trousser une Ode de bienvenue qui le fait remarquer par Jacques Davy du Perron, poète
normand natif de Saint-Lô, introduit à la cour par Desportes, devenu au fil des ans à la fois
évêque d’Évreux et ami intime du roi. Mais il lui faut attendre encore cinq années avant
d’être introduit, à Paris, dans l’entourage proche d’Henri IV, par Guillaume du Vair,
président du parlement de Provence. Malherbe devient écuyer, puis - plus tard - gentilhomme
de la Chambre. Il atteint la cinquantaine. Aux yeux du petit dauphin de quatre ans, futur Louis
XIII, ce poète est presque un vieillard ; pourtant, ses occupations à la cour sont celles d’un
jeune premier.
Demandez prières et consolations
À partir de 1605, Malherbe devient un familier de la reine Marie de Médicis qui apprécie
ses réparties, son esprit et sans doute aussi ce penchant vers la grivoiserie qui lui fit
composer de lestes sonnets, de sorte que ses amis lui donnèrent le surnom de « père la
luxure »… Il doit aussi répondre à toutes les demandes du roi Henri IV qui désire une
chronique en odes et vers divers sur les jours de son règne, et, principalement sur sa
personne. Le roi part-il en Limousin châtier des révoltés ? Malherbe écrit La Prière pour le
Roi Henri le Grand allant en Limousin. Caritée, une jeune femme de la cour perd-elle son
mari? Malherbe lui écrit une Consolation. Chrysante, une jeune et touchante beauté est très
malade? Malherbe écrit Pour la Guérison de Chrysante (et ça marche, Chrysante guérit…).
C’est bien, mais un peu léger pour accomplir le dessein d’immortalité!
Prière pour le Roi Henri le Grand, allant en Limousin
Ô Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées
Ont aux vaines fureurs les armes arrachées,
Et rangé l’insolence aux pieds de la raison,
Puisqu’à rien d’imparfait ta louange n’aspire,
Achève ton ouvrage au bien de cet empire,
Et nous rends l’embonpoint comme la guérison.
Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage,
Et qui si dignement a fait l’apprentissage
De toutes les vertus propres à commander,
Qu’il semble que cet heur nous impose silence,
Et qu’assurés par lui de toute violence,
Nous n’ayons pas sujet de te rien demander.
Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,
L’oisive nonchalance, et les molles délices
Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards:
Les vertus reviendront de palmes couronnées,
Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l’excellence des arts.
Tu nous rendras alors nos douces destinées :
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années,
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs :
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
François de Malherbe - Œuvres, édition posthume, 1630
Malherbe éternel ?
«Voyez-vous, monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en
pouvons espérer est qu’on dise que nous avons été deux excellents arrangeurs de
syllabes ! » Ainsi parle le Grand François de Malherbe à son honorable disciple
Honorat de Bueil, seigneur de Racan, fasciné, ébloui par son maître.
Bien loin des prétentions de Ronsard qui voulait que le poète fût un prophète en son
pays, Malherbe affirme aussi qu’un bon poète n’est pas plus utile à l’État qu’un bon
joueur de quilles ! Un joueur de quilles, certes, mais qui ne perd pas la boule,
formulant à propos de sa propre écriture ce jugement où se confondent à la
perfection lucidité et vanité : Les ouvrages communs vivent quelques années / Ce
que Malherbe écrit dure éternellement! Allons, François…
Économies et intérêts
Émonder, cisailler, couper, tailler, redresser, soustraire, supprimer… Voilà tous les
infinitifs qu’utilise Malherbe pour donner à la langue française qui irrigue la poésie (et
l’inverse), une économie pleine d’intérêts…
La dégasconnerie de Malherbe
Quel est donc le grand œuvre de François de Malherbe ? La dégasconnerie ! Ce néologisme
est le prolongement de celui de Guez de Balzac qui souligne ainsi une partie de l’action de
Malherbe : dégasconner la langue française, c’est-à-dire la purger des surcharges
langagières qui l’ont rendue un peu fanfaronne, comme on prétendait que le sont les
Gascons… À la dégasconnerie, s’ajoutent d’autres résolutions, ou d’autres conseils - en
forme d’ordre – à tous ceux qui écrivent. Ces résolutions ou conseils ne figurent dans aucun
Art poétique ou traité que Malherbe aurait signé. Il les enseigne chaque soir à ses fidèles,
dans les deux chambres qu’il occupe, rue de la Croix-des-Petits-Champs à Paris. Jamais la
petite assemblée ne compte plus de dix auditeurs, car il ne dispose que de dix chaises…
Madamamou…
Malherbe, devant son auditoire restreint, chasse tout ce qu’il considère comme une atteinte à
la beauté du vers. « Écoutez ! » dit-il, le livre de Desportes en main, « Écoutez ce que
Desportes écrit : Ma - da - ma - mou… Mais qu’est-ce que c’est que ce madamamou ?
Desportes a-t-il si peu d’harmonie en l’oreille qu’il ose nous infliger son ridicule
madamamou ?... » Et les bons disciples du maître approuvent, et décident qu’entre l’écriture
de Madame, Amour, Fortune (madamamou…), et la barbarie, il n’y a point de différence.
Tracacou…
«Et ceci, encore, mes amis : tracacou, tracacou… Quelle torture ! » Les fidèles acquiescent
encore et répandront le lendemain par tous les salons qu’on ne peut se dire poète et dans le
même temps écrire comme l’incapable Desportes : « Et qui ne suive point le trac
accoutumé » (tracacou, le voilà, le tracacou !) Même attaque contre le même Desportes dans
« …beauté qui notre âme a ravie » où l’on entend, selon le maître, un laid « tramara ». Et
puis que peut-on tirer de ce vers : « Belle tyranne aux Nérons comparable », sinon un « tira
nos nez ». Et de celui-ci : « Quelle manie égale à ma rage » ? Eh bien : « ga-la-ma-ra »,
charge de « a » insupportaaaable !
Point tant de manières !
Malherbe s’amuse? Point du tout! Le poète Honorat de Racan, le plus fidèle de ses fidèles, a
rapporté du Maître beaucoup de phrases à l’emporte-pièce, de jugements péremptoires, en
couperets souvent nécessaires pour se débarrasser des excroissances d’une langue qui partait
dans tous les sens. Voyons le mode d’emploi de la dégasconnerie générale qu’a pratiquée
Malherbe pendant plus de vingt ans :
Dégasconner la langue, c’est en supprimer tout ce qu’on appelle aujourd’hui les
régionalismes, les expressions mises à la mode dans quelques petits cercles issus de la
province, mais qui ne sont pas comprises de tous.
Malherbe, non seulement dégasconne, mais déronsardise… Il ne supporte pas le
galimatias de Pindare - entendez par là les Odes de Ronsard !
D’ailleurs, il ne supporte pas Ronsard, pas plus que l’érudition gratuite, ni ceux qui en
font étalage.
La légèreté, la coquetterie courtisane, façon Desportes, c’est fini!
Oui aux idées nobles traitées dans l’Antiquité. Mais que les formes d’écriture de ces
temps reculés ne soient pas imposées comme modèles absolus.
Suppression des mots compliqués, des mots composés laborieux, des termes dérivés
et laids, résultats de l’enthousiasme juvénile des brigadistes qu’il trouve brouillons et
approximatifs.
Non aux longs épanchements douloureux, langoureux et personnels sur les misères de
l’amour. Oui au souci plus affirmé du lecteur - Malherbe est ainsi accusé de tuer le
lyrisme, alors qu’il en limite les excès.
Le langage appartient au peuple, doit être compris par lui. Le poète, l’écrivain,
doivent s’inspirer de ce qu’ils entendent : l’usage courant; et cet usage ne se perçoit
qu’au milieu de ceux qui le pratiquent.
Malherbe affirme que ses maîtres en langage sont les crocheteurs du Port au foin - les
gros bras du lieu où est entreposé, non loin de l’Hôtel de Ville, le pétrole de l’époque :
le foin…
Point trop de figures de rhétorique : les métaphores alambiquées, les comparaisons
biscornues alourdissent les vers et peuvent lui donner une démarche si pataude qu’il en
est ridicule.
Point tant de manières! Et que la syntaxe soit claire, pas d’inversions absconses, de
constructions abstruses!
D’utiles recettes
Malherbe ouvre la voie au grand style classique. Mais il n’invente rien, ou presque : il se
trouve que ses convictions correspondent exactement à l’évolution de la langue en ce début
du XVIIe siècle. Ce n’est pas lui, comme on l’affirme souvent, qui a créé le langage nouveau,
clair, sobre, efficace, il n’a fait qu’enregistrer son mouvement, donnant aux écrivains qui
voulaient être lus et compris, d’utiles recettes.
Enfin, Malherbe vint…
« Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, / Fit sentir dans ses vers une juste
cadence, / D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, / Et réduisit la muse aux
règles du devoir. » Comme vous y allez, Nicolas Boileau ! Vous formulez ce
jugement sur l’œuvre de François de Malherbe (1555 - 1628) dans votre Art
poétique, en 1674 ! Pensez-vous vraiment qu’un seul homme puisse réduire la muse
aux règles du devoir? Et puis, qu’est-ce que ce devoir dont vous parlez? N’y auraitil pas quelque autre raison qui ait provoqué l’évolution du genre poétique, et de la
langue elle-même? Cherchons un peu : la cour d’Henri IV qui s’installe en 1594 dans
la sphère du pouvoir n’est pas celle d’Henri III. Au raffinement souvent alambiqué
succède le pragmatisme béarnais, le bon sens, la clarté. Et ce goût pour le bon sens
est largement partagé par une population que rebutent les coquetteries des érudits.
Malherbe enregistre tout cela avec une application de bon élève, et puis il l’enseigne
avec l’autorité obstinée d’un instituteur à l’ancienne ! Voilà tout, Monsieur Boileau !
Poésie, mode d’emploi
Quelles sont les différences entre les odes de Ronsard et plus généralement des poètes de la
Pléiade et celles de l’ère nouvelle, celles de Malherbe ? Lisez en entier les œuvres des uns
et des autres. Avez-vous terminé? Oui?
Quelle efficacité… Vous avez dû noter alors ces différences capitales. Dans le Malherbe et
l’après Malherbe :
L’alexandrin est coupé en deux à la sixième syllabe – l’hémistiche – obligatoirement,
de sorte qu’on peut faire une courte pause à la lecture.
L’hiatus – la rencontre inharmonieuse entre deux voyelles – a disparu.
Les enjambements – la phrase poétique qui déborde le vers – sont peu fréquents.
L’alternance des rimes féminines et masculines est systématique.
Les mots de la même famille ne sont plus acceptés pour rimes – feuille et effeuille par
exemple.
On ne trouve pas de vers monosyllabiques – écrits avec des mots d’une seule syllabe.
On ne trouve pas de vers trop sonores, ni de répétitions volontaires du même son,
assonance ou allitération.
Dans les longues strophes – qui n’excèdent pas dix vers – on doit trouver un point tous
les quatre vers au moins.
La plupart de ces techniques d’écriture seront observées par les poètes jusqu’au XIXe
siècle, fournissant à la littérature française des vers qui semblent gravés dans le marbre.
Les aventures de Marc-Antoine
Marans. Soir de janvier 1628. Rappelez-vous… Le vieil homme dont vous avez vu la
silhouette s’effacer tout à l’heure dans la nuit, c’est Malherbe, vous le savez. Malherbe et
son malheur : Marc-Antoine, le seul fils qui lui restait de ses quatre enfants, s’est battu en
duel en 1624. Il a tué son adversaire, un bourgeois d’Aix. Pour ce meurtre, il a été condamné
à avoir la tête tranchée, mais une lettre de grâce a été obtenue auprès du roi. Marc-Antoine
est revenu à Aix, s’y est pris de querelle, encore, contre d’autres bourgeois, jeunes, qui s’y
sont mis à deux pour l’embrocher… Deux criminels condamnés eux aussi au billot, mais la
sentence n’est point exécutée : les familles des coupables sont puissantes…
L’entrevue
Malherbe a décidé alors, pour l’honneur et l’amour de son fils, de faire le voyage à Marans,
de demander au roi que la peine de mort soit appliquée contre les assassins de MarcAntoine. On ne connaît pas en détail l’entrevue entre le vieillard éploré, aux soixante-treize
ans passés, et le jeune roi Louis XIII, vingt-sept ans, bègue, hiératique et froid. On peut
l’imaginer en lisant les Stances (strophes), paraphrase du psaume biblique CXLV, qu’écrit
le poète amer et désespéré. Inconsolable, il meurt de chagrin quelques mois plus tard, le 16
octobre 1628.
Stances - Paraphrase du psaume CXLV
N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre :
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies,
À souffrir des mépris, et ployer les genoux :
Ce qu’ils peuvent n’est rien; ils sont, comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière,
Dont l’éclat orgueilleux étonnait l’univers;
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre :
Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs;
Et tombent avec eux d’une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.
François de Malherbe - Œuvres, édition posthume, 1630
Shakespeare et ses sonnets
Shakespeare n’a jamais existé ! Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu
qui portait le même nom que lui! Merci, Alphonse Allais, vous dissipez les derniers
doutes de ceux qui croient que Shakespeare est une fiction… La vérité est pourtant
simple : William Shakespeare est le troisième des huit enfants du ménage
Shakespeare, cultivateurs installés à Stratfordupon-Avon. Né en 1564, il fut – croiton savoir - maître d’école à la campagne jusque dans les années 1590. Il nous a
laissé une œuvre universellement connue, Roméo et Juliette (1595), Hamlet (1601)
où l’on entend le fameux questionnement : To be or not to be, that is the question Être ou ne pas être, là est la question -, Othello (1604), sur le thème de la jalousie et
de la trahison, mais aussi cent cinquante-quatre sonnets. Le sonnet shakespearien
diffère du sonnet pratiqué en France : il est composé de trois quatrains à rimes
croisées - ABAB CDCD EFEF. Un distique le termine en rimes plates GG. En
voulez-vous un exemple? Allez, soyons fou : voici le sonnet 111. Soyez encore plus
fou : traduisez-le; voici quelques indications : « me » signifie « moi », « the »
signifie « le », pour le reste, débrouillez-vous…
O for my sake do you with Fortune chide,
The guilty goddess of my harmful deeds,
That did not better for my life provide,
Than public means which public manners breeds.
Thence comes it that my name receives a brand,
And almost thence my nature is subdued
To what it works in, like the dyer’s hand :
Pity me then, and wish I were renewed,
Whilst like a willing patient I will drink,
Potions of eisel ‘gainst my strong infection,
No bitterness that I will bitter think,
Nor double penance to correct correction.
Pity me then dear friend, and I assure ye,
Even that your pity is enough to cure me.
Maître et thuriféraires
Maître et thuriféraires
Le maître Malherbe est entouré de ses thuriféraires, ceux qui l’admirent au-delà de son
mérite et le flattent en conséquence : François Maynard que vous allez rencontrer sortant
d’un lieu fort joyeux, et Honorat de Racan, peu gâté par la nature, mais qui fait bonne
figure…
François Maynard : d’excellents résultats
Maynard… regardez-le, il sort hilare d’un tripot louche, François Maynard! Il a bien bu,
avec ses compères les poètes Saint-Amant, Colletet ou Théophile de Viau. Ils se sont lu des
poèmes, ponctuant leur déclamation de larges tapes sur les cuisses, et pour cause : ce ne sont
pas des poèmes à mettre entre toutes les mains. Il faut dire qu’aux tables voisines, dans le
tripot sombre, on en entend bien d’autres de ces poèmes fort à la mode, le satyrisme, poésie
à la cuisse légère, réagissant contre les excès mièvres du pétrarquisme. Allons, François
Maynard, de la dignité! Rajustez votre col et brossez vos habits, n’oubliez pas que, né en
1582 à Saint-Céré, fils d’un conseiller au parlement de Toulouse, vous êtes devenu avocat.
Rappelez-vous que la première épouse du roi Henri IV, l’amoureuse et parfois scandaleuse
reine Margot, vous a choisi comme secrétaire en 1605. Pourquoi vous a-t-elle chassé deux
ans plus tard? On n’en sait rien… Allons, Maynard, marchez droit, on parle de vous…
Le harceleur aux huit enfants
Maynard ? Meinard ? Mainard ? Menard ? Quelle est l’orthographe exacte de son nom ? Si
on fait confiance à sa propre signature, on lit : Mainard. Si on le cherche dans l’histoire de la
littérature, on trouve Maynard. Ce caprice du sort est à l’image de l’existence de François
Mainard (optons pour le « i » pour lui faire plaisir…) : rien ne se déroule comme il l’aurait
souhaité dans sa vie. Il rêve de se retrouver au sommet de la hiérarchie des poètes de son
temps, il n’est qu’un bon élève soumis à Malherbe qui le prend sous son aile en 1607.
Rêves en tout genre
Maynard rêve de fortune, il va passer son temps à quémander des aides auprès de ses
protecteurs qui s’en lassent, s’en fâchent… Il rêve d’amour, il va faire un mariage de raison
en 1611 avec une robuste Gaillarde de Boyer qui va lui donner une dot substantielle et huit
enfants ; huit raisons de plus pour solliciter encore ses possibles mécènes… Il voudrait
entrer triomphalement à l’Académie française toute neuve, il va s’y glisser discrètement, en
1632, sous l’œil noir de Richelieu qu’il n’a cessé de décevoir.
Pointe d’humour
Maynard François, maintenant que vous marchez droit et regagnez votre demeure parisienne,
disons de vous encore que vous savez écrire de pieuses poésies qui n’ont pas atteint la
postérité, que la puissance de vos textes érotiques est singulière, que vos sonnets, vos
chansons et vos odes, vos élégies, et surtout vos épigrammes possèdent des tours fort
plaisants, une rigueur technique et une densité dont Malherbe lui-même fut peut-être jaloux,
jugeant que tout cela manquait de pointe – à Malherbe manquait la pointe d’humour…
Construire des stances
Enfin, voici l’essentiel de votre héritage en littérature, il concerne la technique des stances,
ces ensembles de dix ou douze vers, ou moins ou davantage, au sens parfait : vous imposez
une suspension au 4e et au 7e vers des stances de dix vers, et un arrêt au 3e vers dans les
stances de six vers. Pour ce remarquable réglage de moteur strophique, François Mainard,
soyez assuré, ou presque, de l’infinie reconnaissance de la postérité!
Il tape le pape…
Que peut-on dire encore de François Mainard ? Qu’il fut, en 1634, secrétaire de François de
Noailles, ambassadeur à Rome. Là-bas, ne cessant de demander de l’argent à tous ceux qu’il
approche, même au pape, il est renvoyé brutalement à Paris où, incorrigible, il multiplie ses
demandes de subsides. N’obtenant rien, il décide de se retirer à Aurillac où il se résigne aux
cruels coups du sort : la mort de sa femme, d’un de ses fils, d’une de ses filles. Il s’éteint en
1646 à Aurillac où il avait été jusqu’en 1628 président du tribunal de justice.
Chanson
Voici, de François Mainard-Maynard-Meinard-Menard, une chanson bachique où il ne fait
point mystère de son goût pour le jus de la treille ; ce poème fut écrit alors qu’on ignorait que
cette boisson se doit toujours consommer avec modération…
Qu’on me donne une bouteille…
Ça, qu’on me donne une bouteille
Pleine de ce vin qui réveille
Les esprits les plus languissants !
Le nectar lui quitte sa gloire
Et les dieux pour en venir boire
Se travestissent en passants
Je demande sur toutes choses
Garçon, que les portes soient closes
À qui voudra parler à moi.
Loin, bien loin, factions et brigues!
Si la Couronne a des intrigues
Laissons-les au conseil du roi.
Devant les gens dont la censure
Veut qu’on boive avecque mesure,
Je disparais comme un lutin.
J’aime à trinquer la tasse pleine,
Et voudrais pouvoir d’une haleine
Humer Octobre et Saint-Martin.
Après que la mort impitoyable
Aura de sa main effroyable
Saisi ma vieillesse au collet,
Je veux qu’une vive peinture
Embellise ma sépulture
De l’image d’un gobelet.
François Maynard - Œuvres complètes, 1646
Honorat de Racan, la voix de son maître
Étourdi, timide, rêveur, malingre et maladroit. Pauvre Honorat de Bueil, marquis de Racan baron, en réalité… ! Pauvre, non, car il possède terres et château à la Roche Racan où il vit
l’hiver, fréquentant Paris l’été.
Cra… Rcrr… Crracrran… !
Pauvre Racan, malgré tout, parce qu’il perd son père, maréchal de camp en 1597, sa mère en
1602. À douze ans il est orphelin et destiné aux armes. Hélas ou heureusement pour lui, sa
parole bègue est une mitraille de syllabes qui ferait mourir de rire l’ennemi! Il ne parviendra
jamais à prononcer son propre nom qui contient les consonnes les plus redoutées… Le voici
pourtant qui, à seize ans, s’attache à Malherbe. Il écrit mille et mille vers que le maître
retouche mille et mille fois ! Il s’attache aussi à François Mainard amusé par la façon d’être
de ce militaire sans vocation.
Ô Catherine, ô Arthénice !
Évidemment lorsqu’il veut déclarer sa flamme à son premier et grand amour, Catherine
Chabot, la machine s’enraye et n’atteint point le cœur qu’elle visait; on l’imagine avec
compassion déclinant son nom comme il était accoutumé de le faire selon des témoins
oculaires et auditifs : Je m’appelle Cra… Rccra… Crracan. Oui, mais pas craquant du tout…
C’est Bellegarde, le cousin d’Honorat, qui trouvera Chabot à son pied. Désespéré mais
persévérant, il va publier sous le titre Bergeries, un recueil de poèmes qui obtient un succès
considérable. Catherine y apparaît sous l’anagramme Arthénice. En 1628, à trente-neuf ans,
il épouse Madeleine du Bois, seize ans, issue d’une famille de quinze enfants, et qui lui
donne six garçons et filles. En 1633, il compose une ode au cardinal de Richelieu qui,
satisfait, le nomme membre de l’Académie française. Après s’être tourné vers la poésie
religieuse, il meurt lors d’un séjour à Paris en 1669.
Les Bergeries
Voici, du baron de Racan, un poème tiré des Bergeries. Ouvert sur un questionnement de
viveur, il sombre peu à peu dans une philosophie de la résignation distante, de la lucidité
navrée, comme si son auteur avait oublié son projet initial. Les alexandrins à rimes plates se
succèdent en respectant la loi d’alternance (rimes féminines, rimes masculines).
Lucidas
Et moi seul resterai-je en proie à la tristesse?
Passerai-je sans fruit la fleur de ma jeunesse?
Que me servent ces biens dont en toute saison
Le voisin envieux voit combler ma maison ?
Que me sert que mes blés soient l’honneur des campagnes?
Que les vins à ruisseaux me coulent des montagnes?
Ni que me sert de voir les meilleurs ménagers
Admirer mes jardins, mes parcs et mes vergers,
Où les arbres plantés d’une égale distance
Ne périssent jamais que dessous l’abondance?
Ce n’est point en cela qu’est le contentement,
Tout se change ici bas de moment en moment,
Qui le pense trouver aux richesses du monde
Bâtit dessus le sable, ou grave dessus l’onde,
Ce n’est qu’un peu de vent que l’heur du genre humain,
Ce qu’on est aujourd’hui l’on ne l’est pas demain,
Rien n’est stable qu’au Ciel, le temps et la fortune
Règnent absolument au-dessous de la lune.
Honorat de Racan - Les Bergeries, 1625
Pauvre Théophile de Viau !
« Théophile de Viau, né en 1590 à Clairac-en-Agenais, vous êtes condamné à mort pour
crime de lèse-majesté divine. Vous serez conduit pieds nus, la corde au cou devant NotreDame de Paris, vous y ferez amende honorable en demandant le pardon public pour les
fautes que vous avez commises, les poèmes indignes que vous avez écrits. Puis, sur la place
de Grève, face à l’Hôtel de Ville, vous serez brûlé vif. Cette sentence sera exécutée ce jour,
samedi 19 août 1623 ». Ce triste samedi d’août, tout se passe comme prévu, Théophile est
brûlé en place de Grève, mais seulement en effigie… Il a eu chaud!
Minuscule ergastule…
Épargné en août, Théophile est arrêté en septembre 1623. On le jette dans l’ergastule - la
geôle - de Ravaillac, l’assassin d’Henri IV ! Il va y croupir deux ans parmi les rats et la
vermine. Son crime? La provocation, la candeur, la liberté de ses mœurs, son franc-parler,
sa joie de vivre, ses débordements, ses excès de taverne, et cette façon qu’il a de brocarder
les jésuites dans ses écrits, de révéler certaines de leurs faiblesses… Voilà pourquoi deux
jésuites, les pères Voisin et Garasse, s’acharnent contre lui, et nourrissent le diabolique
projet de l’envoyer aux flammes du bûcher qui sont celles de l’enfer!
Durand brisé!
On ne plaisante pas avec les règles de la morale religieuse en vigueur à cette
époque, on ne brocarde pas le roi, on ne s’attaque pas impunément au pouvoir!
Étienne Durand va l’apprendre à ses dépens : né à Paris en 1590 dans une famille
aisée, il devient le poète de la reine Marie de Médicis, mais commet l’imprudence
d’écrire un pamphlet contre Louis XIII. Le duc de Luynes au regard étroit, favori du
roi, fait emprisonner Durand à la Bastille. Durand sort de sa prison pour accomplir
l’infamant trajet que Théophile eût dû emprunter. Puis, en place de Grève, il est
attaché sur une roue horizontale, et on lui brise à la barre de fer les quatre membres
et la poitrine, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ainsi meurt à vingt-huit ans celui dont
la plume amoureuse, légère et fine traçait quelques mois plus tôt, dans les Stances à
l’ inconstance : Je te fais un présent d’un tableau fantastique / Où l’amour et le jeu
par la main se tiendront / L’oubliance, l’espoir, le désir frénétique / Les serments
parjurés, l’humeur mélancolique / Les femmes et les vents ensemble s’y verront. /
Pour un temple sacré, je te donne ma Belle / Je te donne son cœur pour en faire un
autel… / Et moi, je te serai comme un prêtre fidèle / Qui passera ses jours en un
change immortel.
L’étrange mâle d’Angoulême
Pourtant, Théophile aux mille dons n’a rien d’un criminel : son enfance est heureuse; son
adolescence quêteuse de liberté l’envoie sur les chemins d’un nomadisme où il grappille son
savoir d’école à Nérac, à Bordeaux, à Saumur enfin. Puis voici que passent dans son paysage
des comédiens ambulants qu’il décide de suivre. Pour eux, il écrit saynètes et poèmes de
circonstance. Avec eux, il mène une vie d’errance et d’excès de toute sorte qui l’enchante
puis le rudoie tant qu’il décide d’accompagner aux Pays-Bas son ami Guez de Balzac
(écrivain, 1597 – 1654), celui qu’il nomme l’ « étrange mâle », connu à Angoulême, et qui
va faire ses études à l’université de Leyde. Regardez-les qui s’en vont vers les brumes du
nord : ne dirait-on pas la préfiguration des Verlaine et Rimbaud fuyant vers la Belgique ? Làbas, les deux jeunes hommes se brouillent à la suite d’une étrange bagarre : Balzac aurait
séduit une belle Hollandaise, Théophile ne l’aurait pas supporté…
Marie outrée
Dès qu’il revient à Paris en 1615, dès qu’il est introduit à la cour, on parle de lui…
Théophile a dit ceci, Théophile a osé raconter cela… Et ce jeu de mot licencieux est de qui?
De Théophile ! Sa façon hardie de braver l’interdit est encouragée par une aristocratie qui se
réjouit discrètement de cette forme de résistance à une autorité royale sans cesse renforcée.
Marie de Médicis, la reine, s’en offense, s’en offusque. Théophile est prié de quitter le
royaume en 1619. Il part pour l’Angleterre, s’assagit, écrit au roi une ode qui le fait renter en
grâce, et en France… Théophile le protestant se convertit même au catholicisme.
Théophile, grand poète de la France
Mais la rancœur des jésuites est impitoyable : en 1623 paraît le Parnasse satyrique, recueil
où les pères Garasse et Voisin affirment reconnaître dans certains poèmes anonymes et
obscènes la plume de Théophile. Voilà pourquoi son effigie est brûlée en place de Grève.
Voilà pourquoi il croupit dans sa geôle à la Conciergerie. Il se défend magnifiquement contre
des accusateurs bornés, réussit à être libéré en 1625. Mais les conditions de sa détention ont
eu raison de sa santé : malgré l’exil de Voisin décidé par le roi, malgré l’affection de ses
amis qui lui offrent de doux séjours à l’île de Ré, dans le Berry, à Chantilly, malgré ces titres
qu’ils lui donnent : « roi des esprits», « grand poète de la France », Théophile meurt le 24
septembre 1626, à trente-six ans.
Une lettre et une ode
De Théophile, deux poèmes : un extrait de la lettre à son frère qu’il écrit du fond de son
ergastule et de son désespoir en 1624, il y rêve de retrouver la paix bucolique de son
enfance. Et puis une ode étonnante de modernité dans son inspiration, parfaite dans sa forme,
audace et maîtrise de Théophile!
Lettre à son frère : Je reverrai fleurir nos prés…
Je reverrai fleurir nos prés;
Je leur verrai couper les herbes;
Je verrai quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes;
Et, comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir rempli la grange,
Je verrai du matin au soir,
Comme les flots de la vendange
Écumeront dans le pressoir…
Théophile de Viau - Œuvres poétiques, 1624
Ode : Un corbeau devant moi…
Un Corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l’endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J’entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J’ois Charon qui m’appelle à soi,
Je vois le centre de la Terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s’accouple d’une ourse,
Sur le haut d’une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
Théophile de Viau - Œuvres poétiques, 1624
Baroques et sybarites
Un sybarite? Qu’est-ce qu’un sybarite? Un mot que vous pourrez placer dans un dîner en
ville ou en campagne, dès que vous aurez lu sa définition : le sybarite était un habitant de
Sybaris, ancienne colonie grecque située au sud-est de l’Italie. Les habitants de cette ville
vivaient dans le luxe, les plaisirs et la satisfaction immédiate de leurs désirs. Celui qu’on
nomme un « sybarite » pratique la même philosophie. Peut-être vous êtes-vous reconnu?
Sinon voici pour vous deux modèles imitables si vous voulez devenir poète baroque et
sybarite…
Régnier contre Malherbe
Sans doute vous rappelez-vous Philippe Desportes, le Chartrain préféré d’Henri III qui
accompagna son roi en Pologne, le champion du doux-coulant, celui à qui Malherbe lança
son fiel : « Votre potage vaut mieux que vos psaumes », Desportes, versificateur léger,
joyeux, couvert d’honneurs, bref, le poète presque heureux? Eh bien après Desportes, voici
son neveu Mathurin Régnier.
Mathurin ribote…
Chartrain, léger, joyeux, poète heureux, voici au moins quatre gènes lexicaux partagés par
Mathurin Régnier, né en 1573, et son oncle Philippe Desportes. C’est sans doute ce qui est
apprécié par Henri IV qui lui commande des pièces de circonstance - en même temps qu’à
Malherbe. Mais peut-être que le goût du roi pour ce rimeur inspiré trouve sa raison ailleurs :
Mathurin Régnier n’a rien d’un poète enfermé dans sa tour d’ivoire : il fréquente toutes
sortes de milieux, se plaît dans certaines assemblées louches, passe beaucoup de temps dans
les tavernes et les tripots, presque ribaud, mais toujours droit dans ses ribotes. Tout cela
établit avec le Vert Galant une communauté de goûts qui n’est point négligeable pour
s’établir durablement.
La vengeance potagère
Soiffard, mais pas ignare, Mathurin Régnier ! Il s’est nourri des poètes latins Horace et
Juvénal, il a lu et relu tout Montaigne et Rabelais ! Sa culture est immense. Pourtant, l’idée
du travail lui répugne, ou du moins c’est ce qu’il affirme dans la Satire XV. Il prétend qu’il
faut laisser aller sa plume, et c’est ce qu’il fait, n’hésitant pas à embarquer dans son poème
tout ce qu’il trouve : la rue, ses passants, ses habitudes, ses surprises, tout cela dans un
langage qui emprunte parfois à ce qui traîne sur le pavé ! Voilà le Régnier truculent, bon
vivant, qui venge oncle Desportes, ses psaumes et son potage en égratignant Malherbe, un
faible d’invention selon lui, un froid d’imagination, un perfectionniste sec. Fort bien,
Mathurin, vous l’avez bien descendu!
J’ai vécu sans nul pensement…
L’œuvre de Mathurin Régnier part dans tous les sens, volontairement; il laisse aller sa plume
où la verve l’emporte. Et parfois, cette plume, après un survol de l’œuvre des Anciens,
s’inspire de belles élégies d’Ovide, poète latin, pour offrir à la postérité qui gagnerait à les
découvrir, des poèmes graves et nostalgiques préfigurant le grand souffle des romantiques du
XIXe siècle. Mais c’est, en fin de compte, le joyeux Régnier qui l’emporte, le Régnier pur
baroque, l’amoureux de la vie, que la vie quitte cependant à Rouen le 22 octobre 1613. Pour
l’occasion, il avait préparé cette épitaphe :
J’ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
À la bonne loi naturelle,
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n’ai daigné penser à elle.
Mathurin et ses confrères
Voici un extrait des Satires de Mathurin Régnier. Il y croque, griffe et charge les poètes de
son temps, solliciteurs, harceleurs et hargneux, profils aujourd’hui disparus, ou presque…
Satire II - Les Poètes
…Aussi, lors que l’on voit un homme par la rue
Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,
Sans demander son nom on le peut reconnaître;
Si ce n’est un poète au moins il le veut être. [...]
Cependant sans souliers, ceinture ni cordon,
L’œil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon,
Vous viennent accoster comme personnes ivres,
Et disent pour bonjour : « Monsieur, je fais des livres ».
Un autre, renfrogné, rêveur, mélancolique,
Grimaçant son discours, semble avoir la colique,
Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
Parle si finement que l’on ne l’entend point.
Si quelqu’un, comme moi, leurs ouvrages n’estime,
Il est lourd, ignorant, il n’aime point la rime;
Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux,
Contraire en jugement au commun bruit de tous
Juste postérité, à témoin je t’appelle,
Toi qui sans passion maintiens l’œuvre immortelle,
Venge cette querelle, et justement sépare
Du cygne d’Apollon la corneille barbare,
Qui croassant par tout d’un orgueil effronté,
Ne couche de rien moins que l’immortalité.
Mathurin Régnier - Satires, 1609
L’amusant Saint-Amant
1615. En ce temps-là, Marie de Médicis, reine de France, veuve d’Henri IV assassiné en
1610, fit venir à Paris son protégé italien, le poète Giambattista Marino, appelé le Cavalier
Marin. Auteur de longs poèmes mythologiques, il y révélait son esprit vif, brillant,
propulsant ses acmés sur des concetti à se pâmer d’admiration et de plaisir. Ce qui signifie
que ses poèmes étaient remplis de mises en relief inattendues, de surprises plaisantes, de
bons mots, bref, de pointes – de concetti, de concetto, en italien : pointe…
Le prince de la pointe
Le s concetti… Ces chevauchées sémantiques pittoresques, ces cavalcades de mots, ces
courses de l’imagination débridée avec sauts d’obstacles, cet esprit du temps privilégiant la
virtuosité gratuite fut donc mis à la mode et réjouit une cour de France qui s’attristait de voir
le fils Louis XIII et sa mère s’affronter rudement. En cette année 1615, Marc-Antoine (de)
Girard de Saint-Amant, âgé de vingt et un ans, pilier de tripot, trousseur de jupons, joueur,
buveur invétéré, prince des débauchés, mais honnête homme, au moins envers lui-même,
s’anoblissait tout seul en offrant à son patronyme Girard, le court timon prépositionnel qui
pouvait le conduire dans le grand monde.
Les termes burlesques
Protégé du duc de Retz, Saint-Amant fréquente les salons littéraires, publie des poèmes
épiques, héroïques ou satiriques qui plaisent à la noblesse et aux bourgeois, amateurs de
légèreté, d’esprit. Ils apprécient la liberté de ton qu’il adopte, sans se plier aux règles
austères d’un Malherbe au faîte de sa gloire! En 1634, il fait partie des premiers
académiciens. Il décide de prendre en charge la partie du dictionnaire qui traite de ce qui lui
convient le mieux : les termes burlesques! Il publie le Passage de Gibraltar (1640), Rome
comique (1643), Moïse sauvé (1653).
Boileau aux gros sabots
Boileau qui ne recule devant aucune approximation, qui préfère souvent médire que dire,
parlera de Saint-Amant comme d’un débauché, ce qui est vrai, et d’un rimeur vulgaire, ce qui
est faux! Saint-Amant est aimé de son temps. Sérieux et précieux, bachique et cynique,
bambocheur et joyeux selon les circonstances, on le recherche pour se distraire, l’entendre
déclamer ses pièces où se marient l’humour et la finesse, bien loin des gros sabots patauds
d’alexandrins du médisant Boileau…
Saint-Amant le combattant
Le concetto, la pointe, pour Saint-Amant, c’est aussi celle de l’épée! On le voit sur les
champs de bataille sur les îles de Lérins, à La Rochelle, en Flandre. Les Espagnols le font
prisonnier, le libèrent. Il revient en France. L’oubli s’abat sur lui, de son vivant, pendant
qu’il partage le reste de sa vie entre Rouen et Paris, jusqu’à sa mort en l’an 1661. Il faut
attendre Théophile Gautier au XIXe siècle pour que Saint-Amant le bon vivant sorte de
l’oubli. Aujourd’hui ? Aujourd’hui qui le connaît, qui l’apprend, qui le lit ? Vous dans la
minute qui suit…
Poème comestible
Voici pour vous distraire, un poème étonnant que vous pouvez déguster, pourquoi pas, avec
un saint-amour (avec modération) puisqu’il s’agit de la célébration d’un fromage! Prenez
aussi, dans ses œuvres un peu de son Melon, imitez-le en Paresseux… Lisez, relisez SaintAmant, c’est un compagnon délicieux.
Le Fromage
Assis sur le bord d’un chantier
Avec des gens de mon métier,
C’est-à-dire avec une troupe
Qui ne jure que par la coupe,
Je m’écrie, en lâchant un rot :
Béni soit l’excellent Bilot !
Il nous a donné un fromage
À qui l’on doit bien rendre hommage.
Ô Dieu ! quel manger précieux!
Quel goût rare et délicieux!
Qu’au prix de lui ma fantaisie
Incague la sainte Ambroisie!
Ô doux Cotignac de Bacchus !
Fromage, que tu vaux d’écus!
Je veux que ta seule mémoire
Me provoque à jamais à boire.
À genoux, enfants débauchés,
Chers confidents de mes péchés,
Sus ! qu’à pleins gosiers on s’écrie
Béni soit le terroir de Brie;
Béni soit son plaisant aspect,
Qu’on n’en parle qu’avec respect,
Que ses fertiles pâturages
Soient à jamais exempts d’orages!
Saint-Amant - Œuvres, 1661
Sur une idée de Boisrobert et Richelieu :
l’Académie française
Tiens, voilà le printemps ! Avez-vous remarqué, dans le bleu du ciel, cette
arondelle ? Vous dites arondelle, vous ? Moi je dis erondelle ! Mais non, voyons,
c’est une hirondelle… Beaucoup trop de noms pour un seul oiseau, pense Richelieu.
Si on veut une France forte, il faut commencer par lui donner une orthographe et une
langue uniques ! Comment faire ? C’est un jeune homme de trente ans qui va servir
de déclic à la création de l’outil dont rêve Richelieu : il s’appelle François Le
Métel, il est abbé de Boisrobert. François Le Métel est un poète né à Caen en 1592.
Joueur invétéré, personnage truculent qui aime tous les plaisirs. Il amuse Richelieu
qui en a fait son secrétaire. François Le Métel assiste, chez Valentin Conrart, le
secrétaire de Louis XIII, à des réunions de bons vivants dont les discussions ont pour
objet principal la langue française. Le Métel de Boisrobert en parle à Richelieu, et,
dans le cerveau centralisateur du ministre, l’idée naît : il faut créer une Académie
qui soit, pour la langue française une référence dans tous les cas où l’incertitude
plane sur le vocabulaire ou la syntaxe, comme une arondelle, euh… une erondelle…
une hirondelle ! Finie l’anarchie! L’Académie française accueille ses premiers
membres : Boisrobert, Maynard, Saint-Amant, Guez de Balzac, Racan… pour vous
déjà de vieilles connaissances.
Tristan L’Hermite bretteur et littérateur
La belle époque! La belle équipe : voici ensemble qui rient aux éclats de leurs dernières
trouvailles, Théophile de Viau, Saint-Amant, et François L’Hermite qui à vingt-cinq ans
prend le prénom de Tristan en mémoire d’un L’Hermite compagnon un peu louche de Louis
XI.
Pierre, son ancêtre ?
Glissons-nous à leur table et faisons connaissance avec Tristan le poète… Est-il apparenté
au prédicateur Pierre L’Hermite, exalté qui rassembla pour la première croisade - en 1096 trois cent mille petites gens dont il ne sut trop que faire ensuite? Peut-être… Sa famille n’a
de cesse de le prouver, ce qui rendrait rutilant son modeste blason. Né en 1601 dans la
Creuse, il provoque en duel à treize ans un homme d’âge mûr, pour une histoire d’amour, et
le tue !
Le retour de François
Pour fuir la vengeance des proches de sa victime, il voyage en Angleterre, en Écosse, en
Norvège, il s’y dissipe, s’y bat en duel, fréquente toutes sortes de sociétés, vit mille amours
et mille intrigues avant de revenir en France et d’obtenir sa grâce en 1620 ; il n’a alors que
dix-neuf ans! Il publie un roman autobiographique : Le Page disgracié ; il écrit des vers
ensuite, s’inspirant librement du style de Théophile de Viau, et se laissant aller à la
sensualité mise à la mode par le Chevalier Marin (celui des concetti). À partir de 1636, il
compose des tragédies qui annoncent la pureté classique : Marianne, La Mort de Sénèque…
Élu en 1649 à l’Académie française, il meurt en 1655, seul, oublié, pauvre, désenchanté,
signant ses dernières œuvres : François L’Hermite.
Un sonnet presque régulier
Voici de lui un fort joli sonnet point trop régulier à cause de la deuxième strophe. Pourquoi?
Parce que les rimes diffèrent de la première… vous l’aviez deviné. Mais foin de la forme
quand le fond est si plaisant…
L’Extase d’un baiser
Au point que j’expirais, tu m’as rendu le jour
Baiser, dont jusqu’au cœur le sentiment me touche,
Enfant délicieux de la plus belle bouche
Qui jamais prononça les Oracles d’Amour.
Mais tout mon sang s’altère, une brûlante fièvre
Me ravit la couleur et m’ôte la raison;
Cieux ! j’ai pris à la fois sur cette belle lèvre
D’un céleste Nectar et d’un mortel poison.
Ah ! mon Âme s’envole en ce transport de joie!
Ce gage de salut, dans la tombe m’envoie;
C’est fait! je n’en puis plus, Élise je me meurs.
Ce baiser est un sceau par qui ma vie est close :
Et comme on peut trouver un serpent sous des fleurs,
J’ai rencontré ma mort sur un bouton de rose.
Tristan L’Hermite – Les Vers héroïques, 1648
Un temps précieux
« Vous avez de la chance d’être roi, sire, car en réalité, vous puez comme une charogne ! »
Voilà l’une des amabilités qu’Henriette d’Entragues sert à son amant, le roi Henri IV ! Il est
vrai que le Béarnais n’a pas apporté à la cour de France les bonnes manières. Au contraire :
le langage s’y est relâché, la grossièreté s’y est répandue, on s’y déboutonne tant qu’y
séjourner devient une épreuve. C’est alors que naissent, dans la capitale, comme des
champignons après une averse d’automne, des dizaines de salons où l’on s’affaire à polir le
langage, la pensée, à redéfinir les mœurs. Ce mouvement, en quête constante de raffinement
porte un nom : la préciosité. Des auteurs l’accommodent à la farce, la fantaisie, la burla en
italien, d’où naît ce nom : le burlesque avec son représentant : Scarron.
La chambre bleue et ses délices
Entrez! Ne faites pas votre emprunté, votre timoré! Entrez! Franchissez le seuil de la
chambre bleue. Vous êtes à l’hôtel de Rambouillet, entre le Louvre et le Carrousel, rue
Saint-Thomas-du-Louvre (ne cherchez pas cette rue aujourd’hui, ni l’hôtel, tout a disparu).
Quelle splendeur, n’est-ce pas - quelle hauteur sous plafond, quelles étoffes riches, quelles
dorures… -, et quel bonheur d’être invité là, parmi les sommités de la littérature, de la
culture, de tout ce qui se fait, se dit de distingué, d’élégant, parmi tous ces auteurs, ces
spéculateurs de la pensée, ou bien les enrichis de naissance!
L’affriolante marquise
Ici, malgré tout, l’esprit tient lieu de crédit. Vous en avez? Voilà pourquoi vous êtes invité.
Mais, vous reculez? Le spectacle vous choquerait-il, craindriez-vous d’être inconvenant,
déplacé? N’ayez aucune inquiétude : si Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, se
tient dans son vaste lit, en somptueux déshabillé – affriolant aussi, vous avez remarqué ?…
–, ce n’est pas qu’elle veuille vous promettre ses monts et ses merveilles, c’est qu’elle s’est
mise à la mode du temps qu’elle a elle-même créée! Vous n’êtes pas le seul invité : déjà
vous remarquez, assis dans la ruelle, Corneille ou Voiture, Malherbe, quelques aristocrates,
des beaux esprits. Qu’est-ce que la ruelle? C’est l’espace entre le lit et le mur. Le visiteur y
trouve, selon son rang, son importance, un siège de velours, un tabouret, ou bien le sol tout
simplement, si sa condition est modeste!
Ninon de Lenclos et ses cinq à neuf
Des préoccupations moins littéraires laissent libre cours à des plaisirs où la
sensualité l’emporte nettement, en d’autres lieux! Cela vous intéresse? Alors, en
sortant de l’hôtel de Rambouillet, rendez-vous chez Ninon de Lenclos, hôtel
Sagonne, 3 6 rue des Tournelles. Elle vous initiera, elle, à ses monts et merveilles,
comme elle l’a fait pour tant de grandes plumes qui ont laissé chez elle leurs
premières traces, ou pour des fils de gentilshommes, à dégourdir délicatement… Des
noms, des noms ! Non ! Attention, n’exagérons rien, le salon que tient Ninon entre
cinq heures et neuf heures, chaque jour, n’est pas un lieu de débauche totale, ni de
complète perdition, seulement d’initiation à tous les plaisirs, y compris ceux de
l’esprit. La porte est entrouverte, regardez qui est là : voici Jean de La Fontaine et
Sévigné, le fils de la marquise, Jean Racine et Nicolas Boileau, Molière qui vient
chercher là des conseils pour sa pièce Le Tartuffe ! Et cet homme qui sort? C’est
l’envoyé de Louis XIV : le Roi-Soleil prend souvent conseil auprès de Ninon sur le
cœur de laquelle tant de personnages se laissent aller à la confidence, se plaçant, en
quelque sorte, eux-mêmes, sur écoute…
Voulez-vous un programme ?
Que fait-on précisément dans ce salon de Rambouillet, ou dans les dizaines d’autres qui le
copient? Dans l’un, on parle politique, dans l’autre, on dit de la poésie précieuse, dans le
troisième, place à la poésie licencieuse assaisonnée de quelque cérémonial conduisant à une
illustration de la lecture – fort vigoureuse et bien conduite! Dans un autre salon encore, on
disserte de l’âme et de ses tourments spirituels, on réévalue le catholicisme, on soupèse les
mérites du calvinisme, on s’interroge sur Dieu, sur la mort. Il existe aussi des salons
scientifiques : on y observe les astres avec une lunette astronomique, on croit voir des
hommes dans la lune… Une sorte de programme est édité pour informer des dates et thèmes
de chaque salon, c’est ce qu’on appelle le calendrier des ruelles - l’ancêtre du programme
télé…
Arthénice, présentatrice des programmes?
Attention, ne commettez pas d’impair à l’hôtel de Rambouillet : si on vous parle de
l’incomparable Arthénice, n’allez pas croire qu’il s’agit d’une héroïne de la
mythologie, ou d’une présentatrice du programme culturel des ruelles originaire de
Nice… Ar thénice est l’anagramme de Catherine, et Catherine, c’est Catherine de
Vivonne, marquise de Rambouillet, pour vous ser v ir - et en reprendre elle-même la
plus grande part…
Devenez précieux
Vous voulez devenir un vrai précieux afin de fréquenter l’hôtel de Rambouillet ? Voici ce
que vous devez respecter, et prendre pour habitude :
On plaisante avec esprit, on s’amuse avec légèreté, on tente d’attirer le regard en
faisant des moues outrées, en roulant les yeux, en se fardant.
On écrit des poésies galantes : des élégies, des rondeaux, des portraits.
Un devoir : mépriser les Anciens, mépriser aussi les provinciaux, les pédants et les
bourgeois ; cultiver l’art de la conversation.
Du langage précieux sont bannis tous les mots bas, triviaux, grossiers, vulgaires, et
même ceux qui contiennent une syllabe sale : acculé, concupiscence, cucurbitacée…
Le verbe aimer ne peut servir à tout : on aime un homme ou une femme, mais on
n’aime pas le melon de la même façon, alors on dit qu’on goûte le melon, et puis qu’on
estime un plat.
Pas de mots trop réalistes non plus : charogne, cadavre, vomir, cracher, et même balai
doivent être contournés par une périphrase (plusieurs mots pour un seul).
On ne dit plus fauteuil, mais commodité de la conversation, le miroir devient le
conseiller des grâces, le nez les écluses du cerveau - moins réussi…
On crée des mots nouveaux - les néologismes - : s’encanailler, s’enthousiasmer,
incontestable, bravoure sont hérités du langage précieux. Beaucoup de créations,
cependant, sont recalées à l’oral des siècles suivants : soupireur, importamment,
débrutaliser…
En Voiture !
Du léger, du frivole, du jeu avec les mots et des pointes à tout va, voilà ce que pratiquent les
plumes des précieux, celle de Voiture, celle d’Isaac de Bensérade que vous allez découvrir
dans un étrange affrontement poétique…
Voiture, l’aptonyme
Petit et malingre pourtant, mais résistant, comme certains véhicules modernes à quatre roues
et deux chevrons, Voiture parcourt la France, puis l’Europe, au gré des bannissements de son
protecteur Gaston d’Orléans, celui qui voulait tuer son frère Louis XIII afin de devenir roi !
Voiture représente un cas remarquable d’aptonymie dans la littérature. L’aptonymie désigne
le fait de porter un nom étroitement en rapport avec une des activités principales auxquelles
on s’adonne. Et Vincent Voiture n’a cessé de voyager…
Voiture circule
Des dons exceptionnels en écriture, une façon d’être raffinée qui plaît aux princes, aux
princesses, aux ducs, aux duchesses, à la reine, au roi, bref, à tout le grand monde, Voiture
circule sans mal dans les salons parisiens qui l’accueillent. Venu d’Amiens où il est né le 24
février 1597, fils d’un marchand de vin, il a fait de solides études et n’a pas tardé à
fréquenter à Paris le salon de l’incomparable Arthénice. On ne cesse d’y louer Voiture pour
l’élégance de son propos, son art de la conversation, même si parfois on se plaît à
l’humilier, le surnommant « el rey chiquito », le petit roi. Le prince qui le protège, Gaston
d’Orléans, conspire contre Louis XIII. En 1630, pour sa punition, il va être exilé. Il emmène
Voiture en Lorraine, en Languedoc, en Espagne. Voiture s’y ennuie à mourir. Il se fait alors
épistolier pour conserver ses amis à Paris. Ses lettres sont lues avec admiration dans les
salons précieux.
Un duel ridicule
Voiture est nommé membre de l’Académie française en 1634, bien que son maître, Gaston
d’Orléans, irrite au plus haut point le Cardinal! Il continue de voyager. On l’envoie à
Florence annoncer la naissance de Louis-Dieudonné, Louis XIV, en 1638. L’âge qui
s’annonce ne tempère pas son ardeur amoureuse : il convoite sans scrupule la fille de la
marquise de Rambouillet, elle-même convoitée par l’intendant de la belle Arthénice. Un duel
s’ensuit, qui ne rehausse pas la réputation d’el rey chiquito. Il perd peu à peu son crédit
auprès des précieuses. Souffrant de goutte, il meurt le 26 mai 1648.
Oiseux précieux…
Oiseux, les précieuses et les précieux… En 1648, deux camps s’affrontent. L’enjeu est de
taille : des deux sonnets, celui d’Uranie, de Voiture et celui de Job, de Bensérade (1612 1691), quel est le meilleur? La bataille fait rage pendant des semaines entre les uranistes,
partisans de Voiture et les jobelins qui préfèrent Bensérade. Et qui en sort vainqueur? On ne
le sait encore… Et tout le monde attend votre avis. Voici donc les deux sonnets dont il
s’agit :
Sonnet d’Uranie
Il faut finir mes jours en l’amour d’Uranie,
L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir,
Et je ne vois plus rien qui me pût secourir
Ni qui sût rappeler ma liberté bannie.
Dès longtemps je connais sa rigueur infinie;
Mais, pensant aux beautés pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre et, content de mourir,
Je n’ose murmurer contre sa tyrannie.
Quelquefois ma raison, par de faibles discours,
M’excite à la révolte et me promet secours;
Mais lorsqu’à mon besoin je me veux servir d’elle,
Après beaucoup de peine et d’efforts impuissants
Elle dit qu’Uranie est seule aimable et belle,
Et m’y rengage plus que ne font tous mes sens.
Vincent Voiture - 1647
Sonnet de Job
Job de mille tourments atteint
Vous rendra sa douleur connue,
Et raisonnablement il craint
Que vous n’en soyez point émue.
Vous verrez sa misère nue;
II s’est lui-même ici dépeint :
Accoutumez-vous à la vue
D’un homme qui souffre et se plaint.
Bien qu’il eût d’extrêmes souffrances,
On voit aller des patiences
Plus loin que la sienne n’alla.
Il souffrit des maux incroyables,
II s’en plaignit, il en parla…
J’en connais de plus misérables.
Isaac de Bensérade - 1647
Scarron prince du burlesque
Le langage toiletté des précieuses, et plus généralement tout ce qui ressortit à des aspirations
élevées, incite au contre-pied, à l’écriture, à partir des mêmes thèmes, de parodies, de
travestissements joyeux, qui réjouissent d’autant plus l’esprit qu’on possède en mémoire
l’état initial de l’œuvre visée. Ainsi, le poète Scarron reprend de façon irrésistible, à sa
façon, L’Énéide, sous le titre Virgile travesti , en inscrivant dans la bouffonnerie la plus
réjouissante des figures héroïques et hiératiques qui habitent les textes latins fort sérieux…
Le beau jeune homme
Quel beau jeune homme, Paul Scarron, à trente ans ! Il est séduisant et plein de vie et de
vigueurs amoureuses! Il est né le 14 juillet 1610 à Paris. Privé de sa mère, mais chargé d’une
belle-mère pire que celle de Cendrillon, il doit s’en aller vivre chez des cousins à
Charleville. On le retrouve plus tard secrétaire de l’évêque du Mans qu’il suit à Rome.
Le malade de la reine
Retour au Mans où il est nommé chanoine ! Un chanoine fort enjoué qui organise fêtes et
réjouissances pour la ville du Mans. Scarron, c’est un tourbillon de gaieté, il fait rire, sa
présence suffit à dérider le plus triste qui soit, ses dernières paroles le disent assez : « Je ne
vous ferai jamais autant pleurer que je vous ai fait rire!» Pourtant le malheur le plus cruel
s’abat sur le beau, le séduisant jeune homme Scarron : après un bal costumé où il prend
froid, une maladie le laisse paralysé pour la vie. C’est désormais plié en deux sur un
fauteuil, perclus de douleurs, qu’il va continuer à vivre. Et à rire! Car ce malheur n’entame
pas sa bonne humeur. Il séjourne à Paris, amuse et attendrit la reine Anne d’Autriche qui lui
verse une pension – comme d’autres sont poètes de cour, il se déclare le malade de la
reine…
Il a quarante-deux ans, elle en a seize…
Ses vers (Œuvres burlesques – 1651), son théâtre et sa prose mettent à la mode le
burlesque. En 1651 – il a quarante et un ans –, il publie le Roman Comique dont l’action se
situe au Mans, vaste fresque du monde des comédiens, écrite d’une plume jubilatoire,
ironique et tendre. L’année suivante, il reçoit en son salon, rue Villehardouin à Paris, où se
presse le Tout-Paris littéraire et politique de l’époque, une jeune fille de seize ans, belle et
pleine d’esprit, mais sans fortune. Il tombe amoureux de cet esprit à la fois exquis et cultivé.
Elle s’appelle Françoise d’Aubigné, petite-fille d’Agrippa que vous connaissez. Scarron
meurt en 1660. Vingt-trois ans plus tard, en 1683, elle épousera, à quarante-huit ans, un
homme de quarante-cinq ans, rayonnant : le Roi-Soleil, Louis XIV !
Virgile travesti
Voici un extrait du désopilant Virgile travesti , de Scarron. Évidemment, pour apprécier ici
le burlesque, il faut connaître la version originale de L’Énéide, cette succession d’aventures
au terme desquelles le Troyen Énée s’installe dans le Latium, y devenant l’ancêtre du peuple
romain. Même si vous ne vous rappelez plus dans le détail cette œuvre immense, lisez ce qui
suit, vous percevrez à travers les efficaces ostosyllabes de Scarron se succédant en rimes
plates, toute la jubilation de l’approche burlesque…
Livre second
Souvent de la bonne princesse
La raison n’était pas maîtresse :
Puis, quoiqu’animal plein d’appas,
On dit qu’une femme n’a pas
Au cul ce qu’elle a dans la tête;
Si le proverbe est malhonnête,
Au premier avertissement
On le peut rayer aisément.
Revenons à messire Énée
Voyant que la reine obstinée
Prenait plaisir à se brûler,
Et ne pouvant plus reculer,
Il se releva la moustache,
S’ajuste en son lit, tousse et crache,
Puis, se voyant bien écouté,
Il dit avecque gravité :
«Ô mon Dieu ! la fâcheuse chose
Que votre majesté m’impose!
C’est justement m’égratigner
Un endroit qu’on fera saigner.
Voulez-vous donc que je vous die
La pitoyable tragédie
Dont les Grecs furent les auteurs
Et les sanguinaires acteurs?
Est-il possible que l’on croie
Les étranges malheurs de Troie […]
Didon dit : «Vous avez beau dire;
Haranguez vitement, beau sire,
Sans tant tourner autour du pot. »
Aeneas dit : « Je suis un sot,
Et vous allez être servie.»
Scarron - Virgile travesti, 1652
Chapitre 8
Dans les rayons du Roi-Soleil
Dans ce chapitre :
Le classicisme s’installe
La Fontaine retourne aux sources
Boileau aiguise ses satires
Tenter de fixer le début du classicisme dans la littérature en général, en poésie en particulier,
c’est prendre le risque d’une contestation étayée poésie en particulier, c’est prendre le
risque d’une contestation étayée que viendra contrer une protestation tout aussi argumentée,
les uns prétendant que le classicisme commence avec Malherbe (à Caen ou à Paris?), les
autres avec Louis XIV (nourrisson ou couronné?). On peut se contenter d’effectuer une
moyenne qui correspond au tout début des années 1660, lorsque le Roi-Soleil, Louis XIV
prend le pouvoir et l’exerce immédiatement de façon absolue. Si les baroques ont fait leur
temps, si le chemin a été préparé par Malherbe, si les concettistes (rappelez-vous, les
amateurs de pointes) comme Saint-Amant ont eu raison de s’amuser quand ils le pouvaient
encore, si les burlesques s’en sont donné à cœur joie pour brocarder le pouvoir royal
déclinant sous Mazarin, en 1660 on ne joue plus : le Monarque a décidé qu’on ne rigole pas
avec la part divine de sa personne, ni avec quelque autre part que ce soit d’ailleurs ! Donc,
on s’en retourne vers l’atticisme (profitez-en, voilà un mot savant qui passe et qui peut très
bien vous servir, un soir, en ville… ; l’atticisme est le style concis et dense, élégant et sobre,
caractérisant celui qu’on jugeait idéal à Athènes au Ve siècle av. J.-C.), on ne folâtre plus, le
bonheur n’est plus… que dans la rigueur.
L’affable La Fontaine
…ou bien La Fontaine, l’homme affable; ou bien encore la fable La Fontaine; une telle mise
à distance par le chevauchement du sens des mots où l’on devine un fabuliste à la fois fort
civil et fabuleux, distant, préoccupé d’un vers qui se refuse, ou traversé des images de feu
qui sous ses contes licencieux étouffent, est facile et tentante… Bienvenue, Bonhomme Jean!
Tout le monde vous connaît, porte en soi votre corbeau et son renard, votre loup et son
agneau, et tous ces animaux que nous sommes, nous les hommes. Nous vous suivons à la
Cour d’injustice et de brigue, dans les campagnes où l’on se dévore, dans les basses-cours
aux petits coqs insupportables, nous plaignons vos cerfs, et le pot de terre. La mort passe.
Une laitière s’effondre. Un laboureur se meurt. Le petit poisson et le pêcheur discutent sous
l’aile de la colombe… Silence! On réclame l’auteur. En scène, Jean, on vous attend.
De Chaury à Paris
Ce jeudi 8 juillet 1621 a été baptisé en l’église Saint-Crépin de Château-Thierry, Jean, fils
de Charles La Fontaine, conseiller du roi et maître des Eaux et Forêts du duché de ChâteauThierry, et de Françoise Pidoux. Jour d’octobre 1642, on ne sait lequel mais on s’émeut au
souvenir du père de Jean qui découvre les vers que son fils écrit. Dimanche 10 novembre
1647, Jean de La Fontaine, vingt-six ans, signe à La Ferté-Milon en Picardie, son contrat de
mariage avec Marie Héricart, quatorze ans. Le mari a suivi des études à Château-Thierry,
puis il a fait son droit à Paris où il a pour ami François de Maucroix devenu chanoine peutêtre par chagrin d’amour, sûrement par intérêt. Jean et François aiment faire ribote et
bambocher à Paris ou à Reims.
Une épée à la main !
Pendant ce temps, Marie, l’épouse, demeure seule, délaisse son ménage, se plonge dans des
romans de chevalerie et se distrait dans la compagnie d’un beau soldat, le capitaine
Poignant. Jean n’en conçoit point de dépit, mais les bourgeois de Chaury (ainsi écrit-on
Château-Thierry en raccourci à cette époque) lui demandent de châtier en un duel le voleur
de son honneur. Jean une épée à la main… On aura tout vu! Pourtant, le voici, ce petit matin
sur le pré, pendant que les brumes paressent à la pointe des herbes : on voit Jean de La
Fontaine qui dirige vers le capitaine Poignant son arme à la façon dont il tiendrait une plume
distraite désertée par l’inspiration.
Jean glisse…
Jean glisse, Jean tombe, Poignant ne peut éviter que son épée ne déchire le gras des chairs de
Jean qui saigne… Est-ce grave? Perrette et la Belette, le Lièvre et l’Âne, la Chèvre, le Bouc
et les Pigeons retiennent leur souffle… Sauvés! Jean se relève, remercie Poignant, et le cœur
sur la main, menace de le tuer s’il ne s’occupe intimement de Marie, sa femme! Étrange Jean
de La Fontaine. Étrange.
Le Vaux de Fouquet
Jeudi 30 octobre 1653, en l’église Saint-Crépin de Chaury, est baptisé Charles, fils de Jean
et Marie de La Fontaine. François Maucroix en est le parrain. C’est lui qui va élever l’enfant
tant les parents sont inconséquents, distants au point de se séparer en 1659. Cinq ans plus tôt,
en 1654, a débuté la carrière littéraire de Jean : il a publié l’Eunuque en imitant un poète
comique latin, Térence. En 1660, Jean brille dans la lumière du très provisoire ministre des
Finances de Louis XIV, Nicolas Fouquet, qui lui a commandé des poèmes à sa gloire. Le
mercredi 17 août 1661, Fouquet reçoit dans son château de Vaux-le-Vicomte, le roi trop
ébloui par les artifices, et qui voit rouge au point d’ordonner, le lundi 5 septembre suivant,
l’arrestation à Nantes dudit Fouquet, coupable de spéculations éhontées effectuées en
compagnie de Colbert, et qui ont enrichi Mazarin… Colbert, qui avait tout ourdi, devient le
nouveau ministre des Finances!
La Fontaine au naturel, petits potins et ragots
de jaloux
Jean de La Bruyère qui admirait les œuvres de La Fontaine décrit ainsi le fabuliste
en société : « Il était lourd, grossier, stupide ».
Louis Racine, fils de Jean Racine, écrit que ses sœurs avaient vu La Fontaine à table
dans leur jeunesse. Il livre le portrait qu’elles en faisaient : « C’était un homme fort
malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou voulait toujours parler de Platon ».
L’abbé d’Olivet décrit ainsi La Fontaine qu’on appelle alors, familièrement, « le
bonhomme » : « Un sourire niais, un air lourd, des yeux presque toujours éteints,
nulle contenance. Rarement il commençait la conversation et même il était si distrait
qu’il ne savait pas ce que disaient les autres».
Madame de La Sablière hébergea La Fontaine pendant vingt ans à partir de 1672, lui
évitant tout souci matériel afin qu’il se consacre entièrement à ses créations. Un jour,
elle entra dans une si grande colère contre ses domestiques qu’elle les congédia
tous. À l’un de ses amis, elle écrit : «Je n’ai gardé avec moi que mes trois animaux :
mon chien, mon chat et La Fontaine… »
Un jour, La Fontaine entre en conversation avec un jeune homme qu’il trouve plein
d’esprit et fort intelligent. Le jeune homme s’en va, et aussitôt, La Fontaine
s’enquiert de son identité. On lui répond alors : «Mais, c’était votre fils !... » Et La
Fontaine avoue, surpris : « Ah bon ? Je ne l’avais pas reconnu… »
La Fontaine connaissait parfaitement le latin. Pour les textes en grec, langue qu’il ne
savait pas lire, il faisait appel à des traducteurs. Parmi ces traducteurs, son cousin
par alliance : Jean Racine…
Lent, distrait, méticuleux
La Fontaine demeure fidèle à son mécène Fouquet, ce qui l’éloigne des faveurs du roi et de
la fréquentation de la cour. Après avoir publié des contes plutôt lestes, gaillards, il conduit
pendant vingt-cinq ans à partir de 1668 sa carrière de conteur et de fabuliste lent, distrait,
méticuleux, exigeant, inimitable. Plutôt cigale et peu soucieux de ses affaires, il a dilapidé
presque tout son bien en 1672 et survit grâce à Madame de La Sablière. Le 15 novembre
1683, il est élu à l’Académie française, mais Louis XIV suspend l’élection à cause des
cabales et du tumulte qui l’ont accompagnée. Le 17 avril 1684, Nicolas Boileau devient à
son tour immortel. Le roi valide l’élection de La Fontaine, ami de Boileau. Le 10 février
1695, La Fontaine est pris d’un malaise en revenant de l’Académie. Le mercredi 13 avril, il
meurt chez les d’Hervart qui l’hébergeaient rue Plâtrière à Paris.
La Fontaine or not La Fontaine? That is the
question…
Le jeudi 14 avril 16 9 5 , La Fontaine, décédé la veille, est inhumé dans le cimetière
des Saints-Innocents qui dépend de la paroisse Saint-Eustache à Paris. Des années
plus tard, l’abbé d’Olivet écrit que le fabuliste fut enterré dans le cimetière SaintJoseph qui dépendait aussi de la paroisse Saint-Eustache. En 1792, les
révolutionnaires, se fiant aux écrits de l’abbé d’Olivet exhumèrent, au cimetière
Saint-Joseph, des ossements qu’ils prirent pour ceux de La Fontaine. Transférés en
18 17 au cimetière du Père La chaise, ils s’y trouvent encore aujourd’hui, dans le
sarcophage du fabuliste. Certains biographes pensent que ces ossements sont
vraiment ceux de La Fontaine, sa dépouille ayant pu être transférée peu de temps
après sa mort, du cimetière des Saints-Innocents au cimetière Saint-Joseph. Faute de
certitudes, le mystère demeure…
Les bons contes…
Les contes de La Fontaine sont, la plupart du temps, délurés, coquins, malins, pleins d’une
finesse à laquelle n’est point habituée la chose… En voici un fort court, paru en 1665, où
l’on fait la connaissance de la sage sœur Jeanne :
Conte de Sœur Jeanne
Sœur Jeanne ayant fait un poupon,
Jeûnait, vivait en sainte fille.
Toujours était en oraison.
Et toujours ses sœurs à la grille.
Un jour donc l’abbesse leur dit :
Vivez comme sœur Jeanne vit ;
Fuyez le monde et sa séquelle
Toutes reprirent à l’instant :
Nous serons aussi sages qu’elle
Quand nous en aurons fait autant.
Jean de La Fontaine - Contes, 1665
Les fables pour Monseigneur le Dauphin
La Fontaine publie les six premiers livres de ses fables en 1668. Elles sont dédiées à
Monseigneur le Dauphin, fils aîné de Louis XIV. Dix ans plus tard paraissent cinq autres
livres qui ont pour dédicataire Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart - en plus
court : Madame de Montespan - la belle marquise maîtresse du roi. Le dernier livre des
fables, le livre XII, paraît en 1693 avec une dédicace à Monseigneur le duc de Bourgogne,
Louis, petit-fils de Louis XIV, né en 1682.
Des fables qui coulent de sources…
La Fontaine écrit ses fables en vingt-cinq ans, à Paris, et non dans quelque forêt inspiratrice
où le poète aurait batifolé en quête d’idées. Car les sources d’inspiration de La Fontaine sont
nées de ses lectures et non de quelque terrier qu’il aurait observé ou de quelque renard,
quelque loup qui auraient pu s’aventurer dans le jardin du Luxembourg qu’il fréquentait
assidûment - quoique leurs métaphores les fréquentassent alors, et les fréquentent encore, en
même temps que celles de coqs ou corbeaux, d’ânes, de poules, de jeunes souris ou de vieux
lions…
La langue française
Les histoires que La Fontaine nous raconte, et leur morale, ont déjà été imaginées et
formulées par des fabulistes grecs, romains, indiens, par ses contemporains ou par la sagesse
populaire à travers des contes nés au fil des âges. Mais alors, où donc se situe le génie de
notre Jean? D’où vient que plus jamais on n’associe sans penser à lui le Corbeau et le
Renard, le Chêne et le Roseau, la Cigale et la Fourmi, et la morale qui s’ensuit? C’est que le
bonhomme Jean, dans sa besace, possédait tous les secrets d’un autre personnage, discret, et
qui, chez lui, gouverne tout : la langue française. D’elle il a tout aimé : sa rigueur et sa
fantaisie, ses exigences et sa douceur, son chant léger, son harmonie, ses règles austères, son
mystère. Voici la liste de ses pairs…
Les sources qui ont alimenté La Fontaine
Le plus ancien serait un esclave marqué dans son corps par toutes les disgrâces de la
nature, il était bossu, bègue, vivait en Grèce aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., il
s’appelait Ésope. C’est lui qui aurait inventé le genre de l’apologue – la fable – courte
histoire destinée à illustrer et à enseigner une morale.
On trouve ensuite Lucrèce (98 – 54 av. J.- C.), Ovide (43 av. J.- C., 17 apr. J.-C.),
Horace (65 - 8 av. J.-C.), poètes latins.
Phèdre (15 av. J.- C. – 50 apr. J.- C.), fabuliste latin, qui s’inspire d’Ésope 1 pour
composer ses fables.
Pilpay, ou Bidpay, brahmane indien légendaire qui aurait vécu vers le III e ou le IVe
siècle. Il écrit des fables en sanskrit reprises dans un livre de contes moraux traduits en
persan puis en français au XVIIe siècle. Sans doute s’est-il inspiré de certaines histoires
inscrites dans la tradition orientale et qui auraient été écrites vers 900 av. J.-C. par un
autre auteur légendaire : Lockman.
Faërne, poète latin du XVIe siècle, qui écrit à la demande du pape Pie IV, Jean Ange
de Medicis, un recueil d’une centaine de fables imitées d’Ésope.
Abstemius, humaniste italien du XVe siècle qui publie à Venise en 1495 cent fables
latines.
Verdizotti (1530 - 1607), appelé prince des fabulistes par les Italiens, Vénitien auteur
d’un recueil de cent fables.
Enfin, les Français Clément Marot (1497 – 1544), Bonaventure des Périers (1498 1544), Jean Commire (1625 – 1702), Nicolas Boileau (1636 - 1711).
Quatre fables…
Êtes-vous héron? Vous promenez-vous sur vos longs pieds, en attendant quelque bonne
fortune? Ou bien faites-vous le loup devant l’agneau que vous trouvez troublant votre long
fleuve tranquille? Êtes-vous cigale ou fourmi, corbeau ou renard? Remarquez l’art de la mise
en scène et du dialogue dans ces fables. De nos jours, La Fontaine eût été un homme d’image,
un metteur en scène, un monteur, un réalisateur, un Zidi, un Tavernier, un Leconte, un Oury,
un Besson du Grand Bleu… Observez la disposition des vers : les alexandrins alternent
avec les octosyllabes, évitant ainsi toute monotonie ; analysez la disposition des rimes, vous
y trouverez de singulières symétries, comme si se cachait dans leur succession quelque
message chiffré. Libre à vous de l’interpréter…
Le Héron, d’après Abstemius
Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commère la carpe y faisait mille tours
Avec le brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord, l’oiseau n’avait qu’à prendre;
Mais il crut mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appétit.
Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
Après quelques moments, l’appétit vint : l’oiseau,
S’approchant du bord, vit sur l’eau
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas; il s’attendait à mieux
Et montrait un goût dédaigneux
Comme le rat du bon Horace.
« Moi, des tanches? dit-il, moi Héron que je fasse
Une si pauvre chère? Et pour qui me prend-on ? »
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! c’est bien là le d îner d’un Héron !
J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise!»
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit, il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles :
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner.
Jean de La Fontaine - Fables, Livre I, 1668
Le Loup et l’Agneau, d’après Ésope
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
«Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
- Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau ; je tète encor ma mère
- Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
- Je n’en ai point. - C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge.»
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
Jean de La Fontaine - Fables, Livre I, 1668
La Cigale et la Fourmi, d’après Ésope
La cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.»
La Fourmi n’est pas prêteuse;
C’est là son moindre défaut.
«Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle à cette emprunteuse.
Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien dansez maintenant.»
Jean de La Fontaine - Fables, Livre I, 1668
Le Corbeau et le Renard, d’après Ésope
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Et bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
À ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Jean de La Fontaine - Fables, Livre I, 1668
Ce qu’ils en ont dit
Nos beaux esprits ont beau se trémousser, le Bonhomme ira plus loin que nous –
Molière (1622 – 1673)
Faites-vous envoyer promptement les fables de La Fontaine, elles sont divines –
Madame de Sévigné (1626 – 1696)
La Fontaine fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point :
ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages
– Jean de La Bruyère (1645 – 1696)
Non seulement il a inventé le genre de poésie où il s’est appliqué, mais il l’a porté à
sa dernière perfection – Charles Perrault (1628 – 1703)
C’est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés – Voltaire
(1694 – 1778)
Le style de La Fontaine est peut-être ce que l’histoire littéraire de tous les siècles
offre de plus étonnant – Nicolas de Chamfort (1740 – 1794)
C’est La Fontaine qui est notre Homère […] il nous a donné notre œuvre poétique la
plus nationale, la plus achevée et la plus originale – Hippolyte Taine (1828 – 1893)
Il y a bien quelque chose de pantagruélique dans l’art de La Fontaine, le plus érudit de
notre langue ; mais ce qui se voyait chez Rabelais, ce qui était voyant chez Ronsard,
s’évapore chez lui en une essence volatile et lumineuse - Marc Fumaroli, né en 1932
L’utile se marie ici à l’agréable, se métamorphose même en forme d’agrément
conscient et accepté - Patrick Dandrey, né en 1950
Styles et stylets de Boileau
Boileau, c’est un style, celui du vers sentencieux, forgé pour durer des siècles à l’image des
vérités qu’il énonce, c’est aussi un stylet que certains reçoivent en pleine page lorsque leur
œuvre jugée œuvrette ne plaît pas au maître Nicolas, c’est enfin l’auteur pris entre deux
feux : celui d’historiographe du roi absolu et celui du vœu, dans ses épîtres, que les pouvoirs
se tempèrent…
Mutilé à vie
Orphelin, à vingt mois, en 1638, avec quinze frères et sœurs ! Pas facile de se faire une place
dans toute cette famille interminable surtout si on est l’avant-dernier ! Pas facile de supporter
la douleur incessante et croissante occasionnée par ce qu’on appelle la maladie de la pierre
- un calcul rénal. Et comment se remettre d’une opération pour extraire le calcul, opération
qui à l’époque tient davantage de la charcuterie que de la chirurgie - et qui laisse mutilé à
vie ? Voilà le début de l’existence de Nicolas Boileau, dit Despréaux d’après le nom d’une
terre de famille. Il fait de bonnes études ensuite, et devient avocat à vingt ans, en 1656.
Nicolas le médisant
Gilles Boileau, son frère aîné, académicien depuis 1659, va le pousser dans le monde. Dès
qu’il prend la mesure de ce qui s’y trame, Nicolas dégaine, puis déchaîne sa plume, écrivant
d’abord des satires, critiques ironiques, contre tout ce qui bouge – les embarras de Paris, par
exemple – ou bien un repas qu’il a trouvé ridicule, ou une pièce qu’il ne trouve pas à son
goût. Ou bien encore contre Chapelain, l’un des premiers académiciens qui a la réputation de
surpasser Homère et Virgile, et publie la première partie d’un long chant sur La Pucelle ou
la France délivrée. Boileau, dans la Satire VII, l’exécute : «J’ai beau frotter mon front, j’ai
beau mordre mes doigts, / Je ne puis arracher du creux de ma cervelle / Que des vers plus
forcés que ceux de la Pucelle ».
Du Lutrin aux Épîtres
Boileau tire, tire toujours – c’est un trait de famille : on aime médire chez les Boileau –, il
jubile, et la pointe de sa plume égratigne, fait mal. Il tire sur la noblesse et cela ne déplaît
pas à Louis XIV qui demeure traumatisé par la Fronde des Princes – Boileau est récompensé
par une confortable pension. Les satires se succèdent, déclenchent encore mille polémiques,
font s’enflammer ou s’esclaffer les salons, les mettent en révolution. On lui lance des défis :
écrire sur le ton des plus grandes épopées, sur un sujet des plus minces qui soient. Ainsi naît
Le Lutrin : en mille deux cent vingt-huit alexandrins répartis en six chants, Boileau y narre
les aventures du trésorier de la Sainte-Chapelle qui, jaloux du chantre, décide d’installer
devant sa table un lutrin afin qu’on le voie moins bien… Le récit héroï-comique, ou
burlesque nouveau, est d’un humour irrésistible!
L’Art poétique en 1 100 vers
Boileau répond aussi à une autre demande : composer un Art poétique afin de préciser les
règles de l’écriture classique. Les onze cents alexandrins de cette nouvelle œuvre sont
bientôt lus dans les salons, et on se répète avec extase ceux qui commencent leur voyage à
travers les siècles tant l’alliance des mots qui les composent atteint l’inaltérable. Voici par
exemple quelques conseils utiles à tous ceux qui donnent à lire à leurs amis ce qu’ils ont
écrit :
Craignez-vous pour vos vers la censure publique?
Soyez-vous à vous-même un sévère critique.
L’ignorance toujours est prête à s’admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer;
Qu’ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires.
Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur,
Mais sachez de l’ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue.
Nicolas Boileau - L’Art poétique, 1674
Le rôle du poète
Le président du parlement de Paris, Guillaume de Lamoignon, provoque une rencontre entre
Boileau et Grand Arnauld de Port-Royal, un janséniste qui le convainc de se montrer plus
profond, moins papillonnant. Les Épîtres sont alors composées ; ce sont des lettres d’environ
cent alexandrins. Boileau tente de leur donner une portée politique et critique à l’égard du
pouvoir. Il cherche aussi à définir le rôle du poète par rapport aux Grands, aux pouvoirs en
place, un rôle qui doit substituer à la louange servile, le courage.
Boileau et Racine, journalistes de guerre…
En 1674 paraissent Le Lutrin et l’Art poétique, dans la première édition des œuvres
complètes de Boileau. Cette même année, Madame de Montespan le fait entrer dans le cercle
des proches du roi où il se lie d’une amitié fidèle avec Racine. Louis XIV les nomme tous
deux historiographes de son règne en 1677. Racine et Boileau vont donc suivre Louis XIV
dans ses chevauchées conquérantes vers les frontières - le roi impose Boileau à l’Académie
française en 1684. Ils sont chargés de raconter, comme des reporters de guerre, le
déroulement des opérations militaires - mais surtout les exploits du grand Roi! Vanité des
vanités : en 1726, ces écrits qui leur demandent beaucoup de labeur et de bonne volonté
disparaîtront dans un incendie!
Êtes-vous Ancien ou Moderne ?
À partir de 1688 , Boileau se trouve engagé dans le rebondissement d’une vieille
querelle : celle des Anciens et des Modernes. Plus que la France tout entière, elle
anime Paris, et, dans Paris, les salons… Son premier épisode dure de 1653 à 1674.
On se demande à l’époque si la littérature doit ou non être inspirée par le
christianisme - oui, pour les Anciens; non pour les Modernes.
Deuxième épisode (1675), celui des inscriptions : on se bat pour savoir si les
inscriptions sur les monuments doivent être écrites en latin ou en français - les
Anciens défendent le latin; les Modernes militent pour le français; ce sont les
Modernes qui l’emportent.
Troisième épisode auquel sont mêlés Boileau, La Fontaine, Bossuet, Racine, La
Bruyère (les A nciens) : la littérature doit-elle imiter les modèles anciens, rivaliser
avec les Grecs et les Latins, tout en s’en inspirant, ou bien peut-elle se laisser aller à
l’innovation ? Innover, c’est ce que conseillent Charles Perrault, Fontenelle, et
quelques autres, séduits par de nouvelles formes telles que le roman d’un nouveau
genre, plus… romanesque, l’opéra, le conte. Au terme de sept années de libelles,
d’épigrammes, de mille et cent colères rimées et déclamées, les Modernes
conservent l’avantage. Le flambeau des Anciens laisse la place au siècle des
Lumières.
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement :
Voici quelques extraits de l’ Art poétique, où se trouvent des conseils si avisés qu’ils sont
valables aujourd’hui encore, et pour tout le monde…
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent
aisément.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre
ouvrage ; / Polissez-le sans cesse et le repolissez : / Ajoutez quelquefois, et souvent
effacez.
Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable : / Le vrai peut quelquefois n’être pas
vraisemblable.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée / Ne peut plaire à l’esprit quand
l’oreille est blessée.
Le Français, né malin, forma le vaudeville.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs. / Chaque âge a ses plaisirs, son
esprit et ses mœurs.
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
De tous les animaux qui s’élèvent dans l’air, / Qui marchent sur la terre, t ou nagent
dans la mer, / De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome, / Le j plus sot animal, à mon
avis, c’est l’homme.
Le vieux ronchon et la jeune Silvie
Foin de la satire, du lutrin, des médisances des Despréaux, foin du stylet… Beaucoup de
style en peu de mots… Voici l’affaire : à seize ans, notre Nicolas est amoureux, il est fou de
sa belle et lui cueillerait toutes les fleurs du monde si la fleur de sa pensée, la rose en son
cœur, celle qu’il eût aimé épouser, ne s’en allait, là, dans l’autre monde, emportée comme on
l’était alors, du jour au lendemain. Jamais Nicolas ne s’en remettra. Fidèle jusqu’à ce qu’il
rencontre Silvie… Vieux garçon ronchon, il écrira un jour, un soir de nostalgie, cette
merveille :
Air
Voici les lieux charmants où mon âme ravie
Passait à contempler Silvie
Les tranquilles moments si doucement perdus.
Que je l’aimais alors! Que je la trouvais belle!
Mon cœur, vous soupirez au nom de l’Infidèle :
Avez-vous oublié que vous ne l’aimez plus?
C’est ici que souvent, errant dans les prairies,
Ma main, des fleurs les plus chéries
Lui faisait des présents si tendrement reçus.
Que je l’aimais alors! Que je la trouvais belle!
Mon cœur, vous soupirez au nom de l’infidèle :
Avez-vous oublié que vous ne l’aimez plus?
Nicolas Boileau - Œuvres diverses, 1702
Chapitre 9
La poésie en scène
Dans ce chapitre :
Corneille clôt le baroque
Racine couronne le classicisme
Lorsque le 11 novembre 1630, le roi Louis XIII reçoit Richelieu à Versailles, on est déjà en
train de chercher à Paris par quel moyen on va exécuter ce ministre qui veut à tout prix
relancer la guerre contre l’Espagne. Mais le roi s’adresse ainsi à son plus grand serviteur :
« Je veux que vous continuiez à me servir»… Il sait que cet homme à la main de fer dans un
gant de velours est capable de donner à la monarchie en France une assise et un pouvoir tels
que l’absolutisme pourrait s’étendre sur des siècles. L’exercice du pouvoir absolu nécessite
que tout soit examiné, surveillé, dirigé… Tout, y compris la poésie. Voilà pourquoi
Richelieu crée l’Académie française qui lui permet de contrôler en les pensionnant écrivains
et poètes. Richelieu aime le théâtre, il projette même d’écrire des pièces. La création
s’oriente donc vers la poésie dramatique. Corneille le baroque va s’efforcer d’entrer dans la
rigueur classique tout en épousant les vagues et les vogues de son époque qui passe de la
ferme autorité de Louis XIII aux chahuts de la Fronde. Avec Louis XIV, le monarque absolu,
tout doit être mis en scène : son pouvoir, son lever, sa journée, son coucher, sa personne. Et
la poésie se met à son service, sur scène, dans la rigueur et l’économie d’une langue
française si bien préparée à l’austérité par Malherbe. La voie est libre pour le tendre, le
doux Jean Racine, le poète aux onze tragédies, à l’unique comédie, douze illustrations des
sommets du classicisme.
La lyre de Corneille
Quelle variété, quelle abondance de thèmes, quelle habileté, quelle écriture! Corneille laisse
dans son siècle et jusqu’au nôtre, et bien plus loin encore si on n’oublie pas de le fréquenter,
un sillage où les étoiles - les stars -, s’appellent Rodrigue, Chimène, l’honneur, Horace,
Camille, la révolte et la justice, Cinna, l’habileté politique, Clindor et Matamore, maîtres de
L’Illusion comique, Polyeucte au seuil de son éternité ; toute une exploration de l’âme en
alexandrins accordée, baroque en ses débuts, classique en son acmé, essoufflée sur sa fin,
mais toujours soucieuse du regard des pouvoirs en place.
Le débarquement en Normandie
Le 6 juin 1606, débarque en Normandie, à Rouen, un petit Pierre Corneille, aîné d’une
famille qui comptera six enfants parmi lesquels Marthe, née en 1623, et qui deviendra, à
trente-quatre ans, la mère d’un écrivain connu pour son brillant esprit et sa longévité :
Fontenelle (1657 - 1757, cent ans !) Dans la fratrie Corneille, on trouve aussi Thomas qui
remplacera son frère Pierre à l’Académie française, après une carrière d’auteur dramatique.
L’ascendant de Charlotte Corday
Passons déjà à la descendance de petit Pierre Corneille qui deviendra grand, se mariera,
aura plusieurs enfants, une fille, entre autres, dont l’arrière-arrière-petite-fille quittera Caen
le 9 juillet 1793, à vingt-cinq ans, pour gagner Paris le 11, se rendre le 13 chez Jean-Paul
Marat, le révolutionnaire enragé, lui plonger dans la poitrine un meurtrier couteau de cuisine,
et, pour prix de cet acte, perdre la tête sous la lame de la guillotine le mercredi 17 juillet
vers 11 heures du matin. Quelle famille! Les ancêtres Corneille furent pourtant de bons
paysans paisibles dans la campagne rouennaise, avant que l’un d’eux devienne commis au
greffe du parlement de Rouen, puis conseiller à la chancellerie ; et que son descendant
s’achète la charge de maître des Eaux et Forêts, fasse un bon mariage avec la fille d’un
bailli, mariage duquel, donc, débarqua le 6 juin 1606 Pierre, notre poète de théâtre.
La belle en aime un autre
Pierre est un élève doué chez les jésuites. À dix-huit ans, timide et licencié en droit, il
bredouille tant qu’il cherche d’urgence une autre voix et une autre voie : l’écriture.
Amoureux, Pierre, dans le même temps, et malheureux que la belle en aime un autre… La
thérapie? Se jeter à corps perdu dans la création d’une pièce en cinq actes et en alexandrins :
Mélite, habile construction qui plaît tant à des comédiens de passage qu’elle est jouée à
Paris où elle fait un triomphe. Corneille est lancé! Même s’il demeure à Rouen jusqu’en
1662, année où il se décide à rejoindre la capitale, sa gloire parisienne et nationale ne cesse
de croître après Mélite. Elle culmine avec Le Cid où la poésie épique et lyrique cohabitent
pour le meilleur, et pour le pire des crimes d’honneur : Rodrigue tue en duel le père de
Chimène qu’il aime. Pourquoi? Lisez la pièce…
Rodrigue en stances
Vous y apprendrez que le vieux Don Diègue, le père de Rodrigue, a été giflé par le jeune
père de Chimène, le roi ayant choisi celui-là plutôt que celui-ci pour précepteur de son fils.
Bien sûr, à travers cette tragédie de l’honneur, on devine l’atmosphère d’une époque où
l’autorité du roi peut être menacée par l’impétuosité de seigneurs prompts à la colère, mais
on se laisse bercer aussi et surtout, par les tourments de l’âme du Cid, par la douleur de
l’amante Chimène, tout cela porté au plus haut par une écriture où l’intense et le sensible
s’accompagnent d’une esthétique armée pour traverser les siècles.
Le dilemme cornélien
Lisez, dites, écoutez Rodrigue qui se demande en six stances, dans la scène 6 de l’acte I du
Cid, quelle décision prendre : tuer le père de Chimène ? Se tuer? Dans les deux cas, le
résultat est désespérant : il perd celle qu’il aime. C’est ce qu’on appelle un dilemme (et non
un dilemne, ce mot n’existe pas) - du grec dis : deux fois ; et lemma : argument -, ici, le
dilemme est cornélien puisque c’est Corneille qui l’a bâti. Voici donc, au début de cette
tragi-comédie, une magnifique page lyrique, avec son « je » qui s’interroge et s’analyse.
Stances
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l’étrange peine!
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats!
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l’étrange peine!
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut-il punir le père de Chimène ?
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui cause ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père;
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
Et l’autre indigne d’elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée!
N’écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu’à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s’était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence;
Courons à la vengeance;
Et tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.
Pierre Corneille - Le Cid, I, 9, 1636
Des vers presque immortels que vous connaissez presque :
Ô rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! N’ai-je donc tant vécu que pour cette
infamie? (Don Diègue, I, 4)
Rodrigue, as-tu du cœur ? (Don Diègue, I, 5)
À moi, comte, deux mots… (Rodrigue, II, 2)
Je suis jeune il est vrai, mais aux âmes bien nées / La valeur n’attend point le nombre
des années. (Rodrigue, II, 2)
Mes pareils à deux fois ne se font point connaître / Et pour leurs coups d’essai veulent
des coups de maître. (Rodrigue, II, 2)
À qui venge son père, il n’est rien d’impossible / Ton bras est invaincu, mais non pas
invincible. (Rodrigue, II, 2)
À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. (Le comte, II, 2)
Va, je ne te hais point. (Chimène, III, 4)
Sous moi donc cette troupe s’avance / Et porte sur le front une mâle assurance / Nous
partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant
au port. […] Et le combat cessa faute de combattants. (Rodrigue, IV, 3)
Camille en colère
Point rancunier, Corneille! Prudent surtout… Bien que Richelieu ait joué un rôle trouble dans
la querelle du Cid, il lui dédie Horace, sa nouvelle tragédie. Elle met en scène un héros qui
porte si haut l’idée de l’honneur qu’il en devient criminel…
Féroce Horace
Plus le succès est grand, plus l’abcès qu’il produit, la jalousie, est virulent. Corneille n’y
échappe pas : une bande de fielleux s’attaque au Cid, jugeant la pièce invraisemblable.
Parmi eux, Richelieu lui-même, qui se prend pour un grand auteur sans avoir rien écrit!
L’affaire prend de telles proportions que Louis XIII, qui a aimé la pièce, doit intervenir pour
calmer le jeu et Richelieu. Mais Corneille est ulcéré. Il va se taire pendant trois ans. Puis, en
1640, place : voici Horace ! Féroce Horace ? Jugez-en : Rome et Albe sont en guerre.
Chaque ville désigne trois jeunes hommes qui vont s’affronter à mort pour régler le conflit.
Pour Rome, ce seront les trois fils Horace. Pour Albe, les trois fils Curiace. Côté femmes,
Sabine est l’épouse d’un Horace et la sœur d’un Curiace ; Camille est la sœur d’un Horace,
et l’épouse d’un Curiace.
Il tue sa sœur !
Dès le début du combat, les deux premiers Horace sont tués, et les trois Curiace, plus ou
moins blessés poursuivent le troisième Horace qui fuit sous les yeux horrifiés de son père
(Que vouliez-vous qu’il fît contre trois? demande-t-on au vieil Horace qui répond : Qu’il
mourût, / Ou qu’un beau désespoir alors le secourût…) Mais, habile et diabolique, Horace
se retourne, tue un Curiace, un deuxième Curiace, puis achève le troisième qui n’en pouvait
mais ! Tout content, il rentre chez lui où il retrouve son épouse dont il vient de tuer le frère,
et sa sœur dont il vient de tuer le mari! Camille, désespérée, au lieu de dominer son
désespoir et de louer son frère le héros – c’est ce qu’il attend – se répand en imprécations
contre lui (IV, 6). Il dégaine alors son épée et – en coulisses… la bienséance interdisait
qu’on simulât un meurtre sur scène – la tue ! Voici les ultimes paroles de Camille, ses
imprécations où l’épique et le lyrique emmêlés sont dépassés par le colérique, ses violents
reproches à Horace qui vient de faire mourir celui qu’elle aime…
Les imprécations de Camille
Rome, l’unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore!
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore!
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés!
Et si ce n’est assez de toute l’Italie,
Que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie;
Que cent peuples unis des bouts de l’univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers!
Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
Pierre Corneille - Horace, IV, 6, 1640
Polyeucte en prière
Et l’amour dans toute cette entreprise poétique et dramatique? Eh bien vous saurez tout ou
presque… Voici : après le succès d’ Horace, Pierre Corneille qui est tombé amoureux de la
jolie Marie de Lampérière entre dans une espèce de mélancolie inquiétante qui pousse
Richelieu à hâter le mariage. La sœur de Marie, Marguerite, et le frère de Pierre, Thomas, y
assistent. Thomas tombe amoureux fou de Marguerite et l’épouse l’année suivante! Les deux
frères et les deux sœurs ne vont dès lors plus se quitter. En 1642, Corneille écrit Cinna ou la
Clémence d’Auguste – à travers l’image de l’empereur romain qui apaise ses ennemis, on
devine le modèle que pourraient suivre Louis XIII et Richelieu – et Polyeucte, le succès est
au rendez-vous.
Du lyrisme mystique
L’histoire de Polyeucte est celle d’un riche officier romain qui préfère le martyre au
reniement de sa foi. Servi par le lyrisme mystique des stances que lui offre Corneille,
Polyeucte offre un visage transfiguré devant la souffrance qui l’attend :
Stances
Source délicieuse, en misères féconde,
Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?
Honteux attachements de la chair et du monde,
Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?
Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :
Toute votre félicité,
Sujette à l’instabilité,
En moins de rien tombe par terre,
Et comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité.
Ainsi n’espérez pas qu’après vous je soupire.
Vous étalez en vain vos charmes impuissants;
Vous me montrez en vain, par tout ce vaste empire,
Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
Il étale à son tour des revers équitables
Par qui les grands sont confondus;
Et les glaives qu’il tient pendus
Sur les plus fortunés coupables
Sont d’autant plus inévitables,
Que leurs coups sont moins attendus. […]
Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir :
De vos sacrés attraits les âmes possédées
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.
Vous promettez beaucoup, et donnez davantage :
Vos biens ne sont point inconstants,
Et l’heureux trépas que j’attends
Ne vous sert que d’un doux passage
Pour nous introduire au partage
Qui nous rend à jamais contents.
Pierre Corneille - Polyeucte, IV, 2, 1643
Le temps des échecs
Corneille enchaîne les succès jusqu’à Nicomède, en 1651, où Mazarin voit sans peine un
éloge de son ennemi, le Grand Condé, chef des princes frondeurs révoltés contre le pouvoir.
La sanction est immédiate : Corneille est privé de la pension qui lui était versée chaque
année! La même année, sa nouvelle création Pertharite, roi des Lombards , n’obtient aucun
succès. Déçu, il se tourne vers la poésie religieuse où son lyrisme naturel fait merveille.
Puis, en 1660, surgit dans le paysage des poètes de la cour le jeune Racine, vingt et un ans.
Grandi dans l’austérité janséniste, il va écrire des pièces d’un genre nouveau : au lieu que
les personnages y soient libres de leur destin, et décident des actions qu’ils entreprennent,
c’est le destin qui les gouverne et ils l’accomplissent jusqu’à la mort. Corneille subit encore
plusieurs échecs, notamment avec sa dernière tragédie Suréna. Il meurt dans la nuit du 30
septembre au 1er octobre 1684.
Baroque, classique, et vigoureux…
Si Corneille appartient à la fois au genre baroque avec L’Illusion comique, une pièce
foisonnante jouée en 1635 et qu’il qualifie lui-même d’étrange monstre, s’il peut être
considéré comme poète dramatique classique à mesure qu’il se rapproche des idéaux de
rigueur et de sobriété que promouvra Louis XIV, s’il demeure essentiellement un lyrique
habile à décliner son chant sur tous les tons, on ne peut passer sous silence certaines stances
de son cru plutôt crues, où la vengeance se mêlant à la confidence, on apprend de sa plume et
de sa main ce qu’il veut que les siècles connaissent : sa vigueur selon lui d’exception! Voici
donc, de Corneille, des stances adressées à la Du Parc, une actrice que son père aimait tant
qu’il l’appelait Marquise. Corneille - un peu vieux… – et Racine la courtisèrent. Corneille,
semble-t-il, en vain…
Stances à la Marquise
Marquise si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m’a vu ce que vous êtes
Vous serez ce que je suis.
Cependant j’ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n’avoir pas trop d’alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu’on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu’il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit.
Pensez-y, belle Marquise.
Quoiqu’un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu’on le courtise,
Quand il est fait comme moi.
Pierre Corneille - Stances à la Marquise, 1658
Le doux Racine
« Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes
laissée… » (Phèdre). « Je passais jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils. / Puisqu’une fois
le jour vous souffrez que je voie / Le seul bien qui me reste, et d’Hector et de Troie, /
J’allais, /Seigneur, pleurer un moment avec lui; / Je ne l’ai point encore embrassé
d’aujourd’hui. » (Andromaque)… Étudiâtes-vous ces pièces de Racine au temps de votre
jeunesse? En apprîtes-vous par cœur ces passages magnifiques ? Vous affirma-t-on alors que
Jean Racine était le représentant majeur du grand style classique fondé sur la rigueur,
l’équilibre, la mesure, la bienséance? On eut raison! Partons vers sa maison…
Bérénice, Phèdre…
Chemin faisant, des héroïnes presque toujours malheureuses vous reviennent en mémoire.
Bérénice, Phèdre… Attention, nous arrivons chez l’un de nos plus grands poètes dramatiques
classiques…
Que se passe-t-il rue des Marais-Saint-Germain ?
Passant d’un soir de printemps 1699 dans le Paris boueux du temps glorieux de Louis XIV,
vous empruntez la rue de Seine laissant derrière vous le fleuve au cours tranquille. Vous
décidez de tourner à droite et de vous engager dans la rue des Marais-Saint-Germain,
aujourd’hui rue Visconti, du nom de l’architecte italien qui a réalisé le tombeau de Napoléon
et la fontaine Saint-Sulpice. La nuit tombe. Vous marchez lentement vers la rue des PetitsAugustins, devenue en 1852 rue Bonaparte. L’agitation qui règne dans la dernière maison à
quatre étages de la rue des Marais-Saint-Germain vous intrigue.
Monsieur Racine est décédé
À l’un des quatorze domestiques et gens de maison qui servent en cette demeure, vous
demandez pourquoi ces pleurs qui vous arrivent étouffés. Et l’on vous dit sur le ton ajusté à
celui de la veillée mortuaire qui commence : Monsieur Racine est décédé. Depuis, on n’a
pas oublié qu’en ce mardi 21 avril 1699, Jean Racine mourut en cet endroit : une plaque sur
la façade du lieu le rappelle. Il s’en alla d’érysipèle, de dysenterie, et surtout, d’un abcès au
foie qui lui donnait dans les derniers temps de son existence ce teint sinistre, entre le jaune et
le bistre, si ressemblant au parchemin.
L’amante répudiée
Racine! Jean Racine, n’est-ce pas lui qui fait dire à Bérénice, reine de Judée vivant à Rome
et renvoyée dans son pays par Titus son amant au prétexte qu’il doit prendre pour épouse une
Romaine afin de plaire au peuple :
Bérénice à Titus
Pour jamais! Ah, Seigneur! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus!
Jean Racine - Bérénice, IV, 5, 1670
Ô Marie…
Et tous les contemporains de Racine reconnurent dans la tragédie Bérénice, représentée en
1670, un épisode émouvant de la vie du Roi-Soleil, Louis XIV, qui dut abandonner son
premier grand amour, Marie Mancini, nièce de Mazarin, pour épouser celle que la politique
du temps lui destinait : Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, qui introduisit à la
cour de Versailles l’oranger à fruit doux et le chocolat. Tous les contemporains de ce tempslà savaient reconnaître dans chaque tragédie de Racine la souveraine présence du roi, qu’il
fût transposé en Alexandre le Grand (1665), ou qu’il s’y promenât en quelque vers, quelque
passage encomiastique (conservez bien ce mot pour vos soirées en ville ; il signifie :
excessivement élogieux) attestant que la soumission de l’homme de plume était aussi celle de
tous les sujets du royaume jouant leur rôle dans la comédie de l’absolutisme, puisque toute
littérature n’existe que par le bon vouloir du pouvoir.
Les tourments de Phèdre
Jean Racine! N’est-ce point lui aussi qui met sur les lèvres enfiévrées de Phèdre, la « fille
de Minos et de Pasiphaé » (tragédie représentée en 1677, d’après Euripide, Ve siècle av. J.C.), le terrible aveu qu’elle fait à sa nourrice Œnone : elle est amoureuse de son beau-fils
Hippolyte, fils du roi grec Égée. Et cet aveu rassemble avec tant de justesse l’universel
tourment des passions douloureuses qu’on peut y reconnaître, tout ou partie, son propre
chemin de chagrin d’hier ou d’aujourd’hui :
Phèdre, à Œnone
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous ses lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler;
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus, je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple et pris soin de l’orner;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants!
En vain sur les autels, ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère!
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin, j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, Œnone ; et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence,
Soumise à mon époux et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen, je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée!
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Jean Racine - Phèdre, I, 3, 1677
Un compositeur
D’où vient que la musique des pièces de Racine nous accompagne si longtemps, parfois
réduite à un seul vers qui pourtant vaut tout un poème, et même une œuvre entière : « Dans un
mois, dans un an… ». Voici quelques éléments pour expliquer le mystère Racine…
Racine à bonne école
Racine est né à La Ferté-Milon (dans l’Aisne) en décembre 1639, un peu plus d’un an après
le futur Louis XIV. Orphelin de mère à treize mois, de père à trois ans, il est recueilli par une
tante qui s’est retirée près du monastère de Port-Royal des Champs. C’est la chance du futur
grand Racine : il y fait ses études auprès d’excellents maîtres qui appliquent une pédagogie
éclairée, plaçant le questionnement de l’élève au centre de leur patiente éducation, au lieu
que les jésuites pratiquent par dizaines les coups de règle correcteurs, et le cachot punitif!
Les jésuites détestent Port-Royal. Port-Royal finira par être rasé. Racine ravit Monsieur
Nicole, son professeur de latin, Monsieur Lancelot, son professeur de grec, et tous les autres,
Messieurs Lemaître et Hamon, si paternels avec lui.
Pas de rudesse à l’oreille !
Monsieur Nicole lui donne des recettes d’écriture qu’il appliquera toute sa vie : point de
mots trop chargés en syllabes, d’utiles respirations pour le vers au moyen de termes courts,
et puis la musique des voyelles, celle de la lettre a ou bien du i… surtout, pas de rudesse à
l’oreille! La langue devient pour lui une matière sonore qu’il assouplit sans relâche, il en
rabote les aspérités, la rend fluide et douce, avec des réflexes de compositeur de musique.
Ce n’est pas l’abondance des mots qui élève au plus haut la poésie dramatique, c’est
l’assemblage qu’on en fait. La gamme de Racine en comporte deux mille seulement. C’est
peu si on se penche sur des œuvres qui en affichent cinq ou six mille. Mais la gamme
racinienne, dans ses ajustements économes et denses, crée un langage qui dépasse les mots
eux-mêmes, dans leur bercement tendre et désenchanté.
Pension et tragédies
Après le studieux Port-Royal et le très sérieux collège d’Harcourt, Racine entre en 1660 à
l’école du plaisir, dans les salons où se lisent les dernières comédies à la mode, les poèmes
qui font rêver les dames si bien disposées à aller un peu plus loin, si affinités… Mais, il faut
vivre, c’est-à-dire trouver de l’argent, et ce n’est pas le métier d’auteur qui en rapporte!
Auteur? Une occupation de miséreux, méprisée! Après un séjour en Languedoc qui le ravit, et
d’où il termine ainsi une lettre à ses amis : … et nous avons des nuits plus belles que vos
jours, il écrit une ode à Louis XIV qui se rétablit d’une rougeole - les remèdes qu’il a pris
ont failli le faire mourir! Le poète obtient une confortable pension, écrit onze tragédies et une
comédie en vingt-sept années avant de mourir en 1699.
La chaîne amoureuse
Le ressort des intrigues fort simples des tragédies de Racine repose souvent sur la
chaîne amoureuse : un personnage en aime un autre qui en aime un autre qui en aime
un autre, etc. Ainsi, dans A ndromaque (16 6 7 ) , Or es t e, le Grec, aime Hermione
qui aime P yrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort… Les
spectateurs de l’époque raffolent de ces situations qui ne sont pas sans rappeler
certains feuilletons télévisés diffusés l’après-midi sur de grandes chaînes privées ou
nationales…
Racine en pièces
Les onze tragédies et la comédie de Racine sont en alexandrins.
1664 – La Thébaïde : reprise du mythe d’Œdipe.
1665 – Alexandre le Grand : Alexandre, en plein milieu d’une bataille, vient courtiser
la belle Cléofile…
1667 – Andromaque : Pyrrhus, fils d’Achille, veut épouser la veuve d’Hector.
1668 – Les Plaideurs : seule comédie de Racine, c’est une irrésistible satire de la
justice. Elle fit rire aux larmes Louis XIV.
1669 – Britannicus : Néron, le monstre naissant, fait empoisonner Britannicus, son
rival dans le cœur de Junie.
1670 – Bérénice : Bérénice, désespérée, comprend que Titus doit la renvoyer malgré
lui, afin de devenir empereur de Rome.
1672 – Bajazet : Roxane aime Bajazet qui aime Atalide…
1673 – Mithridate : les deux fils de Mithridate sont amoureux de sa fiancée Monime.
1674 – Iphigénie : Agamemnon manque de vent pour partir à la guerre de Troie. Il
doit sacrifier sa fille…
1677 – Phèdre : Phèdre, épouse de Thésée, aime son beau-fils Hippolyte qui aime
Aricie.
1689 – Esther : Esther sauve les Juifs que le roi de Perse voulait exterminer.
1691 – Athalie : la reine Athalie veut éteindre la lignée des descendants du roi David.
Elle est mise à mort.
XVIIe siècle : tableau récapitulatif
1605 : Odes (Malherbe)
1636 : Le Cid (Corneille)
1640 : Horace (Corneille)
1667 : Andromaque (Racine)
1674 : Art poétique (Boileau)
1677 : Phèdre (Racine)
1668 -1693 : Fables (La Fontaine)
Quatrième partie
Le XVIIIe siècle : la poésie en marge !
Dans cette partie…
Du trône qu’elle occupait près de celui du roi au XVIe siècle, la poésie, reléguée dans les salons frivoles
au XVIIe siècle, se retrouve à la rue au XVIIIe siècle. Pourquoi? Parce que les salons sont emplis du
grondement des idées philosophiques, comme des roulements de tambours qui annoncent la Révolution.
Parce que la prose s’impose. Parce que le livre se multiplie. Parce que les grandes idées déploient leurs
ailes afin de hisser vers la modernité un monde qui pressent les bienfaits de la science et du fer. Alors, la
poésie, on s’en moque un peu! Et pourtant, l’aventure poétique ne faiblit pas au XVIIIe siècle,
contrairement à ce qu’on pense. À la rue, la poésie? Pas tout à fait : Rousseau le Grand entretient le feu
classique du Grand Siècle. Houdar de la Motte milite pour la prose poétique, en écrivant des vers…
Voltaire, le mondain philosophe, tente d’écrire comme Racine. D’autres plumes s’agitent, connaissent une
bonne fortune, s’envolent même vers la gloire, pendant que d’autres encore tombent sous le couperet du
temps. Bien vivant le XVIIIe siècle en poésie, hier comme aujourd’hui.
Chapitre 10
Des maîtres de modeste étoffe
Dans ce chapitre :
La survie du classicisme avec Rousseau
Les premiers pas du modernisme avec Houdar
Poètes glorieux, poètes maudits
La poésie ? Un petit genre tout amaigri. Qui, mais qui donc aujourd’hui, en ce XVIIIe siècle,
peut encore consentir à biaiser sa pensée pour le misérable plaisir de placer en fin de vers
une rime qui, toute fière de sa sonorité, prend le pas sur l’idée? N’affirme-t-on pas que la
prose est l’avenir de toute création désormais, et qu’elle accueillera à bras ouverts la
poésie, pourvu qu’elle ne s’entiche plus de décomptes de syllabes, de strophes, et de toutes
ces petites frappes du verbe que sont les sonnets, les odes, les ballades et autres morceaux
de bravoure qui produisent si peu de mots en tant de jours?
Et puis, et surtout, la mode n’est plus à la virtuosité technique, vaine et surannée, on joue
maintenant au penseur, au philosophe. Oui mais… Les nuits de veille ou les matins éclatants
résonnent toujours, discrètement, de ces petites merveilles des mots de la vie que sont les
poésies. On les a dites absentes du XVIIIe siècle. Mensonge : les voici…
Rousseau, Jean-Baptiste, le ronchon
Rousseau? Mais quel Rousseau? Eh bien, le Grand Rousseau! Jean-Jacques voulez-vous
dire? Point du tout : Jean-Baptiste… Cette étiquette : « Le Grand Rousseau », née sous la
plume du poète guillotiné André Chénier (1762 - 1794), et qui désigne le bien oublié JeanBaptiste, étonne les lecteurs de L’Émile ou du Contrat social signés du toujours célébré
Jean-Jacques. Qu’a donc légué à la postérité ce Jean-Baptiste qu’admire Chénier et que
prend pour modèle Victor Hugo lui-même lorsqu’il compose ses premières œuvres ?
Du lyrisme, et du plus pur, à travers des genres pratiqués avec un tel savoir-faire qu’on en
oublie presque qu’elles sont peut-être insincères…
Mauvais caractère !
On a beau chercher dans l’histoire de la poésie, on ne trouve guère plus atrabilaire, plus
caractériel que Rousseau Jean-Baptiste. Il va se mettre à dos sa confrérie, s’inventer mille
ennemis, leur voler dans les plumes à coup d’épigrammes vengeresses, se faire haïr de
Voltaire…
Son père, cordonnier, renié…
C’est l’histoire d’un petit cordonnier qui fait des affaires, s’enrichit et décide de donner à
ses enfants une éducation soignée chez les jésuites de Louis-le-Grand. Bonne idée, père
Rousseau, mais Rousseau fils, votre Jean-Baptiste, né en 1670, s’attriste de votre condition
et lorsqu’on lui demande d’où il vient et s’il ne serait pas issu de la cordonnerie, il répond :
« Jamais de la vie ! ». Tout occupé qu’il est par les grands qu’il côtoie, votre fils, père
Rousseau, vous reniera! Il lorgne d’abord du côté de madame de Maintenon en écrivant la
paraphrase d’un psaume. On le lit en haut lieu, on est ébloui : voilà du classique du meilleur
goût, avec des couleurs marotiques, un riche fond antique, et quelle habileté pour ajuster les
mots, sans le mortier habituel des approximatifs, ces chevilles, cette bourre ahanante. Deux
cents ans plus tard, l’immense Paul Valéry en sera encore tout ébaubi, comme s’il
contemplait un édifice ancien, pierre sur pierre, et qui tient sans ciment, sans rien!
Il se fâche !
Rousseau Jean-Baptiste est flatté, encouragé, attendu par ceux qui dans le flux nouveau de la
pensée en prose, au service du progrès, remontent le courant et croient plus que jamais au
vers classique, reflet de l’autorité en place depuis des siècles. C’est la poursuite de la
querelle entre les Anciens et les Modernes. Il écrit deux comédies en vers : Le Flatteur et Le
Capricieux. De facture impeccable pourtant, elles n’obtiennent aucun succès : Rousseau n’a
pu y incorporer ce dont il est dépourvu : le comique, la drôlerie, l’humour… Alors, il se
fâche : si ses pièces sont tombées, c’est qu’on a monté une cabale, un complot contre lui!
Ses amis dénigrés
Il le dit, l’écrit, fait circuler de petits poèmes calomnieux où sont nommés ceux qu’il juge ses
ennemis. Ceux-ci se rebiffent. Rousseau alors, courageusement, jette l’accusation sur un autre
poète : Bernard-Joseph Saurin. Cela dure des mois, des années. Les attaques fusent, prennent
pour nouvelles cibles des ministres, des aristocrates de renom, la religion. L’affaire
s’envenime en 1710, après que Rousseau est refusé à l’Académie française.
Voici bientôt tout ce beau monde devant le Parlement! Verdict : Jean-Baptiste Rousseau, qui
se dit innocent, est condamné au bannissement à perpétuité!
La visite de Voltaire
En 1716, des Anciens qui l’admirent – quand même – obtiennent pour lui une sorte
d’amnistie qu’il refuse : il veut être réhabilité! Il va demeurer trente ans en exil, passant de
Suisse en Autriche, puis en Belgique, protégé par des comtes, des ducs et des princes qui le
considèrent comme leur poète de cour à l’ancienne. En 1722, le vibrionnant Voltaire lui rend
visite à Bruxelles. Les deux hommes font une promenade en voiture. Voltaire, pour
provoquer ce Rousseau qu’il juge trop empesé, engoncé dans des principes éculés,
commence à lui lire un poème où, comme d’habitude, il attaque l’Église.
Le coassement d’une grenouille
Rousseau rapportera l’affaire en disant qu’il avait menacé de descendre de voiture. Voltaire
se vengera en comparant la poésie de Rousseau au coassement d’une grenouille… En
vinrent-ils aux mains ou presque? Certains le supposent, ce qui, finalement, est assez drôle…
Prenons trente secondes pour les imaginer. Voilà, c’est fait. N’est-ce pas que cela
dépoussière un peu ces deux grandes figures de la littérature?
Bilieux, haineux…
Rousseau vivote entre deux mécènes, s’appauvrit. En 1738, quoique banni, il remet les pieds
dans le royaume. On l’apprend à Paris, mais le Parlement n’intervient pas. De même qu’il
fait la sourde oreille lorsque Rousseau implore l’amnistie qu’il avait refusée. Toujours
bilieux, désenchanté, aigri, il retourne à Bruxelles, ressassant sa haine contre ceux qui l’ont
chassé, assurant à qui veut l’entendre que, non, ce n’était pas lui l’auteur des strophes
assassines et calomnieuses, c’était bien Saurin! On n’en saura rien. Aujourd’hui, le doute
subsiste encore. Il meurt seul à Bruxelles, le 17 mars 1741, pendant qu’en France les
partisans des Anciens et même de certains Modernes n’en démordent pas : Rousseau le
Grand est un géant - parole de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan !
L’hommage à Jean-Baptiste par Jean-Jacques… Lefranc
Jean-Jacques Lefranc de Pompignan (1709 - 1784), poète injustement pris pour cible par ce
que pouvait avoir de détestable la plume de Voltaire, est entré dans l’histoire littéraire avec
une ode à Rousseau que plus de deux siècles ont admirée :
Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau
[…] La France a perdu son Orphée!
Muses, dans ces moments de deuil,
Élevez le pompeux trophée
Que vous demande son cercueil :
Laissez par de nouveaux prodiges,
D’éclatants et dignes vestiges
D’un jour marqué par vos regrets.
Ainsi le tombeau de Virgile
Est couvert du laurier fertile
Qui par vos soins ne meurt jamais.
D’une brillante et triste vie
Rousseau quitte aujourd’hui les fers,
Et, loin du ciel de sa patrie,
La mort termine ses revers.
D’où ses maux ont-ils pris leur source?
Quelles épines dans sa course
Étouffaient les fleurs sous ses pas ?
Quels ennuis! quelle vie errante,
Et quelle foule renaissante
D’adversaires et de combats!
Vous, dont l’inimitié durable
L’accusa de ces chants affreux,
Qui méritaient, s’il fut coupable,
Un châtiment plus rigoureux;
Dans le sanctuaire suprême,
Grâce à vos soins, par Thémis même,
Son honneur est encor terni.
J’abandonne son innocence;
Que veut de plus votre vengeance?
Il fut malheureux et puni.
Jusques à quand, mortels farouches,
Vivrons-nous de haine et d’aigreur?
Prêterons-nous toujours nos bouches
Au langage de la fureur?
Implacable dans ma colère
Je m’applaudis de la misère
De mon ennemi terrassé;
Il se relève, je succombe,
Et moi-même à ses pieds je tombe,
Frappé du trait que j’ai lancé […].
Jean-Jacques Lefranc de Pompignan - Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau,
1741
La magie de Circé
Que laisse le sillage de ce Jean-Baptiste Rousseau? Des odes parfaitement écrites – à
Bacchus, à Adonis, à la Fortune, sur la naissance du duc de Bretagne… –, des épîtres, des
épigrammes, des poésies diverses, et surtout, cette innovation : des cantates, genre nouveau à
l’époque, importé d’Italie. Rousseau en écrit les paroles qui sont ensuite mises en musique
pour une ou trois voix et quelques instruments. Voulez-vous lire la plus parfaite? Celle qui
hisse Rousseau au XVIIIe siècle parmi les grands poètes (voilà pourquoi on parle du Grand
Rousseau) ? Elle a pour titre Circé, chef-d’œuvre absolu pour les Anciens de l’époque, pour
les Anciens de tous les temps, vous, peut-être…
Adieu Ulysse…
Circé, dans l’Odyssée d’Homère, vit une intense et brève histoire d’amour avec Ulysse qui,
presque aussitôt, fait ses bagages et s’en va retrouver à Ithaque son épouse Pénélope qu’on
persiste à croire fidèle et on a sans doute raison. Remarquez la variété du mètre (de la
longueur des vers) : alexandrins, octosyllabes, et même des pentamètres (vers de cinq
syllabes) sur une construction rimique originale où les mètres sont mêlés ; ainsi, dans la
première strophe, se succèdent les rimes ABBACDCDCD sur la succession de trois
alexandrins suivis de deux octosyllabes, puis de trois alexandrins, d’un octosyllabe et d’un
alexandrin final. Cette construction inscrite dans une perspective musicale offre à
l’expression l’ornement d’élégantes cadences où se décline le chagrin de la magicienne.
Donc, Circé voit Ulysse qui s’éloigne sur la mer. Et Rousseau Jean-Baptiste, en son nom,
écrit :
Circé
Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,
Dont l’aride sommet semble toucher les cieux,
Circé, pâle, interdite, et la mort dans les yeux,
Pleurait sa funeste aventure.
Là, ses yeux errants sur les flots,
D’Ulysse fugitif semblaient suivre la trace.
Elle croit voir encor son volage héros;
Et, cette illusion soulageant sa disgrâce,
Elle le rappelle en ces mots,
Qu’interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :
Cruel auteur des troubles de mon âme,
Que la pitié retarde un peu tes pas :
Tourne un moment tes yeux sur ces climats;
Et, si ce n’est pour partager ma flamme,
Reviens du moins pour hâter mon trépas.
Ce triste cœur, devenu ta victime,
Chérit encor l’amour qui l’a surpris;
Amour fatal ! ta haine en est le prix :
Tant de tendresse, ô dieux! est-elle un crime,
Pour mériter de si cruels mépris?
C’est ainsi qu’en regrets sa douleur se déclare;
Mais bientôt, de son art employant le secours,
Pour rappeler l’objet de ses tristes amours,
Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare,
Les Parques, Némésis, Cerbère, Phlégéton,
Et l’inflexible Hécate, et l’horrible Alecton.
Sur un autel sanglant l’affreux bûcher s’allume,
La foudre dévorante aussitôt le consume;
Mille noires vapeurs obscurcissent le jour ;
Les astres de la nuit interrompent leur course;
Les fleuves étonnés remontent vers leur source;
Et Pluton même tremble en son obscur séjour.
Sa voix redoutable
Trouble les enfers;
Un bruit formidable
Gronde dans les airs;
Un voile effroyable
Couvre l’univers;
La terre tremblante
Frémit de terreur;
L’onde turbulente
Mugit de fureur;
La lune sanglante
Recule d’horreur […].
Jean-Baptiste Rousseau - Cantates, 1729
Antoine Houdar de la Motte, le moderne
Houdar (1612-1731) incarne la lassitude des nouvelles générations de son temps qui veulent
se libérer du carcan classique. Aux commandements de la métrique, des rimes et des
rythmes, il rêve de substituer la liberté de la prose où il pressent qu’un jour la poésie saura
se déployer. En attendant, il écrit des vers…
Plume au clair dans la mêlée
On ne s’enrichit pas que dans la cordonnerie dans les années 1700. On a vu Rousseau père
de Jean-Baptiste, grande fortune à la petite semelle, voici Houdar de La Motte, magicien du
couvre-chef, qui tire de ses chapeaux une confortable fortune. Antoine, son fils, fait de
bonnes études, se spécialise dans le droit, mais sent très tôt que sa loi, c’est la plume. Il se
lance à vingt ans dans l’écriture d’une comédie qui va, il en est sûr, lui apporter la
renommée. Son vœu se réalise : sa pièce Les Originaux est représentée au Théâtre-Italien à
Paris. Les spectateurs en ressortent hilares, déclarant que voilà bien la pièce la plus ridicule
et ratée jamais écrite! La réputation d’Antoine Houdar de La Motte est faite… Ô monde
cruel! La solution? La Trappe, son silence, et la compagnie des moines cisterciens de la
stricte observance : la pauvreté, la chasteté, l’obéissance… Finalement, se dit Houdar, après
deux mois de ce régime, la cruauté du monde peut devenir supportable. Et il retourne, plume
au clair, dans la mêlée, bien décidé à en découdre avec des adversaires qui l’ont accusé,
entre autres, de trop de modernité.
La rime n’est point la poésie
Moderne Houdar, audacieux. Excessif? Peut-être… Il se déclare avec force contre l’exercice
poétique, il affirme que savoir versifier est un « mérite accessoire », que chercher à faire
rimer des vers est extravagant, qu’il est inutile de s’imposer ce joug, que ce travail est
« frivole et pénible », et que « la rime et la mesure ne sont point la poésie » ! Il juge stupide
la règle des trois unités en poésie dramatique. Voilà bien du muscle pour un cheval de
bataille qui ne s’interdit pas la parade puisque notre Houdar s’autorise l’écriture de toutes
les formes poétiques encore en vogue, mais en déclin : l’églogue (rappelez-vous, c’est un
poème pastoral qui met en scène bergères et bergers), l’ode, l’épopée, et même la fable dont
voici la plus célèbre, à cause de son vers ultime qui traite de l’ennui, et dont vous allez vous
dire : Ah, ce vers-là, c’est donc de lui? Oui, puisqu’il l’écrit : L’ennui naquit un jour…,
vous connaissez la suite ; alors lisez ce qui la précède dans Les Amis trop d’accord sur un
canevas de vers et rimes ressemblant à ceux de La Fontaine :
Les Amis trop d’accord (fable XV)
Il était quatre amis qu’assortit la fortune;
Gens de goût et d’esprit divers.
L’un était pour la blonde, et l’autre pour la brune;
Un autre aimait la prose, et celui-là les vers.
L’un prenait-il l’endroit ? L’autre prenait l’envers.
Comme toujours quelque dispute
Assaisonnait leur entretien,
Un jour on s’échauffa si bien,
Que l’entretien devint presque une lutte.
Les poumons l’emportaient; raison n’y faisait rien.
Messieurs, dit l’un d’eux, quand on s’aime,
Qu’il serait doux d’avoir même goût, mêmes yeux!
Si nous sentions, si nous pensions de même,
Nous nous aimons beaucoup, nous nous aimerions mieux.
Chacun étourdiment fut d’avis du problème,
Et l’on se proposa d’aller prier les dieux
De faire en eux ce changement extrême.
Ils vont au temple d’Apollon
Présenter leur humble requête;
Et le dieu sur-le-champ, dit-on,
Des quatre ne fit qu’une tête :
C’est-à-dire, qu’il leur donna
Sentiments tout pareils et pareilles pensées;
L’un comme l’autre raisonna.
Bon, dirent-ils, voilà les disputes chassées
Oui, mais aussi voilà tout charme évanoui;
Plus d’entretien qui les amuse.
Si quelqu’un parle, ils répondent tous, oui.
C’est désormais entr’eux le seul mot dont on use.
L’ennui vint : l’amitié s’en sentit altérer.
Pour être trop d’accord nos gens se désunissent.
Ils cherchent enfin, n’y pouvant plus durer,
Des amis qui les contredisent.
C’est un grand agrément que la diversité.
Nous sommes bien comme nous sommes.
Donnez le même esprit aux hommes;
Vous ôtez tout le sel de la société.
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.
Antoine Houdar de la Motte - Fables nouvelles, 1719
Tout l’art de Houdar
Passionné de musique, Houdar compose à vingt et un ans un opéra qui remporte un
succès considérable : L’Europe galante . On lui doit aussi de nombreuses
innovations dans le domaine de l’opéra où il excelle : la pastorale, la comédie-ballet
et le ballet.
L’Iliade ? Beaucoup trop long…
Au vrai, à travers la critique de la manie de la rime, Houdar stigmatise les Anciens qui se
contentent des sources grecques et latines, et de leur imitation. L’imitation, pour Houdar,
c’est l’esclavage, l’aliénation. Il faut s’en affranchir. Et même aller plus loin : ne sent-on
pas, dans l’Iliade d’Homère, ce récit en vers de la guerre de Troie, des longueurs, n’y lit-on
pas des passages interminables, sans intérêt, qui pourraient être supprimés et donneraient à
l’œuvre entière une densité toute neuve, pleine d’un suspense cosigné Houdar-Homère ?...
Holà, Houdar, n’y allez-vous pas un peu fort? Houdar fait la sourde oreille : voici bientôt
réécrite, en 1714, l’Iliade, en vers, et réduite de moitié, au regard de la traduction qu’en
avait faite madame Anne Dacier, philologue de l’époque.
Vous allez être bien fâché, Monsieur…
Madame Dacier décide de croiser le fer avec Houdar dans un pamphlet, le Traité des causes
de la corruption du goût. La querelle entre les Anciens et les Modernes se rallume. JeanBaptiste Rousseau s’y joint et s’y montre d’autant plus odieux qu’il n’admet pas son échec à
l’Académie française qui lui a préféré… Houdar ! C’est Fénelon (1651 – 1715) qui met tout
le monde d’accord en disant qu’on doit louer les efforts des Modernes, à condition que
l’étude des Anciens n’en soit pas menacée. Ainsi, tout le monde est content. Peu de temps
après son élection à l’Académie, Houdar devient aveugle. Ce poète qu’on juge mineur en
vers, majeur en prose, ne se départ pas de ses qualités de mesure et de dignité jusqu’à la fin
de sa vie en 1731. Ainsi, il monte un jour sur le pied d’un jeune homme qui, vexé, le gifle,
« Vous allez être bien fâché, Monsieur, je suis aveugle ! »
Voltaire poète ?
Que reste-t-il aujourd’hui de la poésie dramatique de Voltaire (1694 - 1778) qui voulut être
Racine et ne fut que son trop fidèle reflet outré ou affadi? On ne joue plus son Œdipe, son
Artémire, ni Zaïre, pas davantage Mérope ou Rome sauvée, ni L’Orphelin de Chine, ni tant
d’autres où l’alexandrin se succède à lui-même, caravane inlassable qui se perd dans le
désert de la prétention, parfois du ridicule. Voltaire fut un farouche opposant au progrès en
matière dramatique. Pour lui la règle des trois unités est d’or, il s’acharne, il s’obstine, ne
comprenant pas qu’il est plus tard qu’il ne le pense. Cependant, on connaît de lui ses vers en
dehors de ses tragédies médiocres, il les utilise pour blesser ses adversaires, à vie, et bien
au-delà. Ainsi contre le fondateur de l’Année littéraire, Jean Fréron, coupable d’avoir osé
critiquer le maître dont il subira la méchanceté à travers cette épigramme, hélas connue
encore aujourd’hui. Victime d’une crise cardiaque, Fréron ne s’en remettra pas :
Épigramme
L’autre jour au fond d’un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron ;
Que pensez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva.
Un peu de douceur
Voltaire peut cependant s’adoucir lorsqu’il écrit pour quelque dame, pour celle qu’il aime,
pour Émilie du Châtelet par exemple (1706 – 1749) qui, à Nancy, le trompe et donne
naissance à quarante-trois ans à une petite fille. La mère et l’enfant meurent presque aussitôt.
Voltaire le doux lui avait composé ces petits quatrains d’octosyllabes à rimes embrassées ou
croisées :
À Mme du Châtelet
Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
Nous ne vivons que deux moments :
Qu’il en soit un pour la sagesse. […]
Voltaire - Épîtres, 1741
Le philosophe et le désastre
Enfin, si l’on passe mille petites œuvres en vers allant de l’épître à la parodie en passant par
le conte, on peut s’arrêter sur le début du poème qu’il écrivit à la suite du tremblement de
terre qui détruisit Lisbonne le 1er novembre 1755, à 9 h 40 du matin. Il saisit cette tragédie
pour y inscrire son questionnement philosophique, mettre devant leurs contradictions ses
adversaires, et se donner raison :
Poème sur le désastre de Lisbonne
Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable!
Ô de tous les mortels assemblage effroyable!
D’inutiles douleurs éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » ;
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours!
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix?» (…)
Voltaire - Poème sur le désastre de L isbonne, 1756
Le génie de l’âme
Voltaire demeure un auteur qui excelle en prose où ses brillants effets de style et son ironie
masquent parfois une absence de sincérité et de profondeur. Pour qu’il fût poète, il eût fallu
qu’il possédât la bonté naïve d’un Malfilâtre, la nonchalance d’un Parny, la malice bien
élevée d’un Houdar, et le génie de l’âme qui lie tout cela. Or, chaque fois que Voltaire signe
une œuvre, son encre se révèle dans l’anagramme de son nom : vitriol. Et si la poésie peut
être sulfureuse, elle ne résiste pas au sulfurique…
La lyre en mineurs
Delille, Léonard, Gilbert, Parny. Le premier aime les jardins, le deuxième aime une jeune
fille enfermée au couvent, le troisième aime la littérature, mais vit sans le sou, le quatrième
aime son argent, mais se ruine; tous les quatre laissent une belle œuvre qui ne parvient pas à
sortir du siècle où elle est née.
Jacques Delille, fruit de la passion
Il a décrit la nature comme personne, il l’a transformée en métaphores qui ont illuminé son
époque, on l’a admiré, adulé, puis enterré, oublié, exhumé pour le juger, sans ménagement…
Voici Jacques Delille, le néo-classique-pré-romantique.
Le plus grand poète de France
Mercredi 5 mai 1813 à Paris. Il fait presque nuit. Un immense cortège funèbre, marchant au
flambeau, passe lentement devant vous. Vous interpellez discrètement l’un de ceux qui le
composent : Que se passe-t-il ? Pourquoi ces obsèques grandioses? On vous regarde avec
des larmes et des reproches : Comment vous l’ignorez? Nous conduisons à sa dernière
demeure au cimetière du Père-Lachaise le plus grand poète que la terre de France ait jamais
porté! Le plus grand poète, vraiment? Allons, ne dites pas que vous ignorez l’existence de
Jacques Delille, du traducteur de Virgile, du chantre de la nature, de l’auteur des Jardins, ou
l’Art d’embellir les paysages, du génie de la poésie? Si? Alors, laissez-moi vous le
présenter!
Un soir dans le jardin d’Aigueperse
On raconte qu’un soir de septembre 1737, dans un jardin d’Aigueperse au nord de ClermontFerrand, en Limagne, la plus belle jeune fille de la ville, Marie-Hiéronyme Bérard de
Chazelles, se laissa aller dans les bras de celui qu’elle aimait tant qu’en juin suivant elle
donna le jour à un petit Jacques bientôt reconnu par un avocat de Clermont, Antoine
Montanier. Jacques, devenu Delille grâce à une terre que lui donne sa mère, fait de brillantes
études. En 1770, il devient célèbre en publiant une traduction jugée extraordinaire des
Géorgiques de Virgile. Sa gloire s’étend bientôt sur toute l’Europe. Frédéric II de Prusse
salue dans ces Géorgiques traduites « l’ouvrage le plus original du siècle ».
Tout est merveilleux
Voltaire admire Delille. Il le fait entrer à l’Académie française en 1774. Au Collège de
France, la chaire de poésie latine lui est confiée. En 1782, il publie Jardins, ou l’Art
d’embellir les paysages, œuvre traduite en plusieurs langues, longtemps rééditée. Pourquoi
donc tant de gloire et d’admiration pour Jacques Delille ? C’est tout simple : que ce soit
dans ses traductions d’auteurs latins ou dans ses créations où se déploient les Jardins, la
nature s’inscrit dans une écriture classique impeccable, tout y est merveilleux, rehaussé
d’une surenchère de métaphores qui provoquent au fil de la lecture, selon qu’on est public
acquis ou critique sévère, de délicieuses petites ivresses de l’esprit, ou leur contraire, entre
l’écœurement et la colère.
C’est un abbé sec, compassé…
Marie-Joseph Chénier fait partie de ces critiques qui ont tiré à boulets rouges sur « l’abbé
Delille»-abbé car il était titulaire des bénéfices d’une abbaye -, lui reprochant la froideur de
ses vers : « Non, ce n’est plus l’abbé Virgile / C’est un abbé sec, compassé, pincé, passé,
cassé, glacé… » Quelle violence, M.-J. Chénier! Votre colère sans doute s’alimente au refus
qu’opposa Delille à la demande de Robespierre qui le pressait d’écrire un hymne à l’être
suprême, Delille, émigré jusqu’en 1802, dont vous saluez le retour ainsi :
N’outragez plus feu Robespierre.
Ce grand pontife aux indévots
Rendit quelques mauvais offices;
Il eût été votre héros
S’il eût donné des bénéfices.
Virgile en de riants vallons,
A célébré l’agriculture
Vous, l’abbé, c’est dans les salons
Que vous observiez la nature […]
Méchant, taquin, M.-J. Chénier ?
Le terreau des romantiques
Pourtant Delille est adulé par son époque que passionne tout ce qui se rapporte à
l’agriculture. En ce XVIIIe siècle où le fer se contente encore de demeurer un minerai
discret, le labour est l’avenir de l’homme et l’on s’exalte parfois jusqu’au ridicule devant
une nature dont on ignore volontairement les griffes et les trahisons. En contrepoint à la mode
du philosophisme des salons, de sa rationalité sans fantaisie, cette poésie benoîte et béate,
confite dans ses contemplations, promène le carrosse doré de ses perfections techniques dans
l’esprit de ceux qui se forment à l’art des vers, et s’appellent Lamartine, Vigny, Hugo, et
même, plus tard, Claudel et tant d’autres. Delille, à la charnière entre le classicisme des
Anciens jugé caduc et une modernité qui a du mal à s’en passer, offre de celle-ci des sources
d’inspiration accessibles, immédiates, et de celui-là l’impeccable uniforme du langage qui
avance au pas, comme une armée en campagne, la tête pleine de rêves sur ses pieds légers.
La petite flamme
Est-ce donc tout cela qui conduit Delille au Père-Lachaise par cette nuit de mai 1813 ? Oui,
n’est-ce point assez? Au moins ce cortège aux flambeaux laissera dans la mémoire des
siècles une petite flamme, et, la ranimant, quelque curieux des époques prétendues stériles en
poésie, découvrira que jamais n’a cessé la création poétique, et que Delille, si ignoré des
temps à venir, a servi à sa façon le romantisme naissant, et même certains courants de la
modernité. Voici pour vous, de Jacques Delille, le début des Jardins, ou l’Art d’embellir les
paysages, en alexandrins parfaits, sur des rimes plates (autant que l’inspiration? À vous de
juger…).
Les Jardins - Chant premier
Le doux printemps revient, et ranime à la fois
Les oiseaux, les zéphirs, et les fleurs, et ma voix.
Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre?
Ah! lorsque d’un long deuil la terre enfin respire,
Dans les champs, dans les bois, sur les monts d’alentour,
Quand tout rit de bonheur, d’espérance et d’amour,
Qu’un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire;
Sur un char foudroyant qu’il place la victoire;
Que la coupe d’Atrée ensanglante ses mains :
Flore a souri; ma voix va chanter les jardins.
Je dirai comment l’art, dans de frais paysages,
Dirige l’eau, les fleurs, les gazons, les ombrages.
Pour embellir les champs simples dans leurs attraits,
Gardez-vous d’insulter la nature à grands frais.
Ce noble emploi demande un artiste qui pense,
Prodigue de génie, et non pas de dépense.
Moins pompeux qu’élégant, moins décoré que beau,
Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau.
Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre,
Les jets de la lumière, et les masses de l’ombre,
Les heures, les saisons, variant tour à tour
Le cercle de l’année et le cercle du jour,
Et des prés émaillés les riches broderies,
Et des riants coteaux les vertes draperies,
Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs,
Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs;
La nature est à vous; et votre main féconde
Dispose, pour créer, des éléments du monde.
Mais avant de planter, avant que du terrain
Votre bêche imprudente ait entamé le sein,
Pour donner aux jardins une forme plus pure,
Observez, connaissez, imitez la nature.
N’avez-vous pas souvent, aux lieux infréquentés,
Rencontré tout-à-coup ces aspects enchantés
Qui suspendent vos pas, dont l’image chérie
Vous jette en une douce et longue rêverie?
Saisissez, s’il se peut, leurs traits les plus frappants,
Et des champs apprenez l’art de parer les champs.
Jacques Delille - Jardins ou l’Art d’embellir le paysage, 1782
Antoine de Bertin et Marie-Antoinette
Venu de l’île Bourbon où il est né le 10 octobre 1752, Antoine de Bertin fait ses
études à Paris, devient soldat, fait partie de la Société de la Caserne, à Marly, où
jamais on ne s’ennuie, pratiquant à la fois la poésie et des activités différentes, sans
rimes ni raison, mais qui divertissent davantage que la confection d’une ode ou d’une
ballade… Il publie en 1773 Les Amours dont La Veillée est extrait. Dans les années
1780, à la cour de Versailles, on lit, on fait lire Bertin, on l’apprend, on le récite,
bref, on l’aime ! L’une de ses plus ferventes admiratrices s’appelle MarieAntoinette, reine de France! Heureux Antoine de Bertin qui, en si bon chemin vers la
gloire, continue de produire de ces élégies tendres, un soupçon coquines, qui
l’élèvent alors au rang des plus grands. Hélas, ce poète soldat, ou soldat poète,
meurt à trente-huit ans, du typhus, à Saint-Domingue où il s’était rendu pour se
marier. Voici de lui La Veillée, divertissement en alexandrins et octosyllabes :
J’avais signalé ma tendresse;
L’Amour applaudissait; j’étais égal aux dieux.
Accablé de langueurs, de fatigue et d’ivresse :
Entre les bras de ma maîtresse
Le doux sommeil avait fermé mes yeux.
Elle qui n’est plus écolière
Dans l’art qu’elle a, sous moi, naguère commencé,
De sa bouche amoureuse entrouvrit ma paupière,
Et d’un son de voix doux à l’oreille adressé :
« Tu dors, paresseux, me dit-elle ? Regarde, il n’est pas encor
jour.
Tu dors à l’heure la plus belle
Que le cercle des nuits ramène pour l’amour.
Laissons, laissons la diligente aurore
S’arracher, sans pitié, du lit de son amant;
Jouissons, nous mortels, profitons du moment :
Qui sait, hélas! demain si nous serons encore!
Viens, je brûle, écartons ces voiles indiscrets!
Prends-moi : contre ton sein que je meure enchaînée
Recommençons nos jeux ; invoquons Dionée :
Veillons, tu dormiras après,
Si tu veux, toute la journée.»
Antoine de Bertin - Les Amours, 1773
Nicolas-Germain Léonard : « Un seul être me manque »…
Un seul être, et quel être : l’unique, la seule, l’irremplaçable, celle dont Nicolas-Germain
Léonard tomba amoureux. On ne connaît pas son nom ni son prénom, mais on sait qu’elle
était destinée par sa mère à un homme riche de son titre et de ses terres. Elle jura que, ne
pouvant imaginer la vie sans Nicolas-Germain, elle préférait se retirer dans un couvent. Ses
parents demeurèrent inflexibles. Elle en mourut de chagrin. Alors, Nicolas-Germain, né en
1744 à Basse-Terre, en Guadeloupe, venu faire de solides études et vivre son grand chagrin
d’amour, accorde sa lyre à sa traînante vie de fonctionnaire sans zèle, alternant les séjours en
Guadeloupe et à Paris. Il meurt à l’hôpital de Nantes le 31 janvier 1793, alors qu’il allait de
nouveau s’embarquer pour son île natale.
Léonard et Lamartine
L’œuvre de Nicolas-Germain Léonard, ignorée aujourd’hui, a été lue et relue, et même
apprise par cœur à son insu par le grand représentant du romantisme langoureux : Alphonse
de Lamartine. En voulez-vous une preuve? Léonard écrit dans l’un de ses poèmes où passe et
repasse l’image de sa disparue d’amour : « Un seul être me manque et tout est dépeuplé »,
vers que Lamartine fait voguer ainsi dans son poème L’Isolement: « Un seul être vous
manque et tout est dépeuplé ». Hasard de la création? Peut-être, peut-être pas…
Le ton donné aux romantiques
Lamartine n’est pas le seul lecteur assidu de Léonard : beaucoup des premières créations du
jeune Hugo Victor sont tout imprégnées des mélancolies du Guadeloupéen à la lyre dolente.
Voici, de Léonard, le poème Les Regrets. Ne le dirait-on pas donnant le ton de la Tristesse
d’Olympio (voir page 291), de Victor Hugo ? Et plus généralement, peut-on considérer que
cet auteur de Basse-Terre a servi sur un plateau aux grands noms du XIXe siècle
commençant, des tessitures pour leur chant? Évidemment…
Les Regrets
Pourquoi ne me rendez-vous pas
Les doux instants de ma jeunesse?
Dieux puissants! ramenez la course enchanteresse
De ce temps qui s’enfuit dans la nuit du trépas!
Mais quelle ambition frivole!
Ah ! dieux! si mes désirs pouvaient être entendus,
Rendez-moi donc aussi le plaisir qui s’envole
Et les amis que j’ai perdus!
Campagne d’Arpajon ! solitude riante
Où l’Orge fait couler son onde transparente!
Les vers que ma main a gravés
Sur tes saules chéris ne sont-ils plus encore?
Le temps les a-t-il enlevés
Comme les jeux de mon aurore?
Ô désert! confident des plus tendres amours!
Depuis que j’ai quitté ta retraite fleurie,
Que d’orages cruels ont tourmenté mes jours!
Ton ruisseau dont le bruit flattait ma rêverie,
Plus fidèle que moi, sur la même prairie,
Suit constamment le même cours :
Ton bosquet porte encore une cime touffue
Et depuis dix printemps, ma couronne a vieilli,
Et dans les régions de l’éternel oubli
Ma jeune amante est descendue.
Quand irai-je revoir ce fortuné vallon
Qu’elle embellissait de ses charmes?
Quand pourrai-je sur le gazon
Répandre mes dernières larmes?
D’une tremblante main, j’écrirai dans ces lieux
« C’est ici que je fus heureux! » […]
Nicolas-Germain Léonard - Idylles, 1766
Nicolas-Florent Gilbert : satires en tous sens
Paris ingrat, académies bornées, La Harpe, l’ami de Voltaire, injuste et indigne, d’Alembert
indifférent… La liste des rancœurs de Nicolas-Florent Gilbert est longue! Doué pour les
lettres, ce fils de paysan né à Fontenoyle-Château près d’Épinal, le 15 décembre 1750, fait
de bonnes études classiques, tente d’ouvrir une école de littérature à Nancy, arrive à Paris en
1772. Il écrit beaucoup, propose ses poèmes à toutes les Académies qui y demeurent
indifférentes, de même que personne ne se préoccupe de son sort. Gilbert vit dans une misère
noire, se déchaîne contre tous ceux qu’il en juge responsables : les encyclopédistes installés
et fortunés, les adeptes de Voltaire, et plus généralement, la société qui le rejette.
Le maudit
Il publie Le Dix-huitième siècle et Mon Apologie, satires où il dénonce la dégradation des
mœurs. Bientôt, on le remarque. Il obtient des bourses du Mercure de France, des pensions
sur la cassette royale, des étrennes de Mesdames, tantes du roi, mais, en novembre 1780, au
moment où il pourrait en profiter, il fait une chute de cheval et meurt quelques jours plus tard
après avoir avalé, dans une crise de délire, la clé qu’il porte autour du cou! Pauvre, seul,
abandonné, doué, incompris, rejeté, malheureux, et le dernier acte de la vie en tragédie…
Voilà un portrait appelé à se multiplier dans le siècle suivant où se développe le mythe du
poète maudit, mythe né au XVIIIe siècle qui décidément a tout inventé, ou presque.
Tout est noir
Voici le chant de douleur du poète Gilbert, en alexandrins à rimes plates. D’un pessimisme
profond, il annonce certains de ses semblables du XIXe siècle, symbolistes pour qui tout est
noir, tout est nuit, et le poète exilé sur le sol au milieu des huées…
Le poète malheureux
Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur
La gloire : mais la gloire est rebelle au malheur;
Et le cours de mes maux remonte à ma naissance.
Avant que, dégagé des ombres de l’enfance,
Je pusse voir l’abîme où j’étais descendu,
Père, mère, fortune, oui, j’avais tout perdu.
Du moins l’homme éclairé, prévoyant sa misère,
Enrichit l’avenir de ses travaux présents;
L’enfant croit qu’il vivra comme a vécu son père,
Et, tranquille, s’endort entre les bras du temps.
La raison luit enfin, quoique tardive à naître.
Surpris, il se réveille, et chargé de revers,
Il se voit, sans appui dans un monde pervers,
Forcé de haïr l’homme, avant de le connaître…
Le Poète languit dans la foule commune,
Et s’il fut en naissant chargé de l’infortune,
Si l’homme, pour lui seul avare de secours,
Refuse à ses travaux même un juste salaire;
Que peut-il lui rester ?... Oh ! pardonnez, mon père,
Vous me l’aviez prédit. Je ne vous croyais pas.
Ce qui peut lui rester? La honte et le trépas.
Nicolas-Florent Gilbert - Le Poète malheureux, 1772
Florian vit heureux
Florianet pour Voltaire dont il est le petit-neveu, Jean-Pierre Claris de Florian
(1755 - 179 4) est peut-être connu de vous pour ces célèbres paroles mises en
chanson d’amertume et de résignation pour les passions dépassionnées : Plaisir
d’amour, ne dure qu’un moment / Chagrin d’amour dure toute la vie… Mais
Florian est aussi un fabuliste, presque l’égal d’un La Fontaine, élu à l’Académie
française en 1788, et qui a publié dans sa courte vie qui se termine à trente-neuf ans
après un rude emprisonnement sous la Révolution, cent douze fables parmi l’exquise
et sage Le Grillon que voici :
Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie,
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps;
Un troisième survient, et le prend par la tête:
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde!
Pour vivre heureux, vivons caché.
Florian - Fables, 1802
Évariste de Parny, le Madécasse imaginaire
Évariste-Désiré de Forges, chevalier, puis vicomte de Parny, est né à Saint Paul, le 6 février
1753, dans la plus fortunée des familles de l’île Bourbon-île de la Réunion. Il vient en
France faire ses études au collège de Rennes, chez les oratoriens; celui qui le remplacera
dans son lit de pensionnaire s’appelle François-René de Chateaubriand… Parny embrasse la
carrière militaire aux Gendarmes de la Garde de Versailles en 1772. L’année suivante, il
regagne son île, y tombe amoureux d’une jeune beauté de treize ans, Esther Lelièvre. Mais
Parny père refuse l’union avec une roturière, si jolie soit-elle. Parny fils, la mort dans l’âme,
retourne à Paris.
Premiers poèmes en prose
Quelques années plus tard, Parny père meurt. Évariste-Désiré fend le flot vers l’île Bourbon
pour régler la succession, mais surtout pour proposer à Esther le mar… Hélas, depuis 1777,
Esther est l’épouse d’un médecin. Paris de nouveau. Parny publie ses Opuscules poétiques
où il célèbre Esther sous le nom d’Éléonore, puis ses Élégies, ses Œuvres érotiques . En
1787, il innove et donne à la poésie ses premières pages en prose avec les Chansons
madécasses, adaptées et traduites de textes malgaches - et mises en musique en 1925 par
Maurice Ravel. Il prend le parti de ceux qui subissent le colonialisme dans l’île de
Madagascar où il n’est jamais allé et dont il restitue la magie et le mystère.
Chanson V – Méfiez-vous des Blancs…
Méfiez-vous des Blancs, habitants du rivage. Du temps de nos pères, des Blancs
descendirent dans cette île. On leur dit : Voilà des terres; que vos femmes les
cultivent. Soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères.
Les Blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements. Un fort menaçant
s’éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain; leurs prêtres voulurent
nous donner un Dieu que nous ne connaissons pas; ils parlèrent enfin d’obéissance et
d’esclavage: plutôt la mort! Le carnage fut long et terrible; mais, malgré la foudre
qu’ils vomissaient, et qui écrasait des armées entières, ils furent tous exterminés.
Méfiez-vous des Blancs.
Nous avons vu de nouveaux tyrans, plus forts et plus nombreux, planter leur pavillon
sur le rivage. Le ciel a combattu pour nous; il a fait tomber sur eux les pluies, les
tempêtes et les vents empoisonnés. Ils ne sont plus et nous vivons, et nous vivons
libres. Méfiez-vous des Blancs, habitants du rivage.
Évariste de Parry - Chansons madécasses, 1787
Chanson VIII - Il est doux…
Il est doux de se coucher, durant la chaleur, sous un arbre touffu, et d’attendre que le
vent du soir amène la fraîcheur.
Femmes, approchez. Tandis que je me repose ici sous un arbre touffu, occupez mon
oreille par vos accents prolongés. Répétez la chanson de la jeune fille, lorsque ses
doigts tressent la natte ou lorsqu’assise auprès du riz, elle chasse les oiseaux avides.
Le chant plaît à mon âme ; la danse est pour moi presque aussi douce qu’un baiser.
Que vos pas soient lents, qu’ils imitent les attitudes du plaisir et l’abandon de la
volupté.
Le vent du soir se lève; la lune commence à briller au travers des arbres de la
montagne. Allez, et préparez le repas.
Évariste de Parny - Chansons madécasses, 1787
Écriture souple, simple, sensuelle…
Sous la Terreur en 1794, Parny fuit la capitale, est ruiné par les assignats, écrit des
pamphlets où il attaque la religion. Ceux-ci indignent Chateaubriand qui prétend publier son
Génie du christianisme pour répondre aux blasphèmes de Parny – mais le même
Chateaubriand affirme connaître par cœur les Élégies de Parny qu’il admire… ÉvaristeDésiré vit dans le constant souci d’argent, mais continue de se laisser aller à la facilité d’une
écriture souple, simple, sans apprêt, sensuelle, sans grand projet, gouvernée dans ses pages
comme dans sa vie par le plaisir qu’il déclare «toujours légitime ». En 1802, il se marie ; en
1803, il entre à l’Académie française. Dix ans plus tard, l’Empereur lui accorde une pension
dont il n’a pas le temps de profiter, il meurt en 1814.
Sans doute désirez-vous lire l’un des mille et cent poèmes érotiques qu’a composés Évariste
Parny, souriants et légers, nimbés de ces flous et vapeurs dont certains photographes de notre
temps se plaisent à couvrir leur sujet pour mieux le dévoiler. Ainsi écrit Parny :
Le Songe
Le sommeil a touché ses yeux;
Sous des pavots délicieux
Ils se ferment, et son cœur veille.
À l’erreur ses sens sont livrés.
Sur son visage par degrés
La rose devient plus vermeille;
Sa main semble éloigner quelqu’un :
Sur le duvet elle s’agite;
Son sein impatient palpite
Et repousse un voile importun.
Enfin, plus calme et plus paisible,
Elle retombe mollement,
Et de sa bouche lentement
S’échappe un murmure insensible.
Ce murmure plein de douceur
Ressemble au souffle de Zéphyre,
Quand il passe de fleur en fleur;
C’est la volupté qui soupire.
Oui, ce sont les gémissements
D’une vierge de quatorze ans,
Qui dans un songe involontaire
Voit une bouche téméraire
Effleurer ses appas naissants
Et qui dans ses bras caressants
Presse un époux imaginaire.
Le sommeil doit être charmant,
Justine, avec un tel mensonge;
Mais plus heureux encor l’amant
Qui peut causer un pareil songe!
Évariste de Parny - Poésies érotiques, 1778
Malfilâtre, génie méconnu?
Curieux destin que celui du poète malchanceux Jacques-Charles-Louis Clinchamps
de Malfilâtre, né à Caen le 8 octobre 1732 : la cécité précoce de son père oblige
Jacques-Charles à travailler de ses mains, mais ce père reconnaissant et passionné
de Virgile lui récite les Géorgiques et l’Énéide qu’il connaît par cœur. Il lui
transmet son latin, tous ses savoirs en lettres. Malfilâtre termine ses études chez les
jésuites de Caen, commence à promener partout son ingénuité, sa naïveté, sa
crédulité qui le conduisent d’abord à revêtir la soutane, puis à la quitter pour une
belle ingrate. La littérature l’attire, il cultive la veine lyrique, gagne des concours
d’écriture à Caen, à Rouen, se retrouve à Paris, accablé de travail chez un
protecteur. Généreux à l’extrême, il y fait venir sa famille ; sa sœur épouse un gredin
joueur qui va utiliser la signature du poète pour des reconnaissances de dettes.
Malfilâtre doit bientôt vivre clandestinement pour échapper à ses créanciers et
créancières dont l’une le prend en pitié, le soigne d’une mauvaise chute dont il meurt
le 6 mars 1767, à trente-cinq ans. Sa réputation exagérée de génie méconnu est due à
ces deux vers qu’il écrivit, parlant de lui :
La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré,
S’il n’eût été qu’un sot, il aurait prospéré.
Chapitre 11
Adélaïde et les frères Chénier
Dans ce chapitre :
André, le lyrique guillotiné
Adélaïde Dufrénoy, femme courage
Marie-Joseph l’exalté
Entre un XVIIIe siècle Ancien Régime dont les remparts se fissurent, et les premiers temps
de la modernité préparée par la Révolution, l’épopée de deux frères nés à Constantinople va
croiser la fin du siècle, et laisser dans l’histoire de la poésie son sillage lyrique et tragique.
Entre la tragédie d’André et les envolées de Marie-Joseph, vous allez faire la connaissance
d’Adélaïde Dufrénoy. Rencontra-t-elle les Chénier ? Les Chénier la lurent-ils? On suppose
tout cela sans en posséder la certitude. Ce qui est sûr, c’est qu’ensemble les voici.
André Chénier, le sacrifié
Dans quelle aventure Chénier s’était-il engagé pour se retrouver le 25 juillet 1794,
gravissant l’escalier raide de l’échafaud, condamné à mort le matin même? Ces temps
troublés, aux vengeances aveugles et promptes, n’avaient guère d’égards pour la poésie,
impuissante contre la violence, mais qui survit toujours, puisque, de celle de Chénier, entre
autres, on parle encore aujourd’hui.
Grecs et Latins pour modèles
Nourri de culture orientale dans ses premières années à Constantinople, de grec et de latin au
collège de Navarre à Paris, d’amitiés avec toute la jeunesse fortunée d’une cour insouciante,
André Chénier le passionné, l’éloquent, qui s’enflamme pour la Révolution dès qu’elle
éclate, nous laisse une œuvre d’un classicisme rigoureux, ouvragé, économe et somptueux,
qui puise aux sources hellènes et latines, sa substance et sa forme mêlées à ses passions, à
leurs conséquences.
La fortune à Constantinople
C’est l’histoire d’un marchand de Carcassonne, Guillaume Chénier, qui, vers 1740, perd
toute sa fortune et envoie son fils Louis, vingt ans, chez des négociants en drap, à
Constantinople. Louis se trouve bientôt à la tête de l’affaire, fait fortune à son tour, épouse la
fille d’Antoine Lomaca d’ascendance catalane, fournisseur officiel en bijouterie des dames
du harem de Sa Majesté le Sultan. Huit ans de mariage plus tard, les Chénier ont eu huit
enfants dont cinq sont vivants. La fortune croît et décroît à la même vitesse en ces temps où
les relations la garantissent. La mort de l’ambassadeur de France à Constantinople signe
l’arrêt de la prospérité des Chénier qui, en 1765, débarquent à Marseille avec leurs cinq
enfants, ventre et bourse vides. Avant Paris, petit détour par Carcassonne afin de confier à
leur oncle drapier deux garçons de la fratrie, Constantin, huit ans, et notre petit André, trois
ans et quelques mois. Marie-Joseph, un an, reste avec ses parents.
Le club hellène
À Paris, Louis Chénier frappe à toutes les portes et finit par décrocher le poste richement
doté de consul de Sa Majesté Louis XV au Maroc. Madame Chénier demeure à Paris pendant
les dix-sept années d’absence de son mari, entrecoupées d’un seul congé. Elle y fonde un
club hellène où se rassemblent les curieux de la bonne société qui l’écoutent chanter, la
regardent danser, cigale peu préoccupée de l’éducation de ses enfants que suit, lui, de loin,
Louis. En 1773, il fait entrer André, onze ans, au collège de Navarre à Paris. L’enfant se lie
avec les fils de la fortune, les frères Trudaine dont il va partager les réjouissances de luxe,
puis, l’âge avançant, d’autres bonnes fortunes au fil de spectacles de toute sorte, suivis de
soupers fins et plus encore.
Sur des pensers nouveaux…
Les amis de goguette voyagent en Suisse, en Italie. La vie est belle et simple pour André, si
ce n’était cette gravelle qui lui gâche des jours et des nuits, ces calculs rénaux qui lui
imposent un martyre, si ce n’était aussi cette disposition du cœur qui croit au grand amour
alors que l’élue au vu et su de ses amis et de lui-même n’est qu’une gourgandine masquée.
Qu’importe, voilà de quoi alimenter l’impeccable mécanique à poèmes qu’il porte en lui,
nourrie de sel attique (la délicatesse, la finesse grecques) et de réflexes latins, avec pour
modèles contemporains Delille et son style descriptif, ou d’autres partisans des Anciens, tout
en nourrissant des projets de modernité. Ainsi écrit-il dans son poème L’Invention, à propos
des grands auteurs hellènes :
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs;
Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;
Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Contre les massacres
Ses Bucoliques, ses Élégies font les délices de ses amis. Oui mais, il faut vivre. Louis
Chénier épuise ses réserves d’argent. André trouve une place et se met au vert auprès de
Monsieur de Luzerne, ambassadeur de France en Angleterre. Déçu, il rentre en France au
moment où la Révolution éclate. La grande bourgeoisie est ravie, et Chénier aussi : enfin
vont disparaître les privilèges liés à la naissance et à la fortune aristocratique, voici venu le
temps des hommes de bonne volonté, de l’initiative, de l’innovation, du talent, du mérite.
Alors pourquoi tous ces excès, ces massacres? Chénier, excellent orateur, auteur d’articles
dans un journal si modéré qu’on l’imagine financé par des partisans de l’Ancien Régime,
s’élève avec courage contre les donneurs d’ordres et de mots d’ordres révolutionnaires qui
mettent en rage les foules afin qu’elles servent leurs desseins. Menacé, clandestin, tantôt
caché à Versailles, tantôt à Paris, il est pris à Passy le 7 mars 1794, interrogé, emprisonné à
Saint-Lazare.
Au pied de l’échafaud…
Saint-Lazare… Chénier y écrit, n’y cesse d’écrire, des odes, ses Iambes dont celle-ci,
pathétique, qui met en scène son attente du « messager de mort, noir recruteur des ombres »,
celui qui vient chercher les condamnés du jour qui seront envoyés sous le couteau de la
guillotine :
Iambes
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Anime la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour;
Peut-être avant que l’heure en cercle promenée
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière!
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d’infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,
Où seul, dans la foule à grands pas
J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
Du juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;
Et chargeant mes bras de liens,
Me traîner, amassant en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus,
Qui me connaissaient tous avant l’affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus. […]
André Chénier - Iambes, 1794
Pour Chénier, pour Roucher : la mort !
Le 25 juillet 1794, 7 thermidor de l’an II, deux jours avant la chute de Robespierre, le
messager escorté d’infâmes soldats crie, entre autres, ces noms : « André Chénier, JeanAntoine Roucher »… Tous deux sont condamnés à être exécutés le jour même! Selon le
tribunal, ce sont des ennemis du peuple, Roucher, né en 1745, l’ancien receveur d’impôts,
l’ami de Turgot, de Benjamin Franklin, Roucher le poète hardi qui juge trop figée la poésie
et ses alexandrins, compagnon de prison de Chénier, au travail comme lui jusqu’à la fin, écrit
à sa famille avant de partir à la mort pendant qu’un peintre fait son dernier portrait :
Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux,
Si quelqu’air de tristesse obscurcit mon visage.
Quand un savant crayon dessinait cette image
J’attendais l’échafaud et je pensais à vous.
Portrait d’Aimée de Coigny
André Chénier et Jean-Antoine Roucher se soutiennent dans la charrette qui les conduit sur le
lieu de l’exécution, place du Trône, aujourd’hui place de la Nation, où a été installée la
guillotine. Ils se récitent des passages de la tragédie de Racine Andromaque. Chénier est
exécuté le premier, à six heures du soir. Sur les papiers enroulés comme des cigarettes et
soigneusement cachés dans le linge qu’il faisait passer à son père, Chénier écrivait ses
poèmes. Le dernier célèbre la beauté alanguie, nonchalante et mystérieuse d’Aimée de
Coigny, destinée à l’échafaud, prisonnière à Saint-Lazare, mais qui fut sauvée par la chute de
Robespierre, devint la maîtresse de Talleyrand et mourut en 1820. Aimée de Coigny est La
Jeune Captive que voici :
La Jeune Captive
« L’épi naissant mûrit de la faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été
Boit les doux présents de l’aurore;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,
Je ne veux point mourir encore.
Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,
Moi je pleure et j’espère; au noir souffle du Nord
Je plie et relève ma tête.
S’il est des jours amers, il en est de si doux!
Hélas! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts?
Quelle mer n’a point de tempête?
L’illusion féconde habite dans mon sein.
D’une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J’ai les ailes de l’espérance;
Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s’élance.
Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m’endors,
Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;
Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J’ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson,
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin,
Je n’ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.
O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux point mourir encore.»
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive;
Et secouant le faix de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliai les accents
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle.
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d’elle.
André Chénier - Odes
Mort de chagrin
Difficile de quitter Chénier, ses trente-deux ans cueillis sur l’échafaud de l’horreur, dans
l’indifférence d’une fin d’après-midi de l’été 1794… Alors demeurons encore un peu avec
lui, en lisant dans le souvenir de ses Bucoliques, La jeune Tarentine , inspirée en son
premier vers par Catulle, poète latin du Ier siècle av. J.-C. Sachez avant d’embarquer avec
Myrto, que les doux alcyons sont des oiseaux de mer fabuleux, au chant mélancolique. Ces
oiseaux sont les préférés des Néréides, parmi lesquelles Thétis. Juste avant votre lecture,
vous vous demandez ce qu’est devenu Louis Chénier, père d’André ? Terrassé par la mort de
son fils sous le couteau de la guillotine, il survécut quelques mois, puis mourut de chagrin.
La jeune Tarentine
Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée
Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée
Et l’or dont au festin ses bras seraient parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe. Étonnée et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher,
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage, et dans ce monument
L’ont au cap du Zéphyr déposé mollement.
Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent : « Hélas ! » autour de son cercueil.
Hélas! chez ton amant tu n’es point ramenée.
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée.
L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds.
Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux.
André Chénier - Bucoliques
Hölderlin et Goethe
En Allemagne, Friedrich Hölderlin, né en 1770 dans le Bade-Wur temberg, se
passionne pour la Révolution française, la jugeant source de liberté, capable de
servir les idéaux humains les plus élevés, qui furent ceux de la Grèce antique. Ses
poèmes traduisent son amour de la nature. Les saisons, la terre et le Soleil en sont
les invités permanents, servis par une écriture à la fois noble et simple. Ses élégies,
ses hymnes et ses odes possèdent une puissance lyrique étonnante. Hölderlin qui était
tombé amoureux de la mère de l’un de ses élèves, la célébra dans ses œuvres sous le
nom de Diotima. La rupture qui s’ensuivit le fit sombrer dans une dépression qui
aboutit à la folie avant qu’il eût quarante ans. Il est mort en 1843. Hölderlin est le
contemporain de Goethe (1749 - 1832), auteur d’une œuvre encyclopédique, de
romans où naît l’image du héros romantique (Les Souffrances du jeune Werther ) et
d’une œuvre poétique considérable.
Adélaïde Dufrénoy l’élégiaque
Peu de femmes laissent leur trace dans cette épopée de la poésie française. Il y eut Christine
de Pisan, Louise Labé, et puis? Et puis en voici une autre, Adélaïde Dufrénoy. Enfin!
L’enfant de Nantes
Pendant que les Chénier arrivent à Carcassonne, le 3 décembre 1765, le joaillier de la
couronne de Pologne, Jacques Billet, ajoute, à ses trésors, dans sa demeure nantaise, une
fille qu’il prénomme Adélaïde.
Un mariage précoce
Chez les Billet, on est à l’abri du besoin, on aime les lettres, on donne d’excellents
précepteurs à Adélaïde qui pratique ses Horace et Virgile avec un talent qui fait l’admiration
de Simon Dufrénoy, né en 1739, de vingt-six ans son aîné. Simon est un brillant causeur, un
passionné de littérature. Procureur au Châtelet, il deviendra l’homme de confiance de
Voltaire! Adélaïde, malgré ses quatorze ans et demi en est tout éblouie! Et ses parents aussi,
au point qu’un mariage est envisagé… Il faut cependant demander la permission à
l’archevêque à cause de la différence d’âge. Permission accordée.
La ruine
Adélaïde, sur les conseils de son mari, écrit des élégies qu’on lit à Paris, dans la demeure
cossue des époux, en compagnie de la belle, à défaut d’être bonne, société du temps. La
Révolution survient. La belle maison est incendiée, la belle société dispersée ou réduite, les
Dufrénoy presque ruinés. Simon, Adélaïde et leur fils qu’ils ont prénommé Ours (qui n’en est
pas un puisqu’il deviendra polytechnicien et géologue) s’en vont en Italie où une place de
greffier attend l’ancien procureur qui, peu à peu, devient aveugle. Adélaïde, courageusement,
le soutient, travaille pour lui.
Un best-seller
La famille revient en France. Adélaïde bénéficie du soutien de Napoléon, obtient le prix de
l’Académie française en 1814 pour l’un de ses poèmes. Napoléon à Sainte-Hélène, Adélaïde
doit vivre de sa plume, écrivant des livres pour enfants, pour l’éducation des filles, des
romans, dirigeant des publications, effectuant des traductions. Son recueil d’élégies avait été
publié pour la première fois en 1807. Réédité, augmenté à plusieurs reprises, il fut une sorte
de best-seller en poésie au début du XIXe siècle. Adélaïde Dufrénoy est morte le 8 mars
1825. Avant que vous vous précipitiez dans la première bibliothèque qui vous tombera sous
les pieds, voici un extrait de ses élégies. Légères disent certains, non sans raison. Sensibles,
affirment d’autres. D’autres encore pensent, mais sans le dire, piètres. Vous avez le choix,
puisque pour une fois, entre les deux Chénier, la voilà…
L’Amour
Passer ses jours à désirer,
Sans trop savoir ce qu’on désire;
Au même instant rire et pleurer,
Sans raison de pleurer et sans raison de rire;
Redouter le matin et le soir souhaiter
D’avoir toujours droit de se plaindre,
Craindre quand on doit se flatter,
Et se flatter quand on doit craindre ;
Adorer, haïr son tourment;
À la fois s’effrayer, se jouer des entraves;
Glisser légèrement sur les affaires graves,
Pour traiter un rien gravement,
Se montrer tour à tour dissimulé, sincère,
Timide, audacieux, crédule, méfiant;
Trembler en tout sacrifiant,
De n’en point encore assez faire;
Soupçonner les amis qu’on devrait estimer;
Être le jour, la nuit, en guerre avec soi-même ;
Voilà ce qu’on se plaint de sentir quand on aime,
Et de ne plus sentir quand on cesse d’aimer.
Adélaïde Dufrénoy - Élégies, 1813
Marie-Joseph Chénier, l’engagé
Il était proche de Robespierre, Marie-Joseph, le frère d’André! On a dit qu’il n’avait rien
tenté auprès du créateur de la « dictature de la vertu » pour sauver son aîné. Double douleur
pour Marie-Joseph, la mort du frère, et ce doute qui plane, pour toujours.
Pilier de la Révolution
Vous rappelez-vous que partant pour Paris après avoir laissé à Carcassonne Constantin et
André, les Chénier, presque ruinés, en provenance de Constantinople, emmenaient avec eux
leurs trois autres enfants, dont Marie-Joseph, un an et demi en 1766. Suivons-le jusqu’à dixsept ans alors qu’il entre dans un régiment de dragons après de bonnes études. Deux ans plus
tard, au moment où éclate la Révolution, il se fait poète dramatique et compose des pièces de
style classique qui vont galvaniser les énergies en ces temps où les thèmes du fanatisme et de
la lutte pour la liberté sont conjugués à toutes les sauces. On le sollicite pour toutes les
grandes fêtes révolutionnaires jusqu’en 1794. Robespierre refuse son Hymne à l’Être
suprême, mais se pâme devant son Chant du départ, écrit pour la fête du 14 juillet 1794 :
« La victoire, en chantant, nous ouvre la carrière / La liberté guide nos pas / Et du nord au
Midi, la trompette guerrière / A sonné l’heure des combats »…
Inspecteur de l’Université
Élu député, partisan de Danton, auteur d’un rapport qui établit les écoles primaires en France
en 1792, membre du Conseil des Cinq-Cents, l’assemblée législative du Directoire après la
Terreur, nommé inspecteur général de l’Université sous le consulat, il est progressivement
écarté de toutes responsabilités en raison de sa franchise face à un pouvoir qui supporte de
moins en moins la contradiction. Chargé de cours de littérature et d’histoire, il est cependant
pensionné par Napoléon. Il meurt en 1811.
Le Caïn d’Abel
Aurait-il pu sauver son frère André, contre-révolutionnaire, emprisonné pendant la Terreur?
Oui, ont répondu ses adversaires en le surnommant le Caïn d’Abel, image des deux fils
d’Adam et Ève dans la Bible, Caïn tuant Abel par jalousie. Non répond Marie-Joseph
Chénier, profondément atteint par cette accusation dont il se défend dans un Discours en vers
sur la calomnie (1796). Ses adversaires ont tort, et le savent : il eût suffi que Marie-Joseph,
en 1794, en ces temps de folie, intervînt auprès de Robespierre avec lequel il était en froid,
pour qu’André soit immédiatement exécuté.
Discours sur la calomnie
La calomnie honore, en croyant qu’elle outrage.
Ô mon frère, je veux, relisant tes écrits,
Chanter l’hymne funèbre à tes mânes proscrits;
Là, souvent tu verras près de ton mausolée,
Tes frères gémissants, ta mère désolée,
Quelques amis des arts, un peu d’ombre et des fleurs,
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs
Ah! Laissons là nos jours mêlés de noirs orages;
Voulons-nous remonter le long fleuve des âges?
Partout la calomnie a, de traits imposteurs,
Du genre humain trompé noirci les bienfaiteurs. […]
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
Marie-Joseph Chénier - Poésies diverses, 1818
Égalité et liberté
Marie-Joseph Chénier n’est qu’un poète de second ordre, ici présent dans l’ombre de son
frère André. Marie-Joseph est avant tout un homme engagé, qui se met en danger en
maintenant contre les courants et contre-courants de son époque ses convictions résumées
dans ces mots : égalité et liberté. Son œuvre porte les circonstances dans lesquelles elle est
écrite, chacune de ses pièces est un prétexte pour promouvoir une idée qui lui est chère. Il ira
même, dans Cyrus, pièce représentée pour le couronnement de Napoléon, jusqu’à conseiller
à l’empereur de cultiver d’abord la liberté… Son lyrisme est celui des classiques, sa
vindicte rappelle celle de Jean-Baptiste Rousseau. Il met tout cela au service de son énergie
jacobine et carbonise – encore… - Jacques Delille lorsqu’il revient à Paris, lui jetant une
pierre dans ses Jardins en trempant sa plume dans le vitriol :
Sur Delille
Marchand de vers, jadis poète,
Abbé, valet, vieille coquette
Vous arrivez, Paris accourt.
Eh, vite, une triple toilette :
Il faut unir à la cornette
La livrée et le manteau court
Bravez les tyrans abattus
Et soyez aux gages des autres.
Marie-Joseph Chénier - Poésies diverses, 1818
Tableau récapitulatif : XVIIIe siècle
1756 : Poème sur le désastre de Lisbonne (Voltaire)
1773 : Les Amours (Antoine de Bertin)
1782 : Les Regrets (Nicolas- Germain Léonard)
1782 : Les Jardins (Jacques Delille)
1787 : Chansons madécasses (Évariste de Parny)
1794 : Iambes (Chénier)
Cinquième partie
Le XIXe siècle : le poème en « je »
Dans cette partie…
Le sujet du roi est devenu citoyen à la Révolution. Sa liberté toute neuve le rend acteur de son destin,
victorieux ou victime. L’individu s’observe, se livre, se construit, se désole ou se réjouit. C’est la
naissance du « je » en littérature, l’exploration du moi. En poésie, on se penche sur soi, on s’épanche à
longueur d’alexandrins, livrant au lecteur la plainte et les douleurs du mal de vivre. Ainsi naît le
romantisme, dans le mépris du siècle passé dont pourtant il s’inspire. Hugo s’en empare, lyrique, exalté,
il le conduit partout, jusque dans l’épopée. Le poète est alors homme public, investi dans l’action
politique. Voilà ce que refusent, avec Gautier, les adversaires du romantisme actif, les partisans de l’art
pour l’art, les Parnassiens qui s’élèvent vers un idéal de pureté de la forme. Dans le même temps naît le
symbolisme qui s’ouvre grand au monde, à tous ses mots et ses maux. Baudelaire lui montre le chemin.
De ceux qui le suivent, la poésie hérite d’œuvres intimes et magnifiques, révoltées, complexes, sous le
signe paradoxal de la défaite et du naufrage. Lézardée depuis longtemps, la forteresse de l’écriture
classique explose. Mallarmé ouvre la voie aux formes poétiques nouvelles, et plus généralement, à l’art
des temps modernes.
Chapitre 12
Les as de cœur du romantisme
Dans ce chapitre :
La naissance du romantisme
L’engagement des romantiques
Les limites du romantisme
Un peu de ménage! En ce début du XIXe siècle, on ressort la machine à rimes après le
tourbillon volage du Directoire (1795 – 1799), la reprise autoritaire du Consulat (1799 –
1804), l’épopée européenne de l’Empire (1804 - 1815). On dépoussière, on nettoie, on
modifie le cœur du rédacteur si peu productif au XVIIIe siècle. On se rend compte que son
fonctionnement ne répond plus à l’air du temps. On n’attend plus du poète qu’il claironne et
trompette des épopées guerrières, ou qu’entre viole et clavecin, il ajuste une odelette ou un
madrigal. De plus, la mécanique à mythes grecs et latins, les allusions fines, le
contorsionnisme syntaxique, compréhensible d’un petit nombre de lettrés élus par leurs
origines plus que par leur esprit, tout cela a vécu! Depuis la Révolution, la démocratisation
de tous les savoirs est en marche, les destins s’individualisent, le « je » devient l’enjeu
majeur de toute création, et le « moi » son territoire. Le cœur du rédacteur, délivré des
antiques carburants obligatoires, invente les nouvelles épopées. Celles du « je » intime pour
Lamartine, solitaire et austère pour Vigny, universel et social pour Hugo, enflammé pour
Musset, fantastique pour Nerval. Place aux arpenteurs du cœur, à leurs bonheurs
mélancoliques, à leurs engagements historiques ! Place aux romantiques!
Lamartine et son Lac
Étonnante aventure littéraire, politique, humaine, que celle de ce grand aristocrate, héritier
d’une immense fortune qu’il laisse fondre par inadvertance et indifférence pendant qu’autour
de son « je » intime se construit son œuvre dont on retient surtout les thèmes élégiaques, qui
disent l’amour, la mort et leurs chagrins. Lamartine illustre jusqu’à la caricature ce que le
romantisme véhicule d’émouvant et d’irritant.
Des vers en vogue sur les « Ô »…
En 1820, lorsque paraissent les Méditations poétiques de Lamartine, on en parle partout, on
se les arrache, on les apprend par cœur, on se les récite, on se les dit, on se les lit jusqu’à la
pâmoison… Lamartine écrit des vers comme jamais on n’en a lu. On y découvre qu’un
homme parle pour la première fois du cœur et de ses peurs, de ses victoires et de ses doutes,
de ses tristesses, de ses défaites, et tout cela de façon simple, compréhensible et sensible,
lisible enfin par le plus grand nombre. On peut enfin avec le poète se pencher sur son moi,
s’épancher sans retenue, pleurer au bord de son lac, avec lui, sans lui, avec qui on veut, avec
soi, n’importe quand. On existe enfin par la poésie.
Alphonse fait des vers
Début juillet 1809. À Wagram, en Autriche, au nord de Vienne, plus de deux cent mille
soldats sous les ordres de Napoléon écrasent en deux jours - et plus de cinquante mille morts
- l’armée de l’archiduc Charles. Dans la propriété tranquille des Lamartine, à Milly, près de
Mâcon en Bourgogne, Alphonse, dix-neuf ans, fait des vers. 1811 : Alphonse a vingt et un
ans. Il doit partir se battre pour l’Empereur quelque part en Europe. Pour l’Empereur? Ce
mot n’existe pas chez les Lamartine. Napoléon, à Milly, s’appelle l’Usurpateur. On achète
pour Alphonse un remplaçant, c’est légal, qui ira se faire tuer à sa place. Juin 1812. La
Grande Armée, sept cent mille hommes, s’ébranle vers Moscou. Parmi elle, Henri Beyle, le
futur Stendhal. Alphonse, de retour d’un voyage en Italie depuis avril, tout ébloui encore de
la lumière de Naples et du regard d’Antoniella, la beauté embrasée qu’il a aimée là-bas à la
folie, rêve d’épopées de légende qu’il commence à versifier, tout en séduisant la fort jolie
Nina Dezoteux, épouse du comte de Pierreclau, le propriétaire du château de Comartin. Un
fils naîtra de cette union…
Alphonse a mal au foie
1814 : l’Usurpateur fatigué se repose à l’île d’Elbe. On rappelle les rois en France. Les
Lamartine sont ravis. Alphonse devient garde du corps du podagre (vous n’avez qu’à
chercher dans le dictionnaire !) Louis XVIII - il souffre de goutte aux pieds. Mars 1815 :
l’Usurpateur, son grand chapeau et ses grandes bottes sont de retour. Tout le monde
déguerpit. Louis XVIII en Belgique. Alphonse en Suisse. Juin 1815 : Waterloo. C’en est fini
de Napoléon. On trottine de nouveau vers Paris où le royalisme ambiant comble Pierre de
Lamartine, le père d’Alphonse qui avait défendu les Tuileries et le roi Louis XVI le 10 août
1792. Octobre 1816 : Alphonse a mal au foie. Il part faire une cure au bord du lac du
Bourget à Aix-en-Savoie pour les plumes littéraires, Aix-les-Bains pour l’administration. Il
y rencontre Julie Charles, née Bouchaud des Herettes, la femme du physicien qui avait
réalisé en 1783 la première ascension en ballon. Julie tente d’échapper à une tuberculose
galopante.
Les sources du Lac
Alphonse et Julie se promènent longuement, de l’aube au soir, et même la nuit, sur les rives
du lac du Bourget. Les voyez-vous qui disparaissent au loin, là-bas ? Ils s’attardent, ne
reviennent pas. Ah, si, les voilà. Ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont fait, on ne le sait pas. Mais
on ne va pas tarder à le lire. En effet, Julie et Alphonse, se quittant à la fin d’octobre, se sont
juré de se retrouver à Paris, ce qui se produit en janvier 1817. Alphonse ne rejoint la
Bourgogne qu’en mai. Les deux amants se donnent rendez-vous à Aix-les-Bains en août. En
août, Alphonse est là, sur les bords du lac, assis sur une pierre… Julie ne viendra pas. Elle
meurt en décembre, embrassant un crucifix d’argent qu’elle fait porter à Alphonse qui, en
1869, mourant, le fixera jusqu’à son dernier souffle.
Thomas et son temps
Alors, que se sont dit Julie et Alphonse lorsqu’ils ont disparu tout à l’heure sur les rives du
lac du Bourget, et qu’ont-ils fait? C’est tout simple : ils ont loué le service de rameurs qui
les ont emmenés voguer sur le doux silence de l’eau, ce qui enflamme l’âme, mis à part, bien
sûr, le clap clap des rames. Alphonse se rappelle les détails de cette promenade dès août
1817, Julie n’étant pas de retour. Sûr qu’elle ne pourra revenir, il compose les premiers vers
de son élégie fameuse, sa plainte amoureuse : Le Lac. Se rappelle-t-il à cette occasion avoir
lu quelque jour à Milly l’Ode sur le temps, qu’Antoine-Léonard Thomas écrivit en 1760, et
dont voici un extrait?
Ô Temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse;
Que ma mère, longtemps témoin de ma tendresse,
Reçoive mes tributs de respect et d’amour;
Et vous, Gloire, Vertu, déesses immortelles,
Que vos brillantes ailes
Sur mes cheveux blanchis se reposent un jour.
Antoine-Léonard Thomas - Ode sur le temps, 1760
Simples, simplistes, simplets…
Ce ne serait pas impossible… Tous les romantiques ont fait la même chose, pillant ou
grapillant ici ou là, consciemment ou non, leurs aînés du XVIIIe siècle qu’ils passent
pourtant au feu de leurs critiques. Cette élégie, Le Lac, va être publiée dans un mince recueil
de 24 poèmes qui paraît en 1820 et devient en quelques semaines, un best-seller :
Méditations poétiques. Lamartine y promène son « je » mélancolique et inquiet à travers les
vallons, les fleurs, les zéphyrs et l’automne, les sentiers et les bois, images et sensations
fixées d’idéale façon en des vers simples - simplistes et simplets entend-on dès cette époque
aussi, jusqu’à aujourd’hui – à la portée de n’importe quelle sensibilité.
La blanche colombe
Même si Lamartine, depuis 1820, est criblé des coups faciles que lui décochent ses
détracteurs, l’accusant de sensiblerie, d’être, selon Flaubert « sans (…lisez sa
correspondance, vous saurez…) », selon Gracq « trop mou », selon Green « ampoulé, d’une
platitude honteuse », selon Rimbaud « quelquefois voyant, mais étranglé par la forme
vieille », son Lac demeure et franchit tous les âges. Certains, peut-être vous, l’emportent
partout et par cœur en cas d’urgence; ils en échangent les meilleurs vers avec d’autres
collectionneurs, à part et en secret, sinon c’est très mal vu, on ne vous parle plus, vous êtes
un ringard, un pleurnichard… La bave du crapaud n’atteignant pas la blanche colombe,
étendez vos ailes et laissez-vous porter au plus haut, de vous-même, au plus doux de la
rêverie qu’en ces vers, voici :
Le Lac
Remarquez les quatrains au début composés de trois alexandrins successifs et d’un
hexamètre à rimes croisées ; ensuite, lorsque Julie – qui se nomme Elvire dans les
méditations – prend la parole, le deuxième alexandrin devient un hexamètre :
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour?
Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir!
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :
« Ô temps! suspends ton vol, et vous, heures propices!
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!
«Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente; et l’aurore
Va dissiper la nuit.
«Aimons donc, aimons donc! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive;
Il coule, et nous passons ! »
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur?
Eh quoi! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus!
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?
Ô lac ! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!
Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise: Ils ont aimé!
Alphonse de Lamartine - Méditations poétiques, 1820
Césarine, Suzanne, Byron…
Après avoir quitté lac et rameurs, Lamartine se console avec une torride Italienne : Léna de
Larche. Peu après, il rencontre Miss Marianne-Élisa Birch qu’il épouse le 6 juin 1820 à
Chambéry. En 1821, un garçon naît au foyer - le petit Alphonse - qui meurt un an plus tard.
Une fille, Julia, le remplace. En 1823, il publie Nouvelles Méditations poétiques. Sa
renommée s’étend à l’étranger. Mais le succès est assombri par la perte de ses deux sœurs
en 1824, Césarine et Suzanne. La même année, le poète anglais Lord Byron (1788 - 1824),
impétueux, passionné, idéaliste, exalté, mélancolique et rêveur, bref, romantique en diable,
meurt sur la terre du pays qu’il voulait libérer du joug turc : la Grèce. En France, cette mort
« engagée » fascine la génération naissante des romantiques qui, depuis l’Empire, tourne en
rond dans une morne réalité.
Sous le ciel de Toscane
Pendant dix ans, de 1820 à 1830, Lamartine mène une carrière de diplomate qui le conduit à
Naples, en Angleterre, à Florence. Il prend régulièrement des congés qu’il passe dans le
château de Saint-Point, en Bourgogne, près de Mâcon - son père lui en a fait cadeau. Il
continue d’écrire toutes sortes de méditations diverses, en prose et en vers. De précieuses
années de bonheur s’écoulent sous le ciel de Toscane. Lors de son séjour à Paris en 1829,
Lamartine rencontre Hugo, Sainte-Beuve. Avec l’appui de Chateaubriand, il est élu à
l’Académie française.
Les romantiques en cénacles
Le romantisme naissant se structure et s’épanouit à travers des « cénacles », réunions
de poètes partageant les mêmes idées sur la poésie nouvelle à construire. Le premier
naît près de l’Île Saint-Louis, à Paris, rue de Sully, à la bibliothèque de l’Arsenal.
Ce bâtiment faisait partie, depuis Henri II, de l’Arsenal du Roi, on y entreposait des
armes et de la poudre à canon. En 1757, le bailli de l’ar tillerie y crée une
bibliothèque riche de milliers de volumes. Parmi ses conservateurs, on trouve, en
1824, Charles Nodier (1780 - 1844) , auteur de nombreux romans et nouvelles
fantastiques - Smarra, Trilby, La Fée aux miettes… Il rassemble autour de lui - et
de sa fille Marie - les romantiques, créant le premier cénacle romantique qui
accueille Lamartine, Vigny, Hugo, Musset, Félix Arvers.
En 1827, Hugo affirme que la poésie doit prendre sa place dans la politique. Il rompt
alors avec Nodier et crée son propre cénacle, chez lui, rue Notre-Dame-desChamps. Un troisième cénacle apparaît en 1830, autour de Pétrus Borel et du
sculpteur Jehan Duseigneur. On y rencontre Théophile Gautier qui le décrira dans
son roman Les Jeunes-France (1833). Ce cénacle s’installe en 1835, impasse du
Doyenné où vit Gérard de Nerval. Il rassemble la bohème galante, ou bohème dorée,
fortement influencée par le roman noir anglais. L’impasse du Doyenné devient un
lieu de fêtes et d’excentricités en tout genre : on y boit dans des crânes pendant qu’on
danse et banquette…
Voici le banc rustique…
Le tonnerre des Trois Glorieuses, fin juillet 1830, qui chasse Charles X le Bourbon et
intronise Louis-Philippe d’Orléans, pousse Lamartine vers la députation, par fidélité aux
Bourbons. Il lui manque dix-sept voix pour être élu. Il publie alors un nouveau recueil de
poèmes : Harmonies poétiques et religieuses, où figure son célèbre chant d’amour pour la
propriété familiale : Milly, ou la terre natale :
Voilà le banc rustique où s’asseyait mon père,
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,
Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés
Lui contaient les sillons par chaque heure tracés,
Ou qu’encor palpitant des scènes de sa gloire,
De l’échafaud des rois il nous disait l’histoire,
Et, plein du grand combat qu’il avait combattu,
En racontant sa vie enseignait la vertu! […]
Puis il réalise un vieux rêve : un voyage en Orient, jusqu’en Terre sainte. Juillet 1832 : il
embarque à Marseille où la population lui fait un triomphe.
La mort de Julia
Sur L’Alceste, un brick, long deux mâts qu’il a affrété pour son voyage, il emmène sa femme,
des amis qui l’admirent, et Julia, sa fille, malade de tuberculose. Elle ne reverra jamais la
France : elle meurt à Beyrouth, cinq mois plus tard, le 7 décembre 1832. Lamartine vit un
désespoir profond, dont il ne se remettra jamais vraiment. Il écrit sur ce deuil des poèmes
bouleversants : Gethsémani ou la mort de Julia. Il rentre seul en France. Pendant son
absence, il a été élu député de Bergues, dans le Nord. Il va désormais prendre part à la vie
politique, sans cesser d’écrire.
Ta lyre est cassée, Lamartine !...
Passé peu à peu du royalisme au républicanisme, il est aux premières loges de la Révolution,
de février à juin 1848, et devient l’un des fondateurs de la deuxième République. C’est un
remarquable orateur qui espère rassembler sous son nom tous les partis politiques. Sous les
acclamations du peuple, il préfère le drapeau tricolore au drapeau rouge. Le même peuple le
conspue sans ménagements trois mois plus tard au Palais-Bourbon, lui lançant : «Assez de
guitare! Ta lyre est cassée, Lamartine !... » Les vingt années qui suivent sont pour le poète
des années de gêne financière. Il spécule sur les terres, en poète… Il perd beaucoup
d’argent, s’obstine, en perd davantage.
Ruiné et pensionné
En 1849, il publie Les Confidences – en 1852, il en détache l’épisode qui raconte son
aventure avec sa belle Napolitaine Antoniella, qu’il rebaptise Graziella ; ce roman, entre la
fiction et l’autobiographie, remporte un grand succès. Il écrit L’Histoire de la Restauration ,
des Constituants, de la Turquie , de la Russie… Tout cela est insuffisant pour combler le
gouffre financier qu’il a creusé. Il vend la propriété de Milly en 1858. Sa femme - son
soutien moral, son seul appui – meurt en 1863. Le gouvernement lui accorde en 1867, une
pension nationale de deux mille cinq cents francs or – ce qui est aujourd’hui une somme
considérable – et un chalet à Passy. Peu de temps après, il est victime d’une attaque
d’apoplexie, perd la parole et la raison! À ses côtés, veille sa nièce Valentine qu’il a peutêtre épousée en secret. Une seconde attaque emporte le poète, le 27 juin 1869. Il meurt
oublié, le regard fixé sur le crucifix de Julie.
Lamartine en vers et prose
Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s’attache à notre âme et la force
d’aimer? (Milly, ou la terre natale, dans Harmonies poétiques et religieuses)
Salut, bois couronnés d’un reste de verdure / Feuillages jaunissants sur les gazons
épars / Salut, derniers beaux jours! (Méditations poétiques)
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux / L’homme est un dieu tombé qui se
souvient des cieux. (Méditations poétiques)
On admire le monde à travers ce qu’on aime. (Jocelyn)
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. (L’Isolement, Méditations poétiques)
Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute. (Toussaint Louverture)
La France est une nation qui s’ennuie. (Discours du 10 janvier 1839)
J’aimais, je fus aimé : c’est assez pour ma tombe; / Qu’on y grave ces mots, et qu’une
larme y tombe ! (Le Dernier Chant du pèlerinage d’Harold, reprise du héros de Byron
en 1825)
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? (Méditations poétiques)
Ce qu’ils ont dit de lui
Lamartine, c’est le plus grand des Racine, sans excepter Racine - Victor Hugo (1802 1885)
Lamartine rêve cinq minutes, et il écrit une heure. L’art, c’est le contraire - Jules
Renard (1864 - 1910)
Lamartine en œuvres
1820 – Méditations poétiques
1823 – Nouvelles Méditations poétiques
1830 – Harmonies poétiques et religieuses
1835 – Le Voyage en Orient - où figure Gethsémani ou la mort de Julia
1836 – Jocelyn. Un long poème de neuf mille vers répartis en neuf époques, qui
raconte le renoncement d’un jeune prêtre pour Laurence, la jeune fille qu’il aime. Cette
œuvre est jugée pleurnicharde par de nombreux lecteurs, son héros fondant en larmes
presque vingt fois…
1838 – La Chute d’un ange. Douze mille vers, en quinze visions, où un ange gardien
devenu homme vit mille épisodes malheureux portés par des vers qui le sont tout autant.
1839 – Recueillements poétiques
1847 – L’Histoire des Girondins
La gloire en un sonnet
Deux romantiques du XIXe siècle ont acquis leur gloire grâce à un sonnet. Le premier des
deux sonnets que vous allez lire est d’un amoureux transi qui eût été avec Pétrarque en
excellente compagnie. Le second est un modèle d’économie.
Le secret de Félix Arvers
Sortant tout à l’heure du cénacle de Charles Nodier, à la bibliothèque de l’Arsenal, vous
vous êtes demandé qui pouvait bien être ce Félix Arvers, remarqué à côté de Musset dont il
est presque le sosie. Vous auriez pu aussi vous demander qui il regardait… Ainsi, vous
eussiez remarqué son trouble lorsque Marie, la fille de Nodier a fait une apparition dans la
salle de l’Arsenal – même vous, vous ne l’aviez pas vue! Arvers en est amoureux fou, mais,
trop timide, il n’ose rien dire à sa belle. Marie épousera Jules Mennessier, secrétaire au
ministère de la Justice. Arvers, tout déconfit, confie à la poésie sa déconvenue, un poème
dont vous connaissez sûrement les premiers vers, et que voici en entier. C’est à cette seule
création qu’Arvers (1806 - 1850) doit sa célébrité, alors qu’il est aussi l’auteur de
nombreuses pièces de théâtre! La légende raconte qu’à l’agonie, il corrigea en correct
« corridor », le « collidor » que venait de déformer une infirmière illettrée. Puis il mourut.
Un secret
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas;
À l’austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
«Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.
Félix Arvers - Mes Heures perdues, 1833
Jules de Rességuier, l’économe…
Soldat de la campagne d’Espagne, sabreur en Pologne, aristocrate grand cru, revenu en ses
foyers à trente ans à peine, en 1811, fatigué de guerroyer, poète ami de Victor Hugo avec
lequel il fonde en 1823 La Muse française, auteur d’odes au lyrisme tendu, aux vers
déclamatifs, exclamatifs, qui se juchent sur quelque mythe pratique pour apercevoir de la
Grèce les grâces et les imiter, bref, un poète à peine entré dans le XIXe siècle, à peine sorti
du précédent, nous laisse ce sonnet étonnant, parfait dans la disposition et la qualité de ses
rimes, mais irrégulier pour la longueur des vers. Et pour cause : ils ne possèdent qu’une
seule syllabe chacun! Voilà pour vous l’occasion d’apprendre un texte par cœur sans grand
effort afin de le réciter en société, ce qui est toujours, ou presque, bien accueilli. Offrant
ainsi une rareté poétique, vous serez, en principe, applaudi. Il vous suffit d’essayer… Voici
ce sonnet :
La Jeune Fille
Fort
Belle
Elle
Dort;
Sort
Frêle,
Quelle
Mort!
Rose
Close
La
Brise
L’a
Prise.
Jules de Rességuier - Sonnet
Vigny et son loup
« Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse », cet alexandrin sous la plume
rigoureuse et ferme d’Alfred de Vigny vous invite à vous isoler de sorte que sans le moindre
bruit, vous puissiez faire sa connaissance… Bien sûr, cet extrait de La Mort du loup, que
vous apprîtes peut-être dans votre jeune âge, signifie tout autre chose, mais il ne messied pas
d’esquisser un sourire avant d’entrer chez les Vigny. Chez les Vigny, on ne rit pas ! On
conserve comme des biens précieux la rigidité, l’austérité de l’Ancien Régime. On accepte
avec stoïcisme tous les coups du sort. Ainsi se préparent le singulier destin et la poésie
d’Alfred…
Bienvenue à l’Élysée !
Paris, pluviose, an VII, février 1799. Bienvenue au palais de l’Élysée. Beau domaine, n’estce pas? Il a été réquisitionné voilà quelques années. L’an dernier, en mars 1798, Benoît
Howyn, un aventurier belge, l’a acheté et transformé en lieu de plaisirs : on y trouve des
restaurants, des salons de jeux; des bals y sont donnés tous les soirs sous des feux d’artifice
géants, de grandes fêtes champêtres y ont lieu tous les dix jours. Tout cela pour quinze sous
l’entrée! Le bâtiment tout entier a été divisé en chambres privées, où viennent se retrouver
discrètement les amants clandestins, et en quinze appartements loués à des particuliers.
Le bonjour d’Alfred
Ah, c’est l’un de ces particuliers que vous venez visiter? Vigny, dites-vous? Vigny ? Ne
serait-ce pas Léon-Pierre de Vigny, l’ancien combattant de la guerre de Sept Ans contre les
Anglais, les Autrichiens, les Prussiens dans les années 1760, n’y aurait-il pas reçu des
blessures dont il souffre encore, ce qui lui donne un air si triste? Est-ce bien lui qui a épousé
à 53 ans, en 1790, Marie-Jeanne de Baraudin, de vingt-deux ans plus jeune que lui? Trois
enfants sont nés de leur union, me semble-t-il, et tous les trois morts en bas âge. Le quatrième
que vous apercevez là-bas, rentre avec ses parents dans leur appartement. Tous trois se
frayent un passage parmi les fêtards et badauds du grand parc de l’Élysée. Tiens, le jeune
garçon vous connaît-il, est-ce à vous qu’il fait un signe? Vous auriez le bonjour d’Alfred,
d’Alfred de Vigny ? Non… Vous voyez bien qu’il n’a que deux ans.
Privé de guerre !
Alfred, né à Loches en 1797, grandit dans le respect du passé : son père lui fait embrasser
chaque soir la croix de Saint-Louis! C’est sa mère Marie-Jeanne qui assure d’abord son
éducation, lui enseigne les mathématiques, la peinture, la gymnastique, mais le tient à
distance de la littérature et surtout de la poésie, disciplines peu favorables à la construction
de caractères bien trempés! Le petit Alfred est très doué : à douze ans, il a lu les poètes
grecs, les grands auteurs classiques, à quatorze ans, il a traduit en anglais des chants entiers
de l’Iliade et l’Odyssée ! Il suit les cours du lycée Bonaparte - aujourd’hui lycée Condorcet.
Il comprend tout, réussit tout, remporte tous les prix! Ses professeurs sont très contents de
lui. Ses camarades le lui font payer cher : il est moqué, ridiculisé parce que son allure
manque de virilité.
Quel paradoxe pour cet adolescent qui ne rêve que d’aventure militaire - pour égaler papa!
Les Mousquetaires rouges
Dans les plaines d’Europe, Napoléon couvre de gloire ses soldats : Alfred lit assidûment le
bulletin de la Grande Armée jusqu’à l’apothéose sacrificielle de Waterloo, le 18 juin
1815… C’est fini! Plus de guerres! Le jeune Alfred, qui s’est engagé en 1814 dans les
Mousquetaires rouges, à dix-sept ans, sur le conseil appuyé de sa mère, n’a eu pour mission
que l’accompagnement du roi Louis XVIII dans sa fuite en Belgique, en mars 1815, pendant
que l’Aigle, de retour de l’île d’Elbe, volait de clocher en clocher jusqu’aux tours de NotreDame…
La plume contre le sabre
Après la mort de son père, le 25 janvier 1816, Alfred devient sous-lieutenant dans le 5 e
régiment d’infanterie de la garde royale, il attend la guerre qui ne vient pas, tout en
connaissant la vie de garnison qui l’emmène de Paris à Rouen, en passant par Orléans et
Strasbourg. Il troque le sabre contre la plume, écrit des poèmes que Victor Hugo accepte de
publier dans la revue qu’il vient de fonder : Le Conservateur littéraire. Hugo le demande
pour témoin à son mariage, en 1822. Vigny fréquente les salons littéraires à la mode, en
compagnie d’Alexandre Dumas, de Lamartine, et d’une certaine Delphine Gay, joyeuse et
fort belle, qui ne plaît pas du tout à Madame de Vigny mère. Delphine écrira des Essais
poétiques, des drames et des proses, elle épousera Émile de Girardin, l’empereur de la
presse au XIXe siècle.
Le capitaine Vigny en campagne…
Avril 1823. Enfin, une guerre! Le capitaine Alfred de Vigny est ravi. Chateaubriand - oui,
François-René (1768 - 1848), l’écrivain romantique à la mèche rêveuse, ministre des
Affaires étrangères de Louis XVIII - vient de décider le gouvernement à envoyer en Espagne
une expédition contre les républicains! Hélas, le 55e de ligne d’Alfred s’arrête à Oloron où
il reste cantonné, puis à Pau, jusqu’en 1825. Les lauriers du fort Trocadéro perdu par les
républicains espagnols, près de Cadix, ont été moissonnés depuis le 31 août 1823, par
d’autres!
Miss acariâtre…
Madame de Vigny se fait du souci : il serait temps qu’à vingt-huit ans, Alfred se marie. Elle
lui a trouvé un bon parti : miss Lydia Bunburry, une riche héritière anglaise en villégiature
dans les Pyrénées. Vigny l’épouse à Pau en février 1825. Triste union! Vigny le stoïque en
accepte toutes les conséquences : miss Lydia est acariâtre, refuse d’apprendre la langue
française, se moque des amitiés littéraires de son mari, de ses écrits. Elle devient obèse,
souffre d’une étrange maladie nerveuse, demeure presque constamment alitée. Le poète la
supportera sans rien dire, jusqu’à ce qu’elle meure… trente-sept ans plus tard! En 1826, il
publie Poèmes antiques et modernes. On y découvre Le Cor, évocation mélancolique et
sacralisée de la mort de Roland à Roncevaux, à travers des quatrains d’alexandrins à rimes
plates, dont voici le début :
Le Cor
J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l’ombre à minuit demeuré,
J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré!
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
Ô montagnes d’azur! ô pays adoré!
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons!
C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre
Les airs lointains d’un Cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit,
De cette voix d’airain fait retentir la nuit;
À ses chants cadencés autour de lui se mêle
L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.
Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée
L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée! […]
Alfred de Vigny - Poèmes antiques et modernes, 1826
Vigny rencontre Scott
« L’existence du soldat est, après la peine de mort, la trace la plus douloureuse de barbarie
qui subsiste parmi les hommes » écrira Alfred dans son recueil de nouvelles paru en 1835 :
Servitude et grandeur militaires. Voilà pourquoi, sans doute, il démissionnera de l’armée
en 1827. L’année précédente, il connaît la gloire littéraire avec Les Poèmes antiques et
modernes – où se trouvent les célèbres pièces intitulées Moïse, Le Cor. En septembre, son
premier roman, Cinq-Mars, l’histoire d’une conspiration contre Louis XIII, est publié. Ce
roman est considéré comme le premier vrai roman historique – même si Vigny prend
beaucoup de libertés avec l’exactitude des faits rapportés. Il rencontre à Paris son émule
anglais, Walter Scott, qui le félicite de son entreprise.
Vigny en pensées
Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller cette étiquette :
attrape qui peut. (Journal d’un poète)
L’homme a toujours besoin de caresses et d’amour / Il rêvera partout à la chaleur du
sein. (Les Destinées)
La poésie est une maladie du cerveau. (Stello)
C’est pour s’entendre dire qu’on est parfait qu’on veut être aimé. (Cinq-Mars)
L’espérance est la plus grande de nos folies. (Journal d’un poète)
Tout homme qui a été professeur garde en lui quelque chose de l’écolier. (Mémoires)
La passion Dorval
Le roi Charles X est renversé en 1830. Louis-Philippe d’Orléans le remplace. Vigny
abandonne pour un temps les traductions de Shakespeare qui ont permis, en France, une
meilleure connaissance des œuvres du maître anglais. Son vieux désir de guerre revient : il
commande un détachement de la Garde nationale qui s’illustre dans la répression du
mouvement populaire de la fin de 1830! C’est la rupture avec Hugo, grand défenseur du
peuple. Un an plus tard, il devient l’amant de l’une des interprètes de son drame Kitty Bell :
Marie Dorval. Leur liaison – qu’ils veulent secrète – fait tant de tapage qu’on en parle
encore! Marie est jalouse, superficielle, capricieuse, et surtout infidèle! Leur rupture aussi
fait du bruit : elle intervient après huit années de liaison, au terme d’une ultime scène où
Marie ridiculise Alfred en public. Rideau!
Les malheurs d’Alfred
Comme un loup blessé, Vigny se retire dans son domaine de Maine-Giraud, en Charente. Il
s’y occupe de ses terres, y construit une distillerie de cognac qui lui procure de bons
revenus. C’est là qu’il écrit La Mort du loup, La Maison du berger, Le Mont des oliviers…
Un petit rêve demeure malgré tout au fond du sombre amant meurtri, du soldat sans guerre, du
mari sans amour : l’Académie française! Il s’y présente quatre fois. Quatre fois, les
académiciens se font un devoir d’élire quelqu’un d’autre. Vigny ne plaît pas, il est jugé
hautain, trop Ancien Régime, méprisant. Le 8 mai 1845, enfin, il obtient un nombre suffisant
de voix pour siéger sous la Coupole. Mais ses malheurs ne sont pas terminés : son discours
de réception semble prendre l’assistance de si haut que la réponse du comte de Môlé
assaisonnée de remarques perfides fait rire l’assistance qui se moque du pauvre Alfred !
Dix personnes aux obsèques
En 1848, la Révolution ne lui apporte que des déconvenues : il pensait être élu député en
Charente, c’est un échec. Le Second Empire l’enthousiasme, il n’en récolte pourtant aucun
bénéfice. Malgré tous ses déboires, soucieux de l’évolution de la littérature, il encourage la
jeune génération, recevant Charles Baudelaire ou Barbey d’Aurevilly. Il n’oublie pas les
femmes. Louise Colet devient sa maîtresse de 1854 à 1857. Il lui envoie des lettres si
brûlantes de passion que leur ponctuation n’est point d’encre, ni de larmes, mais porte la
marque d’une tout autre (h)ardeur (eh si… !). Élisa Le Breton, une admiratrice de dix-neuf
ans, prend la suite de Louise puis vient Alexandrine Augusta Foustey Bouvard, fille d’un
baron belge, la vingtaine si tentante qu’Alfred, à soixante-cinq ans, lui fait un enfant,
Auguste-Antoine (1863 - 1940). Le 17 septembre 1863, Alfred de Vigny, oublié, meurt d’un
cancer de l’estomac. Une dizaine de personnes assistent à ses obsèques.
« Le silence éternel de la Divinité »
En 1862, proche de la mort, il écrit Le Mont des oliviers où il montre le Christ implorant son
père qui demeure sourd, comme absent, entouré d’un doute immense sous la plume du poète,
doute que prolongera Nerval dans Le Christ aux oliviers (Odelettes).
Il s’arrête en un lieu nommé Gethsémani :
Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,
Puis regarde le ciel en appelant : Mon Père!
Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Vigny en œuvres
1822 - Poèmes
1824 - Eloa, ou la sœur des anges
1826 – Poèmes antiques et modernes, d’une inspiration à la fois classique par sa
forme, romantique par ses élans, avec pour toile de fond les thèmes de Byron, et l’usage
de symboles.
1826 – Cinq-Mars - roman
1832 – Stello – roman où se trouvent mis en scène les destins tragiques de trois
poètes.
1835 – Chatterton – drame : Chatterton, héros romantique, se suicide à dix-huit ans,
sachant qu’il ne pourra vivre pour la poésie.
1835 – Servitude et grandeur militaire – nouvelles.
1864 – Les Destinées – recueil posthume, poésies philosophiques où Vigny fait
preuve d’un profond pessimisme, jugeant que la seule attitude face au destin demeure la
résignation dans la dignité. On y trouve La Maison du berger, long poème d’amour de
336 vers, dont le dernier où trois « t » semblent frapper rudement sur l’amour : « Ton
amour taciturne et toujours menacé ».
Le loup est mort ce soir…
Voici le chef-d’œuvre d’Alfred de Vigny, publié en 1843, où se trouvent rassemblés son art
d’écrire, sa philosophie, sa sensibilité, son identité romantique, celle du poète rejeté, traqué,
incompris, mais noble et digne face à son destin, figé dans une distance souveraine, une
attitude, et une altitude qui rendent insignifiantes les misérables petitesses de ceux qui
n’admettent pas la nature de sa liberté, tout cela en alexandrins à rimes plates.
La Mort du loup
I
Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. – Ni le bois, ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement
La girouette en deuil criait au firmament;
Car le vent élevé bien au-dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
– Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions, pas à pas, en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit, sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa Louve reposait comme celle de marbre
Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
II
J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
À poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
À ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes!
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux!
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.
- Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait : «Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.»
Alfred de Vigny - Les destinées, 1864
Ce qu’ils ont dit de lui
L’une des rares honnêtes plumes de l’époque - Gustave Flaubert (1821 – 1880)
Il faut, pour aimer Vigny, songer qu’il fait pressentir Baudelaire, et que sa noblesse
d’âme et d’attitude ne fut pas aussi stupidement affectée que ses historiens veulent bien
le dire - Robert Desnos (1900 – 1945)
Musset et sa Muse
Il était grand, il était beau, il sentait bon le génie des mots, il a livré toutes les guerres contre
celui qui l’assaillait jour et nuit : lui! Musset ! Malheureux mariage d’un romantique et des
abysses du tourment, aux splendides enfants : ses poèmes, feux follets, agités, turbulents,
désinvoltes, des « Nuits » d’adolescent, diamantines, enflammées, scintillantes, inutiles
comme les étoiles, des « Nuits » qui ont tant énervé Rimbaud par certains côtés si rustaud…
Beau, spirituel, mélancolique…
Vous rappelez-vous Cassandre Salviati (ou Vous souvenez-vous de… mais surtout pas :
Vous rappelez-vous de… le verbe se rappeler étant transitif direct, c’est-à-dire qu’il doit
être suivi d’un complément d’objet direct, lequel se passe de la préposition « de ») ? Donc,
vous souvenez-vous de Cassandre Salviati ? Mais si, voyons, cherchez bien… Voilà, vous
avez trouvé : c’est elle qui, dansant, à treize ans, un délicat branle de Bourgogne le 21 avril
1545 à la cour de Blois émeut tant Pierre de Ronsard que ses sonnets en seront à jamais
nostalgiques. Eh bien, elle occupe l’une des branches de l’arbre généalogique d’Alfred de
Musset. On trouve aussi, sur ces branches de prestige pleines de promesses nouvelles, une
certaine Catherine du Lys, nièce de Jeanne d’Arc, ce qui fera dire à Musset l’approximatif :
« Jeanne d’Arc, mon arrière-grand-tante… » ! On trouve encore dans l’arbre des Musset la
branche du Bellay, cousine de celle de Joachim. Du beau, du spirituel, du mélancolique,
voilà ce qui circule dans les veines du fruit que produit le mardi 11 décembre 1810, l’union
de Victor-Donatien de Musset-Pathay, grand spécialiste de Rousseau, et Edmée Charlotte
Guyot Desherbiers : Alfred!
Alfred l’étrange
Du beau, du spirituel, du mélancolique, certes, nous le verrons à travers la production
étonnante du poète, mais du bizarre aussi : Paul de Musset, son biographe et frère, raconte
qu’à huit ans, Alfred fut pris d’accès de manies; il brisa en un seul jour une grande glace de
leur salon avec une bille d’ivoire, puis s’empara de ciseaux et découpa des rideaux neufs,
enfin, il prit de la cire à cacheter rouge et l’écrasa sur une carte d’Europe, au beau milieu de
la Méditerranée… Il s’en montre si consterné qu’on ne le réprimande pas. Étrange Alfred !
La vie facile
Le voici au lycée Henri IV où il fait l’émerveillement de ses professeurs, terminant toujours
aux places d’honneur et fondant en larmes si par hasard il n’y figure pas. Présenté au
concours général de dissertation latine, il termine à la seconde place. Il aime la musique, sait
dessiner. Il est svelte, il est riche et beau, il aime rire… La vie s’annonce facile. Peut-être
l’aurait-elle été s’il avait poursuivi ses études de droit, ou bien celles de médecine,
également abandonnées. Pourquoi? Parce que Musset, comme tout adolescent, a tenté
d’ajuster ses premières émotions aux exigences du vers et de la rime. Parce que, remarquant
ses dons, son camarade au lycée Henri IV, Paul Foucher, lui a proposé de faire lire ses
premiers textes au mari de sa sœur Adèle…
Alfred le simulateur
Le mari d’Adèle ? L’avez-vous reconnu? Oui, c’est Hugo ! Et Hugo ne s’y trompe pas : tant
de facilité dans l’écriture, tant de virtuosité, d’audace… Cet Alfred de Musset peut aller
loin! Bien vu, Hugo ! Alfred va même trop loin. Lorsque paraît sa première œuvre en vers,
Les Contes d’Espagne et d’Italie, fin 1829, la plupart des critiques se déchaînent : a-t-on
jamais vu cela, un mélange de tout et n’importe quoi, immoral, outré! Dans la Revue
française, on peut lire, à propos de ces contes : On s’y perd, Monsieur Musset devient tout
à fait inintelligible! Mais, que lui reproche-t-on exactement? Tout simplement, un ton, une
façon d’écrire qui se dégage du romantisme sans le quitter vraiment, qui semble le simuler,
et parfois même le singer… Voilà : on sent Musset plein de malice pour ses pairs qui se
prennent au sérieux, on le devine plein d’ironie, et surtout – cela ne pardonne pas – plein de
génie !
Musset la tendresse
L’homme est un apprenti, la douleur est son maître / Et nul ne se connaît tant qu’il n’a
pas souffert.
Poète, prends ton luth, et me donne un baiser. (La Nuit de Mai )
Le seul bien qui me reste au monde / Est d’avoir quelquefois pleuré. (Tristesse)
Ah ! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. (Premières Poésies)
C’était dans la nuit brune / Sur le clocher jauni / La lune / Comme un point sur un i.
(Ballade à la lune)
La mort du père
Pourquoi cette distance dans l’écriture, pourquoi cette désinvolture chez Musset ? Il a cru
très tôt à l’amour. Il a cru que la première femme de sa vie serait aussi la dernière, la seule.
Hélas, c’était une femme de partage, et lorsqu’il l’a compris, c’est toute sa vie qui a basculé
dans la méfiance, la certitude que partout se tapit l’imposture. Des femmes, il en aura, des
dizaines, davantage même. Il est beau, il le sait, on peut imaginer le reste. 1830 : sa pièce La
Nuit vénitienne copieusement sifflée, il décide de ne plus jamais utiliser la scène. Deux ans
plus tard, une épidémie de choléra fauche des milliers de vies dans la capitale. Le 8 avril,
son père en meurt. Alfred l’insouciant s’effondre. C’est un adulte qui se relève, décide de
vivre de la littérature et publie en décembre 1832 des pièces à lire : Spectacle dans un
fauteuil. En 1833 paraissent dans La Revue des deux mondes, une pièce en deux actes Les
Caprices de Marianne, et un long poème : Rolla où Musset met en vers sa génération
désenchantée, orpheline de ses rêves, de sa foi idéale.
Rolla
La quatrième partie du poème Rolla commence par des vers de colère contre Voltaire –
remarquez la variété dans la disposition des rimes (croisées, plates, embrassées) de ces
alexandrins torrentiels…
Dors-tu content…
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire
Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire;
Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.
Il est tombé sur nous, cet édifice immense
Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.
La Mort devait t’attendre avec impatience,
Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour;
Vous devez vous aimer d’un infernal amour.
Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale
Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,
Pour t’en aller tout seul promener ton front pâle
Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?
Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,
Ces murs silencieux, ces autels désolés,
Que pour l’éternité ton souffle a dépeuplés?
Que te disent les croix? que te dit le Messie?
Oh ! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer,
Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,
Ton spectre dans la nuit revient le secouer?
Crois-tu ta mission dignement accomplie,
Et comme l’Éternel, à la création,
Trouves-tu que c’est bien, et que ton œuvre est bon ?
Au festin de mon hôte alors je te convie.
Tu n’as qu’à te lever ; - quelqu’un soupe ce soir
Chez qui le Commandeur peut frapper et s’asseoir.
Alfred de Musset - Poésies nouvelles, Rolla, 1850
Le pilote George
Des nouvelles de la vie d’Alfred ? Frêle esquif en dérive, chargé de bamboche, de débauche
et de ribotes, elle n’attend qu’un pilote qui surgit à ses côtés lors d’un dîner mondain, le 18
juin 1833. Ce pilote s’appelle George. George Sand! Elle est née Aurore Dupin en 1804,
elle a épousé le baron Dudevant avant de prendre pour amant l’auteur dramatique Jules
Sandeau. De ce Jules qu’elle abandonne en 1833, elle ne conserve que la première syllabe
du nom pour se fabriquer un pseudonyme précédé du prénom George, sans « s ». Drôle de
femme qui fume, porte le pantalon, couve ses amants comme une mère poule, écrit sans
cesse, pour vivre.
« Je suis amoureux de vous »
D’abord couvé des yeux, Alfred éclot dans le cœur de George, l’enflamme. Le 26 juillet, il
lui écrit : Mon cher George, j’ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous
l’écris sottement au lieu de vous l’avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette
promenade. J’en serai désolé, ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un
faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu’ici. Vous me mettrez à la porte
et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où
j’ai été chez vous. Trois jours plus tard, ils deviennent amants.
Le cauchemar vénitien
Musset pense avoir trouvé en elle la femme de sa vie. Il croit y déceler ce qu’il cherche
depuis toujours : l’intelligence jointe à la fantaisie inspirée. Dès le début d’août, lors d’une
promenade à Fontainebleau, George découvre Alfred le malade, l’halluciné, le presque fou,
qui la terrifie. Au lieu de fuir, elle étend davantage ses ailes protectrices, et décide de partir
en décembre avec lui pour Venise, la ville des grandes amours. De Lyon à Marseille, le
couple s’accommode de la compagnie d’un Stendhal fatigant d’exubérance, avant d’arriver à
Venise le 31 décembre 1833. Pendant que George guérit d’une dysenterie et tente d’écrire
pour gagner quelque argent, Alfred fréquente les bouges, s’étourdit, en perd quasiment la
tête.
Le diable Alfred
La fièvre typhoïde le terrasse et le maintient entre la vie et la mort pendant plusieurs
semaines. George et le médecin vénitien Pietro Pagello se relaient à son chevet tout le jour,
mais bientôt, font nuit commune… Le 29 mars 1834, Alfred, meurtri, quitte Venise, seul.
George retrouve la paix et Paris trois mois plus tard avec le sage Pagello. Mais le diable
Alfred surgit de nouveau. Pagello retourne en Italie. Jusqu’en février 1835, George et Alfred
vivent l’exaltation et la torture d’une passion qui brûle ses derniers feux. 6 mars : tout est
fini. George est partie, à Nohant, chez elle, les deux amants ne se reverront pas. Alfred ne
demeure pas seul : il invite… sa Muse, invisible, à sa table, lui prépare un couvert, installe
deux flambeaux, et, dialoguant avec sa transparence, commence à écrire La Nuit de Mai,
poème d’un lyrisme élégiaque, sentimental à l’excès pour certains, sincère et bouleversant
pour d’autres, ………………… pour vous.
Les quatre Nuits
Quatre Nuits, celle de Mai, de Décembre, d’Août et d’Octobre, autant de cycles de vie.
Voici, de La Nuit de Mai, le passage le plus connu qui commence magnifiquement sur les
« chants désespérés » et se poursuit de façon peu ragoûtante, pour les lecteurs sensibles, par
l’image fameuse du pélican nourrissant ses petits de son sang jusqu’à en mourir – fausse
légende puisque les ornithologues de notre temps nous ont appris que le pélican n’est pas si
bête : il emmagasine des poissons sanglants dans la poche de son bec où ses petits vont les
chercher. Musset y voit la symbolisation du poète… On retrouve dans ce poème la même
variété dans la disposition des rimes que celle observée dans Rolla (plates, croisées,
embrassées).
Les plus désespérés…
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Alfred de Musset – Poésies nouvelles, La Nuit de Mai, 1850
Le mal que peut faire une femme…
Après La Nuit de Mai, Musset remet le couvert, et les flambeaux, pour dialoguer avec sa
Muse ; il écrit La Nuit de Décembre où apparaît son double, vêtu de noir, étrange trace de
ses visions hallucinées; puis vient en 1836, La Nuit d’Août:
[…] Hélas ! toujours un homme, hélas! toujours des larmes!
Toujours les pieds poudreux et la sueur au front!
Toujours d’affreux combats et de sanglantes armes;
Le cœur a beau mentir, la blessure est au fond. […]
Alfred de Musset - La Nuit d’Août, 1836
En 1837, la table est toujours là, toujours prête pour les désespoirs d’Alfred et de sa Muse à
qui il confie, entre autres, que le travail l’a fait survivre. Il écrit La Nuit d’Octobre qui clôt
le cycle des Nuits :
[…] Jours de travail! seuls jours où j’ai vécu!
Ô trois fois chère solitude!
Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,
À ce vieux cabinet d’étude!
Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
Ô mon palais, mon petit univers,
Et toi, Muse, ô jeune immortelle,
Dieu soit loué, nous allons donc chanter!
Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
Vous saurez tout, et je vais vous conter
Le mal que peut faire une femme […]
Alfred de Musset – La Nuit d’Octobre, 1837
Souvenir
En 1841, Musset se souvient de sa passion amoureuse, de George, d’autres figures peut-être
que le passé transforme en étapes de bonheur pur ; il fait son Lac comme Lamartine, s’exerce
aux regrets dans le chant le plus pur de la lyre romantique ; son Souvenir berce une
mélancolie douce et raffinée, même si on peut n’y voir que l’exercice de style d’un poète qui,
à son tour, tombe dans le lac…
J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
Ô la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir!
Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu’une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m’enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l’antique murmure
A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m’attendiez-vous pas?
Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un cœur encor blessé!
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé! […]
Alfred de Musset - Poésies nouvelles, « Souvenir », 1850
Qui est Brigitte ?
En 1837, dans son roman, La Confession d’un enfant du siècle, Musset raconte les
rêves et les illusions d’une jeunesse en mal d’aventure et de gloire - Napoléon en a
fait des déçus en partant sur l’île de Sainte-Hélène ! Les personnages de Musset
s’appellent Octave, un jeune homme amoureux de Brigitte qui finira dans les bras de
Smith. Avez-vous deviné qui est Octave? Oui, bonne réponse ! Et qui est Brigitte?
Vous êtes très fort(e)! Et enfin, Smith ? Allons, Smith, mais voyons, c’est Pagello…
Je suis venu trop tard…
Crises nerveuses, alcool à toute heure, maladie des poumons, amours sans magie, sans
espoir, liaisons de perdition, projets qui vivotent… Musset, qui a produit l’essentiel de son
œuvre avant trente ans, trouve le courage de vivre quand même, aidé par le bon Hugo qui ne
marchande pas, lui, son admiration pour le génie d’Alfred. Il le fait élire à l’Académie
française en 1852. Ses pièces de théâtre commencent à être jouées, à être appréciées,
admirées - en 1847, sa pièce Un Caprice jouée à la Comédie française remporte un
triomphe. Il est trop tard. Peut-être a-t-il toujours été trop tard pour Musset. Ou trop tôt. Sous
sa plume, Rolla confie : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux ». La mort, elle, le
saisit à l’aube du 2 mai 1857. Trente personnes suivent le corbillard emportant Alfred de
Musset au cimetière du Père-Lachaise. Il y repose sous un saule, comme il le souhaita dans
l’ouverture et l’envoi de son élégie Lucie, évocation émue de son premier amour.
Élégie
L’argile verte du Père-Lachaise interdisant la croissance des racines de saule, celui que vous
verrez ombrageant la tombe de Musset est petit, chétif, et on doit le remplacer tous les quatre
ans… Bien sûr, ce détail manque de romantisme, et même de poésie, mais il n’est pas
impossible que Musset le provocateur s’en fût délecté… Remarquez la disposition rimique
de cette ouverture : ABABBA
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.
Alfred de Musset – Poésies nouvelles, Élégie, 1850
Ce qu’ils en ont dit
Il faut admirer le génie de Musset, parce que ses défauts ne sont que ceux de son
époque – Jules Renard (1864 – 1910)
Quatorze fois exécrable – Arthur Rimbaud (1854 – 1891)
Femmes romantiques
Que d’hommes, que d’hommes! Peut-être vous demandez-vous où sont les femmes en ce
siècle où elles n’ont ni droit de vote, ni entrée dans les universités, ni voix au chapitre…
Elles sont là, pourtant, créatrices sensibles qui nous laissent du splendide, du magnifique que
voici, délivrés par Marceline Desbordes-Valmore et Louise Ackermann.
Marceline, femme de génie
Vigny la déclare « le plus grand esprit féminin de son temps ». Sainte-Beuve affirme : «Si
quelqu’un a été servi dès le début, c’est bien elle : elle a chanté comme l’oiseau chante,
comme la tourterelle gémit, sans autre science que l’émotion du cœur. » Verlaine, à qui
Rimbaud l’a fait découvrir, s’enflamme pour elle : « Nous proclamons à haute et intelligible
voix qu’elle est tout bonnement la seule femme de génie et de talent de ce siècle! » Et
Baudelaire en rajoute : « Si le cri, si le soupir naturel d’une âme d’élite, si l’ambition
désespérée du cœur suffisent à faire un grand poète, elle est et sera toujours un grand
poète ». Quelle est donc cette femme dont la tête ploie ainsi sous les lauriers des hommes de
ce temps, peu accoutumés à ce genre d’exercice envers les poétesses? Elle a pour prénom
Marceline, pour nom Desbordes-Valmore.
Desbordes-Valmore et le malheur
Pauvre Marceline Desbordes-Valmore ! Malgré les louanges de ses pairs, cette plus grande
représentante du romantisme féminin meurt seule et oubliée, le 25 juillet 1859, à Paris, dans
un petit appartement de la rue de Rivoli, après une vie de courts bonheurs et de rudes
malheurs. Les courts bonheurs sont ceux de sa vie d’actrice et de cantatrice, commencée à
son retour de Guadeloupe où l’avait emmenée sa mère après la ruine de la famille. Les rudes
malheurs s’abattent sur la petite famille qu’elle tente de construire : d’une première liaison
naît un fils qui meurt à l’âge de cinq ans. Elle épouse ensuite Prosper Valmore, mène avec
lui une existence plutôt précaire, devient mère de trois enfants dont deux meurent au seuil de
l’âge adulte. Malgré le sort qui s’acharne sur sa vie, Marceline Desbordes-Valmore publie
de nombreux recueils de poèmes : Les Pleurs (1833), Pauvres fleurs (1839), Bouquets et
prières (1843). Voici son poème le plus célèbre, Les Séparés, quatre strophes de cinq vers,
chaque strophe comporte quatre alexandrins aux rimes croisées, suivis d’un vers de trois
syllabes :
Les Séparés
N’écris pas - Je suis triste, et je voudrais m’éteindre
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau
N’écris pas!
N’écris pas - N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais!
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais
N’écris pas!
N’écris pas - Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire
Une chère écriture est un portrait vivant
N’écris pas!
N’écris pas ces mots doux que je n’ose plus lire:
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Et que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur
N’écris pas!
Marceline Desbordes-Valmore - Poésies inédites
Ce qu’ils en ont dit
Une prêtresse infatigable de la muse – Charles Baudelaire (1821 - 1867)
Mes poètes préférés? Chrétien de Troyes, Pétrarque, Racine, Pouchkine, Marceline
Desbordes-Valmore… – Louis Aragon (1897 – 1982)
Louise Ackermann, Victorine Choquet…
Victorine Choquet naquit en France en 1813, y fit ses études qu’elle termina à Berlin. Elle y
rencontra un Alsacien de famille luthérienne, Paul Ackermann qui ayant renoncé à devenir
pasteur s’était fait philologue (spécialiste des langues étudiées d’un point de vue historique).
Devenue sa collaboratrice, elle l’épousa en 1843 à Berlin. Veuve trois ans plus tard, elle se
retire dans un petit domaine qu’elle achète, près de Nice, très affectée par la disparition de
celui qui avait su faire son bonheur. Les travaux agricoles auxquels elle se consacre
n’étouffent pas son désir d’écrire. Elle publie ses poèmes, pessimistes et lucides, sous le
nom de Louise Ackermann. Ils sont à son image – à l’image d’une femme qui comprit bien
trop tôt, la vanité de tout serment d’éternité.
L’Amour et la Mort
Regardez-les passer, ces couples éphémères!
Dans les bras l’un de l’autre enlacés un moment,
Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font le même serment :
Toujours! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent
Avec étonnement entendent prononcer,
Et qu’osent répéter des lèvres qui pâlissent
Et qui vont se glacer.
Vous qui vivez si peu, pourquoi cette promesse
Qu’un élan d’espérance arrache à votre cœur,
Vain défi qu’au néant vous jetez, dans l’ivresse
D’un instant de bonheur?
Amants, autour de vous une voix inflexible
Crie à tout ce qui naît : «Aime et meurs ici-bas ! »
La mort est implacable et le ciel insensible;
Vous n’échapperez pas.
Eh bien! puisqu’il le faut, sans trouble et sans murmure,
Forts de ce même amour dont vous vous enivrez
Et perdus dans le sein de l’immense Nature,
Aimez donc, et mourez! […]
Louise Ackermann - Poésies, 1874
Gérard de Nerval, l’inconsolé
Gérard de Nerval est devenu fou le 21 février 1841. Il avait trente-cinq ans. Ce sont les
hommes qui l’ont déclaré tel. Les mots, sans doute, savaient parfaitement où ils voulaient le
conduire en le déroutant, et nous emmener, nous lecteurs myopes, ignorant que chaque terme,
loin d’être une fin en soi, ouvre sur l’infini.
Les temps lucides
« Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé / Le prince d’Aquitaine à la tour abolie / Ma seule
étoile est morte et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la Mélancolie »… On ne sait
trop pourquoi les mots, parfois, semblent s’enchanter eux-mêmes, devenir autonomes,
s’affranchir de l’espace, du temps, s’emparer du lecteur qui les parcourt, le transporter
ailleurs, dans l’indécis de la pensée où le cœur guetteur les attend. On ne sait trop quel
commerce intime, mystérieux Gérard de Nerval a entretenu avec les mots, quel monde ils lui
livraient, pourquoi ils l’avaient choisi, lui, afin de composer l’homme à leur façon, afin de le
forcer enfin à voir au-delà de leurs remparts.
Le visage de sa mère
Nerval n’était pas Nerval. Il était né en 1808, laissé en nourrice à Loisy, puis élevé à
Mortefontaine, auprès d’un grand-oncle aubergiste, pendant que son père, Étienne Labrunie,
chirurgien des armées napoléoniennes, s’en allait vers la Silésie, accompagné de son épouse,
mère de Gérard, Marguerite Laurent. Là-bas, à Glogau, Marguerite meurt. Étienne continue
de servir dans l’armée impériale. En 1812, il passe la Bérézina, perd tous les objets, les
bijoux, les portraits miniatures qu’il conservait d’elle. Après avoir été fait prisonnier, il
rentre à Paris en 1814, tend à son fils de six ans ses mains vides : Gérard ne verra jamais le
visage de sa mère.
Nerval et son double
Gérard Labrunie substitue peu à peu de Nerval à son nom . Labrunie, son père,
Laurent , sa mère, un modeste bien maternel dont il hérite dans son Valois d’enfance
- le champ de Nerval qu’on prononce Nerva, à l’époque - tout cela s’hybride, se
superpose d’étrange façon : la lettre u et la lettre v sont semblables dans les
caractères romains. Regardez le nom Laurent. Ôtez-lui le T, et lisez-le à l’envers :
voici le nom Nerval! Regardez Labrunie, vous y trouvez aussi Nerval, et il vous
reste les lettres b et i : bi. Et ce bi signifie deux. Toute sa vie, Nerval a dit : je suis
double - désignant ainsi cet être profond, imprévisible et terrifiant qui prend la place
de l’autre pendant ses crises de folie. Et puis, Nerva, prononciation de Nerval, c’est
aussi l’Empereur romain… Qui est-il donc? Où est le vrai Nerval, où le trouver?
Ouvrez ses œuvres, vous le découvrirez dans ses Chimères, parmi ses Filles du Feu
(1853).
Gérard en bataille
Excellent élève au lycée Charlemagne, il y devient l’ami de Théophile Gautier, son
condisciple, publie ses premiers vers à dix-huit ans, traduit Faust de Goethe, obtient les
félicitations de l’auteur lui-même. Voilà Nerval célèbre dans le petit monde des lettres à
Paris. Ami de Victor Hugo dont il a adapté pour la scène le roman Han d’Islande, il est en
première ligne lors de la bataille d’Hernani en 1830, affrontement entre les classiques qui
défendent le théâtre à l’ancienne avec ses nobles tragédies et ses divertissantes comédies, et
les romantiques qui veulent tout rassembler dans un genre dramatique nouveau. Pendant
l’épidémie de choléra, en 1832, Étienne Labrunie demande à son fils de l’assister auprès des
malades. À la fin de l’année, Gérard s’inscrit à l’école de médecine, sans conviction. Il
préfère la joyeuse compagnie des poètes du Petit Cénacle.
Nerval en prison
On chahute beaucoup dans le Petit Cénacle romantique des « Jeunes-France » de Théophile
Gautier. On boit beaucoup, on s’agite, on monte des farces d’un goût douteux. On se
débraille en chantant à tue-tête jusqu’au petit matin, on fait du « bousin », du « bousingot »,
termes de l’argot de la marine anglaise signifiant : tintamarre. On décide de publier un
recueil de textes : Les Contes du bouzingo… qui ne comptera qu’un numéro. Les JeunesFrance font tant de bousin, de barouf comme ils disent aussi, qu’à la fin de 1831, la police
arrête plusieurs d’entre eux et les emprisonne, dont Nerval… Rapidement libéré, il retourne
en geôle quelques mois plus tard, pour la même raison. Est-ce à cette occasion qu’il nous
offre cette fantaisie composée en 1832, cet air très vieux, languissant et funèbre, publié dans
le recueil Odelettes en 1835 ? Peut-être… En voici les quatre quatrains de décasyllabes aux
rimes d’abord embrassées puis croisées :
Fantaisie
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs;
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !
Gérard de Nerval - Petits Châteaux de Bohême, 1853
Pour Jenny
1834. Un héritage lui permet de voyager en Italie et de se ruiner dans la création d’un journal
Le Monde dramatique pour les beaux yeux de celle dont il est tombé amoureux : l’actrice
Jenny Colon. Sans cesse porteur de mille projets d’écriture, il n’en réalise que fort peu,
collabore cependant fructueusement avec Alexandre Dumas pour des pièces à succès. En
1840, il voyage en Allemagne, est envoyé en mission à Vienne où il rencontre Franz Liszt,
tombe amoureux, sans retour, de Marie Pleyel, pianiste virtuose, belle-fille du fabricant de
pianos ; deux ans auparavant, Jenny Colon a épousé un flûtiste.
Le homard n’aboie pas
Un jour de printemps, dans le jardin du Palais-Royal à Paris, on flâne, on croise
d’autres flâneurs et soudain, on se retourne : cet homme-là qui passe tient en laisse…
un homard ? Vraiment, un homard ? Oui, un ruban bleu l’y relie. Étrange, insolite.
Qui est cet homme lent au regard perdu sous des paupières rêveuses, cotonneuses?
C’est Gérard de Nerval, le poète.
On entend quelqu’un qui lui demande pourquoi il se promène en si bizarre
compagnie. Et Nerval répond : « En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien,
qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre? J’ai
le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer,
n’aboient pas… » Dont acte.
Poésie à la folie
Survient le 21 février 1841… Nerval est interné une première fois dans une clinique rue de
Picpus, puis, en mars, à la clinique du docteur Blanche à Montmartre. Quatre mois plus tard,
l’aimée de passion sans retour, Jenny Colon meurt. Nerval part en Orient à la fin de 1842, il
n’en revient qu’en 1844, après avoir visité l’Égypte, le Liban, la Turquie, séjournant à
Naples sur le chemin du retour. Il écrit pour des revues des articles qui seront rassemblés en
un livre portant ce titre : Voyage en Orient.
Promenades hallucinées
Sa rêverie le conduit toujours dans un passé étrange où se superposent les visages de ses
compagnes d’enfance et ceux des songes qui le traversent où se mêlent l’au-delà, l’alchimie,
l’astrologie. De ces promenades hallucinées, il rapporte la trace écrite et fantastique. De
nouvelles crises de folie le conduisent chez le docteur Blanche en 1853, année de la
publication de proses et poèmes rassemblés sous ce titre Les Petits châteaux de Bohême. En
1854 paraît l’ensemble de poèmes Les Chimères. Le 25 janvier 1855 au petit matin, par 18°, rue de la Vieille-Lanterne, près du Châtelet, Nerval est retrouvé pendu à une grille. Que
s’est-il passé? Nul ne l’a su, nul ne le sait. Ultime invitation au mystère… Avant de lire ce
sonnet irrégulier El Desdichado, retournez sur les pas de Guillaume IX, au début de ce
livre…
El Desdichado
Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phoebus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine;
J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.
Gérard de Nerval - Les Chimères, 1854
Artémis
La Treizième revient… C’est encor la première;
Et c’est toujours la seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu reine, ô Toi ! la première ou dernière?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?...
Aimez qui vous aima du berceau dans la bière;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la mort - ou la morte… Ô délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux?
Roses blanches, tombez! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux!
Gérard de Nerval – Les Chimères, 1854
Ce qu’ils en ont dit
Attachante, inquiétante figure que celle de Nerval - André Gide (1869 – 1951)
Nerval posséda à merveille l’esprit dont nous nous réclamons - André j Breton (1896
– 1966)
Nerval en œuvres
1853 – Petits châteaux de Bohême
1854 – Les Chimères
1854 – Les Filles du Feu
Pétrus Borel le frénétique
Un excité, un agité, un ardent, un exalté, un enthousiaste, un énervé, un agaçant provocateur,
un demi-fou un peu timbré, un peu piqué, un loufoque, bref, un frénétique! Le frénétisme est
un courant romantique en lutte contre le lyrisme sirupeux, on y pratique le cynisme, l’ironie
jubilatoire et féroce, et bien plus encore.
La nique au Grand Cénacle
Pétrus, douzième des quatorze enfants de la tribu lyonnaise des Borel, fait la connaissance de
la capitale à onze ans. Il veut être architecte, mais sans argent rien ne se bâtit dans la vie, et
dans l’espace que déserte l’espoir s’élève la rébellion. À vingt ans, Pétrus Borel est un
rebelle, fondateur avec le sculpteur Jehan Duseigneur (au pied de la Tour Saint-Jacques, à
Paris, dans le square du même nom, vous verrez un médaillon représentant Gérard de
Nerval, signé Jehan Duseigneur) du Petit Cénacle qui fait la nique au Grand Cénacle de
Victor Hugo.
Contre les pleurards
En 1832, Borel fait paraître son premier recueil de poèmes Rhapsodies, où l’on découvre
l’écriture de l’agité, de l’exalté, de l’enthousiaste qu’il est… Une écriture neuve,
revigorante, à mille lieues de ceux que Musset appelle « les pleurards, les rêveurs à
nacelles, / Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles, / Cette engeance sans nom, qui ne
peut faire un pas / Sans s’inonder de vers, de pleurs et d’agendas. », l’écriture d’un génie qui
a faim, qui souffre de la misère, que rien n’assure du lendemain. Musset est un révolté en
dentelles, un provocateur dandy des sphères nanties, Borel a faim. Ses ambitions demeurent
au fil des ans qui l’exilent en Haute-Marne où il écrit un roman éreinté par le navrant et
suffisant critique de l’ère louisphilipparde Jules Janin.
Pauvre bougre ! Jules Janin
Borel continue d’écrire, des articles, des nouvelles, des feuilletons, survit tant qu’il peut,
s’en va en Algérie où se poursuit sa vie bancale, puis, amer, meurt d’insolation à cinquante
ans. Voici de Pétrus Borel un roboratif (du latin roborare : fortifier, roboratif signifie :
réconfortant, stimulant), un étonnant poème qui simule certains tics du romantisme en les
ridiculisant, intitulé Hymne au soleil, dédié à son père, et… à Jules Janin.
Hymne au soleil
À André Borel.
Pauvre bougre!
JULES JANIN.
Là dans ce sentier creux, promenoir solitaire
De mon clandestin mal,
Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre
Comme un brute animal.
Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre,
Appeler le sommeil.
Pour étancher un peu ma brûlante paupière;
Je viens user mon écot de soleil !
Là-bas dans la cité, l’avarice sordide
Des chefs sur tout champart :
Au mouton-peuple on vend le soleil et le vide;
J’ai payé, j’ai ma part!
Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste,
Tu verses tes rayons,
Qui ne sont pas plus doux au front d’un Sire auguste,
Qu’au sale front d’une gueuse en haillons.
Pétrus Borel - Rhapsodies, 1832
Chapitre 13
Hugo fait boum boum…
Dans ce chapitre :
Hugo romantique
Hugo politique
Hugo mythique
« Il est des heures où les Harmonies, les Contemplations et les Nuits ne nous I satisfont
plus, où l’on est infâme au point de trouver que Lamartine fait gnangnan, que Hugo fait boum
boum, et que les cris et les apostrophes de Musset sont d’un enfant »… Eh bien, Jules
Lemaître (1853 – 1914), on craque? Vous, l’académicien, le professeur, le critique, l’esprit
qui brille bien plus qu’il ne convainc, l’auteur moyen, le poète médiocre, l’écrivain oublié,
Jules, on jette le masque? On est infâme dites-vous parce qu’on s’écœure des surenchères
des romantiques? « Infâme », conservez pour vous cet adjectif. Les « gnangnan », les « cris
d’enfants » et les « boum boum », échos des cœurs de tous les temps, se moquent bien de la
critique. Hugo fait boum boum? Eh bien oui, et nous l’aimons ainsi, dans ce poème, par
exemple : Mugistusque boum (mugissement des bœufs), titre emprunté aux Géorgiques de
Virgile. Hugo l’écrit à Marine-Terrace, sur l’île de Jersey, en 1855. Que faisait-il donc là ?
On vous le dira… Mais avant tout, inaugurons Hugo l’immense, par cet extrait des
Contemplations (1856) :
Mugistusque boum
Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d’herbes!
Que la terre, agitant son panache de gerbes,
Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;
À l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
Quand le brun laboureur des collines descend
Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
Imite dans son cœur l’allongement de l’ombre!
Êtres ! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombre!
Que tout s’épanouisse en sourire vermeil!
Que l’homme ait le repos et le bœuf le sommeil ! […]
Victor Hugo - Contemplations, 1856
Les enfances de Victor
Vous allez comprendre en suivant Victor enfant, puis adolescent, comment peuvent se
construire ses réflexes de poète, comment s’imprègnent dans sa mémoire les paysages
fantastiques, étranges, qu’il nous livre parfois dans ses vers par allusions, par éclairs…
Besançon, Madrid, Paris
Imaginez, en 1811, un enfant de 9 ans, serré contre ses frères et sa maman, en pleine révolte
espagnole contre Napoléon… À tout instant peuvent surgir des insurgés qui exterminent tout
ce qui est français sur leurs terres réunies à l’Empire contre leur gré. L’enfant et sa famille
vont rejoindre le père en poste à Madrid. Ce n’est qu’un bref épisode de la vie du petit
Victor qui deviendra Hugo le grand, Hugo l’époustouflant!
Une erreur médicale
« C’est un garçon ! » Besançon, vendredi 26 février 1802. Le capitaine Léopold-Sigisbert
Hugo est déçu, il espérait une fille après la naissance de deux fils, Abel né en 1798 et
Eugène en 1800. Sophie Trébuchet, épouse Hugo depuis 1797, l’est tout autant, mais pour
elle, cette déception remonte à la promenade qu’elle a faite neuf mois plus tôt, sur les pentes
du Donon dans les Vosges où Léopold, eh bien, Léopold… Sophie, à peine remise de ses
deux maternités précédentes n’en souhaitait pas une troisième si tôt ! Elle l’a pourtant
acceptée, se persuadant que ce serait une petite Victorine. « C’est un garçon ! » Oui, on le
sait ! Et puis ? « Et il ne va pas vivre vingt-quatre heures. » Dans la série des grandes
erreurs médicales, celle du médecin bisontin est de taille : Victorine qui devient Victor dans
le cœur de Sophie va vivre quatre-vingt-trois ans !
Les parents de Joseph-Léopold-Sigisbert
Une famille modeste des environs de Nancy, des travailleurs manuels, des cultivateurs, un
négociant en bois côté paternel, un matelot nantais devenu capitaine, qu’on a pompeusement
transformé depuis en armateur, un procureur, des maîtres-fondeurs (des forgerons), côté
maternel, voilà l’ascendance du petit Victor qui, devenu grand, n’aura de cesse de parcourir
son arbre généalogique, afin d’y trouver des branches nobles inexistantes, mais qu’il
inventera, auxquelles il croira dur comme fer… Léopold-Sigisbert, son père, né à Nancy le
15 novembre 1773, engagé militaire dès l’âge de quinze ans, affirmant qu’il en a dix-huit, est
blessé, renvoyé dans ses foyers, puis réintégré à l’âge légal.
Les amis de Sophie
Pendant la Révolution, Léopold choisit le pseudonyme de Brutus - celui qui renversa la
monarchie à Rome –, devient major, défie la mort en cent occasions, et trouve l’amour à
Châteaubriant où il rencontre, après avoir tué dans la forêt du Gâvre près de Blain, un chef
de bande nommé La Perdrix qui le visait au cœur, Sophie Trébuchet. Amie des amis du
sinistre Carrier, conventionnel qui multiplie à Nantes les décapitations et les noyades de
femmes, d’enfants, d’hommes de toutes sortes, d’ecclésiastiques, Sophie n’est pas la
royaliste vendéenne dont Victor nous entretient parfois…
Les avatars du couple
Le couple se forme en 1797, se défait trois enfants et de nombreux voyages plus tard : la
Corse en 1804, l’Italie en 1807 avec Léopold, retour à Paris sans lui, la famille s’installe
dans l’ancien couvent des Feuillantines ; voyage dangereux et terrifiant pour les trois enfants
vers Madrid en 1811 afin de rejoindre Léopold devenu général dans l’Espagne en révolution
contre Napoléon : on torture, on étripe et on égorge dans les campagnes et dans les villes
espagnoles tous ceux qu’on peut capturer, et qui viennent de France. C’est à Madrid que le
général Hugo demande le divorce : Sophie, selon lui, ne l’a pas prévenu de son arrivée, et il
vit déjà avec sa maîtresse, la comtesse de Salcano ! Pauvre Sophie ! Rentrée à Paris, elle se
console dans les bras de son seul amour, son amant depuis dix ans, Victor Fanneau de
Lahorie, parrain (certains ont avancé, à tort, père) de Victor. Le 29 octobre 1812, Lahorie
tombe sous les balles d’un peloton d’exécution pour avoir comploté contre Napoléon.
Pauvre Sophie…
Chateaubriand ou rien
1815. Après Waterloo, l’Aigle se retrouve à Sainte-Hélène, et, pour la restauration, les
oiseaux de proie qui le suivaient deviennent des pigeons : leur traitement est symbolique.
Léopold-Sigisbert envoie à ses fils une pension si maigre qu’elle suffit à peine à assurer leur
scolarité et la vie de la famille. C’est en 1815, à treize ans, que Victor écrit ses premiers
poèmes, découvrant seul les codes de la versification. À quatorze ans, il écrit sur son cahier
d’écolier : « Je veux être Chateaubriand ou rien ! »
L’Ode sur la mort du duc de Berry
À quinze ans, il a déjà écrit deux tragédies. À seize il prépare Polytechnique, oblique vers le
droit pendant que l’obsèdent, le harcèlent et l’exaltent les milliers d’alexandrins qui naissent
de ses rêveries, et qu’il décide de livrer à la revue qu’il fonde avec ses frères en 1819 : Le
Conservateur littéraire. C’est là que paraît en 1820 L’Ode sur la mort du duc de Berry,
neveu et successeur de Louis XVIII, et qui est mort assassiné à sa sortie de l’Opéra. Ému, le
roi accorde à Victor une gratification de cinq cents francs (presque dix mille euros), premier
argent que lui rapporte sa plume.
Chateaubriand et l’enfant sublime
Les lecteurs du Conservateur littéraire sont peu nombreux, mais prestigieux. La preuve :
parmi eux, on trouve François-René de Chateaubriand, l’immense vicomte qui, à cinquantedeux ans, a déjà vécu plusieurs existences : soldat, aventurier, explorateur, écrivain,
menteur, boudeur, séducteur, homme politique prêt à reprendre du service pour tout cela,
admiré par ceux qui voient en lui un témoin de l’histoire récente et bousculée. Donc, il lit,
dans le Conservateur littéraire, l’Ode sur la mort du duc de Berry. Et tout de suite il
déclare que son auteur est « un enfant sublime». Victor n’a plus qu’une idée : approcher la
légende vivante. Chateaubriand mène une nouvelle existence qui tient un peu de toutes ses
précédentes : journaliste. Et maintenant, préparez-vous à cette rencontre, elle va vous
laisser, comme à Victor, un souvenir impérissable…
Je vends des chocolats…
Victor est introduit cérémonieusement chez le vicomte qui condescend à lui faire quelques
compliments parmi ce qu’il appelle des imperfections dans ses poèmes. Puis un domestique
entre, transportant une espèce de grande cuve pleine d’eau tiède. Chateaubriand enlève sa
robe de chambre, ses pantoufles, son caleçon molletonné, sa chemise, sa flanelle… Eh bien,
il ne reste plus rien! Vous avez devant vous la littérature telle que vous ne l’avez jamais vue.
Elle se fait frictionner par son valet et s’ablutionne dans le détail. Victor est gêné. Il propose
de s’en aller. Non. Rhabillé, tout propre, le vicomte invite Victor à passer au salon, et voici
que Madame de Chateaubriand surgit : « Monsieur Hugo, je vends des chocolats pour aider
les vieux prêtres pauvres, m’en achetez-vous? » Et Victor, le désargenté plein de panache
répond : « Madame, j’en prends trois livres ». Ainsi sort de sa poche l’équivalent de trois
mois de nourriture (moins le chocolat…)
Les audaces du mètre
C’est la tentation de tous les poètes à cette époque, peut-être même à toutes les époques : tout
briser, tout renverser, tout changer dans l’écriture, afin de reconstruire selon le projet idéal
qu’on a formé au tréfonds de sa sensibilité. Hugo n’y échappe pas. Il va crier qu’il disloque
« ce grand niais d’alexandrin », mais, sans l’avoir vraiment retouché, il ne va cesser de
l’utiliser, habilement, jusqu’à ses quatre-vingt-trois ans…
20 ans : Tout n’est qu’odes et beauté…
L’émotion d’un roi, les louanges d’un vicomte, la confiance d’une mère, l’énergie de deux
frères, et la foi en soi… Trois chemises, un pantalon et un manteau pour toute fortune, et sous
le toit de la famille pas vraiment de quoi manger tous les jours, des dettes par-ci par-là…
Léopold, le général pigeon qui n’envoie que des miettes. Victor écrit, ne cesse d’écrire.
Prudemment. Il décide de reprendre une forme en usage depuis bien longtemps : l’ode. Pour
plaire à coup sûr, pour ne heurter personne, il respecte à la lettre l’écriture classique, n’ose
rien qui bouscule l’équilibre traditionnel du vers, chante la Vendée, Louis XVII, le
rétablissement de la statue d’Henri IV, et, pour plaire au pouvoir en place, un Buonaparte
bien sévère. Mais point d’édition en vue…
C’est assez mal fagoté !
C’est Abel, le frère admiratif, qui se décide à agir : il s’empare des manuscrits de Victor et
les emporte au libraire Pélicier qui les imprime à ses frais. Un contrat d’édition est signé.
Lorsqu’Abel dépose sur le bureau de Victor le paquet d’exemplaires qui lui reviennent, le
recueil Odes et Poésies diverses, signé Victor-M Hugo, est déjà mis en vente sur l’étalage
de Pélicier. Victor pleure de joie, tombe dans les bras d’Abel qui a fait envoyer le livre à
Louis XVIII. Celui-ci prend en main le modeste volume gris-vert, déclare : « C’est assez mal
fagoté », mais il y retrouve l’Ode sur la mort du duc de Berry, et l’ensemble des poèmes lui
plaît tant qu’il prélève sur sa propre cassette, une pension de 1 200 francs. Le coup
d’accélérateur décisif est donné à la tornade hugolienne !
La mort de Sophie, l’amour d’Adèle
En février 1819, l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse offrait sa récompense
suprême, le lys d’or, à Victor, dix-sept ans, pour son ode sur le rétablissement de la
statue d’Henri IV. Ce lys d’or, premier trophée, demeurera longtemps accroché audessus de la cheminée, dans les différentes demeures hugoliennes. Sophie en est très
fière, mais Sophie est malade, très malade. Elle meurt le 27 juin 1821. Victor est
désemparé. Il quitte Paris, à pied ! Pendant trois jours, il marche, sans s’arrêter. Où
va-t-il ? À Dreux, chez Monsieur et Madame Foucher, amis que Sophie fréquentait,
et qui ont une fille : Adèle. Victor lui a avoué son amour, deux ans plus tôt. Ils se
sont fiancés en secret, malgré l’opposition de Sophie - malgré l’amour fou que
ressent pour elle Eugène, le frère de Victor ! Dans un doux soleil d’arrière-saison, le
12 octobre 1822, Adèle et Victor se jurent un amour éternel sous les voûtes de
l’église Saint-Sulpice à Paris, chapelle de la Vierge. Le jeune ménage s’installe rue
du Cherche-Midi, dans une maison des parents Foucher. La douleur d’Eugène est
telle qu’il sombre dans la folie - dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un trouble
bipolaire chronique. Il doit être interné - il mourra, fou, en 1837.
Chronique intime et extime (1)
16 juillet 1823 : naissance du premier fils de Victor et Adèle : Léopold. Il est confié
au général Hugo et à sa seconde femme, à Blois. Il meurt le 9 octobre.
28 août 1824 : naissance de Léopoldine, au nouveau domicile des époux Hugo, 90 rue
de Vaugirard.
Avril 1825 : Victor Hugo est décoré de la Légion d’honneur.
9 novembre 1826 : naissance de Charles.
1827 : la famille s’installe 11 rue Notre-Dame-des- Champs (maison disparue depuis
le percement du boulevard Raspail) afin de mieux recevoir les amis Balzac, Vigny,
Dumas, Musset, Delacroix, le peintre… Le salon porte le nom de La Chambre au lys
d’or: la récompense obtenue aux Jeux Floraux de Toulouse est accrochée sur la
cheminée…
29 janvier 1828 : mort du général Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, à Paris.
21 octobre 1828 : naissance de François-Victor.
28 juillet 1830 : naissance d’Adèle - prénommée comme maman… ; son parrain est
Sainte-Beuve.
Partons en ballades…
1828. On attend Hugo, bien installé dans les honneurs glanés au fil de ses louanges au
pouvoir en place. Il fait figure de chef de file. On le sent plein d’idées, audacieux, prêt à en
découdre avec ce qu’il appelle « ce grand niais d’alexandrin », à se battre pour réinventer la
poésie. On découvre alors, surpris et ravi ou presque, le recueil Odes et Ballades qui,
enrichi d’odes nouvelles toujours sages, propose des ballades étonnantes qui bousculent
l’ordre du vers établi, le réduisent à trois syllabes, voire même à une :
Çà qu’on selle
Écuyer
Mon fidèle
Destrier
Mon cœur ploie
Sous la joie
Quand je broie
L’étrier […]
Il part, et Madame Isabelle
Belle
Dit gaiement du haut des remparts
Pars…
Audace du mètre, audaces du maître! Les grandes ailes de Victor se déploient…
Sainte-Beuve et la critique
Une grosse tête chauve, un ventre proéminent, un grand manteau noir, une allure qui
semble hésiter entre le bourgeois et le prélat… Charles-Augustin Sainte-Beuve est
né à Boulogne-sur-Mer le 23 décembre 1804. Après des études de médecine –
inachevées – à Paris, il devient journaliste et se spécialise dans la critique littéraire,
mettant au point une technique d’interprétation de l ’œuvre en fonction des moindres
détails de la vie de l’auteur. En 1829, il publie un mélange de poèmes et de proses,
un roman-poèmes, Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, se présentant comme
l’éditeur de ce mystérieux jeune homme disparu pour n’avoir pu concilier sa
vocation poétique avec les rudesses d’une société devenue impitoyable.
Évidemment, Delorme, c’est lui, qui fusionne son « je » avec le « il » mettant à
distance son personnage. Ce subterfuge découvert fait scandale sans garantir le
succès de l’ouvrage. D’autres œuvres suivront, sans grand succès.
Élu académicien à quarante ans, Sainte-Beuve poursuit son œuvre critique – publiée
sous le titre Les Causeries du lundi – tout en enseignant à Lausanne, en Belgique,
puis à l’École normale supérieure à Paris. Ses jugements sur l’œuvre de Victor Hugo
sont plutôt incisifs – il faut dire que ses relations avec le grand maître, et surtout
avec la femme de celui-ci, les ont peut-être conditionnés… Sa lecture de
Chateaubriand est sans concession : il juge fort bruyant le deuil de sa jeunesse…
Proust désapprouvera la méthode Sainte-Beuve affirmant que l’œuvre provient d’un
autre moi que celui de l’auteur. Sainte-Beuve meurt le 13 octobre 1869.
27 ans : Allons à l’Orient !
En 1829, Hugo prend de la distance, il s’en va où la mode emporte l’imaginaire des
romantiques : l’Orient. Un Orient particulier cependant, plus européen qu’oriental puisque
Victor, dans son nouveau recueil Les Orientales, nous promène en Grèce, en Espagne, sur
les bords du Danube et même en Ukraine, et fort peu en Arabie. Les Orientales font entrer
dans la poésie hugolienne tout un vocabulaire nouveau qui enchante les lecteurs, et un
traitement du vers qui étonne. En effet, les audaces des Ballades sont ici reprises et
amplifiées. L’exemple le plus remarquable de ces innovations a pour titre Les Djinns,
évocation virtuose des esprits de la nuit chez les peuples sémitiques. On les devine d’abord
dans la première strophe de vers à deux syllabes. Ils s’approchent un peu, la deuxième
strophe est de vers de trois syllabes. Puis la troisième de vers de quatre syllabes. Vous avez
compris : au plus fort de leur passage, les vers sont de dix syllabes. Ils s’en vont ensuite, et
le vers décroît à mesure… Bravo, Victor!
Les Djinns
Murs, ville
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.
Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit!
La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.
La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,
Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns!... Quel bruit ils font!
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà, s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.
C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant!
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.
Ils sont tout près! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !
Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle, penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon.
Prophète! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs!
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs!
Ils sont passés! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés!
De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.
D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.
Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas;
Leur essaim gronde;
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.
Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.
On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe;
L’espace
Efface
Le bruit.
Victor Hugo - Les Orientales, 1829
Hernani en bataille
Qu’en est-il du vers sur la scène dans les années 1830 ? Quel genre Hugo va-t-il pratiquer?
La comédie? La tragédie? Tout cela, c’est fini! Vive le drame à l’anglaise - ou plutôt, vive le
drame à l’Hugo ! Hugo la tornade! En 1827, il prend position dans la préface de son drame
Cromwell, pièce publiée, mais jamais jouée. Il clame que la règle classique des trois unités,
temps, lieu et action, est stupide : il n’y a pas trois unités, il n’y en a qu’une : l’unité
d’action. Le vers? Il doit être franc et loyal, c’est-à-dire qu’il ne s’interdit rien, il passe de
l’expression du sublime à celle du grotesque sans transition. Bref, il faut quitter les galères
du genre classique, et embarquer vers les temps modernes! La préface de Cromwell,
largement répandue, a chauffé à blanc les deux camps : d’un côté les bourgeois, les
« Anciens », de l’autre la jeunesse romantique.
Les préparatifs
Tout est prêt : la mèche – la préface de Cromwell -, le pétard - la pièce d’Hugo, Hernani –
et le tonneau de poudre – la salle de théâtre. L’explosion a lieu le jeudi 25 février 1830. Ce
jour-là, c’est la guerre : les troupes d’Hugo sont commandées par les maréchaux Théophile
Gautier, Pétrus Borel et Auguste Maquet, le futur nègre de Dumas (1813 – 1886). On y
trouve Honoré de Balzac, Hector Berlioz ! Elles sont divisées en dix tribus qui occupent les
secondes galeries et le parterre. Leur uniforme : le gilet rouge - surtout celui de Gautier,
flamboyant! Autre signe de reconnaissance : les cheveux longs… L’ennemi? Le bourgeois
chauve, vêtu de noir et perruqué !
Combats au corps à corps
Les troupes s’échauffent la voix tout l’après-midi dans la salle où va avoir lieu la
représentation. À sept heures du soir, la pièce commence enfin. La troupe d’Hugo applaudit à
tout rompre dès qu’une audace de versification ou de situation apparaît, celle des bourgeois
siffle à s’en rendre sourd ! Des essaims d’insultes s’abattent un peu partout, harcèlent les
visages en rage! On se bat quasiment au corps à corps, les sièges souffrent… Le lendemain,
les journaux se déchaînent contre l’œuvre, mais surtout contre cette jeunesse turbulente, cette
bohème inquiétante qui soutient un théâtre décadent! La querelle se poursuit dans les jours
qui suivent. Et puis les esprits s’apaisent. La pièce est représentée quarante-cinq fois. La
victoire est nette dans le camp d’Hugo. Un nouveau genre vient de s’imposer au théâtre : le
drame romantique.
La peau d’ours de papa
Le 15 novembre 1828, un contrat est signé avec l’éditeur Gosselin. Hugo doit
remettre le 15 avril 1829 le manuscrit d’un roman qui se déroule au temps de Louis
XI et met en scène l’affrontement entre la beauté ensorcelante d’une gitane,
Esméralda, la monstruosité du sonneur de cloches Quasimodo, être difforme qui la
protège, et la laideur morale de Frollo, l’archidiacre tombé amoureux d’Esméralda.
Son titre? Notre-Dame de Paris ! La bataille d’Hernani empêche Victor de se
mettre au travail. Le 5 juin 1830, Gosselin demande à Hugo de terminer son roman
avant la fin de l’année.
Quelques semaines plus tard, seules six pages ont été écrites. Gosselin se fâche.
Victor Hugo s’en va acheter une bouteille d’encre, un gros tricot de laine grise qui
l’enveloppe du cou jusqu’aux orteils – c’est, pour les enfants Hugo, la peau d’ours
de papa… – il se met à l’ouvrage le 1er septembre 1830. Le 15 janvier 1831, le
livre est fini ! Gosselin donne le manuscrit en lecture à sa femme, elle le trouve d’un
ennui mortel! Tant pis, Gosselin édite… Notre-Dame de Paris commence son
incroyable voyage jusqu’à nous…
Le cœur du Maître
À son premier amour, Adèle, la mère de ses enfants, Hugo avait juré fidélité, pour l’éternité.
Mais l’éternité est parfois si courte… Juliette Drouet s’installe dans le cœur de Victor qui
bâtit sans relâche son œuvre dramatique, romanesque, poétique, de sorte que, lisant tout cela,
on ne puisse dire que : « Oui, c’est bien Hugo », hier comme aujourd’hui. Pari réussi.
30 ans : Les Feuilles d’automne
L’étape suivante dans la poésie d’Hugo a pour titre les Feuilles d’automne, recueil publié
en 1832. La bataille d’Hernani est déjà loin. C’est un Hugo rêveur et grave, inquiet, pensif,
qui sillonne les poèmes des Feuilles d’automne, moins audacieux mais tout aussi libres dans
leur forme, et plus profonds. On y voit naître un lyrisme où se mêlent énergie et nostalgie, et
se déployer sans masque le « je » romantique du poète, un « je » à la fois personnel et
collectif tant il parvient, même à travers l’anecdote, à se hisser jusqu’à l’universel. Des
exemples? En voici :
Ce siècle avait deux ans…
Victor nous rappelle sa naissance à Besançon; le siècle a deux ans, nous sommes en 1802 ; il
naît d’un sang breton, celui de Sophie, et lorrain à la fois, celui de Léopold-Sigisbert…
Cette évocation est trop riche et trop précieuse pour que la fantaisie du vers s’y déploie :
Hugo emploie ici de sages alexandrins à rimes plates.
Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix;
Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,
C’est moi. –
Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,
Ange qui sur trois fils attachés à ses pas
Épandait son amour et ne mesurait pas!
Ô l’amour d’une mère! amour que nul n’oublie!
Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie!
Table toujours servie au paternel foyer!
Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier!
Victor Hugo – Les Feuilles d’Automne, 1832
Lorsque l’enfant paraît…
Aux antipodes de cette future confidence d’Alphonse Allais (1854 - 1905) : « Il y a des jours
où l’absence d’ogre se fait cruellement sentir », Hugo écrit ce poème qui traduit son amour
des enfants en général, celui des siens en particulier et surtout de Léopoldine. Dès le
moindre bobo, il fait appeler le médecin. Il craint surtout le croup, autre nom de la diphtérie,
dont beaucoup d’enfants meurent à l’époque; et pour le prévenir, il fait avaler à Léopoldine
un litre d’eau chaude par jour, ce qui tire bien des larmes (chaudes) à la pauvre enfant.
Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris; son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l’appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher. […]
Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers!
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur! l’été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants!
Victor Hugo - Les Feuilles d’Automne, 1832
La passion Juliette
1833. Victor l’infatigable fait jouer une pièce de théâtre qu’il vient de terminer : Lucrèce
Borgia. Il confie le rôle de Madame Négroni à une jeune comédienne dont il tombe
amoureux fou : Juliette Drouet. Il faut dire que le contexte du couple Hugo est propice à des
amours parallèles : après la naissance de son cinquième enfant, Adèle a verrouillé la porte
de sa chambre et interdit à Victor d’y entrer, le jour ou la nuit… Victor et Juliette deviennent
amants dans la nuit du 16 au 17 février, nuit dont Juliette fêtera jusqu’à la fin de sa vie
l’anniversaire – chaque année, elle écrit un message dans un petit cahier rouge baptisé par
les deux amants Le livre de l’anniversaire ; il ne quitte jamais son oreiller. Ainsi, le 17
février 1835, Victor y écrit : « Le 17 février 1833, je suis né au bonheur dans tes bras ».
Bonjour mon Toto chéri, mon Victor adoré…
Bonjour, mon Toto chéri, mon Victor adoré, bonjour mon cher petit homme, mon cher bien
aimé, bonjour de tous mes vœux, de toutes mes pensées, de toutes mes lèvres et de tout
mon cœur. Comment vas-tu ce matin mon petit homme ravissant, ma joie, mon tout, mon
amour chéri ? Moi je vais très bien. J’ai dormi comme un sabot et maintenant je suis
éveillée comme une portée de souris… Victor Hugo va recevoir plus de vingt mille lettres
aussi débordantes d’amour, toutes envoyées par Juliette qui a décidé de lui consacrer sa vie.
Juliette Drouet est née Juliette Gauvain à Fougères (Ille-et-Vilaine), en avril 1806 dans une
famille d’artisans toiliers.
La statue de Strasbourg
Ses parents meurent, Juliette est recueillie par des religieuses à Fougères, avec son frère et
ses deux sœurs. Son oncle René Drouet qui s’installe à Paris décide de l’y emmener. En
1816, il la place dans un couvent. Elle en sort en 1821. Que devient-elle alors, pendant
quatre ans ? On possède peu de renseignements sur cette période. Elle réapparaît en 1825,
aux côtés du sculpteur Pradier dont elle est devenue la maîtresse. Il donne à la ville de
Strasbourg qu’il est chargé de représenter place de la Concorde sous la forme d’une statue,
la silhouette et le visage de Juliette (cherchez bien, dans le brouhaha des moteurs, la statue
est toujours là…). En 1826, Juliette met au monde Claire, le seul enfant qu’elle aura. Elle
commence ensuite une carrière d’actrice à Bruxelles d’abord, puis à Paris. Elle y rencontre
Victor…
Quand mes yeux fatigués seront fermés au
jour…
Pendant cinquante ans, jusqu’à sa mort, Juliette est d’une fidélité absolue ! Elle va
suivre son Toto partout. Lorsqu’il doit quitter la France précipitamment en 1851,
c’est elle qui le sauve d’une arrestation et d’une condamnation à mort certaines. Elle
a tout préparé : sa fuite en train vers Bruxelles, son déguisement. En toute occasion,
elle le cajole, le console. Elle demeure cloîtrée et cachée comme il l’exige, à Paris,
puis, pendant les dix-neuf ans de leur exil à Jersey, puis Guernesey, recopiant les
manuscrits, toujours dans l’ombre, sans jamais protester- ou presque - supportant
tout de Victor, même ses infidélités - elle pardonne en particulier la liaison de son
Toto avec Léonie d’Aunet, femme du peintre Biard, commencée en 18 4 3 : Victor
est pris en flagrant délit d’adultère avec elle le 5 juillet 1845 ; Léonie est
emprisonnée, lui, non… Le roi Louis-Philippe en personne, tout en sermonnant Hugo,
doit apaiser la jalousie du peintre, en lui commandant plusieurs toiles… En 1851,
Léonie Biard aura la cruauté raffinée d’envoyer à Juliette les lettres d’amour que son
amant lui avait écrites… Juliette meurt le 11 mai 1883. Elle repose dans le cimetière
de Saint-Mandé, aux côtés de sa fille Claire, disparue à vingt ans. Sur sa tombe, on
peut lire : Quand je ne serai qu’une cendre glacée / Quand mes yeux fatigués
seront fermés au jour / Dis-toi, si dans ton cœur, ma mémoire est fixée / Le monde
a sa pensée, moi j’avais son amour.
Chronique intime et extime (2)
1831 : Adèle qui refuse à son fougueux Victor l’accès à sa chambre constate qu’il
multiplie ses infidélités, se laisse courtiser, de dépit, par le sage, et mauvais amant,
Sainte-Beuve. Leur liaison est un fiasco.
1839 : Victor Hugo obtient de Louis-Philippe la grâce d’Armand Barbès,
révolutionnaire condamné à mort pour avoir organisé un coup d’État républicain.
1841 : Victor est élu à l’Académie française. Il s’y était présenté deux fois en 1836,
une fois en 1840…
1843 : le mercredi 15 février, Léopoldine Hugo, dix-neuf ans, épouse Charles
Vacquerie, vingt-six ans, admirateur d’Hugo dont il est aussi l’ami. Les deux familles
ont sympathisé. Les Hugo et les Vacquerie - riches armateurs havrais - passent leurs étés
ensemble à Villequier.
33 ans : Les Chants du crépuscule
Juliette est entrée depuis deux ans dans sa vie quand Victor publie Les Chants du
crépuscule, poèmes écrits pendant les cinq années précédentes, les premières de la
Monarchie de Juillet qui a solidement installé au pouvoir une bourgeoisie d’affaires qui se
moque bien des aspirations du petit peuple. Hugo la grande âme s’en attriste. De même que
l’attristent les pauvres fredaines de son Adèle avec Sainte-Beuve, et le passé mystérieux et
trouble de Juliette dont il est fort jaloux. L’écriture opère un retour à la sagesse dans la
forme, les pages d’alexandrins à rimes plates dominent le recueil, avec des exceptions, telle
cette belle envolée en quatrains légers, écrite le 1er janvier 1835 à minuit et demi, pour
Juliette…
Puisque j’ai mis ma lèvre…
Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine;
Puisque j’ai dans tes mains posé mon front pâli;
Puisque j’ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l’ombre enseveli;
Puisqu’il me fut donné de t’entendre me dire
Les mots où se répand le cœur mystérieux;
Puisque j’ai vu pleurer, puisque j’ai vu sourire
Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;
Puisque j’ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas! voilé toujours;
Puisque j’ai vu tomber dans l’onde de ma vie
Une feuille de rose arrachée à tes jours ;
Je puis maintenant dire aux rapides années :
- Passez! Passez toujours! je n’ai plus à vieillir;
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir!
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
Du vase où je m’abreuve et que j’ai bien rempli.
Mon âme a plus de feu que vous n’avez de cendre!
Mon cœur a plus d’amour que vous n’avez d’oubli!
Victor Hugo - Les Charts du crépuscule, 1835
35 ans : Les Voix intérieures
Entrons à pas feutrés dans le cerveau d’Hugo puisque lui-même nous y invite, nous ouvre la
porte de ses Voix intérieures en 1837. Entendez-vous ces bruits bizarres, ce tintamarre, ce
cliquetis, ces cris? Et ces mots inarticulés qui rampent la nuit et se déploient comme de lents
oiseaux? Prudence : dans le cerveau d’Hugo, on marche sur des corniches, on frôle des
précipices, on se perd dans une forêt de syllabes qui se cherchent, et l’histoire superpose ses
images de deuil, de meurtres et de cercueils.
Non inscrit sur l’Arc de triomphe
La visite n’est pas terminée, mais vous venez d’assister à ce que la nuit charrie dans la tête
du poète : des images inquiétantes, des mots inarticulés portés par des voix étranges. Hugo
s’en inquiète, en parle et se rassure. Le moyen le plus sûr pour combattre tout cela : le poème
et sa lumière. Il donne pour titre à son recueil Les Voix intérieures . Bien sûr, son « je »
poursuis son aventure commencée dans les précédents recueils, les thèmes y sont variés :
l’histoire et la divinité, le poète et Virgile, la mer et le passé, mais le pessimisme flotte sur
l’œuvre traversée par « le rêve horrible » des « tombes », « l’odeur des morts », des
« deuils », « l’épouvante », « les spectres », « la mort »… Amer Hugo qui dédicace ainsi
son livre afin de réparer ce qu’il juge une injustice : À Joseph-Léopold-Sigisbert, comte
Hugo, non inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile; son fils respectueux, V.H. (JosephLéopold est mort en 1828).
Sunt lacryma rerum
VII
Quel rêve horrible ! - C’est l’histoire.
De nos pères couchés dans les tombeaux profonds
Ce qu’aucun n’aurait voulu croire,
Nous l’avons vu, nous qui vivons!
Tous ces maux, et d’autres encore,
Sont tombés sur ces fronts de la main du Seigneur.
Maintenant croyez à l’aurore!
Maintenant croyez au bonheur!
Croyez au ciel pur et sans rides!
Saluez l’avenir qui vous flatte si bien !
L’avenir, fantôme aux mains vides
Qui promet tout et qui n’a rien !
38 ans : Les Rayons et les ombres
Dans le château des Roches, entre Bièvres et Jouy-en-Josas, la famille Hugo passe ses
vacances chez un patron de presse en 1835. Adèle trompe Victor avec Sainte-Beuve. Victor
trompe Adèle avec Juliette. Hugo a loué pour Juliette une maison distante de quatre
kilomètres, dans le hameau des Metz. Les deux amants se retrouvent à mi-chemin, dans le
« Bois de l’homme mort » ; un châtaignier creux leur sert de repère et de boîte aux lettres si
l’un d’eux ne vient pas. Centre de leur monde où s’équilibrent le désir et l’épuisement des
corps dans la petite mort, ce lieu rayonne sur l’écriture de Victor. Son âme au tourment dans
Les Voix intérieures trouve le calme à défaut de paix.
37 contre 16
Juliette et Toto se promettent de revenir en pèlerinage dans ce bois d’amour. Mais, en 1837,
Adèle montrant ses griffes d’épouse trompée, Toto y vient seul. Il est triste, hanté par le
souvenir tout proche du temps de l’amour fou, de l’amour qui, sans s’éteindre, s’épuise.
Prenant appui sur cet épisode personnel, il se hisse à l’universel dans l’expression de la
mélancolie romantique ; son « je » s’y décline dans une contemplation inquiète de la nature.
Évidemment, on peut y entendre des échos des Méditations poétiques de 1820, dire que
Victor, après Lamartine et avant Musset, tombe dans le Lac, ce qui n’est pas faux, mais on
peut noter cette différence arithmétique : Lamartine écrit son lac en seize strophes, ce qui
n’est pas sans rappeler l’année de son aventure sentimentale : 1816 ; Hugo décline en 37
strophes sa Tristesse d’Olympio, écrite en 1837. Victor fait mieux qu’Alphonse (bravo,
Toto !).
Que peu de temps suffit pour changer toute chose
D’abord huit sizains d’alexandrins et hexamètres alternés sur un schéma rimique AABCCB,
puis vingt-neuf quatrains jusqu’à la fin, dont vous pouvez lire ici les premiers, rencontrant
notamment ce vers sans doute connu de vous : « Que peu de temps suffit pour changer toute
chose »…
Tristesse d’Olympio
Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes.
Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes
Sur la terre étendu,
L’air était plein d’encens et les prés de verdures
Quand il revit ces lieux où par tant de blessures
Son cœur s’est répandu !
L’automne souriait; les coteaux vers la plaine
Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine;
Le ciel était doré;
Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,
Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme,
Chantaient leur chant sacré!
Il voulut tout revoir, l’étang près de la source,
La masure où l’aumône avait vidé leur bourse,
Le vieux frêne plié,
Les retraites d’amour au fond des bois perdues,
L’arbre où dans les baisers leurs âmes confondues
Avaient tout oublié!
Il chercha le jardin, la maison isolée,
La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée,
Les vergers en talus.
Pâle, il marchait. - Au bruit de son pas grave et sombre,
Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l’ombre
Des jours qui ne sont plus!
Il entendait frémir dans la forêt qu’il aime
Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même,
Y réveille l’amour,
Et, remuant le chêne ou balançant la rose,
Semble l’âme de tout qui va sur chaque chose
Se poser tour à tour!
Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire,
S’efforçant sous ses pas de s’élever de terre,
Couraient dans le jardin;
Ainsi, parfois, quand l’âme est triste, nos pensées
S’envolent un moment sur leurs ailes blessées,
Puis retombent soudain.
Il contempla longtemps les formes magnifiques
Que la nature prend dans les champs pacifiques;
Il rêva jusqu’au soir;
Tout le jour il erra le long de la ravine,
Admirant tour à tour le ciel, face divine,
Le lac, divin miroir!
Hélas! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures,
Ainsi qu’un paria,
Il erra tout le jour, vers l’heure où la nuit tombe,
Il se sentit le cœur triste comme une tombe,
Alors il s’écria :
« Ô douleur! j’ai voulu, moi dont l’âme est troublée,
Savoir si l’urne encor conservait la liqueur,
Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée
De tout ce que j’avais laissé là de mon cœur !
Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!
Nature au front serein, comme vous oubliez!
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!
Nos chambres de feuillage en halliers sont changées!
L’arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé;
Nos roses dans l’enclos ont été ravagées
Par les petits enfants qui sautent le fossé.
Un mur clôt la fontaine où, par l’heure échauffée,
Folâtre, elle buvait en descendant des bois;
Elle prenait de l’eau dans sa main, douce fée,
Et laissait retomber des perles de ses doigts!
On a pavé la route âpre et mal aplanie,
Où, dans le sable pur se dessinant si bien,
Et de sa petitesse étalant l’ironie,
Son pied charmant semblait rire à côté du mien !
La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,
Où jadis pour m’attendre elle aimait à s’asseoir,
S’est usée en heurtant, lorsque la route est sombre,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
La forêt ici manque et là s’est agrandie.
De tout ce qui fut nous presque rien n’est vivant;
Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,
L’amas des souvenirs se disperse à tout vent!
N’existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure?
Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus?
L’air joue avec la branche au moment où je pleure;
Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
D’autres vont maintenant passer où nous passâmes.
Nous y sommes venus, d’autres vont y venir;
Et le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes,
Ils le continueront sans pouvoir le finir! […]
Victor Hugo - Tristesse d’Olympio, 1816
La douleur sans nom
« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai, vois-tu, je sais que tu
m’attends… » Sur toutes les lèvres d’enfants, et dans le cœur des grands, ces vers nés de la
tragédie d’un père nommé Hugo, à la fin d’un été du siècle passé.
41 ans : la tragédie de Villequier
Le bonheur pourrait-il enfin s’installer? Victor est académicien, il est célèbre, et les trois
seules chemises de sa jeunesse sont un lointain souvenir : désormais sa garde-robe est
abondante, il habite un immense appartement place des Vosges, l’argent ne manque pas sous
son toit – mais il demeure d’une pingrerie qui est entrée dans sa légende. Le bonheur?
Hélas…
Un beau jour de septembre 1843…
Villequier, lundi 4 septembre 1843. Charles Vacquerie, 26 ans, né à Nantes, fils d’un
armateur du Havre et Léopoldine Hugo, fille tendrement aimée de Victor et d’Adèle, dixneuf ans, mariés depuis février, décident d’aller voir leur notaire à Caudebec-en-Caux. C’est
un prétexte pour essayer le nouveau canot à voile que vient d’acheter Charles. Pierre
Vacquerie, capitaine au long cours, et son fils, Arthur, sont aussi du voyage. Huit heures du
matin : les quatre promeneurs prennent place dans le canot, mais il manque de stabilité.
Charles décide alors de le lester avec de grosses pierres trouvées sur la berge. Il fait beau,
le temps est calme, le vent souffle à peine.
Le bateau chavire
À Caudebec, on s’attarde un peu. Le vent se lève. Charles et Léopoldine, Pierre, Arthur,
montent dans le canot qui file tranquillement sur la Seine. Soudain, vers treize heures, face au
lieu-dit le Dos-d’âne, dans une légère courbe du fleuve, une rafale fait gîter le bateau. Les
grosses pierres roulent, la gîte augmente. Le bateau chavire. Léopoldine se retrouve sous la
coque. Elle ne sait pas nager. Pierre et Arthur coulent à pic. Charles plonge, tente de dégager
sa femme, n’y parvient pas. Il plonge de nouveau, peine perdue. Il plonge encore. Il sait que
Léopoldine vient de mourir. Alors, cet excellent nageur se laisse couler, volontairement sans
doute, rejoignant dans la mort celle qu’il aime.
Victor en voyage
Le jour de la tragédie, Victor est en voyage. Parti en juillet pour l’Espagne, avec Juliette, il
remonte tranquillement en diligence par le sud-ouest de la France. Il se passe alors quelque
chose d’incroyable : dans la nuit du 4 au 5 septembre, alors qu’il ne sait rien du drame, il est
envahi d’un sentiment funèbre. L’idée de la mort ne le quitte pas. Au petit matin, il écrit :
Ô mort, mystère obscur, sombre nécessité! Quoi? partir sans retour, s’en
aller comme une ombre!
S’engloutir dans le temps, se perdre dans le nombre!
Faire à tout à la fois les suprêmes adieux
Quoi ! ne plus revenir, ne plus voir les doux yeux
Dont nous sommes la joie et qui sont nos lumières
Ne plus serrer jamais les mains qui nous sont chères…
La douleur infinie
Victor et Juliette visitent l’île d’Oléron le 8 septembre. Ils ne savent toujours rien de la
tragédie. L’impression de mort n’a pas quitté Victor qui compare l’île à un grand cercueil
couché dans la mer. Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, après une promenade dans
les marais de Rochefort, Victor entre dans une auberge, dans la petite ville de Soubise. Il
demande les journaux, s’assoit. Il ouvre Le Siècle. La catastrophe de Villequier y est
racontée dans le détail. Il lit. Son regard se fige, hagard. Sa vie vient de basculer dans la
douleur infinie, dans l’irrémédiable. Il se lève. Il marche sans rien voir. Autour de lui, des
rondes de petites filles… Léopoldine… Il tombe dans l’herbe. Il pleure… Plus tard, il
écrira :
Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
Hélas! et je pleurai trois jours, amèrement. […]
Je voulais me briser le front sur le pavé;
Puis je me révoltais, et, par moments terribles,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non!...
À Villequier
Chaque année, le 4 septembre, Victor Hugo accomplit le pèlerinage à Villequier, sur
la tombe de Léopoldine. Il part du Havre, à pied, où habitaient les Vacquerie, et il
arrive le soir à son rendez-vous. Ses années d’exil le priveront douloureusement de
cette marche du souvenir. Peut-être sans doute – connaissez-vous par cœur le
poignant poème Demain dès l ’aube que Victor Hugo écrit à sa fille le 3 septembre
1847. Si vous décidez – c’est votre droit… – de n’en lire qu’un autre, un seul,
ouvrez le recueil publié en 1856 : Les Contemplations. Vous y verrez, à travers les
strophes du poème À Villequier, l’image d’un père qui a failli mourir de chagrin, qui
surmonte sa douleur, qui se résigne…
Demain, dès l’aube…
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo - Les Contemplations, 1856
Hugo à l’Assemblée
Comment vivre, comment survivre? Victor Hugo se lance à corps perdu dans la politique.
Depuis toujours sensible à la misère – il commence le 17 novembre 1845 un roman intitulé
provisoirement Les Misères, qui deviendra Les Misérables –, nommé pair de France par
Louis-Philippe, il prononce son premier discours à la Chambre le 19 mars 1846. Le 5 juin
1848, il est élu député à Paris, à l’Assemblée constituante – Louis-Philippe a abdiqué le 24
février. Le poète Lamartine est alors aux premières loges : il a fait adopter le drapeau
tricolore et voter de nombreuses mesures sociales.
Napoléon le Petit
En décembre 1848, voici, d’Hugo, l’ami d’abord : Louis-Napoléon Bonaparte, élu président
de la République avec 74 % des voix – Lamartine en recueille 1 %… ; puis Louis-Napoléon
devient l’ennemi juré, après le coup d’État du 2 décembre 1851 qui lui donne les pleins
pouvoirs. Il en use d’abord pour lancer des ordres d’arrestation contre ses opposants, dont
Victor Hugo, qui s’enfuit en Belgique, sous un déguisement d’ouvrier, grâce à Juliette qui a
tout prévu. Le 5 août 1852, un violent pamphlet contre le prince-président qui va devenir
Napoléon III : Napoléon le Petit, est publié à Bruxelles. Il est signé Victor Hugo.
Les tribulations d’Hugo dans les îles
Victor Hugo s’installe à Marine-Terrace, dans l’île de Jersey, le 12 août 1852.
Il y travaille aux sept livres qui vont composer son nouveau recueil de poèmes : Les
Châtiments – orientés contre le pouvoir absolu que s’est octroyé Napoléon III, dit le Petit.
Le recueil paraît en 1853. Dans le poème Ultima Verba , on lit ces vers où, par avance, il
refuse toute amnistie, toute offre de retour venant de la France de Napoléon III : Si l’on n’est
plus que mille, eh bien, j’en suis! Si même ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ; Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là . Avec
les droits d’auteurs de la réédition de Napoléon le Petit et des Châtiments, Hugo offrira en
1870 un canon aux Parisiens assiégés par les Prussiens…
Victor, dehors !
Au début de 1855, parce qu’il a protesté contre l’expulsion de quelques-uns de ses
compagnons proscrits accusés d’avoir outragé la reine d’Angleterre, Victor Hugo est chassé
de Jersey. Il va vivre désormais à Guernesey où il achète, le 10 mai 1856, la propriété
d’Hauteville-House. Il va y demeurer jusqu’à la chute de Napoléon III, en septembre 1870.
Chronique intime et extime (3)
1853 : hanté par le souvenir de Léopoldine, Victor Hugo s’adonne au spiritisme autour
de tables tournantes, dialogue avec les esprits disparus…
1855 : Abel Hugo, frère de Victor, meurt à Paris. Il est l’auteur d’une France
pittoresque, par départements, en trois volumes parus en 1835.
1858 : une grave infection – un anthrax – oblige Hugo à interrompre son travail
pendant plusieurs mois.
Cela n’empêche pas Hugo de lutiner et séduire – comme il le fait depuis toujours, et le
fera jusqu’à son dernier jour… – tout ce qui porte jupes et jupons sur son île, et dans sa
maison : toutes les bonnes d’Adèle font connaissance avec la vigueur légendaire du
Maître…
1859 : publication de La Légende des siècles, poèmes qui développent l’épopée de
l’humanité. Victor Hugo refuse l’amnistie décidée par Napoléon III.
1861 : il séjourne un mois à Waterloo, près de Bruxelles, où, le 30 juin, il termine son
roman Les Misérables, publié dans les mois qui suivent. Le succès est immense.
1863 : le 18 juin est publié un livre signé par Madame Hugo : Victor Hugo raconté
par un témoin de sa vie.
1864 : François-Victor Hugo achève la traduction des œuvres complètes de
Shakespeare.
1865 : publication du recueil de poèmes La Chanson des rues et des bois.
1866 : Les Travailleurs de la mer - roman.
1868 : Adèle, la femme de Victor, meurt.
1869 : L’Homme qui rit - roman
La Légende des siècles, 1859
Tous les romantiques ont rêvé d’une grande épopée en vers qui raconterait l’histoire de
l’humanité, Hugo l’a faite! Elle paraît le 26 septembre 1859 sous le titre La Légende des
siècles. De ces milliers d’alexandrins qui se suivent sur leurs rimes plates et leurs douze
pieds, comme une armée en route, parfois en déroute, en quête d’un sens pour l’âme et
l’homme, survivent aujourd’hui (pour combien de temps encore ?...) La Conscience, Booz
endormi, Après la bataille…
La Conscience
Voici l’un des premiers poèmes de La Légende des siècles, La Conscience - soixante-huit
alexandrins à rimes plates –, symbolisée par un œil qui regarde partout où il va, Caïn,
assassin de son frère Abel, épisode de la Genèse, dans la Bible.
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près», dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’œil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Étends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
«Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore;
Et Caïn répondit : « Je vois cet œil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « Je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet œil me regarde toujours ! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père!
L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. »
Alors il dit : « Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.
Victor Hugo - La Légende des siècles, 1859
Booz endormi
Voici la fin du poème Booz endormi, personnage biblique qui, âgé, séduit une jeune
Moabite, et, de cette union naîtra la lignée conduisant au Christ, selon la Bible et Hugo. La
ville de Jérimadeth n’existe pas ; Hugo, cherchant vainement une rime géographique à
« demandait » et n’en trouvant pas, invente ce nom en nous disant avec une malice dont on
s’amuse encore « J’ai rime à dait »…
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Victor Hugo - La Légende des siècles, 1859
Après la bataille
Enfin, dans la quarante-neuvième partie de La Légende des siècles, intitulée Les Temps
présents, voici le poème que sans doute vous apprîtes et que vous récitâtes pour quel salaire
sur vingt? Qu’importe… Relisez-le, le blessé crie toujours « Caramba », et le chapeau du
père est encore à terre…
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait : « À boire! à boire par pitié!»
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : «Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire», dit mon père.
Victor Hugo - La Légende des siècles, 1859
La sérénité de l’aïeul
Dès son retour sur la terre de France, Victor Hugo adresse une déclaration aux Allemands, se
désolant que la guerre ait éclaté, et demandant que la paix revienne afin de construire
l’Europe. Bismarck l’apprend et donne cet ordre : « Si vous trouvez Hugo, pendez-le
immédiatement ! » Il va vivre encore vingt-cinq ans, s’installant progressivement dans
l’image de l’aïeul serein qu’il a laissée à la postérité.
Le triomphal retour
Lorsque Victor Hugo rentre en France après la défaite de 1870 et la chute de Napoléon III, sa
popularité est immense. On reconnaît en lui le défenseur des opprimés, l’avocat des pauvres,
l’infatigable combattant contre la misère, le proscrit qui n’a cessé de combattre le pouvoir
que s’est accordé un seul homme – Napoléon III. Pendant la Commune, en 1871, Victor Hugo
s’exile à Bruxelles où il accueille des communards. De retour en France, il tente de rentrer
dans l’action politique, mais, ne parvenant pas à concilier ses vues progressistes avec la
lenteur d’une société qui cherche encore son identité, il abandonne.
Les deuils, le Sénat…
Le mauvais sort s’acharne contre lui dans sa vie privée : son fils Charles meurt subitement,
le 13 mars, à Bordeaux. En 1872, sa fille Adèle, qui a vécu un amour malheureux pour un
officier anglais, devient folle. Elle est internée à Saint-Mandé où elle mourra en 1915. En
1873, il publie son dernier roman : Quatre-vingt-treize – l’épopée de la Révolution
française. En décembre 1873, il perd son second fils, François-Victor. Janvier 1876 : retour
à la politique. Il est élu sénateur et intervient aussitôt pour que soit votée une loi d’amnistie
en faveur des communards. En 1877, il publie la deuxième partie de La Légende des siècles,
puis l’émouvant Art d’être grand-père où les lecteurs découvrent un poème charmant et
touchant : Jeanne était au pain sec, que voici :
Jeanne était au pain sec…
Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société,
S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce:
- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce;
Je ne me ferai plus griffer par le minet.
Mais on s’est récrié : - Cette enfant vous connaît;
Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. À chaque instant
L’ordre est troublé par vous; le pouvoir se détend;
Plus de règle. L’enfant n’a plus rien qui l’arrête.
Vous démolissez tout. - Et j’ai baissé la tête,
Et j’ai dit : - Je n’ai rien à répondre à cela,
J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là
Qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu’on me mette au pain sec. - Vous le méritez, certe,
On vous y mettra. - Jeanne alors, dans son coin noir,
M’a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l’autorité des douces créatures :
Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures.
Victor Hugo - L’Art d’être grand-père, 1877
L’autorité des douces créatures
Même si des commentateurs éclairés ont crié au malentendu, affirmant de façon péremptoire
et forcément inspirée par leurs nuits de veilles et d’études qu’il fallait voir dans ce poème
non la petite Jeanne, mais tous les proscrits de la Commune, et dans le grand-père le symbole
de l’opposition à toute répression, lisez ces vers sans vous en soucier, sans vous demander
ce que représente alors le pot de confiture dans cette volonté d’interprétation, ou bien le pain
sec… Vérifiez si dans votre entourage proche ne stationne pas l’un de ces intellectuels qui
voient des symboles partout, asseyez-vous si ce n’est déjà fait, et dégustez sans retenue cet
exquis portrait paru dans L’Art d’être grand-père en 1877…
Six cent mille personnes pour ses quatre-vingts
ans
Tout Paris est en effervescence Le 27 février 1881. Depuis des semaines, on y
prépare un événement d’impor tance : les quatre-vingts ans de Victor Hugo. Il habite
alors rue d’Eylau – une bataille prussienne de Napoléon, son idole, en 18 07. Dès le
matin, les Parisiens et bon nombre de provinciaux – des écoliers, des ouvriers, des
gens modestes de toutes conditions – commencent à défiler sous ses fenêtres. Ils font
monter vers lui toute leur admiration, toute leur reconnaissance. Ils lui savent gré de
leur avoir toujours donné courage dans ses écrits, de les avoir considérés. À la fin
de la journée, plus de six cent mille personnes sont passées dans la rue d’Eylau qui,
le soir, est couverte de fleurs et baptisée aussitôt: avenue Victor-Hugo !
La mort de Juliette
En 1878, après une congestion cérébrale qui le terrasse, Victor Hugo cesse quasiment
d’écrire. Le 11 mai 1883, celle qui l’a toujours aidé, compris, qui l’a connu mieux que
personne, qui l’a aimé plus que sa vie, au-delà de tout, Juliette, meurt, à soixante-dix-sept
ans. Victor avait écrit : Sur ma tombe on mettra, comme ma grande gloire : Le souvenir
profond, adoré, combattu d’un amour qui fut faute et qui devint vertu. Il loge près du
ménage composé du futur ministre Édouard Lockroy et d’Alice, la veuve de Charles Hugo ; il
peut ainsi voir ses petits-enfants Georges et Jeanne. Mais Lockroy qui n’a pas pardonné à
Hugo de l’avoir traité dans le passé de « politicien de pacotille », rudoie le vieux poète qui,
privé du soutien de Juliette, s’enfonce dans une douloureuse solitude.
Le corbillard des pauvres
Le 15 mai 1885, Victor prend froid. Le lendemain, il est alité avec une forte fièvre qui ne le
quitte pas dans les jours qui suivent. Il meurt d’une congestion pulmonaire le vendredi 22
mai, à quatre-vingt-trois ans. Le gouvernement décide de lui faire des obsèques nationales.
Son corps est exposé sur un immense catafalque installé sous l’Arc de Triomphe. Plus de
deux millions de personnes suivent ses obsèques, le 1er juin. Il est conduit tout droit au
Panthéon, dans le corbillard qu’il avait choisi : celui des pauvres.
Hugo vous parle
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux. (Carnets)
La musique, c’est du bruit qui pense. (Fragments)
Ainsi, la paresse est mère. Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim. (Les Misérables)
Être contesté, c’est être constaté. (Carnets)
Depuis six mille ans la guerre / Plaît aux peuples querelleurs / Et Dieu perd son temps
à faire / Les étoiles et les fleurs. (La chanson des rues et des bois)
Oh ! n’insultez jamais une femme qui tombe! / Qui sait sous quel fardeau la pauvre
âme succombe ! (Les Chants du crépuscule)
Le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. (La Légende des siècles)
Un poète est un monde enfermé dans un homme. (La Légende des siècles)
La moitié d’un ami, c’est la moitié d’un traître. (La Légende des siècles)
Ô combien de marins, combien de capitaines / Qui sont partis joyeux pour des courses
lointaines / Dans ce morne horizon se sont évanouis / Combien ont disparu, dure et triste
fortune / Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune / Sous l’aveugle océan, à jamais
enfouis! (Les Rayons et les ombres)
La nuit, on pense mieux, la tête est moins pleine de bruit. (Ruy Blas)
La haine, c’est l’hiver du cœur. (Les Contemplations)
C’est l’abbé qui fait l’église; / C’est le roi qui fait la tour; / Qui fait l’hiver? C’est la
bise; / Qui fait le nid? C’est l’amour. (La Chanson des rues et des bois)
Les mots sont les passants mystérieux de l’âme. (Les Châtiments)
Je suis une force qui va. (Hernani )
C’est ici le combat du jour et de la nuit! (dernières paroles de Victor Hugo) (à moins
que ce ne soit, selon un autre témoin : Je vois de la lumière noire!)
Chapitre 14
Impeccables Parnassiens
Dans ce chapitre :
La réaction contre les romantiques
Le poème parfait
La naissance du poème en prose
Un Lac, un Souvenir, un Olympio, et des soupirs et des sanglots… Assez! la lyre en larmes
ou en colère contre les temps délétères où se délite la société… Assez! Le cœur qui ouvre
ses vannes, l’esprit qui politise, et tout cela qui emplit à rompre des odes, des ballades,
dilatées à la mode romantique, de pleines pages d’alexandrins qui bedonnent sur un présent
soumis, écrasent le rêve et produisent du vent… En voilà trop! Que ceux qui aiment la belle
ouvrage, le vers chantourné, la rime noble, le pur objet, bref, le métier, sans bataille, sans
états d’âme ou sans plainte… que tous ceux-là se rallient à Gautier ! Foin de la molle argile
et du travail facile. Voici venu le temps des sculpteurs, la plume est un ciseau et le poème un
marbre. Bienvenue aux marmoréens : les Parnassiens!
Cahier des charges : contre les gnangnans
Les gnangnans? Qui donc a parlé de « gnangnans » ? Rappelez-vous, c’était Jules Lemaître,
disant qu’Hugo fait boum boum et que Lamartine est un peu gnangnan. Après avoir lu l’un et
l’autre, qu’en pensez-vous? Quelle que soit votre réponse, vous êtes embarqué dans le
convoi du temps, contraint d’aller de l’avant. Laissez-vous aller dans le nouveau courant…
Les romantiques en ligne de mire
Où va-t-on avec ces romantiques qui s’autorisent tout, qui écrivent à la diable, inventent ce
qu’ils nomment des licences poétiques, des règles d’écriture qui les arrangent? Des
maladresses, oui ! Du laisser-aller! Et puis ces poèmes sucrés, pleurnichards ou
revanchards… Si on changeait tout cela, sans renier le mouvement, mais en le sortant de son
stationnement sur les trop meubles territoires du sentiment où il s’enlise? Si on revenait au
respect majeur des règles d’écriture, si le poème, en lui-même, pouvait devenir un objet de
contemplation? Oui, Théophile Gautier, oui ! Vite, écrivez tout cela en un poème que vous
allez intituler L’Art, où vous allez promouvoir… l’art pour l’art !
L’art pour l’art
On vous connaît Théophile, on vous admire. Leconte de Lisle est prêt à devenir le chef de
file du renouveau que vous imaginez. José-Maria de Heredia, Théodore de Banville, Sully
Prudhomme, Catulle Mendès (il publie en 1863 des poèmes : Philoméla, épouse votre fille
en 1866, s’en sépare trois ans plus tard, participe activement au Parnasse contemporain,
multiplie romans, pièces de théâtre, et meurt à 68 ans, en tombant d’un train en 1909),
François Coppée, Verlaine ou Mallarmé vous suivront, chacun à sa façon.
Au Poète impeccable
Et Baudelaire, votre thuriféraire (si vous ne cherchez pas dans le dictionnaire, vous ne
saurez jamais que ce mot signifie étymologiquement : porteur d’encens; au sens figuré, le
thuriféraire est un admirateur fervent) nourrit pour vous une telle admiration qu’il vous
dédicace son recueil Les Fleurs du mal : Au Poète impeccable, au parfait magicien ès lettres
françaises, à mon très-cher et très-vénéré maître et ami Théophile Gautier. Alors, heureux,
Théophile ? Flatté? Maintenant, montrez-nous à travers L’Art, ce que vous défendez…
L’Art
Oui, l’œuvre sort plus belle
D’une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses!
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.
Fi du rhythme commode,
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend!
Statuaire, repousse
L’argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l’esprit :
Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur;
Emprunte à Syracuse
Son bronze où fermement
S’accuse
Le trait fier et charmant;
D’une main délicate
Poursuis dans un filon
D’agate
Le profil d’Apollon.
Peintre, fuis l’aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l’émailleur.
Fais les sirènes bleues,
Tordant de cent façons
Leurs queues,
Les monstres des blasons;
Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jésus,
Le globe
Avec la croix dessus.
Tout passe. - L’art robuste
Seul a l’éternité.
Le buste
Survit à la cité.
Et la médaille austère
Que trouve un laboureur
Sous terre
Révèle un empereur.
Les dieux eux-mêmes meurent,
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.
Sculpte, lime, cisèle;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant!
Théophie Gautier - Émaux et Camées, 1852
Théophile Gautier et sa bande
Cheveux longs jusqu’aux épaules, vêtements de couleurs vives, démarche de poussah en
tournée d’inspection, de gandin farfelu, de général en campagne, tout cela pour agacer le
bourgeois, remettre en cause l’ordre établi, ou du moins suggérer qu’il existe encore d’autres
voies à emprunter, d’autres voix à entendre. Vous connaissez déjà le nom de ceux qui
l’accompagnent…
Gautier le myope
Un dilettante, Gautier! Il est né à Tarbes en 1811, venu à Paris avec sa famille en 1814, il a
rêvé de voyages en lisant Robinson Crusoé dès l’âge de six ans. Atteint de phobie scolaire
au lycée Louis le Grand où il s’ennuie terriblement, il fréquente sans passion, en élève
externe, le lycée Charlemagne. Il s’y fait pour ami Gérard Labrunie (qui? Nerval!). Ces
deux-là se retrouvent en première ligne, en 1829, lors de la bataille d’Hernani qu’ils
conduisent brillamment en gilet rouge et gants jaunes, pour le compte de leur tonitruant
Hugo ! Gautier a renoncé à sa vocation, la peinture, car il n’y voit goutte : une importante
myopie le prive du bonheur des couleurs. Rien, dans les tableaux ne supportant l’erreur,
l’approximatif, la poésie qu’il choisit de pratiquer sera à leur image.
Émaux et camées
Devenu journaliste par nécessité, il se fait critique d’art, jugeant de sa plume vive et franche,
tout ce qui se peint, s’écrit, se sculpte ou se danse pendant la Monarchie de Juillet. En 1852,
il publie son œuvre majeure : Émaux et Camées (n’oubliez pas le « e »). Il y pousse à
l’extrême sa théorie de l’art pour l’art débarrassé de toutes les expressions de la sensibilité mais conserve à la mort mêlée à l’amour une place privilégiée. La perfection qu’on y
rencontre semble décrire elle-même sa propre forme en prenant pour prétexte des lieux (La
Mansarde), des objets (La Montre), des êtres (L’Aveugle), des situations (Tristesse en
mer). L’ensemble, d’une élégance et d’une pureté glacées, est admiré par ceux qui
privilégient la rigueur, la discipline dans la pratique de tous les genres d’écriture.
Quatre échecs à l’Académie
Gautier, c’est aussi Le Roman de la momie, publié en 1858. C’est aussi Le Capitaine
Fracasse, roman commencé en 1833 et achevé trente ans plus tard, en 1863! Gautier, ce sont
des amours, des enfants, des voyages, des cauchemars pour les éditeurs qui attendent sa
copie. Gautier, c’est le désespoir, après quatre candidatures, de n’être point élu à
l’Académie. Est-ce de cela qu’il meurt à Neuilly, en 1872, à l’âge de soixante et un ans?
Allez savoir… Voici, de Théophile Gautier, extrait de son recueil Premières Poésies paru
en 1832, un tableau représentant Notre-Dame de Paris en alexandrins à rimes plates,
description pure, exempte de toute sensation, sans doute écrit après le jugement lapidaire et
un peu court que Victor Hugo porta un jour sur l’édifice : Notre-Dame, que c’est beau!
Soleil couchant
En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
Un nuage splendide à l’horizon de flamme,
Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l’essor,
D’un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or,
- Et c’était des clartés à baisser la paupière.
Les tours au front orné de dentelles de pierre,
Le drapeau que le vent fouette, les minarets
Qui s’élèvent pareils aux sapins des forêts,
Les pignons tailladés que surmontent des anges
Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
D’un fond clair ressortaient en noir; l’Archevêché,
Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
Se dessinait au pied de l’église, dont l’ombre
S’allongeait à l’entour mystérieuse et sombre.
- Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
D’une maison du quai; - l’air était doux; les eaux
Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague
De la vieille cité berçait l’image vague;
Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.
Théophie Gautier - Premières Poésies, 1832
Leconte de l’île Bourbon
Le romantisme ne changera rien au monde : la conscience artistique et la conscience
historique ne s’épouseront jamais! Il n’est que de voir l’échec de la révolution de 1848,
réprimée dans le sang, récupérée par un prince-président devenu empereur! Non! CharlesMarie-René Leconte, dit Leconte de Lisle (1818 - 1894) est imprégné de toutes ces
négations. Il partage les convictions de Théophile Gautier : le romantisme s’est condamné
par l’action. Seuls demeurent l’art pour l’art, la recherche de la perfection.
Contre l’esclavage
Charles-Marie-René Leconte de Lisle, de l’île de la Réunion, à l’époque, île Bourbon, est né
à Saint-Paul, le 22 octobre 1818, du Breton Charles-Marie Leconte de Lisle, ancien
chirurgien des armées de Napoléon et de Anne-Suzanne de Riscourt, cousine d’Évariste
Parny (rappelez-vous ses Chansons madécasses, son poème Le Songe…). Leconte de Lisle
commence ses études en France - Dinan, puis Nantes, jusqu’en 1832. Il les poursuit à l’île
Bourbon, vient à Rennes passer son bac, redevient insulaire en 1843, ne supporte pas que
son père s’y livre au commerce des esclaves. En 1845, après des voyages en Inde, puis à
Sumatra, il revient en France, définitivement. Il milite activement contre l’esclavage : sa
famille lui coupe les vivres!
Rugueux, rude, féroce, barbare
Où trouver refuge? Dans la poésie, la beauté, mais pas n’importe laquelle. Passionné de
grec, Leconte de Lisle est persuadé qu’il faut remonter à l’Antiquité pour découvrir ce qui
réunit l’homme et le poète, ce qui permet d’espérer dans les valeurs morales. Il se nourrit
aussi de l’histoire des Hébreux, des Égyptiens, des Germains, ressuscitant les principaux
épisodes de leur passé douloureux ou conquérant. Trois recueils vont paraître, où il tente de
dire les temps où l’homme et la terre étaient jeunes et dans l’éclosion de leur force et de
leur beauté. Admiré pour la puissance de ses évocations - dont la réussite tient beaucoup au
choix d’un vocabulaire rugueux et enflammé où le féroce et le barbare abondent - il devient
la coqueluche de jeunes artistes aussi divers que Sully Prudhomme, François Coppée,
Villiers de l’Isle-Adam, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé. Leconte de Lisle est élu en 1886
à l’Académie française, au fauteuil de Victor Hugo.
Midi, roi des étés…
Leconte de Lisle publie en 1852 dans ses Poèmes antiques ce Midi qui sonne juste à toutes
les horloges de la prosodie parfaite. En quelques minutes de bonheur, vous pouvez lire ces
huit quatrains d’alexandrins à rimes croisées, à moins que vous les appreniez…
Midi
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L’étendue est immense et les champs n’ont point d’ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.
Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis! la nature est vide et le soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,
Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
Leconte de Lisle - Poèmes antiques, 1852
Les trois recueils de Leconte de Lisle
1852 : Poèmes antiques
1862 : Poèmes barbares - Le sable rouge est comme une mer sans limite, / Et qui
flambe, muette, affaissée en son lit. / Une ondulation immobile remplit / L’horizon
aux vapeurs de cuivre où l’homme habite… (ce sont Les Éléphants qui galopent peutêtre encore dans votre mémoire…)
1884: Poèmes tragiques - Le Temps, l’Étendue et le Nombre / Sont tombés du noir
firmament / Dans la mer immobile et sombre…
François Coppée et ses plumes
Coppée connut la gloire en son temps non par la poésie mais par le théâtre : le 14 janvier
1869, sa comédie en un acte et en vers, Le Passant, fut acclamée par un public conquis,
heureux de lui faire fête encore en 1870, pour Deux douleurs, pièce en un acte et en vers, en
1871, pour Fais ce que dois, pour L’Abandonnée, en 1872, pour Les Bijoux de la
délivrance, pour Le Rendez-vous … Au total, une quinzaine de pièces, mais aussi une bonne
douzaine de romans, et – venons-y – plus de vingt recueils de poèmes!
Un titre de roman
Que reste-t-il aujourd’hui de cet écrivain d’origine modeste, né en 1842 rue de l’AbbéGrégoire à Paris, mort en 1908, archiviste de la Comédie française, élu à l’Académie
française en 1884, ami de Jules Lemaître, et qui voulut toujours écrire de petites choses sur
des petits riens? Il reste cette phrase, cette interrogation, l’ultime vers du poème Les Oiseaux
qui servit de titre à un roman célèbre - ôtée la mécanique mal huilée de ses trois premières
syllabes – : Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir? Est-ce là tout ce qui survit de
Coppée? Quasiment…
Les Oiseaux
Le soir, au coin du feu, j’ai pensé bien des fois
À la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,
Se balancent au vent sur un ciel gris de fer.
Oh! comme les oiseaux doivent mourir l’hiver!
Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
Dans le gazon d’avril, où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
François Coppée - Promenades et Intérieurs, 1875
Émile Verhaeren, gare de Rouen…
Le 27 novembre 1916, un voyageur fait un faux pas sur le quai de la gare de Rouen.
Il glisse, tombe sous le train, et perd la vie. Cette mort tragique est celle du poète
belge d’expression française Émile Verhaeren. Il était né en 1855. Son œuvre la plus
importante, Les Villes tentaculaires (1895), lui avait apporté une renommée
européenne. En voici un extrait:
Les toits semblent perdus
Et les clochers et les pignons fondus,
Dans ces matins fuligineux et rouges,
Où, feu à feu, des signaux bougent.
Une courbe de viaduc énorme
Longe les quais mornes et uniformes;
Un train s’ébranle immense et las […].
Heredia : Comme un vol de gerfauts
José-Maria de Heredia. Heredia de Cuba! Le parfait ajusteur des hémistiches, l’impeccable
régleur du sonnet, le sonneur de rimes, dans la cathédrale des mots, immense, magnifique, et
vide… Né à La Fortuna, près de Santiago de Cuba, en 1842, Heredia descend de
conquistadores espagnols. Il fait ses études en France, retourne auprès de son père, planteur
de café, puis se prend d’une telle passion pour Ronsard, Chateaubriand et Hugo qu’il décide
de s’établir en France. Son immense fortune lui permet de se consacrer à l’écriture. Fort bien
accueilli par les chefs du mouvement parnassien - dont Leconte de Lisle – il ne publie ses
sonnets, chefs-d’œuvre de perfection formelle, qu’en revue.
Cultures disparues
En 1893, à la demande pressante d’un éditeur, il les rassemble sous le titre Les Trophées
(cent dix-huit sonnets) dont la première édition est épuisée en trois heures - un recueil de
poèmes qui paraît aujourd’hui met des siècles pour en faire autant… Heredia est élu à
l’Académie française en 1895. Il meurt au château de Bourdonné, en Seine-et-Oise, le 3
octobre 1905. Voici l’un de ses sonnets, une sorte de miniature parfaite de l’épopée, celle
peut-être des ancêtres conquistadores de Heredia partis à l’assaut de belles civilisations,
d’étonnantes et riches cultures, aujourd’hui disparues.
Les Conquérants
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré;
Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.
Shelley et Swinburne
En Angleterre, le siècle s’ouvre avec Percy Bysshe Shelley (1792 - 1822), poète
romantique et fantasque qui meurt dans le naufrage du voilier qu’il avait construit;
Algernon Charles Swinburne (1837 - 1909) termine le XIXe siècle, laissant en
héritage une poésie empreinte d’allusions à tout ce que furent les démons de sa vie,
le suicide, entre autres (mais il mourut de la grippe…). Guy de Maupassant (1850 1893) sauva Swinburne de la noyade - et sans doute du suicide - près d’Étretat en
1868.
Banville des heures heureuses
Observez un portrait de Banville par Nadar… N’a-t-il pas un petit air de Bourvil? Lui qui
vénérait la rime n’eût point été mécontent de celle unissant son nom à notre acteur comique
du XXe siècle. Comique, Banville? Oui, et voguant sur les crêtes d’un humour des plus fins
dans ses Odes funambulesques (1857), où sont réutilisées les formes poétiques du Moyen
Âge, difficiles à lire aujourd’hui puisque nous avons perdu le relais et l’image de ses
contemporains qu’il brocarde avec une jubilation d’écolier chahuteur, émule des grands
rhétoriqueurs... Sinon? Eh bien, sinon, Banville est né en 1823 à Moulins, mort à Paris en
1891. Entre ces deux dates, il jette aux orties la poésie gnangnan de ses contemporains,
publie en 1842 Les Cariatides, recueil exigeant qui requiert du lecteur une solide culture
classique, en opposition avec le débraillé de certains auteurs à la rime et la larme facile :
son recueil est fort bien reçu par les lecteurs.
Les Parnassiens
Les Stalactites en 1846, Les Exilés en 1867 complètent avec bonheur une œuvre poétique
optimiste, dynamique, qualités qu’on retrouve dans la douzaine de pièces de son théâtre.
Banville fait partie du comité de lecture restreint qui décide qui sera publié dans la revue Le
Parnasse contemporain. Le Parnasse est le nom d’une montagne de Grèce dont l’un des
sommets était habité par les Muses. La revue donne son nom aux amoureux de la forme, aux
volontaires de l’élévation dans l’écriture poétique, à tous ceux qui apportent de l’encre et du
sang neuf dans la création : les Parnassiens. Édité par un libraire-éditeur qui partage leurs
convictions – Lemerre – Le Parnasse contemporain paraît à trois reprises: en 1866, 1871 et
1876.
La Femme aux roses
Parfaite en tout, la poésie de Banville suggère ici parfaitement une femme nue, allongée
mollement dans ses dentelles et qui a d’un « doigt coquet, sur elle et sur le lit, parsemé son
bouquet ».
Nue, et ses beaux cheveux laissant en vagues blondes
Courir à ses talons des nappes vagabondes,
Elle dormait, sereine. Aux plis du matelas
Un sommeil embaumé fermait ses grands yeux las,
Et ses bras vigoureux, pliés comme des ailes,
Reposaient mollement sur des flots de dentelles.
Or, la capricieuse avait, d’un doigt coquet,
Sur elle et sur le lit parsemé son bouquet,
Et, - fond éblouissant pour ces splendeurs écloses ! Son corps souple et superbe était jonché de roses.
Et ses lèvres de flamme, et les fleurs de son sein,
Sur ces coteaux neigeux qu’elle montre à dessein,
Semblaient, aux yeux séduits par de douces chimères,
Les boutons rougissants de ces fleurs éphémères.
Théodore de Banville - Stalactites, 1846
Sully Prudhomme : N’y touchez pas…
Le 10 décembre 1901, le prix Nobel de littérature est attribué pour la première fois. C’est un
Français qui l’obtient : Sully Prudhomme. Il aurait aimé devenir ingénieur, y renonce,
travaille chez un notaire, y renonce aussi, écrit des vers, et persiste. En 1865, il publie
Stances et poèmes. Sainte-Beuve surtout le remarque, pour Le Vase brisé notamment. Sully
Prudhomme – pseudonyme de René François Armand Prudhomme – devient alors le
collaborateur de Leconte de Lisle au Parnasse contemporain. Il est élu à l’Académie
française en 1881.
Éditer un jeune poète
Sully Prudhomme consacre la somme que lui vaut le prix Nobel à la création d’un prix
littéraire qui porte son nom, décerné chaque année par la Société des Gens de Lettres, et qui
permet d’offrir à un jeune poète l’édition de son premier recueil. À mesure qu’il avance en
âge, Prudhomme économise sur le sentiment, privilégie la forme, approfondit une certaine
philosophie. Et s’éloigne peu à peu de ceux qui transportent en eux, comme la fin d’une
aventure, de son vase brisé, seulement la fêlure.
Le Vase brisé
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé;
Le coup dut l’effleurer à peine :
Aucun bruit ne l’a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre,
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.
Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit;
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde;
Il est brisé, n’y touchez pas.
Sully Prudhomme (1839 - 1907) - Stances et poèmes, 1865 - 1866
Aloysius Bertrand et le poème en prose
En marge du mouvement romantique ou de son contraire, pendant que Victor Hugo se réjouit
de son élection à l’Académie française, en 1841, l’un des plus grands poètes du XIXe siècle
meurt de tuberculose, seul, méconnu, dans le dénuement le plus total! Il s’appelle Louis
Bertrand, dit Aloysius Bertrand, né en 1807, dans le Piémont. Installé à Dijon, journaliste à
la besogne pour survivre, il vient à Paris où Sainte-Beuve le remarque au cénacle d’Hugo.
Retour à Dijon pour des raisons pécuniaires. Labeur de rédacteur. Il fonde en 1830 Le
Patriote de la Côte-d’Or, y exprime ses idées de progrès social, doit le quitter, vient
s’installer définitivement à Paris, n’y mange guère qu’un jour sur deux, sur trois… Comme un
invisible vautour, la phtisie, la tuberculose rôde et fond sur lui.
Le préféré de Breton
Six mois après sa mort, grâce à son ami le sculpteur David d’Angers, son unique recueil de
poèmes paraît. Il a pour titre : Gaspard de la nuit, fantaisies à la manière de Rembrandt et
de Callot. Baudelaire le lit et s’en inspire pour composer ses petits poèmes en prose.
Mallarmé tient en haute estime le style d’Aloysius Bertrand, plus tard auteur préféré d’André
Breton. Voici, d’Aloysius, Le Nain, dans le livre III de Gaspard de la nuit:
Le Nain
J’avais capturé de mon séant, dans l’ombre de mes courtines, ce furtif papillon, éclos
d’un rais de la lune ou d’une goutte de rosée.
Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes doigts, me payait
une rançon de parfums!
Soudain la vagabonde bestiole s’envolait, abandonnant dans mon giron, - ô horreur! une larve monstrueuse et difforme à tête humaine!
- Où est ton âme, que je chevauche! - Mon âme, haquenée boiteuse des fatigues du
jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes.
Et elle s’échappait d’effroi, mon âme, à travers la livide toile d’araignée du
crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs clochers gothiques.
Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau dans les
quenouillées de sa blanche crinière.
Aloysius Bertrand - Gaspard de la nuit, 1842
Chapitre 15
Éclatants symbolistes
Dans ce chapitre :
Baudelaire, tradition et invention
Le règne du symbolisme
Verlaine et les poètes maudits
Les romantiques la tête dans les nuages, la plume dans les idées, la strophe dans les repaires
d’une culture malgré tout élitiste, les Parnassiens amoureux de la forme, investis dans
l’ailleurs mythique pour fuir le présent… Il existe une autre voie que ces deux-là, celle qui
descend sur terre, qui épouse les contours de la réalité quelle qu’elle soit, lumineuse ou
triviale, ordinaire ou insolite : pourquoi ne pas inviter dans la poésie l’immense foule des
mots pour tout dire de la vie, sans barrage, et sans hypocrisie? C’est l’une des voies du
symbolisme, parmi tant d’autres.
Baudelaire, prince des nuées
« Charles Baudelaire réunit en lui, poussées à l’extrême, toutes les caractéristiques du
romantisme : le flou, le mou, le ténébreux, le narcissisme, les infinis faciles, ce qui ne
l’empêche pas, soyons juste, d’avoir un petit fumet assez personnel de viande décomposée et
de savonnette.» Eh bien, Marcel Aymé (1902 – 1965), on a mal dormi? On a fait des
cauchemars? On y a vu la postérité continuer de vouer à Baudelaire une admiration sans
cesse croissante pendant que le nom Aymé, prénom Marcel, commençait à se dissoudre dans
l’amnésie collective? Pourtant, soyons juste, comme vous l’êtes : il y a du flou, du mou, du
narcissisme et de l’infini facile dans le romantisme; et Baudelaire se roule avec d’étranges
voluptés dans son poème Une charogne, lui le dandy qui ne supportait pas la moindre tache
sur ses chemises toujours parfumées. Mais, si vous le voulez bien, Marcel Aymé, allons un
peu plus loin…
Le révolté en marche
Lorsque la Révolution de 1848 éclate, Baudelaire a vingt-sept ans et toute l’exaltation d’un
adolescent qui s’amuse d’une situation où vacille le monde. Un monde qui ne va pas changer
selon ses vœux…
Le monde va changer!
«Aux armes! On égorge nos frères! On égorge le peuple!». Ce cri lugubre parcourt les rues
de Paris dans la nuit du 24 février 1848. La veille, sous une pluie battante, on s’est battu
partout dans la capitale, afin que le ministre de Louis-Philippe, Guizot, démissionne, et que
le peuple souffre moins. Et que revienne la République! À neuf heures du soir, boulevard des
Capucines, alors que la troupe était harcelée de jets de pierres par les émeutiers, un coup de
feu est parti, on ne sait trop d’où il venait. Les soldats ont cru à un signal, ils ont ouvert le
feu : on a compté cinquante-deux morts, des hommes de tous âges, des femmes, des
adolescents. Leurs corps ont été chargés sur des charrettes, et promenés toute la nuit dans les
rues de la capitale.
Inconnu dans la rue
Partout on s’exalte, partout on espère : la Révolution est en marche, le monde va enfin
changer! Finies les grosses fortunes et les petites gens, fini l’injustice, et le mépris, les lois,
les hiérarchies. Au petit matin, les poètes sont à la fête : Lamartine et Hugo gravitent dans les
sphères où le nouveau pouvoir pourrait prendre forme. Charles Baudelaire est dans la rue,
inconnu. Carrefour de Buci, il a dévalisé avec la foule en furie une armurerie, s’est emparé
d’un fusil tout neuf, d’une cartouchière, il a escaladé la barricade de bric et de broc dressée
en hâte, a brandi son arme vers le ciel et s’est écrié : « Il faut aller fusiller le général
Aupick!» Le général Aupick, commandant de l’École polytechnique, c’est son père…
Je vais vous étrangler
Ce n’est pas la première fois que Baudelaire s’en prend à Aupick : dix ans auparavant lors
d’un dîner qui rassemble de nombreuses personnalités, Charles, vexé par une réflexion du
commandant, se précipite sur lui, en lui déclarant : «Vous m’humiliez devant des gens de
votre caste qui par politesse croient devoir rire de vos plaisanteries, vous méritez une
correction, Monsieur, je vais avoir l’honneur de vous étrangler!» Aupick se lève, gifle
violemment Charles qui tombe, hurle, saisi d’une crise nerveuse… Des domestiques
l’emportent dans sa chambre où il est enfermé pendant plusieurs jours, puis envoyé dans
l’Oise chez un ami du général. Quinze jours plus tard, une diligence le conduit à Bordeaux
sous la surveillance d’un officier. Embarquement sur le Paquebot des mers du Sud.
Direction : les Indes.
De Paris à Port-Louis
Paris, le temps de l’enfance heureuse, puis de la survenue du fameux général Aupick, beaupère détesté. Port-Louis, à l’île Maurice, c’est là que débarque Charles lorsqu’il effectue un
voyage vers les Indes qu’il n’atteindra pas, pour cause de langueur, de spleen…
Elle a vingt-cinq ans, il en a soixante
« Il faut aller fusiller le général Aupick». Aupick n’est pas le père de Charles, c’est son
beau-père. Le vrai père de Charles, François Baudelaire, est un ancien curé, né le 17 juin
1759, défroqué en 1793. Il a épousé en 1797 Rosalie Janin, elle lui a donné un fils, Alphonse
qui fera une carrière de magistrat. Devenu veuf en 1814, François Baudelaire abandonne
alors ses responsabilités au Sénat, se retire rue Hautefeuille, et se déclare peintre. Chez ses
amis, les Pérignon, il remarque Caroline Archenbaut-Dufaÿs, orpheline, fille d’un officier
pauvre émigré pendant la Révolution. Elle a été recueillie, élevée par les Pérignon. Elle a
vingt-cinq ans, il en a soixante.
Sa mère l’aime, son père l’adore
Une idée folle traverse la tête de François Baudelaire : et s’il demandait la main de
Caroline? Caroline accepte, ses parents adoptifs sont ravis. Le mariage a lieu le 9 septembre
1819, et le 9 avril 1821, Caroline donne naissance à un garçon : Charles-Pierre, baptisé le 7
juin à Saint-Sulpice. L’enfance du petit Charles est heureuse : sa mère l’aime, son père
l’adore. Il l’emmène faire de longues promenades au jardin du Luxembourg, façonne
patiemment son langage au fil de leurs stations devant les statues, devant des massifs de
fleurs. Le petit Charles s’imprègne doucement de la beauté du monde. Et de sa cruauté,
brutalement : le 10 février 1827, François Baudelaire, le père aimé, le père artiste, meurt.
Charles à l’école
Deux ans plus tard, Caroline épouse un militaire, Jack Aupick. Il a fait les campagnes de
l’Empire, a été décoré de la Légion d’honneur, a servi sous la Restauration. Le coup est rude
pour le petit Charles. Il s’efforce de ne rien montrer, tente de rapporter de bons résultats du
collège. Mais bientôt, il prend ses aises, travaille de moins en moins, se rebelle au lycée
Louis-le-Grand où un jour, il avale un papier qu’il passait à son voisin et que le surveillant
lui demandait de lui donner. Cet incident est suivi d’une exclusion. Charles obtient malgré
tout son bac, de justesse, le 12 août 1839, le jour même où Aupick est promu général de
brigade. Caroline est aux anges!
L’amant de Louchette
Aupick se méfie de ce beau-fils imprévisible qui en prend à son aise après son bac,
fréquentant de loin les cours de droit, mais de fort près les prostituées.
Louchette, par exemple, qui lui inspire son premier poème… baudelairien, brûlant de
réalisme Je n’ai pas pour maîtresse… Le romantisme flou et mou est bien loin : le
vocabulaire et les images crus, réalistes, font une entrée magistrale en poésie. Le «je» des
Lamartine ou Musset, lové dans ses douleurs de velours, se transmue ici dans l’inaltérable
métal que l’on trouve dans cet alexandrin à l’adresse de Paris, signé, plus tard, Charles: Tu
m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.
Je n’ai pas pour maîtresse…
Baudelaire n’est pas un innovateur dans la forme, il revêt les costumes du romantisme,
alexandrins, rimes plates, croisées, embrassées, quatrains, sonnets… ; son apport au fond, en
revanche, procède d’une nouveauté qui étonne, scandalise ou séduit à l’époque : le réel, le
quotidien dans ses apparences les plus triviales acquièrent le droit d’asile en poésie. Voici,
par exemple, dans ce poème, le portrait que Baudelaire compose en hommage à
« Louchette », sa maîtresse :
Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre;
Invisible aux regards de l’univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.
Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque;
Ce qui n’empêche pas les baisers amoureux.
De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.
Elle louche, et l’effet de ce regard étrange
Qu’ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange,
Est tel que tous les yeux pour qui l’on s’est damné
Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
Elle n’a que vingt ans; - la gorge déjà basse
Pend de chaque côté comme une calebasse,
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
Ainsi qu’un nouveau-né, je la tette et la mords,
Et bien qu’elle n’ait pas souvent même une obole
Pour se frotter la chair et pour s’oindre l’épaule,
Je la lèche en silence avec plus de ferveur
Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.
La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
Et je devine au bruit de son souffle brutal
Qu’elle a souvent mordu le pain de l’hôpital.
Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
Qu’un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
Et redoute bien moins la faim et ses tourments
Que l’apparition de ses défunts amants.
Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.
Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Vers les Indes
Le 9 juin 1841, le Paquebot-des-Mers-du-Sud appareille. À son bord, le reclus du tragique
dîner, le jeune rebelle, l’adolescent qui a menacé d’étrangler son beau-père. Pendant le
voyage, les marins capturent un oiseau aux ailes immenses : un albatros. Sur le pont, ils
s’amusent à le malmener sous les yeux de Charles qui, fou de rage, se précipite sur eux, les
roue de coups de poing, de pied, jusqu’à ce que le capitaine intervienne – ainsi est née dans
la violence, l’idée du poème L’Albatros, écrit peu de temps après. Et l’albatros? Il a fini en
pâté qui a régalé équipage et voyageurs, sauf Charles… Bien que le terme symbolisme
n’apparaisse qu’en 1886 sous la plume d’un journaliste du Figaro, on en voit naître ici,
l’exploitation toute baudelairienne.
L’Albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Bizarre, baroque…
Après une tempête dantesque qui a failli envoyer le paquebot par le fond en brisant ses mâts,
Charles pose son sac à Port-Louis, capitale de l’île Maurice. Reçu par des amis du général
qui font tout ce qu’ils peuvent pour le mettre en confiance, Charles n’a qu’une idée : rentrer
en France! Il se rend désagréable, il est bizarre – baroque, disent ses hôtes. Le capitaine du
bateau chargé de l’emmener à Calcutta décide de le rapatrier au plus vite en France. Charles
est ravi! Aupick reçoit du capitaine une longue lettre où Charles, tout au long du voyage,
apparaît invivable, méprisant, odieux, bref, asocial en langage d’aujourd’hui. Quelque temps
après son retour à Paris, il fait parvenir à Emmeline de Carcenac, la superbe épouse
d’Adolphe Autard de Bragard qui l’a accueilli à l’île Maurice, le poème À une dame créole.
À une dame créole
Au pays parfumé que le soleil caresse,
J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.
Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,
Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,
Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Cent romans, au moins…
Le 15 février 1842, Baudelaire est de retour à Bordeaux. Il écrit à sa mère : « Je crois que je
reviens avec la sagesse en poche». Cela ne l’empêche pas de comparaître devant le petit
tribunal de Caroline et Jack : que va-t-il faire de sa vie? Il expose son plan : ses capacités
d’écrivain sont telles qu’il est capable d’écrire, voyons… au minimum cent romans. Et des
romans d’une qualité telle que les écrivains du siècle passé paraîtront bien fades à côté de
lui! En attendant, il écrit des poèmes qu’il pourra aussi publier. Soit!
Brûlante Jeanne
On lui accorde une certaine liberté. Il emménage dans un petit appartement dans lequel ses
amis découvrent bientôt celle qui ne cessera de le tromper pendant les quinze années de leur
liaison : Jeanne Duval. La peau d’ébène, la chevelure, la démarche de cette comédienne
fascinent Charles. Elle est présente, belle, obsessionnelle, dans les pages les plus brûlantes
des Fleurs du mal! Celles du Serpent qui danse: Que j’aime à voir, chère indolente / De ton
corps si beau, / Comme une étoffe vacillante, / Miroiter ta peau… Celles de La Chevelure…
La Chevelure
Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure!
Ô boucles! Ô parfum chargé de nonchaloir!
Extase! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir!
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.
J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève!
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :
Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Une misérable pension
Son beau-père, sa mère, son frère n’ont que ce mot à la bouche : l’argent! Qu’est-ce que
l’argent? Charles l’ignore complètement, il reste si peu de temps entre ses doigts… Depuis
sa majorité, en 1842, il a pu bénéficier de l’héritage paternel : il est riche. Il dépense sans
jamais compter, commence à vendre terres et autres biens pour payer ses dettes, pour
subvenir aux besoins de tous ceux qui gravitent autour de lui, au point que le 24 août 1844,
un conseil de famille se réunit à l’initiative du général. Objectif : mettre Charles sous tutelle.
Exécution!
Charles critique d’art
Du jour au lendemain, Charles, qui vivait dans l’insouciance, se retrouve avec une misérable
pension, l’équivalent d’un petit salaire! Que faire? Les cent romans prévus? Il ne parviendra
à écrire que deux nouvelles d’à peine cent pages: Le Jeune Enchanteur (1846) et La
Fanfarlo (1847). Collaborer à des journaux, voilà la solution! Rubrique arts. Baudelaire s’y
révèle un critique visionnaire, au goût sûr. Il publie en 1845 son premier compte rendu du
Salon annuel des artistes, sous le nom de Baudelaire-Dufaÿs. Ses goûts s’affirment au fil des
ans : pour lui, Delacroix « poète en peinture» est le plus grand peintre de son temps. On le
retrouve dans son poème Les Phares :
[…] Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber […]
Charles Baudelaire - Les Fleurs du Mal, 1857
La passion Edgar Poe
Les critiques des Salons sont publiées en volumes, mais se vendent peu. Cette activité ne
nourrit pas son homme, surtout si cet homme ne parvient pas à maîtriser ses dépenses!
Charles, désespéré par la vie en général et par Jeanne en particulier, fait une tentative de
suicide, après avoir laissé une longue lettre d’adieu à sa mère. Le petit couteau qu’il utilise
l’érafle tout juste… Il survit. La publication de quelques feuilletons dans les journaux, de
quelques poèmes dans les revues, lui assure quelques revenus. Soudain, le 27 janvier 1847,
il découvre la traduction du Chat noir, d’Edgar Poe (1809 - 1849), puis toutes les œuvres du
maître américain dont il ignore le naufrage de la vie, entre alcool et laudanum. Tous les
poèmes, toutes les nouvelles qu’il aurait aimé écrire se retrouvent sous ses yeux ébahis ! Il
décide de traduire en français cette œuvre étrange dont il juge le style au-dessus du
vulgaire. Deuxième découverte, en cette année 1847: l’actrice Marie Daubrun qui le fascine,
qu’il aime.
Pour Marie
C’est Marie Daubrun que Charles invite au voyage dans ce poème cadencé comme une danse
langoureuse, prometteuse, comme une valse qui transporte vers un imaginaire où
apparaissent des paysages de canaux, de vaisseaux en partance. La Hollande? Peut-être.
L’Invitation au voyage
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Le credo de Baudelaire
Dans le même temps – en réalité, on ne sait trop s’il s’agit de 1846 ou 1855 – , il compose le
poème qui contient son credo : au-delà de la perception du monde par les cinq sens, tout
s’unit dans une mystérieuse unité faite de multiples résonances, de correspondances pour
nous étranges, pour le poète lumineuses. Des milliers de commentaires ont été écrits à
propos de Correspondances; pour les lire tout entières, il vous faudra des mois, et des
années pour les comprendre… Vous pouvez d’abord commencer par lire, ou même
apprendre le poème.
Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Charles amoureux d’Apolline…
Paris, dans le quartier Bréda surnommé La Nouvelle Athènes, au 4 rue Frochot, les
artistes se retrouvent le dimanche. Ils viennent dîner chez une femme dont la beauté
est exceptionnelle et les dons multiples - elle est peintre, miniaturiste, cantatrice à la
voix enchanteresse : Apolline Sabatier, fille illégitime du vicomte d’Abancourt et
d’une blanchisseuse – voulez-vous la voir nue? Contemplez au musée d’Orsay la
sculpture Femme piquée par un serpent que réalisa en 1847 Auguste Clésinger, futur
gendre de George Sand. Chez Apolline viennent Nerval, Flaubert, Berlioz, Manet,
Barbey d’Aurevilly, les frères Goncourt. Et Charles Baudelaire ! Charles qui, peu à
peu, devient amoureux d’Apolline - un peu canaille, s’il faut en croire les mauvaises
langues des deux Goncourt… Elle reçoit des poèmes anonymes qui célèbrent sa
grâce, sa beauté, et qui lui trouvent un charme mystérieux. Mais qui donc est-ce? se
demande Apolline qui n’a pas de mal à trouver la réponse. Charles est tout heureux,
peut-être tout surpris qu’elle réponde à sa passion, qu’elle la partage. Bonheur
éphémère : Apolline aime ailleurs, mais demeure une amie. Le dernier amant de
madame Sabatier - Savatier en réalité, mais Apolline trouvait que cela sonnait un
peu savate… - s’appelle Sir Richard Wallace. Il a hérité de l’immense fortune de
son père. Et savez-vous à quoi elle va servir? À construire, dans Paris, les fontaines
vertes qui portent son nom : les fontaines Wallace !
Un vrai faux pantoum
Pour Apolline, Charles écrit ce qui est considéré comme le modèle du pantoum, genre malais
dont Victor Hugo avait donné un exemple dans ses notes sur Les Orientales. Le pantoum
malais comporte un seul quatrain. Le pantoum enchaîné est composé de plusieurs quatrains
d’octosyllabes ou de décasyllabes à rimes croisées, le deuxième et le quatrième vers de
chaque strophe étant repris comme premier et troisième vers de la strophe qui suit. Le
dernier vers du poème est identique au premier. Observez maintenant le pantoum de
Baudelaire. Combien comporte-t-il d’irrégularités? Au moins trois, à vous de les trouver…
Mais lisez d’abord pour le plaisir pur qu’il apporte ce faux pantoum d’un vrai poète. Puis
abandonnez votre recherche, cela gâcherait tout.
Harmonie du soir
à Madame Sabatier
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1857
Du Vin et du hashish
Il faut aller fusiller le général Aupick! Baudelaire descend bien vite de sa barricade, en
même temps que ses illusions, le 24 février 1848 : même si c’est un autre poète, Lamartine,
qui distribue les rôles provisoires, le monde ne va pas changer, il y aura des très riches
encore, des très pauvres, des lois et des injustices - et le commandant Aupick, qui sera
nommé gouverneur militaire de Paris, va vivre jusqu’en 1857. Baudelaire, en 1850, est tout à
Poe.
Il publie cependant un écrit personnel, en 1851 : Du Vin et du haschisch. Le 12 mars 1856
paraît enfin la traduction complète des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe. Charles n’y a
pas travaillé tout seul : en bas de chez lui se trouve un limonadier anglais… Lorsque Charles
sent qu’un mot résiste au passage d’une langue à l’autre, il descend immédiatement trouver le
brave homme qui le dépanne. Il descend même très souvent…
Les Fleurs du mal, de Babou
En 1857, faute d’avoir terminé les cent romans qu’il avait prévu d’écrire et qui auraient dû
ébahir les générations à venir jusqu’à la fin des temps, Baudelaire se décide à rassembler en
un livre les poèmes qu’il a composés…
Les Lesbiennes
Charles compte et recompte les pages de son recueil de poèmes. Piteux, c’est piteux! écrit-il
sur un feuillet d’épreuves. Il trouve que son œuvre est bien mince. Évidemment, par rapport
aux cent romans prévus, c’est peu, mais sait-il, Charles, qu’un seul de ses poèmes vaut à lui
seul plus qu’un roman? Sait-il qu’il se prépare une belle gloire (posthume…) ? Il faut
trouver un titre. Abandonné, l’ancien projet : Les Lesbiennes. Abandonné aussi : Les
Limbes. Un ami, Hippolyte Babou, suggère alors un de ces titres de la grande famille des
antithèses, toujours séduisants, et qui donnent à l’esprit le petit vertige de l’indécis : Les
Fleurs du mal. Adopté!
Coco mal perché
« Coco mal perché», surnom que donne Baudelaire à son fidèle ami et éditeur PouletMalassis, sis rue de Buci (près du carrefour…) met en vente mille exemplaires des Fleurs
du mal, le 25 juin 1857. Il s’ouvre sur une citation de l’un des poètes les plus énervés de la
littérature, vous le connaissez : Agrippa d’Aubigné!
On dit qu’il faut couler les exécrables choses
Dans le puits de l’oubli et au sépulcre encloses,
Et que par les écrits le mal ressuscité
Infectera les mœurs de la postérité :
Mais le vice n’a point pour mère la science,
Et la vertu n’est point fille de l’ignorance.
La presse se déchaîne
Voilà, le feu d’artifice vient de commencer… Attention : si vous ne voulez pas vous attirer
les foudres de Charles, ne parlez pas de ses Fleurs du mal comme d’une simple succession
de poèmes! Le livre est pensé comme une progression quasi romanesque, comme la légende
terrible et tendre des abysses de l’âme. C’est ce qu’il revendique dans une lettre à Alfred de
Vigny :
Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu’on reconnaisse qu’il n’est pas un pur
album et qu’il a un commencement et une fin. Dès le 5 juillet 1857, la presse se déchaîne :
comment peut-on publier un livre de poèmes contenant de telles obscénités, une telle
immoralité? Le journaliste du Figaro trouve insoutenable entre autres la lecture du
Reniement de saint Pierre, de Lesbos, de Femmes damnées.
L’état mental de Monsieur Baudelaire…
Voici un extrait de l’article publié dans Le Figaro du 5 juillet 1857, et signé Gustave
Bourdin qui se déchaîne contre Les Fleurs du mal:
Il y a des moments où l’on doute de l’état mental de M. Baudelaire; il y en a où l’on
n’en doute plus : - c’est la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée
des mêmes mots, des mêmes pensées. - L’odieux y coudoie l’ignoble; le repoussant
s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si
peu de pages; jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de
diables, de chloroses, de chats et de vermine. - Ce livre est un hôpital ouvert à toutes
les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur; encore si c’était pour les
guérir, mais elles sont incurables.
Baudelaire au tribunal
L’affaire se corse : la direction de la sûreté publique saisit le parquet du délit d’outrage à la
morale! Voici Baudelaire et son éditeur devant le tribunal! Ils sont condamnés pour outrages
aux bonnes mœurs le 20 août, et doivent payer 300 et 200 francs d’amende - ce jugement ne
sera cassé qu’en 1949! Baudelaire est mortifié. Pourtant, il travaille à la nouvelle édition des
Fleurs du mal, d’où seront absentes les pièces condamnées, publiées plus tard dans le
recueil sous le titre Épaves.
Hugo : Je crie bravo !
Hugo vole au secours de Baudelaire, en paroles, bien sûr, envoyées de son exil :
«Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez ! Je crie
bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Une des rares décorations que le
régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice
vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale. C’est une couronne de plus.
Je vous serre la main, poète ! » Flaubert de son côté ne marchande pas son
enthousiasme non plus : «J’ai d’abord dévoré votre volume d’un bout à l’autre
comme une cuisinière fait d’un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis
vers à vers, mot à mot, et franchement, cela me plaît et m’enchante. Vous avez trouvé
le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne, ce qui est la
première de toutes les qualités. »
Éditions des Fleurs du mal (1857)
Cinq parties se succèdent, dans la première édition, rigoureusement titrées et composées.
Spleen et idéal
Fleurs du mal
Révolte
Le vin
La mort
Édition des Fleurs du mal (1861)
Si vous voulez savoir ce qui effarouchait tant les tartuffes du Second Empire, lisez, dans une
édition récente, les poèmes suivants : Le Léthé - Les Bijoux - Femmes damnées – Lesbos –
À celle qui est trop gaie - Les Métamorphoses du vampire. Voici le plan de la deuxième
édition (1861), après le procès perdu. Il comporte une partie supplémentaire, pour un
classement modifié.
Spleen et idéal – Homme libre, toujours tu chériras la mer…
Tableaux parisiens – Andromaque, je pense à vous…
Le vin – Le regard singulier d’une femme galante
Fleurs du mal – Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux…
Révolte – Ô toi le plus savant et le plus beau des anges…
La mort – Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères…
La mort des amants
Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux;
Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
Charles Baudelaire – Les Fleurs du mal, 1861
Les Petits poèmes en prose
Charles est régulièrement à court d’argent. Pour survivre, il visite les salons de peinture,
écrit des critiques. Il publie également une étude sur Richard Wagner, le compositeur
allemand (1813 – 1883). Admiratif du Gaspard de la nuit, d’Aloysius Bertrand, il compose
des poèmes en prose où il met en scène son univers urbain. Le Figaro et La Presse en
publient quelques-uns en 1862. Ils ne seront publiés en volume qu’en 1869 sous le titre :
Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris. Déçu par la France, par ses contemporains,
Baudelaire décide de s’exiler en Belgique afin d’y trouver un public qu’il espère neuf, et
attentif à son originalité. Hélas, aux conférences qu’il donne, n’assistent que quelques
personnes qui bâillent! Baudelaire se déchaîne alors, injustement, contre les Belges.
L’autre façon d’aimer
Voici l’un des petits poèmes en prose de Baudelaire Les Fenêtres. Des univers familiers,
des spectacles humbles, anodins, le poète fait son miel, s’affranchissant des rayons de la
traditionnelle ruche bourdonnante de rimes, chère aux classiques. Cette rêverie économe et
dense offre une autre façon d’aimer la poésie.
Les Fenêtres
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de
choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond,
plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée
d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce
qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie,
souffre la vie.
Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours
penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son
vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou
plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même. Peut-être
me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie? » Qu’importe ce que peut
être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce
que je suis?
Charles Baudelaire - Petits poèmes en prose, publication posthume, 1869
Sois sage!
De cette époque des Petits poèmes en prose date le sonnet Recueillement, écrit en 1861.
Sonnet irrégulier à cause des rimes croisées des quatrains, il contient, selon Paul Valéry, des
faiblesses aux vers 5, 6 et 7, au milieu des splendeurs de tout le reste. Jaloux, Paul?... Et
vous, lecteur, qu’en pensez-vous ? Vous pouvez l’écrire ici : …… (une lettre par point, le
mot «génial», éventuellement, peut suffire)
Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal, 1861
Un Namur fatal
La fin de Charles Baudelaire est un long calvaire pendant lequel la maladie prend son temps,
pousse en lui ses lames cruelles, lui ôte à moitié la raison, puis peu à peu les mots, jusqu’au
dernier, le fameux «Crénom!» de Namur qui résonne aujourd’hui encore comme le plus
navrant coup du sort qui pût lui être porté.
Charles souffre
La syphilis que Charles a contractée dans sa jeunesse évolue rapidement. Il souffre
atrocement. Ses migraines sont si douloureuses qu’il est obligé de s’entourer la tête de linges
imbibés de solutions apaisantes. Il avale toutes sortes de pilules pour calmer ses douleurs
névralgiques. Le 14 mars 1866, invité par le beau-père de son ami Félicien Rops, à Namur,
il visite l’église Saint-Loup. Soudain Félicien et Poulet-Malassis qui l’accompagnent, le
voient qui tombe sur les dalles de pierre alors qu’il contemplait une sculpture. Il se relève,
mais marche à petits pas, ne parle presque plus. Ramené à Paris, il est bientôt transporté, à
demi paralysé, chez les sœurs de l’institut Saint-Jean. Son vocabulaire s’est réduit à un seul
mot : Crénom!
Charles meurt
Sacré nom de Dieu! «Crénom» est l’abréviation de ce blasphème suprême. Les religieuses
de l’institut Saint-Jean, à qui Charles ne répond plus que par ce mot, s’étranglent
d’indignation. Elles demandent à être débarrassées du blasphémateur!... Dans la maison de
santé du docteur Duval, rue du Dôme, près de l’Étoile, il va se laisser mourir peu à peu,
assisté par sa mère. Poulet-Malassis apprend effaré que son ami a vécu dans la misère alors
qu’il lui reste une fortune intacte, mais bloquée par le conseil judiciaire, volonté de feu le
militaire! Sainte-Beuve, Leconte de Lisle, Nadar, son ami le photographe, Édouard Manet
viennent lui rendre visite. Après avoir demandé l’assistance d’un prêtre, il meurt le 31 août
1867, à quarante-six ans. Peu de monde à ses obsèques dans le cimetière Montparnasse. On y
remarque entre autres les peintres Fantin-Latour, Édouard Manet, et un certain Paul
Verlaine…
Avant de le quitter
Les Chats qui date de 1847, Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne, de 1857, et À
une passante, de 1860.
Les Chats
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin;
Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Charles Baudelaire - Les Fleurs du Mal, 1847
Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne
Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne,
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,
Et t’aime d’autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
Qui séparent mes bras des immensités bleues.
Je m’avance à l’attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux,
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle!
Jusqu’à cette froideur par où tu m’es plus belle!
Charles Baudelaire - Les Fleurs du Mal, 1857
À une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité?
Ailleurs, bien loin d’ici! trop tard! jamais peut-être!
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais!
Charles Baudelaire – Les Fleurs du Mal, 1860
Ce qu’ils en ont dit
Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d’Angleterre Gustave Flaubert (1821 - 1880)
Il y avait en lui du prêtre, de la vieille femme et du cabotin. C’était surtout un cabotin Jules Vallès (1832 - 1885)
La phrase lourde et comme chargée de fluides électriques de Baudelaire – Jules
Renard (1864 - 1910)
Baudelaire en pensées
Voltaire ou l’anti-poète, le roi des badauds, le prince des superficiels, l’anti-artiste, le
prédicateur des concierges.
Qu’est-ce que l’art? Prostitution.
Tout ce qui est beau et noble est le résultat de la raison et du calcul.
Il y a dans l’acte d’amour une grande ressemblance avec la torture, ou avec une
opération chirurgicale.
Tout livre qui ne s’adresse pas à la majorité - nombre et intelligence - est un sot livre.
Le jeu, ce plaisir surhumain.
L’absurde est la grâce des gens qui sont fatigués.
Le rire est satanique, il est donc profondément humain.
Dieu est un scandale, - un scandale qui rapporte.
La musique creuse le ciel.
Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents.
Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de
déplaire.
Verlaine, pauvre Lélian…
Juin 1870 : À ma bien-aimée Mathilde Mauté de Fleurville : Faut-il donc que ce petit livre /
Où plein d’espoir chante l’amour, / Te trouve souffrante en ce jour, / Toi pour qui seule je
veux vivre? […]
22 mai 1871 : du 2 rue du Cardinal-Lemoine, à Paris, sort Mathilde, dix-sept ans ; elle est
enceinte de quatre mois. Elle s’en va chercher madame Verlaine, la mère de Paul, aux
Batignolles, sous la mitraille des Versaillais qui vont tuer en une semaine trente mille petites
gens, les communards, encerclés dans leur rêve et leur Paris à l’agonie. Paul se terre dans la
salle de bains de l’appartement. Il est mort de peur. Presque mort plutôt : il conserve assez
de souffle pour lutiner la bonne qui s’est réfugiée dans ses bras.
Juillet 1872 : à Bruxelles, deux dégingandés hilares, ivres, obscènes, Paul Verlaine et Arthur
Rimbaud, parcourent les rues de la ville. Bientôt ils passeront en Angleterre. Mathilde,
désespérée, a tenté de récupérer Paul qui s’est fendu de cette missive : « Misérable fée
carotte, princesse souris… vous m’avez fait tout, vous avez peut-être tué le cœur de mon
ami ».
Voilà, c’est tout, tout Verlaine : l’exquis, le lâche, le patachon.
Avant Arthur
Non, ce n’est pas tout, Verlaine, ce n’est pas le train-train d’enfer de ses jours d’amour et
d’infamie qui l’a conduit jusqu’à nous. Parcourir sa vie de long en large, s’attarder sur les
moments terribles où il poursuit sa mère avec un sabre, où il tente d’étrangler Mathilde, où il
tire sur Rimbaud, ne nous donne pas la clé de sa musique, ne nous révèle rien de son
mystère. Verlaine, c’est d’abord un Parnassien, un amoureux du précis, de l’exact en poésie.
Tôt, dans sa vie, il a quitté nos territoires, nos limites, et l’insupportable cacophonie de nos
mots de rocaille, de nos vocables bruts, qui se cognent et culbutent, blessés, dans les cœurs
ou la pensée. Il a trié les siens, les plus doux, les plus fous, et puis il s’est enfui sur sa
planète, il en a fait les sujets de son royaume, lui, Verlaine, le prince d’un monde sans
mémoire, sinon celle du cœur, celle du bonheur qui vient de claquer la porte.
Le meilleur des petits Paul
Paul Verlaine est né à Metz le 30 mars 1844. Comme celui de Vigny, d’Hugo, de Nerval, de
Rimbaud, son père, Nicolas-Auguste Verlaine est militaire. Élisa Dehée, sa mère, est née en
1809, à Fampoux, dans le Pas-de-Calais. L’enfant ne souffre pas des fréquents changements
de garnison du père; il est aimé, choyé par sa mère. En 1851, les Verlaine s’installent à
Paris. À neuf ans, le petit Paul est interne à l’institution Landry, rue Chapsal. À partir de
1855, il suit les cours du lycée Bonaparte (Condorcet, depuis). C’est un élève studieux qui
donne entière satisfaction à ses maîtres, et comble ses parents. Tout va pour le mieux dans le
meilleur des petits Paul!
Paul le paresseux
Puis vient la classe de quatrième où tout se fissure dans l’esprit de l’adolescent, laissant
s’infiltrer partout le doute, le questionnement sur l’utilité d’être. À quatorze ans, le petit
Paul, grandi trop vite, laisse la place à un adolescent inquiet qui écrit de sombres poèmes. Il
lit avidement Leconte de Lisle, Banville, Desbordes-Valmore, Baudelaire. Le 12 décembre
1858, il en envoie quelques-uns à Victor Hugo sous le titre La Mort. Paul chahute, paresse,
se laisse aller à de troubles jeux de dortoirs, et prépare son baccalauréat qu’il obtient de
justesse le 16 août 1862. De quoi va-t-il vivre? De l’écriture, évidemment! Il ne s’imagine
pas un autre avenir. Il est, il se sait poète, depuis sa découverte des Fleurs du mal - il a déjà
écrit Chanson d’automne qui sera publié dans son recueil Poèmes saturniens.
Des partitions
Verlaine, c’est le culte du mot choisi comme un accord musical, comme un ensemble de
notes qui apaisent et transportent vers un autre accord dans le même mode, précieux et doux.
Le réel s’estompe, les thèses sont absentes, l’arrière-plan des jours et des ans s’efface et
donne à la musique la priorité.
Écoutez, prononcez, chantez doucement ces «automne» et « monotone », ces «cœur» et
« langueur », ces «heure» et «pleure» qui se marient aux sons plus mats des «quand» et
«suffocant», des «souviens» et «anciens». Tout cela sur un rythme de danse, une
chorégraphie gracieuse et désenchantée… Un poème de Verlaine, c’est d’abord une
partition; à vous de la déchiffrer à vue.
Chanson d’automne
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure;
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Paul Verlaine - Poèmes saturniens, 1866
Le vent mauvais
Inscrit à la faculté de droit en octobre 1862, Paul n’en suit guère les cours. En revanche, on
le connaît dans toutes les tavernes du quartier latin! Il en sort souvent, le soir, poussé par un
vent mauvais qui l’emporte… titubant, hilare, mais agressif parfois, sans raison. 1863 : il
commence à publier des poèmes dans La Revue du Progrès moral… Il rencontre Banville,
Heredia, Coppée. Ses vacances se passent à l’Écluse, dans le Pas-de-Calais, chez sa
cousine, Élisa Moncomble. Elle est mariée, mais la relation qu’elle entretient avec Paul est
trouble. Il en est amoureux. C’est elle qui paie l’édition de son premier recueil : Les Poèmes
saturniens (1866). On y trouve une ardeur poétique heureuse parfaitement canalisée par les
réflexes parnassiens, le bonheur d’écrire, et la certitude que ces poèmes sont adressés à une
destinataire dont le nom est tu.
La planète des mélancoliques
Le titre du recueil : Poèmes saturniens, est inspiré par un vers de Baudelaire à l’adresse de
son lecteur : Lecteur paisible et bucolique /(…) Jette ce livre saturnien - Saturne est la
planète des mélancoliques ; Verlaine l’installe dans son titre afin de se situer dans le sillage
des Fleurs du mal qui l’ont ébloui. On découvre aussi dans ce premier recueil des pièces
inaltérables qui font partie de tous les répertoires, de toutes les anthologies : Mon rêve
familier, Nevermore (audace du sonnet à rimes féminines dans le premier quatrain,
masculines dans le second), Après trois ans (sonnet parfaitement régulier), Promenade
sentimentale, seize décasyllabes de musique pure.
Les modernités du rêve…
Le sonnet Mon rêve familier fait partie des Poèmes saturniens. Régulier dans sa forme, il
contient des audaces, des «modernités» à l’époque, qui annoncent déjà la fuite en avant d’un
alexandrin désireux de se libérer de ses carcans, ce «a» (verbe avoir) en rime, par exemple,
à la fin du vers 13… Étonnante musique que celle de ce sonnet où s’harmonisent les sons «è»
et « an », présents dès le premier vers, et qui se déclinent tout au long du poème, comme
dans une composition musicale.
Mon rêve familier
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse? - Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
Paul Verlaine - Poèmes saturniens, 1866
La gamme de Verlaine
Dans ce poème, Nevermore, que Paul dit avoir écrit lorsqu’il était en classe de seconde, on
découvre la gamme verlainienne : ces sonorités chantantes en «onne» dans la première
strophe auxquelles répondent dans la deuxième les sons nasalisés «an», enfin, dans les
tercets, des sons aigus, éclatants, en «i», et la coda (l’envoie de la fin) en «é». Le
compositeur Verlaine est né.
Nevermore
Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant
«Quel fut ton plus beau jour? » fit sa voix d’or vivant,
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
- Ah ! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées!
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!
Paul Verlaine - Poèmes saturniens, 1866
L’ « humble » tonnelle…
Tout est délicat, précieux, élégant et fin dans l’écriture de Verlaine. L’évocation se construit
parfois sur une sorte de mise en retrait du réel, sur son atténuation par l’emploi de mots qui
eux aussi semblent s’effacer pour ouvrir le chant et le champ libre aux sensations. Observez
en lisant ce sonnet parfait les mots qui mettent en retrait les choses, dans une sorte d’humilité
nécessaire à la perception de l’au-delà de leur image : la porte est «étroite», elle
« chancelle », le jardin est « petit », le soleil est celui du « matin », il éclaire «doucement»,
«pailletant» chaque fleur d’une étincelle atténuée « humide » ; la tonnelle est « humble », la
vigne est « folle », les chaises sont d’un bois souple, tendre, le «rotin», le murmure du jet
d’eau est «argentin», et le tremble, cet arbuste aux feuilles frissonnantes, émet sa « plainte » ;
l’oiseau, l’ «alouette» est infime dans le bleu du ciel, et le plâtre de la statue « s’écaille »…
Après trois ans
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Les roses comme avant palpitent; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
- Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
Paul Verlaine - Poèmes saturniens, 1866
Entrez dans la ronde
Des répétitions comme des incantations, des réflexes de mise en chanson, des techniques de
danse, de sarabande, de ronde, de valse… Ces décasyllabes à rimes plates se décomposent
en deux hémistiches de cinq syllabes qu’on lit ou qu’on se dit à la façon d’une marche qui
séduit et emporte l’esprit.
Promenade sentimentale
Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes;
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et les nénuphars, parmi les roseaux,
Les grands nénuphars sur les calmes eaux.
Paul Verlaine - Poèmes saturniens, 1866
Les maléfices de la fée verte
Élisa, la cousine de Paul, a donné naissance à une fille en 1859. En 1867, elle attend son
deuxième enfant. L’accouchement se passe mal, elle meurt en quelques jours. Paul se rend
chez elle, il la croit seulement malade. Lorsqu’il arrive à L’Écluse, le convoi funèbre se met
en marche vers le cimetière! C’est un choc terrible ! Sa réaction l’est tout autant : il
scandalise le village entier par une ivresse permanente et tapageuse de trois jours! En 1869,
lors des obsèques de sa tante Grandjean, à Paliseul, alors que vient de paraître son second
recueil Les Fêtes galantes, se produit le même scandale. Verlaine ne peut s’empêcher de
glisser dans l’alcool. L’absinthe, la fée verte, a bientôt sa faveur. Elle déclenche chez lui des
crises de fureur. Au cours de l’une d’elles, il tente d’étrangler sa mère!
Watteau et Les Fêtes galantes
Les Fêtes galantes, vingt-deux poèmes mis en vente en mars 1869, ont été glanées au fil des
visites de musées que Paul effectue après un travail de gratte-papier qui l’ennuie à mourir. Il
s’échappe alors dans l’univers du XVIIIe siècle avec pour guide le peintre Watteau (1684 1721) et consorts, et leurs tableaux de l’insouciance, du plaisir aux teintes vives. Les
couleurs, sous la plume du saturnien Paul, deviennent des mots troublants qui s’assemblent et
subvertissent l’ordinaire du langage, envoûtent, désarment, emportent, ravissent… Le recueil
est composé comme une histoire d’amour, avec son lumineux début, ses doutes de michemin, et sa rupture exprimée dans Colloque sentimental, poème en huit distiques (strophes
de deux vers) à rimes plates, de récit et dialogue.
Colloque sentimental
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
- Te souvient-il de notre extase ancienne?
- Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne?
- Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.
Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches! - C’est possible.
- Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir!
- L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Paul Verlaine - Les Fêtes galantes, 1869
La Bonne Chanson
Ronchon, ivre souvent, violent, Paul inquiète sa mère, Élisa, veuve de son capitaine de mari
depuis 1866! Que faire de ce fils irascible? Une seule solution : le mariage! Justement, Paul
vient de demander la main de Mathilde Mauté, seize ans - il en a vingt-cinq. Et les Mauté,
qui se font appeler Mauté de Fleurville, sont enchantés de cette union avec un poète dont on
parle beaucoup. Et puis, Mathilde aussi est une artiste : elle écrit de belles choses, joue du
piano… Le mariage est célébré le 11 août 1870, à l’église Notre-Dame de Clignancourt.
La petite vérole
Dans la corbeille de la mariée, le nouveau recueil de Paul : La Bonne Chanson, dont vous
avez lu la dédicace « Faut-il donc que ce petit livre / Où plein d’espoir chante l’amour, / Te
trouve souffrante en ce jour…» sans comprendre, peut-être, la présence de cet adjectif
«souffrante» écrit pour la raison que voici : il a fallu retarder d’un mois le mariage, Mathilde
souffrant de la petite vérole, autre nom de la variole qui en ces temps-là, emportait sa proie
deux fois sur trois. Mathilde survit. Dans ce recueil, tout en grâce et en nuances, vingt et un
poèmes se succèdent comme nuages et soleils dans la vie des jeunes amants.
Avant que tu ne t’en ailles
Avant que tu ne t’en ailles,
Pâle étoile du matin,
- Mille cailles
Chantent, chantent dans le thym. -
Tourne devers le poète,
Dont les yeux sont pleins d’amour;
- L’alouette
Monte au ciel avec le jour. -
Tourne ton regard que noie
L’aurore dans son azur;
- Quelle joie
Parmi les champs de blé mûr! -
Puis fais luire ma pensée
Là-bas - bien loin, oh, bien loin !
- La rosée
Gaîment brille sur le foin. -
Dans le doux rêve où s’agite
Ma mie endormie encor…
- Vite, vite,
Car voici le soleil d’or. -
Paul Verlaine - La Bonne Chanson, 1870
La Lune blanche…
La lune blanche
Luit dans les bois;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…
Ô bien-aimée.
L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…
Rêvons, c’est l’heure.
Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…
C’est l’heure exquise.
Paul Verlaine - La Bonne Chanson, 1870
Avec Arthur
Étrange aventure, descente aux enfers, jours d’indignité, années de naufrage, et pourtant,
écriture où brillent et se multiplient les diamants que s’échangent malgré eux les amants.
Venez, petite crasse…
Fin août 1871. Un choc, un éblouissement, presque une brûlure : une lettre est arrivée de
Charleville, signée Arthur Rimbaud. Il a dix-sept ans. Il a joint à sa lettre plusieurs poèmes.
Le flair du madré Verlaine comprend tout : cet adolescent est une bombe à retardement,
capable des pires ravages, et le compte à rebours est commencé. Il lui répond : « Venez,
chère grande âme, on vous appelle, on vous attend!» La grande âme accourt avec ses yeux
pervenche et son allure de songe maléfique. Le 10 septembre, il est chez les Mauté, chez des
bourgeois. Verlaine et Mathilde y sont hébergés. Insupportable! Rimbaud se montre odieux.
Il faut le loger ailleurs. Paul est envoûté par ce garçon imprévisible qui lui a révélé qu’entre
autres projets, pour changer le monde, il veut raser Paris. Folie!
Batailles au couteau
Folie! Mathilde attend un enfant. Le 30 octobre 1871, quelques jours avant la naissance,
Verlaine qui rentre d’une beuverie d’absinthe avec Rimbaud, ne supporte pas les reproches
de sa femme, la jette au bas de son lit et tente de l’étrangler. Elle s’enfuit. Verlaine, dégrisé
le lendemain, est atterré : il écrit une lettre de contrition à Mathilde qui revient et donne
naissance à leur fils Georges. D’autres scènes de violence abominables vont être subies par
Mathilde et même par le petit Georges! Rimbaud repart à Charleville. Le 2 avril 1872,
Verlaine lui écrit : «Mais quand diable commencerons-nous ce chemin de croix?» Rimbaud
le fou revient, donne plusieurs coups de couteau à Verlaine pour le punir de son indécision,
de sa faiblesse bourgeoise. Ces bagarres, couteaux à la main, enveloppés dans des linges
pour qu’en sorte la pointe de la lame, vont se poursuivre pendant toute la liaison des deux
poètes…
La mer !
Beuveries, violences incessantes… Le 8 juillet, Rimbaud décide de partir. Verlaine le suit.
Ils prennent le train pour Sedan, s’arrêtent à Charleville, passent en Belgique dans la
carriole d’un trouble personnage, le père Bretagne, s’en vont à pied à Bruxelles, y vivent
quelque temps, puis s’embarquent pour l’Angleterre. C’est la première fois qu’ils voient la
mer! À Londres, ils tentent de vivre en donnant des cours. Paul est harcelé par les
incessantes visites d’huissiers qui viennent tenter de régler son divorce. Les relations entre
les deux fuyards se tendent. Rimbaud n’écrit plus, Verlaine si peu. Il complète le recueil
Romances sans paroles, sorte de journal impressionniste des errances belges et anglaises,
qui paraîtra en 1874.
Romances sans paroles
Verlaine conduit davantage encore les mots vers la musique dans les poèmes de ce nouveau
recueil. Les paroles s’y font économes, incantatoires, répétitives, les sons et leur couleur
retiennent le souffle, emportent vers les silences de paysages intérieurs où le chant
commence alors. Ainsi en est-il dans chacune des divisions du recueil : Ariettes oubliées (Il
pleure dans mon cœur), Paysages belges, Charleroi, Bruxelles, Malines, ou dans ces titres
anglais: Birds in the night - Green, comme le rêve d’un retour à la simple tendresse de la
femme aimée.
Il pleure dans mon cœur
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un cœur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie!
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi! nulle trahison?
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine!
Paul Verlaine - Romances sans paroles, 1874
Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encore de vos derniers baisers;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
Paul Verlaine - Romances sans paroles, 1874
Dernier acte à deux balles
Rien ne va plus en Angleterre. Fin juin 1873, les deux amants se séparent, se retrouvent à
Bruxelles pour un dernier acte à deux balles. Pitoyable et terrible. Verlaine prévient sa mère
qu’il va se suicider. Elle accourt à Bruxelles. Rimbaud en a assez. Il veut partir seul pour
Paris. Verlaine tente de l’en dissuader. Rimbaud s’obstine! Dans la petite chambre qu’ils
occupent, l’orage gronde. Le 10 juillet, Verlaine sort à six heures du matin. Il fait les cent pas
devant une armurerie qu’il a repérée la veille. Dès l’ouverture, il achète un revolver de
calibre 7 mm. Il s’en va ensuite dans un café pour faire le plein d’alcool et de courage. En
cachette, il place une à une les balles dans le barillet. Le voici de retour dans la chambre où
Rimbaud se repose. Rimbaud toujours décidé à partir pour Paris.
Pan ! Pan !...
Soudain, Verlaine lève le bras, vise son ami, presse la détente. Deux fois. Madame Verlaine,
qui est arrivée dans la chambre, découvre Rimbaud, le poignet en sang, et Paul, hébété, sur le
lit. Il tend son revolver à Arthur, lui demande de le tuer… Madame Verlaine prend les
choses en main, conduit tout le monde à l’hôpital où les médecins acceptent sans sourciller la
version de l’accident, lors du nettoyage de l’arme. Retour à l’hôtel. Départ pour la gare.
Rimbaud est toujours du voyage! Alors, en arrivant près de la gare, Verlaine devance sa
mère et Arthur, il sort son revolver. Arthur prend peur, avise un policier. Tout le monde au
poste! Un mois plus tard, le tireur est condamné à deux ans de prison qu’il effectue à
Bruxelles, puis à Mons.
Un chapelet aux pinces…
Le 16 janvier 1875, Verlaine sort de prison, il est immédiatement expulsé de Belgique. Il
emporte dans son bagage le manuscrit d’un recueil de poèmes qui paraîtra en 1881 sous ce
titre : Sagesse. Tout imprégnés de sa foi retrouvée, d’un lyrisme haletant, d’une spiritualité
exaltée, ils sont parcourus par un Rimbaud cynique lors des retrouvailles des deux hommes à
Stuttgart, le 14 février - Arthur espère trouver dans cette ville une place de précepteur. Plus
tard, Rimbaud écrit à l’un de ses amis : Verlaine est arrivé l’autre jour ici un chapelet aux
pinces… Trois heures après, on avait renié son Dieu, et fait saigner les 98 plaies de N.S.
Il est resté deux jours et demi.
Après Arthur
Sans Arthur, Verlaine poursuit comme il le peut l’ombre de son idéal d’écriture, et son
chemin de croix aux multiples stations dans les cafés où il multiplie esclandres et
scandales…
Sagesse
Sagesse, ce sont quarante-neuf poèmes répartis en trois livres où se mêlent le lyrisme
religieux du prisonnier Verlaine accroché à sa foi retrouvée, et son chant puisé dans une
philosophie personnelle qui continue de se développer après sa sortie de prison. Voici cinq
sonnets, sur la vie en général, sur l’amour, sur la foi. Voici pour vous deux questions
auxquelles il vous sera facile de répondre : ces cinq sonnets sont-ils réguliers? Qui est
Gaspard Hauser, évoqué dans le dernier poème où est mis en scène un adolescent séquestré
pendant seize ans, qu’on trouva errant dans les rues de Nuremberg en 1828, assassiné en
1832, et qu’on a cru d’origine princière, peut-être le fils de Stéphanie de Beauharnais, la
nièce de l’impératrice Joséphine…?
La vie humble
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d’amour.
Rester gai quand le jour, triste, succède au jour,
Être fort, et s’user en circonstances viles,
N’entendre, n’écouter aux bruits des grandes villes
Que l’appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,
Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour
L’accomplissement vil de tâches puériles,
Dormir chez les pêcheurs étant un pénitent,
N’aimer que le silence et converser pourtant;
Le temps si grand dans la patience si grande,
Le scrupule naïf aux repentirs têtus,
Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus!
- Fi, dit l’Ange Gardien, de l’orgueil qui marchande!
Paul Verlaine - Sagesse, 1881
Beauté des femmes…
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
Et ces yeux, où plus rien ne reste d’animal
Que juste assez pour dire : «assez» aux fureurs mâles.
Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix! Matinal
Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal,
Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles!...
Hommes durs! Vie atroce et laide d’ici-bas!
Ah! que du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,
Quelque chose du cœur enfantin et subtil,
Bonté, respect! Car, qu’est-ce qui nous accompagne
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?
Paul Verlaine - Sagesse, 1881
Mon Dieu m’a dit…
Mon Dieu m’a dit : « Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge, et tout t’enseigne
À n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,
Ô mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit?
N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis? »
Paul Verlaine - Sagesse, 1881
L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable
L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t’endormais-tu, le coude sur la table?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
Il dort. C’est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J’ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors ! L’espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah ! quand refleuriront les roses de septembre!
Paul Verlaine - Sagesse, 1881
Gaspard Hauser chante
Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.
À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard!
Paul Verlaine - Sagesse, 1881
Jadis et Naguère
Après leurs retrouvailles à Stuttgart, après leur dernière bagarre pendant leur ultime
beuverie, les deux amants infernaux ne se reverront plus. Paul enseigne en Angleterre, en
France, se prend d’affection pour l’un de ses élèves, Lucien Létinois, en 1880 - Lucien qui
meurt de la typhoïde en 1883. Paul continue d’écrire, publie en 1884 Les Poètes maudits Rimbaud (nommé l’homme aux semelles de vent…), Mallarmé, Corbière, et puis le Pauvre
Lélian, c’est-à-dire Paul Verlaine lui-même qui a passé son nom à l’anagramme. Il publie
aussi un nouveau recueil de poèmes : Jadis et Naguère. L’absinthe est toujours son enfer, sa
démence, et cette violence qui précipite ses mains criminelles vers ceux qu’il aime. Il frappe
encore sa mère, si souvent qu’il doit être emprisonné en 1885.
De la musique avant toute chose
Dans son recueil Jadis et Naguère, publié en 1884, Verlaine livre son Art poétique. Son
identité littéraire tient dans le premier vers…
Art poétique
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles!
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor!
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine!
Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?
Ô qui dira les torts de la Rime?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime?
De la musique encore et toujours!
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
Paul Verlaine - Jadis et Naguère, 1884
Verlaine, prince des poètes
En 1885, Leconte de Lisle est élu prince des poètes par ses pairs. En 1896, ce sera
Stéphane Mallarmé. En août 1894, Verlaine le devient, élu par les lecteurs du
Journal. Au début de l’été 1895, la ville de Nancy donne le nom du poète à l’une de
ses rues. On le lit, on l’admire, on l’installe tout vivant sur le piédestal de la gloire.
Mais cet enthousiasme n’est pas unanime… Ainsi, on peut lire, dans Le Journal des
Goncourt, sous la plume d’Edmond le survivant, à la date du 27 janvier 1895 : On a
le goût de la vie malpropre ! Quels sont en effet, en ce moment, les trois dieux de
la jeunesse? Ce sont Baudelaire, Villiers de L’Isle-Adam, Verlaine; certes trois
hommes de talent, mais un bohème sadique, un alcoolique, un pédéraste assassin!
Et que dire d’Edmond…
Paul et son fils Georges
Il est relâché au bout d’un mois, se retrouve à la rue, sans un sou. Il devient vagabond et
commence à fréquenter les hôpitaux afin d’y faire soigner ses nombreux ulcères aux jambes.
Sa production s’affaiblit. Il publie cependant quelques recueils, s’acoquine avec des femmes
légères - Philomène, puis Eugénie - donne des conférences en Belgique, où il apparaît
quasiment éteint, pose sa candidature à l’Académie française, bénéficie d’une petite pension
grâce à l’action charitable de plus de trente artistes et écrivains. Il reçoit un jour de 1895 une
lettre de son fils Georges, apprenti horloger en Belgique. Georges souhaite rencontrer son
père. Verlaine est tout ému, mais n’a pas d’argent pour le faire venir à Paris. Le 8 janvier
1896, Paul Verlaine meurt à Paris, à cinquante-deux ans - son fils Georges mourra le 2
septembre 1926, à cinquante-cinq ans, à moitié amnésique, alcoolique, sans postérité.
Ce qu’ils en ont dit
Vous êtes un des premiers, un des plus puissants, un des plus charmants dans cette
nouvelle légion sacrée des poètes que je salue et que j’aime, moi le vieux pensif des
solitudes. Que de choses délicates et ingénieuses dans ce joli petit livre Les Fêtes
galantes! Les Coquillages! quel bijou que le dernier vers!... - Victor Hugo (1802 1885), Lettre à Verlaine.
Mais le père, le vrai père de tous les jeunes, c’est Verlaine, le magnifique Verlaine
dont je trouve l’attitude comme homme aussi belle vraiment que comme écrivain, parce
que c’est la seule, dans une époque où le poète est hors la loi : que de faire accepter
toutes les douleurs avec une telle hauteur et une aussi superbe crânerie… - Stéphane
Mallarmé (1842 - 1898)
La surestimation de Verlaine a été la grande erreur de l’époque symboliste - André
Breton (1896 - 1966)
Verlaine en œuvres
1866 - Poèmes saturniens
1869 - Fêtes galantes
1874 - Romances sans paroles
1881 - Sagesse
1884 - Jadis et Naguère et Les Poètes maudits
1888 - Amour
1889 - Parallèlement
1890 - Dédicaces
1891 - Bonheur - Chanson pour elle
1892 - Liturgies intimes
1893 - Odes en son honneur
1893 - Élégies
1894 - Dans les limbes
1896 - Chair
Arthur Rimbaud, le fugitif
Mai 1880. Île de Chypre au sud-est de la Turquie. C’est déjà presque la fournaise au port de
Limassol où stationnent les troupes anglaises depuis que les Turcs leur ont cédé l’île en
1878. Mais au sommet du mont Troodos, à 2 100 mètres d’altitude, il pleut, il vente, il grêle.
Sur les pentes du mont, on voit passer en ces temps-là, un homme bizarre monté sur un petit
cheval. On le sait mutique, imprévisible, violent. Ceux qui ont travaillé dans la carrière de
Xylophagou, en bordure de mer, près de Larnaca, l’autre port du sud, le connaissent. Ilyaété
chef d’équipe. Redoutable. Autant que les cinquante ouvriers qu’il y dirigeait, qui volaient
tout ce qu’ils pouvaient. Il a été menacé de mort. Il a commandé en France des armes, un
poignard qu’il a attendu jusqu’au printemps, jusqu’au moment où il est tombé malade. La
typhoïde. Il est reparti chez lui, en France. Puis il est revenu. Il dirige l’équipe d’ouvriers
qui construit la résidence du gouverneur anglais au sommet du Troodos.
20 juin 1880. Le petit cheval et son ténébreux cavalier descendent le Troodos comme des
fous. Que s’est-il passé? On raconte que, pris d’une colère terrible contre un ouvrier, le
contremaître Arthur Rimbaud lui a lancé une pierre à la tête, et l’a tué.
Fuir Charleville
Qui est donc ce Rimbaud, ce guerrier à lui seul son général et sa propre armée contre le
monde entier? Il est né le 20 octobre 1854, à Charleville, du capitaine Frédéric Rimbaud, et
de Vitalie Cuif. C’est le deuxième des cinq enfants du couple - Frédéric, né en 1853 ;
Vitalie-Marie, 1857, morte en bas âge ; Vitalie-Jeanne, 1858 ; Isabelle, 1860. Après la
naissance d’Isabelle, les époux Rimbaud se séparent; Vitalie Cuif va régner en mère
exigeante et autoritaire sur sa petite tribu. À huit ans, Arthur entre à l’institution Rossat, puis,
à onze ans, au collège municipal de Charleville. C’est un personnage, le jeune Arthur !
Toujours premier en classe, il étonne ses camarades et ses professeurs par son savoir, mais
aussi par son indépendance, son aplomb. Ses dons sont exceptionnels. Il fascine - notamment
Georges Izambard, professeur de rhétorique à Charleville en 1870, qui ouvre sa bibliothèque
à Arthur, lui permettant de lire les Parnassiens, Hugo.
Le prodige au concours
Fin de l’année scolaire 1869. Les professeurs de Rimbaud ont décidé de présenter leur
prodige au concours général de l’académie de Douai qui rassemble tout le nord de la France.
Le concours se déroule à Charleville, le 2 juillet 1869. L’épreuve unique - de latin - dure de
six heures du matin à midi. Les élèves - dont Arthur - s’installent à leur table et commencent
à composer sur ce thème laconique : Jugurtha ! Tous les candidats se précipitent sur leur
copie, feuillettent leur dictionnaire de prosodie latine, soufflent, suent, tandis qu’Arthur ne
fait rien. Rien de rien! Le surveillant s’approche de lui vers neuf heures, sûr qu’il va
abandonner. Il lui demande si tout va bien. Arthur répond : Non! J’ai faim! Le surveillant
l’emmène alors se restaurer.
Les mains dans les poches…
Arthur engouffre deux énormes tartines et demande à revenir à sa place. Il est dix heures. Le
surveillant hésite, puis accepte. Alors, stupéfait, il voit Arthur qui prend sa plume, écrit, écrit
sans rature, sans consulter son dictionnaire de prosodie, sans relever la tête, écrit en vers
latins, jusqu’à midi pile. Tranquillement, pendant que ses camarades, rouges d’efforts
surhumains, écrivent leurs dernières lignes, il remet sa copie, et s’en va, les mains dans les
poches. Le résultat est connu quelques jours plus tard. Le premier, loin devant les autres
candidats, c’est Arthur ! Sa composition est publiée le 15 novembre 1869 dans le Bulletin
officiel de l’académie de Douai. Arthur a imaginé un parallèle entre le roi Jugurtha vaincu
par Rome, et mort dans une prison, et Abd-el-Kader, vaincu par la France, et hébergé dans le
magnifique château d’Amboise…
Berner Mère Rimb’
1870. Bismarck et ses Prussiens (rappelez-vous, celui qui voulait pendre Victor Hugo)
envahissent la France. C’est la guerre! Des soldats un peu partout! Frédéric, le frère
d’Arthur, se laisse griser par la musique militaire et emboîte le pas aux troupes qui vont à la
rencontre des Prussiens! Plus rien ne fonctionne, les lycées ferment. Vitalie - la mère Rimb’
ainsi que l’appelle son fils… - emmène ses enfants en promenade sur le bord de la Meuse, le
29 août. Une idée s’empare d’Arthur : fuir! Il veut connaître Paris, y devenir journaliste !
Petit poucet rêveur…
Discrètement, il s’éclipse, s’en va jusqu’à la gare, prend le train sans billet, se fait arrêter à
Paris, est enfermé à la prison de Mazas! Le dévoué Izambard s’occupe de son rapatriement.
Arthur récidive, s’en va à Douai, tente de travailler pour un journal, échoue, revient chez la
mère Rimb’ qui veut lui faire retrouver le chemin de l’école en avril 1871. Pas question!
Fugue. Objectif : Paris. Le voici sur la route évoquée dans Ma bohème. Il s’en va vers la
capitale, à pied, et en stop-charrette…
Ma bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal;
J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal;
Oh ! là! que d’amours splendides j’ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud - Poésies complètes, 1895
« Brûlez tous mes vers ! »
Demeny, Paul Demeny, poète, éditeur à Douai. Vous rencontrez Rimbaud en 1870. Il est venu
vous voir avec son professeur Izambard lorsqu’il s’est enfui vers le nord avec l’intention de
travailler pour un journal. Il recopie pour vous deux cahiers de ses poèmes. Vingt-deux au
total. Dans une lettre du 10 juin 1871, Rimbaud vous donne cet ordre : «Brûlez, je le veux,
brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai ».
Merci, Demeny !
Demeny, Paul Demeny, merci de n’en avoir rien fait, merci d’avoir conservé cette trace du
Rimbaud imitant les Parnassiens dans les moules classiques du sonnet, du vers calibré avec
ses cadences, ses césures et tous les commandements de la métrique. On sent bien sûr que
Rimbaud met en scène pour en sourire les tics de ses aînés soumis, mais il ne peut
s’empêcher d’y imprimer sa marque et son génie. Demeny, vous avez sauvé, entre autres,
Sensation, Le Dormeur du val, Ophélie, Ma bohème, cartes de visite à la fois sages et
inspirées d’un jeune homme de seize ans qui veut vivre de poésie…
Sensation
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.
Arthur Rimbaud - Poésies complètes, 1895
Le Dormeur du val
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud - Poésies complètes, 1895
Ophélie
I
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
- On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux!
Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible effara ton œil bleu!
- Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Arthur Rimbaud - Poésies complètes, 1895
Intenable Arthur
Arthur l’intenable arrive à Paris le 25 avril 1871. Il est affecté au corps des francs tireurs,
dans les rangs des communards. Que se passe-t-il alors? On ne sait trop. Dans un poème
énigmatique, il crie son dégoût de l’armée, et s’empresse de rentrer à Charleville, début mai,
par le même moyen de locomotion qu’à l’aller. Mais Charleville, c’est la capitale de l’ennui,
et cet ancien professeur, Izambard, qui l’a pourtant secouru, c’est le roi des conformistes!
Arthur le lui écrit, cruellement, sans détour, dans une fameuse lettre où éclate sa révolte
totale. Autre fameuse missive, celle qu’il envoie à Paul Demeny : La Lettre du voyant, une
sorte de manifeste - de fiel et de haine contre un certain romantisme - où il expose sa thèse
sur les nouvelles voies possibles en poésie.
Le poète se fait voyant…
À Georges Izambard, le 13 mai 1871
Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je
travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais
presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les
sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis
reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on
devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots. - Je est un autre. Tant pis pour
le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils
ignorent tout à fait - le 13 mai 1871.
À Paul Demeny, le 15 mai 1871
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long,
immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de
souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en
garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute
la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le
grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l’ inconnu ! - Puisqu’il a
cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu; et quand, affolé, il
finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son
bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles
travailleurs; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé! […]
Le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l’humanité, des animaux même; il devra faire sentir, palper, écouter
ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est
informe, il donne de l’informe. Trouver une langue;
- Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! Il faut
être académicien, - plus mort qu’un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de
quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre
de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !
Petite crasse ravie
Arthur a envoyé à Paul Verlaine ses poèmes, ajoutant : « J’ai le projet de faire un grand
poème. Je suis empêché de venir à Paris, étant sans ressources. Ma mère est veuve et
extrêmement dévote. Elle ne me donne que dix centimes tous les dimanches pour payer ma
chaise à l’église ». Il termine en disant que, « petite crasse», il ne prendra pas de place…
« Venez, chère grande âme… » lui répond Verlaine. La petite crasse est ravie, elle accourt!
Paul Verlaine! Arthur va enfin rencontrer ce poète d’une audace folle, qui a osé écrire un
alexandrin à césure enjambante (la coupure de l’alexandrin à la sixième syllabe est en plein
milieu d’un mot) : Et la tigresse épouvantable d’Hyrcanie !
Les Vilains Bonshommes
Arthur arrive chez les Mauté où logent les Verlaine le 10 septembre 1871. Déception! Il
croyait trouver un poète audacieux, prêt à refaire le monde. Il trouve un petit bourgeois sans
grande volonté, qui semble dominé par sa mère et sa femme. Il le montre. On le chasse.
Verlaine s’occupe de le loger chez Charles Cros, chez d’autres amis. C’est le début des
ennuis! Partout où il passe, Arthur provoque, agresse, insulte! Il veut tout changer, mettre en
application sa doctrine du voyant, faire table rase de ce qui existe, regrette que tous les
monuments de Paris n’aient pas été rasés lors de la Commune! En janvier 1872, au cours
d’un banquet des Vilains Bonshommes, surnom ironique donné au cercle des Parnassiens, un
poétaillon récite son sonnetaillon si médiocre que Rimbaud ajoute, entre chaque vers, un
« M…de! ».
Tentative de meurtre
Le photographe Carjat qui a réalisé le célèbre portrait d’Arthur n’y tient plus, il jette le
chahuteur dehors. Mais le diable Rimbaud l’attend à la sortie avec une canne-épée, et la
ferme intention de le tuer! Carjat est blessé à la main et à l’aine, sans gravité. Rimbaud fait
peur. Quelques mois plus tôt, en octobre 1871, au cours d’un précédent banquet des Vilains
Bonshommes, il avait récité son Bateau ivre, rêverie fantastique et enchantée sur le mode
classique; les Parnassiens en étaient restés muets d’admiration, fascinés, presque épouvantés
par tant de génie précoce.
Le Bateau ivre
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots!
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour!
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux!
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur;
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets!
J’ai vu des archipels sidéraux! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur?
Mais, vrai, j’ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate! Ô que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Arthur Rimbaud - Poésies complètes, 1895
La folle aventure
« Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens »…
Arthur continue de dérégler consciencieusement ses sens, et se rend si insupportable qu’il
doit rentrer à Charleville en mars 1872. Il revient à Paris, déclenche une telle mésentente
entre les époux Verlaine qu’il décide de partir définitivement. Paul le suit. Et l’aventure
belge commence, en juillet 1872, suivie du séjour en Angleterre où les scènes de beuverie et
de combat au couteau se succèdent, entrecoupées de périodes de faux calme où les deux
compères tentent de gagner quelques sous en donnant des cours. Les disputent s’enveniment.
Rimbaud se montre odieux. Verlaine s’enfuit.
« Ce que tu peux avoir l’air c… »
Verlaine revient. Les proscrits de la Commune qui vivent à Londres regardent de travers ces
poètes louches, se moquent d’eux. Un jour, Rimbaud aperçoit de la fenêtre de leur logement
Verlaine qui revient de faire les courses. Il lui lance : « Ce que tu peux avoir l’air c… avec
ton huile et ton poisson! » C’en est trop. Verlaine repart, et ne reviendra pas. Rimbaud le
rejoint à Bruxelles, y reçoit de Verlaine, le 10 juillet 1873, vous le savez déjà, deux coups
de pistolet qui « claquent dans l’histoire », écrit Antoine Blondin, « comme l’un des plus
fameux baisers que deux amants se soient donnés ».
« Oh, Verlaine !... »
Fin juillet 1873. Arthur rentre à Charleville, dans la ferme familiale de Roche, effondré,
répétant, en sanglots : « Oh, Verlaine ! Verlaine ! » Puis, comme un cheval fou, son écriture
s’emballe, reprenant l’esquisse d’un livre intitulé à Londres Livre nègre puis Livre païen.
Elle se fait haletante, semble conduite par le hoquet des pleurs, de l’amertume, des regrets,
de la rage contre le monde et toutes ses balivernes… Sa vie, ses « folies » reviennent,
lancinantes sous sa plume, et toutes ses fredaines, et son enfance, ses rancœurs, bréviaire
pour tous les révoltés. Voici, de cette Saison en enfer, livre dont Rimbaud paie l’édition, et
dont les cinq cents exemplaires demeureront dans un grenier, l’Alchimie du verbe, poème de
sincérité parmi cette « prodigieuse autobiographie psychologique, écrite dans cette prose de
diamant qui est la propriété exclusive de son auteur » selon Paul Verlaine.
Alchimie du verbe
À moi. L’histoire d’une de mes folies.
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et
trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de
saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée,
latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules,
contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais,
rythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations,
républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de
mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.
J’inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert.
- Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des
rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un
jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.
Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais
l’inexprimable. Je fixais des vertiges.
Arthur Rimbaud - Une Saison en enfer, 1873
Malice D’Étiemble…
Le sonnet Voyelles qu’évoque Rimbaud fut publié pour la première fois par Verlaine dans la
r e v ue Lutèce en 1883. Ces quatorze vers ont suscité des milliers d’articles de
« spécialistes » de toute sorte. L’écrivain et linguiste René Étiemble (1909 - 2002) a fait de
ces études sur Rimbaud et ses œuvres la matière de ses ouvrages malicieux, érudits et
lucides intitulés Le Mythe Rimbaud, où il démontre à quel point les délires d’intellectuels
peuvent travestir une œuvre à travers des interprétations où l’oiseux le dispute au farfelu
dans une perspective si imprécise, un langage si abstrus, que les commentateurs eux-mêmes
ne savent pas trop où ils vont, et qui laisse pantois. Voici ce sonnet Voyelles, écrit sans doute
en 1871. Sans commentaire…
Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges;
- O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!
Arthur Rimbaud - Poésies complètes, 1895
Les Illuminations et le vers libre
En 1886, Verlaine publie d’Arthur Rimbaud, Les Illuminations. Selon Verlaine, il faut
prendre le mot Illuminations dans son sens anglais : gravures coloriées. On y lit, ravi ou
non, une série de notations, d’émotions poétiques et personnelles, sans doute destinée à
entrer dans une œuvre plus ample, qui n’a jamais vu le jour. On y trouve la nouveauté
majeure du temps, qui a fait florès dans le siècle suivant : le vers libre, prolongement du
recueil Vers nouveaux où l’alexandrin et la métrique classique subissaient les coups de
boutoir du Rimbaud inventeur. Voici Marine, premiers pas du vers libre, libéré de la rime,
du décompte des syllabes. Marine, poésie pure…
Marine
Les chars d’argent et de cuivre-Les proues d’acier et d’argent-Battent l’écume,-Soulèvent les souches des ronces-Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt,-Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.
Arthur Rimbaud - Illuminations, 1886
L’exil au Harar
1874 : Voyage en Angleterre avec le poète Germain Nouveau (1851 - 1920). 1875 : Stuttgart
pour apprendre l’allemand. 1876 : Vienne, Paris, la Hollande où il s’engage dans l’armée.
En août, il arrive dans l’île de Java. Il déserte. 1877 : on le trouve en Suède, en Norvège,
puis… à Rome ! 1878 : l’Allemagne, Chypre… 1880 : Aden, Harar. Écrit-il? Oui : à sa
famille! Bien plus qu’à travers les commentaires sur l’œuvre de Rimbaud, c’est dans cette
correspondance - Les Lettres du Harar - qu’on découvre Arthur. Il y est le souffrant, sans
cesse inquiété par quelque maladie ; l’économe qui compte ses sous, en fait état à sa mère
qu’il charge d’effectuer des placements divers ; le chef de magasin de la Maison Mazeran,
Vianney, Bardey et Cie ; le commerçant voyageur; le géographe qui explore la province
d’Ougadine - ses travaux seront publiés par la Société de géographie - ; le trafiquant d’armes
berné par le roi Ménélik qui lui règle une somme dérisoire…
Sa plume contre un petit cheval
Souffrance, déceptions, échecs! Jamais un rayon de bonheur, une éclaircie, quelque sourire,
rien que la vie sans joie, les dangers, les fièvres, l’inquiétude sur sa situation par rapport à
l’armée s’il rentre en France - il est terrorisé par l’idée qu’on puisse le jeter en prison pour
désertion, ou même pour d’autres raisons! Dans ce Rimbaud-là, le luxe impudique de la
provocation adolescente a fait place aux nécessités triviales de la survie, le prince de la
plume a troqué ses rêves contre un petit cheval qui gravit, haletant, les reliefs du Harar ;
l’homme des mauvaises affaires ne cesse de faire ses comptes, aligne ses millions dans sa
tête, conseille à sa sœur d’épouser un bon ingénieur, bien établi, qui lui rapportera du bel et
bon argent! Faire fortune : l’obsession de Rimbaud! Par l’écriture, par l’aventure : échec. Sa
vraie fortune est celle des vrais artistes : posthume.
Rimbaud : une énorme fumisterie
À la date du dimanche 8 février 1891 dans le tome III du journal des pipelettes
Goncourt, Edmond, le survivant, rapporte qu’un invité dans son grenier - trois pièces
de sa maison d’Auteuil réunies en une pour organiser des « parlotes » littéraires évoque Rimbaud ; il informe l’assemblée présente que « ce poète est maintenant
établi marchand à Aden » et que, dans les lettres qu’il lui a écrites, il parle de son
passé « comme d’une énorme fumisterie »…
La fin d’Arthur
24 avril 1891 : « Je suis étendu, la jambe bandée, liée, reliée, enchaînée, de façon à ne
pouvoir la mouvoir. Je suis devenu un squelette : je fais peur. Mon dos est tout écorché du
lit ; je ne dors pas une minute. Et ici, la chaleur est devenue très forte. » Dans cette lettre,
Rimbaud qui est encore à Aden, s’apprête à partir pour Marseille. Il souffre de la même
maladie que celle qui a emporté sa sœur Vitalie, en 1875 : une synovite, ou hydarthrose. Son
genou est enflé, sa jambe est énorme. À Marseille, le 27 mai, il est amputé. Sa mère le
rejoint. En juillet, Arthur revient près de Charleville. De retour à Marseille le mois suivant,
il espère repartir pour le Harar, mais doit être de nouveau hospitalisé. Isabelle ; sa sœur,
demeure auprès de lui. Après trois mois d’atroces souffrances, il meurt le 10 novembre
1891, à dix heures du matin.
Ce qu’ils en ont dit
Que cette préciosité popote puisse passer pour de la poésie, et qu’on avance même à
ce sujet le nom de Rimbaud, l’inévitable enfant-poète, cela relève du mythe pur - Roland
Barthes (1915 - 1980)
Inutile de discuter encore sur Rimbaud : Rimbaud s’est trompé, Rimbaud a voulu nous
tromper - André Breton (1896 - 1966)
Arthur Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage - Paul Claudel (1868 - 1955)
Mortel, ange et démon, autant dire Rimbaud - Paul Verlaine (1844 - 1896)
Arthur en œuvres
1873 - Une Saison en enfer
1886 - Illuminations et Vers nouveaux
1895 (publiées en) - Poésies complètes
Les poètes maudits
Si j’ai perdu la vie, c’est la faute à Vigny, mes vers dans le caveau, c’est la faute à Stello…
On dirait la petite mélodie qui emporte le Gavroche d’Hugo dans Les Misérables. C’en est
seulement la parodie, pour vous présenter ceux qu’on appelle les poètes maudits, tel Stello
d’Alfred de Vigny cherchant sa voie à travers toutes les désillusions, les désespérances
auxquelles le conduit l’écriture.
Après 1850, le monde a grandi trop vite, il est devenu bruyant, industriel, urbain, il ferraille
de partout. Le « je » du poète se cherche. Lyrique, intime ou combatif chez les romantiques
du début du siècle, en quête de perfection chez les Parnassiens, plus tard isolé dans le
symbolisme, il étouffe dans la seconde moitié du XIXe siècle. Traqué par la brutalité du
temps, il se subtilise dans l’hermétisme, tente de fuir en brisant les chaînes du sens, en jetant
dans l’abîme sa propre image.
Entre l’énigme et le tapage
Ainsi naissent les œuvres de ceux que Verlaine rassemble dans son étude intitulée Les
Poètes maudits(1884) : Corbière, Rimbaud, Mallarmé, Desbordes-Valmore et le pauvre
Lélian lui-même, Paul Verlaine. Mais cette vision du poète incompris, oublié ou rejeté par
son époque, violent parfois, provocateur, consommateur d’excès de toute sorte, ou replié
dans l’attirance morbide du néant, appartient à toute l’histoire de la poésie, depuis Villon
jusqu’à nos jours.
Si aujourd’hui on associe aux temps verlainiens ces poètes maudits, c’est que leur chant et
leur image, entre l’énigme et le tapage, mettaient en garde à leur façon, l’humaine condition
contre les risques de la modernité brutale, et toutes sortes de destructions. Voici le chant et
l’image des Poètes maudits de Verlaine, mais aussi, dans l’acception plus étendue de leur
définition, ceux de Lautréamont, de Charles Cros…
Lautréamont à la mèche rebelle
En 1867, à Paris, pendant que résonne le glas lugubre qui conduit Baudelaire à sa dernière
demeure au cimetière Montparnasse, un long jeune homme mince, à la mèche rebelle qui lui
barre le visage, aux cheveux longs, au teint pâle, arpente les rues. Ce jeune homme - le comte
de Lautréamont, pseudonyme d’Isidore Ducasse - tient sous son bras des livres de Dante, de
Rabelais, dont il ne se sépare jamais. Il est né à Montevideo, en Uruguay, le 4 avril 1846,
d’un père aventurier, dandy, grand coureur de jupons, et qui ne supporte pas ce fils renfermé,
volontairement fagoté comme un épouvantail, et qui se met dans des colères aussi soudaines
qu’effrayantes.
Les Chants de Maldoror
À l’âge de quatorze ans, Isidore s’est montré si insupportable envers son entourage que son
dandy de géniteur a décidé de l’envoyer faire des études en France. Il a pu ainsi prendre ses
distances par rapport aux jésuites qui l’ont fait souffrir. À Tarbes, à Pau, puis à Paris, il
substitue peu à peu à l’étude des mathématiques qui le passionnent la lecture, du matin au
soir, et puis l’écriture. Il s’enferme pour mener à bien son sacré bouquin - ainsi appelle-t-il
Les Chants de Maldoror qui paraissent quelques mois avant sa mort mystérieuse dans le
dénuement et la solitude, à vingt-quatre ans, le 24 novembre 1870, 7 rue du FaubourgMontmartre à Paris.
Une part du Trésor
Les Chants de Maldoror, œuvre mystérieuse, énigmatique, étonnante, hallucinée, cruelle,
violente, désarmante, enragée contre un Dieu créateur, « L’Éternel à face de vipère », met en
scène toutes les colères imaginables contre tout ce qui existe, à travers un univers composé
de cent quatre-vingt-cinq animaux nous révèle le philosophe Gaston Bachelard (1884 1962) qui a pris la peine de les dénombrer. Soyez prudent avant de vous aventurer chez
Ducasse-Lautréamont, si leur porte est grande ouverte, elle se referme sur vous,
hermétiquement, que vous vous y plaisiez ou non, et nul n’ayant trouvé la clé des Chants de
Maldoror, il vous en faudra sortir par effraction, avec tous les risques de blessures
possibles à l’imaginaire, ou les chances d’emporter une part du Trésor. Vous êtes prévenu.
Rendez-vous quand vous aurez tout lu… Prêt? Voici votre entrée dans la fournaise : le début
de la strophe 2 du chant premier - l’œuvre en compte six…
Chant premier, strophe 2
«Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement
de cet ouvrage! Qui te dit que tu n’en renifleras pas, baigné dans d’innombrables
voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te
renversant le ventre, pareil à un requin, dans l’air beau et noir, comme si tu
comprenais l’importance de cet acte et l’importance non moindre de ton appétit
légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je t’assure, elles
réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu
t’appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de
l’Éternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable,
d’extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l’espace, devenu
embaumé comme de parfums et d’encens; car, elles seront rassasiées d’un bonheur
complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables
cieux. »
Lautréamont - Les Chants de Maldoror, 1870
Génial ou fou ?
Léon Bloy (1846 - 1917), auteur de La Femme pauvre déclare en lisant Les Chants de
Maldoror : Lautréamont est un fou. En 1910, Valéry Larbaud (auteur de Fermina Marquez,
en 1911), Léon-Paul Fargue (1876 - 1947), poète surréaliste, et surtout Max Jacob affirment,
eux : Lautréamont est un génie! À votre tour, en le lisant, de vous faire une opinion. Un petit
conseil cependant : faites confiance à Max…
Le cœur Cros
« Je m’étonne, valant bien les rois, les évêques, / Les colonels et les receveurs généraux /De
n’avoir pas de l’eau, du soleil, des pastèques ». Il en a gros sur le cœur, Cros, de n’être
point reconnu de son vivant, et boudé par son temps. En 1877, Charles Cros, né à Fabrezan
dans l’Aude en 1842, présente à l’académie des sciences le phonographe qu’il vient
d’inventer. Le pli renfermant sa communication n’est même pas ouvert! Huit mois plus tard,
Edison, l’Américain, présente la même invention, et recueille la gloire ! Cros la malchance!
Il imagine aussi un télégraphe automatique, le principe de la photographie couleur… Un
inventeur de génie, Charles Cros ! En même temps, il écrit, il crée, il joue avec les mots, et
ces jeux l’amusent, nous amusent encore aujourd’hui, Cros la malice qui jubile avec ses
sonnets drolatiques, sa légèreté d’amant, ses désinvoltures, sa culture - il maîtrise le latin, le
grec, l’hébreu, l’italien l’allemand, et le… sanskrit!
Verlaine juge Cros
Verlaine juge ainsi Charles Cros et son recueil Le Coffret de Santal paru en 1873 :
« Génie, le mot ne semblera pas trop fort à ceux assez nombreux qui ont lu ses pages
impressionnantes à tant de titres […| De la taille des plus hauts écrivains de premier
ordre, il a parfois sur eux ce quasi-avantage et cette presque infériorité de se voir
compris, mal, à la vérité, dans la plupart des cas, et c’est heureux et honorable. […]
Lisez Le Hareng saur, angélique enfantillage, justement célèbre. […] Charles Cros
demeure poète très idéaliste, très chaste, très naïf, même dans ses fantaisies
apparemment les plus terre à terre. […] Vous y trouverez sertissant des sentiments
tour à tour frais à l’extrême et raffinés presque trop, des bijoux tour à tour délicats,
barbares, bizarres, riches et simples comme un cœur d’enfant et qui sont des vers,
des vers ni classiques, ni romantiques, ni décadents. »
Le club des Zutistes
Cros participe à la fondation du club des Zutistes en 1871. On s’y réunit au 3e étage d’un
immeuble à l’angle de la rue Racine et du boulevard Saint-Michel. On s’y déboutonne et
débraille avec jubilation, on y singe les fadaises de Parnassiens en général, de François
Coppée en particulier, on y cultive l’art de transformer en cochonnerie des poèmes lyriques
et romantiques; et les plumes qui signent ces fantaisies souvent plus navrantes que drôles
dans l’Album zutique sont guidées dans leurs délires par les fils allumés de la fée verte :
Verlaine, Rimbaud, et Cros… Ces trois-là plongent leur dérision dans tous les abreuvoirs de
l’excès. Cros y dissout lentement son génie.
Pas de fortune au Chat Noir
En 1874, Cros publie un nouveau recueil, illustré par Édouard Manet : Le Fleuve, sans grand
succès. Avec un groupe de joyeux lurons dont le caricaturiste André Gil, il participe à la
fondation du cabaret Le Chat noir à Montmartre, en 1881. Ce cabaret rassemble une grande
partie des membres du club des Hydropathes (ceux que l’eau rend malades…) siégeant au
Quartier latin - club fermé en 1880 pour cause d’esclandres et tapages divers. On y
rencontrait Laforgue, Richepin, Coppée, Bloy, Rollinat… En 1888, Cros meurt dans la
misère. Ses vers n’ont pas vieilli d’une syllabe, sa poésie laisse aux lèvres qui l’interprètent
toutes les déclinaisons, tout l’éventail du sourire, amusé ou complice, attristé ou
compassionnel, et malin, même, coquin, et plus encore… Dansez avec lui, dans ces Triolets
fantaisistes, poème extrait du Coffret de Santal, chanté en 1962 par Brigitte Bardot dans le
film de Louis Malle : Vie privée.
Triolets fantaisistes
Sidonie a plus d’un amant,
C’est une chose bien connue
Qu’elle avoue, elle, fièrement.
Sidonie a plus d’un amant
Parce que, pour elle, être nue
Est son plus charmant vêtement.
C’est une chose bien connue,
Sidonie a plus d’un amant.
Elle en prend à ses cheveux blonds
Comme, à sa toile, l’araignée
Prend les mouches et les frelons.
Elle en prend à ses cheveux blonds.
Vers sa prunelle ensoleillée,
Ils volent, pauvres papillons,
Comme, à sa toile l’araignée,
Elle en prend à ses cheveux blonds.
Elle en attrape avec les dents
Quand le rire entrouvre sa bouche
Et dévore les imprudents.
Elle en attrape avec les dents.
Sa bouche, quand elle se couche,
Reste rose et ses dents dedans.
Quand le rire entrouvre sa bouche
Elle en attrape avec les dents.
Elle les mène par le nez
Comme fait, dit-on, le crotale
Des oiseaux qu’elle a fascinés.
Elle les mène par le nez.
Quand dans une moue elle étale
Sa langue à leurs yeux étonnés,
Comme fait, dit-on, le crotale
Elle les mène par le nez
Sidonie a plus d’un amant,
Qu’on le lui reproche ou l’en loue
Elle s’en moque également.
Sidonie a plus d’un amant.
Aussi, jusqu’à ce qu’on la cloue
Au sapin de l’enterrement
Qu’on le lui reproche ou l’en loue,
Sidonie aura plus d’un amant.
Charles Cros - Le Coffret de santal, 1873
Le Collier de griffes
En 1908, le fils de Charles Cros, Guy, publie un recueil posthume des œuvres de son père
sous le titre Collier de griffes. Guy est le dédicataire de l’un des poèmes les plus connus du
Coffret de santal : Le Hareng saur.
Le Hareng saur
À Guy.
Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle - haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs - loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.
Charles Cros - Le Coffret de santal, 1873
Mallarmé sur le vide papier
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’angoisse ce minuit soutient lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phoenix,
Que ne recueille pas de cinéraire amphore.
Sur les crédences au salon vide, nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore […]
Halte, halte! Vous voulez souffler, vous n’en croyez pas vos yeux, ni votre pensée qui vous
envoie des messages de détresse, elle ne comprend rien à ce que vous lui envoyez, rien de
rien ! Audacieux(se), vous effectuez une nouvelle tentative en lisant la suite à la diable, sans
vous soucier des strophes : Car le maître est allé puiser des pleurs au Styx, avec ce seul
objet dont le néant s’honore. Mais proche la croisée au nord vacante, un or agonise selon
peut-être le décor de licornes ruant du feu contre une nixe, elle, défunte nue en le miroir,
encor que, dans l’oubli fermé par le cadre se fixe de scintillations sitôt le septuor.
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Grâce, grâce !
Oui, on vous a entendu, vous criez grâce! Votre esprit est déjà en réanimation aux urgences
sémantiques, et, en attendant son retour, vous tournez en rond : qu’est-ce que ça veut dire?
Vous pensez que Stéphane Mallarmé, l’auteur de ce sonnet, dit le « sonnet en ix » à cause de
ses rimes, doit pouvoir vous renseigner. Soit, on ne peut rien vous refuser, allons de ce pas
questionner Mallarmé…
Une chambre vide
Cher Stéphane Mallarmé, que faut-il comprendre, imaginer lorsqu’on lit votre poème Ses
purs ongles très haut?... Eh bien : « Par exemple, une fenêtre nocturne ouverte, les deux
volets attachés ; une chambre avec personne dedans, malgré l’air stable que présentent les
volets attachés, et dans une nuit faite d’absence et d’interrogation, sans meuble, sinon
l’ébauche plausible de vagues consoles, un cadre, belliqueux et agonisant, de miroir appendu
au fond, avec sa réflexion, stellaire et incompréhensible, de la Grande Ourse, qui relie au
ciel seul ce logis abandonné du monde. » Eh bien… Merci, Stéphane. Résumons-vous : il
s’agit d’une chambre vide, la nuit, dans laquelle se trouve un miroir qui reflète les étoiles.
Finalement, c’est très simple, mais encore…
Un sonnet nul
Mais encore? « J’ai pris ce sujet d’un sonnet nul (bienvenue dans cet ouvrage, Stéphane !...)
et se réfléchissant de toutes façons, parce que mon œuvre est si bien préparé et hiérarchisé,
représentant comme il peut l’Univers, que je n’aurais su, sans endommager quelqu’une de
mes impressions étagées, rien en enlever. » J’ai écrit tout cela à Henri Cazalis, mon ami
poète et médecin, qui se pose, comme vous le faites, beaucoup de questions sur ma création.
Pour moi, tout est simple pourtant… Voulez-vous dire que, vous écartant de l’ordinaire de la
syntaxe et du vocabulaire, vous créez un langage nouveau, que vous tentez de donner, ainsi
que vous l’écrivez dans Le Tombeau d’Edgar Poe dont vous avez traduit les poèmes, « un
sens plus pur aux mots de la tribu », un sens sacré, qui confine au biblique? Oui, lisez dans
son contexte ce vers extrait du sonnet que j’ai écrit en 1876 pour un volume d’hommage à
Edgar Poe (1809 - 1849) :
Le Tombeau d’Edgar Poe
Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange!
Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu,
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief!
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Qu’est le ptyx ?
Revenons, cher Stéphane, à votre « sonnet en ix ». Vous le nommez Sonnet allégorique de
lui-même. Parce qu’il est incompréhensible, il exprime de la plus claire des façons,
l’absence de sens, le néant. Un soir, chez Leconte de Lisle, en présence de nombreux poètes
qui tour à tour lisent leurs textes, vous dégainez votre sonnet qui tue (le sens…) ! Vous le
lisez. Le silence est total. Ses purs ongles très haut… produit une telle densité de vide qu’on
atteint le seuil du néant. Sûr de votre effet, vous parcourez, de votre regard malicieux,
l’assemblée silencieuse à la fois séduite et consternée! Vous savez que votre sonnet est
unique au monde et va le demeurer. Personne n’ose vous demander le début du
commencement d’une explication - qu’est-ce donc que ce ptyx, par exemple ?…
Un vaisseau d’inanité
Une semaine plus tard, Leconte de Lisle vous invite chez lui, parle de tout et de rien, et pose
enfin la question qui lui brûle les lèvres : « Ce ptyx, cher ami, c’est sans doute un piano,
instrument odieux, je le sais, à votre tempérament, que vous avez voulu désigner dans les
deux premiers vers de votre deuxième quatrain ? » Votre réponse éclaire toute votre
création, la situe au-delà des codes, l’institue langage unique, inimitable : « Moi ? nullement,
mon cher maître, j’avais seulement besoin d’une rime à Styx ; n’en trouvant pas, j’ai créé un
instrument de musique nouveau : or, c’est bien clair, le ptyx est insolite, puisqu’il n’y en a
pas ; il résonne bien, puisqu’il rime ; et ce n’en est pas moins un vaisseau d’inanité, puisqu’il
n’a jamais existé ! » Tout s’éclaire…
Paresseux et chahuteur!
Aux frontières du néant où nous a conduit le sonnet en « ix », on peut se demander si
Mallarmé lui-même ne procède pas de quelque mystère où le fantastique le disputerait à la
magie surnaturelle. Eh bien, jugez-en… La vie d’Étienne Mallarmé, dit Stéphane, commence
le 18 mars 1842, à Valvins, en Seine-et-Marne. Son père, Numa Florent Joseph Mallarmé,
est sous-chef à l’administration des Domaines. Sa mère meurt, il n’a pas cinq ans. Stéphane
et Maria, sa sœur, sont placés chez les grands-parents maternels après le remariage de
Numa.
Insoumis et vain
En 1852, Stéphane entre à l’école des frères des écoles chrétiennes à Passy. C’est un élève
paresseux et chahuteur. Il est renvoyé de l’établissement trois ans plus tard avec ce motif :
« Caractère insoumis et vain ». Il suit alors son père qui vient d’être nommé à Sens. Stéphane
y est pensionnaire au lycée impérial lorsque, en 1857, il apprend la mort de sa sœur Maria.
Ce deuil l’abat. Il ne survit qu’en lisant, en calligraphiant les poètes qu’il aime - il rédige
ainsi une anthologie de près de dix mille vers : Glanes. Il écrit ses premiers poèmes, marqué
par l’influence d’Hugo et Musset et rassemblés sous le titre Entre deux murs.
L’art et la dèche
Stéphane découvre Baudelaire en 1860, l’année où il fait ce qu’il appelle ses premiers pas
dans l’abrutissement, c’est-à-dire dans un morne travail de fonctionnaire. Il décide alors
d’aller vivre en Angleterre avec celle qu’il a rencontrée - et qu’il épouse le 10 août 1863 Maria Gerhard, Allemande, de sept ans son aînée. En septembre de la même année, il obtient
son certificat d’aptitude à enseigner l’anglais. Son premier poste : Tournon, en Ardèche.
L’azur du sud rend féconde la création d’un Mallarmé qui se désole cependant de ses
ressources de misère. Il écrit : « Ardèche, ce nom me fait horreur et, pourtant, il contient les
deux mots auquel j’ai voué ma vie : art et dèche… »
C’était le jour béni…
Art d’abord… Histoire d’une dette : en 1863, Henri Cazalis réclame à son ami Stéphane les
vers qu’il lui avait promis l’année précédente. Il lui suggère de faire le portrait de celle dont
il est très épris, l’anglaise Ettie Yapp. Mallarmé s’exécute de bonne grâce, et envoie
Apparition à Cazalis, une apparition où se mêlent le spirituel et le charnel, l’Éden et la fleur
du baiser, où s’opposent les « pleurs », les « mourantes violes » des premiers vers, à la
vision lumineuse des derniers : le « chapeau de clarté », les « étoiles parfumées ».
Apparition
La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs,
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
- C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli,
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue,
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Maria n’y comprend rien !
Art et dèche autrement exprimés dans cette phrase qu’il écrit à Cazalis : « La seule
occupation d’un homme qui se respecte est à mes yeux de regarder l’Azur en mourant de
faim ». Mallarmé peine, Mallarmé souffre. Migraines atroces, névralgie des mâchoires. Il
doit être en classe dès sept heures du matin. Il écrit lentement, difficilement. Chaque poème
créé est donné en lecture à Maria, sans résultat : elle ne comprend pas les pages exigeantes
de son mari, elle le lui dit, il en souffre. Certains vers en portent la marque dans son œuvre
(Don du poème…) - et même, peut-être, une grande partie de son œuvre qui dit
l’impossibilité de communiquer, où il rêve d’un ailleurs.
Ô la berceuse avec ta fille…
Le 19 novembre 1864, à Tournon, naît sa fille Geneviève. Dans le même temps, Mallarmé
« enfante » lui aussi, ce Don du poème qu’il offre à Maria : « Ô la berceuse, avec ta fille et
l’innocence de vos pieds froids… ». L’ « Idumée » la Palestine des temps bibliques, est le
pays d’Hérodiade dont Salomé, la fille, obtient l’exécution de Jean-Baptiste. Mallarmé a
pensé toute la nuit au poème qu’il a commencé à composer sur Hérodiade en octobre 1864.
Et les pleurs de l’enfant né en novembre ont tout arrêté… « L’aube noire », puis « rougie »
comme « une aile saignante » est arrivée, avec le point final de Don du poème: Victoire!
Autrement nommée au début du sixième vers : « Palmes ! ». Pour le reste, laissez-vous aller
à la musique du poème entier.
Don du poème
Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor
L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
Palmes! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
Ô la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour des lèvres que l’air du vierge azur affame?
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Fuir, là-bas, fuir…
De cette époque date aussi le poème Brise marine, celui dont vous connaissez sûrement le
premier vers : La chair est triste hélas, et j’ai lu tous les livres…
Mallarmé se désole de ne pouvoir laisser à son art le champ libre. Il s’évade en prenant les
mots pour radeaux vers un embarquement mystérieux, vers le pays merveilleux ou l’on parle
peut-être la langue qu’il voulait créer : une seule pour toutes, et au-delà de toutes.
Brise marine
La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux!
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature!
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs!
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots!
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Les parents s’en mêlent
Dans ses classes de Tournon, Mallarmé se repent peut-être des chahuts homériques qu’il
organisait à Passy, car ses élèves lui mènent la vie dure! Il est obligé, parfois, de construire
un rempart au moyen de ses livres afin de n’être point atteint de projectiles! Les parents s’en
mêlent, ne comprenant pas qu’un professeur payé par l’État se permette de composer des
poèmes auxquels ils ne comprennent rien. Ils craignent pour leur progéniture! Un jour, entrant
en classe, Mallarmé trouve inscrit au tableau l’un de ses vers : « Je suis hanté! L’azur!
L’azur ! L’azur ! » ; en même temps, il reçoit une volée de projectiles! Un inspecteur venu
évaluer le pédagogue Mallarmé écrit dans son rapport : Monsieur Mallarmé enseigne tout,
sauf l’anglais…
Un langage pur
Début 1865, Mallarmé poursuit enfin sa tragédie rêvée : Hérodiade, qu’il ne termine pas,
mais qui ouvre les portes de l’art tout entier à l’exploitation originale du symbole. Les
romantiques et leurs prédécesseurs ne s’étaient pas interdit cet usage, mais l’avaient situé
dans une perspective descriptive ou historique. Mallarmé en fait un langage pur, au-delà de
tous les langages, et dans ce sillage, se forge, autour de l’impression que laisse la vision du
monde, un nouvel outil, une nouvelle langue, celle des couleurs ou des mots dans l’unité de
l’image et de l’écrit : l’impressionnisme, ses avatars et ses successeurs.
Un animal tout poilu
Mallarmé commence aussi L’Après-midi d’un faune dont il donne en lecture une première
version à Théodore de Banville. Cette évocation d’un animal mythique, aux grandes oreilles,
et tout poilu, rêvant des nymphes légères qu’il fait naître par la puissance des mots, ne plaît
pas à Banville. Mallarmé se remet au travail, veut continuer Hérodiade, mais, atterré, il
constate que son inspiration ne répond plus. Pendant quatre ans, le mot se refuse, la phrase se
dérobe, la page demeure blanche! Le poète y fait l’expérience unique du sens par l’absence,
la découverte du néant.
Les « iiii » du cri
Est-ce à cette époque que Mallarmé écrit le sonnet que voici, sans titre? On ne sait, mais cet
hiver évoqué peut être celui de l’impuissance à écrire, et le transparent glacier symbolise
l’emprisonnement de la pensée, le désolant destin du détenu dans la lourdeur des jours, et qui
se dit, se crie : fuir… sans pouvoir esquisser le premier pas conduisant au rêve de liberté. Si
vous lisez à voix haute ce sonnet, vous entendrez les « i » répétés, comme ceux de « vie »,
ceux de la détresse et de son cri…
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui…
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !
Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Igitur, donc…
L’absence d’inspiration - le vide papier que la blancheur défend - est vaincue par une
lecture approfondie du philosophe René Descartes. Mallarmé commence un conte qu’il ne
terminera pas (décidément, c’est l’homme sans fin…) ; ce conte porte un titre étrange, celui
d’une conjonction latine : Igitur - qui signifie donc - ; Igitur est le personnage du conte, qui
cherche à retrouver les origines de l’acte d’écriture, lequel acte ressortit au hasard
comparable à celui d’un coup de dés qu’il ne lance pas… Bref, c’est assez compliqué,
complication multipliée encore par la composition de la suite de ce conte. Elle a pour titre
Jamais un coup de dés n’abolira le hasard. C’est un long poème sans ponctuation, étrange,
dont la disposition typographique devient aussi signifiante que les mots eux-mêmes.
Huysmans, Verlaine…
Toutes ces créations qui se refusent à l’interprétation immédiate et ordinaire commencent à
créer l’image d’un Mallarmé mystérieux, à l’écriture étonnamment dense, majestueuse et
solennelle, sans autre objet que la célébration du mot. Il s’installe à Paris en 1871, l’année
de la naissance de son fils Anatole. La crise d’écriture est terminée. Mais sa production
s’effectue toujours dans la parcimonie. Ceux qui guettent la moindre de ses lignes s’appellent
Verlaine qui consacre Mallarmé dans ses Poètes maudits paru en 1883, et Huysmans qui en
fait le poète préféré de son héros, Des Esseintes dans son roman À rebours.
La table des mardistes
Mallarmé enseigne au lycée Fontanes (Condorcet) - il sera nommé à Jeanson de Sailly en
1884. Début 1875 : L’Après-midi d’un faune, cent dix alexandrins tout en symboles et
mystères environnant le faune et ses nymphes, est enfin terminé. Les éditeurs le refusent.
Mais l’année suivante, le poème paraît, illustré par Édouard Manet. À partir de 1880, il
réunit chaque mardi, à son domicile, 89 rue de Rome, les artistes de l’époque, d’où le nom
que l’histoire littéraire leur a donné : les mardistes. Ils se réunissent aussi autour d’une table
visible au musée Mallarmé de Vulaines-sur-Seine, le poète y avait loué une maison au
hameau de Valvins. On y rencontre Fargue, Gide, Valéry, Laforgue, Claudel. Ces mardis le
propulsent chef de file du symbolisme que Jean Moréas définit dans Le Figaro du 18
septembre 1886.
De Jean Moréas : Le manifeste du symbolisme
Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours
strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées
par la marche du temps et les bouleversements des milieux. Il serait superflu de faire
observer que chaque nouvelle phase évolutive de l’art correspond exactement à la
décrépitude sénile, à l’inéluctable fin de l’école immédiatement antérieure […].
Une nouvelle manifestation d’art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette
manifestation, couvée depuis longtemps, vient d’éclore […]
Nous avons déjà proposé la dénomination de symbolisme comme la seule capable de
désigner raisonnablement la tendance actuelle de l’esprit créateur en art. Cette
dénomination peut être maintenue.
Il a été dit au commencement de cet article que les évolutions d’art offrent un
caractère cyclique extrêmement compliqué de divergences : ainsi, pour suivre
l’exacte filiation de la nouvelle école, il faudrait remonter jusqu’à certains poèmes
d’Alfred de Vigny, jusques à Shakespeare, jusqu’aux mystiques, plus loin encore.
Ces questions demanderaient un volume de commentaires; disons donc que Charles
Baudelaire doit être considéré comme le véritable précurseur du mouvement actuel ;
M. Stéphane Mallarmé le lotit du sens du mystère et de l’ineffable ; M. Paul Verlaine
brisa en son honneur les cruelles entraves du vers que les doigts prestigieux de M.
Théodore de Banville avaient assoupli auparavant. Cependant le Suprême
enchantement n’est pas encore consommé: un labeur opiniâtre et jaloux sollicite les
nouveaux venus.
Jean Moréas - Le Figaro, samedi 18 septembre 1886
Méry petite tête…
À la fin de 1883, Mallarmé fait la connaissance d’un modèle du peintre Édouard Manet :
Méry Laurent. Elle est née à Nancy en 1849, mariée à quinze ans, divorcée, entretenue par un
riche dentiste américain, et disponible pour offrir aux angoisses des artistes des
adoucissements de toutes sortes. Stéphane et ses quarante-deux ans n’y résistent pas. Méry a
trente-quatre ans. Elle va devenir son inspiratrice majeure, on la retrouve nommée ou
masquée dans presque toutes ses compositions à partir de cette année-là. On dit que leur
passion fut chaste, continuons à le croire… Stéphane se fend pourtant d’un des plus beaux
sonnets d’amour qu’on puisse lire - même si dans le premier vers du second tercet, l’aimée
apparaît en ces termes : « tête si petite »…
O, si chère de loin…
O si chère de loin et proche et blanche, si
Délicieusement toi, Méry, que je songe
À quelque baume rare émané par mensonge
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci
Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
La même rose avec son bel été qui plonge
Dans autrefois et puis dans le futur aussi.
Mon cœur qui dans les nuits parfois cherche à s’entendre
Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre
S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur
N’étant, très grand trésor et tête si petite,
Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur
Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite.
Stéphane Mallarmé - Poésies, 1899
Un ptyx ?
Les fidèles mardistes du 89 rue de Rome écoutent béats d’admiration, leur poète de
prédilection, toujours debout appuyé au coin de sa cheminée, s’exprimer pendant des heures
avec cette voix qui étonnait ses contemporains, rauque, comme étouffée. Mallarmé poète,
mais encore professeur, à l’horaire réduit à dix heures à partir de 1891. Trois ans plus tard,
en janvier 1894, il obtient sa mise à la retraite. Il lui reste quatre années à vivre. Devant son
médecin venu le soigner, il meurt le 9 septembre 1898, d’un spasme de la glotte. Il est
enterré au cimetière de Samoreau en Seine-et-Marne, près de son fils Anatole, mort d’une
hydropisie du cœur en 1879. En 1957, sont publiées sous le titre Le Livre, les notes que
Mallarmé avait accumulées tout au long de sa vie afin d’en faire une œuvre. Notes étranges,
difficiles à comprendre; projet où le bizarre et le grandiose se mêlent, laissent perplexe.
Peut-être un ptyx…
Du côté de la palette et du clavier
La littérature en général, la poésie en particulier ne sont pas les seules à s’affranchir
des règles classiques, à s’inventer des voies nouvelles. La peinture prend un tournant
décisif avec Claude Monet qui expose Impression, soleil levant, en 1874, dans
l’atelier du photographe Nadar (1820-1910) - d’où le nom impressionnisme. Paul
Cézanne (1839 - 1906) peint La Montagne Sainte-Victoire , Edgar Degas (1834 1917) Les Repasseuses. Édouard Manet (1832 - 1883) choque son époque en offrant
au public le fameux Déjeuner sur l’herbe, et Olympia. Berthe Morisot (1841 1985) peint Le Berceau, Paul Signac (1863 - 1935), L’Entrée du port de Marseille,
Pierre-Auguste Renoir (1841 - 1919) Le Bal du Moulin de la Galette, Paul Gauguin
(1848 - 1903) Femmes de Tahiti , Vincent Van Gogh (1853 - 1890) La Nuit étoilée,
Georges Seurat (1859 - 1891) Un dimanche à l’île de la Grande-Jatte, ToulouseLautrec (1864 - 1901) La Toilette. En musique, Claude Debussy (1862
- 1918) obtient le Grand prix de Rome avec la cantate L’Enfant prodigue.
Ce qu’ils en ont dit
Mallarmé, intraduisible, même en français - Jules Renard (1864 - 1910)
Les vers de Mallarmé sont une merveille inépuisable de rêve et de transparence - Paul
Léautaud (1872 - 1956)
La probité de Mallarmé me fera toujours songer à l’histoire de ce faux-monnayeur, qui
frappait, avant-guerre, des pièces de cent sous lui revenant à six francs - René Guy
Cadou (1920 - 1951)
Mallarmé en œuvres
1876 - L’Après-midi d’un faune
1887 - Album de vers et prose
1899 - Les Poésies
1914 (publié en) - Un coup de dés jamais n’abolira le hasard
Triste en corps bière
« D’autres poètes l’incitaient encore à se confier à eux : Tristan Corbière, qui, en 1873,
dans l’indifférence générale, avait lancé un volume des plus excentriques, intitulé : Les
Amours jaunes. Des Esseintes qui, en haine du banal commun, eût accepté les folies les
plus appuyées, les extravagances les plus baroques, vivait de légères heures avec ce livre
où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataient
dans des poèmes d’une parfaite obscurité ». Le héros de Joris-Karl Huysmans - Des
Esseintes - découvre Tristan Corbière, dans À Rebours, roman publié en 1884.
Les Amours jaunes
Édouard Joachim Corbière est né le 18 juillet 1845, au manoir de Coat-Congar en Ploujean,
près de Morlaix. De santé fragile, mené à la dure par sa famille, tôt atteint de rhumatismes,
puis de tuberculose, il vit misérablement ses jours et ses amours entre Cannes, Roscoff,
l’Italie, et Paris. Il publie en 1873, aux frais de son père, auteur lui-même, son recueil de
poèmes : Les Amours jaunes, à cinq cents exemplaires. Personne n’en remarque alors
l’originalité, les audaces de ponctuation, l’ironie, le cynisme, le ton neuf, unique.
Triste en corps…
Tristan (prénom qu’il avait choisi par fantaisie afin qu’on entendît aussi : Triste en corps
bière…) meurt le 1er mars 1875, serrant sur sa poitrine un bouquet de bruyère en fleur. En
1883, Verlaine le découvre et lui consacre la première partie de son étude intitulée Poètes
maudits, dont font aussi partie Rimbaud et Mallarmé. On continue de découvrir encore
aujourd’hui Corbière, prince de l’étrange. Ainsi, vous qui allez lire, pour commencer, le
flamboyant cantique des éclopés mystiques : La Rapsode foraine !
La Rapsode foraine
En octosyllabes à rimes croisées, voici la vision que Corbière découvre à Sainte-Anne-laPalud, dans le Finistère, pendant que se déroulent les trois jours et trois nuits du pèlerinage
où se mêle le plus noir de la misère à la foi la plus rustique.
Bénite est l’infertile plage
Où, comme la mer, tout est nud.
Sainte est la chapelle sauvage
De Sainte-Anne-de-la-Palud… […]
Des paroisses environnantes :
De Plougastel et Loc-Tudy,
Ils viennent tous planter leurs tentes,
Trois nuits, trois jours - jusqu’au lundi. […]
En aboyant, un rachitique
Secoue un moignon désossé,
Coudoyant un épileptique
Qui travaille dans un fossé.
Là, ce tronc d’homme où croît l’ulcère,
Contre un tronc d’arbre où croît le gui ;
Ici, c’est la fille et la mère
Dansant la danse de Saint-Guy.
Cet autre pare le cautère
De son petit enfant malsain :
- L’enfant se doit à son vieux père…
- Et le chancre est un gagne-pain!
Là, c’est l’idiot de naissance,
Un visité par Gabriel,
Dans l’extase de l’innocence…
- L’innocent est près du ciel ! - […]
Mais une note pantelante,
Écho grelottant dans le vent
Vient battre la rumeur bêlante
De ce purgatoire ambulant.
Une forme humaine qui beugle
Contre le calvaire se tient;
C’est comme une moitié d’aveugle :
Elle est borgne, et n’a pas de chien…
C’est une rapsode foraine
Qui donne aux gens pour un liard
L’Istoyre de la Magdalayne,
Du Juif-Errant ou d’Abaylar.
Elle hâle comme une plainte,
Comme une plainte de la faim,
Et, longue comme un jour sans pain,
Lamentablement, sa complainte…
- Ça chante comme ça respire,
Triste oiseau sans plume et sans nid
Vaguant où son instinct l’attire :
Autour des Bon-Dieu de granit…
Ça peut parler aussi, sans doute.
Ça peut penser comme ça voit :
Toujours devant soi la grand’route…
- Et, quand ç’a deux sous… ça les boit.
- Femme : on dirait hélas - sa nippe
Lui pend, ficelée en jupon ;
Sa dent noire serre une pipe
Éteinte… - Oh, la vie a du bon !
Son nom… ça se nomme Misère.
Ça s’est trouvé né par hasard.
Ça sera trouvé mort par terre…
La même chose - quelque part.
- Si tu la rencontres, Poète,
Avec son vieux sac de soldat :
C’est notre sœur… donne - c’est fête
Pour sa pipe, un peu de tabac!...
Tu verras dans sa face creuse
Se creuser, comme dans du bois,
Un sourire; et sa main galeuse
Te faire un vrai signe de croix
Tristan Corbière - Les Amours jaunes, 1873
Laforgue, le météore
Dès la publication du premier recueil de Jules Laforgue Les Complaintes en 1885, on décèle
dans son écriture allègre, désinvolte, dans sa façon de ponctuer, de tailler parfois les vers à
la serpe - mais une serpe d’or… - l’influence de Tristan Corbière et de ses Amours Jaunes
reparu l’année précédente dans Les Poètes maudits. Laforgue s’en défend, souligne des
faiblesses chez Tristan, se trouve accusé injustement. Pour vous faire une opinion, lisez l’un
et l’autre, aucun jugement n’ayant été rendu dans ce procès qui n’a pas lieu d’être car
Laforgue et Tristan sont bien l’un de l’autre indépendants.
Trois échecs au bac
Léger, désabusé, tendre et ironique, Laforgue, le poète sans cesse au bord du vide, donne le
change, multiplie les dialogues, les exclamations, les interrogations, crée des cadences
nouvelles, des strophes qui se moquent des codes. Il est né en 1860, à Montevideo. Sa
famille revient en France, s’établit à Tarbes, puis à Paris. En 1877, la mère de Jules meurt en
donnant le jour à son douzième enfant, à trente-huit ans. Monsieur Laforgue repart pour
Tarbes, Jules demeure à Paris, échoue trois fois au baccalauréat, et se tourne vers la poésie.
Il fréquente le milieu littéraire, publie ses premiers poèmes.
Notre-Dame la Lune
En 1881, il devient lecteur de français à Berlin auprès de l’impératrice Augusta - grand-mère
du futur Guillaume II (1859 - 1941), dernier empereur d’Allemagne. Il y rencontre une jeune
anglaise, Leah Lee, le parfait amour. Jules meurt en août 1887, à vingt-sept ans. Brillant et
bref comme dans le ciel ces phénomènes lumineux qui étonnent et ravissent : les météores
(allons, ne les confondez pas avec la pierre qui tombe du ciel : la météorite - météore est
masculin!). Leah lui survit seulement quelques mois. Voici, extrait du recueil L’Imitation de
Notre-Dame la Lune, paru en 1886, la première des seize Locutions des Pierrots contenues
dans le recueil, en trois ou quatre courtes strophes chacune, distillant leurs petites hardiesses
- ici, dans le dernier vers, l’élision : pauv’monde !
Locutions des Pierrots, I
Les mares de vos yeux aux joncs de cils,
Ô vaillante oisive femme,
Quand donc me renverront-ils
La Lune-levante de ma belle âme ?
Voilà tantôt une heure qu’en langueur
Mon cœur si simple s’abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d’un terre-neuve.
Ah ! madame, ce n’est vraiment pas bien,
Quand on n’est pas la Joconde,
D’en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv’ monde !
Jules Laforgue - L’Imitation de Notre-Dame la Lune, 1886
Palettes et penchants lyriques
Moins en vue, les Dierx, Moréas, Catulle Mendès ou Rollinat, mais bien présents dans les
couleurs de la palette à styles, et lyriquement penchés sur la source de leurs secrets qui se
dévoilent : ceux du doux Dierx, du soucieux Moréas, de l’habile Mendès, du double Rollinat,
tous résonnent d’accents parnassiens mâtinés de symbolisme que traverse par instants le
soleil noir des décadents. Vous allez comprendre tout cela, en lisant…
Léon Dierx de l’île Bourbon
Petit employé de bureau originaire de Saint-Denis sur l’île Bourbon (la Réunion en 1848),
prince des poètes en 1898, classé de son vivant et par la postérité parmi les Parnassiens
alors que seule son origine commune avec l’un des chefs de file du Parnasse, Leconte de
Lisle (de la Réunion), puisse le justifier, Léon Dierx (1838 - 1912) au nom dur comme du
fer, à la poésie douce comme le frisson des feuilles d’arrière-saison, est l’hériter de
Baudelaire, le précurseur de Verlaine, mais surtout un poète sans rival dans la réussite d’une
écriture où se marient la beauté pure et la simplicité.
L’Amour en fraude
J’ai vu passer, l’autre matin,
Un jeune Dieu dans la prairie;
Sous un costume de féerie
Il sautillait comme un lutin.
Tout perlé d’or et d’émeraude,
Sans arc, sans flèche et sans carquois,
En chantonnant des vers narquois,
Il s’en allait comme en maraude.
Il redonnait, à chaque bond,
L’onde aux ruisseaux, des fleurs aux rives,
Des alouettes et des grives
Au saule creux et moribond.
Le fol Archer buveur de larmes,
Pour une fois pris en défaut,
À travers champs riait tout haut
De n’être plus qu’un fou sans armes!
Et singeant l’air d’un franc routier,
Fier de trahir son roi morose,
Il arborait un drapeau rose
Pour délivrer le monde entier!
Léon Dierx - Les Lèvres closes, 1867
Bulle de Catulle
Vous avez fait connaissance, chez Théophile Gautier, de Catulle Mendès (1841 - 1909), l’un
des principaux artisans du Parnasse contemporain. Voici de lui, dans son recueil Soirs
moroses (1876), bulle de volupté, un sonnet que vous pouvez lire, une paupière close…
Remarquez, au septième vers, l’adverbe qui à lui seul occupe l’hémistiche.
Reste. N’allume pas la lampe…
Reste. N’allume pas la lampe. Que nos yeux
S’emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
De leurs ondes sur nos baisers silencieux.
Nous sommes las autant l’un que l’autre. Les cieux
Pleins de soleil nous ont trompés. Le jour nous blesse.
Voluptueusement berçons notre faiblesse
Dans l’océan du soir morne et délicieux.
Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
Tes cheveux où mon front se pâme enseveli…
Ô calme soir, qui hais la vie et lui résistes,
Quel long fleuve de paix léthargique et d’oubli
Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes.
Catulle Mendès - Soirs moroses, 1876
L’école romane de Moréas
Aimerez-vous Jean Moréas ? Peut-être, si votre préférence en poésie considère que le
romantisme fut un « accident » regrettable, peut-être si vous méprisez les premiers temps du
symbolisme, l’hermétisme, l’impressionnisme, sans doute si vous aimez par-dessus tout la
tradition, en remontant jusqu’à la Renaissance, plus encore, jusqu’au Moyen Âge, en passant
par les valeurs classiques du XVIIe siècle, tout cela reposant sur l’héritage gréco-latin. Ce
mouvement créé par Ioannis Papadiamantopoulos, en plus court : Jean Moréas, né à Athènes
en 1856, établi à Paris, fils d’un jurisconsulte de renom, fut baptisé « L’École romane » en
1891. Moréas avait d’abord défendu et défini le symbolisme dans l’article du Figaro que
vous avez pu lire plus haut, mais en avait peu après critiqué les dérives et les excès. Moréas
était alors entouré de Charles Maurras (1868 - 1952), Maurice du Plessys (1866 - 1924),
Raymond de la Tailhède (1867 - 1938), Hugues Rebell (1867 - 1905)… Aimerez-vous Jean
Moréas dont voici, extrait de Stances (1899), ce court poème en deux quatrains à rimes
croisées?
Les Branches en arceaux…
Les branches en arceaux quand le printemps va naître,
Les ronces sur le mur, le pâturage herbeux,
Les sentiers de mulets, et cet homme champêtre
Qui, pour fendre le sol, guide un couple de bœufs,
La nuit sur la jetée où le phare s’allume,
Et l’horizon des flots lorsque le jour paraît ; Qu’importe! Je respire, ô ville, dans ta brume,
La montagne et les champs, la mer et la forêt.
Jean Moréas - Stances, 1899
La biche de Maurice Rollinat
Au cabaret du Chat noir à Montmartre, on voit apparaître le soir un personnage qui joue et
surjoue le rôle du poète décadent en bon hydropathe qu’il est, puisque l’eau le rend malade,
comme Goudeau, fondateur du mouvement en 1878 : Maurice Rollinat (1846 - 1903). Filleul
de George Sand, Rollinat est né à Châteauroux dans l’Indre. Établi à Paris, il y publie en
1877 un recueil plein des douceurs de la nature Dans les brandes. Six ans plus tard, en
1883, paraît Les Névroses, un ensemble de chapitres où se succèdent, dans Refuges, des
poèmes charmants, porteurs d’attachants paysages du Berry et d’Île-de-France, et dans
Spectres puis Ténèbres, de noirs tableaux du quotidien de la désespérance : La Buveuse
d’absinthe, Le Fou, Le Maniaque, L’Hypocondriaque…
Du Baudelaire ?
Ce sinistre programme le rapproche de Baudelaire dans l’esprit des critiques, mais Rollinat,
critiquant les critiques, refuse cette image qu’il ne cesse pourtant de cultiver au Chat noir
d’une façon si ambiguë et si outrée qu’il en devient une caricature de lui-même. Tout cela
n’empêche pas certains de ses poèmes de demeurer, lumineux et touchants, intacts dans la
pensée de ceux qui, enfants, les apprirent, vous peut-être, sinon il n’est jamais trop tard : en
quelques minutes vous allez accrocher dans votre mémoire ce tableautin délicat, émouvant :
La Biche.
La Biche
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux :
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.
Pour raconter son infortune
À la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.
Mais aucune réponse, aucune,
À ses longs appels anxieux!
Et le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune,
La biche brame au clair de lune.
Maurice Rollinat - Les Refuges, 1883
Voici maintenant L’Enragée, un exemple du Rollinat qui joue les terribles, les matamores
tout en rodomontades et noir panache pour assouvir des hydropathes la soif de petits
scandales vespéraux au Chat noir où la surenchère devient à la fois carte de visite et billet
d’entrée :
L’Enragée
Je vais mordre! Allez-vous-en tous!
La nuit tombe sur ma mémoire.
Et le sang monte à mes yeux fous!
Voyez! ma bouche torse et noire
Bave à travers mes cheveux roux.
J’ai déjà fait d’horribles trous
Dans mes deux pauvres mains d’ivoire,
Et frappé ma tête à grands coups :
Je vais mordre!
Je m’abreuverais à vos cous
Si je pouvais encore boire.
Holà! Je sens dans ma mâchoire
Un abominable courroux :
De grâce! Arrière! Sauvez-vous!
Je vais mordre!
Maurice Rollinat - Les Spectres, 1883
Tableau récapitulatif : XIXe siècle
1820 : Méditations poétiques (Alphonse de Lamartine)
1826 : Poèmes antiques et modernes (Alfred de Vigny)
1835 : Les Nuits (Alfred de Musset)
1852 : Poèmes antiques (Leconte de Lisle)
1852 : Émaux et Camées (Théophile Gautier)
1854 : Les Chimères (Gérard de Nerval)
1857 : Les Fleurs du mal (Charles Baudelaire)
1859 : La Légende des siècles ( Victor Hugo)
1869 : Les Chants de Maldoror (Lautréamont)
1873 : Une Saison en enfer (Arthur Rimbaud)
1881 : Sagesse (Paul Verlaine)
1893 : Les Trophées (José-Maria de Heredia)
1897 : Un coup de dés… (Stéphane Mallarmé)
Sixième partie
Le XXe siècle : les inventeurs du trésor
Dans cette partie…
Les poètes en avaient rêvé, Mallarmé l’a fait, la poésie entre libre, de plain-pied, dans le XXe siècle. Le
trésor est là, disponible pour tout le monde, comme avant, certes, mais ce qui a changé, c’est que
désormais pour l’ouvrir, plus besoin de clés, de combinaisons compliquées, de parcours initiatiques
obligés dans les territoires mythiques et les chasses gardées des Anciens, Grecs et Latins. Grands
voyageurs, citoyens du monde, penseurs de politiques neuves, les poètes s’engagent dans leur temps, se
poussent du coude pour accéder aux premières places et font même le coup de poing! Voici d’abord les
dadaïstes, provocateurs, désinvoltes, qui veulent créer un monde nouveau; voici les surréalistes qui
dynamitent les écluses de l’inconscient, y installent leurs vaisseaux à pilotage automatique ; voici ceux
qui refusent ce dynamitage, créent leur forme personnelle, leur fabrique, leur mouvement et leur mode,
pour eux seuls. C’est le retour des lyriques, d’un certain romantisme, c’est l’avènement de chefs de file
qui tournent vers les choses le miroir du texte, se font l’écho en vers ou en prose, par des formes
diverses, de l’inquiétude, la déshumanisation de notre temps.
Chapitre 16
Vive la liberté !
Dans ce chapitre :
Les formes de la liberté
Les voix de la ferveur
Le lyrisme pur
Libres! Les poètes sont libres d’écrire comme ils le veulent, comme ils l’entendent. Ils ne
vont pas s’en priver! Mais dans cette ruée jubilatoire vers la nouveauté, ils conservent une
sorte de sagesse, sachant que l’explosion totale des formes et du langage peut les priver des
bonheurs du partage avec le lecteur. Apollinaire souffle sur la ponctuation de son recueil
Alcools, les virgules, les points s’envolent, mais le vers demeure. Cendrars, Fargue, Jacob
innovent aussi, pour des lecteurs ravis de leurs trouvailles. Mélancolie, fantaisie imprègnent
les écrits. La ferveur aussi. Péguy dans une écriture classique, Claudel dans ses versets,
l’expriment à leur façon, pendant que Valéry élabore ses joyaux d’un lyrisme tendu et
splendide. Pendant que d’autres encore… Lisez.
L’échappée belle
On s’en donne à cœur joie en ce début du XXe siècle, la poésie est choyée, accueillie,
entourée comme une revenante de captivité ; on lui fait mille propositions, honnêtes ou non,
on lui crée de nouveaux ornements, et elle s’avance ainsi parée dans le siècle, jamais trahie
ni travestie.
Le point mort d’Apollinaire
En attendant que vous décryptiez dans les pages qui suivent ce titre qui vous réserve une
étonnante surprise, virgule, revenons sur une phrase de la lettre d’Arthur Rimbaud à Paul
Demeny, écrite le 15 mai 1871, où il veut tout briser, tout changer, tout casser, l’enragé : « le
poète est un voleur de feu » (voir page 360). Soit, Arthur, soit ! On a fait tout un foin de ce
« voleur de feu » que doit devenir le poète selon le Carolopolitain (eh bien quoi! c’est le
nom des habitants de Charleville, cité natale de l’ « homme aux semelles de vent » selon
Verlaine), mais - Arthur ne l’a pas précisé dans sa lettre - le poète peut-il devenir le voleur
d’autre chose, un voleur de Joconde par exemple? Tentons de répondre à cette question en
compagnie de Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de W -Kostrowicki, en plus court :
Guillaume Apollinaire.
On a volé La Joconde !
Demandez Le Petit Parisien ! Demandez Le Petit Parisien ! Cinq centimes, vous saurez tout
sur le vol de La Joconde ! On a volé La Joconde ! Incroyable nouvelle en ce 23 août 1911 à
la une du million d’exemplaires du Petit Parisien au sous-titre un brin vantard mais justifié :
« Le plus fort tirage des journaux du monde entier ». Suivons un peu Louis Andrieux, son
fondateur qui, son exemplaire sous le bras, fait un détour pour rentrer dans son foyer où
l’attendent femme et enfants.
Chut !...
Ce détour conduit Louis Andrieux (chut !...) avenue Carnot à l’ombre de l’Arc de Triomphe.
Il pousse la porte d’une pension de famille dont la fondatrice et directrice l’attend, comme
chaque jour, en compagnie de son fils de quatorze ans. Évidemment, vous vous demandez qui
est cet adolescent qu’embrasse sur le front Louis Andrieux… Vous le saurez bientôt, dès que
vous entrerez dans la vie d’un autre poète, prénommé lui aussi Louis… Trêve de diversion!
Occupons-nous de La Joconde…
Picasso, un voleur ?
Demandez Le Petit Par… Quoi? La Joconde ? « Comment, depuis quand? On ne sait pas…
Il nous reste le cadre », voilà ce qu’on peut lire au début de l’article. Et ce n’est pas tout : de
nombreux objets d’art exposés au Louvre - des statuettes hispaniques notamment - ont
précédé Mona Lisa sur le chemin de l’exil forcé, ou plus simplement de quelque appartement
parisien où des amateurs éclairés les contemplent à loisir, ébahis et éblouis! Picasso,
justement, fait partie de ces contemplateurs qui confinent au contemplatif. Picasso ? Un
voleur? Point du tout : Picasso a acheté deux statuettes à Géry-Piéret, un aventurier belge.
Celui-ci en a vendu une troisième… à Paris-Journal qui suit de très près l’affaire et va
publier dans les deux ans qui conduisent au repaire de La Joconde en Italie, une série
d’articles à suspense, qui multiplient ses ventes, sans atteindre, cependant, celles du Petit
Parisien…
Le moulin-passoire
Le Louvre, à cette époque est l’hybridation du moulin - on y entre sans contrôle - et de la
passoire - on en extrait ou soustrait ce qu’on veut ; pas vu, pas pris… Lorsque Picasso
apprend l’affaire, il court chez Guillaume Apollinaire, collaborateur régulier du ParisJournal, auteur d’articles très informés sur l’absence de sécurité au Musée. Guillaume
Apollinaire, journaliste, critique d’art, ami de Derain, Vlaminck, du Douanier Rousseau, de
Dufy qui illustre cette année-là son Bestiaire, Apollinaire l’auteur d’un roman érotique paru
en 1907, signé seulement G.A. : Les Onze mille verges, Apollinaire, le poète aux cent
amours et cent ruptures, c’est lui qu’on soupçonne du vol de La Joconde ! Pourquoi? Parce
qu’il a servi d’intermédiaire lors de la vente des statuettes volées - Géry-Piéret a été son
secrétaire.
On a retrouvé La Joconde…
Que faire? Le peintre et le poète pensent à jeter les œuvres d’art dans la Seine! Mais ils se
ravisent, et les portent… au Paris-Journal. Le scandale est énorme : la police perquisitionne
chez Apollinaire ! Il est alors incarcéré à la prison de la Santé, le 7 septembre 1911. GéryPiéret l’innocente. Une pétition circule afin que le poète soit libéré, ce qui est fait le 12
septembre. Les statuettes retrouvent leur place au Louvre. Et La Joconde ? Le voleur
s’appelle Vincenzo Perugia, c’est un ouvrier vitrier italien qui a travaillé au Louvre, et que
Mona Lisa a séduit au point qu’il a envisagé avec elle une vie meilleure… L’enlèvement
réussi, il a déposé sa belle non pas dans son lit mais dessous, enveloppée et cachée dans une
valise. Reparti en Italie en 1913, il tente de transformer Mona Lisa en lires le 10 décembre.
L’antiquaire sollicité révèle l’affaire. Le Paris-Journal le relaie et peut titrer, en même
temps que Le Petit Parisien : « On a retrouvé La Joconde » !
Ruinée au jeu
Cet épisode marque profondément Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, né le 26 août 1880
à Rome, d’une mère issue de l’aristocratie polonaise et (probablement) d’un noble italien.
Avant cette aventure de 1911, la vie de Guillaume Apollinaire (il signe ainsi à partir de mars
1902) est une suite de péripéties où l’étrange le dispute au pathétique. Étrange la conduite de
Madame de Kostrowitzky, laissant ses deux garçons sans ressources près de Spa en Belgique
où elle a tout perdu au jeu; elle leur demande de quitter l’hôtel où ils séjournent sans payer et
de la rejoindre à Paris! Pathétiques les amours de Guillaume qui tente de séduire une Maria
à dix-neuf ans, une Linda, à vingt ans, une Annie à vingt et un ans, une Yvonne à vingt-trois
ans, et puis enfin, Marie Laurencin, à vingt-sept ans, en 1907.
Ni temps passé…
Le Douanier Rousseau peint le portrait de Marie et Guillaume en 1908. Les deux amants se
sépareront en 1912. Marie, du Pont Mirabeau : « Ni temps passé ni les amours reviennent /
Sous le Pont Mirabeau coule la Seine… », c’est Marie Laurencin (1883 - 1956), peintre et
décoratrice qui demandera à être enterrée tenant dans sa main une lettre d’amour de
Guillaume…
Le Pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Guillaume Apollinaire - Alcools, 1913 © Éditions Gallimard
Point de points…
Apollinaire fait paraître son œuvre majeure en 1913. Elle porte d’abord le titre Eaux-de-vie,
mais devient, sur le conseil de Blaise Cendrars : Alcools. En 1912, lorsqu’il relit les
épreuves de son manuscrit, Apollinaire se trouve aux prises avec le délicat réseau de la
ponctuation, tente de supprimer une virgule, d’ajouter un point, et puis, décide de tout
supprimer; cherchez dans les poèmes d’Alcools un signe de ponctuation, vous n’en trouverez
pas! Voilà expliqué, enfin, le titre Le point mort d’Apollinaire… Plus de cloisons entre les
mots, les groupes de mots, plus de paravents, plus d’indication de direction pour le sens qui
peut s’engager dans des sentiers parallèles sans perdre de vue sa voie principale. Chaque
poème d’Apollinaire, de Zone à Vendémiaire, titres du premier et du dernier poème
d’Alcools, devient l’image d’une liberté d’écriture qui s’étend aussi au vers lui-même.
Foin des contraintes!
Si dans Le Pont Mirabeau la prosodie classique est respectée, le vers et la strophe s’en
libèrent dans Zone et plusieurs autres poèmes. La poésie vit sa vie sans le souci de la rime
précise - Christianisme rime avec Pie X, policières la féminine avec divers la masculine bâtie sur des rythmes naturels, sans contraintes.
Zone
À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes […]
Guillaume Apollinaire - Alcools, 1913 © Éditions Gallimard
Peur du loup
En 1914, Apollinaire séduit une Louise (Lou) et s’engage dans l’artillerie. Pour Lou, il écrit
le fameux poème acrostiche Lou (la première lettre de chaque vers compose un mot qu’on lit
verticalement) :
Le soir descend
On y pressent
Un long destin de sang.
Mais Lou soudain a peur du loup Guillaume, de son amour volcanique, imprévisible,
possessif. Elle le quitte. En 1915, il rencontre, dans le train, une Madeleine qui le console de
sa rupture avec Lou. Il devient officier d’infanterie en novembre. En 1916, le 9 mars, il est
naturalisé Français.
Le poète assassiné
À Berry-au-Bac, dans l’Aisne, le 17 mars, à 16 heures, un éclat d’obus pénètre dans sa
tempe droite ; le 9 mai, il est trépané. En 1917, paraît son drame Les Mamelles de Tirésias
dont le sujet fait scandale - une femme quitte son foyer après s’être transformée en homme -,
puis il compose ses Calligrammes, poèmes épousant la forme de ce qu’ils évoquent ou
décrivent, qui paraissent en avril 1918. Son dernier amour, la jolie rousse Jacqueline Kolb,
rencontrée en décembre 1917, devient sa femme le 2 mai 1918. Six mois plus tard, le 9
novembre, deux jours avant l’armistice, il meurt de la grippe espagnole.
Avant de le quitter…
L’Adieu, Cors de chasse, Marie, trois au revoir ou trois « au relire » pour Guillaume
Apollinaire qui mourut à 38 ans en disant : « Je veux vivre, j’ai tout à faire ! »
L’Adieu
J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends
Guillaume Apollinaire - Alcools, 1913 © Éditions Gallimard
Cors de chasse
Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d’un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent
Ne rend notre amour pathétique
Et Thomas de Quincey buvant
L’opium poison doux et chaste
À sa pauvre Anne allait rêvant
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent
Guillaume Apollinaire - Alcools, 1913 © Éditions Gallimard
Marie
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
Guillaume Apollinaire - Alcools, 1913 © Éditions Gallimard
Ce qu’ils en ont dit
L’œuvre entière d’Apollinaire est un témoignage d’amour - Robert Desnos (1900 1945)
Il avait choisi pour devise « J’émerveille » et j’estime encore aujourd’hui que de sa
part ce n’était pas trop prétendre, muni des connaissances étendues qu’il était presque
seul à avoir dans des domaines spéciaux - André Breton (1986 - 1966)
Apollinaire en œuvres
1909 – L’Enchanteur pourrissant (Merlin l’enchanteur, victime de la fée Viviane qui
l’enferme dans un cercueil, est le personnage principal de ce roman arthurien)
1910 – L’Hérésiarque et Cie (vingt-trois nouvelles entre le fantastique et
l’hétéroclite)
1911 – Le Bestiaire ou cortège d’Orphée
1913 – Alcools
1916 – Le Poète assassiné
1917 – Les Mamelles de Tirésias
1918 - Calligrammes
Cendrars, le bourlingueur
Pour Cendrars, l’écriture et l’aventure riment à la perfection…
La Légende de Novgorod
Cendrars ne s’appelle pas Cendrars, mais Frédéric Sauser. Il est né à La Chaux de Fonds, en
Suisse, en 1887. Son pseudonyme est la contraction de braise et de cendres. Un petit rebelle,
Frédéric, dans une famille où l’on se tire dessus, à vue, en transformant en balles ou lames
les mots et les phrases. Bref, pour ce qui est de la communication, c’est la galère chez les
Sauser ! Frédéric suit ses parents à Naples, puis en Égypte, en Angleterre, en Suisse, à
Neuchâtel où tout le monde s’installe. Ses études de commerce terminées, il part pour la
Russie, en 1904. Tout en y poursuivant son apprentissage, il y fait imprimer, à quatorze
exemplaires, son premier livre : La Légende de Novgorod. Il revient, veut se faire médecin,
abandonne, s’établit à Paris, tombe amoureux de la belle Féla qu’il suit en Amérique où il
écrit en 1912, d’une seule traite et sans rature, Les Pâques à New York , poème en quatorze
strophes, signé de braise et de cendres : Blaise Cendrars.
Gaston Couté qui a mal tourné
À Beaugency où il travaille pour un journal local, Gaston Couté (Beaugency, 1880 Paris, 1911), fils de meunier, écrit et récite ses vers en patois. Il a du talent. On lui
conseille la capitale. À dix-huit ans, le voici à Paris, fidèle de Théodore Botrel
(auteur-compositeur interprète qui inventa une falaise pour Paimpol…, né à Dinan en
1868 – mort à Pont-Aven en 1925). Mais à Paris sans le sou, c’est la privation,
bientôt la tuberculose. Et puis, c’est la fée verte - l’absinthe – qui fait fondre le
temps… Gaston Couté meurt à trente et un ans. Voici, extrait de La Chanson d’un
gâs qu’a mal tourné, cinq volumes d’écriture classique publiés en 1976-1977, un
poème au lyrisme simple, presque naïf :
Le Pauvre Gars
Il était une fois un gars si laid, si laid
Et si bête! qu’aucune fille ne voulait
Lui faire seulement l’aumône d’un sourire;
Or, d’avoir trop longtemps souffert
l’affreux martyre
De ne pas être aimé lorsque chante
l’amour,
Le pauvre gars s’en vint à mourir un beau
jour…
On l’emmena dormir au fond du cimetière,
Mais, son âme, un Avril, s’échappa de la
terre
Et devint une fleur sur sa tombe, une fleur
Qu’une fille cueillit et mit près de son
cœur.
Avec Sonia Delaunay
Le voici de retour à Paris. Qui rencontre-t-il ? Picasso et Apollinaire entre autres qui se
débattent dans leurs affaires de statues volées et de Joconde disparue. En 1913, avec le
peintre Sonia Delaunay rencontrée chez Apollinaire, il réalise une œuvre étonnante sous la
forme d’une affiche de deux mètres de haut et de trente-six centimètres de large, portant
quatre cent quarante-cinq vers imprimés en caractères et couleurs différents, où l’on peut lire
en même temps texte et images : La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de
France, épopée des temps modernes, en chemin de fer à travers la Russie. Les vers y sont
libres, la rime a pris ses quartiers de toutes les saisons, et le rythme s’invente à chaque
ligne…
Prose du Transsibérien
En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d’Éphèse ou comme la
Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout. Le Kremlin était comme un
immense gâteau tartare croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches…
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorod
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer […]
Blaise Cendrars – Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, ©
1947, 1963, 2001, 2005, Éditions Denoël. Extraits tirés du volume 1 de « Tout autour
d’aujourd’hui », Nouvelle édition des œuvres complètes de Blaise Cendrars dirigée
par Claude Leroy.
Du Brésil à la rue Dolent
1914, c’est la mobilisation. Cendrars part à la guerre où il perd le bras droit en 1915, en
Champagne. Édition, cinéma l’occupent jusqu’en 1924 où il part pour le Brésil. Il effectue
aussi des séjours en Argentine, au Paraguay, au Chili, avant de se fixer à Aix-en-Provence,
puis Paris. Il laisse de nombreux recueils de poèmes, des essais, des romans… Ce
bourlingueur illuminé, flamboyant et magique, à l’éternelle cigarette au coin des lèvres,
meurt d’une congestion cérébrale au 23 rue Jean-Dolent à Paris, le 21 janvier 1961.
Cendrars en œuvres
1912 – Les Pâques à New York
1913 – La prose du Transsibérien et la petite Jehanne de France
1925 – L’Or – roman
1926 – Moravagine – roman
1945 – L’homme foudroyé – récits, poèmes, nouvelles
1946 – La Main coupée – récits, poèmes, nouvelles
1948 – Bourlinguer – récits, poèmes, nouvelles
Fargue, le piéton de Paris
Qui se promenait dans le Paris des années 1900 pouvait croiser cent mille piétons bien sûr,
mais un seul parmi eux accordait à son cœur le rythme de son pas afin d’en nourrir la
cadence des vers que nous aimons lire aujourd’hui : Léon-Paul Fargue.
Professeur Mallarmé
On n’a jamais accepté, dans la famille Fargue, le mariage de Léon, le brillant ingénieur sorti
de l’École centrale et de Marie Aussudre, la petite couturière du Berry. Il a fallu seize ans
avant que Léon reconnaisse leur enfant, Léon-Paul, né rue Coquillère à Paris le 4 mars 1876.
Léon-Paul s’isole de cette triste histoire en confiant son vague à l’âme aux vers à soie et au
rat blanc qu’il élève dans sa chambre. Au collège, il a pour professeur d’anglais un certain
Stéphane Mallarmé… Au lycée, il bénéficie des cours de l’écrivain et critique Émile Faguet
(1847 - 1916). Quelle orientation choisir? Normale sup, pourquoi pas. Léon-Paul se retrouve
sur les bancs du Lycée Henri IV où Bergson lui-même lui déconseille de poursuivre son
projet. C’est décidé : Léon-Paul consacrera ses jours à la littérature.
Paris au coeur
À vingt ans, il côtoie les mardistes de Mallarmé. La poésie devient son viatique et son
vecteur pour traverser de long en large Paris qu’il découpe en quartiers dans ses poèmes.
Humour et mélancolie conduisent sa plume, tendresse aussi. Des kiosques, des squares, des
odeurs et de petits hôtels. En 1939, paraît son ouvrage le plus connu : Le Piéton de Paris.
Fargue porte en son cœur la capitale reconnaissante qui a donné son nom à une place située à
la frontière commune de trois arrondissements, station de métro Duroc.
La céramique Fargue
Parcourez tranquillement – à la Fargue – quelques centaines de mètres et vous voici
boulevard Saint-Germain. Entrez dans la brasserie Lipp : les carreaux de céramique que
vous y découvrez proviennent tout droit de la fabrique Léon Fargue, le père de Léon-Paul…
En 1943, dînant en compagnie de Picasso à la terrasse d’un café, il est victime d’un accident
vasculaire cérébral qui le laisse hémiplégique. Il passe les quatre années qui lui restent à
vivre dans son appartement du boulevard Montparnasse, il y meurt le 24 novembre 1947.
Sans rimes
Voici, de Fargue, Nocturne, où le vers flâne sur douze syllabes sans rimes et sans déraison,
s’ajustant seulement à la fin, après avoir fait alterner des alexandrins, des octosyllabes, un
hexamètre, et même un vers de deux syllabes, comme pour retomber sur ses pieds…
Nocturne
Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les feuilles et les fleurs se pressent et s’entendent.
J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l’étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel de ciel qui rejoint l’horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer.
D’autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d’étrangers longera la rue grise.
Les voix,
D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.
Léon