Topographies perecquiennes

Topographies perecquiennes
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Topographies perecquiennes
Véronique MONTEMONT
ATILF-CNRS (Nancy)
Comment faire entrer le monde entier dans un livre ? Telle est la gageure que
semble s’être fixée Georges Perec, avec La vie mode d’emploi, romans (au
pluriel) qui retracent en 99 chapitres les vies, simples ou aventureuses,
fascinantes ou banales, des locataires d’un immeuble parisien. Etrange
histoire, dont le protagoniste est en vérité un édifice, que le récit transforme
en espace organisateur, mais qui se révèle en même temps mosaïque
romanesque,
millefeuille
sociologique,
concaténation
d’histoires
individuelles fictives et d’éléments réels. La vie mode d’emploi s’inscrit dans
le tropisme topologique qui hante, de manière plus ou moins avouée, toute
l’œuvre de Perec. Le lieu chez cet écrivain joue un rôle polyvalent :
observatoire de la vie, outil d’une mémoire perdue ou utopie où se met en
scène l’horreur concentrationnaire, il est à la fois absence et présence, repère
et angoisse, terra plus oui moins incognita que l’écriture permet de baliser.
Avec La vie mode d’emploi, l’espace du livre devient le lieu d’un
emboîtement de contraintes directement en prise, dans leur superposition,
avec le discours architectural. Il a fallu dix ans de travail à Perec et un cahier
des charges d’une complexité extraordinaire pour assembler les briques de ce
monument narratif dont l’organisation a été pensée dans ses moindres
détails.De la micro-géographie des appartements aux pérégrinations de ses
locataires, le 11 de la rue Simon-Crubellier se retrouve au centre d’un cercle
concentrique qui finit par englober le monde entier. La problématique de la
situation spatiale, l’opposition entre hypertopie et atopie est caractéristique de
l’œuvre de Perec : l’immeuble, figure inverse de l’utopie de W, est aussi
l’outil dont l’écrivain se sert pour offrir un ancrage à ses personnages, et pour
compenser l’inguérissable blessure identitaire qui est la sienne.
1. Organisation
La Vie Mode d’emploi a été organisée selon une triple contrainte. Son cahier
des charges, édité et commenté par Hans Hartje, Bernard Magné et Jacques
Neefs1 permet de lever le voile sur l’extrême difficulté de l’entreprise. En
effet, Perec est parti du modèle d’un échiquier, porté à dix cases sur dix,
chaque case représentant une pièce, et chaque pièce un chapitre. Il s’agit
1
Hans HARTJE, Bernard MAGNÉ, Jacques NEEFS, Cahier des charges de La Vie
mode d’emploi, CNRS Editions – Zulma, 1993.
1
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d’explorer ce territoire fictif de manière exhaustive sans toutefois laisser « la
succession des chapitres […] au seul hasard »2. Perec utilise donc un
problème bien connu des mathématiciens et des joueurs d’échecs : la
polygraphie du cavalier. Il s’agit de se déplacer, en utilisant le mouvement du
cavalier, sur toutes les cases de l’échiquier sans jamais repasser deux fois par
la même, avec cependant un clinamen : la 66e case, une cave, n’est pas visitée
par le livre3, ce qui aboutit à un parcours en 99 chapitres. La régulation de
l’espace ne lui suffisant pas, Perec compose une série de 21 paires de listes
de dix éléments, soit 420 au total, distribués grâce un bi-carré latin d’ordre
dix, qu’il réorganise selon un algorithme de permutation4. Toutes ces
modélisations mathématiques passent par une spatialisation, comme en
témoigne le dossier de genèse du cahier des charges, alourdi de tableaux, de
plans et de listes, ce qui représente une autre manière de gérer l’espace, cette
fois métaphorique, de la narration. A cette armature extérieure, déjà fort
complexe, répond une spatialisation interne qui se déboîte en un jeu presque
infini de poupées russes. En effet, le roman fourmille d’outils de situations,
de plans, de repères. Le premier chapitre du livre décrit un agent immobilier
venu visiter un appartement vacant. La femme tient dans sa main trois plans :
l’un qui lui permet de « localiser l’immeuble »5 dans le quartier, l’autre qui
est un plan en coupe de l’édifice — reproduit en fac-similé à la fin du livre —
, et le plan de l’appartement de Winckler, qu’elle vient redessiner (23). Cet
effet de zoom est une préfiguration du parcours que le roman a ménagé au
lecteur, qui va passer de la description générale de la vie du bâtiment, dans le
chapitre liminaire, à l’exploration minutieuse de chacune des pièces.
L’agent immobilier est le premier maillon d’une chaîne de figures
cadastrales, que l’on retrouve au travers d’un grand nombre d’objets dont la
fonction première est d’inventorier l’espace. Leur apparition est réglée par un
item de la 9e liste, « cartes et plan », et parfois, la présence de ces derniers se
réduit effectivement à une simple mention : un « plan du métro parisien »
(40), un « vieux globe terrestre en carton » (198), une « carte de Namur »
(430). Mais à plusieurs reprises, ces éléments font l’objet d’une description
plus poussée. Tout le chapitre 80 est ainsi fondé sur la découverte de la
première carte qui aurait servi à baptiser l’Amérique, ici au cœur d’une
controverse entre savants : pour l’écrire, Perec s’est renseigné de manière
extrêmement précise sur les différentes écoles de cartographie, en particulier
2
Georges PEREC, « Quatre figures pour La Vie mode d’emploi », in OULIPO, Atlas
de littérature potentielle, Gallimard [1981], Folio/Essais, 1998, p. 389.
3
« La petite fille de la page 295 et de la page 394 en est seule responsable », écrit
Perec (ibid., p. 390). Il fait allusion au personnage d’une petite fille qui croque le coin
d’un petit-beurre ; la case omise se trouve « croquée » elle aussi dans le coin inférieur
gauche du plan.
4
Celui-ci est basé sur le fonctionnement d’une sextine améliorée en pseudo-quenine
d’ordre dix.
5
Georges PEREC, La Vie mode d’emploi [1978], Le Livre de Poche, 2003, p. 22.
Toutes les indications de page sans mention d’ouvrage renverront, par défaut, à ce
roman.
2
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celles de Saint-Dié et de Dieppe, et la précision de ces descriptions va jusqu’à
la reproduction de l’inscription litigieuse et de ses hypothétiques
reconstitutions. Cyrille Altamont a quant à lui affiché dans son bureau un
portulan, ancienne carte maritime servant à la navigation, dont l’intitulé est là
encore reproduit en fac-similé (393) ; ce document n’est autre que celui,
mentionné dans Les Choses,6 qui a longtemps orné le mur du bureau de
Perec. Cette passion cartographique, de toute évidence, n’est pas seulement le
fait des personnages : elle témoigne du souci permanent qu’a l’auteur de
penser l’espace, de le classer, de le nommer et de le répertorier. Demeure la
conscience toutefois que ces inventaires demeurent fragiles,
sémiologiquement instables, comme en témoignent les portulans de
Bartlebooth, où le Nord est en bas :
Ce changement d’orientation […] détruisait chaque fois complètement sa
perception habituelle de l’espace et faisait par exemple que la silhouette de
l’Europe, familière à tous ceux qui ont fréquenté ne serait-ce que l’école
primaire, se mettait à ressembler, quand on la faisait pivoter de quatre-vingt
dix degrés vers la droite, l’ouest devenant le haut, à une espèce de Danemark.
Et dans ce renversement minuscule, se dissimulait l’image même de son
activité de poseur de puzzle. (459-460)
Le lien est ici fait de manière explicite avec une autre métaphore du roman,
qui forme le noyau de sa diégèse, celle du puzzle. Il n’est pas question
d’explorer ici la richesse métatextuelle de cette figure, finement analysée par
Bernard Magné7, mais d’examiner la tension que crée cet objet à géométrie
variable. En effet, à la pulsion cadastrale qui fixe, encarte, trace, mesure,
s’oppose toujours la hantise de la vacillation, du fragment, de la dispersion.
Le puzzle est l’interface de ces deux appréhensions spatiales concomitantes
et contradictoires : en morceaux, il n’est qu’un amas d’ « éléments inertes,
amorphes, pauvres de signification et d’information » (19) ; une fois
reconstitué, il représente au contraire un espace suprêmement organisé, dont
les moindres assemblages sont le fruit d’une réflexion. Derrière chaque
découpe se cache une stratégie : « Chaque puzzle de Winckler était pour
Bartlebooth une aventure nouvelle, unique, irremplaçable » (398). Façonnées
pour évoquer « la découpe de l’Australie, ou l’Afrique, ou l’Angleterre »
(399), les pièces sont impossibles à placer si l’on ne pense pas à les faire
pivoter, ce qui va à l’encontre du réflexe naturel de reconnaissance. Jeu de
trompe-l’œil, d’illusion, cartographie mensongère, le puzzle devient petit à
petit une sorte de lutte âpre avec son concepteur : un abondant réseau lexical
de la ruse et du piège est là pour en témoigner. A plusieurs reprises, grâce à la
liste « Jeux et jouets », Perec introduit des mentions qui renvoient en même
temps à la diégèse et à la métadiégèse : qu’il s’agisse d’un jeu de solitaire,
6
« Au-dessus du divan, un portulan occuperait toute la longueur du panneau »,
Georges PEREC, Les Choses, [1965], 10/18, 1993, p.9.
7
Bernard MAGNÉ, « Le puzzle mode d’emploi. Petite propédeutique à une lecture
métatextuelle de La Vie mode d’emploi de Georges Perec », in Perecollages 19811988, Presses Universitaires du Mirail, 1989, p. 33-59.
3
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d’une figure de go, ou même d’un échiquier complet reproduisant une partie
en cours (395), tous ont en commun de représenter une forme symbolique et
raisonnée de l’espace, car le déplacement sur leur surface est, par nature,
stratégique. Leur géométrie n’est toutefois pas sans danger, comme le montre
l’allusion à l’officier allemand assassiné pendant qu’il joue aux échecs (236).
Le puzzle s’inscrit aussi une thématique mortifère et l’entreprise de
Bartlebooth, au fur et à mesure, qu’elle progresse, se transforme en obsession
délétère : il ne mange plus, ne dort plus, cherchant à assembler les pièces
jusqu’à l’hébétude. Il devient aveugle, asocial, obsédé par ce qui prend les
allures d’un combat à la vie et à la mort avec Winckler. A plusieurs reprises,
Perec disqualifie le projet de son personnage, le réduisant à une « lourde
affaire de monomanes gâteux ressassant leurs histoires feintes et leurs pièges
misérables » (270).
En réalité, Bartlebooth est une figure plus qu’ambiguë : d’un côté, on
peut y voir un avatar de Perec dans son désir de structurer l’espace, de donner
à son apparente hétérogénéité une cohésion et une forme. Le puzzle pourrait
être tenu, en quelque sorte, pour la réponse à une angoisse existentielle de la
dispersion, car la raison téléologique de son existence est la perspective de sa
recomposition. Mais dans La Vie Mode d’emploi, il se retourne contre celui
qui a mis en place cette mécanique à défaire et à refaire l’espace : la
perspective rassurante de la reconstitution fait place à la hantise de ne savoir
comment déjouer ses pièges, et le programme de destruction de l’Anglais est
en quelque sorte pris de cours, noyauté à l’intérieur de lui-même par une
tierce personne. La pièce manquante du dernier puzzle n’est pas un clinamen
dans le système, mais le symbole le plus criant de l’échec du vieil homme qui
a perdu dans sa folle tentative de dominer et contrôler la manière dont
l’image du monde se dépose sur la matière. En revanche, chez Perec-auteur,
la polygraphie du cavalier débouche sur une réussite : ajoutée aux deux autres
contraintes, qui auraient pu par la somme de leurs difficultés cumulées grever
la narration, elle permet au contraire de créer un ordre souterrain, mais
structurant, vrille autour de laquelle s’enroule un tissu narratif aussi varié et
composite que la vie elle-même.
2. Le tour du monde en 99 chapitres
Il n’est pas innocent que Jules Verne fasse partie de la liste « Citation ». A sa
manière, le roman se place sous le patronage de ce grand explorateur de
l’imaginaire : « il y avait du Philéas Foog en Bartlebooth » (79). Certes, le
roman se passe tout entier dans un immeuble, mais il trouve mille et une
manières d’en sortir. Ainsi la liste « Lieu » couvre-t-elle tous les continents, à
l’exception de l’Océanie : contrainte intéressante que celle qui consiste à
citer, une fois par chapitre, un endroit qui sera parfois aux antipodes de la rue
Simon-Crubellier. Pour y parvenir, Perec a utilisé tous les objets qu’il avait à
sa disposition. Les éléments iconographiques, extrêmement nombreux,
introduisent jusque dans les chambres de bonne les endroits les plus
improbables : le temple d’Angkor Vat chez Jane Sutton (62) ou une photo
4
Topographies perecquiennes
andine chez les Louvet (212). Mais la contrainte est rapidement subsumée et
dépassée dans des figures emblématiques, celles des globe-trotters,
étonnamment nombreuses, ce qui nous conduit à dire que leur résurgence
n’est pas seulement le fruit d’un impératif de construction. En effet, plusieurs
protagonistes obéissent à une force centripète qui les pousse à se disperser
géographiquement, selon divers modes qui vont du déplacement forcé au
voyage d’agrément, en passant par l’errance. Parfois, c’est l’histoire, « avec
sa grande Hache » qui les arrache à la stabilité de l’immeuble : c’est le cas de
Paul Hébert, déporté à Buchenwald (156) ou de Madame Appenzzell qui doit
s’enfuir à la veille d’une rafle. Dans d’autres cas, des personnages partent à
l’aventure pour essayer de faire fortune : Rorschasch, figure ironique d’un
Rimbaud manqué, s’en va trafiquer divers matériaux en Afrique (69sq) tandis
que Ferdinand Gratiolet s’épuise au Cameroun à vouloir faire fructifier une
mine qui lui a été léguée (109). Mais on trouve aussi des voyageurs
compulsifs, comme l’actrice Olivia Norwell, qui attaque son cinquantesixième tour du monde, le docteur Dinteville, qui court les bibliothèques
d’Europe pour éditer le manuscrit de son aïeul, Elizabeth Breidel, condamnée
à une fuite désespérée car elle est traquée par le père de l’enfant qu’elle a
laissé se noyer ; et bien sûr Bartlebooth, sur le cas duquel nous allons revenir.
Les destinées de ces errants, fussent-ils richissimes, sont la plupart du
temps marquées du lourd sceau de l’échec ou du désespoir : le déplacement
résulte presque toujours d’une fracture personnelle, que le voyage ou la fuite
sont impuissants à réparer. Ces déplacements, par ricochet, donnent lieu à
une série de voyages secondaires, parcours immobiles rêvés à partir d’objets,
de traces, de photographies : c’est par exemple Winckler, dont la dernière
activité consistera à contempler les cartes postales envoyées par le
majordome de Bartlebooth au fil de leurs pérégrinations ou, dans un autre
registre symbolique, Léon Marcia qui écoute nuitamment « des programmes
crachotants venus du bout du monde » (269). A ce mouvement centripète
répond une force centrifuge, qui attache les destinées à l’immeuble avec
obstination. Elle est incarnée par les personnages des reclus, volontaires ou
non : cloués au lit par la maladie, comme Madame Moreau, condamnés à la
chambre de bonne par pauvreté ou dépression, comme Grégoire Simpson,
séquestrés comme la Lorelei (369). L’immeuble peut aussi jouer le rôle du
refuge, du port vers lequel on revient après une traversée plus ou moins
pénible : Elzbieta Orlowska, la belle Polonaise, y panse les plaies d’un
mariage mixte malheureux. Pour les uns, la bâtisse est une prison, un lieu de
promiscuité insupportable qui rend fou. Pour d’autres, comme Valène, il
devient le point de repère absolu, le lieu où l’on décide de faire sa vie sans
plus jamais en partir. Y habiter, c’est donc tour à tour l’aimer, le subir, en
prendre possession, se laisser posséder par lui, le fuir, y revenir, s’y cacher,
s’y montrer. Au delà de ses contraintes et de sa construction subtile, la
prouesse du roman est aussi d’avoir su montrer la variété des liens qui
peuvent se tisser entre un être et le lieu dans lequel il vit.
Le voyage géographique se double par ailleurs d’une exploration
diachronique. Perec a fait figurer à la fin de son roman une chronologie de 8
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pages, qui couvre un intervalle temporel de 142 ans. Pourtant, la description
des différentes pièces est supposée se dérouler à la même heure et au même
moment, le 23 juin 1975 à huit heures du soir. Pour superposer les épaisseurs
temporelles dans cet instant T, le romancier a donc épuisé les couches
locatives : dans plusieurs cas, lorsque le roman s’arrête dans un appartement,
il embraye sur l’évocation du précédent, voire de l’antépénultième occupant.
L’appartement de Rorschash permet ainsi d’évoquer le premier propriétaire
de l’immeuble, Juste Gratiolet, dont les plus vieux habitants ont connu le fils,
Emile (551), et dont certains descendants vivent encore là. Bartlebooth, sans
doute le personnage le plus farouchement solitaire du roman, est pour sa part
rattaché à son grand-oncle James Sherwood, dont la date de naissance, 1833,
constitue le point de départ de la chronologie perecquienne. Ces filiations,
mariages, descendances — celle du Docteur Dinteville remonte à Louis
XIII —participent là encore de la projection d’un enracinement spatiotemporel dans les murs de l’immeuble, où les générations successives se
perpétuent, déposent leur mémoire, leurs souvenirs et leurs légendes. Mais
Perec prend le soin de verser dans ses micro-histoires des indications réelles,
comme en témoigne dans la chronologie la juxtaposition tranquille
d’événements historiques et de dates imaginaires liées aux vies de ses
protagonistes. Plus qu’un ancrage de la fiction dans le référentiel, on pourrait
lire cette coexistence comme une manière d’inscrire dans les destinées
individuelles les ondes de choc engendrées par les catastrophes historiques.
Les catégories sociales sont elles aussi marquées : il existe une subtile
hiérarchie entre les « anciens » et les « nouveaux », et des castes implicites,
comme en témoignent de vieilles survivances architecturales : une entrée de
service, un « escalier des maîtres » (265), et surtout une porte vitrée entre les
étages nobles et les combles, « marque discrète et terriblement tenace d’une
différence » (266) entre les domestiques, les pauvres, les étudiants et les
autres. En ce sens, l’immeuble est une sorte de millefeuille sociologique, où
se mélangent jeunes couples arrivés, vieux aristocrates, artistes et bourgeois,
petits artisans et hauts fonctionnaires. Il raconte l’histoire d’une France de
l’après-guerre, partagée entre appartements vétustes et équipements
sophistiqués, parquets à bâtons rompus et matériaux dernier cri, qui découvre
l’attrait irrésistible de la possession matérielle et du confort moderne.
Le rapport de Perec aux objets, sa fascination même, est retranscrit et
approfondi dans La Vie mode d’emploi, qui comporte plusieurs listes qui leur
sont consacrées : style, meubles, petits meubles, fleurs, bibelots. Les Choses
portaient comme sous-titre Une aventure des années 60. La Vie mode
d’emploi pourrait quant à elle s’intituler Histoire de l’habitat des années 70,
tant sont nombreuses et exhaustives les descriptions de l’environnement, de
la décoration et de matériaux qui nous paraissent aujourd’hui étrangement
démodés : « skaï blanc », « linoléum » (407) , « formica » (417), « papier à
fleurs plastifié » (538). Ces éléments n’ont pas seulement un rôle fonctionnel
ou esthétique : on connaît l’intérêt de Perec pour tout ce qu’il a appelé
l’infra-ordinaire, et dans lequel on peut ranger les menus objets de la vie
quotidienne. Décrire l’aménagement intérieur, sa mode, ses tics, ses
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Topographies perecquiennes
obsolescences, c’est là aussi s’ancrer dans une mémoire collective, qui n’est
plus événementielle, mais sociale, car elle renvoie à des pratiques
consuméristes. Les intérieurs permettent également de voir comment s’opère
un déclassement, vers le haut ou vers le bas : certains protagonistes, comme
les Marquiseaux, sont des étudiants désargentés qui découvrent l’opulence,
tandis que Simpson, l’étudiant en histoire, se clochardise. Les murs, sales ou
repeints de frais, les miroirs fêlés ou les gravures impeccables sont les
témoins de ces passages, parfois institutionnalisés par des travaux. L’exemple
le plus emblématique est sans doute celui de Madame Moreau, qui fait
aménager un appartement dernier cri, destiné à servir de lieu de réception
pour ses clients étrangers. La cuisine est un petit bijou technologique, « un
laboratoire culinaire en avance d’une génération sur son époque » (379).
Mais la cuisinière, Gertrude, renvoie ces appareils qu’elle juge barbares et
inutilisables, tout comme Madame Moreau continue à vivre dans sa chambre
modestement meublée. Au-delà de l’aspect symbolique dont sont chargées
les choses, leur présence surabondante dans le roman, modélisée par
l’impressionnant tableau des listes, s’inscrit dans une logique de l’exhaustion,
de l’épuisement : comme le note Claude Burgelin, l’œuvre perecquienne est
comme une « récitation du monde, de ses milliers d’objets et d’images, dans
un bonheur constant de l’énumération […] de toutes ces traces que produit et
rejette constamment une société »8.
3. Réinventer l’origine
La préoccupation topographique est plus qu’une constante chez Perec : elle
est une véritable hantise. Plusieurs de ses œuvres, ou projets, sont aimantés
par un lieu précis. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien consiste ainsi en
la description totale de la place Saint-Sulpice le 18 octobre 1974. On retrouve
ici, en réduction, le même genre de hic et nunc que celui qui « fixe » le projet
narratif de La vie mode d’emploi : Perec s’appuie sur des listes descriptives,
qui renvoient à des choses (enseignes, objets, voitures), mais aussi à des
pratiques urbaines, comme le numéro et la destination des lignes de bus ou
des publicités9. La trace de cette stabilisation est encore plus nette dans le
projet intitulé Lieux, que Perec a décrit à Maurice Nadeau dans une lettre de
1969 : l’idée consistait à décrire, pendant douze ans, une fois in situ, et une
fois de mémoire, douze lieux parisiens qui ont compté pour lui. Il souhaitait
ensuite ouvrir les enveloppes dans lesquelles il enfermait ses descriptions
d’un seul coup, en 1980 :
8
Claude BURGELIN, Georges Perec, Seuil, « Les Contemporains », 1990, p. 13.
Georges PEREC, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, [1975], Christian
Bourgois, 2000, p.34.
9
7
Véronique MONTÉMONT
Je n’ai pas une idée très claire du résultat final, mais je pense qu’on y verra
tout à la fois le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le
vieillissement de mes souvenirs10. (ibid., p. 59).
On trouve une trace de ce projet dans une description de la rue Vilin, dans le
XXe arrondissement, où l’auteur a habité avec ses parents durant son
enfance : on y assiste, année après année, à la valse des expropriations, des
fenêtres bouchées, des destructions, ce qui forme, en somme, l’agonie d’un
endroit. Le projet Lieux a été abandonné, mais on voit plus clairement à sa
lumière de quel poids affectif et biographique se charge le rapport à l’espace
chez Perec. Il est directement en prise avec la question de la mémoire
individuelle, et notamment de la mémoire de l’enfance, étroitement attachée
aux endroits où l’on a vécu. Comme l’auteur l’écrit dans Espèces d’espaces :
J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et
presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des
références, des points de départ, des sources.11
Or pour lui, le déraciné, de tels lieux n’existent pas. Il est né d’un couple de
Juifs polonais venus s’installer en France, a perdu son père pendant la
débâcle, puis sa mère, raflée et déportée à Auschwitz. Il a été caché à Villardde-Lans pendant la guerre, il a déménagé à Paris, chez son oncle, puis a vu
mourir le quartier de son enfance. Ces traumatismes expliquent au moins en
partie une exigence presque compulsive de se situer, à la fois dans l’espace et
dans le temps, qui va de pair avec une « phobie d’oublier »12 : l’écrivain avait
même prévu un inventaire des chambres où il avait dormi, comme si
l’accumulation de descriptions pouvait compenser le déracinement initial.
Les locataires de la rue Simon-Crubellier ont effectué tout ou partie des deux
cents infinitifs du texte intitulé « Emmenager » (EE, 71-72) : ils y ont inscrit
les gestes de la quotidienneté, ont repeint, décoré, accroché tableaux et cartes
postales au mur, rangé leur menus trésors dans des boîtes en fer-blanc. En ce
sens, ces appartements clos, verrouillés dans l’espace par tout le système
topographique interne du plan et de l’échiquier, et les objets qu’ils enferment
ont une fonction matricielle et rassurante. Les figures cadastrales évoquées
plus haut le régulent et l’encadrent, allant jusqu’à l’enfermer dans sa propre
représentation, comme dans le tableau rêvé du peintre Valène, mise en abyme
qui ouvre sur l’infini :
Il se peindrait en train de se peindre et autour de lui, sur la grande toile carrée,
tout serait déjà en place : la cage de l’ascenseur, les escaliers, les paliers, les
paillassons, les chambres et les salons, les cuisines, les salles de bains, la loge
de la concierge, le hall d’entrée avec sa romancière américaine interrogeant la
10
Georges PEREC, lettre à Maurice Nadeau du 7 juillet 1969, in Je suis né, Seuil,
« Librairie du XXe siècle », 1990, p. 59.
11
Georges PEREC, Espèces d’espaces [1974], Galilée 2000, p.179 (nous abrègerons
en EE).
12
Georges PEREC, Le travail de la mémoire, entretien avec Franck Venaille, in Je
suis né, p. 87.
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Topographies perecquiennes
liste des locataires, la boutique de Madame Marcia, les caves, la chaufferie, la
machinerie de l’ascenseur. (280)
Mais le rempart de l’ordre créé par la disposition raisonnée du bâtiment est
insuffisant à juguler l’angoisse de la dispersion. Le carré de l’échiquier
s’émiette, se pulvérise, s’effondre, laissant entrevoir des profondeurs
obscures. Valène, le peintre, qui est en quelque sorte l’âme de la maison,
imagine cette dernière comme un iceberg, dissimulant une ville enterrée, avec
ses machines, ses matériaux, ses routes, ses trains, ses fonctionnaires, ses
mines, ses tuyauteries, ses tréfonds, ses réseaux d’ordinateurs. La machinerie
de l’ascenseur devient l’outil d’une descente aux enfers fantasmagorique, qui
débouche dans les entrailles sauvages de la terre et renoue avec une sorte de
primitivité mythologique :
et, tout en bas, un monde de cavernes aux parois couvertes de suie, un monde
de cloaques et de bourbiers, un monde de larves et de bêtes, avec des êtres
sans yeux traînant des carcasses d’animaux, et des monstres démoniaques à
corps d’oiseau, de porc ou de poisson, et des cadavres séchés. (429).
Dans cette projection, l’immeuble se transforme en corps mouvant et vivant,
dont cet enfer pourrait figurer l’inconscient. Sa description minutieuse, les
quarante-deux charges qui régissent chaque chapitre, sa « structure-loi »13, ne
peuvent en masquer la secrète fragilité, la périssabilité. Comme la rue Vilin,
il va mourir, livré à la convoitise des promoteurs immobiliers : « la même
fièvre qui […] a fait surgir de terre ces immeubles, s’acharnera désormais à
les détruire. » (167). Menace extérieure, la mort s’inscrit de surcroît de mille
et une manière à l’intérieur des murs. Dans les destinées individuelles,
souvent marquées par la tragédie, puisqu’assassinats, suicides, vengeances et
autres morts violentes reviennent à une fréquence statistique élevée dans la
vie des protagonistes. Mais aussi dans le projet fondateur de Bartlebooth, qui
se révèle en réalité être une formidable entreprise de mort, que Claude
Burgelin n’a pas hésité à comparer à la « folie exterminatrice des nazis »14.
Le personnage de l’Anglais est au carrefour des intrigues du roman, et il
présente des traits contradictoires, qui en font le dépositaire des tensions
constitutives de l’écriture de Perec. En effet, ce bourreau est en même temps
victime de Winckler et meurt avec dans la main, la fameuse pièce en X alors
que manque un W : évident rappel de l’utopie concentrationnaire de W ou le
souvenir d’enfance. Son tour du monde le rattache à la famille des errants du
roman (derrière laquelle se profile, parfois explicitement, celle du Juif
errant), mais il termine sa vie dans une réclusion obsessive. On ne peut
exclure non plus un processus identificatoire partiel de l’écrivain à son
personnage : il y a quelque chose de la passion névrotique de Bartleooth à
assembler ses puzzles dans le désir perecquien qui consiste à vouloir
répertorier, cartographier, organiser, décrire. L’écriture, hyperstructurée,
s’assigne la tâche épuisante de contrer la mort, les morts. Régine Robin, se
13
14
Claude BURGELIN, op. cit., p.177.
Ibid., p. 190.
9
Véronique MONTÉMONT
fondant sur les allusions faites par Pontalis à l’analyse de l’écrivain, voit
même dans la dynamique accumulative de l’écriture le contrepoint de la
chambre à gaz où a peut-être péri Cyrla Perec :
Ce vide, cet irreprésentable, il n’a jamais essayé de le raconter, ou de le mettre
en scène, de le figuraliser, mais, métaphoriquement ou métonymiquement, par
déplacement, par la trituration des mots, l’exhaustion de la langue, il a tenté de
remplir cette chambre ; la remplir d’objets, de traces, de bribes, de listes,
d’effets.15
A propos de L’Arbre, un projet de reconstitution de l’histoire de sa famille,
Perec déclarait à Ewa Pawlikowska « Je n’ai pas de maison, de famille, je
n’ai pas de grenier, comme on dit, je n’ai pas de racines, je ne les connais
pas. Je suis allé dans le village, au berceau de ma famille, comme on dit — il
n’y avait rien à retrouver… »16. Ce rien, de toute évidence, l’a hanté, et est à
l’origine du voyage qu’il a effectué à Ellis Island, l’île des larmes, qui est
pour lui « le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part »17. L’espace
de W, lui, s’inscrit d’emblée dans l’utopie. Sur cette île concentrationnaire,
les athlètes sont enchaînés à leur dortoir, ne possèdent rien, sauf les
simulacres de trophées de leurs exploits. Ils sont privés de famille, de
nourriture, d’intimité, d’amour, de dignité, et même de nom. L’immeuble de
la rue Simon-Crubellier est en partie une réponse à ce fantasme glaçant de la
dépossession : il est ancien, massif, lourd d’histoire(s), plein d’objets,
découpé en espaces soigneusement privatisés. La structure du roman, à
l’inverse des utopies et des no man’s land, est fondamentalement
topologique. Elle utilise l’espace scripturaire pour planifier et celui du jeu
d’échecs pour modéliser son déplacement ; elle fait aussi du lieu un schème
narratif indispensable, dans la mesure où les récits des vies sont articulés les
uns aux autres par la co-présence de leurs protagonistes au même endroit.
Embarquement géographique, traversée temporelle, exploration sociale,
l’écriture, « lente et minutieuse collection abandonnée aux méandres d’une
sorte d’hypophysique de l’infra-ordinaire »18, entreprend à partir de ce point
de repère d’énumérer son époque, et, dans une dynamique concentrique tâche
d’embrasser le monde dans ce que Perec appelle sa « concrétude » (EE, 156).
Mais l’entreprise, malgré sa planification complexe et l’inventaire
extraordinaire qu’elle propose, reste minée par la faille initiale. « L’espace est
un doute », écrivait Perec (EE, 179). Une importante partie de son travail a
consisté à donner du sens à cette incertitude et à relever, en écrivant, son
histoire des ruines identitaires qui lui ont tenu lieu d’héritage.
15
Régine ROBIN, « Georges Perec, Le Deuil de l’origine », Presses Universitaires de
Vincennes, 1993, p. 220.
16
Georges PEREC, « Entretien avec Ewa Pawlikowska », Littératures, n°7, printemps
83, p. 75-76
17
Georges PEREC, Ellis Island, [1980], POL, 1995, p. 57.
18
Jean-Jacques THOMAS, « “Du hareng saur au caviar” ou l’autoportrait bien
ordinaire selon Georges Perec », Cahiers Georges Perec, n°9, mai 2005.
10
Topographies perecquiennes
[31401 signes]
11
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